,.# P^ /7/ff 7 Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa littp://www.archive.org/details/lhommeaumasquedeOOtaul L'HOMME AU MASQUE DE FER, Se trouve à Paris ^ ÎPEYTIEUX, libraire, galerie Delorme. DELAUNAY, libraire, Palais-Royal. PONTHIEU, Id. LHOMME AU MASQUE DE FER, MÉMOIRE HISTORIQUE, ou l'on REFUTE les DIFFÉRENTES OPINIONS RELATIVES A CE PER- SONNAGE MYSTÉRIEUX , ET OU l'oN DÉMONTRE QUE CE PRI- SONNIER FUT UNE VICTIME DES JÉSUITES. Par feu le Chevalier de TAULES, aitcie:? consul général en syrie ; SUIVI d'uUE CORRESPONDANCE INEDITE DE VOLTAIRE AVEC M. DE TAULES SUR LE SIÈCLE DE LOUIS XIV, LE TESTAMENT POLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU, ETC. PARIS, IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE , HOTEL DES FERMES. I02J. >«——«•»•— o»««— «•»•«•»•— — PREFACE DE L'ÉDITEUR. Au moment où le public français , dominé par des pensées graves, montre un empressement si marqué pour les études historiques, il accueil- lera sans doute avec bienveillance un nïémoire qui a pour but d'éclaircir enfin le point le plus obscur de l'Histoire Moderne : nous voulons par- ler de l'anecdote du fameux Masque de Fer. D'innombrables écrivains , parmi lesquels on re- marque Voltaire, Saint-Foix, Lagrange-Chancel, le duc de Nivernois, Lenglet-Dufresnoy, le père Griffet, Renneville , Linguet, Dussaulx, Roux- Fazillac, M""" Campan, M. Dulaure et MM. Ber- ville et Barrière, ont déjà publié sur ce sujet leurs conjectures. Le ministre Fouquet, le duc de Lau- zun , le marquis de Montmouth , le duc de Ver- mandois , le duc de Beaufort , le piémontais Mathioly, ont tour-à-tour été couverts du fameux a VI PRÉFACE masque; quelques auteurs même sont allés jus- qu'à supposer qu'il cachait un héritier du trône, un frère aîné de Louis XIV, privé violemment de l'héritage de ses pères , et l'on ne peut dis- convenir que cette version romanesque prévaut encore dans l'esprit du peuple qui habite la con- trée où ce personnage fut d'abord détenu, les îles Sainte- Marguerite. Tant est juste et vraie cette pensée de Saint-É\Temond , qu il n'y a rien que V esprit humain reçoive avec autant de plaisir que l'opinion des choses merveilleuses , et quil laisse avoc plus de peine et de regret! Le mémoire de M. le chevalier de Taules vient détruire toutes les suppositions qu'on avait for- mées jusqu'à ce jour sur le Masque de Fer. Il offre sur cette aventure des détails appuyés sur des preuves et sur des raisonnements qui , à nos yeux, ont le caractère de Tévideuce; il nous eût été facile de donner à ce mémoire une forme plus méthodique; nous avons préféré lui con- server celle qu'il a reçue de la main de l'auteur. Le lecteur y reconnaîtra mieux la route qu'a DE L'ÉDITEUR. vu suivie M. de Taules pour parvenir à une décou- verte qui nous paraît devoir fixer les irrésolu- tions du public sur ce point mystérieux de notre histoire. Il est remarquable que cette révélation , faite au public au moment où le rétablissement des jésuites alarme tant de bons esprits , est un nouvel acte d'accusation porté contre cette société célèbre. Le témoignage de M. de Taules doit être distingué parmi tous les autres; ce n'est point ici un homme de parti que des passions ou des intérêts politiques ont pu aveugler ; c'est un ami sincère de la vérité , qui , comme le veut Bernardin de Saint - Pierre , l'a cherchée avec un cœur simple, et qui, en la déposant dans un écrit trouvé à côté de son testament, a cru ser- vir la mémoire de ses rois, et la cause de leur dynastie, à laquelle il était profondément dévoué; si sa déposition est contraire aux jésuites , c'est que les jésuites se sont trouvés sur son chemin. En un mot, ce sont ici les faits qui les accusent, et non pas l'écrivain. VIII PRÉFACE Nous avons cru devoir joindre à ]a publication du Masque de Fer celle de la correspondance de Voltaire avec M. de Taules. Cette correspon- dance, entièrement inédite, offre un assez grand nombre de lettres du vieillard de Ferney , non moins remarquables par l'intérêt des détails quelles renferment, que par les grâces du style. On y trouvera des discussions importantes sur le fameux testament politique du cardinal de Ri- chelieu, ouvrage supposé suivant Voltaire, dont M. de Taules a vivement combattu l'opinion. On y verra enfin que ]M. de Taules a rectifié beaucoup de faits , que les premières éditions du Siècle de Louis A7/^' présentaient d'une ma- nière inexacte , et la déférence que Voltaire montrait pour ses avis, son empressement à lui demander de nouvelles lumières , prouveront à la fois l'amour du grand homme pour la vérité et l'estime que lui avait inspirée l'esprit judicieux de M. de Taules. La notice biographique qu'on va lire, et dont tous les détails ont pour garants les autorités les DE L'ÉDITEUR. ix moins suspectes, achèvera, nous n'en cloutons pas, de donner au lecteur l'opinion la plus favorable du caractère de M. de Taules. À NOTICE SCR LA VIE DE M. LE CHEVALIER DE TAULÈS, AlfClES COXSCL GÉnÉRAL. ES SYKIE '. Le chevalier de Taules , né en Béarn , et issu d'une des plus anciennes familles de cette province, fut admis , en 1754, dans les gendarmes de la garde du Roi ; dix ans après , il entra dans la carrière des affaires étran- gères. Les troubles qui agitaient la ville de Genève en 1766 ayant engagé le Roi à y envoyer le chevalier de Beauteville, son ambassadeur en Suisse, M, de Taules eut ordre de laccompagner. L'objet de cette mission était de rétablir la paix dans cette république ; l'obli- gation de se concerter avec les cantons de Zurich et de Berne , dont les vues et les principes étaient abso- lument contraires à ceux de la France , rendit cette négociation pénible et infructueuse. De Genève M. de Taules passa eji Suisse ; il résida une année à Soleure pour y suivre la même affaire. Ce fut pendant son séjour à Genève que M. de Tau- les fit connaissance avec Voltaire , à qui l'aimable ori- ginalité de son esprit et de son caractère plut infini- ' Elle est extraite des lettres particulières du barou de Vio- mesnil sur les affaires de Pologne en 1771 et 1773. XII NOTICE. ment. Il mandait à madame d'Argental , le i8 avril 1766: « M. Henin est très-fàché de la retraite de M. le duc de Praslin , et de ]M. de Saint-Foix. IM. de Taules, qui a aussi beaucoup d'esprit , ne me paraît fàchë de rien. « Une longue lettre que Voltaire écrivit à M. de Taules lui-même, le 21 mars ij68, prouve qu'il faisait beaucoup de cas de son jugement , et aimait à discuter avec lui des faits historiques douteux ou obscurs , dont l'éclaircissement demandait de la sagacité. En 1768 , M. de Taules fut nommé capitaine de dra- gons , et le duc de Cboiseul l'envoya en Pologne , et vers les frontières de la Moldavie; il y rendit tous les services dont sa mission était susceptible. Une cam- pao^ne triste et malheuieuse qu'il fit contre les Russes dans la Podolie , avec les confédérés , le mit à portée de connaître d'une manière sûre qu'on n'avait rien à attendre de ce ramas de gentilshommes sans ordre , ni discipline, et commandés par des chefs toujours di- visés. Chargé pour eux, par la cour de Versailles, d'une somme considérable , il se convainquit que toutes les dépenses qu'on pourrait faire en leur faveur seraient perdues pour les vues de la France , où il revint de lui- même, en rapportant l'argent. Craignant qu'une lettre qu'il fallait écrire au duc de Cboiseul , poiu- l'informer de sa résolution, ne fût interceptée, et ne découvrît le mystère de son voyage , il se borna à adresser au ministre ce billet emblématique, mais facile à com- prendre : •• Comme je n'ai pas trouvé dans ce pays-ci « un seul cheval diurne d'entrer dans les éciuries du • Roi , je retourne en France avec mon argent que je NOTICE. XIII « n'ai pas cru devoir employer à acheter des rosses. « Cette dépêche , d'un prétendu maquignon , divertit beaucoup M. de Choiseul , à qui M. de Taules entreprit de démontrer qu'il fallait cesser de fomenter la guerre des confédérés , parce qu'elle ne servait qu'à la des- truction des hommes, sans avancer les affaires d'aucun parti. Un mémoire de M. le chevalier Thesby de Bel- cour, officier français qui fit la campagne de 1769 avec les confédérés , confirme l'opinion de M. de Taules. Krasinski , évêque de Caminiek , fut envoyé en France par les confédérés pour supplier le Roi de ne pas les abandonner. M. le duc de Choiseul, que les comptes rendus par M. de Taules avaient dégoûté de se mêler des affaires de la Pologne , résista long-temps ; et le Roi s'étant enfin décidé à secourir les confédérés, le duc de Choiseul, en annonçant à l'évêque cette dé- termination de S. M., ajouta qu'il n'y avait qu'une chose qui l'embarrassât, c'était le choix d'un sujet propre à cette mission ; qu'il était difficile d'en trouver un qui fût capable de la bien remplir. Vous êtes embarrassé, répliqua l'évêque Krasinski ? vous nous avez envoyé M. de Taules ; il n'a rien fait pour nous : il a été jus- qu'à nous refuser le secours d'argent que le Roi nous envoyait; eh bien! nous vous le demandons encore. Vous l'aurez donc , répondit le duc de Choiseul. Mais il se trouva parti pour le Béarn , et l'évêque pressa tellement cette affaire , qu'on prit le parti d'envoyer M. Dumouriez qui , dans un autre temps , est devenu si fameux. Un jour que M. de TauIès, ce loyal et intéressant XIV NOTICE. négociateur, était avec le ministre, un M. Diiluc, gene- vois, qui s'était rendu à Versailles pour engager le gou- vernement français à protéger les citoyens contre l'am- bition du conseil, fit demander une audience que M. de Cboiseul refusa d'abord, en disant : <■• Querépondrai-je à n cet homme , qui vient sans doute me parler des petits « intérêts et des tracasseries de son tripot, auxquels je « n'entends rien ?» Recevez-le toujours, répliqua M. de Taules ; ses efforts tendront certainement à engager la France à enfreindre les promesses ci-devant faites , au nom du Roi , au gouvernement genevois ; vous l'ob- serverez à M. Duluc , et selon la manière dont il se dé- fendra , je me mêlerai de la conversation , et vous tire- rai d'embarras. Sur cette assurance , le duc fait entrer le Genevois, qui expose sa demande. Le ministre lui ré- plique par l'observation convenue; M.' Duluc ne né- glige rien pour faire valoir sa cause ; M. de Taules dé- truit tous ses argumens , et après l'avoir réduit au silence, il ajoute : Il y a, M. Duluc, un excellent moyen d'arranger tout cela. Alors, le ministre et M. Duluc redoublent d'attention, et le malin chevalier ajoute: C'est, !!M. Duluc, d'ensevelir votre tête sous une énorme perruque de syndic. Le Genevois sentit le piquant de cette réponse : néanmoins il sourit à l'idée de son élé- vation '. ' Quelque temps après, M. Greenville, anglais de distinction, pas- sant à Genève, de simples citoyens et des magistrats lui jiarlèrent séparément de leurs prétentions respectives , mais si contradictoi- remcnt que , ne pouvant s'en former une juste opinion , il pria Vol- taire do lui éclaircir ces assertions si diverses du peuple et des inagistraLs. «Je peux, réjwndit Iç yicillart^) vous satisfaire aussi vcri- NOTICE. XV A la fin de 1769, M. de Taules fut charge, à son retoui' de Pologne , d'un travail important sur les né- gociations de la France avec la Suisse. En 177 1 , après la disgrâce du duc de Choiseul, les établissemens de commerce des Français dans la Syrie et la Palestine se trouvant exposes , par suite de la ré- volte des Drus js , aux désordres et aux troubles qui sont la suite des guerres civiles , il parut essentiel , sui- vant les propres expressions du rapport signé du Roi, « d'y faire passer un sujet connu et éprouvé , sur lequel on pût compter, et qui eût des ressources dans l'esprit. » M. de Taules y fut envoyé avec le titre de consul gé- néral 5 à peine arrivé en Syrie, il se trouva renfermé dans la ville de Seyde, bientôt assiégée par une armée de trente mille Turcs , prévenus contre les Français, qu'ils accusaient d'avoir appelé une escadre russe dans cette partie du Levant; ils ne parlaient que de les massa- crer. M. de Taules parvint à effacer ces dangereuses im- pressions, et à s'attirer également la confiance des deux partis. Jamais la considération pour la France ne fat portée plus loin en Turquie, que dans le territoire où s'étendait l'administration de M. de Taules ; jamais la protection exercée au nom du Roi n'y fut plus respectée tablement que brièvement. Ce sont environ neuf cents tignasses qui se disputent contre cinquante grandes vilaines perruques pour devenir de grandes perruques elles-mêmes. » La réponse de M. de Taules et celle de M. de Voltaire expliquent suffisamment que les magistrats de Genève étaient alors distingués par d'énormes per- ruques , tandis que les citoyens n'en pouvaient porter que de mé- diocres ou de petites. xvi NOTICE. et plus efficace. Les Turcs , pour mieux honorer le nom français, parurent en différentes occasions oublier leurs lois , leurs mœurs , leurs usages. Le grand émir des Druses, chef des rebelles , d'un coté , elle fameux Dgezzar Pacha , revêtu de toute l'autorité du grand seigneur de lautre , désirèrent qu'il devînt le média- teur de leurs différends. Malgré les avantages qu'il devait retirer personnellement de cette médiation, des raisons fondées sur l'intérêt du commerce national le portèrent à se refuser à leurs instances. Quoique long- temps et fortement sollicité par eux , il se conduisit avec assez de ménagement pour éviter de les aigrir par son refus. Dans la guerre de 1778, des corsaires anglais , sans aucun égard pour le droit des nations , eurent l'audace d'enlever plusieurs de nos vaisseaux dans les ports du grand seigneur. Ce fut en vain que le ministère et l'ambassadeur de France réclamèrent à Constantino- ple contre ces attentats. De pareils outrages , en de- meurant impunis , livraient les Fi'ancais au mépris des peuples, dans tous les ports du Levant; un seul moyen leur restait pour se rétablir dans la considération qui leur était due, c'étaient les représailles. Il importait de faire voir aux Turcs que les Français savaient se faire justice eux-mêmes, lorsqu'elle leur était refusée. M. de Taules saisit la première occasion qui se présenta de mettre cette idée en exécution. Enhardi par la certi- tude de bien servir son pays , et fermant les yeux sur tout ce qu'une entreprise semblable pouvait avoir de dangereux pour lui-même, il engagea le conunandant NOTICE. xvri d'un vaisseau à se saisir audacieusement, dans le port de Larnaca , en Chypre , d'un bâtiment français que les Anglais y avaient conduit , après s'en être emparés. Cette action produisit le résultat que M. de Taules avait pré\ai: la Porte étonnée, et craignant de voir une guerre intestine s'élever dans ses ports, changea absolument de conduite, et lorsque les Anglais renou- velèrent ensuite leurs pirateries , ils furent prompte- ment obligés parles Turcs à la restitution des vaisseaux qu'ils avaient pris, et à la réparation des dommages qu'ils avaient occasionnés. Ils rendirent ainsi sept bàtimens', enlevés dans les rades de la Syrie et de l'Egypte. Sans les représailles que M. de Taules avait pris sur lui de faire exercer , ils étaient perdus pour la France, et il fallait ce trait de hardiesse pour forcer les Turcs à être justes à notre égard. Le capitaine en second du vaisseau pris par les Anglais, détenu prisonnier par eux sur son propre bâtiment , ayant été grièvement blessé d'un coup de feu par nos soldats , au moment de la reprise, M. de Taules eut la générosité de lui assigner sur son propre traitement, qui était très-mince , un revenu de deux cents livres. Vers cette même année 1778, il s'était formé dans le Mont-Liban une espèce de schisme, à l'occasion d'une prétendue sainte, à laquelle le' patriarche des maronites s'était dévoué, et dont il partageait les ex- travagances. Tous les efforts que fit la cour de Rome pour le faire revenir de ses erreurs ayant été inutiles , elle forma le projet de le faire enlever. Dans cette vue, elle envoya en Syrie un vicaire apostolique qui concerta xviii NOTICE. la chose avec le consul de Tripoli , et l'exécution en devint d'autant plus facile que le grand émir des Dru- ses, duquel dépend la nation maronite, y avait donné son consentement. Le vaisseau qui devait transporter ce malheureux en Europe était déjà frété depuis quel- ques mois, et attendait sa victime au port de Baruth, pour mettre aussitôt à la voile; mais au moment de l'exécution , le consul de Tripoli , qui était le su- bordonné de ]M. de Taules , eut peur , et refusa d'aller plus avant , s il n'avait son aveu. Le vicaire apos- tolique écrivit à M. de Taules plusieurs lettres à ce su- jet, et vint ensuite lui-même le trouver, pour l'enga- ger à autoriser l'entreprise : il voulut lui parler de gloire, d'honneur, de fortune, et mettre sous ses yeux tous les avantages auxquels il devait s'attendre par le service qu'il rendrait à la religion et au Saint-Siège. M. de Taules rejeta loin de lui cette iniquité, avec tous les vains prestiges de la reconnaissance de la cour de Rome , et le patriarche fut sauvé. En I - j9, la santé de M. de Taules, qu'un climat brûlant avait extrêmement dérangée , le mit dans la nécessité de demander sa retraite. Le ministre lui écrivit « que ' Sa Majesté aurait désiré conserver plus long-temps à « son service un officier dont elle connaissait si bien le « zèle et les talens ; mais qu'elle s'était décidée à lui ac- « corder sa retraite, par égard pour les motifs pressans " qui le forçaient à quitter les fonctions qu'elle lui avait • confiées. » Une lettre précédente fait encore mieux connaître le jugement que le ministre portait de sa conduite : NOTICE. XIX « Je n'ignore pas , lui mandait-il , la manière distinguée «avec laquelle vous avez servi Sa Majesté, au milieu « des troubles de la Syrie ; la considération dont vous '< jouissez parmi les chefs des deux partis, l'inleUigence, » l'impartialité et la probité qui ont dirigé toutes vos • démarches , et les marques d'approbation que vous '< avez reçues en différentes occasions du feu roi, et de « son conseil. » Ces éloges mérités furent la seule récompense de M. de Taules; il est mort, il y a quelques années, dans un état fort éloigné de l'opulence , après avoir refusé plusieurs emplois importans sous le gouvernement im- périal. >— «^ffg»»» #»«»»»»•«• »a«8 «»»•*•>««—«•«— *»•—*• AVANT-PROPOS. J'ai découvert l'homme au masque de fer. Il y a tant de singularité dans les bruits qui se sont répandus sur ce fameux inconnu , ils sont si in- jurieux à la France , et surtout à la famille royale , ils ont été accrédités par des écrivains d'im si grand poids, on les a adoptés si avidement dans les cours étrangères, il serait enfin tellement possible qu'un jour , lorsque le temps aurait mis le sceau à ces honteuses préventions , on entreprît de les tourner au préjudice de ma patrie, que j'ai cru de mon devoir envers elle de rendre compte à l'Europe et à la postérité de ma découverte. Personne , je le sais , ne croira d'abord à ce que j'annonce; à peine même daignera-ton se donner le temps de douter : on commencera par pro- noncer affirmativement que la chose est impos- sible. On m'opposera ensuite, comme des diffi- cultés insurmontables, luie multitude de faits imaginaires , qu'on trouve répandus dans les ou- vrages qui ont été donnés au public sur ce sujet. I s AVANT-PROPOS. M C'est , (lira-t-on , quelque nouvelle folie non « moins absurde que toutes celles dont de très- n sages écrivains nous ont déjà inondés à cette « occasion. Qui ignore que M. Chamillard , le M dernier ministre qui sut cet étrange secret, « ayant été conjuré , à genoux, par le maréchal de « la Feuillade, son gendre, de lui dire ce que « c'était que cet homme, lui répondit, un mo- cr ment avant de mourir , que c'était le secret de « l'État, et qu'il avait fait serment de ne jamais « le révéler? M. d'Argenson ne nous ôta-t-il pas « toute espérance, lorsqu'instruit des différentes « conjectures que faisaient enti^'eux les officiers « de la Bastille, aussi ignorants eux-mêmes que a le public, il se contenta de dire : on ne saura (( jamais cela ?.... M. de Launaj, qui en a été long- u temps gouverneur, n'a- 1- il pas dit mille fois « qu'il y eut ordre , après la mort de ce fameux « prisonnier , de brûler généralement tout ce qui «avait été à son usage, comme linge, habits, a matelas, couvertures, etc...., que l'on fit même « regratter et reblanchir les murailles de la « chambre où il était logé , et que l'on en défit o les carreaux , pour en mettre de nouveaux , tant AVANT-PROPOS. 'S « on craignait qu'il n'eût trouvé moyen de cacher »j«e«B«eae»»ee»»8ei»»»ae»»»e80 »»«>•»■ LETTRE A M, LE C03ITE DE VERGENIVES , Mi:VISTRE DES AFFAIRES ÉTRAÎSGÈRES. Du i3 février 1783. Monsieur lk co:\ite, Je fis il y a huit ans une découverte dont il m'a semblé que mon devoir me prescrivait de commencer par vous faire hommage. Elle concerne le masque de fer , ce prisonnier fameux qui a excité si long-temps et si vainement la curiosité publique en France, et même dans toute l'Europe. 11 serait très-possible , monsieur le comte , que vous fussiez mieux instruit que hc^auroi ' ° ^*^ ^«^^^ qu'on vient de rapporter a été connu par les dé- l nvAT^ et , p^'ches du marquis de la Chétardie, ministre de France à la cour ,_ ■ de Pctersbourg. Une partie des biens du duc de Phalaris étJint « substituée au duc d'Aiicénis petit-lils du duc de Béthune, la ■ maison de Béthune s'adressa au ministère pour tâcher d'avoir un « acte authentique de sa mort , et il fut envoyé par le marquis de « la Chétardie. ■ AVANT-PROPOS. i5 personne , du fond et de la vérité de ce mysté- rieux événement , ou comme ministre des af- faires étrangères , ou comme ayant été ambas- sadeur à Dans ce cas-là , il y aurait tout au moins une sorte de ridicule dans mon em- pressement à prétendre vous le dévoiler. Je crois donc vous mieux marquer mon respect en atten- dant vos ordres. Le fait , quoique très-extraor- dinaire , est sans doute moins intéressant par lui-même , que par le mouvement qu'il a donné en divers temps aux imaginations, et par les conjectures absurdes et extravagantes dont il a été l'occasion. Voltaire, qui, en parlant de cet homme, a voulu circonscrire autour de la seule personne du cardinal Mazarin les recherches qu'on pourrait être tenté de faire, n'a osé dire ce qu'il en pensait , et on sent néanmoins que son intention a été d'en faire penser ce qu'il n'osait dire. Il s'est trompé en tout , et d'autres n'ont pas mieux deviné que lui. Ceux qui ont cru y reconnaître le duc de Beaufort , ou le comte de Vermandois , n'ont fait , à son exemple , que de misérables romans. Un auteur aussi ingénieux que sensé, dont l'esprit , le jugement, et surtout :i6 AVANT-PROPOS, les grâces caractérisent les productions , a donné de son coté dans le plus étrange égarement en voulant persuader que c'était le duc de Mont- mouth. On dirait que les écrivains les plus sages ne sont entrés en lice, que pour disputer à qui imaginerait les plus grandes folies. Ce n'est enfin qu'en faisant des miracles, en ressussitant des morts qu'ils ont cru parvenir à donner une ap- parence de réalité à leurs fausses suppositions. Peut-être le temps serait-il venu, où il convien- drait de détruire authentiquement certains bruits aussi absurdes qu'infâmes , auxquels le masque de fer a donné lieu : la malice et l'igno- rance ont répandu ces bruits dans les cours étrangères, et ils ne s'y sont que trop accrédités, moins encore pour la gloire des grands person- nages qu'ils intéressaient , et qui par eux-mêmes étaient au-dessus de la calomnie, que pour l'hon- neur de la vérité. Je suis, etc. AVANT-PROPOS. 17 RÉPONSE. Versailles, le a 8 février 1783. C'est surtout, Monsieur, pour détruire les soupçons odieux auxquels l'homme au masque de fer a donné lieu par les précautions qu'on a prises pour le dérober à tous les regards, qu'il peut être important d'avoir sur ce personnage des notions certaines. Les monuments histo- riques et les traditions des contemporains n'en offrent aucune à laquelle on puisse s'arrêter. Si celles que vous avez recueillies vous paraissent plus dignes de confiance, je les recevrai avec re- connaissance. J ai l'honneur d'être , monsieur , votre très- humble et très-obéissant serviteur. Signé DE VERGENNES. L'HOMME AU MASQUE DE FER. PREMIÈRE PARTIE, Il en est de cette découverte comme de la plu- part des autres; c'est au hazard seul qu'on en est redevable. Il fit tomber entre mes mains, il y a quelques années,immanuscritabandonné, perdu, dans lequel je trouvai l'article qu'on va lire. Il est essentiel qu'on sache d'avance que cet article est absolument isolé dans l'ouvrage; que rien, ni dans ce qui le précède ni dans ce qui le suit, n'a plus aucun rapport à cette fameuse aventure; que c'est enfin tout ce que l'auteur dit sur ce sujet , et qu'il est à présumer qu'il n'en savait pas lui- même davantage. Le voici fidèlement copié sur le manuscrit. <;trp<;. AU MASQUE DE FER. 29 plus mortifiantes, d'autant plus honteuses, qu'elles auraient paru méritées. Les avanies seraient tom- bées de toutes parts sur les négociants français dans l'empire ottoman. L'ambassadeur du roi n'aurait pas été plus en sûreté. On n'avait pas en- core oublié les outrages qu'avaient essuyés M. de La-Haje, M. de Guilleragues età'2iU\ve% ambas- sadeurs. Tout concourait à faire trembler sur les suites de cet événement. Il était donc souverai- nement important de ne rien négliger, de prendre même les précautions les plus extraordinaires pour soustraire Arwediks aux regards de tous les hommes, et tacher d'ensevelir sa catastrophe dans les plus profondes ténèbres. Telles sont les rai- sons de la conduite singulière qui fut tenue avec lui. RAPPORTS DE M. LE-BRET AVEC LE PATRIARCHE. M. Le-Bret était dans ce temps président du par- lement de Provence, intendant, commandant de la Provence , et inspecteur -général du commerce du Levant. Ce dernier titre le mettait dans le cas d'être exactement informé de tout ce qui venait par mer des états du giand-seigneur.Par une suite de ce titre, il était impossible qu'il ne fût instruit de l'arrivée d'im personnage tel que Arwediks; et son autorité pouvait seule empêcher ceux qui avaient une inspection subalterne dans cette-^ 3o i;ilOMME partie, de porter leurs regards sur ce qu'il im- portait de leur cacher. D'un autre coté sa place de commandant lui donnait le pouvoir de déposer un prisonnier aux îles Sainte-Marguerite , qui dé- pendaient de son commandement. Sa position, ses places le rendaient ainsi, de tons les hommes, le plus nécessaire aux jésuites pour la consom- mation de leur entreprise. Il aurait été difficile qu'elle se terminât heureusement sans lui : la fortune leur fut encore en cela très-favorable. M. Le-Bret leur était tendrement attaché. Divers monuments historiques , et surtout le fameux procès du père Girard , font mention de son en- tier dévouement à la société. Il n'est donc pas douteux, d'après ses sentiments personnels, et d'après les ordres qu'il devait avoir reçus de la cour, cju'il n'ait employé tous les moyens que la prudence et le zèle peuvent inspirer, pour cou- vrir cet événement d'un voile impénétrable. Les îles Sainte-Marguerite, où il fit déposer le pa- triarche, étant souvent visitées par des gens qui sont accoutumés à faire le voyage du Levant, et dont plusieurs entendent quelques mots de la langue turque , il y aurait eu du danger à l'y laisser trop long-temps. Aussi, voit-on , en cal- culant , qu'il y passa très-peu d(; jours, s'il y resta au-delà de la quarantaine d'usage, et qu'on se hâta de le faire passer à la Bastille. AU MASQUE DE FER 3i PREUVE DES RAPPOKTS DE M. Lt-BRET AVEC LE MASQUE DE FER. Le rapport nécessaire qu'eut M. Le-Bret avec le patriarche, donne lieu à un trait singulier de lumière dont nous avons l'obligation à ceux qui précédemment ont fait au hasard des recherches sur ce sujet. « Il a été découvert de la manière la plus cer- « taine, (^a-t-on écrit il y a long-temps) que ma- ie dame Le-Bret, mère de feu j\L Le-Bret, prê- te m ier président, et intendant en Provence, « choisissait, à la prière de madame de Saint- «Mars, son intime amie, le linge le plus fin et « les plus belles dentelles , et les lui envoyait « pour le prisonnier au masque de fer. » Ce fait très-aisé à expliquer a un grand avan- tage ; ce qui précède l'appuyé, et il sert à ap- puyer ce qui précède ; il y a apparence que le pa- triarche, livré pour de l'argent par un turc , qui se garda bien de livrer autre chose que sa seule personne , arriva dépourvu de tout à l'île Sainte- ]Marguerite. Ses propres habillements d'ailleurs auraient exposé à des inconvénients; il fallut lui en don- ner de nouveaux. Ce fut donc madame Le-Bret qui fut chargée, comme on vient de le voir, d'en- 32 L'HOMME voyer à l'Ile Sainte-Marguerite ce qui était né- cessaire au prisonnier : la connaissance de ce fait est très- heureuse. Il importe peu que ce lussent des dentelles, du linge le plus fin, ou autre chose, que madame Le-Bret envoyait : ce sont des particularités qu'il est trop difficile de connaître exactement, et qui d'ailleurs sont assez indifférentes. Le fait certain est que madame Le- Bret fit des emplettes pour V homme au masque de fer. M. De Saint-Foix qui n'avait pas la clef de cette vérité et qui ne pouvait la deviner, suppose que madame Le-Bret ne faisait ces em- plettes qu'à titre d'intime amie de madame de Saint-Mars ' ; mais qui ne voit au contraire pré- sentement que madame Le Bret n'en fut chargée que par M. Le-Bret, à titre de mère de M. Le- Bret, de celui qui avait nécessairement le secret de toute cette aventure ? M. Le-Bret ayant fait déposer le patriarche à l'île Sainte-Marguerite, madame Le-Bret y envoya de son coté divers effets pour l'homme au masque de fer, c'est-à- dire pour le patriarche que ce masque cachait; ' Si M. (le Saint-Mars avait ito marie, il est à présumer qu'il ttait veuf alors ou que sa femme n'itait pas avec lui. Constantin de Renncville, qui dans son histoire de la Ha.slilie parle si souvent de Saiiit-jMars et de tout ce qui a rapport à lui , u'a jamais fait men- tion de sa femme, qu'il n'aurait sûrement pas oubliée dans l'éloge qu'il fait de cette famille. Saint-Foix la met donc aussi ridicnlemenl que gratuitement sur la scène. AU MASQUE DE FER. 33 il y aurait sans cela une bien étrange singularité dans le hasard qui aurait fait charger une femme telle que madame Le-Bret , une première prési- dente, une commandante de province, d'une pareille besogne. SUR LE BRUIT QUI COURUT EN PROVENCE Qu'lL Y AVAIT UN PRINCE TURC A l'iLE SAINTE -MARGUERITE, PRÉCISÉMENT DANS LE TEMPS OU LE PRETENDU MASQUE DE FER s'y TROUVAIT SECRETEMENT EN- FERMÉ, d'où il résulte une PROBABILITÉ ÉQUI- VALENTE A UNE PREUVE QUE LE PATRIARCHE EST LE MASQUE DE FER. Ce qu'on vient de voir conduit tout naturel- lement à une preuve non moins frappante ; c'est ainsi du moins qu'en jugera, ce me semble , tout homme accoutumé à réfléchir et à suivre, dans leur marche, les bruits populaires et les opinions humaines. « Dans le temps que le masque de fer était 0 « détenu, à l'insu de tout le monde, à la citadelle « de l'île Sainte-Marguerite, le bruit courut en « Provence qu'il y avait dans cette citadelle un « prince turc qu'on y gardait avec beaucoup de « soin. y> C'est ce qui a été écrit , il y a long-temps, par M. de Saint-Foix, et ce fait est attesté par plusieurs autres écrivains. Ne serait-il pas assez vraisemblable, s'écrie sur cela M. de Saint-Foix, 3 34 L'HOMME toujours livré à la manie de voir le duc de Mont- mouth dans le masque de fer, ne serait-il pas as- sez vraisemblable qu'un matelot provençal, plus familiarisé avec les non s de Mustapha ^ de Sé- lim, de Mamouth^ quavec les noms anglais ^ ait cm lire Mamouth, au lieu de Montmouth, sur V assiette d'argent jetée par la fenêtre , où, d'ail- leurs le nom de Montmouth ^ écrit avec la pointe d'un couteau^ pouvait ne pas être lisible? M. de Saint-Foix oubliait dans ce moment que le ma- telot par qui l'assiette fut ramassée ne savait pas lire; il oubliait encore qu'il en était con- venu lui-même; mais cette chimère est trop ab- surde pour qu'il soit besoin de s'y arrêter. La vérité est qu'on sut, ou que le bruit courut qu'il y avait un prince turc à la citadelle de Tile Sainte- Marguerite, dans le temps que le masque de fer y était secrètement détenu. Le masque de fer passait en Provence pour un prince turc; et il suit de là évidemment que \e prince ^«rc, c'est- à-dire le masque de fer, est le malheureux pa- triarche habillé à l'orientale, habillé en turc au moment de son débarquement. C'est ainsi qu'il perce , qu'il échappe presque toujours quelque chose des événements un peu intéressants, de cjuelques ténèbres qu'on cherche à les envelopper : il aurait fallu un miracle pour réduire au silence les matelots de la barque sur AU MASQUE DE FER. 35 laquelle il avait été transporté. Ces gens ignares et grossiers prirent le patriarche pour un prince turc : ils virent mal, ils jugèrent mal, ils répan- dirent a leur façon la vérité. VISITE DE NÉLATON AU MASQDE DE FER, RAPPORTÉE PAR M. DE SAINT-FOIX. M. de Saint-Foix rapporte un fait que nous n'avons garde de négliger. Il dit, dans son mé- moire, « qu'un nommé Nélaton, chirurgien anglais, « qui allait tous les matins au café de Procope, y « a raconté plusieurs fois en sa présence, qu'étant c< premier garçon chez un chirurgien près la porte « Saint-Antoine, on vint un jour le chercher pour « une saignée , et qu'on le mena à la Bastille ; que « le gouverneur l'introduisit dans la chambre d'un « prisonnier qui avait la tète couverte d'une «longue serviette, nouée derrière le cou; que ce « prisonnier se plaignait de grands maux de tête; « que sa robe de chambre élait jaune et noire à i< grandes /leurs d'or, et qu'à son accent il avait « très-bien remarqué qu'il était Anglais. » Il s'agit ici du masque de fer; M. de Saint-Foix ne voit que lui, n'entend parler que de lui dans cette occasion. De mon côté, je suis très-porté à croire, qu'à l'exception de l'accent que le chirur- gien crut anglais, et qui ne l'était pas, il y a beau- coup de vérité dans son récit. De quelle manière 3. I 36 L'HOMME le prisonnier se plaignait - il de ses grands maux de tète? Nélaton s'entretint-il avec lui? Cela n'est pas possible et ne peut pas se supposer; le malade ne lui parla sans doute que par signes, et par des accents qui étaient les accents de sa douleur ; mais ces accents devaient avoir un air et un son étran- gers; c'est ce qui trompa Nélaton. Ce n'est point en parlant, on le répète encore, que le prisonnier se plaignait de ses maux de tète; car s'il avait parlé , comment Nélaton n'aurait-il pas remarqué à son accent qu'il était Anglais? Comment en- fin le prisonnier n'aurait - il pas lâché quelque mot anglais en reconnaissant qu'il avait affaire à un compatriote? Il est impossible que M. de Saint- Foix n'ait pas fait à Nélaton toutes les questions que comportait cette circonstance ; qu'il n'ait pas cherché à s'assurer au moins de l'époque précise de cette visite, ce qui était aussi important que fa- cile; et qu'enfin il ne l'ait pas pressé de toutes les manières et dans tous les sens pour en tirer d'au- tres éclaircissements. Mais, comme il iie trouva pas dans les réponses de Nélaton ce qu'il aurait désiré pour l'appui de son système touchant le duc (le Montmouth, et que tout, au contraire, tendait probablement à le détruire , il a évité de les rapporter; il s'est borne à dire que Nélaton avait très-bien remarqué à l'accent du prisonnier qu'il était Anglais, et on doit lui savoir gré d'avoir AU MASQUE DE FER. 87 eu assez cVempire sur lui-même pour ne pas en dire davantage. Ce prisonnier était sans doute l'homme au mas- que de fer, ou, ce qui est la même chose, notre patriarche. Le gouverneur devait être bien sûr que cet infortuné manquait de tout moyen de se faire entendre, pour s'être ainsi décidé, même dans la circonstance la pins pressante, à introduire auprès de lui un chirurgien étranger. REFLEXIONS A CETTE OCCASIOIN;. Le récit de Nélaton donne lieu à des observa- tions qui paraîtront des minuties et le sont peut- être , mais qui feront néanmoins la plus grande sensation sur tout homme ayant quelque connais- sance des manières du Levant. La première regarde la longue serviette, dont le prisonnier avait la tête couverte et enveloppée. Dès qu'un Turc ressent à la tête la plus petite douleur, il se l'enveloppe avec un grand linge, qu'il noue à peu près comme Nélaton représente la serviette du prisonnier. Les Turcs vont dans les rues, dans les maisons, avec cette enveloppe. C'est chez eux une habitude prise dès l'enfance. C est leur costume, et on sait combien les Orien- taux sont constants et uniformes dans leurs usages. Indépendamment de l'obligation d'avoir toujours le visage caché, ce costume devait être celui du 38 L'HOMME prisonnier masqué, du patriarche, à la Bastille comme à Constantinople. La robe de chambre fournit la seconde obser- vation; elle éX.dLiX. jaune et noire à grandes fleurs dor , elle offrait donc des nuances si bizarres qu'on aurait sans doute de la peine à trouver une pareille étoffe dans toutes nos manufactures. On ne soupçonnera pas qu'elle fit partie des emplettes que madame Le-Bret avait été chargée de faire pour le prisonnier. C'est néanmoins ce mélange singulier de couleurs qui plaît de préférence aux Orientaux. C'est celui surtout que se permettent les prélats du premier rang, quand ils veulent allier la modestie de leur état avec un peu de faste. On y reconnaît une étoffe, une espèce de siamoise, qui de tous les temps s'est fabriquée à Venise, et qui fait ini des grands objets du commerce de cette république à Constantinople et dans tous les états du grand-seigneur; l'habillement turc qu'avait le patriarche, lorsqu'il fut enlevé, lui servait en France de robe de chambre et parais- sait en être une. H devait d'autant plus se plaire à s'en revêtir, qu'ayant été vendu et livré j>ar un Turc, c'était probablement la seule chose qui lui fût resté(^ de son pays ' M. Ruffin, homme H'esjnit, et trt-s-savant dons la connaissance fies langues orientales, le ni^me qui, en qualité de ministre de France, a tté enferma aux sept tours pendant notre guerre contre AU MASQUE DE FER. Sg DES ÉGARDS Qu'oN AVAIT POUR LE PRISONNIER. L'empressement du gouverneur de la Bastille à procurer au masque de fer un chirurgien même étranger, malgré les risques d'une pareille dé- marche, rappelle les égards qu'on eut toujours pour ce fameux prisonnier, et touchant lesquels se sont unanimement accordés tous ceux qui ont parlé de lui. Indépendamment des égards qu'on devait au patriarche, à sa dignité, à l'éminence de sa place , il est aisé de sentir qu'une sage poli- tique en exigeait de très-marqués de la part du gouvernement , surtout dans les premiers temps de sa détention. Si , comme la chose était très- possible, on eut été malheureusement contraint à le rendre , il était de la dernière importance que le patriarche eût à se louer des bons traitements qu'il aurait éprouvés en France , et , quà l'excep- tion de la privation de sa liberté, il fût du moins obligé de vanter nos bons procédés. Ces égards, en général, sont très -vrais; mais ils ont été exagérés , et on en rapporte sans doute qui n'ont aucun fondement. Qu'on juge des bruits qui ont couru sur ce sujet, par les deux visites respectueuses que Voltaire et le duc de Nivernois font rendre au prisonnier, l'une par M. de Louvois les Turcs , fut frappé de la justesse et de la vérité de ces deux ob- servations. 4o L'HOMME et l'autre par M. le duc d'Orléans régent. On en a conclu hardiment que le prisonnier était un très-grand'prince , au lieu d'en conclure que ces visites étaient im possibles. M. de Louvois , qui était mort en 1691, fait la sienne en 1698, et M. le ré- gent rend le même honneur au prisonnier en 1 723 , tandis que ce prisonnier était mort en 1703. RAISONS QUI ENGAGERENT A TENIR TOUJOURS MASQUE LE PRISONNIER. Qui aurait imaginé que le masque tenait à ces égards, à ces procédés? Cela est néanmoins très- vraisemblable. Peu de précautions auraient suffi pour qu'on ne craignît pas que le prisonnier pût dévoiler le mystère de sa prison. Il ignorait notre langue; il ne pouvait pas se faire entendre; mais le hasard aurait pu faire qu'il fût reconnu, ou du moins qu'il fut reconnu pour un étranger. Sa barbe patriarchale surtout aurait étonné ; elle pouvait faire faire des raisonnements, et les rai- sonnements conduire à quelque découverte. Les Orientaux tioniuiit à leur barbe, phis encore que les Portugais n'y tenaient, lorsqu'un de leurs vice- rois dans l'Inde, n'ayant pu trouver une légère somme à emprunter en hypothéquant tous ses biens, obtint cent mille ducats d'or, dès qu'il se fut détorjiiiné à donner sa moustache pour eau- AU MASQUE DE FER. 4i tion. L'action d'obliger le patriarche à s'en défaire, ou de la lui couper, aurait été le plus grand de tous les affronts ; il aurait effacé le mérite de tous les autres bons traitements, aurait jeté dans son ame la plus cruelle amertume , et lui aurait in- spiré un désir de vengeance qu'il n'aurait pas manqué de satisfaire, si jamais il était parver/a à recouvrer sa liberté '. On lui laissa probablement le choix de renoncer à sa barbe ou de porter un masque, et le masque fut préféré. Il conservait sa barbe avec d'autant"plus de soin, qu'on peut présumer qu'on le consolait quelquefois par l'es- pérance de le renvoyer dans son pays. D'ailleurs ce n'était qu'en portant ce masque qu'il lui était permis de jouir de quelques petites libertés. Il assistait à la messe, comme on le voit dans le journal de M. Dujonca. On le menait aussi de temps en temps dans une salle, où la vue des amusements de quelques officiers de la Bastille était une légère distraction à ses ennuis. ' L'aventure du coche d'Auxerre, en 1787, prouve la vérité de ces réflexions : le Turc qui y périt avait souffert patiemment toute sorte d'insultes ; mais dès qu'on toucha à sa barhe, il entra en fu- reur, se jeta sans distinction sur tous les passagers et immola une foule de victimes à son honneur outragé. La maréchaussée de Sens le tua à coups de fusil , dans le coche même, comme une béte féroce, sans oser jamius l'approcher. 42 L'HOMME OBSERVATIONS SUR UNE LETTRE DE M. DE PALTEAU. M. de Saint-Mars, en le conduisant à la Bas- tille, le garda pendant quelques jours avec lui a Palteau, près de Villeneuve-le-Roi. On prétend qu'on s'y souvient encore qu'il s'y promena plu- sieurs fois dans les jardins du château, le masque sur le visage, accompagné d'un seul homme. On craignait plus qu'il ne fut reconnu , que de le voir échapper. Que serait-il devenu s'il eût pris la fuite? Un étranger tel que lui n'aurait senti que le poids , que l'embarras de sa liberté, et il au- rait été repris aussitôt, parce qu'il lui aurait été impossible de se cacher. Si le prisonnier avait été un prince, un duc de Beaufort seulement, un comte de Vermandois , un duc de Montmouth , et encore plus un Condé, je demande si on se se- rait cru assuré d'eux avec d'aussi légères précau- tions? si M. de Saint -Mars aurait osé s'arrêter pendant plusieurs jours à Palteau pour son plaisir ou sa convenance ? Quand on est chargé de pareils prisonniers, on a hâte de les mettre en sûreté. RÉFLEXIONS SUR LE SILENCE Qu'lLGAHDA TOUJOURS, ET QUI A FAIT CROIRE Qu'iL LUI ÉTAIT DÉFENDU DE PARLER SOUS PEINE DE LA VIE. On a dit, oii a répété qu'il lui était défendu, sous peine de la vie, de se faire connaître, de AU MASQUE DE FER. 43 dire qui il était. Cela fut sans doute imaginé , parce qu'on ne l'entendit jamais parler , qu'on ne l'entendit jamais se plaindre distinctement. Mais, s'il ne parlait pas, c'est qu'il avait éprouvé si sou- vent qu'il parlait en vain, qu'il y avait renoncé. On ne l'entendait pas , on ne lui répondait pas. Son langage était inintelligible pour tous ceux qui l'approchaient. Il prit ainsi l'habitude d'un silence absolu. Il fut réduit uniquement à soupirer ses douleurs et son désespoir. Tout ce qu'on a publié sur son sujet n'est qu'un amas de contradictions qui ont paru incompréhensibles et inconciliables, tant qu il a été ignoré. iMais tel est le pouvoir de . la vérité, que ces contradictions disparaissent, s'évanouissent toutes, dès qu'il est connu. Cette défense de se faire connaître sous peine de la vie fait souvenir de l'assiette d'argent , ou de la chemise roulée que le prisonnier jeta par la fenêtre. Ce qu'il y avait écrit contenait probable- ment l'histoire de son enlèvement et de son in- fortune. Il espérait que la Providence, à laquelle il abandonnait cet écrit, le ferait tomber entre les mains de quelqu'un qui pourrait le lire; et que, venant ensuite à se répandre d'une manière ou d'autre dans le monde , le bruit en pourrait parvenir jusqu'à ceux qui s'intéressaient à lui. Mais si la crainte de perdre la vie l'empêchait de dire qui il était en parlant, comme on l'a tant répété. 44 L'HOMME comment n'était -il pas arrêté par cette même crainte en écrivant? Quelque frappante que soit celte contradiction, il est singulier que personne encore ne Tait sentie, que personne du moins ne l'ait relevée, parmi tant d'auteurs qui ont écrit sur ce sujet. La vérité est que , quoiqu'on ail dit, il n'avait ni ne pouvait avoir cette crainte. Tout lui disait au contraire que la connaissance ([u'il aurait pu donner de son enlèvement était le seul moyen de recouvrer sa liberté. LUMliîRES QUE NOUS DONNE, SUR CET ÉVÉNEMENT, l'histoire DE l'inquisition française. Le patriarche éclaircit tout ce qui a paru obs- cur, tout ce qui a étonné dans l'homme au mas- que de ter. A l'aide île ce flambeau , la vérité se montre de tous côtés avec le plus grand éclat, et produit une foule de preuves qui ne laissent que la peine de choisir. Il en est une très-singu- lière, à laquelle personne ne s'est arrêté, et que M. de Saint-Foix , qui l'avait aperçue, a même re- jetée avec le dernier dédain, par une suite du mé- pris qu'il déclare avoir pour l'ouvrage qui la con- tient. On la trouve dans X Histoire de la Bastille , par Constantin de Renueville, imprimée, pour la première fois, en 171 G. « Renneville, dit Saint-Foix, fut enfermé à la « Bastille , dix-sept ou dix-huit mois avant la mort (n\u juisonnier masqué, et il v resta plusieurs AU MASQUE DE FER. 45 « années. Il raconte qu'un jour, étant entré clans « une salle, on fit promptement tourner le dos à « un homme qui y était, pour qu'il ne pût lui « voir le visage ; que Reilhe, le cliirurgien major, « et Ru, le porte-clefs, lui dirent, quelque temps « après , que ce prisonnier était d'une naissance « distinguée ; qu'à la sollicitation des jésuites , « Louis XIV l'avait condamné à une prison per- ce pétuelle; qu'il avait été auparavant à l'île Sainte- ce Marguerite, d'où M. de Saint-Mars l'avait amené ce à la Bastille, avec des précautions extraordi- « naires pour que personne ne le vît dans la route ; ce que cependant, deux ou trois mois après qu'il « l'eut vu ainsi par hasard, il obtint des jé^iuites « sa grâce et son élargissement. » On reconnaît dans ce récit, dont j'ai retranché diverses puérilités inutiles , le génie et les ma- nières des gens employés à la Bastille. Ils mêlent indifféremment le vrai et le faux ; ils disent sou- vent le contraire de ce qui est et de ce qu'ils sa- vent; on les voit assurer que les prisonniers qui ont obtenu leur liberté sont morts , et que ceux qui sont morts ont obtenu leur liberté : par exemple, ils savaient positivement que l'homme masqué, dont ils parlaient à Henneville, était mort, puisque Reilhe lui-même avait signé comme témoin sur le registre de sépulture, en lyoS; et cependant, ils lui disent, peu de mois après, 46 i;hOxMml qu'il a obtenu son élargissement. Mais , comme ce sont ordinairement des gens assez grossiers, il perce presque toujours quelque vérité à travers leurs fausses confidences. On voit , dans celle de ces deux hommes , qu'ils parlaient très-certaine- ment de l'homme au masque de fer. Ils racontent que ce prisonnier avait été mis d'abord aux îles Sainte-Marguerite; que de là, M. de Saint-Mars l'avait amené à la Bastille avec des précautions extraordinaires, et, ce qui est essentiellement re- marquable, ils ajoutent qu'il avait été condamné à une prison perpétuelle, à la sollicitation et par le crédit des jésuites. Ces deux officiers de la Bas- tille confirment ainsi l'identité qui résulte de ce qu'a dit M. le marquis de Bonnac, et de ce que rapporte M. Dujonca. C'est l'histoire du patriar- che arménien, c'est l'histoire du masque de fer, ou , pour mieux dire , c'est celle c , aiTièrc-pclit-fils du marquis de Bounac. AU MASQUE DE FER. 6i avec une si entière sécurité, que je déclaiai haute- ment plusieurs fois que je m'engageais d'avance à répondre à toutes les objections qu'on pourrait me faire, par autant de démonstrations. Jamais peut-être rien ne mavait paru d'une si grande évidence. Je ne sentais pas plus clairement mon existence, que je ne reconnaissais le patriarche dans tous les traits du masque de fer. JMais je ne tardai pas à être puni de cette confiance témé- raire , et je n'eus que trop lieu de me rappeler une maxime que j'avais souvent entendu répéter par M. D'Alembert... C est qu'il ne faut ni rien nier, ni rien affirmer dans ce monde. Si j'avais eu cette maxime présente, si je l'avais pratiquée , je me serais épargné une grande confusion. Cette confusion fut extrême ; elle fut en raison de ma méprise , c'est-à-dire ce qui avait été dans une erreur la conviction de mon esprit et la persuasion intime de mon cœur. Une seule ob- jection, à laquelle on jugera qu'il était impossible que j'eusse rien à répondre, renversa de fond en comble toutes mes preuves , détruisit tous mes raisonnements, anéantit tout d'un coup ma dé- couverte. Mais l'aveu en fût- il plus humiliant, ne le différons pas plus long-temps. Je déclare donc qu'il me fut prouvé par des titres incontes- tables que le patriarche, ce patriarche que j'avais vu , que j'avais reconnu si distinctement sous le 62 L'HOMME masque, était à Coustantinople dans le temps que Marchialy , que j'ai donné, que tout le monde a pris pour le masque de fer, était à la Bastille. Je déclare de plus que ce même patriarche vécut à Coustantinople , et qu'il y vécut de notoriété pu- blique , plusieurs années encore après que Mar- chialy eut été enterré à Saint-Paul, paroisse de la Bastille. Serait-il donc possible qu'une preuve aussi ful- minante me laissât encore quelque ressource? Disputer à la suite d'un fait aussi destructif de mon opinion , et de la vérité duquel je suis obligé de convenir , ne serait-ce pas vouloir por- ter , de propos délibéré , la prévention à son comble ? Quelque téméraire néanmoins que doive d'abord paraître mon obstination , j'oserai le dire , je sens l'espérance renaître dans mon âme ; et, malgré tout ce que je viens d'avouer contre moi- même, je ne renonce pas à ma découverte. En- hardi même par la foule des nouvelles pensées qui se présentent à mon esprit dans ce moment, je prétends en prouver avec plus de force encore la vérité. Je ne demanderai pour cela qu'une chose , c'est qu'étant démontré qu'il a été commis une multitude de mensonges au sujet du masque de fer, et "me trouvant aujourd'hui en état de prouver qu'il n'en a pas moins été commis et du même genre au sujet du patriarche , il me soit AU MASQUE DE FER. 63 permis de penser qu'après tant de mensonges, les fabricateurs de ces mensonges ne se seront pas fait un scrupule d'en forger encore un , qui seul paraissait devoir assurer le succès de tous les autres. 11 s'agit d'une falsification , d'une sup- position que personne n'a entrevue, que moi- même je n'aurais jamais osé soupçonner. C'est cette falsification qui a produit toutes les erreurs qui se trouvent dans la première partie de ce mé- moire. J'y suis tombé aveuglément, parce qu'il me paraissait impossible qu'un homme aussi jus- tement estimé du public que le père Griffet eût osé en imposer à ce public avec autant de har- diesse, et, s'il m'est permis de le dire dans ma colère, avec autant d'effronterie. S'il arrivait donc que cette falsification eût quelque réalité, si je venais enfin à la démontrer , mes assertions , dont je commençais à rougir , loin de rien perdre de leur force, en acquerraient une nouvelle, et la vérité nen paraîtrait que plus éclatante , après s'être débarrassée de cet amas ténébreux d'im- postures, sous lequel on se serait efforcé de l'en- sevelir. Mais n'anticipons pas sur les temps. Si je m'abuse, je mériterai doublement d'être confon- du ; mais si , comme tout m'en assure , je sors victorieux de cette lutte , la confusion restera tout entière à ceux qui auraient voulu m'enlever l'honneur de cette découverte. 64 L'HOMME Cette nouvelle entreprise exige de grands dé- tails et inie longue discussion. J'en ferai une se- conde partie. Je la commencerai par un récit simple et naïf, qui servira à répandre le plus grand jour et sur ce que j'ai déjà dit, et sur ce qui me reste encore à dire. AU MASQUE DE FER. 65 DEUXIÈME PARTIE. « Avant que d'employer l'autorité d'une pièce « authentique , il faut commencer par s'as» « surer qu'elle n'est ni fausse ni falsifiée. » Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir h vérité de l'histoire , par le père Griffet ; pag. 214, édition de 1770. J'allai à Versailles le i" de juillet 1783. Le hasard m'avait déjà appris qu'on avait fait, par ordre de M. de ^^ergennes, des recherches aux archives des affaires étrangères relativement au patriarche , et qu'on avait reconnu dans les dates des contradictions qui ne pouvaient se concilier avec mon opinion. Cela ne m'effraya pas. Les rapports qui m'avaient frappé dans les deux per- sonnages étaient en si grand nombre, ils m'a- vaient paru en prouver si bien l'identité, qu'il ne me restait aucun doute sur ma découverte. Ce qu'on m'avait rapporté ne laissait pas cependant de m'occuper par intervalles, et quoique je me fusse proposé de ne voir que M. de Vergennes, il me vint dans la pensée de faire d'abord une visite à M. Simonin, chef du dépôt des affaires étrangères. Il pouvait être bon que je fusse in- Gb L'HOMME striiit à l'avance des objections qu'on avait à me faire , et je crus qu'il ne serait pas impossible de tirer de lui quelque éclaii'^cissement. Je n'eus aucun besoin d'adresse pour me procurer ce que je désirais. Il prévint de lui-même mon im- patience. Au premier mot qui fut prononcé sur le masque de fer , il s'écria : « Vous vous êtes trompé du tout au tout; vous vous êtes four- voyé entièrement ; il est prouvé, il est dé- montré de la manière la plus évidente , la plus authentique, que l'homme masqué n'est point le patriarche , et ne saurait être lui. — Comment, répartis-je "aussitôt, mais pourtant avec la sur- prise que devait produire en moi le ton d'assu- rance de M. Simonin, et avec la crainte que ce ton commençait déjà à m'inspirer, comment me prouverez-vous que je me suis trompé ? il serait bien honteux à moi qui , par caractère , crois si difficilement, d'avoir été si lacile à croire dans cette occasion, et d'avoir donné aussi légère- ment pour une réalité ce qui ne serait qu'un fantôme? Ne doutez pas de ce que je vous dis, répliqua M. Simonin, vous douteriez en -v^ln. » Il me demanda alors dans quelle année le masque de fer avait été transféré à la lîastille? Je lui ré- pondis, conformément à ce que j'avais établi dans mon mémoire, que c'était en Tannée 1698, et qu'il y était mort en 1703 : que ces dates étaient AU MASQUE DE FER. 67 certaines, puisqu'elles étaient tirées de la pièce la plus authentique, du journal de M. Dujonca, lieutenant de roi à la Bastille, et que le temps de sa mort était de nouveau prouvé de la ma- nière la plus incontestable par les registres mor- tuaires de la paroisse de Saint-Paul, où il avait été enterré. « Il ne m'en faut pas davantage, reprit M. Si- monin : ces dates sont votre condamnation ; vous venez vous-même de la prononcer ; il est prouvé par une foule de dépêches du temps que le pa- triarche était à Constantinople à l'époque où le masque de fer se trouvait à la Bastille. Il est prouvé qu'il y était en 1698, en 1699, en 1700; qu'il y était enfin en 1705, c'est-à-dire trois ans encore après que le masque de fer eût été enterré. Ce sont des preuves matérielles auxquelles rien ne peut résister , et qui détruisent invinciblement toutes les vôtres. Je l'avoue, continua-t-il , sans la con- tradiction des dates qui rend la chose impossible, il aurait été difficile de combattre, je ne dirai pas vos preuves, mais vos raisons, et il y avait le plus grand air de vérité dans votre décou- verte. » Les titres qu'on m'opposait étaient incontes- tables. Je ne songeai même pas à y chercher une réponse. Je me voyais trop justement condamné d'après mon propre aveu. J'étais absorbé dans 5. G8 L'HOiMME mes réflexions, et ne pouvais concevoir com- ment et par quelle étrange illusion j'avais été conduit à une erreur aussi manifeste. La force avec laquelle je l'avais adoptée dans mon ame, me faisait presque trembler dans ce moment pour ma raison. J étais étonné, confondu. Mais M. Simonin, prenant l'air que me donnaient ces divers sentiments pour l'air d'un homme qui doutait encore, et qui s'efforçait de résister à l'évidence, il est inutile de douter, reprit -il, il est inutile de disputer : ce que je vous dis est clair comme le jour, et pour prévenir tout vain raisonnement, je vais vous faire voir les dé- pèches qui furent écrites sur ce sujet par M. de Fériol, et par M. de Torcy, au nom du roi. Alors il fit appeler INI. Poisson et lui demanda l'extrait qui avait été fait de cette correspondance pour M. de Vergennes. M. Poisson revint et lui pré- senta un cahier que M. Simonin se mit aussi- tôt en devoir de me lire. Je ne dissimulerai pas que dans la confusioli de voir ainsi détruire une opinion que j'avais osé donner affirmativement pour démontrée à M. de Vergennes , non moins occupé de mes propres pensées, ou pour mieux ]oy a pour elle sa plume et ses talens. Mais il ne se borna pas à des apologies, à des justifications sur les choses dont elle était accusée ; il porta sa pré- voyance jusqu'à un fait qui, quoiqu'ancien , était de nature à lui être reproché par tous les amis de l'humanité et de la justice. Craignant que parmi les auteurs qui, dans ce temps- là, cher- chaient à découvrir ce que c'était que ce célèbre et malheureux inconnu , dont tout le monde parlait et auquel s'intéressait toute l'Europe, le hasard n'en favorisât assez quelqu'un pour lui dévoiler le mystère de cet événement , il fei- gnit de travailler à la même découverte , tandis qu'il ne travailla en effet qu'à égarer les autres dans leurs recherches. Il avait trop lu , il était trop instruit , pour ne pas savoir qu'on trouvait dans une histoire imprimée , qu'il existait vers l'année 1706, à la Bastille, un prisonnier in- connu, dont le signalement , donné par un témoin oculaire, indiquait l'homme masqué de la ma- nière la plus évidente, et dont on assurait, outre cela, que la captivité était l'ouvrage des jésuites. La force d'un pareil témoignage ne servit qu'à rendre le père Griffet plus attentif à ne pas citer cette histoire, à n'en faire aucune mention, à ne pas combattre l'accusation qu'elle contenait, et surtout à ne pas parler des jésuites. C'était un. 8 n4 L'HOMME de ces occasions où les avaulages que peut doii - ner l'adresse la plus rafinée ne valent pas ceux qu'on trouve dans un sage silence ^ Il sentit que de la discussion d'un fait vrai, pouvait jaillir quelqu'étincelle qui fit soulever le voile dont on avait cherché à couvrir la vérité. Mais, instruit par les archives de la Bastille, et par celles de la société, des moyens qu'on avait employés autrefois pour éloigner toute preuve, tout soupçon que r inconnu ^ que C homme masqué fût le patriarche, il jugea qu'il parviendrait au même but en em- ployant ces mêmes moyens, et en les étayant par de nouvelles suppositions. On a vu que dès- lors on avait imaginé d'établir à la Bastille l'opi- nion que ce prisonnier, gardé ^ serç>i , soigné par ' Le duc d'Aiguillon a eu la niêiiie sagesse dans une pareille occasion. Il n'est personne qui n'ait entendu parler du moulin de M. de Lachalotais, de ce moulin si connu, dans lequel on ne se couvrit que de farine, lors même qu'on prétendait s'y couvrir de gloire. Ce moulin, si utile au duc d'Aiguillon, était parfaitement placé pour considérer sans danger toutes les positions du cbamp de bataille à l'affaire de Saint-Cast. Ce général, ayant fait faire, sous ses yeux , un plan magnifique de ce combat , oublia ce célèbre moulin au mépris des lois de la reconnaissance. Les raisons qui l'empécbèrent de mettre le moulin dans son plan sont analogues à celles qui ont empêché le père Griffet de parler des jésuites dans sa dissertation. Mais, quoi qu'ait fait le duc d'Aiguillon, tant que son pl.in subsistera , ou y verra ce moulin bienfaisant comme les Romains virent autrefois, dans une procession, les images absentes de Briitus et de Cassius , parmi les images des grands hommes de la réiiubliquc. AU MASQUE DE FER. ii5 un seul homme , y avait été conduit par M. de Saint-Mars en 1698; d'où il résultait nécessai- rement que ce ne pouvait être le patriarche qui était encore vers 1706 à Constantinople. C'est avec cette circonstance essentielle et sans cesse répétée de la conduite du prisonnier par M. de Saint-Mars en 1698, que les bruits relatifs à sa détention avaient été insinués, répandus, établis. Un changement de date avait suffi dans le temps pour tromper les habitans mêmes de la Bastille, et ce même changement semblait devoir encore suffire pourmaintenirl'erreurdansle public. Mais le père Griffet, semblable à un criminel qui voit toujours les yeux de la justice fixés sur lui, et qui ne trouve jamais assez sûres les précautions qu'il prend pour leur échapper, jugea nécessaire d'ajouter encore à cette tromperie. Il usa pour cela d'une ruse, d'une tricherie assez familière aux jésuites, et dont on pourrait citer une foule d'exemples '. Il falsifia le journal de Dujonca, si même il ne le fabriqua pas entièrement , et il l'antidata pour en faire cadrer les dates avec les bruits que les jésuites étaient parvenus à accré- ■ On \oit dans le compte rendu par M. de la Chalotais, que les jésuites avaient si habilement brouillé, par des dates et par des sup- positions, trois ordonnances de leur général ^^«flt7Va,'qu'on ne pu^ jamais éclaircir contre laquelle de ces ordonnances il avait été sévi par un arrêt du parlement. 8. ii6 L'HOMME diter par leurs artifices. Il fait dire à ce prétendu journal, en 1698, que M. de Saint-Mars vient d'amener avec lui , de l'île S'' -Marguerite , un pri- sonnier masqué et inconnu; et, afin d'éloigner encore plus de la véritable date , il ajoute ; un ancien prisomiier qu'il avait à Pignerol. Mais cela ne lui suffit pas encore. Il faut, qu'après avoir ainsi fixé l'époque de l'arrivée du prisonnier, il fixe et assure avec la même fidélité, avec la même exactitude, l'époque de sa mort. Son plan fait, il parcourt la liste des prisonniers morts à la Bas- tille et enterrés à St-Paul. Il y trouve un certain Marchialy mort en 1703. Le nom et la date lui conviennent. Le nom, parce que ce nom de Marchialy était inconnu; et la date, parce qu'il était impossible qu'un homme, mort en 1703, fût un homme qui vivait vers 1706 à Constan- tinople. Il se hâte aussitôt de se saisir et du nom et de la date, et il les applique au masque de feî\ au prisonnier inconnu. Rien n'était plus facile après cela que de fabriquer un journal qui fût conforme à cet arrangement. Ce journal faisant mourir, le 19 novembre 1 708 , l'homme masqué , et le faisant enterrer le 20 novembre à St-Paul, il faut nécessairement que cet homme masqué soit Marchialy, puisqu'il est constaté par les registres de la paroisse, que Marchialy est mort à la Bas- tille le 19 novembre 1703, et qu'il a été enterré I AU MASQUE DE FER. 117 le 2oàSt-Paul. De cette manière, on voit que des insinuations artificieuses, de fausses confidences, et les bruits vagues qui en avaient résulté avaient d'abord disposé la croyance publique ; que le journal de Dujonca , donné comme une pièce authentique, vient prouver la vérité de ces bruits, et qu'ensuite les registres de St-Paul , dont la fidé- lité ne peut être contestée , étant conformes à ces bruits et au journal , il est impossible qu'il reste à personne le moindre doute sur ce sujet. Qu'on cherche tant que l'on voudra, on ne trou- vera point de fait, quelque constaté, quelqu'au- thentique qu'il puisse être, qui réunisse plus de caractères apparens de vérité que cette fourberie. On m'arrêtera ici pour me demander ce que devient donc le témoignage de M. de Palleau? de M. de Palleau, le parent, le neveu, l'héritier de M. de Saint-Mars ? le posses.seur après lui de la terre de Palteau? de cette même terre, de ce même château où M. de Saint-Mars passa en 1698, et où il garda, pendant quelques jours , le masque de fer avec lui ? Peut-on soupçonner sa véracité? invente-t-on des cu'constances , des détails tels que ceux qui sont contenus dans la lettre qu'il écrivit à M. Fréron , le 19 juin 1768? ne prit-il pas sur les lieux, dans Palteau même, les reuseignemens dont sa lettre est rem- plie? ne lui furent-ils pas attestés, confirmés par ii8 L'HOMME ses paysans, par ses vassaux qui avaient été les paysans, les vassaux de INI. de Saint- ■Mars, et qui, ayant tout vu de leurs propres yeux, avaient toutes les qualités nécessaires pour rendre légale- ment un témoignage irrécusable? suffira-t-il de nier les f;nts les mieux constatés, les plus authen- tiques, pour être en droit de croire qu'on les a ré- futés? enfin les détails en général fussent-ils faux, n'est-il pas au moins prouvé par cette lettre, n'est- il pas démontré que M. de Saint-Mars séjourna, en 1698, à Palteau avec le masque de fer? Il n'est point de moyens, dira-t-on, pour attaquer une pareille preuve; il n'est point d'objection qui ne disparaisse, qui ne s'anéantisse devant elle. La lettre de M. de Palteau, il faut l'avouer , doit paraître , au premier coup d'œil , très-embarras- sante. Comment concevoir en effet qu'un homme dans la position de M. de Palteau , qu'un homme de bon sens , qu'un honnête homme ait pu don- ner avec tant d'assurance de pures rêveries pour des vérités constantes? M. de Palteau pouvait-il ignorer si le masque de fer avait passé , ou n'avait pas passé à Palteau en iGc)8? Un prisonnier aussi singulier, gardé avec des précautions aussi ex- traordinaires, devait avoir fait trop de sensation à Palteau et dans les environs, pour que le sou- venir pût en être ainsi effacé *. ' ^e puis attester, comme l'nvant mi moi-même, que tout le AU MASQUE DE FER. 119 Je pourrais répliquer qu'il suffit d'être homme pour savoir jusqu'à quel point d'autres hom- mes peuvent être imposteurs ou dupes, et qu'il est en eux des choses qui étonneraient étran- gement, si une certaine connaissance de l'esprit humain laissait encore quelque place au senti- ment delà surprise. Mais ce ne serait pas répondre. Je vais donc expliquer ces obscurités, ces con- tradictions. La première fois que je jetai les yeux sur la lettre de INI. de Palteau , avant même d'avoir la moindre raison de m'en méfier, je fus vivement frappé des absurdités et des inconséquences qu'elle contenait. Mais, par égard pour un honnête homme qui paraissait n'avoir écouté que sa bonne foi , je laissai totalement de côté ces absurdités , ces inconséquences , pour ne m'attacher qu'à 1 ar- ticle essentiel du séjour du prisonnier à Palteau; persuadé d'avance, par le journal de Dujonca, que M. de Saint-Mars avait conduit lui-même le prisonnier masqué en 1698, je n'eus aucune peine à croire , d'après la lettre, que le prisonnier avait été mené réellement à Palteau , puisqu'elle attestait que M. de Saint-Mars y avait fait quelque séjour. La lettre me sembla prouver la vérité du monde sans exception se riait à Palteau et k Villeneuve-le-Roi , de la bonhommie avec laquelle M. de Palteau avait agi dans cette occasion. ï 110 L'HOMME journal, et le journal la vérité de la lettre. Atta- ché donc à ce seul fait que je regardais comme doublement constaté, je me bornai à observer que, si jamais M. de Saint-Mars s'était permis de séjourner à Palteau avec un prisonnier d'état , dont il était important de cacher l'existence, et qu'il lui était ordonné, de la manière la plus ex- presse , de soustraire à tous les regards , il ne pouvait se l'être permis qu'avec un homme tel que le patriarche , avec un étranger qui , ne par- lant qu'une langue inintelligible , ne pouvait guère abuser de sa liberté. Mais ce que, d'après ces rai- sons, je croyais alors qu'il fût absolument pos- sible qu'on eût fait avec le patriarche, je me crois en droit d'assurer aujourd'hui qu'on ne se le permit pas même avec lui. Tout me fait voir au contraire que le masque de fer ne passa point à Palteau; tout me dit qu'on n'envoie point de tels prisonniers d'état faire lui tour à la campagne avec leur conducteur; tout m'assure que M. de Saint-Mars n'était chargé ni de ce prisonnier, ni probablement d'aucun autre, lorsqu'il s'arrêta, et fît quelque séjour à sa terre «le Palteau , eu allant prendre possession de s;on gouvernement de la Hastille, en 1698. La lettre de M. de Palteau avait fait sur M. de Saint-Foix, qui n'eut jamais la clef de cet événe- ment , la n)émc impression (|irrllo fil depuis sur AU MASQUE DK FER. 121 moi, dans un temps où je n'avais pas plus cette clef que lui. En dédaignant de relever les absur- dités dont elle était remplie, il se contenta d'im- primer qu'il j avait quelquefois des choses vraies qui n'étaient pas vraisemblables. Mais j'ai lieu de penser qu'il ne fut pas aussi modéré, en écri- vant à M. de Palteau lui - même , qu'il l'avait été dans un écrit destiné à être public. M. de Palteau, que je vis chez lui , en 1 783 , paraissait conserver encore un souvenir douloureux de sa lettre , et , sans qu'il me dît précisément ce qu'elle conte- nait , il me fut aisé de reconnaître que M. de Saint- Foix ne l'y avait pas beaucoup ménagé. Il est essentiel de connaître la lettre de M. de Palteau; je la transcrirai donc ici, ou j'en don- nerai la substance. Les prétendues notions qu'elle renferme sont tirées de deux sources différentes : i' Des paysans qui allèrent au-devant de leur seigneur, c'est-à-dire au-devant de M. de Saint- Mars, lorsqu'il conduisit à Palteau le masque de fer; 2" Du sieur de Blainvilliers, officier d'infanterie, qui avait accès chez M. de Saint-Mars. Je distin- guerai et séparerai les deux rapports. On n'en sera que plus en état de peser les circonstances particulières qui s'y font remarquer et d'en bien juger. Ce que M. de Palteau nous y apprend, ou ce qu'il croit nous y apprendre, est absohjmenl laa L'HOMME tout ce qu'il savait de cette aventure. Il le déclare formellement dans sa lettre, et il le confirma de bouche à l'auteur de cette dissertation. Lorsque je fus le voir à Palteau, dans l'espérance d'en tirer quelqu'autre éclaircissement , je reconnus sans peine qu'il ne savait véritablement rien. Sem- blable à un témoin qui, ayant des reproches à se faire sur une première déposition, se montre très-inquiet au moment d'en faire une seconde, par la crainte de s'écarter de la ligne sur laquelle il avait marché la première fois, il ne répondait qu'en chancelant, qu'en bégayant à mes deman- des. Les railleries de M. de Saint-Foix lui avaient fait sentir combien il est délicat de se compro- mettre avec le public. RAPPORT DES PATSAIN'S A M. DE PALTEAU. « M. de Saint-Mars séjourna avec le masque de « fer à Palteau en 1698. Le prisonnier arriva dans « une litière. Les paysans allèrent au-devant de « leur seigneur. M. de Saint-Mars mangea avec « son prisonnier qui avait le dos opposé aux « croisées de la salle à manger, qui donnent sur « la cour. Les paysans que j'ai interrogés n'ont « pu voir s'il mangeait avec son masque; mais ils fi observèrent très-bien que M. de Saint -Mars, «/ qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pis- u tolets à côté de son assiette. Ils n'avaient puur AU MASQUE DE FER. laS «les servir qu'un seul valet -de -chambre, qui « allait cherclier les plats qu'on lui apportait clans « l'anti-chambre. Lorsque le prisonnier traversait « la cour, il avait toujours son masque noir sur « le visage. Les paysans remarquèrent qu'on lui « voyait les dents et les lèvres, qu'il était grand , « et avait les cheveux blancs. M. de Saint -Mars « coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès « de celui de Ihomme au masque. » Tel est le rapport des paysans à M. de Palteau. Il est évident qu'un pareil témoignage n'a pu que confirmer dans leur opinion ceux qui étaient déjà persuadés que le masque de fer avait été conduit par M, de Saint-Mars en 1698. Ils n'ont rien exa- miné; ils ont cru aveuglément , sans songer qu'il faut toujours se défier de ce qui répugne si ma- nifestement au bon sens et à la raison. La cir- constance absurde des paysans qui courent au- devant du masque de fer, ou, ce qui est la même chose, au-devant de leur seigneur qui menait le masque de fer, aurait dû suffire seule pour ôter toute créance à la lettre de M. de Palteau, quand même chacune de toutes les autres circonstances qu'elle renferme n'aurait pas en soi ses absur- dités particulières. Un fait certain contre lequel personne n'a élevé le moindre doute, et qui est également prouvé par les faussetés et par les vé- rités qui sont parvenues confusément jiisqu'à 124 L'HOMME nous, c'est qu'on employa les plus grands soins, les précautions les plus extraordinaires pour ca- cher au public l'existence de cet inconnu, et que tous ceux à qui la garde en fut confiée eurent les ordres les plus précis de faire en sorte qu'il ne fût vu de personne. Comment peut-on croire, après cela, que la cour ait pernus à M. de Saint- Mars d'aller faire quelque séjour à Palteau, en y menant le prisonnier avec lui? Ou, s'il était pos- sible , contre toutes les lumières de la raison , qu'il eût demandé et obtenu cette permission , comment croire qu'il n'eût pas pris les mesures les plus sûres pour y arriver de nuit ou dans le plus grand secret, au lieu de s'y faire recevoir en pompe et avec éclat par tous les habitants , et qu'il n'eût pas fait de son château une prison plus impénétrable encore que la Bastille? Et qu'on n'aille pas dire que les mesures qu'avait prises M. de Saint-Mars furent probablement dérangées par quelqu'événement imprévu. Cette raison , la seule qu'on pourrait hasarder, tombe d'elle-même, lorsqu'on voit ce même M. de Saint-Mars, le sé- \ere, le défiant , l'ombrageux de Saint-Mars , par une continuité soutenue d'indiscrétion et d'im- prudence, permettre à cette foule de paysans dr se tenir extérieurement contre les croisées de la salle où il mangeait tête à tète avec son prison- nier , ]ionr qu'ils pussent lo coiisidérrr dr tnuff AU MASQUE DE FER. laS leur attention clans ses mouveniens, dans tous ses gestes, et entendre ce qu'il aurait pu dire, si, comme on aurait toujours du le craindre , le masque de fer , qu'on dépeint tort et vigoureux , se fût abandonné à quelque violence , ou eiit cherché à se faire connaître dans quelque accès de désespoir ? Tl est vrai que les deux pistolets , tristement dirigés sur lui, et que M. de Saint- Mars n'avait sans doute à côté de son assiette que pour le tuer dans le besoin , étaient les garants de sa sagesse et de son silence. Mais enfin, n'était-il pas possible que le prisonnier se jetât sur ces pistolets, qu'il les saisît, et qu'il s'en servît contre M. de Saint-Mars même, vieillard faible, caco- chyme et âgé de plus de soixante - douze ans? D'ailleurs, pourquoi mettre sans cesse la mort sous les yeux de cet infortuné? Où était la né- cessité de placer en faction ces vilains pistolets, pendant le repas, si cette faction cessait sans in- convénient, lorsque M. de Saint -Mars et le pri- sonnier étaient seuls couchés, chacun dans leur lit , à coté lun de l'autre? Mais tant de puérilités aussi mal conçues que mal présentées, sont trop dégoûtantes; et si, parmi les gens du monde, même les plus sensés, il n'en était pas beaucoup qui croient tout , plutôt que de se donner la peine de réfléchir et de rien examiner , on rougirait de s'y être arrêté. liG L'HOMME Mais comment M. de Palteau s'est-il laissé aller jusqu'à nous faire sérieuseuient des contes d'en- fant aussi méprisables ? Je vais le dire. M. de Palteau était un bon et honnête homme; mais il avait sa portion de petite vanité, et c'est cette petite vanité qui fît tout dans cette occa- sion. Lorsqu'il eut succédé à son père qui avait hérité de M. de Saint-Mars la terre de Palteau, il s'occupa principalement des papiers de la suc- cession. Les différens brevets de M. de Saint- Mars, ses provisions, ses patentes, tousses titres d'honneur attirèrent surtout son attention. Des baux et d'autres actes que 'M. de Saint-^NL'jrs avait passés, en se rendant de l'île Sainte -Marguerite à son gouvernement de la Bastille, lui attestèrent qu'il avait fait quelque séjour à Palteau, en 1698. Ayant vu depuis , dans les divers écrits qui paru- rent sur le masque de fer de ijBj à 17G8, que ce prisonnier avait été conduit par M. de Saint- Mars lui-même , il en conclut qu'il avait séjourné à Palteau avec son conducteur , puisqu'il était établi dans ces écrits que le conducteur ne s'était jamais séparé de son prisonnier. Mais il n'avait sur cet événement aucune notion particulière. Jamais il n'en avait entendu parler à Palteau. On ne savait rien , on ne se souvenait de rien ni à Palteau ni dans tous les environs. Son père même , qui avait toujours accompagné M. de Saint-Mars, AU MASQUE DE FER. 127 avait gardé un profond silence à cet égard. M. de Palleau recourut donc à ses papiers; il n'y trouva pas plus d'éclaircissemens. Alors il appela , il interrogea les plus vieux paysans de Palteau. Per- suadé que le masque de fer y avait séjourné avec M. de Saint-Mars , il voulut absolument que , malgré la contradiction des temps, ils en sussent quelque chose. Ces pauvres gens l'assurèrent d'a- bord qu'ils ne savaient ce qu'il voulait dire; mais, obstiné à vouloir qu'ils fussent instruits, il joua le rôle dé ce personnage de comédie, qui , voulant que son valet sache une chose qu'il ignore, com- mence par la lui apprendre, et à chaque circon- stance dont il l'instruit , et que le valet répète, il dit à celui-ci : Tu vois bien que tu le savais. Le valet, qui ne s'en doutait pas, en convient, et se rit intérieurement de la faiblesse de son maître. Comme il en est parmi les paysans qui ont aussi leur part de la malice humaine, quelques-uns d'entre eux se firent un amusement d'ajouter aux questions de M. de Palteau et de se jouer mali- gnement de leur seigneur. Voilà l'origine des cheveux blancs et des pistolets. i .'est ainsi que M. de Palteau parvint à se faire dire par les paysans une partie de ce qu'il dési- rait en apprendre, et, qu'après les avoir induits à convenir qu'ils le savaient , il s'étaya de leur prétendu témoignage dans sa lettre. L'histoire liS L'HOMME absurde et ridicule qu'il rapporte, comme venant d'eux, il la fabriqua lui-même sans s'en aperce- voir, et la leur suggéra; il métamorphosa en faits certains ses propres questions. On pourrait même dire qu'on entrevoit, à la manière hachée dont il présente les faits, que ce ne sont que des aveux arrachés. J'ai dit qu'une petite vanité avait tout fait , lorsque M. de Palteau écrivit sa lettre. Il fut flatté de joindre sou nom aux noms de Voltaire, de Saint-Foix et des autres écrivains qui s'étaient occupés du masque de fer. Il fut flatté de paraître avoir été à portée d'en savoir plus qu'eux sur un événement qu'on crovait de la plus grande importance. Il le fut d'apprendre au public qu'il était le neveu de M. de Saint-Mars, d'im gouver- neur de la Bastille, d'un maréchal de camp , et qu'il possédait la terre de Palteau qui devait de- venir célèbre par le séjour que M. de Saint-Mars serait censé y avoir fait avec le fameux prison- nier. Il crut enfin qu'il pourrait rejaillir de tout cela quelque honneur sur sa maison. r. APPORT DU SIEIR DE BLAINVILLIERS. Contre ce que je m'étais d'abord proposé , je m'étendrai peu sur le rapport du sieur de Blain- villiers. Il suffit de lui appliquer ce que je viens de dire sur le rapport des paysans, parce qu'il AU MASQUE DE FER. 129 peut être considéré sous le même point de vue. Je serais néanmoins assez porté à croire que tout n'est pas absolument faux dans son récit, Blainvilliers avait été employé à l'île Sainte-Mar- guerite; il pouvait y avoir vu le masque de fer , quand même il ne l'y aurait pas vu de la ma- nière dont il le raconte. La couleur brune qu'il donne à ses habits était celle des habits du pa- triarche. L'observation de la jambe trop fournie par le bas est une chose qu'un menteur même ne s'avise guère d'inventer, ou de dire, s'il n'en est averti par la vérité. Cette forme est aussi celle des Arméniens et de tous les peuples du Levant. A l'exception de ces deux particularités, presque tout ce que prétend nous apprendre Blainvilliers, il l'a pris dans M. de Voltaire, jus- qu'à l'erreur de la date de 1704, qui est toujours une erreur, puisqu'il voulait parler de la mort de Marchialy en 1703. On ne sait du reste qui l'on doit considérer le plus dans ces faux détails, ou M. de Blainvilliers , ou M. de Palteau, quoique celui-ci les donne tous comme les tenant du premier. Il est d'autant plus naturel de les attri- buer à M. de Palteau, qu'en homme piqué, il lance un trait contre M. de Saint-Foix; car c'est lui qu'il attaque en disant que Blainvilliers n'avait point entendu dire que le masque de fer eût aucun accent étranger. Cet accent étranger élait 9 i3o L'HOMME une des raisons sur lesquelles Saint-Foix s'était fondé pour soutenir que le masque de fer était le duc de Montmouth. Ce que Blainvilliers dit de l'enterrement secret et des drogues qu'on mit dans le cercueil pour consumer le corps, n'est qu'une fable puérile à ajouter à toutes les autres. 11 n'y eut rien de secret, rien d'extraordinaire dans la manière d'enterrer IMarchialy. 11 le fut avec si peu de mystère que les parens de tout homme qui aurait été enterré après lui dans la même paroisse, auraient vu, en signant sur les re- gistres de sépulture, que Marchialy, mort le 19 novembre à la Bastille, venait aussi d'être enterré. Peut-être se trouvera-t-il encore des lecteurs qui, livrés à leurs premières impressions, tou- jours possédés de leurs anciens préjugés, revien- dront malgré eux au journal de Dujonca et aux registres mortuaires de Saint-Paul , qui se repré- senteront à leur esprit comme des difficultés in- surmontables ; mais je ne me lasserai pas de leur répéter : Laissez de côté ces faux titres; ou- bliez-les, ou, les envisageant dans leur véritable sens, servez-vous-en comme d'un flambeau , non pour courir après de vains fantômes, mais pour découvrir la vérité qu'on s'est efforcé de vous ca- cher. Sentez enfin , reconnaissez que le journal de Dujonca n'est qu'une insigne fausseté; et l'ar- ticle de Marchialy , tout vrai, tout incontestable qu'il est dans les registres de Saint-Paul, ne de- AU MASQUE DE FER. i3i vienl lui-même, par l'abus qu'en a fait artifi- |r cieusement le père Griftet , qu'une double super- * chérie. Son intention une fois connue ou seulement soupçonnée, chaque ligne, chaque mot de son discours le décèle. On y voit avec la plus grande évidence que le jésuite n'a eu d'autre but que de tromper le public : mais , en travaillant à lui dérober la connaissance d'un forfait de sa so- ciété, il n'aura réussi, sans la sauver de cette honte , qu'à élever à sa propre mémoire un mo- nument d'infamie. Ses amis tenteront peut-être de le justifier, en disant que son ouvrage n'est qu'un jeu d'esprit; mais tout honnête homme jugera sans doute qu'un jeu est de beaucoup trop fort , lorsque du ton le plus sérieux on joint sans aucune pudeur l'imposture à la plaisanterie. Tout ce que nous venons de dire sera prouvé; mais il est temps de considérer un peu à fond son examen, DE LA DISSERTATION DU PÈRE GRIFFET SUR LE MASQUE DE FER , OU SON EXAMEN DE CETTE ANECDOTE MIS DANS SON VÉRITAKLE JOUR. Ce ne fut pas sans dessein que le père Griffet inséra sa dissertation dans son traité des diffé- rentes preuves qui servent à établir la vérité de V histoire : il se flatta que ce titre aiderait à l'il- lusion , et que jamais personne ne soupçonnerait 9- r3î» L'HOMME qu'il eût mis une pièce aussi mensongère dans un ouvrage qu'il donnait comme uniquement consacré à la vérité. Aussi le succès répondit -il parfaitement à ses vues. On s'attacha, comme il le désirait, aux actes authentiques qui servent de base à son examen ; et tous ceux qui, après lui, travaillèrent à la découverte de ce mystérieux événement, prirent constamment ces prétendus actes pour base de leurs recherches. Mais jamais écrit, on ose le dire, ne fut composé avec plus de mauvaise foi d'astuce et d'artifice. Les gens d'esprit comme les sots, les savants comme les ignorants, Voltaire enfin, Saint-Foix et une multitude d'autres écrivains donnèrent aveuglé- ment dans les pièges qu'il leur avait tendus, et ils y furent tous pris de la manière la plus étrange , sans qu'aucun deux se doutât le moins du monde de la supercherie. Si dès-lors les mots persiflage et mystification n'eussent pas été introduits assez ridiculement dans la lansïue fran- raise , jamais ils n'auraient pu être plus juste- ment inventés que dans cette occasion. La morale relâchée des jésuites est connue : on sait qu'aucune considération ne les arrêtait, lorsqu'ils trouvaient l'occasion de faire du mal à leurs ennemis, ou de défendre la société '. Un ' " L'honneur du corps est pour les moines une espèce d'idole ;> - qui ils se croient permis de sacrifier toute justice, raison , vérité : • on petit dire constamment des jésuites que ce défaut est plus I AU MASQUE DE FER. i33 trait des jésuites de Douai, rapporté par Bayle dans une de ses lettres, est bien propre à confir- mer l'opinion qui se trouve généralement éta- blie à cet égard, «c Ces imposteurs, dit Bayle, ont « écrit, sous le nom de 1 évéque d'Arras, pendant « plusieursmois,àdesjansénistesdeDouai,etentre « autres à un professeur de philosophie, pour l'en- « gager, sous de belles promesses, à se défaire de « son établissement, et à s'en aller en Languedoc « prendre possession d'un meilleur; et il y est «allé, Je simple qu'il a été, et n'a trouvé per- ce sonne à l'adresse qu'on lui a donnée. Vous «admirerez la fourbe, ajoute Bayle, et vous re- « présenterez bien des éclats de rire en ceux qui « Tout fait si bien réussir. » Nous dirons , en nous servant des propres expressions de Bayle, qu'il ne s'est trouvé per- sonne aux adresses que le père Griffet a don- nées à ses lecteurs , dans sa dissertation ; et si les jésuites de Douai se réjouissent si fort d'avoir dupé un janséniste , qu'on se figure les éclats de rire auxquels le père Griffet s'abandonna , dans la joie d'avoir si bien réussi à duper toute l'Eu- rope. Mais venons à notre objet. « commun parmi eux que dans aucun corps , jusque là que quel- • ques-uns de leurs casuistes ont avaucé cette maxime lion ilWe « qu'un religieux peut en conscience calomnier, et tuer même, les « personnes qu'il croit faire tort à sa compagnie. « Racine, dans son histoire de Port -Royal. i34 L'HOMME TNoiis nous sommes d'abord trouvés un peu embarrassés sur la manière de combattre Texa- men. En effet, comment attaquer sérieusement un ouvrage qui n'a pas été fait sérieusement? Ce serait se battre contre le vent. Evitons le ridicule où tomba M. de Saint-Foix, en ne répondant qu'au sens dans lequel il avait pris l'examen, et nulle- ment au sens dans lequel avait été composé cet ouvrage. Faire voir que tous les raisonnements du père Griffet ne sont que des faussetés déri- soires et des plaisanteries , nous a semblé devoir être la meilleure réfutation. Il commence son examen par transcrire l'his- toire du masque de fer, telle qu'elle nous a été donnée, dit-il, « dans un livre très-connu, et « très-bien écrit (dans le Siècle de Louis XI V^. « On ne parla beaucoup, selon lui, de ce prison- ff nier , que depuis que Voltaire eut fait part au « public de cette aventure? » Il passe ensuite aux deux articles du journal de Dujonca, dont le premier nous apprend l'ar- rivée du prisonnier inconnu à la Bastille, et le deuxième nous rend compte de sa mort. A ces deux articles, il en joint un troisième qui est l'extrait des registres mortuaires de l'église de Saint-Paul, où le nommé Marchialy, mort à Ja Bastille, avait été enterré , et dont la date s'ac- corde avec celle de la mort du prisonnier inconnu à la Baslillc, iclon le journal de Dujonca; d'où AU MASQUE DE FER. i35 Ton a conclu que ]Marchialy était le masque de fer. Telles sont les bases sur lesquelles porte la dis- sertation. Après avoir tracé un cercle autour de ces trois articles, le père Griffet y renferme ses lecteurs en leur adressant les paroles suivantes : « La vérité, leur dit-il, est dans ce cercle ; elle n'est « que là, et ne peut être que là: hors de ce cercle « vous ne trouverez qu'erreurs et faussetés : prenez- « donc bien garde de ne pas en franchir la cir- « conférence. Vous perdriez le fil que je veux K bien vous donner, pour vous conduire en sû- « reté dans le labyrinthe , et après vous être en « vain débattus dans vos recherches , vous en se- rt riez pour la honte de vous être ridiculement « égarés. » Voilà ce que le père Griffet nous dit en d'au- tres termes , et ce qu'il a réussi à persuader à tout le monde; tandis qu'on devait être persuadé au contraire que ce n'était qu'en sortant de ce cercle qu'on pouvait arriver à la vérité. Pour attirer une confiance entière au journal de Dujonca, pour en faire, en quelque sorte , un article de foi, le jésuite ajoute : « De tout ce qui a été dit ou écrit sur cet « homme au masque, rien ne peut être comparé, « pour la certitude , à l'autorité de ce journal : c'est « une pièce authentique, c'est un homme en place, « un témoin oculaire , qui rapporte ce qu'il a vu, (c dans un journal écrit tout entier de sa main, où i36 L'HOMME «il marquait chaque jour ce qui se passait sous « ses yeux. » Mais le père Griffet ne nous a-t-il pas averti lui-raéme d'être en garde contre cette pièce au- thentique, lorsqu'il nous a dit dans un autre cha- pitre de Texcellent ouvrage qui contient son exa- men: « Qu'avant d'employer l'autorité d'une pièce «authentique, il fallait commencer par s'assurer « qu'elle n'était ni fausse , ni falsihée. » C'est donc par là qu'il aurait été sage de com- mencer. Le père Griffet a cité le premier le jour- nal de Dujonca commc3 véritablement authenti- que, et nous n'avons d'autre titre, d'autre preuve pour y croire que sa parole., Quoi qu'il en soit, nous croyons ne rien hasarder en assurant d'a- ' vance, ou que le journal ne paraîtra jamais, ou que, si par événement il vient à être connu , on y verra des preuves convaincantes de sa fausseté ou de sa falsification. Le père Griffet s'est bien gardé de toucher au récit de INL de Voltaire; il s'est borné à le mettre sous les yeux de ses lecteurs, sans y joindre aucune réflexion. Cependant il n'aimait pas cet écrivain : il s'était toujours fait un plai- sir de relever ses méprises. On devrait donc être étonné des ménagemens qu'il montre pour lui dans cette circonstance. Avec la plus belle occa- sion d'attatpier avantageusement, sur une mul- titude de faits, un adversaire auquel il n'avait AU MASQUE DE FER. iS; jamais rien pardonné , il se hâte de lui aban- donner le champ de bataille. Il hii fait même grâce sur une contradiction non moins frappante que ridicule. Voltaire, à la manière des roman- ciers, pour rendre le masque de fer plus inté- ressant, lui avait donné la figure la plus belle et la plus noble; et cela au moment même où il ve- nait d'avancer que personne n avait jamais va son visage ^ pas même un vieux médecin qui Va- vait souvent traité dans ses maladies. Le père Griffet porte la complaisance jusqu'à se défendre de rire de cette contradiction; mais sa générosité envers M. de Voltaire n'était qu'une perfidie à l'égard du public. L'opinion de Voltaire est connue, quoiqu'il i^ \e cn.ya.t fil» 1 ' i ■'^ de la leirie et ne l'ait pas manifestée ouvertement. Il n'a fait Jucaidmai. que l'insinuer à ses lecteurs, sans la leur dire. En fixant la translation du prisonnier inconnu à la Bastille, à l'année 1661 , quelques mois après la mort du cardinal Mazarin, il en avait fait une espèce d'infamie qu'il concentrait dans la famille royale. Rien n'était plus facile que d'anéantir cette absurde opinion ; mais il était de l'intérêt du père Griffet de la laisser tout entière aux lecteurs de M. de Voltaire. Aussi s'est-il bien gardé de la combattre , et même de s'y arrêter. Son plan le lui défendait ; il connaissait toute la force qu'ont sur les hommes les premières im- pressions ; il savait que le vulgaire et même les î38 L'HOMME gens qni se croyeiit fort au-dessus du vulgaire , entraînés par le nom de ce célèbre écrivain , tour- neraient toujours les yeux sur son récit, qu'ils s'y attacheraient, qu'ils se confirmeraient de plus en plus dans les [)réjugés qu'ils y avaient puisés, et il n'avait garde de se rien permettre qui pût les affaiblir. Plus les hommes tiendraient à ces préjugés, moins ils seraient capables, je ne dirai pas de découvrir la vérité ,^mais d'en approcher. Pour être en état de saisir le père Griffet dans tous ses détours , il est nécessaire de se faire une idée exacte de la méthode qu'il suit dans son examen. Elle consiste : i" à fuir et à écarter tout ce qu'il sait être vrai, ou en le niant, ou en se pres- crivant sur cela un silence absolu. i" A. appuyer et à raisonner longuement sur ce qu'il sait n'être pas, sur ce qu'il sait être faux, et à persuader aux autres que cela est vrai, en s'en montrant lui-même persuadé. Nous ajouterons même, sans craindre de rien hasar- der, que , toutes les fois qu'il avance simplement un fait, il eu impose; et que, s'il l'affirme, s'il y joint le mot certainement, c'est pour en imposer encore davantage. Son ouvrage enfin n'est qu'un composé de faussetés, de réticences et de plai- santeries. S'il ne parle jamais de ce qui est vrai, il ne saurait tenir sur ce qui est faux. Telle est sa marclie conslanle. Piguerol nous en fournit AU MASQUE DE FER. iSg lin exemple qui nous tiendra lieu de tous les autres. Le père Griffet savait très bien que le prison- nier inconnu n'avait jamais été enfermé à Pigne- rol; mais, pour le succès de son plan, il devait mettre toute son application à bien persuader que Pignerol avait été sa première prison. Il ne pou- vait cacher qu'il avait été renfermé à Sainte- Marguerite et à la Bastille : la chose était trop connue; aussi se décida-t-il à en convenir : mais il eut la précaution daccoler artificieusement Pignerol aux prisons de Sainte-Marguerite et de la Bastille; car, disant la vérité sur sainte-Mar- guerite et la Bastille, on devait en conclure qu'il la disait également sur Pignerol ; rien n'est plus naturel que cette conséquence. Il débute donc par assurer que le prisonnier inconnu avait été d'abord enfermé à Pignerol , de là transféré à Sainte-Marguerite, et ensuite à la Bastille. Il appelle , à l'appui de cette assertion , le premier article du journal de Dujonca, au- quel il fait dire «. que le 1 8 septembre 1 698 , M. de « Saint-Mars e^ arri vé,/?o«r sa première en Irêe^ ve- « nant de son gouvernement des îles Sainte-Mar- te guérite, ayant mené avec lui un ancien prison- « nier quil avait à Pignerol. » Cette assertion une fois jetée en avant, il ne se lasse pas d'y re- venir et de remettre sans cesse Pignerol sur la scène : il veut que ses lecteurs aient toujours Pignerol sous les yeux , et qu'ils ne puissent rai- i4o L'HOMME sonner que sur ce premier fondement. Ici , il re- dit que le masque de fer fut d'abord envoyé à Pignerol sous la garde de Saint-Mars qui en avait le commandement; là, il établit que ce qui man- que pour décider entre les différentes opinions, c'est de savoir au juste en quelle année le pri- sonnier fut conduit à Pignerol qui fut certaine- îïient sa première prison. Partout il place Pigne- rol devant lui, et, à la faveur de cette supposition établie comme une vérité incontestable , il croit pouvoir, sans aucun risque, hasarder toute sorte de plaisanteries. Ailleurs , il nous dit que si l'on était sûr « que ce prisonnier avait été conduit à « Pignerol en 1GG9, on serait fondé à croire que « c'était le duc de Beaufort; que, si l'on était sûr « qu'il n'avait été mis à Pignerol qu'en i683 , on <( pourrait croire que c'était le comte de Ver- (f mandois;que, si l'on était sûr qu'il ne fut con- « duit à Pignerol qu'en i685,on aurait raison « de dire que c'était le duc de Montmouth. )> Le bon jésuite désirerait seulement, afin d'as- seoir avec confiance une décision à cet égard, une de ces dates que l'on appelle fulminantes, parce qu'il en résulte une preuve qui ne souffre point de réplique. « C est faute de pouvoir véri- AU MASQUE DE FER. i45 Le jésuite met ainsi en fait tout ce qui a besoin delre prouvé, tout ce qu'il sait lui-même être faux , et il en conclut que le prisonnier pouvait ôter son masque. Mais la principale preuve en est, selon lui, dans les pincettes d'acier très-polies et très-luisantes, avec lesquelles il pouvait s'a- muser à s'arracher le poil de la barbe. Le lecteur en conclura avec beaucoup plus de raison que le père Griffet se riait de toutes ces vaines preuves dans le fond de son cœur. Que chacun juge si lui trait de cette espèce, aussi incertain d'ailleurs que frivole, trait qui ne tient à rien, qui ne nous ap- prend rien, était dénature à arrêter sérieusement un homme aussi difficile en preuves, que lau- teur du Traité des différentes preuves qui servent à établir la vérité de V histoire? Qui ne sentira pas, au contraire, que tant de puérilités, tant de mi- sérables raisonnements ne peuvent-être que des plaisanteries ? Dès que le père Griffet affecte de s'occuper gra- vement dans sa dissertation des choses les plus frivoles, il devait y faire jouer un rôle aux che- veux du masque de fer; aussi n'y a-t-il pas man- qué. « Les traditions contenues dans les écrits sur w le masque de fer, nous dit-il , ne sont pas toutes «également vraies; elles ne sont pas également « fausses : mais toutes ces traditions s'accordent « assez sur un point, qui est que l'homme au mas- lO i46 L'HOiMME a que avait les cheveux blancs, et dans le temps « qu'il était à Sainte. -Margueriie, et depuis, lors- « qu'il passa par le château de Palteau^»En effet il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'il eût eu les cheveux blancs à Palieau, s'il les avait déjà eus blancs à Sainte-Marguerite; mais on se con- tentera de demander si ces curieuses traditions peuvent être autre chose que des plaisanteries. D'après la méthode de beaucoup appuyer siu- ce qui est faux, le père Griffet ne se lasse pas de revenir au masque du prisonnier, comme il est souvent revenu à la prison de Pignerol. M. de Palteau, rapportant ce que lui avaient raconté les paysans qui, par la croisée de la salle à man- ger assistaient en foule au repas de M. de Saint- Mars et du masque de fer , disait dans sa lettre : «. Que M. de Saint -Mars mangeait avec son pri- « sonnier c|ui avait le dos oppose aux croisées de « la salle à manger, qui donnaient sur la cour. « Que les paysans qui Valaient vu ^ et qu'il a in- cf terrogés , ne purent voir s'il mangeait avec son « masque; mais ils observèrent ^mv-/'^<'// que M. de ' Ficlées^ et que le souvenir de « celle-ci s'était toujours conservé, quoiqu'on n'en «fît pas beaucoup de bruit, du temps du feu « roi (Louis XIV), par la crainte de lui déplaire. « C^est de quoi, ajoute-il, beaucoup de gens qui « ont vécu sous son règne pourraient rendre té- « raoignage. » Ce passage de l'examen est plus qu'une plai santerie. Il n'y a pas une seule ligne à laquelle AU MASQUE DE FER. i5r on ne tut en droit d'appliquer le mot si fameux des Lettres provinciales , mentiris impudentissùnè. Oui, quoi qu'assure le père Griffet, l'auteur des Mémoires secrets est le premier qui ait parlé du prétendu attentat du comte de Vermandois. Ja- mais aucune tradition n'en avait fait mention avant lui. Celles qui ont à la vérité besoin d'être prouvées ont, ainsi que les vraies traditions, gardé un silence absolu sur ce sujet : si l'on peut dire que le souvenir de celle-ci s'est toujours conservé, c'est uniquement depuis 174^; car c'est en i'Jl\d que parurent les Mémoires secrets', et ce qui pour- rait donner lieu à des soupçons assez singuliers, c'est cette même année 174^ que le père Griffet fut nommé confesseur de la Bastille. Il joint donc très-certainement le mensonge à la plaisanterie , lorsqu'il écrit « que c'est de quoi beaucoup de gens cf qui ont vécu sous le règne de Louis XIV pour- « raient rendre témoignage. » Beaucoup de gens pourraient rendre témoignage, en 1770, d'un fait arrivé en i683!! Ce trait est le pendant de celui qu'il avait déjà lancé contre le témoignage de ces jjaysans qui vivaient encore , c'est-à-dire , qui , déjà vieux en iGc)8, lorsque le masque de fer séjourna à Palteau, rendirent un compîe détaillé de ce séjour à M. de Palteau, en 17G8. Mais le père Griffet lui-même ne croyait pas plus à lotitrage prétendu fait au dauphin que iS-i L'HOMME celui qui a écrit que cette opinion était un souf- flet donné au sens commun. C'est ici que la plai- santerie va jaillir avec plus de force encore qu'elle n'a fait dans tous les raisonnemens qui précèdent. « On ne prétend pas assurer comme im fait « certain , dit le jésuite, l'espèce de crime que l'on voulait punir dans la personne du comte de Ver- « mandois; mais quand même celui qu'on lui ira- « pute serait démontré faux , il ne s'ensuivrait pas « qu'en se trompant sur la nature dir crime on « se trompât également sur lapersonne. Le comte « de Vermandois ne reparut à la cour que sur la c< fin d'octobre, poury prendre congé avant que de « partir pour sa première campagne ; et le temps « pour prendre congé , ajoute-t-il plaisamment, « est plus qu'il ne faut pour faire à la cour de « grandes fautes. » C'est après cette singulière ré- « flexion qu'il s'écrie :« Combien d'autres fautes un « jeune homme vif et emporté ne pouvait-il pas « commettre , qui eussent mérité et même exigé « une semblable piuiition ! » Un enfant de quatorze à quinze ans , lui fils de Louis XIV , toujours accompagné de son gouver- neur, entouré de ses gentilshommes, pendant le peu de temps qu'il faut pour prendre congé du roi et de la famille royale , pouvait commettre uik nuiltitude de fautes qui auraient mérité et même exigé d'étrr punies par le pins long et le pln^ AU MASQUE DE FER. i5;^ clLiel (les supplices! et ici ce ne sont plus des crimes, mais des fautes qui seraient punies avec cette barbarie! Il n'est personne qui ne sente d'abord qu'il est impossible qu'un homme aussi judicieux que le père Griffet ait écrit sérieuse- ment d'aussi étranges absurdités, et que tout cela ne peut être qu'une plaisanterie. Après les différens traits que nous venons de rapporter et auxquels il serait facile d en ajouter une infinité d'autres, quel est l'homme à qui il pourrait rester quelque doute sur la nature et l'objet delà dissertation que nous venons de com- battre ? qui ne sera convaincu qu'il n'y a que faus- setés et plaisanteries dans cet ouvrage? Mais ce qui n'est pas une plaisanterie, et la seule chose vraie qui soit peut - être dans l'examen, c'est la sortie violente du père Griffet contre son confrère le P. Tournemine. Sa colère est un problème mo- ral que nous présenterons à nos lecteurs , et dont nous leur donnerons en même temps la solution ; mais , avant que d'en venir là , nous croyons de- voir faire mention d'un écrit qui parut immédia- tement après l'examen et dont il fait nécessaire- ment partie ; quoiqu'il ait été donné au public sous le titre de Lettre cViui ami du père Griffet^ tout fait voir que cette lettre est du père Griffet même et qu'elle ne peut être que de lui. C'est Son style , sa manière propre , son genre d'ironie : l54 î; HO M ME ce sont cntiii les uiénies faussetés, le même pei- sifflnge, le même ton de plaisanterie. Le SMCcès de sa dissertation avait été proba- blement au-delà de ses espérances. On serait même fondé à soupçonner qu'il fut piqué qu'on l'eût cru capable de toutes les absurdités dont l'examen était rempli. H voulut s'en venger, et il le fit en se jouant plus ouvertement encore qu'il ne l'avait fait et de M. de Saint-Foix et du public. Voulant faire sentir le ridicule d'un ou- trage dont il connaissait toute la fausseté, il prit, pour le démentir, un détour digne de lui : il le démentit par une autre fausseté. L'ignorance que cette fausseté pourrait faire supposer ne saurait être du père Griffet , un des lionnnes de l'Europe le mieux instruit des détails les plus minutieux de rhistoire. On a vu qu'il avait établi dans son examen que c'était à la cour que le dauphin avait reçu le plus grand des outrages, pendant le peu de momens que le comte de Yermandois y avait passés pour prendre congé de la famille royale. Dans sa lettre, au contraire, il assure que cet ou- trage imaginaire fut fait au dauphin devant Courtrai. Cette contradiction dérisoire était trop frappante pour qu'il put donner la lettre sous son nom, et c'est probablement ce qui le déter- mina à la mettre sous le nom d'un ami: « L'auteiu «des mémoires, dit il , a mal placé le lieu de la AU MASQUE DE FER. 155 « scène, et cette faute a ùté presque toute vrai- « semblance au reste de son récit. Ce fut au Ki camp (levant Cou/irai, que jM. le comte de Ver- « mandois eut une querelle avec M. le dauphin. » Il ne faut pas être fort liabile en histoire pour savoir que le dauphin ne s'éloigna pas un moment de la cour pendant le siège de cette place. On en trouve la preuve dans toutes les feuilles, dans tous les journaux, dans toutes les gazettes. Qu'on se figure donc les éclats de rire du père Griffet, lorsqu'il vit Saint-Foix se déme- ner de toutes les manières pour trouver des preuves que le dauphin n'avait pas fait la cam- pagne de Courtrai. C'est l'action d'un homme qui, quand le soleil est en plein midi, se fatigue- rait à vouloir nous prouver qu'il est au-dessus de notre horison. Le père Griffet ne cesse de se moquer de Saint-Foix en le flattant, en le caressant, en lui applaudissant : il pousse enfin le persifflage jus- qu'à le louer d'avoir su démontrer , au sujet du dauphin et du comte de Verraandois, que deux hommes ne sont pas exactement du même âge, quand l'un n'a que quinze ans , et que l'autre en a vingt-deux. Enfin le père Griffet en vient jusqu'à convenir que le masque de fer passait en Provence pour un prince turc Cet aveu, que l'aveuglement i56 L'HOMME dont il voyait qui! avait frappé tous les esprits par son examen lui fit hasarder dans sa lettre, est bien précieux ; mais comme il pouvait être dangereux par ses conséquences qui tenaient tie près à la vérité, il se liàte de détourner du véritable objet les regards du lecteur, et de les lui faire porter sur un objet étranger, en ajou- tant aussitôt: « Je ne désespère pas de voir sou- w lienir un jour que ce célèbre inconnu est le a sultan Mahomet IV, détrôné en 1687 : sa taille, « son accent étranger , et quelques autres cir- « constances paraissent d'autant plus propres à « confirmer cette conjecture qu'on sait que le « sort de ce prince après sa déposition est assez « incertain. » La taille de Mahomet IV se trouve là singu- lièrement bien placée; mais le père Griffet, en parlant de l'accent étranger du masque de fer, et de quelques autres circonstances, en disait sûrement plus qu'il ne croyait en dire. Laissons pourtant de côté, dans ce moment, ce qui ré- sulte de cet accent et de ces circonstances , et contentons-nous de remarquer que l'incertitude qu'il suppose n'est réellement qu'une fausseté. Le sort de Mahomet IV est très-connu. Détrôné en 1687, il fut enfermé dans le sérail, selon l'u- sage ordinaire des Turcs lorsqu'ils ne fout pa> mourir leur souverain, et on sait d'une manière AU MASQUE DE 1 Elî. 1J7 certaine qu'il y vécut encore cinq ans. Tout ce que l'on ignore, c'est s'il y mourut de mort na- turelle, ou s'il finit par être empoisonné. Le père Griffet termine malignement sa lettre par les paroles suivantes : « Nous aurions lieu de nous applaudir de nos « remarques, si elles engageaient M. de Saint-Foix " à communiquer au public des recherches et « des réflexions nouvelles. » C'est encore là bien certainement nne plaisan- terie; mais rien n'est plus plaisant que l'ardein- avec laquelle Saint-Foix se livre, par de nou- velles recherches, à cette ironique invitation. Il s'était néanmoins aperçu que l'auteur de la lettre avait altéré des faits ^ qu'il en avait /à/5//?e, qu'il en supposait; il lui reproche amèrement d'avoir écrit le contraire de ce qu'il voyait et de ce qu'il pensait. Quel nom , s'écrie-t-il , donne-t-on à un pareil procédé? Mais telle fut sa prévention, que quoiqu'homme de beaucoup d'esprit , il eut tou- jours la bonne foi de croire que le père Griffet était sérieusemeut de mauvaise foi dans ce qui n'était de sa part qu'une suite continuelle de plaisanteries. On connaît le caractère sensible et violent de ce célèbre écrivain. Si la seule mauvaise foi du jésuite excitait sa colère, quelle n'aurait pas été sa fureur, s'il eût reconnu que cette mau- vaise foi ne tendait qu'à se moquer de lui? i58 L'HOMME \Vn()i)s Mil problème que nous avons promis. colÈrk m; pkre griffet contre le pkre TOORNEMINE. problème 3IORAL. Saint-Foix, toujours prompt à saisir tout ce qui paraissait lui présenter le moindre jour en fa- veur de son système, rapporte un fait, duquel il croyait pouvoir inférer que le duc de Mont- moutli , quoique décapité en plein jour, à la vue de toute l'Angleterre, n'était pas réellement mort, et que, par conséquent, ce prince pouvait être le masque de fer. Voici ce fait, rendu fidè- lement dans les propres termes de Saint-Foix. c( D'autres et moi , écrit-il, avons entendu ra- « conter au père Tournemine, qu'étant allé faire « visite à la duchesse de Portsmouth avec le «confesseur du roi Jacques, le père Sanders, « elle leur dit dans une suite de conversation, « qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de «ce prince l'exécution du duc de Montmouth, « après que Charles 11, à l'heure de la mort, et «prêt à communier, lui avait fait promettre « devant l'hostie, que, quelque révolte que tentât «le duc de Montmouth, il ne le ferait jamais « punir de mort. Aussi ne Va-t-il pas fait, rcpou- « dit avec vivacité le père Sanders. » AU MASQUE DE FER. 159 Il n'y avait certainement rien dans tout cela que le père Tournemine, en se jugeant même avec la plus grande sévérité, eût la moindre rai- son de se reprocher. Qui sait même si, en ren- dant ce propos à M. de Saint-Foix, il ne s'était pas moqué de lui? Le père Griffet qui, dans son examen, s'était déjà ri malignement de son opi- nion , pouvait se borner à en rire de même dans cette occasion, et on ne lui en aurait pas de- mandé davantage; mais, par l'effet d'un senti- ment dont la cause était restée inconnue, il entre tout-à-coup en fureur contre le père Tourne- mine, il écrit que « le témoignage de cent pères ic Tournemine ne suffirait pas pour vérifier un «fait de cette nature; que ce père était d'une «. imagination vive et enflammée, à peu près a comme celle de Maimbourg; qu'il aimait à ra- « conter des choses extraordinaires, sans trop c< s'embarrasser si elles étaient vraies , ce qui fai- « sait dire, quand on rencontrait des gens du Ces auteurs ajoutent a que ce folio n'a pas été déchiré, et qu'il semble au contraire qu'il a été enlevé avec beaucoup de soin et de précau- tion. » Cette conjecture, que le temps a si bien jus- tifiée, aurait dû nous conduire alors à une se- conde, qui était une suite toute naturelle de la première. Mais on s'avise rarement de tout à la fois. Nous aurions dû penser que, si le pèreGriffet avait eu la précaution et l'adresse de faire sup- primer, dans les papiers de la Bastille, les notions qui s'y trouvaient, touchant l'entrée de Mar- chialy, il aurait eu la même précaution pour en faire disparaître les notions qui s'y trouvaient touchant le patriarche. Cette dernière mesurer n'était pas moins nécessaire : aussi ne fut-elle pas négliejéc. Les auteurs de la Bastille dévoilée nous apprennent encore <(.que depuis \'^o^ , jusqu'au i[\ avril r-jSo inclusivement , leur registre se trou- AU MASQUE DE FER. 167 i>ait déchiré et mutilé à un tel point , qu'il leur était impossible d'en faire une analyse suivie. » C'est tout ce qu'ils en disent : mais nous remar- querons qu'au milieu de ce vide du registre dé- chiré , on trouve , comme jetés au hasard, les deux mots.... arménien patriarche y sans autre chose. Il est assez probable que ce registre ne fut ainsi déchiré, depuis 1705 jusqu'à 1730, que pour effacer toute trace du patriarche , depuis son arrestation jusqu'à sa mort. Car de ce qu'on vient de voir , en le joignant à ce qu'on va lire dans nn moment, on pourrait présumer que le masque de fer ne mourut effectivement qu'en 1780. 11 y a des preuves , comme on le verra bientôt, que le masque de fer était à la Bastille en 1721 et même en 1 723. Il ne serait donc pas étonnant qu'il eût encore vécu jusqu'en 1730; et on peut le soupçonner, puisque le temps de 1703 à 1780 est le temps renfermé dans ce qu'on a déchiré et mutilé dans le grand registre de la Bastille. \0TE SINGULIÈRE TROUVÉE A LA BaSTILLE , LORSQUE LE PEUPLE DE PaRIS s'eJV EMPARA ; ELLE POUR- RAIT DONNER QUELQUE POIDS A CETTE DERNIÈRE CONJECTURE. Extrait du Patriote français y par Brissot , du mardi 1 1 août 1789, N'' XIII. i68 L'HOMME « On vient de publier, dit Brissot, un petit, « mais très-petit pamphlet, où l'on prétend prou- es ver que l'homme au masque de fer n'était autre « que Fouquet. On s'appuie sur une carte trouvée « à la Bastille, qui contient la note suivante « Fouquet , arrwant des (les Sainte - Marguerite « avec un masque de fer. On lisait ensuite trois « XXX , et au-dessous Kersadiou. » C'est tout ce que Brissot nous dit de ce pam- phlet qui m'est tout-à-fait inconnu, et sur lequel il est fort inutile d'en savoir davantage ; mais je m'arrêterai un instant au mot Kersadiou et aux trois XXX qu'on lisait sur la carte trouvée à la Bastille. Ne serait-il pas possible que quelque homme parfaitement instruit de l'aventure du patriarche, un jésuite , par exemple , eût cherché , comme le barbier de Midas, à se soulager d'un secret qui lui pesait, en le consignant d'une manière obs- cure et singulière sur cette carte ? I^e marquis de Bonnac, en le nommant , écrit ^éivedix, c'est- à-dire AouediXy parce que le double w se pro- nonce ou dans les langues de l'Orient, comme dans celles du Nord. M. de Feriol écrit Awedihs ou Aouediks, en meltant / et ^, au lieu d'jc. Quel- ques missionnaires jésuites l'écrivent comme M. de Feriol. D'autres mémoires, sans adoucir les noms étrangers, comme cela est très-ordinaire dans la AU MASQUE DE FER. 169 langue française , y ajoutent un r, en écrivant Anvediks ou Arouediks y ainsi que les Arméniens le prononcent. Dans ce dernier cas , Kersadiou serait exactement lettre pour lettre, l'anagramme àHArouediks , c'est-à-dire du nom du patriarche. Quant aux trois xxx , ce sont des chiffres ro- mains qui signifient trente , et on aurait pu avoir en vue d'indiquer ainsi par abréviation l'année de sa mort : Obiit anno XXX. La chose aurait été trop claire si l'on en eût dit davantage. Cela s'ac- corde parfaitement à l'année 1730, qui a été dé- chirée à dessein dans le grand livre de la Bastille. D'après ces réflexions , il serait assez naturel de croire que l'auteur de la carte se serait fait un plaisir d'y consigner deux choses vraies, le nom du patriarche, et l'époque de sa mort. Le nom de Fouquet, jeté au travers de ces deux vé- rités, serait la terre, dont le barbier de Midas avait bouché le trou dans lequel il avait déposé son secret. PREUVES QUE l'eXISTENCE DU MASQUE DE FER EST DE BEAUCOUP POSTÉRIEURE A LA MORT DE MaR- CHIALY, ENTERRÉ EN I7o3; d'oU RÉSULTE UNE PREUVE DE LA FAUSSETÉ DU JOURNAL DE Du- JONCA. « M. de Voltaire assure avoir appris du deuxième « maréchal de La Feuillade , gendre de M. de 170 L'HOMME a Chamillard , qu'à la mort de ce ministre, il le « conjura de lui apprendre ce que c'était que cet « inconnu, qu'on ne connut jamais que sous le « nom de l'homme au masque de fer ; et que « Chamillard lui répondit que c'était le secret de « rétat, et qu'il avait fait serment de ne le point a révéler. » M. de Chamillard mourut en 1721 : c'est donc en 1721 que M. de la Feuillade cher- chait à savoir qui était cet inconnu. Jamais , quoi qu'ait écrit le père Griffet, il ne fut parlé d'un prisonnier masqué, ni sous Louis XÏV, ni même longues années après Louis XIV. Il perça peut- être un moment à la cour qu'il y avait à la Bas- tille un prisonnier qu'on gardait avec des pré- cautions extraordinaires, et c'est ce qui excita la curiosité de M. de La Feuillade. Mais si ce pri- sonnier inconnu à tout le monde, et qui n'avait avec personne aucun de ces rapports qui au- raient pu intéresser à lui , eût été enfermé en 1698, et qu'il fût mort en 1703, quelqu'un en France se sérait-il souvenu de lui en 172V, dans un temps surtout où les imaginations n'avaient pas encore été exaltées par la multitude des écrits qui parurent depuis sur cette aventure ? est - il dans la nature du cœur humain qu'on conserve ainsi la mémoire des gens qu(; l'on a le plus aimés? On peut donc conclure de la prière faite en 1721 à M. de Chamillard, par le maréchal de l AU MASQUE DE FER. 171 La Feuillade , que le masque de fer vivait encore en 17-21. Les Mémoires secrets , etc. , qu'on attribue au duc de Nivernois , assurent que le duc d'Orléans , régent , peu de temps avant sa mort, alla voir le masque de fer à la Bastille : Saint - Foix , per- suadé, comme tout le monde , par le journal de Dujonca, que le prisonnier masqué était mort en T703, se rit de cette visite , en disant que l'au- teur des Mémoires secrets , après avoir ressuscité le prisonnier, le présente vivant en 1723. Vol- taire ;, dans sa défense du siècle de Louis XIV, parle plus sérieusement de cette vérité : il af- firme, en propres termes, que tout Paris sait qu'il est faux que le duc d'Orléans ait jamais fait une visite à la Bastille. Cette assertion de Vol- taire , quoiqu'avancée sans doute avec trop de hardiesse, est en quelque sorte excusable, puis- qu'il est très-vrai que les princes du sang n'en- traient jamais dans l'intérieur de ce château. Mais cette visite du régent de la France , quoique con- traire aux usages , et dans tous les sens fort ex- traordinaire, n'en est pas moins certaine. Elle est attestée parun acte de la Bastille, moins suspect que l'examen du père Griffet, et plus vrai, et plus authentique que son journal de Dujonca. On trouve, dans un mémoire manuscrit fait par le major d'alors , pour l'instruction d'un nouveau 172 L'HOMME ministre qui avait la Bastille dans son départe- ment , les paroles suivantes : «Du temps de la régence, j'ai vu entrer dans « la cour de l'intérieur du château M. le duc de « Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés « d'un seigneur de la cour dont il ne me souvient « pas du nom ^ » On aurait pu douter de ce fait, s'il ne se fût trouvé que dans les mémoires de Perse : on ne peut plus en douter quand on le voit attesté par un titre authentique de la Bastille. Donc Mar- chialy mort et enterré en 1703 n'est pas et ne peut être le masque de fer, qui a été vu à la Bastille en 1723. Donc tout est faux dans l'exa- men du père Griffet, et tout est également faux dans le journal de Dujonca, que ce jésuite n'a fabriqué que pour en faire la base de sa disser- tation. Il résulte bien clairement de tout ce qui pré- cède, que quand on a enlevé le folio 120 du grand livre de la Bastille, c'est-à-dire l'année 1698, et qu'on y a mutilé et déchiré les années de 1705 à 1730, de manière à les rendre indé- chiffrables, on a eu en vue d'y anéantir et les notices touchant Marchialy et les notices tou- ' CojHe exacte d'un manuscrit trouve à la Bastille, intitulé Ob- itnations concernant les usages et règles du château royal de la Bas- tille. AU MASQUE DE FER. 173 chant le patriarche. On y supprima tout ce qui concernait Marchialy , pour qu'on ne vît pas qu'il n'était pas le masque de fer et qu'il n'avait aucun rapport avec lui. On y. supprima tout ce qui concernait le patriarche , pour qu'on ne pût jamais connaître que ce patriarche était le pri- sonnier inconnu, dont on a fait tant de bruit sous le nom de l'homme au masque de fer. PROBABILITÉS QUI FORTIFIENT LES PREUVES. On vient de voir que le prisonnier inconnu, que le masque de fer ne peut être Marchialy, mort très-certainement en lyoS. Mais, comme il est des probabilités qui sont propres à donner un nouveau jour aux preuves mêmes, nous croyons devoir en ajouter quelques-unes à celles que nous n'avons déjà répandues qu'avec trop de profusion , peut-être , dans le cours de ce mémoire. PREMIÈRE PROBABILITÉ. On a vu dans la première partie de cet ou- vrage que Nélaton, chirurgien anglais, près de la porte S'- Antoine, avait été conduit à la Bastille, pour y^ saigner un prisonnier, c'est-à-dire le masque de fer. M. de Saint-Foix qui atteste ce fait, le tenait de Nélaton lui-même, qui le lui 174 L'HOMME avait raconté plusieurs fois. On pense bien que Saint-Foix ne manqua pas de s'informer du temps précis où cette visite avait eu lieu : mais, l'époque que lui donna Nélaton ne s'accordant pas avec les préjugés qu'il avait puisés dans le journal de Dujonca et se trouvant postérieure à l'année 1703, qu'on croyait être celle de la mort du prisonnier, il fut persuadé que Nélaton se trom- pait à cet égard : il n'a fait aucune mention de sa réponse, et n'a pris de son récit que ce qu'il a cru favorable à son opinion touchant le duc de Montmouth. C'est ainsi qu'en ont usé tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet : ils ont rejeté toutes les époques qui se trouvaient en contra- diction avec celles du journal de Dujonca, et qui seules auraient pu les conduire à la vérité. DEUXIEME PROBABILITE. Voltaire a agi comme tous les autres; il ra- conte dans sa défense du siècle de Louis XIV , que M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes, avait vu ce prisonnier dans sa jeu- nesse, quand on le transféra de l'île S"^-Margue- rite à Paris. iJ/. Riousse y ajoute-t-il, était encore en vie Vannée passée ( 1 704) et peut-être i^it-il en- core (1755) : mais, s'il était vrai, comme on doit le croire, qu'il eût réellement vu le prisonnier AU MASQUE DE FER. 17$ lorsqu'on le transférait à la Bastille, Voltaire sup- pose tacitement que c'était en 1698, et il se borne à écrire vaguement qu'il l'avait vu dans sa jeunesse. Il se garde bien de fixer l'époque où jVI. Riousse l'avait vu : cette époque ne s'accor- dait pas avec le journal de Dujonca. Si les gens qui ont été cités comme témoins oculaires par les différents auteurs eussent prétendu avoir vu le prisonnier en 1698, on ne pourrait les com- parer qu'à ces paysans, dont le père Griffet dit assez plaisamment qu'ayant tout raconté à M. de Palteau en 1768, ils méritaient d'autant plus de foi, qu'ils avaient tout vu de leurs propres yeux, puisqu'ils vivaient encore en 1698. TROISIEME PROBABILITE. Le prince Henri de Prusse se trouvait à Paris vers Tannée 1785. Il alla à la Bastille et il y parla beaucoup du masque de fer avec le gou- verneur et les officiers de l'état-major; à travers les conjectures, les contradictions et les faits con- fondus pêle-mêle, au hasard, dans leurs discours, il démêla différents traits qui lui firent conclure que l'existence de l'homme au masque de fer tenait à un temps beaucoup moins éloigné que les époques auxquelles s'étaient fixés tous les au- teurs qui avaient travaillé à cette découverte. Il 176 L'HOMME en parla au comte de Grimoard de qui je tiens cette anecdote, et il se crut fondé à lui assurer que ce ne serait qu'en rapprochant les recherches de notre temps, qu'on pourrait parvenir à dé- couATir la vérité. Ce prince , que le grand Frédéric , son frère , estimait assez pour en être jaloux, jugea cet événement, comme dans ses campagnes il avait jugé la conduite des généraux ennemis, dont il n'aurait pas mieux connu les desseins, quand même il aurait assisté à leurs conseils. Il vit dans les discours des officiers de la Bastille, ce qu'eux- mêmes n'y voyaient pas, parce qu'il y porta ce coup d'oeil sûr et perçant, qui, dans la multi- tude des combats qu'il avait livrés, lui avait tou- jours assuré la victoire. BLAINVILLIERS. Quoique nous ayons déjà parlé plusieurs fois de Blainvilliers, nous sommes obligés d'y reve- nir : ce qu'on a dit de lui exige quelqu'éclair- cissement, M. de Palteau, en disant que Blainvilliers, officier d'infanterie, avait accès chez M. de Saint- Mars, a voulu faire entendre que, malgré cet accès, il n'avait pas été plus privilégié que les autres, et qu'il avait été obligé d'user de strata- I \ AU iMASQUE DE FER. 177 génie pour voir le masque de fer à l'ile S'*-Mar- guerite. Oui , sans doute , Blainvilliers avait accès chez M. de Saint-Mars : il est même prouvé qu'il avait toute sa confiance; mais cette con- fiance n'avait pas passé au successeur de Saint- Mars, et c'est sous ce successeur que le prisonnier inconnu fiit déposé à 1 île S'^-Marguerite. M. de Palteau ne prit dans le récit de Blainvilliers que ce qui lui convenait. L'époque que lui donna cet officier, plus rapprochée de notre temps, ne s'accordait point avec les époques qu'il avait vues dans les écrits qui avaient paru sur ce su- jet, puisqu'elle était postérieure de plusieurs an- nées aux années 1698 et 1708. Il n'en fit aucune mention dans sa lettre à M. Fréron en 1768. M. de Palteau en usa avec Blainvilliers comme Voltaire en avait usé avec le commissaire Riousse, et Saint-Foix avec Nélaton. Ils ne parlèrent, ni les uns ni les autres , des époques qu'on leur avait données, parce qu'elles étaient opposées à leurs préjugés. Tant il est vrai, comme l'a dit Fontenelle, que, du moment que l'erreur est en possession des esprits, c'est une merveille si elle ne s'y maintient toujours. Blainvilliers était fils naturel d'un Formanoir, de la même famille que M. de Palteau. Ce fut à ce titre qu'il obtint la lieutenance d'une com- pagnie franche , qui appartenait à Saint-Mars , et i-jS L'HOMME qui suivit ce gouverneur à Pignerol, à Exilles et à S" - Marguerite. Blainvilliers vieillit lieutenant dans cette même compagnie qui demeura attachée àl'île S"'-Margiierite pour la garde des prisonniers, après le départ de Saint-Mars pour la Bastille. 11 prit alors le nom de Formanoir qu'il ne lui avait pas été permis de porter sous les yeux de Saint- Mars; et c'est sous ce nom que Lagrange-Chancel le connut à l'ile S"^-Marguerite vers l'année 1718. C'est entre les mains de ce lieutenant qu'il écrit avoir vu une de ces pincettes d'acier très-lui- santes et très-polies, avec lesquelles il était per- mis au prisonnier inconnu de s'amuser à s'arra- cher le poil de la barbe. C'est encore sur ces mêmes pincettes d'acier que le père Griffet s'est diverti à plaisanter, du ton le plus sérieux, dans son examen. Mais comment ce Blainvilliers, qui n't'^ tait jamais sorti de l'Ile S'^'-Marguerite , pouvait-il avoir dit à M. de Palteau que l'on avait enterré secrètement le masque de fer à S'-Paul et qu'on avait mis des drogues dans le cercueil pour con- sumer le corps? C'est que M. de Palteau mêla et confondit ensemble le récit de Blainvilliers, les bruits populaires, et ce qu'en avait écrit Voltaire dans sa première édition du siècle de Louis XIV. Il est si vrai que M. de Palteau n'avait fait , en quelque sorte., que copier Voltaire, qu'il avait pris dans son récit les années 1699 et 170/1, qui AU MASQUE DE FER. 179 ne se trouvaient que dans la première édition du siècle de Louis XIV, au lieu des années 1698 et 1703 du journal de Dujonca. C'est cependant d'après cette lettre de M. de Palteau et d'après toutes les absurdités qu'elle contient que le père Griffet ose nous dire, non pas qu'elle est dictée, mais qu'elle paraît dictée par la vérité même *. DU JOURNAL DE DUJOiVCA , LIEUTENANT DE ROI A LA BASTILLE. Dans tous les ouvrages, qui, depuis 1770, ont paru sur le masque de fer, c'est-à-dire depuis l'examen du père Griffet, les auteurs de ces ou- .vrages , quel qu'ait été leur système, se sont tous appuyés sur le journal de Dujonca, qui ne fut connu pour la première fois du public , que par cet examen. Ce journal fut pour eux un dogme de foi, auquel ils ramenèrent toujours leur pen- sée, et d'après lequel ils se crurent obligés de re- jeter tous les faits et tous les raisonnements qui se trouvaient en contradiction avec lui. Nous y fûmes long-temps trompés nous-mêmes , ainsi qu'on l'a vu dans la première partie de ce mé- moire; cependant, malgré ce journal, nous avons Enfin M. de Saint-Mars était depuis plusieurs années gouver- neur de la Bastille lorsque le prisonnier inconnu fut déposé à Sainte-Marguerite. 1^6 L'HOMME toujours soutenu que le prisonnier inconnu n'a- vait jamais été à Pignerol , et depuis nous l'avons prouvé. Quant au journal, lorsque nous fûmes un peu plus instruits, nous nous bornâmes à as- surer que les articles concernant le patriarche auraient été infailliblement raturés ou effacés, si cependant le journal lui-même n'était pas en tout une supposition. Nous n'avions guère que des raisons à donner sur cette supposition, et quelque fortes qu'elles fussent ce n'était enfin que des raisons. Le temps , qui dévoile tout , nous a enfin donné une preuve matérielle, telle que nous pouvions la désirer. En 1800, me trouvant à Paris, j'allai à la bi- bliothèque de l'arsenal , et je demandai à voir le journal de Dujonca. Un bénédictin, employé alors à cette bibliothèque, et qui avait été auparavant bibliothécaire de celle de l'abbaye St- Germain me demanda si je connaissais l'écriture de M. Du- jonca; sur ma réponse, il ajouta que beaucoup de gens pensaient que ce journal avait été fabri- qué à dessein, et qu'Un était pas de M. Dujonca... Je vais rendre compte de mes observations. Le journal consiste en deux volumes assez peu considérables, ou , pour mieux dire, en deux cahiers, puisqu'ils ne sont pas reliés : l'un con- tient l'entrée, l'autre la sortie des prisonniers de la Bastille. AU MASQUE DE FER. i8i Le i" cahier est sous le titre suivant : « L'état des prisonniers qui sont envoyés par « l'ordre du Roi à la Bastille, à commencer du « mécrédi hensieme du mois d'octobre, que je K suis entré en possession de la charge de lieu- « tenant de Roi , en l'année 1690. » Les pages ne sont numérotées qu'au recto de chaque feuillet : au verso du feuillet 87 , se trouve l'entrée du masque de fer, telle que nous allons la transcrire , après l'avoir copiée sur l'o- riginal : « Du jeudi 1 8^ de septembre , à trois heures « après midi, INL de Saint-INIars , gouverneur du « château de la Bastille, est arrivé, pour sa pre- « mi^^ entrée , venant de son gouvernement « des îles Sainte - Marguerite Honorât , ayant « amené avec lui dans sa litière un ancien pri- " sonnier qu'il avait à Pignerol, lequel il fait te- « nir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas; ^< et l'ayant fait mettre, en descendant de la li- « tière, dans la première chambre de la tour de « la Basinière, en attendant la nuit, pour le f mettre et mener moi-même, à 9 heures du <' soir, avec M. de Rosarges, im des sergents que « iNIonsieur le gouverneur a menés , dans la « troisième chambre , seul , de la tour de la Bre- « taudière, que j'avais fait meubler de toutes « choses, quelques jours avant son arrivée, en ï82 L'HOMME « ayant reçu l'ordre de M. de Saint-Mars, lequel « prisonnier sera servi et sounié par M. de Ro- « sarges , que M. le gouverneur norira. » P&EUVE SANS UÉPLIQUE DE LA. FAUSSETÉ DU JOURNAL DE DUJONCA Le recto du feuillet 38, qui se trouve à côté du verso dont nous venons de parler , conniience par l'indication de l'année 1699, et contient l'article suivant : il est absolument étranger au masque de fer ; mais on va voir que ce n'est pas sans raison qu'on le rapporte. «c Du jeudi, i""' jour du mois de janvier de « l'année 1G99. » % « Du dimanche, après midi, 4*°' du mois de « janvier, M. Monie, aide- major de la marine, c et commandant pour le Roi dans l'île de Terre- nt Neuve et du fort Louis-de-Plaisance , est venu rî de lui-même se rendre prisonnier, ayant apporté a son ordre du Roi , expédié par M. de Pont- ce chartrain et M. le conte de Morpas. » Le second cahier commence par le titre sui- vant : « Etat des prisonniers qui sortent de la Bas- « tille, à commencer du honzième du mois d'oc- cc lobre , que je suis entré en possession en « l'année 1G90. » AU MASQUE DE FER. ï83 « Jusqu'au aS juillet 1700, par M. Dujonca > lieutenant de Roi. » Ces deux dernières lignes sont d'une autre écriture. Au verso du 80""' feuillet de ce second cahier , se trouve l'article de la mort et de l'enterrement du prisonnier masqué. Le voici tel qu'il est avec sa note marginale : on s'est attaché à le co- pier exactement : « Du même jour , lundi [ 9"'"' de novembre v< 1703, le prisonnier inconnu, toujours masqué a d'un masque de velours noir, que M. de Saint- ce Mars gouverneur avait mené avec lui, en venant « des îles Sainte-Marguerite, qu'il gardait depuis » long-temps, lequel s'étant trouvé hier un peu « malade, en sortant de la messe, il est mort se « jourd'hui, sur les 10 heures du soir, sans « avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas a moins. M. Giraut , notre homonier, le confessa « hier; surpris de sa mort, il n'a point reçu ses « sacrements, et notre homonier l'a exhorté un « moment avant que de mourir, et le prisonnier « inconnu , gardé depuis si long-temps, a été «( enterré le mardi, à 4 heures de l'après-midi , « 20"'^ novembre , dans le semetière Saint- Paul , « notre paroisse, sur le registre mortuel. On a « donné un nom aussi inconnu (r) que M. de ' Je apris du depuis con l'avait nome sur le registre M. de Marchiel et on a paie /{ofr. d'anteremant i84 L'HOMME « Rosarges major et M. Reil sieurgien qui hoiit a signé sur le registre. » Qui ne verra pas une véritable caricature dans les deux articles qui concernent le masque de fer, et surtout dans le second ? Le fabricateur du journal , sachant que M. Dujonca écrivait mal et n'orthographiait pas mieux, y charge le tableau à toute outrance, pour mieux persuader que le journal est réellement de lui. M. Dujonca , homme de condition, avait été bien élevé, et avait fréquenté constamment la bonne compa- gnie. Si une bonne éducation n'empêche pas quelquefois qu'on ait une très-mauvaise ortho- graphe , elle garantit du moins, pour l'ordinaire, d'une diction telle que celle qui se fait remar- quer dans le journal qu'on a mis sous son nom. Mais nous ne nous arrêterons pas à la diction du prétendu M. Dujonca. Nous observerons seu- lement que, quand il affecte de dire dans le se- cond article le prisonnier inconnu que M. de Saint -Mars gardait depuis si long-temps^ l'in- tention du fjuissaire n'est que d'imprimer forte- ment dans l'esprit de ses lecteurs, conformément à ce qui est établi dans le premier article, ainsi que dans l'examen du père Griffet, que le prisonnier avait été long-temps à Pignerol avant d'avoir été conduit à Sainte-Marguerite et à la Baslille. On observera encore que si, dans le AU MASQUE DE FER. i85 même article , il nomme deux fois avec la même affectation raumonier Giraut, qui confessa le pri- sonnier, et qui ensuite l'exhorta un moment avant que de mourir, c'est par la crainte de faire penser aux jésuites, en nommant le père Rique- let, jésuite, alors confesseur de la Bastille. Nous ne dirons rien de la tour de la Bretaudière , que M. Dujonca aurait dû avoir appris , pendant huit ans , s'appeler la Bertaudière , ni du mot norira, au lieu de nourrira; de sounié, au lieu de soi- gné; de Beil, sieurgien, au lieu de Reilhe, chirui-- gien; d'ho?nonier, au lieu d'aumônier; d'antere- mant , au lieu d'enterrement; dejîiortuel, au lieu de mortuaire, ni même de conte de Morpas , quoique le lieutenant de roi, en écrivant ce nom, soit censé avoir eu sous les yeux l'ordre du roi , signé par le comte de Maurepas. La note qu'on lit à la marge de ce même article 2 est surtout digne de remarque , puisque le lieutenant de roi affecte de faire entendre qu'il ignorait des faits qui étaient connus des derniers valets de la Bas- tille : il savait à la vérité, le lundi 19 novembre, que l'inconnu avait été enterré à Saint -Paul, le mardi 20 , ce qui n'est pas tout-à-fait dans l'ordre des choses; mais il ignorait encore sous quel nom. Ce ne fut que du depuis ^ selon son expression, qu'il apprit qu'on l'avait nome M. de Marchiel^ etc. , et qu'on avait payé [\o fr. à'antejemant. Tant de réflexions sont bien fastidieuses, je le sens; mais i86 L'HOMME elles in ont paru nécessaires , pour mieux prépa- rer à la preuve matérielle que j'ai promise. La voici : Conte de Morpas. Quand un officier, soit de terre, soit de mer, était mis à la Bastille, un usage, fondé sur les égards que les ministres avaient les uns pour les autres , voulait que la lettre de cachet fut si- gnée par le ministre de qui cet officier dépen- dait, comme par celui qui avait la Bastille dans son département. On voit, dans l'article que nous venons de transcrire, que M. Monie, aide-major de la marine, fut envoyé à la Bastille en 1699, et que l'ordre avait été expédié par !NL de Pont- chartrain et par M. le comte de Maurepas con- jointement. M. de Maurepas , par une faveur sans exemple , eut le ministère de la marine , presqu'au sortir de l'enfance , et il est à pré- sumer qu'il l'occupait encore dans le temps où l'on fabriquait le journal de Dujonca ^ Notre faussaire, qui se montre très -instruit, connais- sait parfaitement les usages de la Bastille , et il sentit qu'il lui fallait un ministre de la marine pour signer la lettre de cachet de M. Monie, offi- cier de marine. Il ne songea, malheureusement pour lui , qu'à M. de Maurepas , qu'il savait avoir ' Ce journal peut avoir été fabriqué dans le mt^mc temjis que Ip5 luémoires de Perse furent donnés au public, en 174^ AU MASQUE DE FER. 187 eu très-jeune ce département : il supputa mal les temps, ou il ne songea pas à les supputer; car il fit signer la lettre de cachet par ce ministre, non-seulement avant qu'il fut ministre , mais même avant qu'il fût né, puisque M. de Maure- pas ne vint au monde qu'en 1700, et que la lettre de cachet, signée le comte de Maurepas, est de 1699. C'est ainsi qu'un fourbe, avec quel- qu'adresse qu'il ourdisse une imposture, laisse presque toujours échapper quelque trait qui sert à la dévoiler. Après une pareille preuve, se trouvera - 1 - il quelqu'un dans le monde qui puisse révoquer en doute la supposition du journal de Dujonca ? Le père Griffet, dans son examen, fonde toutes ses assertions et tous ses raisonnements sur ce journal, dont la fausseté lui était bien certaine- ment connue; et peut-être avait-il coopéré lui- même à sa fabrication. Nous avons déjà fait voir, avec la plus grande évidence , dans quel esprit il avait composé ce prétendu examen ; et vu la méthode qu'il a suivie bien fidèlement , il est aisé de sentir que tout ce qu'il assure être faux doit être vrai, et que tout ce qu'il assure être vrai doit être faux. Une chose encore à remar- quer, c'est qu'il a inséré ce chef-d'œuvre de faus- seté dans un très-bon ouvrage, où il ne devait avoir pour but que la vérité. Il n'inventa le sé- jour du prisonnier à Pignerol , la date de son en- i88 L'HOMME txée à la Bastille en 1698, et celle de sa mort en 1703, que parce que ce séjour et ces dates de- vaient naturellement rendre la découverte de ce mystère impossible. Sa colère contre le père Tournemine, sans cause apparente, et à propos de rien; cette colère, dont la violence présente un problème moral dont nous avons donné la solution, n'eut pour principe qu'un intérêt de corps, qui, pour des religieux, et sur-tout pour un jésuite, était le plus grand des intérêts. Sa passion le porte à faire un crime au père Tour- nemine d'un propos très - indifférent en lui- même, mais qui, contre son vœu et contre son plan , venait à l'improviste montrer les jésuites sur la scène. Qu'on me permette encore ici une observation, dont il serait facile de tirer quelque connaissance. Le deuxième volume du journal de Dujonca porte , dans son titre , que ce journal ne va que jusqu'à l'année 1706, ç'est-à-dire jusqu'au temps à peu près où le patriarche fut réellement en- fermé à la Bastille. C'est encore depuis cette an- née 1 7o5 jusqu'en 1 780, qu'à été mutilé et déchiré le grand livre ou le grand registre de la Bastille. C'est enfin cette même année 1706, qu'un témoin oculaire atteste avoir vu le prisonnier inconnu à la Bastille. Si cette rencontre de l'année 1 705, qu'on rrouve trois fois, dans trois occasions, qui toutes AU MASQUE DE FER. 189 se rapportent au masque de fer, était de pur ha- sard et ne signifiait rien, il faudrait du moins convenir qu'elle serait fort singulière. Mais le dernier témoignage dont nous venons de parler, nous ramène à une preuve , dont tout ce qui précède confirme la vérité , et qui elle-même con- firme tout ce qui précède. Nous l'avons déjà tou- chée plusieurs fois ; mais nous n'avons fait, pour ainsi dire, que l'indiquer. Elle exige d'être trai- tée dune manière plus claire et plus décisive, afin de ne laisser ni doute , ni incertitude à cet égard. C'est par elle que nous terminerons cet ouvrage. DE CONSTANTIN DE RENNEVILLE ET PREUVE TIREE DE SON HISTOIRE, EN FAVEUR DE NOTRE DÉCOU- VERTE. Constantin de Renneville fut mis à la Bastille le 16 du mois de mai 1702. Sorti de sa prison en 17 13, après la paix d'Utrecht, et banni de France à perpétuité, il passa en Hollande et en Angleterre. Pour se venger de sa longue déten- tion , il se mit d'abord à travailler à l'histoire de la Bastille , sous le titre de V Inquisition fran- çaise^. Le I" volume, le seul supportable de tous ceux qu'il a donnés, parut en 17 16, imprimé à ' Cet ouvrage , devenu très-rare , s'est vendu très-cher, quoique très-mauvais, puisque le prix eij a été porté jusqu'à dix louis. igo LHOMME Amsterdam. M. de Saint-Foix parle de cet ou vrage avec le plus grand mépris, et ce n'est pas sans quelque raison : « L'auteur, dit-il, y a en- ce tassé le vrai et le faux avec l'impudence la « plus outrée , et dans le style le plus grossier. » Mais, quoique l'auteur mérite, à beaucoup d'é- gards, la manière dont le traite M. de Saint-Foix , il est des faits, sur lesquels il nous semble qu'il est juste de le croire , comme s'il disait toujours la vérité. H prévient lui-même le public « qu'il « rapporte les faits qu'il a vus , comme les ayant « vus, et que c'est de ceux-là seuls qu'il est gâ- te rant : mais qu'il n'est pas responsable de ceux « dont on lui a fait le rapport. » « Encore une « fois, ajoute-t-il, quand j'ai dit j'ai vu , l'on me « peut croire , puisque j'aimerais mieux mourir « que d'écrire une fausseté. . . Et si parmi les faits «que je rapporte, comme les ayant vus, il s'en « trouve un seul faux , je consens de passer pour « calomniateur, et comme tel, d'être banni à ja- « mais de la société de tout le genre humain. » C'est à chacun de voir , si c'est d'après cette dé- claration que Renneville doit être jugé. 11 raconte, dans la préface de son histoire, « qu'en l 'joS il vit à la Bastille un prisonnier , « dont il ne put jamais parvenir à savoir le nom. «Qu'un jour ayant été introduit, par hasard et «par méprise, dans ime salle où ce prisonnier AU MASQUE DE FER. 191 « se trouvait avec les officiers de la Bastille , ils « lui firent promptement tourner le dos, ce qui « Tempêcha de le voir au visage. Que cet homme «était de moyenne taille, portant ses cheveux ce d'un crêpé noir et fort épais, dont pas un n'é- « tait encore mêlé '. » . Renneville ajoute ensuite « que ce prisonnier «dont Reilhe, le chirurgien-major, et Ru, le « porte-clefs, lui avaient conté quelque tems après « toute l'histoire, avait été d'abord enfermé à l'île «Sainte-Marguerite, d'où M. de Saint-Mars l'a- «vait amené à la Bastille avec des précautions « extraordinaires , pour que personne ne le vît « dans la route : et ( ce qui est surtout à remar- « quer) que le roi l'avait condamné à une prison « perpétuelle à la sollicitation des jésuites. » Nous laissons de côté diverses particularités puériles et ridicules, dont ces deux habitants de la Bastille avaient accompagné leur récit. Nous ne nous arrêterons pas davantage aux conjec- tures non moins absurdes que fait Renneville à cette occasion. Le fait essentiel est qu'il vit, par hasard, à la Bastille, en 1705, le prisonnier * Les cheveux du prisonnier inconnu étaient tout à fait noirs : donc le P. Griffet, d'après sa méthode, devait dire qu'ils étaient blancs. Aussi ne manque-t-il pas de dire, assez plaisamment, que le prisonnier avait les cheveux blancs à l'île Sainte-Marguerite, et qu'il les avait encore blancs, lorsqu'il fut conduit de Sainte-Mar- guerite à la Bastille. J92 L'HOMME inconnu, et que ce prisonnier, d'abord enferme à l'île Sainte-Marguerite, avait été conduit par M. de Saint-Mars à la Bastille, et qu'il avait été condamné à une prison perpétuelle, à la solli- citation des jésuites. Si Reilhe et Ru lui dirent, quelque tems après, que ce prisonnier avait été mis en liberté, c'eçt qu'ils étaient assurés qu'à l'avenir on prendrait d'assez bonnes précautions pour que l'accident qui l'avait exposé à être vu n'arrivât pas davantage. D'après la tradition , qui est certainement fausse à quelques égards, il est généralement reçu et établi dans le public, comme une vérité incontestable, que le masque de fer avait été d a- bord enfermé à l'île Sainte-Marguerite , que de là on l'avait transféré à la Bastille, et qu'il y avait été conduit par M. de Saint-Mars. D'un autre côté , on est assuré que le patriarche fut d'a- bord déposé et enfermé à l'ile Sainte-Margue- rite , que delà il fut transféré à la Bastille , et qu'ayant été enlevé par les jésuites, il fut con- damné, par leur crédit, à y passer le reste de ses jours. On demandera donc si l'homme vu par Ren- neville , et dont il n'a jamais pu savoir le nom , cet homme, qui avait été enfermé d'abord à Sainte-Marguerite, transféré ensuite à la Bastille et qui passait pour y avoir été conduit par M. de AU MASQUE DE FER. kjS Saint-IMars; quicVailleurs avait été condamné à une prison perpétuelle, à la sollicitation des jésuites, ne peut être autre que le patriarche, que le prison- nier inconnu, que le masque de fer. Mais il faut prévenir une objection qu'on ne manquera pas de faire. Le prisonnier inconnu, dira-t-on, fut vu à la Bastille en 1700, et il est prouvé par les dépêches de M. de Fériol , qu'il ne fut enlevé qu'en 1706. Je répondrai à cela deux choses, i". Que Renneville, à qui les en- nuis et les anxiétés de la plus triste captivité durent faire paraître extrêmement long le temps qui s'était écoulé depuis 1 702 jusqu'à 1713 , épo- que de sa liberté , n'ayant parlé du prisonnier en 1 7 I 6 que de mémoire, par réminiscence et même dans sa préface, il est très - possible qu'il se soit trompé sur le temps précis où il l'avait vu ; et si l'on réfléchit à la nature du cœur huniain, on ne devrait pas être étonné s'il eût commis une erreur bien plus forte encore, qu'en mettant 1705 au lieu de 1706. ao. Que le marquis de Bonnac, avec toute la correspondance de M. de Fériol sous les yeux , n'ayant jamais pu savoir au vrai si cet ambassa- deur avait eu connaissance de l'enlèvement, et paraissant persuadé , au contraire , qu'il n'en avait été instruit qu'après que l'entreprise eût en- tièrement réussi, il serait très-possible que M. de i3 194 L'HOMME Fériol n'en eût écrit à la cour qu'en l'y 06 quoi- que le patriarche eût été enlevé en 1705. D'ail- leurs l'identité des deux personnages du patriar- che et du masque de fer étant assez démontrée, qu'importe d'où vienne l'erreur? Tout est pos- sible et rien ne doit surprendre, en songeant à tous les artifices dont les jésuites étaient capables défaire usage dans une affaire qui pouvait décider de leur salut ou de leur destruction dans toute l'étendue des états du grand seigneur. Paroles tirées de Quc pourrais-jc répondre à ceux qui doute- raient encore? Sinon que tout parle à des yeux attentifs; que tout est indice pour ceux qui savent voir : mais que rien n'est sensible; que rien n'est clair pour le vulgaire, et même pour le vulgaire prétendu philosophe qu'aveugle le préjugé. J'ai tâché de rendre la vérité de plus en plus palpa- ble; j'ai augmenté le nombre des probabilités; j'ai rendu la vraisemblance plus grande : j'ai ajouté lumières sur lumières, en réunissant les faits, en accumulant les preuves. Après cela, je me laisse juger sans inquiétude et sans appel. Mais à quoi servirait la découverte d'une vérité, qu'on a crue de la plus grande importance, et qui dans le fond est tros-indilfércnte, si je n'en tirais ])as quelque moralité qui puisse être utile aux rois et à tous les hommes? Les réflexions du père AU MASQUE DE FER. igS Griffet m'en fourniront une; mais ce sera en pre- nant le contre-pied de sa conduite. PREMliiRE MORALITÉ. Il fallait que ce jésuite , toujours fidèle au plan qu'il s'était fait de dire en tout le contraire de ce qui était et de ce qu'il pensait, finît comme il avait commencé. Après nous avoir répété que monsieur d'Argenson avait assuré « qu'on ne sau- ce rait jamais cela, » il s'écrie en disant avec sa perfidie ordinaire : « tant il est vrai que les se- « crets des souverains ^ ne sont pas faciles à dé- cc couvrir quand ils savent et qu'ils veulent user « de tout leur pouvoir pour les ensevelir dans un « éternel oubli. » Jamais il ne se fut permis cette réflexion tour- née en forme de sentence, si elle n'eût été une conséquence de la fausseté de sa dissertation, ré- flexion fausse et détestable, j'ose le dire, puis- qu'elle tend à encourager au crime les méchants rois en les délivrant, par l'assurance du secret, de l'unique frein qui peut les contenir. Combien plus vraie, plus juste, plus morale est la maxime contraire, surtout appuyée de notre découverte! ' Ce secret appartenait aux seuls jésuites; ils avaient commis leur attentat à l'insçu du roi, qui dans tout cela n'eut h se repro- cher que de ne l'avoir point puni. i3. 196 L'HOMME Tremblez, crle-t-elle à lous les rois, tremblez d'être injustes, tremblez d'être méchants envoyant i[ue vos actions les plus secrètes, lors même que vous avez usé de tout votre pouvoir pour les en- sevelir dans un éternel oubli, ne laissent pas de parvenir à la postérité qui s'empresse de flétrii votre mémoire pour venger les malheureuses vic- times de vos injustices. DEUXIÈME MORALITÉ. De notre découverte découle naturellement une seconde moralité. Elle nous fait voir , d'a- près les faux raisonnements de plusieurs hommes, d'ailleurs très-estimables, sur ce problème histo- rique, qu'il nV a que sottise et extravagance à attendre de la part même des gens les plus sages, lorsque, dans la recherche des causes, ils sont réduits pour tout appui à leur raison et à leurs conjectures. FXTRAIT DE QUELQUES LETTRES MINISTÉRIELLES CON- CERNANT LE PATRIARCHE AwEDIKS. i,riire . 7 ' • ' j 7 ' Les Turcs le lui « lurcs, quinie Lont déjà demande^ ne manque- avaient di^. 1 ) r • rr • T? • demandé ie « raient pas de m en taire une aiiaire. J ai cru ne ierj„in. nr^i. c • 1 ^ 1 1 ' T-». laitdoncqu'il '< pQuvou' taire une œuvre plus agréable a Dieu, y eut d

) Julie à M de „ Le graud-visir m'a dit qu'il comptait sur la T orcy.du i6»ei). itmiiie 1706. (( parole que je lui ai donnée que je supplierais a sa majesté de demander Awediks au roi d'Es- « pagne et de le renvoyer à Constantinople. J'ai «' répondu que j'écrirais par le premier vaisseau, <' et que je ne doutais pas que le dit Awediks ne « fût fiivo\é, si dans l'intervalle le roi d'Espagne AU MASQUE DE FER. 199 r était encore maître des royaumes de Naples et « de Sicile. Il me dit eu riant qu'il n'en fallait pas. « douter et que je ne devais pas me servir de cette « défaite pour le retour d'Awediks, que le grand « seigneur désirait ; mais il est très-important « qu'Awediks ne revienne plus à Constantinople , « pour le repos de la religion. » -, '-11 I Lettre (le M. de « 11 vous est impossible , comme vous le savez TorcyàM do « d'ailleurs , de satisfaire aux demandes du grand fé^^ri^-o-.^ « visir au sujet d'Awediks. Il n'est plus en état « qu'on puisse l'envoyer vivant à Constantinople, « ainsi c'est une affaire finie. » « J'ai reçu votre lettre du 18 de ce mois avec Lettre de m de « l'extrait de celle de M. le cardinal de la Tré- àM.deToicr ^ mouille , sur les instances qui lui ont été faites par les congrégations du Saint-Office et de la Propagande, et en ai rendu compte au roi Sa majesté m'a commandé de vous expliquer « qu'il était difficile de le garder avec plus de « soin. Il n'est vu que par celui qui lui sert à « manger; ils ne s'entendent que par signes^ et on « le met dans un endroit séparé lorsqu'il entend « la messe les fêtes et dimanches; mais je crois « que vous jugerez à propos , en répondant à M. le « cardinal de la Trémouille, de lui marquer qu'il du 3i aoit 170S. 200 L'HOMME « ne doit pas dire qu'il soit en France. Quoiqu'on « le présume à Constantinople, Ton n'en est pa& <( certain. Si on l'était, l'ambassadeur du roi pour « lequel le grand visir n'a pas conservé beaucoup « d'égards pourrait en souffrir Il est venu des « Arméniens à Malte ^ à Messine et même àMar- «seille, qui n'ont pu en avoir des nouvelles, et « actuellement on m'écrit que son valet ' est parti « de Ligourne pour le chercher , et qu'il doit « passer à Marseille. Le roi a donné ordre à ]\L de « Montmor de le faire arrêter aussitôt son arrivée, « et mettre dans un cachot où il ne puisse être « vu ni communiquer avec personne. » On reprocha à INL de Fériol les embarras dans lesquels il avait jeté le gouvernement par l'enlè- vement d'Awediks ; la lettre suivante contient pour toute excuse une longue énumération des LtttredeM.de crinies ct dcs vices de cet infortuné. « Awediks , Fériol * M. . . . _ deTorcy,du « dit-il, était Tccounu pour magicien, pour sodo ijanvicr 1 70f). . ti • r • i i • « mite, etc. , etc. Il avait lait donner au grand sei- « gneur des kattcherifs contre nos missions; d'ail - t< leurs c'était un homme ne tenant à rien, sorti de « la lie du peuple, comme tous ceux qui parvien- « nent à ces sortes de places , ct si méprisé par les « Turcs euxMTjèmcs (jii'il n'est pas un des derniers 'f valets de Tanihassade qui n'eût dédaigné et tlont vous nous avez rapporté vous- même quelque lambeau , dépare-t-elle donc le tes- tament? Vous taxez de prévention ceux qui ont pu faire à la mémoire du cardinal l'affront d'imaginer qu'un tel livre était digne do lui: vous les accusez de réfléchir peu ^ de lire avec négligence ^ déjuger avec précipitation^ et de recevoir les opinions comme on reçoit la monnaie parce quelle est courante. Ce reproche de prévention , monsieur , que vous faites à ceux qui ne pensent pas comme vous , ne seraient-ils pas en droit de vous le ren- dre? On serait tenté de vous soupçonner dans cette occasion à peu près la même manière de raisonner. Ceux qui ont attribué le testament au cardinal ont jugé cet ouvrage admirable parce qu'ils l'ont cru de lui; vous, monsieur, qui avez trouvé l'ouvrage mauvais, vous ne pouvez vous imaginer que ce ministre en soit l'auteur, préci- sément parce que c'est une œuvre méprisable. D'après votre admiration pour le cardinal , vous avez établi un principe ; et ensuite vous vous êtes abandonné aux conséquences. Vous n'avez songé qu'à sa réputation, à l'éclat qui l'a environné pen- dant sa vie , au nom qu'il a laissé après sa mort. Votre imagination , que la seule idée de ce qui porte un certain caractère de grandeur échauffe et transporte, n'a pu admettre rien de petit dans ce génie qui a étonné l'Europe , et que nous som- 2^2 L'HOMME mes dans riiabitucle d'admirer. Vous vous êtes rempli du grand ministre, du grand homme , ses colés faibles vous ont échappé. La prévention une fois ainsi établie , la raison a perdu tous ses droits, et le testament n'a plusétédu cardinal de Richelieu, parce qu'il vous a paru être et qu'il est probablement indigne de lui. Je ne ferai pas usage dans ce moment, monsieur, de tous les titres que je pourrais opposer àvotra sentiment: mais quelque téméraire, quelque ex- travagante que doive dabord paraître l'assertion que je vais avancer, je ne craindrai pas de dire que tous les faits que vous nous alléguez comme des marques certaines que le testament n'est pas du cardinal, j'ose me croire fondé à les regarder comme preuves que ce ministre en est effective- ment l'auteur. Le pédantisme qui règne dans tout le cours de l'ouvrage, le style tantôt grossier, tantôt indécent, et sûrement bien antérieur par sa barbarie à la paix des Pyrénées, malgré Ti- tlée où vous êtes que ce livre lui est postérieur , la manière dont il nomme la marquise de Fargès, les expressions peu convenables qu'il emploie contre l'Espagne, ses injures contre le duc de Ilohan qu'il haïssait, parce qu'il le craignait, son emphase eu parlant du petit combat de Castel- naudarVî ses sermons de chasteté à Louis XTII, quoique ce pruice fût bien plus chaste que lui , AU MASQUE DE FER. if^'^ \e prétendu refus des secours des armes otto- manes dont il se vante auprès d'un roi connu par son zèle pour la religion , ses déclamations contre le droit de régale, la défiance que cet homme hardi et despotique témoi^>ne de la puissance des jésuites , la fausseté dans une foule de faits et de calculs si évidente, si palpable, qu'elle est bien moins extraordinaire dans un homme d'état oc- cupé des plus grandes affaires que dans un par- ticulier qui a le loisir de travailler avec soin un pareil ouvrage ; enfin le fatras d'erreurs et de contradictions dont il fourmille, tout m'a intime- ment persuadé que le cardinal en est l'auteur, et il ne me serait pas difficile de citer, à coté de cha- cun de ces articles, im article semblable et plus fort avec la preuve qu'il est de ce ministre et que par conséquent on ne lui a fait aucun tort en lui attribuant les fautes que vous avez relevées dans son testament. Mais je n'ai pas le temps de rassembler toutes ces preuves. D'ailleurs il ne me conviendrait pas de les rendre publiques; je me bornerai donc aux i\eux seuls pouits sur lesquels a^ous avancez que tout roule dans ce livre et dont vous nous dites fjue le premier est indigne dé lui et que le second est un outrage à sa mémoire- Le premier pomt, selon vous, monsieur, est un lieu commiui , puéril , vague, un cathéchisme i6. 244 L'HOMME pour un prince de dix ans est bien étrangement déplacé à l'égard d'un roi de quarante années. Yous avez raison sans doute de vous récrier sur le ridicule qu'il y a d'annoncer avec emphase dans un livre de politique adressé à son sou- verain « que le fondement du bonheur d'un état « est le règne de Dieu : que la raison doit être la « règle de la conduite d'un état, que l'homme a ayant été fait raisonnable , il ne doit rien faire a que par raison, w Tout homme scnl que de pareilles trivialités sont indignes d'un homme tel qu'on se représente le cardinal de Richelieu , mais plusieurs manus- crits que j ai aois de la main même de ce ministre m'apprennent qu'il mêlait souvent les choses du ciel et de la terre , qu'il parlait comme cardinal lorsqu'on s'attendait à ne l'entendre parler que comme homme d'état, qu'il recommandait le règne de Dieu taudis qu'il n'était occupé que du règne de ce monde , et qu'il avait la manie de répéter sans cesse qu'il fallait suivre en tout la raison, que tout devait se /aire par raison. Ce mot par raison était son expression favorite; je le trouve à chaque ligne dans ses écrits et je ne le trouve que dans ses écrits ; vous l'avez vous-même fortement relevé dans son testament, je n'en rapporterai qu'un exemple tiré d'un mémoire du cardinal. M. de Kullion, surintendant des finances et ami du car- AU MASQUE DE FER. ^45 tUnal sollicitait une grâce; le ministre consentit à la lui accorder, mais il voulut la lui faire acheter par quelques conditions et par des conseils. Voici comment il s'exprime dans cette occasion : Je prie M. de Bullion , i° de se résoudre à se dépouiller des passions esquelles il se laisse quel- quefois emporter contre le tiers et le quart et à examiner et résoudre toutes sortes d'affaires paj- raison. 2° A s'appliquer aussi soigneusement à la réfor- mation des finances et au soulagement des peu- ples qu'il s'est attaché à ses affaires particulières avant qu'il fût chargé des publiques, ce dont il est prié non-seulement à raison des intérêts pu- blics, mais en outre afin qu'il soit un jour aussi opulent au ciel qu'il l'est en terre. Voilà, monsieur, pour le premier article. Je sais que la preuve n'est pas tout-à-fait luie dé- monstration ; mais comparez sans partialité le ton et le style de ce mémoire avec le ton et et le style du testament, la ressemblance est frappante; on voit que les deux ouvrages sont sortis de la même main : c'est la même manière de s'exprimer; tout homme non prévenu jugera sans doute que le ministre qui dans un écrit authentique parle du royaume du ciel à \\n autre ministre, et lui dit qu'il faut résoudre toutes sortes d'affairesy;rtA- rai- son , est très-capable d'avoir dit à son maître dans 246 L'HOMME un testament politique destiné à ne voir le jour qu'après sa mort, que le fondement du bonheur d'un état est le règne de Dieu, et (juon ne doit rien faire que par raison. Vos objections, monsieur, sur le second point sont détruites bien plus victorieusement encore. Je n'en appellerai pas à M. de Foncemagne que vous pouviez croire prévenu contre votre senti- ment; j'en appelle avec confiance à vous-même. Quoiqu'on fût excusable de vous soupçonner de la prévention contraire, je suis sur d'avance que vous allez sur-le-champ prononcer contre vous. Le second point, pour me servir de vos pro- pres termes, monsieur , roule sur des projets d'ad- ministration imaginés par l'auteur, et de tous ces projets, selon vous, il n'y en a pas un seul qui ne soit précisément le contrepied de l'adminis- tration du cardinal.Vous alléguez en conséquence que l'auteur se met en tête d'abolir la^comptans , où de les réduire par grâce à un million d'or : vous ajoutez , que les comptans sont des ordon- nances secrètes, pour des affaires secrètes dont on ne rend point compte, que c'est le privilège le plus cher de la place de premier ministre; que son ennemi seul en pourrait demander l'aboli- tion. Vous avancez enfin que l'affaire des comptans n'avait point fait de bruit avant la disgrâce de AU TyIASQUE de fer. 2^7 Fouquet, c'est-à-dire avant 1661 , et de ce que l'auteur du testament en fait mention dans cet ouvrage, qui, s'il était du cardinal, serait tout au plus de l'année 1689 , vous prétendez qu'il eii résulte une preuve d'imposture contre lui; voici les propres paroles du testament. a Entre les voies par lesquelles on peut tirer « illicitenient les deniers du coffre du roi , il n'y « en a point de si dangereuse que celle des comp- lu tans; dont l'abus est venu à un tel point, que « n'y remédier pas et perdre l'état, c'est la même « chose. » Et sur cela vous vous écriez : qui aurait disposé alors des comptans ^ je vous prie? s'ils avaient existé, quiles aurait signés? c'aurait été sans doute le cardinal lui-même. On lui fait donc dire qu'il tire illicitement les deniers du coffre du roi. On met dans sa bouche une accusation de péculat contre sa personne ; on lui fait dire nettement qu'il est criminel de lèze majesté. Une pareille absur- dité est-elle possible; est-elle concevable? et après cette preuve de supposition , en faut-il d'autres encore ? Ces traits vifs ne prouvent rien, monsieur , bien loin de prouver une supposition : serait -il donc impossible qu'un premier ministre, qui, pendant sa vie , n'aurait pas eu la forc(; de re- noncer au privilège le plus cher de sa place, eût a48 L'HOMME écrit dans son testament contre ce même privi- lège dont il aurait connu tous les dangers par l'a- bus qu'il en aurait fait lui-même? C'est ainsi que je pourrais opposer des raisonnements à des rai- sonnements, mais je n'ai besoin ni de raisonne- ments ni de supposition pour faire tomber les vôtres; c'est par des faits que je veux les anéantir. Le cardinal, après avoir exigé de M. de BuUion, dans le mémoire déjà cité, qu'il bornât sa for- tune aux biens qu'il avait et qu'il n'en désirât à l'avenir aucun accroissement, « qu'il se contentât c< en servant le roi en la charge en laquelle il « était, des gages et appointements d'icelle, » le prie encore de se résoudre « à rétablir l'ordre « ancien suivant lequel il ne doit expédier aucun « comptant, de quelque nature que ce puisse « être, soit pour raison de dons, affaires secrètes, « étrangères ou autres, ou poi.r les remises des « traités qui se font au conseil, qn'au même temps « on n'en retienne un menu arrêté au conseil de « trois en trois mois , signé de messieurs le chan- « celier, les surintendants et tous les intendants , « duquel menu sera fait trois copies, l'une pour a le trésorier de l'épargne , la seconde pour mes- l^^diraî- " sieurs les surintendants et la troisième pour mon- ii biJn " sieur le chancelier ; le tout suivant qu'il se oir lin"" pratiquait auparavant la mauvaise introduction '•'"'" « de brûler le menu dcsdils ( oinj>lans , faits à ce AU MASQUE DE FER. 249 « sujet depuis que le feu sieur Cornuel était en- « tré dans les affaires. » Je n'ajouterai rien , monsieur, à cette dernière preuve, chacun peut en tirer la conséquence; les comptans avaient donc fait du bruit avant la disgrâce de Fouquet, en 1661 , puisque le car- dinal s'en plaint dans un écrit authentique de 1639. Et les gêner ainsi , c'était pour ainsi dire vou- loir les abolir , quoique vous ayez jugé que c'é- tait dans sa propre bouche un accusation de plus contre lui. Pour la curiosité du lecteur, je finirai par rap- porter l'acte de soumission de M. de Bullion à la volonté de monsieur le cardinal. « Je remercie monsieur le cardinal des bons a avis ci-dessus qu'il lui plaît de me donner, que « je reconnais nécessaires et justes pour le bien (c de l'état et mon salut particulier , je lui pro- ie mets sur mon honneur d'observer de point en « point ce qui est contenu audit mémoire sans y « contrevenir ni souffrir qu'il y soit contrevenu a en quelque façon que ce puisse être. « Fait à Paris, le 1 1 janvier iG3g. Bullion. » La conclusion de cet écrit, monsieur, est que si le testament politique ne convient point au roi auquel il est adressé , ce qui pourrail même mé- 25o L'HOMME 7'iter une discussion , il peut du moins conveiui- au caractère du ministre auquel on le donne, au temps où on le suppose écrit et au st^lc du car- dinal de Richelieu. Daignez réfléchir attentivement sur ce grand homme et sur chacune de ses actions prises en particulier, peut-être changerez-vous alors de sen- timent. La nature avait sans doute gravé dans celte ame violente et forte un caractère de domination fait pour tout subjuguer ; mais il serait oublié pré- sentement, on ne parlerait plus de lui, si ce même M. de Bulliou dont il est ici question , ne Teût excité à se maintenir dans le gouvernement jus- qu'en j 636, dans un moment où, découragé par les avantages que venaient de remporter les en- nemis de la France et par le succès des intrigues des ses ennemis à la cour , il s'était déterminé à abandonner les affaires dont il désespérait. Que de succès glorieux dont la postérité lui a fait hon- neur ne sont dus qu'à sa fortune! Eblouis de l'é- clat de son nom , lorsque nous parlons de lui nous ne songeons qu'à répéter ce ([ue nous ont déjà dit ceux qui nous ont précédt^. Aucun phi- losophe ne s'est avisé encore de le dépouiller des éloges que les hommes lui ont tous prodigués à l'exemple les uns des autres, ^)ôur le juger enfin sans aucune partialité, comme s'il [)araissait pour la première lois au tribunal de la raison. Dk liARRliAU. AU MASQUE DE FER. aSi LETTRE XXYII. A M. DE TAULES. A Ferney , 5 mars 1768. Les trois quarts de la uouvelle édition du Siè- cle de Louis KIV sont imprimés , monsieur , et à moins que vous n'ayez quelques anecdotes sui* le jansénisme, il ne m'est plus possible de vous en demander sur les affaires politiques. Je sais bien qu'il y a eu quelque politique dans les querelles des jansénistes et des molinistes; mais en vérité elle est trop méprisable , et c'est rendre service au genre humain , que de donner à ces dangereuses fadaises le ridicule qu'elles méri- tent. Quant au testament attribué au cardinal de Richelieu, vous pouve?,je crois, m'instruire avec liberté de tout ce que vous en savez, et en de- mander la permission à monseigneur le duc de Clioiseul, en lui montrant ma lettre. Madame la duchesse d'Aiguillon a fait chercher au dépôt des affaires étrangères tout ce qu'elle a cru favorable à son opinion. Si vous avez quelques lumières nouvelles je me rétracterai publiquement , et je dirai que le cardinal de Richelieu a fait en poli- 2 52 L'HOMME tique un ouvrage aussi ridicule et aussi mauvais en tout point, qu'il en a fait en théologie. Mais jusques-là je croirai qu'il est aussi faux que ce ministre en soit l'auteur , qu'il est faux que celui qui ôte un moucheron de son verre puisse ava- ler un chameau. La narration succinte, très-mal composée par l'aljbé de Bourzeis, sous les yeux du cardinal de Richelieu , n'a rien de commun avec le testament. Elle démontre au contraire que le testament est supposé ; car puisque cette narration récapitule assez mal ce qu'on avait fait sous le ministère du cardinal , le testament devait dire bien ou mal ce que Louis XIII devait faire quand il serait débar- rassé de son ministre. Il devait parler de l'édu- cation du dauphin , des négociations avec la Suède, avec le duc de Weimar, et les autres princes al- lemands, contre la maison d'Autriche; comment on pouvait soutenir la guerre et parvenir à une paix avantageuse; quelles précautions il fallait prendre avec les huguenots; quelle forme de ré- gence il était convenable d'établir, en cas que Louis XIII succombât à ses longues maladies, etc. Voilà les instructions qu'un ministre aurait données, si en effet parmi ses vanités il avait eu celle de parler après sa mort à son maître. Mais il ne dit pas un mot de tout ce (jn'il lui était in- dispensable, et il dit des sottises énormes dignes AU MASQUE DE FER. ^53 du chevalier de Moulin et de l'ex-capucin Mau- bert, sur des choses très-inutiles. Si vous voyez M. le chevalier de Beauteville, je vous su|3plie, monsieur, de vouloir bien lui présenter mon respect. Aimez un peu, je vous en prie, un homme qui ne vous oubliera jamais. LETTRE XXVIII. AU MÊME. Ferney, 21 mars 1768. J'ai déjà eu, monsienr, l'honneur de vous ré- pondre sur l'accord honnête de deux puissants monarques, pour partager ensemble les biens d'un pupille. Je vous ai dit même, il y a long- temps, que j'avais déjà fait usage de cette anec- dote; je ne vous ai pas laissé ignorer que dans la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, com- mencée il y a plus d'un an , et retardée par les amours du chauve Gabriel Cramer , il est mar- qué expressément que ce fait est tiré du dépôt improprement appelé des affaires étrangères, les Anglais disent archives, il se servent toujours du mot propre ; ce n'est pas ainsi qu'en usent les Welches. V.54 L'HOMME Je vous répéterai encore ce que j'ai mandé à M. le (liîc de Clioiseul; c'est que la vérité est la fille du temps et que son père doit la laisser aller à la tin dans le monde. Comme il y a assez long- temps que je ne lui ai écrit, et que ma requête en faveur de la vérité était jointe à d'autres requêtes touchant les grands chemins de Versoy, il n'est pas étonnant qu'il ait oublié les grands chemins et les anecdotes, A l'égard du cardinal de Richelieu, je vous jure que je n'ai pas plus de tendresse que vous pour ce roi ministre, je crois qu'il a été plus heureux que sage, et aussi violent qu'heureux : son grand bon- heur a été d'être prêtre; on lui conseilla de se faire prêtre lorsqu'il fcsait ses exercices à l'aca- démie ; et que son humeur altière lui fesait don- ner souvent sur les oreilles. J'ajoute que s'il a été heureux par les événements, il est impossible (ju'il l'ait été dans son cœur. Les chagrins, les inquiétudes, les repentirs, les craintes aigrirent son sang et pourrirent son cul. Il sentait qu'il était haï du public autant que des deux reines, en chassantl'uneet voulant coucher avec l'autre, dans le temps qu'il était loué par des lâches, par des Boisrobert et par des Scudéri , et même par Cor- neille. Ce qui lit sa grandeur al)régea ses jours; je vous donne ma parole d honneur que si j'a- vais vécu sous lui , j'aurais abondonné la France AU MASQUE DE FER. 255 au plus vite. A Tégard de son testament, s'il en est l'auteur, il a fait là un ouvrage bien iinjoerti- nent et bien absurde; un testament qui ne vaut pas mieux que celui du maréchal de BeUe-Isle. Si parmi les raisons qui m'ont toujours con- vaincu que ce testament était d'un faussaire, l'ar- ticle du comptant secret n'est pas une raison valable, ce n'est à mon avis qu'un canon qui crève dans le temps que tous les autres tirent à boulets rouges, et pour un canon de moins, on ne cesse pas de battre en brèche. Demandez à M. le duc deClioiseul, supposé ( ce qu'à Dieu ne plaise ) qu'il tombât malade et qu'il laissât au roi des mémoires sur les affaires présentes , sil lui recommanderait la chasteté ? s'il lui parlerait beaucoup dés droits de la Sainte- Chapelle de Paris ? s'il lui proposerait de lever deux cent mille hommes, quand on en veut avoir cent mille? et s'il ferait un grand chapitre sur les qualités requises dans un conseiller jtl'état, etc. Certainement au lieu d'écrire de telles bêtises, dignes de l'amour-propre absurde du petit abbé de Bourzeis, conseiller d'état ad honores , M. le duc de Choiseul parlerait au bas du pacte de fa- mille, qui lui fera honneur dans la postérité , il pèserait le pour et le contre de l'union avec la maison d'Autriche; il examinerait ce qu'on peut craindre des puissances du Nord, et surtout com- 2 56 L'HOMME ment on s'y peut prendre pour tenir tète sur mer aux forces navales de l'Angleterre ; il ne s'égare- rait pas en lieux communs, vagues et pédantes- ques; il n'intitulerait pas ce mémoire du nom ridicule de testament politique ; il ne le signerait pas d'une manière dont il n'a jamais signé. Il est plaisant qu'on ait fait dire au cardinal de Riche- lieu , dans ce ridicule testament, tout le contraire de ce qu'il devait dire et rien de ce qui était de de la plus grande importance. Rien du comte de Soissons;rien du duc deWeimar;rien des moyens dont on pouvait soutenir la guerre dans laquelle on était embarqué; rien des huguenots qui lui avaient fait la guerre et qui menaçaient encore de la faire; rien de l'éducation du dauphin , etc., etc. Je ne finirais pas si je voulais rapporter tous les péchés d'omission et de commission qui sont dans ce détestable ouvrage. Je ne suis point du tout surpris , monsieur , que l'abbé de Rourzeis se soit servi de quelques expressions du cardinal. Corneille lui-même en a pris quelques-unes. J'ai vu cent petits maîtres prendre les airs du maréchal de Richelieu , et je vous réponds qu'il y avait cent pédants qui imi- taient le style du cardinal. Si le cardinal a sou- vent dit fort trivialement, qu il faut tout faire par raison ( malgré le sentiment du père Canaye \, il ost tout naturel que l'abbé de Bourzeis ait copié AU MASQUE DE FER: 267 cette pauvreté de son maître. Au reste , monsieur, je hais tant la tyrannie du cardinal de Richelieu, que je souhaiterais que le testament fut de lui afin de le rendre ridicule à la dernière postérité. Si jamais vous trouvez des preuves convaincantes qu'il ait fait cette impertinente pièce, nous au- rons le plaisir, vous et moi, de juger qu'il fallait plutôt le mettre aux petites maisons , que sur le trône de France, où il a été réellement assis pen- dant quelques années. Je vous garderai le secret et vous me le garderez . Je vous demande en grâce de faire mes com- pliments au philosophe orateur et poète, M. Tho- mas, dont je fais plus de cas que de Thomas à' Requin. Je vous réitère mes remerciements et les assu- rances de mon attachement inviolable. Laissons-là le cardinal de Richelieu tant loué par notre académie, et aimons Henri IV, votre compatriote et mon héros. V.... Voltaire. '7 258 L'HOMME LETTRE XXIX. AU MÊME. AFerney, 4 avril 1768- Monsieur le duc de Choiseul a eu la bonté, monsieur, de me mander qu'il me ferait commu- niquer les pièces dont j'aurais besoin; mais mal- heureusement je n'ai presque plus besoin de rien, à présent que toute l'histoire militaire et politique de Louis XIV est imprimée; il ne reste plus que le jansénisme et le quiétisme sur lesquels il faut se contenter de jeter tout le ridicule qu'ils méritent. J'ai écrit à M. le duc de Choiseul que je ne lui depiandais que deux ou trois lettres d'un fur- fante italiano nommé Giory, écrites de Rome à M. de Torcy, au mois de janvier ou février 1699, contre le cardinal de Bouillon, son bienfaiteur; c'est ce qui fut la cause de la longue disgrâce de ce cardinal. Si vous avez pu, monsieur, vous résoudre à lire toutes ces archives des bêtises théologiques et des friponneries de prêtres , je me recom- mande n vos bontés, en cas que vous y trouviez AU MASQUE DE FER. 259 quelque chose qui puisse augmenter le profond mépris qu'on doit avoir pour ces pauvretés. Je suis pénétré pour vous de reconnaissance autant que d'estime. Voltaire. ■^Wersltas" BIBUOTH^CA 'H '•"* f 393 La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance The Librory University of Ottawa Date due ^M^^^^JOT/ S» I32«t a 0 1 6 Ka^' 20O5