=== Chapitre1.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer RECHERCHES ' HISTORIQUES ET CRITIQUES SUR IIHOMME AU MASQUE DE FER’ n ~ LA forteresse de Pignerol et son territoire, acquis à prix d'argent, de la maison de Savoie en 1632 , donnoit à la France de grandes fa- cilités pour pénétrer en Italie ; la position de la forteresse de Cazal lui en ‘olfroit de plus grandes encore, et .l’abbé dïstrades , ambas- sadeur de Louis XIV auprès de la République de Venise , conçut (en 1677) le projet d’un traité qui devoir engagËr le Duc de Mantoue à recevoir dans cette place une garnison française. L’en- trepris: étoit à-la-fois dillicile et délicate en l 2 i ce que Pintérêt et la politique de la maison d’Autriche et des autres princes souverains de Pltalie leur commandoit Pobligation de s’y opposer. Icrdi/iand - Charles de Gorzqagues , Duc de Manroue, étoit encore, quoique majeur , dans hjnibîffdcî: la dépendance de sa mère,*sur l’esprit de la- îu quelle un moine, nommé Bulgarini, avoit pris un lg7î>fffnibf= empire absolu. Quoiqu’entraîné par le goût des plaisirs , ce jeune prince, n’en étoit pas cepen- dant assez esclave pour n’avoir pas l’ambition de secouer ce joug, et par n même de se rendre indépendant de la maison d"Autriche à laquelle ce moine et sa mère étoient entièrement dévoués. Mais pour conduire cette négociation , il falloir un homme en qui Gongagues dût avoir con- fiance et qui eût un accès facile auprès de lui. Dïistradesj crut l’avoir trouvé dans le Comte Matt/ziolly. Depuis long-tems , celui-ci avoit témoigné à Pambassadeur le desir de se rendre agréable à Louis ‘XI V. Il avoit été secrétaire-d’état du précédent Duc de Jllantoue, il connoissoit à l a i fonds les interets et la politique des princes de Pltalie; mais comme il avoit aussi des liaisons A dans le Milanez, et meme avec des ministres ‘ espagnols, d’Estrades ne voulut se confier à 1 _ à l \ === Chapitre2.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [s] r lui qu’après l’avoir fait observer secrètement \ et avec beaucoup de soin. » Il chargea. de cette commission un vénitien , g nommé Juliarii , rédacteur de feuilles publiques , et qui lui ayant été utile en avoit déjà reçu des gratifications. Ifambassadeur qui ne formoit aucun doute sur sa fidélité , lui donna des ins- tructions et Penvoya à Véronne, ou résidoit" le ’ Ciomte Matt/zioly. i Au prepiier abord , Matthioly ne dissimula V pas qu’il'avoit beaucoup à ‘se plaindre du mi- nistère espagnol, et Juliani crut pouvoir en- trer aussitôt en matière avec lui. » Les personnes » qui avoient de Pattachement pour le Duc de f » Manioue devoient être affligées de le voir à >> son âge sous la tutelle de sa mère, sans ar- » gent, sans autorité , toujours dans la défiance » de ceux qui Pentouroient, uniquement occupé >> de sesiplaisirs , et passant sa vie avec des » femmes publiques; Popinion qu’on avoit qu’il v ne naîtroit point dÏenfans de lui, portoit les » espagnols à alimenter dans sa cour des in- » trigues et des divisions qui pouvoientles mettre » à portée de s’emparer de Cazal et même de >> tous les états de ce prince. C’étoit une espèce » de miracle qu’il n’en fût pas encore entière- » ment dépouillé, il en couroit tous les jours a 1 . x [41 s» le danger; enfin la protection de Louis XI V v pouvoir seule prévenir les malheurs dont » Gpnîague: étoit ‘menacé. » Tel fut le début de Juliani, et le Comte Matthioly avoua la vérité de tous ces faits et les conséquences qui pouvoient en résulter. Il ajouta que, quelque grand que fut le mal, il n’étoit pas sans re- mède; qu’il connoissoit assez ce jeune Prince pour assurer qu’il avoit plus d’esprit et d’am- bition qu’on ne pensait; et il offrit , si tel étoit le vœu de Pambassadeur, de se rendre auprès de Gonîagues, l’organe des vues politiques de la France. ‘ Juliani, qui crut ne pas devoir aller plus avant , se hâta de retournera Venise rendre compte de sa mission. A peine y fut-il arrive’, qu’une lettre de ‘Matt/zioly annonça à d’Estrades qu’il venoit d’avoir une conférence secrette avec‘ le Duc’ Envoyé de nouveau, Juliani eut lui-même une audience particulière de Gongagues qui accueil- lit favorablement la proposition qu’on venoit lui faire de le délivrer des_ inquiétudes que lui causoient les espagnols , et qui consentir à re- mettre Cazal au pouvoir de Louis XI V , sur Passurance que d’Estrades obtiendroit en sa fa- veur tout ce qu’il pourroit raisonnablement préf === Chapitre3.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ils]- . . . r tendre. Ifambassadeur desira avoir lui-même une entrevue avec ce Prince; mais en y acquies- çant , Gonpzgues voulut qu’elle se fier Venise et pendant le carnaval , afin que , sous le masque , ils conférâssent plus aisément et sans 4 ,- 9 - etre apperçus. Le tems qui s écoula depuis ce moment jusques au ‘carnaval fut employé ä tromper la vigilance des Princes voisins, et le Comte Mazrhioly fit un voyage aMiIan , uniquement pour cet objet. Le Duc‘ lui promit alors que si la négociation réussissoit, il le rétabliroit dans ses fonctions de secrétaire-d’éta't, et qu’il 1e feroit son premier ministre dès qu’il auroit pris Iesfrênes du gouvernement. ‘Les choses en étoient a ce point lorsque le Comte Matthioly écrivit ä LouisXI V une lettre ainsi conçue : (le 14 décembre r677. i - a k SIRE, " ‘ ' o Pose attesier‘ à", votre majesté que pariiii a les‘ grands ministres que , dans sa sagesse sti- 9 prême , elle a envoyés enidivers tems’ en Italifë, s» son ambassadeur à Venise , M. Pabbé d"Es- u trades , doit être distingué ‘par son habile/fié v et par son zèle’ a saisir toutes les occasioiis v qui peuvent lui procurer des avantages et y’ Paggrandissement de ses états‘ 4 i | e l 6 ] » Cet ambassadeur m’ayant confié que, pour » réussir dans l’entreprise que vous méditez sur >> les états de Milan , il seroit nécessaire de dé- » tacherle Duc de Mantouc du parti autrichien , >> et de Pattirer dans celui de votre‘ majesté; je » me suis empressé de contribuer de mes foibles >> moyens à le mettre à .même d’arriver à ce » but. Votre majesté apprendra tout ce qui s’est » passé par les dépêches de M. Pambassadeur. >> Je bénis le sort qui me procure l’honneur s; signalé de servir un aussi grand monarque , » que je regarde et que je révère comme un a demi-dieu. >> Je transmettrai à votre majesté tout ce que >> j’apprendrai de la place de Cazal , qui a été » fortifiée par un des plus habiles ingénieurs du » Milanez. Cet ingénieur nous a promis des 9 plans d {OÜÏGS les places de cet état , et même » si votrexjesté Pordonne, il se détachera du » service de l’Espagne qui ne sairpas récom- » penser les travaux et_ les talens de WX qui la n servent avec fidélité. , » Je crois qu’il seroit inutile de m’étendre » davantage pour vous faire connoître de quelle » importance est la place de Cazal. _Votre ma- » jesté doit se rappeller qu’a différentes époques 2 elle a arrêté la. marche de plusieurs armées, t 7,1 a 5) 5) 9 >) 9 » » 9 >> a» » » >> x » >> 9 » s » » » a» >> » 8 et qu’elle est le seul point d’appui d’où dé- pend pour les espagnols laperte ou la con- servation des états de Milan, états qui, à plus d’un. titre , devroient appartenir à la. couronne de votre majesté. >> On sait que dans ce moment les autrichiens arment pour s’emparer , par surprise, de Cazal, au préjudice du Duc F erdinand mon’ A martre, son possesseur légitime. Ce ‘Prince ,‘ neveu du Prince. Charles , et petit neveu de Charles 1°‘, (‘ce dernier plutôt français qu’i- talien , et par l’intervention duquel la place de Pignerol est restée à votre maison royale). Ce Prince, dis-je, Ferdinand, fera voir en tems et lieu , qu’il n’est pas dégénéré de ses ancêtres; il a promis de vous servir avec la plus grande fidélité, et de combattre pour vous d’une manière digne de sa naissance, et comme il est extrêmement avide de gloire, j’espère que votre Majesté aura lieu d’ap- plaudir à la conduite qu’il tiendra dans les armées. De l’aveu même. des observateurs po- litiques, il est à Pabrides soupçons que-peu- vent inspirer les autres Princes de l’Italie. M. Pabbé d’Estrades est instruit que son altesse a des liaisons avec de grands personnages qui se plaignent avec raison du joug insupportable x G \ l 3 ] s des espagnols, et qui prendront les armes avec 9 lui , pour combattre et pour chasser plus >> promptement de l"Italie une puissance qui s’y » établit pour Popprimer. Si le destin le vou- » loit ainsi, je ne doute pas que les autres >> Princes de ce pays ne fussent bien aises de » jouir d'une paix inaltérable sous les auspices >> de votre Majesté. - Je fais des yœux’ pour a les progrès de ses armes victorieuses, et je 9 prie le ciel qu’il prolonge‘ ses jours pour. la D consolation du monde ». On verra par les événemens quhmena cette négociation , qu’il n’étoit pas inutile de rapporter cette lettre dans son entier; parle même motif, je place ici la réponse faire par Louis XIV’ i i ( Du nJanviet , 1678.) M. LE COMTE MATTHIOLY , « ]’ai vu par la lettre que vous nfavez écrite, >> et parce que {n’en a ma_ndé 1’abbé d’Estrades, >> mon ambassadeur, Patfection Ïque vous té- » moignez pour mes intérêts. Vous ne devez » pas douter que je ne vous en sache beaucoup » de gré, et que je n’aiaplaisir de vous en s» donner des preuves en toute rencontre; et me 9 rentettant encore, à ce .qui vous en sera dit plus === Chapitre4.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer .‘[9], s plus particulièrement de magpart par ledit >> abbé d’Estrades; je ne vous ferai la présente » plus longue, que pour prier dieu qu’il vous » ait ., M. le Comte Matzhioly, en sa sainte >> garde v.‘ i Cette lettre peu importante , prouve cepen- dant que le conseil de Louis XIV mettoit un‘ grand intérêt au succès de cette négociation; elle dut faire naître dans l’ame de Jlfanhioly le desir et l’espoir d’arriver à une haute fortune. De Milan il se rendit à Venise , pour _y con- räêgazgdscudc I férer secrètement avec d’Estrades , des cond1- {jfffäïffpbj n . ‘ ‘.‘. HVI tions du traité proposé. Celle sur laquelle 1l «si. i " insista_ le plus , fut qu’on donnerait à Ferdinarzd Gonîagizes’ cent mille pistolles pour la cession de Cazal. Uambassadeur trouvoit cette somme exorbitants‘; mais Zlfarrhioly s’obstinoit d’autant plus à Pexiger toute entière, qu’elle devoir, disoit-il , être employée à des objets utiles au service même de la France; cependant il finit par se contenter d’une somme de cent mille écus:,) et Pambassadeur y mit pour condition expresse, ,qu’on n’en_ feroit le paiement qu’aprèS Péchange des ratifications. l 1 \ "I Les conventions préliminaires arrêtées, et le Paäijäjäcuf‘ ‘ / u 3 [ 1° l äpxtâzdtzàmfi tems du carnarql arrivé, le Duc de Mantouc 53,13‘; 2,," alla à Venise. Il fit dire à Pambassadeur, par le Comte Marzhioly, que leur entrevue seroit différée, parce qu*il vouloit écarter quelques personnes chargées par sa mère d’observer ses démarches z, mais que deux jours avant son dé- part , il lui feroit donner avis de l’heure et du lieu où ils pourroient se réunir. hêæâzeuq’ Ils se virent en effet, à minuit , dans une Ë;‘;;;g2f;_-D: place publique , à une distance égale de la l’ m" ‘673’ maison de l'un et de l’autre. Leur conférence dura une heure. L'ambassadeur dissipa les craintes qu’avoient conçues le Duc sur. les in- tentions de PEspagne, en lui donnant Passu- rance positive des dispositions favorables’ de Louis XI V , et quÏil auroit tout lieu d’en être‘ satisfait. Ferdinand répondit à cette déclaration par des marques de confiance; et de lui-même il fit observer à Painbassadeur que les affaires se traitaient lentement par la voie des dépêches, et qu’il jugeoit à propos d’envoyer en France le Comte‘ Mqtthioly, pour peindre sa situation à Louis XI V , et le supplier d’en hâter le chan- ge1nent.-D’Esrrades n’eut garde de combattre cette résolution, qui sans doute avoit été sug- gérée 321 Ferdinand Gonqagucs par Mattfiioly \ \ === Chapitre5.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer même. ‘Loin de s’ o oser Pambassadeur _ . P a _ . k _ I rt ] ' pensoit au contraire que le conseil de Louis XI V 1 i s’assureroiti bien plus aisément ’ du Duc de _ Mantoue ,-lorsque le Comte Matr/zioly , en qui ce Prince avoit entière. confiance, seroit ‘. la cour, et qu’il‘ y feroit plus aisément conno tre les moyens qu’il faudroit employer pour con- quérir le Milanez. Le départ de Matt/zioly fut arrêté pour la fin de mars ( 1678 i); mais il fut ensuite différé jusqu’au mois d’octobre. hi un) _ Dans cet interfalle, Matt/ziol eut deux en- nm. d. Y trevues avec Pambassadeur; il-1’assura que le ÏËËÏÏËËÊÏÄZÄŒÏ Due de Mantoue étoit toujours bien disposéflîlälïafïÏ que cependant il lui avoir prescrit .de ne con- sentir qu’à la dernière extrémité a _l’en-trée des troupes françoises dans la place de Cazal; mais il ajouta que cette condition paroissoit’ trop être un point essentiel dans le traité , et qu’il avoit dit franchement à Gongagires , \ qu’il falloir montrer ici plus de loyauté, et neipzisihésiter de donner à Louis XI toutes les sûretés nécessaires a sa satisfaction. Le desir et le besoin qu’avoit le Comte Matt/zioly de 1m" id, lümbassadeur faire fortune , garantissoient à Pambassadeur le gîfifläfldfl ‘ à . G POU‘!- zèle et Pactivité qu’il alloit mettre à cette né- ËÎËÏÎ’ ËË ‘IÊ _ _ _ _ A _ _ , F Louis XIV: e goclation; mais‘ cette meme avxtlxte que d’ns--_=°=°°‘ ‘fit’- 3!‘ === Chapitre6.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [ 17. ] U trades avoit reçonnue en lui , n’auroit-elle pas dû lui inspirer quelque défiance ? Matt/zioly écrivit de nouveau à Louis XI V , pour lui annoncer son prochain départ. Il lïnforma par la même dépêche , que le'Duc de Manloue perséveroit, dans le dessein de se mettre sous sa protection, et que tous les habitans de Cazal lui étant dévoués , manifestoient les meilleures intentions en faveur de la France. - Juliani l’accompagna ‘ dans son voyage. Pour éviter tout soupçon, ils passèrent par la Suisse, et ils arrivèrent à la fin de ‘novembre ( 1,673 ). j - _ Le Comte Matrhioly se rendit aussitôt chez M. de Pomponne , alors ministre des affaires étrangères. Il y trouva Pambassadeur d’Ésrrades, et ils conclurent en trois conférences le traité qui étoit Pobjet de leur voyage (t). On attachoit une telle importance à ce que le secret de cette négociation fut scrupuleuse- 7 .ment gardé , que lenvoyé ordinaire dupDuc de Mantoue, auprès de Louis XI V, n’en eut aucune ‘ (i) Ces détails sont extraits d’un manuscrit italien qui est au dépôt des relations extérieures, et qui patoît avoir été rédigé par Iuliani. I l I; 1 connoissance; il est même vraisemblable qu’il ignora le voyage de Mazrhzoly. i ' Le traité portoit en substance : que le Due de Mantoue recevroit des troupes françaises dans Cazal; que dans le‘ cas ou Louis XI V feroit passer une armée en Italie, le Duc en auroit le commandement ;_ et que , immédiatement après l’exécution du ‘traité, on lui compteroit une somme de cent mille écusrQuant au Comte Matzhioly ,_ il reçut pour récompense une somme de 4:00 doubks , et un diamant que Louis XIV lui donna dans une audience secrette. On lui promit en outre, qu’après Pexécution du traité , illui seroit remis quatre cenrmille \ roubles, que sonfils seroit placé dans les pa- ges du roi, et qu’on nommeroit son frère a une bonne abbaye. Il recut une instruction du Marguis de Louvois , sur la manière d’exécuter les articles du traité , et il ‘repartit aussitôt pour Mantoue. j . En conséquence ‘des mesures ainsi concertées, le Marquis de Boufiers alla àBriançon prendre le commandement des troupes qu’on assem- bloit sur la frontièré. Cati/mi, alors maréchal- (le-camp, qui devoit servir sous ses ordres, se cacha dans la citadelle de Pignerol , sous le nom de Richcmorzt _; et le Baron dC/Isfeld, co- _ l ‘4 1 ' lonel de dragons, se rendit à Venise, avec‘le mission d’échanger les ratifications du traité, dans le lieu et le reins que le Comte Matrfzioly devoir lui indiquer. Pnfacsgälîsfl; Dfldsfeld se réunit à Pinc/zennes (resté a ‘lÎïtàiilgîjigfiiefiëdVenise chargé des affaires politiques durant 1679- Pabsence de Pambassadeur) pour hâter l’exé- cution du traité; ils pressèrent Man/zioly de se rendre auprès d’eux : celui-ci différa d’ac- quiescer à leurs clesirs, ä leur fit dire par Ju- liuni, que le Duc de Mantoue persistoitidans ses mêmes intentions , ensuite il alla les en assurer en personne. Il ajouta que ce Prince voulant donner dans sa capitale le spectacle d’un carousel , alléguoit ce motif pour différer l’exé- ‘ cution du traité ; cette allégation parut d’abord d’aurant moins suspecte à Pinc/zennes, qu’il sa- voit que le jeune Gonaagzter sacrifioit à ses plai- sirs les intérêts les plus graves. Ce délai inat- tendu nécessita l’envoi d’un courier pour ralentir ou suspendre la marche des troupes. a La direction de ces troupes vers ‘Pignerol, Pargent et les munitions qu'on y avoitienvoyé, ’ un voyage que Vuuban y avoir fait , des exprès qui alloient sans cesse de Turin à Milan , de ' Milan àVenise, toutes ces circonstances avoient i [ 1s 1 déjà répandu Palarme dans l’Italie ; on y disoit publiquement que Louis XI V avoit conçu quel- f que grand projet ; qu’il vouloit attaquer ou Cazal , ou Genève, ou Gênes, ou envahir la ‘ Savoie; enfin les esprits y étoient dans la plus vive agitation; Le Comte Mazz/zioly qui devoir en connoître la cause mieux que personne , disoit , à zPAsfêld et à Fine/urines que 1e Duc de _Man‘oue , son maître, tirant de ces ‘bruits le prétexte de sa conduite politique , alloit se _re‘hdre à Cazal, et qu’il prpclameroit que re- doutant les desseins de la France , il vouloir en personne pourvoir à_l_a_ sûreté de cette place. . Parmi‘ les différentes inductions tirés de la {marche des troupes {celle dsLm concert entre _Louis‘. XIIÄ et ê; Duc de Mantoue , pour livrer Cazalfrt le iMont-Ferrat à’, l; France , 'n’avoit Pinicazä; a: pas échappé à la perçpiçacite’ , et les Ambassaf ÏËËQSÏLÇŒLÏ deurs de Madrid et de Vienne, près la Répu- . blique de Venise, se transportèrentà Mantoue , et représentèrent au Duc FCICËÏIÏÄ/ld- Gongfzguea, ‘les inconvéniens quipouvoient naître‘, de cette cession , pour toute l’Italie , et particulièrement pour‘, la maison d’Al,1,triche_; le Duc leur répon- Jdit : qu’il _s’étonnoi_t que des personnes de leur __caractère ajoutasscnt foi à des bruits populaires , dénués de toute vraisemblance, dans un moment \ C l ‘5 l’ où la paix générale venoit d’être conclue :, en effet , le traitéde Nimègue avoit éteint l’incen- die de la guerre dans toute l’Europe:, mais quoique la négociation pour Cazal eûflété en- tamée etterminée avant cette époque,Louir XIV n’en persistoit pas moins dans le dessein de faire exécuter le traité , et de se mettre en possession de cette place. » Soit que le Duc de Marztoue fut en effet, ou qu’il feignît d’être dans les mêmes intentions,ou, ce qui est plus probable, que le Comte Matt/zijoly voulut pousser encore plus loin la dissimulation et la perfidie ,.il dit, au nom du. Duc , à tŸAsfÊÏd, et ä Pizza/termes, que Péchange des ratifications se feroit le 9 mars j, ‘dansfun village qu’il indiqua, à dix mille de Cazal", et que ce Prince se rendroit lui-même le 15 ,i dans‘ cette place, pour y re- cevoir le 13 , les troupes françaises; ‘ ‘ Les choses étant ainsi c-oncertées,.d’Aif‘eld partitde Venise pour se réunir avec Catinat dans Pignerol; «mais en passant sur le terri- toire espagnoljil fut arrêté et conduit dans le château de Milan. Le gouverneur du Milanez., le Comte de Malgdr, qui avoit ordonné cette violation du droit des gens, ne le fit remettre en liberté, que lorsqu’il jugea que toutes les mesures qu’on avoit prises pour Penvahissement ‘î / / l , c [ 17 1 du_ Mont-Ferrat se trouvoient inutiliséesajrgll voulut même, à titre de réparation ,= faire ae- cepter un présent à d’Asfëld, qui mit à le- re- fuser beaucoup de dignité. La nouvelle de cet événement fournit au Comte Matt/zioly le pré- texte de retourner secrètement à Venise. Pin- ‘c/zennes lui témoigna son étonnement de ce que ni luini son maître ne s’étoient rendus à Cazal. Ce qui ajouta encore plus a la surprisedu se- crétaire dämbassade, c’est qu’il apprit de la bouche de Marthioly , que la séduction d’un conseiller vendu àla ‘maison d’Autriche, avoit déterminé le Ijuc de Mantoue à conclure ‘avec la république de Venise un traité dans un’sens tout-a-fait opposé, et qu’il refusait de tenir ses engagemene avec la France. Il lui donna pourtant Passurance, que si en’ effet 1e Duc avoit changé de résolution, ‘comme il étoit, lui, porteur de toutes lespièces pour l'exécu- tion du traité, et même de la ratification, il étoit prêt à les. remettre entre les mains de Louis XI V’ ’ ‘ 9 Mais cétoit bien plutôt sur la conduite de m," de Matthioly que devoir tomber le soupçon.» Pin- Pomponnqdu c/zennes étoit informé , que passant depuis peu à Milan,_i_l étoit resté trois’ jours cache’ dans a [ 13 ] un‘: maison particulière , tandis qu’il avoit laissé son frère dans une auberge ; ilétoit invraisem- blable qu’au moment de Parrestation du Baron dbisjeld, Matt/zioly, principal agent de cette négociation, fut demeuré en sûreté a Milan s’il n’avoit pas eu quelqu’intelligence avec le mm «gouvernement espagnol. Un autre fait qui dé- Ymchemu là _ _ l _ , I I ÏÇTÏËFÏZW} posoit contre lui, cest que dans un precedent voyage il avoit eu plusieurs conférences noc- turnes avec les inquisiteurs de Venise, bien qu’il eût dit à Pinc/unnes, qu’ayant à se sous- traire à Pexécution d’un décret de prise-de- corps , il étoit obligé‘ de se tenir caché sous la protection du ministre d’Espagne. Pinchenrzes le pressa néanmoins de remplir ses promesses; il lui peignit le danger auquel il s’exposoit en y manquant, et avec adresse et sans avoir l’air de le soupçonner, il lui‘ inspira beaucoup de crainte. Le résultat de cette conférence fut que Matthialy se rendrait à Turin. . Le Marquis de Villars avroitfléte’ durant la guerre , ambassadeur de France en ‘Piémont. Il avoit quitté cette cour pour passer avec le même caractère a celle de Madrid. Les intérêts poli- tiques qui se traitaient en Italie , appelloient naturellementjd’Estrades à Pambassade de Turin, et déjà il en remplissait les fonctions. ‘l 19 l ‘ ‘Instruit de la détention du Bamn d’Asjeld , ‘Louis XI V avoit aussitôt fait donner-ordre à Catinat de se transporter au village de Notre- Dame (Plflffétl, peu éloigné de Cazal, et d’y effectuer Péchange des ratifications. On étoit encore à la cour de France, dans une telle er- rebrsur les intentions de Matrhioly , qu’on, y craignait pour lui le sort de dbäsfeld. ‘. . . a . Se conformant aux ordres qu’il avoit reçus, 621,12‘: à‘ Cazinat toujours sous le nom de RiCheÎÏlÛflÎ,Î;um8,1Ü7; sortit mystérieusement de Pignerol , accom- pagné d’un lieutenant, de Sn-Mars , et d'un homme de confiance donné par Pambassadeur rPEsrrades, avec qui il venoit d’avoir une con- férence secrète. Catinat apprend dans le vil- lage dïncréa que le Contre Marzhioly n’y a pas encore paru; il veut en savoir des nouvelles :, il, s’approche de Cazal , il y envoye un de ses com- pagnons de voyage; et ne voulant pas se rendre suspect, il continue sa route , s’arrête dans un village, à six milles de la place; il y passe la nuit , attendant le retour de son émissaire‘ Il est averti‘, a la pointe du jour, que des paysans ont pris les armes, et qu’un détachement de cavalerie vient lui dire de se-rendre dans la ville. Il cache dans Pauberge laratification-du traité, === Chapitre7.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ' [ 20 ] \ et il se rend a Cazal. Le major dela place lui fait un accueil favorable; il lui’ demande , en termes ménagés , le sujet de son voyage. Catinat se donne pour un officier de la garnison de Pi- gnerol. Le gouverneur l'envoie chercher dans son carosse ; et l'on porte , dans un repas splen- dide, la santé de Louis XI V; il le laisse ensuite repartir en s’excusant de l'avoir obligé de venir dans la place; Carinat va reprendre la ratifica- tion , et rentre‘ à Pignerol sans lemoindre éclair- cissement sur les démarches ultérieures de Mat- t/zioly. - ’- Il ignoroit encore que des diflicultés impré- vues s’opposoient à l'exécution du traité , et d'Es- trades qui partageoit cette ignorance, s'éton- noit, avec inquiétude, du retard qu'éprouvoit l'échange des ratifications; il écrivit deTurin , à Matt/zioly, le 24. mars 1679 : -‘ ' - J !« J'ai cru , monsieur, vous devoir donner >> avis de mon arrivée en cette cour, afin que >> vous puissiez m'y faire savoir ce que vous >> jugerez a propos ; et que ce qui reste a faire >> pour terminer ce qui a déjà été résolu , soit s> plus facile à exécuter, par la proximité des » lieux ou nous sommes’ Vous ne doutez pas s) que ce ne soit dans cette vue qu'on a voulu 1 - [ 2‘ l \- s queje me rendisse ici‘; et j’ai eu d'autant plus s» de joie d’y venir, que j’ai espéré que je ne >> serois pas long-tems sans voir l’efl‘et des en- >> gagemens que vous avez pris avec leroi. Si s ‘je ne connoissois votréprobité , et votre zèle v pour les intérêts de S. M. , et pour les avan- » tages du Prince auquel vous êtes attaché_,j’au- >> rois eu une terrible inquiétude du retardement s de notre affaire ,quidevoit sans faute,et tout au a ‘plus tard, être conclue au commencement de ce >> mois; Mais quoique’ nous soyons déjà au 9.4, 9 et que tout ce que vous pouvez desirer soit » tout prêt , je ne saurois me persuader que les >> intentions de son alteste, et les vôtres, ne >> soient toujours les mêmes. Vous avez si bien >> connu combien cette affaire lui seroitlutile sprésentement , et glorieuse dans la suite,’ et a» vous le lui avez si bien fait comprendre‘, que s je ne ‘puis entrer en aucunedéfiançeila-dessus. >>f]’en ai encore moins ‘quand je me représente » Pintérêt si considérable que vous avez d’acl1e- ».ver un ouvrage‘ de cette‘ importance , dont » la conclusion vous fera un si grand mérite » auprès du plus puissant et du plusgénéreux >> roi du monde, qui‘ vous‘ a témoigné lui’- » même le gré qu’il vous en "savoir, qui vous v a,loué de Padresse avec laquelle vous avez l 12 ] sfconduit cette négociation , qui a commencé avde vous donner quelques marques de son v estime et de sa libéralite’ , et qui vous en ‘a s» promis de si grandes qu’elles sufliroient pour » établir toute votre famille, et pour vous av rendre heureux le reste de vos jours. Comme >>jsa parole a toujours été inviolable, vous y » faites sans doute un fonds assuré. Vous croyez » bien aussi qu’il seroit dangereux de lui en v manquer, et qu’après toutes les démarches » qu’il a faites ,et les mesures qu’il a prises , vous D exposeriez son altesse et vous ade très-grands s» malheurs, si sa majesté avoit lieu de juger i» qu’on eût agit de mauvaise foi avec elle après » un traité fait dans toutes les formes avec elle- : même , et fondé sur un plein pouvoir dont s l’inexécution ne serviroit qu’à la ruine d’un >> prince qui s’abandonne à vos conseils, et qui » seroit infailliblement dépouillé par les espa- >> gnols qui voudroient pour toujours se >> délivrer A des allarmes que leur a donné » le bruit qui s’est répandu par - tout de >> cette affaire. Je vous ai déja dit M. que je vous >> crois aussi bien intentioné que vous Pavez s été, et ce n’est pas pour vous’ exciter à rc- s prendre ces bons sentimens , ou pour les for- » tifier que je vous parle de cette manière; c’est : 1 ~ e l 133 . 5 seulement afin‘qu’un plus long délai ne puisse 5 pas diminuer la bonne opinion qu’on a de s» iious , et qu’on ne prenne pas ombrage de ce » que une affaire, dont le secret étoit si impor- >> tant, aéré publiée, quoique le roi, et ceux >> qiii ont l’honneur de le servir, 1’aient si bien » gardé qu’il n’a pu être pénétré de leur part : s» j’espère néanmoins que nous serons bientôt >> satisfaits , et que j’aurai le plaisir de vous voir s‘ dignement récompensé de votre zèle; je vous s assure , monsieur , que votre intérêt , plus que » mien , quoique j’y en ai beaucoup, me le fait » souhaiter. »\ ‘ L’art de Pambassadeur étoit d’inspirer tour- un" a‘ à-tour des craintes et des espérances au ministre " """"" ‘ italien, déjà trop suspect à ses yeux. Il lui pa- m‘ ‘w’ roissoit impossible qu’il eût transpiré des détails sur son voyage et son séjour en France, si lui- même ne les avoit pas révélés. Dans ces entre- faites , Matthioly erroit caet là en Italie; on ne savoit point où il étoit , et cependant il écrivoit à d’Estrades pour Yassurer de sa persévérance. Bientôt lesjustes soupçons qu'il fait naître, se changent en certituder. j . a ‘ ‘u 0 L d Jearzrze-Baptzste , princesse de Nemours, du- ËŸÜËËËËËÜÜ: _ ' su: e: , c/zesse de Savate, devenue veuve a‘ la fleur de son Lgg" X",- \ A I 24 1 - âge , gouvernoit alors les états de la maison de Sas/oie , pendant la minorité de Victor Amédéc son fils. Attachée , comme française; auxintéiêts de Louis XI V , elle remit un jour à d’Eszrades -le_s_ copies authentiques des pièces concernant Paffaire de Cazal ; elle exigeJa qu’il en fit Iailec- ture, quelle que fût sa résistance respectueuse ; il reconnut, avec indignation , dans ces copies letraité de la cession de Cazal , la lettre du Duc de Marztoue au Roi , la réponse du Monarque , Pinstruction de Louvois ; enfin toutes les pièces relatives à cette négociation’. _ La Duchesse raconta ensuite, que Matrñioly revenant de France , avoit séjourné trois jours à Turin , que dans une audience particulière, il lui avoit dévoilé jusqu'aux moindres circons- tances, même le mystère des précautions mises dans son entrevue avec Louis XIV. _ Cette révélation frappa Pambassadeur comme d’un co_up de foudre, et ne perdant pas tout espoir de terminer-encore cette affaire à la sa- tisfaction du Roi, il jugea que le succès en se- roit impossible tant que le penfide Matzhioly jouiroit de sa liberté; et dès ce moment il ne ’_s’occupa que du moyen de.1e faire enlever. Cet enlèvement lui parut d’autant plus facile, que Matl/zioly , continuellement en voyage , laissoit ' toujours === Chapitre8.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ‘ [fis] ,- Ioujours ignorer où il pouvoit être, et que sous prétexte de conférer avec lui, on Pattireroit aisément dans un lieu propre à Pexécution de ce dessein. a Pour en venir à ses fins, Pambassadeur crut Uflnm, . l’ b d t devoir mettre la duchesse dans sa confidence. Ilwiiifiiii ‘in ’ ‘ Pomponne nu paroissoit impossible d enlever Marrhiolj/ sur le 1’ ‘""‘ ‘W territoire du Piémont, sans commettre une vio- lation qui aurpit choqué dans la Régente le res- pect pour le droit des gens. Uambassadeur la pria ,au nom de son maître , d’observer le silence sur tout ce qui pouvoit s’opposer à Paccomplis- sement de sa résolution; elle lui en donna sa parole , en lui recommandant de faire en sorte que cet enlèvement ne s’exécutât pas sur son territoire, afin qu’on n’eût pas a lui reprocher d’avoir livré un homme-qui ne pouvoit pas être coupable à ses yeux, parce qu’il avoit eu de la confiance en elle. D’Estrades persévéra encore plus dans sa ré- , solution , ayant appris que se ministre’, double- ment perfide , avoit refusé au Duc de Marztoue, la remise des pièces originales du traité , quel- ques instances qu’on lui en eût faites. Il se présenta cependant à Pambassadeur , plein de cette sécurité que devoit lui inspirer la discrétion présumée de la Régente; il employa Mêm‘ '°"’°- , 4- I 25 ] 1 u-rnls de 1' ambaxsadeu r «Pfistrades à M. de rom- onne et de Ëi. de Catinat à Mude Louf vois. Du 7 mil 1679‘ même les ruses ordinaires a‘ ceux qui ont intérêt de cacher leur conduite. D’Estrades démêla , sur-le-champ , à travers ses discours équivoques , toute l'astuce de sa trahison; mais n'ayant rien de prêt pour s'assurer de ce traître , il affecta de lui montrer toujours la même confiance. ' De Turin, Matt/zioly alla à Cazal, pour con- férer , disoit-il , avec le gouverneur qui l’en pressoir; il promit un prompt retour. D'Estrudes craignant qu'il ne lui échappât, prépara tout dans cet intervalle pour l'exécution de son projet. - ‘ Avant son départ, il lui avoir adroitement suggéré le desir d'une entrevue avec Carimzt, au-dela des frontières du Piémont; et pour préparer un bon succès à cette embûche, l'am- bassadeur alla s'en entretenir hors du Turin avec Catinat. Là, on convint du jour , et l'on fixa le lieu où tous deux devoient se rendre , l’un avec Matthioly , et l'autre avec une petite force armée, car Matt/zioly portoit toujours sur lui un poignard et des armes à feu’ ' . RevenuàTiurin, il confia à fuliani , queles frais de voyage , et les présens qu'il avoir fait aux maîtresses du Duc de Manzoue, Pavoient réduit aux plus extrême besoin d'argent. L'am- bassadeur tira de cet aveu l'occasion de lui dire, que M. de Catinat étant autoriséà faire avancer === Chapitre9.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 1 I [ 27 1 _ les troupes qui devoient entrer dans Cazal , avoitf disponible, en conséquence de ce pouvoir , une sommeconsidérable; il ajouta , que toutËjfausse délicatesse étoit la hors de saison, quïfnfoug . . ‘ ‘ . U" ÛFÏÏ vroit n1 sa bourse, ni celle de Catmat, mais; ;_, I K‘ I qu’il offroit Pargent du monarque ,_persuadéi lui-même qu'on ne pouvoit en faire un meil- leur usage. Uartifice de cette phrase , émise avec Part d'une diplomatie dès long-tems exercée, fit naître dans l’ame du ministre italien, le desir, Pimpatience la plus vive dejcomifiuni-z quer’ avec (Jatinat, et il développa sur-lel-cbaiïiip des raisons wvehémentes pour jque jlfembassaÄ deur ne différât pas cette entrevue, on se donna rendez-vous pour le 2 mai [ 1679 ] , à, un demi mille de Turin , dans une église , où Pembas- sadeur , accompagné de l’abbé de Moritesguiou , son parent, alla chercher Matt/zioly à six lgeures du matin. Arrivés à trois milles du pointÏqili Cazinar devoir les attendre, un ruisseau qui couloir en torrent les arrêta, il fallut rléparer un pont à demi détruit, et telle étoit la bi- sarre destinée de Man/zivly, qu‘il travailla lui-, même - avec activité Ïau rétablissement d’un pase sage qui le conduisoit à_ sa perte; D’Estrades- laissa, aux bords de ce ruisseau, sa voiture et les 4* ’ ‘ 1 ‘i. a x a t 28 1 gens de sa suite, etMatt/zioly, Pubbe’ de Montes- quiou et lui, marchant à pieds dans un très- mauvais chemin , ils arrivèrent au lieu où ils étoient attendus. Catinat qui avoit amené avec lui deux offi- ciers et quatre soldats de la compagnie de Saint- Mars , avoit disposé toutes choses de manière que personne ne parut que lui. Introduits dans une chambre particulière , d’Estrades amena in- sensiblement Matt/zioly à convenir qu’il avoit à sa disposition tous les papiers originaux concer- nant la cession de Cazal , et de plus, deux signa- tures cn blanc du Duc de Mantoue , l’une au bas I du traité , pour servir à la ratification , etl autre au bas d’une feuille de papier blanc , sur laquelle devoir être écrit l’ordte au gouverneur de Cazal de recevoir les troupes françaises dans cette place. Mart/zioly avoua de lui-même que le Duc de Mantoue avoit voulu l’obliger de lui remettre tous ces originaux , mais que s’y étant refusé , il les avoit laissés à Bologne , entre les mains de sa femme, et que le Duc n’en avoit que des» copies. D’Estràdes, après cet aveu , jugeant que sa présence étoir désormais inutile, crut qu’il ‘ appartenoit à la dignité de son caractère de se retirer. Marzhioly n’opposant aucune résistance, I I l === Chapitre10.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ [ 29 ] ‘ fut arrêté et conduit sur-le-champ au château de Pignerol, absolument inconnu aux ofliciers et aux soldats qui lui servirept d’escorte. D’Estrades avoit pris sur lui les suites éven- tuelles de cette arrestation. Il en avoit fait , il est vrai, la proposition à LouisXIV, qui ne Pautorisa pas d’abord , craignant l’éclat d’une pareille violence ; mais croyant , d’après l’as‘su- rance de Pambassadeur, qu'un pareil enlève’- ment auroit lieu sous le voile du plus profond mystère, le monarque en approuva l.e dessein ; 119e dépêche prescriviten conséquence la remise du prisonnier entre les mains de Saint - Mars , (et non dans celles du Marquis d’Herleville', gou- verneur de Pignerol.) On vouloir que Saint- Mars seul fut dépositaire de ce- secret, et qu’on ignorât en Europe si Mazt/zioly avoit été en effet arrête’ , et dans quel lieu on avoit pu le conduire. Le nom de Lestang lui fut donné par Catinat, et c’est celui sous lequel il est désormais désigné dans sa prison. D’Estrades qui se doutoit que Mattlzioly avoit laissé à Turin des papiers importans, ‘lui fit écrire, à Phomme qui Paccompagnoit , Perdre pour qu’il se rendit avec rousses effets auprès de Pi- gnerol, Phomme fut arrêté , et conduit dans la même prison que son maître. Lxflnrs de Pomponne à d'Estrades Des n. . 18 et 30 avril 1679‘ v === Chapitre11.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 1.11711: de Pannbassadeur dWsnadCS à ronupnnnefiu 1j mili 1579‘ / [ 3° 1 j Ifabbè de Montesguiou et Juliani font avec a ’c n 1- n A Canna! l IHVEIÜIZJÏC des papiers; on y reconnoit des chiffres espagnol , français et italien. Le chiffre espagnol avoit été donné par le Comte de Melgar avec lequel , après l’avoir nié d’abord , il avoua qu’il entretenoit une correspondance, parce quîil vouloit , dit-il , connoître Popinion ‘et les intrigues de la politique espagnole sur les résultats du traité de Cazal. Il tenoit le chiffre italien des inquisiteurs de Venise , le chiffre fran- çais étoit celui que lui avoit remis M. de Pom- ponne lorsqu’il étoit parti de la cour. Ilyavoit parmi ces papiers deux passeports , l’un dugou- ‘verneur du Milanez, et l’autre de Pambassadeur d’Espagne à Venise. Toutes ces pièces ne lais- soient aucun doute sur la culpabilité de Mat- thioly. « Son étonnement , ( écrivoit dlïsmzdes) n de se voir ainsi enferme’ , et la ,crainte >> qufilavoit d’têtre traité sévèrement, sem- '» bloient lui avoir donne’ une volonté sincère » de remettre la ratification, et de contribuer, >> autant qu’il lui seroit possible , à Vexécution » du traite’; mais, ajoute Pambassadeur) il n avoit un si grand penchant à la fourberie , il » avoit tellement déguisé la vérité dans tout n ce qu’il avoit dit , jusqu’au moment où il avoit v été arrêté, qu’il n’y avoit aucun moyen de l b l I u‘ === Chapitre12.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer à [a 31-] r Pobliger à être sincère, qu’en ‘lui persuadant " qu’il ne pouvoit espérer de grace que par la n connoissance que l’on auroit de son retour à » la bonne-foi». ].l n’avoit point remis ces papiers entre les mains de sa femme a Bologne , comme il l’avoit d’abord déclaré; il les avoit laissé chez son père , à Padoue. Il étoit cependant essentiel de s’en emparer. On lui fit écrire ‘deux lettres dont Juliani fut le‘ porteur. Il ne devoit remettre la seconde, où Matt/zioly faisoit le tableau de sa véritable position et de ses dangers, que dans le cas où la première , quiétoit toute simple, n’auroit produit aucun effet. Il suffit de la pre- mière pour déterminer le père à remettre le dépôt qui lui émit demandé. _ . Il résulta , de Pexamen de ces piècesnouvelles, la conviction‘ pleine et entière de la trahison du fils , puisqu’on n’y trouva point la ratifi- cation desirée. i Tant de tromperie faisant perdre toute es- pérance, Carinat, suivi de quelques soldats , entre tout-à-coup dans la chambre de Matt/zioly, il le menace, Pintimide, il a l’air de vouloir _lui faire subir la question. Le prisonnier trem- blant avoue que le Du-c de Mantoue» n’a jamais \ ,Ï.I1‘TRI i de 1 ambassadeur d’ Estradcs a Pu_m_p0nnc‘Dl1 3 IÜIH 1679. Lux-u de Canna: à Lou- vois. Même date. \ === Chapitre13.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [ 32 1 souscrit de ratification; ‘il convient en avoir reçu seulement un blanc seing; qu'au haut de cette feuille , lui, Marr/zioly , atracé de sa main :' Ratification du traite’ fait avec le Roi trés- clzrérien , et que cette pièce est à Cazal, entre les mains du gouverneur. Dès-lors l'exécution du traité parut une chi- mère; les troupes cantonnées sur la frontière eurent ordre de rétrograder,_et Carinat revint en France. ' Ainsi échoua une négociation entamée et diri- gée avec une artificieuse activité depuis près de a. ans , et dont l'heureux dénouement paroissoit du ‘plus grand intérêt aux yeux de Louis XI V et de ses ministres. Iouet de tant dïmpostures, n1ortifié.d’avoir trouvé Pécueil où le succès sembloit certain, l'orgueil du Monarque dut prononcerien secret la détention perpétuelle du ‘coupable. Cet homme arrêté avec tant de mystère, à qui Carinar donne un autre nom, et dont la réclusion dut être inconnue au Marquis d'Herle- ville (gouverneur de Pignerol ), ce personnage tiniquement confié s la garde de Saint-Mars, est-il le prisonnier équivoque , désigné dans ‘l'histoire sous 1e nom de l'homme au masque 1 [sali ‘ de jèr Pénétrons dans le donjon de Pigne- rol, et déchirons le voile qui nous enicache les événemens. _ Première victime confiée à la garde de Saint- «ÏÄËÎÏÏÄLÏË Mars, Fougue: entra dans le château de Pi- igiiiifriiài-ló gnerol le 16 janvier 166g. Son ‘gardien y étoit arrivé peu de tems avant lui, à la tête d’une compagnie dïnfanterie. lIls y étoient depuis deux ans, lorsque le tonnerre tombé dans la forteresse fit sauter un magasin à poudre. Cette explosion produisit des ruines qu’il fallut ré- parer, et nécessita la translation du prisonnier au château de Lapeyrouse, situé non loinde là ; quelques tems après , on reconduisit Fougue: dans sa première prison. Il y fut seul jusqu’en » 1669. si ' __ ’ En cette année-là, Saint-Mars reçut de Lau- Ll-rflus a’ _ Saint-Mars à vois l’ordre de préparer un cachot , et il arriva {ggçgfiç Ïsff ‘ - - , Mars. Des io. le zo août , à Pignerol , un prisonnier amena zret ;’ août j _ 16694» 16mm’: par M. de Vauroy, major de la place de Dun- "7°‘ kerque. On ne découvre dans la correspondance ni la qualité du nouveau prisonnier, ni la cause I de son emprisonnement‘, quelques lettres don- nent à penser que c’étoit pour espionnage : il se nommoit Eustache dK/Iuger. Quand Saint- flfars l’eut mis en lieu de sûreté , il Älui dit , en présence de son conducteur , que, s’il proféroit ’ [24] \ un mot qui tendît à le faire connoître, il lui mettrait son epée dans Ze- ventre. Le bruit se ré- pandit que c’étoit, ou un Maréchal de France , ou un Président; Saint-Mars, dans sa lettre du 12 avril 1670 , avertit Louvois que des curieux lui demandant quelquefois des nouvelles du pri- sonnier amené par le major de Dunkerque, il est obligé de se morguer d’eux, en leur fiiisarzt des contes jaunes ; et, par la suite , ce prétendu- Marécfzal de- France ou Président est placé auprès de ‘Fougue: pour lui servir de domes- ti ue. Il est néanmoins avéré ue Louvois re- q ‘l Lrr-rnx du - - Inuvois s‘ s‘.- gardoit dans le premier moment comme essen- Haro. Du 26 _ _ _ _ _ , """"7°- tiel au service du roi que ce prisonnier neût aucunes communications au dehors; qu’il ne vit ni n’entendit personne; qu’il ne fut lui- même ni vu ni entendu. Le Comte de Lausun arrivé à Pignerol en décembre 1671 , est soumis , comme les pré- ‘ cédens, à la surveillance de Saint-Mars. mm d= Il ne se passa rien de nouveau jusques en louvois à St.- - m . u l ' , w WÇLÏHŸ," 4 ipyg , où Sazm-Mars envoya a Lyon un ser- gent et des soldats de sa compagnie pour y recevoir un nouveau prisonnier’, nommé Ca- luîio. En mars 1674., Legrazn, agent principal de police , conduisit de Paris à une poste par-delà, _ las] Ly-on, un autre prisonnier que reçut le C/ze-f valier de Saint-Martin, un des lieutenans de Saint-Mars. La lettre de Louvois ne porte point Lorlîzä‘; si, le nom du prisonnier; on y lit seulement zfvflf-lglfj " que c’est un fripon insigne qui, en matière très-f - grave,‘ a abusé deigens considérables. Le Roi vouloir qu’on le traitât durement et qu’on ne lui donnât que les choses de première néces- sité; il y avoit ordre exprès d’empêcher qu’il ne ‘fut’ apperclt et que tien ne ‘transpirât de lui; ces ordres étoient répétés toutes les fois qu’on envoyoit un nouveau prisonnier. Celui qu'avoir amené Legrain eut cependant la per- mission d’entendre la messe; il lui fut" même donne’ un bréviaire :, et la suite de la corres- pondance prouve qu’il ét0lt_un dominicain. Quinze gardes de Parchévêque de Lyon es- cortèrent jusques à Pignerol , dans le courant [OÏLÏÏÏÏSËÏ de‘ juin 1676 , un autre prisonnier arrêté en iiÏiÏiinDÏËvifÏ' Alsace , et qui portoit le nom de lguèreuil. Louvois écritencore à ‘SA-Mars, qu’il est im- portant de le faire garder avec beaucoup de soins, il est mis dans la même chambre que le précédent; la dépense çle l-’un et de l’autre ne doit pas excéder vingt sous par jour. - Tel étoit l’état de la prison de Pignerol, a - r [ 36 l lorsque le Comte Matzhioly y fut enfermé en 1679 , comme nous l’avons déjà dit. Entre Fouquet , Lausun , Eustache d’A1/ger, Caluîio , Pecclésiastique anonzme, Dubrezzil et Matz/zioly , doit ‘se trouver nécessairement le personnage, objet de nos recherches; il est vrai que récapitulant lui-même tous ces noms dans une de ses lettres à Louvois , Saint-Mars ne parle point de Caluiio, mais bien d’un sieur de Buticary; mais comme je n’ai vu ni sortir Caluîio , ni entrer Buzicary , je présume qu’il y a dans l’un et l’autre , identité d’invidu. Il ne paroît pas que depuis MatZ/zioly, il soit arrivé d’autres prisonniers à Pignerol , tant que Saint-Mars en a été le commandant.‘ Fóuquet mourut dans sa prison (en 1680 ) ; et Lausun fut mis en liberté en 168r. On n’eut pas pour le’ Comte Marr/zioly plus d’égards que pour‘ les autres PÏiSOHÜÎËÏSLLOIP‘ iIois avpit écrit : ilfizut tenir le nomme’ Les- rang (on sait que c’est le même personnage) dans la rude prison que je vous ai marque’, sans soufrir qu’il voie de médecin que lorsque vous conrzoitrqivous même qu’il en aura besoin. Perdre du ministre fut sans doute exécuté avec la plus sévère exactitude; et Marz/zioly se plaignait l === Chapitre14.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer a [ sa] quelquefois de ce qu’on ne le traitait pas en homme de sa qualifie’, et comme le ministre d’un grand Prince. Il disoit même , (et cette par- ËIËËOÜÏËLÏ; ticularité mérite la plus grande attention), qu’il m" ' lavait P/zonnezzr d’être pros/lei parent du Roi, à qui il vouloir écrire pour se plaindre du mauvais traitement qu’on lui fizisoit. Ces discours pa- roissoient à Saint-Mars des traits de folie; et il pensoit qu’il y avoitf dans cette tête un tel dérangement , qu’il étoit impossible qu’on ap- prît désormais du prisonnier, ou son nom, ou ce qu’il avoit été ; 11 Penferma dans le lieu (que lui et Louvois désignoient par la Tour dien bas), aîflfifimffl . . ‘ ‘b: ’ 630. avec‘l’ecclés1ast1que, également fou, ou qu177 e i feignoit de l’être. Matt/zioly accompagnoit quelquefois , des ex- pressions les moins ménagées, ses plaintes sur la manière dont il étoit traité. Cette indiscrétion porta Blainvilliers, l’un des lieutenants de Saint- Mars,ä le menacer d’une détention plus étroite et plus dure , s’il n’étoit,ä Pavenir plus mesuré dans ses propos. Saint-Mars attribue à Pefiet de cette menace une anecdote que le lecteur ne doit pas perdre de vue. Quelques jouis après , Blainvilliers serväntMattlzioly à table, celui-ci lui dit z‘ Monsieur, voilà une petite bague dont je vous preflsent, et que je vous prie d’ac- 1 E 38 1 capter. C’e'toit sans doute le diamant que lui avoit donne’ Louis XI V Iosqu’il étoit question trrnl de \ _ _ _ _ Ë,‘2ÇI°",ËuS"; a Parls du traité de Cazal. Louvozs ordonna à octob 68. . . . V m l Saint-Mars de garder ce diamant pour ‘le t6‘- mettre au prisonnier, dans le cas où le Roi ‘ iconsentiroit "à lui rendre sa liberté‘ ’ ‘ En 1681 , Louis XIV donna à Saint-Mars le gouvernement d’Exilles , vaquant par la Leu-nu de ‘ ' ïäfjjàjsafiljmort du Duc de Lesdiguiêres. On voulut que l 61 n - "H ‘ le nouveau gouverneur emmenât avec llll ceux de ses prisonniers qui étaient assq de consé- quence pour n’e‘tre pas mis en d’autres mains que les siennes ,- c’e'toient_ les deux prisonniers de la Tour d’en bas , Maft/zioly et le dominicain. Saint-Mars eut ordre de faire emporter avec lui les effets de Pex-ministre italien , toujours et uniquement dans la supposition que le Roi pourroit lui rendre sa liberté; car 1a manière ‘dont il étoit vêtu dans sa prison, ainsi que les autres prisonniers , correspondoit à la du- reté du traitement qu’ils éprouvoient. « Il uñâgüssgîs» fauz , écrivoit Louvois , que les habits durent æîijhbqfifógflf» trois ou quatre ans à ces sortes de gens-là. » Qu’il me soit permis de dire avec une sorte d’assurance , que le prisonnier désigne’ sous le nom de P/zomme au masque de fer, doit être l’un des "deux auxquels Louvois prescrit de ne === Chapitre15.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [s91 donner des ‘habits neufs gue tous leszrois ou quatre ans. Ce fait est prouvé dans les pièces oflicielles , autant qu’aucun fait historique puisse -l’être; et dès-lors les beaux habits! le beau linge l les dentelles! le personnage d’un haut rang ! Le Princè! le frère d’un Roi! toutes ces pompeuses suppositions s’évanouissent! l! ! Il étoit d’un psage ordinaire , dans toutes les pri- sons d’êtat , d’exercer envers. ies individus les plus obscurs , la même surveillance qu’envers ceux du plus haut parage, Le confesseur des prisonniers étant mort en 163g , on découvrit qu’il avoit toujours favo- risé Fougue: et Lausun en les entretenant de leurs intérêts- particuliers,» cette découverte amena dans Pesprit de Louvois, devenu plus soupconneux et plus défiant , la résolution de ne laisser confesser Mztt/zioly et le dominicain qu'en vertu d'une permission expresse du Roi, ou dans le cas d’un danger imminent ‘de mort. Cevordres absolus, dictés par "une cour fana- tique , ne devoient quîajouter encore à l’exa- gération des idées qu'on se formoit déjà du caractère des deux détenus. Leur translation de Pignerol à Exilles s’effectua dans une litière qu’escortoit un, détachement dïnfanterie. _Durant_1e séjour de Saint-Mars dans la for- 1 l \ _ o \ » N V [ 4° 1 teresse d’Exilles , mourut un de ces prison- niers; mais est-ce Jnazzhioly ou le moine Il y a ici interruption dans la correspondance...’ Le lecteur doit espérer néanmoins que la dis- cussion résoudra ce problème‘; nous ajoutons que les prisonniers ayant éprouvé tous les deux une maladie grave leur surveillant avoit cru SainQMarsAà I _ ’ . ‘°""°"' ’""‘ devoir les faire confesser. iîîtîgfwumbx: . _ 5 L’a1r du pays étant maL sain, Saint-Mars demanda son changement, et le Roi lui accorda le gouvernement des Isles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, où il alla d’abord seul faire mmmm préparer son logement et celui de son prison- Ïäîi-‘MÏÄËÏÏÆ’ nier. Il tomba malade à son arrivée, et ce conrre-tems le condamna à y rester un mois entier. Entre les erreurs accréditées par les Historiens, on prétend qu’il ne quittoit jamais le prisonnier confie’ à sa garde; il ne faut pas perdre de vue que le fait incontestable que nous rapportons prouve l_e contraire. De retour à Exilles, il se remit enimarche avec son prisonnier , caché dans une chaise ä porteur enveloppée d’une toile cirée, et tel- lementecldse qu’il fut incommodé pendant la route.Une chaise hermétiquement couverte, dé- robe à tous les regards la ‘connoissance de -l’in- dividu qu’elle renferme, et détruit la suppo- sition . . o d ' Ä [ +1 ] n d’un masque tenu sans-cesse ,‘disent quel- ques Historiens , sur le visage du prisonnier de Saint-Mars; car la précaution de la première mesure atteste évidenament Pinutilité de la se- conde..... Des gens armés! Un chef militaire marchant à leur tête! Des hommes qui en portent un autre av'ec Pair d’un mystère à-la-fois éclatant et nouveau! Ifœil du public n’appercevant point le personnage voilé !.......‘ Un pareil spectacle traversant douze jours entiers la multitude cu- rieuse des communes rurales , dut étonner les M u- o ‘w n-n O esprits et faire naître les conjectures bisarres, les erreurs amusantes que le génie même a quel- quefois paré de ses couleurs! ' On lit à la suite de ce voyage , dans le compte mm ‘m, que Saint-Mars en rend au Ministre {je puisjmwœ‘: 168,’ vous assurer que personne au monde n’a vu mon prisonnier, et que la maniëre dont je l'ai gardé et conduit pendant toute la route , fizit que chacun «cherche à deviner qui_il peut en‘. >> Quelques >> tems après , il écrivoit encore » : dans toute laprovince , on dit que c’est Mi de Beaufòrt; LET"! du‘ d’autres disenl que c’est le fils de CromweL i‘"‘"‘" ‘W- Le prestige de cette opinion prenoit une con- sistance proportionnée aux effets extérieurs que produisoient les mesures_dfiverses employées S . . l 42 1 dans le transfers du prisonnier , car on ne voit aucune différence dans le mode de traitement exercé envers les uns et les autres individus confiés à la garde de Saint-Mars; on apperçoit au contraire_pour tous, une même inquiétude de précaution non moins active que minu- tieuse. i‘ ‘ A Pépoque de la révocation de 1’édit de Nantes, les réformés peuploient les‘ prisons (Pétat. Sali/es, ministre protestant, enfermé aux îles Sainte-Marguerite , avoit, comme on le voit dans une lettre de Saint-Murs au mi- nistre === Chapitre16.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer w-uç. », , . ..’-_,:e_f..»-»- f [ 43 1" ' c’est la raison qui le fit nommer successivement à des emplois plus lucratifs; mais queinéan-f i moins on ne voulut pas confier à d’autres que - lui le secret du prisonnier anonime; secret qui, comme on l’a déjà dit,-ne se présente, pas ce- pendant sous l’aspect d’une si haute impor- tance..... Les pièces oflficielles réfléchissent sur A _cette dernière vérité la plus grande lumière: A ' a avant son départ des iîlcs Sainte-Marguerite , ‘ ‘Saint-Mars demande qu’on_ lui expédie des ordres qui lui assurent des logemens le long de la route. Le ministre lui’ répond; > et le plus‘ sûrement qu’il vous sera possible n. Si le nouveau gouverneur eut amené avec lui un prisonnier «l’un haut parage, il est hors de doute que le ministre n’eût acquiscé à sa demande, La correspondance nïindique dans ce voyage- ci aucune des précautions prises dans le précé- dent. On n’y découvre Hi la voiture dont S aint- ' Mars fit usage , ni lgproute qu’il a ‘pïièe pour- 4 arriver à sa destination. Il est dans Pordre des probabilités qu’il ait refldfu un_ compte verbal de son voyage a son arrivée ,e_t dés ce;mon1_enq cesse toute relation écrite entre lui etle mi- nistre, avec lequel il pouvoit äentretenir tous les jours de vive voix.’ Le prisonnier mourut ’ I à _ i‘ [ 44 1 , a l cinq ans après ; il fut inhumé dans la paroisse de Saint-Paul le 19 novembre 1703,, Analiser, pour la dernière fois , les erreurs de 1’opinion ; prouver , d’une manière positive , quel filt l’état du prisonnier;-tel est la tâche qui me reste à remplir. a - Confié a tant de personnes , dans une cour corrompue, un secret qui sembloit intéresser la tranquillité du royaume , seroit-il resté invio- lablement gardé Influencé par les femmes, Iouis XI V auroit-il pu le dissimuler, sur-tout à madame de Maintenon , et celle-ci ne se seroit- \ elle pas empressée de le communiquer a ses directeurs? Le régent etle cardinal Dubois n’en auroient-ils‘ pas fait un sujet _de risée dans le scandale de leurs orgies ? Les Mailly , les Cha- teauroux, "les Pompadour , les Dubary, etc’, ifauroient-elles pas pénétré ce mistère dans Pame de Louis XV, lorsqu’il avoit perdu la raison au sein de l’ivresse et des voluptés Tous les secrets en ce genre ont été dévoilés ; et si Tu- renne a pu trahir, un jour de foiblesse , celui de l’Etat, supposera-t-on que tant d’hommes qui n’eurent ni sa vertu, ni son caractère réservé , aient eu la force-de se taire Les hommes en place,contemporains de Louis XI V , n’ont pas prévu sans doute qu’un secret === Chapitre17.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [sa] - aussipeu important donneroit lieux aux plus graves discussions vers le milieu et la fin du dix-huitième siècle. C’est parce que le fait est simple qu’il est devenu un mistère, et que des circonstances éparses le présentent sous Pappa- rence du merveilleux: hum-prisonnier, Eustache- d’Auger , arrive a Pignerol ‘sous la conduite de VAUROY, major de laiplace de Dunkerqueg Un tel conducteur" fait supposer que le pri- sonnier est un personnage dämportance! Saint- Mars menace de le tuer- s’il dit un mot _qui’"-le fasse connoître! Le bruit se répand que. c’est un maréchal de France ., ou un président , et S aim- Mars ajoute à Pillu-sion des curieux, enfifileur faisant , selon son expression, des contes jaunes] Le eomte Mazthioly , bien traité d’abord , mais ensuite sans aucuns-égards, se plaint qu’onn’a_it pas pour lui la défére nce que l’on doit,‘ au mi- nistre d’un grand prince l-Il veut écrire le sujet de ses plaintes à Louis _XI‘V même,‘ dont il se dit le proche parent’ Ikdonne un. diamant à l’un des ofiiciers quile gardent. Ses habits sans douteles mêmesŸ-avec- lesquels il avoit paru à la cour déFrance ) ses-habits le suivent quand il est transféréde Pignerol a, Exilles Un mi- nistre protestant , Sali/es’, prisonnier àjSainte- Marguerite , a la manie-(Ÿécrire sur sa vaisselle b ’ === Chapitre18.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer [ 46 1 d’e’tain. Enfin des mesures mistérieuses font re- marquer la translation d’un prisonnier du fort d’Exilles aux îles Sainte- Marguerite..." Et les historiens ont accumulé, identifié, appliqué in- distinctement dans le même individu qu’ils ont nommé Pfzomme au masque de fer, toutes les particularités que je viens de rapprocher, mais qui sont relatives ä plusieurs; et sur la foi de leurs» écrits, on’ a ‘répété : Que ‘le prisonnier était un prince, un proche parent, un frère de louis XI V ; que Stiiint-Mærs ne ‘le quittait jamasj qu’il avoit ordre de le tuer, s'il se fizisait con- ‘noître ,- qu’il portait de beaux habits ,.de beau linge ,- qu’il avoit desiiaijoùx prefciézzx‘. ‘La vaisselle d'étain se’ trnzzsfififme en plut tiiargerzt, qu'un pêcheur rapporte. ‘On suppose que le nom de Pinconntt y est grave’ , et le pêcheur ne doit ou sa vie , ou sa liberléfltfazz bon/leur äenüzvoir pas su lire......Szzint-‘Mars se garde bien de détruire Pimpressien de ces bruits qui flatteur "sa vanité, et qui lui donnent plus d'importance et de con- sidération; il les accrédite r, il les augmente avec des Contes qui fortifient ‘la croyance Ipuhlique. Il säpplaudit de ce que ses précautions misté- rieuses excitent encore plus la curiosité en fai- sant supposer quecfest ou Beaufòrt ou le fils de Crornwel qu-’onla confié à sa gardœActuelle- v e [ 47 l - f ment a-t-il existé ou non un masque surle visage d’un prisonnier _ _ Il seroit ‘ridicule d’écrire, sur la foi/du vul- gaire, qu’il y ait eu un’ masque de fer, et qu’il ait constamment demeuré sur la figure d’un in- dividu. Est-il dans" la nature qu’un homme sup- porte seulement quelques jours une pareille’ con- trainte? Cette existence physique étant’ inipos- sible, je vois dïiilleurs que S ainr-Mars n’eh dit ,pas un mot dans toute la série de ses lettres au ministre. Cependant , il n’est pas hors de toute vraisemblance que le gouverneur , recherché dans les détails de sa surveillance, n’ait quelquefois et momentanément voilé les traits de son pri- sonnier , soit durant son dernier voyage , soit dans la Bastille même, lorsque le médecin alloit le voir, et on aura inféré de cette circonstance , qui, si elle est vraie , a dû être fort rare , que le prisonnier étoit toujours. masqué , parce que, disoit on ,"il avoit une ressemblancefrappante avec Louis XIV‘ Ï -’-»‘ ‘e’ '"‘ i , Ï Lorsquela raison a classé cdesiëvèneniiensdans leur ordre naturel», les conséquences se lient bientôt ‘au’ principe ,- et’ ‘la’ découverte de la «vérité devient fila récompense des recherches ‘utiles. ’ i i i uel est donc enfin cet anon me im énétrable. i, v J’ P ’ \ [48] , que les regards poursuiv nt depuis si long-tems , etsqui a fourni tant de textes aux entretiens , aux romans , aux spéculations politiques ?’ . ‘. (Ïest, nous osons l’assurer, ou le ministre du Duc de Mantoue, ou le moine dominicain; ct si j’arrêtois ma discussion au milieu de cette in- certitude, il n’en jailliroit pas moins un trait de lumière que l’histoire devroit s’empresser de recueillir. . . . Mais je trouve dans lernom Mar- chialy , sous lequel le prisonnier a été inhumé , si peu de différence avec‘ celui de ‘Mattflioly (r) , que je les identifie, et que je n’y vois que le ministre italien. On peut attribuer ilacause de cette dissemblance aune erreur dutranscrip- teur; on sait quecetee espèce; d’altération est assez commune sur ‘les. registres des naissances et‘des morts , et qu’elle produit trop souvent de funestes incertitudes sur l’e’tat civil des per- fsonnes. Mais sans nüarrêter là cette dernière Aidée, je;vois _dans la seule politique Pintérêt de faire mal écrire,’sur le verbal mortuaire , le noms de Mattfiioly : Peulèvement de celui-ci, (1) Il est à remarquer encore que ,,« dans les ori.‘ ginaux , ce nom est écrit de rliférenqtes manières; Saint-Mars sur-tout, dont Pécriture est très-incorrecte , l'écrit souvent Marzhioljf. On sait däilleurs qué , dans la langue italienne, le ch produit "Pefiet du k‘. . ’ . _ ' l 49 e] _ quelqu’en soit le motif, déploiedans toute son évidence une violation du droit des gens. Qu’on se rappelle _,quel scandale donna à l’Europe , Pin- carcération du gazetier d’Ut,reclt, celle du Comte de Ezrszemberg, l’un , victime de Porgueil hu- _milié_ de Louis XI V ,-» l'autre, du despotisme de _l'.e'opold .7 Il étoit donc intéressant a la dis- simulation de la cour, de laisser sous le voile du secret les vestiges d’une action violente , même après la mort de celui qu’elle avoit immolé _; et si (Iatinar avoit cru devoir substituer le nom de . Lesrarzg à celui de Maltlzioly, Paltération remar- quée single registre mortuaire de Saint-Paul, fistwunehconséquence‘ de la mesure prise à. cet ségflfÇLlŒflJlfi. Parrestation; enfin -,, si c’est un autre, ifndixtidu,» où peut-on trouver Pintérêt et le motif de: lfavoiid inhumé sous ‘un nom qui __diffère sipeu de celui de Matzliioly .7 . ‘ŸiDelaréunign des faits aux raisonnemens, Lrésulte. évidemment ïla, non: existence d.’un pri- spnnierau mafgiqqtipefer, dans la supposition qu’on'veuille peindre un personnage dont la cour de Louis XI V vouloit dérober les traits à la clairvoyance de l’Europe. Ainsi, les rai- sons , la nature ,‘ la notoriété de Pintrigue, dont nous venons de démêler tous les fils, at- testent que l’individu, faussement désigné par \ [ s° 1 Popinion sousÏle ‘nom de P/zomme au masque de fer, n’est et ne peut être que le Comte Mat- t/zioly, puni d’une détention perpétuelle , parce que, négociateur d’un traité qui avoit’ pour objet la cession de Cazal au roi de France , il fit ensuite échouer son propre ouvrage, en dé‘- woilant le secret à la cour de Piémont, au ïsénat de Venise, et aux agens de l’Aut_riche et de »I’Espagne. ‘ s Les mensonges adroitement semés et long- tems soutenus, sont tôt ou tard accueillis au milieu d’un peuple crédule.‘ Les historiens qui «ont pensé qu’une ‘opinion appuyée sur des suf- Ÿfrages , devoir teninlieu de notoriété, ont com- posé des tableaux intérèssanst ils ont plû par là même qu’ils ont exagéré. L’erreur exerce un douxjempire sous Pattrait de la séduction ! on tient peu à l’évidence! et c’est presque tou- jours le sort des événemens de perdre une partie de leur intérêt , dès que la vérité se chargeant ‘de les peindre , les dépouille du merveilleux qui les rend aimables! a ’ i l \ J x‘! l Ï- ~ -- . 1 1...». === Chapitre19.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer I Issu .1 ‘ A " î» No rata H-ISTORËIQUE oursin; » nouvelle négociation entre Louis K I V et le ‘Duc 21€ Munroflt, pour fa. session. Îde (‘qui ‘ ûlaFrance. ' i‘ ’ i fÏ LE projet de ‘faire entrer des tnoupés fret!- çaises dans Cazal étant manqué par la trahison de Matthioly, Louis XIV persistant plus que jamais dans le dessein de se rendre maître de cette place, envoya directement a Mantoue M. de Gomiont , l’un de ses gentilshommes ordi- naires , pour entamer avec Ferdinand Gonzagues une nouvelle négociation’ La sante’ de Gomont ne lui permit pas de terminer son ouvrage, et il fut remplacé par l’abbé Morel, conseiller au Parlement. Ces deux négociateurs eurent a com- battre, l’un après l’autre, des difiicultés de tout genre , suscitées par les intrigues de Parchidu- chesse, mère de Ferdinand, et du moine Bul- [sali {à garini; principaux agens , l’un et Pautre, de la maison d’Autriche dans cette petite cour. Ce- pendant ,_après un an de travaux et de ruses , l’abbé:Morel parvint à vaincre tous ces obs- ËtaGICS; le Duc de Mantoue consentir à céder la place de Qazal pour la somme de huit mille pistoles; et dans le mois d’octobre 1681 , les troupes françaises en prirent possession, sous -1es ordresde Bouffiers et de Catinat. i\' 0‘fI-" \ ‘i: I ' l 1/ n‘ . ‘ . - ‘ 2- - fi .. 45.?‘ .. . ‘ I.:::’.1,.1" ‘ . Ê 1 " r , . n; ’ , A. , __ _I.’.,, " q‘ ‘ ' _, ' _" Al l, ., . JA . l 27H61} l.‘ ‘.3 u ‘- ' ' w l . l -- . .‘. , "Ùf 1 v‘ ' r. ’ ‘su. ' ‘ 1 f’ r ‘.1 , . U... . 1 ' ' l‘ - ' ' 1- - " PIÈCES IUSTIFIGATIVES l ‘i I === Chapitre20.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer __ _ _ A _ I L ' ‘ I . \ ' _ Q _ N _ \ i l _ l l _ _ ' _ . ‘ . I m __ ' \ I T i N K I _ _ ’ I i W . ' ‘ I ‘ \ . . _ _ I I O - _ _ \ \ âlll~i14l _ |_ ‘w h _ Ÿ - _ l‘ Ä I_À1\I_ Y é‘! Il!‘ I _ l; I! _| J ’ ‘ I ‘_ _ _ \/ _ D \ v l l _’ . \' ‘I\ \ === Chapitre21.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer \ [Sil NOTE’ A ces pièces justificatîves , j’en auroisf pu joindre une infinité d’autres ; mais ce n’-est pas un ouvrage volumineux que j’ai voulu publier. Pai cm qu’il suflisoit de donner celles des pièces originales qui confirment la vérité des faits insérés dans le texte; et même n’y ai -je pas compris les dépêches de l’ambassadeur d’Estrades, pensant qu’on me soupçonneroit d’autant moins de les avoir altérées‘, qu’on peut en un instant les vérifier dans‘ le dépôt des relations exté- rieures. Quant à celles de Catinat et de St.- Mars , quoiqu’elles me soient parvenues par des voies particulières , toutes écrites de la main de l’un et de l’autre , elles ont le caractère de la plus grande authenticité; et comme je crois qu’elles appartiennent à Phistoire, mon intention est de les déposer à la bibliothèque nationale avec d’autres pièces originales, quand j’aurai terminé mon travail. ‘ === Chapitre22.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ‘flw: t H-unfli‘ ‘f’ l ' a l s6 1 _ _ Catînat étoit, à cette époque , ‘capitaine dans le régiment des gardes françaises avec le grade de maréchal de camp; et il paroît que Saint-Mars servoit dans les mousque- taires , quand Letellier et Louvois lui con- fièrent lagarde de Fouquet , et successive- ment celle de plusieurs autres prisonniers d’état. ‘f’ ~W’ J t _ A n v -‘ _ c o l === Chapitre23.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l ‘l o ' . PIÈCES JUSTIFICATIVES. "Î- Lettre du commissaire C/zanois à Louvois. De Pignerol, le g avril 1679. VComme j’ai reconnu, Monseigneur, depuis le dernier ordinaire que M. le Marquis d’Her- leville ggouverneur de Pignerol) avoit con- naissance que M. de Richemont (Catinat) étoit incognito dans la citadelle de cette ville, et qu’il savoit effectivement son nom, je me donne Phonneur de vous en donner avis. M. de Saint- André même, assure qu’on lui a dit à Turin que M. de Catinat le devoir mener à Cazal. Je ne "sais pas d’où ils en peuvent tant savoir, si ce, n’est que l’absence de M. de Catinat ait donné lieu à quelques-uns des gardes (offi- ciers aux gardes françaises, corps dans le- quel servoit alors Carinaqt) , d’écrire de Paris qu’il étoit en ces quartiers. Ces dires sa- vent ‘aussi les jours qu’il est sorti de la Cita‘. 6 a l sS 1 delle, et le lieu où M. l’abbé d’Estrades lui ‘ est venu parler la dernière fois de Turin. Ie n'ai rien répondu quand j’ai entendu parler de cessortes d’a{l‘aires , sinon que je ne connoissois personne a la citadelle, et que je ne savois rien.‘ M. le Marquis de Saint-Maurice (piémontais), a dit à plusieurs personnes, que M. Pam- bassadeur de France faisoit le fin; qu’il sa- voit très-bien qu’il y avoit eu un traité de fait entre le Roi et 1e Duc de Mantoue pour Cazal; mais qu’il savoit bien aussi, que depuis dix jours tout étoit rompu absolument. La ré- trocession des troupes logées dans le Brian- çonnois et vallée de Chaumont , du côté du Dauphiné et Provence, semble confirmer le dire de M. le Marquis de Saint-Maurice; mais Parrivée du bataillon du régiment de Piémont en cette ville , depuis deux jours ,'fait suspendre le jugement aux gens de ce pays, qui aiment à philosopher‘ sur toutes choses. Leur raison- nement ne produira rien , si la volonté duDuc estjtoujours bien disposée , car entre - ci et Cazal , il n’y a aucun lieu fermé , ni aucun obstacle qui ‘ puisse retarder la marche des troupes du Roi. Je suis toujours avec un profond respect, etc} Signe’ DE CHANOIS’ === Chapitre24.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer F \ [ ssii Lettre ‘de CarinatŸ, à Louvois. ‘ l De Pignerxol , le 8 avril 1679. M o N SEI c NE u R Les cheniins étant- beaux, et les jours aussi longs qu’ils sont présentement, un corps à cheval peut aller en moins‘ de go heures, de Pignerol à Cazal. Il n’y‘ a aucun ‘lieu fermé par lequel on soit oBligé de passer , retje ne Bon- nois nulle difficulté que 1’on puisse trouver sur le passage, en surprenant le, pays par cette marche. I’ai cru devoir demander cela à Mon- seigneur , parce que c’est une assez grande di-- ligence pour qu’elle puisse aider aux mesures que ,l’on voudroit prendre. M. de Mantoue n’a jamais été à Cazal, ce qui me paroît un obs- tacle à trouver de bons Éprétextes d'y venir dans un tems où, il est épié et soupçonné dans sa conduite. Mais 1’on s’y passeroit bien de lui, s’il est toujours bien intentionné-et , . maître d’une bonne partie de sa garnison. ‘Le gouverneur est de Mantoue, son véritable sujet; , . ce peut etre une circonstance favorable. ’\ ‘Je suis, etc. i C!‘ ‘VILLE 3s Lires ' Îlllllotll. (in Palais des m. » \ \ \ 1601‘ Lettre de Catinat (sous le nom de Ric/zemont) a‘ Louvois. En avril 1679. _ t MONSEIGNEUR, Il faut que M. d’Herleville ait reçu quelques lettres de Paris parle dernier ordinaire, qui lui ait donné soupçon que je pouvois être ici , au moins a-t-il donné des indices assez pressans à M. du Chamois, il n’est pas homme sans cu- riosite’; il a cru par ce moyen se donner‘ là- dessus quelquïâclaircissement. Comme il y a long-tems que je suis absent ,,et que l’on n’a point douté à Paris qu’il n’y eût quelque des- sein de ces côtés-ci , à cause des troupes qui s’en sont approchées quelque raisonneur du régi- ment des Gardes , ou aîutret, Iui auroit bien pu donner _cette idée. - Je me » suis donné l’honneur de mander à Monseigneur , tout ce qui s’étoit passé à mon voyàge (Plncrég; j’ai reçu des lettres de M. Pabbé d’Estrades , par lesquelles il m'a mandé que les troupes se sont un peu reculées pour tomber dans des quartiers où elles ipussent subsister plus commodément, et les avis qu’il a ‘reçu === Chapitre25.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer \ \ _ [6-1] sur le ‘retardement de Pexécution de Paffaire que vous-savez.‘ Je suis ici traité avec tant d’hon- nêteté et de civilité , qu’un long séjour, en attendant des nouvelles , ne me doit donner nulle impatiencgetje ne puis être à plaindre que de celle que me donne la passion et le zèle que j’ai de voir achever une affaire que sa Ma- jesté souhaite, et dans laquelle Monseigneur a cru me pouvoir honorer de sa confiance , jŸau-‘i rois quelqu’inquiétude d’être si long-tems à, charge et incommode à M.’ de Saint-Mars; mais il exécute avec tant de i plaisir les ordres qu’il a reçu de Monseigneur , que tous les soins qu’il a de moi, ne me font tulle peine , tant s’en faut, je les reçois comme des marques bien sensibles de la bonté avec laquelle Monsei- gneurelui en a écrit, dont je lui suis infini- ment obligé, et de l’honn_eur qu’il veut bien que j’aie d’être avec tout le respect qui lui est- dîj ,son très-humble , et très-obéissant serviteur ,» , , . = , Signe’ DE RICHEMoNT. _ . u 1 n 1 O l n 4 a l 1 [52] ñ xl‘ Lettre de Catinat.(souf le nom de Ric/zemont ) à Louvois. De Pignerol, le 3 mai 1é79 . J’ar'rêtai hier , à trois mille d'ici sur les terres du Roi, Matthioly, dans une entrevue que M. l’abbé d’Estrades avoit adroitement mé- nagée , pour en faciliter les moyens , entre lui, Matthioly et moi. Je me suis seulement servi pour Parrêter , du chevalier de Saint-Martin et de Villebois , ofliciers de M. de Saint-Mars , et de quatre hommes de sa compagnie. Cela s’est passé sans aucun! violence, et personne ne sait le nom de ce frippon, pas même les ‘officiers qui ont aidé à Parrêter. Il est dans‘ la chambre qu’occupoit le nommé Dubreuil , où il sera. traité honnêtement ,ainsi qu’en a prié M. l’abbé d’Estrades , jusques àice que l’en connoisse leé volontés du roi sur son suiet. Je ne mande ri àMonseigneur, de la conviction certaine où Äii est des friponneries de cet homme là ; l’abbé d’Estrades en ayzint déjà informé sa Majesté. Dans Pentrevue que nous eûmes ensemble devant que de Parrêter, nous parlâmes de plusieurs choses , mais entr’autres du lieu où il avoit les papiers essentiels et originaux de Paîfaire dont . E631 _ l il s’agit, qui consistent en une lettre du Duc de Mantoue _au Roi, le plein pouvoir qu’il a eu de traiter, letraité de sa Majesté fait par M. de Pomponne, la ratification dudit traité signe’ du duc de Mantoue ,.une lettre du Duc de Mantoue au gouverneur de Cazal , portant ordre d’y recevoir les troupes du roi , en exécu- tion du traité. Tous ces papiers sont dans une cassette, à Boulogne, entre les mains de sa femme , qui est retirée dans le couvent des Filles de Saint-Louis. M. l’abbé d’Estrades a jugé qu’il n’y avoit point de tenis à perdre pour avoir les papiers. Coniniei je n’amenai hier ici, que fort tard, cet homme-là, et que la poste part auj0urd’hui'de bon matin , je n’ai point encore eu de conversation avec lui pour r’av'o'ir ses papiers; mais dans deux heures d’ici , jfirai dans sa chambre ,, oùije ne doute point que les menaces que je lui feraL, que ‘sa conduite ctiini- nelle lui rendra fort- croyable, ne Pobligent de» faire tout cequejeŸvoudtai,’j’ai choisi M. de Blainvilliers, ce qui est aussi’ ‘un choix‘ aifgoâ-t M. de Saint-Mars, pour allera Boulogne, comme- capable de se bien conduire en pareilles affaires; je verrai‘ à lui pouvoir donner une route, par‘. laquelle il’ évite de passer sur les-terres duRoi d’Espagne.’Je rendrai compte à Monseigneur a \ n ’ [64] _ au premier ordinaire, de tout ce que j’aurai fait lËl-dCSSUS avec Matthioly, à qui j’ai donné ici le nom de Lestang , personne ne sachant qui il CSI’ Je suis, etc. . Signe’ , RICHEMONT‘ Catinat à Louvois. j De Pignerol, le 6 mai 1679. MONSEIGNEÏJR, Depuis que je me suis donné Yhonneur de vous‘écrire , j’ai pris sommairement par écrit tout ce que j’ai pu tirer du sieur de Lestang. Je l’ai réduit en lui faisant connoître, et rude- ment , l'es malheurs où sa mauvaise conduite Pexposoit, à chericher les moyens de les évi- ter , en faisant sous supercherie tout ce que Ponrpouvoit desirer. de lui. Je ne lui ai rien dit qui puisse lui faire connoître les voies parlesquelles l’on a, été si sûrement informé de sa fourberie; mais je lui ai parlé de ma- nière la-dessus , qu’il ne peut pas douter que l’on ne la connoisse, et que l’on n’en soit per- suadé. C’est un fripon; mais je le crois de bonne === Chapitre26.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer - [fis] ‘, Îflj -foi sur l’envie de remettre les papiers, soità cause de la peur que l’état où il est lui donne , ou par la vue de rendre un service qui soit agréable au Roi, et qui lui donne les moyens de faire oublier le passé. Les papiers originaux sont à Padoue , cachés dans un trou de mu- raille d’une chambre qui est au’, logis de son père, qu’il dit être connu de lui seul. Ces pa- piers sont le traité fait par M. de Pomponne, signé de lui et de Matthioly , signé au bas par M. deMantoue , laissant_du blanc pour écrire la ratification lorsque, Péchange s’en seroit fait avec celle du Roi; un blanc , signé de M. de Mantoue, pour écrire au gouverneur de Cazal de recevoir les troupes du Roi; le plein pou- voir donné à de Pomponne pour traiter avec lui de Cazal ; un mémoire des troupes destinées à Pexécution de cette affaire. Si 1’on a une fois ces‘ papiers , c’est une‘ affaire au moins achevée; quanta ce qui regarde la négociation, et ce sera une vérité- que 1’on ne fera paraître que ‘lorsque l‘on le jugera a propos. Comme con.- nois de quelle conséquence il est d’avoir ces originaux , j’ai mandé‘ à M. l’abbé d’Estrades les‘ expédients dont on se pouvoit servir’ pour les retirer , pour nfaider la-dessus de ses avis; je ne les mande point à Monseigneur , parce \ a Ï\ U \ x I ' 66 ] ' que fattends aujourdîhui le sieur Iuliani, qui m’esr envoyé par M. Pabbé d’Estrades , avec Pabbé de Montesquiou, son’ parent, pour être confrontéavec le sieur de Lestang. Cette entrevue devant me donner des moyens bien plus sûrs pour retirer ces papiers , je ne manderai encore rien à Monseigneur de ceux que Ÿavois proposé. Il a encore d’autres" papiers à Boulogne , qui ne sont que des lettres et des papiers- dont il me paroît’ que l’on a peu de besoin‘, connoissant ‘par le mémoire de ceux qui sont à Padoue que ce sont les seuls qui regardent particulière- ment Pafïaire dont il s’agit. Je me donnerai l'honneur de manderàMonseigneur -, au premier ordinaire , quelle aura été l’issue de Ïentrevue du sieur de Lestang et de Iuliani. i ‘ M. Pabbé, d’Estrades ,‘ par ses soins et son adresse; a trouvé moyen >d’env‘oyer à Pignerol le vallet du sieur de Lestang avec ses hardes et tous ses papiers. J’en ai fait un inventaire ; cela ‘consiste dans des tables de chiffres et des Ietê tres que Ïai cottées, et dont j’ai écrit Iasubs- tance; elles ne sont de nulle conséquence. Ï’e‘n verrai à "Monseigneur, au premier ordinaire , une copie de ce que j’ai" fait la-dessus , et un petit extrait de_ce que j’ai ‘pu apprendre du sieur de Lestang, dans ‘les conversations "que p [ 67 1 . ‘ j'ai eues ‘avec lui , dont il m’ai dit avoir déjà informé le Roi, où M. l’abbé d’Estrades , ce qui a diminué Pimpatience que j’aurois eu d’en informer Monseigneur M. de Saint-Mars traite fort honnêtement le sieur de Lestang , peur ce qui regarde la propreté et la nourri- ture; mais bien soigneusement pour tout cc qui peut lui ôter tout commerce. Je suis avec tout le respect, etc. etc. , . c. _‘_ c?‘ . . . Inventaire des‘ petits papiers que le sieur de Les‘- mng avgit sur lui, envoyépar M. de Cati/lat , en mai 1679. _ _ a a u u i u l 1°. Un mémoire dece qu’il avoit à faire à Turin à l'endroit où il devoit recevoir des lettres de Çarbonini. _ , _ 2°. -Un petit mémoire des papiers de consé- quence qu’il a à Padoue , parmi lesquels sont ceux que le Roi soufiaite avoir , et que le sieur Iuliani est_ allé prendre. _ . - i j ‘30. Mémoiredu chemin qu’il doit tenir pour aller à Cazal.‘ - ‘ ' . 0 .,..‘ u _ ’ ‘ _ .‘ q. . Un autre mémoire portant qu’il a envoyé quatre blancs , signés de le Duc de Mantoue, au gouverneur de Cazal, les dates du°départ de Venise de M‘d’Asfeld, et du jour’ que lui sieur ‘a v [ 68 ] 4 de Lestang etsîeur d’Asfeld se devoient rendre à Incréa; ' 5°. Un billet pour se ressouvenir du nom d’un homme demeurant àPlaisance , auquel il a en- gagé une lettre pour goo liv. A 6°. Un petit mémoire d’endroits où il avqit acheté quelques petits tonneaux de bon vin pour en faire présenta M. de Varengeville, nouvel ambassadeur à Venise , et qu’il devoir écrire au gouverneur de Navarre des nouvelles de ce qui se passeroit sur les affaires touchant Cazal. 7°. Un mémoireiportant que le Marquis de Rebouf peut donner des intelligences au Roi dans Gênes, et àM. le Marquis de Cavetto des raisons pour prétendre sur Savonne._ 8°. Un autre disant que M. de Mantoue a pris ‘du poison le 22 févrierà Venise , que l’on soup-' çonnelui avoir été donné par un nommé Georges Hacquet‘ , homme demeurant auprès de lui, et le servant à ses plaisirs‘ ' i 9'. Un autre mémoire par lequel il paroît que M. de Mantoue a reçu de madame sa mère , _le 14. janvier , deux mille cinq-cent pistoles. Le ro février, trois mille pistoles de l’abbé Frédé- ris , résident de PEnipereur à Venise ;_ et Pin- telligence quelui sieur de Lestang a avec le gou- verneur de°Cazal‘ ' === Chapitre27.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l 69 1 10°. Mémoire par lequel il paroit qu’il a vu proche Moncalvo le gouverneur de Cazal, le 9.6 avril, qu’il lui a dit qu’il falloir qu’il re- tournât encore une fois à Mantoue ou à Venise ,' parce qu’il lui avoit écrit qu’il se rendroit au- près de lui le jour de l’Ascension ; que ledit gouverneur étoit content des expédiens qu’il lui avoit proposé de livrer‘la place au Roi, par les- quels son honneur lui paroissoit être à couvertl Que pour cet effet, au retour du sieur Lestang , il faudroit qu’il .se fit une entreve de lui sieur‘ de Lestang , du gouverneur , et d’un homme de la part du Roi , pour exécuier cette affaire , et con- venir des moyens pour qu’elle ne pût pas man- quer; qu’il livreroit la porte de campagne de la citadelle; a quoi Panissa qui en est gouverneur n.’apporteroit nulle opposition. Que 1e Comte Vialardo, gouverneur du château {est entière- ment aux Espagnols ; que le gouverneur de Cazal demande que cela s’achève promptement, crai- gnant continuellement qu'on ne le change; qu’il fera savoir audit gouverneur ce qu’il aura fait auprès de M. de Mantoue , parle père Viveri, jacobin , demeurant à Padoue. Ecrira toujours dans toute les cours que Parfaire de Cazal est manquée , et qu’elle ne s’achevera point. 1 1°. Un petit papier grand comme une carte, u n a 7 === Chapitre28.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer \_f? \ _ ‘. , [ 7° 1 sur lequel il aécrit quatre ou cinq raisons pour être insérées dans un manifeste, lorsque les troupes du Roi seront introduites dans Cazal; que l’on a agi en vertu des ordres du Duc , sur un traité signé et ratifié par lui; qu’il en a voulu faire un autre avec les Espagnols contre sa pa- role donnée , et qu’il en a même reçu de Pargent. I w Lettre de Cati/rat à Louvois. De Pignerol, le ro mai x679. l’ai remis à M. l’abbé d’Etrades, par les mains de M. l’abbé de Montesquiou son parent, toutes les lettres et les papiers du sieur de Lestang , qui consistaient en plusieurs lettres dont j’ai gardé un mémoire qui contient succinctement ce qu’il y a dans chaque lettre. Ces lqttres neimarquant rien que ses allées et venues, quelques-unes où l’on lui donne avis de prendre garde ît lui g une entr’autres, des ministres de Mantoue qui marque la joie que M. le Duc de Mantoue a ide son heureux retour de France, et qu’il lui a envoyébne barque à Plaisance, pour qu’il se rende auprès de lui plus sûrement efplus com- modément. Il avoit plusieurs autres papiers parmi lesquels je n’ai vu de conséquence qu’un i === Chapitre29.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ' _ \ ’ l 71 1 chiffre espagnol qu’il a avoué être de M. le Comte de Melgar. _ . Je lui ai fait conter devant moi , à l’abbé de Montésquiou, tout ce qu’il avoit fait depuis son retour de France , sans Pinterrompre; lui ayant néanmoins fait connoître auparavant que de lui donner audience , que 1’on étoit parfaite- ment bien informé de sa friponnerie , pour voir les couleurs qu’il donneroit au méchant pas qu’il a fait. Il dit a son retour de France, ‘avoir passé à Turin , où par des raisons de reconnois- sancc, deËe que cette cour lui a fait 1’honneur de se servir de lui en plusieurs affaires , il s’est cru obligé par civilité, de voir M. le président Turki ; qu’il est vrai qu’en causant de nouvelles et desaiïaires présentes , il lui est échappé de faire connoître qu’il s’alloit passer quelque chose de nouveau en Italie , et que ledit sieurrprési- dent, dans la suite de la conversation qu’il a eu avec lui , a fait connoître qu’il ne doutoit point qu’il n’y eût un traité fait pour Cazal’ Voilà comme-le sieur de Lestang conte ce qu’il a fait Turin, pour prétexter la fourberie qu’il y a fait , dont Monseigneur est d’ailleurs parfaitement informé, et de Pargent qu’il en a touché; c’est la première découverte qui a été faite de cette affaire conduite si secrètement; b ’ n v === Chapitre30.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l 72 1 ’ ‘De Turin, il est allé par Plaisance à Mantoue, joindre-son maître qu’il a trouvé toujours bien intentionné pour achever l'affaire. Même , deux jours après son retour , étant tombé malade, M. le Duc de Mantoue le vint voir , et il prit cette occasion pour lui faire signer la ratifica- tion , écrire une lettre au gouverneur de Cazal , par laquelle il lui recommandoit de faire tout ce qui lui seroit dit par le sieur de Lestang. une autre lettre en commandement audit gouver- neur de recevoir les troupes du roi; eçnun mot , il fut muni dans ce moment de toutes les choses nécessaires pour consommer entièrement cette affaire. Sous peu de jours après , il fut averti que son maître avoitchangé de résolution, et que même son intention étoit» de retirer d’en'rre ses mains ce qu’il avoir fait et signé, et qui pou- voir faire foi de son traité. Que M. de Mantoue commençait à dire qu’il ne s’étoit rien fait dans cette affaire de sa participation , et qu’il dé- savouoit hautement tout ce que lui, sieur de Iestang, avoitpu faire. Ce prince ne pouvoir guère faire autrement , les Espagnols et madame sa‘ mère étant si particulièrement informés de cette affaire, qu’ils lui montrèrent des copies justes de tout le traité. ( Ce qu’ils avoient eu par une seconde friponnerie du sieur de Lestang, , ou _ n v === Chapitre31.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l 73 l ou par lä" cbùr de Sa‘voie.)viLe sieur defiestang dit , que sous divers" prétextes il- éluda toujours de rendre les originaux ä M. de Mäntoue pour denleurer maître de Palfaire, et qü’e'n cherchant des expédiens pour surmonter les obstaclèsismv- venus, il n’avoit point’ désespéré de pouvoir achever cette affaire , par Ÿintelligence qui étoit entre lui et le gouverneur de Cazal; ' ’ .II dit’ que les Espagnols le sachant maître des papiers, lui ont fait des ofTres considëraliles pour les avoir. Que les Espagnols" étant‘ si par- ticulièrement informés , il. afcrulêtré obligé de leur en faire une fausse confidence, pourÎles amuser , en leur disant que c’étoit une affaire absolumentmanquée, pour, dans cette confiance diminuer leurs Soupçons et les précautions qu’ils auroient pu prendre pour empêcher qu’il ne profitât des ‘moyenseque ‘Pintelligence qüifil: avoit avec le gouverneur de Caiälylui donnoif pour achever cette afläire. Qu’il prit‘ mémeee chiffre dont‘ Ïfai-parléfœîi-dessus‘, de’ la part ‘de M’. de Melgar ,' pourientretenir plussûrenientdé son côté cette‘ fausse" confidence."Voilîfconmie ce fripponî prétend échapper’ à‘ llaccusatiion que’ l’on lui fait sur‘ ce-chiŒre ‘spagnòr, dont il a été trouvé saisi‘. , ‘ j " ' Il nous ä dit positivement que Mïde Mantoue / a 7 . l 74 1 1 avoit été empoisonné chez un nommé le Romain,‘ à Venise, où il alloit boire des eaux à la glace, que le coup avoit été fait par les Espagnols, et le poison donné par un de ses domestiques même ; que ce Prince ne pouvoir pas vivre plus de trois ou ‘quatre mois ; il dit avoir appris cela des Espagnols, avec qui il entretenoit commerce pour les amuser. -Dans toutes ces conjonctures il dit avoir pris le rendez-vous d’Incréa, ou il devoir se -rendre le septième mars avec d’Asfeld , pour Féchange des ratifications, ensuite de quoi il ne doutoit point qu’il n’eût achevé Paffaire, ayant tous les ordres nécessaires , joints avec Pintelligence qu’il avoit avec le gouverneur,_pour que l’on n’y trouvât nul obstacle , ni nulle difliculté. Qu’en venant audit Incréa, il avoit été fouillé et volé sur les frontières du Bressan et‘ du Milanez; que néanmoins étant demeuré maître de ses papiers qui étoient cachés dans une selle, il avoit ensuite continué son chemin jusques à Buffacore, où la prison de d’Asfeld lui fut confirmée de manière à n’en pouvoir douter. Que M. de Villars étant encore ambassadeur à Turin , qui n’avoit nulle connoissance. de cette añaire,et doutant, venant à Pignerol, que je prisse confiance en lui, il prit la résolution ,' [vs] \ de s’en retourner à Venise donner avis à M. ‘ 7 de Pinchennes , de tout ce qui étoit arrivé , et pour voir à prendre de nouvelles résolutions, que sur une simple lettre de M‘ l’abbé d’Es- trades, qui lui mandoit qu’il étoit nécessaire qu’ils eussent une entrevue , il n’avoit pas perdu un moment de tems à se rendre àTurin ; que de la participation dudit sieur abbé d’Estrades, il avoit été à Ast, pour se pratiquer une entrevue secrète avec le gouverneur de Cazal à un mille de Montcalvo, pour, en lui promettantde grandes récompenses , l’engager à recevoir les troupes , lorsque pour sauver son honneur , on lui auroît donné un ordre de son maître,et montré qu’il avoit fait un traité avec le roi. Il dit l’avoir laissé dans une fort bonne disposition. Qu’en- suite, il étoit revenu à Turin , où M. l’abbé d’Estrades lui a proposé une entrevue avec moi dans laquelle je l’ai arrêté. Voila Monseigneur un narré simple et véri- table de ce que m’a dit le sieur de Lestang, qui me confirme dans la croyance que c’est un franc frippon , ne m’ayant su dire aucune bonne raison pourquoi il avoit donné à conpoîtrecette affaire à M. le président Turki , en ipassang a Turin. Pourquoi il wavoit Caché gdfifilîin- chennes , le commerce qufiltavoit avecf-leslîspa- . _ 7 * l 76 1 gnols‘, Pacceptation dejleur chiffre , et sgs en- trevues avec un inquisiteur de l’état de Venise , puisqu’il ne‘ le faisoit que pour mieux achemi- ner Paffaire dont il s’agit. Je lui ai ‘fait faire trois lettres pour retirer les papiers originaux qui sont à Padoue , les- quelles ont été mises entre les, mains du siieur Juliani , par le sentiment de M. l'abbé d’Estrades qui prend une entière confiance en lui; il se servira de ces trois lettres, comme il jugera à-propos , selon Pesprit où il trouvera le père du sieur de Lestang. La première est seu- lement une lettre du sieur de Lestang à son père, par laquelle il lui’ mande des raisons qui Pobligent’ de demeurer äTurin ou auxenvirons , mais qu’il'p‘eut prendre une entière confiance au sieur Juliani , en lui remettant en main tels et tels papiers, dont je luiaifait donner le mé- moire à Juliani. La seconde apprend à son père le véritable état où il est , et qu’il y va de sa vie et de son honneur que ses papiers soient incessamment remis entre les mains du sieur \ ’ \ Juliani, Par la troisieme, qui est la derniere dont il se servira ,' siples deux premières ne font rien , il lui mande de venir à Turin, que chez M. l’abbé d’Estrades il saura où il est , et les moyens de lui pouvoir parler. Le sieur de Les- s ~, a ‘l 77 1 tang ne doute pas que dans cette entrevue de lui et de son père, il ne lui persuade tout ce que 1’on voudra. Je lui ai inspiré une si grande crainte sur les châtimens que sa mauvaise con- duite lui devroit attirer, que je ne lui trouve nulle répugnance à faire tout ce que 1’on lui demande, et il paroît de bonne foi sur l’envie de faire remettre les papiers , lesquels seront portés à Venise a _M. de _Pinchennes, pour éviter les accidens qui pourroient en arriver, en étant si long-tems sur le chemin , pour uenir de Padoue .ici ou à Turin. Je n’ai nulle confiance dans tout ce que me dit ce fourbe-la; cependant je crois devoir dire à Monseigneur, qu’il assure positivement que le gouverneur d_e Cazal est de ses amis, Qu’en lui promettant quelque récompense un peu forte, et lui fournissant un prétexte qui mette son honneur à couvert , ce qui se peut en lui donnant Pordre de son maître, que le sieur de Lestang dit être _à Padoue, de recevoir les, troupes_du Roi, on lui fera faire ce que 1’on voudra. Qu’il peut livrer la ville , et que le gou- ‘verneur de la citadelle est entièrement -de ses amis , à qui il fera faire tout ce qu’il lui or- donnera. Pout le château que j’ai vu en passant, lorsque je fus à Cazal, c’est plutôt une espèce de [ 73 ] petite citadelle'qu’un simple château. Le sieur de Lestang-dit qu’assurément le gouverneur ne se soumettroit point aux ordres du gouverneur de Cazal , quoiqu’il ait le commandement sur lui, parce que ledit gouverneur , que l’on appelle Vialardo est absolument aux Epagnols’ Que c’estune chose qu’il a su par les Espagnols mêmes, ct que sur le moindre changement a Cazal, ou de marche de troupes de ces côtés là, les gouverneurs de Valence , de Novarre et de Pavie, ont ordre d’envoyer des détachemens de leurs garnisons audit Cazal , et qu’ils y seront infailli- blement reçus par le château; ce Vialardo est frère d’un secrétaire de M. de Mantoue qui porte le même nom que lui , qui est aussi tout- à-fait de la faction espagnole. Cependant, quand on aura les papiers, il n’est‘point imposssible que l’on ne pût prati- quer quelque chose avec le gouverneur de Cazal , s’il est dans les sentimens que dit le sieur de Lestang , et qu’il soit maître de recevoir des troupes dans la ville et citadelle; cette affaire menée fort secrètement, la marche diligente d’un régiment ou deux de dragons, pourroit surpendre les espagnols de manière qu’ils n’au- roient pas des avis assez prompts pour y remé‘ dier. Etânt maître de la ville et citadelle,et ayant === Chapitre32.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer o 1 [v9] un aussi grand nombre de troupes que celui que l’on avoit destiné à Pexécution de cette affaire , je ne doute pas que le château dût empêcher les résolutions que l’on pourroit prendre. L’on recevroit là-dessus de grands éclaircissemens dans une entrevue avec le gouverneur de Cazal. La. difficulté est de se ‘la pratiquer pour péné- trer ses sentimens, sans passer par les mains de notre frippon, en qui l’on ne peut prendre nulle confiance. Mais que l’on ait les papiers, si cette affaire étoit désespérée du côté de M. de Mantoue, et que le Roi pût croire que ce fût une voie à tenter , que celle que je mande à Monseigneur , je verrois à agir , déconcert avec M. l'abbé d’Estrades, suivant les ordres que je recevrois lä-dessus. Je demande pardon à Monseigneur ,de Pimportuner d'une si longue lettre, mais je ne pouvois ‘guère lui mander en moins de paroles, la conduite du sieur de ‘ ’ Lcstang, et de ce qui s’est passé entre llll et moi.- I e suis avec tout le respect qui vous est dû, etc. C. c \ \ [301] Lettre de Catinatà Louvois. . De Pignerol, le E16 mai 1619. [Venvoieirlilonseigneur un second interroga-f «toire fait-â 1M. de Matthioly, sur l’ordre que ‘j’en ai reçu par le courier exprès quÏil a dépê- ché ici. Il le trouvera peu différent du premier, 21e lui ai donné- toutes les appréhensions pos’ faibles de t-ourmens s’il ne disoit pas la vérité. Jflon, voit-bién-par ses réponses que sa conduite aféte’ fort méchante. Je n'y vois nulle‘ bonne «ifaisonlqui puisse Vexcuser d’avoir eu des com-. merces si ‘étroitsavec la cour de Savoie, l’abbé zFrédéris , résident de‘ lÏEmpereur a ‘Venise, et Iavec Don F rancisco Visconti ,‘ partisan de jl’Es- pagne, sans aucune participaiion ni cortesponf ‘dancesur cela avec-M. de Pomponne ,’ M. l’abbé ËdŸ-Estrades et-M. dePinchennes; cela miòte toute ‘confiance ‘eneiluji. Cependant il ‘persiste aveciÄla dlernjière opiniâtreté que le gouverneur de Cazal est bien- intentionné; que ‘ce gouverneur voit bien que M. de Mantoue est un homme perdu, qu’il voit bien qu’il ne peut point arriver de changement dans cette petite cour, que l’on ne le retire de Cazal ,et que c’est un homme qui sera sensible aux offres que l’on lui fera , ce que nu‘ [ 8: 1 Jui Matthioly répond sur sa tête; que lui four‘. nissant un prétexte spécieux’ de recevoir les ktroupesdu Roi, il le fera assurément, ce qui >‘ est facile‘, ayant les originaux que son père doit jjremettreentre les rnains de Iuliani z, que pourvu Tqpjilpejdécouche point de Cazal , il trouvera jitnoyen _de-_pra_tiquer une entrevue entre ce gou- Qçetneur , mai‘ ‘et ‘lui .Matthioly; que je tou- îcherai audoigt et ;à.l’œil;les_1noyens de rendre le ‘ROÎ maître de Cazal. -Commie'_ je ‘suis prévenu pue c‘est aufripqn qui mejpatle , et qu’il faut ‘presque de nécessité , parses propositions ,'re- mettre en danse dans cette affaire, je ne puis me résoudre de répondre en rien pour lui ; ce- pendant j’ai cfu devoir. donner cet avis à Mon- seigneur‘ _Le_Roi ayant les papiers, c’est une tentative qui_ne,con1mettroit rien ‘que l’entre- vuerque, Ïaurois avec ce gouverneur; je n’y vois dïnçonyéqiens que ,de hasarder que le sieur ‘de Matthiolype se sauvât dans les démarches qu’il faudroit bien lui permettre, quelque surveillant que fusse auprès de lui, il fiifiudroit que j’al- ‘lasse avec lui ‘à ‘Ast où il connoit un domini- ‘tain, qui iroit âyMontcalvo porter un billet '21 ‘un médecin que l’on appelle Viveti; ce Viveri iroit à Cazal pourdire au gouverneur le rendezÄ vous que nous aurions pris pour parler a lui. l 32 ] Mais il est comme impossible dans toutes ces’ démarches de répondre de la personne de Mat- thioly; comme ce moyen ne peut pas être sans cet inconvénient , M. l’abbé d’Estrades , s’il est A . . . . au gout du Roi de faire faire quelque proposi- tionà ce gouverneur, pourroit sur les ordres qu’il en recevroit , lui faire parler par quelqu’un , et sonder ses intentions. I e supplie Monseigneur d’être ersuadé ue ‘e mets dans cette affaire mon ‘l 1 intérêt sousles pieds, et que je ne hasarde de lui faire la-dessus des propositions, que par Penvie que j’aurois que cela réussit à la satisfaction du Roi. _ ' o u o 0 o o o o o a o o 0 d ç O l 0 I ç l o l I o 0 o u 0 Comme les papiers qui sont à Padoue doivent A r t \ ' ‘ \ etre portes , au moins a ce que je crois , a M. de Pincliennes pour éviter les accidens qui pour- roient en arriver en les apportant en droiture ici ou à Turin , je prendrai mes mesures pour partir 'd’ici , lorsque je saurai qu’ils sont remis à M. de l 83 1 p Pinchennes. Comme Monseigneur pourroit me mander de nouvelles résolutions que 1’on au- toit prises dans cette aifaire , dans lesquelles je pourrois être de quelqu’utilité ici, je prends la liber-té de lui mander que je serai jusqu’au 9 ou ro de juin à Pignerol, Si Monseigneur ne jifho- nore d’aucun ordre, entre-ci et ce tems-là, j’exé- cuterai celui qu’il _m’a donné de passer en France. J e lui serois bien obligé de me faire savoir où je dois me rendre , si c’est dfoit à la cour ou a Dun- kerque ou est ma compagnie, ou tout autre part où il lui plaira m’ordonner. J’aurai de grandes pré- cautions à me cacher et a ne point paroître de- vant les parens de MM. Fouquet et Lausun. Je ne puis répondreà Monseigneur qu’ils ne diront à personne du monde que je sois ici.‘ Je n’ai pris nulles mesures avec M. Pambassadeur pour ce dernier interrogatoire , parce que j’avois été par- ticulièrement informé par lui de toutes les con- victions qu’il y avoit contre Matthioly. ' Je suis avec tout le respect , etc’ C..... [84] Mémoire de tout ce guïz dit M. de Matt/zioly, dans Pinterrogaloire gui lui a été fàit‘ Interrogé le sieurlComte de Matthioly, de l: ' » ’ cefqui lui est arrivé en passant à Turin , dit: ïavoir été chez_ M. le Marquis de Saint-Thomas pqur _le saluer; que Payant trouvé malade , il nÏa pu le voir; qu’ensui_te il est allé chez M. le président Turki , lequel trouva fort défiant . ,. . . _ Jsur le voyage qu Il venoit de faire en France, et que comme c’est un homme souple et adroit qu’il Wesegss ivfisflsiblflmsfif à fvaslsf 49s‘ affaires de de eÏt de__Caz_al ;. quÎil estytai ,, quesurpris par ‘la i-strbtilité de Pesptjit dudit ‘sieur président ,i_etppar IÇafFectiQn Ïquïl faisohitî pçaroîtjre pour-îles_rîint_érêts ‘de la France, il. s’ouv_igi_t__assez avec l_edit_ président gjpourqufil ne dotxtvîitèvplus rquÎil y avoitiquelque traité pour Cazal; qu’il est vraiiquil areçu/deux mille liv. de cette cour, mais que ça été plutôt une re- connoissance de quelques services qu’il a eu Phonneur de lui rendre, qu’une récompense des choses qu’il a dites. ‘Il dit : que le président Turki l’a prié lors- qu’il est parti de Turin , de lui écrire soigneu- sement tous les progrès de cette affaire; qu’il === Chapitre33.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ‘ [ 8Ëî]i j lui a écrit depuis cela"plilsi'c‘tii’s foisidé Ÿenîisei, lui en demandant desnóuvelles; sur quoi il aï’ toujours répondu qu’elle ne se feroit’ point , pour diminuer la‘ certitude’ dans laquelle il, lui’ avoit répondu qu’il v avoit un traite’ pour cette place. Interrogé où il est allé de Turin , a dit : avoir" tenu le chemin de Plaisance où il a trouvé des" lettres de Don Nevani et de Cabriani‘, qui lui témoignaient seulement la joie de son retour’; que M. de Mantoue Pattendoit avec impatience, et qu’on lui avoit envové au devant de luiuñ’ bateau pour s’embarquer sur ‘le Pôi De Plaisance il est allé droit à Mantoue"; ild y trouva M. de Mantoue , lequel même jour‘ ‘de son arrivée, prit la peine de l’aller voir chez" lui’ où‘ il- étoit couché, étant fort malade; il’ lui fit seulementdes honnêtetés sur son incom’ modité; deux jours, après il retourna le voir, et lui demanda une copie de tout ce qu’il avoit fait en France, ce qu’il lui donna fort exac- \tement , mais avec beaucoup de peine, à’ cause de sa maladie‘. Ce’ même jour, il lui fit ‘signer tous les originamd nécessaires pour que le traité fut entièrementachevé pour ce qui regarde la‘ forme. Trois ou quatre jours après, ayant reçu des avis du sieur Carbonini , qu’on le vouloir’ I l 35 1 l empoisonner, et que même il s’étoit apperçu qu’en lui avoit mis du poison dans une mé- decine qu’il avoir fait semblant d’avoir prise , ayant trouvé moyen de la jetter, ce qui lui avoit fait prendre la résolution , sous prétexte de recouvrer sa santé, de"s’en aller à Padoue où il avoit emporté tous les papiers originaux avec lui. Le 24, ou 2.; janvier , M. de Mantoue passa par Padoue en allant à Venise, où il alla voir le sieur de Matthioly qui étoit malade, où il dit au sieur de Matthioly , qu’il n’avoit pas pu se dispenser de parler de cette affaire à madame sa mère; que c’étoit une affaire qu’il falloit trouver moyen de rompre , parce qu’elle ne lui étoit point avantageuse. A quoi ledit Matthioly répondit plusieurs choses , mais entr’autres , qu’il avoit encore écrit tour nouvellement "à la cour; que tout étoit signé, que c’étoit des en- gagemens dont il ne lui étoit pas aisé de se départir. M. de Mantoue lui demanda ensuite les papiers originaux , à quoi il répondit qu’ils étoient serrés , et que ce lui serait une grande incommodité de les aller chercher, étant aussi malade qu’il étoit ; qu’il se rendroit le plutôt qu’il pourroit à Venise , où il lui remettroit tout entre les ‘mains. i ' _ [ 87 ‘] . iIl dit -que le sieur ‘Juliani le vint trouver a Padoue , de la part de M. de Mantoue ,' pour lui donner avis que les inquisiteurs de l’état de Venise le faisoient chercher, et qu’il prit ses mesures là-dessus, pour n'être pas pris avec les papiers, ce qui l’obligea , les mêlant avec beaucoup d’autres, de les mettre dans une autre maison que la sienne. vAprès avoir été trois semaines à Padoue, il est parti pour aller à Venise , laissant les pa- piers originaux , et ne les portant point avec lui‘; il arriva malade à Venise; il se mit au lit en y arrivant , où il demeura trois jours; ensuite il alla voir M. de Mantoue , qui lui dit que l’abbé F rederis résident de l’Empereur à Venise, savoit toute Paffaire de Cazal; à qutii ledit Matthioly répondit qu’il ne s’en étonnoit point, et qu’assurément madame sa mère ayant tout su de lui-même,jn’avoit eu aucune réserve sur ce sujet avec ledit abbé Frederis. Il lui demanda ensuite les papiers originaux , lesquels il dit ne lui pouvoir donner , les ayant laissés à Padoue , sur l’avis que lui avoit donné Iuliani de'sa part , de prendre garde que les Vénitiens le faisant chercher , ne l’en pussent pas trouver charge’. M. de Mantoue lui dit qu’il falloir absolument rompre cette affaire; à quoi il l 33 1 répondit qu’il’ prit bien garde à sa conduiteià Pégard du Roi; qu’il étoit dans des engage- mens à ne s’en pouvoir tirer qu’en manquant de parole , ce qui était" bien dangereux avec un Prince si puissant. M’ de Mantoue Pobligea ensuite d’avoir une entrevue en tiers avec lui et l’abbé Frederis , laquelle il eut dans la cham- bre d’un religieux de Saint-Georges, ils y furent masqués pour n’être point connus. M. de Man‘- toue dit au sieur de Matthioly : Je vous laisse avec‘M. l’abbé Frederis , avec lequel vous vous entretiendrez ;’ il faudra faire tout ce qu’il vous dira. Ledit abbé F rederis lui montra une copie du traité , et lui parut si particulièrement ins- truit , qu’il ne vit nulle apparence d’en pouvoir disconvenir. Ledit sieur abbé lui dit que Üétûlt une affaire qu’il falloir rompre; que c’étoit la perte de l‘Italie et de son maître même, et qu’il falloir absolument chercher les moyens de s’assurer que cela ne pût’ pas être; qu’il pouvoit {attendre à de grandes reconnaissances de la maison d’Autriche , s’il s’y conduisait bien. Il confesse avoir paru entrer dans ses sentimens, ne pouvant ‘pas faire autrement; mais que demeurant maître des originaux, il a toujours‘ cru avec cela pouvoir achever l’af- faire , ce qu’il prétendoit en cette manière. Le === Chapitre34.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer - . E 89 l Le gouverneur de Cazal étant de ses amis, il ne doutoit pointé qu’il ne lui fit faire tout ce qu’il voudroit. Pour cet effet, il fit un pa- quet de quatre blancs , signés de M. de Man- toue, qu’il lui avoit fait signer a Mantoue lors- qu’il y arriva, et que ce Prince étoit encore bien intentionné, que pour donner plus de foi au gouverneur de Cazal , qu’il ne feroit rien, lui, sieur de. Matthioly, Qu'avec l’ordre de son maître, il lui avoit fait adresser ce paquet par un autre secrétaire de M. de Mantoue , que 1’on nomme Magnus , qui a pour département les affaires du Mont-Ferrat , lui disant : voila un paquet que son altesse m’a dit d’envoyer à Cazal. Comme vous faites les affaires de ce pays-la, écrivez une lettre au gouverneur de mettre à exécution tout ce qui sera porté par ce paquet, ce qui lui attiroit une entière con- fiance du gouverneur, lui faisant. voir par-là qu’il ne lui demanderoit rien qu’il ne pût exé- cuter avec honneur; qu’il avoit, fait partir de Venise ,_ deux ou trois jours après, d’Asfeld , pour arriver ‘à-peu-prèsen même-tems à Incréa où il auroit pris toutesiles mesures avec ledit gouverneur, pour consommer Paffaire. i‘ Interrogé pourquoi il agissoit avec cette sur- prise, puisqu'il étoit convenu dansjPentrevue r 8 l 9° ] que lui , M. de Pinchennes et d’Asfelcl avoient eu ensemble , le 9.4 février, que M. de Mantoue se rendroit le I; mars a’ Cazal, ce qui étoiv bien une marque des bonnes intentions de son maître, dit : que son maître étoit véritablement bien intentionné, sur la crainte qu’il lui avoit donné des ressentimens du Roi; mais que con- noissant Pincertitude de son esprit , il: avoit voulusprendte ses mflures pour achever Paf- faire, au cas qu’il ne fût pas venu à Cazal. Interrogé pourquoi il ne faisoit pas cette confidence aux sieurs de Pinchennes et d‘As-. feld , a dit : n’avoir voulu découvrir l’intelli- gence entre lui et le gouverneur , et leur donner aucunes incertitudes sur’ cette affaire, qui leur en avoit peut-être fait suspendre Pexécution‘ Î que lui la regardant comme sa fortune, s’il en 7 venoit à _bout, et que ne doutant point de Pévénement par les mesures qu’il avoit prises, il vouloit éviter tout ce qui en pouvoitretarder Pexécution; que le sieur de Pinchennes peut dire que si lui, sieur de Matthioly, ne lui a pas toujoursjrépondu que Paffaire se feroit, ne lui en ayant cependant ‘jamais voulu dire les moyens. ' . __I11terrogé s’ilfn’a pas parlé de Parfaire de Qazaçl avec quelques Vénitiens, a dit: qu’ils l 91 1 ’ ’ eniétoient si informés , qu’il a bien pu en causer avec quelques -uns sans façon , mais en leur disant que c’e’toit une affaire rompue et man- quée; qu’il a vu le chevalier Cornaro , inqui- siteur de l’état , seulement une fois, pour lui demander permission de porter des armes , M. de Mantoue le, voulant faire assassiner pour mieux-autoriser le désaveu qu’il faisoit de tout ce que lui, sieur de Matthioly, avoit fait en France, ce qui étoit une raison bien injuste de la part de son maître , pour le faire périr; que comme il étoit d’un esprit changeant, ses sentimens changeraient sur cela‘ comme sur toute autre chose , qu’usant pendant quelque tems de précaution ,_ il s’échapperoit à ce mal- heur , laquelle permission lui fut promise, mais ne lui a point été donnée. i a j" Interrogé s’il n’a point parlé à k à quelque partisan‘ d’Espagne , a dit que non, qu’il en est parti le 28 février, deux jours après ‘M. dÎAsfeld, pour venir a IHCTEËŒI’ ’ ‘Interrogé _s’il n’avoit rien su que le sieur [92] mer Paffaire de Cazal qu’il avoit si bien cachés i dans une selle, qu on ne les trouva point , quoi- qu’il eût été fort exactement fouillé sur les \ frontieres du Bressan et du Milanez; que de BuFfacore il étoit retourné droit à Venise, ne 7 doutant plus de la prison dAsfeld, par les nouvelles qu’il en avoit appris ; qu’il n’y avoit demeuré que deux jours , pour informer M. de Pincliennes des accidens qui étoient arrivés. Interrogé s’il parla avec d’autres à Venise, a dit que non. - i Il partit de Venise et s’en revint à Padoue où il a toujours demeuré , hors quelques petits voyages qu’il a faits à Venise , d’un jour au plus , pour parler avec M. de Pinchennes. Interrogé si à Padoue il n’a pas eu com- merce avec quelque partisan d’Espagne, a dit que oui; avec le nommé don Francisco Vis- comti, fils naturel du Comte Viscomti, com- missaire-général du Milanejz , lequel lui a parlé deqla part de son père et du Comte de Melgar, étant porteur ‘d’une copie du traité , et par- faitement instruit de tout ce qui lui avoit ôté tout moyen d’en disconvenir : mais il lui en parla comme d’une aîfaire manquée, et s’attira la confiance dudit ‘don Francisco , lequel lui offrit mille pistoles et un fief en Milanez, s’il [93] vouloir remettre à M. de Melgar les papiers ori- ginaux qu’il avoit entre les mains. Il lui répondit que cette affaire lui ayant paru manquée, qu‘il les avoit donnés à M. de Pinchennes ,' et qu’il n’en étoit plus le maître. Ledit Francisco lui persuada d’avoir intelligence avec M. de Melgar, pour éviter à l’avenir que cette affaire ne put s’exécuter, et prit avec lui des mesures vers le 1o ou 12. mars, pour avertir de tout M. le Comte de Melgar, et prit pour cet effet le chiffre espagnol trouvé dans ses papiers. Ilpdit qu’il ne faisoit le tout que pour les surprendre et les empêcher de prendre d’autres mesures que par lui, pour être informés des résolutions que le Roi prendroit dans cette affaire. Interrogé s’il n’a pas su par don Francisco la prison d’Asf‘eld, a dit que oui, et que ledit Francisco lui a dit qu’il avoit été arrêté a Canonicque, a vingt-cinq milles de Milan, du côté de "Bergame , et que l’on l'y avoit attendu plus de quinze jours. Interrogé s’il sait quels gens l’ont arrêté, il dit ne le pas savoir précisément; mais que don Francisco lui a dit que c’étoient des gens de la part de M. läîelgar, et que l’on en avoit mis sur plusieurs chemins pour ne le pas man’- quer. Don Francisco lui a dit de plus qu’il _ [ 9/» 1 i: prisonnier au château def hiilan; qu'il y it fort honnêtement traité , et qu’il n’avoit 0‘ fil!‘ a 1-1 O O té ni interrogé, ni trouvé chargé d’aucuns pa- pap1ers. Interrogé s’il n’a donné à personne copie du Ch‘ I I traite , a juré afiîrmativement n en avoir donne’ à personne du monde, et que celles qui ‘ont couru n’ont pu venir (Pautre part que de la mère de M. le Duc de Mantoue , à qui son fils avoit confie’ toute Paffaire. Il est venu de Padoue à Turin, sur la lettre (le M. l’abbé d’Estrades , pour se pratiquer une entrevue avec le gouverneur de Cazal, ce qu’il avoit fait, ‘et avoit trouvé le gouverneur dans de bons sentimens‘ pour contribuer à Pachè- \ ‘ventent de cette affaire,’ Il est de-là revenu a Turin, où M. l’abbé d’Estrade's lui a persuadé _une entrevue avec moi, dans laquelle je l’ai arrêté. Je mande ce.tte fin à Monseigneur, som- mairement parce que je lui ai déjà. mande’ avec assez d’exactitude. ' ~ Lettre de Cati/zut à Louvois. De Pignerol, le zt mai 1619. Je n’envoie àjionseigneur que les réponses w ‘i à ‘ === Chapitre35.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer les] que le sieur de Lestang m’a fait sur les chefs qu’il m’a ordonné de Pinterroger; les interro- gatoires précédents , que j’ai pris la liberté de lui envoyer, Pinformant de tous les autres , et généralement de tout ce que j’ai pu apprendre dudit sieur de Lestang. C’est un homme dont la conduit est -si mauvaise , que 1’on ne sauroit répondre en rien pour lui sur tout ce qu’il dit‘; je‘ le crois néanmoins de bonne foi sur ‘l’envie qu’il fait paroître , que les papiers originaux ‘soient remis au pouvoir du roi. Il voit bien qu’il n’a que cette porte-là pour sortir d’aflaire; Ÿajdéja mandé à Monseigneur les moyens dont on se servoit pour les retirer : je suis aussi per- suadé qu’il a des liaisons étroites avec le gou- verneur de Cazal z, peut - être que la détention du sieur de Lestang aura changé la situation de son esprit. Le sieur de Lestang m’a dit qu’a leur dernière entrevue proche Montcalvo, ledit gouverneur le pressoir d’achever cette affaire , disant que l’éloignement de Pexécution en étoit dangereuse , que les quatre blancs signés , qui lui avoient été envoyés, étoient suffisants , y écrivant ce qui convenoit, pour que lui agit suivant des ordres, qu’il ne falloir que le faire aboucher avec quelque homme de confiance de la part du roi'avec lequel il conviendroit de 7 l 96 1 tout : il lui dit même que les égards qu’il avoit eu pour moi, lorsque je fus à Cazal, n’étoit que parce qu’il me crut homme ayant part à cette affaire , quoique je me dise officier allant à Verceille , et qu’à tout hasard il avoit voulu en user extraordinairement bien avec moi. Les- tang m’a dit avoir compté tout cela exactement à M. 1’abbé d’Estrades ; je lui ai demandé pour- quoi le gouverneur étant de si bonne volonté , il avoit éludé une exécution prompte qui lui étoit proposée; il répond à cela qu’il s’étoit engagé par lettre à M. de Mantoue , d’être à Venise, à l’Ascension , où il espéroit encorî le pouvoir assez gouverner pour tirer un dernier consentement de lui. Qu’il seroit aussitôt reparti avec les originaux; et qu’ayant déjà pris ses mesures avec les gouverneurs de la ville et de la citadelle , c’étoit une affaire dont Pexécurion ne recevroit aucune difficulté; que Vialardo, gouverneur du château , étant de la faction es- pagnole , auroit pu être un petit obstacle; mais que ce n’étoit pas une affaire, étant maître de la ville et de la citadelle. Je mande à Monseigneur tout ce que m’a dit cet homme là , sans être sa caution. Je partirai le deuxième du prochain , comme je me suis donné l’honneur de mander à Monseigneur; si entre-ci et ce tems-là j’ap- s [ 97 1 ’ ' prends que les papiers soient remis à M. de Pinchennes. --Ï Je suis avec tout le respect , etc‘ _ Signé C- ~ Interrogatoire jàit au sieur de Lestang, le 21 mai 1679‘ _ Interrogé s’il n’a pas vu M. le Président Turki à son retour de France a dit : qu’il est vrai qu"il lui a dit qu’il y avoit un traité pour Cazal, et .qu’il lui en avoit même dit les conditions, mais qu’il ne lui en a pu donner une copie juste, parce qu’il n’avoit pas les papiers qu’il avoit envoyés de Lyon à Plaisance , et adressés à un de ses amis nommé M. Rigueti-Cannevavi , chancelier général des postes, pour éviter de les avoir sur lui en traversant l’Italie. - ‘ Interrogé pourquoi il’ faisoit cette confidence au. sieur président Turki , dit : qu’il connoissoit le président depuis quatre ou cinq ans; que dans le cours de la conversation , par indiscré- tion et volubilité de langue, il s’étoit laissé aller ä lui en trop dire. r‘ ’ Interrogé sur ce que lui dit ledit sieur prési- dent, en apprenant de lui qu’il y avoit un traité === Chapitre36.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l 98 I pour Cazal dit z que M. Turki lui fit voir que _cela alloit troubler toute l’Italie, et que cela y ameneroit la guerre , que ledit sieur président lui en dit ensuite plusieurs bonnes raisons. Interrogé pourquoi, lui, qui avoit Fhonneur d’être le chef d’une si grande et belle négocia- tion, l’avoit commencée sur-Ie-pied d’en traverser Pexécution , ainsi qu’il avoit dit à Turin , a dit: que ce n’a jamais été son dessein. Qu’il est bien vrai qu’il a dit au président Turki qu’il n’y avoit point d’apparence que ce traité s’exécucât , parce que cela dépendoit de la paix, et que «si la guerre finissoit , il étoit persuadé que l’en n’en viendrolt point à Pexécution. Ledit pré- sident , li-dessus , lui dit que la paix alloit assu- rément se ‘faire , mais en tout cas que s’il devoit arriver quelque changement à Cazal; il sou- haitoit plus que les Français en fussent maîtres que les Espagnols. Interrogé , pourquoi ‘il écrivoit de Venise et de Padoue si exactement audit‘ président sur cette affaire, dit : que ledit président le pria en partant de Turin , de le faire , et de Yavertir exactement de tout ce qui se feroit touchant cette afiaire qu’en exécution de la promesse qu’il lui en avoit faire, il lui en avoit toujours rendu compte, mais sur le pied quïtlle ne se 1 v l === Chapitre37.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer . _ l99l feroit point, la paix étant présentement faite, et Paffaire de Guastalle accommodée , ce qui étoit un des puissans motifs qui avoient poussé M. de Mantoue à se mettre sous la protection du roi. Qu’il persuadoit exprès audit président que cette affaire ne se feroit point pour que les avis qu’il,lui donnoit fussent conformes à ce qu’il disoit au Duc de Mantoue même, et à l’abbé F rederis, résidant de .I’Empereur à Venise, entretenant cette confiance dans lÏesprit de tout le monde , pour venir mieux à ses fins, et par-é venir au dessein qu’il avoit de mettre les troupes du Roi dans Cazal, par l’intelligence qu’il avoit avec le gouverneur. Que ce dessein ne l’a pas quitté un moment, et que [ce qui faisoit son crime, paroîtroit un tout de la dernière habi- leté si l’on vient jamais a bien connoître le fonds de tout cela. Que Popiniâtreté qu’il a eu à garder les originaux , et Pintelligence qu’il a avec le gouverneur de Cazal, est une vérité constante , que s’il »n’eavoit pas eu une volonté bien assurée de servir le Roi , ‘il n’auroit point gardé dés papiers dont la conservation lui a attiré l'indignation -de t-son maître , et l’a même ex pséîïdesgpérils très-ipressans de sa vie; et qui? liintelligehce secrète avec M. le gouverneur, IÄIŸ ‘j ‘.1 t ‘ r _ l t v . l [100] l lui étoit fort inutile, s’il n’avoit eu un'bon e! fidèle dessein. Interrogé de ce que portoient les lettres qu’il recevoir du président, a dit: entflautres qu’il en avoit reçu une par laquelle ledit sieur Prési- dent lui mandoit qu’il l’amusoit de lui mander toujours que Paffaire de Cazal ne se feroit point; qu’il étoit avancé des troupes dans des quartiers- derrière Pignerol , ce qui ne pouvoir être à autre dessein que pour l'affaire de Cazal. Interrogé si le président Turki ne lui a‘ point fait paroître d’envie que cette affaire manquât, adit que non, et qu’il lui avoit toujours tenu lit-dessus des propos de conversation, lui faisant néanmoins paroître beaucoup de curiosité d’être informé exactement de tout ce qui pourroit re- garder cette affaire. Interrogé, s’ila vu M. le Marquis de Saint- Maurice 5 a dit que non. . . l Interrogé, par qui la cour de Savoie a pu erre si particulièrement informée , a dit :i qu’il faut que ce soit par le Comte de Iuvenasque résident d’Epagne à cette Cour, qui a grand commerce avec’ le père Bulgarini, et que ledit Bulgarinia tout su par la mère du Duc de Mantoue. I === Chapitre38.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer \ . [ IQI ] Interrogé, pourquoi il a averti lejComte Hercules Viscomti , du départ de Venise du sieur d’Asfeld, a dit : qu’il n’a eu aucun com- merce avec lui; qu’il son retour de Puffacore a Padoue , après la détention du sieur d’Asfeld, oùdon Francisco , le fils naturel du Comte Her- cules Viscomti , l'a vu , et a eu le commerce avec lui, qu’il a avoué dans les premiers interro- gatoires. _ Interrogé , si les papiers originaux sont à Padoue , a dit aflirmativement qu’oui , et qu’il est de bonne foi ‘à ce qu’ils soient remis au Roi, voyant bien qu"il n’y a queicette voie pour rec- tifier sa conduite. V Interrogé, si en arrivant a Turin il n’a pas demandé à M. le président Turki , de parler à madameiRoyale, ayant des affaires de grande conséquence à lui communiquer , a dit que non, et n'avoir souhaité et demandé à parler qu’au dit sieurprésident. Interrogé , s’il n’a pas écrit de Padoue à ma- dame Royale, qu’il lui fut envoyé un homme a qui il pût dire l’état de toutes choses, a dit aflirmativement que non, et qu’il le diroit aussi librement, si cela étoit , que d’avouer.qu’il a toujours eu sur cette affaire commerce avec i [ 102 ] le président Turki, voulant Pamuser en lui mandant qu’elle ne réussiroit point. Son interrogatoire élude , mais ne détruit point tout ce qui a été dit de lui ; il fait servir d'un continuel prétexte , aux intelligences qu’il a eu , qu’il a été obligé de les avoir pour amuser et parvenir a faire Paffaire par surprise, se servant de l’intelligence qu’il avoit avec le gouverneur. ~ Lettre de Catirzat à LOZIVOÎS’ À De Pignerol , le 3 juin 1679. MONSEIGNÊUR, v Les papiers originaux ont été remis à Iu- liani , qui les a portés à Venise à M. de Pinchennes , qui consistent dans le traité que le- dit Lestang a fait à la cour, signé de lui et de M. Pomponne. Un instruction que l’on donna en partant de ‘la cour au dit Lestang; le plein pouvoir donné à M. de Pomponne de traiter avec lui, qui est signé’ de la main de Monsei- gneur; une lettre de‘ sa Magesté à M. de Man- toue. Tous ces papiers étoient dans une boîte qui avoit été portée dans-un couvent de capu- E 10s 1 cines‘. Juliani a bien fait"son devoir , et a si bien persuadé le père dudit Lestang, qu’ils lui sont remis entre les mains avec confiance. La ratification de M. de Mantoue ne s’est point trouvée , quoique le sieur Lestang eût dit qu’elle y étoit : sur quoi je l’ai interrogé ; mais pre- nant auparavant sur lui de grands avantages, de paroles injurieuses, et ayant fait entrer des soldats comme prêts â lui donner la question, ce qui lui donna une grande frayeur , et lui fit promettre de dire la vérité. Interrogé si‘ M. de Mantoue avoit ratifié , a dit qu’il n’a. jamais souscrit sous les articles; mais bien qu"il a tiré de lui quatre blancs signés , dont un est sur un blanc de deux feuilles , à la tête duquel il avoit écrit : Ratification du traité fait avec’ le roi très-chrétien. Trois autres blancs signés, d’une feuille, desquels il se vouloir servir‘ pour écrire de la part de son maître , aux trois gou- verneurs de la ville , citadelle et château , de recevoir les troupes ‘du roi. «Interrogé où sont présentement ces blancs signés , a dit qu’ils sont entre Jes mains du gouverneur de Ca- zal , auquel il les aenvoyés dans le tems que d’Asfeld est parti de Venise. Interrogé pour- quoi il les a envoyé, au gouverneur de Cazal , [ m4 l. a en blanc , a dit : les lui avoir fait tenir par une lettre de Magnus , secrétaire de M. de Mantoue , par laquelle il lui étoit ordonné de faire , sans difliculté, tout ce qui lui scroit dit‘ touchant l'exécution de ce que pourroit porter ce paquet... que cela étoit en blanc , parce qu’il vouloit faire cette ratification sur celle du roi, ne sachant point, à ce qu’il dit , comme cela devoit être dressé. -- Interrogé pourquoi, dans son pre- mier interrogatoire, il avouoit que cetteratifi- cation étoit à Padoue, a répondu n’avoir point voulu dire devant Juliani , pour ne lui faire connoître en aucune manière qu’il eût intelli- gence avec le gouverneur :, a dit n’avoir eu yamais d’autre ratification que celle-là; et que quelques maux que l’en lui fasse, il ne peut dire autre chose; il ne m’a non plus rien dit de nouveau touchant la prison d’Asfeld, il dit n’en avoir d’autres connoissance que celles que j’ai déjà mandées à Monseigneur. _ i Pai pris congé de M. l'abbé d’Estrades , et nous sommes convenus de Pinutilité ‘dont j’étois présentement ici; j’en partirai le six pour me rendre à la cour , comme Monseigneur rne l’a ordonné, où Ïaurai l’honneur de lui témoigner la vive reconnaissance que j’ai desgriaces que sa === Chapitre39.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer i I iOs 1 a Ü-w- ' I sa protection m’attire , et de la bonté avec laquelle il ma mandé la dernière qu’il ma procuré. Je suis avec tout le respect qui vous est dû, - Monseigneur , Votre très-humble , etc. etc. _ _ \ Saint-Mars a Louvois. , » Du 2.1 aiidtnxóég. _M. de Vauroy a remis entre mes mains le nommé Eustache d’Auger. Aussitôt que je l’eus mis dans un lieu fortsûr, en attendant que le cachot que je lui fais’ préparer soit paracheve’.... Je lui dis en présence de M. de Vauroy , que s’il me parloit à moi ou, vàquelquïtutre , d’autre chose que pour ses nécessités, je lui mettrois mon épée dans le ventre...‘ Je ne manquerai pas de ma vie, d’observer fort ponctuellement vos commandemens. \ Saint-Mars a Loin/ois. _ Du dernier août 1669. 1 iIl n’y a rien de plus vrai que je n ai jamais parlé de ce prisonnier à qui que ce soit, et pour a 9 [106] marque decela , bien du monde croit ici que c’est un Maréchal de France, et d’autres disent un président. _ ~ S aint-Ma rs a‘ Loin/ois. ‘f ‘ Ce m. avril 1670. Il y aides personnes qui sont quelquefois si curieuses de me demander des nouvelles de mon prisonnier ( Eustache d’Auger ), ou le sujet pourquoi je fais faire tant de retranchemens pour ina sûreté, que je‘ suis obligé de leur dire des contcsfitzunes pour me mocquer d’eux. ' = Saint-Mars à Louuois. De Pignerol , le 6 janvier 1680. 1e dirai a monseigneur que le sieur de Lestang devient , comme le moine que je garde, c’est- dire fou à faire des extravagances, dont le sieur Dubreuil n’en est pas exempt non plus. Saint-Mars à Louvois. De Pignerol , le 14 février 1680; Le sieur de Lestang , qui est depuis près d’un === Chapitre40.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ( 107 ) an a ma garde, se plaint de ce que l’on ne le traite pas un homme de sa qualité et ministre- d’un grand prince. Cependant je suis les comman- demens de monseigneur sur ce sujet au pied de la lettre, ainsi qu’en toutes choses; je crois que la cervelle_ lui a tourné par les ‘discours qu’il m’a tenu , me disant qu’il parle tous les jours a Dieu et à ses anges, quŸils lui ont appris la mort de M. le Duc de Mantoue et de M. le Duc de Lorraine ;‘et pour vérifier sa folie, c’est qu’il. dit qu’il a Pliqnneur d’être proche parent du roi, à qui il veut écrire, et se plaindre du traite- ment que je lui fais. Je ne lui ai point voulu donner du papier ni de Pancre pour cela, ne le voyant pas dans son bon sens. Jn-‘îîn-a-n. Saint-Mars à Lauvoiss » e Du 7 septembre 1680. Depuis que monseigneur m’a permis de mettre Marthioly avec le jEÎCObiH dans la tour d’en bas ,’ ledit Marthioly a été quatre ou cinq jours à croire que 1e jacobin étoit un homme-que j’avois mis avec lui pour prendre garde à‘ ses actions. Marthioly , qui est presque aussi fou que le jaco- bin, se pronçnoit a grands pas, son, manteau 9* ' . ( 108 ) sur le nez, en disant très-souvent qu’il n’étoi1_: pas une dupe; qu’il en savoir plus qu’il ne vou- loit dire. Le jacobin , qui est toujours assis sur son grabat, appuyé les deux coudes sur ses ge- noux, le regardait gravement sans l’écouter. Le signor Marthioly étant toujours persuadé que c’étoit un espion qu’on lui avoit donné , fut désabusé , lorsque le jacobin un jour descendit de son lit tout nud, et se mit à prêcher tant qu’il pouvoir des choses sans rime etsans raison. Moi et mes lieutenans avons vu toutes leurs manœuvres par un trou au-dessus de la porte. Saint-Mars à Louvois. Du 9 octobre 1680. Il me reste à rendre compteàmonseigneur d’une bague que le sieur Marthioly a donné à Blainvilliers , lequel me l’a remise aussitôt. Je la garderai jusqu’à ce qu’il plaise a monseigneur m’ordonner ce que j’en ferai. Sdint-Mars a‘ Louvois. . Du 16 octobre 1680. Pour expliquer plus amplemenb que je n’ai === Chapitre41.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer I ( tog )' fait âmonseigneur, ce que c’est que la bague de diamant que le sieur Marthioly a donné à Blain- villiers , je prendrai la liberté de lui dire que je crois que ça été autant par peu.r qu’il luia fait ce présent que pour aucune autre chose , ce prisonnier lui ayant dit de très-fâcheuses paroles, et en avoit écrit encore de très-méchantes avec du charbon sur la muraille de sa chambre; ce qui avoit obligé cet officier lui faire des me- naces d’une rude discipline, s’il n’étoit plus sage et modéré dans ses paroles à l’avenir. Lorsque l’on l’a mis dans la tour avec le jacobin, j’ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin , qu’avec cela l’on rendoit les extravagans honnêtes, et que s’il ne le devenoit, l’on sauroit bien le mettre à la raison. Ce com- pliment lui fut fait, et quelques jours après, comme Blainvilliers lui servoit à" dîner, il lui dit: monsieur , voilà une petite bague dont je vous fuis présent, et que je vous supplie d’ac- cepter. Blainvilliers lui répliqua qu’il ne la pre- noit que pour me la remettre , et qu’il ne pre- noit rien des prisonniers. Je crois qu’elle vaut bien cinquante ou soixante pistoles. u l / (-110 . \ Saint-Mars à Louvois. / . De Pignerol, le n juillet 1681 , au moment d’aller à Exilles. ' Pour que l’un ne voie point les prisonniers , (à Exilles) , ils ne ‘sortiront point de leur chambre pour entendre la messe; et pour les tenir en plus grande sûreté , l’un de mes lieu- Ienans couchera au-dessus d’eux , et il aura deux sentinelles jour et nuit qui verront tout le tour de la tour; sans qu’euX et les prison- niers se puissent voir , ni parler , ni pas même entendre , ce_ seront‘ des soldats de ma com- pagnie qui seront toujours posés en faction aux prisonniers. Il n’y a qu’un_ confesseur qui m’in- quiète un peuymais si Monseigneur le juge ‘a- propos, je leur donnerai le curé d’Exilles , qui est un homme de bien et fort vieux, auquel je lui pourrai défendre de la part de sa Majesté, de ne point savoir quels sont cesrprisonniers-là, ni leurs noms, et ce qu’ils ont été , et de ne parler jamais d’eux en nulle manière du monde , ni de recevoir de vive-voix, ni par écrit, au- cunes communications , ni billets‘ - j (un) Saint-Mars à Loin/ois. D’Exilles, le 4. décembre ‘ras’. Comme il y a toujours quelqu’un de ‘mes deux prisonniers malades, ils me donnent autant d’occupation que jamais-feu ai eu autour de ceux que‘ j’ai gardé. Mëme lettre. Quoique Monseigneur ait la bonté de me per- mettreid’aller de tems en tems à Cazal . . . . Je n’ose pas,de crainte qu’en mon absence, Mon- seigneur ne m’adresse quelques paquets pour -M. de Pianesse , ( Ministre à‘ Turin N. B. Saint-Mars quittoit donc , et de l’auto- risation du ministre même , quelquefois son pri- sohnier ). Il alloit aussi quelquefois à la cour de Turin ; il alla prendre les eaux d’Aix en Savoie. ~ Saint-Mars à Louviois’ D’Exilles , le II’ mars 168m MONSEIGNEUR , J'ai reçu celle qu’il vous a plû me faire Phon- neur de m’e'crire le 27 du passé , par laquelle (riz) vous me mandez, Monseigneur , qu’il est im- portant que mes deux prisonniers n’aient aucun commerce. Depuis le commencement que Mon- seigneur m’a fait ce commandement-là , jai gardé‘ ces deux prisonniers qui sont à ma garde (Les- tangou Matthiolv et le dominicain), aussi sévèrement et exactement que j_’ai fait autrefois MM. Fouquet, et Lausun , lequel ne se peut‘ pas vanter d’avoir donné ni reçu des nouvelles, tant qu’il a été enfermé. Ceux-ci peuvent en- tendre parler le monde qui passe au çhemin qui est au bas de la tour où ils sont; mais eux , quand ils voudroient , ne sauroient se faire entendre, ils peuvent voir les personnes qui seroient sur la montagne qui est devant leurs fenêtres; mais on ne sauroit les voir à cause des grilles qui sont au devant de leurs Chambres. J’ai deux sentinelles de ma con1-- pagnie nuit et jour , des deux côtés de la tout, d’une distance raisonnable, qui voient oblique- ment la fenêtre des prisonniers; il leur est con- signé d’entendre si personne ne leur parle, et si ils ne crient point par leurs fenêtres , et de faire marcherles passans qui s’arrêteroient dans le chemin ou sur le penchant de la montagne‘ Ma chambre étant jointe à la tour, qui m’a d’autre vue que du CÔté de ce chemin , fait que '( 11s ) A Ÿentends et vois tout, et mêmemes deux senti- nelles qui sont toujours alertes par ce moyen-là. Pour le dedans de la tour, je l’ai‘f’ait sé- parer d’une manière où le prêtre qui leur dit la messe ne les peut voir ,à_ cause d’un tambour que j’ai fait faire, qui‘ couvre leurs doubles portes. Les domestiques ‘qui leur portent à manger , mettent ce qui fait de besoin aux pri- sonniers sur une table qui est là, et mon lieu- tenant le prend et le porte. Personne ne leur parle que moi, mon officier, M. Vignon (le confesseur ) et un médecin qui est de Pragelas, à six lieues d’ici, et en ma présence. Pour leurs linges et autres nécessités, mêmes précautions que je faisois pour mes prisonniers du passé. N. B. On ne sauroit trop répéter que l’homme au masque est incontesœblement un de ces deux prisonniers ç cependant la seule précaution dont Saint-Mars fait usage lorsque le médecin vint les voir , c’est dïrre présent à ces visites. ~ Saint-Mars au Miniszrc. D’Exilles, le 23 décembre 168g. Mes prisonniers sont toujours malades et dans les remèdes; du reste, ils sont dans une grande quiétufi. \ === Chapitre42.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer (114) ‘Saint-Mars fà Iouvois. D’Exilles, le zo janvier 1681‘ MONSEIGNEUR , Je suis pénétré de la nouvelle grace que je viens de recevoir de sa Majesté (le gouvernement des îles Sainte-Mar uerite. Si vous m’ordonnez 8 d’y aller dans peu, je vous supplie de per- mettre que ce soit par le Piémont, à cause de a rau e uani e nei e ui a ici lgdqttéd gq’ly d’à l . Embrum, et à mon retour , qui sera le plus prompt que faire se pourra, de trouver bon que j’aille en chemin faisant prendre congé de M.. le Duc de Savoie, de qui j’ai toujours reçu mille honneurs. Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de n1on,prisonnier , que je puis bien vous en répondre, Monseigneur , pour son entière sûreté , et même pour Pentretien que i’ai toujours empêché d’avoir avec mon lieu- tenant, à qui j’ai défendu de lui jamais parler, ce qui s’exécute ponctuellement. Si je le mène aux îles, je crois que la plus sûre voiture seroit une chaise, couverte de toile cirée, deimanière qu’il auroit assez d’air sans que personne le pût voir, ni lui parler pendant la route, pas même mes soldats que je choisirois pour êt‘ proche il l {l l l l Î 1 l 1 i ( 11s ) ' de la chaise, qui seroit moins embarrassante qu’une litière qui peut souvent se rompre. . ~ Saint-Mars au Ministre. Q Des Islcs Sainte-Marguerite , le a; mars 1687. . . ‘ ‘ ’ Il y a trente jours que je suis arrivé ici, j’en ai passé vingt-six au lit , avec une fièvre’ continue. J’ai tant pris de quinquina en poudre, que depuis trois jours je suis sans fièvre. J’ai envoyé prendre ma litière à Toulon, pour partir d’ici le 26 du courant, et j’espère d’être à Exilles en huit jours , par la route d’Embrun et de Briancon. Dès que j’aurai reçu Phonneur de vos commandemens, Monseigneur, je me remettrai en marche avec mon prisonnier que je vous promets de conduire ici en toute sû- reté , "sans que personne le voie ni lui puisse parler. Je ne lui ferai point entendre la messe depuis son départ d’Exillcs , jusqu’à ce qu’il soit logé dans la prisonqifon lui préparera ici, où il y aura joignant une chapelle.....--Je vous ‘réponds sur mon honneur, de la sûreté entière de mon prisonnier. \ === Chapitre43.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ( 116 Saint-Mars au Ministre. Des Isles Sainte - Marguerite, le 3 . mai 1687. o MONSEIGNEUR, Je suis arrivé ici le go du mois passéfje n’ai resté que douze jours en chemin , à cause que mon prisonnier étoit malade, à ce qu’il disoit n’avoir pas autant d’air qu'il l’auroit souhaité; je puis vous assurer, Monseigneur, que personne au monde ne l’a vu, et que la manière dont je l’ai gardé et conduit pendant toute ma route, fait que chacun cherche à de- viner qui peut être mon prisonnier.‘ ._. . .. Le lit de mon prisonnier étoit si vieux et rompu, que tout ce dont il se servoit, tant linge de table que meubles, qu’il ne valoir pas la peine d’apporter ici, l’on n’en a eu que treize écus...... »-J’ai donné a huit porteurs qui m’ont apporté une chaise de Turin, et mon prisonnier, jus- ues ici com tant ladite chaise deux cent (117) Saint-Mars au Ministre’ Des Isles Sainte - Marguerite , le - 4 juin 169z. . / x f Le premier de ces ministres (protestant), qu’on a conduit ici, chante nuit et jour à haute voix des pseaumes , exprès pour se faire con- noître pour tel qu’il est, après lui avoir dé- fendu par plusieurs fois de discontinuer, sur peine d’une grosse discipline que je lui ai don- née, ainsi qu’il son camarade nommé Salves , qui a Pécriture’ en tête sur sa vaisselle d’étain et sur son linge, des pauvretés , pour faire en- tendre qu’on le retient injustement pour la pu- reté de la foi. r 4’: ’ P DE L’IMPRIMERIE DE VALADE Rue Coquillière, près celle If]. Rousseau. i- === Chapitre44.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l ' ’ J ‘a 1 I ¢ - ’ , ’ Q , ‘ ‘ v ' v I/ . z _ - ’ . ’ \ ‘ | _,. 1 ’ l I ~ U \ ‘ ' ’ ‘ I ) ,. f r _ ‘ I O ' ‘ I \ ' 4 , ’ . ‘ . ’ 1 ‘.‘ UHOMME AU MASQUE DE FER ..Ïl’%a»:‘-=Ë DE Llfifâ‘ - f ‘141-‘0 du Palais de’: === Chapitre45.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer \ ŒUVBÎS DE PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE. HISTOIRE. HISTOIRE DU SEIZIEME SIÈCLE EN FRANCE, d'après les ori- ginaux , manuscrits et imprimés; Première sériezrègiie de Louis XII, 4 vol. in-8°. ' (Cet ouvrage ayant été détruit par l'incendie de la rue du Pot-zie-Fer, la publication se trouve suspendue provisoirement. Le cinquième volume doit com léler la remière série.) HISTOIPRE DE L’HOMME AU MASQUE DE FER, l vol. in-8°. ROMANS-HISTOIRES’ HÏLTLASDANSE MACABRE, histoire du temps de Charles Vil, v0 . in- °. - 1440. -LES FRANCS TAUPINS , histoire du temps de Charles VII , 3 vol. iii-8°. 15H. - LE ‘ROI DES RIBAUDS, histoire du temps de Louis XII , 2 vol. iii-8°. 1525. - LES DEUX FOUS , histoire du temps de François I", 1 vol. in 8°. . 1680. -PIGNEROL , histoire, du tem s 6e Louis XIV ., 2 vol. in-8°. 1692. -LA FOLLE D’ORLEANS, Iiistoire du temps de Louis XIV, 2 vol. iii-8°. . BÜMÀNS DÉ MŒUBS- DE PRÈS ET DE LOIN, ïûinan conjugal, 2 vol. in-8°. LE DIVORCE , histoire du temps de l‘Em ire ., l vol. in-8°. VERTU ET TEMPERAMENT, histoire su temps de la Restauration, 2 vol. in-8°. - _ UNE FEMME MALHEUREUSE , i" partie : FiLLE, FEMME, 2 vol. iii-3°. CONTES ET NOUVELLES HISTORIQUES’ LES SOIRÉES DE WÀLTER SCOTT, 2 vol. in-8°. LE BON VIEUX TEMPS , 2 vol. iii-8°. ËUAND ‘ŸETAIS JEUNE , Souvenirs d'un vieux , 2 vol. iii-SU. EDIÀNOCHES, 2 vol. iu-8°. CONTES A MES PETITS ENFANS , 2 vol. iii-lfl. CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR , l vol. in-S°. " mflfinurunz: minis, MON GRAND FAUTEUIL, poésies et dissertations historiques , 2 vol. iH’8°’ SOUS EBESSE; 111m: paraître à hîffércntm épuques : LA CHAMBRE DES POISONS , histoire du temps de Louis XIV, ‘2 ol. i -8°. I-IISTOIRIE DES FOUS EN TITRE D’OFFICE , l vol. in-8_°. UNE FEMME MALHEUREUSE, 211" partie = Armure , Main. ‘2 vol’ iii-8°. - UAVORTON , histoire iIu temps de Louis XIV_, 2 vol. in-8°. _ LES VA-NU-PIEDS , histoire d,u temäs de Louis XIII , 2 vol. in-B. _ _ PHYSIOLOGIE DE LA LITTEBAT RE CONTEMPORAINE‘ suivie de PHistoire des Acrofiates littéraires , ‘2 vol. iu-8°; _ HISTOIRE DE LA REGENCE DE PHILIPPE D ORLEANS, 6 vol. iii-8°. imriiiiiisiiir m; v‘. noNnEY-nuriifz‘, rue Saint-Louis, 46, au Marais v 1? === Chapitre46.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer i__ _‘ _ _ q _,...__.s. g, "‘./LX-c:.1;',: -- _ _Î 1 1 " a 1,‘ , . MASQUE DE FER PAR PAUL Ia- ‘TAGOB’ BIBLIOPHILE. À Livres nouveaulx, livres vielz et antiques. Éflimnz Donna‘. VËLLË DË LYÜÏ; signons du Palais des lIL-fi‘ o PARIS. VICTOR MAGEN’ Énrrnun’ 21, QUAI uns AUGUSTINS. 1857. RA GIRAUIDIL flo/ÜÜÏÏ, z '"°U1 === Chapitre47.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ~__..._.... __ _ ._. _ . ç» ‘w.,-,‘,’y"f_ ‘ ‘., ‘Ÿ - ï’ f A MON AMI GUILBERT m: PIXÉRÉGOURT. Gelivre vous appartient, mon ami, puisque l’idée pre- mière me vient de vous, ou du moins à cause de vous, sans que vous vous en doutiez ,: à ce titre, Ïattache beau- coup de prix à cet ouvrage 5 .et comme je le crois dune nature durable, fondé qu’il est sur une étude approfondie du point le plus curieux de Fhistoire mOderne, je le choi.- sis comme un monument de marbre, où mon amitié veut inscrire votre nom couronné par cinquante victoires dra- matiques, immortelles dans les fastes de notre théâtre! Mais ce n’est pas au dramaturge, surnommé le Cor- r 1 V1 neille des boulet/arts" par Charles Nodier, c’est au biblio- phile que fadresse ici un témoignage public de mon vieil attachement. _ a _ Voici un livre fait avec des livres, et souvent avec ceux de votre bibliothèque, ‘malgré la devise fondamen- tale écrite sur la porte de ce panthéon dédié aux illus- trations et aux raretés bibliographiques : Tel est le triste sort de tout livre prêté : Souvent il est perdu , toujours il est gâté. Eh bien! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volu- mes que vous avez confiés à ma tendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tiré comme Ève de la côte dflkdam. Je serai assezmécompensé, si ‘vous recevez cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus ou moins directe, si vous lui faites fête ainsi qu’à un enfant de la maison, si vous lui donnez place dans votre cata- logue tout plein de hauts et puissans seigneurs littéraires, si vous Yhabillez de maroquin ou de cuir tle Russie, si vous le dorez sur toutes les coutures, ainsi qu’un cham- bellan de liEmpire. ‘ ‘ Uorigine de cet ouvrage vous intéressera peut-être plus que Youvrage même , -dans lequel » vous retrouverez eæcerpza poetæ memb/‘a, de même que dans la marmite où_‘Médée fit bouillir le vieux père» de Jason, coupé>par morceaux, afin de ‘le rajeunir. N’est-ce ‘pas la manière de composer des livres nouveauxavec des livres anciens, conèassés-evpassés à l’alambicf?'Le grand système de la 1 d l V11 - vie universelle peut {appliquer à toutes les créations de la plume: une tragédie morte et lugubre sereproduit en comédie’ vive et rieuse; bien plus, on fabrique, selon Pordonnance, des extraits, des décoctions, des mélanges de livres, assez agréables au goût, et fort propres à servir de remède‘ caustique contre llennui; La tâche du manipu- lateunse ‘home à choisir, à‘ résumer, à comparerà àmor- celer; on respecte ÏGJfOIIdS en-gehangeant la forme i! on renouvelle Informe en conservant lefonds; on ressuscite ou Ponlgalvanisedes cadavres; cela se nommait ‘autrefois : tirferdelbr du fumier d’Ennius. Les procédés intellec- tuels de notre‘ tempsne sont pas moins ingénieux que les’ procédés matériels employés par ‘la science’ et Pinrlustirie : on est bien’ parvenu à ‘faire ‘Œexcellent bouillon économif que "avec des òssemens humains à demi putréfiés,‘ qui ne comptaient pas moins de ‘cinqisièclesl O temporal, ó’ mores!" - ’ " ' ' " ‘i f; Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles- seuls osent supporter en face , sans craindre ‘uneïtfiéwire cérébrale ou une ophthalmie, je me promenais sur" lequa1i= Voltaire’, en flairantle veau eflemouton rôtis îëtfcalciriés‘ par une"chaleurldtïivingtieinq degrésfiîéäumuii. "Jevnfiî prenais Ëürde ' 1 quolqiié i rna - chemise ‘fût- collée’ Ïä i {rions dos qui nztîraitwousf ïlés waykins solaires" sur’ son irrêiê‘ éhlfl niirilinte E» car‘ ‘mini ‘ tête‘; ptòfigeetlans- les ‘boites poüdr-èusesï des’ tmuquinisiesg‘ üesèefiiiait f au’ niveau‘ ‘délai rxlîtrifièçvei) sïàbrùhlt‘ ir-lbthlâre ‘de = ‘ïnkäîi’ em-ps. ‘ne fehefctisss‘; parmi’ ‘ses ‘Iäswicaïîbrcchures « inslgüîfïarltesjfi qïrelqufiuiifi ‘dé rats» putlosfipsmpillas‘; Anonymes ‘que la Trsælòiuiibn‘ ‘épàrfilllliitl VIII surle sol de laliberté, et que vous reciieillez soigneusement, à l’instar des feuilles de chêne qui s’envolaient de l’antre (le la svbille. Mon bonheur, à moi, c’est de découvrir une de ces pièces historiques, satiriques, théâtrales ou li- cencieuses, pour Papporter en tribut à votre précieuse collection révolutionnaire, et pour remplir un des porte- feuilles noirs, ornés d’une tête de mort blanche , monu- ment terrible et philosophique, où vous ressemblez les débris de la gaîté française de 93. Mais cette collection est si complète, que mes plus rares captures vous sont trop souvent inutiles, ‘ct que là où je crois combler un vide, je trouve Ïune‘ montagne de documens singuliers que je ne soupçonnais pas même existans: votre richesse, qui mïêtonne, accroît mon émulation, .et je m’en vais, plus persévérant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprimé qu’on enlève des greniers pour le vendre à la livre et Yétaler aux veux des passans sur les parapets de la rivière. ‘ j J’étais ‘arrivé devant Fétalage du père P... , que nous connaissons tous, nous autres coureurs (le bonnes fortu- nes en matière de bouquins : le père P... n’est pas de la force de Techner ni de Croiet, je favoue; il ne sait parler ni éditions, ni reliures, ni bibliotechnie, ni bibliologie, ni bibliuguiancie, il toucherait cent fois un elzevier non rogné, sans le distinguer des almanachs liégeois du siècle dernier, il ne mettrait aucune différence de prix entre un almanach royal, en maroquin rouge, et un alde revêtu de la livrée magnifique de Jean Groslier, avec finscription célèbre : ‘Ïo. Grolierii et amicorum. Aussi les amateurs === Chapitre48.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer lX lui ont-ils vouéune reconnaissance éternelle, à cause des excellens marchés faits aux dépens de ce brave homme, qui ne s’en plaint jamais, et qui n’élève pas même ses prétentions le lendemain du jour où il a vendu pour quel- ques sous un bouquin rare et précieux z, car les livres n’ont à ses yeux qu’une valeur relative au format et au poids du papier: tout in-folio est estimé trois francs; tout in- quarto trente sous; tout in-octavo vingt sous; tout in- douze cinquante centimes. Voilà le tarif dont il ne se départ pas, et qui lui évite la peine de lire les titres des ouvrages qu’il débite en plein air. Cependant ce Diogène de la bouquinerie n’est pas , comme ses confrères, un ignorant en long et en large; il a, au contraire, un savoir particulier qu’il doit aux cir- constances, et qui étonnerait un bibliographe de la révo- lution. Feu M. Barbier eût sans doute ajouté un volume à son excellent Dictionnaire des Anoriymes, s’il avait découvert cette source vivante de faits et d’anecdotes con- cernant Phistoire et la littérature de la lin du dernier siècle. N’interrogez pas le père P... sur les événemens et les livres antérieurs à 1770 : il croirait que vous parlez grec; mais à partir de cette époque jusqu’à la restaura- tion, vous imagineriez, à Pentendre, que la bibliothèque révolutionnaire de M. Deschiens s’est infiltrée tout en- tière et toute cataloguée dans la cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu’il a été pendant quarante ans initié aux secrets de la librairie et du journalisme; bien plus, il vous nommera fauteur de tel journal aristo- crate, de tel pamphlet terroriste, de telle afliche répu- X‘ === Chapitre49.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer I æ X blicaine; il vous racontera une foule de traits originaux qu’en dirait recueillis dans le cabinet du lieutenant de l police Sartlnes ou Lenoir, pour amuser les après-soupers de Louis XV. Où donc le vendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de noms propres et de‘ dates E’ je n’en sais rien, s’il le sait : il a vécu , il a vu, il s’est souvenu. Sa mémoire allait ramassant tout ce que lui offrit le panorama de la république ,‘ et devenait , pour ainsi dire, une table exacte et détaillée du Zlloniteur. Etait-il conventionnel? point; libelliste P point; membre de la commune de Paris? point; maratiste, dantoniste , robespierriste, thermidoriste? à d’autres , bon Dieul il fut, selon M. Boulard , qui l’avait rencontré bien à propos pour échapper au sanglant hors la loi, simple soldat réquisitionnaire, et pourtant il eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement, de- puis Necker jusqdà Talien 5 il se servit du crédit qu’il avait alors pour sauver différentes personnes qui existent en- core, riches et puissantes, mais vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux septembriseurs. Cet étrange étalagiste , dont le visage bronzé , la physionomie rébarbative et la voix rude rappellent certains portraits terribles de ses contemporains, supporte patiemment l’ou- bli des hommes , la pauvreté, le froid et la chaleur : je l’ai pris long-temps pour un frère de Mirabeau, tant il v a de ressemblance entre eux. En tout cas , fussent-ils du même sang’, le bouquiniste méprise beaucoup Forateur ‘qu’il accuse de trahison et de vénalité. - Avez-vous du nouveau, père P...? lui dis-je en par- ‘XI "' f f -v_-fi-=’"!nw=u.__‘_,_y_. _. , courantjde l’œil les étiquettes des volumes , espèce d‘hié- roglyphesqubn devine à force d’habitude, en dépit des jcapricieuses abréviations du relieiir et des outrages ‘du hâle, qui dévore en huit jours la plus riche dorure de Hering‘ . ' ' ' - J’ai là de la révolution , répondit-il en me montrant un paquet de brochures qu’ il n’avait pas encore déployées. C'est un cadeau de ,‘ de la convention; il a quatre- vingt-six ans, il quitte Paris pour se retirer en province, et, au lieu de vendre son vieux papier, il me l‘a donné à condition que je l’en débarrasserais tout de suite. - Je ne veux rien sur la révolution, par malheur. - Vous avez tort; il y a du bon là-dedans. 4 - Plus tard, je fermerai une bihlothèque spéciale pour cevtemps si ‘fécond en imprimés de toute espèce °, j’atten- drai seulement que mon propriétaire veuille ajouter deux ou trois chambres à mon appartement pour v loger maré- volution. v - Deux ou trois chambres Pil en ‘faudrait bien dixau moins , si Fonaréunissait tout ce/qui a été écrit depuis 89. ' - Mais voyons-la défroque de votre conventionnel : suis fondé» de pouvoir de mon ami Guilbert de Pïxéré- court qui rassemble la partie gaie de la révolution. ' f . - La partie gaie! répliqua-t-il avec une grimacefle chat-tigre z ça prouve eneÊfetque le Français est né malin. - Cherchez-moi quelque drôlerie‘? . - Tenez , voici un pamphlet payé par (ÏÛrléans Brissot de Warville : ce destjpaslconunun. , j j i - Essais historiques sur, la fvie de 1Harief11nioirælle a l’ === Chapitre50.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer Xll ‘ rIiAutriclze, reine de Frdizce , pour servir‘ à fhistoire de cette princesse , Londres , 1789. - Lisez plutôt : imprimé à Paris , chez Lerouge , si je ne me trompe. -- Comment avez-vous appris ces détails? - Prenez-les , ne les prenez pas : ils sont authentiques, et vous pourriez questionner là-dessus q_uelqu’un qui ne me démentira pas. -- Qui donc P i -- M. L. .., graveur au Palais-Royal z» il était attaché au cabinet secret de M‘ le lieutenant de police , et il accom- pagna Brissot à lafiastille,’ quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine-de cette odieuse satire. - Eh l vous dites. que Philippe d’Orléans ne fut pas étranger à ce libelle P _ - On l’a dit , mais je ne vous nommerai pas mes auto- rités. - Au reste , j’ajoute aisément foi à vos paroles ; car en cette crise épouvantable de la société , tous les partis em- ployaient les mêmes armes , l’injure et la calomnie. Le duc d’Orléans n'était pas plus épargné par la cour, qui trem- pait la plume de Monjeye dans le venin du mensonge pour empoisonner la réputation de ses adversaires. -- C’est vrai. Voulez-vous du lllasque de F erP - Grande découverte .’. .. FHomme au [Vasque de Fer dévoilé.’ Qu’est-ce que cette facétie P - Je ne me rappelle plus fauteur de cette feuille vo- ‘lante, qu’_on a crié dans les rues pendant tout le mois d’août i === Chapitre51.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer XIII ' a 89 g on en a vendu plus de cent mil-le exemplaires à deux sous. a t =-» --’ ' - Ces sept pages (Yimpression ‘auront ‘produità l’au- teur plus de bénéfice que je n’en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage. ’ - i - Oui dà , on gagnait gros à faire des papiers publics : c’était Grangé , imprimeur , -rue de la Parcheminerie , qui avait la haute main dans ce commerce. - Mais qu’avait-on découvert? a ’ - Que l’Homme au Masque de Fer n’était autre que le surintendant‘ Fouquet. ‘ ’ ‘ - ' ‘ - Peste! qu’est-ce qui avait découvert cela i’ Grange , imprimeur, rue de la Parcheminerie? a ‘ » i - Non , peut-être ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les archives de’ lallastillq‘, et qui, dans les Loisirs d’un Patriote français. .. _' Son journal s’intitulait simplement le Patriote frum çais. . - Son journal, d’accord; mais il imagina d’annoncer la petite piéce‘ en même ‘temps’ que la grande, et ‘ilipùblia un autre recueil dont les tientewsix livraisons parues com- posent un volume soüs ce’ titrle i Loisirs d’ un Patriote français. ' ‘ ' i ‘_ _ ' - Eh bien! occupa-t-il ses ‘loisirs à chercherce que pouvait être le Masque de Fer? ‘ ' ' ’ - M. Brissot visita soigneusement la chambre que le prisonnier avait habitée dans la tour de la Bertaudièrel - M. Brissot était si crédule, qu’il‘ se persuada petits être avoir vu le fantôme de cet inconnu? ' ’ ' i 21H!’ é-rflomltifl jfitmetlftotlveiflwen surveillance à la Bastille, î pour qu on n’enlevât aucun objet pendant la démolition, je’ ‘ÏÏGÛGOIINËÄLBHÏSSOÜÀ qui ‘Yoiuavait. remis "une carte ‘ra- massée dans la cour 5 je le menai dans l'a troisième chambre de la Bertaudière , et lorsqu’il eut passé en revue tous les coins et recoins decette prison ,:il- se frotta lesniains en ‘répétant avec joie z (Ïest lui l e’Bs.t Fouquetl. - _ - Qu’est-ce qui lïzngagoait à établir cette ‘opinion? -I)es vers écrits avBQ-JQWOÎÏIŒ: d’un couteau sur la serrure et; les’ verrousfde-‘lafportex-f; - , 1 I - Dcs vers l le Zllasque de Ferétait donc un poète? ,. , - Je HQÄGS al’ Peä.rsIenus-î9us.pafv_cœur, mais vous ju- gérez qu’ils étaient assez. jolis; ï ,‘Ï" f _' Qróiue est apièsentÏiinuibjet-de‘ clémence : S'il a cru les conseils dhneaiveugle puissance , , Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux! me" l «r,» ‘flan: ‘z!’ f‘ ( :_ f_ _» «HïïzÏlléllÎäl-‘îf 4195 13511111114; é‘? m1?‘ W’é1='."@‘1‘= = F!’ SOQRÛGSJYËHSXV - Ce doit être un Lafontaine qui fut nomme’ commis- saire de la trésorerie , à la place du citoyen Huber? -Nonl non! c’est le fabuliste. -- Le fabulistel en effet , par un arrêté du directoire, de l’a.n VII , les restes de ce Jean La Fontaine furent dé- posés au Musée des Monumens français. Je quittai si précipitamment mon bouquiniste, que j’oubliai de lui payer les deux brochures que j’achetais pour vous; mais j’emportais à la fois un document qui devait faire la base du système que j’essayai depuis de fon- der sur le zïlasque de Fer. Il me semblait que le voile qui ‘cachaitla vérité venait de se déchirer devant moi, et toutes les études que j’avais faites du siècle de Louis XIV convergeaient en un point pour y jeter la lumière de la cri- tique. Dès lors, mon œuvre commença; je l’achevai pierre à pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve. Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m’armai de dates, je m’en formai une armure impéné- trable , et je combattis avec la certitude de mon bon droit. Ce fut sous vos regards et dans votre bibliothèque, mon digne ami, que ce tournoi a eu lieu; ce sont vos livres qui m’ont fourni des armes offensives et défensives. Soyez à présent le juge du camp, et déclarez si la victoire m’est restée, ou bien si elle est encore indécise. Enfin , je re- garde mon entreprise comme la dernière qui sera tentée pour arriver à la connaissance de ce grand mystère histo- rique, et nous serons forcés de recourir au hasard d’une gageure, dans le cas où vous voudriez soutenir, contre mon avis, que le [Vasque de Fer était le duc de Beau- KVÏ fort, ou le duc de Montmouth , ou le comte de Verman- dois , ou le frère de Louis XIV, ou le secrétaire du duc de Mantoue ; _je choisirai dans votre incomparable collection Fenjeu du pari : soit votre Rapin de Thoyras, en grand papier de Hollande, avec reliure de Padeloup; soit votre Sagesse de Charron, le plus parfait de tous les exem- plaires connus; soit vos Heures de MÜ‘ de La Vallière, écrites par le célèbre calligraphe ‘Ïarry; soit votre Régnier, édition d’Elzevier, broché! l! soit votre Chevalier aux Dames, qui souvent mïsmpêche de dormir; soit votre lettre autographe de La Fontaine; soit votre Registre de la Bastille, autographe de 1705 à 1752 , soit quelque autre trésor de ce cabinet qui fait l’envie et le désespoir de la Société des Bibliophiles français. Mais qu’est-ce qui décidera le pari? Louis XIV , Louvois ou Saint-Mars P Ahl mon ami, revenez vite en santé, reprenez votre verve de jeune homme, votre feu sacré de bibliophile , et recommençons à nous disputer sur la hauteur des marges d’un Elzevier, sur les fers d’une reliure, sur le mérite d’une édition , sur fauthenticité d’un autographe, sur la valeur réelle ou idéale d’un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un carton supprimé par la censure, sur Ïimportance bibliographique du Cochon mitré ou de la Sauce au verjus, mais non jamais sur notre égale et in- violable amitié. PAUL L. JACOB, Bibliophile. DHQMME AU ' MASQUE DE FER ‘VILL’ ’ . Ëtblloth. fig, ru === Chapitre52.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer - -.-nu--I _‘ H _ _ _ 7 ‘ L i; Q _ + __ ‘ A _ _ _ F W A _ I __ I fl I I ‘ \ I 1 ‘ I ’ I l Il . - I _ . _ " I; l‘... ‘d’! ' _ a _ ‘U I ’ I \ l _ l _'___: ‘ï ‘ . ‘- ‘J I I . l _ O === Chapitre53.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l » . Dl go _ ,_,. v r - 1 1 ‘r l ’ , ‘ . ...I . l l l l , \ , ’ l . »i‘ ‘ . PREMIÈRE PARTIE. -. . . ' 4 Ce fut en 1745 que transpira, pour la première 1 fois, dans le public, lhistoire mystérieuse et ter- rible du Masque de Fer; jusque-là, les prisons d’e- _\ j _ .. .1 ‘ Un extrait de cette Histoire a été publié dans la Revue de Paris, mais la forme de-ce recueil ne permettait pas de donner place aux déve- loppernens les plus curieux, et la rapidité de l'impression a laissé échapper à Pauteur un grand nombre de fautes qui dénaturent’ son travail. « I 1 31-5 ‘.4! ‘f: it: 1+ - v‘, Ÿ-‘ {ÄÏ r. ra 51 ‘ . . 51;: - a ‘m . , _ 11‘. \.- il ‘il ‘ QO . 20 "CÜ tat, où cet inconnu subit une captivité si extraor- dinaire pendant de longues années, avaient bien gardé leur secret , et à peine une tradition , vague et 0l).1I‘6 comme le fait lui-même , avait-elle survécu au passage ‘du prisonnier masqué à Pignerol , à Exilles, aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille. En 4745 , la compagnie des libraires associés d’Amsterdam publia un volume in-l 2 intitulé : Me’- moires secrets pour servir à Ïhzstoire de Perse, sans nom d’auteur. C’était une histoire galante et politique de la cour de France , sous des noms ima- ginaires, depuis la mort de Louis XIV. Ce livre, écrit avec élégance et facilité, ne renfermait guère que des faits déjà connus etnarrés ailleurs avec moins de déguisemens; cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande, et surtout en France, qu’on le réimprima la même année (in-l 6, format elzevier ), Ïet qu’on en fit, l’année suivante, une nouvelle édi- tion ‘in-l _8 , avec des augmentations ' qui paraissent ’ u Cette édition , dit l’Avis des libraires, est corrigée et augmentée de plusieurs portraits iutéressans et qui sont touchés avec la même force que ceux qui ont mérité les sulfrages des connaisseurs. rCes portraits furent jugés en efiet si ressemblans et si bien tracés , que Mouille d’An-’ geryille cn a copié quelques-uns dans la Vie privée de Louis XV, Londres, 1788, 11' vol. in-lî. » === Chapitre54.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ _______ ..__i_7 ,1_"._.,‘. w __ 4~ crr - ‘ ..-'*v .4.- ...’,," f " _ ‘ ' o 21 interpolées par une main étrangère, et avec une 9 Clef aussi fautive qu incomplète, qui sans doute ne _ fut ‘pas rédigée par fauteur de Youvrage. Une anec- dote vraiment extraordinaire, qu’on trouve dans ces Mémoires, semble avoir été la principale cause du bruit qu’-ils firent ‘à leur "apparition. « N’ayant d’a'utre dessein, disait fauteur (p. 20 de la 2° édition), que de raconter des choses igno- rées, ou qui n’ont point été écrites, ou qu’il est im- possible de taire, nous allons passer à un fait peu connu qui concerne le prince Giafèr ( Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils "d-e LouisQClV et de mademoiselle de La Vallière ), quZd li Il c zajou (le duc d’Orléans, régent) alla visiter dans l-a for- teresse (Yfspahan ( la Bastille), où il était prison- nier depuis plusieurs années. Cette visite n’eut vrai- semblablement point d’autre motif que de Èassurer de Yexistence d'un prince cru mort de la peste de- puis plus de trente-huit ans, et dont les obsèques’ {étaient faites à la vue de toute une armée. » Voici maintenant la relation de ce que fauteur persan nomme un trait cf histoire : Chu-Abus (Louis XIV) avait un fils légitime, Sephi-Mirza (Louis, dauphin de France), et un fils naturel, Giajër : ces deux princes, dilférens de, f .‘ si 2 22 caractère comme de naissance, étaient toujours en querelle et en rivalité. Un jour, Giafèr s‘oublia au point de donner un soufflet à Sephz-Mirza. Cha- Abas, informé de Youtrage qu’avait reçu Fhéritier de sa couronne , assemble ses conseillers les plus in- times, et leur expose la conduite du coupable qui doitêtre puni demort, selon les lois du pays; mais un des ministres, plus sensible que les autres d Ïafiliction de Chu-Abus, imagine d’en-voyer Giafer à Parmée, qui était alors sur les frontières du côté du‘ Feldran (la Flandre), de le faire passer pour mortfpeude jours après son arrirée , et de le trans- férer de nuit , avec leplus grand secret, dans la ci- tadelle de l’île d’Ormus (les îles Sainte-Margue- rite ‘), pendant qu’en célébrerait ses obsèques aux yeux de Yarmée, et de le retenir dans une prison perpétuellej?’ Cet avis prévalut et fut exécuté par Fentremise de gens fidèles et discrets, de telle sorte que le 1 Il est remarquable que la Clef ‘de 1746 ne di-t pas ce qu’on doit en- tendre par Pile d’Ormus; cette omission prouve que fauteur de cette clef et des additions n’est pas l'auteur des Mémoires. Prosper Marchand crut reeonnaltre le Havre-de-Grâce dans l'île d'Ormua : il relève à ce sujet l'erreur d'une autre clef que nous n'avons pas vue , dans laquelle on in- terprétait la citadelle d'0rmus par la Bastille de Paris. Dicl. (le P. Ilfar- ehaizd, art. LOUIS m: Bovmzon. . 23 prince, dont Parmée pleuraitla mort prématurée, conduit par des chemins détournés à l’île d'0rnzus, était remis entre les mains du commandant de cetîn île, lequel avait reçu d’avance _l_’ordre de ne laisser voir son prisonnier à’ qui quece fût‘ Un seul do- mestique , possesseur de ce secret d’état , avait été massacré en route par les ‘gens de Fescorte, qui lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin Œempêcher qu’il fût reconnu‘. a u Le commandant de la citadelle d’Ormus traitait son prisonnier avec le plus profond respect‘; il. le servait lui-même et prenait les plats, ‘à la porte de Fappartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n’a jamais vu le visage de Gityîer. Ce prince s’avisa unjour de graver son nom sur le dos d’une assiette avec la pointe d’un couteau. Un esclave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d’en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé , et on s’en défit sur-le-champ , afin ,d’ensevelir avec cet homme un secret d’une si grande importance. n Les réflexions que Pauteur entremêle à son récit, et auxquelles on n’a jamais pris garde, sont fort ju- dicieuses et méritent d’être' remarquées. Ainsi le meurtre inutile de ‘Pesclave amène ce commentaire, d’ 14 ‘ qui révèle en quelque sorte la position‘ personnelle de Fauteur : « Précaution déplacée, puisquïl est ‘plus vraisemblable, par les faits qu’on vient de rap- porter et par ceux qu’on va lire, que le secret a été mal gardé, accident très-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s’en trouve toujours d’indiscrets, ou par tempérament, ou par des vues d’intérét, et souvent par haine et‘ par ingratitudel » ’ « Giajêrr resta plusieurs années dans la citadelle d’Ormus, disent les Mémoires. On ne la lui fit quit- ter, pour le transférer dans celle dTspa/zan, que lorsque Cha-Abas, ‘en reconnaissance de la fidélité du commandant,lui donna le gouvernement de celle tŸIspahan qui vint à vaquer. » ' Ici l’auteur ajoute une observation qui a été sou- vent faite après lui. u Il était en effet de la prudence de faire suivre à Giafer le sort de celui à qui on l’a- vait confié, et c’eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins fidèle et moins exact. » Les Mémoires continuent : Ï ‘ - u On prenait la précaution, tant à Ormus qu’il Ispalzan , de faire mettre un masque au prince, / === Chapitre55.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer lorsque, pour cause demaladie ou pour quelque‘ autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirméavoir vu plus d'une fois ce prisonnier masqué, et ont rap- porté qu’il tutoyait le gouverneur, qui au contraire‘ lui rendait des respects infinis. » ' L’auteur donne des raisons assez plausibles qui‘ ne permirent pas de ressusciter Giqfer, lorsque Cha- Abas et Seplzi-Mirza furent morts: « Si l’on deman- de pourquoi, ayant de beaucoup survécu à Chez-A- bas et à Sephi-Mirza, Giafèr n'a pas été élargi? comme il semble que cela aurait dû être, qu’on fasse- attention qu’il n’était pas possible de rétablir dans son état, son rang et ses dignités, un prince ‘dont-le tombeau existait encore, et des- obsèques duquel il‘ y avait non seulement des témoins, mais des preu- ves par écrit , dont, quelque chose qu'on pût imagi- ner, on n’aurait pas détruitlauthenticité dans .l’es- prit des peuples encore persuadés aujourd’hui que Giafèl‘ est mort de la peste au camp de Farmée du‘ Feldran. Ali- Homajou’ mourut peu de temps après la visite qu’il fit à Giqjèr. n Ce dernier aurait donc été encore vivant vens1723, année de la mort du duc d’0rléans.’ i Tel fut le fondement de la plupart des versions === Chapitre56.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 25 x3‘ w f __v qui circulèrent depuis sur’ l'aventure du prisonnier‘ masqué‘. Ce sujet devint’ aussitôt Faliment ‘des con-z troverses historiques,’ etdès lors, quelques critiques‘ distingués adoptèrent, sans hésiter, le témoignage’ des Mémoires de la cour de Perse, qui’ semblaient d’accord avec les mémoires authentiques du règne’ de Louis XIV, sur diverses particularités de cette’ anecdote singulière,’ ' , _ ‘ ‘ _ _ Le comtejde Vermandofs partit en effet pour’ lÏar- ‘niée de Flàndre, peu de‘. temps après avoir reparti’ à la cour, dont lekroi. Favait exilé,‘ parce qu’il sîétait trouvé dans des fdébauchesavec plusieurs gentils»- hommes; or", le roi; dit mademoiselle dejMoritpenè sier’ , nüzvait pas été content de_;sa conduiteet ne le, voulait point ‘voir. Le’ jeune princeiquiadonnapar là beaucoup de chdgrinà-sa mère, et ‘qui fut si bien prêche‘ qu’on croyait qu’il se fait fait uîi fort hon- néte homme, ne resta que quatre jours à la cour pour prendre‘ congé, arriva au camp devant Courtray au commencement du mois de novembre 4683, se trou- va mal le 42 au soir et mourut le 49 d’un fièvre ma- ligne (les Mémoiresde Perse en fontla peste, afin, di- sent-ils, ofeflîayeretdecarter tous ceux‘ qui auraient U ' Mémoires de Mlle de Montpensier, dans la Collection des Ménz. rela- tifs Ëiïhistoirc de France, publiée par Petitot, 2' série, t. 43, p. 47/4. 27 envie, de le pair) , Mademoiselle de Montpensier glimque le 20m1? de Vermandds‘ 1001120- mflladedavbif. 1m tmp d'eau-def-vie, ce qui-prouverait assez quËil-gif 914 taitpfls corrigé desefi mauvaises habitudes, malgré la. NiQTfQtirËGZqiIÏiI; menait zà Faris auparavant, lors- que, ne ‘fiqrfqnt qyejpour aller à FAcadémie-etfe mylètçifile vzessafil avait, par son repentir, tipaisé laflelèredu.mif ÏÏ 2:11! Ïifliv f: f’ _Ï f» r- ' . e ;La ptobabiliftäsiïqn eehèvsmnt du jeupextébau- ché, sutfdhs ordres aeflretsfelefltquis XfIVc,,fut.niée-am eemfictieui,» sinon avec îtllfîñlgspàrlitïbattïll aleffliu; (Çruoyngflfli Ssloul’. Marchand‘; mais , àjnsithd avis, c’esf;un pssndoaymiÙ-quirdans une ‘ÏËÊÉBÜÉÜPÎIBÎ un’ defiesamifi fetfinsérés ‘flans, la Bibliothèquesraisän- née. dfl-Ïxæflïädflll-Ï: de lflrlumpefùuntñnü dluæmois de juindlïàñ, ‘mit Uaventnie du priàonuibi: masqué au sang ÆÜbrÆÏwfluiaÜÜÔ‘ eades harpe dates rqflëfltòflfätlfl-S-ël falhturfleä; dslnïf’ lfisqueñtfssrlæ vratseælilwewnëme‘räestîgas nbservde‘. . _ n » f’ . Ûâpälldfillîllflllàfültdt? Çfunyngen aveue que tes Mémèirèfiflïef Pmeftavaîeet excité la euriqszftéëdn publv_'c,;à 10ans‘) tiflä-gpvrrlmits assez ressemblait: et. crayvnatés 1393€; des traits hardis’. « Itfautetir est sa- gement resté derrière’ Île rideau, dit-il, et fera bien de s’y tenir : à son style et à‘ ses sentimens, onvoit _ 2s qu’il est Français de naissance; cependant M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le connaît.» On remarque su-rtout dans cette lettre une phrase- qui donne à réfléchir sur l’au- teur du livre et de la lettre : u Le célèbre M. d’e- V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage.» N’est-il pas au moins singulier que Yopinionde Voltaire soit invo- quée ici, peu de mois après la publication des Illé- moires de Perse, et que huit ans plus tard Voltaire parle de eœ Mémoires à peu près dans des termes semblables, ensoutenant toujours que personneavant lui n’avait publié l’anecdote du Masque de fer? Le Journal des Savants, qu’en réimprimait en Hollande avec des additions extraites la plupart des Mémoires de Trévoua‘, ne demeura pas étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certaùis : un M‘. deW... dans une lettre adressée à M. de G...-(initiales supposées sans doute), et ajou- tée au mois de juillet, p. 348 de Fédition d’Ams- terdam , sappuya encore du nom de Voltaire et d’une prétendue lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter Yopinion du baron de Crunyngen et pour dé- fendre la valeur historique de l’anecdote des Mémoi- res de Perse. Suivant ce M. de W. . . , Voltaire aurait - 29 dit, dans cettp lettre, qu’il savait à/ònd l'histoire du- prisonnier au masque de fer, ce que‘ généralement on a cru désigner M . de Vermandozk. M. de W.. . , dans sa lettre au Journal des S avans, qu’on pourrait attribuer à Voltaire lui-même, si‘ elle était d’un meil- leur style, ajoute qu’il connaît quelqu'un (Voltaire sans doute) a qui a- assuré avoir lu un manuscrit inti- tulé le Prisonnier masqué; que plusieurs de ses traits sont bien semblables à Phistoire de Giafer; que ce manuscrit avait etésur le point d’être rendu public; mais» que des ordres supérieurs et des menaces ef- frayantes en avaient empêché, parce que c'était préci- sément l histoire du prince de Vermandoisoi. La lettre de Voltaire à l’abbé‘_Dl._.., que citait M . dans la sienne, non seulement n’était ni pu- blique, ni’. imprimée, mais encore n'avait jamais exis- té, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le mystère de Phomme au masque, produisit un dé- testableroman du chevalier deMouh-y, sous le titre du Masque de fer, ou les Äventures admirables du père et du fils, imprimé sans nom d’auteur à La Have en 1746, chez Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-l 2. Ce ‘fut là probablement ce qui donna lieu au surnom de Masque de jèr, forgé par Pimagi- native du chevalier de Mouhy, espècefde spadassin 30 . plumitii aux gages de (Voltaire, jet scribe n,on moins fécond que son maître. ’ j. 4 . . 4’ _ 4 Ce roman est unimbroglio espagnol qui ne man- que pas dŸimagination’, mais dont le style surpasse en barbarie’ tout ce’ que ‘le chevalier defMouhy a écrit; le sujet ne se rapporte nullement àlanecdote des Mémoires de Perse : Don Pèdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est marié secrètement ŒŒBBÏ la sœur du roi de Castille; ce roi sîiitroduit que; mais’, dans lŸappartement où sont couchés lesdeuxépoux : u Il s’était muni, raconte Fauteurfllegienaç‘ nia;- ques, en partant de sa cour, ‘dont les ÏSBIÏÏEIIBS éêaienfi faites avec tant d’art qu’il étaitimpossible 51e iespu- vrir, ni que le visagejqtfils renfermaient pût être vujsans qu’on arrachât la vie àceux. a qui ils’ devaient être mis : il en couvrifle visage de dòlt Pèdre ‘et de sa sœur, et après les avoir fermés’ selon; le secret qu’il possédait seul, il fit appelenses-oiïi- ciers. n C est dans ce style ‘monslyueux que sont nar- rées les aventures de ces époux masqués et de leurs enfans»: «i Leur fille était belle comme le jour, ex- cepté qu’elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises , _ce roman fut mis à findex en France, à cause de son titre, et on le ro- Il chercha beaucoup, parce qu’on le connaissait peu '. Uavertissement est plus curieux que le livre z’ l'au‘- teur suppose avoir trouvé, dans un cotfrenageant sur Peau, près du Pont-Neuf, le manuscrit qu’il pu- blie id’après le texte espagnol , et voici comment il explique le mystère qui couvrait la traditionsur la- quelle il a fondé son roman :_ « Uhistoire‘ du Mas- que de Fer. contient des faits si extraordinaires, que ce n’est'pas sans raison qu’on désirerait ‘de connaître les. personnages qui y ‘sont dépeintes. "Ilzy a lieu‘ de‘ Cmite qu’on n’est privé‘ de cette connaissance que parce que nous vivons dans un siècle dont la poli- tesse ne permet pas défaire assez d’honneur ‘au des- potisme jet‘ a la‘ tyrannie pour hommer’ ceux quien» ont afait usage.» Aprèsce beau raisonnement, le che- valier de Mouhy ne cite pas moins‘ de’ quatreémas- ques ilefer, en Turquie, en Ecosse, en Espagne et. en Suède.‘ Celui qu’il place-dans le châteaudes Sept-f Tours, à Constantinople, était le ‘frère drun einpe-f reur turc qui, pour empêcher que la douleur et‘ la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne sé- duisissent ses gardes, « lui couvrit le visage d’un - - I’. J Cet ouvrage est très-rare; la Bibliothèque du roi n'en a qu'un exem- plaire provenant de la Bibliothèque particulière de Choisy-le-Roi , lequel n'a pu être classé parmi les romans mscrits au Catalogue imprimé cn 1750. 32 masque de fer fabriqué et trempé de telle sorte qu’il n’était pas possible au plus habile ouvrier de par- venir à le rompre ni à l'ouvrir. l) On voit dans ce conte le germe du système qui lit plus tard de l’homme au masque un frère aîné de Louis XIV. M. de trouva un adversaire plus redoutable que le baron de Crunyngen dans le savant biblio- graphe Prosper Marchand, qui envoya un prétendu extrait d’une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, à la Bibliothèque française (t. 4.2, p. 362) , pour convaincre d’erreur, et même d'ignorance , fauteur de la Clef des Mémoires de Perse, lequel avait fait un duc du comte de Vermandois, faute commise aussi par des historiens contemporains. P. Marchand , qui pensa que le merveilleux‘ de cette anecdote la rendait très-propre à élre avidement adoptée par beaucoup de petits esprits, s’abstint pourtant de juger le point en litige , en avouant qu’il nïavait point de lunziëres sufisantes, quelque voisin qu'il fût des lieux (il entend sans doute parler de la Bastille, puisqu’il date sa lettre de Paris) ou la scène s’était passée '. ’ _ On voit, à ces répliques qui se suivirent de près , ‘ P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son Dic- tionnaire historique, à l'article Louis de Bourbon. , ‘i’ \ ’ _ 33, a combien la révélation faite par des mémoires anony- mes et satiriques avait ému la curiosité et préoccu- pait déjà les esprits. _ . Mais quel était l’auteur de ces Mémoires ? Pour- quoi se cacha-t-il obstinément, malgré le succès de son livre? _ Serait-ce, selon Popinion commune, le chevalier de Resseguier ' qui fut mis à la Bastille vers cette époque? Mais le motif de son emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille: on sait qu’il avait composé des vers contre madame de Pom- padour. , Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l’a consigné dans une lettre inédite , cette madame de Vieux-Maisons, une des femmes les plus méchantes de son temps, qui prenait Crébillon fils pour éditeur responsable ? Mais Crébillon fils , qui plaçait volontiers en Perse les aventures licencieuses de ses romans , et qui publia même, en l 746, les Amours de Zéokinisul, roi des K ojirans (Louis XV, roi des Français), at- tribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se ris» ' Fevret de Fontette, qui avait dit à propos des Mémoires de Perse dam le t. 2 de la Bibliothèque historique de la France : c L'auteur de cet ou- vrage est le chevalier de Iieseillé, n mit cette correction dans le t. 4, p. 424 : u Ces Mémoires sont attribués au chevalier Reysseyguier, de Toulouse, of- ficier aux gardes; mais il n'est pas sûr qu’il en soit l'auteur. n rf .1 \ 34 I quait pas dans la haute satire politique, et se bor- naît ä des récits galans fort goûtés à la cour. ‘ Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires étrangères, embastillé,dit-on, à cause de cet "ouvrage? Mais le livre pénétrait en France , sans doute par Fentremise des secrétaires Äambassade qui faisaient le commerce des livres dé- fendus, et un seul exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suflire pour motiver contre lui une lettre de cachet. l Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se repo- sait alors de ses campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueil- lir tout ce qu’il a écrit dans une édition de ses œu- vres (Paris, 4796, 8 vol. in-8°), faite dans un temps où la censure, qui avait poursuivi les Mémoires de Perse, n’était plus là pour le forcer à Fanonyme; d’aillcurs, cette histoire allégorique ne présenteaucun point d’analogie avec les habitudes littéraires de Ni- vernais, poète délicat, écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d’invention. Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité problématique, et M. Barbier, en of- frant plusieurs conjectures à ce sujet dans son Dic- 35 tionr/mire de Anonymes (t. 2, ‘p. 400, seconde édi- tion), n’a point assez motivé sa préférence en faveur 1 de Pecquet par la citation d une note manuscrite en tète d’un exemplaire qu’il possédait. On sait ce que vaut la garantie d’un faiseur de notes marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de Saint-Léger. ‘ Pour moi, je n’avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de ces Mémoires, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple pré- somption : je pense que les Zllémoires de la cour de Perse doivent appartenir à Voltaire. a On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et quelquefois son esprit caustique :‘ « ll ne paraît que trop d’ouvrages pour lesquels on demande grâce, dit lÏ/lvertissement, et ce, avec d’au- tant plus de "raison qu’il n’eni est presque point qui méritent qu’en la leur fasse. » L’auteur suppose qu’un de ses amis, Anglais de nation , dans un voyage à Paris, eut communication de quantité de Mémoires secrets, manuscrits, conservés dans la bi- bliot/zèqued’ Ali- Couli-Kan, premier secrétaire d’e- tat, seigneur d’ un mérite distingué, et entreprit de traduire une partie de ceux du règne de C/za-Sephi (Louis XV) : voilà bien les Mémoires inédits que ‘ 36 M. de signale dans sa lettre, en invoquant le témoignage de Voltaire, qui n’avait encore rien écrit sur ce sujet ; on reconnaît, en outre, le duede Ri- chelieu dans l’éloge Œdli-‘Couli-Kan, surtout lors- qu’on se rappelle que Voltaire recueillait alors les matériaux de son Siècle de Louis XIV, et consul- tait les souvenirs du maréchal, son ami et son pro- tecteur. Dans PAve-rtissement, liauteur annonce avoir tra- d-uit de l’anglais ces Mémoires : « Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle- ci est plus claire, plus méthodique , mais moins abondante et moins énergique que la langue an- glaise.» Voltaire n’a-t-il pas répété vingt fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues ? En outre, Voltaire était en relation d’affaires avec la Compagnie d’ Amsterdam, depuis le voyage qu’il avait fait en Hollande, dans Fannée 1740, pour sur- veiller Pimpression de FAnti-Mac/ziavel du roi de Prusse; ce fut dans_ cette circonstance qu’il eut à se plaindre d’un libraire hollandais, nommé Vandu- ren, le plus insigne fripon de son espèce, disent les Mémoires de Voltaire; il profita de ce voyage pour publier les Insfitzilions de Pliysiqzie, par ma- 37 dame Duchâtelet, avec une préface de sa façon, et ce livre, auquel le chancelier d’Aguesseau avait re- fusé un privilège du roi, parut chez les mêmes li- braires associés qui, cinq ans plus tard, mirent au jour les Mémoires de Perse. Le portrait satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la‘ seconde édition, fut peut-être une vengeance de Vanduren, qui aurait trouvé plaisant de se moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoiqu'il en soit, ce por- trait de Coja-Sehid ne peut avoir été tracé par Vol- taire qui n’aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même : « Aussi était-il d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes même l'avaient gâté au point qu’il était impertinent avec eux, impudent avec Ises égaux et insolent avec ses inférieurs... il avait l’ame basse, le cœur mauvais, le caractère fourbe; il était enviepx , critique mordant , mais peu judicieux, écrivain superficiel, d’un goût médiocre... il était sans amis , et ne méritait pas d’en avoir. Quoique né avec un bien fort honnête, il avait un si grand penchant à l'avarice, qu'il sacrifiait tout, lois,devoirs, honneur, bonne foi, à de légers intérêts. n Ne croit- on pas entendre le libraire qui se vengede liauteur? Comment expliquer le silence de Voltaire, à l'égard d'une critique aussi sanglante, lui qui rendait coup ‘ a 38 pour coup à ses nombreux ennemis, lui qui ne par- donnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui, en Fannée où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant, {adressait à Moncrif, lec- teur-de la reine, pour obtenir la permission de pour- suivre le poète Roi qui avait comblé la mesure de ses crimes en répandant un libelle diffamatoire dans le- lequel l’Académie était outragée et Voltaire horri- blement déc/zire’ ‘.7 Enfin il est incontestable qu’il Fépoque de la pu- blication des Mémoires de Perse, Voltaire ‘travail- lait sur des matières analogues : il préparait le Siè- cle de Louis XI V , et traitait en contes des sujets orientaux que les Lettres Persanes avaient mis à la mode. Babouc, Memnon, Zadzg‘, sont contem- porains des Mémoires de Perse, et Voltaire enviait probablement à Montesquieu la popularité des Let- tres Pcrsanes. Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n’a- t-il pas plus tard avoué un ouvrage digne de sa nais- sance à quelques égards? Si Voltaire eût fait cet aveu, tous les doutes seraient levés, et je n’aurais pas besoin maintenant de chercher à déchirer le ‘Correspondance générale de V olmirc , lettre à Moncrif, mars 1746. 39 voile de Fanonyme sous lequel je crois apercevoir l'auteur du Siècle de Louis X I V , ouvrant les voies, pour ainsi dire, à un fait nouveau qu’il voulait tirer de vive force des archives de la Bastille. Veut-on une Pllre supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la vraisemblance ? Je suppose que le maréchal de Richelieu , possesseur du secret de Fhomme au masque , se laissa surprendre par les prières et les adroites manœuvres de Voltaire, qui fut initié, sous la foi du serment, dans ce téné- breux mystère, que possédaient seuls quelques servi- teurs intimes de Louis XIV ; c’est là du moins ce qu’on peut inférer de ce passage des Mémoires de Perse, où il est dit que le secret a été mal garde’, et que les grands sont ezposésà confier leurs secrets à plusieurs gens parmi lesquels il s’en trouve tou- jours a," indiscrets. Voltaire, qui était indiscret, n’eut pas plus tôt con- naissance de Fénigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou quatre personnes, qu’il se sentit tourmenté ‘d’un désir immodéré de ré- véler ce qu’il savait, et peut-être de deviner davan- tage; mais c’était encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de Richelieu; d’ail- leurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu.dans 40 Y 9‘ ses entrailles de pierre lexistence et le nom d un prisonnier d’état, pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l’imprudent écrivain , pour le punir d’a- voir ajoute’ une nouvelle strophe aux ‘l’ai vu. Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens œpa- bles de faire triompher la vérité et la raison; il ne craignait‘ pas même de recourir au mensonge et de s’affubler d’un déguisement quelconque , avec la cer- titude d’être reconnu à son style et à son esprit : ainsi, tour à tour il s’intitulait Aaron Mathathaï , Jacques Aimon , Akakia, Akib, Alethès, Alethof‘, Aletopolis , Alexis , Arty , Aveline, et créait cent autreswpseudonymes plus ou moins transparens; ou bien , gardant Fanonyme dans ses ouvrages les plus importans’ comme dans ses plus minces opuscules, il employait sans cesse les presses clandestines de Hollande. i On comprend qu’il n’ait pas revendiqué Yhonneur d’un livre qui aurait pu le brouiller avec ses protec- teurs, le maréchal de Richelieu et madame de Pom- padour , dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan , lorsque les grâces de Louis XV l’ar- rêtaient à Versailles, lorsqu’il était 'l’hôte de la reine d’Étioles, lorsquîl se prosternait devant le sqleil de Fontenoy , lorsqifil étalait avec orgueil ses 41 titres de gentilhomme ordinaire du roi et’ d’historio- graphe de France ' l Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie détournée, Fhistoire du‘ Masque de Fer pour avoir le droit ‘de sïæxpliquer sur un sujet qu’il n’eût point osé aborder en ‘face, si quel- q»u’un n’avait pris Finitiative avant lui. Ce quelqu'un ne fut autre que lui-même; par cette tactique, il de- vint maître de traiter en public un point historique fort singulier , qu’il n’avait pu aborder encore qu’en. particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beau- coup à ce barbier du roi Midas, que la fable nous représente creusant la terre pour se soulager d’un secret confié, et’ pour répéter dans ce trou c Le roi Midas a des oreilles d’ânel Voltaire publiaitvolon- tierstout ce qu’il savait, et même souvent ce qu’il ne savait pas, bien différent de Fontenelle qui, la main‘ pleine de vérités , refusait de l’ouvrir. Dès lors , le prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire fut peut-être autorisé par Riche- lieu lui-même à confirmer ce fait extraordinaire, au. ‘ Voyez sa Correspondance , notamment la lettre à Vauvenargucs, du 3’ avril 1745 , et les lettres à M. dükrgenson, écrites la même année. n. lieu de le démentir. Voilà pourquoi Pauteur des Me’- mozres de Perse ne se dévoila pas. Six ans après que Phomme au masque’ eut été signalé à "la curiosité des anecdotiers, Voltaire fit paraître, sous le pseudonyme de M. de Fïauclòeville, le Siècle de Louis XI V en deux volumes in-l2,. Berlin, 475’! ': on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps , quelques détails‘ sur le prisonnier mystérieux qui faisait‘ alors le sujet de tous les entretiens. Voltaire s’était ‘hasardé enfin ä parler de ce pri- sonnier plus explicitement qu’on n’avait fait jusqu’a- lors, et ä faire entrer dans l'histoire un événement que tous les historiens ont ignore’ ' ; il assignait une date au commencement de cette captivité : quelques mois après la mort du cardinal Mazarin (4 661) ; il donnait le portrait de l’inconnu , qui était, selon lui, d’ une taille alu-dessus de Ïordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, ad- mirablement bienfait, ayant la peau un peu brune, et qui intéressait par le seul son de sa voiæ, ne se plaignant jamais de son état , et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être ,- il n’oublia pas de 1 T. î’, p. 11, de la première édition‘. Celte anecdote, dans loulcs les éditions , se trouve au chapitre îlò de l'ouvrage. 43’ décrire le masque dont la mentonmere avait des ressorts d'acier, qui laissaient au prisonnier la li- berté de manger avec ce masque sur son ‘visage ; enfin il fixa l'époque» de la mort de cet homme, enterre’, disait-il, en 4704, la nuit, a la paroisse Saint-Paul. Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui des Ménwires de Perse, hor- mis le roman qui amène dans ce livre l'emprisonne- ment de Giafer : Quand ce prisonnier fut envoyé à l'île Sainte-Marguerite, à la Bastille, sous la garde de Saint-Mars , ofliczer de confiance, il portait son masque dans la route; « on avait ordre de le tuer s’il se découvrait ; le marquis de Louvois alla le voir dans cette île , et lui parla debout et avec une consi- dération qui tenait du respect ; il fut mené en 4690 à la Bastille où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château ; on ne lui refusait rien de ce qu’il demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui faisait la plus grande 7 chère , et legouverneur s asseyait ‘rarement devant lui. n On voit que Voltaire avait emprunté une par- tie de ‘ces détails, et souvent les expressions même, aux Mémoires de Perse , sanssappropriei‘ encore ‘ 44 Faventure dramatique du plat d’ar.gent; il déclara en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de Bernaville, successeur de Saint- Mars, et par un vieux‘ médecin de la Bastille , qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies, et m’a- vait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent. examiné sa langue et le reste de son corps. Il raconta que M . de Chamillard fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret, et que son gendre , le maré- chal de La Feuillade, Payant conjure’ ‘à genouæ de lui apprendre ‘ce ‘que c'était que le Masque de Fer, Chamillard mourant (4 724) répondit qu’il avait fait sermentlde ne révéler jamais ce secret d’ét|at. A ces détails certifiés par le duc de La Feuillade, Vol- taire joignait une réflexion bien remarquable : « Ce qui redouble Pétonnement,’ c'est que, QUAND oN ENVOYA cm‘ Inconnu DANS IIILE SAÏNTEË-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS L’EURo1>1=: AUCUN PERSONNAGE CONSIDÉRABLE. » Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne ; ‘mais tout le monde était saisi d’étonne- ment et de terreur en lisant ce petit roman, écrit de manière à faire désirer qu’on le complétàt bientôt. Le Siècle de Louis XÏV fut surtout recherche à cause de ces deux pages relatives au Jllasquc de 45 ‘ u l Fer, que Voltaire augmenta de nouveaux détails dans les éditions suivantes, publiées en 1753 et 4760. Il n’eut garde d’omettre une anecdote dont il était peut-être Finventeur’: « Ce prisonnier était sans doute un homme con- sidérable, car voici ce qui arriva. les premiers jours qu’il était dans l’île de Sainte-Marguerite : le gou- verneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait, après l’avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau "qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ra- massa Passiette et la rapporta au gouverneur. Celui- ci, étonné, demanda au pêcheur : u Avez-vous lu ce qui est écrit sur "cette assiette, et quelqu’un l’a- t-il vue entre vos mains? - Je ne sais pas lire, ré- pondit le pêcheur ; je viens de la trouver, personne ne l’a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ‘ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu , et que Fassiette n’avait été vue de personne. à Al-- lez , lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire! » Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet emprunt aux Mémoires de Perse : u Parmi les personnes qui ont eu connaissance immédiate de ce 46 ' i Û fait, il y en aune très-digne de foi, qui vit en- core. » Il voulait désigner sans doute le duc de Ri- chelieu, car s’il entendait parler d’un témoin ocu- laire, ce témoin aurait eu au moins quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqué ayant quitté en 4698 l’île de Sainte-Marguerite, où Pévénement eut lieu. i De ce moment, le fait du Masque de Fer passa pour constant, appuyé par Fautorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et du ministre Chamillard ; mais quel était le personnage caché‘ sous ce masque ? La Beaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse, et qui n’attendait qu’une oc- casion de déclarer la guerre à’ ce despote littéraire , imagina de critiquer le Siècle de Louis‘ X I V, parce qu’il connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu superficiellement par Vol- taire. La Beaumelle mit donc au jour, en 4753 , ses Notes ‘sur le Siècle de Louis XIV, in-S°, dans les- quelles ilne manqua pas de dire que l’histoire du zllasque de Fer était tirée’ des Mémoires de Perse. L’année précédente , un autre critique, Clément, moins savant, mais plus fin que La Beaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire, qui se donnait partout comme le premier révélateur du 47 Masque de Fer. « M. detVoltaire, disaient les Nou- velles littéraires du mbis ‘de mai 1752, se trompe quand il dit que tous‘ les historiens ont ‘ignoré ice fait. Vous le trouverez un peu différemment conté, et d’environ fvzngt ans plus jeune, dans les Mé- moires secrets. pour servir à f/zistoire de -Perse , publiés il y a‘huit ou neuf ans. Mais de qui {agit-il ? Suivant l’auteur des Mémoires, c’est de M. le comte de Vermandois. Le récit de M. de Voltaire ne soulïre point cette explication et ne s’en permet aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr : pour moi, je crois en M. de Voltaire ‘. » l La Refutation des Notes de La Beaumelle ’ ne se fit pas attendre, et Voltaire prit à cœurde montrer qu’il était mieux instruit que personne sur le Masque de Fer. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la nouveauté de l’anecdote, convint qu’elle se trouvait dans les Mémoires de Perse, libelle obscur et mépri- sable où‘ les éoénemens sont déguisés ainsi que les noms propres ,- mais il prétendit que son ouvrage était composé en partie long-temps avant ces Zllémoires, ’ ’ qui n ont paru qu en 1745 , et il n’eut pas de peine ‘ Cinq Années littéraires, ou ‘Nouvelles littéraires des armées 1748 , 1749, 1750 , 1751 ct 1752 , t. 2, lettre 99. ltóimprimce sous lc litre ‘le ‘Supplément au Siècle de Louis XIV, dans mules les éditions de Voltaire. ‘ ‘ 48 à les réfuter en ‘ce que le conte de Giajèr renferé» mait de contraire à la véritË historique et chrono- logique. Depuis la publication des Mémoires de Perse, Voltaire avait rassemblé des renseignemens plus positifs, entre autres, la date de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une visite du régent à la Bastille '. Voltaire, dans cette Refiitalion du livre de La Beaumelle, avoua pourtant qu’il était surpris de trouver dans les Mémoires de Perse une anecdote très-vraie parmi tant de faussetés. Il crut devoir nommer encore quelques personnes recommanda- bles, pour constater l’authenticité des documens qu’il avait eus, notamment au sujet de Yassiette d’argent trouvée par un pêcheur : M. Riousse, an- cien commissaire des guerres à Cannes , avait, été , dans sa jeunesse, témoin de la translation du pri- sonnier masqué à la Bastille; le marquis d’Argens assurait qu’en Provence, les aventures de ce pri- ' La négation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'0rléans n’alla jamais à la Bastille, est pourtant contredite par un manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tète de la première livraison de la Bastille dévoilée; on y lit ce qui suit: u Du temps de la régence , j’ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château M. le duc de Lorraine et M. le duc d’0rléans, accompagnés d'un seigneur de le cour, dont il ne me souvient ‘pas du nom. p 49 sonnier étaient publiques, et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette auxr hommes les plus considérables de la province; M. Marsolan, chi- rurgien du duc de Richelieu, et gendre du vieux médecin de la Bastille, se faisait garant des faits racontés par son beau-père; MM. de La Feuillade et de Caumartin avaient appris de la bouche même de Chamillard l'existence de l'homme au masque; enfin le témoignage des vieillards qui en avaient entendu parler aux ministres rendait ce fait, fondé sur des ouï-dire , plus authentique qu'aucun autre fait. particulier des quatre cents premières années de l'histoire romaine. ‘ Voltaire , pour tenir en haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que ce prisonnier fût le comte de Vermandois, mort de la petite-vérole au camp de Courtray, en 4683; ou le duc de Beaufort , tué par les Turcs, qui lui avaient coupé la tête au siége de Candie, en 4669. Mais, au lieu d'opposer son opi- nion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours alors, il se bornait à ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce paragraphe dont tous les mots veulent être pesés pour en définir le véritable sens : « M. de Chamillard disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier 50 maréchal de La Feuillade et deM. de Caumartin, que c’1ï1'r’u'r_ UN HOMME QUI qAVAlT TOUS ces SECRETS DE M. FouQuET. Il avouait donc au moins ,‘par là, que cet inconnu avait été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des pré- cautions si inouies pour un confident de M . Fou- quet, pour un sulzalterne? Qu’oN SONGE qu’il. NE msrxaur EN CE TEMPS-LA AUCUN HOMME CONSIDÊRABLE . Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus grande importance? » _ (Ïétait la seconde fois que Voltaire appuyait sur Yimpossibilité de faire coïncider le commencement de la captivité du lllasque de Fer avec la disparition d’un homme considérable. Cfétait la première fois qu’il nommait Fouquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en répétant les paroles de M. de Chamillard, le dernier nzinistre qui eût cet étrange secret! Mais personne n’y prit garde , et on ne pensa pas même à tirer une nouvelle in- duction de la place que Voltaire ‘avait assignée dans le Siècle de Louis XI V à la disgrâce de Fou- quet , immédiatement après, l’anecdote du Masque (le Fer. o Le judicieux Prosper Marchand, qui réunissait alors les matériaux de son Dictionnaire historique 0 51 publié en 4756, deux ans après sa mort, regarda le récit fait dans le Siècle de Louis X I V comme une reproduction de celui des Mémoires de Perse, revue, augmentée et retranc/zée a divers égards ‘. La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation qui avait tenté dereconnaître le comte de Vermandois dans le Masque de Fer, et quelques savans de Hol- lande se réunirent pour accréditer un paradoxe basé, tant bien que mal , sur l’histoire : ils avancé- rent que le prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur étranger, gentilhomme de la chambre d’Ànne d’Autriche, et véritable père de Louis XIV. La source de cette singulière et scandaleuse anec- dote semble avoir été un petit livre assez rare, im- prime’ à Cologne , chez Pierre Marteau, en 4692, in-42, sous ce titre : les Amours dfldnne avdu- triche, épouse de Louis XIII, avec M. le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, roi de France ,- oit l’on fuoit au long: comment on si)’ prit pour don- ner un héritier a la couronne, les ressorts qu’on fil jouer pour cela, et enfin le dénouement de cette ‘ Dictionnaire historique de Prosper Marchand, p. 143. I u’ , sa ' comédie. La troisième édition de ce libelle, impri- mée en 4696, porte sur son titre : Cardinal de Richelieu, au lieu des trois- lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre , à la lecture de Pouvrage, qu’un imprimeur ignorant a mal traduit ces initiales, puisque le ministre joue dans Pouvrage un rôle bien distinct de celui de père '. On a donc pensé que le C. D. R. signifiait le comte de Rzbière‘, et que ce comte pouvait être le Giqfer des Mémoires de Perse. En effet, le roman des Amours JAnne dflelu- triche avait tout ce qu’il fallait d’extraordinaire pour servir d’introduction aux malheurs du prison- nier inconnu. L’auteur, dont la plume était aux gages du roi Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette époque , annonce, dans son Avis au Lecteur, qu’il veut développer le grand mystère Jiniquite’ de la fzzéritable origine de Louis XI V : a Quoique cette relation, dit-il, soit ici quelque chose d’assez nouveau et d’assez inconnu, elle n’est rien moins que cela en France. La froideur recon- nue de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonné ainsi nommé ’arce u‘il na uit r Î ‘ Il y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722, 1738; celle de 1696 est la seule dont le titre porte le nom du cardinal de Richelieu. 1 N'est-ce pas plutôt le Comte de Rochefort, dont les Mémoires, rédigés par Sandras de Gourtilz , ollrent aussi ces initiales : C‘ D. R. E’ === Chapitre57.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer '53 / après vingt-trois ans de mariage stérile, sans compter plusieurs autres circonstances remarqua- blesfprouvent si clairement et d'une manière si H v convaincante cette génération empruntée , qu’ilfaut avoir une effronterie extrême pour prétendre qu’elle soit la production du prince qui passe pour en être .. . ‘ v’ v ‘ ' le père. Les fameuses barricades de Paris et la for- midable révolte qui se tit contre Louis XIV à son avènement au trône, et qui fut soutenue par des chefs si distingués, publièrent si hautement sa nais- sance illégitime, que tout le monde en parlait; et comme la raison le confirmait, à peine ’y avait-il quelqu’un qui eût des doutes et des scrupules la- dessus.» Cet auteur, sous ‘Panonyme duquel "on trouverait peut-être le fameux Sandras de Cour- tilz‘ ', avait‘ pourtant tiré de son imagination la fable de son livre, qu’il essaie dans sa préface d'émettre sur le compte de Phistoire. i’ Voici cette fable assez habilement concue : a ‘Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nièce Parisiatis ( Mm’ de Combalet) aimée de ‘Gas- ton, duc d’Or1éans , frère du roi ,\ propose à ce ' Leber attribue ce livre à un sieur ‘Le Nqble , autre que l'auteur des satires contre le roi Guillaume , puisque PAvis au lecteur fulmine contre les derniers ouvrages du Noble. Voyez le Supplément au Manuel du librair par M. Brunet, t. l, p. 49. ‘ ‘a 4 54 prince la main de cette belle personne; mais Gase ton, indigné de tant dbrgueil ‘chez le premier mi- nistre, répond par un soufflet à cette offre de ma- riage, _Le cardinal et sa nièce ne -rèventiplus que ven- geance, et le pere Joseph ,* capucin, leur inspire le projet de frustrerGaston dela couronne que lui promettait Yimpuissancede Louis XIII. En consé- quence -,- ils introduisent , la nuit, dans la chambre de la reine, unjeune homme, leC, D, R., qui étaitamoureux, sans espoir, de la femme de son 7 roi. Anne d Autriche, qui avait remarqué cet amant tendre et discret, le reconnaît à ses façons de faire , et lui «oppose peu de résistance; ensuite elle va ré- véler au cardinal ce qui s’est passé : u Eh bien! lui dit-elle, vous avez gagné votre méchante cause; mais prenez-yigarde, monsieur le piélat, et faites en sorte ‘que je -trouve cette miséricorde et cette bonté céleste dont vous m’avez flattée par vos pieux sophismes. Ayez soin de mon ame , je vous en charge; car je me suis abandonnée!» Cet excessif déban- dementdevie continuanl, la bienheureuse nou- velle de la grossesse de la reine ne fut pas longy- temps à se débiter dans le royaume. Ainsi naquit Louis XI V, fils de LouisXIII, par voiede trans- substantiation. Quant à Finstrument docile de ce \ 55 miracle , le libelliste n'en parle que dans une note où il annonce que « si cette histoire plaît au public, on ne tardera pas à donner la Suite, quiicontient la fatale catastrophe duC. de R‘, et fin de. ses plaisirs-qui‘ lui co/jzitèrent cher. i; . _ Cette Suite n a point paru, mais on a prétendu la ‘fatale catastrophe devait être la décou- verte de l'amant de la reine par Louis XIII, et l'en-t lèvement de ce seigneur masqué et emprisonné. Alors , à quoi bon un masque? Mieux eût valu ‘un bâillon pour l'honneur du mari et du fils. - ' i L'autorité de ce pamphlet orangiste n'était point assez imposante pour accréditer en France une opi- nion qnientachait de bàtardise la gloire de Louis-f le-Grand ; la critique dédaigna donc de s’en servir , et préféra s’ attacher au système, plus honnête pour la dynastie des Bourbons , mais aussi peu vraisem- blable , qui représentait le duc de Beaufort comme le prisonnier inconnu de l'île Sainte-Marguerite, malgré les dénégations formelles de ‘Voltaire. . f LengletDufresnoy , qui-ne perdait jamais une oc- casion de jeter dans la publicité un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans fréquens voyages à la Bastille recueillir le souvenir du Masque rle Fzer, en dit quelques mots dans son Plan de l'histoire O 56 générale et particulière de la Monarchie fiançaiæ, publié en 4754. C'est au sujet de la disparition ‘du due de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et 269), qu’il rappelle Yanecdote singulière à laquelle don- nèrent lieu les doutes ‘existant sur la mort de ce prince. Après avoir raconté ce.qu’on savait du pri- sonnier masqué, il ajoute cette réflexion :'« Quelle raison y avait-il d’user de tant de mystère pour _le duc de Beaufort? » Il mentionne ensuite Fopinion qui attribuait cette anecdote au_ comte de Vermandojs a pourdepxétendues causes rapportées dans les Anec- dotes persanes ,- mais je pense, -_dit-il , que cela vient de plus haut; sur quoi il y aurait bien ‘des particularités à examiner. Ce prisonnier fut inhumé non à Saint-Paul, mais aux Célestins. » Cette as- sertion erronée prouve l’incertitudc qui régnait en- core à cette époque pour les faits principaux de la captivité du Masque de Fer. Lenglet Dufresnoy ne cite pas Voltaire comme le premier qui eût parlé de l’anecdote , et Voltaire lui garda sans doute ran- eune de cet oubli , puisqu’il traita depuis avec un injuste mépris le très-savant auteur de la Méthode pour étudier Ïhistoire '. ' ' Voyez, dans les OEuVres de Voltaire , Doutes sur quelques points de Pflistoire de I'Empire; _Mé(unyc5 historiques; Correspondance générale. f 57 Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable ‘dans Lagrange-Chancel. Ce vieux satirique; qui de- vait à ses Philippiques Pavantage d’avoir puisé quel- ques documens traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier inconnu’ avait habité vingt ans’ avant lui, q écrivit, du fondlde "son château dïÀntoniat en Périgord, une lettre publiée dans FAnnée Iittérain de 4759 (t. 3, p. 488), pour réfuter certains points de la narration du Siècle deñfloùis X1 V . f‘ Gettelettre, que le nom de son auteur, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans , fit lire avidement, parti- cipait à la haine de Fréron contre Voltaire, _et n’a- vait pas d’autre but’ que de contredire ‘celui-ci , en révélant des particularités « qu’un historien plus’ efrâct dans ses recherches que M. de Voltaire aurait pu savoir’, s’il sïëtaitidonné la‘ peine de s’ en instruire. » ffintention ‘de Lagrange-Ôhancel‘ était, disait-il, «fdïirrêter le cours des idées que chacun s’est forgées àsä fantaisie‘, sur lafoi (l’un auteur ‘qui’ s’est l'ait une grande réputation par lc merveilleux joint à l’air de vérité qu’on admire dans la plupart de ses écrits; n maisceton dur et tranchant contrastait avec‘ la pau- vreté des’ faits que le libel-listc avait rapportés de sa prison’ aux îles Sainte-Marguerite. . Ïll disait que M. de Lamotte-Guérin, ‘gouverneur === Chapitre58.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 58 s de ces îles, du temps qu’il y était détenu {en 474 8), lui avait assure’ que le prisonnier était le duc de Beaufort, amiral de France, qu’en croyait mort au siégé de Candie , et qui fut traité de 1a. sorts parce qu’il paraissait ‘dangezîeuæ à Colbert et qifiljra- versait les opérations de ce ministre, chargé ‘dudé- Qaiîement de la marine. ‘Ëeaufort en effet eut pour successeur à l’amirauté_ le‘ comte de Vermandois alors âgé de vingt-deux mois. ‘V Les ouï-dires que citait Lagraiige-Cbancel, sur la foi de plusieurs contemporains de sa captivité, étaient peu. dignes‘ de balancer la version adoptée par Vol- taire : ‘comme Voltaire , Lagrarige-Cliancel raconte que le commandant Saint-Mars avait de grands égards pour son-prisonnier, le servait lui-même en vaisselle dargent, et lui fournissait souvent des habits aussi ‘riches qu’il le désirait; mais le prison- ‘nier était obligé, sur peine de la vie, de vne paraî- ÉPÇQUÏŒVBC son masque de fier en présence du me’- ‘decin ou du chirurgien, "dans les maladies où il ‘avait besoin d’eux; pour toute récréation, lorsquïl était seul, il pouvait s’amuser à s’arracher le poil Ïcle la barbe avec des pincettes d'acier très-luisantes et très-polies. Lagrange-Chancel avait vu une de ces pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, I 59 neveu de Saint-Mars, et lieutenant de la compagnie ‘Franche des îles Sainte-Marguerite. l ' l Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du départ de Saint-Mars pour la Bastille, le ‘col- loque suivant: « Est-ce que le roi en veut à ma vie? dit le ‘prétendu duc de Beaufort qui portait son masque de fer. - Non , mon prince , reprit Saint- Mars, votre vie est en sûreté : vous n'avez qu'a vous laisser conduire. » v- Enfin’, le nommé Dubuisson , ‘caissierdu célèbre- Samuel Bernard , avait étédétenu aux îles Sainte- Margueïite "en même temps quele Masque de Ffer, "et occupait avec d'autres’ prisonniers une chambre précisément au-dessus’ de celle de cet inconnu. ce Dubuisson conta depuis ahLagrange-Chaneel, que ses camarades de prison étaient parvenus f par le trou de la cheminée, ‘ä s'entretenir avec le mysté- rieux voisin et à se communiquer leurs pensées ,- mais que ceux-ci, lui avant demandé la causeide sa déten- tion si rigoureuse, ne purent le faire expliquer lit-des- sus, car il leur répondit que, s’il révélait son nom , on lui ô-terait la vie ainsi qu'à toutes les personnes qui sauraient son secret. Voilà un prisonnier-d'état bien gardé! Les conversations par les cheminées étaient fort en usage à la Bastille; mais on devait prendre 60 plus de précautions pour un homme dont il impor- tait tant de cacher le nom.’ ' Voltaire ‘eût probablement relevé q les critiques acerbes deîcette lettre, si_Lagrange-Çhancel n’était mort la même année ‘_; inais il se promit de fairepayer les, frais de la guerre à Fréron, qu’il immola en plein théâtre, en 1760, dans la comédie de lÏÉcossazse: iloconnaissait _toutes les‘ menées que avait faites pour lui enlever sa découverte du Masque (le Fer. Voltaire rentra une dernière fois dans la lice, aprés que Saint-Foix et le père Griifet y furent des- cendus armés de citations irrécusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux : sembliflile à un combattant qui dédaigne un adversaire trop aisé à vaincre, et reste immobile malgré ‘tous les‘ défis quflon lui adresse, il se contenta de faire cette dé- . l . claration: "à L’auteur du Siècle de Louis "XI V est le premier qui‘ ait parlé de l’homme au ma_sque_de fer dans_uiie_ histoire avérée- Cfest qu’il était très- instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui-étonnera la postérité et quiifest que trop vérita- ' La Biographie universelle , comme la France littéraire et d'autres ou- vrages contemporains, placc cette mort sous la date du 5 décembre 1758; mais comment aurait-il écrit à F réron en 1'159? Son éloge nécrologique se trouve danî le huitième volume de lfllnnéc littéraire de 1759. D'après ces 61 ble '. » Voltaire tenait à honneur d’avoir le prenzie?‘ livré à l’opinion publique et incorporé dans Plïistoire la précieuse confidence du maréchal de Richelieu. En 1768 , le paradoxe s’empara encore du Mas- que dejèr :Ÿ ce fut Fréron, qui , tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait portés en face dans l’Éco‘ssaise , lança contre Voltaire un notiveau champion ,_ plus redoutable que Lagrange-Çhancel, dans Pespoir d’amener une grande querelle où l’au-' teur du Siècle de Louis XIV aurait le dessous : le Masque clejèr était une sortedappât ‘bien capable d’attirer Voltaire dans une embuscade où Poullain de Saint-Foin l’eût mis ä mal, avec ce caractère irascible et provocateur qui faisait Felïroi de la basse littérature. ' Saint-Foix , par une lettre insérée dans FAnnée littéraire (l 768, t. 4), essaya de faire valoir une hypo- thèse qui avait du moins le mérite de laisingplarité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du merveill- ‘ . leux : il imagina que le prisonnier masqué était le 1.: _,. ..a l rapprochemcns , on pourrait bien croire que la lettre posthume fut sup- posée par Fréron. ‘ Lfdneciioic ‘sur {Homme au Jllasqzcc de fer, dans laquelle se trouve cette déclaration , ne fut ajoutée à l'article Ana que dans les éditions du Dictionnaire philosophique postérieures à la publication de l'ouvrage du Père Grilïct (1169). - e _ fi ce duc de Monmouth , fils naturel de Charles ‘Il , con- damné pour crime de rébellion et décapité à Londres le 15x juillet 4685. v ’ Cette idée bizarre lui vint d’un passage de l’His‘- taire JAngleterre, par Hume -, ’d’après lequel on ‘voit en effet que le bruit courut‘ à Londres que le duc de Monmouth était sauvé , et quŸun de ses par- tisans, qui lui ressemblait beaucoup, avait consenti à mourir à sa place , pendant que le véritable con- damné, secrètement transféré ‘en France , devait y’ subir une prison perpétuelle. f Saint-Foix citait à liappui de son système un petit ouvrage anonyme de la même famille que les Amours dfllnne Jdutnche, sans toutefois vouloir accorder une ‘confiance aveugle aux Amours de "Charles Il et defacques Il,‘ rois d’ Angleterre -, ‘quoique l’auteur ait mis ces paroles dans la bouche ducolonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de Londres : « La nuit ‘ifaprès la prétendue exécution du duc de Monmouth, le roi , accompagné de trois hommes , vint lui-même le ‘tirer de la tour; on lui couvrit la tète d’une espèce de capuchon, et le roi et les trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse. » Saint-FOÎX invoquait un témoignage plus respectable : Le père Tournemine étant allé avec le père Saunders,confes- 63 seur de Jacques Il , rendre visite à la duchesse ‘de Portsmouth‘ après la mort de ce prince , la duchesse eut occasion de dire qu’elle reprocherait‘ toujours au roi Jacquesd avoir laissé exécuter -le duc’ de Mon- mouth au mépris du ‘serment ‘,qu’il avait faitfsur lihost-ie , près du lit demorvdeGharlœ ‘Il fqui’ lui recommandade ne jamais óter- l'a‘ vie ‘à soxffrère naturel, même en cas de révolte‘; le père Sauudem reprit avecfvivacité : u Le roi’ ‘Jacques a tenu son serment l » a Ï ‘ Deux circonstances moins importantes semblaient àSaint-‘Foix propres à fortifier son opinion et àlixer celle du public. Un chirurgien anglais ,’ ‘nommé Nelaton , qui allait tous les matins au café Pro- cope, rendez-vous habituel ‘des gens de lettres ;avait souvent raconté qu’étant' premiergarfron chezfun chirurgien près de la porte Saint-‘Àntointgfcm s’en» voya chercher pour une saignée‘, et qu’on le mena fà la Bastille; que le gouverneur Pintroduisit dans une chambre où était unprisonnier qui se plaigndfl de grands maux de tête; que ce prisonnier avait l’ac- cent anglais, était vêtu d’ une robe de chambre jaune et noire à grandes fleurs d’or et ne montrait pas son visage caché par une longue serviette nouée derrière le cou. Mais on ne peut prendre cetteserviette pour u 64 i l un masque ‘de fer, et l’en sait que les prisonniers dé la Bastille n’avaient aucune communication avec ‘les’ personnes‘ du dehors sans un ordre signé du mi- nistre ; id’ailleùrs , il y avait un chirurgien, un‘ médecin et un apothicaire attachés au service de la prisbnet demeurant : le viatique même n’e'ntrait à la Bastille q'u’av’ec la permission du lieutenant de police '; ‘ ' ' , Saint-Foix admettait aussi légèrement. un bruit répandu autrefois en Provence où l’en avait parlé d’un prince nommé Macmouth , enfermé dans la citadelle de l’î‘le de Sainte-Marguerite et ‘gardé avec beaucoup de précautions. Uidentité du riom"de Ïllacmoutlz avec celui de Monmouth aurait été une présomption favorable ä ‘ce système , si l’on eût constaté l’époque où ce bruit avait circulé; aujour- d’h'ui nous pouvons l’expliquer par une autre cap- tivité postérieure ’ à celle du JVIasque de Fer. Ce roman , soutenu par Fimperturbable aplomb de Saint-Foix et par l’élégance maniérée de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait ‘ Voyez Observations concernant les usages ct règles du château royal de Ïa Bastille, 1*‘ livraison de la Bastille dévoilée. 3 Celle du patriarche arménien Arwedicks; voyez la suite de cette Histoire. 65 de .terrain tous les jours, sans que la victoire pen- cbât d'aucun côté. ‘Un partisan du nouveau système Fappuya par des remarques . insérées dans le Journal Encyclopétlique (l 768, novembre, p. l 12), et tira ses inductions d'un petit libelle anonyme qui contientla relation du sup- plice de Monmouth : les Révolutions zf/{ngleterre sous le règne de Jacques II, Amsterdam , 1680, in-l 2, ajoutaient peu de. valeur à l'opinion de Saint-Foix. Cependant Saint-Foix ,.'ce fougueux et pétulant batailleur qui maniait aussivolontiers l'épée que la plume , ne rencontra pas d'abord de contradiction dans son paradoxe ; seulement’ un M. de Palteau , sans doute petit-neveu de Saint-Mars ' et seigneur de la terre de Palteau en Champagne , qui avait appartenu à son grand-oncle , publia dans le volume suivant de l’ Année littéraire quelques traditions de famille, qu'il avait déjà transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment venu d'en faire usage. ' ll devait étfgelilsde Guillaume de Formanoir, nevep de Saint-Mars; ce Formanoir, qu’on nommait Corbé à la Bastille, parce que son nom de terre était Corbcat, hérita d'une partie des biens immenses de son oncle : u Il s'est retiré, dit Pllistoire de la Bastille par Renneville, dans une des terres que son oncle avait achetées près de Villeneuve-le-Boi , en Bour- gogne, en changeant son nom infâme de Corbé en celui de Pallctot (Pal- lcau), qui est aussi celui de la terre. » T. 5, p. 406. ' l a === Chapitre59.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 66 M. de Paltean, dont l'avis était dïizngrandpoids dans ce débat, s’appuyait de Yautorité d’un de ses pa‘ rens, le sieur de Blainvilliers, officier dïnfanterie qui avait accès chez M. de Saint-Mars à Pignerol et aux îles Sainte-Marguerite : les correspondances de Saint-Mars avec Louvois , publiées depuis‘, et les titres de la maison de Palteau, ', font foi de lïexis-g tence de cet officier en 4670 ; mais il était mort long-temps avant que l'anecdote du Masque de. fer fût publique. u - l. q Selon les confidences de Blainvilliers à M. de Pal- teau , lÏhomme au masque était connu sous le nom de Latour dans ses différentes prisons ; mais rien nîndiquait que son masque fût de fer et à ressorts; ilavait toujours ce masque sur le visage dans ses promenades (sans doute sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) ou lorsqiiil était obligé de paraître devant quelque étranger; il était tou- jours vêtu de brun, portait de beau linge et obte- nait des livres et tout ce qu’on peut accorder a‘ un prisonnier ,- le gouverneur et les ofiiciers restaient debout devant lui et découverts jusquüi ce qu’il les ‘ Je rapporterai plus loin les énoncés de ces titres que je dois à l'obli- geance de M. Ed. Barbier d’Au_court, référendaire honoraire, propriétaire actuel du domaine de Illainvilliers, près Montfort PAmaury. ‘ ‘i l l ' 67 fît couvrir et; asseoir ,- ceux-ci allaient souvent lui, tenir compagnie et manger avec lui. Quand il mou- rut en 1704 (il fallait dire 4703 ), ou mit dans le. cercueil des drogues pour consumer le corps. Cette lettre contient deux passages qui fixèrent alors Pattention , mais qui ne sont pas également dignes de foi. ; Le sieur de Blainvilliers , curieux de voir à visage découvert le prisonnier avec lequel il dinait et par- lait souvent aux îles Sainte-Marguerite, puisqu’il fut lieutenant de la compagnie franche pour la garde des prisonniers , avait pris , racontait-il , les habits d’une sentinelle qu’en plaçait dans une galerie sous les fenêtres de la prison de Latour, et était resté toute une nuit à examiner »l’ineonuu qui se promo; naît sans masque par sa chambre : cet homme ,, blanc (le visage, grand et bienfait de corps, quoi- qu’il eût la jambe un peu _tro_p fournie par le bas , semblait être dans la force de Page , malgré sa che-i velure blanche. Les observations d’une nuit presque entière n’auraient pas produit. des renseignemens plus positifs, si 1’on en croit ce vieil oflicier qui savait sans doute la valeur d’un secret d’état et qui ne se fût pas exposé à le trahir au risque de sa _vie. Lorsqlfen 1698 , M. de Saint-Mars se rendit des 68 îles Sainte-Marguerite à laBastille , dont il était nommé gouverneur , il séjourna avec son prisonnier à sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au- devant de leur seigneur et l’accompagnèrent jus- qnïjn château , furent témoins de ‘ce singulier voyage : l’homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de Saint-Mars , sous l’escorte de plusieurs gens à cheval. Le dîner eut lieu dans la salle a manger du rez-de-chaussée : Phomme tour- nait le dos aux croisées ouvertes sur la cour , et Saint-Mars , assis en face , avait ‘deux pistolets au- prèsnde son assiette ; un seul valet de chambre les servait et fermait derrière lui la porte de la salle ,’ chaque fois qu’il allait chercher les plats dans l-’an- tichambre. Le prisonnier était de grande taille ; il avait un masque noir qui permettait dïapercevoir ses dents et ses lèvres sans cacher ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la cour avec ce masque sur‘ le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de camp auprès de celui où coucha son hôte. Les particularités frappantes de cet événe- ment avaient ‘laissé des traces profondes dans la mémoire des vieillards que . de Palteau interrogea lui-mème,_bien des années après le passage de Saint- Mars. --1- x ___.._.-,___ === Chapitre60.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 69 Saint-Poix , qui souffrait impatiemment la con- ’ _ tradiction , s empressa de combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre de M. de Palteau, et n’eut pas de peine à infirmer le témoi- gnage du sieur de Blainvilliers l : il remarqua qu’un officier était incapable de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosité blàmable , qui les eût ame- nés tous deux devant un conseil de guerre , et que d’ailleurs les sentinelles ne demeuraient que trois heures à leur poste ; mais lors même que cet oflicier eût manqué de l'a sorte à son devoir et fût parvenu à tromper la vigilance des rondes qui se succèdent de demi-heure en demi-heure dans lesprisons d’ état, comment aurait-il pu, de la galerie où il était, au- dessous de la chambre du prisonnier, voir le bas de la jambe de cet inconnu , surtout à travers les bar- reaux de fer qui garnissaient les fenêtres Ï’ Saint-Foix, qui avait raison de penser qu’un 1 La réponse de Saint-Foix à M. de Palteau et celle qu’il adressa plus tard au Père Grilfet se trouvent dans les Années littéraires de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume sous ce titre : Réponse de M. de Saint-Fuir au R. P. Gri/Ïet, et Recueil de tout ce qui a été écrit sziir le prisonnier masque, Londres, 1'170, in-lî de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos citations, à eetouvrage qui a été réimprimé avec des ad- ditions dans le tome 5 des OEuvres complètes de Saint-Foire, Paris, 1778, in-‘sæ I 5 70 prisonnier de cette importance était sans doute mieux gardé, ajoutait, d’après la Description de la France, par Piganiol de la Force (éd. de 4753, t. 5,_p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l’île de Sainte-Marguerite, la prison la plus stlre qui fût en France. En effet , cette prison, que l’en montrait par tradition à l’_époque où Saint- Foix écrivait, n’était éclairée que par une seule fe- nêtre regardant la mer,_et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette fe- nêtre , percée dans un mur très-épais , était défen- due par trois grilles de fer placées à distance égale, ce qui faisait un intervalle de deux toises entre les sentinelles et le prisonnier ‘ , Le conte du sieur de Blainvilliers , qui avait peut- être voulu par là mettre son secret à l’abri d’une dangereuse indiscrétion, ne résista pas à cet exa- men logique. Ensuite Saint-Foix saisit Foccasion de fortifier son système relatif au duc de Monmouth, en s’emparant d’un détail de la lettre qu’en ne sau- rait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mm‘ de Choisy répondit malignement à une épigramme de ce prince : M. de Beaufbrt voudrait mordre et ' Voyage littéraire en Provence, par le père Papon, 1780, in-l2, p. 247. ._..î_,Ÿ___Ä_ _.., ___ _ 71 . ne le peut pais! or le duc de Beaufort n’aurait pas eu la boudie mieux garnie à quatre-vingt-sept ans qu’à cinquante. Ce n’était donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient vu les dents à travers le masque. ' ' ‘ ' Saint-Foixrevint encore à la- charge pour achever de détruire les présomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu’on aurait enlevé au siège de Candie et emprisonné jusqu’à sa mort. Le système de Lagrange-Chaxicel ne reposait que sur un ouï-dire, et Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnommé le roi des halles, amant à cause de la grossière trivialité de ses manières que de son extérieur malpropre et né- gligé, ne fût sans doute pas,.vi"eux et captif, de- venu ‘soigné de sa personne et curieux de riches habits. Saint-Poix cependant aurait‘ pu {appuyer dautorités plus recommandables que les ‘Mémoires du marquis de Jllontbrun ’, supposés par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ' Ces mémoires cependant sont curieux, ct il est certain que Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documcns authentiques qui lui ont servi à narrer les mêmes faits dans les Mémoires de M. dblrtagnan, dans (‘aux du comte de Rochefort, etc. Courtilz était instruit à fond de l'histoire parti- culière du dix-septième siècle ct il travaillait souvent sur des notes très- précieuses. .’72 ayant été tué dans une sortie, sa tète fut coupée par les Turcset envoyée par le grand-visir à Cons- tantinople, où on la promena au bout d’une pique pendant trois jours. Le système présenté par Saint-Foix , avec la verve spirituelle qui caractérise son talent, semblait pré- valoir, lorsque le père Griffet , savant éditeur de YHistoire de France du père Daniel, et auteur lui- même d’une bonne Histoire de Louis XÏIÏ, publia son Traite’ des difiërentes sortes de preuves qui servent a établir‘ la fvérite’ dans Ï/zistoire, in-’l2, Liège, 4769 , excellent ouvrage d’éruditionf et de critique, où le, ch. 43 , destiné à Yesramen de la vérité dans les anecdotes, est rempli tout entier par celle du Masque de Fer. Ce jésuite , qui avait exercé à la Bastille le mi- nistère de confesseur durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile étendu sur le prisonnier masqué, que bien des gens regar- daient comme une création romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant que cet homme eût existé. Le père Grif- fet surpassa encore ce qu’on attendait de son esprit juste et impartial ,en citant, pour la première fois, __;_ _ === Chapitre61.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 73 o le journal‘ manuscrit de M. Dujouca , lieutenant du roi à la Bastille en 1698 , et les registres mortuaires de la paroisse de Saint-Paul. Suivant ce journal , dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute, Saint-Mars , arrivant des îles Sainte-Marguerite pour prendre le gouverne- ment de la Bastille, avait amené avec lui ("jeudi 48 septembre 4698, à trois heures après midi), dans sa litière, UN ANCIEN PRISONNIER QU’IL AVAIT A PIGNEROL , clont le nom ne se (lit pas, lequel on fait toujours tenir masque’. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la Bazinière , en attendant la nuit, Ü 9 jusqu à ce que M. Dujonca le conduisit lui-même, sur les neuf heures du soir, dans la troisième cham- bre de la tour de la Bertaudière‘, laquelle chambre on avait eu soin de meubler de toutes choses ’. Le O ‘ Cette chambre était au troisième étage : « Les chambres ont toutes leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation , comme leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant : ainsi la pre- mière bazinière est la première chambre de la tour de ce nom , au-dessus du cachot ; puis la seconde bazinière, la troisième, la quatrième et la calotte bazinière. n Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille, éd. de 1774, p. 13. Les tours de la Bazinière et de la Bertaztdière portaient les noms des architectes qui les avaient construites , ou des anciens prisonniers qui les avaient habitées. i‘ Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de la Bastille , où ily avait dans chacune a un lit dc serge verte avec rideaux, O === Chapitre62.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 74 a sieur Rosarges, qui venait aussi des îles Sainte- Marguerite, à la suite de Saint-Mars, était charge’ paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruche: d'eau , une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de même métal, un chandelier de cuivre, des mouchcttes de fer, un pot de chambre, dcùx ou trois tzhaiscs ct quelquefois un vieux fauicuil. n Iem. hist.’ et anec. sur la Bastille, p. 14. Le père Griffet dit positivement que ces chambres sont toujours meublées, mais fort simplement. Constantin de Renneville, qui occupa la se- conde chambre dc la Bertaudièrepcndant que le Masque de Fer était ren- fermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après le- quel on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus habitable,- gracc au soin qu’on avait pris de la """1’1‘} de toutes choses: q C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds cn tous sens, et a peu près de. la même hauteur. Il y avait un pied d'ordure sur le planchqt’, qui empêchait de voir qu'il était de plâtre ; tous les cré- neaux étaicnt bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Cescréneaux étaient du coté. de la chambre larges de deux pieds ct allaient toujours en diminuant en cònc , dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du coté du fossé , n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même coté ils étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était a travers ce treillis que venaitlc jour, qu'il était eqcore obscurci par cette épais- seur de mur qui de cc coté a dix pieds , par la grille ct par une fenêtre qui fermait au-dcdans de la chambre à volet garni d'un verre trèsépais et très-sale, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre,à peine servait-il à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre étaient très-sales cl gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les moindres trous percés dans ce plafond par Ic prisonnier de l'étage supérieur fussent visibles); pour tout meuble , il n'y avait qu'une petite table pliante, très-vieille et rompue , et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-ou s'asseoir dessus. La chambre était pleine de puces. .. cela provenait de ce que le prisonnier, qui en venait ‘ .’ 75 de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur. La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la date du lpndi 49 novembre 4703. « Le prisonnier inconnu, toujours masque’ d'un masque de velours noir, que M. de Saint- Mars avait amené avec lui, venant des îles Sainte- Marguerite , et qu’il gardait depuis long-temps , s’é- tant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort aujourd’hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une granrk maladie, il ne se peut pas moins. M._ Giraut, notre aumônier, le con- fessa hier : surpris de la mort, il n’a pu recevoir ses sacremens, et notre aumônier. l’a exhorté un mo- ment avant que de mourir. Il fut enterré lc mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le ci- metièrede Saint-Paul : son enterrement coûta qua- rante livres. » de sortir, pissait sans façon contre les murs : ils étaient tapissée des noms de quantité de prisonniers... Surles sept heures, on nfapporta un petit litde camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de pl.umes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épduvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l’on purger. i» Histoire de la Bas- tille, t. l, p. 105. Un prisonnier que M. de Saint-Mars amenait dans sa litière, et qui allait être nourri par lc gouverneur , ne lut certainement pas si mal logé qfie l'auteur de flnquisition française. ’ Û . 76.. Voici donc enfin des dates précises. L’extrait des registres de sépulture de Péglise Saint-Paul _ ‘confirmait l'exactitude du journal de M. Dujonca : 005 ' \ 77 habits, matelas, couvertures, etc. ; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son sé- jour, de peur qu’il n’eût caché quelque billet ou quelque marque qui eût fait connaître son nom. Enfin, long-temps après, le lieutenant de police , Voyer-dfiirgenson , qui visitait souvent la Bastille , soumise à soniinspection , ayant appris qu’on s’y entretenait encore de ce prisonnier, voulut savoir ce qu’on en pensait, et le demanda aux officiers; mais , sur les vagues conjectures auxquelles ils se li- vraient entre eux, il se contenta de répondre : u On ne saura jamais cela! n l Après avoir rapporté ces nouvelles pièces d’un procès qu’on avait débattu en l’air_/_ jusque-là , le père Grilfet examina et réfuta tour à tour les illé- moires de Perse et les lettres de Lagrangei-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix : il évita de se pro- noncer, sur le récit de Voltaire, qu’il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d’un livre très-connu et très-bien écrit (le Siècle (le LOuisXIV ; il se borna à rapprocher les différentes traditions, pour en faire ressortir les contradictions et les in? vraisemblauees 1 il en tira seulement deux faits , in- contestables à ses yeux , savoir, que m: RRISONNIER \ fil i 78 AVAIT LES CHEVEUX BLANCS, et que son masqueaêtait a de velours noir. Quant aux trois opinions émises au sujet du ‘per- sonnage condamnéà rester masqué toute sa vie , il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort , ni le duc de Monmouth dans cette victime d’état, et il‘ préféra pencher du côté de la version des Mémoires de Perse, parce que le comte ‘de Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mys- térieuse captivité, dont il fixa le commencement à l’année 4683, plutôt quïà l’année 4664 , comme avait fait Voltaire ; plutôt qu’il Yannée 4669 , comme le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu’il Fannée 4685 , comme Yexigeait le système de ‘Saint-Foix. La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les trois systèmes qui retrouvaient , dans le Masque de Fer, le duc de Beaufort , le duc de Monmouth et le comte de Vermandois : « Il n’y a aucune de ces dates (4 669 , 4683 , 4685), dit le père Griffet, qui, une fois bien constatée, ne refutât invinciblement une des‘ trois opinions. » Mais le père Griifet ne donnait aucune raison par- ticulière qui Fautorisàt à choisir la date de 4683 avec l’opinion qu’on y rattachait : il répéta les mo- tifs que Saint-Foix avait développés avec une solide 79 ’ logique contre la lettre de Lagrange-Chancel , et il ajouta que le duc de Beaufort , non seulement n'é- tait pas capable d’entraver les projets du roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles de grand-maître, chef et surintendant de la navigation et comfnerce rle France , la charge d’a- "mirai ayant été supprimée par le cardinal de Riche- lieu. Il traita d’absurde la supposition de Saint- Foix , parce qu’un faux duc de Monmouth , ‘quelle que fût sa ressemblance avec le condamné , n’aurait pas réussi à tromper les évêques qui Passistèrent à ses derniers momens, et les ofliciers dejustice qui le con- duisirent au supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique de Londres ; et que d’ailleurs le véritable duc , Qurait-il été soustrait à Péehafaud , ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la révolution d’Angleterre et la mort de Jac- quesll, en 1704. Le témoignage du père Tourne- mine, que ASaint-Foix invoquait avec confiance , ne semblait pas d’un aussi grand poids au père Grilfet qui accusa de-crédulité excessive ce bon jésuite connu pour son imagination toujours vive et enflammée. Le père GrilTet s’ étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté dans les Mémoires de Perse , et, malgré une lettre de la présidente d’0sembray ,_ qui a ‘r ‘ , 81 , . . ‘Q . . . Le ereGriffet allé uaitenhjune induction bien P a futile il est vrai tirée du nom su osé de ZIIarc/ziu- a a P li ( le registre porte Mkzrc/ziabf), dans lequelon av-ait découvert Hic amiral c’est Famiral sans réten- f P dre ue cette mauvaise ana ramme moitié latine et q 2 ‘ moitié fran aise ût être ranrfée même armi les ç v P a probabilités; cependant, après avoir incliné vers l’o inion" ui faisait du comte de Verniandois P q l’homme au mas ue il déclara vouloir attendre Î 7 our ormer une décision u’on eût la date cer- P a taine de Parrivée de ce prisonnier à la citadelle de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité {il y a grande apparence qu’on ne la saura jamais! disait-il à Fexemple du lieutenant de police Voyer- d’Argenson. Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa Reponse au père Griffet , et s’attacha surtout ä démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être le comte de Vermandois : il s’eîforça de prouver par des rai- sonnemens, plutôt que par des autorités contempo- raines, que ce prince était incapable d’avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n’avait pu se prêter à une momerie aussi indécente que celle ’ ’ des obsèques et de lenterrement d une biZc/ze à la place de son fils; il se moqua de Yanagramme de === Chapitre63.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 82 \ _,’: ZIIarc/tiali ', et soutift, à toit, qu on n etait pas dans Fusage d’appeler le comte de Vermandois M. fami- ral ‘ : il cita , sans propos et sans but , un passage très-remarquable d'une Histoire de la Bastille, im- primée en 4724, lequel coïncide en effet avec l’anec- dote du Masque de Fer; mais il ne songea pas à profiter d’une découverte aussi neuve, qui pouvait être lalbase d’un nouveau système et servir en tous cas à constater les précautions qu’en prenait pour la garde du prisonnier inconnu. a Ensuite il présenta de nouveaux faits à l’appui 7 1 d’une substitution de victime sur l eehafaud du duc de Monmouth : il faillit se croire personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait lancé contre son confrère, le père Tournemine, cé- lèbre dans toute ÏEurope, aime’, estime’, considéré fila cour et à la ville. Mais les plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des ‘ On donnait quelquefois aux-prisonniers un faux nom fabriqué avec l'a- nagramme du leur. Nous lisons dans la 3= livraison de la Bastille dévoilée, p. 79 : a Villeman, c'est encore M. Jean de Manville revenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille : M. Delauriay avait renversé son nom et l’a- vait fait inscrire de même sur les registres, pour dérober à tout le monde le ‘lieu de la détention du prisonnier. » ‘l Prosper Marchand rapporte dans son Dictionnaire plusieurs pièces de vers de Benserade, adressées à Monsieur PAdmiral , 0111681. _‘:‘_._____ Î 83' ouî-diie plus ou moins croyables ; l'histoire lui fournissait à peine quelques vagues allégations. I Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père ‘Griffet, en établissant, d’une manière irré- cusable, que le prisonnier n’avait été amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se jeta dans des suppositions souvent erronées. Il fixe d’abord avec justesse, et pour la première fois, l’e'poqne à laquelle M. de Saint-l-Mars fut‘ nom- mé au commandement de la citadelle (ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 4664, sous la garde spéciale de Saint- Mars. i En 168’! , une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait conduire lui-même son second prisonnier d’état, le comte de Lauzun, aux eaux de Bourbon ; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis, sous-lieute- nant des mousquetaires du roi ‘ :si l’homme au masque eût été enfermé à Pignerol en 1681, se de- mande Saint-Foix, Saint-Mars aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de trois mois ? l Mém. de Mlle de Montpensier, collection Petitot, 2° série, t. 42, p. 424. 84 _ En 4684, les réjouissances pour la naissfince du duc d’Anjou furent l’objet d’une contestation assez vive entre M. d’Herleville, gouverneur de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Ris- san , lieutenant du roi : cette contestation pouvait- elle avoir lieu, se demande Saint-Foix, sinon en l’ abf sence de Saint-Mars , qui avait encore les lettres de commandement pour la citadelle, et Saint-Mars pouvait-il sïêloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà conliéÏPar malheur, Saint-Foix igno- rait que Saint-Mars avait passé de Pignerol à Exil- les, dont il fut nommégouverneur au mois de mai 4684 ‘. ’ _ , « Saint-Foix signala , malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans , surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy, dont il avait épousé la sœur : or, madame Dufresnoy, femme du premier commis de la guerre et maîtresse de Lou- vois, était à portée de servir son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places de guerre et des prisons d’état. Saint-Foix raconta, en ' u Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avczà accep- ter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous ac- corder le gouvernement d’Exilles , vacant par la mort de M. le duc de Leg- diguières. n Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort. === Chapitre64.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer S5 , outre, comme un fait certain, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier président et inten- dant de Provence , choisissait a Paris, a la pràère de madame de S aint-Mars , son intime amie, le lin- ge le plus fin et les plus belles dentelles, et les en- voyait à l’ île de Sainte-Marguerite pour le prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir Pexactitude de cette circonstance, que f 86 ras , il sortit du camp une litière , dans laquelle on crut qu’il avait un prisonnier dîmportance , quoi- qu’on répandit le bruit que la caisse militaire y était renfermée; et l’on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J’ai lu, quelque part, que le ca- veau, dans lequel on dit que le comte de Verman- dois fut inhumé , à Arras , a été gardé très-soigneu- sement. Il me semble encore qu’il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe. » L’auteur de la lettre , adoptant , sans examen , l'absence de Saint-Mars hors de Pignerol , à la fin de Yannée 4683 et au commencement de la suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en in- terprétant mal l’État de la France en 4684, s’ef- forçait de la rapporter a Fenlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à Pignerol. Enfin l’ami du père Grtfifet, d’un ton semi-sé- rieux et semi-plaisant, avançait une nouvelle con- jecture, et proposait de chercher, sous le masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 4687, puisque le sort de ce sultan était assez incertain depuis sa déposition, et que, le prisonnier passant === Chapitre65.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 1 , s1_ ‘pour un prince turc en Provence , le nom de Mar- c/ziaiy étant quasi turc, tout s’accordait à soute- nir un système non moins vraisemblable que‘ les autres. Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous les. amis que le père Griffet pouvait avoir encore : il fit venir d’Arras l’extrait des registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre de recevoir le corps du comte de ‘Vermandois, décédé en la ville de Courtray; qu’il avait désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du chœur de Féglise, dans le même caveau qu’Élisabeth, comtesse de Verman- dois, et femme de Philippe d’Alsace , comte de Flandre, morte en ’I 182; qu’une somme de dix mille livres avait été donnée au chapitre pour la fonda- tion d’un obit à perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les olficiers municipaux de la ville étaient avertis d’assister à ce service célébré solennellement; et que, quatre ans après Fenterrement, à Foccasion de cet anniver- saire, le roi avait fait don à la cathédrale d’un or- nement complet de fvelours noir et de moire d’ ar- gent, avec im dais aux‘ armes du comte de Ver- mandois, brodées en or. Il n’était pas probable, en S8 effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût cherché un caveau de fanzille pour y enterrer une bûche, et. qu’il eût fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d’un cercueil vide. Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisan- terie, accusa de mensonge l’ami du père Grifiêzt, à cause Œunescitation tronquée que Yanonyme avait faite des Mémoires de Mlle de Montpensier‘, et avoua dédaigneusement que cet ami était très-ca- pable de soutenir, par des citations aussi vraies, que le prisonnier au masque était Mahomet I V . La mort du père Griffet, arrivée l’a_nnée sui- vante (4 771), mit un terme à cette longue et cu- rieuse discussion : aucun ami ne sortit de ses cen- dres pour argumenter à sa place. A Un nouveau système, qui ne devait prendre fa- veur *qu’un demi-siecle après son apparition , fut livré à la publicité dans cette même année où Saint- Foix se flattait d’avoir fondé le sien sur des bases inébranlables. ’ Le baron d’Heiss, ancien capitaine au régiment ‘ Il s‘agissait de cette phrase : Ce sont des histoires qu'on ne sait pas et que l’en ne voudrait pas savoir. M1" Moutpensier veut parler des débau- ches italiennes qu’en avait attribuées au comte de Vermandois: PAmi du père Griffet applique ces paroles au démêlé que le prince aurait eu avec le dauphin. ‘ sa d’Alsace , qui ne nous est connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa au Journal Encyclopéalique une lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 477,0 , avec un ancien document qu’il re- gardait comme une explication de Pénigme du Masque de Fer : ce document était une lettre tra- duite de Pitalien , et insérée dans YHistoire abrégée (le l’Europe ( par Jacques Bernard), qu’on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 4685 à 4687, en feuilles détachées. Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans Fouvrage périodique de Jacques Bernard (mois d’août, 4687 à l’article Mantoue) , on apprend que le duc denMantoue , ayant dessein de fvenclre sa capi- tale au roi de France, son secrétaire l’en détourna et lui persuada mème de s’unir aux autres princes d’Italie, pour s’opposer à Yambition de Louis XIV. En conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains, afin de les entraîner dans cette ligue; mais , à la cour de Savoie , ses complots furent dénoncés au marquis d’Arcy, ambassadeur de France. Celui-ci accabla- de civilités cet agent de trahison, le regala fort souvent, et l’invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de Tu- 90 rin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville , ils furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire , le déguisèrent, le mas- quèrent et le conduisirent à Pignerol. Le prison- nier ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui était trop près de Ïftalie , et quoiquïly fiît garde’ très-soigneusement, on craignait que les murailles ne parlassent : on le transféra donc aux îles Sainte-Marguerite, ou il est ‘z présent sous la garde de M. de Saint-Mars, dit la lettre. « Voilà , . une nouvelle bien surprenante, mais qui nen est pas moins véritable! » Le baron d’Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu’aucun prince ni personne de marque n’avait disparu en ce temps-là , il n’hésitait point à penser que ce secrétaire du due de Mantoue dût être le prisonnier masqué. - Cependant cette opinion ne trouva pas d’abord beaucoup de partisans, soit que le Journal Ency- clopéciique fût peu lu , soit plutôt que les ingénieu- ses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le document historique, qui mettait au jour un acte odieux du grand roi, 91 sembla digne d’attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire surun fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de Hollande. Quelques années après ( l 779), le Journal de Paris reproduisit Fextrait de YHistoire abrégée de FEurope , et le rédacteur, qui était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des traves- tissemens littéraires , alla jusqu’à dire que Poriginal italien de cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n’eut la patience de l’y chercher ni le bonheur de le découvrir. Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine prononcé de part et d’autre; peut-être s’y méla-t-il sous le voile d’un pseudo- nyme , selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui venaient couverts d’armures noires dans les tournois, et ne s’y faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement, dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l’Essai sur les mœurs, et intitulé Nouvelles remarques sur Ï/zistoire, il avait répété que Fanecdote du Masque de fer était aussi vraie quetonnante, et il avait consigné M2’ remarque) une partie des faits re- latés dans la lettre de M. de Palteau, en remar- quant que cette nouvelle. preuve n’e'tait pas néces- 92 saire , quoiquïl ne faille rien négligez‘ sur un fait si éloigné (le l'ordre commun. - Ilvoulut en finir avec deux systèmes qu’il avait déjà réfutés dédaigneusement , et comprendre dans cette dernière réfutation celui de Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la septième édition du Dictionnaire philosophique , réimprimé sous le titre de la Raison par alphabet, "I 770 , 2 vol. in-S , où il fit entrer dans l’article ANA l’anecdote sur le Masque de Fer, il rectifia les erreurs qu’il avait commises lui-même , faute de documens authentiques , et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père Griffet, qui avait, dit- il, l'emploi délicat. de confesser les prisonniers de la Bastille. Il traita de rêve Fopinion qui faisait du prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois ; il se moqua plus sérieusement des illusions de Saint-Foix , en disant que , pour les admettre , il faudrait croire que le duc de Monmouth fût ressuscité et eût changé l’ordre des temps, substi- tution plus diflicile que celle d’un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait toujours la date de 166’! oui 662 au commencement de la prison du Masque (le Fer. Il railla surtout la condescen- dance qu’on supposait à Louis XIV , de servir (le \ 1 93 sergent et de geôlier au roi Jacques II, puis au roi Guillaume , puis à la reine Anne. _ Voltaire rapporte ensuite que_ le prisonnier dé- clara iui-même à Fapothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort , qu’il croyait avoir environ soixante ans. Au sujet de ce renseignement que rien ne constate, un plaisant dit que l’auteur de la Henriade en était réduit à faire des comptes d’apo- thicaire. Il est impossible en effet de s’en rapportera ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant d’années, et privé des moyen’ calculer exactement la marche du temps, se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge : on sait que Latude , après une longue détention, n’avait plus aucune idée précise relativement aux années qui s’étaient écoulées pendant’ sa captivité. ‘Voltaire se demandait encore : «Pourquoi donner un nom italien à ce prisonnier ? On le nomma tou- jours Marchiaiy! » M. de Palteau avait pourtant fait connaître que le nom de Latour fut affecté à l’in- connu de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures , quiconque était instruit du régime administratif des prisons d’état pouvait ap- précier combien ce faux nom avait peu dïmportance. Voltaire n’eut pas été intrigué du nom italien de 94 Marchialy, s’il avait lu ce passage des Remarques historiques sur le château de la Bastille , imprimées quatre ans plus tard _: « Le ministère n'aime pas que les gens connus meurent à la Bastille. Si un prison- nier meurt , on le fait inhumer à la paroisse deSaint- Paul sous le nom d’un domestique, et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom vérita- ble des morts est inscrit (p. 33). » Ce registre n’a point été retrouvé dans les archives de la Bastille. Voltaire finissait squ article par cette espèce de proclamation dans laquelle on peut voir la conscience d’une vérité cachée ou Porgueil d’un esprit qui dé- guise son ignorance sous un silence prudent : a Celui qui écrit cet article- en sait peut-être plus que le père Griffet et n’en dira pas davantage. » Cependant cet article fut suivi d’une Addition (le l’e’diteur, beaucoup moins discrète , attribuée à V ol- taire par bien des gens de lettres et par les éditeurs de Kelh : cette addition parut dans une nouvelle édition du-Dietionnaire philosophique , sous le titre de Questions sur Ïllncyclopédie distribuées en forme de dictionnaire , par des amateurs, Genèvc, 4774 , 9 vol. in-S. Ifediteur, ou Voltaire qui pre- nait souvent ce titre dans ses ouvrages pour faire ~ 95 passer quelque vérité audacieuse, sans en être per- sonnellement responsable, dit : « Rien n’est plus aisé non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu’il est même difficile qu’il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L’auteur de cet article aurait communiqué plus tôt son sentiment, s’il n’eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d’autres et s’il ne se fût persuadé que ce n’était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote. » (Ÿétait ne plus même admet- tre le doute dans une question si obscure et si peu éclaircie jusque-là. L’e'diteur, qui s’appelle ici l’auteur, par distraction, s’étonne que u tant de savans et tant d’écrivains , pleins d’esprit et de saga- cité, se tourmentent à deviner qui peut avoir été le fameux Masque de Fer, sans que l’idée la plus sim- ple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présentée à eux; » en conséquence, il se décide enfin à dire ce qu’il en pense depuis plu- sieurs années. a - Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, sans oublier la dernière, celle du baron d’Heiss, à propos de laquelle cette addition semble avoir été. faite, et il juge impossible de conci-t 96 lier le personnage d’un secrétaire du duc de Man- toue avec les grandes marques de respect que Saint- Mars donnait à son prisonnier; il ne s’amuse pas à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de Vermandois , ni le duc de Beaufort , ni le duc de "Monmouth , ni le secrétaire du duc de Mantoue : fauteur conjecture que Voltaire est aussi persuade’ que lui du soupçon qu’il va manifester, mais que Voltaire, a titre de Français, rfa pas voulu publier tout net, surtout en ayant assez dit pour que le nzot de Ïénigtme ne clzît pas être dificile à deviner. Selon le soupçon de Péditeur, le Masque de Fer était un frère aîné de Louis XIV. Anne d’Autriche l’avait eu d’un amant, et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Après _cette couche secrète, par le conseil du cardinal de Richelieu , un hasard avait été adroitement ménagé pour obliger absolument le roi a coucher en même lit avec la reine ; un second fils fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré jusqu’à sa majorité Fexistence de son frère adultérin. La politique de Louis XlV , affectant un généreux respect pour l’honneur de la royauté , avait sauve’ de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à la mémoire d’Anne d’Autriche , en ima- ‘d 1 97 ginant un moyen sage et juste d’ensevelir dans 1’on- bli la preuve vivante d’un amour illégitime. Ce moyen dispensait le roi de commettre une cruauté , qu’un monarque moins consciencieux‘ et moins ma- gnanime que Louis XIV eût estimée ‘nécessaire. u Il me semble , poursuit toujours notre auteur, que plus on est instruit de l’histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette sup- position. » _ Était-ce bien là réellement l’opinion de Voltaire? Avait-il en effet été initié à ce secret d’état par le duc de Richelieu ou par Mm‘ de Pompadour ? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite ? Ne serait-ce pas plutôt une interpolation d’un véri- table éditeur, qui aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l’opinion, de Voltaire ? En tout cas , il est certain que , depuis cette déclaration pu- bliée sous la responsabilité d’un éditeur anonyme , Voltaire s’abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du Masque de Fer, comme s’il eût dit tout ce qu’il savait , ou peut-être tout ce qu’il en pouvait dire. Le système de Voltaire s’en- racina dans les esprits , sans que personne osàt son- ger à le renverser; et celui de Saint-Foix , au con- 1 . 98 a traire , qui n'avait triomphé un moment qu'à force d’espritet de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort deux années avant Voltaire (4776). En 1774 , un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit ouvrage sur la Bastille ‘ , dans lequel l'anecdote de FHomme au Masque de Fer ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de rigueur cet écrit qui contenait bien des particula- ‘rités secrètes sur le régime intérieur de la prison d'état , que peu d’exemplaires échappèrent aux sai- sies et au pilon :' on n’en connaît guère que deux f Ï Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la Bastille, 1774, petit in-lî. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-être l'im- primeur Grangé qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le Masque de Fer) le réimprima sous ce titre : Remarques et Anecdotes sur le château de la Bastille, suivies d’un détail historique du siège, de la prise et de la démolition de cette forteresse, in-8° de 106 pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état, ces monu-' mens odieuse de l'oppression, ces tombeauzv vivons de la justice et de l'huma- nité! u J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pour- rais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux , dix louis n'ont pu m'en rendre propriétaire. On pense bien queje n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier. r Ce même ouvrage fut encore repro- duit en 1789 , sous une autre forme , avec d'importantes additions : Re- marques historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d’anecdotes intéressantes et peu connues , Londres, in-8°, deux parties, 199 et 137 pages. œ ’ ou trois de Fédition originale portant les armes de France au frontispice , comme pour signaler les œuvres de la royauté. Ces Remarques historiques ne sont pourtant qu’un extrait textuel de la partie des- criptive de Plnquisitionfrançaise de Constantin de Renneville , avec des additions curieuses. La note v est consacrée à un rapide examen des divers systèmes auxquels le mystère du Masque de Fer avait donné lieu jusque-là : l'auteur penche visiblement du côté de Fopinion du père Griffet en disant : « Ce jésuite , confesseur des prisonniers de la Bastille, n’atteste pas que l’Homme au Masque de Fer fût le comte de Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en faveur de cette opinion, et il semble que sur cette matière le sufirage du père Grififet doit être (l’un grand poids. » _ Le gouvernement , qui avait toujours redouté et contrarié les recherches relatives au prisonnier mas- qué, espéra enfin que ce sujet était épuisé pour'la curiosité publique. Soulavie nous apprend que « le garde des sceaux , Hue de Miromesnil, n’avait ja- mais laissé discuter les anecdotes du mystérieux personnage , lorsqu’elles pouvaient indiquer un membre de lajfamille royale , et M. de La B. .. (La Borde , premier valet de chambre du roi) fut obligé 100 ’ l ‘i l r‘ ‘mafia: mai; - === Chapitre66.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 101 de velours et non de fer; le gouverneur lui-même le servait et enlevait son linge ,- lorsqu’il allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de par- ler et de montrer sa figure : l’ordre était donné aux invalides qui Paccompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces défenses; lorsqu’il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa cham- bre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot on ‘voulait découvrir s’il nfy aurait pas laisse’ quelque signe de ce qu’il était. Les personnes de la Bastille , qui avaient rap- porté ces faits à Linguet , « les tenaient de leurs pè- res , anciens serviteurs de la maison, lesquels y avaient vu Fffomme au Masque cle Fer. » On a peine à comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette circonstance et se 7 priva d un thème aussi fertile en déclamations , ‘lui qui, dans ses Mémoires de la Bastille, raconte séÄ rieusement qu’on Pempozsonnait,‘ lui qui fait un" 9 drame horrible et ténébreux de lensevelisscment d’un prisonnier mort dans une chambre voisine de‘ la sienne, lui enfin qui accumule tant de malédic- tions contre les soufirances zhcontflues et les peines obscures de cette prison d’état. » 1 102 La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde entrèrent dans les remarques sur le Masque de Fer publiées en 1783 par le marquis de Luchet dans le Journal des Gens dupmonde , t. 4, 11° 23, p. 282 et suiv. Ce journal , qui paraissait en Allemagne , n’était pas obligé de garder des mé- nagemens avec la mémoire d’Anne d’Autriche, et le rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, avait toute liberté d’amuser ses lec- teurs , en mettant à profit ses réminiscences des ou- vrages et des conversations de Voltaire. Cependant le marquis de Luchet n’adopta pas en- tièrement le système ‘de Yéditeur anonyme des Ques- tions sur l’Enqyclopédie, qui d’ailleurs, en propo- sant l’hi'stoire d’un fils naturel d’Anne d’Autriche , [ne s’était point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de cette paternité en li- tige , et réclama, en faveur de sont opinion , un nouveau témoignage, celui de Mu‘ de Saint-Quen- tin, ancienne maîtresse du ministre Barbezieux, la- quelle, retirée à Chartres où elle mourut dans un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle , avait dit publiquement que Louis XIV condamua son frère aîné àflaune prison perpétuelle , et que la parfaite ressemblance/desdeux frères nécessita l’in- \ ‘ 103 Nention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que ce masque cachait une ressemblance tropfrappante; mais d’où vient que Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu’on y avait répandu sous le nom de MÜ’ de Saint-Quentin ' , ne le con- signa pas dans ses œuvres et se contenta d’en parler à Genève? Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipe’, bien différent de la fermeté et de l’esprit politique de Louvois son père; mais il n’eût point .osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret _d’état, qui ne transpirait pas même dans les indis- crets libellés de Hollande, avant la mort de Phomme au masque : Barbezieux mourut en 1704 et Mar- clzialy en 1703. Le marquis de Luchet n’était-il pas bien capable de supposer cette demoiselle de Saint- Quentin ’ , comme il supposait un {ils de Buckin- gham, comme il supposa plus tard MW de Bau- deon , la comtesse (le Tersan , la iÆËluc/zesse ‘de Mors/zeinz, et plusieurs autres dames dont‘ il rédigea ‘ 9° liv. de la Bastille dévoilée, p. 145. 2 Les auteurs de la Bastille dévoilée voulurent constater par un pro, ces-verbal le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, e! l'anec- dote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestègent seule; gncnltla notoriété du fait’. === Chapitre67.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 104 ~_ les Mémoires, toujours pour l'amusement des gens du monde? Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le témoignage, n’osa pas confirmer ces assertions dansles Annales politiques, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le pré- texte d’une nouvelle lettre de cachet : le silence de Linguet est inexplicable. Certes, l'abbé Lenglet- Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il eût encore vécu, lorsque le prieur An- quetil le cita dans une compilation historique, sans critique et sans style, intitulée: Louis XÏV, sa cour et ‘le régent, 4 vol. in-42, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du Masque de Fer, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir vu à la Bastille, et même lui avoir parle’. Lenglet, malgré cet entretient, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui avait l'ayant vif et orne’, di- sait-il , « parlait très-bien d'affaires , de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute l’Europe ( tome I.) » Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du Traite’ des Apparitions racontait ces belles choses recueil- a O 105 lies dans un de ses nombreux séjours à la Bastille, eut la bonhomie de le presser de dire ce qu’il pen- sait de cet inconnu : « Voudriez-vous me faire aller une-neuvième fois à la Bastille? » répondit Lenglet qui n’y alla que cinq fois pendant sa yie littéraire, comme l’a prouvé son biographe Michault, de Di- jon. En outre, il n’y était allé pour la première fois qu’en 4748, à moins qu’on veuille infirmer les re- cherches et les calculs de Michault par une note imprimée dans la Bastille dévoilée ( l "° livr. , p. 4 l 3), où il est dit que Lenglet est entre’ six fois à la Bastille, la première en 4696. Quelle que soit la date de cette première entrée, l’abbé Lenglet, qui était en bon rapport de connaissance avec les ofli- ciers de ce château, avait pu apprendre d’eux. ce qu’il prétendait savoir du Masque de Fer lui-même. - Le Masque de Fer, qui occupait avec tant d’ar- deur les bureaux d’esprit , les journaux et les cafés, 7 avait fait aussi l entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d’état divertis- saient quotidiennement le petit lever du roi et deses ‘maîtresses. Le régent Philippe d’Orléans avait, di- sait-on , refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses favoris et de ses compagnons de table : jamais le nom du prisonnier 106 masqué n’était sorti de ses lèvres, même au mi- lieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi discret, assure- t-on , et les caresses de MŒ de Pompadour eurent tout Pempire qu’elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait le censeur Jolyot de Crébillon s’asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux , garda peut-être ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu’elle aimait : elle n’avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles Sainte- Marguerite. Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu’il abordait saiis répugnance, et qu’il entendait en ‘souriant approfondir devant lui. Mais, à ‘Foccasion des deux systèmes débattus avec une’ égale probabilité par Saint-Foix et le père Griffet , Louis XV hoeha la tête et dit‘: « Laissez-les dispu- ter ; personne n’a dit encore la vérité sur le Masque de Fer. » _ Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un mo- ment d’abandon et de familiarité de son maître, pour ëapproprier sans péril ce secret qui avait causé la mort de plusieursipersonnes, Louis XV l’arrêta 107 i dans ses conjectures par ces mots non moins énig- matiques que le Masque de Fer lui-nième : « Vous voudriez que je vous disequelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez de plus que les autres , c’est que la prison cle cet infortuné n’a fait tort a personne qu’à lui '. » Les ministres de Louis XVI n’étaient pas connue ceux de Louis XIV, confidens du secret de leur maître ; car le vertueux Malesherbes , pendant son premier ministère qui ne dura que neuf mois , s’im- posa le devoir de tirer la vérité du tombeau de ‘Mar- chialy et de venger la mémoire de cet infortuné , seule réparation que pût inventer Phumanité du mi- nistre insatiable de faire le bien; mais ses recher- ches, secondées par Amelot, ministre de Paris ’, ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police 3 , demeurèrent sans résultat. Chevalier, major de la Bastille, le même qui ‘ Soulavic ajoute de son crû une explication de ces paroles amphibolo- giqucs et la met aussi dans la bouche do Louis XV : a car il n’a jamais eu ni femme ni cnfans.» Mém. du maréchal de Richelieu, t. 3 , p. 109. 2 On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9° livraison de la Bastille dévoilée, p. 28, que cet oflicier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa cnsuitc à Malesherlncs. r ‘ 3 Voy. la Bastille dévoilée, l" livraison, p. 54. A 108 avait inventé, dit-on, le grand registre des prison- niers, fut chargé spécialement de fouiller les al‘- chives et d’écrire Fhistoire secrète du château de- puis son origine‘, quoique un pareil travailide- mandât plus de lumières et d’instruction qu’il n’en avait : il recueillit pourtant des documensloriginaux très-curieux , et il les envoya au ministre le 49 no- vembre 4775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes d’orthographe : u Sidans la suite je trouve quelque chose qui puisse être utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour tout ce que vous pouvez désirer , je serai toujours à vos ordres .' n La pièce concernant le ‘Masque de Fer était rédigée d’après le journal de Dujonea et la dissertation du père Griifet. M. de Malesherbes n’en fit aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu’il espérait toujours arriver à la solution de cegrand problème histo- rique ’. _ _ En 4780 , le père Papon, de l’Oratoire, qui avait visité les îles Sainte-Marguerite au commencement l Voy. Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p._32. 2 Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave , qui les a eues avec beaucoup de papiers de Maleslierbes. 109 de l’année 4778 pour y chercher des détails de lo- calité utilesà son Histoire de Provence (4 vol. in-lt, 4777-4 786) , publia de nouvelles anecdotes sur le Jllasque de Fer dans son Voyage littéraire de Pro- vence, Paris , 4780, in-42, composé avec des no- tes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée àM. de Boisgelin, archevêque d’Aix. Il avait recueilli ces renseignemens dans la citadelle, où un ofïicier de la compagnie franche , âgé de soixante- dix-neuf ans, lui raconta ce qu’il tenait de son père, lequel était pour certaines choses Ïhomme de con- fiance du gouverneur Saint-Mars. Un jpur Saint-Mars s’entretenait avec son pri- sonnier , en restant hors de la chambre , dans une espèce de corridor pour voir de loin ceuæ qui vien- draient. Le fils d’un de ses amis venait d’arriver pour passer quelques jours dans Pile; ce jeune homme s’avance du côté où il distingue des voix. Le gou- verneur, surpris à l’improviste, ferme aussitôt la porte de la prison , court au-devant de l’indiscret et lui demande d’un air trouble’ s’il n’a i-ieh en- tendu; rassuré par la réponse du jeune homme , il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à son ami que « peu s’en était fallu que cette aven- ture n’eût coûté cher à son fils, et qu’il le lui 110 renvoyait de peur de quelque nouvelle imprudence.» Un autre jour, un frater (garçon de chirurgien) aperçut, sous la fenêtre du prisonnier , quelque chose de blanc flottant sur l'eau : c'était une che- mise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pau- vre homme la prit et l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il demanda , d’ un air fort embarrasse’ ', au frater , s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; « mais deux jours après , il fut trouvé mort dans son lit. » N'est-ce pas la l'origine de l'anecdote du platod'ar- gent? ' Le valet qui servait le prisonnier, et qui parta- geait ainsi. sa captivité, mourut dans la prison, et 7 ce fut le père de l olficier , que Papon interrogeait , qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme_pour remplacer ce valet : une paysanne du village de Mongins alla se présenter au gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue de cet emploi , renoncer à’ ses enfans et au monde , elle refusa de s'enfermer pour le reste de ‘ses jours. - - 4 === Chapitre68.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer i - 11.1 ll nly avait que peu de personnesiqui eussent la liberté de parler au Masque de Fer, et sa prison , que l'épaisseur des murs et la force des grilles pro- tégeaient contre toute tentative d’évasion, était gar- dée aòndehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s’approcheraient à une certaine distance. j Mais le père Papon n’essaya pas même de décou- vrir quel était ce prisonnier dont on ne saura peut- être jamais l_e nom, dit-il. M. Dulaure, qui étudiait alorg les antiquités nationales et surtout les fautes de, la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit textuellement, dans sa Description des principauzz‘ lieux de la France, Paris , 4789 , 6 vol. in-48 (4‘° partie, p. 484) , les anecdotes rap- portées dans le Voyage littéraire de Provence; il les accompagna des autres faits révélés par Vol- taire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d’adop- ter une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des partisans , il avoua qu’elIes ne valaient pas la peine (l'être repérées , et il exposa nettement que « si l’on ne découvrait quelques mo- numens ignorés du temps de la régence d’Ainne d’Au- ‘triche et du ministère du cardinal Mazarin, ou bien quelques mil/noires écrits par les personnes initiées I v === Chapitre69.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 112 _ \ dans le secret, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une annonce indirecte du me’- moire apocryphe que Soulavie préparait à cette épo- que dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque du maréchalde Richelieu ; ÔQ peut, sans faire injure à la mémoire de Dulaure , que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu’il avait vu cette pièce dans les mains de Soulavie et qu’il la regardait alors comme authentique, puisqu’il en lit usage depuis dans son Histoire de Paris. . Cependant un nouveau système s’élaborait en si- lence, et plusieurs hommes très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier de Taulès, secrétaire d’ambassade à Constantinople , ramassait mystérieusement les matériaux de ce sys- tème qui tendait à inculper les jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur des représailles. Ûn ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de générosité l’empècha de publier son livre , qui était dès lors connu dans les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 4783 a M. de Vergennes, ministre des affaires étran- gères. Duclos prit les devans sur M. de Taulès , en impri- l 113 î ) mant qu un jésuite gros collier de lorrlre lui avait avoué que a le Masque de Fer était une sottise de la Société, qu’il fallait ensevelir dans l’oubli. n Cette insinuation n’eut pas de suite à cette époque , et l’on ne demanda pas compte du prisonnier mas- qué à la société de Jésus, qui avait tant d’autres comptes plus graves à rendre. _ ' i: C’était sous les décombres de la Bastille qu’on espérait retrouver les preuves de cette iniquité du grand roi, et quand la vieille prison féodale s’écroula sous le marteau du peuple, le '14 juillet 4789 , le premier prisonnier qu’on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de Phumanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres , ce devait être le lllasque de Fer! Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple , les portes des prisons furent brisées à coups de ha- che; mais on ne trouva que huit personnes à déli- vrer , au lieu des innombrables victimes qu’on sup- posait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse r on prétendit que, peu de jours auparavant, la plu- part des détenus avaient été transportés ailleurs se- crètement. Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres pla- naient au-dessus des ruines, qu’on avait hâte de faire 114 disparaître pour placer cette inscription : Ïci l’on danse, à l'endroit même où tant de larmes avaient‘ coulé depuis des siècles; le fantôme du Masque de Fer était sans doute présent aux yeux des démolis- seurs/patriotes, et quand un des vainqueurs apporta en trophée au bout d’une baïonnette le grand re- gistre de la Bastille ' , l’assemblée municipale de ‘ u C’est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui aug- mententjournellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton on portefeuille en maroquin, fermant à clef , lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. I" colonne : Noms et qualités des prisonniers. II= col. Dates des joursitfarrivéc des prisonniers au château. III" col. Noms des secrétaires d’état qui ont eæpédié les ordres. XV° col. Dates de la sortie des prisonniers. Vs col. Noms des secrétaires dfiltat qui ont signé les ordres dïlarqissemenjt. Vl° col. Causes de la détention des prisonniers. VII° col. O11- servations et Remarques; Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu’il peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instruc- tions quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient l'histo- trique des faits, gestes, caractères, vie, mœurs et {in des prisonniers. _Ces deux colonnes sont des espèces de’ mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mau- vaise du major et du commissaire du roi; plusieurs prisonniers n'ont au- _,eune note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major actuel. n Remarques historiques sur la Bastille, 1774, .p. 31 et 32. La distribution des colonnes‘ indiquée dans cet ouvrage n’cst ‘pas tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction de Ja Bastille dévoilée : ce dernier a est un registre de ËSO pages in-folio, bro- èchè et soigneusement renfermé dans un portefeuille de maroquin ; d'un coté l o 11s A PHÔteI-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pa- ges sanglantes ' : le folio 420, correspondant à l’au- née 4698 et à Yarrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et rem- placé par un feuillet d’une écriture récente! Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes entiers; dans les latrines, des osseinens brisés et putréliés ’ : alors on se souvint avec ter- reur des horribles assertions que Constantin de Ren- neville avait avancées dans son Histoire de la Bas- tille, et qu’en avait trop lé ement traitées de fa- CiQ (pi ‘1 est écrit en lettres d'or le mot Bastille ; de l’autre, sont gravées les armes du roi : ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée eu onze colonnesNoici ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: I" ÏVomsetqztalités des prisonniers. ll° Dates de leur entréeJlPZVoms de MM. les secrétaires d’état qui ont conlresiqné les ordres. IV° Tomes. V‘ Pages. V1‘ Dates de leur sortie. Vllfl Noms de ZŸIM. les secrétaires d’état qui ont contresigné les ordres. Vlll‘ Tomes. lXf Pages. X‘ Illotifs de la détention des prisonniers. XI‘ Observations. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES et tmcxs auxquels renvoientles colonnes 4°, 6‘ 8° ct 9°.» Première livraison, p. 44. _ ' Chap. 14 et 15 de la Bastille, ou Mémoires pour servir à Phistoire du gouvernement français, par Dufey de l’\'onnc ; 3° livraison de la Bastille dévoilée; les Journées mémorables de la Révolution française, t. I, p. 21. 2 c Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.» Rem. hist. sur la Bastille , p. 33. Voyeg dntiquités nationales, par Millin, t. l, art.’ de la Bastille, p. t5. V 116 bles calomnieuses; on pensa que bien des crimes, bien des vengeances , étaient restés ‘enfouis dans les ombres impénétrables de cette prison d'état, et que les murs , tout couverts de noms et de dates ‘ ’, of- fraient des listes de proscription plus amples et plus véridiques que les registres du greffe. Quelques curieux se mèlèrent donc aux travaux rapides de la démolition, et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le Masque de Fer avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les plan- chers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins direct avec le mal- heureux Marchialy, et l'on ne douta plus que les ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade n'eussent été ponctuelle- ment exécutés. Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par ' On trouve dans les Révolutions de Paris, à la suite des Remarques histo- riques sur la Bastille, le Relevé eæact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots, ct le Langage des murs ou les cachots de la Bastille dé- voilant leurs secrets. === Chapitre70.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 117 quelle raison le cadavre du prisonnier n’avait pas , comme ceux dont on retrouvait les débris, été con- lié aux oubliettes infectés de la Bastille plutôt qu’il la terre bénite du cimetière de Saint-Paul : on pouvait répondre à cette objection, que les restes humains découverts dans les fouilles appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la prison d’état, ou n’accusaient que la scélératesse des ofii- ciers subalternes, capables d’un assassinat pour dé- pouiller un prisonnier; d’ailleurs en 4703 , quand moumt Jllarc/zialy, Louis XIV, entièrement livré à Mm’ de Maintenon et à son confesseur le père La- chaise, avait une ‘dévotion si scrupuleuse, qu’il n'eût pas refusé les secours de Péglise et la sépulture chré- tienne à son plus grand ennemi. Cependant toutes les recherches ne furent pas in- fructueuses, s’il faut en croire la dernière feuille des Loisirs d’un Patriote fiançais , recueil périodi- que ', qui cita, le 43 août 4789, u une carte qu’un ' M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d’un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du ñjuillct au 18 août 1789). Ne pourrait-on Pattribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire du Patriote Français que rédigcait alors ce journaliste , qui se souvenait d’avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd’hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale. Ô 8 . 118 homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers : cette carte contient, ajoute ‘le rédacteur, le numéro 64389000 et la note sui- vante : FoUcQuET, ARRIVANT nEs ILES SAINTE-MARGUE- RITE, AVEC UN MASQUE DE FER ; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION.» Le journaliste attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observa- tions à l’appui de ce système, que la découverte ‘vraie ou prétendue de la carte avait mis au jour. Cette carte singulière, dont l’usage est aussi ob- scur que le chiffre, exista-t-elle réellement? La si- tuation politique du moment était trop grave pour qu’en donnât beaucoup d’attention à ce document , dont l'authenticité est maintenant impossible à prou- ver, et d’ailleurs, les Loisirs d’ un Patriote fran- çais avaient un fort petit nombre de lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà ‘au son du tocsin en suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. De- launay, et celle de M. de Flesselles, prévôt des mar- chands, n’accordait plus de loisirs aux patriotes en- rôlés dans la milice citoyenne. Néanmoins cette carte fut reproduite avec les ré- flexions durédacteur, sous ce titre pompeux et trom- peur : Grande Découverte! l’homme au Masque de Fer dévoile’, in-8° de sept pages dîmpression. 0 119 a Ce n'est pas la seule carte qu’on ait tiré de la Bas- tille, lit-on dans cette feuille, il y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques per- sonnes inconnues avec des ordres relatifs au prison- nier. Quant à celle que je cite, je l’ai vue l» L’ano- nyme, après avdir cherché à établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d’après le témoi- gnage de cette carte, que ce prisonnier d’état réus- sit à se sauver, fut repris, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné ä passer pour mort, en châtiment de sa tentative d’évasion. Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de‘ la presse faisait affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes, et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom d’auteur, sans aucune sorte de garantie historique , produisit toutefois certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d’Heiss, qui n’ avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discus- sions. ‘ On se rappela toutefois une phrase du Supplément du Siècle de Louis XI V , d’après laquelle le minis- tre Chamillart aurait dit que le Masque de Fer « était un homme qui avait tous les secrets de 120 Fouquet. » Des gens fort judicieux allèrent jusqu’à croire que Chamillart, que Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d’un caractère vrai, droit, aimant l’e'tat et le roi comme sa maîtresse, opiniätre à ïesrcès, avait dit la vérité sans pourtant mapquer à son ser- ment ni trahir un secret qui eût pu compromettre l’honneur de son maître ; selon une idée que d’autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fou- quet et ne le pas nommer , par un accommodement de conscience assez fréquent dans ces temps de mo- rale jésuitique : en effet, qui était mieux instrpit des secrets de Fouquet que Fouquet lui-même ? Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît point aussi absurde que l’ont ju- gée différens critiques. _ _ 4° Le numéro inintelligible de. 64389000 ren- fermait peut-étre un sens qu’on ne pouvait tra- duire par des lettres; car l'emploi des chiffres était très-usité dans les affaires d’ëtat ; ou bien encore , ce nombre extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence , sinon par suite de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de boue : dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d’abord , au lieu de 6438, l’année de l’entrèe du prisonnier à la Bastille, 4698, et immédiatement -\ 121 après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900. 2° Ces trois X.X.X. peuvent aussi s’interpréter de diverses manières également plausibles : est-ce la désignation d’un registre , d’une série , d’une ar- moire? car les archives de la Bastille étaient si con- sidérables, que le régent y avait créé, en 1716, une place de garclesous la surveillance immédiate du gouverneur ‘ ; or, dans tous les grands dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des lettres, suivant l’ordre alphabétique, que l’ on ré- pète plusieurs fois au besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi. 3° Quant au nom propre de K ersadion , qui est un nom breton, et qu’on doit lire de préférence K ersadiou ou Kersaliou, c’est peut-être celui qu’on avait imposé à Fouquet, selon’ la règle des prisons d’état où de fréquens changemens de noms dérou- taient 15 curiosité des indifférens et les démarches actives des intéressés : ainsi M. de Palteau prétend que l’homme au masque était cdnhu sous le nom de Latour à la Bastille, et nous le voyons désigné par le nom de Marchiaëy sur les registres de la pa- ‘roisse de Saint-Paul. Le fameux Latude , qui est resté ‘ Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbcs. Cabinet de M. Villenave. a 122 trente-quatre ans à la Bastille ,‘ a subi ‘deux ou trois baptêmes de cette espèce. . Cette carte aurait donc fait partie d’un catalogue général des prisonniers, destinée qu’elle était à in- diquer le nom véritable, le faux nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les ob- servations relatives, le numéro du carton des piècesä Ïappui , la date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de documens qui n’existent plus ' . Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d’état, ont été pillées avant et pendantile siégé, anéanties et dispersées après le dépôt fait à l’Hôtel-de-Ville : 1° la troisième livraison de la Bastille dévoilée 1 Les Remarques historique‘; et Anecdotes ‘sur la Bastille, nous au’ torisent à supposer une classification semblable : «Lors de‘l’arrivéc de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu’il va occuper et la liste de ses elÏets déposés dans l'a case du même numéroûLe livre de sortie contient un protocole de ser- ment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi.. Le troisième livre en feuilles contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses". Enfin, le quatrièmelivre est un in-folio immense (lc grand registre décrit plus haut)... On réunit en registre tous les ordres à ‘jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli soigneusement, et se re‘ trouve au besoin. n P._30 et suivantes, t- - _- _. f T23 (par Charpentier), page 4 52, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le château de Pierre- Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police envoyait à la Bastille toutes ses correspondances se- crètes pour y être conservées en sûreté. 2° Cette même livraison présente des renseigne- mens qui sont d'accord avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de Saint-Sauf veur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. « Nous avons appris que les mots tome et page, qui sont deux fois répétés dans les colonnes de. chaque page du grand registre, renvoient à de gros ‘volumes reliés qui renferment simplement les or»- dres d’entrée et de sortie de chaque prisonnier, Cette découverte nous a fait moins regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés qu’ils renfermaient des objets bien plus intéres- sans. » Comment ces gros volumes ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur destruc- tion? Quand ils n’auraient contenu que les ordres d’entre'e et de sortie de chaque prisonnier, n’était- ce point assez pour éclaircir beaucoup de faits obs- curs , pour en révéler d’autres tout-à-fait ignorés ? On conçoit la perte de feuilles volantes , réunies en liasse, mais non celle de gros volumes quiétaient 124 . couverts sans doute en parchemin, et capables de résister même à un incendie tel que celui qui con- suma ou plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les assiégeans eurent mis le feu à l’hôtel du gouvernement. 3° Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le lendemain de la prise, se souvient d’avoir remarqué dans les cours une énorme quantité de» papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns, manuscrits et imprimés, qu’il con- serve enqore dans sa précieuse collection de pièces relatives à la révolution ; mais il se souvient aussi que des sentinelles empèchaient. les curieux d’ emper- ter ces papiers qu’en enlevait sous les yeux des com- missaires nommés par la ville. « La vérité est, dit Cubières dans son Voyage à la Bastille, que Mxde Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits, et: je ne doute pas qu’il n’en ait rapporté plusieurs de très-curieux. J’aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n’en avais ni permission ni ordre. n 4° Charpentier nous apprend avec quel soin l’au- torité ‘faisait recueillir les papiers de la Bastille‘, qui furent déposés à Fllôtel-de-Ville, et couverts d’ un ‘voile aussi impénétrable que celui qui les clérohait 125 au jour quand ils étaient sous les fuozïtes de la Bastille. Le bruit courut même qu’on ferait une perquisition à main armée chez les personnes soup- çonnées de garder des pièces trouvées à. la Bas- tille. L’Hôtel-de-Ville n’était pas le seul dépôtde ces papiers; le district de Saint-Germain-des-Pxes en possédait un grand nombre‘. Ces papiers, tombés dans les mains des particuliers , se dispersaient tous les jours, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de PHòLeI-de-Ville, sarrêtèrent effrayés devant les dif- ficultés et la longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les archives de la Bastille n’avaient fait que changer de cachot i, avait déjà pu- blié sixi livraisons de la Bastille dévoilée, à l’aide d’une collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas la millième partie des pa- piers déposés à l’Hôtel-de-Ville ’. Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste des documens conquis le 44 juillet 4789 a été détourné depuis par l’adresse des agens de Yancien gouverne- " Voyez les Révolutions de Paris citées plus haut, p. 34. _ ‘ Bastille dévoilée, première livraison , p. 7 ; 4° livraison, p. 3 ; 6* li‘- vraison, p. l. i ' === Chapitre71.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 126 î 1n-Î- ment, ou perdu par Yincurie des gardiens de ce vaste répertoire d’iniquités morales et politiques. On coneevra Pintérét que la royauté avait à l’a- néantissement des preuves écrites de ses abus de pou- voir, en se représentant Peffet produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau ‘relatif à la Bastille», dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. Ces papiers ‘cusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en main‘ pour lapider la monarchie. ' Nous démontrerons plus loin que le grand re- PÏSÊPG u’on n’eut as le tem s ni l’ordre de détruire o r q P P au moment du siège , avait subi de nombreuses mu- tilations ou altérations à une époque antérieure, et que des officiers français avaient été chargés de re- chercher et d’enlever, vers 4770 , tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de Pignerol. Mais puisque cette carte n’a pas été conservée et que‘ son existence ne fut point constatée par une exposition publique qui‘ aurait attiré la foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de fer de la Bastille , nous nous abstiendrons de la citer au rang des preuves, et même de dé- fendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l’im-- . 4 127 prévu et au merveilleux, on ne s’étonna pas de la trouvaille d’une carte et d’un nouveau système sur le ‘Masque de Fer : les prisonsrépublicaines al- laient bientôt oifri des mystères plus inexplicables et plus horribles. Le prisonnier masqué était encore une fois rede- venu un objet de mode et d’engouement : les sys- tèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet, du baron d’Heisstet de Voltaire, repasse- rent tour à tour sur la scène, sans qifaucune dé- couverte vint les fortifier; les écrivains de places et de carrefours s’emparaient à l’envi de ce sujet déjà si populaire et‘ toujours aussi mal connu. On imprima et 1’on colporta dans le même mois une quantité de misérables imprimés qui sortaient presque tous d’une librairie de la rue de Chartres, à laquelle le Masque de Fer valut de bons profits. ll y eut d’abord le ‘véritable Masque de Fer, d’ a- près les archives de la Bastille, in-8° de huit pages: détait le duc de Monmouth, d’après Saint-Foix; ensuite, d’après Voltaire et les Mémoires de Perse, ÏHistoire du Fils d’un roi, prisonnier d la Bas- tille, trouvée sous les débris de cette forteresse, in-8° de‘ seize pages : c’était le comte de Vermandois, (‘t le compilateur, de cette notice, trouvée, disait- / Q 128 il, parmi une joule d’ autres papiers, lors de la prise de l’asile de la tyrannie, se vantait de ré- soudre le problème, grâce aux‘ révolutions de Paris. Uelfronterie du faussaire al plus loin dans le Recueil fidèle de plusieurs manäcrits trouvés â la Bastille, dont un concerne spécialement Ï/zomme au Masque de Fer, in-8° de 32 pages; c’était en- core le comte de Vermandois ; mais Pauteur avait la hardiesse de dire qu’il donnait la copie exacte d’une feuille découverte dans le mur d’une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait rite par le comte d’e Vermandois, et cachée par lui le 2 octobre 4704 , à sise heures du soir '. Ce O‘ H- CD‘ (b. O mensonge ridicule et impudent devait , selon le li- ‘ Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démoli- tion de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les cachots, un c morceau de papier taillé en pointe , aux deux cotés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée. u Sur ce phpier était écrite une sen- tence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme , visant comme lui ces cachots , c aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci , qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d’environ deux pouces, se terminant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes z + + + + + + l m ‘Pai respecté les jours de mon roi Voilà mon crime. Ce morceau de linge était roulé ct contenait un bout de ce même G‘ 8 === Chapitre72.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 129 ' braire, servir de supplément aux‘ trois livraisons de la Bastille dévoiléegaqui commençait à paraître avec un succès bien mérité. Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de magnifiques intitulés, circu- lèrent dans Paris encore tout ému de l’enfantement d’une révolution; mais le public, trompé par ces mystifications méprisables, n’était que plus impatient de pénétrer ce secret , dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs de la Bastille. ’ L’éditeur anonyme de la troisième édition des Remarques historiques sur la Bastille qui reparu- rent en 4789 comme un ouvrage nouŸeau, sous la rubrique de Londres , n’ajouta rien pour fixer l’in- certitude ou l’ on sera probablement toujours à l’é- gard du prisonnier inconnu, pensait-il; mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu’on savait du masque et de Fenterrement de Marchialy : « Son masque était simplement de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu’il lui était impossible de l’ôter ou de Farracher lui-même et qu’il pouvait manger avec sans beaucoup d’incom- blanc , attaché à un brin de crin noir très-fort. n Révolutions de Paris , à la suite des Remarques historiques sur la Bastille, p. 136. B 0 O - 130 modité. » Où Péditeur avait-il trouvé ces détails mi- nutieux qu’il débitait avec tant Œeffronterie ou de naïve crédulité? u Il est très-certain que le tronc seul ïdu cadavre fut enterré, et que la tète coupée, puis partagée en divers morceaux, pour la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux. » Uéditeur ne nous dit pas comment il avait’ appris cette variante de la tradition recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait , était une mine inépuisable. Charpentier,’ ami de Linguet qui Fencourageait à écrire ‘un ouvrage historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des éclaircissemens singuliers, èut» l’idée d’étaler au grand jour les in- justiœs‘ que cette prison d’état avait" cachées dans son ombre. Un comité de gens de lettres s’était fforméau Lycée , sous la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la Bastille, "qu’en leur confierait, afin de conser- ver des pièces intéressantes, dejci éparses, et qui, dans peu, seraient perduessans ressource, si on ne les conservait au plus tôt. Ce fut en quelque sorte un acte cfopposition contre la municipalité de Paris qui avait invité les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à Fllôtel-de-Ville,’ et qui ne se met- tait pas en peine de les rendre publiques. La Bas- 131_ tille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir a son histoire, fut donc publiée par li- vraisons, en 4789 et 4790, reproduisant et com- mentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des prisonniers étaient régulièrement mar- quées par ordre chronologique. A Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais les pièces contenant feutrée et la sortie des prisonniers ne remontaient pas au-. delà de l’anné132 anéantir après la mort du prisonnier tout ce qui aurait pu donner quelques lumières sur-son sort, qu’on en avait mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché sous ce masque de fer; » il désespéra donc de trouver dans les pa- piers de laBastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à faire une dissertation histori- que à l’aide des témoignages existant; mais cette dissertation ne parut-que dans la neuvième livraison de la Bastille dévoilée, qu’elle occum tout entière. Durant cet intervalle de temps, signalé par la pu- blication de plusieurs ouvrages surla Bastille et- son prisonnier masqué , le folio 120 du grand’ registre fut remis entre les mains de Charpentier , non pas Poriginal , mais un feuillet semblable , entièrement écrit de la main propre du major Chevalier. On ohtint la certitude qu’en 4775 M. Amelot , ministre de la ville de Paris, s’était fait communitfiier toutes les pièces qui concernaient directement ou indirectement l’homme au masque : le major Che- valier, qui avait rempli les fonctions de sa charge à‘ la Bastille depuis 4749 , déclara lui-même qu’il avait , par l’ordre du ministre , opéré cette soustrac- tion et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand registre : on avait lieu de croire que ces feuil- o === Chapitre73.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 133 lets étaient anéantis, mais on les retrouva , dit-on , par les soins de M. Duval , ancien secrétaire de la police , et leur authenticité fut à peine mise en doute , lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération et plein d’une sage critique, qu’on traduisait au fur et à mesure en Allemagne et en Angleterre. 7 Il est remarquable que ce folio où l’entrée du pri- sonnier a été relatée dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes , et en contient plu- sieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages d’un journal, d’une correspondance ou d’un recueil très-volumineux volumes, d’une part, et 80 ou 8 , de l’autre) qu’on n’a plus , ce qui s’accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les Loisirs d’un Patriote français. Voici le tableau figuré de cette feuille , copié d’après Yoriginal autographe du major Chevalier ‘ et reproduit avec une scrupuleuse fidélité, sans omet- tre les fautes de français et d’orthographe qu’on remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille. ' ' Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé a M . de Malesherbes, et presque entièrement semblable àcelui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de Yèditeur de la Bastille dévoilée. _ 9 I === Chapitre74.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer -a_o ä ‘i l Il M- 1*,+_ - J.’ ’ w 1 ‘l ‘I "nfMII-f ’In r’ ‘ ‘ o ‘ . ,. NOMS ET QUALITES i [M125 NOMS os Mzssieuxs _ DATES " MOTIF ç p LES secnisrunss i ne _ ’ ' DE ‘w- ‘i D8 s «i «o; DE, _ n un Ÿ» roux. PAG- ; 10m. PAG‘ LA OBTENTION q: LEU" Qui om‘ cosrazstcni’, LEURS l‘ _ ' nus A r 4 fl’ B\RlsoxNlEns. suraess. LES onnnss, monrs. p î rmsoxmzns. . 3;" i ,* I. f’ p _ _ f ’ f’ , - e e’ , n" J‘, t e , , ‘l i’ 7 ‘ on i * ‘ Ancien prisonnier i l ‘Î i l Ê argcnterie , cuivre ou étain. . llic ÀMIRAL, c’est L'A/rural. ‘ "‘ __ ñ Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués Jusqu'au vif dans la pierre et blanchie de neufde bout àfonds, les portes,chassis et dormant des fenetres ont esté brulês comme le reste. i’ " , ' ‘ ‘° "W i‘ «le Pignerol, obligés ' ÎÜÜS Ï705 , «le porter toujours un a 3_ ll-‘ÜËVÜËI e___ masque de velours noir HPFCS mld)’ ‘f ’ ‘ ., d’ont on n‘a jamais scû le ’ f ' ’ v ‘ nom ni ses qualités. ‘ i V l ' 18€ 7brc. .. .. Dujonca 'v‘37 ‘ le 192 9bre. \Dujonca v. 80 on ne Pajarnaisscû. Nom. Ce prisonnier à estè ammenés à la Bastille par M. de Saint Mars , dans sa litierre, lorsqu’il est venù prendre possession du gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de Sainte Margueritte et Honnorats et qu’il avoit cy devant à Pigncrol. « si‘ Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le ‘Gouverneur , et n’estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. chateau, qui seul en avoit soin. Il n’a point été malade que quel heures , mort comme subitement; il a été enseveli dan un linceuil de toille neuve et généralement tout ce qui s’e.«t trouvés dans sa chambre à est brulés,c0mme son lit tout entierycompris des matelats,tables,cliaises et autres ustanciles rcduis cn poudres et en cendres, etjettés dans les latrines , le reste a esté fondu comme s é donnû. lllort le 19e 9bre. 1703. agé de 45 ans ou environs , enterré a St. Paul le lendemain à 4 heures après midy, sous ’ le nom de Jîlarchiali, en présence de M Ptosarges major dud. chatean et M. Pt€lll16 chirurgien major de la Bastille Î qui ont signés sur_les registres mortuaircs de Saint Paul. Son enterrement a conté 40 l. ‘ Ce prisonnier a resté à la Bastille cinq ‘i années et soixante etfieuxjours non compris I; celuy de son enterrement‘ ; l ‘ l Î’ ‘l l ‘ l 0 :‘ i’ n ‘ ’ Q 4 C i un ‘ ) ‘ 1 ’ Il est à remarquer que le nom de Mancnuu ‘U ü _ ne lon lui a donne} sur le refiislré mortuaire de Saint Paul, on ‘l H ’ . , J’ trouve lettre pour lettre ces deux mots lun latin lautre français, 4 La Bastille dévoiler , 9° liv. p. 34 , porte; «vol. 8e; la plupart des ouvrages ou cette feuille a été copièe_depuis olfrent eu toutes. lettres : yohptçffl ’_ i‘ ‘fl-"Ï ne‘: I _ f t »_ f _ t ’ f t‘ "l’ f’ n ’ - . ‘ | I a l fm ~ 1L, ‘:. i. _ OBSERVATIONS. :1’ V ’.-*’ u, " _ C"est le fameux homme au masque ‘3 que jamais personne n'a jamais srû ni _‘ fl _ 135 Ce feuillet est évidemment composé avec le‘ jour- nal de Dujonca et les anciennes notes que le père Griffet avait employées dans saidissertation ; ily a 9 entière analogie de faits et souvent d expressions entre ces documens et la rédaction assez peu litté- raire de Chevalier. Cependant on a sujet de ‘croire que le folio soustrait augrand registre différait de celui qui fut représenté comme une copie ; car dans le registre les feuilles sont’ divisées en onze colonnes (voyez ci-dessus , la note de la page 4 44) , ‘tandis que le folio -envoyé à messieurs Amelot et de Malesher- bes ne contient que dix colonnes, l’une desquelles porte ce titre imprimé : Dates de leurs morts , au lieu de Dates de leurs sorties. La colonne qui man- que dans le folio est intitulé au grand registre: Noms de messieurs les secrétaires d'Etat quzïónt contresigne’ les ordres. Comment d’ailleurs"iexpli- quer Ÿenlèvement de ce folio, autrement que par Yintention de cacher ce qu’il renfermait et même d’en détruire la preuve ? V ; " Rien ne fait supposer que le grand registre, Ïnù ifexistait plus le folio 4 20 , fût celui dont on attribué Finvention il Chevalier, major de la Bastille depuis 4749 : le grand registre commence à l’année 14 686 et‘ ne paraît pas plus moderne 5 au contraire, on est bien \ 13s _ _ certain que le major est fauteur du feuillet apocry- phe, remis par M. Duval aux éditeurs de la Bastille dévoilée , soit qu’il l’ait imaginé en entier, soit qu’il l’ait copié sur le feuillet original avec de no- tables modifications , d’après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement du‘ 48° siècle : C’est le fameux homme au masque, tandis que cet homme ne devint fameux qu’en 4 754 , après la publication du Siècle de Louis XI V P On reconnaît la main de la police deSSâîtfiiiäB et de Lenoir, dans la perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé ; peut-être avait-il dis- paru avant que Chevalier fût chgifgé de recherches dans les archives. Les minutieuses précautions qu’en avait prises à la mort de Marclzialy donnent assez à entendre qu’en n’eût pas laissé subsister quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca , auxquels renvoyaient les colonnes des tomes et des pages dans le feuillet écrit‘ par le major,_ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on obtenir quelques témoignages pour constater qu’une collection de gros volumes avait figuré dans les archives de la Bastille. ‘ ' On sait combien le gouvernement de Louis XVl cmploya d’argent et r 137 A propos de ces renvois , dignes de prêter aux con - jectures, quelqu'un eut l’idée de rectifier ainsi le nu- méro de la carte citée dans les Loisirs d’ un Patriote français, 6-4-37-8-9000 , pour le rendre compré- hensible par Faddition d’un seul chiffre , et par cette explication :la carte , faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6° pour l’eu- trée de Fouquet à la Bastille en 4663 ; au volume 1+’ @firf°‘sa' sortie en 4664 , lorsqu’on le transféra à Pignerol ; au volume 37°, pour son retourià la Bastille en 4698 ; au volume 8°, pour sa mort en 4703 ; et enfin air numéro d’ordre 9000 , désignant i o le nombre de prisonniers enregistrés avant lui. Mais fauteur d'e la Bastille dévoilée n’eut pas recours à ces calculs problématiques : dans sa neu- de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des dilférens ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignements qu'auprès (Yanciens officiers qui avaient été , à une époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu , étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs : on doit présumer qu’ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait ( autographe de M. Villenave) : un lieutenant de la Bastille, ayant perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition-a Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main , au bas de la pétition : Bon pour quatre mille livres. 133 viîème livraison, il fit un examen succinct, mais judicieux, des diverses opinions qu’on avait fait valoir jusquïalors à Fégard du Masque (le Fer, en discutant pour la première fois celle de M. de Tau- lès, ‘qui ne révélait son secret‘ à ses amis que sous la foi du_,sermerzt (p. 47’! de la 9*’ liv.); mais il retomba dans le système de Féditeur des Questions surjlEncyclopédie, ou du libelliste des Amours çiî4nfie1lÇf1utric/ze, en s’efi'orçant de prouver que, suivant. la solution la plus vraisemblable, le pri- sonnier était, fils naturel d’A_nne d’Autriche et frère aîné de Louis XIV. Le champ s’ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes , les, moins respectueux pour l’honneur de la, monarchie, depuis que Ïapprobation des cen- seurs royaux et le privilège du roi n’étaient plus nécessaires pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de ‘toutes parts‘, depuis que la po- lice avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait plus la guerre aux livres. - La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins importantes, dans lesquelles figurait le Zllasque de fer sous différens noms. a Le‘ chevalier de Cubières, qui mena la muse de» Dorat à la Bastille, le 16 juillet 478.9, voulut aussi _. _ __ ___~_î_ _ _ _ _ 139 dire son mot sur le Masque de Fer, dans le récit de son Voyage en prose et en vers ', sans doute pour justifier les qualités de citoyen et soldat qu’il avait prises en tête de sa brochure : Cubières aspi- rait déjà à devenir poète républicain, afin de se venger des épigrammes de Bivarol, auxquelles il devait ‘son unique célébrité. Ce fut dans_les notes de cet opuscule , qui rappelle seulement par la forme le spirituel Voyage de Chapelle et Bac/tau- mont, que Cubières se vanta d’étre mieux instruit que ses contemporains au sujet du prisonnier mas- qué. « Le bruit a couru d’abord, dit-il avec la légè- reté d’un faiseur de poésies fugitives , que, dans cet immense et redoutable dépôt des secrets de la mo- narchie , on avait trouvé des pièces qui renfermaient celui du célèbre Masque de Fer: ce bruit a cessé tout-à-coup , et l’on a même dit qu’on n’avait rien trouvé de relatif à cet illustre prisonnier. .On m’a révélé ce secret long-temps avant la prise de la Bas- tille; et comme on ne m’a point fait une condition- de n’en rien dire, et que le temps est venu ‘de ne plus rien dissimuler, je vais écrire ce que je sais, ' Voyage ù la BastilleJnit lc ltîjuillet 1789, et adressé à IIIIM de G... àBagnols, en Lanyucdoc, par ‘Michel de Cubières, citoyen et‘ soldat, m-s»; Paris, ma. ' ‘- === Chapitre75.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l‘- 140 ~ee et l’écrire avec la franchise qui me caractérise. » Après cet exorde ocharlatanique , écrit dece style qui-était bien digne d’être appliqué plus tard à YÉloge de zïfarat, Cubières raconte que, le 5 sep- tembre 4638, Anne d"Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d’un second fils pendant le souper du roi, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de cet enfant, pour éviter les préten- tions d’un frère jumeau à la couronne de France. Cubières a la bonne foi dhjouter qu’il n’en sait pas davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu’il a mise dans sa prétendue révélation : il pou- vait ne pas se contenter d’un mensonge de quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze vo- lumes sans y faire entrer une idée! ' Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de Panonyme, qui fut levé par le Zlfoniteur du 6 juil- let 4796, publia les Zllémoires historiques et au- thentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents eznprisonnenzens, détaillés et consta- IeLs par des pièces, notes, lettregrapports, procès- fverbaur, trouvés dans cette forteresse, et rangés par époques, depuis 4475 jusquh‘ nos jours ,- 4739, 3 vol. in-8°. . 141 Les noms de l’auteur et _du libraire-éditeur (Buisson) de ces Mémoires nous avaient d’abord mis en défiance contre leur caractère d’authenticité, si hautement réclamé dans le titre de Youvrage; Fesprit et le style des observations qui entrecou- , . pent les pièces historiques n eussent pas servi à nous faire changer d’avis, et nous supposions que -ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie, avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui aurait écrit le Discours préliminaire, où la déclamation va jusqu’au bur- lesque. « Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardana- pales français, sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime l... n Mais nous nous sommes convaincus que ces Mémoires sont aussi exacts et non moins cu- rieux peut-être que la Bastille dévoilée. Les pièces citées existaient réellement dano les archives ‘de la Bastille, et les plus anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès 4775, et trans- mises par le major Chevalier à M. de Malesherbes ' . l ‘ Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans le rabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome l de l'ouvrage a 142 ’ Uarticle du Masque de Fer reproduit presque textuellement, sans avoir égard aux colonnes im- primées du grand registre, le folio 120, ‘tel que Chevalier l’avait envoyé à Malesherbes; Féditeur ajoute seulement que le masque de velours noir était attache’ sur le fvisage du prisonnier, et qzdun ressorttle tenait par çierrière. Il passe rapidement en revue les versions des Mémoires de Perse, de Voltaire , de La Grange-Chancel et de Saint-Foix : il en conclut que" tous se sont également trompés sur les dates, et vraisemblablement sur leurs con- jectures. Ensuite il cite, dans ses propres observa- tions, Fextrait d’une lettre que nous rapporterons 7 ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter quen 4691 le prisonnier fût sous la garde de Saint- Mars depuis ‘vingt ans au moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieuxde phrases que de faits, ait négligé (Ÿindiquer la source de cette lettre qui nous semble authentique, par la raison que cet ouvrage est renqili de pièces originales publiées de Carra , nous ne trouvons que des suppressions pou importantes dans l'imprimé. On voit à l'article du Masque de Fer , p. 315 , que Carra avait eu communication , avant Çharpentier, du folio 120 du grand registre , écrit par le major Chevalier , et des autres pièces envoyées à ltlalcshorlics en 1775. On a liewde soupçonner que ces pièees étaient fournies à l'éditeur. par Malesherbcs lui-même , dans les papiers duquel on-les zrtrouvées‘. - " A ~ _î _n _ 143 avec autant de bonne foi que d’ignorance. Le décla- mateur Carra n’était point assez adroit pour inventer un pareil artifice ; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un document si extraordinaire et si précieux, qu’il dût en justifier à ses lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en_ adop- tant le sentiment de beaucoup cle personnes qui pensaient que le prisonnier masqué était un frère aîné de Louis XIV. ‘ . Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français était for-t accréditée en Angle- terre, ne s’am-usa pas à réunir dans la lettre sixième de sa Correspondance interceptée, in-42, 47,89 , les systèmes de ses devanciers : il en choisit un, celui du baron d’Heiss, qu’il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva qu’un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre deLouis XIV, vers 4 685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol , parce que le cabinet de Ver- sailles craignait Ïhabileté et la perfidie de cet Ita- lien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. L’enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles l’eût toujours nié, malgré la dénonciation de FHistoire abrégée (le lÏEu/‘ove; mais Dutens prétendaitque lavictinle 144 de cet attentat contre le droit des gens était un comte Girolamo Magni. Dutens dit que ce fut à Paris, en 4778, peut- étre en fouillant les archives des affaires étrangères, qu’il acquit des lumières sur ce sujet; il avait re- cueilli aussi la tradition à Turin , où il alla ensuite avec lordMount-Stuard’, envoyé extraordinaire du roi d’Angleterre; mais il ne put compulser les-ar- chives de Mantoue , qu’on avait transportées» à Vienne en 4707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune de quarante années (4660 à 4700) ne permettait pas de constater un fait qui avait sans doute mis en. jeu‘ les. ressorts de la diplo- matie italienne. Durant le séjour de Dutens à Paris, l’abbéaBar- thélemy, dont la- bonne foi ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l’instance du marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Margue- rite, par un nommé Claude Souchon , alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d’un homme qui avait été cadet de la compagnie franche des îles, du temps de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est cer- tainement le même officier que Papon avait inter- roge’ en 4 778; mais, dans son Mémoire , il fut moins réservé qu’il l’avait été dans ses paroles. instruit _ 145 par les confidences de son père et du sieuriFavre, aumônier de la prison, il rapporta en détail les cir- constances de Fenlèvement du prisonnier masqué ( en 4679) qu’il appelait un ministre de lÏEmpi/‘e; et son récit s’accorde si fidèlement avec les corres- pondances ollicielles relatives à cette affaire, pu- bliées depuis, qu’on est forcé de Fadmettre comme véritable dans-toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier mourut aux‘ îles Sainte- Marguerite, neif ans après sa disparition. Dutens démentait par là, disait-il , les assertions de Voltaire, et faisait évanouir le merveilleux de l’anecdote, en établissant que le Masque de Fer n’était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique celui-ci, mort neuf ans après sa dispari- tion, dest-à-dire en 4697, aux îles Sainte-Mar- guérite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en 4698, ainsi que l’atteste le journal de Dujonca. Dutens, à Fappui de son opinion, cite ‘de plus le ‘témoignage du" duc de Choiseul, qui, n’ayant pu arracher à Louis XV le secret du Masque de Fer, priaMm de Pompadour de le demander elle-même au _roi , et apprit par l’entremise de la favorite que ce prisonnier était un ministre d’ un prince italien. Q Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 4789 , 146 ~- ‘repartit avec de légers changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) des Mémoires d’un Voya- geur qui se repose, publiés à Paris ,- en 4806 , par Dutens , qui n’osa pas néanmoins répéter cette con- clusion qu’il avait tirée d’abord de ses recherches: « ll n’y a aucun point d’histoire mieux établi que le fait que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue enlevé à Turin. » Le Masque de Fer inondait encore une fois le public de dissertations plus ou moins hypothé- tiques; et ce sujet tenait aussi occupés les meilleurs critiques de l’Angleterre. M. Quentin Crawfurd pu- blia, en 4790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes soutenus jusqu’à cette époque, il opinait en faveur de celui de Vol- taire, avec tant de conviction, qu’il ne pouvait douter, disait-il , que le prisonnier masqué fût le fils d’Anne d’Autriche , sans toutefois détermi- ner la -date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans un ouvrage français cette discussion judicieuse, maisiplus forte d’inductions morales que de preuves écrites. Ce prétendu fils d’Anne d’Autriche semblait alors réunir toutes les probabilités en sa faveur, et de- voir mettre fin aux conjectures que l’homme au a I 147 masque soulevait depuis quarante-cinq ans ; aussi ne s’occupait-on plus que de. découvrir son père in- fortuné. _ a M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité, fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8°, que nous .n’avons pas vue , intitulée: Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage dans lequel on fait ‘connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce célèbre znfòrtuné dut le jour, quand et ou il naquit. M. de Saint-Mihiel avait imaginé un nzariage secret entre la reine-mère et le cardinal Mazarin! (Ïétait sans doute un bel exemple à suivre pou/r, les prêtres ennemis du célibat; mais on ne tint pas compte à fauteur d’avoir légitimé la naissance du Masque de Fer : la critique refusa de prendre part aux noces de Mazarin. N’eût-ilpas été plus logique d’imiter l’avocat Bouche , qui, dans son Essai sur ÏHistozÏre de Provence, 2 vol. in-_li°, publié en 4785, regardait Yhistoire du Masque de Fer comme une fa- ble de Yinvention de Voltaire , ou bien n’était pas éloi- gné de conclure que ce prisonnier fût une flemme? La vérité historique n’existait plus dans ces temps de révolution sociale , où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où les hommes ne 148 se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent, semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées , dans les mœurs; l’ (‘D ë GO " cp‘ ration gàtait les meilleures choses, et personne n y prenait garde , ‘puisque chacun participait à ce ver- tige général. Le ‘fait extraordinaire du Ïlîasque de Fer avait été jusque-là soumis à une analyse chi- mique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l’alliage mensonger que lui prêtait la tradition : en 4790, on ne disserta pas davantage, on supposa un do- cument d’après lequel la question était résolue, sans appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour avoir été dépositaire du secret de Louis XIV. l -i L’abbé Soulavie , qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières impostures, ne manqua pas de faire entrer le Masque de Fer dans les Mémoires du maréchal de Richelieu ‘ , et ‘ Mémoires du maréchal duc de Richelieu, pour servir à l'histoire des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV : ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes ; Paris, Buisson, 1'793 , les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une seconde édition cette année-là. \ 0 149 prétendit avoir découvert de quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci , en effet, avait eu l’imprudence de confier sa bibliothè- que,. ses notes et ses correspondances à Soulavie, qui s’en servit avec une insigne mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la ridicule relation , insérée dans le troisième volume des Mémoires, ch. 1x , ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le dit la_ Correspondance de Grimm (t. 46 , p. 234, de la première édition) , dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce morceau suffirait pour le démentir, en prouvant Yinexpérience de l’auteur qui a voulu déguiser son style et qui n’a pas su-évi- ter ces mauvaises locutions que Yécole encyclopé- diste avait introduites dans la langue : a Relation de la naissance et de l’éducation du prince infortuné, soustrait par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la société, et renfermé par l’ ordre de Louis XIV; com- posée parlegouverneur de ce prince au lit de la mort. n ‘ Quelques citations, choisies dans le récit où le changement d’orthographe ne déguise pas l'imita- tion maladroite du-style du dix-septième siècle , ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette pièce flo \ 150 aussi grossièrement fabriquée que les poésies de Clotzlde de S urville. i a Le prince irfortuné, que j’ai élevé et gardé jus- qu'a la fin de mes jours, naquit le 5 septembre 4638, à huitiheures et demie du soir pendant le souper du roi ; son frère ,' à présent régnant (Louis XIV) , était né le matin à midi pendant le dîner de son père ,- mais autant la naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son fière fut triste et cachée avec soin. n Le gouverneur, quoi- que au lit de lamort, se souvient de sa rhétorique! Selon’ lui_, Louis XIII fut averti par la sage-femme que la reine devait faire un second enfant, et cette double naissance lui avait été annoncée depuis long- temps par deux pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux dauphins , ce serait le comble du malheur de l’e'tat. Le‘ cardinal de Riche- lieu ,,consulté par le ‘roi’, répondit que dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux, il fal- lait soigneusement cacher le ‘second, parce qu’il pourrait a l’avenir vouloir être roi. Louis X111 était doncsoufirant dans son incertitude ,- quand les dou- leurs ‘du, ‘second. accouchement commencèrent,- il pensa tombera la renverse. Ayant réuni en pré- sence de la reine liévêque de Meaux , le chancelier, 151 le sieur Honorat, la dame Péronnette sage-femme , il leur dit que celui d’entre eux qui puhlierait‘ l’exis-.» tence d’un second dauphin en répondrait sur sa tête. La reine accoucha donc d’un dauphin « plus mignard (voilà une expression de rondeau gaulois) et . plus beau. que le zpremier , qui ‘ne zoessa de se plaindre et de crier , comme s’il ezît. deja éprouve’ du regret dentrer dans la vie ou il aurairensuzite tant de soufirances a endurer; » (Ah! monsieur le gouverneur, vous avez lu les Épreuves du sentiment de Baculard. d’Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le procès-verbal de cette merveilleuse naissance, unique dans notre histoire, et tous les témoins le si- gnèrent‘ avec sermentf de ne jamais rien révéler de ce qui s’était passé; la sage-femme fut chargéetde cet‘ enfant et le cardinal s’empara plus tard de l’ édu- cation duprince destiné à remplacer le dauphin , si celui-ci venait à décéder. Quant aux bergers qui avaient prophétisé au sujet des -couches d’Anne ,d’Autriche , le gouverneur n’en a plus entendu par- ler; d’où il conclut que le cardinalaura pu ‘les dé- payser. (Le verbe dépayser pris danscetteaeception figurée ne se trouverait pas avant la ‘cinquiéniekêdi- tion du Dictionnaire de lfldcadénzzigpubliée Pan Vil de la République.) ' " ‘ ' ' ‘ -‘ " === Chapitre76.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 152 ~ Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le bâtard de quelque grand seigneur du temps ,- le cardinal le confia plus tard au gouver- neur pour Ïinstruire comme Ïenfimt d’ un roi, mais en secret, et ce gouverneur Pemmena en Bourgogne dans’ sa propre maison. La reine-mère paraissait craindre que , si la naissance de ce jeune dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent , « parce que plusieurs médecins pensent que le der- nier né de deux frères jumeaux est le premier conçu, et par conséquent qu’il est roi de droit ; » néanmoins Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient cette naissance. Le prince, à Page de dix-neuf ans, apprit ce secret d’état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur , où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Ri- chelieu et Mazarin ; mais pour mieux s’assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi régnant : le gouverneur répondit qu’on en avait de si mauvais, qu’il attendait qu’on en fît de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d’aller à Saint-Jean de Luz où était la cour, à cause du mariage du roi et de l’infante d’Espagne (4 660) , et de se mettre en parallèle avec son frère : son gouverneur le retint et ne le quitta plus. === Chapitre77.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 153 I « Le jeune prince alors était beau comme l'amour, et l’amour buvait aussi très-bien servi pour avoir un portrait de son frère; » car une servante, avec la- quelle il avait une liaison intime , lui en procura un. Le prince se reconnut et courut chez son gou- verneur en lui disant : « Voilà-mon frère et voilà qui je suis! n Le gouverneur dépêche un messager à la cour pour réclamer d’autres instructions; l’or- dre vint de les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n’oublie rien si ce n’est de se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de nouvelle sentimentale ; « J’ai souffert avec lui dans notre prison, jusqu’au moment que je crois que l’av- rèt de partir de ce monde est prononcé par mon juge d’en- haut, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclara- tion qui lui indiquerait les moyens de sortir de l’ état ignominieux où il est, si le roi venait à mourir sans enfans. Un serment forcé peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu’il est nécessaire de laisser a la postérité P» Touchante attention (l’un homme qui se meurt et qui songe à éclairer la pos-Ä térité sur des anecdotes incroyables! Cette belle histoire fut tellement goûtée , que Champfort, en rendant compte des [Mémoires du » 154 maréchal deRic/zelieu dans le Mercure de France, s’écriaitravec une bonhomie assez peu digne‘de son caractère mordicant : «Il est enlinficonnu ce secret qui a excité une curiosité si vive et si générale! n Certes’, rien ne coûtait à Soulavie en fait de men- songes‘, grâce au sentiment patriotique dont il était anime’ ,’ disait Champfort; car Soulavie prétendait que la ‘relation avait été remise par le régent lui- âme-‘à Mu‘ de Valois, sa fille, pour prix d’une complaisance d’autre nature, et que cette princesse, qui sîimmolait ainsi à la curiosité du duc de Riche- lieu, son amant, avait donné à celui-ci le manuscrit, payé enmonnaiefort déshonnête , comme il appert d’un étrange billet en chiffres que l’abbé , biographe duniaréchal,n’a osé ‘traduire que dans sa seconde édi- tion : « Le ‘voila le grand secret,- pour le savoir, il m’a fallu me laisser 5, "12, »’l 7, 45, 14-, l, trois fois par 8, 3 ‘. » .L’abbé Soulavie ne se faisait pas faute dïun. inceste de plus ou de moins , pour ajouter du ' Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l’ai sup- posé d’après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de‘ la Bastille dévoilée, qui parut en janvier 1'190 : « Dans plusieurs jour- naux , dans plusieurs brochures , on a annoncé la découverte pqoehainp secret tant désiré , tant attendu, de l'homme au Masque de Fer. J’ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huitligues , écrite à M. le maréchal ‘duc de Riche- === Chapitre78.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ‘155 / piquant à ses révélations, rédigées dans d’excellens principes que Champfort louait de préférence au style négligé de Fouvrage. On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre dans la Lettre de Marion de Lorme aua: auteurs du Journal de Pa- ris ','-prit la plume au nom du gouverneur d'un prince infòrtuné plus beau que l'amour, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de Soulavie. Cependant on ne contesta pas Yauthenticité de ce conte fait à plaisir , parce qu’on n’avait pas le loisir de sa-rrêtcr sur un sujet aussi frivole à Fapproche de la’ ‘Terreurtet au bruit du canon d’alarme.. l ‘Bailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant lerécit" qu’il avait supposé, car il ne se-dispensa pas de rassembler, avec des commentaires contradictoires, tous les faits rappor- tés= tour-à-tour par les Mémoires de Perse, par Voltaire -,Ä par Lagrange-Chancel, par l’abbé Papon, li?‘ x5» ï l» . i -- licu , par MU’ de Valois d'0rléans. Il Charpentier,_dans sa neuvième li- ., s ' - vialsbrn , ne jugéà pas que cette monstrueuse anecdote fût digne d'une ré- Ïl-WIIÎQOJËËHËÎÔGM- ‘ ' » - '- (H'_0n ‘sait qpe dans cette facétie, ixnprimèç en 1780, in-lï, Lahorde es- »i't‘-‘|"I-" ’ saya de prouver que la célèbre Marion Delorme, était morte ‘le 5 janvier l-fll’, dragées’ cent traite-quatre ans ct» dix mois. i i i 156 | I par M. de Palteau et parle père Griffet : il en tira cet argument que le prince devait avoir une ressem- blance qui leut fait reconnaître pendant un defrjni siècle et d’ un bout de la France a l’autre. Soulavie ne se fait pas faute d’adopter et de paraphraser une circonstance que le chevalier de Cubières avait avan- cée dans son Voyage a la Bastille : il raconte que Louis XV était impatient de savoir les aventures du Masque de Fer , et que le régent lui répondait tou- jours que Sa Majesté ne pouvait en être instruite que sa majorité; la veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement , le duc d’Orléans refusa encore de dévoiler ce secret , en prétextant qu’il manquerait a son devoir, s’il par- lait avant le terme fixé. e Le lendemain,» le ‘roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant’, ce prince à l’écart pour être instruit du secret, tous/les yeux accompagnèrent le roi, et on vit le duc d’Orléans émouvoir la sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre; mais le roi ‘dit tout haut en quittant le duc d’Orléans : «Eh bien! s’il vivait encore, je lui donnerais la liberté! » Cette anecdote, fût-elle vraie , n’ajoute aucune présomp- tion en faveur de l’opinion défendue par Soulavie, car le malheur d’un étranger pouvait émouvoir le jeune 157 roi dequinze ans, sans quesa sensibilité fùt mise en jeu par les infortunes d’un personnage de sa famille.- Mais‘ une note , dont lÏauthenticité semble d’au- tant plus incontestable que Soulavie n’y attache presque pas d'importance, mérite bien plus decréanœ que les quarante pages précédentes : c’est lerésumé d’un entretien de fauteur avec le maréchal de Biche- lieu, qui avait toujours été très-réservé sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un entretien particulier, lui demande ce qu’on doit croire du Masque de Fer et lui dit : « Il serait bien intéres- sant de laisser dans vos mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi, avec lesfa- vorites , toujours fort curieuses ’de secrets, et avec toute l’ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mys- térieux prisonnier, ont pu vous Papprendre, et vous avez vous-même instruitVoltaire quin’osa jamais pu- blier le secret en entier. N’est-il pasivrai, monsieur le maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV , né à l’insu de Louis XIII? » Ces ques- tions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive : il avoua que le Masque de Fer n’était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Monmouth,- ni’ le comte de Vermandois , ni le duc de Beaufort; il appela réve- a === Chapitre79.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 15s ' ries ces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent-relaté des anecdotes très-véritables, et con- vint‘qu’il y avait ordre de tuer le prisonnier s’il essayait de se faire connaître. « Tout ce que je puis vous dire, monsieur Yabbé,‘ continua-t-il, c’EsT QUE 9 I V cE PRISONNIER N ETAIT PLUS AUSSI INTÉRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT nE-cE SIÈCLE, mias- AVANCÉ EN AGE; MAIS qu’il‘ ÜAVAIT ÉTÉ BEAÙCGUP, QUAND, AU COMMENCEMENT nU-EÈGNE DE LOUIS ‘XIV me LUI-MÊME , IL FUT RENFERMÉ POUR DE GRANDES RAISONS IŸÉTAT.» Cette réponse remarquable fut recueillie par Sou- lavie qui l’écrivit sous lesyeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique : « Lisez ce que M. deVoltaire a publié en dernier lieu sur ce mas- que, ses dernières paroles » surtout , et ‘réfléchis- sez! » Quelles sont ces dernières paroles de Voltaire? faut-il les prendre dans les Questions sur FEncy- clopédze, dans l’article même consacré au ‘Masque de Fer ou dans Faärlition de l'éditeur de 4774 ? faut-il plulôt entendre par la les dernières paroles du principal endroitoù cette anecdote est discutée dans-les ouvrages de Voltaire , et recourir au Steele ‘I 159 A de Louis X I V et au Supplément de cette histoire? en ce cas, ce seraient celles-ci : «Pourquoi des pré- cautions si inouies pour un confident de M. Fou- quet, pour un subalterne? qu’on songe_qu’il ne dis- parut en ce temps-là aucun homme considérable! » Ces dernières paroles pouvaient fortifier, il est vrai, le système de Soulavie, en même temps qu’elles en indiquaient un autre à établir. Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des Mémoires du maréchal de Richelieu, qu’il augmenta de cinq volumes en 4793. Mais ses .Nouvelles considérations sur le zllasque de Fer , imprimées en tête du 6° vol. de ces Mémoires, ne méritent pas plus d’estime que le manuscrit du gouverneur anonyme. ll était si plein de son opinion, qu’il la regarda comme adoptée généralement , et quiaprès avoir dé- cidé ainsi le fond de la question , le prisonnier fut un fière de Louis XI V , il s’occupa seulement de rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s’en tint au texte même de safameuse relation qu’il certifiait sortie de la maison d’ Orléans. Cette dis- sertation semble avoir étéfaite pour combattre l’ad- dition ajoutée à l’article du ‘Masque de Fer dans. le. 160 \ Dictionnaire Philosophique par Yéditeur de 4774 , addition que les éditeurs de Kelh avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note assez vive la pièce lausse produite depuis peu dans les Mémoires du maréchal de Richelieu. Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si lé- gèrement l’honneur de Mue de Valois a une accusa- tion infâme , s’érigeât en champion de la vertu d’Anne d’Autriche et s’inscrivit en faux contre le système qui tendait à- faire du Masque de Fer le fils naturel de cette reine et de Buckingham , ou de Mazarin, ou de tout autre amant ? Soulavie , comme on voit, tenait beaucoup à son roman, nonlmoins mystérieux que les romans d’Anne Radcliff , qui eurent la vogue des Mémoires apocry- phes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du scandale de Pancienne monarchie; on a lieu de supposer , d’après nombre d’inductions , que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à déshonorer la maison d’0rléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le parti de Philippe-Êgalité. - Un écrivain spirituel, qui s’ était fait un nom dans la littérature avec les Mémoires supposés d’Anne de Gonzague, princesse palatine, fut dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soula- 161 vie, et lorsqu’il voulut traiter le sujet du Masque de Fer, il choisit exprès l’opinion du baron d’Heiss , comme la moins romanesque , pour s’y rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de ses ÛEu- ‘vres philosophiques et littéraires , ‘2 vol. in-l 2, im- primées à Hambourg en 1795. Sénac de Meilhan , pendant son émigration , re- tournait ainsi en France, par la pensée , à la suite du prisonnier inconnu, qu’il avait pris pour le secré- taire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre ita- lienne traduite dans FHistoire abrégée de l’Europe, il invoqua le témoignage des journaux italiens de 1782 , qui avaient rapporté de la même manière l’a- necdote de Yenlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d’un marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là. Uopinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens de faits et de dates, dans un article intitulé : Mémoires sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué a celui qui concerne l’Homme au masque de fier, et signé C. D. 0. , que le Magasin encyclopédique publia en 4800 (6° année , t. VI , p. 472.) Cet arti- cle , surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par une personne qui n’avait point appro- === Chapitre80.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 162 fondi la question , et qui annonce que des notes‘ découvertes à la bibliothèque’ de Turin prouvent Fidentité du Masque de Fer et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de Mantoue. Le savant Millin, directeur de Festimable recueil où parut cet article, avait précédemment, dans ses Antiquités nationales (in-l; , t. I, art. I, la Bastille) examiné les systèmes émis sur le llfasque de Fer, et adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV’ un frère aîné , fruit des galanteries d’Anne d’Autri-’ che :i c’était pour lui une occasion d’envisager ce fait sous un point de fvue politique et de comparer Louis XIV aux despotes asiatiques. Aussi ifut-il ac- cueilli favorablement , quand il présenta en 1790 à FASsembIée Nationale son ouvrage , qui devait servir deliste de prescription aux monumens mis hors la loi l Le’ système de Soulavie , ente’ sur sa ridicule rela- tion, avait pourtant trouvé des partisans en Allé- magne ; non seulement on représentait à Berlin un drame, le Masque de Fer, où Louis XIV, amoureux de la femme de son frère, voyait les deux époux {empoisonner devant lui, pour échapperlïin a sa‘ haine et l’autre à son amour, mais encore M. Spittl ler avait,’ dans le Zllagasin de Gottinguejessayë dïïtablir, avec toute la conscience deson érudition === Chapitre81.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ 1 63 l germanique , une opinion qui n’était déjà plus admis- sible en’ France , et qui reposait principalement sur un livre français que nous ne connaissons pas , inti- tulé : flfémoires secrets du Illasgue de Fer. Ce fut alors que le système que Sénacide Meilhan avait défendu en dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu’on découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères , et il a été presque seul soutenu jusqu’à ce jour, avec quelque apparence de vérité , il faut l’avouer. M. Roux-Fazillac fit paraître’ le premier ,’ en 1.800, ces pièces authentiques dans les_ Recherches historiques et critiques sur ÏHomme au masque de fer, «fou résultent des notions certaines sur ce prisonnier , in-8° de 442 pages.’ Ces recherches , puisées à des sources que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se com- posent de correspondances secrètes relatives aux négociations , aux intrigues et à Fenlèvement d’un secrétaire du duc deMantoue, nommé Matthioli et nonsGirolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet enlèvement exécuté en 1679, avec les circon- stances révélées "déjà par YHistoire abrégée de l’E u- rope; mais le plus mince esprit de critique eût établi des différences capi tales dans la position humiliante de DE LYÛÎG Iîbîlczh. du Palais des Art: 1j; 164 . a . _ ce prisonnier suballerne a Plgnerol , et dans les res- pects que Saint-Mars témoignait pour le prisonnier masqué , suivant le consentement unanime de toutes les traditions. ' i Un anonyme, qu’on croit être le baron de Ser- vière , revint deux ans après sur la plupart’ des faits que les Recherches de Roux-Fazillac avaient i a constatés; mais il ne fit aucune mention de l ouvrage de son devancier, dans cette Véritable clef de l’His- toire de Fllomnze au masque de fer, in-8°, de onze pages, sous la forme d’une lettre signée Reth, adres- sée au général J ourdan et datée de Turin , 40 nivose an XI (34 décembre 4802) , où l’on trouve de nou- veaux détails historiques sur la personne et la famille de Matthioli. Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son avis sur le Masque de Fer et qu’il ne voulut pas s’expliquer avant que toutes les pièces à l’appui de son système fussent réunies entre ses mains : il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un ouvrage spécial qui n’a point paru, et prie le général de lui garder le secret, quoique ce prétendu secret eûtété mis en circulation publi- que par le baron d’Heiss , depuis plus de trente ans. ’ v,‘ === Chapitre82.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 165 I Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, fauteur a glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition vague : selon lui , en 4723 , le lendemain de la majoritéüle Louis XV , le régent, en présence de la cour; aurait révélé mystérieusement au roi le secret du prison- nier masqué. Il est à peu près avéré que la. cour ignorait en 4723 Pexistence de ce prisonnier ; au- trement, une anecdote si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité. « ' A L’auteur de la lettre fait valoir avec adresse la res- semblance qui existe en effet entre le nom de Mat- thioli et celui de Marchialy, écrit sur le registre mortuaire de Saint-Paul ; il ajoute cette particula- rité, qui n’a pas Pimportance qu’il y attache pour son système, savoir que Saint-Mars , dans sa corres- pondance officielle, défiguré le nom de son prison- nier en écrivant Marthioly, ce qui se rapprocherait davantage de Marchialy : mais comment supposer qu’on ait presque divulgué le véritable nom du Mas- que de Fer dans les actes publics d’une paroisse? Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu’à l’évi- dence que le secrétaire du duc de Mantoue a été en- levé, masqué et emprisonné par ordre de Louis XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et a _ Il g. . Iv 166 9 l’homme au masque de fer ne sont qu une seule et même personne, sous deux noms différens et à des époques différentes. ‘ Les Anglais n’étaient pas moins curieux que les Français de connaître à fond ce terribleépisode du règne du grand roi fila dissertation que M. Craw- furd avait déjà publiée fut augmentée considérable- ment et incorporée dans un ouvrargeanglais sur la Bastille , traduit en français et imprimé à Londres , sous la date de 4798 '. Cette histoire, tirée en par- tie des Remarques historiques sur la Bastille, sem- ble avoir été écrite par un homme d’état , peu par- tisan de la révolution française et surtout fort op- posé à la politique du Directoire : nous croyons pouvoir Fattribuer à M. Crawfurd , tant on remar- que dŸanaIOgie entre la discussion surle Masque de F er,'insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée qu’il donna depuis dans la première édition de» ses Mélanges d’ histoire et de littérature , in-/t°. Ces ' Cet ouvrage, extrêmement rare en France , est intitulé : Histoire de la Bastille , avec un appendice contenant entre autres choses une discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la seconde édition de Porigi- nal anglais, 1798 , sans nom de lieu, in-8° de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de Yoriginal; mais on peut juger avec certitude , d’après le type des caractères et la qualité du papier, que la traduction a été im- primée en Angleterre. 167 deuxnotices, rédigées dansle même esprit de cri- tique et souvent avec les mêmes expressions, doi- vent être parties de la même main. L’auteur inconnu de cette Histoire de la Bastille achève en ces termes Pexamen des divers systèmes : ‘« Je ne puis dou- ter que l’homme au masque n’ait été le fils d’Anne d’Autriche; mais sans pouvoir décider s’il était frère jumeau de Louis XIV et s’il était né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pen- dant son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup de recherches sur ce pri- sonnier , le pensaient comme moi. » M. Crawfurd s’appuie aussi de l’autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu’il avait interrogés à ce sujet, après la publication de la Correspondance interceptée, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la nais- sance du zllasque de Fer. M. Crawfurd ne changea pas d’opinion depuis la publication des documens authentiques sur lesquels se fondait le "système de Roux-Fazillac : il le réfuta d’une manière assez satisfaisante dans les Mélanges d’ histoire et de littérature, tirés d’ un portefeuille , 1 809, in-4°, rêimprimés à petit nombre sous le même titre enl‘! 817 , ‘in-8°. M. Crawfurd confirmait la ré- ponselde Louis XV à M. de Choiseul , rapportée par 168 ~_ Dutens, et ajoutait cette circonstance , que le duc de Choiseul avait , à la "prière des abbés Barthélemy et Beliardy , adressé des questions au roi, qui parus fort embarrassé, en disant qu’il croyait que le pri- sonnier était un ministre d’ une des cours Jltalie. M’. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès , d’après le manuscrit encore inédit dont il avait eu communication.» Ce système, que M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire , qui lui fut en’ effet redevable d’un grand nombre d’anecdo- tes sur le siècle de’ Louis XIV ’, tendait à prouver que le Masque de Fer était un patriarche des Arrmé- niens , nommé Arwedicks , enlevé de Constantino- ple ,‘. et conduit secrètement‘ aux îles Sainte-Margue- rite par les intrigues des jésuites. M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à Fopinion de M. de Taulès qu’il celles qu’il avait déjà combattues avec beaucoup de logique ; il spersévéra ‘dans la sienne plus fortement , et répéta que le prisonnier masqué ne pouvait être qu’un fils d’Anne d’Autriche et sans doute de Buckingham. " On peut‘ mentionner ici que cette supposition , purement romanesque, avait été mise à sa place dans ‘ Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome '10 de l'é- dition des OEnm-es de Voltaire, publiée parDupont. 169 un roman de M. Regnault-Warin , lequel eut qua- tre éditions à cause de son titre z l’]Iomme au mas- que defer , 4804 , 4 vol. in-l2 ; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit mieux les conditions voulues d’un imbroglio faux , invrai- semblable etsentimental. L’auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un fait incontestable : il avait même fait graver en taille-douce le portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative. Napoléon, qui lisait parfois des romans , et des plus mauvais, entre deux victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Af- faires étrangères, et M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieuxà éclaircir les abords_ de ce ténébreux mystère historique. Ils ne trouvèrent l’un et l’autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout hautson dépit, en songeant qu’il serait maître y 110 de PEurope sans jamais le devenir d’un secret ‘en- seveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il com- prit alors que la puissance avait des bornes ‘. Après que le soldat de fortune fut tombé prison- nier à Sainte-Hélène , comme ‘le Masque de Fer.aux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier préoc- cupa seul l’attention publique. La Biographie universelle admit dans sa nomen- clature le Masque de Fer, faute de pouvoir le classer sous un autre nom ;- et le laborieux M. Weiss , de Besançon, dans un article du tome 27 , publié en 4820, imagina de rassembler, en abrégé, une mo- nographie de cet illustreprisonnier, sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu’il cataloguait: comme les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux , malgré les fautes ° qu’on ne peut attribuer à Pérudit biographe , qui termine sa nomenclature en reconnaissant qu’une. lettre de Barbezieux, où ce ministre dit à ‘Saint-Mars 15ans! vous‘ eæplziquer à qui que- ce soit de ce qu’a fait ‘votre ancien pri- ‘ Mm la duchesse dfiabrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de‘ plusieurs conversations qui" eurent lieu sur ce sujet à la Mal- maison en présence de Pempereur, et auxquelles chacun prenait part. Na- poléon était sombre et pensif pendant ces débats qui Yintéressaientvivement. 2 L’Histoire générale de Provence de Papon est citée au lieu du V oyagfz littéraire en Provence; Marchialy est nommé [Vlarthioli , etc._ 1 171 saunier, u semble renverser tous les systèmes sui- vant lesquels cet infortuné n’aurait dû son malheur qu'au hasard de sa naissance. » La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imi- tée par M. Dulaure. Ce vieux savant, qui consacrait à l’étude de Fhistoirephilosophique la fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution, n’oublia pas d’accorder une place au Masque de Fer dans FHistoire de Paris, préparée depuis quarante ans et publiée en 4824, 7 vol. in-8°. Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu’on ne s’arrèta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l’homme au masque était fils d’Anne d’Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu’il citait les faits sans les garan- tir, et avoua même que si cette relation contenait quelques vérités , a elles sont défigurées par des fic- tions qui n’amènent que des doutes.» Il avait à cœur de démontrer que la- captivité de cet inconnu était « un des crimes inhérens aux gouvernemens arbitraires , que leurs auteurs cherchent à justifier comme né- cessaires, et que le tribunal de l’histoire ne manque jamais de découvrir et de condamner.» ç 172 _ On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par leurs conséquences pour ne ‘ pas laisser reposer le Masque de Fer; il y eut un petit journal occulte qui prit ce nom pourdonner à en- tendre que le rédacteur garderait Yanonyme quand même, et qui rentra dans le néant sous les coups de la Foudre, instrument périodique des vengeances de la Congrégation. Le Masque de Fer n’était pour- tant pas usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la curiosité publique. c En 4825, faute d’aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l’on essaya d’en finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se remuèrent comme des tron- çons de serpens, et ne réussirent pas à renouer leurs trames rompues par la critique; ils n’av:aient plus même -de principe vital. M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à com- parer des ‘autographes, fut amené, par .sa passion exclusive , à découvrir dans les Archives du Royaume diverses lettres qu’il crut relatives à Matthioli, et par suite au Masque cleFer, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort, aussi persuadé de finfail- 173 libilité de ses conjectures que 1’avait été son devan- cier, ne se lit aucun scrupule de les intituler : His- toire de fhomme au’ Masque de Fer, et de les pu- blier en 1825, in-8°, avec un pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur contenu que par le commentaire de Féditeur, a- joutaient à peine quelques probabilités au système du baron d’Heiss. ' ‘ Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoi- que diffus et mal écrit, eut du retentissement jus- qu’en Angleterre, où fhonorable George Agar Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses améliorations et quelques additions importantes puisées dans l’ouvrage de Roux-Fazil- laB. La traduction ou plutôt l'imitation d’Ellis fut retraduite enfrançais et imprimée à Paris en 1830 : Histoire authentique du prisonnier d’état connu sous le nom du Masque de Fer, in-8°. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort établissaient le nom de ces prisonnier d’ une nzanzeze claire et certaine, ne daigna discuter aucune opi- nion contraire , et affirma que le Masque de Fer était réellement le malheureux secrétaire du duc de Mantoue. On lit avec surprise dans cette histoire que, sui- , ' 174 » i vant le sentiment de l’historien Gibbon ,- beaucoup de savans anglais persistaientencore à croire que l’homme au masque pouvait bien être Henri , se- cond fils d’Olivier Cromwell, gardé en otage par la royautézde Louis XIV. ' Aux affirmations de M. Delort , le chevalier de Taulès répondit par un opuscule posthume , ou du moins cet opuscule , rédigé naguère contre le sys- tème du baron d’Heiss, fut rajeuni par ce titre char- latanique : Du Masque de Fer, ou. Refutatzon de l'ouvrage de M . Rourc-Fazillac, etRefutation a éga- lement de Pouvrage de M - J. Delort, qui n’est que le développement de celui de M . Rouæ-Fazillac, in-8°, 4825, Uéditeur, propriétaire des manuscrits de M. de’ Taulès, mort peu (Ÿannées auparavant, mettait sous= presse, en même temps, Pouvrage inédit» que ce der- nier avait préparé pendant sa vieillesse. Lbuvrage parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances : l’Homme au Masque de Fer, Mémoire historiqueou l’en refaite les différentes opi- nions relatives à ce personnage mystérieuw, et ou l’on démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites, in-8°. o Il Cet éditeur avait , comme on le VOIÊŸŸIHIZIËIIIGËIOII‘ . 175 des titres; mais quoiquïl se flattàt d’attirer l’at- tention en accusant les jésuites sur la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce déluge de mauvais écrits qui proclamaient la ré- surrection des révérends pères, annoncée par une chanson de Béranger. ' Le Masque de Fer avait été l’idée fixe du chevalier de Taulès ,’qui se plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire lui écrivait en 4768 ' : « Je ne doute pas que, si vousdites un mot à M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de r m envoyer des vérités : il les aime ; il sait qu’il est temps de les repdre publiques. >i> Voltaire avait dit de M. de Taulès : « C’est un homme fort instruit , et’ le seul’ capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.’ » ' Î - , Dès cette époque, M. de Taulès déterrait de vieil- les vérités dans le fatras du dépôt des Äfllzires étrangères {il avait probablement d’abord un sys- tème différent de celui qu’il soutint plus tard sur le Masque de Fer,- car ce ne fut qu’à la lecture d’un mémoire manuscrit de M. de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 4724 , qu’il aperçut l Vojei les lettres inédites de Voltaire , t. 70 de l'édition de Dupont‘ _ 17s _ une identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche Arwedicks‘ Ce patriarche , ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle persécution que les Armé- niens catholiques avaient soufièrte, futeniin exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites , par une bar- que française, pour être conduit en France et mis dans une prison d’ où il ne pourrait jamais JOTÎIT‘. L’entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux îles, Sainte-Marguerite , et de là a la Bastille, ou il mou- rut. Le gouvernement turc réclama instammentla délivrance du patriarche jusqu? en 474 3 , et le cabi- net français nia toujours sa participation à cet enlè- vement. - M. de Taulès avait trouvé , au dépôt des Affaires étrangères , une foule de dépêches concernant ce fait extraordinaire , quiétait resté jusqdalors ignoré en France, mais non en Turquie , où les agens subal- ternes des jésuites avaient avoué leur crime en subis- sant la question : ces dépêches concordaient parfai- tement avec le récit de M._de Bonac; et M. de Tau- lès les avait fait servir’ à Fappui de son système, qu’ il prétendait élever sur les ruines des précédens ; il était si bien convaincu de la réalité de ce système, qu’il commence son livre par cette fière déclaration: === Chapitre83.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ' 177 u J’ai découvert le Masque de Fer, et j’ai cru de mon devoir envers la France , ‘pour faire taire des bruits injurieux répandus au préjudice de ma pa- trie , de rendre compte à YEurope et à la postérité de ma découverte. n Le chevalier de ‘Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées devant lui au père Brottier et à l’abbé de Nolhac , recteur du noviciat des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de Jésus dans Paffaire du prisonnier masqué ;-il accusait enfin le père Griifet d’avoir falsifié le jour- nal de M. Dujonca , et d’avoir appuyé exprès sur la fable des Mémoires de Perse, pour donner le change aux con‘ etures et cacher Pattentat des jésui- tes ; il allait mgne jusqifà supprimer d’autorité ‘le masque de fer ou de velours, comme une mesure impolitique , inutile et dangereuse.’ _ Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions , puisque, six» ans après l'apparition bruyante de ce livre , MM. Fournier et Arnould -ne lui enipruntèrent aucun ‘détail pour leur. drame du‘ Masque de Fer, représenté avec un brillant succès au théâtre de l’Odéon en 4 834 : ils suivirent de pré- férence la. donnée de Soulavie, et se vantèrent de s’ètre conformée à une tradition conservée dans la a I 178 famille. de M. le duc de Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu’ historique , et le public qui les applaudit se souciait peu d’être instruit, mais bien d’être intéressé. Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier. fut signalé comme renfermant la vérité sur le Masque de Fer, et M. Auguste Billiard , ancien secrétaire général au ministère de Pintérieur , dans une lettre adressée à Plnstitut historique , et insérée en 4834 au journal de cette société, nous apprit qu’il_avait copié , par ordre de feu M. le comte de Montalivet,’ ministre de l’intérieur sous l’Empire, aux archives des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars lui-m‘ e, et conforme à celle des Mémoires du maréchalä Richelieu‘ Suivant ce précieux‘ document, dont Faut/tenti- cite’, dit-il , ne peut inspirer le moindre doute, M. de qSaint-Mars aurait été le gouverneur du fils d’Anne d’Autriche , à qui 1’ on cachait sa naissance pour empêcher l’accomplissement d’une funeste pré- diction ; mais le frère jumeau de Louis XIV ayant deviné ce secret d’état , on l’avait envoyé aux îles Sainte-Marguerite , dont le commandement fut re- mis alors (en 4687) a son gouverneur. Cette pièce n’est autre qu’une des nombreuses ____.__.,__1_ i‘ - a === Chapitre84.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer -r1,‘r_’ l l. I r I l | i 1 79 copies de la Relation de Soulavie, qdonfaisait cir- culer en 1789 ' et dans laquelle on avait donné le nom de Saint-Mars au’ gouverneur anonyme du prince infbrtuné, sans réfléchir que "les dates dé- mentaient hautement cette nouvelle fausseté , puis- que Saint-Mars avant 1687 ne pouvait-être à-la fois gouverneur d’un prince en Bourgogne et com- mandant du fort d’Exilles en Dauphiné. Ce n’était donc qu’un roman méprisable saisi avec les papiers posthumes de quelque personnage suspect , ainsi que cela se pratiquait par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens Mémoires de Dangeau n’ont pas même été exempts de cette pros- cription, que mgtivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de présumer que le manu- scritque M. de Montalivet fit copier, sans doute pour le mettre sous les yeux de Yempereur , s’était trouvé dans le cabinet-deSoulavie après sa mort en 181 3, et avait été transporté aux archives des Affai- ' Voyez dans les OEuvres de Voltaire , éd. de Kelh , une note du t. 70 qui parut en 1789 : a Aujourrfhui il se répand une lettre de MÜ‘ de Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d’avoir appris du duc d’Orléans , son père , à d'étranges conditions , quel était l'homme au Masque de For, et cet homme, dit-elle , était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heu rca après lui. " ‘v l t a Ô 180 " res étrangères, par ordre, avec ses collections de brochures et de caricatures historiques ’. Le dernier ouvrage où le problème du Masque de Fer ait été traité avec quelque détail et quelque critique parut en 1834 : La Bastille, Mémoires pour servir à l’histoire secrète du gouvernement français depuis le XIV’ siècle jusqzüen 4789 , in-8°. L’auteur, M. Dufey, de l’Yonne, a fait preuve, ici comme ailleurs, d’une ‘prodigieuse lecture, mais d’une partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de Yesprit républicain de 1789 : la révolution de juillet 4830 devait encore chercher le prisonnier masqué à la . . . ä place ou fut la Bastille. = M.- Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur ce célèbre inconnu, pré- sente la sienne avec chaleur, et s’autorise surtout de plusieurs passages des Mémoires de Mm de Motte- ville, pour démontrer que la passion de Buckin- gham fut partagée ‘par Anne d’Autriche : il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans ' La relation signalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, sous le titre de Mémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de Phommc au Jllasquc de Fer, dans le t. 3 des Mémoires de Tous, Levasseur, 1835, in-8°. I‘ === Chapitre85.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ‘ 181 dans un jardin ou une palissade les pouvait ca- cher au public. « La reine, dans cet instant, sur- prise de se voir seule, et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, s’écria et appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée. n D’après ces paroles expresses de Mm‘ de Motte- ville, M. Dufey croit pouvoir inférer que ce cri fut celui de la pudeur aux abois, et que les suites de cette scène furent d’une part l’exil , la disgrâce ou l’emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la reine , et, d’autre part, la nais- sance d'un fils que’ Louis XIII ne connut jamais. M. Dufey va jusqu’à insinuer que Yassassinat de Buckingham ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d’Anne d’Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu’elle lui avait faite du mystère de l’enfant , à qui Louis XIV donna plustard une prison et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l’article du Journal des gens du monde, qu’il nomme aussi un docu- ment précieux, pour résoudre cette question posée en titre du chapitre lV de son livre : Ehomme au Masque de Fer était-ilfière aîné de Louis X Ï V , ou son frère jumeau? a 12 182 Voilà donc jusqu’à ce jour quel est l’état de ce procès, qu’on n’a pas encore terminé, ce me semble; ' En: attendant qu’un nouveau découvreur, plus audacieux et mieux armé de paradoxes, vienne pro- clamer que le Masque de Fer fut certainement par anticipation le dauphin, filsde Louis XVI, ‘qu’on dit mort à la prison du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police correctionnelle, je vais battre en brèche les systèmes que j’ai examinés chronologiquement et les renverser, s’il se peut, avec des faits et surtout des dates qu’on a surnom- mées inez-orables, avant d’élever, à mon tour, sur des dates et sur des faits , un système solide et ca- pable de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès d’histoire , la confrontation des dates est aussi puissante que les interrogatoires des té- moins dans les causes ordinaires. ’ I. ARWEDICKS. Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut enlevé pendant Ïambassade de M . Feriol à Constantinople, et M. Feriol suc- céda dans cette ambassade à M. de Châteauneuf, 183 en 4699 : or, Saint-Mars arriva, en 4698, à la Bas- tille avec son prisonnier masqué. En outre, on sait maintenant qu’Arwedicks se con- vertit au catholicisme, recouvra sa liberté, et mourut libre à Paris , comme le prouve son extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères. Il. MATTHIOLI . L’,enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien prouvé que celui d’Ar- wedicks; mais, quoique Matthioli , arrêté en 4679 par l’entremise de l’abbé d’Estrades et de Catinat, ait été conduit à Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la garde de M. de Saint-Mars, on ne peut lui faire l’honneur de le confondre avec le Masque de Fer. Catinat dit de lui , dans une lettre à Louvois : Personne ne sait le nom de ce fripon ',- Louvois éérit à Saint-Mars : fadmire fvotre patience, et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de res- ' Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au jour par MM‘ Roux-Fazillac et Dclort. 184 pect; Saint-Mars répond au ministre : J’ai chargé Blainvillzers de lui dire, en lui faisant fvoir un gourdin, qu’avec cela l’on rendait les eartrava- gans honnêtes ,- Louvois écrit une autre fois :Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces sortes de gens, etc. Ce n’est point là certaine- ment ce prisonnier inconnu qu’on traitait avec tant d’égards, devant qui Louvois se découvrait, à qui l’on donnait de beau linge, des dentelles, etc. En lisant avec attention les correspondances pu- bliées par M. Delort, on reste convaincu qu’il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres posté- rieures à 4680, où Saint-Mars n’emploie que cette désignation : mon prisonnier. Ces lettres’ concer- nent évidemment Fhomme au masque de fer; car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun scrupule de Fappeler par son vrai nom ou bien par celui de Lestang, qu’on lui avait imposé pour mieux cacher ce qu’il était devenu. Tout sem- ble même indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enfermé avec un jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de l’année 4686. Le mémoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit positivement que Matthioli mourut neuf ans après son enlèvement. 185 Telle était aussi l’opinion de M. le comte de V-l-i (BLDGR. UNIV. , article Masque de Fer), qui devait Pappuyer sur des preuves recueillies à Pignerol , et qui, dans un ouvrage mis sous presse en 1820 ', se proposait de démontrer que le prisonnier masqué n'était pas Matthioli , mais don Juan de Gonzague , frère naturel du‘ duc de Mantoue. Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et retenu en prison , parce qu’en le relâchant on eût craint de divulguer, une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne soupçonne que huit ans; après. Mais on ne voit nulle part , dans les pièces con- nues jusqu’à ce jour, qu’une autre persorme ait partagé le sort de Matthioli, et sans doute le duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour ré- clamer la liberté de son frère naturel. « J’ar- rêtai lqier (2 mai‘ 1'679) , écrit’ Catinat à Lou- vois, àvtroisfmilles de‘ Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli, dans une entrevue que Palrbé d’Estrades avait adroitement ménagée , pour en faciliter les moyens, entre lui, Matthioli et moi; Je me suis seulement servi, pour Parrêter, du chevalier de Saint- LNous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru , du moins en France. 186 Martin et‘ de Villebois, officiers de M. de Saint- Mars et de quatre hommes de sa compagnie. Cela s’est passé sans aucune violencef» Il est donc cer- tain que Matthioli était venu seul à cette conférence. En attendant donc que le système de M. de V-l-i soit présenté, il suffit de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisit a son goût pour surveiller et bâtonner Mathioli , n’aurait pas pris les habits d’une sentinelle pour voir le Masque de Fer yaux îles Sainte-Marguerite, comme M. de Pal- teau le raconte dans sa lettre, si ces deux prison- niers eussent été le même personnage : en‘ tous cas, M. de Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui vou- lut lui faire présent d’une bague de diamant à Pi- gnerol. i Ill. HENRI CROMWELL. 0 Il est étrange en effet que ce second fils du Protec- teur soit rentré en 1659 dans une obscurité si com- plète, qu’on ne sait ni où il a vécu, ni où il est mort : Henri Ûromwell avait un très-bon carac- tère, selon Rapin de Thoyras, avec plus de feu que Richard son frère aîné , selon Burnet ; pourquoi se résigna-t-il à descendre de la scène politique ? Mais 187 aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d’état en France , où son frère avait le privilège de séjourner sans être inquiété? Le probable ne supplée pas ici à l’absence de toute espèce de preuves. IV. LE DUC DE MONMOUTH. Sans mettre en question le plus ou moins de vrai- semblance qu’on trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il suilit d’op- poser à la date du 45 juillet 4685, jour de l’exécu- tion de ce prince, cette phrase d’une lettre de Bar- bezieux à Saint-Mars , écrite le 43 août 4694 : Lors- que ‘vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde DEPUIS VINGT ANS , je vous prie d’ user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M . de Louvois ‘ . V. UN FILS NATUREL OU LÊGITIME DlAflNE DlAUTRICHE. Barbezieux écrivait à Saint-Mars, le 47 no- vembre 4697 : Sans vous eæpliquer à qui que ce l Illémoires historiques sur lu Bastille, par Carra, t. l, p. 321._ 188 soit de ce qu’A FAIT votre ancien prisonnier '. Ce prisonnier avait donc fait quelque chose qui moti- vât sa rigoureuse prison? Le ministre ne se fût pas servi de cette locution précise, dans le cas où l’in- connu n’aurait eu que sa naissance à expier. Au reste, ce système n’a jamais produit un seul document authentique, et ne repose que sur des présomptions romanesques : on pourrait se dispen- ser de le combattre. _ . A Saint-Mars aurait donc reçu par écrit communi- cation d’un si grave secret, puisqu’il ne quitta pas- son poste depuis l’année 4665 , où il fut envoyé à Pignerol pour la garde spécial de Fouquet, jusquŸen 4 684 où il eut un congé pour aller à la cour, suivant YÉltlt de la France de cette année-là? son lieute- nant Rosarges commandait à Exilles en son absence. Certes un fils d’Anne d’Autriche n’éta_it point à Pignerol en 4680 , lorsque» Louvois écrivait à Saint- Mars après avoir donné des ordres pour Ïentretien- nement de La-uzun :_ A Ïégard des AUTRES prison- niers dont vous êtes chargé», Sa Majesté vous en fera payer la subsistance à raison de QUATRE LIVRES ‘ M. Weiss, dans son article dc la Biographie zmiverselle, cite cette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il l’a tirée; néanmoins on; peut s'en rapporter à M‘. Weiss pour l'exactitude d’une citation’. 189 ' pour chacun par Jour. Ces autres prisonniers étaient à peinede bons bourgeois , si on juge leur état au tarif de leur nourriture '. . j Est-ce au sujet d’un. fils de Louis XIII ou d’un bâtard d’Anne d’Autriche que Louvois aurait "écrit à Saint-Mars en 4687 : Il ny a point dinconvénient de changer le chevalier de Thezut (C’est un faux nom comme Marchialy) de la PRISON où il est, pour y mettre votre prisonnier jusqua‘ ce que celle que vous. lui faites préparez‘ soit en état de le recevoir ’ i’ Est-ce en parlant d’un prince, que Saint-Mars aurait dit, la même année, à Pexemple du ministre : ‘Tus- quki ce qu’il soit logé dans la PRISON qu’on lui pré- parera ici, où il y aura joignant une chapelle 3? ' c Un tarif Üéglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour la ta- ble , le blanchissage et la lumière, selon leur état. Un prince du sang était à 50 livres par jour; un maréchal de France, à 36 livres ;‘ un lieutenant- général, à 24 livres ; un conseiller au parlement, à 15 livres; un juge ordi- naire, un prêtre, un financier, à 10 livres; un bon bourgeois , un avocat, à 5 livres, un petit bourgeois, à 3 livres , et les membres des moindres classes étaient à 2 livres 10 sols :_ c'était le taux des gardeset des domes- tiques. a Bastille dévoilée, 2° livraison, p. 40‘ 9 Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, p. 323. c Saint-Mars, qui fut gouverneur de l'a- citadelle de Pile Sainte-Marguerite avant que de l'être de la Bastille , obtint la permission d’y faire bâtir des prisons pour les criminels d'état. n Description de la France, par Piganiol, t. 5, p. 376. 3 La lettre entière se trouve dans Pouvrage de Roux-Fazillac, ainsi que celle dont est extraite la situation suivante. 190 Enfin , ce prisonnier n’était donc pas plus impor- tant à garder que Fouquet et Lauzun , puisque Saint-Mars mandait. à Louvois en 4683 : Pour son linge et autres nécessités, MÊMES précautions que je faisais pour mes prisonniers du passé. VI. LE COMTE DE VERMANDOIS. La fameuse lettre de Barbezieux, du 4 3 août 4694 , qui met en échec tous les systèmes, ne laisse pas même discuter Yidentité du comte de Vermandois, mort en 4683, avec‘ Tinconnu, prisonnier depuis vingt ans en 4694. VII. LE DUC DE BEAUFORT. ‘r Ce système, il faut l’avouer, est plus raisonnable que tous les précédens , et on aurait pu le soutenir d’une manière presque victorieuse en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires contemporains. - Dès l’année 4664 , le duc de Beaufort, par son in- subordination et sa légèreté , avait compromis plu- sieurs expéditions maritimes; en octobre 4666 , Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoup 191 de ménagemens , et Yinvite à se rendre de plus en plus capable de le servir par Faugmentation des talens qu’il possède, et par la cessation des dfgfauts qu’il peut y avoir dans sa conduite : « Je ne doute pas, ajoute-t-il , que vous ne profitiez de l’avis que je vous donne, et que vous ne reconnaissiez que vous m’êtes d’autant plus obligé de cette marque de bienveillance, qu’il)’ a peu riez-amples de rois qui en aient use’ de la sorte '. » On citerait plusieurs occa- sions où le due de Beaufort fut très-funeste à la ma- 3 rine du roi. L Histoire de la Marine; par M. Eugène Sue, laquelle renferme une foule de renseignemens neufs et curieux sous une forme dramatique et colo- rée, a fort bien précisé la position du roi des Halles vis- à-vis de Colbert et de Louis XIV. Colbert , de son ca- binet, voulait diriger toutes les opérations militaires et pour ainsi dire les manœuvres de la flotte que commandait le grand-maître de la navigation avec toute Finconséquence de son caractère frondeur et matamore, comme dit M. Eugène Sue (pièces jus- tificatives du 4°‘ volume), En 4669 , Louis XIV envoya le duc de Beaufort ' OEuvres de Louis XIV, t. 5, p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce rc- cueil les autres lettres du roi à M. de Bcaufort, dans lesquelles perce souvent un grave mécontentement qui n'ose éclater. \ 192 pour secourir Candie assiégée par les Turcs; ‘Beau- fort fut tuédans une sortie , le 26 juin , sept jours après son arrivée : le duc de Navailles, qui com- mandait avec lui l’escadre française, dit seulement dans ses Mémoires_(liv. 4, p. 243) : a Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient quelques- unes de nos troupes; il se mit à leur tête , et com- battit avec beaucoup de valeur; mais il fut aban- donné, et l’ on n’a jamais pu savoir depuis‘ ce qu’il était devenu. » . ' Le bruit de "sa mort se répandit rapidement en France et‘ en Italie, où, dans les magnifiques obsè- ques qui lui furent’ faites à Paris, à» Rome et à Ve- nise , on prononça diverses oraisons funèbres ; néan- moins, comme son corps n’avait_ pas été retrouvé parmi les morts, bien des gens crurent qu’il repa- raitrait. « Plusieurs. veulent gager ici, écrivait Guy- Patin le 26 septembre 4669, que M. de Beaufort n’est pas pas mort : O utinam! » t Guy-Patin, dans une autre lettre du 44 janvier 4670 , nous atteste que cette croyance n’était pas abandonnée six mois après la nouvelle de la dispari- tion du duc de Beaufort z « On dit que M. de Vi- vonne a , par commission , la charge de vice-amiral de France pour vingt ans; mais il y en a encore qui 193 veulent que M. de Beaufort n’est point mort, et qu’il est seulement prisonnier dans une île de Turquie. Le croie qui voudra! pour moi, je le tiens mort, et ne voudrais pas l’être aussi certainement que lui. » _ ‘Plusieurs relations du siége de Càiidie, écrites par des témoins oculaires et imprimées à cette époque , avaient rapporté que les Turcs, selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de bataille , et que cette tête fut exposée à Constan- tinople : de là les détails que Sandras de Courtilz répéta dans les Mémoires du marquis de Montbrun et dans les Mémoires de d’ Artagnan; et, en effet, on conçoit bien que le corps nu et sans tête n’ait pas été reconnu parmi les morts. M. Eugène Sue , dans son Histoire de la Marine (t. 2, ch. 6), a adopté cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à la Bibliothèque du roi. ' - ‘ Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d’un enlèvement que le cimeterre des Ottomans pou- vait d’ailleurs remplacer d’un jour à l’autre dans ce mémorable siége , on se bornera ici à déclarer posi- tivement que la correspondance de Saint-Mars avec === Chapitre86.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 194 Louvois depuis 4669 jusqu’en 4680 ' ne permet pas de supposer que le gouverneur de Pignerol eût sous sa garde , pendant cet intervalle de temps , quelque grand prisonnier d’état_, outre Fouquet et Lauzun. Quel était donc cet ancien prisonnier masqué que Saint-Mars avait à Pignerol , suivant le journal authentique de M. Dujonca? A ' M. J. Delort a publié cette correspondance, dom les originaux sont aux Archives du Royaume, dans lc premier volume de PHistoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Fouquct, Pallisson et Lauzun, avec tous les documens authenti- ques et inédits, Paris, 1829, 3 vol. in-8fl. O U .__- === Chapitre87.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer SECONDE PARTIE; D’après ma conviction formée par Yétude du règne de Louis XIV et par la minutieuse comparaison des faits et des dates , l’homme au masque de fer était Fouquet , ce malheureux surintendant des finances, victime de tant de noires intrigues de cour, que Phistoire n’a pas encore éclaircies; Fouquet, qui fut arrêté en 1661 , condamné à la prison perpétuelle 196 . en 4664 , et enfermé depuis au château de Pignerol , sous la garde de Saint-Mars; Fouquet enfin dont la mort a été faussement enregistrée au '23 mars 4680 l, Avant d’appuyer de preuves , qui me semblent irrécusables, une opinion que je donne comme nou- velle, puisqu’elle nÏa jamais été présentéeà lfétat de système étayé de pièces authentiques, je vais réfuter par avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des probabilités , et qui s’en va sans doute sortir de terre , si ce sol fertile n’est point assez fouillé. Cette dernière opinion que je combats pourrait offrir nombre d’assertions remarquables qui vien- draient à l’appui d’un document fort curieux, re- gardé avec raison par Saint-Foix comme la première mention imprimée qu’on ait faite d’un prisonnier inconnu, qui se trouvait à la Bastille en4705 (plu- tôt 4703 ), selon un témoin oculaire : ce prisonnier a en effet certaine analogie avec le Masque de Fer, et l’on doit s’étonner qu’on n’ait pas plus tôt songé à s’en tenir à la lettre d’un ouvrage publié dès 474 5, douze ans après la mort de Marchialy, et bien an- térieurement aux Mémoires de Perse et au Siècle de Louis XÏV. i a Je suis tenté de croire que M. de Taulès avait === Chapitre88.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ 197 ’ d’abord naturellement adopté cette solution du mystère de Yhomme au masque, et qu’il se servit de la plupart des mêmes argumens préparés à cet effet; lorsqu’il imagina , pour Ïhonneur de la France et. pour son propre intérêt de courtisan, de masquer le patriarche Àrwedicks. Le ministre M. de Vergen- nes lui avait écrit en 1783 ; « (Yest surtout‘ pour détruire les soupçons odieux auxquels Phomme au masque a donné lieu , par les précautions qu’on a prises pour le dérober à tous les regards, qu’il est important d’avoir sur ce personnage des notions certaines. n M. de Taulès rejeta donc sur la compagnie de Jésus les soupçons odieux arrêtés sur Louis XIV, et ne vou- lut voir qu’une correction de collège dans cette ven- geance de roi, dans ce crime contre le droit des gens. Les jésuites, s’il faut en croire les insinuations de plusieurs des leurs et l’aveu même d’un gros collier de Ïordre , auraient eu l’idée de Yétrange captivité du Masque de Fer, et Louis XIV se serait fait leur docile instrument. En 4702 , un gentilhomme normand , nommé Constantin de Renneville, fut mis à la Bastille, non seulement pour avoir composé des bouts rimés inju- rieux au gouvernement du roi, mais parce qu’on 1s les . 7 l’accusait d espionnage au profit des ennemis de la France ’. Ce Renneville resta emprisonné jusqu’en 4743 , et dès qu’il eut sa liberté, avec l’ordre de quitter la France, il rédigea une relation chalou- reuse de ses malheurs : elle parut a Amsterdam‘, chez Étienne Roger, en 474 5, sous ce titre capable de fixer Yattention : lÏlnquisilion française , ou l’Histoire de la Bastille, deux volumes in-42. Ce livre, tiré à mille exemplaires , eut beaucoup de peine à pénétrer en France où il se vendait jus- qu’il deux louis, sous le manteau , et où il fut con- trefait , dit la préface de la seconde édition (5 vol. in-4 2 , Amsterdam , Balthazar Lakeman , 4724) , tandis qu’on le traduisait à la fois en hollandais, en anglais, en allemand et en italien. L’édition origi- nale est tellement rare , que la Bibliothèque du Roi ne la possède pas et que je ne l’ai jamais vue; la contrefaçon ne se trouve pas davantage ; mais la se- conde édition est assez commune , eu égard aux acti- ves recherches de la police pour la détruire. On ne ‘conçoit pas que les judicieux auteurs du Catalogue de la Valliere aient attribué sans examen cet ouvrage à Sandras de Courtilz, suivant une supposition émise dans la Bibliothèque historique de la France. ' Mémoires îzisloriqucs sur la Bastille, par Carra , t‘ 1 , p. 389. . 199 Dans la préface Fédition en cinq volumes ( p.46 et suiv. ), Rennevillé‘ raconte qu’en 4705 il vit un prisonnier dont il n’a jamais pu safvoir le nom i, dans une salle de la Bastille , où il avait été introduit par méprise. u Les officiers m’ayant vu entrer, dit Renneville , ils lui firent promptement tourner le dos devers moi , ce qui m'empêche: de le voir au fvisage. C’était un homme de moyenne taille , mais bien traversée , portant des cheveux d’un crêpé noir et fort épais, dont pas un n’était encore mêlé. » (Peut-être a-t-il pris pour des cheveux un masque de velours noir? ) Renneville , surpris de ce qu’on .lui cachait le visage d’un détenu , interrogea , pen- dant qu’on le reconduisait à sa chambre , le porte- clef Ru qui lui apprit que cet infortuné était prison- nier depuis TRENTE-UN ANS , et que Saint-Mars l’avait amené avec lui des îles Sainte-Marguerite , ou il était condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé de douze ou treize ans , deuz‘ fvers contre les jésuites. Renneville , dont la curiosité fut piquée davantage par cette révélation du porte-clef, demanda de plus amples détails à Reilh , chirurgien de la Bastille, qui lui conta toute Ïhzstoire. ‘ Lorsque les jésuites du collége de Clermont , enri- ‘ 200 » chis des bienfaits de Louis XIV qu’ils fournissaient de confesseur, voulurent attiror sa protection plus particulièrement sur leur collége , ils invitèrent le roi à honorer de sa présence une tragédie latine composée exprès pour célébrer sa gloire: le roi se rendit avec sa cour à ce spectacle, où les principaux écoliers jouèrent leurs rôles avec une intelligence que ne surpassèrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les représentations d’Estlzer et dbithalie. Le roi fut tellement satisfait de la tra- gédie et des acteurs, qu’il dit tout haut; « C’est mon collège! n Ce mot-là ne fut pas perdu, et le lendemain on ôta l’ancienne inscription ; Collegium Claromontanum societatis ‘Ïesu, pour la remplacer par celle-ci , qui fi1t gravée en lettres d’or , sur une, table de marbre noir : Collegium LudoviciMagni. Un écolier, par piété ou par malice , ne pardonna pas aux révérends pères d’avoir substitué le nom du roi à celui de Jésus, et fit ce distique qu’il placarda le soir même sur la porte du collège et en divers en- droits de Paris : Abstulit hinc Jesum , posuilqne insignia rcgis, Impia gens : alium non colil illa Deum! Une autre main apposa cette traduction française au bas des écriteaux : » ‘W: N, , ’ 201 La croix fait place au lis , et Jésus-Christ au roi : Louis , ô Race impie , est le seul Dieu chez toi! La compagnie de Jésus cria au sacrilège; l’auteur fut découvert , et quoique appartenant à une famille noble et riche, on le condamna, par grâce, à une pri- son perpétuelle , et on le lransfë ra aux‘ îles Sainte- Marguerite pour cet efiet , Joù Saint-Mars le ramena à la Bastille avec des précautions eætraor- dùzaires, ne le laissant voir a personne par les chemins. Ce pauvre écolier ne mourut pas toutefois en prison , si l’on peut ajouter foi au témoignage de Reilh : il hérita des grands biens de ses parens et réussit à intéresser en sa faveur, à force de pro- messes, le père Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se chargea de solliciter la clémence royale et (Ïobtenir Yélargissement de son pénitent. Ce der- nier sortit deux ou trois mois après que Renneville l’eut entrevu, sans doute dans le courant de 4703 et non 4705. a - Plusieurs traits de ce récit s’accordent bien avec diverses particularités de l’histoire du Masque de Fer, le seul prisonnier que Saint-Mars amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille , avec des pré- cautions extraordinaires , ne le laissant fvoira per- sonne par les chemins; mais on a tout lieu de ' ' 202 croire que l'aventure de‘ l’écolier, vieille tradition du collége de Louis-le-Grand , où nous l’avons nous- même recueillie ,‘ fut appliquée mal à propos à ce prisonnier, dont on cachait le visage. En effet , n'eût-il pas été plus rationnel de cacher la cause d’un emprisonnement si odieux, plutôt que la figure de cet homme enfermé depuis Yenfance et certainement inconnu à tous ses compagnons de captivité ? D'ailleurs , il n’y a pas d’identité possible entre l’écolier des jésuites et ce prisonnier dont Ren- neville n’a jamais pu savoir le nom. Ce fut le 40 octobre 4684 que le collége de Cler- mont devint celui de Louis-le-Grand , par suite d’un adroit changement d’inscription , qui étonna assez Paris pour qu’on en ait conservé la date ; or , il n’y a aucune concordance entre cette date et les trente-un ans de captivité qu’aurait subis , en 4 705, cet écolier. En outre, on trouve nombre de repré- sentations dramatiques données par les écoliers et leurs régens Ïau collége de Clermont; et même en 4658, une tragédie dfldtlzalia y fut jouée avec’ tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa llfuse historique ,- mais on n’indique nulle part que Louis- le-Grand soit allé à la comédie dans son collége : c’est une invention des jésuites pour balancer la cé- 203 . lébrité du théâtre de Saint-Cyr , fondé sous les aus- pices de Racine et de Mm de Maintenon. Lorsque les jésuites obtinrent depuis la permission de faire jouer leurs élèves devant le roi Louis XY, en 4724 , ce fut dans le château des Tuileries que ces jeunes comédiens représentèrent solennellement les Incarn- modiles de la grandeur, comédie du père Ducer- ceau, dans laquelle tous les personnages sont des hommes. ‘ - Le nombre des années (trente-une) que cet incon- nu avait passées en prison vers 4 705, ou plutôt 4 703, {accorderait presque avec le passage de la lettre de Barbezieux, qui constate que le [Vasque de Fer était prisonnier depuis ‘vingt ans en 4694 . i Comme la date de 4705 donnée par Renneville ne se concilie pas avec celle de la mort de flIarc/ziaty en 4703, je suis à peu près convaincu que cette date n’est fautive que par une erreur, du fait de l’in1pri- meur, qui aura lu sur le manuscrit. un 5 au lieu d’un 3 : cela me paraît d’autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la chambre où il était prisonnier, que pour passer dans une autre pri- son immédiatement, et qu’il ne fut mandé par le gouverneur que dans les premiers temps de son en- trée à la Bastille ; on chercherait en vain dans sa re- 204 fa‘ lation, après l’année 4703 jusqu’en 4743, quel- que circonstance qui coïncidât avec cette trans- lation en une salle où il ne fut introduit que par méprise. Renneville, ce me semble, n’a parlé de cette mystérieuse rencontre dans sa préface, que pour ré- parer un oubli, sinon par fembarras où il aurait été de la placer dans le livre sous cette date de 470-5 , que la suite des événemens n’eût point justifiée. Cette Histoire de la Bastille, que certains criti- ques ont traitée avec un mépris que n’autorisait pas une lecture rapide et superficielle, n’est certaine- ment point un roman farci de contes ridicules; cet ouvrage, au contraire, me paraît aussi vrai, aussi authentique, aussi précieux pour fhistoire, que peut l’ètre un livre écrit sous finfluence d’un profond ressentiment, par un homme honnête et religieux. Aussi adopterais-je tout-à-fait les termes mêmes de la préface , si‘ je pouvais avoir la‘ moindre con- fiance dans le récit du chirurgien Reilh, qui était in- téressé à détourner du prisonnier inconnu Pattention de Renneville , et qui répondit par une fable aux questions qu’en lui faisait sur un sujet de cette im- portance. Le prisonnier étant mort deux ou trois mois après que Renneville l’eut rencontré sans le ‘voir au visage, Reilh imagina de publier la préten- === Chapitre89.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 205 ‘I due délivrance de cet inconnu, quoique le gouver- nement de Louis XIV n’eût garde de dévoiler ses iniquités par une clémence tardive et dangereuse, et Renneville a rapporté avec bonne foi ce qu’il savait par les communications officieuses de Ru et de Reilh. Renneville était d’un caractère passionné et vin- dicatif, mais il avait un fond- de dévotion solide qui l’aidait à supporter son infortune, et qui l’inspirait dans la composition de ses Cantiques de l’Écriture sainte, de ses OEuvres spirituelles et de son Traite’ des devoirs d’un fidèle chrétien : on se persuadera facilement, au ton fervent de ses ouvrages pieux’, que Renneville n’eût pas été capable de mentir avec impudence en invoquant sans cesse la justice de Dieu; mais, en même temps, on concevra, en voyant ce qu’il a souffert pour expier deux bouts-rimés sa- tiriques , l’indignation furieuse qu’il fait éclater contre ses bourreaux et surtout contre le gouver- neur de la Bastille, Bernaville : « Ce cruel tyran, dit-il dans son style trivial, incorrect , mais éne1‘gi- que, me laissa très-long-temps pourrir sans paille, sans une pierre où reposer ma tête, couché sur le li- mon du cachot et la bave des crapauds, avecdu pain ct de l’eau pour toute nourriture, et d’où il ne me retira que lorsque je fus crevé. ‘Vavais les yeux pres- 206 que hors de tête, le nez gros comme un moyen con- combre ; plus de la moitié des dents, que j’avais au- paravant très-saines , m’étaient tombées du scorbut ; la bouche m’était enflée et toute en gale, et mes os perçaient ma peau en plus de vingt endroits.» Je regarde donc YHistoire de la Bastille comme très-digne de créance pour tous les faits où Renne- neville se pose lui-même en témoin oculaire avec quelque apophthegme biblique à la bouche; quant aux nombreuses aventures des prisonniers qu’il a fréquentés tour à tour pendant onze ans , il ne donne pas ces aventures, souvent romanesques et ridicules, pour des faits avérés; il les répète telles qu’il les a entendues, et quelquefois seulement la passion Pemporte jusqu’à se faire l’avocat de ses amis de prison. Un faussaire , un faiseur de pamphlets n’eût pas osé dédier au roi d’Angleterre, George l", un tissu de mensonges grossiers et de brutales calomnies : « L’oeil de Votre Majesté, dit-ildans cette dédicace, empêchera bien que la Tour de Londres, qui ne fait trembler que les criminels, ne se convertisse en Bas- tille, qui écrase plus d’innocens que de coupables; et, comme mon protecteur, Sire, vous me défendrez de mes persécuteurs, qui se font gloire de poursui- 207 vre jusque dans le sanctuaire ceux qui dévoilent leurs crimes ou qui ont le malheur de leur dé- plaire.» Enfin, un lâche calomniateur n’eût pas osé inscrire son nom au frontispice d’un acte d’ac- cusation contre la Bastille, et se mettre en danger de la vie, ou du moins de la liberté. Renneville cou- rait risque d’étre enlevé et replongé à la Bastille pour le reste de ses jours; il fut même attaqué à Amster- dam par trois coupejarrets, qui ne lui firent que de légères blessures: « Je n’alongerai pas mon épée d’un pouce, dit-il dans sa préface. Si Deus pro nobis, quis contra nos ? Il est beau de mourir pour la vé- rité et le bien public l n Ce langage peint l’homme. Au reste, on ignore ce que devint Renneville depuis la publication de sa seconde édition, en 4724, et 1’on peut présumer qu’il eut le sort de Matthioli et d’Arwedicks, qu’il fut secrètement arrêté en Hollande ou peut-être en France, où 1’on s’efforçai-t de Fattirer, et qu’il périt au fond de ces affreux cachots décrits pour la première fois dans les anna- les de Flnguisitiolzfiançaise '. - ‘ On peut fonder cette supposition par ‘ce qui arriva au bénédictin François de la Bretonnière, auteur de plusieurs pamphlets dans lesquels Louvois et son frère, l'archevêque de Reims, étaient gravement insultes. La Bretonnière fut enlevé en Hollande, par Pentremise d'un juif hollandais, et 208 La date (4 684) du baptême royal que reçut le collége de Clermont réfuterait suffisamment l’anec- dote inventée par Reilh, qui donnait trente-un ans de captivité , en 4705, à Fécolier des jésuites, si la vraisemblance ne contredisait pas cette terrible his- toire. En effet, l’offense ayant été publique, raison était que la réparation le fût pareillement, et dans le cas où les révérends pères se fussent contentés d’une vengeance secrète , auraient -ils eu re- cours aux prisons d’état et à la puissance de Louis XIV , qui, d’ailleurs, n’eût pas considéré comme une injure bien grave ce distique , dans le- quel sa royauté était mise presque au niveau de la divinité de Jésus ? ; Les jésuites avaient en main des moyens plus sûrs et plus formidables de se venger, sans qu’il fût besoin dïmportuner le roi pour un si mince objet. Le collége de Louis-le-Grand renfermait des sou- terrains profonds, non moins impénétrables que les prisons d’état: là, s’expiaient, dans les ténèbres et le silence, des crimes que les lois n’eussent pas punis et que la société de Jésus frappait d’une détention livré à la merci de Louvois, qui le fit transporter secrètement en F rancc, au mont Saint-Michel , et enfermer dans une cage de fer où il mourut. La Bastille dévoilée, 9° livraison, p. 76‘ *1_ > === Chapitre90.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer c O ‘209 perpétuelle; ces crimes consistaient surtout en im- prudences capables de compromettre la fortune et la dignité de l’ordre. Les coupables avaient, d’or- dinaire, fait partie de cette société, qui s’arrogeait le droit de retrancher elle-même ses membres nui- sibles. Quand les jésuites furent chassés de France, leurs collèges fouillés et leurs turpitudes traînées au grand jour de Fopinion, le collège de Louis-le- Grand offrit une preuve manifeste des violences qui , u ’ i s exerçaient impunément sous la règle de Loyola z on y trouva, raconte Dulaure dans son Histoire de Paris ‘ , des espèces d’oubliettes , caveaux sans portes et ouverts à la voûte pour descendre le pa- ' Troisième éd. in-12, t. 5, p. 440 et 441. Ce furent des écoliers qui dé- couvrirent ces cachots au-dessous des bâtimcns de Vinfirmerie. a Armés de bâtons et de flambeaux, ils pénètrent dans un caveau servant d'atelier au menuisier de la maison , frappent le sol et reconnaissent qu’en un certain endroit il résonne sous leurs coups; il remuent la terre , découvrent une trappe en bois , la lèvent avec peine , aperçoivent un bel escalier, le des- cendent et se trouvent dans une vaste salle voûtée ; elle était bordée d'en- viron dix caveaux, aussi voûtés , de sept à huit pieds de longueur , garnis chacun d’un fort anneau de fer scellé dans le mur. La voûte de la salle était soutenue au milieu par un gros pilier dont les quatre faces présentaient autant d’anneaux de fer. A la voûte , ils virent une ouverture étroite, fermée par une grille de fer. Par cette ouverture, la seule qu’ils aient aperçue dans ce souterrain , on descendait évidemment la nourriture destinée aux malheurgses victimes. n 210 tient avec des cordes, comme dans les anciens in- pace des couvens. Un anneau de fer scellé dans le mur, des chaînes rongées de rouille et des osse- mens ne permettaient pas de douter de la destina- tion de ces tombeaux, où plus d’une victime avait succombé au désespoir, peut-être à la faim. Les vengeances des jésuites étaient occultes, selon l’es- prit de cette société, à qui les oubliettes n’eussent ’ pas manqué pour l insolent auteur du distique. Il n’y a pas cinq ans qu’un professeur du collége ‘Charlemagnc eut l’idée de visiter avec soin les caves de cette maison-professe des jésuites , pour y décou- vrir quelque trace de Ïeffrayante chambre des méditations, toute rempliede peintures diaboliques, telle, du moins, que Voltaire nous l’a montrée par ouï-dire ; ce professeur fouilla le sol dans un endroit qu’il avait jugé suspect; il rencontra sous sa pioche une voûte dont il détacha plusieurs pierres, de ma- nière à pratiquer un passage; il planta une échelle dans le trou, et eut le courage de descendre au fond d’un caveau sans issue, à moitié comblé. Il ramassa, parmi les décombres, une lampe enterre cuite et un crâne humain. D’autres fouilles semblables produi- sirent la découverte d autres cellules voûtées , que Yeau des fossés de la Bastille avait envahies. t’, l 211 C’est dans ces cachots-là qu’on doit rechercher les vestiges de la punition du pauvre écolier, et non dans les archives d’une prison d’état. A quoi eût servi un masque sur la figure d’un enfant de treize ans, qui ne pouvait être reconnu que par ses parens et ses régens de classe? Eh bienl on ne manquera pas sans doute, tôt ou tard, de nous représenter cet écolier comme le vé- ritable homme au masque, sans égard pour les dates et pour la vraisemblance. Mais on aura de la peine à faire un secret d’état, d’une affaire de collège, et l’on n’expliquera pas pourquoi Louis XVIII disait, en causant du Masque de Fer : a Je sais le mot de cette énigme, comme mes successeurs le sauront; c’est Yhonneur de notre aïeul Louis XIV que nous avons à garder ‘. » ‘ Pour établir maintenant d'une manière satisfai- sante que .le [Vasque de Fer et Fouquet ne sont qu’une seule et même personne avec deux noms dif- férens et à des époques différentes, il suflira de prouver , ' Plusieurs personnes dignes de foi nous ont attesté cette réponse que Louis XVIII eut peut-être la malice de faire pour lcnir en haleine la curio- sité des courtisans : le secret du Masque de Fer lui semblait sans doute une condition aussi nécessaire que lc sacre de Reims pour sa royauté. ‘ / 212 4° Que les précautions apportées dans la garde de Fouquet à Pignerol ressemblent en tout point à celles qu’on déploya plus tard pour l’homme au masque à la Bastille , comme aux îles Sainte-Mar- guerite; 2° Que la plupart des traditions relatives au pri- sonnier_ masqué paraissent devoir se rattacher à Fouquet; "' 3° Que Yapparition du ‘Masque de Fer a suivi presque immédiatement la prétendue mort de Fou- quet en 4680; 4° Que cette mort de Fouquet, en 4680 , est loin d’être certaine; 5° Que des raisons politiques et particulières ont pu déterminer Louis XIV à le faire passer pour mort, plutôt que de s’en défaire par un empoison- nement ou d’une autre façon; _ 6° Enfin, que Fépoque de la mort de Fouquet en 1686 étant reconnue fausse, les faits et les dates, les inductions et les probabilités viennent à l’appui de mon système, qui serait incontestable, si Yauthenticité de la carte trouvée à la Bastille en 1789 pouvait être justifiée par la production de cette pièce que je n’ai pas invoquée cependant comme une preuve , en mentionnant sa découverte. === Chapitre91.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 213 I. , Dès que la chambre de justice, par son arrêt du 20 décembre 4664, eut déclaré Fouquet atteint et convaincu d’abus et malversations par lui com- mises au fait des finances dans les fonctions de surintendant, et l’eut banni a perpétuité hors du royaume en confisquant tous ses biens, le roi jugea qu’il pouvait y avoir grand péril a laisser sortir ledit Fouquet hors du royaume, vu la connais- sance particulière qu’il avait des aflaires les plus importantes de l’État. En conséquence, la peine de bannissement perpétuel fut commuée en celle de la prison perpétuelle, et trois jours après Yarrêt rendu , Fouquet monta en carrosse avec quatre ‘hommes, et partit escorté de cent mousquetaires , sous la con- duite de M. d’Artagnan, pour être mené au château de Pignerol , où Saint-Mars devait le garder prisonnier. On retint à la Bastille le médecin et le valet de chambre de Fouquet (Pecquet et Lavallée), de peur qu’étant en liberté ils ne donnassent avis de sa part a ses parens et à ses amis pour sa délivrance ‘ . Mme de Sévigné écrivit à M. de Pomponne, le 22 décembre : ' Recueildes Défenses de M. Fouquet, 15 vol., 1665-1668, t. 13, p. 235 : Relation de ce qui ‘c’est passé dans la chambre de justice au jugement de M. Fouquet. Il y a une autre édition en 16 vol., 1696, sous ce titre: OEu- vres de M. Fouquet. 14 » 214 ‘ « Si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes : c’est unenchose inconcevable; on en tire même des con- séquences fâcheuses, dont Dieu le préserve; voilà une grande rigueur. Tantæne animis cœlestibus iræ! Mais non, ce n’est point de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes et basses ne sau- raient partir d’un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom et on le profane! » ‘Ce fut pourtant le roi qui signa Plnstruction ’, datée du 24 décembre , et remise à M. de Saint-Mars, laquelle n’eût pas été plus sévère pour le Masque de Fer. Cette Instruction défend « que Fouquet ait com- munication avec qui que ce soit, de vive voik ni par écrit, et qu’il soit visité de personne, ni qu’il sorte de son appartement pour quelque cause ou sous quelque prétexte que ce puisse être, pas même pour se promener; n elle refuse des plumes, de l’encre et du papier à Fouquet, mais elle permet que Saint-Mars «lui fasse fournirdes livres, s’il en ' Cette pièce a été imprimée en partie, pour la première fois, dans le t. 6 des QEuvrcs de Louis XIV, p. 311. Elley est précédée d’un Avis de l'éditeur, rempli d’aperçus neufs et piquans sur les causes du procès de Fouquet. M. Delort , dans le premier volume de PHisloire de la détention des philosophes et des gens de lettres, p. 24 et suiv. , réimprima en entier cette instruction dont l'original existe aux Archives du Royaume. 215 désire, observant néanmoins de ne lui en donner qu’un à la fois, et de prendre soigneusement garde, en retirant ceux qu’il aura’ eus en’ sa disposition, s’il n)’ a rien d’ écrit ou de marque’ dedans ,- » elle charge Saint-Mars d’acheter les habits et le linge dont Fouquet aura besoin, et de lui choisir un valet qui sera pareillement prive’ de toute commu- nication, et n’aura non plus de liberté de sortir que ledit Fouguet ,- elle assigne un fonds de six mille livres par an pour la subsistance de Fouquet et de son valet; elle autorise Saint-Mars à lui faire tenir un confesseur lorsqu’il fvoudra se confesser, « en observant néanmoins de n’avertir ledit confesseur qu’un moment avant qu’il doive‘ entendre ledit F ou- quet, et de ne lui pas donner toujours la même personne pour le confesser; n elle recommande enfin à Saint-Mars de tenir Sa Majesté avertie de temps en temps de ce que fera le prisonnier. . Dés que Fouquet fut arrivé à Pignerol le 40 jan- vier 4665 et enfermé dans le donjon , ‘sous la garde de Saint-Mars ,_ capitaine d’une compagnie franche d’infanterie composée de cinquante hommes, avec le titre de commandant de ce donjon en Fabsence du gouverneur, le marquis de Piennes ,‘ les inquié- tudes du roi et les précautions de surveillance s’ac- 216 crurent successivement : Louvois, qui reçut la prison de Fouquet dans ses attributions de secrétaire d’état de la guerre, enjoignit à Saint-Mars d’envoyer des nouvelles toutes les semaines, quand bien même il n’aurait rien à mander ' . La défiance. de Louvois se porte sur tout, dans ses lettres à Saint-Mars : . « G’est à vous à veiller à ce que ceux qui appro- chent M. Fouquet ne se laissent pas corrompre , et que , quand même quelqu’un aurait assez de bassesse pour cela , il ne pût exécuter son mauvais dessein : il est nécessaire que vous empêchiez qu’il n’ait ni plume ni encre. >> (40 février 4665‘ ) «Le confesseur, que vous avez choisi pour lui, a des talens qui ne doivent pas donner beaucoup de sujet de craindre qu’il lie quelque négociation con- traire au service de Sa Majesté. Vous ne sauriez man- quer de faire observer la conduite de cet ecclésias- tique , pour reconnaître si les apparences ne sont point trompeuses. » ( 20 février.) « Il n’y a point de diñiculté à donner en même 1 Lettre du 29 janvier 1665, dans le I" vol. de PHistoire de la détention de: Philosophes, ainsi que les lettres dont j'ai extrait les phrases suivantes : on les trouvera sous leur date , sans qu’il soit nécessaire de renvoyer sans cesse à l'ouvrage ci-dessus. === Chapitre92.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 217 temps deux livres à M. Fouquet : ce que vous avez à faire observer est que ceux de qui vous les prendrez ne ‘sachent point que ce soit pour lui , et que vous les visitiez ou fassiez visiter avant que de les lui don- ner. » (3 mars.) . « On est bien aise ici de voir que l’ecclésiastique que vous avez choisi (pour confesseur) soit de l’hu- meur que vous marquez. Vous ne sauriez mieux faire que de l’entretenir dans les sentimens où il est, et de lui promettre que Sa Majesté reconnaîtra ses services; et certainement, après les précautions que vous prenez , il semble que ce soit le seul homme qui puisse lui donner des nouvelles , s’il était assez infidèle pour le faire. Après ce que cet ecclésiastique vous a dit , vous avez eu raison de croire que M. Fou- quet désire se confesser, plus pour apprendre des nou- velles que toute autre chose , et Sa Majesté souhaite que vous ne lui donniez cette permission que toutes les quatre bonnes fêtes de l’année et le jour de la No- tre-Dame d’août. . . Il vaut mieux acheter qu’emprun- ter des livres pour lui.Ç. Lorsqu’il vous demande des lunettes d’approche, il a vraisemblablement dessein de s’en servir à quelque chose qui est contre le ser- vice de Sa Majesté : aussi ne veut-elle pas que vous lui en fournissiez. (24 avril; à cette époque la com- \ ' I v 21s pagnie de Saint-Mars fut augmentée de dix soldats et d’un sergent. ) a « Sa Majesté approuve que vous ayez refusé de lui donner un crayon. » (26 octobre. ) « Vous ne sauriez apporter trop de précautions pour empêcher que M. Fouquet n’écrive ou ne re- çoive des lettres, et le roi approuvera toujours toutes celles que la raison voudra que vous pratiquiez’ pour vous empêcher d’être trompé.» (4 3 novembre.) ‘ « Le roi approuve les diligences que vous faites pour ôter à M. Fouquet toutes sortes de moyens d’écrire ,_ ni de recevoir des lettres, et trouvera bon toutes les précautions que vous croirez devoir pren- dre à Favenir.» Ç 42 décembre.) « Vous devez faire savoir ici les moindres choses qui se passent au sujet de M. Fouquet, et lorsque vous croirezà propos de donner avis par avance de quelques précautions que vous voudrez prendre pour la garde de sa personne , vous le pouvez faire en toute liberté.» (26 janvier 4666.) «Les gens qui sont dans la condition où il se trouve tentent toutes sortes de voies pour parvenir à leur fin , fet les gens qui sont chargés de leur garde doi- vent prendre toutes sortes de précautipns contre eux pour {empêcher d’être trompés. » (3 mars.) 219 f « Sa Majesté sera bien. aise que de temps en temps vous mandiez ici de quelle manière vit le prisonnier; s’il supporte sa détention avec tranquillité ou avec inquiétude ; ce qu’il dit et ce qui se passe dans sa garde.» ( ‘Il avril.) « Si la maladie de M. Fouquet continuait , il se- rait juste de le faire assister de médecins et de chi- rurgiens du pays , mais bien assurément le médecin Pecquet ne lui rendra jamais ses services, soit dans sa profession , soit dans le métier d’un simple valet.» ( 4 juin. ) « Comme on pourrait , pour procurer à M. Fou- quet sa liberté ou quelque soulagement, vous expo- ser des dépêches du roi oudeslettres de M. Letelliel‘ ou de moi , contrefaites , je vous prie de n’en exécu- ter aucune signée de lui ou de moi, qui ne soit écrite de sa main ou de la mienne , que vous pourrez confronter contre ces sept lignes qui en sont. » (4 juin. ) _ « Si M. Fouquet continue à vous demander des livres italiens , vous pourrez lui en faire venir de Paris ou de Lyon. n (lSjuin. ) . « Vous avez raison de dire qu’il est mal aisé de vous précautionner contre le prêtre qui confesse M. Fouquet, puisqu’étant seuls par nécessité, ils peu- 220 vent s’entretenir ensemble des choses qui ne regar- dent point la confession ; mais , puisque le confes- seur est homme de bien ou que vous le croyez’ tel , vous devez avoir en quelque façon Yesprit en repos. A votre imitation, je me défie de tout.» (30 juin.) « Il est inutile que je vous explique toutes les précautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier durant sa marche (Fouquet avait été transféré de Pignerol au fort de Pérouse pendant les réparations du dégât fait par la ‘foudre dans sa pri- son), et pour sa garde durant sa détention.» ( 17 juillet. ) i « Si après la guérison du valet de M. Fouquet , il ne veut plus continuer ses services au prisonnier , la prudence veut que vous le reteniez dans le’ donjon trois ou quatre mois , afin que, s’il avait agi contre son devoir, le temps fasse rompre les mesures pri- ses avec M. Fouquet. n (23 septembre.) a Comme vous me marquez que M. Fouquet pro- fite de ses vieux habits pour se concilier le valet qui est auprès de lui , le roi désire qu’il mesure que vous lui en fournissez de nouveaux , vous donniez ceux qu’il quitte aux pauvres.»- (23 octobre.) « Le roi estime que l’on ne peut mieux faire que d’enfermer avec M. Fouquet deux valets qui ne sor- v 221 liront que par la mort. Les avantages que vous tire- rez de ces deux valets ainsi renfermés, sont qu’ils pourront se veiller l’un l’autre et que vous connaî- trez , en les questionnant ou par les rapports qu’ils vous feront, s’ils vous disent vrai. » ( 44 février 4 667. ) ’ a Votre lettre du 29 du mois passé m’apprend la continuation et l’état de la maladie de M. Fouquet. Je vous prie de continuer à m’en informer par tous les ordinaires. En faisant ce qui peut lui être utile , vous ne devez pas. négliger la moindre des choses qui peuvent aller contre la sûreté de la garde de sa personne.» (9 octobre 4668. ) ' « Vous avez bien fait de ne pas donner aux Récol- lets la pistole que le valet de M. Fouquet vous a prié de leur délivrer par charité, puisque vous appré- hendez qu’il n’y ait à cela quelque mystère. nf ( 26 mars 4669. ) ’ « Il faut vous consoler du chagrin que M. Fou- quet peut avoir contre vous des nouvelles précau- tions que vous avez prises pour la sûreté de sa garde. n (22 avril 4669. ) « Vous avez découvert que vos soldats avaient commerce avec M. Fouquet : il faut qu’il y ait en- core quelque chose de plus que ce que vous me 222 mandez qu’ils vous ont avoue’; car il n’aurait pas fait. donner six pistoles à un soldat qu’il nommait par son-nom, s’il ne lui eût auparavant rendu quelque service. Le roi ne fera aucune difliculté de vous per- mettre de faire justice de vos soldats en assemblant vos ofliciers et sergens; et s’il n’y a point de preuves assez sûres pour punir un crime de cettequalité à Fégard du valet, vous ne. pouvez que le bien mal- traiter et l’enfermer pour long-temps. Cependant vous ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fou- quet en état que pareille chose ne lui puisse plus arriver, et veiller toujours si exactement, qu’il ne puisse rien voir sans que vous le découvriez. » ( 7 dé- cembre. ) u Il faut ‘faire une grille, vis-à-vis de chacune des fenêtres de ‘votre prisonnier, qui soit en demi- cercle en saillie hors du mur extérieur de deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites grilles d’une claie fort serrée, et assez haute pour empê- cher qu’il ne puisse voir autre chose que le ciel; et quand il sera nuit, que vous fassiez descendre des nattes dessus ses fenêtres, que vous relèverez à la pointe du jour : ainsi l’en ne pourra plus lui faire signe, ni lui en faire faire à qui que ce soit, et il ne pourra plus rien jeter ni recevoir. » ( 47 décembre.) 223 u Il faut observer que si vous donnez à M. Fou- quet des valets que l’on vous amènera d’ici , il pourra bien arriver qu’ils seront gagnés par avance, et qu’ainsi ils seraient pis que ceux que vous en iôte- riez présentement. » (lef janvier 4670.) ' . « Les précautions que vous avez résolu de prendre pour empêcher que M. ‘Fouquet ne donne de ses nouvelles à personne, ni n’en reçoive de qui que ce soit, sont bonnes. n (4 6 janvier 4670.) A « La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avaient trahi ne saurait produire qu’un très-bon effet. » (26 janvier. a J’ai reçu le plan des jalousies que vous faites faire pour les fenêtres de M. Fouquet; ce n’est pas comme cela que j°ai entendu qu’elles doivent être, mais bien des claies ordinaires qu’il faut mettre au- tour des grilles, en saillie et en hauteur nécessaire pour empêcher qu’il ne voie les terres des environs de son logement. n (28 janvier.) , u Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où M. Fouquet est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être vu de personne. » (26 « Votre lettre du 5 de ce mois me fait connaître que M. Fouquet désirerait lire la Bible.yVous pou- 224 vez lui en acheter une et même les livres pour l’u- sage de son valet , ne doutant pas que , avant de les leur délivrer, vous ne vous précautionniez.» (1 ltjuillet.) « Vous jugerez facilement par la grandeur du mémoire du sieur Pecquet, pour la composition de Femplâtre que M. Fouquet demande, qu’il n’a pu le faire dans mon cabinet, en ma présence, et qu’il l’a dressé chez lui; cette raison m’oblige de vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçu, vous en fas- siez une copiç_ bien exacte, et en montriez Foriginal à M. Fouquet , et que vous en collationniez avec lui la copie, laquelle vous lui laisserez, et brûlerez en- suite Yoriginal; par ce moyen , ledit sieur Fouquet , l’ayant vu, n’aura aucun doute; et vous, l’ayant brûlé, n’en aurez aucune inquiétude. » ( '13 dé- cembre. ) ‘ « Sa Majesté, que l’on pourrait voir, a empêché que M. de Lauzun (nouvellement arrivé à Pignerol) ne puisse parler à M. Fouquet par la même chemi- née. » ( 20 décembre 1771 A la fin de l’année 4672, la prison de Fouquet commença de s’adoucir ; on lui rendit une lett.re de sa femme avec permission d’y répondre en présence de Saint-Mars ; dès lors, d’autres lettres de Mm" Fou- quet lui parvinrent de même par l’entremise de an.’ _ _ _ 225 ' Louvois, qui faisait examiner et visiter ces lettres soumises à des analyses chimiques pour qu’on n’y pût cacher quelque écriture faite avec une encre invisible. Fouquet obtint successivement d’écrire au roi et à Louvois; d’être instruit des principaux événemens politiques; de recevoir par écrit les consultations de son médecin Pecquet et de plusieurs praticiens de Paris; de prendre l’air, de deux‘ jours l’un, pen- dant deux heures chaque jour, sous la menace de retourner dans sa chambre pour toujours, s’il es- savait de lier des intelligences avec quelqu’un; de communiquer avec le comte de Lauzun , prisonnier d’état comme lui à Pignerol ; de lire le Mercure ga- lant; d’adresser des mémoires cachetés au roi; de jouer et converser avec les ofliciers de Saint-Mars à tous les jeux honnêtes qu’il pouvait désirer; de se promener dans fétendue de la citadelle, accom- pagné de quelques soldats; de dîner avec Mm‘ de Saint-Mars, quand même il y aurait des étran- gers ,- de passer des matinées et des après-dîners, enfermé dans son appartement, en compagnie des olïiciers de la garnison du château; enfin, d’embras- ser sa femme, ses frères et ses enfans’. l Tous ces faits résultent de la correspondance secrète de Louvois, pu- === Chapitre93.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ~ \ 226 Mais nonobstant ces adoucissemens progressifs dans la captivité de Fouquet , la surveillance de Saint-Mars était aussi active et aussi minutieuse. Fouquet ayant demandé la permission d’écrire une-pensée qu’il avait, laquelle, disait-il, serait fort utile au service du roi, Saint-Mars lui donna six feuilles de papier, après avoir tiré de lui parole de les rendre écrites ou blanches au bout de quatre jours, pour les cacheter et les adresser au roi. ( 30 janvier 4773.) _ - Fouquet ayant désiré savoir des nouvelles, Saint- Mars fut autorisé à lui en dire du progrès des armes du roi, sans que cela sfiétendït à autre chose, sous quelque prétexte que ce fiît. (2 juillet 4773.) i Fouquet ayant voulu avoir du thé , on le lui en- voya de Paris, mais Saint-Mars eut soin d’enlever la boîte , après l’avoir vidée devant lui, ainsi que le papier, et le plomb qui enveloppaient le thé. (No- vembre 4677.) f Louvois écrit à Saint-Mars : «Vous ne devez point donner d’autres lettres à M. Fouquet que celles que je vous adresse dans mes paquets avec une de moi. » (43 mars 4'679.) « Il est à propos bliée par M. Delori , et notamment d'une lettre du l" novembre 1677 ct d'un méinoire du 18 janvier 1679. I === Chapitre94.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer . 227 que M. d’Herleville (gouverneur de la ville de Pi- gnerol) et sa femme ne rendent visite à M. Fou- quet que trois ou quatre fois Fannée; à l’égard du père jésuite qui vous est suspect, ne souffrez point qu’il entre dans le donjon. » (23 octobre.) « Vous répondez toujours a Sa Majesté de la sûreté de la personne de M. FouquetÄ » (4 8 décembre.) « Je crois devoir vous répéter que les ordres de Sa Majesté restreignent les visites qui peuvent être rendues à votre prisonnier, aux olficiers et habitans de la ville et de la citadelle. » (25 décembre.) On voit évidemment dans la correspondance de Louvois qu’en 4679 on accordait un peu plus de li- I\ ° 9 9‘ berte a Fouquet, mais quon n épargnait rien pour Yempêcher de parler sur certains sujets que le roi avait fort à cœur : l’épée de Damoclès était sans cesse au-dessus de sa tête! II. I 7 L’anecdote de lassiette d argent, que Voltaire emprunta aux Mémoires de Perse, est rapportée d’une autre manière par le père Papon, dans le Voyage en Provence. Ici , ce n’est plus un pêcheur ni un esclave, mais un frater; ce n’est plus une as- 4 1 === Chapitre95.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer l s - 22s _ ‘n’ siette, mais une chemise très-fine, sur laquelle le prisonnier aurait écrit d’un bout à fautrei L’origine de cette anecdote n’existe-t-elle pas dans ces passages de deux lettres de Louvois à Saint- Mars? a Votre lettre m’a été rendue avec le nou- veau mouchoir sur lequel il y a de Pécriture de M. Fouquet.» (4 8 décembre ’l 6G5.)'«Vous. pouvez lui déclarer que s’il emploie encore son linge de table à faire du papier, il ne doit pas être surpris si vous ne lui en donnez_ plus. Il me semble qu’il n’est pas fort difficile de s’apercevoir s’il en consomme à cet usage, puisqu’il n’y a qu’il le donner par compte à ses valets et les obliger à le rendre par compte aussi, et quand il en manquera, ce sera une marque in- faillible quÎil s’en sera servi.» (24 novembre 4667.) Fouquet, qui écrivait sur son linge, pouvait bien imaginer d’écrire sur sa vaisselle. Ce fut peut-être dans cette intention qu’il demanda et obtint de faire faire des assiettes et une salière, avec deux flambeaux d’argent qui avaient été brisés dans-l’ex- plosion de la poudrière. (7 août 4665-.) i Le père Papon apprit d’un vieil officier de l’île de Sainte-Marguerite, qu’une femme du village de Mongins vint se présenter à Saint-Mars pour être admise en qualité de servante auprès du prisonnier ..’__.4___ ' 229 ‘f’ inconnu, mais qu’elle refusa de se condamner à une captivité lucrative , lorsqu’on lui eut annoncé que cette captivité serait perpétuelle. ‘ N’est-ee pas là cette mesure prise à Fégard des valets de Fouquet, lesquels ne devaient sortir de sa prison que par la mort? Peut-être la femme que Saint-Mars voulait prendre à gages n’est-elle autre que la blanchisseuse qu’on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet qui mettait de l’é- criture partout, même sur ses rubans et la doublure de son pourpcint, tellement qu’on fut obligé de Pha- biller d’une couleur sombre et de ne lui donner que des rubans noirs (lettre de Louvois du 44- fé- vrier 4667). On se souvient que, selon M. de Pal- teau, le prisonnier était toujours fvétu de brun. Le père Papon ouit dire encore que le valet du prisonnier étant mort dans la chambre de son maî- tre, un officier de Saint-Mars alla lui-même, la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetière : un valet de Fouquet, emprisonné comme lui à perpé- tuité, mourut aussi au mois de février 4680 (lettre de Louvois du 42 mars de cette année-là). Les faits qui s’étaient passés à Pignerol durent avoir un écho aux iles Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transféra son ancien prisonnier. ‘ ‘ 15 230 Quant aux, égards que Louvois montrait pour le Masque "ale F er, en se découvrant devant lui, on peut penser que ce ministre, malgré son orgueil, accordait ces marques de déférence au malheur et à la vieillessse, s’il se rencontra jamais avec Fou- quet dans un des voyages rapides et mystérieux qu’ il faisait souvent. " « Ila quelquefois visité une partie de la France, quand le bruit de son départ commence à être semé, dit le Mercure galant du mois de mai 4680 Ç un mois après la prétendue mort de Fouquet! On a despmotifs de croire que Louvois était allé à Pigne- rol) ; et comme dans son retour il devance ordinai- rement les plus prompts courriers, ceux qui se plai- sent a raisonner perdent leurs mesures. » Le Mercure galant du mois de juin laisse en- core mieuxpénétrer l’objet de ce voyage qui condui- sit sans doute le ministre à Pignerol : « M. de Lou- vois est de retour a Fontainebleau après afvoir par- couru beaucoup de pays. Vous savez jusqu’où le zèle qu’il apour le service du roi l’emporte et avec quelle rapidité on le voit agir pour les intérêts de l’ état. Son voyage n'a pas tant été pour le besoin qu’il "afvait des eaux de Barège, que pour voir les tra- fvauzv de quelques places ou les grandes lumières I 231 qu’il a sur toute chose rendaient sa présence néces- saire. » Voilà, ce me semble, en quelle occasion Louvois se découvrit devant le Masque de Fer. Louvois , dans ses lettres à Saint-Mars , ne s’ex- prime jamais qu’avec beaucoup de politesse en par- lant de Fouquet : «Vous pouvez lui dire que j’ai fait, jusqu’à présent, tout ce qui a pu dépendre de‘ moi pour lui rendre service dans les choses où je l’ai pu sans blesser mon devoir , et que je continuerai avec plaisir. » ( 30 janvier 4673. ) « Je vous prie de faire à M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses honnètetés. » ( 26 décembre 4677.) Voilà bien un salut par écrit. Les beaux habits , le linge fin , les livres , tout ce qu’on prodiguait au prisonnier masqué pour lui rendre la vie moins pénible , n’étaient pas non plus refusés à Fouquet : l’ameublement de sa seconde chambre à Pignerol coûta plus de douze cents livres (lettre de Louvois, 20 février 4665) ; les habits et le linge que Saint -Mars lui fournit en treize mois coûtèrent, d’une part4 042 livres, et de l’autre, 4646 livres/l lettres de Louvois , 42 décembre 4665 et 22 février‘ 4666 ) ; Fouquet avait des‘ flambeaux d’ar- gent (lettre de Louvois , 7 août 4665 ); on renou- vela plusieurs fois son ameublement et ses tapis pen- t 232 dant seize ans deprison ; il avait par an deux habits neufs , l’un d’hiver et l’autre d'été; on lui achetait la plupart des livres qu’il désirait : u Vous avez bien fait , écrit Louvois à Saint-Mars , de lui don- ner les-choses nécessaires pour contribuer à son di- vertissement ; mais vous devez toujours prendre vos précautions pour la sûreté de sa garde. » (24 février 4 669 . ) Fouquet , dans le désœuvrement d’une si longue captivité , était bien capable d’imiter l’homme au masque, qui, selon le rapport de Lagrange-Chancel, s’amusait a épiler sa barbe avec des pinces d’acier; non-seulement Fouquet apprenait le latin et la phar- macie à ses domestiques ‘l, composait des vers pieux à l’aide du Dictionnaire des rimes françaises, ima- ginait des onguens et des remèdes pour dilférens maux 2, mais encore il se livrait on ne sait à quelles occupations frivoles qui faisaient direà Louvois, le 4 6 ‘Histoire de la détention de F ouquet, de Pellisson et de Lauzun, par M. De- lort, en tête dePHistoii-e de la détention des philosophes et des gens de lettres, p. 33. 9 Fouquet avait appris de sa mère , auteurdu célèbre Recueil de recettes choisies tant de fois réimprimé depuis l'édition originale de 1675,‘ une foule de recettes singulières. I‘ouvois, ayant mal aux yeux , lui fit demander de Peau de oasselzznelle et un Mémoire de la manière dont elle se fait (lettres du i3 juin et 5 juillet 1678). 233 juin 4666: a Cette occupation marque bien l’oisiveté dans laquelle ilse trouve présentement. llne faut pas sïtonner qu’un homme qui a ‘eu une longue habi- tude du travail s’applique à de petites choses pour s’occuper ’. » On pourrait encore appliquer à Fouquet une par- tie de ce que la tradition nous fait connaître de la taille, de l’air majestueux , de la voix intéressante et même del’esprit vif et orne’ du prisonnier mas- qué. Fouquet n’était pas beau de visage , il est vrai ; mais l’abbé de Choisy , dans ses Mémoires 2 nous le ‘ Ne doit-on pas rapporter à ce passage la célèbre histoire de l'araignée que tant de biographes ont introduite à tort dans la captivité de Pellis- son , et dont Henneville , mieux instruit des traditions de la Bastille, a fait honneur au comte de Lauzun, trop léger ct trop insouciant néanmoins pour se créer des occupations de cette espèce P Ce serait donc Fouquet et non Lauzun , à qui nous attribuerions cette touchante anecdote : c Sans livres, sans occupation, n’étant visité que de son barbare surveillant, lors- qu’il lui portait du pain , le comte (Fouquet) ne sachant à quoi s’amuser , avait appris à une petite ‘araignée à descendre dans sa main pour y prendre du pain qu'il lui tendait. Un jour Saint-Mars entra dans le moment que le comte était dans cette amusante occupation avec son araignée; il lui fit le détail de ce beau divertissement, et ce brutal, voyant que le comte y prenait une espèce de plaisir, lui écrasa l'araignée dans la main en lui di- sant que les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertisse- ment, u Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. I, p. 74. ‘Collection Petitot, t. 63 de la seconde série , p. 210. 234 montre a savant dans le droit , et même dans les belles-lettres ; la conversation légère, les manières aisées et nobles ; répondant toujours des choses agréables. » Bussy-Rabutin ne le juge pas autre- ment, et avoue à contre-coeur qu’il avait Ïespritfin et délicat ‘. Ses portraits lui donnent une figure spirituelle , un regard fier , une superbe chevelure : en un mot , sa bourse n’était pas le seul aimant qui lui gagnât les cœurs , puisque Mm de Sévigné‘, qu’il avait courtisée sans succès comme amant, Festimait assez pour en faire un ami. 111. _ Il est certain qu’avant l’année 4680 , iSaint-Mars ne gardait à Pignerol que deux prisonniers impor- tans, Fouquet et Lauzun ; cependant, Fancien pri- sonnier qu’il avait à Pignerol, suivant les termes du journal de M. Dujonca , "dut se trouver dans cette forteresse avant la fin d’août 4684 , époque du pas- sage de Saint-Mars au fort d’Exilles, où le roi l’en- voyait en qualité de gouverneur, pour le récompen- ser de son zèle dans la garde de Fouquet. Ce fut donc dans Fintervalle du 23 mars ’I 680, date 1 Mémoires de Roger de Iîabulin, comte de Bussy, éd. de 1696, in-lî . a. 2, p. 42s... / 235 supposée de la mort de Fouquet, au 4" septembre 4684, que le Masque de Fer parut à Pignerol , d’où Saint-Mars n’emmena que deux prisonniers à Exil- les‘ ; or, l’un de ces prisonniers était probablement Fhomme au masque; l’autre,‘ qui était sans doute Matthioli , mourut avant l’année 4687, puisque Saint-Mars, ayant eu, au mois de janvier de cette année-là , le gouvernement des îles Sainte-Margue- rite, ne conduisit qu’un seul prisonnier dans cette nouvelle prison ’. ° ' IV. La correspondance de Louvois avec Saint-Mars 3 fait mention, il faut l’avouer, de la mort de Fouquet , que lui aurait annoncé 11116 lettre de Saint-Mars , écrite le 23 mars 4 680. Les lettres de Louvois, datées ' Louvo ils écrit à Saint-Mars, 12 mai 1681 : a Je demande au sieur Du- chanoy d’aller visiter avec vous les bâtimens d'Exilles, et d'y faire un mé- moire des réparations absolument nécessaires pour le logement des deux prisonniers de la tour d’en bas, qui sont, je crois, les seuls que Sa Majesté fera transférer à Exillcs.» Extrait des Archives des Aff. étr. par M De- lort. 1 Saint-Mars‘ écrit à Louvois, 20 janvier 1687: « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en ré- pondre pour son entière sûreté.» Extrait des Archives des Ail. étr., par Roux-Fazillac. 3 Dans PHistoire de la détention desphilosophes, t. 1, p. 317 et suiv- 236 des 8, 9 et 29 avril, répètent plusieurs fois : feu M . F ouquet , en ordonnant de remettre le corps du défunt aux gens de Mm Fouquet , et de transférer Lauzun dans la chambre mortuaire , meublée et ta- pissée à neuf; mais il est remarquable que, dans les lettres suivantes , Louvois dise comme à Yordinaire, M . Fouquet, sans faire précéder ce nom de la qua- lification de jeu qu’il employait auparavant. " Mm‘ de Sévigné écrit à sa fille, le 3 avril 4680 : « Le pauvre M. Fouquet est mort, j’en suis tou- chée... MÜ‘ de Scudéry est très-aflligée de cette mort. » Elle écrit à la même , le 5 du même mois : u Si j’étais du conseil de la famille de M. Fouquet , je me garderais bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu’ils vont le faire : je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol ; et_, après dix-neuf ans , ce ne serait point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison. » Elle écrit encore à peu près dans les mêmes termes à M. de Guitaud : u Si la famille de ce pauvre homme me croyait , elle ne le ferait point sortir de prisonà demi; puisque son ame est allée de Pignerol dans le ciel, j’y laisserais son corps après dix-neuf ans : il irait delà tout aussi aisément dans la vallée de Jo- saphat, que d’une sépulture au milieu de ses pères, 237 et comme la Providence l’a conduit d’une manière extraordinaire, son tombeau le serait aussi. » Ce passage ‘de cette lettre a été seul conservé, d’où l’on peut présumer que Mm’ de Sévigné y donnait car- rière hardiment à des soupçons sur les causes de la mort de son ami. La Gazette de France, dans son numéro xxvm, contient cette nouvelle , datée de Paris , 6 avril : « On nous mande de Pignerol que le sieur Fouquet ‘y est mort Œapopleæie. » Enfin , d’après l’autorité de la Gazette, Haudicquer de Blancourt, dans ses Recherches historiques de l’ordre du Saint-Esprit, imprimées en 4695 , avance que Fouquet est mort le 23 mars 4680. ’ Mais les contradictions des contemporains au sujet de cette mort ne sont pas moins extraordinaires que celles des dates; et Pabsence , presque complète, de pièces y relatives , laisse beaucoup à présumer. Conçoit-on , par exemple , que Louvois n’accuse réception de la lettre d’avis de Saint.-Mars que le 8 avril, tandis‘ que la Gazette du 6 publiait cette nouvelle et que Mme de Sévigné la savait cinq jours auparavant? Le courrier , portant les dépêches du ministre, serait donc resté plus de quatorze jours en chemin, tandis que la poste de Pignerol 238 aurait fait la même route en moins de huit‘ jours? D’où vient ‘que Bussy-Rabutin et Mm‘ de Sévigné, qui étaient tous deux à Paris alors , et qui se voyaient sans cesse, ont donné une cause entièrement oppo- sée à la mort de Fouquet , leur ami commun ? Est-il possible que Bussy, dans sa lettre à Mme de M..., ait écrit , le 25 mars (le mois, sinon le jour, est ‘à l’abri_ d’une controverse à élever sur la fidélité de Yéditeur, le père Bouhours, ami de" Bussy et de Fouquet) : Vous savez, je crois, la mort d’apo- plexie de M. Fouquet , dans le temps qu’on lui avait permis d’aller aux eaux de Bourbon? Cette permis- sion est venue trop tard : la mauvaise fortune a avancé ses jours. n Une phrase d’une autre lettre du même , datée du_6 avril , et adressée au marquis de Trichâteau , semble faire entendre aussi que Fou- quet avait obtenu sa grâce : u La fortune a ri trop tard à notre pauvre ami; cela n’a fait qu’augmenter soniregret de quitter la vie. » - Mais si Fouquet mourut dïapopleæie, comment interpréter alors le sens de ces paroles de Mm de Sévigné : (( Voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! Ïly aurait beaucoup à dire lei-dessus! Sa maladie a été des convulsions et des maux de cœur sans pouvoir vomir. » > 239 Comment , enfin , expliquer le silence du Mercure galant sur la- mort d’un personnage aussi célèbre, quand on trouve dans ce journal le fidèle relevé des décès principaux de chaque mois, quand le volume d’avril annonce les morts de M" Feydeau et Gailloire, chanoines de Notre-Dame , de M. Bourdon , docteur en Sorbonne,_ et d’autres individus aussi obscurs? Était-ce une omission volontaire du journaliste de Visé qui n’osait pas mécontenter Colbert ou les amis de Fouquet , en portant un jugement sur la per- sonne du défunt , en rappelant ses malheurs ou ses fautes? Était-ce la censure occulte de Versailles qui condamnait à l’oubli la mémoire du surinten- dant? Étrange mort que celle-ci , quieut lieu à Pigne- rol le 23 mars, et qui était sue le 25 à Paris! Pas un acte authentique pour constater la fin d’un homme qui avait fait autant de bruit par sa disgrâce que par sa fortune, pour imposer silence aux soupçons toujours prêts à chercher un crime dans une mort entourée du mystère de la prison d’é- tat , pour forcer Yhistoire à enregistrer le terme de cette grande et illustre captivité! Rien qu’une dépê- che, presque énigmatique, du ministre de la guerre; rien que la restitution d’un cadavre dans un cer-- 240 \ cueil; rien que Fextrait, peut-être supposé, d’un obituaire de couvent constatant Finhumation un an après_ la mort! Le 9 avril, Louvois écrit de Saint-Germain à Saint-Mars: u Le roi me commande de vous faire savoir que Sa Majesté trouve bon que vous fassiez remettre aux gens de Mm‘ Fouquet le corps de feu son mari, pour le faire transporter où bon lui sem- blera. n Or, à cette époque , Mme Fouquet demeu- rait à Pignerol dans la maison du sieur Fenouil ', et sa fille devait bientôt habiter le donjon au-dessus de la chambre du prisonnier, avec laquelle un esca- lier intérieur, construit exprès , aurait permis de communiquer ‘ . Cependant ce n’est qu’un an plus tard que le corps, transporté à Paris , fut inhumé, dit-on, le 28 mars 4684 , en Féglise du couvent des Filles de la Visitation-Sainte-Marie, dans la chapelle de Saint- Francois-de-Sales où Francois Fou uet ère du. . . v surintendant , reposait sous les marches de l’autel depuis quarante et un ans. François Fouquet avait ‘ On apprend cette particularité de la procuration retrouvée par M. Mo- deste Paroletti, et citée plus bas. ' 1 Lettre de Louvois, du 18 décembre 1679, dans le t. 1 de I’Hisloire de la détention des philosophes. ’_ 241 une fastueuse épitaphe ‘ qui énumérait ses titres et ses vertus, à demi effacée par les pieds du prêtre olïiciant; mais Nicolas Fouquet n’eut pas même l Voici cette épitaphe rapportée par Piganiol de la Force, Dzscript. de Paris, éd. de 1765 , t. 5, p. 42 : a u A L HEUREUSE MÉMOIRE De messire François Foucquet, chevalier, conseiller du roi ordinaire dans tous ses conseils, fils de messire FRANÇOIS FOUCQUET, conseiller au parlement de Paris, lequel, après avoir passé parles charges de conseiller audit parlement et de maltre des requêtes ordinaire de son hôtel, fut nom- mé pour ambassadeur de Sa Majesté vers les Suisses, et puis retenu pour être employé aux plus secrètes et plus importantes allaires de_l'état, dans le maniement desquelles il a vécu avec tant dïntégrité ctde modération, qu’il peut être proposé pour exemple à tous ceux qui sont admis aux con- seils des princes. Sa naissance, sa vertu, sa capacité, son zèle au service du roi, lui ont acquis un nom honorable en cette vie, d’où il passa en une meilleure, trop tôt pour les siens et pour le public, laissant douze enfans de dame MARIE m: Msursov, sa lemme, fille de messire GILLES m: MAU- PEOU, seigneur dflàbleiges, conseiller d’état, intendant et contrôleur géné- ral des finances. Il mourut le 22 avril 1640, âgé de 53 ans» Le cercueil qui se trouve encore dans le caveau porte cette autre épi- taphe plus modeste que je transcris. cv GXST LE cons m»: m!’ FHANÇOIS FOUQUET VIVANT cufl‘ cons‘ onnxu" nu nov au son CONSEIL ifEs-rar LEQUEL DÊCÉDA LE xxuf roux ifsvnL 1640 ‘Moi: m: 53 ANS. 1 r \ 242 son nom gravé sur une lame de cuivre, dans un temps où l’Académie des inscriptions et des médailles se- condait la sculpture pour immortaliser les tom- beaux! Nicolas Fouquet, qui fut élevé a tous les degrés cf/zonneur de la magistrature, conseiller du parlement, maître des requêtes , procureur-général, surintendant des finances et ministre cfétat, dut se contenter de cette oraison funèbre écrite dans les registres mortuaires des Visitandines , si toutefois on peut s’en rapporter à Pextrait de ces registres mentionné dans les notes du major Chevalier , bien que la supérieure du couvent de la Visitation ait déclaré en 4790 qu’il n’existait aucun registre de sépulture antérieur a l’anne'e 4737 ‘. 1 Cette supérieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la Bastille dévoilée, qui lui avaient demandé de collationner sur l'original l'extrait mortuaire de Fouquet. a Monsieur, La déclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux registres de sépulture, et d'en déposer un au greffe, tous les ans, est Vépoque pré- cise des Actes mortuaires dont nous sommes en possession; d’après les plus exactes recherches, nous n'en avons trouvé aucun antérieur à l'année 1737. Il se pourrait bien que celui de M. Foucquet fût à la paroisse Saint- Paul, parce que c’est le curé de ladite paroisse qui fait tous nos enterre- meus ; nous voyons par différentes notes que ledit sieur est mort à Pigne- rol, au mois de mars 1680; qu’il a été inhumé dans notre église exté- rieure le 28 mars 1681, dans la cave où M. son père avait été enterré qua- rante ans auparavant; son épitaphe est dans la chapelle de Saint-François 243 Quoi l dans cette chapelle dotée par François Fou- quet , ornée par Nicolas Fouquet , remplie des épi- taphes de la famille Fouquet , le prisonnier de Pi- gnerol fut enterré obscurément, sans une pierre tu- mulaire , sans une inscription, sans un obit l quoi l de Sales , au-dessus de ladite cave. La messe dont il a été parlé a été fondée par M. son père, en 1640. J'ai l'honneur d'être, etc. Sœur Aune-Madeleine Chalmcttc. n Cette lettre, imprimée dans la 9° livraison de la Bastille dévoilée pour prouver que Fouquet ne fut pas l’homme au masque, prouve surtout que les registres cités par Chevalier n’ont jamais existé, ou bien ont été enle- vés à l'époque (vers 1770) où l'on fit àPignerol et à la Bastille des perqui- sitions secrètes, alin d'anéantir les traces de la captivité du surintendant. Quant à son épitaphe qui, selon cette lettre , était dans la chapelle de Saint-François de Sales, on est autorisé à croire que la supérieure a été trom- pée par une des épitaphes de la famille Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait plusieurs fois répété avec Yénumération de tous ses titres et dignités. 1 Un historien moderne (Dufey, del Yonne) a bien fait la même confusion en disant dans le Mémorial parisien : a Sous les marches de la chapelle à gauche, a été inhumé Nicolas Fouquet, n M. Dufey avait mal lu Piganiol qui dit :«Dans une chapelle qui est à gauche en entrant et sous les marches, a été inhumé François Fouquet.» Uépitaphe de Nicolas Fouquet n’ajamais existé : elle n’est relatée nulle part dans les Epitaphiers manuscrits de la ville de Paris, pas même dansle grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries coloriées, lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres formé par M. Champollion-Figeac, à la Bibliothèque du roi. Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les différentes notes sur lesquelles la supérieure appuie ses indications méritent peu de confiance à cause de leur analogie avec les notes du major Chevalier. 244 ses deux frères qui luisurvécurent, Louis; évêque d’Agde , et Gilles, premier écuyer de la grande écurie; ses enfans, Louis-Nicolas comte deVaux, Charles Armand , prêtre de l’oratoire , Louis , mar- quis de Belle-Isle , chevalier de Saint-Jean de J éru- salem; ses filles et ses gendres, Armand de Béthune, duc de Charost, et Emmanuel de Crussol , marquis de Montgalez ; sa femme ; sa mère qui vivait encore et qui passait pour une sainte toute chargée d’œu- vres pies et charitables; ses amis , encore nombreux et puissans, qui le pleuraient comme une victime innocente immolée à l’ambition de Colbert et à la jalousie de Louis XIV , ne vengèrent pas du moins sa mémoire en publiant sur sa tombe Yhistoire de ses infortunes et le triomphe de sa fin chrétienne ! Est-ce que dans ce temps-là les inscriptions funé- raires avaient besoin , comme un livre, d’une ap- probation du roi? Lesxfilles de la Visitation crai- gnirent-elles de se mettre mal en cour , si elles souf- fraient dans leur église l’éloge public de leur bien- faiteur défunt , proscrit même après sa mort? Les Visitandines étaient pourtant quelquefois très-expan- sives dans leur gratitude, lorsqu’elles ajoutaient , par exemple , à fépitaphe de frère Noël Brulart de Sillery, que ce fondateurde leur église avait voulu, === Chapitre96.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ 24s pour comble de tout , y être enterré. Uépitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par un ordre émané de VersaillesËÏDéfense fut-elle faite d’offrir aux yeux des personnes dévotes le moindre signe extérieur qui rappelàt le terrible martyre de ce pauvre homme, et sollicitât pour lui des indulgences dans Fautre vie? où plutôt, la famille deFouquet, sus- pectatit lïidentité du corps qu’on lui remettait , et Ifosant appro ' dir le mystère d'une substitution de cadavre ,_Æél'éra-t-elle garder le silence et ne passe faire complice de cette odieuse fraude inven- tée par la haine ou par la politique ? _ La plupart des historiens des monumens de Paris ' ont répété que Fouquet avait été enterré dans le _même caveau que son père , mais pas un n’y_ est des- cendupour découvrir la place occupée autrefois par un cercueil, vide peut-être , ou du moins ne conte- nant que des ossemens qui n’avaient jamais appar- tenu auprisonnierjde Pignerol. . . _ Quant à nous , qui avions soulevé tant de preuves ' Voyez Dulaure,-Germain Brice, Piganiol de la Force, Hurtaut, Thiéry, Auguste Poullain de Saint-Foix, etc. jlmais lcshistoires de Paris, publiées à la fin du dixfäptième siècle, telles que la première édition de G. Brice, (1684), Paris ancien etnouveazl,‘ par Lemaire (1685) ne parlent pas de cette sépulture. ‘ . -’ ‘ a, i . - 7 \ 16 246 morales contre la prétendue inhumation de-Fouquet dans l’église des filles de Sainte-Marie, nous pen- sions que la vérité ne serait plus reconnaissable au- jourd’hui sur un squelette , sur une tête de mort ; nous ne songions pas à. desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussière muet-te. E11 bien! un fait est venu par hasard justifier , surpasser nos in- ductions : Fouquet n’a pas été iñhuméjà la Visita- tion , comme on l’a cru ; son cercueil n’a même jamais été transféré de Pignerol’ à Paris ; les regis- tres du couvent ou les gens qui invoquaient leur témoignage ont menti l La cave de la chapelle de Saint-François-de- Sales n’avait pas été ouverte depuis l’année 4 786 où l’on y enterra la dernière des Sillery, Adélaïde-Fé-, licité Brulart ;‘ le couvent supprimé en 4790 , les bâtimens vendus depuis et Yéglise concédée au culte protestant en 4802., on respecta cependant les tom- bes et on n’alla pas chercher du plomb pour fondre des balles , dans le caveau des bienfaiteurs dumonas- tère. Il y a, cinq mois environ que la cathédrale de Bourges réclama le corps d’un de ses archevêques, le "bienheureux André Fremiot , qui avait été inhumé chez les filles de Sainte-Marie, fondées far sa sœur, la célèbre M"‘"de Chantal , au commencement du === Chapitre97.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 247 17,’ siècle: on Fit de longues recherches avant (le découvrir les restes du prélat catholique oubliés sous la sauve-garde de la Confession de Genève ,- ce fut dans la sépulture de Fouquet qu’on trouva le cercueil de Yillustrissinze et réfverezzdzlfsinze. père eri Dieu, patriarche, archevêque de Bourges, primat des Aquitaines ,- ‘tous les cercueils que contenait le caveau furent examinés par une commission de la ville, toutes les épitaphes furent relevées avec soin : celle de Nicolas Fouquet manque l . Son père François, ses frères Yves , seigneur de Mézières , conseiller du parlement, et Basile, com- mandeur des ordres du roi, abbé de Barbeaux et de Rigni , sa première femme Louise Fouché dame de Quehillac , deux de ses enfans décédés en bas âge, son fils aîné Louis-Nicolas comte de Vaux, sonLles seuls habitans de ce caveau où retentit ,_ commleiun écho plaintif , le nom de très-haut, et très-puissant seigneur messire Nicolas Fouquet ,ichevalier, vi- comte de Vaux‘ et de Melun z ministre d’ état, et surf intendant-général ‘du roi,-Y nom fameux par les malheurs plutôt que par la fortune qu’il i rappelle , nomdnspobmt-suntnut dans mpitaphede deux lhëñ- tiqrs; dt» cette ; lîaùtel prospérité féeppes - au‘ berceau‘, avant quealel (rêldà-Îimit e» Ïlfèâ-puiskûiît ‘Jêlgnèlll’ fût ï ’ l 1 248 devenu un grand criminel d’état devant la chambre de justice de4664 ! Cette censure royale, qui refusait une épitaphe à la victime de Pignerol , mit un bâillon sur la bouche de Fhistoire pour Fempêcher de faire entendre le jugement de la postérité. Voyez: Fouquet mort, ou passant pour tel, comme on a peur qu’une voix indiscrète ne s’élève de sa tombe ou de sa prison ! comme on a soin d’imposer silence aux regrets de ses amis! comme on s’efforce d’effacer usqu’au sou- venir de Fillustre captif! Pellisson, qui achevait en ce temps-là son Histoire de Louis XI V , s’excusa de ne pas s’arrêter_ sur la disgrâce du, surintendant, qu’il avait partagée, et ne donna aucun détail con- cernant une affaire qu’il devait connaître à fond ; M. de Riencourt, dans son Histoire de la monar- chie yrançaise s_ous le règne de Louis-le-Grantl, imprimée en 4688, ne mentionna pas même la con- damnation de Fouquet, sans doute pour éviter de le plaindre, car il’ ne manifestait que des doutes au sujet de la culpabilité.de ce ministre. La généreuse Mm Fouquet (Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil, morte en 474.6, âgée ïde quatre- vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans, assiégeait - le === Chapitre98.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 2‘49 roi de placets -' et de sollicitations, invoqua en 4680 une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se dérober sans doute à ses importunités, et voulut rendre cettepromesse plus solennelle par lapubli- cité; mais la Harangue de Mm‘ F ouquet au roi _ne put être imprimée qu’à Fétranger, à Utrecht, ‘chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce ‘petit livre in-46, intitulé Formulaire des insäijitzons et soitbscriptions des lettres dont le roi de France est traité par tous les potentats delEurope, et dont il les traite réciproquement, eurent beaucoup de peine à s’introduire en France, quoique le sujet , , adulateur de louvrage eût été imaginé sans doute pour servir de recommandation a la harangue. u Votre Majesté, disait Mm Fouquet dans cette requête , a bien voulu me faire Phonneur de me dire qu’elle était fâchée d’ étre obligée de faire ce qu’elle a fait. n MW’ Fouquet, tout en implortint la clé- mence royale’, avait la hardiessede rappeler les iniquités du procès de son mari, particulièrement les papiers de l’accusé pris contre toutes les formes ordinaires, et beaucoup nzéme soustraits; elle ne demandait. point une absolution glorieuse, mais . . . _. ' On en trouve un, présenté au roi le jour de szffête , dans le prémicrt ïolume des Mémoires Itistoritjues et authentiques surïla Bastille, p". 62., \ 4 250 une abolition, l’exil ‘au ‘lieu de Femprisonneîment perpétuel... Le roi répondit sans doute en ordon- ‘nant delui annoncer la mort du prisonnier l a ’ ' Les ouvrages de dévotion que Fouquet avait ré- digés à Pignerol, et que son fils enleva-contre l’in- tention de Louis XIV ', n’euren’t pas le droit de paraître avec lenom de l’auteur. Le père ‘Boutauld, jésuite ’, qui publia le premier volume des Conseils de la Sagesse, ou Recueil des maximes de Salo- mon, après avoir obtenu un privilège daté du ' Louvois écrit s Saint-Mars, 8 avril 1680 : c ‘Vous avez eu tort de souf- Jfifirque M..de Vaux ait emporté les papiers et’ les vers de M. son père, ,et vous deviez faire enfermer cela dans son appartement.» t. 1 de VHù- ‘toit-e de la détention des philosophes. 2 Le catalogue de la Bibliothèque du Roi le nomme Bétaut, mais c'est une erreur. Le père d'Avrigny, dans les Mémoires pour servir à Phistoire universelle de I’Europe, 1725, ‘t. 3,‘_p. 113,,nle que Fouquet eût composé cet ouvrage c Je ne sache que les Conseils de la sagesse qu’on lui ait at- tribués. Ce lIVTÙCÜÎ beaucoup de vogue, mais le P. Boutauld, jésuite, en iétaitfauteurlljidée qu'on eut qu'il était d'un surintendant prisonnier et pénitent ne gala rien à l'ouvrage et contribua ûlbdébit’! Mois il sullira de _ comparer entre eux les dilTérens livres publiés par le père Boutauld, depuis 1680 (il avaitalors quatre-vingts ans), pour s’assurer qu'ils partent tous de la même main et qu’ils ont été écrits sousla même inspiration zon yretrouve ‘à chaque page Fouquet et le prisonnier de Pignerol. Voyez BoUTAULDùsns _ la, dernière édition de Moréri. Les Conseils de la sagesse , contrefaits en Hollande avec les caractères d'Elzevier, chez Abrahqt Tfojel et Abraham Hdejllondt à la Haye, ont eu depuis quatre ou cinq éditions. Il y a aussi (lefi traductions en espagnol et en italien. -’__î_ ___. . 251 43 février 4677, pour Sébastien Mabre-Cramoisi, imprimeur du roi, et directeur de Fimprimerie royale du Louvre, ne put obtenir qu’en juin 4683 une permission J imprimer la Suite des, Conseils de la Sagesse, trouvée ‘dans la prison de Fou- quet. - a ' - 7 ;. Le Premier volume aVaiî, été ’p11blié à Paris en A677 ,: on ne tarda pas à reconnaîtrelïouquet sons Je masque de Saloxnon , quoique lfr-Ïoumal des Sa,- vans, 11° xvu, ,de l.’ année 4 677 ,. n’ osàt pas soulever un ‘Coin du voile de Fanony-Ine, en rendant’ compte de cet ‘ouvrage qui étain alors elans toutes les mains. l! ll y a long-temps, lit-on dans la préface ,‘ï_'I"heo-+ time, que‘. vous me faites la; grâces deme plaindre et de sentir pour moi les peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silenoe aflreux du désertïoù la fortune me retient encore nfempèçhent passäqug les heures ‘nfy passent bien vite." - Vous saveaque je me consolais autrefois en livres, vous allez’ Voir dans Fécrit que je vous envoie, que je Irfoeoiipe maintenant à les expliquer... Salomon aimaitf à se trouver Seul, autant que les princes de sa cour à, se trouver auprès de lui etvsà Pentendre parler. LÎheure où agpiraienl; ses désirs était lorsqu’après les tra- vaux dusoir, las des afläires, des honneurs et des ’-\ ‘u! === Chapitre99.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 252 - bruits du monde, il‘ se retirait de la vue descom- pagnies, et allait s’entreten_ir avec Dieu dans une maison de campagne nommées Hetta, assez proche‘ de la ville. ( N’est-ce pas une allusion à la maison de Saint-Mandé?) Ce fut dans ce désert magnifi- que, et à la vue des beautés de Dieu, que ses con- ‘templations lui découvraient, qu’il conçut de si» grands mépris des’ beautés mortelles, et qu’après les autres plaintes qu’il fit contre la trahison‘ de leurs "piomesses et de leurs flatteries, il chanta ce fameux cantique que les grottes et les eaux’ de son palais entendirent les premières, mais que- les‘ échos ont Äfait depuis‘ entendre partout, et qu’ils feront retentir jusqtiàÏ la lin des siècles z Vanitas- fvani- ïatum‘, curicta vanitaas‘ l n f’ Dans-le courant de cette paraphrase toujours nbblefet touchante, souvent éloquente et sublime, Fouquet se rappelle’ sans cesse ce qu’il a été en com- paraison de ce qu’il est : le prisonnier dePignerol Sladresse‘ toujours au surintendant des’ ‘finances; ztPeutÄêtre que ceux qui nous verront ce soir’ heu- reusement établis dans une puissante et hauteforä- tune nous trouveront le matin ensevelis sous" ses ruines... Accoutumez-vous à regarder sans éton- nement et sans frayeur tout ce qui arrive’; lorsque’ E‘ . 1 a i 253 Paflliction survient, ne vous fàchez pas contre Dieu... Salomon croyait que la fidélité cet l’amour des serviteurs ne peuvent être justement récompen- sés que par liamour de leur maître... Il se regardait comme leur père; et un des plus beaux exploits de sa sagesse fut d’avoir fait en sorte que personne n’en- trât et ne’ demeuràt chez luipour le servir, qui ne fût fidèle, et que personne n’en sortit, qui ne fût riche. Leur_ fortune entrait dans le nombre de ses propres affaires... Votre grandeur et votre gloire ne sont pas d’abaisser les autres devant vous, mais d’être grand en vous-même et d’avoir au-dessus d’eux une élévation indépendante de leur chute et de leur malheur... L’amitié nous plaît, mais l’in- térêt est notre maître... Ils devraient savoir que de se déclarer l’ami de quelqu’un, c’est s’obliger de n’a-voir ni argent dansle temps deses nécessités , ni loisir dans’ le temps de ses affaires, ni sang et vie dans le temps de ses» dangers’... Dans'les affaires de lfami-tie’, aussi bien que dans celles de l’état, les moindres indiscrétions et légèretés de langue sont des crimes» irrémissibles... le malheur veut que nous. ayons des ennemis, croyons qu’il nous est moins glorieux de renverser leur maison‘ et leur fortune, que d’adoucir leur colère, et tous ces soins 254 que nous employons à «gagner sur eux un procès, employons-les à gagner leur cœur. » _ Dansces deux volumes, inspirés par la lecture méditée de la Bible ', Fouquet se montre, suivant l’expression d’un contemporain, revêtu de sa seule vertu, et épure’ de la plus puiv lumièreÄde la foi ’. Ses ennemis durent grincer des/dents en voyant ce calme évangélique et cette patience chrétienne, ce dédain pour le néant des grandeurs humaines et ce ‘pardon des injures : Colbert sentit peut-être un remords en quittant avec la. vie ce pouvoir qu’il avait acheté au prix de la’ perte de Fouquet. Le second ouvrage posthume de Fouquet, intitulé ,Mét/zode pour converser avec Dieu, 4684 , in-l 6 , qui n’était pourtant qu’un extrait des Conseils de la Sagesse , fut supprime’ , malgré Yapprobation de la société de Jésus, comme on le voit par une note manuscrite de l’ exemplaire. de la Bibliothèque du roi. Le_père Boutauld, il est vrai, n’avait pas mis ce petit livre à couvert par une dédicace au roi, comme ' On voit par la correspondance de lLouvois (Histoire de la détention des philosophes) que l'on donna deux exemplaires de la Bible à Fouquet, avec les œuvres de Clavius et dc saint Bonaventure, mais on lui refusa les œu- vres de saint Jéròme et celles de saint Auguslin. 2 Manuscrits envoyés par le major Chevalier à Malesherbes. Cabinet de- M. Villenavc. ‘ I ' 255 il litpour un autre ouvrage recueilli aussi dans les papiers de Fouquet et publié sous le titre : Le T/iéologien, dans les conversationsavec les sages et les grands du monde , Paris, 5683, in-4°. Ce théologien, qu’on a pris pour le père Cotton parce que l'éditeur le fait vivre sous Henri-le-Grand, n’est autre que Fouquet, «sage et maître ‘de ‘sa co- lère, sincère, magnanime, incorruptible, à sa promesse et impénétrable en ses secrets: « Il fut appeléà la cour et y eut un emploi des plus honorables; le roi ‘fit état de sa personne et de ses conseils et se plut à ses entretiens .7 il lui fit même ‘la-grâce de l’honorer de’ sa confiance intime et de lui témoigner des bontés très-singulières et qui ‘furentenfin trop glorieuses pour nïètre pas insup- portables à la jalousie. n L’éditeur annonce‘ presque Porigine de Pouvrage : « Quelques uns de ses amis, qui héritèrent de ses papiers et qui furent témoins de ses pensées les plus secrètes, conçurent le projet de mettre ses écrits en ordre; s’il se trouve ici quel- ques fautes, on ne doit les attribuer qu’à ma seule plume. Les lumières que j"ai reçues des personnes qui le connurent familièrement lorsqu’il fut éloigné de ‘la cour m’ont beaucoup aidé. Je n’eus le bon- heur de lui parler et de ‘Papprocher, qu’environ_ 256 deux ans avant qu’il mourût. ( Ce ne peut être le père Cotton mort en 4626,) » Il faudrait savoir si le jésuite Boutauld n’a pas été confesseur. de Fou- quet , à Pignerol. Mais la partie la plus curieuse du volume est une éloquente justification de ce prisonnier d’état , sous la forme d'une nouvelle historique Adelaïs, dans laquelle on découvre peut-être toute l’histoire secrète du procès de Fouquet. , Marie, fille du roi d’Aragon, femme de l’empe- reur Othon, devint amoureuse d’un gentilhomme, et crut qu’il suffisait dïwertir par ses regards quelle permettait qu’on Fainuït ; ce gentilhomme feignit dene pas l’entendre, mais un jour, celle-ci parla si clairement, qu’il s’e’chappa des bras de cette femme éhontée. Marie, pour se venger, accusa ce nouveau Joseph d’avoir attente à l’honneur du lit impérial et obtint de son mari que le coupable pé- rirait. Il fut arrêté et conduit en prison : « La nou- vélleide cet emprisonnement se répandit aussitôt à la cour, mais on n’en sut pas le sujet; la chose demeura secrète entre Fempereur et Yimpératrice , les autres devinèrent et soupçonnèrent comme ils purent, et ils en furent d’autant plus empêchés qu’il ne paraissait-nullement que ce sage gentil- s57 homme ‘se fût oublié de son devoir.» Adelaïs, mère d’Othon, conseillait à son fils (‘se borner à exiler Paccusé, faute de pouvoir proi1ver le crime dont la preuve serait d’ailleurs un déshonneur pour l’em- pire; mais Othon n’écouta que les prières de sa femme : « il publia Yaffaire et voulut que les juges s’en mêlassent. n Le gentilhomme périt sur un écha- faud; car « la voix de la calomnie eut plus de force que celle de l’innocence; mais son sang répandu parla mieux que lui et fit retentir jusqu’au ciel des cris que la justice de Dieu écouta. n La femme de ce. malheureux gentilhomme était alors absente; elle ne put que demander le corps du condamné pour le faire inhumer, et ayant obtenu qu’on lelui rendit, elle cacha sous sa robe la tête sanglante et alla elle-même la jeter aux pieds Île‘ Fempereur, en criant justice et en accusant Pimpératrioeii Cette veuve éplorée jura que son mari n’était pas coupa-_ ble ducrime pour lequel on l’avait faitf mourir, et le ciel confirma ce serment par un miracle, à la suite duquel Fimpératrice fut brûlée, pour expier la mort inique’ dont elle était Fauteur. - . On ne peut manquer de reconnaître ‘tous les per- sonnages de ce roman : Othon, c’est Louis XIV’; Pimpératrice Marie, filleÏdu -r0i dÏAragcmf, cîest === Chapitre100.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer - 258 k Mztrie-Thérèse d’Autriche , i infante- d’Espagne , reine de France , ouybien Mu‘ de ‘La Vaillière , mai- tresse du roi; le‘ êrËntil/zomnze , c’est Fouquet; Adelaïs, mère d’0thon, c’est la reine-mère Anne. d’Autriche. La vraisemblance ne contredit pas ces suppositions qui Œailleurs sont indiquées à peu près pari lfhistoire, et qui n’ échappérent pas sans- doute aux contemporains. A coup sûr, cette nou- velle, dont les allusions sont fort claires, ne se trouve pas, sans dessein, dans un livre de dévotion, f dédié au roi. Reste à savoir si le père Boutauld , en ajoutant à sa publication, ce plaidoyer indirect en faveur de Fouquet , prétendait justifier un mort ou un vivant. Pour moi’, je pense que le Tlxéologien, dans les conversations n’a été imprimé que pour servir de passepom à la leçon renfermée dans Adelaïisx Cette leçon fut-elle tout-à-fait perdue» 2- ‘ Un sairantPiémontais, M. Paroletti, 1m à YAcadé- miede Turin un mémoire ( Smf la mort du‘ sœnhten- dant Fouquet, Notices recueillies à Pignerol) impri- mé en 4.84 2, dans’ le, recueil in-lv? de cette-Académie,- pour éclaircir laœlate de la: mort de Fouquet; mais. P-enquète qu’ il poussa dans cet àiPignçrol lfäeut d’autre résultat que deflmieuxfattastemlohscnrité de cette question: il fouilla dans les-archives‘ delawille, - 259 du château , des églises et des notaires; il trouva seulement chez ‘un’ de ces derniers une procuration passée au donjon de la citadelle , le 27 janvier 1680, devant Lantéri , notaire royal, par laquelle Mm‘ Fou- quet autorisait l’avocat Despineu à toucher pour elle une rente à Paris ; M. Paroletti ne rencon- tra pas ailleurs le nom de Fouquet , pas même parmi les actes des décès qui avaient eu lieu dans la citadelle et qui relevaient de la paroisse de Saint- Maurice. Il eut beau pénétrer dans les caveaux du monastère de Sainte-Claire , où les morts de la ci- tadelle étaient tous apportés en vertu d’une vieille coutume , il ne tira‘ aucune lumière de ses recher- ches parmi les anciennes pierres tumulaires. . ' La mémoire des hommes avait gardé , mieux que la pierre et le papier , les ‘traces du séjour de Fou- quet à Pignerol , dont le château, rasé en vertu des capitulations qui rendirent cette place à la Savoie , était alors caché sous l’herbe a beaucoup d’habitans de la ville se rappelaient avoir ouï dire dans leur" jeunesse qu’un prisonnier de grande importance avait terminé sa ‘vie’ dansce château , ct plusieurs d'entre eux ‘confondaient ce personnage avec Nomme au masque dejàr ,- une-vieille religieuse de. Sainte-Claire se souvenait de lïirrivëe de quel- Q’ n 0 260 ques ofliciers français venus exprès , cinquante ans auparavant (4 760 à 4770), pour déchiffrer une ins-. cription sépulcrale et- recueillir des notes sur un pri- sonnier d’ état mort à la citadelle ; le secrétaire de la. mairie se souvenait aussi de ces officiers qui avaient. demande’ au couvent des Feuillans certains mémoires sur la vie de Fouquet , parce que les moines de ce couvent prenaient soin , autrefois , des prisonniers et les assistaient dans leurs maladies. Qui auait- en- voyé ces olïiciers, et quel était le but de leur mis- sion ? La mort de Fouquet n’était donc pas avérée de son temps, surtout pour ses amis: . Puisque La Fontaine , qui avait euòde si touchan- tes inspirations pour plaindre le malheur d’ Ûronte et implorer la grâce du surintendant par la’ voix des N ymphes de Vaux, ne donna pas un vers de, regret à son bienfaiteur ; Puisque Gourville , qui fut en correspondance avec son ami Fouquet Jusqu’au dernier moment, a dit dans ses Mémoires, plus 'estimables par leur fran- chise que par_ leur ordre chonologique : « M. Fou- quet , quelque temps après (la mort de Langlade qui survécut au duc de La Rochefoucault, décédé au mois de mars 4680 ), ayant été mis en liberté; . ‘ a === Chapitre101.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 261 sut la manière dont j’en avais usé avec sa femme, et ,, un , a I m ecrivit pour m en remercler ; » Puisque le comte de Vaux , fils de Fouquet , pu- blia en 1682 une nouvelle édition de Fouvrage de son père : Les Conseils cle sagesse, ou recueil des Maximes de Salomon, nouvelle édition , REVUE ET AUGMENTÉE PAR HAUTEUR; _ Puisque Mm’ Fouquet, cette fidèle épouse qui n’a- vait pas cessé un seul jour de travailler à la déli- vrance du prisonnier de Pignerol , adressait encore des placets au roi en 1680 ; Puisque un ami de cette famille malheureuse , le père Boutauld , jésuite , dédiait à Louis _ XIV , en 4683 , une espèce de justification allégorique en faveur de Fouquet ; ‘ ' Page 461 de ces Mémoires dans la collection Petitot, seconde série, t. 52. Le commentaire que fait sur ce passage l'auteur de la Bastille dévoi- lée, 2= liv., p. '11, est spécieux , mais erroné; u Serait-ce résoudre la dilli- culté de dire qu’il faut entendre par là que F ouquet fut moins étroitement res- serré , puisqu'il eut la liberté d’écrire et que Gourville en reçut une lettre de remerciement des secours qu’il avait donnés à sa famille E’ Ne serait-il pas plus naturel de dire que F ouqueta été véritablement libre, mais si peu de temps, que Mm‘ de Sévignéa pu ou l'ignorer , ou dire, par une façon de parler, qu'il est mort prisonnier. En effet, Gourville ne parle de la liberté du surintendant qu'après la mort de M. de la Rochefoucault, arrivée le 17 mars 1680, et il faitmourir Fouquet le 26 du même mois de la même an- née. » Cette date de la mort de Fouquet ne se trouve dans aucune édition ‘des Mémoires «le Gourville : Yaurait-on tirée d'un manuscrit? ‘O , 17 i 262 . Puisque enfin la famille Fouquet elle-même était incertaine du sort de cet infortuné l « CE QUI EST TRÈS-REMARQUABLE, dit Voltaire dont les paroles doivent être bien pesées dans une question qu’il était plus que personne en état de résoudre, c’Es'r qu’on NE SAIT PAS ou MOURUT CE cÉ- LÈBRE SURINTENDANT‘. n Le premier historien du Masque de Fer dit ailleurs (au ch. ès du Siècle de Louis X I V ) : « Tous les historiens disent qu’il mou- rut à Pignerol en 4680 ; mais Gourville assure qu’il sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà con- firmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille: ainsi ON NE sur ms ou EST MORT cm INFORTUNÉ! n Le sentiment de Voltaire, appuyé sur la tradition et confirmé par les descendans de Fouquet, fut gé- néralement adopté , quoique la plupart des diction- naires historiques, entre autres celui de Moréri, eussent assigné une date à la mort de Fouquet; quoi- que le président Hénault eût déjà adopté cette date dans son excellent et judicieux Abrégé CIZÏOIZOZOgI- que de f/zistoire de France, où il dit : « Ce fut dans ' Dictionnaire philosophique, à l'article ANA , ANEGDOTES 263 la citadelle de Pignerol que Fouquet fut enfermé, et il y mourut en 1680. n On avança dès lors plu- sieurs systèmes plus ou moins plausibles à l’appui de l’opinion qui faisait mourir Fouquet hors de Pigne- rol zselon les uns, il aurait eu sa grâce, et serait mort des suites du saisissement que cette nouvelle lui avait causé; selon les autres, il aurait obtenu la permission d’aller aux eaux de Bourbon , après une attaque dejparalysie, et aurait succombé pendant le voyage. , ‘ Le Mercure de France du mois d’août 4754 publia une lettre très-singulière, signée C. Lap. . . M. « On serait porté à croire, ‘dit-on dans cette lettre qui n’a pas l’air d’une supposition faite à plaisir, que cet illustre infortuné est mort dans la capitale des Cévennes (Alais). Si on n’a point de, preuves évidentes de cela, du moins les doutes qu’on en a paraissent assez bien fondés. ll parut ici, en 4682, un homme singulier, d’une très-belle figure, qui ,' pour mieux cacher son état, prit l’habit diermite. Le bruit était commun alors que détäit un illustre personnage retiré de la cour. Il s’adonnait à la chi- mie , et distribuait des remèdes gratis aux pauvres; il avait toujours de l’argent. Il avoua qu’il avait eu l’honneur de manger avec le roi. Deux ou trois ‘264 jours avant sa mort, qui arriva par une rétention diurine, en 4748, il déclara à son confesseur qu’il était de la maison de Fouquet, et qu’il avait eu des raisons pour’ porter la robe d’ermite. » Sans doute, ce personnage mystérieux n’était pas M. Fouquet, ni le comte de _Moret, qu’on voulut aussi recon- naître sous ce déguisement d’ermite; mais cette ar- deur à chercher ce que Fouquet pouvait être devenu depuis sa sortie de prison indique assez que le doute émis par Voltaire avait plus de poids dans la ba- lance que les dates officielles fournies par l’écho du ministère de Louvois. Les archivistes de la Bastille n’étaient pas mieux instruits par Yorgane du gouvernement, puisqu’ils avaient écrit sur des feuilles volantes cette note: « Fouquet est mort au château de Pignerol sur la fin de 4680 , ou au commencement de 4684 ; n Ç la Bastille dévoilée, 4" livraison, p. 36); et cette autre note plus décisive : « Il paraît que M. Fouquet est mort àPignerol vers la fin de février ou au commencement de mars 4684. n (Mémoires histo- riques sur la Bastille, t. 4, p. 53. ) i Pourquoi aurait-on d’ailleurs tardé une année entière à transférer la dépouille mortelle de ce mar- tyr politique dans la sépulture de son choix, sans 265 funérailles, sans épitaphe, sans bruit, comme si ce corps inanimé ne fit que changer de prison ? v. j Quiconque approfondit le procès de Fouquet , et pénètre ce mystère d’iniquité, ne peut être étonné du dénouement’ sombre et tragique d’une capti- vité, qui était insuflisante pour satisfaire la haine de Colbert, la vengeance du roi et la malignité des envieux. Voici comme Louis XIV, dans ses Mémoires et instructions pour le dauphin son fils, {applaudit d’avoir renversé son surintendant des finances : a La vue des vastes établissemens que cet homme avait projetés, et les insolentes acquisitions qu’il avait faites, ne pouvaient manquer qu’elles ‘ne con- vainquissent mon esprit, du déréglement de son am- bition; et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse ma justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi, était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais té- moignëe en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle espérance de me tromper ; et bien loin d’en devenir plus sage, tàchait seulement d'en devenir plus adroit. Mais quelque artifice qu’il pût O 266 pratiquer, je ne fus pas long-temps sans reconnaître" sa mauvaise foi; car il ne pouvait {empêcher de continuer ses dépenses ezîcessives, de fortifier des places, d’orner des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu’il leur achetait à mes dépens, dans l’espoir de se rendre bientôt Parbitre souverain de l’État. n (OEuvres de Louis XIV, t. l, p. 401 et suiv.) La suite de cette violente récrimination contre un ennemi humilié et vaincu prouve assez la haine implacable que lui portait le roi, et l’on frémit dîndignation en pensant que Pellisson a prêté au ressentiment de Louis XIV une plume immorta- lisée par la défense de Fouquet. Louis XIV, ne fvoulant plus de surintendant, afin de travailler lui-mente aux finances ', et crai- gnant Fascendant de Fouquet qui aspirait à rem- placer Mazarin , le fit‘ arrêter à Nautes , le 5 sep- tembre 1661 , après trois ou quatre mois de sourdes manœuvres et de perfides caresses. La reine-mère ' Lettre du roi à sa mère pour lui annoncer l'arrestation de Fouquet, ÛEuvres de Louis XIV, t. 5, p. 50. Cette lettre montre à quel point Louis XIV craignait le surintendant. Uarrestation de Fouquet est fort bien racontée dans les Mémoires de Choisy, collection Petitot , seconde série , t. 63, p. 258 ct suiv. a I 267 avait été la seule confidente, et peut-être , à la sol- licitation de sa favorite Mm de Chevreuse, l’insti- A gatrice de ce projet, muri dans une noire et pro- fonde dissimulation. On prétend qu’Anne d’Als- triche avait reçu en cachette de Fouquet beaucoup d’argent dont celui-ci demandait quittance , et que Mazarin , au lit de mort, avait invité le jeune roi à 7 r commencer son règne par ce coup d etat;laussi, pendant le procès de Fouquet, fit-on circuler une ièce intitulée 1a Passion de M . Fou uet dans la- P ‘l 1 uelle Mazarin mourant disait comme Judas : u Ce- ‘l lui que je baiserai, c’est celui même : prenez-le ' l n ' Le Tableau de la vie et du gouvernement des cardinauæ Richelieu et Mazarin et de M. Colbert, représenté en diverses satires et poésies ingé- nieuses, avec un recueil d’épigrammes sur la vie et la mort de M. Fouquet, Cologne, Pierre Marteau, 1694, in-lî. Toutes les pièces relatives à Fou- quct datent de son procès et aucune ne fait mention de sa mort. Un quatrain sans titre, imprimé parmi ces pièces, pourrait bien faire allusion à quel- que mystère dont la nouvelle rY/ldelais contient le mot :_ Il n’est rien qui dure si peu p Qu'une ardeur légitime et sage z On ne clit point qu'en mariage Amour ait jamais fait grand feu. Si cette épigramme se rapporte au mariage du roi, on peut croire que la galanterie de Fouquet s'était élevée jusqu'à la rcinc. Quant auconscil donné au rdi par Mazarin mourant, iliest attesté par les historiens; les Mémoires du comte de Rochefort , p. 211 et 21? , rapportent ce fait avec beaucoup de particularités. 268 Les griefs et Fantipathie du roi contre Fambi- tieux ministre étaient encore accrus et envenimés par l’audace que Fouquet avait eue de porter ses vues galantes sur Mܰ de La Vallière, que Louis XIV aimait en secret. Ce fut sans doute ce qui détermina la perte de cet insolent rival de puissance et‘ d’a- mour. La magnifique fête de Vaux (17 août 4664 , voyez la Muse historique de Loret et les Lettres de La Fontaine ) n’avait été donnée que pour les doux yeux de Mu‘ de La Vallière, à qui Mm’ Duplessis- Bellière, l’amie et Fentremetteuse du surintendant , osa faire des propositions au nom de Fouquet, qui se vantait d’avoir dans son coffre-fort le tarif de toutes les vertus. En effet, « peu de personnes de la cour, dit Mme de Motteville (illlémoires, coll. Pé- titot, 2’ série, t. 40, p. 144 ), furent exemptes d’a- voir été sacrifier à ce veau d’or ; » et dans sa mai- son de plaisance à Saint-Mandé , a des nymphes que je nommerais bien si je voulais , dit Yabbé de Choisy (Mémoires, p. 244), et des mieux chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l’or. » Les poursuites de Fouquet vis-à-vis Mil‘ de La Vallière eurent tant d’éclat, que cette chanson passa de bouche en bouche. aux oreilles du roi offensé : 269 Nicolas va voir ‘leanue : - u 0h! Jeanne, dormez-vous? - Je ne dors nLne vieille. ‘le ne pense point en vous: Vous perdez vos pas , Nicolas ! »’ Nicolas la cajole Et lui fait les yeux doux , .Lui olfre la pistole , Et lui veut tâter le poulx : - Ê Vous perdez vos pas , Nicolas ' ! v» Louis XIV entendit aussi les plaintes de sa mai- tresse , qui lui demandait une sauvegarde contre les outrages du surintendant. Louis XIV, qui peu d’années après exila et embastilla Bussy-Rabutin pour la chanson de Deodatus, ne soulfrit pas que Mܰ de La Vallière fût exposée plus long-temps aux. séductions de Fouquet , et s’érigea en vengeur des maris qui ne pardonnaient pas à l’amant de leurs femmes, quoiquÏils fussent ses pensionnaires. ° A la tête de ces nombreux ennemis qui s'achar- U. ' Cette chanson, qui a dcuxautres couplets , se trouve, avec une autre sur le même sujet, dans le fameux recueil manuscrit de chansons histori- ques , recueillies par ordre du comte de Maurepas , en plus de quarante volumes in-fll". Cc recueil est à la Bibliothèque du roi. 270 naient à la perte de Fouquet , Colbert n’était pas le moins acharné, sans que l’on sache le motif de cette haine furieuse qui semblait altérée du sang de ce malheureux : u Il a affaire à une rude partie, écri- vait Guy-Patin le 24 mars 4662 ; et je sais de bonne part que M. Colbert fera ce qu’il pourra pour le perdre. » Guy-Patin écrivait encore le 30 mai 4 664 : u Les parens de M. Fouquet sont ici en grande alarme et ont peur de l’issue du procès : la haine que lui porte M. Colbert poussera les choses bien loin. » Colbert avait tissu de ses mains les filets où le surintendant était venu tomber en aveugle; Col- bert dirigeait les ressorts secrets de cette vaste pro- cédure , soufilait sa haine dans l’esprit des juges , assistait aux inventaires des papiers trouvés sous les scellés ': Fouquet l’accusa même d’avoir fait subir à ces papiers une foule d’altérations '. Pendant ce procès mémorable, qui dura plus de ‘ Voytu Flnventaire des pièces baillées à la Chambre de justice par maître JVicolas F auquel contre JVI. le procureuwgéneral , concernant les défauts des inventaires, dans le Recueil des défenses de M. Fouquet, imprimées en Hollande par les Elzcviers , 1665 et 1601, 15 vol. in-lî. Les Défenses de Fouquet ont été écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on le voit aux annotations marginales de plusieurs exemplaires de l'édition in-4° conservés à la Bibliothèque du roi ct chez M. Villenave. Pel- lisson et Levayer de Boutigny coopérèrent à ces admirables défenses. 271 . trois ans avec un menaçant appareil de rigueurs judi- ciaires, les amis de Fouquet luttèrent de dévouement et de courage contre les manœuvres de ses ennemis: toute la haute littérature, Molière, Corneille, La Fontaine , Saint-Evremond, Mm’ de Sévigné et de Scudéry , étaient en deuil; des écrivains d’un ordre moins élevé, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la défense de leur Mécène; les épigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Colbert ; des émissai- res parcouraient les provinces, afin d’échaufl'er la pi- tié en faveur de l’accusé {les financiers répandaient de Yargent pour sauver leur patron : Gourville distri- bua plus de cent mille écus à cet objet; la magistra- ture tournait toutes ses sympathies vers son ancien procureur-général, qui réclama toujours ses juges naturels et refusa de reconnaître les pouvoirs extra- ordinaires de la Chambre de justice. Colbert feignit de mépriser le sonnet satirique dTlesnaut, mais il poursuivit avec fureur tout ce qui osait se déclarer pour Fouquet et tout ce qu’il pouvait frapper impunément. Les courtisans, quoique chargés des bienfaits du surintendant , n’eurent garde de prendre parti pour un ministre en disgrâce; mais une foule de subalternes, moins prudens et plus généreux, furent victimes de leur 272 zèle pour le malheur : pendant que la famille de Fouquet était tenue à distance de la prison sans pouvoir communiquer même par lettres avec le prisonnier d’état; pendant que la mère, la femme, les gendres, les frères de cet infortuné attendaient l’issue de son long procès, la Bastille était encombrée de gazetiers, d’imprimeurs, de colporteurs, de mar- chands qui avaient voulu servir la cause de l’op- primé et qui passaient des cachots aux galères '. On vit alors se réaliser Pallégorie que la peinture avait multipliée dans l’ornement du château de Vaux : Pécureuil, qui figurait aux armoiries de Fouquet, avec cette devise: Quò non ascendam? (foù ne monterai-je pas?) avait à combattre le ser- pent héraldique de Colbert et les trois lézards de à ‘ Bastille dévoilée, première livraison, p. 34 et suiv. Les notes relatives aux années 1661, 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille : c Siméon Martin , prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses dis- ciples, Remelly fut envoyé aux galères, et Jauhert Hubart au gibet de la Bas- tille, pour avoir falsifié... Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de Nicolas Fouquet, ministre d’état, tous les agens du trésor ayant été très- étroitement enfermés ici. n Révolutions de Paris , dédiées à la nation, in-8fl, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et les juges dc Fouquet dans le Nouveau ‘siècle de Louis XIV, in-8°, t. 2 p. 40 ct suiv. ~ 273 j Letellier '. « Colbert est tellement enragé, écrivait Mm‘ de Sévigné le 49 décembre 4664, qu’on attend quelque chose d’atroce et d’injuste qui nous remet- tra au désespoir. » Les lettres de Mm’ de Sévigné à Arnauld de Pomponne sont la plus touchante his- toire de ce procès, où se montre partout la rage de Colbert. a , Uavocat-général Talon avait requis que Faccusé fût condamné à être pendu et étrangle’ tant que mort fensuive, en une potence qui, pour‘ cet efièt, sera dressée en la place de la cour du Palais ,- enfin le tribunal, éclairé par la noble conduite de MM. d’0rmesson et de Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de Berryer, en prononçant le bannissement à la majorité de treize voix contre neuf, qui opinèrent pour la mort. Le roi, Colbert, Letellier, et les grands ennemis de Fouquet, sîndignèrent de n’avoir pas été mieux ' Le petit écureuil est pour long-temps en cage ; Le lézard plus adroit fait mieux son personnage ; Mais le plus [in des trois est un vilain serpent Qui slabaissant s'élève , et s'avance en rampant. Ce nc furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de Fouquet ; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique. Lettre de Guy- Patin , du 6 mars 1663. ' 274 servis dans leurs espérances. a On s’attendait à la cour que par le crédit de M. Colbert, sa partie, -M. Fouquet serait condamné à mort, ce qui aurait été infailliblement exécuté sans espérance d’aucune A grace. » (Lettre de Guy-Patin, du 23 décembre 4664.) a Anne d’Autriche, qui devait une demi-guérison à un des remèdes secrets de Mme Fouquet, mère du surintendant, avait répondu à cette dame, quatre jours avant le jugement : « Priez Dieu et vos juges tant que vous pourrez en faveur de M. Fouquet, car , du côté du roi, il n’y a rien à espérer ‘. » Après le jugement, Louis XIV dit chez Mܰ de La a‘ \ a Vallière . a S il avait été condamné a mort, je l au- rais laissé mourir ‘l » Le bruit courait même que le roi était riche’ contre ceuæ ui- n’avaient oint q P condamne’ à mort M . F ouquet 3. 3 La commutation de lexil en prison perpétuelle, ‘ Lettre de Guy-Patin , du 23 décembre 1664. Me" de Sóvigné raconte aussi ce qui se'passa entre Mm‘ Fouquet et la reine-mère. 1 Ce mot cruel, rapporté par Racine dans ses Fïagmens historiques, est révoqué en doute par Voltaire ; cependant Racine n’était pas capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis XIV, dans ses Mémoires, ne parle pas de Fouquet en des termes qui ressemblent à de la clémence. 3 Lettre de Guy-Patin , citée ci-dessus. Le recueil épistolaire de Guy- Palin est rempli de détails curieux relatifs à l'affaire de Fouquet. 275 le choix de cette prison dans un château éloigné sur les frontières du Piémont,» le brusque départ du condamné, donnaient matièreà bien des craintes pour les jours du surintendant. Une prophétie de Nostradamus et Fapparition d’une comète alimen- tèrent la rumeur sinistre qui accompagna le pri- sonnier à Pignerol '. ' a « Quand on est entre quatre murailles, dit Guy- Patin dans une lettre du 25 décembre 4664, on ne mange pas ce qu’on veut et on mange quelquefois plus qu’on ne veut; et de plus, Pignerol pro- duit des truffes et des champignons : on y mêle quelquefois de dangereuses sauces pour nos Fran- çais , quand elles sont apprêtées par des Italiens. Ce qui est bon est que le roi n’a jamais fait empoi- sonner personne ; mais en pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité ? » Mm‘ de Sévigné, qui n’avait pas le caractère frondeur du 7 médecin antagoniste de lantimoine, écrivit aussi, dans les premiers jours de janvier 4665 : « Notre ‘Lettres de Guy-Paiin, du 24 et du 25 décembre. Pans la pre- mière : v: On dit que les mousquetaires sont commandés pour mener de‘ main M. Fouquet à Pignerol : Musa, Iocum agnoscis, et quamdiù verh sil hœsierus illic , apud nos arcanum est ; soli Deo et regi cognimnr est lanlum negolium. n 276 cher ami est par les chemins. Le bruit a couru qu’il était bien malade; tout le monde disait : Quoi! déjà l... » Cependantla catastrophe qu’on redoutait n’eût pas lieu, et même la vie du prisonnier fut protégée mi- raculeusement, lorsque (juin 4665) la foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol , mit le feu aux poudrières , et lit sauter une partie de la prison‘ avec bien des victimes écrasées sous les ruines : Fou- quet, presque lui seul sain et sauf, conservé dans la niche d’ une fenêtre , fournit à ses amis une oc- casion de répéter que u souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes, ne le sont pas devant Dieu ’. » Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol , in- spirait encore de la haine à Colbert , et des appré- hensions continuelles à Louis XIV : on eût dit qu’il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait être funeste à l’État, ou du moins blesser mortellement Porgueil du roi; aussi, Saint-Mars était-il d’autant plus actif à Yempêcher d’écrire, que Fouquet s’ingérait sans cesse à le faire. Fouquet fabriquait des plumes avec des os de chapon, et de l’encre avec de la suie délayée dans ' T. 13 du Procès de Fouquet, p. 326. === Chapitre102.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer _ 277 du vin; il inventait par des combinaisons» chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier qu’en les chaufiànt; quand on lui eut retiré toute espèce de papier, il écrivit sur ses rubans, sur la doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, sur ses serviettes, sur ses livres, et tous les jours Saint-f Mars, qui le jbziillail lui-même par ordre du roi, dé- couvrait des écritures dans le dossier de sa chaise et dans son lit '. Le roi approuvait les diligences de ce ‘ Voici une lettre de Louvoisà Saint-Mars, danslaquelle on voit, etles tenta- tives de Fouquet pour tromper ses geòliers, et les précautions de ceux-ci : s J'ai reçu vos lettres avec des billets écrits par M. Fouquet et avec un livre (écrit sans douter sur les marges) ; le roi a vu le tout, et n'a'pas été sur- pris de voir qu’il fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, ‘vos efforts pour empêcher qu’il n’en reçoive. Comme il se sertrpour écrire, de choses qu’on ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire une plume et de vin avec de la suie pour faire de l'encre , il est bien diflicile d'ap- porter un remède eliicace pour l'en empêcher. Néanmoins vous avez sujet de vous plaindre du valet que vous avez mis auprès de lui , de ce qu’il a écrit, non seulement les papiers que vous m’avez envoyés , mais encore ceux qui étaient dans le dossier de sa chaise, sans qu’il vous en ait averti. Vous devez Yexhorter à être plus fidèle désormais,'et comme quelque chose que fasse lli. Fouquet pour faire des" plumes et composer del’encre, cela lui sera fort inutile s'il n’a point de papier, le roi trouve bon que vous le fouilliez, quevous lui òtiez tout ce que vous lui en trouverez , et lui_ fassiez entendre que, s’il s'avise de faire de nouveaux eiïorts pour corrompre vos gens, vous serez obligé de le garder avec bien plus de sûreté et de le puiller tous les jours. Il faut que vous _essayiez de savoir du valet de M. Fouquet comment il a écrit les quatre liguesqui ont paru dans le livre a 18 - 278 ' geôlier pour ôter à Fouquet toutes sortes de moyens d’écrire. -' ’ . . - V Enfin, au bout de deux ans,'le prisonnier, renon- çant‘ à lutter de ruse avec Saint-Mars, se contenta d’ez‘ercerl ses beaux‘ talens à la contemplation des choses spirituelles, et composa, de ‘mémoire, plu- sieurs traités de morale, dignes ‘de Fapprobation de tout le monde, pour imiter le ver à soie dans sa coque, dont il avait fait son emblème avec cette devise»: Inclusum labor illustrat. Le noble usage que ‘Fou- quet {i-t alors de son temps donna lieu de dire qu’en n’avait bien connu sa capacité, que depuis » sa z ‘ - 1 prison . , Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que pouvait dire et écrire le prison- nier : on espionnait les personnes qui se rendaient de Paris à Pignerol , et on enjoignait à tous les indi- vidus suspects, de quitter cette ville , avant que Fou- quet pût entrer en relation avec eux; plusieurs de ses‘ valets , qu’il avait mis dans sa confidence, furent en le chauffant, et de quoi il a composé cette écriture. n 26 juillet 1665. Voyez aussi, dans le premiervoluune de l’Histoire de la‘ détention des Philo- sophes, les lettres du 21 août, 12 et 18 décembre 1665, et surtout celle du 21 novembre 1667. _ ' e ' f _ i ' T. 13 du Procès de Fouquet, p. 365. i ‘p . 279- - retenuseau secret pendant sept; ou huit: mois, et bien maltraités avantfldïétre expulsés-de ‘la cita- delle; plusieurs soldats ‘de ‘la’ compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour, lui avoirparle’ : deux ou trois furent’ pendus‘, dfautres envoyés aux galères. Ces malheureux avaient ‘été arrêtés sur le territoire du duc de'Savoie, et livrésà Saint-Mars par le major de Turin, qui reçut une ré- compense de, la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens apportés à son sort, dans les der- nières années de cette détention -, ne ‘pouvait s’en- tretenir avec personne , sinon en présence de Saint- Mars ou de ses officiers; on ne lui permettait’ pas de communication particulière avec Lauzun : ces deux compagnons d’infortune communiquaient par un trou, à l’insu du gouverneur’. ‘ " Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jiis- , \ a u ou s étendaient les ouvoirs ue le roi lui avait ‘l _ P conférés et avec uelle dureté il en usait uel ue- _ 1 ‘l _ . fois our obli er ‘Fou uet à renoncer aux ro'ets P _ J de fuite ue celui-ci nourrissait sans, cesse Au ‘q o . . . \ , Ï Histoire de la détention de F ouquet , par M. Delort, et correspondances relatives, t. 1 de PHistoire ‘de la détention des Philosophes. Voyez dans les Mémoires deSaint-Simon, t. 20, p. 439, comment s'établirent les rapports secrets de Fouquet avqc Lauzun , et la haine qui s'cnsuivit entre eux. . 280 t» mois de novembre 4669, Fouquet avait jeté des’ ta- blettes par sa fenêtre; un soldat, nommé Laforét, les avait- ramasséeset se préparait à les remettreà quelqu'un "qui lui était findiqué par Champagne, valet du prisonnier : six pistoles avaient été les arrhes du marché; mais Saint-Mars découvrit cette intrigue, saisit les ‘tablettes, les envoya au roi, de- manda et obtint lfextradition de Laforèt , réfugié en Savoie, et le fit eæécuter sur-le-champ : les com- plices de cet homme furent pareillement jugés. et condamnés; le "valet Champagne n’eut pas une meil- leure fin que Laforét ‘. Saint-Mars voulut ajouter aux disgrâces de son prisonnier celle Jattacher. le cadavre de ce valet aux créneaua‘ du cachot, afin qu’il eût continuellement devant les yeux cet hor- rible spectacle ". - 1 Voyez la preuve de cette justice expéditive dans les lettres de Louvois de décembre 1669 et janvier 1670, Histoire de la détention des Philoso- phes , t’ l. - 1 Histoire de la Bastille , par Renneville, t. l, p. '14. Renneville avait appris cette affreluse anecdote du neveu même de Saint-Mars , lequel la ra- contait comme un acte fameuat de l Vtéraïsme de son oncle , mais désignait Lau- zun au lieu de Fouquet pour la victime de cette atrocité. Nous accueillons la tradition de la Bastille avec confiance , parce qu'elle s’accorde avec l'au- torité absolue que le roi avait donnée à Saint-Mars , en lui recommandant toutefois de ne pas sortir des termes d'une politesse froide et réservée vis-à- vis de Fouquet. Si Lauzun avait cu à se plaindre d'un pareil rallinemcnt de 281 Après la_ mort vraie ou fausse de Fouquet en 1680, on eut la certitude de ses intelligences avec ' O Lauzun, qui devait savoir laplupart des choses zmportantes dont M . Fouquet avait connaissance: défense fut donc ‘faite à Saint-Mars d’cntrer en au- cun discours nisconfidence avec M.‘ de Lauzun, sur ce quïlpeut avoir‘ appris de M . Fouquet. Les papiers et les vers de ce dernier avaient été empor- tés par’ son fils, ce qui déplut fort au roi; mais d’autres papiers, trouvés dans les poclzes des ha- bits de Fouquet, furent envoyéscn» un paquet à Louvois, qui les remit à Louis XIV, intéressé sans doute à les connaître et à les anéantir. Enfin, les deu'x_ valets de Fouquet, nommés Larivière et Eus- tache dfiângers, qui nîgnoraient pas sans-doute les secrets de leur maître, furent enfermés dans une chambre où ils rfavaient communication avec qui que ce fût , de fviverfvoiz ni par écrit, et Saint-Mars eu-t ordre de dire qu’ils avaient été mis en liberté, cruauté à son égard, il n'aurait pas manqué de le publier après sa sortie de prison, et ce trait eût semblé assez neuf pour qu’on prlt la pcine de le con- server dans les anecdotes du temps, tandis que Fouquet ne put jamais faire part à personne des mystères de douleur qu’il offrait à_ Dieu. On demeure convaincu en lisant l'histoire de l'araignée , attribuée aussi à Lauzun, que Fouquet est bien réellement le seul contre qui Saint-Mars employait ces ressources de barbarie. ‘ 282 - « si quelqu’un venait à denzander de leurs nouvelles '. Ces précautions extraordinaires ne ressemblent-elles paâa celles qui furent prises en 4703, a la Bastille’, pour faire disparaître les vestiges‘. de Marclzialy? L’accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur. des chimères. Ses négociations secrètes -avec PAngIeterre; ses projets pour se rendre indé- pendant et se retirer,,en cas dewdisgrâce, dans sa principauté de Belle-lie , qu’il faisait fortifier; son empressement à gagner des créatures, qu’il achet- tait à tout prix, en mettant ‘des charges importantes ‘Ü ‘ sous leur nom, et en leur donnant des pensionsse- crètes; le nombre de ses amis et de ses habitudes ,- les prodigieuses ressourcesde son génie actif et au- dacieuxî devaient nécessairement laisser, après sa condamnation, des germes de trouble dans l’État et d’inquiétude dans l’esprit de Louis XIV.- Fouquet, durant sa détention, n’était pas aussi oublié que l’a dit Voltaire : bien des personnes, qui avaient détourné l’issue funeste d’une accusation de lèze-majesté, {occupaient encore _de sa délivrance, l . . . . ’ . , Lettres de Louvois , des mois d'avril , mal et juin 1680 , t. 1 de lHis- toire de la détention des Philosophes. _ ‘ Tous ces faits rèsultentde la lecture des pièces du procès, malgré l'a- dresse de la défense. _ ‘ Îîî. _ ä : 283 . v au risque de partager sa prison. Cu-y-Patin dit, dansune lettre du 46 mars 4666 ; ç: Le surinten- dant qde jadis a eu le soin de se faire plusieurs amis particuliers qui voudraient bien encore le ser- vir, et, en attendant Poccasjon, ils itravaillentà faire un grand recueil de diverses pièces pour sa justification , en quatre vo-Ïumes in-folio. n C'étaient ces amis courageux qui, ne pouvant réussir à trouver des presses libres en France, allè- rent chercher celles d’Elzevier, en Hollande, pour publier Pinnocence du surintendant ' , et qui , malgré les négociations menaçantes de Colkrt avec les États-Généraux, firent paraître successivement les quinze volumes in-12 contenant tout le procès de Fouquet, précédé de son éloge non équivoque ; a On ne saurait assez admirer qu’un homme comme M. Fouquet, déchu d'une ‘haute et puissante for- ‘ Le ministre plénipotentiaire de Hollande à la cour de France écrit au grand-pensionnaire Jean de Witt : n Ou a ici avis de bonne part qu’on imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. Fouquet, ou, comme on croit, M. -le chancelier, M. Colbertet quelques autres seigneurs pourraient être attaqués. Il est certain que cela ne peut étre agréable au roi.» (27 février 1665.) a Je suis fâché que les actes du procès de M. Fou- quet aient été publiés avant qu'on‘ en ait pu arrêter l'impression. On m'a rapporté que M‘ Colbert s’en est plaint avec aigreur.» (13 mars 1665). Lettres et négociations de Jean de Witt, t. 3. 4 ' i - 284 tune, jeté dans une prison, dépouillé de ses biens , éloigné de sœ amis , privé de ce qu’il avait de plus cher, et enfin accablé d’une infinité d’adversaires, (qui sont des disgrâces capables d’abattre et d’étour- dir lesesprits les plus forts), a pu vaincre tant de difficultés, surmonter tant d’obstacles, souffrir si constamment, se défendre avec tant d’esprit , et ré- sister si vigoureusement, que jamais homme n’a parlé plus pertinemment que lui, qu’il n’a jamais mieux défendu sa cause , ni tant embarrassé ses ac- cusateurs , et que les raisons qu’il emploie pour faire éclater Qon innocence, invalider les argumens de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui sont imposés , semblent très-con- cluantes, et comme autant-de démonstrations, à la force desquelles il est impossible de ne pas se ren- dre. » (Tome ’l , du lecteur.) Guy-Patin dit, au mois de septembre 4670 ; a Il est certain que le roi d’Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet ; mais il n’y a pas d’apparence que M. Colbert consente àcette liberté, contre la- quelle .il a fait tant de machines : Ïntereà patitur justus. » Guy-Patinidit ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet, leur grand patron du temps de ses richesses, avait donné tant de marques de muniti- 285 t a ’ f 1 772 H-‘f f’ cènce plus de siæ cent mille livres), {employaient aussi, par reconnaissance, à secourir leur bienfai- teur, dont les chiffres brillaient toujours en carac- tères d’or sur les reliures des livres du» collège de Clermont ,_ à Paris ' . " Certes, les jésuites, tout-puissans par le canal du père La Chaise, auraient obtenu la grâce de leur patron, si la prison perpétuelle n’avait puni que ‘les fautes politiques de Fouquet. C’était ‘son’ amour- propre‘ d’homme et d’amant que Louis XIV ven- geait par cette cruelle captivité ; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de preuves, qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle ‘ Lettre de Guy-Patin , du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna au collège de Clermont mille livres de rente pour acheter les livres qui o manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force , Description de Paris," 1765, t. 5, p. 123. J. C. Nemeitz, dans son Séjour de Paris, Leyde, 1727, 2 vol. iu-12, dit que cette pension annuelle s'élevait àmille écusm Les livres qu'on achète pour cet argent sont marqués au dos de deux 0 grecs , qui doivent signifier François Fouquet. u t. 1 , p. 261. Ce’n'est pas François, mais Fouquet tout court , que signifie cette lettre grecque , puisque la fondation était l'œuvre de Nicolas Fouquet etnon de son père. Au reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, car le père Des Escures, supérieur des jésuites à Pignerol , parut suspect et n'eut plus la permission d'entrer au donjon ; Fouquet ne pût nième obtenir que ce su- périeur le v1nt entendre en ‘confession générale. V. le 1" volume de l'His- taire de la détention des Philosophes. . a \ === Chapitre103.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 286 Œddelais, il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les prémices de trois amours du roi. . .. MU‘ de Beauvais,-M"° de La Vallière et Mm‘ de Maintenon ,, autrefois M!" Scarron , furent en butte aux galanteries du surintendant , ainsi que le prou- vèrent non seulement des brouillons de lettres écrites en son .nom_ par son secrétaire Pellisson, "et trouvés dans ses poches au moment de son arrestation, mais encore des lettres’ de presque toutes les; femmes-de la cour, découvertes dans une cassette à’ ‘Saint-ï Mandé. Le roi, qui dépouilla lui-même les papiers de Fouquet ’, ne voulut pas que ces tendres corres- pondances, parmi lesquelles futcompris le nom de la prude Mm‘ de Sévigné ’, figurassent dans Finven- taire des papiers du surintendant. ' MÜ‘ de Scudéry blamc indirectement la conduite de Louis XlV, dans \ . les Considérations nouvelles sur divers sujets, 1684, 2 vol. in-12, qu'elle dédia pourtant au roi._« Après lajbataille de Pharsale , dit-elle au chapitre de la Magnificence, on remit entre les mains de César des cassettes qui contenaient tous les papiers de Pompée. La politique et la prudence eus- sentpeut-étre voulu qu’il les eût examinées soigneusement. Comme il avait résolu, après cette grande victoire, de gagner les cœurs par la douceur et la clémence, il ne voulut point savoir les secrets d'un ennemi vaincu et mort ,'il ne voulut pointsavoir les noms des amis particuliers de sou en- nemi et fit brûler tous ses papiers sans les lire.» ‘ 1 Bussy-Rabutin raconte dans ses Mémoires que le chancelier lui dit que les lettres de MÜ‘ de Sévigné c étaient des lettres d’une amie qui avaiteu --n287 ' Celui-ci ‘nia pourtant, avec une énergique et noble" indignation, avoir rien reçu ni rien écrit ‘de semblable à certaines lettres: qu’on lui attribuait: « Ce que - je ne puis dissimuler, dit-il (t. 42, p. 94 du Procès de M. Fouquet), c’est-l'horreur des outrages que mes ennemis ont vomi contre mon honneur, au moment où j’ai été arrêté, ayant méchamment, etpar un complot qui ne peut avoir été concerté. qu'avec les démons les plus enragés, supposé des lettres scandaleuses que les plus per- dues de toutes les femmes publiques ne voudraient pas avoir écrites ni pensées , et d’avoir eu Fetfron- terie de les publier sous des noms de personnes de qualité- qu’on a voulu diffamer par-là , et me rendre odieux au roi et au public, encore que tout fût ca- lomnieusement forgé dans la boutique de ces abo- de l'esprit, ct qu'elles avaient bien plus réjoui le roi que les douceurs fades des autres lettres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié. n MM de Sévigné néanmoins fut très-contrariée de cette découverte : q Que dites-vous de tout ce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensible- ment touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être fort inutile- ment à l'égard de mille personnesqui ne comprendront jamais cette vé- rité. Je pcnse que vous comprendrez bien aisément la douleur que cela fait à un cœur comme le mien. n _ i 288 . minables forgerons qui n’éviteront jamais le châti- ment de ‘leurs méchancetés , puisqu’elles sont si détestables, qu’elles ne sauraient être vengées que par Penfer même qui les a produites; ou par une pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui peuvent y avoir intérêt. ‘ » On a eu Fimpudence de dire que ces lettres dissolues avaient été trouvées sous mes scellés, et ceux qui ,les avaient mises dans leur poche, en sortant de leur propre maison , ont feint de les avoir trouvées dans la mienne. Ils y ont mêlé le nom des personnes qui pouvaient animer le roi-contre moi, et pendant que j’étais rigoureusement détenu et sans commerce, on distribuait par tout le royaume ‘les copies de ces infâmes compositions d’un infâme auteur! ' . A A » Peut-on bien. seulement entendre le récit de calmes SI Énormes, sans que les cheveux en dres- sent sur la tête? peut-on s’étonner assez de l'excès d’une telle rage? et peut-il rester quelque action à laquelle des gens capables d’avoir commis cette exé- cration aient fait scrupule de se porter pour satis- faire leurs intérêts et leur ambition , puisqu’ils ont bien pu se résoudre à celle-là , qui est le comble de toute la malignité la plus diabolique ? __ 239 -- fa >_’ L’on n’a pas voulu me permettre dïnformer des papiers que l’on a supposés malicieusement en-. tre les miens; les coupables ont eu recours’ à l’au- torité du roi pour les mettre à couvert d’une recher- che qu’ils ont eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire connaître ‘la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeur des parjures, en la présence duquel j’ai dicté et si- gné ceci, -de ‘me perdre sans miséricordef,__si ces infâmes lettres qu’on a fait courir par le mondene sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par mes ennemis, lesquelles n’ont jamais été du nombre de mes papiers, et je conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue et si manifeste, que le roi puisse ‘apprendre Findigne trahison. _qu’on a faite’, non seulement à moi, mais à sa‘ majesté, et les honteux artifices dont on ‘s’est servi pour surprendre sa bonté et pour l’a- nimer à ma perte! n _ A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée de sa main : En écrivant ceci, j’en ai jure’ sur les saints Évangiles de Dieu, en présence de mon conseil et de M . rlÏ/Irtagnan (qui le gardait à vue). ._ ° i Quelles étaient donc ces lettres infâmes qui pou- _ -. 290 vaient- animer le roià la perte de Fouquet l’ Ce n’étaient point assurément ces» billets remplis de douceurs fades, qui avaient rejoui le roi, selon Bussy-Rabutin. Quels étaient ces crimes si énormes dont on ne pouvait entendre le récit, sans queles cheveux en dressent sur la tête? Fouquet ’n’eut- point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées ä. Mu‘ de ‘La Vallière. Que contenait cette cassette,_si.- secrètement ouverte ,- que Letellièr avait vu seul aqec le roi. les lettres qui‘ étaient’ dedans ’? Pourquoi ce serment fait sur ’l’Évangile avec tant desolennité, pour‘ nier toute participation à des lettres scandaleuses ? Fouquet paraissaitmoins Ïému lorsqu’il avait à répondre aux accusations de lèze- majesté, defvoleries et de complots contre l’État.‘ A » Ici lŸimagination se perd en- conjectures,‘ pour de- viner les- crimes énormes qu’on imputait au surin- tendant et q-uine furent pas articulés contre. lüi dans son procès. On est entraîné malgré soi à réflé- ' Cette particularité se trouve dans un fragment des Mémoires manu- scritsde Bussy-Rabutin , cité par M. de Monmerqué dans son édition des Lettres de Sevigné, t. 1 : ce fragment a été supprimé dans toutes les édi- tions de qes Illémoirfs. Quant aux lettres de la cassette, Mm de Motteville dit que (le/roi et la reine sa mère les ayant toutes lues, y virent des choses qui filent tort à» beaucoup de personnes. " i 291 chir sur la nouvelle dbldelaïs, ‘cette justification posthume de Fouquet. ’ - Le roi , ' qui était ‘sans doute juge et partie dans cette _cause , plus scandaleuse que criminelle, se garda bien d’ordonner les informations que récla- mait’ Fouquet. Mais les copies de ces ‘lettres "se multipl_ièrent toutefois, de-même que les originaux qu’on fabriquait exprès t_ous les jours pour affliger les personnes les plus respectables par leurs mœurs. « Par ces lettres, dit Mm‘ de Motteville (Mémoires, Collect Petitot, 2° série, t. 40 , p. 143), on vit qu’il y avait des femmes et des filles qui ‘passaient pour sages et honnêtes, qui ne Yétaient pas. Il y enjeut même de celles-là qui souffriront pour lui ,,qui fi- rent voir que ce ne sont. pas toujours les plus aima- bles, les plus jeunesfnîiles plus galans, qui ont les meilleures fortunes, et que c'est avec raison que les poètes >pnt feint la Ïfable de Danaé et de‘ la pluie dïor. n‘ i î i - '- La pourvoyeuse ordinaire. de Fouquet , Mm’ Du- ‘ Quelques-unes de ces curieuses lettres nous oht été conservées : elles étaient dans les archives de la Bastille, avec cette note écrite sur la liasse: c Toutes ces copies ont été données à Limoges à M. de La Fresnaye, le 17 novembre 1661. » Les éditeurs des Mémoires historiques sur ja Bastille ont recueilli ces copies, dont l'authenticité est incontestable ; t. 1, p. 55 et suivantes.‘ ‘ i l ' l‘ 1 _ 292" ' v plessis-Bellière, qui s'était chargée de marchander lès faveurs de MÜ‘ de La Vallière, fut exilée à Mont- brison ,' et les demoiselles de Menneville et de Montalais , qui avaient trempé dans la conspiration contreila fidélité de la belle maîtresse durci, fu- rent envoyées dans un couvent, malgré leur con- dition de filles d’honneur‘ de la reine. Cependant les soupçons restèrent dans les jeunes têtes de_la cour,‘ au sujet des relations de Fouquet avec Mu‘ de La Vallière; car, si d’une part on mon- trait une lettre de Mm‘ Duplessis au surintendant; u Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, lors- qu’on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colére,_lorsque je songe que cette demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance, 9 7 je l ai encensée par sa beauté qui n est pourtant pas grande, et puis lui ayant fait connaître que‘ vous empêcberiez qu’elle ne manquât de rien et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, ‘elle se gen- darma contre moi-, disant que vingt-cinq mille n’é- taient pas capables de lui faire faire un faux pas; et elle me répéta cela avec tant de fierté, que, quoiv que je n’aie rien oublie’ pour la radoucir avant que de me séparer d’elle; je crains fort qu’elle n’en parle au roi; de sorte qu’il faudra prendre le devant; === Chapitre104.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ’ 293 pour cela, ne trouvez-vous pasà propos de dire, pour la prévenir, qu’elle vous a demandé de l’ar- gent et que vous lui en avez refusé ' ? » d'une autre part, on donnait une interprétation contraire à cette lettre de Fouquet, qu’on supposait adressée à made- moiselle de La Vallière : « Puisque je fais mon uni- que plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter 7 que je ne fasse ma joie de vous satisfaire; aurais pourtant souhaité que Yaffaire que vous avez désirée fût venue purement de moi : mais je vois bien qu’il ,‘ faut qu Il y ait toujours quelque chose qui trouble ma félicité , et j’avoue, ma chère demoiselle, qu’elle serait trop grande, si la fortune ne Yaccompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous nfavez causé aujourd’hui mille distractions, en parlant au roi; mais je me soucie fort peu de ses affaires, pourvu que les nôtres aillent bien’. n Le voile des carméli- l Toute la lettre est imprimée à la p. 58, du t. 1 des Illémoires histori- ques sur la Bastille. M. de Monmerquó, qui ne hasarde jamais une citation sans remonter à la source originale, a pourtant reproduit cette lettre dans une note des Illémoires de Courard, ce qui fait présumer qu'il l'avait trouvée dans les manuscrits de ce laborieux compilateur. 2 C'est l'abbé de Choisy qui rapporte cette lettre ( Zllémoires, Coll. Pe- titot, 2° série, t. 63, p. 264); il la croit adressée à MU‘ de Montalais, l'une des maîtresses du surintendant; mais cette fille d'honneur ne parlait pas au roi , de manière à causer mille distractions à Fouquet. Les éditeurs ont lu ' t9 294 tes fut depuis jeté sur ces souvenirs, qui n’avaient pas de quoi plaire à Forgueilleux prince. , Mais lorsque, vers l’année 4680, la veuve Scarron, devenue marquise de Maintenon , parvint, à force de finesse, d'intrigue et de fausseté, à supplanter Mm de Montespan, et à se guinder jusqu’au lit royal, Louis XIV eut tout-à-coup les oreilles re- battues de ces anciennes lettres découvertes dans la cassette de Fouquet , pièces de conviction des mystères voluptueux de Saint-Mandé. Alors on reproduisit ce billet de Mm" Scarron : « Je ne vous connais point assez pour vous aimer, et quand je vous connaîtrais, peut-être vous aime- rais-je moins. J’ai toujours fui le vice, et naturelle- ment je hais le péché; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté. J’ai reçu vos dix mille écus : si vous voulez en apporter encore dix mille dans deux jours, je verrai ce que j’aurai à faire. >> On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier : u Jusqu’ici j’étais si bien persuadée de mes forces, que j’aurais défié toute la terre; 7 7 mais avoue que la dernière conversation que ai dans le manuscrit les vôtres au lieu des nôtres, ce qui ne répond pas au scns général de la lettre. === Chapitre105.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer ' » 295 eue avec vous m’a charmée. J’ai trouvé dans votre entretien mille douceurs, à quoi je ne m’étais pas attendue : enfin, si je vous vois seul jamais, je ne sais ce qui arrivera ‘. » Ces billets-doux et d’autres prirent des voix of- fensantes propres à chagriner le roi, qui avait dis- gracié son favori Laujzun pour le punir de s’ètre caché sous le lit de Mm‘ de Montespan , et qui sentait les vieilles piqûres d’amour-propre aussi cuisantes que de nouvelles. Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scar- ron une preuve assez malhonnête des rendez-vous de Françoise d’Aubigné et de Fouquet : « Mm’ Scar- ron, écrivait le cul-de-jatte au maréchal d’Albret, à Saint-Mandé. Elle est fort ‘satisfaite de la civilité de Mm‘ la surintendante, et je la trouve si ñ? Cb‘ e-r C‘ ' Ces deux billets sont dans les Mém. hist. sur la Bastille, t. 1, p. 57. La Beaumclle, dans les Mémoires de MM de Maintenon , t. 1 , ch. 15 , raconte , avec ses réticences ordinaires , l'anecdote à laquelle ces lettres ont rapport. u Après la mort de Scarron, sa vcuve alla demander au surin- tendant la survivance de la pension qu’il faisait au pauvre poètc , et Fou- quet voulut avoir les bénéfices de sa libéralité : il envoya un écriumagni- fique à la belle vcuve , qui, éclairée sur les intentions de ce protecteur intéressé , refusa les diamans et garda sa vertu. s La Beaumclle n'a pas réussi cependant à innocenter la démarche (le Mm‘ Scarron auprès du sul- tan de Saint-Mandé. v s 296 férue de tous ses attraits, que j’ai peur qu’il ne s’y mêle quelque chose d’impur ‘.7 » On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron , qu’en avait recueillies autrefois comme des chefs-d’œuvre de goût dans les ruelles de Fhôtel Rambouillet. Ici, Mm‘ Scarron avait gagné des fla- cons d’argent aux loteries du surintendant; là , le mari réclamait fexécution des promesses faites à sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l’un après l’autre tous les parens de sa femme , et mettait toujours sa femme en avant pour obtenir des dons et des grâces de son héros, le plus généreux‘ de tous les hommes, aussi bien que le plus habile homme du siècle ‘. Mais ce qui fournit surtout des armes à la mali- gnité contre Mm‘ de Maintenon, ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles Boileau, qui ‘ Voyez les lettres de Scarron dans ses Dernières œuvres, Paris , 1752 , in-lî, t. 2. u La requête que je vous envoie , écrit-il à Fouquet, est pour un parent de ma femme , qui a toujours été bon serviteur du roi, et qui est persuadé que vous me faites l’honneur de m'aimer. n Il écrit une autre fois : q Cette affaire est la dernière espérance de ma femme et de moi. » Il ne se lasse point de demander: u Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite à ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe. » Il ne rougit pas même de son rôle (Yimportun : «Je crois qu’il ne se passe point de jour que quelque chevalier ou quelque dame aflligée ne vous aille demander un don. u _ 297 _ avait peu ménagé la femme du cul-de-jatte dans cette épigramme : Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron , de croire que le monde Te va voir pour ton entretien: Quoi ! ne vois-tu pas , grosse bête , Si tu rattais un eu ta tête ä P Que tu le devinerais bien ‘P Scarron, piqué au vif d’avoir devine’, ne s'était pas contenté de répondre par un débordement d’é- pigrammes grossières; il avait appeleà son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce com- ‘ Malgré les apologies de La Beaumelle, qui représente la jeunesse de Françoise düiubigné comme très-édifiante , il parait certain que cette amie de Ninon menait une vie peu régulière, et fréquentait une compagnie- cêù les exemples de libertinage ne lui manquaient pas, témoin ce passage d'une lettre de son mari : u L'honneur de votre souvenir, écrivait-il au duc d’Elbeuf, me consolera de l'absence de Mflf’ Scarron, que Mm‘ de Mont- chevreuil m'a enlevée. J'ai grand'peur que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux femmes , ct ne la mette sur les dents devant que me la rendre. » Au reste , Scarron savait à quoi s’en tenir sur la conduite de sa femme, qu'il révéla lui-même dans une chanson, avec laquelle on tympanisait à la cour Mm‘ de Mainteuon: cette chanson finit ainsi : Pour porter à l'aise Votre chien de cu , Tous lesjours une chaise Coûte un bel écu A moi , pauvre cocu . 298 bat poétique où Mm‘ Scarron était exposée à de ru- des vérités; car Gilles Boileau menaçait de ne plus garder de mesures pour le sexe ,- mais on lui ferma , , la bouche en lui remontrant que les coups d epi- gramme pourraient dégénérer en coups de bâton. Mm‘ Scarron avait eu l’esprit de ne pas daigner sbfiènser de Yépigramme fort znsolente décochée contre elle; Fouquet s’en offensa et força Boileau de récuser ses vers, avant que des personnes de qualité se chargeassent dbfice de venger Fhonneur des dames. Scarron avoua qu’il n’y avait rien de commun entre lui et sa femme, comme le lui repro- chait son adversaire, et il adressa le récit du débat satirique au surintendant qui en était la cause in- directe ‘. f‘ Les ennemis de Mm’ de Maintenon eurent beali jeu pour la décrier, en exhumant ses anciennes ga- lanteries et en faisant sonner‘haut la somme dont Fouquet avait payé, vingt ans auparavant, ce que le roi payait alors plus chèrement de sa gloire et de sa couronne. a Mm de Montespan n’a rien oublié pour me nuire, écrivait en 4679 Mm’ de Maintenon : elle a fait de moi le portrait le plus affreux. n Elle écrivait à son frère vers la même époque : « Il n’y a ‘ Dernières œuvres de Scarron, éd. de 1'152 , t. 2 , p. [98 et suiv. 299 rien de nouveau dans les déchaînemens que l'on a contre moi ' ; » et dans une autre lettre : u Ne pre- nez point feu sur le mal que vous entendez dire de 9 moi. On est enragé, et on ne cherche qu à me nuire. ‘Si on n’y réussit pas , nous en rirons; si 1’on y réus- sit , nous souffrirons avec courage. Veillez à vos dis- cours par rapport à moi. On vous en fait tenir de bien insensés, qu’on me répète avec complaisance; du reste on s’accoutume à tout ' . » En 4676 , la Brinvilliers avait accusé Fouquet de tentatives Œempoisonnement, sans doute sur la per- sonne du roi : «Admirez le malheur, s'écrie _M‘"° de Sévigné à cette occasion (lettre du 22 juillet), cette créature a refusé d’apprendre ce qu’on voulait et a dit ce qu’on ne demandait pas; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glazel, leur apothi- caire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe qui fait du poison : elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d’accable- ment, et quel prétexte pour achever ce pauvre in- fortuné! Tout cela est bien suspect ; on ajoute en- core bien des choses. » Cette dénonciation, que les ennemis de Fouquet avaient soufflée sans doute à l Lettres de MW de Maintenon, 17.56, t. l, p. 178 et suiv. 300 Fempoisonneuse sur la sellette , rappela qu’on avait trouvé des poisons sous les scellés mis en 4664 dans 7 la maison de Saint-Mandé, et qu on avait autre- fois soupçonné le surintendant de s’être défait du cardinal Mazarin '. ' Au commencement de 4680, laVoisin , dont le procès fut la continuation de celui de la Brinvilliers , 7 ne manqua pas sans doute d accuser aussi Fouquet, elle qui imputait des homicides à Racine et à La Fontaine! _ Un vieux prêtre , Étienne Guibourg , complice et co-accusé de la Voisin , déclara devant la Chambre ardenrede l’Arsenal, qu’on avait forme’ le ‘complot cfempoisonner M . Colbert, et qu’un nommé Damy avait été chargé d’exécuter ce crime qui ne réussit pas, la dose du poison n’étant point assez forte pour causer la mort; il déclara en outre a que M. Pinon- a l a On a dit qu’on avait trouvé des poisons chez lui , et on eut quelque soupçon qu’il avait empoisonné le feu cardinal. n JVIémoires de Mm de Motteville, Coll. Petitot, 2° série , t. 40, p. 145. On lit dans les Lettres de Guy-Patin , 7 mars 1661 : f: Il court un bruit que je tiens faux, que l’on a découvert que le cardinal Mazarin est mort empoisonné 5 ôtés les petits grains d'opium et un peu de vin émétique que l’on peut lui avoir donnés , ses veilles perpétuelles , sa tumeur œdémateuse, ses faiblesses inopinées , ses sulïocations nocturnes,’ son dégoût universel et la perte d'appétit, en voilà plus qu’il n’en faut pour mourir sans poison , mais c'est que l'on nc peut empêcher lcs sols do parler. n .- 301 Dumartray, conseiller au parlement, avait des liai- sons avec lui, et qu’il lui avait dit qu’il avait des- sein d’empoisonner le roi, contre lequel il avait, disait-il , beaucoup de ressentiment de ce qu’il avait fait emprisonner M. Fouquet, dont M. Pinon était parent '. » . Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystérieux procès dont les pièces furent anéanties avec soin, comme pour effacer les vestiges des ini- quités de la justice. Quelle devait être la fureur du roi contre Fouquet, quand on voit Louis XIV, fa- natisé par Mm‘ de Maintenon , envoyer à la Bastille son brave maréchal de Luxembourg, exiler son an- cienne maîtresse, la comtesse de Soissons, et laisser traîner sur la sellette les plus illustres personnages de sa cour, confrontés avec de vils scélérats qui, ' Mémoires historiques sur la Bastille, t. 1, p. 138. J'ai cherché à dé- couvrir les interrogatoires et les procédures de la Chambre des poisons ; j'espérais y puiser de plus amples détails sur l'accusation portée contre Fouquet; mais j'ai su de M. Villenave que les pièces les plus importantes avaient été détruites avant la révolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs à cette affaire restaient encore , tirés des archive; de la Bastille ; M. de Monmerqué les avait triés et analysés en partieà la Bibliothèque de PArsenaI, lorsqu’il s'occupait de sa précieuse édition des Lettres de Mm‘ de Sévigné; depuis quinze ans, ces papiers sont rentrés dans les greniers, et nous n'avons pas réussi à les découvrir de nouveau, malgré de nombreuses démarches pour en retrouver la trace. 302 l dans l’espoir de se soustraire au bûcher, ratta- chaient à tout ce qui était puissant et honorable en France! Qu’on juge le fanatisme de Louis XIV par ces paroles : « J’ai bien voulu que Mm‘ la comtesse de Soissons se soit sauvée; peut-être un jour en rendrai-je compte à Dieu et à mes peuples ' l » Ce fut le dernier coup contre le pauvre prison- nier. Mais Louis XIV avait reçu de belles leçons de piété dans ses conférences mystiques avec Mm’ de Maintenon : il n’ordonna pas la mort réelle de Fouquet. Vl» L’histoire du geôlier peut servir encore à éclair- cir celle du prisonnier. M. Saint-Mars, qui eut tour à tour la garde de Fouquet et du Masque de Fer , s’appelait Bénigne d’Auvergne , seigneur de Saint-Mars. (Ïétait un petit gentilhomme champenois, des‘ environs de ' Lettres de MM de Sévigné, 24 janvier 1680. On peut apprécier quelles intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente, par ce passage d’une autre lettre du 14 février 1680 (quinze jours avant la prétendue mort de Fouquet) : u La Chambre de PArsenal a recommencé... Il y eut un homme qui n’est point nommé, qui dit- à de la Reynie :c Mais, monsieur, à ce que je vois, nous ne travaillons ici que sur des sorcelleriesf et des diableries dont le parlement de Paris ne reçoit point les accusations. Notre commission est pour les poisons; d'où vient que nous écoutons v 303 Montfort-PAmaury, qui n’avait aucune ressource de patrimoine lorsqu’il futhdmis dans la première compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le service lui fit obtenir le grade de maréchal- de-logis à Page de trente-quatre ans, et, en cette qualité, il contribua avec son capitaine d’Artagnan à Parrestation de Fouquet. Durant tout le procès, il remplit rigoureusement l’emploi de surveillant auprès de l’accusé, et l’ar- deur avec laquelle il s’aequittait de son devoir at- tira sur lui l’attention du roi, qui s’applaudit d’a- voir trouvé l’homme qu’il cherchait pour Pattacher irrévocablement à la garde de Fouquet, condarwé à une détention perpétuelle. On le nomma, en ‘dé- cembre 4664 , capitaine d’une compagnie-franche, avec le titre de commandant de la prison de Pigne- rol et les appointemens de gouverneur de place forte (6060 livres), pour garder Fouquet. Son au- torité , à peu près absolue dans le donjon, se trou- vait indépendante de celle du lieutenant du roi, l autre chose P v La Reynie fut surpris et lui dit : c Monsièur,‘nous avons des ordres secrets. - Monsieur, dit l'autre , faites-nous une loi et nous qbéirons comme vous; mais, n'ayant pas vos lumières, je crois parler sclon la raison de dire cc que je dis. u Je pense que vous ne blslmez pas la droiture de cet homme, qui pourtant nc veut pas être connu. Il 304 M. Lamothe de Rissan, comme de celle du gou- verneur de la ville, M. d’Herleville. A peine installé dans son commandement , Saint- Mars, qui ne voulait pas s’arrêter au début de sa fortune, se mit en mesure de poursuivre ce chemin, en épousant une demoiselle de Moresant , fille d’un simple bourgeois de Paris, mais sœur du com- missaire des guerres de Pignerol, et de la belle Mm Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois, qui avait fait créer pour elle une charge de dame du lit de la reine. Il gagna donc les bonnes grâces de Louvois par l’entremise de M. Dufresnoy, premier cgnmis au département de la guerre; -et l’appui de Mme Dufresnoy ne lui a pas nui dans Ïoccasion. Tant que dura ostensiblement la prison de Fou- quet, Saint-Mars jouit d’un crédit considérable à la cour : il procurait des places , des grades et des pen- sions aux gens qu’il recommandait à Louvois ; il balançait sans cesse l’autorité du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol réunis; il recevait tous les ans d’énormes gratifications sur la cassette du roi. Enfin la manière dont il avait gardé Fouquet , malgré toutes les tentatives faites pour sa délivrance, invita le roi à remettre dans les mains de ce geôlier infatigable un nouveau prisonnier plus dillicile à \ 305 conserver. Les ruses du comte de Lauzun échouè- rent encore contre lavigilance de Saint-Mars, à qui la mort enleva, dit-on , le malheureux Fouquet en 4680; un an après, Lauzun lui fut enlevé aussi par des lettres de grâce '. Cependant Saint-Mars, exclusivement occupé de la prison qu’il gouvernait depuis plus de seize ans avec autant d'ordre que d’ad&sse, refusa, en 4681, le commandement militaire de la citadelle de Pi- gnerol, que le roi lui offrait en récompense de ses services, et n’accepta qu’à regret le gouvernement du fort d’Exilles, vacant par la mort de M. de Les- diguières : il s’y rendit la même année avec delià prisonniers seulement, amenés de Pignerol chacun dans une litière fermée. Ces prisonniers, qui n’a- vaient aucun commerce, furent certainement le se- crétaire du duc de Mantoue et l’homme au masque. « Comme il y a toujours quelqu’un de mes deux Mémoires de M. d'Artagnan (par Sandras de Courtilz ) , Cologne, 1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. 222 et 385. Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 et 1698 (par le même) , Cologne , 1701, 2 vol. in- 18, t. 2, p. 380.Ces deuxouvrages nomment la Moresanne, la famille à la- quelle appartenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est écrit Damorezan dans les correspondances de Louvois ; Histoire de la détention des Philo- sophes, t. I. C'est d'après une lecture attentive de ces correspondances , qu'on peut se fixer sur la nature des pouvoirs confiés à Saint-Mars. 306 prisonniers malades , écrivait-il le 4 décembre 4681, ils me donnent autant d’occupation que jamais j’en ai eue autour de ceux que j’ai gardés ’. » lls restè- rent dans les renzèdes pendant plusieurs années , et Matthioli mourut à Exilles : certainement Saint- Mars ne transféra qu’un seul prisonnier aux îles Sainte-Marguerite, dont il fut institué gouverneur en 4687. ‘ Ces chan emens de résidence n’étaient eut-être P pas sans dangers et sans inconvéniens , puisque Saint-Mars les souhaitait peu; et il ne se fût pas pressé de se rendre à son nouveau poste, sans un ordre de ‘Iiouvois, qui le força de partir immédiatement avec son prisonnier malade. La mort du ministre qui avait toujours favorisé en lui le beau-frère de MW’ Du- fresnoy n’influa pas sur son crédit à la cour; car il ,- avait marié son fils unique, quil perdit bientôt après, à la fille de M. Desgranges, premier commis 7 du comte de Pontchartrain, secrétaire-d état de la marine, puis chancelier de France; mais Saint- Mars, qui était déjà fort vieux‘ et gras‘, dé- ‘ Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux archives des Alfaires étrangères par MM. Roux-Fazillac et Delort. 2 Cette épithète doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars , car il est impossible de l'appliquer au portrait physique de cet officier, que Renne- s07 _ sirait du repos : il essaya de refuser, en 1698, le gouvernement de la Bastille, vacant par la mort de M. de Bessemaux, et répondit que « s’il plaisait à Sa Majesté de le laisser où il était, il y demeurerait volontiers. » Barbezieux le força d’accepter sa no- mination, et le roi cassa, quelques jours après, une compagnie qui avait été créée tout exprès pour la garde de Fouquet, et que Saint-Mars avait menée avec lui aux îles Sainte-Marguerite et de Saint-Ho- norat, quoique la prétendue mort de Fouquet sem- blât devoir motiver le licenciement de cette compa- gnie. Saint-Mars alla donc à Paris avec son prison- nier et toutes les personnes qui possédaient ce secret. _ Ces personnes étaient aussi les mêmes qui avaient eu part à la garde de Fouquet, et par conséquent leur fidélité se trouvait garantie par l’épreuve du temps, non moins que par des raisons d’intérêt ou de famille. Saint-Mars , dès Forigine de son commandement à Pignerol , s’était entouré de plusieurs de ses pa- ville a peint de couleurs tout-à-fait dilférentes : u C'était un petit vieillard , dit-il dans le récit de la réception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703 , de très-maigre apparence , branlant de la tête, des mains et de tout son corps. v‘ Hist. de la Bastille, t. 1 , p. 3?‘ - l _ 308 rens ' qui le secondèrent avec zèle, dans l'espoir de faire leur fortune zson cousin-germain , M. de Blain- ' Voici l'indication de quelques titres trouvés parmi d'anciens papiers relatifs à la terre de Blainvilliers ; M. Barbier d'Aucourt, qui les a décou- verts, a bien voulu nous les communiquer pour ajouter aux renseigne- mens que nous avions puisés dans Pouvrage de Benneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans les généalogies de Champagne, publiées en 1673 d'après les Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin , 2 vol. gr. in-f°. a Le 20 juillet 1670, le sieur Zachée de Byot, écuyer, seigneur de Blain- n villiers, mousquetaire du roi et lieutenant à la garde de M. Fouquet n dans la citadelle de Pignerol, prête foi ethommage pour le fief de Blain- " villiers. " ‘ a Le 22 juillet 1670. Quittance de 500 liv. au nom de M de Blainvil- h liers, lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle de Pignerol, " pour droits de lots et ventes, à cause de l'acquisition qu'il a faite dc » Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars , son cousin germain , des hé- » ritages qui lui appartenaient de la succession du sieur de Blainvilliers , » leur oncle , duquel ledit seigneur de Saint-Mars était héritier pour une n sixième portion, suivant le partage qui en a été fait avec le sieur de For- » manoir. » u Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Corbest, tant en " son nom à cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne , son épouse, que n comme ayant les droits cédés par écrit sous seing-privé, en date du » 22 novembre 1664, de Bénigne d’Auvergne, seigneur de Saint-Mars, " maréchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans la " citadelle de Pignerol , fait une déclaration d'aveu pour le même fief. n ‘a Le 23 décembre 1714. Transaction pour une pièce de terre entre le n sieur Jean Presle, laboureur, et messire Guillaume de Formanoir, che- » valier, seigneur de Palteau , demeurant ordinairement en ladite terre de n Palteau , en Bourgogne, messire Louis Joseph de Formanoir, seigneur === Chapitre106.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer 309 villiers, mousquetaire du roi, et lieutenant zè la garde de M . Fouquet, était souvent Pentremetteur des rapmrtsconfidentiels du gouverneur au minis- tre , et des ordres du ministre au gouverneur : il allait fréquemment de Pignerol à Versailles et à Saint-Germain ‘, pour y porter des dépêches se- crètes concernant les afiàires de la prison; il suivit Saint-Mars au fort d’Exilles; mais tout fait sup- poser qu’il mourut avant le passage de son parent au gouvernement de la Bastille. Un neveu de Saint-Mars, nommé Guillaume de Formanoir, dit Corbe’, parce qu’il avait 'd’abord porté le titre de la seigneurie de Corbest, fut, pen- 7 dant plus de trente ans , le confident et l auxiliaire de son oncle, qu’il accompagna de Pignerol à la Bastille, ‘en qualité de sous-lieutenant, puis de lieu- tenant, dans la compagnie-franche chargée de la r» de Saint-Mars et chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, demeu- » rant ordinairement à Montfort, et le sieur Salmon, prêtre, fondé de 1’ procuration de messire Louis de Formanoir, chevalier, seigneur d’Eri- n mont, commandant une ‘compagnie pour le service de Sa Majesté aux » îles Sainte-Marguerite. » - ‘ Voyez la correspondance de Louvois, notamment les lettres du 29 juil- let 1678, 18 août 1679, l" octobre 1679, etc. , t. 1 de Plfistoire’ de la de’- zention des Philosophes : a J'ai entretenu le sieur de Blainvilliers, écrit Lou - vois le l" décembre 1678, etlje continuerai à lui parler de temps en temps dans les heures de loisir que je pourrai avoir. l) 20 310 surveillance des prisonniers : il était encore plus laid et plus méchant que Saint-Mars, dont il espé- rait être le successeur; mais, trompé ‘dan: son at- tente, il quitta le service du roi, et sortit alors de la Bastille, où il était abhorré, pour se retirer en Cham- pagne, dans la terre de Palteau que son oncle en mourant lui avait laissée avec d’autres biens. Ses friponneries , ses crimes , sont marqués au fer rouge par Constantin de Renneville , qui en avait tant souf- fert; mais Finfàme Corbe’ était devenu M. de Pal- teau, pour jouir en paix du sang et des larmes de mille malheureux dont ses richesses étaient le priat‘ l. , ' D’autres neveux de Saint-Mars remplirent long- temps des grades presque héréditaires dans les com- pagnies-franches des prisons d’état, en récompense du dévouement éprouvé de ce vieux gardien de Fou- quet et du Masque de Fer. ' Le ‘major Rosarges, ‘dont le nom figure dans ‘le 7 Journal de Dujonca et dans lçextrait mortuaire de Marc/zialy, était encore une créature de Saint-Mars, qui l'amena des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, et le fit major du château. Ce provençal, le plus ’ Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. 1, p. 76 ; t. 5, p. 406. 311 brutal des hommes, avait passé toute sa vie auprès du gouverneur, et il mourut le 19 mai 1705, les in- testins brûlés par la quantité eæcessive d'eau-de‘ vie qu'il avait bue '. Rosarges remplaçait Saint- Mars dans les rares et courtes absences que celui-ci fut forcé de faire avec la permission du ministre, et’ c'est lui sans doute que Saint-Mars désigne sous ce titre : mon oficzer, en faisant mention de la per- sonne de confiance qui avait soin du prisonnier masqué,.et qui ne devait jamais lui parler ’. _ Saint-Mars, arrivant à la Bastille, était encore accompagné du nommé Lécuyer, qui le servait de- ‘puis trente ans, et qu'il fit capitaine des portes. Ce vieillard, bien moins nzéchant que le major, avait encore quelque espèce de crainte de Dieu. Le porte-clef Ru, provençal, venait aussi des iles Sainte-Marguerite, à la suite du Masque de Fer‘. L'abbé Giraut, qui confessa cet inconnu à l’article de la mort, ce bouc eæécrable, comme l'appelle Renneville , avait été confesseur des prisonniers aux ' Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. 1, p. 43, p. 79; t. 3, p. 393. 1 Lettres de Louvois, du lidécembre 1681, et de Saint-Mars à Louvois, du 11 mars 1682 et du 20 janvier 1687 3 dans l'ouvrage de Roux-Fazillac. 3 Inquisition française ou Histoire de la Bastille, ti 1, p. 54 et 79. 312 îles Sainte-Marguerite, et probablement à Pignerol, avant de passer.comme aumônier à la Bastille, où ses débauches et ses dilapidations eurent grand be- soin-de la faveur spéciale de Saint-Mars pour n’ètre pas démasquées et punies '. Il savait sans doute le nom et la condition du prisonnier qu’il confessait. Quant àReilh, qui signa l’acte de décès sur les registres de Saint-Paul, ce chirurgien était entré à la Bastille par la recommandation de l’abbé Giraut; et comme il avait été frater dans une compagnie (Yinfanterie, on peut présumer que l’apprentissage de ce frater eut lieu aux îles Sainte-Marguerite sous les yeux de Saint-Mars ,_qui donnait ses vieilles perruques et ses fvieuæ justaucorps à ce sinistre opérateur, aussi mal famé que sa médecine parmi lespensionnaires de la prison ’. Abraham Reilh, complaisant du gouverneur, qui ajouta pour lui le titre et les appointemens d’apothicaire à ceux de chi- rurgien du château, devait peut-être cette faveur à sa discrétion, en cas qu’il fût le même frater qui trouva au bord de la mer une chemise couverte dïécriture , et l’apporta sur-le-champ à Saint-Mars , sans avoir rien lu de ce qu’elle contenait. Mais alors ‘ Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. 1, p. 89, 2 Idem, t. l, p. 79. - . 313 il ne faudrait pas admettre le reste de la tradition qui raconte’ que ce frater fut trouvé mort dans son lit‘ Saint-Mars, en se rendant à la Bastille, avait obéi à contre-cœur, comme s’il craignait de perdre bientôt son prisonnier, qui ne survécut que quatre années et demie à sa translation , et Saint-Mars, qui avait plus de quatre-vingts ans à cette époque , resta gouverneur jusqu’a sa mort. Quand elle arriva, le 26 septembre 4708 , il était entièrement oublié du monde, auquel il avait dit adieu depuis 4661, pour partager pendant près d’un demi-siècle la captivité d’une grande victime '. I Le caractère de Saint-Mars a été jugé diverse- ment, selonles temps et les personnes. «Î On dit que celui qui gardera M. Fouquet à Pignerol est un fort honnête homme, » écrivait Mm‘ de Sévigné, le 25 janvier 4665. « Cfétait un homme sage et exact dans le service, n disent les Mémoires de dË/{rta- gnan. u On jeta les yeux sur lui , dit Constantin de Renneville qui ne pouvait qu’être partial au sortir de la Bastille, parce qu’on crut ne pouvoir pas trou- ver d’honijme, dans tout le royaume, plus dur et plus ‘i ‘ Annales de la cour et de Paris, t. 2 , p. 380 et 381. Inquisition fran- çaise ou Histoire de la Bastille , t. 1, p. 73 et suiv. 314 inexorable. La férocité brutale avec laquelle ce ty- ran traita cet illustre malheureux a quelque chose de si terrible, qu’elle serait capable de faire rougir les Denis et les Néron. >> Il faut avouer que ce por- trait est bien loin de ressembler à celui qu’on peut extraire des correspondances de Louvois. ‘Saint- Mars était, ce me semble , d’une humeur sombre, froide, silencieuse, d’une défiance continuelle et d'une fermeté inflexible : un secret d’état ne courait aucun risque avec un pareil homme. Il fit une fortune prodigieuse dans ses différens commandemens, où il avait , sans compter le tour du bâton, des appointemens considérables. u Certains (D. e» 6D‘ prisonniers, qui avaient enfermés aux îles Sainte-Marguerite, Faccusaient d’avoir poussé la fureur jusqu'à laisser mourir de faim et même faire étouffer plusieurs de ses prisonniers, dont il ne lais- sait pas de toucher la pension, comme s'ils eussent été vivans, long-temps après leur mort. » Quelles que fussent les sources de ses richesses ûnmenses, elles lui permirent d'acheter en Champagne plu- sieurs terres seigneuriales, entre autres celles de Dimon et de Palteau. Il fut nommé chevalier des ordres du roi, bailli et gouverneur de SensÏ Ces honneurs, ces dignités, ces richesses, récompen- 315 saient le geôlier de Fouquet et du Masque de Fer‘. Les lettres de Saint-Mars prouvent qu’il désignait Fouquet par cette qualification : mon prisonnier, quoique bien d’autres prisonniers fussent sous saï garde, et qu’il continua toujours à employer le même terme à Pégard du Zllasque de Fer, depuis la pré- tendue mort‘ de Fouquet : « ll y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses, écrivait-il. de Pignerol à Louvois ( le 42 avril 1670 ), de me demander des nouvelles de mon prisonnier, ou le sujet pourquoi je fais faire tant de retranchemens pour ma sûretéf’ que je ‘suis obligé de leur faire des contes jaunes pour me moquer d’eux ’. » Il lui écrivait d’Exilles, le {Z0 janvier 4687 : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en répondre 3. » Il lui écrivait des îles Sainte- Marguerite , le 3 mai 1687 : « Je n’ai resté que ‘ Annales de la cour et de Paris, t. 2 , p. 380 et 381. Inquisition fran- çaise, t. 1, p. 75 et '16. Voyez dansle tome 1°‘ de l'Histoire de la détention des Philosophes, plusieurs ordonnances du roi pour paiement de gratifi- cations à Saint-Mars , en considération de ses services et pour lai donner moyen de les continuer. L'un de ces bons, du 30 janvier 1670, est de quinze mille livres. 2 T. 1 de Yllistoire de la détention des Philosophes, p. 169. 3 Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM. Roux- Fazillac et Delort. _ 316. douze jours en chemin, à cause que mon prison- nier était malade, à ce qu’il disait n’avoir pas au- tant d’air qu’il l’aurait souhaité. Je puis vous assu- rer, monseigneur, que personne au monde ne l’a vu, et que la manière dont je l’ai gardé et ‘conduit pendant toute‘ ma route fait que chacun cherche à deviner qui peut être mon prisonnier. » Or», quel était en effet le véritable prisonnier de Saint-Mars 77 qui avait été nommé à la garde de Fouquet en 1664, et qui ne fut chargé que par accessoirede garder d’autres prisonniers? N’est-ce pas toujours le même personnage à différentes époques? Les ministres, dans leur correspondance, se ser- vaient aussi d’une dénomination semblable pour F ouquet et le Masque de Fer; Louvois , en. parlant du surintendant à Saint-Mars, dit fréquemment: votre prisonnier, ou le prisonnier, comme faisait en l 69’! Barbezieux, parlant de Fhomme au masque. Quant à cette lettre de Barbezieux, datée de 469’! , par laquelle on fixe le temps de la captivité du Masque de Fer, ce temps ne se rapporte pas abso- lument à celui que Fouquet aurait passé en prison, dans le cas où il eût vécu jusqifà cette année-là; mais Barbezieux, en disant à Saint-Mars : Le pri- sonnier qui est sous ‘votre garde depuis vingt ans , t 317 _ n-fi- w‘ _‘ v --___"_.-.__v.__ -|r_-’-_ s. ._ -_ë__ ._ ' n'a pas prétendu donner une date précise; et, léger d'esprit comme il l'était, il a fort bien pu mettre ‘vingt ans au lieu de vingt-sept ans; d'ailleurs , ce jeune ministre, né en 1 668, n'avait pas vu commencer la détention de Fouquet, s'en était peu informé comme d'un événement tout-à-fait indifférent, et savait seu- lement par ouï-dire que ce malheureux était à Pi- gnerol depuis plus de vingt ans. Le transport de Fouquet au fort de la Pérouse, en 1665, après le désastre de l'explosion des pou- drières à Pignerol, et son retour dans cette prison en 1666, ressemblent de tout point aux passages du prisonnier masqué au fort d’Exilles, à l'île de Sainte- Marguerite et à fla Bastille. L'lnstruction du roi, du 29 juin 1665, porte : « Capitaine Saint-Mars , vous transférerez ledit Fouquet au fort de la Pérouse, vous faisant escorter parles ofliciers et soldats de votre compagnie, et vous servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus convenable. » ' Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet à Pignerol , Louvois écrit à Saint-Mars, le 17 juillet 1666: « Il est inutile que je vous explique toutes les pré- cautions que Sa Majesté prend pour la sûreté Ÿdu prisonnier durant sa marche, mais je dois seulement 318 vous assurer que Sa Majesté se remet à votre pru- dence du temps et de la forme de votre départ; elle se promet que vous prendrez si bien vos précau- tions , que M. Fouquet ne pourra {échapper de vos mains, et qu’il fexception de ceux qui ont travaillé à l’exécution desdits ordres, et qui sont gens dis- crets et fidèles, personne n’a connaissance qu’ils soient faits et envoyés ‘. n f . Saint-Mars écrit au ministre , le 20 janvier 1687: « Si je mène mon prisonnier aux îles , je crois que la plus sûre voiture serait‘ une chaise couverte de toile cirée, de manière qu’il aurait assez d’air, sans que personne le pût voir ni lui parler pendant la route , pas même mes soldats , que je choisirai pour être proche de la chaise , qui serait moins embar- rassante qu’une litière ‘qui pourrait se rompre 2. » Durant ce voyage , le Masque de Fer était dans cette chaise fermée, et Saint-Mars le suivait en litière, comme lors de la translation du prisonnier à la Bas- tille. N’est-ce pas en effet un pareil voyage que M. de Palteau a décrit dans sa lettre ? . » ‘ Yoyez le premier volume de PHisloire de la détention des Philosophes, p. 94 et 131, zCette lettre a été extraite des archives des Affaires étrangères par Roux-Fazillac. i 319 Enfin les précautions qu’on prenait pour rendre sûre la prison du Masque de Fer avaient été aussi employées pour Fouquet. _ Voici ce que Saint-Mars écrivait du fort d’Exilles, à Louvois , le H mars 1682: 320 à cause d'un tambour que j"ai fait faire, qui couvre leurs doubles portes. Les domestiques, qui leur por- tent à manger, mettent ce qui fait ‘de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, et mon lieute- nant (Rosarges, sans doute) leur porte (en présence de Saint-Mars) ‘ » Louvois écrivait à Saint-Mars , le 30 juillet 4666 : « Il ne se peut rien ajouter aux précautions que vous prenezpour la garde de M. Fouquet, et je ne sau- rais vous donner d’autre conseil que de vous convier à continuer comme vous avez commencé. » Le 44 février 4667 : « Comme par les écritures du prison- nier, il parait qu'il souhaite qu’il ait vue du côté des chapelles qui sont sur la montagne , "il sera de votre soin d'empêcher qu’il ne puisse rien voir de ce côté- là. » Le 7 décembre 4669 : «Vous ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fouquet en état que pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parlé aux sentinelles), et veiller exactement qu’il'ne puisse rien voir sans que vous le découvriez. » Le 4e" janvier 4670 : «Les jalousies de fil d’archal_ que vous ferez mettre à ses fenêtres ne feront point l'ef- fet que celles de bois , à moins que vous ne les fas- ' Extraitc des mêmes archives par le même. === Chapitre107.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer . 321 Ü-Ia-fl-f-v- H- ---- v siez faire de même forme, dest-à-dire qu’il y ait autant de plein que de vide. n Le 26 mars 4670 : « Je vous prie de’ visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce soit, ni entendre ceux qui voudraient lui dire‘ quelque chose '. » La garde de Fouquet semblait donc aussi diflicile et non moins importante que cel_le du Mas- que de Fer. ‘ M. Dujonca, que Mmî de Sévigné traite d’ami, avait, ce semble, des qualités humaines et sociales qu’on dappréciait guère chez un lieutenant du roi à la Bastille : «Ses bonnes qualités Femportaient beaucoup sur les autres. Il était officieux, affable, doux, honnête; mais ceux q-ui se plaignaient de lui Yaccusaient d’être inquiet , vif, remuant, d’une sé- vérité outrée, et de ne dire jamais la vérité. ». M. Dujonea avait consigné sur son journal Fentrée du Masque de tFer à la Bastille : peut-être cher- cha-t-il à pénétrer ce secret d'état qui avait été mortel à plusieurs personnes indiscrètes. Le 29 septembre 4706, il fut , nous apprend Ren- Ces lettres se trouvent dans lc t. 1 de l’Histoire de la détention des Philosophes. 322 neville , attaqué brusquement des douleurs de la mort, que Ïonfèignit être causée par une colique. u Corbé (Blainvilliers ou Formanoir) ne permit ja- mais que personne parlât à ce malade, qui mourut sans administration de sacremens et sans aucune consolation. n i Renneville revient ailleurs sur cette mort, qu’il attribue à Corbé, lequel aurait voulu s’emparer d’une somme considérable reçue par M. Dujonca, peu de jours avant sa soudaine maladie. a Ru di- sait hautement à tous les prisonniers que c’était Corbé qui avait fait empoisonner M. Dujonca. M. d’Argenson , soit qu’il se doutât du sujet d’une mort si inopinée, ordonna qu’on fit Pouverture du corps; mais pas un des parens n’y fut appelé, et l’o- pération fut faite par le même chirurgien (Reilh, sans doute) que Ru protestait avoir préparé la mé- decine fatale '.» On pourrait penser que M. Dujonca ‘avait re- connu Fouquet sous le masque de velours noir, et confié ce terrible mystère à Mm‘ de Sévigné , qui alla elle-même voir le lieutenant du roi à la Bastille , le 6 août 4703, trois mois avant la mort de Mar- chialy! 1 Illnqziisition française, t. 1, p. 11 et 1s ; t. 2, p. s51, et t. 4, ma. r l 223 Ne saurait-on invoquer , à l'appui de cette pré- somption , l'amitié qui existait entre Mm" de Gri- gnan , fille de MW’ de Sévigné , et cette dame Lebret, femme de l'intendant de Provence, chargée des ac- quisitions de linge fin et de dentelles à Paris, pour l'usage du prisonnier des îles Ste-Marguerite ' ? N'était-ce pas un dernier service que Fouquet , retranché de la vie _par anticipation , recevaitencore de ses anciens amis, qui n'osaient néanmoins met- tre en doute sa mort, de peur de la rendre néces- saire et irrécusable ‘P Il serait facile d'étendre ainsi les inductions qui ajouteraient sans doute quelque crédit à une opi- nion fondée plus solidement sur des faits et des dates. LE MASQUE DE FER ÉTAIT LE SURINTENDANT Fou- QUET! Nous avons foi en notre système : nous regardons Colbert comme l'inventeur de la nouvelle captivité de Fouquet, mort de son vivant, sous le masque d'un prisonnier inconnu, et nous pensons que ce raffinement de vengeance ou de politique contre le ‘ OEuvres de Saint-Poix, t. 5, p. 271, note. 324 Î ~-- . _..___."___‘-ffi1 _ fmalheureux surintendant est un ‘fait moins impor- ftant, mais plus honteux à la mémoire de Louis XIV, que les‘ dragonnades et la révocation de l’édit de Nafnteis. ‘Voilà’ pourquoi les descendans du grand roi l-’onticachéîavecltant_ de soin pour l’honneur de la royauté; ' Ï " ' ‘ ‘ Tel est le cceurihumain : il étale avec orgueil un crime hardi et brillant; mais il couvre de ses plus sombres replis une mauvaise action entachée de lâcheté et de bassesse. ' \ VILLË DE IIÏÜN llblloth. au Palais des Arts i FIN. f ‘w I . I 4 ‘ l 1 === Chapitre108.html === Recherches historiques et critiques sur l'homme au masque de fer a—— :=f,'[f‘:*'§~—v~ ‘P’ '— :-T---.W _ _ -—-—..,-:.7 _ r *._+__f 1:-_ f ___’ Ë-f-w- v -**Tf-—v-w-—~-_'TT‘-1='— I ' , o ‘ \ ' _ v ’ a (I _ 4, . O. a ¢ u ‘ a _ . \ o I Œ î \ _ . , I ‘ - ’ a I n v ° ‘ . " ' ‘ O I ’ I » - ' ’ ‘ ‘ _ ’ 1 \ _ I ’ - I a , O W I v u, äûï‘ W x76» J