OAKSASE ASS ASS 8 5 2757 2 À ë \ NOT TO BE ISSUED OÙT 7, à 13 WITHOUT PERMISSIO: ë $ 5 x PNLNSL I SLIRIT SUN VUS SU SE SUD SU DU SU SV SE 30 V9 SES SU SU SERV SV SSL SE LT 0053797 BOMBAY BRANCH ( & OP THE ess rs ® ROYAL ASIATIC SOCIETY, : Town HaLz, Bompay. ‘ Res æses-mSeS-mHRSRS CLR RSS sRSES 5-2 # Digitized with financial assistance from the Government of Maharashtra on 18 July, 2018 ŒUVRES COMPLÈTES VOLTAIRE 17 DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE [I ANCIENNE MAISON J. CLAYE PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET Cie AUE SAINT-BENOIT ŒUVRES COMPLÈTES s VOLTAIRE NOUVELLE ÉDITION AVEC NOTICES, PRÉFACES, VARIANTES, TABLE ANALYTIQUE LES NOTRS DE TOUS LES COMMBNTATEURS KT DES NOTES NOUVELLES Conforme pour le texte à l'édition de BeucHoT ENRICHIE DES DÉCOUVERTES LES PLUS RÉCENTES ET MISE AU COURANT DES TRAVAUX QUI ONT PARU JUSQU’A CE JOUR PRÉCÉDÉE DE LA ° VIE DE VOLTAIRE 53194 PAR CONDORCET ET D'AUTRES ÉTUDES BIOGRAPHIQUES Ornée d’un portrait en pied d’après la statue du foyer de la Comédie-Française DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RüE DPS SAINTS-rÈREs, Ô 1878 00053797 DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE AVERTISSEMENT POUR LA PRÉSENTE ÉDITION. Pour répandre ses idées dans le monde, pour les faire pénétrer jusque parmi le vulgaire, il n’est rien de tel que de les rassembler sous forme de dictionnaire. Aussi, quand ce projet d’un dictionnaire philosophique fut jeté, un peu à la légère, au milieu d’un souper du roi de Prusse, Voltaire ne le laissa-t-il point tomber; il s’y attacha séricusement, il Je réalisa en composant d’abord un volume assez mince pour être un livre de poche, un manuel. Le sous-titre que portèrent beaucoup d'éditions : la Raïson par alphabet, caractérisait l'ouvrage. C'était le catéchisme de l’école encyclo- pédiste. L'ouvrage alla grossissant peu à peu, et bientôt le Dictionnaire portatif cessa de mériter ce titre. Mais ce n’est que dans l’édition de Kehl qu'il . reçut, comme Beuchot l'explique ci-après, les proportions considérables qu'on lui voit aujourd'hui. Bien que formé de plusieurs ouvrages de Voltaire, il offre un ensemble très-homogène, une unité très-saisissante à l'esprit. Ce livre est resté bien plus vivant qu’on ne l’imagine. Si vous l'ouvrez et que vous commenciez à le parcourir, il vous tient bientôt et vous entraine. La variété des connaissances qui s’y déploient, le mouvement rapide de la pensée et la vivacité du style, vous empêchent de lâcher prise. Il semble qu’on assiste à ces conversations de Voltaire dont les contemporains rappor- tent les séductions irrésistibles. C'est Voltaire « sachant instruire et amuser en même temps », comme disait le grand Frédéric, s'intéressant à tout, par- lant de tout, non pas dogmatiquement, mais avec abandon et légèreté, et se livrant à l’impression instantanée que reçoit de chaque objet sa vive et mobile imagination. Imprimé sous la rubrique de Londres, publié dans l'été de 1764, le Dic- lionnaire portatif se répandit, comme tous ces ouvrages de combat, avec une rapidité singulière. Un zèle de prosélytisme et de propagande contribuait à leur divulgation. Le canton de Genève notamment était inondé de ces opus- cules défendus. « Vous achetiez, dit M. Desnoiresterres, un ballot de livres chez ua libraire; rentré chez vous, en l’ouvrant, vous vous aperceviez qu’il IV AVERTISSEMENT. s'était grossi de ces pernicieux livrets. On en gJlissait sous les portes, on en pendait aux cordons de sonnettes, les bancs des promenades en étaient cou- verts. Dans les lieux d’instruction religieuse, ils se trouvaient substitués comme par enchantement aux catéchismes; et, jusque dans le temple de la Madeleine, des Dictionnaires portatifs, habillés comme des psautiers, trai- naient sur les banquettes, où ils ne laissaient pas d’être ramassés par quel- qu’un. On est pris de vertige rien qu’en lisant (dans l'ouvrage de M. Gaberel : Voltaire et les Genevois ) l'énumération abrégée de ces piéges continuels tendus par «l’infernal vieillard » sous les pas de l’innocence et dela piété. Mais nous voulons croire que tout cela est quelque peu enflé. Les horlogers sur- tout, ces horlogers qui formèrent la population du Ferney naissant, étaient des distributeurs actifs et les agents de cette propagande clandestine. « On en « trouvait des piles (des piles de libelles) dans les cabinets d’horlogers, et les « petits messagers avouaient qu'un monsieur leur avait donné six sous pour « déposer le paquet sur l’établi du patron.» Si ces brochures étaient dévo- rées par les hommes, les femmes, plus dociles aux exhortations des pas- teurs, les avaient en une sainte horreur; et pour les sauver de quelque auto-da-fé, il n’était que prudent de les tenir sous triple verrou. Un de ces braves gens était parvenu à réunir toute une bibliothèque de ces petits livres, dont il ne se scrait pas dessaisi pour des trésors. Un jour, après le diner, sa mère, avec laquelle il vivait, lui dit : « Il était bon le fricot, il « avait bon goût, n'est-ce pas? — Mais oui, très-bon, et surtout chaud à « point, répond celui-ci. — Ah! chaud, je le crois bien! Si tu veux savoir « de quel bois je l’ai chauffé, va voir ta cachette à Voltaire. » La vieille avait découvert le coin, selon l'expression genevoise, et tout y avait passé! » Le grand conseil menaçait de brüler le Portatif. «Un magistrat, écrivait Voltaire à d'Argental ?, vint me demander poliment la permission de brûler un certain Portaltif; je lui dis que ses confrères étaient bien les maîtres, * pourvu qu’ils ne brülassent pas ma personne, et que je ne prenais nul intérêt à aucun Portatif. » Voltaire le désavouait énergiquement. Bien mieux, suivant une habitude déjà ancienne, il dénonçait lui-mème l'ouvrage incriminé, et adressait, le 42 janvier 4765, Ja lettre suivante aux autorités de la république : « Je suis obligé d’avertir le Magnifique Conseil de Genève que, parmi les libelles pernicieux dont cette ville est inondée depuis quelque temps, tous imprimés à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, il arrive lundi prochain chez le nommé Chirol, libraire de Genève, un ballot contenant des Dictionnaire philoso- phique, des Évangile de la raison, et autres sottises qu’on a l’insolence de m'imputer, et que je méprise presque autant que les Leltres de la mon- tagne%. Je crois satisfaire mon devoir en donnant cet avis, et je m'en remets entièrement à la sagesse du Conseil, qui saura bien réprimer toutes les infrac- tions à la paix publique et au bon ordre, » 4. Paris, Cherbuliez, 1851. 2. Lettre du 23 décembre 1764. 3 De J.-J, Rousseau. AVERTISSEMENT. v Pendant que la saisie se faisait chez le libraire Chirol, ajoutent les chro- niqueurs genevois, une autre Cargaison plus considérable, à l'adresse du libraire Gando, avec lequel Chirol s'était entendu, franchissait la frontière du côté opposé et versait impunément son contenu dans le canton. En France et à Paris, les procédés de divulgation étaient à peu près les mêmes. Les sévérités du Parlement et les recherches de la police n’y pou- vaient rien. Le Dictionnaire philosophique portatif n'était guère paru que depuis un an, lorsqu'il fut compromis dans une terrible affaire, celle du chevalier de La Barre. Il fut trouvé parmi les livres du malheureux cheva- lier, en compagnie de Thérèse philosophe, le Portier des Chartreux, la Religieuse en chemise, la Tourière des Carmélites, le Sultan Misapouf, Thémidore, la Princesse Grisemine, le Cousin de Mahomet, la Belle Allemande, le Canapé couleur de feu, les Dévirgineurs, ou les Trois Frères, etc., tous ouvrages plus licencieux encore qu'irréligieux. Il avait place sur ces tablettes devant lesquelles le chevalier était accusé de faire des génuflexions comme devant un tabernacle : il fut condamné à être jeté avec tous les autres livres dans le bücher qui consu ma le corps de La Barre. Cette affaire causa à Voltaire un grand effroi. « Mon cher frère, écrit-il à Damilaville !, mon cœur est flétri; je suis atterré. Je me doutais qu'on attri- buerait la plus sotte et la plus effrénée démence à ceux qui ne prêchent que la sagesse et la pureté des mœurs. Je suis tenté d’aller mourir dans une terre où les hommes soient moins injustes. Je me tais; j'ai trop à dire. » Et le 12, il reprenait : « Je suis incapable de prendre aucun plaisir après la funeste catastrophe dont on veut me rendre en quelque façon respon- sable. Vous savez que je n'ai aucune part au livre que ces pauvres insensés adoraient à genoux. » Il alla passer quelque temps, pour se tranquilliser, aux bains de Rolle, en Suisse. Il rêva de chercher un refuge dans la ville de Clèves, sous la protection du roi de Prusse, et d’y entrainer avec lui Diderot, d’Alembert et les encyclopédistes. Mais il ne tarda pas à reprendre possession de lui- même. L'indignation le ranima. Cette mème année 1766, il adressa la Rela- tion de la mort du chevalier de La Barre au célèbre auteur du livre Des Délits et des Peines, Beccaria, et plus tard, dès que Louis XVI fut monté sur le trône, il écrivit le Cri du sang innocent. Le Dictionnaire philosophique continua de päraître dans tous les for- mats et de grossir, d'édition en édition. Ii est encore aujourd’hui une des parties de l’œuvre de Voltaire les plus lues dans les classes populaires, Ainsi, dans les salles de lecture des bibliothèques publiques, c’est, à ce que m'ont assuré plusieurs administrateurs de ces établissements, un des livres qui sont le plus demandés en communication, et qu’on est obligé de renouveler le plus souvent. Jusque-là Voltaire n'avait livré au christianisme que de légers combats. Avec le Dictionnaire philosophique, c’est la guerre qui commence. Elle fut « 1. Lettre du 7 juillet 1766. vi AVERTISSEMENT. infatisable, acharnée ; elle dura une quinzaine d'années sans trôve ni merci; et il arriva qu’à la fin de ces quinze ans, Voltaire, comme dit M. Sainte- Beuve, avait fait Paris et la France à son image. Depuis lors, tout homme participant à la vie intellectuelle a dans la tête un fond d'idées voltairiennes, soit qu'il les ait puisées directement à la source, soit qu'il les ait reçues indirectement ou qu’elles lui soient transmises comme de naissance. Depuis lors l’apologétique chrétienne a dû partir aussi de ce fait incontestable, et, quand elle a prétendu le nier simplement et n’en point tenir compte, elle n’a fait qu'une œuvre stérile. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Des lettrés du roi de Prusse, qui jusqu'à ce jour n’ont pas été admises dans les Œuvres de Voltaire‘, à qui pourtant elles sont adressées, donnent la date de la composition des premiers articles du Dictionnaire philo- sophique, et la fixent à 1751. Colini no la met cependant qu'a 4752. «1l faut, dit-il, placer à cette année le projet du Dictionnaire philosophique, qui ne parut que longtemps après. Le plan de cet ouvrage fut conçu à Pots- dam. J'étais chaque soir dans l'usage de lire à Voltaire, lorsqu'il était dans son lit, quelques morceaux de l’Arioste ou de Boccace: je remplissais avec plaisir mes fonctions de lecteur, parce qu’elles me mettaient à même de recueillir d'excellentes observations, et me fournissaient une occasion favo- rable de m'entretenir avec lui sur divers sujets. Le 28 septembre, àil se mit au lit fort préoccupé: il m’apprit qu’au souper du roi on s'était amusé de l’idée d’un Dictionnaire philosophique, que cette idée s'était convertie en un projet sérieusement adopté, que les gens de lettres du roi et le roi lui- même devaient y travailler de concert, et que l'on en distribuerait les articles, tels que Adam, Abraham, etc. Je crus d’abord que ce projet n’était qu’un badinage ingénieux inventé pour égayer le souper; mais Voltaire, vif et ardent au travail, commença dès le lendemain. » Les détails donnés par Colini sont tellement précis qu’on est tenté de penser que les lettres du roi de Prusse auront été mal datées dans les copies que j'ai sous les yeux. L'ouvrage ne parut cependant qu'en 4764 sous le titre de Dictionnaire philosophique portatif, en un volume in-8e, que Voltaire désigne quelquefois sous le seul nom de Portatif. Une nouvelle édition in-8°, augmentée de huit articles, vit le jour en décembre 1764, mais avec la date de 1765, date sous laquelle je citerai cette édition, qui fut bientôt reproduite en un seul volume petit in-8°; l'édition de 1765, en deux volumes in-12, est augmentée de seize nouveaux articles. Cependant le parlement de Paris, par arrêt du 49 mars 4765, condamna 4. On les trouvera dans la présente édition, dans la Correspondance, année 1751. 2. Mon Séjour auprès de Voltaire, page 32. 3. D’après la lettre de Voltaire à Damilaville, du 13 juillet 1764, on peut croire que le Dictionnaire philosophique venait d’être publié. VIII AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. au feu le Dictionnaire philosophique; et, le 8 juillet de la même année, la congrégation de l’/ndex à Rome le proscrivit : c'était autant d'éléments de succès de plus. De nouvelles additions furent faites à l'édition de 1767, en un seul Yolume in-8° de 580 pages, et d’autres encore à l'édition de 4769, en deux volumes in-8°, sous le titre de : la Raison par alphabet, sicième édilion revue, corrigée et augmentée par l'auteur*. L'édition de 4767, aussi intitulée sixième édilion®, était augmentée de trente-sept articles qui ont été imprimés séparémont in-8° pour supplément à l'édition de 1765 de même format. Le frontispice de l’édition de 4770, deux parties in-8°, porte: Dictionnaire philosophique, ou la Raison par alphabet, septième édition revue, etc. Une partie seulement des articles, formant alors le Dictionnaire philosophique, a été reproduite, soit en 1775, dans l'édition encadrée, tome XXX VIII (Ier des Pièces détachées attribuées à divers hommes célè- bres), soit en 1777, dans l’édition in-4°, tome XXVIIF; et dans toutes les deux, sous la rubrique de : Fragments sur divers sujets par ordre alpha- bétique. Une réimpression de 4776 a pour titre : la Raison par alphabet, ou Supplément aux Questions sur l'Encyclopédie, attribué à divers hommes célèbres, dixième et dernière édilion, revue, corrigée et augmentée par l’auteur, in-8° de 359 pages %. Il y a loin de là aux sept volumes, ou plus de 3,500 pages, que remplit aujourd’hui le Dictionnaire philosophique %. Cette augmentation est le résultat des dispositions des éditeurs de Kehl, qui, ainsi qu'ils le disent dans leur Avertissement, ont fait un seul ouvrage de plusieurs, en refondant dans le Dictionnaire philosophique : 4 Les Questions sur l'Encyclopédie; 4. Je crois que cette édition de 1769 est la première sous le titre : la Raison par alphabet. Pour la porter à deux volumes, on a réimprimé, à la fin du second, l'A, B, C (voyez les Mélanges, année 1768) en dix-sept dialogues qui occupent plus de 140 pages. 2. C'est à l'occasion de cette édition que Voltaire écrivait à d'Alembert, le 49 juin 1767, que l'ouvrage paraissait en Hollande, téle levée. 3. 11 est assez singulier qu’on présente comme Supplément aux Questions sur l'Encyclopédie, qui ont paru de 1710 à 1772, un ouvrage publié longtemps avant. 4. Le Dictionnaire philosophique, dans l'édition de Beuchot, comprend, en effet, sept volumes (3,782 pages). (L. M.) 5. Voici cet Avertissement des éditeurs de Kchl : « Nous avons réuni sous le titre de Dictionnaire philosophique les Questions sur l'Encyclopédie, le Dictionnaire philosophique réimprimé sous le titre de la Raison par alphabet, un dictionnaire manuscrit intitulé {’Opinion par alphabet, les articles de M. de Voltaire insérés dans l'Encyclopédie; enfin plusieurs articles destinés pour le Dictionnaire de l’Académie française. « On y a joint un grand nombre de morceaux peu étendus, qu’il eût été difficile de classer dans quelqu’une des divisions de cette collection. « On trouvera nécessairement ici quelques répétitions; ce qui ne doit pas sur- prendre, puisque nous réunissons des morceaux destinés à faire partie d'ouvrages différents. Cependant on les a évitées, autant qu'il a été possible de le faire sans altérer ou mutiler le texte. » J'ai encore diminué le nombre des doubles emplois; mais il en était d’inévi- tables : voyez entre autres les articles Atr, Dis'raAnce, et FIGURE. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. IX 2° L'Opinion par alphabet; 3 Les Articles insérés dans l'Encyclopédie; 4° Plusieurs articles destinés par l’auteur au Dictionnaire de l'Académie; 5° Un grand nombre de morceaux publiés depuis plus ou moins longtemps. Les Questions sur l'Encyclopédie parurent de 4770 à 1772, en neuf volumes in-8°. Les trois premiers sont datés de 4770, et contiennent jusqu’au mot CIEL DES ANCIENS; le quatrième, qui vit le jour en 4774, commence par l’article CICÉRON; les cinquième, sixième, septième et hui- tième sont de la même année; le dernier mot est Suppuice. Enfin le neu- vième, commençant par la troisième section du mot SUPERSTITION, et qui, outre la fin de l'alphabet, contient un Supplément et une réimpression des Lettres de Memmius à Cicéron (voyez les Mélanges, année 1771), porte la date de 4772. Voltaire doit ne pas avoir été étranger à une réimpression aussi en neuf volumes in-8°, commencée en 4771, dato sous laquelle je l'ai citée, réimpression dans laquelle parut l’Addition de l'éditeur qui fait partie de l'article ANA, pages 205-208 du présent volume. L'édition in-&° de 4774 contient des augmentations. Quelques personnes ont cru que les Questions sur l'Encyclopédie n'étaient qu'une nouvelle édition du Dictionnaire phi- losophique. Voltaire n’avait reproduit dans les Questions qu’un petit nombre d'articles du Dictionnaire. À cela près, les deux ouvrages n'ont de commun que la distribution par ordre alphabétique. Je ne puis dire précisément de quoi se composait l’Opinion par alpha- bet que Voltaire avait laissée en manuscrit. Il en est de même des articles qui étaient destinés pour le Dictionnaire de l'Académie française. Ce n'était pas assez d’avoir brülé le Dictionnaire philosophique, le 49 mars 4765. On mit cet ouvrage sur le bûcher qui consuma les restes du chevalier de La Barret, le 4° juillet 1766; voyez dans les Wélanges, année 4766, la Relation de la mort du chevalier de La Barre. Les critiques ne furent pas moins acharnés contre ce livre. Les rédac- teurs du Honthly Review appelaient l’auteur inconsidéré, dissolu, déréylé, infâme. En France, Larcher le traitait de béte féroce; voyez mon Avertisse- ment en tête du tome XI. L'abbé Chaudon est le principal auteur du Dictionnaire antiphilosophique pour servir de commentaire et de correctif au Dictionnaire philosophique et aux autres livres qui ont paru de nos jours contre le christianisme, Avignon, 4767, in-8°; 4769, 2 volumes in-8°; 4772, 2 volumes in-8&, et dont Ja dernière édition, 1785, 2 volumes in-8°, est intitulée Anti-Dic- lionnaire philosophique, etc., &s édilion, corrigée, considérablement . augmentée et entièrement refondue sur les mémoires de divers théo- logiens. Les diverses éditions de l’ouvrage de Chaudon contiennent l'arrêt du parlement, du 49 mars 4765, et le réquisitoire d’Omer Joly de Fleury?; mais 4. Lettre de d’Alembert, du 16 juillet 4766, 2. Le rapporteur était Maric-Joseph Terray, qui fut depuis contrôleur général des finances. L’arrèt qui condamnait au feu le Dictionnaire philosophique y con- damnait aussi les Lettres écrites de la montagne, par Jean-Jacques Roussean. X AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. l'édition de 1767 est la seule où l’on trouve quelques pièces relatives à la condamnation de plusieurs livres, et la Lettre du R. P. Routh, jésuite, à monselgneur Gualterio, nonce de Sa Sainteté, à Paris (sur la catholicité et les derniers moments de Montesquieu }. On a quelquefois confondu l'ouvrage de Chandon avec celui de Nonotte, dont je parlerai plus bas. L'abbé François s’escrima en même temps contre deux ouvrages de Voltaire, en publiant ses Observations sur la Philosophie de l'histoire et sur le Dictionnaire philosophique, avec des réponses à plusieurs diffi- cullés; 1710, 2 volumes in-8°; voyez mon Avertissement en tête du tome XI. L'abbé Paulian donna la même année son Dictionnaire philosopho- théologique portatif; ATT0, un volume in-8°. Les éditeurs de Kehl, dans une note sur le chapitre xu1 de l'Homme aux quarante écus, ont confondu cet ouvrage avec celui de Chaudon. : L'abbé Nonotte fit paraitre, en 4772, un Dictionnaire philosophique de la religion, où l'on élablit tous les points de la reliyion attaqués par les incrédules, et où l’on répond à loutes leurs chjections, 4 volumes in-12. Ce n’est point par l’aménité que se distinguent les critiques de ces quatre abbés, tandis que c'est avec beaucoup de modestie et d'honnéteté que des opinions de Voltaire sont combattues dans les Remarques sur un livre intitulé Dictionnaire philosophique portatif, par un membre de l'illustre Société d'Angleterre pour l'avancement et la propagation de la doctrine chrétienne; Lausanne, 4765, in-12. La date de ces cinq écrits indique assez qu'ils portent sur le Dictionnaire philosophique dans sa forme primitive, c’est-à-dire tel qu’il était en 4764 et années suivantes. C’est sur l'ouvrage dans la forme qui lui a été donnée par les éditeurs de Kehl que portent les Observalions philosophiques sur le Dictionnaire philosophique de Voliaire, par G. Feydel, 4820, in-12, dont il n’a paru que les quarante-huit premières pages, qui viennent jusques à ABUS DES MOTS inclusivement. C'était dans leur Dictionnaire philosophique que les éditeurs de Kchl avaient placé la plupart des Lettres philosophiques, où sur les Anglais; je les ai, en 1817, rélablies en corps d'ouvrage, et dans leur forme primitive; on les trouvera dans les /élanges, à l’année 4734. On ne peut guère prendre le même parti pour le Dictionnaire philo- sophique tel qu'il était originairement, c’est-à-dire de 4764 à 4769, et pour les Questions sur l'Encyclopédie. Les deux ouvrages étant de même nature et rangés dans le même ordre, le lecteur, si on les séparait aujourd'hui, serait souvent embarrassé dans ses recherches. Mais en conservant la fusion des deux ouvrages, j'ai cru utile de donner la date de la publication de chaque article, et j'ai fait la mème, chose pour tous les autres morceaux qui com- posent aujourd’hui le Dictionnaire philosophique. Si l'on excepte les articles delalettreT, qui, la plupart, étaient évidemment destinés pour le Dictionnaire de l’Académie, i n’y a, dans les sept volumes, qu'environ quarante articles : dont je ne donne pas la date. Il est à croire que la plupart, sinon tous, sont posthumes et appartenaient à l’Opinion par alphabet, dont il est question dans la note 5 de la page vin. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. xI J'ai déplacé quelques articles ; mais, toutes les fois que je l’ai fait, une note indiqüe à quel endroit on trouvera les morceaux déplacés. Deux morceaux seulement ont été ajoutés dans cette édition de. 4829. Ce sont: 1° l’article GÉNÉREUX ; 2% un supplément à l’article Quisquis, que je tiens de fou M. Decroix, l’un des éditeurs de Kehl. | J'ai admis un assez grand nombre de variantes. Les plus remarquables sont aux articles ÉcaLiTÉ, Fonte, Guerre. Celle de la fin de l'article/FoxTe est d'autant plus importante qu'elle sert à expliquer un passage de la lettre de Voltaire à d’Alembert, du 19 auguste 4770. Wagnière, dont on trouvera le nom dans quelques notes, a été secrétaire de Vollaire pendant plus de vingt ans: il était PIE chez lui en 1754, et y resta jusqu’à la mort du patriarche #, B. s 4er avril 1829. 4, On a publié des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires; 1826, 2 volumes in-8°. PRÉFACE DU DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE (EviTion DE 1765!.) Il y a déjà quatre éditions de ce Dictionnaire, mais toutes incomplètes et informes ; nous n’avions pu en conduire aucune. Nous donnons enfin celle-ci, qui l'emporte sur toutes les autres pour la correction, pour l’ordre, et pour le nombre des articles. Nous les avons tous tirés des meilleurs auteurs de PEurope, et nous r’avons fait aucun scrupule de copier quelquefois une page dun livre connu, quand cette page s'est trouvée nécessaire à notre collection. Il y a des articles tout entiers de personnes encore vivantes, parmi lesquelles on compte de savants pasteurs, Ces morceaux sont depuis longtemps assez connus des savants, comme APocaLyrsE, CHRISTIANISME, Messie, Moïse, Miracces, etc. Mais dans l'article Minacses, nous avons ajouté une page entière du célèbre docteur Middleton, bibliothécaire de Cambridge. On trouvera aussi plusieurs passages du savant évêque de Glocester, Warburton. Les manuscrits de M. Dumarsais nous ont beaucoup servi ; mais nous avons rejeté unanimement tout ce qui a semblé favoriser l’épicuréisme. Le dogme de la Providence est si sacré, si nécessaire au bonheur du genre humain, que nul honnête homme ne doit exposer ses lecteurs à douter d’une vérité qui ne peut faire de mal en aucun cas, et qui peut toujours opérer beaucoup de bien. Nous ne regardons point ce dogme de la Providence univer- 4. Cette mème préface se retrouve en tête des éditions données sous le titre de la Raison par alphabet, À chaque édition on en changeait seulement le cinquième mot. (B.) 17. — DicTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 1 2 PRÉFACE. selle comme un système, mais comme une chose démontrée à tous les esprits raisonnables ; au contraire, les divers systèmes sur la nature de l'âme, sur la grâce, sur des opinions métaphy- siques, qui divisent toutes les communions, peuvent être soumis à l'examen : car, puisqu'ils sont en contestation depuis dix-sept cents années, il est évident qu'ils ne portent point avec eux le caractère de certitude ; ce sont des énigmes que chacun peut de- viner selon la portée de son esprit. L'article Genèse est d'un très-habile homme, favorisé de l'estime et de la confiance d’un grand prince : nous lui demandons par- don avoir accourci cet article. Les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous ont pas permis de l’imprimer tout entier; il aurait rempli près de la moitié d’un volume. Quant aux objets de pure littérature, on reconnaîtra aisément les sources où nous avons puisé. Nous avons tàché de joindre l'agréable à l’utile, n’ayant d'autre mérite et d'autre part à cet ouvrage que le choix. Les personnes de tout état trouveront de quoi s'instruire en s'amusant. Ce livre n’exige pas une lecture suivie ; mais, à quelque endroit qu’on l’ouvre, on trouve de quoi réfléchir. Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié; ils étendent les pensées dont on leur présente le”germe ; ils corrigent ce qui leur semble défec- tueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur paraît faible. Ce n’est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu; le vulgaire n’est pas fait pour de telles connais- sances : la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui diseut qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple ne peuvent prendre aucune alarme; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret. En un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe, sans se piquer de l'être. Nous finissons par faire de très-humbles excuses aux personnes de considération, qui nous ont favorisés de quelques nouveaux articles, de n’avoir pu les employer comme nous l’aurions voulu ; ils sont venus trop tard. Nous n’en sommes pas moins sensibles à leur bonté et à leur zèle estimable, INTRODUCTION AUX QUESTIONS SUR L'ENCYCLOPÉDIE PAR DES AMATEURS. (1770) Quelques gens de lettres, qui ont étudié lPÆncyclopédie, ne proposent ici que des questions, ct ne demandent que des éclair- cissements ; ils se déclarent doutcurs et non docteurs. Ils doutent surtout de ce qu’ils avancent; ils respectent ce qu’ils doivent respecter ; ils soumettent leur raison dans toutes les choses qui sont au-dessus de leur raison, et il y en a beaucoup. L'Encyclopédie est un monument qui honore la France ; aussi fut-elle persécutée dès qu’elle fut entreprise:. Le discours préli- minaire qui la précéda était un vestibule d’une ordonnance magni- fique et sage, quiannoncçait le palais des sciences; mais il avertissait la jalousie et l'ignorance de s'armer. On décria l'ouvrage avant qu’il parût; la basse littérature se déchaïna ; on écrivit des libelles diffamatoires contre ceux dont le travail n'avait pas encore paru. Mais à peine l’Encyclopèdie a-t-elle été achevée que l’Europe en a reconnu Putilité ; il a fallu réimprimer en France et augmenter cet ouvrage immense, qui est de vingt-deux volumes in-folio : on l'a contrefait en Italie, et des théologiens même ont embelli et fortifié les articles de théologie à la manière de leur pays : on le 1. Le premier volume de l'Encyclopédie parut en 1751; la publication fut sus- pendue par arrêt en 1753; on put reprendre l’année suivante, mais pour se voir encore interdit en 1757. Ce n’est qu’en 1765 qu’on se remit à l'œuvre, et en 1771 seulement fut donné le dernier des dix-sept gros volumes de texte à deux colonnes et des onze volumes de planches in-folio dont se composa d'abord l'ouvrage, qui, plus tard, fut encore augmenté de cinq volumes de supplément. Il y eut donc un intervalle de plus de vingt ans entre l'apparition du premier et du dernier tome. Le discours préliminaire est de d’Alembert. (G. A.) 4 INTRODUCTION. contrefait chez les Suisses, et les additions dont on le charge sont sans doute entièrement opposées à la méthode italienne, afin que. le lecteur impartial soit en état de juger. Cependant cette entreprise n’appartenait qu’à la France; des Français seuls l'avaient conçue et exécutée. On en tira quatre mille deux cent cinquante exemplaires, dont il ne reste pas un seul chez les libraires. Ceux qu’on peut trouver par un hasard heureux se vendent aujourd’hui dix-huit cents francs ; ainsi tout l'ouvrage pourrait avoir opéré une circulation de sept millions six cent cinquante mille livres. Ceux qui ne considéreront que l'avantage du négoce verront que celui des deux Indes n’en a jamais approché. Les libraires y ont gagné environ cinq cents pour cent, ce qui n’est jamais arrivé depuis près de deux siècles dans aucun commerce. Si on envisage l’économie politique, on verra que plus de mille ouvriers, depuis ceux qui recherchent la première matière du papier, jusqu’à ceux qui se chargent des plus belles gravures, ont été employés et ont nourri leurs familles. Il y a un autre prix pour les auteurs, le plaisir d'expliquer le vrai, l'avantage d’enseigner le genre humain, la gloire : car pour le faible honoraire qui en revint à deux ou trois auteurs princi- paux, et qui fut si disproportionné à leurs travaux immenses, il ne doit pas être compté. Jamais on ne travailla avec tant d’ardeur et avec un plus noble désintéressement. On vit bientôt des personnages recommandables dans tous les rangs, officiers généraux, magistrats, ingénieurs, véritables gens de lettres, s’'empresser à décorer cet ouvrage de leurs recherches, souscrire et travailler à la fois : ils ne voulaient que la satisfaction d’être utiles ; ils ne voulaient point être connus, et c’est malgré eux qu’on à imprimé le nom de plusieurs. Le philosophe s’oublia pour servir les hommes; Pintérêt, l'envie et le fanatisme, ne s’oublièrent pas. Quelques jésuites qui étaient en possession d'écrire sur la théologie et sur les belles- lettres pensaient qu’il n’appartenait qu'aux journalistes de Tré- voux d'enseigner la terre : ils voulurent au moins avoir part à PEncyclopédie pour de l'argent, car il est à remarquer qu'aucun jésuite n’a donné au public ses ouvrages sans les vendre; mais en cela il n’y a point de reproche à leur faire, Dieu permit en même temps que deux ou trois convulsion- naires se présentassent pour coopérer à l'Encyclopédie : on avait à choisir entre ces deux extrêmes ; on les rejeta tous deux égale- ment comme de raison, parce qu’on n’était d'aucun parti, et qu'on se bornaïit à chercher la vérité. Quelques gens de lettres INTRODUCTION. ) furent exclus aussi, parce que les places étaient prises. Ce furent autant d’ennemis. qui tous se réunirent contre l'Encyclopédie dès que le premier tome parut. Les auteurs furent traités comme l'avaient été à Paris les inventeurs de l’art admirable de l’imprime- rie, lorsqu'ils vinrent y débiter quelques-uns de leurs essais; on les prit pour des sorciers, on saisit juridiquement leurs livres, on com- mencça contre eux un procès criminel. Les encyclopédistes furent accueillis précisément avec la même justice et la même sagesse. Un maître d’école connu alors dans Paris {, ou du moins dans la canaille de Paris, pour un très-ardent convulsionnaire, se chargea, au nom de ses confrères, de déférer l'Encyclopédie comme un ouvrage contre les mœurs, la religion et l'État. Cet homme avait joué quelque temps sur le théâtre des marionnettes de Saint- Médard, et avait poussé la friponnerie du fanatisme jusqu’à se faire suspendre en croix, et à paraître réellement crucifié avec une couronne d'épines sur la tête, le 2 mars 1749, dans la rue Saint-Denis, vis-à-vis Saint-Leu et Saint-Gillts, en présence de cent convulsionnaires : ce fut cet homme qui se porta pour délateur ; il fut à la fois l'organe des journalistes de Trévoux, des bateleurs de Saint-Médard, et d'un certain nombre d'hommes ennemis de toute nouveauté, et encore plus de tout mérite. Il n'y avait point eu d'exemple d’un pareil procès. On accusait les auteurs non pas de ce qu’ils avaient dit, mais de ce qu’ils diraient un jour. « Voyez, disait-on, la malice : le premier tome est plein de renvois aux derniers ; donc c’est dans les derniers que sera tout le venin.» Nous n’exagérons point: cela fut dit mot à mot. L'Encyclopédie fut supprimée sur cette divination ; mais enfin la raison l'emporte. Le destin de cet ouvrage a été celui de toutes les entreprises utiles, de presque tous les bons livres, comme celui de la Sagesse de Charron, de la savante histoire composée par le sage de Thou, de presque toutes les vérités neuves, des expé- riences contre l’horreur du vide, de la rotation de la terre, de l'usage de l’émétique, de la gravitation, de linoculation. Tout cela fut condamné d’abord, et recu ensuite avec la reconnais sance tardive du public. Le délateur couvert de honte est allé à Moscou exercer son métier de maître d'école ; et là il peut se faire crucifier, s’il lui en prend envie, mais il ne peut ni nuire à l’Encyclopédie, ni séduire des magistrats. Les autres serpents qui mordaient la lime ont usé leurs dents et cessé de mordre. 1. Abraham Chaumeix, 6 AVERTISSEMENT. Comme la plupart des savants et des hommes de génie qui ont contribué avec tant de zèle à cet important ouvrage soccupent à présent du soin de le perfectionner et d’y ajouter même plusieurs volumes, et comme dans plus d’un pays on a déjà commencé des éditions, nous avons cru devoir présenter aux amateurs de la lit- térature un essai de quelques articles omis dans le grand diction- naire, ou qui peuvent souffrir quelques additions, ou qui, ayant été insérés par des mains étrangères, n’ont pas été traités selon les vues des directeurs de cette entreprise immense. C’est à eux que nous dédions notre essai, dont ils pourront prendre et corriger ou laisser les articles, à leur gré, dans la grande édition que les libraires de Paris préparent. Ce sont des plantes exotiques que nous leur offrons; elles ne mériteront d’en- trer dans leur vaste collection qu’autant qu'elles seront cultivées par de telles mains, et c’est alors qu’elles pourront recevoir Ja vie. AVERTISSEMENT DE LA COLLECTION INTITULÉE L'OPINION EN ALPHABET. « (Sunt multi) quos oportet redarqui, qui universas domos subrer- tunt, docentes quæ non oportet, turpis lucri gratia; il faut fermer la bouche à ceux qui renversent toutes les familles, enseignant, par un intérêt honteux, ce qu’on ne doit point enseigner, » (Épitre de saint Paul à Tite, ch. I, v. 11.) Cet alphabet est extrait des ouvrages les plus estimés qui ne sont pas communément à la portée du grand nombre; et si l’au- teur ne cite pas toujours les sources où il a puisé, comme étant assez connues des doctes, il ne doit pas être soupçonné de vouloir se faire honneur du travail d'autrui, puisqu'il garde lui-même l’'anonyme, suivant cette parole de l'Évangile : Que votre main gauche ne sache point ce que fait votre droite. 1. Saint Matthieu, chapitre vi, v. 3. (Note de Voltaire.) DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE At. Nous aurons peu de questions à faire sur cette première lettre de tous les alphabets. Cet article de PEncyclopédie, plus néces- saire qu'on ne croirait, est de César Dumarsais, qui n'était bon grammairien que parce qu’il avait dans l'esprit une dialectique très-profonde et très-nette. La vraie philosophie tient à tout, excepté à la fortune. Ce sage, qui était pauvre et dont l'Éloge se trouve à la tête du septième ? volume de l'Encyrlopédie, fut persécuté par l'auteur de Marie à la Coque*, qui était riche; etsans les générosités du comte de Lauraguais, il serait mort dans la plus extrême misère. Saisissons cette occasion de dire que jamais la nation française ne s’est plus honorée que de nos jours par ces actions de véritable grandeur faites sans ostentation. Nous avons vu plus d’un ministre d'État encourager les talents dans l’indigence et demander le secret. Colbert les récompensait, mais avec l'argent de l’État, Fou- quet avec celui de la déprédation. Ceux dont je parle “ ont donné de leur propre bien; et par là ils sont au-dessus de Fouquet, autant que par leur naissance, leurs dignités et leur génie. Comme nous ne les nommons point, ils ne doivent pas se fâcher. Que le lec- teur pardonne cette digression qui commence notre ouvrage. Elle . 4. Cet article faisait partie des Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1710. (B.) 2. Dans les Questions sur l'Encyclopédie, première édition et réimpression, il y à troisième volume. C'est une faute ; voyez la lettre de d'Alembert, du 41 mars 1710. (B.) 3. Jean-Joseph Languet, évêque de Soissons, a donné, sous le titre de la Vie de la vénérable mère Marguerite-Marie, 1129, in-4°, l'histoire de Marie Alacoque. — C'est par faute ou par plaisanterie qu'on écrit Marie à la Coque, ainsi qu'a fait Voltaire. Alacoque est le nom de famille, et non le surnom. (B.) 4. M. le duc de Choiscul. (K.) 8 A vaut mieux que ce que nous dirons sur la lettre 4, qui a été si bien traitée par feu M. Dumarsais, et par ceux qui ont joint leur travail au sien. Nous ne parlerons point des autres lettres, et nous renvoyons à l'Encyclopédie, qui dit tout ce qu’il faut sur cette matière. On commence à substituer la lettre a à la lettre o dans fran- çais, francaise, anglais, anglaise, et dans tous les imparfaits, comme il employait, il octroyait, il ploierait, etc.; la raison n’en est-elle pas évidente? ne faut-il pas écrire comme on parle autant qu’on le peut? n'est-ce pas une contradiction d'écrire oi et de pronon- cer ai? Nous disions autrefois je croyois, j'octroyois, j'employois, je ployois : lorsque enfin on adoucit ces sons barbares, on ne songea point à réformer les caractères, et le langage démentit continuel- lement l'écriture. Mais quand il fallut faire rimer en vers les ois qu’on pronon- çait ais, avec les ois qu’on prononçait ois, les auteurs furent bien embarrassés. Tout le monde, par exemple, disait français dans la conversation et dans les discours publics ; mais commela coutume vicieuse de rimer pour les yeux etnon pas pour les oreilles s'était introduite parmi nous, les poëtes se crurent obligés de faire rimer françois à lois, rois, exploits; et alors les mêmes académiciens qui venaient de prononcer français dans un discours oratoire, pro- nonçaient françois dans les vers. On trouve dans une pièce de vers de Pierre Corneille, sur le passage du Rhin, assez peu connue: Quel spectacle d’effroi, grand Dieu! si toutefois Quelque chose pouvoit effrayer des François. Le lecteur peut remarquer quel effet produiraient aujourd’hui ces vers, si l’on prononcçait, comme sous François I+, pouvait par un o; quelle cacophonie feraient effroi, toutefois, pouvoit, françois. Dans le temps que notre langue se perfectionnait le plus, Boileau disait * : Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en françois ; Mais laissons Chapelain pour la dernière fois. 4. C'est ainsi qu’onJit dans les Questions sur l’Encyclopédie, éditions de 1710, 1771, 1775,et dans l’édition in-4°. 2. Les Victoires du roi sur les États de Hollande en l'année 1672, (B.) 3. Satire 1x, 241-42. A. 9 Aujourd'hui que tout le monde dit français, ce vers de Boileau lui-même paraîtrait un peu allemand. Nous nous sommes enfin défaits de cette mauvaise habitude d'écrire le mot français comme on écrit saint François. Il faut du temps pour réformer la manière d'écrire tous ces autres mots dans lesquels les yeux trompent toujours les oreilles. Vous écri- vez encore je croyois; et si vous prononciez je croyois, en faisant sentir les deux o, personne ne pourrait vous supporter. Pourquoi donc, en ménageant nos oreilles, ne ménagez-vous pas aussi nos yeux? pourquoi n’écrivez-vous pas je croyais, puisque je croyois est absolument barbare? Vous enseignez la langue francaise à un étranger ; il est d’abord surpris que vous prononciez je croyais, j'octroyais, j'employais; il vous demande pourquoi vous adoucissez la prononciation de la dernière syllabe, et pourquoi vous n’adoucissez pas la précédente; pourquoi dans la conversation vous ne dites pas je crayais, j'em- playais, etc. Vous lui répondez, et vous devez lui répondre, qu’il y a plus de grâce et de variété à faire succéder une diphthongue à une autre. La dernière syllabe, lui dites-vous, dont le son reste dans l'oreille, doit être plus agréable et plus mélodieuse que les autres, et c’est la variété dans la prononciation de ces syllabes qui fait le charme de la prosodie. L’étranger vous répliquera : Vous deviez m'en avertir par lécri- ture comme vous m’en avertissez dans la conversation. Ne voyez- vous pas que vous m’embarrassez beaucoup lorsque vous ortho- graphiez d’une facon et que vous prononcez d’une autre? Les plus belles langues, sans contredit, sont celles où les mêmes syllabes portent toujours une prononciation uniforme : telle est la langue italienne. Elle n’est point hérissée de lettres qu’on est obligé de supprimer; c’est le grand vice de langlais et du fran- çais. Qui croirait, par exemple, que ce mot anglais handkerchief se prononce ankicher? et quel étranger imaginera que paon, Laon, se prononcent en français pan et Lan? Les Italiens se sont défaits de la lettre k au commencement des mots, parce qu’elle n'y a aucun son, et de la lettre x entièrement, parce qu’ils ne la pro- noncent plus‘: que ne les imitons-nous? avons-nous oublié que écriture est la peinture de la voix? Vous dites anglais, portugais, français; mais vous dites danois, suédois : comment devinerai-je cette différence, si je n’apprends 1. Ce texte est celui de l'édition in-12 de Kehl. 10 À. votre langue que dans vos livres? Et pourquoi, en prononçant anglais et portugais, mettez-vous un o à l’un et un a à l’autre? Pourquoi n’avez-vous pas la mauvaise habitude d'écrire portugois, comme vous avez la mauvaise habitude d’écrire anglois? En un mot, ne paraît-il pas évident que la meilleure méthode est d'écrire toujours par a ce qu’on prononce par a!? Ne À, troisième personne au présent de l'indicatif du verbe avoir. C'est un défaut sans doute qu’un verbe ne soit qu’une seule lettre, et qu'on exprime ÿ! a raison, il a de l'esprit, comme on exprime il est à Paris, il est à Lyon. …. Hodieque manent vestigia ruris. Hor., L II, ep. 1, v, 160, Il a eu choquerait horriblement l'oreille, si on n’y était pas accoutumé : plusieurs écrivains se servent souvent de cette phrase, la différence qu’il y a; la distance qu'il y a entre eux; est-il rien de plus languissant à la fois et de plus rude? n'est-il pas aisé d'éviter cette imperfection du langage, en disant simplement La distance, la différence entre eux? à quoi bon ce qu’il et cet y a, qui rendent le discours sec et diffus, et qui réunissent ainsi les plus grands défauts ? Ne faut-il pas surtout éviter le concours de deux a? il va à Paris, il a Antoine en aversion. Trois et quatre a sont insupportables ; à! va à Amiens, et de là à Arques. ‘ La poésie française proscrit ce heurtement de voyelles. Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée 3. Les Italiens ont été obligés de se permettre cet achoppement de sons qui détruisent l'harmonie naturelle, ces hiatus, ces bâille- 1. C'est là l'orthographe, dite de Voltaire, aujourd’hui en usage. M. Beuchot en fixe la date de 1750 à 1754. 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 3. Boileau, Art poëtique, 1, 107-108. A. 11 ments que les Latins étaient soigneux d'éviter. Pétrarque ne fait nulle difficulté de dire : Movesi’l vecchierel canuto e bianco Del doice loco, ov’ha sua età fornita. Per., I, S. 14. L’Arioste a dit: Non sa quel che sit Amor. Dovea fortuna alla cristiana fede..… Tanto gird che venne & una riviera.… Altra aventura al buon Rinaldo accadde.… Cette malheureuse cacophonie est nécessaire en italien, parce que la plus grande partie des mots de cette langue se termine en a, e, à, 0, u. Le latin, qui possède une infinité de terminaisons, ne pouvait guère admettre un pareil heurtement de voyelles, et la langue française est encore en cela plus circonspecte et plus sévère que le latin. Vous voyez très-rarement dans Virgile une voyelle suivie d’un mot commençant par une voyelle; ce n’est que dans un petit nombre d'occasions où il faut exprimer quelque désordre de l'esprit, . Arma amens capio… GCEn., II, 314.) ou lorsque deux spondées peignent un lieu vaste et désert, Et Neptuno 4egeo ?. CEn., IH, 4.) Homère, il est vrai, ne s’assujettit pas à cette règle de l'harmonie, qui rejette le concours des voyelles, et surtout des a; les finesses 4. Assertion contestable, et contestée par M. Pierron, dans Voltaire et ses Maitres, Paris, Librairie académique Didier et Ci, 1866, in-12, page 271. 2. Sacra mari colitur medio gratissima tellus Nereidum matri et Neptuno Ægco. Il s’agit de l'ile de Délos. Énée l'appelle une terre sacrée, chère à la mère des Néréides et à Neptune Égéen, c'est-à-dire au dieu qu’on adorait particulièrement comme maître de la mer Égée. Virgile n'a pas voulu peindre, en ces trois spondées, un lieu vaste et désert, La plupart des éditions de Voltaire portent: Jn Neptuno Æÿyeo, ce qui ne se trouve pas dans \irgile. 42 ABC, OU ALPHABET. de l’art n'étaient pas encore connues de son temps, et Homère était au-dessus de ces finesses ; mais ses vers les plus harmonieux sont ceux qui sontcomposés d'un assemblage heureux de voyelles et de consonnes. C’est ce que Boileau recommande dès le premier chant de l’Art poëlique. La lettre À chez presque toutes les nations devint une lettre sacrée, parce qu’elle était la première; les Égyptiens joignirent cette superstition à tant d’autres : de là vient que les Grecs d'Alexandrie Vappelaient hier'alpha; et comme oméga était la dernière lettre, ces mots alpha et oméga signifièrent le complément de touteschoses. Ce fut l'origine de la cabale et de plus d’une mystérieuse démence. Les lettres servaient de chiffres et de notes de musique; jugez quelle foule de connaissances secrètes cela produisit : a, b, c, d, e, f, 9, étaient les sept cieux. L'harmonie des sphères célestes était composée des sept premières lettres, et un acrostiche rendait rai- son de tout dans la vénérable antiquité. ABC, OU ALPHABET!:. Si M. Dumarsais vivait encore, nous lui demanderions le nom de l'alphabet. Prions les savants hommes qui travaillent à lEncy- clopédie de nous dire pourquoi l'alphabet n’a point de nom dans aucune langue de l’Europe. Alphabet ne signifie autre que 4 B, et 4 B nesignifie rien, ou tout au plus il indique deux sons, et ces deux sons n’ont aucun rapport l’un avec l’autre. Beth n’est point formé d’Alpha, l’un est le premier, l’autre le second ; et on ne sait pas pourquoi. Or, comment s'est-il pu faire qu'on manque de termes pour exprimer la porte de toutes les sciences? La connaissance des nombres, l’art de compter, ne s'appelle point un-deux; et le rudi- ment de l'art d'exprimer ses pensées n’a dans l'Europe aucune expression propre qui le désigne. L’alphabet est la première partie de la grammaire ; ceux qui possèdent la langue arabe, dont je n’ai pas la plus légère notion, pourront m’apprendre si cette langue, qui a, dit-on, quatre- vingts mots pour signifier un cheval, en aurait un pour signifier l'alphabet. Je proteste que je ne sais pas plus le chinois que l'arabe ; cepen- 4. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ABC, OU ALPHABET. 43 dant j'ai lu dans un petit vocabulaire chinois que cette nation s’est toujours donné deux mots pour exprimer le catalogue, la liste des caractères de sa langue : l’un est ho-tou, l’autre haipien; nous n’avons ni ho-tou ni haipien dans nos langues occidentales. Les Grecs n'avaient pas été plus adroits que nous: ils disaient alphabet, Sénèque le philosophe se sert de la phrase grecque pour exprimer un vieillard comme moi qui fait des questions sur la grammaire : il appelle Skedon analphabetos. Or, cet alphabet, les Grecs le tenaient des Phéniciens, de cette nation nommée le peuple lettré par les Hébreux mêmes, lorsque ces Hébreux vinrent s'établir si tard auprès de leur pays. Il est à croire que les Phéniciens, en communiquant leurs caractères aux Grecs, leur rendirent un grand service en les délivrant de l'embarras de l’écriture égyptiaque que Cécrops leur avait apportée d'Égypte: les Phéniciens, en qualité de négociants, rendaient tout aisé; les Égyptiens, en qualité d’interprètes des dieux, rendaient tout difficile. Je m’imagine entendre un marchand phénicien abordé dans P'Achaïe, dire à un Grec son correspondant : «Non-sculement mes caractères sont aisés à écrire, et rendent la pensée ainsi que les sons de la voix; mäis ils expriment nos dettes actives et passives, Mon aleph, que vous voulez prononcer alpha, vaut une once d’ar- gent; betha en vaut deux; ro en vaut cent ; sigma en vaut deux cents. Je vous dois deux cents onces: je vous paye un ro, reste un ro que je vous dois encore; nous aurons bientôt fait nos comptes. » Les marchands furent probablement ceux qui établirent la société entre les hommes, en fournissant à leurs besoins ; et pour négocier il faut s'entendre. Les Égyptiens ne commercèrent que très-tard ; ils avaient la mer en horreur : c'était leur Typhon. Les Tyriens furent naviga- teurs de temps immémorial : ils lièrent ensemble les peuples que la nature avait séparés, et ils réparèrent les malheurs où les révo- lutions de ce globe avaient plongé souvent une grande partie du genre humain. Les Grecs à leur tour allèrent porter leur com- merce et leur alphabet commode chez d’autres peuples qui le changèrent un peu, comme les Grecs avaient changé celui des Tyriens. Lorsque leurs marchands, dont on fit depuis des demi- dieux, allèrent établir à Colchos un commerce de pelleterie qu’on appela {a toison d'or, ils donnèrent leurs lettres aux peuples de 4. Premier volume de l'Histoire de la Chine, de Duhalde. (Note de Voltaire.) 14 ABC, OÙ ALPHABET. ces contrées, qui les ont conservées et altérées. Ils n’ont point pris l'alphabet des Turcs auxquels ils sont soumis, et dont j'espère qu'ils secoueront le joug, grâce à l’impératrice de Russiet. Il est très-vraisemblable (je ne dis pas très-vrai, Dieu m'en garde!) que ni Tyr, ni l'Égypte, ni aucun Asiatique habitant vers la Méditerranée, ne communiqua son alphabet aux peuples de l'Asie orientale. Si les Tyriens ou même les Chaldéens qui habi- taient vers l’'Euphrate avaient, par exemple, communiqué leur méthode aux Chinois, il en resterait quelques traces ; ils auraient les signes des vingt-deux, vingt-trois, ou vingt-quatre lettres. 1]s ont tout au contraire des signes de tous les mots qui composent leur langue ; et ils en ont, nous dit-on, quatre-vingt mille : cette méthode n’a rien de commun avec celle de Tyr. Elle est soixante et dix-neuf mille neuf cent soixante et seize fois plus savante et plus embarrassée que la nôtre. Joignez à cette prodigieuse diffé- rence, qu'ils écrivent de haut en bas, et que les Tyriens et les Chaldéens écrivaient de droite à gauche; les Grecs et nous, de gauche à droite. Examinez les caractères tartares, indiens, siamois, japonais, vous n'y voyez pas la moindre analogie avec Palphabet grec et phénicien. Cependant tous ces peuples, en y joignant même les Hotten- tots et les Cafres, prononcent à peu près les voyelles et les con- sonnes comine nous, parce qu'ils ont le larynx fait de même pour l'essentiel, ainsi qu’un paysan grison a le gosier fait comme la première chanteuse de l'Opéra de Naples. La différence qui fait de ce manant une basse-taille rude, discordante, insupportable, et de cette chanteuse un dessus de rossignol, est si imperceptible qu'aucun anatomiste ne peut l’apercevoir. C’est la cervelle d’un sot,qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la cervelle d’un grand génie. Quand nous avons dit que les marchands de Tyr enseignèrent leur A B G aux Grecs, nous n’avons pas prétendu qu’ils eussent appris aux Grecs à parler. Les Athéniens probablement s’'expri- maient déjà mieux que les peuples de la basse Syrie: ils avaient un gosier plus flexible; leurs paroles étaient un plus heureux assemblage de voyelles, de consonnes, «&t de diphthongues. Le langage des peuples de là Phénicie, au contraire, était rude, gros- sier : c’étaient des Shafiroth, des Astaroth, des Shabaoth, des Cham- 1. Voltaire écrivait ceci au moment des victoires de Catherine sur Mustapha, Voyez sa lettre du 22 septembre 1770. ABC, OÙ ALPIABET. 15 maim, des Chotihet, des Thopheth; il y aurait là de quoi faire enfuir notre chanteuse de l'Opéra de Naples. Figurez-vous les Romains daujourd’hui qui auraient retenu l’ancien alphabet étrurien, et à qui des marchands hollandais viendraient apporter celui dont ils se servent à présent. Tous les Romains feraient fort bien de recevoir leurs caractères ; mais ils se garderaient bien de parler la langue batave. C’est précisément ainsi que le peuple d'Athènes en usa avec les matelots de Caphthor, venant de Tyr ou de Bérith: les Grecs prirent leur alphabet, qui valait mieux que celui du Misraim qui est l'Égypte, et rebutèrent leur patois. Philosophiquement parlant, et abstraction respectueuse faite de toutes les inductions qu’on pourrait tirer des livres sacrés, dont il ne s’agit certainement pas ici, la langue primitive n'est-elle pas une plaisante chimère? Que diriez-vous d’un homme qui voudrait rechercher quel a été le cri primitif de tous les animaux, et comment il est arrivé que dans une multitude de siècles les moutons se soient mis à bêler, les chats à miauler, les pigeons à roucouler, les linottes à siffler? Ils s'entendent tous parfaitement dans leurs idiomes, et beaucoup mieux que nous. Le chat ne manque pas d’accourir aux miaulements très-articulés et très-variés de la chatte; c'est une merveilleuse chose de voir dans le Mircbalais une cavale dresser ses oreilles, frapper du pied, s’agiter aux braiements intelligibles d’un âne. Chaque espèce a sa langue. Celle des Esquimaux et des Algonquins ne fut point celle du Pérou. Il n’y a pas eu plus de langue primitive, et d’alphabet primitif, que de chênes primitifs, et que d'herbe primitive. Plusieurs rabbins prétendent que la langue mère était le samaritain; quelques autres ont assuré que c'était le bas-breton : dans cette incertitude, on peut fort bien, sans offenser les hahi- tants de Quimper et de Samarie, n’admettre aucune langue mère. Ne peut-on pas, sans offenser personne, supposer que l'al- phabet a commencé par des cris et des exclamations ? Les petits enfants disent d'eux-mêmes, ha he quand ils voient un objet qui les frappe; hi hi quand ils pleurent; An hu, hou hou, quand ils se moquent; aie quand on les frappe; et il ne faut pas les frapper. A l'égard des deux petits garcons que le roi d'Égypte Psam- meticus (qui n’est pas un mot égyptien) fit élever pour savoir quelle était la langue primitive, il n’est guère possible qu’ils se soient tous deux mis à crier bec bec pour avoir à déjeuner, Des exclamations formées par des voyelles, aussi naturelles 46 ABC, OU ALPHABET. : aux enfants que te coassement l’est aux grenouilles, il n’y a pas si foin qu'on croirait à un alphabet complet. Il faut bien qu’une mèfe dise à son enfant Péquivalent de viens, liens, prends, tais-toi, approche, va-t'en : ces mots ne sont représentatifs de rien, ils ne peignent rien; mais ils se font entendre avec un geste. De ces rudiments informes, il y a un chemin immense pour arriver à la syntaxe. Je suis effrayé quand je songe que de ce seul mot viens, il faut parvenir un jour à dire : « Je serais venu, ma mère,avec grand plaisir, et j'aurais obéi à vos ordres, qui me seront toujours chers, si en accourant vers vous je n'étais pas tombé à la renverse, et si une épine de votre jardin ne m'était pas entrée dans la jambe gauche. » Il semble à mon imagination étonnée qu’il a fallu des siècles pour ajuster cette phrase, et bien d’autres siècles pour la pein- dre. Ce serait ici le lieu de dire, ou de tâcher de dire, comment on exprime et comment on prononce dans toutes les langues du monde père, mère, jour, nuit, terre, eau, boire, manger, etc.; mais il faut éviter le ridicule autant qu’il est possible. Les caractères alphabétiques présentant à la fois les noms des choses, leur nombre, les dates des événements, les idées des hommes, devinrent bientôt des mystères aux yeux mêmes de ceux qui avaient inventé ces signes. Les Chaldéens, les Syriens, les Égyptiens, attribuèrent quelque chose de divin à la combinaison des lettres, et à la manière de les prononcer. Ils crurent que les noms signKiaient par eux-mêmes, et qu’ils avaient en eux une force, une vertu secrète. Ils allaient jusqu’à -prétendre que le nom qui signifiait puissance était puissant de sa nature ; que celui qui exprimait ange était angélique; que celui qui donnait l’idée de Dieu était divin. Cette science des caractères entra nécessaire- ment dans la magie: point d'opération magique sans les lettres de l'alphabet. Cette porte de toutes les sciences devint celle de toutes les erreurs; les mages de tous les pays s’en servirent pour se con- duire dans le labyrinthe qu’ils s'étaient construit, et où il m'était pas permis aux autres hommes d'entrer. La manière de prononcer des consonnes et des voyelles devint le plus profond des mystères, et souvent le plus terrible. Il y eut une manière de prononcer Jéhova, nom de Dieu chez les Syriens êt les Égyptiens, par laquelle on faisait tomber un homme raide mort. Saint Clément d'Alexandrie rapporte‘ que Moïse fit mourir 1. Stromates ou Tapisseres, livre I. (Note de Voltaire.) ABC, OU ALPHABET. ; A7 sur-le-champ le roi d'Égypte Nechephre, en lui soufflant ce nom dans l'oreille; et qu’ensuite il le ressuscita en prononrañf le même mot. Saint Clément d'Alexandrie est exact, il cite son au- teur, c’est le savant Artapan : qui pourra récuser le témoignage d’Artapan ? Rien ne retarda plus le progrès de l'esprit humain que cette profonde science de lerreur, née chez les Asiatiques avec l'ori- gine des vérités. L'univers fut abruti par l’art même qui devait éclairer. Vous en voyez un grand exemple dans Origène, dans Clément d'Alexandrie, dans Tertullien, etc. Origène dit surtout expressé- ment!': « Si en invoquant Dieu, ou en jurant par lui, on le nomme le Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob, on fera, par ces noms, des choses dont la nature et la force sont telles que les démons se soumettent à ceux qui les prononcent; mais si on le nomme d’un autre nom, comme Dieu de la mer bruyante, Dieu supplantateur, ces noms seront sans vertu : le nom d'Israël tra- duit en grec ne pourra rien opérer; mais prononcez-le en hé- . breu, avec les autres mots requis, vous opérerez la conjuration. » Le même Origène dit ces paroles remarquables : « Il y a des noms qui ont naturellement de la vertu : tels que sont ceux dont se servent les sages parmi les Égyptiens, les mages en Perse, les brachmanes dans l’Inde. Ce qu’on nomme magie n’est pas un art vain et chimérique, ainsi que le prétendent les stoïciens et les épicuriens : le nom de Sabaoth, celui d’Adonaï, n'ont pas été faits pour des êtres créés; mais ils appartiennent à une théologie mystérieuse qui se rapporte au Créateur; de là vient la vertu de ces noms quand on les arrange et qu’on les prononce selon les règles, etc. » C'était en prononcant des lettres selon la méthode magique qu’on forçait la lune de descendre sur la terre. Il faut pardonner à Virgile d’avoir cru ces inepties, et d'en avoir parlé sérieuse- ment dans sa huitième églogue (vers 69). Carmina vel cœlo possunt deducere lunam. On fait avec des mots tomber la lune en terre. Enfin l’alphabet fut l’origine de toutes les connaissances de l’homme, et de toutes ses sottises. 4. Origène contre Celse, n° 202. ( Note de Voltaire.) 47. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. J. 2 45 ABBAYE. ABBAYE. SECTION PREMIÈRE 1, C’est une communauté religieuse gouvernée par un abbé ou une abbesse. Ce nom d’abbé, abbas en latin et en grec, abba en syrien et en chaldéen, vient de l’hébreu ab, qui veut dire père. Les doc- teurs juifs prenaient ce titre par orgueil; c’est pourquoi Jésus disait à ses disciples ?: « N’appelez personne sur la terre votre père, car vous n'avez qu’un père, qui est dans les cieux. » Quoique saint Jérôme &e soit fort emporté contre les moines de son temps, qui, malgré la défense du Seigneur, donnaient ou recevaient le titre d'abbé, le sixième concile de Paris { décid®æ que, si les abbés sont des pères spirituels, et s’ils engendrent au Seigneur des fils spirituels, c’est avec raison qu’on les appelle abbés. D'après ce décret, si quelqu'un a mérité le titre d’abbé, c’est assurément saint Benoît, qui, l’an 529, fonda sur le Mont-Cassin, dans le royaume de Naples, sa règle si éminente en sagesse et en discrétion, et si grave, si claire, à l'égard du discours et du style. Ce sont les propres termes du pape saint Grégoire‘, qui ne man- que pas de faire mention du privilége singulier dont Dieu daigna gratifier ce saint fondateur : c’est que tous les bénédictins qui meurent au Mont-Cassin sont sauvés. L’on ne doit donc pas être surpris que ces moines comptent seize mille saints canonisés de leur ordre. Les bénédictines prétendent même qu’elles sont averties de l’approche de leur mort par quelque bruit nocturne qu’elles appellent les coups de saint Benoit. On peut bien croire que ce saint abbé ne s'était pas oublié lui-même en demandant à Dieu le salut de ses disciples. En con- séquence, le samedi 21 mars 543, veille du dimanche de la Pas- sion, qui fut le jour de sa mort, deux moines, dont l’un était 1. Cette première section de l’article ABBAYE n'existe dans aucune édition donnée du vivant de l’auteur, soit du Dictionncire philosophique ou Raison par alphabet, soit des Questions sur l'Encyclopédie. (B.) 2. Matthieu, chapitre xxur, v. 9, (Note de Voltaire.) 3. Livre I, sur l'Épître aux Galates. (Id.) 4. Livre I, chapitre xxxvir, (1d.) ‘ 5. Dialogue, livre II, chapitre var. (d.) ABBAYE. 49 dans le monastère, l’autre en était éloigné, eurent la même vision. Ils virent un chemin couvert de tapis, et éclairé d’une infinité de flambeaux, qui s'étendaient vers lorient depuis le monastère jusqu’au ciel. Un personnage vénérable y paraissait, qui leur demanda pour qui était ce chemin. Ils dirent qu'ils n’en savaient rien. Cest, ajouta-t-il, par où Benoît, le bien-aimé de Dieu, est monté au ciel. Un ordre dans lequel le salut était si assuré s’étendit bientôt dans d’autres États, dont les souverains se laissaient persuader! qu'il ne s'agissait, pour être sûr d’une place en paradis, que de s'y faire un bon ami; et qu'on pouvait racheter les injustices les plus criantes, les crimes les plus énormes, par des donations en faveur des églises. Pour ne parler ici que de la France, on lit dans les Gestes du roi Dagobert, fondateur de l'abbaye de Saint- Denis près Paris?, que ce prince étant mort fut condamné au jugement de Dieu, et qu'un saint ermite nommé Jean, qui demeu- rait sur les côtes de la mer d'Italie, vit son âme enchaînée dans une barque, et des diables qui la rouaient de coups en la condui- sant vers la Sicile, où ils devaient la précipiter dans les gouffres du mont Etna; que saint Denis avait tout à coup paru dans un globe lumineux, précédé des éclairs et de la foudre, et qu'ayant mis en fuite ces malins esprits, et arraché cette pauvre âme des griffes du plus acharné, il l'avait portée au ciel en triomphe. Charles Martel au contraire fut damné en corps et en âme, pour avoir donné des abbayes en récompense à ses capitaines, qui, quoique laïques, portèrent le titre d’abbés, comme des femmes mariées eurent depuis celui d’abbesses, et possédèrent des abbayes de filles. Un saint évêque de Lyon, nommé Eucher, étant en oraison, fut ravi en esprit, et mené par un ange en enfer où il vit Charles Martel, et apprit de l'ange que les saints dont ce prince avait dépouillé les églises l'avaient condamné à brûler éternellement en corps et en âme. Saint Eucher écrivit cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pepin le Bref, en les priant d'ouvrir le tombeau de Charles Martel, et de voir si son corps y était. Le tombeau fut ouvert; le fond en était tout brûlé, et on n’y trouva qu’un gros serpent qui en sortit avec une fumée puante. Boniface* eut l’attention d'écrire à Pepin le Bref et à Car- 4, Mézerai, tome I, page 225. (Note de Voltaire.) 2. Chapitre xxxvn. (1d.) 3. Mézerai, tome I, page 331. (Zd.\ 20 ABBAYE. loman toutes ces circonstances de la damnation de leur père; et Louis de Germanie s'étant emparé, en 858, de quelques biens ecclésiastiques, les évêques de l'assemblée de Crécy lui rappelè- rent dans une lettre toutes les particularités de cette terrible his- toire, en ajoutant qu’ils les tenaient de vieillards dignes de foi et qui en avaient été témoins oculaires. Saint Bernard, premier abbé de Clervaux en 1115, avait pareil- lement eu révélation que tous ceux qui recevraient l'habit de sa main seraient sauvés. Cependant le pape Urbain II, dans une bulle de Pan 1092, ayant donné à l'abbaye du Mont-Cassin le titre de chef de tous les monastères, parce que de ce lieu même la véuérable religion de l'ordre monastique s’est répandue du sein de Benoît comme d'une, source de paradis, l’empereur Lothaire lui confirma cette prérogative par une chartre de l'an 1137, qui donne au monastère du Mont-Cassin la prééminence de pouvoir et de gloire sur tous les monastères qui sont ou qui seront fondés dans tout l'univers, et veut que les abbés et les moines de toute la chrétienté lui portent honneur et révérence. Pascal Il, dans une bulle de l'an 1113, adressée à l'abbé du Mont-Cassin, s'exprime en ces termes: « Nous décernons que vous, ainsi que tous vos successeurs, comme supérieur à tous les abbés, vous ayez séance dans toute assemblée d’évêques ou de princes, et que dans les jugements vous donniez votre avis avant tous ceux de votre ordre. » Aussi l'abbé de Cluny ayant osé se qualifier abbé des abbès, dans un concile tenu à Rome l’an 1116, le chancelier du pape décida que cette distinction appartenait à l'abbé du Mont-Cassin; celui de Cluny se contenta du titre d’abbé cardinal, qu'il obtint depuis de Calixte II, et que l'abbé de la Tri- nité de Vendôme et quelques autres se sont ensuite arrogé, Le pape Jean XX, en 1326, accorda même à l’abbé du Mont- Cassin le titre d’évêque, dont il fit les fonctions jusqu’en 1367; mais Urbain V ayant alors jugé à propos de lui retrancher cette dignité, il s'intitule simplement dans les actes : « Patriarche de la sainte religion, abbé du saint monastère de Cassin, chancelier et grand-chapelain de l'empire romain, abbé des abbés, chef de la hiérarchie bénédictine, chancelier collatéral du royaume de Sicile, comte et gouverneur de la Campanie, de la terre de Labour, et de la province maritime, prince de la paix. » Il habite avec une partie de ses officiers à San-Germano, petite ville au pied du Mont-Cassin, dans une maison spacieuse où tous les passants, depuis le pape jusqu’au dernier mendiant, sont reçus, logés, nourris, et traités suivant leur état. L'abbé rend ABBAYE. 21 chaque jour visite à tous ses hôtes, qui sont quelquefois au nombre de trois cents. Saint Ignace, en 1538, y reçut l'hospitalité ; mais il fut logé sur le Mont-Cassin, dans une maison nommée l’Albanette, à six cents pas de l’abbaye vers l'occident. Ce fut là qu’il composa son célèbre institut: ce qui fait dire à un dominicain, dans un ouvrage latin intitulé la Tourterelle de l'âme, qu'Ignace habita quelques mois cette montagne de contemplation, et que, comme un autre Moïse et un autre législateur, il y fabriqua les secondes tables des lois religieuses qui ne le cèdent en rien aux premières. A la vérité ce fondateur des jésuites ne trouva pas dans les bénédictins la même complaisance que saint Benoît, à son arrivée au Mont-Cassin, avait éprouvée de la part de saint Martin ermite, qui lui céda la place dont il était en possession, et se retira au Mont-Marsique, proche de la Carniole; au contraire, le bénédictin Ambroise Cajetan, dans un gros ouvrage fait exprès, a prétendu revendiquer les jésuites à Pordre de saint Benoît. Le relâchement qui a toujours régné dans le monde, même parmi le clergé, avait déjà fait imaginer à saint Basile, dès le iv* siècle, de rassembler sous une règle les solitaires qui s'étaient ‘dispersés dans les déserts pour y suivre la loi; mais, comme nous le verrons à l’article Quêre les réguliers ne l’ont pas toujours été : quant au clergé séculier, voici comme en parlait saint Cyprien dès le 1° siècle, Plusieurs évêques, au. licu d’exhorter les autres et de leur montrer l'exemple, négligeant les affaires de Dieu, se chargeaient d’affaires temporelles, quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple, et se promenaient dans d’autres pro- vinces pour fréquenter les foires, et s’enrichir par le trafic. Ils ne secouraient point les frères qui mouraient de faim; ils voulaient avoir de l’argent en abondance, usurper des terres par de mau- vais artifices, tirer de grands profits par des usures, Charlemagne, dans un écrit où il rédige ce qu’il voulait pro- poser au parlement de 811, s'exprime ainsi? : « Nous voulons connaître les devoirs des ecclésiastiques afin de ne leur demander que ce qui leur est permis, et qu’ils ne nous demandent que ce que nous devons accorder. Nous les prions de nous expliquer nettement ce qu’ils appellent quitter le monde, et en quoi l'on peut distinguer ceux qui le quittent de ceux qui y demeurent : si c'est seulement en ce qu’ils ne portent point les armes et ne sont pas mariés publiquement ; si celui-là a quitté le monde, qui ne 4. De lapsis. (Note de Voltaire.) 2. Capit. interrog., page 478, tome VII; Conc., page 1184. (Id.) 22 ABBAYE. cesse tous les jours d'augmenter ses biens par toutes sortes de moyens, en promettant le paradis et menaçant de lenfer, et em- ployant le nom de Dieu ou de quelque saint pour persuader aux simples de se dépouiller de leurs biens, et en priver leurs héritiers légitimes, qui par là, réduits à la pauvreté, se croient ensuite les crimes permis, comme le larcin et le pillage ; si c’est avoir quitté le monde que de suivre la passion d'acquérir jusqu’à corrompre par argent de faux témoins pour avoir le bien d'autrui, et de chercher des avoués et des prévôts cruels, intéressés, et sans crainte de Dieu. » Enfin l’on peut juger des mœurs des réguliers par une harangue de l'an 4493, où l'abbé Trithème dit à ses confrères : « Vous, messieurs les abbés, qui êtes des ignorants et ennemis de la science du salut, qui passez les journées entières dans les plaisirs impudiques, dans l’ivrognerie et dans le jeu ; qui vous attachez aux biens de la terre, que répondrez-vous à Dieu et à votre fon- dateur saint Benoît? » Le même abbé ne laisse pas de prétendre que de droit! la troisième partie de tousles biens des chrétiens appartient à l’ordre de saint Benoît ; et que s’il ne l’a pas, c’est qu'on la lui a volée. Il est si pauvre, ajoute-t-il, pour le présent, qu'il n’a plus que cent millions d’or de revenu. Trithème ne dit point à qui appar- tiennent les deux autres parts; mais comme il ne comptait de son temps que quinze mille abbayes de bénédictins, outre les petits couvents du même ordre, et que dans le dix-septième siècle il y en avait déjà trente-sept mille, il est clair par la règle de pro- portion que ce saint ordre devrait posséder aujourd’hui les deux tiers et demi du bien de la chrétienté, sans les funestes progrès de lhérésie des derniers siècles. Pour surcroît de douleurs, depuis le concordat fait l'an 1515 entre Léon X et François I*, le roi de France nommant à presque toutes les abbayes de son royaume, le plus grand nombre est donné en commende à des séculiers tonsurés. Cet usage, peu connu en Angleterre, fit dire plaisamment, en 1694, au docteur Grégori, qui prenait l’abbé Gallois pour un bénédictin ? : « Le bon pères’'imagine que nous sommes revenus à ces temps fabuleux où il était permis à un moine de dire ce qu'il voulait, » 4. Fra-Paolo, Traité des bénéfices, page 31. (Note de Voltaire.) 2. Transactions philosophiques. (Id.) ABBAYE. 23 SECTION 111. Ceux qui fuient le monde sont sages ; Ceux qui se consacrent à Dieu sont respectables’ Peut-être le temps a-t-il corrompu une si sainte institution. Aux thérapeutes juifs succédèrent les moines en Égypte, idiotai, monoi. Idiot ne signifiait alors que solitaire : ils firent bientot corps; ce qui est le contraire de solitaire, et qui n’est pas idiot dans l’acception ordinaire de ce terme. Chaque société de moines élut son supérieur : car tout se faisait à la pluralité des voix dans les premiers temps de l’Église. On cherchait à rentrer dans la liberté primitive de la nature humaine, en échappant par piété au tumulte et à l'esclavage inséparables des grands empires. Chaque société de moines choisit son père, son abba, son abbé, quoiqu'il soit dit dans l'Évangile? : « N’appelez personne votre père. » Ni les abbés, ni les moines, ne furent prêtres dans les premiers siècles. Ils allaient par troupes entendre la messe au prochain village. Ces troupes devinrent considérables ; il y eut plus de cinquante mille moines, dit-on, dans l'Égypte. Saint Basile, d’abord moine, puis évêque de Césarée en Cap- padoce, fit un code pour tous les moines au rv°siècle, Cette règle de saint Basile fut recue en Orient et en Occident. On ne connut plus que les moines de saint Basile; ils furent par- tout riches ; ils se mélèrent de toutes les affaires; ils contribuè- rent aux révolutions de l'empire. On ne connaissait guère que cet ordre, lorsqu’au vi‘ siècle saint Benoit établit une puissance nouvelle au Mont-Cassin. Saint Grégoire le Grand assure dans ses Dialogues * que Dieu lui accorda un privilége spécial par lequel tous les bénédictins qui mourraient au Mont-Cassin seraient sauvés. En conséquence le pape Urbain II, par une bulle de 1092, déclara l’abbé du Mont- Cassin chef de tous les monastères du monde, Pascal II lui donna le titre d’abbé des abbés. I s'intitule patriarche de la sainte religion, chancelier collatèral du royaume de Sicile, comte et gouverneur de la Campanie, prince de la paix, etc., etc., etc, . Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) . Matth., xxutr, 9. (Note de Voltaire.) . Livre IE, chapitre var. (1d.) . Voyez page 20. © 19 2% ABBAYE. Tous ces titres seraient peu de chose, s'ils n'étaient soutenus par des richesses immenses. Je reçus, il n’y a pas longtemps, une lettre d’un de mes cor- respondants d'Allemagne ; la lettre commence par ces mots : « Les abbés princes de Kemptem, Elvangenu, Eudertl, Murbach, Berg- lesgaden, Vissembourg, Prum, Stablo, Corvey, et les autres abbés qui ne sont pas princes, jouissent ensemble d'environ neuf cent mille florins de revenu, qui font deux millions cinquante mille livres de votre France au. cours de ce jour. De là je conclus que Jésus-Christ n’était pas si à son aise qu'eux. » Je lui répondis : « Monsieur, vous m'avouerez que les Français sont plus pieux que les Allemands dans la proportion de quatre et seize quarante-unièmes à l'unité : car nos seuls bénéfices con- sistoriaux de moines, c’est-à-dire ceux qui payent des annates au pape, se montent à neuf millions de rente, à quarante-neuf livres dix sous le marc avec le remède; et neuf millions sont à deux millions cinquante mille livres comme un est à quatre et seize quarante-unièmes. De là je conclus qu'ils ne sont pas assez riches, et qu'il faudrait qu’ils en eussent dix fois davantage. J'ai l’hon- neur d’être, etc. » I me répliqua par cette courte lettre : «Mon cher monsieur, je ne vous entends point; vous trouvez sans doute avec moi que neuf millions de votre monnaie sont un peu trop pour ceux qui font vœu de pauvreté; et vous souhaitez qu’ils en aient quatre-vingt- dix! je vous supplie de vouloir bien m’expliquer cette énigme. » Jeus l'honneur de lui répondre sur-le-champ : « Mon cher monsieur, il y avait autrefois un jeune homme à qui on proposait d'épouser une femme de soixante ans, qui lui donnerait tout son bien par testament : il répondit qu’elle n’était pas assez vieille. » L’Allemand entendit mon énigme. Il faut savoir qu’en 1575! on proposa dans le conseil de Henri IL roi de France, de faire ériger en commendes séculières toutes les abbayes de moines, et de donner les commendes aux officiers de sa cour et de son armée ; mais comme il fut depuis excommunié et assassiné, ce projet n’eut pas lieu. Le comte d’Argenson, ministre de la guerre, voulut en 1750 établir des pensions sur les bénéfices en faveur des chevaliers de l'ordre militaire de Saint-Louis; rien n’était plus simple, plus juste, plus utile : il n’en put venir à bout. Cependant sous Louis XIV, la princesse de Conti avait possédé l'abbaye de Saint- 4. Chopin, De sacra Politia, lib. VI. (Note de Voltaire.) ABBÉ. 25 Denis. Avant son règne, les séculiers possédaient des bénéfices; le duc de Sully, huguenot, avait une abbaye. Le père de Hugues Capet n’était riche que par sês abbayes, et on l’appelait Hugues l'abbé, On donnait des abbayes aux reines pour leurs menus plaisirs. Ogine, mère de Louis d’Outremer, quitta son fils, parce qu’il lui avait ôté l’abbaye de Sainte-Marie de Laon pour la donner à sa femme Gerberge. Il y a des exemples de tout. Chacun tâche de faire servir les usages, les innovations, les lois anciennes abrogées, renouvelées, mitigées, les chartres ou vraies ou supposées, le passé, le présent, l’avenir, à s'emparer des biens de ce monde; mais c’est toujours à la plus grande gloire de Dieu‘. Consultez l’Apocalypse de Méliton par l’évêque de Belley *. . ABBÉ?. Où allez-vous, monsieur l'abbé? etc.*, Savez-vous bien qu'abbé signifie père? Si vous le devenez, vous rendez service à l’État ; vous faites la meilleure œuvre sans doute que puisse faire un homme ; il naîtra de vous un être pensant. Il y a dans cette action quelque chose de divin. Mais si vous n'êtes monsieur l'abbé que pour avoir été tonsuré, pour porter un petit collet, un manteau court, et pour attendre un bénéfice simple, vous ne méritez pas le nom d’abbé. Les anciens moines donnèrent ce nom au supérieur qu'ils élisaient, L'abbé était leur père spirituel. Que les mêmes noms signifient avec le temps des choses différentes! L'abbé spirituel était un pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres ; mais les pauvres pères spirituels ont eu depuis deux cent, quatre cent mille livres de rente ; et il y a aujourd’hui des pauvres pères spi- rituels en Allemagne qui ont un régiment des gardes. 4. Avant la Révolution, c’est-à-dire au temps de Voltaire, il y avait en France, d’après un relevé fait par M. Pierre Leroux (Encyclopédie nouvelle) 1,147 abbayes, dont 126 abbayes régulières d'hommes, 308 abbayes régulières de femmes, et 713 abbayes en commende et à la nomination du roi. 2. Voyez ma note sur la section 1 de l’article ApocaLvpse. (B.) 3. Dictionnaire philosophique, addition dans l'édition de 1765. (B.) 4, Où allez-vous, monsieur l'abbé? Vous allez vous casser Le né, Vous allez sans chandelle, Eh bien ? Pour voir les demoiselles, Vous n'entendoz bien. (Chanson du temps.) 26 ABEILLES. Un pauvre qui a fait serment d’être pauvre, et qui en consé- quence est souverain! on l’a déjà dit; il faut le redire mille fois : cela est intokKrable. Les lois réclament contre cet abus, la reli- gion s’en indigne, et les véritables pauvres sans vêtement et sans nourriture poussent des cris au ciel à la porte de monsieur l'abbé, Mais j'entends messieurs les abbés d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, de Bourgogne, qui disent : Pourquoi n’accumulerons- nous pas des biens et des honneurs ? pourquoi ne serons-nous pas princes? les évêques le sont bien. Ils étaient originairement pau- vres comme nous, ils se sont enrichis, ils se sont élevés; l’un d'eux est devenu supérieur aux rois ; laissez-nous les imiter autant que nous pourrons. — Vous avez raison, messieurs, envahissez la terre; elle appar- tient au fort ou à l’habile qui s’en empare ; vous avez profité des temps d’ignorance, de superstition, de- démence, pour nous dépouiller de nos héritages et pour nous fouler à vos pieds, pour vous engraisser de la substance des malheureux : tremblez que le jour de la raison arrive. ABEILLES *. Les abeilles peuvent paraître supérieures à la race humaine, en ce qu’elles produisent de leur substance une substance utile, et que de toutes nos sécrétions il n'y en a pas une seule qui soit bonne à rien, pas une seule même qui ne rende le genre humain désagréable. É Ce qui m’a charmé dans les essaims qui sortent de la ruche, c'est qu'ils sont beaucoup plus doux que nos enfants qui sortent du collége. Les jeunes abeilles alors ne piquent personne, du moins rarement et dans des cas extraordinaires. Elles se laissent prendre, on les porte la main nue paisiblement dans la ruche qui leur est destinée ; mais dès qu'elles ont appris dans leur nouvelle maison à connaître leurs intérêts, elles deviennent semblables à nous, elles font la guerre. J'ai vu des abeilles très-tranquilles aller pendant six mois travailler dans un pré voisin couvert de fleurs qui leur convenaient. On vint faucher le pré, elles sortirent en fureur de la ruche, fondirent sur les faucheurs qui leur volaient ‘leur bien, et les mirent en fuite. 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ABEILLES. 27 Je ne sais pas qui a dit le premier que les abeïlles avaient un roi. Ce n’est pas probablement un républicain à qui cette idée vint dans la tête. Je ne sais pas qui leur donna ensuite une reine au lieu d’un roi, ni qui supposa le premier que cette reine était une Messuline, qui avait un sérail prodigieux, qui passait sa vie à faire l'amour et à faire ses couches, qui pondait et logeait environ quarante mille œufs par an. On a été plus loin ; on a pré- tendu qu'elle pondait trois espèces différentes, des reines, des esclaves nommés bourdons, et des servantes nommées ouvrières: ce qui n’est pas trop d'accord avec les lois ordinaires de la nature. On a cru qu’un physicien‘, d’ailleurs grand observateur, inventa, il y a quelques années, les fours à poulets, inventés depuis environ quatre mille ans par les Égyptiens, ne considérant pas l'extrême différence de notre climat et de celui d'Égypte; on a dit encore que ce physicien inventa de même le royaume des abeilles sous une reine, mère de trois espèces. Plusieurs naturalistes avaient déjà répété ces inventions; il est venu un homme qui, étant possesseur de six cents ruches, a cru mieux examiner son bien que ceux qui, n'ayant point d’abeilles, ont copié des volumes sur cette république industrieuse qu’on ne connaît guère mieux que celle des fourmis. Cet homme est M. Simon, qui ne se pique de rien, qui écrit très-simplement, mais qui recueille, comme moi, du miel et de la cire. Il a de meilleurs yeux que moi, il en sait plus que monsieur le prieur de Jonval et que monsieur le comte du Spectacle de la nature; il a examiné ses abeilles pendant vingt années ; il nous assure qu'on s'est moqué de nous, ct qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on a répété dans tant de livres. Il prétend qu’en effet il y a dans chaque ruche une espèce de roi et de reine qui perpétuent celte race royale, et qui président aux ouvrages ; il les a vus, il les a dessinés, et il renvoie aux Yille etune Nuits et à l'Histoire de la reine d'Achem la prétendue reine abeille avec son sérail. Il y a ensuite la race des bourdons, qui n’a aucune relation avec la première, et enfin la grande famille des abeilles ouvrières qui sont mâles et femelles, et qui forment le corps de la répu- blique*. Les abeilles femelles déposent leurs œufs dans les cel- lules qu’elles ont formées. 4. Réaumur. Voyez la note des éditeurs de Kehl, sur le chapitre vr du traité des Singularités de la nature (Mélanges, année 1768). 2. Les ouvrières ne sont point mâles et femelles, Les abeilles appelées #cines 28 ABEILLES. Comment, en effet, la reine seule pourrait-elle pondre et loger quarante ou cinquante mille œufs l’un après l’autre? Le système le plus simple est presque toujours le véritable, Cependant j'ai souvent cherché ce roi et cette reine, et je n’ai jamais eu le bon- heur de les voir. Quelques observateurs m'ont assuré qu’ils ont “vu la reine entourée de sa cour : l’un d’eux l’a portée, elle et ses suivantes, sur son bras nu. Je n’ai point fait cette expérience; mais j'ai porté dans ma main les abeilles d'un essaim qui sortait de la mère ruche, sans qu’elles me piquassent. Il y a des gensqui n’ont pas de foi à la réputation qu'ont les abeilles d'être méchantes, et qui en portent des essaims entiers sur leur poitrine et sur leur visage. Virgile n'a chanté sur les abeilles que les erreurs de son temps. Il se pourrait bien que ce roi et cettereine ne fussent autre chose qu’une ou deux abeilles qui volent par hasard à la tête des autres. Il faut bien que, lorsqu'elles vont butiner les fleurs, il y en ait quelques-unes de plus diligentes; mais qu'il y ait une vraie royauté, une cour, une police, c’est ce qui me paraît plus que douteux. Plusieurs espèces d'animaux s’attroupent et vivent ensemble. On a comparé les béliers, les taureaux, à des rois, parce qu’il y a souvent un de ces animaux qui marche le premier : cette préé- minence a frappé les yeux. On a oublié que très-souvent aussi le bélier et les taureaux marchent les derniers. S'il est quelque apparence d’une royauté et d’une cour, c’est dans un coq: il appelle ses poules, il laisse tomber pour elles le grain qu'il a dans son bec; il les défend, il les conduit ; il ne souffre pas qu’un autre roi partage $on petit État; il ne s'éloigne jamais de son sérail. Voilà une image de la vraie royauté ; elle est plus évidente dans une basse-cour que dans une ruche, On trouve dans les Proverbes attribués à Salomon’ « qu'il y a quatre choses qui sont les plus petites de la terre et qui sont plus sages que les sages : les fourmis, petit peuple qui se prépare une nourriture pendant la moisson ; lelièvre, peuple faible qui couche sur des pierres ; la sauterelle, qui, n'ayant pas de roi, voyage par troupes ; le lézard, qui travaille de ses mains, et qui demeure sont les seules qui pondent. Des naturalistes ont dit avoir observé que les bourdons ne fécondaient les œufs que l'un après l'autre lorsqu'ils sont dans les alvéoles, ce qui expliquerait pourquoi les ouvrières souffrent dans la ruche ce grand nombre de bourdons. Voyez (dans les Mélanges, année 1768) les Singularités de la nature, chapitre vi, où l’on retrouve une partie de cet article, (K.) 1. Proverbes, xxx, 28. ABEILLES. 29 dans les palais des rois ». ignore pourquoi Salomon a oublié les abeilles, qui paraissent avoir un instinct bien supérieur à celui des lièvres, qui ne couchent point sur la pierre, à moins que ce ne soit au pays pierreux de la Palestine; et des lézards, dont j'ignore le génie. Au surplus, je préférerai toujours une abeille à une sauterelle. On nous maude qu’une société de physiciens pratiques,;dans la Lusace, vient de faire éclore un couvain d’abeilles dun une ruche, où il est transporté lorsqu'il est en forme de vermisseau. Il croît, il se développe dans ce nouveau berceau qui devient sa patrie ; il n’en sort que pour aller sucer des fleurs : on ne craint point de le perdre, comme on perd souyent des essaims lors- qu'ils sont chassés de la mère ruche. Si cette méthode peut devenir d’une exécution aisée, elle sera très-utile; mais dans le gouvernement des animaux domestiques, comme dans la cul- ture des fruits, il y a mille inventions plus ingénieuses que profitables. Toute méthode doit être facile pour être d’un usage commun. De tout tempsles abeilles ont fourni des descriptions, des com- paraisons, des allégories, des fables, à la poésie. La fameuse fable des abeilles de Mandeville fit un grand bruit en Angleterre ; en voici un petit précis : Les abeilles autrefois Parurent bien gouvernées; Et leurs travaux et lours rois Les rendirent forlunées. Quelques avides bourdons Dans les ruches se glissèrent : Ces bourdons ne travaillèrent, Mais ils firent des sormons. Ils dirent dans leur langage : Nous vous promettons le ciel ; Accordez-nous en partage Votre cire et votre miel. Les abeilles qui les crurent Sentirent bientôt la faim ; Les plus sottes en moururent. Le roi d'un nouvel essaim Les secourut à la fin. Tous les esprits s’éclairèrent; Ils sont tous désabusés : Les bourdons sont écrasés, Et les abeilles prospèrent. 30 ABRAHAM. Mandeville va bien plus loin; il prétend que les abeilles ne peu- vent vivre à l’aise dans une grande et puissante ruche, sans beau- coup de vices. Nul royaume, nul État, dit-il, ne peuvent fleurir sans vices. Otez la vanité aux grandes dames, plus de belles manu- factures de soie, plus d'ouvriers ni d’ouvrières en mille genres: une grande partie de la nation est réduite à la mendicité. Otez aux négociants l'avarice, les flottes anglaises seront anéanties. Dépouillez les artistes de l'envie, l'émulation cesse; on retombe dans l'ignorance et dans la grossièreté. Il s'emporte jusqu’à dire que les crimes mêmes sont utiles, en ce qu’ils servent à établir une bonne législation. Un voleur de grand chemin fait gagner beaucoup d'argent à celui qui le dénonce, à ceux qui arrêtent, au geôlier qui le garde, au juge qui le condamne, et au bourreau qui l’exécute. Enfin, s’il n’y avait pas de voleurs, les serruriers mourraient de faim, Il est très-vrai que la société bien gouvernée tire parti de tous les vices ; mais il n’est pas vrai que ces vices soient nécessaires au bonheur du monde. On fait de très-bons remèdes avec des poi- sons, mais ce ne sont pas les poisons qui nous font vivre, En rédui- sant ainsi la Fable des abeilles à sa juste valeur, elle pourrait devenir un ouvrage de morale utile, ABRAHAM. SECTION PREMIÈRE ti, Nous ne devons rien dire de ce qui est divin dans Abraham, puisque l’Écriture a tout dit. Nous ne devons même toucher que d’une main respectueuse à ce qui appartient au profane, à ce qui tient à la géographie, à l’ordre des temps, aux mœurs, aux usages : car ces usages, ces mœurs, étant liés à l’histoire sacrée, ce sont des ruisseaux qui semblent conserver quelque chose de la divinité de leur source. Abraham, quoique né vers l’'Euphrate, fait une grande époque pour les Occidentaux, et n’en fait point une pour les Orientaux, chez lesquels il est pourtant aussi respecté que parmi nous. Les mahométans n’ont de chronologie certaine que depuis leur hégire. 1. Cette première section était la seule qui se trouvät dans les Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. ‘B.) ABRAHAM. 31 La science des temps, absolument perdue dans les lieux où les grands événements sont arrivés, est venue enfin dans nos climats, où ces faits étaient ignorés, Nous disputons sur tout ce qui s’est passé vers l'Euphrate, le Jourdain, et le Nil; et ceux qui sont aujourd’hui les maîtres du Nil, du Jourdain, et de l’Euphrate, jouissent sans disputer. Notre grande époque étant celle d'Abraham, nous diflérons de soixante années sur sa naissance. Voici le compte d’après les registres, « * Tharé vécut soixante-dix ans, et engendra Abraham, Na- chor, et Aran. « ? Et Tharé, ayant vécu deux cent cinq ans, mourut à Haran. « Le Seigneur dit à Abraham : Sortez de votre pays, de votre famille, de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai, et je vous rendrai père d'un gränd peuple. » I] paraît d’abord évident par le texte que Tharé ayant eu Abraham à soixante et dix ans, étant mort à deux cent cinq; et Abraham étant sorti de la Chaldée immédiatement après la mort de son père, il avait juste cent trent-cinq ans lorsqu'il quitta son pays. Et c'est à peu près le sentiment de saint Étienne # dans son discours aux Juifs; mais la Genèse dit aussi : « Abraham avait soixante et quinze ans lorsqu'il sortit de Haran. » C'est le sujet de la principale dispute sur l’âge d'Abraham: car il y en a beaucoup d'autres. Comment Abraham était-il à la fois àgé de cent trent-cinq années, etseulementde soixante et quinze? Saint Jérôme et saint Augustin disent que cette difficulté est inex- plicable. Dom Calmet, qui avoue que ces deux saints n'ont pu résoudre ce problème, croit dénouer aisément le nœud en disant qu’'Abraham était le cadet des enfants de Tharé, quoique la Genèse le nomme le premier, et par conséquent l'aîné. La Genèse fait naître Abraham dans la soixante et dixième année de son père; et Calmet le fait naître dans la cent trentième. Une telle conciliation a été un nouveau sujet de querelle. Dans l'incertitude où le texte et le commentaire nous laissent, le meilleur parti est d'adorer sans disputer. Il n’y a point d'époque dans ces anciens temps qui n'ait pro- 1. Genèse, chapitre xt, v. 26. (Note de Voltaire.) 2. Ibid., chapitre x1, v. 32. (1d.) 3. 1bid., chapitre x11, v. 4. (1d.) 4. Actes des Apôtres, chapitre vi. (d.) $. Genèse, chapitre x, v. 4. ({d.) 32 ABRAHAM. duit une multitude d’opinions différentes. Nous avions, suivant Moréri, soixante et dix systèmes de chronologie sur lhistoire dic- tée par Dieu même. Depuis Moréri il s’est élevé cinq nouvelles manières de concilier les textes de l’Écriture : ainsi voilà autant de disputes sur Abraham qu'on lui attribue d'années dans le texte quand il sortit de Haran. Et de ces soixante et quinze systèmes, il n’y en à pas un qui nous apprenne au juste ce que C’est que cette ville ou ce village de Haran, ni en quel endroit elle était. Quel est le fil qui nous conduira dans ce labyrinthe de querelles depuis le premier verset jusqu’au dernier? la résignation. L'esprit saint n’a voulu nous apprendre ni la chronologie, ni la physique, ni la logique; il a voulu faire de nous des hommes craignant Dieu. Ne pouvant rien comprendre, nous ne pouvons être que soumis. Il est également difficile de bien expliquer comment Sara, femme d'Abraham, était aussi sa sœur. Abraham dit positivement au roi de Gérare Abimélech, par qui Sara avait été enlevée pour sa grande beauté à l’âge de quatre-vingt-dix ans, étant grosse d'Isaac : « Elle est véritablement ma sœur, étant fille de mon père, mais non pas de ma mère ; et j'en ai fait ma femme". » L’Ancicn Testament ne nous apprend pointcomment Sara était sœur de son mari. Dom Calmet, dont le jugement et la sagacité sont connus de tout le monde, dit qu’elle pouvait bien être sa nièce. Ce n'était point probablement un inceste chez les Chaldéens, non plus que chez les Perses leurs voisins. Les mœurs changent selon les temps et selon les lieux. On peut supposer qu'Abraham, fils de Tharé idolâtre, était encore idolâtre quand il épousa Sara, soit qu’elle fût sa sœur, soit qu’elle fût sa nièce. Plusieurs pères de l’Église excusent moins Abraham d’avoir dit en Égypte à Sara? : « Aussitôt que les Égyptiens vous auront vue ils me tueront et vous prendront : dites donc, je vous prie, que vous êtes ma sœur, afin que mon âme vive par votre grâce. » Elle n'avait alors que soixante et cinq ans. Ainsi puisque vingt- cinq ans après elle eut un roi de Gérare pour amant, elle avait pu avec vingt-cinq ans de moins inspirer quelque passion au pharaon d'Égypte. En effet ce pharaon l’enleva, de même qu’elle fut enlevée depuis par Abimélech, roi de Gérare, dans le désert. Abraham avait reçu en présent, à la cour de Pharaon, « beau- 4. Genèse, xx, 12. (Note de Voltaire.) 2. Ibid., xu, 12-43. ({d.) ABRAHAM. 33 coup de bœufs!', de brebis, d’ânes et d'ànesses, de chameaux, de chevaux, de serviteurs et servantes ». Ces présents, qui sont con- sidérables, prouvent que les pharaons étaient déjà d'assez grands rois. Le pays de l'Égypte était donc déjà très-peuplé. Mais pour rendre la contrée habitable, pour y bâtir des villes, il avait fallu des travaux immenses, faire écouler dans une multitude de canaux les eaux du Nil, qui inondaient l'Égypte tous les ans, pendant quatre ou cinq mois, et qui croupissaient ensuite sur la terre; il avait fallu élever ces villes vingt pieds au moins au-dessus de ces canaux, Des travaux si considérables semblaiènt demander quelques milliers de siècles. Il n’y a guère que quatre cents ans entre le déluge et le temps où nous placons le voyage d'Abraham chez les Égyptiens. Ce peuple devait être bien ingénieux, et d’un travail bien infatigable, pour avoir, en si peu de temps, inventé les arts et toutes les sciences, dompté le Nil, et changé toute la face du pays. Proba- blement même plusieurs grandes pyramides étaient déjà bâtics, puisqu'on voit, quelque temps après, que l’art d'embaumer les morts était perfectionné ; et les pyramides n'étaient que les tom- beaux où l’on déposait les corps des princes avec les plus augustes cérémouies. L'opinion de cette grande ancienneté des pyramides est d'au- tant plus vraisemblable que trois cents ans auparavant, c'est-à- dire cent années après l’époque hébraïque du déluge de Noé, les Asiatiques avaient bâti, dans les plaines de Sennaar, une tour qui devait aller jusqu'aux cieux. Saint Jérôme, dans son commen- taire sur Isaïe, dit que cette tour avait déjà quatre mille pas de hauteur lorsque Dieu descendit pour détruire cet ouvrage. Supposons que ces pas soient seulement de deux pieds et demi de roi, cela fait mille pieds ; par conséquent la tour de Babel était vingt fois plus haute que les pyramides d'Égypte, qui n’ont qu’en- viron cinq cents pieds. Or, quelle prodigicuse quantité d'instru- ments n’avait pas été nécessaire pour élever un tel édifice! tous les arts devaient y avoir concouru en foule. Les commentateurs en concluent que les hommes de ce temps-là étaient incompara- blement plus grands, plus forts, plus industrieux, que nos nations modernes. Cest là ce que l’on peut remarquer à propos d'Abraham, tou- chant:-les arts et les sciences. À l'égard de sa personne, il est vraisemblable qu'il fut un 1. Genèse, xu, 16. (Note de Voltaire.) 17. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 3 34 ABRAHAM. hommeconsidérable. LesPersans, les Chaldéens, lerevendiquaient. L'ancienne religion des mages s'appelait de temps immémorial Kish-lbrahim, Milat-Ibrahim : ct l’on convient que le mot Ibrahim est précisément celui d'Abraham, rien n'étant plus ordinaire aux Asiatiques, qui écrivaient rarement les voyelles, que de changer Pi en «, et l'a en 7, dans la prononciation. On a prétendu même qu’Abraham était le Brama des Indiens, dont la notion était parvenue aux peuples de l'Euphrate, qui com- mercaient de temps immémorial dans l'Inde. Les Arabes le regardaient comme le fondateur de la Mecque. Mahomet dans son Koran voit toujours en lui le plus respectable de ses prédécesseurs. Voici comme il en parle au troisième sura, ou chapitre : « Abraham n’était ni juif ni chrétien; il était un musulman orthodoxe; il n’était point du nombre de ceux qui donnent des compagnons à Dicu. » La témérité de l'esprit humain a été poussée jusqu’à imaginer que les Juifs ne se dirent descendants d'Abraham que dans des temps très-postéricurs, lorsqu'ils eurent enfin un établissement fixe dans la Palestine. Ils étaient étrangers, haïs et méprisés de leurs voisins. Ils voulurent, dit-on, se donner quelque relicf en se faisant passer pour les descéndants d'Abraham, révéré dans une grande partie de l'Asie. La foi que nous devons aux livres sacrés des Juifs tranche toutes ces difficultés. Des critiques non moins hardis font d’autres objections sur le commerce immédiat qu'Abraham eut avec Dicu, sur ses combats, et sur ses victoires. Le Seigneur lui apparut après sa sortie d'Égypte, et lui dit : « Jetez les yeux vers l'aquilon, l’orient, le midi, et l'occident ; je vous donne pour toujours à vous et à votre postérité jusqu'à la fin des siècles, in sempiternum, à tout jamais, tout le pays que vous voyez', » Le Seigneur, par un second serment, lui promit ensuite « tout ce qui est depuis le Nil jusqu’à l'Euphrate* ». Ces critiques demandent comment Dieu a pu promettre ce pays immense, que les Juifs n’ont jamais possédé, et comment Dieu a pu leur donner à tout jamais la petite partie de la Palestine dont ils sont chassés depuis si longtemps. Le Seigneur ajoute encore à ces promesses que la postérité d'Abraham sera aussi nombreuse que la poussière de la terre. « Si 1. Genèse, chapitre xur, v. 14 et 15. ( Note de Voltaire.) 2. Ibid., chapitre xv, v. 18. (1d.) ABRAHAM. 35 l'on peut compter la poussière de la terre, on pourra compter aussi vos descendants! » Nos critiques insistent, et disent qu’il n’y a pas aujourd'hui sur la surface de la terre quatre cent mille Juifs, quoiqu'ils aient tou- jours regardé le mariage comme un devoir sacré, et que leur plus grand objet ait été la population. On répond à ces difficultés que l'Église, substituée à la syna- gogue, est la véritable race d'Abraham, et qu’en effet elle est très- nombreuse, I] est vrai qu’elle ne possède pas la Palestine, mais elle peut la posséder un jour, comme elle l'a déjà conquise du temps du pape Urbain II, dans la première croisade. En un mot, quand onregarde avec les yeux de la foi l'Ancien Testament comme une figure du Nouveau, tout est accompli ou le sera, et la faible raison doit se taire. On fait encore des difficultés sur la victoire d'Abraham auprès de Sodome; on dit qu'il n'est pas concevable qu’un étranger, qui venait faire paître ses troupeaux vers Sodome, ait battu, avec trois cent dix-huit gardeurs de bæufs et de moutons, « un roi de Perse, un roi de Pont, le‘roi de Babylone, et le roi des nations »; et qu’il les ait poursuivis jusqu'à Damas, qui est à plus de cent milles de Sodome. Cependant une telle victoire n'est point impossible ; on en voit des exemples dans ces temps héroïques ; le bras de Dieu n’était point raccourci.Voyez Gédéon, qui, avec trois cents hommes armés de trois cents cruches et de trois cents lampes, défait une armée entière, Voyez Samson, qui tue seul mille Philistins à coups de mâchoire d'âne. Les histoires profanes fournissent même de pareils exemples. Trois cents Spartiates arrêtèrent un moment l’armée de Xerxès au pas des Thermopyles. I est vrai qu'à l'exception d'un seul, qui s'enfuit, ils y furent tous tués avec leur roi Léonidas, que Xerxès eut la lâcheté de faire pendre, au lieu de lui ériger une statue qu'il méritait, Il est vrai encore que ces trois cents Lacédémoniens, qui gardaient un passage escarpé où deux hommes pouvaient à peine gravir à la fois, étaient soutenus par une armée de dix mille Grecs distribués dans des postes avantageux, au milieu des rochers d’Ossa et de Pélion ; et il faut encore bien remarquer qu'il y en avait quatre mille aux Thermopyles mêmes. Ces quatre mille périrent après avoir longtemps combattu. On 1. Genèse, chapitre xur, v. 16, (Note de Voltaire.) 36 ABRAHAM. peut dire qu’étant dans un endroit moins inexpugnable que celui des trois cents Spartiates, ils y acquirent encore plus de gloire, en se défendant plus à découvert contre l’armée persane qui les tailla tous en pièces. Aussi dans le monument érigé depuis sur le champ de bataille, on fit mention de ces quatre mille victimes ; et l’on ne parle aujourd’hui que des trois cents. Une action plus mémorable encore, et bien moins célébrée, est celle de cinquante Suisses qui mirent en déroute! à Morgarten toute l’armée de l’archiduc Léopold d'Autriche, composée de vingt mille hommes. Ils renversèrent seuls la cavalerie à coups de pierres du haut d’un rocher, et donnèrent le temps à quatorze cents Helvétiens de trois petits cantons de venir achever la défaite de larmée?. Cette journée de Morgarten est plus belle que celle des Ther- mopyles, puisqu'il est plus beau de vaincre que d’être vaincu. Les Grecs étaient au nombre de dix mille bien armés, et il étaitimpos- sible qu’ils eussent à faire à cent mille Perses dans un pays mon- tagneux. Ilest plus que probable qu’il n’y eut pas trente mille Perses qui combattirent; mais ici quatorze cents Suisses défont une armée de vingt mille hommes. La proportion du petif nombre au grand augmente encore la proportioh de la gloire... Où nous a conduits Abraham ? Ces digressions amusent celui qui les fait, et quelquefois celui qui les lit. Tout le monde d’ailleurs est charmé de voir que les gros bataillons soient battus par les petits. SECTION 113. Abraham est un de ces noms célèbres dans l'Asie mineure et dans l'Arabie, comme Thaut chez les Égyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse, Hercule en Grèce, Orphée dans la Trace, Odin chez les nations septentrionales, et tant d’autres plus connus par leur célébrité que par une histoire bien avérée, Je ne parle ici que de l’histoire profane, car pour celle des Juifs, nos maitres et nos enne- mis, que nous croyons et que nous détestons, comme l’histoire de 1. Ea 1315. 2. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre Lxvir, tome XI, page 527. 3. Cette deuxième section ressemble beaucoup au chapitre xvr de l'/ntroduction à VEssai sur les Mœurs, tome XI, page 46. Mais il y a une telle différence dans les termes, que ce n’est pas un double emploi. La majeure partie formait l’article ABrauam dans la première édition du Dictionnaire philosophique. (B.) ABRAHAM. 37 ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit, nous avons pour elle les sentiments que nous devons avoir, Nous ne nous adressons ici qu'aux Arabes; ils se vantent de descendre d'Abraham par Ismaël; ils croient que ce patriarche bâtit la Mecque, et qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infi- niment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L'une et l'autre race a produit à la vérité des voleurs; mais les voleurs arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu'un très-petit pays, qu'ils ont perdu ; et les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l'Asie, de l'Europe, et de l’Afrique, ont établi un empire plus vaste que celui des Romains, et ont chassé les Juifs de leurs cavernes, qu'ils appelaient la terre de promission. À ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été Je père de deux nations si différentes ; on nous dit qu’il était né en Chaldée, et qu'il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire de petites idoles de terre. Il n’est guère vraisemblable que le fils de ce _potier soit allé fonder la Mecque à quatre cents lieues de là, sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s'adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie ; et sil ne fut qu'un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il na pas fondé des royaumes hors de chez lui. La Genèse rapporte qu'il avait soixante et quinze ans lorsqu'il sortit du pays de Haran après la mort de son père Tharé le potier; mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante et dix ans, ce Tharé vécut jusqu'à deux cent cinq ans, et ensuite qu’Abraham partit de Haran : ce qui semble dire que ce fut après la mort de son père. Ou l’auteur sait bien mal disposer une narration, ou il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d'un pays qu’on nomme idolâtre dans un autre pays idolàtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il? pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Eu- phrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile, aussi pier- reuse que celle de Sichem ? La langue chaldéenne devait être fort différente de celle de Sichem, ce n’était point un lieu de commerce: Sichem est éloigné de la Chaldée de plus de cent lieues ; il faut passer des déserts pour y arriver; mais Dieu voulait qu'il fit ce voyage, il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L'esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage. 38 ABRAHAM. À peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem que la famine l'en fait sortir. Il va en Égypte avec sa femme cher- cher de quoi vivre. Il y a deux cents lieues de Sichem à Memphis; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin, ct dans un pays dont on n'entend point la langue? Voilà d'étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années. Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune, ct presque enfant en comparaison de lui, car celle n’avait que soixante-cinq ans. Comme elle était très-belle, il résolut de tirer parti de sa beauté : « Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu'on me fasse du bien à cause de vous. » Il devait bien plutôt lui dire : Feignez que vous êtes ma fille. Le roi devint amoureux de la jeune Sara, et donna au prétendu frère beau- coup de brebis, de bœufs, d’âäncs, d’Anesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes : ce qui prouve que l'Égypte dès lors était un royaume très-puissant et très-policé, par conséquent très-ancien, et qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis. La jeune Sara avait quatre-vingt-dix ans quand Dieu lui promit qu'Abraham, qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans lPannée. Abraham, qui aimait à voyager, alla dans le désert horrible de Cadès avec sa femme grosse, toujours jeune et toujours jolie. Un roide ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d'Égypte l'avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu’en Égypte: il donna sa femme pour sa sœur, et eut encore de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs, et des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abra- ham, et pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins et délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugés, et point du tout pédants'. Au reste ce nom Bram, Abram était fameux dans l'Inde et dans la Perse ; plusieurs doctes prétendent même que c'était le même législateur que les Grecs appelèrent Zoroastre. D’autres disent que c’était le Brama des Indiens : ce qui n’est pas démontré*, Mais ce qui paraît fort raisonnable à beaucoup de savants, c'est 1. Fin de l'article en 1764. (B.) 2. Fin de l’article en 1765. Ce qui suit fut ajouté en 176 , (B.) ABRAHAM. 39 que cet Abraham était Chaldéen ou Persan: les Juifs dans la suite des temps se vantèrent d’en être descendus, comme les Francs descendent d'Hector, et les Bretons de Tubal. Il est constant que la nation juive était une horde très-moderne; qu'elle ne s'établit vers la Phénicie que très-tard ; qu'elle était entourée de peuples anciens ; qu'elle adopta leur langue; qu'elle prit d’eux jusqu'au nom d'Israël, lequel est chaldéen, suivant Ie témoinage même du Juif Flavius Josèphe. On sait qu'elle prit jusqu'aux noms des anges chez les Babyloniens : qu'enfin elle n'appela Dieu du nom d'Éloi, ou Éloa, d'Adonaï, de Jéhova ou Iliao, que d'après les Phéniciens. Elle ne connut probablement le nom d'Abraham ou d’Ibrahim que par les Babyloniens : car l'ancienne religion de toutes les contrées, depuis l’Euphrate jusqu'à l'Oxus, était appelée Kish- Ibrahim, Milat-Ibrahim. C'est ce que toutes les recherches faites sur les licux par le savant Hyde nous confirment. Les Juifs firent donc de l'histoire et de la fable ancienne ce que leurs fripiers font de leurs vieux habits : ils les retournent, et les vendent comme neufs le plus chèrement qu'ils peuvent. C'est un singulier exemple de la stupidité humaine que nous ayons si longtemps regardé les Juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres, tandis que leur historien Josèphe avoue lui-même le contraire. Il est difficile de percer dans les ténèbres de l'antiquité; mais ilestévident que tous les royaumes de l'Asie étaient très-florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appelés Juifs possédàt un petit coin de terre en propre, avant qu’elle eût une ville, des lois, et une religion fixe. Lors donc qu’on voitun ancien rite, une ancienne opinion établie en Égypte ou en Asie, ct chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours privé des arts, a copié, comme il a pu, la nation antique, florissante et industrieuse. C’est sur ce principe qu’il faut juger la Judée, la Biscaye, Cor- nouailles, Bergame le pays d'Arlequin, etc. : certainement la triomphante Rome n’imita rien de la Biscaye, de Cornouailles, ni de Bergame, et il faut être ou un grand ignorant ou un grand fripon pour dire que les Juifs enseignèrent les Grecs. (Article tiré de 1, Fréret.) 40 ABRAHAM. SECTION III1. Il ne faut pas croire qu’Abraham ait été seulement connu des Juifs : il est révéré dans toute l’Asie, et jusqu’au fond des Indes. Ge nom, qui signifie père d’un peuple dans plus d’une langue orientale, fut donné à un habitant de la Chaldée, de qui plusieurs nations se sont vantées de descendre. Le soin que prirent les Arabes et les Juifs d'établir leur descendance de ce patriarche ne permet pas aux plus grands pyrrhoniens de douter qu'il y ait eu un Abraham. Les livres hébreux le font fils de Tharé, et les Arabes disent que ce Tharé était son aïeul, et qu’Azar était son père: en quoi ils ont été suivis par plusieurs chrétiens. Il y a parmi les inter- prètes quarante-deux opinions sur l’année dans laquelle Abraham vint au monde, et je n’en hasarderai pas une quarante-troisième : il paraît même par les dates qu'Abraham a vécu soixante ans plus que le texte ne lui en donne; mais des mécomptes de chronologie ne ruinent point la vérité d’un fait, et quand le livre qui parle d'Abraham ne serait pas sacré comme l'était la loi, ce patriarche n’en existerait pas moins; les Juifs distinguaient entre des livres écrits par des hommes, d’ailleurs inspirés, etdes livres inspirés en particulier. Leur histoire, quoique lite à leur loi, n’était pascette loi même. Quel moyen de croire en effet que Dieu eût dicté de fausses dates? Philon le Juif et Suidas rapportent que Tharé, père ou grand- père d'Abraham, qui demeurait à Ur en Chaldée, était un pauvre homme qui gagnaitsa vie à faire de petites idoles, et qui était lui- même idolâtre. S'il est ainsi, cette antique religion des Sabéens, qui n’avaient point d’idoles et qui vénéraient le ciel, n’était pas encore peut- être établie en Chaldée ; ou si elle régnait dans une partie de ce pays, l’idolâtrie pouvait fort bien en même temps dominer dans l’autre. Il semble que dans ce temps-là chaque petite peuplade avait sa religion. Toutes étaient permises, et toutes étaient paisi- blementconfondues, de la même manière que chaque famille avait dans l’intérieur ses usages particuliers. Laban, le beau-père de 4. Je n'ai trouvé cette troisième section dans aucune édition donnée du vivant de l’auteur, soit du Dictionnaire philosophique ou Raison par alphabet, soit des Questions sur l'Encyclopédie. Il en est ainsi de tous les morceaux dont je ne donne pas la date. (B.) ABRAHAM. 44 Jacob, avait des idoles. Chaque peuplade trouvait bon que la peuplade voisine eût ses dieux, et se bornait à croire que le sien était le plus puissant. L'Écriture dit que le Dieu des Juifs, qui leur destinait le pays de Chanaan, ordonna à Abraham de quitter le pays fertile de la Chaldée pour aller vers la Palestine, et lui promit qu'en sa semence toutes les nations de la terre seraient bénites. C’est aux théologiens qu'il appartient d'expliquer, par l’allégorie et par le sens mystique, comment toutes les nations pouvaient être bénites dans une semence dont elles ne descendaient pas; et ce sens mystique respectable n’est pas l’objet d’une recherche purement critique. Quelque temps après ces promesses, la famille d'Abraham fut affligée de la famine, et alla en Égypte pour avoir du blé: c'est une destinée singulière que les Hébreux n'aient jamais été en Égypte que pressés par la faim, car Jacob y envoya depuis ses enfants pour la même cause. Abraham, qui était fort vieux, fit donc ce voyage avec Sara sa femme, âgée de soixante et cinq ans: celle était très-belle, et Abraham craignait que les Égyptiens, frappés de ses charmes, ne le tuassent pour jouir de cette rare beauté: il lui proposa de passer seulement pour sa sœur, etc. Il faut qu’alors la nature humaine eût une vigueur que le temps et la mollesse ont affaiblie depuis; c’est le sentiment de tous les anciens : on a prétendu même qu'Hélène avait soixante et dix ans quand elle fut enlevée par Pâris. Ce qu’Abraham avait prévu arriva : la jeunesse égyp- tienne trouva sa femme charmante malgré les soixante et cinq ans : le roi lui-même en fut amoureux et la mit dans son sérail, quoiqu'il y eût probablement des filles plus jeunes; mais le Seigneur frappa le roi et tout son sérail de très-grandes plaies. Le texte ne dit pas comment le roi sut que cette beauté dange- reuse était la femme d’Abraham; mais enfin il le sut, et la lui rendit. Il fallait que la beauté de Sara fût inaltérable, car vingt-cinq ans après, étant grosse à quatre-vingt-dix ans, et voyageant avec son mari chez un roi de Phénicie nommé Abimélech, Abraham, qui ne s'était pas corrigé, la fit encore passer pour sa sœur. Le roi phénicien fut aussi sensible que le roi d'Égypte : Dieu apparut en songe à cet Abimélech, et le menaça de mort s’il touchait à sa nouvelle maîtresse. I] faut avouer que la conduite de Sara était aussi étrange que la durée de ses charmes. La singularité de ces aventures était probablement la raison qui empéchait les Juifs d'avoir la même espèce de foi à leurs ABRAHAM. re 4 histoires qu'à leur Lévitique. Il n'y avait pas un seul iota de leur loi qu'ils ne crussent; mais l'historique n'exigeait pas le même respect. Ils étaient pour ces anciens livres dans le cas des Anglais, qui admettaient les lois de saint Édouard, et qui ne croyaient pas tous absolument que saint Édouard guérit des écrouclles; ils étaient dans le cas des Romains, qui, en obéissant à Îcurs premières lois, n'étaient pas obligés de croire au miracle du crible rempli d'eau, du vaisseau tiré au rivage par la ceinture d’une vestale, de la pierre coupée par un rasoir, etc. Voilà pour- quoi Josèphe l'historien, très-attaché à son culte, laisse à ses lecteurs la liberté de croire ce qu'ils voudront des anciens prodiges qu’il rapporte; voilà pourquoi il était très-permis aux Saducéens de ne pas croire aux anges, quoiqu'il soit si souvent parlé des anges dans l'Ancien Testament ; mais il n’était pas permis à ces Saducéens de négliger les fêtes, les cérémonies et les abstinences prescrites. Cette partie de l’histoire d'Abraham, c’est-à-dire ses voyages chez les rois d'Égypte ct de Phénicie, prouve qu'il y avait de grands royaumes déjà établis quand la nation juive existait dans une seule famille; qu'il y avait déjà des lois, puisque sans elles un grand royaume ne peut subsister; que par conséquent la loi de Moïse, qui est postérieure, ne peut être la première. Il n'est pas nécessaire qu’une loi soit la plus ancienne de toutes pour être divine, et Dieu est sans doute le maître des temps. Il est vrai qu'il paraïtrait plus conforme aux faibles lumières de notre raison que Dieu, ayant une loi à donner lui-même, eût donnée d’abord à tout le genre humain; mais s’il est prouvé qu’il se soit conduit autrement, ce n’est pas à nous à l’interroger. Le reste de l’histoire d'Abraham est sujet à de grandes diffi- cultés. Dieu, qui lui apparaît souvent, et qui fait avec lui plusieurs traités, lui envoya un jour trois anges dans la vallée de Mambré; le patriarche leur donne à manger du pain, un veau, du beurre et du lait. Les trois esprits dinent, et après le dîner on fait venir Sara, qui avait cuit le pain. L’un de ces anges, que le texte appelle le Seigneur, l'Éternel, promet à Sara que dans un an elle aura un fils. Sara, qui avait alors quatre-vingt-quatorze ans, et dont le mari était âgé de près de cent années !, se mit à rire de la promesse : preuve qu'’ellé avouait sa décrépitude, preuve que, selon l'Écriture même, la nature humaine n’était pas alors fort 1. 11 devait mème avoir alors cent quarante-trois ans, suivant quelques inter prètes (voyez la première section). (K.) ABRAHAM. 43 différente de ce qu’elle est aujourd'hui. Cependant celte même décrépite, devenue grosse, charme l'année suivante le roi Abimé- lech, comme nous l'avons vu. Certes, si on regarde ces histoires comme naturelles, il faut avoir une espèce d'entendement tout contraire à celui que nous avons, ou bien il faut regarder presque chaque trait de la vie d'Abraham comme un miracle, ou il faut croire que tout cela n'est qu'une allégorie : quelque parti qu'on prenne, on sera encore très-embarrassé. Par exemple, quel tour pourrons-nous donner à la promesse que Dieu fait à Abraham de l'investir, lui et sa postérité, de toute la terre de Chanasn, que jamais ce Chaldéen ne posséda? C’est la une de ces difficultés qu’il est impossible de résoudre. Il parait étonnant que Dieu ayant fait naître Isaac d'une femme de quatre-vingt-quinze ans et d'un père centenaire, il ait ensuite ordonné au père d’égorger ce même enfant qu'il lui avait donné contre toute attente. Get ordre étrange de Dieu semble faire voir que, dans le temps où cette histoire fut écrite, les sacrifices de victimes humaines étaient en usage chez les Juifs, comme ils Je devinrent chez d'autres nations, témoin le vœu de Jephté. Mais on peut dire que l'obéissance d'Abraham, prêt de sacrifier son fils au Dieu qui le lui avait donné, est une allégorie : de la résignation que l'homme doit aux ordres de l’Être suprême. Il y a surtout une remarque bien importante à faire sur l'histoire de ce patriarche, regardé comme le père des Juifs et des Arabes. Ses principaux enfants sont Isaac, né de sa femme par une faveur miraculeuse de la Providence, et Ismaël, né de sa servante, C’est dans Isaac qu'est bénie la race du patriarche, et cependant Isaac n’est le père que d’une nation malheureuse et méprisable, longtemps esclave, et plus longtemps dispersée. Ismaël, au contraire, est le père des Arabes, qui ont enfin fondé l'empire des califes, un des plus puissants et des plus étendus de l'univers. Les musulmans ont une grande vénération pour Abraham, qu'ils appellent Ibrahim. Ceux qui le croient enterré à Hébron y vont en pèlerinage ; ceux qui pensent que son tombeau est à la Mecque l’y révèrent. Quelques anciens Persans ont cru qu’Abraham était le même que Zoroastre, Il lui est arrivé la même chose qu’à la plupart des fondateurs des nations orientales, auxquels on attribuait diffé- rents noms et différentes aventures; mais, par le texte de l'Écri- ture, il paraît qu’il était un de ces Arabes vagabonds qui n’avaient pas de demeure fixe. 4% ABRAHAM. On le voit naître à Ur en Chaldée, aller à Haran, puis en Palestine, en Égypte, en Phénicie, et enfin être obligé d'acheter un sépulcre à Hébron. Une des plus remarquables circonstances de sa vie, c’est qu’à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, n’ayant point encore engendré Isaac, il se fit circoncire, lui et son fils Ismaël, et tous ses servi- teurs. Il avait apparemment pris cette idée chez les Égyptiens. Il est difficile de démêler l’origine d’une pareille opération. Ce qui paraît le plus probable, c’est qu’elle fut inventée pour prévenir les abus de la puberté. Mais pourquoi couper son prépuce à cent ans? On prétend, d’un autre côté, que les prêtres seuls d'Égypte étaient anciennement distingués par cette coutume. C'était un usage très-ancien en Afrique et dans une partie de Asie, que les plus saints personnages présentassent leur membre viril à baiser aux femmes qu'ils rencontraient. On portait en procession, en Égypte, le phallum, qui était un gros priape. Les organes de Ja génération étaient regardés comme quelque chose de noble et de sacré, comme un symbole de la puissance divine; on jurait par eux, et lorsque l’on faisait un serment à quelqu'un, on mettait la main à ses testicules; c’est peut-être même de cette ancienne cou- tume qu'ils tirèrent ensuite leur nom, qui signifie témoins, parce qu’autrefois ils servaient ainsi de témoignage et de gage. Quand Abraham envoya son serviteur demander Rebecca pour son fils Isaac, le serviteur mit la main aux parties génitales d'Abraham, ce qu’on a traduit par le mot cuisse . On voit par là combien les mœurs de cette haute antiquité difléraient en tout des nôtres. Il n’est pas plus étonnant aux yeux d'un philosophe qu’on ait juré autrefois par cette partie que par la tête, et il n’est pas étonnant que ceux qui voulaient se distin- guer des autres hommes missent un signe à cette partie révérée. La Genèse ? dit que la circoncision fut un pacte entre Dieu et Abraham, et elle ajoute expressément qu'on fera mourir qui- conque ne sera pas circoncis dans la maison. Cependant on ne dit point qu’Isaac l'ait été, et il n’est plus parlé de circoncision jusqu’au temps de Moïse, On finira cet article par une autre observation, c’est qu’Abra- ham ayant eu de Sara et d’Agar deux fils qui furent chacun le père d’une grande nation, jl eut six fils de Cethura, qui séta- blirent dans l'Arabie ; mais leur postérité n’a point été célèbre. 4. Genèse, xx1v, 2. 2. Ibid., xvit, 10-14, ABUS. 45 ABUS". Vice attaché à tous les usages, à toutes les lois, à toutes les institutions des hommes; le détail n’en pourrait être contenu dans aucune bibliothèque. Les abus gouvernent les États. . + . . . Optimus ille est, Qui minimis urgetur. . ; Hor., lib, I, sat. 111, v. 68-69. On peut dire aux Chinois, aux Japonais, aux Anglais : Votre gouvernement fourmille d'abus que vous ne corrigez point, Les Chinois répondront : Nous subsistons en corps de peuple depuis cinq mille ans, et nous sommes aujourd'hui peut-être la nation de la terre la moins infortunée, parce que nous sommes la plus tranquille. Le Japonais en dira à peu près autant. L'Anglais dira : Nous sommes puissants sur mer et assez à notre aise sur terre. Peut-être dans dix mille ans perfectionnerous-nous nos usages. Le grand secret est d’être encore mieux que les autres avec des abus énormes. Nous ne parlerons ici que de l’appel comme d'abus. C’est une erreur de penser que maître Pierre de Cugnières, chevalier ès lois, avocat du roi au parlement de Paris, ait appelé comme d'abus en 1330, sous Philippe de Valois. La formule d'appel comme d’abus ne fut introduite que sur la fin du règne de Louis XII. Pierre Cugnières fit ce qu’il put pour réformer l'abus des usurpations ecclésiastiques dont les parlements, tous les juges séculiers, et tous les seigneurs hauts-justiciers, se plai- gnaient ; mais il n'y réussit pas. Le clergé n'avait pas moins à se plaindre des seigneurs, qui n'étaient, après tout, que des tyrans ignorants qui avaient cor- rompu toute justice; et ils regardaient les ecclésiastiques comme des tyrans qui savaient lire et écrire. Enfin le roi convoqua les deux parties dans son palais, et non pas dans sa cour du parlement comme le dit Pasquier; le roi s’assit sur son trône, entouré des pairs, des hauts-barons et des grands-officiers qui composaient son conseil. 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 46 ABUS. Vingt évêques comparurent; les seigneurs complaignants apportèrent leurs mémoires. L'archevêque de Sens et l'évêque d'Autun parlèrent pour le clergé. Il n'est point dit quel fut l'orateur du parlement et des seigneurs. [1 paraît vraisemblable que le discours de l'avocat du roi fut un résumé des allégations des deux parties. Il se peut aussi qu’il eût parlé pour le parle- ment et pour les seigneurs, et que ce fût le chancelier qui résuma les raisons alléguées de part et d'autre. Quoi qu’il en soit, voici les plaintes des barons et du parlement, rédigées par Pierre Cugnières : I. Lorsqu'un laïque ajournait devant le juge royal ou scigneu- rial un clerc qui n'était pas même tonsuré, mais seulement gradué, l’official signifiait aux juges de ne point passer outre, sous peine d'excommunication et d'amende. II. La juridiction ecclésiastique forçcait les laïques de com- paraître devant elle dans toutes leurs contestations avec les clercs, pour succession, prêt d'argent, et en toute matière civile. III. Les évêques et les ahbés établissaient des notaires dans les terres mêmes des laïques. IV. Ils excommuniaient ceux qui ne payaient pas leurs dettes aux clercs; et si le juge laïque ne les contraignait pas de payer, ils excommuniaient le juge. V. Lorsque le juge séculier avait saisi un voleur, il fallait qu'il remit aü juge ecclésiastique les effets volés, sinon il était excommunié, VI. Un excommunié ne pouvait obtenir son absolution sans payer une amende arbitraire. VII. Les officiaux dénoncaient à tout laboureur et manœuvre qu'il serait damné et privé de la sépulture s'il travaillait pour un excommunié,. VIII. Les mêmes officiaux s’arrogeaient de faire les inventaires dans les domaines mêmes du roi, sous prétexte qn'ils savaient écrire. IX. Ils se faisaient payer pour accorder à un nouveau marié la liberté de coucher avec sa femme. X. Ils s'emparaient de tous les testaments. XI. Is déclaraient damné tout mort qui n'avait point fait de testament, parce qu’en ce gas il n'avait rien laissé à l’Église ; et pour lui laisser du moins les honneurs de l’enterrement, ils fai- saient en son nom un testament plein de legs pieux. II y avait soixante-six griefs à peu près semblables. Pierre Roger, archevêque de Sens, prit savamment la parole; ABUS. 47 c'était un homme qui passait pour un vaste génie, et qui fut depuis pape, sous le nom de Clément VI. Il protesta d'abord qu’il ne parlait point pour être jugé, mais pour juger ses adversaires, et pour instruire le roi de son devoir. I dit que Jésus-Christ, étant Dieu et homme, avait eu le pou- voir temporel et spirituel ; et que par conséquent les ministres de l'Église, qui lui avaient succédé, étaient les juges-nés de tous les hommes sans exception. Voici comme il s'exprima : Sers Dicu dévotement, Baille-lui largement, Révère sa gent dûment, Rends-lui lo sien entièrement. Ces rimes firent un très-bel effet, (Voyez Libellus Bertrandi cardinalis, tome I des Libertés de l'Église gallicane.) Pierre Bertrandi, évêque d’Autun, entra dans de plus grands détails. Il assura que l'excommunication n'étant jamais lancée que pour un péché mortel, le coupable devait faire pénitence, et que la meilleure pénitence était de donner de l’argent à l’Église. Il représenta que les juges ecclésiastiques étaient plus capables que les juges royaux ou scigneuriaux de rendre justice, parce qu’ils avaient étudié les décrétales, que les autres ignoraient, Mais on pouvait lui répondre qu’il fallait obliger les baïllis et les prévôts du royaume à lire les décrétales pour ne jamais les suivre. Cette grande assemblée ne servit à rien; le roi croyait avoir besoin alors de ménager le pape, né dans son royaume, siégeant dans Avignon, et ennemi mortel de l’empereur Louis de Bavière. La politique, dans tous les temps, conserva les abus dont se plai- gnait Ja justice. Il resta seulement dans le parlement une mémoire incffaçable du discours de Pierre Cugnières. Ce tribunal s'affermit dans l'usage où il était déjà de s'opposer aux prétentions clé- ricales ; on appela toujours des sentences des officiaux au parle- ment, et peu à peu cette procédure fut appelée appel comme d'abus. Enfin tous les parlements du royaume se sont accordés à laisser à l’Église sa discipline, ct à juger tous les hommes indis- tinctement suivant les lois de l'État, en conservant les formalités prescrites par les ordonnances. 4. L'appel comme d'abus disparut naturellement à la Révolution. Mais Napoléon ayant restauré le culte catholique, il fallut de nouveau constater l'abus et régler l'appel. Ce fut l'objet de la loi du 18 germinal an X. On a vu de nos jours le gou- vernement se servir de cette vieille arme gallicane contre l'évêque de Moulins, (G. A.) 48 ABUS DES MOTS. ABUS DES MOTS!. Les livrés, comme les conversations, nous donnent rarement des idées précises. Rien n'est si commun que de lire et de converser inutilement. Il faut répéter ici ce que Locke a tant recommandé : Définissez les termes. Une dame a trop mangé et n’a point fait d’exercice, elle est malade ; son médecin lui apprend qu’il y a dans elle une humeur peccante, des impuretés, des obstructions, des vapeurs, et lui prescrit une drogue qui purifiera son sang. Quelle idée nette peuvent donner tous ces mots? la malade et les parents qui écoutent ne les comprennent pas plus que le médecin. Autrefois on ordonnait une décoction de plantes chaudes ou froides au second, au troisième degré. Un jurisconsulte, dans son institut criminel, annonce que l’inobservation des fêtes et dimanches est un crime de lèse-majesté divine au second chef. Majesté divine donne d’abord l'idée du plus énorme des crimes ct du châtiment le plus affreux ; de quoi s’agit- il? d’avoir manqué vépres, ce qui peut arriver au plus honnête homme du monde. Dans toutes les disputes sur la liberté, un argumentant entend presque toujours une chose, et son adversaire une autre. Un troi- sième survient qui n'entend ni le premier ni le son et qui n’en est pas entendu. Dans les disputes sur la liberté, Pun a dans la tête la puissance d'agir, l'autre la puissance de vouloir, le dernier le désir d’exé- cuter, ils courent tous trois, chacun dans son cercle, et ne se rencontrent jamais. I en est de même dans les querelles sur la grâce. Qui peut comprendre sa nature, ses opérations, et la suffisante qui ne suffit pas, et l’efficace à laquelle on résiste? On a prononcé deux mille ans les mots de forme substantielle sans en avoir la moindre notion. On y a substitué les natures plastiques* sans y rien gagner. 4. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 17170. (B.) 9. Voyez le chapitre xxvur du Philosophe ignorant (Mélanges, année 1766), et ci-après l'article AE, troisième section. ABUS DES MOTS. 49 Un voyageur est arrêté par un torrent; il demande le gué à un villageois qu'il voit de loin vis-à-vis de lui : Prenez à droite, lui crie le paysan. 11 prend la droite, et se noie; l'autre court à Jui : Hé, malheureux! je ne vous avais pas dit d'avancer à votre droite, mais à la mienne. Le monde est plein de ces malentendus. Comment un Nor- végien en lisant cette formule : serviteur des serviteurs de Dieu, découvrira-t-il que c'est l'évêque des évêques et le roi des rois qui parle? ‘ Dans le temps que les fragments de Pétrone faisaient grand bruit dans la littérature, Meibomius, grand savant de Lubeck, lit dans une lettre imprimée d’un autre savant de Bologne : « Nous avons ici un Pétrone entier ; je l'ai vu de mes yeux et avec admi- ration ; habemus hic Petronium integrum, quem vidi meis oculis, non sine admiratione. » Aussitôt il part pour l'Italie, court à Bologne, va trouver le bibliothécaire Capponi, lui demande s’il est vrai qu’on ait à Bologne le Pétrone entier. Capponi lui répond que c’est une chose dès longtemps publique. « Puis-je voir ce Pétrone? ayez la bonté de me le montrer.— Rien n'est plus aisé», dit Capponi. Il le mène à l’église où repose le corps de saint Pétrone, Meibomius prend la poste et s'enfuit. * Si le jésuite Daniel a pris un abbé guerrier, martialem abbatem pour l’abbé Martial, cent historiens sont tombés dans de plu grandes méprises. Le jésuite Dorléans, dans ses Révolutions d'An gleterre, mettait indifféremment Northampton et Southampton, ne se trompant que du nord au sud. Des termes métaphoriques, pris au sens propre, ont décidé quelquefois de l'opinion de vingt nations. On connaîtla métaphore d’Isaïe (xv, 12): « Comment estu tombée du ciel, étoile de lumière qui te levais le matin? » On s'imagina que ce discours s'adressait au diable. Et comme le mot hébreu qui répond à Pétoile de Vénus a été traduit par le mot Lucifer en latin, le diable depuis ce temps-là s’est toujours appelé Lucifer !. On s'est fort moqué de la carte du Tendre de Me Scudéri. Les amants s'embarquent sur le fleuve de Tendre; on dine à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à Tendre sur Désir ; le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, etenfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout quand ce sont des Clélies, des Ioratius Coclès, et des Romains austères et agrestes qui voyagent ; mais cette carte 1. Voyez l’article BEKKER. Â7. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 4 50 ACADÉMIE. géographique montre au moins que Pamour a beaucoup de loge- ments différents. Cette idée fait voir que le même mot ne signifie pas la même chose, que la différence est prodigicuse entre amour de Tarquin et celui de Céladon, entre Pamour de David pour Jonathas, qui était plus fort que celui des femmes, et l'amour de Pabbé Desfontaines pour de petits ramoneurs de cheminée. Le plus singulier exemple de cet abus des mots, de ces équi- voques volontaires, de ces malentendus qui ont causé tant de querelles, est le King-Tien de la Chine. Des missionnaires d'Europe disputent entre eux violemmentsur la signification de ce mot. La cour de Rome envoie un Français nommé Maïgrot, qu’elle fait évêque imaginaire d’une province de la Chine, pour juger de ce différend. Ge Maïigrot ne sait pas un mot de chinois ; l'empereur daigne lui faire diré ce qu'il entend par King-Tien ; Maigrot ne veut pas l’en croire, et fait condamner à Rome l’empereur de la Chine, On ne tarit point sur cet abus des mots. En histoire, en morale, en jurisprudence, en médecine, maissurtout en théologie, gardez- vous des équivoques. Boileau n'avait pas tort quand il fit la satire qui porte cenom; il eût pu la mieux faire ; mais il y a des vers dignes de lui que Pon cite tous les jours : Lorsque chez tes sujets l’un contre l’autre armés, Et sur un Dieu fait homme au combat animés, Tu fis dans une guerre et si vive et si longue Périr tant de chrétiens, martyrs d’une diphthongue ?. ACADÉMIE ?*. Les académies sont aux universités ce que l’âge mûr est à Penfance, ce que l'art de bien parler est à la grammaire, ce que 1. Voyez, dans la Correspondance générale, la lettre à Thicriot, du 5 juin 1738. 2. Boileau avait en effet mis ces quatre vers dans sa douzième satire; mais il les a remplacés depuis par ceux-ci : Lorsquo attaquant le Verbe et sa divinité, D'une syllabe impie un saint mot augmenté Rempht tous L's esprits d'aigreurs si meurtritres, Et fit de sang chrétien couler tant de rivières. — La diphthongue est oi. (Voir l'Histoire de l’Arianisme.) 3. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ACADÉMIE. 51 la politesse est aux premières leçons de la civilité, Les académies n'étant point mercenaires doivent être absolument libres. elles ont été les académies d'Italie, telle est l’Académie francaise, et surtout la Société royale de Londres. L'Académie française, qui s'est formée elle-même, recut à Ia vérité des lettres patentes de Louis XIII, mais sans aucun salaire, et par conséquent sans aucune sujétion. C’est ce qui engagea les premiers hommes du royaume, et jusqu’à des princes, à demander d’être admis dans cet illustre corps. La Société de Londres a eu le même avantage. Le célèbre Colbert, étant membre de l'Académie francaise, employa quelques-uns de ses confrères à composer les inscriptions et les devises pour les bâtiments publics. Cette petite assemblée, dont furent ensuite Racine et Boileau, devint bientôt une aca- démie à part. On peut dater même de l’année 1663 l’établissement de cette Académie des inscriptions, nommée aujourd’hui des belles-lettres, et celle de l’Académie des sciences de 1666. Ge sont deux établissements qu'on doit au même ministre, qui contribua en tant de genres à la splendeur du siècle de Louis XIV. Lorsque après la mort de Jean-Baptiste Colbert, et celle du marquis de Louvois, le comte de Pontchartrain, secrétaire d'État, eut le département de Paris, il chargea l'abbé Bignon, son neveu, de gouverner les nouvelles académies. On imagina des places d'honoraires, qui n’exigeaient nulle science, et qui étaient sans rétribution; des places de pensionnaires, qui demandaient du tra- vail, désagréablement distinguées de celles des honoraires ; des places d’associés sans pension, et des places d'élèves, titre encore plus désagréable, et supprimé depuis. L'Académie des belles-lettres fut mise sur le même pied. Toutes deux se soumirent à la dépendance immédiate du secré- taire d'État, et à la distinction révoltante des honorés, des pen- sionnés, et des élèves. L'abbé Bignon osa proposer le même règlement à l’Académie française, dont il était membre, Il fut recu avec une indiguation unanime. Les moins opulents de l’Académie furent les premiers à rejeterses offres, et à préférer la liberté et l'honneur à des pensions. L'abbé Bignon, qui, avec l'intention louable de faire du bien, n'avait pas assez ménagé la noblesse des sentiments de ses con- frères, ne remit plus le pied à l'Académie française; il régna dans les autres tant que le comte de Pontchartrain fut en place, Il résumait même les Mémoires lus aux séances publiques, quoi- qu'il faille l'érudition la plus profonde et la plus étendue pour 52 ACADÉMIE. rendre compte sur-le-champ d’une dissertation sur des points épineux de physique et de mathématiques; et il passa pour un Mécène. Cet usage de résumer les discours a cessé, mais la dépen- dance est demeurée. Ce mot d'académie devint si célèbre que lorsque Lulli, qui était une espèce de favori, eut obtenu l'établissement de son Opéra en 1672, il eut le crédit de faire insérer dans les patentes que c'était une « Académie royale de musique, et que les gentils- hommes et les demoiselles pourraient y chanter sans déroger ». Il ne fit pas le même honneur aux danseurs et aux danseuses ; cependant le public a toujours conservé l'habitude d'aller à YOpéra, et jamais à l’Académie de musique. On sait que ce mot acadëmie, emprunté des Grecs, signifiait originairement une société, une école de philosophie d’Athènes, qui s’assemblait dans un jardin légué par Academus, Les Italiens furent les premiers qui instituèrent de telles sociétés après la renaissance des lettres. L'Académie de la Crusca est du xvi* siècle. Il y en eut ensuite dans toutes les villes où les sciences étaient cultivées. Ce titre a été tellement prodigué en France qu’on l’a donné pendant quelques années à des assemblées de joueurs qu’on appelait autrefois des tripots. On disait académies de jeu. On appela les jcunes gens qui apprenaient l'équitation et l’escrime dans des écoles destinées à ces arts, académistes, et non pas académiciens. Le titre d’académicien n’a été attaché par l’usage qu'aux gens de lettres des trois Académies, la française, celle des sciences, celle des inscriptions. L'Académie francaise a rendu de grands services à la langue. Celle des sciences a été très-utile, en ce qu’elle n'adopte aucun système, et qu'elle publie les découvertes et les tentatives nouvelles. Celle des inscriptions s’est occupée des recherches sur les monuments de l'antiquité, et depuis quelques années il en est sorti des mémoires très-instructifs, C’est un devoir établi par Fhonnêteté publique, que les mem- bres de ces trois Académies se respectent les uns les autres dans les recueils que ces sociétés impriment. L’oubli de cette politesse nécessaire est très-rare. Gette grossièreté n'a guère été reprochée de nos jours qu’à l’abbé Foucher ‘, de l’Académie des inscriptions, 4. Voyez le Mercure de France, juin, page 151; juillet, deuxième volume, page 144; et août, page 122, année 1769. (Note de Voltaire.) — Les numéros du ADAM. 58 * qui, s'étant trompé dans un mémoire sur Zoroastre, voulut appuyer sa méprise par des expressions qui autrefois étaient trop en usage dans les écoles, et que le savoir-vivre a proscrites ; mais le corps n’est pas responsable des fautes des membres. La Société de Londres n’a jamais pris le titre d'académie. Les académies dans les provinces ont produit des avantages signalés. Elles ont fait naître l’émulation, forcé au travail, accou- tumé les jeunes gens à de bonnes lectures, dissipé l'ignorance et les préjugés de quelques villes, inspiré la politesse, et chassé autant qu’on le peut le pédantisme!. On n’a guère écrit contre l’Académie française que des plai- santeries frivoles et insipides. La comédie des Acadèmiciens, de Saint-Évremond, eut quelque réputation en son temps ; mais une preuve de son peu de mérite, c’est qu’on ne s’en souvient plus, au lieu que les bonnes satires de Boiïlcau sont immortelles. Je ne sais pourquoi Pellisson dit que la comédie des Acadèmiciens tient de la farce. Il me semble que c’est un simple dialogue sans intri- gue et sans sel, aussi fade que le sir Politick et que la comédie des Opéra, et que presque tous les ouvrages de Saint-Évremond, qui ne sont, à quatre ou cinq pièces près, que des futilités en style pincé et en antithèses. ADAM. SECTION PREMIÈRE ?, On a tant parlé, tant écrit d'Adam, de sa femme, des préada- mites, etc.; les rabbins ont débité sur Adam tant de rêveries, et il est si plat de répéter ce que les autres ont dit, qu’on hasarde ici sur Adam une idée assez neuve ; du moins elle ne se trouve dans aucun ancien auteur, dans aucun père de l'Église, ni dans aucun prédicateur ou théologien, ou critique, ou scoliaste de ma connaissance. Cest le profond secret qui a été gardé sur Adam dans toute la terre habitable, excepté en Palestine, jusqu’au Mercure cités ici contiennent deux lettres de Bigex (ou écrites sous son nom) à Foucher, et la réponse de Foucher à la première. Voyoz les deux lettres à Foucher dans les Mélanges, année 1769. 1. C’est ici que finissait l’article en 1770. La fin de l’article est dans l'édition de 1775, encadrée. (B.) 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 54 ADAM. temps où es livres juifs commencèrent à être connus dans Alexandrie, lorsqu'ils furent traduits en grec sous un des Ptolé- mées. Encore furent-ils très-peu connus; les gros livres étaient très-rares et très-chers : et de plus, les Juifs de Jérusalem furent si en colère contre ceux d'Alexandrie, leur firent tant de repro- ches d’avoir traduit leur Pible en langue profane, leur dirent tant d'injures, et crièrent si haut au Seigneur, que les Juifs alexan- drins cachèrent leur traduction autant qu’ils le purent, Elle fut si secrète qu'aucun auteur grec ou romain n'en parle jusqu'au temps de l’empereur Aurélien, Or l'historien Josèphe avoue, dans sa réponse à Apion (livre Ir, chap. 1v), que les Juifs n'avaient eu longtemps aucun commerce avec les autres nations. « Nous habitons, dit-il, un pays éloigné de la mer ; nous ne nous appliquons point au commerce ; nous ne communiquons point avec les autres peuples... Y a-t-il sujet de s'étonner que notre nation, habitant si loin de la mer et affectant de ne rien écrire, ait été si peu connue‘? » On demandera ici comment Josèphe pouvait dire que sa nation affectait de ne rien écrire, lorsqu'elle avait vingt-deux livres canoniques, sans compter le Targum d'(nkelos. Maïs il faut considérer que vingt-deux volumes très-petits étaient fort peu de chose en comparaison de la multitude des livres conservés dans la bibliothèque d'Alexandrie, dont la moitié fut brûlée dans la guerre de César. Il est constant que les Juifs avaient très-peu écrit, très-peu lu ; qu’ils étaient profondément ignorants en astronomie, en géomé- trie, en géographie, en physique; qu’ils ne savaient rien de l'histoire des autres peuples, et qu'ils ne commencèrent enfin à s’instruire que dans Alexandrie. Leur langue était un mélange barbare d’ancien phénicien et de chaldéen corrompu. Elle était si pauvre qu'il leur manquait plusieurs modes dans la conju- gaison de leurs verbes. De plus, ne communiquant à aucun étranger leurs livres ni leurs titres, personne sur la terre, excepté eux, n'avait jamais entendu parler ni d'Adam, ni d'Ève, ni d'Abel, ni de Caïn, ni de Noé. Le seul Abraham fut connu des peuples orientaux dans la 4. Les Juifs étaient très-connus des Perses, puisqu'ils furent dispersés dans leur empire; ensuite des Égyptiens, puisqu'ils firent tout le commerce d'Alexandrie ; des Romains, puisqu'ils avaient des synagogues à Rome. Mais étant au milieu des nations, ils en furent toujours séparés par leurs institutions. Ils ne mangeaient point avec les étrangers, et ne communiquèrent leurs livres que très-tard. (Note de Voltaire.) ADAM. 53 suite des temps; mais nul peuple ancien ne convenait que cet Abraham ou Ibrahim fût la tige du peuple juif. Tels sont les secrets de la Providence, que le père et la mère du genre humain furent toujours ignorés du genre humain, au point que les noms d'Adam et d’Eve ne se trouvent dans aucun ancien auteur, ni de la Grèce, ni de Rome, ni de la Perse, ni de la Syrie, ni chez les Arabes même, jusque vers le temps de Mahomet. Dieu daigna permettre que les titres de la grande famille du monde ne fussent conservés que chez la plus petite et la plus malheureuse partie de la famille. Comment se peut-il faire qu’Adam et ve aicnt été inconnus à tous leurs enfants? Comment ne se trouva-t-il ni en Égypte, ni à Babylone, aucune trace, aucune tradition de nos premiers pères ? Pourquoi ni Orphée, ni Linus, ni Thamyris, n’en parlè- rent-ils point ? car s'ils en avaient dit un mot, ce mot aurait été relevé sans doute par Ilésiode, et surtout par Homère, qui parlent de tout, excepté des auteurs de la race humaine, Clément d'Alexandrie, qui rapporte tant de témoignages de l'antiquité, n'aurait pas manqué de citer un passage dans lequel il aurait été fait mention d'Adam et d'Eve. Eusèbe, dans son Histoire universelle, a recherché jusqu'aux témoignages les plus suspects; il aurait bien fait valoir le moindre trait, la moindre vraisemblance, en faveur de nos premiers parents. Il est dont avéré qu'ils furent toujours entièrement ignorés des nations, On trouve à la vérité chez les brachmanes, dans le livre inti- tulé l'Ésour-Veidam, le nom d'Adimo et celui de Procriti, sa femme. Si Adimo ressemble un peu à notre Adam, les Indiens répondent : « Nous sommes un grand peuple établi vers l’Indus et vers le Gange, plusieurs siècles avant que la horde hébraïque se fût portée vers le Jourdain. Les Égyptiens, les Persans, les Arabes, venaient chercher dans notre pays la sagesse et les épiceries, quand les Juifs étaient inconnus au reste des hommes. Nous ne pouvons avoir pris notre Adimo de leur Adam. Notre Procriti ne ressemble point du tout à Ève, et d’ailleurs leur histoire est entiè- rement différente. « De plus le Veidam, dont l'Ésour-Veidam est le commentaire, passe chez nous pour être d’une antiquité plus reculée que celle des livres juifs; et ce Feidam est encore une nouvelle loi donnée 4. Voyez tome XI, pages 17, 54, 192. 56 ADAM. aux brachmanes quinze cents ans après leur première loi appelée Shasta ou Shasta-bad, » Telles sont à peu près les réponses que les brames d'aujour- d’hui ont souvent faites aux aumôniers des vaisseaux marchands qui venaient leur parler d'Adam et d'Ève, d’Abel et de Caïn, tandis que les négociants de l'Europe venaient à main armée acheter des épiceries chez eux, et désoler jeur pays. Le Phénicien Sanchoniathon, qui vivait certainement avant le temps où nous placons Moïse t, et qui est cité par Eusèbe comme un auteur authentique, donne dix générations à la race humaine, comme fait Moïse, jusqu’au temps de Noé ; et il ne parle dans ces dix générations ni d'Adam, ni d'Ëve, ni d'aucun de leurs descendants, ni de Noé même. | Voici les noms des premiers hommes, suivant la traduction grecque faite par Philon de Biblos : Æon, Genos, Phox, Liban, Usou, Halieus, Chrisor, Tecnites, Agrove, Amine. Ge sont là les dix premières générations. Vous ne voyez le nom de Noé ni d'Adam dans aucune des antiques dynasties d'Égypte ; ils ne se trouvent point chez les Chaldéens : en un mot, la terre entière a gardé sur eux lesilence. I] faut avouer qu’une telle réticence est sans exemple. Tous les peuples se sont attribué des origines imaginaires, et aucun n’a touché à la véritable. On ne peut comprendre comment le père de toutes les nations a été ignoré si longtemps : son nom devait avoir volé de bouche en bouche d’un bout du monde à l’autre, selon le cours naturel des choses humaines. Humilions-nous sous les décrets de la Providence, qui a permis cet oubli si étonnant. Tout a élé mystérieux ct caché dans la nation conduite par Dieu même, qui a préparé la voie au chris- tianisme, et qui a été l'olivier sauvage sur lequel est enté l'olivier franc. Les noms des auteurs du genre humain, ignorés du genre humain, sont au rang des plus grands mystères ?. 1. Ce qui fait penser à plusieurs savants que Sanchoniathon est antérieur au temps où l’on place Moise, c'est qu'il n’en parle point. Il écrivait dans Bérithe. Cette ville était voisine du pays où les Juifs s’établirent. Si Sanchoniathon avait été postérieur ou contemporain, il n’aurait pas omis les prodiges éponvantables dont Moïse inonda l'Égypte; il aurait sûrement fait mention du peuple juif, qui mettait sa patrie à fou et à sang. Eusèbe; Jules Africain, saint Éphrem, tous les pères grecs et syriaques, auraient cité un auteur profane qui rendait témoignage au législateur hébreu. Eusèbe surtout, qui reconnait l'authenticité de Sanchoniathon, et qui en a traduit des fragments, aurait traduit tout ce qui eût regardé Moïse. (Note de Voltaire.) 2. Fin de l’article en 1770. (B.) ADAM. 57 J'ose affirmer qu’il a fallu un miracle pour boucher ainsi les yeux et les oreilles de toutes les nations, pour détruire chez elles tout monument, tout ressouvenir de leur premier père. Qu'au- raient pensé, qu’'auraient dit César, Antoine, Crassus, Pompée, Cicéron, Marcellus, Métellus, si un pauvre Juif, en leur vendant du baume, leur avait dit : Nous descendons tous d’un même père nommé Adam ? Tout le sénat romain aurait crié: Montrez-nous notre arbre généalogique. Alors le Juif aurait déployé ses dix générations jusqu'à Noé, jusqu’au secret de inondation de tout le globe. Le sénat lui aurait demandé combien il y avait de per- sonnes dans l'arche pour nourrir tous les animaux pendant dix mois entiers, et pendant l’année suivante qui ne put fournir aucune nourriture. Le rogneur d'espèces aurait dit : Nous étions huit, Noé et sa femme, leurs trois fils, Sem, Cham et Japhet, et leurs épouses. Toute cette famille descendait d'Adam en droite ligne. Cicéron se serait informé sans doute des grands monuments, des témoignages incontestables que Noé et ses enfants auraient laissés de notre commun ‘père; toute la terre après le déluge aurait retenti à jamais des norhs d'Adam et de Noé, l’un père, l'autre restaurateur de toutes les races. Leurs noms auraient été dans toutes les bouches dès qu'on aurait parlé, sur tous les par- chemins dès qu'on aurait su écrire, sur la porte de chaque maison sitôt qu'on aurait bâti, sur tous les temples, sur toutes les statues. Quoi! vous saviez un si grand secret, et vous nous l'avez caché! C'est que nous sommes purs, et que vous êtes im- purs, aurait répondu le Juif. Le sénat romain aurait ri, ou l’au- rait fait fustiger : tant les hommes sont attachés à leurs préjugés! SECTION IIt. La pieuse M" de Bourignon* était sûre qu'Adam avait été hermaphrodite, comme les premiers hommes du divin Platon. Dieu lui avait révélé ce grand secret; mais comme je n’ai pas eu les mêmes révélations, je n’en parlerai point. Les rabbins juifs ont lu les‘livres d'Adam ; ils savent le nom de son précep- 1. Dictionnaire philosophique, addition de l'édition de 1767. (B.) 2. Antoinette Bourignon, ne le 13 janvier 1616, à Lille, était une visionnaire et une illuminée qui a composé vingt-deux volumes mystiques, entre autres un traité du Nouveau Ciel et du Règne de l’Antéchrist, un traité de l’Aveuglement des hommes, et de la Lumière née en ténèbres. (E. B.) 58 ADAM. teur et de sa seconde femme ; mais comme je n'ai point lu ces livres de notre premier père, je n’en dirai mot. Quelques esprits creux, très-savants, sont tout étonnés, quand ils lisent le Veidam des anciens brachmanes, de trouver que le premier homme fut créé aux Indes, etc.; qu’il s'appelait Adimo, qui signifie l’engen- dreur; et que sa femme s'appelait Procriti, qui signifie la vie. IIs disent que la secte des brachmanes est incontestablement plus ancienne que celle des Juifs; que les Juifs ne purent écrire que très-tard dans la langue chananéenne, puisqu'ils ne s’établirent que très-tard dans le petit pays de Chanaan; ils disent que les In- diens furent toujours inventeurs, et les Juifs toujours imitateurs; les Indiens toujours ingénieux, et les Juifs toujours grossiers; ils disent qu’il est bien difficile qu'Adam, qui était roux et qui avait des cheveux, soit le père des Nègres, qui sont noirs comme de l'encre et qui ont de la laine noire sur la tête. Que ne disent-ils point? Pour moi, je ne dis mot; j'abandonne ces recherches au révérend père Berruyer, de la société de Jésus, c’est le plus grand innocent que j'aie jamais connu. On a brûlé son livre! comme celui d'un homme qui voulait tourner la Bible en ridicule ; mais je puis assurer qu’il n’y entendait pas finesse, (Tiré d'une lettre du chevalier de R***,) SECTION III? Nous ne vivons plus dans un siècle où l’on examine sérieuse- ment si Adam a eu la science infuse ou non; ceux qui ont si longtemps agité cette question n’avaient la science ni infuse ni acquise. Il est aussi difficile de savoir en quel temps fut écrit le livre de la Genèse où il est parlé d’Adam, que de savoir la date du Veidam, du Hanscrit, et des autres anciens livres asiatiques. Il est important de remarquer qu'il n’était pas permis aux Juifs de lire le premier chapitre de la Genèse avant l’âge de vingt-cinq ans. Beaucoup de rabbins ont regardé la formation’ d'Adam et d'Eve, et leur aventure, comme une allégorie, Toutes les anciennes nations célèbres en ont imaginé de pareilles; et, par un concours singulier qui marque la faiblesse de notre nature, toutes ont 4. L'Histoire du peuple de Dieu, 1128, sept volumes in-4°, ou douze volumes in-12. Cette première édition contient beaucoup de choses qui ont été retranchées à la réimpression. (B.) 2. Voyez ma note sur la section III de l’article AënaHAw. (B.) ADANI. 59 voulu expliquer l’origine du mal moral et du mal physique par des idées à peu près semblables. Les Chaldéens, les Indiens, les Perses, les Égyptiens, ont également rendu compte de ce mé- lange de bien et de mal qui semble être l'apanage de notre globe. Les Juifs sortis d'Égypte y avaient entendu parler, tout grossiers qu’ils étaient, de la philosophie allégorique des Égyp- tiens. Ils mêlèrent depuis à ces faibles connaissances celles qu'ils puisèrent chez les Phéniciens et les Babyloniens dans un très- long esclavage; mais comme il est naturel et très-ordinaire qu’un peuple grossier imite grossièrement les imaginations d’un peuple poli, il n’est pas surprenant que Iles Juifs aient imaginé une femme formée de la côte d'un homme; l'esprit de vie soufflé de la bouche de Dieu au visage d'Adam; le Tigre, l'Euphrate, le Nil et l'Oxus, ayant la même source dans un jardin; et la défense de manger d’un fruit, défense qui a produit la mort aussi bien que le mal physique et moral. Pleins de l’idée répandue chez les anciens, que le serpent est un animal très-subtil, ils n'ont pas fait difficulté de lui accorder l'intelligence et la parole. Ce peuple, qui n'était alors répandu que dans un petit coin de la terre, et qui la croyait longue, étroite et plate, n’eut pas de peine à croire que tous les hommes venaient d'Adam, et ne pou- vait pas savoir que les Nègres, dont la conformation est différente de la nôtre, habitaient de vastes contrées. Il était bien loin de deviner l'Amérique. Au reste, il est assez étrange qu’il fût permis au peuple juif de lire l’Exode, où il y a tant de miracles qui épouvantent la raison, et qu'il ne fût pas permis de lire avant vingt-cinq ans le premier chapitre de la Genèse, où tout doit être nécessairement miracle, puisqu'il sagit de la création. C’est peut-être à cause de la ma- nière singulière dont l’auteur s'exprime dès le premier verset : « au commencement les dieux* firent le ciel et la terre »; on put craindre que les jeunes Juifs n’en prissent occasion d'adorer plu- sieurs dieux. C'est peut-être parce que Dieu, ayant créé l’homme et la femme au premier chapitre, les refait encore au deuxième, et qu’on ne voulut pas mettre cette apparence de contradiction sous les yeux de la jeunesse. C’est peut-être parce qu'il est dit que « les dieux firent l’homme à leur image », et que ces expres- 4. Voyez AMÉRIQUE. 2. Les dieux : c’est l’exacte traduction du mot Elohim. On cite souvent ce mot pour prouver que la langue hébraïque avait appartenu d’abord à un peuple poly- théiste. (G. À.) 60 ADORER." sions présentaient aux Juifs un Dieu trop corporel. C’est peut- être parce qu'il est dit que Dieu Ôta une côte à Adam pour en former la femme, et que les jeunes gens inconsidérés qui se seraient tâté les côtes, voyant qu’il ne leur en manquait point, auraient pu soupconner l'auteur de quelque infidélité. C'est peut- être parce que Dicu, qui se promenait toujours à midi dans le jardin d'Éden, se moque d’Adam après sa chute, et que ce ton railleur aurait trop inspiré à la jeunesse le goût de la plaisan- terie. Enfin chaque ligne de ce chapitre fournit des raisons très- plausibles d’en interdire la lecture; mais sur ce pied-là, on ne voit pas trop comment les autres chapitres étaient permis. C’est encore une chose surprenante, que les Juifs ne dussent lire ce chapitre qu'à vingt-cinq ans. Il semble qu’il devait être proposé d’abord à l'enfance, qui reçoit tout sans examen, plutôt qu’à la jeunesse, qui se pique déjà de juger et de rire. Il se peut faire aussi que les Juifs de vingt-cinq ans, étant déjà préparés et affer- mis, en recevaient mieux ce chapitre, dont la lecture aurait pu révolter des âmes toutes neuves. On ne parlera pas ici de la seconde femme d'Adam, nommée Lillith, que les anciens rabbins lui ont donnée; il faut convenir qu'on sait très-peu d’anecdotes de sa famille. ADORER :. CULTE DE LATRIE. CHANSON ATTRIBLÉE A JÉSUS-CHRIST. DANSE SACRÉE. CÉRÉMONIES. N'est-ce pas un grand défaut dans quelques langues modernes, qu'on se serve du même mot envers l'Être suprême et une fille? On sort quelquefois d’un sermon où le prédicateur n’a parlé que d’'adorer Dieu en esprit et en vérité. De là on court à l'Opéra, où il n’est question que « du charmant objet que j'adore, et des aimables traits dont ce héros adore les attraits ». Du moins les Grecs et les Romains ne tombèrent point dans cette profanation extravagante. Horace ne dit point qu’il adore Lalagé. Tibulle n’adore point Délie. Ce terme même d’adoration n’est pas dans Pétrone. Si quelque chose peut excuser notre indécence, c'est que dans 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ADORER. 61 nos opéras et dans nos chansons il est souvent parlé des dieux de la fable. Les poëtes ont dit que leurs Philis étaient plus adorables que ces fausses divinités, et personne ne pouvait les en blàämer. Peu à peu on s’est accoutumé à cette expression, au point qu'on a traité de même le Dieu de tout l'univers et une chanteuse de POpéra-Comique, sans qu'on s’apercût de ce ridicule. Détournons-en les yeux, et ne les arrêtons que sur l'impor- tance de notre sujet, I] n’y a point de nation civilisée qui ne rende un culte public d'adoration à Dieu. Il est vrai qu'on ne force personne, ui en Asie, ni en Afrique, d'aller à la mosquée ou au temple du lieu; on y va de son bon gré. Cette affluence aurait pu même servir à réunir les esprits des hommes, et à les rendre plus doux dans la société, Cependant on les a vus quelquefois s’acharner les uns contre les autres dans l'asile même consacré à la paix, Les zélès inondèrent de sang le temple de Jérusalem, dans lequel ils égor- gèrent leurs frères. Nous avons quelquefois souillé nos églises de carnage !. A l'article de la Cie, on verra que l’empereur est le premier pontife, et combien le culte est auguste et simple. Ailleurs il est simple sans avoir rien de majestueux : comme chez les réformés de notre Europe, et dans l’Amérique anglaise. Dans d’autres pays, il faut à midi allumer des flambeaux de cire, qu’on avait en abomination dans les premiers temps. Un couvent de religieuses, à qui on voudrait retrancher les cierges, crierait que la lumière de la foi est éteinte, et que le monde va finir. L'Église anglicane tient le milieu entre les pompeuses céré- mouies romaines et la sécheresse des calvinistes. Les chants, la danse et les flambeaux, étaient des cérémonies essentielles aux fêtes sacrées de tout l’Orient. Quiconque a lu sait que les anciens Égyptiens faisaient le tour de leurs temples en chantant et en dansant. Point d'institution sacerdotale chez les Grecs sans des chants et des danses. Les Hébreux prirent cette coutume de leurs voisins; David chantait et dansait devant l'arche. Saint Matthieu parle d'un cantique chanté par Jésus-Christ 4. Le capitaine Light, qui a publié en août 1818 la relation de son voyage en Égypte, en Nubie et dans la Terre-Sainte, raconte que récemment les diverses sectes de chrétiens se sont battucs dans l’église même du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Voyez les Annules politiques, morales et littéraires, du 1e" septembre IRIS. (B.) 26% AHORER. même et par les apôtres après leurs pâques’. Ge cantique, qui est parvenu jusqu’à nous, n’est point mis dans le canon des livres sacrés; mais on en retrouve des fragments dans la 237° lettre de saint Augustin à l’évêque Cérétius... Saint Augustin ne dit pas que cette hymne ne fut point chantée; il n’en réprouve pas les paroles: il ne condamne les priscillianistes qui admet- taient cette hymne dans leur Évangile que sur l'interprétation erronée qu’ils en donnaient, et qu’il trouve impie. Voici le can- tique tel qu’on le trouye par parcelles dans Augustin même: Jo veux délier, et je veux être délié. Je veux sauver, el je veux ètre sauvé. Je veux engendrer, et je veux être engendré. Je veux chanter, dunsez lous de joie. Je veux pleurer, frappez-vous tous de douleur. Je veux orner, et je veux ètre orné. Je suis la lampe pour vous qui me voyez. Je suis la porte pour vous qui y frappez. Vous qui voyez ce que je fais, ne dites point ce que je fais. J'ai joué tout cela dans ce discours, et je n’ai point du tout été joué. Mais quelque dispute qui $e soit élevée au sujet de'ce cantique, il est certain que le chant était employé dans toutes les céré- monies religieuses. Mahomet avait trouvé ce culte établi chez les Arabes. Il l’est dans les Indes. Il ne paraît pas qu’il soit en usage chez les lettrés de la Chine. Les cérémonies ont partout quelque ressemblance et quelque différence; mais on adore Dieu par toute Ja terre. Malheur sans doute à ceux qui ne l’adorent pas comme nous, et qui sont dans l'erreur, soit par le dogme, soit pour les rites: ils sont assis à l'ombre de la mort; mais plus leur malheur est grand, plus il faut les plaindre et les supporter. k C’est même une grande consolation pour nous que tous les Mahométans, les Indiens, les Chinois, les Tartares, adorent un Dieu unique ; en cela ils sont nos frères. Leur fatale ignorance de nos mystères sacrés ne peut que nous inspirer une tendre com- passion pour nos frères qui s’égarent. Loin de nous tout esprit de persécution qui ne servirait qu’à les rendre irréconciliables. Un Dieu unique étant adoré sur toute la terre connue, faut-il l 1. Jymno dicto. Saint Matthieu, chapitre xxvr, v. 39. (Note de Voltaire.) 2. Voltaire a cité ce passage plusieurs fois. Voyez dans les AMfélanges, année 1767, le chapitre xin de l'Examen important, elc.; et année 1773, le chapitre vi de l'Histoire de l'établissement du christianisme. ADORER. 63 que ceux qui le reconnaissent pour leur père lui donnent toujours le spectacle de ses enfants qui se détestent, qui s'anathématisent, qui se poursuivent, qui se massacrent pour des arguments? Il west pas aisé d’expliquer au juste ce que les Grecs et les Romains entendaient par adorer; si l’on adorait les faunes, les sylvains, les dryades, les naïades, comme on adorait les douze grands dieux. 11 n’est pas vraisemblable qu'Antinoüs, le mignon d'Adrien, fût adoré par les nouveaux Égyptiens du inéme culte que Sérapis ; et il est assez prouvé que les anciens Égyptiens n’ado- raient pas les ognons et les crocodiles de la même facon qu'Isis et Osiris. On trouve l’équivoque partout, elle confond tout. Il faut à chaque mot dire : Qu’entendez-vous? Il faut toujours répé- ter : Définissez les termes!. Est-il bien vrai que Simon, qu’on appelle le Hagicien, fut adoré chez les Romains? il est bien plus vrai qu’il y futabsolument ignoré. Saint Justin, dans son Apologie (Apolog., n° 26 et 56), aussi inconnue à Rome que ce Simon, dit que ce dieu avait une statue élevée sur le Tibre, ou plutôt près du Tibre, entre les deux ponts, avec cette inscription : Simoni deo sancto?. Saint Irénée, Tertullien, attestent la même chose ; mais à qui l’attestent-ils? à des gens qui mavaient jamais vu Rome; à des Africains, à des Allobroges, à des Syriens, à quelques habitants de Sichem. Ils n’avaient certaine- ment pas vu cette statue, dont l'inscription est : Semo sanco deo fidio, et non pas Sünoni sancto deo. Ils devaient au moins consulter Denis d'Halicarnasse, qui, dans son quatrième livre, rapporte cette inscription. Semo sanco était un ancien motsabin, qui signifie demi-homme et demi-dieu. Vous trouvez dans Tite-Live (liv. VIII, ch. xx) : « Bona Semoni sanco censuerunt consecranda. » Ce dieu était un des plus anciens qui fussent révérés à Rome ; il fut consacré par Tarquin le Superbe, et regardé comme le dieu des alliances et de la bonne foi. On lui sacrifiait un bœuf, et on écrivait sur la peau de ce bœuf le traité fait avec les peuples voisins. Il avait un temple auprès de celuide Quirinus. Tantôt on lui présentait des offrandes sous le nom du père Semo, tantôt sous le nom de Sancus fidius. C'est pourquoi Ovide dit dans ses Fustes (liv. VI, v. 213): Quærebam nonas Sanco, Fidiove referrem, An tibi, Semo pater. 1. Voyez l'article ArexaxDre, (Note de Voltaire.) 2. Voyez l'article Écuipse et l’article NoEL. É CADRE R. + Voilà la divinité romaine qu'on a prise pendant tant de siècles _pour Sinon le Magicien. Saiut Cyrille de Jérusalem n'en doatait pass et sajnt Augustin, dans son premier livre des Hérisies, dit que Sinioh le Magicien lui-même se fit élever cette statue avec celle de’son Ifélène, par ordre de l'empereur et du sénat, à Cette étrange fable, dont la fausseté était si aisée à recon- vaître, fut continuellement liée avec cette autre fable, que saint Pierre et ce Simon avaient tous deux comparu devant Néron;qu ’iJs s'étaient défiés à qui ressusciterait le plus promptement un mort proche parent de Néron même, ct à qui s’élèverait le plus haut dans les airs ; que Simon se fit enlever par des diables dans un chariot de feu ; que saint Pierre et saint Paul le firent tomber des airs par leurs prières, qu’il se cassa les jambes, qu’il en mourut, et que Néron irrité fit mourir saint Paul et saint Pierre‘, Abdias, Marcel, Hégésippe, ont rapporté ce conte avec des détails un peu différents; Arnobe, saint Cyrille de Jérusalem, Sévère-Sulpice, Philastre, saint Épiphane, Isidore de Damiette, Maxime de Turin, plusieurs autres auteurs, ont donné cours suc- cessivement à cette erreur. Elle a été généralement adoptée, jusqu'à ce qu’enfin on ait trouvé dans Rome une statue de Sema sancus deus fidius, et que le savant P. Mabillon ait déterré un de ces anciens monuinents avec cette inscription : Semoni sanco deo fidio. Cependant il est certain qu’il y eut un Simon que les Juifs crurent magicien, comme il est certain qu'il y a eu un Apollonius de Tyane. Il est vrai encore que ce Simon, né dans le petit pays de Samarie, ramassa quelques gueux auxquels il persuada qu'il était envoyé de Dieu, et la vertu de Dieu même. Ii baptisait ainsi que les apôtres baptisaient, et il élevait autel contre autel. Les Juifs de Samarie, toujours ennemis des Juifs de Jérusalem, osèrent opposer ce Simon à Jésus-Christ reconnu par les apôtres, par les disciples, qui tous étaient de la tribu de Benjamin ou de celle de Juda. Il baptisait comme eux; mais il ajoutait le feu au baptême d'eau, et se disait prédit par saint Jean-Baptiste selon ces paroles * : « Celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi, il vous baptiscra dans le Saint-Esprit et dans le feu. » Simon allumait par-dessus le bain baptismal une flamme légère avec du naphte du lac Asphaltide. Son parti fut assez grand; mais il est fort douteux que ses disciples l'aient adoré : saint Justin est le seul qui le croie. 1. Voyez l’article PIERRE (saint). 2. Matthicu, chapitre tu, v. 11. (Note de Voltaire.) A ADULTÈRE. 65 Ménandre se disait, comme Simon, envoyé de Dieu et sauveur des hommes. Tous les faux messies, et surtout Barcochebas, pre- naient le titre d’envoyés de Dieu; mais Barcochebas lui-même n’exigea point d’adoration. On ne divinise guère les hommes de leur vivant, à moins que ces hommes ne soient des Alexandre ou des empereurs romains qui l’ordonnent expressément à des esclaves : encore n’est-ce pas une adoration proprement dite; c’est une vénération extraordinaire, une apothéose anticipée, une flat- terie aussi ridicule que celles qui sont prodiguées à Octave par Virgile et par Horäce. ADULTÈRE*. Nous ne devons point cette expression aux Grecs. Ils appe- laient l'adultère poryeix, dont les Latins ontfait leur mæchus, que nous n'avons point francisé. Nous ne la devons ni à la langue syriaque ni à l’hébraïque, jargon du syriaque, qui nommait l’adul- tère nyuph. Adultère signifiait, en latin, « altération, adultéra- tion, une chose mise pour une autre, un crime de faux, fausses clefs, faux contrats, faux seing; adulteratio ». De là, celui qui se met dans le lit d’un autre fut nommé adulter, comme une fausse clef qui fouille dans la serrure d'autrui. Cest ainsi qu’ils nommèrent par antiphrase coccyx, coucou, le pauvre mari chez qui un étranger venait pondre. Pline le Natu- raliste dit® : « Coccix ova subdit in nidis alienis; ita plerique alie- nas uxores faciunt matres. — Le coucou dépose ses œufs dans le nid des autres oiseaux ; ainsi force Romains rendent mères les femmes de leurs amis.» La comparaison n’est pastrop juste. Coccyx signifiant un coucou, nous en avons fait cocu. Que de choses on doit aux Romains ! mais comme on altère le sens de tous les mots! Le cocu, suivant la bonne grammaire, devrait être le galant, et c’est le mari. Voyez la chanson de Scarron“. 4. Ce n’est pas du poëte comique ni du rhéteur qu’il s’agit ici, mais d'un dis- ciple de Simon le Magicien, devenu enthousiaste et charlatan comme son maitre. (Note de Voltaire.) 2. Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 3. Livre X, chapitre 1x. (Note de Voltaire.) 4. Tous les jours une chaise Me coûto un écu, Pour porter à l'aise Votre chien de cu, À moi pauvre cocu.(/d.} (34 17 — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 66 ADULTÈRE. Quelques doctes ont prétendu que c’est aux Grecs que nous sommes redevables de l'emblème des cornes, et qu'ils désignaient par le titre de bouc, 1, l'époux d’une femme lascive comme une chèvre. En effet ils appelaient fils de chèvre les bätards, que notre canaille appelle fils de putain. Mais ceux qui veulent s'instruire à fond doivent savoir que nos cornes viennent des cornettes des dames, Un mari qui se laissait tromper et gouverner par son inso- lente femme était réputé porteur de cornes, cornu, cornard, par les bons bourgeois. C’est par cette raison que cocu, cornard, et sot, étaient synonymes. Dans une de nos comédies on trouve ce vers: ‘ Elle? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure ?. Cela veut dire : elle n’en fera qu'un cocu. Et dans l'École des femmes (XL, 1): Épouser une sotte est pour n'être point sot. Bautru, qui avait beaucoup d'esprit, disait : « Les Bautrus sont cocus, mais ils ne sont pas des sots, » La bonne compagnie ne se sert plus de tous ces vilains termes, et ne prononce même jamais le mot d'adultire. On ne dit point : Madame Ja duchesse est en adultère avec monsieur le chevalier ; madame la marquise a un mauvais commerce avec monsieur l'abbé. On dit : Monsieur l'abbé est cette semaine l'amant de ma- dame la marquise. Quand les dames parlent à leurs amies de leurs adultères, elles disent : J'avoue que j'ai du goût pour /xi. Elles avouaient aütrefois qu'elles sentaient quelque estime ; mais depuis qu'une bourgeoise s'accusa à son confesseur d'avoir de l'estime pour un conseiller, etque le confesseur lui dit : « Madame, combien de fois vous a-t-il estimée ? » les dames de qualité n'ont plus estimé personne, et ne vont plus guère à confesse. Les femmes de Lacédémone ne connaissaient, dit-on, ni la confession ni l’adultère. Il est bien vrai que Ménélas avait éprouvé ce qu'Hélène savait faire. Mais Lycurgue y mit bon ordre en ren- dant les femmes communes, quand les maris voulaient bien les prêter, et que les femmes y consentaient. Chacun peut disposer de son bien, Un mari en ce cas n'avait point à craindre de nour- rir dans sa maison un enfant étranger. Tous les enfants apparte- 4. Voyez l'article Bouc. (Note de Voltaire.) 2. Tartuffe, I, ui. ADULTÈRE. 67 naïient à la république, et non à une maison particulière; ainsi on ne faisait tort à personne. L’adultère ‘n’est un mal qu'autant qu’il est un vol ; mais on ne vole point ce qu’on vous donne. Un mari priait souvent un jeune homme beau, bien fait etvigoureux, de vouloir bien faire un enfant à sa femme. Plutarque nous à con- servé dans son vieux style la chanson que chantaicnt les Lacé- démoniens quand Acrotatus allait se coucher avec la femme de son ami : ° Allez, gentil Acrotatus, besognez bien Kélidonide, Donnez de braves citoyens à Sparte t, Les Lacédémoniens avaient donc raison de dire que l’adultère était impossible parmi eux. Il n’en est pas ainsi chez nos nations, dont toutes les lois sont fondées sur le tien et le mien. Un des plus grands désagréments de l'adultère chez nous, c’est que la dame se moque quelquefois de son mari avec son amant; le mari s’en doute, et on n’aime point à être tourné en ridicule, Il est arrivé dans la bourgeoisie que souvent la femme a voléson mari pour donner à son amant; les querelles de ménage sont poussées à des excès cruels : elles sont heureusement peu connues dans la bonne compagnie, Le plus grand tort, le plus grand mal est de donner à un pau- vre homme des enfants qui ne sont pas à lui, et de le charger d'un fardeau qu'il ne doit pas porter. On à vu par là des races de héros entièrement abâtardies. Les femmes des Astolphes et des Jocondes, par un goût dépravé, par la faiblesse du moment, ont fait des enfants avec un nain contrefait, avec un petit valet sans cœur et sans esprit. Les corps et les âmes s’en sont ressentis. De petits singes ont été les héritiers des plus grands noms dans quel- ques pays de Europe. Ils ont dans leur première salle les por- traits de leurs prétendus aïeux, hauts de six pieds, beaux, bien faits, armés d’un estramaçon que la race d’aujourd’hui pourrait à peine soulever. Un emploi important est possédé par un homme qui n'y a nul droit, et dont le cœur, la tête et Le bras, n’en peuvent soutenir le faix. | Il y a quelques provinces en Europe où les filles font volontiers l'amour, et deviennent ensuite des épouses assez sages, Cest tout le contraire en France : on enferme les filles dans des couvents, 4. Voyez Plutarque, vie de Pyrrhus, chapitre xxxvit. (B.) 68 ADULTÈRE. où jusqu’à présent ou leur a donné une éducation ridicule. Leurs mères, pour les consoler, leur font espérer qu’elles seront libres quand elles seront mariées. À peine ont-elles vécu un an avec leur époux qu'on s’empresse de savoir tout le secret de leurs appas. Une jeune femme ne vit, ne soupe, ne se promène, ne va au spectacle, qu'avec des femmes qui ont chacune leur aflaire réglée; si elle n’a point son amant comme les autres, elle est ce qu'on appelle dépareillée : elle en est honteuse; elle n’ose se montrer. Les Orientaux s’y prennent au rebours de nous, On leur amène des filles qu’on leur garantit pucelles sur la foi d’un Circassien. On les épouse, et on les enferme par précaution, comme nous enfermons nos filles, Point de plaisanteries dans ces pays-là sur les dames etsur les maris ; point de chansons ; rien qui ressemble à nos froids quolibets de cornes et de cocuage. Nous plaignons les grandes dames de Turquie, de Perse, des Indes; mais elles sont cent fois plus heureuses dans leurs sérails que nos filles dans leurs couvents, Il arrive quelquefois chez nous qu’un mari mécontent, ne voulant point faire un procès criminel à sa femme pour cause d’adultère (ce qui ferait crier à la barbarie), se contente de se faire séparer de corps et de biens. Cest ici le lieu d'insérer le précis d’un Mémoire composé par un honnête homme qui se trouve dans cette situation; voici ses plaintes : sont-elles justes ? MÉMOIRE D'UN MAGISTRAT, ÉCRIT VERS L'AN 17641. Un principal magistrat d’une ville de France a le malheur d’avoir une femme qui a été débauchée par un prêtre avant son mariage, et qui depuis s’est couverte d’opprobre par des scandales publics : il a eu la modération de se séparer d’elle sans éclat, Get homme, âgé de quarante ans, vigoureux, et d’une figure agréable, a besoin d’une femme; il est trop scrupuleux pour chercher à 1. Ce morceau, imprimé en 1767, à la suite d’une édition du Fragment des instruc- tions pour le prince royal de ***, faisait aussi, par double emploi, dans l'édition de Kell in-8°, la section 1 de l’article Divonce. C’était en effet sous ce titre pu Divorce qu'il était imprimé à la suite du Fragment des instructions, etc., et qu’il fut réim- primé en 1770 dans le tome IX des Nouveaux Mélanges. En même temps Voltaire le faisait aussi imprimer dans les Questions sur l'Encyclopédie. (B.) ADULTÈRE. 69 séduire l'épouse d’un autre, il craint même le commerce d’une fille, ou d’une veuve qui lui servirait de concubine. Dans cet état inquiétant et douloureux, voici le précis des plaintes qu’il adresse à son Église. Mon épouse est criminelle, et c’est moi qu’on punit. Une autre femme est nécessaire à la consolation de ma vie, à ma vertu même ; et la secte dont je suis me la refuse ; elle me défend de me marier avec unc fille honnête. Les lois civiles d’aujourd’hui, malheureusement fondées sur le droit canon, me privent des droits de l'humanité, L'Église me réduit à chercher ou des plaisirs qu’elle réprouve, ou des dédommagements honteux qu’elle con- damne ; elle veut me forcer d’être criminel. Je jette les yeux sur tous les peuples de la terre, il n’y en a pas un seul, excepté le peuple catholique romain, chez qui le divorce et un nouveau mariage ne soient de droit naturel. Quel renversement de lordre a donc fait chez les catholiques une vertu de souffrir l’adultère, et un devoir de manquer de femme quand on a été indignement outragé par la sienne? Pourquoi un lien pourri est-il indissoluble, malgré la grande loi adoptée par le code : quidquid ligatur dissolubile est ? On me permet la séparation de corps et de biens, et on ne me permet pas le divorce. La loi peut m’ôter ma femme, et elle me laisse un nom qu’on appelle sacrement ! je ne jouis plus du mariage, et je suis marié, Quelle contradiction ! quel esclavage! et sous quelles lois avons-nous reçu la naissance! Ce qui est bien plus étrange, c’est que cette loi de mon Église est directement contraire aux paroles que cette Église elle-même croit avoir été prononcées par Jésus-Christ! : « Quiconque a ren- voyé sa femme (excepté pour adultère) pèche s’il en prend une autre. » Je n’examine point si les pontifes de Rome ont été en droit de violer à leur plaisir la loi de celui qu'ils regardent comme leur maître; si, lorsqu'un État a besoin d’un héritier, il est permis de répudier celle qui ne peut en donner. Je ne recherche point si une femme turbulente, attaquée de démence, ou homicide, ou empoisonneuse, ne doit pas être répudiée aussi bien qu’une adul- tère ; je m’en tiens au triste état qui me concerne : Dieu me per- met de me remarier, et l’évêque de Rome ne me le permet pas! Le divorce a été en usage chez les catholiques sous tous les empereurs; il l’a été dans tous les États démembrés de l'empire 1. Matthieu, chapitre xix, v. 9. (Note de Voltaire.) 70 ADULTÈRE. romain, Les rois de France qu’on appelle de la première race ont presque tous répudié leurs femmes pour en prendre de nouvelles, Eaofin il vint un Grégoire IX, ennemi des empereurs ct des rois, qui, par un décret, fit du mariage un joug insecouable ; sa décré- tale devint la loi de l’Europe. Quand les rois voulurent répudier une femme adultère selon la loi de Jesus-Christ, ils ne purent en venir à bout; il fallut chercher des prétextes ridicules. Louis le Jeune fut obligé, pour faire son malheureux divorce avec Éléo- nore de Guienne, d’alléguer une parenté qui n'existait pas. Le roi Henri IV, pour répudier Marguerite de Valois, prétexta une cause encore plus fausse, un défaut de consentement. Il fallut mentir pour faire un divorce légitimement!. Quoi, un souverain peut abdiquer sa couronne, et sans la per- mission du pape il ne pourra abdiquer sa femme! Est-il possible que des hommes, d'ailleurs éclairés, aient croupi si longtemps dans cette absurde servitude! Que nos prêtres, que nos moines, renoncent aux femmes, j'y consens ; c'est un attentat contre la population, c'est un malheur pouf eux; mais ils méritent ce malheur qu’ils se sont fait eux- mêmes. Ils ont été les victimes des papes, qui ont voulu avoir en eux des esclaves, des soldats sans famille et sans patrie, vivant uniquement pour l'Église ; mais moi magistrat, qui sers l’État toute la journée, j'ai besoin le soir d'une femme; et l'Église n'a pas le droit de me priver d’un bien que Dieu m’accorde, Les apôtres étaient mariés, Joseph était marié, et je veux l'être. Si moi Alsa- cien je dépends d’un prêtre qui demeure à Rome, si ce prêtre a la barbare puissance de me priver d’une femme, qu’il me fasse eunuque pour chanter des miserere dans sa chapelle *. MÉMOIRE POUR LES FEMMES. L’équité demande qu'après avoir rapporté ce Mémoire en faveur des maris, nous mettions aussi sous les yeux du public le plai- 4. Voyez l'Histoire du Parlement, chapitre xLr. 2. L'empereur Joseph II vient de donner à ses peuples une nouvelle législation sur les mariages. Par cette législation, le mariage devient ce qu'il doit être : un simple contrat civil. Il a également dutorisé le divorce sans exiger d'autre motif que la volonté constante des deux époux. Sur ces deux objets, plus importants qu'on ne croit pour la morale et la prospérité des États, il a donné un grand exemple qui sera suivi par les autres nations de l'Europe, quand elles commence- ront à sentir qu’il n’est pas plus raisonnable de consulter sur la législation les théo- Jogiens que les danseurs de corde. (K.) ADULTÈRE. vi doyer en faveur des mariées, présenté à la junte du Portugal par” une comtesse d'Arcira. En voici la substance : L'Évangile a défendu l'adultère à mon mari tout comme à moi; il sera damné comme moi, rien m’est plus avéré. Lorsqu'il m'a fait vingt infidélités, qu’il a donné mon collier à une de mes rivales, et mes boucles d'oreilles à une autre, je n'ai point demandé aux juges qu’on le fit raser, qu’on l’enfermàt chez des moines, et qu'on me donnât son bien. Et moi, pour l'avoir imité une seule fois, pour avoir fait avec le plus beau jeune homme de Lisbonne ce qu’il fait tous les jours impunément avec ics plus sottes guenons de la cour et de la ville, il faut que je réponde sur la sellette devant des licenciés, dont chacun serait à mes pieds si nous étions tête à tête dans mon cabinet ; il faut que l'huissier me coupe à laudience mes cheveux, qui sont les plus beaux du monde; qu'on m'enferme chez des religieuses, qui n’ont pas le sens commun; qu’on me prive de ma dot et de mes conventions matrimoniales, qu’on donne tout mon bien à mon fat de mari pour l'aider à séduire d’autres femmes et à commettre de nou- veaux adulières. 4 Je demande si la chose est juste, et s’il n’est pas évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois. On répond à mes plaintes que je suis trop heureuse de n'être pas lapidée à la porte de la ville par les chanoines, les habitués de paroisse, et tout le peuple. C’est ainsi qu’on en usait chez Ja première nation de la terre, la nation choisie, la nation chérie, la seule qui eût raison quand toutes les autres avaient tort, Je réponds à ces barbares que lorsque la pauvre femme adul- tère fut présentée par ses accusateurs au maître de l’ancienne et de la nouvelle loi, il ne la fit point lapider ; qu’au contraire il leur reprocha leur injustice, qu'il se moqua d’eux en écrivant sur la terre avec le doigt, qu'il leur cita l'ancien proverbe hébraïque : « Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierret»; qu’alors ils se retirèrent tous, les plus vieux fuyant les premiers, parce que plus ils avaient d'âge plus ils avaient commis d’adul- tères. Les docteurs en droit canon me répliquent que cette histoire de la femme adultère n’est racontée que dans l'Évangile de saint Jean, qu’elle n’y a été insérée qu'après coup. Leontius, Maldonat, assurent qu’elle ne se trouve que dans un seul ancien exemplaire grec; qu'aucun des vingt-trois premiers commentateurs n’en a 1. Jean, vur, 87, 72 ADULTÈRE. parlé. Origène, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, Théophi- lacte, Nonnus, ne la connaïssent point. Elle ne se trouve point dans la Bible syriaque, elle n’est point dans la version d’Ulphilas. Voilà ce que disent les avocats de mon mari, qui voudraient non-seulement me faire raser, mais me faire lapider. Mais les avocats qui ont plaidé pour moi disent qu'Ammonius, auteur du rr1e siècle, a reconnu cette histoire pour véritable, et que si saint Jérôme la rejette dans quelques endroits, il l’adopte dans d’autres ; qu’en un mot elle est authentique aujourd’hui. Je pars de là, et je dis à mon mari : Si vous êtes sans péché, rasez- moi, enfermez-moi, prenez mon bien; mais si vous avez fait plus de péchés que moi, c’est à moi de vous raser, de vous faire enfermer, et de m'emparer de votre fortune. En fait de justice, les choses doivent être égales. Mon mari réplique qu'il est mon supérieur et mon chef, qu'il est plus haut que moi de plus d’un pouce, qu'il est velu comme un ours; que par conséquent je lui dois tout, et qu’il ne me doit rien. Mais je demande si la reine Anne d'Angleterre n’est pas le chef de son mari? si son mari le prince de Danemark, qui est son grand-amiral, ne lui doit pas une obéissance entière? et si elle ne le ferait pas condamner à la cour des pairs en cas d'infi- délité de la part du petit homme? Il est donc clair que si les femmes ne font pas punir les hommes, c’est quand elles ne sont pas les plus fortes. | SUITE DU CHAPITRE SUR L'ADULTÈRE. Pour juger valablement un procès d’adultère, il faudrait que douze hommes et douze femmes fussent les juges, avec un her- maphrodite qui eût la voix prépondérante en cas de partage. Mais il est des cas singuliers sur lesquels la raillerie ne peut avoir de prise, et dont il ne nous appartient pas de juger. Telle est l’aventure que rapporte saint Augustin dans son sermon de la prédication de Jésus-Christ sur la montagne. Septimius Acyndinus, proconsul de Syrie, fait emprisonner dans Antioche un chrétien qui n’avait pu payer au fisc une livre d’or à laquelle il était taxé, et le menace de la mort s’il ne paye. Un homme riche promet les deux marcs à la femme de ce mal- heureux si elle veut consentir à ses désirs. La femme court en instruire son mari; il la supplie de lui sauver la vie aux dépens ADULTÈRE. 73 des droits qu’il a sur elle, et qu’il lui abandonne. Elle obéit; mais l’homme qui lui doit deux marcs d’or la trompe en lui donnant un sac plein de terre. Le mari, qui ne peut payer le fisc, va être conduit à la mort. Le proconsul apprend cette infamie ; il paye lui-même la livre d’or au fisc de ses propres deniers, et il donne aux deux époux chrétiens le domaine dont a été tirée la terre qui à rempli le sac de la femme. Il est certain que loin d’outrager son mari, elle a été docile à ses volontés ; non-seulement elle a obéi, mais elle lui a sauvé Ja vie. Saint Augustin n’ose décider si elle est coupable ou vertueuse, il craint de la condamner. Ce qui est, à mon avis, assez singulier, c’est que Bayle prétend être plus sévère que saint Augustin‘. Il condamne hardiment cette pauvre femme. Cela serait inconcevable si on ne savait à quel point presque tous les écrivains ont permis à leur plume de démentir leur cœur, avec quelle facilité on sacrifie son propre sentiment à la crainte d’effaroucher quelque pédant qui peut nuire, combien on est peu d'accord avec soi-même. Le matin rigoriste, et le soir libertin, L'écrivain qui d’Éphèse excusa la matrone Renchérit tantôt sur Pétrone, Et tantôt sur saint Augustin. RÉFLEXION D'UN PÈRE DE FAMILLE. N’ajoutons qu'un petit mot sur l'éducation contradictoire que nous donnons à nos filles. Nous les élevons dans le désir immodéré de plaire, nous leur en dictons des leçons: la nature y travaillait bien sans nous; mais on y ajoute tous les raffinements de l’art. Quand elles sont parfaitement stylées, nous Îles punissons si elles mettent en pratique l’art que nous avons cru leur enseigner. Que diriez-vous d’un maître à danser qui aurait appris son métier à un écolier pendant dix ans, et qui voudrait lui casser [es jambes parce qu’il la trouvé dansant avec un autre? Ne pourrait-on pas ajouter cet article à celui des contra- dictions? 4. Dictionnaire de Bayle, article AcYNDINus. 74 AFFIRMATION PAR SERMENT. AFFIRMATION PAR SERMENT:. Nousnedironsrienicisur l'affirmation avec laquelle les savants s'expriment si souvent. Il n’est permis d'afñrmer, de décider, qu'en géométrie. Partout ailleurs imitons le docteur Métaphraste de Molière ?, Il se pourrait — la chose est faisable — cela n'est pas impossible — il faut voir, — Adoptons le peut-être de Rabelais, le que sais-je de Montaigne, le non liquet des Romains, le doute de l’Aca- démie d'Athènes, dans les choses profanes s'entend : car pour le sacré, on sait bien qu’il n’est pas permis de douter. Il est dit à cet article, dans le Dictionnaire encyclopédique, que les primitifs, nommés quakers en Angleterre, font foi en justice sur leur seule affirmation, sans être obligés de prêter serment. Mais les pairs du royaume ont le même privilége; les pairs séculiers affirment sur leur honneur, et les pairs ecclésiastiques en mettant la main sur leur cœur; les quakers obtinrent la même prérogative sous le règne de Charles IL: c'est la seule secte qui ait cet honneur en Europe. Le chancelier Cowper voulutobliger Les quakers à jurer comme les autres citoyens; celui qui était à leur tête lui dit gravement: « L’ami chancelier, tu dois savoir que notre Seigneur Jésus-Christ, notre sauveur, nous a défendu d'affirmer autrement que par ya, ya, no, no. Il a dit expressément: « Je vous défends de jurer ni « par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu; ni par la terre, parce « que c’est lescabeau de ses pieds; ni par Jérusalem, parce que « c’est la ville du grand roi; ni par la tête, parce que tu n’en peux «rendre un seul cheveu ni blanc ni noir.» Cela est positif, notre ami; et nous n’irons pas désobéir à Dieu pour complaire à toi et à ton parlement. » — On ne peut mieux parler, répondit le chancelier; mais il faut que vous sachiez qu’un jour Jupiter ordonna que toutes les bêtes de somme se fissent ferrer : les chevaux, les mulets, les chameaux même, obéirent incontinent; les ânes seuls résistèrent : ils repré- sentèrent tant de raisons, ils se mirent à braire si longtemps, que 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 2. Métaphraste est un personnage du Dépit amoureux. C'est Marphurius qui, dans le Mariage forcé, scène vi, prononce les paroles rapportées par Voltaire, et que Voltaire lui-même cite ailleurs. Voyez l’article APPARENCE. AGAR. 75 Jupiter, qui était bon, leur dit enfin : « Messieurs les ânes, je me « rends à votre prière; vous ne serez point ferrés; mais le pre- « mier faux pas que vous ferez, vousurez cent coups de bâton. » Il faut avouer que les quakers n'ont jaunais jusqu'ici fait de faux pas. AGAR :. Quand on renvoie son amie, sa concubine, sa maîtresse, il faut lui faire un sort au moins tolérable, ou bien l’on passe parmi nous pour un malhonnête homme. On nous dit qu'Abraham était fort riche dans le désert de Gérare, quoiqu'il n’eût pas un pouce de terre en propre. Nous savons de science certaine qu'il défit les armées de quatre grands rois avec trois cent dix-huit gardeurs de moutons. Il devait donc au moins donner un petit troupeau à sa maîtresse Agar, quand il la renvoya dans le désert. Je parle ici seulement selon le monde, et je révère toujours les voies incom- préhensibles qui ne sont pas nos voies. J'aurais donc donné quelques moutons, quelques chèvres, un beau bouc, à mon ancienne amie Agar, quelques paires d’habits pour elle et pour notre fils Ismaël, une bonne ânesse pour la mère, un joli änon pour l'enfant, un chameau pour porter leurs hardes, et au moins deux domestiques pour les accompagner et pour les empêcher d’être mangés des loups. Mais le père des croyants ne donna qu’une cruche d’eau et un pain à sa pauvre maîtresse et à son enfant, quand il les exposa dans le désert, Quelques impies ont prétendu qu'Abraham n'était pas un père fort tendre, qu'il voulut faire mourir son bâtard de faim, et couper le cou à son fils légitime. Mais, encore un coup, ces voies ne sont pas nos voies; il est dit que la pauvre Agar s’en alla dans le désert de Bersabée, Il n’y avait point de désert de Bersabée. Ce nom ne fut connu que longtemps après; mais c’est une bagatelle, Le fond de l’histoire n’en est pas moins authentique. Il est vrai que la postérité d’Ismaël, fils d’Agar, se vengea bien de la postérité d’Isaae, fils de Sara, en faveur duquel il fut chassé. Les Sarrasins, descendants en droite ligne d’Ismaël, se sont emparés 1. Questions sur l'Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.) - 76 AGE. de Jérusalom appartenante par droit de conquête à la postérité d'Isaac. J’aurais voulu qu’on eût fait descendre les Sarrasins de Sara, l’étymologie aurait été plus nette; c'était une généalogie à mettre dans notre Moréri. On prétend que le mot Sarrasin vient de Sarac, voleur. Je ne crois pas qu'aucun peuple se soit jamais appelé voleur; ils l'ont presque tous été, mais on prend cette qualité rarement. Sarrasin descendant de Sara me paraît plus doux à l'oreille. AGE *. Nous n'avons nulle envie de parler des âges du monde; ils sont si connus et si uniformes! Gardons-nous aussi de parler de l’âge des premiers rois ou dieux d'Égypte, c'est la même chose. ils vivaient des douze cents années: cela ne nous regarde pas ; mais ce qui nous intéresse fort, c’est la durée ordinaire de la vie humaine, Cette théorie est parfaitement bien traitée dans le Dictionnaire encyclopédique, à l'article Vi, d’après les Halley, les Kerseboom, et les Deparcieux. En 1741, M. de Kerseboom me communiqua ses calculs sur la ville, d'Amsterdam ; en voici le résultat : Sur cent mille personnes, il y en avait de mariées. . 34,500 D'hommes veufs, seulement . . . . . . . . . 1,500 De veuves. . . . . . . . . . . . . . . . 4,500 Cela ne prouverait pas que les femmes vivent plus que les hommes dans la proportion de quarante-cinq à quinze, et qu'il y eût trois fois plus de femmes que d'hommes; mais cela prouverait qu’il y avait trois fois plus de Hol- landaiïs qui étaient allés mourir à Batavia, ou à la pêche de la baleine, que de femmes, lesquelles restent d’ordi- naire chez elles; et ce calcul est encore prodigieux. Célibataires, jeunesse ct enfance des deuxsexes. . . 45,000 Domestiques. . . . .+. . . . . . . . . . 10,000 Voyageurs . . . . . . . . . . . . . . . 4,000 Somme totale. . . . 99,500 Par son calcul, il devait se trouver sur un million d'habitants des deux sexes, depuis seize ans jusqu’à cinquante, environ vingt 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1710. (B.) AGE. 77 mille hommes pour servir de soldats, sans déranger les autres pro- fessions. Mais voyez les calculs de MM. Deparcieux, de Saint-Maur, et de Buffon; ils sont encore plus précis et plus instructifs à quelques égards. Cette arithmétique n’est pas favorable à la manie de lever de grandes armées. Tout prince qui lève trop de soldats peut ruiner ses voisins, mais il ruine sûrement son État. Ce calcul dément encore beaucoup le compte, ou plutôt le conte d’'Hérodote qui fait arriver Xerxès en Europe suivi d'environ deux millions d'hommes. Car si un million d'habitants donne vingt mille soldats, il en résulte que Xerxès avait cent millions de sujets : ce qui n’est guère croyable. On le dit pourtant de la Chine, mais elle n’a pas un million de soldats: ainsi Pempereur de la Chine est du double plus sage que Xerxès. La Thèbes aux cent portes, qui laissait sortir dix mille soldats par chaque porte, aurait eu, suivant la supputation hol- landaise, cinquante millions tant de citoyens que de citoyennes. Nous faisons un calcul plus modeste à l’article DÉNOMBREMENT. L'âge du service de guerre étant depuis vingt ans jusqu'à cinquante, il faut mettre une prodigieuse différence entre porter les armes hors de son pays, et rester soldat dans sa patrie, Xerxès dut perdre les deux tiers de son armée dans son voyage en Grèce, César dit que les Suisses étant sortis de leur pays au nombre de trois cent quatre-vingt-huit mille individus, pour aller dans quelques provinces des Gaules tuer ou dépouiller les habitants, il les mena si bon train qu’il n’en resta que cent dix mille. Il a fallu dix siècles pour repeupler la Suisse : car on sait à présent que les enfants ne se font, ni à coups de pierre, comme du temps de Deucalion et de Pyrrha, ni à coups de plume, comme le jésuite Pétau, qui fait naître sept cents milliards d'hommes d’un seul des enfants du père Noé, en moins de trois cents ans. Charles XII leva le cinquième homme en Suède pour aller faire la guerre en pays étranger, et il a dépeuplé sa patrie. Continuons à parcourir les idées et les chiffres du calculateur hollandais, sans répondre de rien, parce qu'il est dangereux d’être comptable. CALCUL DE LA VIE. Selon lui, dans une grande ville, de vingt-six mariages il ne reste environ que huit enfants, Sur mille légitimes il compte soixante-cinq bàtards. 78 AGE. De sept cents enfants, il en reste : Au bout d’un an, environ. . . . . . , . . . . 560 Au bout de dix ans. . . . . . . . . . . , . 4h5 Au bout de vingt ans . . . . . . . . . . . . 405 A quarante ans . . . . . . . . . . . . . . 300 A soixante ans. . . . . . . . . . . . . . . 190 Au bout de quatre-vingts ans. . . . . . . . . . 50 À quatre-vingt-dix ans. . . . . . . . . . . . 5 A cent ans, personne. . . . . . . . . . . . . 0 Par là on voit que de sept cents enfants nés dans la même année, il n’y a que cinq chances pour arriver à quatre-vingt-dix ans. Sur cent quarante, il n’y a qu’une seule chance; et sur un moindre nombre il n’y en a point. Ce n’est donc que sur un très-grand nombre d’existences qu’on peut espérer de pousser la sienne jusqu'à quatre-vingt-dix ans; et sur un bien plus grand nombre encore que l’on peut espérer de vivre un siècle. Ce sont de gros lots à la loterie sur lesquels il ne faut pas compter, et même qui ne sont pas à désirer autant qu'on les dé- sire: ce n’est qu’une longue mort. Combien trouve-t-on de ces vieillards qu’on appelle heureux, dont le bonheur consiste à ne pouvoir jouir d'aucun plaisir de la vie, à n’en faire qu'avec peine deux ou trois fonctions dégoû- tantes, à ne distinguer ni les sons ni les couleurs, à ne connaître ni jouissance ni espérance, et dont toute la félicité est de savoir confusément qu'ils sont un fardeau de la terre, baptisés ou cir- concis depuis cent années ? Il y en a un sur cent mille tout hu plus dans nos climats. Voyez les listes des morts de chaque année à Paris et à Lon- dres ; ces villes, à ce qu'on dit, ont environ sept cent mille habi- tants. IL est très-rare d'y trouver à la fois sept centenaires, et souvent il n’y en a pas un seul. En général, l’âge commun auquel l’espèce humaïne est ren- due à la terre, dont elle sort, est de vingt-deux à vingt-trois ans tout au plus, selon les meilleurs observateurs. De mille enfants nés dans une même année, les uns meurent à six mois, les autres à quinze; celui-ci à dix-huit ans, cet autre à trente-six, quelques-uns à soixante : trois ou quatre octogénaires, sans dents et sans yeux, meurent après avoir souffert quatre- vingts ans. Prenez un nombre moyen, chacun a porté son far- deau vingt-deux ou vingt-trois années. AGE. , 19 Sur ce principe, qui n’est que trop vrai, il est avantageux à un État bien administré, et qui a des fonds en réserve, de cons- tituer beaucoup de rentes viagères. Des princes économes qui veulent enrichir leur famille y gagnent considérablement; cha- que année, la somme qu'ils ont à payer diminue. Il n’en est pas de même dans un État obéré. Comme il paye un intérêt plus fort que l'intérêt ordinaire, il se trouve bientôt “court : il est obligé de faire de nouveaux emprunts, c’est un cercle perpétuel de dettes et d’inquiétudes. Les tontines, invention d’un usuricr nommé Tontino, sont bien plus ruineuses. Nul soulagement pendant quatre-vingts añs au moins. Vous payez toutes les rentes au dernier survivant. À la dernière tontine qu’on fit en France en 1759, une société de calculateurs prit une classe à elle seule; elle choisit celle de quarante ans, parce qu’on donnait un denier plus fort pour cet âge que pour les âges depuis un an jusqu’à quarante, et qu'il y a presque autant de chances pour parvenir de quarante à quatre- vingts ans, que du berceau à quarante. On donnait dix pour cent aux pontes âgés de quarante années, et le dernier vivant héritait de tous les morts. C'est un des plus mauvais marchés que l'État puisse faire *. 4. 11 y avait des tontines en France, l'abbé Terrai en supprima les accroisse- ments ; la crainte qu’il n'ait des imitateurs empêchera sans doute à l’avenir de 8: fier à cette espèce d'emprunt; et son injustice aura du moins délivré la France d’une opération de financo si onéreuse. Les emprunts en rentes viagères ont de grands inconvénients, 4° Ce sont des annuités dont le terme est incertain; l’État joue contre des par- ticuliers; mais ils savent mieux conduire leur jeu, ils choisissent des enfants mâles dans un pays où la vie moyenne est longue, les font inoculer, les attachont à leur patrie et à des métiers sains et non périlleux par une petite pension, et distribuent leurs fonds sur un certain nombre de ces têtes. 2 Comme il y a du risque à courir, les joueurs veulent joucr avec avantage, et par conséquent si l'intérèt commun d’une rente perpétuelle est cinq pour cent, il faut que celui qui représente la rente viagère soit au-dessus de cinq pour cent. En calculant à la rigueur la plupart des emprunts de ce genre faits depuis vingt ans, ce qui n’a encore été exécuté par personne, on serait étonné de la différence entre le taux de ces emprunts et le taux commun de l'intérêt de l'argent. 3° On est toujours le maitre de changer par des remboursements réglés un emprunt en rentes perpétuelles à annuïités à terme fixe; et l’on ne peut, sans injus- tice, rien changer aux rentes viagères une fois établies. 4 Les contrats de rentes perpétuclles, et surtout des annuités à terme fixe, sont une propriété toujours disponible qui se convertit en argent avec plus ou moins de perte, suivant le crédit du créancier. Les rentes viagères, à cause de leur incer- titude, ne peuvent se vendre qu'à un prix beaucoup plus bas. C'est un désavantage qu'il faut compenser par une augmentation d'intérêts. Nous ne parlons point ici des effets que ces emprunts peuvent produire sur les 80 AGRICULTURE. On croit avoir remarqué que les rentiers viagers vivent un peu plus longtemps que les autres hommes; de quoi les payeurs sont assez fàchés. La raison en est peut-être que ces rentiers sont, pour la plupart, des gens de bon sens, qui se sentent bien cons- titués, des bénéficiers, des célibataires uniquement occupés d'eux-mêmes, vivant en gens qui veulent vivre longtemps. Ils disent : Si je mange trop, si je fais un excès, le roi sera mon héritier : l’'emprunteur qui me paye ma rente viagère, et qui se dit mon ami, rira en me voyant enterrer. Cela les arrête; ils se mettent au régime; ils végètent quelques minutes de plus que les autres hommes. Pour consoler les débiteurs, il faut leur dire qu'à quelque âge qu’on leur donne un capital pour des rentes viagères, fût-ce sur la tête d'un enfant qu'on baptise, ils font toujours un très-bon marché. Il n’y a qu’une tontine qui soit onéreuse ; aussi les moines n’en ont jamais fait. Mais pour de l'argent en rentes viagères, ils en prenaient à toute main jusqu’au temps où ce jeu leur fut dé- fendu. En effet, on est débarrassé du fardeau de payer au bout de trente ou quarante ans, et on paye une rente foncière pendant toute l'éternité. Il leur a été aussi défendu de prendre des capi- taux en rentes perpétuelles ; et la raison, c’est qu’on n’a pas voulu les trop détourner de leurs occupations spirituelles. AGRICULTURE !:. Il n’est pas concevable comment les anciens, qui cultivaient la terre aussi bien que nous, pouvaient imaginer que tous les grains qu’ils semaient en terre devaient nécessairement mourir et pourriravant de lever et produire. Il ne tenait qu’à eux de tirer un grain de la terre au bout de deux ou trois jours, ils l'auraient vu très-sain, un peu enflé, la racine en bas, la tête en haut. Ils auraient distingué au bout de quelque temps le germe, les petits filets blancs des racines, la matière laiteuse dont se formera la farine, ses deux enveloppes, ses feuilles. Cependant c’était assez mœurs, ils sont trop bien connus ; mais nous observerons qu’ils ne peuvent, lors- qu’ils sont considérables, être remplis qu’en supposant que les capitalistes y placent des fonds que, sans cela, ils auraient placés dans un commerce utile. Ce sont donc autant de capitaux perdus pour l’industrie : nouveau mal que produit cette manière d'emprunter. (K.) 4. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 4710. (B.) AGRICULTURE. 84 que quelque philosophe grec ou barbare eût enseigné que toute génération vient de corruption, pour que personne n’en doutàt : et cette erreur, la plus grande et la plus sotte de toutes les erreurs, parce qu'elle est la plus contraire à la nature, se trouvait dans des livres écrits pour l’instruction du genre humain. Aussi les philosophes modernes, trop hardis parce qu’ils sont plus éclairés, ont abusé de leurs lumières mêmes pour reprocher durement à Jésus notre sauveur, et à saint Paul son persécuteur, qui devint son apôtre, d'avoir dit qu'il fallait que le grain pourrit en terre pour germer, qu'il mourût pour renaître ; ils ont dit que c'était le comble de l’absurdité de vouloir prouver le nouveau dogme de la résurrection par une comparaison si fausse et si ridi- cule, On a osé dire, dans l'Histoire critique de Jésus-Christ, que de si grands ignorants n'étaient pas faits pour enseigner les hommes, et que ces livres si longtemps inconnus n'étaient bons que pour la plus vile populace. Les auteurs de ces blasphèmes n'ont pas songé que Jésus- Christ et saint Paul daignaient parler le langage recu; que, pou- vant enseigner les vérités de la physique, ils n’enscignaient que celles de la morale; qu'ils suivaient l'exemple du respectable auteur de la Genèse?. En effet, dans la Genèse, l'Esprit saint se con- forme dans chaque ligne aux idées les plus grossières du peuple le plus grossier; la sagesse éternelle ne descendit point sur la terre pour instituer des académies des sciences. C’est ce que nous répondons toujours à ceux qui reprochent tant d'erreurs physi- ques à tous les prophètes et à tout ce qui fut écrit chez les Juifs. On sait bien que religion n’est pas philosophie. Au reste, les trois quarts de la terre se passent de notre froment, sans lequel nous prétendons qu'on ne peut vivre. Si les habitants voluptueux des villes savaient ce qu’il en coûte de travaux pour leur procurer du pain, ils en seraient effrayés. DÉS LIVRES PSEUDONYMES SUR L'ÉCONOMIE GÉNÉRALE. Il serait difficile d'ajouter à ce qui est dit d’utile, dans l’Ency- clopèdie, aux articles AGricurTuRE, GRAIN, FERME #, etc. Je remarquerai seulement qu'à l’article Gran, on suppose toujours que le maré- 1. L'Histoire critique de Jésus-Christ, où Analyse raisonnée des Évangiles, in-8° {sans date, mais imprimée vers 1710), est attribuée au baron d’Holbach. 2, Voyez GENÈSE. 3. Ces articles sont de Quesnay. 17. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. À. 6 82 AGRICULTURE. ‘chal de Vauban est l'auteur de la Dime royale. C'est une erreur dans laquelle sont tombés presque tous ceux qui ont écrit sur l'économie’, Nous sommes donc forcés de remettre ici sous les yeux ce que nous avons déjà dit ailleurs ?. « Bois-Guillebert s’avisa d’abord d'imprimer la Dime royale, sous le nom de Testament politique du marèchal de Vauban. Ce Bois- Guillebert, auteur du Détuil de la France, en deux volumes, n'était pas sans mérite: il avait une grande connaissance des finances du royaume; mais la passion de critiquer toutes les opérations du grand Colbert l'emporta trop loin; on jugea que c'était un homme fort instruit qui s'égarait toujours, un faiseur de projets qui exagérait les maux du royaume, et qui proposait de mauvais remèdes. Le peu de succès de ce livre auprès du ministère lui fit prendre le parti de mettre sa Dime royale à l'abri d’un nom res- pecté : il prit celui du maréchal de Vauban, et ne pouvait mieux choisir. Presque toute la France croit encore que le projet de la Düme royale est de ce maréchal si zélé pour le bien public; mais la tromperie est aisée à connaître. « Les louanges que Bois-Guillebert se donne à lui-même dans la préface le trahissent ; il y loue trop son livre du Détail de la France; il n’était pas vraisemblable que le maréchal eût donné tant d'éloges à un livre rempli de tant d'erreurs; on voit dans cette préface un père qui loue son fils pour faire recevoir un de ses bâtards. » Le nombre de ceux qui ont mis sous des noms respectés leurs idées de gouvernement, d'économie, de finance, de tactique, etc., n’est que trop considérable. L’abbé de Saint-Pierre, qui pouvait n'avoir pas besoin de cette supercherie, ne laissa pas d'attribuer la chimère de sa Paix perpétuelle au duc de Bourgogne. L'auteur du Financier citoyen* cite toujours le prétendu Testa- ment politique de Colbert, ouvrage de tout point impertinent, fabri- qué par Gatien de Courtilz. Quelques ignorants! citent encore les Testaments politiques du roi d’Espagne Philippe II, du cardinal de Richelieu, de Colbert, de Louvois, du duc de Lorraine, du cardinal Albéroni, du maréchal de Belle-Isle. On a fabriqué jus- qu'à celui de Mandrin. 1, C’est Voltaire, au contraire, qui est là dans l'erreur, aussi bien que lorsqu'il conteste à Richelieu le Testument politique qui porte le nom de ce cardinal-ministre. 2. Lettre imprimée à la suite des Doutes nouveaux. Voyez Mélanges, année 1764; voyez aussi tome XIV, page 141. 3. 11 s'appelait Navau. 4. Voyez Axa, Anecpores. (Note de Voltaire.) AGRICULTURE. 83 L'Encyclopédie, à l'article Gran, rapporte ces paroles d'un livre intitulé Avantages et Désavantages de la Grande-Bretagne, ouvrage bien supérieur à tous ceux que nous venons de citer !: « Si lon parcourt quelques-unes des provinces de la France, on trouve que non-seulement plusieurs de ses terres restent en friche, qui pourraient produire des blés et nourrir des bestiaux, mais que les terres cultivées ne rendent pas, à beaucoup près, à proportion de leur bonté, parce que le laboureur manque de moyens pour les mettre en valeur. « Ge n’est pas sans une joie sensible que j'ai remarqué dans le gouvernement de France un vice dont les conséquences sont si étendues, et j'en ai félicité ma patrie ; mais je n’ai pu m'empêcher de sentir en même temps combien formidable serait devenue cette puissance si elle eût profité des avantages que ses posses- sions et ses hommes lui offraient. O sua si bona norint?!» J'ignore si ce livre n’est pas d’un Français qui, en faisant parler un Anglais, a cru lui devoir faire bénir Dieu de ce que les Français lui paraissent pauvres, mais qui en même temps se tra- hit lui-même en souhaitant qu’ils soient riches, et en s’écriant avec Virgile: « O s'ils connaissaient leurs biens! » Mais soit Français,” soit Anglais, il est faux que les terres en France ne rendent pas à proportion de leur bonté. On s’accoutume trop à conclure du particulier au général. Si on en croyait beaucoup de nos livres nouveaux, la France ne serait pas plus fertile que la Sardaigne et les petits cantons suisses. E L'EXPORTATION DES GRAINS. Le même article Gran porte enccre cette réflexion : « Les Anglais essuyaient souvent de grandes chertés dont nous profitions par la liberté du commerce de nos grains, sous le règne de Henri IV et de Louis XIIX, et dans les premiers temps du règne de Louis XIV. » ; Mais malheureusement la sortie des grains fut défendue en 1598, sous Henri IV. La défense continua sous Louis XIII et 1. Voici le titre de cet ouvrage: Remarques sur les avantages et désavantages de la France et de la Grande-Bretagne, par rapport au commerce et aux autres sources de la puissance de l'État ; traduction de l'anglais du chevalier John Nichols (par Dangeul); 1754, in-12. 2. Virgile, Géorg., H, 428. 3. Notc ce. 84 AGRICULTURE. pendant tout le temps du règne de Louis XIV. On ne put vendre son blé hors du royaume que sur une requête présentée au conseil, qui jugeait de l'utilité ou du danger de la vente, ou plutôt qui s’en rapportait à l’intendant de la province. Ce n’est qu’en 1764 que le conseil de Louis XV, plus éclairé, a rendu le commerce des blés libre, avec les restrictions convenables dans les mauvaises années, DE LA GRANDE ET PETITE CULTURE. À l'article Ferme, qui est un des meilleurs de ce grand ouvrage, on distingue la grande et la petite culture. La grande se fait par les chevaux, la petite par les bœufs: et cette petite, qui s'étend sur la plus grande partie des terres de France, est regardée comme un travail presque stérile, et comme un vain effort de lindigence. Cette idée en général ne me paraît pas vraie. La culture par les chevaux n’est guère meilleure que celle par les bœufs. Il y a des compensations entre ces deux méthodes, qui les rendent parfaitement égales. IL me semble que les anciens n’employèrent jamais les chevaux à labourer la terre; du moins il n’est question que de bœufs dans Hésiode, dans Xénophon, dans Virgile, dans Columelle. La culture avec des bœufs n’est chétive et pauvre que lorsque des propriétaires malaisés fournissent de mauvais bœufs, mal nourris, à des métayers sans ressources qui cultivent mal. Ce métayer, ne risquant rien, puisqu'il n’a rien fourni, ne donne jamais à la terre ni les engrais ni les facons dont elle a besoin; il ne s'enrichit point, et il appauvrit son maître : c'est malheu- reusement le cas où se trouvent plusieurs pères de famille’. Le service des bœufs est aussi profitable que celui des chevaux, parce que, s'ils labourent moins vite, on les fait travailler plus de journées sans les excéder ; ils coûtent beaucoup moins à nourrir ; on ne les ferre point, leurs harnais sont moins dispendieux, on les revend, ou bien on les engraisse pour la boucherie : ainsi leur vie etleur mort procurent de l'avantage ; ce qu'on ne peut pas dire des chevaux. 1. M. de Voltaire indique ici la véritable différence entre la grande et la petite culture. L’une et l’autre peuvent employer des bœufs ou des chevaux. Mais la grande culture cst celle qui se fait par les propriétaires eux-mêmes ou par des fer- miers ; la petite culture est celle qui se fait par un métayer à qui le propriétaire fournit les avances foncières de la culture, à condition de partager les fruits avec lui. (K.) AGRICULTURE. 85 Enfin on ne peut employer les chevaux que dans les pays où l’avoine est à très-bon marché, et c’est pourquoi il y a toujours quatre à cinq fois moins de culture par les chevaux que par les bœufs. DES DÉFRICHEMENTS. À l’article DérricnEmENT, On ne compte pour défrichement que les herbes inutiles et voraces que l’on arrache d’un champ pour le mettre en état d’être ensemencé. L'art de défricher ne se borne pas à cette méthode usitée et toujours nécessaire. Il consiste à rendre fertiles des terres ingrates qui n’ont jamais rien porté. Il y en a beaucoup de cette nature, comme des terrains marécageux ou de pure terre à brique, à foulon, sur laquelle il est aussi inutile de semer que sur des rochers. Pour les terres marécageuses, ce n’est que la paresse et l'extrême pauvreté qu’il faut accuser si on ne les fertilise pas. Les sols purement glaiseux ou de craic, ou simplement de sable, sont rebelles à toute culture. Il n’y a qu’un seul secret, c’est celui d’y porter de la bonne terre pendant des années entières. Cest une entreprise qui ne convient qu’à des hommes très-riches; le profit n’en peut égaler la dépense qu'après un très-long temps, si même il peut jamais en approcher. Il faut, quand on y a porté de la terre meuble, la mêler avec la mauvaise, la fumer beaucoup, y reporter encore de Ia terre, et surtout y semer des graines qui, loin de dévorer le sol, lui communiquent une nou- velle vie. Quelques particuliers ont fait de tels essais ; mais il n’appar- tiendrait qu'à un souverain de changer ainsi la nature d'un vaste terrain en y faisant camper de Ja cavalerie, laquelle y consom- merait les fourrages tirés des environs. Il y faudrait des régiments entiers. Cette dépense se faisant dans le royaume, il n’y aurait pas un denier de perdu, et on aurait à la longue un grand terrain de plus qu’on aurait conquis sur la nature. L'auteur de cet article a fait cet essai en petit, et a réussi, Il en cest d’une telle entreprise comme de celle des canaux et des mines. Quand la dépense d’un canal ne serait pas compensée par les droits qu'il rapporterait, ce serait toujours pour l’État un prodigieux avantage. Que la dépense de l'exploitation d’une mine d'argent, de cuivre, de plomb ou d'étain, et même de charbon de terre, excède le produit, l'exploitation est toujours très-utile: car l'argent 86 AGRICULTURE. dépensé fait vivre les ouvriers, circule dans le royaume, et le métal ou minéral qu’on en a tiré est une richesse noùûvelle et permanente. Quoi qu’on fasse, il faudra toujours revenir à Ja fable du bon vieillard ‘ qui fit accroire à ses enfants qu'il y avait un trésor dans leur champ; ils remuèrent tout leur héritage pour le chercher, et ils s'apercurent que le travail est un trésor. La pierre philosophale de l’agriculture serait de semer peu et de recueillir beaucoup. Le Grand Albert, le Petit Albert, la Maison rustique, enseignent douze secrets d'opérer la multiplication du blé, qu’il faut tous mettre avec la méthode de faire naître des abeïlles du cuir d’un taureau, et avec les œufs de coq dont il vient des basilics. La chimère de l’agriculture est de croire obliger la nature à faire plus qu’elle ne peut. Autant vaudrait donner le secret de faire porter à une femme dix enfants, quand elle ne peut en donner que deux. Tout ce qu’on doit faire est d’avoir bien soin d’elle dans sa grossesse. La méthode la plus sûre pour recueillir un peu plus de grain qu'à l'ordinaire est de se servir du semoir. Cette manœuvre, par laquelle on sème à la fois, on herse, ct on recouvre, prévient le ravage du vent, qui quelquefois dissipe le grain, et celui des oiseaux, qui Le dévorent, Cest un avantage qui certainement n'est pas à négliger. De plus la semence est plus régulièrement versée et espacée dans la terre; elle a plus de liberté de s'étendre; elle peut pro- duire des tiges plus fortes et un peu plus d'épis. Mais le semoir ne convient ni à toutes sortes de terrains ni à tous les laboureurs. Il faut que le sol soit uni et sans cailloux, et il faut que le labou- reur soit aisé. Un semoir coûte; et il en coûte encore pour le rhabillement, quand il est détraqué. Il exige deux hommes et un cheval; plusieurs laboureurs n’ont que des bœufs. Cette machine utile doit étre employée par les riches cultivateurs, et prêtée aux pauyres. DE LA GRANDE PROTECTION DUE A L'AGRICULTURE. Par quelle fatalité l’agriculture n'est-elle véritablement honorée qu'à la Chine? Tout ministre d’État en Europe doit lire avec attention le Mémoire suivant, quoiqu'il soit d’un jésuite. Il n’a jamais été contredit par aucun autre missionnaire, malgré la 1. La Fontaine, livre V, fable 1x. AGRICULTURE. 87 jalousie de métier qui a toujours éclaté entre eux. Il est entière- ment conforme à toutes les relations que nous avons de ce vaste empire. « Au commencement du printemps chinois, c’est-à-dire dans le mois de février, le tribunal des mathématiques ayant eu ordre d'examiner quel étaitle jour convenable à la cérémonie du labou- rage, détermina le 24 de la onzième lune, et ce fut par le tribunal des rites que ce jour fut annoncé à l’empereur dans un mémorial, où le même tribunal des rites marquait ce que Sa Majesté devait faire pour se préparer à cette fête. « Selon ce mémorial, 1° l’empereur doit nommer les douze personnes illustres qui doivent l'accompagner et labourer après lui, savoir trois princes, et neuf présidents des cours souveraines. Si quelques-uns des présidents étaient trop vieux ou infirmes, l'empereur nomme ses assesseurs pour tenir leur place. « 2 Cette cérémonie ne consiste pas seulement à labourer la terre, pour exciter lémulation par son exemple; mais elle ren- ferme encore un sacrifice que l’empereur comme grand-pontife offre au Chang-ti, pour lui demander l'abondance en faveur de son peuple, Or, pour se préparer à ce sacrifice, il doit jeûner et garder la continence les trois jours précédents'. La même pré- caution doit être observée par tous ceux qui sont nommés pour accompagner Sa Majesté, soit princes, soit autres, soit mandarins de lettres, soit mandarins de guerre. « 3° La veille de cette cérémonie, Sa Majesté choisit quelques seigneurs de la première qualité, et les envoie à la salle de ses ancêtres se prosterner devant la tablette, et Les avertir, comme ils feraient s’ils étaient encore en vie*, que le jour suivant il offrira Je grand sacrifice. « Voilà en peu de mots ce que le mémorial du tribunal des rites marquait pour la personne de l’empereur. Il déclarait aussi les préparatifs que les différents tribunaux étaient chargés de faire. L’un doit préparer ce qui sert aux sacrifices. Un autre doit composer les paroles que l’empereur récite en faisant le sacrifice. Un troisième doit faire porter et dresser les tentes sous lesquelles l'empereur dinera, s’il a ordonné d’y porter un repas. Un qua- trième doit assembler quarante ou cinquante vénérables vicillards, Î. Cela seul ne suffit-il pas pour détruire la folle calomnie établie dans notre Occident, que le gouvernement chinois est athée? (Note de Voltaire.) 2. Le proverbe dit: « Comportez-vous à l'égard des morts comme s'ils étaient encore en vie. » ({d.) 88 AGRICULTURE. laboureurs de profession, qui soient présents lorsque l’empereur laboure la terre. On fait venir aussi une quarantaine de labou- reurs plus jeunes pour disposer la charrue, atteler les bœufs, et préparer les grains qui doivent être semés. L'empereur sème cinq sortes de grains, qui sont censés les plus nécessaires à la Chine, et sous lesquels sont compris tous les autres : le froment, le riz, le millet, la fève, et une autre espèce de mil qu'on appelle cacleang. « Ce furent là les préparatifs ; le vingt-quatrième jour de la lune, Sa Majesté se rendit avec toute la cour en habit de céré- monie au lieu destiné à offrir au Chang-ti le sacrifice du prin- temps, par lequel on le prie de faire croître et de conserver les biens de la terre. C’est pour cela qu’il l'offre avant que de mettre la main à la charrue.. » « L'empereur sacrifia, et après le sacrifice il descendit avec les trois princes et les neuf présidents qui devaient labourer avec lui. Plusieurs grands seigneurs portaient eux-mêmes les coffres précieux qui renfermaient les grains qu'on devait semer. Toute la cour y assista en grand silence. L'empereur prit la charrue, et fit en labourant plusieurs allées et venues ; lorsqu'il quitta la charrue, un prince du sang la conduisit et laboura à son tour. Ainsi du reste. « Après avoir labouré en différents endroits, l’empereur sema les différents grains. On ne laboure pas alors tout le champ entier; mais les jours suivants les laboureurs de profession achè- vent de le labourer. « Il y avait cette année-là quarante-quatre anciens laboureurs, et quarante-deux plus jeunes. La cérémonie se termina par une récompense que l’empereur leur fit donner. » : À cette relation d’une cérémonie qui est la plus belle de toutes, puisqu'elle est la plus utile, il faut joindre uu édit du même empereur Yong-Tching. Il accorde des récompenses et des honneurs à quiconque défrichera des terrains incultes depuis quinze arpents jusqu'à quatre-vingts, vers la Tartarie, car il n’y en a point d’incultes dans la Chine proprement dite ; et celui qui en défriche quatre-vingts devient mandarin du huitième ordre. Que doivent faire nos souverains d'Europe en apprenant de tels exemples ? ADMIRER ET ROUGIR, MAIS SURTOUT IMITER. P.-S. — J'ai lu depuis peu un petit livre sur les arts et métiers, dans lequel j'ai remarqué autant de choses utiles qu’agréables ; mais ce qu’il dit de l’agriculture ressemble assez à la manière dont en parlent plusieurs Parisiens qui n’ont jamais vu de charrue, L'auteur parle d’un heureux agriculteur qui, dans la AIR. 89 contrée la plus délicieuse et la plus fertile de la terre, cultivait une campagne qui lui rendaît cent pour cent. Il ne savait pas qu'un terrain qui ne rendrait que cent pour cent, non-seulement ne payerait pas un seul des frais de la cul- ture, mais ruinerait pour jamais le laboureur. I] faut, pour qu'un domaine puisse donner un léger proût, qu’il rapporte au moins cinq cents pour cent. Heureux Parisiens, jouissez de nos tra- vaux, et jugez de l’opéra-comique ‘ ! AIR. SECTION PREMIÈRE =:. On compte quatre éléments, quatre espèces de matière, sans avoir une notion complète de la matière. Mais que sont les élé- ments de ces éléments? L'air se change-t-il en feu, cn eau, en terre? Y a-t-il de l'air ? Quelques philosophes en doutent encore; peut-on raisonna- blement en douter avec eux? On n’a jamais été incertain si on marche sur la terre, si on boit de l’eau, si le feu nous éclaire, nous échauffe, nous brûle. Nos sens nous en avertissent assez ; mais ils ne nous disent rien sur l'air. Nous ne savons point par eux si nous respirons les vapeurs du globe ou une substance différente de ces vapeurs. Les Grecs appelèrent l'enveloppe qui nous environne atmosphère, la sphère des exhalaisoris ; et nous avons adopté ce mot. Y a-t-il parmi ces exhalaisons continuelles une autre espèce de matière qui ait des propriétés différentes *®. Les philosophes qui ont nié l'existence de l'air disent qu'il est inutile d'admettre un étre qu’on ne voit jamais, et dont tous les effets s'expliquent si aisément par les vapeurs qui sortent du sein de la terre. Newton a démontré que le corps le plus dur a moins de ma- tière que de pores. Des exhalaisons continuclles s’échappent en foule de toutes les parties de notre globe. Ün cheval jeune et vigoureux, ramené tout en sueur dans son écurie en temps 4. Voyez Bien ou BLé. (Note de Voltaire.) 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 3. Ce paragraphe et les nouf suivants sont extraits des Singulartlés de la nature, chapitre xxxr. Voyez Mélanges, année 1168. 50 ATR. d'hiver, est entouré d'une atmosphère mille fois moins considé- rable que notre globe n’est pénétré et environné de la matière de sa propre transpiration. Cette transpiration, ces exhalaisons, ces vapeurs innombra- bles, s’échappent sans cesse par des pores innombrables, et ont elles-mêmes des pores. C'est ce mouvement continu en tous sens qui forme et qui détruit sans cesse végétaux, minéraux, métaux, animaux. C'est ce qui a fait penser à plusieurs que le mouvement est essentiel à la matière, puisqu'il n'y a pas une particule dans laquelle il n’y ait un mouvement continu. Et si la puissance for- matrice éternelle, qui préside à tous les globes, est l'auteur de tout mouvement, elle a voulu du moins que ce mouvement ne pérît jamais. Or ce qui est toujours indestructible a pu paraître essen- tiel, comme l'étendue et la solidité ont paru essentielles. Si cette idée est une erreur, elle est pardonnable, car il n’y a que l'erreur malicieuse ct de mauvaise foi qui ne mérite pas d'indulgence. Mais qu’on regarde le monvement comme essentiel ou non, il est indubitable que les exhalaisons de notre globe s'élèvent et retombent sans aucun relàche à un mille, à deux milles, à trois milles au-dessus de nos têtes. Du mont Atlas à l'extrémité du Taurus, tout homme peut voir tous les jours les nuages se former sous ses pieds. Il est arrivé mille fois à des voyageurs d’être au- dessus de l’arc-en-cicl, des éclairs et du tonnerre. Le feu répandu daus l’intérieur du globe, ce feu caché dans l'eau et dans la glace même, est probablement la source impé- rissable de ces exhalaisons, de ces vapeurs dont nous sommes continuellement environnés. Elles forment un ciel bleu dans un temps serein, quand elles sont assez hautes et assez atténuées pour ne nous envoyer que des rayons bleus, comme les feuilles de l’or amincies, exposées aux rayons du soleil dans la chambre obscure, Ces vapeurs, imprégnées de soufre, forment les ton- nerres et les éclairs. Comprimées et ensuite dilatées par cette compression dans les entrailles de la terre, elles s'échappent en volcans, forment et détruisent de petites montagnes, renversent des villes, ébranlent quelquefois une grande partie du globe. Cette mer de vapeurs dans laquelle nous nageons, qui nous menace sans cesse, et sans laquelle nous ne pourrions vivre, comprime de tous côtés notre globe et ses habitants avec la même force que si nous avions sur notre tête un océan de trente- deux pieds de hauteur; et chaque homme en porte environ vingt mille livres. AIR. 91 RAISOXS DE GEUX QUI NIENT L'AIR. Tout ceci posé, les philosophes qui nient l'air disent : Pour- quoi attribuerons-nous à un élément inconnu et invisible des effets que l’on voit continuellement produits par ces exhalaisons visibles et palpables ? L'air est élastique, nous dit-on ; mais les vapeurs de Peau seule le sont souvent bien davantage. Ce que vous appelez Félé- ment de Pair, pressé dans une canne à vent, ne porte une balle qu'à une très-petite distance; mais dans la pompe à feu des bâtiments d'York, à Londres, les vapeurs font un effet cent fois plus violent. On ne dit rien de l'air, continuent-ils, qu'on ne puisse dire de même des vapeurs du globe; elles pèsent comme lui, s’insi- nuent comme lui, allument le feu par leur souffle, se dilatent, se condensent de même. La grande objection que l’on fasse contre le système des exha- laisons du globe est qu'elles perdent leur élasticité dans la pompe à feu quand elles sont refroidies, au lieu que l'air est, dit-on, toujours élastique. Mais, premièrement, il n'est pas vrai que l'élasticité de l'air agisse toujours; son élasticité est nulle quand on le suppose en équilibre, et sans cela il n'y a point de végé- taux et d'animaux qui ne crevassent et n’éclatassent en cent morceaux, si cet air qu'on suppose être dans eux conservait son élasticité. Les vapeurs n’agissent point quand elles sont en équi- libre; c’est leur dilatation qui fait leurs grands effets. En un mot, tout ce qu’on attribue à l'air semble appartenir sensiblement, selon ces philosophes, aux exhalaisons de notre globe. Si on leur fait voir que le feu séteint quand il n'est pas entre- tenu par l'air, ils répondent qu’on se méprend, qw’il faut à un flambeau des vapeurs sèches et élastiques pour nourrir sa flamme, qu’elle s'éteint sans leur secours, ou quand ces vapeurs sont trop grasses, trop sulfureuses, trop grossières, et sans ressort, Si on leur objecte que l'air est quelquefois pestilentiel, c’est bien plutôt des cxhalaisons qu’on doit le dire : elles portent avec elles des parties de soufre, de vitriol, d’arsenic, et de toutes les plantes nuisibles. On dit : L'air est pur dans ce canton; cela signifie : Ce canton n'est point marécageuz; il n’a ni plantes, ni minières pernicieuses dont les parties s'exhalent continuellement dans les corps des animaux. Ce n'est point l'élément prétendu de l’air qui rend la campagne 92 AIR. de Rome si malsaine, ce sont les eaux croupissantes, ce sont les anciens canaux qui, creusés sous terre de tous côtés, sont devenus le réceptacle de toutes les bêtes venimeuses. C’est de là que s’exhale continuellement un poison mortel. Allez à Frescati, ce n’est plus le même terrain, ce ne sont plus les mêmes exhalaisons. Mais pourquoi l'élément supposé de l'air changerait-il de pature à Frescati ? Il se chargera, dit-on, dans la campagne de Rome de ces exhalaisons funestes, et, n'en trouvant pas à Fres- cati, il deviendra plus salutaire. Mais encore une fois, puisque ces exhalaisons existent, puisqu'on les voit s'élever le soir en nuages, quelle nécessité de les attribuer à une autre cause ? Elles montent dans l'atmosphère, elles s'y dissipent, elles changent de forme ; le vent, dont elles sont la première cause, les emporte, les sépare ; elles s'atténuent, elles deviennent salutaires de mor- telles qu’elles étaient. Une autre objection, c'est que ces vapeurs, ces exhalaisons, ren- fermées dans un vase de verre, s’attachent aux parois et tombent, ce qui n’arrive jamais à l'air. Mais qui vous a dit que si les exha- laisons humides tombent au fond de ce cristal, il n’y a pas incom- parablement plus de vapeurs sèches et élastiques qui se soutien- nent dans l’intérieur de ce vase ? L'air, dites-vous, est purifié après une pluie. Mais nous sommes en droit de vous soutenir que ce sont les exhalaisons terrestres qui se sont purifiées, que les plus grossières, les plus aqueusces, rendues à la terre, laissent les plus sèches et les plus fines au-dessus de nos têtes, et que c’est cette ascension et cette descente alternative qui entretient le jeu conti- nuel de la nature. Voilà une partie des raisons qu’on peut alléguer en faveur de l'opinion que l'élément de l'air n’existe pas. Il y en a de très- spécieuses, et qui peuvent au moins faire naître des doutes ; mais ces doutes céderont toujours à l'opinion commune. On n’a déjà pas trop de quatre éléments. Si on nous réduisait à trois, nous nous croirions trop pauvres. On dira toujours lélément de l'air. Les oiseaux voleront toujours dans les airs, et jamais dans les vapeurs. On dira toujours : L'air est dour; l'air est serein; et jamais : Les vapeurs sont douces, sont sereines. AIR. 93 SECTION II1. VAPEURS, EXHALAISONS. Je suis comme certains hérétiques : ils commencent par pro- poser modestement quelques difficultés; ils finissent par nier har- diment de grands dogines. J'ai d’abord rapporté avec candeur les scrupules de ceux qui doutent que l'air existe. Je m’enhardis aujourd’hui, j'ose regarder l'existence de l'air comine une chose peu probable. 4° Depuis que je rendis compte de l'opinion qui n’admet que des vapeurs, j'ai fait ce que j'ai pu pour voir de l'air, et je n’ai jamais vu que des vapeurs grises, blanchâtres, bleucs, noirâtres, qui couvrent tout mon horizon; jamais on ne m’a montré d’air pur. Jai toujours demandé pourquoi on admettait une matière invisible, impalpable, dont on n'avait aucune connaissance ? 2% On n'a toujours répondu que l'air est élastique. Mais qu'est-ce que l’élasticité? c’est la propriété d’un corps fibreux de se remettre dans l’état dont vous l’avez tiré avec force. Vous avez courbé cette branche d'arbre, elle se relève ; ce ressort d’acier que . vous avez roulé se détend de lui-même : propriété aussi commune que l'attraction et la direction de l’aimant, et aussi inconnue. Mais votre élément de l’air est élastique, selon vous, d’une tout autre façon. Il occupe un espace prodigieusement plus grand que celui dans lequel vous l’enfermiez, dont il s'échappe. Des physi- ciens ont prétendu que Pair peut se dilater dans la proportion d'un à quatre mille*; d’autres ont voulu qu'une bulle d'air pût s'étendre quarante-six milliards de fois. Je demanderais alors ce qu’il deviendrait? à quoi il serait bon? quelle force aurait cette particule d’air au milieu des milliards de particules de vapeurs qui s’exhalent de la terre, et des milliards d’intervalles qui les séparent? 3° S’il existe de l'air, il faut qu’il nage dans la mer immense des vapeurs qui nous environnent, et que nous touchons au doigt et à l'œil. Or les parties d’un air ainsi interceptées, ainsi plongées 1. Dans la première partie des Questions sur l'Encyclopédie, il n'y avait point ici de seconde section : ce qu’on y lit aujourd’hui formait, dans la neuvième partie, publiée en 1772, un article particulier, intitulé Vareuns, ExtALAISOxS. (B.) 2, Voyez Musschenbroeck, chapitre de l'air. {Note de Voltaire.) 94 AIR. et errantes dans cette atmosphère, pourraient-elles avoir le moindre effet, le moindre usage ? &° Vous entendez une musique dans un salon éclairé de cent bougies ; il n’y à pas un point de cet espace qui ne soit rempli de ces atomes de cire, de lumière et de fumée légère. Brûlez-y des parfums, il n’y aura pas encore un point de cet espace où les atomes de ces parfums ne pénètrent. Les exhalaisons continuelles du corps des spectateurs et des musiciens, et du parquet, et des fenêtres, des plafonds, occupent encore ce salon : que restera-t-il pour votre prétendu élément de l'air? 5° Comment cet air prétendu, dispersé dans ce salon, ‘pourra- t-il vous faire entendre ct distinguer à la fois les différents sons? faudra-t-il que la ticree, la quinte, l'octave, etc., aillent frapper des parties d'air qui soient elles-mêmes à la tierce, à Ja quinte, à Voctave? chaque note exprimée par les voix et par les instruments trouve-t-elle des parties d'air notées qui, la renvoient à votre oreille ? C’est la seule manière d'expliquer la mécanique de l’ouie par le moyen de l'air. Mais quelle supposition! De bonne foi, doit-on croire que l'air contienne une infinité d’ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut, et nous les envoie sans se tromper? En ce cas, ne faudrait-il pas que chaque particule d'air, frappée à la fois par tous les sons, ne fût propre qu’à répéter un seul son, et à le renvoyer à l'oreille? mais où renverrait-elle tous les autres qui lauraient également frappée ? Il n’y a donc pas moyen d'attribuer à l’air la mécanique qui opère les sons ; il faut donc chercher quelque autre cause, et on peut parier qu'on ne la trouvera jamais. 6 À quoi fut réduit Newton? Il supposa, à la fin de son Opti- que, que « les particules d'une substance dense, compacte et fixe, adhérentes par attraction, raréfiées difficilement par une extrême chaleur, se transforment en un air élastique». De telles hypothèses, qu'il semblait se permettre pour se délasser, ne valaient pas ses calculs et ses expériences. Comment des substances dures se changent-elles en un élément? comment du fer est-il changé en air? Avouons notre ignorancesur les prin- cipes des choses, 7° De toutes les preuves qu'on apporte en faveur de l'air, la plus spécieuse, c’est que si on vous l'ôte vous mourez ; mais cette preuve n’est autre chose qu’une supposition de ce qui est en question. Vous dites qu’on meurt quand on est privé d'air, et nous disons qu'on meurt par la privation des vapeurs salutaires de la terre et des eaux. Vous calculez la pesanteur de l'air, et nous, la AIR. 95 pesanteur des vapeurs. Vous donnez de lélasticité à un être que vous ne voyez pas, et nous à des vapeurs que nous voyons dis- tinctement dans la pompe à feu. Vous rafraîchissez vos poumons avec de l'air, et nous avec des exhaläisons des corps qui nous environnent, etc. Permettez-nous donc de croire aux vapeurs; nous trouvons fort bon que vous soyez du parti de l'air, et nous ne demandons que la tolérance, QUE L'AIR OU LA RÉGION DES VAPEURS N'APPORTE POINT LA PESTE. J'ajouterai encore une petite réflexion : c’est que ni l'air, sil y en a, ni les vapeurs, ne sont le véhicule de la peste. Nos vapeurs, nos exhalaisons, nous donnent assez de maladies. Le gouverne- ment s'occupe peu du desséchement des marais, il y perd plus qu'il ne pense: cette négligence répand la mort sur des cantons considérables. Mais pour la peste proprement dite, la peste native d'Égypte, la peste à charbon, la peste qui fit périr à Marseille et dans les environs soixante et dix mille hommes en 1720, cette véritable peste n'est jamais apportée par les vapeurs ou par ce qu'on nomme ar; cela est si vrai qu’on l'arrête avec un seul fossé : on Jui trace par des lignes une limite qu'elle ne franchit jamais. Si l'air ou les exhalaisons la transmettaient, un vent de sud- est l'aurait bien vite fait voler de Marseille à Paris. C'est dans les habits, dans les meubles, que la peste se conserve; c’est de là qu’elle attaque les hommes. C’est dans une balle de coton qu’elle fut apportée de Seide, l’ancienne Sidon, à Marseille. Le conseil d'État défendit aux Marseillais de sortir de l'enceinte qu’on leur traça sous peine de mort, et la peste ne se communiqua point au dehors : Von procedes amplius*. 1. Voyez le chapitre xxxt des Singularités de la nature (Mélanges, année 1768). Nous remarquerons seulement qu'il s'échappe des corps: 1° des substances expan- sibles ou élastiques, et que ces substances sont les mêmes que celles qui composent l'atmosphère, aucun froid connu ne les réduit en liqueur; 2° d'autres exhalaisons qui se dissolvent dans les premières sans leur ôter ni leur transparence ni leur expansibilité. Le froid et d’autres causes les précipitent ensuite sous la forme de pluie ou de brouillards. 8. de Voltaire, en écrivant cet article, semble avoir deviné en partie ce que MM. Priestley, Lavoisier, Volta, etc., ont découvert quelques années après sur la composition de l'atmosphère. f K.) 9, Job, xxxvur, 2. 96 ALCHIMISTE. Les autres maladies contagieuses, produites par les vapeurs, sont innombrables. Vous en êtes les victimes, malheureux Velches, habitants de Paris! Je parle au pauvre peuple qui loge auprès des cimetières, Les exhalaisons des morts remplissent continuelle- ment l'Hôtel-Dieu ; et cet Iôtel-Dieu, devenu Fhôtel de la mort, infecte le bras de la rivière sur lequel il est situé. O Velches! vous n’y faites nulle attention, et la dixième partie du petit peu- ple est sacrifiée chaque année; et cette barbarie subsiste dans la ville des jansénistes, des financiers, des spectacles, des bals, des brochures, et des filles de joie‘. DE LA PUISSANCE DES VAPEURS. Ce sont ces vapeurs qui font les éruptions des volcans, les trem- blements de terre, qui élèvent le Monte-Nuovo, qui font sortir l'ile de Santorin du fond de la mer Égée, qui nourrissent nos plantes, et qui les détruisent. Terres, mers, fleuves, montagnes, animaux, tout est percé à jour; ce globe est le tonneau des Danaïdes, à tra- vers lequel tout entre, tout passe et tout sort sans interruption. On nous parle d’un étber, d’un fluide secret; mais je n’en ai que faire; je ne l'ai vu ni manié, je n’en ai jamais senti, je le ren- voie à la matière subtile de René, et à l'esprit recteur de Paracelse. Mon esprit recteur est le doute, et je suis de l'avis de saint Thomas Didyme qui voulait mettre le doigt dessus et dedans. ALCHIMISTE*. Cet al emphatique met l’alchimiste autant au-dessus du chi- miste ordinaire que l'or qu’il compose est au-dessus des autres 1. Ces plaintes contre l’Hôtel-Dicu devinrent générales en 1773, c'est-à-dire l’année suivante, lorsqu'un incendie eut réduit en cendres une partie de cet éta- blissement. Marmontel se chargea même de plaider le transfèrement de l’hôpital hors de Paris, dans une épiître au roi, intitulée la Voix des pauvres. u On fait répandre dans le public, dit Grimm à ce propos, que ce changement est aussi le projet de l'administration; et, moi seul, je prédis et soutiens que l’Hôtel-Dieu sera reconstruit à la même place où fl a été réduit en cendres, et que l’ancienne bar- barie subsistera. C'est que les administrateurs font semblant de céder au public; mais leur vœu secret est que les choses restent dans l’état où elles sont, et ce vœu prévaudra même sur la volonté du roi. » Grimm n’imaginait guère pourtant que ses paroles scraivnt encore de mise cent ans plus tard. (G. A.) 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ALCHIMISTE. 97 métaux, L'Allemagne est encore pleine de gens qui cherchent la pierre philosophale, comme on a cherché Peau d'immortalité à la Chine, et la fontaine de Jouvence en Europe. On a connu quelques personnes en France qui se sont ruinées dans cette poursuite, Le nombre de ceux qui ont cru aux transmutations est prodi- gieux ; celui des fripons fut proportionné à celui des crédules. Nous avons vu à Paris le seigneur Dammi, marquis de Conven- tiglio, qui tira quelques centaines de louis de plusieurs grands seigneurs pour leur faire la valeur de deux ou trois écus en or. Le meilleur tour qu’on ait jamais fait en alchimie fut celui d’un Rose-croix qui alla trouver Henri I+, duc de Bouillon, de la maison de Turenne, prince souverain de Sedan, vers l’an 1620. « Vous n’avez pas, lui dit-il, une souveraineté proportionnée à votre grand courage ; je veux vous rendre plus riche que l’'empe- reur. Je ne puis rester que deux jours dans vos États; il faut que j'aille tenir à Venise la grande assemblée des frères : gardez seule- ment le secret. Envoyez chercher de la litharge chez le premier apothicaire de votre ville; jetez-y un grain seul de la poudre rouge que je vous donne; mettez le tout dans un creuset, et en moins d’un quart d'heure vous aurez de l'or. » Le prince fit l'opération, et la réitéra trois fois en présence du virtuose. Cet homme avait fait acheter auparavant toute la litharge qui était chez les apothicaires de Sedan, et l’avait fait ensuite revendre, chargée de quelques onces d'or. L’adepte en partant fit présent de toute sa poudre transmutante au duc de Bouillon. Le prince ne douta point qu'ayant fait trois onces d’or avec trois grains, il n’en fit trois cent mille onces avec trois cent mille grains, et que par conséquent il ne fût bientôt possesseur dans la semaine de trente-sept mille cinq cents marcs, sans compter ce qu’il ferait dans la suite. Il fallait trois mois au moins pour faire cette poudre, Le philosophe était pressé de partir; il ne lui restait plus rien, il avait tout donné au prince; il lui fallait de la mon- naie courante pour tenir à Venise les états de la philosophie her- métique. C'était un homme très-modéré dans ses désirs et dans sa dépense; il ne demanda que vingt mille écus pourson voyage. Le duc de Bouillon, honteux du peu, lui en donna quarante mille. Quand il eut épuisé toute la litharge de Sedan, il nefit plus d’or; il ne revit plus son philosophe, et en fut pour ses qua- rante mille écus. Toutes les prétendues transmutations alchimiques ont été faites à peu près de cette manière. Changer une production de la nature 17. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. À 1 98 ALCORAN, OÙ LE KORAN. en une autre est une opération un peu difficile, comme, par | exemple, du fer en argent, car elle demande deux choses qui ne sont guère en notre pouvoir : c'est d'anéantir le fer, et de créer l'argent. Il y à encore des philosophes qui croient aux transmutations, parce qu’ils ont vu de l'eau devenir pierre. Ils n’ont pas voulu voir que l’eau, s'étant évaporée, a déposé le sable dont elle était chargée, et que ce sable, rapprochant ses parties, est devenu une petite pierre friable, qui n’est précisément que le sable qui était dans l’eau !, On doit se défier de l'expérience même. Nous ne pouvons en donner un exemple plus récent et plus frappant que l'aventure qui s’est passée de nos jours, et qui est racontée par un témoin oculaire. Voici l'extrait du compte qu'il en a rendu. «Il faut avoir toujours devant les yeux ce proverbe espagnol : De lus cosas mas seguras, la mas sequra es dudur; des choses les plus sûres la plus sûre est le doute, etc.? » On ne doit cependant pas rebuter tous les honnnes à secrets, et toutes les inventions nouvelles. Il en est de ces virtuoses comme des pièces de théâtre : sur mille il peut s'en trouver une de bonne. ALCORAN, ou Pruüuror LE KORAN. SECTION PREMIÈRE 8, Ce livre gouverne despotiquement toute l'Afrique septentrio- nale, du mont Atlas au désert de Barca, toute l'Égypte, les côtes de POcéan éthiopien dans l'espace de six cents lieues, la Syrie, l'Asie Mineure, tous les pays qui entourent la mer Noire et la mer Cas- pienne, excepté le royaume d’Astracan, tout Pempire de l'In- doustan, toute la Perse, une grande partie de la Tartarie, et dans notre Europe la Thrace, la Macédoine, la Bulgarie, la Servie, la Bosnie, toute la Grèce, l'Épire, et presque toutes les îles jusqu’au petit détroit d'Otrante, où finissent toutes ces immenses posses- sions. Dans cette prodigieuse étendue de pays il n’y a pas un seul 4. Expérience de Bocrhaave, qui fut complétée par Lavoisier. 2. Voyez dans les Singularités de la nature (Melanges, 4168), chapitre xx, D'un homme qui faisait du salpétre. 3. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) ALCORAN, OU LE KORAN. 99 mahométan qui ait le bonheur de lire nos livres sacrés, et très- peu de littérateurs parmi nous connaissent le Aoran. Nous nous en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les recher- ches de nos véritables savants. Voici les premières lignes de ce livre : « Louanges à Dieu, le souverain de tous les mondes, au Dieu de miséricorde, au souverain du jour de la justice; c'est toi que nous adorons, c’est de toi seul que nous attendons la protection. Conduis-nous dans les voies droites, dans les voies de ceux que tu as comblés de tes grâces, non dans les voies des objets de ta colère, et de ceux qui se sont égarés. » Telle est l'introduction, après quoi l’on voit trois lettres, 4,2, W, qui, selon le savant Sale, ne s'entendent point, puisque chaque commentateur les explique à sa manière; mais selon la plus com- mune opinion elles signifient : Allah, Latif, Magid, Dieu, la grâce, la gloire. Mahomet continue, et c’est Dieu lui-même qui lui parle. Voici ses propres mots : « Ge livre n’admet point le doute, il est la direction des justes qui croient aux profondeurs de la foi, qui observent les temps de la prière, qui répandent en aumônes ce que nous ayons daigné Jeur donner, qui sont convaincus de la révélation descendue jus- qu'à toi, et envoyée aux prophètes avant toi. Que les fidèles aient une ferme assurance dans la vie à venir ; qu'ils soient dirigés par leur seigneur, et ils seront heureux. « À l'égard des incrédules, il est égal pour eux que tu les aver- tisses où non; ils ne croient pas: le sceau de l’infidélité est sur leur cœur et sur leurs oreilles ; les ténèbres couvrent leurs yeux; la punition terrible les attend. « Quelques-uns disent: Nous croyons en Dieu, et au dernier jour; mais au fond ils ne sont pas croyants. Ils imaginent trom- per l'Éternel ; ils se trompent eux-mêmes sans le savoir; l’infir- mité est dans leur cœur, ct Dieu même augmente cette infir- mité, elc, » On prétend que ces paroles ont cent fois plus d'énergie en arabe. En effet l'Alcoran passe encore aujourd'hui pour le livre le plus élégant et le plus sublime qui ait encore été écrit dans cette langue. Nous avons imputé à lPAlcoran une infinité de sottises qui n’y furent jamais’. 1. Voyez l’article AroT Er Manot. (Note de F'oltaire.) 100 ALCORAN, OÙ LE KORAN. Ce fut principalement contre les Turcs devenus mahométans que nos moines écrivirent tant de livres, lorsqu'on ne pouvait guère répondre autrement aux conquérants de Constantinople, Nos auteurs, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les janissaires, n’eurent pas beaucoup de peine à mettre nos femmes dans leur parti : ils leur persuadèrent que Mahomet ne les regar- dait pas comme des animaux intelligents; qu'elles étaient toutes esclaves par les lois de l’Alcoran; qu’elles ne possédaient aucun bien dans ce monde, et que dans l’autre elles n'avaient aucune part au paradis. Tout cela est d'une fausseté évidente; et tout cela a été cru fermement. J1 suffisait pourtant de lire le second et le quatrième surat ou chapitre de l’Alcoran pour être détrompé; on y trouverait les lois suivantes ; elles sont traduites également par du Ryer, qui demeura longtemps à Constantinople; par Maracci, qui n’y alla jamais, et par Sale, qui vécut vingt-cinq ans parmi les Arabes. RÈGLEMENTS DE MAHOMET SUR LES FEMMES. L. « N'épousez de femmes idolâtres que quand elles seront croyantes. Une servante musulmane vaut mieux que la plus grande dame idolètre. II. « Ceux qui font vœu de chasteté ayant des femmes attendront quatre mois pour se déterminer. « Les femmes se comporteront envers leur maris comme leurs maris envers elles. III. « Vous pouvez faire un divorce deux fois avec votre femme; mais à la troisième, si vous la renvoyez, c’est pour jamais; ou vous la retiendrez avec humanité, ou vous la renverrez avec bonté. Il ne vous est pas permis de rien retenir de ce que vous lui avez donné. IV. « Les honnêtes femmes soht obéissantes et attentives, même pendant l’absence de leurs maris. Si elles sont sages, gardez-vous 4. En comptant l'introduction pour un chapitre. (Vote de Voltaire.) ALCORAN, OÙ LE KORAN. 401 de leur faire la moindre querelle; ‘s'il en arrive une, prenez un arbitre de votre famille et un de la sienne. V. « Prenez une femme, ou deux, ou trois, ou quatre, èt jamais davantage. Mais dans la crainte de ne pouvoir agir équitablement envers plusieurs, n’en prenez qu’une. Donnez-leur un douaire con- venable ; ayez soin d'elles, ne leur parlez jamais qu'avec amitié. VE. « Il ne vous est pas permis d’hériter de vos femmes contre leur gré, ni de les empêcher de se marier à d'autres après le divorce, pour vous emparer de leur douaire, à moins qu’elles n'aient été déclarées coupables de quelque crime. « Si vous voulez quitter votre femme pour en prendre une autre, quand vous lui auriez donné la valeur d’un talent en ma- riage, ne prenez rien d’elle. VIL « Il vous est permis d’épouser des esclaves, mais il est mieux de vous en abstenir. VIII. « Une femme renvoyée est obligée d’allaiter son enfant pen- dant deux ans, et le père est obligé pendant ce temps-là de don- ner un entretien honnête selon sa condition. Si on sèvre l’enfant avant deux ans, il faut le consentement du père et de la mère. Si vous êtes obligé de le confier à une nourrice étrangère, vous la payerez raisonnablement. » En voilà suffisamment pour réconcilier les femmes avec Maho- met, qui ne les a pas traitées si durement qu’on le dit. Nous ne prétendons point le justifier ni sur son ignorance, ni sur son im- posture; mais nous ne pouvons le condamner sur sa doctrine d’un seul Dieu. Ces seules paroles du sura 122 : « Dieu est unique, éter- nel, il n’engendre point, il n’est point engendré, rien n’est sem- blable à lui; » ces paroles, dis-je, lui ont soumis l'Orient encore plus que son épée. Au reste, cet Alcoran dont nous parlons est un recueil de révélations ridicules et de prédications vagues et incohérentes, mais de lois très-bonnes pour le pays où il vivait, et qui sont toutes encore suivies sans avoir jamais été affaiblies ou changées par des interprètes mahométans, ni par des décrets nouveaux. 33791 402 ALCORAN, OÙ LE KORAN. Mahomet eut pour ennemis non-seulement les poëtes de la Mecque, mais surtout les docteurs. Ceux-ci soulevèrent contre lui les magistrats, qui donnèrent décrei de prise de corps contre lui, comme dûment atteint et convaincu d’avoir dit qu'il fallait adorer Dicu et non pas les étoiles. Ce fut, comme on sait, la source de sa grandeur, Quand on vit qu’on ne pouvait le perdre, et que ses écrits prenaient faveur, ou débita dans la ville qu'il n'en était pas l'auteur, ou que du moins il se faisait aider dans la composition de ses feuilles, tantôt par un savant juif, tantôt par un savant chrétien ; supposé qu'il y eût alors des savants. C’est ainsi que parmi nous on a reproché à plus d’un prélat d'avoir fait composer leurs sermons et leurs oraisons funèbres par des moines. Il y avait un père Hercule qui faisait les scrmons d’un certain évêque; et quand on allait à ces sermons, on disait : « Allons entendre les travaux d'Ifercule. » Mahomet répond à cette imputation dans son chapitre xvi, à loccasion d'une grosse sottise qu’il avait dite en chaire, et qu'on avait vivement relevée. Voici comme il se tire d’affaire : « Quand tu liras le Koran, adresse-toi à Dieu, afin qu’il te préserve de Satan. il n’a de pouvoir que sur ceux qui l'ont pris pour maître, et qui donnent des Compagnons à Dieu. « Quand je substitue dans le Koran un verset à un autre (ct Dieu sait la raison de ces changements), quelques infidèles disent : Tu as forgé ces versets; mais ils ne savent pas distinger le vrai davec le faux : dites plutôt que l'Esprit saint m'a apporté ces versets de la part de Dieu avec la vérité... D'autres disent plus malignement : Il y a un certain homme qui travaille avec lui à composer le Koran; mais comment cet homme à quiils attribuent mes ouvrages pourrait-il m’enseigner, puisqu'il parle une langue étrangère, et que celle dans laquelle le Koran est écrit est l'arabe le plus pur? » Celui qu’on prétendait travailler! avec Mahomet était un Juif nommé Bensalen ou Bensalon. Il n’est guère vraisemblable qu’un Juif eût aidé Mahomet à écrire contre les Juifs ; mais la chose n’est pas impossible. Nous avons dit depuis que c'était un moine qui travaillait à l’Acoran avec Mahomet. Les uns le nommaient Bohaïra, les autres Sergius. Il est plaisant que ce moine ait eu un nom latin et un nom arabe. Quant aux belles disputes théologiques qui se sont élevées entre les musulmans, je ne m'en mêle pas, C’est au muphti à décider. 1. Voyez l’Alcoran de Sale, page 293, (Nute de Voltaire.) ALCORAN, OÙ LE KORAN. 103 C'est une grande question si l’Alcoran est éternel ou s’il a été créé; les musulmans rigides le croient éternel, On a imprimé à la suite de lPhistoire de Chalcondyle 4e Triomphe de la croix; et dans ce Triomphe il est dit que lAfcoran est arien, sabellien, carpocratien, cerdonicien, manichéen, dona- tiste, origénien, macédonien, ébionite, Mahomet n’était pourtant rien de tout cela ; il était plutôt janséniste, car le fond de sa doc- trine est le décret absolu de la prédestination gratuite, SECTION Il: Cétait un sublime et hardi charlatan que ce Mahomet, fils dAhdalla. Il dit dans son dixième chapitre : « Quel autre que Dieu peut avoir composé l’Alroran 2? On crie : C’est Mahomet qui a forgé ce livre, Eh bien! tàchez d'écrire un chapitre qui lui ressemble, et appelez à votre aide qui vous voudrez. » Au dix- septième il s'écrie : « Louange à celui qui a transporté pendant Ja nuit son serviteur du sacré temple de la Mecque à celui de Jérusalem! » Cest un assez beau voyage, mais il n’approche pas de celui qu'il fit cette nuit même de planète en planète, et des belles choses qu’il y vit. I prétendait qu'il y avait cinq cents années de chemin d'une planète à une autre, et qu’il fendit la lune en deux. Ses disciples, qui rassemblèrent solennellement des versets de son Koran après sa mort, retranchèrent ce voyage du ciel. Ils craignirent les rail- leurs et les philosophes. C’était avoir trop de délicatesse. Ils pou- yaient s’en fier aux commentateurs, qui auraient bien su expliquer l'itinéraire. Les amis de Mahomet devaient savoir par expérience que le merveilleux est la raison du peuple. Les sages contredisent en secret, et le peuple les fait taire. Mais en retranchant l’itiné- raire des planètes, on laissa quelques petits mots sur l'aventure de la lune; on ne peut pas prendre garde à tout. Le Koran est une rapsodie sans liaison, sans ordre, sans art; on dit pourtant que ce livre ennuyeux est un fort beau livre; je m'en rapporte aux Arabes, qui prétendent qu’il est écrit avec une élégance et une pureté dont personne n’a approché depuis. Cest un poëme, ou une espèce de prose rimée, qui contient six mille 4. Ce morceau parut en 1748 dans le tome IV des OEuvres de Voltaire, à la suite de sa tragédie de Mahomet. En 1756, il faisait partie du tome IV ou Suite des Mélanges. (B.) 10% ALCORAN, OÙ LE KORAN. vers. Il n’y a point de poëte dont la personne et l'ouvrage aient fait une telle fortune, On agita chez les musulmans si l’Alcoran était éternel, ou si Dieu l'avait créé pour le dicter à Mahomet. Les docteurs décidèrent qu’il était éternel; ils avaient raison, cette éternité est bien plus belle que l’autre opinion. Il faut toujours avec le vulgaire prendre le parti le plus incroyable. Les moines qui se sont déchaînés contre Mahomet, et qui ont dit tant de sottises sur son compte, ont prétendu qu’il ne savait pas écrire. Mais comment imaginer qu'un homme qui avait été négociant, poëte, législateur et souverain, ne sût pas signer son nom? Si son livre est mauvais pour notre temps et pour nous, il était fort bon pour ses contemporains, et sa religion encore meilleure. Il faut avouer qu’il retira presque toute l'Asie de l’ido- lâtrie. 11 enseigna l'unité de Dieu ; il déclamait avec force contre ceux qui lui donnent des associés. Chez lui l'usure avec les étrangers est défendue, l'aumône ordonnée. La prière est d’une nécessité absolue; la résignation aux décrets éternels est le grand mobile de tout. Il était bien difficile qu’une religion si simple et si sage, enseignée par un homme toujours victorieux, ne subju- guât pas une partie de la terre. En effet les musulmans ont fait autant de prosélytes par la paroïe que par l'épée. Ils ont converti à leur religion les Indiens et jusqu'aux Nègres. Les Turcs même leurs vainqueurs se sont soumis à l’islamisme. Mahomet laissa dans sa loi beaucoup de choses qu’il trouva établies chez les Arabes : la circoncision, le jeûne, le voyage de la Mecque qui était en usage quatre mille ans avant lui, des ablutions si nécessaires à la santé et à la propreté dans un pays brûlant où le linge était inconnu, enfin l’idée d’un jugement dernier, que les mages avaient toujours établie, et qui était par- venue jusqu'aux Arabes. Il est dit que comme il annonçait qu’on ressusciterait tout nu, Aishca sa femme trouva la chose immodeste et dangereuse : « Allez, ma bonne, lui dit-il, on n’aura pas alors envie de rire. » Un ange, selon le Koran, doit peser les hommes et les femmes dans une grande balance. Cette idée est encore prise des mages. Il leur a volé aussi leur pont aigu, sur lequel il faut passer après la mort, et leur jannat, où les élus musulmans trouveront des bains, des appartements bien meublés, de bons lits, et des houris avec de grands yeux noirs. Il est vrai aussi qu’il dit que tous ces plaisirs des sens, si nécessaires à tous ceux qui ressusciteront avec des sens, n’approcheront pas du plaisir de la contemplation de l'Être suprême. Il a l'humilité d’avouer dans son Koran que lui-même n'ira point en paradis par son propre ALCORAN, OU LE KORAN. 405 mérite, mais par la pure volonté de Dieu. C’est aussi par cette pure volonté divine qu’il ordonne que la cinquième partie des dépouilles sera toujours pour le prophète. Ï] n’est pas vrai qu’il exclut du paradis les femmes. Il n’y a pas d'apparence qu’un homme aussi habile ait voulu se brouiller avec cette moitié du genre humain qui conduit l’autre, Abulfeda rapporte qu’une vieille l'importunant un jour, en lui demandant ce qu'il fallait faire pour aller en paradis : « Mamie, lui dit-il, le paradis n’est pas pour les vicilles.» La bonne femme se mit à pleurer, et le prophète, pour la consoler, lui dit : «Il n’y aura point de vieilles, parce qu’elles rajeuniront.» Cette doctrine conso- lante est confirmée dansle cinquante-quatrième chapitre du Koran. I défendit le vin, parce qu’un jour quelques-uns de ses sec- tateurs arrivèrent à la prière étant ivres. Il permit la pluralité des femmes, se conformant en ce point à l’usage immémorial des Orientaux. En un mot, ses lois civiles sont honnes; son dogme est admi- rable en ce qu’il a de conforme avec le nôtre ; mais les moyens sont affreux : c’est la fourberie et le meurtre. On l’excuse sur la fourberice, parce que, dit-on, les Arabes comptaient avant lui cent vingt-quatre mille prophètes, et qu’il n’y avait pas grand mal qu’il en parût un de plus. Les hommes, ajoute-t-on, ont besoin d’être trompés. Mais comment justifier un homme qui vous dit : « Crois que j'ai parlé à l'ange Gabriel, ou paye-moi un tribut?» Combien est préférable un Confucius, le premier des mortels qui n’ont point eu de révélation ! il n'emploie que la raison, et non le mensonge et l'épée. Vice-roi d’une grande province, il y fait fleurir la morale et les lois; disgracié et pauvre, il les enseigne ; il les pratique dans la grandeur et dans l’abaissement; il rend la vertu aimable; il a pour disciple le plus ancien et le plus sage des peuples. Le comte de Boulainvilliers, qui avait du goût pour Mahomet, a beau me vanter les Arabes, il ne peut empêcher que ce ne fût un peuple de brigands; ils volaient avant Mahomet en adorant les étoiles ; ils volaient sous Mahomet au nom de Dieu, Ils avaient, dit-on, la simplicité des temps héroïques; mais qu'est-ce que les siècles héroïques? c'était le temps où l’on s'égorgeait pour un puits et pour une citerne, comme on fait aujourd'hui pour une province. Les premiers musulmans furent animés par Mahomet de la rage de l’enthousiasme. Rien n’est plus terrible qu’un peuple qui, 196 ALCORAN, OÙ LE KORAN. n'ayant rien à perdre, combat à la fois par esprit de rapine et de religion. Il est vrai qu'il n’y avait pas beaucoup de finesse dans leurs procédés, Le contrat du premier mariage de Mahomet porte qu’attendu que Cadisha est amoureuse de lui, et lui parcillement amoureux d'elle, on a trouvé bon de les conjoindre. Maïs y at-il tant de simplicité à lui avoir composé une généalogie dans la- quelle on le fait descendre d’Adam en droite ligne, comme on en a fait descendre depuis quelques maisons d'Espagne et d'Écosse? L’Arabie avait son Moréri et son Yercure gulunt. Le grand prophète essuya la disgràèce commune à tant de maris ; il n’y a personne après cela qui puisse se plaindre, On connaît le nom de celui qui eut les faveurs de sa seconde femme, la belle Aïshea : il s'appelait Assan. Mahomet se comporta avec plus de hauteur que Gésar, qui répudia sa femme, disant qu'il ne fallait pas que la femme de César fût soupçonnée. Le pro- phète ne voulut pas même soupconner la sienne; il fit descendre du ciel un chapitre du Koran pour affirmer que sa femme était fidèle, Ce chapitre était écrit de toute éternité, aussi bien que tous les autres. On l'admire pour s'être fait, de marchand de chameaux, pon- tife, législateur, et monarque; pour avoir soumis Arabie, qui pe l'avait jamais été avant lui, pour avoir dônné les premières secousses à l'empire romain d'Orient et à celui des Perses. Je ladmire encore pour avoir entretenu la paix dans sa maison parmi ses femmes. Il a changé la face d’une partie de l'Europe, de la moitié de l'Asie, de presque toute PAfrique, et il s’en est bien peu fallu que sa religion n’ait subjugué l'univers. À quoi tieunent les révolutions! un coup de pierre un peu plus fort que celui qu'il reçut dans son premier combat donnait une autre destinée au monde. Son gendre Ali prétendit que quand il fallut inhumer le pro- phète, on le trouva dans un état qui n’est pas trop ordinaire aux morts, et que sa veuve Aishca s’écria : « Si j'avais su que Dieu eût fait cette grâce au défunt, j'y serais accourue à l'instant. » On pouvait dire de lui : Decet imperatorem stantem mori. Jamais la vie d’un homme ne fut écrite dans un plus grand détail que la sienne. Les moindres particularités en étaient sacrées ; on sait le compte et le nom de tout ce qui lui apparte- nait: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois bou- cliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle il ALEXANDRE. 107 monta au ciel; mais il ne l'avait que par emprunt, celle apparte- nait en propre à l'ange Gabriel. Toutes ses paroles ont été recueillies. Il disait que «la jouissance des femmes le rendait plus fervent à la prière ». En effet pour- quoi ne pas dire benedicite ct grâces au lit comme à table? une belle femme vaut bien un souper. On prétend encore qu'il était un grand médecin ; ainsi il ne lui manqua rien pour tromper les hommes. ALEXANDRE. Il n’est plus permis de parler d'Alexandre que pour dire des choses neuves et pour détruire les fables historiques, physiques et morales, dont on a défiguré l’histoire du seul grand homme qu'on ait jamais vu parmi les conquérants de l'Asie. Quand on a un peu réfléchi sur Alexandre, qui, dans l’âge fougueux des plaisirs et dans l'ivresse des conquêtes, a bâti plus de villes que tous les autres vainqueurs de l'Asie n’en ont détruit; quand on songe que c’est uu jeune homme qui a changé le com- merce du monde, on trouve assez étrange que Boileau le traite de fou, de voleur de grand chemin, et qu'il propose au licute- nant de police La Reynie, tantôt de le faire enfermer, et tantôt de le faire pendre. Heureux si de son temps, pour cent bonnes raisons, La Macédoine eût eu des petites-maisons. Sat. vur, v. 109-110. Qu'on livre son pareil en France à La Reynie, Dans trois jours nous verrons le phénix des guerriers Laisser sur l’échafaud sa tête et ses lauriers. Sat. xi, v. 2-84, Cette requête, présentée dans la cour du palais au lieutenant de police, ne devait être admise, ni selon la coutume de Paris, ni selon le droit des gens. Alexandre aurait excipé qu'ayant été élu à Corinthe capitaine général de la Grèce, et étant chargé en cette qualité de venger la patrie de toutes les invasions des Perses, il n'avait fait que son devoir en détruisant leur empire; et 4. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. Voltaire a déjà pris la défense d'Alexandre dans le chapitre cxut de l'Essai sur les Mœurs. (B.) 108 ALEXANDRE. qu'ayant toujours joint la magnanimité au plus grand courage, ayant respecté Ja femme et les filles de Darius ses prisonnières, il ne méritait en aucune façon ni d’être interdit ni d'être pendu, et qu'en tous cas il appelait de la sentence du sieur de La Reynie au tribunal du monde entier t. Rollin prétend qu’Alexandre ne prit la fameuse ville de Tyr qu’en faveur des Juifs, qui n’aimaient pas les Tyriens. Il est pour- tant vraisemblable qu'Alexandre cut encore d'autres raisons, et qu'il était d’un très-sage capitaine de ne point laisser Tyr mat- tresse de la mer lorsqu'il allait attaquer l'Égypte. Alexandre aimait et respectait beaucoup Jérusalem sans doute ; mais il semble qu'il ne fallait pas dire que « les Juifs don- nèrent un rare exemple de fidélité, et digne de lunique peuple qui connût pour lors le vrai Dieu, en refusant des vivres à Alexandre, parce qu'ils avaient prêté serment de fidélité à Darius ». On sait assez que les Juifs s'étaient toujours révoltés contre leurs souverains dans toutes les occasions : car un Juif ne devait servir sous aucun roi profane. S'ils refusèrent imprudemment des contributions au vain- queur, ce n’était pas pour se montrer esclaves fidèles de Darius ; il leur était expressément ordonné par leur loi d'avoir en horreur toutes les nations idolâtres : leurs livres ne sont remplis que d’exécration contre elles, et de tentatives réitérées de secouer le joug. S'ils refusèrent d’abord les contributions, c'est que les Sama- ritains leurs rivaux les avaient payées sans difficulté, et qu'ils crurent que Darius, quoique vaincu, était encore assez puissant pour soutenir Jérusalem contre Samarie. Il est très-faux que les Juifs fussent alors le seul peuple qui connût le vrai Dieu, comme le dit Rollin. Les Samaritains ado- raient le même Dieu, mais dans un autre temple; ils avaient le même Pentateuque que les Juifs, et même en caractères hébraï- ques, c’est-à-dire tyriens, que les Juifs avaient perdus. Le schisme entre Samarie et Jérusalem était en petit ce que le schisme entre les Grecs et les Latins est en grand. La haine était égale des deux côtés, ayant le même fond de religion. Alexandre, après s'être emparé de Tyr par le moyen de cette fameuse digue qui fait encore l'admiration de tous les guerriers, 4. Voyez Pyrrhonisme de l'Histoire, chapitre 1x (dans les Mélanges, année 1768). — Les trois vers de la satire x1 de Boileau, cités plus haut, se rapportent à Jules César. (B.) — Assurément, si Voltaire se fût rappelé cela il n’eût pas cité ce passage pour le blämer: car le philosophe détestait César autant qu'il estimait Alexandre. (G. A.) ALEXANDRE. 109 alla punir Jérusalem, qui n’était pas loin de sa route. Les Juifs, conduits par leur grand-prêtre, vinrent shumilier devant lui et donner de l'argent : car on n’apaise qu'avec de l’argent les con- quérants irrités. Alexandre s’apaisa ; ils demeurèrent sujets d'Alexandre ainsi que de ses successeurs. Voilà l'histoire vraie et vraisemblable. Rollin répète un étrange conte rapporté environ quatre cents ans après l'expédition d'Alexandre par lhistorien romancier, exagérateur, Flavien Josèphe (liv. If, chap. vni), à qui l’on peut pardonner de faire valoir dans toutes les occasions sa malheu- reuse patrie. Rollin dit donc, après Josèphe, que le grand- prêtre Jaddus s'étant prosterné devant Alexandre, ce prince ayant vu le nom de Jehova gravé sur une lame d’or attachée au bonnet de Jaddus, et entendant parfaitement l’hébreu, se pros- terne à son tour et adore Jaddus. Cet excès de civilité ayant étonné Parménion, Alexandre lui dit qu'il connaissait Jaddus depuis longtemps; qu'il lui était apparu il y avait dix années, avec le même habit et le méme bonnet, pendant qu’il rêvait à Ja con- quête de l'Asie, conquête à laquelle il ne pensait point alors ; que ce même Jaddus l'avait exhorté à passer l'Hellespont, l'avait assuré que son Dieu marcherait à la tête des Grecs, et que ce serait le Dieu des Juifs qui le rendrait victorieux des Perses. Ce conte de vieille serait bon dans l’histoire des Quatre fils Aymon et de Robert le Diable; mais il figure mal dans celle d’Alexandre. Cétait une entreprise très-utile à la jeunesse qu’une Histoire ancienne bien rédigée ; il eût été à souhaiter qu’on ne l’eût point gâtée quelquefois par de telles absurdités. Le conte de Jaddus serait respectable, il serait hors de toute atteinte, s’il s’en trouvait au moins quelque ombre dans les livres sacrés ; mais comme ils n'en font pas la plus légère mention, il est très-permis d’en faire sentir le ridicule. On ne peut douter qu’Alexandre n’ait soumis la partie des Indes qui est en decà du Gange, et qui était tributaire des Perses. M. Holwell, qui a demeuré trente ans chez les brames de Bénarès et des pays voisins, et qui avait appris non-seulement leur langue moderne, mais leur ancienne Jangue sacrée, nous assure que leurs annales attestent l'invasion d'Alexandre, qu'ils appellent Mahadukoit Kounha, grand brigand, grand meurtrier. Ces peuples pacifiques ne pouvaient l'appeler autrement, et il est à croire qu'ils ne donnèrent pas d’autres surnoms aux rois de Perse. Ces 1. Histoire ancienne, livre XV, paragraphe 6. Voyez aussi tome XI, page 132. 110 ALEXANDRE. mêmes annales disent qu’Alexandre entra chez eux par la pro- vince qui est aujourd’hui le Candahar, et il est probable qu’il y eut toujours quelques forteresses sur cette frontière. Ensuite Alexandre descendit le fleuve Zombodipo, que les Grees appelèrent Sind. On ne trouve pas dans l'histoire d’Alexan- dre un seul nom indien. Les Grecs n’ont jamais appelé de leur propre nom une seule ville, un seul prince asiatique. Ils en ont usé de même avec les Égyptiens. Ils auraient cru déshonorer la langue grecque s'ils l'avaient assujettie à une prononciation qui leur semblait barbare, et s'ils n'avaient pas nommé Memphis la ville de Hoph. M. Holwell dit que les Indiens n’ont jamais connu ni de Porus ni de Taxile ; en effet ce ne sont pas là des noms indiens. Cependant, si nous en croyons nos missionnaires, il y a encore des seigneurs patanes qui prétendent descendre de Porus. Il se peut que ces missionnaires les aient flattés de cette origine, et que ces seigneurs l’aient adoptée. Il n’y a point de pays en Europe où la bassesse n’ait inventé, et la vanité n'ait recu des généalo- gies plus chimériques. Si Flavien Josèphe a raconté une fable ridicule concernant Alexandre et un pontife juif, Plutarque, qui écrivit longtemps après Josèphe, parait ne pas avoir épargné les fables sur ce héros. Il a renchéri encore sur Quinte-Curce; l’un et l’autre prétendent qu'Alexandre, en marchant vers l'Inde, voulut se faire adorer, non-seulement par les Perses, mais aussi par les Grecs. Il ne s'agit que de savoir ce qu'Alexandre, les Perses, les Grecs, Quinte-Curce, Plutarque, entendaient par «dorer. Ne perdons jamais de vue la grande règle de définir les termes. Si vous entendez par adorer invoquer un homme comme une divinité, lui offrir de l’encens et des sacrifices, lui élever des autels et des temples, il est clair qu’Alexandre ne demanda rien de tout cela. S'il voulait qu'étant le vainqueur et le maître des Perses, on le saluât à la persane, qu’on se prosternät devant lui dans certaines occasions, qu’on Ie traitât enfin comme un roi de Perse tel qu’il l'était, il n’y a rien là que de très-raisonnable et de très-commun. Les membres des parlements de France parlent à genoux au roi dans leurs lits de justice; le tiers état parle à genoux dans les états généraux, On sert à genoux un verre de vin au roi d’Angle- terre. Plusieurs rois de l’Europe sont servis à genoux à leur sacre. On ne parle qu'à genoux au Grand Mogol, à l'empereur de la ALEXANDRE. 414 Chine, à l'empereur du Japon. Les colaos de la Chine d'un ordre inférieur fléchissent les genoux devant les colaos d’un ordre supé- rieur; on adore le pape, on lui baise le pied droit, Aucune de ces cérémonies n’a jamais été regardée comme une adoration dans le sens rigoureux, comme un culte de latrie. Ainsi tout ce qu'on a dit de la prétendue adoration qu'exigeait Alexandre n’est fondé que sur une équivoque. C'est Octave, surnommé Auguste, qui se fit réellement adorer, dans le sens le plus étroit. On lui éleva des temples et des autels; il y eut des prêtres d’Auguste. ITorace lui dit positivement (lib. IT, epist. x, vers. 16) : Jurandasque tuum per nomen ponimus aras. Voilà un véritable sacrilége d’adoration; et il n'est point dit qu’on en murmura ?. Les contradictions sur le caractère d'Alexandre paraîtraient plus difficiles à concilier si on ne savait que les hommes, et surtout ceux qu'on appelle héros, sont souvent très-différents d'eux-mêmes; et que la vie et la mort des meilleurs citoyens, le sort d'une province, ont dépendu plus d'une fois de la bonne ou de la mauvaise digestion d’un souverain, bien ou mal conseillé, Mais comment concilier des faits improbables rapportés d’une manière contradictoire? Les uns disent que Callisthène fut exécuté à mort et mis en croix par ordre d'Alexandre, pour n’a- voir pas voulu le reconnaitre en qualité de fils de Jupiter. Mais la croix n’était point un supplice en usage chez les Grecs. D’au- tres disent qu'il mourut longtemps après, de trop d'embon- point. Athénée prétend qu’on le portait dans une cage de fer comme un oiseau, et qu'il y fut mangé de vermine. Démélez dans tous ces récits la vérité, si vous pouvez. Il y a des aventures que Quinte-Curce suppose être arrivées daps une ville, et Plutarque dans une autre; et ces deux villes se trouvent éloignées de cinq cents lieues. Alexandre saute tout armé et tout seul du haut d’une muraille dans une ville qu’il assiégeait: elle était auprès du Candahar selon Quinte-Curce, et près de l'embouchure de l’Indus suivant Plutarque. 1, Voyez Anus Des MOTS. (Note de Voltaire.) 2. Remarquez bien qu’Auguste n’était point adoré d'un culte de latrie, mais de dulie. C'était un saint: divus Augustus. Les provinciaux l’adoraient comme Priape, non comme Jupiter. (K.) 442 ALEXANDRIE. Quand il est arrivé sur les côtes du Malabar ou vers le Gange (il n'importe, il n’y à qu'environ neuf cents milles d’un endroit à l’autre), il fait saisir dix philosophes indiens, que les Grecs appelaient gymnosophistes, et qui étaient nus comme des singes. Il leur proposa des questions dignes du Mercure galant de Visé, leur promettant bien sérieusement que celui qui aurait le plus mal répondu serait pendu le premier, après quoi les autres suivraient en leur rang. Cela ressemble à Nabuchodonosor, qui voulait absolument tuer ses mages s'ils ne devinaient pas un de ses songes qu’il avait oublié; ou bien au calife des Mille et une Nuits, qui devait étrangler sa femme dès qu’elle aurait fini son conte. Mais c’est Plutarque qui rapporte cette sottise, il faut la respecter : il était Grec. On peut placer ce conte avec celui de lempoisonnement d'Alexandre par Aristote : car Plutarque nous dit qu'on avait entendu dire à un certain Agnotémis, qu’il avait entendu dire au roi Antigone qu’Aristote avait envoyé une bouteille d’eau de Nonacris, ville d’Arcadie; que cette eau était si froide, qu’elle tuait sur-le-champ ceux qui en buvaient; qu’Antipâtre envoya cette eau dans une corne de pied de mulet; qu'elle arriva toute fraîche à Babylone; qu’Alexandre en but, et qu’il en mourut au bout de six jours d’une fièvre continue. Il est vrai que Plutarque doute de cette anecdote. Tout ce qu’on peut recueillir de bien certain, c’est qu’Alexandre, à l’âge de vingt-quatre ans, avait conquis la Perse par trois batailles; qu'il eut autant de génie que de valeur; qu’il changea la face de l'Asie, de la Grèce, de l'Égypte, et celle du commerce du monde; et qwenfin Boileau ne devait pas tant se moquer de lui, attendu qu’il n’y a pas d'apparence que Boileau en eût fait autant en si peu d’années !. ALEXANDRIE *. Plus de vingt villes portent le nom d’Alexandrie, toutes bâties par Alexandre et par ses capitaines, qui devinrent autant de rois. Ces villes sont autant dé monuments de gloire, bien supé- 1. Voyez l’article Histoire, (Vote de Voltaire.) 2 Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1170. (B.) ALEXANDRIE. 143 rieurs aux statues que la servitude érigea depuis au pouvoir; mais la seule de ces villes qui ait attiré l’attention de tout l’hémi- sphère, par sa grandeur et ses richesses, est celle qui devint la capitale de l'Égypte. Ce n’est plus qu’un monceau de ruines. On sait assez que la moitié de cette ville a été rétablie dans un autre endroit vers la mer. La tour du Phare, qui était une des mer- veilles du monde, n'existe plus. La ville fut toujours très-florissante sous les Ptolémées et sous les Romains. Elle ne dégénéra point sous les Arabes: les Mame- luks et les Turcs, qui la conquirent tour à tour avec le reste de l'Égypte, ne la laissèrent point dépérir, Les Tures même lui con- servèrent un reste de grandeur; elle ne tomba que lorsque le passage du cap de Bonne-Espérance ouvrit à l’Europe le chemin de l'Inde, et changea le commerce du monde, qu’Alexandre avait changé, et qui avait changé plusieurs fois avant Alexandre. Ce qui est à remarquer dans les Alexandrins sous toutes les dominations, c’est leur industrie jointe à la légèreté, leur amour des nouveautés avec l'application au commerce et à tous les tra- vaux qui le font fleurir, leur esprit contentieux et querelleur avec peu de courage, leur superstition, leur débauche; tout cela n’a jamais changé. La ville fut peuplée d'Égyptiens, de Grecs et de Juifs, qui tous, de pauvres qu’ils étaient auparavant, devinrent riches par le commerce. L’opulence y introduisit les beaux-arts, le goût de la littérature, et par conséquent celui de la dispute. Les Juifs y bâtirent un temple magnifique, ainsi qu’ils en avaient un autre à Bubaste; ils y traduisirent leurs livres en grec, qui était devenu la langue du pays. Les chrétiens y eurent de grandes écoles. Les animosités furent si vives entre les Égyptiens naturels, les Grecs, les Juifs et les chrétiens, qu’ils s’'accusaient continuellement les uns les autres auprès du gouverneur; et ces querelles n'étaient pas son moindre revenu. Les séditions même furent fréquentes et sanglantes. Il y en eut une sous l'empire de Caligula, dans laquelle les Juifs, qui exagèrent tout, prétendent que la jalousie de religion et de commerce leur coûta cinquante mille hommes, que les Alexandrins égorgèrent,. Le christianisme, que les Pantène, les Origène, les Clément, avaient établi, et qu'ils avaient fait admirer par leurs mœurs, ÿ dégénéra au point qu'il ne fut plus qu’un esprit de parti. Les chrétiens prirent les mœurs des Égyptiens. L'avidité du gain l’emporta sur la religion, et tous les habitants, divisés entre eux, n'étaient d'accord que dans l’amour de l'argent. A7. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. Î, 8 U& ALEXANDRIE. C’est le sujet de cette fameuse lettre de l'empereur Adrien au consul Servianus, rapportée par Vopiscus!, « J'ai vu cette Égypte que vous me vantiez tant, mon cher Servien; je la sais tout entière par cœur. Cette nation est légère, incertaine, elle vole au changement. Les adorateurs de Sérapis se font chrétiens; ceux qui sont à la tête de la religion du Christ se font dévots à Sérapis. Il n’y a point d’archirabbin juif, point de samaritain, point de prêtre chrétien qui ne soit astrologue, ou devin, ou baigneur (c’est-à-dire entremetteur). Quand le patriarche grec? vient en Égypte, les uns s’empressent auprès de lui pour lui faire adorer Sérapis, les autres le Christ. Ils sont tous très-séditieux, très-vains, très-querelleurs. La ville est commer- cante, opulente, peuplée ; personne n’y est oisif. Les uns y souf- flent le verre, les autres fabriquent le papier; ils semblent être de tout métier, et en sont en effet, La goutte aux pieds et aux mains même ne les peut réduire à Poisiveté. Les aveugles y travaillent; l'argent est un dieu que les chrétiens, les juifs, et tous les hommes, servent également, etc. » Voici le texte latin de cette lettre : Adriani epistola ex libris Phlegontis liberti ejus prodita. ADRIANUS AUG. SERVIANO Cos. $, « Ægyptum quam mihi laudabas, Serviane charissime, totam didici, levem, pendulam, et ad omnia famæ momenta volitantem. Hi qui Serapin colunt christiani sunt ; et devoti sunt Scrapi, qui se Ghristi episcopos dicunt. Nemo illic archisynagogus Judæorum, nemo Samarites, nemo christianorum presbyter, non mathema- ticus, non aruspex, non aliptes. Ipse ille patriarcha, quum Ægyptum vencrit, ab aliis Serapidem adorare, ab aliis cogitur Christum. Genus hominum seditiosissimum, vanissimum, inju- riosissimum : civitas opulenta, dives, fæcunda, in qua nemo 1. Tome II, page 406. (Note de Voltaire,) 2. On traduit ici patriarcha, terme grec, par ces mots patriarche grec, parce qu’il ne peut convenir qu’à l’hiérophante des principaux mystères grecs. Les chré- tiens ne commencèrent à connaître le mot de patriarche qu’au v° siècle. Les Romains, les Égyptiens. les Juifs, ne connaissaient point ce titre. (1d.) ALGER. 415 vivat otiosus. Alii vitrum conflant; ab aliis charta conficitur:; alii liniphiones sunt /tissent le lin); omnes certe cujuscumque artis et videntur et habentur. Podagrosi quod agant habent; habent cæci quod faciant ; ne chiragrici quidem apud eos otiosi vivunt. Unus illis deus est; hunc christiani, hunc Judæi, hunc omnes venerantur et gentes, etc. » Vopiscus IN SATURNINO. Cette lettre d’un empereur aussi connu par son esprit que par sa valeur fait voir en effet que les chrétiens, ainsi que les autres, s'étaient corrompus dans cette ville du luxe et de la dispute ; mais les mœurs des premiers chrétiens n'avaient pas dégénéré partout; et quoiqu’ils eussent le malheur d’être dès longtemps partagés en différentes sectes qui se détestaient et s’ac- cusaient mutuellement, les plus violents ennemis du christia- nisme étaient forcés d'avouer qu’on trouvait dans son scin les àmes les plus pures et les plus grandes; il en est même encore aujourd'hui dans des villes plus effrénées et plus folles qu’A- lexandrie!,. ALGER *. La philosophie est le principal objet de ce dictionnaire. Ge n’est pas en géographes que nous parlerons d'Alger, mais pour faire remarquer que le premier dessein de Louis XIV, lorsqu'il prit les rênes de l'État, fut de délivrer l'Europe chrétienne des courses continuelles des corsaires de Barbarie *. Ce projet annon- çait une grande âme. Il voulait aller à la gloire par toutes les routes. On peut même s'étonner qu'avec lesprit d'ordre qu’if mit dans sa cour, dans les finances et dans les affaires, il eût je ne sais quel goût d’ancienne chevalerie qui le portait à des actions géntreuses et éclatantes qui tenaient même un peu du roma- pesque. Il est très-certain que Louis XIV tenait de sa mère beau- coup de cette galanterie espagnole noble et délicate, et beaucoup de cette grandeur, de cette passion pour la gloire, de cette fierté qu’on voit dans les anciens romans. Il parlait de se battre avec Yempereur Léopold comme les chevaliers qui cherchaient les 1. Voltaire désigne ici Paris. 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 4770, (B.) 3. Voyez l'Expédition de Gigeri, par Pellisson. (Note de Voltaire.) — Année 1664, livre 11 de son Histoire de Louis XIV, tome Ier, pages 197-198. 416 ALGER. aventures. Sa pyramide érigée à Rome, la préséance qu’il se fit céder, l’idée d’avoir un port auprès d'Alger pour brider ses pira- teries, étaient encore de ce genre. Il y était encore excité par le pape Alexandre VII; et le cardinal Mazarin, avant sa mort, lui avait inspiré ce dessein. Il avait même longtemps balancé sil irait à cette expédition en personne, à l'exemple de Charles- Quint; mais il n'avait pas assez de vaisseaux pour exécuter une si grande entreprise, soit par lui-même, soit par ses généraux. Elle fut infructueuse, et devait l'être. Du moins elle aguerrit sa ma- rine, et fit attendre de lui quelques-unes de ces actions nobles et héroïques auxquelles la politique ordinaire n’était point accou- tumée, telles que les secours désintéressés donnés aux Vénitiens assiégés dans Candie, et aux Allemands pressés par les armes ottomanes à Saint-Gothard. Les détails de cette expédition d'Afrique se perdent dans la foule des guerres heureuses ou malheureuses faites avec politique ou avec imprudence, avec équité ou avec injustice. Rapportons seulement cette lettre, écrite il y a quelques années à l’occasion des pirateries d’Alger : « Il est triste, monsieur, qu’on n’ait point écouté les pro- positions de l’ordre de Malte, qui offrait, moyennant un subside médiocre de chaque État chrétien, de délivrer les mers des pirates d'Alger, de Maroc et de Tunis. Les chevaliers de Malte seraient alors véritablement les défenseurs de la chrétienté. Les Algériens n’ont actuellement que deux vaisseaux de cinquante canons, et cinq d'environ quarante, quatre de trente; le reste ne doit pas être compté. « Il est honteux qu’on voie tous les jours leurs petites barques enlever nos vaisseaux marchands dans toute la Méditerranée. Ils croisent même jusqu'aux Canaries, et jusqu'aux Açores. « Leurs milices, composées d’un ramas de nations, anciens Mauritaniens, anciens Numides, Arabes, Turcs, Nègres même, s’embarquent presque sans équipages sur des chebecs de dix-huit à vingt pièces de canon; ils infestent toutes nos mers comme des vautours qui attendent une proie. S'ils voient un vaisseau de guerre, ils s’enfuient; s'ils voient un vaisseau marchand, ils s’en emparent; nos amis, nos parents, hommes et femmes, deviennent esclaves, et il faut aller supplier humblement les barbares de daigner recevoir notre argent pour nous rendre leurs captifs. « Quelques États chrétiens ont la honteuse prudence de traiter avec eux, et de leur fournir des armes avec lesquelles ils ALLÉGORIES. 447 nous dépouillent, On négocie avec eux en marchands, et ils né- gocient en guerriers. « Rien ne serait plus aisé que de réprimer leurs brigandages; on ne le fait pas. Mais que de choses seraient utiles et aisées qui sont négligées absolument! La nécessité de réduire ces pirates est reconnue dans les conseils de tous les princes, et personne ne l’'entreprend. Quand les ministres de plusieurs cours en parlent par hasard ensemble, c’est le conseil tenu contre les chats. «_Les religieux de la rédemption des captifs sont la plus belle institution monastique; mais elle est bien honteuse pour nous. Les royaumes de Fez, Alger, Tunis, n’ont point de marabous de la rédemption des captifs. Cest qu’ils nous prennent beaucoup de chrétiens, et nous ne leur prenons guère de musulmans. « Ils sont cependant plus attachés à leur religion que nous à la nôtre: car jamais aucun Turc, aucun Arabe ne se fait chré- tien, et ils ont chez eux mille renégats qui même les servent dans leurs expéditions. Un Italien, nommé Pelegini, était, en 1712, général des galères d'Alger. Le miramolin, le bey, le dey, ont des chrétiennes dans leurs sérails ; et nous n’avons eu que deux filles turques qui aient eu des amants à Parist, « La milice d'Alger ne consiste qu’en douze mille hommes de troupes réglées; mais tout le reste est soldat, et c’est ce qui rend la conquête de ce pays si difficile. Cependant les Vandales les subjuguèrent aisément, et nous n’osons les attaquer! etc. » ALLÉGORIES ?. Un jour, Jupiter, Neptune et Mercure, voyageant en Thrace, entrèrent chez un certain roi nommé Hyrieus, qui leur fit fort bonne chère. Les trois dieux, après avoir bien diné, lui deman- dèrent s'ils pouvaient lui être bons à quelque chose. Le bon- homme, qui ne pouvait plus avoir d'enfants, leur dit qu’il leur 1. Dont l’une, Mile Aïssé, — On signale encore, lors de la Révolution, une dame échappée du harem, à laquelle le roi avait accordé l'autorisation de tenir à Rueil une maison de jeu, et qui, après le 10 août, envoya à l'Assemblée législative son offrande patriotique. (G. A.) 2. Mélanges, tome V, 1761. Le volume désigné sous le titre de tome V des Mélanges porte sur le frontispice : Seconde suite des Mélanges. Au reste, cette aventure est racontée par Ovide, Fastes, livre V, vers 495-535. Voyez l'article AXGE, première section. (B.) 418 ALLÉGORIES. serait bien obligé s'ils voulaient lui faire un garçon. Les trois dieux se mirent à pisser sur le cuir d’un bœuf tout frais écor- ché; de là naquit Orion, dont on fit une constellation connue dans la plus haute antiquité. Cette constellation était nommée du nom d’Orion par les anciens Chaldéens; le livre de Job en parle‘; mais, après tout, on ne voit pas comment l’urine de trois dieux à pu produire un garcon. Il est difficile que les Dacier et les Sau- maise trouvent dans cette belle histoire une allégorie raisonnable, à moins qu’ils ren infèrent que rien n’est impossible aux dieux, puisqu'ils font des enfants en pissant. Il y avait en Grèce deux jeunes garnements à qui un oracle dit qu'ils se gardassent du mélampyge : un jour, Hercule les prit, Les attacha par les pieds du bout de sa massue, suspendus tous deux le long de son dos, la tête en bas, comme une paire de lapins. Is virent le derrière d'Hercule. Hélampyge signifie cul noir. « Ah! dirent-ils, l’oracle est accompli, voici cul noir.» Hercule se mit à rire, et les laissa aller. Les Saumaise et les Dacier, encore une fois, auront beau faire, ils ne pourront guère réussir à tirer un sens moral de ces fables. Parmi les pères de la mythologie il y eut des gens qui n’eurent que de l'imagination; mais la plupart mélèrent à cette imagina- tion beaucoup d’esprit. Toutes nos académies, et tous nos faiseurs de devises, ceux même qui composent les légendes pour les jetons du trésor royal, ne trouveront jamais d’allégories plus vraies, plus agréables, plus ingénieuses, que celles des neuf Muses, de Vénus, des Gràces, de l'Amour, et de tant d’autres qui seront les délices et l'instruction de tous les siècles, ainsi qu’on l'a déjà remarqué ailleurs ?. 1 faut avouer que l’antiquité s’expliqua presque toujours en allégories. Les premiers pères de l'Église, qui pour la plupart étaient platoniciens, imitèrent cette méthode de Platon. Il est vrai qu’on leur reproche d’avoir poussé quelquefois un peu trop loin ce goût des allégories et des allusions. Saint Justin dit, dans son Apologétique (apolog., 1, n° 55), que le signe de la croix est marqué sur les membres de l'homme; que quand il étend les bras, c’est une croix parfaite, et que le nez forme une croix sur le visage. Selon Origène, dans son explication du Lévitique, la graisse 4. Chapitre 1x, 9. 2. Discours sur la fable, imprimé dès 1746, et qui fait aujourd’hui la fin de l’article FaBLe ci-après. (B.) ALLÉGORIES. 419 des victimes signifie l'Église, et la queue est le symbole de la persévérance. Saint Augustin, dans son sermon sur la différence et l'accord des deux généalogies, explique à ses auditeurs pourquoi saint Matthieu, en comptant quarante-deux quartiers, n’en rapporte cependant que quarante et un. C'est, dit-il, qu’il faut compter Jéchonias deux fois, parce que Jéchonias alla de Jérusalem! à Ba- bylone, Or ce voyage est la pierre angulaire; et si la pierre an- gulaire est la première du côté d’un mur, elle est aussi la première du côté de l’autre mur : on peut compter deux fois cette pierre; ainsi on peut compter deux fois Jéchonias. Il ajoute qu'il ne faut s'arrêter qu'au nombre de quarante, dans les quarante-deux générations, parce que ce nombre de quarante signifie la vie. Dix figure la béatitude, et dix multiplié par quatre, qui repré- sente les quatre éléments et les quatre saisons, produit quarante. Les dimensions de la matière ont, dans son cinquante-troi- sième sermon, d'étonnantes propriétés. La largeur est la dilata- tion du cœur; la longueur, la longanimité; la hauteur, l’espé- rance; la profondeur, la foi. Ainsi, outre cette allégorie, on compte quatre dimensions de la matière au lieu de trois. Il est clair et indubitable, dit-il dans son sermon sur le psaume 6, que le nombre de quatre figure le corps humain, à cause des quatre éléments et des quatre qualités, du chaud, du froid, du sec et de l'humide; et comme quatre se rapportent au corps, trois se rapportent à l’âme, parce qu’il faut aimer Dieu d’un triple amour, de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre csprit. Quatre ont rapport au vieux Testament, et trois au nouveau, Quatre et trois font le nombre de sept jours, et le huitième est celui du jugement. On ne peut dissimuler qu’il règne dans ces allégories une affectation peu convenable à la véritable éloquence. Les Pères qui emploient quelquefois ces figures écrivaient dans un temps et dans des pays où presque tous les arts dégénéraient ; leur beau génie et leur érudition se pliaient aux imperfections de leur siècle, et saint Augustin n’en est pas moins respectable pour avoir payé ce tribut au mauvais goût de l'Afrique et du rv° siècle. Ces défauts ne défigurent point aujourd’hui les discours de nos prédicateurs. Ce n’est pas qu’on ose les préférer aux Pères; mais le siècle présent est préférable aux siècles dans lesquels les Pères écrivaient. L’éloquence, qui se corrompit de plus en plus, et qui ne s’est rétablie que dans nos derniers temps, tomba après eux dans de bien plus grands excès: on ne parla que ridiculement 120 ALLÉGORIES. chez tous les peuples barbares jusqu’au siècle de Louis XIV. Voyez tous les anciens sermonnaires ; ils sont fort au-dessous des pièces dramatiques de la Passion qu'on jouait à l’hôtel de Bour- gogne, Mais dans ces sermons barbares vous retrouvez toujours le goût de l'allégorie, qui ne s’est jamais perdu. Le fameux Menot, qui vivait sous François Ir, a fait le plus d'honneur au style allégorique. « Messieurs de la justice, dit-il, sont comme un chat à qui on aurait commis la garde d’un fromage de peur qu’il pe soit rongé des souris; un seul coup de dent du chat fera plus de tort au fromage que vingt souris ne pourraient en faire. » Voici un autre endroit assez curieux : «Les bûcherons, dans une forêf, coupent de grosses et de petites branches, et en font des fagots; ainsi nos ecclésiastiques, avec des dispenses de Rome, entassent gros et petits bénéfices. Le chapeau de cardinal est lardé d’évêchés ; les évêchés, lardés d’abbayes et de prieurés, et le tout, lardé de diables, Il faut que tous ces biens de l'Église passent par les trois cordelières de l’Ave Maria. Car le benedicta tu sont grosses abbayes de bénédictins ; in mulieribus, c’est monsieur et madame, et fructus ventris, ce sont banquets et goinfreries. » Les sermons de Barlette et de Maillard sont tous faits sur ce modèle : ils étaient prononcés moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français. Les sermons en Italie étaient dans le même goût; c'était encore pis en Allemagne. De ce mélange monstrueux naquit le style macaronique : c’est le chef-d'œuvre de la barbarie. Cette espèce d’éloquence, digne des Hurons et des Iroquois, s’est maintenue jusque sous Louis XIII. Le jésuite Garasse, un des hommes les plus signalés parmi les ennemis du sens commun, ne prêcha jamais autrement. Il comparait le célèbre Théophile à un veau, parce que Viaud était le nom de famille de Théophile, Mais d’un veau, dit-il, la chair est bonne à tôtir et à bouillir, et la tienne n’est bonne qu'à brûler. Il y a loin de toutes ces allégories employées par nos bar- bares à celles d'Homère, de Virgile et d'Ovide; et tout cela prouve que s'il reste encore quelques Goths et quelques Vandales qui méprisent les fables anciennes, ils n’ont pas absolument raison. ALMANACH. 421 ALMANACH. Il est peu important de savoir si almnanach vient des anciens Saxons, qui ne savaient pas lire, ou des Arabes, qui étaient en effet astronomes, et qui connaissaient un peu le cours des astres, tandis que les peuples d'Occident étaient plongés dans une igno- rance égale à leur barbarie. Je me borne jici à une petite obser- vation. Qu'un philosophe indien embarqué à Méliapour vienne à Bayonne : je suppose que ce philosophe a du bon sens, ce qui est rare, dit-on, chez les savants de l'Inde; je suppose qu'il est défait des préjugés de l'école, ce qui était rare partout il y a quelques années, et qu’il ne croit point aux influences des astres; je suppose qu'il rencontre un sot dans nos climats, ce qui ne serait pas si rare. Notre sot, pour le mettre au fait de nos arts et de nos sciences, lui fait présent d’un Abmanach de Liéye, composé par Matthieu Laensberg, et du Messager boiteur d'Antoine Souci, astrologue et historien, imprimé tous les ans à Basle, et dont il se débite vingt mille exemplaires en huit jours. Vous y voyez une belle figure d'homme entourée des signes du zodiaque, avec des indications certaines qui vous démontrent que la balance préside aux fesses, le bélier à la tête, les poissons aux pieds, ainsi du reste. Chaque jour de la lune vous enseigne quand il faut prendre du baume de vie du sieur Le Lièvre, ou des pilules du sieur Keyser, ou vous pendre au cou un sachet de l’apothicaire Arnoult, vous faire saigner, vous faire couper les ongles, sevrer vos enfants, planter, semer, aller en voyage, ou chausser des souliers neufs. L’Indien, en écoutant ces lecons, fera bien de dire à son conduc- teur qu’il ne prendra pas de ses almanachs. Pour peu que l’imbécile qui dirige notre Indien lui fasse voir quelques-unes de nos cérémonies réprouvées de tous les sages, et tolérées en faveur de la populace par mépris pour elle, le voyageur qui verra ces momeries, suivies d’une danse de tam- bourin, ne manquera pas d’avoir pitié de nous: il nous prendra pour des fous qui sont assez plaisants et qui ne sont pas absolu- ment cruels. Il mandera au président du grand collége de Bénarès 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 422 ALMANACH. que nous n'avons pas le sens commun ; mais que si sa paternité veut envoyer chez nous des personnes éclairées et discrètes, on pourra faire quelque chose de nous moyennant la grâce de Dieu. C’est ainsi précisément que nos premiers missionnaires, et surtout saint François Xavier, en usèrent avec les peuples de la presqu'île de l'Inde. Is se trompèrent encore plus lourdement sur les usages des Indiens, sur leurs sciences, leurs opinions, leurs mœurs et leur culte. C'est une chose très-curieuse de lire les relations qu’ils écrivirent. Toute statue est pour eux le diable, toute assemblée est un sabbat, toute figure symbolique est un talisman, tout brachmane est un sorcier ; et là-dessus ils font des lamentations qui ne finissent point. Ils espèrent que la « mois- son sera abondante ». Ils ajoutent, par une métaphore peu congrue, « qu'ils travailleront efficacement à la vigne du Sei- gneur », dans un pays où l’on n’a jamais connu le vin, Cest ainsi à peu près que chaque nation a jugé non-seulement des peuples éloignés, mais de ses voisins. Les Chinois passent pour les plus anciens faiseurs d’almanachs. Le plus beau droit de l’empereur de la Chine est d'envoyer sou calendrier à ses vassaux et à ses voisins. S'ils ne l’acceptaient pas, ce serait une bravade pour laquelle on ne manquerait pas de leur faire la guerre, comme on la faisait en Europe aux seigneurs qui refusaient l'hommage. Si nous n’avons que douze constellations, les Chinois en ont vingt-huit, et leurs noms n’ont pasle moindre rapport aux nôtres : preuve évidente qu’ils n’ont rien pris du zodiaque chaldéen que nous avons adopté; mais s'ils ont une astronomie tout entière depuis plus de quatre mille ans, ils ressemblent à Matthieu Lacnsberg el à Antoine Souci, par les belles prédictions et par les secrets pour la santé dont ils farcissent leur Almanach impérial. Ils divisent le jour en dix mille minutes, et savent à point nommé quelle minute est favorable ou funeste. Lorsque l’empereur Kang-hi voulut charger les missionnaires jésuites de faire l’Alma- nach, ils s’en excusèrent d'abord, dit-on, sur les superstitions extravagantes dont il faut le remplir’. «Je crois beaucoup moins que vous aux superstitions, leur dit l'empereur; faïtes-moi scule- ment un bon calendrier, et Jaissez mes savants y mettre toutes leurs fadaises, » L'ingénieux auteur de la Pluralité des mondes (5° soirée) se moque des Chinois, qui voient, dit-il, des mille étoiles tomber à 1. Voyez Duhalde et Parennin. (Note de Voltaire.) ALMANACH. 423 la fois dans la mer. Il est très-vraisemblable que l'empereur Kang-hi s’en moquait tout autant que Fontenelle. Quelque Yessa- ger boiteux de la Chine s'était égayé apparemment à parler de ces feux follets comme le peuple, et à les prendre pour des étoiles. Chaque pays a ses sottises. Toute l'antiquité a fait coucher le soleil dans la mer ; nous y avons envoyé les étoiles fort longtemps. Nous avons cru que les nuées touchaient au firmament, que le firmament était fort dur, et qu’il portait un réservoir d’eau. 4 n'y a pas bien longtemps qu'on sait dans les villes que le fii de la Vierge, qu’on trouve souvent dans la campagne, est un fil de toile d’araignée. Ne nous moquons de personne. Songeons que les Chinois avaient des astrolabes et des sphères avant que nous sus- sions lire; et que s'ils n’ont pas poussé fort loin leur astronomie, c’est par le même respect pour les anciens quenous avons eu pour Aristote. Il est consolant de savoir que le peuple romain, populus late rext, fut en ce point fort au-dessous de Matthieu Laensberg, et du Messager boîten.r, et des astrologues de la Chine, jusqu’au temps où Jules César réforma l’année romaine que nous tenons de lui, et que nous appelons encore de son nom Kalendrier Julien, quoique nous r’ayons pas de kalendes, et quoiqu'il ait été obligé de le réformer lui-même. Les premiers Romains avaient d’abord une année de dix mois, faisant trois cent quatre jours : cela n’était ni solaire ni lunaire, cela n’était que barbare. On fit ensuite Pannée romaine de trois cent cinquante-cinq jours: autre mécompte que l’on corrigea comme on put, et qu'on corrigea si mal que du temps de César les fêtes d'été se célébraient en hiver. Les généraux romains triomphaient toujours ; mais ils ne savaient pas quel jour ils triomphaient. César réforma tout ; il sembla gouverner le ciel et la terre. Je ne sais par quelle condescendance pour les coutumes romaines il commenca l’année au temps où elle ne commence point, huit jours après le solstice d'hiver. Toutes les nations de l'empire romain se soumirent à cette innovation. Les Égyptiens, qui étaient en possession de donner la loi en fait d’almanach, la reçurent; mais tous ces différents peuples ne changèrent rien à la distribution de leurs fêtes. Les Juifs, comme les autres, célé- brèrent leurs nouvelles lunes, leur phasé ou pascha, le quator- zième jour de la lune de mars, qu’on appelle la lune rousse ; et 4. Virgile, Énéide, I, 25 : populum late regem. 424 ALMANACH. cette époque arrivait souvent en avril; leur pentecôte, cinquante jours après le phasé; la fête des cornets ou trompettes, le premier jour de juillet; celle des tabernacles, au quinze du même mois ; et celle du grand sabbat, sept jours après. Les premiers chrétiens suivirent le comput de l'empire; ils comptèrent par kalendes, nones et ides, avec leurs maîtres ; ils reçurent l’année bissextile que nous avons encore, qu'il à fallu corriger dans le xvi° siècle de notre ère vulgaire, et qu’il faudra corriger un jour; mais ils se conformèrent aux Juifs pour la célé- bration de leurs grandes fêtes. Ils déterminèrent d’abord leur pâque au quatorze de la lune rousse, jusqu’au temps où le concile de Nicée la fixa au dimanche qui suivait. Ceux qui là célébraient le quatorze furent déclarés hérétiques, et les deux partis se trompèrent dans leur calcul. Les fêtes de la sainte Vierge furent substitnées, autant qu’on le put, aux nouvelles lunes ou néoménies ; l’auteur du Calendrier romain dit’ que la raison en est prise du verset des cantiques pulchra ut luna?, belle comme la lune. Mais par cette raison ses fêtes devaient arriver le dimanche : car il y a dans le même verset electa ut sol?, choisie comme le soleil. Les chrétiens gardèrent aussi la Pentecôte. Elle fut fixée comme celle des Juifs, précisément cinquante jours après Pâques. Le même auteur prétend que les fêtes de patrons remplacèrent celles des tabernacles. Il ajoute que la Saint-Jean n’a été portée au 24 de juin que parce que les jours commencent alors à diminuer, et que saint Jean avait dit’, en parlant de Jésus-Christ : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. Oportet illum crescere, me autem minui. » Ge qui est très-singulier, et ce qui a été remarqué ailleurs”, c'est cette ancienne cérémonie d’allumer un grand feu le jour de la Saint-Jean, qui est le temps le plus chaud de l'année. On a prétendu que c'était une très-vieille coutume pour faire sou- venir de l’ancien embrasement de La terre qui en attendait un second. Le même auteur du calendrier assure que la fête de l’Assomp- tion est placée au 15 du mois d’auguste, nommé par nous août, parce que le soleil est alors dans le signe de la vierge. . Voyez le Calendrier romain, page 101 et suiv. (Note de Voltaire.) . Cantique des cantiques, vr, 9. . Ibid., id. . JT, 30. . Dans l'Homme aux quarante écus, chapitre x, CR re D 19 = ALOUETTE. 125 Il certifie aussi que saint Mathias n’est fêté au mois de février que parce qu’il fut intercalé parmi les douze apôtres, comme on intercale un jour en février dans les années bissextiles. Il y aurait peut-être dans ces imaginations astronomiques de quoi faire rire l’Indien dont nous venons de parler; cependant l'auteur était le maître de mathématiques du dauphin fils de Louis XIV, et d’ailleurs un ingénieur et un officier très-estimable*. Le pis de nos calendriers est de placer toujours les équinoxes et Les solstices où ils ne sont point; de dire : le soleil entre dansle bélier, quand il n’y entre point; de suivre l’ancienne routine erronée. Un almanach de l’année passée nous trompe l’année présente, et tous nos calendriers sont des almanachs des siècles passés. Pourquoi dire que le soleil est dans le bélier, quand il est dans les poissons ? pourquoi ne pas faire au moins comme on fait dans les sphères célestes, où l’on distingue les signes véritables des anciens signes devenus faux? Il eût été très-convenable, non-seulement de commencer l'année au point précis du solstice d'hiver ou de l’équinoxe du printemps, mais encore de mettre tous les signes à leur véritable place. Car étant démontré que le soleil répond à la constellation des poissons quand on le dit dans le bélier, et qu’il sera ensuite dans le verseau, et successivement dans toutes les constellations suivantes au temps de l’équinoxe du printemps, il faudrait faire dès à présent ce qu’on sera obligé de faire un jour, lorsque l’er- reur, devenue plus grande, sera plus ridicule. Il en est ainsi de cent erreurs sensibles. Nos enfants les corrigeront, dit-on; mais vos pères en disaient autant de vous. Pourquoi donc ne vous cor- rigez-vous pas? Voyez, dans la grande Encyclopèdie, ANNÉE, KALEN- DRIER, PRÉCESSION pes ÉQUINOXES, et tous les articles concernant ces calculs, Ils sont de main de maître. ALOUETTE*. Ce mot peut être de quelque utilité dans la connaissance des étymologies, et faire voir que les peuples les plus barbares peu- 4. François Blondel, né en 1617, mort en 1686, est l’auteur de l'Histoire du Calendrier romain, ouvrage cité dans une note précédente. 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 126 ALOUETTE. vent fournir des expressions aux peuples les plus polis, quand ces nations sont voisines. Alouette, anciennement alou*, était un terme gaulois dont les Latins firent alauda. Suétone et Pline en conviennent. César com- posa une légion de Gaulois, à laquelle il donna le nom d’alouette : Focabulo quoque gallico alauda appellabatur. Elle le servit très-bien dans les guerres civiles, et Césär, pour récompense, donna le droit de citoyen romain à chaque légionnaire. On peut seulement demander comment les Romains appe- laient une alouette avant de lui avoir donné un nom gaulois; ils l'appelaient guleritu. Une légion de César fit bientôt oublier ce nom. De telles étymologies ainsi avérées doivent être admises ; mais quand un professeur arabe veut absolument qu'aloyau vienne de l'arabe, il est difficile de le croire. C’est une maladie chez plusieurs étymologistes de vouloir persuader que la plupart des mots gaulois sont pris de l’hébreu: il n'y a guère d'apparence que les voisins de la Loire et de la Seine voyageassent beaucoup dans les anciens temps chez les habitants de Sichem et de Galgala, qui n’aimaient pas les Ctrangers, ni que les Juifs se fussent habitués dans l’Auvergne et dans le Limousin, à moins qu'on ne prétende que les dix tribus dispersées et perdues ne soient venues nous enseigner leur langue. Quelle énorme perte de temps, et quel excès de ridicule, de trouver l’origine de nos termes les plus communs et les plus nécessaires dans le phénicien et le chaldéen! Un homme sima- gine que notre mot dôme vient du samaritain doma, qui signifie, dit-on, meilleur. Un autre rêveur asssure que le mot budin est pris d’un terme hébreu qui signifie astrologue; et le dictionnaire de Trévoux ne manque pas de faire honneur de cette découverte à son auteur, N'est-il pas plaisant de prétendre que le mot habitation vient du mot beth hébreu? Que kir en bas-breton signifiait autrefois ville ? que le même kir en hébreu voulait dire un mur; et que par conséquent les Hébreux ont donné le nom de ville aux premiers hameaux des Bas-Bretons? Ce serait un plaisir de voir les étymo- logistes aller fouiller dans Les ruines de la tour de Babel, pour y trouver l'ancien langage celtique, gaulois et toscan, si la perte d’un temps consumé si misérablement n'inspirait pas la pitié. 4. Voyez le Dictionnaire de Ménage, au mot ALaupa. (Vote de Voltaire.) AMAZONES. 127 AMAZONES:. On a vu souvent des femmes vigoureuses et hardies combattre comme les hommes; l'histoire en fait mention, car sans compter une Sémiramis, une Tomyris, une Penthésilée, qui sont peut-être fabuleuses, il est certain qu’il y avait beaucoup de femmes dans les armées des premiers califes. Cétait surtout dans la tribu des Homérites une espèce de loi dictée par l'amour et par le courage que les épouses secourussent et vengeassent leurs maris, et les mères leurs enfants, dans les batailles. Lorsque le célèbre capitaine Dérar combattait en Syrie contre les généraux de l’empereur Héraclius, du temps du calife Abubéker, successeur de Mahomet, Pierre, qui commandait dans Damas, avait pris dans ses courses plusieurs musulmanes avec quelque butin; il les conduisait à Damas : parmi ces captives était la sœur de Dérar lui-même. L'histoire arabe d’Alvakedi, traduite par Ockley, dit qu’elle était parfaitement belle, et que Pierre en devint épris; il la ménageait dans la route, et épargnait de trop longues traites à ses prisonnières. Elles campaient dans une vaste plaine sous des tentes gardées par des troupes un peu éloignées. Caulah (c'était le nom de cette sœur de Dérar) propose à une de ses compagnes, nommée Oscrra, de se soustraire à la captivité; elle lui persuade de mourir plutôt que d'être les victimes de Ja lubricité des chrétiens ; le même enthousiasme musulman saisit toutes ces femmes: elles s'arment des piquets ferrés de leurs tentes, de leurs couteaux, espèce de poignards qu’elles portent à la ceinture, et forment un cercle, comme les vaches se serrent en rond les unes contre les autres, et pré- sentent leurs cornes aux loups qui les attaquent. Pierre ne fit d’abord qu'en rire ; il avance vers ces femmes : il est recu à grands coups de bâtons ferrés ; il balance longtemps à user de la force ; enfin il s’y résout, et les sabres étaient déjà tirés, lorsque Dérar arrive, met les Grecs en fuite, délivre sa sœur et toutes les captives. Rien ne ressemble plus à ces temps qu’on nomme héroiques, chantés par Homère : ce sont les mêmes combats singuliers à la 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 428 AMAZONES. tête des armées, les combattants se parlent souvent assez long- temps avant que d'en venir aux mains; et c’est ce qui justifie Homère sans doute. Thomas, gouverneur de Syrie, gendre d'Héraclius, attaque Sergiabil dans une sortie de Damas; il fait d'abord une prière à Jésus-Christ : « Injuste agresseur, dit-il ensuite à Sergiabil, tu ne résisteras pas à Jésus mon Dieu, qui combattra pour les vengeurs de sa religion. — Tu profères un mensonge impie, lui répond Sergiabil ; Jésus n’est pas plus grand devant Dieu qu’Adam : Dieu l'a tiré de la poussière ; il lui a donné la vie comme à un autre homme, et après lavoir laissé quelque temps sur la terre, il l’a enlevé au ciel 1. » Après de tels discours le combat commence ; Thomas tire une flèche qui va blesser le jeune Aban, fils de Saïb, à côté du vaillant Sergiabil ; Aban tombe et expire : la nouvelle en vole à sa jeune épouse, qui n’était unie à lui que depuis quelques jours. Elle ne pleure point, elle ne jette point de cris; mais elle court sur le champ de bataille, le carquois sur l'épaule et deux flèches dans les mains: de la première qu’elle tire, elle jette par terre le porte- étendard des chrétiens; les Arabes s’en saisissent en criant allah achar ; de la seconde, elle perce un œil de Thomas, qui se retire tout sanglant dans la ville. L'histoire arabe est pleine de ces exemples ; mais elle ne dit point que ces femmes guerrières se brûlassent le téton droit pour mieux tirer de l'arc, encore moins qu’elles vécussent sans hommes; au contraire, elles s’exposaient dans les combats pour leurs maris ou pour leurs amants, et de cela même on doit conclure que loin de faire des reproches à lArioste et au Tasse d’avoir introduit tant d'amantes guerrières dans leurs poëmes, on doit les louer d’avoir peint des mœurs vraies et intéressantes. Il y eut en effet, du temps de la folie des croisades, des femmes chrétiennes qui partagèrent avec leurs maris les fatigues et les dangers : cet enthousiasme fut porté au point que les Génoises entreprirent de se croiser, et d’aller former en Palestine des bataillons de jupes et de cornettes ; elles en firent un vœu dont elles furent relevées par un pape plus sage qu’elles. Marguerite d'Anjou, femme de linfortuné Henri VI, roi d’An- gleterre, donna dans une guerre plus juste des marques d’une 4. C’est la croyance des mahométans. La doctrine des chrétiens basilidiens avait depuis longtemps cours en Arabie. Les basilidiens disaient que Jésus-Christ n’avait pas été crucifié, (Note de Voltaire.) AMAZONES. 129 valeur héroïque; elle combattit elle-même dans dix batailles pour délivrer son mari. L'histoire n’a point d'exemple avéré d’un cou- rage plus grand ni plus constant dans une femme. Elle avait été précédée par la célèbre comtesse de Montfort, en Bretagne. « Cette princesse, dit d’Argentré, était vertueuse outre tout naturel de son sexe; vaillante de sa personne autant que oul homme ; elle montait à cheval, elle le maniait mieux que nul écuyer; elle combattait à la main, elle courait, donnait parmi une troupe d'hommes d'armes comme le plus vaillant capitaine; elle combattait par mer et par terre tout de même assurance, etc. » On la voyait parcourir, l'épée à la main, ses États envahis par son compétiteur Charles de Blois, Non-seulement elle soutint deux assauts sur la brèche d'Hennebon, armée de pied en cap, mais elle fondit sur le camp des ennemis, suivie de cinq cents hommes, y mit le feu, et le réduisit en cendres. Les exploits de Jeanne d'Arc, si connue sous le nom de {a Pucelle d'Orléans, sont moins étonnants que ceux de Marguerite d'Anjou et de la comtesse de Montfort. Ces deux princesses ayant été élevées dans la mollesse des cours, et Jeanne d'Arc dans le rude exercice des travaux de la campagne, il était plus singulier et plus beau de quitter sa cour que sa chaumière pour les combats. L'héroïne qui défendit Beauvais est peut-être supérieure à celle qui fit lever le siége d'Orléans; elle combattit tout aussi bien, et ne se vanta ni d’être pucelle ni d’être inspirée, Ce fut en 1472, quand l’armée bourguignonne assiégeait Beauvais, que Jeanne Hachette, à la tête de plusieurs femmes, soutint long- temps un assaut, arracha l’étendard qu'un officier des ennemis allait arborer sur la brèche, jeta le porte-étendard dans le fossé, et donna le temps aux troupes du roi d'arriver pour secourir la ville. Ses descendants ont été exemptés de la taille: faible et hon- teuse récompense! Les femmes et les filles de Beauvais sont plus flattées d’avoir le pas sur les hommes à la procession le jour de l'anniversaire. Toute marque publique d'honneur encourage le mérite, et l’exemption de la taille n’est qu’une preuve qu’on doit être assujetti à cette servitude par le malheur de sa naissance. Mie de La Charce, de la maison de La Tour du Pin Gouvernet, se mit, en 1692, à la tête des communes en Dauphiné, et repoussa les Barbets, qui faisaient une irruption. Le roi lui donna une pension comme à un brave officier. L'ordre militaire de Saint- Louis n’était pas encore institué !. 1. Ji ne le fut que le 40 mai 1693. 17. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 9 130 AME. Il n’est presque point de nation qui ne se glorifie d’avoir de pareilles héroïnes; le nombre n'en est pas grand, la nature semble avoir donné aux femmes une autre destination. On a vu, mais rarement, des femmes s'enrôler parmi les soldats. En un mot, chaque peuple a eu des guerrières ; mais le royaume des Amazones sur les bords du Thermodon n'est qu'une fiction poétique, comme presque tout ce que l'antiquité raconte. AME. SECTION PREMIÈRE !. C'est un terme vague, indéterminé, qui exprime un principe inconnu d'effets connus que nous sentons en nous. Ce mot me répond à l’anima des Latins, au xveèux des Grecs, au terme dont se sont servies toutes les nations pour exprimer ce qu’elles r’en- tendaient pas mieux que nous. Dans le sens propre et littéral du latin et des langues qui en sont dérivées, il signifie « qui anime. Ainsi on a dit : l'âme des hommes, des animaux, quelquefois des plantes, pour signifier leur principe de végétation et de vie. On n'a jamais eu, en pro- nonçant ce mot, qu’une idée confuse, comme lorsqu'il est dit dans la Genÿse ? : « Dieu souffla au visage de l’homme un souffle de vie, et il devint âme vivante; et l’âme des animaux est dans le sang; et ne tuez point son âme, etc. » Ainsi Pâme était prise en général pour l'origine et la cause de la vie, pour la vie même. C'est pourquoi toutes les nations connues imaginèrent longtemps que tout mourait avec le co: xs. Si on peut démèéler quelque chose dans le chaos des his- toires anciennes, il semble qu’au moins les Égyptiens furent les premiers qui distinguèrent l'intelligence et Pâme; et les Grecs apprirent d’eux à distinguer aussi leur voïç et leur rvedua. Les Latins, à leur exemple, distinguèrent #nimus et anima; et nous, enfin, nous avons aussi eu notre âme et notre rntendement. Mais ce qui est le principe de notre vie, ce qui est le principe de nos pensées, sont-ce deux choses différentes? est-ce le même être? Ce qui nous fait digérer et ce qui nous donne des sensations et de la mémoire ressemble-t-i] à ce qui est dans les animaux la 1. Voyez ci-après, page 132. 2. Genèse, II, 7, AME. 131 cause de la digestion et la cause de leurs sensations et de leur mémoire ? Voilà l'éternel objet des disputes des hommes : je dis l'éternel objet, car, n'ayant point de notion primitive dont nous puissions descendre dans cet examen, nous ne pouvons que rester à jamais dans un labyrinthe de doutes et de faibles conjectures. Nous n'avons pas le moindre degré où nous puissions poser le picd pour arriver à la plus légère connaissance de ce qui nous fait vivre et de ce qui nous fait penser. Comment en aurions- nous? il faudrait avoir vu la vie et la pensée entrer dans un corps. Un père sait-il comment il a produit son fils? une mère sait-elle comment elle l’a conçu? Quelqu'un a-t-il jamais pu deviner comment il agit, comment il veille, et comment il dort? Quelqu'un sait-il comment ses membres obéissent à sa volonté? a-t-il découvert par quel art des idées se tracent dans son cerveau et en sortent à son commandement? Faibles automates mus par Ja main invisible qui nous dirige sur cette scène du monde, qui de nous a pu apercevoir le fil qui nous conduit? Nous osons mettre en question si l'âme intelligente est esprit ou mualirre, si elle est créée avant nous: si elle sort du néant dans notre naissance ; si après nous avoir animés un jour sur la terre, elle vit après nous dans l'éternité. Ces questions paraissent sublimes ; que sont-elles? des questions d’aveugles qui disent à d'autres aveugles : Qu'est-ce que la lumière? Quand nous voulons connaître grossièrement un morceau de iweial, nous le mettons au feu dans un creuset. Mais avons-nous un creuset pour y nettre l’âme? Elle est esprit, dit l’un, Mais qu’est- ce esprit? personne assurément n’en sait rien; c'est un mot si vid sens qu’on est obligé de dire ce que l'esprit n’est pas, ne pouvant dire ce qu’il est. L'âme est matière, dit l’autre. Mais qu’est- ce que matière? nous n'en connaissons que quelques apparences et quelques propriétés ; et nulle de ces propriétés, nulle de ces apparences ne parait avoir le moindre rapport avec la pensée, C'est quelque chose de distinct de la matière, dites-vous? Mais quelle preuve en avez-vous? Est-ce parce que la matière est di- visible et figurable, et que la pensée ne l’est pas? Mais qui vous a dit que les premiers principes de la matière sont divisibles et figu- rables? Il est très-vraisemblable qu'ils ne le sont point; des sectes entières de philosophes prétendent que les éléments de la ma- _tière n’ont ni figure ni étendue. Vous criez d’un air triomphant : La pensée n’est ni du bois, ni de la pierre, ni du sable, ni du métal; donc la pensée n’appartient pas à la matière. Faihles et 132 AME. hardis raisonneurs! la gravitation n’est ni bois, ni sable, ni métal, ni pierre; le mouvement, la végétation, la vie, ne sont rien non plus de tout cela; et cependant la vie, la végétation, le mouve- ment, la gravitation, sont donnés à la matière. Dire que Dieu ne peut rendre la matière pensante, c’est dire la chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. Nous ne sommes pas assurés que Dieu en ait usé ainsi ; nous sommes seulement assurés qu'il le peut. Mais qu'importe tout ce qu'on a dit et tout ce qu’on dira sur l’âme ? qu'importe qu’on l'ait appelée entéléchie, quintessence, flamme, éther ; qu’on l'ait crue universelle, incréée, transmigrante, etc. ? Qu’importent, dans ces questions inaccessibles à la raison, ces romans de nos imaginations incertaines? Qu'importe que les Pères des quatre premiers siècles aient cru l’âme corporelle? Qu'importe que Tertullien, par une contradiction qui lui est familière, ait décidé qu’elle est à la fois corporelle, figurée et simple? Nous avons mille témoignages dignorance, et pas un qui nous donne une lueur de vraisemblance. : Comment donc sommes-nous assez hardis pour affirmer ce que c’est que l’âme? Nous savons certainement que nous existons, que nous sentons, que nous pensons. Voulons-nous faire un pas au delà? nous tombons dans un abime de ténèbres; et dans cet abîme nous avons encore la folle témérité de disputer si cette âme, dont nous n’avons pas la moindre idée, est faite avant nous ou avec nous, et si elle est périssable ou immortelle. 1 L'article Aue, et tous les articles qui tiennent à la métaphy- sique, doivent commencer par une soumission sincère aux dogmes indubitables de l’Église. La révélation vaut mieux, sans doute, que toute la philosophie. Les systèmes exercent l'esprit, mais la foi l’éclaire et le guide. Ne prononce-t-on pas souvent des mots dont nous n'avons qu’une idée très-confuse, ou même dont nous n’en avons aucune ? Le mot d’âme n'est-il pas dans ce cas? Lorsque la languette ou la soupape d’un soufflet est dérangée, et que l’air qui est entré dans la capacité du soufflet en sort par quelque ouverture survenue à cette soupape, qu’il n’est plus comprimé contre les deux palettes, et qu’il n’est pas poussé avec violence vers le foyer qu’il doit allumer, les servantes disent : L'âme du soufflet est crevée. Elles n’en savent pas davantage; et cette question ne trouble point leur tranquillité. 4. C'est ici que commençait la première section dans les Questions sur l'Ency- clopédie, 1770. (B.) AME. 133 Le jardinier prononce Le mot d'âme des plantes, et les cultive très-bien sans savoir ce qu’il entend par ce terme. Le luthier pose, avance ou recule l’âme d'un violon sous le chevalet, dans l’intérieur des deux tables de l'instrument; un chétif morceau de bois de plus ou de moins lui donne ou lui ôte une àme harmonieuse. Nous avons plusieurs manufactures dans lesquelles les ouvriers donnent la qualification d’âme à leurs machines. Jamais on ne les entend disputer sur ce mot; il n’en est pas ainsi des philo- sophes. Le mot d'âme parmi nous signifie en général ce qui anime, Nos devanciers les Celtes donnaient à leur âme le nom de srl, dont les Anglais ont fait le mot soul, les Allemands seel; et proba- blement les anciens Teutons et les anciens Bretons n’eurent point de querelles dans les universités pour cette expression. Les Grecs distinguaient trois sortes d’Ames : Quyà, qui signifiait l'âme sensitive, l'âme des sens; et voilà pourquoi PAmour, enfant d’Aphrodite, eut tant de passion pour Psyché, et que Psyché l'aima si tendrement ; rveïux, le souffle qui donnait la vie et le mouve- ment à toute la machine, et que nous avons traduit par spiritus, esprit, mot vague auquel on a donné mille acceptions différentes ; et enfin voÿs, l'intelligence. Nous possédions donc trois âmes, sans avoir la plus légère notion d'aucune, Saint Thomas d'Aquin! admet ces trois âmes en qualité de péripatéticien, et distingue chacune de ces trois âmes en trois parties. Wvyà était dans la poitrine, rvedux se répandait dans tout le corps, et voùs était dans la tête. Il n’y a point eu d’autre philoso- phie dans nos écoles jusqu’à nos jours, et malheur à tout homme qui aurait pris une de ces âmes pour l'autre. Dans ce chaos d'idées il y avait pourtant un fondement. Les hommes s'étaient bien apercus que dans leurs passions d'amour, de colère, de crainte, il s’excitait des mouvements dans leurs entrailles. Le foie et le cœur furent le siége des passions. Lors- qu’on pense profondément, on sent une contention danses organes de la tête: donc l’âme intellectuelle est dans le cerveau. Sans res- piration, point de végétation, point de vie : donc l’âme végétative est dans la poitrine, qui recoit le souffle de l'air. Lorsque les hommes virent en songe leurs parents ou leurs amis morts, il fallut bien chercher ce qui leur était apparu. Ce 1. Somme de saint Thomas, édition de Lyon, 1738. (Note de Voltaire.) 43% AME. n'était pas le corps, qui avait été consumé sur un bûcher, ou englouti dans la mer et mangé des poissons. C'était pourtant quelque chose, à ce qu’ils prétendaient : car ils l'avaient vu; le mort avait parlé; le songeur l'avait interrogé. Était-ce duyà, était- ce rvedux, était-ce voÿs, avec qui on avait conversé en songe? On imagina un fantôme, une figure légère : c'était oxx, c'était Jai, une ombre, des mânes, une petite âme d'air et de feu extrême- ment délice qui errait je ne sais où. Dans la suite des temps, quand on voulut approfondir la chose, il demeura pour constant que cette âme était corporelle, et toute l'antiquité n’en eut point d'autre idée. Enfin Platon vint, qui sub- tilisa tellement cette Ame qu’on douta s’il ne la séparait pas entie- rement de la matière; mais ce fut un problème qui ne fut jamais résolu jusqu’à ce que la foi vint nous éclairer. En vain les matérialistes allèguent quelques Pères de l'Église qui ne s’exprimaient point avec exactitude. Saint Irénée dit que l'âme n'est que le souffle de la vie, qu’elle n'est incorporelle que par comparaison avec le corps mortel, et qu’elle conserve la figure de l’homme afin qu’on la reconnaisse. En vain Tertullien s'exprime ainsi : « La corporalité de l'âme éclate dans l'Évangile? ; corporatitas animæ in ipso Erangelio relu- cescit, » Car Si âme n’avait pas un corps, l’image de l'âme n'au- rait pas l’image du corps. En vain même rapporte-t-il la vision d’une sainte femme qui avait vu une âme très-brillante, et de la couleur de l'air. En vain Tatien dit expressément ? : Wuyà pv obv à roy avhpérov mohouepés ëcrt ; l'âme de l’homme est composée de plusieurs parties. En vain allèguc-t-on saint Hilaire, qui dit dans des temps pos- térieurs “ : « Il n’est rien de créé qui ne soit corporel, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni parmi les visibles, ni parmi les invisibles : tout est formé d'éléments, et les âmes, soit qu’elles habitent un corps, soit qu’elles en sortent, ont toujours une substance corpo- relle. » En vain saint Ambroise, au vie siècle, dit : « Nous5 ne con- naissons rien que de matériel, excepté la seule vénérable Tri- nité. » 1. Livre V, chapitres vi et vi, (Note de Voltaire.) 2. Oratio ad Græcos, chapitre xxur. (1d.) 3. De Anima, chapitre vu. ({d.) 4. Saint Hilaire sur saint Matthieu, page 633. ({d.) $. Sur Abraham, livre IH, chapitre var. (/d.) AME. 135 Le corps de l'Église entière a décidé que l’âme est immaté- rielle. Ces saints étaient tombés dans une erreur alors univer- selle; ils étaient hommes , mais ils ne se trompèrent pas sur limmortalité, parce qu’elle est évidemment annoncée dans les Évangiles, Nous avons un besoin si évident de la décision de l'Église infaillible sur ces points de philosophie que nous n’avons en effet par nous-mêmes aucune notion suffisante de ce qu'on appelle esprit pur, et de ce qu'on nomme matière, L'esprit pur est un mot qui ne nous donne aucune idée; et nous ne connaissons la matière que par quelques phénomènes. Nous la connaissons si peu que nous lappelons substance: or le mot substance veut dire ce qui est dessous; mais ce dessous nous sera éternellement caché. Ce des- sous est le secret du Créateur, et ce secret du Créateur est partout. Nous ne savons ni comment nous recevons la vie, ni comment nous la donnons, ni comment nous croissons, ni comment nous digérons, ni comment nous dormons, ni comment nous pensons, ni comment nous sentons. La grande difficulté est de comprendre comment un être, quel qu’il soit, a des pensées. . SECTION Il1. DES DOUTES DE LOCKE SUR L’AME. L'auteur de l’article Aue? dans l'Encyclopëdie a suivi scrupuleu- sement Jaquelot; mais Jaquelot ne nous apprend rien. Il s'élève aussi contre Locke, parce que le modeste Locke a dit ?: « Nous ne serons peut-êtré jamais capables de connaître si un être matériel pense ou non, par la raison qu’il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n’a point donné à quelque amas de matière, disposée comme il le trouve à propos, la puissance d’apercevoir et de penser ; ou s’il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. Car par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s’il lui plaît, ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il À. Questions sur l'Encyclopédie, 1170. (B.) 2, L'abbé Yvon, qui, ayant ét excommunié, se retira de l'Encyclopédie, Il y fut remplacé par de Prades, qui fut remplacé par Mallet, qui fut remplacé par Morellet, lequel garda la succession théologique jusqu’à la fin. (G. A.) 3. Traduction de Coste, livre IV, chapitre an, $ 6, (Note de Voltaire.) 136 AME. y joigne une autre substance avec la faculté de penser ; puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette puissance, qui ne saurait être créée qu’en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur. Je ne vois pas quelle contradiction il y a que Dieu, cet être pensant, éternel et tout-puissant, donne, s'il veut, quelques degrés de sentiment, de perception et de pensée à certains amas de matière créée et insensible, qu’il joint ensemble comme il le trouve à propos.» C'était parler en homme profond, religieux et modeste. On sait quelles querelles il eut à essuyer sur cette opinion, qui parut hasardée, mais qui en effet n’était en lui qu’une suite de la conviction où il était de la toute-puissance de Dieu et de la faiblesse de l’homme. Il ne disait pas que la matière pensàt; mais il disait que nous n’en savons pas assez pour démontrer qu'il est impossible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à l'être inconnu nommé matière, après lui avoir accordé le don de la gravitation et celui du mouvement, qui sont également incompréhensibles. Locke n'était pas assurément le seul qui eût avancé cette opinion: c'était celle de toute l’antiquité, qui, en regardant l'âme comme une matière très-déliée, assurait par conséquent que la matière pouvait sentir et penser. C'était le sentiment de Gassendi, comme on le voit dans ses objections à Descartes. « Il est vrai, dit Gassendi, que vous con- paissez que vous pensez; mais vous ignorez quelle espèce de substance vous êtes, vous qui pensez. Ainsi quoique l’opération de la pensée vous soit connue, le principal de votre essence vous est caché; et vous ne savez point quelle est la nature de cette substance, dont l’une des opérations est de penser. Vous res- semblez à un aveugle qui, sentant la chaleur du soleil et étant averti qu’elle est causée par le soleil, croirait avoir une idée claire et distincte de cet astre parce que si on lui demandait ce que c'est que le soleil il pourrait répondre : C’est une chose qui échauffe, etc, » 1. Voyez le discours préliminaire de M. d’Alembert (qui fait aussi partie du tome I°" de ses Mélanges de littérature, etc.) « On peut dire qu’il créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique. Pour connaitre notre âme, ses idées et scs affections, il n’étudia point les livres, parce qu'ils l'auraient mal instruit; il se contenta de descendre profondément en lui-même ; et après s'être, pour ainsi dire, contemplé longtemps, il ne fit, dans son Traité de l'entendement humain, que présenter aux hommes le - miroir dans lequel il s'était vu. En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet, la physique expérimentale de l'âme. » (Note de Voltaire.) AME. 437 Le même Gassendi, dans sa Philosophie d'Épicure, répète plu- sieurs fois qu’il n’y a aucune évidence mathématique de la pure spiritualité de l'âme. Descartes, dans une de ses lettres à la princesse palatine Élisa- beth, lui dit: «Je confesse que par la seule raison naturelle nous pouvons faire beaucoup de conjectures sur l'âme, et avoir de flatteuses espérances, mais non pas aucune assurance.» Et en cela Descartes combat dans ses lettres ce qu'il avance dans ses livres; contradiction trop ordinaire. Enfin nous avons vu que tous les Pères des premiers siècles de l'Église, en croyant l'âme immortelle, la croyaient en même temps matérielle ; ils pensaient qu’il est aussi aisé à Dieu de con- server que de créer. Ils disaient : « Dieu la fit pensante, il la con- servera pensante. » Malcbranche a prouvé très-bien que nous n'avons aucune idée par nous-mêmes, et que les objets sont incapables de nous en donner : de là il conclut que nous voyons tout en Dieu. C’est au fond la même chose que de faire Dieu l’auteur de toutes nos idées : car avec quoi verrions-nous dans lui, si nous n'avions pas des instruments pour voir? et ces instruments, c’est lui seul qui les tient et qui les dirige. Ge système est un labyrinthe, dont une allée vous mènerait au spinosisme, une autre au stoïcisme, et une autre au chaos. Quand on a bien disputé sur l'esprit, sur la matière, on finit toujours par ne se point entendre. Aucun philosophe n’a pu lever par ses propres forces ce voile que la nature à étendu sur tous les premiers principes des choses ; ils disputent, et la nature agit. SECTION IIlI1. DE L'AME DES BÊTES, ET DE QUELQUES IDÉES CREUSES. Avant l'étrange système qui suppose les animaux de pures machines sans aucune sensation, les hommes n'avaient jamais imaginé dans les bêtes une âme immatérielle ; et personne n'avait poussé la témérité jusqu’à dire qu’une huître possède une âme spirituelle, Tout le monde saccordait paisiblement à convenir que les bêtes avaient recu de Dieu du sentiment, de la mémoire, des idées, et non pas un esprit pur. Personne n'avait abusé du don de raisonner au point de dire que la nature a donné aux 1. Questions sur l'Encyclopédie, 1770. (B.) 138 AME. bêtes tous les organes du sentiment pour qu'elles n’eussent point de sentiment. Personne n'avait dit qu’elles crient quand on les blesse, et qu’elles fuient quand on les poursuit, sans éprouver ni douleur ni crainte. On ne uiait point alors la toute-puissance de Dieu ; il avait pu communiquer à la matière organisée des animaux le plaisir, la douleur, le ressouvenir, la combinaison de quelques idées ; il avait pu donner à plusieurs d’entre cux, comme au singe, à l’élé- phant, au chien de chasse, le talent de se perfectionner dans les arts qu’on leur apprend ; non-seulement il avait pu douer presque tous les animaux carnassiers du talent de mieux faire la guerre dans leur vicillesse expérimentée, que dans leur jeunesse trop confiante ; non-seulement, dis-je, il l'avait pu, mais il l’avait fait : l'univers en était témoin. Pereira ct Descartes soutinrent à l'univers qu’il se trompait, que Dieu avait joué des gobelets, qu’il avait donné tous les instru- ments de la vie et de la sensation aux animaux, afin qu'ils n’eussent ni sensation, ni vie proprement dite, Mais je ne sais quels prétendus philosophes, pour répondre à la chimère de Descartes, se jetèrent dans la chimère opposée; ils donnèrent libéralement un esprit pur aux crapauds et aux insectes : In vitium ducit culpæ fuga..… Hor., de Art. poel. Entre ces deux folies, l’une qui ôte le sentiment aux organes du sentiment, Pautre qui loge nn pur esprit dans une punaise, on imagina un milieu: c’est l'instinct; et qu'est-ce que l'instinct? Oh! oh! c’est une forme substantielle; c’est une forme plastique; c’est un je ne sais quoi : c’est de l'instinct. Je serai de votre avis tant que vous appellerez la plupart des choses je ne sais quoi, tantque votre philosophie commencera et finira par je ne suis; mais quand vous affirmerez, je vous dirai avec Prior dans son poëme sur les vanités du monde : Osez-vous assigner, pédants insupportables, Une cause diverse à des effets semblables ? Avez-vous mesuré cette mince cloison Qui semble séparer l'instinct de la raison? Vous êtes mal pourvus et de l'un et de l’autre. Aveugles insensés, quelle audace est la vôtre! L'orgueil est votre instinct. Conduirez-vous nos pas Dans ces chemins glissants que vous ne voyez pas? AME. - 439 L'auteur de Particle Aue dans l'Encyclopidie s'explique ainsi : « Je me représente l'âme des bêtes comme une substance imma- térielle et intelligente; mais de quelle espèce? Ce doit être, ce me semble, un principe actif qui a des sensations, et qui n'a que cela. Si nous réfléchissons sur la nature de l'âme des bêtes, elle ne nous fournit rien de son fonds qui nous porte à croire que sa spiritualité la sauvera de l’anéantissement. » Je n’entends pas comment on se représente une substance immatérielle. Se représenter quelque chose, c’est s’en faire une image; et jusqu'à présent personne n'a pu peindre l'esprit, Je veux que, par le mot représente, l'auteur entende je conrois; pour moi, j'avoue que je ne le conçois pas. Je concois encore moins qu'une âme spirituelle soit anéantice, parce que je ne concois ni la création ni le néant; parce que je n’ai jamais assisté au conseil de Dieu; parce que je ne sais rien du tout du principe des choses. Si je veux prouver que l’âme est un être réel, on m'arrête en me disant que c’est une faculté. Si j'affirme que c’est une faculté, et que j'ai celle de penser, on me répond que je me trompe ; que Dieu, le maitre éternel de toute la nature, fait tout en moi, et dirige toutes mes actions et toutes mes pensées ; que si je pro- duisais mes pensées, je saurais celles que j'aurai dans une minute: que je ne le sais jamais; que je ne suis qu’un automate à sen- sations et à idées, nécessairement dépendant, et entre les mains de lÊtre suprême, infiniment plus soumis à lui que l'argile ne Pest au potier, ; J’avoue donc mon ignorance; j'avoue que quatre mille tomes de métaphysique ne nous enseigneront pas ce que c’est que notre âme, Un philosophe orthodoxe disait à un philosophe hétérodoxe : « Comment avez-vous pu parvenir à imaginer que l’âme est mor- telle de sa nature, et qu’elle n’est éternelle que par la pure volonté de Dieu ? — Par mon expérience, dit l’autre. — Comment! est-ce que vous êtes mort ? — Oui, fort souvent. Je tombais en épilepsie dans ma jeunesse, et je vous assure que j'étais parfaitement mort pendant plusieurs heures. Nulle sensation, nul souvenir même du moment où j'étais tombé. Il m'arrive à présent la même chose presque toutes les nuits. Je nesens jamais précisément le moment où je n’endors; mon sommeil est absolument sans rêves. Je ne peux imaginer que par conjectures combien de temps j'ai dormi, Je suis mort régulièrement six heures en vingt-quatre. C’est le quart de ma vie.» 150 AME. L'orthodoxe alors lui soutint qu'il pensait toujours pendant son sommeil sans qu'il en sût rien. L’hétérodoxe lui répondit: « Je crois par la révélation que je penserai toujours dans Yautre Vie; mais je vous assure que je pense rarement dans celle-ci. » L’orthodoxe ne se trompait pas en assurant l'immortalité de l'âme, puisque la foi et la raison démontrent cette vérité; mais il pouvait se tromper en assurant qu’un homme endormi pense toujours. Locke avouait franchement qu'il ne pensait pas toujours quand il dormait : un autre philosophe a dit: «Le propre de l’hommeest de penser; mais ce n’est pas son essence. » Laissons à chaque homme la liberté et la consolation de se chercher soi-même, et de se perdre dans ses idées. Cependant il est bon de savoir qu'en 1730 un philosophe essuya une persécution assez forte pour avoi avoué, avec Locke, que son entendement n'était pas exercé tous les moments du jour et de la nuit, de même qu'il ne se servait pas à tout moment de ses bras et de ses jambes. Non-seulement l'ignorance de cour le persécuta, mais l'ignorance maligne de quelques prétendus litté- rateurs se déchaîna contre le persécuté. Ce qui n'avait produit en Angleterre que quelques disputes philosophiques produisit en France les plus lâches atrocités : un Français fut la victime de Locke. Il ÿ a eu toujours dans la fange de notre littérature plus d’un de ces misérables qui ont vendu leur plume, et cabalé contre leurs bienfaiteurs mêmes. Cette remarque est bien étrangère à l'article AME ; mais faudrait-il perdre une occasion d’effrayer ceux qui se rendent indignes du nom d’hommes de lettres, qui pros- tituent le peu d’esprit et de conscience qu'ils ont à un vil intérêt, à une politique chimérique, qui trahissent leur amis pour flatter des sots, qui broient en secret la ciguë dont l’ignorant puissant et méchant veut abreuver des citoyens utiles ? Arriva-t-il jamais dans la véritable Rome qu’on dénoncçât aux consuls un Lucrèce pour avoir mis en vers le système d’Épicure? un Cicéron pour avoir écrit plusieurs fois qu'après la mort on ne ressent aucune douleur? qu'on accusât un Pline, un Varron, d'avoir eu des idées particulières sur la Divinité? La liberté de 4. Voltaire (voyez ce qui est relatif aux Lettres philosophiques, dans la corres- pondance générale de 1730 à 1736). (K.)— Voyez aussi dans les Mélanges, année 1734, les Lettres philosophiques et l’avertissement de Beuchot qui les précède, AME. 441 penser fut illimitée chez les Romains. Les esprits durs, jaloux et rétrécis, qui se sont efforcés d’écraser parmi nous cette liberté, mère de nos connaissances, et premier ressort de l’entendement humain, ont prétexté des dangers chimériques. Ils n'ont pas songé que les Romains, qui poussaient cette liberté beaucoup plus loin que nous, n’en ont pas moins été nos vainqueurs, nos législateurs, et que les disputes de l’école n'ont pas plus de rapport au gouvernement que le tonneau de Diogène n'en eut avec les victoires d'Alexandre. Cette lecon vaut bien une lecon sur l'âme : nous aurons peut- être plus d’une occasion d’y revenir. Enfin, en adorant Dieu de toute notre âme, confessons tou- jours notre profonde ignorance sur cette âme, sur cette faculté de sentir et de penser que nous tenons de sa bonté infinie. Avouons que nos faibles raisonnements ne peuvent rien ôter, rien ajouter à la révélation et à la foi. Concluons enfin que nous devons employer cette intelligence, dont la nature est inconnue, à perfectionner les sciences qui sont l’objet de l'Encyclopédie » comme les horlogers emploient des ressorts dans leurs montres, sans savoir ce que c’est que le ressort. SECTION IV1. SUR L'AME, ET SUR NOS IGNORANCES. Sur la foi de nos connaissances acquises, nous avons osé mettre en question si âme est créée avant nous, si elle arrive du néant dans notre corps? à quel âge elle est venue se placer entre une vessie et les intestins cœcum et rectum? si elle ÿ a reçu ou apporté quelques idées, et quelles sont ces idées? si après nous avoir animé quelques moments, son essence est de vivre après nous dans Péternité sans l'intervention de Dieu même? si étant esprit, et Dieu étant esprit, ils sont l’un et l’autre d’une nature semblable *? Ces questions paraissent sublimes : que sont-elles? des questions d’aveugles-nés sur la lumière. 4. Questions sur l'Encyclopédie. 1110. (B.) 2. Ce n'était pas sans doute l'opinion de saint Augustin, qui, dans le livre VIII de la Cité de Dieu, s'exprime ainsi : « Que ceux-là se taisent qui n’ont pas osé, à la vérité, dire que Dieu est un corps, mais qui ont cru que nos âmes sont de même nature que lui. Ils n'ont pas été frappés de l'extrême mutabilité de notre âme, qu'il n'est pas permis d'attribuer à Dieu. » « Cedant et illi quos quidem puduit dicere Deum corpus esse, verumtamen 432 AME. Que nous ont appris tous les philosophes anciens et modernes? un enfant est plus sage qu'eux ; il ne pense pas à ce qu’il ne peut concevoir. | Qu'il est triste, direz-vous, pour notre insatiable curiosité, pour notre soif intarissable du bien-être, de nous ignorer ainsi! J'en conviens, et il y a des choses encore plus tristes ; mais je vous répondrai : Sors tua mortalis, non est mortale quod optas. Ovin., Mel, 1, 56. Tes destins sont d’un homme, et tes vœux sont d’un dieu 1. Il paraît, encore une fois, que la nature de tout principe des choses est le secret du Créateur. Comment les airs portent-ils des sons? comment se forment les animaux? comment quelques-uns de nos membres obéissent-ils constamment à nos volontés? quelle main place des idées dans notre mémoire, les y garde comme dans un registre, et les en tire tantôt à notre gré, et tantôt malgré nous? Notre nature, celle de l'univers, celle de la moindre plante, tout est plongé pour nous dans un gouffre de ténèbres. L'homme est un être agissant, sentant et pensant : voilà tout ce que nous en savons; il ne nous est donné de connaître ni ce qui nous rend sentants et pensants, ni ce qui nous fait agir, ni ce qui nous fait être. La faculté agissante est aussi incompréhen- sible pour nous que la faculté pensante. La difficulté est moins de coucevoir comment ce corps de fange a des sentiments et des idées que de concevoir comment un être, quel qu'il soit, a des idées et des sentiments. Voilà d'un côté Pame d'Archimède, de l'autre celle d’un imbé- cile : sont-elles de même nature? Si leur essence est de penser, elles pensent toujours, et indépendamment du corps, qui ne peut agir sans elles. Si elles pensent par leur propre nature, l'espèce d'une âme qui ne peut faire une règle d'arithmétique sera-t-elle la même que celle qui a mesuré les cicux? Si ce sont les organes du corps qui ont fait penser Archimède, pourquoi mon idict, mieux constitué qu'Archimède, plus vigoureux, digérant mieux, faisant mieux toutes ses fonctions, ne pense-t-il point? C’est, dites- ejusdem naturæ, cujus ille est, animos nostros esse putaverunt. Ita non eos movet tanta mutabilitas animæ, quam Dei naturæ tribucre nefas est. » (Note de Voltaire.) 1. Cette traduction est de Voltaire lui-même ; voyez, tome IX, le deuxième Discours sur l'homme, vers 84. AME. 143 vous, que sa cervelle n’est pas si bonne. Mais vous le supposez: vous n'en savez rien. On n'a jamais trouvé de différences entre les cervelles saines qu'on a disséquées; il est même très-vraisem- blable que le cervelet d’un sot sera en meilleur état que celui d'Archimède, qui a fatigué prodigieusement, et qui pourrait être usé et raccourci. Concluons donc ce que nous avons déjà conclu, que nous sommes des ignorants sur tous les premiers principes. À l'égard des ignorants qui font les suffisants, ils sont fort au-dessous des singes. Disputez maintenant, colériques argumentants ; présentez des: requêtes les uns contre les autres; dites des injures, prononcez vos sentences, vous qui ne savez pas un mot de la question. SECTION V1. x , DU PARADOXE DE WARBLRTON SUR L'IMMORTALITÉ DE L’AME. Warburton, éditeur et commentateur de Shakespeare et évêque de Glocester, usant de la liberté anglaise, et abusant de la cou- tume de dire des injures à ses adversaires, a composé quatre volumes pour prouver que l’immortalité de l'âme n'a jamais été annoncée dans le Pentateuque, et pour conclure de cette preuve méme que la mission de Moïse, qu’il appelle légation, est divine. Voici le précis de son livre, qu’il donne lui-même, pages 7 et 8 du premier tome, « 4 La doctrine d'une vie à venir, des récompenses et des châtiments après la mort, est nécessaire à toute société civile. « % Tout le genre humain (et c'est en quoi il se trompe), et spécialement les plus sages et les plus savantes nations de l'anti- quité, se sont accordés à croire et à enseigner cette doctrine. « 3° Elle ne peut se trouver en aucun endroit de la loi de Moïse ; donc Ja loi de Moïse est d'un original divin, Ce que je vais prouver par les deux syllogismes suivants : Premier sylloyisme. « Toute religion, toute société qui n’a pas l’immortalité de l'âme pour son principe, ne peut être soutenue que par une pro- 1. Questions sur l'Encyclopédie, 1110. (B.) 45% AME. vidence extraordinaire; la religion juive n’avait pas l’immortalité de l'âme pour principe: donc la religion juive était soutenue par une providence extraordinaire. Second sylloyisme. « Les anciens législateurs ont tous dit qu'une religion qui r’enseignerait pas l’immortalité de l’âme ne pouvait être soutenue que par une providence extraordinaire ; Moïse a institué une reli- gion qui n'est pas fondée sur l’immortalité de l'âme: donc Moïse croyait sa religion maintenue par une providence extraordi- naire, » Ce qui est bien plus extraordinaire, c’est cette assertion de Warburton, qu'il a nise en gros caractères à la tête de son livre. On lui a reproché souvent l'extrême témérité et la mauvaise foi avec laquelle il ose dire que tous les anciens législateurs ont cru qu'une religion qui n’est pas fondée sur les peines et les récom- penses après la mort ne peut être soutenue que par une provi- dence extraordinaire; il n’y en a pas un seul qui l'ait jamais dit. Il n'entreprend pas même d’en apporter aucun exemple dans son énorme livre farci d’une immense quantité de citations, qui toutes sont étrangères à son sujet. Il s’est enterré sous un amas d'auteurs grecs et latins, anciens et modernes, de peur qu’on ne pénétrât jusqu’à lui, à travers une multitude horrible d'enve- loppes. Lorsque enfin la critique a fouillé jusqu’au fond, il est ressuscité d'entre tous ces morts pour charger d’outrages tous ses adversaires. I est vrai que vers la fin de son quatrième volume, après avoir marché par cent labyrinthes, et s’être battu avec tous ceux qu'il a rencontrés en chemin, il vient enfin à sa grande question qu'il avait laissée là. Il s'en prend au livre de Job, qui passe chez les savants pour l'ouvrage d’un Arabe, et il veut prouver que Job ne croyait point l’immortalité de l'âme. Ensuite il explique à sa facon tous les textes de l’Écriture par lesquels on a voulu com- battre son sentiment. Tout ce qu’on en doit dire, c’est que, s’il avait raison, ce p'était pas à un évêque d’avoir ainsi raison. Il devait sentir qu’on en pouvait tirer des conséquences trop dangereuses !, Mais 4. On les à tirées, en effet, ces dangereuses conséquences. On lui a dit : La créance de l'âme immortelle est nécessaire ou non. Si elle n’est pas nécessaire, pourquoi Jésus-Christ l’a-t-il annoncée? Si elle est nécessaire, pourquoi Moise n'en AME. 445 il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; cet homme, qui est devenu délateur et persécuteur, n’a été fait évêque, par la pro- tection d’un ministre d'État, qu’immédiatement après avoir fait son livre. À Salamanque, à Coimbre, à Rome, il aurait été obligé de se rétracter et de demander pardon. En Angleterre il est devenu pair du royaume avec'cent mille livres de rente : c'était de quoi adoucir ses mœurs. SECTION VI. DU BESOIN DE LA RÉVÉLATION. Le plus grand bienfait dont nous soyons redevables au Nou- veau Testament, c’est de nous avoir révélé l’immortalité de l'âme. Cest donc bien vainement que ce Warburton a voulu jeter des nuages sur cette importante vérité, en représentant continuelle- ment dans sa Légation de Moïse que « les anciens Juifs n’avaient aucune connaissance de ce dogme nécessaire, et que les sadu- céens ne l’admettaient pas du temps de notre seigneur Jésus ». Il interprète à sa manière les propres mots qu’on fait pro- noncer à Jésus-Christ? N’avez-vous pas lu ces paroles que Dicu vous a dites : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob? or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants, » Il donne à la parabole du mauvais riche un sens contraire à celui de toutes'les Églises. Sherlock, évêque de Londres, et vingt autres savants, Pont réfuté. Les philosophes anglais même lui ont reproché combien il est scandaleux dans un évêque anglican de manifester une opinion si contraire à l'Église angli- cane : et cet homme après cela s'avise de traiter les gens d'impics; semblable au personnage d’Arlequin, dans la comédie du Déraliseur a-t-il pas fait la base de sa religion ? Ou Moïse était instruit de ce dogme, ou il ne l'était pas. S'il l'ignorait, il était indigne de donner des lois. S’il le savait et le cachait, quel nom voulez-vous qu'on lui donne? De quelque côté que vous vous tourniez, vous tombez dans un abime qu’un évèque ne devait pas ouvrir. Votre dédidace aux francs-pensants, vos fades plaisanteries avec eux, et vos bassesses auprès de milord Hardwich, ne vous sauveront pas de l'opprobre dont vos contra- dictions continuelles vous ont couvert; et vous apprendrez que quand on dit des choses hardics, il faut les dire modestement. ( Note de Voltaire.) — Ces raison- nements avaicnt déjà été présentés par Voltaire à l’article Warburton, dans la Quawième de ses Lettres à Son Altesse monseigneur le prince de **, Voyez les Mélanges, année 1767. ( B.) 1. Questions sur l'Encyclopédie, 17170. (B.) 2. Saint Matthieu, chapitre xx11, v. 31 et 32. (Note de Vollaire.) 17. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. Î. 40 146 AME. de maisons, qui, après avoir jeté les meubles par la fenêtre, voyant un homme qui en emportait quelques-uns, cria de toutes ses forces : Au voleur! Il faut d'autant plus bénir la révélation de l’immortalité de l'âme, et des peines et des récompenses après la mort, que la vaine philosophie des hommes en a toujours douté. Le grand César n’en croyait rien ; il s’en expliqua clairement en plein sénat lorsque, pour empêcher qu’on fit mourir Catilina, il représenta que la mort ne laissait à l’homme aucun sentiment, que tout mourait avec lui; et personne ne réfuta cette opinion. L'empire romain était partagé entre deux grandes sectes prin- cipales : celle d'Épicure, qui affirmait que la Divinité était inutile au monde, et que l’âme périt avec le corps: et celle des stoïciens, qui regardaient l'âme comme une portion de la Divinité, laquelle après la mort se réunissait à son origine, au grand tout dont elle était émancée. Ainsi, soit que l’on crût l’âme mortelle, soit qu’on la crût immortelle, toutes les sectes se réunissaient à se moquer des peines et des récompenses après la mort. Il nous reste encore cent monuments de cette croyance des Romains. C’est en vertu de ce sentiment profondément gravé dans tous les cœurs que tant de héros et tant de simples citoyens romains se donnèrent la mort sans le moindre scrupule ; ils n’at- tendaient point qu’un tyran les livrât à des bourreaux. Les hommes les plus vertueux même, et les plus persuadés de l'existence d’un Dieu, n’espéraient alors aucune récompense, et ne craignaient aucune peine. Nous verrons à l’article APOcRYPuE, que Clément, qui fut depuis pape et saint, commenca par douter lui-même de ce que les premiers chrétiens disaient d’une autre vie, et qu'il consulta saint Pierre à Césarée. Nous sommes bien loin de croire que saint Clément ait écrit cette histoire qu’on lui attribue; mais elle fait voir quel besoin avait le genre humain d’une révélation précise. Tout ce qui peut nous surprendre, c’est qu’un dogme si réprimant et si salutaire ait laissé en proie à tant d’horribles crimes des hommes qui ont si peu de temps à vivre, et qui se voient pressés entre deux éternités. AME. 447 SECTION VIli. AMES DES SOTS ET DES MONSTRES. Un enfant mal conformé naît absolument imbécile, n'a point d'idées, vit sans idées; et on en a vu de cette espèce. Com- ment définira-t-on cet animal? des docteurs ont dit que c’est quelque chose entre l’homme et la bête ; d’autres ont dit qu’il avait une âme sensitive, mais non pas une âme intellectuelle. Il mange, il boit, il dort, il veille, il a des sensations; mais il ne pense pas. Y a-t-il pour lui une autre vie, n’y en a-t-il point? le cas a été proposé, et n’a pas été encore entièrement résolu. Quelques-uns ont dit que cette créature devait avoir une âme, parce que son père et sa mère en avaient une. Mais par ce rai- sonnement on prouverait que si elle était venue au monde sans nez, elle serait réputée en avoir un, parce que son père et sa mère en avaient. | Une femme accouche, son enfant n’a point de menton, son front est écrasé et un peu noir, son nez est effilé et pointu, ses yeux sont ronds, sa mine ne ressemble pas mal à celle d’une hirondelle; cependant il a le reste du corps fait comme nous, Les parents le font baptiser à la pluralité des voix. Il est décidé homme et possesseur d’une âme immortelle. Mais si cette petite figure ridicule a des ongles pointus, la bouche faite en bec, il est déclaré monstre, il n’a point d'âme, on ne le baptise pas. On sait qu’il y eut à Londres, en 1726, une femme qui accou- chait tous les huit jours d’un lapereau*?. On ne faisait nulle difficulté de refuser le baptème à cet enfant, malgré la folie épi- démique qu’on eut pendant trois semaines à Londres de croire qu’en effet cette pauvre friponne faisait des lapins de garenne. Le chirurgien qui l’accouchait, nomméSaint-André, jurait que rien n’était plus vrai, et on le croyait. Mais quelle raison avaient les crédules pour refuser une âme aux enfants de cette femme ? elle avait une âme, ses enfants devaient en être pourvus aussi ; soit qu’ils eussent des mains, soit qu’ils eussent des pattes, soit qu’ils fussent nés avec un petit museau ou avec un visage : l’Être suprême ne peut-il pas accorder le don de la pensée et de la sensation à À. Questions sur l'Encyclopédie, 17170. (B.) 2. Voyez le chapitre xx1 des Singularités de la neture (Mélanges, année 1768). 448 AME. un petit je ne sais quoi, né d’une femme, figuré en lapin, aussi bien qu’à un petit je ne sais quoi, figuré en homme? L'âme qui était prête à se loger dans le fœtus de cette femme s’en retour- nera-t-elle à vide? Locke observe très-bien, à l'égard des monstres, qu’il ne faut pas attribuer l’immortalité à lextérieur d’un corps ; que la figure my fait rien. Cette immortalité, dit-il, n’est pas plus attachée à la forme de son visage ou de sa poitrine qu'à la manière dont sa barbe est faite ou dont son habit est taillé. Il demande quelle est la juste mesure de difformité à laquelle vous pouvez reconnaître qu’un enfant a une âme ou n’en a point? quel est le degré précis auquel il doit être déclaré monstre et privé d'âme? On demande encore ce que serait une âme qui n'aurait jamais que des idées chimériques? il y en a quelques-unes qui ne s’en éloignent pas. Méritent-elles ? déméritent-elles? que faire de leur esprit pur? Que penser d’un enfant à deux têtes, d’ailleurs très-bien con- formé? Les uns disent qu’il a deux âmes puisqu'il est muni de deux glandes pinéales, de deux corps calleux, de deux sensorium commune. Les autres répondent qu’on ne peut avoir deux âmes quand on n'a qu’une poitrine et un nombrilt. Enfin on a fait tant de questions sur cette pauvre âmehumaine que, sil fallait les déduire toutes, cet examen de sa propre per- sonne lui causerait le plus insupportable ennui. Il lui arriverait ce qui arriva au cardinal de Polignac dans un conclave. Son intendant, lassé de n'avoir jamais pu lui faire arrêter ses comptes, fit le voyage de Rome, et vint à la petite fenêtre de sa cellule chargé d’une immense liasse de papiers. Il lut près de deux heures. Enfin, voyant qu’on ne lui répondait rien, il avanca la tête, Il y avait près de deux heures que le cardinal était parti. Nos âmes partiront avant que leurs intendants les aient mises au fait, mais soyons justes devant Dieu, quelque ignorants que nous soyons, nous et nos intendants. Voyez dans les Lettres de Memmius ce qu’on dit de l’âme (Mélanges, année 1771). 4, M. le chevalier d'Angos, savant astronome, a observé avec soin pendant plusieurs jours un lézard à deux têtes; et il s'est assuré que le lézard avait deux volontés indépendantes, dont chacune avait un pouvoir presque égal sur le corps, qui était unique. Quand on présentait au lézard un morceau de pain, de manière qu'il ne pût le voir que d’une tête, cette tête voulait aller chercher le pain, et l'autre voulait que le corps restàt en repos. (K.) ÂME. 119 SECTION VIllIi. Il faut que je l'avoue, lorsque j'ai examiné l'infaillible Aristote, le docteur évangélique, le divin Platon, j'ai pris toutes ces épi- thètes pour des sobriquets. Je n'ai vu dans tous les philosophes qui ont parlé de l'âme humaïne que des aveugles pleins de temé- rité ct de babil, qui s'efforcent de persuader qu’ils ont une vue d’aigle, et d'autres curieux et fous qui les croient sur leur parole, et qui s'imaginent aussi de voir quelque chose. Je ne craindrai point de mettre au rang de ces maîtres d'er- reurs Descartes et Malebranche. Le premier nous assure que Pâme de l'homme est une substance dont l'essence est de penser, qui pense toujours, et qui s'occupe dans le ventre de la inère de belles idées métaphysiques et de beaux axiomes généraux qu’elle oublie ensuite. Pour le P. Malcbranche, il est bien persuadé que nous voyons tout en Dieu; il a trouvé des partisans, parce que les fables les plus hardics sont celles qui sont le mieux reçues de la faible ima- gination des hommes. Plusieurs philosophes ont donc fait le roman de l'âme ; enfin c’est un sage qui en a écrit modestement l’histoire. Je vais faire l’abrégé de cette histoire, selon que je l'ai conçue. Je sais fort bien que tout le monde ne conviendra pas des idées de Locke : il sc pourrait bien faire que Locke eût raison contre Descartes et Malebranche, et qu’il eût tort contre la Sor- bonne ; je parle selon les lumières de la philosophie, non selon les révélations de la foi. I ne m’appartient que de penser humainement ; les théolo- giens décident divinement, c’est tout autre chose : la raison et la foi sont de nature contraire. En un mot, voici un petit précis de Locke, que je censurerais si j'étais théologien, et que j'adopte pour un moment comme hypothèse, comme conjecture de simple phi- losophie, humainement parlant. Il s’agit de savoir ce que c’est que l'âme. 4° Le mot d'âme est de ces mots que chacun prononce sans les entendre ; nous n’entendons que les choses dont nous avons une idée; nous n’avons point d'idée d'âme, d'esprit: donc nous ne lentendons point. 2 Il nous a donc plu d'appeler âme cette faculté de sentir et 4. Ce morceau était imprimé dès 1738; voyez l'avertissement de Beuchot qui précède les Leîtres philosophiques (Mélanges, année 173#). 150 AME. de penser, comme nous appelons vie la faculté de vivre, et volonté la faculté de vouloir. Des raisonneurs sont venus ensuite, et ont dit : L'homme est composé de matière et d'esprit ; la matière est étendue et divisible; Vesprit n’est ni étendu ni divisible : done il est, disent-ils, d'une autre nature. C’est un assemblage d'êtres qui ne sont point faits lun pour l’autre, et que Dieu unit malgré leur nature. Nous voyons peu le corps, nous ne voyons point l’âme ; elle n’a point de parties : donc elle est éternelle ; elle a des idées pures et spi- rituelles : donc elle ne les recoit point de la matière ; elle ne les reçoit point non plus d'elle-même : donc Dieu les lui donne; donc elle apporte en naissant les idées de Dieu, de linfini, et toutes les idées générales. Toujours humainement parlant, je réponds à ces messieurs qu'ils sont bien savants. Ils nous disent d’abord qu’il y a une âme, et puis ce que ce doit être, Ils prononcent le nom de matière, et décident ensuite nettement ce qu'elle est. Et moi je leur dis : Vous ne connaissez ni l'esprit ni la matière. Par l'esprit, vous ne pouvez imaginer que la faculté de penser; par la matière, vous ne pouvez entendre qu'uh certain assemblage de qualités, de couleurs, d'étendues, de solidités; et il vous a plu d'appeler cela matière, et vous avez assigné les limites de la matière et de l’âme avant d’être sûrs seulement de l’existence de l’une et de l'autre, Quant à la matière, vous enseignez gravement qu’il n’y a en elle que l'étendue et la solidité; et moi je vous dis modestement qu'elle est capable de mille propriétés que ni vous ni moi ne con- naissons pas. Vous dites que l’âme est indivisible, éternelle ; et vous supposez ce qui est en question. Vous êtes à peu près comme un régent de collége qui, n'ayant vu d'horloge de sa vie, aurait tout d’un coup entre ses mains une montre d'Angleterre à répé- tition. Cet homme, bon péripatéticien, est frappé de la justesse avec laquelle les aiguilles divisent et marquent les temps, et encore plus étonné qu'un bouton, poussé par le doigt, sonne précisément l'heure que aiguille marque. Mon philosophe ne manque pas de trouver qu’il y a dans cette machine une âme qui la gouverne et qui en mène les ressorts, Il démontre savamment son opinion par la comparaison des anges qui font aller les sphères célestes, et il fait soutenir dans sa classe de belles thèses sur l’âme des montres. Un de ses écoliers ouvre la montre; on n’y voit que des ressorts, et cependant on soutient toujours le système de l’âme des montres, qui passe pour démontré. Je suis cet écolier ouvrant AME. 4541 la montre que l’on appelle homme, et qui, au lieu de définir har- diment ce que nous n’entendons point, tâche d'examiner par degrés ce que nous voulons connaître, Prenons un enfant à l’instant de sa naissance, et suivons pas à pas le progrès de son entendement. Vous me faites l'honneur de m’apprendre que Dieu a pris la peine de créer une âme pour aller loger dans ce corps lorsqu'il a environ six semaines ; que cette àme à son arrivée est pourvue des idées métaphysiques ; connais- sant donc l'esprit, les idées abstraites, l'infini, fort clairement ; étant, en un mot, une très-savante personne. Mais malheureuse- ment elle sort de l'utérus avec une ignorance crasse; elle a passé dix-huit mois à ne connaître que le téton de sa nourrice; et lorsqu'à l’âge de vingt ans on veut faire ressouvenir cette âme de toutes les idées scientifiques qu’elle avait quand elle s’est unie à son corps, elle est souvent si bouchée qu'elle n’en peut conce- voir aucune. Il y a des peuples entiers qui n’ont jamais eu une seule de ces idées, En vérité, à quoi pensait l'âme de Descartes et de Malebranche, quand elle imagina de telles rêveries? Suivons donc l’idée du petit enfant, sans nous arrêter aux imaginations des philosophes. Le jour que sa mère est accouchée de lui et de son âme, il est né dans la maison un chien, un chat, et un serin. Au bout de dix-huit mois je fais du chien un excellent chasseur ; à un an le serin siffle un air ; le chat, au bout de six semaines, fait déjà tous ses tours; et l'enfant, au bout de quatre ans, ne sait rien. Moi, homme grossier, témoin de cette prodigieuse différence, et qui mai jamais vu d'enfant, je crois d’abord que le chat, le chien, et le serin, sont des créatures très-intelligentes, et que le petit enfant est un automate, Cependant petit à petit je m'aperçois que cet enfant a des idées, de la mémoire, qu’il a les mêmes passions que ces animaux ; et alors j'avoue qu'il est comme eux une créa- ture raisonnable, II me communique différentes idées par quel- ques paroles qu'il a apprises, de même que mon chien par des cris diversifiés me fait exactement connaître ses divers besoins. J'aperçois qu’à l’âge de six ou sept ans l’enfant combine dans son petit cerveau presque autant d'idées que mon chien de chasse dans le sien ; enfin, il atteint avec l’âge un nombreinfini de con- naissances. Alors que dois-je penser de lui? irai-je croire qu’il est : d’une nature tout à fait différente? non, sans doute: car vous voyez d’un côté un imbécile, et de l’autre un Newton ; vous pré- tendez qu'ils sont pourtant d’une même nature, et qu'il n’y a de la différence que du plus au moins. Pour mieux m’assurer de la 152 AME. vraisemblance de mon opinion probable, j'examine mon chien et mon enfant pendant leur veille et leur sommeil. Je les fais saigner l’un et l’autre outre mesure; alors leurs idées semblent s'écouler avec le sang. Dans cet état je les appelle, ils ne me répondent plus; et si je leur tire encore quelques palettes, mes deux machines, qui avaient auparavant des idées en très-grand nombre et des passions de toute espèce, n’ont plus aucun senti- ment, J'examine ensuite mes deux animaux pendant qu’ils dor- ment: je m’apercois que le chien, après avoir trop mangé, a des rêves ; il chasse, il crie après la proie. Mon jeune homme, étant dans le même état, parle à sa maîtresse, et fait l'amour en songe. Si l’un et l’autre ont mangé modérément, ni lun ni l’autre ne rêve : enfin je vois que leur faculté de sentir, d’apercevoir, d'ex- primer leurs idées, s’est développée en eux petit à petit, et s'affai- blit aussi par degrés. J’aperçois en eux plus de rapports cent fois que je n’en trouve entre tel homme d'esprit et tel homme absolu- ment imbécile. Quelle est donc l'opinion que j'aurai de leur nature? Celle que tous les peuples ont imaginée d’abord avant que la poli- tique égyptienne imaginât la spiritualité, l’immortalité de l’âme. Je soupçonnerai même, avec bien.de l'apparence, qu'Archimède et une taupe sont de la même espèce, quoique d’un genre diffé- rent; de même qu’un chêne et un grain de moutarde sont formés par les mêmes principes, quoique l’un soit un grand arbre, et Pautre une petite plante. Je penserai que Dieu a donné des por- tions d'intelligence à des portions de matière organisée pour penser; je croirai que la matière a des sensations à proportion de la finesse de ses sens; que ce sont eux qui les proportionnent à la mesure de nos idées; je croirai que l’huître à l’écaille a moins de sensations et de sens, parce que ayant l’àme attachée à son écaille, cinq sens lui seraient inutiles. Il y a beaucoup d’ani- maux qui n’ont que deux sens, nous en avons cinq, ce qui est bien peu de chose. Il est à croire qu'il est dans d’autres mondes d’autres animaux qui jouissent de vingt ou trente sens, et que d’autres espèces encore plus parfaites ont des sens à l'infini. Il me paraît que voilà la manière la plus naturelle d’en rai- sonner, C’est-à-dire de deviner et de soupconner. Certainement, il s’est passé bien du temps avant que les hommes aient été assez ingénieux pour imaginer un être inconnu qui est nous, qui fait tout en nous, qui n’est pas tout à fait nous, et qui vit après nous. Aussi n’est-on venu que par degrés à concevoir une idée si hardie. D'abord ce mot âme a signifié la vie, et a été commun pour nous et pour les autres animaux; ensuite notre orgueil nous a fait une AME 453 âme à part, et nous a fait imaginer une forme substantielle pour les autres créatures. Get orgueil humain demande ce que c’est donc que ce pouvoir d’apercevoir et de sentir, qu’il appelle âme dans l’homme, et instinct dans la brute, Je satisferai à cette ques- tion quand les physiciens m'auront appris ce que c’est que le son, la lumière, l’espace, le corps, le temps. Je dirai, dans l'esprit du sage Locke : La philosophie consiste à s'arrêter quand le flambeau de la physique nous manque. J’observe les effets de la nature; mais je vous avoue que je ne conçois pas plus que vous les pre- miers principes. Tout ce que je sais, c'est que je ne dois pas attri- bucr à plusicurs causes, surtout à des causes inconnues, ce que je puis attribuer à une cause connue; or je puis attribuer à mon corps la faculté de penser et de sentir: donc, je ne dois pas cher- cher cette faculté de penser et de sentir dans une autre‘ appelée &ne ou esprit, dont je ne puis avoir la moindre idée. Vous vous récriez à cette proposition : vous trouvez donc de l'irréligion à oser dire que le corps peut penser? Mais que diriez-vous, répon- drait Locke, si c’est vous-même qui êtes ici coupable d'irréligion, vous qui osez borner la puissance de Dieu? Quel est l’homme sur la terre qui peut assurer, sans une impiété absurde, qu’il est impossible à Dieu de donner à la matière le sentiment et le penser? Faibles et hardis que vous êtes, vous avancez que la matière ne pense point, parce que vous ne concevez pas qu’une matière, quelle qu’elle soit, pense. Grands philosophes, qui décidez du pouvoir de Dieu et qui dites que Dieu peut d’une pierre faire un ange*, ne voyez-vous pas que, selon vous-mêmes, Dieu ne ferait en ce cas que donner à une pierre la puissance de penser? car, si la matière de la pierre ne restait pas, ce ne serait plus une pierre, ce serait une pierre anéantie ct un ange créé. De quelque côté que vous vous tourniez, vous êtes forcés d’avouer deux choses, votre ignorance et la puis- sance immense du Créateur : votre ignorance, qui se révolte contre la matière pensante; et la puissance du Créateur, à qui certes cela n’est pas impossible. Vous qui savez que la matière ne périt pas, vous contesterez à Dieu le pouvoir de conserver dans cette matière la plus belle qualité dont il l'avait ornée! L’étendue subsiste bien sans corps 4. C'est ainsi qu'on lit dans les éditions de 1738, 1772, et dans les édi- tions de Kechl; quelques éditions plus récentes portent : une autre substance appelée, etc. (B.) 2. Matthieu, mnt, 9. 454 AME. par lui, puisqu'il y a des philosophes qui croient le vide ; les acci- dents subsistent bien sans la substance parmi les chrétiens qui croient la transsubstantiation. Dieu, dites-vous, ne peut pas faire ce qui implique contradiction. Il faudrait en savoir plus que vous n’en savez: vous avez beau faire, vous ne saurez jamais autre chose, sinon que vous êtes corps et que vous pensez. Bien des gens qui ont appris dans l’école à ne douter de rien, qui prennent leurs syllogismes pour des oracles, et leurs superstitions pour la religion, regardent Locke comme un impie dangereux. Ces superstitieux! sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée :ils ont et donnent des terreurs paniques. Il faut avoir la pitié de dissiper leur crainte; il faut qu’ils sachent que ce ne seront pas les sentiments des philosophes qui feront jamais tort à la religion. Il est assuré que la lumière vient du soleil, et que les planètes tournent autour de cet astre : on ne lit pas avec moins d’édification dans la Bible que la lumière a été faite avant le soleil, et que le soleil s’est arrêté sur le village de Gabaon. Il est démontré que larc-en-ciel est formé nécessairement par la pluie : on n’en respecte pas moins le texte sacré, qui dit que Dieu posa son arc dans les nues, après le déluge, en signe qu’il n’y aurait plus d'inondation. Le mystère de la Trinité et celui de l'Eucharistie ont beau être contradictoires aux démonstrations connues, ils n’en sont pas moins révérés chez les philosophes catholiques, qui savent que les choses de la raison et de la foi sont de différente nature. La nation des antipodes a été condamnée par les papes? et les con- ciles; et les papes ont reconnu les antipodes, et y ont porté cette même religion chrétienne dont on croyait la destruction sûre en cas qu’on püût trouver un homme qui, comme on parlait alors, aurait la tête en bas et les pieds en haut par rapport à nous, et qui, comme dit le très-peu philosophe saint Augustin, serait tombé du ciel, Au reste, je vous répète encore qu’en écrivant avec liberté, je ne me rends garant d'aucune opinion; je ne suis responsable de rien. Il y a peut-être parmi ces songes des raisonnements et même quelques rêveries auxquelles je donnerais la préférence; mais il n’y en a aucune que je ne bacrifiasse tout d'un coup à la religion et à la patrie. 1. Voyez la treizième des Lettres philosophiques (Mélanges, année 1734). 2. Le pape Zacharie. Voyez, tome X, page 304, l'Épitre au prince royal de Prusse, année 1736. AME. 455 SECTION IX 1, Je suppose une douzaine de bons philosophes dans une île où ils n’ont jamais vu que des végétaux. Cette île, et surtout douze bons philosophes, sont fort difficiles à trouver ; mais enfin cette fiction est permise. Ils admirent cette vie qui circule dans les fibres des plantes, qui semble se perdre et ensuite se renou- veler ; et ne sachant pas trop comment les plantes naïssent, com- ment elles prennent leur nourriture et leur accroissement, ils appellent cela une mr végitative. « Qu’entendez-vous par âme végé- tative?leur dit-on. — C’est un mot, répondent-ils, qui sert à expri- mer le ressort inconnu par lequel tout cela s'opère. — Mais ne voyez-vous pas, leur dit un mécanicien, que tout cela se fait natu- rellement par des poids, des leviers, des roues, des poulies ? — Non, diront nos philosophes : il y a dans cette végétation autre chose que des mouvements ordinaires; il y a un pouvoir secret qu'ont toutes les plantes d'attirer à elles ce suc qui les nourrit: et ce pouvoir, qui n’est explicable par aucune mécanique, est un don que Dieu a fait à la matière, et dont ni vous ni moi ne com- prenons la nature. » Ayant ainsi bien disputé, nos raisonneurs découvrent enfin des animaux. «Oh! oh! disent-ils après un long examen, voilà des êtres organisés comme nous! Ils ont incontestablement de la mémoire, et souvent plus que nous. Ils ont nos passions; ils ont de la connaissance ; ils font entendre tous leurs besoins ; ils per- pétuent comme nous leur espèce. » Nos philosophes dissèquent quelques-uns de ces êtres ; ils y trouvent un cœur, une cervelle. « Quoi! disent-ils, l'auteur de ces machines, qui ne fait rien en vain, leur aurait-il donné tous les organes du sentiment afin qu’ils n’eussent point de sentiment ? Il serait absurde de le penser. Il y a certainement en eux quelque chose que nous appelons aussi âme, faute de mieux, quelque chose qui éprouve des sensations, et qui à une certaine mesure d'idées. Mais ce principe, quel est-il ? est-ce quelque chose d’absolument différent de la matière? Est-ce un esprit pur? est-ce un être mitoyen entre la matière, que nous ne connaissons guère, et l’esprit pur, que nous ne connais- 1. Cette section a été formée, par les éditeurs de Kehl, de ce qui faisait en 4751 les chapitres xx et xxt, et en 1756 les chapitres xxvis et xxvit des Mélanges de littérature et de philosophie. (B.) « 156 ÂME. s sons pas? est-ce une propriété donnée de Dieu à la matière orga- nisée ? » Ils font alors des expériences sur des insectes, sur des vers de terre ; ils les coupent en plusieurs parties, et ils sont étonnés de voir qu’au bout de quelque temps il vient des têtes à toutes ces parties coupées ; le même animal se reproduit, et tire de sa des- truction même de quoi se multiplier. A-t-il plusieurs âmes qui attendent, pour animer ces parties reproduites, qu'on ait coupé la tête au premier tronc? Ils ressemblent aux arbres, qui repoussent des branches et qui se reproduisent de bouture ; ces arbres ont- ils plusieurs âmes? El n’y a pas d'apparence; donc il est très-pro- bable que l’âme de ces bêtes est d’une antre espèce que ce que nous appelions âme végétative dans les plantes ; que c’est une faculté d'un ordre supérieur, que Dieu a daigné donner à certaines por- tions de matière : c'est une nouvelle preuve de sa puissance; c’est un nouveau sujet de l’adorer. Un homme violent et inauväis raisonneur entend ce discours et leur dit : « Vous êtes des scélérats dont il faudrait brûler les corps pour le bien de vos âmes; car vous niez l’immortalité de l'âme de l’homme. » Nos philosophes se regardent tout étonnés; l'un d’eux lui répond avec douceur : « Pourquoi nous brûler si vite? sur quoi avez-vous pu penser que nous ayons l’idée que votre cruelle âme est mortelle ? — Sur ce que vous croyez, reprend l’autre, que Dieu a donné aux brutes, qui sont organisées comme nous, la faculté d’avoir des sentiments et des idées. Or cette âme des bêtes périt avec elles, donc vous croyez que l’âme des hommes périt aussi. » Le philosophe répond: «Nous nesommes point du tout sûrs que ce que nous appelons âme dans les animaux périsse avec eux; nous savons très-bien que la matière ne périt pas, et nous croyons qu’il se peut faire que Dieu ait mis dans les animaux quelque chose qui conservera toujours, si Dieu le veut, la faculté d'avoir des idées. Nous n’assurons pas, à beaucoup près, que la chose soit ainsi : car il n'appartient guère aux hommes d’être si confiants; mais nous n’osons borner la puissance de Dieu. Nous disons qu’il est très-probable que les bêtes, qui sont matière, ont recu de lui un peu d'intelligence. Nous découvrons tous les jours des proprié- tés de la matière, c’est-à-dire des présents de Dieu, dont aupara- vant nous n’avions pas d'idées, Nous avions d’abord défini la ma- tière une substance étendue; ensuite nous avons reconnu qu'il fallait lui ajouter la solidité; quelque temps après il a fallu admettre que cette matière a une force qu’on nomme force d'iner- AME. 457 tie : après cela nous avons été tout étonnés d'être obligés d’avouer que la matière gravite. « Quand nous avons voulu pousser plus loin nos recherches, nous avons été forcés de reconnaître des êtres qui ressemblent à la matière en quelque chose, et qui n'ont pas cependant les autres attributs dont la matière est douée, Le feu élémentaire, par exemple, agit sur nos sens comme les autres corps ; mais il pe tend point à un centre comme eux: il s'échappe, au contraire, du centre en lignes droites de tous côtés. Il ne semble pas obéir aux lois de l'attraction, de la gravitation, comme les autres corps. L'optique a des mystères dont on ne pourrait guère rendre rai- son qu'en osant supposer que les traits de lumière se pénètrent les uns les autres, Il y a certainement quelque chose dans la lumière qui la distingue de la matière connue : il semble que la Iunière soit un être mitoyen entre les corps et d’autres espèces d'êtres que nous ignorons. Il est très-vraisemblable que ces autres espèces sont elles-mêmes un milieu qui conduit à d'autres créatures, et qu'il y a ainsi une chaîne de substances qui s'élèvent à l'infini. Usque adeo quod tangit idem est, tamen ullima distant! « Cette idéenous paraît digne dela grandeur de Dieu, si quelque chose en est digne. Parmi ces substances, il a pu sans doute en choisir une qu'il a logée dans nos corps, et qu’on appelle änw humaine; les livres saints que nous avons lus nous apprennent que cette àme est immortelle, La raison est d’accord avec la révéla- tion : car comment une substance quelconque périrait-elle? tout mode se détruit, l'être reste. Nous ne pouvons concevoir la créa- tion d’une substance, nous ne pouvons concevoir son anéantisse- ment; mais nous n’osons affirmer que le maitre absolu de tous les êtres ne puisse donner aussi des sentiments et des perceptions à l'être qu'on appelle matière. Vous êtes bien sûr que l'essence de votre âme est de penser, et nous n’en sommes pas si sûrs : car lors- que nous examinons un fœtus, nous avons de la peine à croire que son âme ait eu beaucoup d'idées dans sa coiffe ; et nous dou- tons fort que dans un sommeil plein et profond, dans une léthar- gie complète, on ait jamais fait des méditations. Ainsi il nous paraît que la pensée pourrait bien être, non pas l'essence de l'être pensant, mais un présent quele Créateur a fait à ces êtres que nous nommons pensants; et tout cela nous a fait naître le soupçon que, 1, Ovide, Métam., VI, 67. 158 AME. s’il le voulait, il pourrait faire ce présent-là à un atome, conserver à jamais cet atome et son présent, ou le détruire à son gré. La dif- ficulté consiste moins à deviner comment la matière pourrait pen- ser qu'à deviner comment une substance quelconque pense. Vous n'avez des idées que parce que Dieu a bien voulu vous en donner: pourquoi voulez-vous l'empêcher d’en donner à d’autres espèces ? Seriez-vous bien assez intrépide pour oser croire que votre âme est précisément du même genre que les substances qui approchent le plus près de la Divinité? Il y a grande apparence qu’elles sont d’un ordre bien supérieur, et qu’en conséquence Dieu leur a daigné donner une facon de penser infiniment plus belle; de même qu'il a accordé une mesure d’idée très-médiocre aux ani- maux, qui sont d’un ordre inférieur à vous. J’ignore comment je vis, comment je donne la vie, et vous voulez que je sache com- ment j'ai des idées : l'âme est une horloge que Dieu nous a donnée à gouverner ; mais il ne nous a point dit de quoi le ressort de cette horloge est composé. « Ÿ a-t-il rien dans tout cela dont on puisse inférer que nos âmes sont mortelles? Encore une fois, nous pensons comme vous sur limmortalité que la foi nous annonce; mais nous croyons que nous sommes trop ignorants pour affirmer que Dieu n'ait pas le pouvoir d'accorder la pensée à tel être qu'il voudra. Vous bornez la puissance du Créateur, qui est sans bornes, et nous l’étendons aussi loin que s’étend son existence. Pardonnez-nous de le croire tout-puissant, comme nous vous pardonnons de restreindre son pourvoir. Vous savez sans doute tout ce qu’il peut faire, et nous n’en savons rien. Vivons en frères, adorons en paix notre Père commun : Vous, avec vos âmes savantes et hardies; nous, avec nos âmes ignorantes et timides. Nous avons un jour à vivre : passons- le doucement sans nous quereller pour des difficultés qui seront éclaircies dans la vie immortelle qui commencera demain. » Le brutal, n'ayant rien de bon à répliquer, parla longtemps et se fàächa beaucoup. Nos pauvres philosophes se mirent pendant quelques semaines à lire l'histoire; et après avoir bien lu, voici ce qu’ils dirent à ce barbare, qui était si indigne d'avoir une âme immortelle : « Mon ami, nous avons lu que dans toute l'antiquité les choses allaient aussi bien que dans notre temps; qu’il y avait même de plus grandes vertus, et qu’on ne persécutait point les philosophes pourles opinions qu’ilsavaient : pourquoi donc voudriez-vous nous faire du mal pour les opinions que nous n’avons pas? Nous lisons que toute l'antiquité croyait la matière éternelle. Ceux qui ont vu AME. 4159 qu’elle était créée ont laissé les autres en repos. Pythagore avait été coq, ses parents cochons, personne n’y trouva à redire ; sa secte fut chérie et révérée de tout le monde, excepté des rôtisseurs et de ceux qui avaient des fèves à vendre. « Les stoïciensreconnaissaient un Dieu, à peu près tel que celui qui a été si témérairement admis depuis par les spinosistes; le stoïcisme cependant fut la secte la plus féconde en vertus héroïques et la plus accréditée. « Les épicuriens faisaient leurs dieux ressemblants à nos cha- noines, dont l’indolent embonpoint soutient leur divinité, et qui prennent en paix leur nectar et leur ambrosie en ne se mélant de rien, Ges épicuriens enseignaient hardiment la matérialité et la mortalité de l’âme. Ils n’en furent pas moins considérés : on les admettait dans tous les emplois, et leurs atomes crochus ne firent jamais aucun mal au monde. « Les platoniciens, à l'exemple des gymnosophistes, ne nous fai- saient pas l'honneur de penser que Dieu eût daigné nous former lui- même. Il avait, selon eux, laissé ce soin à ses officiers, à des génies qui firent dans leur besogne beaucoup de balourdises. Le dieu des platoniciens était un ouvrier excellent, qui employa ici-bas des élèves assez médiocres. Les hommes n’en révérèrent pas moins l'école de Platon. «En un mot, chezles Grecs et chez les Romains, autant de sectes, autant de manières de penser sur Dieu, sur l’âme, sur le passé, et sur l'avenir : aucune de ces sectes ne fut persécutante. Toutes se trompaient, et nous en sommes bien fàchés; mais toutes étaient paisibles, et c’est ce qui nous confond; c’est ce qui nous con- damne ; c’est ce qui nous fait voir que la plupart des raisonneurs d'aujourd'hui sont des monstres, et que ceux de l'antiquité étaient des hommes. On chantait publiquement sur le théâtre de Rome : Post mortem nihil est, ipsaque mors nihilt, Rien n’est après la mort, la mort même n’est rien. « Ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires: tout se gouvernait, tout allait à l’ordinaire; et les Titus, les Tra- jan, les Marc-Aurèle, gouvernèrent la terre en dieux bienfaisants?. 1. Sénèque le Tragique, Troade, à la fin du 9° acte. 2. On a déclamé aussi sur le Théâtre-Français ces vers de Cyrano de Bergerac : Une heure après la mort, notre Ame évanouie Scra ce qu'elle était une heure avant la vie. 460 AME. « Si nous passons des Grecs et des Romains aux nations bar- bares, arrêtons-nous seulement aux Juifs. Tout superstitieux, tout cruel, et tout ignorant qu'était ce misérable peuple, il honorait cependant les pharisiens qui admettaient la fatalité de la destinée et la métempsycose; il portait aussi respect aux saducéens, qui niaient absolument l'immortalité de l'âme et l'existence des esprits, et qui se fondaient sur la loi de Moïse, laquelle n'avait jamais parlé de peine ni de récompense après la mort. Les esséniens, qui croyaient aussi la fatalité, et qui ne sacrifiaient jamais de victimes dans le temple, étaient encore plus révérés que les pharisiens et les saducéens. Aucune de leurs opinions ne troubla jamais le gou- vernement. Il y avait pourtant là de quoi s’égorger, se brûler, s’'exterminer réciproquement si on l'avait voulu. O misérables hommes! profitez de ces exemples. Pensez, et laissez penser. C'est la consolation de nos faibles esprits dans cette courte vie. Quoi! vous recevrez avec politesse un Turc qui croit que Mahomet a voyagé dans la lune; vous vous garderez bien de déplaire au pacha Bonneval, et vous voudrez mettre en quartier votre frère parce qu’il croit que Dieu pourrait donner l'intelligence à toute créature? » Cest ainsi que parla un des philosophes; un autre ajouta: « Croyez-moi, il ne faut jamais craindre qu'aucun sentiment phi- losophique puisse nuire à la religion d’un pays. Nos mystères ont beau être contraires à nos démonstrations, ils n’en sont pas moins révérés par nos philosophes chrétiens, qui savent que les objets de la raison et de la foi sont de différente nature. Jamais les phi- losophes ne feront une secte de religion; pourquoi? c’est qu'ils sont sans enthousiasme. Divisez le genre humain en vingt parties; il yen a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a eu un Locke au monde. Dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d'hommes qui lisent! et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, contre un qui étudie la philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde. « Qui sont ceux qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie? Est-ce Pomponace, Montaigne, Levayer, Descartes, Gassendi, Bayle, Spinosa, Hobbes, le lord Shaftesbury, le comte de Boulainvilliers, le consul Maillet, Toland, Collins, Fludd, Wool- 1. Voltaire lui-même; voyez la treizième des Lettres philosophiques (Mélanges, année 1734). AME. 164 ston, Bekker, l’auteur déguisé sous le nom de Jacques Massé!, celui de l’Espion turc?, celui des Lettres persanes®, des Lettres juives*, des Pensées philosophiques ‘, etc.? Non; ce sont, pour la plupart, des théologiens qui, ayant eu d’abord l'ambition d’être chefs de secte, ont bientôt eu celle d’être chefs de parti. Que dis-je? tous les livres de philosophie moderne, mis ensemble, ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu’en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leurs manches et de leurs capuchons. » SECTION X. PE L'ANTIQUITÉ DU DOGME DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME6. FRAGMENT. Le dogme de l’immortalité de l'âme est l’idée la plus conso- lante, et en même temps la plus réprimante que l’esprit humain ait pu recevoir. Cette belle philosophie était, chez les Égyptiens, aussi ancienne que leurs pyramides ; elle était avant eux connue chez les Perses. J'ai déjà rapporté ailleurs’ cette allégorie du premier Zoroastre, citée dans le Sadder, dans laquelle Dieu fit voir à Zoroastre un lieu de châtiments, tel que le Dardarot ou le Keron des Égyptiens, l’Hadès et le Tartare des Grecs, que nous n'avons traduit qu'imparfaitement dans nos langues modernes par le mot enfer, souterrain. Dieu montre à Zoroastre, dans ce lieu de châtiments, tous les mauvais rois. Il y en avait un auquel il manquait un pied : Zoroastre en demanda la raison; Dieu lui répondit que ce roi n'avait fait qu'une bonne action en sa vie, en approchant d’un coup de pied une auge qui n’était pas assez près d’un pauvre âne mourant de faim. Dieu avait mis le pied de ce méchant homme dans le ciel; le reste du corps était en enfer. Cette fable, qu'on ne peut trop répéter, fait voir de quelle 1. Voltaire veut sans doute parler des Voyages et Aventures de Jacques Massé, 1710, in-8° ou in-12, dont l’auteur est Simon Tyssot de Patot. (B.) 2. Marana. Voyez ma note sur la seconde des Honnétetés litléraires (dans les Mélanges, année 1767). (B.) 3. Montesquieu. 4. Le marquis d'Argens. 5. Diderot. 6. Ce morceau faisait partie du tome III des Nouveaux Mélanges, publié en 1765. (B.) 7. Essai sur les Mœurs, chapitre v. A7, — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE, I. 11 162 AME. antiquité était l'opinion d’une autre vie. Les Indieus en étaient persuadés, leur métempsycose en est la preuve. Les Chinois révé- raient les âmes de leurs ancêtres. Tous ces peuples avaient fondé de puissants empires longtemps avant les Égyptiens. C’est une vérité très-importante, que je crois avoir déjà prouvée! par la nature même du sol de l'Égypte. Les terrains les plus favorables ont dû être cultivés les premiers; le terrain d'Égypte était le moins praticable de tous, puisqu'il est submergé quatre mois de Pannée : ce ne fut qu'après des travaux immenses, et par consé- quent après un espace de temps prodigieux, qu'on vint à bout d'élever des villes que le Nil ne püût inonder. Cet empire si ancien l’était donc bien moins que les empires de Asie; et dans les uns et dans les autres on croyait que l’âme subsistait après la mort. Il est vrai que tous ces peuples, sans exception, regardaient l’âme comme une forme éthérée, légère, une image du corps; le mot grec qui signifie souffle ne fut long- temps après inventé que par les Grecs. Mais enfin, on ne peut douter qu'une partie de nous:même ne fût regardée comme immortelle. Les châtiments et les récompenses dans une autre. vie étaient le grand fondement de l’ancienne théologie. Phérécide fut le premier éhez les Grecs qui crut que les âmes existaient de toute éternité, et non le premier, comme on Fa cru, qui ait dit que les âmes survivaient au corps. Ulysse, longtemps avant Phérécide, avait vu les âmes des héros dans les enfers; mais que les âmes fussent aussi anciennes que le monde, c’était un système né dans l'Orient, apporté dans l'Occident par Phéré- cide. Je ne crois pas que nous ayons parmi nous un seul système qu’on ne retrouve chez les anciens : ce n’est qu'avec les décombres de l'antiquité que nous avons élevé tous nos édifices modernes. SECTION XI? Ce serait une belle chose de voir sort âme. Connais-toi toi- mêmes est un excellent précepte, mais il n'appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique : quel autre que lui peut connaître son essence ? Nous appelons âme ce qui anime. Nous n’en savons guère 4. Essai sur les Mœurs, introduction, paragraphe xix. 2. Dans la première édition du Dictionnaire philosophique, en 1764, c'était de cette section à peu près qu'était composé l’article AME. (B.) 3. Voyez Juvénal, satire x1, vers 21. AME 463 davantage, grâce aux bornes de notre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, et ne s’'embar- rassent pas de lêtre pensant; l'autre quart cherche; personne n’a trouvé ni ne trouvera. Pauvre pédant, tu vois une plante qui végète, et tu dis végéta- tion, ou même âme végétative. Tu remarques que les corps ont et donnent du mouvement, et tu dis force; tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, et tu cries instinct, ime sensitive; tu as des idées combinées, et tu dis esprit. Mais, de grâce, qu’entends-tu par ces mots ? Cette fleur végète ; mais y a-t-il un être réel qui s'appelle régétation? ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct quis’appelle force? ce chien te rapporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s’ap- pelle instinct? Ne rirais-tu pas d’un raisonneur (eût-il été précep- teur d'Alexandre) qui te dirait : Tous les animaux vivent, donc il y à dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie? Si une tulipe pouvait parler, et qu'elle te dit: Ma végétation et moi nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble; ne te moquerais-tu pas de la tulipe? Voyons d’abord ce que tu sais, et de quoi tu es certain : que tu marches âvec tes pieds ; que tu digères par ton estomac; que tu sens par tout ton corps, et que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pu te donner assez de lumières pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une âme. Les premiers philosophes, soit chaldéens, soit égyptiens, dirent : I faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées; ce quelque chose doit être très-subtil, c’est un souffle, c'est du feu, c’est de l’éther, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entéléchie, c'est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du méme et de l’autre. Ce sont des atomes qui pensent en nous, a dit Épicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atome pense-t-il? avoue que tu n’en sais rien. L'opinion à laquelle on doit s'attacher sans doute, c’est que l'âme est un être immatériel; mais certainement vous ne con- cevez pas ce que c’est que cet être immatériel. — Non, répondent les savants, maïs nous savons que sa nature est de penser. — Et d’où le savez-vous? — Nous le savons, parce qu’il pense. — Oh! sayants, j'ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorants qu'Épi- cure ; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe; mais je vous demande qui la fait tomber. Nous savons, poursuivent-ils, qu'une pierre n’a point d'âme. 46% AME. — D'accord, je le crois comme vous. — Nous savons qu’une néga- tion et une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière, — Je suis de votre avis. Mais la matière, à nous d'ailleurs inconnue, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles ; elle a la gravitation vers un centre, que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles ; vous ne pouvez pas plus couper en deux la végé_ tation d’une rose, la vie d’un cheval, l'instinct d’un chien, que vous ne pourrez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Votre bel argument, tiré de l’indivisibilité de la pensée, ne prouve donc rien du tout. Qu’appelez-vous donc votre âme? quelle idée en avez-vous? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous qu’un pouvoir à vous inconnu de sentir, de penser. À présent, dites-moi de bonnè foi, ce pouvoir de sentir et de penser est-il le même que celui qui vous fait digérer et marcher? Vous m’avouez que non, car votre entendement aurait beau dire à votre estomac : Digère, il n’eh fera rien s’il est malade ; en vain votre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher: ils resteront là s’ils ont la goutte. Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes; ils ont admis pour ces organes une âme animale, et pour les pensées une âme plus fine, plus subtile, un vois. Mais voilà cette âme de la pensée qui, en mille occasions, a l’'intendance sur l’âme animale. L'âme pensante commande à ses mains de prendre, et elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chyle de se former; tout cela se fait sans elle : voilà deux âmes bien embarrassées et bien peu maîtresses à la maison. Or cette première âme animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, Ô homme! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre âme existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu es né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dors, sans savoir comment. Dieu ta donné la faculté de penser, comme il ta donné tout le reste ; et s’il n’était pas venu t’apprendre dans les temps marqués par sa providence que tu as une âme immaté- rielle et immortelle, tu n’en aurais aucune preuve. AME. 465 Voyons les beaux systèmes que ta philosophie a fabriqués sur ces âmes, L'un dit que l’âme de l’homme est partie de la substance de Dieu même; l’autre, qu’elle est partie du grand tout; un troi- sième, qu’elle est créée de toute éternité; un quatrième, qu’elle est faite et non créée; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, et qu’elles arrivent à l'instant de la copulation; elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci; non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de Fallope. Vous avez tous tort, dit un survenant; l’âme attend six semaines que le fœtus soit formé, et alors elle prend possession de la glande pinéale ; mais si elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux; c’est le poste que lui assigne La Peyronie ; il fallait être premier chirur- gien du roi de France pour disposer ainsi du logement de l'âme. Cependant son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite. Saint Thomas, dans sa question 75° et suivantes, dit que l'âme est une forme subsistante per se, qu'elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu’il y a trois àmes végé- tatives, savoir, la nutritive, Paugmentative, la générative; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, et la mémoire des corporelles est corporelle ; que l’âme raisonnable est une forme « immatérielle quant aux opérations, et matérielle quant à Pêtre ». Saint Thomas a écrit deux mille pages de cette force et de cette clarté; aussi est-il l'ange de l’école. On n’a pas fait moins de systèmes sur la manière dont cette àme sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait; comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, et touchera sans mains ; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui qu’elle avait à deux ans ou à quatre-vingts; comment le moi, l'identité de la même personne subsistera ; comment l’âme d'un homme devenu imbécile à l'âge de quinze ans, et mort imbécile à l’âge de soixante et dix, reprendra le fil des idées qu’elle avait dans son âge de puberté; par quel tour d’adresse une âme dont la jambe aura été coupée en Europe, et qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe et ce bras, lesquels, ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelque autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre âme humaine a imaginées sur elle-même. 166 AME. Ce qui est tès-singulier, c'est que dans les lois du peuple de Dieu il n’est pas dit un mot de la spiritualité et de l’immortalité de l'âme, rien dans le Déculogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome. Il est très-certain, il est indubitable que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses et des peines dans une autre vie, qu'il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs âmes, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers ; tout est temporel. Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome : « Si, après avoir eu des enfants et des petits-enfants, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, et réduits à un petit nombre dans les nations. « Je suis un Dieu jaloux, qui punis liniquité des pères jusqu’à la troisième et quatrième génération. « Honorez père ct mère afin que vous viviez longtemps. « Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais. «Si vous suivez des dicux étrangers, vous serez détruits... « Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps ; et en automne, du froment, de l'huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez et que vous soyez soûls. «Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se mul- tiplient. « Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter ni retrancher. «S'il s'élève un prophète qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, et si ce qu'il a dit arrive, et s’il vous dit: Allons, suivons des dieux étrangers. tuez-le aussitôt, et que tout le peuple frappe après vous. « Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, et n’ayez aucune pitié de personne. «Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l'aigle, le griffon, l’ixion, etc. « Ne mangez point des animaux qui ruminent et dont longle n'est point fendu, comme chameau, lièvre, porc-épic, etc. « En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville et dans les champs; les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux, seront bénis..… «Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances et toutes les céré- monies, vous serez maudits dans la ville et dans les champs... vous éprouverez la famine, la pauvreté; vous mourrez de misère, AME. 167 de froid, de pauvreté, de fièvre; vous aurez la rogne, la gale, la fistule... vous aurez des ulcères dans les genoux et dans le gras des jambes. « L'étranger vous prêtera à usure, et vous ne lui prêterez point à usure... parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur. « Et vous mangerez le fruit de votre ventre, et la chair de vos fils et de vos filles, etc. » Il est évident que dans toutes ces promesses et dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, et qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’âme et sur la vie future. Plusicurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes ; etils le prouvent par les paroles de Jacob, qui, croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur : « Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum (Genèse, chap. xxxvn, vers. 35), dans l'enfer ; » c’est-à-dire je mourrai, puisque mon fils est mort, Ils le prouvent encore par des passages d’Isaïe et d’Ézéchiel ; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse ne pouvaient avoir lu ni Ézéchiel ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après. I est très-inutile de disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est que dans les lois publiques il n’a jamais parlé d'une vie à venir, qu'il borne tous les châtiments et toutes les récompenses au temps présent. S'il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce dogme? et s'il ne l’a pas connue, quel était l’objet et l'étendue de sa mission? C’est une question que font plusieurs grands personnages; ils répondent que le Maître de Moïse et de tous les hommes se réservait le droit d'expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu’ils n'étaient pas en état d'entendre lorsqu'ils étaient dans le désert, Si Moïse avait annoncé le dogme de limmortalité de l'âme, une grande école des Juifs ne l'aurait pas toujours combattue, Cette grande école des saducéens n'aurait pas été autorisée dans l'État; les saducéens n'auraient pas occupé les premières charges; on n'aurait pas tiré de grands-pontifes de leur corps. Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d'Alexandrie que les Juifs se partagèrent en trois sectes: les pharisiens, les sadu- céens, et les esséniens. L'historien Josèphe, qui était pharisien, nous apprend, au livre XIII (chap. 1x) de ses antiquités!, que les pharisiens croyaient la métempsycose; les saducéens croyaient 4. Voyez surtout le livre II, chapitre xur, de la Guerre des Juifs; c'est à qu'il donne les détails rapportés par Voltaire. (B.) 168 AME. que l’âme périssaitavec le corps ; les esséniens, dit encore Josèphe, tenaient les âmes immortelles : les âmes, selon eux, descendaient en forme aérienne dansles corps, de la plus haute région de l'air; elles y sont reportées par un attrait violent, et après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien demeurent au delà de l'Océan, dans un pays où fl n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les âmes des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs. Celui qui seul devait instruire tous les hommes vint condamner ces trois sectes ; mais sans lui nous n’aurions jamais pu rien con- naître de notre âme, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, et que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse, qui parlait à Dieuface à face, a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cents ans qu’on est certain de l'existence de l’âme et de son immortalité. Cicéron n’avait que des doutes ; son petit-fils et sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome. Mais avant ce temps-là, et depuis dans tout le reste de la terre où Jes apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son àme: Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? où vas-tu? Tu es je ne sais quoi, pensant et sentant, et quand tu sentirais et penserais cent mille millions d’années, tu n’en sauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu. O homme! ce Dieu t'a donné l’entendement pour te bien con- duire, et non pour pénétrer dans l'essence des choses qu’il a créées!. C'est ainsi qu'a pensé Locke, et avant Locke Gassendi, et avant Gassendi une foule de sages ; mais nous avons des bacheliers qui savent tout ce que ces grands hommes ignoraient, De cruels ennemis de la raison ont osé s'élever contre ces vérités reconnues par tous les sages. Ils ont porté la mauvaise foi et limpudence jusqu'à imputer aux auteurs de cet ouvrage d’avoir assuré que l'âme est matière. Vous savez bien, persécuteurs de l'innocence, que nous avons dit tout le contraire. Vous avez dû lire ces propres mots contre Épicure, Démocrite? et Lucrèce : «Mon ami, comment un atome pense-t-il? avoue que tu n’en sais rien. » Vous êtes donc évidemment des calomniateurs. 1. C'est ici que finissait l’article dans la première édition du Dictionnaire phi- losophique ; ce qui suit fut ajouté en 1765. (B.) 2. Voyez page 163, ligne 33. AMÉRIQUE. 169 Personne ne sait ce que c’est que l’être appelé esprit, auquel même vous donnez ce nom matériel d’esprit qui signifie vent. Tous les premiers Pères de l'Église ont cru l'âme corporelle. I] est impossible à nous autres êtres bornés desavoir si notre intelli- gence est substance ou faculté : nous ne pouvons connaître à fond ni l'être étendu, ni l'être pensant, ou le mécanisme de la pensée. On vous crie, avec les respectables Gassendi et Locke, que nous ne savons rien par nous-mêmes des secrets du Créateur. Êtes-vous donc des dieux qui savez tout? On vous répète que nous ne pouvons connaître la nature et la destination de l’âme que par la révélation. Quoi! cette révélation ne vous suffit-elle pas? Il faut bien que vous soyez ennemis de cette révélation que nous réclamons, puisque vous persécutez ceux qui attendent tout d’elle, et qui ne croient qu’en elle. Nous nous en rapportons, disons-nous, à la parole de Dieu; et vous, ennemis de la raison et de Dieu, vous qui blasphémez l'un et l’autre, vous traitez l’humble doute et l’humble soumission du philosophe, comme le loup traita l'agneau dans les fables d'Ésope; vous lui dites: Tu médis de moi l’an passé, il faut que je suce ton sang. La philosophie ne se venge point; elle rit en paix de vos vains efforts ; elle éclaire doucement les hommes, que vous voulez abrutir pour les rendre semblables à vous. SECTION XII! AMÉRIQUE*. Puisqu’on ne se lasse point de faire des systèmes sur la manière dont l'Amérique a pu se‘peupler *, ne nous lassons point de dire que celui qui fit naître des mouches dans ces climats y fit naître des hommes, Quelque envie qu’on ait de disputer, on ne peut nier que l’Être suprême, qui vit dans toute la nature, n’ait 4. Dans une édition de 1825 on a formé une douzième section des Questions proposées par Voltaire en 176%, et imprimées dans le Journal encyclopédique du 45 septembre 1764. On trouvera ce morceau dans les Mélanges, à sa date. 2. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 3. Les Recherches philosophiques sur les Américains, par C. de Pauw, avaient paru en 1768-69, deux volumes iu-8°. Voltaire avait lui-même parlé de l'origine des Américains dans l’'Essai sur les Mœurs, paragraphe vi de l’{Introduction, et chapitre cxcvr. (B.) 470 AMÉRIQUE. fait naître, vers le quarante-huitième degré, des animaux à deux pieds, sans plumes, dont la peau est mêlée de blanc et d’in- carnat, avec de longues barbes tirant sur le roux; des nègres sans barbe vers la ligne, en Afrique et dans les îles; d’autres nègres avec barbe sous la même latitude, les uns portant de la laine sur la tête, les autres des crins; et au milieu d’eux des animaux tout blancs, n'ayant ni crin ni laine, mais portant de la soie blanche. On ne voit pas trop ce qui pourrait avoir empêché Dieu de placer dans un autre continent une espèce d'animaux d'un même genre, laquelle est couleur de cuivre dans la même latitude où ces animaux sont noirs en Afrique et en Asie, et qui est absolu- ment imberbe et sans poil dans cette même latitude où les autres sont barbus. Jusqu'où nous emporte la fureur des systèmes, jointe à la tyrannie du préjugé ! On voit ces animaux; on convient que Dieu a pu les mettre où ils sont, et on ne veut pas convenir qu’il les y ait mis. Les mêmes gens qui ne font nulle difficulté d’avouer que les castors sont originaires du Canada prétendent que les hommes ne peuvent y être venus que par bateau, et que le Mexique n’a pu être peuplé que par quelques descendants de Magog. Autant vaudrait-il dire que s’il y a des hommes dans la lune, ils ne peuvent y avoir été menés que par Astolfe!, qui les y porta sur son hippogriffe, lorsqu'il alla chercher le bon sens de Roland renfermé dans une bouteille. Si de son temps l’Amérique eût été découverte, et que dans notre Europe il y eût eu des hommes assez systématiques pour avancer, avec le jésuite Lafitau, que les Caraïbes descendent des habitants de Carie, et que les Hurons viennent des Juifs, il aurait bien fait de rapporter à ces raisonneurs la bouteille de leur bon sens, qui sans doute était dans la lune avec celle de l'amant d’Angélique. La première chose qu’on fait quand on découvre une île peuplée dans l'Océan indien ou dans la mer du Sud, c’est de dire : D'où ces gens-là sont-ils venus? mais pour les arbres et les tortues du pays, on ne balance pas à les croire originaires : comme s’il était plus diffiqile à la nature de faire des hommes que des tortues. Ce qui peut servir d’excuse à ce système, c’est qu'il n’y a presque point d'ile dans les mers d'Amérique et d'Asie où l’on n'ait trouvé des jongleurs, des joueurs de gibecière, 4. Voyez Arioste, Roland furieux, chapitre xxx1v. AMITIÉ. 471 des charlatans, des fripons et des imbéciles. C'est probablement ce qui a fait penser que ces animaux étaient de la même race que nous. AMITIE:. On a parlé depuis longtemps du temple de l’Amitié, et l'on sait qu'il a été peu fréquenté. En vieux langage on voit sur la façade Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade, Le médaillon du bon Pirithoüs, Du sage Achate et du tendre Nisus, Tous grands héros, tous amis véritables : Ces noms sont beaux ; maïs ils sont dans les fables ?. On sait que l’amitié ne se commande pas plus que l'amour et l'estime. « Aime ton prochain signifie secours ton prochain ; mais non pas jouis avec plaisir de sa conversation s’il est ennuyeux, confie-lui tes secrets s’il est un babillard, prête-lui ton argent s’il est un dissipateur. » L'amitié est le mariage de l’âme, et ce mariage est sujet au divorce. C’est un contrai tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses, Je dis sensibles, car un moine, un solitaire peut n'être point méchant et vivre sans connaître l'amitié. Je dis vertueuses, car les méchants n’ont que des complices, les voluptueux ontdes compagnons de débauche, les intéressés ont des associés, les poli- tiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans ; les hommes vertueux ont seuls des amis. Céthégus était le complice de Catilina, et Mécène le courtisan d’Octave ; mais Cicéron était l’ami d'Atticus. Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes? les obligations en sont plus fortes et plus faibles, selon les degrés de sensibilité et le nombre des services rendus, etc. L’enthousiasme de l'amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous’. Les contes que ces petples ont 4. Le commencement de cet article fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l'Encyclopédie. (B.) 2. Ces vers sont de Voltaire, dans son Temple de l’Amitié; voyez tome IX, page 372. 3. Dans le Dictionnaire philosophique de 1764, c'était ici que commençait article. (B.) 472 AMOUR. imaginés sur l'amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils. Nous sommes un peu secs en tout. Je ne vois nul grand trait d'amitié dans nos romans, dans nos histoires, sur notre théâtre. I n’est parlé d'amitié chez les Juifs qu'entre Jonathas et David. Il est dit que David l’aimait d’un amour plus fort que celui des femmes ; mais aussi il est dit que David, après la mort de son ami, dépouilla Miphibozeth son fils, et le fit mourir. L'amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants? : beau régi- ment! quelques-uns l'ont pris pour un régiment de non-confor- mistes, ils se trompent; c’est prendre un accessoire honteux pour le principal honnête, L'amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs : il ne faut pas imputer à la loi des abus indignes, AMOUR à. Il y a tant de sortes d'amour qu’on nesait à qui s'adresser pour le définir. On nomme hardiment amour un caprice de quelques jours, une liaison sans attachement, un sentiment sans estime, des simagrées de sigisbé, une froide habitude, une fantaisie roma- nesque, un goût suivi d’un prompt dégoût : on donne ce nom à mille chimères. Si quelques philosophes veulent examiner à fond cette matière peu philosophique, qu'ils méditent le banquet de Platon, dans lequel Socrate, amant honnête d’Alcibiade et d’Agathon, converse avec eux sur la métaphysique de l'amour. Lucrèce en parle plus en physicien ; Virgile suit les pas de Lucrèce : amor omnibus idem *. 5 C'est l’étoffe de la nature que l'imagination a brodée. Veux- tu avoir une idée de l'amour? vois les moineaux de ton jardin; vois tes pigeons ; contemple le taureau qu’on amène à ta génisse; 1. Voyez l’article AnaBes. (Note de Voliaire.) 2. Voyez l'article Amour SOGRATIQUE. (/d.) 3. Le commencement de cet article fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l'Encyclopédie. (B.) 4. Géorg., IN, 244. 5. Duns l'édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, cet article commençait ainsi : « Amor omnibus idem. Il faut ici recourir au physique. C’est l'étoffe, etc. » L'article tel qu’on le lit aujourd’hui parut en 1770 dans la première partie des Questions sur l'Encyclopédie. (B.) AMOUR. 173: regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend, et qui détourne sa queue pour le recevoir; vois comme ses yeux étincellent; entends ses hennissements ; con- temple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent et qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que la nature lui a destiné; mais n’en sois point jaloux, et songe aux avantages de lPespèce humaine: ils compensent en amour tous ceux que Ja nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité. Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouis- sance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur : la femelle jette sur la vase des millions d'œufs; le mâle qui les rencontre passe sur eux, et les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils appartiennent. La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûtent de‘plaisir que par un seul sens ; et dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint, Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassements : tout ton corps est sensible; tes lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse ; etce plaisir n’appartient qu’à ton espèce ; -enfin tu peux dans tous les temps te livrer à l’amour, et les ani- maux n’ont qu’un temps marqué. Si tu réfléchis sur ces préémi- nences, tu diras avec le comte de Rochester : « L'amour, dans un pays d’athées, ferait adorer la Divinité. » Comme les hommes ont recu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l'amour. La pro- preté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, aug- mentent le plaisir du tact; et l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles. Tous les autres sentiments entrent ensuite dans celui de l'amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l'or : l'amitié, l'estime, viennent au secours ; les talents du corps et de l'esprit sont encore de nouvelles chaînes. Nam facit ipsa suis interdum fœmina factis, Morigerisque modis, et mundo corpore cultu Ut facile insuescat secum vir degere vitam. Lucr., IV, 1271-76. On peut, sans être belle, être longtemps aimable. L’attention, le goût, les soins, la propreté, Un esprit naturel, un air toujours affable, Donnent à la laideur les traits de la beauté. 174 AMOUR. L’amour-propre surtout resserre tous ces liens. On s'applaudit de son choix, et les illusions en foule sont les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements. Voilà ce que tu as au-dessus des animaux; mais si tu goûtes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi dont les bêtes n’ont point d'idée! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plai- sirs de amour et les sources de la vie par une maladie épouvan- table à laquelle l'homme seul est sujet, et qui n'infecte que chez lui les organes de la génération. Il n’en est point de cette peste comme de tant d'autres mala- dies qui sont la suite de nos excès. Ce n'est point la débauche qui l'a introduite dans le monde. Les Phryné, les Laïs, les Flora, les Messaline, n’en furent point attaquées ; elle est née dans des îles où les hommes vivaient dans l'innocence, et de là elle s’est répan- due dans l'ancien monde. Si jamais on a pu accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d'agir contre ses vues, c'est dans ce fléau détestable qui a souillé la terre d'horreur et de turpitude. Est-ce là le meilleur des mondes possibles ? Eh quoi! si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fit point mourir François I"? Non, dit-on, le choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux : je le veux croire !; mais cela est triste pour ceux à qui Rabelais a dédié son livre?. Les philosophes érotiques ont souvent agité la question si Héloïse put encore aimer véritablement Abélard quand il fut moine et châtré? L’une de ces qualités faisait très-grand tort à l'autre. Mais consolez-vous, Abélard, vous fûtes aimé; la racine de l'arbre coupé conserve encore un reste de sève ; l’imagination aide le cœur. On se plaît encore à table quoiqu’on n’y mange plus. Est- ce de l'amour ? est-ce un simple souvenir ? est-ce de l'amitié? C'est un je ne sais quoi composé de tout cela. C’est un sentiment con- fus qui ressemble aux passions fantastiques que les morts conser- vaient dans les champs Élysées. Les héros qui pendant leur vie avaient brillé dans la course des chars conduisaient après leur mort des chars imaginaires. Orphée croyaitchanter encore. Héloïse 1. Dans l'édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, on lit: Mais cela est dur; et c’était la fin de l’article. (B.) 2. Ceux à qui Rabelais a dédié son livre sont les Buveurs très-illustres, ef vous vérolés très-précieux. Voyez le Prologue de l'auteur en tète de Gargantua. AMOUR DE DIEU. 476 vivait avec vous d'illusions et de suppléments. Elle vous caressait quelquefois avec d'autant plus de plaisir qu'ayant fait vœu au Paraclet de ne vous plus aimer, ses caresses en devenaient plus précieuses comme plus coupables, Une femme ne peut guère se prendre de passion pour un eunuque; mais elle peut conserver sa passion pour son amant devenu eunuque, pourvu qu'il soit encore aimable. U n'en est pas de même, mesdames, pour un amant qui à vieilli dans le service : l'extérieur ne subsiste plus; les rides effrayent; les sourcils blanchis rebutent ; les dents perdues dé- goûtent ; les infirmités éloignent ; tout ce qu’on peut faire, c'est d'avoir la vertu d'être garde-malade, et de supporter ce qu’on a aimé, C'est ensevelir un mort, AMOUR DE DIEU. Les disputes sur l’amour de Dieu ont allumé autant de haïnes qu'aucune querelle théologique. Les jésuites et les jansénistes se sont battus pendant cent ans à qui aimerait Dieu d'une facon plus convenable, et à qui désolerait plus son prochain. Dès que l'auteur du Télëmaque, qui commencait à jouir d'un grand crédit à la cour de Louis XIV, voulut qu'on aimt Dicu d'une manière qui n’était pas celle de l'auteur des Oruisons funèbres”, celui-ci, qui était un grand ferrailleur, lui déclara la guerre, et le ft condamner dans l'ancienne ville de Romulus, où Dieu était ce qu’on aimait le mieux après la domination, les richesses, l'oi- siveté, le plaisir et l'argent. Si M Guyon avait su le conte de la bonne vieille qui appor- tait un réchaud pour brûler le paradis, et une cruche d’eau pour éteindre l’enfer, afin qu'on n’aimät Dieu que pour Jui-même, elle n'aurait peut-être pas tant écrit. Elle eût dù sentir qu'elle ne pouvait rien dire de mieux. Mais elle aimait Dieu et le galimatias si cordialement qu’elle fut quatre fois en prison pour sa ten- dresse : traitement rigoureux et injuste. Pourquoi punir comme une criminelle une femme qui n’avait d'autre crime que celuide faire des vers dans le style de l'abbé Cotin, et de la prose dans le 4. Dans les Questions sur l'Encyclopédie (4° partie, 1771), c’était au mot Dieu qu'était placé cet article. (B.) \ 2. Voltaire rappelle ici la querelle de Fénelon et de Bossuet sur le quiétisme, dont il est parlé dans le Siècle de Louis XIV, chapitre xxxvurr. 476 AMOUR DE DIEU. goût de Polichinelle? Il est étrange que l’auteur du Télémaque et des froides amours d’Eucharis ait dit dans ses Maximes des saints, d’après le bienheureux Francois de Sales : « Je n'ai presque point de désirs; mais si j'étais à renaître je n’en aurais point du tout. Si Dieu venait à moi, j'irais aussi à lui; s'il ne voulait pas venir à moi, je me tiendrais là, et n’irais pas à lui!. » C'est sur cette proposition que roule tout son livre. On ne condamna point saint François de Sales ; mais on condamna Féne- lon, Pourquoi? c’est que François de Sales n’avait point un vio- lent ennemi à la cour de Turin, et que Fénelon en avait un à Versailles. Ce qu’on a écrit de plus sensé sur cette controverse mystique se trouve peut-être dans la satire de Boileau sur l'amour de Dieu, quoique ce ne soit pas assurément son meilleur ouvrage. Qui fait exactement ce que ma lui commande, À pour inoi, dit ce Dieu, l’amour que je demande. Ép. xn, v. 208-209. S'il faut passer des épines de la théologie à celles de la philo- sophie, qui sont moins longues et moins piquantes, il paraît clair qu’on peut aimer un objet sans aucun reur sur soi-même, sans aucun mélange d’amour-propre intéressé. Nous ne pouvons com- parer les choses divines aux terrestres, l'amour de Dieu à un autre amour, II manque précisément un infini d’échelons pour nous élever de nos inclinations humaines à cet amour sublime. Cependant puisqu'il n’y a pour nous d’autre point d’appui que la terre, tirons nos comparaisons de la terre. Nous voyons un chef-d'œuvre de l'art en peinture, en sculpture, en architecture, en poésie, en éloquence; nous entendons une musique qui enchante nos oreilles et notre âme : nous l’admirons, nous l'aimons sans qu’il nous en revienne le plus léger avantage, c’est un sentiment pur ; nous allons même jusqu’à sentir quelquefois de la vénération, de l'amitié pour l’auteur, et s’il était là nous lembrasserions. 4. Explication des maximes ils saints sur la vie intérieure, par Fénelon, 1697, in-12, page 57, article v. Cet ouvrage n’existe dans aucune des nombreuses éditions des OEuvres (choisies) de Fénelon : on ne l’a pas même compris dans la seule édition complète en 22 volumes in-8°, auxquels on joint 11 volumes de correspon- dance. On n’a pas voulu reproduire dans jes œuvres de Fénelon un ouvrage con- damné à Rome. On a cependant admis dans les 22 volumes tous les écrits que lPauteur a composés pour la défense de l'ouvrage exclu. (B.) AMOUR DE DIEU. 477 C'est à peu près la seule manière dont nous puissions expli- quer notre profonde admiration et les élans de notre cœur envers l'éternel architecte du monde. Nous voyons l'ouvrage avec un étonnement mêlé de respect et d’anéantissement, et notre cœur s'élève autant qu’il le peut vers l’ouvrier. ‘ Mais quel est ce sentiment? je ne sais quoi de vague ct d’in- déterminé, un saisissement qui ne tient rien de nos affections ordinaires ; une âme plus sensible qu’une autre, plus désoccupée, peut-être si touchée du spectacle de la nature qu’elle voudrait s'élancer jusqu’au Maître éternel qui l’a formée. Une telle affec- tion de l'esprit, un si puissant attrait peut-il encourir la censure? À-t-on pu condamner le tendre archevêque de Cambrai? Malgré les expressions de saint François de Sales que nous avons rappor- técs, il s’en tenait à cette assertion qu’on peut aimer l’auteur uni- quement pour la beauté de ses ouvrages. Quelle hérésie avait-on à lui reprocher ? Les extravagances du style d’une dame de Montar- gis et quelques expressions peu mesurées de sa part lui nuisirent. Où était le mal? On n’en sait plus rien aujourd'hui. Gette querelle est anéantie comme tant d’autres. Si chaque ergoteur voulait bien se dire à soi-même : Dans quelques années personne ne se souciera de mes ergotismes ; on ergoterait beaucoup moins. Ah! Louis XIV! Louis XIV! il fallait laisser deux hommes de génie sortir de la sphère de leurs talents, au point d'écrire ce qu’on a jamais écrit de plus obscur et de plus ennuyeux dans votre royaume. Pour finir tous ces débats-là, Tu n'avais qu’à les laisser faire. Remarquons à tous les articles de morale ct d'histoire par quelle chaîne invisible, par quels ressorts inconnus toutes les idées qui troublent nos têtes, et tous les événements qui empoisonnent nos jours, sont liés ensemble, se heurtent, et forment nos des- tinées. Fénclon meurt dans l'exil pour avoir eu deux ou trois conversations mystiques avec une femme un peu extravagante. Le cardinal de Bouillon, le neveu du grand Turenne, est persé- cuté pour n'avoir pas lui-même perséculé à Rome l'archevêque de Cambrai, son ami :ilest contraint de sortir de France, ct il perd toute sa fortune. Cest par ce même enchainement que le fils d'un procureur de Vire‘ trouve, dans une douzaine de phrases obscures d’un livre 4. Le P. Letellier, jésuite. Voyez Siècle de Louis XIV, chapitre xxxvir. 47. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. J. 12 178 AMOUR-PROPRE. imprimé dans Amsterdam #, de quoi remplir de victimes tous les cachots de la France; et à la fin il sort de ces cachots mêmes un cri dont le retentissement fait tomber par terre toute une société habile et tyrannique, fondée par un fou ignorant ?. AMOUR-PROPRE *. Nicole, dans ses Essais de morale, faits après deux ou trois mille volumes de morale (Traité de la charité, chap. 11), dit que « par le moyen des roues et des gibets qu’on établit en commun, on réprime les pensées et les desseins tyranniques de Pamour- propre de chaque particulier ». Je n’examinerai point si on a des gibets en commun, comme on a des prés et des bois en commun, et une bourse commune, et si on réprime des pensées avec des roues; mais il me semble fort étrange que Nicole ait pris le vol de grand chemin et l’assas- sinat pour de l’amour-propre. Il faut distinguer un peu mieux les nuances. Celui qui dirait que Néron a fait assassiner sa mère par amour-propre, que Cartouche avait beaucoup d’amour- propre, ne s’exprimerait pas fort correctement. L’amour-propre mest point une scélératesse, c’est un sentiment naturel à tous les hommes ; il est beaucoup plus voisin de la vanité que du crime. # Un gueux des environs de Madrid demandait noblement laumône; un passant lui dit : « N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infâme quand vous pouvez travailler? — Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l'argent et non pas des conseils ;» puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité castillane, C'était un fier gueux que ce seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, et ne souffrait pas la réprimande par un autre amour de soi-même, Un missionnaire voyageant dans l’Inde rencontra un fakir chargé de chaînes, nu comme un singe, couché sur le ventre, et se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, 4, C'est à Louvain que l’Augustinus de Jansénius fut imprimé en 1640. 2. Ignace de Loyola. Voyez son article au mot IGxAGE DE LoyoLa. 3 Voyez la note suivante. 4. Dans l'édition de 176% du Dictionnaire philosophique, c'est ici que commen- çait l’article, Ce qui précède fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l'Encyclo- pédie. AMOUR SOCRATIQUE. 479 qui lui donnaient quelques liards du pays. t Quel renoncement à soi-même ! disait un des spectateurs.— Renoncement à moi-même! reprit le fakir; apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux et moi cavalier. » Ceux qui ont dit que l'amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments et de toutes nos actions ont donc eu grande raison dans lInde, en Espagne, et dans toute la terre habitable : et comme on r’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour- propre. Get amour-propre est l'instrument de notre conservation ; il ressemble à l'instrument de la perpétuité de l'espèce : il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, et il faut le cacher, AMOUR SOCRATIQUE:. Si l'amour qu’on a nommé socratique et platonique n’était qu’un sentiment honnête, il y faut applaudir ; si c’était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce. ? Comment s'est-il pu faire qu’un vice destructeur du genre humain s’il était général, qu’un attentat infàme contre la nature, soit pourtant si naturel? Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas encore eu le temps d’être corrompus, Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encore ni l'ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. Cest la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l'enfance, ainsi que dans l'onanisme , Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure; mais quoi qu’on ait dit des Africaines et des femmes de l'Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux; c’est toujours le mâle qui attaque la femelle. 1. Voyez dans les Mélanges, année 1777, l’article xix (de la Sodomie) du Prix de la justice et de l'humanité. 2. Dans l'édition de 1764 du Dictionnatre philosophique, c'était ici que com- imençait l’article. Le premier aliéna, et trois des notes (la première, la dernière, et celle qui contient la citation d'Horace) sont de 1770 dans les Questions sur l'Encyclopédie, première partie. (B.) 3. Voyez les articles Oxax, Oxanisme. ( N'ofe de Voltaire.) 150 AMOUR SOCRATIQUE. Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, et ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garcon, par la fraicheur de son teinf, par léclat de ses couleurs, ct par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille ; si on l'aime, c’est parce que la nature se méprend : on rend hommage au sexe, en s’attachant à ce qui en a les beautés, et quand l’àge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse. are esse . Citraque juventam Ætatis breve ver et primos carpere flores. Ovin., Mlet., X, 81-85. On n'ignore pas que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion, parce que le sang y est plus allumé, et l’occasion plus fréquente : aussi ce qui ne paraît qu'une faiblesse dans le jeune Alcibiade est une abomipation dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite, Je ne puis souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence ‘. On cite le législateur Solon, parce qu'il a dit en deux mauvais vers : Tu chériras un beau garçon, Tant qu’il n’aura barbe au menton ?. Mais, en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules? Il était jeune alors, et quand le débauché fut devenu sage il ne mit point une telle infamie parmi les lois de sa république. Accusera-t-on Théodore de Bèze d’avoir prêché la 4. Un écrivain moderne nommé Larcher, répétiteur de collége, dans un libelle rempli d'erreurs en tout genre, et de la critique la plus grossière, ose citer je ne sais quel bouquin, dans lequel on appelle Socrate sanctus pederastes, Socrate saint b...... I n’a pas été suivi dans ces horreurs par l'abbé Foucher; mais cet abbé, non moins grossier, s’est trompé enfore lourdement sur Zoroastre et sur les anciens Persans. Il en a été vivement repris par un homme savant dans les langues orien- tales. (Note de Voltaire.) — Cette note, ajoutée en 1710, était alors un peu plus loin. Ce fut en 177%, dans l'édition in-4°, que Voltaire la mit ici en en changeant les premiers mots. Les réprimandes faites à l'abbé Foucher sont les deux lettres mentionnées dans une note de Voltaire, de l’article ACADÉMIE, et qu’on peut voir dans les Mélanges, année 1769. (B.) 2. Traduction d'Amyot, grand-aumônier de France. (Note de Voltaire.) AMOUR SOCRATIQUE. 181 pédérastie dans son église parce que, dans sa jeunesse, il fit des vers pour le jeune Candide, et qu’il dit : Amplector hune ct illam. Jo suis pour lui, je suis pour elle. Il faudra dire qu'ayant chanté des amours honteux dans son jeune âge, il eut dans l’âge mûr l'ambition d’être chef de parti, de prêcher la réforme, de se faire un nom. ic vir, et ille puer. On abuse du texte de Plutarque, qui, dans ses bavarderies au Dialogue de l'amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour !; mais un autre interlocu- teur soutient le parti des femmes comme il le doit, On a pris l'objection pour la décision, ‘ Il est certain, autant que la science de l'antiquité peut l'être, que l'amour socratique n’était point un amour infàme : c’est ce noin d'amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d'un jeune homme étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes, ce qu’étaient les enfants d'honneur, des jeunes gens attachés à l'éducation d’un enfant distingué, parta- geant les mêmes études, les mêmes travaux militaires : institution guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes et des orgies, La troupe des amants instituée par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres; et c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau. Sextus Empiricus et d’autres ont beau dire que ce vice était recommandé par les lois de la Perse. Qu'ils citent le texte de la loi ; qu’ils montrent le code des Persans : et si cette abomination s'y trouvait, je ne la croirais pas; je dirais que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible. Non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit et qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre. Mais moi je vous montrerai l’ancienne loi des Persans, rédigée dans le Sadder, Il est dit, à l’article ou porte 9, qu'il n'y a point de plus grand péché. Cest en vain qu'un écrivain moderne a voulu justifier Sextus Empiricus et la pédé- rastie; les lois de Zoroastre, qu’il ne connaissait pas, sont un 4. Voyez l'article Fewue. (Vote de Voltaire.) 482 AMOUR SOCRATIQUE. témoignage irréprochable que ce vice ne fut jamais recom- mandé par les Perses. C’est comme si on disait qu’il est recom- mandé par les Turcs. Ils le commettent hardiment ; mais les lois le punissent. Que de gens ont pris des usages honteux et tolérés dans un pays pour les lois du pays! Sextus Empiricus, qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S'il eût vécu de nos jours, et qu’il eût vu deux ou trois jeunes jésuites abuser de quel- ques écoliers, aurait-il eu droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola ? I} me sera permis de parler ici de l'amour socratique du révé- rend père Polycarpe, carme chaussé de la petite ville de Gex, lequel en 1771 enseignait la religion et le latin à une douzaine de petits écoliers. Il était à la fois leur confesseur et leur régent, et il se donna auprès d’eux tous un nouvel emploi. On ne pou- vait guère avoir plus d’occupations spirituelles et temporelles. Tout fut découvert : il se retira en Suisse, pays fort éloigné de la Grèce. Ces amusements ont été assez communs entre les précepteurs et les écoliers!, Les moines chargés d'élever la jeunesse ont été toujours un peu adonnés à la pédérastie. C’est la suite nécessaire du célibat auquel ces pauvres gens sont condamnés. Les seigneurs turcs et persans font, à ce qu’on nous dit, élever leurs enfants par des eunuques : étrange alternative pour un péda- gogue, d’être châtré ou sodomite. L'amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avi- sait pas de punir cette turpitude, dans laquelle presque tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débau- ché et poltron, qui osa exiler Ovide, trouva très-bon que Virgile chantât Alexis; Horace, son autre favori, faisait de petites odes pour Ligurinus. Horace, qui louait Auguste d’avoir réformé les mœurs, proposait également dans ses satires un garçon et une fille? ; mais l’ancienne loi Scantinia, qui défend la pédérastie, subsista toujours : l’empereur Philippe la remit en vigueur, et chassa de Rome les petits garçons qui faisaient le métier. S'il y eut des écoliers spirituels et licencieux comme Pétrone, Rome eut des professeurs tels que Quistilien. Voyez quelles précautions il 4. Voyez l'article PÉTRONE. (Note de Voltaire.) 2. Ancilla aut verna est præsto puer, impetus in quem Continuo fiat. Hor., lib. J, sat. n, (a. AMPLIFICATION 183 apporte dans le chapitre du Précepteur pour conserver la pureté de la première jeunesse : « Cavendum non solum crimine turpi- tudinis, sed etiam suspicione. » Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois! contre les mœurs ?. AMPLIFICATION *. On prétend que c’estune belle figure de rhétorique; peut-être aurait-on plus raison si on l’appelait un défaut. Quand on dit tout 4. On devrait condamner messieurs les non-conformistes à présenter tous les ans à la police un enfant de leur façon. L'ex-jésuite Desfontaines fut sur le point d'être brûlé en place de Grève, pour avoir abusé de quelques petits Savoyards qui ramonaïient sa cheminée; des protecteurs le sauvèrent. Il fallait une victime : on brûla Deschaufours à sa place. Cela est bien fort; esf modus in rebus : on doit proportionner les peines aux délits. Qu’auraient dit César, Alcibiade, le roi de Bithynie Nicomède, le roi de France Henri III, et tant d’autres rois? Quand on brüla Deschaufours, on se fonda sur les Établissements de saint Louis, mis en nouveau français au xv° siècle. « Si aucun est soupçonné de b....., doit être mené à l’évêque ; ct se il en était prouvé, l'en le doit ardoir, et tuit li meuble sont au baron, etc. » Saint Louis ne dit pas ce qu'il faut faire au baron, si le baron est-soupçonné, et se il en est prouvé. Il faut observer que par le mot de b.…., saint Louis entend les hérétiques, qu'on n'appelait point alors d’un autre nom. Une équivoque fit brüler à Paris Deschaufours, gentilhomme lorrain. Despréaux eut bien raison de faire une satire contre l’équivoque; elle a causé bien plus de mal qu'on ne croit. (Note de Voltaire.) 9. On nous permettra de faire ici quelques réflexions sur un sujet odieux et dégoûtant, mais qui malheureusement fait partie de l’histoire des opinions et des mœurs. Cette turpitude remonte aux premières époques de la civilisation : l’histoire grecque, l’histoire romaine, ne permettent point d'en douter. Elle était commune chez ces peuples avant qu'ils eussent formé une société régulière, dirigée par des lois écrites, Cela suffit pour expliquer par quelle raison ces lois ont paru la traiter avec trop d’indulgence. On ne propose point à un peuple libre des lois sévères contre une action, quelle qu'elle soit, qui y est devenue habituelle. Plusieurs des nations ger- maniques eurent longtemps des lois écrites qui admettaient la composition pour le meurtre. Solon se contenta donc de défendre cette turpitude entre les citoyens et les esclaves ; les Athéniens pouvaient sentir les motifs politiques de cette défense, et s’y soumettre : c'était d’ailleurs contre jes esclaves seuls, et pour les empêcher de corrompre les jeunes gens libres, que cette loi avait été faite; et les pères de famille, quelles que fussent leurs mœurs, n'avaient aucun intérèt de s'y opposer. La sévérité des mœurs des femmes dans la Grèce, l'usage des bains publics, la fureur pour les jeux où les hommes paraïissaient nus, conservèrent cette turpitude de mœurs, malgré les progrès de la société et de la morale. Lycurgue, en laissant 3. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1710. (B.) 484 AMPLIFICATION. ce qu’on doit dire, on n'amplifie pas; et quand on l’a dit, si on amplifie, on dit trop. Présenter aux juges une bonne ou mauvaise action sous toutes ses faces, ce n’est point amplifier; maïs ajouter, c’est exagérer et ennuyer. J'ai vu autrefois dans les colléges donner des prix d'amplifi- cation. C'était réellement enseigner l’art d’être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées, et qui par là aurait appris à parler avec plus d'énergie et de force; mais en évitant amplification, craignez la sécheresse. J'ai entendu des professeurs enseigner que certains vers de Virgile sont une amplification, par exemple ceux-ci (Æn., lib. IV, v. 522 -29): Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, silvæque et sæva quierant Æquora; quum medio volvuntur sidera lapsu; Quum tacet omnis ager, pecudes, pictæque volucres ; plus de liberté aux femmes, et par quelques autres de ses institutions, parvint à rendre ce vice moins commun à Sparte que dans les autres villes de la Grèce. Quand les mœurs d'un peuple deviennent moins agrestes, lorsqu’il connait les arts, le luxe des richesses, s’il conserve ses vices, il cherche du moins à les voiler, La morale chrétienne, en attachant de la honte aux liaisons entre les personnes libres, en rendant le mariage indissoluble, en poursuivant le concubinage par des ceusures, avait rendu l’adultère commun : comme toute espèce de volupté était également un péché, il fallait bien préférer celui dont les suites ne peuvent être publiques; et par un renversement singulier, on vit de véritables crimes devenir plus communs, plus tolérés, et moins honteux dans l'opinion que de simples faiblesses. Quand les Occidentaux commencèrent à se policer, ils imaginèrent de cacher l’adul- tère sous le voile de ce qu’on appelle galanterie; les hommes avouaient hautement un amour qu'il était convenu que les femmes nc partageraient point ; les amants n’osaient rien demander, et c'était tout au plus après dix ans d’un amour pur, de combats, de victoires remportées dans les jeux, etc., qu’un chevalier pouvait espérer de trouver un moment de faiblesse. Il nous reste assez de monuments de ce temps pour nous montrer quelles étaient les mœurs que couvrait cette espèce d’hypo- crisie. 1 en fut de mème à peu près chez les Grecs devenus polis; les liaisons intimes entre des hommes n'avaient plus rien de honteux; les jeunes gens s'unis- saient par des serments, mais c’étaient ceux de vivre et de mourir pour la patrie ; on s’attachait à un jeune homme, au sortir de l’enfance, pour le former, pour l’instruire, pour le guider ; la passion qui se mêlait à ces amitiés était une sorte d'amour, mais d'amour pur. C'était seulement sous ce voile, dont la décence publi- que couvrait les vices, qu'ils étaient tolérés par l'opinion. Enfin, de même que l’on a souvent entmndu chez les peuples modernes faire l'éloge de la galanterie chevaleresque comme d’une institution propre à élever l'âme, à inspirer le courage, on fit aussi chez les Grecs l’éloge de cet amour qui unissait les citoyens entre eux. Platon dit que les Thébains firent une chose utile de le prescrire, parce qu'ils avaient besoin de polir leurs mœurs, de donner plus d'activité à leur âme, à leur esprit, engourdis par la nature de leur climat et de leur sol. On voit qu'il ne s’agit AMPLIFICATION. 485 Quæque lacus late liquidos, quæque aspera dumis Rura tenent, somno positæ sub nocte silenti Lenibant curas, et corda oblita laborum : At non infelix animi Phœnissa. Voici une traduction libre de ces vers de Virgile, qui ont tous été si difficiles à traduire par les poëtes français, excepté par M. Delille. Les astres de la nuit roulaient dans le silence; Éole a suspendu les haleines des vents; Tout se tait sur les eaux, dans les bois, dans les champs; Fatigué des travaux qui vont bientôt renaitre, Le tranquille taureau s'endort avec son maitre; Les malheureux humains ont oublié leurs maux ; Tout dort, tout s’abandonne aux charmes du repos; Phénisse { veille et pleure ! ici que d'amitié pure. C’est ainsi que, lorsqu'un prince chrétien faisait publier un tournoi où chacun devait paraitre avec les couleurs de sa dame, il avait l’intention louable d'exciter l'émulation de ses chevaliers, et d'adoucir leurs mœurs; ce n'était point l’adultère, mais seulement la galanterie qu’il voulait encourager dans ses États. Dans Athènes, suivant Platon, on devait se borner à la tolérance. Dans les États monarchiques, il était utile d’empécher ces liaisons entre les hommes; mais elles étaient dans les républiques un obstacle à l'établissement durable de la tyrannie. Un tyran, en immolant un citoyen, ne pouvait savoir quels vengeurs il allait armer contre lui; il était exposé sans cesse à voir dégénérer en conspirations les associations que cet amour formait entre les hommes. Cependant, malgré ces idées si éloignées de nos opinions et de nos mœurs, ce vice était regardé chez les Grecs comme une débauche honteuse toutes les fois qu'il se montrait à découvert, et sans l'excuse de l'amitié ou des liaisons politi- ques. Lorsque Philippe vit sur le champ de bataïile de Chéronée tous les soldats qui composaient le bataillon sacré, le bataillon des amis à Thèbes, tués dans le rang où ils avaient combattu : « Je ne croirai jamais, s’écria-t-il, que de si braves gens aient pu faire ou souffrir rien de honteux. » Ce mot d’un homme souillé lui-même de cette infamie est une preuve certaine de l'opinion générale des Grecs. A Rome, cette opinion était plus forte encore : plusieurs héros grecs, regardés comme des hommes vertueux, ont passé pour s'être livrés à ce vice, et chez les Romains on ne le voit attribué à aucun de ceux dont on nous a vanté les vertus; seulement il paraît que chez ces deux nations on n’y attachait ni l'idée de crime, ni mème celle de déshonneur, à moins de ces excès qui rendent le goût inème des femmes une passion avilissante. Ce vice cest très-rare parmi nous,et il y serait presque inconnu sans les défauts de l’éducation publique. Montesquieu prétend qu'il est commun chez quelques nations mahométanes, à cause de la facilité d'avoir des femmes ; nous croyons que c’est difficulté qu'il faut lire. (K.) 4. M. Pierre Didot aîné, dans la préface de ses Amours de Didon, 1822, in-8°, a sigalé l'erreur que commet ici Voltaire en traduisant Phænissa par Phénisse; c'est faire d’un nom de pays un nom de famille. (B.) 486 AMPLIFICATION. Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon, ce morceau ne serait qu’une amplification puérile; c’est le mot at non infelix animi Phœnissa, qui en fait le charme. La belle ode de Sapho, qui peint tous les symptômes de l'amour, et qui a été traduite heureusement dans toutes les langues cultivées, ne serait pas sans doute si touchante si Sapho avait parlé d’une autre que d’elle-même : cette ode pourrait être alors regardée comme une amplification. La description de la tempête au premier livre de l'Énéide n’est point une amplification : c'est une image vraie de tout ce qui arrive dans une tempête ; il n’y a aucune idée répétée, et la répé- tition est Le vice de tout ce qui n’est qu'amplification. Le plus beau rôle qu'on ait jamais mis sur le théâtre dans aucune langue est celui de Phèdre. Presque tout ce qu’elle dit serait une amplification fatigante si c'était une autre qui parlât de la passion de Phèdre. (Acte [°", scène 111.) Athènes me montra mon superbe ennemi. Je le vis, je rougis, je pälis à sa vue. Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brüler; Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D'un sang qu’elle poursuit tourments inévitables. Il est bien clair que puisque Athènes lui montra son superbe ennemi Hippolyte, elle vit Hippolyte. Si elle rougit et palit à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce serait un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait les amours de Phèdre ; mais c’est Phèdre amoureuse, et honteuse de sa pas- sion ; son cœur est plein, tout lui échappe. Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error! Ecl., vin, 41. Je le vis, je rougis, je pälis à sa vue. Peut-on mieux imiter Virgile ? Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brüler. AMPLIFICATION. 487 Peut-on mieux imiter Sapho? Ces vers, quoique imités, coulent de source; chaque mot trouble les âmes sensibles et les pénètre ; ce n’est point une amplification, c’est le chef-d'œuvre de la nature et de l’art. Voici, à mon avis, un exemple d’une amplification dans une tragédie moderne*, qui d’ailleurs a de grandes beautés. Tydée est à la cour d’Argos, il est amoureux d’une sœur d'Électre? ; il regrette son ami Oreste et son père ; il est partagé entre sa passion pour Électre#, et le dessein de punir le tyran. Au milieu de tant de soins et d’inquiétudes, il fait à son confident une longue description d’une tempête qu'il a essuyée il y a longtemps. Tu sais ce qu’en ces lieux nous venions entreprendre; Tu sais que Palamède, avant que de s’y rendre, Ne voulut point tenter son retour dans Argos Qu'il n’eût interrogé l’oracle de Délos. A de si justes soins on souscrivit sans peine : Nous partimes, comblés des bienfaits de Tyrrhène. Tout nous favorisait; nous voguàmes longtemps Au gré de nos désirs, bien plus qu’au gré des vents; Mais, signalant bientôt toute son inconstance, La mer en un moment se mutine et s'élance ; L'air mugit, le jour fuit, une épaisse vapeur Couvre d’un voile affreux les vagues en fureur ; La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, A sillons redoublés ouvre le ciel et l'onde, Et, comme un tourbillon embrassant nos vaisseaux, Semble en source de feu bouillonner sur les eaux. Les vagues, quelquefois nous portant sur leurs cimes, Nous font rouler après sous de vastes abimes, Où les éclairs pressés, pénétrant avec nous, Dans des gouffres de feu semblaient nous plonger tous; Le pilote effrayé, que la flamme environne, Aux rochers qu'il fuyait lui-même s’abandonne. A travers les écueils, notre vaisseau poussé, Se brise et nage enfin sur les eaux dispersé. On voit peut-être dans cette description le poëte qui veut sur- prendre les auditeurs par le récit d’un naufrage, et non le person- 4. Électre, tragedie de Crébillon, acte II, scène 1. 2. Lisez Ytys. 3. Lisez Iphianasse. 188 AMPLIFICATION. nage qui vent venger son père et son ami, tuer le tyran d’Argos, et qui est partagé entre l'amour et la vengeance. Lorsqu'un personnage s’oublie, et qu’il veut absolument être poëte, il doit alors embellir ce défaut par les vers les plus corrects et les plus élégants. Ne voulut point tenter son retour dans Argos Qu'il n’eût interrogé l’oracle de Délos. Ce tour familier semble ne devoir entrer que rarement dans la poésie noble. « Je ne voulus point aller à Orléans que je n’eusse vu Paris, » Cette phrase n'est admise, ce me semule, que dans la liberté de la conversation. A de si justes soïns on souscrivit sans peine. On souscrit à des volontés, à des ordres, à des désirs ; je ne crois pas qu’on souscrive à des soins. Nous voguämes longtemps Au gré de nos désirs, bien plus qu'au gré des vents. Outre l'affectation et une sorte de jeu de mots du gré des désirs et du gré des vents, il y a là une contradiction évidente. Tout l'équi- page souscrivit sans peine aux justes soins d'interroger l’oracle de Délos. Les désirs des navigateurs étaient donc d’aller à Délos; ‘ls ne voguaient donc pas au ” de leurs désirs, puisque le gré des vents les écartait de Délos, a ce que dit Tydée. Si l’auteur a voulu dire au contraire que Tydée voguait au gré de ses désirs aussi bien et encore plus qu’au gré des vents, il s’est mal exprimé. Bien plus qu'au grè des vents signifie que les vents ne secondaient pas ses désirs et l’écartaient de sa route. « J'ai été favorisé dans cette affaire par la moitié du conseil bien plus que par l’autre » signifie, par tous pays, la moitié du conseil a été pour moi, et l’autre contre. Mais si je dis : « la moitié du conseil a opiné au gré de mes désirs, et l’autre encore davan- tage », cela veut dire que j'ai été secondé par tout le conseil, et qu'une partie m'a encore plus favorisé que l’autre. « J’ai réussi auprès du parterre bien plus qu’au gré des con- naisseurs » veut dire les connaisseurs m’ont condamné. Il faut que la diction soit pure et sans équivoque. Le confident de Tydée pouvait lui dire : Je ne vous entends pas : si le vent vous AMPLIFICATION. 189 a mené à Délos et à Épidaure, qui est dans l’Argolide, c'était pré- cisément votre route, et vous n’avez pas dû voguer longtemps. On va de Samos à Épidaure en moivs de trois jours avec un bon vent d'est, Si vous avez essuyé une tempête, vous n’avez pas vogué au gré de vos désirs; d'ailleurs vous deviez instruire plus tôt le public que vous veniez de Samos. Les spectateurs veulent savoir d’où vous venez et ce que vous voulez. La longue description recherchée d'une tempête me détourne de ces objets. C’est une amplification qui paraît oiseuse, quoiqu’elle présente de grandes images. La m@.,. signalant bientôt toute son inconstance. Toute l’inconstance que la mer signale ne semble pas une expression convenable à un héros, qui doit peu s'amuser à ces recherches, Cette mer qui se mutine et qui s'élance en nn moment, après avoir signalé toute sun inconstance, intéresse-t-elle assez à la situation présente de Tydée, occupé de la guerre? Est-ce à lui de s'amuser à dire que la mer est inconstante, à débiter des lieux communs ? L'air mugit, le jour fuit; une épaisse vapeur Couvre d’un voile affreux les vagues en fureur. Les vents dissipent les vapeurs, et ne les épaississent pas ; mais quand même il serait vrai qu’une épaisse vapeur eût couvert les vagues en fureur d'un voile affreux, ce héros, plein de ses malheurs présents, ne doit pas s'appesa ‘sur ce prélude de tempête, sur ces circonstances qui n’appartiennent qu’au poëte, Non erat his locus. La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, À sillons redoublés ouvre le ciel et l'onde, Et, comme un tourbillon embrassant nos vaisseaux, Semble eu source de feu bouillonner sur les eaux. N'est-ce pas là une véritable amplification un peu trop am- poulée? Un tonnerre qui ouvre l’eau et le ciel par des sillons ; qui en même temps est un tourbillon de feu, lequel embrasse un vaisseau et qui bouillonne, n’a-t-il pas quelque chose detrop peu naturel, de trop peu vrai, surtout dans la bouche d'un homme qui doit s'exprimer avec une simplicité noble et touchante, sur- tout après plusieurs mois que le péril est passé ? Des cimes de vagues, qui font rouler sous des abîmes des 190 AMPLIFICATION. éclairs pressés et des gouffres de feu, semblent des expressions un peu boursouflées qui seraient souffertes dans une ode, et qu'Horace réprouvait avec tant de raison dans la tragédie (Art poët., V. 07) : Projicit ampullas et sesquipedalia verba. Le pilote effrayé, que la flamme environne, Aux rochers qu’il fuyait lui-même s’abandonne. On peut s'abandonner aux vents; mais il me semble qu'on ne s'abandonne pas aux rochers. Notre vaisseau poussé... nage dispersé. Un vaisseau ne nage point dispersé; Virgile a dit, non en par- lant d’un vaisseau, mais des hommes qui ont fait naufrage (En., liv. I, vers 122 ) : Apparent rari nantes in gurgite vasto. Voilà où le mot nager est à sa place. Les débris d’un vaisseau flottent et ne nagent pas. Desfontaines a traduit ainsi ce beau vers de l'Énéide : « À peine un petit nombre de ceux qui montaient le vaisseau purent se sauver à la nage. » Cest traduire Virgile en style de gazette. Où est ce vaste gouffre que peint le poëte, gurgite vasto? où est Papparent rari nantes? Ce n’est pas avec cette sécheresse qu’on doit traduire l'Énèide : il faut rendre image pour iinage, beauté pour beauté. Nous faisons cette remarque en faveur des commençants, On doit les avertir que Desfontaines n’a fait que le squelette informe de Virgile, comme il faut leur dire que la description de la tempête par Tydée est fautive et déplacée. Tydée devait s'étendre avec attendrissement sur la mort de son ami, et non sur la vaine description d’une tempête. On ne présente ces réflexions que-pour l'intérêt de l'art, et non pour attaquer l'artiste. .… Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis Offendar maculis. Hor., de Art. poel. En faveur des beautés on pardonne aux défauts. AMPLIFICATION. 191 Quand j'ai fait ces critiques, j'ai tâché de rendre raison de chaque mot que je critiquais. Les satiriques se contentent d’une plaisanterie, d’un bon mot, d’un trait piquant; mais celui qui veut s’instruire et éclairer les autres est obligé de tout discuter avec le plus grand scrupule. Plusieurs hommes de goût, et entre autres l’auteur du Télé- maque, ont regardé comme une amplification le récit de la mort d'Hippolyte dans Racine. Les longs récits étaient à la mode alors. La vanité d’un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux cette complaisance ; elle a été fort blàämée. L’archevêque de Cambrai prétend que Théramène ne devait pas, après la cata- strophe d’Hippolyte, avoir la force de parler si longtemps; qu’il se plaît trop à décrire Les cornes menarantes du monstre, et ses écailles jaunissantes, et sa croupe qui se recourbe; qu’il devait dire d’une voix entrecoupée : « Hippolyte est mort : un monstre l’a fait périr; je l’ai vu. » Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe; mais en général cette critique souvent répétée me paraît injuste. On veut que Théramène dise seu- lement: « Hippolyte est mort: je l’ai vu, c’en est fait. » Cest précisément ce qu’il dit, et en moins de mots encore... « Hippolyte n’est plus. » Le père s’écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire : .… J'ai vu des mortels périr le plus aimable; et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée : Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable. La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l’une après l’autre. Le père attendri demande « quel Dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine? » Et il n’a pas le courage d’achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal; le public l'attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner. Était-ce à celui qui fait discourir Mentor et tous ses person- nages si longtemps, et quelquefois jusqu’à la satiété, de fermer la bouche à Théramène? Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre, ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les 192 AMPLIFICATION. circonstances de la mort d’Hippolyte? qui voudrait même qu’on en retranchât quatre vers? Ge n’est pas là une vaine description d’une tempête inutile à la pièce, ce n’est pas là une amplification mal écrite : c’est la diction Ia plus pure et la plus touchante; enfin c’est Racine. On lui reproche le héros expiré. Quelle misérable vétille de grammaire ! Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit il est expiré, ü «a expiré! Il faut remercier Racine d’avoir enrichi la langue à laquelle il a donné tant de charmes, en ne disant jamais que ce qu’il doit, lorsque les autres disent tout ce qu'ils peuvent. Boileau fut le premier’ qui fit remarquer l’'amplification vicieuse de la première scène de Pompée. Quand les dieux étonnés semblaient se partager Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger. Ces fleuves teints de sang, et rendus plus rapides Par le débordement de tant de parricides ; Cet horrible débris d’aigles, d'âärmes, de chars, Sur ces champs empestés confusément épars; Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprèmes, Que la nature force à se venger eux-mèmes, Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants, etc. Ces vers boursouflés sont sonores : ils surprirent longtemps la multitude qui, sortant à peine de la grossièreté, et qui plus est de l’insipidité où elle avait été plongée tant de siècles, était étonnée et ravie d'entendre des vers harmonieux ornés de grandes images. On n’en savait pas assez pour sentir l’extrême ridicule d’un roi d'Égypte qui parle comme un écolier de rhéto- rique, d’une bataille livrée au delà de la mer Méditerranée, dans une province qu’il ne connaît pas, entre des étrangers qu’il doit également haïr. Que veulent dire des dieux qui n’ont osé juger entre le gendre et le beau-père, et qui cependant ont jugé par l'événement, seule manière dont ils étaient censés juger? Pto- lémée parle de fleuves près d’un champ de bataille où il n'y avait point de fleuves. Il peint ces prétendus fleuves rendus rapides par des débordements de parricides, un horrible débris de perches qui portaient des figures d’aigles, des charrettes cassées (car on ne connaissait point alors les chars de guerre), 1. Préface de la traduction du Traité du sublime, à la fin. ANA, ANECDOTES. 193 enfin des troncs pourris qui se vengent et qui font la guerre aux vivants. Voilà le galimatias le plus complet qu'on pût jamais étaler sur un théâtre. Il fallait cependant plusieurs années pour dessiller les yeux du publie, et pour lui faire sentir qu’il n’y a qu’à retrancher ces vers pour faire une ouverture de scène parfaite. L’amplification, la déclamation, Pexagération, furent de tout temps les défauts des Grecs, excepté de Démosthène et d’Aristole. Le temps même a mis le sceau de l'approbation presque uni- verselle à des morceaux de poësie absurdes, parce qu'ils étaient mélés à des traits éblouissants qui repandaient leur éclat sur eux; parce que les poëtes qui vinrent après ne firent pas mieux; parce que les commencements informes de tout art ont toujours plus de réputation que l’art perfectionné; parce que celui qui joua le premier du violon fut regardé comme un demi-dien, et que Rameau n’a eu que des ennemis; parce qu’en général les hommes jugent rarement par eux-mêmes, qu’ils suivent le tor- rent, et que le goût épuré est presque aussi rare que les talents. Parmi nous aujourd’hui la plupart des sermons, des oraisons funèbres, des discours d'appareil, des harangues dans de certaines cérémonies, sont des amplifications ennuyeuses, des lieux com- muns cent et cent fois répétés. Il faudrait que tous ces discours fussent très-rares pour être un peu supportables. Pourquoi parler quand on n’a rien à dire de nouveau? Il est temps de mettre un frein à cette extrême intempérance, et par conséquent de finir cet article. ANA, ANECDOTES:. Si on pouvait confronter Suétone avec les valets de chambre des douze Césars, pense-t-on qu'ils seraient toujours d'accord avec lui ? et en cas de dispute, quel est l'homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l’historien ? Parmi nous combien de livres ne sont fondés que sur des bruits de ville, ainsi que la physique ne fut fondée que sur des chimères répétées de siècle en siècle jusqu’à notre temps! Ceux qui se plaisent à transcrire le soir dans leur cabinet ce qu'ils ont entendu dans le jour, devraient, comme saint Augustin, faire un livre de rétractations au bout de l’année. Quelqu'un raconte au grand-audiencier L’Estoile que Henri IV, 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1710. (B.) 47. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. I. 13 19% ANA, ANECDOTES. chassant vers Créteil, entra seul dans un cabaret où quelques gens de loi de Paris dinaient dans une chambre haute. Le roi, qui ne se fait pas connaître, et qui cependant devait être très- connu, leur fait demander par l’hôtesse s’ils veulent l’admettre à leur table, ou lui céder une partie de leur rôti pour son argent. Les Parisiens répondent qu'ils ont des affaires particulières à traiter ensemble, que leur diner est court, et qu'ils prient l’in- connu G* les excuser. ue He ni IV appelle ses gardes, ct fait fouetter outrageusement les convives « pour leur apprendre, dit L’Estoile, une autre fois à être plus courtois à l’endroit des gentilshommes ». Quelques auteurs, qui de nos jours se sont mélés déc, vie de Henri IV, copient L’Estoile sans examen, rapportent anecdote; et, re qu'il y a de pis, ils ne manquent pas dela r comme une belle action de Henri IV. Cependaut le fait n’est ni vrai, ni vraisemblable ; et loin de mi- riter des éloges, c’eût été à la fois dans Henri IV l’action la pins ridicule, la plus lâche, la plus tyrannique, et la plus imprudent: Premièrement, il n’est pas vraisemblable qu’en 1602 Henr IV, dont la physionomie était si remarquable et qui se mor rait à tout le monde avec tant d’affabilité, fût inconnu dan: Créteil auprès de Paris. Secondement, L’Est-fle, loin de constater ce cor te imper- tinent, dit qu'il le tient d’un homme qui le tenait de A. de Vitry. Ce n’est donc qu’un bruit de ville. Troisièmement, il serait bien lâche et hien o: «eux de punir d’une manière infamante des citoyens asseml :s pour traiter d'affaires, qui certainement mavaient commis aucune faute en refusant de partager leur dîner avec un iner inu très-indiscret, qui pouvait fort aisément trouver à manger d' nsle même cabaret. Quatrièmement, cette action sit r'an! ue, sindigne d’un roi, et même Ge tout honnête homme, si ;”” sable par les lois dans toutp? s,.nrii été aussi imprudente q. , ridicule et criminelle; elleet 1 du Éenri IV exécrable à toute a bourgeoisie de Paris, qu’il avait tant d'intérêt de ménager. Il ne fallait donc pas souiller l’histoire d’un conte si plat; il ne fallait pas déshonorer Henri IV par une si impertinente anecdote. Dans un livre intitulé Anecdotes littéraires', imprimé chez 4. Les Anecdotes liltéraires, 1750, 2 vol. in-12, ou 1752, 3 vol. in-1%, sont attribuées à l'abbé Raynal ; dans l'édition de 4750, c’est à la page 369 du tome Il qu'on lit l'anecdote rapportée ici. (B.) ANA, ANECDOTES. 193 Durand en 1752, avec privilége, voici ce qu’on trouve, tome III, page 183 : « Les amours de Louis XIV ayant été jouées en Angle- terre, ce prince voulut aussi faire jouer celles du roi Guillaume. L'abbé Brueys fut chargé par M. de Torcy de faire la pièce; mais, quoique applaudie, elle ne fut pas jouée, parce que celui qui en était l’objet mourut sur ces entrefaites. » Il y a autant de mensonges absurdes que de mots dans ce peu de lignes. Jamais on ne joua les amours de Louis X, " sur le théâtre de Londres. Jamais Louis XIV ne fut assez peti pur ordor 1er qu’on fit une comédie sur les amours du roi Guillaume. Jam, le roi Guillaume n’eut de maîtresse; ce n’était pas d’une telle: aiblesse qu’on l’accusait. Jamais le marquis de Torcy ne parla à” bé Brueys. Jamais il ne put faire, ni à lui ni à personne, une p ‘bosition si indiscrète et si puérile. Jamais l'abbé Brueys ne fit la comédie dont il est question. Fiez-vous après cela au* anecdotes. Il est dit dans le même livre que « Louis XIV fut si content de péra d’Isis qu'il fit rendre un arrêt du conseil par lequel il est permis à un homme de condition de chanter à l'Opéra, et d’en rethr des gages sans déroger. Get arrêt a été enregistré au par- lemen. de Paris », Jan is il n’y eut une telle déclaration enregistrée au parle- ment de Paris, Ce qui est vrai, c’est que Lulli obtint en 1672, longtemps avant l'opéra d’Jsis, des lettres portant permission d'établir soi Onér”, et fit insérer dans ces lettres que « les gen- tilshommes « des demoiselles pourraient chanter sur ce théâtre sans déroger » lais il n’y eut point de déclaration enregistrée, Je lis dans 1. ‘istoire philosophique et politique du commerce dans les deux Indes, t ue IV, page 66, qu’on est fondé à croire que « Louis XIV n’eut 'e vaisseaux que pour fixer sur lui Padmira- tion, pou, châtier ++ et Al?r ». C'est écrire, c’est juger au hasard; c’est contredi ‘}: ‘érité avec ignorance; c’est insulter Louis XIV sans raiso ce monarque avait © Yt ve “sseaux de guerre et soixante milice matelots dès l'an 1678; 4 le bar ‘tarde- ment de Gênes est de 1684. De tous les ana, celui qui mérite le plus d’être mis au rang des mensonges imprimés, et surtout des mensonges insipides, est le Segraisiana. I1 fut compilé par un copiste de Segrais, son domestique, et imprimé longtemps après Ja mort du maître. Le Ménagiana, revu par La Monnoye, est le seul dans lequel on trouve des choses instructives. 1. Voyez dans l’article ART DRAMATIQUE ce qui concerne l'Opéra. (Note de Voltaire.) 196 ANA, ANECDOTES. Rien n’est plus commun dans la plupart de nos petits livres nouveaux que de voir de vieux bons mots attribués à nos contem- porains; des inscriptions, des épigrammes, faites pour certains princes, appliquées à d’autres. Il est dit dans cette même Histoire philosophique, etc., tome Ie, page 68, que les Hollandais ayant chassé les Portugais de Malaca, le capitaine hollandais demanda au commandant portugais quand il reviendrait; à quoi le vaincu répondit : « Quand vos péchés seront plus grands que les nôtres. » Cette réponse avait déjà été attribuée à un Anglais du temps du roi de France Charles VII, et auparavant à un émir sarrasin en Sicile : au reste cette réponse est plus d’un capucin que d’un politique. Ce n’est pas parce que les Français étaient plus grands pécheurs que les Anglais que ceux-ci leur ont pris le Canada. L'auteur de cette même Histoire philosophique etc., rapporte sérieusement, tome V, page 197, un petit conte inventé par Steele et inséré dans le Spectateur, et il veut faire passer ce conte pour une des causes réelles des guerres entre les Anglais et les sau- vages. Voici l’historiette que Steele oppose à l’historiette beaucoup plus plaisante de la matrone d'Éphèse. Il s’agit de prouver que les hommes ne sont pas plus constants que les femmes. Mais dans Pétrone la matrone d’Éphèse n’a qu’une faiblesse amusante et pardonnable; et le marchand Inkle, dans le Spectateur, est cou- pable de l’ingratitude la plus affreuse. Ce jeune voyageur Inkle est sur le point d'être pris par les Caraïbes dans le continent de l'Amérique, sans qu’on dise ni en quel endroit ni à quelle occasion. La jeune Jarika, jolie Caraïbe, lui sauve la vie, et enfin s’enfuit avec lui à la Barbade. Dès qu'ils y sont arrivés, Inkle va vendre sa bienfaitrice au marché. « Ah, ingrat! ah, barbare! lui dit Jarika ; tu veux me vendre, et je suis grosse de toi! — Tu es grosse ? répondit le marchand anglais; tant mieux, je te vendrai plus cher. » Voilà ce qu’on nous donne pour une histoire véritable, pour l'origine d’une longue guerre. Le discours d’une fille de Boston à ses juges qui la condamnaient à la correction pour la cinquième fois, parce qu’elle était accouchée d’un cinquième enfant, est une plaisanterie, un pamphlet de l'illustre Franklin ; et il est rapporté dans le même ouvrage comme une pièce authentique. Que de contes ont orné et défiguré toutes les histoires! Dans un livre qui a fait beaucoup de bruit :, et où l’on trouve f. Le livre de l'Esprit ANA, ANECDOTES. 197 des réflexions aussi vraies que profondes, il est dit’ que le P. Malebranche est l’auteur de la Prémotion physique. Cette inad- vertance embarrasse plus d’un lecteur qui voudrait avoir la prémotion physique du P. Malebranche, et qui la chercherait très-vainement, Il est dit dans ce livre ? que Galilée trouva la raison pour laquelle les pompes ne pouvaient élever les eaux au-dessus de trente-deux pieds. Cest précisément ce que Galilée ne trouva pas. Il vit bien que la pesanteur de l’air faisait élever l’eau ; mais il ne put savoir pourquoi cet air n’agissait plus au-dessus de trente-deux pieds. Ce fut Toricelli qui devina qu’une colonne d'air équivalait à trente-deux pieds d’eau, et à vingt-sept pouces de mercure ou environ. Le même auteur, plus occupé de penser que de citer juste, prétend * qu’on fit pour Cromwell cette épitaphe : Ci-gît le destructeur d’un pouvoir légitime, Jusqu'à son dernier jour favorisé des cieux, Dont les vertus méritaient mieux Que le sceptre acquis par un crime, Par quel destin faut-il, par quelle étrange loi, Qu’à tous ceux qui sont nés pour porter la couronne, Ce soit l’usurpateur qui donne L'exemple des vertus que doit avoir un roi? Ces vers ne furent jamais faits pour Cromwell, mais pour le roi Guillaume. Ce n’est point une épitaphe, ce sont des vers pour mettre au bas du portrait de ce monarque. Il n’y a point Ci-git; ilya : « Tel fut le destructeur d’un pouvoir légitime. » Jamais personne en France ne fut assez sot pour dire que Cromwell avait donné l’exemple de toutes les vertus. On pouvait lui accorder de la valeur et du génie; mais le nom de vertueux n'était pas fait pour lui. Dans un Mercure de France du mois de septembre 1669, on attribue à Pope une épigramme faite en impromptu sur la mort d’un fameux usurier. Cette épigramme est reconnue depuis deux cents ans en Angleterre pour être de Shakespeare. Elle fut faite en effet sur-le-champ par ce célèbre poëte. Un agent de change 1. Discours, I, chapitre 1v. 2, Discours JIL, chapitre 1, neuvième alinéa, 3. Discours II, chapitre vus, note, 498 ANA, ANECDOTES. nommé Jean Dacombe, qu’on appelait vulgairement dix pour cent, lui demandait en plaisantant quelle épitaphe il lui ferait sil venait à mourir. Shakespeare lui répondit : Ci-git un financier puissant, Que nous appelons dix pour cent; Je gagerais cent contre dix Qu'il n’est pas dans le paradis. Lorsque Belzébut arriva Pour s'emparer de cette tombe, On lui dit : « Qu'emportez-vous là? — Eh! c’est notre ami Jean Dacombe. » On vient de renouveler encore cette ancienne plaisanterie. Je sais bien qu’un homme d’église, Qu'on redoutait fort en ce lieu, Vient de rendre son âmo à Dieu; Mais je ne sais si Dieu l’a prise. Il y a cent facéties, cent contes, qui font le tour du monde depuis trente siècles. On farcit les livres de maximes qu’on donne comme neuves, et qui se retrouvent dans Plutarque, dans Athé- née, dans Sénèque, dans Plaute, dans toute l’antiquité. Ce ne sont là que des méprises aussi innocentes que com- munes ; mais, pour les faussetés volontaires, pour les mensonges historiques qui portent des atteintes à la gloire des princes et à la réputation des particuliers, ce sont des délits sérieux. De tous les livres grossis de fausses anecdotes, celui dans lequel les mensonges les plus absurdes sont entassés avec le plus d'impudence, c’est la compilation des prétendus Mémoires de madame de Maintenon. Le fond en était vrai, l'auteur avait eu quelques lettres de cette dame, qu’une personne élevée à Saint- Cyr lui avait communiquées. Ge peu de vérités a été noyé dans ua roman de sept tomes. C'est là que l’auteur peint Louis XIV supplanté par un de ses valets de chambre; c’est là qu’il suppose des lettres de M'e de Mancini, depuis connétable Colonne, à Louis XIV. C’est là qu'il fait dire à cette nièce du cardinal Mazarin, dans une lettre au roi : « Vous obéissez à un prêtre, vous n'êtes pas digne de moi si vous aimez à servir. Je vous aime comme mes yeux, mais j'aime encore mieux votre gloire. » Certainement l’auteur n'avait pas l'original de cette lettre. ANA, ANECDOTES. 199 « M de La Vallière (dit-il dans un autre endroit) s'était jetée sur un fauteuil dans un déshabillé léger ; là elle pensait à loisir à son amant. Souvent le jour la retrouvait assise dans une chaise, accoudée sur une table, l’œil fixe, l’âme attachée au même objet dans l’extase de Famour. Uniquement occupée du roi, peut-être se plaignait-elle, en ce moment, de la vigilance des espions d'Hen- riette et de la sévérité de la reine mère. Un bruit léger la retire de sa rêverie ; elle recule de surprise et d’effroi. Louis tombe à ses genoux. Elle veut s'enfuir, il l’arrête ; elle menace, il l’apaise ; elle. pleure, il essuie ses larmes. » Une telle description ne serait pas même recue aujourd’hui dans le plus fade de ces romans qui sont faits à peine pour les femmes de chambre, Après la révocation de l’édit de Nantes, on trouve un chapitre intitulé État du cœur. Mais à ces ridicules succèdent les calomnies les plus grossières contre le roi, contre son fils, son petit-fils, le duc d'Orléans son neveu, tous les princes du sang, les ministres et les généraux. C’est ainsi que la hardiesse, animée par la faim, produit des monstres !. On ne peut trop précautionner les lecteurs contre cette foule de libelles atroces qui ont inondé si longtemps l’Europe. ANECDOTE HASARDÉE DE DU HAILLAN?2. Du Haillan prétend, dans un de ses opuscules, que Charles VIII n’était pas fils de Louis XI. C'est peut-être la raison secrète pour laquelle Louis XI négligea son éducation, et le tint toujours éloigné de lui. Charles VIIT ne ressemblait à Louis XI ni par l'esprit ni par le corps. Enfin la tradition pouvait servir d’excuse à du Haïllan ; mais cette tradition était fort incertaine, comme presque toutes le sont. La dissemblance entre les pères et les enfants est encore moins une preuve d’illégitimité que la ressemblance n’est une preuve du contraire. Que Louis XI ait haï Charles VIII, cela ne conclut rien. Un si mauvais fils pouvait aisément être un mau- vais père. Quand même douze du Haïllan m'’auraient asssuré que Charles VIII était né d’un autre que de Louis XI, je ne devras pas 4. Voyez Histoire. ( Note de Voltaire.) 2. Voyez aussi le chapitre xxx du Pyrrhonisme de l'histoire (Mélanges, année 1768). 200 ANA, ANECDOTES. les en croire aveuglément. Un lecteur sage doit, ce me semble, prononcer comme les juges : îs pater est quem nuptiæ demonstrant. ANECDOTE SUR CHARLES-QUINT. Charles-Quint avait-il couché avec sa sœur Marguerite, gou- vernante des Pays-Bas? en avait-il eu don Juan d'Autriche, frère intrépide du prudent Philippe 11? Nous n’avons pas plus de preuve que nous n’en avons des secrets du lit de Charlemagne, qui coucha, dit-on, avec toutes ses filles. Pourquoi donc l’affir- mer? Si la sainte Écriture ne m'’assurait pas que les filles de Loth eurent des enfants de leur propre père, et Thamar de son beau- père, j'hésiterais beaucoup à les en accuser. Il faut être discret. AUTRE ANECDOTE PLUS HASARDÉE 1, On a écrit que la duchesse de Mohtpensier avait accordé ses. faveurs au moine Jacques Clément pour l’encourager à assas- siner son roi. Il eût été plus habile de les promettre que de les donner. Mais ce n’est pas ainsi qu'on excite un prêtre fanatique au parricide : on lui montre le ciel, etnon une femme. Son prieur Bourgoin était bien plus capable de le déterminer que la plus grande beauté de la terre. Il n'avait point de lettres d'amour dans sa poche quand il tua le roi, mais bien les histoires de Judith et d’Aod, toutes déchirées, toutes grasses à force d’avoir été lues, ANECDOTE SUR HENRI IV. Jean Chastel ni Ravaillac n’eurent aucun complice ? ; leur crime avait été celui du temps, le cri de la religion fut leur seul complice. On a souvent imprimé que Ravaillac avait fait le voyage ‘de Naples, et que le jésuite Alagona avait prédit dans Naples la mort du roi, comme le répète encore je ne sais quel Chiniac. Les jésuites n’ont jamais été prophètes : s’ils l'avaient été, ils auraient prédit leur destruction ; mais, au contraire, ces pauvres gens ont toujours assuré qu’ils dureraient jusqu’à la fin des siècles. Il ne faut amais jurer de rien. 4. Voyez Pyrrhonisme de l'histoire, chapitre xxx. 2. Voyez Pyrrhonisme de l'histoire, chapitre xxxur. ANA, ANECDOTES. 204 DE L'ABJURATION DE HENRI IV. Le jésuite Daniel a beau me dire, dans sa très-sèche et très- fautive Histoire de France, que Henri IV, avant d’abjurer, était depuis longtemps catholique, j'en croirai plus Henri IV lui-même que le jésuite Daniel. Sa lettre à la belle Gabrielle, « c’est demain que je fais le saut périlleux, » prouve au moins qu’il avait encore dans le cœur autre chose que du catholicisme. Si son grand cœur avait été depuis longtemps si pénétré de la grâce efficace, il aurait peut-être dit à sa maîtresse : « Ces évêques n'édifient; » mais il lui dit : « Ces gens-là m’ennuient. » Ces paroles sont-elles d’un bon catéchumène? Ce n’est pas un sujet de pyrrhonisme que les lettres de ce grand homme à Corisande d’Andouin, comtesse de Grammont; elles existent encore en original. L'auteur de l’Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations® rapporte plusieurs de ces lettres intéressantes. En voici des morceaux curieux : « Tous ces empoisonneurs sont tous papistes. — J'ai découvert un tucur pour moi. — Les prêcheurs romains prêchent tout haut qu'il n’y a plus qu’un deuil à avoir. Ils admonestent tout bon catholique de prendre exemple (sur l’'empoisonnemeut du prince de Condé); et vous êtes de cette religion! — Si je n'étais hugue- not je me ferais turc. » Il est difficile, après ces témoignages de la main de Henri IV, d'être fermement persuadé qu’il fût catholique dans le cœur. AUTRE BÉVUE SUR HENRI IV5. Un autre historien moderne de Henri IV accuse du meurtre de ce héros le duc de Lerme : « C’est, dit-il, l'opinion la mieux établie. » IL est évident que c’est l’opinion la plus mal établie. Jamais on n’en a parlé en Espagne, et il n’y eut en France que le continuateur du président de Thou qui donna quelque crédit à ces soupçons vagues et ridicules. Si le duc de Lerme, premier ministre, employa Ravaillac, il le paya bien mal, Ce malheureux 1. Voyez Pyrrhonisme de l'histoire, chapitre xxxti1.. 2. Chapitre czxx1v, tome XII, pages 563 et suivantes. 3. Voyez Pyrrhonisme de l’histoire, chapitre xxx1v. 4. De Bury, Histoire de la vie de Henri IV, année 1610, 202 ANA, ANECDOTES. était presque sans argent quand il fut saisi. Si le duc de Lerme l'avait séduit ou fait séduire, sous la promesse d’une récompense proportionnée à son attentat, assurément Ravaïillac l'aurait nommé, lui et ses émissaires, quand ce n’eût été que pour se venger. Il nomma bien le jésuite d’Aubigny, auquel il n’avait fait que mon- trer un couteau: pourquoi aurait-il épargné le duc de Lerme? C’est une obstination bien étrange que celle de n’en pas croire Ravaillac dans son interrogatoire et dans les tortures. Faut-il insulter une grande maison espagnole sans la moindre appa- rence de preuves? Et voilà justement comme on écrit l’histoire 1. La nation espagnole n’a guère recours à des crimes honteux ; etles grands d’Espagne ont eu dans tous les temps une fierté généreuse qui ne leur a pas permis de s’avilir jusque-là. Si Philippe IT mit à prix la tête du prince d'Orange, il eut du moins le prétexte de punir un sujet rebelle, comme le parlement de Paris mit à cinquante mille écus la tête de l'amiral Coligny, et, depuis, celle du cardinal Mazarin. Ces proscriptions publiques tenaient de l’horreur des guerres civiles. Mais comment le duc de Lerme se serait-il adressé secrètement à un misérable tel que Ravaillac! BÉVUE SUR LE MARÉCHAL D'ANCRE?. Le même auteur* dit que « le maréchal d’Ancre et sa femme furent écrasés, pour ainsi dire, par la foudre », L'un ne fut à la vérité écrasé qu’à coups de pistolet, et l’autre fut brûlée en qua- lité de sorcière. Un assassinat et un arrêt de mort rendu contre une maréchale de France, dame d’atour de la reine, réputée magi- cienne, ne font honneur ni à la chevalerie ni à la jurisprudence de ce temps-là. Mais je ne sais pourquoi l'historien s'exprime en ces mots : «Si ces deux misérables n'étaient pas complices de la mort du roi, ils méritaient du moins les plus rigoureux châtiments..…. Il est certain que, du vivant même du roi, Concini et sa femme avaient avec l'Espagne des liaisons contraires aux desseins de ce prince. » 4. Ce vers est de Voltaire ; Charlot, E, vir. 2. Voyez le chapitre xxxv du Pyrrhonisme de l’histoire (Mélanges, année 1768). 3. De Bury. Voyez la note #4 de la page précédente. ANA, ANECDOTES. 203 C’est ce qui n’est point du tout certain; cela n'est pas même vraisemblable. Ils étaient Florentins: le grand-duc de Florence "avait le premier reconnu Henri IV. Il ne craignait rien tant que le pouvoir de l'Espagne en Italie. Concini et sa femme n'avaient point de crédit du temps de Henri IV. S'ils avaient ourdi quelque trame avec le conseil de Madrid, ce ne pouvait être que par la reine: c'est donc accuser la reine d’avoir trahi son mari. Et, encore une fois, il n’est point permis d'inventer de telles accusations sans preuve. Quoi! un écrivain dans son grenier pourra proncncer une diffamation que les juges les plus éclairés du royaume trem- bleraient d'écouter sur leur tribunal! Pourquoi appeler un maréchal de France et sa femme, dame d’atour de la reine, ces deux misérables? Le maréchal d’Ancre, qui avait levé une armée à ses frais contre les rebelles, mérite-t-il une épithète qui n’est convenable qu’à Ravaillac, à Cartouche, aux voleurs publics, aux calomniateurs publics? I n'est que trop vrai qu’il suffit d’un fanatique pour com- mettre un parricide sans aucun complice. Damiens n'en avait point. Il a répété quatre fois dans son interrogatoire qu'il n’a commis son crime que par principe de religion. Je puis dire qu'ayant été autrefois à portée de connaître les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une pareille horreur, tant leur démence était atroce! La religion mal entendue estune fièvre que la moindre occasion fait tourner en rage. Le propre du fanatisme est d’échauf- fer les têtes, Quand le feu qui fait bouillir ces têtes superstitieuses a fait tomber quelques flammèches dans une âme insensée et atroce; quand un ignorant furieux croit imiter saintement Phi- nées, Aod, Judith et leurs semblables, cet ignorant a plus decom- plices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont excité au parricide sans le savoir, Quelques personnes profèrent des paroles indiserètes et violentes ; un domestique les répète, il les amplifie, il les enfuneste encore, comme disent les Italiens ; un Chastel, un Ravaillac, un Damiens les recueille; ceux qui les ont prononcées ne se doutent pas du mal qu’ils ont fait. Ils sont complices involontaires ; mais il n’y a eu ni complot ni instigation. En un mot, on connaît bien mal l’esprit humain si l’on ignore que le fanatisme rend la popu- lace capable de tout. 204 ANA, ANECDOTES. ANECDOTE SUR L'HOMME AU MASQUE DE FER. L'auteur du Siècle de Louis XIV! est le premier qui ait parlé de l’homme au masque de fer dans une histoire avérée. C'est qu'il était très-instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité, et qui n’est que trop véritable. On l'avait trompé sur la date de la mort de cet inconnu si singulièrement infortuné. Il fut enterré à Saint-Paul, le 3 mars 1703, et non en 1704*°. Il avait été d’abord enfermé à Pignerol avant de l’être aux îles de Sainte-Marguerite, et ensuite à la Bastille, toujours sous la garde du même homme, de ce Saint-Mars qui le vit mourir. Le P, Griffet, jésuite, a communiqué au public le journal de la Bas- tille, qui fait foi des dates. Il a eu aisément ce journal, puisquw’il avait l'emploi délicat de confesser des prisonniers renfermés à la Bastille. L'homme au masque de fer est une énigme dont chacun veut deviner le mot. Les uns ont dit que c'était le duc de Beaufort; mais le duc de Beaufort fut tué par les Turcs à la défense de Can- die, en 1669 ; et l’homme au masque de fer était à Pignerol en 1662. D'ailleurs, comment aurait-on arrêté le duc de Beaufort au milieu de son armée ? comment l’aurait-on transféré en France sans que personne en sût rien ? et pourquoi l’eût-on mis en prison, etpour- quoi ce masque ? Les autres ont rêvé le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, mort publiquement de la petite-vérole en 1683, à l’ar- mée, et enterré dans la ville d’Arras*, On a ensuite imaginé que le duc de Monmouth, à qui le roi 4. Chapitre xxv. 2. C'est lui-même que Voltaire corrige. Dans l'édition de 1768 du Siècle de Louis X1V (chapitre xxv), il avait dit que Cet inconnu mourut en 1104. Les registres de la paroisse Saint-Paul datent son décès du 19 novembre 1703, et son enterre- ment du 20 novembre; le nom du prisonnier mort n'est pas écrit très-lisiblement : c'est Marchialy ou Marchealy, sans aucun prénom. L'acte dit qu'il était dgé de quarante-cinq ans ou environ. (B.) 3. Dans les premières éditions de cet ouvrage, on avait dit que le duc de Ver- mandois fut enterré dans la ville d'Aire. On s'était trompé. Mais que ce soit dans Arras ou dans Aire, il est toujours constant qu'il mourut de la petite vérole, et qu'on lui fit des obsèques magnifiques. Il faut être fou pour imaginer qu’on entcrra une büche à sa place, que Louis XIV fit faire un service solennel à cette bûche, et que. pour achever la convalescence de son propre fils, il l'envoya prendre l'air à la Bastille pour le reste de sa vie, avec un masque de fer sur le visage. (Note de Voltaire.) ANA, ANECDOTES. 205 Jacques fit couper la tête publiquement dans Londres en 1685, était l’homme au masque de fer. Il aurait fallu qu’il eût ressuscité, et qu’ensuite il eût changé l’ordre des temps; qu’il eût mis l’an- née 1662 à la place de 1685; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais à personne, et qui par là mérita tous ses malheurs, eût pardonné au duc de Monmouth, et eût fait mourir au lieu de lui un homme qui lui ressemblait parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie qui aurait eu la bonté de se faire couper le cou en public pour sauver le duc de Montmouth. Il aurait fallu que toute l'Angleterre sy fût méprise; qu’ensuite le roi Jacques eût prié instamment Louis XIV de vouloir bien lui servir de ser- gent et de geôlier. Ensuite Louis XIV, ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n’aurait pas manqué d’avoir les mêmes égards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne, avec lesquels il fut en guerre; et il aurait soigneusement conservé auprès de ces deux monarques sa dignité de geôlier dont le roi Jacques l'avait honoré. | Toutes ces illusions étant dissipées, il reste à savoir qui était ce prisonnier toujours masqué, à quel âge il mourut, etsous quel nom il fut enterré. Il est clair que si on ne le laissait passer dans la cour de la Bastille, si on ne lui permettait de parler à son mé- decin que couvert d'un masque, c'était de peur qu’on ne recon- nût dans ses traits quelque ressemblance trop frappante. Il pou- vait montrer sa langue, et jamais son visage, Pour son àge, il dit lui-même à l’apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il croyait avoir environ soixante aus; et le sieur Marso- lan, chirurgien du maréchal de Richelieu, et ensuite du duc d'Orléans régent, gendre de cet apothicaire, me l’a redit plus d’une fois. Enfin pourquoi lui donner un nom italien? on le nomma tou- jours Marchiali! Celui qui écrit cet article en sait peut-êlre plus que le P. Griffet, et n’en dira pas davantage. ADDITION DE L'ÉDITEUR? Il est surprenant de voir tant de savants et tant d'écrivains pleins d’esprit et de sagacité se tourmenter à deviner qui peut 1, Voyez la lettre à l'abbé Dubos, du 30 octobre 1738. 2. Cette anccdote, donnée comme une addition de l'éditeur dans l'édition de 1771, passe chez bien des gens de lettres pour être de M. de Voltaire lui-même. Il a 206 ANA, ANECDOTES. avoir été le fameux masque de fer, sans que l’idée la plussimple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présen- tée à eux. Le fait tel que M. de Voltaire le rapporte une fois admis, avec ses circonstances, l’existence d’un prisonnier d’une espèce si singulière, mise au rang des vérités historiques les mieux consta- tées, il paraît que non-seulement rien n’est plus aisé que de con- cevoir quel était ce prisonnier, mais il est même difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait Communiqué plus tôt son sentiment s’il n’eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d’autres, et s’il ne se fût per- suadé que ce n’était pas la peine de donner comme une décou- verte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote. Cependant, comme depuis quelque temps cet événement par- connu cette édition, et il n’a jamais contredit l'opinion qu’on y avance au sujet de l’homme au masque de fer. Il est le premier qui ait parlé de cet homme. IL a toujours combattu toutes les conjrctures qu'on a faites sur ce masque ; il en a toujours parlé comme plus instruit que les autres, et comme ne voulant pas dire tout ce qu’il cn savait, Aujourd’hui, il se répand une lettre de Mie de Valois, écrite au duc, depuis maréchal de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel était l’homme au masque de fer; et cet homme, dit- elle, était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui, Ou cette lettre, qu’il était si inutile, si indécent, si dangereux d'écrire, est une lettre supposée, ou le régent, en donnant à sa fille la récompense qu'elle avait si noblement acquise, crut affaiblir le danger qu'il y avait à révéler le secret de l'État, en altérant le fait, et en faisant de ce prince un cadet sans droit au trône, au lieu de l'héritier présomptif de la couronne. Mais Louis XIV, qui avait un frère; Louis XIV, dont l'âme était magnanime; Louis XIV, qui se piquait mème d’une probité scrupuleuse, auquel l’histoire ne reproche aucun crime, qui n'en commit d'autre, en effet, que de s’être trop aban- donné aux conseils de Louvois et des jésuites ; Louis XIV n'aurait jamais détenu un de ses frères dans une prison perpétuelle pour prévenir les maux annoncés par un astrologue, auquel il ne croyait pas. Il lui fallait des motifs plus importants, Fils aîné de Louis XHI, avoué par ce prince, le trône lui appartenait; mais un fils né d'Anne d'Autriche, inconnu à son mari, n’avait aucun droit, et pouvait cepen- dant essayer de se faire reconnaitre, déchirer la France par une longue guerre civile, l'emporter peut-être sur le fils de Louis XIIT, en alléguant le droit de primo- géniture, et substituer une nouvelle race à l'antique race des Bourbons. Ces motifs, s'ils ne justifiaient pas entièrement la rigueur de Louis XIV, servaient au moins à lPexcuser; et le prisonnier, trop instruit de son sort, pouvait lui savoir quelque gré de n'avoir pas suivi des conseils plus rigoureux: conseils que la politique a trop souvent employés contre ceux qui avaient quelques prétentions à des trènes occupés par leurs concurrents, M. de Voltaire avait été lié dès sa jeunesse avec le duc de Richelieu, qui n'était pas discret ; si la lettre de Mile de Valois est véritable, il l’a connue; mais, doué d'un esprit juste, il a senti l’erreur, il a cherché d’autres instructions. Il était placé pour en avoir; il a rectifié la verité altérée dans cette lettre, comme il a rectifié tant d'autres erreurs. (K.) ANA, ANECDOTES. 207 tage les esprits, et que tout récemment on vient encore de donner au public! une lettre dans laquelle on prétend prouver que ce prisonnier célèbre était un secrétaire du duc de Mantoue (ce qu’il n’est pas possible de concilier avec les grandes marques de respect que M. de Saint-Mars donnait à son prisonnier), l’auteur a cru devoir enfin dire ce qu’il en pense depuis plusieurs années. Peut-être cette conjecture mettra-t-elle fin à toute autre recherche, à moins que le secret ne soit dévoilé par ceux qui peuvent en être les dépositaires, d’une façon à lever tous les doutes, On ne s’amusera point à réfuter ceux qui ont imaginé que ce prisonnier pouvait être le comte de Vermandois, le duc de Beau- fort, ou le duc de Monmouth. Le savant et très-judicieux auteur de cette dernière opinion a très-bien réfuté les autres; mais il n’a essentiellement ‘appuyé la sienne que sur l'impossibilité de trouver en Europe quelque autre prince dont il eût été de la plus grande importance qu’on ignorât la détention. M. de Saint-Foix a raison, s’il n'entend parler que des princes dont l'existence était connue; mais pourquoi personne ne s'est-il encore avisé de supposer que le masque de fer pouvait avoir été un prince inconnu, élevé en cachette, et dont il importait de laisser ignorer totalement l'existence ? Le duc de Monmouth n’était pas pour la France un prince d’une si grande importance ; et l’on ne voit pas même ce qui eût pu engager cette puissance, au moins après la mort de ce duc et celle de Jacques Second, à faire un si grand secret de sa détention, s’il eût été en effet le masque de fer. Il n’est guère probable non plus que M. de Louvois et M. de Saint-Mars eussent marqué au duc de Monmouth ce profond respect que M. de Voltaire assure qu’ils portaient au masque de fer. L'auteur conjecture, de la manière dont M. de Voltaire a raconté le fait, que cet historien célèbre est aussi persuadé que lui du soupçon qu’il va, dit-il, manifester, mais que M. de Vol- taire, à titre de Français, n’a pas voulu, ajoute-t-il, publier tout net, surtout en ayant dit assez pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile à deviner. Le voici, continue-t-il toujours, selon moi. « Le masque de fer était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère avait ce goût pour le linge fin sur lequel M. de Voltaire appuie. Ce fut en lisant les Mémoires de ce temps, qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, 4. Voyez Journal encyclopédique, 1710, 15 août, pages 139-138. 208 ANA, ANECDOTES. me rappelant ce même goût du masque de fer, je ne doutai plus qu'il ne fût son fils : ce dont toutes les autres circonstances m’avaient déjà persuadé. « On sait que Louis XIII n’habitait plus depuis longtemps avec la reine ; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu’à un heu- reux hasard habilement amené; hasard qui obligea absolument le roi à coucher en même lit avec la reine. Voici donc comme je crois que la chose sera arrivée. « La reine aura pu s’imaginer que c'était par sa faute qu’il ne naissait point d’héritier à Louis XIII. La naissance du masque de fer l’aura détrompée. Le cardinal, à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, par plus d’une raison, tirer parti de ce secret; il aura imaginé de tourner cet événement à son profit et à celui de YÉtat. Persuadé par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d’un seul lit pour le roi et pour la reine fut arrangée en conséquence. Mais Ja reine et le cardinal, également pénétrés de la nécessité de cacher à Louis XIII l'existence du masque de fer, l’auront fait élever en secret. Ce secret en aura été un pour Louis XIV jusqu’à la mort du cardinal Mazarin. « Mais ce monarque, apprenant alors qu’il avait un frère, et un frère aîné que sa mère ne pouvait désavouer, qui d’ailleurs portait peut-être des traits marqués qui annonçaient son origine, faisant réflexion que cet enfant né durant le mariage ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, être déclaré illégitime après Ja mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne pouvoir user d’un moyen plus sage et plus juste que celui qu'il employa pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l'État: moyen qui le dispensait de commettre une cruauté que la politique aurait représentée comme nécessaire à un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV. « Il me semble, poursuit toujours notre auteur, que plus on est instruit de l’histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette suppositiont. » 4, C'est ici que finit l'addition faite, comme l’ont dit les éditeurs de Kehl, dans l'édition des Questions sur l'Encyclopédie dont le premier volume est de 1771, et le dernier de 1772. Tout en partageant l'avis que cette addition est de Voltaire, je crois devoir faire remarquer qu'il he l’a point admise dans les éditions in-4° ct encadrée. Voici une anecdote que je tiens de bonne source : Un jour, à l’ordre, peu de temps avant sa mort, Louis XVIII, suivant l'usage, paraissait absorbé dans son ANA, ANECDOTES. 209 ANECDOTE SUR NICOLAS FOUQUET, SURINTRNDANT DES FINANCES. Il est vrai que ce ministre eut beaucoup d'amis dans sa disgrâce, et qu'ils persévérèrent jusqu’à son jugement. Îl est vrai que le chancelier qui présidait à ce jugement traita cet illustre captif avec trop de dureté. Maïs ce n’était pas Michel Letellier, comme on l’a imprimé dans quelques-unes des édi- tions du Siècle de Louis XIV, c'était Pierre Séguier. Cette inad- vertance d’avoir pris l’un pour l’autre est une faute qu'il faut corriger !, Ce qui est très remarquable, c’est qu’on ne sait où mourut ce célèbre surintendant? : non qu'il importe de le savoir, car, sa mort n'ayant pas causé le moindre événement, elle est au rang de toutes les choses indifférentes; mais ce fait prouve à quel point il était oublié sur la fin de sa vie, combien la considération qu’on recherche avec tant de soins est peu de chose ; qu'heureux sont ceux qui veulent vivre et mourir inconnus. Cette science serait plus utile que celle des dates. PETITE ANECDOTE. Il importe fort peu que le Picrre Broussel pour lequel on fit les barricades ait été conseiller-clerc. Le fait est qu’il avait acheté une charge de consciller-clerc parce qu’il n’était pas riche, et fauteuil, quand une conversation s’engagea sur l’histoire du masque de fer entre M. le comte..., gentilhomme de la chambre du roi. et un de ses collègues. M. le comte... soutenait hautement l'opinion émise dans l'Addition de l'éditeur ; le roi, entendant cette assertion, sembla se réveiller de son assoupissement, mais ne dit mot. Le lendemain, une nouvelle discussion s’engagea, à l’ordre, entre les mêmes personnes, sur une autre question historique douteuse. M. le comte... soutenait encore cette fuis son opinion avec chaleur, lorsque le roi lui adressa ces paroles remarquables : P......, hier vous aviez raison, et aujourd'hui vous avez tort. (B.) 4. Voyez chapitre xxv du Siècle de Louis XIV. 2. 1} paraîtrait que ce fut à Pignerol, en 1680. La lettre de Bussy-Rabutin, datée du 25 mars de cette année; celles de M"° de Sévigné, des 3 et 5 avril, ne laissent point de doute sur l’année : quant au lieu de la mort, il est à croire que c'est Pignerol; c'est ce qu’on voit dans un opuscule intitulé Sur la mort du surinten- dant Fouquet, notices recueillies à Pignerol, par Modeste Parolletti, Turin, 1812, in-4°. L'auteur rapporte une procuration donnée par Mme Fouquet à J. Despineu, avocat, passée devant Lanteri, notaire royal à Pignerol, au donjon de la citadelle de Pignerol, le 27 janvier 1680. La présence de M"° Fouquet à Pignerol, et au donjon, ne pouvait guère avoir d'autre cause que la présence de son mari. (B.) AT. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. À. 14 210 ANA, ANECDOTES. que ces offices coûtaient moins que les autres. Il avait des en- fants, et n’était clerc en aucun sens. Je ne sais rien de si inutile que de savoir ces minuties. ANECDOTE SUR LE TESTAMENT ATTRIBUÉ AU CARDINAE DE RICHELIEU. Le P. Grilfet veut à toute force que le cardinal de Richelieu ait fait un mauvais livre : à la bonne heure: tant d'hommes d’État en on fait! Mais c’est une belle passion de combattre si longtemps pour tâcher de prouver que, selon le cardinal de Richelieu, les Espagnols nos alliés, gouvernés si heureusement par un Bourbon, * sont tributaires de l’enfer et rendent les Indes tributaires de ,-enfer ». — Le Testament du cardinal'de Richelieu n'était pas d’un homme poli. « Que la France avait plus de bons ports sur la Méditerranée que toute la monarchie espagnole. » — Ce testament était exagé- rateur. « Que, pour avoir cinquante mille soldats, il en faut lever cent mille, par ménage. » — Ce testament jette l'argent par les fenêtres. « Que, lorsqu'on établit un nouvel impôt, on augmente la paye des soldats. » — Ce qui n’est jamais arrivé ni en France ni ailleurs. « Qu'il faut faire payer la taille aux parlements et aux autres cours supérieures.» — Moyen infaillible pour gagner leurs cœurs, et rendre la magistrature respectable. « Qu'il faut forcer la noblesse de servir, et ie dans la cavalerie, » — Pour mieux conserver tous ses privilèges. « Que de trente millions à supprimer, il y en a près de sept dont le remboursement ne devant être fait qu'au denier cinq, la suppression se fera en sept années et demie de jouissance. » — De façon que, suivant ce calcul, cinq pour cent en sept ans et demi feraient cent francs, au lieu qu’ils ne font que trente-sept et demi : et si on entend par le denier cinq la cinquième partie du capital, les cent francs seront remboursés en cinq années juste. Le compte n’y est pas, le testateur calcule assez mal. « Que Gênes était la plus riche ville d'Italie, » — Ce que je lui souhaite. : « Qu'il faut être bien chaste, » — Le testateur ressemble à certains prédicateurs. Faites ce qu’ils disent, et non ce qu’ils font. « Qu'il faut donner une abbaye à la Sainte-Chapelle de Paris. » ANA, ANECDOTES. 241 — Chose importante dans la crise où l'Europe était alors, et donf il ne parle pas. « Que le pape Benoît XI embarrassa beaucoup les cordeliers, piqués sur le sujet de la pauvreté, savoir des revenus de saint François, qui s’animèrent à tel point qu'ils lui firent la guerre par livres. » — Chose plus importante encore, et plus savante, surtout quand on prend Jean XXII pour Benoît XI, et quand, dans un testament politique, on ne parle ni de la manière dont il faut conduire la guerre contre FEmpire et l'Espagne, ni des moyens de faire la paix, ni des dangers présents, ni des ressources, ni des alliances, ni des généraux, ni des ministres qu'il faut employer, ni même du dauphin, dont l'éducation importait tant à l'État; enfin d'aucun objet du ministère. ” Je consens de tout mon cœur qu’on charge, puisqu'on le veut, la mémoire du cardinal de Richelieu de ce malheureux ouvrage rempli d'anachronismes, d’ignorances, de calculs ridicules, de faussetés reconnues, dont tout commis un peu intelligent aurait été incapable; qu’on s'efforce de persuader que le plus grand ministre a été le plus ignorant et le plus ennuyeux, comme le plus extravagant de tous les écrivains. Cela peut faire quelque plaisir à tous ceux qui détestent sa tyrannie, Il est bon même pour l'histoire de lesprit humain qu’on sache que ce détestable ouvrage fut loué pendant plus de trente ans, tandis qu'on le croyait d’un grand ministre. Mais il ne faut pas trahir Ja vérité pour faire croire que le livre est du cardinal de Richelieu. Il ne faut pas dire « qu’on a trouvé une suite du premier chapitre du Testament politique, corrigée en plusieurs endroits de la main du cardinal de Riche- lieu », parce que cela n’est pas vrai. On a trouvé au bout de cent ans un manuscrit intitulé Narration succincte; cette narration suc- cincte n’a aucun rapport au Testament politique. Cependant on a eu l’artifice de la faire imprimer comme un: premier chapitre du Testament avec des notes. À l'égard des notes, on ne sait de quelles mains elles sont. Ce qui est très vrai, C’est que le testament prétendu ne fit du bruit dans le monde que trente-huit ans après la mort du cardinal; qu’il ne fut imprimé que quarante-deux ans après sa mort; qu’on n'a jamais vu l'original signé de lui ; quele livre est très-mauvais, et qu’il ne mérite guère qu’on en parle! 1. Voltaire n’a jamais changé d'opinion sur le Testament du cardinal de Riche- lieu. Il en parle fréquemment dans ses ouvrages. Voyez Mélanges, années 1749, 212 ANA, ANECDOTES. AUTRES ANECDOTES. Charles I+, cet infortuné roi d’Angleterre, est-il l’auteur du fameux livre Eïxov Bactkux? ce roi aurait-il mis un titre grec à Son livre? Le comte de Moret, fils de Henri IV, blessé à la petite escar- mouche de Castelnaudary, vécut-il jusqu’en 1693 sous le nom de l'ermite frère Jean-Baptiste? Quelle preuve a-t-on que cet ermite était fils de Henri IV? Aucune. Jeanne d’Albret de Navarre, mère de Henri IV, épousa-t-elle après la mort d'Antoine un gentilhomme nommé Goyon, tué à la Saint-Barthélemy ? En eut-elle un fils prédicant à Bordeaux? Ce fait se trouve très-détaillé dans les remarques sur la Réponse de Bayle aur questions d'un provincial, in-folio, page 689t, Marguerite de Valois, épouse de Henri IV, accoucha-t-elle de deux enfants secrètement pendant son mariage? On remplirait des volumes de ces singularités. C’est bien la peine de faire tant de recherches pour découvrir des choses si inutiles au genre humain! Cherchons comment nous pourrons guérir les écrouelles, la goutte, la pierre, la gra- velle, et mille maladies chroniques ou aiguës. Cherchons des remèdes contre les maladies de l’âme, non moins funestes et non moins mortelles; travaillons à perfectionner les arts, à diminuer les malheurs de l'espèce humaine, et laissons là les Ana, les Anecdotes, les Histoires curieuses de notre temps; le Nouveau Choix de vers si mal choisis, cité à tout moment dans le Diction- naire de Trévoux, et les recueils des prétendus bons mots, etc.; et les Lettres d'un ami à un ami, et les Lettres anonymes, et les Réflexions sur la tragédie nouvelle, etc., etc., etc. Je lis dans un livre nouveau que Louis XIV exempta de tailles, pendant cinq ans, tous les nouveaux mariés. Je n'ai retrouvé ce fait dans aucun recueil d’édits, dans aucun Mémoire du temps. Je lis dans le même livre que le roi de Prusse fait donner cinquante écus à toutes les filles grosses, On ne pourrait, à la 1564, 1765, etc. Dès 1737 il s'était expliqué à cet égard (voyez dans les Mélanges, à cette date, les Conseils à un journaliste) ; et il s'exprimait de même trente-neuf ans après : voyez dans [a Correspondance la lettre du 2 mai 1776. (B.) 4, Note y du chapitre xciv de la Réponse aux questions d'un provincial, tome III de l'édition des OEuvres diverses de Bayle. (B.) ANA, ANECDOTES. 2413 vérité, mieux placer son argent, et mieux encourager la propa- gation ; mais je ne crois pas que cette profusion royale soit vraie, du moins je ne l'ai pas vue. ANECDOTE RIDICULE SUR THÉODORIC. Voici une anecdote plus ancienne qui me tombe sous la main, et qui me semble fort étrange. Il est dit dans une histoire chro- nologique d'Italie‘ que le grand Théodoric arien, cet homme qu'on nous peint si sage, « avait parmi ses ministres un catho- lique qu’il aimait beaucoup, et qu’il trouvait digne de toute sa confiance. Ce ministre croit s'assurer de plus en plus la faveur de son maître en embrassant l’arianisme ; et Théodoric lui fait aussitôt couper la tête, en disant : « Si cet homme n’a pas été fidèle « à Dieu, comment-le sera-t-il envers moi, qui ne suis qu’un « homme? » Le compilateur ne manque pas de dire que « ce trait fait beau- coup d'honneur à la manière de penser de Théodoric à l'égard de la religion ». Je me pique de penser, à l'égard de la religion, mieux que lOstrogoth Théodorie, assassin de Symmaque et de Boèce, puis- que je suis bon catholique, et que Théodoric était arien. Mais je déclarerais ce roi digne d’être lié comme enragé s’il avait eu la bêtise atroce dont on le loue. Quoi! il aurait fait couper la tête sur-le-champ à son ministre favori parce que ce ministre aurait été à la fin de son avis! Comment un adorateur de Dieu, qui passe de l'opinion d’Athanase à l’opinion d’Arius et d'Eusèbe, est-il inf- dèle à Dieu ? Il était tout au plus infidèle à Athanase et à ceux de son parti, dans un temps où le monde était partagé entre les atha- pasiens et les eusébiens. Mais Théodoric ne devait pas le regarder comme un homme infidèle à Dieu pour avoir rejeté le terme de consubstantiel après l’avoir admis. Faire couper la tête à son favori sur une pareille raison, c'est certainement l'action du plus méchant fou et du plus barbare sot qui ait jamais existé. Que diriez-vous de Louis XIV s’il eût fait couper sur-le-champ la tête au duc de La Force parce que le duc de La Force avait quitté le calvinisme pour la religion de Louis XIV ? 4. Abrégé chronologique de l’histoire d'Italie, depuis l'an 476 jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle, ea 1748, par M. de Saint-Marc; 1761 et suivantes, G vol. petit in-8°, 214 ANA, ANECDOTES. ANECDOTE SUR LE MARÉCHAL DE LUXEMBOURG. J'ouvre dans ce moment une histoire de Hollande, et je trouve que le maréchal de Luxembourg, en 1672, fit cette harangue à ses troupes : « Allez, mes enfants, pillez, volez, tuez, violez; et s’il y a quelque chose de plus abominable ne manquez pasdele faire, afin que je voie que je ne me suis pas trompé en vous choisissant comme les plus braves des hommes. » Voilà certainement une jolie harangue : elle n’est pas plus vraie que celles de Tite-Live ; mais elle n’est pas dans son goût. Pour achever de déshonorer la typographie, cette belle pièce se retrouve dans des dictionnaires nouveaux qui ne sont que des impostures par ordre alphabétique, ANECDOTE SUR LOUIS XIV. C’est une petite erreur dans l’Abrégé chronologique de l'histoire de France! de supposer que Louis XIV, après la paix d’Utrecht, dont il était redevable à l'Angleterre, après neuf années de mal- heurs, après les grandes victoires que les Anglais avaient rem- portées, ait dit à l'ambassadeur d'Angleterre : « J'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en faites pas souvenir.» J'ai dit ailleurs? que ce discours aurait été très-déplacé, très-faux à l'égard des Anglais, et aurait exposé le roi à une réponse accablante. L'auteur même m’avoua que le marquis de Torcy, qui fut toujours présent à toutes les audiences du comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, avait toujours démenti cette anec- dote. Elle n’est assurément ni vraie, ni vraisemblable, et n’est restée dans les dernières éditions de ce livre que parce qu’elle avait été mise dans la première. Cette erreur ne dépare point du tout un ouvrage d’ailleurs très-utile, où tous les grands événe- ments, rangés dans l’ordre le plus commode, sont d’une vérité reconnue. Tous ces petits contes dont on a voulu orner l’histoire la désho- norent, et malheureusement presque toutes les anciennes his- toires ne sont guère que des contes. Malebranche, à cet égard, avait raison de dire qu’il né faisait pas plus de cas de l'histoire que des nouvelles de son quartier. 4. Événements remarquables, 1714. 2. Siècle de Louis XIV, chapitre xxtir. ANA, ANECDOTES. 215 LETTRE DE M. DE VOLTAIRE SUR PLUSIEURS ANECDOTES. Nous croyons devoir terminer cet article des anecdotes par une lettre de M. de Voltaire à M. Damilaville, philosophe intrépide, et qui seconda plus que personne son ami M. de Voltaire dans la catastrophe mémorable des Calas et des Sirven. Nous prenons cette occasion de célébrer autant qu’il est en nous la mémoire de ce citoyen, qui dans une vie obscure a montré des vertus qu’on ne rencontre guère dans le grand monde. Il faisait le bien pour le bien même, fuyant les hommes brillants, et servant les malheu- reux avec le zèle de l'enthousiasme, Jamais homme n’eut plus de courage dans l’adversité et à la mort. Il était Pami intime de M. de Voltaire et de M. Diderot. Voici la lettre en question. « Au château de Ferney, 7 mai 1762. « Par quel hasard s'est-il pu faire, mon cher ami, que vous ayez Ju quelques feuilles de l'Année littéraire de maître Aliboron? chez qui avez-vous trouvé ces rapsodies? il me semble que vous ne voyez pas d'ordinaire mauvaise compagnie, Le monde est inondé des sottises de ces folliculaires qui mordent parce qu'ils ont faim, et qui gagnent leur pain à dire de plates injures. « Ge pauvre Fréron', à ce que j'ai oui dire, est comme les 1. Le folliculaire dont on parle est celui-là mème qui, ayant été chassé des jésuites, à composé des libelles pour vivre, et qui a rempli ses libelles d'anecdotes prétendues littéraires. En voici une sur son compte : Lettre du sieur Royou, avocat au parlement de Bretagne, beau-frère du nommé Fréron. « Mardi matin 6 mars 1730. « Fréron épousa ma sœur il y a trois ans, en Bretagne : mon père donna vingt mille livres de dot. 11 les dissipa avec des filles, et donna du mal à ma sœur. Après quoi il la fit partir pour Paris, dans le panier du coche, et la fit coucher en che- min sur la paille. Je courus demander raison à ce malheureux, 11 feignit de se repentir. Mais comme il faisait le métier d’espion, et qu'il sut qu’en qualité d'a- vocat j'avais pris parti dans les troubles de Bretagne, il m’accusa auprès de M. de..., et obtint une lettre de cachet pour me faire enfermer. Il vint lui- même avec des archers dans la rue des Noyers, un lundi à dix heures du matin, me fit charger de chaînes, se mit à côté de moi dans un fiacrc, et tenait lui- même le bout de la chaîne... etc. » Nous ne jugcons point ici entre les deux beaux-frères. Nous avons la lettre originale, On dit que ce Fréron n’a pas laissé de parler de religion et de vertu 216 ANA, ANECDOTES. gueuses des rues de Paris, qu’on tolère quelque temps pour le ser- vice des jeunes gens désœuvrés, qu’on renferme à l'hôpital trois ou quatre fois par an, et qui en sortent pour reprendre leur pre- mier métier. « J’ai Lu les feuilles que vous m’avez envoyées. Je ne suis pas étonné que maître Aliboron crie un peu sous les coups de fouet que je lui ai donnés. Depuis que je me suis amusé à immoler ce polisson à la risée publique sur tous les théâtres de l’Europe, il est juste qu’il se plaigne un peu. Je ne l'ai jamais vu, Dieu merci! Il m'écrivit une grande lettre il y a environ vingt ans. J'avais entendu parler de ses mœurs, et par conséquent je ne lui fis point de réponse, Voilà l’origine de toutes les calomnies qu’on dit qu’il débita contre moi dans ses feuilles. IL faut le laisser faire; les gens condamnés par leurs juges ont permission de leur dire des injures. « Je ne sais ce que c’est qu’une comédie italienne qu’il m’im- pute, intitulée Quand me mariera-t-on1? Voilà la première fois que j'en ai entendu parler. C’est un mensonge absurde. Dieu a voulu que j'aie fait des pièces des théâtre pour mes péchés; mais je n’ai jamais fait de farce italienne. Rayez cela de vos anecdotes. « Je ne sais comment une lettre que j'écrivis à milord Littleton et sa réponse sont tombées entre les mains de ce Fréron, mais je puis vous assurer qu’elles sont toutes deux entièrement falsifices. Jugez-en, je vous en envoie les originaux. « Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffon- niers, qui vont ramassant des ordures pour faire du papier. « Ne voilà-t-il pas encore une belle anecdote, et bien digne du public, qu’une lettre de moi au professeur Haller, et une lettre du professeur Haller à moi! Et de quoi s’avisa M. Hailer de faire courir mes lettres et les siennes? et de quoi s’avise un folliculaire de les imprimer et de les falsifier pour gagner cinq sous? Il me la fait signer du château de Tourney, où je n'ai jamais demeuré?, « Ces impertinences amusent un moment des jeunes gens dans ses feuilles. Adressez-vous à son marchand de vin. { Note de Voltaire.) — Cette note existe dès 1770 ; voyez aussi dans la Correspondance le Mémoire à la suite de la lettre à d’Alembert, du 19 mars 17170. (B.) 1. La pièce dont il s’agit est celle que l’on trouve, tome II du Théditre, sous le titre de l'Échange, ou Quand est-ce qu'on me marie? 2. Dans une petite brochure intitulée Réponse au Pauvre Diable, 1760, in-12, de 93 pages, on trouve sans date une Lettre de Voltaire à Haller (c’est celle du 13 février 1759) et la Réponse de Haller. Ces deux lettres sont précédées d'un Mémoire daté de Tourney, le 42 février 1759. C’est probablement de cette pièce que Voltaire veut parler. On la trouvera dans les Mélanges, année 1759, ANA, ANECDOTES. 217 oisifs, et tombent le moment d'après dans l'éternel oubli où tous les riens de ce temps-ci tombent en foule. « L’anecdote du cardinal de Fleury sur le-quemadmodum que Louis XIV n’entendait pas est très-vraie. Je ne l'ai rapportée dans le Siècle de Louis XIV! que parce que j'en étais sûr, et je n’ai point rapporté celle du nycticorax parce que je n’en étais pas sûr. C'est un vieux conte qu'on me faisait dans mon enfance au collége des jésuites, pour me faire sentir la supériorité du P. de La Chaise sur le grand-aumônier de France. On prétendait que le grand- aumônier, interrogé sur la signification de nycticorax, dit que c'était un capitaine du roi David, et que le révérend père La Chaise assura que c'était un hibou; peu m'importe, Et très-peu m'im- porte encore qu’on fredonne pendant un quart d'heure dans un latin ridicule un nycticorax grossièrement mis en musique. « Je n'ai point prétendu blämer Louis XIV d’ignorer le latin; il savait gouverner, il savait faire fleurir tous les arts, cela valait mieux que d'entendre Cicéron. D'ailleurs cette ignorance du latin ne venait pas de sa faute, puisque dans sa jeunesse il apprit de lui-même l'italien et l'espagnol. « Je ne sais pas pourquoi l’homme que le folliculaire fait par- ler me reproche de citer le cardinal de Fleury, et s'égaye à dire que j'aime à citer de grands noms. Vous savez, mon cher ami, que mes grands noms sont ceux de Newton, de Locke, de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Boileau. Si le nom de Fleury était grand pour moi, ce serait le nom de l’abbé Fleury, auteur des dis- cours patriotiques et savants qui ont sauvé de l'oubli son histoire ecclésiastique; et non pas le cardinal de Fleury, que j'ai fort connu avant qu’il fût ministre, et qui, quand il le fut, fit exiler un des plus respectables hommes de France, l'abbé Pucelle“, et empêcha bénignement pendant tout son ministère qu’on ne soutint les guatre fameuses propositions sur lesquelles est fondée la liberté française dans les choses ecclésiastiques. « Je ne connais de grands hommes que ceux qui ont rendu de grands services au genre humain. « Quand j'amassai des matériaux pour écrire le Siècle de Louis XIV, il fallut bien consulter des généraux, des ministres, des aumôniers, des dames et des valets de chambre. Le cardinal de 1. Ce n'est pas dans le Siècle de Louis XIV que Voltaire l'a rapportée, mais dans les Anecdotes publiées dès 1748. (Voyez les Mélanges, année 1748.) 2. Sur l'abbé Pucelle voyez une note du deuxième Discours sur l'homme (dans le tome ]X\. 218 ANA, ANECDOTES. Fleury. avait été aumônier, et il m’apprit fort peu de chose. M. le maréchal de Villars m’apprit beaucoup pendant quatre ou cinq années de temps, comme vous le savez; et je n'ai pas dit tout ce qu'il voulut bien m’apprendre. « M. le duc d’Antin me fit part de plusieurs anecdotes, que je n'ai données que pour ce qu’elles valaient, « M, de Torcy fut le premier qui m'apprit, par une seule ligne en marge de mes questions, que Louis XIV n'eut jamais de part à ce fameux testament du roi d'Espagne Charles II, qui changea la face de l’Europe. « Il n’est pas permis d'écrire une histoire contemporaine autre- ment qu’en consultant avec assiduité et en confrontant tous les témoignages, Il y a des faits que j'ai vus par mes yeux, et d'autres par des yeux meilleurs, J’ai dit la plus exacte vérité sur les choses essentielles. « Le roi régnant m'a rendu publiquement cette justice : je crois ne m'être guère trompé sur les petites anecdotes, dont je fais très-peu de cas: elles ne sont qu'un vain amusement. Les grands événements instruisent. « Le roi Stanislas, duc de Lorraine, m’a rendu le témoignage authentique que j'avais parlé de toutes les choses importantes arrivées sous le règne de Charles XIE, ce héros imprudent, comme si j’en avais été le témoin oculaire, « A l'égard des petites circonstances, je les abandonne à qui voudra; je ne m'en soucie pas plus que de l’histoire des quatre fils Aymon. « J’estime bien autant celui qui ne sait pas une anecdote inutile que celui qui la sait. « Puisque vous voulez être instruit des bagatelles et des ridi- cules, je vous dirai que votre malheureux folliculaire se trompe, quand il prétend qu’il a été joué sur le théâtre de Londres, avant d'avoir été berné sur celui de Paris par Jérôme Carré. La tra- duction, ou plutôt limitation de la comédie de l'Écossaise et de Fréron, faite par M. George Colman, n’a été jouée sur le thcâtre de Londres qu’en 1766, et n’a été imprimée qu’en 1767, chez Bcket et de Honte. Elle a eu autant de succès à Londres qu'à Paris, parce que par tout pays on aime la vertu des Lin- dane et des Frecport, et qu’on déteste les folliculaires qui bar- bouillent du papier et mentent pour de l'argent. Ce fut l’illustre Garrick qui composa l’épilogue, M. George Colman m'a fait l'honneur de m’envoyer sa pièce; elle est intitulée the English Merchant, ANA, ANECDOTES. 219 « Cest une chose assez plaisante qu’à Londres, à Pétersbourg, à Vienne, à Gênes, à Parme, et jusqu’en Suisse, on se soit égale- ment moqué de ce Fréron. Ce n’est pas à sa personne qu’on en voulait; il prétend que lÉrossaise ne réussit à Paris que parce qu'il y est détesté. Maïs la pièce a réussi à Londres, à Vienne, où il est inconnu. Personne n’en voulait à Pourceaugnac, quand Pourceaugnac fit rire l’Europe. « Ge sont là des anecdotes littéraires assez bien constatees : mais ce sont, sur ma parole, les vérités les plus inutiles qu’on ait jamais dites. Mon ami, un chapitre de Cicéron, de Officiis et de Natura deorum, un chapitre de Locke, une Lettre provinciale, une bonne fable de La Fontaine, des vers de Boileau et de Racine, voilà ce qui doit occuper un vrai littérateur. «Je voudrais bien savoir quelle utikté le public retirera de l'examen que fait le folliculaire si je demeure dans un château ou dans une maison de campagne. J'ai lu dans une des quatre cents brochures faites contre moi par mes confrères de la plume que Mre la duchesse de Richelieu m'avait fait présent un jour d’un carrosse fort joli et de deux chevaux gris-pommelés ; que cela déplut fort à M. le duc de Richelieu. Et là-dessus on batit une longue histoire. Le bon de l'affaire, c’est que dans ce temps- là M. le duc de Richelieu n'avait point de femme. «D’autres impriment mon Portefeuille retrouvé; d’autres, mes Lettres à M. B... et à M" D..., à qui je n'ai jamais écrit ; et dans ces lettres, toujours des anecdotes, «Ne vient-on pas d'imprimer les Lettres prétendues de la reine Christine, de Ninon Lenclos, etc., etc. 1! Des curieux mettent ces sottises dans leurs bibliothèques, et un jour quelque érudit aux gages d’un libraire les fera valoir comme des monuments précieux de l’histoire. Quel fatras! quelle pitié! quel opprobre de la littérature! quelle perte de temps?!» On ferait bien aisément un très-gros volume sur ces anec- dotes; mais en général on peut assurer qu’elles ressemblent aux vicilles chartes des moines. Sur mille il y en a huit cents de 4, François Lacombe cest auteur des Lettres secrètes de Christine, 1762, in-12. Voltaire en reparle dans la vin® de ses Hemarques pour servir de supplement à l'Essai sur les Mœurs (voyez Mélanges, année 1763). C'est l'avocat Damours qui a composé les Lettres de Ninon de Lenclos au marquis de Sévigné, 1150, in-12 ; 1752, 2 vol. petit in-12. 2, Dans la première édition des Questions sur l'Encyclopédie, on lisait encore : « Je lis actuellement des articles de l'Encyclopédie qui doivent servir d'instruction au genre humain; mais tout n’est pas égal, etc., etc. » Ces deux etc., etc., termi- naient l’article. 220 ANA, ANECDOTES. fausses, Mais, et vieilles chartes en parchemin, et nouvelles anec- dotes imprimées chez Pierre Marteau, tout cela est fait pour gagner de l’argent. ANECDOTE SINGULIÈRE SUR LE P. FOUQUET, CI-DEVANT JÉSUITE. (Ce morceau est inséré en partie dans les Lettres juives.) En 1723, le P. Fouquet, jésuite, revint en France, de la Chine où il avait passé vingt-cinq ans. Des disputes de religion Pavaient brouillé avec ses confrères. Il avait porté à la Chine un Évangile différent du leur, et rapportait en Europe des mémoires contre eux. Deux lettrés da læ Chine avaient fait le voyage avec lui. L'un de ces lettrés était mort sur le vaisseau ; Pautre vint à Paris avec le P. Fouquet. Ce jésuite devait emmener son lettré à Rome, comme un témoin de la conduite de ces bons pères à la Chine. La chose était secrète. Fouquet et son lettré logeaient à la maison professe, rue Saint- Antoine à Paris. Les révérends Pères furent avertis des intentions de leur confrère. Le P. Fouquet sut aussi incontinent des des- seins des révérends Pères; il ne perdit pas un moment, et partit la nuit en poste pour Rome. Les révérends Pères eurent le crédit de faire courir après lui. On n'attrapa que le lettré. Ce pauvre garcon ne savait pas un mot de français. Les bons Pères allèrent trouver le cardinal Dubois, qui alors avait besoin d’eux. Ils dirent au cardinal qu'ils avaient parmi eux un jeune homme qui était devenu fou, et qu’il fallait enfermer. Le cardinal qui, par intérêt, eût dû le protéger sur cette seule accusation, donna sur-le-champ une lettre de cachet, la chose du monde dont un ministre est quelquefois le plus libéral, Le lieutenant de police vint prendre ce fou qu’on lui indiqua; il trouva un homme qui faisait des révérences autrement qu’à la française, qui parlait comme en chantant, et qui avait l'air tout étonné. Il le plaignit beaucoup d’être tombé en démence, le fit lier, et l’envoya à Charenton où il fut fouetté, comme l’abbé Desfontaines, deux fois par semaine. Le lettré chinois ne comprenait rien à cette manière de recevoir les étrangers. IL n’avait passé que deux ou trois jours à Paris ; il trouvait les mœurs des Francais assez étranges; il vécut deux ans au pain et à l’eau entre des fous et des pères correc- - ANA, ANECDOTES. 224 teurs. Il crut que la nation française était composée de ces deux espèces, dont l’une dansait, tandis que l’autre fouettait l'espèce dansante. Enfin au bout de deux ans le ministère changea ; on nomma un nouveau lieutenant de police. Ce magistrat commença son administration par aller visiter les prisons. Il vit les fous de Cha- renton. Après qu'il se fut entretenu avec eux, il demanda s’il ne restait plus personne à voir. On lui dit qu’il y avait encore un pauvre malheureux, mais qu’il parlait une langue que personne n’entendait. Un jésuite qui accompagnait le magistrat dit que cétait la folie de cet homme de ne jamais répondre en français, qu’on n’en tirerait rien, et qu’il conseillait qu'on ne se donnât pas la peine de le faire venir. Le ministre insista. Le malheureux fut amené; il se jeta aux genoux du lieutenant de police, qui envoya chercher les inter- prètes du roi pour l’interroger ; on lui parla espagnol, latin, grec, anglais: il disait toujours Aanton, Kanton. Le jésuite assura qu’il était possédé. Le magistrat, qui avait entendu dire autrefois qu’il y a une province de la Chine appelée Kanton, s'imagina que cet homme en était peut-être. On fit venir un interprète des missions étrangères, qui écorchait le chinois: tout fut reconnu; le magistrat ne sut que faire, et le jésuite que dire. M. le duc de Bourbon était alors premier ministre ; on lui conta la chose; il fit donner de l'argent et des habits au Chinois, et on le renvoya dans son pays, d’où lon ne croit pas que beaucoup de lettrés viennent jamais nous voir. Il eût été plus politique de le garder et de le bien traiter, que de l'envoyer donner à la Chine la plus mauvaise opinion de la France. AUTRE ANECDOTE SUR UN JÉSUITE CHINOIS. Les jésuites de France, missionnaires secrets à la Chine, dérobèrent, il y a environ trente ans, un enfant de Kanton à ses parents, le menèrent à Paris, et l'élevèrent dans leur couvent de la rue Saint-Antoine, Cet enfant se fit jésuite à l’âge de quinze ans, et resta encore dix ans en France. Il sait parfaitement le français et le chinois, et il est assez savant. M. Bertin, contrôleur général et depuis secrétaire d’État, le renvoya à la Chine, en 1763, après l’abolissement des jésuites. 222 ANATOMIE. Il s'appelle Ko; il signe Ko, jésuite. Il y avait, en 1772, quatorze jésuites français à Pékin, parmi lesquels était le frère Ko, qui demeure encore dans leur maison. L'empereur Kien-Long a conservé auprès de lui ces moines d'Europe en qualité de peintres, de graveurs, d’horlogers, de mécaniciens, avec défense expresse de disputer jamais sur la religion, et de causer le moindre trouble dans l'empire. Le jésuite Ko a envoyé de Pékin à Paris des manuscrits de sa composition, intitulés Mémoires concernant l'histoire, les sciences, des arts, les mœurs et les usages des Chinois, par les missionnaires de Pékin. Ce livre est imprimé, et se débite actuellement à Paris chez le libraire Nyon. L'auteur se déchaîne contre tous les philosophes de l’Europe, à la page 271. IL donne le nom d’illustre martyr de Jésus-Christ à un prince du sang tartare que les jésuites avaient séduit, et que le feu empereur Yongtching avait exilé. Ce Ko se vante de faire beaucoup de néophytes; c’est un esprit ardent, capable de troubler plus la Chine que les jésuites n'ont autrefois troublé le Japon. On prétend qu’un seigneur russe, indigné de cette insolence jésuitique, qui s’étend au bout du monde même après l‘extinc- tion de cette société, veut faire parvenir à Pékin, au président du tribunal des rites, un extrait en chinois de ce mémoire, qui puisse faire connaître le nommé Ko et les autres jésuites qui travaillent avec lui, ANATOMIE :. L’anatomie ancienne est à la moderne ce qu'étaient les cartes géographiques grossières du xvi' siècle, qui ne représentaient que les lieux principaux, et encore infidèlement tracés, en compa- raison des cartes topographiques de nos jours, où l’on trouve jusqu'au moindre buisson mis à sa place. Depuis Vésal jusqu’à Bertin * on a fait de nouvelles découvertes dans le corps humain; on peut se flatter d'avoir pénétré jusqu’à 4. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) 2. Exupère-Joseph Bertin, membre de l’Académie des sciences, né à Tremblay en Bretagne Je 21 novembre 1712, mort le 21 février 1781. Voyez son éloge par Condorcet. ANATOMIE. 223 la ligne qui sépare à jamais les tentatives des hommes et les secrets impénétrables de la nature. Interrogez Borelli sur la force exercée par le cœur dans sa dilatation, dans sa diastole ; il vous assure qu’elle est égale à un poids de cent quatre-vingt mille livres dont il rabat ensuite quelques milliers. Adressez-vous à Keil, il vous certifie que cette force n’est que de cinq onces. Jurin vient qui décide qu'ils se sont trompés, et il fait un nouveau calcul; mais un quatrième survenant prétend que Jurin s’est trompé aussi. La nature se moque d'eux tous, et pendant qu’ils disputent, elle a soin de notre vie: elle fait contracter et dilater le cœur par des voies que l'esprit humain ne peut découvrir. On dispute depuis Hippocrate sur Ja manière dont se fait Ja digestion ; les uns accordent à l'estomac des sucs digestifs, d'autres les lui refusent. Les chimistes font de l'estomac un laboratoire. Hecquet en fait un moulin. Heureusement la nature nous fait digérer sans qu’il soit nécessaire que nous sachions son secret. Elle nous donne des appétits, des goûts et des aversions pour certains aliments, dont nous ne pourrons jamais savoir la cause. On dit que notre chyle se trouve déjà tout formé dans les aliments mêmes, dans une perdrix rôtie. Maisquetous les chimistes ensemble mettent des perdrix dans une cornue, ils n’en retireront rien qui ressemble ni à une perdrix ni au chyle. Il faut avouer que nous digérons ainsi que nous recevons la vie, que nous la donnons, que nous dormons, que nous sentons, que nous pen- sons, sans savoir comment. On ne peut trop le redire‘. Nous avons des bibliothèques entières sur la génération; mais personne ne sait encore seulement quel ressort produit l’intumes- cence dans la partie masculine. On parle d’un suc nerveux qui donne la sensibilité à nos nerfs; mais ce suc n’a pu être découvert par aucun anatomiste. Les esprits animaux, qui ont une si grande réputation, sont encore à découvrir, Votre médecin vous fera prendre une médecine, et ne sait pas comment elle vous purge. | La manière dont se forment nos cheveux et nos ongles nous est aussi inconnue que la manière dont nous avons des idées, Le plus vil excrément confond tous les philosophes. Winslow et Lémeri entassent mémoire sur mémoire concer- nant la génération des mulets; les savants se partagent : l'âne, fier 4. L'auteur l’a déjà dit dans les sections 1, page 132, et 1x, page 158. 224 ANATOMIE. et tranquille, sans se mêler dela dispute, subjugue cependant sa cavale qui lui donne un beau mulet,sans que Lémeri et Winslow se doutent par quel artce mulet naît avec des oreilles d’âne et un corps de cheval. Borelli dit que l'œil gauche est beaucoup plus fort que l'œil droit, D’habiles physiciens ont soutenu le parti de l'œil droit contre lui. Vossius attribuait la couleur des nègres à une maladie. Ruysch a mieux rencontré en les disséquant, et en enlevant avec une adresse singulière le corps muqueux réticulaire qui est noir; et malgré cela il se trouve encore des physiciens qui croient les noirs originairement blancs. Mais qu’est-ce qu’un système que la nature désavoue ? Boerhaavet assure que le sang dans les vésicules des poumons est pressé, chassé, foulè, brisé, atténué. Lecat prétend que rien de tout cela n’est vrai. Il attribue la couleur rouge du sang à un fluide caustique, et on lui nie son fluide caustique. Les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible ; les autres en font un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu’on ne voit pas davantage. La plupart des médecins attribuent les règles des femmes à la pléthore du sang. Terenzoni et Vieussens croient que la cause de ces évacuations est dans un esprit vital, dans le froissement des nerfs, enfin dans le besoin d’aimer. On a recherché jusqu’à la cause de la sensibilité, et on est allé jusqu’à la trouver dans la trépidation des membres à demi animés. On a cru les membranes du fœtus irritables, et cette idée a été fortement combattue. Celui-ci dit que la palpitation d'un membre coupé est le ‘on que le membre conserve encore. Cet autre dit que c’est élasticité; un troisième Pappelle irritabilité. La cause, tous l’ignorent, tous sont à la porte du dernier asile où la nature se renferme ; elle ne se montre jamais à eux, et ils devinent dans son antichambre. Heureusement ces questions sont étrangères à la médecine utile, qui n’est fondée que sur l'expérience, sur la connaissance du tempérament d’un malade, sur des remèdes très-simples donnés à propos; le reste est pure curiosité, et souvent char- latanerie. 4. Sur ce mot voyez la note de Voltaire, à la fin du chapitre xxxu1 du Siècle de Louis XV. ANCIENS ET MODERNES. 225 Si un homme à qui on sert un plat d'écrevisses qui étaient toutes grises avant la cuisson, et qui sont devenues toutes rouges dans la chaudière, croyait n’en devoir manger que lorsqu'il saurait bien précisément comment elles sont devenues rouges, il ne mangerait d’écrevisses de sa vie. ANCIENS ET MODERNES :. Le grand procès des anciens et des modernes n’est pas encore vidé; il est sur le bureau depuis l'âge d'argent qui succéda à l'âge d’or. Les hommes ont toujours prétendu que le bon vieux temps valait beaucoup mieux que le temps présent. Nestor, dans l'Iliade, en voulant s’insinuer comme un sage conciliateur dans l'esprit d'Achille et d’Agamemnon, débute par leur dire... « J'ai vécu autrefois avec des hommes qui valaient mieux que vous; non, je n’ai jamais vu ct je ne verrai jamais de si grands personnages que Dryas, Cénée, Exadius, Polyphème égal aux dicux, etc. » La postérité a bien vengé Achille du mauvais compliment de Nestor, vainement loué par ceux qui ne louent que l'antique. Personne ne connaît plus Dryas; on n’a guère entendu parler d'Exadius, ni de Génée ; et pour Polyphème égal aux dieux, il n’a pas une trop bonne réputation, à moins que ce ne soit tenir de la divinité que d’avoir un grand œil au front, ct de manger des hommes tout crus. Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a dégénéré (lib. If, v. 1160-62) : Ipsa dedit dulces fœtus et pabula læta Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore; Conterimusque boves, et vires agricolarum, etc. La nature languit; la terre est épuisée; L'homme dégénéré, dont la force est usée, Fatigue un sol ingrat par ses bœufs affaiblis. L'antiquité est pleine des éloges d’une autre antiquité plus reculée, 1. Questions sur l'Encyclopédie, première partie, 1770. (B.) AT. — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. Î. 135 226 ANCIENS ET MODERNES. Les hommes, en tout temps, ont pensé qu’autrefois ! De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois; La Jane était plus grande, et la nuit moins obscure; L'hiver se couronnait de fleurs et de verdure; L'homme, ce roi du monde, et roi très-fainéant, Se contemplait à l'aise, admirait son néant, Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire, etc. Horace combat ce préjugé avec autant de finesse que de force dans sa belle épître à Auguste”. « Faut-il donc, dit-il, que nos poëmes soient comme nos vins, dont les plus vieux sont toujours préférés? » Il dit ensuite : 3% Indignor quidquam reprehendi, non quia crasse Compositum illepideve putetur, sed quia nuper; Nec veniam antiquis, sed honorem et præmia posci. Ingeniis non ille favet plauditque sepultis # ; Nostra sed impugnat; nos nostraque lividus odit, etc. J'ai vu ce passage imité ainsi en vers familiers : Rendons toujours justice au beau. Est-il laid pour être nouveau ? Pourquoi donner la préférence Aux méchants vers du temps jadis? C’est en vain qu’ils sont applaudis; Is n’ont droit qu’à notre indulgence. Les vieux livres sont des trésors, Dit la sotte et maligne envie. Ce n’est pas qu’elle aime leë morts: Elle hait ceux qui sont en vie. Le savant et ingénieux Fontenelle s'exprime ainsi sur ce sujet : « Toute la question de la prééminence entre les anciens et les modernes, étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. En cas qu’ils l’aient été, Homère, Platon,’ Démosthène, ne peuvent être égalés dans ces derniers 4. Sauf les premiers mots, ces vers sont extraits du Sixième discours sur l'homme. Voyez tome IX. 2. Epist. 1, v. 344, livre II. (Note de Vollaire.) 3. Ibid., v. 76-78. (Id.) 4. Epist. 1, v. 88-89, ANCIENS ET MODERNES. 227 19 siècles ; mais si nos arbres sont aussi grands que ceux d'autrefois, nous pouvons égaler Homère, Platon, et Démosthène. « Éclaircissons ce paradoxe. Si les anciens avaient plus d'esprit que nous, c’est donc que les cerveaux de ce temps-là étaient mieux disposés, formés de fibres plus fermes ou plus délicates, remplis de plus d’esprits animaux ; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce temps-là auraient-ils été mieux disposés? Les arbres auraient donc été aussi plus grands et plus beaux : car si la nature était alors plus jeune et plus vigoureuse, les arbres, aussi bien que les cerveaux des hommes, auraient dûà se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse. » (Digression sur les anciens et les modernes, tome IV, édition de 1742.) Avec la permission de cet illustre académicien, ce n’est point là du tout Pétat de la question. I ne s’agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d'aussi grands génics, et d'aussi bons ouvrages que ceux de Fantiquité grecque et latine; mais de savoir si nous. en avons en effet. Il n’est pas impossible sans doute qu'il y ait d'aussi grands chênes dans Ia forêt de Chan- tilly que dans celle de Dodonc ; mais, supposé que les chênes de Dodone eussent parlé, il serait très-clair qu’ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais. ‘ Lamotte, homme d’esprit et de talent, qui a mérité des applau- dissements dans plus d’un genre, a soutenu, dans une ode rem- plie de vers heureux, le parti des modernes. Voici une de ses stances : Et pourquoi veut-on que j'encense Ces prétendus dieux dont je sors ? En moi la même intelligence Fait mouvoir les mêmes ressorts. Croit-on la nature bizarre, Pour nous aujourd’hui plus avare Que pour les Grecs et les Romains? De nos ainés mère idolàtre, N’est-elle plus que la marätre Du reste grossier des humains ? On pouvait lui répondre : Estimez vos aînés sans les adorer. Vous avez uneintelligeuce et des ressorts comme Virgile et Horace en avaient; mais ce n’est pas peut-être absolument la même 1. L'Emaulation, ode à M. de Fontenelle. 228 ANCIENS ET MODERNES. intelligence. Peut-être avaient-ils un talent supérieur au vôtre, et ils l’exerçcaient dans une langue plus riche et plus harmonieuse que les langues modernes, qui sont un mélange de l’horrible jargon des Celtes et d’un latin corrompu. La nature n’est point bizarre; mais il se pourrait qu’elle eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propre que la Vestphalie et que le Limousin à former certains génies. Il se pourrait bien encore que le gouvernement d'Athènes, en secon- dant le climat, eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l'air de Clamart et de la Grenouillère, et le gouverne- ment du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tête d'Omer Talon et de Jérôme Bignon. Quelqu'un répondit alors à Lamotte par le petit couplet suivant : Cher Lamotte, imite et révère Ces dieux dont tu ne descends pas. Si tu crois qu’Iorace est ton père, Il à fait des enfants ingrats. La nature n’est point bizarre ; Pour Danchet elle est fort avare: Mais Racine en fut bièn traité; Tibulle était guidé par elle; Mais pour notre ami La Chapelle !, Hélas! qu’elle a peu de bonté! La Cette dispute est donc une question de fait. L’antiquité a-t-elle été plus féconde en grands monuments de tout genre, jusqu'au temps de Plutarque, que les siècles modernes ne l’ont été depuis le siècle des Médicis jusqu’à Louis XIV inclusivement ? Les Chinois, plus de deux cents ans avant notre ère vulgaire, construisirent cette grande muraille qui n’a pu les sauver de lPin- vasion des Tartares. Les Égyptiens, trois mille ans auparavant, avaient surchargé la terre de leurs étonnantes pyramides, qui avaient environ quatre-vingt-dix mille pieds carrés de base. Per- sonne ne doute que si on voulait entreprendre aujourd’hui ces inutiles ouvrages, on n’en vint aisément à bout en prodiguant beaucoup d'argent. La grande muraille de la Chine estun monu- ment de la crainte; les pyramides sont des monuments de la 4. Ce La Chapelle était un receveur général des finances qui traduisit très- platement Tibulle; mais ceux qui dinaient chez lui trouvaicut ses vers fort bons. {Note de Voltaire.) ANCIENS ET MODERNES. 229 vanité et de Ja superstition. Les unes et les autres attestent une grande patience dans les peuples, mais aucun génie supérieur. Ni les Chinois, ni les Égyptiens, n’auraient pu faire seulement une statue telle que nos sculpteurs en forment aujourd'hui. DU CHEVALIER TEMPLE. Le chevalier Temple, qui a pris à tâche de rabaisser tous les modernes, prétend qu’ils n’ont rien en architecture de comparable aux temples de la Grèce et de Rome ; mais, tout Anglais qu'il était, il devait convenir que l'église de Saint-Pierre est incomparable- ment plus belle que n'était le Capitole. C'est une chose curicuse que l'assurance avec laquelle il pré- tend qu'il n’y a rien de neuf dans notre astronomie, rien dans la connaissance du corps humain, si ce n’est peut-être, dit-il, la circulation du sang. L’amour de son opinion, fondé sur son extrême amour-propre, lui fait oublier la découverte des satellites de Jupiter, des cinq lunes et de l'anneau de Saturne, de la rota- tion du soleil sur son axe, de la position calculée de trois mille étoiles, des lois données par Képler et par Newton aux orbes célestes, des causes de la précession des équinoxes, et de cent autres connaissances dont les anciens ne soupconnaient pas même la possibilité. Les découvertes dans l'anatomie sont en aussi grand nombre. Un nouvel univers en petit, découvert avec le microscope, était compté pour rien par le chevalier Temple; il fermait les yeux aux merveilles de ses contemporains, et ne les ouvrait que pour admirer l’ancienne ignorance. IL va jusqu’à nous plaindre de n’avoir plus aucun reste de la magie des Indiens, des Chaldéens, des Égyptiens; et par cette magie il entend une profonde connaissance de la nature, par laquelle ils produisaient des miracles, sans qu’il en cite aucun, parce qu’en effet il n’y en a jamais eu. « Que sont devenus, dit-il, lcs charmes de cette musique qui enchantait si souvent les hommes et les bêtes, les poissons, les oiseaux, les serpents, et changeait leur nature? » Cet ennemi de son siècle croit bonnement à la fable d'Orphéc, et n'avait apparemment entendu ni la belle musique d'Italie, ni même celle de France, qui à la vérité ne charment pas les serpents, mais qui charment les oreilles des connaisseurs. Ce qui est encore plus étrange, c’est qu'ayant toute sa vie cultivé Les belles-lettres, il ne raisonne pas mieux sur nos bons 230 ANCIENS ET MODERNES. auteurs que sur nos philosophes. Il regarde Rabelais comme un grand homme. Il cite les Amours des Gaules comme un de nos meilleurs ouvrages. C'était pourtant un homme savant, un homme de cour, un homme de beaucoup d'esprit, un ambassadeur, qui avait fait de profondes réflexions sur tout ce qu'il avait vu. Il possédait de grandes connaissances : un préjugé suffit pour gâter tout ce mérite. DE BOILEAU ET DE RACINE. Boileau et Racine, en écrivant en faveur des anciens contre Perrault, furent plus adroits que le chevalier Temple. Ils se gardèrent bien de parler d'astronomie et de physique. Boileau s'en tient à justifier Homère contre Perrault, mais en glissant adroitement sur les défauts du poëte grec, et sur le sommeil que lui reproche Horace. Il ne s'étudie qu’à tourner Perrault, Pennemi d'Homère, en ridicule. Perrault entend-il mal un passage, ou traduit-il mal un passage qu’il entend ? voilà Boileau qui saisit ce petit avantage, qui tombe sur lui en ennemi redoutable, qui le traite d’ignorant, de plat écrivain : mais il se pouvait très-bien faire que Perrault se fût souvent trompé, et que pourtant il eût souvent raison sur les contradictions, les répétitions, luniformité des combats, Iles longues harangues dans la mêlée, les indé- cences, les inconséquences de la conduite des dieux dans le poëme, enfin sur toutes les fautes où il prétendait que ce grand poëte était tombé. En un mot, Boileau se moqua de Perrault beaucoup plus qu’il ne justifia Homère. DE L'INJUSTICE ET DE LA MAUVAISE FOI DE RACINE DANS LA DISPUTE CONTRE PERRAULT, AU SUJET D’EURIPIDE, ET DES INFIDÉLITÉS DE BRUMOY. Racine usa du même artifice : car il était tout aussi malin que Boileau pour le moins. Quoiqu'il n’eñt pas fait comme lui son capital de la satire, il jouit du plaisir de confondre ses ennemis sur une petite méprise très-pardonnable où ils étaient tombés au sujet d'Euripide, et en mème temps de se sentir très-supérieur à Euripide même. Il raille autant qu'il le peut ce même Perrault et ses partisans! sur leur critique de F'Alceste d'Euripide, parce 4. Préface d'Iphigente. ANCIENS ET MODERNES. 231 que ces messieurs malheureusement avaient été trompés par une édition fautive d’Euripide, et qu’ils avaient pris quelques répliques d'Admète pour celles d’Alceste ; mais cela n'empêche pas qu'Eu- ripide n'eût grand tort en tout pays, dans la manière dont il fait parler Admète à son père. Il lui reproche vivement de n'être pas mort pour lui. « Quoi donc, lui répond le roi son père, à qui adressez-vous, s’il vous plaît, un discours si hautain? Est-ce à quelque esclave de Lydie ou de Phrygie? Ignorez-vous que je suis né libre et Thessalien ? (Beau discours pour un roi et pour un père!) Vous m’outragez comme le dernier des hommes. Où est la loi qui dit que les pères doivent mourir pour leurs enfants? Chacun est ici- bas pour soi, J'ai rempli mes obligations envers vous. Quel tort vous fais-je ? Demandé-je que vous mouriez pour moi? La lumière vous est précieuse; me l’est-elle moins? Vous m’accusez de lâcheté... Lâche vous-même, vous n’avez pas rougi de presser votre femme de vous faire vivre en mourant pour vous... Ne vous sied-il pas bien après cela de traiter de làches ceux qui refusent de faire pour vous ce que vous n'avez pas le courage de faire vous-même? Croyez-moi, taisez-vous.. Vous aimez la vie, les autres ne l’aiment pas moins... Soyez sûr que si vous m'injuriez encore, vous entendrez de moi des duretés qui ne seront pas des mensonges. » Le chœur prend alors la parole : « C’est assez et déjà trop des deux côtés : cessez, vicillard, cessez de maltraiter de paroles votre fils. » Le chœur aurait dû plutôt, ce semble, faire une forte répri- mande au fils d’avoir très-brutalement parlé à son propre père, et de lui avoir reproché si aigrement de n'être pas mort. Tout le reste de la scène est dans ce goût. PHÉRÈS, à son fils. Tu parles contre ton père, sans en avoir recu d'outrage. ADMÈTE, Oh! j'ai bien vu que vous aimez à vivre longtemps. ‘ PHÉRÈS. Et toi, ne portes-tu pas au tombeau celle qui est morte pour toi? ADMÈTE, Ah! le plus infâme des hommes, c’est la preuve de ta làchcté PHÉRÈS, Tu ne pourras pas au moins dire qu’elle est morte pour moi. 232 ANCIENS ET MODERNES. ADMÈTE. Plût au ciel que tu fusses dans un état où tu eusses besoin de moi! LE PÈRE, Fais mieux, épouse plusieurs femmes, afin qu’elles meurent pour te faire vivre plus longtemps. Après cette scène, un domestique vient parler tout seul de Parrivée d’'Hercule. « C'est un étranger, dit-il, qui a ouvert la porte lui-même, s’est d’abord mis à table; il se fâche de ce qu’on ne lui sert pas assez vite à manger, il remplit de vin à tout moment sa coupe, boit à longs traits du rouge et du paillet, et ne cesse de boire et de chanter de mauvaises chansons qui ressemblent à des hurlements, sans se mettre en peine du roi et de sa femme que nous pleurons. C’est sans doute quelque fripon adroit, un vagabond, un assassin ». Il peut être assez Ctrange qu’on prenne Hercule pour un fripon adroit; il ne l'est pas moins qu'Hercule, ami d’Admète, soit inconnu dans la maison. Il l'est encore plus qu’Ilercule ignore la mort d’Alceste, dans le temps même qu’on la porte au tombeau. Il ne faut pas disputer des goûts ; mais il est sûr que de telles scènes ne seraient pas souffertes chez nous à la Foire. Brumoy, qui nous a donné le Théätre des Grecs, et qui n’a pas traduit Euripide avec une fidélité scrupuleuse, fait ce qu'il peut pour justifier la scène d’Admète et de son père; on ne devinerait pas le tour qu'il prend. Il dit d’abord que « les Grecs n’ont pas trouvé à redire à ces mêmes choses qui sont à notre égard des indécences, des hor- reurs ; qu'ainsi il faut convenir qu'elles ne sont pas tout à fait telles que nous Ics imaginons; en un mot, que les idées ont changé ». On peut répondre que les idées des nations policées n’ont jamais changé sur le respect que les enfants doivent à leurs pères. « Qui peut douter, ajoute-t-il, que les idées n’aient changé en différents siècles sur des points de morale plus importants ? » On répond qu'il n’y en a guère de plus importants. « Un Francais, continue-til, est insulté; le prétendu bon sens français veut qu’il coure les risques du duel, et qu'il tue ou meure pour recouvrer son honneur. » On répond que ce n’est pas le seul prétendu bon sens francais, mais celui de toutes les nations de l'Europe sans exception. ANCIENS ET MODERNES. 233 « On ne sent pas assez combien cette maxime paraîtra ridicule dans deux mille aps, et de quel air on l'aurait sifflée du temps d'Euripide. » Cette maxime est cruelle et fatale, mais non pas ridicule ; et on ne l'eût sifflée d'aucun air du temps d’Euripide. IL y avait beaucoup d'exemples de duels chez les Grecs et chez les Asia- tiques. On voit, dès le commencement du premier livre de l'f'iade, Achille tirant à moitié son épée; et il était prêt à se battre contre Agamemnon, si Minerve n'était venue le prendre par les cheveux, et lui faire remettre son épée dans le fourreau. Plutarque rapporte qu'Éphestion et Cratère se battirent en duel, et qu'Alexandre les sépara. Quinte-Curce raconte! que deux autres officiers d'Alexandre se battirent en duel en présence d'Alexandre: l'un armé de toutes pièces ; l'autre, qui était un athlète, armé seulement d'un bâton, et que celui-ci vainquit son adversaire. Et puis, quel rapport y a-t-il, je vous prie, entre un duel et les reproches que se font Admète ct son père Phérès tour à tour d'aimer trop la vie, et d'être des làches? Je ne donnerai que ect exemple de l'aveuglement des traduc- teurs et des commentateurs : puisque Brumoy, le plus impartial de tous, s’est égaré à ce point, que ne doit-on pas attendre des autres? Mais si les Brumoy et les Dacier étaient là, je leur deman- derais volontiers s’ils trouvent beaucoup de sel dans le discours que Polyphème tient dans Euripide : « Je ne crains point le foudre de Jupiter. Je ne sais si ce Jupiter est un dieu plus fier et plus fort que moi. Je me soucie très-peu de lui. S'il fait tomber de la pluie, je me renferme dans ma caverne ; j'y mange un veau rôti, ou quelque bête sauvage; après quoi je m'étends tout de mon long; j’avale un grand pot de lait; je défais mon sayon, ot je fais entendre un certain bruit qui vaut bien celui du tonnerre. » Il faut que les scoliastes n’aient pas le nez bien fin, s'ils ne sont pas dégoûtés de ce bruit que fait Polyphème quand il a bien mangé. Ils disent que le parterre d'Athènes riait de cette plaisanterie, et que « jamais les Athéniens n’ont ri d’une sottise ». Quoi! toute la populace d'Athènes avait plus d'esprit que la cour de Louis XIV? Et la populace n’est pas la même partout? Ce n’est pas qu'Euripide n'ait des beautés, et Sophocle encore 1. Quinte-Curce, livre IX. (Note de Voltaire.) 234 ANCIENS ET MODERNES. davantage; mais ils ont de bien plus grands défauts. On ose dire que les belles scènes de Corneille et les touchantes tragédies de Racine J'emportent autant sur les tragédies de Sophocle et d'Eu- ripide que ces deux Grecs l’emportent sur Thespis. Racine sentait bien son extrême supériorité sur Euripide ; mais il louait ce poëte grec pour humilier Perrault. Molière, dans ses bonnes pièces, est aussi supérieur au pur mais froid Térence, et au farceur Aristophane, qu’au baladin Dancourt. Il y a donc des genres dans lesquels les modernes sont de beaucoup supéricurs aux anciens, et d’autres en très-petit nombre dans lesquels nous leur sommes inférieurs. Cest à quoi se réduit toute la dispute. DE QUELQUES COMPARAISONS ENTRE DES OUVRAGES CÉLÈBRES. La raison et le goût veulent, ce me semble, qu’on distingue dans un ancien, comme dans tn moderne, le bon et le mauvais, qui sont très-souvent à côté l’un de l'autre. On doit sentir avec transport ce vers de Corneille, ce vers tel qu’on n’en trouve pas un seul, ni dans Homère, ni dans Sophocle, ni dans Euripide, qui en approche : Que vouliez-vous qu’il fit contre trois? — Qu'il mourût ?. Et l’on doit avec la même sagacité et la même justice réprouver les vers suivants. En admirant le sublime tableau de la dernière scène de Rodogune, les contrastes frappants des personnages et la force du coloris, l'homme de goût verra par combien de fautes cette situation terrible est amenée, quelles invraisemblances l'ont pré- parée, à quel point il a fallu que Rodogune ait démenti son caractère, et par quels chemins raboteux il a fallu passer pour arriver à cette grande et tragique catastrophe. Ce même juge équitable ne se lassera point de rendre justice à l’artificieuse et fine contexture des tragédies de Racine, les seules peut-être qui aient été bien ourdies d’un bout à l'autre depuis Eschyle jusqu'au grand siècle de Louis XIV. Il sera touché de cette 1. Horace, IT, vi. ° ANCIENS ET MODERNES. 235 élégance continue, de cette pureté de langage, de cette vérité dans les caractères qui ne se trouve que chez lui; de cette gran- deur sans enflure qui seule est grandeur ; de ce naturel qui ne s'égare jamais dans de vaines déclamations, dans des disputes de sophiste, dans des pensées aussi fausses que recherchées, souvent exprimées en solécismes ; dans des plaidoyers de rhétorique plus faits pour les écoles de province que pour la tragédie. Le même homme verra dans Racine de la faiblesse et de Puni- formité dans quelques caractères ; de la galanterie, et quelquefois de la coquetterie même; des déclarations d'amour qui tiennent de l’idylle et de l’élégie plutôt que d’une grande passion théâtrale, Il se plaindra de ne trouver, dans plus d’un morceau très-bien écrit, qu’une élégance qui Jui plaît, et non pas un torrent d'élo- quence qui l’entraîne; il sera fâché de n'éprouver qu’une faible émotion, et de se contenter d'approuver, quand il voudrait que son esprit fût étonné et son cœur déchiré, C'est ainsi qu’il jugera les anciens, non pas sur leurs noms, non pas sur le temps où ils vivaient, mais sur leurs ouvrages mêmes ; ce n’est pas trois mille ans qui doivent plaire, c'est la chose même. Si une darique a été mal frappée, que n'importe qwelle représente le fils d'Hystaspe? La monnaie de Varin est plus récente, mais elle est infiniment plus belle. Si le peintre Timante venait aujourd'hui présenter à côté des tableaux du Palais-Royal son tableau du sacrifice d’Iphigénie, peint de quatre couleurs; s’il nous disait : «Des gens d'esprit m'ont as- suré en Grèce que c’est un artifice admirable d'avoir voilé le visage d'Agamemnon, dans la crainte que sa douleur n'égalàt pas celle de Clytemnestre, et que les larmes du père ne déshonorassent la majesté du monarque ; » il se trouverait des connaisseurs qui lui répondraient : « C’est un trait d'esprit, et non pas un trait de pein- tre: un voile sur la tête de votre principal personnage fait un effet affreux dans un tableau : vous avez manqué votre art1. Voyez le chef-d'œuvre de Rubens, qui a su exprimer sur le visage de Marie de Médicis la douleur de lenfantement, l'abattement, Ja joie, le sourire, et la tendresse, non avec quatre couleurs, mais avec toutes les teintes de la nature. Si vous vouliez qu'Agamemnon cachàt un peu son visage, il fallait qu'il en cachàt une partie avec ses mains posées sur son front et sur ses yeux, et non pas avec un voile que les hommes n'ont jamais porté, et qui est aussi désagréable à la vue, aussi peu pittoresque, 1. Voltaire en reparle dans l’article ImAGiXATION, section I", 236 ANCIENS ET MODERNES. qu'il est opposé au costume : vous deviez alors laisser voir des pleurs qui coulent, et que le héros veut cacher; vous deviez exprimer dans ses muscles les convulsions d’une douleur qu’il veut surmonter; vous deviez peindre dans cette attilude la majesté et le désespoir. Vous êtes Grec, et Rubens est Belge ; mais le Belge l'emporte. » D'UN PASSAGE D'HOMÈRE, Un Florentin, homme de lettres, d’un esprit juste et d’un goût cultivé, se trouva un jour dans la bibliothèque de milord Ches- terfield avec un professeur d'Oxford et un Écossais qui vantait le poëme de Fingal, composé, disait-il, dans la langue du pays de Galles, laquelle est encore en partie celle des Bas-Bretons. « Que Flantiquité est belle! s'écriait-il ; le poëme de Fingal a passé de bouche en bouche jusqu'à nous depuis près de deux mille ans, sans avoir été jamais altéré ; tant les beautés véritables ont de force sur l’esprit des hommes! » Alors il lut à Passemblée ce commencement de Fingal. « Cuchulin était assis près de la muraille de Tura sous l'arbre de la feuille agitée ; sa pique reposait contre un rocher couvert de mousse, son bouclier était à ses picds sur l'herbe. Il occupait sa mémoire du souvenir du grand Carbar, héros tué par lui à la guerre. Moran, né de Fitilh, Moran, sentinelle de l'Océan, se pré- senta devant lui. « Lève-toi, lui dit-il, lève-toi, Cuchulin ; je vois les vaisseaux «de Suaran, les ennemis sont nombreux, plus d'un héros « s’avance sur les vagues noires de la mer. « Cuchulin aux yeux bleus lui répliqua : « Moran, fils de Fitilh, « tu trembles toujours; tes craintes multiplient le nombre des “ ennemis. Peut-être est-ce le roi des montagnes désertes qui « vient à mon secours dans les plaines d’Ullin. — Non, dit Moran, « c’est Suaran lui-même; il est aussi haut qu’un rocher de glace : « j'ai vu sa lance, elle est comme un haut sapin ébranché par les « vents ; son bouclier est comme la lune qui se lève ; il était assis « au rivage sur un rocher, il ressemblait à un nuage qui couvre «une montagne, etc. » — Ah! voilà le véritable style d’'Homère, dit alors le professeur d'Oxford ; mais ce qui m'en plaît davantage, c’est que j'y vois la sublime éloquence hébraïque. Je crois lire les passages de ces beaux cantiques. ANCIENS ET MODERKXES. 237 «1 Tu gouverneras toutes les nations que tu nous soumettras, avec une verge de fer; tu les briseras comme le potier fait un vase. : « ? Tu briseras les dents des pécheurs. «% La terre a tremblé, les fondements des montagnes se sont ébraplés, parce que le Seigneur s'est fâché contre les montagnes, et il a lancé la gréle ct des charbons. «% Il a logé dans le soleil, et il en est sorti comme un mari sort de son lit. «® Dieu brisera leurs dents dans leur bouche, il mettra en poudre leurs dents mâchelières ; ils deviendront à rien comme de Peau, car il a tendu son arc pour les abattre; ils seront engloutis tout vivants dans sa colère, avant d'attendre que les épines soient aussi hautes qu’un prunier, « 5 Les nations viendront vers le soir, affamées comme des chiens ; et toi, Seigneur, tu te moqueras d'elles, et tu les réduiras à rien. | « T La montagne du Seigneur est une montagne coagulée ; pourquoi regardez-vous les monts coagulés? Le Seigneur a dit : Je jetterai Basan; je le jetterai dans la mer, afin que ton pied soit teint de sang, ct que la langue de tes chiens lèche leur sang. « # Ouvre la bouche bien grande, et je la remplirai. « % Rends les nations comme une rouc qui tourne toujours, comme la paille devant la face du vent, comme un feu qui brûle une forêt, comme une flamme qui brûle des montagnes ; tu les poursuis dans ta tempête, et la colère les troublera. « 10 I] jugera dans les nations, il les remplira de ruines; il cassera les têtes dans la terre de plusieurs. « 1 Bienheureux celui qui prendra tes petits enfants, et qui les écrasera contre la pierre! etc., etc., etc. » Le Florentin, ayant écouté avec une grande attention les versets des cantiques récités par le docteur et les premiers vers de Fingal beuglés par lÉcossais, avoua qu'il n’était pas fort touché de toutes ces figures asiatiques, et qu’il aimait beaucoup mieux le style simple et noble de Virgile. 1. Psaume 11, 9. (Note de Voltaire.) 7. Psaume Lxvu, 16,17, 23,94. (Note ?. Psaume nt, 8. ( /d.) de Voltaire.) 3. Psaume xvur, 7 et 12. ({d.) 8. Psaume xxx, il. (/d.) 4. Psaume xvui, 6. (1d.) 9. Psaume Lxxxir, 14-16. (1d.) D. Psaume Lvn, 7-10. ({d.) 40. Psaume c1x, Ü. (/d.) 6. Psaume Lvut, 15 et 9. (fd.) A1. Psaume cxxxvi, 9. ({d.) 238 ANCIENS ET MODERNES. L'Écossais palit de colère à ce discours, le docteur d'Oxford leva les épaules de pitié; mais milord Chesterfield encouragea le Florentin par un sourire d'approbation. . Le Florentin, échauffé, et se tenant appuyé, leur dit : « Mes- sieurs, rien n’est plus aisé que d’outrer la nature, rien n’est plus difficile que de limiter. Je suis un peu ce qu'on appelle en Italie improrisatori, et je vous parlerais huit jours de suite en vers dans ce style oriental, sans me donner la moindre peine, parce qu'il n'en faut aucune pour être ampoulé en vers négligés, chargés d'épithètes, qui sont presque toujours les mêmes; pour entasser combats sur combats, ct pour peindre des chimères. — Qui? vous! lui dit le professeur, vous feriez un poëme épique sur-le-champ ? — Non pas un poëme épique raisonnable et en vers corrects comme Virgile, répliqua l’Italien ; mais un poëme dans lequel je m'abandonnerais à toutes mes idées, sans me piquer d'y mettre de la régularité, | — Je vous en défie, dirent l'Écossais et l'Oxfordien. — Eh bicn! donnez-moi un sujet, répliqua le Florentin. » Milord Chesterfield lui donna le sujet du Prince Noir, vain- queur à la journée de Poitiers, et donnant la paix après la victoire. L’improvisateur se recucillit, ct commença ainsi : « Muse d'Albion, génie qui présidez aux héros, chantez avec moi, non Ja colère oisive d’un homme implacable envers ses amis etses ennemis; non des héros que les dieux favorisent tour à tour sans avoir aucune raison de les favoriser ; non lesiége d’une ville qui n’est point prise; non les exploits extravagants du fabu- leux Fingal, mais les victoires véritables d’un héros aussi modeste que brave, qui mit des rois dans ses fers, et qui respecta ses ennemis vaincus. « Déjà George, le Mars de l'Angleterre, était descendu du haut de l’empyrée, monté sur le coursier immortel devant qui les plus fiers chevaux du Limousin fuient, comme les brebis bélantes et les tendres agneaux se précipitent en foule les uns sur les autres pour se cacher dans la bergerie à la vue d'un loup terrible, qui sort du fond des forêts, les yeux étincelants, le poil hérissé, la gueule écumante, menaçant les troupeaux et le berger de la fureur de ses dents avides de carnage. « Martin, le célèbre protecteur des habitants de la fertile Touraine; Geneviève, douce divinité des peuples qui boivent les eaux de la Seine et de la Marne: Denis, qui porta sa tête entre ses ANCIENS ET MODERNES. 239 3 bras à l'aspect des hommes et des immortels, tremblaient en voyant le superbe George traverser le vaste sein des airs. Sa tête était couverte d'un casque d’or orné des diamants qui pavaient autrefois les places publiques de la Jérusalem céleste, quand elle apparut aux mortels pendant quarante révolutions journalières de l'astre de la lumière et de sa sœur inconstante qui prête une douce clarté aux sombres nuits. « Sa main porte la lance épouvantahle ct sacrée dont le demi- dicu Michael, exécutcur des vengeances du Très-Haut, terrassa dans les premicrs jours du monde Péternel ennemi du monde ct du Créateur. Les plus belles plumes des anges qui assistent autour du trône, détachées de leurs dos immortels, flottaient sur son casque, autour duquel volent la terreur, la guerre homicide, la vengeance impitoyable, et la mort qui termine toutes les calamités des malheureux mortels. Il ressemblait à une comète qui dans sa course rapide franchit les orbites des astres étonnés, lais- sant loin derrière elle des traits d'une lumière pâle et terrible, qui annoncent aux faibles humains la chute des rois et des nations. « Il s'arrête sur les rives de la Charente, et le bruit de ses armes immortelles retentit jusqu’à la sphère de Jupiter et de Saturne. 11 fit deux pas, et il arriva jusqu'aux lieux où le fils du magnanime Édouard attendait le fils de l'intrépide Philippe de Valois. » Le Florentin continua sur ce ton pendant plus d'un quart d'heure, Lés paroles sortaient de sa bouche, comme dit Homèret, plus serrées et plus abondantes que les neiges qui tombent pen- dant lhiver ; cependant ses paroles n'étaient pas froides ; elles ressemblaient plutôt aux rapides étincelles qui s'échappent d’une forge enflammée, quand les cyclopes frappent les foudres de Jupiter sur l’enclume retentissante. Ses deux antagonistes furent enfin obligés de le faire taire, en lui avouant qu’il était plus aisé qu'ils ne l'avaient cru, de pro- diguer les images gigantesques, et d'appeler le ciel, la terre et les enfers à son secours; mais ils soutinrent que c'était le comble de l'art de mêler le tendre et le touchant au sublime. « Y at-il rien, par exemple, dit l’Oxfordien, de plus moral, et en même temps de plus voluptueux, que de voir Jupiter qui couche avec sa femme sur le mont Ida? » Milord Chesterfield prit alors la parole : « Messieurs, dit-il, je 1. Iliade, livre HI, vers 121-122. 240 ANE. vous demande pardon de me mêler de la querelle; peut-être chez les Grecs c'était une chose très-intéressante qu'un dieu qui couche avec son épouse sur une montagne; mais je ne vois pas ce qu'on peut trouver là de bien fin et de bien attachant. Je conviendrai avec vous que le fichu qu'il a plu aux commentateurs et aux imitateurs d'appeler la ceinture de Vénus est une image char- mante; mais je n'ai jamais compris que ce fût un soporatif, ni comment Junon imaginait de recevoir les caresses du maître des dieux pour le faire dormir. Voilà un plaisant dieu de s'endormir pour si peu de chose! Je vous jure que quand j'étais jeune, je ne m'assoupissais pas si aisément. J'ignore s'il est noble, agréable, intéressant, spirituel et décent, de faire dire par Junon à Jupiter : « Si vous voulez absolument me caresser, allons-nous-en au ciel « dans votre appartement, qui est l'ouvrage de Vulcain, et dont « la porte ferme si bien qu'aucun des dieux n'y peut entrer. » « Je n’entends pas non plus comment le Sommeil, que Junon price d'endormir Jupiter, peut être un dieu si éveillé. Il arrive en un moment des îles de Lemnos et d'Imbros au mont Ida : il est beau de partir de deux îles à la fois ; de là il monte sur un sapin, il court aussitôt aux vaisseaux des Grecs; il cherche Neptune, il le trouve, il le conjure de donner la victoire ce jour-là à l'armée des Grecs, et il retourn | Lemnos d’un vol rapide. Je n’ai rien vu de si frétillant que ce Sommeil. « Enfin, sil faut absolument coucher avec quelqu'un dans un poëme épique, j'avoue que j'aime cent fois mieux les rendez- vous d’Alcine avec Roger, et d’Armide avec Renaud. « Venez, mon cher Florentin, me lire ces deux chants admi- rables de lArioste et du Tasse. » Le Florentin ne se fit pas prier. Milord Chesterfield fut enchanté, L’Écossais pendant ce temps-là relisait Fingal, le pro- fesseur d'Oxford relisait Homère, ct tout le monde était content. On conclut enfin qu'heureux est celui qui, dégagé de tous les préjugés, est sensible au mérite des anciens et des modernes, apprécie leurs beautés, connaît leurs fautes, et les pardonne. ANE :. Ajoutons quelque chose à l'article Axe de l'Encyclopédie, con- cernant l’àne de Lucien, qui devint d'or entre les mains d'Apulce. 4. Questions sur l'Encyclopélie, première partie. 1770. (B.) ANE. 241 Le plus plaisant de l'aventure est pourtant dans Lucien; et ce plaisant est qu’une dame devint amoureuse de ce monsieur lors- qu’il était âne, et n’en voulut plus lorsqu'il ne fut qu'homme. Ces métamorphoses étaient fort communes dans toute Pantiquité. L’âne de Silène avait parlé, et les savants ont cru qu'il s'était expliqué en arabe : c'était probablement un homme changé en âne par le pouvoir de Bacchus, car on sait que Bacchus était Arabe, Virgile parle de la métamorphose de Mœæris en loup comme d’une chose très-ordinaire. … Sæpe lupum fieri, et se condere silvis Mœærim.…. ÆEcl., vin, v. 97-98. Mœæris devenu loup se cacha dans les bois. Cette doctrine des métamorphoses était-elle dérivée des vieilles fables d'Égypte, qui débitèrent que les dieux s'étaient changés en animaux dans la guerre contre les géants? Les Grecs, grands imitateurs et grands enchérisseurs sur les fables orientales, métamorphosèrent presque tous les dieux en hommes ou en bêtes, pour les faire mieux réussir dans leurs desseins amoureux. Si les dieux se changeaient en taureaux, en chevaux, en 588 BIENS D’ÉGLISE. ils tirèrent de la poussière de vieux testaments, nuls selon les anciennes lois, mais valables suivant les nouvelles. Les citoyens étaient dépouillés de leur patrimoine par la fraude. Les posses- sions, qui jusque-là avaient été regardées comme sacrées, furent envahies par l'Église. Enfin l'abus fut si criant que Justinien lui- même fut obligé de rétablir les dispositions de la loi d’Anastase, par sa novelle CXXXI, chap. vi. Les tribunaux francais ont longtemps adopté le chap. x1 de la novelle XVIII, quand les legs faits à l'Église n’avaient pour objet que des sommes d'argent ou des effets mobiliers; mais depuis l'ordonnance de 1735 les legs pieux n’ont plus ce privilége en France. Pour les immeubles, presque tous les rois de France, depuis Philippe le Hardi, ont défendu aux églises d’en acquérir sans leur permission ; mais la plus efficace de toutes les lois, c’est l’édit de 1749, rédigé par le chancelier d’Aguesseau. Depuis cet édit, l'Église ne peut recevoir aucun immeuble, soit par donation, par testament, ou par échange, sans lettres patentes du roi enregis- trées au parlement. SECTION Il1. Les biens de l'Église, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, furent régis par des diacres qui en faisaient la distri- bution aux clercs et aux pauvres. Cette communauté n’eut plus lieu dès la fin du vesiècle; on partagea les biens de l’Église en quatre parts : on en donna une aux évêques, une autre aux clercs, une autre à la fabrique, et la quatrième fut assignée aux pauvres. Bientôt après ce partage, les évêques se chargèrent seuls des quatre portions; et c’est pourquoile clergé inférieur est en général très-pauvre, Le parlement de Toulouse rendit un arrêt le 18 avril 1651, qui ordonnait que dans trois jours les évêques du ressort pourvoi- raient à la nourriture des pauvres, passé lequel temps saisie serait faite du sixième de tous les fruits que les évêques prennent dans les paroisses dudit ressort, etc. En France, l’Église n’aliène pas valablement ses biens sans de grandes formalités, et si elle ne trouve pas de l'avantage dans Valiénation. On juge que l’on peut prescrire sans titre, par une possession de quarante ans, les biens d’Église ; mais s’il paraît un titre, et qu’il soit défectueux, c’est-à-dire que toutes les formalités 4. Voyez la note 2 de la page 586. BIENS D’ÉGLISE. 589 n’y aient pas été observées, l'acquéreur ni ses héritiers ne peu- vent jamais prescrire; et de là cette maxime : « Melius est non habere titulum, quam habere vitiosum. » On fonde cette juris- prudence sur ce que l’on présume que l'acquéreur dont le titre n'est pas en forme est de mauvaise foi, et que, suivant les canons, un possesseur de mauvaise foi ne peut jamais prescrire. Mais celui qui n’a point de titres ne devrait-il pas plutôt être présumé usurpateur? Peut-on prétendre que le défaut d’une formalité que l'on a ignorée soit une présomption de mauvaise foi? Doit-on dépouiller le possesseur sur cette présomption? Doit-on juger que le fils qui a trouvé un domaine, dans l’hoirie de son père, le possède avec mauvaise foi parce que celui de ses ancêtres qui acquit ce domaine n’a pas rempli une formalité? Les biens de l’Église, nécessaires au” maintien d’un ordre respectable, ne sont point d’une autre nature que ceux de la noblesse et du tiers état : les uns et les autres devraient être assu- jettis aux mêmes règles. On se rapproche aujourd'hui, autant qu’on le peut, de cette jurisprudence équitable. Il semble que les prêtres et les moines, qui aspirent à la per- fection évangélique, ne devraient jamais avoir de procès : « ? Et ei qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuam tollere, dimitte ei et pallium. » Saint Basile entend sans doute parler de ce passage lorsqu'il dit * qu’il y a dans l'Évangile une loi expresse qui défend aux chrétiens d’avoir jamais aucun procès. Salvien a entendu de même ce passage : « % Jubet Christus ne litigemus, nec solum jubet.. sed in tantum hoc jubet ut ea ipsa nos de quibus lis est relinquere jubeat, dummodo litibus exuamur. » Le quatrième concile de Carthage a aussi réitéré ces défenses : « Episcopus nec provocatus de rebus transitoriis litiget. » Mais, d’un autre côté, il n’est pas juste qu’un évêque aban- donne ses droits; il est homme, il doit jouir du bien que les hommes lui ont donné; il ne faut pas qu’on le vole parce qu'il est prêtre. (Ges deux sections sont de M. Christin, célèbre avocat au parlement de Besançon, qui s’est fait une réputation immor- telle dans son pays, en plaidant pour abolir la servitude #.) + Matthieu, chapitre v, v. 40. (Note de Voltaire.) . Homel. De Legend. græc. ([d.) . De gubern. Dei, livre INT, page 47, édition de Paris, 1645. ({d.) . Cet avocat prit en main la cause des serfs de Saint-Claude. (G. A.) à & KO 590 BIENS D’ÉGLISE SECTION IIT:. DE LA PLURALITÉ DES DÉNÉFICES, DES ABBAYES EN COMMENDE, ET DES MOINES QUI ONT DFS ESCLAVES. Il en est de la pluralité des gros bénéfices, archevéchés, évé- chés, abbayes, de trente, quarante, cinquante, soixante mille florins d’empire, comme de la pluralité des femmes: c’est un droit qui n'appartient qu'aux hommes puissants. En prince de l’empire, cadet de sa maison, serait bien peu chrétien s'il n’avait qu’un seul évêché; il lui en faut quatre ou cinq pour constater sa catholicité. Mais un pauvre curé, qui n’a pas de quoi vivre, ne. peut guère parvenir à deux bénéfices ; du moins rien n’est plus rare. Le pape qui disait qu’il était dans la règle, qu’il n'avait qu’un seul bénéfice, et qu’il s’en contentait, avait très-grande raison. On a prétendu qu’un nommé Ébrouin, évêque de Poitiers, fut le premier qui eut à la fois une abbaye et un évêché. L'empereur Charles le Chauve lui fit ces deux présents. L'abbaye était celle de Saint-Germain-des-Prés lez Paris. Cétait un gros morceau, mais pas si gros qu'aujourd'hui. Avant cet Ébrouin nous voyons force gens d'église posséder plusieurs abbayes. Alcuin, diacre, favori de Charlemagne, possédait à la fois celles de Saint-Martin de Tours, de Ferrières, de Comery, et quelques autres. On ne saurait trop en avoir: car si on est un saint, on édifie plus d’âmes ; et si on a le malheur d’être un hon- néte homme du monde, on vit plus agréablement. 11 se pourrait bien que dès ce temps-là ces abbés fussent commendataires, car ils ne pouvaient réciter l'office dans sept ou huit endroits à la fois. Charles Martel et Pépin son fils, qui avaient pris pour eux tant d’abbayes, n'étaient pas des abbés réguliers. Quelle est la différence entre un abbé commendataire, et un abbé qu'on appelle régulier? La même qu’entre un homme qui a cinquante mille écus de reñte pour se réjouir, et un homme qui a cinquante mille écus pour gouverner. Ce n’est pas qu'il ne soit loisible aux abbés réguliers de se réjouir aussi. Voici comment s’exprimait sur leur douce joie Jean 4. Voyez la note 2 de la page 586. BIENS D'ÉGLISE. 591 Trithème dans une de ses harangues, en présence d’une convo- cation d’abbés bénédictins : Neglecto superum cultu, spretoque tonantis Imperiv, Baccho indulgent Venerique nefandæ, etc. En voici une traduction, ou plutôt une imitation faite par une bonne âme, quelque temps après Jean Trithème : Ils se moquent du ciel ct de la Providence; Hs aiment mieux Bacchus et la mère d'Amour; Ce sont leurs deux grands saints pour la nuit et le jour. Des pauvres à prix d'or ils vendent la substance. Ds s’abreuvent dans l'or; l'or est sur leurs lambris ; L'or est sur leurs catins, qu'on paye au plus haut prix; Et, passant mollement de leur lit à la table, Is ne craignent ni lois, ni rois, ni dicu, ni diable. Jean Trithème, comme on voit, était de très-méchante humeur, On eût pu lui répondre ce que disait César avant les ides de mars : « Ge ne sont pas ces voluptueux que je crains, ce sont ces raisonneurs maigres et pâles. » Les moines qui chantent le Pervigilium Vencris pour matines ne sont pas dangereux : les moines argumentants, préchants, cabalants, ont fait beaucoup plus de mal que tous ceux dont parle Jean Trithème. Les moines ont été aussi maltraités par l’évêque célèbre de Belley qu'ils l’avaient été par l'abbé Trithème. Il leur applique, dans son Apocalypse de Méliton, ces paroles d'Osée : « Vaches grasses qui frustrez les pauvres, qui dites sans cesse : Apportez et nous boirons, le Seigneur a juré, par son saint nom, que voici les jours qui viendront sur vous; vous aurez agacement de dents, et disette de pain en toutes vos maisons. » La prédiction ne s'est pas accomplie; mais l'esprit de police qui s’est répandu dans toute l'Europe, en mettant des bornes à la cupidité des moines, leur a inspiré plus de décence. Il faut convenir, malgré tout ce qu’on a écrit contre leurs abus, qu’il y a toujours eu parmi eux des hommes éminents en science et en vertu ; que s'ils ont fait de grands maux, ils ont rendu de grands services, et qu’en général on doit les plaindre encore plus que les condamner. 592 BIENS D’ÉGLISE. SECTION IV1. Tous les abus grossiers qui durèrent dans la distribution des bénéfices depuis le x° siècle jusqu’au x1u1° ne subsistent plus aujourd'hui; et s’ils sont inséparables de la nature humaine, ils sont beaucoup moins révoltants par la décence qui les couvre. Un Maillard ne dirait plus aujourd’hui en chaire : « O domina, quæ facitis placitum domini episcopi, etc. — O0 madame, qui faites le plaisir de monsieur l’évêque! Si vous demandez comment cet enfant de dix ans à eu un bénéfice, on vous répondra que madame sa mère était fort privée de monsieur Pévêque. » On n’entend plus en chaire un cordelier Menot criant : « Deux crosses, deux mitres, ef adhuc non sunt contenti, » « Entre vous, mesdames, qui faites à monsieur l’évêque le plaisir que savez, et puis dites: Oh! oh! il fera du bien à mon fils, ce sera un des mieux pourvus en l’Église. » « Isti protonotarii, qui habent illas dispensas ad tria, immo in quindecim beneficia, et sunt simoniaci et sacrilegi, et non ces- sant arripere beneficia incompatibilia : idem est eis. Si vacet episcopatus, pro eo habendo dabitur unus grossus fasciculus aliorum beneficiorum. Primo accumulabuntur archidiaconatus, abbatiæ, duo prioratus, quatuor aut quinque præbendæ, et dabuntur hæc omnia pro compensatione. — Si ces protonotaires, qui ont des dispenses pour trois ou même quinze bénéfices, sont simoniaques et sacriléges, et si on ne cesse d’accrocher des béné- fices incompatibles, c’est même chose pour eux. Il vaque un bénéfice; pour l'avoir on vous donnera une poignée d’autres bénéfices, un archidiaconat, des abbayes, deux prieurés, quatre ou cinq prébendes, et tout cela pour faire la compensation. » Le même prédicateur dans un autre endroit s'exprime ainsi : « Dans quatre plaideurs qu’on rencontre au palais, il y a tou- jours un moine; et si on leur demande ce qu’ils font là, un clericus répondra : « Notre chapitre est bandé contre le doyen, « contre l’évêque, et contre les autres officiers, et je vais après les « queues de ces messieurs pour cette affaire. — Et toi, maître « moine, que fais-tu ici? — Je plaide une abbaye de huit cents « livres de rente pour mon maître. — Et toi, moine blanc? — Je « plaide un petit prieuré pour moi. — Et vous, mendiants, qui « avez terre ni sillon, que battez-vous ici le pavé? — Le roi nous 1. Voyez la note 2 de la page 586. BIENS D’ÉGLISE. 393 « a octroyé du sel, du boïs, et autres choses; mais ses officiers « nous les dénient. » Ou bien: « Un tel curé, par son avarice et « envie, nous veut empècher la sépulture et la dernière volonté « Can qui est mort ces jours passés, tellement qu'il nous est « force d’en venir à la cour. » Il est vrai que ce dernier abus, dont retentissent tous les tri- bunaux de l'Église catholique romaine, n'est point déraciné. Il en est un plus funeste encore, c’est celui d’avoir permis aux bénédictins, aux bernardins, aux chartreux même, d'avoir des mainmortables, des esclaves. On distingue sous leur domination, dans plusieurs provinces de France ct en Allemague : Esclavage de la personne, Esclavage des biens, Esclavage de la personne et des biens. 1 L'esclavage de la personne consiste dans l'incapacité de dis- poser de ses biens en faveur de ses enfants, s'ils n'ont pas tou- jours vécu avec leur père dans la même maison et à la même table, Alors tout appartient aux moines. Le bien d'un habitant du Mont-Jura, mis entre les mains d'un notaire de Paris, devient dans Paris même la proie de ceux qui originairement avaient embrassé la pauvreté évangélique au Mont-Jura. Le fils demande l'aumône à la porte de la maison que son père a bâtie, et les moines, bien loin de lui donner cette aumône, s'arrogent jusqu'au droit de ne point payer les créanciers du père, et de regarder comme nulles les dettes hypothéquées sur Ja maison dont ils s'emparent. La veuve se jette en vain à leurs pieds pour obtenir une partie de sa dot: cette dot, ces créances, ce bien paternel, tout appartient de droit divin aux moines. Les créanciers, la veuve, les enfants, tout meurt dans la mendicité. L’esclavage réel est celui qui est affecté à une habitation. Qui- conque vient occuper une maison dans l'empire de ces moines, et y demeure un an et un jour, devient leur serf pour jamais. Il est arrivé quelquefois qu'un négociant français, père de famille, attiré par ses affaires dans ce pays barbare, y ayant pris une maison à loyer pendant une année, et étant mort ensuite dans sa patrie, dans une autre province de France, sa veuve, ses enfants, ont été tout étonnés de voir des huissiers venir s'emparer de leurs meubles, avec des partatis, les vendre au nom de saint Claude, et chasser une famille entière de la maison de son père. 1. Cet alinéa ct les deux suivants se retrouvent dans la requête Au roi en son conseil, avril 1770, pour les serfs du Mont-Jura. Voyez les Mélanges, année 1170. (B.) Î7, — DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE, Ï. 38 594 BIENS D'ÉGLISE. L'esclavage mixte est celui qui, étant composé des deux, est ce que la rapacité a jamais inventé de plus exécrable, et ce que les brigands n’oseraient pas même imaginer. I y a donc des peuples chrétiens gémissant dans un triple esclavage sous des moines qui ont fait vœu d’humilité et de pau- vreté! Chacun demande comment les gouvernements souffrent ces fatales contradictions : c’est que les moines sont riches, et leurs esclaves sont pauvres; c’est que les moines, pour conserver leur droit d’Attila, font des présents aux commis, aux maîtresses de ceux qui pourraient interposer leur autorité pour réprimer une telle oppression. Le fort écrase toujours le faible ; mais pourquoi faut-il que les moines soient les plus forts ‘ ? Quel horrible état que celui d’un moine dont le couvent est riche ! la comparaison continuelle qu’il fait de sa servitude et de sa misère avec l'empire ct l'opulence de l'abbé, dn prieur, du procureur, du secrétaire, du maître des bois, etc., lui déchire Pâme à église et au réfectoire. 11 maudit le jour où il prononca ses vœux imprudents et absurdes; il se désespère ; il voudrait que tous les hommes fussent aussi malheureux que lui. S'il a quelque talent pour contrefaire les écritures, il l’emploie en faisant de fausses chartes pour plaire au sous-prieur, il accable les paysans qui ont le malheur inexprimable d’être vassaux d’un couvent : étant devenu bon faussaire, il parvient aux charges ; et comme il est fort ignorant, il meurt dans le doute et dans la rage, 4. Fin de l’article en 1750. L’alinéa qui le termine aujourd'hui fut ajouté en 4714 dans l'édition in-4°. (B.) 00053797 Digitized with financial assistance from the Government of Maharashtra on 18 July, 2018