Google This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project to make the world's bocks discoverablc online. It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the publisher to a library and finally to you. Usage guidelines Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. We also ask that you: + Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes. + Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. + Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. + Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. About Google Book Search Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web at |http: //books. google .com/l Google A propos de ce livre Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne. Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression "appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public. Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. Consignes d'utilisation Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. Nous vous demandons également de: + Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial. + Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. + Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas. + Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. A propos du service Google Recherche de Livres En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl \\TBOIS ÉNIGMES HISTORIQUE^ LA SMT-BARTHÉLEMY L'IFFAIBE DES POISONS ET HIDAHE DE HONTESPAN LE lASQl^E DE FER DEVANT LA CRITIOIIB HODBBNK r- S.r-^^-yjULES LOISELEUR »1 " Ma' c PARIS E. PLOn ET C", IMPRIMEURS-EDITEURS TROIS ÉNIGMES HISTORIQUES > ■ ^ HARVARD COLLEGE LIBRARY ^^1^5^ FBOM THE FUKD OF FREDERICK ATHEARN LANE OFNKW T<»K CliBof ■■« L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à Tétranger. .^ Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section de la -librairie) en octobre 1882. , ^ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : Lks Crimes et les Peines dans l'antiquité et dans les TEMPS modernes. Paris, Hachette, 4863, un vol. in-4 8. . 3 fr. 50 Les BÉsiDENCES royales de la Loire. Paris, Dentu, 4 863, un vol. in-1 8 (épuisé) 3 fr. 50 Problèmes historiques. Paris, Hachette, 4 867, un vol. in~18« 3 fr. 50 La Doctrine secrète des Templiers. Paris, Durand, 4 872, un vol. in-8® (épuisé) 5 fr. »» Ravaillac et ses complices. Paris, Didier, 4 873, un vol. in-48 3 fr. 50 L'Expédition du duc de Guise a Naples ; lettres et instruc- tions diplomatiques de la Cour de France (4 647). En colla- boration avec M. G. Baguenault de Puchesse. Paris, Didier, 4875, un vol. in-S» 4 fr. »» Les Points obscurs de la vie db Molière. Paris, Liseux, 4877, un vol. in-8o; papier de Hollande, 4 2 fr. ; grand papier 24 fr. »» Compte des dépenses faites par Charles YII pour secourir Orléans pendant le siège de 4 428. Orléans, Herluison, in-8o. 6 fr. »» La Légende du chevalier d'Assas. Paris, Palmé, broch. gr. in-8o 2 fr. »» La Mort du second prince de Condé. Extrait de la Revue historique. Broch. in-8® 2 fr. »» paris, typographie de e. plon et c'", bue garakcière, 8. L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à Fétranger. ^ Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section .. de laiibrairie) en octobre 1882. \ . ' OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : Lks Crimes et les Peines dans l'antiquité et dans les TEMPS MODERNES. PaHs, Hachette, 4863, un vol. in-4 8. . 3 fr. 50 Les BÉsiDENCES royales de la Loire. Paris, Dentu, 4 863, un vol. in-1 8 (épuisé) 3 fr. 50 Problèmes historiques. Paris, Hachette, 4 867, un vol. in-i 8« 3 fr. 50 La Doctrine secrète des Templiers. Paris, Durand, 4 872, un vol. in-8® (épuisé) 5 fr. »» Ravaillac et ses complices. Paris, Didier, 4873, un vol. in-48 3 fr. 50 L'Expédition du duc de Guise a Naples ; lettres et instruc- tions diplomatiques de la Cour de France (4 647). En colla- boration avec M. G. Baguenault de Puchesse. Paris, Didier, 4875, un vol. in-S» 4 fr. »» Les Points obscurs de la vie de Molière. Paris, Liseux, 4877, un vol. in-8o; papier de Hollande, 42 fr. ; grand papier 24 fr. »» Compte des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans pendant le siège de 4428. Orléans, Herluison, in-8o. 6 fr. »» La Légende du chevalier d'Assas. Paris, Palmé, broch. gr. in-8o 2 fr. »» La Mort du second prince de Condé. Extrait de la Revue historique. Broch. in-8® 2 fr. »» paris, typographie de e. plon et c'«, bue garakcière, 8. ^.u/a/^7SL JANllîwU DÉDIÉ A M»* L., NitE Eugénie BABILLE A celle dont le cœur ne bat que pour le bien. Idéal dMndulgence et de douceur divines. Qui se prodigue à tons sans en attendre rien, Traînant un deuil sans fin dans sa y/le en ruines, Et de la sombre route où son pas suit le mien Toujours m'offre les fleurs et garde les épines. J. L. PRÉFACE La question historique traitée au commencement de ce volume est de celles qui semblent pour toujours li- vrées aux disputes des hommes. Lorsque je l'examinai, il y a quelques années, dans le journal le Temps, feuille qu*on ne saurait suspecter de complaisance envers les idées d'intolérance, on put croire que le moment était enfln venu de l'envisager avec sang-froid, avec celte sereine impartialité qu'exigent les pures études d'his- toire : aucune protestation ne s'éleva contre mes con- clusions. Elles se résumaient dans cette idée, que les abominables auteurs de la Saint-Barthélémy n'eurent point de plan tramé longtemps h l'avance et suivi sans déviation*, qu'il y avait sans doute chez eux désir d'en finir avec leurs adversaires, projet éventuel même, mais a VIII PRÉFACE. non résolution arrêtée, et qu'ils se laissèrent entraîner par des circonstances impérieuses, résultat d'un pre- mier crime. Ces conclusions, de bons esprits appartenant aux camps les plus opposés parurent s'accorder pour en louer l'équitable modération. Mais, comme Pollion, je marchais sur des feux recouverts d'une cendre trom- peuse. Le débat n'a pas tardé k se ranimer. Divers tra- vaux, dus h des écrivains de nationalité différente, au regrettable M. Wultke, à lord Acton, k M. Combes, k M. Henri Bordier, ont rendu quelque vitalité k la vieille thèse de la préméditation. C'est k ce dernier surtout que je me suis attaché k répondre dans la courte étude intitulée : les Nouvelles Controverses sur la Saint-Bar- thélémy, étude qui a paru dans l'excellente Revue historique de MM. Monod et Fagniez. Les arguments de M. Bordier sont en effet les plus neufs qui aient été apportés depuis longtemps dans ce débat si souvent repris. Peut-être m'opposera-t-on les lettres récemment dé- couvertes k Simancas par M. Combes, et qui sont anté- rieures de sept ans au massacre du 24 août 1572. Les quelques lignes qu'on pourra lire k ma page 7 me sem- blent sufGre pour réduire ces documents k leur véritable valeur. Eussent-ils le sens qu'on leur attribue, que ma PREFACE. 11 conviction n'en serait point ébranlée. Je n'y verrais toujours qu'un projet éventuel qu'un autre devait ren- verser. Un vaste plan d'extermination concerté avec VEspagne, médité, préparé sans relâche pendant tant d'années, sans qu'il en perçât rien k l'extérieur, sans avoir laissé derrière lui aucune preuve irréfutable, voilk qui toucherait au miracle. ^ Nul conseil de si longue haleine ne se cèle a la Cour » , a dit un contemporain. Je ne vois pas bien, du reste, et je partage en cela l'avis des directeurs de la Revue historique dans une note par eux ajoutée k mon article, je ne vois pas bien pourquoi les catholiques tiennent tantk nier la prémé- ditation, ni pourquoi les protestants tiennent tant h l'af- firmer. Les premiers s'exposent k s'entendre rappeler que le clergé et la papauté ont célébré ce crime comme un triomphe de la religion, et que nombre d'historiens italiens écrivant sous celte inspiration ont été unanimes k vanter la manière dont Catherine a conçu et préparé le massacre. Et quant aux protestants, ne craignent-ils pas de voir leurs exagérations et l'ardeur passionnée qu'ils mettent k noircir encore une action déjk trop noire» tourner au détriment de la cause qu'ils défendent et diminuer, loin de l'accroître, l'horreur du grand forfait? Que les uns et les autres laissent donc l'histoire, j'entends celle qu'écrivent les esprits libres, non pas X PRÉFACE. systématiquement incrédules, mais dégagés de toute passion religieuse; qu'ils laissent l'équitable histoire vider ce grand procès, sans prendre conseil de leurs rancunes mutuelles. L'heure d'ailleurs n'est pas Tavorable aux disputes religieuses : le principe même de toutes les croyances est sapé par la base, et les coups qu'une Église porte h sa rivale retombent bientôt sur elle-même. Quand la maison brûle, les habitants des divers étages ont mieux à faire que de chercher au milieu des dé- combres quelques lisons pour se les lancer k la tête. La seconde des éludes qui composent ce volume a trait h l'affaire des poisons, cet obscur et lugubre épi- sode du règne de Louis XIY, qui pendant plus de vingt ans jeta la terreur dans Paris. J'ai essayé, dans une première partie, de fournir aux lecteurs un fil qui pût les conduire dans les dédales de l'immense procédure dont cette affaire 'fut l'objet, et de dresser un tableau d'ensemble des principales incriminations, sans me flatter toutefois d'y jeter une pleine lumière, car de puissantes volontés se sont ingéniées pour faire dispa- raître les pièces les plus compromettantes, et la cri- tique la plus intensive ne saurait se flatter de suppléer entièrement k leur absence. J'ai cherchédu moins, dans une seconde partie, k dégager le rôle joué par madame de Montespan dans ces ténébreuses manœuvres et k PRÉFAGK. XI préciser la pari qu'elle prit k certains attentats médités ou accomplis contre ses rivales et contre Louis XIV lui- même. Je ne crois pas, quoi qu'on en ait dit, que le mysté- rieux personnage qu'on désigne sous le nom de V Homme au masque de fer soit lié kces attentats, ni qu'il ait été le chef d'un vaste complot menaçant systématiquement la vie des plus grands personnages et même de ceux qui touchaient au trône. Ce problème a des proportions plus modestes. Il est, k mon sens, beaucoup plus cu- rieux qu'important, et l'histoire pourrait même le né- gliger, s'il n'éclairait d'une vive lumière les procédés de la police sous Louis XIV. L'étude qui termine ce livre a pour but principal d'appliquer k ce problème les procédés de la critique moderne. Si elle obtint, dès sa première publication, un certain succès de curiosité et d'assentiment, c'est peut-être qu'elle ne témoignait d'aucune idée précon- çue, tandis que chacun de ceux qui ont voulu sonder ce mystère en a une qui est sienne, et que plusieurs autres contredisent. Pour M. Michelet, l'énigraalique prison- nier était un frère aîné de Louis XIV ^ pour M. Paul Lacroix, c'est le surintendant Fouquet-, M. Marins To- pin voit en lui le comte Mattioli, et M. lung, l'un des chefs de la grande bande des empoisonneurs, une sorte XII PRÉFACE. de nihiliste anticipé, poursuivant d'une haine impla- cable les despotes et leurs suppôts. Toutes ces explica- tions, et je ne parle ici que des plus récentes, sontcon- , tradictoires; toutes sont faites pour corroborer mon scepticisme^ toutes croulent devant Tétudc attentive « des faits; aucune ne satisfait à l'ensemble des conditions du problème. C'est qu'on s'évertue à chercher ce qui n'existe pas^ c'est qu'il n'y a pas là d'autre mystère que celui qui pesait indistinctement sur tous les prisonniers soumis au secret absolu. Stimulée parl'étrangeté de ce masque, précaution moins anormale qu'on ne le suppose généra- lement, l'imagination populaire, cette féconde et incon- sciente créatrice, en concentrant sur une seule tête des particularités propres à divers prisonniers, a revêtu du caractère légendaire un de ces drames obscurs si fré- quents dans les anciennes prisons d'État. Il appartient à la critique de dégager cette histoire des ornements dont la légende l'a surchargée. Une légende brodée sur un événement vulgaire, cette explication modeste, mais neuve, de bons juges en ma- tière de critique historique s'en sont déclarés satisfaits. M. Baudry, administrateur de la Bibliothèque Mazarine et membre de Tlnstitut, m'a fait l'honneur d'imprimer k ce sujet, dans la Revue de V instruction publique^ les PRÉFACE. l^in lignes suivantes, que je demande la permission de repro- duire, bien que trop flatteuses : « Les démonstrations de M. Loiseleur, a-t-il dit, si claires, si lumineuses, si péremptoires, ont épuisé la question, et k moins de documents nouveaux, les esprits sérieux n'y reviendront plus. » Ces documents nouveaux, les deux derniers historiens du Masque de fer, tous deux écrivant après moi, ont cru les avoir rencontrés. Je me permets de penser qu'ils se sont trompés : ceux qui voudront bien lire attenti- vement et sans parti pris Tétude sur Maltioli et la note complémentaire qui terminent ce volume, se rangeront, je l'espère du moins, à cette opinion. ^ F LA PREMEDITATION BB LA SAINT-BARTHELEMY f Les grands événements de ce globe sont comme ce globe même, dont une moitié est exposée au grand jour et l'aulre plongée dans Tobscurité. » Ce mot de Voltaire s'applique par- faitement à rhistoire de la Saint-Barthélémy: c'est un procès toujours débattu et que chaque génération se croit en droit de reviser. Il a été, dans ces trente dernières années, l'objet de découvertes et de travaux remarquables. Mais qu'ils sont rares, ceux qui l'ont envisagé d'un œil impartial, avec un esprit dégagé de toute idée préconçue, les écrivains assez maîtres d'eux-mêmes pour parler sans passion d'un tel évé- nement, pour ne rien laisser percer, dans leurs jugements, des opinions philosophiques ou religieuses dont ils sont pé- nétrés I A quelque camp qu'ils appartiennent, tous sont d'accord sur l'horreur que doit inspirer ce grand attentat, où la lâcheté le dispute à la cruauté. Ce qui reste en litige aujourd'hui, ce n'est pas le fait en lui-même : malgré les ténèbres qui planent encore sur certaines particularités accessoires, il est suflisam- ment éclairé dans ses grandes lignes; c'est surtout la question 2 LA PR]|MÉDITATI0N de préméditation, qui seule peut conduire à en déterminer le véritable caractère. Cette odieuse et impolitique mesure avait- elle été préparée longtemps à l'avance, ou bien fut-elle tout à coup déterminée par une circonstance accidentelle, en sorte qu'il y faudraitvoirplutôt une de ces catastrophes qu'amènent le choc des intérêts contraires et le cours fatal des événements, que l'exécution d'un plan longuement combiné? Ce grave problème devait nécessairement prêter à de sé- rieuses controverses : de sa solution en effet dépendent l'ap- préciation morale de l'attentat et le degré de culpabilité de ses auteurs. La croyance à un complot savamment ourdi par la cour a pour elle presque tous les historiens des trois derniers siècles; elle a été embrassée dans le nôtre par MM. Sismondi, Audin, Haag, Dargaud, de Bouille , sir James Mackintosh et plusieurs autres. M. de Félice, pasteur à Montauban, dans son Histoire des protestants de France, introduit une distinc- tion : il admet la préméditation chez Catherine de Médicis, mais non chez son fils. Plus longue assurément serait la liste des historiens qui la repoussent pour l'un comme pour l'autre. Parmi ceux qui se prononcent dans ce sens, qu'il nous suffise de citer M. Léopold Ranke, pour qui elle est très-invraisem- blable*; M. Soldan, professeur à l'université de Giessen, qui la nie absolument'; M. Henri Martin, qui n'y voit qu'un ro- man inventé par les panégyristes italiens de Catherine, et ac- cepté par le ressentiment des huguenots; M. Georges Gandy, qui la combat avec une chaleur passionnée, dans une savante étude, plus recommandable par l'érudition que par l'impar- tialité'»; M. Henri White, enfin, auteur d'une remarquable ^ Hist. de France, principalement pendant le seizième et le dix-septième siècle, t. 1", p. 307. 2 La France et la Saint-Barthélémy , traduit de rallemand par Charles SCHMIDT. ' Revue des questions historiques, tt I*<^. DE LA SAINT-BARTHELEMY. 3 Histoire des guerres religieuses de France sous le règne de Char- les IX, publiée à Londres en 1868. L'examen que M. Alfred Maury a consacré à ce dernier ouvrage dans le Journal des savants^ est peut-être ce qui, chez nous et sur celte matière, a été écrit de plus dégagé de toute préocupation tbéologique ou philosophique et, par suite, de plus approchant de la vérité. Il est, du reste, digne de remarque que cette thèse de la non- préméditation ait trouvé des défenseurs parmi des écrivains qui professent les doctrines les plus opposées , et aussi bien chez les protestants que chez les catholiques. Des documents que les trois derniers siècles n'ont pas con- nus ont permis, de nos jours, à la critique historique, d'as- seoir sur le grand forfait du 24 août 1572, sur ses causes et ses préliminaires, un jugement plus éclairé et plus indépen- dant. Sans parler des pièces officielles que MM. Ranke^ et Mackintosh^ ont mises au jour, soit complètes, soit par ex- traits, les dépêches publiées in extenso par le P. Theiner, dans sa continuation des Annales ecclésiastiques de Baronius, ont puissamment aidé l'esprit d'investigation. Et cependant, ainsi que l'a remarqué M. Armand Baschel *, le gardien des ar- chives secrètes du Vatican n'a pas ouvert une main bien large et s'est montré fort réservé dans les appendices qui contien- nent ses pièces justificatives. A ces incomplètes lumières parties de Rome se joignent celles qui nous étaient venues déjà de Simancas, de Bruxelles, de Venise surtout. C'est dans cette dernière ville que M. Eu- genio Alberi dirige depuis tant d'années la vaste publication des relations des ambassadeurs vénitiens au seizième siècle. ^ No» des mois de mars, avril, mai, juin, juillet, août et septembre 4874. ^ Historisch politische zeiUchrift. Berlin, 4835. * History of England. * La Diplomatie vénitienne, note de la page 550. 4 LA PRÉMÉDITATION La relation était un rapport général que chaque ambassadeur, après avoir rempli sa mission, était tenu de présenter au Sénat dans les quinze jours qui suivaient son retour à Venise. Celles de Giovarmi Michieli et Sigismoiido Cavalli, le premier ambassadeur, le second envoyé extraordinaire en France au moment du coup d'État du 24 août, ont été traduites dans notre langue par M. William Martin, et publiées en 1872, à Toccasion du trois centième anniversaire de la Saint -Barthé- lémy. Citons enfin, comme propres à éclairer certains côtés de cet événement, les pièces que MM. Canestrini et Abel Des- jardins ont extraites des archives d'État de Florence*, et celles que M. le docteur Ebeling a publiées à Leipzig". Car c'est l'étranger presque exclusivement qui nous a fourni, dans ces derniers temps, des témoignages nouveaux sur ce sombre épisode de notre histoire. Il y a deux actes dans cette tragédie : l'attentat contre Co- ligny et l'extermination générale de ses coreligionnaires. Le second crime fut-il la conséquence du premier? Cela est tout à fait vraisemblable. Il ne s'ensuit pas pourtant que l'un et l'autre aient été également prémédités. Que l'idée de mettre fin à l'agitation calviniste par le meur- tre de Coligny, par le meurtre même de ses amis les plus in- * Négocia'ions diplomatique» de la France avec la Toscaney t. III. 4 865. 2 Archivalische beitrœge zur geschicte Frankreihs unter Cari IX Leipzig, 1872. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 5 fluents, ait été conçue longtemps a\rant d'être exécutée, plu- sieurs témoignages donnent lieu de le croire. Bien avant que les circonstances l'eussent fait considérer comme nécessaire» cette idée avait été suggérée aux chefs du gouvernement français, bien capables d'ailleurs de la con- cevoir par eux-mêmes. Ils l'avaient acceptée, caressée, re- poussée, reprise encore. La sombre pensée semble avoir son^ meillé longtemps au fond de leurs esprits, mais à l'état de projet éventuel, non de résolution arrêtée. Or, c'est la prépa- ration et non la préméditation intellectuelle qui constitue la véritable culpabilité. Celui qui conçoit le dessein d'un crime, dit Merlin, n'est pas encore coupable s'il n'y a eu, de sa part, aucun fait pour en réaliser ou commencer l'exécution. Le crime, en effet, demeure dans sa pensée, et la pensée n'est justiciable que du tribunal intérieur de la conscience. Nous examinerons tout à l'heure si l'exécution a été com- mencée par des actes préparatoires. Épions d'abord l'éclosion de la pensée, essayons d'en suivre le développement et les arrêts intermittents; mais n'oubhons pas que nous avons af- faire à des esprits aussi irrésolus que mobiles, incapables de plans suivis, et qui se déterminent presque toujours sponta- nément au gré du vent qui souffle et sous l'empire des cir- constances. Un ambassadeur vénitien, Michel Suriano, affirme que, dès l'année 1560, François II eut un moment la velléité de s'em- parer des principaux chefs protestants et de les mettre à mort. Le triste fils de Henri II et de Catherine de Médicis n'avait alors que dix-sept ans; aussi l'ambassadeur a-t-il soin de noter que ce projet lui fut suggéré par les véritables chefs du gou- vernement. Parlant de certaines exigences des réformés : t Ces insolences, écrit Suriano, irritèrent le jeune roi, natu- rellement rude et sévère. D'après même le conseil de ceux 6 LA PRÉMÉDITATION qui gouvernaient, il prit une résolution qui aurait bien purgé le royaume, s'il avait eu le temps de l'exécuter, et qui aurait laissé de son nom une mémoire éternelle. Il voulait fondre sur les chefs, les punir sans rémission et éteindre ainsil' incen- die. Mais il rencontra des obstacles : le premier, c'est que les chefs étaient des gens de renom et de grande importance, des princes du sang, des personnages principaux du royaume, entourés d'un grand nombre de partisans; le second, c'est qu'il manquait de force pour les combattre et d'argent pour se procurer cette force, qu'il ne savait à qui se fier; il soup- çonnait ses favoris les plus intimes, plusieurs même de ses conseillers *. » En juin 156S ont lieu les célèbres conférences de Bayonne, auxquelle prennent part Catherine de Médicis et trois de ses enfants, Charles IX, Marguerite de Valois et cette malheu- reuse Elisabeth, épouse de Philippe II. Voici ce que le duc d'Albe, qui assistait à ces conférences, écrivait alors au roi d'Espagne : tt Quant aux moyens d'obvier au mal... un second expé- dient serait, dans le cas où l'on voudrait en finir une bonne fois avec les cinq ou six au plus qui sont à la tôte de la fac- tion et qui la dirigent, de se saisir de leurs personnes et de leur couper la tète, ou au moins de les conQner en quelque lieu où ils seraient dans l'impossibilité de renouveler leurs trames criminelles. Tout serait consommé dès le jour même où l'on aurait mis la main à l'œuvre*. » Tout Hnir en un seul jour par la chute de cinq ou six têtes, tel était l'avis de ceux que le duc d'Albe appelle « le$ bons », avis que lui-même partageait, comme le prouvent ces * Relations des ambassadeurs vénitiens, publiées par M. Tomaseo, dans la Coll. de doc. inéd., t. I*»', p. 525. * Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IX, p. 298. DE LA SAINT-BARTHELEMY. 7 mots qu'il ajoute un peu plus loin : « Après avoir ainsi con- certé nos plans. » Je ne crois pas que les lettres d'Alava et de Philippe II, récemment publiées par M. Combes », contra- rient cette opinion. On a fait quelque bruit de ces lettres, écrites pendant et peu après les conférences de Bayonne ; on a dit qu'elles paraissaient trancher défînitivement, dans le sens d'un concert ancien et d'une préméditation évidente, la question toujours brûlante de la Saint-Barthélémy. Je doute fort qu'elles aient une telle portée. M. Combes constate lui- même « l'effrayante élasticité » des termes employés par Alava : « Je prévois qu'on frappera ces hérétiques à coups de marteau. » S'il se fût agi d'une exécution en masse, Phi- lippe II eût-il écrit : « La reine, ma femme, se contente d'une pareille résolution »? Ces mots prouvent que celte reine demandait plus qu'elle n'obtint. Catherine, d'ailleurs, n'était pas femme à se lier : on n'était pas, on ne fut jamais sûr d'elle. Alava le sent bien : « J'éprouve des craintes, dit-il, par le trouble, l'incertitude {por la confusion) que je sens qu'il y a parfois chez elle. » Non, tout l'indique, la sugges- tion première du duc d'Albe , le plan de ce grand maître en répression fut le seul qui s'enfonça dans l'esprit de Cathe- rine, et c'est celui qu'elle avoua en quelque sorte quand, repoussant la responsabilité de l'immense massacre, elle s'écriait : a Je ne prends sur ma conscience que le sang de six des morts. » Ces idées ne soulevaient point alors l'universelle réproba- tion qu'elles rencontreraient aujourd'hui. Comme le dit très- bien M. Boutaric, il régnait à cette époque, dans presque toutes les cours d'Europe, une doctrine de l'assassinat qui ^ L'Entrevue de Bayonne de \ 565 et la question de la Saint»Barthélemy, diaprés les archives de Simancas, Fischbacher, 4 882. 8 LA PRÉMÉDITATION fait frémir et qui avait, pour ainsi dire, passé dans le droit des gens. Et en effet, pendant le siège de Poitiers, en 1569, le Parlement ayant promis une récompense de cinquante mille écus d'or à celui qui appréhenderait au corps Coligny, le roi manda d'ajouter que cette somme serait comptée à celui qui livrerait l'amiral mort ou vif. Maurevel, un misérable qui, chassé des antichambres du duc de Lorraine, avait pris du ser- vice en Espagne, s'offrit et fut accepté : à la place de l'amiral, qu'il ne put joindre, il assassina l'un de ses plus braves lieu- tenants. Ce fut son titre au mandat homicide qu'on lui confia trois ans après. En 1569 du moins, lors de cette première tentative manquée comme le fut la seconde, on était en pleine guerre civile. Pro- testants et catholiques rivalisaient de violences et de perfidies. On pouvait tenir peu de compte du titre de belligérants ré- guliers auxquels les réformés avaient droit; mais h prime offerte à l'assassin, les récompenses dont on le combla prou- vent tout à la fois quelles étaient les doctrines courantes en matière d'assassinat politique, et qu'on n'avait point perdu de vue le procédé héroïque conseillé par le duc d'Albe. Dans cette même année 1569, lambassadeur vénitien Jean Garrero, traçant le tableau des calamités engendrées par les luttes religieuses et des remèdes qu'on aurait pu y apporter, écrivait : u C'est une opinion commune qu'il aurait suffi pour cela, dès le commencement, de se débarrasser, de cinq ou six têtes et pas davantage. On aurait, par ce moyen, brisé l'orga- nisation si compacte de la conspiration, intimidé la noblesse et découragé le peuple, qui croit ne pouvoir succomber tant qu'il suit le conseil et la fortune de quelque chef renommé. Privés de ces chefs, les nobles se seraient soumis d'eux-mêmes ^ » * R^lat dei amhas». vénit , publ. par Tomaseo, t. Il, p. 417. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 9 On le voit, c'est bien toujours le même conseil : réduire rînsurrection par Textermination de ses chefs. Celte idée, Catherine est trop naturellement irrésolue, trop peu auda- cieuse, trop dépourvue d'initiative pour Tembrasser tout d'abord ; mais elle (lotte dans Tair qui l'entoure; la régente en est comme pénétrée; elle lui arrive à la fois d'Espagne, d'Italie, de son entourage, de Philippe II, du duc de Ferrare et des Guise. Les partis brusques et violents ne sont pas son fait; elle n'y répugne pas cependant d'une façon absolue, car elle a moins de scrupules encore que de hardiesse ; mais elle aimerait mieux qu'un autre en assumât les risques. Celte res- ponsabilité qui l'effraye, son fils est trop jeune, trop timoré lui-même pour la prendre. « Il fallait pour cela, écrit Carrcro, un roi plein de résolution, qui fît le coup sans qu'on s'en doutât ; et il y avait, au contraire, un jeune prince timide et froid qui n'osait dire oui ou non sans le consentement do sa mère*. » Nous verrons plus tard, par la relation de Michieli, que, le coup frappé, Catherine revendiqua l'horrible honneur de l'avoir longuement préparé, essayant ainsi de passerl'éponge , sur ses anciennes irrésolutions, et de se donner le mérite d'une politique constante et invariable. Mais on va juger à quel point les faits protestent contre cet esprit de suite qu'elle eut le triste courage de s'attribuer. ' Relat, des ambaat. vénit., t. II, p. 419. 10 LA PRÉMÉDITATION II Je Fai dit déjà et j'y insiste : la préméditation n*est pas un crime : elle ne tombe sous la vindicte des lois ou de Thistoire que le jour où elle se traduit en actes préparatoires. Ceux qui soutiennent la thèse de la préméditation Font bien senti : ils allèguent comme actes préparatoires du forfait trois évé- netnents préliminaires : la paix signée à Saint-Germain en août 1570, les démarches faites pour appeler Goligny à la cour, et le mariage de Marguerite, sœur du Roi, avec le jeune Henri de Navarre, fils de Jeanne d'Albret. Ce mariage, qui couronna l'œuvre commencée par l'édit de Saint-Germain, et qui fut célébré six jours avant le massacre, aurait été la plus infernale des embûches, un moyen imaginé pour réunir à Paris les principaux chefs calvinistes et les prendre comme dans un panneau. La paix de 1570 n'était-elle, comme celle de Longjumeau en 1568, qu'une de ces fausses paix dont Catherine était pro- digue après des victoires*? Elle témoigne d'un revirement dans la politique royale trop subit pour n'être pas suspect. C'est moins de deux ans après avoir interdit, sous peine de confiscation et de mort, l'exercice de toute autre religion que la catholique, c'est après les victoires de Jarnac et de Mont- contour qui ruinent les forces calvinistes, c'est quand il n'a plus qu'un effort à tenter pour exterminer ses ennemis par les armes, que Charles IX signe tout à coup un traité aussi avantageux pour eux que dangereux et humiliant pour sa ' M. G. Gandy, Revue des questions historiques, t. I*', p. 46. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 11 propre cause. Quelles raisons assez graves ont pu subitement déterminer le Roi et sa mère à jeter un voile sur le passé, à substituer à l'ancien système de compression et de violence une politique de conciliation et d'apaisement? La question a paru embarrassante, même aux contempo- rains. Ta vannes allègue la jalousie qu'inspiraient à Charles IX les succès militaires de son frère, le duc d'Anjou; La Noue, la lassitude générale, TafTaiblissement des partis et le man- que d'argent; Gapilupi, l'impuissance du Roi à continuer seul la guerre contre les huguenots soutenus par l'Angleterre et l'Allemagne protestante, dans un moment où les secours de Rome et de l'Espagne, occupées des préparatifs d'une guerre contre les Turcs, menaçaient de faire défaut K Les historiens modernes ont pénétré plus avant dans les causes secrètes de ce brusque revirement. Les défaites des réformés grandissaient leur puissance morale, tout en dimi- nuant leurs forces matérielles; F insubordination allait crois- sant ; les chefs de part et d'autre affectaient une dangereuse indépendance ; le peuple s'accoutumait à l'apparence d'une grande liberté et songeait à vivre isolément en cantons, à la manière des Suisses. A ces dangers intérieurs s'ajoutaient les craintes que faisait naître l'ambition démesurée de l'Espa- gne : elle seule devait profiter de nos divisions. Après la sou- mission des Pays-Bas, Philippe II rêva de délivrer Marie Sluart et de placer l'Ecosse et l'Angleterre sous sa dépendance : il méditait en même temps d'unir sa sœur au roi de France. Si ces projets eussent réussi, le fils de Charles-Quint eût dominé la moitié de l'Europe. Cette ambitieuse politique heurtait de ront celle de Catherine, qui disputait au monarque espagnol l'alliance anglaise, en essayant de marier son fils préféré, Henri d'Anjou, à la reine Elisabeth. * Le Stratagème de Charles IX, ap. Archive» curieuses, t. Vïl, p. 442. \ 12 LA PRÉMÉDITATION Tels sont les motifs allégués par M. Ranke pour expliquer la paix de Saint-Germain. A ces raisons qui plaident en faveur de la sincérité de la cour, M. Soldan, d'accord en cela avec MM. Coquerel et Gandy, en ajoute une autre plus concluante encore : c'est que ce traité fut 1 œuvre de ceux qu'on appelait les politiques, de ce tiers parti réprésenté par Montmorency, Damville, Cossé, Biron et d'autres modérés, parti qui domina la cour, et qui penchait pour l'apaisement et la conciliation. Sous Finfluence des politiques, Catherine et son fils auraient tenté d'établir entre les deux religions, sinon un impossible accord, au moins une trêve et un modus vivendi. Désarmer les réformés par de larges concessions et de bons procédés, fortifier l'union par des alliances de famille, assouplir ces rudes natures dans les douceurs de la paix, occuper dans les périls d'une guerre étrangère les turbulents que les longues luttes civiles avaient rendus incapables de repos, tel aurait été leur programme. Tant de naïve bonne foi et d'illusions généreuses ne sont guère compatibles avec l'esprit cyniquement perfide et plein de duplicité des deux chefs du pouvoir. Si la paix de Saint- Germain fut appelée boiteuse et mal assise, ce n'était pas seulement par allusion au nom de celui qui l'avait négociée, le boiteux seigneur de Malassise, c'est que tout le monde en sentait la fragilité. Dix ans de traverses, d'anxiétés, de vie errante, tant de ruines, de profanations, de pillages, de sang versé, tous ces terribles souvenirs s'étaient-ils subitement ef- facés de l'esprit de l'ex-régente? Les violences avaient été réciproques, dira-t-on. Mais qui donc, dans les luttes civiles, a jamais admis que les torts de son parti justifiassent ceux du parti adverse? L'Italienne pouvait bien oublier les exécutions d'Amboise, mais non les massacres de Nîmes; l'échauffourée de Vassy, mais non la Michelade. Et ses injures, et ses humi- DE LA SAINT-BARTHELEMY. 13 liatîons personnelles, plus sensibles à son cœur que les maux publics, et cette fuite de Meaux où il s*en fallut de si peu qu'elle ne fût enlevée avec le petit roi I Pouvait-elle mettre tout cela en oubli? Yoilà ce qui tout de suite frappa tous les esprits. La paix supposait trop d'abnégations et de douloureux sacrifices pour sembler loyale et par conséquent durable. Dans le parti ca- tholique, chacun comprenait qu'elle créait un État dans l'État. Désormais il y avait en France deux drapeaux et deux cultes; les protestants étaient amnistiés, remis en possession de leurs biens, déclarés admissibles à tous les emplois; leurs chefs recevaient des pensions et des terres ; ils mettaient pour deux ans garnison dans quatre pla. es de sûreté. De leur for- teresse de la Rochelle, devenue la citadelle du calvinisme, ils pouvaient lancer leurs vaisseaux sur les mers, donner la main à l'Angleterre et aux Pays-Bas, et porter au loin leur propa- gande. Comment croire que Charles IX, quelque jeune qu'il fût encore, que sa mère tout au moins, si cauteleuse et si avisée, aient franchement accepté un traité aussi menaçant pour leurs intérêts, qu'ils niaient pas vu le périlleux avenir que de telles garanties, que cette coexistence de deux gou- vernements hostiles par leurs principes créaient à l'autorité souveraine et à la religion de TÉfat, qui ne se séparait point alors du pouvoir civil ? Assurément Catherine et son fils n'avaient à ce moment aucun plan défini et arrêté : leurs tergiversations postérieures lo prouvent suffisamment; mais, si minces diplomates qu'on les suppose, il est malaisé d'admettre qu'ils n'aient pas exa- miné l'hypothèse où leurs efforts de conciliation échoueraient devant les exigences des protestants. Ils durent se dire qu'a- près tout, cette paix ignominieuse avait du moins cet avan- tage qu'elle permettait d'attirer les réformés à la cour, de 14 LA PRÉMÉDITATION surveiller et de paralyser leurs menées; s* ils devenaient trop dangereux, on tiendrait leur chefs sous la main, au milieu d'une population à laquelle il suffirait de lâcher la bride. Aller jusqu'au bout des concessions possibles, puis, au cas où tant d'avances resteraient infructueuses, profiter des circonstances pour étouffer l'ennemi dont on aurait endormi les mé6ances: telles furent vraisemblablement les arrière-pensées du Roi et de sa mère. Il se peut toutefois, comme le suppose M. Henri White, qu'il faille distinguer entre les sentiments de Charles IX et ceux de Catherine, croire à plus de sincérité chez l'un que chez l'autre. Le Roi semblait fier de l'édit de Saint-Germain, qu'il appelait son traité, sa paix. En le signant, il croyait don- ner une preuve publique de force et d'indépendance; il bra- vait tout à la fois son frère qui le désapprouvait, l'Espagne qui le déconseillait, et les Guise, alliés secrets de cette puissance. Certes, il n'est pas facile de voir clair dans cette âme trou- ble qui fut un mystère pour elle-^même. Tout indique pour- tant qu'après l'arrivée de Coligny à la cour, une révolution s'opéra dans l'esprit mobile de Charles IX, et qu'à partir de ce moment il devint sincère dans ses désirs de rapprochement et de conciliation. Lé désintéressement, la franchise de son hôte illustre firent ce miracle : il subit la contagion delà loyauté. Tenace, hautain, impérieux, passionné et ardent encore malgré ses cinquante-cinq ans (il venait de se remarier), Co- hgny, dont les mœurs austères étaient la critique vivante des scandales du Louvre, contrastait étrangement avec ce long et maigre jouvenceau, au dos légèrement voûté, au visage pâle, aux yeux jaunâtres et bilieux \ à la fois sceptique et crédule, > C'est le portrait qu'en trace Papyre Ifasson. Àrch, cur., YIIl, p. 354. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 15 nouclialant et impétueux, dissimulé et, dans ses moments d'irritation, indiscret jusqu'à l'imprudence, impressionnable surtout et nerveux, accessible par ce côté à la séduction des grandes idées et des grands caractères. Il y avait deux hommes dans ce prince de vingt ans, deux natures souvent en lutte, l'une rêveuse, l'autre violente. Tantôt mélancolique jusqu'au spleen, tantôt actif jusqu'à la furie^ il aimait la poésie, la musique, et aussi les durs exercices qui brisent le corps, les immenses battues, les grandes tueries d'animaux, le tout par accès. Il s'était fait pratiquer une forge dans les caves du Louvre, où il se plaisait à fabri- quer de belles armes, et l'on a écrit qu'après s'être laissé arracher l'ordre du massacre, il y courut pour étouffer ses remords et se mit à battre le fer furieusement. C'est là une fable que l'étude attentive de l'emploi de son temps pendant la néfaste soirée du 23 août fera tout à l'heure évanouir. Ce qui reste vrai, c'est l'étrangeté de ce tempérament où s'asso- ciaient tous les contraires. A certaines périodes d'affaissement succédaient des besoins subits d'activité désordonnée : le poëte était doublé d'une bête fauve. Aussi loin qu'il remontât dans ses souvenirs, il n'aperce- vait que tumultueuses agitations et scènes de carnage. Cette paix, qui était son œuvre, il voulut en profiter pour jouir de la vie, pour respirer, et comme il le dit lui-même, « pour s'esbattre et s'égayer ». C'est l'époque des beaux versa Ron- sard *, des longues promenades avec Marie Touchet dans les bois du Hallier. On l'applaudit, on l'aime. Il est heureux ; com- ment serait-il méchant? ' Il faut dire que ces vers à Ronsard, « les meilleurs que l'on connaisse publiés sous le nom d'un roi et peut-être les plus beaux de ce siècle o, ont vraisemblablement été remaniés par le sieur de tirades, qui le premier les publti éû 4 664 . 16 LA PRÉMÉDITATION III Pour régler les mesures propres à assurer l'exécution du liailé de paix, on avait envoyé à la Rochelle des commis- saires, à la tète desquels était le maréchal de Cossé. Goli- griy, Jeanne d'Albret, le fils et le neveu de cette reine, Henri de Navarre et le prince de Gondé, prirent part à ces confé- rences. C'est alors que furent jetées les premières bases du plan qui consistait à assurer la paix intérieure, en faisant, avec l'aide des protestants, la guerre à Philippe IL Par là on ouvrait un large dérivatif à l'esprit turbulent de la no- blesse calviniste, et cela de l'avis de l'amiral lui-même : « Nous ne pouvons plus tenir notre peuple », disait-il un peu plus tard. Le gage de l'alliance politique et le prix de cet appui de- vaient être le mariage du fils de Jeanne d'Albret avec Mar- guerite, sœur du Roi, que sa mère voulait, au contraire, unir à un prince catholique, le roi de Portugal. Le refus opposé par ce jeune prince à l'instigation de Philippe II, et la révolte de plus en plus imminente des Pays- Bas, donnèrent beaucoup à penser au roi Charles. Ces mal- heureuses provinces foulées par l'Espagne, accablées d'im- pôts, décimées par le duc d'Albe qui y fit tomber dix-huit mille tètes, abandonnées de l'Angleterre qui bénéficiait de leur ruine, n'attendaient pour s'armer qu'un signal de la France. Au mois de juillet 1571 , le comte Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, chef des révoltés, après s'être entendu à la Rochelle avec Coligny, se rendit déguisé à DE LA SAINT-BARTHÉLKMY. 17 Fontenay en Brie, où était la cour; il était accompagné de Téligny, gendre de l'amiral. Ce furent les Montmorency, chefs des Politiques, qui servirent d'intermédiaires entre lui et le Roi. Il fit luire aux yeux de ce prince les plus brillantes perspectives : Tannexion de TArtois et de la Flandre à la France serait le prix du concours combiné des forces royales et calvinistes. Le Roi fut séduit. Depuis la mort de sa sœur Elisabeth , femme de Philippe II, mort sur laquelle planaient les plus sinistres soupçons, il s'était progressivement éloigné de l'Espagne, moins encore dans des idées d'agrandissement et d'indépendance qu'en haine de son frère Henri, qui aspi- rait à prendre la direction des intérêts catholiques. Dans ce moment même, ce frère, Tenfant chéri de Catherine, essayait de faire échouer, en alléguant des scrupules religieux, les négociations entamées pour son mariage avec la reine d'An- gleterre. Le cardinal de Lorraine, au dire de Walsingham, lui avait promis, pour prix de ce refus, quatre cent mille écus à prendre sur les fonds du clergé. Charles comprit qu'entre Coligny et le duc d'Anjou, qui tiendraient dans leurs mains, l'un les protestants, l'autre les catholiques, il se verrait réduit au rôle le plus eiïacé et menacé d'être brisé par le choc de ces deux forces. Il opta pour celle qui servait le mieux ses visées d'ambition, secrètement encouragé par l'empereur Maximilien II, prince favorable aux calvinistes, et dont il venait d'épouser la fille. Peu sûr de sa mère, en hostilité ouverte avec son frère, surveillé de près par l'ambassadeur espagnol Alava, sentant gronder déjà les colères qu'une alliance avec les hérétiques devait déchaîner, Charles ne pouvait agir avec trop de cir- conspection et de secret. La présence de Coligny à la cour devenait indispensable. Une ordonnance royale l'autorisa à 18 L\ PRÉMÉDITATION s'y faire accompagner de cinquante gentilshommes. On con- vint que sa réception aurait lieu, non à Paris, où l'influence des Guise l'aurait rendue dangereuse, mais à Blois. Tou- jours prudente, Jeanne d'Albret n'accompagna point l'amiral et resta à la Rochelle, attendant Tissue des négociations dont le mariage de son fils allait être l'objet. Je glisse à dessein sur des faits bien connus; il suffit de montrer qu'à cette date Charles IX avait tout intérêt à s'ap- puyer sur Coligny, comme Coligny sur Charles IX. Pour Tun , il y allait de son rôle de roi, qui ne pouvait plus être sauvé que par la guerre; pour l'autre, du salut de la Ré- forme, qui s'effondrait si une guerre extérieure ne conden- sait ses éléments prêts à se dissoudre. Ce sont là deux vérités que M. Michelet a fait toucher du doigt. L'amiral arriva à Blois le 12 septembre 1571. On a sou- vent commenté les mots à double sens par lesquels le Roi l'accueillit : « Nous vous tenons enfin, mon père; vous ne nous échapperez pas quand vous voudrez. » Si ces paroles eussent contenu la sinistre équivoque qu'on a voulu y voir, Coligny et ses nombreux compagnons, dont la défiance était en éveil, n'auraient pas été assez simples pour s'y mé- prendre. L'ambassadeur d'Elisabeth, Walsingham, témoigne d'ailleurs de la sincérité des effusions et des bonnes inten- tions du monarque. Les actes, ici, sont d'accord avec les paroles. L'artiste est séduit par le diplomate. Charles rompt en visière à sa mère, qu'il appelle brouillonne; à son frère, qu'il essaye d'abord d'exiler en Angleterre, puis bientôt après en Pologne. Il comble son hôte de présents, l'indem- nise du pillage de son château de Châtillon-sur-Loing, lui rend sa place au conseil , et prouve enfin aux moins clair- voyants qu'il entend se gouverner désormais par ses seuls avis. Coligny apportait à la cour de Blois les plus vastes pro- DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 19 jets : il voulait à la fois arracher les Pays-Bas à l'Espagne et attaquer dans les Indes la puissance de Philippe IL Par ses conseils , Schomberg est envoyé à Dresde et à Berh'n ; il va offrir aux protestants allemands une alliance avec la France ; la liberté religieuse et la garantie de la paix de 1570 seront les bases de ce traité. L'amiral active enfin , au grand mé- contentement des Guise, les négociations du mariage de Henri de Navarre. Cette grande autorité du chef des huguenots, les conces- sions faites à son parti, émurent profondément les catho- liques : dans les réunions populaires, dans les confréries, dans les chaires des églises, des menaces retentirent. Une sourde appréhension envahissait tous les esprits ; à Paris et dans les grandes villes, où les luttes religieuses avaient porté leurs ravages, on sentait passer ce souffle qui précède la tempête. « En apprenant les nouvelles de la cour, écrit Montluc , je répétois chaque jour en moi-même que l'on fai- soit trop de caresses aux huguenots et qu'il y auroit du bruit. » Qu'elle ait été ou non activée et favorisée par des mesures préliminaires, l'explosion du 24 août n'en était pas moins préparée depuis longtemps par la nécessité des choses et l'antipathie des éléments mis en présence. IV Sur ces entrefaites , la nouvelle de la victoire de Lépante arriva à la cour. Don Juan d'Autriche avait battu les Turcs à la tête des forces réunies de l'Espagne , de Venise et du Pape. Grand sujet d'exaltation pour le parti catholique et de 20 LA PRÉMÉDITATION réflexions pour la Reine mèrel Elle n'eut pas de peine à dé- montrer qu'en de telles circonstances, une rupture avec le monarque espagnol était un acte non-seulement téméraire , mais presque insensé, si préliminairement on ne s'assurait l'aliiance de l'Angleterre. Le mariage d'Elisabeth avec Henri d*Anjou ayant définiti- vement échoué par les exigences calculées de ce dernier, Catherine ne se découragea pas pour si peu. Il lui restait un troisième fils, Alençon; elle le proposa intrépidement à la reine anglaise , plus âgée que lui de vingt et un ans : elle en avait trente-sept et le duc seize. Elisabeth trouva d'abord la disproportion choquante et le futur trop marqué de la petite vérole; mais elle se familiarisa bientôt avec cette idée, et comme gage de cette union, que le massacre de la Saint- Barthélémy devait faire avorter, elle consentit à un traité de défense mutuelle qui fut signé le 29 avril 1572. On rédigeait en môme temps le contrat de mariage de Marguerite avec Henri de Béarn, et Jeanne d'Albret s'était enfin décidée à paraître à la cour de Blois pour en discuter les conditions (4 mars). C'est à partir de ce moment surtout que les intérêts mis enjeu par la guerre et le mariage qu'on prépare simulta- nément se compliquent, et qu'il devient difficile de démêler les intentions cachées sous les actes et de décider si c'est la perfidie ou la bonne foi qui les inspire. Mais une question se pose ici d'elle-même. Catherine pou- vait-elle tout à la fois négocier le mariage d'un de ses fils avec une puissante reine protestante et méditer le meurtre du chef du protestantisme français? Ces deux visées sem- blent absolument contradictoires : dans tout esprit logique et bien ordonné, l'une eût nécessairement fait renoncer à l'autre. Chez Catherine, il en fut tout différemment, et il DE LA SÂINT-BÂRTUELEMY. 21 semble bien qu'elle poursuivit concurremment les deux buts, si opposés qu'ils fussent, prête à se rejeter vers le second, si elle manquaitl e premier. On la voit tout à la fois écrire lettre sur lettre, envoyer une solennelle ambassade en An- gleterre pour offrir la main du duc d'Âlençon à la Reine, se bercer même un instant de Tabsurde espoir de lui faire adopter comme héritière Marie Stuart, qu'elle rêve de marier au duc d*Anjou, et, dans le même moment, insister pour que l'union de sa fille Marguerite avec Henri de Navarre soit célébrée à Paris. Elle se réserve évidemment d'opter, selon Tissue et l'exigence des événements, pour celui de ces deux plans qui aura le plus de chances de succès : ou régner par le calvinisme avec Coligny et Elisabeth pour appuis, ou je détruire avec l'aide de Philippe II et des Guise. C'est ici le triomphe de l'indifférence indécise, duscepti- cisme religieux et politique. Sans idées fjxes, sans vues suivies, cette femme accepte toutes les éventualités, résolue à s'y accommoder et à en tirer le meilleur parti possible. Toute son habileté consiste à ne rien compromettre et à suivre à la fois deux pistes opposées. Elle ménagera Philippe et Elisabeth, elle fera bonne mine aux Guise et à Coligny; mais elle aura toujours en main le fil des deux intrigues, prête à s'accrocher à celui qui lui paraîtra le plus solide. Voilà pourquoi elle appuya les vaniteuses réclamations de Marguerite , qui n'admettait pas qu'une princesse royale pût se marier ailleurs qu'à Paris. Si Jeanne d'Albret et Coligny eussent résisté sur ce point, la Saint-Barthélémy n'aurait pas déshonoré notre histoire. En célébrant cette union à filois, Catherine perdait toute possibilité d'entraver la guerre de Flandre, qui dès le lendemain devait commencer; elle aban- donnait le Roi à l'ascendant désormais sans contre-poids de l'amiral. C'était l'échec irrémédiable de son système d'ater- 22 LA PRÉMÉDITATION moiement et de bascule, la fin d'une autorité qu'elle ne se résigna jamais à perdre. A Paris, au contraire, les chefs protestants étaient dans sa main ; toute liberté lui restait de se décider selon leurs agissements, selon la conduite qu'ils inspireraient au Roi. Si les noces vermeilles sont une preuve de préméditation, c'est uniquementsà ce point de vue et dans cette mesure. Marier Marguerite dans la capitale , ce n'était point préparer le meurtre de l'amiral; c'était seule- ment j en cas de nécessité ultérieure, s'en réserver la possi- bilité. Ces nuances psychologiques, cette analyse des flottantes et contradictoires velléités d'une âme trouble qui se complaît dans le vague et souvent s'ignore elle-même, paraîtront subtiles peut-être. On y répondra par les témoignages du pape Clément VIH et du cardinal d'Ossat, qui déposent d'une préméditation bien autrement formelle et résolue. Abordons donc tout de suite ces témoignages. A la nouvelle de l'union qu'on projetait entre la sœur du Roi Très-Chrétien et le fils d'une hérétique. Pie V s'était ému. Il avait chargé son neveu, le cardinal Alessandrino, envoyé comme légat aux cours de Madrid, de Lisbonne et de Paris pour préparer une ligue formidable contre le sultan Sélim, de témoigner de son opposition à ce mariage et de renouveler les propositions en faveur de Sébastien de Portu- gal. Alessandrino arriva à Blois au milieu de l'hiver : il était accompagné du "Général des Jésuites, François de Borgia : •K Charles IX, échw ' Soldan, le reçut avec déférence, mais DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 23 lui déclara que le mariage de Navarre était indispensable à la pacification du pays ; il ajouta, en termes généraux, que cela ne Tempêchait pas d'être dévoué au Pape et à la religion catholique, et que celle-ci n'aurait à souffrir aucun dommage par Tunion projetée*. » Si Charles se borna en effet à ces vagues assurances de dévouement au Pape et à la religion, on ne saurait tirer de ses paroles aucune induction propre à faire suspecter l'esprit dans lequel il faisait le mariage. Mais c'est ici qu'intervient le témoignage dont nous parlions tout à l'heure : il prête un tout autre caractère au langage du Roi et tendrait à établir que l'hymen projeté couvrait la plus abominable em- bûche. Lorsque, vingt-sept ans après la Saint-Barthélémy, le fils de Jeanne d'Albret, devenu roi sous le nom de Henri IV, en- treprit de faire dissoudre par le Souverain Pontife ce malheu- reux mariage qui avait été le prélude du massacre, il chargea d'Ossat de cette délicate négociation. HIppolyte Aldobrandini occupait alors la chaire de Saint-Pierre sous le nom de Clé- ment VIII : en qualité d'auditeur, il avait, en 1571, accom- pagné le légat Alessandrino dans son voyage à la cour de France, et voici ce qu'il raconta à d'Ossat, qui transmit son récit au ministre Villeroy, dans une lettre en date du 22 sep- tembre 1599. A la fin d'une audience donnée par Charles IX à Alessan- drino, un jour que ce dernier s'était montré plus pressant qu'à l'ordinaire, le Roi le prit par la main et lui parla en ces termes : « Monsieur le cardinal, tout ce que vous me dites est bon, et j'en remercie le Pape et vous. Si f avais quelque autre moyen de me venger de mes ennemis, je ne ferais point * La France et la Saint-Barthélémy, p. 45. 24 LÀ PRÉMÉDITATION ce mariage; mais je n*ai pas d*autre moyen que celui-ci . » Après avoir raconté cette anecdote à d'Ossat, Clément VIII ajouta que « lorsque là nouvelle de la Saint-Barthélémy vint à Rome, ledit cardinal Alessandrino s* écria : Loué soit Dieu 1 le roi de France m* a tenu sa promesse, » Un tel récit, on le pense bien, a fortement embarrassé les historiens qui nient toute dissimulation chez Charles IX et ne pensent point que le mariage de sa sœur ait été un piège tendu aux calvinistes. M. Henri Martin, qui n'admet pas la préméditation, croit se tirer d'embarras en supposant que a ces ennemis » dont parlait le roi de France et que le légat prenait pour les huguenot , étaient les Espagnols*. Les Espagnols 1 M. Henri Martin y a-t-il bien réfléchi? La date exacte de l'audience oi!i auraient été prononcées les fa- tales paroles es tdifliciie à préciser : il semble sûr seulement qu'elle se place dans l'hiver de 1571, puisque le cardinal Alessandrino ne quitta la cour qu'à la fin de février 1572. On était donc soit à la veille, soit au lendemain de la bataille de Lépante, dont la cour reçut la nouvelle le 29 octobre, au château de Yaujour^. Et c'est dans un pareil moment, quand les vaisseaux du Pape combattaient à côté de ceux de l'Es- pagne, quand Philippe II adressait au roi de France une hau- taine demande d'explications, quand tout faisait une loi de ne pas précipiter une rupture, c'est alors que Charles eût fait une telle confidence au représentant du meilleur allié du mo- narque espagnol 1 Autant eût valu la lui faire à lui-même. Du reste. Clément YIII ne se borna pas à raconter verbale- ^ Lettrée du cardinal d'Ossal, liv. V, 26. « Histoire de France, t. IX, p. 290. ^ Itinéraire des rois de France, dans le Becueilde pièces fugitives du mar- quis d'Aubais. D après cet itinéraire, la cour éiaii à Blois le 5 septembre 4 571, à Vaujour le 29 octobre, à Blois entre le 5 novembre et dans la première quinzaine de décembre. DE LA SÂINT-BÂRTUÉLEMY. 25 ment à d*Ossat ce qu'il avait appris du légat Alessandrino touchant le mariage de Navarre et les préparations de la Saint-Bartli6lemy. Il lui envoya, des mêmes faits, une rela- tion dont il était l'auteur, et il y a des motifs de croire que c'est celle qui se trouve aujourd'hui parmi les manuscrits du marquis Capponi. Le langage, que cette relation écrite met dans la bouche de Charles IX est plus clair encore que dans le texte de d'Ossat et ne laisse place à aucun doute : « Notifiez au Souverain Pontife et assurez-le que tout ce que j'ai fait et ferai pour ce mariage n'a pas d'autre but que de me venger des ennemis do D eu et du royaume, et de punir de si perfides rebelles, comme l'événement le montrera, n'en pouvant dire davantage ^ » Point d'équivoque dans ce langage, point de doute pos- sible sur le sens qu'il renferme. A-t-il vraiment été tenu? C'est une autre question, et celle-là seule est sujette à controverse. Des deux versions que nous en avons, la première; celle que d'Ossat tenait de la bouche de Clément YIH, est beau- coup moins précise que la seconde en date, rédigée ensuite et envoyée au cardinal français. Si nons avions celle d'Alessan- drino lui-même, il est fort à croire qu'elle nous semblerait encore moins nette et moins affirmative. L'exclamation de ce légat, à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, en est la preuve. Ainsi que l'a remarqué M. Alfred Maury, c'est par voie d'in- terprétation qu'Alessandrino reconnaissait dans ce coup d'État la confirmation de ce qui lui avait été dit à mots cou- verts. Il y a toute vraisemblance que les paroles échap- * a Et puniendi tam infidos rebelles, ut evcntus ipse doccbit; nec aliud vobis amplius significare possum. » — Le toxte latin a été publié dans un article du North liriiish lieview d'octobre 18C9, no 101, et reproduit par M. Alfred Maury, dans le Journal des savants de septembre 1871, note de la p. 433. 2 26 LA PRÉMÉDITATION pées au Roi n'accusaient 'pas autre chose qu'un vague et lointain projet de ranger par un procédé quelconque les huguenots à l'obéissance, mais que, ni sur les moyens, ni sur l'époque, rien de positif ne fut formulé. C'est ce que prouve une lettre de ce même Alessandrino à Rusticucci, datée de Lyon le 6 mars 1572 : elle fait partie de la bibliothèque Corsini, à Rome, et se termine par ces mots : « Bien que je n'aie obtenu de ces majestés ni quant à la ligue (contre les Turcs), ni quant au mariage, aucune résolu- tion conforme aux vœux de Sa Sainteté, je puis dire pour- tant qu'tà cause de certaines particularités que je rapporterai oralement à notre saint-père, je ne pars pas comme quel- qu'un qui n'aurait fait rien que de mauvaises affaires K » Quelles étaient ces particularités que le légat devait rap- porter verbalement à son oncle ? Il est clair d'abord qu'elles pouvaient avoir trait à la ligue contre Sélim II, qui était le principal objet delà mission con- fiée à l'ambassadeur romain et dans laquelle le gouverne- ment français ne crut pas devoir entrer. Gabuzio, auteur d'une Vie de Pie V, suppose qu'il s'agissait de la conversion du prince de Navarre, qu'on avait fait espérer au légat*. Une lettre fut en effet écrite dans ce sens par le Roi à M. de Ferrails, son ambassadeur à Rome ; mais loin de se ber- cer de l'espérance de voir Marguerite ramener son futur époux à la foi catholique, le Saint-Père répondit qu'il était à craindre plutôt qu'elle ne fût elle-même pervertie par lui '. Dans tous les cas, les termes employés par Alessandrino ne permettent pas de croire que les particularités dont il s'agit * « Posso dire di non patirmi affato maie expedito. » — Voyez le texte dans Soldan, p. 45 et i28, et dans Ranke, t. I«<', p. 309, note. * De viia et rébus yestis Pu V. Rome, 1605, p. 150, 3 Lettres de S. Pie T, p. 123. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 27 eussent trait à un fait aussi considérable que Textermination en masse des hérétiques. Le légat ne pouvait faire allusion qu'à une promesse de médiocre intérêt ; autrement il n'eût pas écrit : « Je ne pars pas comme un homme qui a tout à fait échoué » ; il ne se fût pas représenté, pour employer un terme vulgaire, mais qui rend assez exactement le sens des mots maie expedito, comme un chasseur qui ne revient pas absolument bredouille. Cette lettre d'Alessandrino est donc en contradiction for- melle avec les paroles que Clément VIÏI déclarait avoir recueillies de sa bouche. Elle ne Test pas moins avec le langage que tint ce cardinal en prenant congé de Charles IX. Le Roi ayant ôté de son doigt un anneau où brillait un diamant de six cents écus et pressant le légat de l'accepter comme un gage de son affectueuse soumission au Saint-Père, celui-ci refusa en disant d'un air piqué dont le monarque parut offensé : « Le plus précieux des joyaux de Votre Ma- jesté n'est que de la boue aux yeux des fidèles, puisque votre zèle pour la religion catholique s'est tellement refroidi. » Telle est du moins l'histoire racontée par Capilupi, qui écri- vait à Rome dans l'année même de la Saint-Barthélémy et qui, fort empressé à recueillir tout ce qui peut établir la préméditation du crime, n'eût point admis sans preuve une anecdote qui la contredit ^ Après tant d'années écoulées, il n'est pas bien étonnant que la mémoire de Clément VIII ne fût pas très-sûre et qu'il * Le Stratagème de Charles IX, ap. Arc. cur., I'» série, t. VII, p. 417 Dans le même sens, on peut lire La Popelinière, Histoire de France, 1 581 , t. II, f° 22. Voyez toutefois, dans un sens tout différent, Gatenâ [VUa del papa Pio V, Rome, 1686j in-4", p. 197), d'après lequel la bague devait servir, en quelque sorte, de gage que le Roi tiendrait parole. M Soldan a réfuté cette fable : la France et la Sainl-Barlhélemy , p. 128. 28 LA PRÉMÉDITATION ait prêté au récit jadis par lui recueilli de la bouche du légat un sens plus précis et plus approprié aux faits ulté- rieurs que celui que ce récit avait eu réellement. Qui ne sait combien les événements, ceux surtout qui sont tragi- ques, se chargent de particularités accessoires, se métamor- phosent et s'aggravent en passant de bouche en bouche ? Autre hypothèse bien plus vraisemblable encore. Ce pape a dû mettre dans la bouche du roi de France des paroles que son interlocuteur avait attribuées à Catherine de Médi- cis. J'ai souligné à dessein les mots : <( ces majestés » qui fi- gurent dans une lettre d'Alessandrino à Rusticucci. Us prouvent que le légat, dans ses efforts pour conclure une ligue et pour rompre le mariage, avait échoué aussi bien près de Catherine que près de son fils ; mais rien ne dit que ce ne soit pas d'elle seule qu'il ait reçu les confidences incon- nues et très-certainement assez vagues qu'il se proposait de rapporter verbalement au Saint-Père. Cette explication concilie tout; elle est en harmonie avec la bonne foi du roi vis-à-vis des réformés, à partir de l'é- poque où l'influence de Goligny s'exerça sur lui sans par- tage, en même t^mps qu'elle s'accorde avec la politique ex- pectante de Catherine, uniquement occupée à flatter toutes les factions et à n'en désespérer aucune. VI Il ne faudrait pas croire que le mariage de sa fille avec le jeune roi huguenot fût antipathique à cette femme, digne héritière du prince à qui Machiavel dédia son célèbre traité. iJ DE LA SAINt-BARTHÉLKMY. 29 Absolument étrangère à tout principe supérieur de politique, n en connaissant pas d'autre que son intérêt et celui de sa race, n'ayant aucun système arrêté de gouvernement, elle se ménageait un point d'appui dans tous les partis, disposée d'avance à bénéGcier de leur victoire ou de leur défaite. Par son conseil, le duc d'Anjou, le second de ses fils encore vivants, avait fait cause commune avec les Guise, tandis que le troisième, le duc d'Alençon, s'était rapproché des Montmorency. Sa fille aînée étant mariée dans la maison de Lorraine, il était naturel qu'elle vît avec plaisir la plus jeune entrer dans la maison de Bourbon : par là, catholiques et protestants devenaient ses alliés ; elle prenait pied dans chaque camp. Elle voulait bien unir sa fille à un prince hérétique et son plus jeune fils à une reine excommuniée, mais non pas dé- clarer la guerre au plus puissant représentant de la tradition catholique. C'était là un parti trop tranché pour elle. Mais que les huguenots entamassent les hostilités, si la chance des armes tournait en leur faveur, tout de suite elle serait à eux. Cavaili raconte que le Roi et sa mère donnèrent leur parole à Coligny et firent même dire au prince d'Orange de commen- cer, en promettant de ne pas l'abandonner '. Celte rouerie eut de terribles conséquences. Soit que Charles IX ait cru que sa mère lui laissait la bride sur le cou, soit que, plus franc qu'elle et plus osé, il jugeât ses tergiversations indignes d'un souverain, toujours est-il qu'à Tinsu de Catherine, il mit secrètement à la disposition de l'amiral des sommes considérables qui permirent de réunir quatre mille hommes. Il s'agissait de secourir Mons, prise par Louis de Nassau et assiégée bientôt après par le duc d'Albe. * La Saint-Barthélémy devant le sénat Je Venise. — Bslalions dts a^vibaKadeurs Mxchieli et Cavaili, p. 70 30 LÀ PRÉMÉDITATION a Si raffaire eût réussi, écrit Cavalli, je ne sais ce que le Roi aurait fait après cela. Mais elle échoua : Genlis, qui commandait la petite armée, fut battu (il juillet 1572), et le duc d'Albe saisit la preuve authentique de la participation de Charles IX à tous ces mouvements. J'ai entre les mains, écrit-il à Zayas, une lettre du roi de France, qui vous frap- perait de stupeur si vous la voyiez ^ » Il usa de la torture pour faire confesser à Genlis et aux autres principaux pri- sonniers qu'ils étaient partis non-seulement au su, mais par ordre du Roi. Au dire de Michieli, Famiral exploita habilement cette conduite du duc et « jeta le Roi dans une telle indignation qu'il ne pouvait se contenir quand il était avec ses confi- dents; il éclatait en fureur et s'écriait avec les marques de la plus violente fureur : « Savez-vous ? le duc d'Albe me « fait mon procès. " Ceci joint aux termes insolents et furieux employés quelque temps auparavant par le duc envers l'agent du Roi résidant auprès de lui, il ne fut pas difficile à l'ami- ral, en l'absence de la Reine, de pousser de nouveau le Roi à la guerre. Pendant cinq ou six jours de suite, elle fut con- sidérée comme fermement résolue, et l'on en parla publique- ment comme d'une chose arrêtée *. Sûr du Roi et disposant du trésor, Coliguy faisait lever trois mille hommes, dont on confiait le commandement à Yillars ; il faisait espérer au prince d'Orange douze mille arquebusiers et trois mille chevaux. Pour ces graves préparatifs, on mettait à proGt l'absence de Catherine qui était allée à la rencontre de la duchesse de Lorraine, sa Glle, tombée malade au cours du voyage qu'elle * Lettre du duc d'Albe, en date du 19 juillet 1572, dans la Correspon- dance de Philippe II, publiée par M. GacharD| t. il, p. S69. Relation de Michieli, p. 9. DE LÀ SÂlNT-BARTHlËLEMY. 31 faisait pour assister au mariage de sa sœur. Mais la Reine avait laissé à la cour deux espions dévoués à ses intérêts et qui l'avertirent. Irritée qu'une telle entreprise eût pu se décider sans elle, effrayée du danger qui menaçait son au- torité, elle accourut près du Roi qui chassait à Montpi- peau. C'est alors qu'eut lieu cette scène que Tavannes nous a conservée et où l'habile comédienne fit parler tour à tour le désespoir, les larmes, la menace, s'adressant successi- vement à la vanité et à la peur, montrant le péril des pro- jets inconsidérés qui s'attaquaient au vainqueur de Lépante, les huguenots ne recherchant cette guerre que pour asser- vir le Roi et la France. Elle ne sera pas témoin de cette hu- miliation. Puisque Goligny est désormais le « deuxième roy », elle le laissera gouverner au milieu d'inévitables écueils : elle se retirera à Florence, et d'Anjou la suivra, afin d'éviter les coups des ennemis qu'il s'est faits, en exposant sa vie pour conserver celle de son frère. « Cette harangue artifi- cielle esmeut, étonne, épouvante le Roy, qui s'esmerveille de ses conseils révéliez, les avoue, demande pardon, promet obéissance*. » L'Italienne ne veut rien entendre; elle se retire à Monceaux, où le Roi la suit, moins touché de ses larmes qu'effrayé des menaces qu'il sent gronder au fond de ce feint désespoir. Cette scène dut être jouée un peu avant le 10 août, comme le prouve une lettre de Walsingham qui y fait allu- sion et qui porte cette date. Elle équivalait à une déclaration de guerre : Coligny et la Reine mère étaient désormais en lutte ouverte. N'osant avouer à l'amiral le revirement ac- * Mém. de Gaspard de Saulx^Tavannes, coll. Petitot, 4"série, t» XXV p. 416. — ' Toctain des massacreurs, p. 77. 32 LA PRÉMÉDITATION compli dans son esprit sous la pression de Tautorité ma- ternelle, Charles lui proposa de convoquer un conseil où la question brûlante du moment, l'intervention à main armée en faveur des Néerlandais, serait examinée. Le conseil fut unanime à repousser les visées belliqueuses de l'amiral : (' Madame, dit-il alors en se tournant vers la Reine, le Roi se refuse à entreprendre cette guerre : Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne sera peut-être pas en son pouvoir de se retirer I » Telle est du moins la version de Michieli K Celle de Ta- vannes n'en diffère que par les termes : « Les huguenots ne peuvent oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572 : Faites la guerre aux Espagnols, Sire, ou nous serons con- traints de vous la faire; nous ne pouvons plus tenir notre peuple, w Certes la conscience moderne ne saurait admettre de justification pour un coup d'État tel que celui de» la Sant-Barthélemy; mais si Ton tenait à plaider les circon- stances atténuantes, c'est dans cette audacieuse bravade de l'amiral qu'il faudrait les chercher. On en pallia le sens trop clair : le vieux capitaine n'avait entendu parler qi.e du prince d'Orange. Abandonné du Roi et repoussé par les Espagnols, il se retirerait en France, et il faudrait prendre les armes pour l'en chasser*. Charles se contenta peut-être de cette explication, mais Catherine ne s*y laissa pas prendre. On était bien en face d'une quatrième guerre civile dont Coligny serait le chef, qu'il le voulût ou non. « Ceci examiné par la Reine avec la plus grande attention fut, avec les autres considérations, la raison principale qui fit hâter sa mort^ » ' Relation, p. 14. « Ibid, "» Ibid,, p. 75. . i. DE LA SAINT'BÂRTUÉLEMY. 38 VII Telle fut la raison politique de l'attentat contre Coligiiy : il y en eut une autre toute personnelle au duc d'Anjou et à sa mère, et celle-là fut de beaucoup la plus déterminante. Si le jeune roi fût resté fidèle aux promesses que Cathe- rine lui avait arrachées à Montpipeau et à Monceaux, cette terrible extrémité eût probablement été écartée. On aurait, une fois encore, couvert la France de sang et de ruines, mais on l'aurait fait comme précédemment, à ciel ouvert, épée contre épée. Mais Charles avait à peiné vingt-deux ans; des fumées de gloire lui montaient au cerveau ; les projets mal dissimulés de son frère, l'orgueil de Philippe II, l'attitude altière des Guise lui étaient des tableaux insupportables. H retomba sous la despotique influence de l'amiral, il appuya ses in- tances auprès d'Elisabeth pour obtenir un concours actif et faire suspendre l'ordre de rappel qu'elle venait d'adresser à ses sujets résidant aux Pays-Bas. Bien plus, il expédia à Biron, grand maître de l'artillerie, connu pour son dévouement à la Réforme, l'ordre de faire un relevé des canons et des munitions dont on pouvait immédiatement disposer. Sa lettre, adressée à d'Humières, est datée de Blois le 13 août K *Bib!. nation., m»., n® 8692, f© 36. Charles IX était revenu à Blois après la scène de Montpipeau. Ce château n'était pas en Brie, comme le dit M. Henri Martin, t. IX, p. 34 3, mais sur la lisière de la forêt d*0r léans, à trois lieues de cette ville, à dix pn' to" de '•elle de Blois. 34 LÀ PRÉMÉDITATION Il dut quitter cette ville le lendemain pour se rendre à Paris, où l'appelait le mariage de sa sœur. Ce premier mariage mixte, sujet d*indignation et d'effroi pour les âmes catholiques, allait s'accomplir sous les plus sombres pronostics. Il avait été retardé par la mort de Jeanne d'Albret, que beaucoup attribuaient au poison. Un écrit pro- testant nomme même celui qui aurait fourni le toxique ^ C'est là une accusation dont la critique a depuis longtemps fait justice. Le Roi ordonna l'autopsie, et les médecins im- partiaux constatèrent que la mort de la reine de Navarre était le résultat « d'une apostume au poumon droit ». Si Coligny eût conçu des soupçons sérieux , il ne fût pas venu à Paris. Les raisonnements de M. Micheiet sur ce point sont plus éloquents que solides '. Elisabeth n'eût pas reculé; les protestants du Nord n'eussent pas lâché pied, parce que les noces du petit prince béarnais auraient été célébrées à Blois au lieu de l'être dans la capitale. Assez de rumeurs me- naçantes, assez de sinistres prédictions avertissaient Tamiral, assez de gens lui répétaient que ces noces auraient des li- vrées vermeilles. Il crut à la sincérité du Roi, et, bien que l'événement ait démenti sa confiance, il avait raison d'y croire. Charles fit tout ce qu'il put pour assurer la sécurité de ses hôtes. Lui aussi, il sentait venir l'orage. Il devinait bien qu'entre Coligny et les Guise le moindre prétexte suffi- rait pour allumer un conflit, et que sa mère prendrait parti dans le combat. Il obtint des deux partis le serment solennel de ne rien entreprendre qui pût troubler la paix publique; il fit même défendre de porter des armes à quiconque n'en avait pas le droit. Sachant que les Guise se rendaient aux ^ V. DiNOTuus, De bello civili Gallico, Bùle, 4 582, p. 338, et les Mémoires de l'État de France sous Charles IX. * Guerres de religion, p. 403. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 35 noces accompagnés de leur nombreuse clientèle de volon- taires et de pauvres gentilshommes, il proposa à l'amiral de faire venir à Paris une partie de ses gardes pour veiller à Tordre. Coligny y consentit, et l'on appela douze cents arque- busiers. Ce furent ces troupes qui se montrèrent les plus ardentes au massacre ; mais la mesure était si naturelle et si bien commandée par les circonstances qu'on ne saurait, sans parti pris , y chercher une arrière-pensée perfide. Ce que Charles ne pouvait conjurer, c'était l'irritation de cette grande ville, en voyant défiler dans ses rues ces hom- mes à l'air austère et farouche, qui lui rappelaient dix ans de guerre et d'humiliations , tant d'incendies , de meurtres et de pillages; c'était surtout la tempête qui grossissait dans le cœur de sa mère. Catherine, il le sentait bien, n'avait plus d'illusions : le Roi lui échappait, et avec le Roi, le pouvoir. Sa lutte avec Coligny entrait dans sa dernière phase. La situation était telle que la perte de l'un ou de l'autre en devenait le dénoûment inévitable. Une scène qui eut lieu , vers cette époque , entre Charles et son frère, jette un jour décisif sur cette situation et sur les périls qu'elle comportait. C'est d'Anjou lui-même qui nous en a transmis le récit. Il entra un jour dans l'appartement du Roi, au mo- ment où Tamirai venait d'en sortir. « Sitôt que le Roy m'eut aperçu, sans me rien dire, il commença à se promener fu- rieusement et à grands pas, me regardant souvent de tra- vers et de fort mauvais œil, mettant la main sur sa dague et d'une façon si animeuse que je n'attendois d'autre chose sinon qu'il me vînt colleter pour me poignarder K » Profi- tant d'un moment où son frère lui tournait le dos, Henri ' Discours du roy Henri III à un personnage d'honneur et de qualité estant près de Sa Majesté, à Cracovie, des causes et motifs de la Sainct'Bar* 36 LA PRÉMÉDITATION s'esquiva et courut aussitôt chez sa mère, à qui il raconta le danger auquel il venait d'échapper. La solidarité était pro- fonde entre eux : vouloir frapper l'un, c'était menacer l'autre. Ils connaissaient Charles IX , nature nerveuse , impression- nable, extrême en tout, subitement accessible aux plus fu- rieux emportements. Persuadés que ses mauvais desseins étaient inspirés par l'amiral, sans plus tarder, ils résolurent .définitivement de s'en défaire. Avant de dire le moyen auquel ils s'arrêtèrent, il convient d'introduire ici une dépêche secrète inspirée par Philippe II, et qui n'est connue que depuis peu d'années, grâce à la pu- blication qu'en a faite le P. Theiner K Elle dut exercer la plus grande influence sur leurs décisions , car elle contient le programme de la Saint-Barthélémy telle que l'entendait et la conseillait le monarque espagnol, telle que ses auteurs la comprirent d'abord. Écrite de Madrid le 5 août par l'arche- vêque de Rossano, nonce apostolique près du Roi Catholique, cette dépêche est adressée au cardinal de Côme, secrétaire d'État de Grégoire XIII. Comme elle passa par Rome avant d'arriver à Paris , elle ne put guère parvenir dans cette der- nière ville avant le 15 août, peu après les ordres significatifs donnés par le Roi à Biron quelques jours avant le mariage de Marguerite, qui eut lieu le 18 *. Madrid, 5 août 1572. Le Roi me charge de dire que la défaite des huguenots en Flandre (à Mons) est d^une plus grande importance qu^on ne croyait, car les plus braves chefs des huguenots français y ont été tués ou faits prisonniers; thélemy, ap. coll. Petitot, i'» série, t. XLIV, p. 499. On croit que le per- sonnage f^ qui ce récit s adresse est Miron, médecin de Henri III. 1 Annales erclesiaatici, etc. Rome, 1856, t I«', p. 327, 328. 3 Ce mariage avait été précédé de celui du prince de Gondô avec Marie de Clèves, célébré au château de Blandy, près Melun, non pas le 40 août DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 37 qu'à tout bien conskîércr, cet événement sera encore plus utile au roi de France qu'à lui-même. Que si Sa Majesté Très-Chrétienne est dans l'intention de purger son royaume de ses emiemis, le moment est venu, et quVn s'entendant avec lui (Philippe II), il pourrait détruire ce qui en reste. Surtout à présent que l'amiral est à Paris, dont le peuple est attaché à la religion catholique et à son roi, il lui serait facile (à lui Charles IX) de le faire disparaître pour toujours. Que lui, Philippe, em- ploiera toute sa puissance et toute son énergie à délivrer ce royaume (de France) et à le rétablir dans son ancienne sécurité et dans son an- cienne splendeur. Du reste, il ne laissera pas, autant que je puis le comprendre, de faire des ouvertures dans ce sens au Roi Très-Chretien et d'offrir ses services. Le duc d'Albe lui a écrit qu'après avoir détrait un si grand nombre d'ennemis de sa couronne, il mettait toutes ses forces à sa disposition pour le débarrasser de ceux qui restaient. Ainsi que Ta remarqué M. Boularic dans un judicieux article destiné à faire connaître les pièces relatives à la Saint- Barthélémy, qu'a publiées le P. Theiner, d'après les archives du Vatican ', il n*est pas probable que l'ambassadeur espa- gnol ait osé transmettre ces conseils à Charles IX, dont il devait connaître les dispositions favorables à l'égard de l'ami- ral; mais il s'aboucha sans doute avec Catherine et le duc d*Anjou. L'hypothèse est tout à fait vraisemblable, et l'idée ne pouvait manquer d'être bien accueillie , car c'est juste- ment celle que l'ex-régente gardait depuis longtemps au plus profond de son âme, comme une ressource suprême, celle qui lui avait été suggérée en 1565 pendant les conférences de Bayonne, et que le duc de Fcrrare avait depuis maintes fois reproduites. Seulement Philippe II ne se bornait pas à conseiller le meurtre de Goligny, et M. Georges Gandy paraît 4 572, comme le dit M. de Bouille (Hist. des Guise, t. Il, p. 396), mais en juillet, ainsi que l'atteste le P. Anselme. M. le duc d'Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, t. Il, p. 98, a adopté cette dernière date. Si ce mariage avait été célébré le 40 août, le Roi aurait pu difficile- ment être à Blois le 13. ' liibliothèque de l'École des charles, Se série, t. III, p. 12. 'A 38 LA PRÉMÉDITATION s'illusionner étrangement en affirmant qu'aux yeux du mo- narque espagnol cette mort suffisait. Le Roi Catliolique offrait, en outre, de mettre, aussitôt après ce meurtre accompli , ses troupes aux ordres du roi de France pour purger son royaume du reste de ses ennemis. Mais, hâtons-nous de le reconnaître, malgré la joie sauvage que Philippe manifesta ensuite à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, ce qu'il conseillait là, c'était Textermination par la guerre. Si inégale qu'eût été la lutte, elle n'eût pas eu du moins le caractère d'un massacre. VJII On comprend de quel poids une telle lettre , tombant au milieu des terribles préoccupations de Catherine et de son fils chéri, dut être dans leur détermination. Sous l'émotion de cette scène où le Roi avait menacé son frère du poignard, ils tinrent conseil et firent appeler madame de Nemours. C'était la veuve du grand Guise, assassiné par Poltrot : elle portait une haine implacable à Cohgny, qu'elle accusait d'avoir trempé dans le meurtre de son premier époux. Italienne comme la Reine, issue de la maison d'Esté, cette femme avait souvent et sans succès demandé vengeance. Dans son discours de Cracovie , Henri III prétend qu'elle seule fut mise dans la confidence, et que, séance tenante, l'assassinat de l'amiral ayant été résolu , on envoya chercher un capitaine gascon qui fut jugé « assez hasardeux pour l'entreprendre, mais non assez prudent pour l'exécuter ». Mais le nonce Salviati témoigne de la participation du duc de Guise au DE LA SAINT-BARTIJÉLEMY. 39 complot K Non moins TÎndicatif que sa mère , ce jeune homme proposa de tuer Tamirai d'un coup d'arquebuse, au milieu . du cercle de la Reine ^. Le texte italien donne même lieu de supposer que, dans sa pensée , c'était madame de Nemours elle-même qui devait tirer le coup ; telle est du moins l'inter- prétation littérale adoptée par M. Ranke ^ et que M. Boutaric a contestée. Après réflexion, on convint de confier le guet-apens à Maurevel. C'était, on se le rappelle, cet homme de sac et de corde qui, pendant la dernière guerre, choisi déjà pour assas- siner Coligny, avait frappé à sa place le brave de Mouy*. En récompense de ce haut fait, on lui avait conféré le collier de l'Ordre. En appelant Henri de Guise et sa mère à prendre part au complot, Catherine avait une arrière-pensée aussi habile que perfide : elle espérait les rendre seuls responsables du sang versé. C'est ce que Tavannes donne à entendre quand il dit que, « croyant tout le parti huguenot consister en sa tête, et espérant parle mariage de sa fille rhabiller tout, elle résout l'exécution, et de se couvrir du prétexte de ceux de Guise dont Tamiral avait aidé à faire tuer le père ». Ces mots jet- tent une certaine lumière sur la date du complot et sur l'époque choisie pour son exécution. Il est probable que l'as- * Tbenier, Annales, etc., Mantissa documenlorum, t. I"', p. 330. ^ Bist. de France, etc., t. I*', p. 306. * Art. cité, note de la page 24. Voici la phrase dont le sens est en litige : « Mma de Nemours fut da M. de Guise suo figlio stimulata a tirare Tarchibusata mentre l'Amiraglio fusse con la Régente. » M. Ranke fait re- marquer qu'à cette époque les dames de la cour apprenaient à la chasse l'usage des armes à feu. * Mém. de Tavannes, p. 293. En 1 ô83, Maurevel fut tué par Claude de Mouy, fils de celui qu'il avait assassiné quatorze ans auparavant. Il était riche alors, Philippe II lui ayant donné 6,000 écus, en récompense du gaetrapens du 32 août 1572. 40 LA PRÉMÉDITATION sassinat devait précéder le mariage, qui eut lieu le 18 août; mais Maurevel fut obligé d'épier plusieurs jours de suite sa victime. ConstatG^ns ici, une fois de plus, à quel fil léger sont sus- pendus les plus grands événements. Si, dans la matinée du 22 août, Goligny n'avait pas eu l'idée d'aller voir le Roi en voisin avec des mules éculées, il fût mort ce jour-là, et la Saint-Bartliélemy eût été évitée. « Il restait encore à faire divers tournois, écrit l'ambassa- deur de Venise; mais tandis que tout le monde ne songeait qu'à ses plaisirs, le vendredi matin, vers l'heure du dîner, pendant que l'amiral rciournait à pied à son logis voisin du Louvre ^ et lisait une lettre tout en marchant, une arque* busade lui fut tirée d'une fenêtre qui commandait la rue un peu obliquement. Mais elle ne fit pas l'effet attendu, qui était de le frapper à la poitrine; car l'amiral, ayant par hasard des pantoufles aux pieds et marchant un peu difficilement parce qu'elles étaient larges , voulut les ôter pour les donner à un page, et il vint à 'porter son corps un peu en arrière, de sorte que la balle, après avoir touché et emporté un doigt de sa main gauche, atteignit le bras droit jusqu'au poignet, le traversa de part en part et glissa jusqu'au coude. S'il avait continué sa marche et son mouvement, elle le frappait à la poitrine et l'expédiait. c Lorsqu'on apprit la chose, il y eut, comme on peut le penser, une très-grande émotion partout et surtout à la cour, et tout le monde croyait que c'était M. de Guise qui avait fait tirer pour venger son père, attendu que la fenêtre d'où * Où était ce logis? Presque tous les historiens le placent dans la rue do Béthisy; M. Edouard Fournier opine pour l'hôtel de Ponthieu, rue des Fossés-Saint Germain-rAuxerrois, et ses raisons paraissent solides."-* Paris démoli. Aubry, 1855. DE LA SAINT-BARTIIÉLEMY. 41 partit le coup dépendait du logis de sa mère, et que ce logis avait été, dans ce but et à dessein, laissé vacant par madame de Nemours, qui s'était retirée dans un autre ^ » Sur ce dernier point, Michieli est contredit par Salviati, d'accord en cela avec Pierre Matthieu : la maison d'où partit le coup appartenait à Villemur, précepteur du duc de Guise. Au dire de Tavannes, c'était celle de Chailly, maître d'hôtel du duc d'Aumale, oncle de ce prince. Dans tous les cas, son propriétaire tenait de près à la famille de Lorraine. Il paraît, de plus , que le meurtrier s'enfuit sur un cheval tout pré- paré, sorti des écuries de Henri de Guise. Catherine, comme on voit, n'avait rien négligô our que les soupçons portas- sent uniquement sur ses complices : faire égorger Coligny par les Guise, puis les Guise par les amis de Coligny, c'eût été le triomphe de l'art. ji|, de fait, il s'en fallût de peu, au dire encore de Michieli , que le jour même , ceux de la religion n'allassent tous en armes au Louvre , où logeait M. de Guise, pour le tuer jusque dans sa chambre. « Si on en était venu là, il y avait fort à craindre qu'il s'en fût suivi un furieux combat , et qu'on n'eût pas épargné les frères du Roi , ni le Roi lui-même. » C'eût été bien à tort, car Charles IX fut sincère dans la violente colère qu'il manifesta à la première nouvelle de l'attentat. On sait qu'il jouait à la paume avec le duc de « * lieîation, p. 28 et 21. Le chevalier Cavriana, dans une lettre adressée au secrétaire d'État, Concini, à Florence, donne des détails à peu prés semblables : « Le bonheur de l'amiral voulut qu'il eût aux pieds des mules qui l'empêchaient de marchera son aise. Pendant qu'il battait la terre du pied droit pour les mieux enfoncer et qu'il se disposait à faire de môme du pied gauche, il s'en vint à reculer un peu. ei comme il retira tout son corps en arrière, il arriva que les bras reçurent et relevèrent le coup qui, sans la pose nouvelle qu'il avait prise, arrivait droit au milieu du corps. » — Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, publiées par M DssJARDiffs. t. III, p. 812. 42 LA PRÉMÉDITATION Guise quand elle lui parvint, et qu'il brisa sa raquette en s'écriant : « N'aurais-je donc jamais de repos! » Rien n'in- dique qu'il ait soupçonné sa mère : il mit tout sur le compte de la vieille inimitié des Châtillon et des princes lorrains. Sa lettre à la Mothe-Fénelon, son ambassadeur en Angleterre , témoigne à la fois de cette persuasion et de sa volonté de faire observer strictement l'édit de pacification. C'est dans ce sens encore qu'il écrivit , le jour même de l'attentat , à Dandelot et aux autres gouverneurs de province. Si Henri de Guise ne s'était caché , il l'eût fait prendre sur l'heure ; c'est Marguerite qui nous l'atteste. Une commission d'enquête fut nommée, et il y adjoignit quelques membres protestants ; par ses ordres, Téligny, le gendre de l'amiral, monta à che- val et courut après l'assassin; un détachement de ses gardes veilla sur la rue où logeait le blessé; cinquante d'entre eux furent répartis dans deux corps de garde placés près de son hôtel. Enfin il assigna, dans cette rue et dans celles qui l'a voi- sinaient, des quartiers à la noblesse protestante. Deux cents gentilshommes environ vinrent y chercher asile. « G'esloit une ruse nouvelle pour saccager plus à l'aise les gentilshommes de la religion K » Tel fut le cri qui s'éleva le lendemain du massacre. Non; toutes ces précautions n'étaient pas des leurres. Les Suisses du roi de Navarre étaient pour le moins aussi nom- breux que les gardes royaux préposés à la sauvegarde de l'amiral. Si le Roi avait, à ce moment, médité le massacre des principaux gentilshommes réformés, il eût été beaucoup plus naturel de les tenir isolés que de les réunir et de leur per- mettre de se prêter main-forte. Certes Catherine joua l'indi- gnation , mais le Roi fut sincère : ce qui le prouve , c'est le * Mém. de VÉtat de France sous Charles /X, Arch. cur., t. VII, p. 444. DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY. 43 langage secret de ses dépèches, d'accord avec son langage public. La Reine put espérer que le bandeau ne tomberait pas des yeux de son fils, qu'il ne soupçonnerait point sa participa- tion au guet-apens. Elle respira en apprenant que Guise et d'Aumale montaient à cheval pour sortir de la ville, ce que du reste ils ne firent point. Lorsque Charles, après avoir dîné à la hâte, annonça qu'il allait faire visite à l'illustre blessé, qu'Ambroise Paré venait d'opérer dans des conditions très-douloureuses \ elle voulut accompagner son fils , pen- sant que , elle présente , aucune accusation ne sortirait des lèvres de sa victime. Que se passa-t-il alors au fond de l'esprit de l'amiral? Quels étaient ses véritables sentiments? Une relation ita- lienne, connue depuis quelques années, jetterait là-dessus quelque lumière, si elle n'émanait pas d'un catholique pas- sionné, intéressé à faire croire aux pensées de vengeance que nourrissait la victime. Aussitôt après l'attentat, le Roi ayant fait dire au blessé qu'il lui offrait un appartement au Louvre, où il serait en sûreté, celui-ci aurait répondu : « Je rends très-humblement grâce au Roi, mon seigneur, de l'offre qu'il me fait; mais qu'il se contente de ce que j'ai, et n'en demande pas davantage '. » Si ces sinistres soupçons hantèrent, en effet, l'esprit du malade, il paraît prouvé qu'il n'en laissa rien paraître dans la conversation qu'il eut d'abord à haute voix avec son royal visiteur. Il n'y fut question que de la déloyauté du duc * Il avait des ciseaux mal aiguisés, et dut s'y reprendre à trois fois. De Thou, t. VI, p. 385. * Lettre de Marmara à Concini, citée dans les Négociations de la France avec la Toscane, t. IIÏ, p. 814. Ce volume a été publié en 1865, sans traduction du texte italien. 4f LA PRÉMÉDITATION d'Albe, de l'urgente nécessité de commencer la guerre. Mais bientôt, à la demande de Tamlral, le Roi fit un signe : Ca- tlierine et d*Aiijou durent s'éloigner de quelques pas. Ce qui fut dit dans ce secret entretien est demeuré un mystère, car il est difficile d'accorder une foi entière au récit qu'en a fait Henri III. Encore faut-il dire que les aveux qu'il prête à Charles IX, et que lui et sa mère parvinrent à arracher de ce prince pendant leur retour au Louvre, n'indiquent nulle- ment que i'amiral les ait accusés de participation au crime. Il se serait borné à prémunir le jeune Roi contre les empié- tements de sa mère, dont la superintendance, disait-il, devait être grandement préjudiciable à lui et à son royaume, « luy conseillant de la tenir pour suspecte et d'y prendre garde ». (S Eh bien! mort — Dieu! aurait ajouté l'irascible mo- narque, avec un geste de fureur, puisque vous l'avez voulu savoir, voilà ce que me disait l'amiral. » Il y avait longtemps que Catherine et d'Anjou devaient soupçonner leur vieil ennemi de donner secrètement au Roi de pareils conseils. Mais ce qu'il y eut de nouveau pour eux, ce fut la passion et l'espèce de fureur menaçante que ce dernier mit à les leur répéter. Ils demeurèrent , dit le dis- cours de Cracovie, dépourvus de conseils et d'entendement, au point qu'ils remirent au lendemain à délibérer sur les moyens d'échapper aux périls de la situation. IX Si le récit attribué au duc d'Anjou mérite confiance, il est une preuve bien forte qu'à la date du 22 au soir, l'idée du DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 45 massacre n'était point encore arrêtée dans la tète de ses au- teurs. Sur ce point capital, les documents publiés depuis quelques années ne contredisent pas le témoignage de ce prince, corroboré par celui de sa sœur Marguerite. Bien plus, cette tentative d'assassinat individuel est la preuve sans réplique qu'on n'était pas résolu à étendre le massacre aux coreligionnaires de la victime. C'est ce qu'a fort bien vu l'ambassadeur Gavalli : a Si avant le coup d'ar- quebuse, écrit- il, on avait eu la pensée d'exterminer les huguenots, il était facile de le faire sans s'exposer follement à mettre en fuite ceux qu'à tout prix on voulait perdre K » Il n'y a rien à objecter contre cet argument. N'est- il pas clair en effet que frapper le chef des calvinistes deux jours avant l'heure fixée pour l'extermination générale, eût été la plus insensée des combinaisons? C'est à peu près comme si l'on tirait un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux, au moment oii l'on médite de la prendre au filet. Le 23 au matin encore, dans l'entrevue de Catherine avec le duc d'Anjou, il n'y eut d'autre plan arrêté que d'en finir avec l'amiral par quelque moyen que ce fût, et de convertir le Roi à cette résolution ^ Et c'est ici que se dresse, dans cette ténébreuse machination, la question délicate entre toutes, celle que catholiques et protestants ont le plus vive- ment débattue. Les dangers que le coup qui venait de man- quer faisait courir à la famille royale et à la paix publique étaient-ils tels qu'il fallût, pour y parer, recourir à une me- sure d'extermination générale et soudaine? Les prolestants * Gavalli, Relatione di 1574. Voyez dansRANKE, Histoire de France, t. p"", p. 307, le texte italien de cette phrase importante dont M. William Martm, à sa p. 84, nous semble avoir donné une traduction inexacte. Mais qu'il soit ou non de Gavalli, l'argument reste solide, et Caveyrac l'a for- mulé en termes très-clairs. * Discours du roi Henri IIIj coll. Petitot, t. XLIV, p. 505. 46 LA PRÉMÉDITATION étaient-ils assez nombreux et assez puissants pour que ce danger fût imminent et sérieux ? Allait-on se trouver en pré- sence d'un vaste soulèvement déjà combiné , et fallait-il le prévenir? En un mot, la Saint-Barthélémy fut-elle, comme Ta écrit FamianoStrada, le supplice mérité d'une conjuration ourdie contre le Roi * ? C'est bien là , en effet , le thème que Catherine développa dès le début delà conférence tenue dans l'après-dînerduîS, en présence du Roi, et à laquelle six autres personnes furent appelées : le duc d'Anjou, Angoulême, frère naturel de Charles IX; le maréchal de Tavannes, et trois Italiens : le chancelier de Birague, Ludovic de Gonzague, duc de Nevers, et Albert de Gondi, duc de Retz. Catherine, au dire du duc d'Anjou, exposa que les huguenots prenaient les armes : des dépêches venaient d'être expédiées par leurs chefs pour lever, dix mille reîtres et autant de Suisses; les capitaines calvi- nistes partaient en ce moment même pour faire des levées dans le royaume; les lieux de rendez- vous étaient déjà dési- gnés. Les catholiques, ne comptant plus sur le Roi, étaient résolus à élire un capitaine général et à faire entre eux une ligue offensive et défensive. Le Roi demeurerait seul entre les deux partis, sans puissance ni autorité. Les documents extraits des archives de Florence et de Venise donnent des renseignements assez précis, bien que contradictoires en plusieurs points , sur ce prétendu complot des réformés; mais il faut se souvenir que leurs auteurs aussi bien que leurs destinataires sont des agents de puis- sances intéressées à noircir les victimes , afin de blanchir les bourreaux. « Ils Grent dire à leurs coreligionnaires de se tenir prêts, 1 De BelU) BelgicOj décade II. DE LA SAINT-BARTHÉLKMY. 47 et, à un jour fixé, qui serait le premier mardi d'après, c'est- à-dire le 26, un certain nombre de cavaliers devaient arriver à Paris, qui, joints à ceux qui s'y trouvaient déjà, devaient compléter le nombre de quatre mille. Leur intention était de s'emparer du Louvre et de se laver les mains dans le sang des auteurs du crime, conseillers, complices et meurtriers : c'était pour eux comme un devoir. Piles, le spadassin, devait s'emparer de la porte ; Monîno assassinait Guise ; Briquemaut égorgeait Nevers, sa femme et ses fils. Après s'être ainsi partagé la tâche, ils faisaient de nouvelles Vêpres siciliennes; il y a lieu de croire qu'ils n'auraient pas même respecté le sang royal , puisque c'éfait Monseigneur (d'Anjou) et la Reine qu'ils redoutaient le plus. a Cette entreprise leur était facile, parce que quatre-vingts vaillants gentilshommes avaient leurs chambres à coucher en différentes parties du château, sous prétexte qu'ils étaient nécessaires au service du roi de Navarre, du prince de Condé et des autres seigneurs calvinistes. Ces gens-là auraient surpris les gardes, et tué à l'improviste la meilleure et la plus grande partie des victimes désignées *. » Tel est le récit transmis à Florence par un ardent catho- lique, à la date du 27 août, le lendemain du jour où Charles IX porta devant le Parlement des accusations semblables à celles que contient cette lettre. Écoutons maintenant la relation vénitienne. Selon Michieli, le complot aurait été dénoncé, dans la journée du 23 , par un gentilhomme de Picardie , nommé Bouchavannes. Ce traître serait venu secrètement révéler au Roi et à la Reine ce l'ordre donné aux huguenots d'avoir à rassembler à Meaux, pour le 5 septembre, toutes leurs forces, ^ Négoc. dipl. de la France avec la Toecane^ t. III. d. 814. 48 LA PRÉMÉDITATION tant d'infanterie que de cavalerie, pour se faire rendre rai- son par les armes, pendant que le Roi se trouvait désarmé, de l'outrage fait à l'amiral... Ceci, ajoute l'ambassadeur vénitien, est la conspiration dont le Roi a ensuite, au Parle- ment, affirmé la découverte, conspiration ourdie contre lui, sa mère et ses frères; et pour rendre la chose encore plus odieuse, il y a ajouté son beau-frère, le roi de Navarre*. » Ce Bouclia vannes avait assisté, en eff^et, aux tumultueuses délibérations des amis de l'amiral dans la soirée qui suivit l'altentat, et lui seul était demeuré bilencieux*. Il avait vu de près la consternation des uns, l'irritation des autres : ceux- ci voulaient qu'on transportât tout de suite le blessé à Châ- tillon ; ceux-là, qu'on quittât Paris en masse, voyant dans cet assassinat , comme le dit le vidame de Chartres , le premier acte d'une tragédie qui finirait par leur massacre à tous; les plus jeunes parlaient de vengeance, mais leurs menaces s'adressaient surtout aux ducs de Guise et d'Aumale. Il se peut que de tous ces projets combinés et amplifiés, le traître ait composé sa dénonciation, qui paraît certaine, à en juger par l'exécration à laquelle les réformés vouèrent sa mémoire. Ce qu'il passa sous silence sans doute, c'est l'assurance don- née par Téligny que le souverain allait faire justice du duc de Guise; c'est la confiance dans cette promesse manifestée par Coligny et ses plus sages capitaines, et dont témoignent les lettres écrites à leurs amis des provinces, pour qu'ils restassent calmes. Admettons pourtant qu'il eût dit vrai , et qu'en eOet une * Bel. de Michieli, trad W.Martin, p. 40. On voit que Micheli ne s'accorde point avec le récit transmis à Florence sur la date où le prétendu complot devait éclater. D'après Claude Haton, cette date était le 31 août. — Jf^. publiés par M. Bourquelot, t. II, p. 670. * Mém. de l'Élat de France, ap. Archives cur., t. VU, p. 1 42. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 49 prise d'armes ait été secrètement ordonnée pour le 5 sep- tembre. La cour avait alors douze jours devant elle pour préparer la résistance. Elle pouvait armer rapidement Paris et les provinces, faire arrêter et traduire en jugement les chefs réunis dans la capitale. Elle n'était pas sous l'immi- nence d'un de ces coups de main qu'il faut déjouer, coûte que coûte, par un coup d'audace pareil. C'est ce qu'Elisabeth sut très-bien répondre aux misérables excuses que La Mothe- Fénelon lui balbutiait au nom de son maître : « S'il y avait complot, il fallait livrer les coupables à la justice. » Le maréchal de Ta vannes, dont le fils nous a transmis les souvenirs, dit bien que la guerre fut considérée comme infaillible, et qu'il valait mieux gagner une bataille dans Paris, où tous les chefs étaient, que de la mettre en doute dans une dangereuse et incertaine guerre ^ Mais il ne parle point d'un complot déjà combiné et organisé, d'accord en cela avec le nonce Salviati, mieux informé vraisemblable- ment que les autres ambassadeurs italiens, et qui n'attribue la fatale décision qu'aux agissements arrogants des calvi- nistes, aux propos insolents que quelques-uns d'entre eux tinrent à la Reine *. Ce que Tavannes appelle « la résolution de nécessité » naquit, selon lui, de l'imprudence des hugue- nots, des folles menaces auxquelles se livraient les plus exas- pérés, et surtout des terreurs de Catherine. * Mém. de Tavannes, p. 204. * Lettre de Salviati au cardinal de Como, du 24 août 1572, dans Tuei- .NER, t. !•"■, p. 329. 60 LA PRÉMÉDITATION X La peuri Telle est la véritable explication de la Saint-Bar- thélémy. D'un moment à l'autre, tout pouvait s'éclaîrcir. Qu'on mît la main sur Maurevel, qu'on arrêtât Guise, ils parleraient, ils nommeraient la Reine et d'Anjou. Qu'arrive- rait-il alors? Tout le jour, les plus exaltés parmi les hugue- nots, les enfants terribles du parti, avaient parcouru les environs de l'hôtel de Guise, brandissant leurs épées et poussant des cris farouches. On a vu déjà, par la relation de Michieli , qu'ils délibérèrent un moment d'aller jusque dans le logis du Roi chercher le jeune duc qu'ils croyaient au Louvre. Ce fut Briquemaut qui les en dissuada. Voilà, selon toute apparence, à quoi se réduisait le complot. Ce n'était pas là cette vaste conspiration, sorte de paratonnerre inventé après coup; mais c'était une collision, sinon certaine, au moins vraisemblable. « Ces provocations , écrit M. Alfred Maury , ont certaine- ment poussé Catherine , le duc d'Anjou et leurs familiers à frapper les chefs du parti huguenot; ils voulurent prévenir dans Paris un mouvement des protestants qui n'aurait pu être arrêté , sans mesures répressives et du sang versé , que par la punition exemplaire de l'attentat dirigé contre Coligny, châtiment auquel la part qu'ils avaient prise dans le crime les rendait fort opposés ^ » La situation était pressante et pleine d'embarras. Cette 1 Journal des savants, septembre 1 871 , p. 432. DE LÀ SAINT-BÂRTHÉLEMY. 51 collision , dont la peur grossissait encore les périls , il fallait en faire mesurer au Roi la portée et Timminence, et, pour cela, lui dévoiler toute la vérité, avouer que sa mère et son frère avaient trempé dans l'attentat. C'est ce qu'on n'osa point tout d'abord : Tavannes et Mar- guerite sont d'accord sur ce point. Selon Marguerite , Vex- Régente essaya de justifier auprès du Roi la tentative d'assas- sinat commise par M. de Guise , en représailles du meurtre de son père. Mais Charles ne voulut rien entendre , tant il était pleinement acquis à l'amiral. Tavannes ajoute qu'il jura , protesta de son mécontentement , envoya de nouveau prendre des nouvelles du blessé, lui promettant justice exem- plaire : il fait même remarquer que cette colère n'était pas feinte. « Nul conseil de longue haleine ne se cèle à la cour... la résolution de tuer l'amiral et tous les chefs du parti ne se fût pas exécutée sans être découverte, si elle eût été prémé- ditée. » Le soir, au souper de la Reine, Pardaillan la regarda de travers et dit tout haut que justice serait faite si le Roi ne la faisait. D'autres , parmi lesquels le capitaine Piles , le hardi défenseur de Saint-Jean d'Angély, se livrèrent à des bravades non moins imprudentes, « concluant d'un air superbe que si l'amiral perdait un bras , il en restait une infmité d'autres qui feraient perdre la vie à tant de gens que les rivières du royaume rouleraient des flots de sang * ». Ainsi menacée en face, la Reine prit son parti. Elle se décida « à faire ouverte- ment entendre au Roi la vérité de tout et le danger où il ' Lettres d'un anonyme à François de Médicis, 26 août 1572. {Négoc. dipl. de la France avec la Toscane^ t. III, p. 823.) C'est le récit d'un ca- tholico appaeionato, et l'on n'y peut ajouter qu'une foi médiocre; mais les menaces de Pardaillan sont attestées par Marguerite et d'autres écrivains contemporains. 5-2 LA PRÉMÉDITATION était, par M. le maréchal de Retz, lequel le vint trouver en son cabinet, le soir, sur les neuf ou dix heures * » . Voilà, selon toute apparence, l'ordre et l'enchaînement des faits préliminaires. Il en résulte qu'à ce moment, qui ne précéda le massacre que de quelques heures , Charles IX était encore ignorant de la terrible responsabilité qui pesait sur sa mère, et que l'opinion publique allait nécessairement étendre jusqu'à lui. Sans doute il était maître encore de la situation , mais cette situation n'en était pas moins la plus épineuse qui se puisse imaginer. Sévir contre les princes lorrains, au milieu cle cette ville si prompte à s'enflammer, c'était soulever des colères dans les chaires, des tempêtes dans les masses, alors profondément catholiques; c'était, de plus, dévoiler aux yeux de tous le crime de sa mère, que Guise n'eût pas manqué de révéler. Frapper, comme on le lui proposait, Coligny et ses principaux adhérents, ce n'était pas seulement manquer à sa foi jurée : ce n'eût été là qu'un jeu pour cet esprit perfide qui érigeait en maxime d'État la mauvaise foi des princes ; c'était renoncer à ses visées d'am- bition et de guerre étrangère; c'était assurer la prédomi- nance du duc d'Anjou et des Guise; c'était surtout fournir un légitime prétexte aux violences des réformés. Si l'on prenait le premier parti, on avait affaire à une émeute catho- lique; si le second, à un soulèvement calviniste. Charles opta à la fin pour ce dernier, qui offrait en effet moins de dangers immédiats. Mais comment, dans quelle mesure l'y décida- t-on? Il s'en faut de beaucoup que la critique moderne, je parle de la plus récente , soit parvenue à dissiper les ténèbres qui couvrent cette fatale journée du 23 août et la nuit plus fatale ' Além. de Marguerite de Valois, coll. Petitot, t. XXXVII, p. 54. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 53 encore qui la suivit. Tout ici est plein d'obscurités et de contradictions. Les relations que nous ont laissées trois des personnages mêlés ou initiés aux délibérations ne s'accor- dent ni sur l'heure , ni sur le nombre des sinistres concilia- bules où se débattaient l'honneur et les destinées du pays, ni même sur le langage de ceux qui y prirent part. Il importe assez peu que l'entretien du matin ait eu lieu, comme le raconte le duc d'Anjou dans son discours de Gra- covie, entre lui et sa mère seulement, ou qu'ils y aient ensuite appelé leurs conseillers italiens; qu'il ait eu pour théâtre l'appartement de la Reine ou le jardin des Tuileries. Ce qui est plus grave , parce que cela influe sur la question de la préméditation, c'est de savoir s'il n'y eut qu'une seule conférence tenue en présence du Roi, ou si les conspirateurs, ayant échoué dans cette première tentative , revinrent à la charge dans la soirée, en sorte que la résistance n'aurait été vaincue et le fatal consentement obtenu que vers les dix heures. M. Henri Martin, qui combine dans un récit très-habile- ment mouvementé les principales relations, opte pour le premier système : il suit la version du duc d'Anjou, peu empressé naturellement à enregistrer la lutte désespérée, pleine de honte pour sa mère et lui, qu'il dut livrer au Roi. M. Michelet ne s'y est pas trompé : il a même été jusqu'à préciser les heures des deux entrevues K Cette opinion, outre * La première vers sept ou huit heures, la seconde à dix heures du soir. (Guerres de religion^ p. 446.) M. Michelet place le premier conseil, celui du matin, dans le jardin des Tuileries; il suit, en cela, les Mémoires de l'État de France sous Charles IX (Arch. cur , VU, 4 09); mais, selon ces mémoires, ce conseil fut tenu dans l'après-dlnée, c'est-à-dire vers deux heures, et non dans la soi ée, comme le dit M. Michelet, p 421. Le duc d'Anjou, qui ne relate qu'une seu^e délibération, la place aussi dans raprès-dlnée (Discours^ p. 505), mais il dit qu'elle eut lieu dans 1» 54 LA PRÉMÉDITATION qu'elle s'appuie sur Fautorité de Tavannes et de Marguerite de Valois, a ce mérite qu'elle est, bien mieux que celle qu'a embrassée M. Henri Martin , en harmonie avec le réel atta- chement que le Roi portait alors à Goligny, avec l'irritation nullement jouée qu'il avait témoignée du crime de Maurevel, avec les précautions qu'il prit encore dans cette journée du samedi pour la sécurité du blessé, avec les visites qu'il lui fit faire par plusieurs gentilshommes \ avec les lettres enfin qu'il avait expédiées la veille dans les provinces. Le texte de Tavannes indique clairement qu'il y eut deux conférences tenues en présence du Roi. Le fils du maréchal, collecteur attentif de ses souvenirs, nous apprend qu'après les tentatives infructueuses pour vaincre les répugnances de Charles IX, le conseil fut de nouveau « rassemblé ». Margue- rite est plus précise encore. Elle nous montre Catherine échouant dans tous ses efforts pour persuader le Roi, remet- tant en vain sous ses yeux le meurtre de Charry dont elle accuse l'amiral, celui du grand Guise « qui rendoit son fils excusable » ; la détestable conseillère ne triomphe point de l'obstination du malheureux adolescent : il persiste à dire a qu'on cherche M. de Guise, et qu'il ne vouloit pas qu'un tel acte demeurât impuny ' ». C'est seulement entre neuf et dix heures du soir qu'on se résigne à lui avouer toute la vérité. cabinet du Roi. Il est probable qu'avant d'aller trouver ce prince, Cathe- rine et d'Anjou s'entendirent, dans le jardin des Tuileries, avec leurs conseillers italiens Mais ce point est tout à fait secondaire; la question utile est de savoir s'il y a eu deux discussions en présence du Roi, et s'il ne céda qu'à la fin de la seconde. * Le Réveille-Matin des Français; Arch. cur., VII, 179. Marguerite, ce jour-là, visita aussi l'amiral. ' Mémoires de Marguerite de Valois , p. 51. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 55 XI Nous ne sommes pas au bout des contradictions. Dans le récit de Cracovie, le maréchal de Retz, ce malfaisant précep- teur qui avait perverti la jeunesse du Roi, Retz trompe Tattente générale. Il montre, en nobles paroles, tous les dangers du plan projeté, « la confiance qu'on doit avoir en la foy publique et à celle de son Roy à jamais perdue, la guerre civile imminente, l'intervention étrangère à la suite, et des calamités, dit-il, dont nos enfants ne verront jamais la fin* ». Chez Tavannes, au contraire, c'est Retz qui ouvre l'avis le plus violent. (Brantôme, qui trace de cet Italien un assez vilain portrait, affirme, en effet, que ce fut lui qui fit décider l'œuvre de sang.) C'est Tavannes qui range le conseil à des vues plus modérées et qui obtient la vie du roi de Navarre et du prince de Condé*. Dans la relation du duc d'Anj6u, le Roi se décide brusque- ment; il s'opère en lui « une soudaine mutation, une mer- veilleuse et étrange métamorphose ». Il est pris d'une sorte de vertige furieux. « Par la mort — Dieul puisque vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le reprocher après. Donnez-y ordre promptementi » Là-dessus, il sort de son cabinet où, dit le narrateur, nous avisâmes le reste du jour, le soir et une bonne partie de la 1 Discours du roi Henri III, p. 507. 2 Mémoires de Tavannes, p. 296. 56 LA PRÉMÉDITATION nuit, ce qui sembla à propos pour rexécution d'une telle entreprise. Comment tant d'historiens qui s'attachent obstinément à cette version., ne voient-ils pas qu'elle est combinée de façon à décharger le plus possible le narrateur et à faire retomber sur le Roi seul, qu'il détestait, tout le poids de la terrible détermination? Sans croire, avec M. Ranke, que le discours du roi Henri III, publié pour la première fois sous Louis XIII, soit une pièce apocryphe et dérivée d'une autre source, il faut admettre au moins qu'elle est controuvée dans plusieurs de ses parties. De ce subit accès de fureur dont Charles IX aurait été saisi, on ne trouve trace ni dans le récit de Tavannes, ni dans celui de Marguerite, ni dans la relation récemment publiée de l'ambassadeur Cavalli. Ce dernier, qui place lui aussi la conférence dans la soirée, nous apprend que le Roi résista pendant une heure et demie. Il fallut, pour emporter son assentiment, que sa mère lui déclarât que, s'il ne l'accordait, elle allait sortir de France'. C'était la menace qui avait déjà si bien réussi à Montpipeau. Elle partie, les catholiques éliraient un capitaine général. Le nommer était inutile : Charles comprit bien que ce serait son frère. Terrible alternative que Matthieu résume en un mot énergique : « Soyez du jeu, ou il se fera sans vous*! » Mar- guerite se borne à dire que le Roi prit soudain la résolution de se joindre à la Reine sa mère et de se conformer à sa volonté. Dans sa narration, d'accord en ce point avec celle de Tavannes, mais en contradiction avec le duc d'Anjou, le Roi ne sort pas de son cabinet; il ne va pas, pendant plusieurs ' Relation de Cavalli, p. 85. ' Histoire de France, t. I", p. 344. DE LA SAINT-BARTHELEMY. 67 heures, forger dans une cave*; il ne reste pas étranger à ia fin des délibérations. Loin de là, il envoie chercher Henri de Guise et tous les autres princes et capitaines catholiques*; tous sont d*avis d'agir à l'heure même. Faut-il croire qu'à ce moment suprême, en face de tout ce sang qui allait couler, Catherine ait été prise d'une subite appréhension ? « Comme femme craintive, elle se fût volon- tiers dédite, sans le courage qui lui fut redonné des capitaines'. » D'après les Mémoires de VÉtat de France^ et le Réveille-Matin des Français % il était alors minuit. Une autre version veut que ce soit le Roi qui, à cette heure, soit subite- ment revenu sur son consentement. Il éclatait en imprécations contre son frère; il parlait d'appeler auprès de lui les hugue- uots pour défendre sa vie, qu'il jugeait menacée. « Il est trop tard, aurait répondu sévèrement la Reine mère; revenir sur ce que vous avez ordonné, c'est perdre la plus belle occasion que Dieu ait donné à l'homme de se délivrer de ses ennemis. » Le mot de lâcheté fut même articulé. Ce mot lui alla au cœur; il prit feu tout à coup^ Ainsi, jusqu'au dernier moment, il fallut faire violence à cette âme où l'amitié et la haine, la peur et le sentiment du juste, se livraient de terribles combats. Il résista, il se * Cette fable a dû ôtre imaginée par ceux qui, adoptant la version du duc d* Anjou, et persuades que Charles IX donna son consentement au mas- sacre à un moment où il faisait encore jour, ne savaient comment expliquer remploi de son temps depuis ce moment jusqu'à deux heuies du matin, heure où, selon d'Anjou, il se coucha. M. Th. Lavallée a cependant repro- duit cette historiette, t. I, p. ô95. * Mémoires de Marguerite de Valois, p. 53, et Mémoires de Tacannes, p. 297. ^ Mémoires de Tavannes, même page. * Archives curieuses, t. Vil, p. 4 4 6. * Ibid., p. 4 84. * De Thou, édit. de Londres, liv. LU, t. VI, p. 397. Voyez aussi l'ar- ticle de M. A. Maury, Journal des savants de septembre 4874 , p 434. 68- LA PRÉMÉDITATION débattit SOUS la contrainte morale qu*on lui imposait; il ne céda que sous le fouet de Tinsulte, sous le coup de la blessure faite à son orgueil. Que cette longue lutte lui soit comptée, et qu'elle atténue un peii Féternelle réprobation qui pèse sur sa mémoire I Il parait certain cependant que les ordres au prévôt des marchands sortirent de sa bouche. Les registres du bureau de la ville de Paris en font foi. Ils attestent tout ensemble que le prévôt Le Charron fut mandé au Louvre, « au soir, bien tard », et que ce fut Charles lui-même qui prescrivit les me- sures à prendre. Le Roi lui déclara, en présence de sa mère, de son frère et d'autres princes et seigneurs, qu'il venait d'être averti d'une conspiration des huguenots contre sa per- sonne et son royaume, et voulait pourvoir à sa sûreté et à celle de la ville. En conséquence, le prévôt reçut injonction de fermer les portes, de faire attacher à la rive droite de la Seine tous les bateaux de la rive gauche, d'appeler sous les armes les capitaines et bourgeois des quartiers, lesquels se tiendraient prêts, dans les cantons et carrefours, à recevoir et exécuter les ordres de Sa Majesté. L'artillerie urbaine serait disposée sur la place de Grève pour être prête à défendre l'Hôtel de ville et à marcher où le Roi l'enverrait. Les man- dements aux capitaines et quarteniers, délivrés par le prévôt en conséquence de ces ordres, sont datés du 24 : c'est qu'il était minuit passé quand ils furent expédiés. L'aurore du jour néfaste allait se lever. En présence d'un procès-verbal si formel, comment admettre, avec M. Georges Gandy, que le Roi ne sesoil mêlé qu'indirectement aux préparatifs de la Saint-Barthélémy ^ ? M. Gandy fait remarquer que les ordres donnés par Le * Revue des questions historiques, t. l", p. 94. DE La SAINT-BARTHÉLEMY. 69 Charron et attestés par les registres municipaux sont en con- tradiction avec ceux qui, suivant Michieli, furent donnés à l'ancien prévôt Marcel, auquel on commanda, non pas de ras- sembler les chefs de quartier et les bourgeois dans les carre- fours, mais de faire prescrire par des chefs que, cette nuit même, un homme par maison se tînt prêt avec ses armes et des torches. La contradiction est formelle, en effet, et vaut la peine qu'on s'y arrête. Selon toute vraisemblance, Catherine et d'Anjou n'atten- dirent point l'assentiment définitif du Roi pour mettre la main à l'œuvre; autrement, le temps leur aurait manqué, puisque ce consentement ne fut arraché qu'entre onze heures et minuit. A ce moment, ils s'étaient déjà assuré le précieux concours de Marcel. Bien plus influent que son successeur Le Charron, l'ancien prévôt des marchands remuait à volonté les basses couches du peuple ; il dominait aux halles et dans certains métiers et certaines confréries. C'est l'éternelle histoire des grands agi- tateurs populaires. Ainsi que d'Anjou l'avoue lui-même, Marcel répondit de ceux qu'on pensait « les plus factieux ». Le récit de Michieli ne suppose point absolument la présence du Roi à l'espèce d'interrogatoire qu'on lui fit subir ; il dit seulement qu'au moment où Marcel comparut devant Cathe- rine et son second fils, le Roi était déjà gagné à leur plan; mais il peut y avoir erreur sur ce détail secondaire, de même qu'il y a erreur certaine sur la fonction attribuée à Marcel. « Le Roi gagné par la Reine et par son frère, on fit venir sans retard le prévôt des marchands de Paris, Marcel (il aurait fallu dire l'ancien prévôt], homme d'exécution dans lequel il avait une très-grande confiance. On lui demanda sur combien d'hommes il pouvait compter, s'^ï arrivait que le R^i piV 00 LA PRÉMÉDITATION besoin des hommes de Paris pour un certain service. Il répondit que cela dépendait du temps plus ou moins long qu'on aurait pour se préparer. « On lui dit : — Dans un mois? — Plus de cent mille, dit-il, et même autant que le Roi voudrait. — Et dans une semaine? — A proportion de ce nombre. — Et dans une journée? « — Vingt mille et plus, dit-iP. » en XII Les hommes de Paris dont parlait Marcel, ce sont les volontaires du désordre, les soldats habituels de Témeute. Les ordres donnés à Le Charron s'adressaient aux bourgeois régulièrement enrégimentés, « aux capitaines, lieutenants, enseignes et bourgeois des quartiers », comme en témoignent les registres de l'Hôtel de ville. Ceux-là, on savait leur nom- bre par les contrôles; on n'avait pas à s'informer delà quan- tité plus ou moins grande qu'on en pourrait réunir en un mois, une semaine ou un jour. Que les ordres dictés par cette milice régulière n'aient été que préventifs, comme le dit M. Gandy, c'est là un fait exact; mais on se réservait de lai en donner d'autres, puisqu'on lui commanda de se t^nîr prête à exécuter ces nouveaux ordres. Il paraît d'ailleurs que, veis minuit, Guise arriva sur la place de Grève, aux acclamations ' Hdationsde Hichieli et Cavalli, trad. \V. Martin, p. 40, 4f. J DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 61 les bourgeois qui commençaient à s'y réunir, et les haran- gua : « La volonté du Roi, leur aurait-il dit, est qu*on exter- mine les rebelles huguenots qui sont comme en prison dans notre ville : le signal sera quand l'horloge du palais sonnera la grande cloche, au point du jour. » Si Ton met ce fait en suspicion, comme étant de source protestante, nous ferons remarquer que le procès-verbal de THôtel de ville ne mentionne pas tous les ordres directement émanés du Roi. Le Charron y parle de « plusieurs autres com- mandements par luy faits (par le Roi) tant au dict sieur pré- vost des marchands particulliairement que à luy et ausdicts sieurs eschevins* ». Selon Brantôme, narrateur suspect, il est vrai, et qui ne rapporte d'ailleurs le fait que sur ouï-dire, Le Charron recula d'horreur à l'audition de ces ordres secrets et se récusa. Sur quoi Ta vannes l'aurait menacé de mort *. Mais admettons qne les ordres à Le Charron, aussi bien ceux qui demeuraient secrets que ceux qui sont consignés au registre, n'eussent pas d'autre but que de parer à une sédition très-problématique des réformés, ceux que reçut Marcel avaient-ils le même caractère? Pourquoi faire appel aux corps francs du pillage et du meurtre? N'est-ce pas que Catherine et d'Anjou se défiaient de la bourgeoisie? La résis- tance de Le Charron, les retards apportés dans l'expédition des mandements aux capitaines et quarteniers prouvent assez que cette méfiance n'était pas sans fondement. Quand ces mandements parvinrent à leur destination, le sang coulait déjà depuis plusieurs heures. « Le premier acte de la Saint- Barthélémy n'a donc rien à faire, ni avec les passions * Archives curieuses, t. VII, p. 21 4. ' Vies des grands cap laines français , article TiVANNES. 62 LA PRÉMÉDITATION de l'Hôtel de ville, ni avec Teflervescence des masses catho- liques*. » M. Soldan, à qui ces paroles sont empruntées, ajoute ailleurs : « Ce ne sont pas les ordres partis de l'Hôtel de ville, c'est uniquement l'exemple des troupes royales qui entraîna la populace au pillage et au meurtre^. » Ce dernier point seul est sujet à contestation, car la populace ne se décida pas uniquement par l'exemple, puisqu'on avait pris soin de la faire prévenir et diriger par Marcel. On se défiait tellement des bourgeois, qu'on n'en appela qu'un petit nombre sous les armes; encore Tavannes remar- que- t-il que, « du peu de Parisiens avertis, il en manqua la moitiés » Guise en fut étonné quand il arriva sur la place de l'Hôtel-de- Ville. Je doute fort que ces troupes régulières aient reçu de Marcel l'ordre d'arborer le mouchoir blanc au bras gauche et la croix blanche au chapeau ; elles n'avaient pas besoin de ce signe de reconnaissance, d'autant que le jour se levait quand elles se trouvèrent réunies en nombre un peu respectable. C'est seulement à ses pillards que Marcel dut faire prendre cet emblème. Les capitaines, en petit nombre, qui se rendirent à l'appel, n'étaient pas tous des fanatiques sanguinaires, comme le libraire Kœrver, Torfévre Crucé et ce pédagogue envieux qui tua Ramus. La milice bourgeoise a toujours aimé à discuter les ordres qu'elle reçoit. Beaucoup pouvaient alléguer les termes de leur mandat qui consistait « à prendre les armes pour le repos et sûreté de la ville », et s'en tenir là. Ils pou- vaient prévoir, ce qui arriva en effet, qu'une fois la multitude déchaînée, elle ne se bornerait pas au pillage des maisons cal- * Là France et la Saini^Barlhélemy, p. 79. 2 Ibid., p. 57. ^ Mém., p. 29i. DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 63 Tinistes. Avant de préserver le Roi, il fallait se préserver soi- même. Ajoutons que les bourgeois n'étaient pas au mieux avec les troupes royales. Un arrêt du conseil, en date du 30 août, prouve qu'au sujet des pillages il survint des difl'érends entre les officiers du Roi et ceux de la Maison de ville*. Toutes ces raisons expliquent pourquoi Catherine et d'Anjou songè- rent d'abord aux hommes de Marcel. Ceux-là n'avaient pas grand'chose à risquer ni à perdre. Ils n'en remplirent pas mieux leur mandat. Chargés par leur chef d'exterminer les protestants du faubourg Saint-Germain, ils s'attardèrent au pillage et laissèrent échapper une partie de leur proie, en particulier deux hommes à la mort desquels la cour attachait le plus grand prix, le vidame de Chartres et Montgommery, celui qui avait tué Henri II dans un tournoi. Dans le doute où l'on était sur la conduite que tiendraient les échevins et la milice urbaine, l'adjonction des sacripants de Marcel aux troupes royales, spécialement chargées de la tuerie des gentilshommes, dut donc s'imposer comme une nécessité. Sans cet appel aux basses classes, les réformés auraient été en mesure de lutter contre leurs bourreaux. En dehors de la milice urbaine, de quelles forces régulières disposait-on? On avait sous la main les 1,200 arquebusiers entrés à Paris deux jours avant le mariage de Marguerite, les archers de la garde, les Suisses royaux originaires des petits cantons, lesquels, à la différence de ceux du roi de Navarre, étaient tous catholiques, et les gens d'armes appartenant aux Guise et venus à leur suite. Tout cela ne faisait pas quatre mille hommes. Les Mémoires de l'Etat de France sous Charles IX prétendent qu'il y avait en outre quelques compagnies nou- vellement introduites dans Paris, fait qui n'est pas certain. » Archives cur. de l'hist. de France, t vu. p 227. 64 LA PRÉMÉDITATION Mais huit cents gentilshommes huguenots avaient suivi leur chef dans la grande cité ' ; ils comptaient de nom- breux serviteurs; Coligny et les deux princes avaient un grand train de maison, des gardes, des gentilshommes; ils pouvaient appeler à leur aide les bourgeois et les artisans qui professaient leur religion et qui étaient revenus habiter Paris depuis l'édit de pacification; leur nombre, selon Pierre Matthieu, s'élevait à huit mille. On avait à craindre, de plus, que tout le parti modéré, que les politiques qui inclinaient au calvinisme, ne prissent fait et cause pour leurs amis. Si, comme le bruit en courut. Montmorency, qui, le lendemain du mariage, alla prudemment chasser à Chantilly, était rentré dans Paris le 24 août à la tête d'une forte troupe, les choses auraient bien changé de face *. C'est même cette crainte habilement exploitée qui surexcita les métiers et les confréries. Même sans cette intervention armée qui n'est guère dans l'habitude des modérés d'aucun temps, les réformés, s'ils avaient été prévenus à temps, eussent été assez forts pour organiser la résistance et vendre chèrement leur vie. Par toutes ces considérations, le mystère des préparatifs, la sou- daineté du coup et l'appel à la multitude étaient les conditions indispensables du succès. Que les bourgeois restassent en armes devant l'Hôtel de ville, pour qu'on pût recourir à eux en cas d'absolue nécessité, voilà tout ce qu'on leur demandait. Quant aux hommes de Marcel, il fallait les tenir consignés ' M. Michelet dit 600 gentilshommes (Guerres de religioriy p. 404); M. Henri Martin, 4,200 (//ts<. de France, IX, p. 327, note). J'adopte le chiffre de 800 donné par P. Matthieu, qui écrivait moins de vingt ans après l'événement. (Hist. de France, t. le, p. 344, édit in-f<» de 4 634.) Avec la nombreuse domesticité, c'étaient environ 3,000 épées qui entouraient Coligny. 2 Héveille-Matin des Français, ap. Arch. cur., t. VII, p. 480, 498. r» - DE LA SAINT-BARTITÉLEMY. 65 dans leurs maisons, tout prêts à en sortir à un signal convenu. Et l'on voit par là comment les ordres donnés à l'agitateur Marcel et ceux dictés au pacifique Charron ne sont point aussi contradictoires qu'ils le paraissent. On a souvent imprimé que les maisons habitées par les cal- vinistes furent notées d'avance, et que les magistrats munici- paux avaient, en vertu du commandement de la cour, fourni i'état de ces maisons ^ Ce fait semble démenti par les registres de l'Hôtel de ville. On trouve sur ces registres, mais à la date Ju 25, c'est-à-dire après les représentations faites au Roi par es échevins, un ordre à ces derniers de faire le relevé Jes huguenots logés dans les maisons de la ville et des fau- )ourgs, avec injonction au maître de ces maisons de veiller, ious peine de la vie, à la sûreté de ceux qui les habitaient. Vêtait donc là une mesure protectrice et non pas commina- oire. Si ce recensement avait été fait la veille du massacre, il l'eût pas été nécessaire de l'ordonner le lendemain*. XIII Si ce coupable déchaînement des aveugles fureurs popu- aires ne prouve rien en faveur delà longue préméditation de 'attentat, du moins donne-t-il lieu de penser qu'au dernier noment on ne le restreignit point au sacrifice de cinq ou six ' Parmi les derniers historiens qui enregistrent ce fait comme certain, lornons-nous à citer M. Henri Martin, Hist. de France, IX, 315; M. Th. .AVALLÉE, Hist. des Français, f, 39<; M. Boutaric, art. cité, p. 4 6. Les Tdres du 22 prescrivent seulement d'empêcher les bourgeois de sortir en rmes et de fermer leurs boutiques. * Archives curieuses, t. Vil, p. 223. I 66 LA PRÉMÉDITATION têtes principales, et qu'on envisagea sans reculer la per- spective d'un massacre général. Certes, si l'on s'en rapporte au témoignage de Tavannes, les chefs seuls devaient être frappés. On avait même fait « un département des quartiers delà ville », distribué les rôles entre les égorgeurs et désigné nominativement à quelques-uns d'eux les victimes qu'ils devraient frapper; le jeune Guise s'était réservé Coligny*. Catherine répéta souvent qu'elle ne prenait sur sa conscience que le sang de six des morts. Mais la Reine et Tavannes avaient trop intérêt à se disculper pour être crus sur parole. Comme le dit très-justement M. Soldan, était-on sur de frapper les six têtes désignées aa meurtre sans passer par-dessus des monceaux de cadavres? Savait-on si l'on pourrait arrêter à temps les passions déchaî- nées des soldats et des masses? Il n*est pas possible que Cathe- rine, cette femme si perspicace, ne se soit pas posé ces redou- tables questions. Sans doute l'œuvre sanguinaire dépassa en étendue et en violence celle qu'elle avait rêvée. Pour Tunique but auquel elle tendit, la conservation de sa prépotence, elle n'avait pas besoin d'un massacre général; les inextricables embarras qu'il allait lui créer devaient lui sauter aux yeux. Si Maurevel n'avait pas manqué son coup, et si ce coup eût assez épou- vanté les réformés pour qu'ils se tinssent tranquilles, elle n'eût pas demandé d'autres têtes, a Si l'amiral fût mort de ses blessures, écrit Pierre Matthieu, le malheur de son parti se fût en allé avec lui^. j> C'est ce qu'attestait le nonce Salviati le jour même du massacre ; c'est ce qu'il répéta encore, et en termes plus précis, dans une dépêche chiffrée en date > Discours du roiHenrillI, coll. Petitot, XLIV, p. 609. ' Histoire de France, etc., t. I«r, p. 336. r. î DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 67 du 22 septembre ^ Même après l'attentat manqué, Catherine n*alla pas tout d'abord au delà de ses premières intentions : la lettre de Philippe II resta sa règle de conduite. Ce n'est que dans la soirée, et sans doute en observant les violentes démonstrations des capitaines appelés au conseil, qu'elle entrevit l'impossibilité de limiter ainsi le carnage. Dans le récit fait par son fils à Cracovie, elle ne réclame de prime abord que le sacrifice de deux ou trois hommes. Mais quand le Roi, abondant avec fureur dans le sens des sinistres con- seillers, a ordonné la grande tuerie, elle travaille aussitôt à la préparer. Si le langage mis dans la bouche du Roi est de pure invention, les préparatifs n'en restent pas moins très-réels et conformes à ce langage. Ce n'était pas apparemment pour qu'elles veillassent sur la paix publique, qu'on prescrivait aux bandes de Marcel de se munir d'armes et dé torches. Tavannes aura beau dire que « la résolution de tuer les chefs seulement fut enfreinte, le Roy ni ses conseillers, ne pouvant retenir les armes qu'ils avaient débridées »; si cette résolution eût été sérieuse, on eût égorgé sans doute les personnages influents qui habitaient le Louvre; on comprendrait le meurtre de Beauvais, de Piles, de Par- daillan, mais non pas celui d'obscurs gentilshommes, tels que ce malheureux qui, tout sanglant, vint se jeter sur le lit de Marguerite et se faire un rempart de son corps; tels que ce vieillard, nommé Briou, qui n'avait jamais quitté le jeune prince de Conti, frère de Gondé, lequel, « ayant passé les quatre-vingts ans et blanc comme neige, fut poignardé ' Theiner, t. I«% p. 329 et 332. On lit dans la dépêche du 22 septem- bre : « Madame la régente, venue en défiance de l'amiral et se résolvant peu de jours à l'avance, lui fit tirer un coup d'arquebuse, à lUnsu du Bot, mais avec la participation de Mgr d'Anjou, de madame do Nemours et de Mgr de Guise, son fils ; et s'il fût mort du coup, il ne t'en tuatt pas d'autres (et se moriva subito^ non si ammazava altri). » 68 LA PRÉMÉDITATION ayant à son col cet enfant qui mettoit ses petites mains en avant des coups ». Ceux qui déshonoraient ainsi Thospi- talité royale, ce n'étaient pas des envahisseurs venus du dehors et semant la mort avec l'aveugle fureur d'un torrent déchaîné; c'étaient des soldats habitués à la discipline, des Allemands à tète carrée, froidement impitoyables. Quel que fût l'emportement de ces troupes régulières, elles se seraient arrêtées devant un ordre du duc d'Anjou, leur lieutenant général. Qu'on lise avec soin la fin de ce récit fait en Pologne, dans une nuit d'insomnie et de remords : il y a là un aveu signi- ficatif. Gomme le jour se levait, la Reine et ses deux fils, qui n'ont pris que deux heures de repos, veulent voir le commen- cement de l'exécution. Ils se rendent dans une chambre qui regardait la place de la basse-cour. Un coup de pistolet se fait entendre. Au milieu du silence solennel de la nuit, ce bruit qui roule au loin dans les longs corridors du Louvre, les fait tressaillir d'anxiété et de terreur. En un instant, et pour la première fois, ils mesurent toutes les conséquences de l'horrible entreprise « à laquelle, dit d'Anjou, nous n'avions encore guère bien pensé » : mot trop naïf pour n'être pas vrai. Ils envoient eu toute hâte un gentilhomme au duc de Guise pour lui commander « qu'il se retirât en son logis et se gardât bien de rien entreprendre sur l'amiral, ce seul com- mandement faisant cesser tout le reste, parce qu'il avait été arrêté quen aucun lieu de la •cille il ne s'entreprendroit rien qu'au préalable l'amiral n'eût été tué a. Il était trop tard; le gentilhomme reparaît bientôt, annonçant que Coligny vient d'être jeté par la fenêtre de sa chambre à coucher, et qu'on commençait l'exécution par toute la ville. « Ainsi retournas- mes à noslre première délibération, et peu après nous lai.^sàmes suivre le fil et le cours de l'entreprise. » DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 69 Que ce récit soit ou non imaginé comme circonstance atténuante du forfait, Taveu qui le termine n*en reste pas moins entier. La première délibération à laquelle les trois complices retournent, c'est celle dont l'exécution se poursuit à celte heure même, c'est cette boucherie générale dont le Roi s'est laissé arracher l'ordre. Aucune habileté de dialectique ne saurait prévaloir contre un pareil texte. Le massacre ne fut donc point une catastrophe inattendue née des passions furieuses des masses. Ces passions, on les avait volontairement mises en mouvement. Quand on remue de la dynamite, on sait bien qu'elle fera explosion. Et c'est pourquoi Catherine et d'Anjou, les premiers auteurs de ce grand forfaits, dont l'imprudence égale l'atrocité, doivent demeurer aux yeux de l'histoire responsables, non pas de la mort de six hommes, mais de tout le sang versé. XIV Dans les premiers moments, le Roi fut tout entier à la peur; il s'entoura de gardes, il prit des précautions au Louvre contre les dangereux auxiliaires qu'il s'était donnés. S'il fut en proie à une sorte de délire sauvage, comme tant d'écri- vains le disent, ce ne pourrait être qu'assez tard après le lever du jour, quand il fit venir ses deux cousins et qu'il les somma d'abjurer leur religion. Encore la lettre des ambas- sadeurs vénitiens, écrite le 25 août, témoigne-t-elle plutôt chez Charles IX d'une froide résolution que d'un emportement sauvage. a Dès qu'ils furent arrivés, le Roi leur dit : 70 LA PRÉMÉDITATION « — Mon frère et mon cousin, n'ayez pas peur et ne vous affligez pas de ce que vous apprendrez ; je vous ai fait venir ici pour votre sûreté. tt Se tournant vers son capitaine des gardes, il dit : « — Faites sortir d'ici tous ces coquins. » C'est-à-dire ceux qui accompagnaient Navarre et Condé. Arrivés en bas, ils furent massacrés \ Ce langage assurément n'est pas celui d'un homme à qui la fureur fait perdre la tête. Le fameux mot : « Messe, mort ou Bastille », n'est pas de cette date; c'est au mois de sep* tembre seulement qu'il fut proféré. Faut-il croire après cela que le Roi ait lui-même pris part au carnage? Ce monstrueux acte de férocité est plus que problématique. « La chose, écrit M. Soldan, n'est ni prouvée, ni suffisam- ment réfutée. » Le premier écrit où elle soit mentionnée est un pamphlet protestant qui ne la rapporte que comme un bruit ^. Un autre écrit de même nuance, le Tocsin contre les massacreurs, la dément formellement et atteste que le Roi ne mit pas les mains au massacre^. Le fameux balcon d'où la tradition veut que Charles IX ait tiré n'existait pas encore en 1572. Brantôme, qui a recueilli cet ana, n'était point à Paris pen- dant la Saint-Barthélemy; il ne parle pas d'ailleurs d'an balcon et suppose que le Roi tira des fenêtres de sa chambre à coucher; mais, en dépit des nombreuses publicatîoiis en sens contraire imprimées sur la question, on ne sait point encore avec certitude si ces fenêtres oavraient sur le Louvre, dans la partie des bâtiments de Pierre Lescot qui * Appendice aux relations de Michieli et Cavalli, p. 90. * Le Réveille-Matin des Français, Ârch. cur., t. Vil, p. 487. ^ Môme volume, p. 62. i DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 71 donnait sur la rivière, bâtinients qui furent masqués par les ; constructions de Perrault. Aux yeux de la critique impartiale, l'origine de Fanecdote suffit d'ailleurs à la faire tenir en grave suspicion. Dès avant midi, le sang-froid était revenu aux organisa- teurs du massacre, et avec lui le sentiment des immenses difficultés où Ton s'était jeté et des tempêtes qu'on avait sou- levées. Le sang coulait à flots dans les rues; on égorgeait des femmes et des enfants; on saccageait les riches maisons sans se préoccuper des opinions religieuses de leurs proprié- taires. C'était être huguenot, dit énergiquement Mézeray, que d'avoir de l'argent, ou des charges enviées, ou des héritiers affamés. Dans ce terrible débordement de passions mauvai- ses, Le Charron resta fidèle au caractère d'humanité et de modération relative qu'il avait montré la veille. A onze heures du matin, il vint avec les échevins faire au Roi des remontrances; il signala les saccagements et meurtres que commettaient tant les gentilshommes, archers et soldats delà garde, « que toute sorte de gens et peuples mêlés parmi et sous leur ombre. » Un édit fut aussitôt rendu défendant de continuer les tueries et pillages ; mais on eut beau le pro- clamer à son de trompe, le réitérer avec accompagnement de menaces, charger la milice urbaine du soin de protéger les demeures des réformés; on ne fut point obéi. Le massacre se prolongea plusieurs jours; il s'étendit dès le 24 aux cam- pagnes voisines : dans Paris on tuait encore par-ci par-là à la fin de septembre K Le nombre des victimes immolées dans la capitale est inconnu. La seule pièce sur laquelle on puisse appuyer un calcul approximatif est un extrait d'un livre de comptes * M. G. Gandy, article cité, p. 330. 72 LA PRÉMÉDITATION de THôtel de ville cité par l'abbé de Caveirac^ extrait d'après lequel trente-cinq livres furent payées aux fossoyeurs du cimetière des Innocents pour avoir inhumé onze cents cada- vres aux environs de Saint-Cloud, d'Auteuil et de Ghalluau. Presque tous les cadavres furent jetés à la Seine; mais il se peut que plusieurs aient été repêchés en des lieux plus éloi- gnés ou enterrés en d'autres endroits. L'évaluation de MM. Ranke et Henri Martin, qui portent le nombre des morts à deux mille environ, semble assez rapprochée de la vérité. Voilà pour ce qui concerne Paris; quant au nombre total des victimes en France, l'obscurité est plus profonde encore. L'écart est énorme entre les divers calculs ; c'est entre deux limites aussi éloignées que 2,000 et 100,000 que le chiffre oscille. Le Martyrologe des huguenots, publié en i58i, le porte à i5,i38; mais il ne désigne par leurs noms que 786 morts. L'un des derniers historiens des guerres religieuses de la France, M. Henri White, s'arrête au chiffre de 20,000 admis par de Thou, La Popelinière et Montfaucon. Ce n'est là, bien entendu, qu'un calcul approximatif, et M. Alfred Maury remarque avec raison que dans des évaluations de ce genre, on est toujours porté à l'exagération. Et en effet, malgré les pertes sensibles qu'ils subirent, et bien qu'un grand nombre d'entre eux eussent émigré à Genève et dans les pays étrangers, les ré- formés se trouvèrent presque aussitôt en mesure d'organiser la défense et de préparer une quatrième guerre civile. Un massacre ne tue ni un parti ni une opinion : jamais in- spiration plus atroce ne reçut des événements plus prompte et plus éclatante condamnation. La meurtrière propagande ne gagna pas les provinces subitement, comme une traînée de poudre; elle s'étendit au ' Apologie de Louia XIV, 1758. DE LÀ SAINT-BARTHÉLEMY. 73 contraire successivement, par intervalles et avec intermitten- ces. Dès le 25, on égorgeait à Meaux et à Orléans; à Toulouse, le sang ne coula que le 23 septembre, et à Bordeaux plus tard encore, le 3 octobre. C'est un fait grave que cette absence de simultanéité. Le dernier historien qui ait examiné ce sombre épisode de nos annales a tiré de là un fort argument contre la prémédi- tation de Fattentat. « A moins qu'on ne suppose, écrit M. White, que Catherine et ses conseillers italiens fussent les plus maladroits des conspirateurs, on doit admettre que, s'ils avaient décidé l'extermination en masse des huguenots, ils auraient pris les mesures nécessaires pour que l'exécution se ftt partout le même jour. » C'est ainsi, en effet, que Philippe le Bel en avait agi à l'égard des Templiers. XV Les massacres en province furent-ils l'œuvre spontanée du fanatisme populaire, ou bien la Cour les avait-elle ordon- nés? C'est là une question fort sujette à controverse. Dès le premier jour, dans l'incertitude où l'on était encore de la tournure que prendraient les événements, on était convenu de tout expliquer par une querelle des maisons de Guise et de Châtillon. C'est dans ce sens que fut rédigée la lettre du Roi à M. d'Éguilly, gouverneur de Chartres, écrite le jour même du massacre. Mais Guise rentre à Paris le len- demain revenant de sa poursuite infructueuse contre Mont- gommery : on réfléchit qu'il ne consentira point à porter seul le poids du forfait. Aussitôt on en revient à l'idée d'ur 5 74 LA PRÉMÉDITATION complot. Dès lors, c'est cette excuse qui domine^ aussi bien dans les explications fourmes aux puissances que dans les instructions envoyées aux gouverneurs des provinces. La déclaration au peuple, en date du 28 août, porte que le châtiment de Tamiral et de ses partisans n'a pas eu pour cause leur religion, mais leur conspiration contre la cour. Le même jour on écrit dans ce sens aux gouverneurs : il leur est recommandé d'assurer le repos public et de réprimer les factieux. Le 30, une lettre aux gens de Bourges ordonne de dissiper par la force les assemblées des huguenots, mais révoque en même temps (( tout commandement que le Roi aurait pu faire à ceux qu'il avait envoyés tant à Bourges qu'en autres endroits du royaume, lorsqu'il avait juste cause de craindre quelque sinistre événement. » Il y avait donc eu des ordres verbaux portés par courrier. Que prescrivaient-ils ? Un document tout récemment publié jette un supplément de lumière sur ce problème. C'est une relation du massacre accompli à Orléans, écrite par un étu- diant qui faisait alors son droit à l'Université de cette ville >. On y lit que, le soir du 24 août, un messager arriva, qui demanda à voir tout de suite le prévôt d'Orléans, auquel il remit un paquet de lettres revêtues du seing royal, a Ces lettres contenaient le récit de ce qui était advenu à Tamiral et aux autres huguenots de Paris, et en outre l'ordre de traiter de même tous les huguenots et de les exterminer, en ayant soin de ne laisser rien transpirer et de les surprendre tous par une habile dissimulation . » Pour que ces ordres ^ Elle a été publiée par le docteur Friedrich W. Ebeling dans son livre intitulé : Àrchivalische heitrage zur yeschichte Frankreichs un^ Cari /X, Leipzig, 4872, p. 4 30. Cette relation est en latin ; j'emprunte ici latradao» tion qu'en a donnée M. Charles Bead, dans le Bulletin de la Société 4$ Vhittoire du protestantisme français, numéro du 4 5 août 4 87S. s. :À ^DK LA SAINT-BARTHÉLEMY. 74 parvinssent à Orléans dans la soirée du 24, il fallait qa'ils eussent été expédiés de Paris au cours de la nuit pré- cédente, nouvelle preuve que Catherine se hâta de profiter du consentement de son fils, si même elle ne le devança. c La nuit précédente, écrivent de leur côté les ambassa- deurs vénitiens, en parlant de la nuit qui vit commencer le massacre, le Roi avait expédié des courriers à Orléans et dans d'autres endroits pour qu'on en fît autant ^ » Ces ordres furent sans doute successivement révoqués et réitérés. Aujourd'hui pacifiques, sanguinaires le lendemain, tantôt audacieux, tantôt retenus par la peur, les auteurs de ces commandements contradictoires n'avaient ni résolution ni esprit de suite : ils ne surent pas profiter de leur crime. Leurs inconséquences et leurs oscillations déconcertent l'his- toire. Le plus sage, dans ce dédale de contradictions, est de se ranger à l'avis de M. Trognon, qui répartit la respon- sabilité des massacres entre la Cour et les exaltés des pro- vinces, les attribuant, ici aux instructions secrètes adressées aux gouverneurs, là aux passions populaires non contenues*. Tel est aussi au fond le sentiment de M. Alfred Maury, qui fait toutefois à la Cour une part un peu plus large dans l'œuvre de sang. « Ces massacres, écrit-il, qui furent en quelques villes l'œuvre spontanée du fanatisme populaire ont été la conséquence du premier crime. Une fois les scènes accomplies dans Paris, il fallait aller jusqu'au bout, sinon les protestants se levaient dans tout le royaume, comme ils l'avaient fait après l'affaire de Yassy. Mais les instructions inhumaines envoyées par Charles IX à ses lieutenants ne sont pas la preuve d'une préméditation antérieure au 24 août. Il se passa alors un fait fort analogue à ce qui arriva en sep- 1 Lettre du 35 août 4872, déjà citée. > HUtoirê dû France, t. III, p. 323 76 LA PRÉMÉDITATION tembre 1792. Les massacres des prisons ne furent pas, à Paris, le résultat d'une longue préméditation. La Commune s'y décida en quelques heures. Mais, une fols le forfait ac- compli, des émissaires se rendirent eu différentes villes pour organiser de semblables Regorgements ; çà et là le sang fut versé, à la nouvelle des fureurs dont la capitale venait d'être le théâtre ' . » L'éminent érudit n'est pas, comme on le voit, de ceux qui croient à la longue préméditation de la Saint-Barthélémy. Son autorité ne rangera pas tout le monde à cet avis : « Chez nous, écrit le traducteur de M. Soldan, en parlant de ses co- religionnaires protestants, c'est une tâche un peu ingrate de soutenir cette opinion ; c'est presque commettre une hérésie; c'est amoindrir considérablement l'énormité du crime ' .» Aujourd'hui que les dépêches des ambassadeurs vénitiens et celles du nonce ont reçu une vaste publicité, les coreligion- naires du hardi professseur de Giessen invoqueront surtout contre sa façon de voir deux textes de Michieli et de Salviati, qu'il convient en effet de mettre sous les yeux du lecteur, car on ne saurait, dans un sujet si délicat, faire preuve de trop de bonne foi et d'exacte impartialité. XVI Au lendemain du massacre, MichieU écrit donc au doge Luigi Mocenigo, qui l'avait envoyé en France trois semaines auparavant : * Journal des Savants. Septembre 4 874 , p. 436. ' La France et la Saint-Barthélémy, Préface, p. vi. I DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 77 c II y a longtemps que la Reine avait eu cette pensée, puis- qu'elle demanda elle-même dernièrement à Mgr Salviati, son parent, qui est nonce en France, de se souvenir et de témoi- gner de ce qu'elle Tavait secrètement chargé de dire au Pape défunt', à savoir qu'il verrait bientôt la vengeance qu'elle et le Roi tireraient de ceux de la religion. » Avant que la relation complète de Michieli eût été mise au jour par M. Alberi, cette première phrase avait déjà été publiée par M. Ranke, et M. Soldan, en l'imprimant à son tour, ajoutait : >. On repoussait ainsi formellement toute immix- tion dans le carnage, et, par conséquent, toute prémédi- tation. Vis-à-vis des cours de Rome et de Madrid, on ajouta à ce langage officiel des commentaires qui enmodiGaient le carac- tère et la portée. On laissa entendre que le Roi nourrissait depuis longtemps l'intention d'exterminer les rebelles dans l'intérêt de la foi catholique, et qu'il avait profité, pour le faire, de l'occasion que lui offrait le complot. On présen- tait ainsi le massacre comme un acte de religion*. De là, ce certificat de préméditation réclamé du nonce Salviati, et accompagné de cette assurance que le Roi tirerait parti de l'événement pour rétablir légalement l'unité de la foi catho- lique. De là aussi cette lettre du duc de Montpensier au Pape, écrite le 26 août. Après le récit de l'imaginaire conspiration de Coligny et de la punition que Dieu inflige à lui et aux siens, Montpensier ajoute : a Ce que j'en loue le plus est la résolution que Sa Majesté a prise d'anéantir du tout cette ver- mine, et de remettre l'Église catholique entre ses bons sujets, au repos et splendeur qu'ils la désirent^. Ici, comme on voit, le prétexte du massacre est toujours le complot ; mais ce n'est plus le peuple, c'est le Roi lui-même Teulet, Correspond, diplomat. de Lamothe'Fénelon, t. VII, p. 34S- M. BouTARic, art. cité, p. 46. ^ M. BouTARic, id., ibid. ' Theiner, t. I"»", p. 336. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 83 qui a pris le parti d'anéantir les rebelles et de rendre à TÉglise son antique et tranquille splendeur. Sur ce dernier point encore, on fut bientôt obligé de se rétracter, et l'on ne tarda pas à mesurer les dangers du double jeu qu'on essayait de jouer. Un long cri de colère et d'indignation s'élevait en Angleterre. Elisabeth avait écouté, dans un morne silence, et en habits de deuil, la fable du complot de Coligny ^ Dans les pays catholiques, à Venise, à Rome et à Madrid, la nouvelle avait excité des sentiments bien différents. Le Sénat de Venise adressa au Roi des félici- tations officielles pour cette grâce de Dieu. A Madrid, on s'en réjouit comme d'une autre victoire deLépante. L'étonnement de Philippe fut égal à sa joie. Au lieu de cette levée de boucliers qu'il attendait, de cette inexplicable alliance du Roi Très-Chrétien avec les hérétiques, il recevait de la cour de France la preuve la plus inattendue d'une complète commu- nauté d'idées religieuses et politiques. Ses ambassadeurs à Rome et à Madrid ne tardèrent pas à redresser ses juge- ments; mais, dans les premiers moments, il n'eut pas assez d'éloges pour l'habileté et la prudence de son royal beau- frère : il crut avoir trouvé son maître et proposa au duc d'Albe une mesure semblable contre ses sujets de par deçà^. Quant à Grégoire XIII, ses véritables sentiments sont plus difficiles à percer. Qui ne sait l'ardente polémique que soulè- vent, depuis trois siècles, les témoignages de satisfaction qu'il donna; la messe * d'action de grâces, le tableau de Vasari, la médaille qui porte l'ange exterminateur et dont nul ne conteste plus l'existence depuis qu'on peut la voir, non pas seulement en gravure dans l'ouvrage de Bonanni, * Corresp. diplom. de Lamothe-Fénelon^ t. V, p. 122. ' Gachard^ Particularités inédites svr la Sainte Barthélémy, 84 LA PRÉMÉDITATION mais en original, au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale? A combien de controverses ces démonstrations n'ont-elles pas donné lieu I Les protestants ont voulu y voir une écla- tante approbation de la perfidie de Charles IX; les catholiques, (me simple preuve de la joie qu'inspirait au Souverain Pontife Téchec d'une conspiration menaçant les jours du roi de France et dont il avait légitimement frappé le chef. Entre autres preuves de leur opinion, les premiers ont cité le placard du cardinal de Lorraine, lequel habitait Rome en ce moment, et où ce prince de la maison de Guise se réjouit d'un succès incroyable, qui répond aux prières, aux larmes, aux soupirs, aux conseils de douze années. Ils ont allégué encore cette lettre que îe prince François de Toscane écrivait à Yasari, le 20 novembre 1572 : « Nous sommes charmé d'avoir appris non-seulement votre arrivée à Rome, mais encore les caresses et les faveurs que vous a faites Sa Béatitude; elle agit sage- ment en voulant qu'un succès aussi saint et aussi notable que l'exécution contre les hugenots de France figure dans la salle des rois^ » Les écrivains catholiques ont répondu par le témoignage de Brantôme, d'après lequel le Pape versa des larmes, en disant : « Je pleure sur tant d'innocents qui n'auront pas manqué d'être confondus avec les coupables » ; par le témoignage bien plus grave de MafTei, auteur des Annales de Grégoire XIII, qui sont, de l'aveu de M. Ranke lui-méfïne, la principale source pour Thistoire de ce pape. Grégoire, au dire de cet historien contemporain, fut informé par le cardi- nal de Lorraine que le roi Charles IX, pour la sûreté de sa personne et de son royaume, avait fait ôter la vie à l'amiral * Gâte, Carteggio inedito d'Artisti dei ttccoli XIV^ XVi XVT. Firenze, 4 839, II, CCCXI. DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 85 Goligny, chef et fauteur principal des huguenots, a Quoique délivré par Jà d'une très-grande inquiétude (celle de voir se renouveler les prises d'armes calvinistes), le pontife n'en fit paraître néanmoins qu'une joie tempérée, comme celle qu'on éprouve pour une guérison qui n'est obtenue qu'en re- tranchant quelques membres du corps par une opération douloureuse K » Des affirmations si opposées, appuyées de témoignages contradictoires, rendent très-difficile le rôle de la critique impartiale, et l'on risque fort, en cherchant la vérité pour elle-même, de ne satisfaire aucun des deux partis. Cette vérité simple et nue, il est d'autant plus malaisé d'arriver jusqu'à elle, qu'il s'agit ici d'un fait de sens intime, et qu'il faudrait, pour le saisir avec certitude, pouvoir descendre au fond de l'âme du Souverain Pontife et deviner quels senti- ments l'inspirèrent. Grégoire XIII n'était point ami des violences. « Il ne se montra jamais trop rigide, dit M. Ranke, et il témoignait plutôt sa désapprobation pour un certain genre outré de sévérité. Distingué comme jurisconsulte, il partait toujours du point de vue d'une idée absolue du droit*. > Ce jugement d'un éminent historien protestant doit être pris en grande considération quand il s'agit de pénétrer les sentiments qu'un pape tel que Grégoire XIII, docteur en droit et ancien profes- seur de jurisprudence, dut éprouver à la première nouvelle de la Saint-Barthélémy. Peut-être la distinction assez neuve qui va suivre servira-t-elle à nous faire entrevoir la vérité sur ses impressions et à désintéresser, dans une certaine me- sure, les deux opinions en présence. 1 MaffeI) Annales de Grégoire XlII, 1. 1, p. 34. ' Hist. de la papauté pendant les XVI* et XVI !• siècles, t. II, p. 38 et 45. 86 LA PRÉMÉDITATION Autour de lui, dès que le bruit du massacre se répandit, deux courants se dessinèrent. A Rome comme à Paris, il y avait alors des exaltés et des modérés. Les panégyristes italiens de Catherine, les Gapilupi, les des Ursins, les Français dévoués aux Guise et qui entouraient le cardinal de Lorraine, accueillirent cette nouvelle par des transports de joie et ne chicanèrent point Charles IX .sur les moyens em- ployés. Bien plus, ils lui firent un mérite de sa longue et imaginaire dissimulation, de ce qu'ils appelèrent son strata- gème : c'est le titre même de Touvrage apologétique publié par Capilupi. Pour eux, le massacre était le dernier acte d'un drame savamment conduit; ils auraient cru diminuer l'honneur du Roi en supposant qu'il s'y était déterminé sous le coup d'un danger personnel et soudain. C'est à ce clan d'esprits aveugles et passionnés qu'appartenait le légat Orsini, qui fut envoyé pour complimenter Charles IX et qui reçut l'accueil inattendu qu'on lira tout à l'henre. D'autres, plus perspicaces ou mieux informés, virent plus clair dans l'événement. Ils ne crurent point à sa longue pré- paration; ils l'expliquèrent, à la manière de Tavannes, parla nécessité des circonstances, par un danger subit auquel il avait fallu parer à tout prix, au moyen de mesures aussi outrageantes pour l'humanité que pour la légalité. Et c'est un fait piquant par son étrangeté et qui sera neuf pour bien des lecteurs, qu'à la tète de ces hommes clairvoyants se soit trouvé le propre ambassadeur de Philippe II près du Saint-Siège. C'est pourtant ce qui résulte d'une lettre de cet ambassadeur à son souverain, écrite le 8 septembre, le jour même où le Pape rendait à Dieu ces actions de grâces, objets de tant de controverses. Cette lettre est comme la contre-partie du placard du cardinal de Lorraine. « Bien que les Français, écrit don Juan, veuillent donner à DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 87 entendre que leur roi méditait ce coup depuis qu'il fit la paix avec les huguenots et lui prêtent des stratagèmes qui ne paraissent pas permis, même envers des hérétiques et des rebelles, je tiens pour certain que, si Farquebusade donnée à Tamiral fut chose projetée quelques jours auparavant et autorisée par le Roi ^ tout le reste fut inspiré par les circon- stances ^. » Les circonstances dont il s'agit ici, ce sont évidemment les menaces des huguenots, que la cour gros- sissait jusqu'à leur donner les proportions d'une sédition. Ni préméditation, ni trame perfidement élaborée, nécessité de recourir à des rigueurs anormales et illicites pour échap- per à un péril imminent, telle était, cette lettre le prouve, l'opinion prédominante dans l'entourage éclairé de Gré- goire XIII, l'opinion qui dut faire le plus d'impression sur son esprit, puisque c'était celle de l'ambassadeur de Philippe II. Que savait-il? Sur quels renseignements pouvait-il asseoir son appréciation de l'événement? Salviati lui écrivait . a La perte de l'amiral était depuis longtemps dans les secrets desseins de la cour de France. » En ce point seulement, ce légat s'éloignait du sentiment de don Juan, qui ne donnait pas une date aussi lointaine à ce projet meurtrier ; mais, sur le fait principal, tous les deux étaient d'accord, car Salviati ajoutait : « S'il fût mort du premier coup qu'on lui porta, il n'y eût pas eu d'autres victimes ; le massacre a été motivé par les menaces des huguenots; on l'a ordonné pour détour- ner de plus grands périls'. » Voilà les renseignements que Grégoire XIII recevait de son légat, cousin de Catherine de Médicis. Le duc de Montpensier, un prince de la maison de Guise, lui certifiait la conspiration dans les termes les plus ' Don Juan fait erreur sur ce point. 3 Gachard. Particularités inédites, etc., p. 45 et 46. < Dépêches des 24 août, 2 et 33 septembre: dans Theiner, t. I. 88 LÀ PRÉMÉDITATION explicites ; Beauvilliers, envoyé extraordinaire et spécial da Roi, l'attestait non moins formellement; le gouyernement français s'engageait à en prouver la réalité; bien plus, le Parlement, accueillant les dénonciations du Roi, ordonnait des poursuites contre les conspirateurs. Des attestations si con- cordantes, appuyées de l'autorité de la première magistrature du royaume, n'étaient-elles pas de nature à porter la convic- tion dans l'esprit d'un souverain étranger, éloigné du théâ- tre des événements? Pourquoi Grégoire XIII n'aurait-il pas cru au complot, quand il est prouvé qu'en France les protestants y ajoutèrent foi'? Chef de la catholicité, il avait pour mission de mainte- nir l'unité religieuse; par position il était l'ennemi de Théré- sie, et c'est une propension naturelle de croire aisément ses ennemis capables des actions les plus noires. Pour quiconque voudra pénétrer à fond dans cette situation, sa satisfaction s'expliquera donc aisément; cette joie, à ses yeux, n'était point inconciliable avec le respect de la légalité dont il faisait profession. On avait exterminé l'hérésie, et on l'avait fait en vertu du droit de légitime défense. Ce sont bien là les deux idées qui éclatent dans cette apologie de la Saint-Barthélémy qui fut prononcée à Rome le 28 décembre, par le célèbre humaniste Muret. Si l'on veut découvrir les sentiments de Grégoire XIH sur ce coup d'État, quel meilleur témoignage en trouver que ce discours quasi officiel et sanctionné parsa présence? La joie déborde : nulle réserve, nul scrupule à l'égard des atroces procédés employés. « Les étoiles, dans cette nuit mémorable, ont dû briller d'un éclat plus vif, la Seine grossir ses ondes pour entraîner plus rapidement à la mer les cadavres de tant d'hommes impurs. » Mais ce sau- ' SiSMONDi, Hitt. des Français, t. XIX, p. 486. DE LA SAINT-BARTliÉLEMY. 89 vage enthousiasme, Torateur a grand soin dV préparer ses auditeurs par cette affirmation que le massacre a été précédé d'une conjuration, d'une criminelle machination que la Pro- vidence a retournée contre ses auteurs *. Si telle n'eût pas été, au moins dans les premiers mois qui suivirent l'attentat, la conviction de Grégoire XIII, comment comprendre qu'il ait envoyé un légat à Charles IX pour le féliciter d'avoir prévenu les desseins de ses ennemis et échappé par là à la mort qu'ils lui préparaient? Ces félici- tations n'eussent été qu'une blessante ironie. Répétons-le toutefois : il s'agit ici de pénétrer dans les replis intimes d'une pensée qui ne s'est pas manifestée autrement que par des actes dont l'interprétation est contro- versée. Il serait téméraire de prétendre établir la vérité de façon à faire taire toutes les objections : il faut s'en tenir aux vraisemblances. Elles plaident en faveur de cette hypothèse : Grégoire XIII crut au complot, que tant de témoignages concordants lui dénonçaient. Et telle est, en effet, l'opinion que se sont formée de ses impressions des écrivains à l'abri de toute suspicion de partialité et d'entraînement dogma- tique. Qu'on lise ces lignes d'un éminent érudit : « Le Pape, qui prenait au sérieux, d'après le rapport que lui faisait la cour des Valois, la prétendue conspiration huguenote, envoya son nonce complimenter Charles IX d'avoir échappé par miracle aux ennemis de la foi, en pré- venant leurs desseins. » En note, M. Alfred Maury ajoute * c Le Pape put croire à une conspiration huguenote qu'on aurait prévenue par le massacre, mais il se montra assuré- ment peu scrupuleux en approuvant les moyens employés, car il n'ignorait pas qu'il y avait eu un affreux carnage, et, * Mureti oraliones, Leipzig, 4672, p. 193. 90 LA PRÉMÉDITATION d*après un témoignage que rappelle M. Gandy, il pleura sur les innocents qui pouvaient avoir alors péri ; les innocents, à ses yeux, semblent avoir été les catholiques qui reçurent par méprise la mort, comme il y en eut effectivement quel- ques-uns ^ » Vouloir que Grégoire XIII ait versé des larmes sur les pro- testants qu'il croyait coupables, en même temps que sur les catholiques massacrés par erreur, ce serait exiger uti effort d'abnégation et de pitié désintéressée pareille à celle qu'un Dieu seul pourrait éprouver pour les malheurs des hommes quels qu'ils soient, et dont bien peu d'âmes ici-bas sont ca- pables. Pouvait-il prendre des habits de deuil comme Elisa- beth, qui pleurait des coreligionnaires? Il ne faut demander à la nature humaine que ce qu'elle peut donner; il ne faut condamner qu'en cas d'infraction à la règle étroite du devoir. A ce point de vue, si l'on tenait à creuser le reproche contenu dans la citation qui précède et à lui donner une entière pré- cision, il faudrait dire : Le Pape savait par son légat Salviati que l'attentat de Maurevel contre Goligny avait été ordonné par la Reine mère. C'est cet attentat, il le savait encore, qui avait motivé la prétendue sédition, prétexte elle-même du massacre. Com- ment donc n'eut-il pas une parole de blâme pour la cour, cause première de la catastrophe? Gomment la légitimité de la répression ne fut-elle pas entachée à ses yeux par le crime qui avait suscité cette rébellion qu'on se prétendait le droit de punir si impitoyablement? N'est-ce pas qu'il fut plus sensible aux résultats généraux qu'à la sauvage illégalité de la mesure? L'unité de la foi, la publication du concile de Trente, suspendue en France depuis neuf ans et qu'il 1 Journal des Savants, septembre 1 874 , p. 438. DE LÀ SAINT-BARTHÉLEMY. 91 crut facilitée par Textermination de Thérésie, ces raisons, qui primèrent tout dans son esprit, firent taire ses scrupules. Il vit la faute prêtée aux protestants, et non celle de la Reine qui leur servait d'excuse. La joie du défenseur de la tradition catholique imposa silence aux réserves qu'aurait dû susciter Féquité naturelle du jurisconsulte. L'embarras fut sérieux à la cour des Valois quand on le sut dupe du grand mensonge, et Ton délibéra un moment si Ton n'interdirait pas l'entrée du royaume au porteur de ces félicitations qui allaient surexciter la colère des puissances protestantes. Mais prendre ce parti, c'était mécontenter à la fois la cour de Rome, dont on avait tant besoin, et la famille des Ursins, très-dévouée à la France et à laquelle appartenait le légat. Le Roi et sa mère s'absentèrent du moins de Paris le jour où ce légat y fit son entrée, et quand enfin on lui accorda audience, il lui fut répondu : « que le jeune roi dés- avouait le massacre, affirmait qu'il ne l'avait pas ordonné en haine du protestantisme, mais pour sa propre défense, et se montrait très-fâché que les autres villes du royaume eus- sent suivi l'exemple de Paris. » On ne pouvait plus délibéré- ment effacer ce vernis de préméditation et de zèle religieux qu'on avait un moment tenté de donner au crime : nouvel exemple des revirements et de l'irrésolution des lâches auteurs de cette œuvre de sang, qui ne surent ni la combi- ner fortement ni en tirer parti. XVIII Les sentiments les plus étroits, Fégoïsme, le soin du pou- voir à retenir, la peur des rep^é«a»"es, tels furent les vrai? 92 LA PRÉMÉDITATION mobiles de la Saint-Barthélémy. C'est un crime politique, dans le sens le moins noble du mot, et plus privé encore que politique. Ceux qui le commandèrent n'eurent pas même Fexcuse de l'exaltation religieuse : ils allumèrent froidement des passions qu'ils ne partageaient pas. Exclusivement pré- occupés de leur sécurité et de leurs intérêts les plus immé- diats, ils laissèrent tout à fait sur l'arrière-plan ceux de leur pays et de leur foi, et ne songèrent qu'après coup à les invoquer, sauf à renoncer presque immédiatement à cette excuse. Ce coup d'État ne fut point préparé longtemps à l'avance c'est bien, comme le dit Tavannes, a une résolution de néces- sité, un conseil né de l'occasion ». Il n'y eut de prémédité que la mort de Coligny et de cinq ou six de ses capitaines. D'accord sur la question principale avec M. Soldan et ceux qui, dans ces dernières années, ont brillamment repris sa thèse, je m'écarte en ce point de leur opinion. Cette idée de précipiter la chute du parti calviniste en frappant sa tète, on a pu en suivre, dans cette étude, l'origine et la longue incubation, le développement intermittent, mais progressif. La mort de Jeanne d'Albret fut naturelle; mais le traité de 1570, le mariage de Navarre et surtout l'insistance pourque ce mariage fût célébré à Paris cachaient une arrière-pensée. Complètement abandonné par le Roi après l'arrivée de Coligny à la cour, mais toujours secrètement caresâé par Catherine, ce projet éventuel n'allait pas au delà du meurtre de l'amiral et de ses amis les plus influents, et c'était là un parti extrême, entièrement subordonné à leurs agissements ultérieurs et . qu'on n'adopterait qu'en cas d'absolue nécessité. La Reine se réservait d'opter, selon les circonstances, pour l'alliance ou la lutte avec l'amiral, et elle arrangeait les choses de façon que rien n'entravât cette option. Si ce n'est pas là cette DE LA SÂINT-BARTMÉLEMY. 03 fonnelle intention qui est l'essence de la préméditation, c'en est au moins le prélude. C'est une préméditation sous condi- tion suspensive. La préméditation véritable, et pour employer les termes mêmes de notre Code pénal, le dessein formé d'attenter à la personne ne se précisa qu'à la suite de la scène de Montpi- peau. C'est après que Charles IX eut violé les promesses faites dans ce château, c'est sous l'imminence du coup qui allait la précipiter du pouvoir, que Catherine regarda enfin bien en face la pensée qui l'obsédait depuis longtemps. Jusque-là elle avait éventuellement creusé la mine et veillé seulement à ce que rien, au cas où il faudrait la faire jouer, n'en contrariât l'explosion. Elle la charge à ce moment et se résout à sacrifier Tamiral. Si ce meurtre eût réussi, elle n'en eût pas voulu d'autres. Les conseils de Philippe II, tels qu'ils résultent de sa lettre du 5 août, furent alors sa règle de conduite. Le témoignage de Salviati, l'étude attentive et plus précise peut- être qu'aucune de celles qui existaient en France jusqu'à ce jour, des conseils tenus dans la journée du 23 août ne laissent aucun doute sur ce point. Cela ne veut pas dire que Cathe- rine ne soit pas responsable de tout le sang versé, car elle dut mesurer et accepta toutes les suites possibles de son attentat; mais enûn, s'il eût pu réussir sans que sa partici- pation fût découverte, elle ne fut pas allée plus loin. S'il en était autrement, le meurtre commandé à Maurevel serait la plus lourde des fautes, la plus inexplicable des inconséquences. Ainsi que le disait l'évêque de Valence, Montluc, lorsqu'il essayait de disculper le duc d'Anjou aux yeux des Polonais, il eût été bien plus simple et bien plus sûr d'envelopper Coligny dans l'extermination générale. C'est au fond la même idée qu'avait déjà exprimée Cavalli. Pourquoi s'exposer à mettre en fuite ceux qu'on voulait per- 94 LA PRÉMÉDITATION dre? Pourquoi surexciter leur méfiance quand on devait aa contraire l'endormir? Si subite qu'ait été la détermination née de la tentatÎTC avortée de Maurevel et du danger immédiat qu'elle créa, on n'y arriva cependant que par gradations. Catherine n'avait pas besoin d'une extermination générale dont, mieux que personne, elle apercevait les périls; il lui suffisait de se débarrasser de l'homme quelle avait manqué et de ceux qui eussent été assez influents pour prendre sa place ou pour venger sa mort. Mais, en pareil cas, il est difficile de s'arrê- ter à moitié chemin. Plus logique qu'elle, ses détestables conseillers lui représentèrent « qu'il ne fallait point ofienser à demi, et que, si Ton rompait les lois, il fallait les violer entièrement ». sa sécurité future étant à ce prix. Le fatal consentement fut donc donné; il le fut par la Reine d'abord, qui se mit tout de suite à l'œuvre, puis par son fils, après une heure et demie de résistance. De ce moment, l'un et l'autre furent solidaires du grand forfait et condamnés à en porter le poids aussi longtemps que dureront chez les hommes le sentiment du juste et l'horreur des noires perfidies. Le 6 septembre 1572, don Diego de Çuniga écrivait à Philippe II : « La mort de l'amiral fut préméditée; celle des autres fut subite'. » Voilà, en deux Ugnes, la vérité sur cette question tant agitée de la préméditation. Si cette thèse est en harmonie avec le caractère des prin- cipaux auteurs de cette lugubre tragédie, à la fois violents et timorés, irrésolus et faciles à entraîner, non pas inutile- ment cruels, mais indifférents à la moralité des moyens et prêts, pour leur utilité, à accepter les plus grands crimes, 1 Capefigue, Hist. de la Réforme, etc., d*après les Archives de Siman- cas, B, 34. — Subite en ce sens qu'elle ne fut préméditée que laveiUe de r exécution. DE LA SÂINT-BARTHÉLEMY. 95 elle ne Test pas moins avec la nature humaine, qui ne va pas d'un bond aux partis les plus extrêmes et n'y arrive que pro- gressivement. Ajoutons qu'elle concilie des faits nombreux, en apparence contradictoires et non moins embarrassants pour ceux qui rejettent d'une façon absolue le système de la préméditation que pour ceux qui le soutiennent, sans distinguer entre des yelléités intermittentes et des actes suivis. Elle n'agréera sans doute ni aux uns ni aux autres, ni à ceux qui voudraient grossir encore Ténormité du forfait, ni à ceux qui le dimi- nuent le plus possible. L'important est qu'elle satisfasse les esprits modérés et impartiaux, dégagés de toute prégccu- pation dogmatique et qui cherchent, dans une thèse d'his- toire, la vérité, quelle qu'elle soit, et non un aliment à leurs passions. LES NOUVELLES CONTROVERSES SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY Sous ce titre : la SainUBarihélemy et la critique moderne, M. Henri Bordier a publié à Genève, en 1879, une étude qui mérite l'attention autant par Tardeur passionnée mise par l'auteur au service de ses idées que par sa thèse elle-même. Cette thèse, assurément fort ancienne, est en opposition avec l'opinion que, depuis trente ans, nombre d'historiens français, anglais et allemands professent sur les causes et les préliminaires de la Saint-Barthélémy. Il s'agit de savoir si ce grand forfait fut prémédité, s'il fat précédé d'un plan tramé et arrêté longtemps à l'avance. Pea de questions historiques ont été plus débattues. M. Henri Bordier s'était déjà prononcé pour l'affirmative dans le second volume de l'Histoire de France qu'il a écrite en cd- laboration avec M. Edouard Charton, ouvrage des plus recom- mandables et où l'histoire est puisée non-seulement dans les documents originaux, mais aussi dans les monuments de l'art de chaque époque. Il y revient aujourd'hui avec les développements empruntés à l'étude des mémoires et des pamphlets du temps, ainsi qu'à l'examen d'un tableau da musée de Lausanne, dû au pinceau d'un contemporain de SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 97 l'événement. C*est un procès en règle instruit contre la cri- tique moderne, contre ce que l'auteur appelle notre école de Fhistoire anodine et lénitive. a Un revirement s'est opéré, dit-il, les écrivains les plus .'détachés de ,1a monarchie, voire lesplas protestants, refusent maintenant de croire à la pré- méditation, de même que les plus dévoués aux vieux prin- ^pes de la religion romaine, non moins débilités à leur ma- lière, s'empressent d'appeler crime et détestable action cette 'igoureuse exécution de l'hérésie dont leurs pères jubilaient t se glorifiaient. C'est un concert de pudeur nationale. » Je suis de ceux qui font leur partie dans ce concert, car 3tte vieille explication de la Saint-Barthélémy, ce roman, ^oime l'appelle M. Henri Martin, je l'ai discutée et combat- e, il y a quelques années, dans un journal peu suspect de mplaisance pour les vieilles théories religieuses et absolû- tes *, et comme j'ai résumé dans ce travail les opinions mes devanciers les plus illustres, de MM. Henri Martin, el Desjardins, Alfred Maury, Boutaric, Léopold Ranke, Idan, Henri White, c'est sur ma tète principalement que la idre éclate. Je n'en continue pas moins à croire que la pré- îditation de la Saint-Barthélémy n'est article de foi obliga- re pour personne ; qu'on peut parler de ce grand forfait itique avec sang-froid et mesure, en discuter même la isée inspiratrice, sans être soupçonné de vouloir en atté- er l'horreur, surtout sans mériter l'accusation de pactiser ^les vieux partis et d'être hostile aux libres évolutions de lée religieuse. tf . Bordier a tout de suite trouvé des contradicteurs. M. Gus- e Baguenault de Puchesse l'a combattu avec beaucoup de t et de modération dans la Revue des questions historiques. Il s'agit de T étude qui précède et qui a paru d'abord dans le journal !'emps. 6 98 LES NOUVELLES CONTROVERSES Mais, par contre, un homme considérable dans la science his- torique, le directeur de nos Archives nationales, touché par les arguments de deux écrivains étrangers, lord Acton et feu H. Wuttke, professeur à Leipzig, entraîné surtout par Far- dente conviction de M. Henri Bordier, semble avoir abandonné à peu près complètement l'opinion qu'il défendait en 1871 dans le Journal des Savants et s'être converti à l'idée de la préméditation. (Voir un article publié par le même journal, n<» de mars 1880.) Quelles sont donc ces raisons péremptoires, quelles scot ces considérations tout à fait neuves dont parle l'honorable directeur des Archives, et qui ont déterminé un esprit aussi libre, aussi dégagé de tout parti pris que l'est le sien, h em- brasser en fm de compte, et malgré quelques prudentes réserves, une opinion qu'il avait naguère combattue? Je laisse de côté les arguments sur lesquels ont coutuow de s'appuyer ceux qui croient à une machination eombiiiée longtemps à l'avance : l'appel de Coligny à Blois, le mariage à Paris de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois, les logements assignés aux principaux chefs protestants, le quartier où résidait Coligny converti en une vaste souricière. Tous ces événements, où certains écrivains s'obstinent à voir d'infernales perfidies destinées soit à abuser les protes- tants, soit à les mettre au pouvoir de leurs assassins, oui été vingt fois discutés et interprétés en sens opposés. De quelque façon qu'on les traite, on ne saurait en tirer a^joll^ d'hui des raisons neuves et péremptoires. Je ne crois pas même que les deux faits sur lesquels appuie particulièrement M. Maury présentent réellement, malgré toutes les considérations dont on les étaye, ce caractère de nouveauté et de certitude; mais enfin, puisque ce sont cens qui l'ont surtout frappé dans la dissertation de M. Bordier, SUR LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 99 je crois utile de m'y arrêter. J'espère 'montrer que si quel- pes-UDS des étais sont neufs, le bâtiment qu'ils soutiennent l'en est pas pour cela beaucoup plus solide. Le Roi aurait pris part au massacre et tiré lui-même sur ses iojets protestants. Ce petit problème historique qui, selon noî, ne présente pas autant d'importance qu'on le suppose, i déjà fait couler beaucoup d'encre. Rien que dans une seule evue, consacrée, il est vrai, à l'histoire du protestantisme raoçais, je compte sur ce mince sujet sept ou huit articles : lor conclusion est toujours uniformément affirmative; lais l'obligation où l'on est de défendre sans cesse un ter- lin qu'on prétend acquis prouve assez que sa conquête est pas jugée définitive pour tout le monde. On essaye ijourd'hui de rajeunir la question en alléguant ce tableau i musée de Lausanne dont j'ai déjà dit un mot, et qui serait le preuve contemporaine et irrécusable de la participation Charles IX au massacre. On conclut qu'une haine qui se iduisait par de tels actes devait être enracinée et ancienne, l'on tire de là un argument en faveur de la prémédita- »n. Le second fait a plus de gravité encore. Une lettre secrète Catherine de Médecis à Strozzi, qui commandait une flotte Brouage, prouverait que l'extermination de l'amiral et de s coreligionnaires était arrêtée longtemps à l'avance et éeau U août 1572. Avant d'entrer dans l'examen de ces deux faits, je parlerai ibord d'une question qui s'y relie, et à laquelle MM. Bor- iT et Maury paraissent attacher un grand intérêt. 100 LES NOUVELLES CONTROVERSES II l'eus les lecteurs instruits connaissent ce récit de la Saint- Barthélémy que le duc d'Anjou, alors à Gracovie, aurait fait, pendant une nuit de fiévreuse insomnie, « à un personnage d'honneur et de qualité », que l'on croit être son médecin. Ce document a longtemps pesé d'un grand poids dans l'appré- ciation des circonstances de la Saint-fiarthélemy, et ceux qai croient à la spontanéité de la décision chez !es auteurs de cet acte abominable ont coutume d'invoquer les confidences faites à Marc Miron par le futur Henri III, dans un moment où les affronts dont l'Allemagne venait de l'abreuver, en sou- venir de sa participation au massacre, lui inspiraient le besoin de rétablir aux yeux de son entourage la vérité des faits dé- naturés par l'esprit de parti. M. Bordier, et c'est là la partie la plus originale de son travail, a montré qu'aucune mention de ce récit ne se ren- contre chez des auteurs antérieurs au dix-septième siècle. L'original n'existe pius, et le texte indiqué comme tel par M. Solda n, dans sa célèbre brochure la France et la SairU- Barthélémy, n'est qu'une copie du temps de Louis XÏIÏ. a A peine si elle est, dit le critique, antérieure à l'impression qoi en a été faite par Pierre Mathieu dans son Histoire de France (1631). Elle pourrait aussi bien avoir été copiée sur l'imprinsé qu'avoir servi à l'imprimeur. » Il incline à admettre que ce fut cet historien qui rédigea lui-même ce morceau pour plaire à quelque membre de la puissante maison de Gondi. C'est en effet un membre de cette famille, le maréchal de Retz, qui y SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 101 joue le plus beau rôle, et c'est lui surtout que l'auteur de la narration semble avoir à cœur d'innocenter. M. Alfred Maury, tout en admettant que le fameux discours a perdu presque toute sa valeur depuis le travail de M. fiordier, a pensé toutefois qu'il a pu être réellement tenu par Henri III à son médecin Marc Miron, transmis par ce dernier à son fils Charles Miron, lequel l'aurait mis par écrit, puis commu- oiqaé à Pierre Mathieu, à l'époque où ce dernier était arocat à Lyon, et où Charles Miron était archevêque de cette TilJe. c Cette supposition serait excellente, dit M. Gustave Bague- naolt, si elle ne venait se heurter à un petit obstacle qui semble insurmontable : c'est que la publication du récit de Jracovie, faite dans les Mémoires d'État de Villeroy (1623, . II, p. 68 à 69), est antérieure de quelques années à la iremière édition de l'Histoire de P. Mathieu ^ » Ajoutons que élection de Charles Miron comme archevêque de Lyon date u 2 décembre 1626, et qu'à cette époque Mathieu était mort epuis cinq ans. Je ne saurais donc accepter l'explication de M. Alfred laury, tout ingénieuse qu'elle est, et de ses raisonnements 2 ne retiens que la conclusion et le point de vue général : Au demeurant, dit-il, Henri III pouvait fort bien avoir ausé de la Saint-Barthélémy à Cracovie, avec son médecin lare Miron, sous l'émotion qu'il avait ressentie des avanies u'on lui avait faites, et la tradition orale qu'il en avait été insi put suggérer aune plume intéressée l'idée de composer j discours '. » Voici, à mon sens, comment les choses peuvent s'expli- uer : * Revue des questions historiques^ juillet 4 880, p. 278. s Journal des Savants, mars 4 880, p. 464. 102 LES NOUVELLES CONTROVERSES Pierre Mathieu, mort le 12 octobre 1621, avait dûàrami-- tié du président Jeannin le poste d'historiographe de France, qu'il occupa dès avant la fin du seizième siècle; il jouis- sait de l'estime de Henri IV, avec lequel il s'entretenait fa- milièrement et qui le mettait au courant des particularités de son règne. Chargé d'écrire l'histoire de France depuis François P% il s'était mis en relation avec les personnages qui pouvaient lui fournir quelques lumières sur les règnes dont il avait à retracer les événements. C'est ainsi qu'il dut connaître Marc Miron, lequel, après avoir joué un certain rôle politique (il siégea aux États de filois en 1576 et 1579 comme député de la faculté de Paris), était venu habiter Paris, où il mourut le l»"^ novembre 1608. A cette date, Mathieu devait avoir déjà terminé ce qui,' dans son Hist&in de France, concerne les règnes de Charles IX et de Henri in : ces règnes en effet, ainsi que le fameux Discours, figurent dans le premier volume.; le second, qui est considérable par son étendue et recommandable, autant que le premier, par l'honnêteté scrupuleuse de son auteur, ne contient que le règne de Henri IV et celui de Louis XIII jusqu'en 1621, date de la mort du narrateur. On peut donc croire à sa parole lorsqu'il affirme que le personnage auquel le discours est adressé est Marc Miron, le propre médecin de Henri III; sur ce point il avait pu et dû se renseigner auprès de ce médecin lui-même. La liaison qui existait entre Mathieu et Jeannin autorisée penser qu*il communiqua ce document au célèbre président, chargé lui aussi par Henri IV d'écrire l'histoire de son règne. On sait que Jeannin occupa les loisirs de sa vieillesse à préparer cette histoire dont la préface a été imprimée dans ses œuvres et pour laquelle il avait recueilli de nombreux matériaux. Villeroy, son ancien collègue, lui avait remis une J SUR LA SAINT-BARTHÉLÉMY. J03 copie de ses mémoires qu'il ne destinait point à la publicité, et qui parurent en 1622 par les soins de du Mesnil-Basire, avocat à la chambre des comptes de Rouen; cet éditeur les tenait-il de Jeannin ? Cela est probable, puisqu'il les publia l'année même de la mort de ce dernier. L'année suivante, il joignit à la nouvelle édition qu'il en donna de nombreux documents provenant soit de Villeroy, soit de Jeannin, soit de sa propre collection, et parmi lesquels figure le discours de Henri III. Il est digne de remarque que le préambule de ce récit est beaucoup plus long dans les Mémoires de Villeroy que dans le texte de Mathieu, dont il paraît être une amplification faite par une personne bien instruite des affronts dont Henri III avait été abreuvé en Alle- magne. Est-ce Jeannin qui est l'auteur de ce préambule? Est-ce lui aussi qui, plus circonspect que Mathieu, n'a pas voulu nommer l'interlocuteur du monarque et s'est con- tenté de l'appeler Monsieur tel? Cela est assez vraisemblable. On a dit que la prétendue relation de Henri III était conçue bien moins pour la justification de ce prince que pour celle du maréchal de Retz, que l'opinion du temps avait repré- senté comme l'un des plus zélés fauteurs du massacre. Cela est vrai. Aussi suis-je porté à croire que tout le passage concer- nant le maréchal est de pure invention, et que cette addition fut faite dans un but de déférence et de ménagement envers la puissante maison de Gondi, dont trois membres, l'un frère, les deux autres fils du maréchal, se succédèrent, de 1568 à 1654, sur le siège épiscopal de Paris. Miron, dont le fils fut évêqiie d'Angers à dix-huit ans, avait grand intérêt à conci- lier à son héritier de pareils protecteurs. Il est bien clair, du reste, que le personnage, quel qu'il soit, à qui Henri III avait fait ces importantes confidences, ne nous a pas transmis exactement ses paroles : elles sont trop 104 LES NOUVELLES CONTROVERSES longues, ces confidences, pour qu'aucune mémoire ait pa les retenir ; et il se peut qu'il y ait joint des aveux échappés au prince en d'autres circonstances, de façon à faire du tout un ensemble : peu^être même y a-t-il fondu ses opinions personnelles et certaines choses qu'il ne tenait pas directe- ment du monarque. Ce qui importe, c'est que son récit ait, sauf pour ce qui concerne Retz, un caractère évident de sin- cérité ; c'est qu'il soit en harmonie avec tout ce qu'on sait de la situation intérieure et extérieure de la France, comme avec la suite des événements ; c'est enfin qu'il concorde, dans ce qu'il a d'essentiel, avec les rapports des ambassa- deurs vénitiens, florentins et espagnols, et avec d'autres récits autorisés et contemporains. III Qu'importe en efiet le nom de l'homme à qui ces confi- dences ont été faites ; qu'importe que ce soit Miron, Souvré ou tout autre « personnage d'honneur et de qualité », qui les ait recueillies, si elles portent en elles-mêmes la preuve qu'elles proviennent du duc d'Anjon, le futur Henri III, ou de quelqu'un de son intimité? Or, telle est l'opinion de Mi- chelet, dont personne ne contestera la perspicacité. Parlant des efforts désespérés qui, d'après l'auteur du Discours, furent faits par Catherine de Médicis, dans la nuit du 23 août, pour arracher à Charles IX son consentement au massacre : « Ce qui me prouve, écrit l'illustre et sagace his- torien, que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 105 situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz) et suppose que Catherine réussit auprès du Roi. Tavannes, homme du duc d'Anjou, suit la même tradition, la moins humiliante pour le fils et la mère. » Puis Michelet ajoute : « Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien delà Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère repoussés apparemment de Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui en- voyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX. » Chose grave, ce témoignage de la sœur de Charles IX, et accablante pour les champions de la préméditation. Ils croient avoir partie gagnée parce qu'ils ont ébranlé l'auto- rité qu'on accordait au discours de Henri III, et voilà que Marguerite, « le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint- Barthélémy », est d'accord avec cette relation pour représenter Charles IX étranger à tous les préparatifs du grand complot et luttant jusqu'au dernier moment contre ses sinistres conseillers I a Et, à ce que je luy ay depuis ouy dire à luy-mesme, il y eust beaucoup de peine à l'y faire consentir ; et sans ce qu'on luy fît entendre qu'il y allait de sa vie et de son Estai, il ne l'eust jamais fait. » La diffé- rence entre les deux récits est celle que Michelet signale, l'un, celui du duc d'Anjou, supposant que Catherine réussit à persuader le Roi ; l'autre, celui de Marguerite, que ce fut Retz qui enleva son consentement, qui lui montra les hugue- nots en telle irritation de la tentative de meurtre commise sur Coligny « qu'ils s'en prenoient non-seulement à M. de Guise, à la Reine, à M. d'Anjou, mais qu'ils croyoient aussi que le Roi en fût consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même, de sorte qu'il voyoit Sa Majesté «"^ 106 LES NOUVELLES CONTROVERSES un très- grand danger, soit du côté des huguenots, soit des tholiques par M. de Guise ». Que ce soit Retz ou Catherine de Médicis qui ait enlevé le consentement du Roi, toujours esMl qu'il fallut le lui arra- cher au dernier moment. Michelet, que j'aime à citer, parce qu'il n'est pas suspect d'indulgence envers les mas- sacreurs, a relevé une circonstance qui plaide encore en faveur de cette vérité. On apprit à Charles IX que le peuple était armé. « Et comment cela? dit-il étonné. — Votre Ma- jesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier. — Oui, mais f avais défendu que personne prit les armes, » « Cet étonnement du Roi, ajoute l'illustre historien, ne se trouve que dans la Relation protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville, d'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la Relation contre son propre sys- tème et dément la longue préméditation qu'il attribue à Charles IX>. » On aura beau faire : la vérité sera toujours plus forte que tous les partis pris et les emportements de la passion. Charles IX était sincère dans la colère qu'il manifesta à la nou- velle de l'attentat commis contre Coligny et dans les témoi- gnages d'affection qu'il lui prodigua à cette occasion. La dissi- mulation ne s'accordait nullement avec sa nature violente, nerveuse et tout en dehors. Et quant à Catherine, c'est lui faire trop d'honneur que de la supposer capable d'un plan unique, préparé, combiné, suivi pendant plusieurs années. Elle fut toujours au contraire à la merci des événements. Ce prétendu génie machiavélique était en réalité, sa corres- pondance le prouve, flottant, irrésolu, sans principes fixes ni fermes convictions, disposé seulement à embrasser le parti le ^ Michelet, Guerres de religion, p. 435. SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 107 plus Utile à ses intérêts, a Jamais elle n'eut Tidée ni le cou- rage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guise en 1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue parColignyen 1570, elle se résigna, fut quasi protestante*. » Très-sceptique en religion comme en politique et toujours fausse et double, elle suivait à la fois deux pistes opposées, ménageant Philippe II et Elisabeth, faisant bonne mine aux Guise et à Goligny, toute prête à s'accommoder de la cause qui semblerait devoir triompher et à sacrifier l'autre. Toute son habileté consistait à ne rien compromettre, à se réserver le plus longtemps possible la liberté d'opter selon ses intérêts. Je l'ai déjà dit ailleurs : si les noces vermeilles sont une preuve de préméditation, c'est uniquement à ce point de vue et dans cette mesure. Marier Marguerite dans la capitale, ce n'était point préparer le meurtre de l'amiral, c'était seu- lement, en cas de nécessité ultérieure, s'en réserver la possi- bilité. Non, les abominables auteurs de la Saint-Barthélémy n'eurent point de plan formé longtemps à l'avance; ils n'avaient concerté, comme le reconnaît Voltaire, ni le temps, ni le lieu, ni la manière, ni le nombre des proscrits ; il y avait chez eux désir d'en finir avec leurs adversaires, projet éventuel même, mais non résolution arrêtée. Ils se laissèrent entraîner par des circonstances impérieuses, résultat d'un premier crime. Leur sauvage action fut bien, ainsi que le dit Tavannes, « une résolution de nécessité, un conseil né de l'occasion, et qui ne se fût pu exécuter sans être découverte, si elle eût été préméditée. La feinte du roi Charles n'eût pu être telle que la vérité ; nul conseil de si longue haleine ne se cèle dans la Cour. » * MicttELET, Guerres de religi^'^j ^ lô** 108 LES NOUVELLES CONTROVERSES Mais Tarquebusade du Roi\ dira-t-on; mais la lettre de Catherine à Strozzi ? J'y arrive. IV Que, dans Thorible matinée du 24 août 1572, Charles IX ait été pris d'un de ces accès de frénésie auxquels il était sujet; que Todeur du sang lui soit montée à la tète; qu'il ait saisi une arquebuse et tiré, lui aussi, sur ceux que tant de passions mauvaises, le fanatisme et la soif du pillage poursuivaient, la chose en soi n'a rien d'invraisemblable. Le caractère qu'on lui connaît ne proteste point contre cette imputation. Pendant une partie de la nuit, il avait lutté contre son abominable mère et ses conseillers; il avait refusé d'autoriser TaiTreuse tragédie; maintenant qu'il s'était rendu et qu'il la voyait se dérouler sous ses yeux, il se sentait en« traîné à y jouer un rôle. Les tempéraments nerveux et surexcités sont sujets à ces revirements. Ce grand et maigre garçon de vingt-deux ans, déjà miné par la maladie de con- somption qui l'emporta, était tout composé de contrastes ; tantôt tendre, mélancolique, avide de douces impressions, ami des arts et des beaux vers; tantôt emporté, brutal, forgeant des armes, battant le fer avec furie, courant le cerf pendant des journées entières, ou s'égarant seul au fond des grands bois, demandant en un mot aux exercices violents l'apaisement de sa nature mal équilibrée. Il faisait par moments éclater les sentiments les plus élevés et les plus tendres; puis, subitement et presque sans transition, il SUR LA SÂINl-BÂRTUÉLEMY. 109 îUit pris d'un accès de frénésie ; il devenait capable des ictions les plus étranges, baroques parfois, sauvages le plus iouvent. Sa participation directe à la Saint-Barthélemy, dans un court moment d'eniportement et d*aveugle rage, n*est donc point contraire à la vraisemblance; aucune impossibilité morale ne proteste contre cette accusation. H ne suit pas de là pourtant qu'elle soit fondée, ou seulement étayée de bonnes preuves. Qu'on me permette de rappeler ici quels étaient, en 1873, mes motifs de doute à cet égard : a Ce monstrueux acte de ifrocité, disais-je alors, est plus que problématique. » « La hose, écrit M, Soldan, n'est ni prouvée ni suffisamment ré- atée. » Le premier écrit où elle soit mentionnée est un amphlet protestant qui ne la rapporte que comme un bruit, a autre récit de même nuance, le Tocsin contre les massa" iurs, la dément formellement et atteste que le Roi ne mit is les mains au massacre ^ Que fait Barnaud qui leur ouvre la voie? Il ne se contente pas des données un peu vagues de Capilupi : il renchérit sur son modèle; il précise les dates, il donne le texte même de la lettre de Catherine, que sans doute le chef de la flotte française a eu la naïveté de lui communiquer. Cette lettre, selon lui, fut reçue par Strozzi, « plus de deux mois avant la tuerie de Paris » ; elle avait été précédée d'une autre mis- sive lui prescrivant de n'ouvrir celle-là que le 24 août. Fidèle à la consigne, Strozzi H^sr^^nh^fo la lettre à la da^« 118 LES NOUVELLES CONTROVERSES indiquée et y lut ce qui suit , écrit de la main de la Reine mère : m Strossy, je vous avertis que ce jourd'huy 24 d'aoust, l'amiral et tous les liuguenots qui estoyent ici avec luy ont été tuez; partant, avisez diligemment à vous rendre maistrede la Rochelle, et faites aux huguenots qui vous tomberont entre les mains le mesme que nous avons fait à ceux-cy. Maintes fois déjà Ton a fait ressortir les invraisemblances et les impossibilités de cette fable, qu'on prétend consolider aujourd'hui en invoquant des coïncidences purement fortui- tes. Il est absolument impossible qu'une telle lettre ait été écrite plusieurs mois avant les événements; elle supposerait chez celle qui l'aurait tracée à cette date une prescience divine, la connaissance longtemps avant leur accomplisse- ment de faits que le moindre incident pouvait empêcher oa considérablement modifier. Qu'une pareille missive ait été dictée le jour du massacre, cela n'aurait rien d'étomiant, et c'est même ce qu'elle porte en toutes lettres, puisqu'on y lit: « cejourd'huy 24 d'aoust j»; mais qu'elle ait été écrite et en- voyée longtemps avant la Saint-Barthélémy, c'est là un fait impossible, qu'on n'appuie point de preuves solides, et le seul pourtant qu'il faudrait prouver. Ce n'est pas cette lettre, vraie ou supposée, c'est celle qui l'annonçait qu'il faudrait produire, car cette dernière seule pourrait établir la prémé- ditation. Que ce conte de Barnaud ait trouvé des défenseurs, cela se comprend à la rigueur, mais sa brochure abonde en inventions qui ne sauraient avoir la même bonne fortune. La haine fort naturelle qu'il porte à Catherine et aux deux rois (Charles IX et son frère, qui allait régner sur la Pologne) l'égaré et le porte envers eux à des accusations invraisem- blables. Catherine surtout n'est pas ménagée; Barnaud ne loi SUR LA SAINT-BARTHÊLEMY. 119 prête pas moins de quatorze amants à la fois. Il cite un libelle rimé où cette reine est dite « pire que Jézabel », et qui se termine par ces vers: Les chiens mangèrent Jézabel Par une vengeance divine : La charongne de Catherine Sera différente en ce point, Les chiens mesmes n^en voudront point. Quant au Roi, dont tant d'historiens sérieux ont décrit les irrésolutions et les revirements continuels dans les premiers temps qui suivirent le massacre, Barnaud le peint comme vivant dans un état d'irritation continu : « La colère du Roy ne passera jamais tant qu'il y aura un huguenot en vie. » Le 5 décembre, Charles fait venir un boucher de Paris, du nom de Pezou, et lui demande s'il reste encore quelques hugue- nots dans la ville; Pezou répond qu'il en a jeté à l'eau cent vingt la veille, et qu'il en a encore autant entre les mains pour la soirée. « De quoy le Roy, grandement resjouy, s'en print à rire si fort que vous ne le sçauriez croire. » Eh bien I cet écrivain si enclin aux inventions mensongères et aux exagérations (il ne compte pas moins de cent mille victimes de la Saint-Barthélémy, alors que le sage de Thou n'en fixe le nombre qu'à trente mille) n'a donné le crime im- ppté à Charles IX que comme un bruit : il ne se porte point garant du fait. Voici d'ailleurs son récit textuel : Un certain homme, qu^on n^a pas veu ni cognu depuis, qui étoit passé dans une nacelle de la ville aux faubourgs Salnct-Germain, ayant veu tout ce qui avoit été fait toute la nuict sur les huguenots en la ville, avertit environ les cinq heures du dimanche matin, le comte de Montgommery de ce qu'il en sçavoit. Le comte de Montgommery en bailla avertissement au vidame de Chartres et aux autres seigneurs logez aux faubourgs; plusieurs desquels ne se pouvant persuader que le Roy fust, je ne dy pas autheur, mais seulement consentant de la tuerie, se résolurent de passer ^vc barqii<»s 1" rivière et allô- . Si le Roi eût paru en effet aux fenêtres de sa chambre au moment où ils se préparaient à voler à son secours, et s'il eût tiré sur eux, ces seigneurs ne pouvaient manquer de s'en apercevoir, car la rivière n'est pas large à cet endroit : deas cents mètres au plus les séparaient du Louvre. » De Thou, liv. IV, 4 « . SUR LA SAl.NT-BARTUKLEMY. 121 Ou comprend dès lors que Lafiu fût mieux édifié que per- onne sur la fausseté de certaines accusations de Barnaud, u'il devait considérer comme très-préjudiciables à la cause es réformés. A la suite de la Saint-Barthélémy, lin déluge e pamphlets, analogues au Réveille -Matin et au Discours wveilleux, attribué à Henri Estieniie, se répandit sur I France, entretenant l'indignation des cœurs honnêtes, mais ossi Tirritation de la cour, et nuisant par là aux arrange- lents que le parti huguenot, tout redoutable qu'il fût encore, igeait à propos d'entamer avec elle. Lors des négociations e 1575, comme ses députés réclamaient le châtiment d'un belliste catholique qui approuvait le massacre et engageait [enri III à le compléter, Catherine répondit en objectant les qores qu'elle et ses enfants avaient reçu dans le Réveille- latin, (k Si nous en savions l'auteur, s'écria l'un des députés, ious le mettrions très-volontiers entre les mains du Roi ^ » ^atre qu'elles nuisaient aux négociations projetées, ces ijures et ces exagérations mensongères avaient pour résul- it de provoquer de faciles réfutations, d'atténuer l'horreur ne des forfaits très réels devaient inspirer, et môme de les endre douteux et suspects. Ajoutons qu'elles nuisaient, par 'Ur énormité même, à l'alliance que les réformés méditaient 'ors de conclure avec les catholiques paisibles, avec ceux ii'on appelait les politiques. Ainsi s'expliquent l'irritation de 'fin et le châtiment qu'il infligea à l'auteur du premier '^^i où soit élevée contre Charles IX la double accusation ^voir tiré sur ses sujets et préparé longtemps à l'avance le ftssacre des réformés. ^Mémoire$ de Nevers, t. !•', p. 343. 122 LKS xniîVELI.ES CONTROVERSES VII Dans Tannée même où Barnaud achevait d'imprimer à Bâie son factum, Simon Goulart, réfugié à Genève, reprO" duisaif. son allégation avec la même réserve, dans ses Mémoires de l' Estât de France, a Encores dit-on que le Roy prenant une harquebouze de chasse entre ses mains, en despitant Dieu, dit : a Tirons, mort-Dieu, ils s'enfuyent. » A en juger par la similitude des termes, dit avec raison M. Bordicr, Goulart n'a fait que copier le Réveille-Matin, Et en effet, sauf quelques changements d'expressions, c'est exactement le même récit : il n'y a donc pas lieu de s'arrêter à cette copie. Six ans s'écoulent sans qu'aucune autre voix protestante ou catholique s'élève pour accuser Charles IX. Pendant ce temps , les sentiments de réprobation éveillés chez kl calvinistes par les accusations hasardées de Barnaud semblent avoir fait du chemin, car, en 1579, paraît à Reims une troi- sième version protestante de la Saint-Barthélémy, où la vagne imputation dirigée contre ce prince par les deux premiers narrateurs calvinistes de ce grand complot non-seulement n'est pas reproduite, mais est même implicitement réfutée. L'omission par elle-même est d'autant plus remarquable que le rédacteur du Tocsain contre les auteurs du massacre dt France raconte, lui aussi, le fait des gentilshommes logés au faubourg Saint-Germain, lesquels a estimant que c'étoitaa Roy qu'on en vouloit, et essayant de passer la rivière pour venir à son secours, aperçurent les soldats de la garde leur j SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 123 Tenant courir sus et tirant déjà harquebousade » . Pas un mot de l'acte sauvage imputé à Charles IX, qui cependant trouvait là sa place naturelle. L'auteur semble même l'avoir en vue et Youloir le révoquer en doute, lorsque, peu de lignes avant celles qu'on vient de lire, il écrit ce qui suit : Or,encor qu'on eut pu penser que ce carnage estant si grand eust pu rassasier la cruauté d'un jeune Roy, d'une femme et de plusieurs gens d'anthorité de leur suite, néantmoins ils sembloient d'autant plus s'acharner que le mal croissoit devant leurs yeux ; car le Roy de son cosié ne s'y épargnoit point; non pas qu'il y mit les mains, mais parce qu'estant au Louvre, à mesure qu'on massacroit par la ville, il com- loandoit qu'on loi apportât les noms des occis ou des prisonniers, afin qu'on délil>érast sur ceux qui estoient à garder ou à défaire. On a voulu équivoquer sur ce passage. « L'intention de Fauteur, a~t-on dit, nous paraît être de déclarer que le Roi faisait tout, hormis de poignarder, d'égorger de sa propre main, en un mot de répandre le sang de près, comme fit son frère le duc d'Anjou, qui « se trouva parmi les rues les armes c sur le dos, mesmes se plaça sur le pont Notre-Dame ». Mais de canarder de loin ceux qui se sauvaient de l'autre côté de la Seine, comme un chasseur tenté par le gibier, c'était une autre affaire ^ » Voilà qui peut passer pour subtil. Tirer de loin à coups de fusil sur des malheureux qui se sauvent, ce l'est pas là mettre les mains au carnage; il faut pour mériter «tte accusation les avoir frappés de près et à coups de poi- gnard I Toutes les arguties n'y peuvent rien. Il n'en reste pas noins établi que les deux plus anciennes relations protestan- es de la Saint- Barthélémy (celle de Goulart ne compte pas, l'étant qu'une reproduction presque textuelle de la première) > Bulletin de la Société de Vhietoire du protestantisme français y t. X, >. 20a. 124 LES NOUVELLES CONTROVERSES sont en opposition sur la participation du Roi au massacre, en ce sens que la seconde non-seulement ne mentionne pas cette accusation, mais semble même la réfuter implicite- ment. Arrivons maintenant au seul écrivain catholique contem- porain qui Tait relatée. Brantôme s'exprime ainsi au cours de sa biographie de Charles IX dans ses Vies des hommes iUuttns et grands capitaines français : a Lorsque le jeu se jouoit et qu'il fît jour et qu'il (le Roi) mit la teste à la fenestre de sa chambre, et qu'il voyoit aucuns dans les faulxbourgs de Sainct- Germain, qui se remuoient et se sauvoient, il prit un grand harquebus de chasse qu'il avoit, et en tira tout plain de coups à eux, mais en vain, car l'harquebus ne tiroit si loing. Incessamment cryoit : Tuez! tuez! n Com- ment n'être pas frappé des ressemblances de ce récit et de celui de BarnaudI Le fond en est le même; c'est contre les calvinistes logés dans le faubourg Saint-Germaia que le Roi dirige ses coups;* dans l'un et l'autre récit, il est placé aux fenêtres de sa chambre; dans l'un et l'autre, il tire avec une arquebuse de chasse. C'est donc très-proba- blement la légende qui avait cours, peu de temps après la Saint-Barthélémy, parmi les protestants, que Brantôme a recueillie et consignée dans un de ses livres, à l'époque d^ fort éloignée de l'événement (c'était vers l'année 1595) où, couché sur un lit de douleurs, il faisait la revue de ses sou- venirs un peu confus, « de sa vie passée et de tout ce qu'il y avait vu et appris > ». Tout catholique qu'il fût, insouciant de sa nature, indifférent au bien comme au mal, et peu propre à se passionner pour les questions religieuses, Brantôme eot toute sa vie un pied dans le camp protestant. Il professait no ' Notice sur Brantôme et sur ses ouvrctges^ par Moniibrqué, en tête (^d son édition, p. 64 . j SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY. 125 Téritable culte pour Marguerite de Valois et accompagna Catherine de Médicis en 1578, dans le voyage qu'elle fit en Guyenne pour conduire cette princesse au roi de Navarre, son mari. Trois mois après la mort de Charles IX, c'est-à-dire deux ans environ après la Saint-Barthélemy, il fut chargé par Henri III de se rendre au Brouage, pour y négocier avec La Noue, devenu le chef des religionnaires depuis la mort de l'amiral Coligny. Rien d'étonnant donc qu'il ail, dans cette fréquentation des huguenots, recueilli le souvenir qu'il nous a transmis et qu'il raconte avec sa légèreté et son indifférence drdinaires, sans qu'un seul mot indique qu'il y trouve rien à Uâmer, sans discussion, sans commentaires, comme une de ses anecdotes qu'il aimait à colliger, avec plus de souci d'a- noser que de convaincre. VIII J'ai hâte d'arriver à d'Aubigné, le dernier des auteurs :ontemporains protestants qui aient parlé de l'arquebusade. Vest un tout autre homme que Brantôme. L'auteur des Tragiques et de V Histoire universelle a de nombreux titres à 'estime des honnêtes gens. Esprit austère, généreux, forte- nent trempé, il est consciencieux à sa manière, impartial nème, au moins dans une certaine mesure, pour les per- »onnes; mais rude, intolérant et voisin du fanatisme quand I s'agit de la cause à laquelle il s'est voué; caractère com- plexe et formé de trois éléments ardents et passionnés, du poète, du soldat-gentilhomme et du sectaire. Au sentiment de Sainte-Beuve qui Ta fort bien iuRé. il se montre pamphlé 126 LES NOUVELLES CONTROVERSES taire envenimé dans la Confession de Sancy et implacable in- sulteur dans les Tragiques, Or, c'est dans ce poëme, c'est dans cette longue et virulente diatribe qu'il a, pour la pre- mière fois, stigmatisé le crime de Charles IX, et (c*est là une remarque très-digne d'attention] sa version est absolument diiïérente de celle de Barnaud et de Brantôme. Selon ces deux derniers, le Roi aurait visé des huguenots fuyant à la suite de Montmorency sur la rive gauche de la Seine, du côté opposé à celui sur lequel le Louvre est bâti, et comme, au dire de Brantôme, son arquebuse ne portait passi loin, n'étant qu'une arme de chasse, il ne ))0uvait les atteindre, et sa persistance à leur tirer « tout plain de coups » n'était pas seulement un acte de frénésie momenta- née, mais de folje persistante. A moins d'être en proie à une complète aberration, un chasseur aussi expérimenté devait vite s'apercevoir que son arme ne portait pas. M. Berty a calculé la distance. Du bout de la petite galerie au rivage opposé, il y avait à peine deux cents mètres^ mais, comme le prince tirait des fenêtres de sa chambre, il faut joindre à ces deux cents mètres la largeur du jardin de l'Infante et celle du quai qui existait dès lors et même depuis longtemps, car François I" avait commandé de le refaire par lettres du io mars 1527. Or, nos fusils de chasse chargés avec du petit plomb sont loin de porter à une pareille distance. Le récit de d'Aubigné est à l'abri de ces critiques. Charles IX, dans les Tragiques, ne tire plus sur des gens en fuite, mais bien sur des malheureux jetés à l'eau et essayant de se sauver à la nage, comme cela arriva pour ces sept ou huit cents huguenots qui s'étaient réfugiés dans les prisons et qui furent arrachés de cet asile, menés à la Seine, assom- * Bulletin de V histoire du protestantisme, t. VI, p. 4Î. SUR LA SAINT-BARTHELEMY. 127 I mes sur la berge, et poussés, morts ou mourants, dans les flots. Charles vise ces corps roulés par les flots à cinquante pas de lui et qu*il lui est aisé d'atteindre. Ainsi compris, son crime est mille fois plus abominable encore , puisque ses coups, au lieu de frapper dans le yide, portent sur des malheureux auxquels ils arrachent leur dernier espoir de salut, et que Tauteur de cette horrible action se félicite de son habileté. Seulement, ce récit, où tout a été combiné pour augmen- ter l'odieux de l'acte imputé au monarque, est de pure ima- gination. Il est bien clair en effet que Charles IX n'a point passé la fin de cette terrible nuit de lutte et de fièvre au mi- lieu de drôlesses (d'Aubigné emploie un mot plus cru et que M.Zola seul écrirait aujourd'hui), auxquelles il fait admirer la justessede ses coups, tout en jurant et blasphémant afin de les faire rire : Sa valeur étonnée Fut, au lieu de conseil, de filles ^ entournée. Ce Roy, non juste Roy, mais juste harquebusîer, Giboyoit aux passants trop tardifs à noyer. Vantant ses coups heureux, il déteste', il renie, Pour se faire vanter en telle compagnie. Dans Y Histoire universelle, livre plus sérieux que les Tra- pquesj le sérail disparaît : il n'est plus question du a Sar- ianapale ridé », criant d'une Yoix enrouée ses ordres de nort, au milieu des dames mi coiffées, A plaire à leurs mignons s^essayant échauffées; nais c'est toujours aux malheureux qui se noient que Iharles IX adresse ses coups : * J'atténue l'expression. ' Il jure. 128 LES NOUVELLES CONTROVERSES Ces lettres (celle» où le Roi rejeUît bur les Guise la respoutbililé du massacre) étoient signées de la mesme main de laquelle ce priice giboyoit de la fenêtre du Louvre aux corps passants. (Liy. I, cliap.n, col. 5Ô1.) Mais . je ]*ai déjà dit, cette version est contredite par celle que Barnaud et Brantôme nous ont transmise, et c*est une forte présomption contre la vérité d'une accusation que, de trois témoins qui en déposent, le troisième ne soit pas d'ac- cord avec les deux premiers. IX Gomment ce défaut d'accord n'a-t-il jamais été signalé? comment se fait-il que la version de d'Aubigné ait été négligée, et que l'opinion se soit attachée à celle de Bran- tôme? En voici la raison, à mon avis : Au moment où Mézeray travaillait à son Abrégé cknmdo* gique, dont la première édition date de i 668, les œuvres de Brantôme venaient de paraître : elles furent publiées pour la première fois à Leyde deux ans avant cette date. Le cynique auteur des Dames galantes était alors dans toute sa vogue : Mézeray céda à l'engouement universel. U avait, dans n grande histoire, tracé un beau tableau de la Saint-Barthé- lémy ; mais bien qu'il y eût raconté, d'après de Thou et d'aa- tres narrateurs originaux du seizième siècle, la fuite des gen- tilshommes protestants logés dans le faubourg, il n'avait rien dit de la fameuse arquebusade. Ce fut évidemment (œ silence le prouve) la lecture de Brantôme qui le détermina à coudre à son récit les mots suivants : SUR LA SÂINT-BARTUELBMY. 129 Comme ils virent des nacelles pleines de soldats qui Tenoîent à eux et que le Roy même, de Vautre côlé de la rivière, tâchait de les canarder avec sa grande arquebuse à giboyer, ils s^enfuirent à leurs logis et, montant à cheyal, la plupart sans bottes, quelques-uns même, sans caleçons, se sauvèrent à toutes brides en Normandie. Il est vrai que, dans les éditions subséquentes, il effaça les mots que nous imprimons ici en italique et y substitua ceux- ci : a Comme ils virent que le Roy même paraissoit de l'autre côté de la rivière et que ses gens les canardoient avec des longues arquebuses. » Mais cette suppression ne saurait être invoquée comme un signe de changement d'idées. A la fois très-indépendant d'esprit et très-avare, Mézeray, menacé de voir supprimer sa pension, avait proposé à Colbert de faire de son Abrégé une seconde édition où il passerait l'éponge sur tous les endroits qui seraient jugés dignes de censure. C'était promettre plus qu'il n'était capable de tenir : il ne lit qu'adoucir et affaiblir ces passages, et sa pension n'en fut pas moins notablement diminuée. En ce qui concerne le passage relatif à l'arquebusade, passage fort mal atténué, en effet, comme on peut s'en con- vaincre en le comparant à celui de la première édition, le pauvre Mézeray prenait une peine assez inutile. Alléguer que Charles IX avait tiré sur les réformés ne pouvait passer pour un grand crime aux yeux de Louis XIV, surtout à cette date Je 1668: Ces lignes n'étaient pas de celles qui pouvaient lui v^aloir la perte des faveurs royales. A ce moment même, Bossuet, chargé de l'éducation du Dauphin, lui dictait un ibrégé de l'histoire de France qu'il lui faisait ensuite tra- Juire en latin : il y a consigné le fait des gentilshommes qui se disposent à passer la rivière à cause du tumulte dont le bruit arrive à leurs oreilles. « Chose étrange I dit-il, ils sperçurent le Roi qui les tiroit par les fenêtres du Louvre. "> 130 LES NOUVELLES CONTROVERSES Un amateur de Nancy possède quelques pages extrai cahier où le précepteur du Dauphin jetait les notes su tes dont il se servait pour faire sa leçon. Parmi ces n< trouvent justement celles qui se rapportent à ce pas elles proTivent que c*est bien de Mézeray que Bossue inspiré : les termes que ce dernier emploie sont ceux i de Y Abrégé chronologique : « accourent sur le bord j passer en bateau ; voyent des nacelles venant à eux et même de Taustre costé avec sa grande harquebuse à gil se sauvent en Normandie, la plupart sans bottes ^ » Du reste, soit dans la dictée, soit dans la note, pas i mot d'improbation. L'idée d'un roi mettant à mort propres mains ses sujets hérétiques ne paraît nuUemc pugner au précepteur de Théritier présomptif du trône au plus taxe-t-il en passant Charles IX de cruauté chercheriez vainement une ligne où son droit à ordoni extermination générale soit mis en doute, une ligne trahisse un sentiment d'horreur. Bossuet admet que la Barthélémy a été préparée longtemps à l'avance, dèslN au moins de l'arrivée de Goligny à Blois ^ et il ne devant aucun des détails qui peuvent mettre en lumi dessin préconçu. Voilà un appui sur lequel les ardents pions de la thèse de la préméditation ne comptaient pn ment pas. De ce moment la tradition est fondée; la légende' ( de l'histoire ; elle prend racine à l'abri de l'autorité de M et de Bossuet, et reçoit enfm un dernier appui de Yolta * Bulletin de la Société' de l'histoire du protestantisme, t. X, p. 1 pour le premier texte, Œuvres de Bossuet, édit. Vives, t. XXV, p. 2 Ibid., p. G 12. SUR LA SAlNT-BARTHÉLEMY. 131 Dans les notes du second chant de la Henriade, après avoir cité le passage de Brantôme que nous avons relaté, Voltaire ajoute : Plusieurs personnes ont entendu raconter à M. le maréchal de Tessé que, dans son enfance, il avait tu un vieux gentilhomme âgé de plus de cent ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX. Il interrogea le vieillard sur la Saint-Barthélémy et lui demanda sHl était vrai que le Roi eût tiré sur les huguenots. » C'était moi, mon- sieur, répondit le vieillard, qui chargeais son arquebuse. » Ce témoignage ne manque pas d'importance, et je suis loin d'en faire aussi bon marché que l'abbé Coupé dans ses Soirées littéraires, ou que M. Edouard Fournier dans son curieux volume r Esprit dans l histoire. Je crois même nécessaire de le peser et de l'examiner d'assez près. C'est au château de Sully, où il fut exilé en 1716, et où, à l'âge de vingt-deux ans, il composa les premiers chants delaHenriade; c'est dans la société d'épicuriens, d'aimables conteurs, de grands sei- gneurs amis des lettres qui s'y réunissaient, que Voltaire a recueilli cette anecdote : elle n'est pas sans soulever d'assez sérieuses objections. Le régiment des gardes-françaises avait été institué par Charles IX en i563. C'était une troupe d'élite, chargée, comme le dit Brantôme, qui en parle dans son discours sur ^es colonels, de la garde des rois dans les cours et les dehors ^es châteaux où ils habitent. Ce régiment se signala par ses féroces agissements à la Saint-BarthiiiomY. et c'^st pourquoi 132 LES NOUVELLES CONTROVERSES lorsque la paix se fit avec les protestants, en 1573, ils ob- tinrent qu'il fût cassé. Une pareille troupe, instituée dans un tel dessein et qui se comportait de la sorte, n*était pas com- posée d'enfants, et il est impossible d'admettre que ceuxqai en faisaient partie eussent moins de dix-huit ans. Le gentil- honime qui raconta au maréchal deTessé l'anecdote que Yoi- laire nous a conservée serait donc né au plus tard dix-hoit ans avant la Saint-Barthélémy, c'est-à-dire en 1554. Qoiot à Tessé, son interlocuteur, il avait vu le jour en 1651. Qad- que précocité qu'on lui suppose, un enfant qui interroge an vieillard sur an point d'histoire aussi particulier que l'eit celui qui nous occupe, ne peut avoir moins de douze ans. Le fait se place donc en 1663 au plus tôt. A cette date, un homme né en 15S4 avait cent neuf ans. C'est un bel Age; mais ceux qui y arrivent ne brillent pas d'ordinaire par la sûreté de leur mémoire. Malgré son peu de valeur , malgré tous les doutes qu'A soulève, ce témoignage, qui a passé par tant de boucliei avant d'arriver à l'oreille de Voltaire, me semble encore pioi considérable que les deux autres; car, si l'on éljmine cdai- là, il n'en reste que deux en présence, celui de d'Aubigné et celui deBarnaud. La version de d'Aubigné telle qu'on la lit dans les Tragiques est incontestablement une fiction, et, si on la prend au sérieux parce qu'il l'a condensée dans son Uiamn universelle, elle aura pour effet de rendre suspect le récit de Barnaud avec lequel elle ne s'accorde nullement. Ce récit de Barnaud est le seul qui compte, le seul qui ait été écrit aussi- tôt après l'événement; c'est de lui que procède la tradition. C'est ce récit, d'abord renié par les plus éclairés du parti protestant, puis accepté par la masse, qui a inspiré Dubois, le peintre de ce tableau de Lausanne où sont rapprochées et juxtaposées les scènes les plus terribles du massacre, ces SUR LA SAINT-BARTHELKMY. 133 scènes que le Roi domine de sa fenêtre, une longue escopette à la main. Que le fait qu'on lui impute soit vrai ou non, il était naturel et comme nécessaire qu'il fût représenté là dans telle attitude, puisqu'il était l'ordonnateur et l'éditeur respon- sable de toutes les horreurs que le peintre a savamment groupées. Oui, c'est bien le seul Barnaud, copié par Brantôme, copié lui-même par Mézeray, qui a fondé la légende. Et cepen- dant, Barnaud avait été traité d'imposteur et de calomniateur par des coreligionnaires ; il avait été souffleté par un homme [ notable de son parti, pour avoir, en y mêlant ses mensongères inventions, rendu la vérité suspecte, atténué par là l'horreur qu'elle suffisait à inspirer, et ouvert un champ facile aux ré- futations. Au lecteur maintenant de tirer la conclusion et de décider : il a TU passer sous ses yeux les pièces les plus importantes du procès. Et, pour ce qui est de la préméditation de la Saint- Barthélémy, il peut juger en même temps si les principaux arguments par lesquels on essaye aujourd'hui d'étayer cette thèse vermoulue sont aussi neufs et aussi solides qu'on se plaît à le dire. L'AFFAIRE DES POISONS APERÇU GÉNÉRAL II y a dans Thistoire des périodes troubles où toutes les ions du bien et du mal semblent confondues, où la lie * passions mauvaises, qui croupit au fond de toutes les tndes agglomérations, remonte à la surface, où une lèpre raie envahit le corps social tout entier : ces périodes mal- les suivent d'ordinaire les profondes commotions politi- ^s. Telle est celle qui commença après les guerres de la •nde et qui vit se développer une sorte d'épidémie meur- tre, une véritable frénésie d'empoisonnement, ^'affaire des poisons est un des plus obscurs et des plus ubres épisodes de ce règne de Louis XIV qui, de loin îlivisagé dans son ensemble, nous paraît d'une régularité évère et si majestueuse. Cet épisode, Voltaire l'a résumé quelques pages, et il se pourrait bien que toutes les décou- tes de Térudition moderne ne changeassent pas grand'- se à l'impression générale qu'en laisse son récit. I y a maintenant près de quarante ans que M. François ^aisson a entrepris de débrouiller l'effroyable chaos des hives de la Bastille, qui sont ceil*»* '^e 'a police de Pari*- '^'^ 136 L'AFFAIRE DES POISONS. 1659 à 1774. Depuis 1866, avec une ardeur inratigable, Teiact et consciencieux érudit tire successivement de cet amas de documents, immense encore malgré les déprédations qa'il a subies, les pièces les plus curieuses, en ayant soin de combler les lacunes par des emprunts faits à nos princi- paux dépôts littéraires. Tant d'années et de soins consacrés à une telle publication prouvent assez l'intérêt croissant que les érudils attachent de nos jours à la reproduction des pièces officielles destinées à éclairer les grands mystères de This- toire. Il ne faudrait pas pourtant que le public, auquel le temps manque pour pénétrer dans ces dédales, pût se mé- prendre sur l'importance de ces révélations, croire qu'elles vont illuminer d'une clarté absolument neuve l'affaire des proxénètes et des empoisonneurs, et changer du tout au tout l'opinion qu'on s'en faisait jusqu'ici. Bien des gens ne sont que trop portés à s'illusionner sur ce point. On demande aux pièces de la procédure ce qu'elles ne sauraient donner, on s'efforce de lire entre leurs lignes et d'en tirer le plm d'un vaste complot, d'une immense affiliation embrassant non-seulement la France, mais presque tous les États voisins, menaçant les plus hautes existences et attentant systémati- quement à la vie des personnes royales. Il y a intérêt à pré- munir le public contre de telles exagérations et à remettre les choses à leur véritable point de vue, en rendant leurs minces et réelles proportions à toutes ces ténébreuses-mar nœuvres et aux sinistres escrocs qui en furent les agents et qui, loin de constituer une association puissante, se faisaient au contraire la plus effrontée, la plus honteuse concurrence. J'essayerai donc de tracer un rapide tableau d'ensemble des principales incriminations et des multiples procédures qui composent ce qu'on a appelé l'affaire des poisons, en m'aidant, dans la première partie, des documents mis au jour par 1^ APERÇU GÉNÉRAL. 137 savant éditeur des Archives de la Bastille et de l'excellente introduction dont il a fait précéder son premier volume, et aussi, surtout pour la partie postérieure à 1679, des pièces publiées par divers érudits ou existant dans divers dépôts publics. Je glisserai sur le procès trop connu de la marquise de firinvilliers, qui n'est que le prologue de ce grand drame. Lorsque, le 8 mars 1679, Louis XIV créa, pour la poursuite des empoisonneurs, un tribunal spécial qui devait siéger à l'Arsenal, lui-même ne soupçonnait pas toute la profondeur damai qu'il entreprenait de guérir. Il y avait longtemps déjà qu'il répandait la terreur dans Paris. Comment un crime qui presque toujours se dissimule dans l'ombre la plus épaisse et d'ordinaire n'a pas de complices put-il se générali- ser à ce point qu'il fallut, pour y remédier, recourir à des moyens énergiques et exceptionnels? Comment expliquer cette épidémie morale qui, pendant près de vingt ans, porta ses ravages dans tous les rangs de la société, et quelle fut au juste son origine? Cette origine, M. Michelet, avec sa perspicacité ordinaire. Va cherchée en Italie, et il est, sur ce point, d'accord avec Voltaire. On sait que le fameux Exili se rencontra à la Bastille avec Sainte-Croix, l'amant de madame de Brinvilliers, et que, sous prétexte de lui enseigner le grand œuvre, car le voile sous lequel les empoisonneurs masquaient leurs crimi- nelles expériences fut toujours la recherche de la pierre phi- losophale, il lui apprit à ftiH»-îT"Ar des poisons. O»» di^ 138 L'AFFAIRE DES PO-ISONS. M. Michelet, la légende voulait qu'Exili eût été à Rome Fem- poisoiineur de madame Olympia, reine de Rome sous InDO* cent X, et que, par ce talent, il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita. Olympia Maldachini était en effet une femme avide et sans scrupules , qui, abusant de Tempire qu'elle exerçait sur l'esprit de son oncle, vendait au plus offrant les hautes digni- tés de la cour pontificale. Quand Mazarin se mit en tète d'ob- tenir le chapeau de cardinal pour son frère, Olympia enleva cette nomination, malgré l'opposition très-vive de l'Espagne et sur la promesse d'un don de quarante mille écus que le ministre ne paya point ^ ; aussi n'osa-t-il jamais remettre ks pieds dans la ville où régnait sa vindicative alliée; il savait trop bien le péril qui le menaçait s'il eût osé s'y montrer. Si le titulaire d'une des charges auxquelles elle-même avait pourvu tardait trop à la rendre vacante, Olympia se chargeait de l'office d'Atropos et faisait administrer au retardataire une potion de la façon d'Exili. La Bastille se montra clémente pour ce misérable, qni répandit de là dans Paris ses funestes secrets; plus clémente encore pour Sainte-Croix, qui en sortit riche, recherché, puissant. Les deux amis firent école. Leur poison, s'il faut en croire la déposition de maître Briancourt, avocat en la conr, était tantôt une poudre si subtile qu'il fallait avoir un masqœ de verre pour la préparer, tantôt un élixir liquide composé d'une quintessence de crapaud *. a Ce poison nage sur l'eau, écrit madame deSévigné; il est ' Voyez sur ces intrigues l'étude que l'auteur du présent travail a p«- blicc sous ce titre : Mazarin et le duc de Guise, dans le volume intitnié: Bavaillac et ses complices. Paris, Didier, 4873. 2 Archives de la Bastille, t. IV, p. 498. Sainte-Croix avAit tenté d'tf- çassjn^r cp Briancpurt. APERÇU GÉNÉRAL. 139 supérieur et fait obéir cet élément; il se sauve de Texpérience du feu, où il ne laisse qu'une matière douce et innocente. Dans les animaux , il se cache avec tant d'art et d'adresse qu'on ne peut le connaître; toutes les parties de l'animal sont saines et vivantes dans le même temps qu'il fait couler une source de mort; le poison artificieux y laisse l'image et la marque de la vie. » Voilà quelle était la vertu de la quintes- sence de crapaud; mais on voit, par les dépositions, que les 'réparateurs ajoutaient un peu à l'adresse naturelle de l'arti- ideax toxique en Tadditionnant d'une bonne dose d'arsenic. Les pernicieuses semences jetées par Exili, Sainte-Croix, le aletLa Chaussée, l'apothicaire Glazer, aux quatre vents de aris, tombèrent dans un terrain tout préparé. Leur sinistre dustrie n'était pas sans précédents, et il faudrait remonter squ'à Catherine de Médicis pour trouver leurs premiers de- neiers : lés Valois furent les grands corrupteurs de France. Mais l'extension considérable que le commerce du ison prit après la Fronde, s'explique par les licences de cette igue guerre, par les mœurs brutales qu'elle développa. Le t)leau que M. Ravaisson trace delà société parisienne à cette oque n'est pas flatté et mérite qu'on s'y arrête. « La Fronde, en jetant les hommes sur les champs de taille , avait laissé aux femmes une liberté qu'elles perdi- it avec la paix; les maris revinrent chez eux vieillis, bru- IX et blasés par la licence des armées et par les amours de ssage. En outre, les communications fréquentes avec l'Es- gne avaient mis la jalousie à la mode; sans être prisonnières, femmes étaient très-renfermées et fort surveillées... Les bitudes de l'ancienne liberté , et la facilité de mœurs qu'avait couragée Mazarin, les avaient mal préparées à cette gène nt rien ne diminuait l'ennui; les passions comprimées de- irent plus violentes; beaucoup déférâmes «e eurent «« 140 L'AFFAIRE DES POISONS. soumettre au joug et employèrent les moyens les plus extrê- mes pour le secouer. » Très-corrompues au fond, les mœurs étaient restées austè- res à la surface. Le chef de famille était encore un mattie dont les jugements semblaient sans appel : la femme ne vivait pas, comme aujourd'hui, sur un pied de parfaite égalité avec lui ; elle était moins son associée que sa première servante. Voulait-elle s'affranchir du devoir, elle ne rencontrait pas cette complicité de l'entourage, cette complaisance du miliea social, ce droit de sortir librement à toute heure, et ces nombreuses facilités qu'offre de nos jours la vie parisienne. Tout lui était gène et surveillance : les domestiques étaient ceux du mari, non les siens. Qu'il tombât malade, aussitôt il fallait s'enfermer avec lui, même s'il avait la petite vérole; mais, souffrant ou valide, la femme devait coucher à ses côtés. L'usage était inflexible sur ce point, et Louis XIV, pen* dant son mariage et au temps même de ses passions les plus ardentes, n'y manqua jamais. Quel remède à de telles contraintes? Quelles consolations possibles pour ces tristes recluses, surveillées, séquestrées, brutalisées, privées des joies de la famille, séparées même de leurs filles qu'on élevait dans les couvents? Il n'y eneutqae deux : la dévotion ou la débauche, et l'on peut dire, avec M. Ravaisson, qu'en ce temps-là la plupart des femmes furent des saintes ou des drôlesses. Cette vie tempérée, toM- rantc, honnête dans sa libre expansion, également éloignée des grandes vertus et des grands vices, qui est aujourd'hui celle de la généralité des ménages, fut alors une rare excep- tion, surtout dans la noblesse et la haute bourgeoisie. Jamab on ne vit tant de laquais en possession des faveurs de leors maîtresses. Telle fut l'extension de ce désordre que le Roi dat rendre un édit déclarant que tout serviteur qui aurait abuié APERÇU GÉNÉRAL. , 141 d'une femme de la maison serait condamné à mort, a même lorsque la femme déclarerait qu'elle Ty avait obligé ». Mais de telles relations n'échappent pas longtemps à des domestiques soupçonneux, à des parents ombrageux, à Tœil défiant d'une belle-mère. Le mari, qui toujours s'en aperçoit le dernier, était vite prévenu, et, comme ni la loi ni les mœurs n'étaient tendres pour de pareilles fautes, comme la femme adultère avait à craindre le couvent si elle était riche, l'hôpital général si elle était pauvre, la réclusion à perpétuité si l'époux outragé refusait de la reprendre, la conclusion était fatale et presque inévitable. C'est de cette situation que sortit le commerce des poisons, qui prit vite un large développement. Grâce à l'ignorance des hommes de l'art, le crime avait peu de chances d'être découvert, et, s'il l'était, le supplice qui devait terminer la vie de la coupable n'était du moins que la lin d'un long martyre. Il En 1673, les pénitenciers de Notre-Dame avertirent qu'un nombre énorme de femmes s'accusaient d'avoir empoisonné leurs maris. L'avis ne semble pas avoir beaucoup ému la police. Le procès de la Brinvilliers n'eut pas même le don de la tirer tout d'abord de son inertie : elle avait pourtant attenté aux jours de son père, de ses deux frères, de sa sœur et de son mari ; des essais de poison avaient été faits jusque sur les malades des hôpitaux. Mais on parut croire que cette femme était un monstre exceptionnel, et l'on ne voulut pas apercevoir les terribles perspectives que son procès ouvrait 112 I/AFFAIRE DES POISONS. sur la démoralisation publique. L'opinion d'ailleurs n'avait pis unanimement sanctionné la condamnation de cette étrange et séduisante créature, et telle était alors la perversion da sens moral, qu'elle fut plainte et que le peuple chercha ses os et la considéra comme une sainte ^ Le 21 septembre 1677, quatorze mois après son supplice, le lieutenant général de police reçut communication d'un billet trouvé dans un confessionnal de l'église des Jésuites, rue Saint-Antoine. Ce billet révélait l'existence d'un complot menaçant les jours du Roi et du Dauphin, qu'on se proposait d'empoisonner. Tout anonyme qu'il fût, on pense bien qu'un pareil avis reçut meilleur accueil que celui des pénitenciers de Notre-Dame, et mit tout de suite tous les limiers de h police en campagne. Le T) décembre suivant, ils s'emparèrent d'un homme dont la vie était des plus suspectes. C'était un officier réformé, ori- ginaire d'Arles, et nommé Louis de Vanens. Ce qui surtout éveilla l'attention fut une traite de deux cent mille livres souscrite à son profit; elle avait été délivrée par un banquier de Paris, Pierre Cadelan, secrétaire du Roi, et était tirée sur les sieurs Castelli et Pocobelli , ses correspondants à Venise. Yaiiens avait déjà été mis à la Bastille l'année précédente. Une perquisition faite dans l'appartement qu'il occupait rue d'An- jou, conjointement avec un certain Terron, fit découvrir une énorme quantité de poudres et liquides suspects. Une ser- vante, Catherine Leroy, avoua qu'elle portait parfois chez Cadelan des fioles que lui remettait un certain La Ghabois- sière, ami de Vanens, et que ce dernier avait des poisons pour faire mourir en huit jours, quinze jours, un mois, trois mois, un an, comme il le voulait, et même sur-le-champ, par le I Voyez la lettre de madame de Sévigné du 23 juillet 4676. APERÇU GÉNÉRAL. 143 Aoyen d'un boaquet. Un Italien lui avait oQert quarante- mille livres de son secret, mais inutilement ^ Lf^s deux asso- ciés, Yanens et Terron, ne distillaient pas seulement des poi- sons : sous prétexte de faire de Tor potable, ils se livraient à la fabrication de la fausse monnaie, et, pour écouler leurs produits, ils s'étaient associés au banquier Cadelan, qui devait prendre à ferme la monnaie de Paris, sous le nom d'un de ses commis'. C'était l'usage alors d'affermer la fabrication de la monnaie à un entrepreneur qui, s'en chargeait à ses risques et périls. Les interrogatoires de Cadelan et de Yanens, les papiers trouvés au domicile de la demoiselle Leclère, dite Finette, maîtresse de ce dernier, fournirent les découvertes les plus inattendues. Il sembla que la police avait mis le pied sur t^n terrier qui, en se défonçant, laissait entrevoir de nombreuses galeries souterraines, rayonnant dans tous les sens. Elle avait affiire à une bande d'escrocs, de faux-monnayeurs et d'em- poisonneurs, dont les relations étaient des plus étendues et qui comptaient de nombreux affiliés. L'un des chefs paraissait être un chevalier de Malte, Fran- çois Galaup de Ghasteuil, capitaine des gardes du grand ]!ondé pendant la Fronde ^ La vie de ce soudard semble un "Oman invraisemblable, tant elle est pleine d'aventures extra- irdinaires. Après avoir armé un vaisseau et fait la course DUS pavillon maltais, il fut pris par les Algériens et resta leux ans esclave. Comment parvint-il à s'échapper et à rega- wr la France? On l'ignore. Nous le retrouvons revêtu du roc, livré à la vie monacale et recelant dans sa cellule une 3une fille qui devient enceinte. Il l'assassine alors et l'enterre « Déposition du i 3 mai i 678. Arch., IV, 436. « Déposition de Vanens, du 47 janvier 4 678. Arch., IV, 350. 3 M. Ravaisson, t IV, noU 'i« '» t^ar-^ M9. 144 L'AFFAIRE DES POISONS. pendant la nuit, dans l'église de son couvent. Des pèlerins attardés dans ce lieu l'aperçurent et le dénoncèrent. Il allait périr du dernier supplice et touchait à la potence, lorsque Vanens, son ami, Tenleya sur le lieu même du supplice. Chasteuil entra alors au service du duc de Savoie, et, cbose presque incroyable, devint major aux gardes et gouverneur du prince de Piémont. m Je viens de nommer le duc de Savoie : nous touchons ici à Fun des côtés les plus mystérieux de ces ténébreuses intri- gues dont Chasteuil et Yanens furent les machinateors en chef, et, par malheur, les archives de la Bastille sont loin d'y jeter un jour suffisant. Il s'agit de la mort de Gharles-EoiDii' nuel II, arrivée le 12 juin 1675. C'était un homme robuste, grand chasseur et dans la force de l'âge; il avait à peine quarante et un ans quand il mourot, après huit jours de maladie. Sa femme était cette jeune favo- rite d'Anne d'Autriche, Marie de Nemours, qui, fiancée an prince Charles de Lorraine qu'elle aimait, s'était vue forcée d'épouser le duc de Savoie, fils d'une sœur de Louis XIII, etpar conséquent cousin germain de Louis XIV. Trop peu cultivé pour apprécier les grâces et l'esprit de celle qui s'honorait de l'amitié de madame de Lafayette, Charles-Emmanuel loi infli- gea, par ses attachements grossiers et peu choisis, les {dos sensibles outrages qu'une femme puisse endurer. Ces préliminaires posés, interrogeons la procédure instroile à Paris contre Yanens et ses complices. On sut d'abord que le APERÇU GÉNÉRAL. 145 omte Ferrero, ambassadeur de Savoie près la cour de rance, recevait à son hôtel de la place Royale Vanens et un ertain comte de Bachimont. Après la mort du duc, Louis XIV yant fait complimenter sa veuve, qui prit alors le nom de ladame Royale, elle envoya en France un ambassadeur itraordinaire, chargé de porter au roi ses remerctments. Cet nvoyé était le jeune comte de Saint-Maurice, qu'on disaff tre fort avant dans les bonnes grâces de sa maîtresse. Sa remière visite, en arrivant à Paris, fut pour la comtesse de oissons, qui était, par son mariage, alliée à la famille régnante e Savoie, mais qui passait pour avoir empoisonné son mari, )it des plus douteux, du reste, et sur lequel nous reviendrons. On sut de plus, par une blanchisseuse, que Saint-Maurice tait en relation avec Vanens et avec deux de ses associés s sieurs Delmas et La Chaboissière^ Cette femme, maîtresse )mmune de ces deux derniers, leur avait un jour entendu re a qu'il y avait une grosse tète à bas, et que Vanens en ait eu bien de Targent ». Or, Vanens était lié avec un per- nnage fort suspect, Robert de la Mirée, seigneur de Bachi- )nt en Artois, qui ne fut arrêté qu'en mai 1678 ', vers Tépo- e où mourut Chasteuil, mais qui fut convaincu d'avoir t un voyage à Turin, en mars 1675, peu de temps avant mort du duc de Savoie, en compagnie de Vanens, dont il yait les dépenses^ Là , les deux complices s'étaient abouchés ec un Portugais, Louis de Vasconcelos y Souza , comte de stelmelhor, que la duchesse de Savoie honorait d'une par- alière affection. Ce personnage avait gouverné le Portugal sous le nom du [ Alphonse : après la mort de ce prince, il s'était brouillé m > Afch, de la Boitille, IV, 497. » /Wd., p. 454. > Ibid , p. 467 146 L'AFFAIRE DES POISONS. avec sa veuve, sœur de la duchesse de Savoie, et l'Infant avait prétendu que Castelmelhor Tavait menacé du poison. L'intrigant avait alors trouvé asile à la cour de Turin, chez la sœur de son ennemie, et, malgré les plaintes de la cour dé Portugal, il y jouissait de la plus grande influence. Sa liaison avec les empoisonneurs français durait encore après la morlda duc : on le voit, en février 1676, accuser réception à Bachimoot d'une certaine eau préparée par les complices de ce dernier. Castelmelhor aurait donc été le principal agent de la mort d'Emmanuel II; ChasteuiK Bachimont, Yanens, un certain président Truchi, seraient ses complices. Quant au moyen employé pour perpétrer le crime, on n'a qu'une seule déposi- tion sur ce point, celle d'un laquais de Bachimont, entendule âO août 1678. Il déclara avoir ouï dire « que M. le duc de Savoie s'était échaudé à la chasse, et qu'en lui changeant de chemise, on lui en avait donné une empoisonnée ». Ces che- mises empoisonnées avec de l'arsenic étaient alors, en effet, d'un usage fréquent à Paris, où on les employait pour commu- niquer à la victime les symptômeis d'une maladie de peau, maladie dont on accélérait la fin par du poison administré à l'intérieur. « Ce laquais, nous dit une note de M. Ravaisson, est le seul qui fasse une déclaration si précise ; mais elle est confir- mée par tant d'indices qu'on ne peut s'empêcher de croire qu'elle est véritable, et dès que la cour de France en eut connaissance, elle arrêta la procédure, qui ne fut jamais reprise, à ce point de vue du moins. On peut soupçonner, sans beaucoup de témérité, que Louis XIV craignit d'avoir des preuves trop sûres contre des coupables que la politique l'obligeait à ménagera » ' M. Bavai ssoN, t. V, note de la p. 429. APERÇU GÉNÉRAL. 147 Ces coupables, quels étaient-ils? Vanens, Bachimont, Chasieuil, tous ces gredins secondaires ne sont évidemment que des comparses. Castelmelhor a pu les diriger, mais dans quelles vues, dans quel intérêt a-t-il agi? Voilà ce que la procédure ne nous apprend pas et ce qu'il faudrait connaître cependant pour être en mesure de contredire l'histoire officielle qui donne à la mort d'Emmanuel n les causes les plus simples. L'historien sérieux ne peut pas se contenter de suppositions hasardées, de présomptions reposant sur des rapprochements de faits éloignés et non connexes, et sur Tunique déposition d'un yalet, expliquant la mort du duc de Savoie par un pro- cédé fort connu qui remplissait alors d'effroi tout Paris. Il fiiudrait des preuves plus sûres pour faire peser sur Madame Royale la responsabilité de cet événement. Que Bachimont et Yanens aient porté un poison à Turin, qu'ils aient eu des rela- tions avec les ambassadeurs Ferrero et Saint-Maurice, cela paratt constant. On verra que de bien plus grands personna- ges étaient alors en communication avec les sorciers et les chercheurs de pierre phiiosophale. Mais que Chasteuil, qui vivait dans l'intimité du duc, lui ait fourni une chemise arse- niquée, c'est déjà là un fait absolument dénué de preuves. On prétend, il est vrai, que lui-même mourut empoisonné par ses complices, Castelmelhor et le président Truchi; mais, ici encore, la preuve manque, et, fût-elle administrée, cet assassinat ne suffirait pas pour établir qu'il ait participé à celai de son maître. Dans tous les cas, la cause du meurtre resterait toujours à découvrir, et c'est, en matière d'instruction criminelle, le point de départ indispensable. Le comte de Saint-Maurice, a- t-on dit, était un beau garçon, favori de la duchesse; son crédit fut sans homes tant que dura l'inclination de sa maî- 148 L'AFFAIRE DES POISONS tresse. Il pouvait avoir à craindre la vengeance do duc ou- tragé dans son honneur ^ A la bonne heure; mais si Madame Royale eût été attachée à Saint-Maurice par les liens d*UDe coupable complicité, Teût-elle, à bref délai, sacriGé brusque- ment et remplacé par le comte Masin ? Son sort n'eùt-îl pis été rivé à celui de son premier amant? N*eût-elle pas craint de lui délier la langue par des procédés ingrats et blessants? En réalité, la chute du marquis paraît avoir été son propre ouvrage; elle fut la suite de ses indiscrétions dans l'affaire de la cession de Casai, indiscrétions qui furent exploitées par Louvois, lequel avait intérêt à sa disgrâce. Louis XIV, dit-on encore, arrêta la procédure par la raison qu'elle pouvait compromettre sa cousine et les ministres de cette princesse. Comment comprendre alors qu'il ait plos tard, en 1693, accueilli Ferrero comme ambassadeur de Savoie auprès de sa cour? Comment expliquer qu'il ait reçu avec distinction le comte Castelmelhor chaque fois que ce per- sonnage, devenu favori du roi d'Angleterre Charles II, traver sait la France pour se rendre à Londres? Perdus dans ce dé- dale d'obscurité et de contradictions , les historiens modernes les plus sérieux s'en sont tenus au récit des contemporains, tous à peu près d'accord sur ce point que Gharles-Emmanue| mourut, à la suite d'une partie de chasse, d'une pleurésie causée par l'absorption d'une boisson glacée. Le plus sage toutefois est ici de réserver son jugement. Le voyage de Va- nens à Turin peu de temps avant la mort du duc, ses relations avec Castelmelhor, sur qui pesaient déjà des soupçons d'em- poisonnement, son intimité avecChasteuil, familier du prince, Taveu qu'il fit, contrairement aux dénégations de Gadelan, que, sur les traites délivrées par ce dernier, quarante miUe • M. Bavaisson, t V, note de la p. 455, ^ .à APKRÇU GÉNÉRAL. 149 liVres, remises aux banquiers de Venise par une main inconnue, avaient été touchées chez ces banquiers par un émissaire de Ghasteuil, ce sont là des faits trop concordants et trop signifi- catifs pour qu'on n'en tienne pas compte. Qaoi qu'il en soit, à la fin de 1678, le Roi, soit qu'il craignît en effet, de laisser pénétrer trop de clarté dans un mystère qu'il valait mieux laisser dans l'ombre, soit, comme le dit M. Ravaisson lui-même S qu'il fût impatienté d'une procédure qui n'amenait aucune découverte certaine, le Roi, disons-nous, ' fit cesser l'instruction : sur le prétendu complot de la famille royale qui en avait été le principe, on ne voit pas qu'elle ait fourni aucune lumière. On garda Bachimont à Pierre en Gise et Vanens à la Bastille, où il mourut. L'affaire des empoison- neurs paraissait donc terminée, lorsqu'un rapport de police vint prouver qu'on n'en avait jusque-là exploré qu'un filon, et que la mine était beaucoup plus riche qu'on ne le supposait. IV Un obscur avocat au Parlement, maître Perrin, dînant chez madame Vigoureux, femme d'un tailleur pour dames, en compagnie d'une tireuse de cartes, la veuve Bosse, en- tendit cette dernière raconter qu'elle n'avait plus que trois empoisonnements à faire pour être riche. L'avocat confia aussitôt cet aveu, échappé dans la chaleur du vin, au lieute- nant du guet Desgrez, qui envoya la femme d'un de ses archers se plaindre de son mari chez la Bosse. La devine- » Arch. de la Bastille, t. V, p. '"^ 150 L'AFFAIRE DES POISONS. resse écouta les doléances de cette femme et, dès la seconde visite, lui remit une bouteille de poison. La Vigoureux, la Bosse et leurs familles furent aussitôt arrêtées. Le premier interrogatoire (4 janvier 1679) révéla un crime qui souleva dans Paris une rumeur immense ac- compagnée d'effroi. Une femme de bonne famille, d*esprii cultivé et fort belle, mais sans fortune, Marguerite de Jehaa, avait épousé un financier veuf et plus âgé qu'elle. M. de Poulaillon, maître des eaux et forêts de Champagne, était aussi riche qu'avare, et, bien qu'il aimât beaucoup sa jeone . femme, il lui mesurait strictement l'argent dont elle avait besoin. Il est vrai qu'elle en faisait un déplorable usage, s'étant laissé séduire par un aimable mauvais sujet, M. de la Rivière, dont l'industrie consistait à exploiter ses maîtresses : la chose était commune chez les jeunes gens du bel air et n'excitait alors ni l'indignation ni même l'étonnement. Pour entretenir son amant, madame de Poulaillon, ne pou- vant puiser dans le coffre-fort de son mari, vendait, en son absence, l'ameublement de la maison et jusqu'à un grand lit aurore, en moire d'Angleterre*. Le mari s'aperçut de ce désordre, et en vint à acheter lui-même les robes de sa femme, afin qu'elle ne pût pas tricher sur le prix. La dame essaya alors de se défaire de cet époux incommode, et s'en- tendit à cet effet avec des spadassins, qui la trahirent et dé- noncèrent le marché à M. de Poulaillon lui-même. En déses- poir de cause, elle s'adressa à la femme Bosse, à qui die remit quatre mille Hvres, en échange d'une chemise lavée au moyen d'un savon arsenical, et d'une poudre qu'elle fit prendre à son cerbère. 1 Déposition de Perrine Delabarre, servante, du 43 février 4679; Archives de la Bastille, t V, p. 302 ; voyez aussi note de la page 459. APERÇU GÉNÉRAL. 151 tte vilaine affaire ouvrit enfin les yeux de la police sur mmes qui, sous prétexte de sorcellerie, faisaient com- 9 du poison, qu'elles débitaient sous le titre d'eaux pour lette. Elle apprit qu'il y avait dans Paris des maisons eihdées par de tiombreux clients, commodes pour les chements et les avortements, où toutes les passions et les vices trouvaient secours et satisfaction. Femmes )S par leurs maris, maris fatigués de leurs femmes, ts aux prises avec des rivaux incommodes, fils de fa- mines, en quête de successions qui se faisaient trop jre, ambitieux impatients, ennemis de cour, concur- de places, venaient acheter là les criminels moyens de lire rapidement leurs intérêts ou leurs mauvais pen- s. » recherches, cette fois, furent dirigées avec une habile )ié : elles amenèrent des découvertes si nombreuses et royables, que Louis XIV, au mépris des remontrances irlement, jugea nécessaire d'instituer une chambre son- ne, jugeant sans appel, avec tout l'éclat possible; vou- ainsi répondre par des mesures exceptionnelles à l'ex- mnelie énormité des forfaits. premier acte de cette chambre fut l'arrestation, dans >e Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, de Catherine Des- », femme Monvoisin, plus connue sous le nom de la 1, qui est resté célèbre dans les annales du crime mars 1679). En même temps qu'elle, fut arrêté son t et son complice le plus zélé, Adam Cœuret, dit Le- Ce Lesage, que Voltaire, et après lui presque tous les riens, sans en excepter M, Pierre Clément, ont cru ^é dans les ordres, n'était qu'un marchand de laines ivait fait de mauvaises affaires ; mais il était associé à tommes qui n'avaient d'un prêtre aue le nom, D^vot, 152 L'AFFAIRE DES POISONS. Guibourg et Mariette, lesquels Taidaieiit dans ses crimes et ses sortilèges. Mariette, qui était un des familiers du yicomte de Gousserans, Tune des dupes de la Voisin, paraît aycir ea aussi quelques accointances avec l'hôtel de Soissons. Con- damné aux galères pour crime d'impiété, Lesage en sortit en 1672, sur un ordre royal, obtenu, selon toute apparence, par l'intermédiaire de la Voisin et grâce à une haute inter- Tention qui pourrait bien être, M. Ravaisson le suppose da moins*, celle de madame de Montespan, dont on verra tout à l'heure, en elTet, les relations avec la célèbre empoi- sonneuse. Lesage, en 1679, avait cinquante-cinq ans. Bien qu'il eût en Normandie une femme légitime et qu'il fût l'amant de la Voisin, à qui il avait promis de l'épouser si elle devenait veuve, il cherchait cependant à se marier en- core à Paris. C'était un rusé Normand, très-fm sous sa grosse encolure, et qui, plus habile que son associée, eut l'art de sauver sa tête. Malgré la notoriété dont elles jouissaient, malgré la con- currence haineuse qu'elles se faisaient, la Bosse, la Vigou- reux, la Voisin, la Chéron, la Pilastre n'aiïichaient pas publi- quement leur lucratif commerce. Leur industrie apparente consistait dans l'art de tirer les cartes, de dresser des horo- scopes, de prédire Tavenir, de faire trouver les trésors cachés et les objets perdus. Elles vendaient des secrets pour gagner au jeu, pour se rendre invulnérable, pour conserver les avaiilages de la jeunesse. J'ai peine à croire ce que dit M. Michelet, qu'elles eussent de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses ^ La procédure nous les montre au con- traire vivant dans de tristes maisons, dans des logements sombres, perdus dans les faubourgs et les quartiers retirés, 1 Arch. de la liaslille, t. V, note de la page 885. • Louis XIV et la révocation de Védit de Nantes, p. 24îl. APERÇU GÉNÉRAL. 153 dissimulant avec soin leurs scandaleux bénéfices, qu*elles dissipaient vite d'ailleurs avec leurs amants. La Voisin était accoucheuse de son métier et avait pour amant le bourreau de Paris, sans compter Lesage et beaucoup d'autres; la Ché- ron était fruitière et blanchisseuse ; elle procurait des toxiques à la femme Bosse, et lui avait appris le secret d'empoisonner le linge et les chaussons. Lorsqu'une femme, irritée contre son mari ou abandonnée de son amant, recourait à la sorcière, celle-ci menait les choses en douceur et ne conseillait pas tout d'abord les grands remèdes. Elle donnait ses conseils gratuitement, par pur intérêt pour la pauvre victime, et se bornait, dans la première entrevue, à recommander une neuvaine soit à saint Denis, soit à saint Antoine de Padoue, ces grands saints ayant la spécialité de rahonnir les maris et de ramener les cœurs volages. La neuvaine n'opérant pas, l'épouse malheureuse ou la maîtresse délaissée retournait chez la devineresse, qui, cette fois, exigeait une somme assez ronde pour prix de ses ser- vices^ et déclarait, s'il s'agissait d'un mari, qu'il fallait re- courir à la chemise ; si d'un amant, qu'on devait employer les poudres bénites et jetées ensuite sur les vêtements de Finfidèle. La chemise, comme on l'a déjà vu, était lavée au moyen d'un savon arsenical, destiné à développer une inflammation propre à tromper les médecins sur les causes véritables de la mort du mari, mort due en réalité à quelque préparation vénéneuse mêlée à ses aliments. La dose était généralement assez faible pour que la victime ne succombât pas immédia- tement, ce qui avait le double avantage d'égarer les soup- çons et de permettre à la sorcière de rançonner progressive- ment ses dupes, obligées d*» pa^'^"' nln oher à mesure qu'elles 154 L'AFFAIRE DES POISONS. recouraient plus fréquemment à ses services. Quelquefois on se bornait à empoisonner des gants ou des mouchoirs; on enduisait aussi d'un liquide dangereux le gobelet d'argent où la personne qu'on voulait faire périr avait coutume de boire ^ Voilà pour ce qui concerne les maris ; quant aux amants infidèles ou indifférents, on usait, pour les ramener ou les conquérir, de pratiques empruntées à la sorcellerie du moyen âge, et c'est ici qu'éclate ce bizarre mélange de crédulité pieuse et de perversité qui est le signe distinctif de cette étrange épidémie morale. Lesage avait pour ami un prêtre de Bonne-Nouvelle nommé Davot, qui bénissait les branches de coudrier avec lesquelles on faisait la verge d'Aaron, Cette baguette passait pour posséder une étrange vertu : il suffisait qu'une femme en touchât le lit où couchait d'ordinaire Thomme qu'elle voulait séduire ou épouser pour qu'il devînt aussitôt épris d'elle'. Si ce moyen ne réussissait pas, elle mêlait à ses aliments la poudre d'une hostie consacrée sur laquelle son nom et celui de l'objet de ses vœux avaient été préalablement tracés. C'étaient là des jongleries qui n'excédaient pas les bornes ordinaires de l'escroquerie. Il va de soi qu'elles n'atteignaient jamais leur but, surtout quand la Phèdre énamourée était vieille et laide. C'était le cas de recourir alors au grand maître des œuvres ténébreuses, à celui qui donne tout à ceux qui, en échange, se donnent à lui tout entiers. A mi- nuit, tantôt dans quelque chambre cachée à tous les regards. ' Nous empruntons la plupart des traits de ce tableau soit aux excel- lentes introductions mises par M. Rayaisson en tête des tomes I et IV des Archives de la Bastille, soit aux dépositions. Voir t. V, notamment pages 271, 364, 389, 411. ^ Déposition de la Voisin du 1 6 juin 1 679. APERÇU GÉNÉRAL. 155 tantôt dans une cave ou une masure, Safan était invoqué; on lui disait la messe à rebours, la messe noire : sur une table entourée de cierges noirs, la dupe s'étendait toute nue, en face d'un drôle sacrilège, revêtu d'habits sacerdotaux, qui posait sur son ventre un calice rempli parfois du sang d'un jeune enfant. Les scènes qui souvent suivaient la consécra- tion sont de celles qu'aucun crayon ne saurait retracer. Ce n'était là toutefois qu'une parodie impure de la messe noire et de la grande sorcellerie du moyen âge, et M. Mi- chelet l'a très-bien vu. « Je ne prends pas la Voisin pour sorcière, ni pour sabbat la contrefaçon qu'elle en faisait pour amuser de grands seigneurs blasés, Luxembourg et Ven- dôme, son disciple, et les effrontées Mazarines,. une Bouillon insolente, effrénée, et la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en poison*. » Le sabbat du dix-septième siècle ne se fait plus à la clarté des étoiles, dans la lande aride, en présence d'une foule affolée et terrifiée. Satan s'est fait petit commerçant et trafique en chambre. Aux sorcières de cette époque, il manque ces deux grands ressorts des fortes pro- pagandes : la foi et le désintéressement. Elles ont fait du sabbat une industrie, et le diable verse de beaux écus son- nants dans leur escarcelle : on les paye toujours d'avance; tant pour le misérable qui officie, tant pour elles qui servent la messe. Le plus fructueux du métier, c'est l'avortement. Dès 1655, Guy Patin écrivait : « Les vicaires généraux se sont allés plaindre au premier président que, depuis un an, six cents femmes, de compte fait, se sont confessées d'avoir tué et étouffé leurs fruits. » Vingt ans après, ce crime s'est encore étendu, et l'avortement est devenu une industrie : le nouveau- La Sorcière f note de la p. ?''' 156 L'AFFAIRE DES POISONS. né sert à deux fins. On exploite la faute de la mère; on lai procure les moyens de faire disparaître les suites de ses fai- blesses; puis Tenfant, s'il est né viable, est utilisé poarles conjurations des chercheurs de trésors. Il est voué au démon et égorgé, au milieu d'un cercle forme de chandelles noires. Margot, servante de la Voisin, disait à la Bosse qu*il y avait bien des enfants enterrés dans le jardin de sa maîtresse, et que ces afîaires-là se faisaient par la Lepère, sage-femme, avec un instrument de fer ^ La Pilastre fut convaincue d'avoir sacrifié un de ses propres enfants, pour obtenir le sang des- tiné à une exécrable communion. Quant aux mort-nés, c'est dans un four que la Voisin consume leurs restes, et telle est l'explication d'un mot que madame de Se vigne prête à son amie, la maligne marquise de Coulanges. Quand la princesse de Tingry, déjà soupçonnée d'infanticide, fut impliquée dans l'affaire des poisons : « C'est pour elle que le four chauffait », dit la bonne langue. Il faut tirer le voile sur toutes ces horreurs. Elles eurent un terrible retentissement. Quand une juridiction exception- nelle eut été créée pour les juger, quand les révélations de la procédure, malgré le soin qu'on mit à les étouffer, com- mencèrent de transpirer, une terreur folle s'empara de Paris. On se défia de tout et de tous : du linge, qu'on ne Gt plas blanchir que par des femmes sûres; des gobelets d'argent où ' Confrontation de la Voisin avec la Bosse, du 48 mars 4679 : Àrd^,, t. V, p. 270. APERÇU GÉNÉRAL. 157 'on 9vait coutume de boire, des vases de métal où se pré- mraieiit les aliments, des couteaux, des fourchettes, des Itners, des rafraîchissements offerts par un ami. C'est à cette époque, dit le savant éditeur des pièces de cette effroyable trocédure, que Tusage de la verrerie devint général. « On irit rhabitude d'aller dîner avec son couvert, même chez les amis. Chez le Roi, sous prétexte de grandeur, tous les )lats étaient visités à l'avance, le vin dégusté par des ofïi- îiers spéciaux. Le couvert et tout ce qui servait à table ^taît enfermé dans un coffre dont un officier et le Roi seuls ivaient la clef, précautions légitimes et justifiées par des iccidents de tous les jours. » Un garde du Roi, nommé Belot, ivoua en effet, à la torture, qu'il connaissait le secret d'em- K>isonner les tasses et les écuelles d'argent au moyen d'un srapaud gorgé d'arsenic, et qu'on faisait crever dans le vase ^ La terreur grossit toutes choses ; le gouvernement ne fit ien pour éclairer fopinion publique et atténuer d'inévitables exagérations. La publicité, malgré tous les inconvénients (u'elle comporte en matière de procès où les mœurs sont ntéressées, est moins dangereuse encore que ce silence ab- lolu dont les conséquences pèsent encore aujourd'hui sur 'histoire du grand règne. En réalité, deux cent quarante- »ix personnes furent décrétées, parmi lesquelles il y en eut )eaucoup d'acquittées. Le plus grand nombre appartenait iux plus basses classes de la société : c'est là qu'on trouvait surtout les exploiteurs. Les exploités, dupes crédules et cri- minelles des premiers, appartenaient à tous les rangs, mais surtout à la noblesse et à la bonne bourgeoisie. Après l'affaire de madame de Poulaillon, les procès qui Frappèrent surtout l'esprit public furent ceux de madame Le ' Procès-verbal de question du 40 !<"« a^^q^ lôK L'AFFAIRE DES POISONS. FéroQ et de madame Dreux. Toutes deux ayaient empoisonné ou tenté d'empoisonner leurs maris. La première, femme d'un président de la chambre des enquêtes, qu'elle accusait d'avarice et d'impuissance, lui avait fait manger pour cent louis de poudre de diamant*; puis elle avait acheté de b Voisin, au prix de trente pistoles, une fiole d'une certaine eau plus efficace que les pierreries pour le but qu'elle se pro- posait. Après la mort de son mari, arrivée en 1679, elle avait épousé secrètement un M. de la Prade que la Voisin essaya néanmoins de mariera une autre femme, tentative quiftilit lui coûter la vie, car madame Le Féron entreprit de la faire assassiner. Quant à madame Dreux, dont le mari était noattre des requêtes, c'était une petite femme aimable, toute mignonne, répandue parmi les gens du plus grand monde, connue même du Roi, qui s'étonna qu'une si charmante per- sonne pût être compromise par les révélations d'une tireoie de cartes. Elle n'en avait pas moins empoisonné un officier de la cour des monnaies, obtenu de la Voisin un remède abortif et donné à cette mégère une croix de diamants, à- compte sur la récompense qu'elle lui devrait en cas de mort de son mari. Le 5 juin 1679, le procureur général conclut à la peine de mort contre madame de Poulaillon; mais les commissaires considérèrent « que l'arrêt à rendre devait servir de préjugé pour ou contre la présidente Le Féron et la dame Dreui, et c'est par cet endroit que la chambre a molli et n*a pas eu toute la vigueur que le public en attendait* ». L'arrêt qui condamnait madame de Poulaillon à dix ans de bannissement' ' Interrogatoire de la Voisin, à Vincennes, le 20 mars 4679. ^ Note à la suite du procès-verbal de la chambre, en date du 5 jnn 1679; Arch., t. V, p. 387. 3 Le Roi, en cas de bannissement, se réservait de retenir le condtfflié en prison, ou de le reléguer aux îles. J APERÇU GÉNÉRAL. 159 fot considéré comme une planche de salât préparée pour les deox autres, dont les charges semblaient plus légères ou moins bienétabh'es; la haute société applaudit, maison mur- mura dans les classes moyennes. A ce moment même, pour des crimes tout pareils, une petite bourgeoise, madame Philbert, t^upable d*aToir mis fin aux jours de son premier mari pour épouser un joueur de flûte du Roi, se Toyait con- damnée à mort. De telles inégalités dans Tapplication des rigueurs judiciaires déconsidèrent toujours le pouvoir qui les commande où les tolère. C'est là une vérité de tous les temps dont le gouvernement de Louis XIV devait faire la dangereuse expérience. La chambre de TArsenal ne se montra pas moins sévère pour un rentier nommé Lotinet, conduit le 9 mars 1679 à Yincennes. Il fut condamné à mort comme coupable d'avoir empoisonné sa fille au moyen d'un abortif. Ce qu'il y a d'in- téressant dans son affaire, ce n'est pas sa propre histoire, c'est celle de cette fille mêlée à l'un des événements les plus obscurs du grand règne. Cette fille, nommée Marceline, était aussi belle qu'intelli- gente et avait été nourrice d'un enfant de Louvois. Jeune encore, elle épousa M. Mazeau de Saint-Martin, conseiller au parlement de Metz, fonction que le ministre de la guerre avait lui-même exercée dans sa jeunesse. M. de Saint-Martin devint gentilhomme ordinaire, servant par quartier chez Monsieur, frère du Roi, et sa femme entra comme femme de chambre chez Madame. On sait quels soupçons planèrent sur la mort subite de cette princesse, a Cette femme de chambre, dit une note de M. Ravaisson, fille d'un empoisonneur avéré, et comme tel condamné à mort, pourrait bien avoir eu part à l'empoisonnement de Madame. Les Mémoires du temps disent que le poison avait été mis dans une armoire dont la femm'' IHO L'AFFAIRE DES POISONS. de chambre avait soi-disant égaré la clef >. » Ailleurs, le savauit éditeur ajoute : « Madame de Saint-Martin mourut à la «oite d'un avortement amené par des manœuvres criminelles :il ne serait pas impossible qu'on eût voulu se débarrasser d'an complice et d'un témoin dangereux*. » J'ignore quels sont les Mémoires auxquels M. Ravaissoa fait allusion. Ceux de Saint-Simon disent que Teau de chico- rée à laquelle on imputa la mort de Madame Henriette d'An- gleterre était conliée à la garde non d'une femme, maisd'iu garçon de chambre. Selon mademoiselle de Montpcnsier, cette boisson fut donnée à la princesse par son apothicaire. Madine de La Fayette, qui ne la quittait pas et nous a transmis de ses derniers moments le récit le plus complet et le plus auto- risé, nous apprend que cette eau avait été préparée par nu- dame Dosbordes, première femme de chambre, quîenbol après les premiers soupçons manifestés par la malade, a6nde la rassurer, et sans en être incommodée. Elle ne nomme même pas madame de Saint-Martin. On voit combien sont diverses et peu concordantes les versions relatives aux personnes chargées de préparer et de garder la boisson qui aurait été le véhicule du poison admi- nistré à la duchesse d'Orléans. Les vraisemblances les plus fortes, et je les ai fait valoir ailleurs, plaident en faveur de la mort naturelle de la princesse, atteinte depuis plnsieuR années d'un mal incurable, et qui hâta sa fin par ses impru- dences : elle se baigna en pleine rivière dans un moment où elle était déjà très souffrante et se promena le même jour dans les jardins de Saint-Cloud jusqu'à minuit. M Ravaissoo, , qui penche, quoique avec beaucoup de circonspection, versU thèse de l'empoisonnement, paraît croire que le chevalier de 1 Archives de la Bcutille, t. V, note de la page 340. ^ Ibid., t. y, note de la page 344 . APERÇU GÉNÉRAL. )6I Vanens aurait trempé dans ce crime : il se heu rie ainsi tout d'abord contre la version de Saint-Simon, qui pré- tend que le poison avait été envoyé d'Italie par le chevalier de Lorraine à son ami le marquis d'Effiat. Mais le récit de l'illustre et médisant annaliste pèche par tant d'autres détails, qu'il a bien pu faire erreur aussi sur celui-là. S'il était établi que Vaneiis et ses complices eussent été pour quelque chose dans la mort de Madame Henriette, cela )réterait beaucoup de force aux soupçons dont ils furent 'objet à l'occasion de celle du duc de Savoie. Mais on va voir ar quel échafaudage fragile et péniblement étayé reposent les présomptions. D'après les dires de la femme Bosse, madame de Saint- fartin aurait demandé à la Vigoureux quelque chose pour se téfaire de son mari, qui lui avait tiré un coup de pistolets lotez qu'à la date du 12 mars 1679, jour oîi se produisait ette allégation, Marceline n'était plus là pour se défendre, sa nort remontant à l'année 1675. Cette déposition jetait seule- nent un vilain jour sur son caractère; mais les magistrats ne >araissent pas en avoir tiré l'induction qu'elle eût été capable l'attenter aux jours de sa maîtresse, dont le nom ne fut )as même prononcé dans l'instruction. La veuve Bosse déclara un peu plus tard qu'une femme lommée la Yautier avait donné à la Voisin la connaissance lu grand auteur a et mené ce dernier, qui se faisait alors ippeler Regnard, chez la dame de Saint-Martin, lors femme le chambre de Madame ^ » Qu'était-ce que le grand auteur? Interrogée sur ce point par le magistrat instructeur, qui demande si l'homme à qui la Voisin donnait ce nom ne s'appelait pas le chevalier de » Archives, t. V, p. 246. » /5ii., p. 344. Interrogatoire 'V2' -n '^"'Q IG2 r/AFFAIRE DES POISONS. Vanens, la femme répond : — Ouï, c'est un grand hommet assez dégagé de taille. La Voisin lui a dit depuis qu'il était mort... et V auteur était celui que la Voisin faisait passer pour un prince italien'. F.n note correspondante à cette partie de la déposition, M. Ravaisson écrit : « Cet Italien, sekm toute apparence, était Chasteuil, major au service de Savoie, qui était mort depuis l'arrestation de Vanens. » Si Vautatresi Chasteuil et non Vanens, nous voilà déroutés, et la Bosse n'a pas dit vrai dans sa réponse. Dans une confrontation que la Voisin subit avec la dame Philbert, dont le crime a été ra- conté tout à l'heure, cette dernière afGrma que l'empoison- neuse lui avait remis un billet pour a l'homme appelé le chevalier de Vanens, ou Saint-Vanant ou de Saint-Renant >. La Voisin reconnut le fait du billet remis à la Philbert, mais elle précisa le nom de celui à qui il était adressé'; c'était le chevalier de Saint-Renant, qui se disait de Bretagne et passait pour très-versé dans les connaissances astrologiques. Quant à Vauteur, ce nom cachait un prétendu prince italien qui, tant à elle qu'à d'autres, aurait escroqué plus de hait mille livres. Il n'est donc pas clairement établi que la Voisin ait été en connivence suivie avec Vanens, pas plus qu'il n'est certain que son prince Italien fût le marquis de Chasteuil. On peut inférer toutefois d'une déposition de Lesagc que ces gredins et leurs complices n'étaient pas sans quelques relations avec les sorcières qu'ils exploitaient. La Voisin avoua connaître un ancien corsaire nommé du Baix ^ c Ce Baix, dit Lesage, de- meurait à Dunkerque, et l'on tient deux hommes à la Bastille qui savent bien qui il est : ces deux hommes sont Vanenset ^ Archives de la Bastille, t. V, p. 298. s lbid.,ip. 34 3 et 34 6. interrogatoire da 23 mars 4 679. 3 Interrogatoire du 26 juin 4 679. Arch., t. V, p. 304. APERÇU GÉNÉRAL. 163 Il y avait grande liaison et correspondance entre eux ^t Rabel. » Ce dernier était un médecin associé avec 1 et que Cadelan et .Vanens envoyèrent en Angle- Et sont Baix, Cadelan, Dupin, Vanens, Bachimont dnte-Colombe, gens de même cabale qui ont de correspondances. Ils ont fait de grands voyages en Ces derniers mots contenaient-ils, comme le suppose isson, une allusion au voyage que Yanens et Bachi- aient fait à Turin à l'époque de la mort du duc de Les magistrats ne paraissent pas s'en être doutés, et le fut point interrogé dans ce sens, fort vraisemblable que tout ce monde dVscrocs et ns de haute volée, les Yanens, les Chasteuil, les , les Bachimont, n'était pas étranger à la tourbe des empoisonneuses auxquelles ils vendaient leurs jx secrets. On voit toutefois combien sont légers et ants les indices révélateurs de ces relations. La Yoisin ait le grand auteur, mais on ne sait pas au juste quelle ilité se cache sous ce surnom. Elle connaissait Baix, Yanens, mais cela ne prouve pas qu'il y eût alliance e et ce dernier. Ce qui est moins apparent encore, e les prétendus empoisonneurs du duc de Savoie igé, par leurs funestes conseils, la main de madame de irtin, femme de chambre de la duchesse d'Orléans, lème il serait clair que le grand auteur qu'elle vit une ; Yanens ou Chasteuil, cela ne suffirait pas pour éta- immixtion dans un crime que Fétude attentive des d d'ailleurs plus que problématique, isisté un peu longuement sur cette affaire, et ce n'est intention : mon but est de montrer ce qu'il y a de rogatoire du 25 juin ^S19. ^rch. *. " d. 424. 161 I/AFFAIKE DES POISONS. peu solide dans une tlièse soutenue récemment avec éclat et qui tend à présenter tous les empoisonneurs et les sorcières, leurs rivales de forfaits, comme associés dans une vaste coali- tion qui n'aurait tendu à rien moins qu'à saper les trônes et à attenter aux jours de tous les grands personnages. La vérité est que les escrocs comme les empoisonneuses n'avaient entre eux aucun pacte solide ni durable. Comme leur industrie était connue, ceux qui méditaient quelque mauvais coup réclamaient d'eux-mêmes leurs sern- ces. Souvent aussi, grâce à leurs relations étendues, ils flai- raient une affaire, l'étudiaient, prenaient l'initiative on allaient au-devant des offres : les choses ne se passent guère autrement de nos jours dans les bandes de filous et d'assas- sins. C'est ainsi que quelques-uns s'unissaient parfois ponrun crime déterminé, sans que cela impliquât une trame indisso- luble, un but commun, poursuivi avec persistance. Et en effet, ils se séparaient bientôt, se faisaient concurrence, se volaient entre eux et s'enlevaient autant que possible les affaires et les chalands *. C'est seulement par le nombre, l'énormité et U longue impunité des forfaits que leur sinistre épopée diffère de celle des bandes de scélérats qui, de tout temps, ont exercé la vigilance de la police et répandu l'effroi dans les grandes villes. Elle serait digne à peine de l'attention de l'histoire sans la vaste complicité qu'ils rencontrèrent dans tous les rangs de la société. ^ La procédure nous montre Yanens refusant de donner la moitié d'nae bouteille de poison à ses amis, auxquels il veut la vendre fort cher, et qui préfèrent la lui voler. APERÇU GÉNÉRAL. 165 Vi ocès et la condamnation de Lotinet n'émurent pas pTopinion, et rien n'indique qu'elle ait tiré des mœurs ^portements de sa fille les inductions hasardées qui produites de nos jours. Des noms plus retentissants ( de la magistrature ou de la bourgeoisie accaparè- ntôt l'attention publique, à qui les empoisonneuses înt de nouvelles surprises. Ce n'étaient plus cette fois nés de financiers, de parlementaires ou de simples is qui se trouvaient compromises par les révélations ; i princesse de Tingry, belle-sœur du maréchal de )urg, accusée d'infanticide*; c'étaient deux autres e la cour, la comtesse de Roure et madame de Poli- imées d'une haine commune contre mademoiselle de Te, qu'elles voulaient empoisonner pour obtenir 'amour du Roi^; c'étaient des princesses, des nièces in, dont l'une a donné le jour au prince Eugène; n maréchal de France, soldat illustre, héritier du )m de Montmorency. icusations qui frappaient ces trois derniers person- it été jusqu'ici et resteront probablement toujours lées de ténèbres. M. Ravaisson ne nous livre que peu \pondance de Jiussy, t. V, p. 45. ne de Polignac fut condamnée par contumace (25 février 4 68o); pris la fuite. Madame de Roure fut exilée en Languedoc, ainsi le-sœur, madame de Polignac. — Voir Saint-Simon, t. XVIII, 166 L'AFFAIllE DES POISONS. de renseignements à leur endroit ; M. Pierre Clément, qui l'a précédé dans ce genre de recherches, n'a pas été plus beureox, et il est fort à craindre qu'il se rencontre là des vides impos- sibles à combler. Le Roi, pour étouffer autant que possible le scandale de la procédure contre madame de Bouillon, la plas compromise des deux sœurs, ordonna que les pièces en seraient brûlées. Quelques débris pourtant échappèrent à cet incendie, et M. de Monmerqué, dans son édition de madame de Sévigné ', a publié un long fragment de Tinterrogatoire de cette accusée, signé d'elle, de M. deBezons, l'un des commis- saires, et de la Reynie. On possède en outre un exposé de toute l'affaire de la Voisin, rédigé par ce dernier magistrat*. Un notaire, nommé Brunet, a de plus résumé l'ensemble des procédures dirigées contre les empoisonneurs dans un traTail conservé à la Bibliothèque de l'ancien Corps législatif. Dans son interrogatoire, en date du 29 janvier 1680, la duchesse avoua que la Voisin s'était présentée à son hôtel pour lui offrir ses services, lui vantant le savoir-faiie de Lesage, son acolyte. La Voisin prétendit, au contraire, que c'était la duchesse qui, d'elle-même, était venue la trouver et avait fait les premières démarches. Quoi qu'il en soit, madame de Bouillon se rendit chez Lesage, en carrosse à six chevaux, ce qui, il faut le reconnaître, n'était pas Tin- dice de projets criminels, amis de l'ombre et du mystère: elle était accompagnée du duc de Vendôme et de Tabbé de Chaa- lieu. Après une conjuration assez ridicule et qui ne réussit point, pour savoir si le duc de Beaufort était réellement mort et où était à ce moment le duc de Nevers, on en vint à des choses plus sérieuses. « Interrogée s'il n'est pas vrai qu'elle écrivit un billet qu'elle mit entre les mains dudit Lesage, et «T. VI, p. 441 etsuiv. ^ Bibliothèque nationale, manuscrits, section française, 7608. APERÇU GÉNÉRAL. 167 acheté pour être brûlé, dans lequel elle demandait la M. de Bouillon, son mari, — a dit que non, et que la t si étrange, qu'elle se détruit d'elle-même. » it cependant parut avéré; mais veut-on savoir t Tapprécièrent les grandes dames du temps, je parle honnêtes et des plus distinguées? Écoutons madame né : « La duchesse de Bouillon alla demander à la m peu de poison pour faire mourir un vieux et X mari qu'elle avoit, et une invention pour épouser î homme qu'elle aimoit. Ce jeune homme étoitM. de 3, qui la menoit par la main et M. de Bouillon (son i l'autre; et de rire. Quand une Mancine ne fait folie comme celle-là, c'est donné; et ces sorcières ident cela sérieusement et font horreur à toute l'Eu- ne bagatelle. » (Lettre du 31 janvier 1680.) sur ce ton d'aimable plaisanterie que la duchesse :usation, quand elle se rendit devant les juges, accom- le nombreux amis. « — Pourquoi, lui dit le prési- >uliez-vous vous défaire de votre mari ? — Moi, m'en Vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé ; onné la main jusqu'à cette porte. — Mais pourquoi >us si souvent chez cette Voisin? — C'est que je vou- les sibylles qu'elle m'avait promises; cette compagnie bien qu'on fît tous les pas. » reu prouvait du moins que la Voisin avait dit vrai sur ;, et que c'était bien la duchesse qui se rendait chez re, et non la sorcière chez la duchesse. Mais laissons a parole à madame de Se vigne, racontant l'interro- i sa façon : vez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent? dit que non, par plus d'une raison, et tout cela d'pn riant et dédaigneux. — ^^ ^•'*n -ipscî-^'irs^ ec^w^p là 108 L'AFFÂIKK DES POISONS. tout ce que tous avez à me dire? — Oui, madame. — Elle se lève, et en sortant elle dit tout haut : — Vraiment, je n'au- rais jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. Elle fut reçue de ses parents, amis et amies, avec adoration, tant elle était jolie, naïve, nata- relie, hardie, et d'un bon air, et d'un esprit tranquille. » Voilà, il faut Tavoucr, un portrait de main de mattre et qui ne ressemble guère à celui de la même duchesse tracé par M. Miclielet, et qu'on a pu lire tout à l'heure. Il n*y eot pas de second interrogatoire : l'opinion publique, celle do monde du moins, défendit l'accusée. Mais madame Dreux, elle aussi, quand elle fut mise en liberté, après les premières poursuites, se vit accueillie et fêtée parla bonne société, qui cribla le mari d'épigrammes, et ces épigrammes, c*est ma- dame de Sévigné encore qui nous les a transmises. Madame Dreux pourtant avait bel et bien tenté d'empoisonner son mari. Louis XIV se montra moins accommodant ; il exila madame de Bouillon à Nérac. Croyait-il à de criminelles ma- nœuvres, lesquelles, dans tous les cas, seraient restées à l'état d'intention, ou bien voulait-il simplement ponir la duchesse de ses irrévérences envers la justice et delà réponse si connue qu'elle adressa à la Reynie, qui lui demandait si elle avait vu le diable : « Je le vois en ce moment; il est laid, vieux et déguisé en conseiller d'État. » Moins hardie que sa sœur, la comtesse de Soissons, la noire Olympe de xM. Michelet. n'osa point affronter les périls de l'interrogatoire. L'ordre était signé de la conduire i h Bastille en même temps que la marquise d'Alluye et la maré- chale de la Ferté^ elle prit la fuite, prévenue par le Roi et donnant pour raison que ses ennemis étaient assez poissants ^ Le décret de prise de corps est du 23 janvier 4 680 J APERÇU GÉNÉRAL. 169 pour la perdre : elle avait refusé la main de sa fille au fils deLouvois, et le ministre l'accusait d'avoir fait disparaître (les domestiques qui gênaient ses sinistres projets. « Puisqu'on a, dit-elle, donné un décret contre une personne comme moi, il achèvera le crime et me fera mourir sur un échafaud, oa du moins me retiendra toujours en prison ; j'aime mieux la clef des champs'. » L'historien et l'apologiste de la comtesse, M. Amédée Benée, est obligé de convenir que cette fuite a imprimé sur elle une ombre qui ne s'est point dissipée^. Le comte de Soissons était un bon militaire, mais fort borné. C'est lui qui, bien avant M. Jourdain, fut surpris d'apprendre qu'il faisait delà prose. Au mois de juin 1673, comme il se rendait à Vesel, il fut trouvé mort dans son carrosse. Une lettre de l'ambassadeur Michel au doge de Venise attribue ce subit accident à la rupture d'un abcès intérieur; mais l'abbé de Choisi nous a transmis le récit d'une scène de sorcellerie oii madame de Soissons, en présence de M. de Villeroy. son amant, se fait prédire la mort de son mari, et qui pourrait bien avoir été jouée par un de ces sorciers qui avaient des moyens si puissants pour assurer l'accomplissement de leurs prédictions. Poursuivie par ces soupçons d'empoisonnements, emportant au front une flétrissure qui ne s'effaça jamais, la comtesse vit se fermer devant elle les portes d'Anvers et de ^amur, et quand, après huit ans d'une vie errante, elle eut trouvé asile à la cour d'Espagne, la jeune reine, qui faisait [e charme de cette cour, s'éteignit subitement à la suite d'une maladie inconnue et suspecte. « C'est une fatalité pour la mémoire de la comtesse de Soissons, a dit un regrettable » Mémoires de l'abbé de Choisi, coll. Petitot, t. » XIII, p. 224 et suiv. ' Nièces de Mazaririj p. 214. 17n L*AFFAIRB DES POISONS. éruilit, que partout où elle apparaît, il y a des morts impré- vues, inexplicables. » Est-ce fatalité, en effet , ou profonde habileté du crime? Pour ne parler que de l'accusation relatiTe à la mort do comte deSoissons, les documents connus jusqu'ici, et en par- ticulier ceux que nous ont livrés les Archives de la Bastille, ne nous apprennent rien de décisif. Le Roi parut croire à la culpabilité de la fugitive et dit à sa mère, la princesse deCari- gnan : « J*ai bien voulu que madame la comtesse se sauvât. Peut- être en rendrai-je compte un jour à Dieu et à mon peuple', i Louis XIV pouvait-il faire moins pour une femme qui avait un moment régné sur son cœur et qui peut-être n*était deve- nue criminelle que par désespoir de l'avoir perdu? C'est a haine de mademoiselle de La Yallière, en effet, c'est pour reconquérir son royal amant qu'Olympe Mancini se serait mise entre les mains de la Voisin et livrée aux enchantementset aux sortilèges. Cette accusation, moins grave et plus vraisem- blable que celle qui porte sur la mort de son mari, n'a pas d'autre fondement que la déclaration très-probablement men- songère de la célèbre empoisonneuse. Elle prétendait avoir entendu la comtesse, parlant du Roi et de sa rivale, proférer, dans un accès d'emportement, ces terribles menaces : t S'il ne me revient pas et si je ne puis me défaire de cette femme, je pousserai ma vengeance jusqu'au bout et me déferai de l'un et de l'autre. » C'était chez la Voisin un système pré- conçu de compromettre les plus grands personnages et de lier leur perte à la sienne : « La suite nous fera voir de quelle couleur sont les crimes, écrit à ce sujet madame de Sévigné; jusqu'ici ils paraissent gris brun seulement. » La suite, par malheur, est encore à venir. 1 Madatne de sévioné, lettre du S 4 janvier 4680 APERÇU GÉNÉRAL. 171 Le maréchal de Luxembourg n'était pas homme à imiter l'exemple de la comtesse et à prendre la fuite; de lui-même il se rendit à la Bastille. Lui aussi avait encouru la haine de LouYois, qui le fît enfermer dans un cachot de six pas et demi de long. On l'accusait d'avoir fait un pacte avec le diable, afin de pouvoir marier sa fille au fils du terrible minis- tre. Dans un écrit que Lesage feignit de brûler, mais qu'il garda, le maréchal aurait demandé, entre autres choses, un secret pour n'être pas blessé, la mort de sa femme, celle du gouverneur d'un pays de Lorraine dont il voulait avoir la place, le mariage de son fils, et la faveur de faire d'assez Mies actions à la guerre pour que le Roi pût oublier la faute commise à Philisbourg^ On lui demanda s'il n'avait pas fourni du vin empoisonné pour faire mourir le frère d'une comédienne, la Dupin, et une fille que cet homme entretenait. « Il paraissait bien ab- surde, dit Voltaire, qu'un maréchal de France qui avait com- mandé des armées eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa maîtresse, sans tirer avantage d'un si grand :;rime. d C'est là le langage du bon sens. Ajoutons que les x>upables et crédules pratiques imputées par Lesage au ma- réchal paraissent calquées sur celles que la Vigoureux avait laguère mises à la charge du marquis de Feuquières, accusé lui aussi d'avoir demandé un secret pour n'être pas blessé, :;onclu un pacte avec Satan et obtenu de lui un billet pour lUer au sabbat et épouser une dame de qualité. De si ridicu- les accusations n'auraient-elles pas dû tomber d'elles-mêmes? ^î'était-il pas du devoir des juges de les rejeter avec mépris, :omme ils firent pour celle qui concernait Racine, auquel la . 1 Déclaration de Lesage du 6 octobre 1679, Arch., t.V, p. 497, et lettre de Louvois à Louis XIV, en date à r^n'^He Au. 8 du môme mois, publiée par M. Pierre Clément. 172 I/AFFAIRE DES POISONS. Voisin osa imputer d'avoir empoisonné mademoiselle du Parc, Tactrice célèbre qui créa le rôle d'Andromaque? Mais juges et accusés avaient Tesprit ouvert aux mêmes supersti- tions, et il faut, pour apprécier leur conduite, faire la part des crédulités du temps. L'instruction établit que le duc de Luxembourg avait été la dupe de son intendant Bonard qui, dans Tintérèt prétendu de son maître, s'était livré à des conjurations dirigées pir Lesage et l'abbé Guibourg, dans le but de retrouver des papiers que le maréchal avait le plus grand intérêt à recou- vrer et qui étaient entre les mains de l'actrice Dupin. L'inten- dant fut condamné aux galères perpétuelles; quant au maré- chal, après quatorze mois d'une dure captivité, il fut absous par arrêt du 14 mai 1680, mais exilé à vingt lieues de Paris, ce qui donna beaucoup à penser sur l'opinion que Louis XIV s'était faite de celte affaire. La Voisin était alors suppliciée depuis près de trois mois. Sans attendre que les nombreuses poursuites dont ses révé- lations et ses calomnies étaient la suite fussent tirées à clair, sans se soucier du soin nécessaire de la garder jusqu'à ce qu'elle eût été confrontée avec tous ceux qu'elle chargeait, les commissaires de la Chambre ardente la firent brûler vive, le 22 février 1680, au grand ébahissement du public. < Oo ne dit pas encore ce qu'elle a dit, écrit madame de Sévigné, qui Talla voir passer d'une fenêtre de l'hôtel de Sully; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. » 11 semble qa'oa eût hâte de se débarrasser d'un témoin embarrassant qui, n'ayant aucune grâce à attendre, prenait un sauvage plaisir à grossir son importance en associant sa perte à celle de beaucoup de têtes illustres. On n'y gagna rien, si ce n'est de nouveaux et de (du graves embarras. La fille de l'empoisonneuse était soas kf _.J APERÇU GÉNÉRAL. 173 verrous, en possession de tous les secrets de sa mère, qu'elle pouvait dénaturer à plaisir, n'ayant plus à craindre son prin- cipal contradicteur. Louvois la vit, ainsi que Lesage, qu'on gardait à Yincennes, et à qui il eut l'idée de promettre la vie s'il faisait des aveux complets. Il se croyait habile et n'avait été qu'imprudent : les découvertes devinrent effrayantes et g|t>sses de périls. Le prince de Glermont-Lodève en eut vent el s'enfuit de France, où il ne rentra que douze ans après : Lesage Faccusait d'avoir eu recours à ses talents pour obtenir Famour de sa belle-sœur et la mort de son frère. Une vie bien plus précieuse, celle du Roi, avait été menacée, et la cou- pable était madame de Montespan. Foudroyante surprise ! un obus éclatant dans l'Olympe! On lira dans l'étude qui va suivre le récit des manœuvres criminelles auxquelles l'orgueilleuse favorite eut recours pour relever son crédit chancelant. Je n'ajouterai ici que quelques traits à ce tableau d'ensemble. VU La Chambre ardente, car tel est le nom que le peuple donna à la commission qui siégeait à l'Arsenal, fut dissoute à la fin de juillet 1682, le Roi jugeant qu'il était temps d'arrêter des poursuites qui jetaient sur l'état des mœurs en France un si triste jour et déconsidéraient notre pays à l'étranger. La lettre par laquelle le monarque informa le chancelier Boucherat de son intention à cet égard était l'œuvre de la Reyiiie, qui hâtait de tous ses efforts le terme d'une mission pleiue de périls. Elle avait accumulé de terribles haines sur 10. 174 L'AFFAIRE DBS POISONS. sa tète, et madame de SéTÎgné les a peintes et comme résumées en un mot : « Sa yie justifie qu*il n'y a point d'em- poisonneurs en France. » La Chambre avait traduit à sa barre deux cent vingt-six accusés, dont trente-six, au nombre desquels étaient la Voisin et la Pilastre, avaient été exécutés : la Vigoureux était morte pendant la question. Quatre-vingts furent condamnés ao bannissement ou déclarés retenus par ordre du Roi, formule élastique qui équivalait à la suppression du prévenu qu'oa envoyait mourir oublié dans une forteresse. Il fut sursis, en vertu d'un ordre royal, au jugement de plusieurs qui comp- taient parmi les plus coupables : Lesage, Guibourg et la fille Voisin bénéficièrent de cette mesure. C'était le prix de lean dénonciations et la réalisation des promesses que Loavois leur avait faites. Telle fut l'œuvre de la Chambre ardente, envisagée dans son ensemble, à la clarté des documents que le gouvernement de Louis XIV ne parvint pas à supprimer. On sait qa'mi choix fut fait parmi les interrogatoires, et que le Roi, Louvois et Colbert devaient seuls examiner certains des plus impor- tants, lesquels ne furent pas soumis à tous les juges. Ces papiers, condamnés au feu, ont échappé cependant pour la plupart, soit en originaux, soit en copies, à la destruction qui les menaçait. Mais de telles mesures expliquent suffisamment les doutes de l'histoire et le discrédit qui tout de suite frappa la Chambre de l'Arsenal. Elle ne répondit qu'à moitié aux espé- rances qu'elle avait fait naître, et c'est moins à elle qu'an gouvernement que revient la responsabilité de ces déceptions* C'est là le sort des juridictions exceptionnelles. Soit qu'elles frappent, soit qu'elles absolvent, leurs arrêts ne sont pas ra- tifiés par l'opinion, et, même quand elles se montrent justes, elles passent pour complaisantes. Celle-là pourtant avait APERÇU GÉNÉRAL. 175 une terreur salutaire qui tourna au profit de la et de rhonnêteté publiques. Cette contagion de 3S, de sottes crédulités et de criminelles pratiques qui t des maisons de la Voisin et de ses pareilles, s'atté- fressivement quand on eut jeté au vent les cendres qui entretenaient ces foyers de pestilence. L'ordon- ! juillet 1682, l'eipulsion hors du royaume des sor- ievineresses, la vie plus régulière du Roi et de son e sous Tinfluence de madame de Maintenon, qui manifestait à cette époque, continuèrent Tœuvre ce commencée par la Reynie et ses collègues. On put >rs aune régénération radicale des mœurs publiques, le comprime pas les passions, et Ton s'en aperçut dès iers jours de la régence : on n'en triomphe que par ppement progressif de la culture intellectuelle, ip d'œil jeté sur Tune des plaies les plus profondes et )bscures du grand siècle n'est pas fait pour nous 5daigneux envers le nôtre. Notre société, qu'on dit ?, n'est pas atteinte aussi profondément que le fut, ?'ronde, celle du dix-septième siècle, qui cependant vée : la crédulité niaise, la superstition féroce, la n étalée au grand jour et honorée ne sont plus de ips ; le vice a du moins le respect de l'opinion et la e se cacher. Que ce soit là la conclusion morale de de et l'excuse des tableaux qu'elle a fait passer sous du lecteur. MADAME DE MONTESPAN ET L'AFFAIRE DES POISONS En traçant dans Tétude qui précède le tableau général de TafTalre des poisons et de Timmense procédure à laquelle die donna lieu, je n'ai touché qu'en passant aux graves sospi- cions qu'elle laisse planer sur la tète de madame de Mon- tespan. C'est cet épisode que je voudrais examiner de plus près, à la clarté des révélations contenues dans le sixième volume des Archives de la Bastille. il s'agit des attentats médités ou exécutés par la IIUi^ quise de Montespan, avec l'aide de la Voisin, contre les jours de ses rivales, les duchesses de la Yallière et de Fontanges, et contre la vie même de son royal amant Parmi les accust- tions dont la Chambre ardente devait connaître, il en est plu- sieurs sur lesquelles la sagacité la plus pénétrante ne saurait jeter une complète lumière : celles qui pèsent sur le maié- chai de Luxembourg et sur les deux nièces de Mazario, la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, sont de ce nombre. Mais l'atîaire de madame de Montespan l'emporte en obscurité sur toutes les autres, les efforts les plus habiles ayant été faits pour en dérober la connaissance non-seale- ..j M* DE MONTESPAN ET L'AFFAIRE DES POISONS. 177 ment à la postérité, mais à la Chambre de TArsenal elle- mèrae. Le jour où les révélations devinrent assez graves pour qu'il ne fût plus possible de fermer les yeux sur les charges qui accablaient la maîtresse du roi, la procédure fut brusque- ment enrayée; il y eut ordre de garder le silence sur cer- tains faits particuliers ; la Chambre même fut suspendue pen- dant plusieurs mois, jusqu'à ce qu'enfin un avocat habile eût trouvé le plan qui permettait de frapper les accusés vulgaires sans compromettre ceux qu'on voulait ménager. Le secret des enquêtes dirigées contre de hauts personnages fut enfermé dans un petit cercle composé de Louvois, de Colbert et de la Heynie, et il se pourrait bien que Louis XIV lui-même n'eût pas connu la vérité tout entière, comme tendraient à le prouver les efforts tentés par l'avocat Claude Duplessis pour disculper à ses yeux madame de Montespan, et le reste de considération dont, jusqu'au jour où elle céda enfin la place à une femme non moins ambitieuse qu elle-même, mais plus réservée et plus habile, il continua d'entourer cette altière et vindicative maîtresse. Comment voir clair au milieu de ténèbres si savamment accumulées? On comprend que M. Ravaisson n'ait point fait précéder ses deux derniers volumes d'un résumé propre à guider le lecteur, et se soit borné à quelques notes éparses et sommaires. Il serait téméraire de prétendre accomplir une tâche devant laquelle ce savant et infatigable éditeur a reculé : mais, à défaut d'une certitude absolue que l'état incomplet des documents ne permet guère d'attendre, on peut du moins chercher où sont les vraisemblances : en essayant d'établir avec méthode les faits acquis, on peut éclairer ceux qui sont douteux, conclure du connu à l'inconnu, rapprocher les crimes présumés de leur»- Tiohile« ?t *p»»dre ainsi au lec- 178 MADAME DE MONTESPAN teur, perdu dans un dédale d'enquêtes, d'interrogatoires, de rapports contradictoires, d'aveux quelquefois suivis de ré- tractations, un fil conducteur qui lui permette d'y marcher sans trop s'égarer. 1 S'il fallait en croire Saint-Simon, ce serait le marquis de Monlespan lui-même qui, par son aveuglement, aurait poussé sa femme dans les bras de Louis XIV. a Elle l'avertit du soupçon de l'amour du Roi pour elle; elle ne lui laissa pas ignorer qu'elle n'en pouvait plus douter. Elle l'assura qu'une fête que le Roi donnait était pour elle; elle le pressa, elle le conjura avec les plus fortes instances de la mener dans SOS terres de Guyenne, et de l'y laisser jusqu'à ce que le Roi l'eût oubliée ou se fût engagé ailleurs. Rien n'y put déterminer Montespan, qui ne fut pas longtemps sans s'en repentir et qui, pour son tourment, vécut toute sa vie et mourut amoureux d'elle, sans toutefois l'avoir jamais voulu revoir depuis le premier éclat. » C'est là, selon toute apparence, une fable imaginée par madame de Montespan pour couvrir d'un voile décent une défaite qu'elle-même avait cherchée : Saint-Simon, qui pour- tant ne pèche pas par excès de crédulité naïve, aura été dupe d'une rouerie de cette habile comédienne. La fête à laquelle il fait allusion est celle que Louis XIV donna en réjouissance de la paix d'Aix-la-Chapelle, et où Georges Dandin fut représenté pour la première fois. Cette fête com- mença le 18 juillet 1668 au matin et se termina le lende- ET L'AFFAIRE DES POISONS. 179 I Taurore : elle eut pour principal théâtre le château jardins de Versailles, qui, bien qu'encore inachevés, saient déjà en magnificence toutes les demeures ; construites en France jusque-là. Quoiqu'elle eut dans ouissances la part principale, madame de Montespan point assise à la table du Roi, mais à celle dont la du- de Montausier faisait les honneurs, à procédure instruite contre les empoisonneurs nous d qu'à cette date de juillet 1668, où Saint-Simon I peint comme résistant si vertueusement aux entre- de son puissant adorateur, madame de Montespan se depuis plus d'un an déjà, à toutes sortes de pratiques itieuses pour obtenir Tamour exclusif du Roi et la lu'occupait alors mademoiselle de la Valh'ère. Écou- début d'un rapport adressé en 1680 à Louvois par Bnant de police la Reynie : résulte des interrogatoires de Lesage et de Mariette ^s 1657, madame de Montespan était entre les mains oisin, qui avait déjà travaillé par Mariette à faire îs conjurations pour elle pour parvenir aux bonnes du Roi et quelque chose contre madame de la Val- t qui avait fait passer sous le calice quelques poudres imour par Mariette et autres prêtres'. » une conduite et des pratiques qui contrastent singu- nt avec ses airs de colombe efifarouchée auxquels imon s'est laissé prendre. Bien que mariée depuis 5 et déjà mère de deux enfants, la marquise de Mon- était alors dans tout l'éclat d'une beauté sans égale à et qu'elle excellait à faire valoir par toutes les res- de la plus intelligente coquetterie. Gomme elle était ives de la Bastille, t. IV, d. '^ 180 MADAME DE MONTESPAN dame du palais de la Reine et, de plus, intimement liée avec la Yallière, le Roi la rencontrait sans cesse soit chez sa femme, soit chez sa maîtresse. D'abord tenu à distance et sur la réserve par TeiTroi que lui inspirait un esprit mor- dant, incisif, et qui, une fois lancé, sortait aisément de la mesure, Louis cédait peu à peu aux charmes de cette con- versation dont Voltaire a dit qu'elle plaisait universelle- ment par un tour singulier mêlé de plaisanterie, de naïveté et de finesse, et qu'on appelait l'esprit des Mortemart. Tons les contemporains sont d'accord sur ce tour unique de rail- lerie et d'humeur, particulier à tous les membres de cette famille, sur ce don inné « de dire des choses plaisantes et singulières, toujours neuves, et auxquelles personne ni eux- mêmes, en les disant, ne s'attendaient ». (Saint-Simon). Le Roi témoigna bientôt par ses assiduités tout l'attrait qu'il trou- vait dans ce commerce; l'amour naquit, ou pour mieux pa^ 1er, le désir, savamment excité par les obstacles qu'on loi opposait. Irriter la passion par une feinte résistance, c'est là un manège familier aux coquettes. Il n'eut pas le prompt succès que celle-là en attendait : peut-être avait-elle trop serré la corde. La douceur, la sincérité, l'abnégation, le dés- intéressement de la Yallière parlaient au cœur du Roi noo moins puissamment que Tèclatante beauté et l'esprit éblouis- sant de sa perfide amie. C'est l'heureux privilège des senti- ments vrais qu'ils font éclater la fausseté de leurs simula- cres. La Yallière aimait le Roi; madame de Montespan n'aimait que la royauté. Au printemps de 1667, on apprit que la jeune duchesse était enceinte pour la seconde fois. Cet événement laissait le champ plus libre aux entreprises de sa rivale, et c'est alon que, dans le but de précipiter un dénoûment trop lent au gré de son ambition, cette dernière eut recours aux sorcelleries ET L'AFFAIRE DES POISONS. |81 le la Voisin, à qui elle dut dire, comme Hypsipyie à Mê- lée: Je n^ai que des attraits, et tous avez des charmes. Mais les charmes ne semblèrent pas d'abord plus puissants 16 les attraits. Le 2 octobre, la Vallière se vit surprise par les laleurs de Tenfantement avec une telle rapidité qu'elle iVii pas le temps de regagner ses appartements : le Roi, i la suivait, lui donna alors, dans son inquiète sollicitude, témoignage qui n'était guère dans son caractère peu dé- instratif. Réduit un moment au rôle de sage-femme, il dé- ra, pour faciliter au comte de Vermandois son entrée dans monde, des manchettes qui valaient mille écus pièce. La rage de madame de Montespan s'exhala dans un cou- t qui courut la cour : tous les défauts de l'humble la Val- 'e y étaient marqués d'un trait vif; sa furieuse amie, qui vait que trois années de plus qu'elle, l'y rajeunissait de •t ans, afin de faire ressortir sa mièvrerie et ses airs de ite fille échappée du couvent : Soyez boiteuse, ayez quinze ans, Point de gorge, fort peu de sens, Des parents, Dieu le sait ! . . . faites, en fille neuve, Dans rantichambre vos enfants; Par ma foi l vous aurez le premier des amants Et la Yallière en est la preuve. II ol Yallière garda de ses couches certaines infirmités qui, refroidissant la passion de son am^nt, surexcitèrent les 11 182 MADAME DE MONTESPAN ambitieuses visées de sa compagne. Dans les commencements de l'année 1668, s'il faut en croire le rapport déjà cité de la Reynie, deux prêtres réfractaires, Tabbé Mariette et Lesage, ancien aumônier de la maison de Montmorency, se rendirent au château de Saint-Germain et furent introduits dans les appartements de madame de Thianges, sœur de madame de Montespan. Là, Mariette, revêtu de son surplis et portant une étole, fit quelques aspersions d'eau bénite et dit réyan- gile des Rois sur la tête de madame de Montespan, pendant que Lesage brûlait de l'encens et que la marquise récitait une conjuration, que Lesage et Mariette lui avaient donnée par écrit. La conjuration «c était pour obtenir les bonnes grâces du Roi et pour faire mourir madame de la Yallîère; Mariette dit pour l'éloigner seulement. Madame de Montespan leur donna alors, à Saint-Germain, deux cœurs de pigeon qui lui avaient été demandés, et sur lesquels Mariette devait dire une messe. » Cette messe sur les deux cœurs fut dite à Saint-Séverin, et madame de Montespan y assista. Lesage prétendit que les deux cœurs avaient été mis sous le calice ; mais, suivant Ma- riette, il les garda dans sa poche. Plus tard, madame de Montespan étant dans la chambre de Mariette, les deux cœurs furent réunis, en sa présence, dans une petite botte de ver- meil doré, qu'elle avait apportée à cette intention; on y joi- gnit la conjuration écrite, l'évangile des Rois, quelques pa- roles d'une hymne de l'Église, une étoile de la compositioa de Lesage et une petite hostie consacrée. Il faut ajouter que, selon Mariette, madame de Montespin ne demandait pas la mort de madame de la Yallière, mais seulement son éloignemenl : et il y a apparence que telle était en effet la vérité, du moins dans les années antérieures à 1671. Voici en effet les termes d'une autre coiyuiatioa ET L'AFFAIRE DES POISONS. 183 accomplie vers la même époque, toujours à la demande et au profit de madame de Montespan, mais par l'intermédiaire d'un autre prêtre nommé Guibourg : < Je demande Famitié du Roi et celle de monseigneur le Banphin, et qu'elle me soit continuée; que la Reine soit sté- rile et que le Roi quitte son lit et sa table pour moi ; que j'obtienne de lui tout ce que je demanderai pour moi et mes parents; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréa- bles. Chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du Roi et savoir ce qui s*y passe ; et ]Qe, cette amitié redoublant plus que par le passé, le Roi [oitte et ne regarde la Vallière, et que, la Reine étant répu- liée, je puisse épouser le Roi. » Mordant à belles dents au fruit défendu, la dame, comme D voit, n'entendait pas en laisser le plus petit morceau aux itres. Ce fruit tant envié, il est vraisemblable qu'elle Favait yà décroché de Tarbre en juillet 1668, à l'époque de ces tes de Versailles dont elle était l'âme cachée el où Molière isait jouer le Mari confondu. Mais le marquis de Montespan avait rien d'un Georges Dandin : il commença, paraît-il, r souffleter sa femme en présence de madame de Montau- ;r. Après quoi, il se promena à travers Paris dans un car- sse drapé de noir, qui portait une corne d'argent à chaque gle. C'est dans cet équipage qu'il vint, en habit de deuil, endre congé du Roi et de la cour, disant fièrement qu'il lit veuf et pour toujours séparé de sa femme : il tint pa- le et ne la revit jamais. Cependant la Voisin avait suivi de loin les farces sacrilèges lées à Saint-Germain. Mécontente de la maigre part que » associés lui attribuaient dans les bénéfices, elle s'emporta, menaça et cria si haut et si fort que le bruit vint jus- 'aux oreilles du lieutenant d*^ -^^lî^^ lanr ''automne de 184 MADAME DE MONTESPAN 1668, Mariette et Lesage furent arrêtés et mis à la Bastille, comme prévenus dMmpiété et de sacrilège. Mais il se trouva que le premier juge chargé d'instruire l'affaire était, par sa femme, cousin de Mariette ; ce dernier fut simplement en- fermé à Saint-Lazare, d'où il sortit peu de temps après pour venir habiter chez la Voisin. Quanta Lesage, il fut condamné aux galères ; mais il ne tarda pas à obtenir sa grâce, par le crédit de la célèbre empoisonneuse, et Ton eut depuis quel- ques raisons de croire que madame de Montespan n'avait pas été étrangère à son élargissement. III L'année suivante (1669), madame de Montespan devint en- ceinte et attribua à la puissance des sortilèges l'heareox été* nement qui n'attestait que la puissance de sa beauté. Ses progrès dans la faveur royale étaient lents à son gré : œ prince qu'elle avait cru dominer par l'ascendant de l'intelli- gence, il regimbait sous le frein, défendu par son ferme boo sens et la rectitude de son jugement. « Le Roi ne savait peot- être pas si bien discourir qu'elle, quoiqu'il parlât par&dte- ment bien; mais il pensait juste..., il avait, bien plos que sa maîtresse, l'esprit qui donne de l'avantage sur les autres '. » Le rôle de la nouvelle favorite n'était donc pas celai qu'elle avait rêvé : la Yallière gardait toujours le rang et ki privilèges de maîtresse en titre. Le Roi avouait ses enfimls; ^ Souvenirs de madame de Caylue. Coll. Petitot, t. LXVI, p. 409. à ET I/AFFAIRK DES POISONS. 185 elle les élevait à découvert, tandis que madame de Montes- pan était réduite à cacher les siens, que madame Scarron em- portait fiirtivement sous son écharpe, jusqu'au fîacre qui les emmenait à Paris. La Yallière rougissait de sa faute, mais elle ne la dissimulait pas : sa rivale, au contraire, femme mariée, mère de deux enfants légitimes, retenue par la pré- sence de sa famille à la cour, avait toutes sortes de ménage- ments à garder. Fallait-il voyager, la marquise suivait de loin la voiture royale où la maîtresse eu titre occupait la pre- mière place. La cour s'établissait-elle à Versailles ou à Saint- Germain, c'était chez la Yallière que son orgueilleuse amie était logée : même table et presque mêmes domestiques. Hais, dans le particulier et les portes fermées, comme elle se dédommageait de cet état d'apparente infériorité I comme elle se vengeait de la réserve qu'elle s'imposait en public I a Abusant de ses avantages, nous dit madame de Gaylus, elle affectait de se faire servir par mademoiselle de la Val- lière, donnait des louanges à son adresse et assurait qu'elle ne pouvait être contente de son ajustement si elle n'y met- tait la dernière main. Mademoiselle de la Yallière s'y prêtait, de son côté, avec tout le zèle d'une femme de chambre dont la fortune dépendrait des agréments qu'elle prêterait à sa maîtresse. Combien de dégoûts, de plaisanteries et de déni- grements n'eut-elle pas à essuyer pendant l'espace de deux ans qu'elle demeura ainsi à la cour I » Une première fois la Yallière voulut se soustraire à ces tortures en se réfugiant chez les Bénédictines de Saint-Gloud. Au mois de février 1671, nouvelle fuite, suivie cette fois en- core d'un prompt retour : « Le Roi pleura fort, écrit ma- dame de Sévigné, et envoya Golbert à Ghaillot la prier de venir à Versailles et qu'il pût lui parler encore, » C'est en cette année 1671 pourtant ^"«^ ^'étnii^ Hg madame '^e Mon- 186 MADAME DE MONTESPAN tespan se dégagea enfin des brouillards qui la voilaient: Lauzun, en cette occasion, joua le rôle de Phœbus qui dis- sipe les nuages. Il eut la témérité de se cacher sous le lit de la belle et de lui répéter ensuite les jolies méchancetés qu'il Tavalt entendu verser dans Toreille du mattre. Cette équipée conduisit Taventurier à Pignerol, mais elle eut pour résultat d'affranchir le Roi de la dissimulation dont il entourait ses nouvelles amours : il cessa de ménager son ancienne maî- tresse et devint envers elle dur et ironique jusqu'à rinsolte. Je ne saurais croire pourtant qu'il ait poussé la cruauté jus- qu'au point dont témoigne la princesse palatine, mère do régent : (( La Montespan, qui avait plus d'esprit, se moquait d'dk publiquement, la traitait fort mal et obligeait le Roi à en agir de même. Il fallait traverser la chambre de la Yallière pour se rendre chez la Montespan. Le Roi avait un joli épagneul appelé Malice, A l'instigation de la Montespan, il prenait ce petit chien et le jetait à la duchesse de la Yallière, en di- sant : i( Tenez, madame, voilà votre compagnie, c'est as- « sez. » Cela était d'autant plus dur, qu'au lieu de rester chez elle, il ne faisait qu'y passer pour aller chez la Montes- pan. Cependant, elle a tout souffert en patience. » L'anec- dote peut avoir quelque fond de vérité, mais tenez pour certain que la Palatine l'a assaisonnée de ses lourdes épices germaniques. IV Ces duretés, ce manque d'égards envers la pauvre la Yal- lière, la docilité avec laquelle le Roi se prêtait à ce manège, ET L'AFFAIRE DES POISONS. 187 tout cela ne suffisait pas à satisfaire Tambition de madame deMontespan. Four elle, le triomphe n'était ni assuré ni dé- finitif tant qu'il ne se révélait pas par une marque certaine, telle que le renvoi de sa rivale. En apprenant à mieux con- naître son amant, son naturel oublieux, son dévorant égoïsme, elle comprenait ce que sa fortune avait de fragile, a II ne m'aime pas, disait-elle mélancoliquement ; il croit seulement se devoir à lui-même d'avoir pour maîtresse la plus belle femme de son royaume. » La dévotion du prince, les remords nés de la flagrante immoralité de ses relations avec une femme qu'il ne possédait qu'à la condition de tenir son mari en exil, le blâme peu dissimulé des esprits honnêtes et réellement pieux, les représentations que les gens d'Église, Bossuet et Bourdaloue à leur tête, ne ménageaient pas au monarque adultère, c'étaient là les périls contre lesquels il lui fallait lutter chaque jour. Notons qu'elle-même faisait montre de la plus scrupuleuse orthodoxie, jeûnant et communiant le plus qu'elle pouvait, c Rien ne lui aurait fait rompre un jeûne ni un jour maigre, dit Saint-Simon; elle faisait tous les carêmes, et avec austé- rité quant aux jeûnes, dans les temps de son désordre. » Ses scrupules alors allaient si loin qu'elle faisait peser son pain. Un jour la duchesse d'Uzès, étonnée de ce mélange de désor- dre et d'exacte régularité, ne put s'empêcher de lui en dire un mot : « Eh quoi I madame, répondit-elle, faut-il, parce que je fais un mal, faire tous les autres? » Cette étroite piété, qui s'alliait chez elle à la plus grossière superstition, lui était une cause permanente de soucis et de remords. Elle se disait que, tôt ou tard, le Roi céderait à l'ascendant du devoir et de la religion : trop orthodoxe elle-même pour l'en blâmer, trop bien instruite des préceptes de la foi pour oser deman- der à Dieu de protéger un double adultère, c'est au diable 188 MADAME DE MONTESPAN qu'elle avait recours. De telles aberrations n'étaient pas rares à cette époque : le procès des empoisonneurs le prouve à chaque page. Le maître des ténèbres comptait encore de nombreux fidèles qui regardaient sa puissance pour le mal comme la contre-partie de celle du Créateur pour le bien. Une rupture momantanée eut lieu en 1671 : madame de Maintenon, déjà introduite dans la familiarité de Louis XI? par les services obscurs qu'elle rendait à la maîtresse de ce prince, écrivait à ce sujet à son amie, madame de Saint- Géran : « La belle Madame s'est plainte au Roi de ce qu'on prêtre lui a refusé l'absolution. Le Roi n'a pas voulu le con- damner sans savoir ce que M. de Montausier, dont il respecte la probité, et M. Bossuet, dont il estime la doctrine, en pen- saient. M. Bossuet n'a pas balancé à dire que le prêtre a fait son devoir : M. le duc de Montausier a parlé plus fortement M. Bossuet a repris la parole et a parlé avec tant de force, a fait venir si à propos Ja gloire et la religion, que le Roi, à qui il ne faut que dire la vérité, s'est levé très-ému, et, se^ rant la main du duc, lui a dit : « Je vous promets de ne (( plus la revoir. » Jusqu'ici il a tenu parole. La petite me mande que sa maîtresse est dans des rages inexprinubUt; elle n'a vu personne depuis deux jours; elle écrit du matin au soir : en se couchant, elle déchire tout. Son état me fait pitié; personne ne la plaint, quoiqu'elle ait fait du bien à beaucoup de gens. Nous verrons si le Roi partira pour la Flandre sans lui dire adieu. » Eut-il en effet ce courage? Il est certain du moins qu'a peine de retour, il reprit ses chaînes. Madame de Montespan devint enceinte de nouveau et accoucha, le 20 juin 1672, d'un fils qui fut comte de Yexin. Nouvelle rupture l'année suivante, à la suite du siège de Maestricht, pendant lequel la favorite, qui avait suivi le Roi à ce siège, en compagnie de ET L'AFFAIRE DES POrSONS. 189 mademoiselle de la Valiière, donna le jour à mademoiselle de Nantes (1« jain 1673). Louis la laissa à Tournay, où elle fit ses couches*, et Ton profita de celte séparation pour réveiller les scrupules du pieux monarque. Il se rapprocha de la Reine et communia avec elle. Madame de Montespan, alarmée, écri- Yit à la Voisin, qui fit dire des messes à son intention et lui envoya des poudres pour Famour. Les sortilèges réussirent cette fois encore, et les amants furent bientôt réconciliés*. Le journal de la santé de Louis XIV, rédigé par d*Aquin, son médecin en chef à cette époque, nous fait connaître qu'à la fin de 1673, le Roi se plaignit de violents maux de tète. Le i* janvier de Tannée suivante, il fut attaqué d'étourdis- sements tels qu'il était contraint de chercher où s'appuyer un moment pour dissiper cette fumée qui se portait à sa vue et affaiblissait ses jarrets « par sympathie, en attaquant le principe des nerfs ». Est-il téméraire de voir dans ces mi- graines et ces étourdissements l'effet des poudres fournies par la célèbre entremetteuse? Cette disposition morbide fut l'incommodité qui tourmenta le plus le Roi et ses médecins : les observations de ces derniers constatent qu'elle se prolon- gea pendant plusieurs années'. Les relations de madame de Montespan avec la Voisin furent attestées par la fille de cette dernière à maintes reprises, et notamment dans deux interrogatoires, en date des 12 juillet et 13 août 1680. « Toutes les fois, dit cette fille, que ma- dame de Montespan craignait une diminution dans les bonnes grâces du Roi, elle en donnait avis à ma mère, qui avait aussitôt recours à des prêtres par qui elle faisait dire * Mém. de Mademoiselle de Montpensier, t. IV, p. 335, 336 , et Lettrée de Madame de Sévigné, du S6 mai 4673; éd. Hachette, t. III, p. S06. ' Archives de la Bastille, t. V, note de la page 480. * Journal de la santé de Louis XI^ •»'**' ^« '*' ^^f^pn 449. 11. 190 MADAME DE MONTESPAN des messes, et qui donnait des poudres pour les faire prendre au Roi. Mademoiselle des Œillets était celle qui faisait les allées et venues pour cela*. » Attachée à la personne de la favorite, mademoiselle des Œillets était la seule de ses suivantes qui fût dans son in- time confidence et en qui elle eût une confiance absolue. C'est elle probablement que madame de Maintenon, dans la lettre qu'on a lue plus haut, appelle « la petite » . ^ La Voisin elle-même porta plusieurs fois des poudres à Saint-Germain et à Clagny, maison située dans un faubourg de Versailles, que le Roi avait donnée à sa maîtresse et où elle se retirait toutes les fois qu'il survenait quelque nuage dans leur liaison '. Une note autographe de la Reynie nous fait connattre la première déclaration qu'on obtint de Lesage sur le même sujet : « A certam voyage que le Roi fit sur la frontière, des Œillets eut beaucoup de commerce avec la Voisin. La Voisin et Sauvage avaient fait quelques voyages avant cela à Saint- Germain avec le grand auteur et la fille Voisin : il y eut in- trigue pour faire placer la Lemaire chez madame de Montes- pan La Voisin avait dans ce temps-là considérablement d'argents » Autantqu'on en peut juger parles dépositionsde la fille Voi- sin, assez peu précises quantaux dates, c'est vers cette époque, ' Archives, t. VI, p. 244, 289, 291 , 295. 2 /btd.,p. 244. ' ibid., t. V, p. 478, et t. VI, p. 434. A cette dernière page, on a ET L'AFFAIRE DES POISONS. 191 c*est-à-dire au printemps de l'année 1674, que madame de Montespan aurait commencé à prendre part en personne à ces messes sacrilèges^, où son corps remplaçait la pierre de Tautel. Deux événements considérables durent confirmer, à ses yeux, la vertu de ses odieuses pratiques : le Roi légitima les deux eiifants qu'il avait d'elle (décembre 1673), et la Val- lière entra aux Carmélites pour n*en plus sortir (avril 1674). Cette retraite, qui semblait asseoir sur des bases solides le crédit de l'orgueilleuse héritièfe des Mortemart, fut au con- traire la pierre d'achoppement de sa brillante fortune. Désor- mais maîtresse en titre, en possession d'une place que son esprit (elle s'en flattait du moins) semblait devoir lui assurer sans partage, trop légère à la fois et trop dédaigneuse pour apercevoir le travail souterrain par lequel madame de Main- tenon minait peu à peu son influence, l'éclat de cette situa- tion si longtemps attendue lui tourna la tête. Elle ne sut point garder l'attitude modeste et la retenue qui avaient fait la force de l'humble la Vallière. On la vit distribuer les faveurs, faire quelques heureux et beaucoup de mécontents, afficher un luxe inouï, prendre part aux affaires qu'elle ne comprenait pas, et enfin réclamer des gardes, de peur, disait-elle, que son mari ne lui fît quelque affront. Il paraît même qu'elle assista au conseil : c'était, après la répudiation de la Reine, la faveur la plus importante qu'elle eût sollicitée du diable dans cette conjuration accomplie par Guibourg, et dont on a pu lire le texte. De nouveau le clergé s'émut : se pouvait-il en effet qu'il fermât les yeux sur cette conduite insolente, sur le scandale imprimé, par erreur, 1665 et 1666, au lieu de 4 675, 4 676. En 4665, madame de Montespan était encore fort attachée à son mari ; son fils légi- time, le duc d'Antin, naquit cette année-là même, le 5 septembre. ' Arvh., t. VI, p. 295. 192 MADAME DE MONTESI'AN public de ces amours doublement adultères? Le jeudi saint de Tannée 1675, un vicaire de Versailles ayant refusé Tabso- lution à l'effrontée pécheresse, qui toutde suite s'en plaignitaa Roi, Bossuet, cette fois encore, intervint pour défendre le vi- caire et fit si bien que le prince s'engagea solennellement à rompre avec sa maîtresse et partit même pour l'armée sans l'avoir revue. Deux jours avant son départ, il avait dit a Bourdaloue : « Vous voilà content , mon Père, madame de Montespan est à Clagny. — Oui, Sire, aurait répondu le cé- lèbre prédicateur; mais Dieu serait bien plus content encore si Clagny était à soixante lieues de Versailles. » Alors recommencèrent les enchantements et les sortilèges. Madame de Montespan quitta Clagny pour Paris et fit de fré- quentes visites de jour et de nuit à la Voisin, qui lui promit de la rétablir dans l'affection du Roi, et cette fois encore k diable sembla triompher des vertueuses résolutions du mona^ que. Il avait quitté l'armée le i*' juillet, au milieu de celte campagne si brillamment commencée par la prise de Dînant, de Liège et de Limbourg, etqu'allait prochainement interrompre la mort de Turenne. Dès qu'on apprit son prochain retour à Versailles, les amis de madame de Montespan agitèrent la question de savoir si elle reprendrait son service près de It Reine. — « Pourquoi pas? disaient les bonnes âmes. Son re- pentir paraît sincère, sa conversion assurée. Elle peut vivre à la cour aussi chrétiennement qu'ailleurs, i Bossuet loi* même fmit par se ranger à cet avis. Mais la pécheresse repen- tante paraîtrait- elle devant le Roi sans préparation? — t II faudrait, disait-on encore, qu'ils se vissent avant de se ren* contrer en public. » « Sur ce principe, écrit madame de Caylus, qui place à tort cette scène pendant le jubilé de 1676, il fut convenu que le ET r/AFFAir.E DES POISONS 193 Hoi viendrait chez madame de Montespan; mais, pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de mordre, on con- vint que des dames respectables et les plus graves de la cour seraient présentes à cette entrevue. Le Roi vint donc chez madame de Montespan, comme il avait été décidé ; mais in- sensiblement il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bain assez longtemps ; ils pleurèrent et se dirent ce qu'on a cou- tume de dire en pareil cas. Ils firent ensuite une profonde ré- vérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint madame la duchesse d'Or- léans et ensuite M. le comte de Toulouse. » La Voisin fut largement payée de ses services et fît bientôt de fréquents voyages à Saint- Germain, où elle s'abouchait sivec mademoiselle des Œillets et avec Cateau, autre suivante de la favorite. C'est qu'aux yeux de cette dernière son inter- vention dans les amours royales semblait alors plus néces- saire que jamais. Un instant ranimée, la passion du monar- que ne jetait plus que des lueurs intermittentes, a Tout s'use, dit Saint-Simon; l'humeur de madame de Montespan le fati- guait; au plus fort de sa faveur, il avait eu des passades ailleurs, et lui avait même donné des rivales ^ n C'est ce qu'à la même époque constatait aussi madame deSévigné, qui, comme on sait, désigne souvent la favorite sous les so- briquets de Quanto et de Quantova, La maligne observatrice écrivait le 11 septembre 1676 : a L'étoile de Quanto pâlit : il y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma chère, tout finit. On (le Roi) joue fort gaiement, quoique la belle garde la chambre. Enfin, voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que disent les plus clairvoyants. » Et, un mois après : « Ah I si Quanto » Mem., t. II, p. 471. 194 MADAME DE MONTESPAN avait bridé sa coiffe à Pâques de Tannée qu'elle revint à Paris, elle ne serait pas dans Tagitation où elle est. » VI Les caprices auxquels Saint-Simon et madame de Séfigné font allusion, sont ceux que Louis XIY éprouva pour nu- dame de Soubise et madame de Ludres, et qui se succédèrent à un an d'intervalle. La première était une femme d'esprit positif et solide, peu faite aux délicatesses de sentiment, d'un tempérament froid, uniquement préoccupée de la grandeur de sa famille et de sa maison. Dans la passion qu'un moment elle inspira au Roi, elle ne vit qu'un moyen de servir son mari, et c'est dans ion intérêt qu'elle le trompa. La maîtresse en titre s'aperçut de l'intrigue à certains pendants d'oreilles en émeraudes que madame de Soubise avait soin de mettre les jours où son mari allait à Paris. Elle observa le Roi, le fit suivre et constata que ces pendants d'oreilles étaient le signal d'un rendez-vous. Violente et em- portée en tout temps, même dans ses bons jours, habituée à ne ménager personne et à voir tout céder sous son ascen- dant, elle éclata en reproches furieux et courut aussitôt chef la Voisin, non plus cette fois pour ramener l'infidèle, mais pour se venger. Heureusement madame de Soubise était trop pru- dente pour accepter la lutte avec une si dangereuse ennemie. Il faut ici encore citer madame de Sévigné : c Bien des gens croient qu'elle (madame de Soubise) est trop bien conseillée pour lever l'étendard d'une telle perfidie avec si peu d'apps- ET L'AFFAIRE DES POISONS. 195 rence d'en jouir longtemps; elle seroit précisément en butte à la fureur de madame de Montespan ; elle ouvriroit les che- mins de l'infidélité et ne serviroit que comme d'un chemin pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes ^ » C'était pronostiquer à merveille : madame de Soubise se hâta de recueillir pour son mari et sa famille une belle gerbe de faveurs et de dignités; puis, sa moisson faite, elle quitta la cour, assez à temps pour qu'on ignorât toujours si l'en- fant dont elle accoucha vers cette époque était de l'amant ou du mari. Mais madame de Montespan avait mis le pied, et pour le reste de sa vie, dans cette région froide et désolée qui est la contre-partie de la carte du Tendre. Il était écrit qu'une fois embarqué sur le fleuve d'infidélité, le Roi y naviguerait à pleines voiles. Madame de Soubise n'avait pas encore regagné ses terres, qu'il accorda son attention à madame de Ludres, petite femme sans grand esprit et assez négligée, mais i4rcW«e«,t. Vl,p. 393. 202 MADAME DE MONTESTAN paux acteurs la suivante de madame de Montespan et un lord anglais dont le nom est resté inconnu. Il suffira de dire qu'il s'agissait, cette fois encore, de fiiiie un charme pour le Roi, et que, dans ce but, Guibourg opéra une conjuration dont le lord lui avait remis le texte, puis pré- para un breuvage que TAnglais et la des QElUets emportèrent. Ainsi que le remarque la Reynie, un étranger était donc mêlé au complot. C'est lui, selon toute vraisemblance, qui promettait à la Voisin de lui donner cent mille écus, au eu oix une certaine entreprise réussirait, et de lui procurer eo* suite les moyens de quitter la France ; lui encore qui, en 1680, après le supplice de cette empoisonneuse, fut envoyé pour faire passer sa fille en Angleterre. Cet homme travaillait-il pour madame de Montespan, comme le donnerait à penser sa liaison avec la demoiselle des Œillets, dépositaire des plus intimes secrets de la maî- tresse du Roi, ou bien pôursuivait-il, mais dans un int^t distinct et différent, le même but criminel, en sorte que les deux complots, tendant à une fin identique, se seraient ren- contrés et coalisés? La procédure ne jette aucun jour sur ces questions. A une époque oix la police intérieure était si nul faite que la Voisin hésitait à se hasarder seule, en plein jour, sur la grande route de Paris à Versailles, la police interna- tionale restait encore bien plus impuissante et ne s'exerçait guère que dans des cas tout à fait exceptionnels et par l'in- termédiaire des ambassadeurs. On comprend donc que la Reynie ne soit pas parvenu à percer les ténèbres dont le compagnon de mademoiselle des Œillets s'était entouré. M. Ravaisson, qui place en 1672 la scène ignoble dont il vient d'être question, émet sur le nom et la personnalité de ce mystérieux Anglais une conjecture assez invraisemblable, uniquement fondée sur ce fait que le duc de Buckingham et ET L'AFFAIRE DES POISONS. 203 e duc de Monmouth vinrent en France en cette année 4672. ]:harles U était alors très-épris de mademoiselle de Kéroualle, it il se pourrait, dit M. Ravaisson, que lady Gastlemaine, ou [uelque autre délaissée, eût chargé Tun de ces lords de lui apporter un philtre qui la mît à même de reprendre son ncien empire et, en cas d'insuccès, une poudre qui lui don lât le moyen de se venger par Tempoisonnement d'un amant >erfide'. Mais ces conjectures sont combattues par le mémoire de la Leynie qui vient d'être analysé, ce magistrat fixant à l'année 676 la date des actes infâmes accomplis par l'Anglais et la iemoiselle des Œillets. A cette date, George Villiers, duc de tuckingham, avait depuis longtemps perdu le poste d'ambas- •adeur d'Angleterre près la cour de France, qu'il occupa un moment avec le duc de Monmouth ; il était, ainsi que Shaf- terbury, l'un des chefs de l'opposition dans la Chambre des lords et sur le point d'être arrêté et conduite la Tour de Lon- dres. De plus, la Reynie affirme positivement que la conju- ration dite par Guibourg avait pour but de faire mourir Louis XIV, et que l'Anglais et la suivante de madame de Hontespan prenaient part au complot^. Il insiste sur ce point ians un autre rapport : « Ce dessein, dit- il, était commun à les Œillets et au milord. Des Œillets parlait avec emporte- uent, faisait des plaintes contre le Roi, témoignait être sortie le chez madame de Montespan. L'Anglais l'adoucissait : il tait son amant et avait promis de l'épouser. c Ils prétendaient qu'en mettant de la composition sur 3s habits du Roi ou bien là où il passerait, ce que des Œillets retendait faire aisément, ayant été à la cour, cela ferait > Archives, t. VI, note de la page 334. 2 Ibid,, VI, 393, 204 MADAME DE MONTESPAN mourir le Roi en langueur. C'était un charme selon la méthode du livre de la Voisina » Une foi si robuste dans la puissance de la sorcellerie, un si grand fonds de niaise crédulité ne sont guère compatibles avec Tesprit retors et cyniquement perrers des principaax auteurs de ces criminelles intrigues. Pressé de questions à son tour, Lesage en dévoila la yéritable portée et la noirceur, tout en prenant grand soin de se blanchir le plus possiliie. Sans être Texpression exacte de la vérité, ses déclarations permettaient du moins de la toucher du doigt. Selon loi, le plan primitif consistait effectivement à obtenir la mort da Roi par le secours de la magie. Il avait travaillé à cette OBune sur Tordre de la Voisin ; mais cette femme, ouvrant à la fin les yeux sur l'impuissance de ses conjurations, s'était uà» entre les mains de Latour, dit le grand auteur. Ce dernier, de concert avec un de ses amis, nommé Yautier, avait alois préparé des poudres empoisonnées qui, des mains de la Voi- sin, passaient dans celles de mademoiselle des Œillets. < Le dessein, ajoutait Lesage, consistait à les faire donner comme poudres pour Tamour par madame de Montespan, et à fiiie empoisonner le Roi par cette dame, sans qu'elle penslt le faire. » (c Ce moyen, écrit la Reynie, paratt être recherché, d frappe d'autant plus qu'il semble vraisemblable, et que ce n'est pas la première fois qu'on s'est avisé d'une pareOb adresse*. » Ainsi, le lieutenant de police s'empare avec empressement d'une explication qui, tout en acceptant comme constants des projets meurtriers que la concordance des témoignages « Archives, VI, p. 421 . ' Ibid., VI, 393. ] ET L'AFFAIRE DES POISONS. 205 ne permet plus de nier, écarte cependant de madame de Hontespan l'accusation d'en avoir connu toute l'étendue et Je responsabilité d'une immixtion directe. Elle n'est pins que l'agent inconscient d'habiles conspirateurs, une des pièces de leur échiquier, un ressort irresponsable de la terrible ma- chine dont seuls ils dirigent les mouvements. Il oublie qu*à tout complot il faut un chef et un mobile, et que, si la maî- tresse du Roi n'est pas l'inspiratrice de celui-là, si la jalousie et la vengeance ne sont point les passions qui en rendent compte, c'est l'impérieux devoir de la justice de chercher un autre mobile. Cette question si simple et qui est le point de départ de toute instruction judiciaire : Qui a conçu le projet da crime, et dans quel but l'a-t-on préparé? ni la Reynie, ni Louvois, ni Golbert ne songent à l'examiner. Cette négligence Ividemment calculée est une charge accablante pour madame le Montespan, plus accablante encore que la participation de sa suivante aux préparatifs de l'attentat. L'insuffisante expli- cation par laquelle on s'efforça d'atténuer sa faute fut très- nraisemblablement suggérée à ses principaux complices, à Lesage, à Guibourg et à la fille Voisin, envers qui Louvois contracta des promesses de grâce qui furent tenues, car on mrsît indéfiniment au jugement de ces accusés, et l'on fit iisparaître la demoiselle des Œillets, dont le sort ultérieur sst resté inconnu. Vlli Après l'éclat rapide et fugitif de madame de Ludres, il y eut, dans l'orageuse liaison de Lonis XIV et de sa maîtresse 12 206 MADAME DE MONTESPAN en titre, une période de calme et d'apaisement relatif, et cette courte embellie explique pourquoi les projets de vengeance si longuement combinés ne furent point mis à exécution. Ils se réveillèrent, plus ardents et plus venimeux que jamais, lorsque éclata la passion de Louis XIV pour mademoiselle de Fontanges. Madame de Montespan avait alors trente-boit ans : entre elle et le Roi, l'amour était éteint depuis longtemps; il ne restait plus d'autre lien que l'habitude. Battue en brèche par madame de Maintenon, qui s'insinuait à pas lents mais as^ sures dans l'estime du maître, elle le dominait pourtant en- core, moins peut-être par l'ascendant de l'esprit que par une sorte d'audace native, ce que madame de Gaylus appelle son impudence, par l'espèce d'effroi qu'inspirait son caractère entier, emporté et tyrannique. Telle était la terreur que ré- pandait son humeur satirique et vindicative, que les couf- tisans évitaient de paraître sous ses fenêtres quand ils ia sa- vaient avec le Roi; ils appelaient cela : passer par les armes. Ce fut elle-même, comme on sait, qui creusa le précipice dans lequel elle allait tomber. Sûre que l'éclat de ses charmes trop mûrs ne suffisait plus à retenir son amant, elle imagina de lui choisir de sa main une maîtresse assez jeune et assa belle pour réveiller ses sens blasés, mais qu'elle jugeait d'in- telligence trop bornée pour s'établir fortement dans son oœor. Par ce plan hardi, elle pensait tout à la fois couper court i ces caprices qui la jetaient en des rages furieuses et repoos- ser dans l'ombre l'étoile encore incertaine de madame de Maintenon. On sait ce qui arriva : mademoiselle de Fontan- ges trompa les savants calculs de sa protectrice. Cette petite pensionnaire de dix-huit ans, esprit court, caractère romanes- que, formait avec la hautaine descendante dés Mortemirt un contraste qui charma le Roi. ET L'AFFAIRE DES POISONS. 207 Il trouva dans cette âme naïve un culte et de muettes tdorations qui chatouillèrent son amour-propre. Qui n'a parfois, en feuilletant un vieux livre, rencontré une pauvre leur, comprimée entre deux pages et oubliée là depuis long- 3fflps? Ses couleurs sont passées, son odeur affadie : telle D'elle est pourtant, elle suffit à réveiller tout un monde idées et le frais souvenir du jour où elle fut cueillie. C'est itte acre et mélancolique sensation que mademoiselle de ^ntanges procura à son amant 11 l'aima moins pour elle- bme que pour le passé qu'elle lui rappelait : elle le repor- It de vingt ans en arrière et il lui semblait, près d'elle, res- rer comme un parfum de la Yallière. La passion mélangée respect, l'amour prosterné et presque terrifié devant son jet, c'était là un mets de haut goût dont il aimait à retrou- r la saveur. Être adoré moins comme un homme que mme un dieu, quelle flatterie eût pu valoir celle-là? Madame de Montespan ne tarda pas à mesurer l'étendue la faute qu'elle avait faite en parant de ses mains la nou- Ue idole. Aux fêtes d'automne de 1679, le Roi omit à des- in son nom sur les listes d'invitation. Les précédents, les "constances, le grand nom, le rang de l'outragée, tout se unissait pour aggraver la portée de cette omission. Made- 3iselle de Fontanges était enceinte à cette époque et son lant parlait de lui doimer le tabouret. « Madame de Mon- >pan est enragée, écrit madame de Sévigné à sa fille, le avril 1680; elle pleura beaucoup hier; vous pouvez juger I martyre que souffre son orgueil. » Se borna-t-elle à pleurer? Faut-il croire qu'elle eût déjà, i an avant la date de cette lettre, combiné le plan d'une rrible vengeance dans laquelle elle se proposait d'envelop- r le Roi et sa nouvelle maîtresse? Malgré le soin que prît ►uis XIV de brûler lui-même ^» partie de la procédure qui 30» MADAME DE MONTESPAN concerne cette affaire, il en reste assez néanmoins pour qu'on soit autorisé à croire que, pour la seconde fois, elle embrassa sans effroi l'idée d'un double attentat. Le projet aurait été conçu au printemps de Tannée 1679, peu avant l'arrestation de la Voisin '. Il consistait à se défaire de mademoiselle de Fontanges au moyen de gants et d'étoffes empoisonnées, et du Roi lui-même à l'aide d'un placet im- prégné d'une substance yénéneuse très-subtile. Cette fois en- core la demoiselle des Œillets était l'intermédiaire du com- plot, dont la Voisin gardait en main tous les fils. Le principal agent de cette entremetteuse était un valet de chambre ap- pelé Romani, qui devait épouser la fille de la Voisin, et qne mademoiselle des Œillets avait fait placer chez madame de Castres, disant qu'elle voulait le pousser à la cour*. Romani avait pour complice un jeune homme du nom de Bertrand, autrefois employé à Lyon chez un marchand de soieries. Ces deux gredins, déguisés en colporteurs, devaient s'introdaire chez mademoiselle de Fontanges et lui offrir des gants de Grenoble et des étoffes « si riches qu'elle ne pourrait s'em- pôclierde les prendre' » . Ils comptaient, pour se procurer leurs marchandises, sur une somme de 2,000 écus que la fille Voisin se chargeait d'obtenir, à cet effet, de madame de Montespan^ A cette époque, des Œillets n'était plus, du moins d'une façon apparente, au service de la maîtresse en titre; mais elle habitait chez le Roy, cet ancien gouverneur des pages de la petite écurie que nous avons vu prêter sa chapelle pour la première messe dite par Guibourg en présence de madame de Montespan. C'est là qu'elle recevait Romani. * Archives, t. VI, p. 426. ^ Ibid., t. VI, p. 265. /btd., t. Vl,p. 267. * Ibid,, t. VI, page 267, r ET L'AFFAIRE DES POISONS. 209 Tel est, dans ses lignes générales, le plan de Tattentat préparé contre mademoiselle de Fontanges. Les aveux obtenus de Bertrand, de Romani et de la fîUe Voisin ne per- mettent pas de mettre en doute sa réalité. Il est plus difficile de préciser le rôle que la Pilastre devait jouer dans ce com- plot : il se pourrait que, parallèlement à cette trame, la Voisin en eût imaginé une seconde, tendant au même but et qui serait la seule où la Pilastre se trouvât impliquée. D'après les premières dépositions de cette dernière, madame de Montespan aurait demandé à une dame Chapelain, dont la Pilastre avait été jadis femme de chambre, « de quoi faire mourir mademoiselle de Pontanges sans qu'il y parût » ; elle s'était même entremise pour la faire entrer comme ser- vante chez la jeune duchesse. Il est vrai qu'au moment de son supplice, Pilastre rétracta la partie de sa déposition qui concernait la participation de madame de Montespan au crime prémédité contre sa rivale ; mais la Reynie, dans les observations fort étendues écrites sur une liasse de papiers qu'il adressait à Louvois, ne semble pas prendre cette ré- tractation au sérieux. Sous les réticences et les restrictions dont il enveloppe sa pensée, on sent gercer sa conviction que madame de Montespan prêtait un concours secret à toutes ces machinations. « Lorsque l'on prend, dit-il, la charge portée au procès- verbal de question et la rétractation qui en a été faite, on trouve que la charge a beaucoup plus de rapport et de convenance au procès que n'en a la rétracta- tion*. » Quant au projet d'attentat contre les jours du Roi, il était connexe au premier; « tous les deux venaient d'un même principe et étaient concertés entre les mêmes personnes* ». » Archives, t. VI, pp. 425 et 429. 12. 2J0 MADAME l)E MONTESPAN La Voisin, une femme Vautier dont la spécialité était d'em- poisonner au moyen de parfums; une autre gredine, nommée Trianon, en auraient combiné tous les détails. LaYmsinse chargeait de remettre au Roi un placet où elle demandenit la liberté d'un sieur Blessis, son amant, détenu par forée à Fontenay. C'était Romani qui avait préparé ce placet, impré- gné d'une poudre vénéneuse très-subtile : on pensait qae le Roi, selon son habitude, le mettrait dans sa poche, près de son mouchoir, auquel il communiquerait ses malfaisantes propriétés. La Voisin espérait même profiter du rapide en- tre-bâillement de cette poche pour y jeter prestement du poison. Dans un interrogatoire qu'elle subit le 22 septembre 1679, cette abominable créature reconnut en effet avoir fait plu- sieurs voyages à Saint-Germain; mais aussitôt, les juges, comme effrayés par l'abîme auquel ils allaient infaillible* ment aboutir, lancèrent l'interrogatoire dans un chemin de traverse et se gardèrent bien de rien demander relativement aux relations de l'empoisonneuse avec madame de Montes- pan. D'ailleurs, ainsi que le remarquait la Reynie, elle n'a- voua que ce dont elle était pleinement convaincue'; mais les gardes qui veillaient sur elle dans sa prison déclarèrent que sa plus grande appréhension était qu'on ne découvrit quel- que chose sur certains voyages à Saint-Grermain. On sut de plus, et le lieutenant de police fit ressortir tonte la gravité de ce fait, qu'elle avait sollicité des lettres poor obtenir une bonne place sur le passage du Roi, à l'effet de lui remettre un placet. Dans ce but, au commencement de mars 1679, elle demeura quatre jours à Saint-Germain, sans pouvoir trouver une occasion favorable; elle devait y retour ner le lendemain du jour oii elle fut arrêtée (12 mars). Ge^ taines gens lui ayant offert de remettre pour elle sa pétition, ET L'AFFAIRE DES POISONS. 211 elle déclina leurs offres, disant qu'elle ne voulait la montrer à personne et tenait à la donner elle-même à Sa Majesté. Le lendemain de son arrestation, sa fille manifesta une extrême inquiétude : « Ma mère, dit-elle à la femme Trianon, va se trouver engagée dans un crime d'État. » Tremblant elle- même de s'y voir impliquée, cette fille, aussitôt après son incarcération, essaya de s'étrangler dans sa prison. IX Certes des charges pareilles suffiraient aujourd'hui pour motiver une instruction approfondie aussi bien contre les igents directs de tous ces complots que contre tous ceux |U*on présumerait les avoir mis en œuvre. Tous ces misé- ables d'ordre vulgaire ne s'attaquaient pas à de si hautes existences pour le seul plaisir d'exercer leur abominable in- lustrie; ils ne faisaient pas de l'art pour l'art; il y avait lerrière eux des gens qui les dirigeaient et les payaient. Ces premiers instigateurs du crime, non-seulement on ne les mpliqua point dans l'instruction, mais on s'appliqua à les aisser dans l'ombre; on épaissit à plaisir les ténèbres qu'eux- nèmes avaient accumulées sur leurs intrigues, et toute l'ha- dleté de Louvois et de Colbert semble s'être déployée ►our arranger l'enquête de façon à les compromettre le noins possible^ tout en sacrifiant les coupables de rang nfime. Ces deux ministres, si souvent divisés, si souvent hostiles 'un à l'autre, se trouvèrent cette fois réunis dans on intérêt 212 MADAME DE MONTESPAN commun : la défense et le salut de madame de Montespan. C'était à elle que Louvois devait en partie sa haute fortone et le maintien de son crédit ; c'était elle qui le soutenait con- tre Colbert. Quant à ce dernier, Tune de ses filles Tenait d'épouser le jeune duc de Mortemart, fils de la duchesse de Vivonnc et neveu de madame de Montespan. Or, la duchesse de Vivonne ne tarda pas à être compromise à son tour, et de la manière la plus grave, par les révélations des complices de la Voisin, en sorte que Colbert eut un double intérêt à assoupir une aiïaire, également mauvaise pour la mère et pour la tante de son gendre. Madame de Vivonne était une petite femme sans cervelle, toute aimable et toute gracieuse à la surface, mais qui ne s'était pas impunément frottée aux Mortemart; dans le fond, hautaine, libre, volontaire, ne cherchant que son amuse- ment, capable de tout sacrifier à un caprice. Tel est à pea près le portrait qu'en trace Saint-Simon, qui ajoute : c Elle était de tous les particuliers du Roi, qui ne pouvait s'en pis- ser; mais il s'en fallait bien qu'il l'eût tant ni quand il vou- lait. » Sous des dehors frivoles, elle cachait, comme tous les membres de sa famille, un grand fonds de froide audace et d'ambition sans scrupule. Recherchée du Roi, trompée par les marques d'attention qu'il lui témoignait, elle imagina de supplanter sa belle-sœur, et, pour y parvenir, elle ne recula point devant un crime. Sur sa demande, une poudre véné- neuse fut fournie par Galet à la femme Pilastre, qui se char- gea de l'administrer à madame de Montespan; en sorte que, dans le moment même où la maîtresse en titre cherchait i se défaire d'une rivale, sa propre belle-sœur menaçait ses jours par le même moyen. Voilà les détestables passions et les criminelles intrigues que la vie privée de Louis XIY et l'éclat envié dont il entourait ses maîtresses encourageaient. ET L'AFFAIRE DES POISONS. 213 Galet avoua encore avoir dit, pour madame de Vivonne, une conjuration diabolique oii cette dame demandait le rétablis- sement de Fouquet et la mort de Colbert^ Ainsi la mère du duc de Mortemart, la femme d'un des meilleurs généraux du temps, ne visait pas seulement à remplacer sa belle-sœur; elle rêvait de plus une véritable révolution dans les hautes sphères du gouvernement. A tout prix, il fallait ensevelir dans Tombre de tels scan- dales ; aussi tous les moyens furent-ils mis en œuvre pour y parvenir. M. Pierre Clément, qui, malheureusement, n*a connu qu'une faible partie des pièces que vient de publier H. Ravaisson, a néanmoins habilement pénétré les procédés auxquels Colbert, aidé de la Reynie, eut recours en cette dif- ficile occurrence. Ce fut un avocat, nommé Claude Duplessis, qui, sur l'intervention de ce ministre, indiqua la marche qu'on devait imprimer à la procédure pour la faire arriver à bon port au milieu de mille écueils et pour être partial sans cesser de paraître juste. Les mémoires qu'il adressa à ce su- jet au contrôleur général des finances étaient évidemment destinés à passer sous les yeux du Roi et à disculper la mère de ses enfants. De tous les arguments qu'il fit valoir dans ce but, il en est un qui dut faire impression sur l'esprit de Louis XIV : « Si madame de Montespan, disait Duplessis, eût été capable d'entreprendre l'exécrable dessein d'empoisonner le Roi, pourquoi la Voisin et la Trianon se seroient-elles trouvées en peine d'approcher de sa personne pour lui faire prendre un placet empoisonné de poudres ou pour en jeter dans sa poche? Comment auraient-elles été en peine de trou- ver quelqu'un qui leur donnât entrée à la cour et qui fît placer la Voisin? » « Archives, t. VI, p. 306 et an 2U MADAME DE DfONTESPAN S*il Feût bien voulu, la Reynie n'aurait pas été fort en peine pour répondre à cet argument plus spécieux que pro- bant. Madame de Montespan, aurait-il pu objecter, était trop adroite pour intervenir directement dans la perpétration d*UD crime qui avait tant de chances d'être découvert. Il devait lui sembler moins périlleux et plus habile de s'en remettre à ses agents du soin de l'exécution, de laisser la Voisin che^ cher et trouver les moyens d'approcher le Roi, ce que tout le monde pouvait faire d'ailleurs quand il revenait de la cha- pelle à ses appartements. Il est même à présumer que l'em- poisonneuse fût en effet arrivée à ses fins si elle n'eût été arrêtée la veille du jour où elle comptait y parvenir. On a vu, d'ailleurs, qu'il se trouva des gens qui lui offrirent de remettre pour elle le placet, et rien ne prouve que ees officieux ne fussent pas secrètement d'accord avec la mat* tresse du Roi. L'avocat de madame de Montespan n'aborda pas de firoot ces objections; il préféra les combattre indirectement par des considérations tirées de l'indignité des accusateurs, de l'in- térèt qu'ils avaient à compromettre avec eux des personnes de haute naissance, du silence gardé par la Voisin, de l'in- vraisemblance qu'une femme telle que sa cliente, d'un tel rang, d'un tel nom, d'une piété si scrupuleuse, eût pn se donner de pareils complices, et se livrer en leur présence à des sacrilèges abominables. Il insinua que certaines personnes, que, du reste, il se gardait bien de nommer, avaient (A usurper le nom de madame de Montespan « pour faire à leur profit l'ouvrage magique sous le nom d'un autre ». Sans doute aussi qu'il rappelait les déclarations de Lesage, qui repié- sentait la marquise comme dupe des misérables auxquels elle s'adressait, et qui, au lieu des poudres destinées simple- ment à stimuler la passion languissante du Roi, avaient ima- 1 ET L'AFFAIRE DES POISONS. 215 giné de lui fournir de véritables toxiques. Il dut insister en- fin sur la mystérieuse intervention de cet Anglais, amant de la des Œillets, qui pourrait bien en effet avoir joué, dans le premier projet d'attentat contre Louis XIV, un rôle indépen- dant et où peut-être la maîtresse du Roi n'était pour rien. Qu'eût pu répondre la Reynie à ces objections, au cas plus que douteux où l'envie lui fût venue de les combattre? S'il était hors de doute que madame de Montespan eût entretenu pendant de longues années un commerce avec la Voisin, on n'avait aucune preuve formelle qu'elle eût pris une part di- recte aux deux tentatives d'assassinat contre le Roi. Sa con- fidente, qui était le pivot de toutes ces machinations, le trait d'union entre elle et la bande des empoisonneurs, sa confi- dente demandait hardiment qu'on la confrontât avec ses dé- nonciateurs et soutenait qu'ils la prenaient pour une autre ^. La base solide de l'argumentation de la Reynie, c'était l'étroite connexité des deux derniers crimes, celui qu'on avait tenté d'accomplir contre la personne du Roi, et celui dont mademoiselle de Fontanges devait être victime. Romani, Tempoisonneur désigné de la jeune duchesse, avait préparé le placet que la Voisin devait remettre au prince. Ainsi les mêmes mains s'étaient employées aux deux attentats; les mêmes passions, la jalousie et la vengeance, semblaient les avoir dirigées. Or il n'était pas contestable que la vie de ma- demoiselle de Fontanges eût été sérieusement menacée; et qui donc eût pu guider les assassins, sinon celle qui avait tout intérêt à se délivrer d'une rivale? Même à cette heure où les pièces les plus importantes de l'instruction font défaut, on ne saurait, en examinant celles qui nous sont parvenues, se défendre de cette pensée que la ï Archives, VI, 375, «76, 38* 216 MADAME DE MONTESPAN faYorite outragée avait en effet médité ce forfait. L*aiiome judiciaire : h fecit cui prodest, lui est pleinement applicable. La violence de son caractère, les fureurs que lui inspirait la faveur croissante de sa rivale, l'intimité dans laquelle elle vivait avec la des Œillets, sa seule confîdente, au dire de l'instruction, ce sont là autant de preuves morales qui s'élè- vent contre elle. Joignons-y les soins pris par le Roi poureOt- cer toute trace des accusations relevées à sa charge : de telles précautions sont aussi signiûcatives que des aveux. Dans cette enquête rétrospective, une seule question peut encore faire doute aujourd'hui : c'est celle de savoir si, cette fois encore, la Providence ou le hasard intervinrent asseià propos pour arrêter madame de Monlespan dans la voie cri- minelle où elle était certainement engagée, si les arrestatioDS successives de Romani, de Bertrand et de la Voisin suflireot pour couper court aux tentatives dont ils étaient les instro- ments, ou si, à un an de là, mademoiselle de Fontanges paya de sa vie l'audace d'avoir marché sur les brisées de sa viadi- cative devancière. Certes si jamais mort opportune put ouvrir carrière aa soupçon, c'est bien celle de cette jeune femme qui, dans tout Féclat de la jeunesse et de la santé, fut prise d'une maladie de langueur dont l'exacte détermination échappait à la science médicale, et qui mourut à vingt et un ans, léguant une énigme de plus à l'histoire. Les témoignages qui nous sont parvenus sur cette maladie, tout incomplets qu'ils soient, les ET L'AFFAIRE DES POISONS. 217 suspicions qu'elle éveilla chez les contemporains, les doutes mêmes dont on sait que l'esprit du Roi fut assailli à son oc- casion, tout a concouru pour faire pencher les historiens vers Thypothèse d'un crime. Un document récemment publié, et qui sera analysé tout à l'heure, suffira, nous le pensons, pour retourner sur ce point l'opinion et pour la fixer d'une façon définitive. Joint aux renseignements épars dans les écrits du temps, il per- met de préciser la nature de la maladie à laquelle succomba la dernière maîtresse de Louis XIV, et d'affirmer qu'elle mourut d'une affection naturelle, aggravée et surexcitée par la douleur où la plongea le cynique abandon de son amant. Ce qui, non moins que cet ensemble de preuves, plaide en faveur de madame de Montespan, ce qui doit écarter de sa tète l'accusation, non pas d'avoir conçu, mais d'avoir per- pétré le forfait, c'est qu'elle eût commis, en poursuivant scn œuvre de mort, un crime devenu inutile. A la date du !«' janvier 1680, selon le témoignage de ma- dame de Sévigné, la santé de mademoiselle de Fontanges est parfaite encore. Rien ne trouble ses félicités : elle distribue pour six mille pistoles d'étrennes et en offre même de ma- gnifiques à madame de Montespan, inconsciente de l'humi- liation qu'elle lui inflige ainsi. Quelques jours après, elle perd l'enfant qu'elle venait de mettre au monde. Le 5 avril, le Roi lui donne le tabouret, avec le titre de duchesse et 20,000 écus de pension. « Il y a des gens qui disent que cet étabfissement sent le congé, écrit le lendemain la mère de madame de Grignan; en vérité, je n'en crois rien : le temps nous l'apprendra. » Puis la maligne observatrice ajoute ces mots déjà cités : « Madame de Montespan est enragée; elle pleura beaucoup hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil; il est encore plus outragé par la haute 218 MADAME DE MONTESPAN faveur de madame de Maintenon. » C'est le moment en effet où la marquise, impuissante à maîtriser ses sentiments, laisse échapper ce mot adressé à la gouvernante de ses enfants et qui résume la situation : Le Mercure d'avril 1680 nous apprend qu'un empirique, le prieur de Cabrières, a été présenté au Roi, comme ayant des secrets merveilleux pour guérir les maladies les plus inca- râbles. Mademoiselle de Fontanges s'est mise entre ses mains; il la traite d'une perte de sang très-opiniâtre et très-déso- bligeante dont ses prospérités sont troublées '. Le rapproche- ment des dates montre que cette affection dut survenir après l'accouchement, qui eut lieu en janvier. Le l"" mai, madame de Sévigné signale de nouveau « une perte de sang si consi- dérable que la jeune duchesse est encore à Maubuisson (c'é- tait le nom d'une abbaye que le Roi venait de donner à l'une de ses sœurs), dans son lit, avec la fièvre qui s'y est mêlée: elle commence même à enfler; son beau visage est un pea boufli ». Le Roi part pour la Flandre; mademoiselle de Fontanges est trop faible pour l'accompagner, et madame de Sévigné plaisante de sa déconvenue : oc Vous avez ri, écrit-elle à sa fille, le 14 juillet, vous avez ri de cette personne blessée dans le service; elle l'est au point qu'on la croit invalide. » Le lendemain, la malheureuse s'exile d'elle-même à l'abbaye de Ghelles. Gomme si elle voulait dire un suprême adieu à toutes les grandeurs qui l'environnent et jeter un dernier édat avant d'aller s'éteindre dans l'ombre, elle s'y rend dans un carrosse à huit chevaux, suivi de quatre autres voitures, « mais tout cela si triste qu'on en avait pitié; la belle pe^ ' Lettre do madame de Sévigné, du '26 avril 4680, édit. Hachette, TI) 362. ET L'AFFAIRE DES POISONS. 219 dant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristesse, mé- prisant quarante mille écus de rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la santé et le cœur dii Roi qu'elle n'a pas * ». Et c'était l'exacte vérité. Un subit revirement s'était pro- duit dans le cœur du monarque : sa passion, toute d'occa- sion et de surface, s'était évanouie en même temps que le léger vermillon qui couvrait les joues de sa maîtresse. En s'évaporant, cet éclat superficiel sembla laisser à nu tous les défauts de l'ignorante et vaniteuse jeune fille. « Le Roi, dit madame de Caylus, n'a jamais été attaché qu'à sa figure; il étoit même honteux lorsqu'elle parloit et qu'ils n'étoient pas tête à tète. On s'accoutume à la beauté; mais on ne s'accou- tume point à la sottise tournée du côté du faux, surtout lorsqu'on vit en même temps avec des gens de l'esprit et du caractère de madame de Montespan, à qui les moindres ridi- cules n'échappoient pas et qui savoit si bien les faire sentir aux autres^. » XI Moins de huit jours après l'entrée de mademoiselle de Fon- tanges dans l'abbaye de Chelles, Louvois mit sous les yeux de Louis XIV, alors en Flandre, les premières déclarations de la fille Voisin, accablantes pour madame de Montespan, puis successivement celles de Romani et de Bertrand, recueillies le 25 juillet 1680. On peut aisément imaginer les terribles soupçons et les perplexités poignantes qui assaillirent l'esprit ' Lettres de madame de Sévignê, t. Vï, p. 534. ^ Souvenirs de madame de Caylus, coll. Petitot, LXVî, 377. 220 MADAME DE MONTESPAN du monarque. Versailles avait-il donc été le théAtre d'an de ces drames obscurs si communs dans les harems derorient? Une de ses maîtresses avait-elle essayé de se défaire de Fautre et tenté d'étendre la vengeance jusqu'à Faraant commun? Si les deux faux marchands colporteurs n'étaient pas parve- nus à approcher de la victime désignée, qui pouvait garantir qu'ils ne fussent pas arrivés à leur but par un autre moyen, ou qu'un complice n'eût pas repris leur œuvre de mort? C'é- tait dans le mois même où il venait de combler sa noavelle maîtresse des plus hautes faveurs, qu'elle avait été atteinte de cette maladie singulière qui déconcertait à la fois l'empi- risme et la science : la rage de la maîtresse en titre était alors montée à un tel paroxysme qu'elle frappait tous ks yeux. Mieux que personne il savait ce dont était capable un tel caractère surexcité par les passions les plus violentes : h jalousie, la haine, l'orgueil humilié. Après de longues hésitations, Louis se décida à renfermer dans un petit cercle de conseillers intimes la connaissance de ces sombres intrigues où sa propre vie s'était trouvée enjeu. Par une lettre écrite de Lille à la Reynie, le 2 août 1680, fl ordonna de suspendre les interrogatoires de Romani et de ^Bertrand, et d'écrire les dépositions ultérieures de la fiiie Voisin sur des cahiers séparés dont la chambre de rArsenil n'aurait pas connaissance et qu'il se réservait de brûler*. Les déclarations de la Filastre furent l'objet de mesures analo- gues, destinées à sauvegarder la réputation de madame de Yivonne, soupçonnée, on s'en souvient, d'attentat contre la \ie de sa belle-sœur. Louvois prescrivit même de ne juger aucun des prisonniers de Yincennes avant le retour du Roi à Versailles. Préalablement à toute décision, le prince voo- * Archives, VI, 276. ET L'AFFAIRE DES POlSr^NS. 221 lait sans doute interroger lui-même sa vindicative mai- tresse. A cet effet, Louvois ménagea un téte-à-tète entre les deux anciens amants. Madame de Maintenon, qui, dans cette occa- sion, les surveillait de loin, non sans une arrière -pensée in- téressée, parle de cette entrevue dans une lettre à Tune de ses confidentes, mais avec sa réserve et sa sobriété ordi- naires : « Madame de Montespan a d'abord pleuré; puis elle a fait des reproches et enfm parlé avec hauteur. » Sur ces simples données, il est facile de reconstruire la scène : le Roi interroge, non sans un certain trouble: il accuse; il réclame des aveux qu'on lui refuse avec indignation, tout au moins des témoignages de repentir qu'il ne parvient pas mieux à obtenir. Selon la tactique invariable des femmes, l'accusée intervertit bientôt l'ordre des situations; c'est elle qui prend à son tour l'offensive; c'est elle qui reproche à son juge les infidélités dont il s'est rendu coupable, cause première de ses propres déportements : elle termine par une charge à fond contre ses deux rivales. Il est difficile de préciser l'impression que Louis remporta de cet entretien; mais il semble bien qu'à partir de ce mo- ment l'astre de madame de Maintenon rayonna seul dans l'empyrée de Versailles, et qu'elle affermit le Roi dans la pen- sée de jeter un voile sur cette scandaleuse affaire. Mieux que les affronts qu'elle eût pu ménager à sa cou- pable devancière, ce sage conseil assurait son empire sur le maître : il n'était pas accoutumé à rencontrer tant de modé- ration et de désintéressement dans une position qui semblait autoriser toutes les audaces, et un sage conseiller dans une maîtresse. H écouta cette habile et prudente Ëgérie, et sus- pendit la chambre de l'Arsenal, qui cessa de siéger pendant sept mois et demi, du 30 septei^hre ^«80 au i8 mai de Tan- 222 MADAME DE MONTESPAN née suivante. Bien décidés de leur côté à sauver madame de Montespan et sa belle-sœur, Louvois et Golbert eurent ainsi tout le temps de dresser leurs batteries et d'arranger à leur guise le résumé des interrogatoires, de façon à persuader aa Roi qu'il pouvait se montrer indulgent et même quelque pea partial sans cesser absolument d'être juste. Cependant Fontanges, qui, après le retour de Louis à Ver- sailles, avait un moment reparu à la cour, s'en était de nou- veau éloignée, moins accablée encore par sa maladie, qa'on jugeait sans remède, que par la froideur de son amant. Retirée à Port-Royal de Paris, elle s'y éteignit le 28 juin 1681, âgée de moins de vingt-deux ans. Cette mort, qui aurait dû réveiller les soupçons du Roi, fut justement ce qui contribua le plus à les effacer. Par une lettre adressée au duc de Noailles, qui assista aux derniers moments de la malheureuse enfant, il avait exprimé le désir que le corps ne fût point ouvert, confessant ainsi implicitement les poignantes incertitudes sur lesquelles il n'avait pas le courage de s'éclairer. « Ce désir étant un or- dre, dit M. Pierre Clément, qui le premier a publié cette lettre, on peut assurer que l'autopsie n'eut pas lieu*. » Voici pourtant que M. Ravaisson publie un extrait du pro- cès-verbal de cette opération, signé de six médecins et d'un chirurgien. Sans doute que le Roi revint sur son premier avis et saisit l'occasion de savoir enfin la vérité. Les hommes de l'art constatèrent « une hydropisie dans la poitrine, con- tenant plus de trois pintes d'eau, avec beaucoup de matières purulentes dans les lobes droits du poumon, dont la substance était entièrement corrompue, gangrenée et adhérente de toutes parts », Le foie était d'une grandeur démesurée, etsa ^ La Police août Louit XIV, p. 4 94. ET L'AFFAIRE DES POISONS. 223 partie droite corrompue. « La cause de la mort de la dame, disaient, en terminant, les opérateurs, doit être uniquement attribuée à la pourriture totale des lobes droits du poumon, qui s'est faite en suite de l'altération et intempérie chaude et sèche de son foie, qui, ayant fait une grande quantité de sang bilieux et acre, lui avait causé les pertes qui ont pré- cédé. » Si Ton rapproche ces constatations des renseignements empruntés à madame de Sévigné qui ont été relevés plus haut, si l'on se rappelle que, mère à vingt ans d'un enfant qui ne vécut pas, mademoiselle de Fontanges fut prise, après son accouchement, de pertes de sang opiniâtres, accompa- gnées de langueur, de faiblesses, de pâles couleurs, et de tous les symptômes de la chloro- anémie, on sera porté à con- clure qu'elle succomba en effet aux suites de cette maladie, qui eut pour conséquence la dégénérescence du foie et la tu " berculose des poumons. De quel terrible poids ce procès-verbal ne dut-il pas déli- vrer le Roil II était clair désormais que si madame de Mon- tespan avait pu concevoir l'atroce pensée d'immoler celle qui prenait sa place, que si même elle avait tout préparé en vue d'une prochaine exécution de ce crime, du moins ne l'avait- elle pas commis. Dès lors il devenait facile d'atténuer encore la portée de ses relations avec les empoisonneurs, que la procédure ne permettait pas de nier complètement, et de réduire les faits incriminés à des actes de sotte crédulité et à de simples velléités non suivies d'exécution. Comment Louis eût-il combattu un système de défense dont Louvois et Colbert faisaient habilement ressortir les vraisemblances, et qui s'accordait si bien avec ses secrets désirs? Eût-il connu toute la vérité, qu'il eût encore reculé devant les libres investiga- tions de la justice. Pouvait-il se montrer bien sévère pour 224 MADAME DE MONTKSPAN des méfaits dont la passion qu'il inspirait était le principe? Convenait-il qu'il laissât poursuivre la femme qui lui avait donné huit enfants, dont cinq légitimés en Parlement, et ne devait-il pas sauver à la fois l'honneur de ces enfants et la réputation de leur mère? Et c'est pourquoi madame de Mon- tespan, pendant près de dix ans encore, conserva à la cour le même pied et quelque chose de son ancienne attitude de souveraine, bien que l'autorité effective fût dans les mains d'une autre. En se rendant à la messe, le Roi allait régulière- ment lui faire visite; il jouait même chez elle de temps à autre. Par là, il imposait silence à la médisance, et il put se flatter à la fin d'avoir à jamais endormi tous les soupçons. Il n'a point triomphé de ceux de l'histoire : c'est la légi- time punition des accusés soustraits à la justice régulière de leur pays que le doute plane toujours sur leurs agissements, et que, fussent-ils innocents, on les croit coupables. LE MASQUE DE FER DEVANT LA CRÏTIQDE MODERNE Ce qui, de nos jours, caractérise la critique historique, c'est Tabsence de toute idée préconçue. Elle n*adopte au- cune hypothèse à priori; elle compulse, rapproche, com- mente, discute et éclaire les documents en toute indépen- dance, sans chercher à les plier à aucun système, résolue d'avance à battre en brèche les opinions reçues, à ne pas satisfaire et même à déjouer la curiosité publique, si Texa- men attentif des textes et des faits ne la conduit point à des résultats précis et positifs. Elle sait se résoudre à ignorer, convaincue qu'il n'est pas moins important de saper des er- reurs que de fonder des vérités. C'est dans cet esprit que nous allons essayer d'examiner une question bien des fois agitée depuis plus d'un siècle, question assurément plus curieuse qu'importante, mais qui a toutefois son intérêt historique, car, d'une part, elle éclaire les procédés de la police sous Louis XIV, et, de l'autre, elle touche, par un côté, aux droits plus ou moins légitimes qu'ont eus les derniers Bourbons au trône de France. Cette ques- tion, comme on le verra, tient autant de la légende que de la réalité; aussi nous écarterons-nous, pour la résoudre, des 13. 226 LE MASQUE DE FER pror(Wi(^ auxquels nous avons eu recours pour d'autres pro- lilèmes historiques. Il ne s*agit point ici, en effet, comme pour la mort Je Gabrielle d'Estrées ou le mariage de Mazarin avec Anne d Autriche, de rectifier des faits mal compris et où limaîîination seule des historiens était en jeu; c'est avec l'imagination populaire qu'on entre en lutte, et Ton sait avec (]uolie rapidité, avec quelle habileté merveilleuse et qui dépasse celle des plus féconds romanciers, cette multiple et [)restigieuse imagination mêle, condense, embrouille les faits et leur prête rapidement le caractère de la légende. Afin d'éviter toute erreur d'appréciation précipitée, nous demandons grâce au lecteur pour la première partie de celte étude, (]ui ne contient que la discussion préliminaire des do- cumenU et des faits certains, le prévenant d'avance que cet exposé indispensable le conduira, si nous ne nous abusons, à des conclusions qui doivent peut-être tromper sa curiosité, mais qui auront du moins ce double avantage, qu'elles se- ront neuves et aussi rapprochées de la vérité qu'il est permis de l'espérer en pareille matière. De toutes les solutions qui ont été données à l'énigme da prisonnier connu sous le nom ù^ Homme au masque de/er,de\ïi seulement jusqu'à ce jour ont, avec plus ou moins de succès, résisté aux efforts de la critique. Toutes les autres ont été successivement battues en brèche. Nombre d'écrivains ont surabondamment démontré qu'on ne peut voir dans le mys- térieux prisonnier ni le patriarche Arwédicks, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le second fils de Cromwell. La solution que M. Paul La- croix, dans un livre très-ingénieux, a entendu substituera toutes ces explications chimériques n'a pas mieux soutenu l'examen. La mort de Fouquet à Pignerol, en 1680, est con- statée par la correspondance du ministre Louvois avec le DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 227 r gouverneur de cette prison, correspondance dont il est im- j possible de suspecter l'authenticité. D'ailleurs, ainsi que Ta remarqué M. Henri Martin, cette preuve matérielle n'existe- rait pas, que l'on ne pourrait encore croire à un retour de rigueur aussi étrange et aussi peu motivé que celui qui au- / rait porté Louis XIV à masquer et à séquestrer de nouveau/ !e malheureux surintendant, alors que (tous les documenta Dffîciels l'attestent) les ressentiments s'étaient apaisés peu a peu et qu'on avait cessé de craindre un vieillard qui ne demandait plus qu'un peu d'air libre avant de mourir*. ; Les deux seules hypothèses qui restent encore en présence sur le prisonnier inconnu sont celles du baron de Hleiss et de Voltaire. La première veut que l'homme au masque ait été un secrétaire du duc de Mantoue, le comte Mattbioli. Elle a été adoptée par la majorité des écrivains qui connaissent à fond le siècle de Louis XIV : par M. Henri Martin, par M. Depping, qui a publié, dans la Collection de documents iné-' dits sur l'histoire de France, une partie des lettres formant la correspondance administrative du grand règne ; par M. Ca- mille Rousset, qui a étudié de près toutes les affaires où Lou- vois a mis la main. Cette opinion s'appuie sur des let- tres et des pièces authentiques mises aujourparRoux-Fazillac et Delort, ou existant dans nos grands dépôts publics. On peut donc la contrôler de près; il suffit, pour la juger, de discuter les documents sur lesquels elle s'appuie. Il n'en est pas de môme de l'opinion qu'a laissée transpi- rer Voltaire sous le couvert d'un de ses éditeurs. Celle-là ne s'appuie sur aucun document décisif et précis. Presque tous ceux qu'elle invoque peuvent aussi bien convenir à un secrétaire du duc de Mantoue qu'à un prince du sang * Histoire de France^ t. "VUI. •^ote ''e U p*te 4^. Î28 LE MASQL'E DE FEU royal. Elle repose principalement sur les traditions relatives au profond respect que les gardiens, le gouverneur Saint- Mars et le ministre Louvois auraient témoigné au prisonnier, et sur le mystère dont il fut entouré à la Bastille. Le seul document qui semble lui appartenir eu propre et confirmer ses arguments est un journal découvert par le savant et ja- dicieux P. Griffet, journal dont il est impossible de tirer au- tre chose que des présomptions, et qu'il convient d'ailleurs d'éclairer au flambleau d'une saine critique. Cette opinion n'en est pas moins de beaucoup plus populaire que l'autre. M. Michelet, dans ces dernières années, l'a ravivée en lui prêtant l'autorité de sa parole ardente et de son entraînante imagination, u On en pensera ce qu'on voudra, s'écrie l'il- lustre historien, mais on ne me fera pas croire aisément qu'on eût pris des précautions tellement extraordintires, qu'on eût gardé à ce point le secret (toujours transmis de roi en roi et à nul autre) si le prisonnier n'avait été qa'nn agent du duc de Mantouel Cela est insoutenable. » La con- naissance qu'on a aujourd'hui du régime intérieur des pri- sons d État, la publication des Archives de la BeuiiUe, l'excel- lente introduction que M. Ravaisson a annexée à cette publi- cation, permettent à cette heure d'examiner à fond les arguments sur lesquels repose cette hypothèse, de la serrer de près, et de contrôler, d'après ce qu'on sait avec certitnde des usages de la Bastille, les traditions et les faits sur lesquels elle se fonde. Avant de passer à la discussion des documents relatifs an prisonnier inconnu, et qui conviennent également aux deui hypothèses, il est à propos d'analyser sommairement ceux qui, s'appliquant certainement à Matthioli, paraissent le con- cerner seul, et. préliminairement, de dire quelques moti des faits qui motivèrent la détention de cet homme d'État. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 229 £rcoie-Antonio Matthioli était né à Bologne, le i*' décem- bre 1640, d'une famille de robe. Le 7 juillet 1659, il ob- lint le lauréat en droit civil et canonique; il devînt plus tard lecteur public à Tuniversité de Bologne. A Tépoque où se placent les événements que nous allons raconter, il était marié depuis dix-huit ans à Camiila Paleotti, veuve d'Ales- sandro Piatesi ; il avait de ce mariage deux garçons, dont Tatné, Cesare-Antonio, était néàMantoue, le 2 octobre 1665. Son père, Valeriano Matthioli, vivait encore. Il avait donc autour de lui une famille associée à ses intérêts et bien posée pour défendre la vie et la liberté de son chef. Matthioli avait été secrétaire d'État du duc Charles III de Vantoue. Le fils et successeur de ce prince, Ferdinand- Charles IV, le créa sénateur surnuméraire, dignité dont avait été revêtu son aïeul Constantino, et lui accorda le titre de comte pour lui et ses descendants. En 1676, le gouvernement de Louis XIV conçut le projet d'acquérir un établissement dans le Montferrat, annexe éloi- gnée du duché de Mantoue, et jeta les yeux sur Casai, capi- tale du Montferrat, située sur le Pô, à quinze lieues seule- ment de Turin. Le marquis de Villars, consulté sur ce projet, qui devait livrer à Louis XIV une des entrées de l'Italie, fit connaître son avis par une lettre adressée à M. de Pomponne, le 1" avril 1677, dans laquelle il esquissait le portrait du duc et de ses favoris : « Le temps me paraît favorable pour traiter avec le duc de Mantone. Il est gueux, grand 230 LE MASQUE DE FER joueur et dépensier; lui et ses favoris n*ont pas un sol. Les juifs lui ont avancé son revenu pour quelques années. Je crois que, si on pouvait le porter à mettre la citadelle entre les mains du Roi, en lui donnant une bonne somme d'argent et une pension considérable pour entretenir la garnison delà ville et du château, ce serait une chose très-avantageuse, d'autant que ce prince ne peut vivre longtemps^ » Il fut facile de s'entendre avec ce prince aussi léger d'es- prit que d'argent, et qui usait dans les plaisirs de Venise les restes d'une fortune et d'une santé également compromises. Sa vie était un carnaval continuel. L'abbé d'Estrades, aroba^ sadeur de France à Turin, noua de secrètes relations avec ses principaux ministres, le marquis Cavriani et les comtes Yialardi et Matthioli. Il fut convenu que ce dernier se rendrait mystérieusementen France pour s'entendre avec les ministres du Roi. Il arriva en eiïet à Versailles, au mois de décembre 1678, fut bien accueilli de Louis XIV, qui lui fit présent d'une bague et de quatre cents doubles, reçut la promesse d'une gratification beaucoup plus forte en cas de succès, s'a- boucha avec Louvois, qui lui remit une instruction oili les moindres détails de l'opération étaient réglés, et signa enfin le traité par lequel son maître s*obligeait à livrer à la Frana l'une des clefs de l'Italie. On convint que la remise de Cisil entre les mains des troupes française serait préparée dans le plus profond mystère. Il fallait en effet déjouer la surveil- lance active de l'Empire, de l'Espagne et surtout de la coor de Turin, qui depuis longtemps convoitait cette annese naturelle du Piémont. Les jours, les mois s'écoulèrent sans que Matthioli tint ses promesses. On apprit enfin à Versailles que la cour de Tarin ' Lettre existant aux archives des affaires étrangères, et cit^ pv M. Camille Rousset, t. III, p. 102, de son Histoire de Louvoie. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 231 ait au fait de toutes les particularités du voyage de ce mi- istre à Paris et de ses entrevues tant avec les ministres qu*a- îc le Roi. Le traître avait joué un double jeu et vendu le icret de l'intrigue au gouverneur espagnol du Milanais et à cour de Turin, en même temps qu'il vendait son entremise Louis XIY. L'affaire était manquée ; mais la punition du urbe ne se fît pas attendre. Dans le but de commander les troupes qui devaient pren- ne possession de Casai, Louvois avait mandé de Flandre un ficier déjà connu pour son mérite et son esprit prompt et «olu. C'était Catinat. Le ministre l'avait mis au courant de iffaire, et, dès le mois de décembre 1678, il lui avait en- int dje se rendre secrètement à Pignerol, petite ville située l'entrée de la vallée de Pérouse, dans le Piémont, et ac- lise par la France de la maison de Savoie en 1632. Le com- landant de la citadelle de Pignerol était le marquis d'Herle- ille; mais il y avait pour le donjon de cette citadelle un )mmandant spécial, du nom de Saint-Mars, chargé de la sirde des prisonniers renfermés dans ce donjon, au nombre 3squels étaient alors le comte de Lauzun et l'ancien surin- indant Fouquet. Saint-Mars seul fut prévenu de l'arrivée à ignerol d'un officier qui se présenterait de nuit et mysté- eusement sous le nom de Richemont*, et qui devait passer 3ur un prisonnier d'État. Ces précautions étaient inspirées ir la crainte que le séjour de Catinat dans une forteresse si 3isine de Turin n'éveillât l'attention. Ce ne fut que par une 3ie indirecte que Saint-Mars apprit ou devina le nom et la lission de son faux prisonnier. Il n'en fut jamais instruit [ficiellement. Cette remarque trouvera tout à l'heure son ' Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 29 décembre 4678, publiée par ELORT, dans V Histoire de V homme au maeque de fer, p. 4 68. 232 ;.E MASQUE DE FER application. Louvois suspendit pour tout le temps que le sieur de Richemont demeurerait à Pignerol les visites que Laazua et Fouquet avaient été autorisés à recevoir tant du marquis d'Herleville que des officiers en résidence dans cette place forte ^ Mais, afin d'égayer un peu la réclusion forcée deCa- tinat, il autorisa Saint-Mars à le mettre en communication avec ses deux illustres prisonniers', « ce qui Taydera, ajou- tait-il, à passer un temps que je ne puis vous dire s'il ser i long ou court ». Suivaient des recommandations relatives a Fouquet et à Lauzun. Nulle mention dans cette lettre d'un autre prisonnier, ce qui prouve qu'à cette époque il n'y avait à Pignerol, en dehors des détenus vulgaires dont le ministre parle toujours d'une manière sommaire et collective, d'au- tres prisonniers d'importance que ceux qui viennent d'être nommés. Les négociations avec Matthioli, les incertitudes sur ses intentions réelles, avaient duré jusqu'au milieu d'avril. Quand enfin Tabbé d'Estrades eut acquis la preuve certaine que le traité fait entre Louis XIV et le duc de Mantouc, et les in- structions données par Louvois, avaient Uc j ^omniuniqués à la cour de Turin, on résolut d'attirer Matthioli dans unpiégeet de charger Catinat du soin de l'arrêter. Saint Mars fut prévenu, par lettre de Louvois du 27 avril, de la prochaine arresta- tion u d'un homme de la conduite duquel Sa Majesté n'avait pas sujet d'être satisfaite ». Trois choses lui furent recom- mandées : le nouveau prisonnier ne devait avoir de commerce avec personne; Saint-Mars avait ordre de le trai- ter de façon qu'il eût lieu de se repentir de sa mauvaise ' Lettre do Louvois à Saint-Mars, du 4K février 4 679, pul)Hée pir Delort, au t. 1, p. 285 do V Histoire de la détention des philoiopha tldti gens de lettres. 3 Lettre à Saint-Mars, du 1 8 avril 4 879, môme ouvrage, t. I, p. SMi DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 233 conduite; tout le monde devait ignorer que Pignerol comp- tait un nouvel hôte. Tout fin qu'il était, Matthioli fut dupe d'un stratagème assez grossier. L'abbé d'Estrades lui laissa croire qu'on igno- rait son double jeu et ses fourberies. Il lui persuada que Catinat, dont Matthioli savait la présence à Pignerol, avait les mains pleines d'argent et était autorisé à les ouvrir en sa faveur. Rendez-vous fut pris entre l'abbé et Matthioli pour le 2 mai, à six heures du matin, dans une église, à un demi- mille de Turin. L'ambassadeur et l'Italien montèrent à l'heure dite dans un carrosse, qui les conduisit rapidement vers une petite hôtellerie où les attendait Catinat, et qui était située sur le territoire français. C'est là qu'eut lieu l'arrestation. Le même jour, à deux heures, le traître était dans le donjon de Pignerol, entre les mains de Saint-Mars. Il y avait là certainement, de la part du gouvernement de Louis XIV, une violation du droit international et une at- teinte à l'autorité du duc de Mantoue, dont Matthioli était le ministre et le sujet. Mais il faut remarquer que la fourberie de ce traître ne portait pas moins préjudice aux intérêts de son mattre qu'à ceux de Louis XIV, de sorte qu'en le punis- sant, le roi de France vengeait à la fois sa propre injure et celle de son allié. Il ne paraît pas que Charles IV ait jamais réclamé contre l'usurpation de droits que se permettait son puissant voisin. Il était d'ailleurs trop faible pour le faire utilement, trop indifférent, trop peu soucieux du soin de sa dignité et de son pouvoir pour y songer. Le secret assez sévère auquel Matthioli fut d'abord soumis dans sa prison ne paraît pas avoir eu d'autre but que de sou- straire aux ennemis de la France la connaissance d'une in- trigue qui avait eu une issue presque ridicule. Rentrer en possession des pièces officielles de cette intrigue, et punir le 234 LE MASQUE DE FER misérable qui exposait le grand roi aux railleries de rEarope, ces deux idées semblent les seules qui aient réglé la conduite du gouvernement français. Catinat demeura à Pignerol quelque temps encore après l'arrestation, tout exprès pour interroger le coupable et recouvTer les pièces officielles de la négociation manquée. Le duc de Mantoue n'en avait que des copies; Matthioli avait caché les originaux dans une muraille de la maison de son père, à Padoue. On Teff^raya en le menaçant de la question, et on le contraignit d'écrire à son père une lettre que Cati- nat songea d'abord à confier au sieur Blainvilliers, lieutenant de Saint-Mars, mais qu'après réflexion/ il préféra remettre à un émissaire de l'abbé d'Estrades, lequel s'acquitta à mer- veille de sa mission. Le 3 juin, les précieux originaux étaient en sûreté * . Catinat quitta Pignerol aussitôt après, non sans avoir instruit le ministre des mesures qu'il avait adoptées relativement au prisonnier. Il lui avait donné le nom de Lestang, a personne à Pignerol ne sachant le nom du fripon, pas même les officiers qui ont aidé à l'arrêter 3>; il l'avait fait loger dans une chambre qu'occupait auparavant le nommé Dubreuil, et cnfm il avait recommandé à Saint-Mars c de le traiter fort honnêtement pour ce qui regarde la propreté et la nourriture, mais bien soigneusement pour ce qui pouvait lui ôter tout commerce ^ ». Louvois ne ratifia point cette dernière partie des chari- tables instructions laissées par son agent. Dès le 15 mai, il fit savoir à Saint-Mars que l'intention du Roi n'était pas qoe le sieur Lestang fût bien traité. Sa Majesté voulait, au cou- ' Lettre de Catinat à Louvois, du 3 juin 4 677. (Delort, Jfoi^iii p.â55.) ^ Lettre do Catinat à Louvois, des 3 et C mai 4 679. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 235 traire, que, hors les choses nécessaires à la vie, on ne lui donnât rien de ce qui peut la rendre agréable. Il revint plusieurs fois sur ces recommandations. Il écri- vait le 20 mai : « Je n'ay rien à adjouter à ce que je vous ay mandé de la dureté avec laquelle il faut traiter le nommé Lestang »; le 22 du même mois : c II faut tenir le nommé Lestang dans la dure prison que je vous ai marquée dans mes précédentes, sans souffrir qu'il voye de médecin que lorsque vous connaîtrez qu'il en aura absolument besoin. » II Avant de continuer l'histoire de la détention de Matthioli, il convient de dire un mot de son gardien et de ses compa- gnons de captivité. Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars, avait débuté comme simple soldat dans la première compagnie des mous- quetaires du Roi. Il était brigadier lors de la condamnation de Fouquet. D'Artagnan, son capitaine, le désigna au choix du Roi comme un gardien sûr pour la prison de Pignerol, où le surintendant devait être conduit. En décembre 1664, Saint-Mars fut nommé capitaine d'une compagnie franche formée tout exprès pour la garde de Fouquet. Il reçut de plus le titre de commandant de la prison de Pignerol, avec six mille livres d'appointements. Deux lieutenants étaient sous ses ordres : l'un, nommé M. de Saint-Martin; l'autre, Zachée de Byot, sieur deBlainvilliers. Cedernier était cousin germain de Saint-Mars et ancien mousquetaire comme lui; il est dési- gné dans ses papiers de famille fous **% titre de « lieutenant 236 LE MASQUE DE FER à la garJe de iM. Fouquet dans la citadelle de PigneroW. Saint-Mars correspondait directement avec Louvois, sans com- muniquer ses instructions soit au gouverneur de Pignerol, M. d'IIerlevilie, soit au lieutenant du Roi, M. Lamothede Rissan. Quand il avait à faire connaître des choses tout à fait secrètes, et qu'il ne voulait pas confier à Ja poste de Pi- gnerol, qui était soupçonnée de commettre des indiscrétions', il en faisait Tobjet de dépèches qu'il remettait à Blainvilliers, lequel les portait à Versailles '. Ce dernier le suppléait dans les rares voyages que lui-mèmé faisait à Paris. G*est dans un de ces voyages que Saint-Mars connut et épousa mademoi- selle de Moresant, sœur du commissaire des guerres de Pi- gnerol et de madame Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois ^ et femme du premier commis au département de la guerre. Saint-Mars acquit ainsi un soutien puissant près du ministre de qui son sort dépendait. Nous le suivrons tout à l'heure dans les divers gouvernements qu'il obtint après celui de la prison do Pignerol. Il y fît une fortune considé* rable, et qui lui permit d'acheter des terres en Champagne, entre autres celles de Dimon et de Palteau. On verra plus loin, quand nous esquisserons le régime des prisons d'État sous Louis XIV, comment les gouverneurs de ces lieux de dé- tention pouvaient s'enrichir aux dépens de leurs prisonniers. Saint-Mars reçut d'ailleurs d'assez fortes gratifications du Roi en récompense de ses services et du zèle qu'il déploya dans ses fonctions. Il avait les deux premières qualités d'un geô- lier, la méfîance et la discrétion. Constantin de Renneville, 1 C'est ce qui résulte d'une lettre de Louvois à Saint-Mars, du ii août 4 681. ' Lettres de Louvois, des 29 juillet 4 680, 4 8 août et «"'octobre 4679. au t. I"'' do V Histoire de la détention des jihUosophei et des gtnê de UUret. ^ M. Paul Lacroix, Histoire de V homme au meu'iue d$ fer, p. S53. édit. Delloye. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 267 qui fut quelques années sous sa garde, Ta peint comme Thomme de France le plus dur et le plus inexorable. La fé- rocité brutale avec laquelle, s*il faut l'en croire, ce tyran traita Fouquet, a quelque chose de si terrible qu'elle serait capable de faire rougir les Denys et les Néron : nous repro- duisons ici textuellement le jugement passionné de l'auteur de V Inquisition française. Madame de Sévigné, beaucoup plus digne de foi, nous représente, au contraire, le geôlier de Fouquet comme a un fort honnête homme ». La correspon- dance de Saint-Mars prouve qu'il fut un administrateur scru- puleux, mais traitable, et qui cherchait à procurera ses mal- heureux hôtes toutes les commodités compatibles avec la surveillance sévère qui lui était recommandée. En 1679, lorsque Matthioli arriva àPignerol, Fouquet était captif dans cette forteresse depuis quatorze ans, et le comte de Lauzun depuis huit. Ces deux illustres prisonniers étaient traités d'un façon tout exceptionnelle et bien différente des procédés rigoureux qu'on employait avec les détenus du com- mun. Ils avaient chacun un valet, captif comme eux; ils oc- cupaient au-dessds l'un de l'autre chacun un étage du don- jon : la chambre de Lauzun était meublée Instruction pour la garde de M. le comte de Lauzun, du 36 novembre 4 674 , signée de Louvois. 23S LE MASQUE DE FER le rempart qui faisait face à leurs appartements. Eo janvier 1679, il leur fut accordé de se voir; de manger ensemble quand ils le voudraient; de se promener non-seulement dans le donjon, mais dans toute la citadelle, et même de jouer et converser avec les officiers de Saint-Mars. Ces détails, qui peuvent paraître ici superflus, jetteront tout à l'heure quel- que jour sur le régime auquel fut soumis le Masque de fer. Disons tout de suite que Fouquet mourut certainement à Pigne- rol , le 23 mars 1 680, et que Lauzun sortit de cette forteresse le 22 avril de l'année suivante, pour se rendre aux eaax de Bourbon, où l'attendait madame de Montespan. On a la preuve, par diverses lettres de Louvois à Saint-Mars, que, de 1665 à 1679, quatre autres prisonniers avaient été incarcérés à Pignerol. Le premier, appelé Eustache d'Auger, avait été amené le 20 août 1669, par M. de Yauroy, major de la place de Dunkerque; le second, nommé Galuzio, avait été arrêté à Lyon et était arrivé à Pignerol en septembre 1673 ^; le troisième arriva dans cette ville en mars 1674 : c'était un jacobin, nom qu'on donnait en France aux reli- gieux de l'ordre des dominicains. On ignore les causes de li détention de ce moine, qui joue un grand rôle dans la dis- cussion qui va suivre. En annonçant à Saint-Mars l'envoi de ce nouveau prisonnier, Louvois disait seulement : « C'est oo fripon insigne, qui, en matières très-grav^, a abusé de gens considérables. )> Il était recommandé de le traiter durement et de ne lui donner que les choses de première nécessité. Aussi fut-il logé dans une sorte de cachot vaste, mais sombre, situé dans la tour qu'on appelait la tour d'en btu. Le qua- trième prisonnier, dont il nous reste à parler, avait été a^ rété en Alsace et introduit à Pignerol en juin 1676. Ce fut 1 Dans la correspondance de Saint-Mars, co prisonnier est appelé Buti- cary^ l'un des deux noms est un surnom. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 239 lui qu'on délogea pour donner sa chambre à Matthioli : il por- tait le nom de Dubreuil. Ces quatre prisonniers n'étaient pas, à beaucoup près, \ traités avec autant de faveur que Fouquet et Lauzun. D'après les prescriptions de Louvois, la dépense de chacun d'eux ne devait pas excéder vingt sous par jour. Tous étaient du reste soumis à une surveillance exacte et sévère, et considérés comme étant au secret. Il y avait ordre exprès d'empècheiP'^ qu'ils ne fussent aperçus et que rien d'eux ne transpirât. Cet ordre était en quelque sorte de style et se renouvelait/M toutes les fois qu'on envoyait un nouveau prisonnier. E renfermant Eustache d'Âuger dans son cachot, Saint-Mar lui dit, en présence de M. de Vauroy, son conducteur, a que s'il proférait un mot qui tendît à le faire connaître, il lui met- trait son épée dans le ventre ». Le bruit se répandit que le prisonnier sur lequel on veillait avec tant de sévérité était un maréchal de France, et Saint-Mars essaya de dérouter les curieux en leur faisant ce qu'il appelle des contes jaunes ^ On a là, dès 1670, un avant-goùt de la légende qui devait plus tard se former sur le Masque de fer. On connaît maintenant l'état et le personnel de la prison de Pignerol au moment où Matthioli y fut enfermé, et l'on a un aperçu du régime auquel étaient soumis les deux caté- gories de prisonniers qui l'habitaient. Fouquet et Lauzun jouissaient d'une liberté relative et de faveurs toutes spécia- les, lesquelles ne s'étendaient pas à leurs codétenus, traités comme des prisonniers vulgaires, pauvrement meublés et * Lettre de Saint-Mars, du 12 avril 1670. Elle est incomplète dans Delort, t. I, p. 469, de V Histoire de la détention des philosophes. Voyez celle de Louvois, du 26 mars 1670, et les recherches de Roux-Fazillac, qui relate la plupart des lettres relatives aux quatre prisonniers dont il vient d'être question. 240 LE MASQUE l)E FER souvent exposés aux menaces et aux injures de leurs sur* veillants. C*est ainsi, d'après les recommandations expresses de Louvois, que Saint-Mars dut en user avec Matthioli. Aussi, moins d'un an après son arrestation, le captif se plaignait-Q de ce « qu'on ne le traitait pas en homme de sa qualité et ministre d'un grand prince »; il donnait les preuves d'on commencement d'aliénation mentale, disant qu'il était proche parent du Roi et qu'il parlait tous les jours à Dieu et aux anges 1; enfin il s'emportait contre son geôlier et le menaçait Instruit de ce dernier fait par Saint-Mars, Louvois répondit : a J'admire votre patience et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de respect*. » Voilà, on l'avouera, qui cadre peu avec les respects et les égards que, selon la tradition, Saint-Mars et Louvois lui-même témoignaient au Masque de fer, et, dès à présent, il semble bien qu'il faut admettre de deux choses l'une : ou Matthioli n'est pas le prisonnier masqué, ou la tradition est compléte- menl erronée. Les ordres rigoureux de Louvois furent exécutésà la lettre. Le prisonnier s' étant de nouveau emporté contre ses gar- diens, Blainvilliers le menace d'une rude discipline c s'il n'est plus sage et modéré dans ses paroles », et Saint-Mars écrit au ministre : « J'ai chargé Blainvilliers de lui dire, en loi faisant voir un gourdin, qu'avec cela l'on rendait les eltra- vagants honnêtes, et que, s'il ne le devenait, l'on saurait bieD le mettre à la raison'. » La malheureux prisonnier, un jour que le lieutenant lui sert à dîner, imagine de lui offrir une bague de prix, celle-tt * Lettre de Saint-Mars du 24 février 4 680. 'Lettre du iO juillet 4680. * Lettre du 26 octobre 1680. i DEVANT LA GUITigUË MOD£RN£. 2fl peut-être qu'il avait reçue de Louis XIV. Blainvilliers la prend, mais il lui explique aussitôt quec*est pour la remettre au gouverneur. Deux mois avant ce petit événement, Louvois, pour éviter l'entretien de deux aumôniers, avait prescrit de mettre le sieur de Lestang dans la tour d'en bas et dans la même chambre que le jacobine Saint-Mars exécuta immédiatement les ordres du ministre et se hâta de lui en donner avis par une lettre que nous citerons textuellement : « Depuis que monseigneur m^a permis de mettre Mattkioli avec le jacobin dans la tour d^en bas, . ledit Matthioli a été quatre ou cinq jours à croire que le jacobin était un bomme que j'avois mis avec lui pour prendre garde à ses actions. Matthioli, qui est presque aussi fou que le jacobin, se promenoit à grands pas, son manteau sur le nez, en disant qu'il n^étoit pas une dupe, qu'il en savoit plus qu'il n'en vou- loit dire. Le jacobin, qui est toujours assis sur son grabat, appuyé les deux coudes sur ses genoux le regardoit gravement sans l'écouter. Le signer Mattkioli, étant toujours persuadé que c'étoit un espion qu'on lui avait donné, fut désabusé lorsque le Jacobin, un jour des- cendit de son lit tout nue et se mit à prêcher tant qu'il pouvoit des choses sans rime et sans raison. Moi et mes lieutenants avons vu toutes leurs manœuvres par un trou au-dessous de la porte'. » Nous tirerons de cette lettre plusieurs déductions dont on comprendra bientôt l'intérêt : l"* Saint-Mars, dès 1680, sait parfaitement le véritable nom de son prisonnier et ne se fait aucun scrupule de le désigner par ce nom; S"* Matthioli et le jacobin sont malades l'un et Vautre et donnent des signes d'aliénation mentale; Z^ enfin, ces deux prisonniers habitent ensemble une ^eule et même chambre. Cette habitation en commun n'a pas peu contribué à Terreur dans laquelle son tombés Delort et tous ceux qui, à sa suite, ont vu l'homme au masque dans Matthioli. I Lettre du 4 6 août 1680. > Lettre du 4 2 mai 4684, U 242 LE MASQUE DE FER III Au mois de mai 1681, quinze jours environ après qœ Lauzun eut quitté Pignerol, le gouvernement d'Ëxiles, plan forte du Dauphiué, étant devenu vacant par la mort du doc de Lcsdiguières, le Roi l'accorde à Saint-Mars, à qui LouTois s'empresse de faire part de cette faveur*. I) le prévient eD même temps qu'il a donné ordre au sieur du Channoy d'aller avec lui visiter les bâtiments de la prison d'Exilés et t d'y faire un mémoire des réparations absolument nécessaires pour le logement des deux prisonniers de la tour d'en bas, qui, dit-il, sont, je crois, les seuls que Sa Majesté fera trans- férer à Kxiles )>. Le ministre ajoute ce curieux détail, quijette un triste jour sur l'incurie de la police à cette époque. Ignorant les motib de la détention des prisonniers détenus à Pignerol (il ignorait jusqu'à leur nombre et qu'il n'y en avait alors que cinq en tout), il demande à Saint-Mars de lui faire connaître ce qu'il peut savoir des motifs pour lesquels ils ont été arrêtés. Seuls. Matthioli et son compagnon, le jacobin, lui sont bien connus: <( A l'é^^ard dos deux de la tour d'en bas, vous n'aurez qu'i les marquer de ce nom, sans y mettre autre chose. » Quelques jours après, par lettre du 9 juin, il règle les me- sures de précaution qui seront adoptées pour le transport à Exiles de ces deux captifs : ils sortiront de la citadelle de Pi- gnerol enfermés dans une litière, escortés par la compagnie ' Lettre du 42 mai 4 08 i. Par cette faveur, Saint-Mars devenait goufcr- nour do place forte, do simple gouverneur de prison qu'il était jusque^. i DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 243 dont Saint-Mars est le capitaine. Ce dernier pourra faire por- ter à Exiles ies hardes qu'il a entre les mains et qui appar- tiennent à Matthioli, « pour les lui pouvoir rendre si jamais Sa Majesté ordonnait qu'il fût mis en liberté ». Le nouveau gouverneur d'Exilés fait ses préparatifs de Voyage, décidé à quitter Pignerol vers la fin d'août, quand intervient un événement qui le force à remettre son départ à la fin d'octobre. Il est prévenu que Catinat va venir une seconde fois, sous un nom supposé, jouer à Pignerol le rôle d'an prisonnier d'État : Le Roi ayant ordonné à M. de Catinat de se rendre au premier jour à Pignerol pour la mesme affaire qui l'y avoit mené au commencement de Tannée 1679, je vous fais ces lignes, par ordre de Sa Majesté, pour ifous en donner advis, afin que vous lui prépariez un logement dans lequel il puisse demeurer caché pendant trois semaines ou unroois^ » Quel est exactement le sens de ces mots : « la mesme af- faire qui Vy avait mené au commencement de l'année 1679 »? Le but principal et tout politique de la nouvelle mission qu'allait remplir Catinat, personne ne l'ignore aujourd'hui. Il s'agissait, pour le gouvernement de Louis XIV, de prendre sa revanche de l'échec qu'il avait subi deux ans auparavant. Le duc de Mantoue, toujours aux expédients, avait consenti à reprendre les négociations pour la cession de Casai, rom- pues par la trahison de Matthioli. Catinat, mandé de Flandre une seconde fois, pour aller prendre possession de cette place forte, devait attendre à Pignerol que le marquis de Boufflers fût entré dans Casai avec les troupes qu'il avait charge d'y conduire. II y avait le plus grand intérêt à en- > Lettre de Louvois, du i 3 août 4 681 . Catinat se présenta d'abord sous le nom de Guibert ; mais bientôt après il reprit celui de Ricbemont, qu'il avait porté lors de son premier séjour à Pignerol, et c'est sous ce faux nom que le ministre lui écrivit. 244 LE MASQUE DE FER tourer sa mission et son séjour à Pignerui du plus profoud mystère : on devait, en effet, tromper la vigilance de la coar de Turin, très-voisine du théâtre des événements qui se pré* paraient, et celle non moins inquiète des Allemands, des Espagnols, des Vénitiens et des Génois. Comment expliquer dès lors que Louvois ait confié le but de cette mission à on agent aussi subalterne que Tétait le capitaine Saint- Mars? Où était l'utilité, la nécessité de cette confidence, dont les dan- gers sont si manifestes? Lorsque, en 1679, Gatinat était a^ rivé à Pignerol sous un nom supposé, et comme un prison- nier d'État, Saint-Mars n'avait point été informé du motif de la réclusion momentanée de cet officier : il n'avait pis même appris officiellement son véritable nom. Le ministre s'était borné à prescrire les mesures propres à distraire ud peu le prétendu Ricliemont des ennuis de sa captivité. Pour le geôlier Saint-Mars, le motif qui, en 1679, anit amené Catinat à Pignerol, c'était l'arrestation d'uncondamoé politique. De toutes les péripéties des négociations entre- prises à cette époque, c'était là le seul point dont il eût été officiellement informé. Qu'on se reporte à la lettre da 27 avril 1679, que nous avons analysée plus haut, et l'on se convaincra que, aux yeux du ministre, Saint-Mars ne con- naissait rien de plus de l'aflaire. C'était Catînat, aidé de l'abbé de Montesquiou, délégué par l'abbé d'Estrades, qui avait dirigé dans les ombres du donjon de Pignerol les inter- rogatoires de Matthioli, et qui les avait transmis au ministre'. Saint-Mars était demeuré étranger à cette instruction. De l'entreprise dont Matthioli avait été l'agent, il ne connaissait que le dénoùment; on tenait si bien à lui laisser ignorer le reste, qu'après avoir confié à son lieutenant le soin de ' Leltre de Catinat à Louvois, dans Delort. (Ma»qv$ d$ fety p. SSO.) i DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 245 recouvrer les pièces importantes cachées à Padoue, Catinat s'était ravisé et avait chargé de cette mission un afïidé de l'abbé d'Estrades. Que Saint-Mars, par suite de ses entretiens avec son prisonnier, ait pénétré les secrets motifs de son arrestation, il n'y a rien là que de vraisemblable; mais, encore une fois, pour le ministre, il était censé ignorer ces motifs. Gela est si vrai que, dans la lettre où Louvois lui demandait, avec la liste des prisonniers gardés à Pignerol, les raisons pour lesquelles ils étaient détenus, il ajoutait, comme on Ta TU : « A l'égard des deux de la tour d'en bas, vous n'avez qu'à les marquer de ce nom, sans y mettre autre chose. » Il est donc permis de supposer que, dans la pensée de LouYois, ces mots relatifs à Catinat : ce la mesme affaire qui l'y avoU mené au commencement de 1679 », s'appliquent, non à la cession prochaine de Casai, dont il est tout à fait invraisem- blable qu'un ministre tellement discret et circonspect ait en- tretenu un agent aussi obscur que l'était SainMtfars, mais à la remise entre les mains de ce dernier d'un nouveau pri- sonnier d'État arrêté soit pour fait d'espionnage, soit pour toute autre cause relative à la cession projetée. On va voir que les faits sont d'accord'avec cette hypothèse. Pendant ou peu après le séjour de Catinat à Pignerol, un des deux prisonniers gardés dans la tour d'en bas disparut de cette forteresse : un nouveau prisonnier y fut introduit. Qu'on lise avec attention la lettre suivante, écrite par Louvois à Saint- Mars, le 20 septembre 1681, dix jours avant l'entrée des Français à Casai : Ce mot est seulement pour accuser la réception de vostre lettre do 1 6 de ce mois. Le Roi ne trouvera point mauvais que vous aUiez voir de temps en temps le dernier prisonnier que vous avez entre les mains lorsquMl sera estably dans sa nouvelle prison et dès quMl sera parti de celle où vous te tenez. Sa Majesté désire que vous exécutiez l'ordre qu'elle vous a envoyé pour ^ostre «établissement à Exiles. Je 14. • * 946 LE MASQUE DE FER vous prie de rendre le paquet ci-joint en mains propres à M. de Richement ^ Ainsi, et quel que soit le sens qu'on attribue à la phnse équivoque que nous venons de discuter, un fait reste certain: c'est qu'à Ja date du 20 septembre, il n'y a plus qu'on pri- sonnier d'État à Pignerol. Les mots que nous avons souli- gnés dans la lettre qui précède, comme si clairs et si déci- sifs : le dernier prisonnier que vous avez entre les maint, ne permettent aucun doute sur ce point. Un temps très-court s'écoule, et Saint-Mars a de nonveaa deux prisonniers d'État sous sa garde. Gela résulte, avec la dernière évidence, de la phrase suivante, qui commence une lettre par lui écrite à Louvois, et datée d'Exilés, le i 1 mars 1682, cinq mois après que Catinat eut quitté Pignerol pour devenir gouverneur des armes du Roi dans la citadelle et château de Casai, et des troupes résidant dans la yille: J'ai reçu celle qu'il vous a plu me faire Thonneur de m'écrire le 37 du passé, par laquelle vous me mandez, Monseigneur, qu'il est impor- tant que mes deux prisonniers a n'aient aucun comtherce* » Un nouveau prisonnier d^État a donc été remis à Saint- ' Mars dans l'espace de temps compris entre le 20 septem- ; bre 1681 et le 27 février 1682. Que ce soit Catinat ou toat autre qui l'ait conduit à Pignerol, peu importe : toujours est-il que son introduction dans cette citadelle concorde, à peu de chose près, avec le séjour qu'y fit l'illustre guerrier. Des deux prisonniers primitifs, celui qui a disparu, soltpir décès, soit par translation dans une autre résidence, celui-là ne peut être que le jacobin, car Louvois changea subitement * Cette lettre et ccllo qui suit ont été publiées par Delort, qui n'es a point aperça l'importance ni la conséquence logique. Il les avait ti»** des Àrchi ves nationales, K, 429. Voir son //û/otre de Vhomnu m moifM^ fer, p. 578, 879. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 947 d'idée à l'égard de Matthioli; il renonça à l'envoyer à Exiles avec Saint-Mars et le laissa à Pignerol, où il était encore à la fin du mois dedécembrede l'année 1693, ainsi qu'on va levoir. Sur l'introduction à Pignerol d'un nouveau prisonnier vers le temps où Catinat résidait dans ce château fort, une objec- tion sérieuse m'a été faite. Dans son livre sur le Masque de fer, publié postérieurement à l'article de Revue dont cette étude reproduit les princi- paux passages, M. Marins lopin expose en note (p. 336) qu'après de longues réflexions, après avoir longtemps par- tagé mon opinion sur ce point, il l'avait ensuite abandonnée, ayant trouvé, de la missive où Louvois parle du dernier pri- sonnier restant à Pignerol, une explication qui donne à cette dépèche un sens nouveau et inattendu. « J'ai fini par admettre, dit-il, que le mot prisonnier n'est pas pris ici par Louvois dans son sens ordinaire, mais bien dans un sens figuré I » C'est Catinat lui-même qui est ce prisonnier. Les mots « sa nou- velle prison n dont se sert le ministre indiquent la ville de Casai, dont Catinat devenait gouverneur, séjour assez monotone pour qu'il le considérât comme une prison. Cela n'est-il pas trop subtil et trop recherché pour être vrai ? Comment croire que Louvois, dans une dépèche offi- cielle, ait joué ainsi sur les mots et se soit livré à ce badinage d'esprit? Était-il dans les habitudes d'un ministre de Louis XIV, et surtout de celui-là, d'adresser des énigmes à ses subordon- nés? Si le secrétaire d'État voulait prendre encore quelques précautions contre la divulgation du mystère dont il entourait Catinat, puisqu'il était convenu depuis longtemps de lui donner le faux nom de Richemont, que n'écrivait-il tout sim* plemcnt : « Je vous prie de rendre le paquet ci-joint en mains propres à M. de Richemont; vous pourrez lui faire visite dès qu'il sera établi dans sa nouvelle résidence. » 248 LE MASQUE DE FER Puis, rexplication de M. lopin, tout iiigéiiîeuse quelle soit, ne rend pas compte des mots : le dernier prisonnier qm vous avez entre les mains. Catinat, dans Fhypothèse où se place M. lopin, n'était pas le seul, le dernier prisonnier que Saint-Mars eût sous sa garde; ce geôlier en avait pour le moins un autre encore, et cet autre était Matthioli, puisque ce traître était encore à Pignerol en 1693, quand Saint-Mars avait déjà depuis longues années quitté cette for- teresse*. L'auteur que je combats ici, prévoyant sans doute l'objection, imagine, il est vrai, que Matthioli était dès lors confié à Villeboîs, qui devait prendre provisoirement le com- mandement de Pignerol après le départ de son supérieur; mais il est trop évident que Villebois n'exerça ses fonctions intérimaires que lorsque son prédécesseur fut parti pour Exiles, c'est-à-dire cinq ou six semaines après la date de la dé- pèche de Louvois. Jusque-là, Matthioli fut sous la garde et la responsabilité du gouverneur en titre, et non sous celles de son futur successeur, et le ministre ne pouvait pas dire de Catinat qu'il était a le dernier prisonnier » qui fût entre les mains de Saint-Mars. Il se peut toutefois que je me trompe et que M. Topin ait rencontré juste. Son explication après tout n'est point insou- tenable, grâce surtout aux circonstances accessoires dont il la corrobore, aux étais dont il l'appuie. Mais fùt-elle démonr trée conforme à la vérité, je ne vois pas en quoi cette dé- monstration nuirait à l'économie générale de mes déductions. Matthioli, dans tous les cas, n'en reste pas moins à Pignerol jusqu'en 1693, et il y a toujours à Exiles, pendant qu'il est * C'est M. Topin lui-môme, ainsi que je le dis plus loin, qui a fourni U preuve de ce fait, car pour moi j'avais d'abord supposé que Matthioli éuit mort à Exiles, vers 4 687^ et cela sur la foi de Louis Ddtbns, dans Ml Mémoirei d'un voyageur qui se repose, p. 204-21 4 , et du Père PAroS) dans son Voyage littéraire de Provence. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 249 dans la première de ces deux citadelles, un captif mystérieux, plas mystérieux qu'il ne Ta jamais été, un inconnu sur qui 'imagination publique s'exerce, et rien ne prouve toujours [ue Matthioli ait jamais été substitué à ce malheureux, ni qu'il it été transféré à la Bastille. Le gouvernement tient d'une façon toute particulière à la onne {j^arde de ce détenu. Ce n'est pas pour un prisonnier sans )nséquence, ce n'est pas pour un vulgaire escroc tel qu'é- il: ce jacobin, compagnon primitif de Matthioli, ce n'est pas )ur des drôles tels que ces merles dont Saint-Mars parle avec kiain dans une lettre antérieure de quatre mois à son dé- irt de PigneroP, ce n'est pas pour d'aussi vulgaires cri- iuels que le ministre eût prescrit les mesures que nous liions voir recommander à Saint-Mars, et dont ce geôlier n'a- lit point usé jusque-là. Du jour où un nouveau prisonnier ent partager le sort de celui qui restait sous les verroux, gouverneur, sur l'ordre de Louvois, a recours à ((es pré- lutions spéciales et bien plus sévères que celles dont il se intentait pour les deux premiers. Le régime du secret absolu t appliqué dans toute sa rigueur. Au lieu de loger ses mal- îureux hôtes dans une même chambre, Saint-Mars doit, 1 contraire, veiller à ce qu'ils n'aient aucun commerce. \ Depuis le commencement que monseigneur m'a fait ce com- andement-Ià, écrit-il, j'ai gardé ces deux prisonniers aussi vèrement et exactement que j'ai fait autrefois MM. Fouquet Lauzun. » (Lettre du 11 mars 1682.) Cette phrase n' indique- t-elle pas clairement que le nou- »au prisonnier est un personnage au rigoureux isolement iquel s'attache un intérêt exceptionnel, puisqu'on emploie son égard les mêmes précautions dont on se servait pour )uquet et Lauzun ? > Lettre du 25 juin 4 684, citée p^- m. T'--»-", p. 329 de son livre 250 LE MASQUE DE PER (( Mes prisonniers, ajoute Saint-Mars, peuvent entendre parler le monde qui passe au chemin qui est au bas de la tour où ils sont; mais eux, quand ils le voudroient, ne sau- roient se faire entendre; ils peuvent yoir les personnes qui seroient sur la montagne qui est au devant de leurs fenêtres, mais on ne sauroit les voir, à cause ^es grilles qui sont IQ devant de leurs chambres. » Ces derniers mots prouvent bien que les prisonniers ne vivent point en commun comme leurs prédécesseurs. Deux sentinelles se promènent nuit et jour des deux côtés de la tour; elles ont ordre d'empêcher les passants de s'ar- rêter devant les fenêtres des deux reclus. La chambre de Saint-Mars touche à la tour où ils sont enfermés; de la fenê- tre de cette chambre, il voit à la fois ce qui se passe sor le chemin et ce que font les sentinelles. Il a même pris soin de séparer en deux Fintéreur de la tour, le noyau central sur lequel ouvrent les deux cellules, de manière que le prê- tre qui dira la messe aux captifs ne puisse les apercevoir. Les domestiques chargés de préparer leur nourriture mettent les plats sur une table placée à la porte des prisonniers, où le lieu- tenant de Saint-Mars les prend ensuite pour les leur porter. La lettre d'où sont tirés ces détails se termine paroes mots : « Pour leur linge et autres nécessités, mêmes préaih tions que je faisais pour mes prisonniers du passé. » A défaut d'autre preuve, cette phrase ne suffirait-elle pas pour indiquer que les prisonniers d'Ëxiles ne sont pas cens du passé? Une autre remarque semble ici s'imposer al lecteur. Voilà deux condamnés gardés exactement par les mêmes procédés, logés côte à côte, soignés, nourris de la même façon. Il n'y a qu'un seul des deux cependant qui puisse être le Masque de fer. Ce mystérieux captif ne fut donc point, au moins tant qu'il résida dans la citadelle d'fiuiei) J DEVANT LA CRITIQUE MOT ERNE. 25t l'objet d'un traitement exceptionnel, et Ton doit, dès à pré- sent, pressentir que le régime auquel il fut soumis n'était pas une anomalie dans les pénalités de cette époque, mais an système légal, s*étendant à tous les condamnés de sa ca- tégorie. Les deux captifs tombent malades : un médecin vient les visiter en présence de Saint-Mars. Il a son domicile à Prage- las, village situé à six lieues d'Exilés : on a voulu qu'il rési- dât aussi loin que faire se pouvait du lieu qu'habitent les malheureux auxquels il donne ses soins. Le 23 décembre I680, le gouverneur mande au ministre : « Mes prisonniers sont toujours malades et dans les remèdes; du reste, ils sont dans une grande quiétude. » Il y a encore là un indice que Tun de ces prisonniers n'est pas le jacobin qui, comme on Ta vu, donnait^ dès 1680, des signes d'agitation et de folie» Le 20 janvier 1687, Saint-Mars, qui depuis cinq ans com- mande à Exiles, apprend que le Roi vient de lui conférer le gouvernement des îles Honorât et Sainte-Marguerite dans la mer de Provence. Il se hâte d'en remercier Louvois, et il ajoute : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en répondre. Monsei- gneur, pour son entière sûreté et même pour l'entretien que je l'ai toujours empêché d'avoir avec mon lieutenant, à qui j'ai défendu de lui jamais parler, ce qui s'exécute ponc* tuellement. d Ainsi, des deux prisonnier? qui, au 23 décembre 1685, ^ 252 LE MASQUE DE FER étaient entre les mains de Saint-Mars, malades tous deux et dans les remèdes, l'un est mort soit en 1686,. soit ea jan- vier 1687, puisqu'au 20 de ce mois, il n'y a plus àExOes qu'un seul prisonnier d'État. Ce dernier prisonnier de Saint-Mars, celui que nous soi- yrons tout à l'heure à la fiastille, arriva aux îles Honorât et Marguerite, en compagnie de son gardien, le 30 avril i687, après un voyage de douze jours, pendant lequel le malhea- reux, déjà très- souffrant à son départ, avait toujours été malade par suite du défaut d'air : il voyageait enfermé dans une chaise de toile cirée. En donnant avis au ministre de cette arrivée, Saint-Mars ajoutait : a Je puis vous assurer, Monseigneur, que personne au monde ne Fa vu, et qae U manière dont je l'ai gardé et conduit fait que chacun cbe^ che à savoir qui peut être mon prisonnier. » Le personnage si bien dérobé à tous les regards n'est pas Matthioli, car cet ancien diplomate est demeuré à Pigneroi, confié d'abord à la garde du sieur de Villebois, puis à celle du sieur Laprade. Gela résulte d'une lettre en date du 37 dé- cembre 1693 adressée à ce dernier par le ministre succes- seur de Louvois, lequel était mort le 16 juillet 1691. Cette lettre a été découverte et publiée par M. Marius Topin, dans t\ son livre sur le Masque de fer. On y lit : a Vous n^avez qu'à brusler ce qui vous reste des petits morceaux des poches sur lesquelles le nommé Matthioli et son homme (son valet) ont escrit. » Avec ce document finit l'histoire certaine de Mat- thioli ; son nom, à partir de cette dépèche, disparaît de la correspondance officielle, et, de toutes les conjectures qui ont été faites sur son sort ultérieur, la plus vraisemblable est toujours qu'il resta à Pigneroi jusqu'à la fin de ses jours. Cette conjecture est confirmée dans une certaine mesart par Muratori, lequel rapporte une tradition d'après laqaelb / DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 253 MatthioH serait mort en prison et avant la nomination de )aint-Mars au gouvernement de la Bastille, c'est-à-dire avant Tannée 1698. Elle Test surtout par deux documents qu'on lira à la fm de ce volume, et qui tendent à prouver que cette Qiort eut lieu en 1694, au moment où Laprade venait de recevoir l'ordre de conduire le prisonnier aux îles. (Voir note le la page 320.) On le sent dès à présent et Ton s'en convaincra mieux en- ^re en lisant ma dernière étude, les vraisemblances les plus pressantes établissent que le prisonnier qui fut transféré des îles Sainte- Marguerite à la Bastille, en 1698, n'était point l'ancien ministre du duc de Mantoue, mais l'inconnu amené aux îles en avril 1687, et sur qui l'attention publique est dès lors éveillée par le mystère dont on l'entoure, celui que les ordres adressés à Saint-Mars par le cabinet du Roj désignent toujours par ces vagues expressions : « votre pri" tonnier a OU « votre prisonnier de Provence ». Et consme le registre d'écrou de la Bastille, dont nous parlerons tout à l'heure, prouve que c'est bien à Pignerol que la captivité de cet inconnu avait commencé, on est conduit à supposer qu'il est bien celui qui était entré dans cette dernière forteresse, en 1681, au moment où Gatinat y résidait pour la seconde fois. Mais cette hypothèse, je le répète, ne tient que très- accessoirement au fond de la question; fût-elle démontrée fausse, il n'en résulterait rien de probant en faveur de Tiden- tiûcation de MatthioH avec le prisonnier qui, en Tannée 1698, fut conduit par Saint-Mars à la Bastille. Arrivé à ce point, le lecteur sera sans doute amené à ré- fléchir sur l'explication donnée par Voltaire au problème du Masque de fer. et à se dire que tant de précautions devaient avoir pour but de couvrir un important secret d'État. Cet incognito si scrupuleusement maintenu, rabsrnre dans la cor- 15 251 LE MASQUE DE FER respontlauce luiuistérielle et sur Jes registres du secrétariat d'une dénomination précise pour désigner le malheureux prisonnier, la manière dont on le fit Yoyager, Tespèce de mystère dont il fut entouré, tant en Provence qu'à la Bastille, le masque qu'on va bientôt lui voir imposer, toutes ces par- ticularités semblent autant d'arguments en faveur du sys- tème de Voltaire. Qu'on ne se hâte pas toutefois de pronon- cer. Pour le faire avec fondement, il faut préalablement connaître le régime intérieur des prisons d'Ëtat sous Louis XIY, et en particulier celui de la Bastille. Nous l'exposerons dans la seconde partie de cette étude; mais, dès à présent, nous pouvons dire que le secret était l'essence même de ce régime. Le mystérieux prisonnier fut condamné au secret absolu, et c'est en cela seulement que son sort différa de celui de Mat- thioli et de celui de beaucoup d'autres détenus qui n'eurentà subir qu'un régime moins sévère, le secret mitigé par cer- tains tempéraments. Des deux hypothèses qui subsistent encore sur le Masqne de fer, on voit ce qui reste de la première quand la main scrupuleuse de la critique en a rapproché et pesé tous les éléments. Reste à examiner la seconde, celle qui fait du mys- térieux prisonnier un frère de Louis XIY. L'autorité qui s'at- tachait au nom et au talent de Voltaire a donnée ce système une popularité qui subsiste encore. Dans la première édition du Siècle de Louis XIV, publiée en 1751, il avait raconté le fait du Masque de fer, en déda- DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 265 rant n'en point connaître de plus extraordinaire ni de mieux constaté, et en l'appuyant de paiticularités à lui fournies par M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars dans le gouver- nement de la Bastille, et par un vieux médecin de cette for- teresse, qui avait soigné le prisonnier et n'avait jamais vu son visage, « quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps » . Du reste, l'illustre écrivain ne risquait aucune explication du mystère; mais il jetait déjà les pre- miers jalons de celle qu'il devait développer plus tard, en af- firmant que la captivité du prisonnier masqué avait commencé quelques mois après la mort du cardinal Mazarin, et qu*à cette époque, il ne disparut dans l'Europe aucun personnage considérable. L'auteur du Siècle de Louis XIV avait été mal renseigné sur plusieurs points importants, et lui-même le recoimut lorsque le P. Griffet eut communiqué au public les premiers documents authentiques qui aient été produits sur le prison- nier masqué. Si quelqu'un était capable de lever un coin du voile étendu sur la malheureuse victime, c'était, à ce qu'il semble, ce Jé- suite, qui exerça pendant neuf ans « l'emploi délicat de con- fesser des prisonniers renfermés à la Bastille » : ces derniers mots sont de Voltaire. Éditeur de \ Histoire de France de Da- niel, auteur d'une Histoire de Louis XIII, que celle de M. Bazin n'a point fait oublier, le P. Griflet était doué d'un esprit judi- cieux et investigateur. II a, l'un des premiers, posé les véri- tables bases de la critique historique dans son Traité des dif- férentes preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire, ouvrage publié à Liège en 1766. Le chapitre xm de cet ou- vrage est entièrement consacré à l'a Examen de l'anecdote de l'homme au masque ». Pour contredire avec autorît*^ Quelques-unes des assertio 253 LK MASgi1£ Dt F£R de Voltaire, le P. Griflct cita un journal rédigé tout entier de la main de M. Dujonca, celui-là même dont iJ est parlé dans les lettres de madame de Sévigné, lequel était lieute- nant de Roi à la Bastille lorsque le prisonnier inconaa y arriva. a De tout ce qui a été dit ou écrit sur cet homme au mas- que, dit avec raison le P. Griffet, rien ne peut être comparé, pour la certitude, à l'autorité de ce journal. C'est une pièce authentique, c'est un homme en place, un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu, dans un journal écrit tout entier de sa main, où il marquait chaque jour ce qui se passait sous ses yeux. » A ce précieux document, le P. GrifTet en joignait un autre non moins précis, l'extrait des registres de sépulture de la paroisse Saint-Paul, qui était celle de la Bastille. Cet eitrait apprenait, avec la plus complète certitude, que le prisonnier masqué était mort le 19 novembre 1703, et qu'on lui avait attribué, sur le registre des décès , le nom de Marcbial; et l'àfje de quarante-cinq ans environ'. ' Go registre est aujourd'hui déposé aux archives de rétat civil ih département do la Seine On y lit, au folio 50 : AiARCHiALi. — Le 19% Marchialy, âgé de quarante-cinq ans ou enviroo, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a esté inhumé dans le cime- tière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20« du présent, en présence de M. Kosarge, major de la Bastille, et de M. Reilhe, chirurgien-major de h Bastille, qui ont signé. — Rosarge, Reilhe. Les registres tenus par Dujonca (ou plutôt Du Junca) sont conservés A la Bibliothèque de l' Arsenal. Nous reproduisons ici, en respectant les incorrections de Toithographe, les passages relatifs au prisonnier ma«qiié. Ë.rfrait du 1«r registre^ f» 37. — Du jeudy I8« de sept. (1698), À troi» heures après midy, monsieur de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, e« arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des lllM Sainte-Marguerite-Honorat, aient mené avecque lui dans sa litière un eniia prisonnier qu'il avet à Pignerol, lequel il feit tenir toujours maaqué, doil le I om ne se dit pas, et l'aient fait mettre en descendant de la litière dan la première chambre de la tour de la Basinnière, en attendant la nuit potf DEVANT LA CRITIQUE MODKRNF. '257 Rentrant ensuite dans son rôle de critique, le P. Gnlfet démontrait sans peine que la malheureuse victime politique, ^ inhumée sous un nom très-probablement falsifié à dessein, n'était ni le duc de Beaufort, tué par les Turcs à la défense de Candie en 1669, ni le duc de Monmouth, exécuté publi- quement à Londres en 1683. Mais il se déclarait ouverte- ment pour une version déjà indiquée dans un roman anonyme publié en 1745, à Amsterdam, sous le titre de Mémoires se- crets pour servir à Vhistoire de Perse, et qui est le premier ouvrage où il ait été fait mention de l'histoire du prisonnier masqué. Suivant ce roman et suivant le P. Griflet, le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, aurait été puni par une détention perpétuelle d'une injure grave faite à un prince du sang, un soufflet donné au Dauphin. Sa détention aurait commencé en 1683. le meltrc et mener moy mesmc, à neuf heures du soir, avec M. de Bosar- ges, un des scrgens que M. le gouverneur a mené, dans la troisième chambre sud de la tour de la Beieaudicre, que j'aves fait meubler de toute choses quelques jours avant son arrivez, en aienlreseu l'ordrede M. de Saint-Mars, lequel prisonnier sera servy et soinié par M. de Rosarge^ que monsieur le gouverneur norira. Extrait du 2» registre, ff 80. — Du mêsme jour Lundy, IC» de novembre 1*703, le prisonnier inconnu, tQ uiours masqué d'un masque de velours noi r, que M. de Saint-Mars, gouverneur, a mené avecque luy en venant des Iles Sainte-Marguerite, qu il gardet depuis longtemps, lequel setant trouvé hier un peu mal en sortant de la messe, il est mort séjour- d'hui sur les dix heures du soir, sans auoir eu une grande maladie; il ne se peut pas moins M. Giraut, nostre homonier, le confessa hier; surpris de sa mort, il n'a point res u les sacremens, et nostre homonier l'a ex- orté un moment avend que de mourir, et ce prisonier inconeu gardé depuis si longtemps, a este enterré le mardy, a quattre heures de la près midy, 20« novembre, dans le simetière Saint-Paul, nostre paro sse. Sur le registre mortuel on a donné un nom ausy inconeu, que M. de Ro arges, maior, et un véil sirurgi<'n qui hont signé sur le registre. Enn^arge, Dujonca a ajouté : « Je apris des depuis con lavet nome sur le registre M. de Marchiali, que on a paie 40 liv. danterement. » 258 LE MASQUE DE FER Voltaire ne fit point difficulté de reconnaître ses erreurs, et il les rectifia bientôt dans la septième édition de son Diction- naire philosophique, où l'histoire du Masque de fer fut ajoutée à Farticle Anecdotes, Il avoua que le prisonnier inconnu avait d'abord été enfermé à Pignerol avant de Fètre aux tlw Sainte-Marguerite et ensuite à la Bastille. Il montra sans peine que ce prisonnier ne pouvait être le comte deVerman- dois, mort publiquement de la petite vérole, en 1683, à l'ar- mée, et enterré dans le chœur de l'église d'Ârras. Il ajouta enfin ces lignes remarquables : « Il est clair que si on ne le laissait passer dans la cour de la Bastille, si on ne lui permettait de parler à son médecin que couvert d'un masque, c'était de peur qu'on ne reconnût dans ses traits quelque ressemblance trop frappante. Il pou- vait montrer sa langue et jamais son visage. Pour son âge, il dit lui-même à l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il croyait avoir environ soixante ans, et le sieur Marsolan, chirurgien du maréchal de Richelieu, et en- suite du duc d'Orléans régent, gendre de cet apothicaire, me l'a redit plus d'une fois. Enfin, pourquoi lui donner un nom italien? On le nomma toujours Marchiali. Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le P. Griflet et n'en dira pas davantage. » Voltaire ne tarda pas cependant à en dire davantage L'anecdote sur le Masque de fer fut en effet suivie d'une aA dition de l'éditeur qui parut dans l'édition du Dietionnexn philosophique publiée à Genève en 1771 : « Le Masque de fer (c'est l'éditeur qui parle) était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère avait ce goût pour le linge fin sur lequel Voltaire appuie. Ce fut en lisant les Mémoires de ce temps, qui rapportent cette anecdote au sujet de la Reine, que, me rappelant ce mine DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 259 goût du Masque de fer, je ne doutai plus qu'il ne fût son fils, ce dont toutes les autres circonstances m'avaient déjà per- suadé. » Le prétendu éditeur, qui n'est autre que Voltaire lui-même, esquisse ensuite la manière dont les faits ont dd se passer : a On sait que Louis XIII n'habitait plus depuis longtemps avec la Reine; que la naissance de Louis XIV ne fut due qu'à un heureux hasard habilement amené. Voici donc com- ment je crois que la chose sera arrivée : la Reine aura pu s'imaginer que c'était par sa faute qu'il ne naissait poin- d'héritier à Louis XIII. La naissance du Masque de fer l'aura détrompée. Le cardinal, à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, par plus d'une raison, tirer parti de ce secret; il aura imaginé de tourner cet événement à son profit et à celui de l'État. Persuadé, par cet exemple, que la Reine pout vait donner des enfants au Roi, la partie qui produisit le hasard d'un seul lit fut arrangée en conséquence. Mais la Reine et le cardinal, également pénétrés de la nécessité de cacher à Louis XIII l'existence du Masque de fer, l'auront fait élever en secret. Ce secret en aura été un pour Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal de Mazarin... » On devine le reste. Louis XIV devait ou abdiquer en faveur de son frère aîné ou le faire déclarer illégitime ; il choisit le moyen le plus sage et le plus juste pour assurer sa propre tranquillité et celle de l'État. Il n'est pas nécessaire d'être doué d'un esprit critique bien pénétrant pour remarquer la principale contradiction qui existe entre ce système développé par l'éditeur du /)tc/toniiair« philosophique, et les détails relatifs au Masque de fer, que Voltaire avait donnés tant dans ce dictionnaire que dans le Siècle de Louis XIV. Si le Masque de fer avilit '^r-'r-yrx loiTunte ans au jour de 260 LE MASQUE DE FER sa mort, arrivée le 19 novembre 1703, il était doue né vers 1643. Or, Louis XIV est né cinq ans auparavant, le 16 sep- tembre 1638. Ce ne serait donc pas la naissance du Masque de fer qui aurait détrompé Anne d'Autriche de l'idée < que c'était par sa faute qu'il ne naissait point d'héritier à Louis XIII » . Au fond, toutefois, cette contradiction n'infirme que l'ex- plication donnée à la naissance de Louis XIV. Un homme dont la vie presque entière s'était écoulée dans la solitude d'une prison n'avait peut-être pas une exacte notion du temps : le Masque de fer pouvait avoir plus de soixante ans à sa mort, et sa naissance être, comme Voltaire le supposait, antérieure à celle de son frère couronné. Il faut dire toutefois que cet âge de soixante ans s'accorde très-bien avec le système de ceux qui voient en lui, non un frère aîné, mais un cadet de Louis XIV. Tenons-nous-en, pour le moment, à l'hypothèse de Voltaire, et, avant d'entrerdanslesdétails, parlons tout de suite d'une pièce officielle qui n'est pas sans lui porter un coup assex sensible. Il s'agit d'une lettre de fiarbezieux écrite à Saint- Mars le 17 novembre 1697, et qui contient les mots sui- vants : sans vous expliquer à qui que ce soii de eequa/tit « votre ancien prisonnier. Le prisonnier, a-t-on dit, avait donc * fait quelque chose : sa naissance n'était pas son seul crime. Le ministre ne se serait pas servi de cette locution précise : ce qu'a fait votre prisonnier , dans le cas où l'inconnu n'aurait eu que sa naissance à expier. Au cours du livre dont j'ai déjà eu occasion de parier, M. Marins Topin abonde dans ce sens et s'autorise même de cette phrase pour corroborer la thèse qui lui est chère, l'iden- tification de Matthioli et de l'homme au masque, — « Quel DEVANT LA CRITIQUE MODJRNK 261 est, (lit- il, le prisonnier dont Saint-Mars connut mieux, les fautes, sut mieux ce quil avait fait i\uc Matthioli qu'il a suivi dans ses intrigues, dans ses menées? » — Singulier effet de ridée préconçue! Pourquoi Saint-Mars n'aurait il pas connu aussi bien les fautes du prisonnier qu'il n'avait pas quitté depuis plus de vingt années que celles de Matthioli? En quoi ces mots : « ce qu'a fait votre ancien prisonnier o, contien- nent-ils une révélation particulière, alors que l'inconnu d'Exilés est, lui aussi, un captif ancien; alors surtout que rien n'établit que les crimes de l'un et de l'autre ne fus- sent pas également connus de leur geôlier? Tout ce qu'on peut conclure de la phrase de fiarbezieux, c'est qu'elle porte une certaine atteinte à l'opinion de Vol- taire. Mais une thèse historique qui a pour elle le poids d'un tel témoignage, et qui s'appuie de plus sur l'autorité de Michelet, ne saurait être écartée par une fm de non-recevoir tirée de raisons aussi légères, et mérite assurément qu'on l'examine de près. VI Si le Masque de fer fut un fils aîné d'Anne d'Autriche, la seule époque qui semble pouvoir convenir à sa naissance est l'année 1631. C'est la seule du moins où se soient passés des événements qui prêtent à cette naissance quelque apparence de probabilité, et (chose singulière 1) ces événements, ren- fermés, il est vrai, dans le cercle le plus intime de la famille 15. 262 LE MASQUE DE FER royale, semblent être restés complètement inconnus de Vol- taire. Dans les premiers jours d'août 1630, Louis XIH, souffrant depuis longtemps déjà et encore affaibli par les fatigues de la campagne de Savoie, fut ramené à Lyon dans un état qui inspira bientôt de vives inquiétudes. La science médicale d'alors avait des procédés terribles et bien faits pour acheTer un homme lymphatique et toujours languissant. On le sai- gna six fois en une semaine. La fièvre qui le dévorait se compliqua d'une dyssenterie violente. Le 30 septembre au matin, on crut qu'il ne passerait pas la journée; il reçut le viatique, fit ses adieux à sa mère et à sa femme et se prépara à la mort. Le lendemain, les médecins résolurent de le sai- gner pour la septième fois. « La saignée achevée, un abcès, que les médecins n'avaient point découvert, creva et se vida par le fondement. » (Lettre du P, Suffren,) Le sang s*arrèta; le ventre, gonflé outre mesure, s'affaissa; le malade était sauvé. Bien des intrigues avaient été ourdies à la cour pendant cette maladie d'un mois, dont le résultat semblait devoir amener, avec la mort du Roi, la chute de Richelieu, Tavé- nement au trône du duc d'Orléans, et le renvoi en Espagne de la reine Anne d'Autriche. Auprès du lit du moribond, les ennemis de Richelieu avaient délibéré sur ce qu'ils feraient du ministre; la Reine mère avait pris des mesures pour le faire arrêter aussitôt que le Roi aurait fermé les yeux; elle avait mandé en hûte son second fils, afin qu'il fût tout prêt à recueillir le pouvoir, qu'elle comptait bien partager avec lui. De leur côté, les amis de la jeune reine ne s'étaient pas endormis, et l'on prétend que sa dame d'atours, la comtesse de Fargis, avait écrit à Gaston pour lui rappeler an projet déjà ancien, qui consistait à épouser la veuve de son frère. DEVANT LA CRITIQUE MODEHNE. 263 Ce projet autrefois caressé, Gaston, qui se croyait la main sur la couronne, l'accueillit avec tiédeur : il mettait d'ailleurs la Reine dans la dépendance absolue de sa belle-mère, qu'elle détestait. Les amis d'Anne d'Autriche comprirent bien vite qu'il n'y avait pour elle qu'une planche de salut. Pour qu'elle restât en France et toujours maîtresse du pouvoir, il sufOsait qu'elle fût enceinte au moment du décès de son mari. Elle le fut. Elle le fut; Richelieu l'atteste : car on a les raisons les plus fortes de lui attribuer la paternité de ce curieux petit journal qui fut publié en 1648 et qui relate « le grand orage de la cour es années 1630 jusques à 1644 ». Fùt-il d'une autre main, ce terrible petit livre, comme l'appelle M. Miche* let, n'en serait pas moins riche en révélations, en détails intimes, marqués d'un caractère de vérité naïve. Pour qui sait lire et comprendre, il est évident que le cardinal fut de très-bonne heure au fait de la grossesse de la Reine. Rapprochés, les événements prennent une terrible signiflcalion. La journée des Dupes (il novembre 1630) venait de mettre en déroute toutes les cabales hostiles à Riche, lieu, celles des deux reines et celle de Gaston. Maître de la situation, le cardinal en profite aussitôt pour faire exiler la comtesse de Fargis, et la Reine s'écrie : « Je ne lui pardon- nerai jamais I » Le 3 janvier 1631, Anne apprend qu'on songe à la priver de son apothicaire; elle s'épuise en efforts pour le retenir. L'ambassadeur d'Espagne va, de sa part, trouver le cardinal; il le conjure de faire en sorte que Michel Danse soit laissé près de sa maîtresse. Le maintien de cet apothicaire est négocié comme uneafTaire d'État. La Reine dit hautement « que M. le cardinal veut lui ôter son apothicaire pour la faire mourir, afin que le Roy puisse épouser madame de Gombalet », nièce du 204 LE MASQUE DE FER ministre. Il est bien clair qu'elle ne croit pas un mot de ces abominables projets, et que si elle attache tant de prix à la conservation de Michel Danse, ce n'est pas par crainte d'un attentat aussi inutile qu'impossible contre sa vie, mais en vue des services qu'elle attend de ce praticien, services que le cardinal prévoit et qu'il va bientôt laisser deviner. Le 7 janvier, un accommodement intervient. Louis XIII consent à laisser à la Reine son apothicaire pour deux mois, à la condition que cet homme n'entrera au Louvre que lors- qu'il portera des remèdes à sa maîtresse, auquel cas il sera accompagné du médecin et présenté par madame de Sénecé, et à la condition de plus qu'il ne verra point la Reine hors du Louvre. Le même jour, la Reine se dit indisposée et refuse d'accom- pagner le Roi à la comédie : même refus le lendemain. N'est- il pas clair que Richelieu, en relevant ces détails insigni- fiants, a un but qu'il ne dit pas: signaler les progrès de la grossesse? Bientôt, il envoie méchamment prendre des nou- velles de la Reine, que cette surveillance obstinée embarrasse et taquine. Mais, subitement, cinq ou six joursavant Pâques, tout change, et les rôles s'intervertissent. C'est la Reine qui fait maintenant prévenir le cardinal qu'il peut l'aller voir et qu'il recevra bon accueil. Richelieu devine aisément le motif de ce subit revirement : c'est que la Reine est dé* livrée. « Cinq ou six jours auparavant, madame de Sénecé dit à M. le cardinal que la Reine disoit que, quand il voudroit l'aller voir, il seroit le bienvenu. Elle luy dit cela sur ce que, quand on pensolt qu'elle fust grosse, il envoya deux ou trois fois Fabbé deBeaumont sçavoirde madame de Sénecé com- ment la Reine se portoit et si l'on avoit encore cette opinion, parce que M. Bouvart croyoit qu'encore qu'il luy fust arrivé DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 265 [juelque accident, elle ne laissoit pas de demeurer grosse'. » Cela se passait, nous l'avons dit, cinq ou six jours avant Pâques, qui, en 1631, tomba le 10 avril. Si la Reine se lilessa, en elTet, ce serait donc dans les premiers jours d'avril i|ue Taccident aurait eu lieu. Dans la pensée de Richelieu, le Roi n*était pour rien dans cette grossesse. Autrement, à quoi bon cette surveillance, ces visites taquines, ces eflbrts pour enlever à la Reine le serviteur qui doit empêcher sa faute d'éclater au grand jour? Les faits d'ailleurs parlent d'eux-mêmes. Louis XIII avait quitté sa femme en mai 1630; il ne la revit qu'à la fîn d'août, déjà exténué autant par les remèdes que parla mala- die, drogué chaque jour, saigné à blanc. En un. an, l'impi- toyable Bouvart le fit saigner quarante-sept fois; il lui fit prendre deux cent douze médecines et deux cent quinze lave- ments*. Qu'on juge des effets d'un tel régime I Bientôt, du reste, Richelieu livre le fond de sa pensée et lève les derniers voiles; on va savoir pourquoi la Reine a tant insisté pour qu'on lui laissât son apothicaire : c Le 3 may, madame Bellier a dit au sieur cardinal, en grandissime secret, comment la Reyne avoit été grosse der- nièrement, qu'elle s'étoit blessée, que la cause de cet accident cstoit un emplastre qu'on lui avoit donné, pensant faire bien. Depuis, Patrocle (récuyer de la Reine) m'en a dit autant et les médecins ensuite ^ » L'indiscrète confidente qui livrait ainsi au cardinal les secrets les plus intimes de l'alcôve royale n'est autre que cette première femme de la Reine, qui plus tard s'appela ma- ' Journal, ap. Archives curieuses de Vhist, de France, coll. Gimbcr et Danjou, t. V, p. 44. • Archives curieuses, t. V, p. 63, note. » Ibid.j p. il. Saint-Simon, édit. Sau»«let, 1. 1, p. 24l. 266 LR MASQUE DE FER dame de Bcauvais , et qui joua un si grand rôle dans les entre- prises amoureuses dont le cœur d'Anne d'Autriche fut l'objet aussitôt après son veuvage. C'est elle qui servit les témérités du marquis de Jarzé; c'est elle aussi qui éveilla les sensda jeune Louis XIV et l'initia à de précoces débauches ^ Nous avons tracé ailleurs le portrait de cette Messaline d'antichambre, aussi habile à satisfaire ses propres passions qu'à favoriser celles des autres. Quoique laide et borgne, elle ne chôma jamais d'amants; elle les acheta quand sa jeunesse ne safBt plus à les attirer^. Brienne, Saint-Simon et madame de Not- teville témoignent de l'empire que cette femme éhontée exerçait sur sa maîtresse. Mazarin fît de vains efforts pour contraindre la Reine à s'en séparer. Il y parvint un moment, après- la scandaleuse affaire de Jarzé; mais Cathau (c'était le nom familier que la Reine aimait à donner à sa confidente) reparut bientôt à la cour, mieux établie et plus solide que jamais. La fière Anne d'Autriche souffrait que cette femme lui parlât avec l'autorité et parfois même avec le ton impé- rieux et grondeur d'un subalterne qui se sent indispensable. « Elle était, a dit la princesse palatine, mère du Régent, en possession de secrets qui forçaient la Reine à compter avec elle^ » Mot bien grave et qui donne à penser I Si la Reine, eu avril 1631, ne se blessa point, contrairement à ce qui lut dit à Richelieu, et si l'enfant qu'elle portait dans son sein vint à terme, elle avait sous la main, en Catherine Bellière, la femme qu'il fallait pour mener à bien, au milieu de taut ' Voir notre étude sur le mariaj^e d'Anne d'Autriche ot de Mazarin. ^ Elle payait bien ses amantSy dit une note mise en marge des chansons manuscrites de la vieille cour. (Voir Mémoires de tirienne l- jeune, t. II, p. 48, note.) ' Correspondance publiée par M. Brunet, t. I, p. 287. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 267 d'argus, la difficile entreprise de mettre au jour, de cacher, d'élever cet enfant. M. Michelet, qui a couru sur cette aven- ture, comme il court sur tous les problèmes de l'histoire, en y jetant des éclairs qui éblouissent plutôt qu'ils n'éclairent, M. Michelet, lui aussi, pose ces deux questions qui se présen- tent naturellement à l'esprit : L'enfant vint-il à terme? Cet aîné de Louis XIV n'est-il pas le fameux Masque de fer? « Dans cette hypothèse, dit encore l'illustre historien, il faudrait faire remonter plus haut le commencement de la grossesse ^ » Cela est parfaitement juste. La Reine ayant été délivrée vers le 4 avril, sa grossesse, si elle ne se blessa point, devait remonter aux commencements de juillet 1630. A cette date, il est vrai, Louis XIII était séparé d'elle depuis plus de deux mois ; mais il n'était pas encore en danger de mort, et elle n'avait point à être enceinte l'intérêt politique qu'on lui prêle. Là n'est pas, du reste, la seule pierre d'achoppement du système. Comment a-t-on pu tromper Richelieu, si clair- voyant, si intéressé à bien voir, et qui surveillait de si près ce qui se passait chez la Reine? Quand on lit avec soin les détails que nous avons empruntés à son Journal et rappro- chés pour en faire sortir l'intention cachée, on reste con- vaincu que, dans sa pensée, la grossesse de la Reine était peu avancée le jour où elle fut délivrée. C'était aussi, comme on l'a vu, l'opinion de Bouvart, puisqu'il pensait « qu'encore bien qu'il lui fût arrivé quelque accident, elle ne laissoit pas de demeurer grosse » . Enfin, Monsieur lui-même, qui lui aussi a dû être bien instruit^ Monsieur semble avoir partagé la conviction du cardinal et du médecin. Autrement, com- ment expliquer ce propos que Richelieu met dans sa bouche quelques mois après l'avortement de la Reine : « qu'on avait ' M. Michelet veut dire : « plus haut que l'époque de la maladie du Roi. » 26S LE MASQUE DE FER fait revenir madame de Chevreuse pour donuer plus de moyens à la Reine de faire un enfant' »? Ce root ignoble prouve tout à la fois qu'il ne pensait pas que Tenfant eiistàt déjà, et qu'il croyait toujours la Reine très-disposée à donner, coule que coûte, un héritier au trône. Quelque pressantes que soient ces vraisemblances, il faut reconnaître que le Journal de Richelieu prête à la supposition de Voltaire une base d'argumentation assez sérieuse pour qu'on soit autorisé à l'examiner dans les détails. De ce qu'un fils serait né à la Reine à Tinsu de Louis XIH, il n'en résul- terait pas nécessairement que ce fils fût le Masque de fer. Il faudrait de plus, pour le prouver, établir que ce prince a été, dans sa prison, entouré de soins, d'égards, de sollicitudes, de respects Indiquant son illustre orgine. C'est bien là, en eflut, ce qu'on a toujours avancé, mais à tort, comme on va le voir. Avant d'entrer dans ces particularités, remarquons que Voltaire s'est toujours refusé à croire que le prisonnier in- connu pût être un frère jumeau ou cadet de Louis XIV. Cette supposition a été exprimée pour la première fois dans une lettre dont il a certainement eu connaissance, et que ses édi- teurs de Kehl ont combattue en ces termes : Il se répand une lettre de mademoiselle de Valois, écrite au doc, depuis maréchal de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris de mm père, à érieux d'authenticité. Le prisonnier ne fut ni un prince ni même un personnage considérable. Aucun des faits sur les- quels cette thèse s'est appuyée ne soutient l'examen : égards respectueux, tahle princière, linge d'une finesse extraordi- naire, soins donnés directement par le gouverneur visite d'un ministre au captif, tout cela est de pure invention ou s'explique par les usages aujourd'hui connus de la Bastille. Le prisonnier fut traité exactement comme l'étaient tous ceux qui étaient condamnés au secret absolu. Nous le répétons, sans le masque qu'on l'astreignit à porter, et qui s'explique d'une façon très-simple, sa douloureuse histoire n'eût jamais franchi ks murs de la Bastille : elle fût restée aussi ignorée et l'objet d'aussi peu de commentaires que celles de tant d'autres coupables, détenus et inhumés sous de faux noms, et dont personne n'a jamais songé à sonder la ténébreuse destinée. Son nom véritable, sa qualité, son crime, nous n'avons point à nous en expliquer. Les deux systèmes qui seuls aient cours encore aujourd'hui sur le Masque de fer sont égale- ment erronés : c'est là tout ce que nous avons entendu établir. Voici toutefois qui peut jeter quelque jour, non sur ' Heiue rctroso'^rUrc d'avril IS)V. DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 291 son idtîntité, mais sur sa qualité et les motifs de sa détention. Les hôtes de la Bastille étaient répartis dans les tours suivant la nature de leurs crimes. « On mettait ensemble, dit M. Ravaisson, les espions avec les espions, les voleurs avec les voleurs, les empoisonneurs avec les empoisonneurs*. » Or, le Masque de fer était logé à la Bastille dans la tour qu'habita un instant, en même temps que lui, l'espion Con- stantin de Renneville, et à Tétage immédiatement supérieur*. On peut donc conjecturer, avec une grande vraisemblance, qu'il était puni pour fait d'espionnage. On peut admettre de plus qu'il était dépositaire de graves secrets intéressant le ^gouvernement français, soit qu'il les eût surpris, soit qu'on les lui eût confiés. Ainsi s'expliquerait le secret rigoureux auquel il fut soumis dans ses diverses prisons ; mais il n'était certes ni plus important à garder ni de plus haute extraction que le moine également inconnu qui habita, lui aussi, le donjon de Pignerol et qui, comme lui, fut jusqu'à sa mort soumis au secret absolu. C'est son obscurité même qui a épaissi les ténèbres qui couvrent son origine, son crime et son nom véritable. Les ministres successeurs de Louvois qui, sur les registres du secrétariat de la maison du Roi, l'ap- pelaient simplement « le prisonnier de Provence », auraient sans doute été bien empochés de le désigner autrement. Cette ignorance des dépositaires de l'autorité était la mêmeàTégard de beaucoup d'autres prisonniers : on en peut juger par les demandes de renseignements sur leur compte que Louvois * Introduction aux Archives de la Battille, p. xviii. 2 Payé par le ministre français pour surveiller le prince d*Orange, Renneville fut convaincu d'avoir reçu de l'argent de ce dernier. A la Bastille, il était la mouche du gouverneur; c'est pour cela sans doute qu'on lui laissait un peu plus de liberté qu'à son voisin de captivité, le Masque de fer. 293 LE MASQUE DE FER adressait à Saint-Mars, par celles que Colbert envoyait à M. de Besmaus^ Dans les prisons d*État, mieux que partout ailleurs, le temps faisait vite son œuvre. La Bastille était placée sous la surveillance du ministre qui avait Paris dans son département, mais chaque secrétaire d'État pouvait y envoyer des coupables. Quand la détention se prolongeait, quand le ministre qui l'avait ordonnée venait k mourir, l'oubli s'étendait rapidement sur le condamné. Ce fut là le sort da Masque de fer. Louvois et Saint-Mars emportèrent probable- ment dans la tombe le secret des motifs de sa détention, li tant est même que Saint-Mars l'ait connu, ce que rien ne prouve'. Et quand, un demi-siècle après la mort de cet obscur criminel, Timagination de Voltaire eut bâti le roman qu'on connaît, il n'y avait plus à la Bastille ni ailleurs per- sonne qui fût en état de dire avec certitude ce qu'était Tin- connu mort en 1703, dans la troisième Bertaudîère. Le mys- tère était d'autant plus impossible à percer qu'il n*y avait jamais eu de mystère, pas d'autre du moins que celui qui pesait indistinctement sur tous les prisonniers mis au secret absolu. On le voit, la solution à laquelle nous arrivons sur le pro- blème historique qui fait l'objet de cette étude n'est pas de nature à satisfaire complètement la curiosité publique. An personnage factice que Tou a baptisé du nom de Masque de fer, elle ne substitue point un être réel et dont la vie et les aventures soient nettement déterminées : elle n'a qu'un mérite, > On lit ce qui suit dans le mémoire sur les prisonniers renfemiét à la Bastille, envoyé par Besmaus k Colbert, le S septembre 1664 : « M. PiM ' Je ne sçay pourquoi (il est détenu), si ce n'est qu'il ait parlé contre M. ds Ratabon, à ce qu'il dit. » Ainsi le ministre et le souvemeur ignoraient les motirs de la détention et étaient forcés, pour s'en instruire, deconwller le priaonnier lui-même. 3 Saint-Mars mourut en 4708, dans sa quatre-vingt-deuxième année* DEVANT LA CRITIQUE MODERNE. 293 c'est d'être l'expression de la vérité ; et la vérité est presque toujours moins attrayante que la fiction. Qu'y a-Ml, en eSet, au fond de cette histoire? Un fait très-simple et très- vulgaire, sur lequel l'imagination populaire s'est plu à broder une légende. SUR MATTHIOLI ET LES DERNIERES EXPLICATIONS DONNÉES A L'ÉNIGME DU PRISONNIER MASQUÉ La solution à laquelle j'arrive dans l'étude qui précède n'est pas de celles qui s'imposent nécessairement à l'esprit et qui plaisent à tout le monde. Précisément parce qu'elle est toute négative et qu'elle rompt avec la tradition, une telle solution ne fait pas l'alTaire des curieux. On s'est habitué à croire que riionimo au masque était un grand personnage, victime de la raison dTLtat ou d'une rancune royale; on n'aime pas à reconnaître qu'on a été dupe d'une chimère, qu'on s'estpas- sioniié pour un personnage imaginaire. Ainsi s'explique la faveur avec laquelle est accueilli quiconque apporte une solu- tion ('onfornie aux données généralement admises. Je ne saurais donc m'étonner ni qu'un écrivain distingué ait repris, au sujet de l'énigme du Masque de fer, la vieille explication du baron de Ileiss et de Delort, ni du succès qui a accueilli cette résurrection accomplie avec beaucoup d'art. Je fais ici allusion à l'ouvrage de M. Marius Topin, livre cou- MATTIlIOLl ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 295 ronné par TAcacIémie française, et qui compte aujourdliui cinq éditions. Ce livre, je l'ai combattu lors de son apparition, et il s'en est suivi une polémique que je n'entends pas renou- veler ici. J'ai pour M. Topin, pour son esprit ingénieux, élevé, consciencieux, la plus parfaite estime; il possède la plupart des qualités qui font l'historien : la sagacité, la pa- tience, l'érudition. Je me bornerai donc à extraire de l'Étude où j'ai essayé de réfuter son ouvrage^ les raisons les plus décisives, et j'aurai soin de dépouiller cette critique de tout caractère agressif, de la rendre autant que possible imper- sonnelle. Son livre n'est pas précisément l'histoire du vrai Masque de fer; c'est plutôt celle des principaux personnages à qui l'imagination populaire a attribué ce titre, et cette histoire est des plus curieuses; elle révèle une foule de f^its intéres- sants ; mais elle aboutit, après de longs préambules ôt de nom- breuses hésitations, à une conclusion déjà bien des fois pré- sentée et toujours réfutée avec avantage, à savoir que l'énig- matique personnage mort à la Bastille le 9 novembre 1703 n'était autre que le comte MatthioH, puni par Louis XIV de sa trahison dans l'affaire de la cession de Casai. Cette conclusion, selon moi, n'est nullement fondée. M. Marins Topin a fourni lui-même une moitié de la démons- tration, en prouvant par deux lettres précieuses, et dont la découverte est la plus importante de toutes celles qu'il a faites, que Matlhioli n'avait point été, en 1681, conduit par Saint-Mars de Pignerol à Exiles, et qu'il était encore à Pi- gnerol à la date du 27 décembre 1693. Je crois avoir apporté la seconde moitié de la preuve, en établissant, non par des raisonnements, mais par un document officiel, qu'à la même * Voir la Note complémentaire qui termine le présent volume. 296 sua MATTHIOLI époque, quand Matthioli résidait à Pignerol, un détenu mys* térieux, sur qui dès lors Timagination populaire bâtissait d'étranges romans, était, et depuis longtemps déjà, tantàExiles qu'aux îles Sainte-Marguerite, soumis à la garde la plus vigi- lante de Saint-Mars; qu'en conséquence Matthioli et lui sont deux, et qu'ainsi le problème reste tout entier et toujours aussi impénétrable que jamais. H ne se peut rien de plus clair que la question ainsi posée; la plus légère attention suffit pour la comprendre. Dans l'étude qui précède, j'ai déjà dit un mot des deux dépèches découvertes par l'auteur de Y Homme au manque de fer : j'y reviens ici pour en discuter la portée. La première fut adressée par Saint-Mars al'abbé d'Estrades, le 25 juin 1G81. Saint-Mars annonce à cet abbé son prochain départ de Pignerol et sa nomination au gouvernement d'Exi- lés. c J'ai reçu hier seulement mes provisions de gouverneur < d'Exilés avec deux milles livres d'appointements; Ton m'y « conserve ma compagnie franche et deux de mes lieutenants^ « et j'aurai en garde deux merles que j'ai ici, lesquels n'ont <£ point d'autres noms que messieurs de la tour d'en bas; <( Matthioli restera ici avec deux autres prisonniers. Un de « mes lieutenants, nommé Yillebois, les gardera, et il a un « brevet pour commander en mon absence à la citadelle ou a au donjon jusqu'à ce que M. de Rissan revienne, ou que Sa « Majesté ait pourvu à cette lieutenancc du Roi. » Voilà un fait nouveau et considérable. Matthioli n'a point suivi Saint-Mars à Exiles : il est resté à Pignerol. Il n'est point mort au mois de janvier 1687, comme je l'avais pensé antre- fois, et comme M. lopin lui-même l'avait pensé et affimié d'a- près moi. A la fin du mois d'avril 1687, Saint-Mars passe d'Exilés au ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 297 gouvernement des îles Honorât et Sainte-Marguerite. A cette époque, Matthioli est toujours à Pignerol. Il y est encore le 27 décembre 1693. C'est ce qui résulte d'une lettre non moins importante que la première, découverte aussi par M. Topin, et adressée, à cette date, par le ministre au sieur Laprade, qui depuis le 23 juillet 1692 (c'est du moins M. To- pin qui dit cela) avait pris le commandement de Pignerol, laissé vacant par la mort du sieur de Yiliebois : a Vous n'avez qu'à brusler ce qui vous reste des petits morceaux des poches sur lesquelles le nommé Matthioli et son homme ont escrit, et que vous avez trouvés dans la dou- blure de leurs justaucorps où ils les avoient cachés. » Dans une autre lettre, en date du 26 février 1694, le même ministre, Barbezieux, annonce à Saint-Mars l'envoi prochain aux îles Sainte-Marguerite de trois prisonniers d'État qui se trouvent dans le donjon de Pignerol. Il lui demande s'il a des lieux sûrs pour les enfermer, et il ajoute, dans une missive du 20 mars suivant : « Vous savez qu'ils sont de plus de conséquence, au moins un, que ceux qui sont présentement aux îles, et vous devez, préférablementà eux, les mettre dans les prisons les plus sûres. » M. Topin conclut que parmi ces trois prisonniers se trou- vait Matthioli, et qu'il est celui qui est considéré comme étant de plus de conséquence que les autres inconnus alors cap- tifs aux îles Sainte-Marguerite, celui qui est désigné par ces mots : a au moins un. » C'est là une pure hypothèse. En quoi cette lettre de Barbezieux, en quoi cet envoi de trois prison- niers qu'elle annonce prouvent-ils que parmi eux se trouvftt r l'homme que, plusieurs années après, en 1698, Saint-Mars conduira à la Bastille*? En quoi cela montre-t-il que Matthioli * La prétendue preuve résulte uniquement du rapprochement que voici : dans sa leare à l'abbé d'Estrades, Saint-Mars écrit : c Matthioli restera à 17. 298 sua MATTHIOLI soit cet homme? M. Topin constate lui-même (p. 398) que depuis la dépèche de 1693, concernant ce que cet Italîea écrivait sur les poches de son justaucorps, on cesse de le nommer; son nom disparaît pour toujours de la correspon- dance officielle : aveu important et dont il faut prendre acte, car il donne lieu de conclure à la mort de Matthioli. Un fait seulement résulte avec certitude des missives qui viennent d'être citées : c'est qu'au 27 décembre 1693, Mat- thioli est encore à Pignerol. Si donc on démontre qu*à cette date, et depuis plusieurs années déjà, un prisonnier mysté- rieux, bien plus mystérieux que Matthioli, était avec Saint- Mars aux îles Sainte-Marguerite, on aura renversé tout l'écha- faudage laborieusement construit par M. Topin. Cette preuve, la voici. Elle résulte d'une lettre que cet écrivain ignorait au moment oii il imprimait son livre, lettre en date du 8 janvier 1688 et adressée par Saint-Mars à Loa- vois. Je la reproduis textuellement, avec sa vicieuse ortho- graphe : Monseigneur, Je me donncray Ihonneur de vous dire comme j'ay mis mon prison- nier quy est toujours valtudinaire à son ordinaire dans Punne des deux nouvelles prisons que j*ay fait faire suivant vos commandemant. EUes sont grandes, belles et claire, et pour leur bonté je ne croy pasqaMl y en ait de plus fortes ny de plus asseurés dans Purope, et maismemant pour tout ce que peut regarder les nouvelles de vive voix de prêt et Pignerol avec deux aulret prisonniers. » Il écrivait cola en juin 4681 . Plus tard, en 1694, trois prisonniers sont envoyés aux lies Sainte-Marguerite. M. Tcpin conclut que ce sont les mémts qui avaient été laissés à Pignerol treize ans auparavant, et que Matthioli est un des trois. Mais en treize ans, que d'événements ont pu se passer I que do prisonniers inconnus être envoyés à Pignerol ! Qui, peut affirmer que Matthioli fut parmi les trans- férés? On verra plus loin, par les deux pièces analysées en note, page 3S0, qu'il mourut vraisemblablement au moment de partir pour les Ues ou en y arrivant. ET LES DEUNIÈUES EXPLICATIONS. 299 Mars? Mais elle résulte aussi, et jusqu'à révi- dence, de tout ce que nous avons dit du traitement dont étaient l'objet les prisonniers de Saint-Mars à Pignerol, àT^x- ception de Fouquct, de Lauzun et de Matthioli. » Ceci est imprimé à la page XM du volume. L'auteur oublie que quelques pages plus haut (page 309), il nous a appris que Matthioli, d'abord désigné sous le faux nom de Lestang, avait longtemps habité la tour dite d'en bas, avec un moine jacobin. Il était alors traité exactement comme ce moine, qui fut l'un des deux merles emmenés par Saint-Mars de Pignerol à Exi- les. On les avait mis ensemble par économie, a afin, disait Louvois, d'éviter l'entretien de deux aumôniers* ». Le moine était à moitié fou; il montait tout nu sur son lit et y criait, à pleins poumons, « des choses sans rime ni raison ». Voilà l'explication la plus raisonnable du mot merle, employé par Saint-Mars. Du reste, Matthioli n'était pas beaucoup plus rai- sonnable que le moine : il donnait les signes d'un commen- cement d'aliénation mentale; il s'emportait contre son geô- Her; il riiivectivait. Le lieutenant Blainvilliers le menaçait d'une rude discipline « s'il n'était plus sage et modéré dans ses paroles >>, et Saint-Mars écrivait au ministre, qui approu- ' Louvois se ravisa plus tard, et il donna l'ordre à Saint-Mars de séparer les deux prisonniers et de les mettre au secret le plus absolu. Le gouver- neur repondit, par lettre du 14 mars 1682, qu'il les garderait à l'avenir aussi sévèrement et exactement qu'il avait fait autrefois pour Fouquet et pour Lauzun. Voilà encore qui contrarie le système de M. Topin. Cette lettre prouve en effet que les deux merles n'étaient point des prisonniers insignifiants, comme il le dit, puisqu'on les gardait avec autant de soins qu'autrefois Fouquet et Lauzun. ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 309 Tait ses procédés : « J*ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin, qu'avec cela on rendait les extra- vagants honnêtes, et que, s'il ne le devenait, Ton saurait bien le mettre à la raison ^ » Voilà les aimables procédés dont Matthioli fut Tobjet à Pi- gnerol. Loin que ce traitement fût exceptionnel, et semblable à celui dont on usait envers Fouquet et Lauzun, il fut au contraire très- grossier, analogue de tous points à celui qu'on infligeait aux prisonniers ordinaires, aux merles con- damnés au secret absolu, et qui se permettaient de troubler par leurs cris le repos delà citadelle. Si Matthioli fut en effet, ce que rien ne prouve, un des trois prisonniers transférés, en 1694, de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite, on a pu voir que, dès l'année suivante, le régime auquel il était sou- mis ne différait en rien de celui de ses quatre compagnons d'infortune. Frais d'entretien, surveillance, nourriture, tout leur était commun : point de nuances entre eux sous tous ces rapports. La politesse dont on faisait preuve envers ces détenus, et dont, on l'a vu, Matthioli ne ressentit guère les effets pendant son séjour à Pignerol, prouverait même qu'il n'était pas du nombre de ces prisonniers. Il faut insister sur cette complète parité de traitement, car elle contredit une opinion généralement acceptée sur la foi de Voltaire et reproduite par M. lopin. J'ai promis tout à l'heure d'en fournir encore une preuve décisive. On alu|>lus haut la première, qui est une dépêche de Pontchartrain. Voiei la seconde; je la tire d'une pièce curieuse dont j'indique la source en note, source qui est la même que celle de la lettre si concluante de janvier 1688. C'est sur l'original même que je copie : 1 Lettre du S 5 octobre 4680, datée de Pignerol. 310 SUR MATTinOLI Vo>ski(;nel'r, Voii'^ me commandes de vous dire commant l'on en euze quand je suis apsent, ou malade, pour les visites et précautions qui se font iouriK'lliMiiaiit aux prisonniers qui sont commis à ma garde. Mrs <](Mi\ litMitenant servent à nianjer aux heures réglées, ÎDsy qu'ils iiu' l'ont \vu pratiquer, et que je fais encore très souvent lorfr- (juc ie mo porte bien ; et voisy <-ommant, Monseigneur. Le premier vena (le Tn«»s lieutenant quy pranri>:oiuiierquy luy remet lionnesteinent les plats et as- siettes (lu'il a mis les unnes sur les autres, pour les donner entre les mains du lieutenant quy ne fait que de sortir deux portes pour les remettre à un «le mes sergents qui les resoit pour les porter sur une table à deux pas de là, ou est le segond lieutenant qui visite tout ce quy entre et sort de la prison, et voir s'il n'y a rieii d'écrit sur les vaisselles; et apr^s que Ion luy a tout donné le uésésaire, l'on fait la visite dedant et «lesous son lit, et de là aux grilles des fenestresde sa chambre, et aux lieux, insy que par toute sa chambre, et fort sou- vent sur luy; après luy avoir demandé fort sivilement s'il na pas besoin d'autre chose, Ion ferme les portes pour aller en faire tout au- tant aux au Ires prisonniers. Deux fois la semaine, Ion leurs fait changer de linge de table, insy que de chemise et linges dont ils se servent, que l'on leurs donne et retire par compte après les avoir tous bien visités. Lon peut estre fort atrapé seur le linge qu'on sort et entre pour le service des prisonniers <\m sont de considération, comme l'en ay eu (pji ont vouleu corompre par argèn les blanchiseuze qui m'ont avoué quels navoit peu faire ce que Ion leurs avoit dit, attandu que je fesois moiillier tout leurs linge en sortant de leurs chambre, et lors(|u'il étoit blanc et demy sec, la blansicheuse venoit le passer et detirer chez moy en présence d'un de mes lieutenant quy enfermoit les paniers dans un coffre ieusque a se que l'on le remit aux vallets de messieurs les prisonniers. Dans des bougies il y a beaucoup a se mé- fier : ien ay trouvé ou il avoit du papier au lieu de mèche en la rom- l)ant, ou (luand lon s'en sert. J'en envoies (envoyais) ageter à Turin à des boutiques non affectée. Il est anssy très dangereux de sortir da ruban de chcs un prisonnier seur lequel il écrit comme seur du linge sans quon f-en apersoive. Feu monsieur Fouquet fesoit de beau et bon papier, seur lequel ie luy laisois écrire, et après jalois le prandre la nuit dans un petit sae- chet qu'il avoit cousu au fond de son au de chose que j'envoiesà fea monseigneur votre père. ET LES DERNIERES EXPLICATIONS. 311 (Le commencement de la seconde feuille a été déchiré par inadvertance ; il ne reste que ce qui suit :) en rhon quy il y a quy a leurs des prisons, dont je ne veux pas q. . .on entende une voix. Four dernière précausion, l'on visite de temps à autre les prison- niers de iour et de nuit à des eures non réglées, ou souvent l'on leurs trouve quil ont écrit seur de mauvais linge quy ny a queux qui le saures lire, comme vous aves veu par ceux que ie eu Ihonneur de vous adresser. — S'il faut que je face, Monseigneur, autre clioze pour mieux remplir mon devoir, je feray gloire loule ma vie de vous obéir avec le maime respect et soumission que je suis, Monseigneur, Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur. DE Saint-Mars. Aux Isles, ce 6° janvier 1696. Dans le haut de la lettre, une plume très-fine a tracé le sommaire de la réponse qui devait être faite à Saint-Mars : Le Roy a esté bien aise de scavoir les mesures qu'il prend, aux- quelles S. M. n'a pas jugé à propos de rien adjouter, et S. M. lui re- commande de les faire observer. Ce curieux document jette une pleine lumière sur la ques- tion qui s'agite en ce moment*. Il montre clairement que les ' Les originaux de celte lettre et de celle de janvier 4688 qui pré- cède m'ont été communiqués par M. Mauge-du Bois-des Entes, conseil- ler honoraire à la cour d'appel d'Orléans. Avant de me les soumettre, il les avait fait connaître déjà à M. de Monmerqué, qui les avait imprimés au tome III des Documents historiques tirés des collections manuscrites delà Bibliothèque nationale et des Archives. Le haut de la seconde feuille de la lettre de 1 696 a été déchiré par inadvertance, et probablement par un domes- tique, qui, voyant ce papier sur 1« bureau de son maître et le jugeant sans importance, en a pris un morceau pour allumer une bougie. Ce fait ma été attesté par feu M. Mauge. Il n'y a pas d'autre mystère dans cette lacune. 312 SUR MÂTTUIOLI cinq captifs inconnus des îles Sainte-Marguerite recevaient du gouverneur un traitement, des soins, une nourritore absolument identiques; qu^ils étaient soumis à la même sur- veillance. On commençait la visite par c Vennen prisonnier i; après quoi Ton fermait les portes de son cachot, « pour aller en faire autant aux autres ». Tous subissaient le sort des dé- tenus condamnés au secret absolu, sans distinction entre eux, sans faveur exceptionnelle, sans régime particulier pour aucun, pas même pour le plus ancien en date. Une autre observation non moins intéressante ressort de cette dépèche : elle exclut toute possibilité que FancieD pri- sonnier dont elle fait mention puisse être Matthioli : On se souvient que, dans la dernière lettre oii il soit nommé, et qui est du 27 décembre 1693, le ministre Barbezieux recommande de brûler les morceaux des poches où Matthioli et son homme ont écrit. Matthioli a donc un domestique, compagnon de son étroite captivité; il en a un dès 1684, comme on Tapprend par une missive du 1**^ mai de cette année, missive qui nous montre ce valet prenant fait et cause pour son maître et puni de son emportement; il en a encore un en 1693, ainsi qu'on vient de le voir. M. lopin insiste fortement sur ce point : « J'ai le droit, di^il, de faire une distinction capitale entre le prisonnier qui a un valet et celui, tel qa'Eustache d'Auger, qui sert de valet à Fouquet. Matthioli a un valet. Matthioli est le seul prisonnier un peu considérable qu*ait laissé Saint-Mars à Pignerol. » 1^. Voilà donc qui est bien entendu. Matthioli a un valet; il % «^ n'est pas traité sur le même pied que ses vulgaires oompa- ^ gnons d'infortune, conda mnés à la réclusion solitaire. Eh bien, le prisonnier dont il est question dans la lettre da 6 janvier 1696, ce prisonnier que M. lopin revendique et déclare être ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 313 évidemment VRomme au masque', ce prisonnier n a pas de valet; il ne jouit pas de plus de privilèges que ses voisins, captifs dans le même donjon de Sainte-Marguerite ; il se sert lui-même; un lieutenant du gouverneur lui apporte sa nourri- ture, comme il le fait pour tous les autres ; le prisonnier a pris soin d'empiler les plats et les assiettes qui ont servi à son repas précédent ; il les remet lui-même entre les mains du lieutenant. Certes, il suffît de lire, même superficiellement, tout ce passage pour se convaincre que l'homme qui se sert ainsi lui-même, qui en est réduit à ces petits détails déménage que la lettre décrit, n'a pas de domestique à son service. Donc, puisque le signe distinctif de Matthioli est le valet attaché à sa personne, l'inconnu désigné dans la lettre de 1696, et dont M. Topin reconnaît les droits incontestables au Masque de fer, cet inconnu n'est pas Matthioli. C'est un prisonnier quelconque, de mince extraction probablement, traité sans plus de soins ni d'égards que ses compagnons de captivité, comme le prou- vent clairement les mots : c pour aller en faire tout autant aux autres prisonniers. » Notons que, selon l'écrivain que je réfute ici, le traitement assez dur appliqué, dans le principe, à Mat- thioli alla toujours s'adoucissant à partir du moment où Louis XIV, en prenant définitivement possession de Casai, eut réparé l'échec que ce traître avait infligé à sa politique. Si cette remarque est juste, elle exclut toute idée qu'après avoir si longtemps gratifié Matthioli d'un domestique, on l'en ait privé précisément au temps où l'on s'était départi des rigueurs dont il avait d'abord été l'objet. J'examinerai, en terminant, un dernier argument invoqué p^r ceux qui identifient le ministre mantouan et le Masque * Le Correspondant, n® du 25 janvier 1870, p. 293. 18 a If su U M A T T II I O L I (!(» fiT. Le nom même de Matthioli, légèrement altéré par (»rreur ou iit'^fçlifçcnce, figure, dit-on, sur le registre mortuaire (le l'égiiso Saint-Paul, où le service funèbre du prisonnier masqué fut célébré le 20 novembre 1703. On sait que le nom inscrit sur ce registre est Marchiahj, nom qui ne diffère pas beaucoup en effet de l'ortbographe qù*ont adoptée, je ne sais trop pourquoi, la plupart des écrivains qui ont parlé du ministre mantouan, car la véritable ortbographe italienne est Mattioli. Dans l'étude qui précède, j*ai déjà fait remarquer combien l'imprudence eût été grande d'inscrire sur les registres delà paroisse dont dépendait la Bastille un nom aussi approchant du vérita[)Ie, si, en effet, le Masque de fer n'eût été autre que l'ancien ministre du duc de Mantoue, et cela, à Tépoque où ce prince, arrivant à Paris, pouvait ainsi apprendre l'hor- rible vengeance exercée contre son ancien agent. M. Topin ol)jecte que Charles IV était aussi désireux d'être débarrassé de son complice que pouvait l'être Louis XIV lui-même. Je le veux bien : mais il n'en reste pas moins évident que l'in- scription naïvement révélatrice du registre mortuaire est en contradiction avec toutes les précautions précédemmeut pri- ses. La contradiction n'est qu'apparente, reprend M. Topin, et voici pounjuoi. Lorsque l'Homme au masque mourut, on ignorait que Dujonca, le lieutenant de Roi à la Bastille, tînt un journal, ce niùnie journal qui a guidé les recherches faites par le P. Ciriffet sur les registres de la paroisse Saint-Paul. On pensait que les missives racontant l'enlèvement de Mat- thioli resteraient à jamais impénétrables dans les archives de Versailles. D'ailleurs, le nom du ministre de Charles IV avait disparu dans les dépêches depuis la Cm de 1693, et tout lien entre ce ministre et l'homme dont le décès était enre- gistré le 20 novembre 1703 senddait rompu. ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 316 Quoi 1 voilà sur quels futiles motifs le cabinet de Versailles s'est fondé pour inscrire le nom de sa victime sur un registre public I voilà de quelles naïves illusions il s*est bercé I Quoi! tant d'imprudence après tant de précautions I On n'a pas pré- vu que la disparition de Matlhioli, disparition qui devait avoir causé une certaine émotion en Savoie, inspirerait Tidée de chercher ce qu'il était devenu I On avait pris tant de soins pour abuser les contemporains, et Ton n'en aurait pris aucun pour dérouter l'histoire et la postérité I Ce nom qui avait fait un certain bruit en Piémont, où il était fort connu, on l'a laissé inscrire sur un registre que tout le monde pouvait lire, que les curés et les vicaires successifs chargés de tenir Tétat civil de la paroisse, feuilletaient chaque jour. Le duc de Mantoue, dit-on, ne portait plus aucun intérêt à son ancien ministre. Mais Matthioli laissait des parents : à l'époque de son arrestation, il avait un père, une femme, deux fils; plu- sieurs membres de cette famille vivaient encore en 1703. Elle avait, cette famille, grand intérêt à savoir ce qu'était devenu son chef, ne fût-ce qu'afin de pouvoir se mettre en possession de ses biens. Ajoutons qu'il était d'usage, c'est un fait connu, de donner sur les registres mortuaires un faux nom aux prisonniers condamnés au secret absolu et morts dans les prisons d'État^; et c'est justement pour celui dont on avait soigneusement dissimulé le sort terrible qu'on * Voltaire, dit M. Paul Lacroix {Histoire de l'Homme au masque de fer, p. 78), n'eût pas été intrigué du nom italien de Marchialy s'il avait lu ce passage des Remarques historiques sur le château de la Bastille, impri- mées quatre ans plus tard : « Le ministère n'aime pas que les gens con- nus meurent a la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer à la paroisse de Saint-Paul, sous le nom d'un domestique, et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire, pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom véritable des morts est inscrit. » Ce registre n'a point été re'.roavé dans les archives de la Bastille. Rappelons ici qu'à Pigncrol Mattbioli reçut d'abord le nom de Létang, 316 SUR MATTHIOLI aurait fait une exception ; c'est pour lui qu'on aurait commis cette imprudence révélatrice qui contredit si étrangement les précautions antérieures I Loin de corroborer le système qui voit dans Matthioli l'homme au masque, je dis que Finscrip- tion sur un registre public d'un nom si rapproché du sien est au contraire l'un des arguments les plus décisifs contre ce système. Une dernière observation. Si l'acte de décès a dit vrai pour le nom, il faut admettre qu'il a dit vrai aussi pour l'ftge, et cela en vertu de cet axiome juridique, que l'aveu est indivi- sible de sa nature. Or, cet acte commence ainsi : a Le 19 (no- vembre 1703), Marchialy, âgé de quarante-cinq ans environ, est décédé dans la Bastille. » Né le 1*" décembre 1640, Mat- thioli aurait eu, au 9 novembre 1703, non pas quarante-cinq, mais soixante-trois ans. On avouera que la difTérence est un peu forte. Et si l'on prétend qu'il y a eu falsification pour l'âge, ne devra-t-on pas, à fortiori, admettre que le même men- songe public a été opéré pour le nom, bien autrement révé- lateur que l'âge? III On le voit, le mystère qui entoure la victime morte i la Bastille en 1703 n'est nullement percé. De sa qualité, de son nom, des motifs de sa réclusion, on ne sait absolument rîén. Tout se réduit, en dernière analyse, à des hypothèses vingt et qu*à la Bastille, THommo au masque parait avoir été désigné sont edoi do Latour. ET LES DERNIÈRES EXPLICATIONS. 817 fois émises déjà et vingt fois combattues avec succès. Un seul point nouveau est désormais acquis : c'est qu'il y a eu aux îles Sainte-Marguerite, dès 1687, quand Matthioli était encore à Pignerol, un prisonnier plus mystérieux que lui, captif depuis longtemps et dans lequel l'imagination popu- laire voyait déjà le fils de Gromwell ou le duc de Beaufort. Est-ce cet inconnu, est-ce Matthioli, est-ce un troisième captif qui fut, en 1698, transféré à la Bastille? Personne ne le pour- rait dire. Le fil qui lie le Masque de fer, mort en 1703, soit au prisonnier transporté d'Exilés aux îles Sain te -Marguerite en 1687, soit à l'un des prisonniers transférés de Pignerol dans ces îles au cours de 1694, ce fil se rompt pendant le séjour de l'un et l'autre en Provence, sans qu'il soit possible d'en rattacher les deux extrémités. Pour opérer la jonction, on n'a plus d'autre lumière que ces mots employés par Barbe- zieux : « votre ancien prisonnier » , mots qui s'appliquent aussi bien à l'un qu'à l'autre des deux captifs dont il vient d'être question, quoiqu'ils paraissent mieux convenir au captif venu d'Exilés qu'à Matthioli. Ces mots vagues et élastiques, on les retrouve dans le journal de Dujonca, au moment de l'arrivée de Saint-Mars à > la Bastille. Ce dernier amène alors dans sa litière