DIT RAR RP RP PR THE è Digitized with financial assistance from the Government of Maharashtra on 05 October, 2018 ŒUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE 15 SIÈCLE DE LOUIS XIV IT PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV HISTOIRE DU PARLEMENT LI PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET C* ANCIENNE MAISON J. CLAYE RUE SAINT=BENOIT ŒUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE NOUVELLE ÉDITION « D * ANEC 3 ra LA an NOTICES, PRÉFACES, VARIANTES, TABLE ANALYTIQUE LES NOTES DE TOUS LES COMMENTATEURS ET DES NOTES NOUVELLES Conforme pour le texte à lédition de BEuCHOT ENRICHIE DES DÉCOUVERTES LES PLUS RÉCENTES ET MISE AU ÇOURANT DES TRAVAUX QUI ONT PARU JUSQU'A CE JOUR PRÉCÉDÉE DE LA VIE DE VOLTAIRE PAR CONDORCET ET D’AUTRES ÉTUDES BIOGRAPHIQUES _ Ornée d’un portrait en pied d'après la statue du foyer de la Comédie-Françaisc SIÈCLE DE LOUIS XIV IT PRÈÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XY HISTOIRE DU PARLEMENT PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUB DES SAIXTS-PERES, Ô 1878 LIU 00053799 SIÈCLE DE LOUIS XIV CHAPITRE XXXV. AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES. DISPUTES MÉMORABLES, Des trois ordres de l'État le moins nombreux est l'Église, et ce n’est que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de l'État. C'est une chose aussi vraie qu’étonnante : on l'a déjà dit', et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc, reconnu pour ordre de l'État, est celui qui a tou- jours exigé du souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver à la fois l’union avec le siége de Rome, et soutenir les libertés de l'Église gallicane, qui sont les droits de Yancienne Église; savoir faire obéir les évêques comme sujets, sans toucher aux droits de l’épiscopat ; les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction séculière, et les laisser juges en d'autres: les faire contribuer aux besoins de l'État, et ne pas choquer leurs priviléges, tout cela demande un mélange de dextérité et de fer- meté que Louis XIV eut presque toujours. Le clergé en France fut remis peu à peu dans un ordre et dans une décence dont les gucrres civiles et la licence des temps l'avaient écarté. Le roi ne sourit plus enfin ni que les séculicrs possédassent des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n'étaient pas prêtres eussent des évêchés, comme le car- dinal Mazarin qui avait possédé l'évêché de Metz n'étant pas même sous-diacre, et le duc de Verneuil qui en avait aussi joui étant séculier. 1. Tome XII, page 10. 15, — Siëcze ps Louis XIV. IL 1 2 “CHAPITRE XXKXY. Ce qug payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait, année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres; et depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numéri- quement, ils ont secouru l'État d'environ quatre millions par année sous le nom de décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce privilége de don gratuit se sont conservés comme une trace de l'ancien usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d'accorder des dons gratuits aux rois dans les besoins de l'État, Les évêques et les abbés, étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats dans le temps de l’anar- chie féodale. Les rois alors n'avaient que leurs domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le clergé ne changea pas; il conserva l'usage d'aider l'État par des dons gratuits !, A cette ancienne coutume qu’un corps qui s’assemble souvent conserve, et qu'un corps qui ne s'assemble point perd nécessaire- ment, se joint l'immunité toujours réclamée par l'Église, et cette maxime que son bien est le bien des pauvres : non qu'elle prétende ne devoir rien à l’État dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est le premier pauvre; mais elle allègue, pour elle, le droit de ne donner que des secours volontaires; et 4. En France, le clergé est exempt, comme la noblesse, des tailles et de quel- ques-uns des droits d'aides. La noblesse était censée remplacer les impôts par son service personnel, et le clergé par ses prières. Pendant quelque temps on demanda au pape la permission d'imposer des décimes sur le clergé, toujours sous le pré- texte de comhartre les infidèles ou les hérétiques. Enfin l'usage de s'adresser au clergé assemblé, et de se passer du consentement de Rome, a prévalu; mais pour ménager Rome, qui excommuniait, il n’y a pas encore longtemps, chaque jeudi saint, les souverains qui obligeaient le clergé à contribuer aux charges publiques, on donna aux décimes le nom de don gratuit. Lorsqu'à la fin du règne de Louis AV on ajouta la capitation et le dixième aux impôts, déjà trop onéreux, on n'osa üta- blir ces nouvelles taxes d’une mauière trop rigoureuse; et le clergé obtint facile- ment d'être exempt de ces impôts, en payant des dons gratuits plus considérables. Il est donc évident qu'il ne doit point ce dernicr privilége aux anciens usages de la nation, puisque jusqu’à ce moment il n’avait joui que des privil‘ges de la no- blesse, et que la noblesse a payé ces nouveaux impôts. Cette exemption est donc une pure grâce accordée par Louis XIV : grâce qui est uue injustice à l'égard des citoyens, grâce que ni le temps ni aucune assemblée -natiouale n'ont consacrée, Nos souverains, mieux instruits de leurs droits et de ceux de leurs peuples, scuti- ront sans doute un jour que leur intérêt et la justice exigent également de sou- mettre aux taxes les biens du clergé, dans la proportion qu'ont ces biens avec ceux du reste de la nation; et qu’en général tout privilége en matière d'impôt est une véritahle injustice depuis que, la constitution militaire ayant changé, il n'existe plus de service personnel gratuit, et que les esprits s'étant éclairés, on sait que ce ne sont point les proccssions des moines, mais les évolutions des soldats qui déci- dent du succès des batailles. (K.) AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES, 3 Louis XIV exigca toujours ces secours de manière à n'être pas refusé. ns ° | On s'étonne, dans l'Europe et en France, que le clergé paye si peu; on se figure qu'il jouit du tiers du royanme, S'il possédait ce tiers, il est indubitable qu’il devrait payer le tiers des charges, ce qui se monterait, année commune, à plus de cinqnayte mil-" lions, indépendamment des droits sur les consommations qu'il paye comme les autres sujets; mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout. Il est incontestable que l'Église de France est, de toutes les Églises catholiques, celle qui a le moins accumulé de richesses. Non-seulement il n'y a point d’évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d’une grande souveraineté, mais il n'y a point d'abbé qui jouisse des droits régaliens, comme l'abbé du Mont- Cassin et les abbés d'Allemagne. En général les évêchés de France ne sont pas d’un revenu trop immense, Ceux de Strasbourg et de Cambrai! sont les plus forts ; mais c’est qu'ils appartenaient ori- ginairement à l'Allemagne, et que l'Église d'Allemagne était beau- coup plus riche que l'empire. Giannone?, dans son Histoire de Naples, assure que les ecclé- siastiques ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n'afflige point la France, On dit que l’Église possède le tiers du royaume, comme on dit au hasard qu’il y a un million d'habitants dans Paris, Si on se donnait seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on verrait, par le prix des baux faits il y a environ cinquante aus, que tous les évêchés n'étaient évalués alors que sur le pied d’un revenu annuel de quatre millions; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq cent mille livres. Il est vrai que lPénoncé de ce prix des baux fut un tiers au-dessous de la valeur ; et si on ajaute encore l'augmenta- tion des revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices consistoriaux sera portée à environ seize millions. 11 ne faut pas oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme considérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C’est une grande libéralité du roi envers le saint-siége : elle dépouille l'État, dans l'espace d'un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d'argent; ce qui, dans la suite des temps, appauvri- 1. En 41790, l'évêché de Strasbourg avait quatre cent mille livres de rente ; l'archevèché de Cambrai, deux cent mille. (B.) 2. Cet auteur fut excommunié pour avoir attaqué le pouvoir temporel des papes. Ï se sauva à Genève; le roi de Sardaigne se saisit de lui par trahison, et il mou- rut dans la citadelle de Turin. Son Histoire fut publiée en 1723. (G. A.) & CHAPITRE XXXW. rait le royaume si le commerce ne réparait pas abondamment cette perte. A ces bénéfices qui payent des annates à Rome, il faut joindre les cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les autres bénéfices ensemble ; mais s’ils sont évalués à cinquante millions par année dans toute l'étendue actuelle du royaume, on ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité. Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères qu'attentifs n’ont pu porter les revenus de toute l’Église gallicane séculière et régulière au delà de quatre-vingt-dix millions. Ce n’est pas une somme exorbitante pour l'entretien de quatre-vingt- dix mille personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques, que l’on comptait en 1700. Et sur ces quatre- vingt-dix mille moines, il y en a plus d’un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur monastère : il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent mille livres de rentes. C’est cette énorme disproportion qui frappe et qui excite les mur- mures. On plaint un curé de campagne, dont les travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par libéralités, tandis qu’un religieux oisif, devenu abbé, et non moins oisif, possède une somme immense, et qu'il reçoit des titres fastueux de ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre, en Espagne, et surtout dans les Étals catholiques d'Allemagne, où l'on voit des moines princes ?. Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et si les 4, Un État ne s’appauvrit pas en payant chaque année un faible tribut, comme un homme ne se ruine pas en payant une rente sur les revenus de sa terre. Mais ce tribut payé à Rome est, en finance, une diminution de la richesse annuelle, et, en théolugie, une véritable simonie, qui damne infailliblement dans l’autre monde celui qu’elle enrichit sur la terre, (K.) 2. Cet article est Ja meilleure réponse que l'on puisse faire à ceux qui ont accusé M. de Voltaire d'avoir sacrifié la vérité des détails historiques à ses opinions générales. 11 est ici très-favorable au clergé. Cependant il résulte de cette évalua- tion, portée seulement à quatre-vingt-dix millions, que l'impôt des vingtièmes mis sur le clergé, comme il l’est sur les particuliers, produirait dix millions, somme fort au-dessus de celle où montent les dons gratuits évalués en annuités. Cette même évaluation, en la supposant aussi exacte que celle qui a servi à l'établisse- meut des vingtièmes, ne porterait la masse des biens du clergé qu'à cuviron un huitième de la totalité des biens du royaume. Cependant il y a des cantons très- étendus où la dime seule est, pour la plus grande partie des terres, environ un cinquième du produit net; et dans ces mêmes cantons le clergé a des possessions immenses. (K.) AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES. 5 plus sages des hommes s'assemblaient pour faire des lois, où est l'État dont la forme subsistàt entière? Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il paye au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années. Il emprunte; et après en avoir payé les intérêts, il rembourse le capital aux créanciers : ainsi il paye deux fois, Il eût été plus avantageux pour l'État et pour le clergé en général, et plus conforme à la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les hommes sont toujours atta- chés à leurs anciens usages. C'e$t par le même esprit que le clergé, en s'assemblant tous les cinq ans, n’a jamais eu, ni une salle d'assemblée, ni un meuble qui lui appartint. Il est clair qu'il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale. Les maximes du clergé de France n'étaient pas encore entiè- rement épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIIF, et dans les derniers états, tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation, qu'on appelle le tiers état, et qui est le fonds de l'État, demander en vain avec le parlement qu'on posât pour loi fondamentale « qu'aucune puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés, qu'ils ne tiennent que de Dieu seul; et que c'est un crime de lèse-majesté au premier chef d'enseigner qu'on peut déposer et tuer les rois ». C’est la substance en propres paroles de la demande de la nation. Elle fut faite dans un temps où le sang de Ilenri le Grand fumait encore. Cependant un évêque de France, né en France, le cardinal Duperron!, s'opposa vio- lemment à cette proposition, sous prétexte que ce n'était pas au tiers état à proposer des lois sur ce qui peut concerner l'Église, Que ne faisait-il done avec le clergé ce que le tiers état voulait faire? mais il en était si loin qu'il s'emporta jusqu’à dire que « la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au spirituel, indirecte au temporel, et qu'il avait charge du clergé de dire qu'on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut déposer les rois », On gagna ja noblesse, on fit taire le tiers état. Le parlement renouvela ses anciens arrêts pour déclarer la cou- ronne indépendante et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique, en avouant que la personne était sacrée, persista à 1. Voyez tome XII, page 5714, et Histoire du Parlement, chapitre xLvr. 6 CHAPITRE XXXY. soutenir que la couronne était indépendante. C'était le même esprit qui avait autrefois déposé Louis le Débonnaire. Cet esprit prévalut au point que la cour, subjuguée, fut obligée de faire mettre en prison l'imprimeur qui avait publié l'arrêt du parlement sous le titre de loi fondamentale. C'était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c'était punir ceux qui fournissaicnt des armes dé- fensives à la couronne. De telles scènes ne se passaient point à Vienne : c'est qu’alors la France craignait Rome, et que Rome craignait la maison d'Autriche, La cause qui succomba était tellement la cause de tous les rois que Jacques I", roi d'Angleterre, écrivit contre le cardinal Duperron ; et c'est le meilleur ouvrage de ce monarque*. C'était aussi la cause des peuples, dont le repos exige que leurs souve- rains ne dépendent pas d'une puissance étrangère. Peu à peu la raison a prévalu, et Louis XIV n'eut pas de peine à faire écouter cette raison, soutenue du poids de sa puissance. Antonio Perez avait recommandé trois choses à Ilenri EV : Roma, Consejo, Pielago®. Louis XIV eut les deux dernières avec tant de supériorité qu'il n'eut pas besoin de la première, 11 fut attentif à conserver l'usage de l'appel comme d'abus au parle- ment des ordonnances ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la juridiction royale 4. Le clergé s'en plaignit souvent, et s'en loua quelquefois : car si d'un côté ces appels soutiennent les droits de l'État contre l'autorité épiscopale, ils assurent de l’autre cette autorité même, en maintenant les priviléges de l'Église gallicane contre les prétentions de la cour de Rome; de sorte que les évêques ont regardé les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs, et le gou- vernement eut soin que, malgré les querelles de religion, les bornes aisées à franchir ne fussent passées de part ni d'autre. Il en est de la puissance des corps et des compagnies comme des ntérêts des villes commerçantes : c’est au législateur à les ba- lancer. 4. Voyez le chapitre de Louis XIIL, dans l’Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations, chapitre cexxv (tome XII, page 572 et suiv.). 2. Son ouvrage est intitulé Declaratio pro jure reyio, sceptrorumque immu- nitate, adversus orationem cardinalis Perronii. Londres, 1616, in-4°, 3. Rome, prudence, mer. 4. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, le mot APrEL COMME D'ABUS. DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE. T DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE. Ce mot de libertis suppose l'assujettissement. Des libertés, des priviléges, sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire les droits, et non les libertés de l'Église gallicane. Ces droits sont ceux de toutes les anciennes Églises. Les évêques de Rome n’ont jamais eu la moindre juridiction sur lessociétés chrétiennes de l'empire d'Orient; mais dans les ruines de l'empire d'Occi- dent tont fut envahi par eux. L'Église de France fut longtemps la seule qui disputa contre le siége de Rome les anciens droits que chaque évêque s'était donnés, lorsque, après le premier concile de Nicée, l'administration ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouvernement civil, et que chaque évêque eut son diocèse, comme chaque district impérial avait le sien. Certainement aucun évangile n'a dit qu'un évêque de la ville de Rome pourrait envoyer en France des légats a latere* avec pouvoir de juger, réformer, dispenser, et lever de l'argent sur les peuples ; D'ordonner aux prélats français de venir plaider à Rome; D'imposer des taxes sur les bénéfices du royaume, sous les noms de vacances, dépouilles, successions, déports, incompatibi- lités, commandes, neuvièmes, décimes, annates ; D'excommunier les officiers du roi, pour les empêcher d'exercer les fonctions de leurs charges ; De rendre les bâtards capables de succéder ; Dec casser les testaments de ceux qui sont morts sans donner une partie de leurs biens à l'Église; De permettre aux ecclésiastiques français d’aliéner leurs biens immeubles ; De déléguer des juges pour connaîfre de la légitimité des ma- riages. Enfin l'on compte plus de soixante et dix usurpations contre fesquelles les parlements du royaume ont toujours maintenu la liberté naturelle de la nation et la dignité de la couronne. Quelque crédit qu’aient eu les jésuites sous Louis XIV, et quel- que frein que ce monarque eût mis aux remontrances des parle- ments depuis qu'il régna par lui-même, cependant aucun de ces grands corps ne perdit jamais une occasion de réprimer les pré- 4. Voyez la note, tome XI, page 362. 8 CHAPITRE XXXV. tentions de la cour de Rome, et le roi approuva toujours cette vigilance, parce qu’en cela les droits essentiels de la nation étaient les droits du prince. L'affaire de ce genre la plus importante et la plus délicate fut celle de la régale. C'est un droit qu’ont Les rois de France de pour- voir à tous les bénéfices simples d'un diocèse, pendant la vacance du siége, et d'économiser à leur gré-les revenus de lPévéché, Cette prérogative est particulière aujourd'hui aux rois de France ; mais chaque État a les siennes. Les rois de Portugal jouissent du tiers du revenu des évêchés de leur royaume. L'empereur a le droit des premières prières; il a toujours conféré tous les pre- miers bénéfices qui vaquent. Les rois de Naples et de Sicile ont de plus grands droits, Ceux de Rome sont, pour la plupart, fon- dés sur l'usage plutôt que sur des titres primitifs. Les rois de la race de Mérovée conféraient de leur seule auto- rité les évêchés et toutes les prélatures. On voit qu’en 742 Carlo- man créa archevêque de Mayence ce même Boniface qui, de- puis, sacra Pépin par reconnaissance. II reste encore beaucoup de monuments du pouvoir qu’avaient les rois de disposer de ces places importantes ; plus elles le sont, plus elles doivent dépendre du chef de PÉtat. Le concours d’un évêque étranger paraissait dangereux, et la nomination réservée à cet évêque étranger a souvent passé pour une usurpation plus dangereuse encore. Elle a plus d'une fois excité une guerre civile. Puisque les rois confé- raient les évéchés, il semblait juste qu'ils conservassent le faible privilége de disposer du revenu, et de nommer à quelques béné- fices simples, dans le court espace qui s'écoule entre la mort d’un évêque et le serment de fidélité enregistré de son succes- seur. Plusieurs évêques de villes réunies à la couronne, sous la troisième race, ne voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers, trop faibles, w’avaient pu faire valoir. Les papes se déclarèrent pour les évêques ; et ces prétentions restèrent toujours enveloppées d’un nuage. Le parlement, en 1608, sous . Henri IV, déclara que la régale avait lieu dans tout le royaume ; le clergé se plaignit, et ce prince, qui ménageait les évêques et Rome, évoqua l'affaire à son conseil, et se garda bien de la décider. Les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent rendre plusieurs arrêts du conseil par lesquels les évêques, qui se disaient exempts, étaient tenus de montrer leurs titres. Tout resta indécis jusqu’en 1673, et le roi n'osait pas alors donner un seul bénéfice dans presque tous les diocèses situés au-delà de la Loire, pendant la vacance d’un siége. DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE. 9 Enfin, en 4673, le chancelier Étienne d'Aligre scella un édit par lequel tous les évêchés du royaume étaient soumis à la régale. Deux évêques, qui étaient malheureusement les deux plus ver- tueux hommes du royaume, refusèrent opiniâtrément de se sou- mettre : c’étaient Pavillon, évêque d’Aleth, ct Caulet, évêque de Pamiers. Ils se défendirent d'abord par des raisons plausibles : on leur en opposa d'aussi fortes. Quand des hommes éclairés disputent longtemps, il y a grande apparence que la question n’est pas claire : elle était très-obseure ; mais il était évident que ni la reli- gion, ni le bon ordre, n'étaient intéressés à empêcher un roi de faire dans deux diocèses ce qu'il faisait dans tous les autres. Cependant les deux évêques furent inflexibles. Ni l’un ni l'autre n'avait fait enregistrer son serment de fidélité, et le roi se croyait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises {. Les deux prélats excommunièrent les pourvus en régale. Tous deux étaient suspects de jansénisme. Ils avaient eu contre eux le pape Innocent X; mais quand ils se déclarèrent contre les pré- tentions du roi, ils eurent pour eux Innocent XI, Odescalrhi : ce pape, vertueux et opiniètre comme eux, prit entièrement Jeur parti. Le roi se contenta d'abord d’exiler les principaux officiers de ces évêques. Il montra plus de modération que deux hommes qui se piquaient de sainteté. On laissa mourir paisiblement l'évêque d’Aleth, dont on respectait la grande vieillesse. L'évéque de Pamiers restait seul, et n'était point ébranlé. Il redoubla ses excommuni- cations, et persista de plus à ne point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que dans ce serment on soumet trop l'Église 1. Cette question n'était difficile que parce qu'on croyait alors devoir décider toutes celles do ce geure d'après l’autorité et l'usage. En ne consultant que la raison, il est évident que la puissance législative a le pouvoir absolu de régler la manière dont il sera pourvu à toutes les places, ainsi que de fixer les appointe- ments de chacune, ct la nature de ces appointements. Les évêchés peuvent être électifs comme les places de maires, ou nommés par le roi comme les intendances, selon que la loi de l'État l'aura réglé; cette loi peut être plus on moins utile, mais elle sera toujours légitime. La loi peut de même, sans être injuste, substituer des appointements en argent aux terres dont on laisse la jouissance aux ecclésiastiques ; supprimer même ces appointements, si clle juge ces places ecclésiastiques inutiles au bien public, Toute loi qui n'attaque aucun des droits naturels des hommes est légitime; et le pouvoir législatif de chaque État, en quelques mains qu'il réside, a droit de la faire. Toute propriété qui ne se perpétue point en vertu d'un ordre naturel, mais seulement par une loi positive, n’est point une propriété, mais un usufruit accordé par la loi, dont, après la mort de l’usufruitier, une autre loi peut changer la disposition. C'est par cette raison que les biens des particuliers appar- tiennent de droit à leurs héritiers; que les biens des communes leur appartien- nent, et que ceux du cicrgé et de tout autre corps sont à la nation. (K.) 10 CHAPITRE XXXV. à la monarchie. Le roi saisit son temporel. Le pape et les jansé- nistes le dédommagèrent. Il gagna à être privé de ses revenus, et il mourut en 1680, convaincu qu'il avait soutenu la cause de Dieu contre le roi. Sa mort n’éteignit pas la querelle : des chanoines, nommés par le roi, viennent pour prendre possession ; des reli- gieux, qui se prétendaient chanoines et grands-vicaires, les font sortir de l'église, et les excommunient. Le métropolitain Mont- pezat, archevêque de Toulouse, à qui cette affaire ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus grands- vicaires : ils en appellent à Rome, selon l'usage de porter à la cour de Rome les causes ecclésiastiques jugées par les archevèques de France, usage qui contredit les libertés gallicanes ; mais tous les gouvernements des hommes sont des contradictions. Le parle- ment donne des arrêts. Un moine nommé Cerle, qui était l'un de ces grands-vicaires, casse, et les sentences du métropolitain, et les arrêts du parlement, Ce tribunal le condamne par contumace à perdre la tête, et à être trainé sur la claie. On l’exécute en cffigie. Il insulte du fond de sa retraite à l'archevêque et au roi, ct le pape le soutient. Ce pontife fait plus : persuadé, comme l’évêque de Pamiers, que le droit de régale est un abus dans l'Église, et que le roi n'a aucun droit dans Pamiers, il casse les ordonnances dc l'archevêque de Toulouse ; il excommunie les nouveaux grands- vicaires que ce prélat a nommés, ct les pourvus en régale et leurs fauteurs. Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente- cinq évêques, et d'autant de députés du second ordre. Les jansé- nistes prenaient pour la première fois le parti d'un pape; et ce pape, ennemi du roi, les favorisait sans les aimer. Il se fit toujours un honneur de résister à ce monarque dans toutes les occasions; et depuis même, en 1689, il s’unit avec les alliés contre le roi Jacques, parce que Louis XIV protégeait ce prince : de sorte qu'alors on dit que, pour mettre fin aux troubles de l’Europe et de l’Église, il fallait que le roi Jacques se fit huguenot, et le pape catholique f, Cependant l'assemblée du clergé de 1681 et 1682, d’une voix unanime, se déclare pour le roi. Il s'agissait encore d’une autre petite querelle devenue importante : l'élection d'un prieuré*, dans un faubourg de Paris, commettait ensemble le roi et le pape. Le 4. La Fontaine, dans sa lettre au duc de Vendôme, septembre 1689, attribue ce bon mot au chevalier de Sillery. 2. À Charonne. DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE. LL pontife romain avait cassé une ordonnance de l'archevêque de Paris, et annulé sa nomination à ce prieuré. Le parlement avait jugé la procédure de Rome abusive. Le pape avait ordonné par unc bulle que lInquisition fit brûler l'arrêt du parlement ; et le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. Ces combats sont depuis longtemps les effets ordinaires et inévitables de cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans son pays, et de la soumission à une puissance Ctrangère. L'assemblée du clergé prit un parti qui montre que des hommes sages peuvent céder avec dignité à leur souverain, sans l'intervention d'un autre pouvoir. Elle consentit à l'extension du droit de régale à tout le royaume ; mais ce fut autant une conces- sion de la part du clergé, qui se relàchait de ses prétentions par reconnaissance pour son protecteur, qu'un aveu formel du droit absolu de la couronne. L'assemblée se justifia auprès du pape par une lettre dans laquelle on trouve un passage qui, seul, devrait servir de règle éternelle dans toutes les disputes : c'est « qu'il vaut mieux sacri- fier quelque chose de ses droits que de troubler la paix ». Le roi, l'Église gallicane, les parlements, furent contents. Les jansénistes écrivirent quelques libelles, Le pape fut inflexible : il cassa par un bref toutes les résolutions de l'assemblée, et manda aux évêques de se rétracter, Il y avait là de quoi séparer à jamais l'Église de France de celle de Rome. On avait parlé, sous le cardinal de Ri- chelicu et sous Mazarin, de faire un patriarche. Le vœu de tous les magistrats était qu'on ne payât plus à Rome le tribut des annales ; que Rome ne nommäât plus, pendant six mois de l'année, aux bénéfices de Bretagne ; que les évêques de France ne s'appe- lassent plus évêques par la permission du saint-siège. Si le roi l'avait voulu, il n’avait qu’à dire un mot : il était maître de l'assemblée du clergé, et il avait pour lui la nation. Rome eût tout perdu par l'inflexibilité d'un pontife vertueux qui, seul de tous les papes de ce siècle, ne savait pas s’accommoder aux temps; mais il y a d'anciennes bornes qu'on ne remue pas sans de violentes se- cousses. Il fallait de plus grands intérêts, de plus grandes pas- sions, et plus d’effervescence dans les esprits, pour rompre tout d'un coup avec Rome ; et il était bien difficile de faire cette scis- sion, tandis qu'on voulait extirper le calvinisme, On crut même faire un coup hardi lorsqu'on publia les quatre fameuses décisions de la même assemblée du clergé, en 1682, dont voici la substance : 1° Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puis- sance, ni directe, ni indirecte, sur les choses temporelles. 42 CHAPITRE XXXY. % L'Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les conciles généraux supérieurs au pape, dans le spi- rituel. 3° Les règles, les usages, les pratiques recues dans le royaume et dans l'Église gallicane, doivent demeurer inébranlables. ke Les décisions du pape, en matière de foi, ne sont sûres qu'après que l'Église les a acceptées. Tous les tribunaux et toutes les facultés de théologie enregis- trèrent ces quatre propositions dans toute leur étendue ; et il fut défendu par un édit de rien enseigner jamais de contraire, Cette fermeté fut regardée à Rome comme un attentat de re- belles, et par tous les protestants de l'Europe comme un faible effort d'une Église, née libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fers. Ces quatre maximes furent d’abord soutenues avec enthou- Siasme dans la nation, ensuite avec moins de vivacité. Sur la fin du règne de Louis XIV elles commencèrent à devenir problé- matiques, et le cardinal de Fleury les fit depuis désavouer, en partie, par une assemblée du clergé, sans que ce désaveu eausat le moindre bruit parce que les esprits n'étaient pas alors échauf- fés, ct que, dans le ministère du cardinal de Fleury, rien n'eut de l'éclat. Elles ont repris enfin une grande vigueur. Cependant Innocent XI s'aigrit plus que jamais : il refusa des bulles à tous les évêques et à tous les abhés commendataires que le roi nomma; de sorte qu'à la mort de ce pape, en 1689, il y avait vingt-neuf diocèses en France dépourvus d’évêques. Ges pré- Jats n'en touchaient pas moins leurs revenus; mais ils n’osaient se faire sacrer, ni faire les fonctions épiscopales. L'idée de créer un patriarche se renouvela. La querelle des franchises des ambas- sadeurs à Rome, qui acheva d'envenimer les plaies, fit penser qu'eufin le temps était venu d'établir en France une Église catho- lique apostolique qui ne serait point romaine. Le procureur général de Harlai et l'avocat général Talon le firent assez entendre quand ils appelèrent, comme d'abus, en 1687, de la bulle contre les franchises et qu'ils éclatèrent contre l'opiniâtreté du pape, qui laissait tant d'églises sans pasteurs ; mais jamais le roi ne voulut consentir à cette démarche, qui était plus aisée qu’elle ne parais- sait hardie. La cause d’Innocent XI devint cependant la cause du saint- siége. Les quatre propositions du clergé de France attaquaient le fantôme de Pinfaillibilité (qu'on ne croit pas à Rome, mais qu'on y soutient}, et le pouvoir réel attaché à ce fantôme. Alexandre VIII DES LIBERTÉS DE L'ÉGLISE GALLICANE. 43 et Innocent XII suivirent les traces du fier Odescalchi, quoique d'une manière moins dure:ils confirmèrent la condamnation portée contre l'assemblée du clergé ; ils refusèrent les bulles anx évêques ; enfin ils en firent trop, parce que Louis XIV n’en avait pas fait assez. Les évêques, lassés de n'être que nommés par le roi, et de se voir sans fonctions, demandèrent à la cour de France la permission d'apaiser la cour de Rome. Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. Chacun d'eux écrivit séparément qu’il « était douloureusement affligé des pro- cédés de l'assemblée »; chacun déclare dans sa lettre qu'il ne recoit point comme décidé ce qu'on y a décidé, ni comme ordonné ce qu’on y a ordonné. Pignatelli (Innocent XI), plus conciliant qu'Odescalchi, se contenta de cette démarche. Les quatre propo- sitions n’en furent pas moins enseignées en France de temps en temps; mais ces armes se rouillèrent quand on ne combattit plus, et la dispute resta couverte d’un voile sans être décidée, comme il arrive presque toujours dans un État qui n'a pas sur ces ma- tières des principes invariables et reconnus. Ainsi tantôt on s'élève contre Rome, tantôt on lui cède, suivant les caractères de ceux qui gouvernent, ct suivant les intérêts particuliers de ceux par qui les principaux de l'État sont gouvernés. Louis XIV d'ailleurs n’eut point d'autre démêlé ecclésiastique avec Rome, ct n'essuya aucune opposition du clergé dans les affaires temporelles. Sous lui ce clergé devint respectable par une décence ignorée dans la barbarie des deux premières races, dans le temps encore plus barbare du gouvernement féodal, absolument inconnue pendant les guerres civiles et dans les agitations du règne de Louis XIII, et surtout pendant la Fronde, à quelques exceptions près, qu'il faut toujours faire dans les vices comme dans les vertus qui dominent. Ce fut alors seulement que l'on commença à dessiller les yeux du peuple sur les superstitions qu’il mêle toujours à sa religion. Il fut permis, malgré le parlement d'Aix et malgré les carmes, de savoir que Lazare et Magdeleine n'étaient point venus en Pro- vence. Les bénédictins ne purent faire croire que Denis l'Aréo- pagite eût gouverné l'Église de Paris. Les saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencèrent à être décriés!. La saine raison qui éclairait les philosophes pénétrait partout, mais lentement et avec difficulté. 1. Voyez l'article Launoy, dans la Liste des écrivains, tomc XIV, page 96. 44 CHAPITRE XXXVI L’évêque de Chälons-sur-Marne, Gaston-Louis de Noailles !, frère du cardinal, eut une piété assez éclairée pour enlever, en 1702, ct faire jeter une relique conservée précieusement depuis plusieurs siècles dans l'église de Notre-Dame, et adorée ? sous le nom du nombril de Jésus-Christ. Tout Châlons murmura contre l'évêque. Présidents, conseillers, gens du roi, trésoriers de France, marchands, notables, chanoines, curés, protestèrent unanimèë- ment, par un acte juridique, contre l'entreprise de Pévêque, ré- clamant le suint nombril, et alléguant la robe de Jésus-Christ con- servée à Argenteuil; son mouchoir à Turin et à Laon; un des clous de la croix à Saint-Denis; son prépuce à Rome, le même prépuce au Puy en Velay; et tant d’autres reliques que l’on con- serve et que l'on méprise, et qui font tant de tort à une religion qu'on révère. Mais la sage fermeté de Pévêque l’emporta à la fin sur la crédulité du peuple. Quelques autres superstitions, attachées à des usages respec- tables, ont subsisté, Les protestants en ont triomphé; mais ils sont obligés de convenir qu'il n’y a pas d'église catholique où ces abus soient moins communs et plus méprisés qu’en France, L'esprit vraiment philosophique, qui n’a pris racine que vers le milieu de ce siècle, n'éteignit point les anciennes et nouvelles querelles théologiques qui n'étaient pas de son ressort. On va parler de ces dissensions qui font la honte de la raison humaine. CHAPITRE XXXVI. DU CALVINISME AU TEMPS DE LOUIS XIV. Il est affreux sans doute que l'Église chrétienne ait toujours été déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de siècles par des inaïns qui portaient le dieu de Ja paix. Cette fureur fut inconnue au paganisme. Il couvrit la terre de ténèbres, mais il ne Parrosa guère que du sang des animaux; et 4. Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles, mort en 1720. 2. « C'est ainsi que parlerait un hérétique : il faut honorée », dit La Beau- melle. (B.) DC CALVINISME SOUS LOUIS XI. 45 si quelquefois, chez les Juifs et chez les païens, on déroua des victimes humaines, ces dévouements, tout horribles qu’ils étaient, ne causèrent point de guerres civiles. La religion des païens ne consistait que dans la morale et dans les fêtes. La morale, qui est commune aux hommes de tous les temps et de tous les lieux, et les fêtes, qui n'étaient que des réjouissances, ne pouvaient trou- bier le genre humain. L'esprit dogmatique apporta chez les hommes la fureur des guerres de religion. J'ai recherché longtemps comment et pour- quoi cet esprit dogmatique, qui divisa les écoles de l'antiquité païenne sans causer le moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles. Ce n’est pas le seul fanatisme qui en est cause: car les gymnosophistes et les bramins, les plus fanatiques des hommes, ne firent jamais de mal qu’à eux-mêmes. Ne pourrait- on pas trouver l'origine de cette nouvelle peste qui a ravagé la terre dans ce combat naturel de l'esprit républicain qui anima les premières Églises contre l'autorité qui hait la résistance en tout genre? Les assemblées secrètes, qui bravaient d'abord dans des caves et dans des grottes les lois de quelques empereurs ro- maivs, formèrent peu à peu un État dans l'État : c'était une répu- blique cachée au milieu de l'empire. Constantin la tira de dessous terre pour la mettre à côté du trône. Bientôt l'autorité attachée aux grands sièges se trouva en opposition avec l'esprit populaire qui avait inspiré jusqu'alors toutes les assemblées des chrétiens. Souvent, dès que l'évêque d’une métropole faisait valoir un senti- ment, un évêque suffragant, un prêtre, un diacre, en avaient un contraire. Toute autorité blesse en secret les hommes, d'autant plus que toute autorité veut toujours s’accroitre. Lorsqu'on trouve, pour lui résister, un prétexte qu’on croit sacré, on se fait bientôt un devoir de la révolte. Ainsi les uns deviennent persécuteurs, les autres rebelles, en attestant Dieu des deux côtés. Nous avons vu combien, depuis les disputes du prêtre Arius! contre un évêque, la fureur de domincr sur les âmes a troublé la terre. Donner son sentiment pour la volonté de Dieu, com- mander de croire sous peine de la mort du corps et des tourments éternels de l'âme, a été le dernier période du despotisme de 1. Voyez Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations. (Note de Voltaire.) — C'est au chapitre De Calvin et de Servet ( voyez tome NII, page 3:6), ainsi qu'à celui De Jean Hus et de Jérôme de Prague (voyez tome XII, page 1), que ren- voie Voltaire; et peut-être aussi au chapitre où il parle des puritaius anglais : voyez tome XIH, page 64 et suiv. Sur Arius, voyez, dans le Dictionnaire philo- Sophique, le mot AnRtANISME. 46 CHAPITRE XXXVI. l'esprit dans quelques hommes: et résister à ces deux menaces a été! dans d'autres le dernier effort de la liberté naturelle. Get Essai sur les Mœurs, que vous avez parcouru?, vous a fait voir depuis Theodose une lutte perpétuelle entre la juridiction sécu- lière et l’ecclésiastique ; et depuis Charlemagne les efforts réitérés des grands fiefs contre les souverains, les évêques élevés souvent contre les rois, les papes aux prises avec les rois et les évêques. On disputait peu dans l'Église latine aux premiers siècles. Les invasions continuelles des barbares permettaient à peine de penser; et il y avait peu de dogmes qu'on eût assez développés pour fixer la croyance universelle. Presque tout l'Occident rejeta le culte des images au siècle de Charlemagne. Un évêque de Turin, nommé Claude, les proscrivit avec chaleur, et retint plu- sieurs dogmes qui font encore aujourd’hui le fondement de la religion des protestants. Ces opinions se perpétuèrent dans les vallées du Piémont, du Dauphiné, de la Provence, du Languedoc : elles éclatèrent au xu° siècle: elles produisirent bientôt après la guerre des Albigeois, et, ayant passé ensuite dans l’université de Prague, elles excitèrent la guerre des hussites. Il n'y eut qu'en- viron cent ans d'intervalle entre la fin des troubles qui naquirent de la cendre de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et ceux que la vente des indulgences fit renaître. Les anciens dogmes embrassés par les Vaudois, les Albigeois, les hussites, renouvelés et diffé- remment expliqués par Luther et Zuingle, furent recus avec avidité dans l'Allemagne comme un prétexte pour s'emparer de tant de terres dont les évêques et les abbés s'étaient mis en posses- sion, et pour résister aux empereurs, qui alors marchaient à grands pas au pouvoir despotique. Ces dogmes triomphèrent en Suède et en Danemark, pays où les peuples étaient libres sous des rois. Les Anglais, dans qui la nature a mis l’esprit d'indépendance, les adoptèrent, lés mitigèrent, et en composèrent une religion pour eux seuls. Le presbytérianisme établit en Écosse, dans les temps malheureux, une espèce de république dont Je pédantisme et la durcté étaient beaucoup plus intolérables que la rigueur du climat, et même que la tyrannie des évêques qui avait excité tant de plaintes, 11 n'a cessé d’être dangereux en Écosse que quand Ja raison, les lois et la force l’ont réprimé. La réforme pénétra en Pologne, et y fit beaucoup de progrès dans les seules villes où le 1, Dans l'édition de 1756, on lit : « A été dans d'autres le dernier effort de l’in- dépendance. » Le texte actuel est de 1768. (B.) 2. Voltaire s'adresse encore ici en imagination à Mme du Châtelet. (G. A.) DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 47 peuple n'est point esclave. La plus grande et la plus riche partie de la république helvétique n’eut pas de peine à la recevoir. Elle fut sur le point d'être établie à Venise par la même raison; et elle y eût pris racine si Venise n’eût pas été voisine de Rome, et peut- être si le gouvernement n’eût pas craint la démocratie, à laquelle le peuple aspire naturellement dans toute république, et qui était alors le grand but de la plupart des prédicants. Les Hollandais ne prirent cette religion que quand ils secouèrent le joug de l'Espagne. Genève devint un État entièrement républicain en devenant calviniste. Toute la maison d'Autriche écarta ces religions de ses États autant qu'il lui fut possible. Elles n’approchèrent presque point de Espagne. Elles ont été extirpées par le fer et par le feu dans les États du duc de Savoie, qui ont été leur berceau. Les habitants des vallées piémontaises ont éprouvé, en 1655, ce que les peuples de Mérindol et de Cabrières éprouvèrent en France sous Fran- çcois Ir. Le duc de Savoie, absolu, a exterminé chez lui la secte dès qu’elle lui a paru dangereuse : il n’en reste que quelques faibles rejetons ignorés dans les rochers qui les renferment. On ne vit poiut les luthériens et les calvinistes causer de grands troubles en France sous le gouvernement ferme de François I et de Henri IT ; mais dès que le gouvernement fut faible et partagé, les querelles de religion furent violentes. Les Condé ct les Coligny, devenus calvinistes parce que les Guises étaient catholiques, bouleversèrent l'État à l’envi. La légèreté et l'impétuosité de la nation, la fureur de la nouveauté et l'enthousiasme, firent pen- dant quarante ans du peuple le plus poli un peuple de barbares. Henri IV, né dans cette secte qu’il aimait sans être entôté d'aucune, ne put, malgré ses victoires et ses vertus, régner sans abandonner le calvinisme : devenu catholique, il ne fut pas assez ingrat pour vouloir détruire un parti si longtemps ennemi des rois, mais auquel il devait en partie sa couronne; et s’il avait voulu détruire cette faction, il ne l'aurait pas pu. Il la chérit, la protégea, et la réprima. Les huguenotsen France faisaient alors à peu près la douzième partie de Ja nation. El y avait parmi eux des seigneurs puissants; des villes entières étaient protestantes. Ils avaient fait la guerre aux rois; on avait été contraint de leur donner des places de sûreté : Henri II leur en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban, Nîmes, dans le Languedoc; Saumur, et surtout la Rochelle, qui faisait une république à part, et que le cominerce et la faveur de l'Angleterre pouvaient rendre puissante. 15. — Siècre De Louis XIV. II. 2 48 CHAPITRE XXXVI. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique, et même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes, en 1598. Cet édit n'était au fond que la confirmation des privi- léges que les protestants de France avaient obtenus des rois pré- cédents les armes à la main, et que Henri le Grand, affermi sur le trône, leur laissa par bonne volonté. Par cet édit de Nantes, que le nom de Henri IV rendit plus célèbre que tous les autres, tout seigneur de fief haut justicier pouvait avoir dans son château plein exercice de la religion pré- tendue réformée; tout seigneur sans haute justice pouvait ad- mettre trente personnes à son prêche. L’entier exercice de cette religion était autorisé dans tous les lieux qui ressortissaient im- médiatement à un parlement, Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s'adresser aux supérieurs, tous leurs livres, dans les villes où leur religion était permise. Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de l'État; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs les seigneurs de La Trimouille et de Rosny. On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d’un président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des réformés, non-seulement dans le district immense du ressort de Paris, mais dans celui de Normandie et de Bretagne, Elle fut nommée la chambre de l'édit. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis de droit parmi les conseillers de cette juri- diction. Cependant, comme elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignaïit, et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale, Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépen- dant de celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en synodes, comme l'Église gallicane. Ces privi- léges et beaucoup d’autres incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation?. C'était à la vérité attacher des ennemis en- 4. L'édit fut donné à Nantes le jeudi 13 avril 1598, et ne fut enregistré que le jeudi 25 février de l'année su vante, à cause des difficultés que suscitèrent le clergé, l’université et le parlement. (E. B.) 2. Ils avaient à la cour deux députés généraux qui étaient nommés tous les trois ans par des assemblées de ministres, de gentilshommes et de gens du tiers, élus eux-mêmes, (G. A.) DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 19 semble : mais l’autorité, Ja bonté et l'adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie. Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien difficile que l'esprit républicain des réformés n’abusat de ses priviléges, et que la cour, tonte faible qu’elle était, ne voulût les restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des cer- cles, à limitation de l'Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent séditieux, et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition. Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L'assemblée générale du parti osa, dès 1615, présen- ter à la cour un cahier par lequel, entreautres articles injurieux, elle demandait qu’on réformat le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an 1616, et l’audace des hugue- pots se joignant aux divisions de la cour, à la haine contre les favoris, à l'inquiétude de la nation, tout fut longtemps dans le trouble, C’étaient des séditions, des intrigues, des menaces, des prises d'armes, des paix faites à la hâte, et rompues de même: c'est ce qui faisait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors nonce en France?, qu’il n’y avait vu que des orages, Dans l'année 1621, les Églises réformées de France offrirent 4 Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son ambition qu'eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d'être à leur tête, et pour réponse à leurs offres il se fit catholique. Les huguenots s’adressèrent ensuite au maré- chal duc de Bouillon, qui dit qu’il était trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan, qui, con- jointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de France. La même année, le connétable de Luines mena Louis XIII de province en province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance; mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On assiégea en vain la Rochelle, elle ré- 4. Richelieu dit que, quand le conseil eût été huguenot, il n’eût pu donner contentement à leurs demandes. (G. A.) 2, Voyez une particularité qui le concerne dans le Dictionnaire philosophique, à la fin de l'article Gnecorre VII. 20 CHAPITRE XXXVWI. sistait par elle-même et par les secours de l'Angleterre ; et le duc de Rohan, coupable du crime de lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à couronne. Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau la Rochelle, toujours liguée contre son souverain avec l'Angleterre et avec les calvinistes du royaume. Une femme t (c’était la mère du duc de Rohan) défendit cette ville* pendant un an contre l’armée royale, contre l’activité du cardinal de Richelieu, et con- tre l’intrépidité de Louis XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit toutes les extrémités de la faim, eton ne dut la reddition de la place qu’à cette digue de cinq cents pieds de long* que le cardinal de Richelieu fit construire, à l'exemple de celle qu’Alexandre fit autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le maire Guiton, qui vou- lait s’ensevelir sous les ruines de la Rochelle, eut l'audace, après s'être rendu à discrétion, de paraître avec ses gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales villes des huguenots en avaient. On Ota les siens à Guiton, et les priviléges à la ville *. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles, conti- nuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des An- glais, quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoi- que catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu forca les huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre. Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu'alors avaient été des traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu'il fit rendre fût appelé l'édit de grâceS. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On ôta l'exercice de la nouvelle religion à la Rochelle, à l’île de Ré, à Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de Nantes, que les calvinistes regardèrent tou- jours comme leur loi fondamentale. Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si 4. Catherine Larchevèque de Parthenay, née en 155%, morte on 1631, avait épousé en premières noces Charles de Quellenec, baron de Pont, auquel elle intenta ce scandaleux procès dont parle Voltaire (voyez page 81, tome VIII, une note du chant deuxième de la Henriade), et qui épousa en secondes noces René de Rohan. Sur le siège de la Rochelle, voyez tome XIII, page 6. 2. Ou plutôt : prit part à la défense. 8. Voltaire, dans l'Essai sur les Murs, chapitre cuxxv1, donne à cette digue quatre mille sept cents picds de long. 4. Voyez encore, sur Ja prise de la Rochelle, le chapitre cLaxvi de l'Essai sur les Mœurs. 5. En 1629. DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 24 audacieux, n'abolît pas ce fameux édit : il eut alors une autre vue, plus difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l'étendue de son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il re- chercha la gloire de subjuguer les esprits ; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques prédicants que les réformés appelaient alors ministres, et qu'on nomme aujourd’hui pasteurs; de leur faire d’abord avouer que le culte catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître’aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. fl comptait éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par les grâces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à l'Église, laissant au temps à faire le reste, ct n’envisageant que la gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour lavoir fait. Le fameux capucin Joseph d'un côté, et deux ministres gagnés de l’autre, entamèrent celte négociation. Mais il parut que le cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile d'accorder des théologiens que de faire des di- gues sur l'Océan. Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes!. D'autres soins l'en empêchèrent. Il avait à combattre à la fois les grands du royaume, la maison royale, toute la maison d'Autriche, et sou- vent Louis XIII lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d'une mort prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom plus éclatant que cher et vénérable. Cependant, après la prise de la Rochelle et l’édit de grâce, les guerres civiles cessèrent, et il n’y eut plus que des disputes. On imprimait de part et d'autre de ces gros livres qu’on ne lit plus. Le clergé, et surtout les jésuites, cherchaient à convertir des huguenots. Les ministres tàchaient d’attirer quelques catholiques à leurs opinions. Le conseil du roi était occupé à rendre des arrêts pour un cimetière que les deux religions se disputaient dans un village, pour un temple bâti sur un fonds appartenant autrefois à l’Église, pour des écoles, pour des droits de châteaux, pour des enterrements, pour des cloches; et rarement les réformés gagnaient leurs procès. Il n’y eut plus, après tant de dévastations et de saccagements, que ces petites épines. Les huguenots n’eurent plus de chef depuis que le duc de Rohan cessa de l'être, et que la maison de Bouillon n’eut plus Sedan. Ils se firent même un mérite 4, D’autres prétendent qu'il n’eut jamais cette intention. (G. A.) 22 CHAPITRE XXXVIL. de rester tranquilles au milieu des factions de la Fronde ct des guerres civiles que des princes, des parlements et des évêques excitèrent, en prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin. Il ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce ministre. {l ne fit nulle difficulté de donner la place de con- trôleur général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart!, Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans {es sous-fermes, dans toutes les places qui en dépendent. Colbert, qui ranima l'industrie de la nation, et qu'on peut regarder commé le fondateur du commerce, employa beaucoup de huguenots dans les arts, dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles, qui les occupaient, adoucirent peu à peu dans eux la fureur épidémique de la controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV, sa puissance, son gouverne- ment ferme et vigoureux, Ôtèrent au parti réformé, comme à tous les ordres de l'État, toute idée de résistance. Les fêtes magnifiques d’une cour galante jetaient même du ridicule sur le pédautisme des huguenots. À mesure que le bon goût se perfectionnait, les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement inspirer que du dégoût. Ces psaumes, qui avaient charmé la cour de Francois II, n'étaient plus faits que pour la populace sous Louis XIV. La saine philosophie, qui commenca vers le milieu de ce siècle à percer un peu dans le monde, devait encore dégoû- ter à la longue les honnêtes gens des disputes de controverse. Mais, en attendant que la raison se fit peu à peu ccouter des hommes, l'esprit même de dispute pouvait servir à entretenir la tranquillité de l'État : car les jansénistes commencant alors à paraître avec quelque réputation, ils partageaicnt les suffrages de ceux qui se nourrissent de ces subtilités ; ils écrivaient contre les jésuites et contre les huguenots : ceux-ci répondaient aux jansé- nistes et aux jésuites ; les luthériens de la province d'Alsace écri- vaient contre eux tous. Une guerre de plume entre tant de partis, pendant que l'État était occupé de grandes choses, et que le gou- vernement était tout-puissant, ne pouvait devenir en peu d'années qu'une occupation de gens oisifs, qui dégénère tôt ou tard en indifférence. Louis XIV était animé contre les réformés?, par les remon- trances continuelles de son clergé, par les insinuations des jésuites, par la cour de Rome, et enfin par le chancelier Le Tellier et Lou- 4. Il avait fondé à Paris une maison de banque. 2. Au lieu de réformés, les éditions antérieures à 1768 portent religionnaires. (B.) DU CALVYINISME SOUS LOUIS XIV. 23 vois, son fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les réformés comme rebelles, parce que Golbert les proté- geait comme des sujets utiles. Louis XIV, nullement instruit d’ail- leurs du fond de leur doctrine, les regardait, non sans quelque raison, comme d'anciens révoltés soumis avec peine. Il s'appliqua d’abord à miner par degrés, de tous côtés, l'édifice de leur religion : on leur Otait un temple sur le moindre prétexte; on leur défendit d’épouser des filles catholiques; et, en cela, on ne fut pas peut-être assez politique : c'était ignorer le pouvoir d’un sexe que la cour, pourtant, connaissait si bien. Les intendants et les évêques tâchaient, par les moyens les plus plausibles, d'enlever aux hugue- nots leurs enfants. Colbert eut ordre, en 1681, de ne plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les exclut, autant qu'on le put, des communautés des arts et métiers. Le roi, en les tenant ainsi sous le joug, ne l’appesantissait pas toujours, On défendit par des arrêts toute violence contre eux. On mêla les insinuations aux sévérités, et il n’y eut alors de rigueur qu'avec les formalités‘ de la justice. On employa surtout un moyen souvent efficace de conversion : ce fut l'argent; mais on ne fit pas assez d'usage de ce ressort. Pellisson fut chargé de ce ministère secret. C’est ce même Pellisson, longtemps calviniste, si connu par ses ouvrages, par une éloquence pleine d’abondance, par son attachement au surintendant Fou- quet, dont il avait été le premier commis, le favori, et la victime. Il eut le bonheur d’être éclairé et de changer de religion, dans un temps où ce changement pouvait le mener aux dignités et à la fortune. IL prit l'habit ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître des requêtes. Le roi lui confia le revenu des abbayes deSaint-Germain des Prés et de Cluny, vers l’année 1677, avec les revenus du tiers des économats, pour être distribués à ceux qui voudraient se convertir. Le cardinal Lecamus, évêque de Grenoble, s'était déjà servi de cette méthode. Pellisson, chargé de ce département, envoyait l'argent dans les provinces. On tàchait d'opérer beaucoup de conversions pour peu d'argent, De petites sommes, distribuées à des indigents, enflaient la liste que Pellisson présentait au roi tous les trois mois, en lui persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses bienfaits ©. 1. On lit formes dans toutes les éditions. J'ai trouvé le mot formalités écrit de la main de Voltaire à la marge d’un exemplaire. (B.) 2. Le prix moyen d’une conversion était de six francs. Ajoutons pourtant que, les six francs une fois reçus, les nouveaux baptisés revenaient au protestantisme; si bien qu’on dut publier une déclaration contre les relaps. (G. A.) 24 CHAPITRE XXXVI Le conseil, encouragé par ces petits succès, que le temps eût rendus plus considérables, s’enhardit, en 1681, à donner une déclaration par laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l’âge de sept ans; et à l'appui de cette déclaration, on prit dans les provinces beaucoup d'enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de guerre chez les parents. Ce fut cette précipitation du chancelier Le Tellier et de Lou- vois, son fils, qui fit d'abord déserter, en 1681, beaucoup de familles du Poitou, de la Saintonge, et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent d’en profiter. Les rois d'Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d'Amsterdam, invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs États, et leur assurèrent une subsistance, Amsterdam s'engagea même à bâtir mille maisons pour les fugitifs. Le conseil vit les suites dangereuses de l’usage trop prompt de l'autorité, et crut y remédier par l'autorité même. On sentait combien étaient nécessaires les artisans dans un pays où le com- merce florissait, et les gens de mer dans un temps où l'on éta- blissait une puissante marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions qui tenteraient de s'échapper. On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs immeubles. Aussitôt parat une déclaration qui confisqua tous ces immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans un an du royaume. Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On in- terdisait leurs temples sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume. On défendit aux maîtres d'école calvinistes de recevoir des pensionnaires, On mit les ministres à la taille; on Ôôta Ja noblesse aux maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs charges. On n'admit plus ceux de cette religion, ni parmi les notaires, les avocats, ni même dans la fonction de procureurs. Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes, et il était défendu aux pasteurs réformés d’en faire, sous peine de bannissement perpétuel. Tous ces arrêts étaient publiquement sollicités par le clergé de France. C'était, après tout, les enfants de la maison qui ne voulaient point de partage avec des étran- gers introduits par force. Pellisson continuait d'acheter des convertis; mais M Hervart, veuve du contrôleur général des finances, animée de ce zèle de DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 25 religion qu’on a remarqué de tout temps dans les femmes, envoyait autant d'argent pour empêcher les conversions que Peliisson pour en faire. (1682) Enfin les huguenots osèrent désobéir en quelques en- droits. Ils s’assemblèrent dans le Vivarais et dans le Dauphiné, près des lieux où l’on avait démoli leurs temples. On les attaqua; ils se défendirent. Ce n'était qu'une très-légère. étincelle du feu des anciennes guerres civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même sans desseins, furent dispersés ea un quart d'heure : les supplices suivirent leur défaite. L’inten- dant du Dauphiné fit roucr le petit-fils du pasteur Chamier, qui avait dressé l’édit de Nantes. Il est au rang des plus fameux mar- tyrs de la secte, et ce nom de Chamier a été longtemps en véné- ration chez les protestants. (1683) L'intendant du Languedoc! fit rouer vif le prédicant Chomel. On condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus : la fuite qu'ils avaient prise les sauva, et ils ne furent exécutés qu’en cfligie. Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait l'opiniätreté, On sait trop que les hommes s’attachent à leur reli- gion à mesure qu'ils souffrent pour elie. Ce fut alors qu'on persuada au roi qu'après avoir envoyé des missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des dragons, Ces violences parurent faites à contre-temps ; ellesétaient les suites de l'esprit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les hugue- uots n'étaient plus ceux de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; que la rage des guerres civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en langueur; que tout n’a qu'un temps chez les hommes; que si les pères avaient été rebelles sous Louis XIIE, les enfants étaient soumis sous Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs sectes, qui s'étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu'un roi absolu pouvait être également bien servi par des catholiques et par des protestants. Les luthériens d’Alsace en étaient un témoignage authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de dire dans une de ses lettres, à l’occasion de ces violences et de ces émigrations : « Je considère la France comme uu malade Â. Henri d’Aguesseau, iatendant du Limousin, puis du Languedoc, père du chancelier, 26 CHAPITRE XXXVI. à qui l’on coupe bras et jambes, pour le traiter d’un mal que la douceur et la patience auraient entièrement guéri. » Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg, en 1681, y pro- tégeait le luthéranisme!, pouvait tolérer dans ses États le calvi- nisme, que le temps aurait pu abolir, comme il diminue un peu, chaque jour, le nombre des luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu’en forçant un grand nombre de sujets, on n'en per- drait pas un plus grand nombre, qui, malgré les édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence regardée comme une horrible persécution? Pourquoi, enfin, vouloir faire haïr à plus d'un million d'hommes un nom cher et précieux, auquel, et protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors joint celui de grand? La politique même semblait pouvoir engager à conserver les calvinistes, pour les opposer aux préten- tions continuelles de la cour de Rome. C'était en ce temps-là même que le roi avait ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV, conciliant les intérèts de sa religion et ceux de sa grandeur, voulut à la fois humilier le pape d'une main, ct écraser le calvinisme de l'autre. Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire dont il était idolâtre en tontes choses. Les évêques, plusieurs in- tendants, tout le conseil ?, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement, achèveraient ce que ses bienfaits etles mis- sions avaient commencé. Il crut n’user que d’autorité ; mais ceux à qui cette autorité fut commise usèrent d’une extrême ri- gueur. Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV, toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les troupes furent envoyées dans toutes les villes ct dans tous les châteaux où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d'excès, on appela cette exécution la dragonnade. Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait, pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l'Église. C'était une espèce de chasse qu’on faisait dans une grande enceinte. 1. C'est-à-dire qu'il dut, par traité, garantir le maintien des priviléges ecclésias- tiques et politiques; mais la cathédrale fut rendue au catholicisme, et il y alla en Personne pour la cérémonie. (G. A.) 2. Et surtout Louvois. DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 27 Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu'un d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus faciles. Elles renoncaient à leur religion au nom des autres, et les obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement maltraitées qu'elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs pères : ils la comparent aux plus violentes que souffrit l'Église dans les premicrs temps. C'était un étrange contraste que du sein d'une cour volup- tueuse, où régnaient la douceur des mœurs, les grâces, les charmes de la société, il partit des ordres si durs et si impi- toyables. Le marquis de Louvois porta dans cette affaire l'inflexi- bilité de son caractère ; on y reconnut le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de sa main, de cette année 1685, conçues en ces termes : « Sa Majesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne vou- dront pas se faire de sa religion ; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers doivent tre poussés jusqu'à la dernière extrémité, » Paris ne fut point exposé à ces vexations ; les cris se seraient fait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des mal- heureux, mais on souffre d'entendre leurs clameurs. (1685) Tandis qu’on faisait ainsi tomber partout les temples, et qu'on demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l'édit de Nantes fut enfin cassé, au mois! d'octobre 1685 ; et on acheva de ruiner l'édifice qui était déjà miné de toutes parts. La chambre de l'édit? avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l'ordre d'arracher les enfants aux prétendus réfor- més pour les remettre entre les mains des plus proches parents catholiques, ordre contre lequel la nature réclamait à si haute voix qu'il ne fut pas exécuté, 4, Le 21 octobre; un décret de l’Assemblée constituante, du 40 juillet 1790 annule l'édit de 1685, qui révoquait celui de Nantes. (B.) 2, Voyez page 18. 98 CHAPITRE XXXVI. Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu'on prépara un événement tout contraire au but qu'on s'était proposé. On voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume, Gourville, homme très-judicieux, consulté par Louvois, lui avait proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les mi- nistres, et de ne relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de sortir du royaume dans quinze jours. C'était s'aveugler que de penser qu’en chassant les pas- teurs une grande partie du troupeau ne suivrait pas. C'était bien présumer de sa puissance, et mal connaître Ics hommes, de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauf- fées par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France, ne s'exposeraient pas à tout, pour aller chez les étran- gers publier leur constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envicuses de Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives. Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de joie : « Nunc dimittis servum tuum, Domine.. quia viderunt oculi mei salutare tuum !, » Il ne savait pas qu'il signait un des grands malheurs de la France*!. Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d'un ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes contre ceux qui se faisaient un devoir de la fuite. L’in- dustrie occupée à tromper la loi est toujours plus forte que lau- torité. Il suffisait de quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, et furent après suivies par d’au- tres. Elles allèrent porter chez les étrangers les arts, Iles manufac- tures, la richesse. Presque tout le nord de Allemagne, pays en- 4. Cantique de Siméon. Saint Luc, I!, 29-30, 2. Si vous lisez l'Oraison funèbre de Le Tellier, par Bossuet, ce chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez les Annales de l'abbé de Saint-Picrre, c'est un lâche et dangereux courtisan, un calomniateur adroit, dont le comte de Grammont disait, en le voyant sortir d'un entretien particulier avec le roi : « Je crois voir une fouine qui vient d'égorger des poulets, en se léchant le museau plein de leur sang. » (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1756, (B.) — Toute la France, il faut bien le dire, applaudit à l'enregistrement de l'ordonnance de révo- cation. On fit des sermons, on composa des pièces de vers, on grava des tableaux et des médailles; on éleva même des statues en l'honneur du destructeur de Fhérésie, (G. A.) DU CALVYINISME SOUS LOUIS XIV. 29 core agreste et dénué d'industrie, reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on achetait aupara- vant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg entier de Londres fut peuplé d'ouvriers français en soie‘; d’autres y portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors perdu en France. On trouve encore très-communément dans l'Allemagne l'or que les réfugiés y répandirent®. Ainsi la France perdit environ cinq cent mille habitants, une quantité prodi- gieuse d'espèces ?, et surtout des arts dont ses ennemis s'enrichi- rent, La Hollande y gagna d'excellents officiers et des soldats, Le prince d'Orange et le duc de Savoie eurent des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par zèle de religion que le prince d'Orange les enrôlait *. Il y en eut qui s’établirent jusque vers le cap de Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre Duquesne, lieutenant général de la marine, fonda une petite colonie à cette extrémité de la terre ; elle n’a pas prospéré ; ceux qui s'embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été dispersés plus loin que les Juifs. Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on arrêta dans leur fuite, Que faire de tant de malheureux, affermis dans leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines pour l'Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du royaume ne serait plus défendue, les esprits n'étant plus animés par le plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma inutilement une seconde fois. On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domes- 4. Lyon tomba de 18,000 méticrs à 4,000 environ. (G. A.) 2. Le comte d'Avaux, dans ses lettres, dit qu'on lui rapporta qu'à Londres on frappa soixante mille guinées de l'or que les réfugiés y avaient fait passer : on lui avait fait un rapport trop exagéré. (Note de Voltaire.) 3. Cinq cent mille, c'est peut-être trop dire; et prodiyieuse cest un mot bien trop fort aussi. (G. A.) 4. Vauban compte qu'il émigra neuf mille matelots, douze mille soldats, et six cents ofliciers; parmi ces derniers, le maréchal de Schomberg. 30 CHAPITRE XXXVI. tiques ; et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna dese défaire des domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il n'y avait rien de stable dans la manière de les per- sécuter, que le dessein de les opprimer pour les convertir. Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s'agissait de retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par persuasion ou par crainte. Il en restait plus! de quatre cent mille dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier. Quelques-uns, qui rejctèrent l’hostie après l'avoir reçue, furent condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne”voulaient pas recevoir les sacrements à la mort étaicnt traînés sur la claie, et jetés à la voirie. Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pen- dant la chaleur de l'enthousiasme. Les calvinistes s'assemblèrent partout pour chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui tiendraient des assemblées, Il y avait aussi peine de mort contre les ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs qu’on fit périr par la corde ou par la roue*. 4. On a imprimé plusieurs fois qu'il y a encore en France trois millions de réformés. Cette exagération est intolérable. M. de Bàville n'en comptait pas cent mille en Languedoc, et il était exact. 1 n’y en a pas quinze mille dans Paris : beaucoup de villes et des provinces entières n’en ont point. (Note de Voltaire.) -— Les protestants qui vivent à Paris sont enterrés par ordre de la police. Le nombre des morts est donc connu par ses registres, et il en résulte qu’ils forment environ la dixième partie de la population, les étrangers compris. Il ne serait pas surpre- nant que les protestants, relégués par les lois dans les classes qui peuplent le plus, cussent beaucoup plus que doublé depuis la révocation de l’édit de Nantes, Bäville ne mérite aucune croyance. 11 est très-vraisemblable que la terreur qu'il avait inspirée avait forcé les huguenots à sortir du Languedoc, ou à dissimuler, et à se cacher. Il était d’ailleurs intéressé À en dimiuuer le nombre. C'était un moyen de plaire à Louis XIV; et pourquoi, après avoir versé tant de sang pour se frayer la route du ministère, se serait-il fait scrupule d’un mensonge? (K.) — On porte aujourd’hui (1830) à onze ou douze cent mille le nombre des protestants dans toute la France. (B.) 2. Toutes ces vivlences, qui déshonorent le règne de Louis XIV, furent exer- cées dans le temps où, dégoûté de M"* de Montespan, subjugué par Mme de Main- tenon, il commençait à se livrer à ses confesseurs. Ces lois, qui violaient également et les premiers droits des hommes et tous les sentiments de l'humanité, étaient demandées par le clergé, et présentées par les jésuites à leur pénitent comme le moyen de réparer les péchés qu'il avait commis avec ses maîtresses. On lui propo- sait pour modèles Constantin, Théodose, et quelques autres scélérats du Bas- Empire. Jamais ses miuistres, esclaves des prêtres et tÿrans de la nation, n'ostrent Jui faire connaitre ni l’inutilité ni les suites cruelles de ses lois. La nativn aidait elle-mème à le tronsper : au milieu des cris de ses sujets inno- cents, expirant sur la roue et dans les bûchers, on vantait sa justice, et même sa DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 31 La secte subsista en paraissant écrasée. EHe espéra en vain, dans la guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la guerre de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans les contrées voisines. clémence. Dans les lettres, dans les mémoires du temps, on parle souvent du san- guinaire Bâville comme d'un grand homme. Tel est le malheureux sort d'un prince qui accorde sa confiance à des prêtres, et qui, trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le joug de la superstition. Louis aimait la gloire, et il marchandait honteusement la conscience de ses sujets; il voulait faire régner les lois, et il envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne pensaient point comme son confesseur. Il était flatté qu’on lui trouvat de la grandeur dans l'esprit, et il signait chaque mois des édits pour régler de quelle religion devaient être les mar- mitons, les maitres en fait d'armes, et les écuyers de ses États; il aimait la dé- cence, et les soldats envoyés par ses ordres donnaient le fouet aux filles protestantes pour les convertir, Qu'il nous soit permis de faire ici quelques réflexions sur les causes de nos der nicrs troubles de religion. L'esprit des réformés n’a été républicain que dans les pays où les souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de Danemark à été un des principaux agents de la révolution qui a ét:bli l’autorité absolue. En France, sous Louis XIII, les ministres protestants les plus éclairés écrivirent pour exhorter les peuples à obéir aux lois du prince, n’exceptant que les cas où les lois ordonnent positivement une action contraire à la loi de Dicu. Mais on se plaisait à les con- traindre à ce qu'ils regardaient camme des actes d'idolâtrie On les forçait, par une foulc de petites injustices, à se jeter entre les bras des factieux, tandis qu'il n'aurait fallu qu’exécuter fidèlement l’édit de Nantes pour ôter à ces factieux l'appui des réformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus à une convention entre deux partis qu'à une loi donnée par un prince à ses sujets, Une tolérance absolue aurait été plus utile à la nation, plus juste, plus propre à conserver la paix qu’une tolérance limitée; mais Henri IV n'osa l’accorder pour ne pas déplaire aux catholiques, et les protestants ne comptaient point assez sur son autorité pour se contenter d’une loi de tolérance, quelque étendue qu'elle pût être, 1l eût été facile à Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer ce désordre en étendant la tolérance accordée par l’édit, et en détruisant tout le reste. Mais Richelieu avait eu le malheur de faire quelques mauvais ouvrages de théologie, ct les protestants les avaient réfutés. Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse, entouré de femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux faiblesses de l'amour, et de ministres qui croyaient avoir besoin de se couvrir du manteau de l'hypocrisie, ne put jamais soulever un coin du bandeau que la supersti- tion avait jeté sur ses yeux. Il croyait que l’on n'était huguenot de bonne foi que faute d’ètre instruit; et la bassesse de ses courtisans, qui, en vendant leur con- science, faisaient semblant de se convertir par conviction, l’affermissait dans cette idée. Ses ministres semblaient choisir les moyens les plus sûrs pour forcer les pro- testants à la révolte : on joignait l’insulte à la violence, on outragcait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On sembluit se plaire à les irriter, à les plonger dans le désespoir par des lois souvent opposées, mais toujours opnressives, qu'on faisait succéder de mais en mois. Il n’est donc pas étonnant qu'il y ait eu parmi les protestants d's fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors impraticable, habité par un 32 CHAPITRE XXXVI. Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été de tout temps un moyen dont on s’est servi pour séduire les simples, et pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les imbéciles le croient. peuple à demi sauvage, qui n'avait jamais été subjugué ni par les lois ni par les mœurs; livré À un intendant violent par caractère, inaccessible à tout sentiment d'humanité, mtlant le mépris et l’insulte à la cruauté, dont l’âme trouvait un plaisir barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maitre, voulait mériter par des meurtres et par l'oppression d’une province l’honneaor d'opprimer en chef la nation. Quel fut le fruit des persécutions de Lonis XIV? Une foule de ses mrilleurs sujets emportant dans les pays étrangers leurs richesses et leur industrie, les armées de ses ennemis grossies par des régiments français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et de la vengeance à leur valeur naturelle; la haine de la moitié de l'Europe, une guerre civile ajoutée aux malheurs d'une guerre étrangère, la crainte de voir ses provinces livrées aux étrangers par les Français, et l’humiliante néces- sité de faire un traité avec un garçon boulanger. Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la flatterie consa- crait dans des inscriptions et sur des médailles. Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni forma inutile- ment le projet absurde de les engager à se soulever contre le régent, c’est-à-diro contre un prince tolérant par raison, par politique, et par caractère, pour se don- ner un maitre pénitent des jésuites, et qui s'était soumis au joug honteux de l'In- quisition. Pendant le ministère du duc de Bourbon, l'évêque de Fréjus, qui gou- vernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 172#, contre les protestants, une loi plus sévère que celle de Louis XIV; elle n’excita point de troubles, parce qu'il n'eut garde de la faire exécuter à la rigueur Aussi indififrent pour la religion que le régent, il ne voulait qu'obtenir le chapeau de cardinal, malgré l'opposition secrète du duc de Bourbon. IF trahissait, par cette conduite, ct son pays, et le souverain qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le cardinalat est le prix de la trahison, quel prètre est resté fidèle? Sous Louis AV, les protestants furent traités avec modération, sans qu'on ait ricn changé cependant aux lois portées contre eux : leur fortune, leur état, celui de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la peine des galères; ils sont exclus non-seulement des places honorabies, mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison, qui à la longue triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans tous les temps l’emporte sur la superstition, détruiront enfin ces lois. La tolérance est éta- blie dans toute l'Europe, hors l'Italie, l'Espagne et la France; l'Amérique appello l’industrie, et offre la liberté, la tolérance et la fortune, à tout homme qui, ayant un métier, voudra quitter son pays; et la politique ne permettra point de laisser subsister plus longtemps des lois qui mettent en contradiction l'amour naturel de la patrie avec l'intérêt et la conscienre; et elles pourraient amener des émigrations plus funcestes que celles du siècle dernier, et nous faire perdre en peu d’annécs tous les avantages du commerce dont la révolution de PAmérique doit Ctre la source. (K.) DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 33 Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il com- mencça par se mettre au-dessus d’un Cotterus*, de je ne sais quelle Christine?, d’un Justus Velsius’, d’un Drabitius*, qu’il regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de l'auteur de l’Apocalypse et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue : Jurius propheta. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant huit années. Son école de prophétie s'était établie dans les montagnes du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux prédictions, peuplé d'ignorants et de cer- velles chaudes, échauffées par la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants. La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une montagne du Dauphiné appelée Peira; un vieil huguenot, nommé de Serre, y annonca la ruine de Babylone, et le rétablis- sement de Jérusalem. Il montrait aux enfants les paroles de l'Écri- ture, qui disent : « Quand trois ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux”; et avec un grain de foi on trans- portera des montagnes. » Ensuite il recevait l’esprit : on le lui couférait en lui soufflant dans la bouche, parce qu'il est dit dans Saint Matthieu que Jésus souffla sur ses disciples avant sa mort : il était hors de lui-même ; il avait des convulsions ; il changeait de voix; il restait immobile, égaré, les cheveux hérissés, selon l’an- cien usage de toutes les nations, et selon ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants recevaient ainsi le don de prophétie; et s'ils ne transportaient pas des montagnes, c'est qu'ils avaient assez de foi pour recevoir l'esprit, et pas assez pour faire des miracles : ainsi ils redoublaient de ferveur pour obtenir ce dernier don. Tandis que les Cévennes étaient ainsi l'école de l'enthousiasme, des ministres, qu’on appelait apôtres, revenaient en secret prêcher les peuples. Claude Brousson, d’une famille de Nimes considérée, homme 1. Christophe Kotter, ou Cotterus, corroyeur ct prophète, mort en 1647. 2, Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais converti au calyinisme, morte en 16%4. 3. Justus Velsius, ou Welsens, né à la Haye, reçu docteur en médecine à Lou- vain en 1641. 4. Nicolas Drabicius, né en Moravie, et décapité à Presbourg en 1671. 5. Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum. Matthieu, xvirt, 20. G. Si habuerilis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti huic : Transi hinc illuc; et transibit. Matthieu, xvar, 19. 45. — Siècze De Louis XIV. Il. 3 34 CHAPITRE XXXVI éloquent et plein de zèle, très-estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie en 1698, y fut convaincu non-seulement d’avoir rempli son ministère malgré les édits, mais d’avoir eu, dix ans auparavant, des correspondances avec les ennemis de l’État, En effet il avait formé le projet d'introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg, avait été intercepté depuis long- temps, et était entre les mains de l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L'intendant etses juges l’interrogèrent ; il répondit qu’il était l'apôtre de Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu'il ne devait pas trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des projets pour faire révolter des provinces ; on lui montra son fatal écrit, et les juges le con- damnèrent tous d'une voix à être roué vif. (1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte, loin de le regarder comme un criminel d'État, ne vit en lui qu’un saint qui avait scellé sa foi de son sang ; et on imprima Le Martyre de M. Brousson!. Alors Les prophètes se multiplient, et l'esprit de fureur redouble. Il arrive malheureusement qu’en 1703 un abbé de la maison du Chaïila, inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer dans un couvent deux filles d’un gentilhomme nouveau converti. Au lieu de les conduire au couvent, il les mène d'abord dans son château. Les calvinistes s’attroupent : on enfonce les portes ; on délivre les deux filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent abbé du Chaila ; ils lui offrent la vie s’il veut être de leur religion. Il la refuse. Un prophète lui crie : « Meurs donc, l'esprit te condamne, ton péché est contre toi; » et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu'ils rencontrent, et les massacrent, On les poursuit : ils se retirent au milieu des bois et des rochers, Leur nombre s’accroit : leurs prophètes et leurs prophétesses leur annoncent de la part de Dieu le rétablissement de Jérusalem et la chute de Babylone. Un abbé de La Bourlie paraît tout à coup au milieu d’eux dans leursretrailes sauvages, et leur apporte de l’ar- geut et des armes. C'était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, 3. Un 4brégé de la vie de Claude Brousson se trouve en tête de ses Lettres et upuscules, Utrecht, 1701, in-8. DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 35 Pun des plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d’un tel père. Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres, où il fut arrêté en 1711 pour avoir trahi le ministère anglais, après avoir trahi son pays. Amené devant le conseil, il prit sur la table un de ces longs canifs avec lesquels on peut com- mettre un meurtre; il en frappa le chancelier Robert Harley, de- puis comte d'Oxford, et onle conduisit en prison chargé de fers. Il prévint son supplice en se donnant la mortlui-même. Ce fut donc cet homme qui, au noin des Anglais, des Holiandais et du duc de Savoie, vint encourager les fanatiques, et leur promettre de puis- sants secours. (1708) Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de guerre était : Point d'impôts et liberté de conscience. Ce cri séduit partout la populace. Ces fureurs justifiaient aux yeux du peuple le dessein qu'avait eu Louis XIV d’extirper le calvi- nisme; mais sans la révocation de l’édit de Nantes on n'aurait pas eu à combattre ces fureurs. Le roi envoie d’abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur. On roue, on brûle les prisonniers; mais aussi les soldats qui tombent entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi, obligé de soutenir la guerre partout, ne pouvait envoyer contre eux que peu de troupes. Il était difficile de les surprendre dans des rochers presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se rendaient par des chemins non frayés, et dont ils descendaient tout à coup coinme des bêtes féroces. Ils défirent même, dans un combat réglé, des troupes de la marine. On employa contre eux successivement trois maréchaux de France. Au maréchal de Montrevel succéda, en 4704, le maréchal de Villars. Comme il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le maréchal de Villars, après s'être fait craindre, leur fit proposer une amnistie, Quelques-uns d’entre eux y con- sentirent, détrompés des promesses d’être secourus par le duc de Savoie, qui, à l’exemple de tant de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger chez ses ennemis. Le plus accrédité de leurs chefs, et le seul qui mérite d'être nommé, était Jean Cavalier, Je l'ai vu depuis en Hollande et en Angleterre. C'était un petit homme blond, d'une physionomie douce et agréable. On l’appelait David dans son parti. De garcon boulanger il était devenu cheî d'une assez grande multitude, à 36 CHAPITRE XXXYVI. Vâge de vingt-trois ans, par son courage, et à l’aide d’une prophé- tesse qui le fit reconnaître sur un ordre exprès du Saint-Esprit. On le trouva à la tête de huit cents hommes qu'il enrégimentait, quand on lui proposa l’amnistie '. Il demanda des otages : on lu en donna. Il vint, suivi d’un des chefs, à Nîmes, où il traita avec le maréchal de Villars. (1704) Il promit de former quatre régiments des révoltés, qui serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l'exercice libre de leur religion, comme les troupes étrangères à la solde de France ; mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs. On acceptait ces conditions, quand des émissaires de Hollande vinrent en empêcher l'effet avec de l’argent et des promesses. Ils détachèrent de Cavalier les principaux fanatiques*; mais ayant donné sa parole au maréchal de Villars, il la voulut tenir. Il ac- cepta le brevet de colonel, et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui lui étaient affectionnés. J'ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars qu'il avait demandé à ce jeune homme comment il pouvait à son âge avoir eu tant d'autorité sur des hommes si féroces et si indis- ciplinables. Il répondit que, quand on lui désobéissait, sa prophé- tesse, qu'on appelait a grande Marie, était sur-le-champ inspirée, et condamnait à mort les réfractaires, qu’on tuait sans raisonner ÿ. Ayant faft depuis la même question à Cavalier, j'en eus la même réponse, Cette négociation singulière se faisait après la bataille d'Hoch- stedt. Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la paix, sous le nom d’amnistie, avec un garçon bou- 1. Cavalier a été le rival de Voltaire, et rival heureux. Ils aimèrent l’un et l’autre Mlle Pimpette, fille de Mme Dunoyer, et fille de beaucoup d'esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva : le héros l'emporta sur le poëte, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie ézarée et méchante. (L.) — J'ai rapporté cette note de La Beaumelle parce qu’elle n'est pas rapportée textuellement par Voltaire, et parce qu’elle m'a paru nécessaire pour l'intelligence d'un passage du Supplément au Siècle de Louis X/V, deuxième partie. Cavalier, né à Ribaute, près d’Anduze, en 1679, est mort à Chelsea, près de Londres, en 1740, {B.) 2. Entre autres Roland, qui fut tué quelque temps après en défendant le chà- teau de Castelnau. (G. A.) 3. Ce trait doit se trouver dans les véritables Mémoires du maréchal de Villars. Le premier tome est certainement de lui : il est conforme au manuscrit que j'ai vu; les deux autres sont d'uue main étrangère et bien différente. {Note de Voltaire). — Cette nate de Voltaire est la répétition de celle qu'il a mise, tome XIV, page 359: voyez, sur les Mémoires de Villars, la note, tome XIV, page 142. (B.) DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV. 37 langer ; et le maréchal de Villars lui présenta le brevet de colonel et celui d’une pension de douze cents livres. Le nouveau colonel alla à Versailles ; il y reçut les ordres du ministre de la guerre. Le roi le vit, et haussa les épaules. Cava- lier, observé par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Es- pagne, et y commanda un régiment de réfugiés français à la ba- taille d'Almanza. Ce qui arriva à ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles, et combien la religion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée à un régimeny français. Dès qu'ils se reconnurent, ils fondirent l’un sur l'autre avec la baïonnette sans tirer. On a déjà remarqué! que la baïon- nette agit peu dans les combats. La contenance de la première ligne, composée de trois rangs, après avoir fait feu, décide du sort de la journée ; mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la valeur. Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure. Cavalier est mort officier général et gouverneur de Pile de Jersey, avec une grande réputation de valeur, n’ayant de ses pre mières fureurs conservé que le courage, et ayant peu à peu sub- stitué la prudence à un fanatisme qui n'était plus soutenu par l'exemple*. Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors les fanatiques du Languedoc, qui espéraient les secours du ciel et en recevaient des alliés. On leur faisait tou- cher de l'argent par la voie de Genève. Ils attendaient des offi- ciers, qui devaient leur être envoyés de Hollande et d'Angleterre, Ils avaient des intelligences dans toutes les villes de la province. On peut mettre au rang des plus grandes conspirations celle qu'ils formèrent de saisir dans Nimes le duc de Berwick et l'inten- dant Bâville, de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d'y introduire les ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L'indiscrétion d’un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans les supplices, Le maréchal de Berwick fit exterminer, par le fer et par le feu, tout ce qu'on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les armes à la main, les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques-uns, 1. Voyez tome XIV, page 360. 2. Voir encore sur Cavalier le Supplément au Siècle de Louis XIV. 38 CHAPITRE XXXVI. plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d'aller en Hollande. Les réfugiés français les y recurent comme des envoyés célestes. Ils marchèrent au-devant d’eux, chantant des psaumes, et jonchant leur chemin de branches d'arbres. Plu- sieurs de ces prophètes allèrent en Angleterre; mais trouvant que l'Église épiscopale tenait trop de l'Église romaine, ils voulurent faire dominer la leur. Leur persuasion était si pleine que, ne doutant pas qu'avec beaucoup de foi on ne fit beaucoup de mi- racles, ils offrirent de ressusciter un mort, et même tel mort que l'on voudrait choisir. Partout le peuple est peuple ; et les presby- tériens pouvaient se joindre à ces fanatiques contre le clergé anglican. Qui croirait qu’un des plus grands géomètres de l'Eu- rope, Fatio Duillier !, et un homme de lettres fort savant, nommé Daudé, fussent à la tête de ces énergumènes? Le fanatisme rend la science même sa complice, et étouffe la raison, Le ministère anglais prit le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec les hommes à miracles. On leur permit de déterrer un mort dans le cimetière de l’église cathédrale. La place fut en- tourée de gardes. Tout se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les prophètes?. Ces excès du fanatisme ne pouvaient guère réussir en Angle- terre, où la philosophie commencait à dominer, Ils ne troublaient plus l'Allemagne depuis que les trois religions, la catholique, l'évangélique, et la réformée, y étaient également protégées par les traités de Vestphalie. Les Provinces-Unies admettaient dans leur sein toutes les religions, par une tolérance politique. Enfin il n’y eut, sur la fin de ce siècle, que la France qui cssuya de grandes querelles ecclésiastiques, malgré les progrès de la raison. Cette raison, si lente à s’'introduire chez les doctes, pouvait à peine encore percer chez les docteurs, encore moins dans le commun des citoyens. Il faut d'abord qu'elle soit établie dans les prinei- pales têtes ; elle descend aux autres de proche en proche, et gou- verne enfin le peuple même qui ne la connaît pas, mais qui, voyant que ses supérieurs sont modérés, apprend aussi à l'être. C’est un des grands ouvrages du temps, et ce temps n’était pas encore venu, 4. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article FANATISME, section v. 2, En 1707, DU JANSÉNISME. 39 CHAPITRE XXXVII. DU JANSÉNISME. Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et ébranler les fondements des États. Le jansénisme ne pouvait exciter que des querelles théologiques et des guerres de plume, car les réformateurs du xvi- siècle ayant déchiré tous les liens par qui l’Église romaine tenait les hommes, ayant traité d’idolâtrie ce qu’elle avait de plus sacré, ayant ouvert les portes de ses cloîtres, et remis ses trésors dans les mains des séculiers, il fallait qu'un des deux partis périt par l’autre. Il n’y a point de pays, en effet, où la religion de Calvin et de Luther ait paru sans exciter des persécutions et des gucrres. Mais les jansénistes n’attaquant point l’Église, n’en voulant ni aux dogmes fondamentaux, ni aux biens, et écrivant sur des questions abstraites, tantôt contre les réformés, tantôt contre les constitutions des papes, n’eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont fini par voir leur secte méprisée dans presque toute l'Europe, quoiqu'’elle ait eu plusieurs partisans très-respectables par leurs talents et par leurs mœurs, Dans le temps même où les huguenots attiraient une atten- tion sérieuse, le jansénisme inquiéta la France plus qu'il ne la troubla. Ces disputes étaient venues d'ailleurs comme bien d’autres. D'abord un certain docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu’on appelait Baïus, selon la coutume du pédantisine de ces temps-là, s'avisa de soutenir, vers l'an 1552, quelques propositions sur la gràce et sur la prédestination? Cette ques- tion, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre, pour le fond, dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l'antiquité s’est égarée, et où l’homme n'a guère de fil qui le conduise. L'esprit de curiosité donné de Dieu à l’homme, cette impul- sion nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au delà du but, comme tous les autres ressorts de notre âme, qui, s'ils ne pouvaient nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez. Ainsi on a disputé sur tout ce qu'on connait, et sur tout ce qu'on ne connaît pas ; mais les disputes des anciens philosophes £0 CHAPITRE XXXWVII. furent toujours paisibles, et celles des théologiens souvent san- glantes, et toujours turbulentes. Des cordeliers, qui n’entendaient pas plus ces questions que Michel Baïus, crurent le libre arbitre renversé, et4a doctrine de Scot en danger. Fàchés d’ailleurs contre Baïus au sujet d’une querelle à peu près dans le même goût, ils déférèrent soixante et seize propositions de Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers, qui dressa la bulle de condamna- tion, en 1567. Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d'examiner de telles subtilités, soit indifférence et mépris pour des thèses de Louvain, on condamna respectivement les soixante et seize pro- positions en gros, comme hérétiques, sentant l’hérésie, malson- nantes, téméraires, et suspectes, sans rien spécifier, et sans entrer dans aucun détail. Cette méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la dispute. Les docteurs de Louvain furent très-empêchés en recevant la bulle; il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à une place ou à une autre, con- damnait ou tolérait quelques opinions de Michel Baïus. L'Uni- versité députa à Rome, pour savoir du saint-père où il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d’autres affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la bulle, dans lequel il n’y avait point de virgule du tout. On le déposa dans les archives. Le grand-vicaire, nommé Morillont, dit qu’il fallait recevoir la bulle du pape, quand même il y aurait des erreurs. Ce Morillon avait raison en politique, car assuré- ment il vaut mieux recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres, comme ont fait les huguenots et leurs ad- versaires. Baïus crut Morillon, et se rétracta paisiblement. Quelques années après, l'Espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques que stérile en philosophes, produisit Molina le jésuite, qui crut avoir découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment les créatures lui résistent, Il distingua l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, la prédestination à la grâce, et la prédestination à la gloire, la grâce prévenante, et la coopé- rante. Il fut Finventeur du concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme*. Cette science moyenne et ce con- 1. Grand-vicaire du cardinal Granvelle. 2. Dans son traité qui parut à Lisbonne en 1588 : De liberi arbitrii cum gratiæ donis Concordia. 3. 11 n'ea fut pas l'inventeur, mais l'apôtre le plus fameux. {G. A.) DU JANSÉNISME. 41 gruisme étaient surtout des idées rares. Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l'homme pour savoir ce que l'homme fera quand il aura eu sa grâce ; et ensuite, selon l'usage qu'il devine que fera le libre arbitre, il prend ses arrangements en conséquence pour déterminer l'homme, et ces arrangements sont le congruisme. Les dominicains espagnols, qui n’entendaient pas plus cette explication que les jésuites, mais qui étaient jaloux d’eux, écri- virent que le livre de Holina était le précurseur de l'antéchrist. La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse, le silence aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l'un ni VPautre. Enfin on plaida sérieusement devant Clément VIII, et, à Ja honte de l'esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé Achille Gaillard, assura le pape qu'il avait un moyen sûr de rendre la paix à l'Église: il proposa gravement d'accepter la prédestination gratuite, à condition que les domi- nicains admettraient la science moyenne, et qu’on ajusterait ces deux systèmes comme on pourrait. Les dominicains refusèrent laccommodement d'Achille Gaillard. Leur célèbre Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active. Les congrégalions se multiplièrent sans que personne s'entendiît. Clément VIII mourut avant d'avoir pu réduire les arguments pour et contre à un sens clair. Paul V reprit le procès; mais comme lui-même en eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes les congrégations, qu’on appela et qu’on appelle encore de auxiliis. On leur donnaït ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions qu'on agitait, parce que ce mot signifie secours, et qu'il s'agissait, dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix’. Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur congruisme, Corhélius Jansénius, évêque d’Ypres, renou- velait quelques idées de Baïus dans un gros livre sur saint Au- gustin, qui ne fut imprimé qu'après sa mort; de sorte qu'il devint chef de secte, sans jamais s’en douter?. Presque personne ne lut 4, En 1607. 2. Corneille Jansen, dit Jansenius, était mort de la peste en 1638. Loin de penser à être chef de secte, il hésitait à publier son livre sur la doctrine de saint Augustin. 11 voulait préalablement le soumettre à l'examen de la cour pontificale, et dans sa dernière maladie ji écrivait au pape Urbain VIII : « Je sais qu'il est diicile de 42 CHAPITRE XXXVIL ce livre, qui a causé tant de troubles; mais Duverger de Hau- ranne, abbé de Saint-Cyran, ami de Jansénius, homme aussi ardent qu’écrivain diffus et obscur, vint à Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les jésuites deman- dèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius, comme une suite de celle de Baïus, et l’obtinrent en 1641 ; mais, à Paris, la faculté de théologie, et tout ce qui se mélait de raisonner, fut partagé, Il ne paraît pas qu’il y ait beaucoup à gagner à penser avec Jansénius que Dieu commande des choses impossibles : cela n’est ni philosophique ni consolant; mais le plaisir secret d’être d’un parti, la haine que s'attiraient les jésuites, l’envie de se dis- tinguer, et l'inquiétude d'esprit, formèrent une secte. La faculté condamna cinq propositions de Jansénius, à la plu- ralité des voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre très-fidèlement quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs appelèrent au parlement comme d'abus, et la chambre des vacations ordonna que les parties com- paraitraient. Les parties ne comparurent point; mais, d'un côté, un docteur nommé Habert' soulevait les esprits contre Jansénius ; de l’autre, le fameux Arnauld, disciple de Saiut-Cyran, défendait le jansé- nisme avec l’impétuosité de son éloquence. Il haïssait les jésuites encore plus qu'il n'aimait la grâce efficace, et il était encore plus haï d'eux comme né d'un père qui, s'étant donné au barreau, avait violemment plaidé pour l'université contre leur établisse- ment. Ses parents s'étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l'épée. Son génie, et les circonstances où il se trouva, le déterminèrent à la guerre de plume et à se faire chef de parti, espèce d’ambition devant qui toutes les autres dis- paraissent. 11 combattit contre les jésuites et contre les réformés jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui cent quatre vo- lumes, dont presque aucun n’est aujourd’hui au rang de ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV, et qui sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande faire des changements dans l'ouvrage; si cependant le saint-siége juge à propos d'en faire, je suis fils obéissant de l'Église, dans laquelle j'ai toujours vécu, et je lui obtis jusqu'au lit de la mort » Les exécuteurs 1estamentaires de l’évèque d'Ypres, Colenus et Louis Fromond, n'envoyèreut pas cette lettre à Rome, et publièrent à Louvain, en 1640, in-folio, l'Auguslinus, seu doctrina sancti Augustini, de humanœæ naturæ sanitate, adversus pelagianos. 11 en parut une édition à Rouen, chez Berthalin, 1652, 2 tomes en 4 vol. in-folio. (E. B.) 4. Isaac Habert, évêque de Vabres en 1645, mort en 1668. DU JANSÉNISME. 43 vogue dans son temps, et par la réputation de l’auteur, et par la chaleur des disputes. Cette chaleur s’est attiédie ; les livres ont été oubliés. Il n’est resté que ce qui appartenait simplement à la raison, sa Géométrie, la Grammaire raisonnée, la Logique, auxquelles il eut beaucoup de part. Personne n’était né avec un esprit plus philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction qui l'entraîna, et qui plongea soixante ans, dans de mi- sérables disputes de Pécole et dans les malheurs attachés à l’opi- niâtreté, un esprit fait pour éclairer les hommes. L'université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les évêques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évêques de France écrivirent en corps à Innocent X pour le prier de décider; et onze autres écrivirent pour le prier de n'en rien faire. Innocent X jugea ; il condamna chacune des cinq propositions à part : mais toujours sans citer les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait et ce qui les suivait. Cette omission, qu’on n'aurait pas faite dans une affaire civile au moindre des tribunaux, fut faite et par la Sorbonne, et par les jansénistes, et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond des cinq propositions condamnées estévidemment dans Jansénius. Il n’y a qu’à ouvrir le troisième tome, à la page 138, édition de -Paris, 1641; on y lira mot à mot : « Tout cela démontre pleinement et évidemment qu’il n’est rien de plus certain et de plus fonda- mental, dans la doctrine de saint Augustin, qu'il y a certains commandements impossibles, non-seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces qu'ils ont; et que la grâce, qui peut rendre ces commandements possibles, leur manque. » On peut aussi lire, à la page 165, que « Jésus-Christ n'est pas, selon saint Augustin, mort pour tous les hommes ». Le cardinal Mazarin fil recevoir unanimement la bulle du pape par l’assemblée du clergé. Il était bien alors avec le pape; il n’aimait pas les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions. La paix semblait rendue à l'Église de France ; mais les jansé- nistes écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir tant de femmes, qu'après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes que jamais. Un prêtre de Saint-Sulpice s’avisa de refuser l'absolution à M. de Liancourt parce qu’on disait qu’il ne croyait pas que les cinq propositions fussent dans Jansénius, et qu'il avait dans sa maison des hérétiques. Ge fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d’écrits. Le docteur Arnauld se signala, et dans une nouvelle 44 CHAPITRE XXXVII. lettre à un duc et pair ou réel ou imaginaire il soutint que les propositions de Jansénius, condamnées, n’étaient pas dans Jansé- nius, mais qu’elles se trouvaient dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que « saint Pierre était un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avait manqué ». IL est vrai quesaint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient ditla même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, ren- dirent Arnauld coupable. On disait qu'il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints pères: car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla ; le chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné, et exclus de la Sorbonne, en 16541, La présence du chancelier parmi des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; et le soin qu’on eut de garnir la salle d'une foule de docteurs, moines mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s'y trouver en si grand nombre, fit dire à Pascal, dans ses Provinciales, « qu'il était plus aisé de trouver des moines que des raisons ». ; La plupart de ces moines n'admettaient point le congruisme, la science moyenne, la grâce versatile de Molina ; raais ils soute- paient une grâce suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais ; une grâce efficace à laquelle on peut résis- ter, et à laquelle on ne résiste pas; et ils expliquaient cela clai- rement en disant qu'on pouvait résister à cette grâce dans lesens divisé, et non pas dans le sens composé. Si ces choses sublimes ne sont pas trop d'accord avec la raison humaine, le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d'accord avec le pur calvinisme. C'était précisément le fond de la querelle des gomaristes et des arminiens ?. Elle divisa la Hollande comme le jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hol- lande une faction politique plus qu’une dispute de gens oisifs ; elle fit couler sur un échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt : violence atroce que les Ilollandais détestent aujourd'hui, après avoir ouvert les yeux sur Pabsurdité de ces disputes, sur l'horreur de la persécution, et sur l'heureuse nécessité de la tolérance, res- source des sages qui gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent. Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des lettres de cachet, et des 4. Censuré en 1656, et ensuite exclu. (CL) 2. Sur Armin et Gomar, voyez tome XIII, page 118; et une des notes du Traité sur la Tolérance. DU JANSÉNISME. 45 brochures, parce qu’il y avait alors des querelles plus importantes. Arnauld fut donc seulement exclu de la faculté. Cette petite persécution lui attira une foule d’amis ; mais lui et les jansénistes eurent toujours contre eux l'Église et le pape. Une des premières démarches d'Alexandre VII, successeur d’Innocent X, fut de re- nouveler les censures contre les cinq propositions. Les évêques de France, qui avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la fin était concue en ces termes : « Je con- damne de cœur etde bouche la doctrine des cinq propositions con- tenues dans le livre de Cornélius Jansénius, laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée. » Il fallut depuis souscrire cette formule, et les évêques la pré- sentèrent dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient suspects. On la voulut faire signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme : Saint-Cyran et Arnauld les gouvernaient. Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal des Champs une maison où s'étaient retirés plusieurs savants ver- tueux, mais entêtés, liés ensemble par la conformité des senti- ments: ils y instruisaient des jeunes gens choisis. C'est de cette école qu'est sorti Racine, le poëte de l'univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le premier des satiriques francais, car Despréaux ne fut que le second, était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On présenta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des Champs; elles répondirent qu’elles ne pouvaient en conscience avouer, après le pape et les évêques, que les cinq propositions fussent dans le livre de Jansénius, qu’elles n'avaient pas lu ; qu'as- surément on n'avait pas pris sa pensée ; qu’il se pouvait faire que ces cinq propositions fussent erronées ; mais que Jansénius n'avait pas tort. Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d'Aubrai (il n’y avait point encore de lieutenant de police) alla à Port- Royal des Champs faire sortir tous les solitaires qui s'y étaient retirés, et tous les jeunes gens qu’ils élevaient. On menaca de détruire les deux monastères : un miracle les sauva. M'e Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris, nièce du célèbre Pascal, avait mal à un œil : on fit à Port-Royal la céré- monie de baiser une épine de la couronne qu'on mit autre- 1. Les premières éditions portaient : « le plus pur et le plus éloquent des poëtes n. (B.) 46 CHAPITRE XXXVIL fois sur la tête de Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal, IL n’est pas trop aisé de savoir comment elle avait été sauvée et transportée de Jérusalem au faubourg Saint- Jacques. La malade la baisa : elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d’affirmer et d’attester qu’elle avait été guérie en un clin d’œil d’une fistule lacrymale désespérée. Cette lille n'est morte qu’en 1728. Des personnes qui ont longtemps vécu avec elle m'ont assuré que sa guérison avait été fort longue, et c’est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne l'est guère, c'est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à notre religion les dix-neuf vingtièmes de la terre, à qui celte religion est ou inconnue ou en horreur, eût en effet interrompu l'ordre de la nature en faveur d’une petite fille, pour justifier une dou- zaine de religieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n'avait point écrit une douzaine de lignes qu’on lui attribue, ou qu'il les avait écrites dans une autre intention que celle qui lui est imputée, Le miracle eut un si grand éclat que les jésuites écrivirent contre lui. Un P. Annat', confesseur de Louis XIV, publia le Rabat-joie des jansénistes, à l'occasion du miracle qu'on dit être arrivé à Port-Royal, par un docteur catholique. Annat n'était ni docteur ni docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris guérir la petite Perrier, c'était pour lui prouver que Jésus est mort pour fous, et non pour plusieurs : tous sifflèrent le P. Annat. Les jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur côté ; mais ils n'eurent point la vogue : ceux des jansénistes étaient les seuls à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d’une enflure à la jambe. Ce prodige-là n’eut point de succès : le temps était passé, et sœur Gertrude n’avait point un Pascal pour oncle. Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et les rois, étaient entièrement décriés dans l’esprit des peuples. On renouvelait contre eux les anciennes histoires de l'assassinat de Henri le Grand, médité par Barrière, exécuté par Châtel, leur écolier, le supplice du P. Guignard, leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la banqueroute de Séville. On tentait 4. François Annat, dont le vrai nom parait avoir été Canard, fut le troisième confesseur de Louis XIV. 11 abdiqua, après seize ans de règne, en 167, et mourut quelques mois après, le 1% juin de la même année. (CL.) 2. Voyez Histoire du Parlement, chapitre Lxvii. DU JANSÉNISME. 47 toutes les voies de les rendre odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses Leitres provinciales, qui paraissaient alors, étaient un modèle d'éloquence et de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de sel que les premières Lettres provin- ciales : Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières. Ilest vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extrava- gantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et francis- cains ; mais c'était aux seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes: dessein qu'aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut avoir ; mais il ne s'agissait pas d’avoir raison, il s'agissait de divertir le public. Les jésuites, qui n’avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer l'opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru en France; mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à peu près qu'au cardinal Mazarin. Les Blot, les Marigny, et les Barbancon‘, avaient fait rire toute la France à ses dépens ; et il fut le maître de la France, Ces pères eurent le crédit de faire brûler les Lettres provinciales, par un arrêt du par- lement de Provence* : ils n’en furent pas moins ridicules, et en devinrent plus odieux à la nation. On enleva les principales religieuses de l'abbaye de Port-Royal de Paris avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d'autres couvents; on ne laissa que celles qui voulurent signer le formu- laire. La dispersion de ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Perdreau et sœur Passart, qui signèrent et en firent signer d’autres, furent le sujet des plaisanteries et des chansons dont la ville fut inondée par cette espèce d'hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant, et qui se divertit toujours, tandis que les persuadés gémissent, que les frondeurs déclament, et que le gouvernement agit ?. Les jansénistes s’affermirent par la persécution. Quatre pré- lats, Arnauld, évêque d’Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais ; Pavillon, d’Aleth ; et Caulet, de Pamiers, le même qui 4. Auteurs des plus piquantes Mazarinades. 2. Du 9 février 1657. Voyez, ci-après, la deuxième partie du Supplément au Siècle de Louis XIV. 3. Louis XIV croyait que les jansénistes étaient ennemis du roi et de son auto- rité. En cela, il ne se trompait guère. S'ils ne l’étaient pas, ils devaient le devenir. (G. A.) &8 CHAPITRE XXXVII. depuis résista à Louis XIV sur la régale, se déclarèrent contre le formulaire. C'était un nouveau formulaire composé par le pape Alexandre VII lui-même, semblable en tout pour le fond au pre- mier, reçu en France par les évêques, et même par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évêques français pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits s'aigrirent plus que jamais. Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq proposi- tions étaient ou n'étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi, devenu pape sous le nom de Clément IX, pacifa tout pour quelque temps. Il engagea les quatre évêques à signer sincèrement le formulaire, au lieu de purement et simplement ; ainsi il sembla permis de croire, en condamnant les cinq propositions, qu'elles n'étaient point extraites de Jansénius. Les quatre évêques donnèrent quelques petites explications : l’accortise italienne calma la vivacité fran- çaise, Un mot substitué à un autre opéra cette paix qu’on appela la pair de Clément IX, et même la pair de l'Église, quoiqu'il nes'agit que d’une dispute ignorée, ou méprisée dans le reste du monde. Il paraît que depuis le temps de Baïus les papes eurent toujours pour but d'étoulffer ces controverses, dans lesquelles on ne s'entend point, et de réduire les deux partis à enseigner la même morale, que tout le monde entend. Rien n'était plus raisonnable ; mais on avait aflaire à des hommes. Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient pri- sonniers à la Bastille, et entre autres Sacy, auteur de la Version du Testament. On fit revenir les religieuses exilées; elles signèrent sincèrement, et crurent triompher par ce mot. Arnauld sortit de la retraite où il s'était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par le public comme un pèrede l'Église ; il s'enga- gea dès lors à ne combattre que les calvinistes, car il fallait qu'il fit la guerre. Ce temps de tranquillité produisit son livre de la Per- pétuité de la foi, dans lequel il fut aidé par Nicole; et ce fut le sujet de la grande controverse entre eux et Claude le ministre, contro- verse dans laquelle chaque parti se crut victorieux, selon l’usage. La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pa- cifiques, qui étaient tous en mouvement, ne fut qu'une trêve passagère. Les cabales sourdes, les intrigues et les injures conti- nuèrent des deux côtés. La duchesse de Longueville, sœur du grand Condé, si connue par les guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation, se fit dévote ; et comme elle haïssait la cour, et qu'il lui fallait de l'intrigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps DU JANSÉNISME. 49 de logis à Port-Royal des Champs, où elle se retirait quelquefois avec les solitaires. Ce fut leur temps le plus florissant. Les Arnauld, les Nicole, les Le Maistre, les Herman, les Sacy, beaucoup d'hom- mes qui, quoique moins célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de réputation, s’assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit, que la duchesse de Longueville tenait de l'hôtel de Rambouillet, leurs conversations solides, et ce tour d’esprit mâle, vigoureux et animé, qui faisait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens. Ils ne contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d’y répandre leurs opinions. Ils sem- blaient être eux-mêmes une preuve de ce système de la fatalité qu'on leur reprochait. On eût dit qu'ils étaient entraînés par une détermination invincible à s’attirer des persécutions sur des chi- mères, tandis qu’ils pouvaient jouir de la plus grande considé- ration et de la vie la plus heureuse en renonçant à ces vaines disputes. (1679) La faction des jésuites, toujours irritée des Lettres pru- vinciales, remua tout contre le parti. Me de Longueville, ne pou- vant plus cabaler pour la Fronde, cabala pour le jansénisme. Il se tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Ar- nauld. Le roi, qui avait déjà résolu d’extirper le calvinisme, ne voulait point d’une nouvelle secte. Il menaca; et enfin Arnauld, craignant des ennemis armés de l'autorité souveraine, privé de l'appui de M de Longueville que la mort enleva, pritle parti de quitter pour jamais la France, et d’aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même sans domestiques ; lui, dont le neveu avait été ministre d'État’; lui, qui aurait pu être cardinal. Le plaisir d'écrire en liberté lui tint lieu de tout. Il vécut jusqu’en 1694, dans une retraite ignorée du monde, et connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe supérieur à la mau- vaise fortune, et donnant jusqu’au dernier moment l'exemple d’une âme pure, forte, et iuébranlable *. Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques, pays qu’on nomme d'obédience, et où les bulles des papes sont des lois souveraines. Il le fut encore plus en France. Ge qu'il y a d'étrange, c'est que la question « si les cinq pro- positions se trouvaient en effet dans Jansénius » était toujours le seul prétexte de cette petite guerre intestine. La distinction du 1. Arnauld de Pomponne. 2. 11 mourut à Bruxelles. 15. — Siècze De Louis XIV. 11. 4 50 CHAPITRE XXXVII fait et du droit occupait les esprits. On proposa enfin, en 1701, un problème théologique qu’on appela le cas de conscience par excel- lence : « Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le formulaire, en croyant, dans le fond de son cœur, que le pape, et même l'Église peut se tromper sur les faits? » Quarante docteurs signèrent qu’on pouvait donner l’absolution à un tel homme. Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évêques vou- laient qu'on les crût sur les faits. L’archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu’on crût le droit d’une foi divine, et le fait d’une foi humaine. Les autres, et même l’archevêque de Cambrai Fénelon, qui n'était pas content de M, de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût mieux valu peut-être se donner la peine de citer les passages du livre ; c’est ce qu’on ne fit jamais. Le pape Clément XI donna, en 1705, la bulle Vineam Domini, par laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c'était d’une foi divine ou d’une foi humaine. C'était une nouveauté introduite dans l'Église de faire signer des bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire porter cette bulle pour les éprouver. Elles signèrent, sans déroger à la paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à l'égard du fait. On ne sait ce qui est plus singulier, ou l'aveu qu’on demandait à des filles que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus obstiné de ces religieuses. Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression de leur monastère. Le cardinal de Noailles les priva des sacrements. Leur avocat fut mis à la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police! fit démolir, en 1709, leur maison de fond en comble; et enfin, en 1711, on déterra les corps qui étaient dans l'église et dans le cimetière, pour les transporter ailleurs. Les troubles n'étaient pas détruits avec ce monastère. Les jan- sénistes voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre néces- saires. Le P. Quesnel, prêtre de l'Oratoire, ami du célèbre Ar- nauld, et qui fut compagnon de sa retraite jusqu’au dernier moment, avait, dès l’an 1671, composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître favorables au jansé- 1. D'Argenson. DU JANSÉNISME. 54 nisme ; mais elles sont confondues dans une si grande foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur que l'ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s'y montre de tous côtés, et le mal, il faut le chercher. Plu- sieurs évêques lui donnèrent les plus grands éloges dans sa nais- sance, et les confirmèrent quand le livre eut recu encore, par l'auteur, sa dernière perfection. Je sais même que l'abbé Renau- dot, l’un des plus savants hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui l'était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. « Voilà, lui dit le pape, un livre excellent, Nous n'avons personne à Rome qui soit capable d’écrire ainsi. Je voudrais attirer l’auteur auprès de moi. » C'est le même pape qui depuis condamna le livre. 1l ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être très-touché, dans une lecture, des beautés frappantes d’un ouvrage, et en condamner ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient donné en France l’approbation la plus sin- cère au livre de Qüesnel était le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il s’en était déclaré le protecteur lorsqu'il était évêque de Chalons; et le livre lui était dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans l’être; et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les craindre. Ces jésuites commençaient à jouir d’un grand crédit, depuis que le P. de La Chaise, gouyernant la conscience de Louis XIV, était en effet à la tête de l’Église gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Ger- beron, un prêtre nommé Brigode, et plusieurs autres du même parti, Il en était devenu chef après la mort du fameux Arnauld, et jouissait comme lui de cette gloire flatteuse de s'établir un empire secret indépendant des souverains, de régner sur des consciences, et d'être l’âme d’une faction composée d’esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld, son maître, auprès de Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d'Espagne de faire arrêter ces solitaires. (1703) Quesnelfut mis dans les prisons de l’archevêché de Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa fortune s'il délivrait le chef, perça les murs, et fit évader Quesnel, qui se 52 CHAPITRE XXXVWII retira à Amsterdam, où il est mort en 1719t, dans une extrême vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours. Lorsqu'on l’arrêta, on saisit tous ses papiers, et on y trouva tout ce qui caractérise un parti formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat fait par les jansénistes avec Antoinette Bourignon*, célèbre visionnaire, femme riche, et qui avait acheté, sous le nom de son directeur, l'île de Nordstrand près du Holstein pour y ras- sembler ceux qu'elle prétendait associer à une secte de mystiques qu'elle avait voulu établir. Cette Bourignon avaitimprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de pieuses réveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des prosélytes. Elle n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, et même avait essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant de s'établir dans son île, elle Pavait revendue aux jansénistes, qui ne s’y établirent pas plus qu’elle. On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable, s’il n'avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684, le comte d’Avaux, avec plein pouvoir d’ad- mettre à une trêve de vingt années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le nom des disciples de saint Augustin, avaient imaginé de se faire comprendre dans cette trêve, comme s'ils avaient été en effet un parti formidable, tel que celui des calvinistes le fut si longtemps. Cette idée chimérique était demeurée sans exécution ; mais enfin les propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie de se rendre trop considé- rables; et c'en était assez pour être criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu'ils étaient dangereux. Il n'était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de spéculation tomberaient d’elles-mêmes si on les abandonnait à leur inutilité. C'était leur donner un poids qu'elles n'avaient point que d’en faire des matières d'État, Il ne fut pas difficile de faire regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l’auteur eut été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent Le roi lui-même à faire demander à Rome la condamnation du livre. C'était en eflet faire condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le protecteur le plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément XI mortifierait l'archevêque de Paris. Il faut 1. Le 2 décembre, âgé de quatre-vingt-six ans. 2. Née à Lil'e, morte en 1680 ; Voltaire en a parlé tome XIV, page 32. DU JANSÉNISME. 53 savoir que quand Clément XI était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste de son ami le cardinal de Sfon- drate, et que M. de Noailles avait été le dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu’Albani, devenu pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce qu’on avait fait contre les approbations données à Sfondrate. On ne se trompa point : le pape Clément XI donna, vers l’an 1708, un décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles empêchèrent que cette affaire spirituelle, qu'on avait sollicitée, ne réussit. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu l'archiduc Charles pour roi d'Espagne, après avoir reconnu Philippe V. On trouva des nullités dans son décret: il ne fut point recu en France, et les querelles furent assoupies jusqu'à Ja mort du P. de La Chaise, confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noaiïlles l’allié de M» de Maintenon. Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi, comme à presque tous les princes catholiques. Cette préro- gative était le fruit de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques. Ce que leur fondateur établit par humi- lité était devenu un principe de grandeur. Plus Louis XIV vieillis- sait, plus la place de confesseur devenait un ministère considé- rable. Ce poste fut donné à Le Tellier, fils d’un procureur de Vire’, en basse Normandie, homme sombre, ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent : il fit tout le mal qu'il pouvait faire dans cette place, où il est trop aisé d’inspirer ce qu’on veut et de perdre qui l'on hait ; il avait à venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien ménager, Il remua toute l'Église de France. Il dressa, en 1711, des lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas desquelles ils n'avaient plus qu'à mettre leur nom. De telles manœuvres, dans des affaires profanes, sont punies ; elles furent découvertes, et n’en réussirent pas moins *. 1. Michel Le Tellier, sixième et dernicr corfesseur de Louis XIV, était fils d'un vigneron des environs de Coutances. Son homonyme le chancelier Michel Le Tellier, mort plus de trente ans avant lui, était petit-fils d’un marchand de vin à Ai. (CL.) 2. liest dit dans la Vie du duc d'Orléans, imprimée en 1737, que le cardinal de Noailles accusa le P. Le Tellier de vendre les bénéfices, et que le jésuite dit au 54 CHAPITRE XXXVII La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle, En vain le cardinal de Noailles lui demanda justice de ces mystères d'ini- quité; le confesseur persuada qu'il s'était servi des voies humaines pour faire réussir les choses divines ; et comme en effet il défen- dait l’autorité du pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l'affaire lui était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne; mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de l'archevêque de Cambrai. La faiblesse humaine entre dans tous les cœurs. Fénelon n’était pas encore assez philo- sophe pour oublier que le cardinal de Noaïilles avait contribué à le faire condamner ; et Quesnel payait alors pour Me Guyon. Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de M" de Main- tenon. Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame, qui n'avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de Noailles développent tout ce qu'il faut pen- ser, et d'elle, et de l'intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture. « Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte nouvelle; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est point à moi à juger et à condamner; je n'ai qu’à me taire et à prier pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J'ai donné votre lettre au roi; elle a été lue : c’est tout ce que je puis vous en dire, étant abaîtue de tristesse. » Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, Ôta les pou- voirs de précher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quel- ques-uns des plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux d'empêcher Le Tellier de confesser le roi; roi : « Je consens à être brülé vif si l'on prouve cette accusation, pourvu que le cardinal soit brlé vif aussi en cas qu'il ne la prouve pas. » Ce conte est tiré des pièces qui coururent sur l'affaire de Ja constitntion, et ces pièces sont remplies d'autant d'absurdités que la Vie du duc d'Orléans. La plupart de ces écrits sont composés par des malheureux qui ne cherchent qu'à gagner de l'argent : ces gens-là ne savent pas qu'un homme qui doit ménager sa considération auprès d’un roi qu’il canfesse ne lui propose pas, pour se disculper, de faire brûler vif son archevêque. Tous les petits contes de cette espèce se retrouvent dans les Hémoires de Maintenon. Il faut soigneusement distinguer entre les faits et les oui-dire. ( Note de Voltaire.) — On proposa pour cnnfesseur à Louis XIV Le Tellier et Tourne- mine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant de liberté, et avait aussi peu de fanatisme qu'il était possible à un jésuite, Mais il était d'une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut pas d'un confesscur fait pour aspirer aux pre- mières places de l'Église ct de l'État; il craignait d'ailleurs l'ambition de sa famille. (K.) .DU JANSÉNISME. 55 mais il n’osa pas irriter à ce pointson ennemi. « Je crains, écri- vit-il à Mme de Maintenon, de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui qui les mérite le moins. Je prie Dieu de Jui faire connaître le péril qu’il court en confiant son àme à un homme de ce caractère?, » On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu'il fallait qu'il perdit sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très- vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l'ait dit. Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui espéraient le chapeau, employèrent l'autorité royale pour enflammer ces étincelles qu'on pouvait éteindre. Au lieu d'imiter Rome, qui avait plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de réprimer un religieux, et de conduire le cardinal ; au lieu de défendre ces combats comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les seigneurs, à être utiles sans être dange- reux ; au lieu d’accabler enfin les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la raison et par tous les magis- trats, Louis XIV crut bien faire de solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre, et de faire venir la fameuse constitu- tion Unigenitus, qui remplit le reste de sa vie d'amertume. Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois propositions à condamner, Le saint office en proscrivit cent et une. La bulle fut donnée au moins de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre elle presque toute la France. Le roi l'avait de- mandée pour prévenir un schisme ; et elle fut prête d'en causer un. La clameur fut générale, parce que, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui paraissaient à tout le monde con- tenir le sens le plus innocent, et la plus pure morale. Une nom- breuse assemblée d’évêques fut convoquée à Paris. Quarante ac- ceptèrent la bulle pour le bien de la paix ; mais ils en donnèrent 1. Consultez les Lettres de madame de Maïintenon. On voit que ces Lettres étaient connues de l’auteur avant qu'on les eût imprimées, et qu'il n’a rien hasardé, {Note de Voltaire.) 2. Quand on a des lettres aussi authentiques, on peut les citer : ce sont les plus précieux matériaux de l'histoire. Mais quel fond faire sur une lettre qu'on suppose écrite au roi par le cardinal de Noailles.… « J'ai travaillé le premier à la ruine du clergé pour sauver votre Etat et pour soutenir votre trône... Il ne vous est pas permis de demander compte de ma conduite. » Est-il vraisemblable qu'un sujet aussi sage et aussi modéré que le cardinal de Noailles ait écrit à son souve- rain une lettre si insolente et si outrée? Ce n'est qu’une imputation maladroite ; elle se trouve page 141, tome V, des Mémoires de Maintenon, ct comme celle n’a ani authenticité ni vraisemblance, on ne doit y ajouter aucune foi. ( Note de Voltaire.) 56 CHAPITRE XXXVII en même temps des explications pour calmer les scrupules du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les modifications furent pour les peuples, Ils prétendaient par là sa- tisfaire à la fois le pontife,le roi, et la multitude ; mais le cardinal de Noailles, et sept autres évêques de l’assemblée, qui se joigni- rent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à Sa Saïinteté. C'était un affront qu'ilslui faisaient respectueusement. Le roi ne le souffrit pas : il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le public. Sept autres évêques se joigni- rent encore à lui. C'était une véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les ordres religieux. Tout le monde avouait qu'il ne s'agissait pas des points fondamentaux de la reli- gion : cependant il y avait une guerre civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du christianisme, et on fit agir des deux côtés tous les ressorts de la politique, comme dans l'affaire la plus profane. Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitu- tion par Ja Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants. (1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve des droits ordinaires de la couronne, des libertés de Église gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques ; mais le cri public perçait toujours à travers l’obéissance. Le car- dinal de Bissi, l’un des plus ardents défenseurs dela bulle, avoua, dans une de ses lettres, qu'elle n'aurait pas été reçue avec plus d'indignité à Genève qu’à Paris. Les\esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien ne uousirrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pou- voir nous paraît une violation de ses vœux ; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est en horreur‘. Toutes les prisons étaient pleines depuis longtemps de citoyens accusés de jansénisme. On faisait accroire à Louis XIV, trop ignorant dans ces matières, que c'était le devoir d’un roi très-chrétien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu'en persécutant les hérétiques. Ce qu'il ya de plus honteux, c’est qu'on portait à ce jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires 4. Le commencement de cet alinéa est de 1751; la fin, de 1768. (B.) DU JANSÉ NISME. 57 faits à ces infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la jus- tice ; jamais la bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en 1768, à la maison professe des jésuites, ces monu- ments de leur tyrannie, après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu'ils ont été chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation, et enfin par un édit de Louis XV !. (1715) Le Tellier osa présumer de son crédit jusqu'à propo- ser de faire déposer le cardinal de Noaïilles dans un concile na- tional. Ainsi un religieux faisait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa religion. Pour préparer ce concile, dans lequel il s'agissait de déposer un homme devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par laquelle tout évêque qui n'aurait pas recu la bulle purement et simplement serait tenu d'y souscrire, ou qu'il serait poursuivi suivant la rigueur des canons. Le chan- celier Voisin, secrétaire d'État de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur général d'Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois du royaume, et ayant alors ce courage d'esprit que donne la jeunesse, refusa absolu- ment de se charger d’une telle pièce. Le premier président de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l'affaire en longueur. Le roi était mourant : ces malheureuses disputes troublèrent et avancèrent ses derniers moments. Son impi- toyable confesseur fatiguait sa faiblesse par des exhortations con- tinuelles à consommer un ouvrage qui ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés, lui refusèrent deux fois l'entrée de la chambre ; et enfin ils le conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut, et tout changea. Le duc d'Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux bureaux des secrétaires d’État, composa un con- seil de conscience dont le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères. Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps entiers de religieux, firent le même appel; et enfin le cardinal de Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut 4. Novembre 1764. 58 CHAPITRE XXXVII. pas d'abord le rendre public. On l’'imprima, dit-on, malgré lui, L'Église de France resta divisée en deux factions: les acceptants, et les refusants. Les acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV avec les jésuites et les capucins. Les refu- sants étaient quinze évêques et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome; les autres, des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur volume, lettres sur let- tres. On se traitait réciproquement de schismatique et d’hérétique. Un archevêque de Reims, du nom de Mailly‘, grand et heu- reux partisan de Rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit brûler par le bourreau. L'archevêque, layant su, ft chanter un Te Deum pour remercier Dieu d’avoir été outragé par des schismatiques. Dieu le récompensa ; il fut cardinal, Un évêque de Soissons nommé Languet?, ayant essuyé le même trai- tement du parlement, et ayant signifié à ce corps que « ce n'était pas à lui à le juger, même pour un crime de lèse-majesté », il fut condamné à dix mille livres d'amende. Mais le régent ne voulut pas qu’il les payât, de peur, dit-il, qu’il ne devint cardinal aussi, Rome éclatait en reproches; on se consumait en négociations : on appelait, on réappelait, et tout cela pour quelques passages, aujourd’hui oubliés, du livre d’un prêtre octogénaire, qui vivait d’aumônes à Amsterdam ?. La folie du système des finances“ contribua plus qu'on ne croit à rendre Ja paix à l'Église. Le public se jeta avec tant de fureur dans le commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette amorce, fut si générale que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme et de bulle ne trouvèrent personne qui les écoutàt. Paris n'y pensait pas plus qu’à la guerre qui se faisait sur les frontières d'Espagne. Les fortunes rapides et incroyables qu'on faisait alors, le luxe et la volupté portés au dernier excès, impo- sèrent silence aux disputes ecclésiastiques; et le plaisir fit ce que Louis XIV n'avait pu faire. Le duc d'Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l'Église de France. Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu contre Jui Rome, l'Espagne, et cent évêques . 1. Francois de Mailly, né en 1658, cardinal en 1719, mort en 1721. 2. C'est l’anteur de la Vie de Marie Alacoque. (G. A.) 3. Voyez le Catalogue des écrivains, tome XIV, page 117; ot, ci-dessus, pages sÛ-52, 4. Le système de Law. 5. On verra, daus le Siècle de Louis XV, quelles furent les vues ct la con- duite du régent. (Note de Voltaire.) DU JANSÉNISME. 59 Il fallait engager le cardinal de Noaïlles non-seulement à rece- voir cette constitution, qu'il regardait comme scandaleuse ; mais à rétracter son appel, qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc d'Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement, qu’il avait exilé à Pontoise ; cepen- dant il vint à bout de tout. On composa un corps de doctrine qui contenta presque les deux partis. On tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le due d'Orléans alla lui-même au grand- conseil, avec les princes et les pairs, faire enregistrer un édit qui ordonnait l'acceptation de la bulle, la suppression des appels, Punanimité et la paix. Le parlement, qu’on avait mortifié en por- tant au grand-conseil des déclarations qu'il était en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré de Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré, maïs toujours avec les réserves d'usage, c’est-à-dire le maintien des libertés de l'Église gallicane et des lois du royaume. Le cardinal archevêque, qui avait promis de se rétracter quand le parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole ; et on afficha son mandement de rétractation le 20 août 1720. Le nouvel archevêque de Cambrai, Dubois, fils d'un apothi- caire de Brive-la-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis XIV avait échoué. Personne n'ignore quelles étaient la conduite, la manière de penser !, les mœurs de ce mi- nistre, Le licencieux Dubois subjugua le pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc d'Orléans et son ministre par- laient des querelles qu’ils apaisèrent, quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre pour des que- relles dont le monde rit. Depuis ce temps, tout ce qu’on appelait en France jansénisme, quiétisme, bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évêques appelants restèrent opiniâtrément attachés à leurs sentiments. Mais il y eut quelques évêques connus et quelques ecclésiasti- ques ignorés qui persistèrent dans leur enthousiasme janséniste. Is se persuadèrent que Dieu aliait détruire la terre puisqu'une feuille de papier, nommée bulle, imprimée en Italie, était recue 1. J1 mourut sans vouloir se confesser; voyez le commencement du chapitre 111 du Précis du Siècle de Louis XV. 60 CHAPITRE XXXVII. en France. S'ils avaient seulement considéré sur quelque mappe- monde le peu de place que la France et l'Italie y tiennent, et le peu de figure qu’y font des évêques de province et des habitués de paroisse, ils n'auraient pas écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l'amour d’eux; et il faut avouer qu’il n’en a rien fait. Le cardinal de Fleury eut une autre sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à l'État. Il voulait plaire d’ailleurs au pape Benoît XIII, de l’ancienne maison Orsini, mais vieux moine entêté, croyant qu'une bulle émane de Dieu même. Orsini et Fleury firent donc convoquer un petit: concile dans Embrun, pour condamner Soanen, évêque d’un village nommé Senez, âgé de quatre-vingt-un ans, ci- devant prêtre de l'Oratoire, janséniste beaucoup plus entêté que le pape. Le président de ce concile était Tencin, archevêque d’Embrun, homme plus entêté d’avoir le chapeau de cardinal que de soutenir une bulle. Il avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé dans le public comme un prêtre inces- tueux qui friponnait au jeu. Mais il avait converti Law=® le ban- quier, contrôleur général ; et de presbytérien écossais il en avait fait un Français catholique. Cette bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d’argent et l’archevêché d’Embrun*, Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simo- niaque condamna le saint, lui interdit les fonctions d’évêque et de prêtre, et le relégua dans un couvent de bénédictins au milieu 1. Voyez la lettre à d'Argental du 6, et celle à Richelieu du 13 février 1755. 2. Voyez le chapitre 1 du Precis du Siècle de Louis XV. — Le nom de Law, prononcé en anglais Lé, est généralement prononcé Lâsse en français; on a expliqué ainsi cette pronvnciation : Law a dû être entouré d'Anglais dans sa banque, ct ceux-ci, parlant de son plan financier, de sa maison, de ses propriétés, cte., etc., disaient, par exemple, en mettant l's, marque du génitif, après son nom comme le requérait la construc- tion de leur langue : Law's system is admirable. — (Le système de Law est adimirable.) Jam going to Lans. — (Je vais chez Law.) 1 speut the evening at Laws. — (J'ai pusse la soirée chez Law.) In some years, Law’s fortune will be cunsiderable. — (Dans quelques années, la fortune de Law sera cousiderable.) De sorte que les Français qui se trouvaient parmi eux, cntendant sans cesse Lau's par ci, Law's par là, finirent par croire que les compatriotes du célèbre étranger prononçaient son nom Ldsse, et ils adoptèrent comme véritable cette prononciation fautive que nos grammairiens se sont, à la vérité, empressés de signalcr, mais contre laquelle ils ne se sont jamais élevés. (E. M.) 3. Voyez Histuire du Parlement, chapitre Lxtv. DU JANSÉNISME. 61 des montagnes, où le condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans. Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent toute la France, et au bout de deux jours on n’en parla plus. Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles; mais les miracles ne faisaient plus fortune. Un vieux prêtre de Rens, nommé Rousse, mort, comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et les entorses ; le Saint-Sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine à Paris, guérit en vain la femme Lafosse d’une perte de sang, au bout de trois mois, en la rendant aveugle, Enfin des enthousiastes s’imaginèrent qu’un diacre, nommé Pâris?, frère d'un conseiller au parlement, appelant et réappe- lant, enterré dans le cimetière de Saint-Médard, devait faire des miracles. Quelques personnes du parti, qui allèrent prier surson tombeau, eurent l'imagination si frappée que leurs organes ébranlés leur donnèrent de légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple ; la foule s'y pressait jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe donnaient à leurs corps des secousses qu'ils prenaient eux-mêmes pour des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette frénésie. On priait en langue vul- gaire autour du tombeau ; on ne parlait que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d’aveugles qui avaient entrevu, d'es- tropiés qui avaient marché droit quelques moments. Ces prodiges étaient même juridiquement attestés par une foule de témoins qui les avaient presque vus, parce qu’ils étaient venus dans l'espé- rance de les voir. Le gouvernement abandonna pendant un mois cette maladie épidémique à elle-même. Mais le concours aug- mentait; les miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y mettre une garde *, Alors les mêmes enthousiastes allèrent faire leurs miracles dans les maisons. Ce tombeau du diacre Pâris fut en effet le tombeau du jansénisme dans l'esprit de tous les honnêtes gens. Ces farces auraient eu des suites sé- rieuses dans des temps moins éclairés. Il semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils avaient affaire. 1. Ce fut l'origine d'une procession qu'on appelait procession de Mme Lafosse, et qui s'est faite jusqu'à l'époque de la Révolution. Le miracle cst du 31 mai 1725, et fut le sujet d'un mandement de l’archevèque, dans lequel Voltaire est cité; voyez les lettres à Mr* de Bernières, des 27 juiu et 31 août 1725. 2. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Coxvuusioxs. 3. Voyez le chapitre Lxv de l'Histoire du Parlement. 6? CHAPITRE XXXVII. La superstition alla si loin qu’un conseiller du parlement, nommé Carré, et surnommé Hontgeron !, eut la démence de pré- senter au roi, en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d'un nombre considérable d’attestations. Cet homme insensé, organe et victiine d’insensés, dit, dans son Mémoire au roi*?, « qu'il faut croire aux témoins qui se font égorger pour soutenir leurs témoignages *». Si son livre subsistait un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que notre siècle a été un temps de barbarie. Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte qui, n'étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal et des Nicole, et n'ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l’avilissement ; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui déshonorent la religion et font tort à la religion sil ne se trouvait de temps en temps quelques esprits remuanis qui cherchent, dans ces cendres éteintes, quelques restes de feu dont ils essayent de faire un incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de cause. La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les hon- nêtes gens, qui n’est pas du siècle, qui est inaccessible aux pro- grès de la raison, et sur qui l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui n’attaquent que la plus vile populace. Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme; leurs armes, émoussées, n'avaient plus d'adversaires à combattre : ils perdirent à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé ; leur Journal de Trévoux ne leur concilia ni l’estime ni l’amité des gens de lettres. Les évêques sur lesquels ïls avaient dominé les con- fondirent avec les autres religieux ; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques-uns de leurs écrits qu'on aurait pu oublier. L'Univer- sité, qui commençait alors à faire de bonnes études dans la liité- 4. Voyez Histoire du Parlement, chapitre Lxv. 2. La Verité des miracles opérés par l'intercession du diacre Pâris. Voycz. dans le Dictionnaire philosophique, l'article Coxvuzsions. 3. C'est la pensée do Pascal ; voyez son texte et la remarque de Voltaire, dans les Mélanges, à la date de 1728. DU QUIÉTISME. 63 rature, et à donner une excellente éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse: et ils attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournit des hommes de génie et des conjonctures favorables: maisils furent bien trompés dans leurs espérances : leur chute, l’abolition de leur ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa con- fiance, Il serait très-utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces dis- putes de jeter les yeux sur l’histoire générale du monde : car, en observant tant de nations, tant de mœurs, tant de religions diffé- rentes, on voit le peu de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans l’immensité des choses. CHAPITRE XXXVIII. DU QUIÉTISME. Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du jan- sénisme, il y eut encore une division en France sur le quiétisme. C'était une suite malheureuse des progrès de l'esprit humain dans le siècle de Louis XIV, que l’on s’efforçâät de passer presque en tout les bornes prescrites à nos connaissances ; ou plutôt c'était une preuve qu'on n'avait pas fait encore assez de progrès. La dispute du quiétisme est une de ces intempérances d’esprit et de ces subtilités théologiques qui n'auraient laissé aucune trace dans la mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui combattirent. Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui n'avait qu’une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands hommes qui fussent alors dans l'Église, Son nom était Jeanne Bouvier de La Motte. Sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le fils Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une assez grande jeunesse, avec du bien, de la beauté, et un esprit fait pour le monde, elle s'entêta de ce qu'on appelle la spiritualité. Un barnabite du pays d'Annecy, près de Genève, nommé Lacombe, fut son directeur. 6% CHAPITRE XXXVIIL. Cet homme, connu par un mélange assez ordinaire de passions et de religion, et qui est mort fou, plongea l'esprit de sa pénitente dans des rêveries mystiques dont elle était déjà atteinte. L'envie d’être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup plus loin que sainte Thérèse. L'ambition d'avoir des disciples, la plus forte peut-être de toutes les ambitions, s’em- para tout entière de son cœur. Son directeur Lacombe la conduisit en Savoie dans son petit pays d'Annecy, où l’évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C'était déjà une très-grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve hors de sa patrie ; mais c’est ainsi qu’en ont usé presque tous ceux qui ont voulu établir une secte : ils traînent presque toujours des femmes avec eux. La jeune veuve se donna d'abord quelque autorité dans Annecy par sa profusion en au- mônes. Elle tint des conférences; elle prêchait le renonceinent entier à soi-même, le silence de l'âme, l’anéantissement de toutes ses puissances, le culte intérieur, l'amour pur et désintéressé qui n’est ni avili par la crainte, ni animé de l’espoir des récompenses. Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de quelques jeunes religieux, qui aimaient plus qu'ils ne croyaient la parole de Dieu dans la bouche d'nne belle femme, furent aisément touchées de cette éloquence de paroles, la seule propre à persuader tout à des esprits préparés. Elle fit des pro- sélytes. L'évêque d'Annecy obtint qu’on la fit sortir du pays, elle et son directeur. Ils s'en allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé le Moyen court', et un autre sous le nom des Torrents*, écrits du style dont elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble. Se flattant déjà d’être au rang des confesseurs, elle eut une vision, et elle prophétisa; elle envoya sa prophétie au P. Lacombe: « Tout l'enfer se bandera, dit-elle, pour empêcher les progrès de l'intérieur et la formation de Jésus-Christ dans les âmes. La tem- pête sera telle qu'il ne restera pas pierre sur pierre, et il me semble que dans toute la terre il y aura trouble, guerre, et ren- versement. La femme sera enceinte de l'esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle. » 4. Moyen court et très-facile de faire l'oraiïson du cœur, Grenoble, 1685, in-12. 2. Elle entend par torrents les àmes qui sont sorties de Dieu et qui retourne- ront se perdre en lui. C’est un livre analogue au Château intérieur de l'âme de sainte Thérèse. (G. A.) DU QUIÉTISME. 65 La prophétie se trouva vraie en partie : l'enfer ne se banda point; mais étant revenué à Paris, conduite par son directeur, et l'un et l’autre ayant dogmatisé en 1687, l'archevêque de Harlai de Chanvalon obtint un ordre du roi pour faire enfermer Lacombe comme un séducteur, et pour mettre dans un couvent M" Guyon comme un esprit aliéné qu'il fallait guérir ; mais M Guyon, avant ce coup, s'était fait des protections qui la servirent. Elle avait dans la maison de Saint-Cyr, encore naissante, une cousine nommée M de La Maisonfort, favorite de M"° de Maintenon, Elle s'était insinuée dans l'esprit des duchesses de Chevreuse ct de Beauvilliers. Toutes ses amies se plaignirent hautement que l'archevêque de Harlai, connu pour aimer trop les femmes, per- sécutàt une femme qui ne parlait que de l'amour de Dieu. La protection toutc-puissante de Mwe de Maïintenon imposa silence à l'archevêque de Paris, et rendit Ja liberté à M"° Guyon. Elle alla à Versailles, s'introduisit dans Saint-Cyr, assista à des conférences dévotes que faisait l'abbé de Fénelon, après avoir diné en tiers avec M" de Maintenon. La princesse d'Harcourt, les duchesses de Chevreuse, de Beaurilliers, et de Charost, étaient de. ces mystères. L'abbé de Fénelon, alors précepteur des enfants de France, était l'homme de la cour le plus séduisant, Né avec un cœur tendre ct une imagination douce ct brillante, son esprit était nourri de la fleur des belles-lettres, Plein de goût ct de grâces, il préférait dans la théologie tout ce qui a l'air touchant et su- blime à ce qü’elle a de sombre et d'épineux, Avec toui cela, il avait je ne sais quoi de romanesque qui lui inspira, non pas les réveries de M"° Guyon, mais un goût de spiritualité qui ne s'é- loignait pas des idées de cette dame. Son imagination s'échauffait par la candeur et par la vertu, comme les autres s'enflamment par leurs passions. Sa passion était d'aimer Dicu pour lui-même. Il ne vit dans M Guyon qu'une âme pure éprise du même goût que lui, et se lia sans scrupule avec elle. J était étrange qu’il fût séduit par une femme à révélations, à prophétices et à galimatias, qui suffoquait de la grâce intérieure, qu'on était obligé de délacer, et qui se vidait (à ce qu'elle disait) de la surabondance de grâce pour en faire enfler le corps de l'élu qui était assis auprès d'elle; mais Fénelon, dans l'amitié ct dans ses idées mystiques, était ce qu’on est en amour : il excusait les défauts, et ne s'attachait qu'à la conformité du fond des sen- timents qui l'avaient charmé. 45. — Siëcre De Louis XIV. II. 5 66 CHAPITRE XXXVIII. M Guyon, assurée et fière d’un tel disciple qw’elle appelait son fils, et comptant même sur M: de Maintenon, répandit dans Saint- Cyr toutes ses idées. L'évêque de Chartres, Godet, dans le diocèse duquel est Saint-Cyr, s’en alarma et s’en plaignit. L’archevêque de Paris menaça encore de recommencer ses premières poursuites. M de Maintenon, qui ne pensait qu’à faire de Saint-Cyr un séjour de paix, qui savait combien le roi était ennemi de toute nouveauté, qui n'avait pas besoin pour se donner de la considé- ration de se mettre à la tête d’une espèce de secte, et qui enfin n'avait en vue que son crédit et son repos, rompit tout commerce avec M Guyon, et lui défendit le séjour de Saint-Cyr. L'abbé de Fénelon voyait un orage se former, et craignit de manquer les grands postes où il aspirait. Il conseilla à son amie de se mettre elle-même dans les mains du célèbre Bossuet, évêque de Meaux, regardé comme un père de l'Église. Elle se soumit aux décisions de ce prélat, communia de sa main, et lui donna tous ses écrits à examiner. L'évêque de Meaux, avec l'agrément du roi, s’associa pour cet examen l'évêque de Chàlons, qui fut depuis le cardinal de Noailles, et l'abbé Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Ils s'assemblèrent secrètement au village d’Issy, près de Paris. L'archevèque de Paris Chanvalon, jaloux que d’autres que lui se portassent pour juges dans son diocèse, fit afficher une censure publique des livres qu'on examinait, Mwe Guyon se retira dans la ville de Meaux même ; elle souscrivit à tout ce que l’évêque Bossuet voulut, et promit de ne plus dogmatiser. Cependant Fénelon fut élevé à l'archevêché de Cambrai en 1695, et sacré par l'évêque de Meaux. Il semblait qu'une affaire assou- pie, dans laquelle il n’y avait eu jusque-là que du ridicule, ne devait jamais se réveiller, Mais M Guyon, accusée de dogmatiser toujours après avoir promis le silence, fut enlevée par ordre du roi, dans la même année 1695, ct mise en prison à Vincennes comme si elle eût été une personne dangereuse dans l'État. Elle ne pouvait l'être; et ses picuses rêveries ne méritaient pas l’atten- tion du souverain. Elle composa à Vincennes un gros volume de vers mystiques, plus mauvais encore que sa prose; elle parodiait les vers des opéras. Elle chantait souvent : L'amour pur et parfait va plus loin qu'on ne pense t : On ne sait pas, lorsqu'il commence, DA 4. Ces vers sont parodiës de Quinault, Thésée, acte II, scène re, DU QUIÉTISME. 67 Tout ce qu'il doit coûter un jour. Mon cœur n’aurait connu Vincennes ni souffrance, S'il n’eût connu le pur amour. Les opinions des hommes dépendent des temps, des licux, et des circonstances. Tandis qu'on tenait en prison M Guyon, qui avait épousé Jésus-Christ dans une de ses extases, ct qui depuis ce temps-là ne priait plus les saints, disant que la maitresse de la maison ne devait pas s'adresser aux domestiques; dans ce temps-là, dis-je, on sollicitait à Rome la canonisatign de Marie d'Agréda, qui avait eu plus de visions et de révélations que tous les mystiques ensemble, et, pour mettre le comble aux contradic- tions dont ce monde est plein, on poursuivait en Sorbonne cette même d'Agréda, qu'on voulait faire sainte en Espagne. L’univer- sité de Salamanque condampnait la Sorbonne, et en était condam- née. Il était difficile de dire de quel côté il y avait le plus d'ab- surdité et de folie; mais c'en est sans doute une très-grande d'avoir donné à toutes les extravagances de cette espèce le poids qu'elles ont encore quelquefois". Bossuet, qui s'était longtemps regardé comme le père et le maître de Fénelon, devenu jaloux de la réputation et du crédit de son disciple, ct voulant toujours conserver cet ascendant qu'il avait pris sur tous ses confrères, exigea que le nouvel archevêque de Cambrai condamnat Me Guyon avec lui, et souscrivit à ses instructions pastorales. Fénelon ne voulut lui sacrifier ni ses sen- timents ni son amie. On proposa des tempéraments; on donna des promesses : on se plaignit de part et d'autre qu'on avait man- qué de parole. L'archevêque de Cambrai, en partant pour son diocèse, fit imprimer à Paris son livre des Marimes des Saints, ouvrage dans lequel il crut rectifier tout ce qu'on reprochait à son amic, et développer les idées orthodoxes des pieux contem- platifs qui s'élèvent au-dessus des sens, et qui tendent à un état de perfection où les âmes ordinaires n'aspirent guère. L'évèque de Meaux et ses amis se soulevèrent contre le livre. On le dénonça au roi comme s’il eût été aussi dangereux qu'il était peu intelli- gible. Le roi en parla à Bossuet, dont il respectait la réputation 1. Ce qu'on aurait dû remarquer, c'est que le quiétisme est dans Dun Quichotte. Ce chevalier errant dit qu'on doit servir Dulcinée, sans autre récompeuse que celle d'ètre son chevalier. Sancho lui répond : « Con esta manera de amor he oido ÿo predicar que se ha de amar ä& nucstro señor por si solo, sinque nos mueva espe- ranza de gloria, 6 temor de pena : aunque yo le querria amar y servir por lo que pudiese, » (Note de Voltaire.) 68 CHAPITRE XXXVIIL et les lumières. Celui-ci, se jetant aux genoux de son prince, lui demanda pardon de ne l'avoir pas averti plus tôt de la fatale hérésie de M. de Cambrai, Cet enthousiasine ne parut pas sincère aux nombreux amis de Fénelon. Les courtisans pensèrent que c'était un tour de cour- tisan. Il était bien difficile qu’au fond un homme comme Bossuet regardàt comme une hérésie fatale la chimère pieuse d'aimer Dieu pour lui-même. Il se peut qu’il fût de bonne foi dans sa haine pour cette dévotion mystique, et encore plus dans sa haine secrète pour Fénelon, et que, confondant l'une avec l’autre, il portât de bonne foi cette accusation contre son ronfrère et son ancien ami, se figurant peut-être que des délations qui déshonoreraient un homme de guerre honorent un ecclésiastique, et que le zèle de la religion sanctifie les procédés lâches. Le roi et Mwe de Maintenon consultent aussitôt le P. de La Chaise; le confesseur répond que le livre de l'archevêque cst fort bon, que tous les jésuites en sont édifiés, et qu'il n’y a que les jansépistes qui le désapprouvent. L'évêque de Mcaux n'était pas janséniste ; mais il s'était nourri de leurs bons écrits. Les jésuites ne l'aimaient pas, et n’en étaient pas aimés. La cour et la ville furent divisées, et toute l'attention tournée de ce côté laissa respirer les jansénistes. Bossuet écrivit contre Fénelon. Tous deux envoyèrent leurs ouvrages au pape Inno- cent XII, et s'en remirent à sa décision. Les circonstances ne paraissaient pas favorables à Fénelon : on avait depuis peu con- damné violemment à Rome, dans la personne de l'Espagnol Molinos', le quiétisme dont on accusait l'archevêque de Cam- brai. C'était le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France à Rome, qui avait poursuivi Molinos. Ce cardinal d'Estrées, que nous avons vu dans sa vieillesse plus occupé des agréments de la so- ciété que de théologie, avait persécuté Molinos pour plaire aux ennemis de ce malheureux prêtre. Il avait même engagé le roi à solliciter à Rome la condamnation qu'il obtint aisément : de sorte que Louis XIV se trouvait, sans le savoir, l'ennemi le plus redou- table de l'amour pur des mystiques. Rien n'est plus aisé, dans ces matières délicates, que de trou- ver dans un livre qu’on juge des passages ressemblants à ceux d'un livre déjà proscrit. L'archevêque de Cambrai avait pour lui les jésuites, le duc de Bcaurvilliers, le duc de Chevreuse, ct le cardinal de Bouillon, depuis peu ambassadeur de France à Rome. 1. Auteur du Guide spiriluel (1675). DU QUIÉTISME. 69 M. de Meaux avait son grand nom et l'adhésion des principaux prélats de France. Il porta au roi les signatures de plusieurs évêques et d’un grand nombre de docteurs, qui tous s'élevaient contre Ic livre des Aaximes des Saints. Telle était l’autorité de Bossuct que le P. de La Chaise n'osa soutenir l'archevêque de Cambrai auprès du roi son pénitent, et que M" de Maintenon abandonna absolument son ami. Le roi écrivit au pape Innocent XIL qu'on lui avait déféré le livre de l'archevêque de Cambrai comme un ouvrage pernicieux, qu'il l'avait fait remettre aux mains du nonce, et qu'il pressait Sa Sain- teté de juger. On prétendait, on disait même publiquement à Rome, et c'est un bruit qui a encore des partisans, que l'archevêque de Cam- brai n’était ainsi persécuté que parce qu'il s'était opposé à la dé- claration du mariage secret du roi et de Mes de Maintenon. Les inventeurs d’anecdotes prétendaient que cette dame avait engagé le P. de La Chaise à presser le roi de la reconnaitre pour reine ; que le jésuite avait adroitement remis cette commission hasar- deuse à l'abbé de Ténelon, et que ce précepteur des enfants de France avait préféré l'honneur de la France et de ses disciples à sa fortune ; qu’il s'était jeté aux pieds de Louis XIV pour prévenir un éclat dont la bizarrerie lui ferait plus de tort dans la posté- rité qu'il n'en recueillerait de douceurs pendant sa vie!, Il est très-vrai que Fénelon, ayant continué l’éducation du due de Bourgogne depuis sa nomination à l’archevêché de Cambrai, le roi, dans cet intervalle, avait entendu parler confusément de ses liaisons avec Mwe Guyon et avec M de La Maïisonfort. Il crut d’ailleurs qu'il inspirait au duc de Bourgogne des maximes un peu austères, et des principes de gouvernement et de morale qui pouvaient peut-être devenir un jour une censure indirecte de cet air de grandeur, de cette avidité de gloire, de ces guerres légère- ment entreprises, de ce goût pour les fêtes et pour les plaisirs, qui ayaicnt caractérisé son règne. Il voulut avoir une conversation avec le nouvel archevôque sur ses principes de politique. Fénelon, plein de ses idées, laissa entrevoir au roi une partie des maximes qu’il développa ensuite dans les endroits du Télémaque où il traite du gouvernement ; 4. Ce conte se retrouve dans l'Histoire de Louis XIV, imprimée à Avignon. Ceux qui ont approché de ce monarque et de M° de Maintenon Savent à quel point tout cela est éloigné de la vérité. (Note de Voltaire.) — C'est de l'ouvrage de Reboulet que parle Voltaire; voyez, tome XIV, la note 1 de la page 466. 70 CHAPITRE XXXVIIL maximes plus approchantes de la république de Platon que de la manière dont il faut gouverner les hommes. Le roi, après la con- versation, dit qu'il avait entretenu le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume. Le duc de Bourgogne fut instruit de ces paroles du roi. Il les redit quelque temps après à M. de Malezieu qui lui enseignait la géométrie. C'est ce que je tiens de M. de Malezieu, et ce que le cardinal de Fleury m'a confirmé. Depuis cette conversation, le roi crut aisément que Fénelon était aussi romanesquo en fait de religion qu'en politique. Jl est très-certain que le roi était personnellement piqué contre l'archevêque de Cambrai. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui gouvernait Me de Maintenon et Saint-Cyr avec le despotisme d'un directeur, envenima le cœur du roi, Ce monarque fit son affaire principale de toute cette dispute ridicule, dans laquelle il n'entendait rien. I} était sans doute très-aisé de la laisser tomber, puisqu'en si peu de temps elle est tombée d'elle-même; mais elle faisait tant de bruit à la cour qu’il craignit une cabale encore plus qu'une hérésie. Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénelon. 1 Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassa- deur à Rome, par ses lettres du mois d’auguste (que nous nom- mons si mal à propos aoust ) 1697, de poursuivre Ja condamnation d'un homme qu'on voulait absolument faire passer pour un héré- tique. Il écrivit de sa propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider. La congrégation du saint office nomma, pour instruire le pro- cès, un dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeliers, un feuillant, et un augustin. C'est ce qu'on appelle à Rome les consulteurs. Les cardinaux et les prélats laissent d’ordinaire à ces moines l'étude de la théologie pour se livrer à la politique, à l'intrigue, ou aux douceurs de l’oisiveté ?. Les consulteurs examinèrent, pendant trente-sept conférences, trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix; et le pape, à la tête d’une congrégation de cardinaux, les condamna par un bref qui fut publié et affiché dans Rome, le 13 mars 1699. L'évêque de Meaux triompha; mais l'archevêque de Cambrai 4. Cet alinéa et le précédent sont de 1768. (B.) 2. Le nonce Roverti disait : « Bisogna infarinarsi di teologia e fare un fonde di politica. » (Note de Voltaire.) DU QUIÉTISME. 71 tira un plus beau triomphe de sa défaite. Ilse soumitsans restriction et sans réserve, IL monta lui-même en chaire à Cambrai pour condamner son propre livre. Il empêcha ses amis de le défendre. Cet exemple unique de la docilité d'un savant, qui pouvait se faire un grand parti par la persécution même, cette candeur ou ce grand art lui gagnèrent tous les cœurs, et firent presque hair celui qui avait remporté la victoire. Fénelon vécut toujours depuis dans son diocèse en digne archevêque, en homme de lettres. La dou- ceur de ses mœurs, répandue dans sa conversation comme dans ses écrits, lui fit des amis tendres de tous ceux qui le virent. La persécution et son Télémaque lui attirèrent la vénération de l'Eu- rope. Les Anglais surtout, qui firent la guerre dans son diocèse, s'empressaient à lui témoigner leur respect. Le duc de Marlbo- rough prenait soin qu’on épargnât ses terres. Il fut toujours cher au duc de Bourgogne, qu’il avait élevé; et il aurait cu part au gouvernement si ce prince eût vécut, Dans sa retraite philosophique et honorable, on voyait combien il était difficile de se détacher d'une cour telle que celle de Louis XIV : car il y en a d’autres que plusieurs homines célèbres ont quitiées sans les regretter. Il en parlait toujours avec un goût et un intérêt qui percaient au travers de sa résignation. Plusieurs écrits de philosophie, de théologie, de belles-lettres, furent le fruit de cette retraite. Le duc d'Orléans, depuis régent du royaume, le consulta sur des points épineux qui intéressent tous les hommes, et auxquels peu d'hommes pensent. Il demandait si l'on pouvait démontrer l’existence d’un Dieu, si ce Dieu veut un culte, quel est le culte qu’il approuve, si on peut l'offenser en choisissant mal. Il faisait beaucoup de questions de cette nature, en philo- sophe qui cherchait à s'instruire, et l'archevêque répondait en philosophe et en théologien. Après avoir été vaincu sur les disputes de l'école, il eût été peut-être plus convenable qu'il nese mélât point des querelles du jansénisme ; cependant il y entra. Le cardinal de Noailles avait pris contre lui autrefois le parti du plus fort ; l'archevêque de Cam- brai en usa de même. Il espéra qu’il reviendrait à la cour, et qu'il y serait consulté, tant l'esprit humain a de peine à se détacher des affaires quand une fois elles ont servi d’aliment à son inquié- tude. Ses désirs cependant étaient modérés comme ses écrits ; et même sur la fin de sa vie il méprisa enfin toutes les disputes : 4, Pendant la campagno que le duc de Bourgogne fit en Flandre, il ne vit Fénelon qu’une fois, et en public. {K.) 72 CHAPITRE XXXVIII. . semblable en cela seul à l’évêque d’Avranches Huet, l’un des plus savants hommes de l’Europe, qui, sur la fin de ses jours, reconnut la vanité de la plupart des sciences, et celle de l’esprit humain!. L’archevêque de Cambrai (qui le croirait!) parodia ainsi un air de Lulli : Jeune, j'étais trop sage, Et voulais trop savoir : Je ne veux en partage ? Que badinage, Et touche au dernier âge Sans rien prévoir. Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénelon, depuis ambassadeur à la Haye. C’est de lui que je les tiens?. Je garantis Ja certitude de ce fait. Il serait peu important par lui- même, s'il ne prouvait à quel point nous voyons souvent avec des 4. Dans son Traité de la faiblesse de l'esprit humain. & 2% Le texte de Fénelon porte : Je n'ai plus en partage. (B.) 3. Ces vers se trouvent dans les poésies de Mn° Guyon; mais le neveu de M. l'archevèque de Cambrai m'ayant assuré plus d'une fois qu’ils étaient de son oncle et qu'il les lui avait entendu réciter le jour mème qu'il les avait faits, on à dû restituer ces vers à leur véritable auteur. Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires de l'édition du Télémaque, faite par les soins du marquis de Fénelon cn Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires. Je suis obligé de répéter ici que j'ai entre Jes mains une lettre de Ramsay, élève de M. de Fénelon, dans laquelle il me dit : « S'il était né en Angleterre, il aurait développé son génie et donné l'essor à ses principes, qu'on n’a jamais bien connus. » L'auteur du Dictionnaire historique, littéraire et critique, à Avignon, 1759, dit, à l’article FÉNELOx, « qu'il était artificieux, souple, flatteur, et dissimulé ». 11 se fonde, pour flétrir ainsi sa mémoire, sur un libelle de l'abbé Phélypcaux, ennemi de ce grand homme. Ensuite il assure que l'archevêque de Cambrai était un pauvre théologien, parce qu’il n'était pas janséniste, Nous sommes inondés depuis peu de dictionnaires qui sont des libelles diffamatoires. Jamais la Jittéra- ture n’a 6té si désnonorée, ni la vérité si attaquée. Le même auteur nie que M. Ramsay m'ait écrit la lettre dont je parle, et il le nic avec une grossièreté insultante, quoiqu'il ait tiré une grande partie de scs articles du Siècle de Louis XIV. Les plagiaires jansénistes ne sont pas polis : moi, qui ne suis ni quiétiste, ni janséniste, ni moliniste, je n'ai autre chose à lui répondre, sinon que j'ai la lettre. Voici les propres paroles: « Were he born in .a free country, he would have displaÿ’d his whole genius. and given a full career to his own princi- pies never known, » (Note de Voltaire.) — Les vers que Voltaire cite sont tout bonnement le second couplet d’un cantique sur la simplicité de l'enfance chré- tienne. On a trompé Voltaire, { G. A.) — Le Dictionnaire historique, etc., dont parle Voltaire, est celui de Barral et Guibaud ; voyez tome XIV, page 24, et dans le Dictionnaire philusophique le mot Dictionnaire. DU QUIÉTISME. 73 regards différents, dans la triste tranquillité de la vicillesse, ce qui nous a paru si grand et si intéressant dans l’âge où l'esprit, plus actif, est le jouet de ses désirs et de ses illusions. Ces disputes, longtemps l’objet de l'attention de la France, ainsi que beaucoup d'autres nées de l’oisiveté, se sont évanouies. On s'étonne aujourd'hui qu'elles aient produit tant d’animosités. L'esprit philosophique, qui gagne de jour en jour, semble assurer la tranquillité publique; et les fanatiques mêmes, qui s'élèvent contre les philosophes, leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu'ils cherchent à perdre. L'affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV, aujourd’hui si méprisée et si oubliée, perdit à la cour le cardinal de Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son salut dans la guerre civile et, depuis, l'agrandissement de son royaume. Uni par l'amitié avec l'archevêque de Cambrai, et chargé des ordres du roi contre lui, il chercha à concilier ces deux devoirs. Il est constant, par ses lettres, qu'il ne trahit jamais son ministère en étant fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape, selon les ordres de la cour ; mais en même temps il tâchait d'amener les deux partis à une conciliation. Un prêtre italien nommé Giori, qui était auprès de lui l'espion de la faction contraire, s’introduisit dans sa confiance et le calom- nia dans ses lettres ; ct, poussant la perfidie jusqu'au bout, il eut la bassesse de lui demander un secours de mille écus ; et après l'avoir obtenu, il ne le revit jamais. Ce furent les lettres de ce misérable qui perdirent le cardinal de Bouillon à la cour'. Le roi l’accabla de reproches, comme s'il avait trahi l’État, Il parait pourtant, par toutes ses dépêches, qu'il s'était conduit avec autant de sagesse que de dignité. Il obéissait aux ordres du roi en demandant la condamnation de quelques maximes pieusement ridicules des mystiques, qui sont les alchimistes de la religion; mais il était fidèle à l'amitié en éludant les coups que l'on voulait porter à la personne de Fénelon. Supposé qu’il importt à l’Église qu'on n'aimât pas Dieu pour lui-même, il n'importait pas que l'archevêque de Cambrai fût flétri. Maisle roi, malheureusement, voulut que Fénelon fût condamné : soit aigreur contre lui, ce qui semblait au-dessous 4, Elles furent appuyées par les intrigues de la princesse des Ursins, qui, après avoir été longtemps l’amie du cardinal, s'était brouillée avec lui pour une ridicule querelle d'étiquette. (K.) 74 CHAPITRE XXXVIIL. d'un grand roi; soit asservissemént au parti contraire, ce qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. Quoi qu'il en soit, il écrivit au cardinal de Bouillon, le 16 mars 1699, une lettre de reproches très-mortifiante. Il déclare dans cette lettre qu'il veut la condamnation de l'archevêque de Cambrai: elle est d'un homme piqué. Le Télémaque faisait alors un grand bruit dans toute l'Europe, et les Masimes des Saints, que le roi n'avait point lues, étaient punies des maximes répandues dans le Télémaque, qu’il avait lues. On rappela aussitôt le cardinal de Bouillon. Il partit: mais, ayant appris à quelques milles de Rome que le cardinal doyen était mort, il fut obligé de revenir sur ses pas pour prendre pos- session de cette dignité qui lui appartenait de droit, étant, quoique jeune encore, le plus ancien des cardinaux. La place de doyen du sacré collége donne à Rome de très- grandes prérogatives ; et, selon la manière de penser de ce temps- là, c'était une chose agréable pour la France qu’elle fût occupée par un Francais. Ce n'était point d'ailleurs manquer au roi que dese mettre en possession de son bien, et de partir ensuite. Cependant cette dé- marche aigrit le roi sans retour. Le cardinal en arrivant en France fut exilé, et cet exil dura dix annécs entières. Enfin, lassé d'une si longue disgrâce, il prit le parti de sortir de France pour jamais, en 1710, dans le temps que Louis XIV semblait accablé par les alliés, et que le royaume était menacé de tous côtés!. Le prince Eugène et le prince d'Auvergne, ses parents, le re- curent sur les frontières de Flandre, où ils étaient victorieux. Il envoya au roi la croix de l'ordre du Saint-Esprit, et la démission de sa charge de grand aumônier de France, en lui écrivant ces propres paroles : « Je reprends la liberté que me donnaient ma naissance de prince étranger, fils d’un souverain, ne dépendant que de Dieu, et ma dignité de cardinal de la sainte Église romaine et de doyen du sacré collége. Je tâcherai de travailler le reste de mes jours à servir Dieu et l'Église dans la première place après la suprême?, etc, » Sa prétention de prince indépendant lui paraissait fondée, 1. Quoi que dise Voltaire, il paraît qu’à Rome le cardinal de Bouillon ne suivait pas ses instructions, et que, de retour, il entretint des intelligences avec les enne- mis du royaume. (G. A.) 2. Voyez tome XI, page 391. DU QUIÉTISME. 75 non-seulement sur l'axiome de plusieurs jurisconsultes qui assu- rent que qui renonce à tout n'est plus tenu à rien, etque tout homme est libre de choisir son séjour, mais sur ce qu'en effet ce cardinal ‘ était né à Sedan dans le temps que son père était encore souve- rain de Sedan : il regardait sa qualité de prince indépendant comme un caractère ineffacable; et quant au titre de cardinal doyen, qu'il appelle la première place après la suprême, il se justifiait par l'exemple de tous ses prédécesseurs, qui ont passé incontestablement avant les rois à toutes les cérémonies de Rome. La cour de France et le parlement de Paris avaient des maximes entièrement différentes. Le procureur général d'Agucsseau, depuis chancelier, l’accusa devant les chambres assemblées, qui rendi- rent contre lui un décret de prise de corps, et confisquèrent tous ses biens’. I} vécut à Rome, honoré quoique pauvre, et mourut victime du quiétisme, qu’il méprisait, et de l'anitié, qu'il avait noblement conciliée avec son devoir. Il ne faut pas omettre que, lorsqu'il se retira des Pays-Bas à Rome, on sembla craindre à Ja cour qu'il ne devint pape. J'ai entre les mains la lettre du roi au cardinal de La Trimouille, du 26 mai 1710, dans laquelle il manifeste cette crainte. « On peut tout présumer, dit-il, d'un sujet prévenu de l'opinion qu'il ne dépend que de lui seul. Il suffira que la place dont le cardinal de Bouillon est présentement ébloui lui paraisse inférieure à sa naissance et à ses talents ; il se croira toute voie permise pour parvenir à la première place de l’Église, lorsqu'il en aura con- templé la splendeur de plus près. » Ainsi, en décrétant le cardinal de Bouillon, et en donnant ordre qu’on le mit dans les prisons de la ('onciergerie si on pourait se saisir de lui, on craignit qu’il ne montât sur un trône qui est regardé comme le premier de la terre par tous ceux de la religion catholique; etqu’alors, en s’unissant avec les ennemis de Louis XIV, il ne se vengcât encore plus que le prince Eugène, les armes de l'Église ne pouvant rien par elles-mêmes, mais pouvant alors beaucoup par celles d'Autriche. 1. 90 juin 1740. 76 CHAPITRE XXXIX. CHAPITRE XXXIX. ISPUTES SUR LES CÉRÉMONIES CHINOISES. COMMENT CES QUERELLES CONTRIBLÈRENT À FAIRE PROSCRIRR LE CHRISTIANISME A LA CHINE. Ce n'était pas assez, pour l'inquiétude de notre esprit, que nous disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mou- vements, mais elle caractérisa plus qu'aucune autre cet esprit actif, contentieux et querelleur, qui règne dans nos climats. Le jésuite Matthieu Ricci, sur la fin du xvu siècle !, avait été un des premiers missionnaires de la Chine. Les Chinois étaient et sont encore, en philosophie et en littérature, à peu près ce que nous étions il y a deux cents ans. Le respect pour leurs anciens maîtres leur prescrit des bornes qu'ils n’osent passer. Le progrès dans les sciences est l'ouvrage du temps et de la hardiesse de l'esprit ; mais la morale et la police étant plus aisées à comprendre que les sciences, et s'étant perfectionnées chez eux quand les autres arts ne l’étaient pas encore, il est arrivé que les Chinois, demeurés depuis plus de deux mille ans à tous les termes où ils étaient parvenus, sont restés médiocres dans les sciences, et le premier peuple de la terre dans la morale et dans la police, comme le plus ancien. Après Ricci, beaucoup d’autres jésuites pénétrèrent dans ce vaste empire ; et, à la faveur des sciences de l’Europe, ils par- vinrent à jeter secrètement quelques semences de la religion chré- tienne parmi les enfants du peuple, qu'ils instruisirent comme ils purent. Des dominicains, qui partageaient la mission, accusèrent les jésuites de permettre l’idolâtrie en prêchant le christianisme. La question était délicate, ainsi que la conduite qu’il fallait tenir à la Chine. Les lois et la tranquillité de ce grand empire sont fondées sur le droit le plus naturel ensemble et le plus sacré : le respect des enfants pour leurs pères. A ce respect ils joignent celui qu'ils 4. Matthieu Ricci est mort au commencement du xvu° siècle (le 11 mai 1610); mais ce fut sur la fin du xvi°, en 1583, qu'il s'établit cn Chine. (B.) DISPUTES SUR LES CÉRÉMONIES CHINOISES. 77 doivent à leurs premiers maîtres de morale, et surtout à Con- futzée, nommé par nous Confucius, ancien sage qui, près de six cents ans' avant la fondation du christianisme, leur enseigna Ja vertu. Les familles s’assemblent en particulier, à certains jours, pour honorer leurs ancêtres ; les lettrés, en public, pour honorer Con- futzée. On se prosterne, suivant leur manière de saluer Jes supé- rieurs, ce que les Romains, qui trouvèrent cet usage dans toute l'Asie, appelèrent autrefois adorer. On brûle des bougies et des pastilles. Des colaos, que les Portugais ont nommés mandarins, égorgent deux fois l’an, autour de la salle où l’on vénère Confut- zée, des animaux dont on fait ensuite des repas. Ces cérémonies sont-elles idolâtriques ? sont-elles purement civiles? reconnait-on ses pères et Confutzée pour des dieux? sont-ils même invoqués seulement comme nos saints? est-ce enfin un usage politique dont quelques Chinois superstiticux abusent? C'est ce que des étran- gers ne pouvaient que difficilement démêler à la Chine, et ce qu'on ne pouvait décider en Europe. ’ Les dominicains déférèrent les usages de la Chine à l'Inquisi- tion de Rome, en 1645. Le saint office, sur leur exposé, défendit ces cérémonies chinoises, jusqu'à ce que le pape en décidt. Les jésuites soutinrent la cause des Chinois et de leurs pra- tiques, qu’il semblait qu’on ne pouvait proscrire sans fermer toute entrée à la religion chrétienne, dans un empire si jaloux de ses usages ; ils représentèrent leurs raisons. L'Inquisition, en 1656, permit aux lettrés de révérer Confutzée, et aux enfants chinois d'ho- norer leurs pères, en protestant contre la superstition, s'il y en avait, L'affaire étant indécise, et les missionnaires toujours divisés, le procès fut sollicité à Rome de temps en temps; et cependant les jésuites qui étaient à Pékin se rendirent si agréables à l'empe- reur Kang-hi, en qualité de mathématiciens, que ce prince, cé- lèbre par sa bonté et par ses vertus, leur permit enfin d'être mis- sionnaires, ct d'enscigner publiquement le christianisme. fl n’est pas inutile d'observer que cet empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était cependant soumis par l'usage aux lois de l'empire ; qu'il ne put, de sa seule autorité, permettre le christianisme ; qu’il fallut s'adresser à un tribunal, ct qu'il mi- nuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites. Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, par les soins infatigables, et par l'habileté des seuls jésuites. "4, Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Cuixe, section première. 78 CHAPITRE XXXIX. Il y a dans Paris une maison établie pour les missions étran- gères. Quelques prêtres de cette maison étaient alors à la Chine. Le pape, qui envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu'on appelle les parties des infidèles, choisit un prêtre de cette maison de Paris, nommé Maigrot, pour aller présider, en qualité de vicaire, à la mission de la Chine, et lui donna l'évêché de Conon, petite province chinoise dans le Fokien. -Ce Français, évêque à la Chine, déclara non-seulement les rites observés pour les morts superstitieux et idolâtres, mais il déclara les lettrés athées : c'était le sentiment de tous les rigoristes de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui l'ont tant blàmé d'avoir dit qu'une société d'athées pouvait subsister, qui ont tant écrit qu'un tel établissement est impossible, soute- uaient froidement que cet établissement florissait à la Chine dans le plus sage des gouvernements. Les jésuites eurent alors à com- battre les missionnaires, leurs confrères, plus que les mandarins et le peuple. Ils représentèrent à Rome qu'il paraissait assez incom- patible que les Chinois fussent à la fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés de n’admettre que la matière; en ce cas, il était difficile qu’ils invoquassent les âmes de leurs pères et celle de Confutzée. Un de ces reproches semble détruire l’autre, à moins qu'on ne prétende qu’à la Chine on admet le contra- dictoire, comme il arrive souvent parmi nous ; mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour démêler ce contradictoire. Le procès de l'empire de la Chine dura long- temps en cour de Rome; cependant on attaqua les jésuites de tous côtés. Un de leurs savants missionnaires, le P. Lecomte, avait écrit daus ses Mémoires de la Chine que « ce peuple a conservé pendant deux mille ans la connaissance du vrai Dieu; qu’il a sacrifié au Créateur dans le plus ancien temple de l'univers; que la Chine a pratiqué les plus pures lecons de la morale tandis que l’Europe était dans l'erreur et dans Ja corruption ». Nous avons vu‘ que cette nation remonte, par une histoire authentique, et par une suite de trente-six éclipses de soleil cal- culées, jusqu'au delà du temps où nous placons d'ordinaire le déluge universel. Jamais les lettrés n'ont eu d'autre religion que l'adoration d’un être suprême. Leur culte fut la justice. Ils ne purent connaître les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi perfectionnée du Messie, inconnue si long- 1. Teme XI, page 165. DISPUTES SUR LES CÉRÉMONIES CHINOISES. 79 temps aux peuples de l'Occident et du Nord. Il est constant que les Gaules, la Germanie, l'Angleterre, tout le Septentrion, étaient plongés dans l’idolâtrie la plus barbare quand les tribunaux du vaste empire de la Chine cultivaient les mœurs et les lois, en re- connaissant un seul Dieu dont le culte simple n'avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes devaient justifier les expressions du jésuite Lecomte. Cependant, comme on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque un peu les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne. L'abbé Boileau, frère de Despréaux, non moins critique que son frère, et plus ennemi des jésuites, dénonca, en 1700, cet éloge des Chinois comme un blasphème. L'abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui écrivait comiquement des choses sé- rieuses et hardies. Il est l’auteur du livre des Flagellants, ct de quel- ques autres de cette espèce. Il disait qu'il les écrivait en latin, de peur que les évêques ne le censurassent ; et Despréaux, son frère, disait de lui : « S’if n'avait été docteur de Sorbonne, il aurait été docteur de la comédie italienne. » Il déclama violemment contre les jésuites et les Chinois, et commenca par dire que « l'éloge de ces peuples avait ébranlé son cerveau chrétien ». Les autres cer- veaux de l'assemblée furent ébranlés aussi. Il y eut quelques dé- bats : un docteur, nommé Lesage, opina qu'on envoyat sur les lieux douze de ses confrères les plus robustes s'instruire à fond de la cause. La scène fut violente; mais enfin la Sorbonne dé- clara les louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies, et hérétiques. Cette querelle, qui fut aussi vive que puérile, envenima celle des cérémonies ; et enfin le pape Clément XI envoya, l'année d'après, un légat à la Chine. Il choisit Thomas Maillard de Tour- uon, patriarche titulaire d'Antioche. Le patriarche ne put arriver qu'en 1705. La cour de Pékin avait ignoré jusque-là qu'on la ju- geait à Rome et à Paris. Cela est plus absurde que si la répu- blique de Saint-Marin se portait pour médiatrice entre le Grand Turc et le royaume de Perse. L'empereur Kang-hi recut d'abord le patriarche de Tournon avec beaucoup de bonté. Mais on peut juger quelle fut sa surprise quaud les interprètes de ce légat lui apprirent que les chrétiens qui préchaient leur religion dans son empire nc s'accordaient point entre eux, et que ce légat venait pour terminer une querelle dont la cour de Pékin n'avait jamais entendu parler. Le légat lui fit entendre que tous les missionnaires, excepté les jésuites, con- damnaient les anciens usages de l'empire, et qu'on soupconnait 80 CHAPITRE XXXIX. même Sa Majesté chinoise et les lettrés d’être des athées qui n’ad- mettaient que le ciel matériel. Il ajouta qu'il y avait un savant évêque de Conon qui expliquerait tout cela si Sa Majesté dai- gnait l'entendre. La surprise du monarque redoubla, en appre- nant qu'il y avait des évêques dans son empire. Mais celle du lec- teur ne doit pas être moindre en voyant que ce prince indulgent poussa la bonté jusqu'à permettre à l'évêque de Conon de venir lui parler contre la religion, contre les usages de son pays, et contre lui-même. L'évèque de Conon fut admis à son audience. Il savait très-peu de chinois. L'empereur lui demanda d'abord l'explication de quatre caractères peints en or au-dessus de son trône. Maigrot n’en put lire que deux; mais il soutint que les mots king-tien, que l'empereur avait écrits lui-même sur des ta- blettes, ne signifiaient pas adorez le Seigneur du ciel. L'empereur eut la patience de lui expliquer par interprètes que c'était préci- sément le sens de ces mots. Il daigna entrer dans un long examen. Il justifia les honneurs qu'on rendait aux morts. L'évé- que fut inflexible. On peut croire queles jésuites avaient plus de crédit à la cour que lui. L'empereur, qui par les lois pouvait le faire punir de mort, se contenta de le bannir. Il ordonna que tous les Européans qui voudraient rester dans le sein de l'em- pire viendraient désormais prendre de lui des lettres patentes, et subir un examen. Pour le légat de Tournon, il cut ordre de sortir de la capitale. Dès qu'il fut à Nankin, il y donna un mandement qui condam- nait absolument les rites de la Chine à l'égard des morts, et qui défendait qu’on se servit du mot dont s'était servi l'empereur pour signitier le Dieu du ciel. Alors le légat fut relégué à Macao, dont les Chinois sont tou- jours les maîtres, quoiqu'ils permettent aux Portugais d'y avoir un gouverneur. Tandis que le légat était confiné à Macao, le pape lui envoyait la barrette ; mais elle ne lui servit qu'à le faire mou- rir cardinal. Il finit sa vie en 1710. Les ennemis des jésuites leur imputèrent sa mort, [ls pouvaient se contenter de leur imputer son exil. Ces divisions, parmi les étrangers qui venaient instruire l'empire, discréditèrent la religion qu'ils annoncaient. Elle fut encore plus décriée lorsque la cour, ayant apporté plus d'atten- tion à connaître les Européans, sut que non-seulement les mis- sionnaires étaient ainsi. divisés, mais que parmi les négociants qui abordaient à Canton il y avait plusieurs sectes enncmies jurées l'une de l’autre, DISPUTES SUR LES CÉRÉMONIES CHINOISES. 8! L'empereur Kang-hi mourut en 1724'. C'était un prince ama- teur de tous les arts de l'Europe. On lui avait envoyé des jésuites très-éclairés, qui par leurs services méritèrent son affection, et qui obtinrent de lui, comme on l'a déjà dit?, la permission d’exer- cer et d'enseigner publiquement le christianisme. Son quatrième fils, Young-tching, nommé par lui à l'empire, au préjudice de ses aînés, prit possession du trône sans que ces aînés murmurassent, La piété filiale, qui est la base de cet em- pire, fait que dans toutes les conditions c’est un crime et un opprobre de se plaindre des dernières volontés d’un père. Le nouvel empereur Young-tching surpassa son père dans l'amour des lois et du bien public. Aucun empereur n'encoura- gea plus l’agriculture. Il porta son attention sur ce premier des arts nécessaires jusqu’à élever au grade de mandarin du hui- tième ordre, dans chaque province, celui des laboureurs qui se- rait jugé, par les magistrats de son canton, le plus diligent, le plus industrieux et le plus honnête homme; non que ce labou- reur dût abandonner un métier, où il avait réussi, pour exercer les fonctions de la judicature, qu’il n'aurait pas connues; il res- tait laboureur avec le titre de mandarin: il avait le droit de s'as- seoir chez le vice-roi de la province, ct de manger avec lui. Son nom était écrit en lettres d’or dans unesalle publique. On dit que ce règlement si éloigné de nos mœurs, et qui peut-être les con- damne, subsiste encore. Ce prince ordonna que dans toute l'étendue de l'empire on n’exécutât personne à mort avant que le procès criminel lui eût été envoyé, et même présenté trois fois. Deux raisons qui moti- vent cet édit sont aussi respectables que l’édit même. L'une est le cas qu’on doit faire de la vie de l’homme; l’autre, la tendresse qu'un roi doit à son peuple. Il fit établir de grands magasins de riz dans chaque province avec une économie qui ne pouvait être à charge au peuple, et qui prévenait pour jamais les disettes. Toutes les provinces fai- saient éclater leur joie par de nouveaux spectacles, et leur recon- naissance en lui érigeant des arcs de triomphe. Il exhorta par un édit à cesser ces spectacles, qui ruinaient l’économie par lui recommandée, et défendit qu'on lui élevät des monuments, À. 1] mourut à la fin de 1722, comme Voltaire le dit ailleurs; voyez article Cuine, dans le Dictionnaire philosophique, et la Relation du bannissement des jésuites de la Chine, dans les Mélanges. 2. Pages 77-18. 45. — Siècre ve Louis XIV. II. 82 CHAPITRE XXXIX. « Quand j'ai accordé des grâces, dit-il dans Son rescrit aux mandarins, ce n’est pas pour avoir une vaine réputation : je veux que le peuple soit heureux; je veux qu’il soit meilleur, qu’il remplisse tous ses devoirs. Voilà les seuls monuments que j'accepte. » Tel était cet empereur, et malheureusement ce fut lui qui proscrivit la religion chrétienne. Les jésuites avaient déjà plu- sieurs églises publiques, et même quelques princes du sang im- périal avaient recu le baptême : on commencait à craindre des innovations funestes dans lempire, Les malheurs arrivés au Japon faisaient plus d'impression sur les esprits que la pureté du christianisme, trop généralement méconnu, n’en pouvait faire. On sut que, précisément en ce temps-là, les disputes qui aigrissaient les missionnaires de différents ordres les uns contre les autres avaient produit l’extirpation de la religion chrétienne dans le Tunquin; et ces mêmes disputes, qui éclataient encore plus à la Chine, indisposèrent tous les tribunaux contre ceux qui, venant prêcher leur loi, n'étaient pas d'accord entre eux sur cette loi même. Enfin on apprit qu'à Canton il y avait des Hollandais, des Suédois, des Danois, des Anglais, qui, quoique chrétiens, ne passaient pas pour être de la religion des chrétiens de Macao. Toutes ces réflexions réunies déterminèrent enfin le suprême tribunal des rites à défendre l'exercice du christianisme. L'arrêt fut porté le 10 janvier 1724, mais sans aucune flétrissure, sans décerner de peines rigoureuses, sans le moindre mot offensant contre les missionnaires : l'arrêt même invitait l’empereur à con- server à Pékin ceux qui pourraient être utiles dans les mathéma- tiques. L’empercur confirma l'arrêt, et ordonna, par son édit, qu'on renvoyât les missionnaires à Macao, accompagnés d'un mandarin pour avoir soin d'eux dans le chemin, et pour les garantir de toute insulte. Ce sont les propres mots de l’édit. Il en garda quelques-uns auprès de lui, entre autres le jésuite nommé Parennin, dont j'ai déjà fait l'éloge‘, homme célèbre par ses connaissances et par la sagesse de son caractère, qui parlait très-bien le chinois etle tartare. Il était nécessaire, non-seulement 4. En 1768, date de cet alinéa, Voltaire avait fait l'éloge de Parennin dans le chapitre 1° de l'Essai sur les Mœurs (voyez tome XI, page 173), et dans une note du paragraphe xvir de ja Philosophie de l'histoire (voyez tome XI, page 96}, Il en a parlé depuis dans les Questions sur l'Encyclopédie, dans les Fragments sur l'Inde, chapitre v, ct dans les première et septième Lettres chi- noises, (B.) DISPUTES SUR LES CÉRÉMONIES CHINOISES. 83 comme interprète, mais comme bon mathématicien. C'est lui qui est principalement connu parmi nous par les réponses sages et instructives sur les sciences de la Chine aux difficultés savantes d’un de nos meilleurs philosophes. Ce religieux avait eu la faveur de l’empereur Kang-hi, et conservait encore celle d'Young-tching. Si quelqu'un avait pu sauver la religion chrétienne, c'était lui. 1] obtint, avec deux autres jésuites, audience du prince frère de l'empereur, chargé d’examiner l'arrêt et d'en faire le rapport. Parenuin rapporte avec candeur ce qui leur fut répondu. Le prince, qui les protégeait, leur dit : « Vos affaires m'embarrassent ; j'ai lu les accusations portées contre vous : vos querelles conti- nuelles avec les autres Européans sur les rites de la Chine vous ont nui infiniment. Que diriez-vous si, nous transportant dans l'Europe, nous y tenions la même conduite que vous tenez ici? en bonne foi le souffririez-vous? » fl était difficile de répliquer à ce discours. Cependant ils obtinrent que ce prince parlàt à l’em- pereur en leur faveur; et lorsqu'ils furent admis au pied du trône, l'empereur leur déclara qu'il renvoyait enfin tous ceux qui se disaient missionnaires. Nous avons déjà rapporté ses paroles : « Si vous avez su trom- per mon père, n’espérez pas me tromper de même*. » Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites re- vinrent depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre Young-tching; ils furent condamnés à la mort pour avoir violé manifestement les lois de l'empire. C'est ainsi que nous faisons exécuter en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie particulière à nos climats, ainsi qu'on l’a déjà remarqué? ; elle a toujours été inconnue dans la haute Asie, Jamais ces peuples n’ont envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux extrémités du globe, Les jésuites mêmes attirèrent la mort à plusieurs Chinois, et surtout à deux princes du sang qui les favorisaient. N'étaient-ils pas bien malheureux de venir du bout du monde mettre le trouble dans la famille impériale, et faire périr deux princes par le der- nier supplice? Ils crurent rendre leur mission respectable en 4. Voyez l'Essai sur les Mœurs, chapitre cxcv, (Note de Voltaire.) 2. Voltaire rappelle sans doute ici ce qu'il a dit dans l'Essai sur les Mwurs, tome XIII, pages 167-168. 8k CHAPITRE XXXIX. Europe en prétendant que Dieu se déclarait pour eux, et qu'il avait fait paraître quatre croix dans les nuées sur lhorizon de la Chine. Ils firent graver les figures de ces croix dans leurs Lettres édifiantes et curieuses; mais si Dieu avait voulu que la Chine fût chrétienne, se serait-il contenté de mettre des croix dans l'air? Ne les aurait-il pas mises dans le cœur des Chinois? FIN DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV AVERTISSEMENT DE BEUCHOT Aussitôt que le Siècle de Louis XIV eut paru, La Beaumelle en com- mença la critique !. Une édition fut mise au jour sous ce titre : Le Siècle de Louis XIV par M. de Vollaire, nouvelle édition, augmentée d'un très- grand nombre de remarques par M. de La B***; Francfort, chez la veuve Knoch et J,-G. Eslinger, 4753, trois volumes petit in-8°?. En tête du pre- mier volume sont des Conseils à l’auteur du Siècle de Louis XIV, divisés en trois lettres. La Beaumelle prétendit que c'était contre les conventions faites avec Eslinger que ce libraire avait mis sur les frontispices ces mots: Par M. de La B*#; que les notes du premier volume étaient les seules qui fussent de lui; que les autres étaient d’un chevalier de Mainvillers. Dans le second volume, page 348, chapitre xxvi (aujourd'hui chapitre xxvu, voyez tome X{V, page 478), l’annotateur avait, à l'occasion de la mort de plusieurs membres de la famille royale, ajouté une note injurieuse pour la mémoire du duc d'Orléans, le régent. La Beaumelle, étant revenu à Paris, fut arrêté le 24 avril 4753. On avait trouve chez lui huit exem- plaires de l'édition de Francfort du Siècle de Louis XIV. La Beaumelle fut conduit à la Bastille, où il resta près de six mois *. 1. Avertissement du libraire (probablement de La Bcaumelle lui-même), en tète de la Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV. 2. En mai ou juin 1752, La Beaumelle avait fait imprimer à Gotha quatre feuilles de ses Remarques sur le Siècle de Louis XIV (voyez page 151 de la Reponse au Supplément), qu’il brla cependant pour la comtesse de Bentink. Je ne sais si cette comtesse de Bentink est celle qui, après la mort de la duchesse de Saxc-Gotha, brüla, dit-on, la correspondance de Voltaire avec cette princesse, 8. Voici ce qu'on lit dans les Mémoires historiques et authentiques sur la Bas- tille, tome II, page 330 : « Au mois d'avril 1753, on fut informé que La Beaumelle était revenu à Paris avec des exemplaires d'une nouvelle édition qu'il avait fait faire du Siècle de Louis XIV, de Voltaire, dans laquelle il avait inséré des notes critiques offensantes pour la maison d'Orléans... Au mois d'octobre de la même année, M. le duc d'Orléans lui pardonna, et il fut mis en liberté, avec un exil à cinquante lieues de Paris. n Oa trouve des détails sur la détention de La Beaumelle au tome IE (page 231 et suiv.) de l'Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, etc., par J. Delort. Paris, Firmin Didot, 1829, trois volumes in-8°. 88 AVERTISSEMENT DE BEUCHOT. Certainement il voulait dénigrer l'ouvrage de Voltaire; mais cela n’était pas dans l'intérêt du libraire qui le réimprimait. Aussi ce dernier, dans l'Avertissement, annonce offrir au public un excellent livre augmenté de remarques qui le rendront encore meilleur. Au reste, plusieurs des re- marques des tomes II et IIT sont ainsi conçues : Ce chapitre est irès-beau; Ce portrait est admirable, elc. H peut se faire que les notes flatteuse; soient de Mainvillers, et toutes les autres de La Beaumelle. Dans tous les cass j'ai signé d’un L les notes extraites de l'édition de Francfort. Voltaire, en réponse à son critique, fit paraître son Supplément au Siècle de Louis XIV, qui circulait à Paris dès le mois de mai. Le 45 de ce mois, la police en fit la perquisition chez le libraire Lambert{, L'édition originale est intitulée Supplément au Siècle de Louis XIV, Catilina, tra- gédie, et autres pièces du même auteur, Dresde, 1753, chez G.-C, Wal- her, petit in-8° de ævj et 484 pages. La seule pièce qui soit après Catilina est l'Examen du testament politique du cardinal Albéroni. Cette édition contient la leltre ou dédicace à M. Roques*. Au lieu de cette Dédicace, il y a dans les diverses éditions du volume intitulé Siècle polilique de Louis XIV, un Mémoire de M. F. de Voltaire aposlillé par M.de La Beaumelle, et qu'on peut regarder commela première version de la dédicace à M. Roques. Si la date de 27 janvier 1753 que lui donne La Beaumelle est exacte, ce mémoire est peut-être le testament littéraire dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Argental, du 10 février 4753. Je l'ai imprimé en forme de variante et en note à la fin de la lettre à M. Roque (page 95). Colini, alors secrétaire de Voltaire, et qui trouvait le Supplément beau- coup plus mordant que les notes de son commentateur, fit de vains efforts pour en empêcher la publication 3, La Beaumelle répliqua par une Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV, Colmar, 1754, in-12, rédigée dès le mois d'octobre 4753, c'est- à-dire aussitôt après sa sortie de la Bastille, mais qui ne put être imprimée qu'en avril 4754. Il y reproduisit une Lettre sur mes démélés avec M. de Vol- taire, déjà imprimée plusieurs fois, et le Yémoire apostillé. L'acharnement de Voltaire el de La Beaumelle l'un contre l’autre n’a cessé qu'avec la vie. Les Lettres de M. de La Beaumelle à M. de Voltaire, 4763, in-12 de 243 pages, sont une nouvelle édition entièrement refondue de la Réponse au Supplément, avec quelques autres morceaux relatifs à Voltaire. B. Ce 29 mai 1830. 1. Manuscrits de d’Hemery, inspecteur de police pour la librairie. 2, Jacques-Emmanuel Roques de Maumont de La Rochefoucauld, né en 1727, mort le 46 mars 1805, a publié une Lettre sur la part qu'il a eue aux démélés de MM. de Voltaire et La Beaumelle, Hanovre, 1755, in-8°, dont je ne parle toutefois que d’après Meusel. (B.) 8. Mon Séjour auprès de Voltaire, 1807, in-8°, pages #7 et 59. LETTRE À M. ROQUES' CONSEILLER ECCLÉSIASTIQUE DU SÉRÉNISSIME. LA NDGRAVYE DE HESSE-HOMBOURG. MonsIEUR, Je n’ai dédié à personne le Siècle de Louis XIV, parce que ni la vérité ni la liberté n’aiment les dédicaces, et que ces deux biens, qui devraient appartenir au genre humain, n'ont besoin du suf- frage de personne. Mais je vous dédie ce supplément, quoiqu'il soit aussi vrai et aussi libre que le reste de l’ouvrage. La raison en est que je suis forcé de vous appeler en témoignage devant l’Eu- rope littéraire. La querelle dont il s’agit pourrait bien être mépri- sable par elle-même, comme toutes les querelles, et confondue bientôt dans la foule de tant de dispufes littéraires, de tant de différends dont la mémoire se perd avant même que la mémoire des combattants soit anéantie. Mais le rapport qui lie cette dispute aux événements du siècle de Louis XIV, les éclaircissements que les lecteurs en pourront tirer pour mieux connaître ces temps mémorables, serviront peut-être à la sauver pour quelque temps de l'oubli où les ouvrages polémiques semblent condamnés. C'est vous, monsieur, qui m'appriîtes le premier qu’un jeune homme élevé à Genève, nommé M. de La Beaumelle, faisait réim- primer clandestinement la première édition du Siècle de Louis XIV à Francfort-sur-le-Mein. C'est vous qui m’apprîtes que cette édition subreptice était chargée de quatre lettres de La Beaumelle, dans lesquelles il 4. Le mème à qui sont adressées plusieurs lettres de la Correspondance géné- rale, années 1752 et 1753; voyez aussi la note 2 de la page précédente. 2. 11 n'y à que trois lettres, toutes les trois satiriques. Voici le début de la 90 LETTRE A M. ROQUES. outrage des officiers de la maison ‘du roi de Prusse. Votre pro- bité fut surprise de la témérité avec laquelle cet auteur parle de plusieurs souverains de l’Europe, dans ses commentaires sur le Siècle de Louis XIV, et des belles injures qu’il me dit dans mon propre ouvrage. Vous eûtes la générosité de m'en avertir, vous eûtes celle d'offrir de l'argent à son libraire pour supprimer ce scandale. Je sais bien que la littérature est une guerre continuelle ; mais je ne devais pas m'attendre à une pareille excursion. Je vous écrivis que je ne savais pas comment je m'étais attiré ces hostilités de la part d’un homme que je n’avais connu à Berlin que pour tâcher de lui rendre service. Je me plaignis à vous de son pro- cédé ; vous eûtes la bonté de lui faire passer mes justes plaintes, Il avait l'honneur d'être lié avec vous, parce qu'il s'était destiné à Genève au ministère de votre religion : et quoique sa conduite semblât le rendre peu digne de cette fonction et de votre amitié, vous aviez pour lui lindulgence qu’un homme de votre probité compatissante peut avoir pour un jeune homme qui s’égare, et qu'on espère de ramener à son devoir, Il faut avouer qu’il vous exposa ingénument la raison qui l'avait porté à l'atrocité que vous condamniez. Je ne puis mieux faire, monsieur, que de rapporter ici une partie de la lettre qu'il vous écrivit il y a six mois pour justifier en quelque sorte sa con- duite. La voici mot pour mot : « Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il me dit qu'un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait parlé d’une manière violente contre moi; qu'il avait dit au roi que je parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que je traitais sa cour philosophe d’assemblée de nains et de bouffons, que je le comparais aux petits princes alle- mands!, et mille faussetés de cette force. Maupertuis me conseilla première, on jugera du reste : « À monsieur de Voltaire. Je viens de lire, monsieur, votre Siècle de Louis XIV. Je l'ai trouvé, comme tout ce que vous faites, admirable, plein de feu, plein de sens. À la vivacité de votre style, on ne le croirait pas l’ou- vrage de vingt années; l'esprit s'appesantit sur les matières à force de les manier; mais le vôtre ne se ressent ni du poids de l'âge ni de la longueur du travail : vous ètes même plus antithétique, plus saillant, plus décousu que jamais...» ((G. A.) 4. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par les mêmes prin- cipes que les princes d'Allemagne comblent de bienfaits les nains et les bouffons, etc. Trait du Qu'en dira-t-on. ( Note de Voltaire.) — Dans Mes Pensées (ouvrage de La Beaumelle), on lit sous le n° xuix, éditions de 4752 et 1761 : « Qu'on parcoure l'his- toire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres, à titre d'homme de lettres. Il ya LETTRE À M. ROQUES. 91 d'envoyer mon livre au roi en droiture, avec une lettre qu’il vit et corrigea lui-même. » Il n’est que trop vrai, monsieur, que ce cruel procédé trop public de Maupertuis, mon persécuteur, a été l'origine du livre scandaleux de La Beaumelle, ct a causé des malheurs plus réels, Il n’est que trop vraique Maupertuis manqua au secret qu’on doit à tout ce qui se dit au souper d’un roi. Et ce qui est encore plus douloureux, c'est qu’il joignit la fausseté à l’infidélité. Il est faux que j’eusse averti Sa Majesté prussienne de la manière dont La Beaumelle avait osé parler de ce monarque et de sa cour dans son livre intitulé le Qu'en dira-t-on, ou Mes Pensées; je l'aurais pu, et je l’aurais dû, en qualité de son chambellan. Ce ne fut pas moi, ce fut un de mes camarades qui remplit ce devoir. J’ose en attes- ter Sa Majesté elle-même. Elle me doit cette justice, elle ne peut refuser de me la rendre. Le chambellan qui l’en avertit est M. le marquis d’Argeus : il Pavoue, et il en fait gloire. Je n'étais que trop informé des coups qu’on me portait : courir chez un jeune étranger, chez un voyageur, chez un passant; lui révéler le secret des soupers du roi son maître, me calomnier en tout ; lui rapporter ce qui s’était fait et dit dans mon appartement après le souper ; le déguiser, l’envenimer, comme il est prouvé par le reste de la lettre de La Beaumelle : c'était une des moindres manœuvres que j'avais à essuyer. Presque tout Berlin était instruit de cette persécution. Sa Majesté l’ignora toujours. J'étais bien loin de troubler la douceur de la retraite de Potsdam, et d’impor- tuner le roi, notre bienfaiteur commun, par des plaintes. Ce mo- narque sait que non-seulement je ne lui ai jamais dit un seul mot contre personne, mais que je n’opposais que de la douceur et de la gaieté aux duretés continuelles de mon ennemi. Il ne pou- vait contenir sa haine, et je souflrais avec patience. Je restai constamment dans ma chambre, sans en sortir que pour me rendre auprès de Sa Majesté quand elle m’appelait. Je gardai un profond silence sur les procédés de Maupertuis, et.sur les trois volumes de La Beaumelle qu'ont produits ces procédés. eu de plus grands poëtes que Voltaire ; il n'y en eut?jamais de si bien récompensés, parce que le goût ne met jamais de bornes’à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents précisément par les mêmes raisons qui engagent un prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain.» (B.) 4. La Beaumelle, dans sa Réponse au Supplément, déclare que cet extrait ne donne pas sa pensée. Il eût voulu que Voltaire cität tonte la letire, qui, du reste, fut écrite non pas « il y a six mois », mais après la Diatribe du docteur Akakia. (G. A.) 92 LETTRE À M. ROQUES. Dans le même temps M. de Maupertuis voulut opprimer M. Kœnig, autrefois son ami, et toujours le mien. M. Kænig avait tâché, ainsi que moi, d'apprivoiser son amour-propre par des éloges ; il avait fait exprès le voyage de Berlin pour conférer amiablement avec lui sur une méprise dans laquelle Maupertuis pouvait être tombé. Il lui avait montré une ancienne lettre de Leibnitz, qui pouvait servir à rectifier cette erreur. Quelle fut la récompense du voyage de M. Kœænig? Son ami, devenu dès lors son ennemi implacable, profite d’un aveu que M. Kænig lui a fait avec candeur pour le perdre et pour le déshonorer. M. Kænig lui avait avoué que l'original de cette lettre de Leibnitz n’avait jamais été entre ses mains, et qu’il tenait la copie d’un citoyen de Berne mort depuis longtemps:. Que fait Maupertuis? Il engage adroitement”les puissances les plus respectables à faire chercher en Suisse cet original, qu’il sait bien qu’on ne trouvera pas : ayant ainsi enchaîné à ses artifices la bonté même de son maitre, il se sert de son pouvoir à l’Académie de Berlin pour faire déclarer faussaire un philosophe, son ami, par un jugement solennel: jugement surpris par l'autorité ; jugement qui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la plupart des académiciens m'ont témoigné leur douleur ; jugement réprouvé et abhorré de tous les gens de lettres. Il fait plus : il pousse la vengeance jusqu'à vouloir paraître modéré. 11 demande à l'Académie qu'il dirige la grâce de celui qu'il fait condamner. Il fait plus encore: il ose écrire lettre sur lettre à Mme la princesse d'Orange, pour imposer silence à l’innocent qu'il persécute, et qu'il croit flétrir. I le poursuit dans son asile, il veut lui lier les maïns tandis qu'il le frappe. J'ai l'honneur d’être de dix-huit académies, et je puis vous assurer qu’il n'y a point d'exemple qu'aucune d’elles aitjamais traité ainsi un de ses membres. Toute l’Europe savante applaudit encore à la manière dont la Société royale de Londres se comporta dans la fameuse dispute entre Newton et Leibnitz. Il s'agissait de la plus belle découverte qu'on ait jamais faite en mathématiques. La Société royale nomma des commissaires tirés de différentes nations, qui examinèrent toutes les pièces pendant un an. L’au- thenticité de ces pièces fut constatée. Le grand Newton, élu pré- sident de la Société royale, n’extorqua point en sa faveur un jugement qui ne devait être rendu que par le public. Il ne fit point déclarer son adversaire faussaire ; il n'affecta point de de- 4, Voyez dans les Mélanges, à la date de 1752-1753, l'Histoire du docteur Akakia, LETTRE A M. ROQUES. 33 mander sa grâce à la Société royale, en le faisant condamner avec ignominie ; il ne le poursuivit point avec cruauté dans son asile; il n’écrivit point à l’électrice de Hanovre pour faire ordonner le silence à Leibniz ; il ne le menaça point d’une peine académique en demandant sa grâce; il ne compromit point le roi d’Angle- terre, il ne le trompa point. On ne mit que de l'exactitude, de la vérité, de l'évidence, dans ce grand procès où il s'agissait d'une véritable gloire. G'étaient des dieux qui disputaient à qui il appar- tenait de donner la lumière au monde, Mais il ne faut pas que la belette de la fable prétende bouleverser le ciel et la terre pour un trou de lapin qu'elle a usurpé. Tout Berlin, toute l’Allemagne, criaient contre une conduite si odieuse ; mais personne n’osait la découvrir au roi de Prusse, et le persécuteur triomphait en abusant des bontés de son maitre; j'ai été le seul qui ai osé élever ma faible voix. J'ai rendu hardi- ment ce service à la vérité, à l’innocence, à l’Académie de Berlin, j'ose dire à la patrie que mon attachement pour le roi de Prusse avait rendue la mienne. J’ai seul fait parvenir les cris de l’Europe savante entière aux oreilles de Sa Majesté. J'en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux informé. J'ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et respectable Volf, qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j'ai l'original entre les mains, la voici : Certum est quam quod certissimum veritalem esse ex parte Kænigii, sive authenticitatem fragmenti ex lilteris Leibnitzit, sive judicium famosum Academiæ spectes, sive prætensam legem ad ruinam totius machinæ tendentem si non in se contradictionem involreret. «Ilest reconnu pour certain et très-certain que la vérité est tout entière du côté du professeur Kœnig, soit dans l'authenticité de la lettre de Leibnitz, soit dans l'étrange jugement de l’Acadé- mie, soit dans la prétendue découverte de son adversaire, qui ne serait qu’un renversement des lois de la nature si elle n'était pas une contradiction. » Jai pris le parti de M. Kænig avec les académiciens des sciences de Paris, avec tous les autres, avec l’Europe littéraire. Je me suis exposé par mon peu de ménagement à perdre les hon- neurs, les biens, dont un grand roi me comblait, et ses bontés plus précieuses cent fois que tous ces biens et tous ces honneurs. J'ai risqué la plus cruelle dissrâce auprès d'un monarque qui m'avait arraché dans ma vieillesse à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à mes emplois ; d’un monarque qui m'avait prévenu, il y a plus de quinze ans, par ses bontés, auxquelles j'avais ré- 94 LETTRE À M. ROQUES. pondu avec enthousiasme; pour qui j'avais tout quitté, toutsacrifé, et sur qui je fondais enfin le bonheur des derniers jours de ma vie. Je n’ai pas balancé. Il n'a fallu à la fois combattre contre mon persécuieur Mau- pertuis, et pour M. Kœænig mon ami, et pour moi-même, Il a fallu, dans le temps même que l'auteur‘ dela Vénus physique et de ses étranges lettres m'accablait, répondre à un livre plus mauvais encore, qu'il a fait composer®. Oui, monsieur, c’est lui qui a porté La Beaumelle à faire cette malheureuse édition du Siècle de Louis XIV, dans laquelle lui seul, des gens de lettres qui étaient auprès du roi de Prusse, n’est pas offensé. S'il n'avait pas excité La Beaumelle contre moi par une calomnie, ce jeune homme, à qui je n'avais jamais donné lieu de se plaindre de moi, n'aurait point fait ce scandaleux ouvrage. Mon persécuteur a beau employer tous ses artifices pour faire désavouer aujourd’hui à La Beaumelle cette lettre dans laquelle ses manœuvres sont constatées, la lettre existe, monsieur, entre vos mains; et j'en ai gardé soigneusement la copie authentique, transcrite par vous-même. Cette lettre qui sert à convaincre Maupertuis d’infidélité envers son maître, et de calomnie envers moi ; cette lettre, dis-je, est encore plus reconnue que celle de Leibnitz, qui a servi à manifester les erreurs de son amour-propre à la face de tout le monde. 11 peut faire déclarer faussaire qui il voudra dans une assem- blée de son Académie ; il sera déclaré injuste par tout le public. Il verra que dans la littérature on ne réussit point par les souter- rains de la fraude comme il a dû ‘voir qu’on ne subjugue point les esprits par la hauteur et la violence; qu'il ne faut dans les écrits que de la raison, et dans la société que de la douceur; qu'enfin la vérité, quoique peu circonspecte par cela même qu'elle est Ja vérité, la"candeur bien que trop simple, l'innocence sans politique, confondent tôt ou tard l'erreur, le manége, la violence. La Beaumelle, qui est jeune encore, apprendra, à ses dépens, à pe plus faire servir son amour-propre imprudent et sans pudeur à l'amour-propre artificieux d’un autre. Je m’adresse, comme M. Kœnig, au public, juge souverain des ouvrages et des hommes. Ce public déteste l'oppresseur, se moque de l'absurde, plaint le malheureux, et aime la vérité. 4. Maupcrtuis. 2. La Beaumelle, dans sa Réponse, s'efforce de mettre Maupertuis hors de cause. il déclare que le ressentiment seul lui a dicté sa critique. Et, faisant amende honorable, il ajoute : « J'ai manqué à moi-même au point de vous (Vol- taire) traiter avec cette hauteur qui n'est pas même permise à la supériorité. » (G.A.) LETTRE À M. ROQUES. 95 P. S. Vous m’apprenez, monsieur, par vos lettres, que La Beau- melle promet de me poursuivre jusqu'aux enfers‘, Il est bien le maître d'y aller quand il voudra. Vous me faites entendre que, pour mieux mériter son gîte, il imprimera contre moi beaucoup de choses personnelles si je réfute les commentaires qu'il a impri- més sur le Siècle de Louis XIV. Vous m’avouerez que c'est un beau procédé d'imprimer trois volumes d’injures, d’impostures contre un homme, et de lui dire ensuite : Si vous osez vous défendre, je vous calomnierai encore. Vous me rapportez, monsieur, dans votre lettre du 22 mars, que « la manière dont il s'y prendra ne pourra que me faire beau- coup de peine; et quand il aurait tout le tort du monde, le public ne s’en informera pas, et rira à bon compte ». Sachez, monsieur, que le public peut rire d'un homme heu- reux et avantageux qui dit, ou fait, ou écrit des sottises; mais qu'il ne rit point d’un homme infortuné et persécuté. La Beau- melle peut réimprimer tout ce qu'on a ècrit contre moi dans plus de cinquante volumes ; cela lui procurera peu de profit et peu de rieurs. Je vous réponds que ses nouveaux chefs-d’œuvre ne me feront aucune peine. Je lui donne une pleine liberté. Je crois bien que La Beaumelle est un écrivain à faire rire ; mais si l'auteur de la Spectatrice danoise *, du Qu'en dira-t-on, ou de Mes Pensées, qui 4 outragé tant de souverains et de particuliers avec une insolence si brutale, et qui n’est impuni que par l'excès du mépris qu'on a pour lui, pense devenir un homme plaisant, il m'étonnera beau- coup. Il s'agit à présent du Siècle de Louis XIV. Il faut voir qui a raison de La Beaumelle ou de moi, et c’est de quoi les lecteurs pourront juger ?. 1. La Beaumelle et M. Roques ne cessaient de correspondre ensemble. Et La Beaumelle annonce qu'ils s’'entendaient sur les lettres à écrire et à montrer. (G. A.) 2, 1749, deux volumes in-8°. La Beaumelle dit n’en avoir fait qu’une partie. 3. Dans quelques impressions que je ne crois pas authentiques, au lieu de cette dédicace ou lettre à M. Roques, on lit, en tête du Supplément au Siècle de Louis XIV, un Mémoire de M. F. de Voltaire, que La Beaumelle fit réimprimer avec des apostilles ou notes, et que voici (sans les apostilles ): « Du jour que j'arrivai à Potsdam, Maupertuis m'a témoigné la plus mauvaise volonté, Elle éclata lorsque je le priai de mettre M. l'abbé Raynal de son Académie : il me refusa avec hauteur, er traita l'abbé Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le roi d'envoyer des patentes à M. l'abbé Raynal; on peut croire que Mau- pertuis ne me l'a pas pardonné. « Un homme que je crois Genevois, ou du moins élevé à Genève, nommé La Beaumelle, ayant été chassé de Dancmark, arrive à Berlin avec la première édi- tion du Qu’en dira-t-an, ou de ses Pensées. Dans ce livre, devenu célèbre par l'excès d'insolences qui en fait le prix, voici ce qu’on trouve : « Le roi de Prusse a comblé de bienfaits les gens de lettres par les mêmes 96 LETTRE À M. ROQUES. « principes que les princes allemands comblent de bienfaits un bouffon et un nain.» a C’est cet homme proscrit dans tous les pays que Maupertuis recherche dès qu'il est arrivé, et qu’il va soulever contre moi : en voici la preuve dans une lettre écrite par La Beaumelle à M. le pasteur Roques, au pays de Hesse-Hombourg : Fragment de la lettre de La Beaumelle. « Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il me dit « qu'un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait parlé d'une « manière violente contre moi; qu'il avait dit au roi que je parlais de lui peu res- « pectueusement dans mon livre; que je traitais sa cour philosophe de vains et de « bouffons; que je le comparais aux petits princes allemands, et mille faussetés « de cette force. M. de Maupertuis me conseilla d'envoyer mon livre au roi en « droiture, avec une lettre qu'il vit et corrigea lui-même. » « Le roi de Prusse, qui n'a su cette anecdote que depuis quelques jours, doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque Sa Majesté sait très-bien que je n'ai jamais dit à ses soupers ce qu'il m’imputè. Elle mc rend cette justice; et quand je l'aurais dit, ce serait toujours un crime à Maupertuis d'avoir manqué au secret qu'il doit sur tout ce qui s’est dit aux soupers particuliers du roi, « On sait quelle violence inouie il à exercée depuis contre M. Kæœnig, biblio- thécaire de Me la princesse d'Orange; on connaît les lettres qu’il a fait imprimer, dans lesquelles il outrage tous les philosophes d'Allemagne, et fait dire à M. Volf ce qu'il n’a point dit, afin de le décrier. « On n’ignore pas par quelles affreuses manœuvres il est parvenu à m'opprimer. J'ai remis à Sa Majesté ma clef de chambellan, mon cordon, tout ce qui m'est dû de mes pensions. Elle a eu la bonté de me rendre tout, et a daigné m'inviter à la suivre à Potsdam, où j'aurais l'honneur de la suivre si ma santé me le permettait. » Ce Mémoire est daté du 27 janvier 1753, dans la réimpression (avec apostilles) qu'en donna La Beaumelle, à la suite de la Réponse au Supplément. (B.) SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV PREMIÈRE PARTIE. Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l'ouvrage. L'auteur du Siècle de Louis XIV sentait tout ce qui man- quait à ce monument qu’il avait voulu élever à l'honneur de sa nation. Il serait incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans son sein ; mais on sait quels engagements et quel attachement d'un côté, quelles bontés prévenantes de l'autre, avaient arraché l'auteur à sa patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies continuelles, une dé- crépitude prématurée, et craignant d'être prévenu par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l'année 1752, de livrer au public Ja faible esquisse du Siècle de Louis XIV, dans l'espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles cou- leurs pour achever le tableau. Il ne s'est pas trompé daus son attente. Il a recu des instructions de toutes parts, et il s'est trouvé en état, dans l'espace d’une année, de donner une meilleure forme à son ouvrage. Il a tout retouché, jusqu'au style. La même impartialité reconnue règne dans le livre, mais avec une atten- tion beaucoup plus scrupuleuse. Il est permis à l'auteur de le dire, parce qu'il est permis d'annoncer qu'on s'est acquitté d'un 1. Dans quelques-unes des premières éditions, cette partie est intitulée Réfu- tation des noles critiques que M. de La Beaumelle a faites sur le Siècle de Louis XIV. Le début, tel qu'on le lit ici, a été ajouté depuis. (B.) 19. — SUPPLÉMENT AU Siècce DE Louis XIV. 7 98 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. devoir indispensable. On a rempli ce devoir à l'égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici comment ou s'exprime sur ce ministre : « Le grand homme d'État est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie’. Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l'acquisition de l'Alsace. 1l donna cette pro- vince à la France dans le temps que le royaume était déchainé contre lui; et, par une fatalité singulière, il lui fit plus de bien lorsqu'il était persécuté que dans la tranquillité d'une puissance absolue. » ; On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de Rysvick, dans cette nouvelle édition?, la seule qu’on puisse consulter : c'est un morceau très-utile, tiré des Mémoires manuscrits de M. de Torcy. Ces mémoires démentent formellement ce que tant d’historiens, tant d'hommes d'État, et milord Boling- broke lui-même, avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès lors dévoré en idée la succession du royaume d'Espagne; et rien ne répand plus de jour sur les affaires du temps, sur la poli- tique et sur l'esprit du conseil de Louis XIV. On voit quels services rendit le maréchal d’'Harcourt dans la grande crise de l'Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d'un mot de Charles II mourant quel serait le successeur de tant d'États. De nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres. On en trouve au second volume * sur l’homme au masque de fer ; mais les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de Ia postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV, Le chapitre du Gouvernement intérieur est très- augmenté; c’est là qu’on voit d'un coup d'œil ce qu'était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a été par lui, et depuis lui. Les ma- tériaux seuls de ce chapitre font connaître la nation et le mo- parque, Il n'y a nul mérite à les avoir mis en œuvre; mais c'est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir. Le dernier chapitre‘ contient cinquante-six articles nouveaux, 1. Voyez la note 1, tome XIV, page 225. 2. L'édition dont Voltaire parle ici est celle qui fut publiée à Dresde, chez G.-C. Walther, 1753, deux volumes petit in-8°. 3. Voyez tome XIV, page 427. 4. Dans les éditions du Siècle de Louis XIV, antérieures à 1768, c'était à la fin de l'ouvrage qu'était placé le Catalogue de la plupart des écrivains, etc., qu'on à vu tome XIV, page 32. Depuis 1753, année où Voltaire publia le Supplément, il a fait d'autres augmentations au Catalogue. J'en ai désigné quelques-unes. (B.) PREMIÈRE PARTIE. 99 concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et dont plusieurs l'ont illustré. Il a fallu que l’auteur fit venir de loin la plupart de leurs ouvrages, qu'il les parcourût, qu'il tâchàt d'en saisir l'esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce qu'il a cru devoir penser d’eux, d'après les plus savants hommes. Ainsi deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture, L'auteur, quoique très-malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce qui s’est fait et s'est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent années. L'amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un travail d'autant plus pénible qu'il paraît moins l'être. Tous les honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même en An- gleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe ct guer- rière abonde, ont tous avoué que l’auteur n'avait été ni flatteur ni satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples ; ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais un des plus grands rois; dans son gou- vernement, une conduite ferme, noble et suivie, quoique mêlée de fautes ; dans sa cour, le modèle de la politesse, du bon goût et de la grandeur, avec trop d'adulation; dans sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des belles-lettres poussée au plus haut point, l'intelligence du commerce, un cou- rage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire des préjugés de cent années, d'autant plus forts que le célèbre Addison et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on lui mande. Il n'a plus rien à souhaiter s’il a obtenu de la nation qui a produit Marlborough, Newton et Pope, du respect pour le génie de la France!, Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune homme élevé à Genève?, qui commence à être connu dans la lit- térature, ayant passé à Berlin et s'étant ensuite arrêté à Franc- fort, y travailla à une édition clandestine, d'après la première, quoiqu'il fût public que le libraire Walther, en vertu de ses droits, 4. Dans sa Réponse, La Beaumelle se moque de Voltaire, heureux des applau- dissements des Anglais. (G. A.) 2. La Beaumelle déclare qu'il n'a pas été élevé à Genève, mais en France, (G. A.) 100 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. en préparait à Dresde une nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile. C'était violer dans l'empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en contrefaisant leurs ouvrages; mais on n'avait point vu d'homme de lettres exercer cette piraterie. Il vendit quinze du- cats à la veuve Knoch et Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait cette édition frauduleuse", Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de Pair d'autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses déci- sions. Il croit que c’est quelque homme d’État, ou quelque savant vrofond dans l’histoire : il ne peut deviner que c’est l'éditeur des Lettres de madame de Maintenon, l'auteur de la Spectatrice danoise, l'auteur de Mes Pensées, ou du Qu'en dira-t-on. Ce grand écrivain fait bien de l'honneur à l'auteur du Siècle de Louis XIV; il le traite comme tous les potentats de l'Europe; il le condamne et l'instruit, Il aurait dû seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires, comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son chef-d'œuvre du Qu'en dira-t-on dans toutes les grandes villes où il passait. Il substituait, de pro- vince en province, un feuillet à un autre; il mettait à la tête de Mes Pensées : cinquième, sixième édition ?. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus flatteuse : car il leur sup- posait à tous la plus grande clémence. Était-il hors de Saxe$, il imprimait (page 302): « J'ai vu à Dresde un roi... un ministre... un héritier... une princesse... un peuple... » Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait frémir, Élait-il hors de Berlin, il imprimait (page 244) : « Prédiction.… la Prusse... » et (page 230) : « Des soldats qu’une barbare discipline dépouille de tout sentiment d'honneur, à quion fait haïr une vie qu'on les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.; » et, dans le même article, ce judicieux auteur 1. La Beaumelle dit avoir eu pour ses Lettres et ses Remarques cent cinquante florins, cinquante exemplaires de l'édition, et quarante rames de papier d'impres- sion. Voltaire, dans la dix-septième de ses fonnétetés lilléraires, parle de dix-sept louis d'or; voyez aussi, dans le Dictionnaire philosophique, l'article Hisroins, paragraphe de l'Histoire salirique. 2. « Rien n'est plus faux que ce que vous m'imputez là », dit La Beaumelle. (G. A.) 3. uJe n'ai jamais été en Saxe, » dit l'accusé. (G. A.) PREMIÈRE PARTIE. 4101 dit que « linhumanité des châtiments fait périr ces hommes (impunis) dans l’étisie, ou languir par des descentes ». A peine est-il hors de Gotha qu'il dit (page 108) : « Je vou- drais bien savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha par exemple, vendent aux grands le sang de leurs sujets? » S'il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms. Se croit-il hors d'état de voyager en Angleterre, il dit (page 258) que «lord Bath serait déshonoré en France ». A-t-il quitté la Hol- lande, il insère (page 279) que «bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être sabmergée, quand le stathoudérat sera bien établi », Est-il loin de la France, il dit (page 302) que « le despotisme y a éteint jusqu'au nom de vertu ». Mais dès qu’il veut venir à Paris, il Ôte cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui pensent. Voilà donc ce que ce personnage appelle Mes Pensées, et ce qu'on a lu avec la curiosité et les sentiments que cette noble har- diesse doit inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres ; mais il défigure un peu ce qu'il touche‘. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal de Richelieu, il lui fait dire une sottise. H prétend que le cardinal de Richelieu a écrit : « Le roi a changé de ministre, et son ministre de maxime. » Il ne sent pas que ce n'est point le nouveau ministre, le cardinal de Richelieu lui- même, qui a changé. Il y à dans la lettre : « Le roi a changé de ministre, et le conseil de maxime. » Voilà des paroles d'un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n'en ont aucun. Il défigure de la même facon des vers de la tragédie de Rome sauvée, en leur substituant les siens : car ce galant homme est aussi poëte, ou du moins il veut faire des vers, Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui ne peuvent être qu'à lui : par exemple il donne des con- seils à un jeune courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58) : « Le mérite parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l'effronterie : rampez donc cffrontément. » On ne saurait donner un conseil plus honnête. 4. La Beaumelle déclare qu'il ne comprend pas ce mot: Putiner des leltres. Ila des raisons pour cela, car ses Lettres de madame de Maintenon sont en cffet, comme le fait entendre Voltaire, defigurées. (G. A.) — Voyez la nouvelle édition de ces Lettres publiée par M. Th. Lavallée. 102 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de Cicéron : Un courage indompté, dans le cœur des mortels, Fait ou les grands héros ou les grands criminels. Qui du crime à la terre a donné les exemples S'il eût aimé la gloire eût mérité des temples : Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit, Je réponds de César, il est l'appui de Rome : J'\ vois plus d'un Sylla, mais j'y vois un grand homme. Rome sauvée, acto V, scène 11. Voilà comme l’auteur de Yes Pensées s’approprie ces vers dans sa prose (page 79) : « Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font les grands héros et les grands criminels: et l'âme du grand Condé ressemblait à celle de Cartouche. » Il y à dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles ca- ractérisent une âme qui n’est pas celle du grand Condé; et ce qui est rare, c'est l'air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les Clarendon et les de Thou n'auraient exprimé qu'avec défiance, ou plutôt ce qu’ils n'auraient jamais dit, « Donnez-moi, dit-il (page 25), un Stuart qui ait l'âme de Cromwell, etje le ferai roi d'Angleterre. » Vous le ferez roi d'Angleterre! vous! quel faiseur de monarques! Le fou du roi Jacques [+ s'étant un jour assis sur le trône, on lui demanda : « Que fais-tu là, maraud ? » Il répondit : Je règne. L'auteur de es Pensées fait plus, il fait régner. C'est ce modeste et sage écrivain, ce grand politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l'instruction publique, a donné l'édition du Sircle de Louis XIV. Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque chose de l'histoire, il ne serait pas impossible qu'il eût en effet critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits; mais point. Son génie ne lui a pas permis de s'abaisser à ces détails. C'est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire ; c'est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c'est La Beaumelle qui se mêle de condamner Louis XIV; c'est La Beaumelle qui dit qu’on se yâte à Potsdam; c'est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la moindre 1. La Beaumelle reproche à Voltaire d'avoir empruaté ce trait au Roi de Cocagne, de Legrand. {G. A. PREMIÈRE PARTIE. 103 raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il avait un roi d'Angleterre à faire. Il règle les rangs des rois. 11 dit que le roi de Sardaigne ne cédera jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne ea un seul mot. Par exemple l'auteur du Siècle de Louis XIV dit‘ que la France, depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions ; et le savant La Beaumelle demande quand? Voilà un excellent cri- tique en histoire! Il ignore les horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri IE, Henri IV, et les factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis X{II. « Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mau- vaise. » Il dit en un endroit que l'auteur du Siècle écrit comme un clerc de procureur. L'auteur du Siècle lui aurait eu plus d’obliga- tion des instructions historiques qu'il devait attendre d'un homme qui prend la peine de contrefaire son livre en lenrichissant de notes : l'auteur était en effet tombé dans des méprises considéra- bles. Il était bien difficile que, n'ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu'il avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes les erreurs qu'il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la bonté de l'avertir, ont été soigneu- sement corrigées dans les éditions nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s'est bien donné de garde d'en relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas seulement que le fameux prince d'Orange Guillaume III fut créé stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral général? lui qui ignore l'ancien droit qu'avait l'empereur sur la ville de Bamberg, droit qui tire son origine des conventions faites avec les papes, daus le temps qu'ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu'ils échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il micux l'histoire du temps que l'histoire ancienne quand, dans une de ses remarques, il dit que l'entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n'y eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu'il passa seul en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul courage. Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu'on lui réponde directement. Mais comme on doit avoir pour le public 4. Chapitre 11, tome XIV, page 173. 104 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. le respect de l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici des choses utiles. Ce qu'il y a de plus vil peut servir à quelques usages. On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il s’agit de prouver que la cour de Versailles n'y eut pas la moindre part, et qu’elle n’avait jamais songé à la succes- sion entière de cette monarchie. L'auteur du Siècle cite M, Ie mar- quis de Torcy, alors ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce secrétaire d'État; un La Bcaumelle nie ce témoignage! il demande où il est! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage se trouve dans les Hémoires manuscrits ‘ de M. de Torcy, lesquels sont entre les mains de sa famille, On ne les confiera pas à La Beaumelle, sans doute?; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre témoignage du marquis de Torcy se trouve encore écrit de sa main à la marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri *, imprimée à Rome, et de laquelle-La Beaumelle n’a jamais entendu parler, Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome, eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture de son exemplaire à M. le marquis de Torcy. Ottieri, comme tous les autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie d'Espagne. M. de Torcy réfute en peu de mots cette erreur si accréditée, et dit expressément que Louis XIV n'y « jamais pensé. Ce volume du comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du marquis de Torcy, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque. . 4. Ils ont été imprimés ; voyez tome XIV, la note 3 de la page 5ù. 2. À ce propos, La Beaumelle s’écrie : « J'ai un manuscrit assez précieux quê l'on m'a confié. » Et il ajoute qu’il ne le publicra pas avant la mort de Voltaire, que celui-ci peut donc être tranquille. Cctte déclaration semble une menace qui éclaire un point d'histoire littéraire, car il s'agit là, sans aucun doute, de la l'ucelle. (G. A.) 3. Isturia delle guerre avvenute in Europa et particolarmente in Italia, por la successione alla monarchia delle Spayne, dal! anno 1695 all anno 1725, dal conte e marchese Francesco Maria Ottieri; Rome, 1728 et années suivantes, huit volu- mes ia-4°. On lit dans la Méthode pour étudier l'histoire (qui ne donne que deux volumes à l'ouvrage, page 414 du tome XI de l'édition de 1772), que l'auteur étant mort en 1742, ce fut son fils qui publia le second volume en 1353. Le tome II est daté de 1752; le tome JII de 1753, etc. (B.) PREMIÈRE PARTIE. 105 Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un nom pour un autre, ne sont que des matières pour un errata. Si d’ailleurs le corps de l'ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs, les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la draperie. On pourrait à toute force pardonner à Fhistorien de Limiers d'avoir fait assister au grand conseil qui se tint à Versailles, au sujet du testament de Charles 11, Me de Maintenon, qui n'y entra jamais, et M. de Pomponne, qui était mort ; mais ce qu'on ne peut pardonner, c’est l'ignorance des deux traités de partage; c'est d'avoir supposé que le roi d’Angleterre avait engagé Charles IT à faire un testament en faveur du prince de Bavière; c'est d'avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite envoyé un autre testament à signer au roi d'Espagne en faveur du duc d'Anjou. Il n'est pas permis de se tromper sur une révolution si grande, si importante, devenue la base d’un nouveau système de l'Europe. L'auteur du Siècle est, de tous les historiens qui ont parlé de cet événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité. Que le P. Danicl, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII ct de Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques villes; qu'il prenne l'entrée de quelques troupes dans une ville ouverte pour un siége, ces légères fautes ne sont presque rien, parce qu’il importe peu à la postérité qu'on ait eu tort ou raison dans des petits faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni surtout son affectation de n'étaler que des combats, qui, après tout, ne sont que des choses fort communes dans les fastes d'un siècle mémorable par tant d’autres endroits singuliers. C'est ce qu'on lui reproche dans sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l'a pas fait; et quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre histoire reste encore à faire. On ennoblira encore ici l'humiliation où l'on descend de parler d'un tel critique, en rendant compte d'une autre anecdote très-importante. Cette particularité ne se trouve que dans l'édi- tion du Siècle de 1753. On y voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en 1701. L'auteur du Siècle avoue seulement, dans toutes les premières éditions, que plusieurs membres du parlement d'Angleterre lui ont dit que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n'aurait peut-être point 106 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle demande « qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres, dit-il, et tous les historiens m'ont assuré le contraire ». Vous, jeune homme‘, qui n'avez jamais été à Londres, qui n'avez pu vous informer de ce fait, puisque l'auteur du Siècle est le premier qui l'ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d'Angleterre vous en ont parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les autres historiens! Apprenez de qui l'au- teur la tient : de milord Bolingbroke, qu'il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que milord Bolingbroke lui en avait tou- jours dit se trouve confirmé aujourd'hui par ses Lettres historiques, qui vienuent de paraître. Il n'y a qu'à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C'est là qu'on verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que ‘MM. de Torcy et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très-vrai, que ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d'être reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote que confusément, et M. de Torcy en était instruit dans le plus grand détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses Lettres que « des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV »; mais quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve «lu roi Jacques, la mère du prétendant, qui vint en larmes coujurer Louis XIV de ne pas refuser de vains honneurs au fils d'un roi qu'il avait protégé, ct qu'il avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans que Guillaume III s’en fût offensé, Elle lui demanda cette grâce au nom de sa magnani- mité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui pouvaient sur lui plus que tout son conseil, C'est là ce que milord Boling- broke ne savait pas, ct ce qui se trouve, dans la nouvelle édition du Sièrle*?, parmi d'autres faits aussi curieux que véritables. La Deaumelle peut encore porter son ignorance téméraire jusqu'à dire que les petites querelles de la duchesse de Marlbo- rough et de milady Masham n'influèrent en rien sur les affaires. « Ce conte, dit-il, est pris de l'Anti-Wachiavel, et n'en est pas le meilleur endroit. » Ce conte est une vérité reconnue de toute l'Angleterre, que M la duchesse de Marlborough avoua elle- même plusieurs fois à M. de Voltaire, et qu'elle a confirmée depuis 1. La Beaumelle répond à cette apostrophe par : « Vous, vicillard, etc., vous êtes un astre ! Il est vrai que vous avez passé votre méridien, et que le temps est bien couvert. » (G. A.) 2. Voyez la note, tome XIV, piges 339-340. PREMIÈRE PARTIE. 107 dans ses Mémoires. Ce conte n’est point tiré de l'Anti-Wachiarrl, que son illustre auteur ne composa qu'en 1739, M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le Siècle de Louis XIV jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit était entre les mains du roi de Prusse dès l'année 1737. Ce manuscrit était la suite d'une IHlistoire universelle depuis Charlemagne, écrite dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé Ja partie la plus intéressante ; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Vol- taire lui en donnera plus de quinze ducats!. Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir l'ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer une histoire sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l'homme au masque de fer, et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire. L'auteur du Siècle dit que tous les historiens de Louis XEV ont ignoré ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence ordinaire : « Les WMémorres de Perse en ont parlé, » Voici ce qu'on pourrait lui répliquer. Premièrement, mon ouvrage était fait en partie longtemps avant les Mémoires de Perse, qui n'ont paru qu’en 1745 ?, En second lieu, il n'appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre Qu'en dira-t-un; un libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouyrages, où la plupart des rois sont insultés, où les événe- ments sont déguisés ainsi que les noms propres. Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je trouve qu'en effet il y est parlé de l'homme au masque de fer. L'auteur, à l'exemple de tous les auteurs de ces sortes d'ou- vrages, mêle dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité : il dit que le duc d'Orléans, régent de France, qu'il 1. Voyez page 100 du présent volume. — Lorsque La Boaumelle publia sa Réponse, l'Essai sur l'Histoire générale venait de paraitre. La Beaumelle se pro- nonce donc sur ce livre, et déclare qu'il n'a pu aller au delà du premier volume. 2. Les Memoires secrets pour servir à l'histoire de Perse äonnent, sous des noms persans, l’histoire de la cour de Lauis XV jusqu'en 174%. La première édition est de 1745, in-12; l'édition in-18, de 1759, contient une Liste, ou Clef des noms propres. On attribue cet ouvrage à Rességuicr; d'autres, à Pecquet, premier commis des affaires étrangères, qui a place dans un vers du Paurre Diable (voyez tome x): d'autres, à La Beaumelle. Une note ou lettre publiée à lu suite du Journal de madame du Hausset, femme de chambre de madame de Pompaiour, est de Mme de Vieux-Muison. (B.) 108 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. appelle Ali-Omajou, alla quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu prisonnier. Tout Paris sait qu'il est faux que le duc d'Orléans ait jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le comte de Vermandois, qu'il appelle Giafer; et il prétend que ce comte de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, fut dérobé à la con- naissance des hommes par son propre père, et conduit en prison avec uu masque sur le visage, dans le temps qu’on le fit passer pour mort, II dit que ce fut pour le punir d’un soufflet que ce prince avait donné à monseigneur le Dauphin. Comment peut-on imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dix- mude en 1683? Le dauphin avait alors vingt-deux ans : on ne donne des soufflets à un dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D'ailleurs le prisonnier au masque de fer était mort en 1704‘, et l'auteur des Hémoires de Perse le fait vivre jus- qu'à la fin de 1721. J'avoue que je suis surpris de trouver dans ces Mémoires de Perse une anecdote qui est très-vraie parmi tant de faussetés. J'avais appris cette anecdote l’année passée: c'est celle de l'assiette d'argent et du pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de 1753?. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa jeunesse, quand on le transféra de Pile Sainte-Marguerite à Paris, Il était en vie l'année passée, ct peut- être vit-il encore. Les aventures de ce prisonnier d'État sont publiques dans tout le pays; et M. le marquis d’Argens, dont Ja probité est connue, a entendu, il y a longtemps, conter le fait dont je parle à M. Riousse et aux hommes les plus considérables de sa proviuce. On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j'ai dit avoir traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s'en informer à M. Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été longtemps chirurgien de M, le maréchal de Richelieu, Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu'historien, je ne 4. En 1703, comme Voltaire l'a dit depuis en se corrigeant ; voyez, dans le Dictionnaire philusophique, aux mots Axa, AxEcpoTEs, l'anccdote sur l’homme au masque de fer. 2. Elle se trouve dans unc édition datée de 1752, que j'ai déjà citée plusicurs fois. (B.) s PREMIÈRE PARTIE. 109 suis point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Verman- dois; ce n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu'au siége de Candie, et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de Caumartin, que c'était un homme qui avait tous les secrets de M. Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un sulbaterne ? Qu'on songe qu'il ne disparut en ce temps-là aucun homme con- sidérable. Il est donc clair que c'était un prisonnier de la plus grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C'est tout ce qu’il est permis de conjecturer", Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note, oui-dire. Mais une grande partie de l'histoire n’est fondée que sur des oui-dire rassemblés et comparés. Aucun historien, quel qu’il soit, n'a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une probabilité plus ou moins grande. L'histoire de l’homme au masque de fer n’est pas démontrée comme une propo- sition d'Euclide ; mais le grand nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous qu'aucun fait particulier des quatre cents premières années de l'histoire romaine. Le critique me reproche d'affecter, sur d’autres points, de citer des autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury, comme si j'étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les puissants de ce monde est une vanité ; et il faut être bien faible pour en faire gloire. Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne m’aimait pas : cela peut être ; aussi n'ai-je point dit qu'il m’aimât, J'aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à l’heureux cardinal de Fleury ; maïs je suis obligé d’avoucr que lorsqu'il sut que je travaillais, je ne dirai pas à l'histoire de Louis XIV, mais au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issy pour m'apprendre, disait-il, desanecdotes. Ce fut Jui, et lui seul, dont je tins que M. de Bàville, intendant du Langucdoc, avait été le principal instigateur de la fameuse révo- cation de l’édit de Nantes. Il le savait bien : c'était à M. de Bâville 1. Voyez le Dictionnaire philosophique, à l'article AXECDUTES. 110 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. qu'il devait sa fortune. Ce fut lui qui, un jour, me montra à Ver- sailles, au bout de son appartement, la place où le roi avait épousé M de Maintenon ; ce fut lui qui me dit que le chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise l'abbé de Choisy, dont les Mémoires sont aussi peu sûrs en bien des endroits qu'ils sont négligemment écrits. En effet M. de Forbin, homme de mer, n'étant point attaché intimement au roi, n'était pas fait pour être le témoin d'une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être que le partage d'anciens domestiques affidés. Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa reli- gion, pour laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces propres mots : Z} avait la foi du charbonnier. Du reste il ne me dit guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu'il avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. 1] avait la faiblesse de croire que ces bagatelles pou- vaient entrer dans l'histoire du siècle : il n'est pas le seul qui ait eu cette faiblesse, Une chose plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de Fleury convint que la constitu- tion de l’Angleterre était admirable, Il me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France, d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c'était une machine compliquée, aisée à dé- ranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaicnt rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu'il avait toujours eu l'ascendant sur le ministre anglais ; il avait grande raison : il avait fait alors la guerre et la paix sans l’inter- vention de ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble que je l'ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n'est pas vrai; et moi, je le rapporte parce que cela est vrai. J'allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître m'avait dit de plus important; et je ne faisais pas plus ma cour à Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une fois, je n'étais pas le favori du cardinal, bien que j'eusse longtemps été admis dans sa société avant qu'il fût pre- mier ministre ; ou plutôt, parce que j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas plus le cardinal de Fleury qu’il ne m'aimait : cependant j'ai parlé de lui dans le tableau PREMIÈRE PARTIE. 111 de l'Europe‘, à la fin du Siècle de Louis XIV, comme s'il m'avait comblé de bienfaits. Quand l'historien parle, l'homme doit se taire. L’éloge que j'ai fait de ce ministre ne m'a rien coûté ; et si Trajan m'avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu'il est un grand homme. La Beaumelle me fait un plaisant reproche d'avoir consulté pendant vingt années les premiers hommes du royaume pour m'instruire de la vérité. Que ne me reproche-t-il aussi d’avoir de- mandé à tant d'officiers généraux des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j'étais historiographe de France, place véritablement honorable pour un écrivain, et que j'ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu'après ma mort, et que j'ai achevé dans une terre étrangère *? J'ai fait mon devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers des écrivains, parce que le mépris qu'on leur doit cède au respect qu’on doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du Siècle de Louis XIV pourrait dire. Il continuerait ainsi, s'il voulait prendre la peine d’instruire cet écolier : 4° Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbi- traire, et n’est pas indifférente comme vous Je dites. Le roi est le maître de faire valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas, si vous avez six mille livres de rente sur l'Hôtel de Ville, vous ne toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait mille auparavant. Cette lecon est courte et nette ; tâchez d’être dans le cas d'en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin *. 2 Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent les propositions de 1682, ne s’intitulaient pas évéques par la permission du saint-siège. 3° Apprenez que jamais le marquis de Fénelon, ni M. de Plelo, 1. Ce que Voltaire disait du cardinal de Fleury, en 1751, 1752 et 1753, dans le chapitre xxut (alors à la fin du tome J®, et faisant aujourd'hui le chapitre xxiv) du Siècle de Louis XIV, a été depuis reporté par l’auteur dans le chapitre ur du Précis du Siècle de Louis XV. 2. C'est l’histoire de la gucrre de 1741. La Beaumelle applaudit ironiquement Voltaire de ne vouloir faire imprimer cette œuvre qu’après sa mort. 3. La Beaumelle répond à la leçon par une pasquinade : « Par quelle fatalité l'esprit vous manque-t-il chaque fois que vous parlez d'argent? » s'écrie-t-il, 412 SUPPLÉMENT AU SIECLE DE LOUIS XIV. l’un ambassadeur en Hollande, l'autre en Danemark, n'ont com- mandé des régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé. &» Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qua- lité de réfugié, était un auteur très-instruit de tout ce qui s'était passé de son temps; et que le témoignage d’un auteur contempo- rain, pensionnaire d’une cour, est du plus grand poids quand le témoignage n’est pas favorable à cette cour. 5° Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit. 6° Apprenez que ce n'est pas à vous à décider des droits du parlement de Paris. L'auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la cour et ceux de la ville dans des temps de trou- bles : il n’a pas osé avoir un avis, et vous osez juger! 7° Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet de Me de Longueville, et que vous gâtez, Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois; je l'aurais faite aux dieux t, sont tirés de la tragédie d’Alcyonée *; et pour égayer la matière, je vous apprendrai qu'après sa rupture avec Mme de Longueville il parodia ainsi ces vers : Pour ce cœur inconstant, qu'enfin je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois; j'en ai perdu les yeux. 8° Apprenez que les favoris de Henri IIL étaient appelés les mignons, et non les petits-maitres. 9° Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale traite les rois de majesté dans le protocole de l’em- pire. 10° Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l'ac- tion de l'ambassadeur Vatteville, lorsqu'il força d'abord le roi Philippe IV à le rappeler. 11° Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout entière, et qu’elle n'était pas, comme on vous l’a 4. La Beaumelle déclare avoir pris son texte dans les Mémoires mêmes du duc. Nous ne rapporterons pas toutes les répliques de l'écolier aux observations de son maître; elles sont presque toujours insignifiantes ou évasives. (G. A.) 2. Par du Ryer, Voyez tome XIV, page 192. PREMIÈRE PARTIE. 143 dit, d'un Hollandais qui n'avait pu être employé dans sa patrie; et Souvenez-vous que quand on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le maréchal de Vauban, il faut ci- ter des autorités convaincantes. 12° Apprenez que si vous gagiez, comme vous le dites, que les aides de camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez. Ils ymangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils avaient fait les fonctions d’aides de camp. M. du Libois fut le dernier qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, au- teur de l’Histoire de Louis XIV, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne pouvait l'être étant calviniste. 13° Apprenez que cette criminelle remarque, « qu'un roi absolu qui veut le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette chimère », est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous, jeune barbouilleur de papier, d’ou- trager Louis XIV et Louis XV! Je détourne les yeux de votre crime pour dire à cette occasion qu'un roi absolu, quand il n'est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur et la pros- périté de son État, parce qu'elle est la sienne propre, parce que tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se trom- per sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu'il veuille le mal de son royaume. J'ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot despotique! dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui dans son origine n’était que l'expression du pouvoir très- faible et très-limité d'un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd'hui un pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer, parmiles formes des gouvernements ordi- naires, ce gouvernement despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent. On s'était contenté aupara- vant de reconnaître deux espèces de gouvernements, et de ranger les uns et les autres sous différentes divisions. On est parvenu * à imaginer une troisième forme d'administration naturelle, à la- quelle on a donné le nom d’état despotique, dans laquelle il »$ À. Sur ce mot, voyez tome XII, page 110; le dialogue À BC, premier entretien; Un Chrétien contre six Juifs, vingt et unièine niaiseric; voyez enfin le paragraphe ut du Conunentaire sur l'Esprit des lois. (B.) 2. C'est de Montesquieu que parle Voltaire ; voyez dans les Mélanges, à la date de 1752, Mes Pensées sur le gouvernement, xxn (xx). 45. — SuPPLÉMENT AU Siècze De Louts XIV. & 114 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. a d'autre loi, d'autre justice, que le caprice d’un seul homme. On ne s'est pas aperçu que le despotisme, dans ce sens aboininable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de même que dans les États libres l'anarchie est l'abus de la république. On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les Lois, et qu'aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre homme : Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos enfants, et sur nos vies; comme s’il n'y avait pas chez ces peuples des lois aussi sacrées, aussi répri- mantes que chez nous; comme s'il était possible qu'un État sub- sistât sans que les particuliers fussent les maitres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires avec les lois deces empires. On a pris quelques coutumes particulières au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et parce que la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois donnaient des fiefs à vie, parce que l’empereur ottoman fait quel- quefois le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est imaginé que la loi de l'État portait qu'aucun parti- culier n'eût de bien en propre. On a supposé! que dans Constan- tinople le fils d’un ouvrier ou d’un marchand n'héritait pas du fruit de l’industrie de son père. On a osé prétendre ? que le même despotisme régnait dans le vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois conquérants, sont soumis aux plus an- ciennes lois qu'il y ait sur la terre. Voilà comme on s'est formé un fantôme hideux pour le combattre ; et en faisant la satire de ce gouvernement despotique qui n'est que le droit des bri- gands, on a fait celle du monarchique qui est celui des pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me mènerait trop loin ; mais je dois dire que j'ai entendu par le des- potisme de Louis XIV l'usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu'il fit de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce pouvoir les lois de l'État, qu'il devait respec- ter, la postérité le condamnera en ce point : ce n’était pas à moi de prononcer ; mais je défie qu'on me montre aucune mo- varchie sur Ja terre dans laquelle les lois, la justice distribu- tive, les droits de l'humanité, aient été moins foulés aux pieds, et où l'on ait fait de plus grandes choses pour le bien publie, 1. Montesquieu, Esprit des lois, livre V, chapitre xiv. 2. 1bil., livre VIA], chapitre xxt. PREMIÈRE PARTIE. 115 que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par lui-même. {4° Apprenez que l'établissement des milices n'est point le malheur de la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse dans les campagnes de Louis XV ; que l'excellente méthode‘qu'on a prise, en 1724, con- cernant le maintien deces milices, est due principalement au conseil de M. Duverney, et qu'elle a été très-perfectionnée par M. le comte d'Argenson ‘. On se fait un devoir de rendre cette justice à de bons citoyens, pour se laver de l'opprobre de vous adresser la parole. 15° Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Lan- gucdoc avouent que la seule cause du supplice du fameux mi- nistre Brousson fut qu'il était hérétique, L'abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des Cévennes *, rapporte qu'il avait eu autre- fois des intelligences avec les ennemis, et qu'il fut roué sur ga propre confession. Ces intelligences étaient très-peu de chose. On usa avec lui d’une extrême rigueur; ce fut une cruauté plus qu'une injustice. On faisait pendre les prédicants de votre commu- nion, qui venaient prècher malgré les édits. On rouait ceux qui avaient excité à la révolte : telle était la loi ; elle était dure, mais il y eut rien d’arbitraire dans les jugements, 16° Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, am- bassadeur d'Angleterre, à l’occasion du port qu'il voulait faire à Mardick : « Monsieur l'ambassadeur, j'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en faites pas sou- venir. » Vous n'êtes qu’un menteur, car ce n’est pas avec vous qu'il faut ménager les termes, quand vous dites : « Je sais de science certaine que Louis XIV tint ce discours. » J'avais dit‘ que je savais de science certaine qu'il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m'étais exprimé ainsi. Je demande pardon à M. le président 1. Voyez, dans le Siécle de Louis XIV, une note des éditeurs sur les Milices, chapitre xxix (tome XIV, page 509). (K.) 2. Son livre est intitulé //is{oire du fanatisme de notre temps, 1692, in-12, dont unc Suite parut en 1709, in-12, et une nouvelle suite en 1713, deux volumes in-12. L'ouvrage enticr a été réimprimé en 1737, trois volumes in-12, et 1755, trois volumes in-12. (B.) 3. Ces jugements furent presque toujours rendus par des commissaires, et par conséquent on peut les regarder comme injustes, mème daus Li forme, (K.) 4. Voyez tome XIV, page 413. 416 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. Hénault de mêler ici son nom à celui d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le cite, et que j'atteste sa bonne foi et sa candeur, C’est lui seul qui a rapporté cette anec- dote. Il a souffert la hardiesse que j'ai prise de le contredire, hardiesse d'autant plus excusable en moi qu’on sait à quel point j'aime et j'estime son ouvrage et sa personne. Il permettra encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet, parce que mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j'ai pour lui. Je Jui dis avant mon départ: « Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu à un ambassadeur d'Angleterre un discours qui me semble si peu convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux, parce qu'en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement il ne l'avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette nation, et même une partie de ses fron- tières : comment donc aurait-il pu s'exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne pouvait manquer de lui attirer une réponse très-désagréable d'un homme tel que milord Stair, dont vous avez connu le caractère? — Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torcy m'a dit les mêmes choses que vous ; il m'a ajouté que jamais le comte de Stair n'avait parlé au roi qu'en sa présence, et il m'a protesté n'avoir jamais en- teadu prononcer ces paroles à Louis XIV. — Pourquoi donc les avez-vous rapportées? » lui dis-je, Il me fit l'honneur de me répliquer qu'elles étaient imprimées avant que M. le marquis de Torcy l'eût averti, et qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la doctrine des proba- bilités, le témoignage de M. de Torcy, seul témoin nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très-fortes, anéan- tissait le rapport de tous ceux qui n'avaient pas été témoins, quelque unanime qu’il pôt être, et quelque autorité que lui don- nassent les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la conversation M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé, parce qu’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à cette anecdote, en la rapportant comme un oui-dire?. 4. Voyez tome XIV, page 79. 2. Le président Hénault n'a mis aucun correctif à sa phrase dans les éditions de 1756 et de 1768. Voyez l’Abrégé chronolcgiq'ue, à l'année 1714. PREMIÈRE PARTIE. 117 Ce que je viens de raconter, et dont je demande encore très- humblement pardon à M. le président Hénault, doit moins ser- vir à fortifier le pyrrhonisme de l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels soins j'ai pris de m'instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne puisse plus être à la source des lumières que j'aurais fidèlement répandues. AT Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire, à propos du comte de Plelo, « qu'il ne mourut au lit d'honneur que parce qu'il s'ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants danois parce qu'ils sont fort ignorants ». Jugez ce que vous devez attendre de pareilles remarques qui insultent fol- lement les vivants et les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre? 18° Apprenez combien il est ridicule d'avancer que jamais Louis XIV n’eut une cour plus nombreuse que lorsque, obligé de quitter sa capitale, il était prêt d'être livré au grand. Condé à la journée de Blenau. 19° Apprenez que le grade militaire est toujours à l'armée au- dessus de la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative. Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les Montmorency et les Châtillon, lieute- nants généraux. 20° Apprenez à connaître l'Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu'on appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les États du roi de Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux officiers. 21° Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au parlement de Paris que Louis XIII n'aimait pas les huguenots, et les craignait ; et que, pour lui, il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n'allait point au parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de justice à l’occasion des prétendus réformés. 22° Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au parlement de Paris que sur ce qu’il n'y dit pas. Le discours qu'il y prononcça en 1654, que je rapporte et que vous niez, est mot pour mot dans un extrait d'un journal du parlement que j'ai vu. Plusieurs mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que vous vous trompez, je n'entends pas que vous vous méprenez, que vous avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique ; j'entends que vous n'avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des notes qui n'ont 118 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XEV. d'autre fondement que l'envie de mettre au bas des pages de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule est capable. 23 Apprenez qu'il est faux, qu'il est impossible que le conseil de Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s'opposer, comme vous osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers état « qu'aucune puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée, qu'ils ne tiennent que de Dieu seul, etc. » Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d'un roi de France comme une troupe d'imbéciles et de perlides qui solli- citent le clergé d'enseigner qu'on peut déposer et tuer ses maitres! Si le malheur des temps et l'esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d'un roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires que le jour pour tirer de l'obscurité une anecdote aussi infâme. Mais quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n'avez jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le clergé et le tiers état dansles états de 1614. Il nesera pas inutile de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fitenfin signifier à la chambre du tiers état l’article qu'elle dressa suivant la quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable et hérétique l'opinion « qu'il est permis d'attenter à la personne sa- crée des rois » ; mais elle ne se relâcha point sur article de la déposition, et le cardinal Duperron maintint toujours « qu'il n'était pas sûr et indubitable qu'un roi ne püût pas être déposé par l'Église », Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels « nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment de fidélité ». La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt, sous prétexte qu'il était rendu pendant la tenue des états, et que le parlement n'avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les législateurs étaient assemblés, Ce nouvel incident échauffa les esprits. On assembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef du con- seil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et après avoir donné les plus grands éloges à Ja fidélité et au zèle du parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à inter- dire sur ce point toute dispute au clergé et au tiers état, et à dé- PREMIÈRE PARTIE. 119 fendre au parlement de publier son arrêt pour conserver, di- sait-il, la supériorité des états sur le parlement, Voilà toute la part que le conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire impor- tante. Voilà comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé de déclarer qu'il est permis de déposer et de tuer les rois. L'auteur du Siècle de Louis XIV était et devait être informé de toutes ces particularités : il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci qu'il a fait de tant d'événements; et il a dû d'autant moins en faire mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps qui sont l'objet de son tra- vail, Un auteur doit toujours en savoir beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire; un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est incapable de bien critiquer. 24° Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un conte qui n'est pas même accrédilé dans la populace, et qui ne se trouve dans aucun auteur connu des hon- nêtes gens. 25° Apprenez que beaucoup d'historiens ont prétendu que la reine Anne était d'intelligence avec son frère quand ce frère, en 1708, tenta de faire une descente en Écosse ; que Reboulet est de cette opinion; que lui et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu'ils ont mal rapporté. 26° Apprenez que l'électeur palatin était à Manheim quand M. de Turenne saccageait Heidelberg ct son pays. 2% Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, etnon à Rome, quand Mw de Coëtquen lui révéla le secret de l'État, qu'elle avait arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayaut eu le courage d'avouecr sa faiblesse, la perfidie de M" de Coët- quen étant éclaircie, la division ayanttroublé la maison de Mon- sieur, le chevalier ayant été enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d'aller à Rome. 28° Apprenez que c’est le comble de l'impertinence de dire que « toutes les guerres d'aujourd'hui sont des guerres de com- merce »; qu'il ny a eu que celle de l’Angleterre avec l'Espagne, en 1739, qui ait eu le commerce pour objet; que jamais la France n'en a eu jusqu'ici aucune de cette nature; que les guerres pour les successions de l'Espagne et de l'Autriche étaient d'un genre un peu supérieur. 120 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 29° Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint l'exercice de la religion calviniste dans le Languedoc!, C'eût été obtenir le rétablissement de l'édit de Nantes. Il n'eut cette permission que pour les régiments qu'il voulut lever, 30° Apprenez, si vous pouvez, quel est l'excès ridicule d'un jeune ignorant qui dit d’un ton de maître : « Le maréchal de Vil- lars ne prédit point la perte de la bataille d'Hochstedt; il a dit seulement les raisons pour lesquelles elle fut perdue. » Il semble, à vous entendre parler, que vous ayez entretenu ce général, Sachez que cette lettre, écrite par lui à M. de Maisons, son beau- frère, sur la seule nouvelle de la position de l’armée francaise à Hochstedt, est une chose connue dans sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres parler de cette anec- dote, serait cent fois plus croyable que vous. Il vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais, de parler avec cette confiance d'un général dont vous n’avez jamais pu approcher! Il vous sied bien de l'appeler le plus vain des hommes?, et de lui reprocher ses richesses! 31° Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la Navarre, et que c'est pour cela que Madame Royale a eu le pas sur Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patri- moine de la partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV fut réuni par lui à la couronne de France en 1607, et plus solennel- lement en 1620 par Louis XIIF, lorsqu'il créa le parlement de Pau; par conséquent cet État est soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de France, qui n'est pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c'est-à-dire sur les filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l'ordre de la naissance, La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu'on appelait Madame Royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles d'un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine d'Angleterre. Il n'y eut point de Mesdames de France du temps de Louis XII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial. 32° Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous ap- prouvez que quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j'ai fait des princes de Vendôme est très-ressemblant. Oui, il l’est, parce que j'ai eu l'honneur de voir trois ans de suite le dernier 1, Voyez page 36. 2. C’est à la page 109 du tome II de l'édition du Siècle de Louis XIV, avec des notes de M. de La B***, que Villars est appelé ainsi. (B.) PREMIÈRE PARTIE. 424 prince de Vendôme; mais ce n’est pas à vous à le dire. C'estainsi que pourrait s'exprimer un homine qui les aurait longtemps approchés ; mais vous n’avez pas plus de droit de confirmer mon témoignage que de le nier. 33" Apprenez que c'est dans les Mémoires manuscrits du mar- quis de Dangeau que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de Villeroi : « On se déchaîne contre lui parce qu'il est mon favori. » Ce n’est pas assez que je les aïe lues dans ces Mémoires pour les rapporter ; elles m'ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusicurs témoignages unanimes qu'il est permis d'écrire l’his- toire. Le rapport d’un témoin considérable donne de la probabi- lité, le rapport de plusieurs peut faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une impertinence. 34° Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez et à Gênes, n'était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez qu'il n'y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires d’ambassadeurs, choisis et payés par l'ambassadeur même. Sachez que le roi de France n'envoie jamais d'ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait, Sachez que je le suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m'en vante pas comme vous le dites ; que je regarde avec beaucoup d'indifférence tous les titres et tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m'en ont honoré; que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages ; que je ne m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres que vous auriez dà choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous avez en vain l'insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine, Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l'égard de Racine, Louis XIV vou- lut l'élever à cette dignité pour récompenser un très-grand mé- rite; et Louis XV a daigné me faire la même grâce, qui est au- dessus de ma naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les lettres. Cette condescendance de deux grands rois fait honneur à leur générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d'officiers de la couronne, aussi ancien que la monarchie*. 1. La Bcaumelle s’efforce jusqu'au bout de répondre à Voltaire. Mais de toutes ses remarques, une seule est à recucillir pour l’histoire. Il nous apprend que co p2 122 SUPPLEMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. ” Je pourrais vous donner autant de lecons que vous avez fait de remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l'avis d'étudier, et de vous repentir. DEUXIÈME PARTIE". Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour rendre autant qu'on le peut les choses personnelles d'une utilité générale, on fera iei une remarque littéraire qu’on soumet au jugement de tons ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en jeune homme inconsidéré, me reproche de n'avoir pas semé assez de portraits dans mon ouvrage. J'ai toujours pensé? que c'est une espèce de charlatancrie de peindre autre- ment que par les faits les hommes publics avec lesquels on n'a pu avoir de liaison. J'ai peint le siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume ILE, ni le grand Condé, ni Marl- borough. Il n'appartient qu'au père Maimbourg de faire des por- traits recherchés et fleuris des héros que l'on n'a pas vus de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits dans ses Mémoires : cette liberté lui était très-permise. 11 avait connu tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur âme, dans leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seule- ment à souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains, qu'il y en a peu d'entièrement fidèles ! N'entend-on pas tous les jours porter des jugements différents d'un homme en place par la même personne, selon qu'elle est plus où moins contente? J'eus une preuve bien forte de ce que j'avance lors- qu'un jour, à Bleinheim, je suppliai Me la duchesse de Marlbo- mot : Îl n’y a plus de Pyrénées, qu’il a attribué avec Voltaire à Louis XIV, est de l'ambassadeur d’Espagne, dont les propres expressions sont : Les Pyrénées sont fondues. (G. A.) 1. Dans quelques éditions, cette seconde partie portait le titre de Réfulation plus directe. (B.) 2. Voyez ce que Voltaire dit sur les portraits, dans le Dictfonnaire philosophiques au mot Histoire. DEUXIÈME PARTIE. 123 rough de me montrer ses Mémoires. Elle me’répondit : « Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à réformer le carac- tère de la reine Anne ; je me suis remise à l’aimer depuis que ces gens-ci gouvernent. » Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l'esprit, du cœur, de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais que ces peintures vraies ou fausses amusent uotre imagination, Le bon sens est souvent en garde contre elles. Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints, la physionomie rude ct basse, l'abord glacant; qu'il ait joint de petites vanités au soin de faire de grandes choses : j'ai porté la vue sur ce qu'il a fait de mémorable, sur la reconnais- sance que les siècles à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et sur l'air bourgeois que le roi disait qu'il avait conservé à la cour. Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la vie de M"" de Main- tenon que « Mme de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du désir de plaire; que Mw de Montespan avait le nez de France le mieux tiré; l'autour du cou environné de inille petits amours ». Il peut dire que Mie de Fontanges était une grande fille bien faite, que Mw de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, ct qu'elle disait ; « Voyez, sire, que cela est beau! qu'en dites-vous? admirez donc. » Il peut ajouter que Louis XIV l'aima comme Pygmalion. C’est là le style dont il croit qu'il faut écrire l'histoire, et que sa modestie veut me donner pour modèle, C'est à lui de peindre en détail toutes les dames de la cour de Louis XIV: il les a connues à Genève; et moi, comme il le dit très-bien, je n'ai consulté pendant vingt ans que des gens qui ont mal vu’. À l'égard des écrivains qui devinent d'après leurs propres idées celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements peu connus, prennent droit de déméler les plus secrets replis des cœurs, bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du roman, La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les 4mnes des grands personnages de l'histoire sur le papier, comme on voit leurs visages sur la toile; mais il n’en va pas de même. L'âme n'est qu'une suite continuelle d'idées et de sentiments qui se succèdent et se détruisent : les mouvements qui reviennent Je plus souvent forment ce qu'on 1. La Beaumelle reconnaît Ia justesse des observations de Voltaire sur les portraits. (G. A.) 124 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XI. appelle le caractère,"et ce caractère même reçoit mille change- ments par l'âge, par les maladies, par la fortune. Il reste quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de l'éducation, de l'habitude, qui, sous différentes formes, nous accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’âme s’altèrent encore tous les jours, selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le caractère de chaque homme est un chäos, et l'écrivain qui veut débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour l'historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que montrer de l'esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai vaut mieux que cent antithèses. Il en est à peu près de même des harangues. Si les héros qu'on fait parler ne les ont pas prononcées, l'histoire alors est roma- nesque en ce point. Il n'y a que deux discours directs dans toute l'histoire du Siècle de Louis XIV. Is furent tous deux prononcés en effet, l'un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le duc d'Orléans avant la bataille de Turin, On n’exa- mine point ici les raisons qu'ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté ; mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au milieu de tant de nations éclairées, l'on doit au public ce respect de ne dire que l'exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour ne laisser voir que le héros, et de ne meltre jamais son imagination à la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de l'esprit à quelque prix que ce puisse être, On préfère une épigramme à tout, tt c'est en partie ce qui a fait tout dégénérer. Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu'il ne peut s'agir avec lui ni de discussion littéraire, ni d'éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures. Que ne s'en est-il tenu à outrager l’auteur du Siècle! Mais la même fureur insensée qui lui a dicté son libelle du Gwen dira-t-on l'a porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu'il est par une impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de Prusse, toute la maison d'Orléans, et le roi de France, Les lecteurs judicieux, et qui ont de l'humanité, ne seront pas 1. Voyez tome XIV, pages 276 et 375. DEUXIEME PARTIE. 425 fachés de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes! : « Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre, La dissimulation alors est l'opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc. » Voici la note de La Beaumelle : « Trait admirable et hardi, parce qu’il est écrit à Potsdam. » Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle qui est l'auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans réponse, serait em droit de con- clure que le reproche fait ici à un monarque par un contempo- rain dans ses propres États est fondé sur la vérité. Cependant j'ose assurer que le portrait que ce correcteur d'histoire fait si impu- demment d'un grand priuce est Popposé de son caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange et sans res- triction. Il est dit, dans l’histoire du Siècle ?, que « les dernières paroles de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l'arbitre de l’Europe par son désintéressement plus encore que par ses victoires ». Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau ? « Ne prêtez point, dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule. » En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire voudrait que le Français füt esclave *. Moi, je voudrais que mes compatriotes fus- sent esclaves! je voudrais être esclave, et que tous les hommes fussent libres. J'entends par libre, soumis uniquement aux lois : c’est la seule manière de l'être. Y a<-il rien de plus affreux, de plus digne d'un châtiment exemplaire, que de faire entendre qu’un grand prince‘ empoi- sonna la famille royale (page 347 du tome second de l'édition de 4. Voyez tome XIV, page 431. 2. Voyez la variante, tome XIV, page 482. 3. Voltaire ayant parlé, à propus de la régenre absolue du duc d'Orléans, d'une loi fondamentale ( voyez chapitre zxxvin), La Beaumelle mit en note : « Cette loi fondamentale n'existe pas. M. de Volta’ re voudrait abso'u:1.ent que le Français fût esclave, » (G. A.) — Voyez tome XIV, page #81. 4. Le duc d'Orléans. 126 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. La Beaumelle) ? et ensuite qu'un autre prince ? fit assassiner Ver- gier ; que ce fut un officier qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense? Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu'il débite avec autant d’ignorance que de rage, et qui font rougir ceux qui s'avilissent jusqu'à le confondre? Le burlesque se joint ici à l'horreur. Qui croirait qu'à propos de l'endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse faisait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les princes, met en note : « Parlez des princes avec plus de respect. — Parlez des choses saintes avec respect, » dit-il ailleurs, dans une autre note. Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de reli- gion sur un livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la circonspection la plus sévère? C'est celui-là même qui, dans ses commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes « n'est convenable qu'à des sauvages et à des chrétiens » ; c’est celui-là même qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du Jansénisme, dit que « ce chapitre doit plaire aux sages, et dé- plaire aux orthodoxes = ». Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d'argent, a vendu ces infamics à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement l'envie d'éclairer le public par ses lumières ; ce n’est pas le soin d'approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans l'ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu'a-t-il donc voulu? Lui nuire, le décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et trouver le secret de se faire lire, à force d'inso- lence et d'outrages. Il s'est flatié d’être lu à Berlin, parce qu'il nomme injurieusement, dans cette édition, MM. d’Argens, Pol- nitz®, Algarotti, Darget, et Francheville: il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le Siècle de Louis XIV, parce qu'il vomit contre l’auteur les plus scandaleuses injures. 11 a trouvé des lecteurs sans doute ; quelque fautive même que soit son édi- tion, quelque mal imprimée qu'elle soit, on a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu'on regarde un moment par 1. Le prince de Condé; voyez tome XIV, page 142. Au reste, Voltaire lui-même dit que l'accusation contre le prince de Condé était le cri de fout Paris; voyez à la suite de l'Essai sur les Guerres civiles, tome VIII, page 284, le second alinéa de la Dissertation sur la mort de Henri 1V. 2. À propos de ces remarques, La Bcaumelle dit qu'il n'en répond pas, puis- qu'elles sont dans les tomes 11 et HS, et qu'il n'a commenté que le tome I[*r. (G. A.) 3. Mort en 1775 ; voyez, dans la Correspondance, la lettre du roi de Prusse du 13 auguste 1775. DEUXIÈME PARTIE, 4127 curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d'horreur. Son principal dessein, dans son édition du Siècle de Louis XIV, dont il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l'auteur dans ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie, de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet imper- tinent sur le chapitre du calvinisme? « Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de M" Du- noyer, fille de beaucoup d'esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva, Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. » Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle, 11 était triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et enlevé ses deux filles pour se réfugier en Hollande; mais il faut pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en France : l’aînée est morte à la communauté de Sainte-\gnès, honorée et chérie ; l’autre est pensionnaire du roi*, et vit d'ordinaire dans une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s'est acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et nombreuse à laquelle elle appar- tient, les personnes du plus haut rang dont elle estalliée, devaient la mettre à l'abri de l’insolente calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter des choses si honteuses ; mais la malignité du cœur humain, qui recoit avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d'excuse à la peine qu'on prend ici, Cavalier, étant colonel au service d'Angleterre, en 1708, passa dans les Pays-Bas, et vit M'ie Dunoyer, encore très-jeune; il la demanda en mariage : cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en Irlande. L'auteur du Sièck était alors au collége; il n'alla en Hollande qu’en 1714*, et n’a connu Cavalier qu'en Angleterre, en 1726. Comment La Beaumelle ose-t-il done, lui qui est actuellement dans Paris, attaquer par de telles impostures Phonneur d'une famille de Paris? Les princes dédaignent quel- quefois les outrages, parce qu’ils sont au-dessus des outrages ; 1. Voyez cette note tout entière, page 36. 2 Mlie Olympe Dunoyer, à qui sont adressées les premières lettres de la Corres- pondance de Voltaire, en 1713 et 1714, et qu'on appelait Pimpette, épousa le baron de Winterfeld, qui fut tué, en 1757, à la batuille de Kollin. (B.) 3. A la fin de 1713. 128 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV, mais la justice venge l'honneur des citoyens si criminellement attaqués. Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu M'"° la maréchale de N.......! avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit page 331 du tome If)? Si un citoyen, qui n'a pas été un homme public, un homme livré à l'équité de l'histoire, avait en effet été coupable de ces crimes, il faudrait les taire; et si on a l'âme assez basse et assez méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune apparence d'utilité, on est tenu au moins d'apporter les preuves les plus authentiques, et avec ces preuves on est encore bien condamnable. Ce La Beaumelle, en faisant des mauvais livres, a trouvé le moyen d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles. N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au bas d’une page, en note, que j'ai été convaineu de pla- giat dans je ne sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une jeune princesse, aujourd’hui reine? ? Que Louis XIV a-t-il à démêler avec ces vers? Ils n'étaient pas plus faits pour être publics que ce qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos et dans les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles comme les laquais répètent et gâtent dans Pantichambre ce qu’ils ont mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s'avisa d'attribuer cette petite pièce à feu Lamotte; La Beaumelle répète cette sottise de Pitaval, dans une note sur Louis XIV ; et il se trouvera encore quelque compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article Pitaval, ne manquera pas de relever cette anecdote, pour utilité du genre humain. C'est avec la même bassesse que cet homme imagine que « M. de Voltaire a vendu chèrement le Siècle de Louis XIV au libraire Conrad Walther, qui paye si mal ». Il avait droit appa- remment de tirer une juste rétribution du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad Walther au 1. Constant d’Aubigné, grand-père de la maréchale de Noailles. 2. La princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Suède; voyez la note 1, tome XIV, page 456. — Voyez, tome VIII, page 517, les stances à la princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Suède. DEUXIÈME PARTIE. 129 prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du Siècle, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense. Il est faux qu'il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires de Hollande et d'Allemagne. Il leur a fait gagner beau- coup d'argent. Il veut être bien servi par eux, et n'est point à leurs gages. Ce n'est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son travail quand ses libraires s'enrichissent par ce travail même. Le seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n'était pas juste que les deux Corneille fussent très-mal à leur aise, eux qui avaient fait la fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre, tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai que le conte de cet amhassa- deur qui demanda si Corneille était du conseil d'État, Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la curiosité, mais on ne leur rend point d’'hommages. Il avait bien de la peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières pièces. Ils refustrent même absolument d’en jouer quelques-unes, et il fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris. On aurait dû lui faire plus d'honneur, et avoir plus desoin de sa fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et une pension modique n'enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé selon son mérite, si ce mérite doit l'être par l’aisance. La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de la Hen- riade et du Siècle de Louis XIV jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit- on fouiller dans les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire? Quelle làcheté! Mais elle est trop com- mune. Qu'il soit permis de faire une remarque à cette occasion : c’est un spectacle qui peut servir à la connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’'encenser au bas bout de sa table, et s’abaisser devant lui sans autre vue que celle de s'abaisser, Ils sont bien loin d'oser en être jaloux; ils le croient d’une nature supérieure à leur être. Mais qu'un homme de let- 45. — SurPLÉMENT AU Siècre pe Louis XIV. 9 130 SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV. tres soit élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui ont recu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius. Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parce qu’il appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le potier porte envie au potier‘, et Eschine à Démos- thène. Quand Boileau dit de Chapelain : Qu'il soit le mieux renté de tous les beaux esprits, Comme roi des auteurs qu’on l'élève à l'empire; Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d'écrire. Satiro IX. c’est comme si Boileau signaïit : Je suis jaloux. La Beaumelle dit au public : « Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire, il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par les mêmes principes que les princes d’Alle- magne comblent de bienfaits les nains et les bouffons *. » La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Vol- taire est le Chapelain. J'avouerai que j'ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique comme Chapelain ; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de La Beaumelle, en leur apprenani que quand le mo- narque dont il parle me fit renoncer, dans ma vicillesse, à ma famille, à ma maison, à une partie de ma fortune, à mes établis- sements, pour m’attacher à sa personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une pension d’un roi quien donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que je ne suis pas extrêmement bouflon., Je me flatte peut-être; mais ce n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain un pantomime., Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant seize années à ses bontés pré- venantes; il me demanda pour cultiver avec lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de 4. Voyez tome VI du Théâtre, page 169, l’épitre dédicatoire des Lois de Minos ; et, tome X, page 179, une des notes de la satire intitulée les Cabales. 2. Voyez le texte de La Beaumelle, dans la note 2 de la page 90. DEUXIÈME PARTIE. 431 ce monarque, C’est qu’il daigna descendre jusqu'à me retenir au- près de lui, comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs, donnèrent à de simples hommes de lettres tel que je le suis. Je rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à qui le dieu Mercure donna une cognéed'or. Tous les bûcherons vinrent demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d'ami, dont un grand roi a daigné se servir, à