fi m' ■2^f H UCSB LIBRARY ÉNIGMES DU GRAND SIÈCLK Digitized by the Internet Archive in 2009 witii funding from University of Ottawa littp://www.arcliive.org/details/masqueJacquesOOIalo ÉNIGMES DU GRAND SIÈCLE LE MASQUE DE FER JACQUES STUART DE LA CLOCHE L'ABBÉ PRIGNANI ROUX DE MARSILLY PAR E. LALOY, Archiviste-Paléographe, Conservateur-adjoint à la Bibliothèque Nationale. PARIS LIBRAIRIE H. LE SOUDIER 174, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174 1913. AVERTISSEMENT Le 18 septembre 1698, M. de Saint-Mars, nommé gouverneur de la Bastille au mois de juin précédent, en venant prendre possession de son poste, amena avec lui un ancien prisonnier masqué qu'il gardait déjà à Pignerol avant 1681, et dont le nom ne se disait pas. D'autres prisonniers avaient été transférés ainsi masqués à la Bastille, mais leur nom avait été connu peu à peu du personnel ; seul de tous ces prisonniers, celui-là est resté à la fois inconnu et masqué pendant tout son séjour à la Bastille. Il mourut en novembre 1703. Le secret du roi, sous l'ancien régime, s'étendait à bien des choses, mais l'une de celles qui piquaient le plus la curiosité était l'identité des détenus de la prison d'Etat du Roi, où étaient enfermés pêle-mêle les innocents que l'on ne pouvait faire condamner et les coupables que l'on voulait faire échapper aux rigueurs de la justice. Les hypothèses que le personnel de la Bastille et les gens d'alentour avaient commencé à faire sur ce prisonnier mystérieux se multiplièrent, se répandirent et devinrent plus extravagantes à mesure que disparaissaient les témoins de cette longue déten- tion ; eux seuls avaient su la vérité ; ils en emportèrent le secret dans la tombe sans savoir combien la LE MASQUE DE FER postérité se passionnerait pour cette énigme. Dès 1745, le prisonnier devenait un fils de roi ; en 1746, on trans- formait son masque de velours en un masque de fer. La fin du XVIIP siècle est l'époque où cette légende a le plus préoccupé l'opinion. « Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il abordait sans répugnance et qu'il entendait en souriant appro- fondir devant lui. Mais à l'occasion de deux systèmes débattus avec une égale probabilité par Sainte-Foix et le P. Griffe t; il hocha la tête et dit : « Laissez-les disputer, personne n'a encore dit la vérité sur le Masque de Fer ». « Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier, sans péril, un secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes, Louis XY l'arrêta dans ses conjectures par ces mots non moins énigmatiques que le Masque de Fer lui-même : « Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet ? Ce que vous saurez de plus que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n'a fait tort à personne qu'à lui » (1). (1) P. Lacroix, l'Homme au Masque de Fer, P., 1837, p. 106-107. — On a prêté d'autres réponses à ce monarque : « Le duc de Ghoiseul m'a raconté plusieurs fois que Louis XV lui avait dit qu'il était instruit de la vérité de l'histoire du Masque de Fer. Leduc, très curieux de pénétrer ce mystère, s'avança autant qu'il le pouvait, jusqu'à prier Sa Majesté de le lui dévoiler ; mais le Roi ne voulut jamais rien lui dire de plus, sinon que de toutes les conjectures qu'on avait faites là dessus, il n'y en avait pas une de vraie ; et AVERTISSEMENT Louis XV est le dernier roi auquel la légende attribue la connaissance de ce grand secret : Louis XVI l'ignorait complètement ; son premier ministre, Malesherbes, fit faire des recherches dans les archives de la Bastille pour l'élucider; Chevalier, major de cette prison, en envoya le 19 novembre 17751e résultat au ministre : il n'avait rien trouvé au-delà de ce qu'on savait déjà (1). D'à près une tradition commun iquée parM"^ d'Abrantès à Paul Lacroix, Napoléon aurait désiré vivement connaître le secret de l'énigme. Il ordonna des recherches qui restèrent sans résultat ; ce fut en vain que pendant plusieurs années le secrétaire de M. de quelque temps après, Madame de Pompadour, excitée par M. de Ghoiseul, ayant pressé le Roi sur ce sujet, il lui dit que c'était un ministre d'un prince italien ». Correspondance inter- ceptée, Londres, p. 26-27 et Mémoires d'un voyageur qui se repose, t. II, p. 207-208 : « Si vous saviez ce que c'est, avait dit tout d'abord Louis XV, vous verriez que c'est bien peu inté- ressant ». (1) « J'étais auprès de la reine lorsque le roi, ayant terminé ses recherches, lui dit qu'il n'avait rien trouvé dans les papiers secrets d'analogue à l'existence de ce prisonnier ; qu'il en avait parlé à M. de Maurepas, rapproché par son âge du temps où cette anecdote aurait dû être connue des ministres, et que M. de Maurepas l'avait assuré que c'était simplement un prisonnier d'un caractère très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue. On l'attira sur la frontière, on l'y arrêta et on le garda prisonnier, d'abord à Pignerol, puis à la Bastille ». Mémoires sur la vie privée de Marie- Antoinette , par M""' de Campan, première femme de chambre de la reine (Paris, 1822, t. I, p. 106-107). . LE MASQUE DE FER Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étran- gères et que M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique (1). Il sembla un certain temps qu'un Anglais, Mgr. A. S. Barnes (2), avait réussi à être l'Œdipe de cette énigme. Dans son livre The Man of the Mask, publié en 1908, il soutint que le Masque de Fer était un abbé Prignani, connu depuis la publication du t. III (1842) des Négociations relatives à la succession d'Espagne de Mignel ; puis, cherchant dans les documents connus, qui avait pu être auparavant cet abbé que l'on voit y surgir inopinément en février 1669, il crut pouvoir l'identifier avec un certain Jacques Stuart de la Cloche, que l'on considérait depuis 1862 comme l'aîné des fils naturels du roi d'Angleterre Charles II. Dans une seconde édition de son livre publiée en février 1912, il s'était vu, il est vrai, obligé de renoncer à cette seconde hypothèse, mais il avait en même temps rendu un nouveau service à la science en (1) P. Lacroix, VHonmie an Masque de fer, P., 1837, p. 169. (2) Monsignor Arthur Stapylton Barnes, chapelain catholique à l'université de Cambridge, camérier du pape Pie X, est né à Kussonli (Inde), le 31 mai 1861 ; son père était secrétaire du gouvernement de l'Inde pour les affaires étrangères. Arthur S. Barnes, après avoir étudié à Eton et Woolwich, devint lieutenant d'artillerie de 1877 à 1870, puis après une nouvelle série d'études à Oxford, fut ordonné dans l'Eglise Anglicane. En 1895, il fut reçu dans l'Eglise Romaine par le cardinal Merry del \'al à Rome, et après de nouvelles études fut ordonné de nouveau, cette fois-ci comme prêtre catholique romain. AVERTISSEMENT élucidant le problème que comportait la vie de Jacques de la Cloche. C'est à faire connaître les résultats si intéressants obtenus par Mgr. Barnes que ce livre était consacré. Une première édition était terminée depuis un mois quand le hasard fit découvrir à l'auteur des documents prouvant que Prignani était mort à Rome en 1678 ou 1679. Près d'un tiers du volume a dû être recom- mencé ; encore n'a-t-on pas pu changer ses grandes lignes. C'est ce qui explique le manque de lien actuel entre certains chapitres : l'idée qui avait présidé à leur disposition dans la première édition a dû être aban- donnée dans la seconde. Quand un auteur s'est trompé, on est toujours tenté de trouver son erreur inexcusable et de déclarer ennuyeuses et déplacées les explications qu'il peut en donner. L'hypothèse qui voyait dans Prignani le Masque de Fer avait cependant rencontré par hasard des coïncidences vraiment extraordinaires : cet abbé était vraisemblablement en possession d'un secret d'une importance absolument unique (celui de la conversion de Charles II au catholicisme ) , les documents permettaient de croire que Louis XIV avait de l'antipathie pour lui , enfin et surtout les deux derniers documents connus le nommant (les lettres de Lionne des 17 et 27 juillet 1669) étaient antérieures de deux ou d'un jour aux lettres de Louvois et de Louis XIV préparant et ordonnant l'incarcération du Masque de fer. On pouvait donc conclure à une relation de cause à effet, sentiment encore fortifié par le fait 1* iO LE MASQUE DE FER que l'aiTestation du Masque de fer a vraisemblablement eu lieu à Dunkerque ; Prignani qui revenait d'Angle- terre pour rendre compte de sa mission diplomatique devait repasser par cette ville ou dans son voisinage s'il retournait dans ce pays pour continuer l'œuvre de convertisseur que lui avait confiée Madame. l)e plus, il est à peu près sûr que le Masque de fer était un prêtre. Il y avait là une nouvelle coïncidence. Le vraisemblable n'est pas toujours vrai. Avant même que la première édition de ce livre ait été mise en vente, j'ai été forcé de reconnaître que ces coïncidences, si précises qu'elles fussent, n'avaient pas constitué une preuve. J'ai ajouté en appendice une étude sur l'histoire de Roux de Marsilly, protestant exécuté à Paris en 1669. Un historien écossais, M. A. Lang (1), a soutenu longtemps que le Masque de Fer était un nommé Martin, valet du supplicié. L'épisode étant élucidé surtout par des documents inédits jusqu'ici, il n'était peut-être pas inutile de le faire connaître à nos lecteurs. D'ailleurs, il se rattache intimement à celui de la mission de Prignani. Roux de Marsilly, qui passait pour avoir voulu assassiner Louis XIV, préten- dait être l'agent du gouvernement anglais auprès des Suisses ; les mêmes dépêches nous renseignent sur lui et sur Prignani. Décembre 1912. (1) Mr. Andrew Lang, membre de l'Académie royale britan- nique depuis 1906, est né le 31 mars 1844. Après des études brillantes à Fldimbourg et St. Andrews, il se consacra à la littérature et à l'histoire. Son œuvre est considérable. Citons surtout son History of Scotland et ses travaux sur Jeanne d'Arc qui l'ont rendu populaire en France. Il est mort le 20 juillet 1912. Première Partie Le Masque de Fer CHAPITRE I. La coJiversion de Charles II. Complètement et définitivement battu à Worcester par Cromwell, le 3 septembre 1651, Charles II, fugitif, se cachait où il pouvait pour échapper à la poursuite des Têtes-Rondes et gagner un port d'où il pourrait s'embarquer pour la France. Il avait, d'après la tradition, passé deux nuits à Boscobel House dans le « trou du prêtre catholique » et deux jours dans les branches d'un chêne du voisinage, pendant qu'un de ses compagnons, lord Wilraot, avait trouvé asile à quelques milles de là chez un catholique, Mr. Whitgreave, propriétaire de Moseley Hall. Le dimanche 7 septembre, un paysan fidèle, John Pendrell, y arriva porter la nouvelle du grand danger que courait le roi. Alors Mr. Whif greave et son chapelain John Hudleston, moine bénédictin, « vivement émus du péril où se trouvait leur souverain, après avoir offert au Seigneur leurs prières du dimanche pour le salut de Sa Majesté », firent leurs arrangements pour l'amener à Moseley. Déguisé en garçon meunier, 12 LE MASQUE DE FER SOUS le nom de Will Jones, et dans le plus misérable accoutrement, Charles y fut conduit par les Pendrells et y resta trois jours. Le mardi 9 septembre, il eut un long entretien avec le P. Hudleston ; il lui demanda comment les Catho- liques se trouvaient sous ce gouvernement puritain. Le Père lui répondit que persécutés à la fois pour leur religion et leur loyalisme, ils ne négligeaient pas leurs devoirs religieux, et il le mena à la petite chapelle dans le grenier. Son aspect propre et décent émut le roi; revenu en bas, il examina les livres du P. Hudleston, et fut particulièrement intéressé par un petit traité manuscrit intitulé « Le court et droit Chemin vers la Foi et l'Eglise », écrit par le P. Richard Hudleston, oncle de son interlocuteur. Le roi le lut avec attention et quand il eut fini, dit : « Je n'ai jamais vu rien de plus net et de plus clair sur ce sujet ; les arguments tirés de la succession sont si décisifs que je ne comprends pas comment on peut leur résister ». Il prit aussi un exemplaire du catéchisme de Tubervill et dit que « c'était un bon livre et qu'il le garderait avec lui ». A ce moment un serviteur vint annoncer que des soldats venaient vers la maison. Le roi fut enfermé bien vite dans le « trou du prêtre (1) » et y resta pendant l'entrevue de Mr. Whitgreave avec ces soldats. (1) Fea, dans tlie Flight of the King, en donne une photo- graphie, comme d'ailleurs de tous les édifices et objets rendus célèbres par la fuite du roi. LA CONVERSION DE CHARLES It 13 Ils n'avaient aucun soupçon de la présence de Charles, mais voulaient arrêter son hôte comme ayant combattu à Worcester. Il put leur prouver le contraire et ils s'en allèrent sans perquisitionner. Charles étant sorti de sa cachette, Hudleston saisit cette occasion de lui rappeler que, depuis cent ans, les prêtres catholiques anglais vivaient dans les conditions où il se trouvait depuis quelques jours. « Votre Majesté est exposée actuellement aux mêmes périls que moi, mais j'espère que Dieu qui vous y a conduit vous préservera et que vous y serez aussi en sûreté que dans un château de vos royaumes ». « S'il plaît à Dieu de me rendre ma couronne, répondit le roi, vos coreli- gionnaires jouiront d'autant de liberté que n'importe lequel de mes sujets ». Le trou du prêtre oîi Charles passa une heure si déplaisante peut encore être vu. On y entrait par une porte secrète dans la boiserie. « Dépourvu de lumière et presque d'air, il ne présentait d'autre commodité qu'un siège en brique. Les malheureux prêtres que l'on y cachait y restaient parfois des jours et des semaines, soutenus par une nourriture liquide qu'on leur passait au moyen d'une plume ou d'un roseau». Charles quitta Moseley Hall la même nuit, et après beaucoup d'aventures atteignit Shoreham, d'où il s'échappa sur le continent. A partir de ce moment, il semble avoir été catholique de cœur ; mais il était encore loin de l'être par ses actes. En dépit de confé- rences avec M. Olier, le fondateur des Sulpiciens, de lettres aimables et de promesses aux couvents, 14 LE MASQUE DE FER d'affirmations de ses sentiments catholiques dans des conversations privées, il ne put se décider à l'abjuration publique. Remonté sur le trône, en 1660, tous ses actes visèrent constamment à remplir ses promesses aux Catholiques, mais il dut peu à peu reconnaître que la haine du papisme était aussi forte chez ses partisans que chez ses ennemis. Tout d'abord, il rouvrit la chapelle de sa mère à Somerset House, fournissant ainsi aux Catholiques de Londres un endroit où ils pouvaient entendre la messe sans crainte de persécution ; puis sans révoquer les lois pénales contre eux, il restreignit beaucoup leur exécution dans la pratique ; enfin refusant d'épouser une des princesses protestantes qui lui furent proposées, il se maria avec une catholique, Catherine de Portugal. La nouvelle reino arriva à Portsmouth le 13 mai 1662. Contrairement à l'usage, elle n'avait pas été épousée par procuration, sous prétexte que les Portugais n'auraient pas admis qu'un protestant remplît ce rôle. Il fallait célébrer le mariage en Angleterre ; Charles se hâta d'accourir à Portsmouth et la béné- diction nuptiale fut donnée aux époux dans la chambre à coucher de Catherine par lord d'Aubigny, son aumônier, en présence du P. Howard et de quelques Portugais. Sheldon, évêque de Londres, venu pour célébrer la cérémonie, se trouva frustré de cet espoir. Il se contenta de dire qu'elle avait eu lieu sans faire savoir qui. avait officié et fut récompensé de sa complai- sance par le siège archiépiscopal de Cantorbéry. LA CONVERSION DE CHARLES II 15 Le fait qu'il y avait deux reines catholiques (la mère et la femme du roi) autorisa à ouvrir une nouvelle chapelle catholique à Saint-James ; d'Aubigny en fut le titulaire et il eut avec lui deux groupes de religieux, des Franciscains portugais et des Bénédictins anglais dont le P. John Hudleston faisait partie. Dans sa déclaration, envoyée de Bréda au général Monk, le roi avait annoncé qu'il était en faveur de la tolérance religieuse ; une fois monté sur le trône, il fit tout ce qu'il pouvait faire sans danger pour que le catholicisme profitât de cette promesse faite à tous. Les mesures qu'il prit en conséquence sont énumérées dans un document qu'il envoya à Rome, vers la fin de 1662, pour réconcilier son royaume avec le Saint-Siège. Communiquer ouvertement avec le pape eut provoqué un orage et eut pu lui coûter son trône ; le plus grand secret était nécessaire. L'agent qui fut choisi était un catholique irlandais, nommé Richard Bellings (1), homme de bonne naissance et secrétaire particulier de la reine-mère Henriette-Marie. Il partit d'Angleterre dans l'automne 1662, ostensiblement pour vaquer à ses propres afi'aires : il ne devait aller à Rome qu'après avoir dépisté la curiosité. La première chose qu'il devait demander était le chapeau de cardinal pour l'abbé d'Aubigny, aumônier de la reine et parent du roi. Le mémorandum sur ce (1) Bellings (Richard), né près de Dublin au commencement du XVII« siècle, secrétaire de la Confédération irlandaise en 1642, mort en 1677. 16 LE MASQUE DE FER sujet avait été écrit par le chancelier Clarendon lui- même (1), copié par son fils et signé à chaque page par Charles. Bellings avait aussi des lettres d'introduction du roi pour le cardinal Ghigi, neveu d'Alexandre VII, le pape régnant, et pour le cardinal Barberini, ainsi que deux lettres des deux reines au cardinal Orsini. L'abrégé du mémorandum et les deux dernières lettres existent encore. En dépit d'un avis favorable d'une des congrégations de cardinaux, le pape ne put donner satisfaction au roi, probablement à cause des convictions jansénistes de l'abbé d'Aubigny. Le reste de la négociation, dont le secret était bien plus rigoureux, et dont Clarendon en particulier ne savait rien, avait pour objet un plan destiné à ramener les trois royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande sous l'obéissance du Saint-Siège. Le roi, et ceux qui comme lui désiraient être réunis à l'Eglise romaine, devaient accepter la profession de foi extraite par Pie IV des actes du Concile de Trente et les décrets des Conciles généraux sur la foi et la morale, réser- vant seulement comme en France certains droits et certaines coutumes. Rien de ce qui n'y serait point contenu ne pourrait être imposé au roi, ni à aucun de ses sujets catholiques, et si l'un d'eux exprimait son (1) Edouard Hyde, comte de Clarendon,chancelier de l'échiquier sous Charles !<"■, accompagna Charles II dans l'exil depuis 1644 ; grand chancelier en 1657, forcé de démissionner et banni en 1667, mort à Rouen en 1674. LA CONVERSION DE CHARLES II 17 opinion sur un point qui n'y était point réglé, il ne pourrait être déclaré avoir commis un crime et être hérétique. A cette condition, le roi consentait à rompre avec cette Réformation qui méritait bien plus d'être appelée Déformation, car elle avait renversé tout gouvernement établi et introduit la confusion baby- lonienne dans l'Eglise et dans l'Etat. Suivaient 24 «notes» indiquant Je plan que le roi se proposait de suivre. Les archevêques et évêquos existants et qui donneraient leur adhésion au plan, devaient être reconsacrés par trois légats apostoliques envoyés de Rome dans ce but à l'exclusion de tout autre. L'arche- vêque de Cantorbéry serait élevé à la dignité de patriarche des trois royaumes et de chef de l'adminis- tration ecclésiastique ; toutefois, quelques cas étaient réservés à un légat nommé ad hoc, qui devait être de nationalité anglaise et résider en Angleterre. Le reste du gouvernement de l'Eglise devait être dirigé par des synodes diocésains annuels et par un concile national se réunissant à des dates fixes. Le roi devait nommer aux évêchés et les biens ecclésiastiques jadis confisqués être maintenus à leurs possesseurs actuels. Les prêtres mariés conservaient leurs femmes, mais ceux qui seraient ordonnés postérieurement devaient observer le célibat. La messe serait célébrée en latin, mais accompagnée de cantiques en anglais, et l'Eucharistie donnée sous les deux espèces à ceux qui le désire- raient. Liberté de conscience serait accordée à tous, ni Charles ni ses successeurs ne pourraient être obligés de traiter durement les Protestants. Quelques congre- 18 LE MASQUE DE FER gâtions seraient autorisées (y compris les Jésuites, pour enseigner dans les écoles). Nous ne savons rien d'autre de ces négociations ; évidemment, le Pape répondit et probablement ce fut Bellings qui porta la réponse en Angleterre. Mais les documents ne nous fournissent aucun renseignement là dessus. JACQUES STUART t)E LA CLOCHE 19 CHAPITRE IL Jacques Stuart de la Cloche. Le Registre d'entrée des novices de 1631 à 1675 dans le collège de la Société de Jésus à Saint-André du Quirinal porte à la page 160 la mention suivante : «Jacques de la Cloche, de l'île de Jersey, sous le roi d'Angleterre, âgé de 24 ans, vint à Saint-André le 11 avril 1668. (Suit la description de la très modeste garde-robe apportée par le novice). Signé : Jacques de la Cloche, manu propria ». Le jeune homme dont l'entrée dans cette pieuse nfiaison était ainsi enregistrée devait son admission à trois certificats dont il était pourvu. Le premier était ainsi conçu : « Charles, par la grâce de Dieu, roy d'Angleterre, de France, d'Ecosse et d'Hibernie, confessons et tenons pour notre fils naturel le sieur Jacques Stuart qui, parnotre ordre et commandement, a vécu en France et autres pays jusqu'à 1665 où nous avons daigné prendre soin de lui. Depuis, la même année, s'étant trouvé à Londres de notre volonté expresse et pour raison, lui avons commandé de vivre sous autre nom encore, savoir, de la Cloche du Bourg de Jarzais. Auquel, pour raisons importantes qui regardent la paix du Royaume que nous avons toujours recherchée, défendons de parler qu'après notre mort 20 LE MASQUE DE FER [du secret de sa naissance\ En ce temps, lui soit lors permis de présenter au Parlement cette notre décla- ration que, de plein gré et avec équité, nous lui donnons à sa requête et en sa langue, pour lui ôter occasion de la montrer à qui que ce soit pour en avoir l'inter- prétation. — A Wthall, le 27 de septembre 1665. Ecrit et signé de notre main, et cacheté du cachet ordinaire de nos lettres sans autre façon. Charles. Le second certificat portait : « Le sieur Jacques Stuart que nous avons déjà reconnu par ci-devant pour notre fils naturel, vivant sous le nom de La Cloche, nous ayant représenté que, survivant après notre décès, il pourrait être en peine de sa vie, s'il n'est pas reconnu de nostre Parlement, comme pour les autres difficultés qui peuvent arriver en cette aiîaire, pour cet effet, condes- cendants à ses requêtes, avons trouvé bon de lui assigner et laisser sur notre domaine, si tel est le bon plaisir de notre successeur à la couronne et de notre Parlement, la somme de 500 /. sterling par chacun an. Duquel legs il ne lui sera loisible de jouir sinon en tant qu'il demeurera à Londres, vivant dans la religion de ses pères et liturgie anglaise. — A Wthall, le 7 févr. 1667. Ecrit et scellé de notre main propre. Charles». Outre ces deux certificats du roi d'Angleterre Charles II, son père, l'aspirant au noviciat en présenta un Iroisièihe de la reine Christine de Suède, qui après avoir abdiqué pour embrasser le catholicisme habitait alors à Hambourg : «Jacques Stuart, qui à dessein vit incognito sous le nom de De la Cloche du Bourg, est né dans l'île de Jersey et est le fils naturel de Charles II, JACQUES STUART DE LA CLOCHE 21 roi d'Angleterre. Sa Majesté Britannique l'a reconnu comme tel dans une communication privée qu'elle nous a faite. Il a été élevé dans la secte calviniste, mais l'a maintenant quittée et s'est réuni à la Sainte Eglise Romaine à Hambourg, le 29 juillet 1667. Nous avons jugé bon de le confirmer et de l'attester de notre main, quoique ce ne soit pas dans nos habitudes, afin que dans ces circonstances extraordinaires, il puisse ouvrir son âme à son directeur en confession et chercher conseil pour sonsalut. Christina Alexandras». On conçoit que le P. Gian Paolo Oliva, alors général des Jésuites, ait accepté un novice muni de pareilles références et dont la pauvreté s'expliquait par une conversion ouverte à la religion catholique qui devait mécontenter un roi faisant extérieurement profession de protestantisme. Si cependant il avait examiné les certificats de plus près, il aurait remarqué que le premier était daté de Wthall, 27 sept. 1665 ; or, à cette époque, la peste dévastait Londres, et Charles II avait quitté cette ville avec sa cour pour aller habiter Salisbury. Il transféra de là son séjour à Oxford le 23 septembre. Ce n'est que le 28 janvier 1666 qu'il revint à Hampton Court, près de Londres. La crainte de la contagion est un garant infaillible que le roi ne serait pas revenu dans sa capitale au plus fort de l'épi- démie (1). La date 1665 est elle-même attestée par sa (1) Cette erreur dans la date du lieu a été remarquée dès 1862 par lord Acton qui n'en tirait aucune conclusion (Historical Essays and Studies, p. 99). 22 LE MASQUE DE FER répétition dans la lettre du 3 août 1668 dont nous parlerons plus loin, de sorte qu'une erreur de copie est exclue. Le porteur du certificat était donc un faussaire et un imposteur, cherchant probabiement par ces dangereux mensonges à se procurer des moyens d'existence et peut-être aussi un refuge où il put échapper à des investigations de la justice provoquées par des méfaits antérieurs. D'où venait-il ? nous n'en savons naturellement rien. Cependant le faux certificat de Christine donne lieu de penser qu'il avait dû être en relation avec elle et qu'il venait donc probablement de Hambourg. Qui était-il? Quels incidents lui avaient suggéré l'idée de cette imposture ? nous l'ignorons. Cependant le nom de de la Cloche conduit naturellement à l'hypothèse qu'il était réellement de Jersey ou tout au moins avait été en relations suivies avec certaines familles de cette île. En effet, le nom de la Cloche était celui d'une famille fort en évidence à Jersey. En 1656, Jean la Cloche, fils du rév. Etienne la Cloche, recteur de Saint-Ouen, l'une des grandes paroisses de l'île, épousa Marguerite de Carteret, fille de Joshua de Carteret, seigneur de la Trinité et parente de Sir George Carteret, lieutenant - gouverneur de l'île (1). Au manoir de la Trinité, qui existe encore, on conservait autrefois un grand portrait de Charles II (1) Jean la Cloche, dans les actes postérieurs à son mariage signe toujours « de la Cloche » tandis que ses ancêtres n'avaient employé que la forme « la Cloche ». . JACQUES STUART DE LA CLOCHE 23 par Lely, chef-d'œuvre donné par le roi lui-même. Après la publication de l'article dans lequel Lord Acton en 1862 révéla l'histoire de Jacques de la Cloche, on chercha naturellement à Jersey à combler la distance entre ces découvertes sensationnelles et les faits publiés jusqu'alors. L'opinion des chercheurs fut que la mère de Jacques devait être Marguerite de Carteret. Le D^ Hoskins qui avait publié en 1854 un ouvrage intitulé Charles II in the Chamiel Islands, ne trouva aucun document pour fortifier cette hypothèse, mais crut pouvoir affirmer l'existence d'une tradition populaire disant que ce prince aurait profité de ce que le manoir de la Trinité n'est qu'à trois milles d'Eliza- beth Castle où il habitait pendant son séjour dans l'île, d'abord d'avril à juin 1646 et ensuite de septembre 1649 à février 1850. Miss Carey se fit aussi l'écho d'une autre tradition rapportant que la table de pierre qui se dressait encore dans le jardin du manoir aurait été utilisée dans plus d'une fête joyeuse donnée en l'honneur du« Gai Monarque » (1). Le silence des histo- riens antérieurement à 1862 est une sûre garantie que ces prétendues traditions anciennes sont simplement l'écho des questions posées par les chercheurs eux- mêmes. Il semble cependant évident que Jacques de la Cloche a dû avoir primitivement en vue quelqu' histoire de ce genre reliant la famille la Cloche avec Charles II. (1) Carey, Channel Islands, p. 13L LE MASQUE DE FER Dans une lettre forgée par lui et portant la date du 29 août 1668, il se fera ordonner par ce prince de se présenter « comme le fils d'un riche prédicant, mort depuis peu et dont la mère est mue de quelqu'envie de se faire catholique», ce qui semble un nouveau souvenir de la famille de pasteurs protestants dont il avait pris le nom. Dans la même correspondance fabriquée par lui, d'autres allusions à la présence de la reine Henriette-Marie à Londres et à l'existence de nombreux ecclésiastiques autour de cette reine et de sa belle-fille Catherine de Bragance donnent à penser qu'il aurait pu visiter Londres avant la peste de 1665 ; de là il serait allé à Hambourg où il aura été plus ou moins en relation avec Catherine de Suède (la fausse lettre du 4 août 1669 dit que celle-ci devra le traiter en simple cavalier, donc elle le connaissait comme quelqu'un de cette qualité). Oliva n'était peut-être pas sans ignorer que Charles II était dans le fond de son cœur enclin à une conversion. Il avait été en relation avec R. Bellings lors de la mission de celui-ci à Rome en 1662-1663. (1) Il a pu recevoir des renseignements plus précis sur l'inclination du roi d'Angleterre vers le catholicisme s'il fît connaître la conversion de son fils à l'un de ceux qui avaient été mêlés à la négociation. Naturellement, il dut causer de ces faits avec le novice, lui confier sous le sceau du secret les raisons (Ij Civiltà cattolica, s. 5, t. 6, p. 700. JACQUES STUART DE LA CLOCHE 25 qu'il y avait de croire que malgré l'obligation que lui imposait le second certificat de « demeurer à Londres, vivant dans la religion de ses pères et liturgie anglaise», il n'aurait aucune peine à obtenir la continuation des bienfaits d'un père animé des mêmes sentiments que lui ; Jacques comprit la nécessité de changer son plan ; il fit parvenir au général des Jésuites deux , lettres soi-disant écrites par Charles II et en accord parfait avec les prévisions exprimées par ce chef d'Ordre, le roi y exprimant la plus vive joie de savoir son fils converti, remerciant Dieu de lui avoir fait « naître l'occasion de pouvoir trouver une seule personne dans ses royaumes à qui il put se fier touchant l'affaire de son salut, sans donner d'ombrage à sa cour qu'il fut catholique » et déclarant « ne pouvoir se servir que de lui qui sera toujours assez capable pour nous administrer en secret les sacrements de la confession et de la communion que nous désirons recevoir au plus tôt » . La lettre ajoutait que ce secret n'était connu que des reines (la reine-mère Henriette de France et Catherine de Bragance, femme de Charies II), et le faussaire allait commettre un nouvel anachronisme en supposant que la reine-mère habitait encore Londres. Or, elle avait quitté cette ville au commencement de juillet 1665, au plus fort de la peste, accompagnée par son fils jusqu'à l'embouchure de la Tamise, et presque sans espoir de retour, les médecins ayant déclaré que l'air de l'Angleterre pourrait lui devenir funeste étant donné la « mauvaise toux » qui la faisait souffiir depuis 2 26 LE MASQUE DE FER 1662. Elle s'était alors fixoe à Colombes (près Paris), où elle mourut en août 1669. Mais le faussaire ignorait ce déplacement ; il avait probablement entendu parler par Oliva de la façon dont « les reines » étaient inter- venues dans la négociation pour élever l'abbé d'Aubigny au cardinalat et des soins particuliers qu'Henriette de France avait pris de Monmouth quand il n'était que Mr. Grofts, et eu avait conclu qu'il serait habile de leur prêter un rôle dans son affaire. La lettre prémunissait ensuite le P. Oliva contre le danger de mêler la reine de Suède à l'histoire, « c'est assez que ce soit une femme pour nous mettre en crainte qu'elle ne puisse garder un secret ; comme elle croit savoir seule la naissance de notre fils bien-aimé, nous lui avons écrit de rechef et nous l'avons confir- mée dans son opinion, ce qui fait que Votre R"^ Paternité lui témoignera en l'occasion n'avoir aucune connaissance de sa naissance, au cas qu'elle lui demande ». A cette lettre était jointe une autre du 4 août 1668 « pour notre très honoré fils le prince Stuart» (1) où le roi commençait par expliquer pourquoi la bourse de son prétendu fils était vide : « La reine de Suède nous a demandé en prêt la somme d'argent que nous avions eu le soin de lui faire tenir pour votre entretien, qui était bastante pour plusieurs années. Nous avons ordonné ce qu'il faut là dessus , c'est pourquoi ne vous en mettez point (1) Aucun des fils naturels des rois d'Angleterre, et en parti- culier de Charles II, n'a porté le nom de Stuart. JACQUES STUART DE LA CLOCHE 27 en peine et ne lai écrivez ni parlez plus ». La lettre continuait en commettant de nouveau l'anachronisme signalé ci-dessus. « Il ennuie extrêmement aux reines de vous voir à qui nous avons communiqué en secret votre conversion à la religion romaine. Elle nous ont conseillé de vous mander que nous ne vous empêche- rons point de vivre dans l'Institut que vous avez embrassé. . . mais que vous consultiez bien vos forces. . . Vous devez considérer que nous avions dessein de vous reconnaître publiquement avant peu d'années pour notre fils, mais le Parlement, ni les affaires ne l'ayant permis jusqu'à présent, nous avons toujours été contraint de différer. Vous pouviez en outre consi- dérer que vous pouviez prétendre semblables titres de notre part que le duc de Monmouth et peut-être plus amples ; en outre que nous sommes sans enfants de la reine, que ceux du duc d'York sont fort faibles ; que par toutes raisons et à cause de la qualité de votre mère, vous pouviez prétendre de nous et du Parlement d'être préféré au duc de Monmouth. En ce cas étant jeune comme vous êtes, si la liberté de conscience et si la religion catholique rentrent en ce royaume, vous pourriez avoir quelqu'espérance pour la couronne ; car nous pouvons vous assurer que si Dieu permet que nous et notre três-honoré frère le duc d'York mourions sans enfants, les royaumes vous appartiennent et le Parlement ne peut pas légitimement s'y opposer, si ce n'est qu'en matière d'être catholique vous en fussiez exclus, si la liberté de conscience n'était pas encore établie et que comme à présent on ne put élire autres LE MASQUE DE FER rois que protestants. Voilà ce que nous sommes conseillés par les reines de vous mander », Il est difficile d'admettre que le Parlement et les affaires n'aient pas permis la reconnaissance de Jacques de la Cloche puisqu'ils n'ont jamais interdit la reconnaissance des autres enfants du roi, et quant aux espérances de succession, il convient de faire remar- quer d'abord que depuis Guillaume le Bâtard qui conquit l'Angleterre, aucun bâtard n'avait régné sur ce pays, et ensuite que la couronne en cas de décès de Charles II et du duc d'York sans enfants revenait à Guillaume d'Orange, fils de la sœur aînée de ces princes. (1) La lettre continuait par une nouvelle précaution au (1) Cet espoir donné par le roi à son bâtard qu'il pourrait succéder à la couronne d'Anj^leterre est ce qui a paru à Mgr. Barnes et à Mr. Andrew Lang le plus décisif contre l'authenticité des lettres de Charles II conservées dans les archives du Gesù. A notre avis, c'est l'argument le plus faible et même un argument très faible. Non seulement peu d'années après, Monmouth aspira à la couronne, appelé par les souhaits d'une grande partie du peuple anglais, et faillit y parvenir, mais à cette époque même, le 21 mars 1609, Colbert de Croissy écrivait à de Lionne : « On aura bien de la joie ici du bon succès des affaires de Don Juan \}e frère bâtard du roi d'Espagne Charles II], car il y a longtemps que cette cour a fait le procès du confesseur et que la pluralité des souhaits porte ce prince sur le trône [d'Espagne] ». Et ce souhait du gouvernement anglais était celui de tous les Espagnols. Ces deux exemples prouvent que les peuples du XVII® siècle ne voyaient pas dans la bâtardise un obstacle à la succession au trône quand le bâtard leur plaisait. JACQUES STUART DE LA CLOCHE 29 sujet de la reine de Suède à qui Charles II disait avoir écrit pour qu'elle traite Jacques en simple cavalier sans montrer avoir connaissance de sa naissance. Elle se terminait en disant que le roi ne pouvait pas envoyer d'argent, « ne pouvant pas faire éclater que nous avons personne à Rome avec qui nous ayons communi- cation s>. Peu après arrivèrent au général des Jésuites deux nouvelles lettres de Charles II à Oliva, l'une du 29 août 1668, l'autre d'une date un peu postérieure, contenant do nouveau les mêmes anachronismes au sujet « des reines». Elles étaient provoquées par la crainte qu'éprouvait leur auteur de rencontrer la reine de Suède dont la venue en Italie était annoncée. « Nous envoyons », y faisait-on dire à Charles II dans la première, « en grandissime secret un exprès à Rome pour porter deux lettres, l'une à Votre R""^ Paternité, afin que notre bien-aimé fils parte au plus tôt, l'autre à la reine de Suède, ayant commandé à l'exprès d'attendre Sa Majesté en quelque ville que ce soit d'Italie, par où elle doive passer, ne voulant pas même que l'exprès susdit comparaisse à votre maison... Nous lui avons défendu pareillement de tarder plus d'un jour à Rome » Après avoir obvié au double danger, d'abord de rencontrer la reine de Suède, et ensuite qu'on fasse dos enquêtes sur la façon mystérieuse dont les lettres arrivaient, la lettre recommandait que Jacques vienne trouver Charles II sans se présenter au roi de France et à la duchesse d'Orléans comme il était dit dans la 2* 30 LE MASQUE DE FER lettre du 3 août. Au cours de cette recommandation, une nouvelle erreur était commise en affirmant qu'ils savaient «secrètement la bonne volonté que nous avons dès longtemps de nous faire catholique». Ce n'est qu'en février 1669 que Madame et peut-être aussi Louis XIV en furent informés. La seconde lettre, non datée, annonçait que celle du 29 août était à peine cachetée quand « les reines nous ont averti de ne nous point presser de l'envoyer..,, ayant appris que les initiants ou novices de votre sainte société ne sont jamais mandés seuls sans que quelqu'autre religieux les accompagne ». La lettre avait pour but d'en demander la dispense pour Jacques de la Cloche, qui devait aller s'embarquer à Gênes, pour l'Angleterre, prenant le nom d'Henri de Rohan, « qui est le nom de la famille d'un certain prince français calviniste, à nous très connu et intime ». Oliva ne s'aperçut pas de la supercherie ; au dos de l'une de ces lettres, il écrivit en italien le brouillon de sa réponse : « Sire. Le porteur de la présente, qui est un gentilhomme français, expliquera à Votre Majesté la façon fidèle dont j'ai exécuté ce qui m'a été ordonné dans ses trois lettres. J'exécuterai avec la même promptitude et exactitude tout ce qu'elle daignera m'imposer... Livourne, 14 octobre 1668 ». Muni de cette réponse, Jacques partit avec un Père Jésuite; il le laissa en France, et après une courte absence, le rejoignit porteur de deux lettres de Charles II, toutes deux du 18 novembre 1668 ; la première disait : « Nous étions en peine sur qui jeter JACQUES STUART DE LA CLOCHE 31 la vue pour envoyer de rechef quelqu'un à Votre Rév. Paternité touchant nos affaires. Notre fils nous ayant représenté le désir qu'il avait de retourner lui-même à Rome en ambassade secrète... nous le lui avons accordé sous condition qu'il s'en retourne à Londres aussitôt qu'il aura eu audience de Votre Rév. Paternité et obtenu les choses dont nous la prions et que notre cher fils lui expliquera de vive voix, vous amenant (1) en repassant par la France le révérend père qu'il y a laissé». La lettre se terminait en promettant une somme notable pour les bâtiments de Saint-Andréa « attendant, s'il vous plaît, que nous vous donnions avis des moyens que Votre Rév. Paternité prendra avec nous pour la recevoir, qui sera devant un an. Si Votre Rév. Paternité nous écrit, ce sera par notre très cher fils... S'il arrivait qu'il eut besoin de quelque chose quelle qu'elle puisse être, nous prions Votre Rév. Paternité d'en avoir soin et nous lui tiendrons compte de tout ». A cette lettre , où successivement Charles II promettait de l'argent aux Jésuites et leur en demandait (1) La traduction italienne du P. Boero et le texte imprimé par Mgr. Barncs portent nous amenant : c'est une faute de lecture évidente ; le roi avait recommandé, dans la prétendue lettre du commencement de septembre, que Jacques ne vienne pas en Angleterre avec un « autre religieux » comme le voulaient les « façons de faire » de la Société de Jésus ; évidemment, par un compromis, Oliva avait fait accompagner Jacques en France par un Jésuite qui avait reçu l'ordre de ne pas aller plus loin, et le novice devait reprendre ce compagnon en passant en France pour retourner à Rome. 32 LE MASQUE DE FER pour son fils, était joint un billet portant : « Nous, Charles, roi d'Angleterre, confessons devoir au général des Jésuites 800 livres sterling, c'est-à-dire 800 jacobus ou doublons, pour l'entretien et les voyages de notre fils le prince Jacques Stuart, jésuite vivant sous le nom de La Cloche, lesquels 800 doublons le dit Père Gian Paolo Oliva lui a avancés, et nous promettons de les payer dans six mois ». Les finances des rois de cette époque étaient, en général, fort en désordre, et tout le monde savait que le roi d'Angleterre, en particulier, était en état de cessation de paiements, sans quoi le P. Oliva eut pu s'étonner des délais demandés par le roi de France et d'Angleterre pour payer d'aussi faibles sommes. Les archives de la Compagnie de Jésus ne contiennent sur Jacques de la Cloche aucun renseignement postérieur au 18 novembre 1668. Mais les documents du Record Office de Londres et les Lettere de Vicenzo Armanni de Gubbio (1674) permettent de continuer son histoire. Arrivé à Rome, Jacques y reçut du P. Oliva une forte somme en doublons pour retourner en Angleterre, mais en quittant le Collège de St-Andrea, au lieu de se diriger vers Londres, il alla à Naples où il arriva en compagnie d'un Français, chevalier de Malte. Ce chevalier, avant de continuer sa route, recommanda son compagnon à l'abbé de S. Aniello, des chanoines réguliers du S. Sauveur. Sous la direction de ce religieux, Jacques « poursuivit avec grande fréquence et ferveur ses exercices de religion ». JACQUES STUART DE LA CLOCHE 33 « Il ne donna sur lui-même à ce confesseur que des renseignements équivoques et obscurs, disant que son père était un grand seigneur anglais et que sa mère, également de grande maison, professait la vraie foi de l'Eglise romaine. Il avait lui-même abjuré l'hérésie et s'était converti, éclairé sur la vérité par d'excellents religieux » . Etant tombé amoureux de Teresa Corona, fille de l'aubergiste Francesco, chez lequel il logeait, il l'épousa le 19 février 1669. L'acte de mariage le dénomme D. Jacobus Henricus de Boveri Roano Stuardo Angli- canus. Le nouveau beau-père dépensait généreusement l'argent que lui avait donné le fiancé. Le vice-roi entendit parler de ces dépenses inaccoutumées de Corona et fit arrêter son beau-fils à cause des soupçons qu'elles donnèrent. On trouva en sa possession 200 doublons, beaucoup de joyaux et quelques papiers où il était nommé Votre Altesse. L'idée s'accréditant qu'il était un fils naturel du roi d'Angleterre, il fut provisoirement enfermé au fort Saint-Elme, puis au commencement d'avril transféré au château de Gaëte et 50 écus par mois lui furent assignés pour son entrelien. , Le prisonnier envoya prier le consul d'Angleterre Mr. Browne, de l'aider à se faire relâcher. Mais il ne put parler un mot d'anglais, ni rendre compte de la naissance qu'il disait avoir. Il écrivit aussi au général des Jésuites, et après avoir excusé sa faute comme une erreur de sa fragilité, le pria d'employer ses bons 34 LE MASQUE DE FER offices auprès du vice-roi pour lui laisser faire son voyage par Livourne et Marseille, remettant à la prudence de Sa Rev™« Paternité de juger ce qui était le mieux, de cacher ou de divulguer son secret. Mais le vice-roi, qui avait déjà écrit sur ce sujet à Londres, voulait attendre la réponse (1). Dès qu'elle fut arrivée (vers le 10 juin), il fut envoyé du château de Gaële à la Yicaria, prison de la populace napolitaine. Le vice- roi voulait le faire fouetter à travers la ville, mais les parents de sa femme (qui avait été arrêtée en même temps que lui et enfermée dans un monastère « avec toutes commodités et marques d'honneur »), agirent auprès de la vice-reine, qui, par compassion pour elle et ses parents, obtint de Don Pedro de lui épargner cette honte, et il fut remis en liberté. Il s'absenta alors de Rome pendant quelque temps, et quand il revint, prétendit avoir fait en France un voyage pour voir sa mère, Dona Maria Stuarta, de la famille de Charles II. Sa parenté avec le roi et sa haute naissance étaient cause, disait-il, que Sa Majesté ne voudrait jamais le reconnaître pour son fils. Il semble qu'il déclara à son retour que sa mère Dona Maria était morte quelque temps avant son voyage en France. Le 7 septembre 1669, Kent, l'agent anglais à Rome, (1) II ne semble pas excessif de conclure de cette phrase, extraite do la relation d'Armanni, que le général des Jésuites pourrait Lien avoir répondu d'une façon favorable, mais que le vice-roi ne considéra pas cette attestation comme suffisante et voulut attendre la réponse de Charles II. JACQUES STUART DE LA CLOCHE 35 annonce au gouvernement anglais la mort de l'aven- turier. « Il est mort dans la même confiance et humeur princière », écrit-il. « Ayant laissé Teresa Corona, sa femme, une personne de condition ordinaire, grosse de 7 mois, il a fait un testament (1) et institué comme exécuteur testamentaire Sa Majesté Très Chrétienne qu'il appelle son cousin. Il y prie le présent roi d'Angleterre, Charles II, d'allouer à son prince posthume les 80.000 ducats qui étaient l'apanage de sa mère (2). Il laisse également à cet enfant et à sa mère Theresa 291.000 ducats à titre de legs (3). Il a été (1) Ce testament est imprimé in-extenso dans les Lettres de Vincenzo Armanni, t. III, p. 198-210 (Macerata, 1674, in-4''). Il commence ainsi : « Je, Jacques Stuart, fils naturel de Charles II, procréé avec la Signora D. Maria Stuarda délia famiglia delli baroni di S. Marzo, me trouvant à Naples, malade et au lit, mais sain d'esprit, considérant le péril imminent de ma mort, voulant disposer de ce qui doit me revenir, ai fait le présent testament ». (2) Le testament demandait plus que ne disait Kent : « Je supplie S. M. Britannique, disait le testateur, de remettre, comme à l'ordinaire, entre les mains de mon ou de mes descen- dants à naître, la principauté de Galles ou celle de Monmouth (Mommus) ou celle d'une autre province, qu'il est d'usage de donner aux enfants naturels de la couronne, d'une valeur de cent mille écus de revenu ». (3) « Pour ces 291.000 écus de legs, disait le testateur, au cas oii Sa Majesté Britannique ne les acquitterait pas, j'engage ma terre dite le marquisat de Juvignis, valant 300.000 [écus?] et plus ». — Les historiens anglais ont discuté pour savoir quelle pouvait être la terre ainsi désignée ; l'opinion la plus vraisem- blable est que le notaire aura mal entendu le testateur qui voulait dire Aubigny, duché appartenant aux ducs de Richmond 36 LE MAS<3UE DE FER enterré dans l'église de S. Francisco di Paolo hors de la Porta Capuana (1) (car il mourut catholique romain). Il a laissé 400 £ pour qu'une pierre portant gravés son nom et sa qualité soit placée sur sa tombe, car il s'appelait lui-même Don Jacopo Stuarto. Telle a été la fin de cette duperie princière ou autre ». Se rendant compte du caractère imaginaire de ses biens et legs, le testateur de sommes si énormes dictait prudemment : « Mes obsèques devront se faire aux frais de Francesco Corona, mon beau-père » et terminait en ordonnant : « Ce testament doit rester secret, fermé et scellé jusqu'après ma mort. Si quelqu'un le révélait en tout ou en partie, le Fr. Antonio di Gagiiano (son confesseur) a pouvoir, par acte spécial, d'aller le chercher chez le notaire afin de le détruire ». Dans une dépêche écrite par de Lionne à l'ambassa- deur de France à Londres pendant l'automne 1669, et mentionnant que le général des Capucins avait été prié par la famille Corona d'obtenir que le roi de France intervint auprès de Charles II pour qu'il payât les legs du soi-disant Jacques Stuart, il est dit: «Je ne mentionne ceci que pour faire rire votre cour. Pour ma part, je m'étonne qu'il se soit trouvé un homme et de Lennox de l'ancienne ligne. Après la mort de Liidovick Stuart d'Aubigny, mort cardinal en novembre 16G5, il revint à la couronne de France et fut donné par Louis XIV à la duchesse de Portsmouth et à ses descendants (ducs de Richmond de la nouvelle ligne). (1) Cette église et ses registres furent complètement détruits en 1806, lors de l'occupation de Naples par les Français. JACQUES STUART DE LA CLOCHE 37 capable de tromper une honnête famille jusqu'à son heure suprême, comme s'il ne lui avait pas fait assez de mal en s'y mariant » . Un fils posthume naquit à Naples le 10 décembre 1669 et fut baptisé le même jour à S. Sofia in S. Giovanni a Carbonara. Il reçut le nom de Jacques et est dit dans l'acte fils de D. Giacorao de Boveri Bosano (Roano) Stoardo et de D. Teresa Corona, époux domi- ciliés dans la paroisse. Ce second Jacques Stuart, après divers voyages (voir la note supplémentaire, page 293), imprima à Venise à titre de moyen de justification de son nom à l'égard des autorités ecclésiastiques, une attestation du cardinal Franc. Pignatelli, archevêque de Naples, où son père est nommé deux fois Jacobus Henricus de Boveri Roano Stuardo, probablement d'après l'acte de mariage du 19 février 1669. En 1740, il résidait depuis plusieurs années à Gênes, dans la paroisse de S. Lorenzo et « se trouvait dans une extrême indigence, habitant dans une petite chambre dépourvue du nécessaire». Le 25 mai 1741, par une plume étran- gère, il demanda des secours à la Congrégation romaine de la Propagande dans une lettre qui a mis sur la trace de la relation faite par Armanni. Il y racontait ses aventures vraies ou fausses. Il réitéra sa demande le 21 juillet suivant. Des documents conservés au British Muséum permettent de suivre ce «principe Stuardo» jusqu'en 1743. Ils consistent en une lettre signée de sa main, accompagnant un document imprimé signé du vicaire 3 38 LE MASQUE DE FER général de Naples et lui donnant licence de mendier dans le diocèse. Cet imprimé contient une biographie du « demandeur » où il est dit qu'en 1743 il retourna à Rome, et y fut arrêté et jeté en prison comme «imposteur et faux prince». Après trois mois d'emprisonnement, il fut condamné à être exilé comme imposteur, dépouillé de tous ses vêtements sauf de sa chemise, placé sur une voiture et trans- porté à Ripa Grande. Là, on le mit dans une barque non pontée et on l'envoya à Naples où il arriva dans une grande détresse et où il aurait péri s'il n'avait pas été secouru par un parent, Orsino Galeotti. D'autres documents ont permis à A. F. Steuart, dans son travail intitulé The Neapolitan Stuarts (English Historical Review, juillet 1903) de suivre encore plus loin notre mendiant. D'après lui, le 10 avril 1747, l'évêque de Cajazzo, vicaire général de Naples, recommanda aux fidèles Don Giacomo Stuardo qui se trouve dans une grande indigence, le nommant nepote di Carlo Secundo, re d" Inghilterra . . . Il est probable qu'il est le principe Stuardo qui en mars 1752, dans une lettre où il expose sa pauvreté, déclare être l'erede universale del regio sanguine Stuardo d' Inghilterra. L'histoire de ces aventuriers fut d'abord publiée par Lord Acton dans le T. I. de The Home and Foreign Review, en juillet 1862. Lord Acton avait reçu du P. Boero, bibliothécaire du Gesù, des copies des papiers relatifs à la mission de Bellings en 1662 et à ^'^cques de la Cloche. Il y ajouta l'histoire napoli- JACQUES STUART DE LA CLOCHE 39 taine du faux prétendant d'après les lettres de Kent conservées au Record Office. Il admit que le novice de S. Andréa était bien le fils de Charles II et que l'aventurier de Naples était un faussaire qui lui avait enlevé ses papiers. L'article de Lord Acton a été réimprimé dans ses Historical Essays and Studies. L'année suivante, le P. Boero publia la même histoire en italien dans la Civiltà cattolica, 5^ série, t. 6 et 7. Il existe un tirage à part de ces articles sous le titre : Conversione alla Chiesa cattolica di Carlo IL Enfin un travail en français sur le même sujet parut en 1864-1865 ^diWslQS Etudes de religion, histoire et littérature. Il est dû au P. Florent Dumas. En 1890, W. Maziere Brady reprit la question dans ses Anglo-Roman Papers. Il conclut à l'identité du novice et de l'aventurier de Naples, les tenant tous deux pour un fils de Charles II. En 1903, dans The Valefs Tragedy, Mr. Andrew Lang étudia à son tour cette énigme sans lui trouver de solution satisfaisante; «No key fits the lock», fut sa conclusion.» (1) Mgr. Barnes, dans la première édition de TJie Man (1) Pourtant Mr. A. Lang disait dans sa préface : « Depuis l'envoi de ce volume chez l'imprimeur, j'ai reçu de Mr. Austin West, à Rome, un sommaire de la lettre d'Armanni surGiacopo Stuardo. 11 m'a amené à la conclusion que Jacques était le même personnage que le fils aîné de Charles II (Jacques de la Cloche), mais en admettant qu'à la fin de sa vie, Jacques était fou, ou tout au moins « mégalomaniaque », ou n'était point l'auteur de son testament ». 40 LE MASQUE DE FER ofthe Mask, fit le premier observer combien la lettre du 4 août était suspecte à cause de ses promesses de succession à un bâtard, puis il attira l'attention de Mr. A. Lang sur l'anachronisme répété au sujet de la présence de la reine Henriette à Londres en 1668. La clef était trouvée. Elle permit à Mr. Andrew Lang d'exposer la vraie solution dans un article magistral publié dans le vol. 86 de la Fortnightly Review et intitulé The M aster Hoaocer (1). (l)Aux raisons énumérées plus haut de croire que Jacques de la Cloche était uu imposteur, il faut ajouter que son âge ne concorde pas avec celui qu'il aurait dû avoir s'il avait dû sa naissance à une intrigue de Charles II avec une demoiselle de Jersey. Ce prince ayant séjourné dans cette île du 27 avril au 25 juin 1646, un enfant conçu à cette époque aurait eu 21 ans et non 24 ans en 1668. D'autre part, l'âge de Charles II, né en 1630, et la sévérité avec laquelle il était élevé en Angleterre, écartent toute idée d'une aventure antérieure. L'ABBÉ PRIGNANI 41 CHAPITRE III L'abbé Frignani En 1664, une guerre, causée par des rivalités commerciales, coloniales et maritimes, éclata entre l'Angleterre et les Provinces -Unies . Louis XIV, allié de ces dernières, attendit jusqu'au 26 janvier 1666 pour venir à leur secours conformément aux obli- gations que les traités lui imposaient. La paix de Bréda mit fin à cette lutte le 21 juillet 1667. Louis XIV ayant commencé à conquérir les Pays-Bas espagnols, Anglais et Hollandais, ennemis la veille, s'allièrent en janvier 1668 avec la Suède pour lui imposer la paix avec le nouveau roi d'Espagne, Charles II. Cette intervention des Hollandais, ses alliés de la veille, contre lui, indisposa vivement Louis XIV, mais la haine du roi d'Angleterre Charles II contre ses anciens adversaires était presqu'aussi marquée. Il avait déjà fait au roi de France des propositions d'alliance lors de la première ambassade de Ruvigny vers 1664 ; il se déclara prêt à reprendre les négociations dès juillet 1668 ; il n'était d'abord question que d'un projet d'alliance contre les Hollandais. Plus tard, Charles II y joignit la proposition d'un pacte stipulant que Louis XIV devait l'aider à rétablir le catholicisme dans ses états. Dans les motifs qui avaient fait rechercher par Charles II l'alliance de Louis XIV entraient trois 42 LE MASQUE DE FER sentiments principaux : le désir de se venger des Hollandais, celui de s'assurer contre ses sujets les ressources de tout genre que l'alliance avec un souverain absolu et puissant comme Louis XIV devait mettre à sa disposition, et enfin un très vif penchant pour le catholicisme, considéré à la fois comme la religion véritable et comme celle qui inspire le plus aux sujets les sentiments d'obéissance indispensables à l'exercice paisible de l'autorité absolue par le pouvoir royal. Après l'échec de sa négociation avec Rome en 1663, Charles n'ayant pas obtenu du pape les conces- sions qu'il jugeait nécessaires, ajourna l'exécution de ses projets pour le rétablissement du catholicisme. Mais ses sentiments et ses desseins n'en avaient subi aucun changement, et l'obstination avec laquelle il se rapprochait de Louis XIV, malgré les circonstances et malgré son peuple, en est une preuve ; seulement, il aurait peut-être tardé encore longtemps à les faire connaître à ses confidents et au roi de France dans toute leur étendue si un personnage plus obstiné et moins prudent que lui n'était venu l'entraîner. Le duc d'York, son frère, avait été jusqu'alors un protestant convaincu ; au fort des querelles entre Charles II et la reine Henriette, sa mère, au sujet des affaires de religion et en particulier au sujet de la conversion du duc de Glocesler (1), il s'était montré bon protestant. Mais, lui aussi, venait de trouver son chemin de Damas. (1) Le troisième fils de Charles I", né en 1640, mort en 1660. L'ABBÉ PRIGNANI 43 Voici comment lui-même raconte sa conversion : « Vers le commencement de 1669, Son Altesse Royale, qui avait longtemps pensé que l'Eglise angli- cane était la seule véritable, éprouva des scrupules de conscience et se mit à songer sérieusement à son salut. En conséquence, elle envoya chercher un Jésuite nommé le P. Symons, qui avait la réputation d'un très savant homme, afin de s'entretenir avec lui sur ce sujet. Quand le Jésuite fut venu, le duc lui fit part de l'intention où il était de se faire catholique et parla de sa réconciliation avec l'Eglise. Après une assez longue conversation, le Père lui dit franchement qu'il ne pourrait être reçu dans l'Eglise catholique à moins qu'il ne quittât entièrement la religion anglicane. Le duc observa qu'il avait cru que cela pouvait se faire moyennant une dispense du pape ; il allégua la singu- larité de sa position et l'avantage qu'il procurerait à la religion catholique en général et surtout aux catholiques d'Angleterre, s'il pouvait obtenir une dispense pour suivre extérieurement les rites de l'Eglise anglicane jusqu'à ce que l'occasion s'ofi'rit de se déclarer avec plus de sûreté pour sa personne et pour tous les catholiques. Mais le bon Père insista, disant que le pape lui-même n'avait pas le droit d'accorder une pareille dispense, vu que c'était la doctrine inaltérable de l'Eglise catholique de ne point faire le mal dans l'espoir du bien. Le duc, ayant écrit sur ce sujet au pape, reçut du Saint-Père la confirmation de ce que le bon Jésuite lui avait dit. Les paroles du P. Symons et la lettre de Sa Sainteté firent songer au duc qu'il 44 LE MASQUE DE FER était plus que temps de faire tous ses efforts pour obtenir la liberté de se déclarer, afin de ne plus vivre dans la situation embarrassante et périlleuse dans laquelle il se trouvait ». Le duc d'York était alors un peu en froid avec son frère Charles II. Le chancelier Clarendon, père de la duchesse d'York, avait d'abord été contraint par le roi à rendre les sceaux, puis abandonné par lui aux pour- suites de ses ennemis, accusé de haute trahison, forcé à s'exiler, et enfin condamné au bannissement comme s'étant soustrait aux procédures de la justice. Le duc qui avait naturellement ressenti vivement le traitement dont son beau-père était l'objet, n'avait pas caché son déplaisir à ceux qui avaient contribué à la chute du chancelier pour prendre sa place et celle de ses créatures ; il était, en conséquence, desservi par eux et en particulier par le duc de Buckingham, le plus puissant de tous. Le duc d'York ayant donc décidé de se convertir, se décida à en faire part au roi ; « sachant que ce prince était du même avis et s'en était déjà ouvert à lord Arundell de Wardour (1), à lord Arlingfon (2) (1) Arundell (Henry), troisième lord Arundell ol" Wardour, né vers 1600, d'une famille catholique, maître de la cavalerie de la reine-mère Henriette-Marie en 1063, signa en 1070 le traité de Douvres, dénoncé par Tikis Oates en 1678, arrêté le 25 octobre et détenu en prison jusqu'en juin 1685, mort le 28 décembre 1694. (2) Arlington (Henry-Bennet, comte d'), né en 1618, secrétaire d'Etat en 1662, employé plus particulièrement aux affaires étrangères, démissionnaire en 1674, mort en 1685. L'ABBÉ PRIGNANI 45 et à Sir Thomas Clifford (1), il saisit une occasion pour entretenir Sa Majesté à ce sujet. Il la trouva bien décidée à se faire catholique et pénétrée du sentiment de la contrainte et du danger de sa position. Le roi ajouta qu'il désirait avoir, dans le cabinet du duc, une entrevue secrète avec les personnes que nous venons de nommer, afin d'aviser avec elles aux moyens qu'il fallait employer pour étendre la religion catholique. Cette entrevue fut fixée au 25 janvier (4 février) (2), jour où l'Eglise célèbre la conversion de Saint Paul ». « Quand toutes ces personnes furent réunies, le roi leur déclara ses sentiments en matière de religion ; il répéta ce qu'il avait dit au duc sur l'embarras qu'il éprouvait à ne pouvoir professer la foi à laquelle il était attaché, et leur dit qu'il les avait appelées pour les consulter sur les moyens qu'il conviendrait d'employer pour rétablir la religion catholique dans son royaume et sur le moment le plus favorable pour se déclarer ouvertement. Il leur fit observer qu'il n'y avait pas de (1) Sir Thomas Clifford, né en 1630, converti secrètement au Catholicisme ; membre de la Chambre basse en 1660, il contribua beaucoup au rappel de Charles II. Il fit partie du ministère Cabal en 1668 comme chancelier de l'Echiquier. Il mourut en 1713. (2) L'Angleterre n'avait pas encore adopté à cette époque le calendrier grégorien, aussi les dates des lettres de Charles II sont-elles suivant l'ancien style et en retard de 10 jours sur les dates correspondantes des documents français (et en parti- culier sur les lettres de Colbert de Croissy, notre ambassadeur à Londres). 3* 46 LE MASQUE DE FER temps à perdre, qu'il s'attendait à trouver de grandes difficultés dans l'exécution de son grand projet, et que, pour cela même, il préférait l'entreprendre pendant qu'il était, ainsi que son frère, dans la force de l'âge et capable de supporter les plus grandes fatigues, tandis que, dans quelques années, ils ne pourraient plus avoir la force de mener à bien un si grand dessein. Sa Majesté parla avec beaucoup d'énergie ; elle avait les larmes aux yeux, et pria ces messieurs de faire ce qu'il convenait à des hommes sages et à de bons catholiques ». « La consultation fut longue et le résultat en fut que le meilleur moyen à employer pour ce grand dessein était d'agir de concert avec la France, et de demander l'assistance de Sa Majesté Très Chrétienne, la maison d'Autriche ne se trouvant plus en état d'y coopérer (1) ». Par suite de la décision prise dans cet important conseil privé, lord Arundell fut envoyé quelque temps après en France pour en conférer avec Louis XIV. Il était accompagné de sir Richard Bellings, qui avait été secrétaire de la confédération catholique en Irlande et qui devait préparer les articles du traité. La négociation fut conduite alors verbalement par lord Arundell (2) ; le comte de Saint- Albans, passant (1) J. S. Clarke, Vie de Jacques 11, d'après les mémoires écrits de sa main, t. I, p. 214-210. (2) Les lettres du 21 novembre 1009 qu'Arundell reçut de Louis XIV pour Charles 11 à la fin de sa mission, peuvent servir de modèle de la façon dont elle fut conduite. Dans la première, L'ABBE PRIGNANI 47 d'Angleterre on France, servait aussi d'intermédiaire entre les deux rois (1). Charles II n'ayant pas voulu qu'elle fut confiée à M. Colbert de Croissy, il n'en reste pendant quelque temps que de faibles traces dans les lettres de ce roi à sa sœur (2). destinée à dépister la curiosité, le roi de France disait seulement : « le S'' comte d'Arundell vous témoignera avec quel soin, application et affection nous nous sommes portés en toutes choses oii nous avons pu connaître vos intentions pour la ponctuelle exécution des ordres que vous aviez donné au sujet des biens que la feu reine d'Angleterre a laissé ici par son décès » ; mais dans la seconde lettre, secrète celle-là, Louis faisant allusion à la mission d'Arundell, disait : « Monsieur mon frère, quoique j'aie déjà répondu par la voie de mon ambassadeur à la lettre que celte personne me rendit de votre fait, je ne puis la laisser partir sans profiter encore d'une si favorable occasion pour vous renouveler les assurances de mon amitié par la tnême personne qui tne causa il y a six mois une si grande joie en ni apportant les plus obligeantes marques de confiance et d'affection que vous me puissiez donner. ... ». (Arch. étr., Corr. angl., 96, 106-107.) (1) Lord Saint-Albans partit de France vers le 13 mars pour retourner en Angleterre (Arch. étr., Corr. angl., 93, 279). Il repartit de Londres le 19 (29) mars « avec des instructions pour lord Arundell aussi amples que vous pouvez le désirer », écrivait Charles II à Madame ; il était de retour à Londres le 6(16) mai : « Vous ne pouvez imaginer quel bruit a causé ici l'arrivée de Saint-Albans, comme s'il m'apportait d'importantes propositions de la part du roi de France », écrivait à ce sujet Charles II à sa sœur. Il revint en France un peu plus tard et y était lors de la mort de la reine Henriette de France le 10 septembre 1669. On sait que Lord Saint-Albans, qui s'était converti au catholicisme, passait pour marié secrètement à cette reine. (2) Nous avons vu plus haut que d'après le duc d'York, Arlington prit part, avec Arundell etClifford, à la conférence du 25 janvier (4 février) oii il fut décidé de rechercher l'alliance de 48 LE MASQUE DE FER CeJle-ci n'avait pas été pendant longtemps assez initiée aux secrets du roi pour qu'ils aient fait usage d'un chiffre dans leur correspondance. Ce n'est que le 14 (24) décembre 1668 que le roi reconnut la nécessité de cette précaution. Il le lui envoya le 20 (30) janvier, et ce n'est que le 22 mars (l"^"" avril) qu'il la considère comme complètement au courant de ses desseins. 11 lui écrivit en effet ce jour-là : « Avant que cette lettre arrive entre vos mains, vous verrez clairement pourquoi le duc d'York a été initié à l'alfaire, et pour quelle raison je désirais que vous n'écrivissiez pas à personne sur l'affaire de France. Buckingham ne sait rien de mes intentions envers la religion catholique, ni de la personne que j'envoie au roi de France (1) ». Madame ne devaitdoDc pas,dèsrarrivée d'Arundell (2) , Louis XIV pour rétablir le Catholicisme en Angleterre ; cepen- dant la mission d'Arundell semble lui avoir été dissimulée, car le 25 avril (5 mai), Charles II écrit à Madame : « J'ai appris par Arlington qu'il croit qu'il y a quelque négociation avec la France dont il ne sait rieii ». Il est certain, en tous cas, que le secret fut levé plus tard pour lui puisqu'il est un des signa- taires du traité de Douvres. Quant à l'ambassadeur d'Angleterre à f'aris, lord Montagne, il n"en a jamais rien su. (1) Nous citons les lettres de Charles II à Madame d'après Julia Canwright, Madcnne, London 1894. (2) La date exacte de l'arrivée d'Arundell est inconnue, mais est probablement antérieure d'un jour ou deux au 13 février. Nous croyons en effet que c'est de lui qu'il est parlé dans la lettre suivante de Lionne à Croissy (13 février 16(39, A rqh. étr., COÏT. Angl., 93, 240) : « II est arrivé ici un homme de la reine- mère d'Angleterre qui a apporté au Roi la réponse du roi L'ABBÉ PRIGNANI 49 avoir connu toutes les choses qui lui avaient été cachées jusqu'alors ; un passage d'une lettre que son frère Charles II lui écrivit le 7 (17) mars le donne à penser : « J'ai envoyé cette nuit le comte de Sainl- Albans à lord Arundell ; il est aussi pleinement pourvu d'instructions que vous pouvez le désirer. Vous verrez par lui la raison pour laquelle j'ai désiré que vous n'écriviez à personne ici (sauf à moi) de l'affaire de France » . C'est au milieu de toutes ces négociations mysté- rieuses que Mgr. Barnes rencontra pour la première fois le nom de l'homme en qui il a vu le Masque de Fer. Le 23 février, de Lionne écrivait en effet à Colbert de Croissy une lettre fort curieuse dont voici l'abrégé : d'Angleterre au billet que Sa Majesté lui avait écrit par le retour de Leighton et en substance contient des expressions assez particulières du désir qu'il a de l'étroite union, sur quoi il témoigne désirer un grand secret et conclut que pour les expédients d'y parvenir, il songera tout de son mieux. Je crois que vous aurez plus tôt entre les mains la copie de la réponse de Madame à Leighton que l'original n'arrivera par delà, car elle fait état de le remettre au même homme de la reine-mère d'Angleterre qui peut être ne partira pas si tôt. . . M. de Ruvigny vient de m'apporter la lettre qu'il écrit à Leighton qu'il remettra à l'homme qui va en Angleterre ». L' « homme » ne partit point, car le 16 février, de Lionne écrivait à Croissy : « J'eus le bien de vous écrire mardi dernier. . . Vous aurez trouvé inséré dans mes dépêches deux copies dont les originaux ne sont pas encore partis d'ici parce que Madame n'a pu rencontrer d'occasion assez sûre pour les envoyer. Je crois qu'on se résoudra à dépêcher exprès un domestique du comte de Saint-Albans ». 50 LE MASQUE DE FER « Le Roi ayant considéré que vous avez à faire prendre une grande résolution à un prince naturelle- ment fort irrésolu... a pensé qu'un des moyens qui pouvaient être plus utiles pour le succès de votre négo- ciation serait d'avoir à votre entière disposition auprès dudit roi quelque personne affidée et d'esprit capable, entrant à toute heure dans ses divertissements et ses plus secrètes occupations, où votre caractère ne vous laisse pas admettre ; et que vous puissiez vous servir de cet homme pour faire insinuer les choses que vous n'auriez pas occasion de dire, ou qui même seraient mieux et persuaderaient davantage étant dites par un tiers ; être ponctuellement averti de tout ce qui se passe, et enfin employer cet émissaire comme la main et l'instrument qu'elle met à l'usage qu'elle veut, et si elle ne veut à rien. Sur ce fondement,le roi a embrassé avec plaisir l'occasion qui se présente de vous fournir d'ici même, sans donner de là aucun soupçon, un instrument de la nature que je viens de dire, par un incident qui est heureusement arrivé, que je vais vous expliquer en peu de mots : Vous savez sans doute, qui était le Père Prignani, théatin, que le roi a tiré du cloître pour en faire un abbé, à la recommandation de M™" l'électrice de Bavière, et vous n'ignorez pas non plus que la connaissance qu'il a de l'astrologie judi- ciaire, aussi parfaite qu'on la peut avoir dans une science d'ailleurs incertaine, lui donna d'abord un grand nom dans Paris, et particulièrement auprès des dames, qui ont toujours des curiosités de pénétrer dans l'avenir pour ce qui regarde leur fortune ; la même L'ABBÉ PRIGNANI 51 chose est arrivée à M. le duc de Monmouth quand il était en France II vit souvent ledit abbé dans les deux voyages qu'il a faits ici, et se trouva si enchanté de toutes les choses qu'il lui dit des événements de sa vie passée, et charmé peut-être aussi des espérances qu'il lui donna pour l'avenir, qu'ils contractèrent ensemble une amitié fort étroite, et en se séparant ledit duc dit à l'abbé qu'en toutes manières il fallait qu'il fit voyage en Angleterre, par ce que le roi son père, sur les rela- tions qu'il lui en avait faites, avait très grande envie- de le voir, se plaisant fort à Tastrologie et y donnant beaucoup de créance...» « Depuis quelques jours ledit duc ayant écrit audit abbépourlesommerpressammentdelenirla parole qu'il lui avait donnée de faire un voyage en Angleterre, et celui-ci en ayant rendu compte au roi, Sa Majesté. .. témoigna être très aise de la chose sous les conditions suivantes qu'elle a prescrites audit abbé, qui sont qu'acquérant les entrées dans les divertissements et occupations du roi d'Angleterre, il appliquera toute son industrie à vous servir dans les choses que vous lui direz dont on ne lui a donné ici aucune connais- sance imaginable, qu'il ne fera pas une démarche, ni ne dira même un seul mot qui puisse regarder les affaires du roi, soit au duc (de Buckingham), soit au milord (Arlington), que ce ne soit par vos ordres et sur les instructions que vous lui aurez données ; et enfin, que non seulement il vous rendra compte de tout journellement par les moyens que vous aviserez qui pourront rendre moins suspect votre concert, comme 52 LE MASQUE DE FER il serait au roi même, mais que de plus Sa Majesté lui défend de rien écrire ici, tant qu'il sera en Angleterre, non pas même à moi, Sa Majesté ne voulantrien savoir que par votre seul canal, comme il est juste ; et que par conséquent, quelque chose qu'on pût lui dire dont on lui demandât le secret à votre égard, il doit vous le dire tout, et que s'il manquait à cela et qu'il le fît passer ici sans votre participation, Sa Majesté, quelqu'avantageuse que pût lui être la chose, lui enverrait aussitôt ordre de s'en revenir». « Je crois, Monsieur, à ces conditions là, qu'il n'oserait manquer d'exécuter, s'il ne voulait lui-même se ruiner ici, ce qu'il a trop d'intérêt de ne faire, que la résolution que le roi a prise peut vous être fort avantageuse dans votre négociation, et qu'il ne serait pas même impossible que le roi d'Angleterre ne pût être persuadé par des raisons d'astrologie, à laquelle il donne grande foi, qu'il n'a de bonne et sûre liaison à faire qu'avec la France et que toutes les autres pourraient causer la ruine de ses affaires et de son autorité. Vous trouverez, je m'assure, que l'abbé a infiniment d'esprit et une merveilleuse dextérité à parvenir à ses fins, et qu'il peut faire des merveilles, et particulièrement étant bien conduit comme il le sera quand vous le dirigerez. Je lui ai dit qu'il aille descendre chez le duc de Monmouth (1), pour ne point (1) Prignani, s'il descendit chez Monmouth, n'y resta pas longtemps, car le 18 mars, Croissy écrit qu'il est logé chez Giraud (Bibl. nat., Fr. 10.665, f° 121 r»). — Les lettres de L'ABBÉ PRIGNANI 53 donner de soupçon de son arrivée, et qu'il vous envoie en même temps cette lettre afin qu'elle puisse être déchiffrée quand il vous ira rendre ses devoirs la première fois». Qui était cet abbé Prignani? Dans la première édition de son livre, Mgr. Barnes adoptant l'hypothèse de lord Acton et voyant dans le Jacques Stuart de Naples un personnage différent du novice de St. Andréa, avait exprimé l'opinion que l'abbé Prignani et ce novice devaient ne faire qu'un. Voici quelle était son argumentation : Jacques Stuart était à Rome depuis avril 1668. Il était parti de Livourne pour Londres le 14 octobre au plus tôt. Le 18 (28) novembre, 44 jours plus tard, il était prêt à repartir de Londres pour Rome. Il fallait environ trois semaines pour faire ce voyage, il pouvait donc, fin décembre, être prêt à porter la réponse du général des Jésuites au Roi, et arriver le 30 janvier à Londres ; en fait, nous savons que le 25 janvier (4 février) 1669 fut tenu à Saint -James's Palace un conseil où une politique plus hardie fut adoptée, Charles II ayant perdu l'espoir d'être reçu secrètement dans l'Eglise Catholique. La réponse était donc arrivée auparavant, et en effet, le 2(3 (30) janvier, Charles II écrivait de Whitehall à Madame : « J'avais écrit ma Colbert de Croissy utilisées dans ce travail sont citées d'après le ms. fr. 10665 de la Bibliothèque nationale. Les lettres de Louis XIV, de de Lionne, d'Adélaïde de Bavière, etc., ont été copiées aux archives du ministère des Affaires étrangères. 54 LE MASQUE DE FER lettre jusqu'ici quand je reçus la vôtre par l'Italien dont vous ne connaissez pas le nom et la qualité. » Charles II avait déjà écrit à Madame le 27 décembre 1668 (6 janvier 1669). « Vous savez combien le secret est nécessaire pour mener à bien cette affaire ; personne n'y connaît et n'y connaîtra rien ici, si ce n'est moi et cette autre personne aussi, jusqu'à ce qu'il soit convenable de rendre ces choses publiques, ce qui ne pourra être que quand on sera d'accord ». Tous ces documents semblaient concorder dans ce fait qu'une personne de situation modeste était mêlée et initiée à cette négociation ; elle s'appelait d'abord Jacques de la Cloche, puis Henri de Rohan, puis même n'avait plus de nom dans les documents, mais il paraissait évident que c'était toujours le même individu; les dates et le mystère toujours plus grand dont s'entourait Charles II semblaient exclure toute suppo- sition d'entrée en scène d'un nouveau personnage. Cependant il ne devait pas être commode à Charles II de voir son fils autant qu'il le voulait si celui-ci restait dans cette situation ; il fallait lui chercher un autre pseudonyme qu'Henri de Rohan. On jouait à ce moment une pièce intitulée « Le Faux Astrologue » ; c'était l'adaptation anglaise d'une imitation par Thomas Corneille de la comédie de Calderon « El Astr'onomo fingido ». Mr. Pepys alla la voir le 8 mars, mais n'en fut pas très favorablement impressionné. «Elle semble , écrivait Mgr. Barnes , avoir suggéré à Charles II l'idée qui fut réellement mise k exécution. Pourquoi Jacques Stuart ne jouerait-il pas le rôle d'un L'ABBE PRIGNANI 55 astrologue, envoyé à Charles par la cour de France, ou mieux encore, recommandé par Monmouth qui en revenait et que Ton pouvait ainsi faire facilement entrer dans l'intrigue sans qu'on lui en dise plus? Pourquoi, d'ailleurs, ne resterait-il pas caché à Londres jusqu'à l'arrivée de France de lettres imagi- naires d'introduction qu'il porterait à Colbert de Croissy comme s'il venait de ce pays ? Il viendrait en qualité d'ecclésiastique, car les prêtres qui se piquaient d'astrologie n'étaient pas rares en France et l'astrologie ferait paraître la pratique de sa religion comme une chose sans importance ; il aurait un nom italien puisqu'il était venu d'Italie et que c'était là que l'astro- logie florissait particulièrement ; enfin, puisqu'il était Jésuite, ordre alors très suspect en Angleterre, et puisque les Bénédictins et les « séminaristes » n'étaient pas en meilleure odeur, on l'appellerait Théatin, petit ordre italien à peine connu alors en Angleterre en bien ou en mal et sous le nom duquel les Jésuites passaient assez souvent ». Naturellement , le changement d'opinion chez Mgr. Barnes, en ce qui concerne Jacques de la Cloche, l'a amené à abandonner cette hypothèse. Voici comment, dans sa seconde édition, il interprèle l'entrée en scène de Prignani : « Si nous nous reportons en arrière aux événements de la fin de 1668, nous nous rappellerons que le retour de Jacques de la Cloche à Rome avec la fausse lettre de Charles II coïncidait avec l'arrivée d'une lettre authentique de Jacques, duc d'York, qui, autant que 56 LE MASQUE DE FER nous le savons, arriva par la poste ordinaire, et qui demandait si le duc ne pouvait pas être reçu en secret dans l'Eglise catholique grâce à une dispense du pape, et cependant continuer à agir en public comme anglican, recevant la communion de l'Eglise anglicane. Il est probable que cette demande fut faite par l'inter- médiaire des Jésuites, puisque le prêtre qui instruisait le duc d'York, le P. Symons, était lui-même un Jésuite, d'autant que ce prince pouvait difficilement écrire au pape directement. Cette coïncidence doit avoir beaucoup augmenté le crédit de Jacques de la Cloche et rien ne semble plus naturel que de penser que les deux réponses (celle à la fausse lettre de Charles, et celle à la lettre authentique du duc d'York) ont été confiées aux mains du prétendu fils de Charles, que l'on supposait déjà agir comme ambassadeur autorisé de son père. S'il en fut ainsi, quand de la Cloche feignit être malade et resta en arrière à Naples, son compagnon et chaperon doit être parti seul avec les lettres, le cas étant trop urgent pour permettre aucun délai ». « Il est tout à fait certain que la réponse à la demande du duc d'York est arrivée avant le 25 janvier (4 février) 1669, car c'est ce jour-là que fut tenue la grande réunion à St-Jame's Palace... or, il résulte d'une des lettres de Charles II à Madame dii 20 (30) janvier 1669 qu'un mystérieux messager arriva réellement à Whitehall ce soir-là (un messager qui peut très bien avoir été celui dont nous essayons de retrouver la trace). « J'en étais arrivé ici de ma lettre, » écrivait le L'ABBE PRIGNANI 57 roi, « quand je reçus la vôtre par l'Italien dont vous ne connaissez pas le nom et la qualité, et il me la remit dans un passage où il faisait si noir que je ne reconnaîtrais pas sa figure si je le voyais de nouveau ; cet homme réussira probablement si sa recomman- dation et sa réception s'harmonisent si bien... ». L'« Italien » suggère un messager venant d'Italie, dont Madame ignorait complètement le nom et la qualité, et qui apparemment refusa de lui donner aucune information lorsqu'il alla la voir se rendant en Angleterre, tout en lui montrant de telles références qu'elles la décidèrent à lui confier une lettre tout à fait secrète pour son frère, une lettre si secrète qu'elle ne pouvait être envoyée par la poste. Ces références ou « recommandations », comme Charles les appelle, étaient-elles mêmes si « obscures » et si secrètes que leur divulgation aurait constitué un danger. Mise en liaison avec ce fait que ce messager semblait venir d'Italie, cette particularité suggère l'idée que le pape ou le général des Jésuites devait être leur auteur. Le messager semble d'ailleurs n'avoir pas été mieux connu de Charles que de sa sœur ». « La date et la description s'adaptent si bien au compagnon de Jacques de la Cloche que nous pouvons difficilement être taxés de témérité si nous croyons l'avoir identifié et si nous croyons une fois de plus avoir retrouvé une piste perdue. L'« Italien » était un prêtre, ce qui est un point fort important ». « Maintenant que Charles était entièrement décidé à devenir catholique, son besoin immédiat devait être 58 LE MASQUE DE FER un prêtre pour l'instruire et le recevoir dans le catho- licisme. Il semble toujours avoir compris clairement qu'aucun des ecclésiastiques vivant alors en Angleterre ne pouvait être employé dans ce but, sans doute à cause du danger, pour eux, d'être reconnus. Dans une correspondance échangée postérieurement entre Charles et Louis sur ce sujet, nous trouvons que la question d'envoyer un prêtre de France revient plus d'une fois sur le tapis, et nous trouvons aussi Charles stipulant que celui, quel qu'il soit, qui sera envoyé, devra avoir une qualification spéciale, telle que d'être bon chimiste, ce qui permettra au roi de le voir souvent sans éveiller les soupçons. Mais dans cette occasion, on avait sous la main un prêtre que personne ne connaissait ni ne suspectait, et auquel il ne manquait qu'une excuse pour expliquer la continuation de son séjour en Angleterre. Qu'allait-on inventer dans ce but ? » « Justement, on venait déjouer à la Comédie royale une nouvelle pièce « Le Faux Astrologue ». Elle semble avoir suggéré à Charles l'idée qui fut exécutée : l'Italien jouerait le rôle d'un astrologue envoyé à Charles par la cour de France, ou mieux encore, recommandé parMonmouth, qui revenait justement de France». Déjà, dans notre première édition, tout en rendant justice à l'ingéniosité de Mgr. Barnes et en étant bien d'accord avec lui sur le caractère de « convertisseur » que cachait chez Prignaui la prétendue qualité d'astro- logue, nous avions dû faire des réserves sur certaines L'ABBÉ PRIGNANI 59 des hypothèses avancées par lui. Postérieurement, les renseignements contenus dans Merkel [Adélaïde di Savoia, Torino, 1892) et dans Doeberl {Bayern und Frankreich, Miinchen, 1900), nous mirent sur la trace de documents relatifs à Prignani (1) qui démon- traient qu'il est mort à Rome au commencement de 1679 ou même plus tôt. Quoique par conséquent il n'ait pu être le Masque de l'er, nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt l'histoire de sa vie. La date et le lieu de la naissance du P. Dom Joseph Prignani, Napolitain, sont inconnues. Quand, où et pour quelles raisons entra-t-il dans Tordre des Théatins, nous l'ignorons. La première mention que nous trou- vons de lui est dans une lettre autographe d'Adélaïde de Savoie, électrice de Bavière, adressée « à M. de Lionne, secrétaire d'Etat du Roi Très Chrétien », et datée du 7 déc. 1665. «■ Le porteur de la présente », y écrivait-elle, « qui est le P. Prignani, frère du duc de Lisignani [sic), est un homme de beaucoup d'esprit et de mérite, et qui a beaucoup de part dans les bonnes grâces de S. A. E., ce qui peut-être le porterait volon- tiers à le laisser résident en France si l'état religieux n'y fut obstacle ». Pour mieux « établir la correspon- dance » entre Louis XIV et la maison électorale, l'électrice demandait donc que de Lionne obtienne pour le Père une abbaye, promettant de lui en avoir « une infinie obligation et une parfaite gratitude ». (1) Et non Pregnani, forme fautive employée par Mignet et Mgr. Barnes, et que l'on retrouve dans les portions de ce volume pour lesquelles on a utilisé l'impression de la 1"' édition. GO LE MASQUE DE FER Outre cette lettre de réleclrice, Prignani en empor- tait deux de l'électeur Ferdinand-Marie ; dans l'une, adressée à Louis XI"\', il était qualifié de « personnage de naissance, très docte et doué de talents extraor- dinaires », auquel « cette recommandation avait été accordée pour témoigner la haute estime faite de ses louables qualités et mérites » ; dans l'autre, adressée à de Lionne, l'électeur vantait « sa fidélité et zèle à l'endroit de cette maison électorale ». Adélaïde, quand elle était petite fille, avait entendu prêcher à Turin le P. Stefano Pepe, Théatin, et il l'avait initiée à la dévotion envers saint Gaétan, fondateur de cet ordre ; lelectrice attribuait la naissance (7 nov. 1660) et la guérison de sa fille aînée Marie- Christine (plus tard la Grande Dauphine) à l'inter- cession de ce saint. Le 15 février 1662, le P. Pepe vint s'établir à Munich avec un certain nombre de Théatins et devint le confesseur de l'électrice, succédant à un Jésuite. C'est sans doute vers cette époque que Prignani vint à Munich, vraisemblablement après un séjour en Piémont. Le motif pour lequel Prignani vint chercher fortune en France paraît avoir été, d'une part, son peu de goiit de la vie monastique, d'autre part, l'hostilité qu'on lui témoignait à Munich, même dans son propre couvent, probablement à cause de sa prétention de connaître l'astrologie. Lui-même se donnait comme une victime de son dévouement au roi de France. C'est sur son dire évidemment que le 20 février 1666 , de Lionne exprimera le regret que le voyage de Prignani à Paris L'ABBÉ PRIGNANI > 61 ne soit pas demeuré plus caché , « l'ambassadeur d'Espagne l'ayant pénétré par le moyen du nonce auquel les autres Pères Théatins l'avaient dit » ; le 22 mars suivant, l'électrice écrivait à de Lionoe qu'elle avait été obligée de loger Prignani dans une de ses maisons, car, « pour ne donner ombre aux Espagnols, les Théatins de Munich ont fait quelque difficulté de le loger chez eux ». Ils craignaient « que les Espagnols doutant que ce Père ne serve la France, le dénoncent à Rome à l'Inquisition sous prétexte d'astrologie ». Dans une lettre du même jour à Gravel, Adélaïde disait encore que Prignani « est une personne tout à fait de mérite, et pour en avoir trop, il a beaucoup d'envieux ». Quand Prignani fut revenu à Paris, de Lionne écrivit à l'électrice le 2 mai 1666 : « J'ai pris soin du logement du bon Père et qu'on le traite bien dans la maison de son Ordre, à quoi, si je n'avais fait intervenir l'autorité de S. M., il y aurait eu beaucoup de peine par les mêmes considérations qu'avaient allégué les Théatins de Munich i>. On verra d'autres témoignages du même genre plus loin. A peu près en même temps que Prignani, arriva à Paris une lettre du 15 déc. 1665 dans laquelle Ferdinand Marie exprimait à Louis XIV son inquiétude au sujet du « danger auquel est exposée la paix dans l'Empire » par suite de la guerre qui venait de s'allumer entre les Etats de Hollande et l'évêque de Munster. Le bruit courait que Louis XIY et l'empereur Léopold I" allaient intervenir pour soutenir chacun l'un des adversaires. Louis XIV avait en effet cette intention. (52 LE MASQUE DE FER mais il voulait aussi empêcher l'empereur d'en faire autant en lui faisant refuser le passage par les princes dont les territoires séparaient ses Etats de ceux des belligérants. Obtenir ce résultat était très important pour la France, car en cas de réussite, on pouvait espérer que Léopold ne pourrait secourir l'Espagne quand Louis XIY essaierait de conquérir les Pays-Bas espagnols, sur une partie desquels il prétendait que sa femme avait des droits par suite de la mort de son père Philippe IV, survenue le 17 sept. 1665. La France n'avait pas de représentant en Bavière à cette époque ; pour les affaires traitées avec ce pays on se servait habituellement du sieur de Gravel, notre ambassadeur à la diète de Ratisbonne ; Prignani, Italien qui désirait obtenir une grâce du roi de France et possédait à un haut degré la faveur de l'électrice de Bavière, parut un intermédiaire commode pour rassurer la cour bavaroise au sujet de notre intervention contre l'évêque de Munster en ifaveur des hérétiques hollandais, et obtenir que la Bavière reste neutre et empêche le passage des troupes de l'empereur sur son territoire : « Je serais ravi d'avoir occasion de servir ce bon Père en l'affaire de l'abbaye suivant les ordres que V. A. E. m'en a donné », écrivait de Lionne à l'électrice, le 20 février 1666, « cependant on lui a mis une assez belle matière en main pour mériter cette grâce du Roi par le puissant concours de V. A. aux justes desseins de S. M. qui n'ont d'autre but que le maintien du repos de l'Empire ». Prignani arriva à Munich dans le courant de mars. L'ABBÉ PRîGNANl 63 Il y demanda deux choses : 1° que l'électeur écrivit à l'Empereur pour le détourner d'envoyer des troupes dans les Pays-Bas espagnols ; 2° qu'il écrivit aussi à l'évêque de Munster pour l'exhorter à la paix. La réponse de l'électeur, donnée le 22 mars, fut négative sur le premier point. Il promit d'écrire à l'évêque, mais paraît n'avoir pas eu besoin de tenir sa parole, la conclasion de la paix entre la Hollande et ce prélat étant survenue dès le 18 avril. Le duc Charles - Emmanuel de Savoie , frère d'Adélaïde, ayant eu connaissance de la mission de Prignani, chercha à la mettre en garde contre ce religieux, mais celle-ci lui répondit le 30 avril : « Si vous saviez les marques d'estime que le roi lui donne, les lettres qu'il nous a écrites pour lui, le superbe présent qu'il lui a fait, assurément vous seriez de contraire pensée. Pour les commissions qu'il a eues de S. A. E. et de moi, ce sont choses générales et qui ne peuvent nuire ». Charles-Emmanuel étant revenu à la charge, l'électrice lui répondit le 21 mai 1666 : « Je trouve bien hardis ceux qui ont baptisé i^/'ere^ des personnes qui, par leur propre mérite, se sont acquises d'autres noms, mais enfin, il y a toujours des esprits désoccupés pour le bien, mais qui ne lassent pas pour le mal ». Dans la lettre donnée à Prignani partant pour Munich, Louis XIV avait écrit qu'il lui avait parlé « avec entière ouverture de cœur sur certaines affaires de grande considération » pour que l'électeur pût par son moyen apprendre ses sentiments ; les lettres de 64 LE MASQUE DE FER l'électeur et de l'électrice chargeaient le moine italien de faire des confidences analogues. Les assurances verbales apportées par lui étant beaucoup plus satisfaisantes que les déclarations écrites qu'elles accompagnaient, Louis XIV et de Lionne se deman- dèrent si elles n'avaient pas été amplifiées parPrignani pour avoir son abbaye et souhaitèrent en obtenir une confirmation écrite qui put engager l'électeur ou tout au moins l'électrice. De Lionne écrivit donc à Adélaïde le 2 mai : « J'ai proposé au P. Prignani que V. A. E. pour autoriser davantage sa créance, pourrait se donner la peine de me faire la faveur de m'écrire en chiffres les mêmes choses qu'il avait été chargé de dire de bouche. Elles sont assez importantes pour y désirer cette précaution, afin d'en avoir l'esprit complètement en repos ». ^lais l'électrice se borna à répondre : « S. A. E. a dit au P. Prignani d'assurer S. M. de ses respects et de lui demander l'honneur de la continuation de sa bienveillance, et pour le reste il s'est remis entièrement à ce qu'il a donné audit Père par écrit. Je sais que l'intention de S. A. E. est très bonne et sincère. S'il y appartient quelque point qu'on doive désirer mieux éclaircir, je vous prie de me le mander, car S. A. E. ne désire que de donner toute satisfaction à S. M. ». Les réponses bavaroises n'ayant pas paru entièrement satisfaisantes, Louis XIV ne se pressa pas de pourvoir Prignani. Le 19 octobre, Adélaïde, impatientée, écrivit au roi : « Si V. M. me refuse une grâce que je demande avec tant d'instances, je la prie de permettre au L'ABBE PRIGNANI 65 P. Prignani qu'il puisse revenir, ayant besoin de lui pour des affaires d'assez d'importance en Allemagne et en Italie ». L'impatience de l'électrice et le besoin que l'on allait avoir de son influence auprès de son mari lors de la prochaine ouverture des hostilités avec l'Espagne, firent que Louis XIV crut devoir céder quelque chose. Au commencement de décembre 1666, il « déclara Prignani abbé, lui donnant sa parole de lui appliquer la première abbaye vacante dans son royaume ». Ferdinand Marie et Adélaïde le remercièrent avec efi"usion. Mais le roi ne se hâta pas d'exécuter cette promesse. Le 10 mai 1667, il quitta Saint-Germain pour attaquer les Pays-Bas espagnols. Pendant la crise européenne provoquée par cette agression, Prignani chercha naturellement à se faire donner l'abbaye promise et le gouvernement français à son tour s'efforça de l'employer pour faire prendre par la Bavière des décisions favorables à nos intérêts. Une minute de cette époque contient ce que « le P. Prignani pourrait écrire à Madame l'électrice de Bavière sur l'entretien qu'il avait eu avec M. de Lionne ». Il s'agissait pour elle de décider l'électeur à faire une ligue avec la France. Dans sa réponse (6 sept.) à la lettre de Prignani, Adélaïde déclara qu'elle « n'oserait le faire que si elle pouvait en même temps indiquer à son mari un avantage évident qui en découlerait ». Prignani finit par perdre patience : le 27 sept. 1667 il écrivit à de Lionne : « Les règles des Clercs réguliers et les dépenses que mes voyages et mes visites à la m LE MASQUE DE FER cour imposent depuis deux ans à l'éleclrice, me forcent à ne pas demeurer plus longtemps à Saint-Germain. Je ne pourrai en conséquence y attendre le prince de Fûrstenberg pour puiser dans ses entretiens comme V. E. me l'a ordonné les lumières nécessaires pour faire connaître à S. A. l'électrice le bien qui peut résulter pour la Bavière d'une alliance avec la France ». Après avoir exposé au ministre ce qu'il avait l'intention d'écrire sur ce sujet à sa protectrice, Prignani terminait en disant : « J'ai aimé S. M. avant de la connaître, et avant d'en recevoir des grâces, j'ai sacrifié à la seule renommée de son nom l'amour de la patrie et ce que les services de mon père pouvaient raisonnablement me faire espérer des Autrichiens. Et s'il semblait que jouir de la liberté et d'une bonne abbaye a été le motif de ces actes, j'y renoncerais entre les mains de Votre Excellence. Je ne désire que la liberté de servir Sa Majesté, et quoique soumis à la tyrannie des frères dont le général actuel a été nommé par l'Espagne évêque de Novare, comme Samson, je combattrai quoique lié » . Le 28 octobre, l'électrice perdant patience à son tour écrivit à Gravel une lettre d'un tout autre ton que celui de ses précédentes : « M'ayant été promis de S. M. la grâce d'une abbaye au P. Prignani, et ayant remercié il y a un an S. M., ne voyant point suivre les effets, cela me donne lieu de craindre que je n'aie plus les bonnes grâces du Roi, quoique je ne sache pas les avoir déméritées C'est pourquoi j'ai pris la confiance d'en écrire à M. de Lionne, à qui je vous prie d'adresser L'ABBÉ PRIGNANI 67 la présente lettre ». Il est probable que comme l'avait demandé Gravel en la lui transmettant, de Lionne rassura l'électrice. La nomination de Prignani se fit cependant attendre jusqu'au 12 mai 1668, jour où il fut « nommé» abbé de Beaubec (canton de Forges, diocèse de Rouen). En 1790, lors de sa suppression, les revenus bruts de cette abbaye s'élevaient à 43.623 Ib., mais un historien local ne les évalue qu'à 20.0(X) Ib. environ pour l'époque qui nous occupe ; encore là dessus Prignani devait-il payer une pension de 4.000 Ib. créée en cour de Rome au profit d'un sieur Dutot, clerc du diocèse de Rouen, et une pension de 2.000 livres réservée par le roi sur le brevet de Prignani au profit d'un chanteur castrat nommé Louis Atto Melani, natif de Pistoie. Aussi ne paraît-il pas avoir jamais été à son aise. Le 14 janvier 1676, il écrivit de Rome à M. Pachau, le premier commis de M. de Pomponne : « J'ai donné à M. de Nevers la démission de mon abbaye pour la donner au roi. Je souhaite donc au sieur Melani de trouver un meilleur payeur que moi, mais je vous promets que quiconque aura mon abbaye en sera embarrassé autant que moi ». Ce Melani avait été chargé en octobre 1657 d'une mission secrète à la cour de Bavière, sous prétexte de voir son frère qui y était musicien. Il devait décider l'électeur Ferdinand Marie à accepter la couronne impériale. Son instruction le plaçait sous les ordres du maréchal de Grammont, notre ambassadeur à la diète de Francfort, qui d'ailleurs alla à Munich à la fin de la 68 LE MASQUE DE FER mission du chanteur. Il est probable que quand Prignani arriva à Paris, il apporta des lettres le recomman- dant à ce maréchal et à Melani. Le frère du premier, d'après de Lionne (lettre à Croissy du 27 mars 1669) goûtait fort l'abbé ; quant au second, il sut se faire donner des rentes à ses dépens. Quand Dutot mourut, Melani obtint mille francs de pension sur les quatre mille qui devenaient disponibles (Arch. Nat., 045, fo 41 v", brevet du 15 janvier 1671). L'abbaye de Beaubec étant devenue vacante par la démission de Prignani, il obtint de lui succéder, mais le pape refusa de lui donner l'investiture comme abbé commendataire quoique Melani alors présent à Rome, ait sollicité en personne. Un arrêt du Grand Conseil obtenu pour défendre les droits que lui donnait la nomination royale causa grand émoi à Rome en nov. 1678. Le refus obstiné du pape força finalement Melani à se démettre de son abbaye en faveur du P. Etienne Girardin (brevet du 19 mai 1681, Arch. Nat., 0*25, P 326 v«). Pendant son séjour à Paris, Prignani avait su se créer de nombreuses relations ; « sa connaissance de l'astrologie lui donna d'abord un grand nom dans Paris, et particulièrement auprès des dames », écrivait de Lionne dans sa lettre du 23 février. Il est bien certain que parmi ces dernières se trouvait Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Les lettres de Charles II et celles de Croissy ne laissent pas de doute sur ce fait que l'abbé était de son entourage ; c'est elle indubitablement qui a L'ABBE PRIGNANI suggéré à Louis XIV l'envoi de cet étrange ambassa- deur (1). Le roi ne pouvait lui refuser cette faveur du moment qu'elle la déclarait de nature à faire réussir le projet d'« étroite union » entre les deux monarques. Elle lui rendait le service non seulement de parler en sa faveur à Charles II, mais encore de lui communiquer ce que ce dernier lui disait (2). (1) La duchesse de Richemond écrivait à son frère le duc de Buckingham au commencement de mars que Madame ne se fiait point à lui, le haïssait et envoyait un astrologue pour négocier avec le roi, le duc de Monmouth et Hamilton, sans lui en donner aucune part. Cette duchesse était à ce moment à Colombes, auprès de la reine-mère d'Angleterre (Barnes, p. 330). (2) Il est curieux de lire dans les lettres de Lionne à Croissy les échos de ce que Charles 11 avait écrit à sa sœur : « Par quelques discours que Madame a tenus au Roi, S. M. juge que une des choses qui embarrassent le plus de là, c'est qu'ils s'imaginent que dès qu'ils auraient fait l'union, le Roi voudrait, sans perdre un moment de temps, les embarquer dans une guerre qu'ils ne croient pas leur convenir si tôt à cause de leurs pertes passées, pour ne pas parler du manquement d'argent, s'il n'y avait que cette considération qui les retint, que je crois bien être la principale (16 février 1-669) » ; « 11 semble par les dernières lettres que le roi d'Angleterre a écrites à Madame qu'on puisse concevoir d'assez bonnes espérances de ses intentions pour l'union (2 mars 1669) » : « Le roi d'Angleterre a mandé à Madame qu'on se garde bien de parler de l'affaire secrète au Milord Montaigu (l'ambassadeur d'Angleterre à Paris) qui n'en sait rien (9 mars 1669) » : « Vous devez être informé d'une parti- cularité qui donne lieu à beaucoup de réflexions, qui est que le Roi par le même courrier qu'Arlington a dépêché ici sur le sujet de l'envoi en Candie du régiment de Douglas, a écrit à Madame qu'il la priait de ne plus se confier qu'à lui-même de la grande affaire et de n'en écrire à l'avenir à qui que ce soit (16 mars 1669) » ; « Les lettres qu'on écrit à Madame confirment 70 LE MASQUE DE FER Il consentit donc à envoyer le diplomate improvisé que sa belle-sœur lui recommandait, seulement il se réserva de mettre fin à sa mission au bout de peu de temps si elle ne donnait pas des résultats tangibles C'est d'ailleurs ce qu'il fit : Prignani nommé le 23 février était déjà rappelé le 4 mai. De plus, il le plaça dès l'origine, dans une position de subordination absolue vis-à-vis de Croissy. Prignani « devait appliquer son industrie à servir Croissy dans les choses que celui-ci lui dirait et dont on ne lui avait donné à Paris aucune connaissance imaginable ». Louis XIV « lui défendait de rien lui écrire, ni à M. de Lionne, ne voulant rien savoir que par le canal de Croissy, et que par conséquent quelque chose qu'on put lui dire dont on lui demandât le secret à l'égard de l'ambassadeur, il devait lui dire tout ». Les restrictions si fortes dont Louis XIV et de Lionne entourèrent, dès l'origine, la mission confiée à Prignani sont une preuve suffisante que c'est à l'initiative de Madame que cet abbé dut d'en être chargé. Mais il est non moins vraisemblable qu'elle ne dut la prendre qu'à l'instigation de Charles II ; et étant ce que le roi d'Angleterre aurait dit en dernier lieu sur l'Union étroite (13 avril 1G09) ». Nous voyons même une fois de Lionne envoyer à Croissy une lettre de Leighton à Madame et la réponse de celle-ci ; mais il n'y a aucune indication qu'elle ait confié de même à Louis XIV sa correspondance avec Charles II, et d'ailleurs, comme les lettres de celui-ci étaient en anglais, le roi de France ne pouvait pas les lire. L'ABBE PRIGNANl 71 donné les circonstances, un prêtre catholique envoyé au roi devait avoir pour mission de jouer auprès de lui le rôle que le P. Symons avait joué auprès du duc d'York. Ce qui confirme le plus fortement que c'est Charles II qui a demandé à Madame de lui faire envoyer un prêtre astrologue ou chimiste pour le convertir, tout en paraissant l'initier dans les sciences occultes, c'est que le 21 mars 1672, Groissy rappelait à Louis XIV qu'Arlington avait demandé pour son maître qu'un théologien lui fut envoyé de Paris pour l'instruire dans la religion catholique, ajoutant qu'il désirait d'une façon spéciale qu'il fût bon chimiste (Barn,es, p. 203), évidemment pour couvrir ses entretiens sur la religion du prétexte de curiosité pour les choses occultes. C'est le même faux semblant qui dut servir pour légitimer les conférences de Charles avec Prignani (1). Mais dans le cas de ce dernier, on y avait ajouté, pour Louis XIV et de Lionne, l'idée de gagner Charles II à l'alliance en utilisant l'influence d'un astrologue. Faut-il en conclure que lors de l'envoi de Prignani Louis XIV et de Lionne ignoraient l'intention de Charles II de se convertir ? La probabilité étant que Louis XIV ne l'a apprise que peu à peu, au fur et à mesure des négociations, il est aussi difficile de (1) « Ooinme l'abbé Prignani n'a pas pris la créance que l'on avait présupposé ici qu'il prendrait auprès du roi, ou par son astrologie, ou par les curiosités de chimie, S. M. croit qu'il vaut mieux qu'il revienne » (Lionne à Groissy, 4 mai 1669, Aft. étr., corr. angl., 93, 328). 72 LE MASQUE DE FER répondre oui que non (la destruction de la plus grande partie des documents relatifs à la conversion de Charles II force d'ailleurs à se contenter d'hypothèses sur bien des points). Ils ont dû la connaître dans tous les cas avant le retour de Prignani (1). Seulement, comme le roi de France était bien résolu à exiger que l'on commence par faire la guerre à la Hollande, et ne voulait aider son allié contre les révoltes que devait provoquer sa conversion qu'après l'écrasement de cette république, s'il a soupçonné que Prignani était allé en Angleterre pour convertir Charles II, il a dii y voir un motif de le rappeler (2). Quoiqu'il en soit, nous sommes bien renseignés sur le séjour de cet abbé en Angleterre. Dès le 11 mars, Colbert de Croissy écrit à Lionne : « L'abbé Prignani arriva vendredi dernier ici, et m'envoya le même jour la lettre qu'il vous a plu m'écrire du J3^ Il m'est aussi (1) Dans quelle mesure Arundell a-t-il renseigné de suite Madame et Louis XIV sur ce qu'il savait des sentiments de Charles II, nous l'ignorons ; mais il semble n'avoir dévoilé la vérité que progressivement, car le 22 mars {l" avril), Charles II venait de recevoir la lettre de Madame demandant pourquoi le duc d'York était entré dans l'affaire. Si Arundell a été aussi discret envers la sœur de son maître, il a dû l'être encore plus avec Louis XIV et de Lionne. Ruvigny leur avait si souvent parlé de la fausseté de Charles II qu'ils se méfiaient beaucoup de lui. Des deux côtés, on a (h'i procéder avec défiance. Louis XIV lui-n.ôme a-t-il caché à de Lionne une partie de ce que Madame et Arundell lui disaient, c'est possible, mais peu probable. (2) Les demandes adressées par Charles II à Louis XIV en 1672 pour qu'on lui envoie un théologien semblent être restées sans réponse. L'ABBÉ PREGNANl 73 venu voir hier au soir et m'a parlé dans le même sens qu'elle contient. Je ne puis, Monsieur, assez louer la pensée qui vous est venue de vous servir de lui et je ne doute point qu'elle ne produise tout le bon effet que vous en souhaitez et moi aussi. Je lui ai dit tout ce qui s'est passé ici depuis que j'y suis qui soit de ma connaissance, et aussitôt qu'il se sera bien mis dans les bonnes grâces du roi, ce que l'on doit se promettre bientôt de sa dextérité, je lui dirai toutes les raisons que je crois être les plus convaincantes pour porter le roi d'Angleterre à conclure une bonne union avec nous, et j'aurai joie aussi de recevoir ses conseils sur la conduite que j'aurai à tenir... (1) ». Le 14 mars, Groissy donnait à Louis XIV des détails sur la situation que l'abbé allait trouver et sur les difficultés que sa venue créait : « Je ne puis encore rendre compte à Votre Majesté de ce que l'abbé Pregnani avance (sic), ne l'ayant point vu, ni eu de ses nouvelles depuis sa première visite; si je ne le vois point aujourd'hui, je lui écrirai de faire tout son possible pour se bien mettre auprès du duc de (1) Le 20 mars, de Lionne répondait : « J'ai reçu votre dépêche du 11« de ce mois, qui nous apprend l'arrivée à Londres de l'abbé Pregnani. J'ai lu au Roi tout ce que vous mandez sur son sujet, que Sa Majesté a fort estimé et loué, mais n'a pourtant rien voulu changer à ses premières dispositions, principalement à la défense qu'il a d'écrire ici ; comme il est d'ailleurs non seulement très juste qu'il vous rende ce respect, mais du service même qu'il ne puisse faire un seul pas que par votre direction. » (Arch. étr., corr. angl., 93, 191). LE MASQUE DE FER Buckingham parce que j'ai été averti que ce duc en a fait des railleries au roi qui pourraient nuire au service de Votre Majesté, et hier Leighton me dit qu'il avait eu peine à ramener l'esprit du duc de Buckingham de l'emportement où il était de ce queMadame témoigne, à ce qu'il dit, de la défiance de lui en se servant du dit abbé et l'adressant à Hamilton avec lequel il est perpé- tuellement, qu'il en était venu jusqu'à ce point de lui dire qu'il ne voulait plus se mêler de l'union entre Votre Majesté et le roi d'Angleterre si de part et d'autre on n'avait toute confiance en lui et qu'il ne fut assuré d'en avoir tout le mérite ; mais cela ne doit point faire de peine à Votre Majesté, car je m'assure que l'abbé, s'appliquant à plaire audit duc, il ramènera bientôt cet esprit au point qu'il peut souhaiter pour faire réussir son dessein, et je l'y servirai en tout ce qu'il me sera possible ». De son côté, Charles II écrit à Madame le 7 (17) mars 1669 : « Vous pouvez être sûre que je garderai le secret de votre prophète. Je donne peu de crédit à ce genre de bétail et le moins vous leur en accorderez sera le mieux, car s'ils pouvaient prédire quelque chose, ce serait gênant de connaître son sort, bon ou mauvais, d'avance... J'avais presque oublié de vous dire que je trouve votre ami l'abbé Pregnani un homme très ingénieux en toutes choses sur lesquelles j'ai parlé avec lui et j'ai constaté qu'il avait beaucoup d'esprit, mais vous pouvez être sûre que je n'entrerai pas on liaison avec lui plus qu'il ne convient à votre caractère ». L'ABBE PREGNANI 75 Le 18 mars, Colbert rend compte à de Lionne des débuts du nouveau venu : « L'abbé Pregnani est parti hier au matin pour so rendre à Newmarket, après m'avoir dit que le roi, qui y va aujourd'hui, lui a témoigné désirer le voir. Les moyens dont il s'est servi pour exciter la curiosité de Sa Majesté britannique sont assez plaisants, selon ce qu'il m'a confié. Le duc de Monmouth étant amoureux d'une fort belle demoiselle pour laquelle il a cru que le roi et M"" le duc d'York avaient aussi beaucoup d'inclination, a eu la curiosité de savoir de l'abbé qui des trois obtiendrait le plus tôt ce qu'il souhaite ; celui-ci, sans avoir vu la fille, lui a dit quelles étaient sa physionomie et ses inclinations, ce qu'elle avait fait par le passé et ce qu'elle ferait à l'avenir, et le tout avec des circonstances si particu- lières, que le roi, en ayant été averti par le duc de Monmouth, a voulu que l'abbé fit son horoscope, et pour cet effet qu'il portât ses livres à Newmarket pour y travailler. Voilà Monsieur quel a été son commen- cement ; si la suite v répond et qu'il veuille bien que vous en soyez averti par moi, j'en aurai de bonnes à vous conter ». « A peine était-il sorti que Leighton m'est venu voir et m'a fait lire une lettre écrite par Madame la duchesse de Richemond, qui est auprès de la Reine Mère d'Angleterre (en France) à M. de Buckingham son frère — Ce qu'elle contient de plus considérable est que Madame ne se fie point à lui, qu'elle le hait, qu'elle envoie un adrolngue pou )' négocier avec le roi^ le dit duc de Monmouth et Hamilton sans lui en donner 76 LE MASQUE DE FER aucune part. . . Leighton m'a dit que cette lettre avait mis le duc de Buckingliam dans une Tort mauvaise humeur. .. « On m'envoyait, dit-il, un astronome pour me prendre pour dupe, et en politique, et en amour, et me faire le sujet de la raillerie du duc de Mon- mouth et d'Hamilton, qui est le neveu du duc d'Ormond, mon plus grand ennemi». La réponse de Lionne à Croissy est un reflet, à la fois du peu de croyance de Louis XIV et de son ministre à l'utilité de la mission de l'abbé Pregnani, et aussi de leur conviction que même si les bonnes dispositions de Charles II pour la conclusion de r« étroite union » étaient réelles, l'opposition du duc pouvait suffire pour les rendre vaines : « Il est fâcheux que Buckingham se soit mis en tête que l'on ait voulu substituer en sa place l'abbé Pregnani dans cette négociation. Il faut qu'en toutes manières ledit abbé trouve les moyens de détromper promptement le dit duc de cette opinion et de gagner ses bonnes grâces comme vous jugez qu'il lui sera facile ; autrement. Sa Majesté estime qu'il ne faudrait pas laisser demeurer un moment à Londres ledit abbé, ce que vous pouvez lui déclarer dès à présent afin que cela l'oblige à s'étudier avec plus d'application à soigner le duc de Buckingham et à rompre tout commerce avec les personnes qui lui peuvent être suspectes — ». Les mentions relatives à Pregnani dans la corres- pondancede Charles II avec Madame, sont nombreuses; elles témoignent d'une sympathie discrète du roi pour ce personnage. Le 12 (22) mars IGG9, ce monarque L'ABBE PREGNANI 77 écrivait à Madame : « J'ai eu un très bon sport ici (Newinarket) depuis lundi (8-18 mars), à la fois dans la chasse à courre et dans les courses de chevaux. L'abbé Pregnani est avec nous et s'étonne beaucoup du plaisir que l'on trouve à de telles courses ; il était si fatigué d'être allé à cheval d'Audly End ici, pour voir les courses à pied, qu'il en est à peine remis. ..». Le 22 mars (1" avril) 1G69, il écrivait encore à la même : « Je viens de Newmarket. . . L'abbé Pregnani y a été la plus grande partie du temps, et je pense qu'il vous en donnera quelque compte rendu, mais qu'il ne vous dira pas qu'il a perdu son argent pour avoir cru que les étoiles pouvaient prédire le cheval qui gagnerait ; il a eu la mauvaise chance de prédire mal trois fois et Jacques (Monmouth) croyait telle- ment en lui qu'il a perdu son argent de la même façon ». Colbert écrivait de son côté le 1" avril à de Lionne : « L'abbé Pregnani m'a dit qu'il s'était bien mis dans les bonnes grâces du duc de Buckingham, mais il ne m'a pas paru satisfait de l'esprit du roi, qu'il dit préférer la bagatelle aux choses les plus importantes. Il espère néanmoins lui faire prendre une bonne résolution par l'appréhension qu'il lui donnera dans son horoscope de disgrâces prochaines. » « Cependant le roi me dit en arrivant que l'abbé s'était fort trompé dans les prédictions qu'il a faites sur chaque course de cheval, que pas une ne s'était trouvé véritable, et que les domestiques du duc de Monmouth avaient à cause de cela de grands dommages à LE MASQUE DE FER prétendre contre lui, ayant tous parié tout ce qu'ils avaient sur les assurances qu'il leur a données d'un gain indubitable.il en fait depuis beaucoup de railleries qui ne laissent pas lieu d'espérer qu'il ail beaucoup d'égard à ses pronostics. Mais comme le roi est fort curieux, peut-être sera-t-il bien aise d'apprendre en particulier ce qu'il affecte de mépriser en public. » « L'abbé m'a proposé d'instruire M. le duc de Monmoutli de tout ce qu'il a à dire au roi d'Angleterre pour le porter à conclure sans remise une étroite union avec le roi notre maître, et même de faire convenir le duc de Buckingham d'agir de concert avec lui véritablement. Comme je sais que le duc de Buckingham ne veut point de compagnon et qu'il a de la jalousie et de la défiance de la moindre chose, j'ai dit à l'abbé que cette communication d'affaires entre ces deux personnes pourrait selon mon sens nuire au service de Sa Majesté, mais que comme il ne faut rien négliger et que la tendresse que le roi d'Angleterre a pour le duc de Monmouth lui fera recevoir agréable- ment tout ce qui lui viendra de cette part, il était bon de s'en servir et je lui ai dit toutes les raisons que j'ai cru devoir faire plus d'effet sur l'esprit du roi d'Angle- terre en la bouche du duc de Monmouth dont il m'a dit qu'il le rendrait capable ». Dans une lettre du 6 avril à de Lionne, Croissy précisait: «J'ai dit au S"" abbé que j'estimais qu'il était à propos qu'il se mêlât seul de cette négociation avec le duc de Monmouth sans que j'y entrasse, au moins jusques à co que je reçoive vos ordres, car je L'ABBE PREGNANI 79 n'estime 'pas que sans Buckingham ou Arlington on puisse faire un bon traité » L'ambassadeur avait été prudent en montrant si peu d'entrain à lier partie avec Monmouth ; le 13 avril, de Lionne désapprouvait formellement le moyen imaginé par l'abbé: «Si à l'arrivée de cette lettre l'abbé Pregnani n'avait pas fait encore parler au roi d'Angleterre par M. de Monmouth sur l'affaire de l'étroite union des deux rois, empêchez s'il vous plait que ledit duc en parle, Sa Majesté croyant cette voie peu utile et sujette à divers inconvénients. . . Lanouvelle du capitaine de vaisseau venu delà Coruna de la mort du roi d'Espagne est une fable... M. l'abbé aurait mieux fait de s'appliquer à son horoscope qu'à celui des chevaux ; il eut pu gagner sans risque les 500 pièces qu'a voulu parier ce capitaine » Une autre lettre de Croissy à de Lionne du 22 avril donne de nouveaux détails sur l'activité de l'abbé: « L'abbé Pregnani me dit hier que le comte de Lauder- dale lui avait fait entendre qu'il croyait cette union avantageuse à l'Angleterre, et nous avons concerté ensemble de quelle manière il lui devait parler pour fortifier ce commencement de bonne volonté lorsqu'il retomberait sur le même chapitre. J'irai aussi voir demain le garde des sceaux afin de le disposer autant que je pourrai à y concourir, et je vous assure, Monsieur, que nous allons mettre l'abbé et moi toutes pierres en œuvre pour avancer cette affaire ». Le 2 mai, dans une lettre à Louis XIV, Croissy rend hommage de nouveau au zèle de son collaborateur : 80 LE MASQUE DE FER « L'abbé Pregnani profite avec beaucoup d'adresse et d'esprit des occasions qui s'oifrent de représenter au roi et à ses ministres les avantages qu'apporterait à l'Angleterre l'union avec Votre Majesté et nous tâche- rons lui et moi de ne rien omettre qui la puisse avancer». De son côté, le 6 mai, Charles II exprimait une fois de plus sa sympathie pour l'abbé dans une lettre à Madame : « Je vois que le pauvre abbé Pregnani est très troublé par la crainte que les railleries sur ses prédictions aux courses de chevaux puissent lui avoir causé quelque préjudice auprès de vous, ce qui, je l'espère, n'est pas, car il ne faisait qu'essayer quelques nouveaux tours qu'il avait lus dans les livres et auxquels il accordait aussi peu de crédit que nous. Continuez d'être assez son amie pour empêcher tout ce qui pourrait en résulter de préjudiciable pour lui, car il a quelqu'esprit, et est votre serviteur autant que l'on peut l'être, ce qui fait que je l'aime... ». Mais ces bons témoignages de Londres ne pouvaient empêcher Louis XIV d'être toujours plus malveillant à l'égard de Pregnani. Il semble que l'abbé avait sollicité quelqu'indemnité pécuniaire, chose assez naturelle ; Lionne y répondit le 4 mai en envoyant à Croissy la lettre suivante : « Quant à l'abbé Pregnani, comme d'abord il p-a pas pris la créance que l'on avait présupposé ici qu'il prendrait auprès du roi, ou par son astrologie ou par les curiosités de la chimie, il n'y a guère d'apparence qu'il puisse faire plus de progrès à l'avenir dans l'estime et dans les bonnes grâces dudit L'ABBÉ PREGNANI 81 roi ; cependant sa présence pouvant embarrasser de delà, Sa Majesté croit qu'il vaut mieux qu'il revienne et veut que vous le lui disiez de sa part, si ce n'est que vous jugiez à propos d'en user autrement pour avoir reconnu qu'il vous peut encore être utile à quelque chose :>. Profitant de ce que cet ordre lui laissait une certaine latitude, Croissy répondit le 13 mai à M. de Lionne: « Si l'abbé Pregnani ne réussit point ici, ce n'est pas manque d'esprit, d'adresse et de zèle pour le service du Roi, mais c'est qu'il n'y a personne ici qui agisse dans la vue du bien public et qu'il est impossible de concilier tous les dilTérents intérêts de ceux qui gouvernent pour les porter à concourir unanimement à ce que le Roi désire, à moins que la nécessité des affaires du dedans ue les y contraigne cependant. Comme je ne puis prévoir quels effets pourront avoir les diligences et les soins dudit abbé Pregnani, je crois, Monsieur, que plutôt que de m'en rapporter à mon jugement, je dois remettre au sien à reconnaître s'il est à propos pour le service du Roi qu'il demeure encore quelque temps ici ou s'il doit user de la permis- sion que le Roi lui donne de se retirer, et il me semble qu'il serait bon qu'il vous plût de lui écrire de vous faire savoir lui-même ses sentiments pour ensuite lui donner les ordres que vous jugerez plus convenables pour le bien du service du Roi ». Pregnani rendit quelques services à Croissy dans une affaire assez ennuyeuse qu'il eut avec le prince de Toscane, héritier présomptif de ce grand-duché, et qui 82 LE MASQUE DE FER arriva à Londres vers le 17 avril. L'ambassadeur lui envoya faire compliment à son arrivée. Mais ce prince d'après Croissy, avait pour maxime principale de ne rien faire qui put déplaire à l'Espagne et l'on était au lendemain de la querelle sur la préséance entre les couronnes de France et d'Espagne. Le prince prit naturellement parti pour les prétentions espagnoles et alla faire une visite à l'ambassadrice d'Espagne avant d'en faire une à l'ambassadrice de France (1). Cependant Croissy cherchait un moyen de le rencontrer « en un lieu tiers, comme M. d'Estrades et depuis M. de Saint- Romain en avaient usé avec ce prince », sans rien abandonner des prétentions à la préséance sur l'Espagne, ni en venir à un éclat. Il y avait d'abord obtenu l'approbation du Roi, mais de Lionne appre- nant que l'ambassadeur d'Espagne avait fait difficulté d'accorder cette marque de préséance au prince de Toscane se demandait si cette particularité n'obligerait pas Louis XIV à changer quelque chose à sa résolution première. L'autorisation fut cependant confirmée le 8 mai, « ce que fait l'ambassadeur d'Espagne ne réglant ni la conduite, ni les intentions de Sa Majesté : elle donne les exemples aux autres et ne les prend de personne». Mais un acte d'impolitesse du prince vint change]" du tout au tout les intentions du Roi. Le 5 mai, entrant dans la chambre de la reine d'Angleterre, il passa droit devant Croissy sans lui (1) Archives étrangères, corr. angl., vol. 93, p. 340-342. L'ABBÉ PREGNANI 83 rendre le salut comme le roi lui-même 'et les princes faisaient, puis il alla dans un coin embrasser l'ambas- sadeur d'Espagne et parler avec lui jusqu'à l'arrivée du roi. « Je n'ai pu savoir, écrivait Groissy à de Lionne le 6 mai, à quoi attribuer la cause de cette distinction publique qui étonne toute la cour, sinon à l'intrigue de Bernard Gascony par lequel il se laisse gouverner et qui est depuis longtemps entièrement à l'ambassadeur d'Espagne et à Milord Arlington. Depuis ma lettre écrite, M. l'abbé Pregnani est entré adroitement en éclaircissement avec M. de Magalotti sur le procédé de M. le prince de Toscane en mon endroit, et il m'a dit que les raisons qu'il allègue sont que l'ambassadeur d'Espagne lui avait fait des civilités dans un lieu tiers, ce qui avait donné lieu de faire la différence qu'il avait fait (1) ». (1) L'abbé Luigi Strozzi, résident de France à Florence, dans une lettre du 11 juin IGGU, écrivit à de Lionne que le grand-duc lui avait dit que le prince donnait les motifs suivants pour expliquer la visite qu'il avait faite à l'ambassadrice d'Espagne avant d'aller visiter celle de France : « Le prince, s'étant trouvé trois fois dans la chambre de la Reine à un moment oii M. Colbert et les ambassadeurs d'Espagne et de Venise s'y trouvaient, ces deux derniers vinrent lui parler chaque fois. M. Colbert, au contraire, se tint à l'écart. Le prince ayant pris des informations, il lui fut dit qu'il agissait ainsi par ordre de sa cour, et des personnes de la suite de l'ambassadeur dirent qu'il ne pouvait avoir de relations avec le prince que si Qeluj-ci lui rendait visite, lui donnant la main et le recevant à son carrosse. Après avoir parlé avec l'ambassadeur d'Espagne, le prince attendit trois jours avant de faire visite à sa femme, afin de savoir si l'ambassadeur de France lui donnerait quelque 84 LE MASQUE DE FER Les représailles, auxquelles recourut Louis XIV pour venger cet acte d'impolitesse fait à son ambas- sadeur furent ordonnées dans une lettre de M. de Lionne à Croissy, qui est si curieuse qu'on nous excusera de la reproduire malgré sa longueur. « Le Roi a été très fâché de l'action du prince de Toscane, d'avoir visité l'ambassadrice d'Espagne avant celle de France... S. M. a fort approuvé que vous ayez suspendu jusqu'à de nouveaux ordres l'expé- dient de le voir en lieu tiers comme elle l'avait trouvé bon, ce qu'elle vous défend à l'avenir, mais elle m'a chargé sur l'autre incident de vous dépêcher en toute diligence ce courrier exprès pour vous dire que quand ledit prince demandera à visiter Madame votre femme, son intention est qu'elle se conduise en sorte qu'elle puisse lui faire le même tour que fit feu M'' de Fontenay , alors ambassadeur à Rome, au cardinal Savelli qui avait visité l'ambassadeur d'Espagne avant lui, c'est-à- dire qu'elle lui donne le jour et l'heure de l'audience, qu'elle le laisse venir jusque dans votre palais, descendre même de son carrosse où des gentilshommes le recevront, et qu'au milieu de l'escalier, un autre raison de croire qu'il aurait pour agréable d'entrer en relation avec lui, auquel cas, il aurait d'abord fait visite à l'ambassadrice de France. Après ce délai, il lui parut qu'il serait incivil de ne point faire visite à l'ambassadrice d'Espagne comme il avait fait à toutes les femmes des hauts personnages auxquels il avait parlé « en lieux tiers ». Il était donc loin de vouloir faire des politesses au ministre d'Espagne plutôt qu'à celui de France. Il pouvait croire en revanche que M. Colbert, pour un motif ignoré, ne voulait en aucune façon avoir de rapports avec lui ». L'ABBÉ PREGNANI gentilhomme lui vienne annoncer que Madame l'ambas- sadrice vient de sortir pour aller à la promenade sans lui en dire aucune raison et se gardant bien de lui en faire aucune excuse, et il ne sera pas nécessaire pour cela que madite dame soit effectivement sortie du logis, au contraire, il faut qu'elle s'y trouve, tant pour rendre l'affront plus complet que pour éviter l'incon- vénient que quelqu'un ayant observé sa sortie en avertit ledit prince, lequel sera alerte là dessus et que cela ne l'empêche de venir chez vous ». ignerol Le 19 juillet 1669, Louvois écrivait à Saint-Mars, commandant du donjon de Pignerol : « Le roi m'ayant commandé de faire conduire à Pignerol le nommé Eustache d'Auger, il est de la dernière importance à son service qu'il soit gardé avec une grande sûreté, et qu'il ne puisse donfier de ses nouvelles en nulle manière, ni par lettres à qui que ce soit. Je vous en donne avis par avance, afin que vous puissiez faire accommoder un cachot où vous le mettrez sûrement, observant de faire ensortequeles jours qu'aura le lieu où il sera ne donnent point sur des lieux qui puissent être abordés de personne et qu'il y ait assez de portes fermées les unes sur les autres powr que vos sentinelles ne puissent rien entendre. 11 faudra que vous portiez vous-même à ce misérable, une fois le jour, de quoi vivre toute la journée, et que vous n'écoutiez jamais, sous quelque prétexte que ce puisse être, ce qu'il voudra vous dire, le menaçant toujours de le faire mourir s'il vous ouvre jamais la bouche pour vous parler d'autre chose que de ses nécessités ». EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 103 « Je mande au sieur Poupart de faire incessamment travailler à ce que vous désirerez, et vous ferez préparer les meubles qui sont nécessaires pour la vie de celui que Ton vous amènera, observant que comme ce n'est qu'un valet j il ne lui en faut pas de bien consi- dérables, et je- vous ferai rembourser tant de la dépense des meubles que de ce que vous désirerez pour sa nourriture (1) ». Le personnage auquel cet in-pace était destiné est celui qui est devenu fameux sous le nom de Masque de Fer. Qui était-il, qu'avait-il fait: on n'en sait rien. Seulement, il nous paraît vraisemblable qu'il vivait à Paris ou à la cour quand cet ordre a été donné, et que l'on attendit pour le faire arrêter qu'il partit dans une direction oii son enlèvement passerait inaperçu, soit qu'il dût y aller de lui-même, soit qu'il y fut envoyé par le roi ou par ceux qui l'employaient. (1) Vorigmrd de ce document est conservé aux Archives Nationales sous la cote K. 120 A. M. lung et après lui Mgr. Barnes écrivent qu'une copie en serait conservée aux Archi\es de la guerre, dans le vol. 234, P 272. C'est une erreur ; ce document ne se trouve pas dans ce volume de minutes^ pas plus d'ailleurs que dans le volume de transcrits coté 242. La pièce 272 du vol. 234 est la minute de l'ordre au marquis de Piennes dont il est parlé plus loin. — M. lung et Mgr. Barnes commettent d'ailleurs une autre erreur : ils impriment le nommé... ; l'ordre porte : le nommé Eustache cVAuger. — Le dossier K. 120 A, l'un des <( cartons des Rois », est un recueil des ordres adressés à Saint-Mars au sujet de la garde de ses prisonniers. Il a été évidemment formé par cet officier lui-même et est malheureu- sement fort incomplet, surtout pour la période postérieure à 1681. t04 LE MASQUE DE FER En effet, Louis XIV attendit encore jusqu'au 28 juillet 1669 pour écrire au « sergent-major de sa ville et citadelle de Dunkerque » : « Capitaine de Vauroy, étant mal satis- fait de la conduite du nommé. . . et voulant m'assurer de sa personne, je vous écris cette lettre pour vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez vue, vous ayez à le saisir et arrêter, et à le conduire vous-même en toute sûreté dans la citadelle de Pignerol (1), pour y être gardé par les soins du capitaine de Saint-Mars, auquel ainsi qu'au gouverneur de ladite place j'écris les lettres ci-jointes afin que le dit prisonnier y soit reçu et gardé sans difficulté. Après quoi, vous reviendrez par deçà rendre compte de ce que vous aurez fait en exécution de la présente... ». Il n'y avait certes rien d'impossible à ce que Louis XIV fît arrêter par M"" de Vauroy ailleurs qu'à Dunkerque, mais on conviendra que les circonstances conduisent à croire que le personnage ainsi désigné à la vigilance de cet officier était porteur d'un passe-port d'embarquement à Dunkerque et devait être appréhendé lorsqu'il se présenterait à l'entrée ou à la sortie de cette ville. Des difficultés avaient lieu fréquemment entre le capitaine de Saint-Mars, commandant du donjon de Pignerol et le marquis de Piennes, gouverneur de (1) Pignerol est une petite ville du Piémont, au pied des Alpes, à 24 kilomètres au sud du chemin de fer de Grenoble à Turin. Elle avait été conquise par le cardinal de Richelieu et était une place forte française à cette époque. EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL lOô cette ville. Elles avaient pour cause la situation un peu indépendante de Saint-Mars comme gardien de Foucquet, l'ancien surintendant des finances, condamné au bannissement, peine commuée en détention perpé- tuelle par Louis XIV, et qui y était détenu, Louvois avait donc pris soin de faire envoyer une seconde lettre par laquelle Louis XIV ordonnait « au marquis de Piennes ou en son absence à celui qui commande en ladite citadelle de donner à Vauroy et à Saint-Mars toute l'aide et l'assistance dont ils auraient besoin et ils le pourraient requérir ». Enfin dans une troisième lettre de même date, Louis XIV écrivait à Saint-Mars : « Envoyant à ma citadelle de Pignerol, sous la conduite du capitaine de Vauroy. le nommé. . . je vous écris pour vous dire que lorsque le dit capitaine de Vauroy sera arrivé en ma dite citadelle de Pignerol, avec ledit prisonnier, vous ayez à le recevoir de ses mains et à le tenir sous bonne et sûre garde, empêchant qu'il n'ait communi- cation avec qui que ce soit de vive voix ou par écrit (1) ». Il nous paraît probable que seul l'ordre à M. de Vauroy portait le nom de l'individu à arrêter ; les deux autres ordres devaient porter celui d'Eiistache d'Auger, le pseudonyme sous lequel on devait désormais le désigner dans la correspondance officielle. L'ordre à M. de Vauroy est d'ailleurs trop dépourvu de parti- cularités sur le mode d'arrestation de l'individu qui y (1) Ces trois minutes sont conservées aux Archives de la guerre aux folios 271, 272, 274 du vol. 234. 106 LE MASQUE DE FER était désigné pour ne pas avoir été accompagné d'une lettre explicative de Louvois ; mais cette lettre a été évidemment détruite comme l'original lui-même. Le 21 aoiit 1669, Saint-Mars écrivait à son tour à Louvois : « M. de Vauroy a remis entre mes mains le nommé Euslache d'Auger. Aussitôt que je l'eus mis dans un lieu fort sûr, en attendant que le cachot que je lui fais préparer soit parachevé... je lui dis en présence de M. de Vauroy que s'il me parlait à moi ou à quel- qu'autre d'autre chose que de ses nécessités, je lui mettrais mon épée dans le ventre. .. Je ne manquerai pas de ma vie d'obsei'ver fort ponctuellement vos com- mandements ». Le nom du prisonnier, laissé en blanc dans les minutes des trois documents du 28 juillet, est écrit Eustache d'Auger dans ceux du 19 juillet et du 21 août. Danger, Danger ou d'Angers dans d'autres (1). C'est évidemment un surnom qui lui fut donné à son entrée en prison pour le distinguer des autres prisonniers dans la correspondance. (1) lung, la Yérité, p. 1S7. — Il est de toute évidence que le prisonnier ne s'appelait pas Eustache Dauger ou Danger ; les soins pris pour dissimuler à tous sa vraie personnalité prouvent qu'il est le premier d'une longue suite de prisonniers politiques auxquels on a pris le soin à cette époque de donner un nouveau nom lors de leur incarcération ; ainsi, le Jacobin qui fut incarcéré à Pignerol, comme Dauger, vers 1674, n'a jamais été désigné que par ce sobriquet (c'était un prêtre, mais peut-être d'un autre ordre que celui des Jacobins) ; Matthioly sera appelé M. de Lestang, etc. EUSTACHE DAUGEK A PIGNEROL 107 Ce qui caractérisera la captivité de ce prisonnier de 1669 à 1703, ce sont les ordres réitérés que l'on n'en parle à personne et qu'il ne puisse parler à personne. Naturellement, ce mystère devait provoquer la curiosité et dès le 31 août 1669, Saint-Mars écrivait à Louvois : « Il n'y a rien de plus vrai que je n'ai jamais parlé de ce prisonnier à qui que soit, et pour marque de cela, bien du monde croit que c'est un maréchal de France, et d'autres disent un président ». Le 10 septembre, Louvois répondait : « J'ai reçu vos lettres des 24 et dernier du mois passé. Vous pouvez donner à votre nouveau prisonnier un livre de prières, et s'il vous en demande quelqu'autre, le lui donner aussi. Vous pouvez lui faire entendre, les dimanches et les fêtes, la messe qui se dira pour M. Foucquet, sans pourtant être dans le même lieu, et vous observerez de le faire si bien garder durant ce temps là, qu'il ne puisse s'évader, ni parler à personne ; vous pourrez même le faire confesser trois ou quatre fois l'année, s'il le désire, et non point davantage, à moins qu'il ne lui survînt quelque maladie périlleuse. L'on m'avait mandé que vous aviez dit à M. de la Bretonnière que l'on vous devait envoyer un prisonnier, mais je suis bien aise que cela ne se soit point trouvé véritable ». Cette lettre est une première réponse des documents à la question que l'on se pose naturellement : comment Dauger a-t-il supporté sa stupéfiante arrestation, son barbare transport d'un bout de la France à l'autre, et ensuite sa sombre captivité dans un effroyable isole- 108 LE MASQUE DE FER ment. Il échappa au désespoir et à la folie en se réfugiant dans la piété et en se consolant par la pensée que la catastrophe qui arrêtait sa carrière dans le monde, était destinée à le préparer plus sûrement à conquérir une récompense infiniment plus précieuse dans le Ciel. 11 n'y a pas de note discordante à ce sujet dans les textes : sa piété, sa patience et sa résignation furent exemplaires. Elles suffisent à distinguer le Masque de Fer de ce Matthioly qui faisait le fou, et menaçait ses gardiens quand il ne cherchait pas à les corrompre. Le 25 septembre 1669, Louvois écrivait encore à Saint-Mars : « J'ai appris, par votre lettre du 4 de ce mois, l'indisposition de M. Foucquet et le sentiment qu'en ont les médecins, comme aussi que le prisonnier qui vous a été envoyé en dernier lieu est iucommodé, de sorte ([u'il a besoin d'être saigné pour recouvrer sa santé, sur quoi je vous dirai qu'il n'y a nulle difficulté à le faire, et que lors que de pareilles choses arrive- ront, vous pourrez le faire traiter et médicamenter selon qu'il en sera besoin, sans attendre d'ordre pour cela, me donnant seulement compte de ce qui se sera passé, comme vous avez accoutumé de faire ». Le 26 mars 1670, nouvelle lettre de Louvois au même : « L'on m'a donné avis que le sieur Honneste [qui avait cherché à délivrer Foucquet] ou un des valets de M. Foucquet, a parlé au prisonnier qui vous a été amené par le major de Dunkerque, et lui a, entre autres choses, demandé s'il n'avait rien de conséquence à lui dire, à quoi il a répondu qu'on le EUSTAGHE DAUGER A PIGNEROL 109 laissât en paix ; il en a usé ainsi, croyant probablement que c'était quelqu'un de votre part qui l'interrogeait pour l'éprouver et voir s'il dirait quelque chose ; par là vous jugerez bien que vous n'avez pas pris assez de précautions pour empêcher qu'il n'eut quelque coînmunication que ce pût être, et comme il est très important au service de Sa Majesté qu'il n'en ait aucune, je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu oiî il est enfermé, et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voii", ni être vu de personne, et ne puisse parler à qui ce soit, ni entendre ceux qui lui voudraient dire quelque chose ». En réponse, le 12 avril 1670, Saint-Mars disait à Louvois: « Il y a des persoimes qui sont quel- quefois si curieuses de me demander des nouvelles de mon prisonnier, ou le sujet pourquoi je fais tant de retranchements pour ma sûreté que je suis obligé de leur dire des contes jaunes pour me moquer d'eux ». Le 30 juin 1670, Madame mourut ; le 9 juillet, Louvois faisait part au sieur de Loyauté, commissaire des guerres de Pignerol, de son intention de se rendre pour deux ou trois jours dans cette place frontière. Aucun honneur ne devait être rendu au ministre. Le dépari était fixé du 15 au 20 septembre, mais il fut ensuite avancé au samedi 3 août et Louvois, accompagné de Vaubanet de son commis Nallot, logeait le jeudi soir à Pignerol et le dimanche 10 à Turin. Le 26, il était de retour à Paris. Le but de ce déplacement n'est pas connu avec certitude. M. lung croit qu'il se rattachait 7 110 LE MASQUE DE FER à des projets d'occupation de Casai (1). Il n'y a en tout cas aucune preuve qu'il ait été amené par le désir de causer avec Eustache Danger ou de donner des instructions verbales à Saint-Mars. Ce qui augmente l'incertitude sur ce voyage, c'est qu'en octobre, toute la garnison de Pignerol (sauf la compagnie franche de Saint-Mars) fut changée « pour faire finir les contes tout d'un coup et mettre le service sur tout ce bon pied que l'on peut désirer ». Le 7 août 1671, Saint-Mars donne à Louvois des nouvelles de ses prisonniers : « Je ne puis que vous mander, Monseigneur, si ce n'est les maladies qui commencent de nous venir voir. M. Foucquet a une petite fièvre qui ne l'incommode pas beaucoup, mais l'un de ses valets est très mal, comme aussi le prisonnier qui tn'a été envoyé ; yen âxiTai soin ainsi que de les bien garder ». Dans sa réponse, Louvois appelle Danger, dont il était question ici, « votre second prisonnier ». Le 5 septembre, les deux malades allaient mieux et le (1) lung, la Vérité, p. 323. — Les papiers de Madame ayant presqu'entièrement disparu, on ne saura jamais si les découvertes qu'y fit Louis XIV au sujet du rôle de Dauger n'avaient pas motivé le voyage de Louvois afin de l'interroger. D'un autre côté, il semble que ce dernier résultat eut éié atteint aussi bien en envoyant à Saint-Mars l'ordre de remettre une lettre cachetée à Dauger avec du papier blanc et de la cire pour que ce dernier puisse répondre aux questions posées sans que Saint-Mars les connût. Ce procédé fut employé plustard à l'égard de Foucquet. L'ordre d'arrestation de Dauger n'ordonnant pas de l'interroger, il est peu probable que le besoin s'en soit fait sentir onze mois plus tard. EUSTAGHE DAUGER A PIGNEROL 111 20 février 1672, Saint-Mars, désireux de fournir un valet à Lauzun, incarcéré depuis novembre 1671 dans la même tour queFoucquet, à l'étage au-dessous, écrivait à Louvois : « Il est si malaisé de trouver ici des valets qui se veuillent enfermer avec mes prisonniers que je prendrai la liberté de vous en proposer un : ce prisonnier qui est dans la tour[i) et que vous m'avez envoyé par M. le major de Dunherque^ serait, ce me semble, un bon valet (2), Je ne pense pas qu'il dit à M. de Lauzun d'où il sort après que je lui aurai défendu ; je suis sûr qu'il ne lui dirait pas aussi aucune nouvelle (3), ni ne demanderait point de sortir de sa vie, comme font tous les autres... » (1) On verra plus tard que M. de Formanoir de Palteau, petit- neveu de Saint-Mars et parent de son lieutenant de Blainvilliers, écrivit en 1768 à Fréron : « L'iiomme au masque n'était connu aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom de « la Tour » (Barnes, p. 299). (2) 11 est probable que Saint-Mars fut conduit à employer Danger auprès de Foucquet par souvenir de ces mots de Louvois cm- ce n'est qu'un valet. Peut-être aussi y étaii-il poussé par le désir d'alléger la captivité d'un malheureux qui depuis deux ans et demi vivait seul dans un cachot sans pouvoir parler à âme qui vive. 11 est impossible de savoir combien de temps Saint-Mars a observé la consigne de ne laisser parler Danger que de ses besoins. Quel moyen d'ailleurs ses lieute- nants et lui avaient-ils de contrôler ses dires. A la Bastille surtout, les geôliers devaient être blasés sur le penchant des prisonniers à se présenter comme innocents. (3) Cela lui eut d'ailleurs été difficile puisque Danger était enfermé depuis août 1609 tandis que Lauzun n'avait eu ce sort qu'en novembre 1671. 112 LE MASQUE DE FER La réponse de Louvois n'a point été publiée, mais fut certainement négative. En décembre 1673, Saint-Mars écrit encore à Louvois : « Pour le prisonnier de la tour que M. de Vauroy m'a amené, il ne dit rien, il vit content, comme un homme tout à fait résigné à la volonté de Dieu et du Roi ». Mais le besoin de valets pour Fouquet et Lauzun se faisant de nouveau sentir, Louvois écrivait à Saint-Mars le 30 janvier 1675 : « J'ai reçu votre lettre du 19 de ce mois et j'ai rendu compte au Roi de ce qu'elle contient. Sa Majesté approuve que vous donniez pourvaletàM.Foucquet le prisonnier que le sieur de Vauroy vous a conduit; mais, quelque chose qui puisse arriver, vous devez vous abstenir de le mettre avec M. de Lauzun, ni avec qui que ce soit autre que M. Foucquet, c'est-à-dire que vous pouvez donner ledit prisonnier à M. Foucquet si son valet venait à lui manquer et non autrement ». Le 11 mars 1675, Louvois réitérait ces instructions. Il semble bien que la différence faite entre Lauzun et Foucquet reposait sur le fait que la détention de Lauzun ne devait être que temporaire, tandis que ce n'est qu'à l'extrême fin de la vie de Foucquet que le roi se décidera à envisager la possibilité d'une mise en liberté pour lui ; en fait, il mourut en prison. Eustache fat donc mis au service de Foucquet parce qu'on avait l'intention de garder cet ex-ministre en prison au secret jusqu'à sa mort, mais en décembre 1678, les dispositions à l'égard de l'ancien surintendant s'étant améliorées, Louvois écrivait directement à Foucquet : « C'est avec beaucoup de plaisir que je satisfais au EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 113 commandement qu'il a plu au Roi de me faire de vous donner avis que S. M. est en disposition de donner dans peu de temps des adoucissements considérables à votre prison ; mais, comme elle désire auparavant être informée si le nommé Eustache que l'on vous a donné pour vous servir, n'a point parlé devant l'autre valet qui vous sert, de ce à quoi il a été employé auparavant que d'êtî^e à Pignerol, Sa Majesté m'a commandé de vous le demander, et de vous dire qu'elle s'attend que sans aucune considération, vous me manderez la vérité de ce que dessus, afin qu'elle puisse prendre les mesures qu'elle trouvera plus à propos sur ce qu'elle apprendra par vous que ledit Eustache aura pu dire de sa vie passée à son camarade. L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez réponse à cette lettre, en votre parti- culier, sans rien témoigner de ce qu'elle contient à M. de Saint-Mars auquel je mande que le Roi désire qu'il vous remette du papier ». Le malheureux Eustache, traité comme un valet dans sa prison, préoccupait assez le Grand Roi pour que, quatre jours plus tard, Louvois écrivit encore à Saint-Mars : « Sa Majesté profitera de l'avis que vous lui avez donné au sujet àM prisonnier que le sieur de Vauroy vous a amené ». Le 20 janvier suivant, Louvois envoyait à Saint-Mars un « Mémoire de la manière dont le Roy désire qu'il garde à l'avenir les prisonniers qui sont à sa charge ». Le pauvre Eustache y tenait une place importante : « Toutes les fois que M. Foucquet descendra dans la chambre de M. de Lauzun, ou que M. de Lauzun 114 LE MASQUE DE FER montera dans la chambre de M. Foucquet, ou quel- qu'autre étranger, M. de Saint-Mars aura soin de retirer le nommé Eustache et ne le remettra dans la chambre de M. Foucquet que lorsqu'il n'y aura plus que lui et son ancien valet ». « Il en usera de même lorsque M. Foucquet ira se promener dans la citadelle , faisant rester ledit Eustache dans la chambre de M. Foucquet, et ne souffrant point qu'il le suive à la promenade que lorsque mon dit sieur Foucquet ira seul avec son ancien valet pour se promener dans le lieu où Sa Majesté a trouvé bon depuis quelque temps que M. de Saint-Mars lui fait prendre l'air (1). Ceci est la volonté de Sa Majesté ». Le 15 février 1679, à la suite de la réception d'une lettre de Foucquet du 3 précédent, Louvois mandait à Saint-Mars : « Le Roi se remet à vous de régler avec M. Foucquet, comme vous jugerez à propos, ce qui regardera la sûreté de la personne du nommé Eustache Dauger, vous recommandant surtout de faire en sorte qu'il lie parle à personne en particulier... ». Le 17 février, Louvois écrivait la même chose à Foucquet sur la demande de qui cette modification aux instruc- (1) Ce lieu était « le rempart qui est vis-à-vis de leur apparte- ment». La permission d'y laisser promener Foucquet et Lauzun « à différentes heures- l'un de l'autre » avait été donnée le i" nov. 1677. La lettre spécifiait que cette grâce s'étendait seulement à MM. Fouquet et Lauzun (Delort, Hist. de la détention, I, p. 266). — Le 30 janvier 1679, Saint-Mars reçut une gratification de 15.000 livres. EUSTAGHE DAUGER A PIGNEROL 115 tions précédentes avait eu lieu. La sollicitude du ministre pour Danger ne cessait de se manifester ; le 13 septembre, il écrivait encore à Saint-Mars : « Je vous prie de me mander des nouvelles de la santé d'Eustache Danger et de ce qui se passera parmi vos prisonniers ». On a vu avec quel soin on essayait d'empêcher tout contact entre Lauzun et Danger, tant parce que Lauzun devait être mis en liberté un jour et pourrait alors raconter ce que le prisonnier lui aurait dit, qu'aussi parce que Lauzun pouvait l'avoir connu lorsque tous deux étaient libres et par conséquent le reconnaître. Or, à l'insu de Saint-Mars et de Louvois, Lauzan et Danger se voyaient tous les jours depuis longtemps. Lauzun était logé dans la tour d'angle du donjon de Pignerol, au premier étage, Foucquet à l'étage en dessus et Saint- Mars au troisième. «Unbeaujour, ou plutôt un beau soir, les valets de Foucquet, s'entendant avec leurs cama- rades de l'étage du dessous, parvinrent à hisser Lauzun dans la chambre du surintendant ». Ce dernier ne le connaissait guère que sous le nom de Péguilin. <- 11 l'avait laissé jeune homme, introduit à la cour par le maréchal de Grammont, bien reçu chez la comtesse de Soissons, d'où le roi ne bougeait, et le voyait déjà d'un bon œil ». En 1661, au moment de la catastrophe de Foucquet, Péguilin était à Nantes, cherchant le vent, flairant les événements. Quinze à seize ans avaient passé là-dessus (1). (1) Lair, Nicolas Foucquet, II, p. 455. liO LE MASQUE DE FER « Les voilà donc ensemble, et Lauzun de conter sa fortune et ses malheurs à Foucquet. Le malheureux surintendant ouvrait les oreilles et de grands yeux quand ce cadet de Gascogne, jadis trop heureux d'être recueilli et hébergé chez le maréchal de Grammont, lui raconta qu'il avait été colonel général des dragons, capitaine des gardes, général d'armée. Foucquet le crut fou et visionnaire quand il lui expliqua comment il avait manqué la grande maîtrise de l'artillerie, et ce qui s'était passé après là dessus ; la folie lui parut arrivée à son comble quand Lauzun raconta son mariage avec Mademoiselle, consenti, puis rompu par le Roi, tous les biens que l'avare princesse lui avait assurés ». Foucquet, « lui croyant la cervelle totalement renversée, ne prenait que pour des contes en l'air toutes les nouvelles que Lauzun lui disait de tout ce qui s'était passé dans le monde depuis la prison de l'un jusqu'à la prison de l'autre » (1). Foucquet mourut subitement le 23 mars 1680. Il avait pu dans les derniers temps communiquer libre- ment avec sa famille et les officiers de la garnison ; mais on pouvait être sûr que cet ancien ministre, (I) Saint-Simon, Mémoires. — Le soin avec lequel Louvois a toujours recommando de ne pas mettre Lauzun avec Dauger est peut-être un indice qu'ils s'étaient connus avant leur incarcé- ration, ou tout au moins qu'ils avaient des relations communes. Remarquons cependant que Lauzun n'a jamais rien dit à Saint- Simon de Dauger, incarcéré en 1669, cinq ans après la condam- nation de Foucquet et, qui était par conséquent en situation de conlirmer à l'ancien surintendant bien des choses. EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 117 habitué à garder des secrets, instruit par la lettre du 23 décembre 1678 de l'importance que le Roi attachait à ce que personne ne sût « ce à quoi Danger avait été employé auparavant que d'être à Pignerol»n'en aurait rien dit à sa famille ; quant à Lauzun, l'importance des biens et des dignités qu'il devait retrouver en France lors de sa sortie de prison répondait aussi de lui ; il était d'ailleurs connu comme un homme capable de garder un secret ; de plus, le garder prisonnier eut fait échouer la combinaison qui devait assurer au duc du Maine, fils naturel de Louis XIV, une grande partie de l'héritage de la Grande Mademoiselle, la fiancée de Lauzun. Seul des personnes qui avaient approché Foucquet, La Rivière, r« autre valet» avec Danger, ne présentait aucune garantie. On a vu que. dès le 23 décembre 1678, Louvois avait demandé à Foucquet « si le nommé Eustache n'a point parlé devant l'autre valet qui vous sert de ce à quoi il a été employé auparavant que d'être à Pignerol». Quelle qu'ait été la réponse de Foucquet, la découverte que fit Saint-Mars, le jour même do sa mort, du trou qui mettait en communication son appartement avec celui de Lauzun, dut rappeler au ministre combien il fallait se méfier des prisonniers. Saint-Mars en effet, fort habilement, en informa son supérieur immédiatement. La consé- quence en fut un ordre associant La Rivière et Danger pour une prison perpétuelle. «Le Roi a appris», écrivit Louvois à Saint-Mars le 8 avril 1680, « par la lettre que vous m'avez écrite le 23 du mois passé, la mort de M. Foucquet et le jugement que vous faites que 118 LE MASQUE DE FER M. de Lauzun sait la pluj)art des choses importantes dont M. Foucquet avait connaissance, et que le nommé La Rivière ne les ignorée pas, sur quoi Sa Majesté m'a commandé de vous faire savoir qu'après que vous aurez fait reboucher le trou par lequel MM. Foucquet et de Lauzun ont communiqué à votre insu, et cela rétabli si solidement qu'on ne puisse travailler en cet endroit.... que vous persuadiez à M. de Lauzun que les nommés Eustache d' Angers et le dit La Rivière ont été mis en liberté, et que vous parliez de même à tous ceux qui pourraient vous en demander des nouvelles ; que cejjendant vous les renfermiez tous deux dans une chambre où vous puissiez répondre à Sa Majesté qu'ils n'auront aucune cominimication avec qui que ce soit, de vive voix ni par écrit, et que M. de Lauzun ne pourra point s'apercevoir qu'ils y sont renfermés ». L'histoire du sort des valets de Foucquet et de Lauzun fait bien ressortir que la prison perpétuelle au secret qui fut le sort de La Rivière ne lui fut imposée que par ce qu'il connaissait le secret de Danger. Le 24 décembre 1664, Louis XIV avait décidé que Saint-Mars donnerait à Foucquet « un valet pour le servir qui sera pareillement privé de toute communi- cation et n'aura non plus de liberté de sortir que ledit Foucquet, en considération de quoi Sa Majesté fera payer audit valet, outre sa nourriture, 600 livres de gages». Le 15 octobre 1665, ce valet de Foucquet étant tombé malade, le Roi approuva Saint-Mars d'en avoir choisi un autre et « trouva bon que quand le EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 119 malade serait guéri, on lui laisse la liberté d'aller partout où il désirera». L'ordre fut réitéré le 12 décembre. Mais en 1666, le 23 septembre, Louvois prévient Saint-Mars que « si après sa guérison, le valet malade ne veut plus continuer ses services au prison- nier, la prudence veut qu'on le retienne dans le donjon trois ou quatre mois, afin que, s'il avait agi contre son devoir, le temps fasse rompre les mesures qu'il aurait prises avec M. Foucquet». Puis, Saint-Mars se plaignant toujours que les valets conspiraient avec Foucquet, le 14 février 1667, Louvois lui écrit: « Le Roi estime que l'on ne peut mieux faire que ce que vous proposez, d'enfermer avec lui deux valets qui ne sortiront que parla mort». Le 21 avril suivant, les deux victimes étaient choisies ; c'étaient les deux valets arrêtés parce qu'ils avaient « conspiré » avec Foucquet : Champagne et La Rivière. Après la tentative de Laforêt et Honneste en décembre 1669, Louvois prévint Saint-Mars que « puisque les valets de M. Foucquet sont infidèles au Roi, Sa Majesté trouve bon qu'ils soient dorénavant privés de leurs gages». En 1675, Champagne mourut et au bout de quelque temps, Dauger le remplaça. Après l'incarcération de Lauzun en décembre 1671, des mesures analogues furent prises pour ses valets. Cependant celui qui ne l'avait pas dénoncé en 1676, quand il chercha à s'évader, après avoir été mis longtemps au pain sec et à l'eau, fut relâché avec cent écus par ordre du 1" décembre 1678. Lors. 120 LE MASQUE DE FER de la mise en liberté de Lauzun, tous ses valets sortirent avec lui. C'est donc parce qu'il connaissait peut-être les secrets de Dauger, et non à cause de ceux de Foucquet, que La Rivière fut emprisonné jusqu'à sa mort. Les prisonniers de Saint-Mars en avril 1680, étaient : 1" Lauzun, 2° un moine Jacobin, 3° un espion nommé Dubreuil, 4° Dauger, 5° La Rivière, 6<* Malthioly, l"" le valet de Matthioly. Dubreuil avait été arrêté le 24 avril 1676 près de Baie ; Louvois recommanda à Saint-Mars de le « mettre avec le dernier prisonnier qui lui avait été envoyé». Cette recommandation s'explique par le peu de loge- ments servant à garder des prisonniers dans le donjon de Pignerol. Deux tours seulement étaient affectées à cet usage. Elles contenaient, celle d'angle deux chambres pour les prisonniers au l^"" et au 2^ étage (la chambre du 3® faisait partie de l'appartement de Saint-Mars), celle d'en bas trois chambres (1). Le 23 novembre 1676, Louvois écrivait à Saint- Mars : «J'ai reçu votre lettre du 14 de ce mois et par laquelle vous mefaites part de l'état de vos prisonniers. Je vous prie de me mander qui est logé avec le (1) « La Tour d'en bas, par suite de sa situation, n'avait pas de vue sur l'extérieur ; elle était donc beaucoup plus sombre que celle d'angle. L'architecte Levé, d'ailleurs, n'y avait fait aucun des aménagements réclamés par la présence de prisonniei's tels que Foucquet et Lauzun. Elle avait trois étages, comme l'autre et une chambre assez vaste avecdes soupiraux, sans grand jour, à chacim de ces étages ». (lung, la Vérité, p. 153). EUSTAGHE DAUGER A PIGlNEROL 121 sieur Dubreuil, que vous dites est si fol, me marquant son nom et celui par lequel il vous a été amené, et m'envoyant une copie de la lettre qui vous a été écrite pour le faire recevoir, afin que je puisse mieux me remettre dans l'esprit quel il est. » Le fou qui mena- çait ainsi Dubreuil était un moine Jacobin dont on ignore la personnalité avec précision; deux lettres, l'une du 1^"' août 1674, l'autre du 11 janvier 1673, font en effet mention de l'arrestation de moines jacobins (1). Le premier a été amené de Saint-Omer et doit être conduit par le prévôt de Châlons « sans scandale à la Bastille ». Le second qui « prétendait avoir des secrets considérables» fut incarcéré à Pierre-Cise, près de Lyon. Lequel des deux devint le prisonnier de Pignerol, celui-ci était-il un troisième prisonnier, nous ne le savons. Quoiqu'il en soit, ce prisonnier est mentionné dans les dépêches des 2 mai, 23 novembre et 23 décembre 1676, 13 janvier et 21 février 1677. Malgré l'intervention de Saint-Mars, le Jacobin ne s'amenda pas. En conséquence, le 21 février 1677, Louvois mandait à Saint-Mars: «Pour répondre au surplus de ce que vous m'écrivez, je dois vous dire qu'il est vrai que ceux qui frappent les prêtres au mépris de leur caractère, sont excommuniés ; mais il est loisible de châtier un prêtre quand il est méchant et que l'on est chargé de sa conduite. Pourvu que celui-ci soit autant en sûreté avec le valet de M. de Lauzun qu'il l'est avec le sieur Dubreuil, le Roi se (1) lung, la Vérité, p. 327. 122 LE MASQUE DE FER remet à vous de le changer de prison, ou en cas que vous jugiez à propos de le laisser avec ledit sieur Dubreuil, de le faire attacher de manière qu'il ne puisse lui faire du mal. ^Nlais souvenez-vous de prendre garde au sieur Dubreuil, qui est un des plus artificieux fripons que l'on puisse rencontrer». Dubreuil semble avoir été séparé du Jacobin, car le 3 mai 1679, Catinat annonce à Louvois l'arrivée de Matlhioly au donjon et son incarcération dans la chambre du nommé Dubreuil(2). On remarquera que l'on n'a pas pris la peine de changer le nom de ce prisonnier, et que si celui du Jacobin n'est jamais donné, on ne dissimule pas sa profession. Il y a loin entre les précautions prises à leur égard et celles dont Dauger était l'objet. D'après le général lung, il y aurait eu à Pignerol, depuis le 7 avril 1674 environ, un sixième prisonnier prétendant se nommer Louis de Oldendorf, de Nimè- gue, pris le 29 mars 1673 lorsqu'il essayait de franchir un gué près de Péronne à la tête de quelques cavaliers. Il aurait été le chef d'une conspiration contre la vie de Louis XIV. Lorrain, ancien capitaine de cavalerie des troupes du roi, menant grande dépense, quoique n'ayant rien, tel est le signalement que donnaient de lui les indicateurs bruxellois qui renseignaient Louvois sur son compte sans pouvoir indiquer son nom. Il fut incarcéré à la Bastille peu de jours après son arres- tation. Il n'est pas impossible que ce soit lui qui ait été (2) lung, la Vérité, p. 237. Delort, Histoire ds l'honime au tnasque. p. 213. EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 12:3 envoyé à Pignerol par un ordre du 10 mars 1674, ainsi conçu : « Le Roi ayant jugé à propos, pour le bien de son service, d'envoyer à Pignerol un prisonnier, lequel, quoiqu'obscur, ne laisse pas d'être homme de conséquence, Sa Majesté l'a fait partir d'ici sous la conduite du sieur Legrain, qui le conduira jusqu'à la poste qui est au delà de Lyon, nommée Bron, où il se trouvera le 30 de ce mois, où vous aurez soin de l'envoyer recevoir de ses mains par dix hommes assurés de votre compagnie, commandés par un de vos officiers, auxquel le sieur Legrain donnera toutes les instructions nécessaires pour la manière dont ce prisonnier devra être gardé ; vous recommanderez à l'officier de le conduire sans éclat par les chemins et de le faire entrer dans Pignerol sans bruit et même sans que l'on s'aperçoive que ce soit un prisonnier que vos gens conduisent dans le donjon, où vous le traiterez de la même façon que le prisonnier que M. de Vauroy vous a amené. . . » (1) Il ne résulte pas nécessairement d'un ordre pareil que le prisonnier soit venu de la Bastille, quoique ce soit probable. Indubitablement, l'envoi à Pignerol a eu lieu vers l'époque où l'on devait prendre une décision sur un ou plusieurs des prisonniers arrêtés au cours des investigations sur la conspiration vraie ou fausse dénoncée à la fin de 1672 par un Récollet d'Arras qui avait des relations avec Bruxelles. Mais il est impossible de savoir quel prisonnier fut envoyé à Pignerol par cet ordre et combien de temps (1) lung, la Yérité, p. 124 LE MASQUE DE FER il y est resté. Les documents de 1674 nous apprennent, il est vrai, que ce prisonnier fut traité avec une rigueur inusitée pendant le trajet de Paris à Pignerol ; on devait le faire attacher fortement pendant la nuit, et outre cela, garder à vue, et l'empêcher d'avoir commerce, ni de vive voix, ni par écrit, avec qui que ce fût, ne souffrant point qu'il parle de quoi que ce fût de ses affaires à aucun de ceux qui le gardent (1) ; une fois à Pignerol, « l'intention du Roi était qu'il soit traité fort durement. Il ne fallait point lui donner de feu dans sa chambre, à moins que le grand froid ou une maladie actuelle n'y oblige, et ne lui donner d'autre nourriture que du pain, du vin et de l'eau, étant un fripon achevé, qui ne saurait être assez maltraité, ni souffrir la peine qu'il a méritée. Cependant vous pourrez lui faire entendre la messe, en prenant garde néanmoins que cela ne lui donne pas occasion d'être vu de personne, ni de donner de ses nouvelles à qui que ce soit. Sa Majesté trouve bon aussi que vous lui donniez un bréviaire et quelques livres de prières ». Le 25 juillet 1674, Louvois s'occupe de nouveau de ce prisonnier : « Le Roi trouve bon que vous donniez au dernier des prisonniers qui ont été conduits à (1) Louvois, dans une dépêche explicative accompagnant la lettre de cachet ci-dessus, disait : « L'intention du roi est que ce prisonnier soit gardé avec les mêmes précautions que celui qui vous a été amené par le sieur deVauroy; et comme c'est un fripon insigne qui, en matière fort grave, a abusé des gens consi- dérables, il faut qu'il soit traité par vous durement. . . » (lung,' la Vérité, p. 391). EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 125 Pignerol une feuille de papier et de la cire, pour m'écrire une fois seulement, et vous aurez soin de la retirer pour me l'envoyer. Au surplus, vous ne négligerez rien pour le garder avec toute l'exactitude qui a été prescrite en dernier lieu». Le 6 décembre, le ministre ajoute : «... Puisque vous voyez que celui que vous avez envoyé quérir à Lyon ne peut pas vivre de ce que vous aviez l'ordre de lui donner, vous pourrez le mieux nourrir que par le passé, et puisqu'il demande à se confesser vous pouvez le lui permettre à Noël, lui donnant le même ecclésiastique qui confesse M. Foucquet (1) ». La correspondance des années 1675-1678 est fort incomplète, c'est sans doute pour cette raison qu'on ne trouve plus de renseignements s'appliquant d'une façon précise à ce prisonnier. Fut-il mis en liberté ou mourut-il avant 1681, c'est ce que nous ne savons pas. S'il était resté à Pignerol passé cette date, c'est qu'il serait ce moine jacobin dont nous ignorons rorigine et la date d'entrée. Gomme nous le verrons plus tard, il n'y avait plus le 9 juin 1681 à Pignerol que 5 prisonniers. Deux (Ûauger et La Rivière) ont été transportés peu après à Exiles. Matthioly et Dubreuil sont restés à Pignerol (ils sont cités nommément le 24 mai 1682 et le 27 déc. 1693). Le troisième était à peu près sûrement le jacobin qui avait été enfermé précédemment avec Dubreuil. Il est encore mentionné comme étant avec Matthioly dans la Tour d'en bas le (1) lung, la Vérité, p. 394. 126 LE MASQUE DE FER 17 sept. 1680. Comme nous ne connnaissons aucune entrée de celte date au 9 juin 1681, quoique la corres- pondance de ces années soit bien conservée, il est bien probable qu'il a survécu jusqu'au 9 juin 1681 au moins. Dans ce cas, Userait mort vraisemblablement avant le 11 janvier 1694, car à cette date, Barbezieux écrit à Saint-Mars : « Le sieur de La Prade, à qui le Roi a confié la garde des prisonniers qui sont détenus par ordre du Roi dans le donjon de Pignerol, m'écrit que le plus ancien est mort et qu'il n'en sait point le nom. Comme je ne doute pas que vous ne vous en souveniez, je vous prie de me le mander en chiffres ». Saint-Mars répondit le 28 janvier, mais sa réponse n'a pas été conservée » (1). MM. Loiseleur et Topin, se basant sur les expressions de la lettre du 2 mai 1676 « mettez Dubreuil avec le dernier prisonnier qui vous a été envoyé », avaient déjà conjecturé que ce devait être avec le moinejacobin (2). M. lung, plein de sa découverte de la conspiration bruxelloise, rejette cette hypothèse avec dédain. Pourtant on peut lui objecter, d'abord que si Oldendorf est le prisonnier que Besmaus, gouverneur de la Bastille, écrivant à Louvois, nomme l'homme que vous savez, son attitude dans cette prison était peu héroïque et peu digne d'un colonel et d'un chef de conspiration ; d'autre part, la lettre accompagnant l'ordre d'incarcé- ration du prisonnier dit : « Sa Majesté trouve (1) lung, la Yérité, p. 328. (2) Loiseleur, Irois Enigmes, p. 238. EUSTAGHE DAUGER A PIGNEROL 127 bon que vous lui donniez un bréviaire et quelques livres de prières » : cette particularité « donnez lui un bréviaire », semble indiquer qu'il s'agit d'un ecclésias- tique. Nous considérons comme établi que le prisonnier amené par M. de Vauroy était un ecclésiastique. Or, rien dans les ordres concernant son arrestation n'indique un ecclésiastique. Nous ne devons donc pas nous étonner si, un moine ayant été arrêté en 1674, les ordres ne mentionnent pas d'avantage sa qualité. Il n'est donc pas prouvé que Louis de Oldendorf ait jamais été enfermé à Pignerol et il est sûr qu'il n'y était pas en 1681. Ce n'est donc pas lui qui a été le prisonnier « toujours masqué d'un masque de velours noir » qui est mort le 19 nov. 1703. Ce qui avait confirmé M. lung dans la croyance que ce Lorrain, ancien capitaine de cavalerie, était le Masque de fer, c'est qu'il trouva une famille Mar- cheuille en Lorraine ; il lui parut qu'elle pouvait avoir fourni le prisonnier qui aurait ainsi été enterré sous son vrai nom, de Marchiel, forme que prend le nom de l'homme masqué sur le registre de du Junca. Mais cette partie de l'arj^umentation de M. lung n'est pas plus forte que la première. Du Junca ne fait que répéter ce qu'on avait dit à l'ecclésiastique qui tenait le registre de St-Paul, et celui-ci a écrit Marchioly ou Marchialy. Le fac-similé publié par M. Topin en 1883 et réimprimé par M. Funck-Brentano dans ses Légendes de la Bastille, ne peut laisser aucun doute sur ce point. Il faut en prendre son parti, si l'on s'arrête à des 128 LE MASQUE DE FER similitudes de nom, on est fatalement conduit sur la piste Matthioly. En 1679, deux autres prisonniers étaient venus augmenter le nombre des administrés de Saint-Mars, c'étaient Matthioly, ministre du duc de Mantoue, et son valet. Le duc de Mantoue, outre la place forte qui lui servait de capitale et dont il portait le nom, possédait aussi Casai, ville fortifiée, placée sur les confins du Piémont et du Milanais et qui avait joué un grand rôle pendant la guerre de Trente Ans. Casai coûtait cher à entretenir et les ressources de son souverain étaient petites. Dès 1664, M. de Gomont avait été envoyé à la duchesse de Mantoue pour négocier l'occupation de Casai. Le duc Charles était alors mineur. L'affaire se termina par un compromis. Ni la France, ni l'Espagne ne devaient occuper cette ville. Le duc étant devenu majeur, ses dissipations lui rendirent nécessaire de trouver de l'argent par des moyens extraordinaires, et son premier minisire Matthioly, dès le 14 décembre 1677, entrait en négociation avec la France pour lui céder à prix d'argent le droit d'occuper Casai. L'affaire semblait conclue en février 1679 quand peu à peu des indiscrétions firent connaître cette négociation, jusqu'alors secrète. M. d'Asfeld, envoyé pour échanger les ratifications avec Matthioly, fut arrêté par les Espagnols à Canonica, près de Bergame, au commencement de mars. Madame Royale, régente de Savoie, avertit Louis XIV de la trahison de Matthioly. Il fut attiré par l'abbé d'Estrades, ambassadeur de France à Turin, dans une maison située EUSTACHE DAUGER A PIGNEROL 129 sur le chemin de Turin à Pignerol, enlevé secrètement par Gatinat aidé de 2 officiers et 4 hommes de la compagnie de St-Mars, le 2 mai 1679, et enfermé à Pignerol « dans la chambre qu'occupait le nommé Dubreuil » (1). Quelques jours plus tard, Câlinât annonçait que l'abbé d'Estrades, « par ses soins et son adresse, avait trouvé moyen d'envoyer à Pignerol le valet du sieur de Lestang avec ses bardes et tous ses papiers » (2). Le sieur de Lestang était le nom donné par Catinat à Matthioly lors de son entrée en prison, pour éviter qu'il fût connu que c'était de lui que l'on parlait dans la correspondance officielle. On fît répandre le bruit que Matthioly était mort, victime d'un accident, dans un voyage (3). La disparition de Matthioly ne laissa pas que d'in- triguer. «M. de Mantoue, écritle 10 juin 1679 l'abbé d'Estrades à Pomponne, me témoigne de l'inquiétude sur ce que peut être devenu Matthioly, dont il blâme la conduite .. . Jo lui mande sur Matthioly que bien que je ne sache point où il est, et que depuis deux mois, je n'en aie aucune nouvelle, je ne laisse point de l'assurer qu'il ne pourra point du tout traverser notre négociation. . . et que je lui en donne ma parole ». Le 21 août 1681, Louis XIV écrivait lui-même à l'abbé Morel, ambassadeur de France auprès du duc : « Je vous ai déjà fait savoir que vous pouvez assurer le duc (1) Delort, l'Homme au Masque, p. 213. (2) Ibid., p. 216. (3) Topin, l'Homme au Masque, p. 301. 130 LE MASQUE DE FER de Mantoue que Matthioly ne sortira point du lieu où il est sans le consentement de ce prince ...» L'abbé Morel écrivait en réponse le 12 sept. 1681 : « Le duc de Mantoue a appris avec beaucoup de joie et des senti- ments de vive reconnaissance ce qu'il a plu à Votre Majesté m'ordonner de lui témoigner au sujet de Matthioly » (1). Le sort de Matthioly resta si peu un mystère qu'en août 1687, la Gazette de Leyde publiait « à l'article Mantoue d'une Histoire abrégée de l'Europe rédigée par un émigré, Jacques Bernard », le passage suivant : « Matthioly ne resta pas longtemps dans Pignerol qui était trop près de l'Italie, et quoiqu'il fut gardé très soigneusement, on craignait que les murailles ne parlassent. On le transféra donc aux îles Sainte- Marguerite où il est à présent sous la garde de M. de Saint-Mars » (2). Cette Gazette confondait Matthioly avec l'Homme au Masque. Matthioly était resté à Pignerol (3). (1) Topin, l'Homme au Masque^ p. 344. (2) lung, la Vérité, p. 8. (3) Le récit de Bernard sur l'arrestation de Matthioly est extrait d'un pamphlet italien imprimé vraisemblablement par P. Marteau, à Cologne, sous ce titre : La Prudenza triomfante di Casale con l'armi sole de trattati e negociati politici délia M. Chr. Mantua, petit in-12 de 58 pages. Ce pamphlet, visiblement écrit par une personne renseignée et amie du comte Matthioly, cherche à émouvoir l'opinion publique en faveur de ce dernier; imprimé peu après les événements, il présente les faits d'une manière assez exacte, avec cette réserve que l'auteur cherche à blanchir la conduite de Matthioly au détriment du duc de Mantoue (Funck-Brentano, Revue historique, t. 50, p. 283). EUSTAGHE DAUGER A PIGNEROL 131 Nous avons vu plus haut que Dubreuil n'avait pu vivre avec le Jacobin. Nous ignorons où était cette cellule de Dubreuil oîi fut mis Matthioly. Etant donné le petit nombre de logements affectés aux prisonniers d'Etat dans le donjon de Pignerol, il est cependant à peu près sûr que cette cellule était dans la tour d'en bas et que Dubreuil fut alors transféré dans un local où l'on ne mettait point des prisonniers en temps ordi- naire et où le valet de Matthioli lui tint peut-être compagnie. Les deux autres cellules étaient occupées, l'une par le Jacobin, l'autre par Eustache Dauger et la Rivière. La correspondance de Saint-Mars ne renferme pas une seule ligne qui ressemble à un blâme contre Eustache Dauger. Il n'en est pas de même pour Matthioly. Il écrivait le 24 février 1680 à Louvois : « Le sieur de Lestang qui est depuis près d'un an à ma garde, se plaint de ce qu'on ne le traite pas en homme de qualité et ministre d'un grand prince. Cependant je suis les commandements de Monseigneur sur ce sujet au pied de la lettre, ainsi qu'en toutes choses ; je crois que la cervelle lui a tourné par les discours qu'il m'a tenus, me disant qu'il parle tous les jours à Dieu et à ses anges, qu'ils lui ont appris la mort de M. le duc de Mantoue et de M. le duc de Lorraine, et pour vérifier sa folie, c'est qu'il dit qu'il est proche parent du roi, à qui il veut écrire et se plaindre du traitement que je lui fais. Je ne lui ai point voulu donner du papier et de l'encre pour cela, ne le croyant pas dans son bon sens ». 132 LE MASQUE DE FER Une lettre de Louvois à Saint-]\Iars du 10 juillet 1680 donne quelques détails sur les prisonniers : « J'ai reçu votre lettre du 4 de ce mois et ce qui y était joint, dont je ferai l'usage que je dois. Il suffira de confesser une fois l'année les habitants de la Tour d'en bas. A l'égard du sieur de Lestang, j'admire votre patience et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite, quand il vous manque de respect. Mandez moi comment il est possible que le nommé Eustache ait fait ce que vous m'avez envoyé et où il a pris les drogues nécessaires pour le faire, ne pouvant croire que vous les lui ayez fournies (1) ». Matthioly n'avait pas su gagner la sympathie de Saint-Mars, on le voit de nouveau par cette lettre. Ce qui était le plus pénible assurément pour ces prisonniers était d'être seul. Telle semble avoir été la situation de Matthioly après son arrestation. D'autre part Saint-Mars qui avait trois logements dans la Tour d'en bas et six prisonniers était naturellement tenté de les y mettre deux par deux de façon à n'avoir qu'une tour à garder et à pouvoir disposer entièrement pour lui et les siens de la tour d'angle dont il occupait (1) Foucquot, en 1G73, s'appliquait à distiller et composer des remèdes (Lair, II, p. 452) ; il fît même de l'encre avec du vin et de la suie, du papier avec du linge et une plume avec un os do poulet. Il est possible fj-u'Eustache, qui avait espéré sa mise en liberté quand il avait vu sa situation s'améliorer en même temps que celle de ses co-détenus Foucquet et Lauzun, se voyant soumis de nouveau A la plus dure captivité, ait essayé de commu- niquer avec ceux dont il pouvait espérer quelque chose. EUSTAGHE DAUGER A PlGNEROL 133 l'étage supérieur. De là sans doute la proposition à laquelle répond cette lettre de Louvois à Saint-Mars du 16 août 1680 : « J'ai vu la proposition que vous faites de mettre le sieur de Lestang avec le Jacobin pour éviter l'entretien de deux aumôniers. Le roi approuve ce que vous projetez sur cela et vous n'avez qu'à l'exécuter ». Comme Louvois avait écrit le 10 juillet précédent qu'il suffisait de « confesser une fois l'an les habitants de la Tour d'en bas », il est difficile de conclure de cette lettre que le transfert de Matthioly avec le Jacobin ait permis d'économiser la dépense d'entre- tenir un aumônier. Mgr. Barnes croit qu'il faut comprendre la conversation de deux aumôniers, et qu'il avait été question de mettre ensemble le Jacobin et Danger. Ce serait une preuve de la qualité d'ecclé- siastique de ce dernier. Le 7 septembre 1680, Saint-Mars rendait compte à Louvois de l'exécution de cette mesure : <* Depuis que Monseigneur m'a permis de mettre Matthioly avec le Jacobin dans la Tour d'en bas, ledit Matthioly a été quatre ou cinq jours à croire que le Jacobin était un homme que j'avais mis avec lui pour prendre garde à ses actions. Matthioly, qui est presqu'aussi fou que le Jacobin, se promenait à grands pas, son manteau sur le nez,- en disant qu'il n'était pas un dupe, qu'il en savait plus qu'il n'en voulait dire. Le Jacobin qui est toujours assis sur son grabat, appuyé les deux coudes sur ses genoux, le regardait gravement sans l'écouter. Lesignor Matthioly étant toujours persuadé que c'était 8 134 LP: masque de FER un espion qu'on lui avait donné, fut désabusé lorsque le Jacobin un jour descendit de son lit tout nu, et se mit à prêcher tant qu'il pouvait des choses sans rime, ni raison. Moi et mes lieutenants avons vu toutes leurs manœuvres par un trou au dessus de la porte ». Note suppléiiie7itatre de la page 104. — Quoiqu'il soit impossible de savoir exactement où était M. de Vauroy, fin juillet 1660, il y a toute raison de croire qu'il n'a pas quitté Dunkerque du 2 avril au 28 juillet de cette année là ; tout au moins, les registres 232 et 234 des archives de la guerre renferment des lettres que Louvois lui a écrites le 2 avril, le 12 avril et le 19 juillet dans la croyance évidente qu'il était à son poste. Note supplémentaire de la p>age 132, — Le passage relatif à Eustache, de la dépêche du 10 juillet 1680, depuis Mandez-moi jusqu'à fournies a été rajouté sur l'original de la dépêche par Louvois lui-même (Arch. nat., K. 120. A., n» 313) LES DEUX DE LA TOUR D'EN BAS A EXILES 135 CHAPITRE V Les deux de la Tour d'en bas à Exiles Le 12 mai 1681, Louvois écrivit à Saint-Mars : « J'ai lu au roi votre lettre du 3 de ce mois, par laquelle Sa Majesté ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous accorder le gouver- nement d'Exilés (1), vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières, où elle fera transporter ceux de vos prisonniers qui sont à votre garde qu'elle croira assez de conséquence pour ne pas les mettre en d'autres mains que les vôtres ». « Je demande au sieur du Chaunoy d'aller visiter avec vous les bâtiments d'Exilés et d'y faire un mémoire des réparations absolument nécessaires j^our le loge- ment des deux prisonniers de la Tour d'en bas, qui sont, je crois, les seuls que Sa Majesté fera trans- férer à Exiles ». « Envoyez-moi un mémoire de tous les prisonniers (1) Le fort d'Exilés est situé en Piémont, sur la route de Chambéry à Turin, entre le mont Genis et Suze. 13G LE MASQUE DE FER dont vous êtes chargé, et marquez-moi à côté ce que vous savez des raisons pour lesquelles ils sont arrêtés. A l'égard des deux de la Tour d'en bas, vous n'avez qu'à les marquer de ce nom sans y mettre autre chose ». Le 9 juin, Louvois ajoutait : « V intention de Sa Majesté est qu'aussitôt que le lieu que vous aurez jugé propre audit Exiles pour garder sûrement les deux prisonniers de la Tour d'en bas, sera en état de les recevoir, vous les fassiez sortir de la citadelle de Pignerol dans une litière, et les y fassiez conduire sous l'escorte de votre compagnie... » « Et parce que Sa Majesté ne désire pas que le reste des prisonniers qui étaient à votre garde, lesquels doivent rester dans la citadelle de Pignerol, demeurent sous celle d'un capitaine de bataillon, qui peut changer de jour en jour, je vous adresse un ordre du roi pour faire reconnaître le sieur de Yillebois en qualité de commandant dans ladite citadelle de Pignerol jusques au retour de M. de Rissan ou à l'arrivée de celui que Sa Majesté commettra pour commander dans ladite citadelle... Vous en avertirez, s'il vous plait, le sieur de Yillebois, auquel le sieur du Chaunoy a ordre de payer deux écus par jour, powr la nourriture de ces trois prisonniers ». Ces indications sont corroborées par une lettre de Saint-Mars à l'abbé d'Estrades du 25 juin 1681 : « J'ai reçu hier seulement mes provisions de gouverneur d'Exilés avec deux mille livres d'appointements ; Ton me conserve ma compagnie franche et deux de mes LES DEUX DE LA TOUR D'EN BAS A EXILES 137 lieutenants et j'aurai en garde deux merles (1) que j'ai ici., lesquels n'ont pas d'autres noms que Messieurs de la Tour d'en bas; Matthioly restera ici avec deux autres prisonniers. Un de mes lieutenants, nommé Villebois, les gardera... ». Le 12 juillet, Saint-Mars rend compte à Louvois des précautions qui seront prises à Exiles pour la garde « des deux merles » : « Pour que l'on ne voie point les prisonniers, ils ne sortiront point de leur chambre pour entendre la messe ; et pour les tenir en plus grande sûreté, l'un de mes lieutenants couchera au- dessus d'eux, et il y aura deux sentinelles jour et nuit qui verront tout le tour de la tour, sans qu'eux et les prisonniers se puissent voir, ni parler, ni pas même entendre ; ce seront des soldats de ma compagnie qui seront toujours posés en faction aux prisonniers. Il n'y a qu'un confesseur qui m'inquiète un peu; mais si Monseigneur le juge à propos, je leur donnerai le curé d'Exilés qui est un homme de bien et fort vieux, auquel je lui pourrai défendre, de la part de Sa Majesté, de ne point savoir quels sont ces prisonniers-là, ni leurs noms, et ce qu'ils ont été, et de ne parler jamais d'eux en nulle manière du monde, ni de recevoir de vive voix, ni par écrit, aucunes communications, ni billets ». (1) Plusieurs historiens ont conclu de cette expreesion « les deux merles », au peu d'importance des deux prisonniers et en ont déduit que le Masque de fer ne pouvait être l'un d'eux ; elle signifie ici simplement « deux oiseaux en cage » (Observation de M. A. Van Gennep). 8* 138 LE MASQUE DE FER Il ne peut y avoir de doute sur l'identité de ces deux prisonniers de la Tour d'en bas emmenés par Saint- Mars îl avait à Pignerol la garde de cinq prisonniers (six en y comprenant le valet de Matthioly qui à cette période ne semble pas avoir habité avec son maître). Nous savons par les documents postérieurs que Dubreuil, Matthioly et son valet restèrent à Pignerol. C'est parmi les trois autres que doivent être cherchés les Messieurs de la Totœ d'en bas. Remarquons d'abord que ceux-ci n'étaient pas les seuls habitants de cette tour puisque le Jacobin y était déjà quand Matthioly fut mis avec lui. Cette appellation leur fut donnée quand ils y furent mis en exécution de la lettre du 8 avril 1680 écrite par Louvois au reçu de la nouvelle de la mort de Foucquet : « Persuadez à M. de Lauzun que les nommés Eustache d'Augers et La Rivière ont été mis en liberté et parlez de même à tous ceux qui pourraient vous demander des nouvelles, et cependant renfermez-les dans une chambre où vous puissiez répondre à Sa Majesté qu'ils n'auront commu- nication avec qui que ce soit ». Il est absurde de supposer qu'on ait mis un autre que Danger avec La Rivière. Celui-ci, le 16 avril 1684, est encore mentionné dans la correspondance de Saint-Mars. Le nom d'Eustache se lit pour la dernière fois dans les papiers que nous possédons à la date du lOjuillet 1680. Mais comme la correspondance de ces années est assez complète, il est aussi invraisemblable pour lui que pour le Jacobin de supposer, soit un changement de compagnon, soit la mort. Les deux merles sont LES DEUX DE LA TOUR D'EN BAS A EXILES 139 donc sûrement Dauger et La Rivière, et d'ailleurs ce que Saint-Mars raconte de leurs maladies et de leur « quiétude » rappelle bien ce que nous savons de ces deux valets de Foucquet pour la période antérieure. Saint-Mars alla s'établir à Exiles dans les premiers jours d'octobre. Il en avait reçu de nouveau l'ordre dans une lettre du 20 septembre 1681. Elle contenait en outre ce passage : « Le roi ne trouvera point mauvais que vous alliez voir de temps en temps le dernier prisonnier que vous avez entre les mains lorsqu'il sera établi dans sa nouvelle prison et dès qu'il sera parti de celle où vous le tenez », Cette phrase a donné lieu à M. Loiseleur de supposer que le Masque de fer était le prisonnier dont la correspondance faisait ainsi inopinément mention. Mais dès 1870, M. Marins Topin démontra que ce nouveau candidat à la person- nalité du Masque de fer était tout simplement Catinat. Les négociations pour la cession de Casai avaient en effet repris. L'abbé Morel, s'adressant directement au duc de Mantoue, près duquel il était accrédité, avait obtenu son agrément, et le traité de cession, cette fois confié à des mains sûres, allait recevoir son exécution définitive. Le 13 août 1681, Louvois qui avait le 22 juillet précédent donné l'ordre à Saint-Mars de retarder son départ, lui écrivait : « Le roi ayant ordonné à M. de Catinat de se rendre au premier jour à Pignerol pour la même aff'aire qui l'y avait mené au commencement de l'année 1679, je vous fais ces lignes par ordre de Sa Majesté pour vous en donner avis, afin que vous lui prépariez un logemetit dans lequel 140 LE MASQUE DE FER il puisse demeurer caché pendant trois semaines ou un mois ; et aussi pour vous dire que lorsqu'il vous enverra avertir qu'il sera arrivé au lieu où vous l'allâtes trouver en la dite année 1679, l'intention de Sa Majesté est que vous l'y alliez prendre et le conduisiez dans le donjon de la citadelle du dit Pignerol, avec toutes les précautions nécessaires pour que personne ne sache qu'il soit avec vous... ». Ces mots «la même affaire qui l'y avait mené au commencement de l'année 1679» signifient, d'après M. Loiseleur, l'arrestation d'un condamné politique. Or il est de toute évidence que Catinat n'était pas allé à Pignerol en janvier 1679, pour arrêter Mattliioly, mais pour bien prendre possession de Casai. Ce n'est que le 8 avril que l'abbé d'Estrades proposa pour la première fois de le faire enlever et conduire à Pignerol. Rencontrant ensuite dans la dépêche du 20 septembre 1681 la phrase citée plus haut, M. Loiseleur y donne aux mots le dernier prisonnier le sens de le seul qui reste et en conclut qu'à cette époque il n'y a plus qu'un prisonnier (1), et comme ensuite on recommence à parler de deux (lettre de Saint-Mars du 11 mars 1682 [voir plus bas]), il tire de ce fait cette conséquence qu'un nouveau prisonnier a été confié à la garde de Saint-Mars : « son nom véritable, sa qualité, son (1) « Pendant ou peu après le séjour de Catinat à Pignerol, un des deux prisonniers gardés dans la Tour d'en bas disparut de cette forteresse : un nouveau prisonnier fut introduit », dit M. Loiseleur {Trois Enigmes, p. 245). LES DEUX DE LA TOUR D'EN BAS A EXILES 141 crime, nous n'avons pas à nous en expliquer », dit M. Loiseleur (1). Les choses s'expliquent naturellement sans cette hypothèse. Catinat fut mandé de Flandre le 2 août ; le 13, Louvois annonçait à Saint-Mars son départ pour Pignerol; comme il devait y entrer mystérieusement par le passage direct entre la citadelle et la campagne et s'y tenir « caché » quelque temps, on devait natu- rellement lui faire jouer le rôle de prisonnier pendant ce séjour (2). La dépêche du 20 septembre, écrite à mots couverts comme beaucoup d'autres de la corres- pondance entre le ministre et Saint-Mars, se termine par ces mots : « Je vous prie de rendre le paquet ci-joint en mains propres à M. de Richemont (3) ». C'est le nom sous lequel Catinat jouait le rôle de prisonnier en attendant que le 27 septembre, les troupes étant arrivées à Pignerol, il parte avec elles pour occuper son gouvernement de Casai où elles entrèrent le 30 septembre. (1) Loiseleur, Trois Enigmes, p. 291. (2) Catinat à Louvois, 3 septembre 1681 : « Je suis arrivé ici le 3 du mois et y serais même arrivé le second sans les mesures que j'ai prises avec M. de Saint-Mars pour y entrer secrètement. Je m'y fais appeler Guibert et j'y suis comme ingénieur qui a été envoyé par ordre du Roi. Guibert est de Nice et je me suis fait arrêter au delà de Pignerol, sur le chemin de Pancalier. M. de Saint-Mars me tient ici prisonnier dans toutes les formes. . . » (lung, la Vérité, p. 116). (3) Sur l'original aux Archives nationales, on lit ces mots écrits de la main même de Saint-Mars : « Ce nom veut dire M. de Catinat, que je tenais pour lors enfermé à Pignerol ». 142 LE MASQUE DE FER Saint-Mars resta à Exiles d'octobre 1681 au 18 avril 1687. Voici les principales lettres relatives aux « deux merles » pendant cette période : Saint-Mars à Louvois, 4 décembre 1681 : « Comme il y a toujours quelqu'un de mes deux prisonniers malades, ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eu autour de ceux que j'ai gardés ». Louvois à Saint-Mars, 14 décembre 1681 : « Vous pouvez faire habiller vos prisonniers, mais il faut que les habits durent trois ou quatre ans à ces sortes de gens là ». Louvois à Saint-Mars, 2 mars 1682 : « Comme il est important que les prisonniers qui sont à Exiles, que l'on nommait à Pignerol de la Tour d'en bas, n'aient aucun commerce, le Roi m'a ordonné de vous com- mander de les faire garder si sévèrement et de prendre de telles précautions que vous puissiez répondre à Sa Majesté qu'ils ne parleront à qui que ce soit, non seulement de dehors, mais même de la garnison d'Exilés ; je vous prie de me mander de temps en temps ce qui se passera à leur égard ». Saint-Mars à Louvois, 11 mars 1682 : « .... Depuis le commencement.... j'ai gardé ces deux prisonniers... aussi sévèrement et aussi exactement que j'ai fait autrefois MM. Foucquet et Lauzun, lequel ne peut se vanter d'avoir donné, ni reçu des nouvelles, tant qu'il a été enfermé. Ceux-ci peuvent entendre parler le monde qui est en bas de la tour où ils sont, mais eux, quand ils voudraient, ne sauraient se faire entendre ; ils peuvent voir les personnes qui seraient sur la LES DEUX DE LA TOUR D'EN BAS A EXILES 143 montagne qui est devant leurs fenêtres, mais on ne saurait les voir à cause des grilles qui sont au devant de leurs chambres. J'ai deux sentinelles de ma compagnie nuit et jour des deux côtés de la tour, d'une distance raisonnable, qui voient obliquement la fenêtre des prisonniers. Il leur est consigné d'entendre que personne ne leur parle, et qu'ils ne crient point par leurs fenêtres, et de faire marcher les passants qui s'arrêteraient dans le chemin ou sur le penchant de la montagne. Ma chambre étant jointe à la tour, qui n'a d'autre vue que du côté de ce chemin, fait que j'entends et vois tout et même mes deux sentinelles, qui sont toujours alertes par ce moyen là ». « Pour le dedans de la tour, je l'ai fait réparer d'une manière oîi le prêtre qui leur dit la messe ne peut les voir, à cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui couvre leurs doubles portes. Les domestiques qui leur portent à manger, mettent ce qui soit de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, et mon lieutenant le prend et le porte. Personne ne leur parle que moi, mon officier, M. Vigneron (curé d'Exilés, leur confesseur), et un médecin qui est de Pragelas, à six lieues d'ici, et en ma présence. Pour le linge et autres nécessités, mêmes précautions que je faisais pour mes prisonniers du passé ». Louvois à Saint-Mars, 31 mars 1682 : « Le Roi ne veut pas qu'un autre lieutenant que celui qui a été accoutumé de parler à vos prisonniers ait commerce avec eux ». Louvois à Saint-Mars, 18 avril 1682 : « Le Roi ne 144 LE MASQUE DE FER trouve pas mauvais que vous alliez faire la révérence à M. le duc de Savoie auparavant son départ du Piémont, après avoir mis ordre à la sûreté de vos prisonniers de manière que pendant votre absence ils ne puissent avoir commerce avec personne et qu'il ne puisse mésarriver ». Louvois à Saint-Mars, 3 juin 1683 : « Je crois que vous savez que les prisonniers qui sont à votre garde ne doivent point être confessés qu'ensuite d'un ordre du Roi ou dans un péril imminent de mort ; c'est ce que vous observerez, s'il vous plait ». Louvois à Saint-Mars, 16 avril 1684 : « Il y a long- temps que vous ne m'avez parlé de vos prisonniers. Je vous prie de me mander comment vous les gouvernez et comment ils se portent. Mandez-moi aussi ce que vous savez de la naissance du nommé La Rivière et de l'aventure par laquelle il fut mis au service de feu M. Foucquet » (1). Louvois à Saint-Mars, 5 janvier 1685 : 8 LE MASQUE DE FEU Le 24 juillet 1698, Saint-Mars écrivit pour indiquer les précautions qu'il prendrait « pour la conduite de son jirisonnier ». Barbezieux lui répondit le 4 août : « J'en ai rendu compte au Roi qui les a approuvées et trouve bon que vous partiez avec lui. > . Sa Majesté n'a pas jugé nécessaire défaire expédier l'ordre que vous demandez pour avoir des logements sur votre route jusqu'à Paris, et il suffira que vous vous logiez, en payant, le plus commodément et le plus siirement qu'il sera possible dans les lieux où vous jugerez à propos de rester». Dans le voyage d'Exilés à Sainte-Marguerite, le prisonnier enfermé dans une chaise à porteurs couverte de toile cirée, avait beaucoup souffert du manque d'air. D'autre part, le 14 mars 1695, la Gazette d'Amsterdam avait annoncé « qu'un lieutenant de galère, accompagné de vingt cavaliers, avait conduit à la Bastille un prison- nier masqué qu'il avait emmené de Provence en litière, et qui avait été gardé à vue pendant toute la route, ce qui faisait croire que c'était quelque personne de conséquence, d'autant plus qu'on cachait son nom et que ceux qui l'avaient conduit disaient que c'était un secret pour eux ». C'est sans doute cet exemple qui inspira à Saint-Mars de substituer un masque à la chaise à porteurs pour le transport de son ancien prisonnier^ le dotant ainsi pour la première fois de l'attribut qui devait le rendre fameux dans l'histoire et qu'il ne devait plus quitter en dehors de sa cellule jusqu'à sa mort. Les expressions des lettres que nous avons citées LE PRISONNIER MASQUE A LA BASTILLE \6Q plus haut « Vous pouvez disposer toutes choses pour être prêt à partir. . . et emmener avec vous en toute sûreté votre ancien prisonnier », etc., ont donné lieu à M. Burgaud de supposer que Saint-Mars avait demandé à emmener avec lui son ancien prisonnier, flatté qu'il était de garder M. de Bulonde. Il me paraît douteux qu'on puisse voir dans ces expressions l'indice d'une concession faite à Saint-Mars, il est probable qu'il n'y a là qu'une formule de politesse. En allant de Sainte-Marguerite à la Bastille, Saint- Mars séjourna dans sa terre de Palteau (près de Sens). En 1768, M. de Formanoir, fils du neveu de Saint- Mars et héritier de cette terre, communiqua à Fréron ce qu'il savait de ce séjour : « L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars ; ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au devant de leur seigneur. M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donne sur la cour. Les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque, mais ils observèrent très bien que M. de Saint-Mars qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pistolets à côté de son assiette. Ils n'avaient pour être servis qu'un seul valet de chambre [Antoine Ru?] qui allait chercher les plats qu'on lui apportait dans l'antichambre, fermant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger. Lors- que le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque sur le visage. Les paysans remar([uèreul qu'on lui voyait les dents et les lèvres, qu'il était grand nt 10 170 LE MASQUE DE FER avait les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque... ». Comme les renseignements fournis par Formanoir, d'après son cousin de Blainvilliers, cousin et lieutenant de Saint-Mars, sont un tissu d'erreurs, d'invraisemblances et de confusions dans les parties que nous n'avons pas reproduites, tout ce récit ne peut être accepté qu'avec doute (1). Grâce au registre de du Junca, le lieutenant de Roi à la Bastille, nous sommes informés d'une façon autrement certaine sur l'arrivée du prisonnier : « Du jeudi 18 de septembre 1G98, à trois heures après-midi, M. de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des îles Sainte-Marguerite-Honorat, ayant mené avec lui dans sa litière un ancien pri- sonnier qu'il avait à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas, et l'ayant fait mettre en descendant de sa litière dans la première /chambre de la tour de la Basinière (2), en attendant la nuit, pour le mettre et mener moi-même à neuf heures du soir avec M. de Rosarges, un des sergents que M. le Gouverneur a menés, dans la troisième chambre, seul, de la tour de la Bretaudière (3) que (1) Lair, Foucquet, II, 531. (2) Les chambres de chaque tour étant numérotées de bas en haut, la première Basinière devait être un sinistre cachot. (3) D'après les historiens de la Bastille, chacune de ses tours était alîectée de préférence à un genre de coupables ; la Bertau- dière avait généralement comme hôtes des espions. — Constantin LE PRISONNIER MASQUE A LA BASTILLE 171 j'avais fait meubler de toutes choses quelques jours avant son arrivée, en ayant reçu l'ordre de M. de Saint-Mars, lequel prisonnier sera servi et soigné par M. de Rosarges, que M. le gouverneur nourrira ». Pendant son séjour à la Bastille, Saint-Mars corres- pondait généralement de vive voix avec le secrétaire d'Etat, aussi, pendant cette période, une seule lettre de Pontcliartrain concerne le prisonnier dont elle atteste une fois de plus la piété : « Le Roi trouve bon que le jjrisonnier de Provence se confesse et communie toutes les fois que vous le jugerez à propos » (3 novembre 1698). Une mention du registre de du Junca, du 30 avril 1701, a donné liôu à une controverse : « Du samedi 30 avril, sur les neuf heures du soir, M. Aumont le jeune est venu, ayant mené et remis un prisonnier, le nommé Maranville, sous le nom de Ricarville, qui a été officier de guerre, mécontent, parlant trop, et mauvais sujet, lequel j'ai reçu, suivant les ordres du Roi, expédiés par M. le comte de Pontchartrain ; lequel j'ai fait mettre en compagnie, aveclenomméTirmont, dans la seconde chambre de la tour de la Bertaudière (1), de Renneville qui fut enfermé dans la seconde chambre et dans la calotte de cette tour, en 1702, dit : La chambre au-dessus de la mienne s'appelait la troisième ; j'ai su qu'elle était assez belle et éclairée {L'Inquisition française, éd. de 1724, t. I, p. 111). (1) Constantin de Renneville qui y fut enfermé du 31 juillet au 28 septembre 1702 dit que « c'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens et à peu près de la même hauteur... Tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté 172 LE MASQUE DE P^ER avec l'ancien prisonnier, tous les deux bien ren- fermés ». M. Funck-Brentano (Légendes et Archives de la Bastille, p. 95) en conclut que le secret pour le prisonnier avait cessé, puisqu'on le mettait avec Maranville. Observons que du Junca, le 18 septembre 1698, avait inscrit qu'il avait enfermé le prisonnier masqué dans la « troisième chambre, seul, de la tour de la Bretaudière ». Dans la mention du 30 avril, d'ailleurs écrite dans un français peu clair, il ne dit point qu'il a mis Maranville avec Y ancien prisonnier^ mais bien avec Tirmont(sous entendant dans la mê)ne tour) avec l'ancien prisonnier. Si le prisonnier masqué avait été avec Maranville et Tirmont, du Junca aurait dit : tous les trois bien renfermés. Loin de prouver que l'on n'attribuait plus d'impor- tance au secret de l'homme masqué, cette citation, comme les autres^de du Junca, prouve au contraire que le secret gardé envers tous, même envers le lieutenant de Roi de la Bastille, commençait à piquer la curiosité; du Junca, ayant écrit tour delà Bertaudière songe de de la cliambre larges de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône dans l'épaisseur du aiur jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, n'avait pas demi pied d'ouverture et par ce même côté étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était au travers de ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épaisseur de mur, qui de ce côté-ci a dix pieds, par la grille et par une fenêtre qui fermait au dedans de la chambre à volet, garnie d'un verre très épais et très sale, il était si faible que quand il entrait dans la chambre à peine servait-il à faire distinguer les objets. . . » {L' Inquisition française, éd. de 1724, t. I, p. 106). LE PRISONNIER MASQUÉ A LA BASTILLE 173 suite au détenu mystérieux qui y habite, et ajoute hors de propos : avec l'ancien prisonnier ; la formation de la légende avait commencé. Tirmont accusé de bien des choses impies, avait été « mis seul dans la deuxième chambre de la Bretaudière» le 30 juillet 1700 (Ravaisson, Archives de la Bastille, 10, 271). Il est impossible de savoir combien de temps l'homme masqué est resté dans la troisième chambre de la Bertaudière ; en tous cas, il n'y était plus le 6 mars 1701, car ce jour là, Anna Randon y fut mise seule ^ très renfermée » (Ravaisson, 10, 329). Deux ans plus tard, du Jonca mentionnait pour la dernière fois l'inconnu sur son registre : « Du même jour, lundi 19" de novembre 1703, le prisonnier inconnu toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars, gouverneur, a mené avec lui en venant des îles Sainte-Marguerite, qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'étant trouvé hier un peu mal en sortant de la messe, il est mort le jourd'hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier. Surpris de sa mort, il n'a point reçu les sacrements, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Et le prisonnier gardé depuis si longtemps a été enterré le mardi à quatre heures de l'après-midi, 20® de novembre, dans le cimetière Saint-Paul, notre paroisse. Sur le registre mortuaire, on a donné un nom aussi inconnu que 10* 174 LE MASQUE DE FER M. de Rosarges, major, et Arreil, chirurgien, qui (sic) ont signé sur le registre ». « J'ai appris depuis qu'on l'avait nommé sur le registre M. de Marchiel, qu'on a payé 40 1. d'enterrement ». Cette notice est corroborée par l'extrait suivant du registre de la paroisse Saint-Paul, du 20 novembre 1703 : « Le 19®, Marchioly, âgé de quarante-six ans ou environ, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière Saint-Paul, sa paroisse, le 20" du présent, en présence de M. Rosage, major de la Bastille, et de M. Reglhe, chirurgien major de la Bastille, qui ont signé Rosarges, Reilhe. Le nom de JVIarchioly, donné ici au Masque de fer, a donné lieu de soutenir que l'on avait la preuve écrite, que c'était bien Matthioly ; l'un des premiers qui aient soutenu cette thèse, Roux-Fazillac, dit : « Je trouve dans le nom de Marchialy (sic), sous lequel le prisonnier a été inhumé, si peu différence avec celui de Matthioly que je les identifie et que je n'y vois que le ministre italien. On peut attribuer la cause de cette dissemblance à une erreur de transcripteur. . . mais sans m'arrêter à cette dernière idée, je vois dans la seule politique l'intérêt de faire mal écrire, sur le verbal mortuaire, le nom de Matthioly. Il est à remarquer encore que, dans les originaux, ce nom est écrit de différentes manières ; Saint-Mars surtout, dont l'écriture est très incorrecte, l'écrit souvent Marthioly. On sait d'ailleurs que dans la langue italienne, le ch produit l'effet du k ». LE PRISONNIER MASQUÉ A LA BASTILLE 175 La ressemblance des deux noms est certes trop grande pour être un effet du hasard. Mais nous croyons pour notre part à une mesure destinée à dépister la curiosité. Saint-Mars n'ignorait pas que, dès 1669, à Pignerol, le public s'occupait de son prisonnier : « On croit ici que c'est un maréchal de France, et d'autres disent un président», écrivait-il le 31 août à Louvois, et le 12 avril 1670, il disait encore au même : « Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses de me demander des nouvelles de mon prisonnier... que je suis obligé de leur dire des contes jaunes pour me moquer d'eux ». De Sainte-Marguerite, le 8 janvier 1688, il mandait : « Dans toute cette province, l'on dit que mon prisonnier est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le fils de feu Gromwell ». Depuis que son prisonnier, après avoir traversé toute la France masqué, allait tous les dimanches et fêtes (et peut-être plus souvent) de sa cellule à la chapelle, dans ce singulier accoutrement, la curiosité publique était, il devait le savoir, bien plus éveillée. De là, quand Rosarges vint lui demander sous quel nom on devait déclarer le prisonnier, l'idée de Saint-Mars d'indiquer celui de Matthioly, ou du moins un nom fort voisin. Sans la masse de documents publiée aujourd'hui et qui permettent d'affirmer : l<*que r« ancien prisonnier » n'était pas Matthioly, 2° que celui-ci est mort vers le 28 avril 1694 en arrivant à Sainte-Marguerite, nous nous serions laissé tromper par l'artifice du vieux geôlier. Il serait d'ailleurs étonnant qu'après avoir observé si 176 LE MASQUE DE FER longtemps l'ordre de n'expliquer à qui que ce soit ce qu'avait fait son ancien prisonnier, Saint-Mars ait révélé ce secret en révélant son nom lors de son inhumation. Cet ordre d'ailleurs n'aurait pas eu de raison d'être pour Matthioly ; tout le monde savait ce qu'il avait fait. Le secret de Danger, au contraire, était ignoré de tous. C'était d'ailleurs l'usage à la Bastille et presqu'une manie du vieux Saint-Mars de substituer dans les actes de décès des noms de fantaisie aux noms véritables : le prémontré Dubois est appelé Elie, Dupressoir- Lourast est enterré à Saint-Paul sous le nom de Pierre Masserque, Hardy devient George Ronait (1707), François Esliard, Pierre Maret (24 octobre 1701) (1). Remarquons enfin que l'âge est évidemment fautif, car un homme enfermé depuis 34 ans ne pouvait avoir quarante-six ans à sa mort, sinon il n'aurait pas été enfermé à cause « de ce à quoi il avait été employé auparavant que d'être à Pignerol », « de ce qu'il avait fait » avant son arrestation. La tromperie sur l'âge doit faire conclure quV/ fortiori on a dû chercher à tromper sur le nom. Avant de passer à la légende qui se forma peu à peu après la mort de l'ancien prisonnier, résumons d'après M. lung les renseignements que les sommes allouées à Saint-Mars, "Villebois et Laprade, peuvent fournir sur la façon dont les prisonniers étaient traités. Jusqu'en 1681, Saint-Mars toucha 500 livres par (1) Lair, Foucqiiet, II, p. 486. LE PRISONNIER MASQUÉ A LA BASTILLE 177 mois pour la nourriture de Foucquet, 600 livres pour celle de Lauzun, 50 livres par tête de valet et 120 livres pour les autres prisonniers ou 4 livres par jour. A la mort de Foucquet (mars 1680), La Rivière a sans doute passé dans la catégorie des prisonniers d'Etat et le Roi semble avoir payé 4 livres par jour pour lui comme pour les autres. M. lung {la Vérité sur le Masque de fer, p. 154) dit qu'il fut bien spécifié qu'Eustache Danger et La Rivière continueraient à être payés comme valets, c'est-à-dire à raison de 50 livres par mois, mais c'est une erreur indubitable. La lettre du 8 avril 1680, sur laquelle il s'appuie, a été publiée en entier par Delort, Histoire de la détention des philo- sophes, 1. 1, p. 318, et elle ne dit rien de pareil. Lauzun rendu à la liberté, Saint-Mars nommé à Exiles, il y eut dès lors deux sortes de prisonniers, ceux d'Exilés et ceux de Pignerol. Pour chacun des deux premiers (les deux de la Tour d'en bas), Saint- Mars reçut deux écus par jour (9 juin 1681) , 2190 livres pour chacun par an ; pour ceux du donjon (Matthioly, Dubreuil, etc.), Villebois n'eut que 2 livres. Ce ne fut que le 5 avril 1694 que La Prade obtint une augmen- tation pour ces derniers. En effet, Barbezieux écrivait ce jour-là à l'intendant Bouchu : « Le Roi veut bien donner au sieur de La Prade, qui commande au donjon de Pignerol, un écu, au lieu de quarante sous par jour, pourla subsistance de chacun de ses prisonniers, attendu la cherté des vivres ». Ainsi donc les prisonniers laissés à Pignerol par Saint-Mars furent toujours moins bien traités que 178 LE MASQUE DE FER ceux d'Exilés. Toutefois, il ne faut pas prêter une importance trop grande à cette différence, car les allocations destinées à couvrir ce genre de dépenses augmentaient alors avec le degré de faveur du gouver- neur et devenaient la source d'un bénéfice parfaite- ment connu du ministre. A Sainte-Marguerite, Saint- Mars continue à toucher un écu par jour pour son prisonnier, et 900 livres par an pour chacun des ministres protestants (1). Le Roi ne donnait que 20 sous par jour pour les autres prisonniers des châteaux. Mais où la nuance dans le traitement des détenus se montre plus sensible, c'est à l'époque de l'abandon du commandement du donjon. Une fois Saint -Mars à Exiles, il n'y a plus de compagnie, plus do gouverneur habitant le donjon. Villebois, il est vrai, ne peut pas quitter son poste, maison cela, il ne fait que suivre des instructions qui sont identiques pour tous les gouver- neurs de forteresses, même pour le gouverneur général Herleville, qui ne peut découcher. Dans le choix d'un confesseur, le contraste se présente plus vif encore : du temps de Saint-Mars, à Pigrierol, Exiles, Sainte-Marguerite, le choix d'un pareil personnage est l'objet des préoccupations continuelles du gouverneur et.Hu ministre. A Pignerol, à partir de 1681, il n'en est plus de même. Le confes- (1) Saint-Mars avait d'abord reçu seulement quinze sous par jour pour Paul Gardel, le premier ministre protestant qui lui ait été confié. LE PRISONNIER MASQUÉ A LA BASTILLE 17!) seur mort, Louvois se contente d'écrire à Villebois, le 23 mai 1683: «Puisque l'aumônier qui confessait les prisonniers de la citadelle de Pignerol est mort, il faudra se servir d'un des religieux du couvent de la ville pour les confesser et leur dire la messe ». Et le 11 décembre de la même année, il ajoutait: « A l'égard des prêtres que les dits prisonniers demandent, je dois vous dire qu'il ne faut les laisser confesser qu'une fois l'an ». Les prisonniers sont-ils malades, Bar- bezieux écrit à La Prade : « Si les prisonniers viennent à mourir, il n'y a qu'à les faire enterrer comme des soldats ». Le ministre désire-t-il être renseigné sur les faits et gestes des malheureux :« Envoy(?z moi, dit-il à Villebois, le 24 août 1687, un mémoire des prison- niers qui sont à votre garde dans le donjon de Pignerol, qui m'explique la conduite qu'ils y tiennent et ce qu'ils disent lorsque vous leur faites porter à manger». Cette fois, plus de précautions comme dans la fameuse dépêche à Saint-Mars du 12 mars 1682, plus d'atten- tions pour l'aumônier, comme en 1687, pour le sieur Favre : «J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite en faveur du sieur Favre, aumônier du prisonnier.. .. ses appointements sont augmentés jusqu'à 600 livres. . .». 180 LE MASQUE DE FER CHAPITRE VIII. La légende et les clierclieurs. Après la mort du prisonnier, la curiosité publique ne cessa pas de s'occuper de lui. Dèsle 10 octobre 1711, Madame la Princesse Palatine, mère du Régent, belle-sœur de Louis XIV, écrivait à l'électrice Sophie de Hanovre : « Un homme est resté de longues années à la Bastille et y est mort masqué. Il avait à ses côtés deux mousquetaires pour le tuer s'il ôtait son masque. Il fallait sans doute que ce fut ainsi, car on l'a d'ail- leurs très bien traité, bien logé, et on lui a donné tout ce qu'il désirait. lia communié masqué; il était très dévot et lisait continuellement». Le 22 octobre suivant, la princesse écrit à l'électrice : « Je viens d'apprendre quel était l'homme masqué qui est mort à la Bastille. S'il a porté un masque, ce n'était point par barbarie ; c'était un mylord anglais qui avait été mêlé à l'aifaire du duc de Berwick contre le roi Guillaume. Il est mort ainsi afin que ce roi ne put jamais savoir ce qu'il était devenu ». Nous ne voyons pas dans ce racontar un souvenir du pays où le Masque avait mérité son sort, mais bien la ])reuve qu'on avait égaré la princesse à dessein. En 1715, un sieur Constantin de Renneville, empri- LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS 181 sonné à la Bastille pendant onze ans, de 1702 à 1713, raconta dans son livre VTnquisition française ou l'Histoire de la Bastille : « J'ai vu un prisonnier en 1705 dont je n'ai jamais pu savoir le nom, mais Ru le porte-clefs en me reconduisant en ma chambre, de la salle où j'avais vu ce pauvre infortuné, me dit qu'il y avait trente et un ans qu'il était prisonnier, que M. de Saint-Mars l'avait amené avec lui des îles Sainte- Marguerite oiî il était condamné à une prison perpé- tuelle pour avoir fait, étant écolier, deux vers contre les Jésuites (quand ils rebaptisèrent leur collège Collège Louis le Grand) » Abstulit hinc Jesum posuitque insignia régis Impia gens ; alium non colit illa Deum « Il fut, si c'est celui là que j'ai vu, condamné par grâce à une prison perpétuelle et transféré aux îles Sainte-Marguerite en Provence pour cet effet, d'où Saint-Mars le ramena à la Bastille avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les chemins. Enfin cet infortuné poète, que Reilhe qui nous en a conté toute l'histoire nous assura être un homme de qualité, gagna le P. Riquelet (Jésuite, confesseur de la Bastille) par une pluie d'or. Il sortit deux ou trois mois après que je l'eus vu dans la salle où par méprise je fus introduit avec lui. Les officiers m'ayant vu entrer, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, ce qui m'empêcha de le voir au visage. C'était un homme de moyenne taille, mais bien traversée, portant ses cheveux d'un crêpé noir et fort épais, dont pas un n'était encore mêlé ». 182 LE MASQUE DE FER Evidemment Constantin a été mystifié sur certains points ou confond deux prisonniers, mais la durée de la captivité, le séjour en Provence, la façon d'amener le prisonnier à la Bastille, sont d'une exactitude surpre- nante. Il est seulement bizarre que Constantin ait ignoré entièrement l'usage du masque. En 1745 , les libraires associés d'Amsterdam publièrent les Mémoires secrets pout^ servir à l'his- toire de Pet^se. C'était un livre à clef. On y racontait que le prince Giafer (le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV et de Mademoiselle de La Val- lière), fils naturel de Cha-Abas (Louis XIV), s'oublia un jour au point de donner un soufflet à Séphi-Mirza (le Grand Dauphin). Condamné à mort par les confi- dents du Clia, il fut sauvé sur l'avis d'un ministre qui proposa de l'envoyer à l'armée du Feldran (Flandre), d'où, après avoir semé le bruit de sa mort par la peste, on l'enverrait à l'île d'Ormus (Sainte-Marguerite). Tout s'exécuta ainsi. Plus tard, « Giafer fut transféré dans la citadelle d'ispahan (la Bastille) lorsque Cha-Abas en donna le gouvernement au gouverneur d'Ormus pour récompenser sa fidélité. On prenait la précaution à l'île d'Ormus comme à la citadelle d'ispahan de faire mettre un masque à Giafer, lorsque pour cause de maladie ou pour quelqu'autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue de quelqu'un ». L'ouvrage fut attribué successivement au duc de Nivernais, à Saudraz de Courtilz, au chevalier de Rességuier (de Toulouse), officier aux gardes, enfermé à la Bastille à cette époque, à Madame de Vieux- LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS 183 Maisons, à Pecquet, petit commis au bureau des affaires étrangères, embastillé à cette époque pour une indiscrétion dans son service ; le bibliophile Jacob, enfin, y a vu un ouvrage de Voltaire, quoiqu'on n'y reconnaisse point son style élincelant. Le bruit que firent ces Mémoires amena le baron deC... à tenter de réfuter dans la Bibliographie raisonnèe des ouvrages des savants de l'Europe, juin 1745 (1), l'histoire du prisonnier masqué. Une phrase du baron de C... est digne de remarque: « Le célèbre M. de V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage ». M. de V... est Voltaire. Dans une lettre d'un M . de W. . . , on donna de nouveau à entendre que M. de V... savait à fond l'histoire du prisonnier, M. de Vermandois. Il connaissait quelqu'un qui avait lu un manuscrit, le Prisonnier masquèy ouvrage resté inédit par ordre supérieur. Moins d'un an après, un anonyme faisait paraître à La Haye : Le Masque de fer, ou les aventures admi- rables du père et du fils, roman espagnol attribué au chevalier de Mouchy. En 1751 , un ancien prisonnier de la Bastille publiait de nouveau quelque chose sur l'Homme masqué. Cette fois-ci, c'était Voltaire lui-même ; parisien, familier du Temple, il avait été plus qu'un voisin de la Bastille, il y avait été enfermé une première fois de la fin de (1) G... serait l'initiale de Crunyngen, selon le Dictionnaire historique de Marchand (Lair, Fouquet, H, p. 528). 184 LE MASQUE DE FER 1716 à avril 1718 et ensuite en 1726. Lors de sa première captivité suri ont, il avait du écouter avec anxiété ce que ses gardiens disaient sur la longueur des déten- tions, sur les chances que l'on avait de rester dans cette prison des années ou toute sa vie. L'histoire du prisonnier masqué, de cet homme si « honnête », si « pieux », « résigné à la volonté de Dieu et du Roi », « plein de quiétude », avait dû parvenir à lui plus ou moins défigurée. Le public attendait de lui la révélation complète ; sa déposition qui parut dans le siècle de Louis XIV (chap. 25), fut sensationnelle : « Quelques mois après la mort de Mazarin (1661) il arriva un événement qui n'a point d'exemple et ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-^larguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordi- naire, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille l'an 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille où il fut logé aussi LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS 185 bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. [Il jouait de la guitare (1)]. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoi qu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. lY était admirablement bien fait, disait ce méde- cin; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignait jamais de son état et ne laissait point entrevoir ce qu'il pouvait être. (Un fameux chirurgien [M. de Marsolan] gendre du médecin dont je parle, [et qui a appartenu au maréchal de Richelieu] est témoin de ce que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l'a souvent confirmé) ». « Cet inconnu mourut en 1704 (2) et fut enterré la nuit à la paroisse de St-Paul. Ce qui redouble l'étonne- ment, c'est que quand on l'envoya à l'île Sainte- Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. [Ce prisonnier l'était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un (1) Addition de la 2" édition, 1753, comme d'ailleurs les autres passages entre crochets carrés. (2) Voltaire rectifia cette em-ur en 1770 dans la 7'= édition de son Dictionnaire philosophique. i86 LE MASQUE DE FER jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presqu'au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l'a vue ». Ce paysan lut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bienheureux de ne savoir pas lire ». Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore (Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. — Ceci a été écrit en 1760. Voltaire)] » (1). « M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme au masque de fer. Chamillard lui répondit que c'était le secret' de l'Etat et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais ». (1) D'après Voltaire, le marquis d'Argens assurait qu'en Provence les aventures de ce prisonnier étaient publiques, et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette aux hommes les plus considérables de la province. LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS 187 Voltaire n'était pas arrivé dès la première édition à un récit aussi long. L'histoire du plat d'argent, M. Riousse, M. de Marsolan sont des adjonctions d'éditions postérieures. Il n'a jamais mis aucun nom en avant. Dans sa polémique avec La Beaumelle sur cette histoire, il rapporta que Chamillard, pressé de questions par La Feuillade et Caumartin, avait dit : « C'était un homme qui avait tous les secrets de M. Foucquet». On voit qu'avec moins de goût pour l'extraordinaire, il eut pu s'éloigner moins de la vérité. Grâce au Siècle de Louis XIV, l'homme masqué était devenu une des plus célèbres énigmes de l'histoire. Les chercheurs allaient s'en occuper. En 1754, Lenglet-Dufresnoy, auteur grave, traita la question en passant, rejeta l'identification avec Beaufort, ou avec le comte de Vermandois, et ajouta sa petite erreur : « Le prisonnier fut inhumé, non à Saint-Paul, mais aux Célestins ». La Grange-Ghancel (1759) soutint que le Masque, c'était M. de Beaufort, qui avait paru « dangereux » à Colbert (1). L'auteur citait son diseur, M. de Lamotte- (1) Lenglet-Dufresnoy et Lagrange-Ghancel n'avaient pas inventé cette hypothèse que l'ancien prisonnier était M. de Beaufort puisque Saint-Mars en fit part à Louvois le 8 janvier 1688. Lagrange-Ghancel ajoutait: « J'ai su d'un nommé Dubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques années à la Bastille, fut conduit aux îles Sainte- Marguerite, qu'il était dans une chambre avec quelques autres prisonniers précisément au-dessus de celle qui était occupée par cet inconnu, que par le tuyau de la cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées, mais que ceux-ci 188 LE MASQUE DE FER Guérin, gouverneur des îles Sainte-Marguerite. Aux détails de Voltaire, La Grange-Chancel ajoutait que le prisonnier s'amusait à enlever les poils de sa barbe avec de petites pinces d'acier. Il avait vu une de ces pincettes entre les mains de Formanoir, neveu de Saint-Mars. Ce Formanoir était Louis de Formanoir, seigneur de Dixmonts et Armeau, mort âgé de soixante ans, aux îles Sainte-Marguerite, le 22 mai 1724. Un de ses neveux, né en 1712, fils de Formanoir de Corbé, était alors seigneur de Palteau. Il crut devoir faire connaître ce qu'il savait. Nous avons inséré plus haut la partie de sa lettre qui est relative au séjour de l'homme masqué à Palteau ; en voici le commencement : « Ce prisonnier n'était connu aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom de « la Tour ». Le gou- verneur et les autres officiers avaient des égards pour lui ; il obtenait d'eux tout ce qu'ils pouvaient accorder à un prisonnier. Il se promenait souvent ayant un masque sur le visage. Ce n'est que depuis que le Siècle de Louis XIV de M. de Voltaire a paru, que j'ai ouï dire que ce masque était de fer et à ressorts ; lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu lui coûterait la vie, aussi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé son secret» (Année littéraire, 1759, t. III). J'ai d'abord cru qu'il pouvait y avoir un fond de v^i dans cette histoire, car si Dauger n'était pas enfermé à cause de son secret, tout au moins La Rivière est mort en prison parce qu'il le connaissait, mais vérification faite, Dubui.sson a été incarcéré à la Bastille le 14 décembre 1703 (Ravaisson, 11, p, 135). LA LEGENDE ET LES CHERCHEURS 189 peut-être a-t-on oublié de me parler de cette circons- tance ; mais il n'avait ce masque que lorsqu'il sortait ou qu'il était obligé de paraître devant quelque prince étranger ...» Le reste de cette lettre est encore plus inexact que les portions citées ; c'est un mélange de souvenirs relatifs à 1' « ancien» prisonnier, à Lauzun, à B'oucquet, et d'emprunts à la légende depuis long- temps en formation. Ce qu'il y a de plus curieux est que le principal garant de Formanoir est un sieur de Blainvilliers, cousin de Saint-Mars, nommé major de la citadelle de Metz en 1681 et qui n'avait jamais tenu garnison aux îles Sainte-Marguerite. Or le propre père de Formanoir, Guillaume de Formanoir, mort en 1740, avait laissé un « Petit Mémoire de ce qui regarde notre extraction, 1731 ». Une partie en a disparu, mais celle qui reste traite justement de la vie de Saint-Mars et du séjour de l'auteur à la Bastille où il était lieutenant de la compagnie franche depuis 1698. Il n'y est fait aucune allusion au prisonnier. Sainte-Foix (1768) lança l'hypothèse que le Masque de fer aurait été Monmouth, fils de Charles IL C'était du nouveau ; aux îles Sainte-Marguerite, on le tenait simplement pour « le fils de feu Cromwell ». En 1769, le P. Griffet, historien consciencieux, publia pour la première fois les extraits de du Junca et des registres de la paroisse Saint-Paul. Discutant les hypothèses Monmouth, Beaufort et Vermandois, il s'attarda surtout à la troisième. Outre les extraits de du Junca, le P. Griifet fit connaître la « tradition » de la Bastille ; « Le souvenir 11* 190 LE MASQUE DE FER du prisonnier masqué se conservait encore parmi les officiers, les soldats et les domestiques de la Bastille, lorsque M. de Launey (1), qui en a été longtemps gou- verneur, y arriva pour occuper une place dans l'état- major de la garnison, et ceux qui l'avaient vu avec son masque, lorsqu'il passait dans la cour pour se rendre à la messe, disaient qu'il y eut ordre, après sa mort, de brûler généralement tout ce qui avait été à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc., que l'on fit même regratter et reblanchir les murailles de la chambre où il était logé, et que l'on en défit tous les carreaux pour y en mettre de nouveaux, tant on y craignait qu'il n'eut trouvé moyen de cacher quelques billets ou quelque marque dont la découverte aurait pu faire connaître son nom ». Ces détails sont confirmés par Chevalier, major de la Bastille de 1749 à 1787, qui, dans une notice, à un résumé des indications fournies par du Junca sur le Masque, ajouta : « Il a été enseveli dans un drap blanc neuf qu'a donné le gouverneur, et généralement tout ce qui s'est trouvé dans sa chambre a été brûlé, comme son lit tout entier, chaises, tables et autres ustensiles, ou fondu, et le tout jeté dans les latrines ». Le fait que 1' « ancien prisonnier » fut changé de chambre sans qu'on en voie la nécessité, donne lieu à penser que ces deux récils sont de la pure imagination. En 1770, dans la 7'^ édition de son Dictionnaire (1) Jourdan Delaunay, mort en 1749. (Laçi'oix, l'Homme au Masque de Fer, p. 70). LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS 191 philosophique réimprimé sous le titre La Raison par alphabet, Voltaire, après avoir combattu les différents systèmes soutenus jusqu'à ce jour, rapporta que le prisonnier déclara lui-même à l'apothicaire de la Bastille, peu de temps avant sa mort, qu'il croyait avoir environ GO ans (ce qui lit dire à un plaisant que l'auteur de la Henriade en était réduit à faire des comptes d'apothicaire). Puis après s'être demandé : « Pourquoi donner un nom italien a ce prisonnier ? On le nomme toujours Marchialy ! », il terminait en disant : « Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le P. Griffet et n'en dira pas davantage ». Mais dans une nouvelle édition du Dictionnaire philosophique publiée en 1771 sous le titre de Ques- tions sur V Encyclopédie, l'auteur (ou plutôt Voltaire d'après les éditeurs de Kehl), après avoir rejeté toutes les opinions, y compris celle du baron de Heiss, conjecture que Voltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, et dit que le Masque de fer était un frère aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Une hypothèse sensée venait en effet d'être for- mulée : Le 28 juin 1770, le baron de Heiss avait adressé une lettre au Journal encyclopédique, où il signalait un ancien document qu'il regardait comme une expli- cation de l'énigme du Masque de fer. C'était une lettre traduite de l'italien, publiée par Jacques Bernard dans son Histoire abrér/ce de l'Europe (Leyde, n'' d'août 192 LE MASQUE DE FER 1687, article Mantoue). Elle renfermait l'histoire de l'enlèvement de Matthioly. En 1793, l'abbé Soulavie, dans le t. 3 des Mémoires du maréchal de Richelieu, publia une « Relation de la naissance et de l'éducation du prince infortuné, sous- trait par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la société et renfermé par ordre de Louis XIV ; composée par le gouverneur [Saint-Mars] de ce prince à son lit de mort ». Le Masque y devenait un frère jumeau de Louis XIV né quelques heures après lui. Soulavie prétendait que ce manuscrit avait été remis au maréchal de Richelieu par Mademoiselle de Valois, sa maîtresse, qui l'avait eu du Régent, son père, au prix d'une complaisance incestueuse. Cette ridicule invention de Soulavie eut un succès énorme, rejeta dans l'ombre les systèmes antérieurs du même genre et fut utilisée par des historiens comme Dulaure (Histoire de Paris, 1821) et Dufey de l'Yonne (Dictionnaire de la Conversation). Après la Révolution , apparut de nouveau un « ouvrage rédigé sur des matériaux authentiques ». C'étaient les Recherches historiques sur l'homme au tnasque de fer, par le citoyen Roux (Fazillac), ex- législateur- (Paris, an IX). Roux avait exploré la correspondance de d'Estrades sur l'enlèvement de Matthioly, conservée au « dépôt des relations étran- gères ». Les pièces relatives à Catinat et à Saint-Mars « lui étaient parvenues par des voies particulières ». Comme conclusion, il déclara que Matthioly était l'homme au Masque. Etant donné le peu de pièces qu'il LA LEGENDE ET LES CHERCHEURS 193 avait à sa disposition, cette conclusion était inévitable. Son livre dénote un historien sagace et véridiquo. En 1825, Delort, dans une Histoire de l'Homme au masque de fer, accompagnée de pièces authentiques, reprit la thèse de Roux. Il ajouta aux documents de son prédécesseur un grand nombre de pièces copiées dans le dossier K 120 des Archives nationales. Cet ouvrage commençait naturellement en 1679. En 1829, l'auteur y ajouta des pièces allant de 1665 à 4681 dans le tome I de son Histoire de la détention des philo- sophes. Un éditeur imprima la même année un ouvrage posthume du chevalier Taules, L'Homme au m^asque de fer. Le masque, cette fois, devait avoir recouvert le visage d'Avedick, patriarche arménien de Gonstan- tinople et de Jérusalem, enlevé à Ghio en mai 1706 et transporté de là à Marseille. Lisant dans un mémoire de Bonnac, ambassadeur de France à Constantinople, en 1724, « qu'Avedick avait été d'abord envoyé aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré ensuite à la Bastille où il est mort », Taules en conclut que ce qu'avait publié le P. Griffet sur la date de la mort de l'homme au masque était une invention des Jésuites, ennemis d'Avedick, pour cacher leur crime. En fait, Avedick, de Marseille alla au Mont-Saint-Michel, puis à la Bastille où il entra le 18 décembre 1709, inscrit par du Junca comme « un prisonnier très important dont on ne dit pas le nom », Il y fut converti par des livres arméniens qui lui prouvèrent combien était courte la distance séparant les Arméniens latins des 194 LE MASQUE DE FER schismatiques. Mis en liberté et devenu prêtre de la paroisse Saint-Sulpice, il mourut le 21 juillet 1711, rue Férou, où il habitait (1). M. Paul Lacroix (bibliophile Jacob) dans son Histoire de l'Jwmme au masque de fer (1837) devina une autre personnalité dans l'homme au masque ; cette fois, ce fut le surintendant Foucquet, dont la mort à Pignerol en 1680 est attestée par quantité de documents. Son livre reste précieux pour l'histoire de la formation de la légende. Nous avons parlé plus haut du système de M. Loise- leur. Il en fit part dans dos articles de la Revue contemporaine de 1867 et 1869. M. Topin le réfuta dans le Correspondant du 25 janvier 1870. Son livre, L'Homme au masque de fer^ parut en 1870. Après de longues hésitations, il voit dans Matthioly le Masque de fer M. Th. lung leur succéda. Son ouvrage La Vérité sur le masque de fer (Paris, 1872) est le résultat d'immenses recherches. Nous avons vu son système plus haut. La publication de son livre amena une polémique entre lui et M. Loiseleur qui donna en 1882 une édition abrégée et condensée de son premier travail dans Trois Enigmes historiques. Enfin M. Ravaisson dans ses Archives de la Bastille, indiqua comme la moins improbable une hypothèse se rattachant à la disparition du duc de Beaufort : le (1) L'histoire d'Avedick est surtout connue par le livre de Marias Topin, l'Homme au Masque de Fer. LA LEGENDE ET LES CHERCHEURS 195 prisonnier serait un officier qui avait apporté la nouvelle que les Turcs voulaient l'échanger. Comme le Roi était bien heureux d'être débarrassé de Beaufort, il aurait enfermé en secret le messager importun. M. Ravaisson croit que ce messager pourrait être Sébastien de Penan-Coet, comte de Keroualze, frère de la duchesse de Portsmouth (1). Il faut reconnaître que ces derniers auteurs avaient assez de documents pour voir que le Masque était le prisonnier amené en 1669 par M. de Vauroy. M. Lair, dans son excellent livre sur « Nicolas Foucquet » le démontra pour la première fois en 1890. Il soupçonne que « Dauger avait été arrêté à Dunkerque au cours de ce voyage moitié politique, moitié militaire, où l'on préparait l'alliance anglaise ». M. Lair oubliait que le voyage dont il parle a eu lieu en mai 1670. Après lui, MM. Burgaud et Bazeries en 1893, devinèrent le Masque de fer dans M. de Bulonde, arrêté en 1691 et qui vivait encore en 1705. Enfin en 1898, M. Funck-Brentano, dans Légendes et Archives de la Bastille, soutint une fois de plus l'identification avec ^latthioly. En 1903, M. Andrew Lang publia The Valet' s Tragedy. MM. Burgaud, Bazeries et Funck-Brentano n'avaient pas lu avec profit le livre de M. Lair. M. Lang l'ayant étudié avec plus de soin savait que le Masque était l'homme arrêté près de Dunkerque, conformément à une décision du 19 juillet 1669 (1) Voir la préface du t. 10 des Archives de la Bastille. 196 LE MASQUE DE FER portant : ce n'est qu'un valet. Il chercha un valet dans les rapports franco-anglais de cette époque et ne trouva qu'un nommé Martin, valet de Roux de Marsilly, protestant écartelé en Grève, le 22 juin 1669, d'après le jugement « pour avoir conspiré contre la vie du Roi », en réalité pour avoir voulu former une alliance de toutes les puissances protestantes contre la France. Le l^'' juillet 1669, Joly, l'agent de Colbert de Croissy, espérait avoir persuadé à Martin de passer de Londres en France pour dire ce qu'il savait. Mais dans une lettre postérieure, on apprend que Martin, qui avouait savoir beaucoup des machinations de son maître, ne veut pas venir en France « parce qu'on le garderait en prison pour lui faire dire tout ce qu'il sait ». Même la promesse d'un sauf-conduit et d'une récompense ne put le décider. Colbert de Croissy proposa alors de demander son extradition à Charles II. Le 13 juillet, de Lionne lui répondit : « Il ne sera plus nécessaire après le supplice de Roux de faire venir ici Martin ». Pour M. Lang, c'est lui qui fut pris à Dunkerque. Pourtant, plus il avance dans son étude, plus le manque de rapport entre l'énorme intérêt attaché au secret de Danger et le peu de valeur de ce que pouvait savoir Martin éclate à ses yeux; et il termine cette étude par celte phrase suggestive : « On s'étonne que personne n'ait reconnu dans le Masque Jacques Sluart de la Cloche, l'aîné des enfants de Charles II. 11 vint en Angleterre en 1668, fut envoyé à Rome et « clispa- rait de l'histoire». Dans un chapitre postérieur du même volume, il étudie alors la vie de Jacques de la LA LEGENDE ET LES CHERCHEURS 197 Cloche et le relie à ce personnage énigmatique, initié comme lui à la négociation pour la conversion de Charles II, et dont il est fait mention dans la lettre du 27 décembre 1668 (6 janvier 1669). Quoiqu'il en soit, même si l'on ne possédait pas la réponse de Lionne du 13 juillet, l'hypothèse que Dauger et Martin n'étaient qu'un même personnage serait inadmissible parce que Martin, valet d'un conspirateur protestant, devait être protestant lui-même, tandis que Dauger était indubita- blement catholique. M. A. Lang avait cherché méthodiquement sur la piste que M. Lair avait trouvée méthodiquement, mais qu'il n'avait pas eu le temps d'explorer. Seulement, les mots ce n'est qu'un valet l'avaient égaré. C'est évidemment parce que son iftiagination avait été frappée des points d'interrogation de M. Lang au sujet de Jacques de la Cloche que Mgr. Barnes entreprit d'examiner la plausibilité de celte hypothèse (1). Au cours de ces recherches, il rencontra dans Mignet (Négociations sur la Succession d'Espagne) et dans Julia Cartwright (Madame) l'histoire de l'étrange mis- sion de l'abbé Prignani et constata que la date de sa disparition coïncidait exactement avec celle de l'ordre d'arrestation de l'Homme au Masque de Fer. Il en conclut d'une façon bien excusable qu'il avait résolu l'énigme célèbre. (1) Rappelons que Mr. A. Lang ne l'a pas examinée parce qu'il avait deviné que Jacques de la Cloche était l'aventurier mort à Naples en 1669. Voir page 39, note 1. 198 LE MASQUE DE FER Le curieux est que plus on étudiait l'hypothèse dans ses points de contact avec les faits connus, plus on trouvait de coïncidences semblant la justifier. Même après que Mgr. Barnes eut découvert la fausseté de la partie de ses suppositions relative à Jacques de la Cloche, la partie relative à Prignani semblait encore tenir debout, quoiqu'il n'y fut arrivé vraisemblablement qu'en cherchant si Jacques était devenu le Masque de Fer. Aussi, notre conclusion dans la première édition de ce volume, était-elle : « La thèse de l'identité de ces trois personnages : Prignani, Dauger, le Masque, comporte naturellement deux démonstrations. On peut dire que celle ayant pour but d'établir que c'est bien Prignani qui a été arrêté à Dunkerque en août 1669 est d'une précision à enlever tout doute. On voit Louis XIV et de Lionne, d'abord indécis quant à l'utilité et à la convenance de la mission de Prignani, changer de sentiment, témoigner leur peu de confiance, et rappeler l'abbé par trois fois. Il part de Londres le 4 juillet ; le 17, Lionne écrit qu'il attend son arrivée à tout moment ; il doit l'avoir vu ce jour là ou le lendemain, et le lendemain ou surlendemain, Louis XIV après avoir conféré avec de Lionne donne à Louvois l'ordre de faire préparer le cachot à Pignerol ; Louvois le transmet à Saint-Mars le 19 juillet. L'abbé, cependant, n'est pas arrêté de suite ; évidemment, on attend un moment où l'arrestation passera plus inaperçue. Il doit avoir revu de Lionne le 26 ou le 27, lui avoir fait part de son intention de retourner en Angleterre et en avoir reçu un passeport. Nous avons la lettre de de Lionne du LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS. 199 27 relatant que Prignani a dit à tout le inonde du bien de Croissy. Le soir même ou le lendemain, le roi, informé de son départ, ordonne à Louvois d'envoyer l'ordre d'arrestation à Dunkerque. Cet ordre est daté du 28, ainsi que celui à Saint-Mars de recevoir le prisonnier. Les coïncidences de date ne peuvent être plus saisissantes ». « Dunkerque était d'ailleurs habilement choisi pour l'enlèvement d'un voyageur allant de Paris à Londres ; on devait naturellement attribuer sa disparition à un accident de mer. Précisément, le l^"" août, Colbert de Croissy écrit à Louis XIV : « On nous assure que l'ordinaire n'arrivera pas aujourd'hui à cause des vents qu'il fait impétueux et contraires au passage de France à Douvres» (B. N., ms. fr. 10655, P 200, v^). Or si, comme nous le conjecturons par rapprochement des lettres de Lionne et Louis XIV des 27 et 28 juillet, Prignani est parti le 27 ou 28, il a dû arriver à Dunkerque pendant ce mauvais temps et sa disparition a dû être attribuée à un naufrage ». «L'autre démonstration, celle qui établit que Danger et le Masque ne font qu'un, ne présente qu'un point délicat, celui de la survivance de Danger à La Rivière, mais il faut reconnaître que toutes les vraisemblances sont en faveur de Danger ». Je suis forcé de redire que seule la seconde partie de ces conclusions tient encore ; nous savons que le Masque de Fer était un prisonnier arrêté en août 1669 et auquel on avait donné le nom d'Eustache Danger pour que ceux qui verraient des lettres où il était parlé de lui n'y 200 LE MASQUE DE FER trouvent aucune indice sur sa personnalité. C'était à peu près sûrement un prêtre (p. 133) ; nulle part on ne dit que c'était un coupable : le roi l'a fait arrêter « parce qu'il était mal satisfait de sa conduite et voulait s'assurer de sa personne ». L'importance de son secret étail proba- blement plutôt dans « ce à quoi il avait été employé » que dans sa personnalité même. Si, comme nous le croyons, c'était un prêtre, la violation scandaleuse des 7^ègles de la justice, des droits de l'innocence et des privilèges ecclésiastiques commise sur sa personne explique en partie les précautions prises pour l'empêcher de donner de ses nouvelles. L'Eglise était encore fort puissante à cette époque et défendait jalousement les privilèges de ses membres contre l'autorité royale. Néanmoins, à cette cause de mystère se joignait certai- nement une raison grave de tenir absolument secrète l'incarcération de ce malheureux. Rien n'était d'ailleurs plus étranger à Louis XIV que le goût de la clémence et les scrupules au sujet de l'arrestation d'un innocent. La correspondance de ses ministres, même celle de Louvois, laisse maintes fois comprendre que ceux-ci eussent été plus indulgents que lui. Le « Grand Roi » avait le défaut qui fait pendant à l'une de ses qualités. Constant dans ses amitiés et dans sa bienveillance, il était tout aussi immuable dans ses haines et dans ses mesures de sévérité. Quoique depuis longtemps on sache que le Masque n'était pas le fils d'Anne d'Autriche et n'était pas mieux traité que les espions, il est certain que l'on a pris pour lui un ensemble de précautions qui n'a LA LÉGENDE ET LES CHERCHEURS. 201 jamais été employé pour aucun autre prisonnier. Nous n'en connaissons pas d'autre auquel son gardien ait dit à son entrée en prison : « Si vous parlez à moi ou à quelqu'autre d'autre chose que pour vos nécessités, je vous mettrai mon épée dans le ventre ». Lui seul est transporté dans une chaise fermée par une toile cirée pour qu'on ne le voie pas ; lui seul est obligé de porter un masque pendant cinq ans, et cela, après vingt-huit ans de captivité, et sans pouvoir en être délivré autrement que par la mort ; lui seul enfin est débaptisé au point que même son pseudonyme Danger lui esta la fin enlevé. Un seul prisonnier d'Etat de l'époque est resté en prison plus longtemps que lui. Lui seul a accompagné son geôlier dans tous ses changements de prison. Lui seul enfin a été d'im bout à l'autre de sa carrière, servi soit par le gouverneur de la prison, soit par son premier lieutenant. Sans doute, nous savons aujourd'hui que ce n'était pas pour lui faire honneur, mais on a dû de tout temps en tirer la conclusion que le secret de cet homme devait être très important. Le problème de l'identité du Masque de Fer peut-il être résolu ? Nous croyons qu'il n'est pas impossible que le hasard y fasse un jour arriver. C'est parmi les gens disparus en août 1G69 qu'il faudra chercher. 202 LE MASQUE DE FER CHAPITRE IX Le Régiment de Douglas (1). Au milieu de mille traits de la dureté implacable de Louis XIV, rien ne permet mieux d'apprécier l'hypo- crisie et le caractère bassement vindicatif de ce monarque que l'incident du régiment de Douglas qui arriva à la même époque ; il aide à comprendre ce qui a dû avoir lieu pour le Masque de Fer. Ce régiment, composé d'Anglais, d'Ecossais et d'Irlandais, était à la solde de la France depuis un certain temps, à titre de troupe étrangère, probable- ment en partie pour plaire à Charles II, qui, ne pouvant entretenir autant de soldats qu'il le désirait, à cause du mauvais état de ses finances et des jalousies de son peuple, avait été bien aise de prêter à son cousin des troupes qu'il pouvait rappeler en cas de révolte sans encourir le reproche de se maintenir par les piques et les mousquets des étrangers. (Ij Ce chapitre est un fragment du chapitre III du premier tirage. Nous l'avons inséré ici pour combler une partie de la lacune produite par la destruction des pages 198-207. LE RÉGIMExNT DE DOUGLAS 203 Louis XIV, peut-être par antipathie pour tout ce qui était anglais, résolut de comprendre ce régiment dans l'expédition que le duc de Beaufort devait conduire à Candie pour secourir les Vénitiens et il reçut l'ordre de partir pour la Provence où il s'embarquerait. Quand les marchands de Londres commerçant dans le Levant apprirent que ce régiment anglais allait combattre les Turcs, ils y virent une menace pour la neutralité de leur pays dans la guerre turco-vénitienne et la possibilité d'un embargo sur leurs marchandises, leurs établissements et leurs vaisseaux dans toute la Turquie. Ils représentèrent donc à Charles II que l'envoi de ce régiment pourrait ruiner leur commerce dans le Levant et ce monarque demanda à Croissy, le 27 février, de prier Louis XIV de le retenir. Le roi de France refusa d'accéder à cette demande croyant, écrit Lionne le 9 mars, que tout ce qui avait été dit à Croissy procédait plutôt des sollicitations de Douglas que des plaintes des marchands. Une lettre de Louis XIV à Croissy, destinée à être montrée à Charles II, fut même rédigée. Le roi y disait que le temps lui manquait pour remplacer les huit cents hommes de ce régiment dans le secours de 6.000 hommes promis au Pape et aux Vénitiens. Il n'avait aucune troupe à moins de deux cents lieues de là et huit jours de retard dans l'arrivée du secours français pouvait causer la perte de Candie, cette place étant extraordinairement pressée. Il se trouvait donc dans l'impossibilité de faire ce que lui demandait Charles II sans manquer à sa parole dans une ati'aire de la dernière considération pour la 204 LE MASQUE DE FER chrétienté. Le 13 mars, quoique n'ayant pas encore l'expédition au net de cette lettre, Croissy en commu- niqua les conclusions au roi d'Angleterre. Mais avant même d'avoir reçu cette communication, Charles II avait envoyé un courrier spécial à Madame pour lui demander d'insister auprès de Louis XIV afin que le régiment de Douglas ne partît point. Le désir de faire parvenir à sa sœur et à Arundell des instructions secrètes n'était peut-être pas étranger chez lui à l'envoi de ce courrier qui arriva le 12 mars. Louis XIV, ayant été informé de l'objet principal de la lettre reçue par sa belle-sœur, se vit forcé de céder. De Lionne écrivit en hâte à Croissy : « Le roi d'Angleterre ayant témoigné à Madame qu'il y va de la sûreté de sa personne et du repos de son Etat que le régiment de Douglas n'aille point en Candie, Sa Majesté a aussitôt sacrifié toutes autres considérations à deux raisons de cette nature, et y aurait encore sacrifié davantage s'il eut été possible. Elle envoie dès ce soir des ordres en Provence pour retenir le régiment de Douglas et lui a substitué le régiment d'Harcourt qui est à M. le chevalier de Lorraine, lequel on envoyait de ce côté-là pour rem- placer dans diverses garnisons les troupes qu'on en tire pour passer en Candie. On me dit que le courrier qui est venu part dans une .heure, ce qui m'oblige à finir » . La lettre que Charles II écrivit à sa sœur le 7 (17) mars témoigne de l'importance qu'il attachait à cette concession : « J'ai gardé ce courrier jusqu'à maintenant pour savoir ce que le roi mon frère ferait du régiment LE RÉGIMENT DE DOUGLAS 205 de Douglas. Je vois par la lettre que je reçois de vous aujourd'hui qu'il ne va pas à Candie. Je considère ce changement comme une grande marque de la bonté du roi mon frère à mon égard. Ayez l'obligeance do le lui faire savoir et assurez-lo que ce n'est en aucune façon pour Douglas que j'ai désiré cela avec tant de force, mais pour des raisons qu'il connaîtra dans quelques jours. « Non seulement Louis XIV fut informé par Madame de ces sentiments de Charles II, mais Colbert de Croissy écrivit à de Lionne le 18 mars : « Je ne saurais vous dire la joie que le roi d'Angleterre a témoignée lorsqu'il a appris que le régiment de Douglas n'allait point en Candie. Il m'a bien fait voir que ce n'était pas à la sollicitation du colonel, mais par la nécessité de ses affaires qu'il avait fait cette prière au Roi, que Sa Majesté ne pouvait lui faire un plaisir plus sensible que de passer par-dessus toutes les raisons que je lui avais dites qui l'empêchaient de révoquer cet ordre, et que dans peu il espérait s'en revancher. Le duc d'York m'en a parlé de la même manière, Milord Arlington m'a dit que rien n'était plus capable de procurer une bonne union que cette complaisance du Roi pour ce que son maître avait demandé, M. de Lauderdale m'en a fait son compliment aussi, et toute la cour témoigne une joie de cela comme d'un très notable avantage pour l'Angleterre. Cela était même si fort à cœur aux marchands qu'ils avaient délibéré entre eux de proposer au Roi d'entretenir à leurs frais le régiment s'il le voulait retirer du service du Roi ». Mais le roi de France resta incrédule ; de Lionne 206 LE MASQUE DE FER répondit à Croissy le 27 mars: « Sa Majosté sait ce qu'elle doit croire sur ce qu'on vous dit de delà que ce n'a pas été à la sollicitation de Douglas que le roi d'Angleterre a si ardemment demandé que son régi- ment n'allât pas en Candie ». Pour se venger le roi fit écrire par Louvois au commissaire Lenfant le 2 avril 1669 : « Il y a deux compagnies du régiment de Douglas qui ont été envoyées en Provence, savoir celles de Bannatine et de Tourry. Elles doivent être payées du jour de leur arrivée et être jusqu'à nouvel ordre sur le pied de Français, et il ne faut pas que vous souffriez qu'ils aient aucun soldat qui soit d'autre nation qu'Ecossais, Anglais ou Irlandais (1) ». En même temps que cette lettre en partit une autre confidentielle où Louvois disait : « J'ajoute à ce que je vous ai mandé par une autre lettre de ce jourd'hui sur le sujet du régiment de Douglas que le Roi ayant des raisons importantes à son service de l'anéantir, vous devez non seulement ne point traiter les compagnies de ce corps qui sont en Provence comme les troupes françaises qui est un plus bas pied que le leur, mais encore au lieu de cinq sols par soldat ne leur en donner que trois par jour au plus, et pour cela ne les payer jamais qu'à bon compte, les mal loger, et en un mot leur faire toute la chicane que vous pourrez sans pourtant faire connaître que vous ayez ordre de ne pas suivre leur capitulation, afin qu'insensiblement les soldats se rebutent et (1) Arcli. de la Guerre, 232, 33. LE REGIMENT DE DOUGLAS 207 désertent, et comme un traitement de cette nature ne peut pas durer longtemps sans dôtruire les compagnies, je vais en faire marcher d'autres à Antibes et à Toulon en place de celles de Bannatine et Tourry dudit régi- ment qui y sont ; ainsi, vous pouvez travailler à les affaiblir sans appréhender de diminuer trop le nombre des troupes qui est en garnison dans chacune des deux places » (1). Un roi qui se vengeait aussi liypocritement sur de pauvres soldats de ce qu'il n'avait pu agir à sa guisè était bien capable de faire arrêter et emprisonner toute sa vie un malheureux contre lequel il n'avait que des griefs qu'il aurait vraisemblablement rougi de faire connaître publiquement. (1) Arch. de la Guerre, 232, 46. Deuxième Partie Roux de Marsilly CHAPITRE P^ La Découverte du Complot Claude Roux ou Le Roux, dit de Marsilly, était originaire de Nîmes ; d'après Gui Patin, c'était le fils d'un chandelier de cette ville. Dans une note anonyme conservée au Public Record Office de Londres et rédigée pour un des diplomates anglais par un de ses agents à Paris, il est dit : « J'ai recherché qui était ce Marsilly et j'ai appris d'un Mr. Marsilly avec lequel je suis lié et qui est un homme de qualité que son nom est seulement Roux, qu'il est né à Nîmes, et qu'ayant servi sous mon ami comme soldat il a toujours depuis pris son nom pour gagner plus de crédit en Suisse, pays oi^i Mr. Marsilly a été employé précédemment par son colonel, le maréchal de Schom- herg, quand il a envahi la Suisse (1) ». En l'absence d'autres documents, il est impossible de savoir dans quelle mesure ces témoignages sont (1) Lang, the Valet's Iraçjedy, p. 37. 12* 210 ROUX DE MARSILLY exacts ; Marsilly lui-même a dit à Morland, au milieu de beaucoup de vantardises et de meosonges, « qu'il avait une maison à six lieues d'Orléans, nommée Marcilly » (1). A une date inconnue, probablement à la suite d'un rapt qu'il avait commis à Nîmes (2), Roux, pour se mettre en sûreté, passa à l'étranger. Prétendant qu'on lui avait fait une injustice dans une affaire de finances (3) et aigri comme tant d'autres protestants de la défaveur systématique témoignée par Louis XI Y à ses sujets delà Religion prétendue réformée, défaveur qui dégénérait déjà dans certains cas en persécution, obligé peut-être à se procurer des moyens d'existence d'une façon quel- conque, il entra en relation avec les puissances enne- mies de la France, toujours prêtes à fomenter des révoltes sur notre territoire, et habituées à cette époque à trouver des auxiliaires chez les grands et chez les protestants pour y arriver. Le traité des Pyrénées (1659), en mettant fin à une guerre de 25 ans entre la France et l'Espagne, n'avait pas mis fin à la rivalité de ces deux puissances. A la mort de Philippe IV (17 septembre 1665), Louis XIV revendiqua dans la succession de ce prince une partie (1) Commune de 800 hab., canton de La Ferté, arrondissement d'Orléans. (2) Lang, p. 54. — « Il était depuis longtemps exilé du royaume pour avoir enlevé une femme de condition », écrit le 5 juin 1069 l'ambassadeur vénitien Morosini (Ravaisson, Archives de la Bastille, p. 318). (3) Lefèvre d"Ormesson, Journal, t. II, p. 566. LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 211 des Pays-Bas au nom des droits de sa femme, fille d'un premier mariage de ce roi d'Espagne. Les rapides conquêtes du roi de France dans les Pays-Bas ame- nèrent l'Angleterre, la Hollande et la Suède à s'allier le 28 janvier 1668 pour contraindre la France et l'Espagne à faire la paix ; la France gardait ses conquêtes, mais les puissances de la Triple- Alliance la forcèrent à prendre l'engagement de n'en plus faire. La paix d'Aix-la-Chapelle (2 mai) sanctionna cet arrangement. C'est au lendemain de cette paix que nous reporte le plus ancien document que nous ayons trouvé sur Roux : M. de Ruvigny, ambassadeur de France à Londres, adressait de cette ville à Louis XIV le 29 mai 1668 une longue lettre qui mérite d'être reproduite en entier. « J'ai appris depuis trois jours par un moyen qu'il serait trop long à dire à Votre Majesté qu'il était arrivé ici un de ses sujets le plus mal intentionné du monde ; la cause de son voyage est de si grande importance que je n'ai pu ajouter foi aux avis qui m'ont été donnés, et encore moins aux particularités qui m'en ont été rapportées, j'ai été en un lieu secret d'où j'ai vu le personnage et entendu ses discours qui m'ont fait dresser les cheveux en la tête, et il ne pouvait pas m'en arriver moins puisqu'il s'agit de la sûreté de votre personne sacrée et du salut de votre Etat, s'il peut y avoir quelque vérité dans des discours si em- portés et si peu vraisemblables ; enfin, Sire, j'ai vu et entendu le plus méchant homme du monde pendant l'espace de dix heures, lesquelles furent employées en 212 ROUX DE MARSILLY conversation, en une collation et en un souper que lui donna le maître de la maison, lequel le questionnait adroitement sur plusieurs articles que je lui avais donnés ; j'étais dans un cabinet d'où je pouvais le voir et l'entendre à mon aise, ayant plume et papier pour écrire tout ce que je lui entendais dire, c'est pourquoi, Sire, V. M. ne verra point d'ordre dans cette relation, mais seulement les paroles de cet homme ainsi qu'il lésa proférées au maître du logis où j'étais, lequel il a connu du temps de Gromwell, et en qui il semble que la Providence ait voulu qu'il ait pris une entière confiance ». « Ce scélérat se nomme Roux, âgé de quarante-cinq ans, ayant les cheveux noirs, le visage assez long et assez plein, plutôt grand et gros que petit et menu, de méchante physionomie, la mine patibulaire, s'il en fut jamais; il est huguenot, et natif de quatre ou cinq lieues de Nîmes ; il a une maison, à ce qu'il dit, à six lieues d'Orléans nommée Marcilly; il dit qu'il a servi en Catalogne, qu'il a beaucoup de blessures, qu'il a servi les gens des vallées de Piémont lorsqu'ils prirent les arnies contre M. le duc de Savoie ; que V. M. le connaît bien, qu'il a eu avec elle plusieurs entretiens secrets, et que dans les derniers, elle lui a conseillé de ne plus se mêler de tant d'affaires, qu'il est au déses- poir, que V. M. lui doit soixante mille écus qu'il a avancés, étant entré dan^ un parti en la généralité de Soissons, qu'il est fort connu de M. le Prince, et qu'il n'y a qu'à lui nommer son nom. C'eâtun grand parleur et il ne manque point de vivacité ». LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 213 « Il est ici depuis six semaines ; il n'a été que de nuit pendant quelque temps, craignant à ce qa'il dit, de me rencontrer, mais que présentement il sort le jour, s'étant ressouvenu que j'avais la vue courte; il a trois personnes de créance avec lui, desquelles il se sert ici pour porter ses billets, qu'il a soin de retirer lorsqu'il en renvoie d'autres ; il s'en sert pour courrier qu'il envoie au dehors à ses correspondants ». « Ses principales correspondances sont en Suisse, à Genève, en Provence, en Daupliiné et en Languedoc. Il dit que ces trois provinces sont d'intelligence avec la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, qu'il a visité tous les cantons par les ordres de dix personnes qui conduisent toute cette conspiration desquelles il n'a nommé que Baltasar qui est à Genève et le baron de Dohna, cy devant gouverneur d'Orange, qu'il a fait entendre aux Suisses que les dites provinces étaient si mal traitées qu'elles étaient résolues de se révolter et de se mettre en république, que pour cela elles avaient besoin d'assistances étrangères, que s'ils voulaient les secourir, qu'elles se déclareraient en même temps, et qu'elles étaient assurées du secours d'Espagne ; il assure que dès le mois de septembre dernier, les Suisses avaient promis d'entrer en France et de se mettre près de Lyon avec une armée de cinquante mille hommes, aussitôt que la Provence, le Dauphiné et le Languedoc auraient pris les armes, qu'il a aussi parole des Espagnols qu'ils entreront en même temps, qu'il a rendu compte de son voyage en Suisse aux susdites dix personnes qui sont catholiques 214 ROUX DE MARSILLY et huguenotes, bien concertées ensemble, et qui se font fort de faire révolter les peuples de ces provinces qu'il dit être dans le dernier désespoir, que ces dix hommes se voient assez souvent en différents lieux, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, que c'est lui qui a fait toutes cjgs liaisons, lesquelles s'étendent, à ce qu'il dit, dans toutes les parties de votre royaume, qu'il y a six ans qu'il travaille ù ce dessein, qu'il a été envoyé de la part des dix au marquis de Castel Rodrigo (1), et ensuite au roi d'Angleterre et à M. le duc d'York, pour leur demander secours, afin d'avoir plus d'assu- rance pour l'événement de leur dessein, que son instruction porte de s'adresser directement à eux, de leur faire connaître ce qui a été arrêté entre eux et les Suisses, sans leur parler de la résolution qui a été prise de se mettre en République, de voir premièrement ledit marquis, et ensuite le roi d'Angleterre et M. le duc d'York, qu'il saura de ces princes le secours qu'ils en peuvent attendre ; il dit qu'il est venu des Cantons en Dauphiné où il a rendu compte de la négociation avec les Suisses, qu'il a passé à Lyon, à Dijon, à Ghàlons-sur-Marne, à Sedan, à Liège, à Cologne, à Louvain et à Rruxelles, qu'il s'adressa suivant les ordres directement au marquis de Castel Rodrigo, qui, après l'avoir entendu, lui fit la meilleure récep- tion du monde, qu'il avait eu plusieurs conférences avec lui, qu'il l'avait fait mettre dans un cabinet pareil à celui-là, montrant celui où j'étais, pour entendre la (1) Gouverneur des Pays-Bas espagnols. LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 2ir) proposition que Temple lui devait faire d'une ligue offensive et défensive contre la France entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, qu'il avait demeuré deux mois près de lui, qu'il avait pris son passeport pour venir en Angleterre, qu'il s'était adressé directe- ment au duc d'Yorlv, lequel après un entretien de trois heures lui donna pour le lendemain un rendez-vous où il lui dit qu'il ferait venir le M'' Arlington avec qui il conférerait à l'avenir et de qui il apprendrait les intentions du roi d'Angleterre, qu'il s'était aussi présenté de lui-même au comte de Molina (1), lequel lui donna son secrétaire pour le conduire chez le baron de Lisola (2), qu'il leur donna une lettre de créance du marquis de Castel-Rodrigo, et qu'il était quasi tous les jours avec ces ministres. Il n'a point vu l'ambassadeur de Suède, ni ceux de Hollande ». « Il dit qu'il a persuadé M"* Arlington et les ministres d'Etat que la France est prête de se révolter, et surtout les sept provinces ci-dessus nommées, qu'après plus de trente conférences, on est convenu que le roi d'Angle- terre aura la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, et que le duc d'York aura en souveraineté la Provence, le Dauphiné et le Languedoc, à condition que ces princes s'obligeront de faire rendre à l'Espagne tout ce que la France lui a pris depuis 1630 ». (1) Ambassadeur d'Espagne à Londres. (2) Ambassadeur de l'Empereur à Londres. 11 était franc- comtois et l'ennemi le plus ardent de la France à cette époque. Son talent de polémiste non moins que son activité et son adre&se le faisaient haïr du gouvernement français. 216 ROUX DE MARSILLY « Il assure qu'il n'y a rien de plus certain que cette grande révolte, ce mot lui est fort familier ; il dit qu'elle ne laissera pas d'arriver quand même l'Espagne et l'Angleterre dont présentement il ne fait pas grand cas, ne fourniraient aucun secours ; il s'assure fort d'Espagne, rbais nullement d'Angleterre ; il se repend même d'y être venu, disant qu'il y a perdu son temps ; il se fie fort sur les propres forces des révoltés et sur les assistances que les Suisses leur ont promis ; il dit il que tout éclatera bientôt, que toutes choses sont prêtes, qu'on ne manquera ni d'hommes, ni d'argent, ni de munitions ; que les manifestes sont faits et imprimés par un libraire qui demeure à Orange ; il en dit le sujet qui est exécrable. Il dit qu'il est fort pressé de France de s'en retourner, qu'il sollicite ici très instamment son départ, que les ministres d'Etat lui ont dit qu'on ne voulait pas le laisser aller que la paix ne fut faite, et qu'après cela les Anglais se moqueront de lui, que Lisola l'a assuré que Y. M. donnait une forte pension au duc d'York, qu'il partira d'ici au premier jour, que M'' Arlington lui a donné cent jacobus en trois fois dont il se moque, que le comte de Molina lui donne beaucoup d'assurances et qu'il lui fournit toutes choses abondamment ». « Il dit qu'il y a trois ans il était à Paris et qu'il fît connaître aux ministres étrangers l'état des provinces de France, qu'en ce temps la révolte eut pu se faire sans une contestation qui survint entre M. HoUis et le ministre de Suède sur le titre de protecteur des protestants, qu'il n'a rien dit au duc d'York, ni au LA DECOT VERTE DU COiMPLOT 217 M*^ Arlington du dessein de mettre les dites provinces en république et qu'il ne leur en parlera pas ». « Il témoigne une grande peur de me rencontrer et que je ne le reconnaisse, ce que je n'aurais jamais fait en le rencontrant dans les rues ; il est vrai qu'après l'avoir considéré pendant deux heures avec attention il m'a semblé l'avoir vu, et je crois que c'a été en Languedoc, lorsque j'y fus envoyé il y a quinze ans par V. M. poui commander de sa part à sept ou huit mille Huguenots de poser les armes qu'ils avaient prises pour se venger de Madame d'Ornano et de M. le comte de Rieux qui avaient fait murer la porte du temple de Vais en Vivarais. Je ne sais s'il n'a point été consul à Nîmes où il est fort connu de la manière qu'il en parle ». « Il dit que Lisola l'a assuré que deux princes de l'Empire qu'il n'a pas nommés, ont écrit à V. M. que la paix étant comme faite, ils croyaient qu'ils feraient bien de cesser la levée de leurs troupes, mais que V. M. leur avait répondu qu'ils eussent à continuer ces levées, et que vous leur donneriez bientôt matière de les employer, que ces dits princes ont envoyé les réponses de V. M. en original, et qu'il y en avait ici deux copies dont Lisola en avait une ». <î En voilà beaucoup, Sire, mais ce qui suit est sans comparaison mille fois plus important; ce diable incarné dit qu'un coup bien assuré mettra tout le monde en repos, qu'il y a cent Ravaillacs en France, qu'il y a plus de deux ans que V. M. faisant une revue, un de ses gardes lui tira un coup qui blessa une femme à l'épaule, à qui V. M. fit donner cinquante pistoles, 13 218 ROUX DE MARSILLY qu'il connaît ce garde, lequel est encore dans la même compagnie où il était ». « Il dit qu'il a un frère, nommé Pêré ou Pérille, qui est à Paris depuis six mois, qu'en y allant, il avait passé par Sedan, qu'il fut conduit à la Bourlie (1), lequel après lui avoir fait des excuses de ce qu'il était mené par des gardes, lui demanda des nouvelles de M. Roux, son frère ». « Il dit que c'est à ce frère qu'il adresse toutes les lettres qu'il écrit à ses correspondants, qu'il les écrit en des termes qui ne signifient rien en apparence, en sorte qu'il ne craint rien qu'elles ne soient vues. Ce frère adresse lesdites lettres à M. Petit, syndic de Genève, qui a soin de les distribuer. Il dit que ce Petit est un homme riche de quatre mille écus de revenu et qui a des intelligences par tous les pays étrangers ». « Le dit Roux a ici une grande habitude avec un marchand de vin nommé Gérard, qui est nalif de Metz, et qui demeure depuis 20 ans en Angleterre. Ce marchand est logé chez un chirurgien nommé Bedar dans la rue Bedford street ; il y a apparence que c'est par ce Gérard qu'il fait tenir ses lettres à Paris à son frère, et que c'est aussi au même Gérard à qui ce frère adresse les lettres qu'on écrit audit Roux ; ce malheureux est logé dans Londres chez M. Robin, vendeur de vin dans la rue Schandoes street, à l'enseigne du Loyal Sujet. Toutes ces marques peuvent servir pour attraper ses lettres ». (1) Le marquis de La Bourlie, gouverneur de Sedan. LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 219 « Il dit qu'il partira le 1" de juin, qu'il passera à Bruxelles, de là à Sedan ou à Méziêres ou à Charleville, suivant la plus grande sûreté qu'il trouvera, pour de là se rendre à Genève où il dit qu'il est attendu avec grande impatience. Si j'en puis encore apprendre davantage, je le ferai savoir en parlant de lui sous le nom du honlionime i> (1). Il est difficile d'apprécier avec exactitude ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les déclarations de Poux à Morland ; le secret étant la condition d'exis- tence d'une conspiration comme celle dont Roux se vantait d'être un des membres, il est dans la nature des choses que l'historien le plus prudent risque d'en méconnaître les limites. Je crois néanmoins qu'il résulte des événements subséquents et des déclarations de Roux sur l'échafaud que tout ce qu'il racontait des dix était une invention de sa part pour se présenter aux Espagnols et aux Anglais comme l'agent d'un groupe nombreux dont il était en réalité le seul membre. Nous verrons qu'il fut dénoncé en Suisse par ce colonel Baltazard qu'il avait dit être l'un des dix. Ses projets d'établissement d'une république sont sans doute fort remarquables pour l'époque, mais il est invraisemblable que la France républicaine mette jamais au nombre de ses martyrs un homme qui voulait livrer à l'étranger plus de provinces françaises que Pitt et Bismarck n'ont jamais voulu nous en enlever. La vraie place de Roux ne nous semble pas être parmi (1) Arch. étr., corr. Angl., 91, 2f)5-270. 220 ROUX DE MARSILLY les successeurs de ces héros qui ont nom Etienne Marcel ou Coligny, mais bien parmi les traîtres comme le connétable de Bourbon ou comme les Frondeurs qui se réfugièrent à l'étranger. Ce que nous savons de Roux donne l'impression qu'il était à la fois très ingénieux et très menteur, plus qu'audacieux, téméraire et imprudent, très courageux et très résolu, mais n'obéissant qu'à Tintérêt ou à la passion du moment ; en somme, un huguenot plus fanatique que pieux, plus haineux que chrétien, et en tout cas dépourvu de toute trace de sentiment français. Le dénonciateur, Sir Samuel Morland, né en 1625, diplomate, mathématicien et inventeur, était un ancien parlementaire, plus estimé pour son savoir que pour son équilibre intellectuel ou moral. Après avoir accompagné Whitelocke en 1653 dans son ambassade en Suède et avoir servi d'assistant à Thurloe, le secré- taire de Cromwell, il avait été envoyé par ce dernier pour faire des remontrances au duc de Savoie au sujet de ses cruautés contre les Vaudois. Au cours de cette mission, il demeura quelque temps à Genève comme chargé d'affaires de l'Angleterre, et aida le rév. John Pell, ambassadeur d'Angleterre en Suisse, à distribuer les aumônes envoyées d'Angleterre aux Vaudois. Celte mission et r« Histoire des Eglises évangéliques du Piémont » qu'il publia en 1658, lui créèrent une certaine renommée parmi les protestants français ; de là, sans doute la confiance avec laquelle ce vantard de Roux lui en racontait plus qu'il n'y en avait. LA DPXOU VERTE DU COMPLOT 221 S'il avait connu le reste de la carrière de Morland, fl est probable qu'il fût resté sur ses gardes. Après avoir longtemps servi Thurloe et avoir même été la cause de la perte du D"" Hewitt, Morland avait noué des relations avec Charles II à la suite, dit Welwood, de l'incident suivant : Une conférence eut lieu un jour dans le bureau de Thurloe entre Cromwell, Thurloe et Willys au sujet du complot attribué à ce dernier. Leur conversation fut entendue par Morland qui faisait semblant de dormir à sa table. Cromwell ayant découvert la présence de Morland tira son poignard pour le tuer et n'en fut empêché que par les assurances solennelles que lui donna Thurloe que Morland avait travaillé les deux dernières nuits et était réellement endormi ( Welwood , Memoirs , éd. 1820, p. 98). Depuis ce temps, Morland se serait efforcé d'aider à la Restauration. Il se justifia plus lard de ce changement dans ses maximes en disant que l'on ne pouvait l'accuser d'y avoir été conduit par l'intérêt, car il avait joui de plus d'opulence à cette époque qu'à aucun moment sous la Restauration. En fait, voici comment les choses se passèrent. La mort de Cromwell, survenue le 3 (13) septembre 1658, avait déjà beaucoup ébranlé le Protectorat ; la révolte de l'armée, qui le 23 avril 1659 expulsa le Parlement du Protecteur et le 7 mai rappela le Parlement « Croupion », amena la démission de Richard Cromwell et le rétablissement de la République. Morland, comme bien d'autres, prévit qu'elle ne durerait pas. Comme sous-secrétaire du « Secret Intelligence Department », ROUX DE xMARSILLY il connaissait beaucoup de ceux qui fournissaient des informations au gouvernement, et était chargé de la garde des lettres dans lesquelles Sir Richard Willys renseignait Thurloe, le secrétaire d'Etat de Cromwell, au sujet des agissements des membres du « Sealed Knot», conspiration royaliste dont il était un des chefs; pour faire sa paix avec le roi, Morland lui envoya à Bruxelles en juin 1659, avec ses promesses de service, entre autres renseignements, les noms de divers espions, et en particulier ceux de Tom Howard et de Willys ; puis, comme le roi restait incrédule, il lui fit porter les lettres de Willys à Thurloe pendant les mois de mai et juin, ainsi que d'autres de Tom Howard et d'agents du gouvernement. L'écriture de Willys et les renseignements très particuliers fournis dans ses lettres ne laissaient aucun doute sur sa culpabilité ; mais Charles II ne pouvait la prouver sans découvrir le dénonciateur, ce qui rendait difficile de la faire admettre par les royalistes. Morland comprit le dUemne, et rendu hardi par la promesse que le roi lui fit de la .Jarretière et de son maintien en place dans une lettre autographe, il fit afficher dans tout Londres un exposé des méfaits de Willys et les noms des tavernes où il rencontrait Thurloe. Cet avertissement fut regardé par beaucoup comme un libelle scandaleux. Finalement, le refus de Willys d'aller à Bruxelles pour discuter avec Charles II des affaires importantes permit de défendre aux Royalistes d'avoir des relations avec ce traître. En dépit de ce qu'il était venu un des premiers LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 223 saluer Charles II àBreda, avait été gracieusement reçu par lui, et avait entendu le roi reconnaître les services qu'il avait rendus depuis plusieurs années, Morland vit sa situation décroître peu à peu. Il se consacra alors à l'étude des sciences et s'acquit la réputation d'un des premiers mécaniciens de son temps. 11 est difficile de savoir quels motifs le poussèrent à dénoncer Roux : la vanité de jouer un rôle, la crainte d'être disgracié si Roux commettait un régicide, ont pu y avoir une certaine part ainsi que le désir d'une récompense. Dans une lettre à de Lionne, du 20 juillet 1668, Morland laisse entendre qu' « étant français », il ne peut « s'empêcher» de faire ces révélations. La réponse du Roi à la lettre de Ruvigny prouve qu'il apprécia les mensonges de Roux à leur valeur : « J'ai loué votre zèle et approuvé la résolution que vous avez prise de m'envoyer un courrier exprès pour m'informer de tout ce qui est contenu dans votre dépêche du 29 de l'autre mois et dont vous avez été témoin par la vue et par l'ouïe. Le jugement que j'ai fait du personnage que vous me dépeignez et auquel vous avez entendu tenir de si abominables discours est qu'il ne doit pas seulement être le plus méchant homme du monde, mais que c'est un fourbe qui sait mieux que personne qu'il n'y a aucun fondement de vérité en tout ce qu'il avance et qui cherche à attraper quelqu'argent de ceux qu'il juge disposés à souhaiter que j'aie des embarras et qu'il croit pouvoir ajouter quelque créance aux impostures qu'il forge ». « Jen'aipassujet, Dieu merci, de me mettre en aucune 224 ROUX DE MARSILLY peine do t outes les négociations vraies ou fausses que peut faire ce scélérat, mais comme les crimes énormes dont il se rend coupable, ne doivent pas, s'il est possible, demeurer impunis, j'ai donné les ordres nécessaires pour le faire arrêter sur les frontières de Champagne où vous me mandez qu'il a dit lui-même qu'il doit passer quand il reviendra vers Genève. Il sera bien cependant que par les mêmes moyens de savoir si particulièrement tous les projets de ce méchant homme, vous tâchiez de continuer à être averti précisément du temps qu'il quittera Londres et de la route qu'il prendra. Quand vous reviendrez, il sera bien de laisser votre secrétaire pour suivre l'affaire et m'en donner avis ». «Comme je juge par toutes vos dépêches que vous avez grande impatience de revenir par ce que vos affaires domestiques requièrent ici votre présence, je vous en accorde volontiers la permission et je vous dirai même qu'il sera utile à mon service que vous vous hâtiez de partir afin que je puisse vous entretenir avant que le S' Colbert, maître des requêtes, que j'ai nommé pour l'ambassade d'Angleterre, parte d'auprès de moi, pour ce que la connaissance que vous me donnerez de l'état où vous aurez laissé toutes les affaires pourra beaucoup servir à dresser les instruc- tions que je lui donnerai... » (1). Ruvigny ne put quitter l'Angleterre que le 28 juin; jusqu'à son départ, dans chaque courrier, il n'oublia (1) Arch. étr., corr. Angl., 93, 79. LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 225 pas de parler du bo)i/t07n?ne. En débarquant à Dieppe, le 3 juillet, il s'empressa de faire savoir que celui-ci « ne devait partir qu'aujourd'hui de Londres pour Bruxelles, où il doit séjourner plus de quinze jours, et peut être davantage, si don Juan (i) n'arrive pas sitôt. J'en dirai plus de choses lorsque j'aurai l'honneur d'être près de Sa Majesté ». Ces renseignements complémentaires sont contenus dans la note suivante qu'il remit à Lionne : « Le bon Aomme assure que l'on est assuré des places de Nar- bonne, Montpellier, Aiguës Mortes et du Pont Saint- Esprit ». « M. Arlington lui a dit que le roi prétendait à la monarchie universelle et qu'il fallait couper les ailes aux gens qui voulaient voler trop haut ». « L'Angleterre accepte la proposition des Suisses de faire une alliance ensemble, mais que la bienséance veut que les Suisses envoient la demander ». « Le bon hoinme demeurera là jusques à ce que le comte de Molina aille à Bruxelles visiter don Juan lorsqu'il y sera arrivé ; il témoigne de très méchantes intentions et c'est ce qui le fait mieux recevoir des Espagnols que tout ce qu'il leur peut dire ». « Lisola fait entendre qu'il ira bientôt chez lui en Franche-Comté, pour aller de là concerter avec les (1) Don Juan, fils naturel du roi d'Espagne Philippe ÎV, successivement gouverneur des Pays-Bas espagnols, vice-roi d'Aragon (1G09) ot régent d'Espagne (1677), mort le 17 septembre 1679. 13* 226 ROUX DE MARSILLY Suisses. Il a poussé M. Arlington de conseiller au roi d'Angleterre de commander à Morland de dresser des mémoires sur cette alliance avec les Suisses ». « On veut envoyer Morland en Suisse sur ce qu'il y a été envoyé par Cromwell du temps du désordre dans les vallées de Piémont, les ministres d'Espagne l'ont été voir et lui conseillent de faire ce voyage » . Le 10 (20) juillet, ^lorland écrivit à de Lionne une longue lettre où il se mêlait de tout. Il commençait par y déplorer le départ de Ruvigny, « le seul Français qui puisse faire des affaires en cette cour où il est fort aimé », continuait en disant que « ni lui, ni beaucoup d'autres Français et Anglais à l'inclination française n'oseraient ouvrir la bouche chez ^1. Colbert, ne connaissant personne de sa maison, et cet ambassa- deur étant dépeint comme un homme fort froid, fort indifférent et qui ne se communique point ». Puis, il racontait que Roux est « un méchant français qui disait des choses si étranges, et surtout contre le Roi en particulier, que cela donne de l'horreur ; il fait espérer des choses qui font dresser les cheveux ; il ne se défie pas de moi, me croyant ennemi de la France, et d'ailleurs il n'a pas beaucoup de prudence, car il parle trop librement pour un homme qui a de mauvais desseins et qui connaît des gens qui en ont — ». Il terminait en disant : « Si j'étais découvert, je serais ruiné. C'est la cause -que je n'ai jamais osé écrire par la poste, car je vous aurais donné plutôt cet avis, et si un de mes amis n'était allé à Paris qui s'est chargé de cette lettre sans savoir ce qu'elle contient et sous une LA DÉCOUVERTE DU COMPLOT 227 autre enveloppe, je n'aurais pas encore écrit. Je sais qu'à la poste on fait souvent ouvrir les lettres qui vont en France et que le chiffre même de M. de Ruvigny avait été déjà découvert (1)... ». Morland devait savoir ce qu'il en était sur ce dernier point, car ayant publié en 1666 «A New Method of Gryptography », il était certainement en relations avec les gens qui avaient fait cette découverte. Son avertissement ne servit cepen- dant pas, car en mai 1669, Colbort de Croissy et son frère le contrôleur général furent forcés de conclure de l'état dans lequel arrivaient les lettres qu'ils s'adressaient l'un à l'autre qu'elles étaient ouvertes au départ et à l'arrivée à Londres. Colbert de Croissy arriva à Londres le 16 août. De Lionne qui l'avait mis au courant de l'affaire Roux, lui écrivit le 22 : « Notre homme des secrets mande ici à son correspondant que l'on a découvert de delà leur entrevue, que le roi d'Angleterre l'a envoyé quérir et l'a fort questionné sur ce sujet là dont on a pris contre lui de grands ombrages, et il en craint les suites. Il soupçonne quelqu'un de ses valets qui Ta trahi. Vous ne devez point le presser, ni lui faire parler dans cette conjoncture, mais attendre qu'étant un peu rassuré, il vienne à vous par quelque moyen qu'il imaginera facilement. Ruvigny lui mande cependant de tâcher de vous donner des nouvelles de l'autre scélérat qui devait passer en Suisse ». Ce que Morland raconte dans cette lettre était-il (1) Arch. étr., corr. Anglaise, 93, 85. 228 ROUX DE MARSiLLY vrai, ou n'était-ce qu'une histoire inventée par un délateur qui n'osait plus révéler grand chose et qui désirait faire croire que ses révélations lui avaient nui, afin de se faire payer plus cher, nous ne savons. En tout cas, Colbert de Croissy reçut l'ordre de « ne le pas presser, mais d'attendre qu'il puisse venir à lui par quelque voie qu'il imaginera, car autrement on achèverait de le perdre». En fait, Morland envoya encore des renseignements à Ruvigny en septembre et celui-ci se hâta de remettre à Lionne une copie des passages concernant le conspirateur : « Roux ne m'a écrit que deux lettres depuis son départ ; il s'est servi du chiffre si lourdement que je vous proteste devant Dieu de n'y avoir pas deviné un seul mot, dont on est très surpris ; ma croyance est qu'il a été à Bruxelles et en Suisse, mais Dieu sait où il est à présent ». Louis XIV le savait aussi. ROUX EN SUISSE 229 CHAPITRE II Roux en Suisse Le 10 août, Mouslier, le résident de France auprès des cantons suisses, avait écrit à de Lionne : « On m'avertit qu'il y a dans Zurich un homme vêtu à la française, qu'on croit être d'Angleterre, pour proposer une alliance de la part du roi de la Grande-Bretagne avec les cantons protestants, lesquels se doivent assembler ces jours-ci en un lieu particulier. Du temps de Cromwell, une pareille proposition fut faite, laquelle n'eut pas de suite (1) s>. Le 17 août, Mouslier ajoutait : « Celui que je vous ai mandé qui a paru à Zurich, qu'on croit être d'Angle- terre, n'a point encore eu d'audience, ni il n'a fait paraître aucune lettre de créance jusques à maintenant. J'attends des nouvelles ce soir à quoi aura abouti son voyage (2) ». Mais dès le 21 août, la première lettre de Mouslier étant arrivée à Saint- Germain, de Lionne avait envoyé la lettre suivante qui dévoile les intentions de (1) Arch. étr., corr. Suisse, 44, 102. (2) Arch. étr., corr. Suisse, 44, 103. 230 ROUX DE MARSILLY Louis XIV : « Il importe extrêmement au Roi de savoir quel est cet homme vêtu à. la française qui est à Zurich et qu'on croit y proposer une alliance de la part du roi de la Grande-Bretagne. Sa Majesté désire que vous y envoyez exprès secrètement une personne intelli- gente et bien fidèle qui vous en rapportera toutes nouvelles et le plus de particularités qu'il pourra, mais pas tant de cette négociation (quoi qu'il fut bon de la pouvoir pénétrer) comme de la manière dont est fait le négociateur, quel nom il prend, s'il est Anglais ou Français, s'il paraît en public ou s'il se cache, de quelle stature, de quel poil et enfin tout ce qui regarde sa personne. Je m'assure que vous trouverez facilement plusieurs prétextes pour empêcher que personne ne puisse rien pénétrer du sujet, ni de rien d'approchant, pour lequel vous auriez envoyé exprès audit Zurich ». Après avoir ajouté en post-scriptum le signalement de Roux copié sur la lettre de Ruvigny, de Lionne terminait en disant de nouveau : « Il faut en ceci garder un très grand secret ». Les Suisses, à l'heure où Roux venait leur demander de s'allier à la Triple Alliance et en particulier à l'Angleterre contre la France, étaient fort animés contre nous. Une suite d'événements avait amené ce très grand refroidissement. D'abord l'invasion de la Franche-Comté (1) dont les Suisses se considéraient comme les protecteurs, puis des suppressions de compagnies suisses dans la garde royale et dans les (1) La Franche-Comté était alors une province espagnole. ROUX EN SUISSE 23! troupes de ligne, enfin la formation de compagnies franches de troupes suisses, formées en grande partie de soldats suisses commandés par des officiers suisses, mais pour une solde de 5 écus par homme et par mois, tandis que les capitulations fixaient la solde des Suisses à 6 écus et exigeaient que les levées se fissent par l'intermédiaire des cantons. Une proposition de faire alliance avec la maison d'Autriche pour la défense des villes Forestières, considérées comme menacées par les usurpations de la France en Alsace et par les efforts de Louis XIV pour s'étendre de ce côté, augmentait les causes de dissentiment entre les Confédérés et nous ; de plus, le canton de Berne était rempli de défiance à l'égard du duc de Savoie qu'il supposait animé du désir de reconquérir le pays de Vaud enlevé par les Bernois à ses ancêtres, or ce duc était l'allié de la France et le bruit courait en outre qu'il allait attaquer Genève et que le Roi l'aiderait. Mécontents de la France, les Suisses avaient reçu de l'Espagne des propositions pour des levées de troupes contraires aux capitulations conclues avec nous. Elles avaient abouti à un traité entre l'Espagne et les cantons catholiques pour la levée de 6.000 hommes ; l'ambas- sadeur d'Espagne avait distribué les gratifications dues à raison de la conclusion du traité ; il devait faire sa levée plus tard, quand il aurait de l'argent de nouveau. Louis XIV pour punir les cantons de leur infidélité à l'Alliance perpétuelle avec la France, avait fait sus- pendre le paiement des pensions, et les énormes 2,32 ROUX DE MARSILLY arriérés en vain réclamés au gouvernement français en étaient augmentés d'autant (1). Dans ces circonstances, notre résident à Soleure ne pouvait que raconter les tentatives faites pour convertir en engagements fermes et précis le mauvais vouloir des Suisses. Le 24 août, il mandait de nouveau: « Le gouverneur de Franche-Comté a écrit aux cantons une lettre par laquelle il leur laisse sujet d'espérer toutes sortes de bons et favorables traitements, et M. le coloneï Baltazard qui demeure à trois ou quatre lieues de Genève m'a fait avertir que proche de chez lui, il y a trois personnes qui }• sont de la part de Suède, d'Angleterre et de Hollande, lesquelles doivent avoir conférence avec le nouveau gouverneur de la Franche- Comté. Le dit S'' Baltazard me promet de découvrir ce qui s'y passera et de m'en donner avis ». Mouslier avait déjà de lui-même, avant le 31 août, envoyé auprès de Baltazard et à Berne pour voir ce qui se passait. Au reçu de la lettre de Lionne, du 21 août, il envoya aussi à Zurich. Le 7 septembre, il fit savoir à son clief le résultat de ces investigations : « Les trois personnes étrangères que M. le colonel Baltazard m'avait fait savoir qui étaient proches de sa maison sont à ce qu'il m'a mandé depuis, un Français qui change de nom souvent, lequel se dit être envoyé d'Angleterre ; l'autre est un nommé Borrey, grand prévôt de la Franche-Comté, et le troisième s'appelle (1) Par exemple, on devait à l'abbé de Saint-Gall 39 ans de sa pension (Areh. étr., corr. Suisse, 45, 87). ROUX EN SUISSE 233 Chandiot, neveu du baron d'Isola, intendant de l'abbaye de St-Claude pour don Juan d'Autriche. Ce Borrey accompagna il y a trois semaines ce prétendu envoyé à Zurich. Ils passèrent et repassèrent par Berne où celui-là fit instance pour avoir du canon et des munitions de guerre pour la Comté, et à Zurich, il y délivra des lettres du gouverneur de cette province pour donner avis aux cantons de cette arrivée ». « A leur retour, qui fut il y a huit ou dix jours, Chandiot mena cet envoyé d'Angleterre à St-Claude" où il doit séjourner jusqu'à nouveaux ordres ». « Celui que j'ai fait passer à Zurich sous prétexte d'aller à une dévotion qui est en ce quartier là a su de quelques personnes confidentes que je lui avais donné charge de voir, que depuis cinq ou six semaines un homme qui se dit et qu'on tient qui appartient depuis longtemps au roi d'Angleterre en qualité de gentil- homme y a été deux fois, qu'à la première, il y a séjourné douze jours, et la seconde trois ou quatre seulement, et d'où il n'est parti que vers le 24 ou 25 du mois passé. Sa stature est plus grande que petite, le visage assez plein. On lui donne plus de cinquante ans parce que les cheveux commencent à lui grisonner. Il était vêtu d'un drap gris brun et assez modestement suivi de deux laquais en assez mauvais ordre. Sa religion est protestante, on le croit de Monllimard {sic) et qu'il s'appelle Le Pioux. Son logement à Zurich était dans une hôtellerie éloignée de celle qu'avait le S'' Borrey, Pendant qu'il y a été, il a visité plusieurs 234 ROUX DE MARSILLY fois quatre ou cinq des principaux du Conseil de Zurich qui sont passionnés contre la France, auxquels il a rendu des lettres des ministres d'Etat du Roi d'Angleterre pour le recommander et porter M""' de Zurich à donner créance à ce qu'il leur proposerait. Il leur a demandé et aux autres cantons protestants un régiment de vingt compagnies pour la garde du Roi d'Angleterre sur le pied de la solde de France, et deux régiments pour les Hollandais pour être mis en garnison dans leurs places frontières, du côté de la Flandre et du Brahant, sur le pied des autres troupes étrangères qui sont en Hollande, qui est une solde particulière pour les soldats et une séparée pour les officiers ». « Ce prétendu envoyé a passé d'Angleterre en Hollande, à ce qu'on assure, avant que de venir ici. On a écouté avec plaisir à Zurich ces propositions et on aurait été pour entendre à celle d'Angleterre s'il avait eu quelque caractère et un pouvoir du roi de la Grande Bretagne, mais n'ayant ni l'un, ni l'autre, ils lui ont témoigné que cela était nécessaire auparavant que de pouvoir proposer l'affaire en public pour s'y résoudre ; sur quoi, cet envoyé s'est retiré en laissant sujet d'espérer qu'il retournerait dans peu de temps avec les ordres qu'ils pouvaient désirer ». « Pour ce qui regarde ce qu'il a proposé pour les Hollandais, on a fait connaître que c'était chose à laquelle on n'entendrait point à cause du changement de capitulation. La plupart des esprits n'ont pas eu bonne opinion de ce que cet envoyé est venu avec si ROUX EN SUISSE 235 peu d'appareil, sans lettre de créance, ni qualité du roi d'Angleterre, parce que ceux de Zurich souhaite- raient d'être recherchés sur cela avec éclat et plus publiquement ; mais de quoi on doute que les Anglais aient le dessein et qu'ils en veuillent faire la dépense ». « Il semble qu'il n'y a pas lieu de douter que cet homme ne soit celui qui est apparemment maintenant à St-Claude et que ce ne soient les Espagnols qui donnent le mouvement à ce qu'il fait » « Le voyage que les S''' Hirzel el Grebel, de Zurich, firent il y a quinze jours à Berne, ne peut avoir été que pour conférei' avec ceux-ci de ces affaires et de la réponse qu'ils ont faite ». « Comme ils ont pu remarquer que toutes ces propositions seront pour n'avoir peut-être pas grande suite, ils ont affecté de n'en pas faire beaucoup de cas ; mais s'ils voyaient apparence de succès, je ne douterais pas qu'ils n'y entendissent, particulièrement ceux de Zurich, qu'on a trouvés déchaînés sur le renvoi que M. le colonel Molondin [du régiment des gardes suisses] a fait de leurs lettres sur le sujet des compagnies franches, lesquelles on a résolu dans tous les cantons de ruiner, par toutes les voies qu'ils pourront, sans aucune considération de ce qu'on leur peut dire, ni de ce qui leur peut arriver des extrémités auxquelles ils se pourront porter. Ils n'épargneront pas ceux qu'ils croient en avoir donné le conseil, non plus que ledit S"" Molondin qu'ils parlent de faire pendre en effigie... On m'a assuré que le canton de Berne a envoyé un 2.T) ROUX DE MARSILLY [capitaine] nommé Bonstetten en Hollande et qu'il y a fait et reçu quelques propositions (1). Le 14 sept., Mouslier envoyait de nouveaux rensei- gnements : « L'avoyer du canton de Berne qui y a le plus de crédit m'a fait avertir que le prétendu envoyé d'Angleterre a été défrayé de la part des Comtois dans les deux voyages qu'il a faits par le S"" Borrey, grand prévôt de la Comté, que c'est un homme qui parle beaucoup et qui les a voulu exciter à prendre diverses résolutions qui pourraient devenir contraires aux intérêts de la France, qu'il s'est fort loué des dispo- sitions qu'il a trouvées à Zurich, mais qu'il s'est échappé de parler contre ceux de Berne pour n'être pas dans les mêmes sentiments, et pour leur faire perdre la crainte qu'ils peuvent avoir que Sa Majesté n'assiste M. le duc de Savoie s'ils se conduisaient mal en son endroit ; il leur voulut persuader et assurer que les Hollandais mettraient une armée en mer pour aller attaquer M. le duc de Savoie du côté de Nice dès lors qu'il leur voudrait faire la guerre » (2). Le 25 septembre, de Lionne fit part à Mouslier de la satisfaction du Roi au sujet de ce qu'il avait mandé sur Roux et lui transmit l'ordre de continuer à en donner tous les renseignements qu'il pourrait, surtout si celui-ci retournait en Suisse. Avant de recevoir cette lettre, le 29 septembre, Mouslier avait de nouveau écrit à de Lionne : « Une (1) Arch. étr., c. Suisse, 44, 109. (Z) Ibid., 44, 111. ROUX EN SUISSE 2S1 personne des premiers de Zurich, en qui j'ai une entière confiance depuis de longues années, m'avertit par une lettre que j'enverrai que le prétendu envoyé d'Angleterre qui a passé à Zuricli y a été appelé à dessein par deux des principaux de ce lieu là qui fréquentent les diètes à dessein de porter les esprits à se rendre moins traitables avec la France, et qu'ils ont fait s'évanouir ce personnage quand on a voulu examiner son pouvoir. C'est un tour des marchands (1). 11 m'assure aussi qu'on n'entendra point à Zurich à la ligue des Hollandais, ni même à leur donner du' monde, que quelque démonstration qu'il s'en fasse, Berne y sera porté pi as qu'eux *. Le 19 octobre, Mouslier transmit quelques renseigne- ments nouveaux : « Je n'ai point de confirmation que les Comtois doivent envoyer à la prochaine Diète pour demander de l'assistance aux Suisses en cas qu'ils soient attaqués, mais je ne doute pas qu'ils n'y soient attirés avec le S"" le Roux pour y agir de la part de Hollande ou d'Angleterre en apparence, quand ce ne serait que pour mieux vendre ce qu'ils voudront faire ». (1) Le motif de Roux pour s'adresser de préférence à Zurich semble avoir été, comme l'écrivait Mouslier, que « ce canton n'a jamais perdu dans les temps passés aucune occasion de se montrer contraire à la France dont il prétend maintenant avoir sujet de se plaindre pour l'affaire [du droit commun imposé à Lyon à ses marchands] ». Ceux-ci aux termes des traités jouis- saient de certaines franchises quand ils importaient des marchandises en France. Colbert avait profité de la tension des rapports avec la Suisse pour leur faire supprimer ce privilège. 238 ROUX DE xMARSILLY « M. de la Grange (1) est parti ce matin de ce lieu ici pour s'en retourner à St-Claude pour tâcher de rencontrer ledit le Roux s'il passait par cette ville. Je pourrais bien m'en assurer s'il va à Bade ; son chemin sera par Neuchâtel où j'ai dit au S'' de la Grange qu'on le pouvait aussi arrêter en allant ou retournant, pourvu qu'on eut un ordre de M™^ de Longueville pour ses officiers de faire ce que l'on en désirerait ; en d'autres lieux, il serait assez difficile d y bien réussir ». On voit que sans même y avoir été invité par Louis XIV, Mouslier avait formé le projet de faire enlever Roux en territoire étranger. Il est vrai que les lettres de Lionne, par la façon dont elles invitaient à le faire épier, donnaient à penser que l'on voulait le faire coffrer dès qu'on en trouverait l'occasion, mais l'idée de le faire enlever à l'étranger ne s'y trouvait pas. Peut-être d'ailleurs de La Grange avait-il prévenu Mouslier qu'il était chargé d'enlever Roux même en pays étranger, si l'opération pouvait se faire sûrement. Cette lettre de Mouslier (ou la suivante) fut portée à Paris par son secrétaire ; de Lionne y répondit le 13 novembre en ces termes : « M. de Sulzvanger est arrivé qui a dit au Roi que si l'homme dont il est (1) Ce de La Grange, d'après le gazetier Petit (Ravaisson, Archives de la Bastille^ -t. VII, p. 310), était un exempt des gardes qui avait été envoyé pour prendre Roux. Petit dit qu'il fit ses recherches en Hollande ; peut-être poussa-t-il jusque dans ce pays pour retrouver la trace de Roux après que celui-ci eut quitté la Franche-Comté. ROUX EN SUISSE 239 question passait à Soleure ou à Berne, vous le feriez arrêter en cas que Sa Majesté le désire et le trouve à propos, vous croyant assez fort pour cela et pour l'envoyer après avec la permission des magistrats du côté d'Alsace en toute sûreté. Si vous pouvez faire cela sans trop compromettre l'autorité du Roi à recevoir un affront en entreprenant une chose qui fit éclat et dont vous ne vinssiez pas après à bout avec lesdits magis- trats, Sa Majesté désire que vous le fassiez, et j'y ajouterai même que vous ne sauriez xjrésenteînent lui rendre un service plus important et qui lui soit plus agréable. Comme vous avez aussi parlé audit S"" de la Grange que l'on pourrait arrêter l'homme à Neuchâtel en cas qu'il y passe, si on avait un ordre pour cela de Madame de Longueville au gouverneur, je vous envoie ci-joint l'ordre de la dite dame pour l'exécution duquel et pour la translation à Brisach de l'homme quand il sera pris, vous vous entendrez avec ledit gouverneur de Neuchâtel et avec M.Colhert, intendant d'Alsace, me donnant avis par tous les ordinaires pour en rendre compte au Roi de ce que vous penserez ou avancerez pour le succès de cette affaire (1) ». Roux ne vint point comme l'avait cru Mouslier à la diète que les Suisses tinrent à Bade (2) pendant la seconde semaine de novembre ; il ne retourna point non plus à Zurich comme le résident l'avait pensé possible ; le 23 n'ovombro, celui-ci écrivait à de (1) Arcli. étr., corr. Suisse, 44, 149. (2) Ibid., 44, 152. L^4() ROUX DE MARSILLY Lionne : « Gomme c'est le canton de Zurich qui avait attiré en partie ici le nommé Roux, je cloute qu'il y retourne maintenant que ce canton veut changer de conduite. S'il passe, j'exécuterai l'ordre que vous m'avez donné en la manière que vous le pres- crivez (1) ». Le 25 janvier 1669, Mouslier, qui n'avait plus de nouvelles de Roux, résumait ses impressions sur sa négociation : « Le député de Zurich m'a dit qu'ils (les protestants suisses) ne croyaient pas que le roi d'An- gleterre eut dessein de faire aucun traité avec eux, ni qu'eux n'avaient aussi nulle intention d'en faire, ni de prendre des engagements avec lui, parce qu'ils savaient qu'il avait de la haine et du mépris pour eux à cause de la retraite que ceux de Rerne ont donnée et donnent encore aux meurtriers de feu son père et à des gens du parti de Cromwell ; qu'ils lui avaient écrit sur l'incendie arrivé à Londres, et qu'il n'avait pas daigné leur faire un mot de réponse ». « Il m'a de plus assuré qu'on ne résoudrait point encore dans cette conférence de donner du monde aux Hollandais. ..». « Ceux de Zurich sont ordinairement jaloux quand on recherche d'autres cantons qu'eux pour les choses qu'on en désire, ce qui me donne sujet de croire que pour ôter le mérite à ceux de Berne du succès de cette levée à l'endroit des Hollandais, ils ne seraient pas fâchés de la tirer en longueur pour ne rien faire sur (1) Arc'h. étr., corr. Suisse, 44, 161. ROUX EN SUISSE 241 les instances du sieur Bonstetten, afin de se pouvoir attirer quelqu'un de Hollande auprès d'eux dont ils seraient bien aise en même temps de se servir pour donner un peu d'ombrage à la France dans le désir qu'ils ont d'en obtenir les exemptions qu'ils disent leur avoir été promises par l'alliance et qu'ils ont toujours demandées depuis en faveur do leurs marchands, m'en faisant de nouveau instance ». « C'était à ce dessein qu'ils avaient attiré le nommé le Roux sans .qu'il ait paru que rien autre chose ait été le sujet de son voyage » (1). Mousliern'avaitplusde renseignements sur Roux, par ce que celui-ci était reparti pour l'Angleterre. Par quel chemin y était-il retourné, s'était-il arrêté en route à Bruxelles auprès du gouverneur espagnol des Pays- Bas, avait-il aussi visité les chefs du gouvernement hollandais, nous n'en savons rien. L'époque de l'arrivée de Roux à Londres ne nous est pas mieux connue ; il avait dû quitter la Franche- Comté au plus tôt dans les premiers jours d'octobre: le 11 décembre, il était de retour à Londres depuis quoique temps. (1) Arch. étr., corr. Suisse, 45, 12. 14 242 ROUX DE MARSILLY CHAPITRE III. Roux en Angleterre. Dans une note justificative lue par le ministre Arlington devant le Conseil d'Angleterre le 23 mai 1669 après la capture de Roux, il est dit : « M. de Marsilly vint ici quand Votre Majesté s'était unie à la Hollande pour conclure la paix entre les deux couronnes (vers février 1668 par conséquent), lorsqu'il était probable que l'opposition à la paix viendrait du côté de la France». « On écouta ses longues histoires, mais on ne lui fit aucune proposition et il n'en fit point lui-même ». «Après la conclusion de la paix (2 mai 1668), on lui dit plus nettement que nous n'avions pas besoin de lui. Une petite somme de monnaie lui fut donnée pour aller en Suisse où il avait dit vouloir se rendre. Comme il avait exprimé le désir que Sa Majesté renouvelât son alliance avec les Cantons et qu'on lui avait répondu qu'elle n'entrerait dans aucun commerce avec eux jusqu'à ce qu'ils aient expulsé les régicides, il entreprit de l'obtenir. Sept ou huit mois après, sans qu'on le lui ait demandé et sans qu'on s'y attende, il revint, mais fut reçu si froidement qu'il se plaignit que l'on n'en ROUX EN ANGLETERRE 243 usât pas convenablement avec un homme de son importance. Je répondis que je ne voyais pas quel usage le Roi pourrait faire de lui puisqu'il n'avait pas de crédit en Suisse, et que pour beaucoup de raisons il ne nous était pas utile, mais surtout par ce que mainte circonstance me faisait croire qu'il était l'espion d'un autre homme et par conséquent ne devait pas être payé par Sa Majesté. Malgré cela, le Roi, mû de compassion, lui fit donner quelqu'argent pour qu'il put s'en aller et m'ordonna d'écrire àMonsieur Ralthazar, le remerciant en son nom de ses bons offices pour amener une bonne intelligence entre lui et les Cantons et exprimant le désir de le voir continuer en toute occasion ». «On a toujours regardé Roux comme une tête chaude et un indiscret, et on a agi avec lui en consé- quence, ne lui confiant rien que cette tentative pour obtenir l'expulsion des régicides de Suisse, et cela par ce qu'elle fut sollicitée par lui et quoique nous ne la désirions pas (1) ». Quel était V« autre homme» dont, d'après Arlington Marsilly était l'espion, était-ce le baron de Lisola, ambassadeur de l'Empereur à Londres, ou le comte de Molina, ambassadeur d'Espagne, il est difficile de le dire et la chose a peu d'importance. Quoiqu'il en soit, il semble bien d'après les autres documents qu' Arlington n'a pas reçu Roux « si froide- ment» qu'il le dit. Tout au moins les lettres suivantes donnent l'impression contraire. (1) Lang, p. 49. 244 ROUX DE MARSILLY Peu après le 1" (11) décembre 1668, Roux écrivait à Williamson, le secrétaire de lord Arlington : « Je vous prie de donner à Martin (le valet de chambre de Roux) les deux lettres que mon commettant m'a écrites de Paris, puisque iNIilord les a sans doute lues ; cela suffit ; vous voyez que mon commettant en a bien usé, les trois de Lyon en useront de même, je vous assure, et que lundi s'ils ont reçu les lettres, nous en aurons avis ici ». « Martin vous dira qu'une vieille mégère avec laquelle je n'ai jamais eu aucun commerce, me menace de me faire arrêter prisonnier, disant que mon secré- taire lui fit louer une chambre à un gentilhomme qui l'a bien payée, et lequel, avec madame sa femme, elle accompagna jusqu'au yacht où lui et elle s'embar- quèrent avec M. le comte de St-Albans. Mes amis m'ont dit qu'ici on faisait arrêter un homme pour deux ou trois schillings, ce qui me fait vous prier, après que Martin vous aura instruit de cette affaire, de prier Milord Arlington de me donner un billet, s'il lui plaît, pour me mettre à couvert d'une telle insulte, car j'ai affaire à la plus impudente et la plus insolente friponne d'Angleterre. Pardonnez, Monsieur, à mes importunités ». On voit par cette lettre que Roux s'était mis sur un bon pied pour un ancien soldat au régiment de Schom- berg ; il avait un secrétaire et un valet de chambre, et nous savons par ailleurs qu'il avait en plus deux laquais. Dans la même lettre et dans une lettre postérieure ROUX EN ANGLETERRE 245 et non datée, Roux remercie Arlington de son inter- vention en faveur d'amis, auxquels, par sa considé- ration, «on a abrégé les longueurs et confirmé les sentences ; ils en ont obtenu une définitive, laquelle ils n'osent exécuter » sans la permission d'Arlington ; « si cela ne fait aucun préjudice aux intérêts de S. M., ni à vous, lui écrit Roux, vous m'obligerez de la leur accorder ». Il termine en disant : « Je vous assure que vous m'avez rendu insolvable par les bontés et les grâces que vous m'avez accordées si libéralement (1) ». Le 27 décembre, Roux envoyait à Arlington une lettre datée 27 décembre (2) sans indication de lieu, mais qui doit avoir été écrite en Angleterre, car elle porte au dos « Reçu le 28 décembre 1668 ». Le contenu de cette pièce mérite d'attirer l'attention parce qu'il montre dans quels termes Marsilly et Arlington se trouvaient, ou tout au moins comment le premier les comprenait : 1" Marsilly rapporte, d'après ses amis de Stockholm, que le roi de Suède a l'intention, d'abord d'intercéder auprès de Louis XIA'' en faveur des Huguenots français, et ensuite, si la diplomatie ne réussit pas, de joindre ses armes à celles des autres puissances protestantes de l'Europe ; 2° Son correspondant en Hollande lui apprend que si le roi d'Angleterre invite les Etats à prendre . « Comme je m'informais de lui de l'état des affaires d'Angleterre, et entre autres du dac d'Ormond. .. il me répondit que c'était un homme perdu, nonobstant qu'il fut porté par le duc d'York et que milord Arlington, qui faisait le fin, se fut déclaré en sa faveur ; que Colbert (c'est ainsi que ce coquin traitait l'ambas- sadeur) avait fait tout son possible pour empêcher cette disgrâce avec tous les partisans de la France , mais inutilement ; que celui qui avait renversé tous leurs projets était le duc de Buckingham, le premier homme du monde, qu'il était son intime ami, et qu'il n'avait pas bu d'autre vin que du sien, dont il envoyait quérir ce qu'il en avait besoin ; qu'il avait encore un autre intime qui était milord Orrery , qu'ils avaient fait bouquer le duc d'York qui avait achevé de perdre sa réputation de sorte qu'il ne s'en relèverait jamais, parce qu'il s'était voulu opposer au traité de la triple alliance entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande, qu'il assurait avoir été signé depuis pou de jours, et que les Suisses entreraient dans le traité ». « 11 me dit que si le roi d'Angleterre avait fait autrement, il était perdu ; que le duc d'Albemarle lui avait déclaré que s'il ne prenait ce parti, il serait obligé de se détacher de son service. lime parlait de toutes ces choses avec tant d'autorité et de certitude qu'il me laissa quelqu'idée qu'il pourrait bien avoir quelque part à cette négociation ; surtout lorsque je 252 ROUX DE MARSILLY vis que le vent étant absolument contraire pour son passage, il envoya oifrir une somme cousidérable pour trouver quelqu'un qui le voulut passer. Il lui échappa de dire qu'il était attendu avec impatience, qu'il serait dans trois ou quatre mois en Angleterre, mais que les affaires y étaient cruellement longues ; qu'il y avait près de deux mois qu'on le remetlait d'un jour à l'autre, et qu'enfin le duc de Buckingham, maître absolu de l'esprit du roi, avait fait conduire comme il le souhaitait. . . (1) ». Louis XIV était sans nouvelles de Roux depuis son départ de Franche-Comté vers le commencement d'octobre. Aussi, le 12 février, de Lionne écrivait-il à Mouslier : « Ceux de Berne ne se trompent pas de croire qu'on tient peu en Angleterre à faire aucune liaison avec eux. N'avez-vous jamais de nouvelles du nommé Roux ou appris de quelqu'endroit ce qu'il était devenu ?» Le résident ne put que lui répondre le 22 février suivant : « Le nommé Roux n'est point retourné en Suisse et je ne sais ce qu'il est devenu». Voyant qu'on n'avait pas de nouvelles de Roux de côté là, de Lionne pensa qu'il devait être retourné en Angleterre. Ne se rappelant plus qu'il avait déjà entretenu une correspondance avec Groissy à son sujet et qu'il lui avait encore écrit le 31 octobre 1668 qu'il n'était pas étonnant que Morland ne soit point allé le voir, car ne se fiant pas à la bonté de son (1) Depping, Correspondance admin. sous le règne de Louis XIV, IV, p. 312. ROUX EN ANGLETERRE 253 chiffre, il n avait plus « écrit à son correspondant », de Lionne écrivit donc le 6 mars à l'ambassadeur : « Je ne sais si je vous ai parlé lorsque vous étiez encore ici d'un des plus méchants hommes du monde qui va et vient d'Angleterre en Suisse pour des négociations directement contraires au service du Roi, et pires même que cela, car il a proposé des entreprises sur la sacrée personne de Sa Majesté, quoiqu'il soit son sujet. Ce scélérat s'appelle Roux . . . Nous savons qu'il doit repasser en Suisse et le Roi souhaite avec passion de le faire arrêter en chemin, et pour cela, Sa Majesté désire que vous vous appliquiez avec toute votre industrie à découvrir et le personnage, et ses démar- ches, et surtout le temps auquel il partira, et s'il y a moyen, la route qu'il fait état de prendre, et si vous en pénétrez quelque chose, vous en donnerez promptement avis à Sa Majesté». L'ambassadeur Colbert de Croissy était par excel- lence le fonctionnaire zélé ; c'est surtout cette qualité qui lui valut de devenir plus tard secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, poste que beaucoup de ses contemporains n'ont pas cru complètement en rapport avec sa capacité. Il se mit à l'œuvre avec un vif désir de réussir, mais le 18 mars 1669, il fut forcé de rendre compte à Lionne de son insuccès : « J'ai fait toutes les diligences qui m'ont été possibles pour découvrir en quel lieu habite ce scélérat dont vous m'avez écrit, n'y ayant personne de logé chez Giraud que l'abbé Pregnani, et après avoir ftnt chercher dans toutes les hôtelleries françaises sous prétexte de 15 254 ROUX DE MARSILLY voir s'il y avait du logement pour des personnes qui doivent venir de France, j'ai seulement appris que chez un chirurgien appelé Aymé, qui loue des chambres, il y a un gros homme assez bien fait qui se dit romain. . . Comme vous ne m'avez pas dépeint ce Roux ou Marsilly dont vous m'avez écrit, je ne sais quel parti prendre, et si vous vouliez au plus tôt me faire avertir de sa taille et de sa façon, si c'est celui-ci, ou je demanderai la permission au roi de le faire enlever (et je crois que Sa Majesté me le permettrait), ou je le ferai arrêter sous prétexte de dettes, ou je le ferai suivre par le S'' de la Hillière, capitaine et major du régiment de Piedmont, qui est avec moi, et par le S' du Bruant » (1). La réponse de Lionne, du 27 mars, est intéressante à plus d'un titre : « Il n'y a guère d'apparence que le gentilhomme qui loge chez Aymé soit le scélérat que nous cherchons... Du reste, s'il se trouvait que ce fut ce Roux qui fut logé chez Aymé, de tous les partis que vous vous êtes proposé pour le faire prendre, le Roi n'approuve que celui de le faire suivre par le Sieur de la Hillière et par le S"" Bruant, car demander la permission au roi d'Angleterre de le faire enlever, ou celle de le faire arrêter pour dettes, vous devez être assuré que vous n'obtiendriez ni l'une, ni l'autre, ou que si on vous accordait une des deux, on en éluderait l'effet par d'autres moyens, qui ne manqueraient pas à Arlington, lequel se sert même de ce scélérat pour (1) Bibl. not., fr. 10605, f» 121. ROUX EN ANGLETERRE 255 des négociations en Suisse » (1). La lettre se terminait par le signalement de Marsilly que l'on avait omis de donner précédemment. Croissy l'ayant reçu, écrivit à Lionne, le 1" avril : « Vous pouvez croire que je n'omettrai aucun soin pour vous faire mener le scélérat dont vous m'avez envoyé la description, mais comme je ne vois guère d'espérance de s'en pouvoir saisir à moins qu'il ne passe près de quelqu'une des places appartenant au Roi, soit en Flandre, soit en Allemagne, où ceux que j'enverrai après lui pourraient avoir besoin d'assis- tance, je vous prie de m'envoyer à cet effet un ordre à tous gouverneurs » (2). Le 18 avril 1669, il envoyait le résultat de ses inves- tigations : « J'ai su depuis deux jours que ce scélérat dont vous m'avez écrit, a effectivement mangé quelque- fois chez l'ambassadeur d'Espagne, mais on assure qu'il est parti d'iCi pour retourner en Suisse il y a près de deux mois, et je crains fort, quelque soin que je puisse apporter (en cas qu'il revienne ici) à le recon- naître, que je n'en puisse pas venir à bout, à moins que M. de Ruvigny n'oblige son ami à me voir, et comme toutes les personnes un peu considérables de l'Académie (3) dont il est m'ont visité, il le pourrait bien faire sans donner aucun soupçon de sa personne ; (1) Arch. étr., corr. Angl.. 93, 288. (2) Fr. 10665, f» 131, v». (3) La Société royale de Londres pour le progrès des sciences. 256 ROUX DE MARSILLY si cela se peut, je ferai du mieux qu'il me sera possible » (1). Le 26 avril 1669, Croissy écrivait encore : « J'ai toujours continué de faire toutes les diligences qui m'ont été possibles pour avoir des nouvelles du mécbant homme dont vous m'avez écrit. Le sieur Joly qui en a parlé au sieur de Sauborn, maréchal des logis de la maison du roi d'Angleterre, sous prétexte de quelques lettres qu'il avait à lui faire tenir de la part de l'un de ses amis, a appris qu'il avait logé ici, à l'enseigne du Loyal-Sujet, chez un Suisse, qu'il y était sur la fin avec son valet de chambre et deux laquais, et avait toujours fort bien payé ; qu'il avait eu de fréquentes conférences avec mylord Arlington et avec l'ambassadeur d'Espagne ; qu'il paraissait homme d'esprit et d'intrigue, et qu'il était parti d'ici il y a plus de deux mois. J'ai su aussi que Lychever, marchand français , natif d'auprès de Montpellier , de la R. P. R., et duquel je me suis servi, avait été le correspondant de ce scélérat, et je lui en ai fait aussi parler par le sieur Joly, sous le même prétexte ; mais tout ce qu'il en a pu tirer a été qu'il le priait de ne lui en jamais parler, que c'était un méchant homme qui tramait de pernicieux desseins contre la France, et qui traînait son licol, et que, s'il était en France, il n'y en aurait pas pour quatre jours, ce sont là ses propres termes ; qu'il était parti d'ici il y avait plus de deux mois, et que son correspondant à Rrux elles, que ce (1) Bibl. liât., fr. 10665, f" 142, y». ROUX EN ANGLETERRE 257 scélérat avait été voir à son passage, avait écrit à lui Lychever que c'était un méchant homme avec lequel il ne voulait avoir aucune habitude ; que lui Lychever, avait aussi écrit à son correspondant à Paris, qui lui avait fait tenir deux lettres pour ce scélérat dans le temps qu'il était ici, qu'il romprait tout commerce avec lui s'il lui en adressait davantage et quilles jetterait au feu. Au surplus qu'il n'osait dire ici ce qu'il en pensait, parce qu'il irait de sa vie, mais que s'il était une fois retiré en France, il dirait ce qu'il sait ; il lui a néanmoins encore dit que cet homme avait eu de très fréquentes conférences avec mylord Arlington et l'ambassadeur » (1). Croissy terminait en disant qu'il allait faire tout son possible pour découvrir en quel lieu pouvait être ce scélérat et quel était le correspondant de Lychever à Paris. Il lui avait d'ailleurs été tellement impossible de savoir avec précision où Roux était allé, qu'il ajoutait : « Je crois qu'il serait bon d'écrire à M. de Pomponne [notre ambassadeur à La Haye] de faire diligence de son côté, croyant qu'il peut être présentement en Hollande». Mais, dès le 27 avril, de Lionne lui avait mandé « qu'il pouvait se dispenser d'en faire de nouvelles perquisitions », Roux étant arrivé à Salins, en Franche- Comté, avec le dessein de passer en Suisse (1). (1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 308. (2) Arch. étr. , corr. Angl., !J3, 323. 258 ROUX DE MARSILLY CHAPITRE IV. L'Arrestation de Roux. On a vu plus haut que Croissy ne considérait pas encore l'Angleterre comme l'asile inviolable de tous les conspirateurs et qu'à défaut d'enlèvement en Angleterre, il proposait de faire opérer en Flandre ou en Allemagne ; en réalité, on opéra en Suisse. Le gouvernement de Louis XIV ne paraît pas avoir jamais eu de scrupules à exécuter ces opérations que notre époque, sous l'influence des sentiments provo- qués par l'enlèvement du duc d'Enghien et par l'affaire Schnîebelé, juge si sévèrement. Dès 1666, on essaie de faire enlever à Arnhem un gazetier nommé Gio Paolo Banobi, dit Pralo, Génois demeurant à Ams- terdam, coupable de «remplir le monde toutes les semaines de gazettes manuscrites les plus injurieuses contre l'honneur de S. M. qui se puissent concevoir, et les plus malicieuses aussi, car il ne manque pas d'esprit ». L'ambassadeur d'Estrades devait s'adresser à de Witt ou même aux Etats de Hollande pour le faire châtier. « Sa Majesté aurait bien pu le faire facile- ment », lui écrivait de Lionne, « et en sorte qu'il s'en serait repenti toute sa vie, mais elle a estimé plus à L'ARRESTATION DE ROUX 259 propos de prendre des voies qui, ne sentant pas la violence, pussent être approuvées de tout le monde». Néanmoins, avant de les essayer, d'Estrades proposa de lui faire insinuer par un de ses amis qu'il avait gagné « d'aller à Arnhem, ville hollandaise, voir passer l'armée du Roi... Si l'on peut l'y résoudre, je donnerai l'ordre à mon fils de l'arrêter et de le conduire jusqu'à Sedan (ville française) en sûre garde». Mais Banobi ne voulut pas sortir d'Amsterdam pour aller voir passer l'armée du Roi et le 9 juin d'Estrades ajoutait: « S'il fait quelque promenade hors la ville, je puis vous assurer qu'on ne le manquera pas, ayant des gens en campagne pour l'épier », Sa lettre se croisa avec une autre de de Lionne du 11 juin oîi il était pleinement approuvé (1). Il ne semble pas que Banobi ait été arrêté, et nous ignorons la fin de l'alTaire. Nous avons vu plus haut l'enlèvement de Matthioly en 1679 ; peu après, en décembre 1681, eut lieu une affaire encore plus retentissante. Un comédien nommé Brécourt, qui s'était réfugié en Hollande après un assassinat, crut avoir trouvé le moyen de mériter sa grâce par la découverte et l'arrestation d'un nommé Sardan, accusé par la Chambre des poisons et qui de plus passait pour conspirer contre le gouvernement français. Un lieutenant de dragons nommé Laguarigue fut chargé de l'enlever de concert avec Brécourt. On leur donna 10 dragons pour les aider. Ils allèrent à (1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 199 et 20(J. 260 ROUX DE MARSILLY Amsterdam et dès le lendemain de leur arrivée, ils manquèrent une très belle occasion de l'enlever. Cet accident pouvait se réparer le même jour ou le lende- main, mais un des dragons ayant déserté, ils ne se crurent plus en sûreté dans Amsterdam et se retirèrent le long de la mer pour trouver le bâtiment qui les y devait attendre ; ne l'ayant pas rencontré, ils jetèrent leur armes et allèrent jusqu'à Rotterdam où ils furent arrêtés, la fuite de Brécourt- ayant fait découvrir l'affaire. Les ennemis de la France prétendirent que l'on avait voulu enlever le prince d'Orange qui demeu- rait près de l'endroit où l'enlèvement aurait dû avoir lieu. Sans tirer au clair ce point, pour venger les franchises des Etats de Hollande, le lieutenant et les dragons furent condamnés, le premier à avoir la tête tranchée, les autres à un exil perpétuel. Les décla- rations menaçantes du comte d'Avaux, protestant contre l'exécution d'un officier du roi ayant agi par son ordre et couvert par une déclaration publique de son minisire, eurent tout au plus pour résultat de faire retarder l'exécution (encore prétendit-on que c'était par ce qu'un des Etats s'y était opposé). Il fallut que le comte d'Avaux demandât la grâce de Laguarigue au prince d'Orange. Elle ne fut annoncée au condamné que lorsque, monté sur l'échafaud où se trouvait un un cercueil couvert de drap noir, les yeux bandés, il attendait le coup mortel. 11 reçut, dit-on, pour récompense une maigre gratification de 500 écus. Brécourt fut gracié, revint à Paris, reparut sur les planches et mourut en 1685, après s'être rompu une L'ARRESTATION DE ROUX 261 veine en jouant avec trop de chaleur devant le Roi (2). Jusqu'à la fin de son règne, Louis XIV continuera à approuver des enlèvements de ce genre. Avedick, patriarche des Arméniens schismatiques, avait été déposé par le sultan le 25 février 1706, sur les instances du marquis de Ferriol, ambassadeur de France, son ennemi personnel. Deux mois après on le transportait en exil. Le 20 avril, il quittait Constantinople. Ferriol avait acheté le chiaoux cliargé de le conduire et transmis des instructions au sieur Bonnal, vice-consul à Ghio, où Avedick devait passer et s'arrêter. Bonnal avait frété un petit bâtiment de commerce cemmandé par un Français qui reçut l'ordre de se préparer à partir pour Marseille. Dès son arrivée à Ghio, le chiaoux livre le personnage confié à sa garde, et le représentant de Louis XIV s'empare du sujet du sultan et l'emprisonne sur le bâtiment français. Une relâche intempestive à Gênes permit à Avedick de faire connaître son sort. Pendant qu'il était détenu, d'abord à Marseille, puis au Mont-Saint-Michel et à la Bastille, la torture ayant fait avouer la vérité au chiaoux, les Arméniens catholiques romains de Gonstantinople furent rendus responsables ; plusieurs furent torturés, trois mou- rurent en martyrs. Les relations de la Porte et de la France en furent troublées pendant plusieurs années. Avedick finit par se convertir le 22 septembre 1710 (2) Ravaissoii, Arch. de la Bastille, t. VU, p. 0;} et 70. 15* 262 ROUX DE MARSILLY et mourut prêtre de la paroisse Saint-Sulpice l'année suivante (1). La relation la plus détaillée que nous ayons de l'arrestation de Roux est celle imprimée dans la France jJi'ot est code de Haag ; elle a été empruntée à des sources que nous n'avons pu retrouver, et qui sont probablement des gazettes de l'époque : «Voyant l'inquiétude de son maître croître de jour en jour, Turenne, en bon courtisan, voulut le délivrer de ses craintes. 11 chargea cinq de ses officiers, Pierre de Mazel et son frère, Briquemault, Julien, Dortoux, et trois soldats de la compagnie de Mazel, d'épier les mouvements de Roux et de l'arrêter à tout prix. Pendant six mois, ils guettèrent inutilement leur proie. Mis enfin sur sa trace par un traître (2), ils allèrent l'attendre, le 12 mai 1669 (3), sur le territoire suisse, dans les environs de Saint-Cergues, fondirent sur lui à l'improviste, tuèrent un de ses compagnons de route (4), l'abattirent d'un coup de crosse de fusil (1) Topin, l'Homme au Masque de /t-/-, p. 168 et 197. (2) Ce traître, nommé l'abbé de Ragny, geutilhomme français et chanoine de St-Claude, reçut 3.U00 livres de pension sur l'évèché de Condom, pour avoir aidé à faire cette capture (le gazeiier Petit à Williamson, dans une lettre de Paris du 15 juin 1669, ap. Ravaisson, t. Vil, p. 320). (3) M. A. Lang (p. 34), qui ne donne point sa source, dit que Roux fut arrêté le 14 ^vril (évidemment ancien style, ce qui équivaut au 24 avril n. st.). C'est sûrement une erreur. (4) Dans une lettre du 18 mai, le prince d'Aremberg, gouver- neur de la Franche-Comté, dit que c'était un valet de Marsilly (Lang, p. 36). L'ARRESTATION DE ROUX 263 au moment où il se mettait en défense, et le transpor- tèrent pieds et poings liés au fort de l'Ecluse. Turenne se hâta de porter cette bonne nouvelle au Roi, qui ne put modérer sa joie. «Mon scélérat est pris », s'écria- t-il en présence des courtisans étonnés. . .». Lesdocuments anglais, espagnols et vénitiens publiés par MM. Andrew Lang et Ravaisson concordent avec cette relation. Le 27 mai, Patouillet, un des fonctionnaires espa- gnols dans la Franche-Comté, écrivait de Salins à la reine d'Espagne : M. de Marsilly qui négociait avec les Suisses pour les intérêts du royaume de Votre Majesté, faisait sa résidence à Saint-Claude, ville de Franche-Comté, d'où il allait de temps à autre en Suisse ; il fut arrêté dans le bois de Saint-Surgue, pays suisse, sur la frontière, et pris par seize gardes françaises qui surveillaient ses démarches ; il venait de voir le colonel Balthazar, Suisse maltraité par la France (1), avec lequel il vivait en grande familiarité, et qui demeurait à Frangins, village suisse. Il avait concerté une partie avec le colonel, et ils avaient invité un Français, religieux de l'abbaye de Saint- Claude, nommé Ragny. Marsilly venait de rencontrer Ragny lorsqu'ils furent entourés par les gardes sur le territoire suisse (2), et conduits tous deux à Paris en (1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 313. (2) « Ils furent emmenés à Gex avant de pouvoir être rattrapés et délivrés. La chose fut faite par un simple ordre de Turenne, mais dès qu'ils arrivèrent sur le territoire français, ils reçurent 264 ROUX DE MARSILLY France, il y a douze jours. On m'écrit que Ragny a été mis en liberté; mais Marsilly, sujet français qui a traité pour l'Espagne, perdra la vie. . . ». Les principaux auteurs de l'arrestation furent MM. Mazel et de Briquemaut. Le premier était un simple capitaine d'infanterie (1), le second devint plus tard colonel. D'après un gazetier nommé Petit qui servait d'informateur à Williamson, le secrétaire de lord Arlington, ils furent récompensés par quelque somme d'argent avec promesse d'emploi, et en outre « on donna 50 pistoles à chacun des trois ou quatre soldats dont ils s'étaient servis pour exécuter leur dessein (2) ». L'un de ces deux officiers, probablement Mazel, était protestant. Marsilly n'avait pas de chance avec ses coreligion- naires, deux d'entre eux le dénoncèrent et un troisième l'arrêta. Une particularité obscure dans l'arrestation est le rôle qu'y joua Turenne. La relation de la France pf^otestante, le diplomate anglais Dumoulin, le pleins pouvoirs et directions de la cour pour l'amener à Paris. Ceux qui le prirent déclarent qu'ils ne trouvèrent aucun papier sur lui, mais qu'il leur demanda d'écrire à M. Balthazar de prendre soin de ses papiers et de lui envoyer la commission qu'on lui avait donnée en Angleterre. Une lettre fut écrite à cet effet, signée par le prisonnier, mais au lieu de l'envoyer, ils l'ont apportée ici » (Le diplomate anglais P. Dumoulin à Arlington, Paris, le 19 [29] mai, aptid Laug, p. Tt). (1) D'après Ravaisson. Arch., t. VII, p. 317. D'après Lefèvre d'Ormesson, t. II, p. 566, il était capitaine de cavalerie. (2) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VU, p. 317. L'ARRESTATION DE ROUX 265 gazetier Petit (1) et l'ambassadeur Morosini sont d'accord pour représenter les officiers qui arrêtèrent Roux comme choisis et envoyés par lui. Morosini ajoute même que Louis XIV en confiant l'affaire au maréchal en avait exclu les « trois ministres » (2). La correspondance de Lionne prouve combien ce bruit était faux, au moins en ce qui le concerne. Morosini va jusqu'à se faire l'écho d'un bruit d'après lequel les ministres craignaient que le maréchal, grâce à cette affaire, n'entrât dans le ministère. Il n'y avait rien de fondé dans ces racontars. Aucun ministre n'a certai- nement montré de mauvais vouloir dans cette occasion, (1) L'attention de Louis XIV fut attirée sur ce Petit à la fin de cette année là. De Lionne écrivit à Montaigu, le 26 décembre 1669 : « Pour toute la conduite passée du sieur Petit, Sa Majesté la lui pardonne en votre considération, et pourvu qu'il ne s'arrête pas à Pai'is, il n'a rien à craindre de ses ressentiments » (Ravaisson, Archives de la Bastille, t. VII, p. 211). (2) Ravaisson, Archives de la Bastille, t. VII, p. 318. — L'intervention de Turenne fut aussi expliquée autrement. Dans une lettre à Williamson, du 26 mai (5 juin). Petit dit : Le crime d'attentat à la vie du roi qu'on imputait à Le Roux de Marsilly ne se soutient plus dans le monde. On sait que l'intrigue de cet homme n'allait qu'à réunir toutes les autres religions pour soutenir la sienne, qu'on commençait fortement à persécuter en France, et je sais de bon lieu que M. le maréchal de Turenne a confessé assez ingénument, dans une compagnie où on parlait de cette aflaire, que du temps qu'il était encore de la religion, ce même Marsilly lui avait fait des ouvertures tendant à ce dessein et qu'il avait refusé d'y prendre part, sur ce que le plan qu'on en faisait lui paraissait chimérique. Tout cela fait croire ce qu'on a dit qu'il a eu la principale part dans le dessein que l'on a eu de faire arrêter cet homme (Ravaisson, t. VII, p. 317). 266 ROUX DE MARSILLY seulement, on sent par la correspondance de Lionne que le roi désirait la punition de Roux avec une passion assurément supérieure à la sienne. L'arrestation de Roux avait revêtu la forme d'un acte de brigandage et d'un attentat contre la souve- raineté d'un état indépendant. On pouvait s'attendre à une protestation ou à des mesures de représailles des Suisses : « Ceux de Berne qui sont un peu hautains, écrivait le 17 mai 1669Mouslier à de Lionne, porteront assez impatiemment qu'on ait arrêté cet homme sur leurs terres sans leur en parler, ce qui a pourtant été très prudemment évité pour y réussir » ; il est probable que les Bernois en ont été mécontents, mais il n'y a pas dans la correspondance du résident de France Mouslier une ligne qui nous apprenne que soit eux, soit d'autres Suisses, aient proféré un mot de protes- tation contre cette violation de leur territoire. Il est curieux de suivre à ce propos les commentaires des diplomates de l'époque. Le 19 (29) mai, Dumoulin écrivait à lord Arlington : « Pour prouver à Votre Seigneurerie que les Français sont embarrassés et inquiets de savoir quelle sera l'issue de tout cela, je lui dirai que le secrétaire de M. de Turenne fut envoyé lundi dernier à divers ministres étrangers pour les ftùre parler et connaître leurs pensées au sujet de la violation commise sur le territoire d'un souverai-n allié, sur quoi il fut dit par l'un d'eux que de tels procédés forceraient l'Europe à une croisade contre les Français, à l'imitation de celles qu'elle avait faites autrefois contre les infidèles ». L'ARRESTATION DE ROUX 267 Le gazelier Petit avait d'abord, le 29 mai, rapporté le bruit que « l'intérêt seul de Marsilly mit sous les armes plus de vingt mille Suisses qui voulaient empêcher la capture de Roux, mais qu'à la faveur, d'une alarme causée adroitement par les Français, Briquemaut et les autres avaient eu le temps de l'enlever ». Mieux informé, il était forcé de constater le 5 juin « que l'on n'entendait pas encore que les Suisses fissent aucune poursuite vigoureuse pour l'élargissement de cet homme (1) »• En réalité, nous ne croyons pas qu'ils aient fait entendre un mot de protestation ; au contraire, ils continuèrent à se réconcilier avec Louis XIV. Mouslier pouvait annoncer le 31 mai, que ceux du canton de Zurich lui avaient donné l'assurance écrite « de veuloir observer la paix perpétuelle et l'alliance de Sa Majesté comme leurs prédécesseurs sans rien faire au préjudice d'icelles », et depuis le 15 mars, il avait transmis (1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 313 et 317. — Le 19 (29) juin, le diplomate anglais Francis Vernon écrivait encore : « Les Suisses ressentirent vivement la capture de Roux, envoyèrent pour prendre celui qui l'avait trahi et ne le man- quèrent que d'une demi-heure » (Lang, p. 53). — Même note dans l'article sur Roux dans Haag, la France protestante, t. IX, p. 61 : « Les Suisses ne se montrèrent pas aussi satisfaits. Indignés de la violation de leur territoire, ils mirent en jugement les émissaires de la France et les firent condamner à mort par contumace. La sentence fut affichée à Paris, à la porte même de l'hôtel de Turenne. Mais d'un autre côté, Louis XIV créa Pierre de Mazel chevalier de l'Accolade avec autorisation de mettre une fleur de lys d'or dans ses armes, au mois d'avril 1070. » 268 ROUX DE MARSILLY successivement des assurances analogues de Fribourg, de Scliwitz, d'Uri, de Berne et de plusieurs autres cantons. Roux après son arrestation fut transporté à la Bastille. « Il y arriva hier, écrivait Louis XIV à Croissy le 25 mai, et je sais qu'à son visage il paraissait plus mort que vif. Il a dit en passant à Lyon qu'il avait de grandes choses à me dire qu'il ne pouvait confier qu'à moi-même. 11 sera bon que disant la nouvelle de son arrêt, vous preniez grand soin d'observer sur les visages des principaux personnages de votre cour de quelle manière ils la recevront, et pour cela, il faudrait commencer par la dire à Arlington, parce que s'il l'avait apprise auparavant de quelqu'autre, il n'aurait plus d'occasion de surprise, ni vous d'observer les mouvements de son cœur dans cette surprise » (1). Mais Louis XIV ne s'était pas assez hâté de prévenir Croissy. L'ambassadeur ne put que répondre le 10 juin : « J'ai déjà rendu compte à Votre Majesté de ce qui m'a été dit par le Roi et par milord Arlington touchant l'emprisonnement de Roux que l'on savait ici huit jours auparavant que j'aie reçu la lettre de A'otre Majesté, ainsi elle juge bien que l'on était préparé à ce que l'on avait à me dire » (2). Le 18 mai, le prince d'Aremberg, gouverneur de la Franche-Comté, avait écrit à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, une lettre où, après avoir raconté l'enlèvement, il (1) Arch. étr., corr., Angl., 93, 346. (2) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 319. L'AUKESTATION DE ROUX 2(39 ajoutait que Marsilly « devait avoir demandé la pro- tection du roi de la Grande-Bretagne en faveur des Religionnaires [Huguenots] de France et qu'il avait passé en Suisse avec quelque conirui>^sioii de ui part ». D'Aremberg priait l'ambassadeur espagnol de commu- niquer ces choses à Montagne, l'ambassadeur anglais à Paris (1). Avertis par cette leltre et par le bruit public, les diplomates anglais se mirent en mouvement, et l'un d'eux alla sonder Ruvigny qui en rendit compte le 29 mai à de Lionne : « Si mon mal d'œil n'avait empiré pour avoir été hier à St-Germain, j'y aurais retourné ce matin pour vous dire que Du Moulin, secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre, vint me voir hier au soir pour apprendre de moi s'il était vrai que j'eusse vu le prisonnier en Angleterre et si, étant caché derrière une tapisserie, je lui avais ouï dire des choses contre le service et contre la personne sacrée de Sa Majesté, et comme je lui eus dit que cela était véritable et qu'assurément c'était un méchant homme, il me pria de lui dire en quel lieu je l'avais vu et la manière que la chose s'était passée ; je lui ai dit que je ne voulais point faire de finesse avec lui, que j'avais gagné un de ses valets qui m'avait fait connaître beaucoup de ses pratiques et que par son moyen, je lui avais ouï dire des choses exécrables ; après cela, il me dit qu'il croyait que l'ambassadeur d'Angleterre avait bonne grâce de prier le roi de faire surseoir toutes poursuites (1) Lang, p. 3G. 270 ROUX DE MARSILLY contre ce malheureux jusques à ce que son maître fut averti de cette capture, et comme je lui répondis que je ne voyais pas par où le roi son maître s'intéresserait dans cette affaire, il me dit qu'il ne savait pas si le Roi d'Angleterre le connaissait, mais que ce qu'il en disait n'était fondé que sur la voix publique qui lui avait appris que cet homme était ministre de son maître, à quoi je répondis que de mon temps je ne voyais pas que ce misérable eut aucun commerce avec le Roi d'Angleterre, mais bien avec le comte de Molina et le baron de Lisola avec qui il avait souvent des confé- rences ; il demeura plus de deux heures avec moi et je satisfis sa curiosité sur toutes les choses dont il désirait être informé ; il faut que je vous dise encore qu'il me demanda par qui j'avais pu avoir des nouvelles de cet homme ; je lui dis que vous m'aviez écrit qu'un Français devait passer en Angleterre après avoir été enfermé quinze jours à Bruxelles dans la maison de Castel Rodrigo, et qu'assurément j'en aurais des nou- velles chez l'ambassadeur d'Espagne ou chez Lisola, ce qui avait bien réussi ; je crois l'avoir assez dépaysé pour ne pas soupçonner la personne qui me donna un si bon avis et qui mérite d'être conservée. Je vous assure que ce petit secrétaire m'a fait connaître par ses questions qu'il n'est pas ignorant des pratiques de ce pendard. Je ne doute point qu'il n'en écrive ce matin à M. Arlington dont il est la créature ». Ainsi renseigné , le 19 (29) mai , l'ambassadeur d'Angleterre Montagne rendit compte à Arlington de son embarras : « Je n'ai point osé solliciter pour L'ARRESTATION DE ROUX 271 M. Roux de Marsilly parce que je ne sais pas si le roi moD maître l'a employé ou non. De plus, beaucoup de personnes haut placées m'ont dit qu'il avait exprimé sa volonté de tuer le roi de France un jour ou l'autre, et je pense que de tels gens sont un danger pour tous les rois. Il a été conduit à la Bastille et je pense que l'on procédera contre lui et qu'on le mettra à mort dans peu de jours. La joie de sa capture à la cour a été grande et l'on m'a dit très confidentiellement que l'on avait mis sa tête à prix pour cent mille écus. L'ambas- sadeur de France en Angleterre le surveillait et avait donné avis qu'il était employé par le roi mon maître et avait été envoyé par lui chez les Suisses pour les attirer dans la Triple Alliance. Il amplifie sa mission autant qu'il le peut au préjudice de notre Roi pour faire ressortir ses services, de sorte qu'on s'étonne ici qu'il ait employé ou soutenu un homme qui avait un dessein si vil contre la personne du roi de France. J'ai eu une grande conversation avec Monsieur à ce sujet ; je lui ai affirmé que Roux, d'après ce que je savais, n'avait eu aucune relation avec mon Maître ; et que s'il en avait eu, c'est une question de savoir si Sa Majesté ne le renierait pas. Quoi qu'il en soit, Mylord, je n'avais ni à avouer, ni à m'occuper d'une affaire à laquelle je suis aussi étranger... Ce Roux de Marsilly est une grande créature du baron de Lisola, ce qui fait que les Français le haïssent d'autant plus. Le chargé d'affaires espagnol a insisté beaucoup pour que je fasse quelque chose en faveur de Marsilly, mais j'ai absolument refusé » . ROUX DE MARSILLY Le bruit s'étant ainsi répandu à la cour que Roux était un agent du roi d'Angleterre et qu'il avait voulu assassiner Louis XIV, Madame écrivit à son frère Charles II pour l'engager à démentir ces bruits et faire connaître la vérité, de peur que les négociations pour amener une « étroite union » entre les deux cours n'en subissent quelque détriment. Charles répondit le 24 mai (3 juin) : «Vous avez, je l'espère, reçu pleine satisfaction par la dernière poste dans l'affaire de Marsillac (sic), car Lord Arlington a envo3^é à Montague son histoire pour tout le temps qu'il a été ici, par quoi vous verrez le peu de crédit qu'il y avait, et que particulièrement Lord Arlington n'était pas dans ses bonnes grâces parce qu'il n'en recevait pas dans sa négociation la satisfaction qu'il espérait ; elle n'avait d'ailleurs d'autre sujet que les Suisses. Je pense que je vous en ai dit assez sur ce sujet » (1). La veille, Arlington avait lu devant le Conseil du roi le résumé contenant la relation officielle de ses relations avec Roux que nous avons donnée plus haut. Cependant Charles II ne se jugeait pas assez justifié par la lettre qu'il avait écrite à Madame. L'ambassa- deur Colbert de Croissy étant allé le voir à Whitehall, ce prince, dès qu'il fut entré dans sa chambre, en fit sortir tout le monde, même le duc d'York, et lui donna des explications identiques à celles contenues dans la note d'Arlington. L'ambassadeur lui répondit qu'il n'avait aucun avis de son maître que cet homme fût (1) Cartwright, Madame, p. 264. L'ARRESTATION DE ROUX 273 arrêté, qu'il le remerciait bien humblement de l'infor- mation qu'il avait bien voulu lui donne!', et que comme c'était l'intérêt des rois « que ceux qui ontl'àme assez maudite pour concevoir de détestables desseins contre leur sacrée personne soient punis d'une manière qui ne laisse plus lieu d'appréhender à l'avenir de si damnables crimes, il n'y aurait personne qui ne fut bien persuadé que comme roi et comme très-galant homme, non seulement il n'aurait souffert qu'aucun de ses ministres eut commerce avec ce scélérat, mais même qu'il l'aurait envoyé au roi de France, comme celui-ci ferait indubilablement s'il découvrait quel- qu'un, dans l'étendue de sa puissance, assez méchant pour songer à de semblables entreprises contre le roi d'Angleterre». Arlingtou peu après dit les mêmes choses à Groissy, ajoutant seulement qu'il avait envoyé une information exacte à M. de Monta igu de tout ce que Roux avait dit et négocié avec lui, afin que s'il ne disait pas la vérité, cet ambassadeur put la faire connaître (1). (1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 315-316. 274 ROUX DE MARSILLY CHAPITRE V. Procès et Supplice de Roux. Le 1®"" juin 1669, de Lionne écrivit à Croissy : « Roux ayant fait savoir au Roi qu'il désirait la grâce de lui pouvoir parler pour lui révéler des choses qu'il ne pouvait confier qu'à sa seule personne, Sa Majesté n'a pas voulu le voir et m'a envoyé à la Bastille pour entendre ce qu'il avait à lui dire. J'ai été à deux reprises six heures avec lui (1). Il m'a dit diverses (1) Arcb. étr., corr. Angl., 96, 5. — Ces deux visites de Lionne à Roux sont mentionnées dans les correspondances diplomatiques étrangères avec des commentaires : « Ils voudraient pendre Marsilly, mais ils ne savent comment procéder avec lui... Il n'y a pas de témoin pour prouver quoi que ce soit contre lui » (Note anonyme au Record Office, ap. Lang, p. 37) ; « M. de Lionne qui a parlé avec le prisonnier confesse depuis que l'accu- sation de complot contre la vie du Roi manque de base, que l'on aurait mieux fait de ne pas prendre cet homme et que ce qu'il a fait lui paraît être une extravagance de cerveau dérangé » (Dumoulin à Arlington, le 19 {29) mai, ap. Lang, p. 48). — Un diplomate anglais, W. Perwich, résumait ainsi à Williamson le cas de Roux, le 1" juin 1669 : « On a tous ses papiers dans lesquels il est fort question de la triple alliance ; s'il n'y a pas d'autre prétexte pour le faire pendre, je ne sais si on peut légalement le faire, puisqu'il a été naturalisé Hollandais et pris dans un pays neutre » (Ravaisson, t. VII, p. 314). — Lefèvre d'Ormesson confirme au contraire ce qu'écrivaient Louis XIV et de Lionne : « Roux fut mis dans la Bastille et dit que si l'on voulait le ménager, il découvrirait des choses très importantes » {Journal, t. II, p. 566). PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 275 choses qui regardent les affaires d'Angleterre et qui me donneront lieu de vous faire le plus tôt que je pourrai une dépêche expresse pour vous en informer, croyant que ces lumières-là pourront contribuer quelque peu à diriger votre conduite à l'égard de certaines personnes ». De Lionne ne tint pas cette promesse ; une fois seulement, en passant, le 28 août 1669, il écrivit à Croissy 5 « Je ne me puis bien réjouir du crédit naissant de Milord Orrery quand je me souviens de la peinture que Roux Marsilly me fit de lui dans un temps où je reconnus clairement qu'il ne déguisait aucune vérité pour tâcher de mériter sa grâce. Il me dit qu'il le croyait le plus habile homme d'Angleterre, qu'il tenait entièrement en sa main l'esprit du duc de Buckingham, et qu'une des maximes qu'il lui inspirait était que l'Angleterre serait perdue sans ressource si le Roi devenait maître des Pays-Bas, et partant qu'elle n'avait pas moins d'intérêt que les Hollandais à s'opposer à l'agrandissement de la puissance de Sa Majesté» (1). Le soin de faire le procès de Marsilly fut confié à M. d'Efita, lieutenant criminel du Châtelet. Le prison- nier répondit d'abord avec une grande fermeté d'esprit, puis le 14 juin, il resta au lit, feignant de souffrir de grandes douleurs d'une rétention d'urine qui le mettait hors d'état de pouvoir répondre ; quoique d'Efita fut persuadé que sa maladie était simulée, (1) Arch. étr., corr. Angl., 96, 66. 276 ROUX DE MARSILLY néanmoins, pour observer les formalités de la justice, il fit mander un chirurgien, qui, après avoir visité l'accusé, fit rapport qu'il ne voyait aucun apparence du mal dont Roux se plaignait: «mais comme il a toujours insisté qu'il n'en pouvait plus», écrit d'Efita à Colbert, « et qu'il demandait pour toute grâce que je différasse jusqu'à demain son interrogatoire, j'ai cru que je pouvais la lui accorder pour lui ôter tout prétexte de plainte ». Roux, après le départ de d'Efita, dit au lieutenant de la Bastille que l'inquiétude de son esprit contri- buait beaucoup à sa maladie, que son juge le pressait bien fort et que si on voulait lui domier cinq ou six jours de relâche, il serait entièrement guéri. D'Efita en conclut que Roux « commençait à connaître que le roi en sait plus de ses nouvelles qu'il ne se l'était imaginé» et « qu'il le faut pousser dans l'état où il est, dans lequel on doit espérer plutôt que dans un autre la reconnaissance de la vérité » (2). Les événements des jours suivants devaient le détromper. Roux y pratiqua « tous les moyens imagi- nables de se défaire de lui-même ». « Un soldat de sa garde lui avait vendu un couteau, avec la permission de son officier, après en avoir rompu la pointe. Après que M. de Ruvigny lui eut été confronté comme témoin des choses outrageantes et des résolutions contre la vie du Roi qu'il lui avait ouï dire en Angleterre, il vit bien qu'on en voulait tout de bon à sa vie et qu'on (,1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VU, p. 320. PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 277 l'appliquerait à la question pour lui faire tout confesser par force et sans avoir aucun égard aux offres qu'on dit qu'il avait faites de tout découvrir volontairement si on voulait lui sauver la vie » (1). « Il se coupa donc tout net avec son méchant couteau, premièrement le membre viril et après le petit doigt de la main gauche sans en dire mot à personne, espérant de pouvoir mourir de la seule perte de sang. Il avait fait une corde d'une cravate pour s'étrangler, il se voulut casser la tête contre les murs, mais en fut empêché par ceux qui eurent ordre de le garder à vue dès qu'on eut connu son dessein. Il n'y a pas eu moyen de lui faire prendre une cuillerée de nourriture pendant les quatre derniers jours qu'il a vécu, et il joua si bien son rôle jusqu'au bout qu'il évita par là d'être appliqué à la question parce qu'on craignait toujours qu'il n'expirât à tout moment» (2). « En exécution des ordres du Roi et de la commission qui nous a été donnée », écrit le juge d'Efîta à Colbert le 22 juin, « nous avons ce matin procédé au jugement de Marsilly qui a été mis en état dès hier. Le prisonnier a été amené dans la chambre, très faible et dans l'extré- mité de sa vie. On l'a interrogé et il a répondu d'une voix fort basse et presque par signes, après quoi il a été jugé et déclaré dûment atteint de s'être entremis de plusieurs négociations secrètes contre le service du (1) Petit à Williamson, 16 (26) juin 1669. Archives de la Bastille, t. VII, p. 327. (2) De Lionne à Croissy, 25 juin 16G9, Arcb. étr., corr. Angl., 96, 27. 16 278 ROUX DE MARSILLY Roi et le bien de l'Etat, et d'avoir tenu plusieurs discours pernicieux qui marquaient ses desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Majesté (1), pour la réparation de quoi condamné d'être roué vif et exécution ordonnée devant la Porte de Paris (2), crainte qu'en le condamnant plus loin, il ne soit expiré en chemin. S'il avait été dans un autre état, la peine aurait été d'un très grand-exemple et la question à laquelle il est aussi condamné n'aurait pas été peut- être inutile, mais étant incapable de la souffrir, les juges ont seulement fait leur devoir (3) ». (1) Il semble donc que l'on avait à dessein égaré l'ambassadeur Montague qui écrivait le 22 juin à Arlington : « Le crime pour lequel on instruit son procès est un rapt qu'il a commis autrefois à Nîmes » (Lang, p. 53), (2) La porte de Paris était proche de la tour Saint-Jacques. (3) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 321. — Le procureur du Roi au Châtelet de Paris, Armand de Riantz, écrivait à Colbert(?) le 22 juin à midi : « Il fut ce matin procédé au jugement en exécution des ordres de S. M. et de la commis- sion. Tous les [12J conseillers ont été de l'avis de M. le lieutenant criminel, conforme à mes conclusions, et ont estimé qu'il n'y avait pas de supplice assez grand et qui put expier le crime dudit le Roux, lequel est si faible que l'on n'a pu lui donner la question et faire l'exécution en la place de Grève, mais seulement devant la porte du grand Châtelet. Nous faisons tout notre possible, M. le lieutenant criminel et moi, pour tirer de lui quelque déclaration, mais jusques à présent fort inutilement et presque sans aucune espérance ». — Le jugement dit : « condamné d'avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vif sur un échafaud qui pour cet effet sera dressé au carrefour de l'Aport de Paris ; ce fait, mis sur une roue, la face tournée vers le ciel pour y finir ses jours, tous et chacun ses biens acquis et confisqués à qui il appartiendra » (Depping, (Jorr. adtn.,t. IV, p. 312). PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 279 « Le jugement fut prononcé dans le cabinet du greffe criminel du Châtelet où Marsilly avait été porté de la chambre criminelle, n'ayant pu être porté en celle de la question, à cause des faiblesses continuelles où il tombait à tout moment et qui ont fait qu'il n'a pu être appliqué à la question, ni même présenté conformément à la sentence, sur les dix heures du matin (1) ». Immédiatement après, d'Eflta écrivit à Colbert la lettre ci-dessus, et de Saint-Germain « on lui envoya l'ordre de hâter l'exécution » (2). « Et ledit jour sur les deux heures de relevée », dit le procès-verbal du greffier Gallyot, « sur le rapport qui nous a été fait par les médecins et chirurgiens du Châtelet que Roux Marsilly était en péril de vie, qu'il n'avait presque plus de mouvement ni de pouls, et que si l'on n'en faisait promptement l'exécution, il ne serait j)lus en vie dans une demi-heure ; avons fait tirer du cabinet Roux Marsilly, et icelui porter par l'exécu- teur (3) au carrefour de l'Apport de Paris, où étant (1) Procès-verbal du greffier Gallyot, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 321. (2) Lettre de Francis Vernon, du 16 (29) juin 1669 (Lang, p. 51). Elle constitue en quelque sorte la relation officielle anglaise de l'exécution et étant à la fois confidentielle et souvent en contradiction avec le procès-verbal de Gallyot, mérite d'être citée sur certains points. (3) Le bruit courut que pendant le trajet, Roux aurait dit : « Le duc d'York m'a fait beaucoup de mal » (Francis Vernon, rtpwc/ Lang, p. .53). — L'ambassadeur, espagnol écrivait de son côté : « Marsilly avait été envoyé par Charles II pour faire 280 ROUX DE MARSILLY étendu sur le pavé, la sentence lui a été de rechef prononcée, feignant d'être à l'agonie, et ensuite a été porté sur l'échafaud, où étant lié par les bras et par les jambes, il a commencé à parler d'une voix fort haute, et avec tant de force et de vigueur qu'il nous a paru lors que tout ce qu'il avait fait jusques-là n'était que des ruses et des feintes pour prolonger sa vie et faire illusion à la justice, disant qu'il avait bien entendu tout ce qui lui avait été dit et demandé par nous, comme aussi la prononciation de sa sentence, même toutes les exhortations que lui avait faites le docteur de Sorbonne qui l'assistait, mais qu'il souffrirait plutôt cent mille roues que de changer de religion , et qu'il en étai t martyr ; etsurce quelevoyanten état de nous répondre, nousnous sommes approchés de l'échafaud où l'avons interpellé par serment de nous déclarer les noms de ses complices et de ceux desquels il a voulu parler au procès, ensemble tout ce qu'il nous a toujours dit avoir d'importance à dire à Sa Majesté. Marsilly nous aurait répondu que entrer les Suisses dans la Triple Alliance, le duc d'York en avertit cette cour, on fît suivre Marsilly. . . » (Ravaisson, t. VII, p. 332). — Lefèvre d'Ormesson {Jout-nal, t. II, p. 56G) dit aussi : « II fut découvert à M. de Ruvigny par M. le duc d'York qui lui fit entendre derrière une tapisserie toutes les propositions abominables qu'il lui faisait contre le Roi ». — Dans une lettre du 10 juin, Croissy dit : « Monsieur le duc d'York n'a connu Marsilly, à ce qu'il m'a- dit, que parce qu'il s'est premièrement adressé à un de ses officiers qu'il a appris qui (sic) s'intriguait pour faire recevoir les Suisses dans la ligue. Il n'y a personne d'autre à la cour qui l'ait connu ou qui ne témoigne de ne le pas connaître. . . » (Ravaisson, t. VII p. 319). PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 281 puisque le Roi l'avait fait mettre en l'état où il était, il n'était pas obligé de rien dire, ni déclarer de ce qu'il savait être important au bien de son service et de son état, et que, néanmoins, si l'on lui voulait faire venir un ministre pour l'assister, il dirait toutes choses (1), ce qui nous aurait obligé à l'instant de mander M. Daillé (2), ancien de la R. P. R., lequel avait déjà été averti plus de deux heures avant l'exécution de se tenir prêt en cas que Marsilly demandât quelqu'un de sa religion, pendant quoi Marsilly s'est emporté exécra- blement contre la personne sacrée de Sa Majesté, tenant des discours pleins de rage et de force qui semblaient plutôt sortir d'un démon que d'un homme, criant à haute voix qu'il continuerait toujours tant qu'il aurait l'usage de la parole, et qu'il avait voulu se donner la mort pour éviter le supplice qu'il allait (1) Fr. Vernon dit au contraire : « Il ne semblait pas faire attention à ce qu'on lui disait et était affaissé et pantelant. Alors le lieutenant criminel pensa que le seul moyen de le faire parler serait de faire venir un ministre de sa religion ». (2) Jean Daillé, né à Châtelleraut en 1594. mort à Paris en 1670; il était ministre à Charenton, cependant le procès-verbal ne lui donne que la qualité d'ancien, c'est-à-dire de simple membre du Consistoire — D'après Fr Vernon, « Daillé refusa d'abord de venir parce que les édits ne permettaient pas aux ministres d'assister en public les condamnés, mais seulement de les réconforter avant leur sortie de prison. 11 fallut lui envoyer un huissier qui l'aurait amené de force s'il avait refusé une seconde fois ». Vernon ajoute plus loin : « Tout ce qui est relatif à M. Daillé me fut dit par lui-même quand j'allais le voir le soir parce qu'on m'avait rapporté que Roux avait dit quelque chose sur le roi d'Angleterre, mais ce ministre n'en savait rien ». 16* 282 ROUX DE MARSILLY sonifrir ; et incontinent après, M. Daillé étant arrivé (1) et monté sur l'échafaud, lui a remontré l'énormité des crimes et des offenses qu'il commettait, et qu'il ne pouvait espérer de salut qu'il n'en eut demandé de pardon à Dieu, au Roi et à la justice, et qu'autrement Dieu ne lui pardonnerait jamais, et que c'était à quoi il devait penser avant que de partir de cette vie ; que dans les principes de leur religion, ils étaient obligés d'honorer leurs souverains, et que si par la loi de de Dieu il est défendu de tuer et faire mal à son prochain, la défense était encore plus expresse à l'égard de soi-même, et qu'ainsi, ayant voulu se tuer, il avait péché contre la loi de Dieu et celle de la nature (2). A quoi Marsilly aurait répondu qu'il avait bien de la consolation de le voir pour lui faire sa confession véritable, qui était qu'il se reconnaissait coupable de tous les chefs d'accusation portés par son (1) Daillé « s'attendait à être gravement insulté, car c'était la première fois qu'un ministre apparaissait sur un échafaud, et cela dans une si sinistre occasion. Quand il arriva, il y avait une grande foule, mais tous s'écartèrent sans proférer un seul mot de reproche. 11 monta sur l'échafaud au milieu du silence de tous et trouva le condamné lié sur la croix de St-André, nu et préparé pour l'exécution » (Fr. Vernon, loc. cit., p. 52). (2) Fr. Vernon dit : « Tous furent surpris de lui voir relever la tète qu'il laissait pencher de côté comme un veau qui expire et de l'entendre parler aussi fortement et clairement 'que le ministre auquel il dit d'un air joyeux qu'il était content de le voir et qu'il n'y avait pas de doute qu'il mourrait en chrétien et avec résignation. 11 écouta avec grande attention M. Daillé qui lui cita des passages de l'Ecriture pour l'encourager, lis parlèrent ensuite de choses pouvant l'inciter à la contrition ». PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 283 procès ; qu'il avait cru être obligé de venger sa religion, et que, pour cela, il aurait été par toute la terre pour susciter tous les princes étrangers contre le Roi puisqu'il voulait leur ôter la liberté de prier Dieu en France ; qu'il n'avait jamais eu aucun complice de ses desseins dans le royaume, qu'il priait Dieu de ne pas recevoir son âme et de l'abîmer dans les enfers s'il ne disait la vérité, et s'il y avait bomme, femme, fille ou garçon qui y eut part, mais qu'il était vrai qu'étant en Angleterre et ayant communiqué son dessein à quelques personnes, ils l'auraient écouté et bien reçu, qu'il avait eu raison d'en user ainsi, qu'il voulait mourir martyr de la religion, que c'était la cause de tous ses frères qu'il voulait venger lui-même, que M. Daillé y avait intérêt comme les autres, et qu'il le chargeait de leur dire qu'il mourait dans l'esprit de venger leur religion » . « Sur quoi M. Daillé lui aurait réparti qu'il ne voulait plus le reconnaître pour son frère, et qu'ill'abandon- nait à l'abomination éternelle puisqu'il persistait à vouloir mourir dans de si exécrables sentiments, et qu'il ne prierait point Dieu pour lui s'il ne lui en demandait pardon. Sur quoi Marsilly aurait dit qu'il en demandait pardon à Dieu, et qu'il le priait de sauver son âme. Après quoi M. Daillé nous aurait demandé s'il pouvait en sûreté faire quelques prières pour lui. A quoi nous lui aurions dit qu'il pouvait faire tout ce qu'il trouverait à propos pour sa religion, et que nous demeurerions toujours près de lui pour la sûreté de sa personne et tenir le peuple dans le devoir, sur laquelle 284 ROUX DE MARSILLY assurance Daillé a prononcé quelques prières poui Marsillv, puis s'est retiré (1). Et aussitôt Marsilly a recommencé ses mêmes emportements abominables, et a dit en ajoutant qu'il mourait dans la volonté de persécuter le Roi jusqu'à l'extrémité puisqu'il poussait à outrance ceux de sa religion, et que s'il était encore en état, il n'y aurait rien qu'il épargnât et qu'il ne fît pour cela ; si bien que ne voyant aucune apparence de conversion dans Marsilly, nous aurions fait faire l'exécution de la sentence, après laquelle étant mis sur la roue, aurait encore continué ses mêmes emporte- ments (2), autant que l'état où il était le pouvait (1) « Daillé lui représenta l'horreur d'un attentat contre la personne du Roi. Marcilly lui répondit qu'il ne savait point ce qu'il voulait dire et que pour sa part, il n'avait jamais eu de mauvaises intentions contre la personne du Roi. Le lieutenant criminel, qui se tenait pendant ce temps là derrière M. Dailli^ et écoutait tout, le poussa à lui demander s'il avait dit qu'il y avait encore dix Ravaillacs qui feraient la besogne sur le Roi, mais Roux protesta solennellement qu'il n'avait jamais dit cela, ou que s'il l'avait dit, il ne s'en rappelait pas et l'avait proféré sans intention méchante. Alors M. Daillé se tourna vers le peuple et fit un discours pour justifier ceux de la Religion, disant qu'elle ne commandait pas d'attenter à la personne du Roi, mais de lui être loyal et obéissant. Il partit aussitôt après, étant resté sur l'échafaud environ une heure » (Fr. Vernon, ap. Lang., p. 52). (2) Francis Vernon dit le contraire (p. 53} : « Quand Roux fut sur la roue, on l'entejidit dire : Le Roi est un grand tyran, le Roi me traite d'une façon fort barbare. Tout ce que vous avez lu sur ses jurements et sa mort en enragé est faux : ses jure- ments n'étaient que pour assurera M. Daillé qu'il était fausse- ment accusé en ce qui concernait la personne du Roi ». PROCÈS ET SUPPLICE DE ROUX 285 permettre, jusque sur les quatre heures qu'il a expiré sur la roue(1). Après que Roux eut expiré, d'Efita alla rendre compte à Louis XIV de ce qui s'était passé. « Le roi, ayant vu tout ce que ce misérable a dit, ne dit autre chose, sinon : « Monsieur le lieutenant criminel, nous voilà défaits d'un méchant homme » (2). De Lionne dans ^ une de ses lettres avait exprimé le désir que Croissy put faire décider Martin, le valet de Roux, à venir témoigner en France contre son maître. Le 24 juin , l'ambassadeur écrivait à son ministre «J'ai disposé le valet dont je vous avais écrit à vous aller trouver, en lui payant la dépense et en lui faisant espérer quelque récompense... ». Le 1" juillet, il ajoutait: «M. Joly (secrétaire de l'ambassade de France) a parlé à Martin et l'a véritablement persuadé qu'en allant en France déposer tout ce qu'il sait contre le roi, il ferait ce qu'un garçon d'honneur et bon sujet doit faire : mais Martin lui a dit qu'il ne savait rien, et (1) Lionne écrit à Croissy le 25 juin : « Dès que Dalier (sic) se fut retiré, il retomba dans ses premiers blasphèmes, et ayant reçu onze coups vif, il ne cessa de les proférer tant qu'il eut de vie, qu'il conserva encore plus de deux heures. Toutes ces circonstances font bien voir aujourd'hui combien a été importante cette capture et ce qu'était capable de faire sur autrui un homme qui a sur soi-même la force d'entreprendre et d'exécuter ce que je viens de dire. Il est remarquable qu'il a été pris par un huguenot, que M. de Ruvigny [autre huguenot] a donné lieu par ses révélations à le faire prendre et par ses dépositions à le faire mourir, et qu'un ministre de sa religion l'a abandonné à la damnation éternelle » (Arch. étr., corr. Angl., 96, 28 r"). ■ (2) Lefèvre d'Ormesson, Journal^ II, p. 567. 286 ROUX DE MARSILLY que quand il serait en France, on s'imaginerait qu'il a connaissance des déportements de Roux, et qu'on le mettrait prisonnier pour lui faire dire ce qu'il ne sait pas, et qu'après tout, quand même il serait bien traité, il ne pourrait plus revenir ici gagner sa vie avec sa famille. Joly lui a dit qu'il y avait déjà suffisamment de preuves contre Roux, que l'on savait bien qu'il avait pris de l'argent de l'ambassadeur d'Espagne et de M. Lisola ; à cela Martin a fait un signe de tête comme avouant la chose ; M. Joly a poursuivi que son maître était un scélérat qui s'était emporté de menaces contre la sacrée personne du Roi et même avait conçu des desseins encore plus damnables, à quoi il a dit qu'il s'étonnait qu'il était encore en vie ; et enfin par les signes du visage et par d'autres petits mots, il a donné lieu de croire à M. Joly qu'il en sait davantage, mais il ne peut plus le résoudre de faire le voyage de Paris, quoiqu'il lui ait promis que je lui donnerais assurance pour la sûreté de sa personne et pour son retour, que je paierais sa dépense, et que s'il disait les vérités qu'il sait, il en aurait même une honnête récompense». « Aussi je crains bien que je ne le puisse obliger par la douceur à aller en France ; mais je dois vous informer que m'étant enquis de ce Ve3Tas dont je vous ai écrit, j'ai su de plusieurs endroits qu'il était le camarade de Marsilly, aussi méchant que lui, employé dans les mêmes aflTaires, dpnt il a une entière connais- sance et les continue encore. Il est du même pays, était autrefois ici servant sous le nom de Portail, depuis s'étant intrigué dans des cabales et ayant parlé PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 287 contre le roi d'Angleterre et le gouvernement, il fut condamné à un bannissement perpétuel nonobstant lequel il est revenu sous le nom de Verras {sic), s'est associé avec Roux, a reçu des lettres de ce scélérat pendant qu'il était en Suisse, a un chiffre avec lui, et depuis sa détention continue ses mêmes pratiques ; il a vu souvent l'ambassadeur d'Espagne et on croit qu'il en a aussi tiré de l'argent. Le même homme qui m'a donné cet avis que je dois vous dire, Monsieur, avoir été ami dudit Yeiras(,S7'6*), avoir gardé ses papiers et ne s'être brouillé que sur des dettes et prétentions, m'a dit que le voulant faire arrêter, et ayant su que le comte d'Orrery le protégeait auprès du duc de Buckingham, il avait voulu en parler au duc, mais que l'un de ses domestiques qui est de ses amis lui avait dit de n'en rien faire, que Veiras était fort bien avec ledit duc, et que lorsqu'il ordonne à ses gens de dire à ceux qui le viennent voir qu'il n'y est pas, il en exceptait toujours celui-là avec lequel il était quelque- fois des heures entières enfermé ; ce donneur d'avis s'est même oifert de faire arrêter ce Veirras {sic) sous le prétexte de son premier bannissement et dit qu'il a un témoin qui est le secrétaire d'un évêque qui lui soutiendra qu'il a dit encore depuis peu du mal de la personne du roi d'Angleterre et de son gouverne- ment» (1). Mais les ennuis du premier procès et les indices qu'il avait fournis- des inconvénients de ce genre . (1) Havaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 328-329. L\S8 ROUX DE MARSILLY d'alïaires, avaient bien abattu le zèle sur ce sujet, aussi le 13 juillet, de Lionne répondit à Croissy : « Il ne sera plus nécessaire après le supplice de Roux de faire venir ici Martin, et le roi ne veut pas non plus que vous fassiez aucune instance au roi d'Angleterre de quelque nature qu'elle soit sur le sujet de Veras {sic), abandonnant cet homme à sa mauvaise conduite dont Lieu pourra fournir quelque jour les moyens de ne pas la laisser impunie (1) ». Il n'y a aucune raison de soupçonner que cette réponse n'était pas sincère et on voit qu'elle enlève toute base à l'hypothèse de Mr. A. Lang qui croit que Martin est plus tard devenu Dauger. L'afiaire Marsilly eut des suites pour d'autres person- nages : nous ne les indiquons que parce qu'elles prouvent l'importance que Louis XIV y attachait et la sincérité de sa croyance que le supplicié avait réelle- ment voulu attenter à sa personne. Vers le 1®"" juillet, un épicier de la rue aux Ours chez lequel Marsilly avait demeuré fut arrêté et mis à la Bastille, accusé par sa femme d'avoir dit qu'il fallait tuer le roi. Ayant demandé un couteau pour couper du tabac, il s'en servit pour se couper le cou. « M. de Besmaus, gouverneur de la Bastille, sur l'heure averti, envoya au lieutenant criminel, et celui- ci alla trouver M. Colbert qui lui défendit d'agir jusqu'à ce qu'il en eut fait part au roi, auquel en ayant parlé à St-Germain, et l'affaire ayant été examinée (1) Arch,. étr., corr. Augl., vol. 9G, t° 39. PROCÈS ET SUPPLICE DE ROUX 280 (levant le Conseil, il fui résolu qu'on laisserait cette affaire assoupie, et on envoya ordre au lieutenant- criminel de ne le point faire tramer sur la claie pour ne réveiller la curiosité du monde sur la raison de sa mort (1) ». En fait, le malheureux ne mourut pas de sa blessure. Le 31 juillet (10 août). Petit écrivait : « On a mis à la Bastille la femme de cet épicier qui se coupa, il y a quelque temps, la gorge sans en mourir. On prétend que son véritable crime lui ayant été reproché d'après le témoignage de sa propre femme, il a répondu que ce témoignage est nul, et que si sa femme avait déposé contre lui, c'était en vengeance de ce qu'il n'avait voulu jamais lâcher la bride à son humeur coquette, pour les excès de laquelle même il l'avait souvent malmenée, et que pour preuve manifeste de ce qu'il allègue pour la récuser, on n'a qu'à juger s'il est possible qu'une femme d'honneur puisse jamais s'oublier jusqu'à ce point là, d'accuser son mari d'un crime aussi horrible que celui dont on l'a chargé (2) ». On ignore ce qu'il advint de l'épicier et de sa femme, comme aussi d'un certain Lasalle, fils d'un correcteur des comptes et ci- devant exempt aux gardes, arrêté vers le 15 juin. « On fit croire qu'il était arrêté pour crimes particuliers, mais on a su depuis qu'étant en Flandre, il y a deux mois, on lui entendait souvent (1) Petit à Williamson, 3 (13) juillet 1669 (Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 330). (2) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 331. 17 290 ROUX DE MARSILLY parler contre la sacrée personne du Roi. On a su d'un autre côté qu'il était grand ami de Le Roux de Marsilly et on croit que son exécution ne tardera pas ». « Encore mercredi dernier, un prêtre de l'évêché de Grasse, homme d'assez mauvaise mine, s'avançant assez hardiment vers le Roi, comme pour lui présenter un placel, Sa Majesté qui le vit et à qui sa façon déplut, commanda aux gardes qu'on l'empêchât. Il dit qu'il avait des tablettes à présenter au Roi, et comme on lui demandait où elles étaient, il répondit qu'elles étaient dans sa chambre, et ensuite, comme on lui demanda oii était sa chambre, il répondit qu'elle était à Grasse. Cette réponse et quelques autres firent croire que c'était quelqu'un de ces hypocondres ; c'est pour- quoi on l'envoya à la Bastille pendant qu'on s'enquête de ses mœurs, de son nom, de sa naissance et de sa vie. Le Roi dit hardiment au marquis de Bellefonds qu il fallait périr de la sorte, la chose étant inévitable, et qu'il fallait s'y résoudre (1) ». (1) Petit à Williamson, 7 (17) juillet 1669 (Ravaisson, Arc/i, de la Bastille, p. 331). — Don Miguel d'Iturieta écrivait de Paris- le 18 août à Don Fernando del Ganipo : « On a arrêté depuis l'exécution de Marsilly, trois ou quatre individus qui en voulaient eftectivement à la vie du Roi ; deux se sont tués en prison, et les autres, il est clair qu'on les exécutera, mais secrètement, afin de ne pas donner à connaître que cette maladie l'ait de si grands progrès » [Ibid, p. 332). — Le 21 (31) mai, le gazetier Petit annonçait déjà que huit autres personnes avaient été incarcérées pour l'affaire Marsilly (Ravaisson, t. VII, p. 313). II n'y avait probablement rien ou à peu près rien de vrai dans ce bruit. PROCÈS ET SUPPLICE DE ROUX 291 Le roi Humbert , après un attentat autrement sérieux que celui du prêtre de Grasse, a dit plus élégamment : « Ce sont les petits inconvénients du métier ». Nous venons de voir le châtiment exemplaire infligé à Roux par ordre du Roi. Si Louis XIV était impi- toyable et n'aimait pas pardonner, il était en revanche constant dans son désir de récompenser ceux qui l'avaient servi. Ruvigny avant d'avoir écouté Roux à travers les portes était déjà apprécié du Roi pour sa fidélité ; huguenot, il avait coopéré à la défense de la citadelle de l'île de Rhé contre ses coreligionnaires en 1628, s'en était échappé au péril de sa vie et était allé avertir Louis XIII de l'extrémité où la garnison se trouvait réduite ; il avait continué à servir dans l'armée jusqu'en 1654 avec une fidélité d'autant plus remarquée qu'elle ne s'était pas démentie pendant la Fronde, ce qui lui avait valu sa nomination au poste de député général des églises protestantes en 1653. Néanmoins les services qu'il avait rendus au Roi dans l'affaire Roux sont certainement pour beaucoup dans la constance de la faveur dont ses fils et lui jouirent auprès de Louis XIV. Dès le 18 mai, l'un de ses fils fut nommé aide de camp. En 1675 , Ruvigny lui-même fut envoyé de nouveau comme ambassadeur en Angleterre. Il revint en France en 1676. Quelques temps après il se démit de son emploi de député général, et le Roi, sans consulter les Eglises, mit son fils aîné à sa place. Puis pour récompenser davantage Ruvigny de ses 202 ROUX DE MARSILLY services, il accorda à son second fils une pension de 3.000 livres (1). En 1683, lord William Russell, mari de la nièce de Ruvigny, fut condamné à mort pour complot contre Charles IL Lady Russell pensa que si son oncle venait solliciter la grâce de son époux, il l'obtiendrait peut-être. Ruvigny obtint de Louis XIV son consente- ment à ce voyage, qui n'eut d'ailleurs pas lieu, et Charles II en fut informé d'une façon que M. Guizot a considérée comme une sorte d'intercession en faveur du condamné. Après la Révocation, Louis XIV offrit à Ruvigny et à ses deux fils de rester en France, en promettant de leur laisser la liberté du culte dans leur logis. Ils refusèrent et partirent pour l'Angleterre le 30 janvier 1686, quatre jours après en avoir obtenu la permission du Roi. Selon Saint-Simon, Ruvigny emporta tout ce qu'il voulut, dont on lui permit la jouissance. Il devint conseiller du roi d'Angleterre après la révolution de 1688 et mourut en 1689. Quoique partir de 1689 ses fils aient servi contre la France, par une exception unique, ils conservèrent la jouissance de leurs propriétés jusqu'en 1711. Le cadet fut tué en 1690, l'autre vivait encore en 1720. Morland fut moins heureux que Ruvigny, tout au moins les documents ne disent pas qu'il ait jamais reçu de preuves notables de la munificence de Louis XIV. Il vint en France en^ décembre 1681, (1) Haag, la France protestante. PROCES ET SUPPLICE DE ROUX 293 « envoyé à Louis-le-Grand » par Charles II « au sujet des eaux, et ayant promis à Sa Majesté Très Chrétienne de lui faire voir leur élévation réduite à la mesure, au poids et h la balance par des démonstrations imman- quables », il publia son ouvrage sur Y « Elévation des Eaux » imprimé à Paris en 1685. Dans la dédicace, il dit que Sa Majesté « ayant été contente des modèles et des démonstrations oculaires » qu'il avait eu Thonneur de lui montrer dans son château de Saint-Germain, il se croyait obligé de « lui présenter ce livre comme un tribut qui est dû à un si grand monarque ». En octobre 1684, Charles II avança à Morland 200 livres sterling, et un an plus tard il reçut une somme égale à litre de gratification (Ackermann, Secret Services of C/imies II and James II, Gamden Society, pp. 91, 112). On ignore quels « services secrets » lui avaient valu ces récompenses. Après la révolution de 1688, Morland tomba dans la pauvreté et devint aveugle. Il mourut en 1695. Note supplémentaire de la page 37 sur GiACOMO Stuart. — M. Alessandro Giulini, dans un article de VArchivio storico lombardo, série 4«, vol. 16 (1911), a fait connaître la vie de Giacomo Stuardo de 1707 à 1728. Après la mort de son père, qui avait laissé « des legs aériens et composés du creux de la lune », il paraît avoir vécu d'abord à Naples où on l'appelait Franceschiello. Les Impériaux ayant occupé cette ville en juin 1708, il fut emprisonné par ordre du Cardinal Grimani, alors vice-roi, subit deux ans de prison au Château-Neuf et courut péril d'être exécuté. Giacomo donnait en 1722, comme motif de cette détention, qu'il était du parti dé Philippe V, et ajoutait que ses biens avaient été confisqués. ;i94 LE MASQUE DE FER Le comte Charles Borromée, successeur de Grimani, le fit mettre en liberté en 1710 et Jacques alla alors à Rome. Pour expliquer ce départ, il disait plus tard avoir été frappé d'exil simple. De Rome, il alla à Ariccia, petite ville située dans la province romaine, prés d'Albano. Il y noua des relations avec une famille médiocrement riche qui, lui entendant dire « qu'il était prince royal d'Angleterre, attendant beaucoup de millions », le garda chez elle plusieurs mois, et se tint pour honorée qu'il se fiançât à une de ses jeunes filles nommée Lucia, fille de Joannes Achilles de Minellis. Les millions se faisant attendre, les parents de la fiancée, pour éviter les dangers de fiançailles trop prolongées, hâtèrent les noces qui furent célébrées le 7 octobre 1712. Stuart ayant postérieurement mené une vie peu régulière et avan^îé des propositions hérétiques, le curé d'Ariccia en référa à ses supérieurs à Rome. Ceux-ci envoyèrent une escouade de sbires qui lièrent Giacomo sur un cheval et le menèrent aux Nouvelles Prisons à Rome. Il y fut tenu 8 mois et libéré après un procès régulier. Il était alors dans la plus grande détresse et fut incorporé comme soldat avec un mousquet sur l'épaule et une paye de un paolo par jour. Cette situation ne lui plut pas et en 1715 il commença des démarches auprès de la cour deVienne «pourobtenirla restitution des 50.COO écus de monnaie romaine envoyés par Louis XIV à Naples, après la mort de son père, et qui avaient été placés à la Chambre royale de cette ville, pour servir à l'entretien du demandeur etde sa mère». Le 20 avril 1715, il sollicitait dans ce but la protection du comte Charles Borromée. ^'ers cette époque, il abandonna sa femme dont il avait eu un fils. En 1718, il alla à Vienne, vivant en parasite sur sa route. 11 resta quelque temps dans cette ville, oii il faisait plutôt figure d'un coquin déchiré et vivant d'aumônes, que d'un prince de la maison d'Angleterre, qualité qu'il s'attribuait partout. Il réussit pourtant à obtenir une note de l'impératrice douairière Eléonore le recommandant au comte de Daun, vice-roi de Naples. De Vienne, il alla à Vérone. 11 s'y fit annoncer à l'avance comme prince anglais, de sorte que les seigneurs \'éronais lui préparèrent un cortège de carrosses, de dames et de cavaliers. Quand ils l'eurent vu si déchiré, ils se vengèrent en le faisant NOTE SUPPLÉMENTAIRE 295 bafouer par une troupe de geiis de bas étage déguisés en polichinelles. Stuart leur chercha querelle pour cet affront et resta pour ce motif un an à Vérone. Il vivait de la distribution de titres nobiliaires, créant des « dames ^>, des comtes et des chevaliers. De Vérone, il alla à Venise poursuivre son procès contre les Véronais. 11 y fit la connaissance d'un dominicain nommé Reginaldo Manighetti qui lui fit promettre d'abandonner une femme nommée Apollonia Brama avec laquelle il vivait et de se retirer dans un lieu de pénitence. Reginaldo lui fit aussi obtenir du trésor public 25 ducats, pour aller à Naples. Mais au lieu d'en prendre le chemin, Giacomo alla à Mantoue où le prince gouverneur ne voulut point le reconnaître, puis à Guastalla, où le duc refusa de le recevoir et le fit conduire en carrosse jusqu'à S. Secundo, afin de le faire partir. De là, il alla à Casalmaggiore (l'"' mai 1722), dans le Milanais, où il fut hébergé parles Capucins. Il avait toujours avec lui Apollonia Brama et un serviteur nommé Bernardino Maeli. Ce trio excita les soupçons du fiscal de l'endroit qui demanda au gouverneur de Miian s'il ne fallait pas arrêter le faux prince. La réponse fut négative. Giacomo en profita pour se rendre à Milan ou, grâce à la protection du comte Golloredo, gouverneur du Milanais, il obtint du vicaire général un certificat qui devait lui permettre de solliciter les secours de la noblesse milanaise (22 août 1722). Toutefois il ne tarda pas fatiguer son protecteur et même à exciter ses soupçons. Golloredo fit donc écrire au Cardinal d'Althann, vice-roi de Naples, pour avoir des renseignements sur le Stuart. Le cardinal fit répondre le 23 avril 1723 qu'on n'en avait pu trouver aucun. Comme vers cette époque, Giacomo s'était montré disposé à aller de nouveau à Vienne, le gouverneur lui fit donner quelqu'argent et un passeport pour s'y rendre (fin juin 1723). On ignore s'il alla de nouveau dans cette ville. On possède de lui des lettres datées de Salzbourg, Munich, Ratisbonne, Prague, Breslau. De là, il revint à Ospedaletto di Gemona, dans les terres de la Seigneurie de Venise ; il paraît y avoir séjourné du 13 juin 1725 au 5 juillet 1726. Le 10 avrii 1727, il était à Padoue, priant Saint-Antoine qu'il inspire au pape et à l'empereur m LE MASQUE DE FER de lui faire la grâce de le relever. Le 16 novembre 1728, il écrit ercore qu'il espère que le Saint-Père va l'entendre. Les documents de Giulini s'arrêtent là. Chose curieuse, cet érudit, dont le travail atteste à la fois la capacité et les vastes recherches, est resté jusqu'au bout de son article dans l'ignorance des études publiées depuis 60 ans en Angleterre et en Italie sur les deux Jacques Stuart. TABLE DES NOMS CITÉS Abrantès (duchesse d'). . , . 7 Adélaïde de Savoie, électrice de Bavière 50-(j7 Actou (lord) 23, 38-39 Aiguës Mortes 22Ô Althann (cardinal d") 295 Alberniarle(duc).yo/rMoiik. Angers (Eustache d'). Voir Dauger. Anne d'Autriche 191 Antibes 207 Antonio di Gagliano 36 Aremberg (Prince d') 262 268-269 Argens (Marquis d') 186 Ariccia 294 Arlington ( Henry- Bennet, comte d'), sa vie, 44 ; ses rapports avec Roux, 215- 217, 242-251. Voir au&si 47,51 , 69, 83, 225, 243, 254, 256- 257, 266, 272-273 Armanni (Vicenzo) 32, 33, 35, 37 Arméniens 193, 261 Arnhem 258-259 Arundell (lord), sa vie, 44; négocie secrètement avec Louis XIV, 46-49 ; com- ment a-t-il renseigné Ma- dame et Louis XIV 72 Asfeld (d') 128 Aubigny (l'abbé d'), célèbre le mariage de Charles II, 14-15 ; proposé pour car- dinal, 15-16 ; sa mort. . . 36 Aubigny (duché d") 35 Auger (Eustache d"). Voir Dauger. Aumont le jeune 171 Autriche (Maison d') 46 Avaux (comte d') 260 Avedick 193-194, 261-262 Aymé, chirurgien 254 Bàle 246 Baltasar, Baltazard, Baltha- sar ou Balthazar (le co- lonel). . . 213, 232, 246, 2.50, 263, 264 Bannatine 206-207 Banobi (Oio. Paolo). . . 2.58-259 Barbezieux . . 126, 1.52, 157, 168 Barnes (Arthur-Stapylton), sa vie, 8; son opinion sur Jacques de la Cloche, 39-40 ; ses hypothèses sur Prignani ,' 53-59; comment il arrive à croire que Prignani était le Masque de Fer 197, Voir aussi 28, 31 Basinière (Tour de la) 170 Bassano (duc de) 8 Bastille (la) 170-174 Bavière 59-68 Bazeries 1.55, 195 Beau bec 67-t38, 100-101 Beaufort (duc de).. 64, 187, 194- 195 Bedar 218 17* 298 TABLE DES NOMS GITES Bellings (Richard). 15, 16, 18,38 Bénédictins anglais 15 Bernard (Jacques).. . . 130, 191 Bernardins 100 Bernaville (de) 185 Berne (canton de).. 231, 236- Zri, 239, 246, 252, 266, 268 Bertaudière (tour de la). 170-173 Berwick (duc de) 180 Besmaus (de) 126, 288 Bibliographie raison née des ouvrages de l'Enrope... 183 Blainvilliers. 111, 169, 170, 189 Boero (le P.) 31,38,39 Bonnac (de) 193 Bonnal, vice-consul à Ghio. 261 Bonstetten (capitaine). 2^36, 241 r.orrey 232-233, 2:3<3 Borromée (comte Charles). 294 Boscobel House 11 Bouchu (iniendant) 177 Brady (W. Maziere) 39 Brama (Apollonia) 2156 Brécourt, comédien. . . 259-261 Breda (déclaration de) .... 15 Breda (paixde) 41 Bretagne 213, 215 BriquemaultouBriquemaut 262, 264, 267 Browne (Mr.) 33 Bruant. Voir Du Bruant. Buckingham (duc de), sa lettre à Madame, 98-99 ; fait publier que l'union avec la France est l'œuvre du duc d'York, 249, Voir aussi 44, 48, 51, 69, 74, 75-79, 94, 248, 251-252, 275 Bulonde (de) 155-156, 195 Burgaud 155-156, 169, 195 G. .. (baron de) 183 Calderon 54 Campan (M'"*' de), raconte les recherches de Louis XVI sur le Masque de Fer 7 Gandie 20:3-206 Gapucins (général des). ... 36 Gardel (Paul) 163, 178 Garey (Miss) 23 Carpio (marquis de!) 101 Garra (J. L.) 163 Garteret (George de) 22 Garteret (Joshua de) 22 Garteret (Marguerite de), supposée être la mère de Jacques de la Gloche.. . . 22 Gartwright (Julia) 48 Gasal 110, 128, 1.30, 139 Gasalmaggiore 295 (".aslel Rodrigo (marquis (!e) 214,215,270 Gastiglione (le S--) 87, 89 Catherine de Portugal. 14, 24- 25 Caiinat. 122, 129, 139-141,155. 192 (jaumartin (de) .... 187 Célestins (cimetière des).. 187 Ghâlons (le prévôt de). ... 121 Ghamillard (de) 186-187 Champagne (le valet) 119 Chandiot 23:3 Charles II (roi d'Espagne). 28,79 Charles II (roi d'Angleterre), sa fuite après Worceater, 1 1 ; se convertit au fond du cœur, 13; son mariage avec Catherine de Por- tugal, 14; propose d'Au- bigny pour le cardinalat, 15-16 ; propose au pape de ramener l'Angleterre TABLE DES NOMS CITES 299 au catholicisme, 16-18; quitte Londres pendant la peste, 21 ; Jacques de la Cloche lui attribue de fausses lettres , 24 - 32 ; désires'unirà Louis XIV, 41-42 ; délibère avec le d uc d'York sur les moyens de rétablir le catliolicisme en Angleterre, 44-46 ; ex- clut Golbert de Croissy et Montagne de la négo- ciation sur ce sujet avec Louis XIV, 47-48 ; envoie St-Albans à Arundell, 49 ; demande en 1672 qu'on lui envoie un théologien bon chimiste, 71 ; ses relations avec F'riguani, 74, 76, 77-78, 95; son intervention pour que le régiment de Douglas n'aille pas à Candie, 202- 205 ; ses relations avec Morland, 221-223 ; fait donner quelqu'argent à Roux, 243; son désir de s'unir à Louis XIV, 247- 249; écrit à Madame au sujet de Roux, 272. Voir aussi 51-83, 92, 93, 281, 293 Charles Emmanuel de Sa- voie 63,231,236 Chàtelet (le grand) .... 278-279 Chevalier (major) 7, 190 Chigi (cardinal) 16 Choiseul (duc de) fi Christine de Suède, son faux certificat pour J. de la Cloche, 20 ; J. de la Cloche craint de la ren- contrer 26-29 Clairvaux 100 Clarendon (le chancelier) 16,44 Cliffbrd (Thomas) 45, 47 Colbert (le contrôleur géné- ral) 250,276-279,288 Colbert, intendant d'Alsace 239 Colbert de Croissy, ses sen- timents sur l'envoi de Prignani, 95-98; son ca- ractère d'après Morland, 226 ; dénonce Arlington à Buckingham, 248-249; recherche Roux 252-257. Voir aussi 28, 45, 47, 48, 49, 52-100, 196, 224, 227-228, 250- 251, 268, 272-275, 280, 285-288 Colloredo (Gerolamo) 295 Colombes 26-, 69 Conciles 16 Condé (M. le Prince) 212 Confesseur des prisonniers 1.37 143, 178-179 Coni (siège de) 155 Constantin de Renneville 170,181 Corneille (Thomas) 54 Corona (Francesco) 33, .36 Corona (Teresa) 33, 35, 37 Crofts(lord) 248 Croissy (Colbert de). Voir Colbert. Cromwell. 1 1 , 220-221, 229, 240 Cromwell (le fils de feu) . . 152 Crunyngen 183 Daillé (Jean) 281-285 Danger (Eustache). Voir Danger. Danger (Eustache), est en- fermé à Pignerol, 101-104, curiosité sur son identité, 109 ; est mis au service de Foucquet, 111 ; Fouc- 3uet interrogé au sujet es rapports de la Rivière et de Danger, 113; pré- cautions spéciales rela- tives à Danger, 1 15 ; Dau^ 300 TABLE DES NOMS CITÉS ger et La Rivière sont enfermés dans la Tour d'en bas après la mort de Foucquet,ll7-118; choses fabriquées par Eustache, 132, 134 ; Dauger trans- porté à Exiles, 138; survit à La Rivière, 145-147; est transporté à Sainte- Marguerite, 148-150; de- vieniVmicien prisonnier, 164 ; est transféré à la Bastille, 167 ; devient le prisonnier masqué, 168; a été changé de chambre, 171-173;samort, 173-174; sommes payées pour lui à Saint-Mars 177-179 Daun (Philipp Laur. de) . . 294 Dauphiné 213,215,246 Delort (J.) 193 Deux (les) de la Tour d'en bas 135-147 Dohna (baron de) 213 Dortoux 262 Douglas (régiment de). 202-207 Douvres 250 Dubois (le prémontré) .... 176 Dubreuil.... 120-122,125,129, 131, 138, 153, 158-159 Du Bruant 254 Dubuisson 187 Du Chaunoy 135-136 Dufey de l'Yonne 192 DuJuaca 171-174,189-193 Dulaure 192 Dumas (Florent) 39 Dumoulin (P.) 264,266 Dupressoir-Lourast 176 Diitot, clerc au diocèse de Rouen 67-68 Efita(d') 275-279,285 Eléonore (impératrice) 294 Epicier de la rue aux Ours. 288- ' 289 Elie l'^6 Elizabeth Castle 23 Esliard (François) 176 Espagne, 246-248, 263. — Voir aussi Molina (le comte de). Estrades (d'), ambassadeur en Hollande... 82, 192, 258- 259 Estrades (l'abbé d'). 128-129,136 Estrées (cardinal d') 100 Estrées (duc d') 99, 101 Exiles 135 Favre, aumônier du prison- nier 179 Ferdinand Marie de Ba- vière 60-61,67 Ferriol (marquis de) 261 Fonseca 92,93 Fontenay (de) 84 Formanoir (Louis de), sei- gneur de Dixmonts et • Armeau 188 Formanoir de Corbé (Guil- laume de) 188-189 Formanoir de Faîteau. 111, 169 I^ucquet (Nicolas).. 107,108, 110-120, 125, 142, 162, 177, 187, 194 Franche-Comté. . . 232, 236-â38 Franciscains portugais 15 Fribourg (canton de) 268 Funck-Brentano . 160, 172, 195 Fûrstenberg (prince de). . . 66 Gaétan (saint) 60 Gaëte (château de) ..... . . 33-34 TABLE DES NOMS CITP^S 301 Gagliano (Antonio di) 36 Galeotti (Orsino) 38 Galles (principauté do).. . . 35 Gallyot (le greffier) . . . 279-285 Gasconi (Bernard). . 8.3, 89, 90 Gênes 30,37 Genève 247 Gérard, marchand de vin. . 218 Giafer 182 Girardin (le P. Etienne). . . 68 Giraud, aubergiste .... 52, 253 Giraut, aumônier 173 Giulini (Alessandro) 293 Glocester (duc de) 42 Gomont (de) 128 Grammont (comte de) .. 08,96 Grammont (maréclial de). 67, 1 15-116 Grandmaison (Geoffroy de) 156 Grasse (prêtre de) 290-291 Gravel (de) 01, 02, (iO, 67 Grebel (de Zurich) 235 Griffet(leP.) 189-191,193 Grimani (cardinal) 293 Guastalla (duc de) 295 Gueston (Jacques) 250 Guibert 141 Guillaume d'Orange 28 Guyenne 213,215 Hamilton.......... 09,74,75 Harcourt (régiment d'). . . . 204 Hardy 176 Heiss (baron de) 191 Henriette d'Angleterre, elle fait envoyer Prignani en Angleterre, 69 ; elle com- munique à Louis XIV ce que lui écrit Charles II, 69 ; comment Arundell l'a-t-il renseigné, 72 ; sa mort, 109-110; Monsieur s'empare de ses papiers, 201 ; écrit à Charles II au sujet de Roux, 272, Voir (lussi 29,30, 48, 53, 68, 204-205 Henriette-Marie (la reine). 15, 24-26, 42, 47, 56-57 Herse (de) 1.54,159 Hewitt(DO 221 Hirzel (de Zurich) 235 Hollande. 61-63, 234, 2.36, 237, 240-241, 245-246, 248-249, 251, 258, 260-, 275 Hollis(lord) 216 Honneste (le sieur) 108 Hoskins (Dr.) 23 Howard (le P.) 14 Howard (Tom) 222 Hudleston (John).... 11-13,15 Hudleston (Richard) 12 Isola (baron d'). Yoir Lisola. Iturieta (Miguel d') 290 Iung(Th.).. 122,126-127,161, 176-177, 194 Jacob (le bibliophile). 1^3, 194 Jacobin (moine) . 120-122, 126, 131, 133-134, 1.38,153,158 Jacques II. Yoir York. .Jésuites 18,181,193 Joly 256,285-286 Jourdan Delaunay 190 Juan (don) 28,225 Juvignis (marquisat de). . . 35 Kent 34, 35, .39 Keroualze ( Sébastien de Penan-Goet de) 195 302 TABLE DES NOMS CITES La Beaiimelle 187 La Borde (M. de), interroge Louis XV sur le Masque 6 La Bourlie (marquis de).. . 218 La Bretonnière (de) 107 La Cloche (Etienne) 22 La Cloche (Jacques de). Voir Stuart. La Cloche (Jean de) 22 La Coste l.'^4 Lacroix (Paul) 18:3,194 La Feuillade (de) 186-187 Laforêt 119 La Grange (de), exempt aux gardes 238-239 Lagrange-Chancel 187-188 Laguarigue 25'. .'-260 La Hillière (capitaine de). 88,254 Lair (J.) 195 La Motte-Guérin 188 Lang (Andrew), sa vie, 10 ; ses travaux sur Jacques de la Cloche, 39 ; croit queMartin étaitleMasque de Fer 28, 195-197 Languedoc. . 213, 215, 217, 246 La Prade (de) 126, 154, 156-159 176-179 La Rivière... 113, ll'j, 117-120 131, 1.38-139, 144-146, 177 Lasalle 289 « La Tour » 1 1 1 , 188 Lauderdale (de; 66, 79 Lauuey (de) 190 Lauzun 111-120, 177 Lauzuu (valets de) 1 19.-121 Legrain 123 Leighton (Sir Ellis). . 49, 70, 75 248 Lely 23 Lenglet-Dufresnoy 187 Lesdiguières (de) 135 Lesignano (duc de) 59 Lestang (le sieurde),pseud. de Matthioly 129 Lestang,ministreprotestant 163 Levant (commerce du) .... 203 Levé (l'architecte) 120 Lionne (de) 48, 49, 59-62 64-73, 75-87, 91-95, 98 225-229, 252-259, 269 274-275, 277, 2^, 288 Lisignani. Voir Lesignano. Lisola (baron de) 215-217 225, 233, 243, 270, 271, 286 Loiseleur (Jules). . 126, 129-141 194 Londres (marchands de) . . 203 Longueville (M-^^ de) . . 238-239 Lorraine (chevalier de). . . . 65 Louis XIV, ses négociations avec Arundell et Madame, 46-48 ; ses négociations avec la Bavière au sujet de Prignani, 61-()7 ; com- ment Arundell l'a-t-il ren- seigné , 72 ; ordonne à Croissy de jouer un tour au prince de Toscane, 84; rappelle Prignani, 94-95; faitenlermerDauger, 104- 106; s'en remetàFoucquet de ce qui regardera la sûreté de Dauger, 114; fait renfermer au secret Dauger et La Rivière, 118 ; sa dureté, 200 ; sa basse vengeance sur le régiment de Douglas, 202-207; attentat contre lui d'après Roux, 217 ; répond à Ruvigny au sujet de Roux, 223 ; son grand désir de faire prendre Roux, 239, 253 ; sa joie de l'arrestation de Roux, TABLE DES NOMS CITES 303 263, 269; refuse de voir Roux, 274 ; sa léponse à d'Efitalui rendant compte de l'exécution de Roux, 285; sa croyance qu'il périrait assassiné, 288, 290. Voir aussi 29-30, 35- • 80, et passim. Louis XIV (frère aîné de).. 191 Louis XIV (frère jumeau de) 192 Louis XV 6 Louis XVI 7 Louis-le-Grand (Collège) . . 181 Louvois (de), son voyage à Pignerol, 109. Voir aussi 102-155, 159-160, 179, 184, 206-207 Loyauté (de) 109 Lychever 2.56-257 Lyon (Péages de) 237 Madame. Voir Henriette d'Angleterre. Maeli (Bernardino) 295 Magalotti (de) 83 Maine (duc du) 117 Maisonsel (de) 158-159 Malesherbes 7 Malzac 161-163 Manighetti (Reginaldo).. . . 295 Mantoue (Charles, duc de) 128-131, 140 Maranville 171-172 Marcheuille 127 Marchialy ou Marcliiolv 127, 174, 191 Marchiel 127 Marcilly 210,212 Maret (Pierre) 176 Marie-Antoinette 7 Marie-Christine 60 Martin, valet de Roux de Mars! 11 V 196-197,244, 285-286, 288 Marsolan (de) 185, 187 Masque de Fer (le). 103, 183-186 188 Masserque (Pierre) 176 Matthioly . . 106, 108, 120, 122 125, 137-138, 140, 153, 157-164 175-176, 192-195 Matthioly (le v.tlet de). 128-129 131-133, 138, 153-154, 157-162 Maurepas (de) 7 Mazarin (cardinal de) 192 Mazel (Pierre de) . 262, 264, 267 Melani (Louis-Atto) 67-68 Melzac 161-163 Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse 182 Merles (les deux) 137 Messine (révolte de) 98 Minellis (Lucia Johannis Achillis de) 294 Ministres protestants. 152, 178 Molina (comte de) 82-84 87, 92-93, 215-216, 225, 2'i3 250, 270, 286 Molondin (colonel) 235 Monk 15,251 Monmonth (James, duc de) 26, 27-28, 51, 52, 55, 69 75, 77-7 y, 189 Monmouth (principauté de) 35 Mont-Saint-Michel 193 Montagne (Lord) m, 265 269-273, 278 Montpellier 225 Montaigu. Voir Montague. Montpensier ( Mademoi- selle de) 116-117 Morel (abbé) 129-130,139 30^ TABLE DES NOMS CITES Morland (Samuel), dénonce Roux, 211 ; sa vie, 220- 222 ; écrit à de Lionne, 226-227 ; sa vie après la mort de Roux, 292-293. Voir aussi 252-253, 255 Morosini (ambassadeur de Venise) 265 Moseley Hail 11-12 Mouslier,résident de France à Soleure 229-241 252, 266-267, 2139-270 Munich 59-63 Munster (évêque de) .... 61-63 Nallot 109 Naples 32-;38, 98-100 Napoléon I" 7 Narbonne 225 Neuchàtel 238-2:3!» Nevers (M. de) 67 Newmarket 75, 77 Nivernais (duc de) 182 Normandie 213, 215 Oldendorf (Louis de) 122 Olier 13 Oliva (Gian Paolo) 24, 26 31,32 Orange (Guillaume d'). 28, 260 Orange (ville d') 213,216 Orléans (Henriette,duchepse d'). Voir Henriette. Ormond (duc d") 76, 251 Ornano (M"® d') 217 Orrery (Milord) 251 , 275 Pachau 67, 100 Palatine (princesse) 180 Patouillet 263 Pays-Bas espagnols 41 , 249, 275 Pecquet = 183 Pedro (don), vice-roi de Naples 34 Pell(.John) 220 Penan-Coet (Sébastien de). 195 Pendrells 11-12 Pepe (Stefan o) 60 Péronne 122 Perwich (W,) ou Periwick 274 Petit (le gaze tier) 262 264-265, 267, 289-290 Petit, syndic de Genève. . . 218 Philippe d'Orléans, dit le Régent 192 Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV , 271 Pie IV (profession de foi de) 16 Piennes (marquis de) . . 104-105 Pierre-Gise 121 Pignatelli (Franc.) 37 Pignerol 104, 110, 157 Pignerol (donjon de) . 120, 157 Plati (Dom Mario) 100 Poitou 213,215 Pompadour (M"'® de) 7 Pomponne (de). 92, 99-101, 129 Pont Saint-Esprit 225 Pontchartrain (de) 171 Portail 286 Portsmouth (duchesse de) 36, 195 Poupart 103 Pralo 258-259 Prangins 263 TABLE DES NOMS CJTES 305 Prignani (abbé), est envoyé en Angleterre, 50 ; est logé chez Giraud, 52, 253; il n'était pas le jésuite accompagnant Jacques de la Cloche, 55-59; ses ori- gines, 59; vient en France, 00-61 ; sa mission en Ba- vière, 62-64 ; est nommé abbé de Beaubec, 65-68 ; son arrivée à Londres, 73-74 ; son voyage à Newmarket,75; son inter- vention dans l'aftaire du prince de Toscane, 83, 86-88; apprend que l'am- bassadeur d'Espagne fait imprimer une liste des vaisseaux français, 92-93 ; demande de l'argent à Louis XIV, 93; reçoit l'ordre de revenir, 94 ; son retour en France, 98; sa mission à Rome pour soulever le royaume de Naples, 99-100'; sa mort. 101 Prisonnier masqué. . . . 167-179 Protestants (ministres) 152, 178 Provence 203-204, 206 215, 246 Ragny (abbé de) 262-263 Randon (Anna) 173 Ravaisson 194 Récollet d'Arras 123 Reilhe 174,181 Renneville (Constantin de). Voir Constantin. Rességuier (chevalier de) . 182 Riantz (Armand de) 278 Richelieu (cardinal de) ... 192 Richelieu (maréchal de).. 185, 192 Richemond (duches.se de). 69,75 Richement (de) 141 Richmond (ducs de) 36 Rieux (comte de) 217 Puousse 186,187 Ripa Grande 38 Riquelet (le P.) 181 Rissan (de Lamothe de).. 136, 153 Robin 218,256 Rohan (Henri de) 30,' 54 Rome 67-68, 99-101 Ronait (George) 176 Rosarges (de). . . . 170, 174, 175 Roux (Fazillac) 192 Roux (Père ou Pérille) 218 Roux de Marsilly (Claude), origine, 110; il commet un rapt, 210 ; il est épié par Ruvigny, 211 ; ses projets de république, 2lâ ; ses négociations avec l'étranger, 214-215 ; ses correspondants, 218 ; son complot était inexis- tant, 219 ; son caractère, 220 ; va de Londres en Suisse, 225 ; Roux en Suisse,229-240; il retourne en Angleterre 241 Ru (Antoine) 109 Ruvigny (marquis de), dé- nonce Roux, 211 ; revient en France, 224 ; sa con- versationavec Du Moulin, 209-270 ; sa vie, 291 292. Voir aussi U, 72, 96, 226-228, 255, 276 306 TABLE DES NOMS CITÉS Saint-Albans, sert d'inter- médiaire entre Charles II et Arundell, 46-47 ; s'em- barque 244 Saint- Cergues ou Saint - Surgue 262-263 Saint-Claude .... 233, 238, 263 Saint-Elme (fort) 33 Saint-Gall 232, 246 Saint-James, chapelle catho- lique 15 Saint-Mars CBénigne d'Au- vergne s'^ de), prépare le cachot de Danger, 102; commandant du donjon de Pignerol, 103-134 ; gou- verneurd'Exiles, 135-147 ; gouverneur de Sainte- Marguerite, 148-166; gou- verneur de la Bastille, 167-179. Yoir aussi 181, 184, 189 Saint-Omer 121 Saint-Paul (cimetière) . 173-174 185 Saint-Romain (de) 82 Saint-Simon 116 Sainte-Foix 189 Sainte-Marguerite (île). .. . 130 148-151, 181, 184, 187 Salerne 99 Salins 257,263 Salves ou Selve, dit Valsec. 152 163 San Francisco di Paolo hors de la Porta Gapuana 36 San Marzo (barons de) .. . ." 35 Sandraz de Courtilz 182 Sa nt' Andréa al Quiriiiale. 19, 31 Sant'Aniello (abbé de) .... 32 Santa Sofia in S. Giovanni a Garhonara 37 Sardan . 259-260 Sauborn (de) 256 Savelli (Cardinal) 84 Savoie (Madame Royale, régente de) 128 Selve. Voir Salves. Schomberg (de) 209 Sheldon 14 Shoreham 13 Soissons (Comtesse de) .. . 115 Somerset House 14 Soulavie (Abbé) 192 Steuart (A. F.) 38 Strozzi (Luigi) 83, 91 StuartdelaCloche(Jaeques), novice à St-André, 19 ; sa filiation, 22-23 ; forge des lettres de Charles II, 24- 32; ses aventures à Naples, 32-34 ; sa mort, 35-36 ; son âge, 40 ; Mgr Barnes croyait qu'il aurait pu être Prignani , 53-55 ; r« Italien » était son com- pagnon, 55-60 ; étude de M. Lang sur lui 196 Stuart (Jacques), fils du pré- cédent, sa vie. 37-38,293-296 Stuarta (D. Maria) 34-35 Suède 245,246 Suède (Ambassadeur de) à Paris 216 Suisses 213,225-226 229-241,246-247,266-268 Sulzvanger (de) 2.'H8 Symons (Le P.) 43, 56 TABLE DES NOMS CITÉS 307 Taules (Chevalier) 193 Temple (Le chevalier) 215 Théatins r>9-6G Thurloe 220-222 Tirmont 171-172 Topin (Marius) . . 126, 139, 194 Toscane (Grand-duc de) ... 83 86, 91 Toscane (Prince de) 81-92 Toulon 207 « Tour »(La) 111, 188 Tourry 206-207 Trinité (Manoir de la) 23 Tubervill 12 Turenne (Maréchal de). 202-267 Turquie 193,203,261 Uri 268 Valois (Mademoiselle de).. 192 Vais (Temple de) 217 Valsec. Voii- Salves. Vauban 109, 156 Vaud (Pays de) 231 Vaudois 212,220 Vauroy(de) 104-106,134 Veiras, Veirras, Veras, Verras ou Veyras . . . 286-288 Vénitiens 203 Vermandois (Duc de). . 182-183 187, 189 Vernon (Francis) . 267, 279-282, 284 Vérone 294-295 Vicaria (La) 34 \'ictor - Amédée, duc de Savoie 144, 156 Vieux-Maisons ( Madame de) 182 Vigneron 143 Villebois 1.36-137, 153-156 17()-179 Voltaire 183-184, 187-188 \V... (M. de) 183 Wehvood 221 West(Austin) 39 W^hitelocke 220 \Vhitgreave,reçoitGharlesII 11 Williamson 244,264 Willys (Sir Richard) 222 Wit(de) 258 Woroester (Bataille de) . . . 11 York (.James, duc d'), sa conversion, 42 ; son rôle dans lallaire Marsilly, 279-280. Voh-aKssi21, 44, 47, 48, 55-56, 72, 75, 89, 92,205,214,21^216,249, 251,272 Zurich. . 229-240, 246, 274, 276 TABLE DES MATIÈRES Avertissement. If" PARTIE : LE MASQUE DE FER Chapitre !«'" ; La Conversion de Charles II : Fuite de Charles II après Worcester 11 Il se convertit dans le fond du cœur 13 Sa bienveillance pour les Catholiques après la Restau- ration 14 Sa négociation avec le Saint-Siège pour rétablir le Catholicisme en Angleterre 15 Chapitre II : Jacques Stuart de la Cloche : Son entrée au noviciat des Jésuites à Rome 19 C'était un faussaire 21 Fausses lettres de Charles II, écrites par lui 25 Jacques Stuart à Naples 32 Sa mort et son testament 35 Son fils 37 Les travaux sur lui 38 Chapitre III : L'Abbé Prigyiani : Négociations entre Charles II et Louis XIV 41 Conversion du duc d'York 42 Mission d'Arundell en France 46 Envoi de Prignani en Angleterre 50 Qui était Prignani? 53 Prignani vient en France 59 Mission de Prignani en Bavière . 62 310 TABLE DES MATIÈKES Prignani est nommé abbé de Beaubec 67 C'est Madame qui a fait envoyer Prignani en Angleterre. 68 Prignani en Angleterre 72 L'affaire du prince de Toscane 81 Rappel de Prignani 94 Mission de Prignani pour soulever le royaume de Naples 08 Mort de Prignani à Rome JOl Chapitre IV : Eustache Danger à Piyncrol : Son arrestation 101 Dauger au service de Foucquet MO Mort de Foucquet 116 Les valets de Foucquet 118 Dubreuil et le Jacobin 120 Louis de Oldendorf et les hypothèses de M. lung 122 Matthioly ' 128 Chapitre V : Les deux de la Tour d'en bas à Exdes : Saint-Mars transféré à Exiles 135 Gatinat à Pignerol et à Casai 139 Dauger et La Rivière à Exiles 142 Mort de La Rivière 146 Chapitre VI : L'Ancien Prisonnier à Sainte-Marguerite : Saint-Mars est nommé gouverneur de Sainte-Marguerite. 148 Transfert du prisonnier 149 Les prisonniers de Pignerol sous \'illebois et Laprade,. 153 De Herse 154 M. de Bulonde 155 Les prisonniers de Pignerol à Sainte-Marguerite 156 Mort de Matthioly 160 Chapitre VII : Le Prisonnier tnasqiié à la Bastille : Saint-Mars est nommé gouverneur de la Bastille 167 Transfert d'un prisonnier masqué 168 Le prisonnier masqué à la Bastille 170 Mort du prisonnier masqué 173 Les dépenses pour le prisonnier et ses co-détenus 176 TABLE DES MATIERES 311 Chapitre VIII : La Légende et les Clierclieurs : La princesse Palatine 180 Constantin de Renneville 181 Les Mémoires de Perse 182 Voltaire 1 83 Lenglet-Dufresnoy, La Grange-Chancel, Fornianoir, Sainte-Foix, le P. Grià'et 187 Le baron de Heiss 191 Soulavie, Roux-Fazillac, Taules 192 Lacroix, Loiseleur, Topin, lung, Ravaisson 194 Lair, Burgaud et Bazeries, Funck-Brentano 195 A. Lang, Mgr. Barnes 195 Conclusions de l'auteur 198 Chapitre IX : Le Régiment de Douglas. 2« PARTIE : ROUX DE MARSILLY Chapitre I : La Découverte du Complot : Origines de Roux de Marsilly 209 Il est épié par Ruvigny, chez MorlaruI 211 Réponse de Louis XIV à Ruvigny 223 Roux quitte l'Angleterre 225 Chapitre II : Roux en Suisse : Roux dénoncé à Mouslier 229 Mécontentement des Suisses contre la France 230 Roux à Zurich et Saint-Claude 232 Chapitre III : Roux en Angleterre : Roux et Arlington 242 Politique de Charles II 248 Roux à Douvres 250 Croissy recherche Roux 252 Chapitre IV : U Arrestation de Roux : Les arrestations à l'étranger par ordre de Louis XIV. . , 258 Arrestation de Roux 262 Rôle de Turenne 264 Sentiments des Suisses 266 Sentiments des Anglais 269 312 TABLE DES MATIERES ('.HA7'iTRE \' : Procès et Supplice de Roux : lionne visite Roux 274 Procès et condamnation de Roux 275 Son supplice 279 Martin et M. Joly 285 Veyras 286 Les complices et imitateurs de Marsilly 288 Ruvigny et Morland après l'exécution de Roux 291 ERRATUM Page 94, in fine, lire quatre pages plus loin mi lieu de deux pages plus loin. UCSB LI8RARY Unjversity of California SOUTHERN REGIONAL LIBRARY FACILITY Return this material to the library from which it was borrowed. UC Southern Régional Libtary Facilil A 000 526 245 6 mWÊ -if 'Si'^BL %-if