LULU 00053800 1x3: " danoise cnnssanaesmranun # x" ‘TO BE ISSUED OUT È ,/'* 4OUT PERMISSION. ÉPITIT MA TLXET KARNRANTENNENUENERERERTEUNEIY o ex x Ex m ex x “x Ex oO RSR-GR-PIRESIGR-FAE-SIE G BOMBAY BRANCH ÿ È OF THE ù @ ROYAL ASIATIC SOCIETY. Ÿ ô Town HALL, BomBay. ses ess rses meses res LS Digitized with financial assistance from the Government of Maharashtra on 05 October, 2018 ŒUVRES COMPLÈTES VOLTAIRE A4 SIÈCLE DE LOUIS XIV I PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET C' | ANCIENNE MAISON J. CLAYE RUE SAINT-BENOIT ŒUVRES COMPLÈTES OLTAIRE NOUREBY A ÉDI TN \ Le re A NOTICES, PRÉFACÉS, VARIANTES, TABLE ANALYTIQUE LES NOTES DE TOUS LES COMMENTATEURS ET DES NOTES NOUVELLES Conforme pour le texte à l'édition de BeucHoT r ENRICHIE DES DÉCOUVERTES LES PLUS RÉCENTES ET MISE AU COURANT DES TRAVAUX QUI ONT PARU JUSQU'A CE JOUR PRÉCÉDÉE DE LA VIE DE VOLTAIRE 993800 PAR CONDORCET oo ET D’AUTRES ÉTUDES BIOGRAPHIQUES Ornée d’un poitrait en pied d’après la statue du foyer de la Comédie-Française SIÈCLE DE LOUIS XIV PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS G, RUB DES SAINTS-PÈRES, 6 1878 Frog Vol foër S 5800 00053800 SIÈCLE DE LOUIS XIV 44, — Siëcze pe Louis XIV. AVERTISSEMENT POUR LA PRÉSENTE ÉDITION. Nous entrons maintenant dans la partie de l’œuvre historique de Vol- taire, plus spécialement consacrée à la France. Celte série s'ouvre par le Siècle de Louis XIV. L'idée de tracer un tableau du grand règne s'était présentée à Voltaire de bonne heure, dans la fréquentation des hommes qui avaient vécu sous Louis XIV, qui l’avaicnt approché et servi. Il dit lui- même qu'il passa trente années à s'instruire des faits principaux dé ce règne. Les conversations des Caumartin lui furent notamment très-utiles. Ses rapports familiers avec le vieux maréchal de Villars, qui aimait à ra- conter ses campagnes et ses négociations, n6 lui profitèrent pas moins. Les archives de quelques grandes familles lui furent ouvertes : il eut communi- cation du journal de Dangeau, du manuscrit de Torcy. Il consulta et dépouilla les portefeuilles du dépôt de la guerre. Il n’épargna pas enfin les recherches et puisa aux meilleures sources. Les matériaux ainsi amassés de longtemps, illes mit en œuvre lorsqu'il était parvenu à la maturité de l'âge, pendant les années qu'il passa loin de Paris et de Versailles, à la cour de Frédéric IL. Et peut-être cet éloisnement, qui faisait mieux sontir à l’auteur le prix de la patrie, fut-il favorable à l'ouvrage. Le Siècle de Louis XIV émerveilla les contemporains, qui n'avaient rien de comparable à y opposer. L'aîné des d’Argenson, particnlièrement, exprime un véritable enthousiasme : « Oh! le livre admirable! que d'esprit et de génie! quel choix de grandes choses! que cela est vu de haut et en grand ! quel style noble et élevé! Peu de fautes, et beaucoup de grandes vérités. Voltaire sait tout, parle de tout en expert!. » Lord Chesterfield écrivait à son fils (13 avril 1752): « Voltaire m’a envoyé de Berlin son histoire du Siècle de Louis XIV; elle est arrivée à propos; milord Bolingbroke m'avait justement appris comment on doit lire l'his- toire. Voltaire me fait voir comment on doit l'écrire. C’est l'histoire de l'esprit humain, écrite par un homme de génie pour l'usage des gens d'es- prit. Il me dit tout ce que je souhaite de :avoir, et rien de plus; ses réflesions sont courtes, justes, et en produisent d’autres dans ses lec- 1. Marquis d’Argenson, Mémoires, édit. de la Babliothèque elsévirienne, tome Y, page 147. 1Y AVERTISSEMENT. teurs. Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques et natio- paux, plus qu'aucun historien que j'aie jamais lu, il rapporte tous les fañs avec autant de vérité et d’impartialité que les bienséances, qu’on doit tou- jours observer, le lui perinettent.… Il y a deux affectations puériles dont je souhaiterais que ce livre eùt été exempt : l’une est une subversion totale de l'orthographe francaise anciennement établie; l’autre est qu’il n'y à pas une seule lettre capitale dans tout le livre, excepté au commencement d'un para- graphe. Je vois avec déplaisir Rome, Paris, la France, César, Henri EV,etc., en lettres minuscules, et je ne conçois pas qu’il y ait aucune raison de re- trancher de ces mots les capitales maluré un long usage. » C'est en effet au Siècle de Louis XIV qu'il convient de faire remonter l'application de ce qu'on a appelé l'orthographe de Voltaire, qui a si bien prevalu que nul ne songe plus aujourd’hui à s’y soustraire. Quant à l'absence de lettres capitales, que signale le spirituel Anglais, effectivement elle pro- duit, dans l'edition de Berlin, un effet assez bizarre ; mais Voltaire, s’il était pour quelque chose dans cette innovation, n’y persista pas et revint, dans les éditions suivantes, au système ordinaire. Les louanges des meilleurs juges des travaux historiques confirmèrent le sentiment général. IIS ne firent guère qu'une réserve à leurs éloges. Ils regrettèrent seulement le peu d'étendue de la liste raisonnée des person- nayes celèbres. «a MM. de Meinières et de Foncemagne, écrit d'Argental à l'auteur (Paris, 49 mars 1752), admirent le Siécle de Louis XIV; mais les observations du second tombent principalement sur le Catalogue des écri- vains. Eu effet cette partie n'est ni assez méditée, ni assez exacte. » Mais c'est moins à Voltaire qu'aux circonstances qu'il fallait s’en prondre. Cette partie de l'ouvrage eùt été plus détaillée, plus précise et plus ample, si l'historien se fût trouvé à Paris : « C'était mon principal objet, dit-il {au président Hénault, 8 janvier 4762), mais que puis-je à Berlin? » La preinière edition fut enlevée en quelques jours. Huit éditions paru- rent en moins de huit mois, sans compter deux traductions allemandes pu-- bliées la même année, l’une à Francfort, et l’autre à Leipsick. Parmi ces réimpressions, il en est une qui se produisit dans des circonstances bien faites pour exciter la surprise, aujourd'hui que la proprieté littéraire est un peu plus respectée qu’elle ne l’était à cette époque. La Beaurnelle était alors à Berlin; en hostilités ouvertes avec Voltaire, il déclara que le livre de son adversaire était plein « de pauvretés, de fautes et d'esprit ». Le public trouvant le jugement aussi injuste que présomptueux, La Beaumelle se fit fort de prouver son dire, et annonça un examen critique de l'ouvrage. Cette annonce inquiéta Voltaire, qui savait que La Beaumelle était posses- seur de la correspondance de M®° de Maintenon. L'existence de ces lettres de M®=:* de Maintenon ébranla sa confiance dans son travail, et lui inspira de vives appréhentions. Il chercha tantôt à intimider le libelliste, tantôt à dé- tourner ses menaces : « Quoique j'aie passé trente années à m'instruire des faits principaux qui regardent ce règne; quoiqu'on m'ait envoyé en dernier lieu les mémoires les plus instructifs, cependant je pense avoir fait, comme dit Bayle, bien des péchés de commission et d'omission. Tout homme de AVERTISSEMENT. Y lgtires qui s'intéresse à la vérité et à l'honneur de ce beau siècle doit m'honorer de ses lumières; mais quand on écrira contre moi en faisant im- primer mon propre ouvrage pour ruiner mon libraire, un tel procédé aura- t-il des approbateurs? » La Beaumelle ne se laisse pas désarmer. Il met son projet à exécution, et publie le Siècle de Louis XIV avec des remarques. C'est un des exem- ples de piraterie littéraire les plus audacieux que l’on puisse citer. On verra les suites de cette insolente contrefaçon dans l'Avertissement de Beuchot en tôte du Supplément au Siècle de Louis XIV. Le Siècle de Louis XIV est resté dans l’estime de la postérité à la hau- teur où l'estime des contemporains l’avait placé tout d'abord: c'est une œuvre consacrée, un monument indestructible. « On ne montrera pas mieux, dit Villemain, le génie de cette société puissante et polie dont Vol- taire avait vu la dernière splendeur et dont il parlait la langue. C’est par là que son récit est original et ne peut plus être surpassé. » M. D. Nisard, dans son Histoire de la littérature française, apprécie ainsi l'ouvrage qui est, à ses yeux, le principal titre de Voltaire historien. « De toutes les inspirations de Voltaire, dit-il; la plus heureuse est le Siècle de Louis XIV. Il en eut la pensée dans le temps où il aima la gloire avec le plus de candeur et où elle lui apparaissait sous la forme de ces généra- tions de jeunes Français apprenant à admirer dans le Siècle de Louis XIV toutes les grandeurs de leur pays. L'idée de placer la France du xvr® siècle à la tête de l'Europe intellectuelle, de faire accepter de tout le monde l'ap- pellation du siècle de Louis XIV, de présenter à l'esprit humain, comme sa plus parfaite image, l'esprit français personnifié dans nos écrivains, nos savants et nos artistes, cette idée-là ne vint à Voltaire ni d’un besoin public ni d'une invitation de la mode. Ce fut son œuvre personnelle... La mémoire de Louis XIV avait toute sorté d'adversaires… « On a critiqué, dans ces dernières années, et on critique encore le plan, ou plutôt ce qu’on appelle le manque de plan du Siècle de Louis XIV. Le premier reproche en est venu de Gibbon, qui contentait peut-être à son insu ses préjugés d’Anglais et sa rivalité d’hislorien. Une nouvelle théorie de l'histoire a mis sa critique en crédit. Nous sommes devenus très-difficiles sur les devoirs de l’historien. La pratique du gouvernement représentatif où tous les ressorts d'une grande sociélé sont mis au jour nous a persuadés que nous sommes très-bons juges de la politique, que nous n’ignorons pas la guerre, que nous nous entendons en finances, que l’administration n’a plus de secrets pour nous, que rien ne nous échappe des rapports de Ja fortune publique avec l'esprit général du gouvernement. Nous nous flattons de sentir l’unité de V'État dans la multiplicité des fonctions sociales. Tout ce qu’on nous explique, nous croyons le comprendre, et nous ne sommes pas loin de nous imaginer que les seules choses dont on puisse bien juger sans étude, c’est la société et l'État. Un historien qui ne nous montre pas le tout comme à des gens qui s'y connaissent risque fort de ne pas nous faire agréer ce qu’il nous montre. « Il y a un certain goût de la perfection qui nous rend injustes… J'ai bien peur qu’il n’en soit ainsi pour le Siècle de Louis ATV. Quand on a ré- vi AVERTISSEMENT. L pete, après Gibbon, que c’est un livre sans plar, un char mal attelé que les chevaux tirent en tous sens, au risque de le faire verser, on a tout dit. On a fait à ses propres yeux preuve d'instruction; on a obtenu ce qu'on re- cherche plus que l'instruction : on a loué son propre goût én critiquant un grand écrivain... « Mais le moyen qu'a pris Voltaire est-il donc si mauvais? A un récit complexe et continu, où l’on eüt échoué à dissimuler le pèle-mêle, il a pré- féré une suite de tableaux représentant l’un après l’autre tous les grands côtés de la société francaise sous le règne de Louis XIV. Chaque tableau est un sujet, et chaque sujet provoque un genre de curiosité particulière que Voltaire satisfait. Ce plan-là en vaut un autre; il était nouveau alors; il n’a pas cessé d'être bon. « Je prends pour exemple le tableau des guerres, et, parmi ces guerres, celle de Hollande. Ce que nous demandons à l'historien pour en garder une impression durable, ce sont les causes de la guerre exposées et jugées, la situation des deux peuples qui vont en venir aux mains, leurs chefs, les préparatifs de la lutte, les batailles, et, dans les récits de ces batailles, une stratégie à l’usage de ceux qui ne savent pas la guerre, les traits qui carac- térisent le commandement chez les généraux et la manière de se battre chez les soldats, la justice rendue à tous, avec un peu d'inclination pour tout ce qui peut honorer notre nation à ses propres yeux et entretenir parmi nous la tradition de la discipline et du courage. Autant de questions que Voltaire s’est posées et auxquelles il répond. « Je n'empêche pas que, pour montrer les causes de la guerre, on n’ana- lyse longuement les dépêches et qu'on n'entrecoupe le récit par des extraits, — mais alors on fait une histoire diplomatique; — qu'on ne s'étende sur les dissensions de la Hollande et sur la fin tragique des de Witt, — mais c’est entreprendre sur l’histoire de la Hollande; — qu'on ne raconte au long les combats qui en peu de jours mettent la Hollande aux abois et la forcent à se noyer pour se sauver, — mais ce sont là des mémoires militaires. a En attendant, je me contente de ce récit, qui m'en apprend assez sur les causes de la guerre pour que je ne confonde pas cette conquête manquée avec une guerre juste, êt l'ambition du roi avec la querelle de la France; qui, des luttes intérieures de la Hollande, fait ressortir cette triste vérité que l'invasion même ne réconcilie pas les partis; qui m'intéresse aux deux na- tions, à la Hollande par la justice et par le respect du faible, à la France par le patriotisme et l'amour de Îa gloire; qui, parmi plusieurs portraits d'un dessin aussi juste que brillant, me laisse imprimées dans l'esprit les deux grandes figures royales du siècle, Louis XIV et Guillaume IE, esquissées comme certains croquis de grands maitres dont le crayon ne laisse plus rien à faire au pinceau. a Dans un second tableau, d'un genre tout différent, Voltaire nous peint la France sortant, sous le soufile puissant de Louis XIV, du chaos de la Fronde. « Je suppose un lecteur qui connait en gros les principaux traits de cette époque : l'œuvre de Richelieu attaquée et près de périr; un parlement qui veut regir l'État, et ne rend pas la justice; un Condé, un Turenne, menant AVERTISSEMENT. vif les armées étrangères contre la France; des finances mises au pillage; un pfemier réparateur, l'Italien Mazarin, plus Français que les Français de la Fronde, mais qui se paye de ses services par des mains qui prennent tout; que va-t-il demander à l'historien? Ce que Voltaire s'est demandé, nous dit-il, à lui-même, avant d'écrire son chapitre : la France s’en tirera-t-elle? Comment une société, tombée en dissolution parce que tout le monde veut la gouverner, et personne gratuitement, va-t-elle se relever sur ses bases, et quelles sont ces bases? Le chapitre répond à ces questions. Tout ce que le lecteur voulait voir, il le voit : où il y avait des ruines, une résurrection; où il n’y avait rien, des créations durables; le jeu rendu à tous les ressorts de la machine; les mêmes hommes qui hors de leur place troublaient l'État, à leur place le raffermissant et l'illustrant; la fonction du gouvernement exercée par celui auquel elle appartenait, et qui avait, comme tout exprès, l'amour de la gloire si inséparable de l’idée du bien public que je n’ose- rais pas le mettre au-dessous de l'amour du devoir. Il reste de tout cela, comme impressions dernières, l'idée de ce que chacun doit à l'État et de ce que l'État doit à tous, le patriotisme, la bienveillance réciproque, le devoir de chaque profession, le besoin du grand qui est l’utile sous sa forme la plus élevée, l'admiration pour les grands hommes avec une justice particulière pour ceux qui ont le génie du gouvernement, et qui sont chargés de la triple tâche de conserver, de faire marcher, et de perfectionner la machine. « La mème intelligence des besoins du lecteur a composé Ie chapitre des Anecdotes el Particularités et le chapitre des Lettres et Arts. Comme beau- coup d'écrits de Voltaire, ils tiennent plus que le titre ne promet. Le pre- mier est une histoire familière de la cour de Louis XIV; vrai tableau, ou plutôt vraie galerie de tableaux imposants ou charmants, au-fessus desquels domine, tracé d'une main libre, pour l’histoire et non pour la tragédie, le portrait du grand roi. Dans le second, nous voyons apparaître et comme se lever successivement à l'horizon tous ces astres de la poésie, de l'éloquence et des arts, qui brillent à jamais sur la France, et dirigent les générations dans toutes les voies de l'idéal. Il s’agit encore là de portraits, de ceux qui nous sont le plus chers, de nos pères par l'esprit, de ces grands esprits qui, selon la belle parole de Voltaire, « ont préparé des plaisirs purs et durables « aux hommes qui ne sont point encore nés ». Rien n'a vieilli des jugements sommaires et pourtant si pleins qu’il en a portés; la critique la plus pro- fonde ne réussit qu’à nous en donner les motifs. « L'admiration pour le xvu® siècle est une des forces morales de notre pays; à qui nous l’a enseignée le premier il faut beaucoup pardonner. Le livre de Voltaire n’est pas seulement un bon livre : c’est un hbienfait. » Un autre écrivain, P.-J. Proudhon, placé à un point de vue très-différent, dit de même : « Sous Richelieu, Mazarin et Louis XIV, les lettrés se ran- gent du côté de la couronne contre la féodalité. Aux funérailles de celle-ci, ils ont tenu les coins du potle; grâce à eux surtout, la royauté française s'est reconnue. (Juoi qu'ait écrit Saint-Simon, avocat d’un ordre de choses évanoui, quoi que ressasse à sa suile une démocratie absurde, notre juge- ment sur Louis XIV doit être celui de Voltaire. » Vi AVERTISSEMENT. L'esprit de parti, dans sa réaction aveugle contre le passé, s’est efforcé de detruire ce monument élevé à la gloire d’un roi. Nous serions bien avancés, s'il pouvait y réussir. Est-ce que la gloire de Louis XIV ne fait pas partie de la gloire française ? Est-ce qu’elle n’est pas une portion même de l'honneur total de l'humanite? Aussi ces haines étroites, inintelligentes, seront-elles im- puissantes dans leur «absurde » dessein, et le dernier mot restera à l'historien qui a tracé le tableau grandiose qu'on valire; œuvre magistrale qui, malgré quelques erreurs de détail, reste vraie dans son ensemble, exacte surtout de ton et de couleur, et qui, lors même que la France aura cessé d'exister, illustrera encore la France. Louis MOLAND. AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Voltaire pensait, dès 1732, à donner l'histoire du Siécle de Louis XIV1, Ce ne fut toutefois qu’à la fin de 4739 qu'il publia un Essai sur le Siècle de Louis XIV. Ce morceau, composé de ce qui forme aujourd'hui à peu près les deux premiers chapitres de l'ouvrage, fait partie d'un Recueil de pièces fugilives en prose et en vers, par M. de V***, 1740, in-8°. Mais, malgré la date qu’il porte, ce volume avait paru à la fin de 4739, puisqu’un arrêt du conseil, du 4 décembre 4739, en ordonne la suppression. Parmi les va- riantes que présente l'Essai, j'ai conservé et mis en note (page 478) deux passages qui m'ont semblé dignes de remarque. Je dirai, à cette oc- casion, que je n'ai pas trouvé dans l'édition de l’Essai autant de fautes que Je crovait l'auteur?. Ce ne fut que dix à douze ans après que Voltaire publia enfin tout l’ou- vrage. On fixe communément à l’année 4752 la publication du Siécle de Louis XIV. Cependant Voltaire lui-même, dans le xin° de ses Fragments sur l'histoire générale, dit que son livre, composé en 1745, fut imprimé en 4750, Mais cela est contredit par une lettre à M"° Denis, du 20 février 4754 : Voltaire écrit qu'il s'amuse à finir le Siècle de Louis XIV. L'édition était commencée six mois après, et dut être achevée la même année. Il existe une édition en deux volumes petit in-42, sous le millésime de 4751. Elle a pour titre : Le Siècle de Louis XIV, publié par M. de Francheville, con- seiller aulique de Sa Majesté, et membre de l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse. On conçoit que Voltaire, à la cour de Berlin, comblé « de bontés à tour- ner la tête # », occupé, non-sculement de la composition de ses ouvrages, mais encore de la correction de ceux du roif, ait eu recours à quelqu'un pour les soins qu’exigeait l'impression de son livre. Le nom de Francheville, . Lettre à Formont, septembre 1732. . Lettre à milord Harvey, juillet 1740. . Lettre au duc de Richelieu, du 31 août 1751. . lbid,, id. $. Lettre à Mme Denis, du 2 septembre 1751. D GO LS mu x AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. mis sur le titre de la première édition du Siècle, et conservé dans plusieurs des éditions suivantes, a fait dire à quelques personnes que cet ouvrage n'etait pas de Voltaire, mais d’un Prussien. Voltaire déclare dans le Supplé- ment que M. de Franchoville, Français réfugié !, « voulut bieu présider à la premiére édition du Siécle de Louis XIV», c'est-à-dire se charger des détails et embarras de l'impression, qui durent être d'autant plus grands que c'est. à ma connaissance, le premier livre imprimé tout entier avec l'or- thographe de l'auteur. À peine le Siècle parut-il qu'il fut la proie des libraires. On en donna des éditions sous les noms de La Haye, deux volumes in-12; Dresde {Lyon ou Trévoux}, deux volumes in-12; Leipsic (Paris), deux volumes, on quatre parties, in-12; Édimbourg, deux volumes in-12, etc. L'édition de Dresde (Lyon ou Trevoux }, 4752, deux volumes in-12, est intitulée {roisième. L'auteur n'avait pas encore donne sa seconde, qui parut à Leipsic, deux vo- lumes in-12, avant chacun deux parties. Cette seconde édition contient des additions et un Avis du libraire, qui parle de huit éditions faites en moins de dix mois. Elle avait eté precédée de deux Avertissements imprimés suc- cessivement dans les journaux {Wercure, juin et novembre 4752). On les trouvera à cette date, dans les Wélanges. . C'est sur l'edition de La Haye, copie de celle de Berlin, 1754, que La Beaumelle donna sou édition, Francfort, 47:53, trois volumes in-12, dont je parlerai plus lonsuement dans l'Avertissement en tête du Supplément au Siècle de Louis XIV, dont cette édition de La Beaumelle fut l'origine. L'édition de Dresde, 4753, deux volumes petit in-8°, quoique donnée pour revue par l'auteur et considérablement augmentée, ne contient rien qui ne füt dans la seconde édition deja mentionnée. Voltaire ne cessa pourtant pas de revoir, corriger et augmenter son Siècle de Louis XIV. Lorsqu'en 1756 il donna son Essai sur l'Histoire gé- nérale (voyez l'Averlissement en tête de l'Essaë sur les Mæœurs}, il mit à la suite le Siecle de Louis XIV”, qui y forme les chapitres czxv à cux. Le cha- pitre cexi, intitule Résumé de loule celte histoire, est aujourd'hui le cha- pitre cxcvu de l'Essai sur les Mœurs voyez t. XIT, p. 173). Le chapitre cexit de 1756 est, depuis 1763, le chapitre xxxiv du Siècle de Louis XIV. Les chapitres ccxii-cext forment, depuis 1768, les préliminaires du Siècle de Louis XIV. 4. Joseph du Fresne de Francheville n'était pourtant pas un réfugié. Né à Doullens, en 1744, il avait débuté dans le monde savant, à Paris, de 1738 à 1741, par Les premivrs volumes d’uue histoire générale et particuliere des finances, et par un travail sur les premières expéditions de Churlemagne. Frédéric 11, auquel il avait dédié cette seconde productiun, l'avait appelé à Berlin, où il s'était fixé et où il mourut en 178%. 11 donua tous ses soins à la première édition du Siècle de Louis XIV, avec le concours de sun jeune fils, alors secrétaire du roi, et qui, entrant plus tard dans les ordres, devint chanoine de la cathédrale d'Oppeln, en Silésie. Ce n'était pas chose facile que de corriger les épreuves du Siècle de Louis XIV, car Voltaire rompait pour la première fois avec la vicille orthographe. (G. A.) AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. XI Peu de temps après la publication de l'édition de 4756, Voltaire reçut de Lausanne le certificat de trois pasteurs, que j'ai rapporté dans une note, page 435. Empressé de faire usage de cette pièce favorable à Saurin, et ne voulant pas attendre la réimpression, il fit réimprimer les dernières feuilles du soptième et dernier volume. Il put ainsi faire des additions aux articles FoxTENELLE, Gévoix, LAMOTTE, et ajouter en enticr les articles Desrou- CHES, NIVELLE LE LACHAUSSÉE, et Joseph SauriN. Il lui fallut en même temps changer les frontispices de l'ouvrage, qui, datés de 4756, ne pou- vaient plus convenir à un ouvrage contenant un certificat du 30 mars 1757. Il n’en coùtait pas davantage de mettre à ces frontispices : seconde édition; Voltaire est de 1756. (B.) 3. Cet alinéa fut ajouté en 1768. (B.) 4. Voyez la Lettre à l'auteur des Honnétetés littéraires (à la fin de ces Honné- tetes). (B.) DU SIÈCLE DE LOUIS XIY. 104 en eut : de son temps il y avait des malebranchistes. Il a montré admirablement les erreurs des sens et de l'imagination, et quand il a voulu sonder la nature de l’âme, il s’est perdu dans cet abime comme les autres. Il est, ainsi que Descartes, un grand homme avec lequel on apprend bien peu de chose, et il n'était pas un grand géomètre comme Descartes. Mort en 1715. Marezeu (Nicolas), né à Paris en 1650. Les Éléments de géomé- trie du duc de Bourgogne sont les lecons qu’il donna à ce prince. Il se fit une réputation par sa profonde littérature, Me la du- chesse du Maine fit sa fortune. Mort en 1727. MaLseviLce (Claude de), l'un des premiers académiciens. Le seul sonnet de La Belle Matineuse en fit un homme célèbrei, On ne parlerait pas aujourd'hui d'un tel ouvrage ; mais le bon en tout genre était alors aussi rare qu’il est devenu commun depuis. Mort en 1647. Manca (Pierre de), né en 1594. Étant veuf et ayant plusieurs enfants, il entra dans l'Église, et fut nommé à l’archevéché de Paris. Son livre de la Concorde de l'empire et du sacerdoce est estimé. Mort en 1662. Manosces (Michel de), né en Touraine en 1600, fils du célèbre Claude de Marolles, capitaine des cent-suisses, connu par son combat singulier, à la tête de l'armée de Henri IV, contre Mari- vault®, Michel, abbé de Villeloin, composa soixante-neufouvrages", 4, Malleville eut la gloire d'effacer Voiture dans l’éclatant tournoi des sonnrets de {a Belle Matineuse, dont Ménage a nombré les combattants et raconté les péri- péties. (Lettre à V. Conrart, dans les OEuvres diverses de Ménage.) Voici le sonnet dont parle Voltaire : Le silenco régnait sur la terre et sur l'onde; L'air devenait serein, et l'Olympe vermeil; Et l'amoureux Zéphyr, affranchi du sommeil, Ressuscitait les fleurs d'une haleine fécoude, L'Aurore déployait l'or de sa trosse blonde, Et semait de rubis le chomin du soluil; Enfin ce dieu vonait, au plus grand appareil Qu'il soit jamais venu pour éclairer le monde : Quand la joune Philis, au visage riant, Sortant de son palais plus clair que l'Orient, Fit vo r une lumière ct plus vive et plus belle. Sacré flambeau du jour, n'en soyez pas jaloux : Vous parûtes alors aussi peu dovant elle Que les feux de la nuit avaient fait devant vous. 2. Voyez, tome VIII, une note du chant X de {a Henriade. 3. C'est le nombre donné dans le tome XXXII des Mémoires de Nicéron. 102 ÉCRIVAINS FRANÇAIS dont plusieurs étaient des traductions très-utiles dans leur temps. Mort en 1681. Mansozuer (Jacques), né à Paris en 1647, chanoine régulier ‘de Sainte-Geneviève, connu par plusieurs histoires bien écrites. Mort en 1724. Marniexac (Étienne Algäi de), né en 1628, le premier qui donna une traduction supportable en prose de Virgile, d’Horace, etc. Je doute qu'on les traduise jamais heureusement en vers. Ce ne serait pas assez d'avoir leur génie : la différence des langues est un obstacle presque invincible. Mort en 1698. Mascarox (Jules), de Marseille, né en 1634, évêque de Tulles, et puis d'Agen. Ses Oraisons funèbres balancèrent d'abord celles de Bossuet; mais aujourd'hui elles ne servent qu'à faire voir combien Bossuet était un grand homme. Mort en 1703. MassiLcox (Jean-Baptiste), né à Hyères, en Provence, en 1633, de l'Oratoire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a le mieux connu le monde ; plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable, et dont l'éloquence sent l’homme de cour, l'académicien, et l'homme d'esprit ; de plus, philosophe modéré et tolérant. Mort en 1742. Maccronx (François de), né à Noyon en 1619, historien, poûte, et littérateur, On a retenu quelques-uns de ses vers, tels que ceux-ci, qu'il fit à l'âge de plus de quatre-vingts ans : Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi; Jouissons aujourd'hui de celui qu'il nous donne. 1] n'appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi, Et celui de demain n'appartient à personne. Mort en 1708. Mayvarp (François), président d’Aurillac, né à Toulouse vers 1582. On peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le siècle de Louis XIV, Il reste de lui un assez grand nombre de vers heu- reux purement écrits. C'est un des auteurs qui s’est plaint le plus de la mauvaise fortune attachée aux talents. Il ignorait que le succès d'un bon ouvrage est la seule récompense digne d’un ar- tiste ; que, si les princes et les ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de mérite, il y a plus d'honneur encore d'attendre ces faveurs sans les demander, et que, si un bon écrivain ambitionne la fortune, il doit la faire soi-même. Rien n'est plus connu que son beau sonnet‘ pour le cardinal 1. Ce n'est point un sonnet; la pièce a vingt vers, ctest intitulée Épigramme. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 103 de Riçhelieu, et cette réponse dure du ministre, ce mot cruel : rien. Le président Maynard, retiré enfin à Aurillac, fit ces vers, qui méritent autant d’être connus que son sonnef : Par votre humeur le monde est gouverné; Vos volontés font le calme et l'orage; Vous vous riez de me voir confiné Loin de la cour dans mon petit ménage; Mais n'est-ce rien que d’être tout à soi, De n’avoir point le fardeau d’un emploi, D’avoir dompté la crainte et l’espérance? Ah! si le ciel, qui me traite si bien, Avait pitié de vous et de la France, Votre bonheur serait égal au mien. Depuis la mort du cardinal, il dit dans d’autres vers que le tyran est mort, et qu’il n’en est pas plus heureux. Si le cardinal à la page 204 de l'édition des OEuvres de Maynard, 1646, in-4°. — La pièce commence par ce vers : Armand, l'âge affaiblit mes yeux. Le poëte feint de rencontrer dans les Champs-Elysées le roi Louis XIII, et ter- mine en disant : Mais s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans le monde, Et quols bions j'ai recus de toi, Que veux-tu que je lui réponde ? 1. Ces vers sont intitulés Sonnet, page 31 de l'édition des OEuvres, citée dans la note précédente; mais c’est un sonnet irrégulier. En voici le texte, qui est bien différent de celui que donne Voltaire : Par vos humeurs le monde est gouverné; Vos volontés font le calme et l'orage; Et vous rioz do me voir confiné, Loin de la cour, dans mon petit village. Cléomédon, mes désirs sont contants: Jo trouve beau le désert où j'habite, Et connais bien qu'il faut céder au temps, Fuir l'éclat, et dovenir ermite, Je suis houreux do vivre sans emploi, De me cacher, de vivre tuut à moi, D'avoir dompté la craintv et l'espéranc:. Et si le ciel, qui me traite si bien, Avait pitié de vous et de \a France, Votre bonheur serait égal au mien, Ï1 parait que cette pièce de Maynard circula en 1756, sous le titre de Compli- ment à la chèvre, et qu’on l'attribua à Voltaire ; voyez sa lettre à Mwe de Lutzel- bourg, du 43 août 1756. (B.) 40% ÉCRIVAINS FRANÇAIS lui avait fait du bien ce ministre eût été un dieu pour li: il n'est un tyran que parce qu'il ne lui donna rien. C'est trop res- sembler à ces mendiants qui appellent les passants monseigneur, et qui les maudissent s'ils n'en’ recoivent point d'aumône. Les vers de Maynard étaient fort beaux. Il eût été plus beau de passer sa vie san$ demander et sans murmurer. L’épitaphe qu'il fit pour lui-même est dans la bouche de tout le monde : Las d'espérer et de me plaindre Les muses, des grands, et du sort, C'est ici que j'attends la mort, Sans la désirer ni la craindre. Les deux derniers vers sont la traduction de cet ancien vers latin : Summum nec me‘uas diem, nec optes. Mar. lil, X, ep. XLVII. La plupart des beaux vers de morale sont des traductions. Il est bien commun de ne pas désirer la mort; il est bien rare de ne pas la craindre, et il eût été grand de ne pas seulement songer s'il y a des grands au monde. Mort en 1646. Méxace (Gilles), d'Angers, né en 1613. Il a prouvé qu'il est plus aisé de faire des vers en italien qu'en français. Ses vers ita- liens sont estimés, même en Italie; et notre langue doit beaucoup à ses recherches. Il était savant en plus d'un genre. Sa Requête des dictionnaires lempêcha d'entrer à l'Académie. Il adressa au cardinal Mazarin, sur son retour en France, une pièce latine où l'on trouve ce vers :. Et puto tam viles despicis ipse togas 1. Le parlement, qui, après avoir mis à prix la tête du cardinal, l'avait complimenté, se crut désigné par ce vers, et voulait sévir contre l'auteur; mais Ménage prouva au parlement que toga si- gnifiait un habit de cour. Mort en 1692. La Monnoye a augmenté et rectifié le Menayiana. Méxesrnmer (Claude-FrançÇois), né en 1631, a beaucoup servi à la science du blason, des emblèmes, et des devises. Mort en 1705. Mény (Jean), né en Berry en 1645, l'un de ceux qui ont le 4. Voltaire cite et traduit ce vers dans le chapitre Lvis de son Histoire du Par- lement. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 105 plus illustré la chirurgie. Il a laissé des observations utiles. Mort en 1722. Mézenai (François-Eudes de), né à Argentan en Normandie, en 1610. Son Histoire de France est très-connue ; Ses autres écrits le sont moins. Il perdit ses pensions, pour avoir dit ce qu’il croyait la vérité. D'ailleurs plus hardi qu’exact, et inégal dans son style. Son nom de famille était Eudes ; il était frère du P. Eudes, fondateur de la congrégation très-répandue et très-peu connue des eudistes. Mort en 1683. Miveure? (le marquis de), menin de Monseigneur, fils de Louis XIV, On a de lui quelques morceaux de poésies qui ne sont pas inférieures à celles de Racan et de Maynard ; mais comme ils parurent dans un temps où le bon était très-rare, et le marquis de Mimeure dans un temps où l’art était perfectionné, ils eurent beaucoup de réputation, et à peine fut-il connu. Son Ode à Vénus, imitée d'Horace, n’est pas indigne de l'original. Mouière (Jean-Baptiste Poquelin de), né à Paris‘ en 1620, le meilleur des poëtes comiques de toutes les nations. Get article a engagé à relire les poëtes comiques de l'antiquité. Il faut avouer que si l’on compare l’art et la régularité de notre théâtre avec ces scènes décousues des anciens, ces intrigues faibles, cet usage grossier de faire annoncer par des acteurs, dans des monologues froids ct sans vraisemblance, ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils veulent faire; il faut avouer, dis-je, que Molière a tiré la comédie du chaos, ainsi que Corneille en a tiré la tragédie ; et que les Fran- cais ont été supérieurs en ce point à tous les peuples de la terre, Molière avait d’ailleurs une autre sorte de mérite, que ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni La Fontaine, n'avaient pas: il était phi- losophe, et il l'était dans la théorie et dans la pratique. C'est à ce philosophe que l'archevêque de Paris, Harlai, si décrié pour ses mœurs, refusa les vains honneurs de la sépulture : il fallut que le roi engageât ce prélat à souffrir que Molière fût enterré secrè- tement dans le cimetière de la petite chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre. Mort en 1673. 1. À Ry ou Rye, près d'Argentan. 2. Jacques-Louis Valon, marquis de Mimeure, né à Dijon le 19 novembre 1659, est mort à Auxonne le 3 mars 1719. (B.) 3. D'Alembert a imprimé l'Ode à Vénus à la suite de l'éloge qu'il a fait de Mimeure ; voyez aussi page 87, l’article LamoTte-Houpano. (B.) 4. Voyez, dans les Mélanges, la Vie de Molière, par Voltaire. La date de la naissance ou, pour parler plus exactement, du baptème de J.-B. Poquelin cst le 15 janvier 1622, 106 ÉCRIVAINS FRANÇAIS On s’est piqué à l'envi dans quelques dictionnaires nauveaux de décrier les vers de Molière, en faveur de sa prose, sur la pa- role de l'archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en tiïet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique ; mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir qu'à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s'impriment facilement dans la mémoire. Le Mi- santhrope, les Femmes savantes, le Tartuffe, sont écrits comme les satires de Boileau. L'Amphitryon est un recueil d'épigrammes et de madrigaux, faits avec un art qu'on n’a point imité depuis. La bonne poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une siin- ple démarche noble, ce que la musique est au récit ordipaire, ce que les couleurs d'un tableau sont à des dessins au crayon. De là vient que les Grecs et les Romains n'ont jamais eu de comédie cn prose, Moxçaurr! (l'abbé de). La meilleure traduction qu'on ait faite des lettres de Cicéron est de lui. Elle est enrichie de notes judi- cieuses et utiles, Il avait été précepteur du fils du duc d'Orléans, régent du royaume, et mourut, dit-on, de chagrin de n'avoir pu faire auprès de son élève la même fortune que l'abbé Dubois. ]] ignorait apparemment que c’est par le caractère, et non par l'esprit, que l'on fait fortune. Moxresouu (Charles de Secondat, baron de la Brède et de), président au parlement de Bordeaux, néen 1689, donna à l'âge de trente-deux ans les Lettres persanes, ouvrage de plaisanterie, plein de traits qui annoncent un esprit plus solide que son livre. C'est une imitation du Siamois de Dufresny et de l’Espion ture * ; mais imitation qui fait voir comment ces originaux devaient être écrits. Ces ouvrages d'ordinaire ne réussissent qu'à la faveur de l'air étranger ; on met avec succès dans le bouche d’un Asiatique la satire de notre pays, qui serait bien moins accueillie dans la bouche d'un compatriote ; ce qui est commun par soi-même de- vient alors singulier. Le génie qui règne dans les Lettres persanrs ouvrit au président de Montesquieu les portes de l’Académie fran- çaise, quoique l’Académie fût maltraitée dans son livre; mais en même temps la liberté avec laquelle il parle du gouvernement, 1. Nicolas-Hubert Mongault, fils naturel de Cuibert-Pouanges, naquit en 1674, et mourut le 15 août 1746. 2. Par Marana. Voyez les notes sur la seconde des Honnétetés littéraires. (Me- langes, à la date de 1767.) DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 107 et des abus de la religion, lui attira une exclusion de la part du cardinal de Fleury. 11 prit un tour très-adroit pour mettre le mi- aistre dans ses intérêts ; il fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre:, dans laquelle on retrancha ou on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal et par un mi- nistre. M. de Montesquieu porta lui-même l’ouvrage au cardinal, qui ne lisait guère, et qui en lut une partie. Cet air de confiance, soutenu par l’'empressement de quelques personnes de crédit, ra- mena le cardinal, et Montesquieu entra dans l'Académie. 11 donna ensuite le traité sur la Grandeur et la Décadence «es Romains, matière usée, qu’il rendit neuve par des réflexions très- fines et des peintures très-fortes : c’est une histoire politique de lempire romain. Enfin on vit son Esprit des lois. On a trouvé dans ce livre beaucoup plus de génie que dans Grotius et dans Puffen- dorf, On se fait quelque violence pour lire ces auteurs; on lit Esprit des lois autant pour son plaisir que pour son instruction. Ce livre est écrit avec autant de liberté que les Lettres persanes, et cette liberté n’a pas peu servi au succès ; elle lui attira des enne- mis, qui augmentèrent sa réputation par la haine qu'ils inspi- raient contre eux : ce sont ces hommes nourris dans les factions obscures des querelles ecclésiastiques, qui regardent leurs opi- nions comme sacrées, et ceux qui les méprisent comme sacri- léges. Ils écrivirent violemment contre le président de Montes- quieu ; ils engagèrent la Sorbonne à examiner son livre, mais le mépris dont il furent couverts arrêta la Sorbonne. Le principal mérite de l’Esprit des lois? est l'amour des lois qui règne dans cet ouvrage ; et cet amour des lois est fondé sur l'amour du genre humain. Ce qu'il y a de plus singulier, c’est que l'éloge qu'il fait du gouvernement anglais est ce qui a plu davantage en France. La vive et piquante ironie qu’on y trouve contre l’Inquisition a charmé tout le monde, hors les inquisiteurs. Ses réflexions, pres- que toujours profondes, sont appuyées d'exemples tirés de l’his- toire de toutes les nations. Il est vrai qu’on lui a reproché de prendre trop souvent des exemples dans de petites nations sau- vages et presque inconnues, sur les relations trop suspectes des voyageurs. Il ne cite pas toujours avec beaucoup d’exactitude ; il 1. Voltaire est le seul auteur qui parle de cette édition, faite spécialement pour le cardinal, et que personne encore n’a pu se procurer. Mais il ne faut pas se hâter d'en conclure que l'anccdote soit fausse. Voltaire a eu, sur beaucoup de faits con- temporains, des renseignements particuliers. (B.) — Voyez, sur cette question, OEuvres complètes de Montesquieu, édit. Ed. Laboulaye, 1875, tome I°", pages 38-40. 2. Voyez le Dictionnaire philosophique, article Lois. 108 ÉCRIVAINS FRANCAIS fait dire, par exemple, à l'auteur du Testament politique attribué au cardinal de Richelieu, que « s'il se trouve dans le peuple quel- que malheureux honnête homme, il ne faut pas s'en servir ». Le Testament politique dit seulement, à l'endroit cité, qu'il vaut mieux se servir des hommes riches et bien élevés, parce qu'ils sont moins corruptibles. Montesquieu s'est trompé dans d'autres cita- tions, jusqu'à dire que François I (qui n'était pas né lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique) avait refusé les offres de Christophe Colomb'. Le défaut continuel de.méthode dans cet ouvrage, la singulière affectation de ne mettre souvent que trois ou quatre lignes dans un chapitre, et encore de ne faire de ces quatre lignes qu'une plaisanterie, ont indisposé beau- coup de lecteurs : on s'est plaint de trouver trop souvent des saillies où l'on attendait des raisonnements ; on a reproché à l’au- teur d'avoir trop donné d'idées douteuses pour des idées certaines ; mais, s'il ninstruit pas toujours son lecteur, il le fait toujours penser, et c'est là un très-grand mérite, Ses expressions vives et ingénieuses, dans lesquelles on trouve l'imagination de Mon- taigne, son compatriote, ont contribué surtout à la grande répu- tation de l'Esprit des lois: les mêmes choses dites par un homme savant, et même plus savant que lui, n'auraient pas été lues. Eufn il n'y a guère d'ouvrages où il y ait plus d'esprit, plus d'idées profondes, plus de choses hardies, et où l'on trouve plus à s’instruire, soit en approuvant ses opinions, soit en les combat- tant, On doit le mettre au rang des livres originaux qui ont illus- tré le siècle de Louis XIV *, et qui n'ont aucun modèle dans l'an- tiquité. ; Il est mort en 1755, en philosophe *, comme il avait vécu. Moxrraucox (Bernard de), né en 1655, bénédictin, l'un des plus savants antiquaires de l'Europe. Mort en 1741. MoxrtFaucox DE Vizrars (l'abbé), né en 1635, célèbre par le Comte de Gabalis. C'est une partie de l'ancienne mythologie des Perses. L'auteur fut tué, en 1675, d'un coup de pistolet. On dit que les sylphes l'avaient assassiné pour avoir révélé leurs mystères. Moxrrexsier (Anne-Marie-Louise d'Orléans), connue sous le 1. Voyez le Commentaire sur l'Esprit des louis, dans les Mélanges, à la datr de 1777. 2. Le premier ouvrage imnrimé de Montesquieu est de 1721: ce sont les Lettres persanes; Louis XIV était mort en 1715. Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau, et Buffon, sont les quatre grands hommes du xvini* siècle, 3. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l'article Jésuites; et la septième des Lettres à Son Altesse Monseigneur le prince de*"*. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 109 nom de Wademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, née à Paris en 1627. Ses Mémoires sont plus d’une femme occupée d’elle que d'une princesse témoin de grands événements, mais il s’y trouve des choses très-curieuses; on a aussi quelques petits romans d'elle, qu'on ne lit guère. Les princes, dans leurs écrits, sont au rang des autres hommes. Si Alexandre et Sémiramis avaient fait des ouvrages ennuyeux, ils seraient négligés. On trouve plus aisé- ment des courtisans que des lecteurs. Morte en 1693. MonrreulL (Matthieu de), né à Paris en 1621, l’un de ces écri- vains agréables et faciles dont le siècle de Louis XIV a produit un grand nombre, et qui n’ont pas laissé de réussir dans le genre médiocre. Il y a peu de vrais génies; mais l'esprit du temps et limitation ont fait beaucoup d’auteurs agréables. Mort à Aix en 16921, Monér (Louis), né en Provence en 1643. On ne s'attendait pas que l'auteur du Pays d'amour, et le traducteur de Rodriguez, entreprit dans sa jeunesse le premicr dictionnaire de faits qu'on eût encore vu?. Ce grand travail lui coûta la vie. L'ouvrage réformé et très-augmenté porte encore son nom, et n'est plus de lui. C'est une ville nouvelle bâtie sur le plan ancien. Trop de généalogies suspectes ont fait tort surtout à cet ouvrage si utile. Mort en 14680. On a fait des suppléments remplis d'erreurs. Morn (Michel-Jean-Baptiste), né en Beaujolais en 1583, méde- cin, mathématicien, et, par les préjugés du temps, astrologue. Il tira l’horoscope de Louis XIV. Malgré cette charlatanerie, il était savant. Il proposa d'employer les observations de la lune à la détermination des longitudes en mer; mais cette méthode exi- geait dans les tables des mouvements de cette planète ce degré d'exactitude que les travaux réunis des premiers géomètres de ce siècle ont pu à peine leur donner. — Voyez l'article Cassin. Mort en 1656. Moun (Jean), né à Blois, en 1591, très-savant dans les langues orientales et dans la critique. Mort à l'Oratoire en 1659. Morn (Simon), né en Normandie en 1623. On ne parle ici de lui que pour déplorer sa fatale folie et celle de Desmarets 1. Son vrai nom est ontereul; mais celui de Montreuil, que Boileau lui donna (dans sa satire vii) pour la mesure d’un vers, et pour mieux rimer avec recueil, lui est resté. Né en 1620; mort à Valence. (CL.) 2. Juigné-Broissinière, sieur de Molière, avait fait imprimer dès 1627 son Dic- tionnaire théologique, historique, poélique, cosmoyraphique et chronologique, in-4°. La première édition du Dictionnaire de Moréri est de 1673. un volume in-olio. La dernière édition, en dix volumes in-folio, est de 1759. (B.) 410 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Saint-Sorlin, son accusateur!, Saint-Sorlin fut un fanatique qui en dénonça un autre. Morin, qui ne méritait que les petites-mai- sons, fut brûlé vif en 1663, avant que la philosophie eût fait assez de progrès pour empêcher les savants de dogmatiser, et les juges d'être si cruels, Morreviuse (Françoise Bertaut*® de), née en 1615 en Norman- die. Cette dame a écrit des Mémoires qui regardent particulière- ment la reine Anne, mère de Louis XIV. On y trouve beaucoup de petits faits, avec un grand air de sincérité. Mort en 1689, Nauné (Gabriel), né à Paris en 1600; médecin, et plus philo- sophe que médecin. Attaché d'abord au cardinal Barberin, à Rome, puis au cardinal de Richelieu, au cardinal Mazarin, et ensuite à la reine Christine, dont il alla quelque temps grossir la cour savante; retiré enfin à Abbeville, où il mourut dès qu'il fut libre. De tous ses livres, son Apologie des grands hommes accusës (le magie est presque le seul qui soit demeuré. On ferait un plus gros livre des grands hommes accusés d'impiété depuis Socrate, Populus nam solos credit habendos Esse Deos quos ipse colit. Juv., sat. xv, v. #7. Mort en 1653. Neuours (Marie de Longueville, duchesse de), née en 1625. On a d'elle des Mémoires où l'on trouve quelques particularités des temps malheureux de la Froude. Morte en 1707. Nevers (Philippe-Julien Mazarin Mancini, duc de). On a de lui des pièces de poésie d'un goût très-singulier. Il ne faut pass’en rapporter au sonnet parodié par Racine et Despréaux : Dans un palais doré, Nevers jaloux et blême Fait des vers où jamais personne n'entend rien. Il en faisait qu'on entendait très-aisément et avec grand plai- sir, Comme ceux-ci contre Rancé, le fameux réformateur de la Trappe, qui avait écrit contre l'archevêque Fénelon : Cet abbé qu'on croyait pétri de sainteté, Vieilli dans la retraite et dans l’humilite, Orgueilleux de ses croix, bouffi de sa souffrance, Rompt ses sacrés statuts en rompant le silence ; 4. Voyez l'Histoire de Simon Morin, qui forme le paragraphe vu du Commen. taire sur le linre des Délits et des Peines. ( Melanges, à la date de 1766.) 2. Nièce de Jean Bertaut, évèque de Seez; elle signait AMauteville. (CL) DU SIÈCLE DE LOUIS XI. and Œt, contre un saint prélat s'animant aujourd’hui, Du fond de ses déserts déclame contre lui; Et moins humble de cœur que fier de sa doctrine, 11 ose décider ce que Rome examine. . Son ‘esprit et ses talents se sont perfectionnés dans son petit-fils’, Mort en 1707. Nicérox (Jean-Pierre), barnabite, né à Paris en 1685, auteur des Mémoires sur les hommes illustres dans les lettres. Tous ne sont pas illustres mais il parle de chacun convenablement; il n’appelle point un orfévre grand homme, Il mérite d’avoir place parmi les savants utiles. Mort en 1738. Nicoce (Pierre), né à Chartres en 1625, un des meilleurs écri- vains de Port-Royal. Ce qu'il a écrit contre les jésuites n’est guère lu aujourd'hui, et ses Essais de morale, qui sont utiles au genre humain, ne périront pas. Le chapitre, surtout, des moyens de conserver la paix dans la société est un chef-d'œuvre auquel on ne trouve rien d'égal en ce genre dans l'antiquité ; mais cette paix est peut-être aussi difficile à établir que celle de l'abbé de Saint- Pierre. Mort en 1695. NiveLe DE Lacaaussée ( Pierre-Claude). Il a fait quelques comé- dies dans un genre nouveau et attendrissant, qui ont eu du succès. Il est vrai que pour faire des comédies il lui manquait le génie comique. Beaucoup de personnes de goût ne peuvent souf- frir des comédies où l’on ne trouve pas un trait de bonne plai- santerie; mais il y a du mérite à savoir toucher, à bien traiter la morale, à faire des vers bien tournés et purement écrits : c’est le mérite de ect auteur. Il était né sous Louis XIV®. On lui à re- proché que ce qui approche du tragique dans ses pièces n’est pas toujours assez intéressant, et que ce qui est du ton de la comédie n'est pas plaisant. L’alliage de ces deux métaux est difficile à trouver. On croit que Lachaussée est un des premiers après ceux qui ont eu du génie. Il est mort vers l’année 17505, Nopor, n’est connu que par ses fragments de Pétrone, qu'il dit avoir trouvés à Belgrade, en 1688. Les lacunes qu'il a en effet 4. Tout cet article est de 1756. Louis-Jules-Barbon Mancini-Mazarini, duc de Nivernais, petit-fils du duc de Nevers, mort le 25 février 1798, a survécu quarante- deux ans à son éloge par Voltaire. 2, En 1692. 3 Eachaussée est mort le 14 mai 1754. C’est en 1757 que Voltaire lui donna place dans le Siècle de Louis XIV. Voltaire a depuis revu son article. La première pièce de Lachaussée est de 1733. 112 ÉCRIVAINS FRANÇAIS remplies ne me paraissent pas d'un aussi mauvais latinique ses adversaires le disent. Il y a des expressions à la vérité, dont ni Cicéron, ni Virgile, ni Horace, ne se servent; mais le vrai Pé- trone est plein d'expressions pareilles, que de nouvelles mœurs et de nouveaux usages avaient mises à la mode. Au reste, je ne fais cet article touchant Nodot que pour faire voir que la satire de Pétrone n'est point du tout celle que le consul Pétrone envoya, dit-on, à Néron, avant de se faire ouvrir les veines : « Flagitia priucipis sub nominibus exoletorum feminarumque, et novitate cujusque stupri perscripsit, atque obsignata misit Neroni!.» On a prétendu que le professeur Agamemnon est Sénèque: mais le style de Sénèque est précisément le contraire de celui d'Agamemnon, turgida oratio; Agamemnon est un plat déclama- teur de collége. On ose dire que Trimalcion est Néron. Comment un jeune empereur, qui après tout avait de l'esprit et des talents, peut-il être représenté par un vieux financier ridicule, qui donne à diner à des parasites plus ridicules encore, et qui parle avec autant d'ignorance et de sottise que le Bourgeois gentilhomme de Molière ? Comment la crasseuse et idiote Fortunata, qui est fort au- dessous de M“ Jourdain, pourrait-elle être la femme ou la maîtresse de Néron? Quel rapport des polissons de collége, qui viveut de petits larcins dans des lieux de débauche obscurs, peuvent-ils avoir avec la cour magnifique et voluptueuse d'un empereur ? Quel homme sensé, en lisant cet ouvrage licencieux, ne jugera pas qu'il est d'un homme effréné, qui a de l'esprit, mais dont le goût n'est pas encore formé; qui fait tantôt des vers très- agréables, et tantôt de très-mauvais: qui mêle les plus basses plaisanteries aux plus délicates, et qui est lui-même un exemple de ja décadence du goût dont il se plaint? La clef qu'on a donnée de Pétrone ressemble à celle des Carac- tères de La Bruyère; elle est faite au hasard. Ozaxau (Jacques), juif d'origine, né près de Dombes en 1642. IH apprit la géométrie sans maître, dès l’âge de quinze ans. Il est le premier qui ait fait un dictionnaire de mathématiques. Ses Recriations mathématiques et physiques ont toujours un grand débit; mais ce n’est plus l'ouvrage d'Ozanam; comme les der- nières éditions de Moréri ne sont plus son ouvrage. Morten 1717, Pac (Antoine), Provencal, né en 1624, franciscain. Il a cor- 4. Tacite, Annales xvi, 19. Voltaire revient sur le Pétrone de Nodot, dans le quatorzième chapitre de son Pyrrhonisme de l'histoire, DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 113 rigé Baronius, et a eu pension du clergé pour cet ouvrage. Mort en 1699, Par (Isaac), né à Blois en 1657, calviniste, Ayant quitté sa religion, il écrivit contre elle. Mort en 1709. Pannes (Ignace-Gaston), jésuite, né à Pau en 1636, connu par ses Éléments de géométrie, et par son livre sur l’Ame des bêtes 1, Pré- tendre avec Descartes que les animaux sont de pures machines privées du sentiment dont ils ont les organes, c’est démentir l'ex- périence et insulter la nature. Avancer qu'un esprit pur les anime, c’est dire ce qu’on ne peut prouver, Reconnaître que les animaux sont doués de sensations et de mémoire, sans savoir comment cela s'opère, ce serait parler en sage qui sait que l'igno- rance vaut mieux que l'erreur : car quel est l'ouvrage de la nature dont on connaisse les premiers principes ? Mort en 1673. Panenr (Antoine), né à Paris en 1666, bon mathématicien, Il est encore un de ceux qui apprirent la géométrie sans maître. Ce qu'il y a de plus singulier de lui, c’est qu’il vécut longtemps à Paris, libre et heureux, avec moins de deux cents livres de rente. Mort en 1716. Pasca (Blaise), fils du premier intendant qu’il y eut à Rouen, né en 1623, génie prématuré, Il voulut se servir de la supériorité de ce génie comme les rois de leur puissance; il crut tout sou- mettre et tout abaisser par la force. Ce qui a le plus révolté cer- tains lecteurs dans ses Pensées ?, c’est l'air despotique et méprisant dont il débute. Il ne fallait commencer que par avoir raison. Au reste, la langue et l’éloquence lui doivent beaucoup. Les ennemis de Pascal et d’Arnauld firent supprimer leurs éloges dans le livre des Zlummes illustres de Perrault. Sur quoi on cita ce passage de Tacite (Ann., II, 76) : « Præfulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non visebantur. » Mort en 1662. Par (Guy), né à Houdan en 1601, médecin plus fameux par ses Lettres médisantes que par sa médecine. Son recueil de Lettres a été lu avec avidité, parce qu’elles contiennent des nouvelles et des anecdotes que tout le monde aime, et des satires qu’on aime davantage. I] sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du joursont des guides infidèles pour l'histoire. Ges nouvelles se trouvent souvent fausses 1. L'ouvrage de Pardies parut à Paris en 1679, in-19, sous le titre de Discours sur la connaissance des bêtes. Le petit volume intitulé de l’Ame des bétes, Lyon, 1766, est de À. Dilli, prêtre d’'Embrun. (CL.) 2. Voyez, dans les Mélanges, les Remarques et les Dernières Remarques de Voltaire sur les Pensées de Pascal. 1% — Siècre ve Louis XIV. I. 8 414 ÉCRIVAINS FRANÇAIS ou défigurées par la malignité ; d’ailleurs, cette multitude &e petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits, Mort en 1672. Par (Charles), né à Paris en 1633, fils de Guy Patin. Ses ouvrages sont lus des savants, et les Lettres de son père le sont des gens oiïsifs. Charles Patin, très-savant antiquaire, quitta la France, et mourut professeur en médecine * Padoue en 1693. Parru (Olivier), né à Paris en 4604, le premier qui ait introduit la pureté de la langue dans le barreau, Il reçut dans sa dernière maladie une gratification de Louis XIV, à qui l’on dit qu’il n’était pas riche. Mort en 1681. Pavuzox (Étienne), né à Paris en 4632, avocat général au parlement de Metz, connu par quelques poésies écrites naturelle- ment. Mort en 1705. PELussox-FonTanER (Paul), né calviniste à Bézicrs en 1624; poëte médiocre à la vérité, mais homme très-savant et très-élo- quent; premier commis et confident du surintendant Fouquel ; mis à la Bastille en 1661. Il y resta quatre ans et demi, pour avoir été fidèle à son maître. Il passa le reste de sa vie à prodiguer des éloges au roi, qui lui avait ôté sa liberté : c'est une chose qu'on ne voit que dans les monarchies. Beaucoup plus courtisan que philosophe, il changea de religion, et fit sa fortune. Maître des comptes, maître des requêtes, et abbé, il fut chargé d'employer le revenu du tiers des économats à faire quitter aux huguenots leur religion, qu'il avait quittée. Son Histoire de l'Académie fut très-applaudie. On a de lui beaucoup d'ouvrages, des Prières prn- dant la messe, un Recueil de pièces galantes, un Traité sur l'Eucharis- tie, beaucoup de vers amoureux à Olympe. Cette Olympe était Mk Desvieux, qu'on prétend avoir épousé le célèbre Bossuct avant qu'il entrât dans l'Église‘, Mais ce qui a fait le plus d'hon- neur à Pellisson, ce sont ses excellents discours pour M. Fouquet, et son Histuire de la conquête de la Franche-Comté. Les protestants ont prétendu qu'il était mort avec indifférence ; les catholiques ont soutenu le contraire, et tous sont convenus qu'il mourut sans sacrements. Mort en 1693. Pernaurr (Claude), né à Paris en 1613°. Il fut médecin, mais il n'exerca la médecine que pour ses amis. Il devint, sans aucun maître, habile dans tous les arts qui ont rapport au dessin, et dans les mécaniques. Bon physicien, grand architecte, il encou- ragea les arts sous la protection de Colbert, et eut de la réputation 4. Voyez page 43. 2. Le 12 janvier 1628, suivant ses Mémoires, publiés par Patte, 1709, in-12. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 115 malgré Boileau. Il a publié plusieurs Mémoires sur l'anatomie comparée, dans les recueils de lPAcadémie des sciences, et une magnifique édition de Vitruve. La traduction et les dessins qui l'embellissent sont également ses ouvrages. Mort en 1688. PerraucT (Charles), né en 1633, frère de Claude. Contrôleur général des bâtiments sous Colbert, donna la forme aux Acadé- mies de peinture, de sculpture, et d'architecture. Utile aux gens de lettres, qui le recherchèrent pendant la vie de son protecteur, et qui l’abandonnèrent ensuite. On lui a reproché d’avoir trouvé trop de défauts dans les anciens; mais sa grande faute est de les avoir critiqués maladroitement, et de s'être fait des ennemis de ceux même qu’il pouvait opposer aux anciens. Cette dispute a été et sera longtemps une affaire de parti, comme elle l'était du temps d'Horace, Que de gens encore en Italie qui, ne pouvant lire Homère qu'avec dégoût, et lisant tous les jours l’Arioste et le Tasse avec transport, appellent encore Homère incomparable! Mort en 1703. | N. B. Il est dit dans les Anecdotes littéraires, tome II, page 27, qu’'Addison ayant fait présent de ses ouvrages à Despréaux, celui-ci lui répondit qu’il n'aurait jamais écrit contre Perrault s’il eût vu de si excellentes pièces d’un moderne. Comment peut-on impri- mer un tel mensonge? Boileau ne savait pas un mot d'anglais, aucun Français n'étudiait alors cette langue, Cé n’est que vers l'an 1730 qu'on commença à se familiariser avec elle. Et d’ailleurs, quand même Addison, qui s’est moqué de Boileau, aurait été connu de lui, pourquoi Boileau n’aurait-il pas écrit contre Per- rault, en faveur des anciens dont Addison fait l'éloge dans tons ses ouvrages ? Éncore une fois’, défions-nous de tous ces ana, de toutes ces petites anecdotes. Un sûr moyen de dire des sottises est de répéter au hasard ce qu’on a entendu dire. Perrot D'Agcancourr (Nicolas), d’une ancienne famille du par- lement de Paris, né à Vitry ? en 1606, traducteur élégant, et dont on appela chaque traduction Za belle infidèle. Mort pauvre en 1664. Perau (Denis), né à Orléans en 1583, jésuite, Il a réformé la chronologie, On a de lui soixante et dix ouvrages. Mort en 1652. Pers pe La Groix (François), l’un de ceux dont le grand mi- nistre Colbert encouragea et récompensa le mérite. Louis XIV l'envoya en Turquie et en Perse, à l’âge de seize ans, pour ap- prendre les langues orientales, Qui croirait qu’il a composé une 1. Voyez page 47. 2. À Chàlons-sur-Marne. 116 ÉCRIVAINS FRANÇAIS partie de la vie de Louis XIV en arabe, et que ce livre estestimé dans l'Orient? On a de lui l'Histoire de Gengis-Kan*? et de Tamerlan, tirée «es anciens auteurs arabes, et plusieurs livres utiles; mais sa traduction des Mille et un Jours est ce qu’on lit le plus : L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour les mensonges. La FonTaINP, IX, 6. Mort en 1713. Perrr (Pierre), né à Paris en 1617, philosophe et savant. Il v'a écrit qu'en latin. Mort en 1687. Pezrox (Paul), de l'ordre de Citeaux, né en Bretagne en 1639, grand antiquaire qui a travaillé sur l'origine de la langue des Celtes. Mort en 1706. Pouicexac (Melchior de), cardinal, né au Puy, en Vélay, en 1661, aussi bon poëte latin qu’on peut l'être dans une langue morte ; très-éloquent dans la sienne ; l’un de ceux qui ont prouvé qu'il est plus aisé de faire des vers latins que des vers français. Malheureusement pour lui, en combattant Lucrèce il combat Newton. Mort en 1741 °. Poxnis (Louis de). Ses Mémoires ont été tellement en vogue qu'il est nécessaire de dire que cet homme, qui a fait tant de belles choses pour le service du roi, est le seul qui en ait jamais parlé. Aussi ses Mémoires ne sont pas de lui ; ils sont de Dufossé, écrivain de Port-Royal. Il feint que son héros portait le nom de sa terre en Dauphiné. Il n'y a point en Dauphiné de seigneurie de Pontis. [Il est même fort douteux que Pontis ait existé #, Le Dic- tionnaire historique portatifs, en quatre volumes, assure que ces Mémoires sont vrais. Ils sont cependant remplis de fables, comme l'a démontré le P. d'Avrigny, dans la préface de ses Mémoires his- toriques. Porée (Charles), né en Normandie * en 1675, jésuite; du petit nombre de professeurs qui ont eu de la célébrité chez les gens du monde; éloquent dans le goût de Sénèque ; poëte, et très-bel 1. Cet ouvrage est de son père, François Petis, mort en 1095, ct il n’en fut que l'éditeur au commencement du xvuuf sitcle. (CL.) 2. Voyez SAINT-PIERRE. 3. Pontis n'est point un personnage imaginaire. Né en 1583, il est mort en 1670. P. Thomas Dufossé fut le rédacteur de ses Mémoires. 4. C'est le Dictionnaire de Barral et Guibaud ; voyez les notes des pages 24 et 42, 5. À Vendes, près de Caen. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 417 esprits Son plus grand mérite fut de faire aimer les lettres et la vertu à ses disciples. Mort en 1741. Puyséceur (Jacques de Chastenet, maréchal de). II nous a laissé l'Art de la guerre, comme Boileau a donné l'Art poétique. QuesneL (Pasquier), né en 1634, de l'Oratoire. Il a été malheu- reux, en ce qu’il s’est vu le sujet d’une grande division parmi ses compatriotes. D'ailleurs il a vécu pauvre, et dans l'exil. Ses mœurs étaient sévères comme celles de ious ceux qui ne sont occupés que de disputes. Trente pages changées et adoucies dans son livre auraient épargné des querelles à sa patrie; mais il eût été moins célèbre. Mort en 1719. Quaauzr (Philippe), né à Paris en 1636. auditeur des comptes, célèbre par ses belles poésies lyriques, et par la douceur qu'il opposa aux satires très-injustes de Boileau. Quinault était, dans son genre, très-supérieur à Lulli. On le lira toujours: et Lulli, à son récitatif près, ne peut plus être chanté. Cependant on croyait, du temps de Quinault, qu'il devait à Lulli sa réputation. Le temps apprécie tout. Il euf part, comme les autres grands hommes, aux récompenses que donna Louis XIV, mais une part médiocre ; les grandes grâces furent pour Lulli, Mort en 1688. N. B. Il est rapporté dans les Anecdotes littéraires ? que Boileau, étant à la salle de l'Opéra de Versailles, dit à l'officier qui pla- çait : Monsieur, mettez-moi dans un endroit où je n'entende point les paroles. d'estime fort la musique de Lulli, mais je méprise souveraine- ment les vers de Quinault. Il n’y a nulle apparence que Boileau ait dit cette grossièreté. S'il s'était borné à dire : « Mettez-moi dans un endroit où je n’en- tende que la musique, » cela n'eût été que plaisant, mais n'eût pas été moins injuste. On a surpassé prodigieusement Lulli dans tout ce qui n’est pas récitatif; mais personne n’a jamais égalé Quipault. Quncr (le marquis de), lieutenant général d'artillerie, auteur de l'Histoire militaire de Louis XIV, Il entre dans de grands détails, utiles pour ceux qui veulent suivre dans leur lecture les opéra- tions d’une campagne. Ces détails pourraient fournir des exem- ples, s’il y avait des cas pareils; mais il ne s’en trouve jamais, ni dans les affaires, ni dans la guerre. Les ressemblances sont tou- 4. Cet article est dans l'édition de 1751. Le roi de Prusse n'a publié qu'en 1760 son Art de la guerre, poëme en six chants. Puységur, n6 à Paris en 1655, est mort en 1143. (B.) 2. Par Raynal; voyez page 47. 418 ÉCRIVAINS FRANÇAIS jours imparfaites, les différences toujours grandes. La conduite de la guerre est comme les jeux d'adresse, qu’on n'apprend que par l'usage; et les jours d'action sont quelquefois des jeux de hasard. Raane (Jean), né à la Ferté-Milon en 1639, élevé à Port-Royal. 1 portait encore l'habit ecclésiastique quand il fit la tragédie de Thiuyène, qu'il présenta à Molière, et celle des Frères ennemis, dont Molière lui donna le sujet t. Il est intitulé prieur de l'Épinai dans le privilége de l’Andromaque. Louis XIV fut sensible à son extrême mérite, Il lui donna une charge de gentilhomme ordinaire, le nomma quelquefois des voyages de Marly, le fit coucher dans sa chambre, dans une de ses maladies, et le combla de gratifications. Cependant Racine mourut de chagrin ou de crainte de lui avoir déplu *, I n’était pas aussi philosophe que grand poëte. On lui a rendu justice fort tard. « Nous avons été touchés, dit Saint-Évre- mond, de Mariamne, de Sophonisbe, d'Alcyonée, d'Andromaque, et de Britannicus. » C’est ainsi qu’on mettait non-seulement la mauvaise Sophonisbe de Corneille, mais encore les impertinentes pièces d'Alcyonée et de Mariamne *, à côté de ces chefs-d'œuvre innnortels. L'or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare. Il est à remarquer que Racine ayant consulté Corneille sur sa tragédie d'Alexandre, Corneille lui conseilla de ne plus faire de tragédies, et lui dit qu'il n'avait nul talent pour ce genre d'écrire‘. N'oublions pas qu'il écrivit contre les jansénistes, et qu'il se fit ensuite janséniste. Mort en 1699, Raaxe 5 (Louis), fils de l'immortel Jean Racine, a marché sur les traces de son père, mais dans un sentier plus étroit et moins fait pour les muses. Il entendait la mécanique des vers aussi bien que son père, mais il n'en avait ni l'âme ni les grâces. Il manquait d'ailleurs d'invention et d'imagination. Janséniste comme son père, il ne fit des vers que pour le jansénisme, On en trouve de très-beaux dans le poëme de /a Grâce, et dans celui de la Religion, ouvrage trop didactique et trop monotone, copié des Pensées de 1. Rien n’est moins prouvé, 2. H y a ici beaucoup d’exagération. 3. L'Alryonée de du Ryer est de 1639; la Mariamne de Tristan est de 1636; c'était le Ciéomédon de du Ryer qu’on opposait au Cid. 4. Fontenelle donna le mème conseil à M. de Voltaire, après la tragédie de Brutus. Tous deux étaient de bonne fui. Corneille trouvait Racine trop simple, et Fontenelle trouvait Voltaire trop brillant. (K.) 5. Cet article est de 1768. Louis Racine, né le 6 novembre 1692, est mort le 29 janvier 1363. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 119 Pascalgmais rempli de beaux détails, tels que ces vers du chant second, dans lequel il traduit Lucrèce pour le réfuter : Cet esprit, Ô mortels, qui vous rend si jaloux, N'est qu’un feu qui s'allume et s'éteint avec nous. Quand par d’affreux sillons l’implacable vieillesse À sur un front hideux imprimé la tristesse ; Que, dans un corps courbé sous un amas de jours, Le sang, comme à regret, semble achever son cours; Lorsqu’en des yeux couverts d’un lugubre nuage Il n'entre des objets qu’une infidèle image: Qu'en débris chaque jour le corps tombe et périt : En ruines aussi je vois tomber l'esprit. L'âme mourante alors, flambeau sans nourriture, Jette par intervalle une lueur obscure. Triste destin de l'homme! il arrive au tombeau Plus faible, plus enfant qu'il ne l’est au berceau. La mort d’un coup fatal frappe enfin l'édifice; Dans un dernier soupir, achevant son supplice, Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé, Son âme s’évapore, et tout l'homme est passé. II s'élève quelquefois dans ce poëme contre le tout est bien des lords Shaftesbury et Bolingbroke, si bien mis en vers par Pope : Sans doute qu’à ces mots, des bords de la Tamise, Quelque abstrait raisonneur qui ne se plaint de rien, Dans son flegme anglican répondra : Tout est bien. Racine, en qualité de janséniste, croyait que presque tout est mal depuis longtemps; il accuse Pope d'irréligion. Pope était fils d’un papiste, c'est ainsi qu’on appelle en Angleterre les catho- liques romains. Pope, élevé dans cette religion qu’il tourne quel- quefois en ridicule dans ses épiîtres, ne voulut cependant pas la «quitter quoiqu'il fût philosophe, ou plutôt parce qu'il était assez philosophe pour croire que ce n’était pas la peine de changer. Il fut très-piqué des accusations de Louis Racine, Ramsay entreprit de les concilier. C'était un Écossais du clan des Ramsay, et qui en avait pris le nom, suivant l’usage de ce pays. Il était venu en France après avoir essayé du presbytérianisme, de l’église angli- cane, et du quakerisme, et s'était attaché à l’illustre Fénelon, dont il a depuis écrit la vie. C'est lui qui est l'auteur des Voyages de Cyrus, très-faible imitation du Télémaque. Il imagina d'écrire à Louis Racine une lettre sous le nom de Pope, dans laquelle celui- ci semble se justifier. 420 ÉCRIVAINS FRANÇAIS J'avais vécu une année entière avec Pope; je savais qu’il était incapable d'écrire en francais, qu'il ne parlait point du tout notre langue, et qu'à peine il pouvait lire nos auteurs; c'était une chose publique en Angleterre. J'avertis Louis Racine que cette lettre était de Ramsay, et non de Pope. Je voulus lui faire sentir le ridicule de cette supercherie ; j'en instruisis même le public dans un cha- pitre sur Pope‘, qui a été imprimé plusieurs fois du vivant de Pope même. Cependant, après sa mort, l'abbé Ladvocat a imprimé cette lettre, forgée par Ramsay, et l'a imputée à Pope, dans son Dictionnaire historique portatif, où il copie plusieurs articles des premières éditions de cette liste des écrivains du siècle de Louis XIV, mais où il insère des anecdotes entièrement fausses. Il est juste de faire connaître au public la vérité. Raxcé (Armand-Jean Le Bouthillier de), né en 1626, commença par traduire Anacrion, et institua la réforme effrayante de la Trappe, en 1664. Il se dispensa, comme législateur, de la loi qui force ceux qui vivent dans ce tombeau à ignorer ce qui se passe sur la terre. Il écrivit avec éloquence. Quelle inconstance dans l'homme ! Après avoir fondé et gouverné son institut, il se démit de sa place, et voulut la reprendre. Mort en 1700?. Ra (René), né à Tours en 1621, jésuite, connu par le Poëmr des jardins en latin, et par beaucoup d'ouvrages de littérature. Mort en 1687. Rapix DE Taomas (Paul), né à Castres en 1661, réfugié en Angle- terre, et longtemps officier. L'Angleterre lui fut longtemps rede- vable de la seule bonne histoire complète qu'on eût faite de ce royaume, et de la seule impartiale qu'on eût d'un pays où l’on n'écrivait que par esprit de parti; c'était même la seule histoire qu'on pût citer en Europe comme approchante de la perfection qu'on exige de ces ouvrages, jusqu'à ce qu'eufin on ait vu paraître celle du célèbre Hume, qui a su écrire l’histoire en philosophe. Mort à Vésel en 1725. Rés (Pierre-Sylvain), né en Agenois en 1632. Ses livres de philosophie n'ont plus de cours depuis les grandes découvertes qu'on a faites. Mort en 1707. Recxarp (Jean-Francois), né à Parisen 1656°. Il eût été célèbre 4. Voyez la vingt-deuxième des Lettres philosophiques, dans les Mélanges, à la date de 1734. 2. Le 27 octobre, selon la plupart des biographes; mais le 31, selon une note apposée par un trappiste sur un manuscrit autographe de Rancé, intitulé de Trinitate, que possède la bibliothèque publique d'Alençon. (Ci.) 3. Néa Paris le 8 février 4655, Regnard fut inhumé à Dourdan le 5 septembre 1709. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. ft par sesteuls voyages. C'est le premier Français qui alla jusqu’en Laponie. Il grava sur un rocher ce vers : Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis. Pris sur la mer de Provence par des corsaires, esclave à Alger, racheté, établi en France dans les charges de trésorier de France et de lieutenant des eaux et forêts, il vécut en voluptueux et en philosophe. Né avec un génie vif, gai, et vraiment comique, sa comédie du Joueur est mise à côté de celles de Molière. I] faut se connaître peu aux talents et au génie des auteurs pour penser qu'il ait dérobé cette pièce à Dufresny. Il dédia la comédie des Ménechmes à Despréaux, et ensuite il écrivit contre lui!, parce que Boileau ne lui rendit pas assez de justice. Cet homme si gai mou- rut de chagrin* à cinquante-quatre ans. On prétend même qu'il avança ses jours, Mort en 1710. Recnier Deswarers (Francois-Séraphin), né à Paris en 1632, Il a rendu de grands services à la langue, et est auteur de quelques poésies françaises et italiennes, Il fit passer une de ses pièces ita- liennes pour être de Pétrarque. Il n’eût pas fait passer ses vers français sous le nom d’un grand poëte. Mort en 17138. Rexaunor (Théophraste), médecin, très-savant en plus d’un genre, le premier auteur des gazettes en France. Mort en 1658. Revaupor (Eusèbe), né en 1646, très-savant dans l’histoire et dans les langues de l'Orient. On peut lui reprocher d’avoir empêché que le dictionnaire de Bayle ne fût imprimé en France, Mort en 1720. Rerz. Voyez Gonni. Reynau (Charles-René}, de l’Oratoire, de l'Académie dessciences, né en 1656, auteur de l'Analyse démontrée, publiée en 1708. On l'appela l’Euclide de la haute géométrie. Mort en 1728. Ricaeuer (César-Picrre), né en 1631, le premier qui ait donné. un dictionnaire presque tout satirique, exemple plus dangereux qu'utile. Il est aussi le premnier auteur des dictionnaires de rimes, tristes ouvrages qui font voir combien il est peu de rimes nobles et riches dans notre poésie, et qui prouvent l'extrême difficulté de faire de bons vers dans notre langue. Mort en 1698. 1. 11 avait écrit contre Boileau en 1694. La dédicace des Ménechmes, en 1705, est la preuve de leur raccommodement, 2. Ou des suites d’une imprudence. 3. La Gazette de France, créée par Renaudot et d'Hosier, commença à paraître en mai 1631. Les cinq premières feuilles sont sans date; la sixième est du 4 juil- let 1631. L'article de T. Renaudot existe dès 1751. (B.) 122 ÉCRIVAINS FRANCAIS RicneurEut (Armand-Jean Duplessis, cardinal de), néeà Paris en 1585, Puisque Louis XIV naquit pendant son ministère, on doit mettre parmi les écrivains de ce siècle illustre le fondateur de l'Académie française, auteur lui-même de plusieurs ouvrages. Il fit la Méthode des controverses ?, dans son exil à Avignon, après l'assassinat du maréchal d’Ancre, et de la Galigaï, ses protecteurs. Les Principaux Points de la Religion catholique défendus, l'Instruction du Chrétien, et la Perfection du Chrétien, sont à peu près de ce temps- là. Il est bien sûr qu’il ne composait pas la Perfection du Chrétien du temps qu'il faisait condamner à mort le maréchal de Marillac dans sa propre maison de Ruel, et qu'il était avec Marion Delorme dans un appartement lorsque les commissaires prononcèrent l'arrêt de mort dicté par lui. On sait aussi qu'il y a beaucoup de vers de sa facon dans la tragi-comédie allégorique intitulée Europe, et dans la tragédie de Mirame. On sait qu'il donnait à cinq auteurs les sujets des piècesreprésentées au palais-cardinal, et qu'il eût mieux fait de s'en tenir au seul Corneille, sans même lui four- nir desujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue dela Rochelle. L'abbé Ladvocat, bibliothécaire de Sorbonne, prétend, dans son Dictionnaire historique, que le cardinal de Richelieu est l'au- teur de ce testament * qui a fait tant de bruit, et qui est supposé. Il croit devoir ce respect à la mémoire du bienfaiteur de la Sor- bonne; mais c'est rendre un mauvais service à sa mémoire que de l'accuser d'avoir fait un livre où il n'y a que des erreurs et des fautes de ioute espèce. Si malheureusement un ministre d'État avait pu composer un si mauvais ouvrage, tout ce qu'on en de- vrait conclure c'est qu'on pourrait être un grand ministre, ou plutôt un ministre heureux, avec une grande ignorance des faits les plus communs, des erreurs grossières, et des projets ridicules. C'est donc venger la mémoire du cardinal de Richelieu que de démontrer, comme on l'a fait, qu'il ne peut être l’auteur de ce testament qui, sans son nom, aurait été ignoré à jamais. L'abbé Ladvocat, tout bibliothécaire qu'il était de la Sorbonne, s'est trompé en disant qu'on avait retrouvé dans cette bibliothè- que un manuscrit de cet ouvrage apostillé de la main du car- dinal. Le seul manuscrit apostillé ainsi est au dépôt des affaires 1. Cet article fut ajouté en 1768. (B.) 2. Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus assurée pour con- vertir ceur qui se sont séparés de l'Église, 4651, in-folio. 3. Voyez dans le Dictionnaire philosophique aux mots ANA, ANECDOTE; voyez dans les Melanues les Conseils à un Journaliste, 1737, les Mensonges imprimés, 1749-1750, les Doutes nouveaux, 1164, et l’Arbitrage, 1165. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 123 étrangèŸes ; il n’y fut porté qu'en 1705. Ce n’est point le testa- ment qui est apostillé, c’est une narration succincte composée par l'abbé de Bourzeis, à laquelle on avait, longtemps après, ajouté ce testament prétendu, et les notes marginales même, écrites de la main du cardinal, prouvent que cette narration succincte n’était pas de lui ; elles indiquent les omissions de l’abbé de Bourzeis, et ce qu’il devait résoudre. Voyez la réponse à M. de Foncemagne t, On attribue encore au cardinal de Richelieu une Histoire de la mère et du fils; c’est un récit assez infidèle des malheureux dé- mêlés de Louis XIII avec sa mère. Cette histoire, faible et tron- quée, est probablement de Mézerai; mais dans la multitude des livres dont nous sommes accablés aujourd’hui, qu'importe de quelle main soit un ouvrage médiocre*. Mort en 1642. Ronauzr (Jacques), né à Amiens en 1620. Il abrégea et il exposa avec clarté et méthode la philosophie de Descartes ;: mais aujour- d'hui cette philosophie, erronée presque en tout, n’a d'autre mérite que celui d’avoir été opposée aux erreurs anciennes. Mort en 1675, Rozuw (Charles), né à Paris en 1661, recteur de l'Université. Le premier de ce corps qui a écrit en français avec pureté et no- blesse. Quoique les derniers tomes de son Histoire ancienne, faits trop à la hâte, ne répondent pas aux premiers, c’est encore la meilleure compilation qu'on ait en aucune langue, parce que les compilateurs sont rarement éloquents, et que Rollin l'était. Son livre vaudrait beaucoup mieux si l’auteur avait été philosophe. Il y a beaucoup d'histoires anciennes ; il n’y en a aucune dans la- quelle on aperçoive cet esprit philosophique qui distingue le faux du vrai, l'incroyable du vraisemblable, et qui sacrifie l'inu- tile, Mort en 1740. Rorrou (Jean), né en 1609, le fondateur du théâtre. La pre- mière scène et une partie du quatrième acte de Venceslas sont des chefs-d'œuvre. Côrneille l’appelait son père. On sait combien le père fut surpassé par le fils. Venceslus ne fut composé qu'après 4. C'est-à-dire les Doutes nouveaux sur le testament attribué au cardinal de Richelieu (dans les Mélanges, à la date de 1764). 2. Il est difficile de ne pas regarder cette histoire comme un ouvrage du car- dinal de Richelieu. Elle renferme des anecdotes curieuses sur les premières années de Louis XIIT, des détails particuliers au cardinal, écrits avec un air de naïveté et de franchise que Mézerai n'aurait pas saisi, et des opinions absolument oppo- sées à celles de cet historien. Il n'en à paru que deux volumes; le reste est demeuré entre les mains du gouvernement, ou chez les héritiers du cardinal. (K.) — Voyez, sur l'Histoire de la mère et du fils, une note du chapitre xcvu de l'His- toire du parlement. (B.) — On peut consulter sur ces questions les articles de Sainte-Beuve au tome VII des Causeries du lundi. 4% ÉCRIVAINS FRANÇAIS le Cid; il est tiré entièrement, comme fe Cid, d'une tragédfe espa- gnole, Mort en 1650. Rousseau (Jean-Baptiste), né à Paris en 1669*. De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très-fameux. Il faut, ou lui imputer les couplets qui le firent bannir, couplets semblables à plusieurs qu'il avait avoués, ou flétrir deux tribu- naux qui prononcèrent contre lui. Ce n'est pas que deux tribu- naux, et même des corps plus nombreux, ne puissent commettre unanimement de très-violentes injustices, quand l'esprit de parti domine, Il y avañt un parti furieux acharné contre Rousseau. Peu d'hommes ont autant excité et senti la haine. Tout le publie fut soulevé contre lui jusqu'à son bannissement, et même encore quelques années après; mais enfin les succès de Lamotte, son rival, l'accueil qu'on lui faisait, sa réputation qu'on croyait usur- pée, l'art qu'il avait eu de s'établir une espèce d'empire dans la littérature, révoltèrent contre lui tous les gens de lettres, et les ramenèrent à Rousseau, qu'ils ne craignaient plus. Ils lui rendi- rent presque tout le public. Lamotte leur parut trop heureux, parce qu'il était riche et accueilli. Ils oubliaient que cet homme était aveugle et accablé de maladies. Ils voyaient dans Rousseau un banni infortuné, sans songer qu'il est plus triste d'être aveugle et malade que de vivre à Vienne et à Bruxelles. Tous deux étaient en effet très-malheureux ; l’un par la nature, l'autre par l'aventure funeste qui le fit condamner. Tous deux servent à faire voir combien les hommes sont injustes, combien ils varient dans leurs jugements, et qu'il y a de la folie à se tourmenter pour arracher leurs suffrages. Mort à Bruxelles en 1740. Rousseau eut rarement dans ses ouvrages de l'aménité, des grâces, du sentiment, de l'invention; il savait très-bien tourner une épigramime licencieuse et une stance. Ses épiîtres sont écrites avec une plume de fer trempée dans le fiel le plus dégoû- tant. IL appelle M'es Louvancourt, qui étaient trois sœurs très- aimables, trio de loures acharnées # ; il appelle le conseiller d'État Rouillé tabarin mordant, caustique et rustre, après lui avoir prodi- gué des louanges dans une ode assez médiocre. Les mots de 4. Voltaire aurait dû signaler l'héroisme de sa mort. (G. A.) 2. 3.-B. Rousseau est né à Paris le & avril 1071; voyez la Vie de J.-B. fous- seau dans les Melanges, à la date de 1738. 3. Le 17 mars 1741. 4. Voyez la Vie dre J.-B. Rousseau, S 11, in fine. 5. C'est l'ode ur du livre I, en tête de laquelle on lit: À M. de Caumartin, mais que liousseau avait d'abord adressée à M. Rouillé du Coudray. DU SIÈCLE DE LOUIS XI. 125 marouîks, de bèlitres, salissent ses épiîtres. Il faut, sans doute, op- poser une noble fierté à ses ennemis; mais ces basses injures sans gaieté, sans agréments, sont le contraire d’une âme noble. Quant aux couplets qui le firent bannir, voyez les articles LauorrE et SAURIN. On se contentera de remarquer ici que, Rousseau ayant avoué qu’il avait fait cinq de ces malheureux couplets, il était coupable de tous les autres au tribunal de tous les juges et de tous les honnêtes gens. Sa conduite après sa condamnation n’est nulle- ment une preuve en sa faveur; on a entre les mains des lettres du sieur Médine ! de Bruxelles, du 7 mai 1757, conçues en ces termes : « Rousseau n'avait d'autre table que la mienne, d'autre asile que chez moi ; il m'avait baisé et embrassé cent fois le jour qu'il força mes créanciers à me faire arrêter. » Qu'on joigne à cela un pèlerinage fait par Rousseau à Notre- Dame de Hal, et qu'on juge s’il dsit en être cru sur sa parole dans l'affaire des couplets ?. Rutnanr (Thierry), bénédictin, né en 1657, laborieux critique. Il a soutenu contre Dodwell® l'opinion que l’Église eut dans les premiers temps une foule prodigieuse de martyrs. Peut-être n'a-t-il pas assez distingué les martyrs et les morts ordinaires ; les persé- cutions pour cause de religion, et les persécutions politiques. Quoi qu’il en soit, il est au nombre des savants hommes du temps. C'est principalement dans ce siècle que les bénédictins ont fait les plus profondes recherches, comme Martène sur les anciens rites de l’Église, Thuillier 5 et tant d’autres ont achevé de tirer de dessous terre les décombres du moyen âge, C'est encore un genre nouveau qui n'appartient qu’au siècle de Louis XIV; et ce n'est qu'en France que les bénédictins y ont excellé, Mort en 1709. 1. Voyez la conclusion de la Vie de J.-B. Rousseau dans les Mélanges; et, dans la Correspondance, la lettre à Rousset de Missy, du 9 février 1754. 2. On pourrait ajouter que Mousseau, ayant été maltraité en public par La Faye, insulté dans les couplets, consentit à recevoir de l'argent, et renonça aux poursuites qu’il avait commencées; cet excès de bassesse le rend indigne de toute croyance. (K.) — Voyez la Vie de J.-B. Rousseau, S iv. (B.) 3. C’est dans la préface des Acta primorum martyrum sincera et selecta, 1681, in-4°; 1713, in-folio; 1731, in-folio. Les Actes sincères, que Voltaire cite fréquem- ment dans plusieurs de ses ouvrages, ont été traduits en français par Drouet de Maupertuy, et plusieurs fois imprimés. (B.) 4. Edmond Martène, bénédictin, né en 1654, mort le 20 juin 1739, est auteur du traité de Antiquis Ecclesiæ Ritibus libri tres, 1100-1709, trois volumes in-4°,et de beaucoup d'autres écrits. 5. Dom Vincent Thuillier, né en 1685, mort le 12 janvier 1736, traducteur de Polybe. 126 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Saguitre (Antoine, Rambouillet de La). Ses madrigaux sont écrits avec une finesse qui n'exclut pas le naturel, Mort en 1680. Sacr (Lôuis-fsaac Le Maistre de), né en 1613, l’un des bons écrivains de Port-Royal. C'est de lui qu'est la Bible de Royaumont 1, et une traduction des comédies de Térence. Mort en 1684. Son frère, Antoine Le Maistre*, se retira comme lui à Port-Royal. Il avait été avocat ; on le croyait un homme très-éloquent, mais on ne le crut plus dès qu'il eut cédé à la vanité de faire imprimer ses plaidoyers. Un autre Sacy#, avocat, et de l’Académie française, mais d'une autre famille, a donné une traduction estimée des Lettres de Pline, en 1701. SaxT-AuLamE (Francois-Joseph de Beaupoil, marquis de). C'est une chose très-singulière que les plus jolis vers qu’on ait de lui aient été faits lorsqu'il était plus que nonagénaire, Il ne cultiva guère le talent de la poésie qu'à l'Age de plus de soixante ans, comme le marquis de La Fare. Dans les premiers vers qu’on connut de lui, on trouve ceux-ci qu'on attribua à La Fare x O muse légère et facile, Qui, sur le coteau d'Hélicon, Vintes offrir au vieil Anacréon Cet art charmant, cet art utile Qui sait rendre douce et tranquille La plus incommode saison ; Vous qui de tant de fleurs, sur le Parnasse écloses, Orniez à ses côtés les Grâces et les Ris, Et qui cachiez ses cheveux gris Sous tant de couronnes de roses, etc. Ce fut sur cette pièce qu’il fut recu à l’Académie, et Boileau allé- guait cette même pièce pour lui refuser son suffrage. Il est mort en 1742, à près de cent ans, d'autres disent à cent deux. Un jour, à l'âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec Mme la duchesse du Maine : elle l'appelait Apollon, et lui demandait je ne sais quel secret; il lui répondit : La divinité qui s’amuse À me demander mon secret, Si j'étais Apollon ne serait point ma muse, Elle serait Thétis, et le jour finirait. 1. Le Maistre de Sacy aida seulement Fontaine dans la composition connue sous le nom de Bible de Royaumont. 2. Né en 1608, mort en 1658. 3. Louis de Sacy, né à Paris en 1651, mort le 26 octobre 1727, DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 127 Anacrébn moins vieux fit de bien moins jolies choses. Siles Grecs avaient eu des écrivains tels que nos bons auteurs, ils auraient été encore plus vains; nous leur applaudirions aujourd’hui avec encore plus de raison. SamTEe-MartHE (Gaucher de). Cette famille a été pendant plus de cent années féconde en savants. Le premier Gaucher de Sainte-Marthe fut Charles, qui fut éloquent pour son temps. Mort en 1555. Scévole, neveu de Charles, se distingua dans les lettres et dans les affaires. Ce fut lui qui réduisit Poitiers sous l’obéissance de Henri IV. Il mourut à Loudun, en 1693, et le fameux Urbain Grandier prononça son oraison funèbre. Abel de Sainte-Marthe, son fils, cultiva les lettres comme son père, et mourut en 1652, Son fils, nommé Abel comme lui, mar- cha sur ses traces : mort en 1706. Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, fils du premier Scévole, enterrés tous deux à Paris, dans le même tom- beau, à Saint-Severin, furent illustres par leur savoir. Ils compo- sèrent ensemble le Gallia christiana. Scévole, mort en 1650; Louis, mort en 1656. Denis de Sainte-Marthe, leur cousin, acheva cet ouvrage*. Mort à Paris en 1725. Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, frère aîné’ du dernier Scévole, fut historiographe de France. Mort en 1690. SaT-Évremonp (Charles de Saint-Denis, de}, né en Norman- die en 1613, Une morale voluptueuse, des lettres écrites à des gens de cour, dans un temps où ce mot de cour était prononcé avec emphase par tout le monde, des vers médiocres, qu’on appelle vers de société, faits dans des sociétés illustres, tout cela avec beaucoup d'esprit contribua à la réputation de ses ouvrages. Un nommé des Maizeaux les a fait imprimer, avec une vie de l'auteur, qui contient seule un gros volume; et dans ce gros volume il n’y a pas quatre pages intéressantes, Il n’est grossi que des mêmes choses qu’on trouve dans les Œuvres de Saint-Évre- mond * : c’est un artifice du libraire, un abus du métier d’édi- 1. Né le 24 mai 1650. 2. C'est-à-dire qu'il en commença une nouvelle édition refondue, dont il publia les trois premiers volomes de 1715 à 1725. On a mis au jour, en 1785, le treizième Yolume de cette nouvelle édition, qui ne se trouve pas terminée. (B.) 3. Né en 1618, il était, non le frère, mais le fils aîné du Scévole mort en 1650. 4. Voyez, page 52, l’article Cuarzeva. Voltaire parle de Saint-Évremond dans la septième de ses Lettres à Son Altesse Monseigneur le prince de**, 42 ÉCRIVAINS FRANÇAIS teur. C'est par de tels artifices qu'on a trouvé le secret de multi- plier les livres à l'infini, sans multiplier les connaissances. On connaît son exil, sa philosophie, et ses ouvrages. Quand on Jui demanda, à sa mort, s'il voulait se réconcilier, il répondiés « Je voudrais me réconcilier avec l'appétit. » Il est enterré à West- minster, avec les rois et les hommes illustres d'Angleterre. Mort en 1703. Sanr-Pavis (Denis Sanguin de). Il était au nombre des hommes de mérite que Despréaux confondit dans ses satires avec les mauvais écrivains'. Le peu qu'on a de lui passe pour être d'un goût délicat. On peut connaitre son mérite personnel par cette épitaphe, que fit pour lui Fieubet?, le maitre des requêtes, l'un des esprits les plus polis de ce siècle : Sous ce tombeau git Saint-Pavin ; Donne des larmes à sa fin. Tu fus de ses amis peut-être ? Pleure sur ton sort et le sien : Tu n'en fus pas? pleure le tien, Passant, d'avoir manqué d’en être. Mort en 1670. Sant-PierRe (Charles-Irénée Castel, abbé de), né en 1658, gentilhomme de Normandie*, n'ayant qu'une fortune médiocre, la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fonte- pelle, Il écrivit beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu'on ait faite en général de ses ouvrages est ce qu'en disait le cardinal Dubois, que c'étaient les rêves d'un bon citoyen. El avait la simplicité de rebattre, dans ses livres, les vérités les plus tri- viales de la morale, et par une autre simplicité il proposait presque toujours des choses impossibles comme praticables. Il ne cessa d'insister sur le projet d'une paix perpétuelle, et d'une espèce de parlement de l'Europe, qu'il appelle la diète europaine. On avait imputé une partie de ce projet chimérique au roi 1. Boilcau a fait contre lui une épigramme, et lui a consacré un hémistiche du vers 128 de la satire première. Mais il ne parle que de son irréligion, et nuile- ment de son talent poétique, que Voltaire vante peut-être trop. (B.) 2. Gaspard de Fieubet, né à Toulouse en 1626, mort au couvent des camal- dules, à Gresbois, le 10 septembre 1694. 3. Daus l'édition de 1751, cet article n'avait que quatre lignes : « Saint-Pierre (l'abbé de) a contribué, par ses écrits, à faire établir la taille proportionnelle; ses idées politiques n’ont pas toujours Üté des rêves. » Le texte actuel du premier alinéa furmait, à quelques mots près, tout l'article en 1752. Le second alinéa fut, comme on le verra, ajouté en 1763 et 1168. (B.) DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 129 Hen IV, et l'abbé de Saint-Pierre, pour appuyer ses idées, pré- tendait que cette diète europaine avait été approuvée et rédigée par le dauphin, duc de Bourgogne, et qu’on en avait trouvé le plau dans les papiers de ce prince. Il se permettait cette fiction pour mieux faire goûter son projet. Il rapporte, avec bonne foi, la lettre par laquelle le cardinal de Fleury répondit à ses propo- sitions : « Vous avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes. » Cependant l'abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin d’être très-utile. Il travailla beau- coup pour délivrer la France de la tyrannie de la taille arbi- traire; il écrivit et il agit en homme d’Étatsur cette seule matière. Il fut unanimement exclu de l’Académie française pour avoir, sous la régence du duc d'Orléans, préféré un peu durement, dans sa Polisynodie, l'établissement des conseils, à la manière de gouverner de Louis XIV, protecteur de l’Académiet. Ce fut le car- . dinal de Polignac qui fit une brigue pour l'exclure, et qui en vint à bout. Ce qu'il y a d’étrange, c'est que, dans ce temps-là même, le cardinal de Polignac conspirait contre le régent, et que ce prince, qui donnait un logement au Palais-Royal à Saint-Picrre, et qui avait toute sa famille à son service, souffrit cette exclusion. L'abbé de Saint-Pierre ne se plaignit point. Il continua de vivre en philosophe avec ceux mêmes qui lavaient exclu. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, son confrère, empêcha qu’à sa mort on ne prononcât son éloge à l'Académie, selon la coutume. Ces vaines fleurs qu'on jette sur le tombeau d’un académicien n'ajou- tent rien fi à sa réputation ni à son mérite ; mais le refus fut un outrage, et les services que l’abbé de Saint-Pierre avait rendus, sa probité, et sa douceur, méritaient un autre traitement. Il mourut en 1743, âgé de quatre-vingt-six ans. Je Iui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce passage ; il me répondit : « Comme un voyage à la campagne. » Le traité le plus singulier qu’on trouve dans ses ouvrages est l'anéantissement futur du mahométisme. Il assure qu'un temps viendra où la raison l'emportera chez les hommes sur la supersti- 4. L’exclusion fut unanime, à une voix près, celle de Fontenelle. Il raconta depuis qu'il avait entendu plus d'une fois un homme de la cour, membre de l'Aca- démie, s’attribuer, devant l'abbé de Saint-Pierre, et devant lui-mème, le mérite de cette action de justice. L’exernple de l’abbé de Saint-Pierre prouve qu’en France il est également dan- gereux pour un homme de lettres, qui ne veut que dire la vérité, de soutenir les opinions du gouvernement, ou de les combattre. (K.) 14. — Sièeze pe Louis XIV. L 9 130 ÉCRIVAINS FRANÇAIS tion. Les hommes comprendront, dit-il, qu’il suffit de la patence, de la politesse, et de la bienfaisance, pour plaire à Dicu. Il est impossible, dit-il encore, qu'un livre où l’on trouve des proposi- tions fausses données comme vraies, des choses absurdes 0ppo- sées au sens commun, des louanges données à des actions injustes, ait été révélé par un être parfait. Il prétend que dans cinq cents ans tous les esprits, jusqu'aux plus grossiers, seront éclairés sur ce livre ; que le grand muphti même et les cadis verront qu'il est de leur intérêt de détromper la multitude, et de se rendre plus nécessaires et plus respectés en reudant la religion plussimple. Ce traité est curieux. Dans ses Annales de Louis XIV, il dit que l'État devrait bâtir des loges aux petites-maisons pour les théologiens intolérants, et qu'il serait à propos de jouer ces espèces de fous sur le théatre. ? C'est ici l'occasion d'observer que l’auteur du Siècle de Louis XIV n'a donné cette liste des écrivains et des artistes qui ont fleuri sous Louis XIV qu'après avoir vu leurs ouvrages, et souvent connu leurs personnes, recherchant tous les moyens de s'ihstruire sur ce siècle célèbre, depuis qu’il fut nommé historiographe de France. Il ne pouvait, dans cette liste, parler des Annales politiques * de l'abbé de Saint-Pierre sous Louis XIV, puisque le Sièck fut imprimé en 1752 pour la première fois, et que les Annales de l'abbé de Saint-Pierre ne parurent qu'en 1758, ayant été impri- mées en 1757. Ces Annales, il le faut avouer, sont une satire con- tinuelle du gouvernement de ce monarque, qui méritait plus d'estime ; et cette satire n’est pas assez bien écrite pour faire par- donner son injustice. La famille de l'abbé, sentant quel dangereux effet cet ouvrage pouvait produire, engagea son auteur à le déro- ber au public : il ne fut imprimé qu'après sa mort. Comment donc l'abbé Sabatier, natif de Castres, qui a donné depuis la liste des écrivains de Trois Siècles #, a-t-il pu dire que « l’auteur du Siecle de Luuis XIV en a puisé l'idée mal remplie dans ces Annales politiques qui offrent un tableau frappant des progrès de l'esprit chez notre nation »? Premièrement, il est impossible que l’auteur du Siècle ait pu 1. Ce qui précède est de 1763. La phrase dernière de l'alinéa fut ajoutée en 176%, (B.) 2. Toute la fin de l'article fut ajoutée en 17175. (B.) 3. Voyez, dans les Mélanges, le treizième des Frayments sur l'histoire, intitulé Defense de Louis XIV contre les Annales politiques de l'abbé de Saint-Pierre. 4. La première édition des Trois Siecles de la littérature française, par Saba- tier de Castres, est de 1772, trois volumes in-8°. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 431 rien prendre des Annales de l'abbé de Saint-Pierre, qu'il ne pou- vait connaître *, et desquelles il a vengé la mémoire de Louis XIV, dès qu'il les a connues. Secondement, il est très-faux que l'abbé de Saint-Pierre se soit étendu dans son livre sur les progrès de l'esprit humain chez notre nation. À peine en dit-il quelques mots ; et quand il parle des beaux-arts, c’est pour les avilir. Voici comment il s'explique, page 155 : « La peinture, la sculp- ture, la musique, la poésie, la comédie, l'architecture, prouvent le nombre des fainéants, leur goût pour la fainéantise, qui suffit à nourrir et à entretenir d’autres espèces de fainéants, gens qui se piquent d'esprit agréable, mais non pas d’esprit utile, etc. » Il est rare, sans doute, d'entendre un académicien dire que des arts qui exigent le travail le plus assidu sont des occupations de fainéants. Quant à la personne de Louis XIV, il veut l’avilir aussi bien que les arts dont ce roi fut le protecteur. On ne peut rapporter qu'avec indignation ce qu’il en dit, page 265 : « Louis se gouver- nait à l'égard de ses voisins et de ses sujets comme s’il eûtadopté la maxime d'un célèbre tyran » ; qu’ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent. « Il sacrifiait tout au plaisir de se venger, et de mon- trer au public qu’il était redoutable ; c’est le goût des âmes mé- diocres, de tous les enfants, et de tous les hommes du commun. » Il traite enfin Louis XIV, en vingt endroits, de grand enfant. Et lui, qui était sans contredit un vieil enfant, finit son livre par cette formule : Paradis aux bienfaisants; mais il n'ose pas dire : Puradis aux médisants. A l'égard de l'abbé Sabatier, natif de Castres, qui est venu à Paris faire le métier de calomniateur pour quelque argent, il est difficile d'espérer pour lui le paradis. C’est même un grand effort que de le lui souhaiter *. SanT-Réar (César Vichard de), né à Chambéry, mais élevé en France. Son Histoire de la conjuration de Venise est un chef-d'œuvre. Sa Vie de Jésus-Christ est bien différente, Mort en 1692. SazLo (Denis de), né en 1626, conseiller au parlement de 1. Dans sa lettre à Thicrivt, du 31 octobre 1738, Voltaire lui recommande de tàcher d'obtenir de l'abbé de Saint-Pierre communication de son manuscrit. Il paraît que, entre la première édition du Siècle de Louis XIV (17a1) et l'édition de 1756, Voltaire eut communication du manuscrit de l'abbé de Saint-Pierre; car il le cite plusieurs fois dans des notes imprimées cette année. Voyez les chapitres XXVILE, XXIX, XAX. (B.) 2. Voltaire parle encore de l’abhé de Saint-Pierre dans la septième de ses Lettres à Son Altesse Monseigneur le prince de "**. 132 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Paris, inventeur des journaux!. Bayle perfectionna ce génre, déshonoré ensuite par quelques journaux que publièrent à l'envi des libraires avides, et que des écrivains obscurs remplirent d’ex- traits infidèles, d'inepties, et de mensonges, Enfin on est parvenu jusqu'à faire un trafic public d'éloges et de censures, surtout dans des feuilles périodiques ; et la littérature a éprouvé le plus grand avilissement par ces infâmes manéges. Mort en 1669. Sanpras. Voyez Courrizz. SaxLecque (Louis), né à Paris en 1650*, chanoine régulier, poëte qui a fait quelques jolis vers. C'est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poëtes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appar- tiennent au temps, et non au génie. Mort en 1714. Saxsox (Nicolas), né à Abbeville en 1600; le père de la géo- graphie, avant Guillaume Delisle. Mort en 1667. Ses deux fils héritèrent de son mérite. SanTEUL (Jean-Baptiste), né à Paris en 1630. Il passe pour excellent poëte latin, si on peut l'être, et ne pouvait faire des vers français, Ses hymnes sont chantées dans l'Église. Comme je n'ai point vécu chez Mécène entre Horace et Virgile, j'ignore si ces hymnes sont aussi bonnes qu'on le dit; si, par exemple, Orbis sedemptor, nunc redemptus n'est pas un jeu de mots puéril. Je me défie beaucoup des vers modernes latins. Mort en 1697, Sarasix (Jean-Francois), né près de Caen“ en 1603, a écrit agréablement en prose et en vers. Mort en 1654. Sauuuse (Claude), né en Bourgogne en 1588, retiré à Leyde pour être plus libre, homme d'une érudition immense. On pré- tend que le cardinal de Richelieu lui offrit une pension de douze mille francs pour revenir en France, à condition qu’il écrirait à la gloire de ce ministre, et même qu'il écrirait sa vie; mais Sau- maise aimait trop la liberté, et haïssait trop celui qu’il regardait comme le plus grand ennemi de cette même liberté, pour accepter ses offres. Le roi d'Angleterre Charles II l’engagea à composer le Cri du sang royal contre les parricides de Charles Ir. Le livre 4. L'article Sao est de 1751. Voltaire avait déjà nommé Th. Renaudot (voyez son article, premier auteur des gasrettes en France. Le Journal des savants, com- mencé par Sallo, ne date que de 1665. (B.) 2. En 1652. 3. Guillaume, mort le 15 mai 1703; Adrien, mort le 7 septembre 1718, 4. A Hermanville. 5. L'ouvrage de Saumaise est intitulé Defensio regia, pro Carolo primo 1649, in-40. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 433 ne Mpondit pas à La réputation de l'auteur; Milton, auteur d’un poëme barbare, quelquefois sublime, sur la pomme d'Adam, et le modèle de tous les poëmes barbares tirés de l'Ancien Tes- tament, réfuta Saumaise; mais le réfuta comme une bête féroce combat un sauvage. Ces deux ouvrages, d’un pédantisme dégoü- tant, sont tombés dans l’oubli'. Les noms des auteurs n’ont pas péri. Mort en 1653. Saunn (Jacques), né à Nimes en 1677. Il passa pour le meiïlleur prédicateur des églises réformées. Cependant on lui reproche, comme à tous ses confrères, ce qu’on appelle le style réfugié. « Il est difficile, dit-il, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à leur religion parlent leur langue avec pureté, etc. » De son temps, cependant, le français ne s'était pas corrompu en Hollande comme il l’est aujourd’hui, Bayle n’avait point le style réfugié; il ne pé- chait que par une familiarité qui approche quelquefois de la bassesse. Les défauts du langage des pasteurs calvinistes venaient de ce qu’ils copiaient les phrases incorrectes des premiers réfor- mateurs ; de plus, presque tous ayant été élevés à Saumur, en Poitou, en Dauphiné ou en Languedoc, ils conservaient les ma- nières de parler vicieuses de la province. On créa pour Saurin une place de ministre de la noblesse à la Haye. Il était savant, ct homme de plaisir. Mort en 1730. Saurin (Joseph), né près d'Orange en 1659, de l’Académie des sciences. C'était un génie propre à tout; mais on n’a de lui que des extraits du Journal des savants, quelques Mémoires de mathé- matiques, et son fameux Factum contre Rousseau. Ce procès, si malheureusement célèbre, fit rechercher toute sa vie, et servit à susciter contre lui les plus infâmes accusations. Rousseau, réfugié en Suisse, et sachant que son ennemi avait été pasteur de l'église réformée à Bercher, dans le bailliage d'Yverdun, remua tout pour avoir des témoignages contre lui. Il faut savoir que Joseph Sau- rin, dégoûté de son ministère, livré à la philosophie et aux ma- thématiques, avait préféré la France sa patrie, la ville de Paris, et l'Académie des sciences, au village de Bercher. Pour remplir ce dessein, il avait fallu rentrer dans le sein de l’Église romaine, et il y rentra dès l’année 1690. L’évêque de Meaux, Bossuet, crut avoir converti un ministre, et il ne fit que servir à la petite for- tune d’un philosophe. Saurin retourna en Suisse plusieurs années 4. Il en est de même de la réplique de Saumaise, qui ne fut imprimée qu'après sa mort, sous ce titre : Ad Joannem Miltonum Responsio, Dijon, in-4; Londres, 1660, in-8. 135 ÉCRIVAINS FRANÇAIS après, pour y recueillir quelques biens de sa femme, qu'il avait persuadée de quitter aussi la religion réformée. Les magistrats le décrétèrent de prise de corps, comme un pasteur apostat qui avait fait apostasier sa femme. Cela se passait en 1712, après le fameux procès de Rousseau; et Rousseau était à Soleure précisément dans ce temps-là. Ce fut alors que les accusations les plus flétris- santes éclatèrent contre Saurin. On lui imputa d'anciens délits qui auraient mérité la corde; on produisit ensuite contre lui une ancienne lettre, dans laquelle il avait fait lui-même, disait-on, la confession de ses crimes à un pasteur de ses amis. Enfin, pour comble d'indignité, on eut la bassesse cruclle d'imprimer ces accusations et cette lettre dans plusieurs journaux, dans le sup- plément de Bayle !, dans celui de Moréri; nouveau moyen mal- heureusement inventé pour flétrir un homme dans l'Europe. C'est étrangement avilir la littérature que de faire d'un diction- naire un greffe criminel, et de souiller d’opprobres scandaleux des ouvrages qui ne doivent être que le dépôt des sciences; ce n'était pas, sans doute, l'intention des premiers auteurs de ces archives de la littérature, qu’on a depuis infectées de tant d'addi- tions aussi erronées qu'odieuses. L'art d'écrire est devenu souvent un vil métier, dans lequel des libraires qui ne savent pas lire payent des mensonges et des futilités, à tant la feuille, à des écri- vains mercenaires qui ont fait de la littérature la plus lâche des professions. Il n’est pas permis au moins de consigner dans un dictionnaire des accusations criminelles, et de s'ériger en déla- teur sans avoir des preuves juridiques. J'ai été à portée d'examiner ces accusations contre Joseph Saurin; j'ai parlé au seigneur de la terre de Bercher, dans laquelle Saurin avait été pasteur; je me suis adressé à toute la famille du seigneur de cette terre : lui et tous ses parents m'ont dit unanimement qu'ils n'avaient jamais vu l'original de la lettre imputée à Saurin ; ils m'ont tous marqué la plus vive indignation contre l'abus scandaleux dont on a chargé les suppléments aux dictionnaires de Bayle et de Moréri : et cette juste indignation qu'ils m'ont témoignée doit passer dans le cœur de tous les honnêtes gens*®. J'ai en main les attestations de trois pasteurs, qui avouent « qu'ils n’ont jamais vu l'original de cette prétendue lettre de Saurin, ni connu personne qui l'eût vue, ni oui dire qu’elle eût été adressée à aucun pasteur du pays 4. Voyez la note, page 39. 2. La fin de cet alinéa fut ajoutée lorsqu’en 1763 Voltaire supprima le morceau que je donne ci-après en note. (B.) DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 4135 de Mud, et qu'ils ne peuvent qu'improuver l'usage qu’on a fait de cette piècet ». Joseph Saurin mourut en 1737?, en philosophe intrépide qui connaissait le néant de toutes les choses de ce monde, et plein du plus profond mépris pour tous ces vains préjugés, pour toutes ces disputes, pour ces opinions erronées qui surchargent d’un nouveau poids les malheurs innombrables de la vie humaine, Joseph Saurin a laissé un fils d’un vrai mérite, auteur d’une tragédie de Spartacus “, dans laquelle il y a des traits comparables à ceux de la plus grande force de Corneille. “Sauveur (Joseph), né à la Flèche en 1663. Il apprit sans maître les éléments de la géométrie. Il est un des premiers qui aient calculé les avantages et les désavantages des jeux de hasard, Il disait que tout ce que peut un homme en mathématique, un autre le peut aussi. Cela s'entend pour ceux qui se bornent à ap- prendre, mais non pour les inventeurs. Il avait été muet jusqu'à l'âge de sept ans. Mort en 1716. 1. Il est bon de remarquer que ce certificat est de 1757, vingt ans après la mort de Saurin; cependant les prédicants suisses voulurent déposer les trois dignes pasteurs qui avaient signé suivant leur conscience : tant la haine théologique est implacable, et tant l'hypocrite intolérance de Calvin a jeté de profondes racines dans les pays qu'il a infectés de son csprit. (K.) 2. Le 29 décembre. 3. Dans l'édition de 1757, l'article se terminait ainsi : « Depuis que cet article ‘a été composé, j'ai en main la déclaration suivante; elle doit fermer la bouche à ceux qui ont voulu décrier un philosophe : « Nous, les pasteurs de l'église de Lausanne, canton de Berne, en Suisse, décla- rons que, requis de dire ce que nous pouvons savoir d’une accusation intentée contre feu M. Joseph Saurin, ci-devant pasteur de la baronnie de Bercher, au bail- liage d'Yverdun, et touchant une lettre imputée audit sieur Saurin, dans laquelle il parait s’accuser d'actions criminelles et honteuses; ladite lettre et ladite impu- tation étant imprimées dans les Suppléments aux Dictionnaires de Bayle et de Moréri, nous déclarons n'avoir jamais vu l'origine de cette prétendue lettre, ni connu personne qui l'ait vue, ni oui dire qu’elle ait été adressée à aucun pasteur de ce pays; en sorte que nous ne pouvons qu’improuver l'usage qu'on à fait de ladite pièce, En foi de quoi nous nous sommes signés. Ce 30 mars 1757, à Lau- sanne. Signé : Asranau De Crousaz, premier pasteur de l’église de Lausanne, et doyen. ù N. Pozier DE BoTTENs, premier pasteur de l'église de Lausanne. DANIEL PoviLLARD, pasteur, » Ce certificat fut attaqué dans le Journal helvétique, et Voltaire publia la Réfu- tation d’un écrit anonyme, etc., qui est dans les Mélanges. Voltaire ne reproduisit pas le certificat en 1763; ce fut alors qu'il ajouta l'alinéa sur l’auteur de Spartacus. (B.) &. Bernard-Joseph Saurin, auteur de Spartacus, né en 1706, est mort le 17 no- vembre 1781. 136 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Savany (Jacques), né en 1622, le premier qui ait écrit sûr le commerce. I] avait été longtemps négociant. Le conseil le con- sulta sur l'ordonnance de 1673, dans tout ce qui regarde le négoce, et il en rédigea presque tous les articles. Le Dictionnaire de commerce, qui est de lui! et de Philémon, son frère, chanoine de Saint-Maur, fut une entreprise aussi utile que nouvelle ; mais il faut regarder ces livres à peu près comme les intérêts des princes, qui changent en moins de cinquante ans. Les objets et les canaux du commerce, les gains, les finesses, ne sont plus au- jourd'hui ce qu'ils étaient du temps de Savary. Mort en 1690. Scarron (Paul), fils d'un conseiller de la grand'chambre, né en 1610. Ses comédies sont plus burlesques que comiques. Son Virgile travesti n'est pardonnable qu'à un bouffon. Son Roman comique est presque le seul de ses ouvrages que les gens de goùt aiment encore; mais ils ne l’aiment que comme un ouvrage gai, amusant, et médiocre. C'est ce que Boileau avait prédit. Louis XIV épousa sa veuve en 1685. Mort en 1660. Scunény (Georges de), né au Havre-de-Grace en 1601. Favorisé du cardinal de Richelieu, il balanca quelque temps la réputation de Corneille. Son nom est plus connu que ses ouvrages. Mort en 1667. Scunéry (Magdeleine), sœur de Georges, née au Havre en 1607, plus connue aujourd'hui par quelques vers agréables qui restent d'elle que par les énormes romans de la Clélie et du Cyrus. Louis XIV Jui donna une pension, et l'accueillit avec distinction. Ce fut elle qui remporta le premier prix d'éloquence fondé par l'Académie. Morte en 1701. Secrais (Jean Regnault de), né à Caen en 1625. Mademoiselle l'appelle une manière de bel esprit; mais c'était en effet un très-bel esprit et un véritable homme de lettres. Il fut obligé de quitter le service de cette princesse pour s'être opposé à son mariage avec le comte de Lauzun. Ses églogues et sa traduction de Virgile furent estimées ; mais aujourd'hui on ne les lit plus. Il est remar- quable qu'on a retenu des vers de la Pharsule de Brébeuf, et aucun de l'Énéide de Segrais. Cependant Boileau loue Segrais et déuigre Brébeuf. Mort en 1701. Sexauir (Jean-Francois), né en 1601, général de l'Oratoire. 1. Le Dictionnaire de commerce n’est pas de Jacques Savary, mort en 1690, mais de Jacques Savary, son fils, mort en 1716, et connu sous le nom de Savary des Brulons. Ce ne fut qu'en 1723 que parut la première édition, par les soins de l'abbé Savary, qui avait été le collaborateur de son frère, et qui, lors de sa mort, en 1727, laissa un volume de supplément, qui fut publié en 1730. (B.) DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 4137 Prédicateur qui fut à l'égard du P. Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur et rarement son égal. Il est compté parmi les premiers restaurateurs de l’éloquence, plutôt que dans le petit nombre des hommes véritablement éloquents. Mort en 1672. Sénecé (Antoine Bauderon de), né en 1643, premier valet de chambre de Marie-Thérèse: poëte d'une imagination singulière. Son conte du Kaïmac, à quelques endroits près, est un ouvrage distingué. C’est un exemple qui apprend qu’on peut très-bien conter d’une autre manière que La Fontaine. On peut observer que cette pièce, la meilleure qu'il ait faite, est la seule qui ne se trouve pas dans son recueil. Il y a aussi dans ses Travau.r d'Apollon des beautés singulières et neuves. Mort en 1737. SÉvicné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), femme du narquis de Sévigné, née en 16261. Ses lettres, remplies d’anec- dotes, écrites avec liberté, et d’un style qui peint et anime tout, sont la meilleure critique des lettres étudiées où l’on cherche l'esprit, et encore plus de ces lettres supposées dans lesquelles on veut imiter le style épistolaire en étalant de faux sentiments et de fausses aventures à des correspondants imaginaires?, C'est dommage qu’elle manque absolument de goût, qu’elle ne sache pas rendre justice à Racine, qu’elle égale l’Oraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, au grand chef-d'œuvre de Fléchier *. Morte en 1696. Sizva (Jean-Baptiste), né à Bordeaux, très-célèbre médecin à Paris, a fait un livre estimé sur la saignée ; il était fort au-dessus de son livre. C'était un de ces médecins que Molière n’eût pu ni osé rendre ridicules. Né en 1684. Mort vers l'an 1746“. Simon (Richard), né en 1638, de l’Oratoire; excellent critique. Son Histoire de l'origine et du progrès des revenus ecclèsiastiques, son Histoire critique du vieux Testament, etc., sont lues de tous les savants. Mort à Dieppe en 1712. 4. C'était l’opinion générale du temps de Voltaire; mais Mme de Sévigné est née le 5 février 1627. 2. Ce qui précède est de 1756, et conséquemment antérieur à la Nouvelle Héloise de J.-J. Rousseau; Voltaire a eu en vue les Lettres diverses du chevalier d'Herm... (par Fontenelle). Ce qui suit est de 1768. (B.) 3. Mrue de Sévigné, dans sa lettre du 6 novembre 4675, dit que Mascaron a surpassé tout ce qu'on attendait de lui. Dans sa lettre du 10 novembre, clle appelle l'oraison funèbre admirable; mais dans la lettre du 28 mars 1676, elle met l'orai- son funèbre de Turenne, par Fléchier, au-dessus de celle par Mascaron. 4. Silva, dont le nom se trouve dans des vers des second et quatrième Discours sur l’homme (voyez tome IX), est mort le 19 août 1742. 138 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Smuovo (Jacques), jésuite, né vers lan 1559. L'un des plus savants et des plus aimables hommes de son temps. On sait à peine qu'il fut confesseur de Louis XIIF, parce qu'il fit à peine parler de lui dans ce poste délicat. Il fut préféré par le pape à tous les savants d'Italie pour faire la Préface de la collection des conciles. Ses nombreux ouvrages furent très-estimés, et sont très- peu lus. Mort en 1651. Smuoxp (Jean), neveu du précédent. Historiographe de France, avec le brevet de conseiller d'État, qui était d'ordinaire attaché à la charge d'historiographe. L'un de ses principaux ouvrages est la Vie du cardinal d'Amboise, qu'il ne composa que pour mettre ce ministre au-dessous du cardinal de Richelieu, son protecteur. I] fut un des premiers académiciens. Mort en 1649. SoraièrE (Samuel), né en Dauphiné en 1615. L'un de ceux qui ont porté le titre d'historiographe de France. Ami du pape Clé- ment IX, avant son exaltation; ne recevant que de faibles marques de la générosité de ce pontife, il lui écrivit : « Saint père, vous envoyez des manchettes à celui qui n'a point de chemise. » Il effleura beaucoup de genres de science. Mort en 1670. Suze (Henriette de Coligny‘, comtesse de La}, célèbre dans son temps par son esprit et par ses élégies. C'est elle qui se fit catholique parce que son mari était huguenot, et qui s'en sépara, afin, disait la reine Christine, de ne voir son mari dans ce monde-ci ni dans l'autre. Née à Paris en 1618. Morte dans la même ville en 1673. TaLLEmaNT (François), né à la Rochelle en 1620 ; second tra- ducteur* de Plutarque. Mort en 1693. TazemanT (Paul), né à Paris en 1642. Quoiqu'il fût petit-fils du riche Montauron*, et fils d'un maître des requêtes qui avait eu deux cent mille livres de rente de notre monnaie d'aujourd'hui, il se trouva presque sans fortune. Colbert lui fit du bien comme aux autres gens de lettres. Il a eu la principale part à l'Histoire du roi par médailles. Mort en 1712. Tarow (Omer), avocat général du parlement de Paris, a laissé des Mémoires utiles, dignes d’un bon magistrat et d'un bon citoyen ; mais son éloquence n'est pas encore celle du bon temps. Mort en 1652. 1. Fille du maréchal de Coligny, tué à la Marfée en 1646, et par conséquent arrière-petite-fille de l'amiral. 2. Boileau ( vers 90 de son épitre VIl) avait appelé Tallemant . le sec traducteur du français d'Amyut. 3. Voyez les Commentaires sur Corneille, remarques sur Cinna. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 139 TaRTENON (Jérôme), jésuite, Il a traduit les satires d’'Horace, de Perse, et de Juvénal, et a supprimé les obscénités grossières dont il est étrange que Juvénal, et surtout Horace, aient souillé leurs ouvrages. Il a ménagé en cela la jeunesse, pour laquelle il croyait travailler; mais sa traduction n’est pas assez littérale pour elle; le sens est rendu, mais non pas la valeur des mots. Mort en 1720. Terrasson (l'abbé Jean), né en 1669’, philosophe pendant sa vie et à sa mort. Il y a de beaux morceaux dans son Séthos*. Sa traduction de Diodore est utile ; son examen d’Homère passe pour être sans goût. Mort en 1750. THens (Jean-Baptiste), né à Chartres en 16413. On a de lui beaucoup de dissertations. C’est lui qui écrivit contre l'inscription du couvent des cordeliers de Reims : À Dieu et à saint Françnis, tous deux crucifiés. Mort en 1703. THomassn (Louis), de l’Oratoire, né en Provence en 1619, homme d’une érudition profonde. Il fit le premier des confé- rences sur les pères, sur les conciles, et sur l’histoire, Il oublia sur la fin de sa vie tout ce qu’il avait su, et ne se souvint plus d’avoir écrit. Mort en 1695. Taoynanp (Nicolas), né à Orléans en 1629. On prétend qu’il a eu grande part au traité du cardinal Noris sur les Époques syriennes. Sa Concordance des quatre Évangélistes, en grec, passe pour un ouvrage curieux. Il n’était que savant, mais il l'était profondé- ment. Mort en 1706. x Torcy (Jean-Baptiste Colbert de). Voyez Cozserr. TounnerorD (Joseph Pitton de), né en Provence en 1656, le plus grand botaniste de son temps. Il fut envoyé par Louis XIV en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Grèce, et en Asie, pour perfectionner l’histoire naturelle. 11 rapporta treize cent trente- six nouvelles espèces de plantes, et il nous apprit à connaître les nôtres. Mort en 1708. Tournez (Jques de), né à Toulouse en 1656, célèbre par sa traduction de Démosthène. Mort en 1715#, Tristan (François), surnommé l'Ermite, gentilhomme de Gaston 4. Jean Terrasson est né à Lyon en 1670. Matthicu Terrasson, son cousin, avocat à Paris, né à Lyon le 13 août 1669, est mort en 1734. 2. Voyez, tome X, dans les Poésies mélées (année 1731), une épigramme de Voltaire sur Séthos. 3. Le 11 novembre 1636, auteur de l'Histoire des perruques, de la Sauce Robert, de la Dissertation sur la sainte larme de Vendôme, etc. 4. Le 11 octobre 1714. Son successeur à l'Académie française fut Malet, dont la réception est du 29 décembre 1714. 140 ÉCRIVAINS FRANCAIS d'Orléans, frère de Louis XIII. Le prodigieux et long succès qu'eut sa tragédie de Marianne fut le fruit de l'ignorance où l'on était alors. On n'avait pas mieux; et quand la réputation de cette pièce fut établie, il fallut plus d'une tragédie de Corneille pour la faire oublier. Il y a encore des nations chez qui des ouvrages très- médiocres passent pour des chefs-d'œuvre, parce qu’il ne s'est pas trouvé de génie qui les ait surpassés. On ignore communément que Tristan ait mis en vers l'office de la Vierge, et il n'est pas étrange qu'on l'ignore. Mort en 1655. Voici son épitaphe, qu'il composa : Je fis le chien couchant auprès d’un grand seigneur; Je me vis toujours pauvre, et tâchai de paraître : Je vécus dans la peine, espérant le bonheur, Et mourus sur un coffre, en attendant mon maitre. Turexxe. Ce grand homme nous a laissé aussi des Mémoires, qu'on trouve dans sa vie écrite par Ramsay !. Nous avons beau- coup de Mémoires de nos généraux; mais ils n'ont pas écrit comme Xénophon et César. Vazuanr (Jean-Foy), né à Beauvais en 1632. Le public lui doit la science des médailles; et le roi, la moitié de son cabinet. Le ministre Colbert le fit voyager en Italie, en Grèce, en Égypte, en Turquie, en Perse. Des corsaires d'Alger le prirent en 1674, avec l'architecte Desgodets. Le roi les racheta tous deux. Jamais savant n'essuya plus de dangers. Mort en 1706. ValLLanT (Jean-François-Foy ), né à Rome en 1665, pendant les voyages de son père : autiquaire comme lui, Mort en 1708. VauxcourT (Jean-Baptiste-Henri du Trousset de), né en 1653. Une épiître* que Despréaux lui a adressée fait sa plus graude répu- tation, On a de lui quelques petits ouvrages : il était bon littéra- teur. Il fit une assez grande fortune, qu'il n’eût pas faite s’il n'eût été qu'homme de lettres. Les lettres seules, dénué& de cette saga- cité laborieuse qui rend un homme utile, ne procurent presque jamais qu'une vie malheureuse et méprisée. Un des meilleurs discours qu'on ait jamais prononcés à l’Académie est celui dans lequel M. de Valincourt tâche de guérir l’erreur de ce nombre prodigieux de jeunes gens qui, prenant leur fureur d'écrire pour 1. Voltaire a déjà parlé de Ramsay, pages 119 et 190; voyez aussi, dans la lettre à Formont, du 2 juin 1735, ce que Voltaire dit de la Vie de Turenne, par Ramsay. 2. C'est la satire XI, Sur l'honneur; elle a forme d'épitre. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 441 du talen?, vont présenter de mauvais vers à des princes, inondent le public de leurs brochures, et qui accusent l’ingratitude du siècle, parce qu’ils sont inutiles au monde et à eux-mêmes. Il les avertit que les professions qu’on croit les plus basses sont fort supérieures à celle qu'ils ont embrassée. Mort en 1730. Vazois (Adrien de), né à Paris en 4607, historiographe de France, Ses meilleurs ouvrages sont sa Notice des Gaules, et son Histoire de la première race‘. Mort en 1692, Vaois (Henri de), frère du précédent, né en 1603. Ses ou- vrages sont moins utiles à des Français que ceux de son frère, Mort en 1676. Varmenon (Pierre), né à Caen en 1654 : mathématicien célè- bre. Mort en 1722, Varzras (Antoine), né dans la Marche en 1624, historien plus agréable qu’exact. Mort en 1696. Vavasseur (François), né dans le Charolais en 1605, jésuite, grand littérateur, Il fit voir le premier que les Grecs et les Ro- maires n’ont jamais connu le style burlesque, qui n’est qu'un reste de barbarie. Mort en 1681. Vausan (Sébastien Le Prestre, maréchal de), né en 1633. La Düne royale qu'on lui a imputée n’est pas de lui, mais de Bois- guillebert?. Elle n'a pu être exécutée, et est en effet imprati- cable. On a de lui plusieurs Mémoires dignes d’un bon citoyen. Il contribua beaucoup par ses conseils à la construction du canal de Languedoc. Observons qu’il était très-ignorant, qu'il l'avouait avec franchise, mais qu’il ne s’en vantait pas. Un grand courage, un zèle que rien ne rebutait, un talent naturel pour les sciences de combinaisons, de l’opiniâtreté dans le travail, le coup d'œil dans les occasions, qui ne se trouve pas toujours ni avec les con- naissances ni avec le talent : telles furent les qualités auxquelles il dut sa réputation. Il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu. Mort en 1707. Vaucecas (Claude Favre de), né à Bourg-en-Bresse en 1585. C'est un des premiers qui ont épuré et réglé la langue, et de ceux qui pouvaient faire des vers italiens sans en pouvoir faire de fran- çais. Il retoucha pendant trente ans sa traduction de Quinte- Curce. Tout homme qui veut bien écrire doit corriger ses ou- vrages toute sa vie. Mort en 1650. 1. Gesta Francorum, 1646-58, trois volumes in-folio, 2. Vauban est l’auteur du Projet de dixme royale; cela ne fait plus doute aujourd'hui. 142 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Vencier (Jacques), né à Paris en 1657! Il est, à l'égard de La Fontaine, ce que Campistron est à Racine : imitateur faible, mais paturel. Mort assassiné à Paris par des voleurs, en. 1720. On laisse entendre, dans le Horéri, qu’il avait fait une parodie contre un prince puissant qui le fit tuer. Ge conte est faux *®. Venror (René Auber de), né en Normandie * en 1655, Histo- rien agréable et élégant. Mort en 1735, Vizuans (le maréchal, Louis-Claude duc de), né en 1652. Le premier tome des Mémoires qui portent son nom est entière- ment de lui“, Il savait par cœur les beaux endroits de Corneille, de Racine, et de Molière. Je lui ai entendu dire un jour à un homme d'État fort célèbre, qui était étonné qu'il sût tant de vers de comédie : « J'en ai moins joué que vous, mais j'en sais da- vantage, » Mort en 1734. Vizuenieu$ (Marie-Catherine Desjardins, plus connue sous le nom de M“w de), Ses romans lui firent de la réputation. Au reste, on est bien éloigné de vouloir donner ici quelque prix à tous ces romans dont la France a cté et est encore inondée; ils ont presque tous été, excepté Zaïde, des productions d'esprits fui- bles qui écrivent avec facilité des choses indignes d'être lues par les esprits solides ; ils sont même pour la plupart dénués d'ima- gination, et il y en a plus dans quatre pages de l'Arioste que dans tous ces insipides écrits qui gâtent le goût des jeunes gens. Née à Alencon vers 1640, Morte en 1683, Vinuers (Pierre de), né à Cognac en 1648, jésuite. Il cultiva les lettres, comme tous ceux qui sont sortis de cet ordre. Ses ser- mous, et son Poëme sur l'art de précher, eurent de $on temps quel- que réputation. Ses stances sur la solitude sont fort au-dessus de celles de Saint-Amant, qu'on avait tant vantées, mais ne sont pas encore tout à fait dignes d'un siècle si au-dessus de celui de Saint-Amantf, Mort en 1728. 4. Vergier est né à Lyon, Le 3 janvier 1655. 2. Vergier n'est pas l'auteur de la parodie d’une scène de Mithridate, dirigée contre le prince de Cundé, que la calomnie accusa d'avoir fait assassiner Vergier, Ce furent des voleurs de la bande de Cartouche qui assassinèrent Vergier, dans l'intention de le voler. 3. Au chateau de Beruetot, arrondissement d'Yvetot, 4. Les Memoires du duc de Villars, maréchal de France, 1731, trois volumes in-42, ont cté publiés par l'abbé Marson, qui fabriqua les deux derniers volumes; c'est le meme qui, trois ans après, donna les faux Mémoires de Berwick; voyez p. 14. 5. Née vn 1632, a Alençon. 6. Marc-Antoine-Gérard. sieur de Saint-Amant, né à Rouen en 1594, ne mourut qu'en 1600, la dix-septième année du règne de Louis XIV, alors âgé de vingt-deux ans. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 143 Vorrdhe (Vinceni), né à Amiens en 1598. C’est le premier qui fut en France ce qu’on appelle un bel esprit. Il n'eut guère que ce mérite dans ses écrits, sur lesquels on ne peut se former le goût'; mais ce mérite était alors très-rare. On a de lui de très- jolis vers, mais en petit nombre, Ceux qu’il fit pour la reine Anne d'Autriche, et qu’on n’imprima pas dans son recueil, sont un mo- nument de cette liberté galante qui régnait à la cour de cette reine, dont les Frondeurs lassèrent la douceur et la bonté. Je pensois si le cardinal, J'entends celui de La Valette, Pouvoit voir l'éclat sans égal Dans lequel maintenant vous ête ?; J'entends celui de la beauté : Car auprès je n’estime guère, Cela soit dit sans vous déplaire, Tout l'éclat de la majesté ?. 1. Voyez, dans le Diclionnaire philosophique, l’article LETTRES FAMILIÈRES. 2. Alors on était dans l’usage de retrancher, dans les vers, les lettres finales qui incommodaient: vous éle pour vous éles. C'est ainsi qu’en usent les Italiens et les Anglais. La poésie française est trop gènée, ct très-souvent trop prosaique. (Note de Voltaire.) 3. Voiture, valet de chambre de la reine mère, rêvant à la fontaine de Belle- eau, la reine vint par derrière, lui donna un coup sur l'épaule, et lui demanda le sujet de sa rêverie. Sur quoi il lui répondit qu'il aurait l'honneur de le lui donner par écrit à son coucher; et voici les vers qu'il fit : Je ponsois que la destinée, Après tant d'injustes rigueurs, Vous a justement couronnée D'éclat, du gloire, et de grandeurs; Mais que vous étiez plus heureuse Lorsque vous étiez autrefois, Je ne veux pas dire «muureuse, La rime le veut toutefois ; Je peusois (rar nous autres poëtes Nous pensons extravagamment) Ce que, dans l'état où vous étes, Vous penseriez en ce moment Si vous voyiez dans cette place Venir Lo duc de Buckin#ham, Et lequel servit en disgrice De lui ou du père Vincent. Je pensuis que le cardinal, J'entends celui de La Valette, Auroit un plaisir sans égal En voyant l'éclat où vous ête : Je dis celui de la beauté, Car sans lui je n'estimo guère, Cela soit dit sans vous déplaire, Tuut celui de la majesté; 45 ÉCRIVAINS FRANÇAIS Il fit aussi des vers italiens et espagnols avec succès. Mort en 1648. Ce n'est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue, On y voit une petit nombre de grands génies, un assez grand d'imita- teurs, eton pourrait donner une liste beaucoup plus longue des savants. Il sera difficile désormais qu’il s'élève des génies nou- veaux, à moins que d'autres mœurs, une autre sorte de gouver- nement, ne donnent un tour nouveau aux esprits. ]1 sera impos- sible qu'il se forme des savants universels, parce que chaque science est devenue immense. Il faudra nécessairement que cha- cu se réduise à cultiver une petite partie du vaste champ que le siècle de Louis XIV a défriché. Que tant de charmes, de jeunesse, Pour vous le feroit svupirer, Et que madame la princesse Auroit beau s'en désespérer. Je pensois à la plus aimable Qui fut jadis dessous les cieux; A l'Ame la plus admirable Que formèront jamais les dieux ; A la ravissante merveille De cette taille sans pareille, A la bouche la plus vermeille ; La plus belle qu'on ait jamais; A deux pieds gentils et bien faits Où le temple d'amour se fonde; A deux incomparables mains, A qui le ciel et les destins Ont promis le sceptre du monde; A nulle grâces, mille attraits, A copt mille charmes secrets, A deux beaux yeux remplis de flamme Qui rangent tout dessous leurs lois : Devinez sur cela, madame, Et dites à quoi je pensuis. Voltaire, dans ses Remarques sur l'éptre dédicatoire de Polyeucte (Commen- taires sur Corneille) cite quatre vers de cette pièce, qu’il dit et que je crois iné- dite. Cependant vingt-quatre vers, dont huit ne sont pas dans la copie que j'ai suivie, avaient Cté imprimés dans les Mémoires de M®e de Motteville. (B.\ ARTISTES CÉLÈBRES. MUSICIENS. La musique française, du moins la vocale, n’a été jusqu'ici du goût d'aucune autre nation. Elle ne pouvait l'être, parce que la prosodie française est différente de toutes celles de l'Europe. Nous appuyons toujours sur la dernière syllabe, et toutes les autres nations pèsent sur la pénultième ou sur l’antépénultième, ainsi que les Italiens, Notre langue est la seule qui ait des mots termi- nés par des e muets, et ces e, qui ne sont pas prononcés dans la déclamation ordinaire, le sont dans la déclamation notée, et le sont d’une manière uniforme gloi-reu, victoi-reu, barbari-eu, furi- eu. Voilà ce qui rend la plupart de nos airs et notre récitatif insupportables à quiconque n’y est pas accoutumé. Le climat refuse encore aux voix la légèreté que donne celui d'Italie; nous n'avons point l'habitude, qu’on a eue longtemps chez le pape et dans les autres cours italiennes, de priver les hommes de leur virilité pour leur donner une voix plus belle que celle des femmes. Tout cela, joint à la lenteur de notre chant, qui fait un étrange contraste avec la vivacité de notre nation, rendra toujours la musique française propre pour les seuls Français, Malgré toutes ces raisons, les étrangers qui ont été longtemps en France conviennent que nos musiciens ont fait des chefs- d'œuvre en ajustant leurs airs à nos paroles, et que cette décla- mation notée a souvent une expression admirable ; mais elle ne l'a que pour des oreilles très-accoutumées, et il faut une exécu- tion parfaite, Il faut des acteurs : en Italie, il ne faut que des chanteurs, La musique instrumentale s’est ressentie un peu de la mono- tonie et de la lenteur qu’on reproche à la vocale; mais plusieurs de nos symphonies, et surtout nos airs de danse, ont trouvé plus d’applaudissements chez les autres nations. On les exécute dans beaucoup d’opéras italiens; il n’y en a presque jamais d'autres 14. — Siècre be Louis NIV. I 1 4156 ARTISTES CÉLÈBRES chez un roi: qui entretient un des meilleurs opéras de l'Europe, et qui, parmi ses autres talents singuliers, à cultivé avec un très- grand soin celui de la musique. Luuu (Jean-Baptiste), né à Florence en 1633, amené en France à l'âge de quatorze ans, et ne sachant encore que jouer du violon, fut le père de la vraie musique en France. Il sut accommoder son art au génie de la langue; c’est l'unique moyen de réussir. Il est à remarquer qu'alors la musique italienne ne s’éloignait pas de la gravité et de la noble simplicité que nous admirons encore dans les récitatifs de Lulli. Rien ne ressemble plus à ces récitatifs que le fameux motet de Luigi, chanté en Italie avec tant de succès dans le xvne siècle, et qui commence ainsi : Sunt breves mundi rosæ, Sunt fugitivi Îores; Frondes veluti annosæ Sunt labiles honores ?. Il faut bien observer que dans cette musique de pure déclama- tion, qui est la mélopée des anciens, c'est principalement la beauté naturelle des paroles qui produit la beauté du chant ; on ne peut bien déclamer que ce qui mérite de l'être. C'est à quoi on se méprit beaucoup du temps de Quinault et de Lulli. Les poûtes étaient jaloux du poëte, et ne l’étaient pas du musicien. Boileau reproche à Quinault ces lieux communs de morale lubrique, Que Lulli réchauffa des sons de sa musique. Les passions tendres, que Quinault exprimait si bien, étaient, sous sa plume, la peinture vraie du cœur humain bien plus qu'une morale lubrique. Quinault, par sa diction, échauffait encore plus la musique que l'art de Lulli n'échauffait ses paroles. Il fallait ces deux hommes et des acteurs pour faire de quelques scèues d'Atys, d'Armide, et de Roland, un spectacle tel que ni l'an- tiquité ni aucun peuple contemporain n'en connut. Les airs déta- chés, les ariettes, ne répondirent pas à la perfection de ces grandes scènes, Ces airs, ces petites chansons, étaient dans le goût de nos 4. Frédéric le Grand, roi de Prusse. 2. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l'article ART DRAMATIQUE, du Réci- tatif de Lulli. DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 147 Noëls; Ÿs ressemblaient aux barcarolles de Venise : c'était tout ce qu'on voulait alors, Plus cette musique était faible, plus on la retenait aisément ; mais le récitatif est si beau que Rameau n’a jamais pu légaler. « 1] me faut des chanteurs, disait-il, et à Lulli des acteurs. » Rameau a enchanté les oreilles, Lulli enchantait l'âme ; c’est un des grands avantages du siècle de Louis XIV que Lulli ait rencontré un Quinault. Après Lulli, tous les musiciens, comme Colasse, Campra, Des- touches !, et les autres, ont été ses imitateurs, jusqu’à ce qu’enfin Rameau est venu, qui s’est élevé au-dessus d’eux par la profondeur de son harmonie, et qui a fait de la musique un art nouveau, À l'égard des musiciens de chapelle, quoiqu'il y en ait plu- sieurs célèbres en France, leurs ouvrages n’ont point encore été exécutés ailleurs, PEINTRES. Il n’en est pas de la peinture comme de la musique. Une nation peut avoir un chant qui ne plaise qu’à elle, parce que le génie de sa langue n’en admettra pas d’autres ; mais les peintres doivent représenter la nature, qui est la même dans tousles pays, et qui est vue avec les mêmes yeux. Il faut, pour qu’un peintre ait une juste réputation, que ses ouvrages aient un prix chez les étrangers. Ce n'est pas assez d'avoir un petit parti, et d’être loué dans de petits livres : il faut être acheté. Ce qui resserre quelquefois les talents des peintres est ce qui semblerait devoir les étendre : c'est le goût académique; c’est la manière qu’ils prennent d’après ceux qui président. Les acadé- mies sont, sans doute, très-utiles pour former des élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût; mais si le chef a le goût petit, si sa manière est aride et léchée, sises figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme les éventails, les élèves, subjugués par limitation ou par l’envie de plaire à un mauvais maître, perdent entièrement l’idée de la belle nature. Il 4. Pascal Colasse, né en 1639, est mort en 1709. Sur Campra, voyez une note de la Vie de J.-B. Rousseau, S 1; sur Destouches, voyez, dans les Afelanges, l'opus- cule intitulé André Destouches à Siam. 158 ARTISTES CÉLÈBRES y a une fatalité sur les académies : aucun ouvrage qu’on appelle académique n'a été encore, en aucun genre, un ouvrage de génie. Dounez-moi un artiste tout occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses productions seront compassées et contraintes. Donnez-moi un homme d'un esprit libre, plein de la pature qu'il copie, il réussira. Presque tous les artistes sublimes, ou ont fleuri avant les établissements des académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés. Corneille, Racine, Despréaux, Lesueur, Lemoine, non-seule- ment prirent une route différente de leurs confrères, mais ils les avaient presque tous pour ennemis. Poussin (Nicolas), né aux Andelys, en Normandie, en 1594, fut l'élève de son génie; il se perfectionna à Rome. On l'appelle le peintre des gens d'esprit ; on pourrait aussi l'appeler celui des gens de goût. Il n’a d'autre défaut que celui d’avoir outré le sombre du coloris de l’école romaine. Il était, dans son temps, le plus grand peintre de l'Europe. Rappelé de Rome à Paris, il y céda à l'envie et aux cabales: il se retira ; c’est ce qui est arrivé à plus d'un artiste, Le Poussin retourna à Rome, où il vécut pauvre, mais content. Sa philosophie le mit au-dessus de la for- tune. Mort en 1665. Lesueur (Eustache), né à Paris en 1617, n'ayant eu que Vouet pour maître, devint cependant un peintre excellent. Il avait porté l'art de la peinture au plus haut point, lorsqu'il mourut, à l’âge de trente-huit ans, en 1655. Bourpox et le Varexri ! ont été célèbres. Trois des meilleurs tableaux qui ornent l'église de Saint-Pierre de Rome sont du Poussin, du Bourdon et du Valentin, Lesrux (Charles), né à Paris en 1619. A peine eut-il développé son talent que le surintendant Fouquet, l'un des plus généreux et des plus malheureux hommes qui aient jamais été, lui donna uve pension de vingt-quatre mille livres de notre monnaie d’au- jourd'bui. Il est à remarquer que son tableau de la Famille de Darius, qui est à Versailles, n’est point effacé par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu’on voit à côté, et le surpasse beau- coup par le dessin, la composition, la dignité, l'expression, et la fidélité du costume. Les estampes de ses tableaux des batailles d'Alexandre sont encore plus recherchées que les batailles de Con- stantin, par Raphaël et par Jules Romain. Mort en 1690. 4, Sébastien Bourdon, né en 1616, mort en 1671. Moïse Valentin, né en 1600, mort en 1632, DU SIÈCLE DE LOUIS XIY. 149 Micnaro (Pierre), né à Troyes, en Champagne, en 1610, fut le rival de Lebrun pendant quelque temps ; mais il ne l’est pas aux yeux de la postérité. Morten 1695. GELée (Claude), dit Le Lorran. Son père, qui en voulait faire un garçon pâtissier, ne prévoyait pas qu’un jour son fils ferait des tableaux qui seraient regardés comme ceux d’un des premiers paysagistes de l’Europe. Mort à Rome en 1678. Cazesi (Pierre-Jacques). On a de lui des tableaux qui com- mencent à étre d’un grand prix. On rend trop tard justice, en France, aux bons artistes. Leurs ouvrages médiocres y font trop de tort à leurs chefs-d’œuvre. Les Italiens, au contraire, passent chez eux le médiocre en faveur de l’excellent. Chaque nation cherche à se faire valoir. Les Français font valoir les autres nations en tout genre. Parrocez (Joseph), né en 1648, bon peintre, et surpassé par son fils. Mort en 1704. Jouvener (Jean), né à Rouen en 1644 °, élève de Lebrun, infé- rieur à son maître, quoique bon peintre. Il a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune. Il les voyait de cettecouleur par unesingulière conformation d'organes. Devenu paralytique du bras droit, il s’exerça à peindre de la main gauche, et on a delui de grandes compositions exécutées de cette manière. Mort en 1717. SanTERRE (Jean-Baptiste). Il y a de lui des tableaux de chevalet admirables, d’un coloris vrai et tendre. Son tableau d'Adam et d'Êve est un des plus beaux qu'il y ait en Europe. Celui de sainte Thérèse, dans la chapelle de Versailles, est un chef-d'œuvre de grâces ; et on ne lui a reproché que d’être trop voluptueux pour un tableau d’autel. Né en 1651. Mort en 1717. La Fosse” (Charles de), s’est distingué par un mérite à peu près semblable. Bouzconone “ (Bon), excellent peintre ; la preuve en est que ses tableaux sont vendus fort cher. . Boucronone 5 (Louis). Ses tableaux, qui ne sont pas sans mérite, sont moins recherchés que ceux de son frère. Raoux*, peintre inégal ; mais, quand il a réussi, il a égalé le Rembrandt. + Né à Paris en 1676, mort en 1754. . En 1647. Un frère aîné de Jouvenet naquit en 1644; de là l'erreur. . Né en 1640, et mort à Paris, sa ville natale, en 1716. . Né à Paris en 1649; mort, dans sa ville natale, en 1717. . Né à Paris en 1654, mort en 1733. . Né à Montpellier en 1677, mort en 1734. © Et = C0 RO 150 ARTISTES CÉLÈBRES Ricaup (Hyacinthe), né à Perpignan en 1663. Quoiqu'il n'ait guère de réputation que dans le portrait, le grand tableau où il a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l’année sainte est un chef-d'œuvre égal aux plus beaux ouvrages de Rubens. Mort en 1743. Derroy ‘ (François) a travaillé dans le goût de Rigaud. On a de son fils des tableaux d'histoire estimés. Warreau? (Antoine) a été dans le gracieux à peu près ce que Téniers a été dans le grotesque, Il a fait des disciples dont les tableaux sont recherchés. Lemon, né à Paris en 1688, a peut-être surpassé tous ces peintres par la composition du salon d'Hercule, à Versailles. Cette apothéose d'Hercule était une flatterie pour le cardinal Hercule de Fleury, qui n'avait rien de commun avec l'Hercule de la fable, Il eût mieux valu, dans le salon d’un roi de France, représenter l'apothéose de Henri IV. Lemoiné, envié de ses confrères, et se croyant mal récompensé du cardinal, se tua de désespoir en 1737, Quelques autres ont excellé à peindre des animaux, comme Desponres et Oupry * ; d’autres ont réussi dans la miniature; plu- sieurs dans le portrait. Quelques peintres, et surtout le célèbre VaxLoo“, se sont distingués depuis dans de plus grands genres, et il est à croire que cet art ne périra pas. SCULPTEURS, ARCHITECTES, GRAVEURS, erc. La sculpture a été poussée à sa perfection sous Louis XIV, et s'est soutenue dans sa force sous Louis XV. Sarasn (Jacques), né en 1598, fit des chefs-d'œuvre à Rome pour le pape Clément VEIL. Il travailla à Paris avec le même suc- cès. Mort en 1660. 4. Né à Toulouse en 1645, mort à Paris en 1730. 2. Né à Valenciennes en 1684; il était Agé d'environ trente-sept ans quand il mourut, en 1721, à Nogent-sur-Marne. 3. François Desportes, né en 166i, mort en 1743. Jean-Baptiste Oudry, né en 1686, mort en 1755. 4. Charles-André Vanloo, né en 1705, mourut en 1765. Son frère aîné, Jean- Baptiste, cessa de vivre en 1745. N DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 451 Pucer (Pierre), né à Marseille en 1623, architecte, sculpteur et peintre: célèbre par plusieurs chefs-d’œuvre qu’on voit à Marseille et à Versailles. Mort en 1694. Lecros et Tuéonon ‘ ont embelli l'Italie de leurs ouvrages. Ils firent chacun, à Rome, deux modèles qui l’emportèrent au con- cours sur tous les autres, et qui sont comptés parmi les chefs- d'œuvre, Legros mourut à Rome en 1719. Gmarpon (François), né en 1630, a égalé tout ce que Pantiquité a de plus beau, par les bains d’Apollon, et par ke tombeau du car- dinal de Richelieu. Mort en 1715 *. Les Coisevox* et les Cousrou‘, et beaucoup d’autres, se sont très-distingués, et sont encore surpassés aujourd’hui par quatre ou cinq de nos sculpteurs modernes. CHauveau , NanTeuiz ©, MELLAN *, Aupran ®, Eneuncx °, LE CLerc'°, les Drever ‘1, Porzcy :?, Picarr'*, Ducnance ‘#, suivis encore par de meilleurs artistes, ont réussi dans les tailles-douces : et leurs estampes ornent, dans l’Europe, les cabinets de ceux qui ne peuvent avoir des tableaux. De simples orfévres, tels que Claude Bazu et Pierre GErwan ‘, ont mérité d’être mis au rang des plus célèbres artistes par la beauté de leur dessin et par l'élégance de leur exécution. 4. Pierre Legros, né à Paris en 4666. Jean-Baptiste Théodon, mort à Paris on 1713. 2. Le même jour que Louis XIV. 11 était né cn 1630, selon la Biographie universelles 3. Antoine Coisevox, originaire d'Espagne, né à Lyon en 1640; mort à Paris en 1720. - 4. Trois sculpteurs ont illustré le nom de Coustou : Nicolas, né à Lyon en 1658, mort en 1733; Guillaume, frère de Nicolas, le plus célèbre des trois, né en 1678, mort en 1746; et Guillaume, frère de ce dernier, né à Paris en 1716, mort en 11771. 5. François Chauveau, mort en 1676. 6. Robert Nanteuil, né à Reims en 1630, gendre d'Edelinck, mort à Paris en 1678. 7. Claude Mcllan, né à Abbeville en 1598, mort à Paris en 1688. 8. Girard Audran, le plus distingué des neuf artistes de ce nom, naquit à Lyon en 1640, et mourut à Paris en 1703, 9. Gérard Edelinck, né à Anvers en 1649, et appelé en France par Colbert, mourut en 1707; il n'appartenait pas réellement au siècle de Louis XIV. 10. Sébastien Leclerc, né à Metz en 1637, mort à Paris en 1714. 11. Pierre Drevet, né à Lyon en 1664, eut pour fils Pierre Drevet, né à Paris en 1697; morts tous deux en 1739, selon la Biographie universelle, 12. François de Poilly, né en 1622 à Abbeville, mourut en 1693. Son frère Nicolas, mort en 1696, fut son élève, et laissa deux fils, morts avant 1730, avec la réputation de graveurs habiles. 43. Bernard Picart, fils d'Étienne, naquit à Paris en 1673, et mourut à Ams- terdam en 1733. 14. Gaspard Duchange, né à Paris en 1662, mort en 1756. 45. Claude Ballin mourut à Paris au commencement de 1678, et Pierre Germain en 1682. 452 ARTISTES CÉLÈBRES , Il n'est pas aussi facile à un génie né avec le bon goût de l'architecture de faire valoir ses talents qu’à tout autre artiste, Il ne peut élever de grands monuments que quand des princes les ordonnent. Plus d'un bon architecte a eu des talents inutiles, Maxsann (Francois) a été un des meilleurs architectes de l'Europe. Le château ou plutôt le palais de Maïsons, auprès de Saint-Germain, est un chef-d'œuvre, parce qu’il eut la liberté en- tière de se livrer à son génie. Mawsarp ® (Jules Hardouin), son neveu, mort en 1708, fit une fortune immense sous Louis XIV, et fut surintendant des bàti- ments. La belle chapelle des Invalides est de lui. Il ne put dé- ployer tous ses talents dans celle de Versailles, où il fut gêné par le terrain et par la disposition du petit château qu'il fallut con- server, On reproche à la ville de Paris de n’avoir que deux fontaines dans le bon goût: l'ancienne, de Jean Goujon, et la nouvelle, de Bouchardon ; encore sont-elles toutes deux mal placées. On lui reproche de n'avoir d'autre théâtre magnifique que celui du Louvre, dont on ne fait point d'usage, et de ne s’assembler que dans des salles de spectacle sans goût, sans proportion, sans or- nement, et aussi défectueuses dans l'emplacement que dans la construction ; tandis que les villes de province donnent à la ca- pitale des exemples qu’elle n'a pas encore suivis*, La France a été distinguée par d'autres ouvrages publics d’une plus grande importance : ce sont les vastes hôpitaux, les maga- sins, les ponts de pierre, les quais, les immenses levées qui re- tiennent les rivières dans leur lit, les canaux, les écluses, les ports, et surtout l'architecture militaire de tant de placesfrontières, où la solidité se joint à la beauté. On connaît assez les ouvrages élevés sur les dessins de Pennauzr, de Levau, et de Donna‘. 4. Né à Paris en 1598, mort en 1666. 2. Né en 1645 à Paris, où son père, nommé aussi Jules Harpouin, était premier pcintre du cabinet du roi; mort à Marly en 1708. 3. On a construit, depuis que M. de Voltaire a écrit cet article, trois théâtres pour les trois grands spectacles de Paris. (K.) — Les trois théâtres dont parlent les éditeurs de Kehl étaient, pour l'Opéra, la salle de la Porte-Saint-Martin; pour les Français, la salle de l’Odéon, consamée par les flammes le 28 veutôse an VII (18 mars 1199), reconstruite, brûlée de nouveau le 20 mars 1818, et reconstruite encore; pour l'Opéra-Comique, ou les Italiens, la salle qui est entre le boulevard et la place des Italiens. Depuis la note des éditeurs de Kchl, on a construit beau- coup d'autres théâtres. — Voltaire aurait toujours sujet de dire de la plupart que la construction en est très-défectueuse. 4. Claude Perrault, auquel où doit la colonnade du Louvre, quoi qu'en ait dit Boileau. Louis Levau, mort en 1670, eut pour élève François Dorbay, mort en 1697. DU SIÈCLE DE LOUIS XIWY. 453 L’art des jardins a été créé et perfectionné par Le Nosrre pour l’agréable, et par La Quinn pour lutile. Il n’est pas vrai que Le Nostre ait poussé la simplicité jusqu'à embrasser familièrement le roi et le pape‘. Son élève Collineau m'a protesté que ces his- toriettes, rapportées dans tant de dictionnaires, sont fausses : et on n’a pas besoin de ce témoignage pour savoir qu’un intendant des jardins ne baise point les papes et les rois des deux côtés, La gravure en pierres précieuses, les coins des médailles, les fontes des caractères pour l'imprimerie, tout cela s’est ressenti des progrès rapides des autres arts. Les horlogers, qu’on peut regarder comme des physiciens de pratique, ont fait admirer leur esprit dans leur travail. On a nuancé les étoffes, et même l'or qui les embellit, avec une intelligence et un goût si rare que telle étoffe, qui n’a été portée que par le luxe, méritait d’être conservée comme un mo- nument d'industrie. Enfin le siècle passé a mis celui où nous sommes en état de rassembler en un corps, et de transmettre à la postérité le dépôt de toutes les sciences et de tous les arts, tous poussés aussi loin que l'industrie humaine a pu aller ; et c’est à quoi a travaillé une société de sayants remplis d’esprit et de lumières. Cet ouvrage immense et immortel semble accuser la brièveté de la vie des hommes ©. Il a été commencé par MM. d’Alembert et Diderot, traversé et persécuté par l'envie et par l'ignorance, ce qui est le destin de toutes les grandes entreprises. Il eût été à souhaiter que quelques mains étrangères n’eussent pas défiguré cet impor- tant ouvrage par des déclamations puériles et des lieux communs insipides, qui n'empêchent pas que le reste de l’ouvrage ne soit utile au genre humain. 1. André Le Nostre, fils d’un jardinier du roi, naquit en 1613, à Paris, où il mourut en 1700. Beaucoup d'ouvrages, mème récents, racontent que Le Nostre embrassa effectivement Innocent XI, et qu'il en usait ainsi avec Louis XIV, de l’aveu mème de ce monarque. Anobli par son maitre, auquel il était fort attaché, mais sans adoration servile, il n’oublia ni son bonhomme de père ni sa béche; bien différent en cela de tant de vilains, improvisés grands seigneurs depuis le commencement du xix° siècle. ( CL.) 2. C'était ici que finissuit cet article dans les premières éditions ; voyez la lettre de d'Alembert, du :4 août 1752. La fin de l'alinéa a été ajoutée en 1763. Sur l'Encyclopédie, voyez une des notes sur Le premier des Dialogues chrétiens. SIÈCLE DE LOUIS XIV CHAPITRE I. INTRODUCTION, Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV qu’on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Tous les temps ont produit des héros et des politiques ; tous les peuples ont éprouvé des révolutions; toutes les histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mé- moire, Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l’histoire du monde. Ces quatre âges heureüx sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité. Le premier de ces siècles, à qui la véritable gloire est attachée, est celui de Philippe et d'Alexandre, ou celui des Périciès, des Démosthène, des Aristote, des Platon, des Apelle, des Phidias, des Praxitèle ; et cet honneur a été renfermé dans les limites de la Grèce : le reste de la terre alors connue était barbare. Le second âge est celui de César et d’Auguste, désigné encore par les noms de Lucrèce, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Varron, de Vitruve. Le troisième est celui qui suivit la prise de Constantinople par Mahomet II. Le lecteur peut se souvenir qu’on vit alors en Italie une famille de simples citoyens faire ce que devaient entre- prendre les rois de l’Europe. Les Médicis appelèrent à Florence 156 CHAPITRE I. les savants, que les Turcs chassaient de la Grèce : c'était le temps de la gloire de l'Italie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une vie nouvelle; les Italiens les honorèrent du nom de vertu, comme les premiers Grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. Tout tendait à la perfection. Les arts, toujours transplantés de Grèce en Italie, se trouvaient dans un terrain favorable, où ils fructifiaient tout à coup. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, voulurent à leur tour avoir de ces fruits ; mais ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégénérèrent trop vite. François Ie encouragea des savants, mais qui ne furent que savants ; il eut des architectes, mais il n'eut ni des Michel-Ange, ni des Palladio ; il voulut en vain établir des écoles de peinture: les peintres italiens qu'il appela ne firent point d'élèves francais. Quelques épigrammes et quelques contes libres composaient toute notre poésie. Rabelais était notre seul livre de prose à la mode, du temps de Henri II. En un mot, les Italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la musique, qui n'était pas encore perfectionnée, et la philosophie expérimentale, inconnue partout également, et qu'enfin Galilée fit connaître. Le quatrième siècle est celui qu'on nomme le siècle de Louis XIV, et c’est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. Tous les arts, à La vérité, n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les Alexandre; mais la raison humaine en général s'est perfectionnée. La saine philosophie n’a été connue que dans ce temps, et il est vrai de dire qu’à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu jusqu’à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV il s’est fait, dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véri- table gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s’est pas même arrêtée en France : elle s’est étendue en Angleterre; elle a excité l'émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie ; elle a même ranimé l'Italie, qui languissait, et l'Europe a dû sa politesse et l’esprit de société à la cour de Louis XIV. Il ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de malheurs et de crimes. La perfection des arts cultivés par des citoyens paisibles n'empêche pas les princes d’être ambitieux, les INTRODUCTION. 457 Ste d’être séditieux, les prêtres et les moines d’être quelque- fois remuants et fourbes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talents. Avant le siècle que j'appelle de Louis XIV, et qui commence à peu près à l'établissement de l’Académie française, les Italiens appelaient tous les ultramontains du nom de barbares ; il faut avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté gothique. Ils n’avaient presque aucun des arts aimables, ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés : car lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l'agréable, et il n’est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie, l’éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation qui, ayant des ports sur l'Océan et sur la Méditerra- née, n'avait pourtant point de flotte, et qui, aimant le luxe à l'excès, avait à peine quelques manufactures grossières. Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands, les Hollandais, les Anglais, frent tour à tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à son avénement à la couronne, n'avait pas un vaisseau; Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes, et n’était pas décoré de quatre beaux édifices ; les autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu’on voit au delà de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient presque impra- ticables; les villes étaient sans police, l’État sans argent, et le gouvernement presque toujours sans crédit parmi les nations étrangères. On ne doit pas se dissimuler que, depuis la décadence de la famille de Charlemagne, la France avait langui plus ou moins ans cette faiblesse, parce qu’elle n'avait presque jamais joui d'un bon gouvernement. Il faut pour qu'un État soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les lois, ou que l’autorité souveraine soit affer- mie sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers le temps de Philippe-Auguste ; les seigneurs furent tyrans jusqu’à Louis XI, et les rois, toujours occupés à ‘soutenir leur autorité contre leurs vassaux, n’eurent jamais ni le temps 4, Louis XIV est né le 5 séptembre 1638; l'établissement de l'Académie fran- ‘çaise est de 1635. 458 CHAPITRE 1. de songer au bonheur de leurs sujets, ni le pouvoir de les‘rendre heureux. Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la félicité et la gloire de la nation. François Ier fit naître le com- merce, la navigation, les lettres, et tous les arts ; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France, et tous périrent avec lui. Henri le Grand allait retirer la France des cala- mités et de la barbarie où trente ans de discorde l’avaient replon- gée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple dont il commencait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu, occupé d'abaisser la maison d'Autriche, le calvinisme, et les grands, ne jouit point d’une puissance assez paisible pour réfor- mer la nation; mais au moins il commença cet heureux ouvrage. Ainsi, pendant neuf cents années, le génie des Français a été presque toujours rétréci sous un gouvernement gothique, au milieu des divisions et des guerres civiles, n'ayant ni lois ni coutumes fixes, changeant de deux siècles en deux siècles un langage toujours grossier ; les nobles, sans discipline, ne connais- sant que la guerre et l'oisiveté ; les ecclésiastiques vivant dans le désordre et dans l'ignorance, et les peuples, sans industrie, crou- pissant dans leur misère. Les Francais n’eurent part, ni aux grandes découvertes ni aux inventions admirables des autres nations : l’imprimerie, la poudre, les glaces, les télescopes, le compas de proportion, la machine pneumatique, le vrai système de l’univers, ne leur appartiennent point ; ils faisaient des tournois, pendant que les Portugais ct les Espagnols découvraient et conquéraient de nouveaux mondes à l'orient et à l'occident du monde connu. Charles-Quint prodi- guait déjà en Europe les trésors du Mexique, avant que quelques sujets de François Ir eussent découvert la contrée inculte du Canada; mais par le peu même que firent les Français dans le commencement du x vi‘ siècle, on vit de quoi ils sont capables quand ils sont conduits. On se propose de montrer ce qu'ils ont été sous Louis XIV. Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et dispa- raissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit. On ne s’attachera, dans cette histoire, qu’à ce qui DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 439 mérit\'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction, et conseiller l'amour de la vertu, des arts, et de la patrie. On a déjà vu! ce qu'étaient et la France et les autres États de l'Europe avant la naissance de Louis XIV; on décrira ici les grands événements politiques et militaires de son règne, Le gou- vernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les parti- cularités de sa cour et de son règne, tiendront une grande place. D'autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de lesprit humain dans ce siècle. Enfin on parlera de l'Église, qui depuis si longtemps est liée au gouvernement; qui tantôt l’inquiète et tantôt le fortifie, et qui, instituée pour ensei- gner la morale, se livre souvent à la politique et aux passions humaines. CHAPITRE II. DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. Il y avait déjà longtemps qu’on pouvait regarder l'Europe chrétienne (à la Russie près) comme une espèce de grande répu- blique partagée en plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes ; ceux-ci aristocratiques, ceux-là populaires, mais tous correspondants les uns avec les autres; tous ayant un même fond de religion, quoique divisés en plusieurs sectes ; tous ayant Ics mêmes principes de droit public et de politique, inconnus dans les autres parties du monde. C’est par ces principes que les nations européanes ne font point esclaves leurs prisonniers, qu'elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis, qu'elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits de certains princes, comme de l’empereur, des rois, et des autres moindres potentats, et qu’elles s'accordent surtout dans la sage 1. Voltaire s’exprimait ainsi en 1756, lorsque les chapitres cLxv-cxc et cxCIII- cxcv de l'Essai sur l’histoire générale (devenu l'Essai sur les Mœurs) se compo- saient de ce qu’il avait déjà publié sous le titre de Siècle de Louis XIV, Voyez, au reste, tome XII, page 572 ct suivantes; et surtout les chapitres CLxxv et GLXXvI de l'Essai sur les Mœurs; voyez aussi le chapitre suivant, 460 CHAPITRE Il. politique de tenir entre elles, autant qu’elles peuvent, une Gatance égale de pouvoir, employant sans cesse les négociations, même au milieu de la guerre, et entretenant les unes chez les autres des ambassadeurs ou des espions moins honorables, qui peuvent avertir toutes les cours des desseins d’une seule, donner à la fois l’alarme à l’Europe, et garantir les plus faibles des invasions que le plus fort est toujours prêt d'entreprendre. Depuis Charles-Quint la balance penchait du côté de la mai- son d'Autriche. Cette maison puissante était, vers l'an 1630, mai- tresse de l'Espagne, du Portugal, et des trésors de l'Amérique; les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples, la Bohême, la Hongrie, l'Allemagne même (si on peut le dire), étaient devenus son patrimoine ; et si tant d'États avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à croire que l’Europe lui aurait enfin été asservie. DE L'ALLEMAGNE. L'empire d'Allemagne est le plus puissant voisin qu’ait la France : il est d'une plus grande étendue; moins riche peut-être en argent, mais plus fécond en hommes robustes et patients dans le travail. La nation allemande est gouvernée, peu s’en faut, comme l'était la France sous les premiers rois Capétiens, qui étaient des chefs, souvent mal obéis, de plusieurs grands vassaux et d'un grand nombre de petits. Aujourd'hui soixante villes libres, et qu'on nomme impériales, environ autant de souverains séculiers, près de quarante princes ecclésiastiques, soit abbés, soit évêques, neuf électeurs, parmi lesquels on peut compter aujourd'hui quatre rois ‘, enfin l'empereur, chef de tous ces potentats, composent ce grand corps germanique, que le flegme allemand a fait subsister jusqu'a nos jours, avec presque autant d'ordre qu'il y avait autrefois de confusion dans le gouvernement français. : 4. Il n'y a plus dans ce moment (juillet 4782) que huit électeurs, les deux électorats de la maison de Bavière étant réunis; et de ces huit électeurs trois sont rois. (K.) — Les diverses éditions données du vivant de Voltaire portent dans le texte: les unes, quatre rois, les autres, trois rois, selon que l'électeur de Saxe était ou n'était pas roi de Pologne. Les trois autres rois-électeurs étaient ceux de Bohème, de Prusse ({ Brandebourg), d'Angleterre (Hanovre). L'empire d'Alle- magne n'existe plus, voyez tome XIII, page 614 (Annales de l'Empire), note 1. — Beaucoup d'autres États de l’Europe ont subi des changements par suite de la Révolution française, DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 161 chaque membre de l'empire a ses droits, ses priviléges, ses obligations ; et la connaissance difficile de tant de lois, souvent contestées, fait ce que l’on appelle en Allemagne l'étude du droit public, pour laquelle la nation germanique est si renommée. L'empereur, par lui-même, ne serait guère à la vérité plus puissant ni plus riche qu’un doge de Venise. Vous savez que Allemagne, partagée en villes et en principautés, ne laisse au chef de tant d’États que la prééminence avec d’extrêmes honneurs, sans domaines, sans argent, et par conséquent sans pouvoir, Il ne possède pas, ä titre d'empereur, un seul village. Cepen- dant cette dignité, souvent aussi vaine que suprême, était deve- nue si puissante entre les mains des Autrichiens qu'on a craint souvent qu’ils ne convertissent en monarchie absolue cette répu- blique de princes. Deux partis divisaient alors, et partagent encore aujourd’hui l'Europe chrétienne, et surtout l'Allemagne. Le premier est celui des catholiques, plus ou moins soumis au pape; le second est celui des ennemis de la domination spiri- tuelle et temporelle du pape et des prélats catholiques. Nous appelons ceux de ce parti du nom général de protestants, quoi- qu’ils soient divisés en luthériens, calvinistes, et autres, qui se haïssent entre eux presque autant qu’ils haïssent Rome, En Allemagne, la Saxe, une partie du Brandebourg, le Pala- tinat, une partie de la Bohême, de la Hongrie, les États de la maison de Brunsvick, le Virtemberg, la Hesse, suivent la religion luthérienne, qu'on nomme évangélique, Toutes les villes libres impériales ont embrassé cette secte, qui a semblé plus conve- nable que la religion catholique à des peuples jaloux de leur liberté. h Les calvinistes, répandus parmi les luthériens, qui sont les plus forts, ne font qu’un parti médiocre; Les catholiques compo- sent le reste de l'empire, et, ayant à leur tête la maison d'Autriche, ils étaient sans doute les plus puissants. Non-seulement l'Allemagne, mais tous les États chrétiens, sai- gnaient encore des plaies qu'ils avaient recues de tant de guerres de religion, fureur particulière aux chrétiens, ignorée des idolà- tres, et suite malheureuse de l'esprit dogmatique introduit depuis si longtemps dans toutes les conditions. Il y a peu de points de controverse qui n'aient causé une guerre civile, et les nations étrangères (peut-être notre postérité) ne pourront un jour com- prendre que nos pères se soient égorgés mutuellement, pendant tant d'années, en prêchant la patience. 14 — Siècce be Louis XIV. I. 11 162 CHAPITRE II. Je vous ai déjà fait voir comment Ferdinand II‘ fut frès de changer l'aristocratie allemande en une monarchie absolue, et comment il fut sur le point d'être détrôné par Gustave-Adolphe. Sou fils, Ferdinand III, qui hérita de sa politique, et fit comme Jui la guerre de son cabinet, régna pendant la minorité de Louis XIV. L'Allemagne n'était point alors aussi florissante qu'elle l’est devenue depuis: le luxe y était inconnu, et les commodités de la vie étaient encore très-rares chez les plus grands seigneurs, Elles n'y ont été portées que vers l'an 1686 par les réfugiés français qui allèrent y établir leurs manufactures. Ce pays fertile et peuplé manquait de commerce et d'argent; la gravité des mœurs et la lenteur particulière aux Allemands les privaient de ces plaisirs et de ces arts agréables que la sagacité italienne cultivait depuis tant d'années, et que l'industrie française commencait dès lors à perfectionner. Les Allemands, riches chez eux, étaienf pauvres ailleurs; et cette pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de temps sous les mêmes étendards tant de peuples différents, les mettait à peu près, comme aujourd'hui, dans l'impossibilité de porter et de soutenir longtemps la guerre chez leurs voisins. Aussi c'est presque toujours dans l'empire que les Français ont fait la guerre contre les empereurs. La différence du gouvernc- ment et du génie paraît rendre les Français plus propres pour l'attaque, et les Allemands pour la défense. DE L'ESPAGNE. L'Espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d'Autriche, avait imprimé, après la mort de Charles-Quint, plus de terreur que la nation germanique. Les rois d'Espagne étaient incomparablement plus absolus et plus riches. Les mines du Mexique et du Potosi semblaient leur fournir de quoi acheter la liberté de l'Europe. Vous avez vu ce projet de la monarchie, ou plutôt de la supériorité universelle sur notre continent chrétien, commencé par Charles-Quint, et soutenu par Philippe II. La grandeur espagnole ne fut plus, sous Philippe III, qu'un 4. Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations. ( Note de Voltaire.) — Voyez tome XILI, pages 46-51, et dans les Annales de l'empire, pages 565-574 du mèm volume. . DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 463 vaste corps sans substance, qui avait plus de réputation que de force. Philippe IV, héritier de la faiblesse de son père, perdit le Por- tugal par sa négligence, le Roussillon par la faiblesse de ses armes, et la Catalogne par l’abus du despotisme. De tels rois ne pouvaient être longtemps heureux dans leurs guerres contre la France. S'ils obtenaient quelques avantages par les divisions et les fautes de leurs ennemis, ils en perdaient le fruit par leur inca- pacité. De plus ils commandaient à des peuples que leurs privi- léges mettaient en droit de mal servir : les Castillans avaient la pré- rogative de ne point combattre hors de leur patrie; les Aragonais disputaient sans cesse leur liberté contre le conseil royal; et les Catalans, qui regardaient leurs rois comme leurs ennemis, ne leur permettaient pas même de lever des milices dans leurs provinces. L'Espagne cependant, réunie avec l'empire, mettait un poids redoutable dans la balance de l’Europe. DU PORTUGAL. Le Portugal redevenait alors un royaume. Jean, duc de Bra- gance, prince qui passait pour faible, avait arraché cette province à un roi plus faible que lui. Les Portugais cultivaient par nécessité le commerce, que l'Espagne négligeäit par fierté; ils venaient de se liguer avec la France et la Hollande, en 1641, contre l'Espagne. Cette révolution du Portugal valut à la France plus que n’eussent fait les plus signalées victoires. Le ministère français, qui n'avait contribué en rien à cet événement, en retira sans peine le plus grand avantage qu'on puisse avoir contre son ennemi, celui de le voir attaqué par une puissance irréconciliable, Le Portugal, secouant le joug de l'Espagne, étendant son com- merce et augmentant sa puissance, rappelle ici l’idée de la Hol- lande, qui jouissait des mêmes avantages d’une manière bien dif- férente. DES PROVINCES-UNIES. Ce petit État des sept Provinces-Unies, pays fertile en pâtu- rages, mais stérile en grains, malsain, et presque submergé par la mer, était, depuis environ un demi-siècle, un exemple presque 16% CHAPITRE IL. unique sur la terre de ce que peuvent l'amour de la liberté et le travail infatigable. Ces peuples pauvres, peu nombreux, bien moins aguerris que les moindres milices espagnoles, et qui n’étaient comptés encore pour rien dans l’Europe, résistèrent à toutes les forces de leur maître et de leur tyran, Philippe II, éludèrent les desseins de plusieurs princes, qui voulaient les secourir pour les asservir, et fondèrent une puissance que nous avons vue balancer le pouvoir de l'Espagne même. Le désespoir qu'inspire la tyrannie les avait d’abord armés : la liberté avait élevé leur courage, et les princes de la maison d'Orange en avaient fait d'excellents soldats. A peine vainqueurs de leurs maîtres, ils établirent une forme de gouvernement qui conserve, autant qu'il est possible, l'égalité, le droit le plus naturel des hommes1, Cet État, d’une espèce si nouvelle, était, depuis sa fondation, attaché intimement à la France : l'intérêt les réunissait; ils avaient les mêmes ennemis ; Henri le Grand et Louis XIII avaient été ses alliés et ses protecteurs. DE L'ANGLETERRE. L'Angleterre, beaucoup plus puissante, affectait la souveraineté des mers, et prétendait mettre une balance entre les dominations de l'Europe; mais Charles I, qui régnait depuis 1625, loin de pouvoir soutenir le poids de cette balance, sentait le sceptre échapper déjà de sa main : il avait voulu rendre son pouvoir en Angleterre indépendant des lois, et changer la religion en Écosse. Trop opiniâtre pour se désister de ses desseins, et trop faible pour les exécuter, bon mari, bon maître, bon père, honnête homme, imais monarque mal conseillé, il s'engagea dans une guerre civile qui lui fit perdre enfin, comme nous Pavons déjà dit?, le trône et la vie sur un échafaud, par une révolution presque inouïe. Cette guerre civile, commencée dans la minorité de Louis XIV, empêcha pour un temps l'Angleterre d'entrer dans les intérêts de ses voisins : elle perdit sa considération avec son bonheur; son commerce fut interrompu ; les autres nations la crurent ensevelie 4. Voyez sur la situation de la Hollande à l'époque de Louis XIV, Macaulay, History of Enyland, tome Il, pages 399 et suivantes. 2. Tome XIII, pages 61 et suivantes, chapitres cExxIx et czxxx de l’Éssai sur les Mœurs, et ci-dessus la note, page 129. DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 1465 sous ses ruines, jusqu'au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais sous la domination de Cromwell, qui Y'assujettit en portant l'Évangile dans une main, l'épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui, dans son gouver- nement, couvrit des qualités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. DE ROME. Cette balance que l'Angleterre s'était longtemps flattée de main- tenir entre les rois par sa puissance, la cour de Rome essayait de la tenir par sa politique. L'Italie était divisée, comme aujourd’hui, en plusieurs souverainetés : celle que possède le pape est assez grande pour le rendre respectable comme prince, et trop petite pour le rendre redoutable. La nature du gouvernement ne sert pas à peupler son pays, qui d’ailleurs a peu d’argent et de com- merce; son autorité spirituelle, toujours un peu mêlée de temporel, est détruite et abhorrée dans la moitié de la chrétienté; et si dans l'autre il est regardé comme un père, il a des enfants qui lui résistent quelquefois avec raison et avec succès, La maxime de la France est de le regarder comme une personne sacrée, mais entreprenante, à laquelle il faut baiser les pieds, et lier quelque- fois les mains. On voit encore, dans tous les pays catholiques, les traces des pas que la cour de Rome a faits autrefois vers la monar- chie universelle. Tousles princes de la religion catholique envoient au pape, à leur avénement, des ambassades qu'on nomme d’obé- dience. Chaque couronne a dans Rome un cardinal, qui prend ie nom de protecteur. Le pape donne des bulles de tous les évêchés, et s'exprime dans ses bulles comme sil conférait ces dignités de sa seule puissance. Tous les évêques italiens, espagnols, flamands, se nomment évêques par la permission divine, et par celle du saint- siège. Beaucoup de prélats français, vers l’an 1682, rejetèrent cette formule si inconnue aux premiers siècles; et nous avons vu de nos jours, en 1754, un évêque (Stuart Fitz-James, évêque de Sois- sons) assez courageux pour l’omettre dans un mandement qui doit passer à la postérité; mandement, ou plutôt instruction unique, dans laquelle il est dit expressément ce que nul pontife n'avait encore osé dire, que tous les hommes, et les infidèles mêmes, sont nos frères!. 4, Voyez, au Dictionnaire philosophique, l'article ToLérance, section 1v. 466 CHAPITRE II. Enfin le pape a conservé, dans tous les États catholiques, es prérogatives qu'assurément il n'obtiendrait pas si le temps ne les lui avait pas données. I] n’y a point de royaume dans lequel il n'y ait beaucoup de bénéfices à sa nomination ; il recoit en tribut les revenus de la première année des bénéfices consistoriaux. Les religieux, dont les chefs résident à Rome, sont encore autant de sujets immédiats du pape, répandus dans tous les États. La coutume, qui fait tout, et qui est cause que le monde est gou- verné par des abus comme par des lois, n'a pas toujours permis aux princes de remédier entièrement à un danger qui tient d’ail- leurs à des choses regardées comme sacrées. Prêter serment à un autre qu'à son souverain est un crime de lèse-majesté dans un laïque; c'est, dans le cloître, un acte de religion. La difficulté de savoir à quel point on doit obéir à ce souverain étranger, la faci- lité de se laisser séduire, le plaisir de secouer un joug naturel pour en prendre un qu'on se donne soi-méme, l'esprit de trouble, le malheur des temps, n'ont que trop souvent porté des ordres entiers de religieux à servir Rome contre leur patrie. L'esprit éclairé qui règne en France depuis un siècle, et qui s'est étendu dans presque loutes les conditions, a été le meilleur remède à cet abus. Les bons livres écrits sur cette matière sont de vrais services rendus aux rois et aux peuples, et un des grands changements qui se soient faits par ce moyen dans nos mœurs sous Louis XIV, c'est la persuasion dans laquelle les religieux commencent tous à être qu'ils sont sujets du roi avant que d'être serviteurs du pape. La juridiction, cette marque essentielle de la souveraineté, est encore demeurée au pontife romain. La France même, malgré toutes ses libertés de l'Église gallicane, souffre que l'on appelle au pape en dernier ressort dans quelques causes ecclésiastiques. Si l'on veut dissoudre un mariage, épouser sa cousine ou sa uièce, se faire relever de ses vœux, c’est encore à Rome, et non à son évêque, qu’on s'adresse; les grâces y sont taxées!, et les par- ticuliers de tous les états y achètent des dispenses à tout prix. Ces avantages, regardés par beaucoup de personnes comme la suite des plus grands abus, et par d’autres comme les restes des droits les plus sacrés, sont toujours soutenus avec art. Rome mé- vage son crédit avec autant de politique que la république romaine en mit à conquérir la moitié du monde connu. Jamais cour ne sut mieux se conduire selon les hommes et 1. Voyez l’article Taxe, dans le Dictionnaire philosophique. ADES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIVY. 467 selon les temps. Les papes sont presque toujours des Italiens blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur conseil est composé de cardinaux qui leur ressemblent, et qui sont tous animés du même esprit. De ce conseil émanent des ordres qui vont jusqu’à la Chine et à l'Amérique : il embrasse en ce sens l'univers, et on a pu dire quelquefois ce qu'avait dit autre- fois un étranger du sénat de Rome : « J'ai vu un consistoire de rois. » La plupart de nos écrivains se sont élevés avec raison contre l'ambition de cette cour; mais je n’en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sais si une autre nation eût pu conserver si longtemps dans l’Europe tant de prérogatives toujours combattues : toute autre cour les eût peut-être perdues, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité; mais Rome, employant presque toujours à propos la fermeté et la souplesse, a conservé tout ce qu’elle a pu humaine- ment garder. On la vit rampante sous Charles-Quint, terrible au roi de France Henri III, ennemie et amie tour à tour de Henri IV, adroite avec Louis XIIT, opposée ouvertement à Louis XIV dans le temps qu'il fut à craindre, et souvent ennemie secrète des empe- reurs, dont elle se défait plus que du sultan des Turcs. Quelques droits, beaucoup de prétentions, de la politique et de la patience, voilà ce qui reste aujourd’hui à Rome de cette ancienne puissance qui, six siècles auparavant, avait voulu sou- mettre l'empire et l’Europe à la tiare. Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les papes surent prendre autrefois avec tant d'art et de grandeur, de créer et de donner des royaumes; mais le roi d'Espagne, pos- sesseur de cet État, ne laissait à la cour romaine que l'honneur et le danger d'avoir un vassal trop puissant. Au reste, l'État du pape était dans une paix heureuse qui n'avait été altérée que par la petite guerre dont j'ai parlé entre les cardinaux Barberin, neveux du pape Urbain VIE, et le duc de Parme, DU RESTE DE L'ITALIE, * Les autres provinces d'Italie écoutaicnt des intérêts divers. Venise craignait les Turcs et l’empereur; elle défendait à peine ses États de terre ferme des prétentions de l'Allemagne et de l'in- 1. Essai sur les Mœurs, chapitre cvxxxv. (Note de Voltaire.) 168 CHAPITRE IL vasion du Grand Seigneur. Ce n’était plus cette Venise autrefois la maitresse du commerce du monde, qui, cent cinquante ans auparavant, avait excité la jalousie de tant de rois. La sagesse de son gouvernement subsistait ; mais son grand commerce anéanti lui Ôôtait presque toute sa force, et la ville de Venise était, par sa situation, incapable d'être domptée, et, par sa faiblesse, incapable de faire des conquêtes. L'État de Florence jouissait de la tranquillité et de l'abondance sous le gouvernement des Médicis; les lettres, les arts, et la poli- tesse, que les Médicis avaient fait naître, florissaient encore. La Toscane alors était en Italie ce qu’Athènes avait été en Grèce. La Savoie, déchirée par une guerre civile et par les troupes francaises et espagnoles, s'était enfin réunie tout entière en faveur de la France, et contribuait en Italie à l'affaiblissement de la puissance autrichienne. Les Suisses conservaient, comme aujourd'hui, leur liberté, sans chercher à opprimer personne. Ils vendaient leurs troupes à leurs voisins plus riches qu’eux ; ils étaient pauvres ; ils ignoraient les sciences et tous les arts que le luxe a fait naître; mais ils étaient sages et heureux. DES ÉTATS DU NORD. Les nations du nord de l’Europe, la Pologne, la Suède, le Da- nemark, la Russie, étaient, comme les autres puissances, toujours en défiance ou en guerre entre elles. On voyait, comme aujour- d'hui*, dans la Pologne, les mœurs et le gouvernement des Goths et des Francs, un roi électif, des nobles partageant sa puissance, un peuple esclave, une faible infanterie, une cavalerie composée de nobles ; point de villes fortifiées ; presque point de commerce. 4. Vers le milieu du règne de Louis XIV, les sciences ont été cultivées en Suisse. Ce pays a produit depuis quatre grands géomètres du nom de Bernouilli, dont les deux premiers appartiennent au siècle passé, et le célèbre anatomiste Haller. C'est actuellement une des contrées de l’Europe où il y a le plus d'instruc- tion, où les sciences physiques sont le plus répandues, et les arts utiles cultivés avec le plus de succès. La philosophie proprement dite, la science de la politique, y ont fait moins de progrès; maîs leur marche doit nécessairement être plus lente dans de petites républiques que dans les grandes monarchies. (K.) 2. Voltaire écrivait en 4751. Depuis lors le sort de la Pologne a subi bien des changements. Après deux partages, l’un en 1772, l'autre en 1795, ce qu’on appelle aujourd'hui le royaume de Pologne est réuni à la Russie, mai 1830. (B.) DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 469 Ces peuples étaient tantôt attaqués par les Suédois ou par les Moscovites, et tantôt par les Turcs. Les Suédois, nation plus libre encore par sa constitution, qui admet les paysans mêmes dans les états généraux, mais alors plus soumise à ses rois que la Po- logne, furent victorieux presque partout. Le Danemark, autrefois formidable à la Suède, ne l'était plus à personne ; et sa véritable grandeur n’a commencé que sous ses deux rois Frédéric III et Frédéric IV‘. La Moscovie n’était encore que barbare. DES TURCS. Les Turcs n’étaient pas ce qu'ils avaient été sous les Sélim, les Mahomet, et les Soliman : la mollesse corrompait le sérail, sans en bannir la cruauté. Les sultans étaient en même temps et les plus despotiques des souverains dans leur sérail, et les moins assurés de leur trône et de leur vie. Osman et Ibrahim venaient de mourir par le cordeau. Mustapha avait été deux fois déposé. L'empire turc, ébranlé par ces secousses, était encore attaqué par les Persans ; mais quand les Persans le laissaient respirer, et que les révolutions du sérail étaient finies, cet empire redevenait for- midable à la chrétienté: car depuis l'embouchure du Borysthène jusqu'aux États de Venise, on voyait la Moscovie, la Hongrie, la Grèce, les îles, tour à tour en proie aux armes des Turcs, et, dès l’an 1644, ils faisaient constamment cette guerre de Candie si funeste aux chrétiens. Tels étaient la situation, les forces, et l'intérêt des principales nations européanes vers le temps de la mort du roi de France Louis XIIE. SITUATION DE LA FRANCE. La France, alliée à la Suède, à la Hollande, à la Savoie, au Portugal, et ayant pour elle les vœux des autres peuples demeurés dans l’inaction, soutenait contre l'empire et l'Espagne une guerre ruineuse aux deux partis, et funeste à la maison d’Autriche. Cette guerre était semblable à toutes celles qui se font depuis tant de siècles entre les princes chrétiens, dans lesquelles des millions 4. Voyez page 9, 170 CHAPITRE II d'hommes sont sacrifiés et des provinces ravagées pour obtenir enfin quelques petites villes frontières dont la possession vaut rarement ce qu'a coûté la conquête. Les généraux de Louis XIII avaient pris le Roussillon ; les Ca- talans venaient de se donner à la France, protectrice de la liberté qu'ils défendaient contre leurs rois; mais ces succès n'avaient pas empêché que les ennemis n'eussent pris Corbie en 1636, et ne fussent venus jusqu’à Pontoise. La peur avait chassé de Paris la moitié de ses habitants; et le cardinal de Richelieu, au milieu de ses vastes projets d'abaisser la puissance autrichienne, avait été réduit à taxer les portes cochères de Paris à fournir chacune un laquais pour aller à la guerre, et pour repousser les ennemis des portes de la capitale. Les Français avaient donc fait beaucoup de mal aux Espagnols et aux Allemands, et n’en avaient pas moins essuyé. FORCES DE LA FRANCE APRÈS LA MORT DE LOUIS XIII, ET MOŒEURS DU TEMPS, Les guerres avaient produit des généraux illustres, tels qu'un Gustave-Adolphe, un Valstein, un duc de Veimar, Piccolomini, Jean de Vert, le maréchal de Guébriant, les princes d'Orange, le comte d'Harcourt. Des ministres d'État ne s'étaient pas moins signalés. Le chancelier Oxenstiern, le comte duc d'Olivarès, mais surtout le cardinal de Richelieu, avaient attiré sur eux lattention de l'Europe. Il n'y a aucun siècle qui n’ait eu des hommes d'État et de guerre célèbres; la politique et les armes semblent malheureu- sement être les deux professions les plus naturelles à l’homme : il faut toujours ou négocier ou se battre. Le plus heureux passe pour le plus grand, et le public attribue souvent au mérite tous les succès de la fortune. La guerre ne se faisait pas comme nous l’avons vu faire du temps de Louis XIV; les armées n'étaient pas si nombreuses : aucun général, depuis le siége de Metz par Charles-Quint, ne s'était vu à la tête de cinquante mille hommes; on assiégeait et on défendait les places avec moins de canons qu'aujourd'hui. L'art des fortifications était encore dans son enfance. Les piques et les arquebuses étaient en usage: on se servait beaucoup de l'épée, devenue inutile aujourd’hui. Il restait encore des anciennes lois des nations celle de déclarer la guerre par un héraut. RES ÉTATS DE L'EUROPE AYANT LOUIS XIV. 471 Louis XIII fut le dernier qui observa cette coutume : il envoya un héraut d'armes à Bruxelles déclarer la guerre à l'Espagne en 1635. Vous savez que rien n’était plus commun alors que de voir des prêtres commander des armées : le cardinal infant, le car- dinal de Savoie, Richelieu, La Valette, Sourdis, archevêque de Bordeaux, le cardinal Théodore Trivulce, commandant de la cavalerie espagnole, avaient endossé la cuirasse, et fait la guerre cux-mêmes. Un évêque de Mende avait été souvent intendant d'armées. Les papes menacèrent quelquefois d'excommunication ces prêtres guerriers. Le pape Urbain VIII, fâché contre la France, fit dire au cardinal de La Valette qu’il le dépouillerait du cardinalat s’il ne quittait les armes; mais, réuni avec Ja France, il le combla de bénédictions. Les ambassadeurs, non moins ministres de paix que les ecclé- siastiques, ne faisaient nulle difficulté de servir dans les armées des puissances alliées, auprès desquelles ils étaient employés. Charnacé, envoyé de France en Hollande, y commandait un régiment en 1637, et depuis même l'ambassadeur d’Estrades fut colonel à leur service. La France n'avait en tout qu'environ quatre-vingt mille hommes effectifs sur pied. La marine, anéantie depuis des siècles, rétablie un peu par le cardinal de Richelieu, fut ruinée sous Mazarin. Louis XIII n’avait qu'environ quarante-cinq millions réels de revenu ordinaire; mais l'argent était à vingt-six livres le marc: ces quarante-cinq millions revenaient à environ quatre- vingt-cinq millions de notre temps, où la valeur arbitraire du marc d'argent monnayé est poussée jusqu'à quarante-neuf livres et demie, celle de Pargent fin, à cinquante-quatre livres dix-sept sous ; valeur que l'intérêt public et la justice demandent qui ne soit jamais changée". Î. Comme dans la suite il sera souvent question de cette opération sur les monnaies, et que M. de Voltaire n’en a discuté les cffets dans aucun de ses ou vrages, on nous pardonnera d'entrer ici dans quelques détails. La livre numéraire n’est qu’une dénomination arbitraire qu'on emploie pour exprimer une certaine partic d'un marc d'argent. Cette proposition : le marc d'ar- gent vaut cinquante livres, est l'équivalent de celle-ci : j'appelle livre la cinquan- tiéme partie du marc d'argent. Ainsi un édit qui prononcerait que le marc d’ar- geut vaudrait cent livres ne ferait autre chose que déclarer que, dans la suite, on doanera dans les actes le nom de livre à la centième partie du marc d'argent, au licu de donner ce nom à la cinquantième. Cette opération est donc absolument indifférente en elle-même; mais elle ne l'est pas dans ses effets, Il est d’un usage général d'exprimer en livres la valeur de tous les engage- ments pécuniaires; si donc on change cette dénomination de livre, et qu’au lieu d'exprimer la cinquantième partie d’un marc d'argent, par exemple, elle n'en 472 CHAPITRE IL Le commerce, généralement répandu aujourd'hui, était en très-peu de mains; la police du royaume était entièrement négli- gée, preuve certaine d'une administration peu heureuse. Le car- dinal de Richelieu, occupé de sa propre grandeur attachée à exprime que la centième, tout débiteur, en payant le nombre de livres qu’il s'est engagé de payer, ne donnera réellement que la moitié de ce qu'il devait. Ainsi ce changement, purement grammatical, devient l'équivalent du retran- chement de la moitié des dettes ou des obligations payables en argent. D'où il résulte pour un État qui ferait une opération semblable : 4° Une réduction de la dette publique à la moitié de sa valeur, ce qui est faire une banqueroute à cinquante pour cent de perte; 2 Une diminution de moitié dans ce que l'État paye en gages, en appointe- ments, en pensions, ce qui fait une économie de moitié sur les places inutiles ou jugées telles, et une diminution sur les places utiles et trop payécs : car on sent que, pour les places utiles, une augmentation de gages devient une suite néces- saire de cette opération; 8“ Une diminution aussi de moitié dans les impôts qui ont une évaluation fixe en argent : on les augmente proportionnellement dans la suite; mais cette augmen- tation se fait moins promptement que le changement des monnaies. Souvent un gouvernement faible a profité de cette circonstance pour faire, dans la forme des impots, des changements qu’il c'aurait osé tenter directement; 4 Une perte de moitié pour les particuliers créanciers d'autres particuliers : injustice qu'on leur fait sans aucun avantage pour l'État; 5° Un mouvement dans les prix des denrées, qui dérange le commerce, parce que les denrées ne peuvent pas doubler de prix sur-le-champ, ni aussi prompte- ment que l'argent. Ainsi cette opération est une manière de faire une banqueroute, et de man- quer à ses engagements, qui entraine de plus avec elle une injustice envers un trës-grand nombre de citoyens, même de ceux qui ne sont pas créanciers de l'État, une secousse dans le commerce, et du désordre dans la perception des impôts. Mais si, dans quelque État de l'Europe, on établissait un système plus raison- nable sur les monnaies que celui qui est adopté chez presque toutes les nations, et qu'on fût obligé, pour donner à ce système plus de perfection et de simplicité. de changer la valeur de la livre numéraire, alors on évitcrait les inconvénients dont nous venons de parler, et on se mettrait à l'abri de toute injustice en décia- rant que tout ce qui devait être payé en livres anciennes ne pourrait être acquitté qu'eu payant, non le mème nombre de livres nouvelles, mais un nombre de ces livres qui représenterait un égal poids d’argent. Voici maintenant en quoi nous croyons que devraient consister les changements dans les monnuies : 1° A rapporter toutes les évaluations en monnaies à un certain poids d’un seul des deux métaux précieux, à l'argent, par exemple, ct à ne fixer aucun rapport entre la valeur de ce métal et celle de l'autre, de l'or par exemple, En effet, toute différence entre la proportion fixée et celle du commerce est une source de profit pour quelques particuliers, et de perte pour les autres; 2° À changer les dénominations et les monnaies, de manière que chaque mon- naie répondit à un nombre exact des divisions de la livre numéraire et du marc d'argent, et que les divisions de la livre numéraire et celles du marc d'argent eussent entre elles des rapports exprimés par des nombres entiers et ronds. L'usage contraire a concentré entre un petit nombre de personnes la connaissance de la LES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 473 celle de l'État, avait commencé à rendre la France formidable au dehors, sans avoir encore pu la rendre bien florissante au dedans. Les grands chemins n'étaient ni réparés ni gardés ; les brigands les infestaient ; les rues de Paris, étroites, mal pavées, et couvertes d'immondices dégoûtantes, étaient remplies de voleurs. On voit, par les registres du parlement, que le guet de cette ville était réduit alors à quarante-cinq hommes mal payés, et qui même ne servaient pas. Depuis la mort de François IE, la France avait été toujours ou déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions, Jamais le joug n’avait été porté d’une manière paisible et volon- taire, Les seigneurs avaient été élevés dans les conspirations; c'était l’art de la cour, comme celui de plaire au souverain l’a été depuis. | Get esprit de discorde et de faction avait passé de la cour jus- qu'aux moindres villes, et possédait toutes les communautés du royaume : on se disputait tout, parce qu'il n’y avait rien de réglé ; il n’y avait pas jusqu'aux paroisses de Paris qui n’en vinssent aux mains; les processions se battaient les unes contre les autres pour l’honneur de leurs bannières. On avait vu souvent les cha- noines de Notre-Dame aux prises avec ceux de la Sainte-Chapelle : le parlement et la chambre des comptes s'étaient battus pour le valeur réelle des monnaies, et dans tout ce qui a rapport au commerce, toute obscurité, toute complication est un avantage accordé au petit nombre sur le plus grand. On pourrait joindre à l'empreinte, sur chaque monnaie, un nombre qui exprimerait son poids, et sur celles d'argent (voyez n° 1), sa valeur numéraire; 3° A faire les monnaics d'un métal pur : 1° parce que c'est un moyen de faci- liter la connaïssance du rapport de leur valeur avec celui des monnaies étran- gères, et de procurer à sa monnaie la préférence dans le commerce sur toutes les autres; 2° parce que c'est le seul moyen de parvenir à l’uniformité du titre des monnaies entre les différentes nations, uniformité qui serait d'un grand ayan- tage. L’uniformité, dans un seul État, s'établit par la loi; elle ne peut s'établir entre plusieurs que lorsque la loi ne s’appuie que sur la nature, et ne fixe rien d'arbitraire; 4° À ne prendre de profit sur les monnaies que ce qui est nécessaire pour faire la dépense de leur fabrique. Cette fabrique a deux parties : les opérations néces- saires pour préparer le métal à un titre donné, et celles qui réduisent le métal en pièces de monnaie. Ainsi on rendrait, pour cent marcs d'argent en lingots, cent marcs d'argent monnayé, moins le prix de l'essai et celui de leur conversion en monnaie, On rendrait pour cent marcs d'argent allié à un centième quatre-vingt. dix-neuf marcs d'argent monnayé, moins les frais nécessaires pour l'affiner et le réduire ensuite en monnaie. Ces moyens très-simples auraient l'avantage de rendre si clair tout ce qui re- garde le commerce des matières d’or et d’argent, et la monnaie, que les mauvaises lois sur ce commerce, et les opérations pernicieuses sur les monnaies, deviendraient absolument impossibles. (K.) 174 CHAPITRE I. pas dans l'église de Notre-Dame, le jour que Louis XIII mit son royaume sous la protection de la vierge Marie, Presque toutes les communautés du royaume étaient armées ; presque tous les particuliers respiraient la fureur du duel. Cette barbarie gothique, autorisée autrefois par les rois mêmes, et devenue le caractère de la nation, contribuait encore, autant que les guerres civiles et étrangères, à dépeupler le pays. Ce n'est pas trop dire que, dans le cours de vingt années dont dix avaient été troublées par la guerre, il était mort plus de gentilshommes francais de la main des Français mêmes que de celle des ennemis. On ne dira rien ici de la manière dont les arts et les sciences étaient cultivés; on trouvera cette partie de l’histoire de nos mœurs à sa place. On remarquera seulement que la nation fran- çcaise était plongée dans l'ignorance, sans excepter ceux qui croient n'être point peuple. On consultait les astrologues, et on y croyait. Tous les Mé- moires de ce temps-là, à commencer par l’Histoire du présilent de Thou, sont remplis de prédictions. Le grave et sévère duc de Sully rapporte sérieusement celles qui furent faites à Henri IV. Cette crédulité, la marque la plus infaillible de l'ignorance, était si ac- créditée qu'on eut soin de tenir un astrologue* caché près de la chambre de la reine Anne d'Autriche au moment de la naissance de Louis XIV, Ce que l'on croira à peine, et ce qui est pourtant rapporté par l'abbé Vittorio Siri, auteur contemporain très-instruit, c'est que Louis XIII eut dès son enfancele surnom de Juste, parce qu’il était né sous le signe de la balance. La même faiblesse, qui mettait en vogue cette chimère absurde de l'astrologie judiciaire, faisait croire aux possessions et aux sor- tiléges : on en faisait un point de religion ; l’on ne voyait que des prêtres qui conjuraient des démons. Les tribunaux, composés de magistrats qui devaient être plus éclairés que le vulgaire, étaient occupés à juger des sorciers. On reprochera toujours à la mémoire du cardinal de Richelieu la mort de ce fameux curé de Loudun, Urbain Grandier *, condamné au feu comme magicien par une 1. Les lettres patentes sont du 10 février 1638; ce fut le 15 août, jour de la procession, qu’eut lieu la bataille entre le parlement et la cour des comptes. Voyez l’Aistoire du Parlement, chap. Lui : « Combats à coups de poing du parlement avec la chambre des comptes dans l'église de Notre-Dame » 2. Il s'appelait Morin ; voyez le chapitre xxvr. 3. Voyez le paragraphe 1x du Prix de la justice et de l'humanité. QE ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV. 175 commission du conseil. On s’indigne que le ministre et les juges aient eu la faiblesse de croire aux diables de Loudun, ou la bar- barie d’avoir fait périr un innocent dans les flammes. On se sou- viendra avec étonnement jusqu'à la dernière postérité que la maréchale d’Ancre fut brûlée en place de Grève comme sorcière !. On voit encore, dans une copie de quelques registres du Chà- telet, un procès commencé en 1610, au sujet d’un cheval qu'un maître industrieux avait dressé à peu près de la manière dont nous avons vu des exemples à la Foire ; on voulait faire brûler et le maître et le cheval*. En voilà assez pour faire connaître en général les mœurs et l'esprit du siècle qui précéda celui de Louis XIV. Ge défaut de lumière dans tous les ordres de l'État fomentait chez les plus honnêtes gens des pratiques superstitieuses qui déshonoraient la religion. Les calvinistes, confondant avec le culte raisonnable des catholiques les abus qu’on faisait de ce culte, n’en étaient que plus affermis dans leur haine contre notre Église. Ils opposaient à nos superstitions populaires, souvent remplies de débauches, une dureté farouche et des mœurs féroces, caractère de presque tous les réformateurs : ainsi l’esprit de parti déchirait et avilissait la France, et l'esprit de société, qui rend aujourd’hui cette nation si célèbre et si aimable, était absolument inconnu. Point de maisons où les gens de mérite s’assemblassent pour se communiquer leurs lumières; point d’académies, point de théâtres réguliers. Enfin les mœurs, les lois, les arts, la société, la religion, la paix, et la guerre, n'avaient rien de ce qu'on vit depuis dans le siècle appelé le siècle de Louis XIV. 1. « Et que le conseiller Courtin, interrogeant cette femme infortunée, lui demanda de quel sortilége elle s'était servie pour gouverner l'esprit de Marie de Médicis, que la maréchale lui répondit : « Je me suis servie du pouvoir qu'ont les « âmes fortes sur les esprits faibles »; et qu’enfin cette réponse ne servit qu'à précipiter l'arrêt de sa mort. « On voit encore », etc. Variante de l'Essai sur le Siècle de Louis XIV, dont il est parlé dans l'Avertissement de Beuchot. 2. « Accusés tous deux de sortiléges. Dans cette disette d'arts, de police, de raison, de tout ce qui fait fleurir un empire, il s'élevait de emps en temps des hommes de talent, et le gouvernement se signalait par des efforts qui rendaient la France redoutable. Mais ces hommes rares et ces efforts passagers, sous Charles VII, sous François I‘*, à la fin du règne de Henri le Grand, servaient à faire remarquer davantage la faiblesse générale. « Ge défaut de lumières», etc. Variante de l’Essai sur le Siècle de Louis XIV. (B.) 436 CHAPITRE III. CHAPITRE III. MINORITÉ DB LOUIS XIV. VICTOIRES DES FRANÇAIS SOUS LE GRAND CONDÉ, ALORS DUC D'ENGHIEN. Le cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir, l'un admiré et haï, l'autre déjà oublié. Ils avaient laissé aux Fran- çais, alors très-inquiets, de l'aversion pour Le nom seul du minis- tère, et peu de respect pour le trône. Louis XIIT, par son testament, établissait un conseil de régence. Ce monarque, mal obéi pen- dant sa vie, se flatta de l'être mieux après sa mort; mais la pre- mière démarche de sa Yeuve Anne d'Autriche fut de faire annuler les volontés de son mari par un arrêt du parlement de Paris. Ce corps, longtemps opposé à la cour, et qui avait à peine conservé sous Louis XIII la liberté de faire des remontrances, cassa le testament de son roi avec la même facilité qu’il aurait jugé la cause d'un citoyen. Anne d'Autriche s’adressa à cette compagnie pour avoir la régence illimitée, parce que Marie de Médicis s'était servie du même tribunal après la mort de Henri IV; et Marie de Médicis avait donné cet exemple, parce que toute autre voie eût été longue et incertaine ; que le parlement, entouré de ses gardes, ne pouvait résister à ses volontés, et qu’un arrêt rendu au parle- ment et par les pairs semblait assurer un droit incontestable. L'usage qui donne la régence aux mères des rois parut donc alors aux Français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne, Le parlement de Paris ayant décidé deux fois cette question, c’est-à-dire ayant seul déclaré par des arrêts ce droit des mères, parut en effet avoir donné la régence : il se regarda, non sans quelque vraisemblance, comme le tuteur des rois, et chaque conseiller crut être une par- tie de la souveraineté. Par le même arrêt, Gaston, duc d'Orléans, jeune oncle dy roi, eut le vain titre de lieutenant général du royaume sous la régente absolue?. Anne d'Autriche fut obligée d’abord de continuer la guerre 1. Riencourt, dans son Histoire de Louis XIV, dit que le testament de Louis XIII fut vérifié au parlement. Ce qui trompa cet écrivain, c’est qu’en effet Louis AI avait déclaré la reine régente, ce qui fut confirmé ; mais il avait limité sun auturité, ce qui fut cassé, (Vote de Voltaire.) À. 18 mai 1643. MINORITÉ DE LOUIS XIVY. 477 contre le roi d’Espagne Philippe IV, son frère, qu’elle aimait. Il ést difficile de dire précisément pourquoi l’on faisait cette guerre; on ne demandait rien à l'Espagne, pas même la Navarre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 1635 parce que le cardinal de Richelieu l'avait voulu, et il est à croire qu'il l’avait voulu pour se rendre nécessaire‘. Il s'était lié contre l'empereur avec la Suède, et avec le duc Bernard de Saxe-Veimar, l’un de ces généraux que les Italiens nommaient Condottieri, c’est-à-dire qui vendaient leurs troupes. Il attaquait aussi la branche autrichienne-espagnole dans ces dix provinces que nous appelons en genéral du nom de Flandre ; et il avait partagé avec les Hollandais, alors nos alliés, cette Flandre qu'on ne conquit point. Le fort de la guerre était du côté de la Flandre ; les troupes espagnoles sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux général expérimenté, nommé don Francisco de Mello. Ils vinrent ravager les frontières de la Champagne; ils attaquèrent Rocroi, et ils crureut pénétrer bientôt jusqu'aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant. La mort de Louis XII, la fai- blesse d’une minorité, relevaient leurs espérances; et quand ils virent qu’on ne leur opposait qu'une arméeinférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt-un ans, leur espé- rance se changea en sécurité, Ce jeune homme sans expérience, qu’ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc d’Enghien, connu depuis sous le nom de grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général; l’art de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n’y avait en Europe que Jui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l’expérience*. 1. Le cardinal pouvait avoir en secret le motif que lui prête M. de Voltaire; mais cette guerre avait un objet très-important, celui d'empêcher la maison d'Au- triche de s'emparer de l'Allemasne et de l'Italie. (K.) 2. Torstenson était page de Gustave-Adolphe, en 1624. Le roi, prêt d'attaquer un corps de Lithuaniens, en Livonie, et n'ayant point d’adjudant anprès de lui, envoya Torstenson porter ses ordres à un officier général, pour profiter d’un mouve- ment qu'il vit faire aux ennemis; Torstenson part et revient. Cependant les ennemis avaicnt changé leur marche, le roi était désespéré de l'ordre qu'il avait donné : « Sire, dit Torstenson, daignez me pardonner; voyant les ennemis faire un mou- vement contraire, j'ai donné un ordre contraire. » Le roi ne dit mot; mais le soir, ce page servant à table, il le ft souper à côté de lui, et lui donna une enseigne aux gardes, quinze jours après une compagnie, ensuite un régiment. Torstenson fut un des grands capitaines de l'Europe. ( Nofe de Voltaire.) 14 — Siècre De Louis XIV. I. 12 AGs CHAPITRE III. Le duc d'Enghien avait reçu, avec la nouvelle de la mort de Louis XIII, l’ordre de ne point hasarder de bataille, Le maréchal de L'Hospital, qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides, Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour ; il ne confia son des- sein qu'à Gassion, maréchal de camp, digne d’être consulté par lui; ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire. (19 mai 1643) On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre, 11 est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que de- mande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu’un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les eridroits, Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espa- gnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la pha- lange ancienne si estimée, et qui S’ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l’entoura et l'attaqua trois fois. À peine victorieux, il arrêta le carnage. Les offi- ciers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu’il en avait pris pour les vaincre. Le vieux comte de Fuentes, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu ». Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célèbre; car la sanglante journée de Marignan, disputée plutôt que gagnée par Francois I", contre les Suisses, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint- Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avan- tuges mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les États, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe. MINORITÉ DE LOUIS XIV. 179 Cette journée de Rocroi devint l’époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siége de Thionville, que le car- dinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder ; et au retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition. Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vigilance du général Beck, et prit enfin Thionville (8 août 1643). De là il courut mettre le siége devant Syrck, et s’en rendit maître, Il fit repasser le Rhin aux Allemands ; il le passa après eux; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Gué- briant. Il trouva Fribourg pris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l’un était Grammont, et l'autre ce Turenne, fait maréchal depuis peu de mois, aprèsavoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci, re- tranché sur deux éminences, (31 août 1644) Le combat recom- mença trois fois, à trois jours différents. On dit que le duc d'En- ghien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis, et marcha pour le reprendre, l'épée à la main, à la tête du régiment de Conti. Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philips- bourg et Mayence rendus furent la preuve et le fruit de la vic- toire. Le duc d’Enghien retourne à Paris, recoit les acclamations du peuple, et demande des récompenses à la cour ; il laisse son armée au prince maréchal de Turenne, Mais ce général, tout habile qu'il est déjà, est battu à Mariendal. (Avril 1645) Le prince revole à J'armée, reprend le commandement, et joint à la gloire de com- mander encore Turenne celle de réparer sa défaite, Il attaque Merci dans les plaines de Nordlingen. Il y gagne une bataille complète (3 août 1645), le maréchal de Grammont y est pris ; mais le général Glen, qui commandait sous Merci, est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille; 4. Dans les Annales de l’Empire, voyez tome XIII, paga 588, Voltaire dit que les combats eurent lieu du 5 au 9. 489 CHAPITRE 111. f et on grava sur sa tombe : Sra, VIATOR ; HEROEM CALCAS : Arrête, voya- geur; tu foules un héros. Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé. et fit celle de Turenne, qui eut l'honneur d'aider puis- samment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peut-être ne fut-il jamais si grand qu'en servant ainsi celui dont il fut depuis l'émule et le vainqueur. Le nom du duc d'Enghien éclipsait alors tous les autres noms. (7 octobre 1646) Il assiégea ensuite Dunkerque, à la vue de l'armée espagnole, et il fut le premier qui donna cette place à la France. Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire, et on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé de lever le siége (1647). On l’ac- cuse, dans quelques livres, de fanfaronnade, pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne. Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeler Condé! en Flandre. L'archiduc Léopold, frère de l’empereur Ferdinand If, assiégeait Lens en Artois. Condé, rendu à ses troupes qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena droit à l'archiduc, C'était pour la troisième fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses soldats ces seules paroles : « Amis, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg, et de Nord- lingen. » (10 août 1648) Il dégagea lui-même le maréchal de Grammont, qui pliait avec l'aile gauche; il prit le général Beck. L’archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaldagne. Les Impériaux et les Espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés ; ils perdirent plus de cent drapeaux, et trente-huit pièces de canon, ce qui était alors très-considérable. On leur fit cinq mille prison- niers, On leur tua trois mille hommes, le reste déserta, et l’archi- duc demeura saus armée. Ceux qui veulent véritablement s'instruire peuvent remarquer que, depuis la fondation de la monarchie, jamais les Français n'avaient gagné de suite tant de batailles, et de si glorieuses par la conduite et par le courage. Tandis que le prince de Condé comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, et que le duc d'Orléans, frère de Louis XIIL, avait aussi soutenu la réputation d’un fils de Henri IV 4, Son père était mort en 1646. (Note de Voltaire.) MINORITÉ DE LOUIS XIV. 181 et celle de la France par la prise de Gravelines (juillet 1644), par celle de Courtrai et de Mardick (novembre 1644}, le vicomte de Turenne avait pris Landau ; il avait chassé les Espagnols de Trèves, et rétabli l'électeur. (Novembre 1647) I] gagna avec les Suédois la bataille de Lavin- gen, celle de Sommerhausen, et contraignit le duc de Bavière à sortir de ses États à l’âge de près de quatre-vingts ans. (1645) Le comte d'Harcourt prit Balaguer, et battit les Espagnols. Ils per- dirent en Italie Porto-Longone (1646). Vingt vaisseaux et vingt galères de France, qui composaient presque toute la marine réta- blie par Richelieu, battirent la flotte espagnole sur la côte d'Italie. Ce n’était pas tout ; les armes françaises avaient encore envahi la Lorraine sur le duc Charles IV, prince guerrier, mais inconstant, imprudent, et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son État par la France, et retenu prisonnier par les Espagnols. Les alliés de la France pressaient la puissance autrichienne au midi et au nord. Le duc d’Albuquerque, général des Portugais, gagna (mai 1644) contre l'Espagne la bataille de Badajoz. Torstenson défit les Impériaux près de Tabor (mars 1645), et remporta une victoire complète, Le prince d'Orange, à la tête des Hollandais, pénétra jusque dans le Brabant. Le roi d’Espagne, battu de tous côtés, voyait le Roussillon et la Catalogne entre les mains des Français. Naples, révoltée contre lui, venait de se donner au duc de Guise, dernier prince de cette branche d’une maison si féconde en hommes illustres et dange- reux. Celui-ci, qui ne passa que pour un aventurier audacieux, parce qu’il ne réussit pas, avait eu du moins la gloire d'aborder seul dans une barque au milieu de la flotte d'Espagne, et de défendre Naples, sans autre secours que son courage. A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d’Autriche, tant de victoires accumulées par les Français, et secondées des succès de leurs alliés, on croirait que Vienne et Madrid n'’atten- daient que le moment d'ouvrir leurs portes, et que l’empereur et le roi d'Espagne étaient presque sans États, Cependant cinq années de gloire, à peine traversées par quelques revers, ne produisirent que très-peu d'avantages réels, beaucoup de sang répandu, et nulle révolution. S'il y en eut une à craindre, ce fut pour la France; elle touchait à sa ruine au milieu de ces prospérités apparentes. 1, La prise de Courtrai est de juin 1646; la prise de Mardick est de août 1646. je CHAPITRE IV. CHAPITRE IV. GUERRE CIVILE, La reine Anne d'Autriche, régente absolue, avait fait du car- dinal Mazarin le maitre de la France, et le sien. Il avait sur elle cet empire qu'un homme adroit devait avoir sur une femme néc avec assez de faiblesse pour être dominée, et avec assez de fermeté pour persister dans son choix. On lit dans quelques Mémoires de ces temps-là que la reine ne donna sa confiance à Mazarin qu’au défaut de Potier, évêque de Beauvais, qu'elle avait d'abord choisi pour son ministre. On peint cet évêque comme un homme incapable : il est à croire qu'il l'était, et que la reine ne s’en était servie quelque temps que comme d'un fantôme, pour ne pas effaroucher d’abord la nation par le choix d'un second cardinal et d'un étranger, Mais ce qu’on ne doit pas croire, c'est que Potier eût commencé son ministère passager par déclarer aux Hollandais « qu'il fallait qu'ils se fissent catholiques s'ils voulaient demeurer dans l'alliance de la France ». Il aurait donc dû faire la même proposition aux Suédois. Presque tous les historiens rapportent cette absurdité, parce qu'ils l'ont lue dans les mémoires des courtisans et des Frondeurs. Il n'y a que trop de traits dans ces Mémoires, ou falsifiés par la passion, ou rapportés sur des bruits populaires. Le puéril ne doit pas être cité, et l'absurde ne peut être cru. Il est très-vraisemblable que le cardinal Mazarin était ministre désigné depuis longtemps dans l'esprit de la reine, et même du vivant de Louis XIII. On ne peut en douter quand on a lu les Mémoires dè La Porte, premier valet de chambre d'Anne d'Autriche. Les subalternes, témoins de tout l'intérieur d'une cour, savent des choses que les parlements et les chefs de parti même ignorent, ou ne font que soupconner!. Mazarin usa d'abord avec modération de sa puissance. Il fau- drait avoir vécu longtemps avec un ministre pour peindre son caractère, pour dire quel degré de courage ou de faiblesse il 1. Les Mémoires manuscrits du duc de La Rochefoucauld confirment le mème fait. 11 était un des confidents de la reine dans les derniers temps de la vie de Louis XII. (K.) — Voyez les Mémoires du duc de La Rochefuucauld, première partie, jusqu'à ce jour inedite. Paris, Renouard, 1817, in-18. (B.) GUERRE CIVILE. 183 avait dans l'esprit, à quel point il était ou prudent ou fourbe. Ainsi, sans vouloir deviner ce qu'était Mazarin, on dira seule- ment ce qu’il fit. Il affecta, dans les commencements de sa gran- deur, autant de simplicité que Richelieu avait déployé de hau- teur. Loin de prendre des gardes et de marcher avec un faste royal, il eut d’abord le train le plus modeste; il mit de l’afabilité et même de la mollesse partout où son prédécesseur avait fait paraître une fierté inflexible. La reine voulait faire aimer sa ré- gence et sa personne de la cour et des peuples, et elle y réussis- sait. Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, et le prince de Condé, appuyaient son pouvoir, et n’avaient d'émulation que pour servir l’État, Il fallait des impôts pour soutenir la guerre contre l'Espagne et contre l'empereur. Les finances en France étaient, depuis la mort du grand Henri IV, aussi mal administrées qu’en Espagne et en Allemagne. La régie était un chaos; l'ignorance extrême ; le brigandage au comble ; mais ce brigandage ne s’étendait pas sur des objets aussi considérables qu'aujourd'hui. L'État était huit fois moins endetté!; on n’avait point des armées de deux cent mille hommes à soudoyer, point de subsides immenses à payer, point de guerre maritime à soutenir. Les revenus de l’État mon- taient, dans les premières années de la régence, à près de soixante et quinze millions de livres de ce temps. C'était assez s’il y avait eu de l’économie dans le ministère ; mais en 1646 et 47 on eut besoin de nouveaux secours. Le surintendant était alors un paysan siennois, nommé Particelli Émeri, dont l'âme était plus basse que la naissance, et dont le faste et les débauches indi- gpaient la nation ?, Cet homme inventait des ressources onéreuses et ridicules. Il créa des charges de contrôleurs de fagots, de jurés vendeurs de foin, de conseillers du roi crieurs de vin; il vendait des lettres de noblesse. Les rentes sur l'hôtel de ville de Paris ne se montaient alors qu’à près de onze millions. On retrancha quel- ques quartiers aux rentiers; on augmenta les droits d’entrée ; on créa quelques charges de maîtres des requêtes ; on retint environ quatre-vingt mille écus de gages aux magistrats. Il est aisé de juger combien les esprits furent soulevés contre deux Italiens, venus tous deux en France sans fortune, enrichis aux dépens de la nation, et qui donnaient tant de prise sur eux. Le parlement de Paris, les maîtres des requêtes, les autres cours, 1. Cette évaluation a été faite avant la guerre de 1755. (K.) 2. Voyez ci-dessus, page 25, et Histoire du Parlement, chapitres Liv et Lv. 185 CHAPITRE IV. les rentiers s'ameutèrent. En vain Mazarin ôta la surintendance à son confident Émeri, et le relégua dans une de ses terres : on s'indignait encore que cet homme eût des terres en France, et on eut le cardinal Mazarin en horreur, quoique, dans ce temps- là même, il consommät le grand ouvrage de la paix de Munster : car il faut bien remarquer que ce fameux traité et les barricades sont de la même année 1648. Les guerres civiles commencèrent à Paris comme elles avaient commencé à Londres, pour un peu d'argent. (1647) Le parlement de Paris, en possession de vérifier les édits de ces taxes, s'opposa vivement aux nouveaux édits ; il acquit la confiance des peuples par les contradictions dont il fatigua le ministère. On ne commença pas d'abord par la révolte; les esprits ne s'aigrirent et ne s'enhardirent que par degrés. La populace peut d'abord courir aux armes, et se choisir un chef, comme on avait fait à Naples! ; mais des magistrats, des hommes d'État procèdent avec plus de maturité, et commencent par observer les bienséan- ces, autant que l'esprit de parti peut le permettre. Le cardinal Mazarin avait cru qu'en divisant adroitement la magistrature il préviendrait tous les troubles ; mais on opposa l'inflexibilité à la souplesse. Il retranchait quatre années de gages à toutes les cours supérieures, en leur remettant la paulette, c'est- à-dire en les exemptant de payer la taxe inventée par Paulet? sous Henri IV, pour s'assurer la propriété de leurs charges. Ce retranchement n'était pas une lésion, mais il conservait les quatre anpées au parlement, pensant le désarmer par cette faveur. Le parlement méprisa cette grâce qui l’exposait au reproche de pré- férer son intérêt à celui des autres compagnies. (1648) Il n'en donna pas moins son arrêt d'union avec les autres cours de justice. Mazarin, qui n’avait jamais bien pu prononcer le francais, ayant dit que cet arrêt d’ognon était attentatoire, et l'ayant fait casser par le conseil, ce seul mot d’ognon le rendit ridicule; et, comme on ne cède jamais à ceux qu'on méprise, le parlement en devint plus entreprenant. Il demanda hautement qu’on révoquât tous les intendants, regardés par le peuple comme des exacteurs, et qu’on abolît cette 4, Ce fut le 7 juillet 1647 que Masaniello se mit à la tète des révoltés napo- litains. 2. Voyez Histoire du Parlement, chapitre xLvu. 3. Ibid., chapitre Lv. L GUERRE CIVILE. 185 magistrature de nouvelle espèce, instituée sous Louis XIII sans Yappareil des formes ordinaires ; c'était plaire à la nation autant qu'irriter la cour. 11 voulait que, selon les anciennes lois, aucun citoyen ne fût mis en prison sans que ses juges naturels en con- nussent dans les vingt-quatre heures; et rien ne paraissait si juste. Le parlement fit plus; il abolit (14 mai 1648) les intendants par un arrêt, avec ordre aux procureurs du roi de son ressort d'informer contre eux. Ainsi la haine contre le ministre, appuyée de l'amour du bien public, menacçait la cour d’une révolution. La reine céda; elle offrit de casser les intendants, et demanda seulement qu'on lui en laissât trois : elle fut refusée. (20 août 1648) Pendant que ces troubles commencaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n’avait alors que dix ans, s'écria : Le parlement sera bien fâchè. Ces paroles faisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parlement de Paris que comme une assemblée de rebelles. Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d’être traités de re- belles, plus ils faisaient de résistance. La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du parlement: Novion Blancménil, président qu'on appelle à mortier; Charton, président d'une chambre des enquêtes, et Broussel, ancien conseiller-clerc de la grand’chambre. Ils n'étaient pas chefs de parti, mais les instruments des chefs. Charton, homme très-borné, était connu par le sobriquet du pré- Sident Je dis ça, parce qu'il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n'avait de recommandable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d'élever toujours la voix contre la cour sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l'idolatrait. Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuït, le cardinal crut en imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu’on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre apportaient dans l'église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s'esquiva ; on prit Blancinénil sans peine ; il n’en fut pas de même de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître 186 CHAPITRE IV. dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple; on entoure le carrosse; on le brise ; les gardes françaises prêtent mainforte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan, Son enlèvement, loin d'intimider le peuple, l'irrite et l'enhardit. On ferme les boutiques, on tend les grosses chaines de fer qui étaient alors à l’entrée des rues principales ; on fait quelques barricades, quatre cent mille voix crient : Liberté et Broussel. Il est difficile de concilier tous les détails rapportés par le cardinal de Retz, M“ de Motteville, l'avocat général Talon, et tant d'autres ; mais tous conviennent des principaux points. Pendant la nuit qui suivit l'émeute, la reine faisait venir environ deux mille hommes de troupes cantonnées à quelques lieues de Paris, pour soutenir la maison du roi. Le chancelier Séguierse transpor- tait déjà au parlement, précédé d’un lieutenant et de plusieurs hoquetons, pour casser tous les arrêts, et même, disait-on, pour interdire ce corps. Mais, dans la nuit même, les factieux s'étaient assemblés chez le coadjuteur de Paris, si fameux sous le nom de cardinal de Retz, et tout était disposé pour mettre la ville en armes. Le peuple arrête le carrosse du chancelier et le renverse. Il put à peine s'enfuir avec sa fille, la duchesse de Sully, qui, malgré lui, l'avait voulu accompagner; il se retire en désordre dans l'hôtel de Luines, pressé et insulté par la populace. Le lieu- tenant civil vient le prendre dans son carrosse, et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compagnies suisses, et d’une escouade de gendarmes; le peuple tire sur eux, quelques-uns sont tués : la duchesse de Sully est blessée au bras (26 août 1648). Deux cents barricades sont formées en un instant; on les pousse jusqu'à cent pas du Palais-Royal. Tous les soldats, après avoir vu tomber quelques-uns des leurs, reculent et regardent faire les bourgeois. Le parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les barricades qui s'abaissent devant lui, et redemande ses membres emprisonnés. La reine est obligée de les rendre, et, par cela même, elle invite les factieux à de nouveaux outrages. Le cardinal de Retz se vante d’avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des barricades, et qui était la seconde de cette espèce. Get homme singulier est le premier évêque en France qui ait fait une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte. Il s'est peint lui-même dans ses Mémoires, écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie, et une inégalité, qui sont l'image de sa conduite. C'était un homme qui, du sein de la débauche, et languissant encore des suites infâmes qu’elle GUERRE CIVILE. 487 entraîne, préchait le peuple et s’en faisait idolâtrer. Il respirait la faction et les complots ; il avait été, à l’âge de vingt-trois ans, l'âme d’une conspiration contre la vie de Richelieu ; il fut Pauteur des barricades ; il précipita le parlement dans les cabales, et le peuple dans les séditions. Son extrême vanité lui faisait entre- prendre des crimes téméraires, afin qu’on en parlât. C’est cette même vanité qui lui a fait répéter tant de fois : Je suis d’une mai- son de Florence aussi ancienne que celle des plus grands princes ; lui, dont les ancôtres avaient été des marchands, comme tant de ses compatriotes. Ce qui paraît surprenant, c’est que le parlement, entraîné par lui, leva l’étendard contre la cour, avant même d’être appuyé par aucun prince. Cette compagnie, depuis Jongtemps, était regardée bien diffé- remment par la cour et par le peuple. Si Fon en croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens : il tenait cette prérogative de la seule volonté des rois, il n'avait sur les autres parlements du royaume d'autre prééminence que celle de l'ancienneté et d’un ressort plus considérable; il n’était la cour des pairs que parce que la cour résidait à Paris ; il n'avait pas plus de droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore une pure grâce : il avait succédé à ces parle- ments qui représentaient autrefois la nation française; mais il n'avait de ces anciennes assemblées rien que le seul nom, et, pour preuve incontestable, c'est qu'en effet les états généraux étaient substitués à la place des assemblées de la nation ; et le parlement de Paris ne ressemblait pas plus aux parlements tenus par nos premiers rois qu'un consul de Smyrne ou d’Alep ne ressemble à un consul romain. Cette seule erreur de nom était le prétexte des prétentions ambitieuses d’une compagnie d'hommes de loi, qui tous, pour avoir acheté leurs offices de robe, pensaient tenir la place des conquérants des Gaules, et des seigneurs des fiefs de la couronne. Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s'arroge nécessairement un premier tribunal, toujours subsistant dans une capitale. Il avait osé donner un arrêt contre Charles VII, et le bannir du royaume; il avait commencé un procès criminel contre Henri HL* ; il avait en tous les temps résisté, autant qu'il 4. Voyez tome XII, page 46, et le chapitre vi de l'Histoire du Parlement. 2. Voyez Histoire du Parlement. chapitre xxx. (Note de Voltaire.) 188 CHAPITRE IV. l'avait pu, à ses souverains; et dans cette minorité de Louis XIV, sous le plus doux des gouvernements, et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince, à l’exem- ple de ce parlement d'Angleterre qui tenait alors son roi prison- nier, et qui lui fit trancher la tête, Tels étaient les discours et les pensées du cabinet. Mais les citoyens de Paris, et tout ce qui tenait à la robe, voyaient dans le parlement un corps auguste, qui avait rendu la justice avec une intégrité respectable, qui n’aimait que le bien de l'État, et qui l'aimait au péril de sa fortune, qui bornait son ambition à la gloire de réprimer l'ambition des favoris, et qui marchait d'un pas égal entre le roi et le peuple; et, sans examiner l'origine de ses droits et de son pourvoir, on lui supposait les droits les plus sacrés, et le pouvoir le plus incontestable : quand on le voyait soutenir la cause du peuple contre les ministres dé- testés, on l'appelait Le père de l'État, et on faisait peu de différence entre le droit qui donne la couronne aux rois, et celui qui don- pait au parlement le pouvoir de modérer les volontés des rois, Entre ces deux extrémités, un milieu juste était impossible à trouver, car enfin il n'y avait de loi bien reconnue que celle de l'occasion et du temps. Sous un gouvernement vigoureux le par- lement n’était rien : il était tout sous un roi faible, et l’on pouvait lui appliquer ce que dit M. de Guéméné, quand cette compagnie se plaignit, sous Louis XIII, d'avoir été précédée par les députés de la noblesse : « Messieurs, vous prendrez bien votre revanche dans la minorité. » On ne veut point répéter ici tout ce qui a été écrit sur ces troubles, et copier des livres pour remettre sous les yeux tant de détails alors si chers et si importants, et aujourd’hui presque oubliés ; mais on doit dire ce qui caractérise l'esprit de la nation, et moins ce qui appartient à toutes les guerres civiles que ce qui distingue celle de la Fronde. Deux pouvoirs établis chez les hommes, uniquement pour le maintien de la paix, un archevéque et un parlement de Paris ayant commencé les troubles, le peuple crut tous ses emporte- ments justifiés. La reine ne pouvait paraître en public sans être outragée, on ne lJ’appelait que Dame Ann; et si l’on y ajoutait quelque titre, c'était un opprobre. Le peuple lui reprochait avec fureur de sacrifier l'État à son amitié pour Mazarin; et, ce qu’il y avait de plus insupportable, elle entendait de tous côtés ces chan- sons et ces vaudevilles, monuments de plaisanterie et de mali- gnité qui semblaient devoir éterniser le doute où l’on affectait GUERRE CIVILE. 189 d’être de sa vertu. M“ de Motteville dit, avec sa noble et sin- cère naïveté, que « ces insolences faisaient horreur à la reine, et que les Parisiens, trompés, lui faisaient pitié ». (6 janvier 1649) Elle s’enfuit de Paris avec ses enfants, son ministre, le duc d'Orléans, frère de Louis XIII, le grand Condé lui-même, et alla à Saint-Germain, où presque toute la cour coucha sur la paille‘. On fut obligé de mettre en gage chez les usuriers les pierreries de la couronne. Le roi manqua souvent du nécessaire. Les pages de sa cham- bre furent congédiés, parce qu’on n’avait pas de quoi les nourrir. En ce temps-là même la tante de Louis XIV, fille de Henri le Grand, femme du roi d'Angleterre, réfugiée à Paris, y était réduite aux extrémités de la pauvreté; et sa fille, depuis mariée au frère de Louis XIV, restait au lit, n'ayant pas de quoi se chauffer, sans que le peuple de Paris, enivré de ses fureurs, fit seulement atten- tion aux afflictions de tant de personnes royales. Anne d'Autriche, dont on vantait l'esprit, les grâces, la bonté, n'avait presque jamais été en France que malheureuse. Long- temps traitée comme une criminelle par son époux, persécutée par le cardinal de Richelieu, elle avait vu ses papiers saisis au Val-de-Grâce ; elle avait été obligée de signer en plein conseil qu’elle était coupable envers le roi son mari. Quand elle accou- cha de Louis XIV, ce même mari ne voulut jamais l’embrasser selon l'usage, et cet affront altéra sa santé au point de mettre en danger sa vie. Enfin, dans sa régence, après avoir comblé de grâces tous ceux qui l'avaient implorée, elle se voyait chassée de la capitale par un peuple volage et furieux. Elle et la reine d'An- gleterre, sa belle-sœur, étaient toutes deux un mémorable exemple des révolutions que peuvent éprouver les têtes couronnées ; et sa belle-mère, Marie de Médicis, avait été encore plus malheureuse*, La reine, les larmes aux yeux, pressa le prince de Condé de servir de protecteur au roi. Le vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Lens, et de Nordlingen, ne put démentir tant de services passés : il fut flatté de l'honneur de défendre une cour qu'il croyait ingrate, contre la Fronde, qui recherchait son appui. Le parlement eut donc le grand Condé à combattre, et il osa soute- air la guerre. Le prince de Conti, frère du grand Condé, aussi jaloux de son aîné qu'incapable de Pégaler; le duc de Longueville, le duc de 4. Voyez Histoire du Parlement, chapitre 1Lvr. 2. Voyez tome XIIT, pages 16, 30. 190 CHAPITRE I. Beaufort, le duc de Bouillon, animés par l'esprit remuant du coadjuteur, et avides de nouveautés, se flattant d'élever leur gran- deur sur les ruines de l'État, et de faire servir à leurs desseins particuliers les mouvements aveugles du parlement, vinrent lui offrir leurs services. On nomma, dans la grand'chambre, les généraux d'une armée qu’on n'avait pas. Chacun se taxa pour lever des troupes : il y avait vingt conseillers pourvus de charges nouvelles, créées par le cardinal de Richelieu. Leurs confrères, par une petitesse d'esprit dont toute société est susceptible, sem- blaient poursuivre sur eux la mémoire de Richelieu ; ils les acca- blaient de dégoûts, et ne les regardaient pas comme membres du parlement : il fallut qu'ils donnassent chacun quinze mille livres pour les frais de la guerre, et pour acheter la tolérance de leurs confrères. La grand'chambre, les enquêtes, les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, qui avaient tant crié contre des impôts faibles et nécessaires, et surtout contre l'augmentation du tarif, laquelle n'allait qu'à deux cent mille livres, fournirent une somme de près de dix millions de notre monnaie d'aujourd'hui, pour la subversion de la patrie. On rendit un arrèt par lequel il fut ordonné de se saisir de tout l'argent des partisans de la cour. On en prit pour douze cent mille de nos livres. On leva douze mille hommes par arrêt du parlement (15 février 1649) : chaque porte cochère fournit un homme et un cheval. Cette cavalerie fut appelée la cavalerie des portes cochères. Le coadjuteur avait un régiment à lui, qu'on nommait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe. Sans les noms de roi de France, de grand Condé, de capitale du royaume, cette guerre de la Fronde eût été aussi ridicule que celle des Barberins; on ne savait pourquoi on était en armes. Le prince de Condé assiégea cent mille bourgeois avec huit mille soldats. Les Parisiens sortaient en campagne, ornés de plumes et de rubans; leurs évolutions étaient le sujet de plaisanterie des gens du métier. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie ; le régi- ment de Corinthe ayant été battu par un petit parti, on appela cet échec la première aux Corinthiens. Ces vingt conseillers, qui avaient fourni chacun quinze mille livres, n'eurent d'autre honneur que d'être appelés les quinze- vingts?. 4. Voyez Histoire du Parlement, chapitre Lvt. GUERRE CIVILE. 491 Le duc de Bcaufort-Vendôme, petit-fils de Henri IV, lidole du peuple, et l'instrument dont on se servit pour le soulever, prince populaire, mais d’un esprit borné, était publiquement l’objet des railleries de la cour et de la Fronde même, On ne parlait jamais de lui que sous le nom de roi des halles. Une balle lui ayant fait une contusion au bras, il disait que ce n'était qu’une confusion. La duchesse de Nemours rapporte, dans ses Mémoires, que le prince de Gondé présenta à la reine un petit nain bossu, armé de pied en cap: « Voilà, dit-il, le généralissime de Parmée pari- sienne, » Il voulait par là désigner son frère, le prince de Conti, qui était en effet bossu, etque les Parisiens avaient choisi pour leur général. Cependant ce même Condé fut ensuite général des mêmes troupes; et Mw de Nemours ajoute qu'il disait que toute cette guerre ne méritait d’être écrite qu’en vers burlesques. Il appelait aussi la guerre des pots de chambre. Les troupes parisiennes, qui sortaient de Paris et revenaient toujours battues, étaient recues avec des huées et des éclats de rire, On ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Les cabarets et les autres maisons de débauche étaient les tentes où l’on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons, et dela gaieté la plus dissolue. La licence était si effrénée qu'une nuit les principaux officiers de la Fronde, ayant rencontré le saint-sacrement qu’on portait dans les rues à un homme qu’on soupconnait d’être Mazarin, recondui- sirent les prêtres à coups de plat d'épée. Enfin on vit le coadjuteur, archevêque de Paris, venir prendre séauceau parlement avec un poignard dans sa poche, dont on aper- cevait la poignée, et on criait : Foila le bréviaire de notre archevéque. vint un héraut d'armes à la porte Saint-Antoine, accompa- gné d'un geñtilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour signifier des propositions (1649). Le parlement ne voulut point le recevoir; mais il admit dans la grand’chambre un envoyé de l'archiduc Léopold, qui faisait alors la guerre à la France. Au milieu de tous ces troubles, la noblesse s’assembla en corps aux Augustins, nomma des syndics, tint publiquement des séances réglées. On eût cru que c'était pour réformer la France, et pour assembler les états généraux; c'était pour un tabouret que la reine avait accordé à M"° de Pons ; peut-être n’y a-t-il jamais eu une preuve plus sensible de la légèreté d’esprit qu’on repro- chait aux Français, 4. Voyez Histoire du Parlement, chapitre Lvi. 192 CHAPITRE IV. Les discordes civiles qui désolaient l'Angleterre, précisément en même temps, servent bien à faire voir les caractères des deux nations. Les Anglais avaient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélancolique, et une fureur raisonnée : ils don- naient de sanglantes batailles ; le fer décidait tout; les échafauds étaient dressés pour les vaincus ; leur roi, pris en combattant, fut amené devant une cour de justice, interrogé sur l'abus qu'on lui reprochaïit d'avoir fait de son pouvoir, condamné à perdre la tête, et exécuté devant tout son peuple (9 février 1649), avec autant d'ordre, et avec le même appareil de justice que si on avait con- damné un citoyen criminel, sans que, dans le cours de ces troubles horribles, Londres se fût ressentie un moment des calamités aita- chées aux guerres civiles. Les Francais, au contraire, se précipitaient dans les séditions par caprice, et en riant : les femmes étaient à la tête des factions; l'amour faisait et rompait les cabales. La duchesse de Longueville engagea Turenne, à peine maréchal de France, à faire révolter l'armée qu'il commandait pour le roi. C'était la même armée que le célèbre duc de Saxe-Veimar avait rassemblée. Elle était commandée, après la mort du duc de Vei- mar, par Le comte d'Erlach, d'une ancienne maison du canton de Berne. Ce fut cecomte d'Erlach qui donna cette armée à la France, et qui lui valut la possession de l'Alsace. Le vicomte de Turenne voulut le séduire ; l'Alsace eût été perdue pour Louis XIV, mais il fut inébranlable; il contint les troupes veimariennes dans la fidélité qu'elles devaient à leur serment. Il fut même chargé par le car- dial Mazarin d'arrêter le vicomte. Ce grand homme, infidèle alors par faiblesse, fut obligé de quitter en fugitif l'armée dont il était général, pour plaire à une femme qui se moquait de sa pas- sion : il devint, de général du roi de France, lieutenant de don Estevan de Gamare, avec lequel il fut battu à Rethel par le maré- chal du Plessis-Praslin. On connaît ce billet du maréchal d'Hocquincourt à la duchesse de Montbazon : Péronne est à la belle des belles. On sait ces vers du duc de La Rochefoucauld, pour la duchesse de Longueville, lorsqu'il recut, au combat de Saint-Antoine, un coup de mousquet qui lui fit perdre quelque temps la vue : Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois; je l'aurais faite aux dieux ?. 4. Sur cette date, voyez, tome XIII, la note Ï de ja page 74. 2. Ces vers sont tirés d'une tragédie de du Ryer; le duc de La Rochefoucauld GUERRE CIVILE. 193 On voit dans les Mémoires de Mademoiselle une lettre de Gaston, duc d'Orléans, son père, dont l'adresse est : À mesdames les comiesses, maréchales de camp dans l'armée de ma fille contre le Mazarin. La guerre finit et recommenca à plusieurs reprises; il n’y eut personne qui ne changeât souvent de parti. Le prince de Condé, ayant ramené dans Paris la cour triomphante, se livra au plaisir de la mépriser après l'avoir défendue; et ne trouvant pas qu’on lui donnât des récompenses proportionnées à sa gloire et à ses services, il fut le premier à tourner Mazarin en ridicule, à braver la reine, et à insulter le gouvernement qu’il dédaignait, Il écrivit, à ce qu'on prétend, au cardinal : Al’ illustrissimo signor Faquino. I lui dit un jour: Adieu, Mars. Il encouragea un marquis de Jarsai à faire une déclaration d'amour à la reine, et trouva mau- vais qu’elle osât s’en offenser. Il se ligua avec le prince de Conti, son frère, et le duc de Longueville, qui abandonnèrent le parti de la Fronde., On avait appelé la cabale du duc de Beaufort, au commencement de la régence, celle des importants; on appelait celle de Condé le parti des petits-maiîtres, parce qu’ils voulaient être les maîtres de l’État. Il n'est resté de tous ces troubles d'autres traces que ce nom de petit-maître, qu’on applique aujourd’hui à la jeunesse avantageuse et mal élevée, et le nom de frondeurs qu'on donne aux censeurs du gouvernement. On employa de tous côtés des moyens aussi bas qu’odieux. Joly, conseiller au Châtelet, depuis secrétaire du cardinal de Retz, imagina de se faire une incision au bras et de se faire tirer un coup de pistolet dans son carrosse pour faire accroire que la cour avait voulu l’assassiner. Quelques jours après, pour diviser le parti du prince de Condé et les Frondeurs, et pour les rendre irréconciliables on tire des coups de fusil dans les carrosses du grand Condé, et on tue un de ses valets de pied, ce qui s’appelait une joliade renforcée. Qui fit cette étrange entreprise? Est-ce le parti du cardinal Mazarin? Il en fut très-soupconné. On en accusa le cardinal de Retz, le duc L les écrivit au-dessous d’un portrait de M* de Longueville; s’étant aperçu qu'elle le trompait, il en parodia les deux derniers hémistiches : Pour mériter son cœur, qu'enlin je connais mioux, J'ai fait la guerre aux rois; j'en ai perdu les yeux. (K.) — Voltaire, dans son Supplément au Siècle de Louis XIV, première partie, dit lui-même que les vers qu’il a mis dans la bouche de La Rochefoucauld sont tirés de l’Alcyonée de du Ryer. 14. — Siècre De Louis XIV. I. 43 194 CHAPITRE IV. de Beaufort et le vieux Broussel, en plein parlement, et ils furent justifiés. Tous les partis se choquaient, négociaient, se trahissaient tour à tour. Chaque homme important, ou qui voulait l'être, prétendait établir sa fortune sur la ruine publique; et le bien public était dans la bouche de tout le monde. Gaston était jaloux de la gloire du grand Condé et du crédit de Mazarin. Condé ne les aimait ni ne les estimait, Le coadjuteur de larchevêché de Paris voulait être cardinal par la nomination de la reine, et il se dévouait alors à elle pour obtenir cette dignité étrangère qui ne donnait aucune autorité, mais un grand relief. Telle était alors la force du préjugé que le prince de Conti, frère du grand Condé, voulait aussi couvrir sa couronne de prince d’un chapeau rouge. Et tel était en même temps le pouvoir des intrigues qu'un abbé sans naissance et sans mérite, nommé La Rivière, disputait ce chapeau romain au prince. Ils ne l’eurent ni l’un ni l’autre : le prince, parce qu'enfin il sut le mépriser; La Rivière, parce qu’on se moqua de son ambition; mais le coadjuteur l’obtint pour avoir abandonné le prince de Condé aux ressentiments de la reine, Ces ressentiments n'avaient d'autre fondement que de petites querelles d'intérêt entre le grand Condé et Mazarin. Nul crime d'État ne pouvait être imputé à Condé; cependant on l'arrêta dans le Louvre, lui, son frère de Conti, et son beau-frère de Lon- gueville, sans aucune formalité, et uniquement parce que Mazarin le craignait (18 janvier 1650). Cette démarche était, à la vérité, contre toutes les lois; mais on ne connaissait les lois dans aucun des partis!. 1. Le prince de Condé fut d'abord conduit à Vincennes, avec une escorte commandée par le comte de Miossens. L'abbé de Choisy rapporte dans ses Mémoires que, la voiture du prince ayant cassé, Condé dit à Miossens : « Voilà une belle Occasion pour un cadet de Gascogne; » mais que Miossens fut fidèle à la reine. Cette anecdote ne peut être vraie: Miossens était d'Atbret, du même nom que la mère de Henri IV, et ce n'était pas du prince de Condé qu’il pouvait attendre sa fortune. C'est le même que le maréchal d'Albret, qui fut depuis un des premiers protecteurs de M=° de Maintenon. Le comte d'Harcourt, de la maison de Lorraine, conduisit ensuite Condé au Havre; le prince, étant avec lui dans la même voiture, lui fit cette chanson : Cet homme gros et court Si fameux dass l'histoire, Ce grand comte d'Harcourt Tout rayvnnant de gloire, Qui secourut Casal et qui reprit Turin, Est devenu recors de Julcs Mazarin. (K.) GUERRE CIVILE. 195 Le cardinal, pour se rendre maître de ces princes, usa d’une fourberie qu’on appela politique. Les Frondeurs étaient accusés d’avoir tenté d’assassiner le prince de Condé; Mazarin lui fait accroire qu’il s’agit d'arrêter un des conjurés, et de tromper les Frondeurs ; que c’est à Son Altesse à signer l’ordre aux gendarmes de la garde de se tenir prêts au Louvre. Le grand Condé signe lui-même l'ordre de sa détention. On ne vit jamais mieux que la politique consiste souvent dans le mensonge, et que l'habileté est de pénétrer le menteur. - On lit dans la Vie de la duchesse de Longueville que Ia reine mère se retira dans son petit oratoire pendant qu’on se saisissait des princes, qu’elle fit mettre à genoux le roi son fils, âgé de onze ans, et qu’ils prièrent Dieu dévotement ensemble pour l’heu- reux succès de cette expédition. Si Mazarin en avait usé ainsi, c'eût été une momerie atroce. Ce n’était dans Anne d'Autriche qu'une faiblesse ordinaire aux femmes. La dévotion, chez elles, s'allie avec l'amour, avec la politique, avec la cruauté même. Les femmes fortes sont au-dessus de ces petitesses. Le prince de Condé eût pu gouverner l'État s’il avait seulement voulu plaire; mais il se contentait d’être admiré. Le peuple de Paris, qui avait fait des barricades pour un conseiller-clere presque imbécile, fit des feux de joie lorsqu'on mena au donjon de Vin- cennes le défenseur et le héros de la France. Ce qui montre encore combien les événements trompent les hommes, c'est que cette prison de trois princes, qui semblait devoir assoupir les factions, fut ce qui les releva. La mère du prince de Condé, exilée, resta dans Paris malgré la cour, et porta sa requête au Parlement (1650). Sa femme, après mille périls, se refugia dans la ville de Bordeaux ; aidée des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, elle souleva cette ville et arma l'Espagne... Toute la France redemandait le grand Condé. S'il avait paru alors, la cour était perdue. Gourville, qui de simple valet de chambre du duc de La Rochefoucauld était devenu un homme considérable par son caractère hardi et prudent, imagina un moyen sûr de délivrer les princes enfermés alors à Vincennes. Un des conjurés eut la bêtise de se confesser à un prêtre de la Fronde. Ce malheureux prêtre avertit le coadjuteur, persécuteur en ce temps-là du grand Condé. L'entreprise échoua par la révélation de la confession, si ordinaire dans les guerres civiles. On voit par les Mémoires du conseiller d’État Lenet, plus curieux que connus, combien, dans ces temps de licence effrénée, de troubles, d’iniquités, et même d’impiétés, les prêtres avaient 4196 CHAPITRE IV. encore de pouvoir sur les esprits, Il rapporte qu’en Bourgogne le doyen dela Sainte-Chapelle, attaché au prince de Condé,offrit pour tout secours de faire parler en sa faveur tous les prédicateurs en chaire, et de faire manœuvrer tous les prêtres dans la confession. Pour mieux faire connaître encore les mœurs du temps, il dit que lorsque la femme du grand Condé alla se réfugier dans Bor- deaux, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld allèrent au- devant d'elle à la tête d’une foule de jeunes gentilshommes qui crièrent à ses oreilles : Vive Condé ! ajoutant un mot obscène pour Mazarin, et la priant de joindre sa voix aux leurs. (13 février 1651) Un an après, les mêmes Frondeurs qui avaient vendu le grand Condé et les princes à la vengeance timide de Mazarin forcèrent la reine à ouvrir leurs prisons, et à chasser du royaume son premier miaistre. Mazarin alla lui-même au Havre, où ils étaient détenus; il leur rendit leur liberté, et ne fut recu d'eux qu'avec le mépris qu'il en devait attendre ; après quoi il se retira à Liége. Condé revint dans Paris aux acclamations de ce même peuple qui l'avait tant haï. Sa présence renouvela les cabales, les dissensions et les meurtres. Le royaume resta dans cette combustion encore quelques années. Le gouvernement ne prit presque jamais que des partis faibles et incertains : il semblait devoir succomber ; mais les révoltés furent toujours désunis, et c'est ce qui sauva la cour. Le coadjuteur, tantôt ami, tantôt ennemi du prince de Condé, sus- cita contre lui une partie du parlement et du peuple; il osa en même temps servir la reine, en tenant tête à ce prince, et l'ou- trager, en la forçant d'éloigner le cardinal Mazarin, qui se retira à Cologne. La reine, par une contradiction trop ordinaire aux gouvernements faibles, fut obligée de recevoir à la fois ses ser- vices et ses offenses, et de nommer au cardinalat ce même coad- juteur, l'auteur des barricades, qui avait contraint la famille royale à sortir de la capitale et à l'assiéger, SUITE DE LA GUERRE CIVILE. 497 CHAPITRE V. SUITE DB LA GUERRE CIVILE JUSQU'A LA FIN DE LA RÉBELLION, EN 1053. Enfin le prince de Condé se résolut à une guerre qu'il eût dû commencer du temps de la Fronde s’il avait voulu être le maître de l'État, ou qu'il n'aurait dû jamais faire s’il avait été citoyen. Il part de Paris; il va soulever la Guienne, le Poitou et Anjou, et mendier contre la France le secours des Espagnols, dont il avait été le fléau le plus terrible. Rien ne marque mieux la manie de ce temps, et le dérégle- ment qui déterminait toutes les démarches, que ce qui arriva alors à ce prince. La reine [ui envoya un courrier de Paris avec des propositions qui devaient l’engager au retour et à la paix. Le courrier se trompa ; et au lieu d’aller à Angerville, où était le prince, il alla à Augerville. La lettre vint trop tard. Condé dit que s'il l'avait reçue plus tôt, il aurait accepté les propositions de paix; mais que, puisqu'il était déjà assez loin de Paris, ce n’était pas la péine d'y retourner. Ainsi la méprise d'un courrier et le pur caprice de ce prince replongèrent la France dans la guerre civile. (Décembre 1651) Alors le cardinal Mazarin, qui du fond de son exil à Cologne avait gouverné la cour, rentra dans le royaume, moins en ministre qui venait reprendre son poste qu’en souve- rain qui se remettait en possession de ses États; il était conduit par une petite armée de sept mille hommes levés à ses dépens, c’est-à-dire avec l'argent du royaume qu'il s'était approprié. On fait dire au roi, dans une déclaration de ce temps-là, que le cardinal avait en effet levé ces troupes de son argent; ce qui doit confondre l'opinion de ceux qui ont écrit qu’à sa première sortie du royaume Mazarin s'était trouvé dans l’indigence. Il donna le commandement de sa petite armée au maréchal d'Hoc- quincourt. Tous les officiers portaient des écharpes vertes; c'était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe : la blanche était celle du roi; l’isabelle, celle du prince de Condé. Il était étonnant que le cardinal Mazarin, qui avait jusqu'alors affecté tant de modestie, eût la hardiesse de faire por- ter ses livrées à une armée, comme s'il avait un parti différent 498 CHAPITRE Y. de celui de son maître; mais il ne put résister à cette vanité : c'était précisément ce qu'avait fait le maréchal d’Ancre, et ce qui contribua beaucoup à sa perte. La même témérité réussit au car- dinal Mazarin : la reine l'approuva. Le roi, déjà majeur; et son frère, allèrent au-devant de lui. (Décembre 1651) Aux premières nouvelles de son retour, Gas- ton d'Orléans, frère de Louis XIII, qui avait demandé l’éloigne- ment du cardinal, leva des troupes dans Paris sans savoir à quoi elles seraient employées. Le parlement renouvela ses arrêts; il proscrivit Mazarin, et mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les registres quel était le prix d’une tête ennemie du royaume, On trouva que sous Charles IX on avait promis, par arrêt, cin- quante mille écus à celui qui représenterait l'amiral Coligny mort ou vif. On crut très-sérieusement procéder en règle en mettant ce même prix à l'assassinat d'un cardinal premier ministre. Cette proscription ne donna à personne la tentation de mériter les cinquante mille écus, qui après tout n'eussent point été payés. Chez une autre nation, et dans un autre temps, un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs; mais il ne servit qu'à faire de nouvelles plaisanteries. Les Blot et les Marigny, beaux esprits, qui portaient la gaieté dans les tumultes de ces troubles, firent afficher dans Paris une répartition des cent cinquante mille livres; tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un œil, tant pour le faire eunuque. Ce ridicule fut tout l'effet de la proscription contre la personne du ministre ; mais ses meubles et sa bibliothèque furent vendus par un second arrêt; cet argent était destiné à payer un assassin; il fut dissipé par les déposi- taires, comme tout l'argent qu'on levait alors. Le cardinal, de son côté, n'employait contre ses ennemis ni le poison ni l’assas- sinat; et, malgré l’aigreur et la manie de tant de partis et de tant de haïnes, on ne commit pas autant de grands crimes, les chefs de partis furent moins cruels, et les peuples moins furieux que du temps de la Ligue: car ce n’était pas une guerre de religion. (Décembre 1651) L'esprit de vertige qui régnait en ce temps posséda si bien tout le corps du parlement de Paris qu'après avoir solennellement ordonné un assassinat dont on se moquait, il rendit un arrêt par lequel plusieurs conseillers devaient se transporter sur la frontière pour informer contre l'armée du car- dinal Mazarin, c'est-à-dire contre l’armée royale. Deux conseillers futent assez imprudents pour aller avec quel- ques paysans faire rompre les ponts par où le cardinal devait passer : l'un d'eux, nommé Bitaut, fut fait prisonnier par les SUITE DE LA GUERRE CIVILE. 499 troupes du roi, relâché avec indulgence, et moquéde tousles partis. (6 août 1652) Cependant le roi, majeur, interdit le parlement de Paris, et le transfère à Pontoise, Quatorze membres attachés à la cour obéissent, les autres résistent. Voilà deux parlements qui, pour mettre le comble à la confusion, se foudroient par des arrêts réciproques, comme du temps de Henri IV et de Charles VI. Précisément dans le temps que cette compagnie s’abandonnait à ces extrémités contre le ministre du roi, elle déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé, qui n’était armé que contre ce ministre ; et, par un renversement d'esprit que toutes les dé- marches précédentes rendent croyable, elle ordonna que les nou- velles troupes de Gaston, duc d'Orléans, marcheraient contre Mazarin ; et elle défendit en même temps qu’on prit aucuns de- niers dans les recettes publiques pour les soudoyer. On ne pouvait attendre autre chose d'une compagnie de ma- gistrats, qui, jetée hors de sa sphère et ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel, ni les affaires politiques, ni la guerre, s'as- semblant et décidant en tumulte, prenait des partis auxquels elle n'avait pas pensé le jour d’auparavant, et dont elle-même s'éton- nait ensuite. Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Condé; mais il tint une conduite un peu plus uniforme, parce qu’étant plus éloigné de la cour il était moins agité par des factions oppo- sées. Des objets plus considérables intéressaient toute la France. Condé, ligué avec les Espagnols, était en campagne contre le roi; et Turenne, ayant quitté ces mêmes Espagnols, avec lesquels il avait été battu à Rethel, venait de faire sa paix avec la cour, et commandait l'armée royale, L’épuisement des finances ne per- mettait ni à l’un ni à l’autre des deux partis d’avoir de grandes armées ; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l’État. Il y a des temps où cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes ; il y en a d’autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l’affermir. Louis XIV, élevé dans ladversité, allait avec sa mère, son frère, et le cardinal Mazarin, de province en province, n’ayant pas autant de troupes autour de sa personne, à beaucoup près, qu'il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyés d’Espagne, les autres levés par les partisans du prince de Condé, le poursuivaient au cœur de son royaume. Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Mon- tauban, prenait des villes, et grossissait partout son parti, 200 CHAPITRE V. Toute l'espérance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L'armée royale se trouvait auprès de Gien sur la Loire. Gelle du prince de Condé était à quelques lieues sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux géné- raux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu'habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu'au milieu de la nuit un courrier se présenta dans la forêt d'Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d'Agen, à tra- vers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la têle de son armée. Sa présence faisait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage, [Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré trans- porte les hommes. Il profita à l'instant de la confiance et de l’au- dace qu'il venait d'inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude. (7 avril 1652) L'armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était à Blenau, commandé par le maré- chal d'Hocquincourt; et ce corps fut dissipé en même temps qu'attaqué. Turenne n'en put être averti. Le cardinal Mazarin, effrayé, courut à Gien au milieu de la nuit réveiller le roi, qui dormait, pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut consternée ; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le con- duire secrètement à Bourges. Le prince de Condé, victorieux, approchait de Gien; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne par sa fermeté rassura les esprits, et sauva la cour par son habileté ; il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mou- vements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d'honneur, ou de Condé vic- torieux, ou de Turenne, qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Blenau, si longtemps célèbre en France, il n’y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n’en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d'avoir entre ses maigs son ennemi, le cardinal Mazarin. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant. SUITE DE LA GUERRE CIVILE. 201 Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne comme il avait surpris d’'Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris; il se hâta d’aller dans cette ville jouir de sa gloire et des disposi- tions favorables d’un peuple aveugle. L’admiration qu’on avait pour ce dernier combat dont on exagérait encore toutes les cir- constances, la haine qu’on portait à Mazarin, le nom et la pré- sence du grand Condé, semblaient d’abord le rendre maître absolu de la capitale; mais dans le fond tous les esprits étaient divisés ; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, rac- commodé en apparence avec la cour, qui le craïignait et dont il se défait, n’était plus le maître du peuple, et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d'Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans, et le prince; quoique tout le inonde s’accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageait en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires. On fit promener dans Paris la châsse de sainte Geneviève pour obtenir l'expulsion du cardinal ministre; et la populace ne douta pas que cette sainte n'opérât ce miracle, comme elle donne de la pluie. On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, dépu- tations du parlement, assemblées de chambres, séditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles IV, ce duc de Lorraine chassé de ses États, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes, qu'il vendait tous les ans au roi d'Espagne, vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d’argent pour s'en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après l'avoir désolée sur son passage, emportant l'argent des deux partis. Condé resta donc dans Paris avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l’âge de quinze ans, vit (juil- let 1652) de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, où ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses que la réputation de l’un et de l’autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée, Le prince de Condé, avec un petit nombre de seigneurs de son parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l'effort de l'ar- mée royale. Le duc d'Orléans, incertain du parti qu'il devait 202 CHAPITRE Y. è prendre, restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Retz était cantonné dans son archevêché. Le parlement attendait l'issue de la bataille pour donner quelque arrêt. La reine, en larmes, était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui craignait alors également et les troupes du roi et celles de monsieur le Prince, avait fermé les portes de la ville, et ne laissait plus entrer ni sortir personne, pendant que ce qu’il y avait de plus grand en France s’acharnait au combat, et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc de La Rochefou- cauld, si illustre par son courage et par son esprit, recut un coup au-dessus des yeux, qui lui fit perdre la vue pour quelque temps’. Un neveu du cardinal Mazarin y fut tué, et le peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu'on rapportait à la porte Saint-Antoine, qui ne s’ouvrait point. Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son père n’osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés, et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L'armée royale se retira : Condé n'acquit que de la gloire ; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans l'esprit du roi, son cousin, par cette action violente; et le cardinal Mazarin, qui savait l'extrême envie qu'avait Mademoiselle d'épouser une tête couronnée, dit alors : Ce canon-là vient de tuer son mari. La plupart de nos historiens n’étalent à leurs lecteurs que ces combats et ces prodiges de courage et de politique ; mais qui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer, dans quelles misères on était obligé de plonger les peuples, et à quelles bas- sesses on était réduit, verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d'admiration. On en peut juger par les seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché à monsieur le Prince. Il avoue que lui-même, pour lui procurer de l'argent, vola celui d'une recette, et qu'il alla prendre dans son logis un directeur des postes, à qui il fit payer une rancon ; et il rapporte ces violences comme des choses ordinaires. La livre de pain valait alors à Paris vingt-quatre de nos sous. Le peuple souffrait, les aumôûnes ne suffisaient pas; plusieurs provinces étaient dans la disette. Y at-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux ? Un gentilhomme est pris par les troupes royales, on lui tranche la tête. Le duc de La Rochefoucauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi; et ce 4. Voyez la note de la page 192, SUITE DE LA GUERRE CIVILE. 203 duc de La Rochefoucauld passe pourtant pour un philosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt oubliées pour les grands inté- rêts des chefs de parti. Mais en même temps y a-t-il rien de plus ridicule que de voir le grand Condé baiser la châsse de sainte Geneviève dans une procession, y frotter son chapelet, le montrer au peuple, et prouver, par cette facétie, que les héros sacrifient souvent à la canaille? Nulle décence, nulle bienséance, ni dans les procédés, ni dans les paroles. Omer Talon rapporte qu’il entendit des conseillers appeler, en opinant, le cardinal premier ministre, faguin*. Un conseiller, nommé Quatre-sous, apostropha rudement le grand Condé en plein parlement; on se donna des gourmades dans le sanctuaire de la justice. Il y avait eu des coups donnés à Notre-Dame *? pour une place que les présidents des enquêtes disputaient au doyen de la grand’- chambre en 1644. On laissa entrer dans le parquet des gens du roi, en 1645, des femmes du peuple, qui demandèrent à genoux que le parlement fit révoquer les impôts. Ce désordre en tout genre continua depuis 1644 jusqu’en 1653, d'abord sans trouble, enfin dans des séditions continuelles d’un bout du royaume à l’autre. (1652) Le grand Condé s'oublia jusqu’à donner un soufflet au comte de Rieux, fils du prince d’Elbeuf, chez le duc d'Orléans : ce n’était pas le moyen de regagner le cœur des Parisiens. Le comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen, et de Lens. Cette étrange aventure ne produisit rien ; Monsieur fit mettre pour quelques jours le fils du duc d’Elbeuf à la Bastille, et il n’en fut plus parlé?, La querelle du duc de Beaufort et du duc de Nemours, son beau-frère, fut sérieuse. Ils s’'appelèrent en duel, ayant chacun quatre seconds. Le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort; et le marquis de Villars“, surnommé Orondate, qui secondait 1. Voyez page 193, et l'Histoire du Parlement, chapitre Lvi. 9, Voyez Histoire du Parlement, chapitre Liv. 3. Des hommes très-instruits des anecdotes de ce temps prétendent que le prince de Condé n'avait insulté Rieux que de paroles ou de gestes: celui-ci donna le premier coup, que les amis du prince lui rendirent avec usure. Les deux avocats généraux du parlement, Omer Talon et Jérôme Bignon, furent consultés : Talon voulait poursuivre le comte de Rieux; Bignon, plus sage, s’y opposa, et fit revenir son collègue à son avis. (K.) 4. C'est le père du maréchal de Villars, à qui Louis XIV, dans ses malheurs, a dù la victoire et la paix. (K.) 204 CHAPITRE V. ‘ Nemours, tua son adversaire, Héricourt, qu'il n'avait jamais vu auparavant. De justice, il n’y en avait pas l'ombre. Les duels étaient fréquents, les déprédations continuelles, les débauches poussées jusqu’à l'impudence publique; mais au milieu de ces désordres il régna toujours une gaieté qui les rendit moins funestes. Après le sanglant et inutile combat de Saint-Antoine, le roi ne put rentrer dans Paris, et le prince n’y put demeurer longtemps. Une émotion populaire, et le meurtre de plusieurs citoyens dont on le crut l'auteur, le rendirent odieux au peuple, Cependant il avait encore sa brigue au parlement. (20 juillet 1652) Ce corps, peu intimidé alors par une cour errante et chassée en quelque facon de la capitale, pressé par les cabales du duc d'Orléans et du prince, déclara par un arrêt le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, quoique le roi fût majeur : c'était le même titre qu'on avait donné au duc de Mayenne du temps de la Ligue. Le prince de Condé fut nommé généralissime des armées. Les deux parlements de Paris et de Pontoise, se contestant l'un à l’autre leur autorité, donnant des arrêts contraires, et qui par là se seraient rendus le mépris du peuple, s'accordaient à demander l'expulsion de Mazarin : tant la haine contre ce ministre semblait alors le devoir essentiel d'un Français. Il ne se trouva dans ce temps aucun parti qui ne fût faible : celui de la cour l'était autant que les autres ; l'argent et les forces manquaient à tous; les factions se multipliaient ; les combats n'avaient produit de chaque côté que des pertes et des regrets. La cour se vit obligée de sacrifier encore Mazarin, que tout le monde appelait la cause des troubles, et qui n’en était que le prétexte. Il sortit une seconde fois du royaume (12 août 1652) : pour surcroît de honte, il fallut que le roi donnât une déclara- tion publique par laquelle il renvoyait son ministre en vantant ses services et en se plaignant de son exil!. Charles Ier, roi d'Angleterre, venait de perdre la tête sur un échafaud® pour avoir, dans le commencement des troubles, abandonné le sang de Strafford, son ami, à son parlement : Louis XIV, au contraire, devint le maître paisible de son royaume en souffrant l'exil de Mazarin. Ainsi les mêmes faiblesses eurent des succès bien différents. Le roi d'Angleterre, en abandonnant 4. Ce fut pendant cet exil que le cardinal écrivait au roi : « I] ne me reste pas un asile daus un royaume dont j'ai reculé toutes les frontières » (K.) 2, Voyez page 192. SUITE DE LA GUERRE CIVILE. 205 son favori, enhardit un peuple qui respirait la guerre, et qui haïssait les rois; et Louis XIV, ou plutôt la reine mère, en ren- voyant le cardinal, Ôta tout prétexte de révolte à un peuple las de la guerre, et qui aimait la royauté. (20 octobre 1652) Le cardinal à peine parti pour aller à Bouil- lon, lieu de sa nouvelle retraite, les citoyens de Paris, de leur seul mouvement, députèrent au roi pour Je supplier de revenir dans sa capitale. Il y rentra, et tout y fut si paisible qu’il eût été difficile d'imaginer que quelques jours auparavant tout avait été dans la confusion. Gaston d'Orléans, malheureux dans ses entre- prises, qu’il ne sut jamais soutenir, fut relégué à Blois, où il passa le reste de sa vie dans le repentir ; et il fut le deuxième fils de Henri le Grand qui mourut sans beaucoup de gloire. Le car- dinal de Retz, aussi imprudent qu’audacieux, fut arrêté dans le Louvre, et, après avoir été conduit de prison en prison, il mena longtemps une vie errante, qu'il finit enfin dans la retraite, où il acquit des vertus que son grand courage n'avait pu connaître dans les agitations de sa fortune. Quelques conseillers‘ qui avaient le plus abusé de leur minis- tère payèrent leurs démarches par l'exil; les autres se renfermè- rent dans les bornes de la magistrature, et quelques-uns s’atta- chèrent à leur devoir par une gratification annuelle de cinq cents écus, que Fouquet, procureur général et surintendant des finances, leur fit donner sous main? Le prince de Condé cependant, abandonné en France de presque tous ses partisans, et mal secouru des Espagnols, conti- nuait sur les frontières de la Champagne une guerre malheu- reuse. Il restait encore des factions dans Bordeaux, mais elles furent bientôt apaisées. Ge calme du royaume était l'effet du bannissement du cardinal Mazarin ; cependant, à peine fut-il chassé par le cri général des Francais et par une déclaration du roi que le roi le fit revenir (3 février 1653). IL fut étonné de rentrer dans Paris tout-puissant et tranquille. Louis XIV le recut comme un père, et le peuple comme ün maître. On lui fit un festin à l'hôtel de ville, au mi- lieu des acelamations des citoyens : il jeta de l’argent à la popu- lace ; mais on dit que, dans la joie d’un si heureux changement, il marqua du mépris pour l’inconstance, ou plutôt pour la folie des Parisiens. Les officiers du parlement, après avoir mis sa tête 4. Voyez l'Histoire du Parlement, chapitre evir, 9, Mémoires de Gourville. (Note de Voltaire.) 206 CHAPITRE VI. à prix comme celle d'un voleur public, briguèrent presque tous l'honneur de venir ui demander sa protection ; et ce même par- lement, peu de temps après, condamna par contumace le prince de Condé à perdre la vie (27 mars 1653) : changement ordinaire dans de pareils temps, et d'autant plus humiliant que l’on con- damnait par des arrêts celui dont on avait si longtemps partagé les fautes. On vit le cardinal, qui pressait cette condamnation de Condé, marier au prince de Conti, son frère, l'une de ses nièces (22 fé- vrier 1654) : preuve que le pouvoir de ce ministre allait étre sans bornes. Le roi réunit les parlements de Paris et de Pontoise : il dé- fendit les assemblées des chambres. Le parlement voulut remon- trer; on mit en prison un conseiller, on en exila quelques autres ; le parlement se tut : tout était déjà changé. CHAPITRE VI. ETAT DE LA FRANCE JUSQL'A LA MORT DU CARDINAL MALARIN, EN 1661. Pendant que l'État avait été ainsi déchiré au dedans, il avait été attaqué et affaibli au dehors. Tout je fruit des batailles de Rocroi, de Lens, et de Nordlingen, fut perdu. (1651) La place importante de Dunkerque fut reprise par les Espagnols ; ils chas- sèrent les Français de Barcelone ; ils reprirent Casal en Italie. Cependant, malgré les tumultes d'une guerre civile et le poids d'une guerre étrangère, le cardinal Mazarin avait été assez habile et assez heureux pour conclure cette célèbre paix de Vestphalie par laquelle l'empereur et l'empire vendirent au roi et à la cou- ronne de France la souveraineté de l'Alsace pour trois millions de livres payables à l’archiduc, C©est-à-dire pour environ six millions d'aujourd'hui. (1648) Par ce traité, devenu pour l'avenir la base de tous les traités, un nouvel électorat fut créé pour la maison de Bavière*. Les droits de tous les princes et des villes 4, Dunkerque fut perdue en septembre 1652; Barcelone et Casal, en octobre. 2. Voyez page 160. DE LA FRANCE JUSQU'’A LA MORT DE MAZARIN. 207 impériales, les priviléges des moindres gentilshommes allemands, furent confirmés. Le pouvoir de l’empereur fut restreint dans des bornes étroites, et les Français, joints aux Suédois, devinrent les législateurs de l'empire. Gette gloire de la France était due au moins en partie aux armes de la Suède. Gustave-Adolphe avait commencé d’ébranler l'empire. Ses généraux avaient encore poussé assez loin leurs conquêtes sous le gouvernement de sa fille Christine. Son général Vrangel était prêt d'entrer en Autriche. Le comte de Kœænigsmarck était maître de la moitié de la ville de Prague, et assiégeait l’autre lorsque cette paix fut conclue, Pour accabler ainsi l’empereur, il n’en coûta guère à la France qu’en- viron un million par an donné aux Suédois. Aussi la Suède obtint par ces traités de plus grands avantages que la France; elle eut la Poméranie, beaucoup de places, et de l'argent. Elle forca l'empereur de faire passer entre les mains des luthériens des bénéfices qui appartenaient aux catholiques ro- mains, Rome cria à limpiété, et dit que la cause de Dieu était trahie. Les protestants se vantèrent qu'ils avaient sanctifié l’ou- vrage de la paix, en dépouillant des papistes. L'intérêt seul fit parler tout le monde. L'Espagne n’entra point dans cette paix, et avec assez de rai- son : car, voyant la France plongée dans les guerres civiles, le ministère espagnol espéra profiter des divisions de la France. Les troupes allemandes licenciées devinrent aux Espagnols un nou- veau secours. L'empereur, depuis la paix de Munster, fit passer en Flandre, en quatre ans de temps, près de trente mille hommes. C'était une violation manifeste des traités ; mais ils ne sont presque jamais exécutés autrement. Les miaistres de Madrid eurent, dans le commencement de ces négociations de Vestphalie, l'adresse de faire une paix parti- culière avec la Hollande. La monarchie espagnole fut enfin trop heureuse de n'avoir plus pour ennemis, et de reconnaître pour souverains, ceux qu'elle avait traités si longtemps de rebelles in- dignes de pardon. Ces républicains augmentèrent leurs richesses, et affermirent leur grandeur et leur tranquillité, en traitant avec l'Espagne sans rompre avec la France. (1653) Ils étaient si puissants que, dans une guerre qu'ils eurent quelque temps après avec l'Angleterre, ils mirent en mer cent vaisseaux de ligne; et la victoire demeura souvent indécise entre Blake, l'amiral anglais, et Tromp, l'amiral de Hollande, qui 1, Voyez les Annales de l'Empire, tome XIII, pages 571 et 575. 208 CHAPITRE VI. étaient tous deux sur mer ce que les Condé et les Turenne étaient sur terre. La France n’avait pas en ce temps dix vaisseaux de cin- quante pièces de canon qu'elle pût mettre en mer; sa marine s'anéantissait de jour en jour. iLouis XIV se trouva donc, en 1653, maître absolu d'un royaume encore ébranlé des secousses qu’il avait reçues, rempli de désordres en tout genre d'administration, mais plein de res- sources, n'ayant aucun allié, excepté la Savoie, pour faire une guerre offensive, et n'ayant plus d'ennemis étrangers que l'Es- pagne, qui était alors en plus mauvais état que la France. Tous les Français, qui avaient fait la guerre civile, étaient soumis, hors le prince de Condé et quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidèles par amitié et par grandeur d'âme, comme le comte de Coligny et Bouteville; et les autres, parce que la cour ne voulut pas les acheter assez chèrement. Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put relever un parti qu'il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de Rocroi et de Lens. Il combattait avec des troupes nouvelles, dont il n'était pas le maître, contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui, et qui étaient commandés par Turenne. Le sort de Turenne et de Condé fut d'être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble à la tête des Français, et d'être battus quand ils commandèrent les Espagnols. Turenne avait à peine sauvé les débris de l’armée d'Espagne à la bataille de Rethel, lorsque de général du roi de France il s'était fait le lieutenant d'un général espagnol : le prince de Condé eut le même sort devant Arras. (25 août 1654) L'archiduc et lui assié- geaient cette ville. Turenne les assiégea dans leur camp, et forca leurs lignes ; les troupes de l'archiduc furent mises en fuite. Condé, avec deux régiments de Français et de Lorrains, soutint seul les efforts de l'armée de Turenne; et, tandis que l'archiduc fuyait, il battit le maréchal d'Hocquincourt, il repoussa le maréchal de La Ferté, et se retira victorieux, en couvrant la retraite des Espa- gnols vaincus. Aussi le roi d'Espagne lui écrivit ces propres pa- roles : « J'ai su que tout était perdu, et que vous avez tout con- servé. » 1. « Jeanne d'Arc avait fait de la France contre les Anglais une nation... Louis XIV fit de la France contre l'Europe un État... La Fronde n'avait aucune de ces idées créatrices ; de là son incertitude et sa faiblesse. Louis XIV avait l'idée de l'État; de là sa fermeté, sa décision,et ce grand mot: « L'État, c'est moi! » qu’on a pris pour un mot d'orgueil,et qui n'étaitqu’un mot de politique.» (SAINT-MARG GIRARDIN.) « DE LA FRANCE JUSQU’A LA MORT DE MAZARIN. 209 Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles ; mais il est certain que Condé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru, et que l’archiduc et son conseil ne voulurent rien faire dans cette journée de ce que Condé avait proposé. Arras sauvé, les lignes forcées, et l’archiduc mis en fuite, comblèrent Turenne de gloire; et on observa que dans la lettre écrite au nom du roi au parlement‘ sur cette victoire, on y attri- bua le succès de toute la campagne au cardinal Mazarin, et qu’on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Le cardinal s'était trouvé en effet à quelques lieues d’Arras avec le roi. Il était même entré dans le camp au siége de Stenai, que Turenne avait pris avant de secourir Arras. On avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s’attribua l'honneur des événements, et cette vanité lui donna un ridicule que toute l’au- torité du ministère ne put effacer. Le roi ne se trouva point à la bataille d'Arras, et aurait pu y être : il était allé à la tranchée au siége de Stenai ; mais le cardinal Mazarin ne voulut pas qu’il exposät davantage sa personne, à laquelle le repos de l'État et la puissance du ministre semblaient attachés. D'un côté Mazarin, maître absolu de la France et du jeune roi; de l'autre, don Louis de Haro, qui gouvernait l'Espagne et Philippe IV, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soutenue. Il n’était pas encore question dans le monde du nom de Louis XIV, et jamais on n’avait parlé du roi d'Espagne. Il n’y avait alors qu’une tête couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle : la seule Christine, reine de Suède, gouvernait par elle-même, et soutenait l'honneur du trône, aban- donné, ou flétri, ou inconnu dans les autres États. Charles II, roi d'Angleterre, fugitif en France avec sa mère et son frère, y traînait ses malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avait subjugué l'Angleterre, l'Écosse, et lirlande. Crom- well, cet usurpateur digne de régner, avait pris le nom de protec- teur, et non celui de roi, parce que les Anglais savaient jusqu'où les droits de leurs rois devaient s'étendre, et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l’autorité d’un protecteur ?. 1. Datée de Vincennes, du 11 septembre 1654. ( Note de Voltaire.) * 2. Tout ce qui suit explique certaines choses que Voltaire n'a fait qu’indiquer dans le chapitre cuxxxi de l'Essai sur les Mœurs. On voit mieux quelle était la puissance de Cromwell. (G. A.) V5, — Siècre De Louis XIV. I. 1 210 CHAPITRE VI. I] affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos : il n'entreprit point sur les priviléges dont le peuple était jaloux; il ne logea jamais de gens de guerre dans la cité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer ; il n’offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit aucun plaisir ; il n'accu- mula point de trésors; il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoyable qui ne distingue point les grands des petits. Le frère de Pantaléon Sà, ambassadeur de Portugal en Angle- terre, ayant cru que sa licence serait impunie parce que la per- sonne de son frère était sacrée, insulta des citoyens de Londres, et en fit assassiner un pour se venger de la résistance des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa ensuite un traité avec l'ambassadeur. Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant ; jamais l'Angleterre n'avait été si riche. Ses flottes, victorieuses, faisaient respecter son nom sur toutes les mers; tandis que Mazarin, uni- quement occupé de dominer et de s'enrichir, laissait languir dans la France la justice, le commerce, la marine, et même les finances. Maitre de la France, comme Cromwell l'était de l'An- gleterre, après une guerre civile, il eût pu faire pour le pays qu'il gouvernait ce que Cromwell avait fait pour le sien ; mais il était étranger, et l'âme de Mazarin, qui n'avait pas la barbarie de celle de Cromwell, n’en avait pas aussi la grandeur. Toutes les nations de l'Europe qui avaient négligé l'alliance de l'Angleterre sous Jacques E+, et sous Charles +, la briguèrent sous le protecteur. La reine Christine elle-même, quoiqu’elle eût détesté le meurtre de Charles I+, entra dans l'alliance d'un tyran qu'elle estimait. Mazarin et don Louis de Haro prodiguèrent à l’envi leur poli- tique pour s'unir avec le protecteur. Il goûta quelque temps la satisfaction de se voir courtisé par les deux plus puissantsroyaumes de la chrétienté. Le ministre espagnol lui offrait de l'aider à prendre Calais; Mazarin lui proposait d’assiéger Dunkerque, et de lui remettre cette ville‘, Cromwell avait à choisir entre les clefs de la France et celles de la Flandre. I fut beaucoup sollicité aussi par Condé; mais il ne voulut point négocier avec un prince qui n'avait plus pour lui que son nom, et qui était sans parti en France, et sans pouvoir chez les Espagnols. 4. Voyez l'article Crouwezz dans le Dictionnaire philosophique. ° * DE LA FRANCE JUSQU'’A LA MORT DE MAZARIN. 2#4 Le protecteur se détermina pour la France, mais sans faire de traité particulier, et sans partager des conquêtes par avance : il voulait illustrer son usurpation par de plus grandes entreprises. Son dessein était d'enlever le Mexique aux Espagnols: mais ils furent avertis à temps. Les amiraux de Cromwell leur prirent du moins Ja Jamaïque (mai 1655), île que les Anglais possèdent encore, et qui assure leur commerce dans le nouveau monde. Ce ne fut qu'après l'expédition de la Jamaïque que Gromwell signa son traité avec le roi de France, mais sans faire encore mention de Dunkerque. Le protecteur traita d’égal à égal; il força le roi à lui donner le titre de frère dans ses lettres. (8 novembre 1655) Son secrétaire signa avant le plénipotentiaire de France, dans la minute du traité qui resta en Angleterre ; mais il traita véritable- ment en supérieur en obligeant le roi de France de faire sortir de ses États Charles Ii et le duc d'York, petits-fils de Henri IV, à qui la France devait un asile. On ne pouvait faire un plus grand sacrifice de l'honneur à la fortune. Tandis que Mazarin faisait ce traité, Charles II lui demandait une de ses nièces en mariage. Le mauvais état de ses affaires, qui obligeait ce prince à cette démarche, fut ce qui lui attira un refus. On a même soupconné le cardinal d'avoir voulu marier au fils de Cromwell celle qu'il refusait au roi d'Angleterre. Ce qui est sûr, c’est que, lorsqu'il vit ensuite le chemin du trône moins fermé à Charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour. La mère de ces deux princes, Henriette de France, fille de Henri le Grand, demeurée en France sans secours, fut réduite à conju- rer le cardinal d'obtenir au moins de Cromwell qu’on lui payät son douaire. C'était le comble des humiliations les plus doulou- reuses, de demander une subsistance à celui qui avait versé le sang de son mari sur un échafaud, Mazarin fit de faibles instances en Angleterre au nom de cette reine, et lui annonça qu'il n'avait rien obtenu. Elle resta à Paris dans la pauvreté, et dans la honte d'avoir imploré la pitié de Cromwell, tandis que ses enfants allaient dans l'armée de Condé et de don Juan d'Autriche apprendre le métier de la guerre contre la France qui les abandonnait, Les enfants de Charles Ir, chassés de France, se réfugièrent en Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre un car- dinal qui sacrifait, disaient-ils, les lois divines et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d’un roi, et qui chassait de France Charles II et le duc d'York, cousins de Louis XIV, pour 212 CHAPITRE VL plaire au bourreau de leur père. Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les offres qu'ils avaient faites eux-mêmes au protecteur. La guerre continuait toujours en Flandre avec des succès divers. Turenne, ayant assiégé Valenciennes avec le maréchal de La Ferté, éprouva le même revers que Condé avait essuyé devant Arras. Le prince, secondé alors de don Juan d’Autriche, plus digne de combattre à ses côtés que n’était l'archiduc, forca les lignes du maréchal de La Ferté, le prit prisonnier, et délivra Va- lenciennes. Turenne fit ce que Condé avait fait dans une déroute pareille, (17 juillet 1656) Il sauva l'armée battue, et fit tête par- tout à l'ennemi; il alla même, un mois après, assiéger et prendre la petite ville de La Capelle : c'était peut-être la première fois qu'une armée battue avait osé faire un siége. Cette marche de Turenne, si estimée, après laquelle il prit La Capelle, fut éclipsée par une marche plus belle encore du prince de Condé (avril 1657). Turenne assiégeait à peine Cambrai que Condé, suivi de deux mille chevaux, perca à travers l’armée des assiégeants, et, ayant renversé tout ce qui voulait l'arrêter, il se jeta dans la ville‘, Les citoyens recurent à genoux leur libéra- teur. Ainsi ces deux hommes opposés Jun à l'autre déployaient tes ressources de leur génie. On les admirait dans leurs retraites comme dans leurs victoires, dans leur bonne conduite et dans leurs fautes mêmes, qu'ils savaient toujours réparer. Leurs ta- lents arrétaient tour à tour les progrès de l'une et de l’autre mo- narchie ; mais le désordre des finances en Espagne et en France était encore un plus grand obstacle à leurs succès. La ligue faite avec Cronvvell donna enfin à la France une su- périorité plus marquée : d'un côté, l'amiral Blake alla brûler les galions d'Espagne auprès des îles Canaries, et leur fit perdre les seuls trésors avee lesquels la guerre pouvait se soutenir; de l'autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dun- kerque, et six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d'Angleterre, renforcèrent l'armée de Turenne. Alors Dunkerque, la plus importante place de la Flandre, fut assiéyée par mer et par terre. Condé et don Juan d'Autriche, ayant ramnassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secou- rir. L'Europe avait les yeux sur cet événement. Le cardinal Mazarin mena Louis XIV auprès du théâtre de la guerre, sans lui permettre d'y monter, quoiqu'il eût près de vingt ans, Ce prince 1. Mai 1657. + DE LA FRANCE JUSQU’A LA MORT DE MAZARIN. 213 se tint dans Calais, Ce fut là que Cromwell lui envoya une ambas- sade fastueuse, à la tête de laquelle était son gendre, le lord Falconbridge. Le roi lui envoya le duc de Créquy, et Mancini, duc de Nevers, neveu du cardinal, suivis de deux cents gen- tilshommes. Mancini présenta au protecteur une lettre du cardi- pal. Cette lettre est remarquable; Mazarin lui dit « qu’il est affligé de ne pouvoir lui rendre en personne les respects dus au plus grand homme du monde ». Cest ainsi qu’il parlait à l’assas- sin du gendre de Henri IV, et de l'oncle de Louis XIV, son maître. Cependant le prince maréchal de Turenne attaqua l’armée d'Espagne, ou plutôt l’armée de Flandre, près des Dunes. Elle était commandée par don Juan d’Autriche, fils de Philippe IV et d'une comédienne, et qui devint deux ans après beau-frère de Louis XIV, Le prince de Condé était dans cette armée, mais il ne commandait pas : ainsi, il ne fut pas difficile à Turenne de vain- cre. Les six mille Anglais contribuèrent à la victoire, elle fut complète (14 juin 1658). Les deux princes d'Angleterre, qui furent depuis rois?, virent leurs malheurs augmentés dans cette journée par l’ascendant de Cromwell. Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d'Angleterre, L'armée espagnole fut détruite. Dunkerque se rendit bientôt après. Le roi accourut avec son ministre pour voir passer la garnison. Le cardinal ne laissa pa- raître Louis XIV ni comme guerrier ni comme roi ; il n'avait point d'argent à distribuer aux soldats ; à peine était-il servi : il allait manger chez Mazarin ou chez le maréchal de Turenne, quand il était à Parmée. Cet oubli de la dignité royale n’était pas dans Louis XIV l’effet du mépris pour le faste, mais celui du dérange- ment de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l'autorité. Louis n’entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur de Cromwell. Mazarin essaya si par quel- que finesse il pourrait éluder le traité, et ne pas remettre la place ; mais Lockhart menaca, ct la fermeté anglaise l'emporta sur lPhabileté italienne. Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s'était attribué l'événement d’Arras, voulut engager Turenne à lui céder encore l'honneur de la bataille des Dunes. Du Bec-Crépin, comte 1. Nommée Calderona. 2. Sous les noms de Charles II et Jacques II. 214 CHAPITRE VI. de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, propôser au géné- ral d'écrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout Le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée et le ridicule d’un homme d'église, Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec Turenne. Au milieu de ce premier triomphe, le roi tomba malade à Calais, et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les courti- sans se tournèrent vers son frère Monsieur, Mazarin prodigua les ménagements, les flatteries, et les promesses, au maréchal du Plessis-Praslin, ancien gouverneur de ce jeune prince, et au comte de Guiche, son favori. Il se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire à Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume, et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un empirique d’Abbeville guérit le roi avec du vin émétique que les médecins de la cour regardaient comme un poison. Ce bonhomme s'asseyait sur le lit du roi, et disait : « Voilà un garcon bien malade, mais il n’en mourra pas. » Dès qu'il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabalé contre lui. (13 septembre 1658), Peu de mois après mourut Cromwell, à l'âge de cinquante-cinq ans ‘, au milieu des projets qu'il faisait pour l'affermissement de sa puissance et pour la gloire de sa pation. Il avait humilié la Hollande, imposé les conditions d'un traité au Portugal, vaineu l'Espagne, et forcé la France à briguer son alliance. Il avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s'étaient conduits à Lisbonne: « Je veux qu'on respecte la république anglaise autant qu’on a respecté autrefois la république romaine. » Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s’il est vrai qu'il fit dans ce moment l'enthou- siaste et le prophète, et s'il leur répondit que Dieu ferait un mi- racle en sa faveur. Thurloe, son secrétaire, prétend qu'il leur dit : La nature peut plus que les médreins?, Ces mots ne sont point 3. On a longtemps cru que Cromwell était né en 1603; mais il naquit à Hun- tiugdon le 24 avril 1594, et avait cinquante-neuf ans révolus quand il mourut. 2. Voici ce qu’il dit à sa femme : « Ne croyez pas que je meure; je suis sûr du contraire. » Et il ajouta : « Ne dites pas que j'ai perdu la raison; je vous dis la \érité. Je la tiens d'une autorité meilleure que toutes celles que peut vous fournir Gallien ou Hippocrate. C'est la réponse de Dieu même à nos prières, non pas aux miennes seules, mais à celles d'autres personnes qui ont près de lui plus de crédit que moi. » * DE LA FRANCE JUSQU'’A LA MORT DE MAZARIN. 215 d'un prophète, mais d'un homme très-sensé. Il se peut qu'étant convaincu que les médecins pouvaient se tromper, il voulût, en cas qu’il en réchappât, se donner auprès du peuple la gloire d'avoir prédit sa guérison, et rendre par là sa personne plus res- pectable, et même plus sacrée. Il fut enterré en monarque légitime, et laissa dans l’Europe la réputation d’un homme intrépide, tantôt fanatique, tantôt fourbe, et d'un usurpateur qui avait su régner, Le chevalier Temple prétend que Cromwell avait voulu, avant sa mort, s'unir avec l'Espagne contre la France, et se faire donner Calais avec le secours des Espagnols, comme il avait eu Dun- kerque par les mains des Français. Rien n’était plus dans son caractère et dans sa politique. Il eût été l’idole du peuple anglais en dépouillant ainsi, l’une après l’autre, deux nations que la sienne haïssait également. La mort renversa ses grands desseins, sa tyrannie et la grandeur de Angleterre. Il est à remarquer qu'on porta le deuil de Cromwell à la cour de France, et que Mademoiselle fut la seule qui ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi son parent. Nous avons vu déjà‘ que Richard Cromwell succéda paisible- ment et sans contradiction au protectorat de son père, commeun prince de Galles aurait succédé à un roi d'Angleterre. Richard fit voir que du caractère d’un seul homme dépend souvent la destinée de l'État. Il avait un génie bien contraire à celui d'Olivier Crom- well, toute la douceur des vertus civiles, et rien de cette intrépi- dité féroce qui sacrifie tout à ses intérêts®, Il eût conservé l’héri- tage acquis par les travaux de son père s’il eût voulu faire tuer trois ou quatre principaux officiers de l’armée, qui s’opposaient à son élévation. Il aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats ; il vécut particulier, et même ignoré, jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, dans le pays dont il avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protectorat, il voyagea en France; on sait qu’à Montpellier le prince de Conti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le connaître, lui dit un jour : « Olivier Cromwell était un grand homme; mais son fils Richard est un misérable de n’avoir pas su jouir du fruit des 4. Dans l'Essai sur les Mœurs (tome XIII, page 81), chapitre czxxxr. (Note de Voltaire.) : ; 2. Richard ne mérite guère l'éloge que Voltaire fait de lui. C'était un homme sans vertus d'aucune sorte. (G. A.) 216 CHAPITRE VI. crimes de son père.» Cependant ce Richard vécut heureux, et son père n'avait jamais connu le bonheur !. Quelque temps auparavant la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne, Christine, reine de Suède, vint à Paris. On admnira en elle une jeune reine qui, à vingt-sept ans, avait renoncé à la souveraineté dont elle était digne pour vivre libre et tranquille. Il est honteux aux écrivains pro- testants d'avoir osé dire, sans la moindre preuve, qu’elle ne quitta sa couronne que parce qu’elle ne pouvait plus la garder*. Elle avait formé ce dessein dès l'âge de vingtans, et l'avait laissé müûrir sept années. Cette résolution, si supérieure aux idées vulgaires et si longtemps méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochaient de la légèreté et une abdication involontaire. L'un de ces deux reproches détruisait l'autre ; mais il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits. Pour connaître le génie unique de cette reine, on n’a qu'à lire ses lettres. Elle dit dans celle qu'elle écrivit à Chanut, autrefois ambassadeur de France auprès d'elle : « J'ai possédé sans faste, je quitte avec facilité. Après cela ne craignez pas pour moi; mon bien n'est pas au pouvoir de la fortune. » Elle écrivit au prince de Condé : « Je me tiens autant honorée par votre estime que par la couronne que j'ai portée. Si, après l'avoir quittée, vous m'en jugez moins digne, j'avouerai que le repos que j'ai tant souhaité me coûte cher; mais je ne me repentirai pourtant point de lavoir acheté au prix d'une couronne, et je ne noircirai jamais une ac- tion qui m'a semblé si belle par un lâche repenlir; et s’il arrive que vous condamniez cette action, je vous dirai pour toute excuse que je n'aurais pas quitté les biens que la fortune m'a donnés si je les eusse crus nécessaires à ma félicité, et que j’aurais prétendu à l'empire du monde si j'eusse été aussi assurée d'y réussir ou de mourir que le serait le grand Condé. » Telle était l'âme de cette personne si singulière ; tel était son style dans notre langue, qu'elle avait parlée rarement. Elle savait huit langues: elle avait été disciple et amie de Descartes, qui mourut à Stockhoïlm, dans son palais, après n'avoir pu obtenir seulement une pension en France, où ses ouvrages furent même proscrits pour les seules bonnes choses qui y fussent, Elle avait 4. Voyez l'article CrouweLz, dans le Dictionnaire philosophique. 2. Ce que disent là les écrivains protestants est vrai. Christine abdiqua en face du mécontentement général. (G. A.) — Voyez la Correspondance de Grimm,tomelV, pages 496 et suiv., édition Garnier frères. DE LA FRANCE JUSQU’A LA MORT DE MAZARIN. 217 attiré en Suède tous ceux qui pouvaient l'éclairer. Le chagrin de n’en trouver aucun parmi ses sujets l'avait dégoûtée de régner sur un peuple qui n’était que soldat. Elle crut qu’il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent que de commander à des hommes sans lettres ou sans génie. Elle avait cultivé tous les arts dans un climat où ils étaient alors inconnus. Son dessein était d'aller se retirer au milieu d’eux, en Italie. Elle ne vint en France que pour y passer, parce que ces arts ne commencaient qu’à y naître, Son goût la fixait à Rome. Dans cette vue elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique; indifférente pour l’une et pour l’autre, elle ne fit point scrupule de se conformer en apparence aux sentiments du peuple chez lequel elle voulut passer sa vie. Elle avait quitté son royaume en 1654, et fait publi- quement à Inspruck la cérémonie de son abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu'il ne s’y trouvât pas une femme dont le génie pât atteindre au sien. Le roi la vit, et lui rendit de grands honneurs ; mais il lui parla à peine. Élevé dans l'ignorance, le bon sens avec lequel il était né le rendait timide. La plupart des femmes et des courtisans n’observèrent autre chose dans cette reine philosophe, sinon qu’elle n’était pas coiffée à la française, et qu'elle dansait mal. Les sages ne condamnèrent dans elle que le meurtre de Monaldeschi, son écuyer, qu'elle fit assassiner à Fontainebleau dans un second voyage. De quelque faute qu’il fût coupable envers elle, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice, et non se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet; c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre ; c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre d'une Suédoise dans un palais d’un roi de France. Nul ne doit être mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n’aurait eu le droit de faire assassiner per- sonne ; et certes ce qui eût été un crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau ‘, Ceux qui ont justifié cette action méri- tent de servir de pareils maîtres. Cette honte et cette cruauté terni- rent la philosophie de Christine, qui lui avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre, et dans tous les pays où les rois règnent ; mais la France ferma les yeux à cet attentat contre l’au- torité du roi, contre le droit des nations, et contre l’'humanité?, 1. Voyez les Pensées sur le gouvernement, $ vi, dans les Mélanges, à la date de 1752. 2. Un nommé La Beaumelle, qui falsifia le Siècle de Louis XIV, et qui le fit imprimer à Francfort avec des notes aussi scandaieuses que fausses, dit à ce sujet que Christine était en droit de faire assassiner Monaldeschi, parce qu'elle ne voya- 218 CHAPITRE VI L Après la mort de Cromwell, et la déposition de son fils, l'An- gleterre resta un an dans la confusion de l'anarchie. Charles- Gustave, à qui la reine Christine avait donné le royaume de Suède, se faisait redouter dans le Nord et dans l'Allemagne. L'empereur Ferdinand IIL était mort en 1657; son fils Léopold, âgé de dix- sept ans, déjà roi de Hougrie et de Bohême, n'avait point été élu roi des Romains du vivant de son père. Mazarin voulut essayer de faire Louis XIV empereur. Ge dessein était chimérique; il eût fallu ou forcer les électeurs ow les séduire, La France n'était ni assez forte pour ravir l'empire, ni assez riche pour l'acheter ; aussi les premières ouvertures, faites à Francfort par le maréchal de Grammont et par Lyonne, furent-elles abandonnées aussitôt que proposées. Léopold fut élu. Tout ce que put la politique de Mazarin, ce fut de faire une ligue avec des princes allemands pour l'observation des traités de Munster, et pour donner un frein à l’autorité de l’empereur sur l'empire (auguste 1658). La France, après la bataille des Dunes, était puissante au dehors par la gloire de ses armes, et par l'état où étaient réduites les autres nations ; mais le dedans souffrait: il était épuisé d'argent; on avait besoin de la paix. Les nations, dans les monarchies chrétiennes, n'ont presque jamais d'intérêt aux guerres de leurssouverains. Des armées mer- cenaires, levées par ordre d'un ministre, et conduites par un général qui obéit en aveugle à ce ministre, font plusieurs cam- pagnes ruineuses sans que les rois au nom desquels elles com- battent aient l'espérance ou même le dessein de ravir tout le patri- moine l'un de l’autre. Le peuple vainqueur ne profite jamais des dépouilles du peuple vaincu : il paye tout ; il souffre dans la pro- geait pas incognito; et il ajoute que Pierre le Grand, entrant dans un café à Londres, tout écumant de colère, parce que, disait-il, un de ses généraux lui avait menti, s'écria qu'il avait été tenté de le fendre en deux d'un coup de sabre; qu'alors un marchand anglais avait dit au czar qu'on aurait condamné Sa Majesté à être penduc. On est obligé de relever ici l’insolence absurde d'un pareil conte. Peut-on ima- giner que le czar Pierre aille dire, dans un café, qu’un de ses généraux lui a inenti? Fend-on aujourd'hui un homme en deux d’un coup de sabre? Un empereur va-t-il se plaindre à un marchand anglais de ce qu'un général lui a menti? En quelle langue parlait-il à ce marchand, lui qui ne savait pas l'anglais? Comment ce fai Seur de notes peut-il dire que Christine, après son abdication, Ctait en droit de faire assassiner un Italien à Fontainebleau, et ajouter, pour le prouver, qu'on aurait pendu Pierre le Grand à Londres? On sera forcé de remarquer quelquefois les absurdités de ce mème éditeur. En fait d'histoire, il ne faut pas dédaigner de répondre ; il n'y a que trop de lecteurs qui se laissent séduire parles mensonges d'un écrivain sans pudeur, sans retenue, sans science et sans raison. ( Vote de Voltaire, édition de Kehl.) BE LA FRANCE JUSQU'A LA MORT DE MAZARIN. 219 spérité des armes, comme dans l’adversité: et la paix lui est presque aussi nécessaire après la plus grande victoire que quand les ennemis ont pris ses places frontières. I! fallait deux choses au cardinal pour consommer heureuse- ment son ministère : faire la paix, et assurer le repos de l'État par le mariage du roi. Les cabales pendant sa maladie lui faisaient sentir combien un héritier du trône était nécessaire à la grandeur du ministre. Toutes ces considérations le déterminèrent à marier Louis XIV promptement. Deux partis se présentaient : la fille du roi d'Espagne, et la princesse de Savoie. Le cœur du roi avait pris un autre engagement: il aimait éperdument Mie Mancini, l’une des nièces du cardinal ; né avec un cœur tendre et de la fermeté dans ses volontés, plein de passion et sans expérience, il aurait pu se résoudre à épouser sa maîtresse, Mme de Motteville, favorite de la reine mère, dont les Mémoires ont un grand air de vérité, prétend que Mazarin fut tenté de laisser agir l'amour du roi, et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti, une au duc de Mercœur : celle que Louis XIV aimait avait été demandée en mariage par le roi d'Angleterre. C'étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. Il pressentit adroite- ment la reine mère : « Je crains bien, lui dit-il, que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce. » La reine, qui connais- sait le ministre, comprit qu'il souhaitait ce qu'il feignait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur d’une princesse du sang d'Autriche, fille, femme, et mère de rois, et avec l'aigreur que lui inspirait depuis quelque temps un ministre qui affectait de ne plus dépendre d’elle. Elle lui dit : « Si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous. » Mazarin ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine; mais il prit le parti sage de penser comme elle : il se fit lui-même un honneur et un mérite de s'opposer à la passion de Louis XIV. Son pouvoir n’avait pas besoin d’une reine de son sang pour appui. [l craignait même le caractère de sa nièce, etil crut affer- mir encore la puissance de son ministère, en fuyant la gloire dangereuse d'élever trop sa maison. Dès l’année 1656 il avait envoyé Lyonne en Espagne solliciter la paix, et demander l’infante ; mais don Louisde Haro, persuadé que, quelque faible que fût l'Espagne, la France ne l'était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L’'infante, fille du pre- mier lit, était destinée au jeune Léopold. Le roi d’Espagne Phi- 220 CHAPITRE VI. lippe IV n'avait alors de son second mariage qu'un fils, dont l'enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d’États, portât ses droits darts la maison d'Autriche, et non dans une maison enne- mie; mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils, don Philippe Prosper, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l'infante au roi de France lui parut moins grand, et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire. Les Espagnols promirent l’infante, et demandèrent une suspen- sion d'armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d'Espagne et de France, dans l'ile des Faisans (1659). Quoique le mariage d'un roi de France et la paix générale fussent l’objet de leurs conférences, cependant plus d’un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance, et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait avec plus de justice la préémi- rence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et l'Espagne. : Les conférences durèrent quatre mois. Mazarin et don Loui y déployèrent toute leur politique : celle du cardinal était la finesse ; celle de don Louis, la lenteur. Celui-ci ne donnait presque jamais de paroles, et celui-là en donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre; celui de l'espagnol était de s'empêcher d'être surpris. On prétend qu'il disait du cardinal : « Il a un grand défaut en politique, c’est qu'il veut toujours tromper. » Telle est la vicissitude des choses humaines que de ce-fameux traité des Pyrénées il n'y a pas deux articles qui subsistent aujour- d'hui. Le roi de France garda le Roussillon, qu’il aurait toujours conservé sans cette paix ; mais, à l'égard de la Flandre, la monar- chie espagnole n’y a plus rien. La France était alors l’amie nécessaire du Portugal; elle ne l’est plus : tout est changé. Mais si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. Il méditait dès longtemps l'alliance des maisons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de Munster : « Si le roi très-chrétien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, en épousant Pinfante, alors nous pourrions aspirer à la succession d'Espagne, quelque renoncia- tion qu'on fit faire à l'infante; et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu'il n’y a que la vie du prince son frère qui BE LA FRANCE JUSQU’A LA MORT DE MAZARIN. 22] l'en pût exclure. » Ce prince était alors Balthasar, qui mourut en 16491, Le cardinal se trompait évidemment en pensant qu’on pour- rait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l’in- fante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot, Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu’on avait conquises, comme Saint-Omer, Ypres, Menin, Oudenarde, et d’autres places. On en garda quelques-unes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inu- tile; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévoir que le prince don Balthasar mourrait en 1649; qu’ensuite les trois enfants du second mariage seraient enlevés au berceau ; que Charles, le cinquième de tous ces enfants mâles, mourrait sans postérité; et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d’un petit-fils de Louis XIV. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe IV s’éteignit ; et des événe- ments étrangers l’ont justifié après plus de cinquante années ?, Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n’apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d’or au soleil ; il en coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. Enfin la France n’en reçut jamais que cent mille francs. Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix, l’infante renonça à tous les droits qu’elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus so- lennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement, Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot sem- blaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes (’Es- pagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche, fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri le Grand, à Phi- 4. Balthasar-Charles, fils de Philippe IV et d'Isabelle, fille de Henri IV, né le 17 octobre 1629, est mort le 9 octobre 1646, 2. La renonciation d'Anne d'Autriche avait été présentée aux états de Castille et d'Aragon, et acceptée par eux. Celle de Marie-Thérèse ne leur fut pas présentée; et c'est une des principales raisons sur lesquelles les casuistes et les jurisconsultes auxquels Charles JL s’adressa se fondèrent pour décider que les descendants de Marie-Thérèse étaient les héritiers légitimes de la couronne d'Espagne. (K.) 222 CHAPITRE VI. Û lippe IV, roi d'Espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d’or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien ; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avan- tage dans ces grands mariages : on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces. Le duc de Lorraine Charles IV, de qui la France et l'Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité, mais en prince malheureux qu'on punissait, parce qu'il ne pouvaitse faire crain- dre. La France lui rendit ses États, en démolisssant Naney, et en lui défendant d'avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi, le Ca.elct, et d'autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand- maitre de la maison du roi, qu'on donna ensuite à son fils, et ne revint presque qu'avec sa gloire. Charles IH, roi titulaire d'Angleterre, plus malheureux alors que le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où l'on traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et de Mazarin. Il se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque eufin Cromwell n'était plus; il ne put seulement obtenir une entrevue, ni avec Mazarin, ni avec don Louis. Lockhart, cet am- bassadeur de la république d'Angleterre, était à Saint-Jean-de- Luz ; il se faisait respecter encore, même après la mort du pro- tectenr; et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Charles II. Ils pensaient que son rélablissement était impossible, et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais recunnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux : la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d'entreprendre. Charles fut rappelé dans ses États par les Anglais, sans qu'un seul potentat de l'Europe se fût jamais mis en devoir, ni d'empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut recu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m'ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n’y eut peut-être jamais de spec- tacle plus touchant, ni de révolution plus subite (juin 1660). Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyré- nées fut conclu, et Charles IL était déjà paisible possesseur de DE LA FRANCE JUSQU’À LA MORT DE MAZARIN. 223 l'Angleterre, que Louis XIV n’était pas même encore marié par procureur. (Août 1660) Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner l'administration de son bien n’en eût pas usé autrement que Mazarin ; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puis- sance, et même des honneurs, que jamais. Il exigea et il obtint que le parlement vint le haranguer par députés, C'était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n'était pas une trop grande réparation du mal que le parlement lui avait fait. Il ne donna plus la main aux princes du sang, en lieu tiers, comme autrefois, Celui qui avait traité don Louis de Haro en égal voulut traiter & grand Condé en inférieur. IL marchait alors avec un faste royal, ayant, outre ses gardes, une compagnie de mousque- taires qui est aujourd’hui la seconde compagnie des mousque- taires du roi ‘On n'eut plus auprès delui un accès libre : si quel- qu'un étaitassez mauvais courtisan pour demander une grâce au roi, il était perdu. La reine mère, si longtemps protectrice obstinée de Mazarin contre la France, resta sans crédit dès qu’il n'eut plus besoin d’elle. Le roi, son fils, élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu’elle lui avait imposé, aussi bien qu'à elle-même; elle respectait son ouvrage, et Louis XIV n’osait pas encore régner du vivant de Mazarin, Un ministre est excusable du mal qu’il fait lorsque ie gou- vernail de l’État est forcé dans sa main par les tempêtes; mais daus le calme il est coupable de tout le bien qu'il ne fait pas. Mazarin ne fit de bien qu’à lui, et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille, depuis son der- nier retour jusqu’à sa mort, ne furent marquées par aucun éta- blissement glorieux ou utile : car le collége des Quatre-Nations ne fut que l'effet de son testament. Il gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l'argent à Fouquet, qui lui répondait : « Sire, il n’y a rien dans les coffres de Votre Ma- jesté; mais monsieur le cardinal vous en prêtera. » Mazarin était riche d'environ deux cents millions, à compter comme on fait aujourd'hui. Plusieurs mémoires disent qu’il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place, Ils 1. Les compagnies de mousquetaires de la maison du roi ont été supprimées par Saint-Germain, ministre de la guerre, de 1775 à 1777. Elles ont eu quelques mois d'existence en 1814 et 1815. (B.) 224 CHAPITRE VL rapportent qu'il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses : c'est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l'en soupconnèrent, et ils n'auraient pas soupconné le cardinal de Richelieu, On dit qu'en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui ren- drait, Il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661), et il n’y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimu- ler. Le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône. * Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin, honneur peu ordinaire, et que Henri IV avait fait à la mémoire de Gabrielle d'Estrées. On n'entreprendra pas ici d'examiner si le cardinal Mazarin a été un grand ministre ou non : c'est à ses actions de parler, et à la postérité de juger. Le vulgaire suppose quelquefois une éten- due d'esprit prodigieuse, et un génie presque divin, dans ceux qui ont gouverné des empires avec quelque succès. Ce n'est point une pénétration supérieure qui fait les hommes d'État, c'est leur caractère. Les hommes, pour peu qu'ils aient de bon sens, voient tous à peu près leurs intérêts. Un bourgeois d'Amsterdam ou de Berne en sait sur ce point autant que Séjan, Ximénès, Bucking- häm, Richelieu, ou Mazarin ; mais notre conduite et nos entre- prises dépendent uniquement de la trempe de notre àme, et nos suceès dépendent de la fortune. Par exemple, si un génie tel que le pape Alexandre VI, ou Borgia son fils, avait eu la Rochelle à prendre, il aurait invité dans son camp les principaux chefs, sous un serment sacré, et se serait défait d'eux ; Mazarin serait entré dans la ville deux ou trois aus plus tard, en gagnant et en divisant les bourgeois; don Louis de Haro n'eût pas hasardé l'entreprise. Richelieu fit une digue sur la mer, à l'exemple d'Alexandre, et entra dans la Rochelle en conquérant; mais une marée un peu forte, ou un peu plus de diligeuce de la part des Anglais, délivraient la Rochelle, et fai- saient passer Richelieu pour un téméraire. On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. On peut bien assurer que l'âme de Richelieu respirait la hauteur et là vengeance; que Mazarin était sage, souple, et avide de biens. Mais pour connaître à quel point un ministre a de l'esprit, MORT DE MAZARIN On dit qu'en. maurant eut des rerupules génique au duders dl imantrét du. craie LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. 225 il faut ou l'entendre souvent parler, ou lire ce qu’il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d’État ce qu'on voit tous les jours parmi les courtisans : celui qui a le plus d’esprit échoue, et celui qui à dans le caractère plus de patience, de force, de sou- plesse, et de suite, réussit. En lisant les Lettres du cardinal Mazarin, et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supé- rieur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut accablé. Enfin il est très-vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu’un esprit médiocre, du bon sens, et de la for- tune ; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l'amour du bien public. Le grand homme d'État est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie. *Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l'ac- quisition de l'Alsace. Il donna cette province à la France dans le temps que la France était déchainée contre lui; et, par une fata- lité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu'il y était persécuté que dans la tranquillité d’une puissance absolue ?. CHAPITRE VII. LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. 14 FORCE LA BRANCHE D'AUTRICHE ESPAGNOLE A LUI CÉDEN PARTOUT LA PRÉSÉANCE, ET LA COUR DE ROME A LUI FAIRE SATISFACTION. IL ACHÈTE DUNKERQUE. IL DONNE DES S£- COURS A L'EMPEREUR, AU PORTUGAL, AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX, ET REND SON ROYAUME FLORISSANT BT REDOUTABLE, Jamais il n’y eut dans une cour plus d'intrigues et d'espé- rances que durant l’agonie du cardinal Mazarin, Les femmes qui 4. Cet alinéa fut ajouté dans l'édition de 1752. (B.) 2 C'est que Mazarin avait des talents pour la politique extérieure, et qu'il n'avait ni talents ni lumières pour l'administration ; c'est qu'un ministre ne peut guère avoir, dans les négociations, d’autres intérêts que ceux du peuple qu'il gouverne; au lieu que, dans le gouvernement intérieur, il peut cn avoir de tout opposés; c'est enfin que l'art de négocier ne suppose que certaines qualités de l'esprit et du caractère, communes à tous les pays et à tous les siècles, au licu que la science de l'administration suppose des principes qui n’existaient pas encore dans le siècle de Mazarin. (K.) 4%. — Siècze De Louis XIV. I. 15 226 CHAPITRE Vil. prétendaient à la beauté se flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans, que l'amour avait déjà séduit jusqu'à lui faire offrir sa couronne à sa maîtresse. Les jeunes courtisans croyaient renouveler le règne des favoris. Chaque ministre espérait la pre- mière place. Aucun d'eux ne pensait qu'un roi élevé dans l'éloi- gnement des affaires osât prendre sur lui le fardeau du gouver- nement. Mazarin avait prolongé l'enfance de ce monarque autant qu'il l'avait pu. Il ne l'instruisait que depuis fort peu de temps, et parce que le roi avait voulu être instruit. On était si loin d'espérer d'être gouverné par son souverain que de tous ceux qui avaient travaillé jusqu'alors avec le premier ministre, il n'y en eut aucun qui demandât au roi quand il vou- drait les entendre. Ils lui demandèrent tous : « À qui nous adres- serons-nous ? » et Louis XIV leur répondit : À moi. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu'il consultait ses forces, et qu'il essayait en secret son génie pour régner, Sa résolution prise une fois, il la maïntint jusqu'au der- nier moment de sa vie. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu'il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d'en trop abuser. Mre de Motteville nous apprend que la réputation de Charles If, roi d'Angleterre, qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l'émulation à Louis XIV. Si cela est, il sur- passa beaucoup son rival, et il mérita toute sa vie ce qu'on avait dit d'abord de Charles. Il commença par mettre de l'ordre dans les finances dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l'ordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de l'éclat et de la grandeur, Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France. Ce n'est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans l'intérieur de son gouvernement ; c'est ce que nous ferons à part *. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri le Grand n'avaient point vu de véritable roi, et qui détes- taient l'empire d'un premier ministre, furent remplis d'admiration et d'espérance quand ils virent Louis XIV faire à vingt-deux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un pre- 1. Chapitres xxv à xxx. LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. _227 mier ministre, il eût été perdu, parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puissantes. Si Louis XIII n’en avait pas eu, ce prince, dont un corps faible et malade éner- vait l'âme, eût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n’avoir pas de premier ministre. I] ne restait pas la moindre trace des anciennes factions; il n’y avait plus en France qu'un maître et des sujets. Il montra d’abord qu'il ambi- tionnait toute sorte de gloire, et qu’il voulait être aussi considéré au dehors qu’absolu au dedans. Les anciens rois de l’Europe prétendent entre eux une entière égalité, ce qui est très-naturel ; mais les rois de France ont tou- jours réclamé la préséance que mérite l'antiquité de leur race et de leur royaume ; et s’ils ont cédé aux empereurs, c’est parce que les hommes ne sont presque jamais assez hardis pour renverser un long usage. Le chef de la république d'Allemagne, prince électif et peu puissant par lui-même, a le pas, sans contredit, sur {ous les souverains, à cause de ce titre de César et d'héritier de Charlemagne. Sa chancellerie allemande ne traitait pas même alors les autres rois de majesté. Les rois de France pouvaient disputer la préséance aux empereurs, puisque la France avait fondé le véritable empire d'Occident, dont le nom seul subsiste en Allemagne, Ils avaient pour eux non-seulement la supériorité d'une couronne héréditaire sur une dignité élective, mais l'avan- tage d'être issus, par une suite non interrompue, de souverains qui régnaient sur une grande monarchie plusieurs siècles avant que, dans le monde entier, aucune des maisons qui possèdent aujourd'hui des couronnes fût parvenue à quelque élévation. Ils voulaient au moins précéder les autres puissances de l'Europe. On alléguait en leur faveur le nom de très-chrétien. Des rois d'Espagne opposaient le titre de catholique, et depuis que Charles-Quint avait eu un roi de France prisonnier à Madrid, la fierté espagnole était bien loin de céder ce rang. Les Anglais et les Suédois, qui n'al- lèguent aujourd'hui aucun de ces surnoms, reconnaissent le moins qu’ils peuvent cette supériorité. C'était à Rome que ces prétentions étaient autrefois débattues. Les papes, qui donnaient les États avec une bulle, se croyaient, à plus forte raison, en droit de décider du rang entre les couronnes. Cette cour, où tout se passe en cérémonies, était Le tribunal où se jugeaient ces vanités de la grandeur. La France y avait eu toujours la supériorité quand elle était plus puissante que l'Espagne; mais depuis le règne de Charles-Quint, l'Espagne n’avait négligé aucune occasion de se donner l'égalité. La dispute restait indécise ; un 225 CHAPITRE VII. pas de plus ou de moins dans une procession, un fauteuil placé près d'un autel, ou vis-à-vis la chaire d'un prédicateur, étaient des triomphes, et établissaient des titres pour cette prééminence. La chimère du point d'honneur était extrême alors sur cet article entre les couronnes, comme la fureur des duels entre les particuliers. (661) Il arriva qu'à l'entrée d’un ambassadeur de Suède à Londres, le comte d'Estrades, ambassadeur de France, et le baron de Vatteville, ambassadeur d’Espagne, se disputèrent le pas. L'Espagnol, avec plus d'argent et une plus nombreuse suite, avait gagné la populace anglaise : il fait d'abord tuer les chevaux des carrosses français, et bientôt les gens du comte d’Estrades, blessés et dispersés, laissèrent les Espagnols marcher l'épée nue comme en triomphe. Louis XIV, informé de cette insulte, rappela l’ambassadeur qu'il avait à Madrid, fit sortir de France celui d'Espagne, rompit les conférences qui se tenaient encore en Flandre au sujet des limites, et fit dire au roi Philippe IV, son beau-père, que s'il ne reconnaissait la supériorité de la couronne de France et ne répa- rait cet affront par une satisfaction solennelle, la guerre allait recommencer. Philippe IV ne voulut pas replonger son royaume dans une guerre nouvelle pour la préséance d'un ambassadeur : il envoya le comte de Fuentes déclarer au roi, à Fontainebleau, en présence de tous les ministres étrangers qui étaient en France (24 mars 1662), que « les ministres espagnols ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France ». Ce n'en était pas assez pour reconnaitre nettement la prééminence du roi; mais c'en était assez pour un aveu authentique de la faiblesse espagnole. Cette cour, encore fière, murmura longtemps de son humiliation. Depuis, plusieurs ministres espagnols ont renouvelé leurs an- ciennes prétentions : ils ont obtenu l'égalité à Nimègue:; mais Louis XIV acquit alors par sa fermeté une supériorité réelle dans l'Europe, en faisant voir combien il était à craindre. À peine sorti de cette petite affaire avec tant de grandeur, il en marqua encore davantage dans une occasion où sa gloire semblait moins intéressée. Les jeunes Français, dans les guerres faites depuis longtemps en Italie contre l'Espagne, avaient donné aux ftaliens, circonspects et jaloux, l’idée d'une nation impé- tueuse. L'Italie regardait toutes les nations dont elle était inondée comme des barbares, et les Français comme des barbares plus gais que les autres, mais plus dangereux, qui portaient dans toutes les maisons les plaisirs avec le mépris, et la débauche avec insulte. Ils étaient craints partout, et surtout à Rome, LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. 229 Le duc de Créquy, ambassadeur auprès du pape, avait révolté les Romains par sa hauteur : ses domestiques, gens qui poussent toujours à l'extrême les défauts de leur maître, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse indisciplinable de Paris, qui se faisait alors un honneur d’attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville. Quelques laquais du duc de Créquy s’avisèrent de charger, l'épée à la main, une escouade des Corses (ce sont des gardes du pape qui appuient les exécutions de la justice). Tout le corps des Corses offensé, et secrètement animé par don Mario Chigi, frère du pape Alexandre VII, qui haïssait le duc de Créquy, vint en armes assiéger la maison de l'ambassadeur (20 août 1662). Ils tirèrent sur le carrosse de l’ambassadrice, qui rentrait alors dans son palais; ils lui tuèrent un page‘ et blessèrent plusieurs domes- tiques. Le duc de Créquy sortit de Rome, accusant les parents du pape, et le pape lui-même, d’avoir favorisé cet assassinat. Le pape différa tant qu’il put la réparation, persuadé qu'avec les Français il n’y a qu'à temporiser, et que tout s’oublie. Il fit pendre un Corse et un sbire au bout de quatre mois; et il fit sortir de Rome le gouverneur, soupçonné d’avoir autorisé l'attentat ; mais il fut consterné d'apprendre que le roi menacçait de faire assiéger Rome, qu’il faisait déjà passer des troupes en Italie, et que le maréchal du Plessis-Praslin était nommé pour les commander. L'affaire était devenue une querelle de nation à nation, et le roi voulait faire respecter la sienne. Le pape, avant de faire la satisfaction qu’on demandait, implora la médiation de tous les princes catho- liques: il fit ce qu'il put pour les animer contre Louis XIV ; mais les circonstances n'étaient pas favorables au pape. L'empire était attaqué par les Turcs ; l'Espagne était embarrassée dans une guerre peu heureuse contre le Portugal. La cour romaine ne fit qu'irriter le roi sans pouvoir lui nuire, Le parlement de Provence cita le pape, et fit saisir le comtat d'Avignon. Dans d’autres temps les excommunications de Rome auraient suivi ces outrages; mais C’étaient des armes usées et devenues ridicules : il fallut que le pape pliât; il fut forcé d’exiler de Rome son propre frère ; d'envoyer son neveu, le cardinal Chigi, en qualité de légat a latere*, faire satisfaction au roi; de casser la garde corse, et d'élever dans Rome une pyramide, avec une 1. Voltaire reparle de cet événement dans son opuscule intitulé les Droits des hommes. 2, Voyez l'Essai sur les Mœurs, tome XI, page 362. 230 CHAPITRE Vil. inscription qui contenait l'injure et la réparation. Le cardinal Chigi fut le premier légat de la cour romaine qui fut jamais envoyé pour demander pardon. Les légats, auparavant, venaient donner des lois et imposer des décimes. Le roi ne s’en tint pas à faire réparer un outrage par des cérémonies passagères et par des monuments qui le sont aussi (car il permit, quelques années après, la destruction de la pyramide); mais il forca la cour de Rome à promettre de rendre Castro et Ronciglione au duc de Parme, à dédommager le duc de Modène de ses droits sur Comac- chio;etil tira ainsi d'une insulte l'honneur solide d'être le pro- tecteur des princes d'Italie. Ea soutenant sa dignité, il n'oubliait pas d'augmenter son pouvoir. (27 octobre 1662) Ses finances, bien administrées par Colbert, le mirent en état d'acheter Dunkerque et Mardick du roi d'Angleterre, pour cinq millions de livres, à vingt-six livres dix sous le marc. Charles IT, prodigue et pauvre, eut la honte de vendre le prix du sang des Anglais. Son chancelier Hyde, accusé d'avoir ou conseillé ou souffert cette faiblesse, fut banni depuis par Je parlement d'Angleterre, qui punit souvent les fautes des favoris, et qui quelquefois même juge ses rois. (1663) Louis fit travailler trente mille hommes à fortifier Dun- kerque du côté de la terre et de la mer. On creusa entre la ville et la citadelle un bassin capable de contenir trente vaisseaux de guerre, de sorte qu'à peine les Anglais eurent vendu cette ville qu'elle devint l'objet de leur terreur. (30 août 1663) Quelque temps après le roi força le duc de Lorraine à lui donner la forte ville de Marsal. Ce malheureux Charles IV, guerrier assez illustre, mais prince faible, inconstant, et imprudent, venait de faire un traité par lequel il donnait la Lorraine à la France après sa mort, à condition que le roi lui permettrait de lever un million sur l'État qu'il abandonnait, et que les princes du sang de Lorraine seraient réputés princes du sang de France. Ce traité, vainement vérifié au parlement de Paris, ne servit qu'à produire de nouvelles inconstances dans le duc de Lorraine; trop heureux ensuite de donner Marsal, et de se remettre à la clémence du roi. Louis augmentait ses États même pendant la paix, et se tenait toujours prêt pour la guerre, faisant fortifier ses frontières, tenant ses troupes dans la discipline, augmentant leur nombre, faisant des revues fréquentes. Û Les Turcs étaient alors très-redoutables en Europe; ils atta- quaient à la fois l'empereur d'Allemagne et les Vénitiens. La LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME. 231 politique des rois de France a toujours été, depuis Francois I°r, d'être alliés des empereurs turcs ; non-seulement pour les avan- tages du commerce, mais pour empêcher la maison d'Autriche de trop prévaloir. Cependant un roi chrétien ne pouvait refuser du secours à l’empereur, trop en danger, et l'intérêt de la France était bien que les Turcs inquiétassent la Hongrie, mais non pas qu’ils l’'envahissent ; enfin ses traités avec l'empire lui faisaient un devoir de cette démarche honorable, Il envoya donc six mille hommes en Hongrie, sous les ordres du comte de Coligny, seul reste de la maison de ce Coligny, autrefois si célèbre dans nos guerres civiles, et qui mérite peut-être une aussi grande renom- mée que cet amiral, par son courage et par sa vertu. L'amitié l'avait attaché au grand Condé, et toutes les offres du cardinal ‘Mazarin n’avaient jamais pu l’engager à manquer à son ami. Il mena avec lui l'élite de la noblesse de France, et entre autres le jeune La Feuillade, homme entreprenant et avide de gloire et de fortune. (1664) Ces Français allèrent servir en Hongrie sous le général Montecuculli, qui tenait tête alors au grand-vizir Kiuperli ou Kouprogli, et qui depuis, en servant contre la France, balanca la réputation de Turenne. Il y eut un grand combat à Saint- Gothard, au bord du Raab, entre les Turcs et l’armée de l’empe- reur. Les Français y firent des prodiges de valeur ; les Allemands mêmes, qui ne les aimaient point, furent obligés de leur rendre justice; mais ce n’est pas la rendre aux Allemands, de dire, comme on a fait dans tant de livres, que les Français eurent seuls l'honneur de la victoire. Le roi, en mettant sa grandeur à secourir ouvertement l'em- pereur, et à donner de l'éclat aux armes françaises, mettait sa politique à soutenir secrètement le Portugal contre l'Espagne. Le cardinal Mazarin avait abandonné formellement les Portugais, par le traité des Pyrénées ; mais l'Espagnol avait fait plusieurs petites infractions tacites à la paix. Le Français en fit une hardie et dé- cisive : le maréchal de Schomberg, étranger et huguenot, passa en Portugal avec quatre mille soldats français, qu'il payait de l'argent de Louis XIV, et qu'il feignait de soudoyer au nom du roi de Portugal. Ces quatre mille soldats français, joints aux troupes portugaises, remportèrent à Villa-Viciosa (17 juin 1665) 1. Jean de Coligny, né à Saligny, le 17 décembre 1617, mort le 16 avril 1686, laissant un fils, Alexandre-Gaspard, qui mourut en 1694, sans postérité. Jean avait écrit sur les marges d’un missel ses Mémoires ou notes, qui ont té imprimées dans le chapitre var des Contes historiques, par V. D. ifusset-Pathay, Paris, 1826, in-8°. Le prince de Condé, dont il avait été aide de camp, y est bien maltraité. (B.) 232 CHAPITRE Vil. une victoire complète, qui affermit le trône dans la maison de Bragance. Ainsi Louis XIV passait déjà pour un prince guerrier et politique, et l’Europe le redoutait même avant qu’il eût encore fait la guerre. Ce fut par cette politique qu’il évita, malgré ses promesses, de joindre le peu de vaisseaux qu'il avait alors aux flottes hollan- daises. I] s'était allié avec la Hollande en 1662. Cette république, environ vers ce temps-là, recommencça la guerre contre l'Angle- terre, au sujet du vain et bizarre honneur du pavillon, et des intérêts réels de son commerce dans les Indes. Louis voyait avec plaisir ces deux puissances maritimes mettre en mer tous les ans, l'une contre l'autre, des flottes de plus de cent vaisseaux, et se détruire mutuellement par les batailles les plus opiniâtres qui se soient jamais données, dont tout le fruit était l’affaiblissement des deux partis. Il s'en donna une qui dura trois jours entiers (11, 12 et 13 juin 1666). Ce fut dans ces combats que le Hollan- dais Ruyter acquit la réputation du plus grand homme de mer qu'on eût vu encore. Ce fut lui qui alla brûler les plus beaux vaisseaux d'Angleterre jusque dans ses ports, à quatre lieues de Londres. Il fit triompher la Hollande sur les mers, dont les Anglais avaient toujours eu l'empire, et où Louis XIV n'était rien encore. La domination de l'Océan était partagée, depuis quelque temps, entre ces deux nations. L'art de construire les vaisseaux, et de s'en servir pour le commerce et pour la guerre, n'était bien connu que d'elles. La France, sous le ministère de Richelieu, se croyait puissante sur mer parce que d’environ soixante vaisseaux ronds que l'on comptait dans ses ports elle pouvait en mettre en mer environ trente, dont un seul portait soixante et dix canons. Sous Mazarin, on acheta des Hollandais le peu de vaisseaux que l'on avait. On manquait de matelots, d'officiers, de manufactures pour la construction et pour l'équipement. Le roi entreprit de réparer les ruines de la marine, et de donner à la France tout ce qui lui manquait, avec une diligence incroyable; mais, en 1664 et 1665, tandis que les Anglais et les Hollandais couvraient l'Océan de près de trois cents gros vaisseaux de guerre, il n’en avait encore que quinze ou seize du dernier rang, que le duc de Beau- fort occupait contre les pirates de Barbarie ; et lorsque les États- Généraux pressèrent Louis XIV de joindre sa flotte à la leur, il ne se trouva dans le port de Brest qu'un seul brâlot, qu'on eut honte de faire partir, et qu'il fallut pourtant leur envoyer sur leurs instances réitérées. Ce fut une honte que Louis XIV s’empressa bien vite d'effacer. CONQUÈTE DE LA FLANDRE. 233 (1665) Il donna aux États un secours de ses forces de terre plus essentiel et plus honorable, Il leur envoya six mille Français pour les défendre contre l’évêque de Munster, Christophe-Bernard Van Galen, prélat guerrier et ennemi implacable, soudoyé par l'Angleterre pour désoler la Hollande ; mais il leur fit payer chè- rement ce secours, et les traita comme un homme puissant qui vend sa protection à des marchands opulents. Colbert mit sur leur compte non-seulement la solde de ses troupes, mais jusqu'aux frais d’une ambassade envoyée en Angleterre pour conclure leur paix avec Charles II. Jamais secours ne fut donné de si mauvaise grâce, ni reçu avec moins de reconnaissance. Le roi ayant ainsi aguerri ses troupes, et formé de nouveaux officiers en Hongrie, en Hollande, en Portugal, respecté et vengé dans Rome, ne voyait pas un seul potentat qu’il dût craindre. L'Angleterre, ravagée par la peste; Londres, réduite en cendres par un incendie ! attribué injustement aux catholiques ; la prodi- galité et lindigence continuelle de Charles II, aussi dangereuse pour ses affaires que la contagion et l'incendie, mettaient la France en sûreté du côté des Anglais. L'empereur réparait à peine l'épuisement d'une guerre contre les Turcs. Le roi d’Espagne, Philippe IV, mourant, et sa monarchie aussi faible que lui, lais- saient Louis XIV le seul puissant et le seul redoutable. II était eune, riche, bien servi, obéi aveuglément, et marquait l'impa- tience de se signaler, et d'être conquérant. CHAPITRE VIII. CONQUÈTÉ DE LA FLANDRE. L'occasion se présenta bientôt à un roi qui la cherchait. Philippe IV, son beau-père, mourut (1665) : il avait eu de sa pre- mière femme, sœur de Louis XIII, cette princesse Marie-Thérèse, mariée à son cousin Louis XIV, mariage par lequel la monarchie espagnole est enfin tombée dans la maison de Bourbon, si long- 1. En 1606, le 13 septembre. L’incendie dura quatre jours, et consuma treize mille maisons; Voltaire en a parlé tome XIII, page 86. 931 CHAPITRE VIII temps son ennemie. De son second mariage avec Marie-Anne d'Autriche était né Charles II, enfant faible et malsain, héritier de sa couronne, et seul reste de trois enfants mâles, dont deux étaient morts en bas âge. Louis XIV prétendit que la Flandre, le Brabant et la Franche-Comté, provinces du royaume d'Espagne, devaient, selon la jurisprudence de ces provinces, revenir à sa femine, malgré sa renonciation. Si les causes des rois pouvaient se juger par les lois des nations à un tribunal désintéressé, l'af- faire eût été un peu douteuse. Louis fit examiner ses droits par son conseil, et par les théolo- giens, qui les jugèrent incontestables ; mais le conseil et le con- fesseur de la veuve de Philippe IV les trouvaient bien mauvais. Elle avait pour elle une puissante raison, la loi expresse de Charles- Quint ; mais les lois de Charles-Quint n’étaient guère suivies par la cour de France. Un des prétextes que prenait le conseil du roi était que les cinq cent mille écus donnés en dot à sa femme n'avaient point été payés; mais on oubliait que la dot de la fille de Henri IV ne l'avait pas été davantage. La France et l'Espagne combattirent d'abord par des écrits, où l'on étala des calculs de banquier et des raisons d'avocat; mais la seule raison d'État était écoutée. Cette raison d'État fut bien extraordinaire, Louis XIV allait atta- quer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu'il avait épousé la sœur de cet enfant. Gomment pouvait-il croire que l'empereur Léopold, regardé comme le chef de Ja maison d'Autriche, le laisserait opprimer cette maison, et s’agran- dir dans la Flandre? Qui croirait que l'empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d'Autriche, roi d'Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torcy! ; mais elles sont peu démêlées. Le temps a enfin dévoilé ce mystère, qui prouve qu'entre les rois la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice, surtout quand cette justice seinble douteuse. Tous les frères de Charles II, roi d'Espagne, étaient morts. Charles était d'une complexion faible et malsaine. Louis XIV ct Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu'ils entamèrent depuis à sa mort. Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre, Léopold devait laisser Louis XIV se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition 4. Tome J‘, page 16, édition supposée de la Haye. | Note de Voltaire.) UONQUÈTE DE LA FLANDRE. 235 qu'à la mort de Charles l'Espagne passerait sous la domination de l'empereur. Il n’est pas dit s’il en coûta de l'argent pour cette étrange négociation. D'ordinaire ce principal article de tant de traités demeure secret. Léopold n'eut pas sitôt signé l'acte qu'il s’en repentit ; il exigea au moins qu'aucune cour n’en eût connaissance; qu'on n’en fit point une double copie selon l'usage; et que le seul-instrument qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l’empereur aurait une clef et le roi de France l’autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grand-duc de Florence. L'em- pereur la remit pour cet effet entre les mains de l'ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes du corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l'empereur ne changat d'avis et ne fit enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles, et non à Florence; ce qui laisse soupconner que Léopold avait reçu de argent, puisqu'il n'osa se plaindre. Voilà comment l'empereur laissa dépouiller le roi d'Espagne. Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses rai- sons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées. (1667) Il était à la tête de trente-cinq mille hommes; un autre corps de huit‘ mille fut envoyé vers Dunkerque ; un de quatre mille vers Luxem- bourg. Turenne éfait sous lui le général de cette armée. Colbert avait multiplié les ressources de l’État pour fournir à ces dépenses. Louvois, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu'alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins ; quelque siége que le roi voulût faire, de quelque côté qu’il tour- nât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les loge- ments des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l’austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d'un jeune roi, l'idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commenca dès lors à être un droit beaucoup au-dessus de celui de la naissance, Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s'était guère vu encore : par là l'officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre. L'infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l'inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la 236 CHAPITRE VIII. cavalerie était en possession. Les maximes nouvelles dans le gou- vernement inspiraient un nouveau courage, Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l’un de lautre, et cependant ne l'en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l’Europe, enfin ligué de nouveau avec le Portugal, attaquait avec tous ses avantages une province mal défendue d'un royaume ruiné et déchiré, Il n'avait à faire qu’à sa belle-mère, femme faible, gouvernée par un jésuite!, dont l'administration méprisée et malheureuse laissait la monar- chie espagnole sans défense. Le roi de France avait tout ce qui manquait à l'Espagne. L'art d'attaquer les places n'était pas encore perfectionné comme aujourd’hui, parce que celui de les bien fortifier et deles bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espa- gnole étaient presque sans fortifications et sans garnisons. Louis n'eut qu’à se présenter devant elles. (Juin 1667) Il entra dans Charleroi comme dans Paris; Ath, Tournai, furent prises en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, ne tinrent pas davantage. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain (6 juillet). Lille, la plus florissante ville de ces pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une garnison de six mille hommes, capitula (27 août) après neuf jours de siége. Les Espagnols n'avaient que huit mille hommes à opposer à l’armée victorieuse ; encore l'arrière-garde de cette petite armée fut-elle taillée en pièces (31 août) par le marquis depuis maréchal de Créquy. Le reste se cacha sous Bruxelles et sous Mons, laissant le roi vaincre sans combattre. Cette campagne, faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles, parut le voyage d’une cour. La bonne chère, le luxe, et les plaisirs, s’introduisirent alors dans les ar- mées, dans le temps même que la discipline s’affermissait, Les officiers faisaient le devoir militaire beaucoup plus exactement, mais avec des commodités plus recherchées. Le maréchal de Turenne n'avait eu longtemps que des assiettes de fer en cam- pagne. Le marquis d'Humières fut le premier, au siége d'Arras®, en 1658, qui se fit servir en vaisselle d'argent à la tranchée, et qui y fit manger des ragoûts et des entremets. Mais dans cette 1. Nithard, 2. Louis de Crévant, marquis puis duc d'Humières, nommé maréchal en 1668, u’assiégea jamais Arras, qui appartenait aux Français depuis 1640; mais, en 1676, il assiégea Aire, dont il se rendit maitre le 3j juillet. CONQUÈTE DE LA FLANDRE. 237 campagne de 1667, où un jeune roi, aimant la magnificence, étalait celle de sa cour das les fat'gues de la guerre, tout le monde se piqua de somptuosité et de goût dans la bonne chère, dans les habits, dans les équipages. Ce luxe, la marque certaine de la richesse d’un grand État, et souvent la cause de la déca- dence d’un petit, était cependant encore très-peu de chose auprès de celui qu’on a vu depuis. Le roi, ses généraux, etses ministres, allaient au rendez-vous de l’armée à cheval; au lieu qu’aujour- d'hui il n’y a point de capitaine de cavalerie, ni de secrétaire d'un officier général qui ne fasse ce voyage en chaise de poste avec des glaces et des ressorts, plus commodément et plus tranquille- ment qu’on ne faisait alors une visite dans Paris d’un quartier à un autre. La délicatesse des officiers ne les empêchait point alors d’aller à la tranchée avec le pot en tête et la cuirasse sur le dos. Le roi en donnait exemple : il alla ainsi à la tranchée devant Douai et devant Lille. Cette conduite sage conserva plus d’un grand homme. Elle a été trop négligée depuis par des jeunes gens peu robustes, pleins de valeur, mais de mollesse, et qui semblent plus craindre la fatigue que le danger. La rapidité de ces conquêtes remplit d’alarmes Bruxelles; les citoyens transportaient déjà leurs effets dans Anvers. La conquête de la Flandre entière pouvait être l'ouvrage d’une campagne. Il ne manquait au roi que des troupes assez nombreuses pour gar- der les places, prêtes à s'ouvrir à ses armes. Louvois lui conseilla de mettre de grosses garnisons dans les villes prises, et de les for- üfier. Vauban, l’un de ces grands hommes et de ces génies qui parurent dans ce siècle pour le service de Louis XIV, fut chargé de ces fortifications. Il les fit suivant sa nouvelle méthode, deve- nue aujourd’hui la règle de tous les bons ingénieurs. On fut étonné de ne plus voir les places revêtues que d'ouvrages presque au niveau de la campagne. Les fortifications hautes et menaçantes n’en étaient que plus exposées à être foudroyées par l'artillerie : plus il les rendit rasantes, moins elles étaient en prise. Il con- struisit la citadelle de Lille sur ces principes (1668). On n'avait point encore en France détaché le gouvernement d'une ville de celui de la forteresse. L'exemple commença en faveur de Vauban ; il fut le premier gouverneur d'une citadelle. On peut encore observer que le premier de ces plans en relief qu'on voit dans la galerie du Louvre! fut celui des fortifications de Lille. 1. Ces plans ont été depuis transportés aux Inval' d's, (K.) 238 CHAPITRE IX. Le roi se hâta de venir jouir des acclamations des peuples, des adorations de ses courtisans et de ses maîtresses, et des ftes qu'il donna à sa cour. | CHAPITRE IX. CONQUETE DB LA FRANCHE-COMTÉ. PAIN D’'AIX-LA-CHAPELLE. (1668) On était plongé dans les divertissements à Saint-Ger- main, lorsqu'au cœur de l'hiver, au mois de janvier, on fut étonné de voir des troupes marcher de tous côtés, aller et revenir sur les chemins de Ja Champagne, dans les Trois-Évêchés : destrains d'artillerie, des chariots de munitions, s'arrêtaient, sous divers prétextes, dans la route qui mène de Champagne en Bourgogne. Cette partie de la France était remplie de mouvements dont on ignorait la cause. Les étrangers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s'épuisaient en conjectures ; l'Allemagne était alarmée : l'objet de ces préparatifs et de ces marches irrégulières était in- connu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n'a jamais été mieux gardé qu'il le fut dans cette entreprise de Louis XIV. Enfin le 2 de février il part de Saint-Germain avec le jeune duc d'Enghien, fils du grand Condé, et quelques courtisans ; les autres officiers étaient au rendez-vous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et arrive à Dijon. Vingt mille hommes assem- blés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche-Comté, à quelques lieues de Besançon, et le grand Condé paraît à leur tête, ayant pour son principal lieutenant général Montmorency-Boutteville, son ami, devenu duc de Luxembourg, toujours attaché à lui dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Luxembourg était l'élève de Condé dans l'art de la guerre; et il obligea, à force de mérite, le roi, qui ne l'aimait pas, à employer. Des intrigues eurent part à cette entreprise imprévue : le prince de Condé était jaloux de la gloire de Turenne, et Louvois de sa faveur auprès du roi ; Condé était jaloux en héros, et Lou- vois en ministre. Le prince, gouverneur de la Bourgogne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le dessein de s’en rendre maître en hiver, en moins de temps que Turenne n'en avait mis l'été précédent à conquérir la Flandre française, Il communiqua CONQUÈTE DE LA FRANCHE-COMTÉ. 239 d'abord son projet à Louvois, qui l’embrassa avidement, pour éloigner et rendre inutile Turenne, et pour servir en même temps son maître. Cette province, assez pauvre alors en argent, mais très-fertile, bien peuplée, étendue en long de quarante lieues et large de vingt, avait le nom de Franche, et l'était en effet. Les rois d'Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre, il n’en dépendait que peu. Toute l’administration était partagée et disputée entre le parle- ment et le gouverneur de la Franche-Comté. Le peuple jouissait de grands priviléges, toujours respectés par la cour de Madrid, qui ménageait une province jalouse de ses droits, et voisine de la France. Besançon même se gouvernait comme une ville impé- riale. Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce, et ne fut si attaché à ses souverains, Leur amour pour la maison d'Autriche s’est conservé pendant deux générations; mais cet amour était, au fond, celui de leur liberté. Enfin la Franche- Comté était heureuse, mais pauvre, et puisqu'elle était une espèce de république, il y avait des factions. Quoi qu’en dise Pellisson, on ne se borna pas à employer la force. On gagna d’abord quelques citoyens par des présents et des espérances, On s'assura l'abbé Jean de Vatteville, frère de celui qui, ayant insulté à Londres l'ambassadeur de France, avait pro- curé, par cet outrage, l'humiliation de la branche d'Autriche espagnole. Cet abbé, autrefois officier, puis chartreux, puis long- temps musulman chez les Turcs, et enfin ecclésiastique, ent parole d'être grand doyen, et d’avoir d’autres bénéfices. On acheta peu cher quelques magistrats, quelques officiers ; et à la fin même, le marquis d'Yenne, gouverneur général, devint si traitable qu'il accepta publiquement, après la guerre, une grosse pension et le grade de lieutenant général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes. Besançon, la capitale de la province, est investie par le prince de Condé, Luxembourg court à Salins : le lendemain Besançon et Salins se rendirent. Besancon ne demanda pour capitulation que la conservation d’un saint-suaire fort révéré dans cette ville ; re qWon lui accorda très-aisément. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes ces marches, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. 1. Sur l'origine du nom de Franche-Comté, voyez les Annales de l'Empire, tome XIII, page 318. 20 CHAPITRE IX. Le roi courut aussitôt se montrer à la fortune qui faisait tout pour lui. Il alla assiéger Dôle en personne. Cette place était réputée forte ; elle avait pour commandant le comte de Montrevel, homme d'un grand courage, fidèle par grandeur d'âme aux Espagnols, qu'il haïssait, et au parlement, qu'il méprisait, Il n’avait pour gar- nison que quatre cents soldats et les citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. À peine leut- on ouverte qu'une foule de jeunes volontaires, qui suivaient le roi, courut attaquer la contrescarpe, et s'y logea : le prince de Condé, à qui l’âge et l'expérience avaient donné un courage tran- quille, les fit soutenir à propos, et partagea leur péril pour les en ürer. Ce prince était partout avec son fils, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d'un monarque dans sa cour qu'une ardeur impétueuse qui n’était pas nécessaire. Tout le cérémonial de Saint-Germain était observé. Il avait son petit coucher, ses grandes, ses petites entrées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste dutrône qu'en faisant manger à sa table ses officiers généraux et ses aides de camp. On ne lui voyait point, dans les travaux de la guerre, ce courage emporté de François I: et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de danger. Il se contentait de ne les pas craindre, et d'engager tout le monde à s'y précipiter pour lui avee ardeur. Il entra dans Dole (14 février 1668) au bout de quatre jours de siége, douze jours après son départ de Saint-Germain; et enfin, en moins de trois semaines toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le conseil d'Espagne, étonné et indigné du peu de résis- tance, écrivit au gouverneur que « le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d'y aller en personne ». Tant de fortune et tant d'ambition réveillèrent l’Europe assou- pie; l'empire commenca à se remuer, et l’empereur à lever des troupes. Les Suisses, voisins des Francs-Comtois, et qui n'avaient guère alors d'autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais, à qui il avait toujours importé d'avoir les Fran- çcais pour amis, frémissaient de les avoir pour voisins. L'Espagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais, et fut en effet protégée par cette petite nation, qui ne lui paraissait auparavant que mé- prisable et rebelle. La Hollande était gouvernée par Jean de Witt, qui dès l’âge de CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ. au vingt-huit ans avait été élu grand pensionnaire, homme amoureux de la liberté de son pays, autant que de sa grandeur personnelle : assujetti à la frugalité et à la modestie de sa république, il n'avait qu'un laquais et une servante, et allait à pied dans la Haye, tandis que dans les négociations de l’Europe son nom était compté avec les noms des plus puissants rois : homme infatigable dans le travail, plein d'ordre, de sagesse, d'industrie dans les affaires, excellent citoyen, grand politique, et qui cependant fut depuis très-malheureux 1, Il avait contracté avec le chevalier Temple, ambassadeur d'Angleterre à la Haye, une amitié bien rare entre des ministres. Temple était un philosophe qui joignait les lettres aux affaires ; homme de bien, malgré les reproches que l’évêque Burnet lui a faits d’athéisme ; né avec le génie d'un sage républicain, aimant la Hollande comme son propre pays, parce qu’elle était libre, et aussi jaloux de cette liberté que le grand pensionnaire lui-même. Ces deux citoyens s'unirent avec le comte de Dhona, ambassa- deur de Suède, pour arrêter les progrès du roi de France. Ce temps était marqué pour les événements rapides. La Flandre, qu'on nomme Flandre francaise, avait été prise en trois mois; la Franche-Comté, en trois semaines. Le traité entre la Hollande, l'Angleterre, et la Suède, pour teuir la balance de l'Europe et réprimer l'ambition de Louis XIV, fut proposé et con- clu en cinq jours. Le conseil de l'empereur Léopold n'osa entrer dans cette intrigue. 1] était lié par le traité secret qu’il avait signé avec le roi de France pour dépouiller le jeune roi d'Espagne. Il encourageait secrètement l'union de l'Angleterre, de la Suède, ct de la Hollande; mais il ne prenait aucuues mesures ouvertes. Louis XIV fut indigné qu’un petit État tel que la Hollande concût l’idée de borner ses conquêtes, et d'être l'arbitre des rois, et plus encore qu'elle en fût capable. Cette entreprise des Pro- vinces-Unies lui fut un outrage sensible qu'il fallut dévorer, et dont il médita dès lors la vengeance. Tout ambitieux, tout puissant, et tout irrité qu'il était, il détourna l’orage qui allait s'élever de tous les côtés de l'Europe, Il proposa lui-même la paix. La France et l'Espagne choisirent 1. Jean de Witt avait été, en Hollande, un des premiers et un des meilleurs disciples de Descartes. On a de lui un Traité des courbes, ouvrage de sa première jeunesse, rempli de choses ingénieuscs et nouvelles, qui annonçäient un véritable géomètre. Il paraît être le premier qui ait imaginé de calculer la probabilité de la vie humaine, et d'employer ce calcul pour déterminer quel denier des rentes via- gères répond à un intérêt donné en rentes perpétuelles. (K.) 14. — Siècce De Louis XIV. I 16 242 CHAPITRE IX. Aix-la-Chapelle pour le lieu des conférences, et le nouveau pape Rospigliosi, Clément IX, pour médiateur. La cour de Rome, pour décorer sa faiblesse d’un crédit appa- rent, rechercha par toutes sortes de moyens l’honneur d’être l'arbitre entre les couronnes. Elle n'avait pu l'obtenir au traité des Pyrénées : elle parut l'avoir au moins à la paix d’Aix-la-Chapelle, Un nonce fut envoyé à ce congrès pour être un fantôme d’arbitre entre des fantômes de plénipotentiaires. Les Hollandais, déjà jaloux de la gloire, ne voulurent point partager celle de conclure ce qu'ils avaient commencé, Tout se traitait en effet à Saint- Germain, par le ministère de leur ambassadeur Van Beuning. Ce qui avait été accordé en secret par lui était envoyé à Aix-la-Cha- pelle, pour être signé avec appareil par les ministres assemblés au congrès, Qui eût dit trente ans auparavant qu’un bourgeois de Hollande obligerait la France et lPEspagne à recevoir sa médiation ? Ce Van Beuning, échevin d'Amsterdam, avait la vivacité d'un Français et la fierté d’un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les occasions, la hauteur impérieuse du roi, et opposait une inflexibilité républicaine au ton de supériorité que les mi- nistres de France commencçaient à prendre. « Ne vous fiez-vous pas à la parole du roi? » lui disait M. de Lyonne dans une con- férence. « J'ignore ce que veut le roi, dit Van Beuning; je considère ce qu'il peut, » Enfin, à la cour du plus superbe monarque du monde, un bourgmestre conclut avec autorité (2 mai 1668) une paix par laquelle le roi fut obligé de rendre la Franche-Comté. Les Hollandais eussent bien mieux aimé qu'il eût rendu la Flandre, et être délivrés d'un voisin si redoutable; mais toutes les nations trouvèrent que le roi marquait assez de modération en se privant de la Franche-Comté. Cependant il gagnait davantage en retenant les villes de Flandre, et il s'ouvrait les portes de la Hollande, qu'il songeait à détruire dans le temps qu'il lui cédait. TRAVAUX ET MAGNIFICENCE DE LOUIS XIV. 243 CHAPITRE X TRAVAUX ET MACGNIFICENCE DE LOUIS XIV. AVENTURE SINGULIÈRE EN PORTUGAL. CASIMIR EN FRANCE. SECOURS EN CANDIE. CONQUÊTE DE LA HOLLANDE, Louis XIV, forcé de rester quelque temps en paix, continua, comme il avait commencé, à régler, à fortifier, et embellir son royaume. Il fit voir qu'un roi absolu, qui veut le bien, vient à bout de tout sans peine. Il n’avait qu'a commander, et les succès dans l'administration étaient aussi rapides que l'avaient été ses conquêtes, C'était une chose véritablement admirable de voir les ports de mer, auparavant déserts, ruinés, maintenant entourés d'ouvrages qui faisaient leur ornement et leur défense, couverts de navires et de matelots, et contenant déjà près de soixante grands vaisseaux qu'il pouvait armer en guerre’, De nouvelles colonies, protégées par son pavillon, partaient de tous côtés pour l'Amérique, pour les Indes orientales, pour les côtes de l'Afrique. Cependant en France, et sous ses yeux, des édifices immenses occupaient des milliers d'hommes, avec tous les arts que l’archi- tecture entraîne après elle; et dans l'intérieur de sa cour et de sa capitale, des arts plus nobles et plus ingénieux donnaient à la France des plaisirs et une gloire dont les siècles précédents n'avaient pas eu même l’idée. Les lettres florissaient ; le bon goût et la raison pénétraicnt dans les écoles de la barbarie. Tous ces détails de la gloire et de la félicité de la nation trouveront leur véritable place dans cette histoire? ; il ne s’agit ici que des affaires générales et militaires. Le Portugal donnait en ce ape un spectacle étrange à l'Eu- rope. Don Alfonse, fils indigne de l’heureux don Jean de Bra- gance, y régnait : il était furieux et imbécile. Sa femme, fille du duc de Nemours, amoureuse de don Pèdre, frère d'Alfonse, osa concevoir le projet de détrôner son mari, et d’'épouser son amant, L’abrutissement du mari justifia l'audace de la reine. Il était d’une force de corps au-dessus de l'ordinaire ; il avait eu publiquement d’une courtisane un enfant qu'il avait reconnu ; enfin il avait 4. Chapitres xxxit et xxx. 2, En quatre années, 70 bâtiments; en six, 194, dont 120 vaisseaux, (G. A.) 244 CHAPITRE NX. couché très-longtemps avec la reine. Malgré tout cela, elle l'ac- cusa d'impuissance ; et, ayant acquis dans le royaume, par son habileté, l'autorité que son mari avait perdue par ses fureurs, elle le fit enfermer (novembre 1667). Elle obtint bientôt de Rome une bulle pour épouser son beau-frère. Il n’est pas étonnant que Rome ait accordé cette bulle; mais il l’est que des personnes toutes-puissantes en aient besoin. Ce que Jules IX avait accordé sans difficulté au roi d'Angleterre Henri VIIL', Clément IX l’ac- corda à l'épouse d'un roi de Portugal. La plus petite intrigue fait dans un temps ce que les plus grands ressorts ne peuvent opérer dans un autre. Il y a toujours deux poids et deux mesures pour tous les droits des rois et des peuples; et ces deux mesures étaient au Vatican depuis que les papes influèrent sur les affaires de l'Europe. Il serait impossible de comprendre comment tant de pations avaient laissé une si étrange autorité au pontife de Rome, si l’on ne savait combien l'usage a de force. Cet événement, qui ne fut une révolution que dans la famille royale, et non dans le royaume de Portugal, n'ayant rien changé aux affaires de l'Europe, ne mérite d'attention que par sa singu- larité. La France recut bientôt après un roi qui descendait du trône d'une autre manière. (1668) Jean-Casimir, roi de Pologne, renou- vela l'exemple de la reine Christine. Fatigué des embarras du gouvernement, et voulant vivre heureux, il choisit sa retraite à Paris dans l'abbaye de Saint-Germain dont il fut abbé. Paris, devenu depuis quelques années le séjour de tous les arts, était une demeure délicieuse pour un roi qui cherchait les douceurs de la société, et qui aimait les lettres. 11 avait été jésuite et cardi- nal avant d’être roi; et dégoûté également de la royauté et de l'Église, il ne cherchait qu'à vivre en particulier et en sage, et ne voulut jamais souffrir qu'on Jui donnât à Paris le titre de ma- jesté?. 4. Arthur ou Artus, prince de Galles, fils de Henri VIT, roi d'Angleterre, épousa en 4901 Catherine d'Aragon, et mourut six mois après son mariage, sans l'avoir, dit-on, consommé. Henri VII, pour ne pas rendre la dot, obtint du pape Jules 11, Je 26 décembre 1503, dispense pour faire épouser à Catherine le nouveau prince de Galles, son beau-frère, Henri, depuis roi sous le nom de Henri VIII. Ce fut sous Clément V1] que Henri VIIL prétendit que les dispenses de Jules Il étaient nulles, etc., et, par suite, se sépara de l'Eglise romaine. (B.) — Voyez tome XII, page 312. 2. Il avait épousé Marie de Gonzague, veuve de son frère, avec toutes les dis- penses dunt pouvait avoir besoin un jésuite cardinal pour se marier avec sa belle- sœur; et on a prétendu qu'en France il épousa secrètement Marie Mignot, fille d'une blanchisseuse, mais déja veuve d'un conseiller au parlement de Grenoble, et du second maréchal de L'Hospital. Cette anecdote n'est rien moins que certaine. (K.) SECOURS EN CANDIE. 245 Mais une affaire plus intéressante tenait tous les princes chré- tiens attentifs. Les Turcs, moins formidables à la vérité que du temps des Mahomet, des Sélim, et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années, l’assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s’il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l’Europe les eussent abandonnés. Les temps sont bien changés. Autrefois, lorsque l'Europe chrétienne était barbare, un pape, ou même un moine, envoyait des millions de chrétiens combattre les mahométans dans leur empire; nos États s’épuisaient d'hommes et d'argent pour aller conquérir la misérable et stérile province de Judée ; et mainte- nant que l'ile de Candie, réputée le boulevard de la chrétienté, était inondée de soixante mille Turcs, les rois chrétiens regar- daient cette perte avec indifférence. Quelques galères de Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l'empire ottoman. Le sénat de Venise, aussi impuissant que sage, ne pouvait, avec ses soldats mercenaires et des secours si faibles, résister au grand-vizir Kiuperli, bon ministre, meilleur général, maître de l’empire de la Turquie, suivi de troupes for- midables, et qui même avait de bons ingénieurs. Le roi donna inutilement aux autres princes l'exemple de secourir Candie. Ses galères, et les vaisseaux nouvellement con- struits dans le port de Toulon, y portèrent sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort : secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée de personne. La Feuillade, simple gentilhomme francais, fit une action qui n'avait d'exemple que dans les anciens temps de la chevalerie. Il mena près de trois cents gentilshommes à Candie à ses dépens, quoiqu'il ne fût pas riche. Si quelque autre nation avait fait pour les Véniliens à proportion de La Feuillade, il est à croire que Candie eût été délivrée. Ce secours ne servit qu’à retarder la prise de quelques jours, et à verser du sang inutilement. Le duc de Beaufort périt dans une sortie, et Kiuperli entra enfin par capitulation dans cette ville, qui n’était plus qu’un monceau de ruines (16 septembre 1669) 2. 1, 25 juin 1669. 2. Voir le chapitre cxct de l'Essai sur les Mœurs. 246 CHAPITRE X. Les Turcs, dans ce siége, s'étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l'art militaire. Les plus gros canons qu'on eût vus encore en Europe furent fondus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des lignes parallèles dans les tranchées. C'est d’eux que nous avons pris cet usage; mais ils ne le tinrent que d’un ingénieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l'expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui fai- sait alors leur caractère, devaient conquérir l’Italie et prendre Rome en bien peu de temps; mais les lâches empereurs qu'ils ont eus depuis, leurs mauvais généraux, etle vice de leur gouver- uement, ont été le salut de la chrétienté. Le roi, peu touché de ces événements éloignés, laissait mürir son grand dessein de conquérir tous les Pays-Bas, et de commen- cer par la Hollande. L'occasion devenait tous les jours plus favo- rable. Cette petite république dominait sur les mers ; mais sur la terre rien n'était plus faible. Liée avec l'Espagne et avec l'Angle- terre, en paix avec la France, elle se reposait avec trop de sécu- rité sur les traités et sur les avantages d’un commerce immense. Autant ses armées navales étaient disciplinées et invincibles, au- tant ses troupes de terre étaient mal tenues et méprisables. Leur cavalerie n'était composée que de bourgeois, qui ne sortaient jamais de Jeurs maisons, et qui payaient des gens de la lie du peuple pour faire le service en leur place. L'infanterie était à peu rrès sur le même pied; les officiers, les commandants même des places de guerre, étaient les enfants ou les parents des bourg- mestres, nourris dans l'inexpérience et dans l’oisiveté, regardant leurs emplois comme des prêtres regardent leurs bénéfices, Le pensionnaire Jean de Witt avait voulu corriger cet abus, mais il ne l'avait pas assez voulu, et ce fut une des grandes fautes de ce républicain. (1670) Il fallait d'abord détacher l'Angleterre de la Hollande, Cet appui venant à manquer aux Provinces-Unies, leur ruine paraissait inévitable. Il ne fut pas difficile à Louis XIV d'engager Charles dans ses desseins. Le monarque anglais n’était pas, à là vérité, fort sensible à la honte que son règne et sa nation avaient recrue, lorsque ses vaisseaux furent brûlés jusque dans la rivière de la Tamise par la flotte hollandaise. Il ne respirait ni la vengeance ni les conquêtes. Il voulait vivre dans les plaisirs, et régner avec un pouvoir moins gêné; c’est par là qu'on le pouvait séduire. Louis, qui n'avait qu'à parler alors pour avoir de l'ar- gent, en promit beaucoup au roi Charles, qui n'en pouvait avoir CONQUÊTE DE LA HOLLANDE. 237 sans son parlement. Cette liaison secrète entre les deux rois ne fut confiée en France qu'à Madame, sœur de Charles II et épouse de Monsieur, frère unique du roi, à Turenne, et à Louvois. (Mai 1670) Une princesse de vingt-six ans fut le plénipoten- tiaire qui devait consommer ce traité avec le roi Charles. On prit pour prétexte du passage de Madame en Angleterre un voyage que le roi voulut faire dans ses conquêtes nouvelles vers Dunkerque et vers Lille. La pompe et la grandeur des anciens rois de l’Asie n’approchaient pas de l’éclat de ce voyage. Trente mille hommes précédèrent ou suivirent la marche du roi; les uns destinés à renforcer les garnisons des pays conquis, les autres à travailler aux fortifications, quelques-uns à aplanir les che- mins. Le roi menait avec lui la reine sa femme, toutes les prin- cesses, et les plus belles femmes de sa cour. Madame brillait au milieu d'elles, et goûtait dans le fond de son cœur le plaisir et la gloire de tout cet appareil, qui couvraitson voyage. Ce fut une fête continuelle depuis Saint-Germain jusqu’à Lille. Le roi, qui voulait gagner les cœurs de ses nouveaux sujets, et éblouir ses voisins, répandait partout ses libéralités avec pro- fusion ; l'or et les pierrerics étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte pour lui parler. La princesse Henriette s'em- barqua à Calais, pour voir son frère qui s'était avancé jusqu'à Cantorbéry. Charles, séduit par son amitié pour sa sœur et par l'argent de la France, signa tout ce que Louis XIV voulait, et prépara la ruine de la Hollande au milieu des plaisirs et des fêtes. La perte de Madame, morte à son retour d'une manière sou- daine ct affreuse, jeta des soupçons injustes sur Monsieur', et ne changea rien aux résolutions des deux rois ?. Les dépouilles de 1. Voyez les Anecdotes du Siècle de Louis XIV, chapitre xxvi. (K.) 2. On trouve des anecdotes curicuses sur toutes ces négociations dans les pièces justificatives des Mémoires de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, par le chevalier Dalrymple. On y voit comment l'argent de Louis XIV gouverna l'Angleterre depuis 1069 jusqu'en 1677 ; comment il servait à déterminer Charles JI à se con- vertir, et puis à l'engager à différer sa conversion, et qu'il était le contre-poids des autres intérêts qui conduisaient ce roi et ses ministres, Ces détails de corrup- tion sont honteux, mais il est utile que les peupies les connaissent, et que les princes apprennent que ces mystères de la politique sont toujours révélés. Au reste, ces Hémoires prouvent qu’à cette époque Louis XIV avait beaucoup plus de politique que de zèle pour la religion. Après avoir acheté la nation anglaise de Charles II, Louis XIV, peu satisfait de lui, se lia avec les mécontents, et leur fournit également de l'argent contre Charles et contre ce mème Jacques, qu'il protégea depuis avec tant d'opiniâtreté. Dalrymple a imprimé la liste de ces pensionnaires du roi de France, avec les sommes données à chacuün. On y trouve le nom d'Algernon 248 CHAPITRE X. la république, qu'on devait détruire, étaient déjà partagées par le traité secret entre les cours de France et d'Angleterre, comme en 1635 on avait partagé la Flandre avec les Hollandais. Ainsi on change de vues, d’alliés et d'ennemis, et on est souvent trompé dans tous ses projets. Les bruits de cette entreprise prochaine commencçaient à se répandre; mais l’Europe les écoutait en silence. L'empereur, occupé des séditions de la Hongrie; la Suède, endormie par des négociations ; l'Espagne, toujours faible, toujours irrésolue, et toujours lente, laissaient une libre carrière à l'ambition de Louis XIV. La Hollande, pour comble de malheur, était divisée en deux factions : l'une, des républicains rigides à qui toute ombre d'au- torité despotique semblait un monstre contraire aux lois de l'humanité; l'autre, des républicains mitigés, qui voulaient éta- blir dans les charges de ses ancêtres Le jeune prince d'Orange, si célèbre depuis sous le nom de Guillaume III. Le grand pension- naire Jean de Witt, et Corneille son frère, étaient à la tête des partisans austères de la liberté; mais le parti du jeune prince commencait à prévaloir. La république, plus occupée de ses dissensions domestiques que de son danger, contribuait elle- même à sa ruine. Des mœurs étonnantes, introduites depuis plus de sept cents ans chez les chrétiens, permettaient que des prêtres fussent sei- gneurs temporels et guerriers. Louis soudoya l'archevèque de Cologne Maximilien de Bavière, et ce même Van Galen, évêque de Munster, abbé de Corbie * en Vestphalie, comme il soudoyait le roi d'Angleterre Charles II. Il avait précédemment secouru les Hollandais contre cet évêques, et maintenant il le paye pour les écraser. C'était un homme singulier que l'histoire ne doit point négliger de faire connaître. Fils d'un meurtrier, et né dans la prison où son père fut enfermé quatorze ans, il était parvenu à l'évêché de Munster par des intrigues secondées de la fortune. A peine élu évêque il avait voulu dépouiller la ville de ses privi- léges. Elle résista, il l'assiégea ; il mit à feu et à sang le pays qui Sidney, avec une somme qui n'aurait pas suffi pour séduire son secrétaire. It est vraisemblable, ou que Barillon trompait Louis XIV avec ces listes, comme d'au- tres gens le trompèrent depuis avec des listes de conversion; ou (ce qui est plus probable encorc ) que quelque intrigant subalterne trompa Barillon et garda pour lui-mème l'argent qu'il prétendait avoir fait accepter à Sidney. (K.) 4. Jeau de Witt avait une liste civile de 3,000 livres par an. (G. A.) 2. Corwei, en latin Corbeia nova, pour la distinguer de Corbeia vetus, Corbie, en Picardie. (CL.) — Voyez tome XIII, page 266. 3. Voyez chapitre vis, page 233. CONQUÊTE DE LA HOLLANDE. 249 l'avait choisi pour son pasteur. Il traita de même son abbaye de Corbie. On le regardait comme un brigand à gages, qui tantôt recevait de l'argent des Hollandais pour faire la guerre à ses voisins, tantôt en recevait de la France contre la république. La Suède n’attaqua pas les Provinces-Unies; mais elle les abandonna dès qu’elle les vit menacées, et rentra dans ses anciennes liaisons avec la France moyennant quelques subsides. Tout conspirait à la destruction de la Hollande. ! est singulier et digne de remarque que de tous les ennemis qui allaient fondre sur ce petit État il n'y en eût pas un qui püût alléguer un prétexte de guerre. C'était une entreprise à peu près semblable à cette ligue de Louis XI, de l’empereur Maximilien, et du roi d'Espagne, qui avaient autrefois conjuré la perte de la république de Venise parce qu’elle était riche et fière. Les États-Généraux, consternés, écrivirent au roi, lui demandant humblement si les grands préparatifs qu'il faisait étaient en effet destinés contre eux, ses anciens et fidèles alliés? en quoi ils l'avaient offensé? quelle réparation il exigeait ? Il répondit « qu'il ferait de ses troupes l'usage que demanderait sa dignité, dont il ne devait compte à personne ». Ses ministres alléguaient pour toute raison que le gazetier de Hollande avait été trop insolent, et qu’on disait que Van Beuning avait fait frapper une médaille inju- rieuse à Louis XIV. Le goût des devises régnait alors en France, On avait donné à Louis XIV la devise du soleil avec cette légende : Nec pluribus impar. On prétendait que Van Beuning s'était fait représenter avec un soleil, et ces mots pour âme : IN coNSPECTU MEO STETIT SOL; À mon aspect le soleil s'est arrété. Cette médaille n'exista jamais. li est vrai que les États avaient fait frapper une médaille, dans laquelle ils avaient exprimé tout ce que la répu- blique avait fait de glorieux : « Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis, defensis, conciliatis reyibus; vindicata marium libertate; stabilita orbis Europæ quiete. Les lois affermies; la religion épu- rée; les rois secourus, défendus, et réunis ; la liberté des mers vengée ; l'Europe pacifiée. » 1. Il est vrai que depuis on a frappé en Hollande une médaille qu’on a cruc être celle de Van Beuning; mais elle ne porte point de date. Elle représente un combat avec un soleil qui culmine sur la tête des combattants. La légende cst : Stetit sol in medio cœli. Cette médaille, que des particuliers ont fabriquée, n'a été faite que pour la bataille d'Hochstedt, en 1709, à l'occasion de ces deux vers qui coururent alors : Altor in egrogio nuper certamine Josue Clamarit : Sta, sol gallicel svique stetit. Or, Van Beuning ne s’appelait point Josué, mais Conrad. (Note de Voltaire.) 250 CHAPITRE X. Ils ne se vantaient en effet de rien qu'ils n’eussent fait : cepen- dant ils firent briser le coin de cette médaille pour apaiser Louis XIV. Le roi d'Angleterre, de son côté, leur reprochait que leur flotte n'avait pas baissé son pavillon devant un bateau anglais, et allé- guait encore un certain tableau où Corneille de Witt, frère du pensionnaire, était peint avec les attributs d'un vainqueur. On voyait des vaisseaux pris et brûlés dans le fond du tableau, Ce Corneille de Witt, qui en effet avait eu beaucoup de part aux exploits maritimes contre l’Angleterre, avait souffert ce faible monument de sa gloire; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où l'on n'entrait presque jamais. Les ministres anglais qui mirent par écrit les griefs de leur roi contre la Hol- Jande y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive pictures. Les États, qui traduisaient toujours les mémoires des ministres en français, ayant traduit abusive par le mot fautifs, trompeurs, répondirent qu'ils ne savaient ce que c'était que ces tableaux trompeurs, En effet ils ne devinèrent jamais qu'il était question de ce portrait d'un de leurs concitoyens, et ils ne purent imagi- ner ce prétexte de la guerre. Tout ce que les efforts de l'ambition et de la prudente humaine peuvent préparer pour détruire une nation, Louis XIV l'avait fait. I n'y a pas chez les hommes d'exemple d'une petite entreprise formée avec des préparatifs plus formidables. De tous les conqué- rants qui ont envahi une partie du monde, il n’y en a pas un qui ait commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d'argent que Louis en employa pour subjuguer le petit État des Provinces-Unies, Cinquante millions, qui en feraient aujour- d'hui quatre-vingt-dix-sept, furent consommés à cet appareil. Trente vaisseaux de cinquante pièces de canon joignirent la flotte anglaise, forte de cent voiles. Le roi, avec son frère, alla sur les frontières de la Flandre espagnole et de la Hollande, vers Mas- tricht et Charleroi, avec plus de cent douze mille hommes. L'évêque de Munster et l'électeur de Cologne en avaient environ vingt mille. Les généraux de l'armée du roi étaient Condé et Turenne. Luxembourg commandait sous eux. Vauban devait con- duire les siéges. Louvois était partout avec sa vigilance ordinaire. Jamais on n'avait vu une armée si magnifique, et en même temps mieux disciplinée, C'était surtout un spectacle imposant que la maison du roi nouvellement réformée. On y voyait quatre coim- pagnies des gardes du corps, chacune composée de trois cents gentilshommes, entre lesquels il y avait beaucoup de jeunes cadets CONQUÈÊTE DE LA HOLLANDE. 251 sans paye, assujettis comme les autres à Ja régularité du service; deux cents gendarmes de la garde, deux cents chevau-légers, cinq cents mousquetaires, tous gentilshommes choisis, parés de leur jeunesse et de leur bonne mine ; douze compagnies de la gendarmerie, depuis augmentées jusqu’au nombre de seize ; les cent-suisses même accompagnaient le roi, et ses régiments des gardes-françaises et suisses montaient la garde devant sa maison, ou devant sa tente. Ces troupes, pour la plupart couvertes d’or et d'argent, étaient en même temps un objet de terreur et d’admira- tion pour des peuples chez qui toute espèce de magnificence était inconnue, Une discipline devenue encore plus exacte avait mis dans l’armée un nouvel ordre. Il n’y avait point encore d’inspec- teurs de cavalerie et d'infanterie, comme nous en avons vu depuis ; mais deux hommes uniques chacun dans leur genre en faisaient les fonctions. Martinet mettait alors l'infanterie sur le pied de discipline où elle est aujourd’hui. Le chevalier de Fourilles faisait la même charge dans la cavalerie. Il y avait un an que Martinet avait mis la baïonnette en usage dans quelques régiments, Avant lui on ne s’en servait pas d’une manière constante et uniforme, Ce dernier effort peut-être de ce que l’art militaire a inventé de plus terrible était connu, mais peu pratiqué, parce que les piques prévalaient, 11 avait imaginé des pontons de cuivre, qu'on portait aisément sur des charrettes, Le roi, avec tant d'avantages, sûr de sa fortune et de sa gloire, menait avec lui un historien qui devait écrire ses victoires : c'était Pellisson, homme dont il a été parlé dans l’article des beaux-arts*, plus capable de bien écrire que de ne pas flatter. Ce qui avançait encore la chute des Hollandais, c'est que le marquis de Louvois avait fait acheter chez eux par le comte de Bentheim, secrètement gagné, une grande partie des munitions qui allaient servir à les détruire, et avait ainsi dégarni beaucoup leurs magasins, Il n’est point du tout étonnant que des marchands eussent vendu ces provisions avant la déclaration de la guerre, eux qui en vendent tous les jours à leurs ennemis pendant les plus vives campagnes. On sait qu’un négociant de ce pays avait autrefois répondu au prince Maurice, qui le réprimandait sur un tel négoce : « Monseigneur, si on pouvait par mer faire quelque 1. L'éditeur des OEuvres de Voltaire, en douze volumes in-8°, propose de mettre faisait la méme chose. Je crois la correction très-bonne; mais je ne la trouve dans aucune édition. ( B.) 2. Voyez page 114. 252 CHAPITRE X. commerce avantageux avec l'enfer, je hasarderais d'y aller brûler mes voiles. » Mais ce qui est surprenant, c'est qu'on a imprimé que le marquis de Louvois alla lui-même, déguisé, conclure ses marchés en Hollande. Comment peut-on avoir imaginé une aven- ture si déplacée, si dangereuse, et si inutile ? Contre Turenne, Condë&, Luxembourg, Vauban, cent trente mille combattants, une artillerie prodigieuse, et de l'argent avec lequel on attaquait encore la fidélité des commandants des places ennemies, la Hollande n'avait à opposer qu'un jeune prince d'une constitution faible, qui n'avait vu ni siéges ni combats, etenviron vingt-cinq mille mauvais soldats en quoi consistait alors toute la garde du pays. Le prince Guillaume d'Orange, âgé de vingt-deux ans, venait d'être élu capitaine général des forces de terre par les vœux de la nation ; Jean de Witt, le grand pensionnaire, y avait consenti par nécessité. Ce prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d'ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s'échapper jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et percant; son courage, qui ne se rebutait jamais, fit supporter à son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. Il était valeu- reux sans oStentation, ambitieux, mais ennemi du faste ; né avec une opiniâtreté flegmatique faite pour combattre Fadversité, ai- mant les affaires et la guerre, ne connaissant ni les plaisirs atta- chés à la grandeur, ni ceux de l'humanité, enfin presque en tout l'opposé de Louis XIV. Il ne put d'abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa patrie. Ses forces étaient trop peu de chose, son pouvoir même était limité par les états. Les armes françaises venaient fondre tout à coup sur la Hollande, que rien ne secourait. L'imprudent duc de Lorraine, qui avait voulu lever des troupes pour joindre sa fortune à celle de cette république, venait de voir toute la Lor- raine saisie par les troupes francaises, avec la même facilité qu'on s'empare d'Avignon quand on est mécontent du pape. Cependant le roi faisait avancer ses armées vers le Rhin, dans ces pays qui confinent à la Hollande, à Cologne, et à la Flandre. Il faisait distribuer de l'argent dans tous les villages, pour payer le dommage que ses troupes y pouvaient faire. Si quelque gentilhoinme des environs venait se plaindre, il était sûr d'avoir un présent. Un envoyé du gouverneur des Pays-Bas, étant venu faire une représentation au roi sur quelques dégâts commis par les troupes, recut de la main du roi son portrait en- richi de diamants, estimé plus de douze mille francs. Cette con- (vas dos CONQUÈÊTE DE LA HOLLANDE. 253 duite attirait l'admiration des peuples, et augmentait la crainte de sa puissance. Le roi était à la tête de sa maison et deses plus belles troupes, qui composaient trente mille hommes : Turenne les comman- dait sous lui. Le prince de Condé avait une armée aussi forte. Les autres corps, conduits tantôt par Luxembourg, tantôt par‘ Chamilly, faisaient dans l’occasion des armées séparées, ou se rejoignaient selon le besoin. On commença par assiéger à la fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans l’histoire que par cet événement : Rhinberg, Orsoy, Vésel, Burick. Elles furent prises presque aussitôt qu’elles furent investics. Celle de Rhin- berg, que le roi voulut assiéger en personne, n’essuya pas un coup de canon ; et, pour assurer encore mieux sa prise, on eut soin de corrompre le lieutenant de la place, Irlandais de nation, nommé Dossery, qui eut la Iächeté de se vendre, et l'imprudence de se retirer ensuite à Mastricht, où Le prince d'Orange le fit punir de mort, Toutes les places qui bordent le Rhin et l’Issel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu'ils virent seulement passer deloin un ou deux escadrons français; plusieurs officiers s’enfuirent des villes où ils étaient en garnison, avant que Vennemi fût dans leur territoire ; la consternation était générale. Le prince d'Orange n’avait point encore assez de troupes pour paraître en campagne. Toute la Hollande s'attendait à passer sous le joug, dès que le roi serait au-delà du Rhin. Le prince d'Orange fit faire à la hâte des lignes au-delà de ce fleuve, et aprèsles avoir faites, il connut l'impuissance de les garder. Il ne s'agissait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient faire un pont de bateaux, et de s'opposer, si on pouvait, à ce passage. En effet l'intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays infor- mèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d’une vieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu'on nomme Tollhuys, la maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche. Il ny avait qu'environ vingt pas à nager au milieu de ce bras du fleuve, selon ce que dit dans ses lettres Pellisson, témoin oculaire, et ce que m'ont con- firmé les habitants. Cet espace n'était rien, parce que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l’eau très-peu rapide. L'abord était aisé : il n'y avait de l’autre côté de l’eau que quatre à cinq cents cavaliers, et deux faibles régiments d'infanterie sans canon. 254 CHAPITRE NX. L'artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent, sans risque, au nombre d'environ quinze mille hommes (12 juin 1672), le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre, A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière pour faire semblant de combattre, ils s’enfuirent l’instant d'après de- vant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes, et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s'étant écartés du gué, se noyèrent; et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l’imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu'ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pis- tolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant : Point de quartier pour cette canaille. Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise, désespérée, reprit à l’ins- tant ses armes, et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembroek t, qui ne s’était point enfui avec les autres, court au prince de Gondé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français, irrités, firent main basse sur cette infanterie, qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche. Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célé- brée alors comme un des grands événements qui dussent occu- per la mémoire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi rele- vait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la: splendeur de son règne, l’idolâtrie de ses courtisans ; enfin, le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour l’exagéra- tion, joint à l'ignorance de la guerre où l’on est dans l’oisiveté des grandes villes : tout cela fit regarder, à Paris, le passage du Rhin comme un prodige qu'on exagérait encore. L'opinion com- mune était que toute l’armée avait passé ce fleuve à la nage, en présence d'une armée retranchée, et malgré l'artillerie d’une for- teresse imprenable, appelée le Tholus. Il était très-vrai que rien n'était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que s'ils avaient eu un corps de bonnes troupes à l'autre bord, l’entre- prise était très-périlleuse. 4. On prononce Ossembrouck ; l'oe fait ou chez les Hollandais. CONQUÈTE DE LA HOLLANDE. 235 Dès qu’on eut passé le Rhin on prit Doesbourg, Zutphen, Arnheim, Nosembourg, Nimègue, Schenck, Bommel, Crève- cœur, etc. Il n’y avait guère d’heures dans la journée où le roi ne recût la nouvelle de quelque conquête. Un officier nommé Mazel mandait à M. de Turenne : « Si vous voulez m’envoyer cinquante chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places. » (20 juin 1672) Utrecht envoya ses clefs, et capitula avec toute la province qui porte son nom, Louis fit son entrée triomphale dans cette ville (30 juin), menant avec lui son grand aumônier, son confesseur et l'archevêque titulaire d’Utrecht, On rendit avec solennité la grande église aux catholiques. L’archevêque, qui n'en portait que le vain nom, fut pour quelque temps établi dans une dignité réelle!. La religion de Louis XIV faisait des conquêtes comme ses armes. C'était un droit qu’il acquérait sur la Hollande dans l'esprit des catholiques. Les provinces d’'Utrecht, d'Over-Issel, de Gueldre, étaient sou- mises ; Amsterdam n'attendait plus que le moment de son escla- vage ou de sa ruine. Les Juifs qui y sont établis s’'empressèrent d'offrir à Gourville, intendant et ami du prince de Condé, deux millions de florins pour se racheter du pillage. Déjà Naerden, voisine d'Amsterdam, était prise. Quatre cava- licrs allant en maraude s'avancèrent jusqu'aux portes de Muiden, où sont les écluses qui peuvent inonder le pays, et qui n’est qu’à une lieue d'Amsterdam. Les magistrats de Muiden, éperdus de frayeur, vinrent présenter leurs clefs à ces quatre soldats; mais enfin, voyant que les troupes ne s'avançaient point, ils reprirent leurs clefs et fermèrent les portes. Un instant de diligence eût mis Amsterdam dans les mains du roi°. Gette capitale une fois prise, non-seulement la république périssait, mais il n'y avait plus de nation hollandaise, et bientôt la terre même de ce pays allait disparaître. Les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du monde, et à s’em- barquer pour Batavia. On fit le dénombrement de tous les vais- seaux qui pouvaient faire ce voyage, et le calcul de ce qu'on 1. Peu de temps après un de ces archevêques titulaires d'Utrecht, se trouvant par hasard ce qu'on appelait janséniste, se retira dans son diocèse où les jansé- nistes sont tolérés comme toutes les autres communions chrétiennes. Il se fit élire un successeur par le clergé et le peuple de son Église, suivant l’usage des premiers siècles; ensuite il le sacra, Au moyen de cette précaution, il s’est établi en Hollande une succession d’évêques jansénistes, qui ne sont, à la vérité, reconnus que dans eur Église. (K.) 2. C'était le conseil de Condé; mais Turenne ne voulut pas se dégarnir, (G. A.) 256 CHAPITRE X. pouvait embarquer. On trouva que cinquante mille familles pouvaient se réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n'eût plus existé qu'au bout des Indes orientales : ses provinces d’Eu- rope, qui n'achètent leur blé qu'avec leurs richesses d’Asie, qui ne vivent que de leur commerce, et, si on lose dire, de leur liberté, auraient été presque tout à coup ruinées et dépeuplées. Amsterdam, l'entrepôt et le magasin de l'Europe, où deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait devenue bientôt un vaste marais. Toutes les terres voisines demandent des frais immenses, et des milliers d'hommes pour élever leurs digues : elles eussent probablement à la fais manqué d'habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne lais- sant à Louis XIV que la gloire déplorable d'avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l'industrie humaine. La désolation de l'État était augmentée par les divisions ordi- paires aux malheureux, qui s'imputent les uns aux autres les calamités publiques. Le grand pensionnaire de Witt ne croyait pouvoir sauver ce qui restait de sa patrie qu'en demandant la paix au vainqueur. Son esprit, à la fois tout républicain et jaloux de son autorité particulière, craignait toujours l'élévation du prince d'Orange, encore plus que les conquêtes du roi de France; il avait fait jurer à ce prince même l'observation d’un édit perpé- tuel, par lequel le prince était exclu de la charge de stathouder. L'honneur, l'autorité, Tesprit de parti, l'intérêt, lièrent de Witt à ce serment. 11 aimait mieux voir sa république subjuguée par un roi vainqueur que soumise à un stathouder. Le prince d'Orange, de son côté, plus ambitieux que de Witt, aussi attaché à sa patrie, plus patient dans les malheurs publics, attendant tout du temps et de l'opiniâtreté de sa constance, briguait le stathoudérat, et s’'opposait à la paix avec la même ardeur. Les États résolurent qu'on demmanderait la paix malgré le prince; mais le prince fut élevé au stathoä@dérat ‘ malgré les de Witt, Quatre députés vinrent au camp du roi implorer sa clémence au nom d'une république qui, six mois auparavant, se £royait Farbitre des rois. Les députés ne furent point recus des ministres de Louis XIV avec cette politesse * française qui mêle la douceur de la civilité aux rigueurs mêmes du gouvernement, Louvois, 1. Il fut stathouder le 4° juillet. Comment La Bcaumelle, dans son édition subreptice du Siecle de Louis XIV, a-t-il pu dire dans ses notes qu’il ne fut déclaré que capitaine et amiral? (Nole de Voltaire.) 2. La Braumelle, dns ses notes, dir : « C’est un être de raison que cette poli- tesse. » Comment cet écrivain ose-t-il démentir ainsi l'Europe? ({d.) CONQUÈTE DE LA HOLLANDE. 237 dur et altier, né pour bien servir plutôt que pour faire aimer son maîlre, reçut les suppliants avec hauteur, et même avec l’insulte de la raïllerie. On les obligea de revenir plusieurs fois, Enfin le roi leur fit déclarer ses volontés. Il voulait que les États lui cédassent tout ce qu’ils avaient au delà du Rhin, Nimègue, des villes et des forts dans le sein de leur pays; qu'on lui payät vingt millions ; que les Français fussent les maîtres de tous les grands chemins de la Hollande, par terre et par eau, sans qu'ils payassent jamais aucun droit ; que la religion catholique fût partout réta- blie ; que la république lui envoyat tous les ans une ambassade extraordinaire avec une médaille d’or, sur laquelle il fût gravé qu’ils tenaient leur liberté de Louis XIV; enfin, qu’à ces satisfac- tions ils joignissent celle qu’ils devaient au roi d'Angleterre et aux princes de l'empire, tels que ceux de Cologne et de Munster, par qui la Hollande était encore désolée. Ces conditions d’une paix qui tenait tant de la servitude parurent intolérables, et la fierté du vainqueur inspira un courage de désespoir aux vaincus. On résolut de périr les armes à la main. Tous les cœurs et toutes les espérances se tournèrent vers le prince d'Orange. Le peuple en fureur éclata contre le grand pen- sionnaire, qui avait demandé la paix. A ces séditions se joignirent la politique du prince et l'animosité de son parti. On attente d'abord à la vie du grand pensionnaire Jean de Witt ; ensuite on accuse Corneille son frère d'avoir attenté {celle du prince, Cor- neille est appliqué à la question. Il récita dans les tourments le commencement de cette ode d'Horace, Justum et tenacem, el., convenable à son état et à son courage, et qu'on peut traduire ainsi pour ceux qui ignorent le latin : Les torrents impétueux, La mer qui gronde et s'elance, La fureur et l’insolence D'un peuple tumultueux, Des fiers tyrans la vengeance, N'ébranlent pas la constance D'un cœur ferme et vertueux. (20 août 1672) Enfin la populace effrénée massacra dans la Haye les deux frères de Witt: l’un, qui avait gouverné l'État pendant dix-neuf ans avec vertu, et l’autre, qui l'avait servi de son épée‘. 1. On avait d’abord tenté d’assassiner le grand pensionnaire dans la Haye; mais il échappa, et eut le crédit de faire punir l'assassin. On n’osa condamner son 4%, — Siècze De Louis XIV. I. 17 258 CHAPITRE X. On exerça sur leurs corps sanglants toutes les fureurs dont le peuple est capable : horreurs communes à toutes les nations, et que les Francais avaient fuit éprouver au maréchal d’Ancre, à l'amiral Coligny, etc. : car la populace est presque partout la même. On poursuivit les amis du pensionnaire. Ruyter même, l'amiral de la république, qui seul combattait alors pour elle avec succès, se vit environné d'assassins dans Amsterdam. Au milieu de ces désordres et de ces désolations, les magistrats montrèrent des vertus qu’on ne voit guère que dans les répu- bliques. Les particuliers qui avaient des billets de bauque cou- rurent en foule à la banque d'Amsterdam ; on craignait que l’on n'eût touché au trésor public, Chacun s'empressait de se faire payer du peu d'argent qu'on croyait pouvoir y être encore. Les magistrats firent ouvrir les caves où le trésor se conserve, On le trouva tout entier tel qu'il avait été déposé depuis soixante ans; l'argent même était encore noirci de l'impression du feu qui avait, quelques années auparavant, consumé l'hôtel de ville. Les billets de banque s'étaient toujours négociés jusqu'à ce temps, sans que jamais on eût touché au trésor. On paya alors avec cet argent tous ceux qui voulurent l'être. Tant de bonne foi et tant de res- sources étaient d'autant plus admirables que Charles If, roi d'Angleterre, pour avoir de quoi faire la guerre aux Hollandais et fournir à ses plaisirs, non content de l'argent de la France, venait de faire banqueroute à ses sujets. Autant il était honteux à ce roi de violer ainsi la foi publique, autant il était glorieux aux magistrats d'Amsterdam de la garder dans un temps où il sem- blait permis d'y manquer. A cette vertu républicaine ils joignirent ce courage d'esprit qui prend les partis extrêmes dans les maux sans remède. Ils firent percer les digues qui retiennent les eaux de la mer. Les maisons de Campagne, qui sont innombrables autour d'Amster- dam, les villages, les villes voisines, Leyde, Delft, furent inondés. Le paysan ne murmura pas de voir ses troupeaux noyés dans les campagnes. Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux, entourée de vaisseaux de guerre qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la ville. La disette fut grande chez ces peuples, ils manquèrent surtout d’eau douce; elle se vendait six frère à la mort, parce que les tourments n'avaient pu lui arracher l’aveu d'aucun des crimes qu'on lui avait imputés; on se contenta de le bannir. Ce fut dans le moment où le grand pensionuaire allait délivrer son frère de la prison, après ce jugement, que tous deux furent massacrés. Cette mort a répandu sur le nom de Guillaume ll un opprobre ineffaçable. (K.) CONQUÈTE DE LA HOLLANDE. 259 sous la pinte: mais ces extrémités parurent moindres que l’escla- vage. C’est une chose digne de l'observation de la postérité, que la Hollande, ainsi accablée sur terre et n'étant plus un État, demeurât encore redoutable sur la mer : c'était l'élément véritable de ces peuples. Tandis que Louis XIV passait le Rhin, et prenait trois pro- vinces, l'amiral Ruyter, avec environ cent vaisseaux de guerre et plus de cinquante brüûlots, alla chercher, près des côtes d'Angle- terre, les flottes des deux rois. Leurs puissances réunies n'avaient pu mettre en mer une armée navale plus forte que celle de la république. Les Anglais et les Hollandais combattirent comme des nations accoutumées à se disputer l’empire de l'Océan (7 juin 1672). Cette bataille, qu'on nomme de Solbaie, dura un jour entier. Ruyter, qui en donna le signal, attaqua le vaisseau amiral d'Angleterre, où était le duc d'York, frère du roi. La gloire de ce combat particulier demeura à Ruyter. Le duc d’York, obligé de changer de vaisseau, ne reparut plus devant l'amiral hollandais. Les trente vaisseaux français eurent peu de part à l’action ; et tel fut le sort de cette journée que les côtes de la Hollande furent en sûreté. Après cette bataille, Ruyter, malgré les craintes et les contra- dictions de ses compatriotes, fit entrer la flotte marchande des Indes dans le Texel; défendant ainsi, et enrichissant sa patrie d'un côté, lorsqu'elle périssait de l'autre. Le commerce même des Hollandais se soutenait ; on ne voyait que leurs pavillons dans les mers des Indes. Un jour qu'un consul de France disait au roi de Perse que Louis XIV avait conquis presque toute la Hollande : « Comment cela peut-il être, répondit ce monarque persan, puis- qu'il y a toujours au port d'Ormus vingt vaisseaux hollandais pour un français? » Le prince d'Orange, cependant, avait l'ambition d'être bon citoyen, Il offrit à l'État le revenu de ses charges, et tout son bien pour soutenir la liberté. Il couvrit d'inondations les passages par où les Français pouvaient pénétrer dans le reste du pays. Ses négociations promptes ct secrètes réveillèrent de leur assoupisse- ment l'empereur, l'empire, le conseil d'Espagne, le gouverneur de Flandre. Il disposa même l'Angleterre à la paix. Enfin, le roi était entré au mois de mai en Hollande, et dès le mois de juillet l'Europe commencçait à être conjurée contre lui. Monterey, gouverneur de [a Flandre, fit passer secrètement quelques régiments au secours des Provinces-Unies. Le conseil de l’empereur Léopold envoya Montecuculli à la tête de près de 200 CHAPITRE XI. vingt mille hommes. L'électeur de Brandebourg, qui avait à sa solde vingt-cinq mille soldats, se mit en marche. (Juillet 1672). Alors le roi quitta son armée, Il n'y avait plus de conquêtes à faire dans un pays inondé. La garde des provinces conquises devenait difficile. Louis voulait une gloire sûre; mais, en ne voulant pas l'acheter par un travail infatigable, il la perdit, Satisfait d'avoir pris tant de villes en deux mois, il revint à Saint-Germain au milieu de l'été; et laissant Turenne et Luxem- bourg achever la guerre, il jouit du triomphe. On éleva des monuments de sa conquête, tandis que les puissances de l’Europe travaillaient à la lui ravir. CHAPITRE XI. ÉVACUATION DE LA HOLLANDE. SECONDE CONQUÈTE DE LA FRANCIIE-COMTÉ. On croit nécessaire de dire à ceux qui pourront lire cet ou- vrage qu'ils doivent se souvenir que ce n'est point ici une simple relation de campagnes, mais plutôt une histoire des mœurs des hommes. Assez de livres sont pleins de toutes les minuties des actious de guerre, et de ces détails de la fureur et de la misère humaine. Le dessein de cet essai est de peindre les principaux caractères de ces révolutions, et d'écarter la multitude des petits faits, pour laisser voir les seuls considérables, et, s'il se peut, l'esprit qui les a conduits. La France fut alors au comble de sa gloire, Le nom de ses généraux linprimait la vénération. Ses ministres étaient regardés comme des génies supérieurs aux conseillers des autres princes ; et Louis était en Europe comme le seul roi. En effet, l’empereur Léopold ne paraissait pas dans ses armées ; Charles II, roi d'Es- pagpe, fils de Philippe IV, sortait à peine de l'enfance; celui d'Angleterre ne mettait d'activité dans sa vie que celle des plaisirs. Tous ces princes et leurs ministres firent de grandes fautes. L'Angleterre agit contre les principes de la raison d’État en s’unis- sant avec la France pour élever une puissance que son intérût était d'affaiblir. L'empereur, l'empire, le conseil espagnol, firent ÉVACUATION DE LA HOLLANDE. 261 encore plus mal de ne pas s'opposer d’abord à ce torrent. Enfin Louis lui-même commit unesi grande faute qu'eux tous en ne pour- suivant pas avec assez de rapidité des conquêtes si faciles. Condé et Turenne voulaient qu’on démolit la plupart des places hollan- daises. Ils disaient que ce n'était point avec des garnisons que l'on prend des États, mais avec des armées ; et qu’en conservant une ou deux places de guerre pour la retraite, on devait mar- cher rapidement à la conquête entière. Louvois, au contraire, voulait que tout fût place et garnison ; c'était là son génie, c'était aussi le goût du roi. Louvois avait par là plus d'emplois à sa dis- position : il étendait le pouvoir de son ministère ; il s’'applaudis- sait de contredire les deux plus grands capitaines du siècle, Louis le crut, et se trompa, comme il l’avoua depuis; il manqua le moment d’entrer dans la capitale de la Hollande: il affaiblit son armée en la divisant dans trop de places; il laissa à son en- nemi le temps de respirer. L'histoire des plus grands princes est souvent le récit des fautes des hommes. Après le départ du roi, les affaires changèrent de face. Turenne fut obligé de marcher vers la Vestphalie, pour s'opposer aux Impériaux. Le gouverneur de Flandre, Monterey, sans être avoué du conseil timide d’Espagne, renforea la petite armée du prince d'Orange d'environ dix mille hommes. Alors ce prince fit tête aux Français jusqu'à l'hiver. C'était déjà beaucoup de balancer la fortune. Enfin l'hiver vint; les glaces couvrirent les inondations de la Hollande. Luxembourg, qui commandait dans Utrecht, fit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un nouveau danger, aussi terrible que les pré- cédents. Il assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tirés des garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tête, et marche sur la glace vers Leyde et vers la Haye. Un dégel survint:la Haye fut sauvée. Son armée, entourée d'eau, n'ayant plus de chemin ni de vivres, était prête à périr. Il fallait, pour s’en retourner à Utrecht, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l’on pouvait à peine se trainer quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu'en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n'eût A. Cette tentative ne fut pas oubliée. Lorsqu'à la fin de 1792 on discuta dans les comités de la Convention les moyens propres à envahir la Hollande, le ministre de la gucrre Pache proposa de faire l'expédition au cœur de l'hiver, sur la glace. Ce projet fut exécuté deux ans après, et réussit parfaitement. (G. A.) 262 CHAPITRE XI arrêté l'armée qu’un seul jour, elle serait morte de faim et de fa- tigue. Luxembourg était sans ressource; mais la fortune, qui avait sauvé la Haye, sauva son armée par la làcheté du com- mandant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. Il y a mille événements dans la guerre comme dans la vie civile, qui sont incompréhensibles : celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nom français odieux dans ce pays. Bodegrave et Syammerdam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre, furent abandonnés au pil- lage des soldats pour le prix de leur fatigue, Ils mirent le feu à ces deux villes, et, à la lucur des flammes, ils se livrèrent à la débauche et à la cruauté. Il est étonnant que le soldat français soit si barbare, étant commandé par ce prodigieux nombre d'officiers, qui ont avec justice la réputation d’être aussi humains que courageux. Ce pillage laissa une impression si profonde que, plus de quarante ans après, j'ai vu les livres hollandais, dans les- quels on apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et inspirer la haine contre les Francais à des générations nouvelles. (1673) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses négociations. Il gagna le duc de Hanovre. L’électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n’y avait pas une cour en Allemagne où Louis n'eût des pensionnaires. Ses émissaires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province, sévèrement traitée par le conseil de Vienne. L'argent fut prodigué au roi d'Angleterre pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise indignée de servir la grandeur de Louis XIV, qu'elle eût voulu abaisser. L'Europe était troublée par les armes et par les négociations de Louis. Enfin il ne put empêcher que l'empereur, l'empire, et l'Espagne, ne s'alliassent avec la Hol- lande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre. Il avait tellement changé le cours des choses que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d'Autriche. L'empereur Léopold envoyait des secours lents ; mais il montrait une grande animosité. Il est rapporté qu’allant à Égra voir les troupes qu'il y rassemblait il communia en chemin, et qu'après la communion il prit en main un crucilix, et appela Dieu à témoin de la justice de sa cause. Cette action eût été à sa place du temps des croisades, et la prière de Léopold n'empêcha point le progrès des armes du roi de France. Il parut d'abord combien sa marine était déjà perfectionnée. ÉVACUATION DE LA HOLLANDE. 263 Au lieu de trente vaisseaux qu’on avait joiuts, l'année d'aupa- ravant, à la flotte anglaise, on en joignit quarante, sans compter les brûlots, Les officiers avaient appris les manœuvres savantes des Anglais, avec lesquels ils avaient combattu celles des Hollan- dais, leurs ennemis. C'était le duc d’York, depuis Jacques II, qui avait inventé l’art de fâire entendre les ordres sur mer par les mouvements divers des pavillons. Avant ce temps les Français ne savaient pas ranger une armée navale en bataille. Leur expérience consistait à faire battre un vaisseau contre un vaisseau, non à en faire mouvoir plusieurs de concert, et à imiter sur la mer les évolutions des armées de terre, dont les corps séparés se sou- tiennent et se secourent mutuellement. Ils firent à peu près comme les Romains, qui en une année apprirent des Carthaginois l'art de combattre sur mer, et égalèrent leurs maîtres. Le vice-amiral d’Estrées et son lieutenant Martel firent hon- neur à l’industrie militaire de la nation française, dans trois batailles navales consécutives, au mois de juin (les 7, 14 et 21 juin 1673), entre la flotte hollandaise et celle de France et d’Augleterre, L'amiral Ruyter fut plus admiré que jamais dans ces trois actions. D’Estrées écrivit à Colbert : « Je voudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d'acquérir, » D'Estrées méritait que Ruyter eût ainsi parlé de lui. La valeur et la con- duite furent si égales de tous côtés que la victoire resta toujours indécise. Louis, ayant fait des hommes de mer de ses Français par les soins de Colbert, perfectionna encore l’art de la guerre sur terre par l'industrie de Vauban. Il vint en personne assiéger Mastricht dans le même temps que ces trois batailles navales se donnaient. Mastricht était pour lui une clef des Pays-Bas et des Provinces- Unies ; c'était une place forte défendue par un gouverneur intré- pide, nommé Fariaux, né Français, qui avait passé au service d'Espagne, et depuis à celui de Hollande. La garnison était de cinq mille hommes. Vauban, qui conduisit ce siége, se servit, pour la première fois, des parallèles inventées par des ingénieurs italiens au service des Turcs devant Gandie!, Il y ajouta les places d'armes que l’on fait dans les tranchées pour y mettre les troupes en bataille, et pour les mieux rallier en cas de sorties. Louis se montra, dans ce siége, plus exact et plus laborieux qu'il ne l'avait été encore, Il accoutumait, par son exemple, à la patience dans le travail sa nation accusée jusqu'alors de n’avoir qu’un courage 1. Voyez page 246, 264 CHAPITRE XI bouillant que la fatigue épuise bientôt. Mastricht se rendit au bout de huit jours (29 juin 1673). Pour mieux affermir encore la discipline militaire, il usa d’une sévérité qui parut même trop grande. Le prince d'Orange, qui n'avait eu pour opposer à ces conquêtes rapides que des officiers sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force de rigueurs, en faisant passer par la main du bourreau ceux qui avaient abandonné leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu'il perdit une place. Un très-brave officier, nommé Du-Pas, rendit Naerden au prince d'Orange (14 sep- tembre 1673). Il ne tint à la vérité que quatre jours ; mais il ne remit sa ville qu'après un combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, et pour éviter un assaut général, qu'une gar- nison faible et rebutée n'aurait point soutenu. Le roi, irrité du premier affront que recevaient ses armes, fit condamner Du-Past à être traîné dans Utrecht, une pelle à la main; et son épée fut rompue: ignominie inutile pour les ofliciers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu'on ne les gouverne point par la crainte de la honte. Il faut savoir qu'à la vérité les provisions des commandants des places les obligent à soutenir trois assauts; mais ce sont de ces lois qui ne sont jamais exécutées ?. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siège de la petite ville de Grave, où il servit volontaire, Son courage etsa mort durent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l'avait fait punir si durement. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mais non pas le déshonorer. Les soins du roi, le génie de Vauban, la vigilance sévère de Louvois, l'expérience et le grand art de Turenne, l’active intrépi- dité du prince de Condé; tout cela ne put réparer la faute qu'on avait faite de garder trop de places, d'affaiblir l’armée, et de man- quer Amsterdam. 1. La Beaumelle dit qu'il fut condamné à une prison perpétuelle. Comment cela pourrait-il être, puisque l'année suivante il fut tué au siége de Grave? (Note de Vollaire.) 2. Cet usage, qui n'a point été réfurmé, est ancien, et n’a pu avoir pour origine qu'un enthousiasme exagéré de valeur, et une grande indifférence pour le sort des malheureux bourgeois, qu'il dévouait à toutes les horreurs du pillage. Mais depuis que l'art des sièges s'est perfectionné, et qu'on a la précaution de détruire toutes les défenses d'une place avant d'y donner l'assaut, cette condition imposée aux gouverneurs n'est plus regardée que comme une chose de forme; et, de nos jours, un officier qui, prenant une ville d'assaut, la Jivrerait au pillage, serait aussi déshonoré qu'il l'aurait été dans le siècle dernier pour avoir refusé de servir de second dans un duel. (K.) ÉVACUATION DE LA HOLLANDE. 265 Le prince de Condé voulut en vain percer dans le cœur de la Hoilande inondée, Turenne ne put, ni mettre obstacle à la jonc- tion de Montecuculli et du prince d'Orange, ni empécher le prince d'Orange de prendre Bonn. L’évêque de Munster, qui avait juré la ruine des Élats-Généraux, fut attaqué lui-même par les Hol- landais. Le parlement d'Angleterre forca son roi d’entrer sérieusement dans des négociations de paix et de cesser d'être l'instrument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandon- ner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu’on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées : l’intendant Robert tira de la seule province d'Utrecht, en un an, seize cent soixaute et huit mille florins. On était si pressé d’éva- cuer dn pays conquis avec tant de rapidité que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L'arc de triomphe de la porte Saint-Denis, et les autres monuments de la conquête, étaient à peine achevés que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours de cette invasion, eurent la gloire de disputer l'empire de la mer, et l'adresse de transporter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIV passa dans l’Europe pour avoir joui avec trop de préci- pitation et trop de fierté de l'éclat d’un triomphe passager. Le fruit de cette entreprise fut d’avoir une guerre sanglante à sou- tenir contre l'Espagne, l'empire, et la Hollande réunis, d’être abandonné de l'Angleterre, et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu'il avait envahis et quittés plus de haine que d’admiration pour lui. Le roi tint seul contre tous les ennemis qu'il s'était faits. La prévoyance de son gouvernement et Ja force de son État parurent bien davantage encore, lorsqu'il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands généraux, que quand il avait pris, en voyageant, la Flande française, la Franche-Comté, et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense. On vit surtout quel avantage un roi absolu, dont les finances sont bien administrées, a sur les autres rois. Il fournit à la fois une armée d'environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante mille à Condé contre le prince d'Orange ; un corps de troupes était sur la frontière du Roussillon : une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine ; lui-même marcha pour se rendre maitre une seconde fois de la Franche-Comté, Il se défendait, et il atta- quait partout en même temps. 266 CHAPITRE XII. D'abord, dans sa nouvelle entreprise sur la Franche-Comté, la supériorité de son gouvernement parut tout entière. I] s'agissait de mettre dans son parti, ou du moins d'endormir les Suisses, nation aussi redoutable que pauvre, toujours armée, toujours jalouse à l'excès de sa liberté, invincible sur ses frontières, mur- murant déjà, et s'effarouchant de voir Louis XIV une seconde fois dans leur voisinage. L'empereur et l'Espagne sollicitaient les treize cantons de permettre au moins un passage libre à leurs troupes, pour secourir la Franche-Comté, demeurée sans défense par la négligence du ministère espagnol. Le roi, de son côté, pressait les Suisses de refuser ce passage ; mais l'empire et l'Es- pagne ne prodiguaient que des raisons et des prières ; le roi, avec de l'argent comptant, détermina les Suisses à ce qu'il voulut: le passage fut refusé. Louis, accompagné de son frère et du fils du grand Condé, assiégea Besançon. Il aimait la guerre de siéges, et pouvait croire l'entendre aussi bien que les Condé et les Turenne ; mais, tout jaloux qu'il était de sa gloire, il avouait que ces deux grands hommes entendaient mieux que lui la guerre de campa- gne. D'ailleurs, il n'assiégea jamais une ville sans être moralement sûr de la prendre. Louvois faisait si bien les préparatifs, les troupes étaient si bien fournies, Vauban, qui conduisit presque tous les siéges, était un si grand maître dans l'art de prendre les villes, que la gloire du roi était en sûreté, Vauban dirigea les at- taques de Besancon : elle fut prise en neuf jours (15 mai 1674) ; et au bout de six semaines toute la Franche-Comté fut soumise au roi. Elle est restée à la France, et semble y être pour jamais annexée : monument de la faiblesse du ministère autrichien-es- pagnol, et de la force de celui de Louis XIV. CHAPITRE XII. BELLE CAMPAGNE ET MORT DL MARFCHAL DE TURENNE. DERNIÈRE BATAILLE DU GRAND CONDÉ A SENEF. Tandis que le roi prenait rapidement la Franche-Comté, avec cette facilité et cet éclat attaché encore à sa destinée, Turenne, qui ne faisait que défendre les frontières du côté du Rhin, dé- BELLE CAMPAGNE ET MORT DE TURENNE. 267 ployait ce que l’art de la guerre peut avoir de plus grand et de plus habile, L’estime des hommes se mesure par les difficultés surmontées, et c’est ce qui a donné une si grande réputation à cette campagne de Turenne, (Juin 1674) D'abord il fait une marche longue et vive, passe le Rhin à Philipsbourg, marche toute la nuit à Sintzheim, force cette ville ; et en même temps il attaque et met en fuite Caprara, général de l'empereur, et le vieux duc de Lorraine Charles IV, ce prince qui passa toute sa vie à perdre ses États et à lever des troupes, et qui venait de réunir sa petite armée avec une partie de celle de l'empereur. Turenne, après l'avoir battu, le poursuit, et bat encore sa cavalerie à Ladenbourg (juillet 1674) ; de là il court à un autre général des Impériaux, le prince de Bournon- ville, qui n’attendait que de nouvelles troupes pour s'ouvrir le chemin de l'Alsace; il prévient la jonction de ces troupes, l’at- taque, et lui fait quitter le champ de bataille (octobre 1674). L'empire rassemble contre lui toutes ses forces: soixante et dix mille Allemands sont dans l'Alsace ; Brisach et Philipsbourg étaient bloqués par eux. Turenne n'avait plus que vingt mille hommes effectifs tout au plus. (Décembre) Le prince de Condé lui envoya de Flandre quelques secours de cavalerie ; alors il tra- verse, par Tanne et par Béfort, des montagnes couvertes de neige; il se trouve tout d’un coup dans la haute Alsace, au milicu des quartiers des ennemis, qui le croyaient en repos en Lorraine, et qui pensaient que la campagne était finie. 11 bat à Mulhausen les quartiers qui résistent ; il en fait deux prisouniers. Il marche à Colmar, où l'électeur de Brandebourg, qu'on appelle le grand électeur, alors général des armées de l'empire, avait son quartier. Il arrive dans le temps que ce prince ct les autres généraux se mettaient à table; ils n’eurent que le temps de s'échapper, la campagne était couverte de fuyards. Turenne, croyant n'avoir rien fait tant qu'il restait quelque chose à faire, attend encore auprès de Turkheim une partie de l'infanterie ennemie. L'avantage du poste qu’il avait choisi ren- dait sa victoire sûre : il défait cette infanterie (5 janvier 1675). Enfin une armée de soixante et dix mille hommes se trouve vaincue et dispersée presque sans grand combat. L'Alsace rese au roi, etles généraux de l'empire sont obligés de repasser le Rhin. Toutes ces actions consécutives, conduites avec tant d'art, si patiemment digérées, exécutées avec tant de promptitude, furent également admirées des Français et des ennemis. La gloire de 268 CHAPITRE XII Turenne reçut un nouvel accroissement quand on sut que tout ce qu'il avait fait dans cette campagne, il l’avait fait malgré la cour, et malgré les ordres réitérés de Louvois, donnés au nom du roi. Résister à Louvois tout-puissant, et se charger de l’événe- ment, malgré les cris de la cour, les ordres de Louis XIV, et la haine du ministre, ne fut pas la moindre marque du courage de Turenne, ni le moindre exploit de la campagne. Il faut avouer que ceux qui ont plus d'humanité que d'estime pour les exploits de guerre gémirent de cette campagne si glo- rieuse. Elle fut célèbre par les malheurs des peuples autant que par les expéditions de Turenne. Après la bataille de Sintzheim, il mit à feu et à sang le Palatinat, pays uni et fertile, couvert de villes et de bourgs opulents. L'électeur palatin vit, du haut de son château de Manheim, deux villes et vingt-cinq villages em- brasés. Ce prince, désespéré, défia Turenne à un combat singu- lier, par une lettre pleine de reproches‘. Turenne ayant envoyé la lettre au roi, qui lui défendit d'accepter le cartel, ne répondit 1. Pendant le cours de cette édition, M. Colini, secrétaire intime ct historin- graphe de l'électeur palatin aujourd'hui régnant, a révoqué en doute l'histoire du cartel par des raisons très-spécieuses, énoncées avec beaucoup d'esprit et de saga- cit, U montre très-judicieusement que l'électeur Charles-Louis ne put écrire les lettres que Courtilz de Sandras et Ramsay ont imputées à ce prince. Plus d'un historien, en effet, attribue souvent à ses héros des écrits et des harangues de son imagination, On n'a jamais vu la véritable lettre de l'électeur Charles-Louis, ni la réponse du maréchal de Turenne. il a seulement toujours passé pour constant que l'électeur, justement outré des ravages et des incendies que Turenne commettait dans son pays, lui proposa un duel par un trompette nommé Petit-Jean. J'ai vu la maison de Bouillon persuadée de cette anecdote. Le grand-prieur de Vendôme et le maréchal de Villars n'en doutaient pas. Les Mémoires du marquis de Bcauvau, contemporain, l'affirment. Cependant il se peut que le duel n'ait pas été expressément proposé dans la lettre amère que l'électeur dit lui-mème avoir écrite au prince maréchal de Turenne. Plut à Dieu qu'il ft douteux que le Palatinat ait été embrasé deux fois! Voilà ce qui n’est que trop constant, ce qui est essentiel, et ce qu'on reproche à la mémoire de Louis XIV. M. Colini reproche à M. le président Hénault d’avoir dit, dans son Abréye chronologique, que le prince de Turenne répondit à ce cartel avec une modératiun qui fit honte à l’electeur de cette bravade. La honte était dans l'incendie, lorsqu'on n'était pas encore en guerre ouverte avec le Palatinat, et ce n'était point une bra- vade daus un prince justement irrité de vouloir se battre contre l’auteur de ces cruels excès. L'électeur était très-vif; l'esprit de chevalerie n'était pas encore éteint, On voit dans les Lettres de Pellison que Louis XIV lui-même demanda s'il pouvait en conscience se battre contre l'empereur Léopold. (ANute de Voltaire.) — Cette note fut ajoutée par Voltaire dans l'édition de 1768. Cosme-Alexandre Colini, secré- taire de Voltaire, de 1752 à 1856, mort en 1806, avait publié, en 1767, une Disser- lation historique et critique sur le prétendu cartel envuye par Charles-Louis, électeur palaiin, au vicomte de Turenne. B.) BELLE CAMPAGNE ET MORT DE TCRENNE. 269 aux plaintes et au défi de l’électeur que par un compliment vague, et qui nesignifiait rien. C'était assez le style et l’usage de Turenne, de s'exprimer toujours avec modération et ambiguïté: Il brûla avec le même sang-froid les fours et une partie des campagnes de l'Alsace, pour empêcher les ennemis de subsister. 11 permit ensuite à sa cavalerie de ravager la Lorraine. On y fit tant de désordre que l’intendant, qui, de son côté, désolait la Lorraine avec sa plume, lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter ces excès, Il répondait froidement : « Je le ferai dire à l'ordre, » Il aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés que des peuples qui, selon les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal qu’il faisait paraissait néces- saire ; sa gloire couvrait tout : d’ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu’il empêcha de pénétrer en France y auraient fait beaucoup plus de mal qu'il n’en fit à l'Alsace, à la Lorraine, et au Palatinat, Telle a été depuis le commencement du xvi* siècle la situation de la France que, toutes les fois qu'elle a été en guerre, il a fallu combattre à la fois vers l'Allemagne, la Flandre, l'Espagne, et YItalie. Le prince de Condé faisait tête en Flandre au jeune prince d'Orange, tandis que Turenne chassait les Allemands de l'Alsace. La campagne du maréchal de Turenne fut heureuse, et celle du prince de Condé sanglante, Les petits combats de Sintzheim et de Turkheim furent décisifs ; la grande et célèbre bataille de Seuef ne fut qu'un carnage. Le grand Condé, qui la donna pen- dant les marches sourdes de Turenne en Alsace, n'en tira aucun succès, soit que Les circonstances des lieux lui fussent moins favo- rables, soit qu’il eût pris des mesures moins justes, soit plutôt qu'il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquières veut qu’on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat, parce que l'action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n'agi- rent point; mais il paraît qu'on s'accorde à nommer butuille cette journée si vive et si meurtrière, Le choc de trois mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu’un com- bat. C’est toujours l'importance qui décide du nom, Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ quarante-cinq mille hommes, contre le prince d'Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. Il attendit que l’armée ennemie pas- sât un défilé à Senef, près de Mons. Il attaqua (11 août 1674) une partie de l’arrière-garde, composée d'Espagnols, et y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris assez 270 CHAPITRE XII. de précaution dans le passage du défilé; mais on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on n'approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux géné- raux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d'esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ses soldats, Il eut trois chevaux tués sons lui, Il voulait, après trois attaques meurtrières, en hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu'il n'y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se battre. Ge que cette action eut de plus singulier, c'est que les troupes de part et d'autre, après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir par une terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son côté, aucune n'ayant ni le champ de bataille, ni la victoire, toutes deux plutôt égale- ment affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Francais; les ennemis firent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu empêcha l'une et l'autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes que le prince d'Orange, pour faire croire qu'il avait eu la victoire, assiégea Oudenarde; mais le prince de Condé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille en faisant aussitôt lever le siége et en poursui- vant le prince d'Orange. On observa également en France et chez les alliés la vaine cérémonie de rendre grâces à Dieu d’une victoire qu'on n'avait point remportée : usage établi pour encourager les peuples, qu'il faut toujours tromper. Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de son génie. Le conseil de Vienne, n'osant plus confier la fortune de l'empire à des princes qui l'avaient mal défendu, remit à la tête de ses armées le général Moutecuculli, celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de Saint-Gothard, et'qui, malgré Turenne et Condé, avait joint le prince d'Orange, et avait arrêté la fortune de Louis X1V, après la conquête de trois provinces de Hollande. On a remarqué que les plus grands généraux de l'empire ont souvent été tirés d'Italie. Ce pays, dans sa décadence et dans son esclavage, porte encore des hommes qui font souvenir de ce qu'il était autrefois. Montecuculli était seul digne d'être opposé à Turenne, Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passè- MORT DE YURENNE Ce m'en pus mel. Lu dit S'Hiaire cent ce rond homme qu Want pérurrr. BELLE CAMPAGNE ET MORT DE TURENNE. 274 rent quatre mois à se suivre, à s'observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des victoires par les officiers allemands et francais. L’un et l’autre jugeait de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place; et ils ne se trompèrent jamais. Ils oppo- saient l’un à l’autre la patience, la ruse, et l’activité; enfin ils étaient prêts d'en venir aux mains, et de commettre leur réputa- tion au sort d’une bataille, auprès du village de Saltzbach, lorsque Turenne, en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d’un coup de canon (27 juillet 1675). Il n’y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d'en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu’on en parle encore tous les jours. Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant général de lartillerie, son fils, se jetant en larmes auprès de lui : Ce n'est pas moi, lui dit Saint-Hilaire, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer; paroles comparables à tout ce que l’histoire a consacré de plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il est très- rare que sous un gouvernement monarchique, où les hommes ne sont occupés que de leur intérêt particulier, ceux qui ont servi la patrie meurent regrettés du public. Cependant Turenne fut pleuré des soldats et des peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas : la voix publique l’accusa même, lui et son frère, l'archevêque de Reims, de s'être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme. On sait les honneurs que le roi fit rendre à sa mémoire, et qu'il fut enterré à Saint-Denis comme le conné- table du Guesclin !, au-dessus duquel l'opinion générale l'élève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable. Turenne n'avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai; aussi disait-il qu'il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l’avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donpa point de ces grandes batailles rangées dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l’autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l’Europe, dans un temps où l'art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu'on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la 4. Voyez tome AI, page 33, 252 CHAPITRE XII. Fronde; quoiqu'à l'âge de près de soixante ans l'amour lui eût fait révéler le secret de l'État’; quoiqu'il cût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d'un homme de bien, sage, et modéré, parce que ses vertus et ses grands talents, qui n'étaient qu’à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d'autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu'un, on oserait dire que de tous les généraux des siècles passés, Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage *,. Né calviniste, il s'était fait catholique l'an 1668. Aucun pro- testant, et même aucun philosophe ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dansun politique âgé de cinquante années, qui avait encore des mai- tresses. On sait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, lui avait dit ces propres paroles rapportées dans les lettres de Pellisson et ailleurs : « Je voudrais que vous m'obligeas- siez à faire quelque chose de plus pour vous. » Ces paroles (selon eux) pouvaient, avec le temps, opérer une conversion, La place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux. Il étail possible aussi que cette conversion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l'ambition, les faiblesses de l'amour, les sen- timeats de Ja religion. Enfin il était très-vraisemblable que Tu- renne ne quitta la religion de ses pères que par politique; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l'âme de Turenne capable de feindre#. Ce qui arriva eu Alsace, immédiatement après la mort de Turenne, rendit sa perte encore plus sensible. Montecuculli, retenu par l'habileté du général francais trois mois entiers au delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu'il sut qu'il n'avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l'armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrun, deux lieute- pauts généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l'Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés, Elle avait besoin d'un chef non-seulement pour la conduire, mais pour réparer la 4. Voyez chapitre xavt, et le Dictionnaire philosophique au mot Dinecreun. 2% Voyez Napoleun, ses vpinions et ses jugements, tome IE, au mot FURENNE. Napoléon rend une justice éclatante à ce grand homme de guerre, 3. Né en 1611 (voyez page 1), il avait cinquante-sept ans lors de sa conversion. 4. Voyez, dans la Correspondance, la lettre au président Hénauit, du 8 jan- vier 1752. BELLE CAMPAGNE ET MORT DE TURENNE. 273 défaite récente du maréchal de Créquy, homme d’un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les plus témé- raires, dangereux à sa patrie autant qu'aux ennemis. Créquy venait d’être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. (41 août 1675) Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trèves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine, lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trèves, qu’il aurait dû secourir avec prudence, et qu'il défendit avec courage. Il voulait s'ensevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable : il s’obstine à tenir encore. La garnison murmure, Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche, On n’a point vu commettre une lâcheté avec tant d'audace. Il menace le maréchal de le tuer s’il ne signe. Créquy se retire, avec quelques officiers fidèles, dans une église : il aima mieux être pris à discrétion que de capituler!. Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de siéges et de combats, Louis XIV fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice comme à l'ordinaire, mais de faire marcher le ban et l'arrière-ban. Par une ancienne coutume, au- jourd’hui hors d'usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l'obligation d'aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd'hui en Europe ; il n'ÿ a aucun État qui ne lève des soldats, qu'on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés. Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse mar-