^,-:,'.r.» •^luta- . 'OMr. ■■ .J.Q '..1^'^r , rfj n iiv\ 1 A ^^^^(^ Presented to the LIBRARY ofthe UNIVERSITY OF TORONTO from the estate of GIORGIO BANDINI L'HOMME AU MASQUE DE FER OUVRAGES DE M. TOPIN A LA MÊME LIBRAIRIE L'Europe et les Bourbons sous Louis XIV (Histoire di- plomatique de la fin du règne de Louis XIV). — Affaires de Rome. — Une élection en Pologne. — Conférences de Gertruydenberg. — Paix d'Utrecht. — Ouvrage couronné par l'Académie française. (Prix Thiers.) — 4<= édit. Un vol. in-12 3 50 L'Homme au Masque de fer. — Ouvrage couronné par l'Académie française. (Prix d'histoire.) — 6* édition. Un vol. in-12 3 50 Le Cardinal de Retz» son génie et ses écrits. — Ouvrage qui a obtenu le prix d" éloquence de V Académie fran- çaise. — Nouvelle édition. Un vol. in-12 1 25 Louis XIII et Richelieu, étude historique accompagnée des lettres inédites du roi au cardinal de Richelieu. — Ouvrage couronné par V Académie française. (Prix d'histoire.) —3* édition. Un vol. in-12 3 50 Romanciers contemporains. — G . Sand, V . Hugo, Balzac, Alex. Dumas, Ch. de Bernard, Mérimée, J. Sandeau, Reybaud, About, Flaubert, Fard. Fabre, Alph. Dau- det, Claretie, Zola, Féval, J. Verne, Mme Bentzon, Mme Caro, Mme Craven, Theuriet. Gaboriau, etc., 2« édition. Un vol. in-12 3 50 Paris. — Imp, ïolraer et C; 'i, rue M^Uami. .j .^it L'HOMME AU MASQUE DE FER PAR MARIUS TOPIN « Il faudra que personn* ne a cache ce que cet homme sera devenu. » Ordre de Louis XIV. OUVRAUK AUQUEL L'ACADKUUS A DÉCERNÉ LE PEIX D'HISTOIRB SIXIEME EDITION PARIS LIBiRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET C/«, I. Il{ RAI RES-K DITE URS 35, QUAI DES AUOUSTINS, SS 18^;:3 Ttius droits ré-'ïrvés JUN 9-1995 'ât£Rsm of ^5^ N^. Si ce livre était seulement destiné à satis- faire une curiosité vulgaire et banale, il n'au- rait que quelques pages. Plus élevé est le but que j'ai poursuivi. J'ai entrepris, à propos du plus fameux et du plus légendaire des prison- niers d'État, d'écrire l'histoire des principaux personnages en qui l'on a vu V Homme au masque de fer. Avec les uns j'ai eu à pénétrer dans la vie intérieure de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, et, pour détruire les accusations dont on a souillé la mémoire de cette prin- cesse, je n'ai pas hésité à aborder certains points délicats et à suivre ses accusateurs sur le terrain où ils avaient porté le débat. Mais je me suis imposé l'obUgation de toujours res- pecter mes lecteurs, et, sans blesser leur goût, d'entraîner leur jugement. J'ai suivîtes autres personnages dans leur aventureuse carrière, dans leur existence agitée, et quelques-uns d'entre eux jusque dans leur captivité diver- sement subie, tantôt dansl'inaction monotone de la solitude, tantôt avec la résignation dti sage, ou bien encore animée par d'audacieux ' essais de fuite que toujours fait échouer Pin- cessante vigilance du plus scrupuleux des geô- iiers. C^est ainsi que dans ce livre se trouvent i'êunis Louis Xlll et Anne d'Autriche, le sédui- sant Ëuckingtiam, le touchant Verniandois, le versatile .^tonmoutti, Ëeaufort l'aventureux, Làuzuri le témérair^e, t'ouquet, adiuirable par ^â résigiiâtion et ses vërtds cîii^êtierirles, l'in- fortuné Miatttiioly et Saint-Mars, dont la liié- ihoiré, comme son existence iiiême, est insé- parable de celle de ses prisonniers. J*ai doiiiiè pour uniques et inébranlables bases a cet ouvragé les niàtériaiix, pour la plupart inédits, trouvés daris nos archives. Eîurant deux années, je les ai reclieillis dans les divers dépôts de mahuscriis, et partoiit, dans les ministères, comme dans les Archives de l'empire, à la Bibliothèque impériale aussi bien qu'à l'Arsenal, à Hnstilut connue à l'ilô- (e1 de Ville, j'ai trouvé iViccueil le pliis em- pressé, une libéralité sans réserve, une amé- nité des plus précieuses. C'est pour moi un devoir, et tout à la fois une satisfaction, de témoigner ma gratitude à MM. Camille Rous- sel, Gallet de Kulture, Margry, de Beauchesne, Lacroix, Ravaisson, Saige, Aude et Read. Les richesses de nos archives ne sont pas seule- ment rendues accessibles par la bienveillance de leurs conservateurs, mais encore facilement utilisables par l'ordre qu'ils ont introduit dans l'abondante profusion des documents, par des classifications aussi claires qu'ingénieuses. Le soin que j'ai eu d'indiquer les sources, et, le plus souvent, de les reproduire tout entières dans les notes, afin de fortifier le récit par ce qui en constitue les fondements mêmes, ne m'a pas mis à l'abri des dénéga- tions les plus absolues. Dans les chapitres xi, XII, XIII et XIV de ce livre, jai raconté l'his- toire, jusqu'ici à peu près inconnue, de l'enlè- vement d'un patriarche arménien, arraché de son pays par un ambassadeur français cédant aux suggestions de quelques missionnaires catholiques. Plusieurs parties essentielles de cet épisode ont été contestées au moment de sa publication dans le Corresjmidcmt. Il est vrai que c'est dans la Revue des R. P. Jésuites* que l'attaque a été portée. La haute situation du R. Père qui l'a rédigée, l'étendue de son ar- ticle, l'examen approfondi auquel il s'était livré, m'ont fait une obligation de lui répon- dre'. Quant aux feuilles toujours imprudentes et excessives qui, allant bien au delà de mon * Études religieuses et littéraires, numéro du 15 août 1869. " On trouvera celte réponse daïks l'Appendice. VI honorable cohtrildiclëiit', dnl ()rdloiigê le dé- bat, alors qU'ilrdvàitcibfetrês-op]Jdrtlli1émërlt, quàrit a ces teulllës, ddtlt chaclih coritiâît la mansiiêlude ël là dbilcëfit- évàngêliquës, et qui cOmjDrdiUëttràiëht là cause (ju'ëlleë ct-oiëiit servir Si, depuis lorigtemps, cette cause n'a- vait d'autres bi'gaties pltls cht-èliehs et plus iiiftiîënts, j'ai dédaigné de l^épbtldi^e â leurs attaques. J'ëii partage l'honneiir avec tiatit d'hoiîiiiles ênlinënts,.qùé jestiis ëtl cJUelque sdt"të catiM de les àvolî" obtenues ; Ibitl de lés éviter, tbds ttiës ëffbrts lendt'ont â les mé- riter davarltagë. tiës dbëtlrfients illis en œilvre, j'ai doiiné tiatife le texte lë^ plds essëritieis, ëti liote ceux qui ont une importance moindre, et je me suis contenté de faire connaître les dépôts où se îronveiit les matériaux tout à fait secon- VII daires. Le lecteur pourra donc me contrôler lui-même. Sans rien sacrifier de l'exactitude la plus rigoureuse, j'ai essayé d'introduire dans ce récit la vie, le mouvement propres aux personnages mis en scène, mais avec le dessin pur de l'histoire et les seules cou- leurs de la vérité, encore plus attrayantes que celles de la légende. Paris, le 8 novembre 18G9, L'HOMME AU MASQUE DE FEU INTRODUCTION krv\s('C lie Hlommc (lu masque de fer 'à la ISostille. — Sa mort.— Con- sichrations gt'iiérales sur ce prisonnier l'ameux. — Motifs qui m'ont dôterniiné à fïùre sur lui de nouvelles recherches. — IMan et Init de cet ouvrage. Le 18 septembre 1698, à trois heures de l'après- midi, le sieur de Saint-Mars, arrivant des iles Sainte- Marguerite, faisait son entrée dans le château de la Bastille. Il venait d'en être nommé gouverneur. Dans sa liliére se trouvait avec lui un prisonnier, au visage couvert d'un masque de velours noir, et dont Saint- Mars, accompagné de plusieurs gens d'armes à cheval, 1 ^ ARRIVEE DU MASOl'E DE FER avilit été, dans le long trajet parcouru depuis la Pro- Aence, le gardien inséparable et vigilant, A Palteau, domaine situé entre Joigny et Villeneuve-leRoi, et qui appartenait à Saint Mars, celui-ci s'était arrêté, et pendant longtemps les vieux habitants de Villeneuve se sont rappelés avoir vu la mystérieuse litière traver- sant le soir la grande rue de leur bourg. Le souvenir de cette apparition s'est perpétué dans le pays, et les incidents singuliers qui l'ont marquée, répétés par les vieillards à chaque génération nouvelle, sont parvenus jusqu'à nous. Le soin qu'eut Saint-Mars, pendant le repas, de tenir son prisonnier le dos opposé aux fe- nêtres, les pistolets que l'on voyait à la portée du soupçonneux geôlier, leurs lits, qu'il fit placer à côté l'un de l'autre, tant de précautions, un tel mystère, devaient vivement exciter la curiosité des paysans accourus et à jamais alimenter leur conversation. A la Bastille, le prisonnier fut mis dans la troisième chambre sud de la tour de la Bertaudière, préparée par le porte-clefs Dujonca, qui, quelques jours avanî leur arrivée, en avait reçu, de Saint-Mars, l'ordre écrit'. Cinq ans après, le mardi 20 novembre 1 705, à quatre heures du soir, le pont-levis de la redoutable forteresse s'abaissait et donnait passage à un triste et funèbre * Eslal de prisonnics t/ui sonl envoies pnr l'oiihc du liai/ à la Haslille h commenser du meseredy Iwnsicsnie du mois d'oclubie que je suis en- tre en possession de la chart/e de lieulcnant du roij en Van)H'c Di'JO, par Dujonca, 1° 57, verso. [Archives de l'Arsenal.) — Lettre de Barbé- zicux, ministre de la guerre, à Saint-Mars, du 19 juillet IGUS : « Vous jiouvez escrire par avance au lieutenant de Sa Majesté de ce cliaslcau de tenir une chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à vos- Ire arrivée. « — Dépixhe inédite tirée des Archives du minislcic de la guerre. — Traditions recueillies à Yilleneuve-le-Roi. — Uegislres du secrétariat de la maison du roi. A LA l;.\S!l!,!,E. — SA .MoHl. S convoi. Oiiel [lies hommes portant un mort, cl, pour seule escorlc, deux employés subalternes de la Bastille, sortaient silencieusement et se dirigeaient vers le ci- metière de l'église Saint-Paul. Rien de plus saisissant que la vue de ce groupe semblant se glisser fur- tivement à l'abri de la nuit tombante. Rien de plus abandonné, et en apparence de plus obscur, que ces dépouilles inconnues que suivaient deux étrangers se bâtant de remplir une tâche. Autour de la l'ossc, comme la veille prés du lit du mourant, nulle douleur, nuls regrels. Le prisonnier de Provence était tombé malade le dimanche. Le mal s'élant tout à coup aggravé le lundi, laumûnier de la Bastille avait été appelé trop tard pour qu'il eût le temps d'aller chercher les derniers sacrements, assez tôt néanmoins. pour adres- ser au moribond quelques rapides et banales exhorta- tions. Sur le registre de Téglise Saint-Paul, on l'inscri- vit sous le nom de .Marchialy. A la Bastille, on l'avait toujours nommé le iwisonnier de Provence ^ Tel est le mystérieux personnage qui, ignoré et dé- laissé dans Tobscurité d'une prison pendant la der- uiéie partie de son existence, a été, quelques années après sa mort, célèbre dans le monde entier, et dont !e souvenir romanesque et piquant a, depuis plus Vun siècle, séduit toutes les imaginations, attiré l'at- ' i:slfit (le prisonnies qui soviet de la lUtslille à commriiftcr du h'»i- sirsiiicdu mois d'odohret/w je suis culrr eu i>ossrssion en innurc KilMt, \y.\v Duinnc:!. 1° 81), vorso. [Archives de l'Aiscnnl.] — lict/is/re des Imp- l'''uies, mariaqes et scfutlluresde la faniisse de Sfiiid-f'uul , S. 17(l.i a 1705, t. II, 11" lUO. (Archives de l'Hôtel de Ville. — tUyistres du «*- cictariat de la maison du roi. [Archives impériales.) 4 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES tention universelle et exercé inutilement la patience et la sagacité de bien des esprits. Devenu le héros de la plus fameuse des légendes, il ix eu le rare privilège d'exciter partout la curiosité publique, sans jamais ni la lasser, ni l'assouvir. A toutes les époques et dans toutes les classes, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, aussi bien qu'en France, de nos jours comme du temps de Voltaire, on a eu le plus ardent désir de pénétrer le secret de ce long emprisonnement. Napo- léon P' regrettait vivement de ne pouvoir satisfaire ce désir'. Le roi Louis-Philippe s'entretenait quelquefois de ce problème, dont il avouait ne pas connaître la so- lution^, et, si d'autres souverains' ont donné à enten- dre qu'ils ne l'ignoraient point, la contradiction de leurs paroles ferait croire qu'ils n'étaient pas mieux instruits, mais qu'à leurs yeux la connaissance et la transmission du ténébreux secret devaient compter parmi les prérogatives de la couronne. Dans la longue liste des écrivains qu'a attirés et tentés l'Homme au -masque de fer, ce sphinx de notre histoire, des noms illustres se mêlent à des noms moins connus aujourd'hui. Pendant trente ans, Vol- taire, Fréron , Saint-Foix, Lagrangc-Chancel et le P. Griffet se sont livrés à une brillante joute dans laquelle chacun des adversaires a beaucoup mieux réussi à ren- verser les opinions opposées qu'à faire triompher la sienne propre. Vingt fois, et de nos jours encore, le * Souvenirs de la duchesse d'Abrantès, recueillis par M. P;ml Lacroix (bibliophile Jacob). - Je dois ce ren?;eis'ncment à l'oblipeance de M. Guizot. ^ Surtout Louis XVIIT, dont le lanf;age est en complet désaccord' avec celui de Louis XV. Mais ie reviendrai ultérieurement sur ce point du débat. SUR CE PRISP^NIEP, FAMEUX. 5 débat a été repris, momentanément abandonné, puis repris encore. De loin en loin ont surgi de nouveaux systèmes, toujours étayés de preuves vagues et tiiibles, et bientôt frappée par de fortes et de solides objections. Cinqnante-deux écrivains^ ont tour à tour essayé d'é- •clairer cette question, mais sans que la lumière ait été faite, et l'on peut aftirmer qu'un siècle de contro- verses e( d'efforts n'a pas encore dissi[ l'ombre mys- térieuse dont le prisonnier de Saint-Mars est enveloppé. Tant d'écbecs successifs, en irritant encore davan- tage la curiosité, ont fait croire qu'il était impossible d'obtenir un résultat incontestable et détinilif. Chaque explication nouvelle ayant été victorieusement repoussée presque aussitôt qu'émise, on a désespéré d'atteindre le but et quelques-uns sont allés jusqu'à le proclamer hors de la portée humaine. « L'histoire du Masque de de fer restera probablement à jamais obscure, » dit M, Michelel^. « VHomme au masque de fer sera tou- jours vraisemblablement un problème insoluble, » dil-on ailleurs^, et M. Henri Martin déclare que « l'his- * Voltaire, Prosper Marcliand, le baron de Ci-tinyii{,à'ii, Ariiiaïul de la Cliapelle, chevalier de Mouhy, duc de Mvcrnais, la Beaumelle, Len^;lel- Dulresnoy, Lagrange-Lliaiicel, Fréron, Saiiil-Foix, le P. Griflet, l'histo- ricii anglais Hume, de Paiteau, Saudraz de Courlilz, Constantin de licnncville, le baron d'IIciss. Sénac de M( illian, de la Borde, Soulavie, Lin^'uct, le maniais de Lncliet, Anquelil, le P. Papon, Malesherbes, l)u- laurc, clievalierde Taub's, cliivaiioi' de Cubiùies, Carra, Louis nut(^ns, l'ablio liartliéieniy, Quentin Crawl'urd, de Saiiil Miliiel, Bouche, Cliani|)- lurf, Millin, Spitller, Roux-Fa/illac, Rejrnault-Warin, Weiss, Delort. Geori;i s Ellis, (jil.bou, Auj^iuslf Billiard, Dulay, bibliophile .lacob, M. Paul Lecoiiitre, M. Letouriieur, M .Iules Loiseleur, M. de Bellecoinbe, Jl. Mé- rimée, M. Sardou.saus compter les auteurs d'histdirc j^éurraie, connne MM. S. Sismondi, lleini Martin, Miclielet, Camille Rn mI, Depiiin^', et toiis ceux qui ont écrit sur celte question des articles de diction- naires. * Histoire de France, t. \ll, p. i.lù. ' Art (le rrrificr Icx diilrs, t. VI, p. 292. 6 CONSIDEHATIOiNS (ilîNERALES toire n'a pas le droit de se prononcer sur ce qui ne sortira jamais du domaine des conjonctures'. » Si des procédés différents avaient été employés par les nombreux écrivains qui ont poursuivi cette solu- tion, je n'aurais jUid eu la témérité d'en augmenter le nombre; mais une étude attentive de leurs écrits mon- tre qu'ils ont tous eu le môme point de départ et qu'ils ont tous cédé à une seule préoccupation. Tous ont eu présente à la mémoire cette observation de Voltaire : « Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, quand on envoya ce prisonnier à l'Ile Sainte-Marguerite, il n'a disparu de l'Europe aucun personnage important-. » Tons se sont demandé si en effet il n'a disparu de l'Eu rope aucun personnage important, et ils ont aussitôt appliqué leurs efforts à découvrir, quel qu'il pût être, un personnage coni^idérable disparu dans la période qui s'étend de 1662 à 1705. Dès qu'à l'aide de la moin- dre vraisemblance ils pensaient avoir trouvé leur héros, ils lui adaptaient le masque de velours noir et voyaient en lui le fameux enseveli du 20 novembre 1705. Éri- geant leur conjecture en système, ils s'en faisaient les ardents propagateurs, et ils adoptaient ce qui était fa- vorable à ce système aussi aisément qu'ils niaient avec énergie ce qui pouvait y être opposé. Quand la liste des hommes illustres compris dans cette longue période a été épuisée, quelques-uns n'ont pas craint d'en sor- tir, et plutôt que de renoncer à voir le Masque de fer dans tel persomiage vivant encore en \ 706, par exem- ple, ils n'ont eu d'autre ressource, pour ne pas aban^ * ïlisloirc de France, t. XIV, p. 5 4. * Voil.-iire, Siècle (le J,ouis XIV, p. 289. SUR CE PRISONNIER FAMEUX. 7 donner une si chère découverte, que de reculer de quelques années la mort du prisonnier de Saint-Mars*. Mais les uns comme les autres de ces ingénieux et in- ventifs écrivains étaient de bonne loi. S'aveuglant sur les défectuosités de leur plaidoyer, ils n'en considé- raient que la partie la moins faible, et, à défaut d'un grand nombre de partisans, ils Unissaient toujours, ce qui est facile, par se persuader eux-mêmes. Convaincu de la médiocrité d'un procédé qui avait produit de si éphémères résultats, j'ai pensé que, l'extraordinaire ayant été aussi inefficace, un moyen plus simple conduirait peut-être sinon à une solution nouvelle (on ne saurait l'espérer, quand vingt-cin([ hvpoflièses ont déjà été émises), du moins à une solu- tion cette fois décisive, à une conviction absolue, à la certitude enfin de n'avoir à appréhender de la part du lecteur ni doute ni objection. Commençant l'étude de celte question sans aucune opinion arrêtée, et avec la ferme résolution de ne chercher qu'une chose, la vé- rité, j'ai entrepris de recueillir dans toutes les archives les dépêches authentiques relatives aux prisonniers d'État sous Louis XIV depuis l'année i 6(30 jusqu'à 1710. Sans me préoccuper des minisires signataires et des prisonniers qu'elles concernaient, sans limiter mes recheiches à Saint-Mars, à Pignerol, aux iles Sainlo- Marguerite ou à la Bastille, j'ai classé ces dépêches, parmi lesquelles plus de trois cents sont inédites, sui- vant l'ordre de leur date. Elles se sont alors prêté un mutuel secours, se sont expliquées les unes par les • M. (le Tiiiilès, par exemple, partisan du système qui fait du Mummc tic fer le patriarche de Coiiblaiilinople, Avcdick, et que j'étudierai dans la suite de ce travail. s PLAN ET BUT auires, et de celle longue el minutieuse enquèle, len- tement poursuivie à travers des monceaux de docu- ments, est sortie, je l'espère, une solution définitive. Celle solution, il était opportun de l'obtenir ^ Dans ce siècle, où les ressources de l'historien se sont accrues par le progrès de certaines sciences, par tant de spec- tacles offerts en enseignement à ses fécondes médita- lions, par une connaissance plus complète des insti- tutions et des faits, par la faculté de pénétrer dans des dépôts qu'on avait cru devoir rester à jamais inacces- sibles aux investigations, dans ce siècle qui est litté- rairement le siècle de l'histoiie, il importait de ne pas laisser dans nos annales, et sans le résoudre, un pro- blème qui a attiré si fréquemment l'attention des étrangers. C'est ce qui m'a déterminé à entreprendre une tâche que quelques-uns estimeront sans doute plus curieuse qu'importante. Mais à rintérêt particu- lier de ce sujet viendra s'ajouter celui qui s'attache aux principaux personnages dans lesquels tour à tour ' Il y a peu de mois encore [Moniteur du 50 septembre 1808), à propos du beau recueil de documents inédits publiés par M. Ravaisson sous le titre à'Arcliivca de la Bastille, SI. de Lescure émettait le vœu de voir délinitivement trancber celte (piestion. Depuis longtemps je m'en occupais, mais non sans nréire assuré auprès du savant conservateur de l'Arsenal que je n'empiétais pas sur son terrain et qu'il n'avait en porteleuille, pour la suite de sa puljlicatiou, non parvenue encore à l'é- poque de l'entrée à la liastille de l'Homme au masque de fer, aucun travail sur le fameux prisonnier. — Parmi les auteurs contemporains, outre M. l'anl Lacroix (bibliophile .laeob], qui a soutenu en •18401esys- tèmc de Fouquet, M. .Iules Loiseleur, dans la Revue rouleiuporaiiie d\\ 51 juillet 1807, et M. de liellecombe, dans l'liive.Hii/aleur de mai 1808, ont donné à leurs travaux cette conclusion, à savoir (pie l'ilomnie au masque de fer était un espion inconnu, obscur et dont on ne saurait jamais le nom. Nous reviendrons plus tard surtout aux deux études de MM. Lacroix et Loiseleur, l'une tort ingénieuse, Vautre révébint une jiénétianfe sagacité, toutes deux d'une érudition très-variée et tvés- eùre. < DE CET OIVl'.AGE. 0 on a VU le prisonnier de Sainl-Mars. Avant de mctlre en scène le vérilablc Homme au masquo de fer, j'étu- dierai rapidement, et à l'aide de documents inédits, les illus|i:es usurpateurs_d!M:L; nom romanesque, afin que cet ouvrage ne serve pas seulement à salisfaire une curiosité banale, mais encore puisse éclairer d'un jour IV uveau quelques-uns des points les plus biiiyulicrs de notre histoire intérieure. CIJAPlTilE PilEMîEIl Système qui fait du Masque de fer un frère de Louis XIV. — Le premier, Yollaire n soulenu ce système dans son Siècle de Louis XIV et dans \c Dutiimnairc philosophique — Invraisemblances que renferme son récit. — Relation sur le Masque de fer inlrndiiite par Souiavie dans les Mémoires apocryphes du maréchal de Richelieu. — Des trois di- verses hypothèses du système qui fait du Masque de fer un frère de Louis XIV. Parmi les nombreux systèmes qui tendent à expli- quer l'existence de l'Homme au ma.sque de fer, quel- ques-uns ' ont été imaginés si légèremenl, conçus avec iant de précipitation et soutenus d'une telle manière, qu'ils ne sont pas dignes d'un examen sérieux et que les indiquer suffira pour en faire justice. Mais il en est d'autres, dus à une inspiration ingénieuse, présentés ' Nous en parlerons hricvemeni plus tard. — Nous croyons inutile de relater ailleurs que dans une courte note l'opinion de ceux qui, déses- pérant de trouver la solution de l'Uonmie au masque de fer, se sont mis à en nier l'existence. Tous les docnments que nous venons de citer (dépêches otlicielles du mini.stère de la guerre, journal de Du- jonca, etc., etc.) établissent jusiiu'à l'évidence qu'un pri.sonnicr a été envoyé avec Saint-Mars à la Bastille, en 1698, el qu'il y est mort en ITOÔ sans (ju'on ait jamais su son nom. Le silence des Mémoires de Sninl- Sinioii, (]i\e l'on invot[ue très-légèrement à l'appui de celte thèse, s'ex- pliquera tou' naturellement dans la suiieile cette étude. — Il n'est pas iiesoin non plus d'insister sur une opinion produite il y a peu de Jours dans quehjues journaux et «pii lait de l'Homme au masque de fer un (ils de Louis XIV et de la duchesse d'Oiléans. Cette opinieii. (ine rien LE .MASQUt; DE FER, FRERE DE LOUIS XIV, 1i avec un inconfeslable talent, et qui, sans être la vérité, en ont du moins bien des apparences. Entre tous, le plus dénué de preuves, mais aussi le plus romanesque, est celui qui fait du Masque de fer un frère de Louis XIV. « Il y a des choses_que touyemonde dit parce qu'cUes ont été'dïïes uneJois^)_remarque Montesquieu S C'est vrai, surtout des choses qui tiennent à l'extraordinaire et au merveilleux. Aussi est-il peu de personnes qui, à l'idée du Masque de fer, n'évoquent aussitôt un frère de Louis XIV. Qu'il soit né des amours d'Anne d'Au- triche avec Buckingham % ou que, fils légitime de Louis XIII, il soit le frète jumeau de Louis XIV, peu importe à l'imagination populaire. Ce sont là diverses branches d'un même système qui s'est profondément enraciné dans l'esprit public, et qu'il ne sera pas inu- tile de détruire isolément, car il a encore d'innom- brables partisans, et il touche aux droits qu'ont eus'' ne constate et qui ne -repose sur aucune pièce et même sur aucune donnée liislorique, est d'uilleurs énoncr'e dans un exposé rempli d'er- reurs. La disgrâce du marquis /le Vardcs, exilé dans son gouvernement d'Aipncs-Voites, a pour cause uni(|ue une inliigue dans laquelle il joua un rùle important et qui avait pour but de renverser mademoiselle de la Yallim-e et (le lui substituer une autre maîtresse. Quant à la mort de la ducliesse d'Orléans, il est maintenant démontré qu'elle n'est point due au poison. M. Mijjnct, le premier, dans ses AVy(jrja//o/i.v relatives à la surcession d' Espar/ne (l. III, p. 21)0), a nié et empoisonnement, se iondant principalement nu- une dépêche très-concluante de Lionne a Coiljert, dul" juilleUdTO. Depuis b.rs, M. Litiré, dans le deuxième numéro de sa revue, lu l'/tilosoiihie pusiUt'c, 3^ ét:ibli d'une mnniére incontestable, par l'examen même des procès-verbaux et de toutes les circonstances delà mort dllenrietle d'Auyielerre, qu'il faut l'attribuer à une perforation de l'eslomac, maladie inconnue des médecins du temps. 1 Montesquieu, Grandeur cl ilrcadciirc des Ilomains, cli. iv. ' Le j;ravc bistorien anglais David Hume s'est fait l'écbo de cette opinion, soutenue aussi jiar le maniuis de Lucbet. [linii'nvjiirs sur Ir Masque de fer, 17815.) ^ hi parle au passé parce qu'en supposant (ce tiue nous espéi-ons de- 42 ORIGINE DE CE SYSTÈME. les Bourbons au trône de France. Par qui cctteopinion. si répandue, a-t-elle été d'abord énoncée, et par qui de nos jours ravivée? quelles preuves, ou tout au moins quelles probabilités invoque-t-on? sur quels souvenirs, sur quels écrits fait-on reposer une telle supposition? se concilie-t-elle avec les documents officiels? est-elle d'accord avec le caractère d'Anne d'Autriche et celui de Louis XIII? se fonde-t-elle sur la raison? Voltaire, le premier', dans son Siècle de Louis XIV, publié en 1751, a écrit les lignes suivantes, destinées à exciter vivement l'attention et à insinuer une opinion qu'il ne devait compléter que dans son Dictionnaire philosopJdque : « Quelques mois après la mort de Ma- zarin, dit-il, il arriva un événement qui n'a point d'exemple, et, ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainle-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la ligure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la raeiilonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'Ile jusqu'à ce monirer avoir été impossible) que le Mascjue de fer eût été un irére aine de Louis XIV, coniine il ira certnineinent pas laissé de postérité, la couronne serait légitimement revenue à Louis XV. * Déjà les Mmnoires secrets pour servir à l'histoire de Perse (Amster- dam, 17i5) avaient révélé l'existence du prisonnier de Saint-Murs et soutenu que c'était le duc de Vermandois, tils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Nous y reviendrons en nous occupant de cette opinion, de même (jue nous parlerons, pour les principales opinions émises, des ouvrages qui les ont exposées, sans tenir compte de l'époque à laquelle ils ont paru. OniGlNE DE CE !;\:>î::ME. 13 qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouver- neur de Pignerol, ayant été fait gouverneur ôo h\ Bas- tille en 1690, l'aila prendre dans l'île Sainte Margue- rite et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la Iranslation, et lui parla debout et avec une considé- ration qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il deman- dait. Son plus grand goût était pour le linge d'une linesse extraordinaire et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût examiné sa langue et le reste de son corps. 11 était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune : il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être. Cet inconnu mourut en 1705 et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble létonnement, c'est que, quand on l'envoya dans Tile Sainte-Marguerite, il ne disparut de l'Europe aucun personnage considérable. Ce prisonnier l'était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'ile. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après lavoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent et jeta l'assiette par la fenêlrc vers un baleau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, cà qui ce bateau appartenait, ra- îl INVI'.AISEMBLANCES massa Tassietto et la porla au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pùclieur : « Avez-vous lu ce qui « est écrit sur cette assiette, er quelqu'un l'a-t-il vue « enlre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le « pêcheur ; je viens de la trouver, personne ne l'a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fuit informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien « iicureux de ne pas savoir iire ^ ! » Voici l'explication par laquelle, dans son Diction- naire philosophique, Voltaire, sous le nom de son édi- teur, compléta plus tard ce premier récit : « Le Masque de fer était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère avait ce goût pour le linge fin sur lequel M. de Voltaire appuie. Ce fut en lisant les Mémoires de ce lemps qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce môme goût du Masque de fer, je ne doutai plus qu'il ne fût son fils, ce dont toutes les autres. circonstances m'avaient déjà persuadé. On sait que Louis Xlll n'habitait plus depuis longtemps avec la reine ; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu'à un heureux hasard iiabilement amené, hasard qui obligea absolument le roi à coucher en même lit avec la reine. Voici donc comme je crois que la chose sera arrivée : La reine aura pu s'imaginer que c'était par sa faute qu'il ne naissait point d'héritier à Louis Xlll. La naissance du Masque de fer l'aura dé- trompée. Le cardinal, à qui elle aura fait la confidence du fait, aura, par plus d'une raison, su tirer parti de ce secret. Il aura imagnié de tourner cet événement ù ♦ V'dltiiire, Siècle (le louis XIV, cli. xxy. DU RÉCIT DE VOLTAir.E. 15 son ])ro(it et à celui de l'État. Persuadé par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la preuve que produisit le hasard d'un seul lit pour le roi et pour la reine fut arrangée en conséquence. Mais la reine et le cardinal, également pénétrés de la nécessité de caclier à Louis XIU l'existence du Masque de fer, l'auraient fait élever en secret. Ce secret en aurait été un pour Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal Mazarin. Mais ce monarque apprenant alors qu'il avait nn frère, et un Irère aîné que sa mère ne pouvait désavouer, qui d'ailleurs portait peut-être des traits marqués qui annonçaient son origine, faisant réflexion que cet en- fant, né durant le mariage, ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, être déclaré illégitime après la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne pouvoir' user d'un moyen plus sage et plus juste que celui qu'il employa pour assurer sa propre sécurité et le repos de l'État, moyen qui le dispensait de commettre une cruauté que la politique aurait repré- sentée comme nécessaire à un monarque moins Con- sciencieux^ et moins magnanime que Louis XIV '. » Que d'invraisciïililiuices,^que de contradictions, que d'erreurs accumulées dans ces quelques pages ! Cet inionnu que personne, môme son médecin, n.'a jamais vu démasqué et dont on décrit la ligure « belle et noble; » Saint-Mars, nommé gouverneni' de la Uaslillc dés 4090, et travet-sanl toute la France ponr aller(;li('r- cher un prisonnier auquel, depuis vingt huit ans, avait sufli un autre geôlier ; ce masque à ressorts d'acier rouvrant jour et nuit le visage de l'inconnu sans allé- ' Voltaire, Dulmiuuire jilnlosojiliujuc, I. I, j). 375 ul 370. lùlilimi di; 1771. !6 RÊV-IT DE SOllL.VVIR. rer sa sanlé; celle lésijAiiatioii grâce à laquelle il ne se plaignait jamais de son élat, il ne laissait entrevoir à personne ce qu'il pouvait être, et cet ciuprcpsemcnt à jeter par sa fenêtre des assiettes d'argent sur lesquelles il écrivait son nom; ce goût particulier pour le linge fin, goût que, par malheur, Anne d'Autriciie avait aussi et qui devient une révélation d'origine ; la reine Anne, qui avait déjà eu trois grossesses', « s'imagi- nant que c'est par sa faute qu'il ne naît point d'héritier à Louis XllI ; » cet empressement à faire au cardinal de Richelieu, son ennemi, l'aveu d'un adultère; la reine de France, en couches, n'ayant pour conlident que le premier ministre; et ces deux événements, la naissance et l'enlèvement d'un enfant royal, si bien dissimulés qu'auc^un mémoire contemporain n'en fait mention, telles sont les réllexions que tout d'abord suggère celte lecture. Non moins invraisemblable, et plus romanesque encore, est la prétendue relation laite par le gouver- neur lui-même du Masque de fer, et que Soulavic a introduite dans les Mémoires apocryphes - du maréchal de Piichelieu. « Le prince infortuné que j'ai élevé et gardé jusqu'à la lin de mes jours, dit le gouverneur % naquit le 5 septembre 1058, à huit heures et demie du soir, pendant le souper du roi. Son frère, à présent * Nous en donnerons bientôt les époques et In preuve. * Londres, 1700. On sait que Soulavic se sei'vit des notes et papiers (lu maréclial de llicliolieu avec une telle niau\ni-e foi, que le duc de Fronsac lança uneéneryi(iue protestation contre l'.incieii secrétaire de son père. 5 « ReiaUon de la naissance et, de l'éducation du prince infortuné soustrait par les cardinaux lUcliclieuet îlaznrin à la société et renfermé par l'ordre de Louis XIV, composée par le gouverneur de ce prince au iit de mort.» (Mémoires du maréclial de Richelieu, t. Jll, cli. iv.) RÉCIT DE SOULAVIE. 17 r(\iinant (Louis XIV), était né le matin, à midi, pendant le dîner de son père. Mais autant la naissance du roi fut splendidè et brillante, rutant celle de son frère fut triste et cacliée avec soin. Louis XUI fut averti par la sage-femme que la reine devait faire un second enfant, et celle double naissance lui avait été annoncée depuis longtemps par deux pâtres qui disaient dans Pai'is que, si la reine accouchait de deux dauphins, ce serait Je comble du^ malheur de l'Etat. Le cardinal de Ilicli'.lieu consulté par le roi, répondit que, dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux, il fallait soi- gneusement cacher le second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi. Louis Xlll était donc souffrant dans son incertitude. Quand les douleurs du second accouchement commencèrent, il pensa tomber à la renverse. » La reine accouche d'un second enfant « plus mignard et plus beau que le premier. » La sage-femme en est chargée, « et le cardinal s'empare plus, tard de l'éducation du prince destiné à remplacer le dauphin si celui-ci vient à décéder. Quant aux bergers qui (nil prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche, le gouverneur n'en a plus entendu parler, d'où il conclut que le cardinal aura |iu les dépayser. » « Dame Péronn('lte,la sage-lénnne, éleva comme son fils le prince qui passait pour le bâtard de quehpie grand seigneur du temps. Le cardinal le confia plus lard au gouverneur pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en secret, et ce gouverneur remmena en Bourgogne, dans sa pro[)re maison. La reine mère pa- raissait craindre que, si la naissance de ce jeune dau- phin était conmui, les mécontents ne s(! lévollassent, parce que plusieurs médecins pensent que le dcTuicr IS SON INVRAISEMBLANCE. \ /hé de deux frères jumeaux est le premier conçu et par conséquent qu'il est roi de droit. Néanmoins, Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient celte naissance. Le prince, à l'âge de dix- neuf ans, apprit ce secret d'État en fuuillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu etMazarin. Mais, pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi légnant. Le gouverneur répondit qu'on en avait de si mauvais qu'il attendait qu'on en fit de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean-de-Luz, où était la cour à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne, et de se mettre en parallèle avec son frère. Son gouverneur le retint et ne le quitta plus. « Le jeune prince alors était beau comme l'Amour, et l'Amour l'avait aussi très-bien servi pour avoir un portrait de son frère, car une servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un. Le prince se reconnut et courut chez son gouverneiu' en lui di- sant : « Voilà mon frère et voilà qui je suis! « Le gou- . verneur dépôclia un messager à la cour pour demander d'autres instructions. L'ordre vint de les enfermer en- semble. » «. Il est enfin connu ce secret qui a excité une curio- sité si vive et si généraleM » ditChampi'orl en rendant compte de ces prétendus Mémoires du maréchal de Fà- clielieu. Cet implacable et sceptique railleur se laissa en eftet séduire par celte interprétation; beaucoup d'autres avec lui, ce qui les excuse, et la version indi- • Mercure de France, DIVERSES BIîANCIIES DE CE SYSTÈME. 19 quée par Voltaire fut un peu négligée pour celle de Soulavie. De nos jours, l'opinion qui fait de VHomme au masque de fer un frère de Louis XIV a été soutenue par quatre écrivains qui ont puissamment contribué à la raviver et à la rendre plus populaire encore. Les deux premiers, en transportant au théâtre', et le troisième en mêlant aux péripéties d'un de ses plus iugénicux romans Ma patliélique destinée du prisonnier mystérieux, ouf ctier- ché bien moins à instruire qu'à intéresser leurs lec- teurs, et ils y ont pleiiiemcnl réussi. Le (|ualrirme écrivain qui, avec MM. Fournier, Arnould et Alexandre Dumas, a adopté la romanesque opinion, est un histo- rien, M. Michelet'. " Avant de montrer que ce prétendu frère de Louis XIV ne peut être le prisonnier inconnu amené par Sainl-Mars à la Bastille, en 1698, recherchons quand et comment il aurait pu naître, et, afin que la réfidation soit com- plète et délinitive, voyons si sa naissançe_n'fi^t pas auï-si imaginaire quc_S£s_ai:entures. 11 est trois épdques où l'on place cette naissance : en 1625, après le voyage en France du duc de lUitkingham, qui serait le père de l'Homme au mas(|ue de fer; en 1651, quelques mois' après la grave maladie de Louis XIII qui lit craindre l'avènement au trùne de son frèi-e, Gaston d'Orléans ; * [jC Masque Ui' fer, d;; MM. Foiiniicr el AriKuiM, rcpiésoiilù avec nu grand siic(;è.s au lliéàlrc de l'Odéoii eu 1851. - Le Vicomle de lirfifjelonitc. s Hisloire (le France, 1. XII. p. 435. « Si Louis XVI dit ;i M:nir-\n- loineUe ((u'ou n'en savait plus rien, c'est <[uc, la connaissani Itiin, il sr souciait peu d'envoyei- co secret à Vienne. Tivs-proliaidcinent lenlanl fut un abic de Louis XIY, el sa naisi-ance oliscurii.-^sait la (piesiion (capitale pour eux) de savoir si Louis XIV, leur auteur, avait régne léi;ilinienicnt. » 20 DIVERSES BRANCHES DE CE SYSTÈME. et enfin le 5 septembre 1058, quelques heures après que Louis XIV vint au mondée Si, dans cel examen approfondi nous abordons des points délicats; si, pour détruire les |njust^ accusations dont a été souil- lée la mémoire d'Anne d'Autriche, nous pénétrons bien avant dans sa vie inlime el dans celle de son royal époux, nous y sommes entraînés par ceux qui, en por- tant le débat sur un certain terrain, nous contraignent de les y suivre. Nous loucherons sans hésiter à chacun des souvenirs qu'ils n'ont pas craint de rappeler, et • rien ne sera omis de ce qui pourra éclairer notre dé- monstration. Nous tâcherons néanmoins de ne jamais oublier les égards que nous devons à nos lecteurs, et la nécessité de les convaincre ne nous fera pas négli- ger l'obligation de les respecter. * Je n'examinerai pas en particulier l'hypoUièse qui en fait un en- fant d'Anne d'Autriche et de Mazarin, puisqu'elle est abandonnée par ceux mômes qui sont le plus portes à voir dans le prisonnier un frère de Louis XIV. « Il est douteux, dit M. Michelet, que, si le prisonnier eût été un cadet de Louis XIV, un fils de la reine et de Mazarin, les roisqui snccédèrent eussent si bien "ardé le secret. » Au surplus, les arguments généraux que j'exposerai dans le chapitre cinquième s'appliqueront à un fils (le Jlazarin comme à un fils de Buckinnham ou de Louis XIII. CHAPITRE II rremitJre liypotliùsc. — l'ortiail de lUickingliam. — Causes de son voyage en France. — Emprcsseaient avec lequel il y est reçu. — Sa passion pour .Anne d'.Vutriclie. — (laractéru do cette princesse. — Voyagea Amiens. — Scène du jai-diu. — Ouol est le souvenir qu'en conserva Anne d'Autriche. Le duc de Buckinglioni, chargé par Charles 1" de conduire à Londres la nouvelle reine d'Anglelerre, Ma- ric-lienriellc, nriiva à Paris le '24 mai i()25^ Ce bril- lant et audacieux gentilhomme, qui avait su devenir et rester le favori dominateur de deux rois très-divers de caractère et d'esprit, et qui, d'une situation très- humble s'était élevé aux plus hautes charges de l'Etat, jouissait dans toute l'Europe de la plus éclatante re- nommée. Il la devait moins encore aux faveurs dont l'avait condjlé Jacques V et que lui continuait sou lils, qu'à ses qualités séduisantes et à ses romanesques aventures. Tout ce (|ue la nal!ii(; peut doiuier de gi'àcc, de charme, d'agièments, il l'avait reçu avec profu- sion. Dépourvu des (hiiis pins piècicuv qui rcticniiciil, il possédait tous ceux (jiii attirent. Il était h en l'ait, très-beau de visage -, lier d'allures sans être hautain, • Mercure [/(uiçais, •.mut':e IG2T), p. ÔG.*» et ."lUO. * Mémoires de viadamc de Molleiitle, p. 13. 22 liUCKllN'GliAM, SU.N CA!;AC'lE!ll':, et sachant affecler, selon les circonstances, l'émotion qu'il voulait communiquer à autrui, mais qu'il n'é- prouvait pas lui-même. Durant un assez long séjour en France, il avait achevé de rendre exquises des manières naturellement délicates, et il était devenu accompli dans tous les arts où se déploie l'élégance du corps. Il excellait aux armes, se montrait adroit cavalier et il dansait avec une perfection rare. L'aventureux voyage fait en Espagne avec le prince de Galles* avait accru sa réputation d'élégante frivolilé, et les succès que lui avaient valus sa beauté et son audace faisaient oublier les échecs du négociateur inconsidéré. Déjà prodigue dans sa pauvreté première, il dissipait sa fortune comme s'il avait toujours vécu dans l'opulence pour laquelle il semblait né, étalant une magnificence et un faste avant lui inconnus à ce degré". D'ailleurs, léger et présomptueux, mobile autant que souple, sans pro- fondeur dans les vues, sans suite dans les projets, ha- bile à se maintenir au pouvoir, mais funeste aux sou- verains qu'il gouvernait, tour à tour familier avec insolence et séducteur irrésistible, tantôt admiré delà foule pour sa distinction suprême, tantôt exécré pour son autorité fatale, point bas mais impt'Iueux dans ses caprices, ne sachant ni prévoir ni accepter un obstacle et sacrifiant tout à sa fantaisie, il ne possédait aucune des qualités de l'homme dÉtat s'il avait tout ce qui caractérise le courtisan. » Le prince de Galles avait été sur lo point d'épouser l'inrantc Marie sœur d'Anne d'Auiriclie, et s'était rendu cnEspajine avec Huckiiigliam pciur essayer de liàter la conclusion de ce jirojet. Voy. le très-intéres- sant récit de cette négociation dans un Projet du vkd'kkjc royal de M. Guizot. SON VOYAGE EN FRANCE. 23 Il était altondu, et il fut reçu à Paris avec un grand empressement de curiosité. « M. de Buckingham, écrit Richelieu au marquis d'Elfiat, trouvera en moi l'amitié qu'il saurait attendre d'un vrai frère qui lui rendra tous 'les services qu'il saurait désirer de qui que ce soit au mondes » el Louis XIII lui faisait dire : « Je vous as- sure que vous ne passerez pas ici pour étranger, mais pour vrai Fra_nçaîsj^piiisque vousil'êtes de cœur et que vous avez témoigné, en celte rencontre du mariage, votre affection si égale au bien et au service des deux couronnes, que j'en fais, pour ce qui me regarde, le même élat que le roi votre maître. Vous serez ici le très-bien venu etme connaîtrez en toutes occasions -. » Dès son arrivée, en elfet, Buckingham se montra « vrai Français » par ses façons d'agir, par l'aisance et la liberté de ses mouvements. Il entra dans la cour, dit la Rochefoucauld, « avec plus d'éclat, de grandeur et de magnificence que s'il eût été roi^. » Huit grands seigneurs et vingt-quntre chevaliers l'accompagnaient. Vingt gentilshommes et douze pages étaient atlaciiés à sa personne, et sa suite entière se composait de six ou sept cents pages ou valets *. « Il avait tous les trésors à dépenser cl toutes les pierreries de la couronne d'An- gleterre pour se parer'. » II descendit dans ce bel hô- tel de Luynes de la rue Sainl-Thomas-du-Louvre, qu'on * Collection des ilocuiiiL'iils inédits sur l'iiisloiri; de France. Lettres el papiers d'État du cardiiuif de Ilir/telicii. \m\>Uvii par M. Aveiiel, t. Il, p. bl'}. - lOid., t. H, p. 71. •■ Mémoires de In llnrhefoucniild, p. 340. '* llardwicke, Htcilc l'aprrs, l. I, p. 571. llocinnenl relaté dans l'ou- vra f,'e de M. Gui/i)t, déjà cité, p. .jô'i. •' Mémoires de madame de MvlteviUe, p, 16. Mercure franrais, 1025, p. 300. 'ii EMPRESSEMENT AVEC LEQUEL IL Y EbT P.EÇU. nommait alors l'hôtel de Chevreuse, « l'hôlel le plus richement meublé qui soit à présent en France, » dit le Mercure^ et pendant plusieurs jours le peuple de Pa- ris l'ut ébloui par le luxe extraordinaire que déploya le fastueux étranger^ L'admiration fut aussi vive à la cour, cl Buckingham y poussa la libéralité jusqu'à l'extrava- gance. Chacun de ses somptueux costumes était sur- chargé de perles et de diamants si habilement mal fixés qu'il s'en détachait un grand nombre, et le duc refu- sait de les recevoir quand on les lui rapportait. Une telle prodigalité, l'importance de sa mission, ce que son passé avait de séduisant et ce que sa personne offrait d'aimable; son titre d'étranger qui rendait plus pi- quantes ses manières toutes fianç.aises, cet art de plaire qui lui était si facile, tout contribua à en faire le héros de la ville et de la cour. Étourdi par un succès qui dépassait môme son at- tente et s'éblouissant lui-môme de l'éclat qu'il jetait autour de lui, il ne vit que la reine de France digne de ses hommages, et soudainement il conçut pour elle la plus véhémente passion. Trop léger pour refouler ce sentiment dans son cœur, il l'étala avec complaisance, et sa témérité s'aggrava de son ostentation. Anne d'Autriche était Espagnole et coquette. Elle comprenait la~galanterie teîle que ses compatriotes l'avaient ap- prise des Maures, cette galanterie « qui permet aux hommes d'avoir sans crime des sentiments tendres pour les femmes, qui leur inspire les belles actions, la libéralité, tontes sortes de vertus '^ » Elle ne croyait • Mercure framyiix. ihitl. 2 Mémoires de madame de MoUerille, p. iS. « Dans notre temps, aj'u'o madaino de Moltcvilk», a subsisté ce que les Espagnols appellent S\ PASSION POUR ANISE D'AUTRICLIE. 25 pas, dit celle quia le mieux connu Anne d'Aulriche', que « la belle conversation, qui s'appelle ordinaire- ment riionnêtc galanterie, où on ne prend aucun en- 'gagcment particulier, pût jamais être blâmable. » Aussi accueillit-elle avec indulgence et sans élonnement une passion conforme aux souvenirs de soii pays et de sa jeunesse, et qui, en caressant son amour-propre, ne choquait nullement sa vertu. Cet hommage de la vanilé, elle le reçut avec la complaisance de la coquetterie, se sachant la plus belle, la plus puissante, la plus digne enlin d'être aimée. D'un côté, l'indiscrète insistance de Buckingham, les marques multipliées d'une préoccu pation amoureuse, son empressement à se trouver au- près d'elle; de l'autre, des encouragements timides, de douces rigueurs, tour à tour la sévérité et le pardon dans le regard paraissaient à Anne d'Autriche les inci- dents naturels et ordinaires d'une galanterie où son honneur et même sa réputation ne lui semblaient expo- sés à aucun péril. Du reste, si de nombreuses ietes rendirent fréquentes les occasions de se voir, la cour fut toujours présente aux entretiens de l'ambassadeur et de la reine, ce qui contenait et gênait l'audace entre- prenante de l'un, mais justiliait entièrement la con- fiance de l'autre. Après une semaine qui fut remplie de ballets, de festins et de carrousels, la léminc de Charles 1'" s'ache- mina le '2 juin vers l'Angleterre, conduite par le duc de Buckingliam, les comtes de llolland et de Carlisle fiicans. » — « Cf mot, rt'iiian|uo le comiiu'iilntrur de ces Mi'inniros. paiail venir de huso, liibciui. Il seiîTljlo cxininier l'idée do liler l'omour. B * Madame de MoUevilk', Mniwircs. '26 SEJOUR A AMIENS. et par le duc et la diicbesse de Clicvrcuse. Louis X!!î, malade, s'arrêta à Compiègne. Mais Anne d'Autriche, ainsi que Marie de Médicis, accompagnées d'un très- grand nombre de seigneurs Irancaie, se rendirent jus- qu'à Amiens. Là, les réunions brillantes recommen- cèrent, et le difc de Chaulnes, gouverneur de la pro- vince, fit aux trois reines la plus magnifique réception. Pendant plusiciu\s jours, toute la noblesse des environs vint leur présenter ses hommages et augmenter l'éclat des promenades et des fêtes qui furent offertes par le gouverneur. La ville ne renfermant pas de palais assez vaste pour recevoir les trois reines, elles avaient élé logées séparément, chacune suivie d'un cortège de fa- miliers et de seigneurs qui lui formait une petite cour. Buckingham délaissa presque constamment sa nouvelle souveraine pour se montrer partout où était Anne d'Au- triche. Dans la demeure de celle-ci se trouvait un grand jardin près duquel coulait la Somme. La reine et sa cour aimaient à s'y promener. Un soir, attirées comme d'habitude par la beauté du lieu et retenues par la dou- ceur du temps, Anne d'Autriche que conduisait Buc- kingham, la duchesse de Chevreuse avec lord Holland, et toutes les dames de leur suite, prolongèrent leur promenade beaucoup plus tard que de coutume. Vive- ment épris et parvenu à ce degré de fatuité où tout pa- raît possible, le duc fut fort tendre et osa être pressant. Le prochain départ de la reine Henriette rendait la sé- paration imminente. Cette perspective et le souvenir de ses anciens succès inspirèrent à Buckingham une folle hardk'sse. A la faveur de la nuit qui tombe et pro- fitant d'un instant d'isolement dû au tournant d'une allée, il se jette aux pieds de la reine et veut s'aban- SCÈNE DU JARDIN. 27 dnnnor aux emportements de sa passion. Mais Anne, cflWiyée et apercevant le danger qu'elle court, a poussé 'un grand cri, et Putange, son écuyer, qui la suit à quelques pas, se précipite et arréle le duc. Toute la suite se présente îi son tour, et Buckinghara parvient à s'enfuir au milieu de la foulée Deux jours après, Heuriette -Marie quittait Amiens pour se diriger vers Boulogne. Marie de Médicis et Aime d'Aulriclio accompagnèrent leur fille et leur belle-sœur jusque hors des portes de la ville. Anne d'Autriche se trouvait en voiture avec la princesse de Conti. C'est là que Buckingliam prit congé d'elle. En s'inclinant pour lui dire adieu, il se couvrit du rideau de la portière pour cacher ses larmes,^ qui coiiiaient abondamment; La reine Tut émue de cette douleur, et la princesse de Conti, « qui raillait de bonne grâce, lui dit qu'elle pou- vait répondre au roi de sa vertu, mais qu'elle n'en fe- rait pas autant de sa cruauté, et qu'elle soupçonnait ses yeux d'avoir regardé cet amant avec quelque pi- tié^. » Trop passionnément épris pour que l'éloignement pût le guérir de son amour, et par le souvenir de sa grossière témérilé, excité davantage encore à revoir Auned'Aulriche, le ducdeBu(;kiughaiu, que retenaient à Boulogne les vents contraires, revint tout à coup à Amiens, avec lord llolland, sous prétexte d'y remettre une lettre importante à Marie de Médicis, qui, un peu malade, n'avait pas quitté celte ville. « tlncore revenus! dit Anne d'Autriche à Nogenl-Baulru en apprenant cette! * Mriiti>ircs de laPorle, (;(\'\\. Micliaiid et Poiijoiihil! Mriiioircs de ma dame de. MolU'ville, p. Ki. Mciiuiiros de. In liiic/icfoiirauld, |). 510. * Mriiioirrs île iinuldinc dr Mol/cvillr. 28 DKI'AHT DE ['.l'CKlNCIlAM. nouvelle; je pensais que nous eu étions délivrés*. » Elle était au lit, s'élant (ait saigner le matin, quand les deux gentilshommes anglais entrèrent dans sa cham- bre. Buckingham, que sa passion égarait, se mit à ge- noux devant le lit de la reine, embi*assant ses draps avec transport et témoignant, au grancf scandale des dames d'honneur, les impétueux sentiments qui l'agi- taient. La comtesse de Lannoi voulut le contraindre à se lever, lui disant avec sévérité qu'une telle conduite n'était pas conforme aux usages de la France. « Je ne suis pas Français, » répliqua le duc, et il continua, mais toujours en présence de plusieurs témoins, à exprimer éloquemment sa tendresse à la reine. Celle-ci, fort embarrassée, ne trouva d'abord rien à dire; puis elle se plaignit d'une telle hardiesse, mais sans trop d'indignation, et il e4 vraisemblable que son cœur ne fut pour rien dans les reproches qu'elle adressa au duc. Le lendemain, celui-ci partit une seconde fois pour Bou- logne. 11 ne revit jamais plus la reine de France. Telle est cette fameuse scène d'Amiens, sur laquelle se sont exercées la verve grossière de Tallemant des Réaux et Fimagination libertine du cardinal de Uelz^ Les afiiiinations de la Porte, qui y a assisté, de madame de Molteville, qui les a recueillies des témoins eux- * Mcmoires de la Porte, p. 8 et 9. Madame cie MoUeville assure que sa uiaiUcsse avait tHé iuloi-niêede ceUc visite par iiiadame de Clievreuse, ce qui est possiblo. C'est le seul poinl, très-secondaire d'ailleurs, par lequel le rûcit de la l'orte dilT re de celui de madame de MoUeville. Mais n'oublions pas que le premier a vu, tandis (pie celle-ci, qui ii est entrée que plus tard au service d'Anne d'Aulriclie, a appris, longtemps après l'événement, ce qu'elle laconle au eommeiu:ement de ses Mc- III o ires. - l'ielz place au Louvre la scène d'Amiens et ne néglige pas cette nccasion d'entacher l'jimmeur de la régente. DEPART DU RUCKINC.Îi.AM. cÇr mêmes, et celles de la RocliefoucaiiUl, t.ioii.s suspectes 'de complnisance, ne laissent aucun doute siu' l'inno- cence d'Anne d'Autriche. Marie de Médicis, qvii avait alors intéi et à lui nuire auprès de Louis Xiîl, et qui le lit souvent sans scrupule, ne put, en celte circonstance, « s'empêcher, dit la Porte ', de rendre témoignage à la vérité et de dire au roi que tout cela n'était rien; que, quand la reine aurait voulu mal faire, il lui aurait été impossible, ayant tant de gens autour d'elle qui l'ob- servaient, et qu'elle n'avait pu empêcher que le duc de Duckingham n'eût de l'estime et même del'arnourpour elle. Elle rapporta, de plus, quantité de choses de cette nature qui lui étaient arrivées dans sa jeunesse. » Marie de Médicis aurait pu citer aussi des exemples choisis dans la vie d'Anne d'Autriche, qu'avaient aupa- ravant aimée le duc de Montmorency et le duc de Bel- legarde, sans que son honneur en eût été souillé -. Le souvenir de l'amour deBuckingham demeura plus pro- fondément dans la mémoire de tous, parce que sa pas- sion avait été plus emportée et s'était manifestée par des actes inconsidérés. Mais, jusqu'aux dernières an- nées de fa reine, même après la mort de Louis XIII et durant la régence, ce fut autour d'elle un sujet de con- versaîion qu'elle acceptait avec complaisance, parce qu'il llattait son amour-propre, et qu'elle n'aurait cer- tainement pas toléré, eût-on osé le proposer, si ce sou- venir eût été pour elle un remords. Loin de là. On l'en plaisantait familièrement, avec grâce, sans la choquer, car on savait lui rappeler ainsi un penchant asï;ez vif, mais qui ne l'avait entraînée à aucune faute. Richelieu, * Mémoires de la Porta, p. 10. * Mémoires de madame de Multevilli-, p. 18. 30 SOUVENIR oU'EN CONSERVE présentant Mazarin à la reine : « Vous l'aimerez bien, madame, lui dil-il, il a l'air de Buckingham^ » Beau- coup plus lard, Anne d'Autriche régente, renconlrant, dans son jardin de Ruel, Voiture qui rêvait en se pro- menant, et lui demandant à quoi il pensait, celui-ci lui envoya pour réponse ces vers, qui ne roffensèrent en rien : Je pensais que la destinée, Après tant d'iijjuslcs maliiours, Vous a justement couroi:née De g-loire, d'éclat et d'iiomienrs; Myis que vous étiez plus heureuse, Ijorsque yous étiez autrei'ois, .le ne veux pas dire amoureuse, La rime le veut toutelbis. Je pensais (car nous autres poëtes Nous pensons extravagammcnt) <",i; que, dans l'humeur où vous êtes, Vous feriez si, dans ce moment, Vous avisiez en cette place Venir le duc de Buckinfiham, ' El lequel serait en disgrâce De lui ou du père Vincent'^. Tout concourt donc à absoudre Anne d'Autriche du crime dont on Fa accusée pendant les troubles de la Fronde et au milieu des passions injustes soulevées par la guerre civile. Seule, la conduite de Louis XIII à son égard et sa froideur persistante semblent la condam- ner. Mais cette froideur date-t-ello du séjour à Paris de Buckingham ? L'isolement dans lequel est souvent resté Louis XIII et son éloignernentde la reine ont-ils été tels qti'on l'a cru jusqu'ici? Faut-il' y. voir, comme on l'a * Mémoires de '[aJlcmnnl des llêaux, t. 1, p. 422. * Le P Vincent était le confesseur de la reine. [Mrniohrs de madame de Motlcville, t. I, p. 81-82.) '' ANNE D'AUTRICHE. 51 dit, l'effet et la preuve d'une inlidélité ciiminelle do celte princesse, commise soit avec Buckiiigliam en i 625, par amour, soit avec un inconnu, en 1050, par calcul et afin de pouvoir au moment de la mort de Louis XUI, qui paraissait alors imminente, régner au nom d'un enfant qu'elle aurait porté dans son sein, et qui, après le rétablissement inattendu' du roi, serait devenu r Homme an masijuede fer? CHAPITRE îil Seconde liypothèse. — Premiers sentiments d'Anne d'Aulriche au sujet de Louis XIII. — Joie qu'elle éprouve en arrivant en France. — Pre- mières iinpression.s de Louis XIII. — Sa répulsiou pour l'Espagne. — Son éloignement pour lemaringe. — Austérité de ses mœurs. — Persis- tance de sa froideur. — Par quels moyens on le détermine à con- sommer son mariage. — Diverses grossesses d'Anne d'Autriche. — Sa situ;ition politique. — Louis XIII et Richelieu. — Surveillance exercée sur la reine par le ministre. — Maladie du roi à Lyon. — Nouvelle grossesse d'Anne d'Aulriche. — Impossibilité de l'e.xpliquei- par un adulière. — Motifs qui ont porté la reine à cacher un troi- sième a\ortement. On a raconté l'iîisloii^e politique du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Aiitridie. Les molifs qui ont dé- terminé celle union, les négociations qui l'ont prépa- rée, les grands intérêts qui étaient en présence et les mobiles puissanis mis en jeu ont été exposés et appré- ciés d'une manière définitive*. Si, négligeant ce grave e.xamen qui est entièrement étranger à cette étude, on ne se préoccupe que du caractère et des secrètes pen- sées des personnages ainsi eng;if;és l'un à l'autre, et dont la vie intime a été pénétrée pour donner une solu- tion au problème de l'Homme au masque de /'i par M. Ar- mand IJaschet dans son livre |ii(piaiit el fort riche en docinnenls pré- cieux ; le. Uni cha In renie. - 1/inlante Maria, née le IS août ItlOO, mariée eu 1050 à Ferdi- nand III, roi de II()n','rie, puis empereur. ■' Dépéclie de M. de Vaucellas du '20 novenilnc 1010. Manuscrits cités pins liaul. 34 SA TOTE trat de mariage d'Anne et de Louis Xlll, il demanda à celle-ci ce qu'elle voulait qu'il dit de sa part au roi de France : « Quej'ai une extrême impatience de le voir, » répliqua-t-elle. Celte réponse ayant choqué l'austère comtesse d'Altamira, sa gouvernante, qui s'écria : « £li quoi! madame, que pensera le roi de France, quand M. de Mayenne lui rapportera que vous avez tenu un tel discours? — Madame, reprit l'infante, vous m'avez ap- pris qu'il fallait toujours être sincère ; vous ne devez donc pas vous étonner si je dis la vérité \ » Les deux années qui s'écoulèrent avant son départ ne changèrent pas ces sentiments. Le 9 novembre 4615, elle se sé- para, àFontarabie, de Philippe 111 son père avec moins de douleur que celui-ci n'en montrait en la laissant enfin s'éloigner, et c'est avec fierté et contentement que la nouvelle reine, éclatante de jeunesse et de beauté % traversa la Bidassoa pour se diriger vers Bor- deaux, où l'attendait la cour de France. Quel époux allait-elle y rencontrer? Bien différentes de celles de la princesse Anne étaient les impressions de Louis XIII sur le mariage et sur la lamille à laquelle il devait s'unir. Fréquemment et de fort bonne heure, on l'avait entretenu de ce projet. Les premières réponses du dauphin, questionné dès sa plus tendre enfance', ne sauraient avoir aucune signi- * Mercure français, t. II, p. 549. '- Manuscrits de la Bibliothèque impénale, fonds Dupuy, 70, p. ii5, et archives du château de Mouchy-lSoailles" n" 4700. Mariarjcs des rois et reines, relatés par M. Baschct dans son livre déjà cité. = Journal de Jean Héroardsur l'enfance et la jeunesse de Louis MIL Manuscrits do la Bihliotlièque impériale II vient d'être publié clicz Didol par MM. Eud. Soulié et Ed. de Barthélémy, avei:une inleiliëcnce, un soin et une érudition dont on ne saurait trop les féliciter. Ce jour- nal, surtout dans ses dix premières années, permet de pénétrer pro- Î'N AlilllVANT UN KRA.NCK. 35 licatîon. Mais, à mesuro qu'il avance en âge, sa répul- sion pour tout ce qui tient à l'Espagne se manifeste avec une énergie caraclérislique. Deux fois il répond négativement à Henri IV, qui lui parle de l'infante comme de sa future femme K Un jour, à M. de Ventelel lui demandant s'il aime les Espagnols : « Non, dit-il. — Et pourquoi, monsieur? — Parce qu'ils sont enne- mis de papa. — Monsieur, ajoute Yentelet, aimez-vous bien l'infanle? — Non. — Monsieur, pourquoi? — Pour l'amour qu'elle est Espagnole, je n'en veux {îoinl^ » Plus tard, son aumônier lui faisant réciter les commandements de Dieu, à ces mots : Tu ne tueras point, le Dauphin s'écrie : « Ni les Espagnols? Oh! si; je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa ! Je les époussetterai bien! » Et, comme son aumônier lui y fondement le caractère de Louis XIII, et, si les observations quotidion- iiosdcson niêdcciii sont parfois puériles, elles caractérisent le plus sou- ■ veut les mœurs de l'çpoiiuc, les habitudes de la cour, les tendances déj;'" simiilicativcsdu prince, dont on expose les moindres actions depuis sa naissance jusqu'à l'âge de vin^t-sept, ans (iG01-'l(^2«). H con\ienttou- tciois détenir compte d'un lait important que les éditeurs ont négligé de signaler dans leur savante introduction. Le daupliin connidssait l'existence de ce journal. « D'où venez-vous? dit-il k lléroard le 2"» jan- vier 16116. — M iisieur, je viens de mon étude. — Quoi faire? — .\lon- Meur,je viens d'écrire en mon registie. — Quoi? — Monsieur, j'estois pivtà escrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit à deini pleurant : « No l'écrivez pas. » A plusieurs reprises, ensuite, on voit le dauphin taisant allusion à ce journal en disant â lléroard: « Vous écrirez cela. » ou': « Vous n'écrirez pas cela. » Le médecin, il est vrai, ne tient aucim comple de ces roconuTiandations et reproduit scrupuleusenuiil les moindres gestes et même les hégayements du prince. Mais il est proha- hle (lue cehii-ci, étant dans la confidence du journal, s'observe davan- tage dans lesoccasions imp irtantos et que si, pour le courant do la vie, no'iis trouvons dans lléroard le vrai Louis XIII, quebiuetois nous l'y ren- contrerons moins naturel, moins spontané et se souvenant trop (pi'il a à ses côtés un liistoriographc. « Journal dllcrnard. journées des 3 novembre 1604 et 2 mars 11)05. * Ibid., journée du 4 avril 160a 36 ENFANCE DE LOUIS XIII. fait observer qu'ils sont chrétiens : « Ne pouri ai-je donc tuer que les Turcs? » dit le dauphin \ A cette répulsion % d'autant pins significative qu'elle était contraire à un projet généralement accepté autour de lui^, vint s'ajouter bientôt un certain éloignement pour le mariage. Né avec le tempérament ardent et lascif de son père, excité à suivre son exemple par des conversations souvent grossières, parfois obscènes, Louis XIII parvint à modifier ces premières dispositions par une force de volonté et de réflexion vraiment rare, il était naturellement observateur : il parlait peu, riait moins encore. 11 restait volontiers sérieux et grave là où ses pages trouvaient la cause d'une grande joie. Tout ce qu'il remarquait se gravait en traits pro- fonds dans son esprit, et devenait, à plusieurs années d'intervalle, un moyen de répondre avec un à-propos merveilleux à des questions quelquefois embarras- santes. Sa jeune imagination fut frappée de bonne heure par les effets singuliers que produisait à la cour la conduite du roi. Dès le berceau, il ne recevait pas seulement les fréquentes visites de sa mère, mais aussi de la femme répudiée d'Henri IV* et de ses nombreuses maîtresses. Elles se trouvaient quelquefois réunies * Journal cVHéroard, journée du 29 janvier 1607. 2 « Monsieur, lui demande, le 15 mai 1607, la princesse d'Orange, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-lrère, ou le prince d'Espagne ou le prince de Galles? — Le prince de Galles, répond le dauphin, — Éiiouserez-vous l'inlante? — Je n'en veux pomt. — Mais elle vous fera l'oi d'Es[)agne. — Non, non, l'ûplique l'enfant, je ne veux pas être Espa- gnol! » (Journal d'IIcroard, journée du 15 mailG07.) ^ Non-seulement Henri IV. mais tous les seigneurs de la cour s'en- tretenaient dès 1002 de ce mariage espagnol ; et c'est un point curieux à noler, car ce mariage a été vivement reproché plus tard à Marie de Médicis. * Marguerite de Navarre SKS l'I'.tMIEIŒS IHIMŒSSIOiNS. 57 iuiprès de lui, celles-ci fières de l'affeclioii du maître, Marie de Médicis irritée, jalouse, et le témoignant. Les bâtards issus de ces liaisons très-avouées furent les compagnons du dauphin; mais instinctivement illcs abhorrait. Il les frappait sans motif, ne les supportait potriT à sa table, refusait absolument de les nommer SCS frères, et quand Henri IV, après l'avoir battu sans vaincre celle insurmontable répugnance, lui en deman- dait la cause : « lis ne sont pas fils de maman,» ré- pomlait-iP. Celte haine pour tout ce qui tenait à la bâtardise fut certainement la première cause de la chaste réserve qui devait si parliculièrement caracté- riser je^ccesseur d'Henri IV, père de Louis XIV. De sesfrèreslllégilimes, cette aversion s'étendit sur leurs mères, qu'il qualifiait en termes très-méprisants, et sur les liaisons dans lesquelles elles étaient engagées. « Serez-vous aussi ribaud que le roi? » lui dit un jour sa nourrice. - «Non, » répond-il après un moment de rèllexion : Et, comme elle lui demande s'U est amou- reux : « Non, réplique-t-il, je f;jis l'amour'. » C'est surtout après la mort d'Henri IV que se révèlent les lendances du jeune roi. Il aimait tendrement sou illiislie père, bien plus que Marie de Médicis, qui, du reste, ne témoigna jamais beaucoup d'affection à son fils aine. 11 pUnira dignement sa mort violente % et, longtemps après, entendant au Louvre une chanson du feu roi, il se mit à l'écart pour sangloter*. Mais si, * Jininial (l'ili'rourd, pnssiiii. - Ihid., joiirni'os des '•> juin KiOi et '21 octobre 1^08. ■• « ll;i ! flil-il qnaïKl on lui laconla l'acte de Kavaillac, m j y «'"sse esté avec, mon épéc, je l'eusse tué! » {Journal d'Hcrcard. journée du 14 mai IGIO.) * Un anlre jour, le 15 iiovomlnc KHI, il se rend à Saiiit-(.oniiain. « Il y va visiter monsieur son tréreiiiii él;iil malade d'un endorimsse- 58 AUSTElilTE DE SES MfEL'IlS. encore enfant, il avait apprécié la gloire d Henri IV, s'il en partageait les ressentiments palrioliques, s'il était fier de ses victoires, il blâmait silencieusement la licence de mœurs qui, par les actes et plus encore par le langage, rendait alors la cour de France une des plus grossières de l'Europe. Roi, il ne toléra pas ces excès. Use montra plus ouvertement austère dans ses paroles, pudique dans ses actions, proscrivit autour de lui les chansons obscènes, les conversations scanda- leuses \ et, pour en éviter jusqu'au prétexte, il répon- dait brusquement à M. de Souvré, son gouverneur, quand celui-ci voulait l'entretenir du mariage : « Ne parlons pas de cela, monsieur, ne parlons pas décela. » Il fallut cependant en parler et se mettre en route pour Bardeaux. Louis Xlli, alors dans sa quinzième année, avait encore et devait conserver longtemps les goûts de prédilection de son enfance. Il s'y livi-a pour se distraire des longs apprêts du mariage. 11 élevait des oiseaux, armait ses gentilshommes, les disposait en troupe vigilante et disciplinée ; puis il assistait au conseil, répondait avec à-propos aux dépulationsqui se présentaient à lui, et il mêlait ainsi les amusements nails de l'enfant au grave accomplissement de son nient aséc quelques légères cûiivulsiems. li s'éyeille. Luuis Xill lui dit : ( bonsoir, mou trère. » Celui-ci lui répond ; « honfoïv,vion petit pctjia.i! Louis XHl il ces mois se met à pleurer, s'en va, et, de tout le jour, ou ne .le vit plus. » [.Journal cl' Ilcroard , journée du 14 novembre 1011.) * Journées des 24 août et 5 septembre lOlO et 28 mars 1011 du Journal d'IIérnard : « l,e 25 décembre 1019, il va après diiiei'à sa pe- tite chambre où entrent M. le prince de Condé, les sieurs de Tavanno dAudresy, deKlocliet, cl S(- |i;ulaienl de mots qui dépassaieni la ^;ail- lanbse; le roi dit : «Je ne veux jtoiul que l'on dise des saletés cl des « vilainies. » l'EU^ISTANCE DE SA FROIDEUR 30 mélier de roi '. Beaucoup moins désireux de reaiplir ses devoirs d'époux, il afi'ccla Jiéanmqins à l'égard de Fîniante, soit par amour-propre, -soit par convenance pour les étrangers qui la lui amenaient, un empresse- ment qui surprit et charma la cour. 11 se rendit au devant du cortège qui l'accompagnait, se montra curieux et heureux de la voir, et il l'ut timide, mais attentif et gracieux, dans les premières entrevues qu'il eut avec elle*. Ce fut tout, et, s'il eut un instant les allures d'un chevalier galant et empressé, il ne prit nullement les façons d'un amoureux. Dans la soirée qui suivit la célébration des cérémonies, il demeura insensible aux encouragements de M. de Grammont', et Marie de Médicis usa de son autorité pour leconduiii^ auprès d^Vrme^d^Vjuilddie . Quatre ans après, ia icino n'était pas encore épouse, et la consommation de ce mariage, ardenunent désirée par la coiu" de France désolée de la froideur du roi, par la cour d'Espagne qui voyait" dans ce dédain une insulte, par le nonce du pàpe^ërTËTcour de Toscane, qui avaient tant conlri- Lué à cette union, devint ru quelque sorte une (pies- lion d'État. Celte abstenlioii th» LoTîîs Xlll, (ÏÏ)nt la cause lomlaifîe remonte aux premières impressions reçues par le dau})hin, et dont la cause plus rappro- chée et plus immédiate a été pénétrée par le nonce Ilentivoglio*, il fallut bien des efforts, bien des tenta- ' Mr moires du mai ('(•/lal de liassotiipicrre, — .liunnnl trilrmtird. * Di-piVlie de l'amliassadoiir du f;r;iii(l-(iiic dr Toscane, MjiIIcd Harto- lini,dii4 décembre 1 G 15, < ili'c par M. A. llascliot. Journal d'Ikroard iouniêc du 21 novembre Kil"). '• Journal d'IIcroard. joui née rlu 25 novembre 1(115. * Dépêclie du nonce l!eMUvof,'lio du 31» janvier Kilij. « I.e relard pro- venail, de ia piicicur du roi. Il crai^;nail ausj-i de rencoiilrcr dans cet acte des dillicultési au-drssus de ses lorces, Irappé surlont mnime il •n/ 40 COISSUMMATIUN DE SUN MARIAGE. lives pour en triompher. Tantôt on s'adresse à l'or- gueil du roi, et l'habile nonce, se servant adroitement du mariage de la princesse Christine avec le duc de Savoie, demande à Louis XIII « s'il veut recevoir celle honte, que sa sœur ait un fils avant que^lui^h^ait un dauphin ^ » Tantôt on a recours à des influences en- core plus directes-. Enfin, le 23 janvier 1619, à onze heures du soir, Albert de Luynes vient le supplier de céder aux vœux de tous ses sujets. Louis XIII s'y refuse, fond en larmes, mais, malgré la plus vive résistance, de Luynes l'emporte plus qu'il ne le con- duit dans la chambre de la reine". Le lendemain, tous était du souvenir de non primo coiujresso à Bordeaux, qui non-seule- ment était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu'une impression désagréable. » (Citée jiar M. Bascliet. L'exactitude de ce lait est confirmée par le Journal d'IIcronrd, journée du '25 novembre 1615.) * Dépêche du nonce Benlivoglio, on date du 16 janvier 1619. - Dépêche de Contarini, ambassadeur de Venise, du '27 janvier 1619 : « 11 mercoledi avanli, il Duca d'Albùf dormi cou la sua «posa mada- mosella di Vandomo; et il Rè, biuma parte di quella nutte, ha volulo star présente su' 1 proprio letto di quesli doi srosi, per vedere à consu- raare il malrimonio ; il che più d'una volta fii reiterato, con g-rand'ap- plauso egusto particoiare del Rè : onde si crede, che queslo esemi)io liabbiu havuto grau lorza ad eccilar la Maesta Sua à far lo stesso ; à che anto la sorella sua naturale, madamosella di Vaudomo, viene detto, l'invitasse con parole, et li diccsse : « Sire, fate voi anco cosi con la « rcgina, che farete bene. » (Dépêche confirmée par Ih'Tnard, journée du '20 lévrier 1619.) "■ Dépêches du nonce Bcntivoglio, t. I, p. 157, 240, 300, et t. II, p. 10, 51, 59, 40, 41, 80, 8'2 et 81 : « Il Rè si risolse, venerdi notte di '25 venondo verso il sabbato, di congiungersi con la regina... Luines anche eglis'è porlato benissimo, perche la notte stessa che il rè ando à dormire con la regina, stando anche tutavia quasi in forze rd in gran contrasto Ira se medisimo. Luines lo prese a traverso e lo'condusse quasi per forza al letto délia regina.» (Dépèclie de Bcntivoglio, du 50 janvier 1619. Voy. aussi dépêches de l'amliassadeur vénitien des 27 janvier et 5 février 1619; le Journal (VUcroarcI, journée du '25 jan- vier 1619; la lettre du P. Josepii au ministre d'Espagne du li février iWd;(i\\û\\,\c^ Mcinoircs dt Ihixsoiiipicrrc, t. II, p. 147.) PREMIERE r.P.OSSESSE D'ANNE D'AUTRICHE. 41 les ambassadeurs annonçaient à leur cour cet évé- nement. Depuis lors, moins effarouché, mais presque aussi dmide \ conservant toutes ses répugnances mais les surmontant quelquefois par devoir, Louis XIII se montra époux assez empressé, jamais très-tendre, et, dès le mois de décembre 1619, on conçut l'espoir d'une grossesse 2. Celte espérance, bientôt évanouie, se renouvela au commencement de 1622, mais de nou- veau fut anéantie par une, chute que fit Anne d'Au- Iriche en jouant avec la duchesse de Chevreuse, et par la blessure qu'elle en reçut \ Le rapide passage en France de Buckingham, s'il laissa un profond souvenir dans le cœur de la reine, n'exerça aucune influence sur la conduite du roi. Rien ne fut modifié dans les relations des deux époux, qui ne furent ni plus fré- * Aux causes de la réserve de Louis XIII, (jue nous veuons d'exposer, une Rplatinn de don Fcnimulo Ciroii (Arcliives de Simanous^ eu ajoute une autre que le devoir do ne ricu omellre nous fait in(li(|ui>r, mais qui est fort peu admissible. .D'après eclte relation, Louis Mil se tenait éloigné d'Anne d'Autriehe « parce qu'on lui aiu-ait perjuadé ^\m' s'il avait un fils, étant encore si jeune, ce serait jiar la suite une ca isc de guerre civile pour le royaume.» Rien neconlirmeet ne rend vrai.sem- blable cette supposition. - « Di parte molto sicura lio inleso clie si stà con ferma speran/a clie la regilia sia gravida, il clie |)iai:ciu a Dio segua pcr Lenoficio di ([uesto regno. » (Dépêche du nonce Jieiitivoglio du4 décembre llil'.).) '•> « La reine devint grosse, (t l'éiait de six semaines, (piand un soir, madame la princc.-se tenant le lit, la reine y alla passer la soirée jiis- ques après minuit, avec les autres princesses et les dames du Louvre. M. de Guise, les deux frères de Luyiies, M. Le Grand, Ulaiiiviili- et iiun nous y trouvâmes, et la compagnie fut fort gaie. Quand la reiiw s en retournant coucher et passant parla grande salle du Loiivie, mMilamc la duchesse de (fiévreuse et mudeinoiselle de Vrrneuil la Iciiaiit sous les bras et la fai.sant courir, elle broncha et tomba eu cepelil n^lais de haut dais, dont elle .•<(■ blessa r't perdit .son liiiit. On ci'la rarinin' au roi le plus (pic Ton put. » [Mriiioli rs de llnxfninipierrr, cmilli llll'•^ par Ij Jonriiril d'Ufironrd, journée du 'Jii mars D'rJti.^ 42 SA SITUATfON A LA COIJU. qiientes, ni jamais complètement interrompues*. Après comme avant ce voyage, Louis XIII voyait le plus sou- vent dans la reine l'Espagnole de sang et d'atïection, et, dès le mois de mai 162], allant lui annoncer la mort de son père : « Madame, lui dit-il, je viens de recevoir présentement des lettres d'Espagne, où Ion m'écrit que pour certain le roi votre père est mort. » Puis, montant à cheval, il partit pour la chasse*. 11 est incontestable d'ailleurs qu'Anne d'Autriche, qui devait, à son éternelle gloire, devenir Française en s'empa- rant de la régence, et, entrevoyant les véritables inté- rêts de son jeune fils, les servir avec patriotisme, intelligence et fermeté, niême contre ses anciens amis, fut, du vivant de Louis XIÏI, le centre naturel d'une opposition sourde, mais constante et implacable, contre le système que soutenait Richelieu. Bonne, mais fière, elle avait été froissée de l'indifférence de son mari, humiliée des tracasseries et des défiances deRichelieu, irritée de ne posséder aucun crédit, et, au milieu de la guerre qui divisait l'Espagne et la France, elle n'avait point voulu dissimuler l'attachement qu'elle conservait pour sa première famille et pour son pays. Mal con- seillée par la légère et remuante duchesse de Che- vreuse, elle s'était engagée dans diverses entreprises où, sans trahir la France, elle avait fourni à ses ennemis des armes assez puissaples pour la faire inaintenir dans la disgrâce de Louis Xlll. Ce prince, qui pendant toute sa vie aspira au mo- ment où il sortirait de tulelIe^ et qui, de la dépen- * Journal d'Urioaid, passini, et notamment jourm'es des 8 juin et 21 août 1020. - Ibid., journée du 10 mai 1021. ^ '( Il se Jone avec de petites l.alotles qu'il fait rouler lo long du canal LOlilS XIII ET RICIIELTEU. 43 dance de son gouverneur, devait passer sous celle de su mère, puis d'Albert de Luynes, et enfin de Riche- lieu, joignait à une fierté un peu farouche un sens jusie et droit, une connaissance exacte de son infério- rilé. Il détestait le joug,, mais il le sentait nécessaire. Destiné, par rinsiiiibajice de ses facultés, à toujours accomplir les desseins d'aulrni, il s'y soumit, bien que constamment enclin à la révolte. Mais il n'aimait ni sa "mère qu'il renvoya, ni de Luynes, dont il ne re- gretta point la mort. Seul Uichelicu, non-seulement par la hauicur supérieure de son. génie, mais surtout par les soumissions de son Idngage, par d'incessantes précautions, par des ruses d'humilité toujours nou- velles, réussit à séduire cet esprit inquiet, méfiant, et sur lequel la flallBrie n'avait aucune prisée II finit même par se Tatlacher, quoi qu'on en ait dit, et par lui inspirer une affection qui s'adressait autant à l'homme qu'au ministre indispensable. Louis Xlll avait (le son hnupooir, (iisniitque ce soiildcs soidiits. M. lio Souvi'i; le reprend et lui dit ([ii'il s'ainnserii tonjours à jeux déniant. « Mais, uionsiour de « Sonvié, ce sont des soldats : c'est pas Jeu d'enfant ! — Monsieur, vous « serez toujours en eidance. — C'e.'^t vous (jui m'y tenez! » [Journal cVllérotml, joiu-uée du '21 lévrier lOiO.)— « Madame do Monliflat (l'an- cienne ^ouvei naiile du Daupliiu) se trouve àsoncoucliir. Dévèlu, mis aulLi, iTsamuseà de petits engins. Cependant madame de Montylat et M, de Souvié devisaient ensemble. Madame de MonI{,'lat : « Jo puis dire « que mon&cij^ncur le daujiliin est à moi : le roi me l'a donné usa nais- « sance, me disant : « Madame de Monlglat, vcilà mon lils que je vous « doime ; prenez-le. » M. de Sou\ié lui répond : « Il a é'é à vous pour K un temps, maintenant il e^-làmoi. » Le daiq)liin dit froidement, sans hausser la voix et sans se dét(mrner de sa besogne : « Et j'espère (jn'iiu « Jour je serai à moi. » 11 écoulait tout ce qui se disait sans en (aire semblant, à quelipie chose (lu'il lùtoccu[ié. » (Journal d'Ilvrofinl, '\(nu- néf du S mai" IGlO.) • IMusieui laits cités par lléroard prouvent que Louis Xlll ni lait nullemeiil sennlile à la llallfrio. (Voy. noianuneut Jnuruéesdes S orlol.re et .'i décemliri" li>lU.) U LOUIS Xlll KT r.lCIlKLlEU. pour Richelieu la sollicitude la plus grande, les soins les plus délicats, et l'on peut affirmer, après avoir lu ses lettres jusqu'ici inédites*, que ces témoignages * ArcliJl'fis des affaires étrangères. Manuscrits. Lettres originales de Louis XIII, France, 5. En voici quelques-unes, choisies au milieu d'un plus grand nombre et qui toutes fournissent la preuve des sentiments de réelle affection qu'éprouvait Louis XIII à l'endroit de Richelieu.— Louis XIII à P.ichelieu, du 15 juillet 1653 : « Mon cousin, je trouve très-bon que vous alies à Paris aujourd'hui". Je vous conjure dans ce lieu-là de prendre bien garde à vous. Louis. » — Du 5 octobre 1053 •" « Mon cousin, je ne saurois être en repos si je nay souvent de vos nou- velles. C'est pourquoy jenvoye ce porteur pour mon raporter que je prie le bon Dieu de tout mon cœur estre telles que je les désire. Louis. Châlons. » — Du 0 octobre lOoô : « Monsieur Boutilier, les nouvelles que je resoy à toutes heures de mon cousin le cardinal de Richelieu me consolentexlrêmement. C'estpourquoy ne manques de continuer à m'en taire savoir le plus souvent que vous poures. Louis. Cliâteau-Tiery, ce (1 à 0 heures du matin. » — 26 octobre 1635 ; « Mon cousin, ne pouvant estre en repos si je nay souvent de vos nouvelles, j'envoy Monlorgueil pour m'en aporter. Je prie le bon Dieu de tout mon cœur quelles soient telles que les désire la persone du monde qui vous aime le plus et qui n'aura point de joye qui ne vousrevoyeen parfaite santé. Louis. « — 28 janviersl6"4 : «Mou cousin, corne Lejeune est arrivé jalois vous e.scrire pour vous tesmoigner encore la joye que je resus ier en vous voyant et le contentement qui men est demeuré, lequel ma redoné la santé parfaite, je vous puis afhrmer que le feu de Versailles est plus en- llainé que celui de Ruel et qui durera à jamais. Louis. A Versaile, ce 28 janvier 1054. »— Du 4 décembre 1655 : « >ogent vous porte un mar- casin que mes chiens prirent ici non pas ceux qui ont la rage, je ne vous l'envoyerois pas. Si ma santé me lent peu permettre jeuse esté à Ruel, mais estant dans les remèdes je ne lay osay l'aire de peur dacci- dentpar les chemins où il n'y a pas de couvert. Louis. » — Du 15" dé- cembre 1655 : « J'envoyc ce gentilloinepour savoir de vos nouvelles ne vous ayant pas trouvé ici en bonne santé. Je oubliay de dire à Nogenl quand il vous porta le jandjon de niarcasin que je vous priois d'en faire faire laisé à quelqu'un devant (jue dan manger, conie aussi de tout ce que je vous envoyé par les uns et les autres. Je me porte fort bien Dieu mercy. Je vas mener mon frère voler le merle à la forest. Louis.» — De Saint-Germain, ce 18 février 16il : « Ayant peur que le mauvais temps que vous eustcs ici à la chasse ne vous ait l'ait mal, jenvoye ce gentilhomme pour savoir de vos nouvelles. Je ne me sens plus de la goûte et croy que votre vue ma guéri ne vous ayant jamais veu que je ne m'en sois bien trouvé. Louis.» — Saint-Germain, ce 25 mai 1641 : • Je vous envoyé 5 Ict'.res que M. de Rivaux me doua ier au soir de ma tiœur de Vandosnie et de ses 2 aiifaiis en ronirrcicmenl de ce qui s'est LOUIS Xlll K.T l'.ir.llHI. 11:11. 4î» d'une vive amitié n'étaient pas uniquement le résultat d'un intérêt égoïste. Du reste, môme quand il a possédé une autorité entière, Richelieu, toujours en éveil, s'est montré jusqu'au dernier moment aussi attentif à la conserver qu'il avait été ingénieu.v et souple pour l'ac- (juérir. Ses constants efforts tend-ront à neulialiser l'influence d'une reine espagnole sur un roi qu'il vou- lait maintenir dans la glorieuse politique d'Henri IV. Mais il ne se contenta pas, ce qui était dailleurs facile, d'enlever tout crédit à la femme légitime de son roi. Bien qu'incapable de désirs criminels, puisqvi'il pou- vait se passer même des plaisirs permis, Louis XIH, maladif, morose, ne recueilhuit de l'amour que la jalousie et les peines, dévoré d'inquiétudes et de soucis, avaiC besoin d'épancher ses plaintes, d'exposer ses tris- tesses, de s'ouvrir à un cœur anu, loin du faste et du bruit qu'il fuyait. Richelieu dirigea toujours ce pen- chanl, et, s'il subjuguait l'esprit du roi par la force de son génie, s'il le fascinait par les séductions de ses pa- roles, il en surveillait tous les actes par les espions donl il l'eiHoumt, el il gouvernnit même son âme i)ar ses confesseurs'. Quand les amoui's du ])riii('(! « inue- menl spirituelles et aux jouissances toujours vierges, h dit un contemporain, s'adressaient à des inslruments p.issii. Je ne les ay voulu ouvrir venant de la main de personnes (jui ne \uus ainienl point. .le vous reconnnande d'avoir toujours soin de vous plus (pic jamais. Louis. » — Du 20 seplembre 1041 : « .Itiivoye Desprcs jtoar savoir de vos nouvelles el vous perler des niusiiuats de Clialeau- tierry que je crains ipii ne soient pas encore Lieu murs Je vous prie d'en liien faire l'aire laissé elles Lieu faire laver avant (|ue dcn man- der Je vo\is donne le Lonjour. Louis. Je m'en vas prendre méde- cine.» ' Arc'.ivrsdrs ri('fnircsrlraii(jùi-cs, inai'.'jsiriti' TianiC, vol. L\>l\\lll, 1- 99, et LXXXl\, 1^ :3, 2Ô, L7, 78 et 105. a. riCi SURVEILLAÎSCE EXEKCEE indociles à la direction du miiiislre dominateur, celui- ci savait taire naître chez le roi, même pour ces liai- sons chastes, des scrupules qui triomphaient de ses inclinations. A madame de Ilautefort succédait, dans l'affection royale, mademoiselle de la Fayette, à celle-ci Cinq-Mars S et ces trois personnages, restés toujours honnêtes dans leurs relations avec le roi, mais rebelles à la volonté impérieuse de Richelieu, expièrent leur résistance l'un dans l'exil, l'autre dans un couvent et le troisième sur l'échafaud. S'il était vrai qu'Amie d'Autriche eût, en 1650, re- couru à l'adultère pour donner un,. héritier à son époux moribond, comment admettre qu'un ministre aussi soupçonneux et aussi vigilant ne l'eût pas su, et le sachant, qu'il n'eût pas déterminé, en confiant ce ^ MoTitfilat dit que Richelieu, pour diminuer et délruirc la passion de Louis Xlil pour madame de llautelort, mit auprès de lui Ciuq-3îars. (Mcjiioircs,t. I, p. '258.) « .le viens d'apprendre que le roy avait, hier au soir, dict nettement à madame de llautelort qu'elle ne devait plus prétendre à son affection, qu'il l'avait toute donnée à M. de Cinq-Mars. » [Coirespoiuhaice de Vévcqiie Arnaulil. Bihliothè(|ue impériale, ar- moire V, paquet .4, n° 2, 1" 49.) — Les Archives des affaires ctiangères (France, 5, Louis XIII) renferment l'original d'un procès-vcri al des démêlés de Louis XIII avec Cinq-Mai^s et de leur manière de vivre sous le conli-ùle de Richelieu. La Bibliothèque impériale (armoire V, pa- quet 4, n" 2) a une copie de ce procès-verbal. L'affection de Louis XIII pour Cinq-Mars était un amusement de cœur, une diversion, (jui 1 ab- sorbait et l'éloiguait de madame de llautelort. Du reste, couune pour celle ci et pour njadcmoiselledela Fayette, cette affection tiès-hounèle ne s'est manifestée un peu vivement que par une jalousie excessive. Voici deux lettres inédiles qui pi-ouvent jusqu'à l'évidence l'influence qu'avait Uicheliou sur le roi. « De Varcnne, ce 28 may -1040. Je puis vous assurer que M. le Grand* et moy sommes en très-parfaite intel- ligence. Louis. » — « Ile Saiiit-Gcrmain, ce 1" décembre 1040. ,1e vous prie de ne point adjouter de foy à tout ce que M. le Grand pourra dire de moy ou pourra faire dire jus(ines à tant que vous m'ayiez entendu. Louis. » [Archives des affaires clrangèrcs. Manuscrits de France, 5.) * Le grand-é,cuyer Cinq-Mars, SUR ANISE D'AUTRICHE. 47 crime nu roi convalescent, la perte d'une reine qui le déleslail, et qui unie à Marie de Médicis, complotait alors sa chute? En vain objecterait-on un sentiment de convenance qui aurait retenu le cardinal^; il en était incapable. Inllexible envers ses ennemis, quels qu'ils fussent, parce qu'il les considérait avec raison comme les ennemis de l'État, il mettait à les démasquer et à les perdre un acharnement et une persistance que rien ne taisait céder. Quand il faudra persuader Louis XllI des intelligences qu'entretient la reine avec l'Espagne, l'implacable ministre emploiera les {jeiquisitions les plus minutieuses, les interrogatoires les plus humi- liants; il fera arrêter ses plus chers serviteurs; il la confrontera avec des esp^ions, il la traitera comme une obscure coupable, et seul Padinirable dévouement de madame de Ilauleforl^ permettra à la reine de sortir de ce grave peiil, fi^es^soïïpçbnnée mais non entiéie- ment convaincue. "Errori veut qu'un crime iiien plus grand, qui touchait plus directement riioimcnr royal, Richelieu l'ait laissé ignorer à Louis XIII! Au surplus, où, quand, comment, dans quel intérêt ce crime aurait- il. été commis? Aux conjectures, aux insinuations va- gues opposons des fails précis qui prouvent que Riche- lieu n'a pas instruit Louis XIII, parce qu'Anne d'Aujri- che n'a point ccssâxL'uitre im««iGr4o. Le roi tombe malade à Lyon, non dans les premiers * M. Michclet indique un autre inntiC, mais f|u'ii suflU de citer pour en montrer rinvTaisemhIanec. « Hichelieii, dit-il, fspi'i:! dans la tuol- lesse de la nature de la reine, et. ainsi qu'un jeiu- ou l'autre, dans (|uel(jue embarras où r(''tfiurdic se jetterait encoie, il l'aurait à disiré- liou » ■- Mcmuircs Je P. la Porte, \). 570. MALADIE DE LOUIS XIII. jours d'août, comme on l'a dit, mais le 22 septembre*, et ici surtout les dates ont une grande importance. 11 est atteint d'une fièvre qui le dévore. Le septième jour, le 29, elle se complique d'une dyssenterie qui l'épuisé. L'invasion de ce dernier mal, produite par une de ces médecines dont on était alors très-prodigue, est si vio- lente, et ses conséquences si rapides, qu'à minuit les médecins désespèrent de le sauver. Marie de Médicis s'est retirée. Anne d'Autriche qui ne quitte pas le royal malade, se résout à le faire avertir par son confesseur du danger qu'il court. Mais, aux premiers mots dits avec ménagement, Louis XIll conjure le P. Suffren et ceux qui l'entourent de ne pas lui cacher la vérité. Il l'apprend avec calme et courage, se confesse, commu- nie, demande pardon à tous du mal qu'il a pu leur faire; puis, appelant la reine, il l'embrasse tendrement et lui adresse de touchants adieux. Comme elle se met à l'écai't pour sangloter librement, le roi prie le P. Sul- fren d'aller la trouver de sa part pour la supplier de nouveau « de lui pardonner toutes les fâcheries qu'il pouvait lui avoir données tout le temps de leur ma- riaf^e. » 11 s'entretient ensuite avec Richelieu et donne le spectacle de la plus édifiante résignation. Vers le mi- lieu du jour, larchevôquedeLyonse disposait à appor- ter l'extrôme-onction, quand les médecins, qui coup sur coup avaient saigné six fois déjà ce corps épuisé, ordonnent une septième saignée'. Mais alors la vraie cause du mal, ignorée d'eux, se manifeste : un abcès * Lettre de Richelieu au maréchal de Schonberjr du 25 septembre 1630. — Lettre du P. Suiïren, confesseur de Louis XllI, au P. .Iai(iiii- iiot, supérieur à la maison prolesse de Paris, du 1" octobre lOôO. -Lettre du P. Suflren, déjà citée. En un an, liouvart, médecin de Louis XIII, le lit saig-ner quarante-sept fois, lui lit prendre deux cent MALADIE DR LOUIS XIII. /,p crève, se vide ; le ventre, goiitlé oulre mesure, saflaisse tout à coup. La nature a sauvé le malade * au niomenl où l'intervention de ses médecins allait être tout à fail meurtrière. Louis XIII, bientôt rétabli, quitte Lyon avec la reine, qui n'a cessé de l'entourer des soins les plus tendres, et dont la douleur sincère l'a touché. Dans cette crise, les deux époux ont oublié le passé ^ La répulsion, la froideur de l'un, la fierté blessée de l'autre ont dis- paru, et ils ont été naturellement amenés à mieux ap- précier ce que leur nature offre de bon" et d'aimable. Forte de l'empire inaccoutumé qu'elle exerce, mais s'en exagérant l'étendue, Anne d'Autriche ne se con- tenter pas de s'emparer dans le cœur du roi de la place qui doit lui appartenir. Aidée de l'ambitieuse et vin- dicative Marie de Médicis, après s'être occupée des griefs de l'épouse, elle veut porter le blâme jusque sur douze médecines et deuxcenl quinze lavements. {An hivcs cnrlciisrs de r/iisloirp (le Fiance, de Cimber el Diuijou, '2'' série, t. V, p. Oô.) * Lettre de Riclieiieu à SclionLer^ du 50 septeinhre 1030. — Lettre de l'.icliolieu à d'Eltiat du l'^"' octobre 4050. — Mémoires de Iliclielirii. liv.XI, t. VI, p. '2LG. — Lettre du I'. Suffren, déjà citée. Celle lettre se termine ainsi ; « Voilà, mon révérend père, ce (ini s'est passé. Toute autre nouvelle qu'on vous dira ne sera pas vraie Ego teslis ociiJatus et aurilus. » Cette lettre se trouve tout entière dans la 7}fi'((f rrt/osy^tr- live, t. II, p. 417 et suivantes. - Un retour analogue et aussi complet de vive alïcclion et de réci- proque tendresse se produira de nouveau au moment de la maladie de lévrier 1045 à laquelle succombera Louis XIII. Voy. le Mémoire pdidc des choses qui se sont passées à la mort de Louis XIII, (ait [)ar Dnbnis, son valet de chambre. La naïveté, la précision des détails (|u'il ren- ferme ne permettent pas de mettre endoute l'exactitude et l'autlu nti- cité de ce récit. Voy. aussi, Ministère des allaires étiangèrcs. Mémoires inanuscrils de Lamot/ic-Goiilas, secrétaire des commandemcnls du duc d'Orléans, t. II, p. 508. '■ Archives 4*.!^ allaires étrangères. Mémoires de iMmotlie-Goulas, xecrélaire des commandements du duc d'Orléans, manuscrits, t. Il, p. 3G7. 50 NOUVELLE GROSSESSE les affaires de l'Élat, et attaquer en Richelieu non-seu- lernent celui qui a entretenu les défiances, qui a fait naître les soupçons, qui a divisé le roi et la reine, la mère et le fds, mais encore le grand politique, le con- tinuateur opiniâtre d'Henri IV, qui poursuit à l'exté rieur la prééminence de la France sur l'Espagne et l'abaissement de la maison d'Autriche. On sait com- ment Louis XIII, qui était incapable de vastes projets, mais qui en connaissait le prix, fut ramené par la rai son d'État à Richelieu, et, en une journée fameuse, conlirma son autorité' à l'instant môme où elle sem- blait anéantie. A quelle époque peut-on placer, en supposant qu'elle ait été le résultat d'un crime, le commencement de la grossesse qui s'est manifestée chez Anne d'Autriche en janvier 1651? Est-ce, comme on l'a dit, au moment et à cause du danger qu'a couru la vie de Louis Xlll? Mais, la reine ayant été délivrée dans les cinq, premiers jours d'avriP, l'enfant, conçu le 50 septembre, ne se- rait pas venu à terme et ne pourrait donc pas être * Les deux lettres incdiles qui suivent montrent que l'afCection de Louis XIII pour Richelieu i-emonte à au moins une année avant la Jouv- ncii des dupes. « A Maleslierbes, \Ç> octobre ■1G29 ; Mon cousin, je ne iuanquerayde me rendre à Fontainebleau vendredy à midy auquel jour et heure j'espère vous y trouver. Assures-vous toujours de mon alîeciion qui durera jusques au dernier soupir de vie. Louis. Monsei^Mieur cest mis uu chicot dans le pied. Jay envoyé cherche mon maréchal pour luy ôter. » — « A Lion, ce 19 aoust '16J0. Mon cousin, vous ayant mandé par ma dernière que vous partissiez les plustost que vous pourries pour me venir trouver, ne pouvant soufrir que vous fussies plus longtemjis dans le dang-er de la peste, je vous adjouteray ce mot pour vous dire que vous ne vous aresties en aucun lieu ayant gronde impatience de vous voir près demoy, ce quatcndant je prieray le bon Dieu qu'il vous tienne en sa sainte {.;arde. Louis. » [Areltives du niinixlcr^ des affaires étrangères. Lettres orij^inaks de Louis XIII, Lrance, 5.) * Cette date est iudifjuée dans le Journal de lUclielieu, dont nous allons parler. D'ANNE D'AUTRICHE. 51 l'Homme au manque de fer. Serait-ce à l'arrivée do Louis Xlll à Lyon, au commencement du mois d'août 1650? Mais Anne d'Autriche n'avait pas alors à être mère l'inlérèt que, d'après ses accusateurs, elle aur;;it eu à l'èlre le 50 septembre, quand le roi se mourait. Ou l'enfant n'est pas né vial)le, ou ])ien sa conception remonte à une époque où Louis Xlll en a été le père, parce qu'Anne d'Autiiciie, l'aurail-elle voulu, n'avait aucun motif de recourir à un crime pour être enceinte. On incrimine l'origine de celte grossesse parce que Richelieu, dans un journal qui lui est attribué et dont on a dit, « qu'il prêtait à la supposition de Voltaire une base d'argumcntalion assez sérieuse', » se plaît à marquer les progrès de cette grossesse, envoie souvent pi'endre des nouvelles de la reine, lui fuit enlever son apolhicaire, puis le lui rend, interdit à Tambassadeur d'Espagne des visites trop fréquentes au Louvre, exerce, en un mot, sur Anne d'Aulriclie une surveil- lance^ou£Conneuse_et_J^Qce a d m et tra i t-on l'authenticité de ce journal qui, vraisemblable en cev> tains détails, l'est beaucoup moins dans son ensemble, tous les faits qu'il relate, les espionnages qu'il signale, les soupçons qu'il suppose concernent l'Espagnole, irritée du tiioniphe inaltendude Richelieu et pouvant songer à le reuversci-, nullement l'épouser coupable dont on vent constater la faute. Dans cette dernière hypothèse, pourquoi avoir rendu à la reine l'homme de l'art qui peut l'aider dans un avortement'.' Pouniuoi ne l'aurait-on pas entièrement séparée de tontes ses * M. .Iules Loiseleii:-, Ilrviic cotilrniporaine du 31 inillot l^^»7, p. 22". Ce journal a éti; publié «liuis les Archives curieuses de l'histoire de France, de Cimber et I);iiij(iii, II* séiic, t. V. ri2 nirossiiîH.riH de i/fai'Uoi;1':u confidentes? pourquoi n'aurait-on pas proscrit tout à i'i;iL ies visites de l'ambassadeur d'Espagne? Richelieu, il est vrai, lit renvoyer la comtesse de Fargis. Mais c'est uniquement parce qu'elle lui avait donné le con- seil d'épouser, si elle devenait veuve, Gaston d'Orléans, son beau-frère, parce qu'elle excilait les ressentiments d'Anne d'Autriche, parce qu'elle était lame de l'oppo- sition, des intrigues politiques, des" sourdes menées contre recârdinâlTSî, dans sa longue correspondance saisie par celui-ci, et qui existe dans les archives*, tout le justifie d'avoir exilé la dangereuse comtesse, si on y trouve la trace des espérances des deux reines, des affections qui les lient à l'Espagne, des succès qu'elles désirent, des chutes qu'elles souhaitent, rien ne peut être relevé qui entache l'honneur d'Anne d'Autriche. La comtesse de Fargis y apparaît active instigatrice dés cabales, nullement complice complaisante et confidente d'un crime. Le vrai est qu'enceinte pour la troisième fois et re- coutant un troisième accident, Anne d'Autriche ne vou- lut pas qu'en répandant la nouvelle de sa grossesse on fit naître dans le peuple un espoir que le souvenir du passé rendait très-incertain. L'origine de celte gros- sesse est dans la réconciliation que produisit la mala- die du roi. Richelieu lui-même l'atteste, non plus l'é- crivain contesté d'un journal qui ne renferme d'ailleurs aucune ligne nettement accusatrice, mais l'incontes- lable auteur de ces innombrables lettres, papiers, do- cuments authentiques, qui, des mains de la duchesse d'Aiguillon, sa nièce, ont passé plus tard dans les ar- ' Bibliothèque inipéi'iale. Manuscrits, ancien fonds français, n* 9,241. l'AK UN ADULTÈRE. r«5 chives de l'Élal*. « On soupçonne, non sans grnnde raison, que la reine est grosse, écrit-il. Si ce bonheur arrive à la France, elle le devia recueillir comme un fruit de la bénédiction de Dieu et de la bonne intelli- gence qui est entre le roy et la royne, sa femme, de- puis certain temps-. » Le soin que prit Anne d'Autri- che de dissimuler un troisième avortement, elle l'avait déjà eu pour le second le 16 mars 1622, et déjà, à cette époque, « on avait caché au roi le plus longtemps qu'on avait pu l'anéantissement de ses espérances''. » Mais, depuis le jour où il fut au pouvoir, rien n'échappa au regaxd pénétrant du ministre attentif. Il épiait, il voyait, il savait tout. Chacun des meudires de la fa- mille royale était entouré de quelques-uns de ses agents. Si, de cette incessante surveillance et des té- moignages écrits par lesquels elle se révèle, ressoit la preuve que la reine a été coquette avec Buckingham, accessible aux conseils de la duchesse de Chevreuse, fidèle aux recommandations dernières de Philippe 111 s(»n père, et toujours prête à soutenir auprès du roi l'intérêt espagnol, si, en un mol, Richelieu la repré- sent-e comme une reine peu franç{]iîsé7irnë"donne ja- mais à entendre qu'ëïIé'Téle qiôûse coupalde, et l'histoire ne peut guère espérer d'être mieux informée, et ne doit pas se montrer plus rigoureuse que le clair- vovant cl impitoyable ministre. ' L('Urt;set papiers de Ilirlirlirii, publics dans la collection des Do- cumcuts iiiédils de V h'mloirrdc France, par M. AveneU conservai, iii' à la BiblioUièciue Sainlc-(;cnt'vièvo,avec une connaissance approfontiie de l'opoque dont il s'occupe, avec une cxacliludc tuic inlelli^^i'nce et dt". soins dont on ne saurait trop le louer. - I.cllrcs et papiers de Ilirlidicii. \. IV. p. 115. '' Màiiuires de Hussoiiipirrrc. CHAPITRE IV l'roisièine hypothèse. — Réconciliation entre Louis XIII et Anne d'iVu- tricho. — Quatrième gi'ossesse de la reine. — Soupçons dont on £ parfois accueilli les naissances royales. — ExccUintes précautions prises en l'rance afin d'éviter ces soupçons. — llécit de la naissance de Louis XIV. — Impossibilité d'admetlre la iiais^sance d un frère jumeau. — Absence de Richelieu. — Inutilité de l'enlèvement et delà suppression de ce prétendu irère jumeau. Sept années devaient s'éconler avant que fussent réalisés les vœux de la nation, qui souhaitait ardem- ment un dauphin et qu'effrayait la perspective de voir monter sur le trône de France le frère peu aimé de Louis" XllI. Anne d'Autriche fut de nouveau enceinte en janvier ] 638, non pas, comme l'a dit Voltaire et comme on l'a si fréquemment répété après lui, « à la suite d'un rapprochement amené par le hasiird entre les deux époux séparés depuis longtemps ^ » Il n'élnit plus he- soin ni d'un orage surprenant Louis Xlll prêt à [lartir pour la chasse, ni des instances pressantes de made- moiselle de la Fayette, ni des sup[)licalions de son capilaine des gardes pour déterminer le roi à se rendre chez la reine. Des pièces inconteslablcs - montrent que^ • Voltaire, Diclioniiairr ji/iilosop/iicjue, t. I, p. 375. * Arc/iicrs du iiiinislcre des nf/'aircs élran()i'res, France; R- U ex»»*^ QUATRIÈME GROSSESSE DE L\ HEINE. 55 bien avant le mois de décembre 1637, Louis XIII savait concilier ses devoirs d'époux avec sa passion de pins en plus ardente pour la chasse, et que, lorsqu'elle le retenait trop longtemps loin du Louvre, il mandait la reine auprès de lui. Le 5 septembre 1658, celle-ci mit au monde un prince qui sera Louis XIV. C'est en ce jour qu'ont imaginé de placer la naissance de VHomme au masque de fer ceux' qui veulent bien ne pas voir dans ce personnage un fils adultérin d'Anne d'Autriche, mais un frère jumeau et légitime de Louis XIV, né quelques heures -après lui, et condamné, pour sa venue tardi\e, à une détention perpétuelle. Il est'peu de naissances royales qui n'aient été l'ob- jet d'insinuations malveillantes, et souvent d'accusa- tions fort nettes de criminelle supercherie. Presque toujours cet événement anéantit les droits d'un héritier collatéral qui peut-être a longtemps convoité la cou- ronne. Quelquefois môme il ruine les projets de tout un parti, et tandis qu'il consolide la situation des uns, il renverse soudainement tout un éclial'audage d'ambi- tions et expose ceux qui sont déçus dans leur attenl(^à la tentation de nier ce qui détruit leurs espérances. Quand, le 21 juin 1088, Mari(! d'Esté, seconde fenune de Jacques H, le rendit père d'un tils, Guillaume d'O- range, depuis longtemps époux de la princesse Marie, fdie aînée du roi d'Angleterre, voyant les droits de sa f'cnnne annihilés par cette naissance inattendue, refusa entre atitres une lettre du 10 janvier 1637, dans laquelle Louis XIII écrit à Kiciielicu « qu'il fera venir la reine à Snitit-Gerniain, les soi- réesy étant bien lunjrues sans ciinipaj;nie. » * Dulaure, Ilisloitc. de l'aris. — Siinondc Sisniondi, Histoire des FianraiCES l'.iiVAI'iS. hl deux privilèges, les seuls à peu près qui leur iubseiil alors accordés et dont avec raison il ne devait pas se contenter toujours, le premier offrait au moins l'axan- (agede lui faire oublier un instant qu'il n'était rien, et de l'associer en quelque sorte au plus grand événement do la famille royale. Lorsque Marie-Antoinette eut son premier enfant % l'alfluence était telle dans sa chambre que Louis \VI brisa une fenêtre pour donner plùsrapi- dement de l'air à la reine, qui allait perdre connais- sance. Depuis ce jour-, on cessa d'admettre le peuple à la naissance des enfants du roi. Mais, longtemps avant que Louis XIV vînt au monde, rien n'était négligé de ce qui pouvait donneiila plus grande authenticité à cet événement, et l'exact Héroard nous mônlre' Kf chambre de Marie de Médicis rèmpTTe 'd'jTssistants au moment où allait naître Louis Xlil. Il en a été de même pour la naissance de Louis XIV. Les premiers signes d'un accouchement prochain se manifestèrent le 4 septembre 1658, à onze heures du Louis XIV acccpla trcs-rarciuent ce genre de fêtes, et, i)rincipalement dans les trente dernières années de son règne, évita de venir à l'aris. ' Maric-Tliérèse-Charlolte de France, née le 19 décembre 1778. - On sait quelles précautions furent prises à la naissance du duc de iiordcanx. Du procès-verlial dressé le '29 scplenibro lî^'iO, à trois heures cl demie du matin, par le chancelier de France, président de laChamiire ùes [)airs, il résulte ([lie (iix-se|)t témoins, dont deux jjairs de France, trois négociants, un employé, un ^ante du corps, un caiiitaine de la garde, deux femmes de cliamhre, tmis dames d'hoimeur, trois médecins et le premier écuyer de la duchesse doBerry ont été mandés avant que Feu- lant n'ait été détaché de sa mère. « Monsieur le maiéchal, dil-clle à Sucliet, duc d'Albuféra, vous voyez (pie l'enfant me tient encore; je n'ai pas voulu que l'on couiii\t le cordon avant votre arrivée. » La sec- tion du cordon ombilical n'eut lieu que quelques minutes après Fauri- vée du dcinier des témoins. [Archives de la CJunnbre des jieiirs. Muni- leur du 50 septembre i8'20.) ^ Journal d'IIcroard, journées des 2G et 27 septembre 1001. &8 NAISSANCE DE LOUIS XIV. soir*. Le lendemain, à cinq lieures du matin, Louis Xlll, apprenant que les douleurs augmentent, se rend chez la reine, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa déli- vrance ^ A six heures, arrivent successivement à Sainl- Gennain, Gaston d'Orléans, si inléressé à surveiller l'issue d'un événement qui va peut-être l'écarter pour toujours du trône ; la princesse de Condé, madame de Vendôme, le chancelier, madame de Lansac, future - gouvernante de l'enfant royal, mesdames de Senecey et de la Flotte, daines d'iionneur. Derrière le pavillon oc- cupé par la reine est dressé un autel où tour à lour les évêques de Lisieux, de Meaux et de Bcauvais disent la messe. Près de l'autel, et jusque dans la pièce voisine, se pressent les dames de la Ville-aux-Clercs, de Lian- court et de Morlemart, la princesse de Guéméné, les duchesses de la Trémouille et de lionillon, les ducs de Vendôme, de Chevreuse et de iMontbazon, les sieurs de Souvré, de Liancourt, de Mortemart, de la Ville-aux- Clercs, deBrion et de Chavigny,rarchevêquede Bourges, les évèques de Metz, de Cliiàlons, de Dardanie et du iMans, enlin une foule énorme qui envahit de bonne heure et * Corps universel fli/iloiiiril.ifjue du droit des ijcn.s. de Diiuioiit. Sup- lilcineiU, t. IV, p. 171). — LeUie de Cliavi^iiy au cardiiialde Uiclielieii, du 6 septembre 1638. — Dépùclie de Louis Xlll à M. de lielliévre, sou ambassadeur en Angleterre, du y septembre 10Ô8. — Manuscrits de la I]i))liotlièque impériale. Fonds Saint-Germain, Iku'lay, 564-', fol. 170. * « Le roy a toujours esté présent, et ses deux accès de fièvre ne lui ont en rien diminué sts forces,» écrit Ciia\ii;ny dans la lettre où il ra- conte à Richelieu, alors absent de la cour, la naissance du daupbin. Cette alfirmation si précise détruit celle de 11. Michelet qui, d'après une Vie anonyme de madame de Hautel'ort, dit (lue a Louis XIII se lût con- solé sans peine de vir crever son Espagnole, et que, pendant les dou- leurs, il se faisait lire dans l'iiisloire pour trouver un exemple d'un roi de France avant épouîé sa sujette. m (M. Michelet, IhUoire de Irance, t.XlI, p. 211,) NAISSANCE DE LOUIS XIV. 50 remplit bienlûl tout le palais'. A onze heures précises du malin, Anne d'Aulriclie met au monde un enfani dont la sage-l'einme fait aussitôt constater le sexe par les princes de la famille royale, et en particulier par Gaston d'Orléans. Celui-ci demeure tout étourdi à cette vue et ne peut dissimuler son dépit-; mais les signes très-visibles de son mécontentement sont à peu prés inaperçus dans l'allégresse générale et au milieu des 1)1 nvantes acclamations qui s'élèvent de toutes parts. La joie de Louis XUI est aussi vive que le lui permet sa nature mélancolique et rêveuse. 11 admire et t;iit admi- l'er autour de lui la conformation de son (ils, qui dès sa naissance, elcouime son père l'avait montré en un ]»a- reil inoment, donne des preuves de l'extraordinaire î/ppétit' qui cai'aclérise sa race. Peu de temps après, dans la chambre même de la reine, et devant la même assistance, le nouveau-né est ondoyé par l'évéque de Meaux, premier aumônier. Louis XHl envoie ensuite à i*aris le sieur Duperré-IJailleul, chargé d'annoncer so- lennellement au corps de ville 1 heureuse nouvelle*. Mais, |)ortée |)ar le cri joveux des populations, elle ' liiimoiit-, t'.iiijis diplumiUiquc du droit des gens, t. IV, p. 176. - Lctlie lie Cliavigiiy au cardinal de Kichelieu du 6 septomlnc 1C38. Louis XIII accorda à son Irère une «ratilicatio» do six iiiiilc écus oqui le coMsiil;! un pou, '^ 'Ht CluivlLiiiy. "• Arcliiv'sdii iiiniislcn: dcx affaires rlra)i(jèics. LeUres de Louis XIII. France, b. — Joinnul d'IIéroard. — l/.llres wh'ssÙ'c.s d'Henri IV, t. V, \K f)07. * On ( roilgénéi'îileinnnt que c'osl à cause de la grossesse d'Amie d'Autriche ([u'a ('té t'ait le l'ameux vœu de Louis XIII, plaçant son roviiunie sous la protection do la Viorfîe. Il n'en est rien. La ffrossosso (lo la reines est en eliol nianilo'slée en Janvier 1030, et •(. in drrliiralion pour In jirolcclion de la Vierge » est de décembre 10j8. Elle o^t laite 0 fioiir rrrnnnaissriitre jitmr Itnil de (/rât-cs évidmlcs ucordccs au roi.» [LeUrcs ef papiers de liirlieUciiA V, [>. 1(08.) m IMPOSSIUIMTE D'AFjMETTP.E a déjà franchi, avec une rapidilé surprenante, la dis- tance qui sépare Saint-Germain de Paris, où elle est connue dès midi. Elle y excite un enthousiasme vrai- ment sincère, et les églises, depuis quelques mois rem- plies par tous ceux qui demandent au ciel la naissance d'un Dauphin \ retentissent aussitôt de chants d'ac- tions de grâces. Selon le roman de Soulavie, un second fils serait venu au monde à huit heures du soir, neuf heures après le premier, et, conformément au conseil de Richelieu, aurait été dissimulé, élevé mystérieusement, puis en- fermé. Remarquons d'abord que le cardinal de Riche- lieu , auquel on fait jouer un rôle si important à Saint- Germain, le 5 septembre 1638, en était absent depuis la tin de juillet, et se trouvait alors à Saint-Quentin, d'où il ne reviendra à Paris que le 2 octobre'. Mais ne nous arrêtons pas à cette première erreur. Dans le cas de la naissance de deux jumeaux, le plus ordinairement le travail, une fois commencé pour l'un, se continue sans interruption pour l'autre, et la sortie du second * l)umoiit, Coijis (liploinatiqKc, l. IV, p. 177. - Riclielieu quitta Riiel ;i la lin de juillet et se rendit successivement àAbbeville, à Amiens, à Ham et à Saint-Quentin. C'est dans cette der- nière ville qu'il apprit l'heureux événement, et il se rendit aussitôt à l'église en grand cortège. « Il y entendit une messe chantée par son au- mùnier, puis le Te Dcum et le Domine salvuni. » Il écrivit ensuite au roi et à la reine pour les féliciter. [Gazdtc de. France, p. 555. — Lct- tres et papiers de Bic/telicu, t. YI, p. 75 et suiv.) Le 2 octobre, Riche- Heu quitta 1 armée pour revenir à Saint-Germain. « Le roi arriva le mercredi à Sainl-Gcrmain, où le cardinal-duc se rendit aussi de nos armées le même Jour et quasi à la mcsme heure que Sa Majesté, laquelle il trouva dans la cliandirc de Mgr le dauplùn, où la reyne estait aussi. Il serait malaisé d'exprimer de quels transpoi Is de joie Son Éminence l'ut toucliée voyant entre le père et la mère cel admiralile (>nl'ant, l'ob- jet de ses souliaits et le dernier terme de son cuntenlemenl. d [Gaulle de France, p. 580.) LA NAISSANCE U'L'N l-r.ÉP.E JUMEAU. 61 enfant suit en général de très-près celle du premier. Tout au moins, s'il y a dans les douleurs une suspen- pension causée par l'inertie momentanée de l'organe soulagé d'une partie de son fardeau, on peut aftirmer que, dès la première expulsion, plusieurs indices, tel que le volume encore considérable du ventre et les mouvements très-sensibles du second fœtus, décèlent d'une manière certaine l'existence et la venue prochaine d'un deuxième enfant. La naissance de ce prétendu frère jumeau a donc ou suivi immédiatement celledeLouisXIV, et elle a eu alors pour témoins tous les personnages que nous venons de nommer, ou bien, dans le cas, si rare d'ailleurs, d'un long temps d'arrêt entre les deux expulsions, elle a été certainement prévue dès la pre- mière, et cette nouvelle extraordinaire n'a pu être cachée à la foule qui encombrait la chambre même de l'accouchée. Or, comment admettre qu'un fait d'une telle impor- tance ait été connu de tant de personnes, sans qu'au- cune d'elles n'ait trahi le secret dans une conversation avidement recueillie par un écrivain contemporain, ou dans un de ces îMémoires que beaucoup de grands per- sonnages se complaisaient alors à laisser après eux'.' Kt pourtant, tous gardent à ce sujet le silence le plus com- plet. Les conteii porains ont tout dit des actions véri- tables connue des actes imaginaires d'Anne d'Autriche. Ils ont fait pénétrer jusqu'au fond de sa vie intime, et rien, dans leurs écrits, pas même l'allusion la plus indirecte, ne permet de soupçonner un événement aussi capital. Mais en supposant que, par extraordinaire et con- trairement à ce que l'observation constate chaque jour, 62 IMPOSSIBILITÉ D'ADMETTRE ce second accouchement ait eu lieu neuf heuies après le premier, et, sans avoir été annoncé par un indice révélateur, en admettant que, par impossible, les té- moins en aient été peu nombreux et tous fort discrets, dans quel intérêt LouisXUl aurait-il dissimulécette nais- sance? Des présomptions très-hasardées ont pu autre fois. faire croire à quelques naturalistes que, de deux jumeaux, celui qui naît le dernier est le premier conçue Depuis lors, la science a reconnu le danger, l'incerti- tude de cette doctrine. Mais, énoncée timidement en médecine, et presque aussitôt énergiquement repous- sée, elle n'a jamais été admise dans le droit. Chez les Romains, en France pendant le moyen âge, comme dans les temps modernes, pour la transmission des fiefs connue pour celle de tous les biens, dans le passé le plus reculé non moins qu'aujourd'hui, le premier enfant jumeau sorti du sein de la mère a toujours été l'aînée En aucun cas, le moindre doute ne s'est élevé à cet égard, et quelles qu'aient été les suppositions de • quelques rares naturalistes, jamais elles n'ont pénétré dans le domaihe certain du droit et n'ont ébranlé des convictions fondées sur des textes indiscutables. Loin donc d'être consterné, comme le ditSoulavie'', de cette seconde naissance, Louis XllI aurait eu lieu de s'en réjouir, puisqu'elle aurait consolidé l'hérédité directe * Denizart, Aiiicsse, %5S. - Droit romain. Digeste, liv. I, lit. V. De .slntii humiiuim. — Loi 15 Arescma. — Tripkoninno et loi 10 ulem crit Ulpion. — rotliier, Sitcccs- sions, ch. II, sect. I, art. 2, §1. —Lebrun, des Siiccessions, liv. U, cil. II, ^cct. I, 11° 9. — Chabot, rapporteur de kUoi sur les successions au tribunal. Commentaire .sur la loi des successions, \o\. 1, p.5'2, art. 7 "22, n° 4. — Boiteux, Commenlaire sur le Code civil, vol. 11, p. 11, art. 722. — Duranton, Commentaire de droit français, vol. VI, p. 66, n" 52. * Dans le récit (|ue nous avons roproduil plus liant, ch. i. LA NAISSANCE 1) UN Fr.ÈP.E ,11'MEAU. G5 dans sa famille, pour le cas assez probable où la gros- sesse inespérée d'Anne d'Autriche ne se serait plus re- nouvelée. Que des pâtres aient annoncé une dou])le naissance, rien ne l'infirme. L'imagination populaire, vivement excitée par le désir universel delà venue d'un dauphin et par l'annonce inattendue de l'état de la reine, accueil- lit avec complaisance mille prédictions superstitieuses qui, pendant quelques mois, vinrent alimenter les en- tretiens et tromper les longueurs de l'attente. Mais c'est la seule chose qui ne soit pas évidemment fausse dans le récit de Soulavie que détruisent, pour tout le reste, l'impossibilité de cacher un second accouoiienient aux- innombrablcs témoins du premier, le silence absolu des contemporains autant que l'inutilité in(Outesla!)le de l'enlèvement et de la suppression de ce Irèie cadet de Louis XIV. CHAPITRE V Motifs qui empêchent d'admettre l'existence, l'arrestation et l'empri- sonnement d'un fils mystérieux d'Anne d'Autriche. — L'époque où il aurait été remis à Saint-Mars, selon les autours de ce système, ne peut se concilier avec aucune des dates d'envois de détenus à ce geô- lier. — Autres considérations qui s'opposent formellement même à la vraisemblance du système qui fait du Manque de fer un frère de Louis XIV. Oublions les scènes qui viennent d'êlre rappelées. Cessons un instant de tenir compte des preuves allé- guées, des considérations émises, et consentons à ad- mettre chacune des assertions précédemment combat- tues. Ce fils mystérieux d'Anne d'Autriche, il a vu le jour soit en 4626, ayant Buckingham pour père; soit enl631 , à causedu danger qu'a couru la vie de Louis XllI; soit en 1658, quelques heures après un frère dont il est cependant l'ainé. 11 existe. Recueilli par un agent aussi dévoué que discret, il a été élevé à la campagne, et l'on a réussi à cacher à tous les regai'ds la l'essetiiblance qui décèle sa haute origine, et à mettre sa personne à l'abri de toutes les invcsligations. Mais à quelle époqm^ l'a-t-on emprisonné, cl pour quelle cause? De sa jeu- nesse, de ses premièees années passées dans l'obscarilé d'une retraite, loin de la cour, point de traces, et il n'y IJiVRAISEMBLANCES DES TROIS IIYPOTIIÊSI.S. G5 aurait pas lieu d'en être surpris. Mais, dès qu'il devient ce prisonnier fameux que, des îles Sainte-Marguerite, Saint-Mars a amené en 1698 à la Bastille, nous avons le droit de demander et nous devons rechercher quand, comment, dans quelles circonstances, il a été arrêté et confié à son geôlier. Il serait jusqu'à un certain point vraisemblable que, laissé libre tant qu'a vécu sa mère, on rtùt empri- sonné seulement apiès sa mort. Mais Anne d'Autriche succombe le 20 janvier 1606, et Saint-Mars ne reçoit aucun prisonnier. L'arrestation daterait-elle, comme l'affirme Voltaire, de l'année 1661, où mourut Mazarin? Mais Saint-Mars était alors et devait rester trois ans encore brigadier des mousquetaires, et c'est en décem- bre 1664 que d'Arlagnan, son capitaine, le désigne au choix de Louis XIV, comme commandant de la prison dePignerol, où, un mois après, Fouquct sera conduit et confié à sa garde vigilante. Le_20^aqûtJJ569 arrive à Pignerol un second prisonnier, Eustache d'Auger. Mais, espion obscur, il est bientôt placé près de Fouquet pour lui servir de domestique. Aurait-on chargé de ce soin, aurait-on mis au service de Fouquet qui, durant toute sa vie, a vécu près d(i Louis XIV et d'Anne d'Autriche, un prince dont les traits rappellent ceux du roi? Nul autre prisonnier n'est amené à Saint-Mars jusqu'à l'ar- rivée du comte de Lauzun, en 1671. Depuis lors, et de loin en loin, d'autres lui sont conduits, mais on connaît leurs crimes ou leurs fautes; on n'ignore pas les causes de leur arrestation, on les voit assez maltraités, et, lorsque, en 1681, Saint-Mars passe du commandement dePignerol au gouvernement du lorl d'I^xiles, il n'cm mène avec lui que deux prisonniers (lu'il nonune dé- 66 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES daigneusemcnt deux merles^ A Exiles comme à Pigne- roi, aux îles Sainte-Marguerite, dont Saint-Mars fut, en 1687, nommé gouverneur, comme à Exiles, si de nouveaux coupables lui sont confiés, on sait à quel motif attribuer leur détention, et rien dans leur passé, rien dans les traitements dont ils sont l'objet, rien dans leurs actes jie permet de soupçonner en aucun d'eux un frère de Louis XIV. Sans doute on ne saurait s'attendre à trouver une dépêche désignant du nom de prince un des prisonniers de Saint-Mars et, pour être convaincu, nous n'exigeons rien de semblable. Mais quand, examinant un à un chacun des détenus envoyés au futur gouverneur de la Bastille et parmi lesquels se trouve nécessairement celui avec lequel il traversera la France en 1698, nous nous rendons compte des causes de leur "arrestation et nous pénétrons dans leur passé, lorsque cent dépêches authentiques - permettent d'affirmer qu'en dehors de ces prisonniers il n'en est pas d'autre, n'est-on pas fondé à conclure par cette question : Mais où est donc le fils d'Anne d'Autriche? Cette fameuse dépêche, dont un lambeau a été timi- dement cité, il y a quelques années, dans un ouvrage d'où il a été supprimé ensuite', cette dépêche à l'exis- tence de laquelle la critique avait fini par ne plus * Tous ces faits rassortent de dépêches officielles, autlieiiliuues et transcrites par nous. Nous les donnerons plus tard quand nous intro- duirons Saint-Mars dans le récit. - Archives du ministère de la marine. — Archives du ministère de la guerre. — Archives du ministère des affaires étrangères. — Archi- ves impériales. — llcgislrcs du accrclariat de la maison du roi. ^ Biofjraphie universelle de MiiJiaud, article de Yllomme au manque de fer, par Weiss. La seconde édition ne donne plus l'extrait de celte dépêche, relatée dans la première. Slip. Li:S l'r.lSO.NNIl'I'.S de SAI.NT-3IAP,S. Cl croire* eUluiit l'imporlanceest capitale, elleexisle, clic est aiitlienlique, elle a été dictée par Barbczieux et adressée à Sainl-Mars au moment où il avait sous sa garde le prisonnier qu'il conduira à la Bastille et qui y mourra en 1 705. ' « Monsieur, j'ay receu, avec vostre lettre du 10 de ce mois, la copie de celle que monsieur de Ponicliartrain vous a cscrite concernant les prisonniers qui sont aux Iles Sainte-Marguerite sur des ordres du roy signés de hii ou de feu monsieur de Seignelay ? Vous n'avez point d'autre conduite à tenir à l'égard de tous ceux qui sont coniîés à votre garde que de continuer à veiller à leur seureté, sans vous expliquer à (fui que ce S(jH de ce qu'a fait vustre ancien prisonnier -. » Or, quel crime aurait commis ce prétendu frère de Louis XIV, si ce n'est celui de naître? Oltjcclera-t-on qu'il peut s'agir d'une faute légèie commise dans la prison, et que Ikirbézieux ne fait, dans cette dépècJie, allusion qu'à un passé fort peu éloigné. Mais s'il re- conuuandc à Saint-Mars de ne s'expliquer à qui que ce soit^ c'est évidemment que la cnricjsilé a été excitée, et que chacun, dans l'Ile, es^ayatit de !a satisfaire, lemi- nisli'C croit devoir l'ecomniaiuler, plus énergiqucmcnt (|ue jamais, un(! discrétion absolue. Cette discrétion aniait-elle été nécessaire, (!t Saint-Mars auraii-il été interi-ogé, s'il ne s'était agi (jue (Tun man(jUL'm('nt insi- giiiliant aux règles intérieures de la pi'ison? ' Voy. entre anlrrs l'opiiiioii de M. Jules Loiseleiir, Urvur roiilrini~ niiiif, article ilôjà cili'-. - Aicliives du ministère de hi in;u'ine. — Archives du ministère de l;i i^iierre. — Archives impériales. — lU'ijistrcs du sccrétarial dr la inaisun du roi. C8 CONSIDÉRATIONS GENERALES Enfin, que faut-il penser des égards, des respects, des soins particuliers, des témoignages d'une humble déférence, de toutes ces circonstances accessoires que l'on so plait à invoquer en faveur d'une opinion que rien de certain ne justifie? Parmi les faits sur lesquels on a tant insisté e( qui forment en quelque sorte le dos:; sier romanesque de Y Homme au masque de fei\ les uns sont exacts et trouveront plus tard leur naturelle expli- cation. Les autres, tels que le voyage de Louvois aux îles Sainte-Marguerite; ont été inventés à plaisir par l'ima- gination populaire et trop facilement accueillis par une crédulité complaisante. On a dit et l'on répète chaque jour, que le ministre se serait rendu dans cette île et y aurait parlé au prisonnier « avec une considération qui tenait du respect', » et en le nonnnant monseigneur. Or, Louvois n'a quitté la coin- en 1680 que pendant quelques semaines pour se transporter à Baréges. L'on a, jour pour jour, le nom des villes qu'il a traversées'. Les îles Sainte-Marguerite, où Saint-Mars ne devait d'ail- leurs arriver que sept ans plus tard, ne figurent pas dans l'itinéraire, et, depuis ce voyage, Louvois n'esl jamais plus revenu dans le Midi. Quant à l'épisode si dramatique du plat d'argent jeté parla fenclre et qui expose à un grand danger le pécheur qui le trouve à ses pieds, il a son origine dans une tentative analogue faile par un ministre protestant détenu en 1692 aux îles Sainte-Marguerite. Ce ministre essaya d'intéresser • Vollîiii-e, Sii'cte de Louis XIV , ch. xxv. " Louvois h'('lait cassé la jainLc le 5 août 1(379. Pour achever la gué^- rison, qn; fut leiilc, les médecins conseillèrent au ministre d'aller à Ba- rég(>s. (Voy. le t. 111, p. 515 et suiv. de l'excellente Uisloivc de Louvois de M. Camille Uousset) SUR LES PRISONNIERS DE SAINT-MARS. 69 à son sort, en écrivant ses plaintes non sur un plat d'ar- gent qu'il n'avait point à sa disposition, mais sur une assiette d'étain, ce qui détermina Saint-Mars à ne lui donner désormais que de la vaisselle de terrée Le fait a été plus tard appliqué à VHomme au masque de fer, sur lequeljCommesurlous les héros de légende, se sont grou- pées les aventures de personnages fort divers. L'examen attentif de toutes les dépêches recueillies permettra de remonter à l'origine de chacun de ces bruits pour faire la part exacte et de la légende et de l'histoire. Mais de ce que l'exactitude de bien des faits attribués à l'Homme au masque de fer est démentie par cet examen, on aurait tort de conclure qu'il n'a jamais existé ou que du moins on n'avait pas un grand intérêt à dissimuler son existence. Il est incontestable que Saint-Mars a, en 1098, conduit à Paris un prisonnier qui y est mort cinq ans après, qu'on désignait à la Bastille sous le seul nom de prisonnier de Provence^ et dont le souvenir mys- térieux s'est perpétué dans la redoutable forteresse pour ensuite se répandre rapideincnl dans le inonde entier. Voilà les doimées véritables du problème. Quoique dé- gagé- de tous les éléments étrangers qu'on y a mêlés, il subsiste et il reste à résoudre. Il est vrai qu'aux yeux de quelques-uns, en écarter la personne si séduisante d'un frère de Louis XIV, c'est en diminuer beaucoup l'intérêt. Mais, noUs adressant a ceux pour qui la vérité seule a un charme souvcrâÏÏT'érîTrcomparable, nous leur disons : L'Homme an masque de fer n'est pas un lils d'Anne d'Autriche parce (|u'à l'impossibilité de lixei l'èpoipie de sa naissance vient s'ajouter rini|)ossil)ilité 1 Uépùclies de Seiynolay à S:iinl-Mars. — Aichixcs do la iiKniiu'. — ArcliiVt's iiiiiK-i-ialfS. — Itrtjislrrstlii si-nrldilnl ilr In nitiisoit du nu. fO CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES, ETC. ion moins évidente de prouver son incarcération. Si, pour montrer que sa naissance est imaginaire, nous avons touché à des points aussi délicats, c'est que la gra- vité des accusations dont on a voulu de nos jours flélrir la mémoire d'Anne d'Aulriche rendait nécessaires de semblables justifications. Au surplus, ces recherches seraient-elles indiscrètes, il est sans doute moins con- damnable de se les permettre pour défendre que pour accuser, et de soulever certains voiles, afin de faire éclater rinnocence, que pour la caloiiinicr. CHAPITRE Vl Lecoinle de Vermaiiclois. — Son portrait. — llademoi.^cllo de la Valliére sa more. — Anecdote tirée des Mémoires xçcrcta pour servir à l'his- toire de Perse. — Le P. Griffet en adopte les conclusions. — Argu- ments qu'il invoque.— Motifs qui rendent suspectes certaines appré- ciations de mademoiselle, de Montpensier. — InvraisemMance du récit des Mémoires db Perse. — Maladie du comte de Yermandcis. — Héalité de sa mort attestée par les dt'i)èches les plus autliontiques. — Magni- ficence de ses obsèques. — l'ondalious pieuses à Arras. Ceux dont l'esprit est naturellement porté au roma- nesque, mais qu'un examen, même supeificiel, de la question de Vllomme au masfiue de fer a drlerniinés à écarter i'Iiypolliése qui en a lail un fils d'Aune d'Au- triche', voient volontiers en lui le comte de Vcr- * P^rmi les lettres que nous avons reçues pendant là publication de cet ouvrage dans le Correspondant, i'Xdoul nous remercions les auteurs, il en est une dans laquelle on nous a demandé [lourquui, dans les chapitres ['l'écédenls, nous n'avions pas fait mention d"un Mémoire de M. de Saint-Mnrs sur ta nai^snncrdc l' Homme au masque t/f />•/•, j)ubliô dans le t. III dca Mémoires de tous [Levasseur, 1855, in-8). Suivant ce document, co/«V;prty M. Billiard aux archives du tninislùre des affaires élranQèrcs, M. de Saint-.Mars avait été le gouverneur du fils mystérieux d'Anne d'Aiilriche, à qui l'on cachait soi{;nensement sa haute origine. Mais ce frère de Louis XIV l'ayant devinée, on l'aurait envoyé aux îles Sainlc-riîargncrite, dont le oommandenionl l'ut alors (en 10^7) confié à son gouverneur. — Si noiis n'avons pas parlé de ce document, c'est qu'on a déjà viclorieuscmcnl coinballu son autlionlicité. Cette pièce n'est pas autre chose qu'une copie de la relation apocryphe de Soulavie que nous avons transcrite cl. rélulce dans la première partie de nolru 72 SYSTÈME QUI FAIT DE VERMANDOIS mandois, fils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. Cette opinion est une sorte de transac- tion entre l'impossibilité d'accepter pour héros un être imaginaire et le désir de voir dans le mystérieux pri- sonnier un très-haut personnage. Après avoir fait à la vérité le sacrifice de cet infortuné frère de Louis XIV, appelé au trône par son origine et qu'une peipétuelle détention en aurait tenu écarté, on se réfugie dans un système intermédiaire, sans doute moins séduisant, mais dont l'attrait est fort vif aussi, et qui, dans une étude. L'auteur de celte copie s'est contenté de substituer le nom de Saint-Mars au gouverneur niioniivic du prince infortuné. Il n'a pas songé qu'il ajoutait ainsi une impossibilité de plus à toutes celles que renfermait la relation de Soulavie. Car conunent Saint-Mars, avant 1687, aurait-il pu être le gouverneur d'un frère de Louis XIV, lorsque cent dépêches établissent que, depuis 4664, il a été successivement comman- dant du donjon de Pigncrol, puis gouverneur d'Exilés? — Quant à la présence de ce document dans les archives des affaires étrangères, il n'y a point lieu de s'en étonner. Elle s'explique, comme la présence dans nos archives de tant d'autres documents, par la saisie de papiers de grands personnages faite après leur mort, ou, plus ordinairement encore, par l'envoi d'un des ambassadeurs français habitant le pays oii circulaient librement ces pièces apocryphes. Mais le lieu où elles se trouvent ne leur doinie aucune authenticité. De tout tein|)s et aujour- d'hui encore, les ambassi'.deurs envoient à leur gouvernement la copie de mémoires anonymes, de pamphlels, de pièces diverses, (|ui rc^\r jointe à leurs dépêches, mais à laquelle on ne saurait attribuer aucune valeur historique. Il en a été de môme pour ce prétendu lilcinoirr ilc Sainl-Mars, dont, au surplus, la seule lecture démontre la fausseté à qui connaît le style habituel du gouverneur très-peu lettré des lies Sainte-Marguerite. — On entend quelquefois raconter, et ce l'ait nous a été répété à nous-même, (|u'un grand per.sonnagc d'un gouvernement précédent introduisit avec beaucoup de j)récaulion vui de ses amis dans les galeries des archives du ministère des affaires étrangères et lui fit lire une pièce qui i-cnfcriiiait le secret de l'Homme au masque de fer. C'est sans doute de ce document attribué à Saint-Mars qu'il s'agit dans cette anecdote. — Kous ne saurions trop prémunir nos lec'curs contre de telles erreurs et assez leur répéter qu'il n'existe nulle part de dosairr de l'Homme au wascjue de fer, et que seuls le déiionillcment cl la com- paraison d'une multitude de dépèclics peuvent conduire à une conclu- sion certaine. L'HOMME AU MASQUE DE FEU. 13 certaine mesure, concilie les exigences du vrai avec le goût du romanesque. 11 ne s'agit plus maintenant d'un prince dont on ignore même la naissance. Celui-ci a existé, et quel intérêt il inspire dès l'instant où il vient au monde, et grâce à celle qui lui a donné le jour ! C'est le fils de cette la Vallière également touchante dans ses efforts héroïques contre le penchant qui l'entraîne vers Louis XIV, et dans ses défaillances, que l'on estime même quand elle succombe et que l'on admire lorsqu'elle se relève pour fuir le péril; qui, longtemps vertueuse, toujours hon- nête et désintéressée, vit renfermée tout entière dans sa passion, puis se réfugie dans la pénitence, et qui, puissante sans l'avoir désiré, ignorante ou insoucieuse de son crédit, forte de sa faiblesse même, subjugue sans art et sans étude le plus impérieux des rois, et, après avoir charmé tous ses contemporains par sa grâce douce et naïve, passé des tourments d'un amour sans cesse combattu aux rigueurs volontaires d'une expia- lion courageusement subie durant trente années, est restée la figure la plus suave, la plus attachante du grand régne, et séduira jusqu'à la postérité la plus reculée ! Louis de Bourbon, comte de Vermandois, avait les grâces de sa mère. 11 était grand, bien fait, et il possé- dait instinctivement comme elle ce don de plaire qui n'a jamais tant de puissance que lorsque tout y est nature et que rien ne paraît art. Bon, libéral, il avait des façons d'obliger qui lui étaient particulières', et » lettre de madame la présidente d'Osembray à Bussy-Rabuliii, du 22 décembre 1083. Lettres de lioger de Rabutin, comte de fiussy, t. VI 74 VERMAINDOIS. les plus chatouilleux cies hommes ne pouvaient s'oî/us- quer de ses bienfaits. Avec eux, quand il voulait venir à leur secours, il faisait des paris qu'il était certain de perdre, ou bien il envoyait de l'argent par une main qui restait inconnue. On le soupçonnait de générosités dont il ne s'avouait jamais l'auteur, et ses obligés étaient tirés du besoin en même temps que dispensés de témoigner leur gratitude. Sa fière prestance, la dis- tinction suprême qu'il tenait de son royal père, appe- laient sur lui l'attention, plus encore que sa haute ori- gine. A ces agréments extérieurs, à ces sentiments de délicatesse exquise et de naturelle bonté, qui lui attt» chaient le soldat comme l'officier, Vermandois joignait un esprit prompt, un courage à toute épreuve, un vil désir de se signaler et de mériter par des actions d'éclat la dignité éminente^ où, dès l'âge de deux ans l'avaient élevé l'affection et l'orgueil de Louis XIV. En- core fort jeune, et déjà au milieu de l'armée de Flan- dre, il avait dissimulé une grave maladie pour ne pas manquer au noble rendez-vous d'une attaque ^ Comme beaucoup de ceux qui doivent mourir prématurément, et qui paraissent le pressentir, Vermandois se- hâtait p. 135, éd. de 1716. Témoig-nage de Lauzvin dans \ee Mémoires dema- demoiselle de Monlpensier, t. VU, p. 90 et 92. , 1 Celle de grand amiral. Voy. dans les pajjicr.s de Colbert, manuscrits de la Bibliothèque impériale, un curieux mémoire dressé par lui « pour savoir quel nom et quel titre il est besoin de donner à Ji. le comte de Vermandois. » — Vermandois fut pourvu le 12 novembre 1G09, à l'âge de vingt-deux mois, do cette charge de grand amiral de France, qui, supprimée en IG'iG par Richelieu, et changée par lui en oificede grand niait ri;, chef et siiriitlciulant gmcral de la navigation et du commerce de France, avait eu successivement pour titulaires le cardinal lui- même, son neveu Armand de Mailié-Brézc, duc de Fronsac ; Anne d'Au- triche; César, duc de Vendôme, et son fils François de Vendôme, duc de lieaufort. * Lettre de la présidente d'Osombray, déjà citée. VERMANDOIS. 75 dans la vie, et scml)lnit sel'forcer, en voulant s'illus- trer de bonne heure, de prévenir le coup qui allait le frapper. Mais le temps devait lui manquer pour at- teindre la gloire, et il était dans sa destinée de ne laisser après lui que le souvenir touchant qui s'attache aux belles espérances soudainement brisées par la mort. Un dédommagement imprévu était néanmoins ré- servé à sa mémoire. Soixante ans après sa tiisfe fin, on imagina tout à coup d'ajouter à sa courte existence vingt années de captivité, et de rendre sa destinée plus lamentable encore en le présentant comme la mysté- rieuse victime des rigueurs de Louis XIV. En 1745, parurent à Amsterdam des Mémoires secrets pour servira Ihistoirede ZVrse* qui, sous des noms ima- ginaires, renfermaient l'histoire anccdotique de la cour de France. Ce livre, qui eut un succès prodigieux et dont les éditions se multiplièrent rapidement, dut en grande partie sa prompte célébrité au récit suivant . « Cha-abas (Louis XIV) avait un fds légitime Sephi- Mirza (Louis, dauphin de France), et un fils naturel, Giafer (Louis de Bourbon, comte de Vermandois). A peu près du même âge, ils étaient de caractère opposé. Celui-ci ne laissait échapper aucune occasion de dire qu'il plaignait les Français d'être destinés à obéir un jour à un piince sans esprit et si peu digne de les com- mander. Cha-abas, à qui on rendait compte d'une ])a- reille conduite, en sentait toute l'irrégularité. Mais l'nutorité cédait à l'amour paternel, et ce monarque si absolu n'avait pas la force (ïcn imposer à un fils qui • Publiés par la Coiiiiia;,'iiic des libraires associés; iii-1'2. 7<) MÉMOIRES SECRETS abusait de sa tendresse. Enfin Giafer s'oublia un jour au point de donner un soufflet à SepM-Mirza. Cha-abas en est aussitôt informé. Il tremble pour le coupable, mais, quelque envie qu'il ait de feindre d'ignorer cet attentat, ce qu'il se doit à lui-même et à sa couronne, et l'éclat que cette action avait fait à la cour, ne lui permettent pas d'écouler sa tendresse. Il assemble, non sans se faire violence, ses confidents les plus intimes, il leur laisse voir toute sa douleur et leur demande conseil. Attendu la grandeur du crime, et conformé- ment aux lois de l'État, tous opinèrent à la mort. Quel coup pour un père si tendre ! Cependant un des minis- tres, plus sensible que les autres à l'affliction de Cha- abas, lui dit qu'il y avait un moyen de punir Giafer sans lui ôter la vie ; qu'il fallait l'envoyer à l'armée qui- était pour lors sur les frontières du Fekiran (la Flan- dre) ; que, peu après son arrivée, on sèmerait le bruit qu'il était attaqué de la peste, afin d'effrayer et d'écar- ter de lui tous ceux qui auraient envie de le voir ; qu'au bout de quelques jours de celle feinte maladie, on le ferait passer pour mort, et que, tandis qu'aux yeux de toute l'armée, on lui ferait des obsèques dignes de sa naissance, on le transférerait de nuit avec un grand secret à la citadelle de l'isle à'Ormiis (île Sainte-Mar- guerite). Cet avis fut généralement approuvé, et surtout par un père affligé. On cboisit des gens fidèles et dis- crets pour la conduite de cette affaire. Giafer part pour l'armée avec un équipage magnifique. Tout s'exécute ainsi qu'on l'avait projeté, et pendant qu'on pleure au camp la mort de cet infortuné prince, on le conduisit par des chemins détournés à l'île d'Onnws, et on le remet entre les mains du commandant qui avait reçu POUR SERYin A I.MIISTOIIU'; DH l'EHSE. •;■; d'avance l'ordre de Cha-abas de ne laisser voir son pri- sonnier à qui que ce fût. Un seul domestique, qui était du secret, fut transféré avec le prince. Mais, étant mort en chemin, les chefs de l'escorte lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin d'empêcher qu'il ne fût reconnu, le laissèrent étendu dans le chemin, après l'avoir fait dépouiller pour plus grande précaution, et continuèrent leur route. Giafer fut transféré dans la clta'lelle iVIspahan (la Bastille), lorsque Cha-abas en donna le gouvernement au gouverneur de l'île d'Or- mus pour-récompenser sa fidélité. On prenait la pré- caution à l'île à'Ormus, comme à la citadelle d'Ispahan, défaire mettre un masque à Giafer, lorsque, pour cause de maladie, ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue de quelqu'un '. » Ce récit, qui offrait pour la première fois à la curio- sité publique l'anecdote de VHomme au masque de fei\ alimenta aussitôt toutes les conversations et devint le sujet des plus vives controverses. Plusieurs critiques distingués s'empressèrent d'adopter l'opinion qui y était émise; d'autres la combattirent, et pendant long- tcTiips V Année littéraire de Fréron fut le théâtre d'un débat qui eut pour témoins attentifs les savants et les curieux du monde entier. Voltaire lui-même, en y in- troduisant le premier l'hypothèse qui fait du Masque lU fer un frère de Louis XIV, no parvint pas à étoulfor une upinion qui venait du reste de conquérir un habile dé- fenseur. Le P. Griffet, continuateur patient du P. Daniel et auteur très-remarque d'une excellente Histoire de Louis XIII, publia, en 17(ir», dans son beau Traité des ' Mémoires secrets pour servir à l'/iisioirr de l'erse. 78 LE P. GRIFFET différentes sortes de jjreuves qui servent à établir la vérité dans riiistoire, une longue disserlation sur V Homme au masque de fer, et s'y prononça résolument en faveur du comte de Vermandois. Quelles preuves, ou du moins quelles probabilités invoquait-il? Il se fondait sur les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, dans lesquels on lit que « lorsque Verman- dois partit pour le siège de Courlray, il y avait peu de temps qu'il était revenu à la cour ; que le roi n'avait pas été content de sa conduite et ne voulait point le voir ; qu'il s'était trouvé dans des parties de débauche; que, depuis ce temps-là, il était fort retiré; qu'il ne. sortait que pour aller à l'Académie et le matin à la messe ; que ceux qui avaient été avec lui n'étaient pas agréables au roi ; que cela donna beaucoup de chagrin à mademoiselle de la Vallière, et qu'il fut. bien prê- ché\ » Le P. Griffet ajoutait que, bien avant la publi- cation des Mémoires secrets de Perse^ le bruit s'était répandu que le comte de Vermandois se rendit coupa- ble, avant son départ pour l'armée, d'un grand attentat, tel qu'un soufflet donné au dauphin. « On en avait parlé, dit-il, sur une de ces traditions qui ont, à la vé- rité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas tou- jours fausses; le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé, quoiqu'on n'en fit pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de. lui déplaire : c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son règne, pouvaient rendre témoignage. » Le savant historien trou- vait un autre argument dans le nom même sous lequel a été inscrit, à l'église Saint-Paul, le prisonnier de Saint- * Mémoires de mademoiselle de Montpensier, t. VII, p. 91. EN ADOPTE LES CONCLUSIONS. 7S Mars, les lettres qui composent ce nom de MaichiaU étant celle des deux mots hic amiral et désignant ainsi, par une anagramme, la haute dignité du lils de made- moiselle de kl Vallicre. Enfin il fit raconter, dans l'An- née littéraire, une seconde tradition, d'après laquelle, « le jour même où le corps du comte de Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière qui prit un chemin détourné et dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance, quoiqu'on répandit le bruit que la caisse militaire y était renfer- mée. » De toutes ces allégations la seule qui mérite d'être discutée est celle qui, reposant sur un document cer- tain, les Mémoires de mademoiselle de Montpeusier, montre le comte de Vermandois tombé dans la' disgrâce de Louis XIV pour quelques parties de débauche, et par- tant presque aussitôt pour Courlray où il devait trou- ver la mort. Sans doute, dans ce passage, on ne voit aucune allusion à « un grand attentat » commis par Vermandois sur la personne de son frère légitime, et ce silence même suftirait pour infirmer la prétendue tradition invoquée par le P. Griffet. Mais comme, à un autre point de vue, ces Mémoires fournissent une espèce de base à son argumentation, qu'ils révèlent une tache dans l'existence de Vermandois, qu'ils indiquent une époque où cet attentat aurait été possible, il est essen- tiel d'apprécier la valeur de ce témoignage. Dans son Traité des différentes sortes de preuves qui ser-venl à établir la vérité dans rhistoire, le P. Griffe!, lui- même fait três-judicieusemenl remarquer qu'avant d'a- dopter l'opinion d'un ôrriv;iin sur un personuiige dont il a été le contemporain, il convient d'examiner s'il n'avait 80 MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. point un puissant intérêt à louer ou à blâmer. Le P. Grif- fet a eu plus de prudente sagacité quand il a donné cet excellent précepte que lorsqu'il a négligé de l'appliquer aux Mémoires de inademoiselle de Montpensier. Il aurait 3û montrer sous son véritable jour cette princesse ro- manesque et d'une imagination trop ardente, que son amour-propre rendait très-accessible aux intluences d'autrui et peu capable de se défendre contre des sug- gestions intéressées ; que madame de Monlespan et madame de Maintenon, par des prévenances incessantes et des soins délicats et habiles, gagnèrent aisément à leur cause longtemps commune, en un mot, dont l'es- prit crédule tomba dans tous les pièges que lui tendait madame de Maintenon en faveur des enfants dont elle était la gouvernante et que madame de Montespan avait eus de Louis XIV. Or, aimer ceux-ci, et surtout le dis- gracieux duc du Maine, conduisait presque infaillible- ment à repousser le fils si bien doué de mademoiselle de la Valliére. Tandis que ce dernier avait pour mère la moins intrigante et la plus désintéressée des favo- rites, son frère, mieux secondé, -recevait de son entou- rage les conseils les plus propres à lui gagner le cœui et peut-être à lui assurer un jour l'immense fortune* de l'opulente cousine de Louis XIV. Pour atteindre ce but, pour la passionner, comme on le fit, en faveur d'un enfant dépourvu de qualités séduisantes, on ne se contenta pas de dicter au duc du Maine, et pour elle, les billets les plus affectueux, de lui indiquer les dé- , marches de nature à plaire, de lui suggérer des senti- * Nous verrons dans la suite de cette étude que l'on y parvint au moins pour une partie de cette énorme fortune, grâce à la détention de Lauzun, devenu le mari delà princesse de Montpensier. SES MÉMOIRES. SI mer.fs filiaux pour uue princesse à qui on finit nnr in- spirer un véritable amour maternel. De cet amour mademoiselle de Montpensicr eut la vivacité, aussi la jalousie, provoquée d'abord, spontanée ensuite, et qui l'amena à détester le brillant rival du très-insignifiant, mais très-prévenant duc du Maine. Ce sentiment éclate dans plusieurs parties de ses Mémoires : « Il me sem- blait, dit-elle, que c'était pour dépriser M. du Maine de dire que personne n'égalerait jamais M. de Verman- dois. » Et ailleurs : « Je ne fus pas fàcbée de la mort de M. de Vermandois ; j'étais bien aisQ que M. du Maine n'eût aucune de ses affaires devant lui '. » Comment dès lors ajouter foi à un témoignage aussi suspect? Que Vermandois se soit laissé entraîner par son jeune ù^c à assister à quelque partie déplaisir cachée au roi; qu'il ait encouru pour ce fait les reproches de Louis XIV, rien ne le prouve et rien ne l'infirme. Mais sa disgrâce et les causes dont on la fait dépendre, son départ préci- pité, son père refusant de le revoir et le bannissant de sa présence, mademoiselle de la Valîiére désolée, toutes ces circonstances, que l'on trouve seulement dans les Mémoires àc la mère adoplivedu duc du Maine, devons- nous les accepter quand des témoins impartiaux - adres- sent au comte de Vermandois des éloges sans restric- tion et ne relatent rien qui puisse entacher sa mémoiie? Devons-nous les nccepler quand, quelques jours après celte prétendue disgrâce, et, à la première nouvelle de ce qu'on ne croit être qu'une indisposition, Louis XIV ' Mémoires déjà cites, t. VII, p. 92. - Tels que Lauziin, qui a assiste au siège de Courtray, et la prési- dente d'Useinbray. (Voy, Mires do Uussy-llubultn, dtSji citées, t. VI, p. 13.) 82 MOTIFS QUI LES RENDENT SUSPECTS. mamlc ;iii marquis de Moiitchcvreuil^ de faire rcvenif aussitôt Vermandois à la cour, afin que plus de soins l'entourent et qu'il se rétablisse plus complètement? Esl-il besoin de faire ressortir l'impossibilité d'ad- mettre que, de deux fils de Louis XIV, l'un, le grand- dauphin, l'héritier de la couronne, ait pu recevoir de l'autre la plus grave des insultes, au milieu de la cour et à la suite d'un violent débat, sans qu'aucun écrivain contemporain n'ait parlé d'un événement qui aurait eu un retentissement inévitable? Pour faire paraître moins invraisemblable. cet événement, les Mémoires de Perse montrent Vermandois emporté, hautain, insoumis à un frère qui devait être un jour son roi, quand les témoignages les plus irrécusables' établissent qu'il était doux, affable, plein de déférence et uniquement préoccupé d'acquérir la gloire. L'auteur de ces Mémoi- res aCtirme, en outre, afin de rendre plus plausible une dispute entre eux, que les deux fières étaient du même âge, lorsque six années les séparaient et qu'à l'époque où on lui attribue cet acte d'emportement, Vermandois avait à peine seize ans et le dauphin était déjà père du duc de Bourgogne. 1 Du 4 novembre 1685. Le roi au marquis de Montchevreuil. « Mon- sieur le marquis de MontclievreuilJ'ay reçu la leUre que vous m'avcc écrite du camp de Courtray. Je suis très-satisi'ait de ce que vous me mandez de mon fils le comte de Vermandois. Mais je ne suis pas moins en peine de ce que le sieur d'Aquin m'a dit (juc la iiovro était tournée en continue. Vous avez pris le bon parti de le mener à Lille {nuus ver- rons tout à l'heure qu'on n'eut pas le temps de le conduire à Lille] ; il y peut demeurer autant qu'il sera besoin jiour sa santé; mais, aussitôt qu'elle lui permettra de se mettre en chemin, je serai bien aise qu'il revienne ici. N'ayant autre chose à ajouter, sinon que je suis toujours fort content de votre conduite, je prie Dieu (pi'il vous ait, monsieur le marquis de Montchevreuil, en sa sainte garde. Louis. » * Voy. plus haut. MALADIE DE VERMANDOIS. |% Reste sa mort prématurée. Tacite a dit que, quand les pri)ices ou les liommes extraordinaires meurent jeunes, on a de la peine à croire qu'ils aient été enle- vés par une mort naturelle. Cette remarque est juste pour toutes les époques, et, dans nos annales, combien de crimes, imaginés par la passion populaire, accrédi- tés g! ûce à rignorance du temps, et dont une saine cri- tique, aidée des progrès de la science médicale \ a de nos jours acquitté les prétendus auteurs ! Y a-t-il, dans les derniers moments de Vermandois et dans le trans- port de ses dépouilUes à Arras, où il a été enterré, la moindre circonstance qui puisse permettre à l'esprit le plus crédule, le plus accessible aux choses merveil- leuses, de conserver un seul doute et de supposer qu'il soit sorti vivant du camp de Courtrai pour être confié à la garde de Saint-Mars? Le 6 novembre 1685, le comte de Vermandois s'alite à Courtrai. Malade depuis plusieurs jours, il a dissi- mulé son état afin de ne pas s'éloigner de l'armée et de pouvoir assister à l'attaque dii l'aubourg de Menin, où il a donné les marques du plus grand courage. Dévoré par la fièvj'e, il est enfin contraint de se sépa- rer du.premier corps d'armée, qui véi Ibiiner le camp d'IIarlcbeck. Le maréchal dlluinières avait eu l'intiMi- tion de le faire transporter à Lille et avait déjà pris, à cet effet, des dispositions avec le marquis de Montcliti- * Voy., entre autres, l'excellent ouvrage de M. Jules Loiueleur, Pro- blhna hislorifjuex ; l^ ro.vyid la Philosophie positive, de M. Littré; le qu.itrième volume de VUisloirc de Imivuis, de M. Camille lUmsset, dijà citée; les très-curieux appendices donnés par M. Cliérnel m l;t snile de chaque volume de sa belle édition des Mémoires de Saint- Simon, etc., etc. 84 MALADIE DE VERMANDOIS. vreuil *. Mais une prompte aggravation, dans l'état du malade les empêche d'exécuter ce projet. Le 8, une saignéele soulage^; mais, le 12, le maréchal d'Humières écrit à Louvois qu'il y a lieu de concevoir beaucoup d'inquiétude % Le 13, Boufflers mande à lacoUr que, la tête de Vermandois commençant à s'embarrasser, une saignée aux pieds a été néccessaire \ Le 1 4, le maréchal d'Humières qui, du camp de Rousselaer, dont il est le commandant, s'est transporté à Courtrai, trouve Ver- mandois au plus mal, les médecins fort indécis « et n'o- sant se résoudre aux grands remèdes. » Ils s'y déter- * Archives du ministère de la guerre. Lettre du maréchal d'Humières à Louvois. « Du camp de Courtray, 7 novembre 1683. — M. de Verman- dois a un peu de fièvre. Il y a deux ou trois joui's qu'il a commencé à se trouver mal sans en vouloir rien dire. Il a esté obligé de coucher hyer à Courtray, où il est encore, et, comme il n'est point du tout en estai de marcher avec l'armée, je suis convenu avec M. de Montche- vreuil de l'envoyer à Lille. Je crois qu'il sera plus commodément à mon logis qu'en aucun autre endroit. » ^Archivcsdu ministère de la guerre. Le maréchal d'Humières à Louvois « Du camp d'Harlebeck, 8 novembre 1085. — La fièvre continue toujours à M. de Vermandois, sans aucun des accidents qui l'accompagnent ordi- nairement. Il avait quelque petite répugnance à la saignée. J'ay esté ce matin à Courtray pour l'y résoudre. Il l'a esté un moment après et il s'en porte beaucoup mieux. S'il avait voulu déclarer son mal dans le temps qu'il a commencé, il aurait apparemment évité de tomber dans Testât où il est, mais aussi il n'aurait pas donné les marques du cou- rage qu'il a témoigné lorsqu'on attaqua le fauxbourg de Menin et dans le reste du siège, aussy bien que MM. les princes de Conty et de la Rocheguyon. » ^ Archives du ministère de la guerre. D'Humières à Louvois. « Du 42 novombre 1683. Au camp de Rousselaer. — J'espère que je partiray demain avec les dmiières troupes. J'iray passer à Courtray pour voir M. de Vermandois et sçavoir Testât de sa santé qui me donne beaucoup d'inquiétude, quoyqu'aparemment il n'y ait jusqu'à celte heure rien à craindre. » * Archives du ministère de la guerre. De Boufflers à Louvois. « A Courtray, ce 15 novembre 1683. — M. Tadmiral est resté icy malade assez dangereusement, ayant depuis plusieurs jours la fièvre continue avec des redoublements. On a mesme esté obligé celte nuict de le sei- gner du pied pour dégager sa teste quy commençait h s'em^jarrasser? », MALADIE DE VERMANDOIS. 85 minent cependant, mais sans doute trop tard, car, nju'ùs une journée assez lieureuse, pendant laquelle la fièvre a semblé s'aj iseret la tête se dégager, le mal redouble, une violente agitation se manifeste, d'abondantes sueurs épuisent le malade \ et, le 16, Boufflers annonce que Vermandois vient de recevoir la communion ^ et que * Archives du ministère de la guerre. D'Humières à Louvois. « A Courtray, ce 14 novembre 1085, à onze lieures du soir. — Quoy qu'il y ait Ijcaucoup de gens qui rendent compte de la santé de M. de Ver- mandois, je crois pourtant vous en devoir mander des nouvelles. Je le trouvay hyer en arrivant icy Irès-mal, et si ce n'estait pas le jour de son grand redoublement. Les médecins estaient fort irrésolus et n'osaient se déterminer aux grands remèdes, bien qu'ils convinssent tous que le besoin estait pressant. On luy a donné ce matin l'émétique qui a pro- duit tous les effets qu'on en pouvait attendre, tant par les évacuations que par les vomissements, à quoy la nature paraissait tout à faict por- tée par le peu d'effort qu'il a faict. Il est présentement selon toutes les apparences beaucoup mieux. La fièvre est tout à faict diminuée, quoyque ce soit aujonrd'buy son meschant jour. Sa poitrine est aussi fort déga- gée, mais je le trouve un peu assoupy et il n'a pas la teste aussy libre qu'il serait à souliaiter ; il m'a parlé uu moment ce soir de fort bon sens. Comme je n'ay pas grande chose à faire présentement, j'ay creu que le roy ne trouverait pas mauvais (pie je restasse ici quelques jours, M. de Vermandois m'ayant faict l'iionncur de m'en prier Invr avec beaucoup d'empressement. .Te suis toujours plus que personne du monde absolument à vou^;. — Ilnmières. » a Iv !;■) novembre, à huit iiein-es du malin. — M. Dodart entre dans ma chambre pour me dire que la lièvre de M. de Vermandois a esté petittc durant toutte la nuict jnsiiues vers le jour, mais que laresverie a esté coitsidérablc et rnesine avec agitation. La teste est plus libre présentement, mais il est survenu tme augmentation de lièvre qui est comme un redoublement hors d'œuvre, durant lequel il ne laisse pas d'avoir la teste au moins anssy libre cpie ce malin, ini sommeil tran- quille et la rc.'jpiration aisée. » — (Celte Ictti'o et son post-scriptum sont émargés d'un long Irait destiné à appeler l'attention de Louis XIV.) De Boufllers à Louvois. « A Courtray, ce 15 novembre 1(185. — M. le mareschal d'IIumièrcs est resté icy depuis avanl-liyer et doit, je crois, y demeurer jusques à ce qu'il voyc M. l'admirul hors de lout danger. Il prisl hier de l'émétique quy l'a un peu souslagé, mais il a toujours la fièvre avec des redoublements et des resveries : ainsi il ne se peut qu'il n'y ait encore beaucoup à craindre. > - Archives du minislère de la guerre. De Boufllers à Louvois. « A Çourirsy, ço jÇ» noyeimbir^ 1G85, -.- ^, l'admirai est toujours on fort 86 ' SA MORT. l'on n'espère plus que dans sa jeunesse ! . Au moment où il écrivait cette lettre, madame de Maintenon man- dait à madame de Brinon * : « M. de Vermaridois est très-mal ; faites prier notre grand saint pour lui. » Fra- gile espoir ! prières inefficaces ! Le 1 8 novembre, le fils de la Vallière mouiait d'une fièvre maiigne, entouré du maréchal d'Humières, qu'il avait supplié de demeurer auprès de lui, du marquis de Montchevreuil et du lieu- tenant général Boufflers \ Au camp, la désolation fut générale, elles troupes le pleurèrent pour ce qn'ilavait fait de bon, pour tout ce qu'il promettait de grand. A la cour, les impressions furent diverses. L'Hôtel de Condé regretta vivement cette mort, parce que le prince était fiancé avec mademoiselle de Bourbon. La prin- cesse de Conti, sœur de Vermandois, fut inconsolables Louis XIV, beaucoup plus sensible que tendre, et dont les douleurs se répandaient d'un seul coup en abondantes larmes, mais étaient de très-courte durée, avait d'ailleurs déjà montré, en faveur des enfants qu'il avait eus de madame de Monlespan, un sentiment de prédilection qui devait survivre à la disgrâce de leur mère, et qu'entretenait avec soin madame de Mainle- non, leur ancienne gouvernante. Quant à mademoiselle grand danger et il vient mesme de l'ecevoir Nostre Seigneur. Cepen- dant sa grande jeunesse fait toujours espérer et on n'oublie rien pour tascher de le souslager et de le sauver. » * Lettre de madame de Maintenon à madame de Brinon, du 15 no- vembre 1G85. * Archives du ministère de la guerre. Boufflers à Louvois : « A Cour- tray, ce 10 novembre 1685. — M. le mareschal d'Humières partit hier matin d'icy pour s'en retourner à Lille ;iprès la funeste destinée de M. l'admirai dont tout le monde est doubienient aiUigé par toutes les bonnes qualités que l'on avait reconnues en luy dans celle dernière campagne. » 3 Lettre de madame d'Osembray du 22 décembre 1683. IMPRESSION QU'ELLE CAUSE A LA COUR. 87 de la Vallière, VoKairea dit \ et Ton a souvent répété après lui, qu'elle se serait écriée en apprenant la fu- neste nouvelle : « Ce n'est pas sa mort que je dois pleurer, mais sa naissance. » Ce mot n'est pas vrai ; il n'est pas d'une mère. Que la pieuse carmélite ait offert en sacrifice ce nouveau coup qui la frappait, qu'elle l'ait accepté comme une expiation de plus pour ses fautes, on peut l'admeltre. Mais que ses pleurs aient seulement conlé parce qu'elle avait mis Verriian- dois au monde, qu'à l'annonce de la plus poignante des douleurs, elle en ait été assez peu accablée pour prononcer une telle parole, c'est ce qu'aucune mère ne croira. Combien plus acceptable est ce témoignage que lui rend madame de Sévigné disant «qu'elle assaison- nait parfaitement sa tendresse maternelle avec celle d'épouse de Jésus-Clirist. » — « Mademoiselle de la Vallière est tout le jour aux pieds du crucifix, » dit d'elle, le 22 décembre, la présidente d'Osembray '. Voilà le vrai langage de deux mères parlant d'une autre mère qui vient de perdre son lils. De pompeuses obsèques furent faites au fils de Louis XIV. Le 21 novembre, le roi manda au chapitre d'Arras .que le corps du comte de Vermandois serait transporté dans cette ville et inhumé dans le chœur d(; son église cathédrale ^. Le 24, Icsmaïeuretéchevins, * Siècle de Jjouis XIV. * Lettres de Bussy-Rabiitin, t. VI, p. 135. ' Voici ceUc lettre que nous extrayons d'un savant m(5moire(Ie M. le baron de Ilautecloiiuc, ancien maire d'Arras, publii- dans Ic/'C/iraiiitiiics artcsicimes, de M. P. Ho^'er, nicniitre de la société des antiquaires «le Picardie; de M. le comte d'Allonville, conseiller fi'Ktat, et de M. Dnse- vel, inspecteur des nnuuinicnts historiques de la Somme : « Très-chers et bien-ainiés : Ayant appris avec un très sensible déplai^il■ que noslre très cher et très aimé lils, le duc de Vermandois, amii'al de l-rance, est ^g OBSÈQUES DE VERMANDOIS. porlant dfis tlambeaux de cire blanche, se rendent à la porte de Méaiilens, où se trouvent déjà les gouverneurs de la ville et de la citadelle, tous les officiers de l'état- major, le clergé des diverses paroisses et les religieux des ordres mendiants. L'infanterie fait la haie depuis l'entrée de la ville jusqu'à la cathédrale *. A midi, le bruit du canon et le son des cloches annoncent l'arri- vée des dépouilles, que contient un carrosse drapé et qu'escorte la cavalerie de la garnison. L'évêque d'Arras, revêtu de ses habits pontificaux, et son chapitre, s'a- vancent processionnellement et viennent recevoir le corps, qui, descendu du carrosse, est porté par des cha- noines, suivis des officiers du conseil d'Artois, de ceux du bailliage, et de tous les autres dignitaires du comté. Jusqu'au samedi 27, jour fixé pour le service solennel, des messes furent dites sans interruption depuis six heures jusqu'à midi, dans la chapelle de Saint-Vaast, décédé depuis peu en ville de Courtray, en Flandre, et désirant qu'il soit mis dans l'église cathédrale de notre ville d'Arras, nous mandons au sieur évéque d'Arras de recevoir le corps de nostre dit fils, lorsqu'il sera porté dans ladite église, et de le faire inhumer dans le chœur de ladite église avec les cérémonies qui s'observent dans l'enterrement des personnes de sa naissance. « Ce que nous avons bien voulu vous faire savoir par cette lettre et vous dire que notre intention est que ayez à vous conformer à ce qui est en cela de nostre volonté et assister en corps à cette cérémonie, ainsi qu'il est d'usage en pareille occasion; et nous assurant que veus y satisferez, nous ne vous faisons la présente plus longue ni plus expresse ; n'y faites donc faute : car tel est notre plaisir. « Donné à Versailles, le XIX* novembre 1683. « Signé : Louis; et plus bas : Le Tellieb. » • Registre de l'hôtel de ville d'Arras et du chapitre. * Nous pensons, avec M. de Hautecloque, qu'il y a erreur dans cette date et que l'on doit lire le 21. Sur les registres capitulaires, cette date était pxprimée en ohiOVes romains, et il est à supposer qu'un copiste maladroit aura interverti l'ordre des lettres et aura mis XIX au lieu de XXI. La concor- ilance des époques et les expressions mômes de la lettre du roi l'indiquent ÉUfli^ammenti LEUn MAGNIFICENCE. 80 OÙ le corps avait été déposé, et les chanoines, ainsi que les chapelains, s'y succédèrent pour y prier, les pre- miers durant la journée, les autres pendant la nuit '. On choisit au milieu du chœur de la cathédrale, au lieu dit de range, la place qui parut la plus distinguée pour l'inhumation, car, cinq cents ans auparavant. elle avait servi à la sépulture d'Isabelle* de Vcrmandois, femme de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, et des- cendant en ligne directe du roi de France Henri !•'. La cérémonie suprême fut digne, par sa pompe et par son éclat, du rei qui l'avait ordonnée et du prince en l'hon- neur de qui elle était faite. Le chœur et la nef de la cathé- drale, entièrement tendus d'un velours noir, sur lequel brillent des écussons d'argent aux armes de Vcrman- dois, l'harmonie lugubre des chants, la funèbre lueur des cierges, les troupes mornes et silencieuses, tous les assistant portant des habits de deuil, et, bien plus que ces signes extérieurs, une douleur sincère se mani- festant, surtout chez les gentilshommes de la suite, par des larmes et des sanglots, tel est le spectacle qu'offre, le 27 novemvre 1G85, l'intérieur de l'église cathédrale d'Arras. La ne se bornèrent pas les témoignages de la piété du roi, et de l'empressement du chapitre à le sa- tisfaire. Le 24 janvier 1G84, M. de Chauvelin, inten- dant de la province, rédigea avec ce chapitre, au nom de Louis XIV, un acte'' dans lequel il était stipulé « que * Registre de l'iiotcl de ville d'Arras et du ciiapitio. - El non Élisalielh, comme le dit M. de lluutecloque. (Voy. Art de vérifier les claies, t. Xll, p. 1'J8.) ^ Cet acte portait « qu'intormé des témoignages publics de zèle qu'a donnés le chapitre, tant par la pompe des oiisèquos (pic par le choix du lieu delà sépulture, dont Sa Majesté a été trés-balislaite; désirant don- 90 FONDATIOINS PIELSES A ARRAS. les prélat, doyen et chanoines diraient tous les jouis, chacun à son lonr, et pendant l'année de l'inhumaiion, une messe basse de requiem dans la chapelle ardente ', préparée et tendue de deuil à cet effet; que, le 1 juin 1085, — Archives du ministère des alîaircs étrangères. An;;lt'terie, 155. 4 Ibidem, llarieian, MS. dans les llardwickeyapers, G8i5. Déposi- tion de Buyse contre Monmoutli et Fletcher dans la collection de Stale triais. — Jlacuulay, ibid., p. 427. _ 98 ACCUEIL QU'IL REÇOIT EN ANGLETERRE. partisans, et, en vingt-quatre heures, quinze cents hommes d'infanterie et un certain nombre de cavaliers s'empressent de se placer sous ses ordres. De tous tôles, on accourt saluer en lui « le bon duc, le duc protestant, l'héritier légitime de la couronne, » venant revendiquer ses droits et renverser l'usurpateur. Une véhémente proclamation^ annonce à l'Angleterre quel est le but de ce débarquement, et, par des termes, choisis à dessein les plus violents elles plus grossiers, soulève contre Jacques II les passions de la populace. On l'y désigne par le seul litre de duc d'York, et on le qualifie « d'ennemi public, de tyran sanguinaire, d'as- sassin de son frère, d'usurpateur du trône et delrans- gresseur des lois^. » La violence de ce manifeste, la hardiesse de celle soudaine descente et l'impopularité de Jacques II, dont on abhorre également la personne, la religion et la politique, contribuent à grossir rapi- dement l'armée de Monmouth. En peu de jours, elle s'élève à six mille hommes enrôlés^, que suit une foule de gens du peuple auxquels on n'a pu donner des armes et qui forment au jeune prétendant un cortège bruyant et enthousiaste. Les premières journées de l'expédition sont pour Monmouth une suite de triom- phes. 11 prend souvent la parole, quelquefois avec élo- quence, et ses discours, qu'il tourne volontiers en ser^ * En voici le tilrc : « Déclaration de Jacques, duc de Monmouth, ot des seigneurs, g-entilsliommcs et autres personnes qui sont présentement en urines pour deflendre et rétablir la religion prolcslante et les lois, droits et privilèges de l'Angleterre, qui sont aujourd'hui dans l'oppres- sion, et pour 'délivrer le royaume de l'usurpation et de la tyrannie de Jacques, duc d'York. » Dépêche de l'ambassadeur de France du 28 juin 1085. '■'Ibidem. — Rurnet, I, O'd. ' Hardwicke papers. —Wades confession, SES PREMIERS SUCCÈS 'e pas épargner un tel ennemi se justifiait jusqu'à un certain point par la violence de ses attaques. Mais ladmcltre en sa pré- sence, sans lui pardonner, était un raffinement de vengeance et de dureté. II jouit du barbare plaisir de voir son redoutable adversaire terrassé, se traîner à ses pieds, embrasser ses genoux, veneer d'amôres larmes, essayer vainement de lui tendre ses mains liées, recon- • Original Letters désir H. EUis. — Ji.uniaux de Tépoque.— Dépêche de l'arubasïadeur de France liarillon, du 13 juillet 1085. 104 SON ENTREVUE AVEC JACQUES II. naître et maudire son crime, offrir d'aljiurer sa religion et de devenir catholique', lui crier grâce, grâce à tout prix. A un tel actiarnement à vivre, à ces supplications Jacques II n'opposa que le silence, et, en détournant la tête, il termina cette entrevue où l'on ne sait ce dont il faut le plus s'indigner, de la froide cruauté du vain- queur, ou des terreurs avilissantes et des lâches con- descendances du vaincu. C'est à ce moment que Saint-Foix, introduisant Mon- mouth dans le cadre de cette étude, lui donne Louis XIV pour gardien, Saint-Mars pour geôlier, et la prison de Pignerol pour demeure. * Lottre de Jacques II au prince d'Orange, du 14 juillet 1685.— Str I. Braiistons Meiiiolrs relaies par Macauiay. — Burnct, I, Gii, CHAPITRE VIII Bases sur lesquelles Saint-Foix a fait reposer son système. — Dircus- sions de Saint-Foix et du P. Griflet. — La mémoire de Monmouth devient légendaire en Angleterre. — Ballades annonçant son retour. — Preuves irréfragables qui établissent la mort de Monmouth en 1683. — Récit de cette mort. — Entrevue de Monmouth avec sa femme et ses enfants — Il est conduit à l'échafaud. — Sa fei'meté. — Der- nières paroles qu'il prononce. — Maladresse du bourreau. Dans un libelle anonyme public en Hollande sous le titre à' Amours de Charles II et de Jacques II, rois d'An- qleterre, on lit « qu'en 1688, quelques jours après le départ de Londres du roi Jacques II, chassé par Guil- laume d'Orange, le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait ôtée ])aur la donner au lord Lucas. « Monsieur Skelton, lui dit le comte Danby, hier, en soupant avec Robert « Johnston, vous lui dites (jue le duc de Monmouth « était vivant, et qu'il était enleriné dans quelque ch;i- « le;iu en Angleterre. — Je n'ai point dit qu'il était « vivant et enfermé dans quelque château, puisque je « n'en sçais rien, répondit Skelton; mais j'ai dit que « la nuit d'après la prétendue exécution du duc de (( Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, 100 ARGI'3IE?;TS UE SAINT-FOIX. « vint lui-même le tirer de la Tour; qu'on lui couvrit « la tète d'une espèce de capuchon, et que le roi et les « trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse \ » A l'exception de ce récit, en l'exactitude duquel Saint -Foix lui-même n'a pas une grande confiance, parce que, dit-il, « ce sont là des livres dont les au- teurs ne cherchent qu'à amuser ceux qui les lisent% » il n'invoque, pour élahlir son système, que des con- versations vagues, des bruits confus qu'il a recueillis, et le témoignage de la rumeur publique. « Un chirur- gien, nous dit-il, nommé Nélaton, qui allait tous les matins au café Procope, y a raconté plusieurs fois qu'étant premier garçon chez un chirurgien près de la porte Saint-Antoine, on vint un jour le chercher pour une saignée, et qu'on le mena à la Bastille; que le gouverneur l'introduisit, dans la chambre d'un pri- sonnier qui avait la tète couverte d'une longue serviette nouée derrière le cou; que ce prisonnier se plaignait de grands maux detôfe ; que sa robe de chambre était jaune et noire, à grandes fleurs d'or, et qu'à son ac- cent il avait reconnu qu'il était Anglais. » — « Le P. Tournemine, ajoute Saint-Foix^, m'a répété souvent qu'étant allé faire une visite à la duchesse de Ports- mouth^avecle P. Sanders, ancien confesseur du roi Jacques, elle leur dit, dans une suite de conversations, qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince Pexécution du duc de Monmouth, après que Charles II, ' * Amours de Charles II et de Jacques II, rois d' Angleterre, P" partie, p. 74 et 75. 2 Réponse de M. de Saint-Foix au R. P. Criffet, Paris, Venles, libraire à la nionlngnc Sainle-Geneviéve, 1770, p. 94. 3 Ibidem, p. 9") et suivantes. * Ancienne maîtresse de Ciiarles II. ARGUMENTS DE SAINf-FOlX. 107 à l'heure de ia mort, et prêt à communier, lui avait iait promettre devant l'hostie que IIulde^ton, prêtre catholique, avait secrètement apportée, que, quelque révolte que tentât le duc de Moiunoulh, il ne le ferait jamais punir de mort. — Aussi ne l'a-t-il pas fait, ré- pondit avec vivacité le P. Sanders. » Pour expliquer comment Monmouth a pu être enlevé vivant, et com- ment on a pu tromper le peuple sur sa prétendue exé- cution, Saint-Foix fournit une preuve non moins in- certaine que les précédentes : « Le bruit courut dans Londres, dit-il, qu'un officier de son armée, qui lui resiscmblait beaucoup, fait prisonnier, et sûr d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui avec autant de joie que si on lui eût accordé la vie, et que, 'sur ce bruit, une grande dame ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'était écriée : « Ah ! ce n'est pas Monmouth' ! » Si fragile que fût la base de ce système, il faut re- connaître que le P. Griffet le combattit par des argu- ments ort peu concluants et que Sainl-Foix n'eut pas grand'peine à réfuter à son tour. A l'objection fondée sur l'inutilité de laisser toujours dans le mystère le nom du prisonnier mort en 1705, alors que Jacques H et Guillaume d'Orange avaient eux aussi cessé de vivre, Saint-Foix répondit trés-judicicusemenl que Louis XIV avait pu consentir à ^^arder Monmouth à Pignerol, à la lois pour obliger Jacques II, son allié, et afin d'avoir sous la main un Stuart qu'il pourrait un jour opposer à l'ambition de Guillaume d'Orange, si Jacques II con- • Bcponsc de Saint -Fnix nu P Griffet, p. 9C. 108 DISCUSSIONS DE SAIIST-FOIX. tinuàit à être privé d'enfant; mais que- la naissance inattendue d'un prince de Galles* ayant rendu inutile cette prévoyante combinaison, il était naturel que Louis XIV ne voulût pas qu'on sût qu'il s'était consti- tué le gardien d'un prince anglais. « C'était d'autaiit plus naturel, ajoutait Saint-Foix^, que les partisans de Guillaume d'Orange ayant publié que ce prince de Galles était un entant supposé, n'auraient pas man- qué de dire que puisqu'on avait trouvé le moyen de présenter sur un échafaud et de faire décapiter un homme à la place d'un autre, il avait été bien plus aisé de feindre une grossesse et un accouchement. » Or Louis XIV, qui avait continué à soutenir les Stuarts exilés avec assez d'opiniâtreté pour reconnaître impru- demment ce prince de Galles sous le nom de Jacques HP, devait empêcher une révélation de nature à corroborer les doutes injurieux qui s'étaient élevés au moment de la naissance de ce prince^. La nécessité du mystère ainsi justifiée par l'orgueil et par l'intérêt de Louis XIV, Saint-Foix réfuta non moins habilement le P. Griffet sur la substitution d'un inconnu à Monmouth prés de mourir sur l'échafaud. Au reproche d'invraisemblance il répondit que cette générosité était bien plus facile, et que le dévouement * Né le 21 juin 1688, de Jacques II et de Marie d'Est : reconnu roi par Louis XIV le 16 novembre 1701, à la mort de Jacques II. ^ Réponse de Saint-Foix au P. Griffet, p. 118 et suiv. ^ A la mort de Jacques II. Cette inlempestive hardiesse fut une des fautes les plus graves de Louis XIV et souleva contre lui la nation an- glaise. Voy. notre livre l'Europe et les Bourbons sous Louis XIV, ch. vui, p 190. * Voy. plus haut le chapitre v dans lequel il a été déjà question de cette accusation de criniinellesuperclierie lancée par Guillaume d'Orange contre son beau-père Jacques II. ET DU P. GIUFFET. 109 n'avait même presque aucun mérite chez un officier de l'armée de Monmouth, comme lui condamné à mori, et qui sacrifiait à son ancien général, non sa vie, mais uniquement son nom. Enfin, l'examen comparatif de quelques circonstances de l'exécution ingénieusement remarquées et groupées, telles que le choix des évé- ques assistant le condamné, la brièveté de ses paroles, un regard de reproche adressé par lui au bourreau, qui ne le tue pas du premier coup de hache*, achevait de déterminer la conviction de Saint-Foix. Tant notre esprit adopte aisément tout ce qui semble fortifier une opinion qui nous est chère ; tant il faut de circonspec- tion pour évikr ce piège auquel rauiour-propre expose souvent notre jugement ! Au surplus, l'erreur de Saint-Foix a été celle d'une partie de la nation anglaise, qui, par idolâtrie pour Monmouth, a doulé de sa mort, autant que Saint-Foix j)ar complaisance pour son système. L'affection popu- laire survécut même à la génération qui avait embrassé sa cause', et le héros, orné de toutes les séductions qui en avaient lait Tidole du peuple, et paré par le temps • D'apiùs Saiut-Foix, on clioisil les évè(nies qui ne connaissaient pas Moninonlli ; ce piêlendu oKicier ne prononça (|iio (pielqnes paroles, et le lej^ard lancé par le patient sur le bourreau, après le troisième coup de liadie, doit êde considéré connue un reproche à eux ([uilui avaient promis (pi'il mourrait sans doulcNr. Mais ces observations sont plus iw^t'-.- nieuses que fondées. Monnioutli lut accompajiné sur riîclial'aud par les évèi|ms qui l'avaienl visité dans sa prison ; nous verrons tout à l'iiiuro qu'il jiaria beaucoup, que l'exéculion eut lieu à dix heures du matin et que, loin de se plaindre, même par un rc-,Tard, de la maladresse du bourreau. Monmouth .•-upporla avec une grande rési^^nation son hor- rible supplice. - Obscrvator, 1" août KI.S.^. — CaieUc de France, '2 novembre IGSG. — Letirede llumpin-ey Waidcydu '2:> août 10'.I8, dans la collection d'.4u- brey, relatée jiar Macaulay p. iOU de ^on Uinloirc dWiKjldrrre. 110 LA MEMOir.Li DE MUAMUUTII des qualités qu'il possédail le moins ^ devint proniplj- nicnt légendaire. Dans le Dor'setshire el dans lesconilés environnants, beaucoup nourrnent toute leur vie l'es- pérance de le revoir, et pendant de longues années, à chaque événement considérable, les vieillards annon- çaient tout bas avecconliance que le temps était proclie où apparaîtiait le roi Monmouth. Plusieurs ballades prédirent ce retour^. Bien que ce soit une histoire iamenlable Que celle de la lin de luon enti^eprise, Je reviendrai dans ma gloire Si je vis jusqu'en quatre-vingt-neuf, Car j'aurai une plus forte armée Et d'abondantes munitions. Alors Monmouth, dans toute sa gloiix', Appai'ailra à ses amis anglais Et mettra fin à toutes les histoires Qui se colportent aujourd'hui île tous côtés. On, \erra <[ue je n'étais pas tombé si bas Que d'être pris cueillant des pois, Ou caché dans une meule de foin. Ah! l'étrange histoire que voilà. Jusqu'à nos jours, dans bien des familles pauvres, ont été conservés, comme de précieuses reliques, des ob- jets l'utiles qui lui avaient appartenu, et deux imposteurs ayant, à diverses reprises, parcouru les campagnes en prenant le nom de Monmouth, trouvèrent partout dans le bas peuple l'accueil le plus cordial, des encourage- ments, des secours et des témoignages de la plus lou- chante canstance dans l'aiTeclion. • « 't^ilA. le duc de Monmouth s'était pu eaciier ou sauver, sa dep- nire action luy a acquis une telle réputation parniy les Anglais qu'il' aurait pu attirer beancoui) de gens à lui toutes les fois qu'il se serait montré aux peuples d Angleterre, » écrit le 19 juillet 1(>85 l'ambassa- deur de France à Louis XIV. — Affaires élrangères. Angleterre, 155. 2 Elles se trouvent dans la collection Pepys et ont été données par Wacaulny, Histoire d'Aii/jIclcrrc, t. I, p, 4(5'J. LÈGENDAir.E EN ANGLETERUE. Ut Combien ce culte, dontMonmoullisétait rendu indi- gne par sa fuite, embellit néanmoins sa mémoire, et, sans l'absoudre, fait de ce personnage un héros de lé- gende! combien ce cullc aurait eu quelque chose de plus piquant encore si, comme le croyait Saint-Foix, celui que les poètes chantaient dans leurs ballades, dont les paysans s'entretenaient le soir au coin du feu, dont tout un peuple attendait le retour prochain, avait été, au même instant, détenu dans une prison au fond des Alpes, le vi&age caché aux regards, inconnu à tous,sant à un geôlier aussi rigoureux qu'incorruptible î Quand le drame s'est emparé du sujet de l'Homme au masque de fet\ on a cru devoir adopter la version qui en fait un frère de Louis XIV, comme étant la plus attachante. La supposition que Monmoulh était l'Homme au masque de fer serait beaucoup phis dramatique, parce que, touchant par quelques points, à la réalité elle aurait permis de présenter d'un côté un peuple en- tier dans la douleur et dans l'a! lente, de l'autre le vaincu de Segdmoor suivant Sainl->!nrs de prison en prison, et après avoir presipie atteint un trône, en- terré obscurément le soir par deux porte-clefs de I» Bastille ! Mais, si saisissant que pût être ce complément d'in- fortune, l'histoire ne saurait l'admettic. Quoi qu'en ait pensé Saint-Foix et qu'en ait cru le peuple anglais, M(mmou!li est mort sur l'échafaud le 1") juillet 108^, I)es dépéciies authentiques en l'oiu-nissent la preuve, signées de l'andiassadeni' dcLonisXlV \ qui, loin d'être complice, comme ou l'a dit, d'un enlèvement du prince, * Archives du ministères «les alftiires élraFigcres. Anfjlotcrre, 155. Dépêches des 23, 28 juin et 12, 19, 25, 25 et 20- }irrHct ItitO. 112 DERxNIERS MOMENTS DE MONMOUTH. et d'avoir consenli à eu être le gardien, a reçu jour par jour des nouvelles précises des premiers progrès de sa révolte, de sa défaite, de son arrestation et de sa mort. Dans ces dépêches, écrites par un témoin impartial avec une entière indépendance, et qui paraissaient des- tinées à ne jamais être divulguées, rien ne permet de supposer une grâce, et l'on y trouve la preuve irrécu- sable de la sévérité inflexible de Jacques II. Presque jusqu'à son dernier moment, Monmouth, se montra peu digne des regrets qu'il devait laisser après lui. 11 vit sa femme, mais sans émotion, et ne songea qu'à demander de nouveau grâce de la vie au comte Claren- don qui l'accompagnait. Le lundi soir, 14 juillet, il apprit qu'il serait mis à mort le lendemain malin. Pâlissant aussitôt, il demeura longtemps silencieux, et la première parole qu'il put proférer lut une demande de sursis. 11 lamulipiia dans plusieurs lettres adressées à Jacques II, ainsi qu'aux persomiages les plus consi- dérables de la cour, et il désira revoir encore une fois le roi, ce qui lui fut refusé K Quand il eut perdu toute- espérance, il s'affaissa honteusement, et, à l'agitation, aux efforts déployés jusque-là pour prolonger sa vie, succéda un morne sileuce ; aux lâches leireurs, l'ac- cablement du désespoir. Le lendemain, on lui condui- sit ses enfants, qu'il béuit et auxquels il lit ses adieux, ainsi qu'à sa femme dont il se sépara sans douleur^. Depuis plusieurs années son affection s'était portée sur lady Wentworfh, qu'il disait être sa femme devant Dieu, tandis qu'il avait épousé madame de Monmouth * Dépùclie de l'ambassadeur français du 20 juillet 1685. « Ildemaiida une seconde ibis à luy parler, mais on ne le lui permit pas. J> » Ijurnet, I, Oiû. — Macaulay, \>. Wo DERNIERS MOMENTS DE MONMOUTII. *•• trop jouno pour que ce maringe, valable d'après les lois, put l'être selon l'esprit de Dieu. Tendant les heures qui précédèrent sa mort, lady Wentworth fut le constarl objet de ses préoccupations, de ses regrets et de la plus vive sollicitude. Tantôt il présentait comme ayant été toujours innocentes ses longues relations avec elle, tantôt il donnait à entendre qu'il l'avait considérée comme sa femme légilime. Sans doute, c'est dans le souvenir de cette personne noble et distinguée , qui Taimait tendrement et devait le suivre, quelques mois après, au tombeau, que Monmouth retrouva le senti- ment de sa dignité jusque-là méconnue. Il devint tout à coup plus ferme, et, à dix heures du matin, il mouta dans la voiture du lieutenant de la Tour avec un cou- rage digne de sa race et de la femme qui le lui avait inspiré. La place où est dressé réchafnud, toutes les rues qui v aboutissent et les toits des maisons sont couverts d'une multitude témoignant sa désapprobation par un si- lence que rompent seulement des soupirs et des san- glots. Tous les yeux sont fixés sur Monmoulb, qui, après avoir salué en souriant les soldats de garde, monto d'un pas assuré les degrés de l'échafaud. Chacun attend avec anxiété ses dernières paroles. Ils les prononce d'une voix haub^et dislincte et avec l'énergie du lanr^- tisme. 11 finit en disant « qu'il a satisfait à sa cou- science et qu'il meurt en paix avec Dieu. » Le shérif l'ayant pressé de déclarer devant le peuple s'il meurl dans la religion de l'Église anglicane, « Oui, » répond- il sans hésiter; et comme les évoques qui l'accom- piignent lui font observci- que, selon les piiMci|ies de celle K^'lise, il doil se souuiellre à son roi légitime ; !14 SES PAROLES, SON ATTITI'DE. « Il n'est pas question de cela présentement, réplique- t-il ; je n'ai rien à dire là-dessus. » Puis il ajoute « qu'il est en la grâce de Dieu et qu'il n'a rien à se reprocher au sujet de lady Wentworth, pour laquelle il ressent autant d'estime que d'affection. » Le shérif lui ayant représenté le scandale qu'il a donné en Hollande en vivant publiquement avec cette femme, et lui ayant 'demandé s'il l'a épousée : « Je suis fâché de ce scan- dale, dit Monmouth, mais ce n'est pas le temps de ré- pondre à cette question. » Les évoques l'entretiennent ensuite des conséquences de sa révolte, du sang qu'il a fait verser, de tant de compagnons entraînés par lui à leur perte. Ému de ce langage, Monmouth dit d'une voix faible qu'il en convient et qu'il le regrette. Alors s'élèvent de ferventes prières dites par les évêqucs assistants, qu'écoute avec recueillement le prince, et à chacune desquelles il répond : Amen ! Puis, s'adressant au bourreau, il lui donne six guinées, lui recomman- dant avec instance « de promptement faire sa besogne, et de ne pas le traiter comme lord Fiussel, frappé à trois ou quatre reprises. » Après s'être assuré si la hache est assez affilée, il se refuse à ce qu'on lui bande les yeux et pose sa tête sur le billot. Les évêques continuent leurs prières. La foule y mêle ses larmes. Le bourreau, sans doute troublé par les craintei qu'a exprimées Monmouth, frappe malhabilement un premier coup. Le condamné se redresse, puis, sans prononcer une parole, il replace sa tête sur le billot. Trois coups sont frappés d'une main aussi peu sûre par cet homme, que l'ont trembler les hurlements et les imprécations de la loule. Entin, au cinquième, la tôle se détache, et les assis- tants se précipitent sur l'écliafaud, les uns en fureur SA MORT. 115 pour punir l'iiiliabile bounoau, les autres, avec un pieux empressement, atin de tremper leurs mouchoirs dans le sang de celui qu'ils considèrent comme un martyr*. Jacques II avait été et allait continuera se montrer Inexorable. Trois ans plus tard, Guillaume d'Orange, beaucoup plus apte que Monmoulh à ce grand rôle, apparaîtra en Anglelerre comme un sauveur, et, ren- versant en quelques jours Jacques II de son trône ébranlé, vengera les nombreuses victimes de sa cruauté impitoyable, de ses fureurs extravagantes, de sa poli- tique corrompue, et à la plus honteuse lyiannie fera succéder une ère de liberté glorieuse. ' népêchcs officielles de l'ambassadeur de France en Anp-letorro dos iri25 et lU-'20jiiillut Ki.SJ. CHAPITRE IX François de Vendôme, ducde Dcaiifort. — Son portrait. — Sa conduuvj pendant la Fronde. — Médiocrité de ce personna!:e. — Motifs allé- gués par Lagrange-Chancel à l'appui de sou système. — Leur invrai- semblance. — Raisons qui m'ont déterminé à rechercher des preuves qui ne permettent plus de douter de la mort de Beautort à Candie. Comme Monmouth, prince royal et issu d'une liaison illégitime, aventurier comme Monmouth, François de Vendôme, duc de Beaufort, a eu, comme Monmouth, le rare privilège d'être assez aimé du peuple pour qu'on ait longtemps douté de sa mort. Dix ans après l'expé- dition de Candie, où il disparut, les femmes de la halle faisaient encore dire des messes, non pour le repos de son âme, mais pour le prompt retour de sa personne*, et ces doutes persistants ont valu à Beaufort, comme à Monmouth, l'honneur d'être compté parmi ceux en qui l'on a vu le mystérieux prisonnier des îles Sainte- Marguerite. Mais ce sont là les seuls points de ressemblance * « Plusieurs veulent paper ici, écrivait Guy-Patin le '20 seplcnv lirp 1009, que M. de IJeauforl n'est pas mort. Outimim! » — Et dans une aulre lettre du 14 janvier 1070 : « On dit ([uc M. de Vivonne a, par cofiimission, la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il 5' en a encore qui veulent que M. de IJeauiort n'est, point mort et qu'il est seulement prisonnier. > RFAUFORT. 117 entre le fils nnlnreî de Charles II et le poIit-fils de Henri lY. Leurs caractères, Icnrs aventures, leur per- sonne offrent le contraste le plus complet, et ces deux idoles de la populace anglaise et IVançaise ont dû leur égale popularité à des dons entièrement opposés. Élevé à la campagne, dans l'ignorance la plus ab- solue, et ayant exclusivement consacré ses premières années aux rudes exercices de la chasse, Beaufort con- serva toute sa vie de cette éducation de la nature une grossière empreinte qui en fit le personnage le plus léellement original de la cour d'Anne d'Autriche et de Louis XIV. Quand, à la fin du lègne de Louis Xlll, il vint au Louvre dans cette cour qui était pourtant bien loin d'être encore la plus polie de l'Europe, il ne larda pas à choquer les moins délicats et à se heurter contre les plus légitimes exigences. Sa force athlétique, dont il faisait volontiers parade, ses traits accentués et éner- giques, l'animation immodéréedeson geste, sa constante anéctalion à tenir le poiug sur la hanche, le ton de sa voix, toul, jiis(iu';i SCS niouslaches sans cesse relevées par hravaile, coulrihiiait à luidoiuicr lappnreucc la j)lus provocante. La rusiiciléde sesmanières ifavait d'égale que la rudesse de son langage, il n'avait |)as même reçu l'instruction vulgaire de la bourgeoisie, et, man- quant de discernement pour suppléer })ai l'observation à son ignorance entière, il mêlait le plus étiarigement du monde dans ses paroles les termes de chasse, qui lui étaient très-fiuniliers, aux expressions de cour, qu'il employait sans trop les compi'endi'e'. (lynicpie par lia- ' Mr moires de la duclnsitc de IScnioiirs, t. XXXIV; Mciiiciics de Briciuic, de Conrail, du MonIf/hU et de In J',o(/tf/oiil\.) * Tels que Loni^lel-Dulrcsnoy, Plan de l'histoire ffénérale e( ))nrti- cuUère de la monarchie françaine, t. 111, p. '208 et suiv. Paris, \ll>'t. ^ Mémoire de M. de Gadagnc, déjà cité. « Le clievalier de Clerville soutint (juc les ordres du roi jiorlaieuL d'atUii|uci- Giyéry et ijue, si on SON INVRAISEMIÎIANCE. 1?3 Beaufort, suivant trop sfriofomnnt les inslriictions pré- cises de Louis XIV, dirige l'attaque sur Ciigéry dont il s'empare prématurément et compromet les résultats de la campagne par obéissance scrupuleuse à des ordres donnés à distance et qu'il aurait fallu être assez auda- cieux pour enfeindre? Est-ce en 1000, lorsqu'il est chargé de commander l'escorte de la nouvelh; veine de Portugal \ et qu'en dépit de son ardeur et d'une noble envie de courir à la rencontre des Anglais, il consent, pour obéir, à demeurer immobile dans les eaux du Tage ? Mais admettons que la cause de cette détention, vai- nement cberchée, ne puisse nous être connue ou bien que l'humble déférence de lleaut'ort envers Louis XIV n'ait pas détruit dans son esprit le souvenir des vio- lences qui rendaient l'amiral si intraitable à l'égard de ses officiers. Admettions un crime imaginaire pour expliquer un enlèvement que rien de certain ne jus- tifie. Les précautions prises après l'enlèvement s'expli- queraient jusqu'à un certain point par la popularité dont iouissail l'eauforl à Paris, et Saint-Foix, réfutant Lagrange-Cbancel, a trop affirmé le contraire. « L'autorité du l'oi était alfermie, dit-il %' et la dé- néfrli^'oait leur exécution, autant valoir attaquer lionc que Bnufric. A cela, M. de Gadn^ne n'-pondit que l'un n'enipècliail pas l'aulic, et qu'ayant d'alionl pris Bougie, on aUaquerail Gifréry, i)nis lîone; mais que l'attaque de liougie devait préct'dcr toutes les autres, puis<|ue la possession de celle place, voisine de (îiyéry, enipêclierait les Maures d'y porter aucun secours, lorsqu'on ferait le siège de celte dei nièrc ville. M. de Beauturt allait se rendre à ces raisons, lorsqui- M. de Cler- ville le l'amena à ses seniimenls. » • Marie de Savoie, duciiessede Nemours, femme d'AIplmiise VI, roi de Portugal. * Itrjwiise de Saiiil-Foir et recueil de tout ce qui a été éiiil sur le jjrisoiiitiermrisqné, p. '20. 177t). 124 NÉCESSITÉ DE FOURNIR DES PREUVES lenlion du grand Condé lui-même, si on avait jugé à propos de le l'aire arrêter, n'aurait pas causé la moindre émeute. » Assurément, mais en aurait-il été de même pour le roi des holles, à l'égard duquel la populace avait encore une véritable idolâtrie? Celui-là seul des nombreux arguments de Lagrange étant admis, et la nécessité de dérober Beaufort à tous les rega;;ds étant reconnue, son enlèvement a-t-il été possible à Candie, au milieu de la flotle et en présence de l'armée? Quelles ont été les causes de cette expé- dition, et peut-on y surprendre le désir du roi d'y en- voyer Beaufort pour s'en défaire ensuite? Enfin ce personnage, que toutes les relations, publiées jus- qu'à ce jour, s'accordent à dire disparu, a-t-il été tué réellement, comme on se contente de le sup- poser, et peut-on invoquer des preuves tout à fait concluantes de sa mort? C'est ce qu'il est essentiel d'examiner. La critique contemporaine a jusqu'ici ré- futé l'opinion que nous combattons, en se servant uni- quement de la correspondance de Louvois avec Saint- Mars^ et en montrant qu'aucun mot de ces dépècbes ne permet de croire que Beaufort ait été détenu à Pigne- rol. Continuons à pousser plus loin cette démonstia- tion, el ainsi que nous avons tenté de le faire pour l'hy- polliése d'un frère de Louis XIV, pour celles de Verman- dois et Monmouth, ne nous contentons pas de cetlc preuve indirecte, car au silence gardé par Saint-Mars et Louvois sur cliacun de ces personnages, les sceptiques poui'i'aient obj(!cler la suppression des dépècbes les concernant ou l'emploi exclusif de messages verbaux. * Enli-o niilrcs, II, Piiiil lacroix fl>ibliopliilo Jacobl, Histoire de l' lldiiiiiii- iiit »ins(ji/c (le fer. 18iO, ]). lUl. DE LA MORT DE HEAUFORT A CAI^ÎDIE. i2% Voilîi pourquoi, nu liou d'invoquer riiniformo argu- ment l'onde sur l'examen des drpèches du geôlier avec son ministre, nous ne nous en sommes servis que sub- sidiairement, et après avoir, au préalable, cherché à établir qu'un frère mystérieux de Louis XIV n'a jamais existé, que Vermandois a succombé devant Courtrai et que Monmouth est mort sur l'échafaud. Cetle double démonstration, qui nous paraît indispensable en une matière où chacun, ayant depuis longtemps une opinion qui lui est chère, est peu disposé à accepter ce qui t-^nd à la détruire, essayons-la pour Beautorl à son tour. CHAPITRE X Causes de l'expédition de Candie. — Intrigue de cour. — Turcnneet le duc d'Albret. — Préparatifs de l'expédition. • — Beaufort la com- mande.— Départ de la flotte. — Son arrivée devant Candie. — État de cette île. — 'iescription de la place assiégée. — Dernier conseil de guerre. — Plan d'attaque. — tUe est lixée au njilieu de la nuit du 24 au 25 juin 1G69. — Les premiers mouvements réussissent. — Terrible explosion d'un magasin de batterie. — Panique effroyable. — Déroute des Français. — Réenibaniuement des troupes. — Certitude de la mort de Beaufort. Los causes de l'cxpédilion de Candie n'ont pas été toutes indiquées. On a dit^ « que, l'opinion publique en France ayant mal accueilli la paix d'Aix-la-Chapelle et l'armée surtout se plaignant, Louis XIV et Louvois saisirent avec empressement l'occasion de détourner ce zèle inquiet, d'évaporer cette flamme, et qu'ils se lais- stjrent volontiers persuader par le nonce et l'amba-ssa- deur de Venise d'envoyer un secours à Candie menacé par les Turcs. » A cette considération, qui certainement a été d'un grand poids, il convient d'ajouter l'influence d'une intrigue de cour et de faire connaître les motifs tout particuliers qu'avait Louis XIV de plaire au pape. Louvois ayant réussi à faire appeler son frère, l'abbé * M. Camille noussct, llisloirc de l.mtrnis, i]nii lùlée, t. I, p. S-'il. CAl'SES DE I;EXPËD1TI0N de candie. 127 lo Tellier, à la condjutorerie de Reims, de préférence an duc d'Albret, neveu de Turenne, et l'illuslre maréchal n'étant pas davantage parvenu à faire nommer ce pa- rent coadjuteur de l'arclievéque de Paris, Louis XI\\ pour apaiser le ressentiment de Turenne, promit au jeune abbé le chapeau de cardinal. Madame de Montes- pan, alliée aux d'Albret, et déjà toute-puissante, s'ef- foiçait, de tout son crédit, de liâter l'exécution de cette promesse. D'un autre côté, pour prix de son empres- sement à servir auprès de l'Empereur les inléréts du roi dans la grande affaire du traité de parlai^c de la monarchie espagnole, secrètement signé en 1068, le prince d'Awersberg, un des principaux ministres de Léopold, avait reçu de l'ambassadeur français, Grémon- ville, l'assurance de l'appui de Louis XIV pour obtenir de Clément IX le chapeau de cardinal. Le pape sut tourner à son profit celte double demande'. Il s'étendit longuement sur son extrême désir de satisfaire le roi Irés-chrétien, mais aussi sur ses craintes d'irriter les autres nations catholiques par une préférence qui leur serait injurieuse. 11 objecta le besoin qu'il avait alors de ne mécontenter aucune puissance et de les voir toutes unies pour l'aider à repousser l'ennemi connnun de la chrétienté. « Ainsi, monseigneur, écrivait à de Lionne notre envoyé à Rome, Votre Excellence s'aper- cevra bien facilement que si j'avais quelque chose de positif à dire de ce que Sa Majesté a résolu de faii'e la -ampagne prochaine sur les affaires de Candie, je trdu- verais ici plus de facilité pour l'avancement de la pro- 'Archives du iiiiiiiM ' rc tioa affaires élraiiyorcs, Ilonic, ItJG'J. Letlie de l'abbé Bigorre à de Lionne, du '28 décembre 1008. 128 BEAUFORT LA COMMANDE. motion'. » Quo In piété, que les sentiments reli^cnx de Louis XIV soient entrés pour quelque chose dans sa résolution d'envoyer à Candie des troupes contre les Turcs, on peut le croire. Qu'il y ait été déterminé par la nécessité d'offrir un glorieux dédommagement à l'armée, mécontente de la paix d'Aix-la-Chapelle, on ne peut le nier. Mais on ne saurait non plus méconnaître l'influence qu'a dû exercer sur la décision de Louis XIV la certitude, en satisfaisant le pape en un point si sen- sible, de pouvoir à la fois tenir ses engagements envers le ministre de l'Empire, contenter ïurenne et plaire à madame de Montespan. Dans tous les cas, il est impos- sible de placer parmi ces causes multiples un prétendu désir de se défaire de Beaufort, et l'on n'est pas autorisé à invoquer un motif aussi invraisemblable, lorsque tant de considérations décisives concourent à expliquer cette expédition. Le duc de Beaufort fut naturellement choisi pour la commander-. Tout l'y appelait, malgré la violence de son caractère : sa naissance, son rang de grand amiral, le commandement déjà exercé par lui dans plusieurs expéditions navales, et une certaine aptitude pour le rude et périlleux métier de marin. Sous ses ordres, Rochechouart, comte de Vivonne, avait la direction des • Lettre (le l'abbé Bifrorreà de Lionne, du 2S décembre 1008. Après l'expédition lie Gyiidie, .«eul, M. d'Albrel eut le chapeau. Voy. dépêches de l'abbé Higorre à de Lionne, du !t juillet l(iOit;et de Tabbé de Doui- ieiMont à de Lionne, du 9 août 1(JG9, Archives des alïaires étrangères, r.ome, 1(509. - Inulnution que le roi a résolu rire envoyée à M. le duc de Dcau- f'iiii, pair, (/vfind viuitre, clief et si/riiifeiidaiif f/énérdl de la )irivi(/a- lion rt fomnicrrr du roii.-iinne, sur l'rnijitoi de l'armée navale que S M. met en mer sans son commandcuieut pendant la jivésente ramjjayne. Uiliii')tlièi|ue inipéiinle. inamiscrits. paiiicis de Colbert. DEPART DE I.A l'I.UTTE. i2'J galères, et le duc de Navailles était le chef des troupes de débarquement. Ces troupes ntlciiinaieiit le nombre de sept mille hommes' et avaient pour officiers l'élile de la noblesse-, qui se faisait comme un dévoie de che- valerie de servir contre l'inlidèlc. Cétait en quel((ue sorte une nouvelle croisade, et, si elle excita moins d'enthousiasme que lorsqu'on entreprenait de délivrer le tombeau du Christ, si le leviei- puissant d'une foi robuste, qui avait jadis soulevé des nations entières, s'était depuis longtemps affaibli, du moins l'audace et la vaillance françaises trouvèrent-elles un cerlain at- trait romanesque dans une expédition lointaine, dirigée contre un pays et un adversaire également inconnus. En peu de jours, des quêtes organisées dans tout le royaume eurent fait face aux dépenses de l'armement, et, le 5 juin 1661), la flotte sortit de Toulon par un temps des plus beaux qui se prolongea pendant toute la traversée et la rendit extraordinairement rapide. Composée de vingt-deux vaisseaux de ligne et de trois galioles^, elle rencontra, le 17, près le cap Sapience, à 1 Letlrce de Lionne an cardinal Uospij^liosi snr les troupes promises par Louis XIV, des 11 janvier et 'iti lévrier KiGl). Archives des alïaiies étrangères, i'ioine. — Elal des aruiccs de mer et de terre ciivoijres par le roi trcs-ekrcllcn en Candie, en la présente année 1G(J',). Archives de Li marine — l.ellre de Louvois aux gouverneurs, du 20 lévrier IGG'J. Archives du ministère de la guerre. * Parmi eux se trouvaient le comte de Clioiseul, MM. de Castcllan et de Itampici re, le martinis de Saint-Vallier, le duc de Cliàteau-Tlnerry, les maniiiis d'O, d Iluxelles et de Sévigné, elc, etc. Lettre de madame de Sévipné à l!iissy_l\al)ntin, du ISaotit 10(19. — Dès la fin de 1(Jti8, le comte de Saint-Paul et le comte de la l'Vuillade étaient allés secourir Candie, à la tèlc de trois cents volontaires. Mais ils en étaient revinnis après une sortie fort meurtrière et ayant prêté aux Vénitiens une astis- lance plus biillante que vraiment ellicace. ' Les galères, au nomlire de trei/e, commandées par Vivonne, s'ar- lêtèrenl pendant quelG'J. * Lcllre de Delacroix à Louvois, du 22 juin ï%'è archives du minis- tère de la «uerre. PLAN D'ATIAQUE. 135 qui se réunit dès le 20 à Candie. Les avis furent una- nimes, ctSaint-André-MonLbrun/ comme Beaufort, le capitaine général des Vénitiens, Morosini, aussi bien que Navailles, ne virent quelques chances de succès que dans une sortie vigoureuse, dirigée du côté de la Sablonniôre. Là, en effet, une partie des Turcs se trouvait séparée de leur armée principale, et exposée aux feux croisés de la place et de la Hotte ; elle courait, en outre le danger d"ètre précipitée dans la mer qui était proctie, Le plan définitif de l'attaque fut arrêté dans un der- nier conseil de guerre, tenu le 24, à sept heures du soir, et son exécution fixée au milieu de la nuit sui- vante. Beaufort réunit à son bord tous les capitaines de l'armée, et le débarquement des troupes, commencé à neuf heures du soir dans de fortes et solides chaloupes, fut sans encombre terminé à minuit^ A mesure que chaque compagnie débarquait, elle se rendait à l'espla- nade située à côté du bastion de la Sablonnière. La sur- prise étant la principale condition du succès, les offi- ciels donnaient leurs ordres à voix basse et les soldats s'avançaient avec des précautions infinies. Les troupes de Candie, qui n'étaient pas de seivice dans les bastions, ne furent averties du projet d'attaque qu'à une heure * I.c iiiiirqiiis de Saiiit-Aiiiliu-Monlluiiii, j^eiilillioiiiiiic riiiiiçni.s, se Iroiiviiil depuis filtisieui's amures à Candie, et, par son coiirajje et i-es talents, était parvoiiuà être le premier général des Voiiiliens, sous les ortlres de Morosini. - Relation de ce ijui s'est ji/issé dans la sortie r/ui s'est faite en Can- die par toutes les troupes du roij , tant de terre ijue de mer, pour l'al- liKjue ducani/) de la Sahlonnicre, le "lô du mois de juin 1(J(31t. Archives du ndnislèri; de la marine, (;ampat;ne, 7t. Je me suis pi incipalcnicnl servi pour mon récit de ce mauubcril inédit et qui a tous les caracléi-e* d autiicnlicité. 6 43Î MARCHE DES TROUPES. du malin, par leurs chefs qui vinrent les arracher au sommeil et les conduire à leur poste. Au moment où la tour de l'église Saint-Marc sonnait deux heures, les fantassins étaient tous réunis sur l'esplanade \ Malgré leur grand nombre, lien, sauf le pâle reflet de leurs mousquets, ne trahissait leur présence. Immobiles, si- lencieux, ils attendaient le signal du départ, et dans celte nuit paisible et calme qui allait être marquée par une lutte sanglante, l'on n'entendait que la marche régulière et monotone des sentinelles sur les remparts. Bientôt s'y mêla le sourd piétinement des chevaux s'a- vançant sur le sable. Deux cents mousquetaires du roi et cinq compagnies de cavalerie vinrent se joindre aux fantassins et furent suivis de Beaufort, deNavailles et d'un état-major norobrenx. Après avoir donné le mot de ralliement^ et confié son jeune neveu, le chevalier de Vendôme, à la sollicitude vigilante du marquis de Schomberg et du baron de Saint-Mark, chargés de le suivre partout dans la mêlée % Beaufort adresse à ceux qui l'entourent quelques braves et énergiques paroles*, et le commandement est donné de se mettre silencieu- sement en marche. Les soldats placés sous les ordies de Navailles se dirigent vers la droite. Beaufort doit occuper la gauche avec une grande partie des troupes de marine, et ses gardes commandés par * Rapport, adreftsc par le sieur Brodart à dilhert, à la radde de Candie, à bord de la Princesse, le 27 juin 10(J9 Manuscrils de la Bil)liol]it'que impériale, papiers Colbert, '155 bis. Pièce inédite. - I.e uiO)t de Vitlliement élait : Imuis et en avant. '' Uelalion de ce (jui s'esl passé dans la sortie, etc., déià citée. Ce fut ce neveu qui devint le l'ameux Vendôme. 11 montra, le 23 juin IGG'.», un très-grand courapcet lut assez grièvement blessé, * Le Siège de Candie, manuscrit de PiiiliLert de Jarry. Bibliothèque iaipéiiale. SUCCÈS DES PIlEMIEriS MOUVEMENTS. 155 Colhrrt do Muiilevrier, Ircredu ministre. Il est convonu que les doux corps d'année se rejoindront au sii;nal donné par celui de Navailles^ Parvenues à un point très-rapproché des Turcs, les troupes de Beaufort, pour attendre que la nuit soit moins obscure et laisser à Navailies, qui a un plus long trajet à parcourir, le temps d'atteindre le lieu désigné, se couclient à plat ventre, amiral, soldats et ot'liciers, ceux-ci ne s'appliquant qu'à faire cacher les mèches et à recommander à voix basse les plus minutieuses pré- cautions. Trois quarts d'heure avant le jour, les tam- bours des Turcs se font entendre. Quelques marins, sur l'ordre de Beaufort, se rapprochent, en rampant, du Ciimp des Turcs, et, revenant de la même manière, apprennent que seule la diane habituelle vient d'èti'o battue et que les adversaires sont dans une complète ignorance du danger qui les menace-. Les troupes de- meurent étendues sur le soi, silencieuses, sans mouve- ment, et Beaufort prête altenlivenienl l'oreille pour sui'prendre le signal in(liqn;uil qu'un des corps de Na- vailies a commencé l'altatiue. Celui-ci était parvenu avec le môme bonheur à l'ex- trême droile. Après y avoir été rejoini par sa réserve el son arrière-garde, il envoie la première, commandée par le comte de Choiseul, un peu à l'ouest de (iaruile, alin d'empêcher toute coinmunicalion entre les deux camps des Turcs, et il conserve son arrière-garde pour pouvoir la diriger vers l(!s poinis les plus incnacés. ' Jxitlir tir Colhnt de Manli'vrier à C.olbcrt, son frère. — A lUiiiilie, >•(■ (innniirlic, (Ici )iirr jour de juin, à ciiuj hcuren ilu nuir. M;iiii.>( rili-, Uil)li(illi(''i|ii(,' impuiiiile; |i;i|iici-.s Colbfit, \'.>7> his. * lU-hition ili:jà citée. Arcliives du miuislùre de la iiiaiiiie, 136 EXrrOSION î^'IiN MAGASIN DE BATTE,PJE. Puis il porte en avant le corps de Dampierre, cliargé d'ouvrir le feu, et, se glissant vers une petite élévation qui lui permet d'étendre au loin ses regards, il attend. Cependant Beaufort, quoique certain de la quiétude et de l'inaction des Turcs, domine difficilement sa bouil- lante impatience, quand, une demi-heure avant l'aube, il entend à l'extrême droite une bruyante décharge de mousquelerie. Aussitôt il se redresse, toutes les troupes avec lui, fait battre aux champs, sonner la charge, et, bondissant à la tête du premier bataillon, il franchit le retranchement qui protège le camp des Turcs, Colbert, suivi de la compagnie des gardes, court vers la gauche, afin d'entourer ses adversaires. Tous, et avec une im- pétuosité égale, ils traversent une ravine qu'ils rencon- trent derrière le retranchement, et, sans être arrêtés, dans leur élan, par un terrain rocailleux, ils enlèvent au premier choc la tranchée des ennemis qui l'aban- donnent, après avoir déchargé leurs armes. La sur- prise et l'effroi des Turcs sont extrêmes. Ils fuient sans ordre, pêle-mêle, et plusieurs de ceux qui échappent aux coups de Beaufort, poursuivis par les troupes de Dampierre, se jettent à la mer. Tout à coup, vers la droite, une immense gerbe de feu s'élève, et une ef- froyable explosion ébranle le sol. Les soldats et les ma- rins qui entourent Beaufort s'arrêtent subitement. Mais lui, sans paraître troublé parce fracas dont il ignore la cause, « Courage, enfants ! s'écrie-t-il, courage ! Puis- qu'ils font jouer un fourneau devant nous, c'est une marque qu'ils s'enfuient. » Il réussit un instant à dompter la terreur de ses troupes et parvient à les faire avancer de quelques pas*. Mais, sur le détachement ' Archivos du ministère de la marine, Relation déjà citée. PANIQUE EFFROYABLE 137 commandé par Dampierre, tout différents sont les effets de la terrible catastroplie. Oroduite par rexplosiou d'un magasin de batterie, renfermant vingt-cinq milliers de poudre qu'a enflammés l'imprudence d'un mousque- taire, elle a englouti un bataillon de gardes françaises et jeté partout une indicible épouvante. Les troupes se persuadent que l'ennemi a miné tous ses ouvrages, et que la terre qu'ils foulent va s'ouvrir sous leurs pieds. De proche en proche, cette croyance se répand, le sol- dat terri fié'jet te ses armes et s'enfuit avec précipitation. C'est en vain que Navailles, Dampierre et les autres of- ficiers généraux essayent de les arrêter. La panique est universelle, et le cri honteux et effrayant de: Sauve qui peut! retentit de toutes parts. Cette déroute s'aggrave encore d'une confusion que suffit à peine à expliquer la demi-obscurité de la nuit. Les fuyards, rencontrant les marins de Bcaufort, se jettent sur eux en ennemis. Les longs vêtements de sept ou huit Arméniens, qui se trouvent à leur tête, contribuent à confirmer une fatale erreur'. Dans cette bon ible mêlée, nul ne parvient à se reconnaître, et des compatriotes s'entre-lueiit croyant frapper un intith'^le. Bcaufort abandonné* tente de dis- sq)cr cette méprise désastreuse. Sur son cheval blessé, couvert lui-même de sang, et les vêtements déchirés, il s'élance au milieu des groupes : « A moi, mes enfants, s'écric-l-il, je suis votre amiral! Ilalliez-vous prés de • Mntwircs dcSaiul-Audrr-Mnnthrun, p. "O'i et r»r)7i, - K Monsieur l'aiiiiral dcinotirii ;i|j;iiiiloiin<'' do loiitps ses troupes tl(? marine et n'ayant \y.\s \\n seul do sp« gardes avec luy. » Aicliives dii niinislèro de la j,'Uorre, '2r>S. " Itclnlinii de te (jui s'est /nissr ru la sor- tie faite sur le t(iini> des Jiins du côté de la Sabloiinii'rc, ta nuict du ^ ii* au iH' juin iiHi'J en Candie. t> lôS DÉr,ni]TE DES FRANÇAIS. moi*! » Héroïques, mais inutiles efforts! Appel su- prême d'une voix jusque-là si chère, maintenant mé- connue, et qui vient de prononcer ses dernières paro- les! Les troupes éperdues restent insensibles à ces supplications généreuses, et c'est seulement lorsque la lumière du jour commence à éclairer ce champ de car- nage, que la confusion cesse avec la cause qui l'avait produite. Mais alors les Turcs, qui ont eu le temps de reprendre courage et qui sont aussi prorripts à se rallier qu'à se mettre en fuite, se précipitent en hurlant le nom du Prophète, et, avec une impétuosité irrésistible, ils deviennent à leur tour assaillants et poursuivent les Français jusqu'aux portes de Candie -. Lorsque, à l'abri des remparts on se rendit compte de l'étendue des pertes, et qu'on eut examiné les bles- sés qui avaient pu rentrer dans la ville, on s'aperçut de l'absence de Bcaufort. Ceux qui expliquent celte absence par un enlèvement qu'aurait ordonné Colbert, son ennemi, ne manquent pas de signaler la présence de son frère Colbert de Maulevrier aux côtés de Beau- fort, durant la bataille, et ils voient dans le comman- dant des gardes l'exécuteur des vengeances du ministre. Mais comment cette singulière croyance subsisterait-elle, quand ime lettre de Maulevrier à son frère, la première qu'il lui ait écrite après le combat, loin de raconter au ministre l'enlèvement de Beaufort, renferme ces mots' : «La malheureuse destinée de * Archives du mini«lèro do la marine. Rclnlion déjà cilée. ^ On sait que Navaillcs, désespéré de ne pouvoir sauver Candif, lit réembarquer les troupes à la fin d'août et mit à la voile le ol. Ne nous occupant ici que de Beauloi'l, nous n'avons pas à raconter la fin d'une ■ expédition que fit échouer le désastre du T.) juin. ^ .Manuscrits de la Bibliothèque iiupériale, papiers Coliiert, 1.')"» bis MOUT DE DEAUFORT. I"0 M. l'admirai ost la chose du monde la plus déplorable. Comme je fus oblige d'allci- et de venir pendant tout le temps que dura l'attaque, pour rassembler ce que je pourrais de ses troupes, il n'y eut personne à qui je ne demanday de ses nouvelles'; et jamais qui que ce soit ne m'en peut rien dire. » Il est vrai que ces pa- roles, si elles détruisent la supposition d'un enlève- ment oidonné par Colbert, peuvent laisser croire que Beauforl a été prisonnier des Turcs. Mais comment s'étonner de ce laconisme, quand le reste de cette lettre montre celui qui l'a écrite, malade de ses blessures, épuisé de fatigue et uniquement préoccupé de spn réta- blissement? Il est vrai encore que Navailles, dans sa dépêche, emploie le mot perte^' également applicable à la mort de l'amiral et à l'iiypothése qui en ferait un prisonnier des Turcs. Mais comment conserver un seul doute, quand la relation adressée au ministre chargé du (]é[)arl('ment de la marine porte que le chevalier de Flacourt, ayant été envoyé au camp des Turcs avec un pavillon bhuic, afin de s'en(|uérir de l'amiral, appiit qu'il ne se trouvait point paiini les prisonniers^? lors- qu'un rapport transmis à Colhert, le '27% non plus par un malade privé de nouvelles, mais par un témoin en situation de tout savoir, conclut à la mort de l'amiral? Comment douter surtout quand les circonstances (]ui vi(!nuent d'être exposées et le courage déployé par ce léméraire aventurier leudeut celle fin si vrai>enihla- 1 II ost bien entendu qne c'est pentlant l;i luitnille. * Archives de ia piierre, 2~)^. •' Arcliives de la inarino. liclrition déjà citée et. inédite. ♦ Manuscrits de la l'.iMiolliùiiut; iiii|n'Tiale, paniiTs Colbert. Happort a(ircs>é par le sieur IJroduit. De la rmldc de ('.iindic. à bmddeVA l'iin- cesse, çf '.27 juin lOOy. llapport inédit. 140 MORT DE BEAUFORT, ble? Que Vùge de Bcaufort, né en 1010, et qni ferait du mystérieux enseveli de 1705 un nonagénaire, suffise presque pour renverser le système de Lagrange-Chancel et de Lenglet-Dufresnoy, c'est ce qu'on ne saurait con- tester. Mais celte preuve n'ayant pas paru assez déci- sive à ces deux écrivains, et quelques doutes ayant subsisté, il était essentiel de rechercher tous les témoignages , autant qu'équitable de restituer à ce petit-fils d'Henri IV la gloire d'être mort les armes à la main sur le champ de bataille, et d'avoir ainsi cou- ronné une vie d'aventures par une fin digne de sa bra- voure, de sa race et de son pays. CHAPITRE XI Considérations générales sur l'enlèvement du pniriarclie arniénion Avédick. — Envoi du iiiar'erriol à ?on ch'part pour Gonstuuli- iioplc. Arcliivcsiiu ininislère des alïaires étrantrèics, Turquie, 55. - Et souvcTit abusant de rignoranc! dos Turcs. « 11 est Lieu fùclieux, écrit Louis XtV à l'erriol. le 15 février 1707, que les Français se dé- riciit [lar leurs hauqueroules et que les Turcs leur donnent lexemple de la bonne toy qu'ils devraient observer dans leur commerce. » Arclii- vcs du ministère des atfaires étrangères, Turcjuie, 4i. — a il n y a pas de {fons au monde plus aisés à tromper et qui aient été plus Irompi'S (pie K's Turcs. Ils sont naiurelknient assez sinipli s ut as.sez épais, f^'cns à qui on en lait ai.scnient accruire. .\ussi les chrétiens leur lont >ans cesse une iTilinilé de Iriponneiies et de mécliants tours, » dit Cliariliii dans son Voijmje en Perse cl aulics lieux de l'Orient, t. I, p. i7, édi- tion Lunules. 144 DIFFICULTES DES FUNCTIOiSS. Turcs, en déterminant ceux-ci à envoyei" tics secours aux rebelles Hongrois, et entretenir les ressentiments de la Porte contre les Vénitiens, mais toutefois sans aller jusqu'à les faire éclater en une guerre; entin vivre au milieu de mœurs toutes particulières et à certains égards toujours barbares, imiter le luxe asiatique et subir des usages parfois très-onéreux*, assister à des révolutions de palais fréquentes, inattendues, et qi>i, en un jour, bouleversaient la politique du Divan et dé- concertaient toute tactique, telle était. alors la tàche^ délicate des ambassadeurs de France à Constantinople. La constante assistance queLouisXlV avait jusque-là prêtée aux ennemis des Turcs rendait plus difficile en- core le rôle de ses représentants. Un jour que l'un d'eux rappelait au grand-vizir, Kiuproli-Ogli, l'antique alliance de la France et de la Turquie, et évoquait les souvenirs du temps de François 1"', « je ne sçais pas, répondit Kiuproli, si les Français sont nos alliés. Mais il est cer- tain qu'ils se trouvent partout au milieu de nos enne- mis. Ils étaient six mille au passage du Raab. Votre amiral Beauforl a attaqué Gigéri et a fait une cruelle guerre aux Maures placés sous notre protection, et vous êtes venus secourir les Vénitiens à Candie. Loin d'avoir ' Oa peut, citer, parmi ces usages, l'obligation imposée aux ambas- sadeurs de l'aire un superbe cadeau au grand-vizir, noii-seulenient au moment où les umljassadeursaiTivaient à Constantinople, mais à chaque ch:ingoMienl de grand-vizir, et ils étaient Iréqueiits Certains de ces cadeaux s'élevaient au prix de neuf mille livres, somme assez considé- rable pour l'époque. Ils consistaient surtout en iiemiules, montres et glaces. (Archives du ministère des affaires étrangères, Turquie, Mé- moires des dépenses.) — « Voilà, écrit Ferriol, quatre présents que j'ai faits dans un an à quatre premiers vizirs, Daltaban, Hamy, Achmet et Assat-l'acha, et à toute leur maison. Il m'en coûte plus de '.'0,000 livres. » Dépêche de Ferriol au comte de l'onlcharlrain, du 4 décembre 1703. lArcliives du miuiûlùre des allaircs éti'ai)i;ères, Turquie.) D'AMBASSADEl^R A CONSTANTINOPLE. Ii5 apaisé ces ressentiments très-légitimes, les prédéces- seurs de Ferriol les avaient excités encore par des actes fort imprudents. Parfois même, ils avaient employé la violence pour dénouer une situation embarrassante et eu recours à ces coups d'autorité, dont le sultan leur donnait, il est vrai, souvent l'exemple dans son sérail, mais qu'auraient dû s'interdire des représentants d'une nation civilisée. C'est ainsi que La Haye, ambassadeur à Constanti- nople en 1669, n'avait pas craint de s'affranchir par un crime d'un péril extrême où l'avait jeté une conduite fort équivoque'. La Franco secourait Candie assiégée par les Turcs. C'était une assistance toute naturelle et assurément très-louable. Mais, et c'était moins ho- norable, l'ambassadeur français entretenait avec les Vénitiens un commerce continu et secret, et, dans une correspondance chiffrée, il les tenait au courant de tous les desseins des Turcs. Un jour, celui qu'il avait chargé de porter aux Vénitiens ses avis mystérieux, le trahit et, séduit par l'appât d'une récompense, il se présente aucaïmacan' deConstantinople, lui annonce qu'il veut embrasser le mahomélisme, et remettre au trrand vizir lui-même un paquet de Icllrcs dune grande impor- tance. Le ministre ottoman, qui soup(;onnait déjà ce commerce, reçoit avec empressement les preuves qu'on lui en apporte, mais il s'efforce en vain de les déchif- frer, et ni les interprclcs, ni les rcnégals (jui abondent à la cour du sultan, ne parviennent à pénétrer le secret • Archives du ministin'e des affaires étrangères, Turquie, I. Mémoires et documents. • Le caimacan est un lieutenant du grand vizir cjui demeure à Con- stanlinople et l'y remplace lorsque celui-ci suit le sultan à Andrinoplc. 9 146 AVENTURE DE QUICLET. des lettres interceptées. Sur ces entrefaites arrive à Conslantinople un Français, nommé. Quiclet, aventu- rier sans ressources, et qui se vantait d'avoir acquis, par une longue habitude, la science de déchiffrer les lettres sans en avoir la clef. Mal reçu par La Haye au- quel il est venu demander un secours d'argent, il a l'impudeur de le faire menacer de sa vengeance, et sa femme va dire aux gens de l'ambassade : « Son Excel- lence refuse de l'argent à mon mari ; mais nous savons bien le moyen d'en avoir du grand vizir. » Informé de ce discours, La Haye s'effraye. Il craint que ce misé- rable intrigant ne soit en effet capable de déchiffrer les dépêches, ou tout au moins n'y supplée d'imagination et ne les rende encore plus compromettantes. Il se trou- ble. Il voit sa vie en danger, son caractère d'ambassa- deur de Louis XIV atteint. Il mande Quiclet à l'ambas- sade en lui faisant espérer de le secourir. Celui-ci, aussi imprudent dans sa confiance qu'il a été inconsidéré dans ses menaces, accourt au palais. La Haye le conduit, en causant, sur une terrasse qui domine le jardin de l'ambassade. Des domestiques l'y précipitent, et d'au- tres, apostés à l'endroit où il tombe, le tuent et l'y en- terrent ^ Cette aventure caractéristique peut servir de prolo- gue au récit du non moins révoltant abus de la force qui a marqué l'ambassade de Ferriol, aussi peu scru- puleux que La Haye sur le choix des moyens, et dont l'inimitié implacable savait atteindre les personnages les plus éminents comme les intrigants de bas étage. Tout expédient, en effet, lui semblait devoir être * Mémoires et. documciils, Turquie, I. Archives du ministère des affaires élruiiftèrcs. . FERRIOL. 147 adopté, pourvu qu'il lut de nature à l'aider dans l'ac- conipli^ sèment de ses desseins, et son passé aventureux et agité annonçait déjà la direction que le nouvel ambassadeur allait imprimer à sa conduite. C'est par l'intrigue, plus encore que par ses talents, que l'obscur gentilhomme du Dauphiné s'était peu à peu élevé, et de simple mousquetaire du roi était de- venu son ambassadeur à Constantinople. Contraint de sortir de France pour une aventure amoureuse, et de la Pologne, où il s'était réfugié ensuite, pour une vio- lente dispute dans une partie de jeu', coiiipronieltant les amis qui lui donnaient l'hospitalité, mais réussis- sant néanmoins à les conserver comme actifs artisans de sa fortune, Ferriol était allé combattre d'abord à Candie contre les Turcs, puis avec eux en Hongrie con- tre les Impériaux'"'. Au lieu de se renfermer dans son rôle militaire, il s'immisçait dans les affaires de diplo- matie, en rendait compte à Louis XIV, se ménageait des appuis dans le camp des Turcs, et faisait ressortir ses services auprès du marquis de Torcy par madame de Ferriol, sa belle-sœur% qui avait un grand crédit. * Avec un riclie i'olonais, nomiiiL- Krnzcinski. (Ardiivcs du rainislèic des atlaires C'tranfjéies, Tui'quie. Su|)i)K'iueiil, I.) • Corresiiondancc de ferriol. Arcliivcs du ininislère des affaires étrangères, Turquie. Supplément, I. s L'ambassadeur n'a jamais été marié. Cette madame de Ferriol, femme du frère de l'ambassadeur, vivait dans la meilicure sociéié de l'aris ei. jouissait d'une inllumce considérable mr de bauts |)ersi)nnages de l'État. Celait la sœur du fameux abbé de Tencin, cardinal, minisire d'Llal et arclievèque de Lyon, et de la célèbre religieuse connue par ses désordres, maiircsse do Dubois, mère de d'Alendjert, qu'elle eut du clievalier Uestouches. i}/('«(o(/v.s 3 tin mépris égal toutes les Église^ chrétiennes. S'ils s'immisçaient dans les divisions intestines de ces Églises, c'est qu'ils y étaient engagés par les plaintes ou qu'ils se laissaient gagner par les dons volonlaii'cs d'un des partis en lutte. Le payement exact du tribut légal suffisait pour assurer aux peuples conquis non- seulement le libre exercice de leur culte, mais aursi un appui matériel et eliicace pour leurs patriarches et leurs évoques'. Loin d'essayer de convertir au malio- mélisme ses suj(;ls chrélicns, le divan accueillait avec une extrême réserve et souvent décourageait ceux que l'appât d'une récompense excitait à abandonner la reli- gion du Chiist-. D'une exigence parfois rigoureuse i)Our le maintien de leurs droits politiques, les mahométans étaient d'une indifférence dédaigneuse et absolue à l'é- ' llammcr, Histoire de l'onpirc vttonian. — Ubicini, Lettres r.tr la Turquie. — Archives du ministère des affaires élrangères. Mémoires et doctime'its, Tuiviuie, 37. * Voici une dépèclic de Ferriol lui-même, qui est signilicatlve : a Un de mes valets de chambre, iioiuiur ilulierl.des environs de Itouen, qui .ivait été huit ans ù mon service, cl le [ilus assidu à l'éfrlisc et à ma cliambre, s'est lait Turc sans avoir reçu le moindre chaj;rinde ma part ny de celle de mes cinq domestiques. Il passa à Constantinople le jour du petit liahan et fut au .serai. Le Grand Sciyncnr le renvoya sans le voir an g^rand vizir (|ui ordomia au chiac)ux-l)achi de le mettre dans une chambre à part et d'examiner s'il néiait point UA ou yvre. llidiert persista dans sa résolution, et demarda le junr suivi. nt à parler au vizir. Aïant été adnus en sa iirésonce, le vizir l'inlerrosea sur les talents i|u'ii avait. Il re|iiHidit (ju'il ne s'agissait pas de cela et (|u'il voulait changer de religion. Le vizir l'aurait chassé dans un autre tem|)s. Il se conteida de lui dire : Fort bien. Hubert demanda à l'en- tretenir en [larticulier, disant (pi'il avait beaucouj) de choses à lui raporler de moy, qui le reganlaient. Le vizir, tout nw scliant qu'il estait, détesta sa perfidie et lui remlit ses mêmes paroles, disant qu'il ne s'agissait pas de cela, ot qu'ori le mena à la circoncision, ce (pii fut exé- cuté, et il le donna ail chaoux Lminl, connue il nnriiit fait nii Cfcliivo. » Dcp^cliu Im'dlte de Ferriol l'i forcy, du 13 tnafa 17U0. (Anliivo* dai •ffaire éirnngèreB, Turquie, 48.) 0. 15 i PROSELYTIS:^!E ARDEI\T gard do In religion. des chrétiens*. Bien qnc persiindô de l'excellence de l'islamisme, le musulman est tout à fait dépourvu de l'esprit de propagande. A ses yeux, les infidèles ne sont pas nécessairement réprouvés ; car, selon le Coran, « celui qui a dit : Il n'y a qu'un seul Dieu , celui-là entrera dans le paradis, » En outre, le nombre des élus est fixé de toute éternité^ et essayer d'en accroître le nombre est inutile autant que contraire aux prescriptions du livre sacré. Aussi ignorait-il et ne pou- vait-il comprendre cette charité admirable dans son principe, bien que parfois exercée jusqu'à l'abus, qui anime le missionnaire catholique, lui inspire une abné- gation sublime, et le détermine à qiiiller son pays, à traverser les déserts, à souffrir, à mourir pour sauver une seule âme et la faire participer aux consolations et aux espérances de sa foi. Cette ardeur de propagande, si éminemment profi- table à l'humanité, quand elle sert à répandre la belle morale de l'Évangile chez les nations où elle n'a pas en- core pénétré, le saint-siége l'appliqua de bonne heure à soumettre à son autorité spirituelle non pas seulement les idolâtres, mais les chrétiens que de très-légères di- * Un jour nn étranger se présente à l'audience du {^rand vizir P.riQliili- Paciia, lui dit que Mahomet lui est apparu pour l'inviter à se l'aire nii!- sulman, et qu'il vient de Uantzick tout exprès afin de se conver ii'. « Voilà un étrange coquin, dit le vizir. Mahomet aurait apparu à mi infidèle, tandis que depuis plusde soiNante-di\ ans que je suis exact aux cinq prières, il ne m'a jamais fait pareil honneur! » Kt l'élranger ne se fit pas musulman. — « J'ai entendu dire plusieurs fois à 'des doc- teurs de la loi mahométane que, selon leur religion, il ne leur était pas permis de protéger \m parti contre l'autre dans les disputes qui arrivaient entre les calholi((iies et les hérétiques, paice que, disaient- ils, ils sont tous les deux également mauvais. » Mémoire manuscrit de nil sur les affaires de religion. (Archives du ministère des affaires étrangères, Turquie, 57.) DES MISSIONNAIRES CATHOLIQUES, 155 vcr^once?; dnns le dogme séparaient de la communion romaine. Dès 1587, Sixte-Qiiint, désireux de faire dispa- raître ces divergences, avait envoyé près de toutes les Églises arméniennes l'évoque de Sidon, qui échoua dans sa tentative ^ En 1 622 , fut fondée à Rome par GrégoireXV la congrégation four la propagation de la foi, à laquelle Urbain VIII, son successeur, ajouta le Collège de la pro- pagande, où s'instruisaient et se préparaient à leurs missions des jeunes gens venus du monde entier. Ils eurent d'abord la sagesse de suivre en Orient les voies de la douceur et de la persuasion, et ils réussirent ainsi à ramener un assez grand nombre de dissidents. Mais le succès enhardit bientôt les missionnaires, qui, trop convaincus de l'excellence exclusive de leurs doctrines, firent succéder aux ménagements habiles, à l'influence lente, mais certaine, d'une onction persuasive, un pro- sélytisme ardent, passionné, et trop prompt à arriver à SCS fins. Au lieu d'aider les dissidents à franchir la courte dislance qui les séparait de l'Eglise romaine, en leur montrant combien peu ils en étaient éloignés^, au lieu de rendre saillants tous les points qui les rap- prochaient, ils vinrent se heurter avec une intempestive insistance contre les questions de liturgie par lesquelles • Jiclazîone di r/iirnilo lin (inltalo il vesrovo di Sidonin nella fnia 7nmionc in Oriente, dcda alhi sanlilà di N. S. Sisto F, alli lU ripiilc 1587. * Yoy. roxcplleiit onvrafri^ de M. Diilaurier, Histoire, dnrjnirs, Irndi- linnu et Uliir(/ie de l'Iù/lixc arménienne orientale, l'aris, Diiranl, li- braire, 1859. Co livre coinhaL i'oiiinioii grTiih'alemeiit admise i|iie les Arméniens ont embrassé le monopliysisme, tel r)?/r.'îf.v r/'or, celles-ci de lieaucoup les moins coiniiinrics el \alant 0,700 livres stcrlin^r, soit liS.'jOO livics. Dansl'esfièce, il no pou- vait s'agir de bourses d'or, puisque l'on obtiendrait, avec 400 bourses, une somme cxorbilanlcet au-dessus des l'essources des plus riches Arméniens. Au surplus, loisijue le mol bourse est ein|iloyé seul, il doit s'entendre dans II' sens de bourse d'arf/cul. [Knnicloftrdic des sciences, des arls cl des métiers, t. X, p. (555, édition do 1705.) Or, selon les Notices et extraits des manuscrits de lu bibliothèque du roi. t. I, p. 191 , note S, la bourse valait 500 piastres. Celte piastre n'étant pas une imitation de la piastre d'Kspagne, mais bien une monnaie d'arf^ent particulière à la Turcjuie, lai|uelle a valu jusqu'en IT'iô 4 fr. 40, on obtient pour les 400 bourses, somme réunie par les Arméniens cl qu'indique la dépêche, le cbillre de S80,000 francs. * Dopocho inédite de Ferriol à l'ontcbarlrain, du 10 décembiv 1704. (Affaires étrangères, Turqiue, il.) * Même dépêche. (Archives des affaires étrangères, Turquie, 41.) IGS TRANOUILI.ITÈ DÉS DEUX ÉGLlSliS, guent dans les eaux de l'arcliipel, ou qui se trouvent dans les îles, de s'emparer de leurs effets, de garder leurs personnes, et, comme ils ont un très-grand nom- bre de bâtiments, et que les îles sont ouvertes et sans défense contre un coup de main, l'ambassadeur prévoit que la répression sera formidable ^ D'un tel bomme, aussi industrieux à imaginer ces rigueurs, aussi prompt à devancer ses adversaires, ou des Arméniens demeurant fidèles à la religion de leurs pères et se roidissant contre un prosélytisme passionné et ardent, qui est le persécuteur? quels sont les per- sécutés? Que dès son envoi à Abratadas, Avedick ait conçu contre les catlioliques une haine implacable, bientôt partagée par ses partisans, il faut l'admellre et ne point s'en étonner. Mais ce qui est incontestable, c'est que, sorti de son cachot et replacé à la tête des Arméniens, il dissimula ses ressentiments et vécut en paix avec les catholiques. « 11 ne remue pas, écrit Ferriol le 20 janvier 1705 ; » et le 11 mars : « 11 se tient dans un grand respect et les affaires de la religion sont ici fort tranquilles. » — « Avedick ne donne aucun chagrin aux catholiques, » lisons-nous dans une dépêche du 13 août. Mais l'ambassadeur ajoute aussitôt : « J'espère qu'il se précipitera lui-même, et je ne perdray pas une occasion de le détruire ^» — « Je ne lui donneray pas un instant de repos, écrit-il au car- dinal de Janson, le connaissant pour un très-méchanf homme et capable d'une grande dissimulation". » * I)cpêche deFciTiol à Pontcliartrain, du 40 décoinbre 17(H. " Lettres de Ferriol à Louis XIV et au cardinal- Janson, des 20 jan- vier, Il mars, 20 juin cl 15 août 1705. ' Ai'cliives des affaires étrangères, Turquie, 41 SECONDE DÉPOSITION D'AVEDICK. 161 Afin de cunsolider une pai\ qu'il croit pouvoir être définitive, Avedick se rend, le 26 décembre 4705, à l'ambassade de France \ Il ne s'y présente ni pour supplier, ni pour braver. Entouré de trois cents Ar- méniens considérables par leur situation, il vient pro- poser au représentant du Protecteur de là religion ca- tbolique dans le Levant, de proscrire dans ses églises les anathèmes lancés contre certains hérétiques, et il demande que les jésuites qui, depuis longtemps ont reçu l'autorisation de prêcher en langue tin-que dans les temples arméniens, le fassent sans passion et avec jnesure. Loin d'être désarmé par cette démarche, liére mais non provocatrice, Ferriol la qualifie de hardie % et avoue que, s'il ne lui avait pas donné précédemment un sauf-conduit, il aurait certainement fait arrêter le patriarche. Son aversion ne souffre ni trêve ni repos. Ne se sentant pas assez puissant pour arriver seul à ses fins, il suscite parmi les Arméniens eux-mêmes des adversaires à son ennemi. Il encourage l'ambitieux patriarche de Sisscm, qui aspire à remplacer Avedick dans le grand patriarcat. Il le reçoit dans le palais de Tambassade', le soutient de son influence, l'aide de ses conseils. Enfin, après une année d'effoi'ts constants, do corruption exercé»! [)armi les oflicieis du divan, de menaces, d'intrigues, de menées de toute espèce, Fer- riol a la satisfaction de pouvoir annoncer à Louis X.IV* que, pour la seconde lois, Avedick a été déposé, et. pour la troisième fois, envoyé en exil. • Lettre de Ferriol à l'onliliarlrain, (lu27 iléceinLre 1705. ' Aivliivcs des alfiiircs (■■liant^rres, Tun|ino, 41. ' Dépêche inédile de Fernol au cainliiiiil Jaiisou, du lU scp'em- i>re nos. * Dc'iiôdic du2jlL-vncrl700. 168 ENLÈVEMEINT D'AVEDICK. C'est alors qu'afin de rendre définitive cette chute, et pour se débarrasser à jamais de son ennemi, Fcr- riol imagina, en plein dix-huitième siècle, l'acte le plus violent, le plus étrange qu'un représentant d'une nation civilisée ait jamais osé commettre. Ce fut lui qui eut le triste honneur d'en concevoir le projet. Mais une dépêche*, accablante pour les missionnaires ca- tholiques, prouve jusqu'à l'évidence, que leurs excita- tions entraînèrent Ferriol à croire cet acte indispensable, et que, en ne cessant pas d'exposer aux yeux de l'am- bassadeur les prétendus dangers qu'offrait encore le patriarche exilé et impuissant, ils déterminèrent la résolution d'un enlèvement. Avedick avait été déposé le 25 février 1706. Deux mois après on le transportait en exil. Le 20 avril, il quittait Constantinople qu'il ne devait plus revoir, et ses chers Arméniens dont il se séparait cette fois pour toujours, et pour qui il allait èlrc durant toute leur vie l'objet d'anxieuses préoccupations, de constants re- grets, et d'incessantes aulant qu'infructueuses recher- ches. Ferriol avait acheté le chiaoux, chargé de con- duire l'ancien patriarche, et transmis des instructions au sieur Donnai, vice-consul à Chio, oîi Avedick devait passer et s'arrêter pendant quelques heures ^ C'est là que fut commis le plus audacieux attentat contre le droit LcUre iiu'ilite do ferriol à Pontcliartralu, du 2 février 1708. « Je nie suis examiné avec aUention, et, si quelqu'un-m'a porté à uue réso^ lutioM violente contre Avedick, je diray ([ue c'esl.lc seul Père Hyacintlie qui m'exaf^'érait tous les jours sa méchanceté et ses crimes. » (Archives des affaires étrangères, Turquie, 45.) 2 Dépèches de Ferriol à Louis XIV, des 0 mai et 1=' juin 1106, déjà données par le clievalier de Taules, avec six autres que nous indiquerons quand nous aurons à nous en servir. IL EST EMMEiNÊ EN FRANCE. 169 des gens. Bonnal, aidé du père Tarillon, jésuite^, a, selon les injonctions deFerriol, frêle un petit bâtiment de commerce commandé par un Français qui reçoit l'ordre de se rendre à Marseille. Dés son arrivée à Chio, le ciiiaoux vendu livre le grand personnage confié à sa garde, et le représentant de Louis XIV, accompa- gné du jésuite Tarillon, s'empare du sujet du sultan et l'emprisonne sur le bâtiment français. Dans l'enlève- ment, aucun obstacle, et les protestations du vieillard contre cet abus de ia force furent vaines et restèrent sans échb. Dans la traversée, aucune rencontre de cor- saires, comme le redoutait Ferriol*, et comme sans doute le souhaitait le prisonnier, car tomber entre leurs mains eût cent fois mieux valu pour lui que le traitement qui lui élait réservé en France. Toutefois il lui fut donné de concevoir quelque espérarxe. Des vents contraires poussèrent à Gènes le bâtiment". Là, Ave- dick, si surveillé qu'il soit, par son gardien, trompe sa vigilance et confie à un Grec, nommé Sparlaly, deux leltres, l'une adressée au premier interprèle c!e la Porte, Maurocordato, l'autre à l'Arménien Théodat, et dans lesquelles il nomme les auteurs de son enlèvement et il demande vengeance. Mais le malheur s'acharne sur l'ancien patriarche. Spartaly, transporté à Smyrne sur un navire anglais, et au moment de se rendre à Con- stantinople pour y porîcr leslellr(;s révéhilrices, entre en relations et en confidences avec un autre Grec chiole, • Mémoiie du marquis do lionnnc, amliassadour de France en Tur- (|iii(Mri 1724. (Arciiives du miiiistérf des alTaii-es étrangères.) - I.ellies de Ferriol à l'oiitcliarlraiu, du G mai, et à Louis XIV, du l^juin nOi). '• Lettre inédite de Ferriol à roulcliarlraiii. du 10 lévrier 1707. Tur- quic, 4j. lu 170 AiinîVÉE D'AVEDICK A MARSEILLE. Justimany, qui, pour quelque argent, va livrer le secret de son conipatriole au consul français*. Celui-ci, com- prenant toute l'importance de la révélation, mande Spartaly, l'achète à son tour et le retient à Smyrne. Tandis qu'il envoie à Ferriol lui-même les lettres sai- sies, qui, au lieu de sauver le prisoimier, vont lui at- tirer de plus grandes rigueurs, Avedick, croyant pou- voir compter sur leur effet heureux et espérant une prompte délivrance, arrivait à Marseille, et était remis entre les mains de M. de iMontmor, intendant des ga- lères, puis jeté dans les cachots de l'arsenaP. * Nommé Hoyer. Tous ces détails sont puisés dans la dépêche inédite relatée ci- dessus. Uoyer plaça Justimany sous la protection de la France afin de lui épargner des vexations, au cas où sa trahison aurait été découverte. ^ Lettre de Ferriol à Louis XIV, du 1" juin 1700. — Lettre de Louis XIV, du 10 novembre 1706. — Correspondance administralive du règne de Louis XIV, t. IV, p. 2ù5, publiée par M. Depping et achevée avec beaucoup de soin par son fils, M. (inillaume Depping, de la Biblio- thèque impériale. Il y a donné plus'eurs dépêches relatives à Avedick et dont nous continuerons à indiquer la source à mesure que nous au- rons à les relater. C'est au moyen de ces dépêches, et avec celles iné- dites du ministères des affaires étrangères, que nous pourrons racon- ter, dans ses moindres détails, la fin du patriarche. CHAPITRE XIIÏ le chevalier de Taules. — Comment il a été conduit à croire qiie ï'IIom me au masque fie fer était Avcdiek. — On lui lournil la preuve cvidcuti» de l'iinpossibilité matérielle de ce système. — Taiilès persiste et accuse d'un faux des pères jésuites. — Examen du journal de Du- jonca. — Sa parfaite aullienticité et la siiicérilé naïve de l'auteur ne peuvent être mises en doute. — Preuves nouvelles de cette autLcn- ticité et de l'exactitude de Dujonca. « J'ai découvert l'Homme au masque de fer, cl il e.st de mon devoir de rendre compte à l'Europe et à la pos- tùritô de ma découverle, » s'écrie le chevalier de Taules*, avec une conviction que ne devait pas par- tager la postérité, et une solennité de ton si peu jus- tidée par le résultat, qu'une extrême réserve est iri- poséfj h ceux qui, apr'-s lui, s'aventurent dans cette poursuite féconde en échecs. La nouvelle de celte découverle fut d'ahord accueillie avec une contiance qu'expliquail la situation de celui qui disait l'avoir faite. Issu d'une des plus anciennes cl des plus respectables familles du Béarn, admis en 47')4 dans les gendarmes de la garde du roi, enti ';, dix ans après, dans la carrière diplomatique, qu'il par- * L'Uninmr nu mnaquc dr fer, mémoire iiistoritiue, par le clievulier de Taules, ancien consul général en Syrie, p. 1, 172 I,E CIIEVALÎEH DE TAULES. couiul toujours avec honneur, parfois avec succès, en- voyé successivement en Suisse, en Pologne et plus tard en Syrie comme consul général, lié d'amitié avec Vol- taiie, qui montrait de la déférence pour ses avis*, M. de Taules jouissait parmi ses contemporains d'une autorité due autant aux qualités de son esprit qu'à son caractère honorable. Il avait traversé le premier empire sans vouloir rentrer dans les affaires, et consacré aux études historiques les loisirs que lui avait créés son indépen- dante fierté. Ce fut la lecture d'un mémoire manusciit et inédit du marquis de Bonnac, ambassadeur à Con- stantinople, qui lévéla à Taules l'existence du grand pa- triarche Avedick et son enlèvement par Ferriol. L'au- teur de ce mémoire ajoutait qu'Avedick avait été ensuite envoyé aux îles Sainte-Marguerite, puis trans- féré à la Bastille, où il était mort. « En lisant ce passage, dit Taules, il me vint subitement dans la pensée que ce personnage pouvait bien être le Masque de fer. Confirmé ensuite de plus en plus dans cette conjecture par une multitude de faits que la mémoire m'avait retracés confusément à mesure que je lisais, je me dis avec une nouvelle assurance : Oui, c'est lui-même, voilà le Masque de fer ^ ! » A vrai dire, cette pensée, des plus naturelles, devait surgir dans l'esprit de tout lecteur de ce mémoire, et, si Taules crut posséder enfin la solution du problème, bien d'autres en auraient été persuadés comme lui. Son seul tort, mais il fut grand, a été de s'opiniàlrer dans ' De 1752 à 17t)8, Taulùs et Voltaire ont eu une longue et intéres- sante correspontlance donnée par l'édilcur GauUier-l,af:uionie (Paris, 182r>), à la suite des divers mémoires de Taules. * U Homme au masque de fer. mémoire historique, p. 21. ARGUMENTS QU'IL INVOQUE. 175 cette opinion quand une étude plus complète de la question aurait dû lui montrer son erreur, et, lorsque son système croulait de toutes parts , d'essayer de l'étayer par une accusation de faux aussi grave qu'ipi- méritéc. Assurément rintérèt qu'avait Louis XIV à dissimuler l'existence d'un prisonnier tel qu'Avedick, le besoin de dérober à tous les regards la victime d'un si énorme atlenlat contre le droit des gens, la nécessité d'enlever à l'ancien patriarche tout moyen d'instruire la Porte- Ottomane du pays où il était détenu, le retentissement qu'eut dans l'Orient entier sa disparition, la situation précaire où se trouvait alors le roi de France, contraint (l(î ménager la Turquie, étaient autant d'arguments se présentant en foule à l'esprit et précieux à invoquer en faveur de l'opinion de Taules. Ce système offrait en ou- Iri! l'avantage d'expliquer phisieurs circonstances vraies ou supposées de la vie du mystérieux prisonnierde Saint- Mars. (]e silence presque constamment gardé par lui et qui a fait dire si souvent qu'il y était condamné sous peirie de la vie, le patriarche arménien était contraint de l'ob- server par ignorance de notre langue, (^et accent étran- ger, remarqué parle chirurgien Nélaton dans une visite faile pai' lui à la Bastille ', et qui le frappa dans les quel- (pjes syllabes à peine aiticulées par le détenu, trouve sa naturelle explication avec Avedick. Le fameux propos do Louis XV, répondant à son valet de chambre, Laborde, qui l'interrogeait sur l'Homme au masque de fer : « La |iiison de cet inlbrtuné n'a fiit de tort à peisonne qu'à lui, » s'ap|)li(]uait assez exactement au patriarche. Kn- ' il c;ii a élô p;irl(; dans le cli. vin diM-fltc i''tiidfi. 174 OBJECTIONS OITF ITTI SONT FAITES. fin, à défaut de ces dépêches officielles, preuve souve- raine et indispensable aujourd'hui, qui seules permet- tent d'édifier un système sur des bases inébranlables, celui de Taules réunissait du moins en sa faveur de fortes présomptions et ne souleva d'abord aucune ob' jection fondamentale. Mais l'inventeur ne jouit pas longtemps d'une joie sans mélange. Sa conviction était des plus enracinées. « Jamais peut-être, dit-il, rien ne m'avait paru d'une si grande évidence. Je ne sentais pas plus clairement mon existence que je ne reconnaissais le patriarche dans tous les traits du Masque de fer\ » Tout à coup, le ministre des affaires étrangères % qui a ordonné des recherches dans ses archives, fait savoir au chevalier de Taules qu'en réalité un grand personnage arménien a été en- levé de Constantinople et conduit en France, mais que, se trouvant encore en Turquie dans les premiers mois de 1706, ainsi que l'établissent des dépêches indiscu- tables, il ne peut être le prisonnier amené par Saint- Mars, des îles Sainte-Marguerite, à la Bastille, le 18 sep- tembre 1(398, et mort dans cette forteresse le 19 no- vembre J705. Taulôs accepta d'abord avec résignation, et ainsi qu'il convenait, cette révélation vraiment fou- droyante. Son système était renversé de fond en com- ble, ses raisonnements détruits, sa découverte anéantie. Il le reconnut. Il regretta de ne s'être point rappelé plus tôt cette maxime qu'il avait entendue souvent, ré- pétée par d'Alembert lui-même : « Il ne faut ni rien nier, ni rien affirmer dans ce monde. » Il avoua sa mé- prise, et l'homme d'esprit répara avec grâce l'erreur, * Ouvrage déjà cité, p. Gl. ^ II. de Vergeiines. II. l'EnSISTE DANS SON SYSTEME. 175 irès-oxcusable du reste, commise par riiislorien. Mais ce système avait jet^de si profondes et de si tenaces ra- cines dans le cerveau de son auteur, qu'il ne parvint pas à les en arracher entièrement. Un germe était resté qui s'y développa peu à peu, et d'une manière qui à elle seule mérite l'attention, indépendamment de l'in- térêt qu'inspire tout ce qui touche à l'Homme au masque de fer. « Serait-il possible, se dit TauIès, qu'une preuve aussi fulminante me laissât encore quelque ressource? Disputer, à la suite d'un fait aussi destructif de mun opi- nion, et de la vérité duquel je suis obligé de convenir, ne serait-ce pas vouloir porter, de propos délibéré, la prévention à son comble*? » On le voit, Taules ne con- teste point d'abord l'exaclitude des deux dates et l'im- possibilité de les concilier avec son système ; mais il modifie peu à peu les termes du problème à résoudre. Il ne s'agit plus pour lui de découvrir qui a été F Homme au masque de fer, mais de prouver, malgré une objec- tion capitale, que l'Homme au masque de fer a été Ave- dick. Ce fait est digne de remarque, et l'enchainemeut des idées successives de Taules est ici comme toujours fort significatif. Il ne commence pas par rechercher si un faux a été commis par les jésuites, pour établir en- suite que VHomme au masijue de fer est Avedick. Point. C'est de la nécessité dans laquelle il se croit placé d'éta- blir cette identité, que découle pour lui, d'altord la su[)positiou d'un faux, puis sa recherche, puis la certi- tude que ce faux a été commis. « Quelque téméraire, que doive paraître mon observation, j'oserai le dir(^ je * L'Homme au m(if;(jiie de fer, p. 02, 170 NOUVEAUX ARGUMENTS QU'IL INVOQUE. sens Vespérance renaître dans mon âme^ et, innlgré tout ce que je viens d'avouer contre naoi-même, je ne re- nonce pas à ma découverte... Si je m'abuse, je mériterai douiilement d'être confondu. Mais si, comme tout m'en assure, je sors victorieux de cette lutte, la contusion restera tout entière à ceux qui avaient voulu m'enlever l'honneur de cette découverte^ » Dès lors tous les efforts de Taules tendent à détruire les données réelles accep- tées par lui jusque-là. Ne pouvant se refuser à admet- tre les dépêches du ministère des affaires étrangères établissant qu'Avedick était encore à Constantinople en 1706, et cet obstacle étant vraiment insurmontable, Taules se retourne vers l'autre, vers le journal de Du- jonca. C'est le P. Griffet qui, le premier, a cilé' les deux pages de ce journal ayant trait au prisonnier mystérieux et portant les dates du 19 septembre 1098, jour de son arrivée à la Bastille, et du 18 novembre 1705, jour de sa mort. Or le P. Griffet est jésuite. A ce tilre, et dans l'inlérêt, à ses yeux supérieur à tout, de l'ordre auquel il appartient, n'a-t-il pas pu altérer, falsitior ce ducunicrit, de manière à ce qu'il pût être opposé à ceux qui se lèveraient peut-être un jour pour accuser les jésuites de l'enlèvement d'Avedick, et qui verraient dans ce personnage IHomme au masque de j'ei'?Ce soupron, à peine entré dans l'esprit de Taules, l'envahit et le domine, et aussitôt tout lui devient argument irrésis- tible et preuve Ibrnuîlhî d'une falsilication. Ce jouiiial est divisé en deux parties lorniant duicnne un volume. La première a pour litre : Estai de prison- ' L'iloniiiie au masque tir fer, p. (J.". * Dans son Trailc tics diffc renies sortes de j)rrurrs qui seireiil ù établir la vérilé dans l'/iistoirc. JOURNAL DE DUJONCA. 477 nies qui sont envoies par Vordre du roij à la Bastille à commenser du mescred]} honsiesme du mois d'octobre que je suis entré en possession de la cliarfje de lieutenant du roy en Vannée 1690, et le verso de son folio 57 porte littéralement ce qui suit : «Du judy 18""" de septembre Î0P8, à trois heures après midy, Monsieur de St-Mars gouverneur du rhù- teau de la bastille est arive pour sa première entrée ve- nant de son gouvernement des illcs St-Marguerite ho- norât aient mené avec queluy dans sa litière un ensien prisonnier qu'il avet à pignerol lequel il fait tenir tou- iour.s masque dont le nom ne se dit pas et l'aient fait mettre en de sendant de sa litière dans la première chambre de la tour de la basinnière en atandant la nuit pour le mettre et mener moy mesme a neuf heures du soir avec M. de rosarges un des sergens que monsieur le gouverneur a mené dans la troisième chambre seud de la tour de la Bretaudière que j'aves fait meubler de louttes choses quelques jours avent son arivée en aient reseu l'hordre de Monsieur de St-Mars lequel prisonnier sera servy et soiinie par Mr de rosarge que monsieur le Gouverneur norira. » Le seconde partie, dont le titre est : Estât de p: ison- nies qui sortet de la bastille a commenser du Iton^iesme du mois d'octobre que je suis entre en pmsession en Can- née 1090, renferme au verso du folio 80 ce qui suit : « Du mesme jour lundi l!)""" de novembre 1705 — le prisonnier inconeu toniours masque d'un masque de velours noir que Monsieur de Si-Mars gouveiiinu' 178 LE CHEVALIER TAULES a mené avecqiie luy en venant des illes Si-Marguerite qu'il gardet depuis Jontamps lequel s'elant trouve hier un peu mal en sorlant de la messe il est mort lejour- d'huy sur les dix hures du soir sans avoir eu unne grende maladie il ne se put pas moins. M. Giraut nottre iiomonier le confessa hier surpris de sa mort il na point reseu les sacremens et noire homonier la exorte un momant avend que de mourir et se prisonnier inconeu garde depuis si lontamps a esteentére le mardy a quat- Ire hures de la pres-midy 20""* novembre dans le seme- tiere Sl-Paul nottre paroisse sur le registre mortuer rp on a donc un nom ausy inconeu que monsieur de rosarges maior et Mr Reil sieurgien qui hont signe sur le registre. « rp je apris du depuis qu'on l'avet nome sur le re- gistre M. de Marchiel que on a paie 40 1. d'antere- ment\ » Pour tout lecteur non prévenu et impartial, ces pages naïves sont concluantes et n'inspirent aucun doute. Mais il n'en est point ainsi pour Taules. Selon lui, le P. Griffet lui-même, et non Dujonca, est l'auteur de ce document dans lequel, avec un art achevé, il a intro- duit plusieurs causes d'obscurité et est parvenu à éga- rer à jamais tous ceux qui seraient tentés de soulever le voile. Il a commencé par imaginer les deux dates de 1C98 et de 170î, afin qu'il fût impossible de les appli- quer à Avedick qui se trouvait encore à Constantinople en 170G. C'est à dessein qu'avec des précautions infinies il a attiré l'attention sur ce fait inventé à plaisir : * ArcîilTcsde la bibliothèque de l'Arsenal. Journal manuscrit de Du- ion^u. O REPOUSSE LE TÉMOIGNAGE. 179 « Sainl-Mars avait ce prisonnier dès Pignerol, » point sur lequel il iiisisfe en disant plus bas : « Ce prisonnier qu'il gardait depuis longtemps. » Plaire par deux fois affirmer par Dujonca que Vllomme au masque de fer a élé d'abord détenu à Pignerol, écarle absolument en effet la personne d'Avedick. L'affectation de parler à plusieurs reprises de l'abbé Giraut, aumônier de la Bastille, est pour Taules également significative en ce qu'elle révèle l'intention babile d'éviter avec soin de noMuner les jésuites, même quand il s'agit de la Bas- tille, où l'un d'eux était constamment attaché. Il est vrai que les registres de l'église Saint-Paul confirment le journal de Dujonca, puisque, à la date du '20 no- vembrc 1705, y est relaté l'enterrement du prisonnier ^ Mais cette objection n'embarrasse point Taules. Sans aller jusqu'à supposer que ces registres aussi ont élé falsifiés, il veut bien les accepter pour autlienti(|ues. « Mais, di(-il, ce prisonnier, enterré le 20 novembre 170."), n'est point celui amené par Saint-Mars à la Bas- tille. C'est un obscur inconnu, et le P. Grit'fet, trou- vant sur les registres de cette église la preuve de sa mort en 1705, s'en est servi comme d'une base pour échafaùder ses mensonges, et, en attirant exclusive- ment sur lui l'attention de la postérité, l'a détournée d'Avedick et a rendu nécessairement infructueuses les investigations ultérieures. Il n'en est rien. Dans cet épisode douloureux du ré- gne de Louis XIV, les jésuites n'ont leur part de res- ponsabilité que par la pression qu'ils ont exercée sur * Archives de l'IIotcl de Ville. I\c(jislrcs des baplôineu, tnnringrs et sri)iiUui es (Ida paioi'isc de HaiiU-l'aul. Saiiil-I'uul, 5 1703-170."), t. II, u» 100. iSO . PREUVES DE L'AUTHENTICITE. Ferriol, et ils sont entièrement innocents du luux dont on lésa accusés. La parfaite authenticité du journal de Dujonca ressort de bien des preuves. Il suffit de l'avoir lu, de s'être assuré qu'il n'est point composé de feuilles déta- chées et reliées ensuite, et qu'il a été écrit tout entier de la même plume incorrecte et naïve, pour se con- vaincre de l'impossibilité matérielle de la moindre altération. Ou il est faux d'un bout à l'autre, ou les pages relatives au Masque de fer ont pour auteur celte espèce de surveillant général de la Bastille, tantôt trop pompeusement nommé lieutenant du roi, tantôt rem- plissant les humbles fonctions de porte-clefs, dévoué à ses devoirs multiples ', et qui doit être cru pour son * J'ai trouvé dans les archives de l'Arsenal un autre document émané de la même plume de Dujonca, dont on ne connaissait jiis(iu'ici que le journal. Ce sont des notes où il énumère les lourdes occupalions qui pesaient sur lui. Ce documen! jette une certaine lumière sur le régime intérieur de la Bastille. C'est la même grosse écriture que celle du journal, les mêmes fautes de langage, la même naïveté. Il est trop long- pour être cité ici. J'en extrais seulement le relevé de tout ce qu'avait à l'aire Dujonca. « Depuis plus d'un année que je suis entre à la Bastille, je esteoblig;c défaire le service qui san suit : « Comme de se lever tous les matins de premies et le dernier coucher. — Faire monter la garde bien souvent a la plance de messiurs les ofi- cioi's de monsieur de Rcseniaux, l'aire la rondeetla visitte tous les soirs dans l'inccrlilude que ces messieurs la fasset, fermer les portes fort souvent ne pouvent conter sur personne. — Prendre tout le soin de la garde du chasteau ne pouvent me lier ny reposer sur le deux oficicrs de monsieur le gouverneur, lequels ne font que se qu'il lur plcst et ne rendent conte de ce qu'il si passe qu'a monsieur de Besemaux. — Gant monsieur de la Yenice ou daulres commiserres viennet pour interoger de i)risoniiies, il faut les aler prendre dans lur chambre et mener le pri^onnies dans la salle de monsieur de Besemaux en traversant toutes le cours et il faut atandre dehors a la porte le plus souvent gusqiie a huit heures de tamps pour reprendre et ramener le prisonnier ou l'on Inpris. — Les prisonnies auquel? il est permis de voir du monde il faut ausi les aler prendre dans lur chambre pour les mener au travers de DU JOURNAL DE DUJONCA. 181 ignorance de certaines choses, autant que pour sa con- naissance parfaite d'autres, pour la naïveté non simulée de son langage et le ton de sincère assurance qui est uniforme dans le journal tout entier. Non-seulement, toutes les cours dans la salle alordinere ou les parans ou amis les atan- det et il faut le plus souvent rester avec eus tout ausi lontamps qu'ils veullet estent obli^^e de les garder a veue et ensuitte les ramener. — Il faut avoir lenicsnie soin et aplitiuacion pour quelques joans de la re- ligion lequels sont veus et entreteneus par le perre Cordes, M. Latour Dalier et madame Chardon pour les convertir. — Suivre et g:ardcr le prisonnies quy hont la permission de saler promener au jardein et sur la terasse de fois a autre. — A tous le prisonnies malades il faut les aler visiter souvent et en prendre du soin. A cens qui hont besoin du me- desin et de la potiquerre il faut les aler mener ou le malades vont pour estre plus a sure de se quil si passe et de remèdes con lur ordonne de prendre il faut estre présent canton Inr aporte. — Le prisonnies qui se trouventforl mal et en danger de mort il faut redoubler tous ces soins pour le faire confeser resevoir tous ces sacremans et cant il en murt il faut satisfaire a tous les devoirs d'un bon crestien. — A la rivée dun prisonnie qui doit estre renferme il faut commenser a le visiter et a loulier par tout sur luy et toutes ces bardes et le mener dans la cham- bre con luy donne. Au surplus il faut prendre le soin de H faire <]oner et aporter tout ce quil li est nesesaire pour la garniture de sa chambre en peient bien chèrement au tapissier de monsieur de Besemaux ou bien a la mestressedautel.— Le prisonnies renfermes qui optiennet lur liberté entière il faut ausy le foulier tous et visiter leurs bardes avent que de sortir a cause de la grande communiquacion qu'il y à antre le prison- nies les uns aux autres. Il faut au si avoir le mcsine soin de foulier le prisonnies questant renferme pour le mestre dans la liberté de la court ce qui arrive aces souvent. — Faii'e de visittes dans toutes les cham- bres et foulier |)artout mosmes tous le j)risonnies et dans leurs h^'des. — Comme ausy il faut visiter tout se qu'il vient de dehors pour le pri- sonnies renfermes et sa qu'il en sort pour racommoder ou blanchir lur hardes. — Dans le nombre qu'il y a de prisonnies quelques uns journe- lementse trouvent en necesité ou besoin de ([uelquo chossc ou bien pour quelque plainte de lur noritenre ou mauves trétement du porte clefs qui le sert lecpiels prisonnies dans lur nialur sont aubligi's de hur- ler à lur porte; pour adveitir de lurs besoins se sont des ocasions AVEDICK ES"^ TRANSFERE A LA BASTILLE. Espagne et en Italie le patriarche, alin de le rendre à son souverain légitime. » Ce prisonnier, encore assez menaçant et rc^'ou.bble du fond de son cachot pour que Rome, comme Ver- sailles, s'inquiétassent ainsi de son sort, ce vieillard, objet de tant de préoccupations, et, dans tout le Levant, de regrets qu'il n'avait même pas la consolation de con- naître, on ne le crut pas assez sûrement isolé par les grèves et la mer qui entourent le mont Saint-Michel. Les fossés, les lourdes portes et les tours de la Bastille furent jugés nécessaires. « Le 18 décembre 1709, dit Dtijonca dans son journal, est entré un prisonnier très- important duquel on ne dit pas le nom'. » C'était Ave- dick, dont la plupart des Arméniens pleuraient depuis longtemps la mort, annoncée par Louis XIV. Les mômes recommandations qu'avait reçues le prieur du mont Saint-Michel furent faites à M. de Bernaville, gouver- neur de la prison d'État, et on lui défendit « de per- mettre la moindre comrmmication entre son nouveau prisonnier et qui que ce fût'. » Toutefois Louis XIV né tarda pas à autoriser une exception à cette règle. Un projet, depuis longtemps caressé par le gouvernement du roi, et dont l'exécution devait à jamais mettre Ave- dick dans l'impossibilité de retourner àConstantinople, allait se réaliser. L'instruire dans la religion catholique, le déterminer à se soumettre à l'autorité du saint-siège, * Manuscrits de la Bibliothèque de l'ArsenaL Journal de Dujonca, Ilcf/islres (les entrées. Ce nouvel extrait de ce jouinal en prouve une Ibis do plus la pai'Iaile authenticité, puisque la date en est corroborée pai la lettre au Kouvernour qui va être relatée. - Lettre de Louis XIV à M. de Bernaville. A Marly, le 18 décembre 1700. CorrcapciKlaun- adminislrativc du règne de Louis XIV, t. IV, p. '285. IL .\r..iur,E ET Er-T rei;du a la i.ir.Lr.Tc. 107 et le conduire ainsi à se décréditer à jamais aupi^s de ceux de ses coreligionnaires qui doutaient encore de sa mort, tel était le but pour la poursuite duquel un reli- gieux avait été placé auprès du patriarche pendant les deux années de son séjour au mont Saint-Michel. A la Bastille, les suggestions devinrent plus pressantes, et on lui donna des livres arméniens ', dans lesquels il apprit les doctrines catholiques, et put se convaincre combien était courte la distance qui séparait les Arméniens latins des schismatiqucs. Cette distance, il la franchit, et, le 22 septembre 1710, il abjura entre les mains du car- dinal de Noailles, archevêque de Paris, par un acte écrit dans la langue arménienne, et dont les trois traductions latines furent remises l'une au cardinal, l'autre au mi- nistre des relations extérieures et la troisième à Avcdick lui-môme^. Quelques jours après il était ordonné prêtre dans l'église Notre-Dame. Cette abjuration était pour lui le seul moyen de recouvrer hi libeité, et Avedick, abattu par tant d'orages, céda, après cinq cnnéesde diue cap- tivité, au naturel désir de respiior un cir l'hre duiant le peu d'années qui lui restaient à vivre. Dans les premiers mois de 171 1, on voyait sortir fous les matins d'une petite maison de la rue b'érou, où il habitait avec son interprèle'', un vieillard, courbé par l'adversité plus encore que par les années, le visage sillonné de rides protondes, l'œil presque éteint. Avant ' Drclnration nullicnliqiir de M. Prlis de la Croix, sccrétnirc-intrr- priic (lu roi en Inncjurx nralir, liirijiie et autres orientales, du '2iiioiU nu. Archives du iiiinistùie des .-illiiiies étrangères. - l'rofession de foij et rénninn d Avedick, palriarelie nrinéiiicii, à la sainte Egl'ise romaine, du lundi 'J'i s('|ilondir<,' 1710. \icliive> des alfaires élranpèros. ■' l'élis de la Croi.x, Déclaration anlluntifjne, etc., déjà citée. 198 I>IGI1T D'AVEDÏCK. conservé dans son costume quelques restes des vêle- ments arméniens, étranger par son langage et par ses allures, soutenant à l'aide d'un bâton son corps affai- bli, il attirait l'attention, et on le suivait du regard jusqu'à l'église Sâint-Sulpicc, à laquelle il était attaché comme prêtre et où il disait chaque jour la messe'. C'était là le clief religieux, le protecteur civil de plu- sieurs millions d'Arméniens, l'ennemi de Ferriol et des jésuites, le vaincu dé la longue lutte soutenue contre eux. Il ne jouit pas longtemps de sa liberté. Dix mois après être sorti de la Bastille, le 21 juillet 1714, il mourut sans parents, sans amis, ayant demandé et reçu les consolations et les sacrements de celte Église ro- maine* dont les ardents missionnaires avaient causé tous ses maux. Ainsi se termina cette vie commencée dans l'obscurité et la misère, continuée sur le trône patriarcal, traversée de catastrophes, remplie d'éléva- tions inespérées et de chutes soudaines, et tristement achevée dans l'exil. Louis XiV, épuisant les précautions, cl poussant l'im- posture et la dérision à leurs dernières limites, fit dresser, par le lieutenant de police d'Argenson, un acte dans lequel étaient attestés la douleur du roi apprenant cette mort, et rempressement qu'avail mis le monarque à rendre la liberté au prisonnier dès que Vétramjer avait pu faire entendre quelle était sa qualité. Par un singu- lier euphémisme, Avedick y était nonnué un distjracié, et Louis XIV déclarait n'avoir jamais approuié les voyes 1 Uegislrcs des convoys et enterrements à l'église paroissiale à Saiiit- Suli)ice, à l'avis, l'-xtrail délivré iiar le s. Joacliim do la Cliélardye, cure lie haiiU-Suli>ico, le 14 août 1711. ILid. Avea.di liil cnlcnv au cimcticiT de TéglibC Sainl-Siilpicc. ACTE MENSONGER DRESSÉ A PROPOS DE SA MORT. 199 de violence et encore moins les attentais qui pouvaient avoir été commis en Turquie, à Vinsceu de sa Majesté, sur la personne du défunt^. Cet acte mensonger devait être envoyé à Constantinople dans le cas où la Porte récla- merait Avedick d'une manière trop menaçante. Mais cet envoi ne lut pas nécessaire. Plusieurs changements de grands vizirs contribuèrent à ralentir et à rendre moins pressantes les réclamations. De loin en loin le nom de l'ancien patriarche revint encore dans les con- versations du premier ministre ottoman et de l'ambas- sadeur français* ; puis, peu à peu, on ne s'en occupa plus dans le divan. Le souvenir d'Avedick y était moins profondément enraciné que dans le cœur reconnaissant des Arméniens. Mais ce n'est point là le dénoûment complet de ce drame. A l'époque môme où la victime de Ferriol se mourait, celui-ci revenait de Constant inople fou, et de- puis deux ans remplacé dans son poste que, par une extravagante prétention", il s'était pourtant refusé * Ddpùches du comte do Pontcliailniin au lieutenant do police d'Ar- geiison, des '22 et 50 juillet 1711. — Concsjjoiidaitcc adiniiiislralivo du règne de Louis XIV, t. IV, p. '21)2 et 293. — Proccs-vcibal de M. d'Ar- (jcnson contnianl cnrjiicslc sur la vie et la mort de monseigneur Ave- diclc, jHilriurchc des Arméniens à Cunstantinople, du 1 5 septembre l'i 11. — Mamiscrits de l.i ljil)liotliè.|uc du rArseiiul, Pai^iers d'Argenson. * Lettres^du comte Dci-alleurs. ambassadeur de Fiance à Goiistunti- nople, au marquis doTorcy, des 10 juin 1710 ctl"' août 1715. ^ J'ai sur cette fin et sur li'S scènes tort curieuses qui reinpliront les dernières années passées par Ferriol à Conslantmople, une l'oulede de- pèdies des jilus intéressantes. Peut-être les uliliserai-je un jour. Hais les lois delà proportion m'empêchent de le l'aire ici et m'o!jlit;ent ;i ne pas prolonger ce récit aprèsla mort du principal personnage. — iJe^uis son retour en France, où il avait emmené cette belle esclave circas- sicnnc devenue célèbre sous le nom de nv.ulenioiselle Aïssé, Ferriol vécut dans l'obscurité, bien malgré lui d'ailleurs. Car il ne cessa pas de sollicilci-soii icnvoià ('.oii^!:i:ilii; i^iL coMiiiie ambassadeur et de iiicrsu 2(10 RETOUR DE FERRIOL. jusque-là à quitter. Il fallut en quelque sorte employer la force pour le contraindre à s'embarquer*. Depuis longtemps il avait reconnu la faute énorme commise par lui, et, le 6 janvier 1709, il avait écrit à Torcy : « Je ne say qu'une chose sur quoy on pourrait me repren- dre, c'est l'enlèvement d'Avedick^. » 31ais ce ne fut point la cause de son rappel, qui est tout entière dans les signes trop certains de sa démence^. Louis XIV \ on folie, mais avec une véhémence et un excès de paroles qui la rendaient très-vraisemhiable. * Dépêches inédites du roi au comte Dcsalleurs, ambassadeur à Constantinople après Ferriol, du 25 peptemiire 1710, et du marquis de Torcy au même, du même jour. Archives des affaires étrangères, Tur- quie, 48. - Affaires étrangères, Turquie, 18. ^ Dépêches inédiles du roi à M. de Fontenu, consul de Smyrne, du 19 septembre 1709; de Torcy à Ferriol, du 5 novembre 1709; du roi à Ferriol, du 27 mars 1710 (Turquie, 48), et de Ferriol à Torcy, du 25 niay 1711 (Tuniuie, 49). * INous croyons inutile 3e le démontrer après ce récit circonstancié. Qu'il SLiUise d'ajouter : 1° que Louis XIV paya les dépenses occasionnées par l'enlèvement et qui, pour un seul consul, s'élevaient à 105 onces d'or (dépêches inédites de Ferriol à Pontcliartrain, des 25 juin 1706 et 8 novembre 1707. Turquie, 45); 2'» que la première dépêche adressée par le roi à Ferriol, le 17 octobre 1700, après qu'était parvenue à Ver- bailles la nouvelle de l'enlèvement, loin de renfermer un blâme, porte ce qui suit: « Versailles, 17 octobre 170(5. — J'approuve l'attention que vous avez à procurer aux esclaves chrestiens qui sont dans la Crnnée, les secours spirituels dont ils ont esté jusques à présent privez, et comme vous connaissez mes sentiments sur la protection que je veux accorder en toutes occasions à la religion catholiipic dans l'empire otto- man, vous ne pouvez me rendre aucun service plus agréable que de continuer à en l'aire ressentir les cifits, soit publiquemenl^o» pur des voije/i secri'lcx, à tous ceux qui la professent et qui se trouvent opprimés par les officiers du (u'and Seigneur, soit qu'ils soient ses sujets ou de quelque nation qu'ils pui'^seiit estrc, et plus vous remarquerez que la perséi;ution est violeiUe contre eux de la part du vizir, plus vous devrez estro attentif à leur procurer avec les ménagements convenables le sou- lagement qu'ils doivent attendre de vostre part » (Affaires étrangères, Turcpiie, 45) ; 5° (]ue, dans les instructions transmises au comte Dcsal- leurs, successeur d(; Ferriol à Cnustanlinnple, la conduite de Ferriol est a[iprouvéei,Allaires étrangères, Turquie, 47) ; 4° que le rappel de Ferriol RETOUR DE FElilUOL. 201 ne saurait le contester, approuva la violation du droit des gens dont fut victime Avedick, et de ce crime, si les missionnaires catholiques lurent responsables par leurs suggestions, et Ferriol par les ordres transmis à Chio, le gouvernement de Louis XIV ne l'est pas moins pour en avoir prolongé et aggravé les conséquences par le traitement intligé au prisonnier. est postérieur de trois années à l'enlèvement et tient uniquement aux preuves de folie données par lui et apprises à Louis XIV par les pre- miers ûriicierb du l'uuibuitadc. /I CHAPITRE XV Description de Pignerol. — Son passé, sa situation. — Portrait de Saint- Mars. — Ses scrupules et son honnêteté. — Arrivée de Fouquet à Pignerol. — Piapide examen de la carrière du surintendant. — Son erreur au sujet de Louis XIV. — Il le trahit. — Causes de la chute de Fouquet. — Son arrestation. — Son procès. — Sa condamnation. Il n'y arien d"obscur dans celte affaire, Des principaux personnages , en qui l'on a vu VEomme au masque de fer, nous avons écarté d'abord ces êtres imaginaires, ces prétendus frères de Louis XIV qu"il faut reléguer dans le domaine delà fiction. En- trant ensuite dans celui de la réalité, nous avons étu- dié la vie de quelques princes que l'on a aussi recou- verts du masque mystérieux', mais que nous avons n va sans dire que j'ai laissé de côté les nombreuses opinions qui he sont point dignes d'être discutées, parce qu'elles ne reposent même pas sur un prétexte. Il a été une époque (celle des débats publics entre Fréron, Saint-Foix, Lagrange-Chancel, le P. Griffet et Voltaire) où ima- giner une solution de ce problème en vogue était à la mode, et l'on désignait un nom sans se préoccuper des preuves ou tout au moins des motifs qui pouvaient rendre ce nom vraisemblable. C'est ainsi que vingt-deux prétendues solutions ont été énoncées. J'ai discuté celles qui concernent les frères de Louis XIV (fils de Buckingham et d'Anne d'Au- triche, liis d'Anne d'Autriche et d'un inconnu, fils d'Anne d'Autriclie et de Louis XIII, né quelques heures après Louis XIV). .l'ai ensuite réiuté la solution Verniandois, celles de Monmoutli, de Deaulort etd'Avcdick. Je me contenterai d'indiquer les opinions qui font de l'Homme au mas- que de fer un lils naturel et adultérin de Maiie-Louise d'Orléans, PIGNEHOL. 23j monlrcs mourant, non pas à la Bastille, mais Vermai.- dois devant Courtray, Monmoutli sur l'échafaud et Beaufort au siège de Candie. A ces récits a succédé l'histoire d'un grand prisonnier d'État sous Louis XIV en faveur duquel s'élevaient de plus fortes présomp- tions, mais qui n'a été emprisonné ni à Pignerol, ni aux îles Sainte-Marguerite, et qui a fini ses jours en liberté. Pénétrons maintenant avec Saint-Mars à Pigne- rol, et, parmi les personnages confiés à sa garde, re- cherchons lequel d'entre eux, longtemps enfermé dans celle forteresse, puis aux îles Sainte-Marguerite, et enfin conduit à la Bastille, où il est mort le 19 noveni- femmedc Charles II, roi d^Espagne; un fils nalurel et adultérin de 3Iarie-Anne deNcubourg, seconde femme de Charles II, roi d'Espagne, lesquels auraient été supprimés par Louis XIV ; un fils naturel de la duclii.sso Henriette d'Orléans et de Louis XIV ; un fds naturel de la môme princesse avec le comte de Guiche; un fils naturel de Mairie-Thé- rèse, femme de Louis XIV, et dé ce serviteur nègre qu'elle avait amené d'Espagne avec elle ; un fils de Christine de Suède et de son grand écuyer Monaldcschi ; un fils de Cromwell ; un amant de Louise d'Orléans, emprisonné quand elle devint reine d'tspagne ; nue femme ; un élève des jésuites incarcéré pour un distipie injurieux et envoyé aux îles Sainte-Marguerite. Toutes ces dernières opinions sont, on le voit, bien peu sérieuses. Enfin il convient de nommer le chevalier Louis de Rohan, grand veneur de France, condamné à mort en 1G74 comme conspirateur et à qui l'on aurait fait grâce de la vie. M. l'ierre Clément, dans l'élude qu'il a consacrée à ce personnage (Enijucrrcaid de Marirjny, Bcaune de Semblançwi, le chevalier de Rohan, épisodes de l'histoire de France) et dans le chapitre vi de son curieux volume la Police sous I/)uis A/C, a pMrfnitemenl établi que le chevalier de Uohan a iHé décapité. 11 lut exécuté av(>c se* complices dovant .a jjaslille, le '27 novembre 1074. Voy., outre les deux volumes déjà cités : Ai'chivcs impériales, Ucfjistnis manuscrUs du secrétariat de la maison du roi, année 1074, p. 135, 10;), 184; — Archives du ministère de la guerre, Lettre de Louvois au mi, du 0 octoiire 1074 ; — Mémoires militaires de Louis XIV, t. III, p. ryli; — Basnage, ch. civ, p. 54!) ; — La Ihide, 1. XXXV, p. 514; — Limiers, 1. VI, p. t274; — Lafare, ch. vu, p. '211 ; — Sisniondi, Histoire des Français, t XXV. p. 280 et 282; — M. Camille ]\ousiiet, Histoire de Louvois, t. H, p. 120. :r.i DEscuipriON de PlG^EROL. bre 1705, est véiilablcment VHomme au masque de fer. A l'entrée des \allées du Cliisone et de la Lcmina S sur le \ersant d'une de ces collines par lesquelles, en s'abaissant insensiblement, se termine du côté du Pié- mont la grande cliaîne des Alpes, se dressait en am- phithéâtre un petit bourg que, dès le douzième siècle, les princes de Savoie firent fortifier pour la sûreté de leurs États, dont il défendait ^accès^ Au sommet de la colline, autrefois couverte d'une forêt de pins d'où la -.ille reçut son nom ", fut construite une citadelle que l'on entoura de fortifications et que seule dominait au nord la montagne de Sainte-Brigitte, bientôt hérissée elle-même de redoutes et de retrancliements. Devenue ainsi une position militaire de la plus grande impor- tance et comme la clef de l'Italie, pouvant tour à tour arrêter ou favoriser les invasions étrangères, la place dePignerol, convoitée par les rois de France et si pré- cieuse aux ducs du Piémont, fut longtemps disputée par les armes ou revendiquée par la diplomatie. Enle- vée en 1552 par François T' au trop faible duc Char- les in, restituée par Henri III en 1574 à Philibert- Emmanuel*, attaquée sans succès en 1595 par le duc ' Carln coroçp-afira délia provincia di Phiorolo data alla luce e cor- rctla dclV arc/ntcUo Amcdeo de Grossi, nclV 1800. (Aicliives de l'Em- pire.) * Dictionnaire de Briaen de la Marlinicrc. l'aris, 1708, t. IV, p. 975. '• Forêt de pins, pinemlum. D'autres disent ;;/»'■/«?« olim. Dans les armoiries de la ville se trouve un pin eiilrelacé d'un ruban sur lei|uel sont écrits ces mots : hl DiUcis erat Domino, duiissimus hosti. » [Coro- (jrafia fisica dell' Italia di Atilio Zuccagni-Orlandini, vol. IV, p. 723. Firenze, 1857.) * Cessione di Pinrrolo. falla da Kvriro III ad Emanuele Filiberto il Qrande, ducadi Havoia. l'jncrolo, 18oS. GCIs rASr^ù;, SA GirUATION. 205 de Lesdigiiièrcs, elle finit, en 1650, par tomber au pouvoir du cardinal de Richelieu, qui s'en empsra à la tète de quarante mille hommes et la plaça sous la domi- nation du roi de France, auquel elle devait appartenir jusqu'aux désastres des dernières années de Louis XIV. Richelieu, Mazarin et Louvois contribuèrent à rendre formidables ses fortifications. Il n'en reste aujourd'hui que quelques ruines, près desquelles se trouve la ca- thédrale de Saint-Maurice, d'où la vue embrasse le plus riant horizon^ Mais tout autre était l'aspect de Pigncrol en 1 664, époqiieà laquelle Saint-Mars s'y transporta pour prendre possession du donjon de la citadelle, devenue une prison d'État^*. Sur le flanc du coteau, les maisons du bourg avec leurs toits de tuiles rouges, leurs légers campaniles et leurs cheminées en tourelles ; çà et là, sur certaines maisons, des créneaux, quelques meur- trières, souvenir d'ancienne défense, ou utile précau- tion contre une attaque future ; à mesure que le re- gard s'élève, le mouvement et la vie disparaissant peu à peu et remplacés parla morne régularilé du service d'une place forte; sur le point culminant, de larges fossés isolant du bourg la citadelle, et au delà une dou- ble ligne d'épaisses murailles formant un vaste paral- lélogramme et s'appuyant sur quatre hautes tours ; le long des parapets, près des ponts-levis et sur les bas- tions, quelques soldats qui veillent, ou, dans les cours, d'autres qui se promènent ; enfin, au milieu de cet ensemble de retranchements, un gros donjon carré res- • Pincrolo antico e modcrno e suoi dintorni, di^lcanonico C. Cro^ot- Mniicliot. — Vcdula di S. Mniiriiio, dcU'abat; t:r. Jacopo lîoruaitli. l'iiierolo, IXfjS. * Corografia fisha dcU'Ualia, di Auiljo Zuccayu. Oïlandiiii. 42 206 PIGNEROL. tant silencieux et paraissant inhabité, aux fenêtres bardées de 1er, à l'extérieur sombre et sinistre, et éle- vant jusqu'au ciel sa masse noirâtre : telle il faut se représenter, en reculant de deux siècles, la demeure des prisonniers, les uns célèbres comme Fouquet, les autres mystérieux com.me le Masque de fer, qui ont rendu le nom de Pignerol à jamais fameux et dans l'histoire et dans la légende. Entre l'aspect sévère de ce donjon et le caractère de fon nouveau commandant il y avait comme une con- venance parfaite, et nul plus que Saint-Mars ne réunis- Gail les qualités nécessaires pour remplir les fonctions qui lui furent confiées. Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars, était un petit gentilhomme champenois des environs de Montrort-l'Amaury^, quand il entra dans la première compagnie des mousquetaires du roi. A l'âge de trente-quatre ans, il venait de parvenir au grade de maréchal des logis% lorsqu'en 1661 Fouquet fut arrêté à Nantes. Il partagea dans cette circonstance avec son lieutenant d'Artagnan la confiance royale, et, tandis que celui-ci était chargé de l'arrestation du sur- intendant, Saint-Mars recevait la mission d'arrêter fellisson et de le conduire à Angers'. Désigné, en 1664, au choix de Louis XIV, comme étant capable de garder sûrement Fouquet à Pignerol, il fut nommé comman. dant du donjon do celte place et capitoine d'une com- * ÎÛémob'es de d'Artagnan, par Sandraz de Courlilz. r.oiopno, 1701, î. m, p. t2-22 et 585. — Annales de la cour et de Paris pour les années 1G37 etiCOâ, t. II, 1». 580. * Ordre de le Tellicr à d'Arlaguan, du 5 déceuibre ICGl. (Aixliives lia ministère de la guc!- "c.) s lùid. SAlNT-MAns. 207 pagnie frnncl'e*. 11 se rendit aussitôt à Pigncrol et se consacra dès lors à ces lourdes fonctions de gardien, qu'il devait jusqu'à sa mort occuper dons diverses pri- sons, et en dernier lieu à la Bastille, mais avec les mô- mes assujettissantes obligations qui font vraiment de Saint-Mars le premier prisonnier d'État sous Louis XIV, il avait du geôlier les deux principaux mérites : une iliscrélion à toute épreuve et une méfiance telle, que le méfiant Louvois lui-même eut parfois à la contenir et ra- rement aie tenir en éveil. Ce n'était pas, comme d'Ar- tagnan, un exécuteur des volontés royales, intelligent, généreux, ouvert. D'un esprit un peu étroit et très- timoré, taciturne, inquiet , une seule préoccupation l'avait envahi et le dominait : l'accomplissement servilo des ordres du roi. Les discuter lui eût semblé un crime. Chercher à les interpréter lui paraissait superflu. Il répondait des prisonniers confiés à sa garde. La hau- teur des murailles, la profondeur et la largeur des fos- sés, la vigilance des sentinelles, l'exactitude des guet- teurs, la solidité des grilles ne suffisaient pas pour calmer les inquiétudes de cet esprit soupçonneux. Afin * Dépêches de Louvois à Saint-M;irs, des 17, 20 et 29 janvier 1005. Il épousa la sœur delà maîtresse de F.ouvois, (ju'il connul, non point dans un de SCS voyages à Paris (ils lurent on ne peut plus rares], uiais à l'i- gncrol même. Le sieur Daniorczan (et non de Morésant, connue 1 ont écrit MM. Paul Lacroix et Jules l.oisefeur), commissaire dos guerres à Pj^jncrol, avait deux sœurs dont l'une, madame DulVesnoy, devint mai- tresse de Louvois et, par son crédit, dnmc du lit de la reine, et dont l'autre épousa Saint-Mars. — Celui-ci avait 0,000 livres d'appointe- ments, plus des gratilicalions souvent considérables. Il commandait seul dans ii: donjon, et son autorité éiail indépendante de celle dun(ar(|nis d'ilerle'.illc, gouverneur de la ville de Pit;n(!rol, et de M. Laniotlie de I'.i>tére de la Kiierre, voL CCCLIV, 1. '214.) * Lettre inédite de S;iinl-Mars à Louvois, du 17 mai 1075. (Arcliives de la guerre, vol. CGCLIV, f. 230.) ' Leltrc inédite de Saint-Mars à Louvois, du 20 février 1072. (Arcliives delà guerre, vol. CGXCIX, f. 07.) ♦ Lettre inédite de Saint-Mars à Louvois, du 22 avril 1073. (Archives de la guerre, vol. CCCLIV, f, 193.) SON CARACTÈRE. 20n Du reste, honnêle homme', àprc au gain', mais no le recherchant que par des voies rrgti Hères, iiisonsiliU'. aux reproches de ses prisonniers, trouvant dans le sen- timent du devoir accompli assez de force pour dédai- gner leurs injures, humain dans les très-rares occasions où leur sûreté ne lui semblait pas compromise. Après avoir lu sa correspondance sincère, naïve et où on le voit tout entier, on est tenté de le prendre en pitié presque à l'égal de ses détenus, parce que, aussi peu libre qu'eux, il s'était en outre rendu en quelque sorte leur victime, sourdement minée par la crainte inces- sante et douloureuse de leur évasion. Les conlinuelles inquiétudesquil'agitaientle vieillirent prématurément, et les contemporains le représentent la taille voûtée, de très-maigre apparence, branlant de la tète, des mains, de tout le corps % accablé enfin par le lourd fardeau de la responsabilité qui pesait sur lui. C'est sous la garde de cet homme que Fouquet de- vait passer les seize dernières années de sa vie. C'est avec lui que va en réalité commencer la détention du * C'e?t le témoignaL^o que lui rend madame de Sévlgno, leUre du 25 janvier 1G";) : «C'iHait un hommcsaRe et très-exact dans ieservice, » disent les Mémoires de d'Artagnnn. * Une lettre inédite, i-crilepar Seipnelay à Saint-Mars, le 4 juin 1G80 (ce dernier rtait alors aux îles Sainle-Marf,'nerite), fournit la preuve de cette àprclèau gain. (Archives du ministère de la marine, Lettres des secrétaires d'Etat, année 1089.) — Saint-Mars, comme d'ailleurs tous les gouverneurs de la Bastille, laissa une grande fortune. Les liènélices obtenus dans ces fonctions n'étaient d'ailleurs on rien préjudiciables à la nourriture des |)iisonniers, les frais étant payés sur un pied très- élevé, ainsi que l'a parfaitement i-tahli M. Kavaisson dans sa savante introduction aux Archives de la liastille, p. xxviii et suivantes. Il re- cevait de Louis XIV des gratilicatioiis dont l'une s'éleva un jour au chif- fre de 10,000 écus. (Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 11 janvier 1C77.) * HislGire de la Bastille, de Constantin de Itenneville, t. I. p. 52. 12. 210 ARRIVÉE DE FOUQUET A PIGNEROL. surintendant. Depuis le jour de son arrestation, en ef- fet, jusqu'à son arrivée à Pignerol, mille intrigues ourdies autour de lui, les menaces de ses ennemis, les démarches pressantes de ses amis, tour à tour le danger d'une peine capitale et l'espérance d'être sauvé, d'assez fréquents changements de prison % les préoccupations du procès, avaient rempli son existence et abrégé la longueur des quatre années écoulées. Mais dès qu'il se trouva à Pignerol dans une chambre où la lumière ne pénétrait qu'à travers des claies d'osier appuyées sur d'énormes barres de fer, servi par des inconnus qu'on éloignait de lui sitôt qu'il essayait de les intéresser à ses malheurs, et qu'on laissait à son service s'ils con- sentaient à être ses espions, lorsqu'il reçut pour seules visites celles de son gardien venant chaque joilr exami- ner avec soin ses meubles, fouiller ses effets, interro- ger son visage, surprendre ses pensées, quand toute correspondance lui fut interdite et qu'il put se croire séparé à jamais de ceux qui lui étaient le plus chers, alors, alors seulement lui apparut dans toute sa réalité l'horreur de son sort, rendu d'autant plus amer par le souvenir des splendeurs passées. Que de fois il dut évo- quer dans son isolement l'éblouissant tableau de sa fortune inouïe ! que de fois il dut se retracer le grand rôle joué par lui durant la Fronde, la légitime influence acquise sur Anne d'Autriche et sur Mazarin dont il avait été l'auxiliaire dévoué, tant et de si hautes fonctions réunies sur la même tête, une grande partie de la cour à ses pieds, des amis tels que Corneille et Molière, ma- dame de Sévigné, Pellisson et la Fontaine, des demeu- * Nantes, Ansers, Amboisc, Viiicennes, Moret; Fontainebleau, la Bas- tille. ARRIVÉE DE FOUQUET A PIGNEROL. 2H res bien autrement spleadides que celles du roi*, une formidable place forte pour refuge% une île en Amé- rique pour asile% le droit de souveraineté sur bien des villes* s'ajoutant à d'immenses richesses, les plus fou- gueuses passions rassasiées et l'ambition la plus effré- née satisfaite, puis un coup de foudre renversant en un instant cet amas de grandeurs et précipitant le témé- raire dans l'abîme! « Il n'y a pas de douleur plus grande que de se souvenir du temps heureux, lorsqu'on est dans le malheur, » a dit Dante^ Mais combien plus encore quand les yeux, s'ouvrant enfin à la lumière, peuvent apercevoir les imprudences et les fautes com- mises ! Rendu plus clairvoyant par l'adversité, Fouquet dut se rappeler avec amerlume la conduite si géné- reuse à son égard de Louis XIV prenant possession du pouvoir après la mort de Mazarin. « Je savais, dit le roi dans ses Mémoires^ ^ qu'il avait de l'esprit et une grande connaissance du dedans de l'État, ce qui me faisait imaginer que, pourvu qu'il avouât ses fautes passées et promit de se corriger, il pourrait me rendre de bons services. » Louis XIV désirait sincèrement continuer à employ<^r Fouquet. Il conféra longtemps avec lui, le supplia de l'instruire exactement de toutes choses et de * Versailles n'était pas encore construit. « Delle-Isle. 3 L'île do Sainte-Lucie, (luo l'on appelait alors Sainte-Alouzie. ♦ Par lui ou ses parents, Fou(iuet disposait du Havre, de Calais, d'A- iiiicns.dc llesdiu, de Concarneau, Guiuijanip, Gucrandc, du mont Sainl- Jliclielet du Croisic. " ... Nessun nia^gior dolore Clie ricordarsi dcl tempo lelice, Nella miseria... [Inferno, canto v, t. 41.) Mémoires de Ijjuin XIV, cdit. Drcybs, t. II, p. ôbS. 212 MV. POLITIQUE DU SURINTENDANT. ne lui rien celer désormais du véritable état des finan- ces. A ces conditions, il consentait à oublier le passé et à ne plus considérer que les services rendus par le sur- intendant entrant dans une voie légale, régulière et renonçant aux dilapidations ^ Mais, comme tant d'autres d'ailleurs à la cour, Fou- quet s'était mépris surle caractère du jeune roi. Celui-ci avait annoncé la résolution de gouverner par lui-même, de présider en personne son conseil, de tout signer après avoir tout vu et de s'éclairer peu à peu sur l'ad- ministration de son royaume, afin de pouvoir toujours la dirigersûremen! -. Cette résolution d'un roi de vingt- deux ans, à laquelle il fut fidèle jusqu'à sa mort, bien peu avaient cru à sa durée, et Anne d'Aulricbe elle- même s'en était moquée^. Se supposant maître de l'es- prit du roi par ceux qui l'entouraient,, et s'imaginant, grâce à de nombreux espions, coniuiitre cliacun de ses projets, convaincu du reste que hhi maître, préocrupé de ses plaisirs, serait promptement rebuté par un tra- vail fastidieux, Fouquet avait persisté dans sa crimi- nelle conduite et était resté sourd aux avertissemetsde ses amis\ Mais tandis qu'il présentait chaque jour à Louis XIV des étals falsifiés dans lesquels les dépenses étaient accrues et les recettes diminuées, Colbert, à qui ils étaient remis chaque soir, les examinait avec soin, indicjuait les délouinemcnts et éclairait le roi sur l'au- dace persévérante de son ministre. En même temps * Mémoires de Choisy (édition Micliniul et Poujoulat), p. 581. * Mémoires de Louis-llciiri de Loménie, comte de liricnne, t. II, p. 155, 157. — Mémoires de Choisy, p. 582. '' Mémoires de Louis XIV, t. 1, p. 57. — Mémoires de Chnisy, p. .58'2. * Mémoires de Choisy, p. 581. VIE POLITIQUE DU SURINTENDANT. 213 Fouquel continuait à ibrtifier ses places, à étendre son influence, à supposer des prêts au roi, à prendre pour lui-même sous d'autres noms la ferme de plusieurs im- pôts, et à faire nommer ses créatures aux plus impor- tantes chai'ges qu'il leur achetait secrètement dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État*. Ce ne fut pas tout. Ce^personnage, qui aspirait à remplacer Mazarin, auquel il était si inférieur, parce qu'il ne s'inspirait pas comme lui des véritables inté- rêts nationaux, n'avait d'ailleurs de l'ambitieux que les hautes visées, mais point le tact ni la clairvoyance. D'un esprit vif, d'une intelligence prompte, il voyait très-rapidement la surface des choses, mais il manquait de la pénétrante sagacité, de la profondeur de vues du cardinal, et tandis que celui-ci, d'une ambition moins vulgaire, se préoccupait beaucoup plus de la réalité que de l'apparence du pouvoir, Fouquet, vain et frivole, ne pouvait résister à la puérile satisfaction de faire parade de son autorité et de ses richesses. On sait les magnifi- cences scandaleuses de la fête donnée dans le château de Vaux, « ce Versailles anticipé",» aux galeries fas- tueuses, aux jardins êl)louissants, au luxe effronté. On connaît cet exemple, le plus frappant peut-être qu'offre l'histoire, d'un homme saisi de ce vertige qui précède les grandes chutes et hâtant par son insolence une cata- strophe déjà rendue tout à fait inévitable partant d'au- tres fautes. Dans les causes de cette catastrophe, rien d'obscur, en effet, quoi qu'on ciiaitdit.Cc qui l'a préparée, les cir- * Mémoirat de l.nuiaXlV, t. H, |i. ."i^fi. • M. Saiiitc-nciive, Caiisniis ihi lundi, \ V. 214 ' CAUSES DE SA CHUTE. constances qui l'ont accompagnée, chacun des incidents d'un procès prolongé pendant trois années, les griefs de l'accusation comme les arguments de la défense, tout a élô mis en lumière \ et il est impossible de ne pas être tonvaincu que ce premier prisonnier de Saiint-Mars a été justement puni pour des fautes avérées, indiscuta- bles, et non pour la possession d'un secret d'État% pour je ne sais quel crime mystérieux qu'il aurait mysté- rieusement expié en portant jusqu'à sa mort un masque de velours. On a prétendu, sans en fournir une preuve authentique^, que Louis XIV ne vit pas seulement en lui un rival de puissance et de richesse, et que l'arrestation du surintendant fuTavanï tout une vengeance d^u royal amant de la Vallière. En outre, à la constance d'amitié de la Fontaine et de madame de Sévigné, à la persistance de leurs illusions et à la sincérité éloquente de leurs * Voy. Histoire de Colhert, de M. Pierre Clément, t. I. — Métnoires sur Nicolas Fouqud, 2 volumes de M. Chéruel. — La Polit e sous Louis XIV, de M. P. Clément, p.1 à 61, et les appendices dont M. Ché- ruel a lait suivre les tomes VIII et IX de son édition des Mémoires de Saint-Simon, t. VIII, p. 447, et t. IX, p. 414. * Nous le prouverons dans la suite de cette étude. 5 Ainsi que le lait remarquer M. Chéruel (Mémoires sur Nicolas Fou- quet. t. Il, p. 173, note 5), la lettre sur laquelle on se fonde pour sou- tenir cotle allégation est loin d'être authenticiue. Elle a été transcrite dans les manuscrits Conrarl (vol. XI, in-folio, p. 152) avec Leaucoup d'autres lettres « que l'on disait avoir été trouvées dans la cassette de Fouquet. » Mais on sait ce qui s'est passé pour cette l'ameuse cassette. .Avides de scandales et n'en trouvant pas assez dans les lettres réelles qui lurent alors publiées, les courtisans en inventèrent un très-grand nombre en les attribuant à des femmes de la cour dont on citait les noms. Elles lurent recueillies avec soin, transcrites dans les papiers de Conrartet de Vallant, et sont ainsi parvenues jusqu'à nous. (Manuscrits de l'Arsenal pour les papiers de Conrart, et de la liibliothèquo impé- riale pour ceux de Vallant ,) La publicité donnée à ces lettres avait été telle, qu'au commeuccuicut du procès le chancelier Séi;uier ci'ul devoir déclarer à la chanibro de justice qu'elles étaient l'aufsos. (Voy. M. Cbé- rut'l, ouvra.se déjà cité, t. II, p. ^89 et suiv., et M. Feuillet de Couches. Caiâerics d'ttn curieux, t. II, p. 5 et suiv.] DISSIMULATION DE LOUIS XIV. 213 plaintes, Fouqucl devra toujours bien des partisans. Parmi les contemporains eux-mêmes, le dévouement toucliant de ses amis, racharnement passionné de quelques-uns de ses adversaires et la longueur de son procès contribuèrent à opérer une réaction, et tandis que d'abord le peuple indigné s'était déchaîné contre lui en imprécations et en menaces \ peu à peu, et comme il arrive souvent, l'opinion publique avait fini par s'a- pitoyer en faveur de la victime % et par voir en ses juges des persécuteurs. Enlln CQlte mystérieuse légende de lllomme au masque de fer, dont quelques-uns veu- lent f;)ire le dénoûmcnt de la vie de Fouquet, com- mence, selon eux, dès son arrestation, et les précautions minutieuses prises alors par'le roi annoncent déjà et expliquent toutes celles dont le fameux prisonnier mas- qué sera plus tard l'objet. Louis XIV avait un penchant naturel pour la dissimu- lation. Mazarin non-seulement lui donna l'exemple de « cette laide et néçessailÊ-vertu % » mais encore lui en conseilla l'usage*, et jamais, il faut le reconnaître, ce conseil ne fut plus suivi que pendant les quelques mois qui précédèrent la chute de Fouquet. Dès qu'elle fut résolue, Louis XIV, aidé de Colbert et de le TcUier, < * a Ne craignez pas qu'il s'êcliappo. disait-on à Anpcrs à d'Artagnan, nous ri'li;iii;,'lciion.5 plutôt de nos mains. » [Journal d'Olivier d'Ormcs- soii, iiubliù pur M. Chcrnol dans la Collection des documents inédits sur lliistoirc de prance, t. II, p. 9!).) La même liaine parut à Tours, d'où l'on lut oblige d'emmener Fouquet dès trois heures du malin [lour évi- ter les injures du peuple, ainsi qu'à Saint-Mandé et à Vinccnncs. (Hécil of/lricl de l\irrcsiation de Foucjuet, par le greffier Joseph Fou- cault. — bibliothèque impériale, Manuscrits, a. 235-245 des 500 de Colbert.) - hW moires sur Nicolas Foufjuel, t. II, p. 38C. ^ Ainsi (pic l'appelle madame de Molleville dans %ë% Mémoire». * Mémoa'ea de Choisi/, u 18y. 216 PRÉl'ARATll'S DE L'ARRESTATION DE rOlIQlIET. prépara longuement et en secret tout ce qui devait as- surer la ponctuelle exécution de ses ordres et prévernr les moindres obstacles. Qu'il ait endormi le surinten- tlant et l'ait bercé d'espérances trompeuses, qu'avec un art infini il ne l'ait jamais plus caressé qu'après i*voir décidé sa perte, on ne saurait le nier. Fouquet, pïocu- reur général près du parlement, ne pouvait être jugé que par ce corps. Son acquittement aurait donc été presque certain, puisqu'il y avait un très-grand nom- bre de partisans. Dès lors il est essentiel qu*il se délasse de cette charge *, afin qu'on puisse ie faire comparaître devant une chambre de justice. C'est Colbert, son plus ardent ennemi, qui ose lui donner ce conseil perni- cieux, et qui, avec une habileté inspirée par la haine, délermine le surintendant sans exciter sa défiance. Louis XIV facilite la tâche de Colbert en faisant entre- voir au vaniteux Fouquet le collier de l'ordre et la di- gnité de premier ministre inconciliables avec la charge de procureur général-. En môme temps il lui témoigne une confiance inaccoutumée, l'appelle souvent auprès de lui, suit ses avis et comble de faveurs l'évêque d'Agde, son frère. Le grand coup de l'arrestation doit être frappé au milieu de la Bretagne, afin que la pré- sence du roi y rende plus diftlcile la résistance des places fortes qui sont au pouvoir du surintendant, et c'est à lui-même que l'on inspire la pensée de conseil- ler ce voyage. Les précautions minutieuses prises au moment de rarrcstalion'; ces mousquetaires réunis * La cliarge fut vendue en 1661 à M. de llarlay. (Voy. au sujet des bruits de vente, LvUriadc Guy Palin, des 12 et 15 juillet 1661.) * Méinuires lie Brirnnc, t. Il, p. 178. Ordre d'arrestation donné à d'Ai'tagnan, avec mémoire publié par Ravaissoii dans «es.l/r/i/(r6(/f /« Uaslillc, t. I,p. ai7-d51 — Lellrcs CAUbLS IJlS l'Un ALI 1u>s riU.>Lb ^ii' SOUS le prétexte d'une chasse royale et placés à la dis- position de d'Arlagiiaii ; des troupes occupant les rou- tes et ne devant livrer passage qu'aux courriers royaux; ces longs tête-à-lête entre Louis XIV et le Tellier d'abord, puis d'Arlagnan* ; les obstacles les moins probiibles prévus et le soin de ne rien abandonner au hasard, tout cela olTre, il est vrai, le spectacle singulier d'un roi absolu qui conspire la chute d'un de ses sujets. Mais comment s'en étonner, quand ce sujet est Fouquel, dis- posant seul d'immenses richesses au milieu de la dé- tresse générale et comptant des pensionnaires dévoués jusque parmi les olficiers de l'entourage du roi? com- ment s'en étonner, quand Louis XIV ne pouvait même plus avoir confiance en son capitaine des gardes-, quand on sait queFouquet disposait des flottes de la Méditer- l'anée par le marquis de Cj-équi, général des galères % et de celles de l'Océan, par l'amiral dciNeiiclièse*, lors- que la Bretagne était devenue en quelque sorle son royaume "• et que la plupart des places du Mord avaient pour commandants ses créatures? comment s'en Jton- ner surtout, après avoir lu le fameux projet de résis- tance trouvé dans ses papiers de Syint-Mundè", vérila- (lu iiiuniui.s de Coisliu au cliuncclici' Scj^uiei', du 5 bciileiiilnu ICiil, ibid., p. 551-"»55. * Procès-verbal di'jàcitti (lu{,'rctlioi'l'out;mlt.— jl/''''"'('t'.s(/c lirinute. — Mémoires de l'abbc de l'.liolsij. * Le marquis de liosvros, ;uuiucl Louis XIV n'o^a paj dunii' r la uiis- sioii d'arrêter l'ouquet. • •• Défenses de l'ouquii, t. III, y. ~>''û , édilidu (l(; IOOj. * Mémoires sur ^Sicolas l'oïK/itit, t. 1, p. 5"J8. '•" C'est le nom (jue donnaient à cette province le> anii> île l'ou- quel. " Manuscrits de lu BibliollicMpie impéiiaii^ ."tOO di- l.niherl. n" -iTro, f. 8Getsuiv.). Ce projet a été publié par M.l'. (;lémentpres(|ue inlégru- ieiiienl dans le t. 1, p. il et suiv. de sou Histoire de C.vthert, cl en cn- 218 PROCÈS bV SUlili\TE;\DA!NT. ble plan de guerre civile longuement médilé, écrit tout entier de la main deFouquet, et dans lequel il brave et défie l'autorité de son roi? Les lôlesde la révolte y sont distribués entre chacun de ses amis ; les chefs dé- signés ; les lieux d'asile indiqués. Fouquet y fait con- naître quelles armes on emploiera, de quels otages il faudra s'emparer. Tous les moyens d'agitation sont con- seillés. Par ses deux frères, le coadjuleur de Naibonne et l'évèque d'Agde, on soulèvera le clergé. Par quelques membres du parlement, des mouvements seront excités à Paris, et la guerre d(îs panijihlels rallumée. Par les gouverneurs, les deniers publics seront saisis, et les garnisons lancées sur les routes. Enfin, trahison su- prême, on ne négligera pas les secours étrangers, et le Lorrain, ainsi que l'Espagnol, pourront être appelés en France*. Tant d'audace et une telle exaltation d'orgueil expli- quent suffisamment la dissimulation et la sollicitude minutieuse de Louis XIV, sans qu'on puisse en recher- cher ailleurs la cause. Mais, s'il mûrit en secret et ac- complit ce coup d'Etat avec une prudence, sans laquelle il aurait certainement échoué, rien ne fut caché aux contemporains des crimes qui l'avaient rendu néces- saire. Seuls les préparatifs de l'arrestation furent mys- térieux. Durant les trois années suivantes, chacune des pièces du procès fut présentée aux juges, communiquée lier par lui dans rintrodiictioii du t. H des Lettres de Colbert et dans s;i Police .sous Louis XIV, p. 55 et suiv. M. ClitTuel l'a ('paiement repro- duit tout eulier dans l'appendice n" vi dut. I de ses Mémoires sur Ni- colas Fouquet, p, 488-51) L Ce projet est incoiitestabienicnt authenti- ()7-G8G, * limloirc de la driviUion des plùldsojikcs et des gensde Icllies, i>m' Deloit, t. I, p. 21. CHAPITUE XVI Mol (le la mère de Fouquet. — Piété du prisonnier. — ■ Dan^'cr anii ic! il échappe à Pignerol. — Surveillance incessinite dont il est Tobjet à la Pérouse, puis à Pignerol. — Scrupules excessifs de Saint-Mars. — Précautions prescrites par Louvois. — Espionnage exercé sur Fou- quet par ses domestiques et par son confesseur. — Maladies du pri- sonnier. — Il se voue entièrement à l'étude et aux méditations reli- gieuses.— Tl'avaux auxquels il se livre. — Sa nouvelle devise. — Intérêt qu'il continue à porter à tous les siens et à Louis XIY. — Laconisme des réponses de Sainl-Mars. L'énergie avec laquelle Fouquel a supporté l'adversité a presque fait oublier à ses contemporains combien il s'était laissé aveugler et égarer par la prospérité. Sans éprouver celte indulgence excessive, sans aller jusqu'à prendre parti pour la victime contre ses juges et à per- dre le souvenir de ses erreurs et de ses fautes, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il les a noblement expiées à l'ignerol par sa constante résignation, pat la lermeté de son attitude et l'élévation de ses sentiments. Lorsque la mère de Fouquet avait appris son arres- tation, elle s'était jetée à genoux en s'écrianl : « C'est à présent, mon Dieu, que j'espère le salut de mon lils* ! » Ce vœu d'une sainte femme, que n'avaient ja- ' Mcinoires de Chot-sij, p. b'JO. DANGEA COURU PAR FOUQUET A PIGNEKOL. lil mais éblouie les grandeurs du surintendant et qu'avait fait gémir la dissipation de sa conduite, fut pleinement exaucé, et si, assez mallieureuse pour survivre à son lils, elle n'ignora aucune de ses souffrances, du moins sa douleur dut être adoucie par cette pensée que le prisonnier de Pignerol recherchait des consolations dans la religion et dans l'étude. Dès les premiers mois de sa détention à Angers, abattu par le malheur, mais soutenu par le souvenir des conseils et des vertus de sa mère, il avait, dans une lettre touchante et em- preinte des sentiments les plus pieux \ demandé un confesseur. Un terrible danger, couru à Pignerol six mois après son arrivée et auquel il échappa comme par miracle, le confirma encore davantage dans ces sentiments. Au milieu du mois de juin 1665, la foudre tombe sur le donjon de la citadelle et met le feu au ma- gasin à poudre. Une partie du donjon s'écroule, et sous les décombres sont ensevelis un grand nombre de sol- dats. La chambre de Fouquet est atteinte par l'explo- sion. Plusieurs murailles sont renversées, les meubles brisés. Saint-Mars crut à la mort de son prisonnier. Mais on le trouva dans l'embrasure d'une fenêtre qui faisait saillie : il n'avait pas même reçu ime contusion *. • M. Feuillet de Conclics, Causeries d'un airieu.r, t. Il, p. 529. « M. d'Arlaf^iian médit, lacoiile dans son Journal Olivier d'Ormesson, que M. rouquet avait rté d'abord trois seinaiiics Ibit inquiet et étonné, mais que .-ou esprit s'était calmé, qu il s'était foi I possédé depuis et s'était mis dans une faraude dévot ion; qu'il. jeûnait toutes les semaines, le mercredi et le vondrudcdi et, outre ce, le samedi au pain et à l'eau; qu'il se lovait avant sept lieuies, taisait sa prière, et après travaillait jusqu'à neuf heures ; qu'il entendait ensuite la messe, n {Journal d'O- ilvier d'Ormcxsou, t. II, p. 9"2.) - Lettres de Louvois à Saint-Mars, du 2'.» juin 1005, et de Colliert au même, duditjour. On no manqua pas dédire, à Paris connue à Pigne- rol, que le ciel avait jugé innocent celui (lue les hommes avaient con- 222 SURVEILLANCE INCESSANTE Les travaux, que ce désastre allait nécessiter dans le donjon, ne devant pas êlre terminés avant une année, Fouquet, selon les ordres de Louis X!Y et de Louvois% fut transféré momentanément au château voisin de la Pérou se. Là commencèrent les tentatives du prisonnier, moins encore pour s'évader, — il ne pouvait se méprendre sur l'impossibilité d'y réussir, — que pour écrire à sa mère, à sa femme et avoir d'elles quelques lellres attendues en vain depuis son départ de Paris, « J'ai receu les billets escrits par M. Fouquet, mande le 26 juillet Lou- Yois à Saint-Mars. Le roy a veu le tout et n'a pas esté surpris qu'il fasse son possible pour avoir des nou- velles, et vous vos efforts pour empesclier qu'il n'en reçoive ®. » — « Donner et avoir des nouvelles, » tel était en effet le plus vif et le très-naturel désir de Fou- quet. Pour le satisfaire, il déploya les efforts les plus industrieux et la plus ingénieuse patience. Avec de la suie délayée dans quelques gouttes de vin, il fabrique de l'encre. Des os de chapon lui servent de plume, et il écrit sur un mouchoir qu'il cache ensuite dans le dossier de sa chaise'. Il parvient même à composer une encre avec laquelle il couvre la marge d'un livre de quelques damné. (Voy. Lettres de madame de Scvù/né et de Guy Patin ; — Jour- nal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 372; — Œurrcs de Fmiquet, voL XVI.) * Ordre de Louis XIV, contresig-iié par le Tellier et daté do Saint- Gemuiiii, le 29 juin 1665. Ce lut Saint-Mars, escorté de sa compagnie frandie, qui conduisit Fouquet à la Pérouse et continua à ly garder jusqu'au mois d'août 1666, époque à laquelle il le ramena à Pigrte- rol. '^ Delort, Histoire de In drfctitinn des p/nlosnphos, t. I, p. lOô. '■ Lettres de Convois à Saint-Mars, des 26 juillet et 18 décein- Itre 160f>. DONT IL VSl l.'OnJET. 223 lignes qui nppnrniscnnt seukMiiont nprès qu'on a chauffé le papier ^ M:iis la vigilance do Saint-Mars' déjoua ces Icntalives. Il eut bientôt dérouvert le mouchoir caché, et, ne se contentant point do l'envoyer au roi, il y joi- gnit les grossi(;rs inslruments fabriqués et utilisés par son prisoiHiier^. Celui-ci ayant écrit ensuite sur des ruban?, on ne lui en donna plus que de noirs, et ses vêlements furent doublés d'une étolfe de même cou- leur. Dés celle époque il fut l'objet d'une surveillance plus sévère encore dont on Irouve la preuve dans les ' Loiivois s'enqiiit vainement de quelle manière Foiiquet avait pu composer cette encre syiripatliiqvic. «. Il faut, mandait-il à Saint-Mars le 26 Juillet 1005, que vous e!-saycz de savoir du valet do monsieur l'ou- quet comment il aescritles quaire lifcnes qui ont paru dan lelivreen le clinuClant, et de quoy il a compos-é celte écriture. » - Voici une des premières Ici tre» écrites de f'ignerol par Saint-Mars. C'est une des rares iet 1res adressées à ColLert. Saint-Mars a depuis lors l'ait quelques progrès en orthographe, et les dernières dépèches qu'on a de lui Indiquent une connaissance un peu moins imparfaite de notre langue. « A Pifrnorol, co 1"> IViviicr 16G.-i. « Monseigneur, je n'é rien à vous mander de nouveau : tout va hien, à mon petit avis. L'on m'avoit assenré qu'il i avait un omme de M. l'oiiquct issi à la ville. Je l'é laict chcrclier par le major, l'on ne l'a pas tnuvé; il n'a point pain devant les fenestres du prisoiuiicr et g'é iiien dit partout que je ne lui conseillères pas de paroistre devant le donjon et (ju'il n'y Ironveiès pas son coule. Je crois que scia lui a fet peur. — Je vous reiiii'rsie très-huml)lemcnt, monseigneur, des soins et bontés qu'avès de moy. J'é rcseu, par le dernier ordinaire, un csiatpour la seupsitan^o dose 'mois issi, que je vé3 toucher Ma compagnie est arri- vée le 9 du 'lict mois et a déjà monté la garde. Il s'est trouvé issi tant de besonnie à fére pour la scureié d'iui prisonnier que je ne serès tout à l'aict aconiodé de trois senn'nes. M. Fouquol souéledo se couCesscr tous les mois Je lui ay dcmiié un confessriir cpii est domestii|ue d'un nommé M. d'Amorclan, orne tout à laid à Mgr le Tèlier. — l'oiu" moi, je mi lires bien ; mais comme jé mde de ( lianf.er loujouis, je ne le térc point ronfesscr qiieje ne re(;oivo vos commainleinants. Je les attenden; tou- jours avec im|iasianso, n'.^iant point do picus forte pas>ion que de vous plérc (l de me dire toute ma vie, monseigneur, vosire très-hum- ble, etc. » (Manimcrils r/r In It'hl. itup., volumes verts. C.) ■■ Lettre lie Louvois fi Sionf- M,ir<, du 24 août IGliô. 22i SCRUPULES EXCESSIFS DE SÂINT-ÎIAUS. nombreuses lettres échangées entre Louvois et Saint- Mars. Comme tons ceux qui sont timorés, Saint-Mars manquait absolument de l'esprit d'initiative et se complaisait, noris l'avons dil, a recourir à son chef. Ce n'était point chez lui nn ambitieux désir d'étaler son zèle, mais uniquement un besoin impérieux de dissiper ses alarmes et de dégager sa responsabilité. Prendre à l'égard de son prisonnier les plus minu lieuses précau- tions ne suffisait pas à ce geôlier craintif. H les racon- tait dans sa correspondance avec le ministre, afin de provoquer de nouveaux ordres, ou de recevoir une ap- probation qui pût calmer ses inquiétudes. C'est ainsi (lu'il priait Louvois de l'autoriser à faire faire pour Fou- cjuet une salière avec ses deux flambeaux brisés*. C'est ainsi encore qu'après avoir empêché le valet de son prisonnier de faire une aumône, l'ayant supposée sus- pecte, il interrogeait le ministre à ce sujet et sollicitait son avis *. Ces scrupules excessifs le conduisaient parfois à être inhumain. 11 se crut un jour obligé de demander à Louvois l'autorisation de faire saigner un prisonnier malade, et, en la lui accordant vingt jours après, le ministre ajouta : « Lorsque de pareilles choses arrive- ront, vous pourrez faire traiter et médicamenter selon qu'il en sera besoin, sans attendre d'ordres pour cela ^)) Les questions puériles, les demandes de nouvelles in- structions devinrent même si fréquentes, que le mi- nistre lut contraint d'écrire à Saint-Mars : « J'ai reçeu vos deux dernières letlres. Elles m'obligent de vous * LeUre de Louvois à Saiiil-5Iai s, du i août 1665, '■i Ibid., du2(J mars ICGS). 5 ll'ul., du 'J5 septembre 4609. PRECAUTIONS PRE8CH1TES PAR LOUVOIS. 225 dire quo, comme le roy vous a chargé de la garde de mons. Fouquet, Sa Majesté n'a pas de nouveaux ordres à vous donner pour empescher qu'il ne s'esvade, ou ne donne et ne reçoive de lettres ^ » Ce mouvement d'hu- meur est d'autant plus significatif que Louvois, trés- enclin et très-apte à pénétrer dans les moindres dé- tails, chef impérieux et fort exigeant, habituait tous ses subordonnés à une extrême déférence et à d'inces- sants recours à son autorité. Mais ici les préventions du ministre étaient dépassées, et Saint-Mars seul peut- être eut le pouvoir de lasser par son insistance même celui qui d'ordinaire tenait le plus à être consulté. D'ailleurs, il faut le dire, ce fut la seule circonstance où le ministre manifesta son déplaisir. Le plus sou- vent, il répondait avec soin à chaque partie des lettres du commtmdant de Pignerol. Parlois mémo il rivali- sait avec lui de méfiance. C'est ainsi qu'en décembre 1670, Fouquet malade ayant obtenu l'autorisation de faire rédiger une ordonnance par Pecquet, son ancien médecin, Louvois la transmet à Saint-Mars en lui di- sant : « Aussitôt que vous l'aurez resrue, vous en ferez une copie bien exacte. Vous en montrerez l'original à monsieui' Fouquet, et vous en collnlionnerez avec lui la copie, laquelle vous lui laisserez. Vous brûlerez en- suite l'original, l'ar ce moyen, ledit sieur Fouquet l'ayant veu n'aura aucun doute, et vous rayant brûlé, n'en aurez aucune inquiétude*. » Une autre l'ois, en- voyant pour Fouquet une boîte de thé, Louvois pres- crivit à Saint-Mars « de le vuider dans un autre vase et d'emporter la boite et le papier qui pouvoient estre * Lettre de Louvois à Saint-Mars, du S'i déctnilnv 1<)G5. * Ibùl-, du ij décembre 1G70. 13. 226 ESPIOMSAGE EXERCÉ SUR FOUQUET dedans, en sorte de ne laisser à monsieur Fouquet que ledit Ihé^ » Jamais ordres ne furent plus agréables et mieux accomplis. Ces précautions de Louvois encoura- geaient la méiiance de Saint-Mars, qui se voyait ainsi lorlifié dans sa conduite par l'autorité la plus persuasive quand elle émane du haut, celle de l'exemple. Excité de la sorte à une suspicion vers laquelle il inclinait du reste par tempérament , Saint-Mars ne tarda pas à juger insuffisants les moyens matériels de surveillance. Voir souvent son prisonnier, s'assurer de ses propres yeux qu'il n'écrit à personne, examiner avec soin ses meubles et ses effets, multiplier les ob- stacles contre une évasion, semblent constituer tous les devoirs d'un geôlier consciencieux et vigilant. Mais le soupçonneux Saint-Mars ne s'en contenta point. Ou- bliant que le corps seul de son prisonnier était sous sa garde, il voulut étendre sa surveillance jusqu'aux pen- sées de Fouquet. Pour atteindre ce but, il eut recours à la fois au domestique qui le servait et à son confesseur, liicntôt môme, s'élant aperçu de l'intérêt qu'inspirait le malheureux prisonnier a son domestique, Saint-Mars ne crut pas pouvoir compter sur la sincérité de ses ré- vélations, et il plaça près de la personne de Fouquet un second valet chargé de surveiller le premier, et lui- même l'objet de la part de celui-ci d'une surveillance secrète*. Quant au confesseur, un tel contrôle était im- possible, et fut d'ailleurs inutile. « Celait un homme de bien, » lisons-nous dans la correspondance de Lou- vois et de Saint-Mars''. Ce qui prouve une fois de plus * Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 27 novembre lf)77. * Ibid., du 14 février 1C(;7. ^ Ibid., du 24 février IlifiS. (Voy. aussi lettres des 20 février et 24 avril 1065.) PAR SES DOMESTIQUES ET SON CONFESSEUR. 227 combien diverses peuvent être les appréciations de la conduite des hommes. Aux yeux de Louvois et de Saint- Mars, le confesseur de Fouque^ était un homme de bien, parce qu'il consentait à être son espion, parce que, ainsi que l'écrivit plus lard Fouquet à sa femme, « au lieu d'avoir Dieu pour but, il poursuivait le lâche des- sein de faire sa fortune aux dépens d'un affligé. » II y réussit du reste, et Saint-Mars obtint de Louvois la promesse « qu'on le gratifierait d'un bénéfice, dés qu'il en viendrait à vaquera » Les premières instructions données à Saint-Mars l'autorisaient à changer d'ecclé- siastique toutes les fois que Fouquet voudrait se con- fesser. Mais, lorsqu'on eut découvert « cet homme de bien, d on abandonna cette précaution désormais inu- tile, e( Fouquet demanda vainement de faire une con- fession générale au supérieur des jésuites, puis à celui des récollets et des capucins de Pignerol*. De tels procédés et Finsuccès d'une tentative faite en 1609 par un ancien domestique de Fouquet', qui essaya, en corrompant quelques soldats, de se mettre en communication avec son maître, déterminèrent celui-ci à se livrer entièrement à l'élude et aux médi- tations religieuses. Il renonça au jirnjel de nouer des correspondances avec ses j)arents et ses amis. Le salut de son âme et le soin de son coi'ps l'occupèrent exclu- sivement. Privé depuis longtemps de loi't exercice ' LoUre du 17 avril 1670. Kii outre, lu roi lui accordait de temps en temps des pratilications. (Voy. entre autres, dans Delort, une lettre du 4 juin 1606.) * Lettre de Louvois à S;iiiil-Mars, du 1°' octobre 1068. ^ Nommé Lafore.^t. Cinq sold^its reçurent de l'argent et lurent rigou- reusement punis. Laforcst lut arn'té, condamné à mort etexi'culé sur- e-champ. ^Dépêches de Louvois à Sainf-Mar», ries 17 décembre 1009 et l" janvier 1070.) 228 MALADIES DE FOUQUET. physique, et ayant passé tout à coup d'une existence animée par les voyages, embellie par tout ce qui peut la rendre attrayante et douce, à l'isolement et à l'inac- tion de la captivité, Fouquet avait vu sa santé dépérir rapidenrent et une foule de maux s'abattre sur lui*. « 11 n'y a mal sur un corps humain, écrivit-il plus tard à sa femme, que le mien n'en ressente quelque atta- que. Je ne me vois point quille de l'un que l'autre n'y succède, et il est à croire qu'ils ne linironl qu'avec ma vie. Il me faudrait un assez gros volume pour en écrire ici le détail. Mais le principal est que mon estomac n'est point de concert avec mon foie ; ce qui sert à l'un nuit à l'autre, et, de plus, j'ai toujours les jambes en- flées. » — « Le plus sûr, dit-il ensuite, est de quitter les soins du corps entièrement et de songer à l'àme. Cela nous est imporlant, cl cependant le corps nous touche le plus. » A vrai dire, il s'occupait de l'un comme de l'autre. Se défiant du médecin de la citadelle, il composait lui-même les remèdes qui lui convenaient le mieux, et, afin sans doute de s'en servir comme d'un auxiliaire, il enseignait la pharmacie à son do- mestique-. Les premiers livres que Saint-Mars, après en avoir reçu l'autorisation, consentit à lui donner, furent la Bible etune Histoire de France. Plus tard on y ajouta les œuvres de Clavius et de saint Bonaventure ; puis, sur le désir exprimé par le prisonnier, un Dic- tionnaire de rimes". La poésie ne fut pour lui qu'un délassement et il s'adonna surtout à la lecture d'ou- ' Lettres de Louvois à Saint-Mars, des 21 novembre 1667, 9 octoltre 1668, 2 janvier 1670, 1 5 avril 1675, 3 juillet 1677. - Delort, Histoire de la détoUion des philosophes, t. I, p. 53. ^ Dépêclies de Louvois à Samt-Mars, des 5 mars, 12 septembre 1665, 23 octobre 1666 et 8 avril 1678. IL SE MVaÎL. A L'ETUDE. 229 vrages religieux et à la pédaclion de plusieurs longs traités de morale. Les souvenirs de son ancienne grandeur s'y heurtent avec les impressions d'une chute profonde. Le chrétien préoccupé du salut de son ànie, le sage éclairé par l'adversité, le solitaire s'élevant à la contemplation des choses divines, tien- nent tour à tour un langage d'une sublime et inaltéra- ble sérénité. On y trouve presque à chaque page la preuve de cette résignation dans la disgrâce et de ce contentement dans les afflictions que seule peut inspi- rer la morale chrétienne. Celui dont la hautaine de- vise, longtemps justifiée, avait été leQiio non ascendam ! aujourd'hui, humblement soumis à son sort, prenait pour touchant emblème le ver à soie dans sa coque avec ces mots : Inclusum lahor illustrât. Toutefois, Fouquet n'était pas détaché des choses terrestres au point de ne plus s'y intéresser. Ayant encore sa mère, sa femme, plusieurs enfants, sa pen- sée se reportait fréquemment sur ces êtres chéris, et aussi, mais maintenant sans amertume, sur Louis XIV et ses conquêtes, sur la cour et les ministres. Sciuvenl il inleriogcait Saint-Mars. Les réponses de celui-ci étaient brèves, et d'autant moins précises qu'il se croyait obligé d'écrire à Louvois pour lui demander dans qu e sens il devait les faire '. Entièrement maître de son ' Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 22 iioveiiiLie iOG7 et dul^'inars 167Ô. « Il n'y a pas grand inconvénient, écrit à cette dernière date Louvois à Saint-Mars, «lue M. Fouquet .sache que le roy ayt tait la {juerre aux Hollandais. Ainsy, ne soyez pas persuadé que veus ayez en rien manqué en lui donnant un livre qui le hiy a appris. » — Lettre de kou- vois à Saint-Mars, du 2 juillet 1675. a J'ay receu voslre lettre du 10 de ce mois, qui ne désire de réponse que pour vous dire que le roy Ij-ouve bon que vous appreniez à M. Fouquet les nouvelles courantes, suivant que Sa Majeslé vous l'a déjà permis. » — Lettre du 25 avril 1078. 230 SA RÉSIGNATION ET SA PIÉTÉ. prisonnier, sûr de son entourage, il croyait infranchis- sable la barrière qu'il avait él( vée autour de lui, et pensait avoir la faculté de l'iii truire à son gié des événements contemporains, ou de le laisser dans l'i- gnorance la plus complète. !• utiles efforts et vaine conliance en son pouvoir! L'audace entreprenante et la persévérance industrieuse d'un détenu récemment amené à Pignerol triomphèreni même des précautions infinies du plus soupçonneux des geôliers. CnAPlTRE XVII Brusque et singulière arrivée de Lauzun dans la chambre de Fouquet. — Celui-ci l'a connu autrefois sous le nom de marquis de Puyguil- licm. — Lauzun éninnére ses titres, ses digniiés et se dit cousin du ro). — Fouquet croit son visiteur fou. — Portrait de Lnuzun. -r- Ses aventures. — Son arrivée à l'ignerol. — Il continue ses visites à Fou- quet. — Piécils qu'il lui lait. — Belle conduile de Louis XIV envers Lauzun. — Audacieux moyen que celui-ci emploie pour surprendre une conversation entre Louis XIV et madame de Montespan. — Di- versité de la conduite de Lauzun et de celle de Fouquet. — Emporte- ments de Lauzun contre Saint-Mars. — Perplexité de celui-ci. — Sin- gulier moyen de surveillance auquel il a recours. — Adoucissement progressif dans le sort des deux prisonniers. — ils reçoivent l'aulori- saiion de se voir. — .arrivée à Pignerol de la fille de Fouquet. — Mésintelligence entre Fouquet et Lauzun. — Causes de celte mésin- telligence. l)aris les premiers mois de l'année 1672, Fouquet entend un jour renverser tout à coup un des meubles de sa chambre, et il aperçoit un bomine de petite taille, au corps tluet cl maigre, se glissant dans une étroite ouverture et s'avancant vers lui en souriant. Il est vêtu du grand costume bleu, aux parements rou- ges, de capitaine des gardes du roi. Rien, sauf l'épée, ne manque à ce costume, dont les riches broderies et les brillants insignes forment un singulier contraste avec le lieu où il est porté. L'attitude du nouveau venu est hautaine et son air presque protecteur. Fouquet 27)2 l.AUZllN. • hésite à reconnaître en lui un petit cadet de Gascogne, marquis de Puyguilhem, n'ayant pas de fortune, point de situation, et qui était venu parfois, au temps de sa puissance, lui emprunter quelque argent'. Trop heu- reux d'avoir été recueilli chez le maréchal de Grani- mont, son parent, il faisait très-triste figure à la cour à l'époque où Fouquet avait été arrêté. Aussi quel n'est pas l'étonnement dece dernier, lorsque l'étrange visi- teur, interrogé sur les causes de sa détention à Pigne- rol, répond qu'elles ont été exposées par le roi dans une lettre adressée à tous les ambassadeurs français à l'étranger ^ La stupéfaction de Fouquet redouble quand il apprend que ce costume n'est pas une mascarade, et que celui qu'il a laissé au dernier rang à Versailles, est bien capitaine des gardes, en outre gouverneur du Berri, colonel général des dragons, et qu'il a été pourvu d'une patente de général d'armée. Mais, lors- que celui-ci, continuant ses confidences", énumére ses titres et se nomme comte de Lauzun, duc deMontpen- sier, daupiiin d'Auvergne, souverain de Bombes, comte d'Eu et de iMortaing, enfin époux de la grande Mademoi- selle et cousin germain de Louis XIV, Fouquet cesse d'être surpris. Tout s'explique : son interlocuteur est fou; les souffrances d'un isolement prolongé l'ont égaré et conduit à admettre pour réelles toutes ces vi- * Mrnioire.s (Ir llriciiiic, t. II, \). 195-197. — MriNoiics sur Mrolas Foiiqnrt, I. II, p. iôl. - U;uis cette Icllrf. Louis XIV crut devoir explii)uei' ]iourquoi, après avoir autorisé le mariage de Lauzuu avec Madeiuoisollo, il avait retiré sa parole. La lettre est du 19 décembre 1()70. lillese trouve aux archi- ves des alfaires étrangères, France, vol. GXCll, p. 150. (Voy. Madame de Moitlcspan et Louis Xh', de M. I'. Clément, p. 52.) ' Mémoires de Saiid-Simoit, I. XIU. p. 73. SON CARACTÈRE.. 233 sions. Chacun aurait pensé comme Fouquet, et cetlo supposition était certainement la plus vraisemblable. Lauzun en effet, dont la Bruyère a dit qu'il n'est pas permis de rêver comme il a vécu', a eu, dans son exis- tence de quatre-vingt-onze années, de telles diversités de fortune, des coidrastes si saisissants, des péripéties tellement imprévues, qu'il est peu de héros d'imagina- tion auxquels on ait osé attribuer de pareilles aven- tures. Rien de plus singulier que la destinée de ce cadet de Gascogne, réduit d'abord à tendre la main au surin- tendant; élevé par Louis XIV aux plus hautes dignités et tout à coup enfermé à la Bastille ; parvenant à en sortir et épousant la petife-fdle légitime d'Henri IV; commandant une armée, puis prisonnier durant dix années à Pignerol ; recevant sa grâce, la refusant, em- prisonné pour la troisième fois, exilé ensuite, semblant banni pour toujours de la présence du roi qu'il a gros- sièrement insulté, et néanmoins réussissant à retrouver lechemmde Versailles en passant par Londres - et en s'y faisant un ami de Jacques II ; tour à tour favori et vic- time de la fortune, sans qu'il ait été jamais ni éclairé par ses disgrâces, ni satisfait de ses faveurs! Pour les obtenir, il ne reculait devant aucune bassesse', et l'ex- trènie audace dont il a paifois l'ail preuve était calculée. Il avait une certaine hardiesse dans Tesprit, mais point dans l(î cœur, naturellement bas. Rien, si ce" n'est lu servile humilité de ses débuts, n'égala la morgue avec * L;i HriijL'i'ê, Cfiraclùrrs, cliuiiilre r/<- la Cour. Lauzun y esl ilé.sij^ué sons 1p nom de Straloii. - Maiiaine de Sovii^iK-. '• M. I'. Cléineiil a donné à cet (■•^ard nno letliv de Fjanznn à Colberl bien caiaclérislique. (Voy. Madame Lettre (II- niiSKii-Puihiilin, t. Mil, p. -idr» de l'édition Monmerqué des Lettres (Ir nwdaiim Je Si-rn/nr. — Mriiioiim de Saint-Simon, t. XIII, p. 87.. IL EN FAIT LE RÉCIT A rOUQÎïKT. 255 A plu»/eurs reprises elle envoya à Pignerol ses agents, qui devaient essayer d'entrer en communication avec Liuzun. Mais ils échouèrent dans Uur entreprise, et lurent chassés de la ville, avec défense d'y rentrer ja- mais*. De son côté, Lauzun, toujours et partout des- tiné aux aventures, ne demeura pas inaclif. Il pens;i pouvoir fuir an milieu du désordre el du trouble d un incendie, et dans celte intention, il mit le feu au plan- cher de sa chambre. L'incendie, bientôt aperçu, fut aussitôt éteint. Incapable de se résigner à son sort et de trouver quelque soulagement dans l'élude, Lauzun, brisant ses meubles, se livra à toutes sortes d'empor- tements et de violences, mais sans réussir à émouvoir Saint-Mars. D'une froide impassibilité, celui-ci était éga- lement insensible aux menaces de vengeance et aux injures de son prisonnier. C'est alors que, poussé par la curiosité, il entreprit, celte fois avec patience, et sans atfirer l'attention de son geôlier, de tailler dans la muraille* une ouverture qui put le mettre en com- munication avec la chambre placée au-dessus de la sienne. Nous avons vu qu'il y parvint, et comment il fut accueilli par Fouquet. Par la même voie, et grâce à quelques précautions, les visites de Lauzun se multiplièrent. Mais en conti- nuant ses conlidences, il persuada de plus en plus qu'il était fou. Ces! ainsi que Fouquet l'entendit, sans y ajouter foi, raconter comment, à toutes les hautes charges oble- * Mémoires de Saint-Simon, t XIII, p. 74. — LeUres de louvois à Saint-Mars, des 14 octobre, 15 et 22 novembre 1672, Ifi mars et 25 ntv veiuLic loTG. - Saint-Mars ne découvrit le trou fait dans la nmraille quapros la mort (!<• Fouqnet. tLettre de Lonvnis à Saint-Mars, du S avril ItiSO.) 2J6 ENTREVUES DE FOUQUET ET DE LAUZUN. nues, il avait failli réunir une dignité plus élevée en- core, celle de grand maître de l'arlillerie, et de quelle manière il s'était vengé de son insuccès. Le roi lui avait promis sa nomination, et, aussi vain que léger, Lauzun s'était hâté de l'annoncer, malgré le secret convenu' entre eux. Louvois, bientôt informé des projets de Louis XIV, a réussi à l'en détourner, en lui représen- tant les inconvénients d'un tel choix. Après plusieurs jours de vaine attente, le favori, habitué à plaire, et espérant pouvoir intimider, épie et saisit un tète-à-téle avec le roi. Il ose le sommer de tenir sa parole, et Louis XIV lui ayant répondu qu'il en est dispensé par l'indiscrétion commise, Lauzun lire son épée, et, la bri- sant en morceaux, s'écrie qu'il ne veut plus servir un prince ainsi capable de manquer à ses promesses. Pâle de colère, le roi prend sa canne; mais, aussitôt maître de lui-même, il la jetle par la fenêtre, en disant « qu'il serait trop fâché d'avoir frappé un genlilhomme\ » Le lendemain, Lauzun était conduit à la Bastille. Fouquet apprit de lui, sans y croire davantage, une aventure plus audacieuse encore. Lauzun était bientôt sorti de la Bastille et avait recouvré la faveur du roi. Aimé de Mademoiselle, il obtint l'autorisation de l'épou- ser. Mais, une fois de plus, sa vaniteuse légèreté le perd. Au lieu de hâter une union aussi inespérée, il veut attendre que de somptueuses livrées soient faites, et que le mariage soit solennellement célébré à la messe du roi, en préseuce de toute la cour, « et comme de couronne à couronne". » Il laisse ainsi aux princes et à madame de Monlespan le temps d'agir, et Louis XIV, * Mciiioirra (Je S'iiiil-Siiiinn, I. XIII, p. 70. - SoHccnirs de nu/dninc de C.ai/liis. ENTHEVUES DE FOUOUET ET DE LAIZUN 257 cédant à leurs représentations, retire le consentement d'abord accordé. Lauzun, qui se défie avec raison de madame do Montespan, malgré les assurances d'amitié qu'elle ne cesse de lui donner, ose, pour connaître la vérité, concevoir le projet le plus périlleux'. Prenant pour complice nécessaire la femme de chambre de la puissante iavorite, il se glisse sous le lit un peu avant rarrivé(i du roi, et, témoin de leur entretien, il peut se convaincre que madame de Montespan est son ennemie acharnée, aux conseils de laquelle a cédé Louis XIV. « Une toux, dit Saint-Simon, le moindre mot, le plus léger hasard, poy valent déceler ce téméraire, et alors que serait-il devenu? Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante à la fois". » Heureusement Lauzun peut demeurer immobile. Une heure après l'entrevue, rencontrant au ballet madame de Montespan, il lui de- mande avec douceur si elle a bien voulu le servii auprès du roi. KUe l'assure que, loin d'y manquer, elle s'est complu, comme toujours, à vanter ses services. Lauzun la laisse longuement parler; puis tout à coup, s'appro- chant de son oreille, il lui répète mot pour mol la con- versation qu'elle vient d'avoir avec le roi, et il termine en la traitant « de menteuse, de friponne, de coquine. » Madame de Montespan élait parvenue à dominer son trouble; mais elle n'oublia jamais celte scène, et un an après, s(; joignant à Louvois'', elle avait entraîné la chute du favori et son envoi à Pignerol. ' lîucine, Fi-ngiiients /liifai i(/Hfs. — Mémoires de Sainl-Siinon, t. XIII, p. 69. - Mémoiri'n de Sithil-Siiiiii». ihid. ■" Mémoires de Sainl-Siinnn, l. \\\\, p. 7'2. In coiiliniiioiain, Se- grais, ajoute madunie de .Mainteiiuii à ces deux incontestubles aùteui-s '258 EMl-OUiEMESNlS DE LAUZUN De ces aventures, qui n'étaient que trop réelles, Foii- quet entendait le récit comme on lit un roman invrai- semblable. Beaucoup plus tard seulement, il l'ut con- vaincu par ses paients et ses amis de la véracité de son compagnon de captivité^ Mais pendant plusieurs an- nées, ne doutant pas de sa folie, il se résignait à l'écou- ter par complaisance, ne reclierchant pas les occasions de le voir, mais se gardant bien de le contredire ; se conduisant en un mot avec lui comme on le fait avec un infortuné atteint d'une manie douce, peu dange- reuse, mais opiniâtre. Ces deux disgraciés de la fortune, réunis à Pignerol pour des causes si diverses, et dont l'un devait en sortir mort, tandis que Fautre quittera sa prison pour être encore le héros de singulières aventures, supportaient leur captivité d'une manière bien diflérente. « M. Fou- quet ne songe qu'à prier Dieu, écrit Saint -Mars le '20 juin 1672. 11 est austant patient et modéré que mon autre prisonnier est furibond*. » Les emportements de Lauzun avaient pour cause, non-seulement l'insuccès de ses tentatives de fuite '', mais encore la conduite fort arbitraire de Louis XIV, inspiré par Louvois. L'an- cien favori expiait cruellement les faveurs dont il avait été l'objet. On ne se contentait pas de le priver de sa liberté; on essayait aussi de lui enlever les charges et les biens immenses qu'iuie générosité excessive avait réunis sur sa tête, mais dont il n'aurait pas fallu le de la seconde disgrâce de Lauzun. (Segrais, Mémoires et anec- dotes.] ' Mcinoiics sur ISicola.s }-\>ii(jin/, f.ll, ]i. i50. * l.oMre iiiédilo lie S;iiiil-JI;irs ;i Louvois, du 'iOjuiu 1(372. {Arrhivct du itnnisfrrf dr lu ijurrrc, vol. CCXCiX.l. 48.) * Litlic dcLouvuib àiJaiul-.Mars, du 10 juui lOTb. COM'hE SAliNT-MAKS. 259 dépouiller au moyen de la pression facilement exercée sur un capliC. Capitaine des gaidos du corps, il reçut de Seignelay l'invitation de se démettre de cette charge'. Pourvu par Mademoiselle du comté d'Eu, du duché d'Au- male, de la principauté de Bombes, de la terre de Thiers, il ne recouvrera sa liberté qu'à la condition de renoncer à tous ces biens au profit du duc du Maine, iils naturel de Louis XIY et de madame de Montespan. Tout d'abord il repoussa avec colère la proposition de Seignelay et accabla d'injures Louvois, dont il recon- naissait l'influence, et Saint-Mars, interprète des ordres de Seignelay -. Peu à peu cependant le calme rentra dans celle âme jusque-là agitée et inquiète. Il comprit avec raison qu'il devait tout sacrilier à la liberté, et il espéra pouvoir un jour revenir à ce point culminant de fortune d'où l'avait précipité sa conduite inconsidérée, et qu'il atteindra en eltet de nouveau [)ar un suprême elTorl d'audace. «A la cour, il faut toujours prendre : tout vient l'un après Taulre, » disait madame de Montespan à la grande Mademoiselle''. Lauzun finit par suivre cette maxime, et, en se résignant à son sort, il permit enfin à Saint-Mars de goûter quelque repos. Le malheureux geôlier en effet s'était vu réduit, par ses scrupules excessifs et [)ar la conduite deLauzun, aux extrémités les plus singulières. ApeineFouquet avait-il renoncé à l'espoii' de; fuir et s'élait-il livré à l'élude et à la prière, que Lauzun étail venu renouveler et ac- croître les inquiétudes de Saint-Mars. L'humeur et le ' LcUic dp bciynolay a l.aïu.uii. «lu li iioveiiibre 1012. * l.i'llirs lie Louvois à Saiiil-Mars, ilcs 2.7 novembre et 5 ilùcciiiliie Hi'rl. ■' Mcmoiica dciitailcinoincllc de Moittpcnsici , l. IV J', Ibl'. 240 PERPLEXITE DE SAINT-MARS. désespoir du nouveau captif étaient tels, qu'il s'aban- donnait à l'égard de son gardien aux derniers actes de violence ^ Longtemps insensible à ses injures, Saint- Mars les avait d'abord subies avec indifférence. Ce ne fut bientôt plus possible, et il dut interrompre ses visi- tes. Comment dès lors exécuter les ordres reçus et exercer sa surveillance? L'infortuné gardien, trop mal- traité pour pouvoir revenir chez Lauzun, et trop scru- puleux pour cesser de l'observer, se trouva dans une perplexité extrême. Ses alarmes s'accroissaient par l'impossibilité de faire ses habituelles perquisitions, et il se représentait constamment son captif imaginant et réalisant un projet de fuite. 11 se délivra enfin de cette situation intolérable, mais à quel prix! Pendant long- temps les employés subalternes de Pignerol aperçurent leur chef se glissant à la dérobée au milieu des (|uel- ques arbres qui cntouiraient le donjon. Là, il choisissait le plus touffue le plus élevé, et domptant les infirmi- tés de l'âge, relrouvaut un instant la vigueur de la jeunesse, il s'a (tachait aux lianes du tronc noueux, s'élevait peu à peu jusqu'aux branches les plus hautes, et là, caché par le feuillage, il tenait ses regards avide- ment fixés sur cette chambre de Lauzun d'où l'avaient banni de grossières injures. De ce point élevé, il obser- vait la conduite du prisonnier sans être vu de lui", et il pensait concilier ainsi les devoirs de sa charge avec les exigences de sa dignité, .assurément, jamais servi- * Lettres de Louvois à Saint Mars, des '27 novembre 1G72 et 16 jail-* vier 1674. — Deiort, Histoire de la détention des pliilosophcs, p. 45 * Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 10 noveniljre 107!j. — Deiort, Histoire de la détention des pliihsop/ifs, p. 43. 5 C'est alors qu'il découvrit que Lauzun avait souvent à la main une lunette d'approche, Elle lui l'ut enlevée. IN NOUVEAU MOYEN DE SURVEILLANCE. 241 teur n'a mieux mérité la confiance de son maîlrc, et Saint-Mars restera sans émule parmi les geôliers de tous les temps. Ce lieu d'observation cessa d'être impénétrable. Louvois l'avait prévu : « Comme les feuilles sont tombées présentement, écrivait-il à Saint-Mars le 10 novembre 1(375, vous ne pourrez plus voir ce que M. de Lauzun fera dans son appartements » Mais cette fatigante sur veillance était alors rendue moins nécessaire par la résignation et le calme du captif longtemps si indocile. Sa soumission aux ordres de Louis XIV, des preuves d'une piété plus ou moins sincère-, les instances do madame de Nogent, sa sœur, et de plusieurs amis, va- lurent à Lauzun les mêmes adoucissemenis que, depuis plusieurs années, Fouquel devait à l'arrivée au pouvoii (l'ArnauId de Pomponne, son ami, et sans doute aussi à l'influence de plus en plus grande de madame de Maintenons Dés 107'2, Fouquel avait eu Fautorisation de recevoir une lettre de sa femme'. Moins de deux ans après, il lui avait élê permis d'écrire deux fois chaque année à sa famille". Enfin, à partir du 20 janvier 1679, les fa- veurs se mulliplièrcnf, el les deux illustres captifs obtinrent toul ce qui pouvait adoucir leur situation. ' Deloit, llisluirt; de lu (lélciUuvi des /j/nluso/i/ics, \i. 'Jil, - Saiiil-SiniDii racoiilc «[ue dans la ci'aiiito «[u'oii no lui duiniùt uil jirùlrc supiiosé qm aurait été son cïipioii, Lauzun avait demandé un capucin, et que, dés qu'il le vit, il lui sauta à la barhe et la tira trè.— fort el de tous côtés pour s'assurer qu'elle n'était point posliclie. Saint- Simon dit tenir co l'ait de Lauzun lui-même,. (Mémoires, t. XUl, p. '/ô.) •• Mémoires sur ?\icolas l'oiu/iiet, 1. II, p. -iôO. ♦ Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 18 octobre 1G7'2. ^ lOid., du 10 avril 167 i. 11 Ô42 ARRIVÉE A PIGNEROL Louis XIV les autorisa à se voir en toute liberté, à pren- dre leurs repas et à se promener ensemble, à causer avec les officiers du donjon et à lire toutes sortes de livres et de gazettes*. Tandis que madame de Nogentet le chevalier de Lauzun recevaient la permission de ve- nir visiter leur fière, Fouquet avait enfin le bonheur de revoir sa femme, sa fille, le comte de Vaux son fils, l'évèqne d'Agde et M. de ^lézièies, ses frères^. Seul et isolé depuis quinze aimées, le surinlendant eut cette suprême consolation, dont, hélas ! il ne devait pasjoiiiK longtemps. Ces divers membres de sa famille tirent un séjour asez long dans la citadelle. Mais la fille du pri- sonnier s'y fixa d'une manière définitive et prit un logement placé au-dessus de celui de son père'. Pies- que aussitôt après son arrivée, Lauzun et Fouquet cessèrent de se voir*. La cause de cette soudaine més- intelligence est dans Ihumcur galante et l'audace entreprenante de Lauzun. L'insolent favori ne vit pas ce qu'offrait de respeclable la conduite de la fille de Fouquet, prisonnière volontaire et touchante victime de son amour lilial. Ce qui se passa entre ces trois per- sonnes, on ne peut que le soupçonner, car il n'existe aucun document à cet égard. Ou sait seulement que, longtemps après, Lauzun faisait à Paris à mademoiselle Fouquet des visites si fréquentes et dans lesquelles il se montrait si familier, que la jalousie de la cousine • Lettre do madame de Sévigné, du 27 février 1079. — « Méinoire de la manière dont le roy désire que monsieur de Saint-Mars garde à l'a- venir les piisoriniers t|ui sont à sa cliaryo, » du '10 janvier 1079. — Aj'chivcs du uiiniîlèie de la gucirc. " LeltresdeslO el. 'i8 mai i079, de Louvois à Saint-Mais. ^ Lettre du IS décemljre 1U7'J, lU. * Lettre du 24 janvar lOtO, td. I>K LA F1M.E DE FOUQUET. -24^ de Louis XIV en fut très-vivement excitée *. Il étnit dans la destinée du surintendant de subir (ouïes les infor tunes, et, au moment où il semblait appelé à recevoir quelque soulagement, de trouver tout à coup, dans la ])résence de sa fille auprès de lui, une source nouvelle de cbagrins et d'amertumes. Celle douleur fut-elle du' moins la dernière'' mou rul-il le 22 mars 1680, comme on l'a dit? ou bien, à celle expiation de ses fautes courageusement supportée à Pignerol depuis seize années, en faut-il ajouter une plus longue encore? Fouquet a-t-il conliniié à traîner pendani vingt- trois ans sa misérable existence, et est-ce à la Bastille qu'il est venu obscurément la finir, mort pour tous, le visage caclié à tous les regards, et se sur- vivant en quelque sorte à lui-même? ' Mrmoircn de mademoiselle (le Montprnaier, t. IV, p. 401 et 47ô -=- Drlort, Histoire de la détention des p/iiloxophes, p. 52. CHAPITRE XVIIl Système qui fait de Fouquet l'Ummue au manqite de fer. — Arguments invoqués par M. Lacroix. — Lesquels doivent être absolument rejetés et lesquels discutés. — Fouquet ne possédait point un dangereux se- cretd'État. — Madame de Maintenon. — Son caractère. — Sajeunesse. — Ses relations avec monsieur et madame Fou(|uet. — Son honorable réserve. — Affaire des poisons. — Comment le nom de Fouquet y a-t-il été mêlé? — Vraisemblance de sa mort produite par une at- taque d'apoplexie. — Faiblesse des autres arguments invoqués par M. Lacroix. — Oubli dans lequel était tombé le surintendant. — Deux arrestations mystérieuses. Un ôcrivain de beaucoup de savoir et de beaucoup d'imagination, M. Paul Lacroix, a réinii.^ dans un ou- vrage fort ingénieux et très-habilement composé*, tous les arguments que l'on peut invoquer en faveur du sys- tème qui fait de Fouquet F Homme nu masque de fer. U conunence par rappeler la découverte, annoncée le lâaoïU 17S9^, (l'une carte trouvée parmi les papiers de la Bastille portant ces mots : Vouquet, arrivant des îles Sainfe-Marfiuerite avec nu masque de fer, et signée detroisX et du nom de Kersadion. Néanmoins M. Lacroix * llixtoirr de l'IIommc nu mascjue de fer, par M. Paul Lacroix (Bi- bliophile .lacob). Paris, 1840. * Loisirs d'un pntriole français, numéro du 1"» août 17S9. Cette carte, trouvée parmi les papiers de la Bastille et que le journaliste attestait avoir vue, portait aussi le n° G4589000, SYSTÈME DE M. LACROIX. 245 s'abstient avec raison de compter au nombre de ses preuves un document dont aucune pièce officielle ne constate l'existence, et que sa contexture, la manière étrange dont il aurait été trouvé et l'invraisemblance d'une mention de cette nature doivent également faire rejeter. Voici les bases bien plus solides de l'argumen- tation de M. Lacroix : « Les précautions apportées dans la garde de Fouquet à Pignerol ressemblent en tout point, dit-il', à celles que l'on déploya plus tard pour PHomme au masque, à la Bastille comme aux lies Sainte- .Marguerite. « La plupart des traditions relatives au prisonnier masqué paraissent devoir se rattacher à Fouquet. « L'apparition du Masque de fer a suivi presque im- médiatement la prétendue mort de Fouquet en 1680. « Cette mort de Fouquet en 1680 est loin d'être cer- taine. « Enfin, des raisons politiques et particulières ont pu déterminer Louis XIV à le faire passer pour mort, plu- lùt que de s"eii dériiiie par un tMnpoisonnenieul ou d'une autre lacon. » Ces deux derniers arguments sont les seuls, ce me semble, (|ui doivent être di.sculés; car les soins minu- tieux, la vigilance excessive, les précautions incessantes dont Fouiiuet a été l'objet à Pignerol ne sont pas parti- culières à ce détenu. Lauzun a été absolument traité de. la luènie manière. Les recommandations laites à Sainl-Mars ciiacjue lois ([iie l'on confiait à sa garde un * llistiiiic de i lltiiiniic (III iiitisijiif de fer, p. 175. •iili ARGUMENTS QUIL INVOQUE. nouveau prisonnier, même le plus obscur, étaient identiques. Lorsque, le 19 juillet 1669, on lui annonça la prochaine arrivée de cet Eustache d'Auger, dont on fera un valet de bouquet, Louvois écrivait à Saint-Mars comme si le sort de l'État était intéressé à la captivité de cet homme'. Quand plus tard on lui enverra, aux îles Sainte-Marguerite, des ministres protestants aussi in- connus que peu dangereux, ce seront toujours les mêmes précautions détaillées, complètes, longuement exposées et également chères au ministre minutieux' qui les donnait et au scrupuleux geôlier chargé de leur exécution. Quant « aux traditions relatives au prisonnier mas- qué, » et qui paraissent à M. Lacroix « devoir se rat- tacher à Fouquet, » nous avons vu^ que la plupart sont * «Le roy m'ayant commandé de faire conduire à Pignerol le nommé Eustaclie d'Auper, il est de la dernière importance, a son arrivée, qu'il oit gardé avec une grande seureté et qu'il ne puisse donner de ses nouvelles en nulle manière, ni par letlres à qui que ce soit. Je vous en donne advis par advance afin que vous puissiez faire accomoder \m cachot où vous le mettrez seurement, oliservant de faire en sorte que les .jours qu'aura le lieu où il sera ne d(Mnient point sur des lieux ipii puissent estre abordez de personne, et qu'il y ayt assez de portes fer- mées, les unes sur les autres, pour que nos senlinelles ne puissent rien entendre. >■ (Lettre de Louvois à Saint-Mars, du -19 juillet IGO.i.l — Ces précautions infinies étaient du reste une forme de slyle. On les retrouve dans les ordres donnés au maréclial d'Kstrades, comme dans ceux qui sont contenus dans les Rcgistiex du scnrlaridl de la maison du roy et dans ceux que l'on trouve dans l-i Corrmponduncr. adniiiiis- tratitir nous Louis XIV. — Voy. cette correspou'lance publiée parDep- ping dans la collection àes Documents inédits jwur V histoire de France. Voy. aussi, liibliotlièque impériale, manuscrits, Papiers d'Estrades^ vol. XII, et fti'f/istrcs du scrrctariat, 0(53. * M. Camille l'.ousset donne une foule de preuves du plaisir extrême que trouvait Louvois dans la combinaison, dans le luse des précau- tions. (Voy. notamment le t. lll, p. 38 et suiv. de son Hhtoire de Louvois.) ' Chpp. V de cette étjde. AvtGlMENTS QUI DOIVENT ÊTRE DISCUTÉS. 247 légendaires, et que les autres, telles que l'épisode du plat d'ar^cnl jeté par une fenêtre, concernent plusicuis ministres prolestants, détenus aux îles Sainte-Margue- rilc presque à la même é} tque que IHomme au masque de fer. Enfin, et nous l'établir ms plus tard, rien ne prouve que l'apparition du Mas ue de fer remonte à l'année 4680. Mais si Fouquet n'était pas mort en mars 16 sc|il('nilirc IGGli. Sliid., 1(";('iU. M\D.\Mli m: MAlMtMJN. 'iàl 1006, en 10U9,aii moyen de ses domestiques retenus quclfines mois seulement prisonniers et renvoyés en- suite sans condition. Il l'aurait pu bien davantage en- core plus tard par rintcrmédiaire soit de Lauzun, soit de tous ceux qui sont vernis le visiter. Il faut donc rejeter cette pensée que Fouquet était possesseur d'un dangereux secret d'État, et, en outre, nécessairement conclure de la conduite beaucoup plus humaine de Louis XI V envers le surintendant, que les anciens ressen- timents du roi avaient disparu, et qu'en 1080, il ne voyait [)lus dans le prisonnier qu'un vieillard fort in- téressant par ses malheurs et par sa résignation. Mais M. Lacroix n'invoque point seulement la raison d'État. Selon lui, la dernière, la plus puissante (avoritc de Louis XIV a été intéressée à la disparition du surin- tendant. Autrefois sa maîtresse, alors qu'çUe était la femme de Scarron, elle aurait exigé du roi, au mo- ment de l'épouser, un redoublement de rigueur pour cet inopportun survivant, pour ce témoin incommode de ses anciennes faiblesses. Ce (jue madame de Sévigné appelle le iiremier lome de la vie de madame de Maintenun^ restera-t-il toujours vm mystèn;, et pourra-t-on jamais exactement connaî- tre les commen(emenls de celte illustre parvenue qui a désiré'^ être une énigme pour la postérité? Comme tous ceux (pii ont eu riionneur de rencontrer des dé- tracteurs acharnés, elle a trouvé des défenseurs exces- sifs aussi sans doute, mais qui, avec raison, ont montré l'injustice' des passions soulevées contre l'ancienne ' Lettre Je niudame de Sévijjnc, du 1 juillet 1(580- = Coircspondaiicc ijénéruk, édition Lavallée, l I, p. 1. » Cilous, oiilic autres, lu Lellf lliMoue de madame dc'Mumiciion, do 252 CAnACTÈRE DE MADAME DE ^MÂINTENON. liugucnolc devenue calholique, et plus tard femme de Louis XIV au moment de la révocation de l'édit de Nan- tes et de la persécution des jansénistes. C'est l'exagé- ration dans l'attaque, c'est la violence de Saint-Simon, de la princesse Palatine et de la Fare, bien plus qu'un attrait soudain, qui ont produit ce revirement dans l'opinion publique, ce courant général aujourd'hui et très-favorable à madame de Maintenon. Sa réhabilita- tion était si nécessaire que chacun y a adhéré, mais seulement par équité. En apprenant à la mieux con- naître, on a cessé de la mépriser, sans l'aimer davan- tage, et l'on a conçu beaucoup plus d''eslime pour son esprit que de goiil pour sa personne. Jamais, en el'fel, même à travers les siècles, on n'éprouve des sentiments bien vifs pour ceux qui en ont été dépourvus, et la vertu sèche, froide, sans la passion qui Taiiime, sans la lutte qui lavivilie, manijucra toujours d'admirateurs. Madame de Maintenon n'apparaît pas seulement austère et rigide ; lout est chez elle convenance et calcul. Sa piété n'est pas ardente dans ses élans, comme chez la Vallière, mais contenue, réiléchie, et ses scrupules tournent toujours à l'avantage de sa fortune. Point fausse, mais d'une prudence consommée ; non perlide, mais toujours prête sinon à sacritier, du moins à aban- donner ses amis ; aimant l'apparence du bien autant que le bien lui-même; sans imagination, partant sans illusions, cette femme, supérieure par le sens bien plus que par le cœur, était armée contre toutes les séduca M. le duc de Noailles, malheureusement encore inachevée; les travaux de M, Théophile l.avallée, et le chapitre i, époque îll du curieux vo- lume de M. Chéruei, Saint-Simon cunsidcrc comme historien, qui est le complément nécessaire de son édition des Mémoires. SA JEUNESSE. 253 lions, et la crainte de compromettre sa renommée la mettait à l'abri de tous les périls. « (1 n'y arien de plus habile qu'une conduite irréprochable, » a-t-elie dit. Ce mot la peint tout entière et fait pénétrer jusqu'au fond de son àme. Il explique et éclaire toute cette existence, et l'on comprend que cette femme ait vécu sans v suc- comber au milieu des dangers d'une société légère et frivole, ait traversé la jeunesse sans eh éprouver les tentations, subi la pauvreté avec honneuf, se soit main- tenue à la cour, coiistaniment maîtresse d'elle-même, et ait fini par prendre irrévocablement dans le cœur du roi une place que n'avaient su conserver ni la Vallière, malgré son dévouement désintéressé, ni la séduisante i' ontanges, ni iMontespan, malgré ses enfants légitimés. A. un jugement droit, à une dignité imposante et sans moi'gue, à cet art merveilleux d'être la reine sans pa- raître y prétendre et de recevoir les hommages de la cour avec une humilité toute chrétienne, à toutes ces fjualités par lesquelles, épouse de Louis XIV, elle s'est montrée digne de sa destinée, madame de Maintenon a joint dès sa plus tendre enfance un orgueilleux désir « de belle léputation» qui a fait sa force. « C'était là ma folie, disait-elle plus tard'. Je ne me souciais pas (le richesses , j'étais élevée de cent piques au-dessus de rinlérét. Mais je voulais de l'honneur. Je ne cherchais pas d'être aimée eu particulier de qui que ce fût. Je voulais l'être de tout le monde. » Ce fier engagement pris de bonne heure avec sang- lioid et résolution, rien n'indique que s;i \(d(iiité opiniâtre et ferme y ait jamais mau(iué. Poui lui Saint- ' l.eUres kislori(jucs cl cdi/ùiittcn de madame de MaiiUcwiii, t. H, lu 215. 15 254 SES REI-ATIONS Simon, pour une Ninon de Lenclos qui incriminent sa conduite, bien des témoignages moins suspects s'élè- vent en sa faveur. « Nous étions tous surpris, dit l'in- tendant Basville, qu'on pût allier tant de vertus, de pauvreté et de charmes. » M. Lacroix^ invoque ce billet transcrit par Conrart et que l'on a prétendu avoir été trouvé dans la cassette de Fouquot, et écrit à ce person- nage par madame de Maintcnon : « Je ne vous connais point assez pour vous aimer, et quand je vous con- naîtrais, peut-être vous aimerais-je moins. J'ai toujours fui le vice et naturellement je hais le péché. Mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté. J'ai reçu vos dix mille escus. Si vous voulez ja'en ap- porter encore dix mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire. » Mais, outre que Conrart attribue à madame de la Baulme cette lettre dont les termes d'ailleurs contrastent singulièrement avec le style de madame de Mainlenon% on sait, par des preuves cer- taines, quelles ont été les relations soit de Scarron, soit de sa femme avec la famille de Fouquet. Si quel- ques doutes peuvent subsister à l'égard de Villarceaux, dont Saint-Simon et Ninon de Lenclos font l'amant de madame de Maintenon, on ne saurait jiiéconnaitre la parfaite convenance et la dignité qu'elle a montrées en acceptant les bienfails du surintendant. C'est toujours * Uisloire de l'Homme au masque de jcr, p. 254. ' Conrart, Maimsails, I. XI, p. 451, îircliivcs de l'Arsenal. Les nu'- mes observations s'appliquent à cet autre billet également attribué par U. Lacroix à madame de Maintcnon, et avec aussi peu de londemcnt. « Jusqu'ici j'étais si bien persuadée de mes forces que j'aurais défié toute la terre. Mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai eue avec vous m'a cliarniée. J'ai trouvé dans voire entretien mille douceurs, à quoi je ne m'étais pas attendue ; enlin, si je vous vois seul jamais, je ne sgais ce qui arrivera. » AVEC LA FAMILLE DE FOUQUET. '255 à madame Fouquet qu'elle s'adresse, et lorsque celle-ci, charmée de tant d'esprit, veut l'appeler auprès d'elle, la femme de Scarron rejette avec un tact merveilleux une proposition pleine de périls et pour sa vertu, el surtout pour sarenommée^ Un jour pourtant elle fui obligée, à cause des infirmités de Scarron, d'aller elle- même solliciter Fouquet. «Mais, nous dit madame de Caylus (et mademoiselle d'Aumale confirme Fexaclitude de ce récit), elle affecla d'y aller dans une si grande négligence, que ses amis étaient honteux de l'y mener. Tout le monde sait ce qu'était alors M. Fouquet, et son faible pour les femmes, et combien les plus huppées cherchaient à lui plaire. Cette conduite, et la juste admiration qu'elle causa, parvinrent jusqu'à la reine *. » Une extrême réserve envers le surintendant et une affectueuse reconnaissance pour madame Fouquet, tels ont été, on le voit, les sentiments de la femme de Scar- ron, et loin d'avoir à faire oublier une faiblesse, ma- dame de Maintenon dut au contraire se souvenir des bienfaits de cette famille, et contribuer, pour sa part, à l'adoucissement du sort du prisonnier. Fort vaguement ensuite, et sans en fournir des preuves certaines, M. Lacroix rappelle que Fouquet a été enveloppé dans ces fameux procès des poisons où fu- rent révélés tant de monstrueux scandales et impliiiués quelques grands personnages de la cour, où l'on vil l'audace des crimes encore accrue par le cynisme ré- voltant des aveux, et qui produisirent une commotion • Mémoires sur Nicolas Fnuquct, 1. 1, p. 448-440. - Soiwemrs tic niadanu- de Caylus, p. 10 t-t 11. — M. Feuillet de Couches, Causeries d'un ciiri(U.i, \. II, p. 515. — M Chéruel, Saint- Simon considéré comme /tisloricn, p. 504 cl buiv. 256 AFIAIHE DES POISONS. profonde duns luutu la France et jusqu'à l'étranger. Que le nom de Fouquetait été prononcé dans les dé- bats, on ne saurait le contester, ni en être surpris. Col- berl, son ennemi, étant une des victimes désignées, et contre laquelle semblait formé un projet d'empoisonne- ment, il est lont naturel que les accusés aient invoqué le souvenir du surintendant. Mais combien d'autres noms, tels que ceux de la Fontaine et de Racine, furent indiqués au lieutenant de police, sans que leur réputa- tion en ait été ternie ! M. Lacroix regrette aviîc raison que la plupart des papiers relatifs à cette ténébreuse affaire n'aient pas été publiés. Ils vont l'èlre, etaucune des innombrables pièces de ces divers procès n'aulo- rise à accuser le surintendants Parmi celles qui ont été déjà publiées, et qui renferment quelques déclara- tions concernant Fouquet, l'examen attentif de l'époque à laquelle elles ont été faites prouve qu'elles n'ont pu, exercer aucune influence sur le sort du prisonnier de Pignerol. « La femme Filaslre a dit, à la torture, avoir écrit un pacte par lequel la duchesse de Vivonne de" mandait le rétablissement de M. Fouquet et à se défaire de M. Colbert. » iMais cette déclaration est postérieure de quelques mois à la mort du surintendants On a une lettre de Louvois au lieutenant de police la Reynie, dans laquelle celui-ci est remercié d'avoir appris au roi « ce que le nommé Debray a dit de la sollicitalioii ijui lui a été faite par un homme de la dépendance de Fouquet". » Mais celte lettre est du 17 juin 1C81,c*est- • C'est co que m'a iissiiré à plusieurs reprises M. Uavaisson qui dans la publicaliou des ciocuinnits relatifs à la Bastille, est parvenu à l'allaiio dis poisons. - M. i'iorre Clrnient, la Police xouk Louis XIV, p. 221. s Ihid., p. '2-i2. COMMF.NT f,E NOM DE FOUQT'ET Y A ÊTK MÊLE. 2.S7 à-dire postérieure de quinze mois à la mort, ou, si l'on préfère, à l'époque où Louis XIV se serait déterminé à faire disparaître le surintendant. Serait-ce, de préfé- rence, sur les révélations delà marquise de Brinvilliers que l'on se fonderait? Mais son procès date de 1676, et, si Foaquct avait été alors sérieusement compromis, pourquoi, durant quatre années, ces allégements suc- cessifs de sa peine? Dans tous les cas, si l'on admet, sur des dépositions aussi intéressées et aussi incertaines, que les amis de Fouquet ont été les conseillers et les complices d'un projet criminel *, je comprends que, frappé de la coïn cidence — non entièrement exacte, nous venons de le voir — de ces accusations et de la morl du surinten- dant, on puisse soupçonner qu'elle n'ait pas été natu- relle. C'est ce (|u'n fait avee une circonsperlion extirme, et en se contentant d'émettre un doute, M. Pierre Clé- ment dans son livre : la Police sous Louis XIV. H n'ac- cuse personne. Il se garde bien d'affirmer. Mais il fait observer que la mort de Koufiuet fut un événement rendu fâcheux i)ar l'époque où il se produisit*. Il suc- comba à une attaque d'apoplexie. La nntuie de ce mal pourrait contribuer encoie à accréditer l'oiJUiiou d'iui cinpoisonnemeut. Mais là doivent s'arrêter les conjec- tures. Que l'on hésite à croii'e (pi'il ait été réellement frappé d'une altarpie, je le rori(;ois, bleu que des rai- sons nombreuses aillent nous déterminer à Taduieltre. Mais tout s'oppose formellement à l'hypothèse d'uno * C'est, lin conseiller an parlement nommé rmoii-Diimnrtray, parent de Foiiqiit't, (jiii lui soiiiicdiiiK' (lavoir eu des rolalioiis avec le sieur Uaniy, accusé de conifildlconlre la vie di; Collier!. * M. Pierre Clément, la Police sous Louis XIV, p. 2*il. 258 VRAISEMBLANCE DE SA MORT simulation de mort^ ordonnée par Louis XIV, et, soit que la mort de Fouquet ait été naturelle, soit qu'on l'ait hàlée par un crime, il est incontestable qu'elle a réellement eu lieu dans le mois de mars de l'année 1680. Est-ce en effet un homme dans un état normal de santé, qui tout à coup succombe? C'est un vieillard de- puis seize ans malade, que l'abondance du sang fati- gue % que le défaut de tout exercice a alourdi, et qui, d'une vie agitée et longtemps adonnée aux plaisirs, a * A l'appui de cette opinion, M. Lacroix (ouvrage déjà cité, p. 251- 252) paile d'une lettre qu'aurait écrite Louis XIV au pape Clément X et dans laiiuelle il lui aurait demandé «de lui accorder une dispense se- crète pour se défaire, sans autre forme de procès, d'un homme dange- reux et nuisible à son gouvernement. » M. Lacroix ajoute que a Clé- ment X s'opposa vraisemblablement à lamoi't du prisonnierdc l'ignerol.» Mais cette lettre fort étrange de Louis XIV, et que M. Lacroix nomme avec raison la cleide voûte de son système sur l'Homme au masque de fer, il ne la donne pas, et il se contente de dire : « Cette lettre, si étrange qu'on voudrait s'inscrire en faux contre son existence, cette lettre est parmi les manuscrits, à la Bibliothèque du roi. M. ChampoUion-Figeac, qui l'avait découverte il y a trois ans dans les papiers de DouiUaud, m'en communiqua de vive voix la teneur à cette époque, au moment même où je partais pour un long voyage. Mais malheureusement il oublia de pi-endre note du volume contenant cette pièce singulière, et depuis mon retour il a cherché inutilement à la retrouver. Le savant M. Libri se souvient aussi d'avoir vu ce document précieux. » Voici la vérité sur cette lettre et l'origine des propos de MM. Cliam- ollioii-Figcac et Libri. C'est zn recueil Bouillaiid, manuscrits de laBi- liotlièque impériale S F 997, vol. XXXIII, catalogue, que ce collection- neur du dix-septième siècle parle d'une lettre « dans laquelle le cardinal de Richelieu priait le roi de demander au pape un bref par lequel il lui fût permis de faire mourir, sans autre forme de justice, ceux qu'il croi- rait dignes de mort, ce que le pape Urbain VIII refusa. » M P. Clé- ment a déjà cité cet extrait dans la note 2, p. 222 de sa Police sous Louis XIV. M. Lacroix voit, par cet extrait, qu'il ne s'agît point de Louis XIV, de Clément X et de Fouquet, mais bien de Louis XIII, dTrbain VlII et de victimes inconnues. * La plupart des maux que Fouquefc-énumèi'e dans ses lettres ont pour origine une trop grande abondance de sang. PRODUITE PAR UNE ATTAQUE D'APOPLEXIE. 259 soudainement passé aux privations et à l'inacdon de la captivilé. Est-ce un prisonnier haineux et aux ressentiments' profonds que l'on soupçonne d'avoir poussé ses amis à empoisormer Colbert? Non encore. C'est le plus pa- tient, le plus lésigné des détenus, qui a expié ses fautes par la plus admirable conduite et a pardonné à ses ennemis, dont l'esprit, détaché des biens de la terre, s'est élevé à la contemplation des choses divines, et qui, offrant sa vie en exemple, a consacré ses longs loisirs à édifier un ir.onument de sa piété pour l'in- struction de ses semblables, Esl-il mort mystérieusement, sans témoins, et seu- lement sous les yeux d'un geôlier capable d'un crime? C'est en présence du comte de Vaux, son fds, et de sa fille', c'est dans leurs bras qu'il succombe. Saint-Mars, que tous ses contemporains nous présentent comn»e un parfait honnête homme, est le seul intermédiaire entre le roi et ses prisonniers. Enfin, dès que la fatale nouvelle parvient à la cour, louis \IV lait transmettre aussitôt à son représentant à Pignerol l'ordre de « re- mettre le corps de Eouqiiet à sa famille pour qu'elle le lusse transporter où bon luy scmbleia^ » Voilà les considérations décisives, essentielles, et dont la valeur ne peut être détruite |)ar celte foule d'argu- ments secondaires réunis en faisceau par M. Lacroix et exposés avec une habileté fort grande. Ceux-ci même d'ailleurs résistent-ils à un examen un ]i('ii approfondi? I aut-il s'étonner que les détails, fournis sur sa moit par les amis de Eoucincl, depuis si longtemps séparés * I.elb.-es de Loiivois à Sninl-M.irs. des 7, ;iviil l't i in:iv l^SO. [hicl., du 9 avril IGSO. 260 OUBLI DANS LEQUEL ÉTAIT TOMBÉ de lui*, offrent quelques dissemblances? Est-il sur- prenant que les uns attribuent sa fin à des suffoca- tions, et les autres à une attaque, quand l'apoplexie pulmonaire est toujours accompagnée de suffocations? Faut-il considérer comme significative l'inutilité des recherches faites à Pignerol par un savant piémontais % lorsqu'il l'explique lui-même par la suppression du couvent de Sainte-Claire où a été déposé momentané- ment le corps de Fouquet, par les changements sur- venus dans Féglise^ et la dispersion des papiers* ayant * M. Chéi'uel, qui conclut à la mort de Fouquet en mars 4680, fait observer avec raison que seul un passage des Mémoires de Gourville est en contradiction avec les autres témoignages contemporains, mais que la contradiction n'est qu'apparente. Selon Bussy-Ralnitin, Fouquet tut autorisé on 1680 à se rendre aux eaux de liourlion. Kous n'avons pas parlé de cette autorisation, parce qu'aucune pièce n'en fait mention. Mais ce bruit se répandit à Paris, et il n'y a rien de surprenant à ce que Gourville, écrivant ses souvenirs bien longtemps apiès les événe- ments, ait confondu l'autorisation avec la réalisation de ce voyage et ait dit : « M, Fouquet ayant été mis en liberté... » C'est pourtant à l'occa- sion de ce passage que Voltaire a écrit dans son Siècle de Louis XIV : « Ainsi, on ne sait pas où est mort cet infortuné, dont les moindres ac- tions avaient de l'éclat quand il était puissant.» Voltairea sacrifié l'exac- titude à un effet de style. Madame de Sévignéle savait («lepauvreM. Fou- quet est mort, j'en suis touchée; je n'ai jamais vu perdre tant d'a- mis» .). Bussy le savait ( « Vous savez, je crois, la mort d'apoplexie de M. Fouquet, dans le temps qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de Bourbon. ») La famille le savait, puisque plusieurs de ses membres .se trouvaient à l'ignerol en mars 1(380. Seul, Gourville était inexactement informé; mais nous venons devoir en quoi et comment il diffère des autres contemporains. - Paroletti, sur la Mort du siirinfend/nit Fomjuet. — Notes recueil- lies à Pif/uerol, in-4 de 24 pages. Tiu'in, 1812. ^ Il/id., ]). 20. l'aroletti conclut aussi à la mort, de Fouquet en mars 1080. Enlin, ce .seront également les conclusions d'un travail que pré- pare M. Gaultier de Claulny sur celte question spéciale, et qui fera par- tie des lielks publications bisloriques que nous devons, depuis quelques années, à la ville de l'nris. * L'ancien couvent de Sainte-Claire est aujourd'luii un dépôt de men- dicité. M. Jacopo Bernardi, grand vicaire honoraire de l'évêiiue de Pi- gnerol, m'écrit que, dans le pays, la mort de Fouquet en 1680 est une LE SURINTENDANT. 261 appartenu à ce monastère? Enfin, y a-t-illieu de trouver étranges le silence de la Fontaine, le laconisme avec lequel la Gazette et le Mercure annoncent la mort de Foii(|iict, et l'absence d'une inscriplion fastueuse dans la chapelle du couvent des Filles de la Visitation où son son corps fut transporté? Vingt années s'étaient écou- lées depuis la chute du surintendant. Combien, et en un temps moindre encore, sortent de la mémoire de ceux qu'ils ont obligés! De 1660 à 1680, dans cette période féconde entre toutes, d'autres noms, et de bien plus illustres, avaient rempli la scène du monde et occupé la renommée. Dans cette cour, qu'il avait éblouie de son éclat, Fouquet était depuis longtemps oublié, et seuls quelques rares amis compatissaient à ses infor- tunes. Si celui qui a prêté un si touchant langage aux nymphes de Vaux s'est tu ; si la mort de son bienfai- teur ne lui a inspiré aucun chant, ce n'est pas qu'il se soit refusé à y croire. Mais plutôt que de supposer qu'il y a été insensible, ne vaut-il pas mieux expliquer son silence par sa paresseuse nature, et rejeter bien loin (•(.'lie pensée (jue la mort de Fouquet a laissé la Fontaine indJIl'ércnt? Si les vrais sentiments éprouvés en celte circon- stance par le fabuliste nous sont inconnus, si la tin de celui qui avait longtem[»s tenu à ses pieds une partie de la cour a passé presque inaperç.ue, il eut du moins Thon iieur d'être pleuré de madame de Sévigné toujours lidèle ', et la consolation d'être entouré des siens à son traditidn constante, .lo saisis cette occasion pour remercier mon obli- geaiil et savant cornspontlant de tous les renseignements qu'il a Lien voulu me fournir sur l'ij^noiol. * Voy. notamment Ixtlrcs de madame de Sévigné des 3 et 5 avril 1680. 15. S'^S [)r,! X AliRRSTATIONS MYSTElUErSES. lit (le mort, Saint-Mars lui-même dut regretter ce pri sonnier inoffensif et résigné. Peu de temps après, Lau- zun était rendu à la liberté. Mais une année auparavant, quelques dragons, di- rigés par un officier mystérieusement envoyé à Pigne- rol, étaient pendant la nuit sortis de cette citadelle et avaient pris la roule de Turin. S'arrêtant dans une liù- tellerie isolée, éloignée de toute autre habitation et située à peu de dislance de la petite rivière de la Chi- sola, ils avaient pénétré dans l'inlérieur de la maison, et s'y étaient cachés avec assez de soin pour que rien ne révélât leur présence. Le lendemain et de très-bonne heure, un carrosse, renfermant trois personnes, parmi lesquelles deux prêtres, s'éloignait précipitamment de Turin. Parvenus aux bords de la rivière, grossie par les pluies, les voyageurs avaient été contraints de mettre pied à terre, et, sur quelques planches réunies à la hâte, de traverser le torrent. Puis ils étaient entrés dans une salle de l'hôtellerie. Presque aussitôt, les dragons armés avaient envahi cette salle, et s'étaient emparés d'un des voyageurs. Une heure après, une voiture, entourée d'une escorte de cavalerie, sortait de l'auberge et emmenait le prisonnier à Pignerol. Trois jours plus tard, un autre étranger arrivait à son tour dans celte maison fatale. Aussitôt, entouré cl terrassé par les mômes dragons apostés au mènie lieu, il était lui aussi jeté dans une voilure el lapidcnienl conduit à Pignerol. CHAPITRE XIX* Fnterventiondos rois de France en Italie.— Politique d'Henri II, d'Henri IV et de Louis XIII. — Conduite judicieuse de Richelieu. — Traité de Clierasco. — .4mljition menaçanle de Louis XIV. — Situation de la cour de Savoie à la mort de Cliarles-Emmanucl. — Périrait de Charles IV, duc de Mantoue. — Le nianjuisat de Montfenat et Casai. — Le comte Matthioly. — Sa carrière politique, son caractère. — L'albé d'Estrades et Ciuliani. — Projet de cession de Casai à Louis XIV. — Entrevue à Venise de Charles IV et de l'ahbé d'Estrades. — Voyage de Matthioly à Versailles. — Il communique le projet aux ennemis de la France. — Que iaut-il penser de sa conduite? C'est presque toujours mal à propos que les rois de France se sont engagés en Italie. Leurs établissements n'y ont jamais été durables, parce qu'ils étaient con- f raires tiux vôiifables intérêts de la France et qu'ils vio- lai(!iit les lois naturelles de délimitation imposées aux deux contrées par leur configuration géographique. • En nièiiie U'injis s sé- vérités de liicliclieu dépêches de Louvois à C.ondé des 12, 14 septem- bre et 9 octobre l(J7i; — à de Bar, H et 17 septembre; — à Montpe- •/at, 17 etl8sopleml)re; — à Pellot, 15, 20, 22, 25, 2(), 29 septembre, 2 et 8 octobre; — à iloquelaure, 21 septembre et 5 octobre; — à Beu- vron, 29 scplemlire et S octobre; — à Bezons, 3 octobre). Mais en supposant (pi'dn parvînt à démontrer que Louis XIV a l'ait (^ràcede la vie à ce conspirateur, il faudrait en outre prouver qu'il a été r Homme au mciftque de fer, non pas seuieiiient en manifestant une préférence, en indicjuantdes probabilités. Ces procédés suftisaient dans le siècle (jui précède pour étayer un système. La critique historique de notre époipiecst, avec raison, plus exigeante. Ilestcsenliel maintenant d'établir la parfaite confornii lé du chevalier de Rohan avec le Masque de 1er eu suivant le premier de prison en prison, depuis le moment où on lui a fait grâce de la vie jusqu'à sa mort, en 1703. Or, ceci est im- possible, matériellement impossible. Un seul prisonnier a été amené à Saint-Mars en lG7i, mais le 18 avril, longtemps avant le procès du chevalier; ce prisonnier était un moine insignifiant et obscur. Or, depuis cette époque on connaît tous les détenus confiés à la garde de Saint-Mars, on sait la caus(> de leur détention et on est, en oiUre, très- certain (jiril n'y en a pas eu d'autre. De très-nombreuses déiiéches en tout foi, et cVst établi et leconnu depuis longtenqis. Il n'y a plus de discussion que sur la question de savoir lequel des ])risoiuuers de Saint-Mars coiums a été le Masque de 1er. Mais aucun des détenus n'a dans son existence, danssctn âge, dans le ti^aiteinenl doni il était l'ob- jet, dans l'époque où il a été incarcéré, rien qui appelle, même en con- jecture, le souvenir du chevalier de liolian. ^v' f.T DE LOUIS XIII EN ITALIE. 'l(y> Trois-Évêchésila ouvert à ses successeurs la glorieuse route de l'Alsace et du Rhin. En même temps qu'il inaugurait si heureusement une lutte nouvelle, il éta- blissait les bases d'une politique nouvelle aussi, entre rue par François V\ mais dont les mérites appartien- nent surtout à Henri 11. Celui-ci comprit que le plus efficace moyen de combattre un empereur d'Allema- gne, chef du parti catholique, était de s'allier avec les princes allemands et le parti réformé ; et s'il fut trop tôt, et par une mort violente, interrompu dans son œuvre, si la minorité ou la faiblesse de ses enfants en suspendirent longtemps l'exécution, elle fut reprise, et l'on sait avec quel succès, par Henri IV, Pàchelieu, Mazarin et Louis XIV. S'assurer la neutralité de l'Es- pagne, surveiller l'Italie, sans tenter de s'y établir, et porter toutes ses forces vers le Nord et vers l'Est, pour étendre de ce côté les frontières, trop lapproeliées de la capitale, telle a été la glorieuse politique d'Henri IV, un moment suspendue après sa mort, mais dignement continuée par ses successeurs. Ce n'est pas à dire que ceux-ci soient restés indiffé- rents aux affaires d'Italie. Lorsque, en 1027, les ducs de Savoie et de Guastalla, soutenus par la maison d'Au- triche voulurent contester à Charles de Gonzague la succession du duc de Mantoue, Louis XIII piit haute- ment sa défense et lit triompher les droits de cet hé- ritier légitime. Rendu, par la victoire, maître du sort de la maison de Savoie, Richelieu ne se laissa pas éblouir par le succès. Ce politique incomparable eom- piit que déposséder une dynastie italienne et s'établir au delà des Alpes aurait nécessairement pour résultat de réunir les Italiens aux Espagnols ; de provoquer 260 TRAITÉ DE CHERASCO. contre les Fiançais, devenus promptement impopu- laires par leur présence même, une coalition tôt ou tard victorieuse; de créer enfin, en dehors de la natu- relle sphère d'action de la France, une cause inces- sante d'inquiétudes, de jalousies, de luttes etd'alarmes. Aussi en 1631, et par le traité de Cherasco, l'hahile ministre, sacrifiant une grande partie des fruits de sa victoire, restitua le Piémont et la Savoie, se contentant de garder Pignerol, afin d'avoir toujours ouverte une des portes de l'Italie. La surveiller sans l'alarmer, se faire le prolecteur des droits des, princes italiens, sans menacer leur indépendance, exiger d'eux, en retour, une confiance complète, déjouer les intrigues des Es- pagnols, et les laisser accumuler sur eux les haines et les ressentiments; prendre, en un mot, une attitude passive, mais vigilante, ferme, mais non menaçante, telle fut la conduite judicieuse de Richelieu à l'égard de l'Italie. Louis XIV resta longtemps fidèle à cette politique. C'est vers le Nord et vers l'Est qu'il porte ses armes victorieuses, et par une suite d'entreprises supérieure- ment préparées et merveilleusement conduites, il étendit les frontières de la France là où elles devaient l'être, et, arbitre de l'Europe à Aix-la-Chapelle, et plus tard à Nimègue, il la remplit de crainte et d'admira- tion. Dans ces deux villes, sa seule volonté fut la seule base des négociations. Tandis que pour tous la paix d'Aix-la Chapelle n'avait semblé devoir être qu'une trêve, celle deJN'imègue réunissait toutes les conditions d'une paix définitive. Mais, bien avant même la signa- ture de ce fameux traité, Louis XIV formait au delà des Alpes d'ambitieux projets, et la possession de Pigne- AMBITION ENVAHISSANTE DE LOUIS XIV. 267 roi et des vallées voisines ne lui paraissait plus suf- fisante pour le_rôle ^itiL^vûulaitJQiLULJiiiJtalie. L'in- tTuence de son gouvernement y avait été cependant d'autant mieux acceptée qu'on l'avait dissimulée da- vantage, et qu'on avait évité avec plus de soin tout ce qui pouvait porter quelque ombrage. Mais lorsque la politique de Richelieu et de Mazarin, scrupuleusemenl continuée par de Lionne, eut cessé de prévaloir ; lors- que l'envahissant et impétueux Louvois constitua une sorte de diplomalie militaire qu'il dirigeait au gré de ses desseins, les sentiments des Italiens, et en particu- lier des Piémonlais, se modifièrent : la déférence af- lectueuse fit place à une appréhension inquiète, à des craintes contenues, et peu à peu à une haine qui écla- tera contre la France au moment des coalitions et des revers. Charles-Emmanuel, duc de Savoie, venait de mou- rir, laissant pour successeur un enfant sous la tutelle d'une mèrc^ glorieuse, passionnée, ardente, et (jne les petitesses de son esprit aulant que les emportements de son caractère devaient conduire à des résistances exa- gérées, bienlùl suivies de concessions humiliantes. Au lieu d'être pour Victor-Amédée un protecteur désinté- ressé, un conseiller sincère, Louis XIV songea dès lors à s'agrandir en Italie, en p ru fi t a ni dëTaTalbLesse de ce gouvernemeutjj;leJa vanité dc-la régente, de l'inexpé- rience de son fils, des passions soulevées dans cette cour autour d'une feinine légère et capricieuse. Il au- rait pu, par une conduite toute contraire, s'attacher à jamais le jeune duc, qui plus tard deviendra son * Marie-Jeanne-Baptiste de Ncnionrs, veuve de Cliai-lcs-Einiiianiulet mère do Victor-Amédôc II. 268 SITUATION DE L\ C.OVW DK SAVOIE. adversaire, non le plus formidable, mais le plus in- commode, et qui conlribuera plus que tout autre, par la diversion opérée dans le Midi, à paralyser les forces de la France et à la mettre à deu\ doigts de sa perte. On a représenté avec raison Victor-Amédée comme un allié peu sur et dissimulé, comme un ennemi perfide. Mais c'est d'abord la conduite de sa mère, puis celle de Louis XIV, qui ont de bonne heure disposé à la dissi- mulation ce prince, laissé à l'écart par une régente dure et ambitieuse, dont les amis étaient suspects et surveillés, et qui, réduit à l'isolement, mais non étran- ger aux intérêts de ses Etats, taciturne, mais réfléchi et observateur, patient plus que résigné, subissait avec une apparente indifférence une double et lourde tu- telle, et n'attendait qu'une occasion pour s'en affran- chir ou s'en venger. Dès ce moment donc, Louis XIV lui-même préparait les désastres qui marqueront la fin de son règne. Tandis que les décisions audacieuse- ment arbitraires des chambres dites de réunion, en agrandissant la France par des conquêtes faites en pleine paix, irritaient profondément le Nord de l'Eu- rope, il allait en agiter le Midi par des prétentions aussi excessives, longicmps dissimulées, puis hardi- ment découvertes, et qui. ne tendaient à rien inoins qu'à placer une partie de l'Italie sous sa domination exclusive. La complaisance, ou tout au moins la neutralité qu'assuraierd à Louis XIV dans le Piémont la vanité et la faiblesse de la régent(\ élaicnl rendues non moins certaines à Maiilouc par la frivole insouciance deChar- l(>s IV, son jeune duc. Ce prince, représentant dégé- néré de cette maison de Gonzague qui a fourni tant de CHARLES IV, DUC DE MANTOUE. -20.9 grands hommes et mêlé son sang aux plus illustres fa- milles de l'Europe, se montrait indigne de son rang et de son nom parla conduite la plus ibllementdissipée. Insou- ciant et léger, il était tout à tait indiiîérent aux intérètsde son duché, en laissait l'administration à des favoris in- capables, et lui-même, duc non résidant, passait au milieu des plaisirs de Venise la plus grande partie de son existence, et ne songeait à revenir à Mantoue que lorsque de pressants besoins d'argent l'y appelaient. Très-joueur et fort dépensier, il avait promptement épuisé dans les fêtes et les aventures les restes d'une fortune et d'une santé également chancelantes. Es- comptant à l'avance les revenus de son duché, il venait d'obtenir de quelques juifs le payement anticipé des impôts de plusieurs années*. Cette somme fut bientôt gaspillée, et Charles IV, privé de ressources, mais non moins ardent au plaisir, ruiné, mais non moins em- pressé à assister à toutes les fêtes données hors de ses Etals, était réduit aux expédients, et en quelque sorte se trouvait à vendre. !1 ne tarda pas à rencontrer un acheteur. Sous son autorité était placé le mai'(iuisat (hi Moiil- feirat, celte riche, colttî fertile contrée, si conslaiiiiiient enviée, et à maintes reprises disputée par les aimes. Enlevé aux Romains par les Golhs, puis à ceux-ci par les Lombards, ayant ensuite fait partie de lempiie d'Occident, dev(Mui plus lard un lief hérédilaire, plu- sieurs fois revendiqué par la maison de Savoie, conquis par Charles-Emmanuel, puis évacué, ce pays avait été enfin annexé au duché de Mantoue, dont le séparaient * Ih'pêclio do inarcjuis de Villns ;'i Pompon no, du 8 jiinvirr 1077 (Archives du minislùie des allaiics étrangères. Savoie, W. 270 LE COMTE MATTHIOLY. cependant de vastes États. Casai en était Jâ^capitale. Celle place forte, située sur le Pô, à quinze lieues à l'est de Turin, était d'une importance de premierordre, mais surtout pour le Piémont. De tout temps la cour de Turin avait convoité cette annexe naturelle, que les défaites de Louis \IV et la conduite de Victor-Amédéc devaient un jour lui assurer. Que le duc de Maiitouc possédât ce territoire limitrophe du Piémont, c'était sans doute une anomalie, mais fort peu dangereuse. Le roi de France, au contraire, déjà maître de Pignerol, le devenant de Casai, tiendrait en réalité enfermée la cour de Turin entre deux places formidables, dont l'une, au sud-ouest, donnait accès au chemin des Alpes, et l'autre, au nord-est, occupait la route du Milanais C'est pourtant le projet que forma Louis XIV. L'intrigue en fut mystérieusement commencée en 1676; mais longtemps auparavant il avait porté son attention sur celte ville importante. Le 17 septembre 1665, quelques jours après la mort de Charles 111, avant-dernier duc de Mantoue, il s'était empressé d'envoyer auprès de la ré- gente, mère de Charles IV, le sieur d'Aubeville, chargé de tenir la main « à ce qu'on ne tolérât aucune inno- vation dans la garnison de Casai pendant la minorité du jeune duc^ )^ Cette préoccupation, très-naturelle à cause du voisinage des Espagnols, semblait et était peut-être alors fort désintéressée; mais en 1676 il ne s'agit plus de maintenir à Casai une garnison mantouanne, mais d'y faire pénétrer les soldats de Louis XIV. Parmi les grands personnages de Mantoue était Er- • Lclli'C inédite de Louis XIV. [Arc/iivrs du m'nihlivr de In guerre, vol. ncxxxv, p. ."^O.) SA CARRIÈRE POLITIQUE. 271 cole-Antonio Matlhioly. Né à Bologne le P' décembre 4640, il appartenait à une l'amille de robe ancienne et distinguée. Son aïeul, Costantino Matfhioly, avait été élevéà la dignité de sénateur. Un de ses oncles, Hercule Matthioly, père jésuite, était un orateur très-célèbre'. Lui-même attira de bonne lieurel'attention, en obtenant à dix-neuf ans le lauréat en droit civil et canonique, et peu après le titre de professeur à l'université de Bo- logne. Il acheva ensuite de se faire connaître par plu- sieurs ouvrages estimés, et après s'être allié à une lionorablc famille sénatoriale de Bologne, il alla s'éta- blir à Mantoue, où ses talents, sa dextérité et sa maturité précoce le firent apprécier du duc Charles III de Gon- zague, dont il fut l'un des secrétaires d'État. Après la mort de ce prince, son fils, Charles IV de Gonzague, quand il fut parvenu à sa majoiilé, accorda son amitié à .Matlhioly et le nomma sénateur- surnuméraire de Mantoue, dignité à laquelle était attaché le titre de comte. Plein d'ambition, Matthioly_es4îérait non-seule- ment reconquérir la charge de secrétaire d'État, mnis encore devenir le principal ministre de son jeune maître. Connaissant sa situation des plus précaires, il désirait ardemment lui rendre un de ces services signalés qui justifient les plus hautes récompenses: l'occasion s'en présenta dans les derniers mois de l'année 1677. Aussi ambitieux, aussi renniant (pie Matlhioly, était l'abbé d'Estrades, alors ambassadeur de Louis XIV au- près de la république vénitienne. Appartenant à uiie ' l.clti-e inédite de MiiUliioly à l'imiiératrice Éléonoie d'Aiuriclie. — Ardiivis du miiiislère des affniics f''lr;in{,'ères. M.-iiitonr', 5. — Ail/or vriscœ nohilixqHc viasrulinœ familiiv de Mall/iiulix. -■ Archives de l'einiiirc, M. 746. — L'Ualia rcijnanlc, di Grogorio Leii, iiarto III. Gc- neva, 167G, in-l'i, p. 10i-17j. T''i L'ABRE D'ESTRADKS ET ^,U:I.1A^1. Camille de diplomales, et impatient de s'illustrera son lour, il eut l'habileté d'entrer hardiment dans les vues de la cour de Versailles, et, sachant bien d'ailleurs qu'il serait approuvé, de nouer l'inlrigue qui devait aboutir à la cession de Casai au roi de France. Connaissant de- puis longtemps la situation de la cour de Mantoue et les personnages qui y occupaient le premier rang, il jeta les yeux sur Matthioly, comme étant le plus pro- pre par son caractère à embrasser le projet de cession, et, par son influence sursonmaîlre, à lelui faire adop- ter. Mais avant de se mettre directement en relations avec Matthioly, il envoya à Vérone, où celui-ci se ren dait assez souvent, un homme tout à lait sûr, Giuliani, que sa situation d'éditeur de journal obligeait d'aller de ville en ville pour recueillir des nouvelles, et dont, par conséquent, le séjour à Vérone ne pouvait pas in- spirer de soupçons. Giuliani lit observer Matthioly, le surveilla lui-même, et pénétra ses sentiments de répul- sion à l'endroit des Espagnols, dont il n'avait jamais obtenu que des espérances. Peu à peu la liaison fut plus étroite, et Giuliani put sans danger lui faire entievoir les projets de l'abbé d'Estrades, les avantages pécu- niaires que retirerait le duc de Mantoue de la cession de Casai à Louis XIV, et la sûreté autant que l'honneur d'une alliance avec un roi aussi puissant. Matthioly ac- cueillit avec empressement cette proposition ', et s'en ♦ Dépêches de l'abbé d'Esl racles à Louis XIV, du 18 décembre 1677 ; (lu même à Pomponiie, des '24 décembre 1677, 1" et '29 janvier 1678. — Données par Delort, ainsi que toutes celles que je ue ferai pas suivie du mot inédite. IJeiorl a eu communication et s'est servi de toute la série de Mantoue et de Venise, mais non de celle de Savoie où se ti'ou- vent les plus importantes et les plus curieuses, parce que l'abbé d'Es- trades, précédemment ambassadeur à Venise, avait été envoyé ensuite eu la même qualité à Turin. ENTREVUE Dli l.'AliBÉ DtSTliADES tT DE CHARLES IV. 27.: fil l'interprùle auprès du duc, qu'il n'eut pas de peine à convaincre. Les relations deviennent bientôt plus di- rectes. Giuliani voit filiarles IV à Mantoue, et l'on con- vient qu'une entrevue entre celui-ci et l'abbé d'Estrades aura lieu à Venise d'autant plus secrètement « qu'à cause du carnaval, tout le monde, même le doge, les plus vieux sénateurs, les cardinaux elle nonce ne vont qu'en masque'. » Louis XIV et M. de Pomponne, son ministre, félicitent avec effusion l'abbé d'Estrades de l'heureux début de cette délicate négociation^ et le roi ne dédaigne pas, le 12 janvier 1678, d'écrire lui- même au comte Malthioly et de lui adresser ses remer- ciments*. Matthioly et Charles IV se rendent en effet à Venise. Le premier discute avec l'abbé le prix de la cession, que l'on fixe à cent mille écus payables après l'échange des ratifications du traité, et en deux termes à trois mois de distance. Le 15 mars 1678*, à minuit, au sortir d'un bal, l'ambassadeur de Louis XIV et le duc d(! Mantoue se rencontrent, comme par iiasard, au mi- Ikeu d'une place, et là, éloignés de toute oreille indis- * Dépèche de d'Estrades à Louis XIV, du IX déceudiie 1077. - LeUres de Louis XIV et de l'oiniJuinie à l'alil»' d'Estiades, du 12 janvier 1(378. 5 a Monsieur le comte Mattiiioli, « J'ay veu par la lettre que vous m'avez csciiteel par ce que in'en a mandé l'abbé d'Estrades, uion aud;assadeur, raltectiou que voys témoi- ^uc7. pour mes intérêts. Vous ne devez pas douter que je ne vous en sache beauci upde gré et que je n'aye plaisir de vous en donner des preuves en loules rencontres, et nn' l'emettanl encore à ce (|ui vous en sera dit jtlus particulièrement de ma i)art par ledit abbé d'Estrades, je ne vous lerai la présente [)lus longue que pour prier Dieu qu'il vous jiyt, monsieur le comte Matthioly, en sa sainte garde. « Louis. * Dépêche de d'Estrades à Louis XiV, du 19 mars 1678. 274 PROJET DE CESSION crèlo, cachés aux regards- par un masque semlilable à ceux que tous les seigneurs portent alors à Venise, ils^ s'enlretiennenl une heure durant des conditions du traité, du payement du prix, de la manière dont Louis XIV défendra Cliarles IV contre les criels du res- sentiment de la république de Venise et des Espagnols. Si méfiants que soient les princes italiens, quelque dis- position qu'ait la république vénitienne à soupçonner une intrigue et à empêcher une intervention aussi dangereuse du roi de France dans le nord de l'Italie ; si nombreux, si exercés que soient les espions qui en- combrent Venise, c'est dans cette ville même, et pres- que sous les yeux des représentanls des diverses puis- sances, que sont ainsi, et avec un mystère impéné- trable, établies les bases d'un traité des plus mena- çants pour rindépendance de la péninsule. Avec les mêmes précautions, et sans attirer davan- tage l'attention des autres princes, Charles IV revit plu- sieurs fois l'abbé d'Estrades. 11 fut convenu entre eux que Matthioly se rendrait secrètement en France, et qu'il signerait à Versailles, au nom de son maître, le traité définitif qui permettrait à Louis XIV de pénétrer dans le nord de l'Italie. Ce voyage de Malthioly fut re- tardé de quelques mois, d'abord par une assez longue maladie qui le r( tint à Manloue, puis par le désir qu'avait Louis X!V de différer jusqu'au printemps sui- vant, c'cst-à dire jusqu'au mois d'avril 1679, l'envoi de ses troupes à Casai '. A la iin d'octobre 1678, le comte ♦ LeUres de Pomponne à d'Estrades, du 15 avril in78; de d'Estrades à Pomponne, des 50 avril, '21 mai et 11 juin 1078; de Pomponne à d'Eslriides, dos 15 et '22 juin. — Lettres de Pinclicsne (secrétaire de l'ambassade française à Venise) à M. de Pomponne, dos 5 et 17 septem- bre 1C78. DE CASAL A LOUIS XIV. 275 Matthioly et Giuliani annoncent, pour détourner les soupçons, l'intention de visiter la Suisse, s'y rendent en effet, la traversent*, et ils arrivent à Paris le 28 novembre. Mis de suite en rapport avec M. de Pom- ponne, ministre des relations extérieures, ils débattent et rédigent dans le plus grand secret le traité de ces- sion, qui est signé le 8 décembre -, et qui porle : 1° Que le duc de Mantoue recevra des troupes fran- çaises à Casai ; "2" Qu'il sera nommé généralissime de l'armée fran- çaise, si Louis XIV en envoie une en Italie ; 3" Et qu'après l'exécution du traité on remettra au prince une somme de cent mille écus^. Aussitôt après la signature de cet acte, Matthioly csl reçu par Louis X!V en audience secrète et accueilli avec la plus flatleuse dislinction. Le roi lui offre, en sou- venir de son voyage, un diamant de prix, lui fait payer qualrc cents doubles louis, et lui promet qu'après la ratification du traité il recevia en récompense une somme bien plus considérable, pour son fils une place dans les pages du roi, et pour son frère une riche ab- baye \ Jamais intrigue n'a été mieux nouée et n'a réuni plus de cliances de succès : dans le Piémont, une cour divisée, impuissante, et dévouée à la France presque jusqu'à la servilité; dans le l'cstc de l'Italie, comme dans le Pié- mont, des princes maintenus dans l'ignorance la plus * LeUre de Pinchesnc a l'oinponne, du 19 novembre 1078. - Lettre de l'oiiipoime à l'iiichcsiic, du 2 décembre 1678. * Arciiivesdes allaircs étriinpéies. Manloue. * Ibid, Manloue. Manubcnl italien de Giuliani. 276 MATTHIOLY COMMUNIQUE LE PROJET complète ; à Mantoue, un duc tout disposé à vendre une partie de ses États ; enfin, chez les deux ambassa- deurs chargés de négocier celte affaire, un égal intérêt à la voir réussir, puisqu'elle doit enrichir l'un et as- surer à l'un et à l'autre la reconnaissance de leur maî- tre et une haute situation. Deux mois après le voyage en France de Matthioly, les cours de Turin, de Madrid et de Vienne, le gouver- neur espagnol du Milanais et les inquisiteurs d'Élal de la république vénitienne, c'est-à-dire tous ceux qui étaient les plus intéressés à s'opposer à l'exécution du projet, le connaissaient dans ses moindres détails, et n'ignoraient ni le prix de la cession, ni l'époque où elle devait être faite, ni le nom des négociateurs. En un mot, ils savaient tout, parce qu'ils avaient reçu à di- verses époques* les contidences du principal, du mieux instruit des acteurs de cette intrigue, du comte Mat- thioly. Quel mobile l'a déterminé? Faut-il voir dans cette trahison un acte inspiré par une basse cupidité? Mat- thioly a-t-il été un fripon qui, après avoir reçu l'argent de Louis XIV, est allé se vendre tour à tour aux Autri- trichiens, aux Espagnols, aux Vénitiens et aux Piémon- montais? Ou bien, ébranlé jusqu'au fond de l'âme et illuminé tout à coup par l'apparition soudaine de sa patrie en danger, a-t-il eu comme un remords au mo- ment de la vendre, et recherché le seul moyen de la garantir contre les envahissements d'un roi ambitieux? Est-ce un intrigant, un dénonciateur de bas étage, ou bien un homme combattu tour à tour par deux senti- • Dépèches d'Estrades au roi, qui seront ultérieurement citéÇS. (Arclùves des affaires étrangères. Savoie, 08.) AUX ENNEMIS DU ROI DE FRANCK. 277 ments contraires, que son ambition avide a d'abord conduit à servir les projets criminels de son maîlre, puis que son patriotisme a soudainement déterminé à les l'aire avoilt'r? Voilà ce que ruil ne pourra résoudre, parce que nul n'a reçu ses confidences. 11 est à remar- quer cependant que si la seule cupidité avait été le mobile de .Matlhioly, il aurait dû penclier pour l'exé- cution du traité de Casai, car elle lui offrait bien pins d'avantages matériels qu'il ne pouvait en espérer d'un revirement de conduite. Que, dans les dépêches éclian- gées ensuite entre la cour de Versailles et les repré- senlants français en Italie, JMallhioly soit désigné du nom de fripon, on ne saurait s'étonner de cetle colère, naturelle conséquence d'nn amer (]ésa[)poiiifement. Mais il suffit qu'il y ait place pour un mobile [)lus noble, il suflit qu'une inspiration patrioti(|ue ait été possible, pour qu'on ne condanme pyssans réserve cet homme qui a peut-être cru sauver son pays. Sans doute il aurait fallu rejeter toutes les apparences de la four- berie, renvoyer à Louis XIV ses présents, dissuader d'abord Charles IV, et, s'il avait persicté à introduire les troupes françaises en Italie, alors, alors seulement révéler l'imminence du danger aux autres priiu:es. Dans ce cas encore, objectera-l-on, il fallait le faire hautement, avec franchise, sans dissimulation, et en instruisant l'abbé d'Estradesde ce qui n'eût plus été une trahison, mais un acte de vi'ai patriote. Toutefois cette conduite était-elle possible à Matthioly entouré d'es- pions, surveillé et ayant ù redouter une puissance aussi formidable que la France, un ressentiment aussi dan- gereux que celui de Louis \IV? Faut-il entièrement le blâmer s'il n'a pas su se dépouiller de tout ce que son â78 QUEL JUGEMENT DOIT-ON PORTER SUR SA CONDUITE? caractère renfermait de ruse et de duplicité, et si, avec les apparences déslionôrahles de la trahfson, il a cru accomplir un acte honorable? Jusqu'ici on n'a vu en lui qu'un méprisable fripon, mais, si faible que soit la présomption contraire, ne la rejetons pas absolument. Cessons de nous placer uniquement au point de vue français, et, en considérant le péril. auquel la cession de Casai exposait l'Italie, ne nous refusons pas à sup- poser qu'en l'empcchant, Matthioly a peut-être entrevu l'intérêt de son pays plus que le sien propre, et que, dans une âme naturellement cupide, a pu pénétrer un sentiment noble et désintéressé, • l i CHAPITRE XX Perplexité de la régente de Savoie. — Elle découvre à Louis XIV la con- duite de Matihioly. — Arrivée de Catinat à Pignerol. — Arrestation du Larou d'Asleld et ^a détention à Milan. — L'abbé d'Estrades con- çoit, le premier, le projet de l'enlèvement de Matthioly. — Dépêches de l'abbé d'Estrades racontant l'enlèvement et l'incarcération du mi- nistre doMantoue. — Moyens employés pour recouvrer les pièces ol- Jicielles delà nég-ociation. — Mystère qui entoure la disparition de Mattliioly — Sa famille se disperse et reste silencieuse et impuis- sante. La régente de Savoie fut la première ' instruite par Matihioly. Le 51 décembre '1G7(S, elle reçut non-seu- lement sesconfitlences, mais encore la communication de toutes les pièces originales de la négociation, dont elle prit copie. VA\e lut à la fois fort satisfaite de con- naître celte inirigue, et très-embarrassée sur la con- duite qu'elle avait à tenir. C'était le Piémont en elTet qui avait le plus à souffrir de la cession de Casai à Louis XIV. S'opposer par les armes à Texécutiou de ce projet était bien au-dessus de la volonté i\c. cette prin- cesse et des forces dont elh* disposait. Y mettre des entraves la livrait nu resscîilimcnt du roi de France. Après avoir longtemps hésité, ne doutant pas que Mat- ' Mattliioly s'adre>sa d'abord au président Truccki, ancien ministre des finances de la régente, puisa celle-ci. 280 PERPLEXITÉ DE LA RÉGENTE DE SAVOIE. Ihioly ne se fût empressé de faire aux Espagnols et aux Aufiichiens les mêraes révélalions, elle préféra laisser à l'Empire et à l'Espagne le sain dangereux d'arrêter en Italie l'ambition envahissante de Louis XIV. Mais garder le silence et attendre prudemment le résultat de la lutte, soit armée, soit diplomatique qui parais- sait devoir s'engager, ne pouvait convenir à cette princesse légère et d'une vulgaire habileté. A qui donc confier ce secret qui lui pesait et l'embarrassait? Le faire connaître à Milan, à Venise, à Florence et provo- quer une coalition des intérêts menacés, elle était trop peu Italienne pour s'y résoudre. Ce fut à Louis XIV lui-même qu'elle révéla les confidences de Matlliioly^ De celte manière, elle se donnait le mérite d'obliger un puissant souverain, dont elle restait l'amie, sans avoir rien à redouter de lui, grâce aux vigoureuses mesures que nécessairement prendront les cours de Vienne et de Madrid. Elle se trompait dans une partie de ses calculs ; car ce ne fut que deux mois après que Malthioly, voyant l'inutilité de ses ouvertures à la ré- gente, et apprenant que Louvois continuait ses prépa- ratifs pour pénétrer à Casai, se résolut à instruire aussi les Autrichiens, les Vénitiens el les Espagnols '^ S'il ne l'avait pas fait, le roi de France, ne rencontrant aucun obstacle, et ayant reçu le précieux avis de la dnchessc de Savoie, aurait immédiatement pris possession de Casai. Louis XIV fut vivement touché, et avec raison * Archives du iiiiiiistére de la guerre, (180. — Archives du ministère des alTiûres étrangères. Mautoue, 4. — Instructions données à M. de Gomont, ambassadeur près le duc de Mimtoue. ^ Archives des aHïiires étrangères. Montoue, 5 et 11. — Lettre de M. de Gomont à Louis XIV, du 1//. mai 1680. — Copie de la lettre de Mat- lliioly i l'impératrice Eléonore d'Autriche, SES CONFIDENCF.S A LOl'IS XIV. 281 fort reconnaissant de cette démarche. Dans ses dépê- ches, il exprime, à l'égard de la -duchesse de Savoie, des sentiments de gratitude et d'estime, tandis qu'il flétrit ce qu'il appelle la trahisoti du fourbe. Mais, trompé par l'un, éclairé par l'autre, était-il en situa- tion de sainement juger la conduite de ces deux per- sonnages'.' El, si l'on se place à un autre point de vue que le sien, lequel a le plus compromis les vrais in- léivls de ce pays, de l'homme dont les avis, payés il ( si vrai', mais si opportuns, réveillent tout à coup la vigilance des autres princes, ou de la princesse qui, plus Française qu'Italienne, s'empresse de livrer ces piécieuses confidences au plus redoutable, au plus menaçimt des voisins? La lettre de la régente parvint à Louis XIV dans le milieu du mois de février 1679. Le désappointement et le cou roux du roi furent d'autant plus vifs que ses desseins recevaient déjà un commencement d'exécu- tion. Tons ceux qui devaient jouer un rôle dans le dé- noùment de cette al'faire étaient non-seidement dési- gnés, mais occupaient dès lors leur poste. Le prévoyant Louvois, l'homme qui, avant Napoléon, a eu peut-être au plus liant degré le génie de l'organisation et l'esprit de détail, avait dressé, comme il excellait à le faire, ' Voici la seule pièce qui établisse que Mattliioly a reçu de l'arfïoiif fies EspngiKiis et. dos Voiiiliens. On rerniir(]uoi:i i|no les l■oll.seiprlPUl(;llt^ fournis p.ir d'EsIradis lui ont l'-d'- (limni's trés-indiroctcinent. K .lo ne (lois pas oiililicr d'iiiroinii'r Volre Miijeslr (|ui; le père Ron- /(uii (espion) n dit ;i .lu!i;ini (espion) que non pîTc i'avnll assuré que lus E^p;ij;n()ls avaient donné 4.00(1 pisUiIcs à Jlatioli ]inur i (''compense de leur avoir descouvert toute i'al'iaire de Casai et de leur avoir nommé M. d'.Vsl'eld et qu'il avait aussi louché de l'argent d(!s Vénitiens pour le nicsine snjcl. » (Dépêche inédile de l'abbé d'Estrades à Louis XIV, du Ki mars 1G80. — Affaires étrangères. Savoie, n» 7(1.) IG. 282 ARRIVÉE DE CATINAT A PIGÎSEROL. tout le plan de l'opéralion. Ses ordres nets, précis, mi- nutieux, avaient été ponctuellement suivis. Des troupes nombreuses, placées sous le commandement du mar- quis de Bouffïers, colonel général des dragons, se réu- nissaient à Briançon, prêtes à passer la frontière'. Le baron d'Asfeld, colonel des dragons, partait pour Venise, avec la mission d'y échanger les ratifications du traitée Catinat, alors brigadier d'infanterie, arrivait de Flan- dre où il avait déjà servi avec éclat, et se dirigeait dans le plus grand mystère vers Pignerol. Il avait été enjoint à Saint-Mars ^ de laisser ouverte la porte de secours de la citadelle, d'aller lui-môme au-devant du mystérieux voyageur, et de l'introduire dans le donjon de manière à ce que personne ne pût soupçonner sa présence. Le faux prisonnier avait même dû changer de nom, et les dépêches qui lui étaient adressées portaient celui de Richement au lieu de celui de Catinat *. Tout avait été merveilleusement conçu, tout préparé, tout prévu, sauf ce que le gouvernement de Versailles appelle la trahison de Matthioly. Néanmoins la communication de la duchesse de Sa- voie ne détruisait pas entièrement les espérances de Louis XIV. Aussi se garda-t-il d'en instruire l'abbé d'Es- trades qui, de l'ambassade de Venise, avait été nommé à celle de Turin. On voulut bien no voir dans ces pre- mières confidences qu'un commencement de trahison, * Archives du ministère de la guerre, 1185. — Mémoire de Chamlay sur les événemenis de 1678 à 1688. * Archives des affaires étrangères. Lettre de Pomponne à Pinchesne, du 30 déccmhre 1678. 3 Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 29 décembre 1678. (Archives du ministère de la guerre.) * Ibid., du 15 février 1679. (Archives du ministère delà guerre.) CONThNUATION DES PREPARATIFS. 283 qu'un accident regrettable, il est vrai, mais dont on pourrait peut-être neutraliser les conséquences en exer- çant une pression sur le duc de Manloue et en essayant d'intimider Matthioly. Mais celui-ci était devenu aussi laconique dans ses lettres que peu exact dans les entre- vues projetées. L'abbé d'Estrades, très-préoccupé du résultat d'une négociation dont il avait été l'àme, ne fai- sait que soupçonner une trahison dont il ne connaissait pas encore toute la réalité. Il envoyait courriers sur courriers à Venise pour M. de Pinchesne, à Mantoue pour Matthioly, dans les villes principales d'Italie pour le duc Charles IV, et de ces divers lieux lui arri- vaient les nouvelles les moins satisfaisantes. Tantôt Matthioly se disait retenu à Vérone par l'état de sa santé. Tantôt Charles IV était entraîné à Venise par le désir d'assister à un carrousel ^ Ce n'est pas que le duc se refusât formellement à exécuter le traité de cession. Mais des obstacles toujours nouveaux étaient suscités par celui même qui avait jusque-là dirigé cette affaire, par Matlliioly; et le jeune prince, insouciant el léger, d'une iuimeur fort versatile el ne s'opiniàtrant guèr.* qu'au plaisir, recevait très-aisément les impressions di son favori. Tout à coup l'on apprend à Turin que le ba^ ron d'Asfcld, se rendant à Notre-Dame d'Incréa poiî y échanger avecMallhioly les ratifications, a été arrê» par le gouverneur du Milanais et qu'il est retenu pri- sonnier par les Espagnols ^ Quehjue signiiicalive que soit celte arrestation, la cour de Versailles ne désespère point encore. Câlinât reçoit l'ordre de remplir la niis- ' Lettre de M. de Pinchesne à M. do Pomponne, du 18 tévrier 1(179. lAffaircs étrangères, Venise.) • Ibid., du 11 mars ltJ7'J. {lOui, ibul.) 2Ri L'ABBÉ D'ESTRADES CONÇOIT, LE PUEMIER, sien confiée d'abord à d'Asfeld et de se rendie à locréa où Matlhioly est invilé à se trouvera Le faux Riche- mont, accompagné de Saint-Mars qui a pris le costume et le nom d'un officier de Pigncrol, sortent en effet nui- tamment de la citadelle, et avec des précautions infi- nies, se transportent au lieu du rendez-vous. Mais ils y attendent en \ain MalUiioly, et, après maintes aven- tures, après avoir couru le risque d'être arrêtés par un détachement de la garnison de Casai, après avoir été contraints de compnraitre devant ]e gouverneur de celle place et y avoir gardé difficilement leur incognito, ils rentrent enfin à Pignerol très-heureux de 'n'être pas reconnus, mais ne rapportant pas l'acte de cession-. Dès ce moment, les doutes de l'abbé d'Estrades se changèrent en certitude, et c'est alors qu'il conçut le premier la pensée de l'enlèvement deMalthioly. Car, et c'est \in point digne de remarque, il en a été de ce pri- sonnier comme d'Avedick. Louis XIV a approuvé la conduite de d'Estrades, comme il ratifiera celle de Fer- riol. -Mais ce sont ses ambassadeurs qui ont exécuté, avant môme d'en avoir reçu l'autorisation, le projet d'enlèvement. Cela ressort jusqu'cà l'évidence des dé- pèches qui vont être citées. Il faut en effet laisser par- ler l'auteur principal de cet acte de violence. Ce que je ferai du reste plus d'une fois désormais. En appro- chant du terme de cette étude, je désire que le lecteur se convainque par lui-même et soit ainsi associé au plaisir que procure la solution d'un problème. Après lui avoir évité de longues mais nécessaires recherches, * Lettre de M. de Pomponne à Mntthioly, du 14 iiKirs 1679. - Lettre de Catinat, sous le nom de Kicheinont, à Louvois, du 15 avril 1G7U. LE PROJET DE L'ENLÈVEMENT DE MATTHIOLY. 285 je bornerai souvent mon rôle à celui de guide, et, en le lemellanl parfois sur la piste, en me contentant de lui montrer le but et de lui fournir les éléments de la poursuite, je lui laisserai tout l'attrait, tout le mérite du succès de noire commune entreprise. Le 8 avrill 679, d'Estrades écrit à M. de Pomponne * : « ... Il est aisé déjuger par tout ce que l'on apprend «de plusieurs. côtés que l'imprudence de Matlioli est « cause que cette affaire est devenue publique, et il « seroitiu^possible qu'on en sceut si bien les particu- « lorités, mesme celles du voyage et du séjour qu'il a « fait à Paris, s'il n'en avait point parlé... Cependant, « j'attends icy Matlioli pour voir si l'on doit faire fonds sur « sa bonne foy et s'il est en pouvoir d'exécuter ce qu'il « a promis. Je le feray si bien observer quejesçau- « rais s'il a commerce avec madame de Savoye et avec « les ministres, et je trouveray peut-estre bien le « moyen d'estre informé de ce qu'il traitera avec eux. « .le vous supplie, monsieur, de me mander si le roy « approuvera qu'en cns (|u'on ne put douter de sa per- te tiiiie et qu'il fallut l'obliger par la peur à mettre tout « en usagt; pour tenir sa parole, ou le lit conduire à « Pignerol, comm(; il me serait 1res- facile sans qu'il « s'en aperçut, que lorsqu'il seroit arrivé, et sans « que l'ont sceut icy que je l'aurajs.fait enlever, parce « qu'il seroit aise"~de dire qu'il y seroit allé de lui- « mesme. Je n'y songerai néanmoins qu'après en avoir a receu vos ordres, et ce ne serait qu'après avoir L^p^die inédite. Ministère des affaires étrangère'!. Savoie, 68 ) 286 LOUIS XIV N'ACCEPTE PAS D' ABORD LA PROPOSITION « perdu toute espérance de son costé qu'il en faudrait « venir là. » Le 22 avril*, M. de Pomponne lui répond : « Monsieur, je commenceray à respondre aux deux a lettres que vous avez pris la peine de m'escrire le « 8 de ce mois sur l'affaire du comte Matlioli. Son « procédé nous fait assez juger que c'est un fripon, « mais, pour vous le mieux faire connaistre, Sa Ma- « jesté m'ordonne de vous confier, sous le secret « qu'elle vous recommande, ce qui s'est passé en celle « affaire. Dès son passage à Turin, il donna part géné- « ralement à madame la duchesse de Savoye des pa- « piers dont il estoit chargé, et de tout ce qui avoit « esté conclu icy avec luy. Il a donné depuis le même « advis aux inquisiteurs de Venise, et fit arrester « M. d'Asfeld à son passage dans le Milanais par l'ad- « vis qu'il en donna au comte de Melgar. Comme il « croit toutes ces fourberies bien cachées, il a toujours « amusé M. dePinchesne, cl vous voyez.par les lettres « qu'il vous escrit, qu'il vent vous amuser de mesmc. « Comme il propose de vous aller trouver à Turin, « Sa M. ne désire point que vous luy fassiez cognoitre « que vous estes instruit de sa conduite. Vous continue- « rez à luy faire croire que vous estes trompé, et vous « vous servirez de la confiance aparenle que vous aurez « en luy et de celle que vous lui témoignerez que le roy « continue à y prendre pour tascher de tirer de lui la « ratification du traité. Il a témoigné à Venise qu'il « l'avoit entre les mains. Peut-être l'aura-t-il encore. * Dépêche inédile. [IbicL, ibtd.) DE L'ABBE D'ESTRADES, 287 « Il seroit important d'employer toute votre adresse « pour l'en lirer. Le roy ne juge point qu'il soit à pro- « pos de faire l'esclat que vous proposez en le faisant « conduire à Pignerol. Le seul cas où vous pourriez « employer les menaces et la crainte seroit si vous sa- « viez qu'en effet il eût la ratification et que vous crus- « siez ces moyens nécessaires pour l'obliger à vous la a donner. L'on ne peut guère douter, s'il va à Turin, « qu'il ne voye madame la duchesse de Savoye et qu'il « ne se cache de vous. Vous n'en ferez point semblant « et ne tesmoigncrez point à celle princesse que vous « sachiez cette affaire, bien que ce soit elle-mesme qui « en a donné advis à S. M. » (Affaires étrangères, Savoie, 68.) La même jour', Tabbé d'Estrades insiste auprès du gouvernement de Versailles, enfin d'obtenir l'autori- sation d'enlever Matthioly : « Je crois que ce que j'ai déjà eu l'honneur de man- « d(T au Roi prouve assez fortement la perfidie de c( Matlioli; il est icy depuis quatre jours, et il m'est « vjcnu voir avec des précautions aussi grandes que s'il « avoil beaucoup d'intérêt à se cacher; — cependant « il a eu tous les malins des conférences avec un « nommé Tarin, qui est l'homme que madame R. avoit « envoyé à Padoûe pour apprendre ce qu'il disoit avoir « à luy communiquer, il liiy a supposé mille fausselez « dans ses conversations, il a voulu faire croire qu'il « me voyoit tous les jours, quoyque je ne luy aye parlé * Dépêche inédite, (Savoie, 68.) J88 LABBÉ D'ESTHADES l'.ENuUVELLE « qu'une fois; et que M. le duc de Manloùe l'auoit eu- « voyé ici pour me déclarer que ce prince ne pouvoit « tenir la parole qu'il avoit donné à Sa Majesté de Irait- « ter avec elle de Casai. Dans le temps que j'escrivois « cette lettre, Maltiolli est encore venu nie voir, et la « manière dont il m'a parlé m'a fait connoislre si clai- « rement sa mauvaise loy que quand j'aurois pu en « douter, il ne m'auroit laissé aucune incertitude là- « dessus ; il m'a fait des projets ridicules qui ne ten- « dent qu'à gagner du temps et à embarquer Sa Ma- « jesté dans de nouveaux embarras; il m'a dit qu'il « partoit demain pour s'abboucher avec le Gouverneur « de Casai, qui le pressoit tort de l'aller trouver et qui « souhoittoit que sa place fût entre les mains du Roy; « comme il m'a assuré qu'il reviendroit dans celte se- rt maine au plus tard et que je sçais que peu de jours « après il doit retourner à Venise, je n'ay pas le temps « d'attendre les ordres de Sa Majesté pour l'arrester. « 11 est néantmoins si important de le faire qu'il ne me « restoit plus qu'à songer au moyen d'exécuter ce des- « sein satis éclat, aliin que le bruit qui s'en respan- « droit ne renouvellât pas ceux qui ont couru de l'af- « faire qu'il traittoit et qu'on ne put sçavoir ce qu'il « seroit devenu. J'ay creù n'y pouvoir réussir qu'en «engageant madame Royale au secret, parce qu'il « m'esloit impossible de m'assûrer dans Turin ou dans « les Estais de M. le Duc de Savoye de la personne de « Mattioli sans faire une violence dont eUe auroit té- « moigué estre offensée, et que sous quelque prétexte « <|ue l'eusse voulu l'attirer du costéde Pignerol, cette « Princesse qu'il informe de tout ce qui se passe enire « luy et moy, l'auroit sans doute fait avertir de pren- LA PROPOSITION D'UN EMÈVEMENT. 289 « dre garde à luy ; je me suis mesme veû dans la né- « cessité d'en user ainsy, par ce qu'elle me dit il y a « deux jours, que puisque Maltioli esloit icy il pourroit « bien demeurer à Pignerol, ou se promener par la « France plus longtemps qu'il se l'imaginoit, je luy « répondis qu'elle esloit si éclairée que je croyois ne « devoir pas négliger la pensée qu'elle me donnoit ; « que j'y ferois réflexion; et quecependant je lapriois « au nom du Roy de ne rien dire qui pût empescher « l'ellct de la résolution que je prendrois pour le ser- « vice de Sa Majesté, mais que je n'exécuterois point « sans la luy communiquer ; elle me le promit, et après « m'avoir remercié de ce que je voulois bien agir de « concert avec elle, elle me recommanda de faire en « sorte que Maltioli ne fût point arresté sur ses terres, « af'fin qu'elle n'eût pas à se reprocher d'avoir livré un « homme qui quoyque coupable d'une trahison s'es- te toit néanlmoins confié à elle. J'ay esté ce matin chez « madame Royale, et après luy avoir représenté qu'il « esloit d'une extrême conséquence de mettre Mat- « tioli en un lieu d'où il ne pût plus faire sa cour aux « Espagnols et aux Vénitiens par les fausses confi- « dences que je sç,avois qu'il leur faisoit tous les jours, « je l'ay assurée que je prendrois si bien mes mesures « qu'on le méneroità Pignerol sans qu'il en eût aucun « soupçon qu(,' lorsqu'il seroil hors des Estais de S. A. R. « et sur le point d'cnlrer dans la place; elle m'a tes- « moigr\é estre salisfaitte de la parole que je luy en « donnois, et elle m'a dit que je voyois bien qu'elle « conlribuoit autant qu'il luy esloit possible à ce qui « estoit du service du Roy, puisqu'elle n'avoit point « destourné Mattioli du voyage qu'il a fait icy et dont 17 Î90 L'ABBÉ D'ESTI'.ADES HËNOl'VEI.LE « il Tawit avertie, quoiqu'elle n'eût pas douté de ce « qui luy en arriveroit. » « Outre les raisons, monsieur, que je vous ay déjà « ex})liquées , j'en ay eu depuis peu de nouvelles pour « me déterminer à me saisir de Mattioli ; premièrement, « j'ay sçêu qu'il n'avoit point voulu donner à M. le Duc « de Mantoûe les originaux de papiers conccrnans le « trailté, quelques instances que ce Prince qui n'en a « que les copies luy en ait failles, et qu'il les garde pour « les montrer à ceux dont il veut tirer de l'argent et « qui ne l'en ci'oiroient pas sur de moindres preuves. « Juliani ma escrit que D. Joseph Varano qui est fort « bien auprès de M. de Mantoùe qui a toujours tes- « moigné souhaiter que son maistre se mist sous la « protection du Roy par le traité de Casai et à qui ma « lettre sera rendue, non pas à Vialardi comme jevous « l'avois mandé, parce qu'en vous escrivant j'ay pris « un nom pour l'autre, devoit avoir une conférence « avec luy sur celle aliaire, et qu'assurément il ne vou- « dra entrer dans aucun engagement,, tant que Mattioli « sera en liberté. Enlin j'ai eu avis de Milan que M. Le « Duc de Mantoùe a demandé six cent mille écus aux « Espagnols, qu'il leur a déclaré que ne pouvant sans « cela forlitier Casai, il ne leur respondoit pas de con- « server cette place, que le comte de Melgar qui vou- « droit les luy donner fait des efforts inutiles pour les « avoir, et qu'il ne les trouvera point ; de sorte qu'il (c est vrayscmblable que ce Prince qui ne cheuche que « de l'argent peidani l'espérance d'en tirer de IKspa- « gne, écoutera les offres qu'on luy fera de la part du « Roy et que Sa Majesté se trouveroit en possession « d'une place importante qui demeureroit toujours LA PROPOSITION D'UN ENLÈVEMENT. 291 « entre ses mains par la mort du Duc de Mantoue, dont « la santé est si ruinée par ses débauches, par les maux « incurables qu'elles luy ont causés et par le poison « qu'on dit publiquement qu'on lui a donné depuis peu, « — que selon toutes les apparences il ne sçauroit en- « core vivre longtemps. L'on peut ajouter que quand « ce Prince viendroit à mourir avant que le traitté eust « été exécuté, Sa Majesté seroit en droit de se faire « justice elle mesme en produisant la lettre et le plein (( pouvoir de M. de Mantoùe qui authorisent assez les « articles dont on est convenu, mais il faut pour cela :< les retirer des mains de Mallioli, ce qui ne se peut :< faire si l'on ne .se rend maistre de sa personne, parce ( qu'il ne les porte jamais avec luy. « Voilà, monsieur, les motifs qui m'obligent à ne le < pas laisser échapper, et pour y réussir j'ay escrit à < M. Catinat qu'il falloit que nous pussions nous voir ( un des premiers jours de cette semaine; je l'informe- ( ray au long de lestât ou sont les choses et je luy diray : qu'il me marque un endroit proche de Pigiieiol ou : je puisse me rendre à un jour donné avec Mallioli lorsqu'il sera de retour du voyage qu'il va laire au- près de Casai; et qu'il y envoyé secrétenuMit (jnelques hommes bien armez, parce (jue je sçais qu'il porte toujours deux pistolets dans ses poches et deux au- tres avec un poignarda sa ceinture; je le méneray once lieu là dans mon carrosse sous prétexte d'avoir une conférence avec M. (]aliiial, et je l'y ay desjà si bien disposé qu'il m'a lesmoigné le désirer; comme je luy ay parlé d'une manière à lui oster toute sorte de soupçon et qu'il atlecle d'appiéhender qu'on ne découvre icy le commerce que nous avons ensemble. 29.2 L'ABBE D'ESTRADES INSISTE DE iNOUVEAU. « il est entré de luy mesme dans toutes les précautions « que iay voulu prendre, et nous sommes convenus que « pour éviter les accidents qui pourroient arriver, nous « ne verrions M. Catinat qu'une fois hors de la veùe de « Pignerol et des Estais de M. Le Duc de Savoye; c'est « là aussi que j'espère le remettre en bonnes mains, et « je ne doute pas que M. de Saint-Mars ne veuille bien « le recevoir sur le rapport de M. Catinat et sur ma pa- rt rôle, du moins jusqu'à ce qu'il ait plù à Sa Majesté « d'en ordonner autrement. « Je suis, etc. « L'abbé D'Estuades. » (Arch. des afl'. étrangères, Savoie, n° 08.) Le 29 avril*, d'Estrades revient à la charge et expose les fortes raisons qui doivent déterminer à faire arrêter Mallliioly: « Juliany m'a dit qu'il avait parlé à don Joseph Va- « rano, lequel lui a promis de faire son possible pour « renouer l'affaire de Casai, mais que présentement « M. de Manloue ne vouloit entendre parler de rien « qu'il n'ait lait prendre ou tuer iMatlioli, dont il se « plaint d avoir esté trahi. Il a sceu par ce mesme Va- « rano que ce qui inquiétait le plus M. de Manloue, c'est « que Mattioli lui a fait ratifier le traité et qu'il en a « gardé la ratification avec tous les autres papiers coh- « cernant celle affaire; de sorte que, lorsqu'on sera « maître de la personne de Mattioli, on lui fera donner' * Dépêche inédite. (Adaircï Ltianycrcs.) CONSENTEMENT DE LOUIS XIV. 203 « celte ratification avec le reste. Et ainsy, monsieur, « vous voyez de quelle conséquence il est de l'arrester. « Je ne ])alnnce pins aussi à le faire, surtout depuis que « j'ai veu que M. Catinat,avec qui j'eus une conférence « il y a deux jours, et avec qui j'ay pris toutes les me- « sures nécessaires, a jugé, après que je l'ay informé c( de toutes choses, qu'il ne falloit différer d'exécuter « cette résolution. J'espère qu'avant quatre ou cinq « jours ce sera une affaire tinie, et je vous informeray « de la manière qu'elle se sera passée. Il me semble que « lorsqu'on aura obligé Mattioli à donner avec les au- « Ires papiers la ratification de M. deManloue, si effec- « tivement il l'a donnée à cet homme, le roy sera en « di'oit de demander l'exécution du traité ratifié en cas « que ce prince ne voulut pas prendre les voyes de la « douceur et des négociations. » (Aff. étrang., Sa- voie, 08.) Enfin, le 28 avril, Louis XIV consent à l'arrestation'. Mais quand ses ordres parviennent à Turin, Matlhioly élail déjà eidevé depuis le 2 mai. « Je dois vous appieudre, écrivit d'Estrades à Pom- « ponne, de quelle manière iay conduit Mattioli en lieu « de seûrelé. J'ay déjà eu l'honneur de vous mander « que je m'esiois étudié à luy tesmoigner une entière « confiance et à luy faire naislic l'envie des'abbouscher « avec M. Catinat; Giuliani, qui esloit arrivé icy depuis « trois ou quatre iours et dont à dire vray la fidélité « mérile qu'on le considère, m'en donna un nouveau * Di'pèclies iiKMlitcs de rotnponno à d'Estrndcs. des '28 ef '0 avril $071), l 294 RÉCIT DE L'ENLÈVJiJlEiST « moyen qui me fut fort utile. Il me dit que Mallioli « luy avoit tesmoigné que les frais de plusieurs voya- « ges et les libéralitez qu'il avoit esté obligé de faire « aux maistresses de M. de Mantoiie pour se les rendre « favorables, l'avoient épuisé et qu'il se trouvoit pré- « sentement sans argent, Giuliani ne balança point à « luy promettre que je luy donnerois ce qui luy seroil « nécessaire, et sur cet advis ie luy dis en confidence « que nous n'avions qu'à chercher des expèdiens pour « renouer nostre affaire : Et que pourveu que M. Le « Duc de Mantoiie eût toujours les mesmes sentiments, « il ne nous seroit pas difficile d'exécuter promptement « le traitté, parce que M. Catinat avoit non seulement « le pouvoir de faire venir les trouppes qui estoient « destinées pour cela et de les cômander, mais qu'il « avoit encore une somme très considérable pour four- « nirà toutes les dépenses qu'il jugeroit à propos de « faire ; que Guiliani m'avoit représenté Testât où il « estoit et quejo luy ferois donner ce qu'il souhaitte- (croit. J'adjoutay qu'il ne falloit point avoir de fausse « délicatesse là dessus; que ce n'estoit ny mon argent, « ny celuy de M. Catinat que je lui otfrois, mais celuy « de Sa Majesté, qui croyoit ne le pouvoir mieux cm- « ployer que pour une affaire si importante. Comme il « est un des plus grands fripons qui ait jamais esté, « celte proposition luy donna beaucoup d'impatii^nce « de voir M. Catinat ; et il me pressa sur des raisons « qu'il imagina sur le champ de ne point différer la « conférence que nous devions avoir avec luy ; nous « prismes jour pour le lendemain mardi, 2'"" de ce « mois, et je luy donnay rendez-vous a un dcmy mille de Turin dans une Eglise ou j'allay le prendre dans ET DE L'INCARCÉRATION DE MATTHIOLY. 295 « mon cnrrosse à six heures du malin ; par malheur « il y avoil trois iours qu'il faisoit très mauvais temps; « il pleuvoit encore beaucoup ce jour là, et comme les « rivières tle ce pays grossissent aisément, nous en trou- « vasmes une qui s'appelle la Guisiola, à trois milles « fin lieu ou nous devions nous rendre, dont les eaux « ètoient si hautes que les chevaux ne pouvoientla pas- « ser qu'à la nage; il n'y auoit qn'un pont qui estoit a « demy rompu et iestois au desespoir de cet empesche- « ment. Lorsqn'après avoir veii qu'il falloit de nécessité « accommoder le pont avec des aix pour y pouvoir pas- « ser a pied, Maltioli y travailla avec tant d'ardeur, « qu'en une heure nous le mismcs en estât de nous « servir. « Je prof'fitay de cette occasion pour laisser en cet « endroit mon cnrrosse et mes gens afiin que ce que « j'allois faire Tût plus secret, et nous allasmes à pied « dans des olieniiris fort mauvais jusqu'au lieu ou nous « estions atlcndns. M. C;ilinat avoil si bien disposé « tontes clioscs (pu; personne ne parût que luy; il nous f( fit (;nlrer dans une chambre, et dans la conversalion « je fis dire à Maltioli insensiblement ce qu'il m'avoit « advouédenx iours auparavant, qu'il auoit tous les « papiers oric^'inaux (lui rc'fardoienl nostre ai'i'aire, ^( a- « voir la lettre do M. de Mauloiie au lioy, la répon?( que « Sa Majesté Invaiioil l'aile, lepleiti pouvoirdece Prince, « 1(! Iraillé (|ne vons aviez mis par écrit, le mémoire K d{! M. le mar(|nis do Louvois cl doux signatures de « M. de .M:nitoûe ; riinc au bas du Iraillé piou" servir « de raliriicalion et l'antre au bas d'un(; leuille de pa- rt piei' blanc pour v ( scrire un ordre au (iouverneur de « (':\^n] 'lererevoii le^ iroufqies de Sa Majesté dans sa 299 RÉCIT DE L'ENI,ÈVEMENT « »lace lorsqu'elles s'y présenteroient; il adjouta que i .?e prince avoit depuis fait tout ce qu'il avoit pu pour « l'obliger de rendre tous ces papiers, mais qu'il n'avoit ft jamais voulu l'aller trouver ; qu'il ne luy en avoit « envoyé que des copies et qu'il avoit mis les originaux « en dépost à Bologne entre les mains de sa femme dans « un couvent de religieuses appelé Saint-Louis; après « avoir attiré cette confidence à M. Catinat, ie crûs que « ma présence n'estoit plus nécessaire, et il fût arresté « sans bruit lorsque je me fus esloigné. « Je revins icy avec M, l'abbé de Montesquieu, mon « cousin germain que j'avois mené avec moy pour deux « raisons que j'espère que Sa Majesté approuvera. La a première parce que ie ne pouvois sortir seul de Turin « sans que l'on crût que jen'allois pas faire une visite « comme je l'avois dit deux jours auparavant et que j'a- « vois déia éprouvé que Ton m'auoit observé dans deux « ou trois promenades que j'avois faittes exprés hors de « la ville, affin qu'on ne le trouvast pas extraordinaire « lorsque ie voudrois mener Mattioli. La seconde et la « plus forte, c'est que toutes les précautions que j'auois « prises pour voir M. Câlinât aux Capucins, dont le cou- « vent est hors de cette ville sur une montagne ou il « n'y a point d'autre maison que la leur, n'ayans pu « empescher qu'on ait sceù notre enlreveùe et que M. le « marquis de Saint-Maurice n'en ait parlé assez indis- « crètement, iay crû ne devoir pas bazarder de nou- « velles conférences avec luy, et qu'il seroil encore plus « dangereux que j'allasse à Pignerol; ce que M. l'abbé « de Montesquieu peut faire sans conséquence. Je oe « me serois pas néantmoins servy de luy, si dans un « séjour de trois ans que nous avons fait ensemble à ET DE L'INCARCÉRATION DE MATTIIIOLY 207 « Venise je n'avois assez bien connu sa discrétion, son « addrcsse et surtout sa fidélité pour pouvoir repondre « de liiy comme de moy-mesme ; c'est aussy ce qui m'a « obligé de le faire venir icy. Et je l'ay envoyé ce matin « à Pinerol sur l'advis que M. Catinat m'a donné qu'il « avoit interrogé deux fois Mattioli qni lui auoit pro- K posé de faire venir son père a l'endroit ou il auoit « esié pris affin qu'il pût l'obliger d'aller cliercher les « papiers que nous demandons et de les rapporter à « Pinorol. Mais parce qu'il faut se déffier de tout ce « qu'il (lit et qu'il ne pourra sans doute soutenir la « vciie de Giuliaiii quand il luy sera confronlé, sur « toutes les fourberies qu'il a faitles, iay voulu qu'il « accompa<:nàt M. l'abbé de Montesquieu à Pinerol pour « de là se rendre par ordre de M. Catinat où Mattioli « aurait déclaré que les papiers seroient cachés. Et « qu'ainsv celuy qui seroit chargé de cette commission, « non-seuloinent fût un homme assuré ; mais encore « qu'il eût une connoissance parfaite du pays, et qu'il « eu sccût la langue pour éviter toute sorte d'acci- « (lents. « Deux joins après que Mattioli eût esté conduit dans « le donjon de Pinerol, j'y fis mener son valet avec « toutes ses bardes et valises par celui de mes gens « que j'auois desja donné à M. Catinat dans le voyage « qu'il lit près de Casai ; jauois pour cela pris la pre- (( carition de porter un billet de Mattioli qu'on luy lit « escrire et pai- lequel il ordonnoit à ce valet de le ve- « nir trouver dans un liiii ou il estoit obligé de rester « trois ou quatre ioms et d'où il devoit partir sans « repasser par Turin , de soite que l'on a eu par là sans « user de violence tout ce que Mattioli auoit apporté icy ; 17. 298 JIOYBNS EMPLOYÉS l'Ulin RECOLVlii.R « 'ii je m'eslois servi de tout autre moyen, je n'aurois « pu rien tirer de luy, parce qu'il n'auroit jamais voulu a de luy-mesme me donner des papiers qu'il a tant de a peine à se résoudre de rendre lorsqu'il est en estai « de craindre la punition de sa perfidie; et que si je « luy avois fait la moindre menace il seroil infaillible- « ment sorty le lendemain de Turin sans qu'il m'eût « esté possible de l'arrester qu'avec un esclat qui au- « raitesté très préjudiciable. » Parmi les papiers saisis sur la personne même de Matthioly ne se trouvaient pas ceux qui émanaient du gouvernement de Versailles, tels que le traité signé par Pomponne, l'instruction donnée par Louvois, la lettre de Louis XIY au duc de Mantoue et la ratification de celui-ci. Il était essentiel de s'en emparer, afin de dé- rober aux autres puissances ces témoignages irrécusa- bles de la tentative et de l'échec du roi de France. Matthioly donna d'abord, sur le lieu où ils se trouvaient, une indication inexacte. Mais ayant été menacé de la torture, puis de la mort, le malheureux comte finit par avouer que les fameux papiers se trouvaient à Padoue en un lieu que connaissait seul son père. On dicta au prisonnier une lettre dans laquelle, sans laisser même soupçonner son sort, il priait son père de remettre toutes les pièces de la négociation au sieur Giuliany, porteur de cette lettre. Le père de Matthioly, ignorant entièrement que Giuliany était un espion au service des agents français, lui remet tout, et l'habile messager confia à M. de Pinchesne, représentant du roi de Fiance à Venise, les précieux originaux *, qui furent immédia- * Parmi eux ne se trouva pas la ratification du duc de Mantoue, mais l.l'.S l'II'CES UITICIELLES DE LA NEGOCIATION. 299 tcment, et sous le couvert de l'ambassade, envoyés à Versailles'. Louis XIV était vengé. Parvenu au point culminant de sa puissance, arbitre des destinées de l'Europe soumise / et silencieuse, assez audacieux, assez fort pour annexer / en temps de paix, et par l'arbitraire, de vastes terri- ^ toires à la France ; ayant jusque-là brisé tous les obsta- ^ clés et triomphé de toutes les résistances, ce potentat invincible venait d'èlro joué par un petit ministre d'une petite cour d'Italie. Celui de ses projets qui semblait devoir fe mieux réussir, grâce à la faiblesse autant qu'à la division ou à l'ignorance de ses adversaires; celui de ses projets de l'exécution duquel dépendaient tant d'essentielles conséquences, et qu'il avait caressé longtemps et préparé avec des précautions et des soins mfinis, échouait tout à coup par le moins prévu des accidents, l'abandon de l'agent principal de cette at- faire. Une si grande entreprise ayant une issue presque grotesque, le premier échec du roi de France produit par une telle cause, tant de disproportion entre l'im- portance des préparatifs et leur entière inutilité, l'ef- froi d'un péril aussi grave remplacé par la certitude d'en être délivré, quel naturel sujet de railleries pour toute l'Kurope! Louis XIV essaya de se les épargner, en anéantissant à jamais les preuves oflicielles de sa tentative et de son insuccès, en faisant disparaître le princij)al coupable, et en rappelant ses troupes aussi seiiloment plusieurs blancs-SL'iii^s iloiiiK'S par ce prince à Maltliioly, et sur l'un ilesciuels celui-ci assura (lu'il devait écrire la ratification. • Dépûclics inédites de l'ablji'- d'Kstrades à Poruponne, des lô, 27 mai et 5 juin 10'!9. (Archives du niinislére des alTaircs étrangères. Savoie, 08.) — Lettre de Catinat à Louvois, du 5 juin 1079. (Archives du nii- uislére de la guerre.) 30» MYSTÈRE QUI EMOURE secrètement qu'il les avait réunies à Briançon. Il re- nonça avec une telle promptitude à son entreprise, qu'il semblait en quelque sorte ne l'avoir pas commencée. Ce fut en vain que d'Estrades, si intéressé au succès de la négociation, et se prenant à tout pour la prolonger, supplia le gouvernement de Versailles de lui laisser toute liberté à cet égard K Le refus du ministre fut for- mel, et empreint à la fois de fierté et d'amertume. « L'intention de Sa Majesté, écrit Pomponne à d'Estrades le 4 août 1679, n'est point de suivre pour cette affaire les voyes que vous proposez, ny de remettre une si grande entreprise aux mesures que vous pourriez pren- dre. Si jamais elle en formait le dessein, vous jugez assez que celles dont elle se servirait seraient immanquables. .\ussi vous ne devez point vous mettre en estât de rien tenter pour ce sujets » Sans doute la cour de Savoie était dans la confidence de l'intrigue, mais Louis XIV parlait en maître à Turin. Sans doute la voix de Mal- tliioly s'était fait entendre à Venise comme à Milan, mais elle était étoulfée pour toujours, et au souvenir de ses avis devait se mêler celui de sa disparition mys- * Lettres inédites d'Estrades à Poiiipoiine, des 10 juin et 1"' juillet 1070. - Archives des affaires étrangères, Savoie. Dépûche inédite du 4 août 1070. Le projet de cession de Casai à Louis XIV lut repris deux ans plus tard et exécuté, mais sans la iiarticipation de l'abbé d'Lstrades et grâce à l'habileté de l'abbé Morel, ministre de Louis XIV près le duc de Man- toue. Le 30 septembre 1681, les troupes de Louis XIV pénétrèrent à Ca- sai. On sait où le conduisit cette politique et comment, à la paix de Rys- wyl<,il fut contraint de tout rendre, inèrne l'ignerol, conquête précieuse de son père. Quoi (ju'il en soit, Louis XIV fut d'autant mieux avisé de rompre en 1070 cette négociation, que le maréchal d'Estrades mandait le 1 1 mars de ISimègue « que celle nouvelle tentative était de nature à différer l'échange des ralilications du traité de paix générale.» (Lettre inédite du maréchal d'Estrades. BibliolhèUixelcur repousse le système qui fait de Matthioly l'Homme au masque de fer. — Soli- dité de son argumentation et justesse de ses conclusions. Les prisonniers n'ont pas d'histoire : îeur existence monotone et uniforme ne saurait ôlre racontée ; leuçs plaintes restent sans écho; leurs souiTrances n'ont d'aatres témoins que leurs gardiens ; leurs confidences ne sont recueillies par personne. Seuls, les poêles de- vinent «'t chantent les douleurs anières de la capti- vité. L'histoire de la détention de Matthioly emprunte tout son intérêt à la supposition qu'il a pu être l'Homme au masque de fer. De la vie du captif dans sa prison, rien, ou presque rien. Louis XIV a réussi à cntoiner d'incertitude et de mystère la punition de l'audacieux qui l'avait trompé. Une seule tentative, sinon pour cor- rompre, du moins pour intéresser à son sort un do soi NOMBREUX ÉCRlVAI?sS QUI 0^T llACONTÈ ses gardiens, le sieur de Blainvilliers * ; tour à tour le calme du prisonnier résigné à la perte définitive de sa liberté, ou l'égarement momentané du malheureux séparé à jamais de tout ce qui lui est cher ; quelques efforts, renouvelés à de longs intervalles, pour écrire et faire connaître son nom en dehors des murailles entre lesquelles il est enfermé, voilà tout ce qu'on sait, tout ce que l'on saura de la captivité de Matlhioly. Mais quelles prisons a-t-il successivement habitées? où s'est écoulée, et surtout où s'est terminée son existence? Faut-il voir en lui l'Homme au masque de fer? Roux-Fazillac et Delort sont généralement considé- rés comme ayant les premiers révélé, l'un en 4800, l'autre en 1825, mais d'une manière plus complète, l'existence et l'enlèvement du comte Matthioly. C'est une erreur profonde, et il faut remonter bien avant ces deux écrivains pour trouver les premières traces, les premières révélations de l'intrigue diplomatique relative à Casai. î^n 1682 parut à Cologne un pamphlet politique Vdans lequel était exposée toute la négocia- tion, et où figuraient déjà l'abbé d'Estrades et Mat- thioly, Giulinni et Pinchesne, d'Asfeld, Catinat et le (hic (le Mantoue. En août 1087, un recueil publié à Lcyde avec le titre d'Histoire abrégée de VEurope % don- nait, sous la rubrique de Mantoue, la traductiou fran- çaise d'une lettre italienne qui dénonrait renlèveinent deMutthioly. En 17iO, le fameux Muiatori racontait, « Moiisiciir, lui l'.it-il. voilà une bague dont je vous fais présent et que je vous prie d :iL(r|itor. » C'était sar.s doule le diamant donné à Matlliioly par Louis XI Y. - La j'nidciiia IrioDifanlr (liCnaale con l'ami sole de Irutlatienc- ÇQltaii (li iHililici diUa M. Clir., pelit in-il de 58 pages. » Ce recueil s'iniprimait à I.eyde, chez Claude Jordan, L'ENLÈVEMENT DE MATTIIIOLY. 505 dans se^ AnnaU (;onnaitre que ce fait plonge dans la plus grande incertitude, et dé- truit presque entièrement la valeur du système émis par le baron d'Heiss comme par de Chambrier, par Ileth, Fazillac, Dclort, Depping et M. Rousset. Com- ment en eflet soutenir désormais que Matlhioly a été l'Homme au masque de fei\ et que c'est lui qui, le ' Le gouvernement des îles Sainte-Marg-iierite-Sainl-Honorat. * Dépêches inédites de Louvois à Saint-.Mars. (Archives du ininistèro de la guerre.) <0U1 FAIT m MATTIIIOI.Y L'HOMME AU MASQUE DE FER. 521 18 septembre 1698, a pénétré mystérieusement à la Bnslillc, lorsqu'on le voit confié à la garde de Saint- iMars avec un' autre prisonnier; que, de ces deux dé- tenus, l'un meurt dès 1087, et qu'à partir de ce jour, le nom (lu minisire mantouan disparaît tout à lait de la correspondance de Louvois et de celle de Saint-Mars? Pour moi, après la lecture attentive du travail de M. Loiseleur, et surtout après avoir trouvé les dépèches qui en confirment la partie essentielle, je n'ai nullement été pei'suadé que Catinat ait enlevé en 1C81 un espion dont rien ne permet d'établir ni l'arrestation, ni même l'existence; mais j'ai acquis cette conviction, que ja- mais ce problème ne recevrait sa solution définitive, et qu'il était impossible de dissipci' Tombre mystérieuse dont est enveloppe Vllomme au masque de fer. Telle était ma conviction profonde, lorsque, en étu- diant plus atletilivement une des dépèches que j'avais compulsées, cet examen a impiimé à mes recherches une direction nouvelle et m'a conduit à un résullat qui va être exposé. CHAPITRE XXII Les îles Sainte-îrargucrite. — Leur aspect, leur passé. — Causes di- verses de leur célébrité. — Comment, j'ai été amené à supposer que Matlhioly n'a pas été conduit par Saiiit-îlars à Exiles — Documents qui établissent qu'il a été laissé à l'ignerol. — Obscurité des deux prisonniers transférés par Saint-Mars à Exiles. — On ne saurait voir en aucun d'eux Vhomvw au masque de fer. — Envoi aux îles Sainte- Marguerite des prisonniers de Pignerol. De chaque côîé de Cannes, la côte 4e Provence dé- crit une légère courbe formant deux golfes, celui de la Napoule et celui de Jouan, séparés par la pointe de la Croisette \ Devant cette pointe, et à quinze cents mèlres de la plage, s'élèvent deux îles placées l'une devant l'au- tre (•orninc deux sentinelles avancées, et qui se protégenl mutuellement. La nature les a entourées de rochers et de récifs qui en rendent l'approche assez dangereuse. Toutes deux d'une forme allongée, elles s'étendent de Test à l'ouest, et la plus voisine de la côte est aussi de beaucoup la plus grande. Comme elles sont couvertes d'un grand nombre de pins, la vue y est bornée ; mais si l'on se place sur une des tours qui dominent la plus grande, l'on aperroil le plus adtniraide, le plus ' Ainsi nommée à cause d'une croix où l'on se rendait autrclois en péicriuage. (Proiiimodes de Mre, d'Emile Neg-rin, p, 273.) LES ILES SAINTE-MARGUERITE. 523 éblouissant des tableaux. De tous côlés une merveil- leuse profusion de lumière ; devant soi, Cannes et ses élégantes villas baignées parla mer ; pins loin le splen- dide bassin de Grasse, avec ses collines d'oliviers, ses verts mamelons et sa végétation luxuriante; à gauche la longue chaîne de l'Esterel, aux contours brusques et variés; à droite les Alpes maritimes, élevant jusqu'au ciel leurs sommets neigeux que le soleil fait resplendir ; et tout au fond, un entassement de sauvages monta- gnes, de gigantesques rochers qui forment avec ce site privilégié un puissant contraste, et lui fournissent, en même temps qu'un abri sûr, le cadre le plus pittores- que. Ces deux îles, si bien placées pour rornement de ces lieux incomparables, ne participent point à la vie, au mouvement de ce qui les cîiloure. Généralement in^ cultes ', habitées seulement par la garnison et par quelques familles de pécheurs, coupées çà et là par d'anciens marais salants, à l'aspect triste et mono- tone, on dirait qu'elles appartiennent entièrement au passé. Tout est recueillement et poésie sur ces rivages irarmuilles. La rêverie y est naturelle et facile, car rien ne vient troubler les grands souvenirs qu'on y évoque, et auxquels ont une égaie part la légende et l'histoire. Tour à tour les Romains les ont occupées; de pieux solitaires s'y sont lixés ; les Sarrasins les ont envahies* les Espagnols saccagées *. Là, dès le commencement du * L'abbé Alliez, Visite aux tics de IJrins, 1840. * Voy. une très-intéressante Nolice sur llcmncs et les ilcs de Lcrins, par M. Sardou. Cannes, Robaudy, 1807. Celle notice est pleine d'éru- 'Jition et reproduit avec exactitude les principaux événenieiils dont celte partie de la Provence a été le théilre. L'auteur n'a pas fait une compi- lation, mais une œuvre originale dans laquelle il rectilie, en bien 324 LES ILES SAIiNTE-MARGlERITE. cinquième siècle, saint Honorât a fondé un monastère, longtemps le plus célèbre des Gaules, où se sont for- més à la verlu et à la science des milliers d'apôtres dont quelques-uns furent de grands évêques et plu- sieurs des martyrs ^ Partout, sur cette terre du passé, on découvre des vestiges d'anciens établissements^ et des traces de dévastation sauvage. Partout les souve- nirs incertains et poétiques conservés par la tradition viennent se mêler aux événements incontestés de notre histoire. Ici, dans la plus petite des deux iles, autre- fois nommée Vile des Saints^ on montre encore le puits intarissable que, selon la légende, saint Honorât fit creuser, et d'où sortit miraculeusement l'eau douce sur une plage salée et aride qui jusqu'à lui en avait été privée. Il n'y a pas longtemps, on faisait voir la place où le saint, monté sur un arbre élevé, échappa à l'en- vahissement des eaux qu'il avait appelées par ses priè- res, et qui, en se retirant ensuite, entraînèrent avec elles les serpents dont les îles étaient infestées. Là en- core s'arrêta François P'', prisonnier des Espagnols après la funeste bataille de Pavie, et c'est la dernière terre française que l'infortuné monarque ait foulée aux pieds au moment de commencer sa rigoureuse déten- tion. C'est là enfin, — souvenir à la fois triste et glo- des points essentiels, le P. Papon et autres liisloriens de la Pro- vence. * Entre autres, outre saint Honorât, saint Aigulfe, saint llilaiie, saint Patrice, saint Capraisc, saint Vincent, saint Venance, etc., etc. Voy. la très-remarquable thèse présentée à la Faculté des lettres de Pa- ris par M. l'abbé doux, professeur au iiclit séminaire de Toulouse, et ayant pour titre : Lcrins au cimjiiicinc siriic. Paris, Eug. Belin, IS.'jG. Lire aussi lecliarinant volume de WM. Girard et Darcste. Cannes et ses. environs. Paris, (iarnier, 1859 ^ M. Mérimée, Note d'un voyage dans le midi do la France, p. 256 et suiv. LEUR ASPECT, LblLR PASt^E. 325 rieux — que le prince Eugène et le duc de Savoie en- vahissynt le midi de la France, et marchant sur Can- nes, puis sur Toulon, par la roule qui longe la mer, rencontrèrent la résistance la plus opiniâtre*. C'est de là que partirent les boulets qui, en retardant la mar- che de l'ennemi, laissèrent à Toulon le temps de pré- parer sa défense; et, après l'insuccès du siège, au re- tour, c'est de là encore que l'on contraignit les Alle- mands et les Pièmontais à quitter le bord de la mer, et, en se retirant dans les collines et les montagnes, à aller tomber sous les coups multipliés des énergiques paysans de la Provence! Telles sortt les deux iles, désignées par le nom com- mun d'Iles de Lérins, mais plus connues sous celui d'I- les Samtê^arguerite et Saint-Honorat, où abondent les vestiges les plus divers, mais (ju'a surtout rendues à jamais fameuses le séjour de V Homme au masque de fer. Tels sont les lieux' qu'on ne peut visiter, dont on ne peut prononcer le nom ni évoquer le souvenir sans qu'aussitôt viennent s'y mêler le nom, le souvenir du prisoimier mystérieux détenu dans la plus grande des deux ile>, celle de Sainte-Marguerite. Soit qu'on adopte la tradition qui représente l'homme masqué amené à Saint-Mars dans celte île ', soit qu'on pense qu'il y a ' Un parlementaire du duc i!e Savoie vint intimer à JF. la Motlie- Guérin, gouveineur des îles, l'ordre de cesser le feu. « Le premier, répondit la MoUic-Guérin, qui aiu'a l'audace de venir encore à moi poncur d'une semblable commission, je le ferai pendre à l'instant même.)) iM. Sarilou, ouvrage déjà cité, p Ml.) — « C'est sous le feu des îles Sainte-Marguerite, disii il plus tsrd le duc de Savoie, que j'ai mieux connu (ju'en aucun aiiWv lieu (|uc j'étais on pays ennemi.» * 11 est à remarquer que. se luu le premier ouvrage qui ;"it lait men- tion de l'homme au masque de fer, le prisonnier a été conduit aux îles Sainte-Marguerite et là conlié a Saint-Mars. Ce sont les Mémoires se- 526 COMMEiNT J'AI ÉTÉ AMENE A SUPPOSER été conduit par Saint-Mars lui-même, il est incontestable que c'est de là qu'en 1698 le geôlier et son captif sont partis, entreprenant ce voyage mystérieusement pour- suivi à travers la France, accompli en excitant partout un curieux étonnement, ayant Villeneuve-le-Roi pour étape principale, et pour terme la Bastille. Il est non moins certain (et le journal irrécusable de Dujonca^ en fait foi) que le personnage conduit à Paris par Saint- Mars « dans sa litière, était un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol. » Quel était ce prisonnier? Il n'existe nulle part, on le pensebien, un dossier de l'Homme au masque de fer. Louis XIV avait un trop grand intérêt à entourer d'incertitude et d'obscuri]é^e personnage, pour qu'il se soit complu à réunir et à laisser des preuves certaines do son identité. Cet inté- rêt à dissimuler l'existence de ce captif était, nous le verrons, beaucoup plus grand au moment de son trans- port à la Bastille. Aussi son nom réel disparait-il pres- que entièrement, et se contente-t-on de l'y appeler le 'prisonnier de Provence. C'est donc bien avant l'époque de cette translation qu'il faut remonter pour établir quel il est, et encore ne peut-on le faire que par la comparaison de très-nombreuses dépêches dont aucune ne fournil isolément une prcuv{Mrrécusable,mais dont le rapprochement, et les déductions logiques que l'on en tire, conduisent à une certitude absolue. Aussi dé- cris pour servir à l'histoire de Perse, dont nous avons reproduit le passage tout entier dans le chapitre vi consacré à l'examen du système Vermandois. * Archives de l'Arsenal Nous avons reproduit intégralement les pa- ges relatives au prisonnier, dans le chapitre xiii de cette élude. QUE .MATTIIIUl.Y .N'A l'AS ETE CONDUIT A EXILES. 327 inandoMS-nous, maintenant surtout, à nos lecteurs une altcnliou soulenue et incessante. Nous avons terminé Je chapitre qui précède en consta- tant queM. JulesLoiseleuraprouoncé le jugement pres- que détluitit'surlaquestion de r/iel(ur, nousavuns indi(|ué dans le chiipiti'i! qui précède, il est assez confus dans les Mémoires d'un voijriyeiir qui se repose (t. Il, p. 204-210 de l'édition B(issanj,^c) et très-net dans l'ouvrape du P. Pa- pou, mais dans le sens de la mort du domestique et non de Matlhioly lui-inènio. Voici le i)ass;i;,'(' (in Voi/f/i/c litti'rriired(- Provence (p. 14S-i4!> de 1 édition liel'SO, inté^'i'iijcincnt l'einoduit . « La ])ersoime (|ui ser- vait le prisonnier mourut à i île Sainte-Mnrpuerite. Ix; père de l'ofOcier dont je viens de parler (Souclion, àfré de 7'J ans) qui était, pour cer- taines choses, Llinnune de conlianccdc M. de Saint-Mars, a toujours dit :< son fils qu'il avait été picndre le mort à ilicure de minuit dans la p;isiiuet qu'il l'avait porlé sur ses ép:iule« d:uis le lieu de la S<^|>ul- lure.» 532 ODSCURITÈ DES DETX PRISON NI EUS de Kouquel, de Lauzun et de Mallliioly'. Veul-on de; nouveaux témoignages? « Vous pouvez faire habillervos prisonniers, écrit, le 14 décembre 1681, Louvois à Saint-Mars établi à Exiles. Mais il faut que les habits du- rent trois ou quatre ans à ces sortes de (lens-Ià -, » Comme toujours, les ordres du ministre iïirent ponctuellement exécutés par son représentant, car, lorsque Saint-Mars quitta Exiles pour se rendre aux îles Sainte-Marguerite, il écrivait à Versailles « que le lit du prisonnier (encore vivant en 1687, nous avons vu précédemment qnel'un des deux mourut dans lespremirs jours de janvier 1687) était si vieux et rompu, que tout ce dont il se servait, lant linge de table que meubles, ne valait pas la peine d'être emporté, et avait été vendu treize escus '. «As- surément, si c'est VHomme au masque de fer, et surtout s'il a eu pour le linge lin ce goût délicat dont on a tant parlé, il lui a été bien difficile de le satisfaire. Saint-Mars arrive aux îles Sainle-Margueiite qui, jus- qu'à ce moment, n'avaient pas reçu la destination, qu'elles ont encore, de prison d'État*. Il fait construire, * Nous parlerons plus tard du traitement dont Matthioly a été l'objet. * Archivi's de II guerre, décembre 1C81. ^ Lettre donnée par Delort, p. 2S4. * En i(J55, Richelieu fil construire le fort royal sur la ccMe septen- trionale do l'île Sainte-Marpucrile. C'est à l'arrivée de Sainl-Mars que lurent élevés les bàtimenis qui devaient servir à des prisonidersde très-diverses calésories. La lettre inédiie qui suit, écriie par M. de Gri- pnan, lieutenaut général de Provence, le 29 septembre HiOl, prouve que dès avant cette époque l'ile Sainte-JIarpucrite était une prison d'État ; « La garde que je fais faire à Canne y a arrcsté un matelot qu'on croit estre d'Oneglia, qui venait du costé de Gènes par terre et alloit à Toulon, et (jui pur ses réponses, dans lesquelles il a lieaucoup varié, n donné lieu de croire qu'il pouvait avoir esté mis à terre par les galères d'Espagne et estre un espion qui. sous prétexte de porter à Toulon une Tr',\\';FÉRÉS PAR SAINT-MARS A EXILES. 333 selon les urdies de Loiivois, de nouveaux byliinents où il reçoit tour à tour divers prisonniers, surtout des mi- nistres protestants \ 1/atlitude du geôlier change-t-elle à cette époque? Est-ce alors que nous trouvons trace de ces égards constatés à satiété, et qui sont un des traits caractéristiques de l'histoire de l'homme mas- qué? La dépèche suivante' va nous fournir une ré- ponse : lettre à un patron de Gênes, pourrait y aller aux nouvelles. On l'a fait pii-ser diinb les isles de Sainte-Marp;uerite. « L. DE Grigsax, /. g. de Provence. « Du 29 septembre V>01, à M. do Pontchartrain. » (Archives du ministère de la marine, Correspondance.) Cette autre, du '21 juillet 1691, atteste que l'île commençait à Ctre année pnur la détense de la côte : « M. de Saint-Mars, gouverneur des isles de Sainte-Marfjuerite et de Saint-lloMorat de Lérins, me parle de s^s vivres (p/il luut i|u'il envoyé ([uerirà terre, et des alÏLists qui niiuKpient à viuf^t-cinq [lièces de ca- non.., » (Lettre du comte de Grifrnan, lieutenant général de la Provence, du 21 luillet 1 91. à M, de Pontcliaitrain. Archives de la ma- rine, Correspondance.) * * La plupart des dépêches relatives aux protestants enfermés aux îles ont été données par Hcpping d^ms sa C.orrcsipundancc adininistrativr sous Louis XIV. La dépêciie inédite suivante prouve qu un seul envoi de ces inlorlunésen a compris soi\anto-huit : Voisin, ministre de laqurrvc, à Iti Molfir-Ciurrin. « Du "il sciiteinbre 1704. '< Monsieur, j'ay recula lettre que vous m'avez escrite le 10 do ce mois sur la despense que vous avez faictepour la subsistance de 68 pri- sonniers de Languedoc ijui ont esté envoyés aux isles de Sainte-Mar- guerite. Adressez-moi un estât deceiiui vous en a cousié par jour pour ces gens-là afin (jue je puisse vous en taire rendjonrser et marciuez- nioi en mesme tenqis ce que vous voyez qu'il soit raisonnuhie de vous donner pour chacun pur jour. » (Archives de la guerre.) ' Dépêche inédite de Barbezieuxà Saint-Mars, du '29 juin l('i9'2. (Ar- cliivesdu ministère de la guerre.) 19. 534 SAINT-MIRS S'ÉLOIGNE SOUVEÎ^T D'EUX. Î5.VRBEZIEIIX A SAINT-MARS. « Au camp devant Namui", ce 29 juin 1692. « J'ay receu vo&lre lettre du 4 de ce mois. Lors qu'il « y aura quelques-uns des prisonniers confiés à votre (( garde qui ne feront pas ce que \ous leur ordonnerez « ou qui feront les mutins, vous n'avez qu'à les (il y « avait: fouaillermalhonnestement elles) punir comme « vous le jugerez à propos. » On a dit et. répété sans cesse que Saint-Mars ne s'est jamais éloigné du fameux prisonnier depuis l'instant où il a été chargé de sa garde. C'est là encore un des traits qui caractérisent le mystérieux détenu, et l'on s'est toujours représenté ces deux hommes en quelque sorte prisonniers l'un de l'autre. Trouvons-nous au moins, soit à Exiles, soit dans les premières années du séjour aux îles Sainte-Marguerite, cette significative particularité? On va en juger : LOUVOIS A SAINT-MARS. « \i décembre 1681. « Rien ne vous peut empescher d'aller à Casai de « temps en temps pour voir monsieur Câlinât. » LOUVOIS A SAlNT-MARS. a '22 décembre 1081. « S. M. ne trouvera point mauvais que vous descou- M chiez d'Exilés pour une nuit, quand vous voudrez « vous aller promener dans le voysiiiage. » SAINT-MARS S'ÉLUIGNE SOUVENT D'EUX. 335 L ABBE D ESTRADES A POMPONNE « Tuiiii, !» janvier 1682. « Monsieur de Saint-Mars est à Turin depuis hier '( // me fit l honneur il y a quelque temps, lorsqu'il y (( passa, déloger chez moi-. Mais cette fois M. deMasin « a eu la préférence, » ' Manuscrits de la Diblioliièque impériale, Papiers d'Estrades. * Celle ieitre et plusieurs autres qui se trouvent dans le même fonds sont une preuve de l'amitié qui s'était formée entre Saint-Mars et l'abbé d'Estrades. 0 Monsieur de Catinat, lisons-nous dans une lettre de Saint-Mars à l'abijé d'Iislrades du '11 septembre 1681, sera le 1" du mois prochain f^ouverneur de la citadelle que vous avez lait avoir an roi. » Il s'afrit de Casai, et ces mots Miniraient à prouver, ce qu'attestait déjà le i-ùle actil joué par Saint-Mars avec Calmât en 1679, (jne Saint-Mars availélé mis au rourant de loiiles les péri[téties des deux néj^ocialions. Donc, umsi que nous l'avons déjà moiilré dans le chapitre qui précède, la fameuse phrase de la dépêche de Louvois à .Saint-Mars, du I.") août 1681 : 0 Le roy ayant ordonné à monsieur do Catinat de se rendre au premier jour à l'ij^m iid jjour la /itesme affaire qui dj avait tneiic an commi'ucciiteiit de l'année 1679 » n'a et ne peut avoii' qu'un s(;ns, à savoir la pn.-;e de pos.'^e.'-sion de Casai et non l'arrestation d'un nouveau pnsoiuner. Mais .M. Loiselenr invoque un autre argument pour tenter de prou- ver qu'un espion obscur aurait été arrêté en 1681 par Câlinai. C'est la Itltre suivante de I.ouvois à ."«aint-Mars, tiu 20 septembre 1t>8l : « Leroy "ne trouve [lonit njauvais que vous alliez voir de temps eu temps le dernier prisonnier «pic vous avez enlrc les mains, lorstju'il sera estably dans sa iiouveile piisim et dés qu'il sera paili d(! celle où vous le tenez. Sa Majesté désu-e que vous exécutieï l'ordre qu'elle vous a en- voyé, w c;c... Une dépêche de Sauil-.Mars à Louvois, du 11 mars 1682, parianl de nouveau de deux prisonniers, M. Loiselenr en conclut q:ii«, dans 1 espace de lenq»s compris entre le 20 septembre 1681 et le 1 1 mars \W1, un iiouveiu prisonnier a été remis à Saint Mais HemarquoMs d'almid (lue l'espaci! de Unips est bien plus limité en- core. M. Ixjisclrur lie s'esl servi que des pièces publiées jusqu'à ce jour. Mais, dés le 18 novembre 16^1, Louvois, dans une dépèche jusqu'ici inédite, paile à Sanit-Marsde ses prisonniers : « Leroy approuve que vous choisissiez un médecin pour IraiUr vos piisyiuni rs et que vous vous serviez du sieur Vignoii pour les conlusser une lois 1 an. » Ce serait 555 UN NE SAUBAIT VOIR EN AUCUN D'EUX LOUVOIS A SAIKT-MAP.S, 'T-MARS. « 7 mars 1685. « Le roy veut que vous alliez prendre l'air dans le « lieu que vous jugerez le plus convenable à votre « santé. » époque Tort rapprochée, deux prisoniiiors, j'ai fini par admettre que le iiiot piisonmer n'est pas pris ici par Louvois dans son sens ordinaire, mais bien dans un sens figuré Je me suis alors rappelé qu'en IGSl, comme en 1079, Catinat était à Pipnerol traité, en apparence du moins, couime un prisonnier La dépèche suivante, du ti septembre ItiSl, adressée par Catinat à Louvois. ne laisse aucun doute à cet égard : «Je me fais appeler Guibert (en lsé m'a esté rendue. Lorsiiue vous aurez qucluue chose à nie mander du prisonnier qui esl sous vdsh'c garde depuis vingt ans, je vous |)rie d'user des mesines précautions que vous l'aisiei ipiaiid vous les donniez à M. dcLonvois.» Vingt ans est sans contredit un cliitïre rond, et le moine jacobin, étant détenu depuis 1674, avait alors dix sept ans de captivité. On a donné beaucoup d'impoi tance à celte dépèche, parce qui; c'élait une des très-i'ares dépùclus de celte épocpie que Ton connût. Mais nous venons de voir que sa valeur dimi- luie beaucoup par la comiiaiaison avec les autres lettres transcrites par nous. I,a recouunaudatmu sé>. par Sainl-Mars àPignerol. — Chang^einent dans la si ualion de Louis MV en Italie. — Transfèremcnt des prisonniers de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite. — Instruci ions données au niai'éclial de Te-sé. — Redoublement do la surveillance de Saint- .Mars. — Mystère (ini en- toure les trois prisonniers. — Importance plus grande de l'un deux. — C'est lui qui a été l'Homme au masque de fer. Matthioly avait, étélaissé parSaint-Marsà PiunornI, et le long silence gardé sur lui par Loiivois et Saint-Mars depuis le départ de celui-ci pour Exiles, reçoit de la soi'le sa naturelle explication. Dès qui; j'eus acquis cette cerlilude, je recherchai dans les archives du niiriistère de la guerre toutes les dépêches adressées soit pai' Louis XIV, soit par le ministre, au sieur de Yillehois, commandant du donjon ; puis au sieur de Laprade qui, après la mort de Villehois, anivée en avril 1602, le rem- plaça dans ces fonctions. Or, non-seulement j'ai trouvé dans ces dépêches la confirmation do la pré.-ence de Mat- thioly à Pignerol, mais encore de nouvelles picuves des précautions toutes parlicuhères.dont les prisonniers laissés dans cette citadelle continuaient à être rohjet. 342 CHARLES IV ET MATTHIoLY. On s'est souvent demandé pourquoi et comment le duc de Mantoue est resté indifférent au sort de son an- cien favori, et ne s'est pas enquis de lui auprès de Louis XIV, qu'il devait savoir seul en état de lui don- ner de ses nouvelles. Les dépêches de là cour de !Man- toue publiées jusqu'ici, soit parDelort, soit par d'au- tres, ne renfermant pas le nom de Matthioly depuis le moment de son arrestation, on a expliqué ce silence par l'indifférence frivole du jeune duc; et il faut re- connaître que cette explication était rendue très-vrai- semblable par le caractère de ce prince. En outre, ce silence a contribué pour sa part à réduire de beau- coup l'importance du comte Matthioly, et l'on a dit bien des fois qu'elle ne peut pas être bien considéra- ble, la situation d'un personnage qui disparaît soudai- nement sans que son maître songe tout au moins à s'inlormer de ce qu'il a pu devenir. Il n'en est rien. Si léger, si insouciant que fût Charles IV, il s'est préoc- cupé du sort de Matthioly; mais, bien loin d'essayer de le délivrer, il redoutait comme un danger sa mise en liberté. En rompant en effet, par son abandon, le projet de cession de Casai, Matthioly n'avait pas seule- ment joué Louis XIV, mais encore profondément cour- roucé le duc de Mantoue, qu'il livrait ainsi aux récri- minations ardentes et peut-être, plus tard, à la ven- geance des autres princes italiens. Si Louis XIV ne l'eût pas fait enlever, Charles IV lui-même se serait chargé de ce soin, et aurait fait disparaître le témoin incommode de ses intrigues avec la cour de Versailles, l'agent qui avait débattu le prix de la vente d'une des ciels de l'Italie, le couiulent dont l'existence était un reproche, dont la parole élait une accusation toujours CHARLES IV ET MATT1II0L\. 3^3 menarnntc, un témoignage précieux pour les ennemis du duc de Mantoue. « M. de Mantoue, écrit, le 10 juin 4679, l'abbé d'Es- trades à Pomponne, me témoigne de l'inquiétude sut' ce que peut être devenu Malthioly, dont il blâme la conduite... Je luy mande sur Matthioly que bien que je ne sache point où il est, et que depuis deux mois je n'en aye aucune nouvelle, je ne laisse point de l'assurer qu'il ne pourra point du tout traverser notre négociation, et qu'il n en aura pas même le moindre soupçon; qu'il peut se mettre l'esprit en repos de ce côté-là, et que je luy en doujie ma parole *. » Deux ans après, au moment de se rendre à Mantoue, auprès de Charles IV, afin de renouer le projet de ces- sion, l'abbé Moi el, ambassadeur de France, écrit de Tu- rin à Louis XIV : c Turin, 9 août 1681. « Je ne doute pas qu'à mon retour à Mantoue, M. le « duc ne me queslionncsur la destinée de Matioly après « rexéenlion du traité. Pcut-ôtrc serait-il à propos de « me dormer un mot d'information là-dessus. » Et Louis XIV répond lui-mémo de manière à calmer les ines avait changé en Italie : le roi de France n'y par- ^ Dé' êclies inédites de Louvois à Villebois, des 1" moy lG8t et 26 novembre 1C89. - Dépêche inédile de Harbézieuxà Laprado, du 28 juillet 1092^ 5 1014-, du 27 décembre 1095. CAUSES DE CETTE VIGILANCE. OU lait plus en mai're ; ses arméts avaient cessé d'êli o constamment victorieuses, et il expiait son impolitique et inopportune inleiveiition dans les allaires de la pé- ninsule. Ce petit ducde Savoie que nous avons vu, douze années auparavant, se soumettre, en le maudissant, au •Mug de son impérieux voisin, était, en 1695, parvenu à \ercersur la marche des événements une influence ien plus grande que ne le comportait l'étendue de .^es -tais. Ce prince avait réussi à contre-balancer la fai- blesse de sa situation par sa duplicité dans le change- ment de ses alliances, parla dissimulation de son langage et son heureuse promptitude à saisir les circonstances favorables. Il n'avait pas cessé de préfé- rer en politique les moyens habiks aux actes honnêtes, et il trompait tour à tour, et avec une égale pertidie, Louis XIV et les ennemis du roi de Fi ance. Louis XIV désirait la paix afin de porter tous ses efloils, toute son attention sur la succession d"Espagne, prête à s'ouvrir, et la paix dépendait presque uniquement de Victor- Amédée, d'abord si humble, longtemps si dédaigné, et qui prenait sa revanche. « Nous sommC. glorieux, et voulons nous servir de la nécessité où nons connais- sons bien que le roi est de nous pour laiie la paix gé- nérale, » disait au comte de Tessé le mar(pjis de Saint- Thomas % ministre de Savoie. Aussi n'était-ce plus seuh'ment la iTslitulion des conquêtes laites dan^, le Piémont et l'abandon de Casai que demandait Vie tor- Amédée, mais la posses.^ion de ce l'ignerol, précieuse acquisition de Richelieu, ville française depuis soixante * Lottro de Tcfsc à liarbezicux, dcceiribro W.ïïj. (Archives de la (Hs-tr-j-e, 1271.) Donnée par M. Roussel, t. IV, p. 551. ^48 TRÉCA' TIO^S PRISES PE^'DA^■T Li: VOYAGE ans, et tlonl rabaiidon, auquel finit par se résigner Louis XIV, fut une jusie expiation de ses ambitieux projets d'agrandissement. Il avait voulu , possédant déjà une des clefs de l'Italie, acquérir l'autre, et tenir ainsi sous sa domination le duc de Savoie, resserré entre deux places formidables, et il était maintenant contraint de lui céder Pigncrol et de retirer ses troupes de Casai. Mattliioly, qui avait joué le principal rùle dans les premières négociations relatives à cette place, subit au fond de sa prison le contre-coup du revirement des affaires d'Italie; car il fut l'un des trois prisonniers d'État que, le 19 mars 1094, le roi de France fit trans- férer de Pignerol aux îles Sainte-Margueiite. Non pas que sou nom ait été alors prononcé. Depuis la dépêche du 27 décenibic 1G95, concernant ce qu'il avait écrit sur les poches de son justaucorps, on cesse de le nom- mer. Plus que jamais, en effet, il importe de dissimuler à tous cette victime d'un audacieux et inexcusable at- tentat contre le droit des gens. Le mécontentement de l'Europe étant des plus vifs contre Louis XIV, et les intérêts de sa politique lui commandant de calmer à tout prix ce mécontentement si légitime, il était, alors surtout, essentiel de couvrir d'un impénétrable mys- tère une existence qui rappelait à. la fois l'ambition me- naçante, l'audace et aussi l'échec d'un grand roi. Aussi jamais pcU-être, pour un voyage de cette nature, n'ont été imposées tant de minutieuses piécautions. En même temps que Lapradc reccvaii les instructions les plus circonstanciées et les plus précises au sujet du translèrement, le marquis d'Herleville, gouverneur de Pignerol, et le comte de Tessé, commandant les troupes DE PIGNEROI, AUX ILES SAINTE-MAUGUERITE. 349 françaises dans celte place, avaient l'ordre « de pour- voir aux escortes cl de donner tout l'argent nécessaire pour la dépense du voyage. » Il était recommandé à Tessé de ne point cherciitT à savoir le nom des prison- niers et de rejeter absolument toute tentation de curio- sité dangereuse ^ La dépêche inédite suivante en est une preuve : LE MARÉCHAL DE TESSÉ A BAIiBEZlEUX « Turin, 27 mars 1094 « Je ne vous rends point compte de ce que vous me « faites riionncur de me mander de votre main à l'occa- « sion des prisonniers du donjon, sinon que je me « conduirai, suivant vos ordres et vos instructions, « avec le dernier secret, une entière circonspection et « toutes les mesures possibles pour la siireté de ces « prisonniers, sans que de ma part j'ay seulement la < tentation de la moindre petite curiosité-. » Mais, si grandes qu'aient été les précautions prises, si réservés que se soient montrés depuis lors Barbe- zieux et Saint-Mars dans leurs dépêches, elles renfer- ment quelques mots révélateurs, et le (il qui va nous permettre de suivre Mallhioly juscju'à sa mort, quelque lin qu'il soit, est néanmoins visible. Les prisonniers, rcnns par Laprade à Saint-Mars, étaient d'anciens détenus que celui-ci avait déjà gardés i Dépêches inédites de Barbezioux à Laprade, du IQ mars 169 ^, et de Louis XIV au iiiari|uis d'HurloviUe, du 19 mars ■l()fl4. - Dépùcho iiiuilile du marchai de Tcisé à Uurbezieux, du 27 mar» IGIU. ^\rcllivc^- du inin. de la guerre.) 20 S50 QUELS ÉTAIENT LES PRISONNIERS à Pignerol. Cela ressort jusqu'à l'évidence : 1" d'une dé- pêche du \\ janvier 1694, dans laquelle le ministre demande à Saint-Mars le nom d'un des prisonniers de Laprade, qui vient de mourir* ; 2" de la un de la pre- mière dépêche annonçant à Saint-Mars la prochaine arrivée des détenus de Pignerol : « Je ne vous en mande pas le nom, persuadé que vous le sçavez '-^; » 3° de cette phrase significative que nous avons déjà extraite de la seconde dépêche relative à l'envoi de ces prisonniers : « Vous sçavez qu'ils sont de plus de con- séquence, au moins un, que ceux qui sont présente- ment aux îles ; vous devez, préterablement à eux, les mettre dans les lieux les plus sûrs'. » Or, il est non moins indubitable qu'au moment de son départ de Pi- gnerol pour Exiles, Saint-Mars, Fouquet étant mort et Lauzun mis en liberté, n'avait d'autre prisonnier con- sidérable queMatthioly. Remarquons encore que c'est ù Yillebois qu'il en laisse la garde, à Yillebois qui avait été, avec Catinat, chargé de la mission d'arrêter Mat- Ihioly sur la route de Turin\ Quand Yillebois meurl, » « Le sieur de Laprade, mande le 11 janvier 1094 Barbezieux à Saint-Mars, le sieur de Lajjrade, à qui le roy a confié la garde des prisonniers qui sont détenus par ordre de S. M. dans le donjon de Pi- gnerol, nVcscrit que le plus ancien (St mort, et qu'il n'en sçail pas le nom. Comme je ne doute pas que vous ne vous en souveniez, je vous prie de me le mander en chiffre.» Le plus ancien était Eustaclie d'An- ger, incarcéré, nous l'avons vu, en 16C9. Dans tous les cas, ce ne pou- vait être Matthioly, puisque nous avons donné, queliiucs jiages plus haut, une dépêche de Laprade, du 57 décembre 16'.»5, dans laquelle il cite son nom, à propos de ce qui avait été écrit sur les doublures de son justaucorps. Or, comment aurail-il songea demander, en janvier ICy-i, le nom d'un prisonnier (|uil connaissait en décendjre 1095? '•' Dépêche inédile de Barbezieux à Saint-Mars, du 20 lévrier 1094. 5 ibid., du 'iO mais I(i9i. * Dépêche de Catniat à Louvois, du 5 mai 1079. — Dunnéc par Dc- lort, p. 212. AMENÉS DE l'IGNEROL? 3' 1 c'est un autre lieutenant de confiance de Suint-Mars, le sieur de Laprade, que l'on envoie des i les pour com- mander le donjon de PigneroP. Saint-Mars (et c'est un point essentiel à constater) n'a donc pas cessé de con- naître le sort de Matthioly, et ce sont ses lieutenants qui momentanément l'ont remplacé dans la garde de ce prisonnier. Nous avons montré, dans le cTiapitre qui précède, l'ôvidenle obscurité de l'insignifiant prisonnier amené par Saint-Mars d'Exilés auxTîës^âlntë-Marguenlë'rSës meubles et ses effets valent treize écus ; son gardien le quitte sans scru[)ule ; on le désigne sous le nom de merle. Pour lui rien que les précautions générales et j)r()f)rës~a tous les détenus. Le nouveau prisonnier, de plus de conséquence queles-duir es ^ arrive aux îles. Depuis ce moment, Saint-Mars ne les quitte plus. Il imagine aussitôt de nouvelles mesures pour la sûreté de ses prisonniers, et, le 20 juillet 1694, le ministre les ap- prouve*. C'est à cette épocpie que nous voyons appa- raître dans les dépèches olticielles le nom du sieur Favre, que la tradition la pUis constante représente comme ayant été aumônier de la prison à l'époque où y riait délcnu le Masque de fer^. Barhezieux, qui jus- ([u'alors n'avait pas eu celle préoccupation, pense tout à coup à ce qui pourrait aiiiver si Saint-Mars toinhail malade, et, avec une sollicitude inquiéle, il lui demande aussitôt de quelle manière on aviserait le cas échéant*. Le 15 janvier 1690, nous trouvons une nouvelle dé- ' r)('pèclic inédite de na<.'bé/.ii'iix à Saial-Mai'îi, du 5 inay 1(102 [.\t- cliivi's de la guerre.) - lOùl., du '20 juillet IGOi. ' //;(//., du 5 dijceinl:!'!' l'i'ti. ♦ Ihltl.. dii'JOdéceinl.re 1005. / V 352 SAIM-MAUS LES AVAIT AUTHEFOIS GAl'.UÉS. pêche de Barbezieux expiimanl, au nom du roi et en son propre nom, la satisfaction éprouvée en apprenant les précautions prises*. Le '29 octobre 1696, le ministre fait envoyer de Pignerol aux lies Sainte-Marguerite les serrures du donjon de Pignerol pour rendre plus sure encore la réclusion des détenus*. Mais voici une dépêche plus significalive encore. On en avait d'abord révélé, puis contesté l'existence, et la CI itiquc historique avait fini par ne plus y croire et la re- jeter. Elle existe cependant, et la voici intégralement reproduite : BARBEZIEUX A SAINT-MARS v\) t/ / « Versailles, le 17 novembre 1697. « J'ay receu avec vostre lettre du 10 de ce mois la « copie de celle que mons. de Pontchartrain vous a « escrite concernant les prisonniers qui sont aux îles « Sainte-Marguerite sur des ordres du roy signés de lui rt ou de feu mons. de Seignelay. Vous n'avez point '( d'autre conduite à tenir à l'esgard de tous ceux qui « sont confiés à vostre garde que de continuer à veiller « à leur seureté, sans vous expliquer à qui que ce snit « de ce qu'a fait vostre ancien prisonniei''. » o_^^1q Ces mots : voatre a7icien prisonnier, n'onlgvmmnaW- Ïl -^ calement qu'un sens, à savoir : le prisoiuiier que vous aviez autrefois sous votre garde et qui de nouveau vous • Dépêclie inédite de Barbezieux à Saint-Mars, du 15 janvier Ifinfl. « Ibid., du '29 octobre 10%. * Archives du ministère de la guerre. Je l'ai déjà donnée dans le chapitre v. IJIPOIITANCE PLUS GRANDE DE L'UN DEUX. 355 a été confié. Au surplus, si l'on doulail de ce sens, je ferais remarquer que celle phrase ne saurait nullement s'appliquer au prisonnier amené d'Exilés par Saint- Mars, car il est arrivé dans l'île en avril IG(S7. Or, com- ment pourrait-on admettre que les habitants de Sainte- Marguerite eussent attendu dix années pour se préoc- cuper de la cause de sa détention V Cette curiosité investigatrice des habitants de l'ile, cet étonnement, source première de la légende qui s'est formée dans le pays, s'expliquent très-naturellement par l'arri- vée des prisonniers de Pignerol, entourés d'une forte escorte, gardés par les hommes de confiance de Saint- Mars, placés , l'un du moins, dans la prison la plus sûre, et dont l'importance était attestée par les pré- paratifs, les réparations, les achats alors exécutés par Saint-Mars. Rien de saillant dans le traitement du prisonnier amené d'Exilés, rien qui pût exciter la sur- prise, et, dans tous les cas, certitude évidente que cette surprise se serait produite au moins dans les premières années de son séjour aux îles Sainte-Marguerite. Or Pignerol a été reodii au duc de Savoie peu de temps après l'arrivée aux îles des nouveaux prison- niers. J'ai recherché durant les dix années (1698-1708) (|ui ont suivi le départ de Saint-Mais pour la Bastille, toutes les dépèches échangées entre Lamothe-Guérin, son successeur aux îles, el la cour de Versailles'. Au- cune ne porte le nom d<> Mallhioly ni ne fait mention d'un prisonnier important laissé par Saml-Mars. Mal- ' J'ai lu une à une, et de 1098 à 1708, toutes les ilùpèchcs adressées p.'ir les ministres Cliamiilart et Voysin (successeurs de Barbezieux au iniiiis-tére de la guerre) à Lamothe-Guérin, et rien n'y rappelle Mat- îhiolv. 354 MATTHIOLY EST I.E SEUL PRISOlSNItR thioly était encore à Pignorol le 27 décembre 1693, quelques mois avant le transfèrement des trois prison- niers aux îles Sainte-Marguerite, ils étaient tous d'an- ciens détenus, autrefois confiés à Saint-Mars. Celui-ci, nous l'avons vu, ignorait la cause de la détention de chacun d'eux, sauf de Matthioîy. La conclusion logique de tout ce qui précède est que ces mots : « Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait vostre ancien prisonnier » s'appliquent à ce que le gouvernement de Versailles appelait la trahison de Matthioîy. S'il est admis — et nous espérons qu'aucun doute à cet égard ne peut s'élever chez nos lecteurs, — s'il est admis que la dépèche du 17 novembre i097 s'applique à Matthioîy, le seul prisonnier, nous ne saurions trop le répéter, dont Saint-Mars connût la faute, l'identité de rHomme au masque de fer est établie. En effet, le 1*'' mars 1098, Barhezieux propose à Saint-Mars sa nomination au gouvernement de la Bastille*. Saint-Mars accepte cette offre et, le 17 juin 1698, le ministre lui répond . * Dépêche inédite de Barbezicnx à Saint-Mars, du 1" mars ICOS. La voici intégraleiïient reproduite : « A Versailles, le premier mars 16L18. « Je commence par vous faire mon compliment sur la mort de votre beau-frère dont vous ne doutez point que par ses services et l'amitié que j'avais pour lui je ne sois très-fasché. « Je vous escris aussi pour la proposition d'eschanger votre {gouver- nement des Isles Saintc-Margncrite contre celuy de la Bastille. La res- ponse que vous lui avez faicte m'a esté remise depuis sa mort. Le re- venu de ce gouvernement consiste sur les eslats duroy en 15,168 livres, outre deux mille aulrcsque M. Dezemaux retirait des boutiques qui sont autour de la Bastille et bateaux du passage qui dépend du gouver- neur. « Il est vray que sur cola M. Bezemaux eçtait obligé de payer un nom- bre de sergents et de soldats pour la garde des prisonniers à son se^^ DONT SAINT-MARS CONNUT LA FAUTE. 355 BARBEZIEUX A SAINT-MARS. « Versailles, le 17 juin 1098. « J'ay esté longtemps sans respondre à la lettre que « vous avez pris la peine de m'esciire le 8 du mois « passé, parce que le roy ne m'a pas expliqué plus tôt « ses intentions. Présentement je vous diray que Sa « Majesté a veu avec plaisir que vous vous soyez dèter- « miné à venir à la Bastille pour en estre gouverneur. « Vous pouvez disposer toutes choses pour estre prest « à partir lorsque je vous le manderay et amener avec « vous en toute seureté vostre ancien prisonnier. « Je suis convenu avec Mons. Saumery qu'il vous « donncroit deux mil escus pour vostre dédommage- « ment du transport de vos meubles. » Le 19 juillet suivant, Barbezieux écrit de nouveau*. BABBEZIECX A SAINT-MARS. a Marly, lo 10 .juillet 1f.98. « J'ay i-eceu la lettre que vous avez pris la peine de n m'escrirc le 0 de ce mois. Le roy trouve bon que vous vice, mais vous sçavez par ce que vous retirez de vostre compajiuic à quoy ces despenses iiioiilent. Après vous avoir fait une énumératioii de ce que vaut ce gouvernement, je vous diray que c'est à vous à con- naître vos inlérôts, que le roy ne vous lorc point à l'accepter, s il ne vous convient |)as, et en même temps je ne doute point (juc vous ne re- (,'ardicz sous compte le profict qui se fait ordinairement sut ce que lo roy donne pour l'entietien des prisonnier», lequel prolict peut devenir considérable. 11 y a encore le plaisir d'estre à Paris avec sa iamille et ses amis au lieu d'estre conliné au bout du royaume. Si je puis aous dire mon sentiment, cela me p.u-ait fort avantUpCUX etjecroy que vous ne perdriez pas à l'eschanpe pour toutes les raisons ci-dessus. Je vous prie cependant de me mander sur cela naturellement votre advis. » (Archives du ministère de la guerre.) * Dépêches inédiles de Daibczicux i gaint-Mars, des 17 juin «l 19 356 MATTHIOLÏ EST L'ANCIEN PRISONMEK DE PIGNEKOL, « passiez des isles Sainte-Marguerite pour venir à la « Bastille avec vostre ancien prisonnier, prenant vos « précautions pour empescher qu'il ne soit veu ny « conneu de personne. Vous pouvez escrire par avance « au lieutenant de S. M. de ce chasteau de tenir une « chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à « vostre arrivée. » Nous retrouvons donc, à ce moment si important où Saint-Mars va entreprendre son voyage à travers toute la France, nous retrouvons dans les deux dépêches qui lui sont envoyées à la veille de son dép;irt pour la Bastille, ces mêmes mots caractéristiques : Vostre an- cien prisojinier. Ce n'est pas tout. Ce que j'appellerai la concordance, l'adaptation entre le piisonnici' qui a pénétré le 18 septembre 1698 à la Bastille, et .Mattliioly, est encore rendue plus complète, plus exacte par le seul des documents sur l'Homme aumasque de />r, autre que les dépêches, que jusqu'à ce jour on ait admis sans conteste. Que porte, en effet, le journal de Dujonca, sinon ces mêmes mots : « Du jeudi 18 de septembre, à trois heures après midy, monsieur de Saint-Mars, gou- verneur (lu chasteau de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, Venant de son gouvernement des îles Sairite-Marguerite-Saint-Honorat , aient mené avecque lui dans sa litière un ensien prisonme quHl avet à Phpie- vol. » A la Bastille, on le nomme seulement le prison- nier de Provence^ parce que c'est en Provence qu'il a juillet iO!)!S. J'ai déjà donné une partie de celle du 19 juillet dans le chapitre xiii. • Le comte del'ontcliartrain à Saint-Mars, le 5 novembre 1098 : « Le rny trouve bon que vostre prisonnier de Provence se confesse et com-f munie toutes les fois que vous lejuf;erez à propos.» CONDUIT PAK SAliNT-MAHS DES ILES A LA BASTILLE. 3".7 été confié à Saint-Mars, cl Dujonca n'est pas moins exact en le qualitianl d'ancien prisonnier de Pigneroî, puisque Malthioly avait été durant deux années à Pii;nerol, sous la garde de Saitit-Mars. De lous les dé- tenus dont Saint-Mars a été le gardien, Mallhioly est donc le seul qui rende conciliables les deux traits, en apparence contradictoires, de l'Homme au masque de fer, qu'une certaine tradition représente comme ayant été amené à Saint-Mars aux îles, et que des documents incontestables montrent ayant été aussi enfermé à Pigneroî. L'erreur générale a été de vouloir faire aller le Masque de fer de Pigneroî à Exiles, d(»nt le nom n'a jamais été prononcé par Dujonca, et de ne pas assez tenir comple de ce fait que la tradition, aussi bien que les rares documents contemporains, n'assignent que trois prisons, et non quatre, au mystérieux détenu : Pigneroî, les îles Sainte-Marguerite et la Bastille. CHAPITRE XXIV Usage du masque autrefois assez répandu. — Cet usage était fréquem- ment appliqué aux prisonniers en Italie. — Facilité de rem|)loi d'un masque pour Mnlthioly. — Origine de la légende de l'Homme au manque de fer. — De la transmission du secret de roi à roi. — Louis XV et Louis XYIII. — Pour quel motil'les dépêches que nous avons citées sont-elles restées jusqu'à ce jour inédites? — Du silence de Saint-Simon. — Dujonca. — Objectiou de T.nulès. — Dureté du langage de Louvois. — Age de Mattliioly. — Du nom de Marchialy. — Ordre d'arrestation pour Mattliioly. — Arrivée à Paris du duc de -Mantoiie. — Conclusion. Mais le masque, dira-t-on? le masque qui est le trait caractéristique, dislinctif du prisonnier mysté- rieux, trait encore plus saisissant que tous les autres, parce que, tandis que ceux-ci sont connus des seules personnes- qui lisent, celui-là est rappelé par le nom même du fameux détenu, qu'on ne peut prononcer sans qu'aussitôt on se représente un masque lui ca- chant le visage? Dirons-nous que l'usage de porler un masque élail autrclbis assez répandu parmi les grands? invoquerons-nous l'exemple de Marie de Médicis, que l'exact lléroaid représente* allant voir le jeune Louis XllI « (pii l'embrasse par-dessous le masque? » J(>uy;nil d'Unnard, I. I, p. 1"."». USAGE DU MASQUE AUTREFOIS ASSEZ RÉPANDU. 359 OU les demoiselles d'honneur de la duchesse de Monl- pensier, autorisées par elle à se couvrir le visage d'un masque de velours noir*? ou encore la maréchale de Clérambaull, que Saint-Simon montre* « ayant tou- jours, par les chemins et dans les galeries, un masque de velours noir? » Rappellerons-nous madame de Main- tenon se cachant le visage sous un masque", lorsque, à sept reprises, elle vint chercher à Versailles les enfants venant de naître de madame de Monlespan et de Louis XIV, pour les emmener mystérieusement à Pa- ris dans un fiacre? ou encore les femmes de certains ric!:es financiers, qui, en 1683, osèrent pénétrer avec un masque jusque dans les églises'^ et provoquèrent une sévère ordonnance du lieutenant de police la Reynie? Mais si l'on trouve à cette époque d'assez fréq: rr!-- exemplcs du libre usage d'un masque dans le -mi..! .. ,., dinaire de la vie, l'on ne constate aucun exemple, b,- solument aucun, d'un masque imposé à un prisonnier, el ccîle mesure est tout à fait particulièie au fameux détenu. On en a conclu que le prisonnier ainsi excep- tionnellement traité devait avoir une exceptionnelle importance el qu'il était d'un intérêt majeur de dissi- muler son visage. .Mais, en ce cas, pourquoi ramener à la Bastille, où un moment d'oubli pouvait le faiie re- connaître d'un de ses co-détenus et presque infaillible- ment d'un des nombreux officiers de la foileresseV * Mcmoirca (le mademoiselle de Manlpen^icr, t. III, p, 2'2Î). - Mémoires de Sdiid-Simun, I. XIII, p. 10. "' Souvenirs de madame de (Utyliis. ■* Corrcsjwndtiiicc fidmiiiistrativc sons l.nnis .\h . t. Il, p. ."i71. — Voy. ? ^i M. 1*. Clénicii:, la poliecsons J.ouit \IV, j». 89. 3ti0 CET USAGE ETAIT FREQUEMirM' APPLIQUE n'eût-il pas été aussi prudent que facile d'éviter ce danger en le laissant aux îles Sainte-Margiierile? On a dit, ponr expliquer ce Iransférement, que Louis XIV te- nait à avoir sous la main et plus près de lui le prison- nier. Il n'en est rien. Nous venons de donner* les dé- pêches qui ont précédé le départ de Saint-Mars pour la Bastille. Contiennent-elles un ordre impérieux, sans ré- plique, et fondé sur la raison d'Etat? Loin de là. Le minisire apprend à Saint-Mars que le gouvernement de la Bastille vient de vaquer, et il lui demande s'il veut l'accepter. Loin de lui parler de son ancien prisonnier dims cette première dépêche*, il ne l'entretient que de ses affaires particulières et de l'iulérêt évident qu'il trouverait à accueillir cette avantageuse proposition; el, lorsque Saint-Mars s'y détermine, alors, alors seu- lement, le ministre lui recommande d'emmener avec lui son ancien prisonnier. Si cet ancien prisonnier avait eu dans ses traits une ressemblance « révélatrice de son origine, » on ne l'aurait pas conduit à Paris, ou tout au moins on se serait préoccupé de lui dès la pre- mière dépêche où l'on propose à Saint-Mars ces fonc- tions nouvelles. Avec l'Italien Matthioly, au contraire, l'emploi d'un masque a son explication toute naturelle. Ce n'est qu'en Italie, en effet, que nous trouvons cet usage découvrir d'un masque le vis;tge des prisonniers. Les personnes arrêtées à Venise par ordre des inquisiteurs d'Etat étaient conduites masquées dans leurs cachots. Bien * Chapitre xxm. » Elle so trouve tout entière vlaus une des dernières notes du cliapi tre qui prcccde. AliX PRISOKISIËHS EN ITALIE. 5GI plus, nous avons vu Malthioly* se cacher sous un mas- que dans ses entreliens secrets avec l'abbé d'Estrades, ambassadeur de Louis XIV. Ce masque, le minisire du duc de Manloue, le compagnon de ses plaisirs, le por- tait toujours avec lui. Il aura certainement fait pai lie de ses hardes et de ses effets, saisis en 1679 près de Turin, et d'une valeur assez grande pour que Louvoi» eût à autoriser Saint-Mars à les emporter avec lui'. Matthioly se trouvait en 1698, comme au moment de Sitn arrestation, toujours sous le coup de cet ordre de secret absolu renfermé dans la dépêche que nous don- nerons tout à l'heure, et Saint-Mars, nous le savons', était aussi exact, aussi scrupuleux dans l'accomplisse- ment de ses instructions, qu'elles eussent vingt ans de date ou qu'elles fussent toutes récentes. En outre, Mat- thioly était venu à Paris en 1078, chargé d'une mis- sion olficielle. Il y avait demeuré un mois. En suppo- sant, ce qui est probable, qu'il ne courut plus le risque d'être reconnu, après une si longue absence, par les Français qu'il y avait visités, il pouvait l'être par le ré- sident du duc do Manloue et des autres princes ita- liens. Enfin une lellre inédite de Saint-Mars^ et plu- sieurs dépêches du ministre des relations extérieures prouvent qu'il y avait alors à la Bastille un Italien, le comte Boselli, à la déleuliou duquel le maréchal de Tallard paraît avoir été intéressé, et que diverses mis- sions avaient fait voyager dans toute l'Italie et mis >. Des recherches opéiéis uniquement dans le ministère des allaires étrangères ne pouvaient fias aboutir. 11 fallait les faire dans tous les dépùts et rappiocher ensuiti! les divers résultats, dont la réunion seule pennei d'obtenir une soUnion. 366 DU SILLNCE DE SAINT-SIMON. Tels sont les ornements dont le temps a embelli le prisonnier masqué, et qui, en le transfigurant, 1 ont rendu méconnaissable. Mais, nous a-t-on dit bien sou- vent, pourquoi, même réduit à ses proportions réelies, n'a-t-il pas été jusqu'ici reconnu d'une manière défini- tive? pourquoi, puisqu'il a été déjà l'objet de si longues recherches, a-t-on laissé jusqu'à ce jour sans les lire tant de dépêches le concernant? A cela nous nous contenterons de répondre que ces dépêches existent, sont incontestables, et que chacun peut en prendre connaissance dans les archives soit du ministère de la guerre, soit de celui des affaires étrangères. Si jus- qu'ici elles n'ont pas été publiées, c'est sans doute parce que ne renfermant que des indices et aucune preuve révélant directement l'identité de V Homme au masque de fer, elles ont échappé à l'attention. C'est de leur rapprochement, de leur- comparaison que la lumière jaillit. Isolées, elles restent obscures ; n'ayant aucune clarté propre, elles n'ont pas attiré les regards et sont demeurées enfouies dans les monceaux de documents au milieu desquels elles se trouvent. Pour combattre le résultat de cette minutieuse en- quête, complètement poursuivie à travers d'innombra- bles matériaux, que reste-t-il que l'on puigse encore objecter? Le silence gardé par Saint-Simon^ sur cette affaire? Mais ce silence tend lui-même à prouver que le prisonnier masqué a été la victime d'une intrigue ourdie à l'étranger. L'immortel écrivain, en effet, a porté la lumière dans les recoins les plus retirés et les plus sombres de la cour de Louis XIV. Kicn de ses ' On nous a fait souvent cftteobjortion. SOINS DONNÉS PAR DUJONCA AUX PRISONNIERS. 3n7 misères cachées, rien de ses plus secrètes intrigues, rien de ce qui concernait î'intérieui du royaume n'a échappé à cet observateur de génie. Mais des affaires extérieures il a seulement connu celles de la fin du règne, lorsque son ami, le marquis de Torcy, en a pris la direction. Sur toutes les autres il a été aussi com- plètement ignorant qu'il s'est montré fort instruit des choses du dedans. Son silence donc, qui serait très- étrange si le Masque de fer avait appartenu à une famille française, s'explique naturellement, ce prisonnier ayant été enlevé hors de France et dès 1679. Invoquera-t-on encore comme étant inconciliable avec le peu d'importance d'un ministre du duc de Man- toiie le soin qu'eut Dujoncâ* de préparer à la Bastille la chambre du Masque de fer, lorsque, dans les curieuses noies manuscrites trouvées par nous dans les archives de l'Arsenal, Dujonca raconte lui-même* « qu'à larivec d'un prisonnier, il faut prendre le soin de li faire douer et aporter tout ce qu'il liest vesesaire pour la (jarniture de sa chambre en peient bien chèrement au tapissier du gou- verneur, nu bien à la mestresse d'auteP. » L'objection tirée du silence gardé sur Matthioly dan:, les dépèches adressées par le ministre à Saint-Mars de IGSO à 1698^ est-elle encore possible, maintenant que nous savons que Matthioly, contrairement à l'opi- nion jusqu'ici admise, est resté à Pignerol et n'a été * C'est un dos points sur lesquels le P. Griffet insiste le plusiiom- |ii-niiver l'irriiioi'tance cxci'ssive du en prisonnier. La citalion que nous liisons, tirée des noies de Diijoncij, élahlii ipie celle olilicralion lui élail imposée pour tous les prisonniers. Mais, outre ces notes jus(|u'ici iné- diies, [i;J()miial de Diijonru Iburnit plusieurs preuves de ce que nous avançons. * Nous avons donné ces notes dans le chapitre \m de cette étud«. * C'est Taules qui, le premier, a présenté cette objeti ion. 308 DU TRAITEMENT INFLIGE A MATTHIOLY. rendu à Saint-Mars que peu d'années avant le dépait pour la Bastille? On a souvent parlé du rigoureux traitement infligé à Mollhioly et des dures expressions employées a son égard par le minisire. Mais s'il y a eu en effet, pendant longtemps, une certaine dureté dans le langage de Loiivois, les dépêches de l'abbé d'Estrades l'expli- quent. Cette dureté a eu pour cause le cruel désappoin- tement éprouvé par le ministre quand, malgré les pro- messes de Mallhioly, on n'a pas trouvé dans ses papiers l'originil de la ratification du traité de Casai. Aupara- vant Catinat écrivait à Louvois : « Monsieur de Saint- Mars traite fort honnêtement le s. de Leslang' pour ce qui regarde la propreté et la nourriture, mais bien soigneusement pour tout ce qui peut lui oster tout commerce-. » Plustai'ii, surtout après rexéculioii du trailé, les griefs anciens ont disparu, et, si l'on a main- tenu une surveillance incessante, on s'est départi des rigueurs inutiles. Au surplus, ces expressions dures, grossières, pénibles, n'éiaicnt que trop familières à Louvois, el, dans qucbiues-unes de ses dépêches, il ne s'est guère montré plus doux à l'égard de Fouquet et deLauznn. Knfiii Vollaire dit tenir « du sieur Marso^an, gendre de l'apolhicaire de la liaslille, que celui-ci, peu de temps avant la mort du détenu masqué, apprit de lui qu'il croiiait avoir environ soixante ans. » Oi' Matthioly, né en ItiiO, avait en réalité soixante-trois ans au mo- ment de sa mort. * On sait qno tel a éU'' d'ahortl lo nniii s*piios('' de Mattliioly. ^ l>(''lièLlic de Caliuat à l.ouvois, du (i mai Uu'.K Itoiiiiéo par ficlort, p. 214" DU NOM DE MARCIIIALY. 569 n TTienH, et les repristres de l'église Saint-Panl por- tent le nom de Marchialy. Sur ce nom, les dissertations ont été aussi nombreuses que pleines d'ingéniosité. Les uns, tels que le P. GritTet*, y ont trouvé les lettres composant les mots hic amiral (Vermandois et Beau- fort étaient amiraux de France), comme si, en une cir- constance pareille, l'emploi d'une anagramme serait vraisemblable 1 D'autres^ y ont vu le mot mor qui, dans la langue arménienne , aurait la signitication de saint et serait, d;ms le Levant, alTecté aux patriarches, et le mot Kiahj, dimimil if arménien de Michel^ qui aurait été le prénom d'Avedick. N'esl-il pas plus simple et plus naturel de trouver en ce mot le nom môme de Mat- thioly que, dans plusieurs dô()èches, Louvois nomme Marthioly ^1 Qui ne sait avec quelle négligence on écri- vait alors les noms propres*? Ici il n'y a qu'une lettre de changée. Combien ne trouvons-nous pas d'exemples de modificiitions bien plus importantes? Personne ne pouvait soupçonner lépoque de la mort du comte Mat- thioly. Tout indice amait manqué à celui qui aurait tenté des recherches. On ignorait que Dujonca tînt son journal, et, plus tard seulement, ce n'est que guidé par sa lecture qu'on a songé à rechercher, dans les re- gistres de l'église Saint-Paul, la date du 20 novembre * Dissertation sur l'Homme au masque de fer, dans son Traité des différentes sortes de preuves. * Mémoires de Mnllct du pail. ^ ^on nom est écrit de plusieurs manières. J'ai choisi l'orthopraphe la plus pénéraleiiienl adoptée dans les dépèches. On y trouve Matiuli, Matlieoli, Marthioly, etc., eic. * M. P. Clément cite un curieux exemple deceUe négligence dans sa Police sous Louis XIV, p. 102, note l. Le nom véritable lio l'Italien comphcede Sainte-Croix dans l'at'iairedes poisons était E;;idio, et on le nomme dans les documents Exili. 'il. 370 ORDRE DE SECRET ARSOI.U 1 705 assignée par lui à renterrement du détenu masqué. Mais, à ce moment, nous ne saurions trop insister sur ce point, rien ne pouvait servir, on devait du moins le croire, à attirer Taitention sur l'enregistrement du 20 novembre. Au surplus, tout danger d'une confi- dence, toute crainte de voir révéler une odieuse viola- tion du droit des gens avaient disparu avec le posses- seur du secret de Louis XIV, avec la victime de cette violation. Inscrire son nom sur un obscur registre d'é- glise, où personne n'avait les moyens de l'y chercher, était donc naturel et n'offrait aucun péril. Ce qui était essentiel, indispensable, on l'avait fait. L'enlèvement accompli dans le plus grand mystère; la présence de Matthioly à Pignerol, puis aux îles, connue seulement de son gardien ; son nom uniquement prononcé dans des dépêches qu'on devait supposer pour toujours à l'abri des investigations, puis ce nom disparaissant à son tour et toute trace du prisonnier ainsi effacée , on le croyait du moins; ses changements de prison opérés avec des précautions extrêmes , tout cela aurait suffi pour rendre inefficaces toutes les recherches et empê- cher d'établir jusqu'à la fm l'identité de Matthioly, si les archives étaient restées impénétrables à Versailles. L'ordre de Louis XIV avait été scrupuleusement exécuté, car il est temps de donner la dépêche* par laquelle le roi de France a fait accorder à l'abbé d'Estrades l'auto- risation qu'il sollicitait : e Versailles, ce28 avril 1679. « Le roi a veu dans vostre lettre la confidence que * C'est la dépôclie d'où nous avons extrait l'épigraphe de cette étude. — Dépêche inédite. (Arcliivcs des affaires étrangères. Savoie, 68.) DONNÉ AU NOM DE LOUIS XIV. 371 « madnme la duchesse de Savoye vous avait faicte « de la perfidie du comte Malthioly. Il est assez es « traiige que, se sentant coupable à ce point envers « S. M., il ose se confier entre vos mains. Aussi le roy « croit-il qu'il est bon qu'il nele fasse pas impunément. « Puisque vous croyez le pouvoir foire enlever sans que i< la chose fasse aucun esclat, S. M. désire que vous exé- « cutiez la pensée que vous avez eue et que vous le fas- « siez conduire en secret à Pignerol. L'on y envoie « ordre pour l'y recevoir et pour l'y faire garder sans « que personne en ait cognaissance. 11 sera de voslre « adresse de lui donner rendez-vous pour lui parler « en un lieu délouitié, et, s'il se peut, à la campagne. « Mais, sur toutes choses, s'il est vray qu'il ait eu la « ratification du duc de Mantoue et qu'il en fût chargé, M il serait bon de le prendre et de s'en assurer. Il n'est « point nécessaire que vous informiez mad. la duchesse « de Savoye de cet ordre (pie Sa Maj. vous donne, et u. « TAUnnA QUE PEHSONNE NE SÇAGHE CE QUE GKT HOMMI-: SKlîA « DEVENU. » Notre tâche est terminée. Si nos recherches ont ou pour première et nécessaire conséquence d'anéantir un personnage de fanlaisie au visage particulièrement beau, à la naissance très-haute, à la destinée louchante, faut-il le regretter? Le charme de la vérité n'est-il pas souve- rain et supérieur à tous les autres, et, s'il nous a été donné de l'introduire dans ces pages, si, dans une question où, nous l'avons vu, tout était encore incerti- tude, nous sommes parvenu à jeter qucluue clailé Z:2 CONCLUSION. nouvelle, pourquoi redoulerioiis-nous d'avoir achov^^ de dissiper celle création de l'imogination populaire, cet être incertain et romanesque qui, ce nous semble, ne saurait exciter autant d'intérêt que celui qui a vrai- ment vécu et qu'on peut suivre pas à pas dans son existence? Tandis, en effet, qu'à l'attrait exercé par le premier devait toujours se mêler un doute inévitable, tandis que la pitié, l'émotion ressenties devaient être sans cesse contenues par l'impossibilité de prouver même sa naissance, il s'agit maintenant d'une infor- tune aussi grande et celle fois réelle, d'un personnage bien moins éminent, mais qui a vraiment existé, el qui, frappé, comme le premier, d'une condamnation injuste, a vécu, a souffert, a été persécuté réellement. Pourquoi d'ailleurs mesurerait-on sa pitié à l'importance de ceux qui la méritent? Toutes les victimes de l'arbitraire ne sont-elles pas également dignes d'intérêt, cl la per- sistance du malheur n'élève-t-elle pas le persécuté à la hauteur des plus grands par la naissance el par l'éclat de la situation? Fouquel au fond de sa prison, séparé de tous ceux qu'il aime, mais trouvant dans ses sentiments de chrétien assez de force pour dompter sa douleur, nous semble bien plus louchant par sa rési- gnation qu'intéressant par le souvenir du rôle éclatant rempli à la cour de Louis XIV. Matlhioly, lui aussi, a été arraché à sa famille, et d'une situation aussi élevée, mais dans une cour bien moins importante, il a été jeté dans l'isolement de la captivité, et, pour lui, cet isolement a été définitif. Sa femme, réfugiée dans un couvent, s'est retirée volontairement du monde, d'où Louis XIV avait par la violence enlevé son mari. Sa famille s'est dispersée, impuissante et silencieuse, se CONCLUSION. 373 sentant comme menacée par le coup qui avait frappé son clie(. 11 a traîné son existence de Pignerol aux ilis Sainte-Marguerite, de ces îles à la Bastille, tantôt résigné, tantôt égaré par la douleur, et, dans ses accès de folie, se disant proche parent de Louis XIV, et pour ce motif réclamant la liberté. Le 19 novembre 1705, ses malheurs se sont terminés avec sa vie. Par une coïncidence étrange, au moment même de celte mort arrivait à Paiis le maître de Maltliioly, Charles IV, duc de Mantoue. Mais lui, qui s'était livré de plus en plus à Louis XIV, auquel il avait vendu une des clefs de l'Italie, récemment remis Mantoue elle- même, et plusieurs fois permis de traverser ses Êlats pour envahir la péninsule, fut Côté comme il niérilait de l'être et accueilli en vrai Français. Il descendit au palais du Luxembourg, magnifiquement orné pour lui avec les mejbles de la couronne. Sept tables y furent constamment servies aux frais du roi pour le duc et sa nombreuse suite, et on lui donna de biilLintes fêles à Meudon et à Versailles, où il reçut de Louis XIV une splendide épée couverte de diamants '. On a dit' que l'imprudence eût été grande d'inscrire sur les rei;i.slres de Saint-Paul le nom réel de Maltliioly, à l'époque où le duc, arrivant à Paris, pouvait ainsi apprendre sa mort. Nous savons ce qu ii iaui penser de l'intérêt que portait Charles IV à son ancien contident, et nous avons vu qu'il s''en est préoccupé uniquement pour s'assurer de sa disparition délinitive. Loin donc de la lui cacher, il est possible qu'on l'ait instruit de cette mort, afin de * Mémoires de Sairit-Sirnun, t. III, p. 70, 108 ot 109. ■ M. Jules Loiseleur, lievue contemporaine , p. '230. S74 CONCLUSION. dissiper tout à fait ses craintes. Quioi qu'il en soit, l'histoire offre de singuliers rapprochements, et la réa- lité l'emporte souvent en intérêt sur les fantaisies les plus romanesques de l'imagination. Des deux person- nages qui avaient joué le principal rôle dans la cession de Casai à Louis XIV, le prince qui y avait consenti, contrairement à ses devoirs, pour posséder quelque argent et satisfaire à ses prodigalités, était le héros de fêtes magnifiques. Au même moment, dans la même ville, tout à côté, l'autre, son ancien ministre, fait par lui comte et sénateur, allié aux plus illustres familles de son pays, autrefois lui aussi magnifiquement reçu à Versailles par Louis XIV, mais qui ensuite avait un instant arrêté son ambition envahissante et retardé la servitude du Mantouan, se mourait loin des siens, dans une petite chambre de la Bastille, après une captivité de vingt-quatre années, et, le lendemain, à la nuil tom- bante, était obscurément emporté à l'église voisine, seulement suivi par deux employés subalternes de la forteresse. APPENDICE Les chnpiires xi, xii, xui et xiv de ce livre onl été l'objet, au moment de leur publication dans le Correspondant, d'une attaque très-vive émanant du Pi. P. Tutquand, de la Com|)agnie de Jésus, et publiée dans le numéro du 15 août 1869 de la revue des II. P. jésuites, les Études religieuses et littéraires. Cet article, je ne puis le publier ici, non pas à cause de sa vivacité, puisque j'en ai moi-même demandé et obtenu l'insertion intégrale dans le numéro du Corre.ipondnnt du \0 septembre, mais parce que je n'en ai ni le droit, ni du reste la possibilité, vu son extrême longueur. Voici ma réponse, dans laquelle on retrouvera énoncés tous les griefs de mon contradicteur : Très-1'iévérend Père, Vous avez cru devoir tonfor de disculper les jésuites de la part qu'ils ont eue dans renlèvemeiil du p;itiiarclie ariiié- nien Avedick, violeiiimenl arraché de son pays et conduit en France, où il est mort. Loin de moi la pensée de coib 376 APPKNDir.E. tester votre droit d'essayer une telle justification. Celle solidarité, que vous revendiquez ainsi entre tous les membres d'un même ordre, et qui vous oblige à prendre la défense de vos frères disparus depuis bientôt deux siècles, ni ne me surprend, ni ne m'embarrasse. Vous vous sentez atteint par les coups qui les frappent, et vous vous levez pour les représenter et répondre d'eux. Uian de mieux. Vous ne me contesterez par pour moi-même un droit sembla- ble, et, après avoir eu la liberté de combattre mes con- clusions, vous voudrez bieji, je l'espère, que j'aie celle de les maintenir. Je le ferai sans vous imiter, partant sans initation, ni acrimonie, et avec cette modération tranquille dont se gardent bien de se départir ceux qui sont réelle- ment convaincus et impartiaux. 11 est vrai que vous niez cette impartialité, que vous parlez « de mes préventions contre vous, d'une sorte de fascination qui m'obsèHe, d'un besoin instinctif de plier les faits à une bypotbèse pré- conçue, de ma constante préoccupation de vous trouver coupables, d'un dénigrement systématique de l'Église catbo- bque et des jésuites. » Par ce procès de tendance, vous espérez parvenir à me rendre suspect à vos lecteurs, et à me présenter à eux en adversaire passionné et de la religion et de votre Ordre, ce qui, à vos yeux, est identique. Mais ne craignez-vous pas qu'en voulant me faire écarter comme un ennemi ardent de votre Compagnie, on ne songe à vous récuser comme inclinant trop naturellement à l'indul- gence ? Si vive que soit la prétendue animosité qui m'inspire, pourrez-vous persuader qu'elle égale votre affection filiale et obligée pour un Ordre auquel vous afipaitenez? De nous deux enfin, si je vous parais céder au penchant irrésistible qui me porte à vous voir coupaljles, n'obéissez-vous pas à une propension bien plus impérieuse encore qui vous con- duit a vous croire innocents ? A vrai dire, je n'éprouve aucun des sentiments que vous me supposez. N'est-il pas permis d'être indifférent aux pro- RÉPONSE AU R. P. TUI'.QUAND. '>77 «îrès comiiio aux revers de votre Ordre sans Tèlre aux in- térêts (le la religion? Sur la roule que j';ivais à pnro n ii dans mon élude sur / Homme au masque de fer, s'tst t>- - contré l'épisode de renlcvenienl d'A\edick. Je n'en ai ni le cherché, ni évité le récit. Dans un article de ciiuiuante-six pages, vous blâmez la longueur de ce récit, qui n'en a que trente-cinq. Combien plus étendu aurait-il été si, connue vous me reprochez de ne 1 avoir point fait, j'avais reproduit inlégralement chacune des nombreuses dépêches dont je l'ai élayéîL'iiistoire ainsi écrite n'offrirait aucun attrait au lecteur ; ce serait un procès-verbal sec, aride, dépourvu de mouvement comme d'intérêt. Vous qualifiez mon article tantôt de factum, tantôt de réquisitoire, et ailleurs vous l'appelez un drame. Je serais heureux qu'il eût mérité cette dernière qualification. L'histoire doit être, en effet, un drame dont les personnages marchent, s'agitent, vivent. Vous vou- lez bien me conseiller <( de me prémunir contre la puissance d'imagination dont je suis doué, w Elle vous aurait paru sans doiUe moins dangereuse si elle ne m'avait aidé à exciter quelque pitié pour une malheureuse victime de la passion religieuse. On ne saurait contestera l'historien le droit et le devoir, après avoir exactement raconté un acte de violence, de le condnniner, et restei- froid devant un (trime n'est p;is wnc des conditions nécessaires de l'inqjartialité historique. J'espère démontrer, sinon à vous-même, du moins à nos iecleurs, que la clialeur dont j'ai essayé d'animer mon récit avait sa souice dans une conviction sincère autant que dans une indignation trop justifiée. Mais je suis forcé, avant d'entrer dans le fond même du déb;it, de vous suivre dans une foule de points secondaires par lesquels vous cherchez à en détourner l'attention, et (jui abondent en insinuations artificieuses, en confusions calculées et en graves accusations adroitement niêléts ù (luehpies éloges. Vous excellez, je dois le dire, dans celte tactique, et vous y déploy(^z à merveille cette habileté qui 378 APPENDICE. VOUS est propre. Sans y prétenrlre, je vais tenter de ne lais- ser debout aucune de vos attaques. Vous voulez bien prendre en pitié la patience des lectouis du Correspondant, depuis trop !ono;temps désireux d'avoii- enfin la solution du problème de l'Homme nu masque de fer. Je vous sais gré d'avoir abordé ce point, bien qu'il soit tout à fait étranger à ce débat. Je suis, en elfel, fort en retard avec mes lecteurs, mais ils m'excuseront sans doule quand ils sauront que, pour deux causes aussi légitimes l'une que l'autre, j'ai momentanément interrompu mes travaux, la première fois détourné d'eux par une longue maladie, la seconde par la nécessité où vous m'avez mis de vous ré- pondre. Vous me dénoncez ensuite comme ayant donné dans une note de mon premier article deux dépêches italiennes « où la crudité la plus révoltante le dispute à l'invraisem- blance. » Vous auriez sans doute été plus indulgent, au moins pour l'une de ces deux dépêches, si vous aviez lu qu'elle a été écrite par un nonce et adressée à un pape. Contintiant à vous occuper de questions aussi étrangères au but que vous poursuivez, vous affirmez que, « dans une note, je donne, comme étant de Saint-Simon, sur la famille de Ferriol certains traits de haut goût. » Vous scmhlez ignorer qu'on ne cite un auteur qiu> lorsqu'on guillemet te ou souligne ses paroles. On ne saurait donc m'accuser d'avoir voulu attribuer à Saint-Simon i^c. que je dis de la sœur de madame de Ferriol. En la désignant par ces mots : « La rèt^-bre religieuse, comme par ses désordres, maîtresse de t)ubo:s, » je me suis contenté de résumer le passage des immortels Mpnwirem qui la concerne. Vous paraissez re- giriicr le texte mèiTie de Saint-Simon. C'est imprudent. • RÉPONSE AU R. P. TURQUAÎhD. 579 permelt(^z-moi de vous le dire, et si j'avais qualifé pour vous donner un avis, je vous conseillerais de ne jamais invo(iuer celte autorité. Vous n'avez pas, eu effet, d'adversaire pins acharné que cet écrivain di' génie, ardent, itnpélueux dafis ses aversions comme dans ses amitiés, mais incontestable- ment parfait honnête homme, et dont il y a peu de volumes qui ne renferment contre vous un réquisitoire. Mais enfin ■voici, puisque vous le souhaitez, une citation plus com- plète : L'abbé de Tencin avait deux sœurs : Tune qui a passé sa vie à Paris dans les meilleures compagnies, femme d'un Ferriol assez ifînoré, frère de Ferriol qui a été ambassadeur à (".oiistaniiiiople, qui n'a point élé marié. L'autre sœur relùjieuse professe pDulant bien (les années dans les Augnstines de Monl-Fleury, aux environs de Grenoble; toutes les deux belles etlort nimables, madame Ferriol avec plus de douceur et de galanterie, l autre avec infiniment plm d'esprit et de débauche. Elle attira bientôt la meilleure cmipatjnie de Grenoble à son couvent, dont la facilité de rentrée et de la con- duite ne put jamais être réprimée par Ions les soins du cardinal le Camus. Tant de commodités dont madame de Tencin ;ibu-a lar- gen)ent ne firent que lui appe.-aiitir le [»eu de chaînes qu'elle por- tait, On la venait trouver avec tout le succès qu'on eût pu désirer ailleurs... Plus tard, elle devint maîtresse de l'abbé Dubois, et lorsqu'il fut cardinal, maîtresse publitiue, etc., etc. Avais-je donc tort de nommer cet écrivain dans ma note et xont-ils de mon cru, selon votre lanf,'a;ie', ces traits de haut (joùt, étourdinient attrdjiH;s à Saint-Simon? ' Je no veux pas céder à la tentation de relcvei' toutes les distrac- tions de ce genre i.i' serait une salislaclion tort puérile. Je ne puij cependaiu m erupèclu'i- de sifjnaler une inadvertance vraiment singu- lière sous la plume démon contradicteur. Il cite celte phrase de mon article: « Aussi le musulman if,Miorait-il et ne pouvait-d comprendra cette charité admiraMe dans sun principe, bien que parloi> exercée ju>qu'à l'abus, qui anime le missioimaire calliolique, lui inspire une alinég lion sublime et le détermine à quitter son jiays, à traverser les dé^erls,à souffrir, à mourir pour sauver une seule àme et la f.Mre|)ar- ticiper aux consolations et aux espérances de Li toi. » Et il ajonie : « Il 380 APPENDICE. Ce moi étonrderie revient plus d'une fois sous votre plume. Il n'est ni dans mes convenances ni dans mes habitudes de l'employer; mais n'en ailrais-je pas le droit quand je ren- contre tant de contradictions dans votre article ? Vous affir- mez que l'étude sur Avedick était parfaitement déplacée dans un travail sur le Masque de fer, et vous oubliez avoir non moins dogmatiquement affirmé, deux pages auparavant, « qu'il était essenliel au but que je me propose, la révéla- tion du Masque de fer, de détruire toutes les opinions qui avaient été précédemment émises. » Dois-je, sur la foi de la première affirmation, conserver dans mon travail l'épi- sode d'Avedick, ou, d'après votre seconde décision, suis-je tenu de le supprimer ? La protet>talion qui a précédé votre article fait vivre le chevalier de Taules jusqu'en 1825, et plus tard vous dites qu'il est mort en 1800. Ni l'une ni l'autre de ces dates ne sont exactes. Vous avez trouvé la seconde dans les quelques lignes consacrées à Taules par la Biographie Michaud, et rendues beaucoup moins affirmatives dés la seconde édition de cet ouvrage, où se trouvent du reste tant d'erreurs, N'est-il pas plus judicieux d'ajouter foi, au moins en ce qui concerne les dates, à une notice très-longue, Irés-détaillée, fort bien faite par quelqu'un qui a connu Taules, et placée à la tiHe de ses écrits au moment de leur publication en 1825? Or, l'auteur de cette notice ne laisse aucun doute sur ce fait, que Taules vivait encore sous le premier Empire, puis- que : 1" il le montre « refusant du gouvernement impérial est assez difficile de comprendre comment après la mort on peut taire participer une ànie aux consolations et aux espérances de la foi. » Est-c(.' donc à moi, profane, à rappeler à mon contradicleur que le spectacle du martyre d'un missionnaire et de son liéroi(iue courage a été souvent bien plus efficace pour le salut des âmes que toutes ses exhortations? Il me semljle aussi que c'est par leur mort que les pre- miers clnx'tiens ont obtenu la conversion de tant de païens. Ce qui a fait justement dire à Teitullien : « Sang de martyr, semence de cliré- tiens. » — Mon cniitradicleur n'a pas été heureux dans le choix de la phrase où il fulliùt trouver une naïveté, RliPONSE AU R. P. TLI.QUAND. 381 plusieurs imporlants emplois; » 'I" il afiinne en iS'ib que Taules est mort depuis peu d'aunées seulement. Le singu- lier est que vous citez avec complaisance, et pour vous en servir contre Taules, un pass.ige de cetti> notice dont vous refusez d'adopter les dates. De telle sorte qu'on serait fort embarrassé pour connaitie votre opinion sur un document que vous repoussez et que vous acceptez tour à tour, si votre vrai mobile n'apparaissait pas : vous teniez à ouvrir votre article par la constatation d'une erreur grossière que j'aurais commise. La question de la mort de Taules ne touche en rien au débat, l'eu impoile. Il y a un mois à peine, vous avez prolongé sa vie jusqu'en 1825. Peu importe encore. Il vous faut, il vous faut à tout prix trouver dans mes pages une de ces énorniités qui justifient le sarcasme et qui vous lallient aussitôt les lecteurs en m'enlevant toute leur con- fiance Vous tuez Taules en 1800, et vous avez fort beau jeu ensuite de rire de moi, qui le montre « traversant le premier Kmpire sans vouloir rentrer dans les affaires. » Ce sont là des succès de fort bon aloi. Vous portez contre moi une accusation plus grave encore et non moins imméritée. Vous dites que « je me suis donné le plaisir ;)eM français de charger un compatriote pour élever aux nues Avedick. » Vous êtes très-fondé à ni'adresscr (;e reproche, faisant partie d'un Ordre si éniinemment français, qui a toujours défendu les libertés de l'Église gallicane, qui ne s'mspire que des intéiêts de notre pays et les soutient même à l'encontre des injonctions qu'il reçoit de Rome, dont l'esprit, les actes, les ui)ligations, les tendances ont été constamment dirigés par le plus pur patriotisme. Sans pré- tendre aimer autant que vous mon pays, je me suis pro- noncé, sur certains épisodes de son histoire, avec une émo- tion prenant sa source, ce me semble, dans un sentiment tiès-franrais. (Juandj'ai eu à porter un jugement .^ur la révo cation de Ledit do Nantes, sur cet acte qui, vous le savez bien, a été conseillé ^i Louis MV, et dont les conséquences 3!<5 APPENDICE. ont êlé si désastreuses, je l'ai réprouvé avec toute l'énergie dont j'cla's capable, et ce me semble, en bonFranç.tis.Lors- fjLU', dans la de^criplioii d'une ville célèbre S j'ai renconlié uiie prison* où furent détoniis tant de protestants dont on a^.iit confisqué les biens, incendié les demeures, et qui, entassés dans des cbanibres étroites et obscures, étaient con- danaies à y vivre, le fanatisme religieux, cause de ces ini- quités, et qui, vous le savez bien, était mspiré à Lolus XIV, je l'ai maudit, et, ce me semble, en bon Français. A vrai dire, je n'espère pas que ces jugements vous per- suadent de mon patriotisme. Mais je voudrais au moins vous cunvaincre de la netteté babituelle de mes afiirmations. Vous semblez, en effet, la mettre en doute. Vous dites « que le libre penseur perce en moi sous le masque catholique; que j'essaye de parler comme pourrait le faire un catholique; que j'ai glissé dans le Correspondant mon étude sur Ave- dick. » il n'en est rien, T. R. Père. Les insinuations, les sons-entendus, les timidités affectées de langage, je ne les ai jamais connus. Après avoir longteuips étudié ce dont j'ai à parler, j'affîrme et je maintiens hautement mon opinion. Les nombreux articles publiés depuis cinq années dans la revue où tous vos eff rts tendent à me rendie suspect, je les ai offerte et non glisses par surprise. La direclion du Cor- respondant n'est pas plus disposée à subir ce procédé que je ne suis prêt à l'employer. Sa vigilance, (|ue vous voulez armer contre moi, n'a point élê trompée, et, loin d user de subterfuge, j'ai exposé, avant d'en connnencer la [)ublica- lion, le sens fijénéral de mes six articles siu' iHumnte au masque de fer. Il n'y a donc eu ni subterfuge, ni nianuni- vres, ni surprise. 11 faut vous y résigner. Tout s'est fait loya- lement, ouvertement, avant comme pendant cette polénn- que... de ce côté du moins; car nous n'usons point des tnènies procédés, pas plus que nous ne combattons avec les ' Histoire d'Aujucs-Mortei. * La tour de Conslancc. REPONSE AU U. P. TURQUAND. 363 mêmes armes, et tandis qu'ici vous était offerte l'hospitalité la plus complète, ailleurs mes plus légitimes réclamations riaient ou dénaturées ou repoussées avec cette douce urba- nité et cette évangélique mansuétude qui caractérisent cer- tiiins de vos alliés. Mais c'est assez m' occuper après vous de points aussi étrangers à ce débat, et il est temps de ramener la question à ses deux termes véritai)les : — Quel jugement faut-il porter sur la conduite de Ferriol et de Louis XIV envers Avedick? — Les jésuites ont-ils pris part à son enlèvement? n Dniis tous les temps et dans tous les pays, la tactique des persécuteurs a été de salir leur victime. Je ne me suis pas lait, je ne prétends pas me faire l'avocat d'Avedick. Néan- moins il est essentiel, ce me seuil)le, de remarquée q(re. les (lépèclirs de Ft-rriol qui terrriss(!ril la réputation du p;itriar- (lie sont postérieures à son enlèvement. Le P. Grilfet, un (les vôtres, a dit très-judicicusenrent qu'avant d'adopter l'opiiiion érrrise sur irn personnage par irn corrteinpor-ain, il convient d'examiner s'il n'avait pas un puissarrt intérêt à louer ou à blâmer. Par leur dattî donc, ces dé[)éclics servaient déjà suspectes, mais «:ombierr le sont-elles plus encore, lors- qu'on voit l'exagération et l'ériorrrrilé scarrdaleuses des actes ((ue Ferriol lui reproche, et quand celui-ci, plusieurs anirées après, recourrait celte exagératiorr *? Ces actes sorrt tels (|uc vous avez reculé, et je voirs en a()proirve, devant linsertiorr intégrale de ces dépêches. Pourcpioi m'accuseï" d'avoir lait * Dépêche du 2 févi-ier 1708. <( l.c 1'. Il\aciiillie m'exagérait tous le» joiii'S lesmécliancclOs cl les crimes d'Avcclicl;. u 584 APPENDICE. par calcul, ce que vous vous êtes permis par une sage pru- dence? Au surplus, les profanations reprochées à Avedick par FtTiiol auraient-elles été réelles, se serait-il rendu co i- pable de crimes plus grands encore, la violation du droit des gens conuTiise sur sa personne par un ambassadeur et sa longue détention dans un pays étranger, seraient-elles plus ('.\(;usables? Vous donnez quelquefois au patriarche la qua- lificalion ironique de digne et respecté vieillard, d'imiocent Avedick, tantôt en voulant bien reconnaître que je n'ai ja- mais employé ces termes, tantôt en vous abstenant de cette loyale et nécessaire observation. De telle sorte qu'ayant riiomieur d'êtie le principal objet de vos attaques, c'est à moi, dans ce dernier cas, que le lecteur attribue l'emploi dé ces épithètes excessives. Je me suis contenté de le nommer « l'inloi luné Avedick, » ou bien « ce chef aimé des Armé- niens, » qualificatifs que justifient assez, cerne semble, ses longs malheurs et les énergiques efforts déployés par les Arméniens pour faire cesser une détention inique. Du reste, il y a, dans votre article, un aveu qui aurait dû vous rendre plus indulgent pour le patriarche. « Vous ne niez pas la part que les jésuites auraient prise à l'élévation d'Avedick au patriarcat, » et, parvenu au pouvoir, il aurait trompé les espérances que ces Pères fondaient sur lui. Les jésuites auraient donc consenti à accepter les services « de cet être repoussant. » Vendu à eux, ce n'eût plus été un homme vénal. Placé entre leurs mains, l'instrument aurait perdu tous ses défauts. 0 mon Père, fiuelle distrnction vous avez conmiise! 11 est vrai que vous évoquez ensuite, à propos de l'échec qu'ont essuyé quelques-unes de vos tentatives de ce genre, des souvenirs pleins de tristesse et d'amertume. Vous constatez « qu'il vous est arrivé de n'avoir pas toujours la main heureuse. » Vous rappelez l'exemple d'Henri deGon- driii, e'iève des jésuites, appelé, grâce à votre intervention, à l'archevêché de Sens, et devenant « l'un des plus fougueux coi yphécs des jansénistes et le persécuteur à outrance de RÉPONSE AU n. V. TURUUAND. 3â3 SCS anciens maîtres et bienfaiteurs. » Je ne sais si je me trompe, mais en épancliant ainsi les rej,frels causés par les doceptiitns que vous avez parfois éprouvées, les ingratitudes dont vous ont abreuvés quelques-uns de vos élèves, vous avez dû peuser à Voltaire. Biais enfin, avec ou sans votre participation, Avedick a été élevé au patriarcat. M. Topin, dites-vous, écrit avec un calme olympien : « Avedick exhorte ses coreligionnaires à la pnix, et durant plusieurs années les deux Églis&s se maintiennent dans une concorde parfaite. » Comment doisje qualifier à mon tour ce procédé de discussion par lequel vous citez cette phrase, non-seulement en l'isolant à dessein de ce qui la précède et l'explique, mais encore en supprimant toutes les dépêches de Feriiol que j'indique en note et qui la jusli- fienl?Celles-ci ne peuvent être suspectes, puisqu'elles expri- ment sur Avedick une opinion si contraire aux de.'-st'ins de celui qui les a éciites. Les voici suivant l'ordr»; de leur date depuis le moment de la nomination d'Avedick jusqu'à son enlèvement. Ai-je besoin de le faire remarcjuer, là est le point essentiel du débat: premièrement, puisqu'il s'a;:it des cinii années qui ont précédé renlévcment d Avedick et son envoi à Marseille; secondement, puisque ces dépêches éma- nent de celui môme qui a ordonné cct-acle de violfnce. Quels meilleurs éléuuMils pouvons-nou.s léunir pour appré- cier, binon l'acle de violence en lui-même, que vous consen- tez à blâmer un peu, du moins les circonstances atténuantes que vous invoquez? Ferriolau comte de Pontcltarlruin. — 11 nuty 1702. Le palriorche Avedick est encore à Andrinoi)le. 11 e.xhorte le« Ânuénieiis à la i^aix. l'crrivl a Pohtrlinrlrain. — 8 juin 1702. La ^jerbctuUuu duj Aunciiicuâ calhuliqucs csl entieieuient lime. 38» APPENDICE. Ferriol au roy. — 2 octobre 1702. La persécution paraît entièrement finie. Ferriol au roi. — i" may 1705. La liberté est si grande pour nos Églises que tout le monde avoue qu'il n'y en aurait pas davantage dans un pays chrétien. Les RR. PP. jésuites ont ftiil à Pâques la procession de Sainte-Anne au milieu de Galata, portant la. croix, les bannières et les reliques avec une infinité de flambeaux allumés et un concours de peuple prodigieux. On ne faisait auparavant celle cérémonie que dans l'enceinte de la maison. Ferriol à PonLchar train. — A juillet 1705. Toutes les affaires du commerce et de la religion vont ici fort bien. Nons y jouissons d'une assez grande tranquillité. Remarquez que je cite toutes les dépêches. Vous dites que celles de Ferriol présentent certaines lacunes, vous fondant « sur ce qu'il accuse Avedick d'avoir intercepté ses cour- riers.)) Yous avez mal lu, mon père, la dépêche que vous invoquez. « Avedick, écrit Ferriol à Torcy, avait eu la témé- rité d'intercepter les lettres du roi, » mais non celles de l'ambassadeur. L'eùt-il lait du reste, Pontchartrain eût aus- sitôt averti Ferriol que le courrier ordinaire n'était point parvenu à la cour, et par le suivant, l'ambassadeur fran- çais n'eût certainement pas manqué d'envoyer une copie de ses dépèches interceptées. C'est ce qui se fait d'habitude, et l'existence de numéros d'ordre autant que la mention dans les réponses, des dates des lettres auxquelles il est répondu, révèlent aussitôt une soustraction et permettent de la répa- rer. Or rien de semblable ne se remaïque dans la corres- pondance de Ferriol. Elle existe en son entier, et, si les diverses lettres ont des dates assez éloignées les unes des autres, cela tient uniquement aux longueurs des communi- cations. Après avoir ainsi établi qu'il n'y a pas et qu'il ne saurait y avoir de lacunes, je continue à citer. RÉPONSE AU R. P. TURQUAND. 387 Feniol à Pontchartrain. — 18 septembre 1705. Avedick est aux Sept-Tours (prison de Constantinople). Soupy travaille pour se faire de nouveau patriarche. Il est en toute liberté. Les dépêches suivantosnous apprennent la'cause do cette détention, et montrent Ferriol, après l'avoir provoquée, la rendant le plus dure possible. Ferriol au kiaya du grand-vizir. — 44 may 1703. Je vous prie très-instamment de faire punir très-sévèrement Avedick, patriarclie des Arméniens. Comme son crime est grand, ayant attenté à l'autorité des souverains et intercepté par argent la lettre d'un grand empereur amy de tous temps de la Porte, sa pu- nition doit être exemplaire, et Ton ne peut pas dire qu'il soit irno- ceiit, puisque son crime a été prouvé dans notre justice suivant toutes les régies. Ferriol à Louis XIV. — 9 novembre 1703. Le patriarche des Arméniens Avedick, qui était aux Sepf-Touis, a esté envoyé en exil dans un château de Sirie, et Soupy, après avoir été mis en liberté, a voulu de nouveau se faire patriarche ; mais il n'y a pas réussi. On doit l'envoyer en Romélie pour y prescher. Kaisac. qui a esté fait patriarche, paraît un homme modéré. J'es- pi'reque nous aurons lion d'en estre coiiti-nts. Ferriol à Pontchartrain. — \2jiiin 1704. Les Arméniens ont fait tout ce (pi'ils ont pu pour retirer Avedick de son exil à Abratadas, qui est un petit écueil près de Tripoly de Sirie, mais le vizir a toujours déchiré les lequêtes, et j'ay iloniié les ordres nécessaires pour rendre la prison d'Avedick In plus dure qu'il est jjossible. Il est enfermé dans un cachot plein d'eau et d'où il ne voit point le jour. Cependant, le patriarche des Arméniens Kaisac a -été déposé. Glace au dévont'inent «les Arméniens, Avedick sort do 588 AI'I'ENDICi:. prison et redevient patriarche. Nous approchons de l'épo- que de renlèvemenl. Ferriol au cardinal de Jamon. — 11 mars 1705. Les affaires de la religion sont icy fort tranquilles. Avedick est encore palriarclie des Arméniens, mais il se tient dans un grand respect. Je ne laisseray pas de demander sa déposition au vizii', le connaissant pour un très-méchant homme et capable d'une grande dissiiiuilatioii. Fcrriol à Louis XIV. — 20 juin 1705. La religion est ici dans une grande tranquillité'. Ferriol au cardinal de Janson. — 15 aoiU )7t.5. .Pour ce qui regarde Avedick, il est encore en pi s cession de la dignité, mais il ne donne aucun chagrin aux catholiques. Ferriol au cardinal de Janson. — 16 septembre 1705, 11 reçoit dans son palais le patriarche de Sissem, qui essaye C.i renverser Avedick. Ferriol à Pontchartrain. — 27 décembre 1705. Le patriarche arménien Avedick a eu la hardiesse de me venir voir. Comme je luy avais donné la ceinture d'assurance, je ne l'ay pas fait arrêter. Il m'a promis qu'il ne tourmenterait plus les Ar- méniens catholiques et qu'il défendrait de prononcer dans leurs églises l'anathéme qu'ils prononçaient ordinairement contre sanit Léon et le concile de Chalcédoine, et qu'on n'invoquerait plus Dios- core et les autres hérétiques qu'ils honorent comme des saints, et je luy ai assuré que lorsqu'il aurait exécuté toutes ces paroles, nous serions les premiers à inviter les Arméniens catholiques à retour- ner dans leurs églises. Puis Ferriol annonce tout à coup l'enlèvement à Louis XIV. Ainsi, quels qu'ait-nlété les démêlés antérieurs d"'\vi'dick et des catholiques, quel qu'ait pu être le ressenlinient RÉPONSE AU R. P. TURQUAND. S39 éprouvé par les jésuites de n'avoir pas réussi à i'acheler, il est incoiitebtabie qu'avant comme après la dure détention à Abratadas, Avedick a vécu, tout au moins, dans un appa- rent accord avec les catholiques. De mon récit de l'enlèvement, vous voulez bien ne rien contester, sinon la part qu'y ont eue les jésuites, question que j'examinerai tout à l'heure. Le récit des événements qui ont suivi le départ d'Avedick, vous consentez de même à l'accepter, ainsi que l'exaclitude- de toutes les dépêches d'après lesquelles je l'ai composé. Seulement vous le jugez unpeu dramatisé. 11 est vrai qu'il est pi is développé que le vôtre, et qu'il ne m'a pas suffi comme à vous, de m'exprimer ainsi : « Avedick arriva à Marseille, fut transfère' au montSainl- Michel, et de là à la Bastille. Il finit})ar faire son abjura- tion. Hendu alors à la liberté', il se retira sur la paroîkse Saint-Sulpice, et mourut rue Férou le 21 juillet 17H. » Ces quelques lignes ne sont pas dramatisées, c'est indu- bitable. Mais, en revanche, elles offrent un précieux exem- ple de concision dans le style et de rapidité dans la marche. Vous avez un don particulier pour écrire ceitaines parties de l'histoire, pour glisser légèrement sur les scènes qu'il vous serait pénible de retracer. C'est sans doute chez vous une grâce d'état, car un des vôtres s'est immortalisé par une manière analogue de raconter l'histoire du premier Empire ; et je conçois que, comptant dans vos rangs un historien si justement fameux, vous soyez si sévère puur « ces fiertés indépendantes qui sous le second Empire s'oc- cupent d'études historiques, n « Avedick, dites-vous, fut transféré de .Marseille au mont Saint-Michel, et de là à la Bastille. » De ses protestations énergiques, des rigueurs appelées sur ï-a tête par Ferriol, dont la haine était pourtant assouvie, de l'émotion univer- selle excitée dans tout l'Orient, des eflorts touchants tentés plusieurs fois par les Arméniens pour retrouver leur chef, 2Î. 390 APPENDICE. de l'alternative où se trouvait le prisonnier de renier sa foi ou de mourir à la Bastille, des vives instances et des préoc- cupations inquiètes de la cour de Rome, pas un mot. Ce dernier point cependant, vous auriez dû au moins essayer de le détruire ; car l'immixtion du saint-office dans cette af- faire achève de lui imprimer un caractère incontestable de persécution religieuse. « Les démarjîhes des Arméniens, vous contentez-vous de dire, n'amenèrent aucun résultat, par suite de ïhapileté diplomatique de Ferriol et du cabinet qu'il représentait. » 0 euphémisme admirable ! vous m'ac- cusez, R. Père, d'être bien sévère pour les diplomates de mon pays. Je m'en voudrais beaucoup d'avoir nommé habi- leté diplomatique cette suite de mensonges impudents, de scènes burlesques, ces envois successifs des Arméniens tan- tôt à Messine, tantôt à Rome, tantôt en Espagne, partout enTin où Avedick n'était pas ; cet empressement à accuser de l'enlèvement les Anglais et les Hollandais ; ces dépêches mensongères, contradictoires, passionnées, par lesquelles Ferriol calomniait pour détourner les soupçons et deman- dait une répression cruelle pour satisfaire sa haine ! Je m'en voudrais beaucoup, d'avoir nomme habileté' diplomati- que du cabinet français la conduite de Louis XlV faisant dresser après la mort d'Avedick un acte, honteux témoi- gnage d'hypocrisie, dans lequel e^t attestée la douleur du roi; dans lequel Avedick est nommé un disgracié dont on a ignoré les infortunes, et qu'on a mis en liberté dès qu'on a su son nom et sa qualité! J'appelle habileté diplomatique — et celie-là, je l'ai exposée, je l'ai louée avec joie — les efforts, couronnés de succès, d'un Polignac, parvenant en Pologne à élever sur le trône le prince de Conti, ou luttant, avec sa seule fermeté et son admirable présence d'esprit, contre les insolentes prétentions delà Hollande et de l'Em- pire. De cette habileté diplomatique, notre histoire compte, grâce à Dieu, de nombreux, de brillants exemples, et il n'est point nécessaire d'excuser quelques tristes exceptions RÈPONSE-AU R. P. TURQUAND. 591 telles que celle qu'offre la carrière de Ferriol. Les luécou- nailre serait non-seulement mentir à toute vérité, mais en- core justifier le reproche de trop étroit patriotisme que nous adressent si souvent les étrangers. Vous souhaitez qu'on retrace après moi le portrait de cet ambassadeur extrava- gant*. Mais qui, sinon vous-même, consentira à oublier ses fautes, « à cause de la protection efficace » dont il vous a entourés? » Comme jésuites, dites-vous, nous ne perdrons jamais le souvenir de ce qu'il a fait pour nous. » Rien de mieux, et cette gratitude est fort naturelle. Mais veuillez ne pas exiger que d'autres que vous la partagt-nt, à moins qu'a- voir prolégé les jésuites mette désormais un diplomate à l'abri des sévérités de l'histoire. Le souvenir des bienfaits tie Ferriol e.st même si puissant sur vous, qu'il échauffe votre style et vous dispose aux objurgations et aux apostro- phes. « Pauvre Ferriol! vous écriez-vous, non sans élo- quence, si au lieu de vous en prendre à un schismatique, vous aviez fait mettre dans un cul de basse-fosse le P. Bra- connier, le P. Taiilloii, le P. Hyacinthe, et autres jésuites, on vous regarderait comme un bienfaiteur de l'humanité! » Le mouvement est beau, mais la supposition fort invraisem- blable; car, pendant le règne de Louis XIV du moins, je vous aperçois toujours du côté des puissants et des persécu- teurs. Par ce qui précède, nos lecteurs ont déjà dû surprendre votre lactique. Klie consiste à présenter le fait principal en quelques lignes, à qualifier par des euphémismes des actes * J'ai sur sa conduite, sursn folio contestfie par lui, mais trop réelle, et sur les scènes qui ont maniué son dipart de Conslantiiiople une série de dépêches des plus curienses el (|ue je publierai un jour. Ça honteuse comluitc avec rnaileniniselle Aïssé a tité justement flétrie par M. de Barante dans une notice consacrée à la fameuse el toiuliante Aïssé. Les extravagances de l'ambassadeur ont été eu fiartin exposées par Hammer. Ses démêlés avec son successeur, sa disf^ràce très-méritée iont l'objet de nombreuses dépêches. Mais it a protégé les jésuites. Ce mot- répond à tout. 392 APPENDICE. que tout esprit non prévenu flétrira avec indiiïnation, puis à détourner l'attention sur des points secondaires. Mais je veux vous suivre dans celte voie, si tortueuse que vous l'ayez faite, et après avoir remis en lumière ce que vous avez ob- scurci ou ce dont vous avez détourné la tête, montrer qu'il n'y a rien dans votre article — rien, l'entendez-vous, mcn père? — à quoi je ne puisse répondre victorieusement. Vous signalez le mot de vieillard appliqué à Avedick, et vous m'opposez son extrait mortuaire, indiquant l'âge de cinquante-quatre ans, ou environ . Ces derniers mots auto- risent à faire des recherches plus complètes sur son âge réel. Dans l'Histoire de l'Empire turc d'Hammer, j'ai acquis la certitude que cet âge élait nécessairement plus avancé. C'est à Erzeroum, où il avait été cadi, que le muphti Fei- zoulah-Elfendi s'était lié avec Avedick, qui devint son pro- tégé. Or l'année assignée par Hammer au séjour du muphti dans cette ville m'a conduit à conclure qu'Avedick était sexagénaire à l'époque de son enlèvement. Puis-je mainte- nir le mot vieillard? Vous me reprochez d'avoir représenté Avedick disant la messe à Saint-Sulpice, et vous ajoutez : « M. Topin cite à l'appui la déclaration authentique de Pétis de la Croix ^ . » Vous avez mal lu, R. Père, la note 5, p. 843, de mon arti- cle -, et là où j'invoque les « Registres des convoys et enter- rements à l'église paroissiale à Saint-Sulpice, à Paris. extrait délivré par le sieur de la Chétardye, curé, le 14 août 4711, » vous lisez : Déclaration authentique de Petis de la Croix. Or cet extrait porte : « Durant les sept mois qui ont précédé sa mort, le sieur Avedick a assisté à tous les offices de Saint-Sulpice, y a comnmnié, y a célébré la messe, etc. , etc. » Puis-je maintenir les mots : Saint-Sulpice ? * Le nom de cel interprète se termine, en eifet, par un s et non par un t. C'est la seule erreur (lue je reconnaisse et la seule concession que je fasse à mon contradicteur. ^ Soit la note 1,p. 198, qui précède. RÉI ONSE Ai; R. 1'. lUIUJi;.\ND. 593 iXon moins nctloineiil vous afdrnioz que je me sers de la déclaration anthenli Voilà donc huit écrivains, les seuls qui se soient occupés de ce sujet jusqu'à ce jour, et qui tous font participer les jésuites à l'enlèvement du patriarche. Jlais llammer est à vos yeux « un compilateur sans autorité, )« Taules un pamphlé- taire, et vous ne dites pas un mot des autres. (A^lte unanimité dans les opinions de mes devanciers est déJM, ce me semble, significative, et beaucoup d'historiens, très-justement estimés, croient suliisannuent établie une al'firmation qu'ils étayent d'aussi nombreuses et aussi diverses citations. Je n'ai point voulu le faire, composant mon récit d'après des pièces authentiques et manuscrites. Je vais donc les discuter avec vous. J'ai cité une dépèche de Ferriol à Torcy, dans la(|uelle l'ambaisadcur i^c plaint des missionnaires catholiques. « La |)lupart des missionnaires, dit-il, ne s'en tiennent point ici à leurs fonctions. Ils veulent tous passer pour des ministres; * Lettres sur li/ Tiircjnir, I. Il, p. IIA). ' l.tio(/rai>/iit: (le Ferriol, colletlioii Didol, t. XVII, p 5oG. ^ liiof/rn])hic Didul, iirlitlt' Avedick. * M. l'aiil l.ycioix (Uililiopliile Jacob), L iloiiniie au via^quc de fef, p. i:(J, RÉPONSE AU R. P. TU1{QUA^D. 597 ils se croient plus éclairés que les ambassadeurs, et l'ordre de chaque état est ainsi renversé. Ces bons Pères, qui ne devraient aller qu'au bagne et chez les chrétiens étabhs dans le pays, ne laissent pas de voir les puissances et d'imposer à tout le monde en matière de politique. Lorsqu'un ambas- sadeur veut les réduire dans les limites qui semblent leur être prescrites, ils le traitent d'homme sans religion, qui sa- crifie tout à son ambition. » Vous essayez d'expliquer celte dépêche, et comme toujours, vous en négligez le point im- portant. Vous dites, non sans vous rendre justice, « qu'il n'y a pas d'impossibilité manifeste à trouver des missionnaires plus éclairés que les ambassadeurs. » Au reproche de voir les puissances, vous objectez que c'est fort naturel, « quand les missionnaires n'ont pas pu obtenir par l'intermédiaire du représentant de la France ce qu'ils désirent. » Et vous ajoutez : « Où est donc le crime si noir? n II n'est pas là assurément; mais vous vous gardez bien d'expliquer la fin de la dépêche. Traiter cVhomme sans religion et plein d'am- bilion V ambassadeur qui veut vous réduire dans les bornes qui vous semblent être prescrites, n'est-ce point là de la ca- lomnie? Il est vrai que les jésuites ne sont pas spécialement désignés, mais ils ont tout au moins une part de ces repro- ches, puisqu'ils luisaient partie des missioimaires catholiques d'Orient. Vous ne sauriez le nier, et quand je vois que cette dépêche, nettement accusatrice, est postérieure à un débat de Ferriol avec le P. Braconnier, /c.s;/j7e, débat dans lequel l'ambassadeur a rencontré chez ce Père une résistance invin- cible à de trés-louables tentatives de conciliation, ne suis-je pas fondé bi(>n davantage encore à croire que les jésuites ont eu au moins leur part dans les reproches de Ferriol? Celte résistance invincible du P. Braconnier, jésuite, vous ne pouvez la contester. Ici surtout se manifeste l'opposition radicale des points de vue auxquels nous nous plaçons Dans • e débat, Ferriol intervenait en personnage politique etriii.s- lorien doit le considérer sous cet aspect. Le P. Braconnier 25 398 APPEINDICE. restait théologien intlexible dans sa foi, et c'est en théologien, aussi inflexible dans vos croyances, que vous défendez sa conduite. « Pour un théologien, dites-vous, la position était claire : le P. Braconnier devait maintenir les principes. » Ce à quoi je ne saurais trop vous objecter que, lorsqu'il s'agit d'une conciliation, 1rs concessions doivent être réciproques. Ferriol, vous le reconnaissez vous-même, a cherchait, de la meilleure foi du monde, à établir un modus vivendi entre des intérêts inconciliables, dites-vous. » Mais c'était vous seuls qui les rendiez inconciliables par votre opiniâtreté. La concession n'eût pas été cependant bien compromettante, puisqu'il ne s'agissait que de tolérer, comme cela s'était fait autrefois, la présence des Arméniens catholiques dans les églises des Arméniens schismatiques. Vous m'opposez M. Ubi- cini,dont vous acceptez ainsi, et avec raison, la compétence. Mais vous vous êtes bien gardé d'en transcrire la page sui- vante : L'Église arménienne de Constantinople 1 était alors (1700} en proie à de violentes discordes que le zèle intolérant des mission- naires européens avaient allumées. Aux voies de douceur et de persuasion que ces missionnaires, dont le nombre allait croissante Conslantinople, avaient suivies jusqu'alors et qui avaient ramené un grand nombre de dissidents, succéda, par une déplorable erreur, une propagande furibonde dont l'effet immédiat fut d'arrêter le mouvement qui commençait à se manifester vers l'unité catholi- que. « Ils choquèrent ouvertement les dissidents, rapporteM. Bore *, « en interdisant aux catholiques Tcîntrée de leurs églises, qu'ils « représentaient comme le sanctuaire de Satan, et en attaquant la « liturgie et les prati^iues de rancienne Église arménienne. Onre- « I usa l'absolution à quiconque contrevenait à cet ordre. Les catho- « tiques, trop disposés à s'éloigner de leurs frères, prirent telle- « ment en horreur leurs églises, qu'en passant devant la porte ils * Lettres sur la Turquie, p. 2j4. * Bore, l'Arménie, p. 5i. — Serpos, Compendio storico suUa nanonc arincna, p. '20 !■ el suiv. r.EPO.NSE AU !l. P. TLUQUAND 309 t! déloiirnaieiit la tête par mépris comme si c'eût été une pagode « d'idolâtres. On renouvela toutes les disputes assoupies depuis « plusieurs siècles touchant le p;ipe Léon et le concde de Clialcé- « doine. De leurcôlé, les partisans du patriarche intriguaient vive- (( ment contre les missionnaires, qu'ils (lépeij^naient à l'autorité « civile comme des conspirateurs soudoyés par les cours d'Occi- « dent. » Vous consenloz à donner la dépêche de Ferriol au P. Flou- riau, dans laquelle il se plaint très-vivement de la conduite au I'. Braconnier, jésuite. Mais le passage, que vous en citez ', est incomplet. Le voici intégralement reproduit avec vos omissions soulignées. Ce qui m'a fasché dans celte occasion est que le P. Braconnier n'a jamais voulu entendre parler d'accommodement, disant que l'Kglise avait souffert de plus grandes persécutions, que les Armé- niens devaient soufirir, qu'ils en seraient quittes pour de l'argent cl que la persécution cesserait tost ou tard. J'ay eu beau luy faire voir qu'elle estait générale dans tout l'empire; que le Grand Sei- gneur pouvait y ajouter des ordres plus sévères et qui pourraient porter un coup mortel à la religion par le peu de fermeté des ca- tholiques, et qu'il estait permis d'arrêter une persécution quand on le pouvait sens intéresser la religion et sans l'offenser ; qu'estant ici l'ambassadeur du roy, 'prolecteur de tous lesclircticns d'OyJent, je devais les défendre et leur procurer le repos ; que je n'avais rien à me reprocher sur la conduite que f avais tenue pour y réussir, et que si S. M. me donnait des ordres plus forts, je les [crois entendre à la Porte sans faiblesse et safis crainte-. Le P. Rraconnier a toujours esté du sentiment que li's catholiciues ne pouvaient plus retourner dans les églises arméniennes, ny avoir aucune communication avec leurs liéres ; qu'ils devaient plulùl souffrir toutes les persécutions du monde; de sorte que les autres thcologiens ayant este d'un sentiment contraire, on a travaille à * P. 2S7 de larliclo tii s Elmlea religiciixes. ' Par cette omission, vous avez voulu éviter do montrer l'amiiassa- dcur (tu roi de France se nommant lui-inônie « iiro'ectenr de loics les chrcliciis d'Orient, » lorsque vous l'aviez rc|irésenlé <|ueli|ups pn"cs plus liaut (p. 274) protecteur seuleincMt ilca aitholiquci. 400 APPENDICE. îiti accommodement qui ne laisse pas de souffrir encore quelques difficultés par tous les obstacles qu'on ij apporte. » Ainsi il est incontestable que c'est un Père jésuite qui a fait avorter les louables efforts tentés par Ferriol sinon pour amener l'union des deux Églises, du moins pour faire dis- paraître des causes incessantes de querelles et d'aniinosité. Vous vous irritez de ce que je constate à sallété que « seu- lement de très-légères divergences dans le dogme séparaient les Arméniens schismatiques de la communion romaine. » Ce n'est pas sans motif que je l'ai dit et que je le répète. Il est certain, en effet, et c'estvraiment étrange, que, soit dans la polémique soit dans les luttes religieuses, vous êtes d'autant plus impitoyables et vifs que vos adversaires sont moins éloignés de vous. Je n'en veux pour preuve que la manière dont vos amis combattent cette fraction libérale de catboliques dont vous ne pouvez cependant nier la foi iné- branlable, qui compte dans son sein des prêtres illustres, des évoques éloquents, et, dans les lettres, tant d'illustra- tions éminentes, dont la voix se fait entendre eu ce moment en Allemagne et parviendra jusqu'à Rome, et à laquelle appartient, il faut l'espérer, l'avenir du calbolicisme ! (( Sauver des idolâtres, dites-vous, M. Topin l'accepte, mais des schismatiques î son cœur et sa raison s'y refusent égabnnent. » Y a-t-il, dans mon article, un seul membre de phrase qui vous autorise à parler ainsi ? Quand, où, en quels termes ai-je blâmé le Saint-Siège de vouloir ramener à la conununion romaine toutes les Églises d'Orient? Ce que je réprouve, c'est la maladroite opiniâtreté d'un P. Braconnier, jésuite, qui a rendu possibles de longues persécutions. Ce (juc je réprouve, c'est la violence d'un enlèvement qui a amené (Je tenibles représailles. Nous voici parvenus à la partie essentielle de ce débat. Une pièce irréfragable, le mémoire du marquis do Bon- nue, allt'sto la part (jue deux jésuitos ont eue à cet cidéve- RÉPONSE AI" n. P. TUP.QUAM). 401 nioiit; l'un, le P. Braconnier, en le conseillant; l'autre, le I*. Taiillon, en en dirigeant l'exécution. Ce mémoire étant la base fondamentale de raccusation que je porte, vous en liiez l'authenticité, et vous le faites en essayant de m'opposer à moi-même. A la suite d'un premier article, dans lequel j'ai essayé d'établir que IHomme au masque de fer ne peut pas être un lils d'Anne d'Autriche, il m'a été demandé pourquoi « je n'avais pas fait mention d'un Mémoire de M. de Saint-Mars sur la naissance de l'Homme au masque de fer publié dans le tome III des Mémoires de tous. Suivant ce document, qui aurait été copié aux archives du ministère des affaires étran- gères, .M. de Saint-Mars avait été le gouverneur du fils mysté- rieux d'Anne d'Autriche, à qui on cachait avec soin sa haute origine. Je répondis ^ que cette pièce est une copie de la rela - tion apocryphe de Sonlavie, déjà réfutée, et j'ajdutai : « Quant à la présence de ce document dans les archives des affaires étrangères, il n'y a point lieu de s'en étonner. Elle s'explique comme la présence dans nos archives de tant d'autres documents, par la saisie de papiers de grands per- sonnages faite après leur mort, ou plus ordinairement en- core, par l'envoi d'un des ambassadeurs français habitant le pays où circulaient ces pièces apocryphes. Mais le lieu où elles se trouvent ne leur donne aucune authenticité. De tout temps et aujourd'hui encore, les ambassadeurs envoient à leur gouvernement la copie de mémoires anonymes, de pamphlets, de pièces diverses, (jui reste jointe à leurs dé- pêches, mais à laquelle on ne saurait attribuer aucune va- leur historique. » Pour détruire l'aullienticité du mémoire du marquis de Boimac, ambassadeiu' à Constantinople, vous m'opposez au- jourd'hui ces paroles, et comme elles vous semblent favo- rables à votre cause, vous vous empressez de « les déclarer • Voy, p. 11, note. 402 APPENDICE. fort judicieuses et de reconnaître que je suis souvent aussi heineiix, quand je me trQUve sur mon terrain. » Sans vous savoir gré de ces éloges fort intéressés, je vais essayer de les mériler. Ce prélendu mémoire de M. de Saint-Mars est apocryphe, parce qu'il est écrit correctement, ce dont était incapable Saint-Mars; parce que tous les détails qu'il donne sont infir- més par une foule d'autres documenîs; enfin parce que Saint-Mars se trouvait à Exiles, commandant du fort, à l'é- poque où on le montre gouverneur du fils d'Anne d'Au- tiiche. L'authenticité du mémoire de Bonnac, au contraire, peut être établie par trois sortes de preuves : i° par la série où il est classé dans les archives du ministère des affaires étran- gères ; 2° par l'exactitude des faits qu'il retrace (autres, bien entendu, que celui faisant l'objet du débat) ; o" par l'im- possibilité matérielle où aurait été un faussaire de le ré- diger. De tout temps il a été d'usage, au ministère des affaires étrangères, de demander aux représentants français des mémoires sur la situation politique des pays près desquels ils étaient accrédités, ou qu'une courte mission les appelait à visiter. Quelquefois encore, on les chargeait du soin de rédiger un rapport sur certaines affaires délicates, entière- ment terminées avant leur arrivée", et qu'ils appréciaient d'autant mieux qu'ils n'y avaient joué eux-mêmes aucun rôle. En outre, sous l'ancienne monarchie, plusieurs repré- sentants du roi avaient coutume, au moment de finir leur mission et de retourner en France, d'envoyer au souverain im long mémoire fort détaillé sur les faits principaux et saillants de leur ambassade. On comprend l'importance que donne aux archives des affaires étrangères la réunion de ces mémoires en général fort bien rédigés, impartialement écrits et dans lesquels on retrouve l'esprit, les mœurs, les frnditions, le nMnivi'nit'nl et la vie de tontes les nations. .\ RÉPONSE AU R. P. Tl'HQUAND. '(03 rrmse de leur importance particulière, ces mémoires sont réunis on une catégorie spéciale portant le titre do Mémoires et documents et ayant une série de numéros distincte, et par pays. De cette manière, les directeurs peuvent, selon qu'ils le jugent convenable, communiquer au public la série des dépêches et ne pas montrer la série de mémoires et docu- ments, quelquefois bien plus curieuse, en ce qu'elle contient: une expression moins réservée et plus libre de la vérité. C'est à cette seconde série qu'appartient le mémoire du mar- quis de Bonnac. Quant aux pamphlets, aux factums, aux libelles publiés dans les pays étrangers contre le gouvernement français, les ambassadeurs les joignent, en original ou en copie, à leurs dépêches auxquelles ces pièces restent annexées. Isolées, elles pourraient induire grossièrement en erreur. Demeurant jointes aux dépêches d'envoi, elles conservent bien mieux en- core leur caractère diflauiatoire et n'offrent plus aucun dan- ger. C'est dans cette catégorie qu'a dû être placée, je le suppose, la relation apocryphe attribuée à Saint-Mars, si tant est qu'elle ait jamais existé au ministère des affaires étrangères, où personne ne l'a jamais vue, à l'exception de celui qui a dit l'y avoir copiée. Quoi qu'il en soit, c'est de ce genre de pièces que j'ai dit, et je le répète : « Le lieu où elles se trouvent (à savoir les Archives des affaires étrangères) ne leur donne aucune authenticité. » Mais vouloir appliquer cette observation à la longue série de mémoires et documents qui contribue presque autant que les dépêches officielles à faire l'importance exception- nelle de ces archives, c'est, je ne dirai pas aussi dédaigucn- sement que vous, témoigner d'une étrange ignorance, — je la trouve au contraire fort naluielie en ces matières spécia- les, — mais c'est tomber dans une grande confusion. En outre, en lisant avec soin, non-seulement tout ce qui, dans le mémoire du marquis de Bonnac, précède ou suit Vépisode de l'enlèvement d'Avedick, mais encore les cir- 404 APPENDICE. conslances de cet enlèvement, on s'aperçoit que l'exaclitucle du narrateur est confirmée par toutes les dépêches de Fer- riol que vous n'avez pas contestées. C'est le vice-consul Donnai qui est le principal acteur de l'attentat, c'est à Chio qu'il a eu lieu, c'est sur un bâtiment français qu'Avedick est emmené. On voit ensuite, dans le même mémoire, le chiaoux qui a conduit Avedick à Chio, arrêté, mis à la question, avouant l'enlèvement; puis un ordre envoyé au vice-consul Donnai pour qu'il soit interrogé ^ Et vous vou- lez que tous ces points étant exacts, celui-là seul ne le soit pas, qui fait participer à l'enlèvement deux jésuites? Enfin, si ce document est une pièce fausse, expliquerez- vous comment elle a pu être faite? Taules est le premier qui ait parlé en France de l'enlèvement d'Avedick, et il l'a fait d'après une copie de ce mémoire, ou d'après cerné- moire lui-même. Mais, ce secret d'État ayant été jusque-là ignoré de tous, où un faussaire aurait-il puisé les éléments nécessaires du récit? où aurait-il appris tant de circonstances qui, je ne saurais trop le répéter, sont exactes? En supposant qu'il ait eu l'intention de fabriquer un pampblet contre vo- tre Ordre, qui lui aurait tout à coup révélé l'enlèvement d'Avedick et inspiré la pensée de vous y faire participer? Mais ces considérations décisives, vous les avez évitées, et vous essayez d'ébranler la solidité de ce document, tantôt en disant qu'il n'est pas écrit de la main même du marquis * Seuls les renseignements sur le lieu où fut conduit Avcdikc sont incxîtcts. Mais n'oublions pas qu'à cet ('gard personne dans l'ambassade française n'était bien inlormé, et que l'erriol lui-même, qui avait or- donné l'enlèvement, ignora toujouis le lieu do la détention du palriar- clie. Mais tout le reste est exact, ce qui n'enipêclie pas mon contradic- teur de dire avec une assurance prodigieuse : « Ce document dont M. Topin rejette toutes les autres données. » Nouvelle distraction à ajouter à toutes celles que j'ai déjà constatées, car je me suis servi, dans mon récit de lenléveincnt.de toutes les doiinccs qui se trouvent dans le mémoire du maniuis de Ronnac. Celui-ci attribue aux Armé- niens catholiques, ainsi {|u'aux pères jésuites, la première pensée de l'enlèvement, et Feri'iol aurait consenti au projet conçu par eux RÉPONSE AU R. P. TURQUAND. 405 (leBonnac,commesi cela pouvait iiifirmei* les asseitlonsi ; tantôt en le rapprochant d'une dépêche dans laquelle Bon- nac se prononce contre le retour à Constantiiiople du père Tarillon, se fondant sur ce que l'enlèvement d'Avedick a eu lieu à l'instigation de ce missionnaire, « à ce qu'on prétend. » Vous vous rattachez à ce doute ainsi exprimé, et vous vou- driez en triompher comme d'une certitude. Mais cette dépê- che a été écrite le 12 novembre 1716, c'est-à-dire un moh après V arrivée à Constantinople du marquis deBonnac'^. Y a-t-il lieu de s'étonner qu'alors il se soit exprimé avec cir- conspection sur un événement qu'il n'avait pas encore assez étudié? A travers ces ménagements, indiqués par ces mots: A ce qu'on prétend, on voit déjà percer toutefois l'opinion réelle de l'ambassadeur, puisque sa lettre est destinée à empêcher d'une manière formelle le retour à Constantino- ple d'un des acteurs du drame de Chio'. Mais, dans le mé- * L'objection tirée de ce que ce mémoire est contenu clans un volume relié aux armes de Louis-Philippe n'a pas plus de valeur. On relie peu à peu les innombrables pièces et documents qui se trouvent aux archi- ves des alïaires étrangères. 11 en reste beaucoup, et de fort anciennes, non reliées encore et qui le seront tôt ou tard. Portant les armes im- périales, perdront-elles de leur autiienticitc et seront-elles moins an- ciennes? * Le marquis de Honnac, d'abord ministre de Louis XIV près du duc de WolCcnbuttel, puis près des rois de Suède, de Pologne et d'Espagne, fut nommé ambassadeur à Conslanlinoplc en 1714. Mais il ne partit de Paris que le 2 juin 1710, s'embarqua sur la Vcslalc le 11 juillet et arriva à Constantino{)lc le 4 octobre 1710. (Archives des affaires élran- fjères, Turquie. Supplément, 1. 1.) ^ Voici celte dépêche (pie le I». P. Turquand m'accuse de n'avoir pas citée. Je ne la connaissais pas et suis très-excusable do ne l'avoir pas connue. Elle est en elfet de 1710, c'fst-à-dire postérieure de neul an- nées à l'enlèvement que je racontais. J'ai eu à ma disposition deux cents dépêches cnviron,^comprises dans la période de 1701 à 1712. Silo P. Turquand croit qu'il faille poursuivre les recherches pendant plus de cinq années en deçà et de cinq années au delà de l'événement qu'on raconte, qu'il le dise, mais qu'il commence par donner l'excnqjlc lui- même. 11 a trouvé une dépêche de 1710 où il est question d'Avedick. 11 est certain qu'il en est d'autres, et bien postérieures encore, dans les- quelles l'enlèvement est rappelé. Mais il est non moins certain qu'elles D'infirment en rien le mémoire du niarc^uis de Ronnac. rédigé d'après 23. APPENDICE, moire, écrit ou dicté par lui peu importe, le marquis de Bon- nac a eu à se prononcer d'une manière définitive sur un événement que seul il pouvait raconter avec impartialité, car son prédécesseur, le comte Désalleurs, avait eu de longs dé- mêlés avec Ferriol, auquel il avait immédiatement succédé. Le mémoire du marquis de Bonnac ' est donc la base iné» les papiers de l'ambassade par un écrivain désintéressé et impartial. Voici donc la dépêclie du 12 novembre 1716, exprimant, il est vrai, un doute qui disparaîtra dans le mémoire : « Le P. Tarillon, jésuite, a étendu considérablement, à ce que j'aperçois, la mission de Salonich et de Scopolis. Il y est nécessaire qu'il s'y tienne et que ses supérieurs ne l'envoient pas à Constantinople. Car les Arméniens, qui l'ont soupçonné d'avoir eu part à l'enlèvement du patriarche Avedick, qui est mort en France, ne manqueraient pas de lui susciter quelque persécution s'il paraissait encore dans cette ville; je 1 ay déclaré h ses supérieurs et j'es- père qu'ils y auront égard, d'autant plus qu'il s'emploie fort utilement dans l'endroit où il est, et qu'il est important pour le service de V. M. de faire oublier une entreprise aussy extraordinaire que celle de l'en- lèvement d'un sujet du Grand Seigneur dans ses propres États, qui fut conduite par l'ambassade de V. M ' à. l'instigation du P. Tarillon, à ce qu'on prétend. » 1 La participation dee jésuites à l'enlèvement d'Âvedick n'est passeu- lement prouvée par ce mémoire. Partout où, dans les archives des af- faires étratigères. il est question de cet événement, les jésuites sont nommés. Voici, par exemple, un travail manuscrit qui se trouve dans CCS archives [Turquie, Supplément, t. I); c'est la liste et la biographie des ambassadeurs, ministres et agents politiques des roys de France à la Porte ottomane, depuis François I" jusqu'à Louis XVI. Or, que porte ce document? « La Porte envoyait en exil le patriarche arménien nommé Avedick. La crainte que ce dangereux ennemi des catholiques ne ren- trât en place engagea les jésuites à proioser en Frnnce de l'enlever en chemin. La chose s'exécuta avec succès, et le prélat fut conduit à la Bas- tille, où il est mort. Le grand vizir le réclama en vain à plusieurs re- prises. L'enlèvement n'avait pas laissé de traces et le peu d'intérêt des Turcs pour le chef d'églises chrétiennes fut ([ue la chose tomba dans la suite Cependant, le capitan-pacha fit passer en France un Turc nommé Bahay-Aga pour portera la cour ses plaintes contre M. de Fer- riol dans l'objet de'le laire rappeler. M. de ^ontchartrain reçut foit bien l'envoyé turc, et l'ambassadeur eût probablement succombé si M.deTorcy ne l'avait soutenu.» Répétons encore que l'erreur relative au lieu où est mort Avedick s'explique par l'ignorance absolue dans laquelle a été laissée à cet égard l'ambassade française à Conslan- tinuple. ' C'e;t une erreur, puisque l.oiii;* XV réjjnail déjà. RÉPONSE AU n. P. Tl 15QUAND. 407 branlablo de mon accusation, la base indiscutable, car il ne suffit pas de dire à la lé^^ère qu'un document est un pam- phlet : il faut expliquer comment a été écrit ce pamphlet. Or vous ne le pouvez. En outre, ce document renferme tous les signes caractéristiques de la vérité. 11 porte ce qui suit : les Arméniens catholiques, à force d'argent, trouvèrent moyen de faire exiler Âvedick. Cela fait, par le moyen du père Braconnier, jésuite, qui était à Constantinople, et par l'entremise du père Tarillon, autre jé- suite (pii était à Scio, ils imaginèrent que, pour s'en défaire entièrement, il fallait gagner le chiaoux, etc. etc. » Outre ces deux coupables, incontestablement jésuites, il est un autre missionnaire, le P. Hyacinthe, qui a aussi conseillé l'enlèvement. Rien dans les pièces que j'avais à ma disposition, ne me révélant l'Ordre auquel il apparte- nait, je l'ai toujours prudemment désigné sous le nom gé- nérique de missionnaire catholique. Cette prudence ne peut trouver grâce à vos yeux. Vous m'accusez d'avoir cru ot in- sinué que le P. Hyacinthe était un père jésuite, et vous veus donnez ainsi un triomphe facile en proclamant que c'est un père capucin. Votre raisonnement est si caractéris- lique que je crois devoir le citer : « Dans cet épisode dou- loureux du règne de Louis XIV, avais-je dit, les jésuites n'ont leur part de responsabilité que par la pression qu'ils ont ( xercée sur Ferriol. )) « Or, ajoutez-vous, comme dans la ilépéche où Ferriol parle des conseils qu'il a reçus, le [\ Hyacinthe est seul nommé, le V. Hyacinthe est pour M. Topin un jésuite en chair et en os. » Cet argument serait ;ic(;epl;il)k', s'il n'y avait pas d'autre preuve de l'interven- tion des jésuites que la dépêche de Ferriol qui nomme le P. Hyacinthe. Mais le mémoire du marquis de Bonnac, ce mémoire accablant, (;olte preuve irrécusable, vous la né- gligez, suivant toujours la même tactique, et, plaçant sous u)on accusation une base que je ne lui avais pas donné»» nioi-jnémC; il vo',iso<;t iii«è de fiire tomber l'une, ensiippri- 403 APPENDICE. niant l'autre. Bientôt aggravant ce que je me contenterai d'appeler une inadvertance, et la poussant jusqu'à ses der- nières limites, vous osez affirmer que j'ai nommément incri- miné le P. Hyacinthe comme jésuite. Mais comment lisez- vous donc, T. R. Père, et où avez-vous vu une pareille chose? J'ai incriminé le P. Hyacinthe sans jamais le désigner comme jésuite, et si sur votre Ordre tombe ma principale accusation, c'est que le P. Braconnier, conseiller, et le P. Tarilion, conseiller et complice de l'enlèvement étaient deux jésuites. J'ai répondu à vos attaques et j'ai montré qu'elles repo- sent sur ce que je peux continuer à nommer vos inadver- tances. En tout cela lequel de nous deux a mal lu pour mieux accuser? quel est le texte que j'ai faussé 'l quelle est l'omission calculée ou involontaire que j'ai commise ?*Vous me reprochz de n'avoir donné qu'incomplètement les in- structions adressées à Ferriol au moment de son départ pour Constanlinople, et vous vous contentez de parler de deux phrases dont la première est l'éloge de votre Ordre, et je l'ai citée, et dont la seconde est un blâme infligé aux missionnaires d'un zèle inconsidéré. Comment pouvez-vous su]jposer que j'aie été assez inintelligent pour vouloir faire retomber sur vous seuls le blâme, venant de citer une phrase élogieuse sans réserve? Comment pouvais-je donner tout entières des instructions que vous reconnaissez être fort longues, et pourquoi négligez-vous de dire : 1" qu'au com- mencement de mon travail j'en ai résumé quelques points : 2" que dans ce que j'ai été contraint domettreil n'y arien qui ait trait aux missionnaires? Vous me blâmez d'avoir omis, dans la dt'pôclie de Fer- liol rehilive au P. Hyacinthe," la partie où l'ambassadeur avoue qu'il est lui-même !e principal auteur de l'eidève- nienl. Votre reproche serait mérité si, dans mon article, j'avais disculpé Ferriol au détriment des jésuites; mais vous reconnaissez vous-même que je n'ai rien dissimulé de RÉPONSE AU E'.. P. TURQUAND. 40^ la responsabilité qui lui incombe dans cet enlèvement. Dans quel intérêt aurais-je donc négligé par calcul de citer le commencenient de cette dépêche qui corrobore l'accusa- tion que j'ai nettement portée contre Ferriol? Je n'en ai donné que la fin, parce que la fin seule concernait le P. Hya- cinthe, et que le sens n'en était nullement modifié parles premières phrases. El puis c'est tout. Je relis votre réponse et je vois qu'il n'en reste rien. De la prétendue erreur commise sur la mort de Taules, et si longuement étalée par vous dans vos pre- mières pages, rien. De vos efforts pour justifier Ferriol et pour pallier une incontestable violation du droit des gens, rien encore. De toutes ces accusations secondaires habile- ment groupées et réunies en faisceau, rien non plus. De vos essais de diversion et de votre tentative pour éloigner le débat du point capital, c'est-à-dire du mémoire du mar- quis de Bonnac, rien, absolument rien. Et maintenant, T. R. Père, laissez-moi vous dire que je mèrilais mieux de vous. Vous voulez bien reconnaître « que je n'ai pas sciemment faussé l'histoire. » Mais votre article est tel qu'après l'avoir lu vos amis ont presque le droit de m'adresser ce reproche, et ils en ont usé. Voici donc un écrivain à qui ses premiers ouvrages devaient valoir tout au moins quelques égards, qui a soutenu parfois des causes qui vous sont chères, non assurément pour ce motif, mais parce qu'elles lui sont chères à lui aussi. Il l'a fait avec conscience et honnêteté. Mais voilà qu'il touche à un évé- nement auquel votre Ordre a été mêlé. Aussitôt cet écrivain cesse d'être consciencieux, et vos amis vont disant que sa réputation historique est fort compromise. C'est qu'à vos yeux l'intérêt de l'Ordre est supérieur à tout. Eh bien, per- mettez-moi de vous le dire, vous l'avez mal servi en cette circonstance. Je ne nie pas votre droit de défense, mais j'en conteste l'opportunité. Cet épisode de l'enlèvement d'un 410 APPENDICE. patriarche aurait passé inaperçu dans mon étude des prison- niers d'État sous Louis XIV; mais vous avez appelé Tatten- tien sur lui, et vous lui avez donné ainsi une importance qu'il n'aurait pas eue sans vos attaques. Le silence eût donc été préférable. Vous terminez votre réponse en reconnaissant ma bonne foi ; je ne veux pas finir la mienne par des récri- minations. Vous me représentez en ennemi égaré parles pré- ventions ; je ne veux voir en vous qu'un contradicteur, sin- cèrement convaincu de l'innocence de son Ordre, mais trop intéressé dans le débat pour rester impartial, et réduit à des procédés de discussion qu'il eût sans doute dédaignés si sa cause eût été meilleure. J'ai l'honneur, etc. BIarids Topin. TABLE DES MATIÈRES Introduction 1 Arrivt'e de l Homme au masque de fer it la Bastille. — Sa mort. — Coii- sidi rations générales sur ce [irisoimicr fameux. — Motifs qui liront (Idterminé à faire sur lui de nouvelles recherches. — Plan et but de al oiivrafre. Chapithe [ 10 Système qui fait du Masque de fer un frùre de Louis \1V. — I,p proinier, Voltaire a soutenu ce syslènie dans i-aw Su.cle de Louis XIV cl dans le Dictionnaire ]}hilos<>phi Louis XIV. Chapitre II 21 l'reniière liypotlièse. — Portrait de Puckin^^hnm. — Cau>;ps de soii voyage en France. — Rnipresseiiieai uvec lequel il y est reçu. — Sj» 412 TABLE DES MATIERES. passion pour Anne d'Autriche. — Caractère de celte princesse. — Voyage à Amiens. — Scène du jardin. — Quel est le souvenir ([u'en conserva Anne d'Aulriclie. ClIAHTP.E III 52 Seconde liypothèse. — Premiers sentiments d'Anne d'Autriche au sujet de Louis XIII. — Joie qu'elle éprouve en arrivant en France. — Pre- mières impressions de Louis XIII. — Sa répulsion pour l'Espagne. — Son éloignement pour le mariage. — Austérité de ses mœurs.— Persis- tance de sa froideur. — Par quels moyens on le détermine à con- sommer son mariage. — Diverses grossesses d'Anne d'Autriche. — Sa situation politique. — Louis XIII et Richelieu. — Surveillance exercée sur la reine par le ministre. — Maladie du roi à Lyon. — Nouvelle grossesse d Anne d'Autriche. — Impossibilité de l'e-xpliquer par un adultère. — Motifs qui ont porté la reine à cacher un troi- sième avortcment. Chapithe IV 54 Troisième hypothèse. — Réconciliation entre Louis XIII et Anne d'Au- triche. — Quatrième grossesse de la reine. — Soupçons dont on a parfois accueilli les naissances royales. — Excellentes précautions prises en France afin d'éviter ces soupçons. — Récit de la naissance de Louis XIV. — Impossibilité d'admettre la naissance d'un frère jumeau. — Aisence de Richelieu. — Inutilité de l'enlèvement et delà suppression de ce prétendu frère jumeau. Chapitre V Ci Motils qui eniiiêclient d'admettre l'cxisience, l'arrestation et l'cmpri- sonncmenld'un fils mystérieux d'Anne d'Autriche. — L'époque où il aurait été remis à Saint-Mars, selon les auteurs de ce système, ne peut .se concilier avec aucune des dates d'envois de détenus à ce geô- lier. — Autres considérations qui s'opposent formellement même à la vraisemblance du système (jui fait du Masque de fer m\ frère de Li.uis XIV. CiiAprrRE VI 71 Le comte de "Vermandois. — Son portrait. — Mademoiselle de la Vallière S9 mère, — Anecdote tirée des Mémoires secrets pour servir à l'his- TABLE DES MATIÈRES. 413 toire lie Pcisc. — Le P. ripiffct en adoptn Ips conclusions. — Argru- meiiis qu'il invoque. — Motifs qui rendent suspectes certaines appré- ciations de mademoiselle de Mnnlpensier. — Invraisemblance du récit des Mémoires de Perse. — Maladie du comte de Vermandois. — Réalité de sa mort attestée par les dépêches les plus authentiques. — Magni- ficence de ses obsèques. — Fondations pieuses à Arras. CnAPiTRK VII CT» Causes qui rendent vraisemblable le système qui fait de Monmoulb /<• Masque de fer. — Situation politique de Monnioulh. — Son portrait — On le détermine à la révolte contre le roi Jacques II son oncle — Il débarque près du port de Lyme. — Ses premiers succès. — Enthousiasme avec lequel il est accueilli. — Son découragement pré- maturé. — Sa délaite dans les marais deSedgmoor. — Sa l'uiie hon- teuse. — Il est arrêté et conduit à Londres. — Lâches terreurs du lirisonnicr. — Son entrevue avec Jacques II. CiiAinr.r. VIIF 105 Dases sur lesquelles Saint-Foix a lait reposer son syslème. — Discus- sions de Saint-Foix et du I'. Griflet. — La mémoire de Monmouth devient légendaire en Angleterre. — Ballades annonçant son retour. — Preuves irréfragables qui établissent la mort de Monmouth en 1685. — Récit de cette mort. — Entrevue de Monmouth avec sa femme et ses enfants — 11 est conduit à l'échafaud. — Sa fermeté. — Der- nières paroles qu'il prononce. — Maladresse du bourreau. (JiAi'iTitp: IX lie, François de Vendôme, ducdc lieaulort. — Son portrait. — Sa conduite pendant la Fronde. — Médiocrité de ce personnafre. — Motifs allé- gués par Lagrange-Chancel à ra[)pui de son système. — Leur invrai- semblance. — Raisons (lui m'ont déterminé à rechercher des preuves qui ne permettent plus de douter de la mort de Beaulort ù Candie. CnAi'Mui: X l'JG Causes de l'expédition de Candie. — Intrigue de cour. — Turenneet le duc d'Albret. — Préparatifs de l'expédition. — Reaufort la com- mande. — Départ de la flotte. — Son arrivée devant Candie. — Etat lU TABLE hVS MATIÈRES. de cette lie. — Hescription de 1;\ place assiégée. — Dernier conseil de guerre. — Plan d'attaque. — Elle est fixée au milieu de la nuit du 24 au 25 juin 1669. — Les premiers mouvements réussissent. — Terrible explosion d'un magasin de batterie. — Panique effroyable.— Déroute des Françnis. — Héembarqliement des troupes. — Certitude (Je la mort de lieaufort. ClU.lTUE XI.' 1i1 Considérations générales sur l'enlèvcmont du patriarche arménien .\vedick. — Envoi du marquis de Ferriol à Constantinople. en qualité d'ambassadeur. — DilTicultés particulières à ce poste. — Conduite inconsidérée de quelques-uns des prédécesseurs de Ferriol. — Les aventures de (luiclet. — Portrait de Ferriol. — Ses prétentions à Constantinople. — Excentricité de ses manières. — Sa conduite dans les aflaires religieuses. — Église arménienne. — Rapide examen de son histoire. — Prosélytisme ardent des missionnaires catholiques. — Leur imprudence. — Ferriol tente d'abord de la réparer. — Résis- tance opiniâtre du P. Braconnier, jésuite.— Empiétements et exigences dos jésuites. CH.mTRE XII 160 Avedick. — Son origine. —Son protecteur, le grand muphti, Feizoulah- Eflendi. — Les deux Églises schisniatique et catholique se maintien- nent dans une concorde parfaite. — Chute de Mustapha II. — Mort du muphti. — Avedick est déposé et emprisonné. — Les Arméniens le délivrent à prix d'argent. — Haine persistante de Ferriol. — Son acharnement contre .\vedick. — Il réussit à le faire déposer pour la seconde fois. — Récit de l'enlèvement d'Avedick à Chio. — Il est en- fermé dans un bâtiment français. — Péripéties du voyage. — Avedick essaye de donner de ses nouvelles. — Insuccùs de sa tentative. — Son anivée à Marseille. ClIAPITKE XllI 171 Le chevalier deTaulès.— Comment il a été conduit à croire que l'Homme au masque de fer était Avedick. — On lui fournit la preuve évidente de l'impossibilité matérielle de ce système. — Taules persiste et accuse d'un faux les pères jésuites. — Examen du journid de Du- jouca. — Sa parfaite authenticité et la sincérité naïve de l'auteur ne peuvent être unses en doute. — Preuves nouvelles de cette authen- ijcilé etdel'exafititiKlft de Oujonca. TABLE DES MATIÈHES. 415 HUAIITI'.E XIV 184 4vedick est d'abord enfermé dans les prisons de l'Arsenal. — De Mar- seille il est conduit au mont Saint-Micliel — Description du mont Saint-Michel. — Traitements auxquels est soumis Avedick. — Ses \aines protestations contre un tel abus de la force. — Emotion univer- selle excitée dans tout l'Orient. — Plaintes du divan. — Impudence de Ferriol. — Terribles représailles exercées sur les catholiques. — Les faux Avedick.— Expédients auxquels est réduit Ferriol. — Inquié- tudes de la cour (le Rome — Duplicité du frouvcrnemeiit de Louis XIV. — Avedick est transféré à la Dnstillo. — Sug-gostions dont il est l'objet. — Il abjure et estrendu à la liberté. — 11 meurt à Paris rue Pérou. — Acte mensonfrcr dressé à propos de celte mort. — Parts do responsabilité qui incombent à chacun des auteurs de l'enlèvrment. ClIAI'lTRE XV 202 Description de Pifrnerol. — Son passé, sa situation. — Portrait de Saint- Mai-s. — Ses scrupules et son honnêteté. — Arrivée de Fouquet à Pignerol. — Piaiiide examen de la carrière du surintendant. — Son erreur au sujet de Louis XIV. — 11 le trahit. — Causes de la chute do Fouquet. — Son arrestation. — Son procès. — Sa condamnation. Il n'v a non d'obscur dans celte aU'aire. CiiAPiTRp, XVI 220 Mol de la mère de Fouquet. — Piété du prisonnier. — Danger auquel il échappe à Pig-iierol. — Surveillance incessante dont il est robjel à la Pérouse, puis à Pignerol. — ScnipuUs excessifs de Saint-Mars. — Précautions prescrites par Louvuis. — Kspionnatje exercé sur Fou- quet jiar ses domi'stiques ut par son conlosscur. — Maladies du [iri- sonnier. — Il se voue enliéremi'ul à l'élude et aux méditations reli- gieusL's. — Travaux aux(juel.s il .se livre. — Su nouvelle devise. — Intérêt qu'il continue à porter à tous les siens et à Louis \IV. — Laconti>me des réjjonscs de Saint-Mars. Chapitre XVII â."! Rrusquc et sinpulière arrivée de Lanzun daii<» la chambre de Fompiet. — Celui-ii l'a connu auliefojs «sous le nom df< inar<[Mi'î de pMVf^'riil- 4if, TABLE DES MATIÈRES. ]icm. — Lauzun énumère ses titres, ses digniiés et se dit cousin du roi. — Fouquet croit son visiteur fou. — Portrait de Lauzun, — Se? aventures. — Son arrivée à Pignerol. — Il continue ses visites à Fou quet. — Récits qu'il lui fait. — Belle conduite de Louis XIV envers Lauzun. — Audacieux moyen que celui-ci emploie pour surprendre une conversation entre Louis XIV et madame de Montespan. — Di- versité de la conduite de Lauzun et de celle de Fouquet. — Emporte- ' mentsde Lauzun contre Saint-Mars. — Perplexité de celui-ci. — Sin- gulier moyen de surveillance auquel il a recours. — Adoucissement progressif dans le sort des deux prisonniers. — Ils reçoivent l'autori sation de se voir. — Arrivée à Pignerol de la fille de Fouquet. — Mésintelligence entre Fouquet et Lauzun. — Causes de cette mésin- tellijrence. CiiAPiraE XVIII 244 Système qui fait de Fouquet L'Homme au masque de fer. — Arguments invoqués par M. Lacroix. ^ Lesquels doivent être absolument rejetés et lesquels discutés. — Fouquet ne possédait point un dangereux se- cret d'État. — Madame de Maintenon. — Son caractère.— Sa jeunesse. — Ses relations avec monsieur et madame Fouquet. — Son honorable réserve. — Affaire des poisons. — Comment le nom de Fouquet y a-t-il été mêlé? — Vraisemblance de sa mort produite par une at- taque d'apoplexie. — Faiblesse des autres arguments invoqués par M. Lacroix. — Oubli dans lequel était tombé le surintendant, — Deux arrestations mvstérieuses. Chapitre XIX 2G5 Intervention des rois de France en Italie.— Politique d'Henri II, d'Henri IV et de Louis XIII.— Conduite judicieuse de Richelieu. — Traité de Chemsco. — Ambition menaçante de Louis XIV. — Situation de la cour de Savoie à la mort de Charles-Emmanuel. — Portrait de Ciiarles IV, duc de Manioue. — Le marquisat de Montfcrrat et Casai. — Le comte Matthioly. — Sa carrière politique, son carnctère. — L'abbé d'Estrades et Giuliani. — Projet de cession de Casai à Louis XIV. — Entrevue à Venise de Charles IV et de l'abbé d'Estiades. — Voyage de Matthioly à Versailles. — Il communique le projet aux ennemis de la France. — Que faut-il penser de sa conduite? CiiAiTiuE XX 279 Perplexité de la régente de Savoie. — Elle découvre à Louis XIV la con- duite de Matthioly. — Arrivée de Catinat à Pignerol. — Arrestation TABLE bES MATIÈUES. 41'< du baron d'Asfeld et sa délcutiou i Milan. — L'abbé d'Estrades con- çoit, le premier, le projet de l'enlèvement de Mattbioly.— Dépêches de l'abbé d'Estrades racontant l'enlèvement et l'incarcération du mi- nistre deMantoue. — Moyens employés pour recouvrer les pièces of- ficielles delà négociation. — Mystère qui entoure la disparition de Matlhioly. — Sa famille se disperse et reste silencieuse et impuis- sante. Chapitre XXI 303 Époque à laquelle remonte le système qui fait de Matthioly l'Homme au masque de fer. — Nombreux écrivains qui se sont occupés de l'en- lèvement de ce personnage. — Arguments de Relh, de Roux-Fazillac et de Delort. — M. Jules Loiseleur. — Ses travaux. — De la suppo- sition qu'un espion obscur a été arrêté en 1G81 par Catinat. — On ne saurait l'admettre. — Raisons pour lesquelles M. Loiseleur repousse le système qui fait de Matthioly l'Homme au masque de fer. — Soli- dité do son argumentation et justesse de ses conclusions. CnAPiTBE XXII 522 Les îles Sainte-Marguerite. — Leur, aspect, leur pa:^sé. — Causes di- verses de leur célébrité. — Comment j'ai été amené à supposer que Matthioly n'a pas été conduit par Sainl-Marsà Exiles. — Documents qui établissent qu'il a été laissé à Pignciol. — Obscurité des deux prisonniers transférés par Saint-Mars à Exiles. — On ne saurait voir en aucun d'eux V Homme au masque de fer. — Envoi aux îles Sainte- Marguerite des prisonniers de Pigncrol. CriAi'iTHE XXIII. Conduite de Charles IV, duc de Mantoue. envers son ancien ministre. — Ses véritables sentiments à son égard. — Précautions particulières prescrites à Villchois et à La(>ra(le pour les prisonniers laissés par Saint-Mars à Pignerol. — Changement dans la situation do bonis XIV en Italie. — Tran^fèremcnt dis pilsonniors do Pignerol aux îles Sainte-Marguerite. — In-lructions données au maréchal de Tcssé. — RedoiiMcment de la surveillance de Saint-Mars. — Mystère qui en- toure les trois prisonniers. — Importance jibis grande do l'un d'eux. — C est lui qui a été VUnmmc au masque de fer. ils iAiilï. UEiJ MATIEHÉS. Chapitre XXIV . , , . 558 Usn^T du masiiiie Jiiilrcrois assez rqtuinlu. — Cet usa^^e ctail lié(|ueni- incnt appliqué aux prisonniers en Italie.- Faciiiié de l'emploi d'un jnasqiie poui' Matthioly. — Origine de la légende de l'Homme au masque de fer. — De la transmission du secret de roi à roi. — Louis XV et Louis XVill. — Pour quel motif les dépêches que nous avons citées sont-elles restées jusqu'à ce jour inédites? — Du silence de Saint-Simon. — Dujonca. — Objection de Taules. — Dureté du langage de Louvois. — Age de Matlhioly. — Du nom de Marchialy. — Ordre d'arrestation pour Matthioly. — Arrivée à Paris du duc de Mantoue. — Conclusion AifENOiCË. . .,,.......•.«•«..«.. 375 Paris. — lui)). E. llAiioiio.Mcl V. lit.N-iLLj, luc des iVilnius. 8. :^>^ * » •^ ç^. ^. :^' 4 *A