■^ NICOLAS FOUCQUET PROCUREUR GÉNÉRAL SURINTENDANT DES FINANCES, MINISTRE D'ÉTAT DE LOUIS XIV PAU J. LAIR ANCIEN ÉLÈVE DE L ' F. C 0 I. E DES C H A U T F. S Avec deux portraits DISGRACE — TOME SECOND TROCÈS — CAPTIVITÉ — MORT DE FOUCQUET DESTINÉES DE SA FAMILLE ^m^^^-'-'y f*^ PARIS LIBRAIRIK PLON E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS RLE GA.nANCIÈRE, 10 1890 Tous droits réservés NICOLAS FOUCQUET L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de tra- duction et de reproduction à l'étranger. Cet ouvragée a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en mai 1890. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C'*', RUE GARiKCIERE, 8. t Pi n N P" 5 ^r " NICOLAS FOLCQUET PROCUREUR GENERAL SURINTENDANT DES FINANCES, MINISTRE D'ETAT DE LOUIS XIV PAU J. LAIR ANCIEN ELEVE DE L ECOLE DES CHARTES Avec deux portraits TOME SECOND DISGRACE — PROCÈS — CAPTIVITÉ — MORT DE FOUCQrET DESTINÉES DE SA FAMILLE -■^'^^ PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et C', IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARAXCIÈRE, 10 1890 Tous droits réservés ^ni»-"«:'^'^™=Cï3!F f-TR 14 1974 (/a NICOLAS FOUCQUET CINQUIÈME PARTIE CHAPITRE PREMIER LOUIS XIV RÉORGANISE LE TRAVAIL DU CONSEIL. ATTRIBUTIONS NOUVELLES DONNÉES A FOUCQUET. IL SE CONFESSE AU ROI. LES NÉGOCIATIONS AVEC LES ROIS DANGLETERRE, DE POLOGNE, DE SUÈDE, AVEC LA HOLLANDE. SITUATION DE COLBERT. FOUCQUET ET MADEMOISELLE DE MENNEVILLE. LA COUR VA A FONTAINEBLEAU. INTRIGUES ET COMPLOT CONTRE FOUCQUET. (Novembre 1660-juin 1661.) Le 8 mars 1661, Foucquet, alors très prudemment installé à Saint-Mandé, se rendait de grand matin aux nouvelles à Vincennes, quand il rencontra, à travers bois, le jeune Rrienne, et apprit la mort du Cardinal. Quelques minutes plus tard, arrivé en hâte au château, il se mettait aux ordres du Roi, qu'il trouva enfermé dans son cabinet avec Lionne et Le Tellier. Que, depuis quelques mois, depuis quelques jours surtout, il se fût opéré une transforma- tion profonde dans la manière d'être de ce jeune prince, on n'en pouvait pas douter. Quel usage ferait-il de l'autorité si énergiquement revendiquée par lui .'* nul ne le savait. II. 1 2 îsICOLAS FOUCQUET. Ce premier conseil dura trois heures ' . L'opinion publique y vit la confirmation des trois principaux ministres de Mazarin. Le lendemain, à sept heures du matin ^, se'ance d'apparat où siégèrent Seguier, les deux Brienne, du Plessis- Guénégaud et La Vrillière. Louis, affirmant de nouveau une volonté de maître absolu ^, fixa l'ordre du travail. Tous les jours, de neuf heures à onze heures, conseil secret; tous les deux jours, le chancelier y viendrait régler les affaires de justice et tenir le sceau. Les après-diners seraient don- nés aux finances ^. La situation de Foucquet, loin d'être amoindrie, parais- sait plus forte. Désormais, il était admis aux délibérations sur les affaires étrangères. Le Roi le chargea même de négo- ciations confidentielles^. Comme le plus ancien conseiller d'État, il avait une sorte de préséance sur ses deux collè- gues^. Le Tellier, très laborieux, très réservé, plus attaché à ses intérêts qu'à ceux du gouvernement ^, se plaçait vo- lontiers au second rang. Lionne, très intelligent, doué d'une grande facilité de travail, mais léger, marchait depuis longtemps derrière le surintendant, son ami. Foucquet semblait donc, par l'étendue de son esprit, par ses aptitudes multiples aux affaires de justice, de finance, de commerce, de diplomatie, par son caractère naturellement aimable et obligeant, devoir l'emporter sur tous ses collègues ^. Il ne se laissa pas éblouir par ce premier rayon d'une ' On fait dire trois jours à Choisy par quelque erreur de copisle. 3Iémoires, .p. 577. - Choisy, Mémoires, p. 577; Rrienne, Mémoires inédits, t. II, p. 152. Foucquet venait à toute bride, dit Choisy, comme le tenant de Brienne ; à pied, dit Brienne. ^ lîniEXNK, Mémoires inédits, t. II, p. 155, rapporte un discours du Roi, trop arranjjé pour être vérital^le. * ForcQUET, Défenses, t. VI, p. 136, ^ Ibid., t. XI, p. 192. « Ibid., t. VI, p. l;î6. " Henriette d' Angleterre, par Mme de Lafayette, édit. France, p. 19. ^ Sur ce point, Mme de Lafayette, Mme de Motteviile, Mlle de Montpen- sier, trois contemporaines, sont d'accord. SITUATION DE FOUGQUET A LA MORT DE MAZAP.IN. 3 nouvelle faveur. Sans savoir exactement ce que Mazarln mourant avait pu dire ou faire dire au Roi contre lui, Fouc- quet était trop aux écoutes pour n'en avoir pas entendu au moins un écho. Par précaution, il fit en quelque sorte sa confession au Roi. Si, dans la {jestion des finances, quelques abus s'étaient introduits, si les formes n'avaient pas été tou- jours observées, la faute était imputable aux nécessités du temps. Rien ne s'était fait que j^ar l'ordre du Cardinal, dépositaire incontesté de l'autorité royale. Désormais, plus de dépense sans ordre formel du Prince. Louis écouta le surintendant. Satisfait de ses promesses pour l'avenir, il le rassura; quant au passé, il ne parut même pas désireux d'en apprendre aucun détail. Ses paroles furent précises, sans restriction, sans réserves ^ Pouvait -il s'exprimer autrement le lendemain du jour où il avait abandonné cin- quante millions aux héritiers de jNIazarin ? Le jeune roi avait d'ailleurs besoin d'un surintendant habile et jouissant de la confiance publique. Les impôts de 1661, de 1662, et jusqu'en mars 1663, étaient mangés d'avance^. La mort du Cardinal ouvrait une crise gouver- nementale et, en attendant la constitution d'un ministère nouveau, les bourses se fermaient. L'argent était d'autant plus rare que, pour fiiire figure à la Cour, les seigneurs, les grandes et les petites dames empruntaient tant qu'ils pou- vaient^. Les notaires, les usuriers préféraient ces place- ments aux prêts directs au Roi, qui remboursait quand et comme il voulait. Foucquet dut recourir aux expédients, d'autant plus que Louis voulait qu'on ne changeât rien publiquement. Sur sa signature personnelle, sur celle de ses amis, principalement de Girardin, il emprunta de très grosses sommes au taux relativement modéré de dix pour cent ^. 1 Défenses, t. VII, p. 387. Foucquet ajoute : « nobles et (lignes d'un grand Roy ». * Défenses, t. XVI, p. 208 (Interrogatoire). ^ GnoiSY, Mémoires, p. 583. * Défenses, t. VHI, p. 2i4. 4 NICOLAS FOUCQUET. Colbert, absorbe dans l'exécution du testament de son défunt maître, ne se mêlait pas encore des finances de l'État. Obligé d'ailleurs, pour l'accomplissement de cette grosse liquidation, de demander au surintendant beaucoup de signatures de confiance, il ménageait son ennemi '. Tranquille de ce côté, Foucquet, sur l'ordre de Louis, s'engagea dans trois grandes négociations avec les rois d'Angleterre, de Pologne, de Suède, sans compter la dis- cussion du traité de commerce avec les États de Hollande'^. Il s'appliquait avec d'autant plus d'ardeur à ces travaux diplomatiques qu'ils étaient plus nouveaux pour lui et témoignaient de l'accroissement de ses fonctions. Dans les affaires de Suède, il assistait seulement Lionne. En Pologne, il agissait directement, et la chose était de con- séquence ; mais, dans la négociation avec le roi d'Angle- terre, il tenait le premier rang, passait même par-dessus l'ambassadeur français à Londres et les premiers ministres de Charles II. Il s'agissait de décider Charles à épouser une princesse de Portugal. Bien qu'en public et pour le vulgaire on célé- brât l'admirable traité des Pyrénées et l'incomparable habi- leté du Cardinal, on ne laissait pas de penser en France qu'on aurait pu tirer un plus grand profit des dernières victoires. C'est ce qu'avaient dit Turenne et Foucquet lui- même ^ Il était bon de se préparer des alliés en cas de complications nouvelles. Charles II, récemment restauré sur le trône d'Angleterre, était naturellement indiqué comme point d'ajipui de la politique française. En le mariant à une princesse de Portugal, on lui faisait prendre parti contre l'Espagne et pour la France. Un sûr moyen de gagner le nouveau roi, c'était de lui ' Befeuies, t. XI, p. 15. ^Ilml., t. VI, p. 139. ' V. document cité par Bourellv, Le maréchal Fabert, t. II, p. 213, 214. [1 est invraisemblable que Foucquet ait été opposé à la conclusion de la paix. ^;ÉGOCIATIONS DE FOUCQUET A L'ÉTRANGER. 5 fournir des subsides qui le rendissent indépendant de son Parlement, parlement politique, plus difficile à mater que celui de Paris. Le surintendant était donc tout naturelle- ment désigné comme intermédiaire de la négociation qui, bien conduite sur place par un agent nommé La Bastide, et appuyée par une pension de deux cent mille écus, réussit pleinement ^ . Dès le mois de mai, bien que la date du mariage restât à fixer, l'accord était établi^. Foucquet ouvrit même des pourparlers en vue du rachat de Dunkerque^. C'était un beau début et qui promettait pour l'avenir. Les affaires de Pologne ne présentaient pas un moindre intérêt. La femme du roi Jean-Casimir, Marie-Éléonore de Gonzague, Française de naissance et de cœur, avait, malgré la cour de Vienne, persuadé à son mari de se faire désigner un successeur de son vivant. Tout était disposé pour assurer l'élection du duc d'Enghien, neveu de la Reine. Là encore, l'argent, et par conséquent le surintendant, devaient jouer un grand rôle ^ . En Suède, la besogne était facile; la minorité du prince, une incontestable communauté d'intérêts avec la France imposaient la continuation de l'entente entre les deux pays ' . Restait le traité de commerce avec les Hollandais. Tou- chant à toutes sortes d'intérêts publics et privés, il rencon- trait de grandes difficultés. Le surintendant ne trouvait que peu ou point d'aide chez le chancelier, chez le vieux Brienne, ses principaux collaborateurs. Les États de Hol- lande et leur agent Van Beuning se montraient d'autant plus pressants qu'ils étaient chaque jour mieux renseignés sur les projets commerciaux de Nicolas, protectionniste résolu. ' Pelussox, Histoire de Louis XIV, t. I, p. 49. * Jbid., p. 50. ' Défenses^ t. VII, p. 2W. ^ Pellisson, Histoire de Louis XIV, t. I, p. 45. ^ Défenses, t. VI, p. 139. 6 NICOLAS FOUCQUET. Pendant les deux mois de mars et d'avril, le jeune roi, habilement servi par Foucquet, ne témoigna « que de l'estime et de la complaisance pour son esprit élevé et fécond en expédients' » . De là, chez les concurrents un redoublement de jalousie et de haine. Bien qu'il fût déjà certain que personne ne réussirait à prendre l'autorité d'un premier ministre, on ne s'en disputait pas moins la faveur du prince dans la limite restreinte où il lui convenait d'en faire part. La guerre commença. Le chancelier Séguier, à qui sa charge donnait accès dans tous les conseils, avait été exclu de celui des finances, le plus important, et paraissait de méchante humeur'^. Très âpre au gain, il sollicitait constamment des faveurs finan- cières, des indemnités pour des droits supprimés. Louis, malgré son avarice, n'osant rabrouer les demandeurs en face, renvoyait Séguier au surintendant, qui l'accueillait fort rudement, refusant même à plusieurs reprises d'exé- cuter les ordres du Roi^. Le Tellier, qui n'avait jamais aimé Foucquet, ni personne d'ailleurs, jugea utile d'agir, mais avec précaution, contre la faveur possible de Nicolas. Ancien patron de Colbert, ayant suivi avec son attention ordinaire les progrès cachés de la fortune sans cesse croissante de cet homme laborieux, pru- dent, habile, et qui lui ressemblait par tant de côtés, il crut qu'en lui promettant son appui, il s'en ferait un auxi- liaire dévoué '*. Protéger Colbert, ce serait encore le dominer. Foucquet avait bien plus de raisons que Le Tellier pour se défier de l'homme de confiance de Mazarin, person- nage en apparence secondaire, de naturel domestique, mais doué de si rares qualités d'ordre, de jugement, de dévoue- ' Pei.lisson, Histoire de Louis XIV, t. I, p. 48. ^ Ihid., p. 18. ' Pellisson, OEuvies diverses, t. III, p. 468. ^ CiioiSY, Mémoires, p. 580. SITUATION NOUVELLE DE COLBERT. T ment, qu'il était devenu le maître incontesté du plus despo- tique des maîtres. La cliarge d'intendant des finances, qu'on venait de lui donner, devait-elle être le terme de sa car- rière? Nul ne le savait. Mazarin mort, Golbert renonce- rait-il à ses attaques contre le surintendant? Autre pro- blème. Foucquet fit une première reconnaissance en pays ennemi. M. de La Meilleraye, devenu duc de Mazarin par la volonté du Cardinal et par lettres patentes du Roi, enregis- trées au Parlement, sur la requête du procureur général, ne s'en déchaînait pas moins contre ce dernier, ameutant ses créatures, parlant haut. On ne connaît pas exactement la cause ou le prétexte de cette fureur. Foucquet et sa femme vivaient en bons termes avec les Mancini. La surintendante était admise à l'hôtel deSoissons, d'où le Roi ne bougeait pas. Marie, devenue connétable Colonne, était partie en prodi- guant à Foucquet les témoignages de sa reconnaissance'. Elle se servait même de lui pour correspondre avec sa sœur Hortense, devenue Mme Mazarin^. Cette entremise fut-elle le motif de la colère de La Meilleraye? Toujours est-il que ce mari mal équilibré, ayant d'ailleurs en Bretagne des rivalités d'influence avec le surintendant, se répandait en diatribes contre Foucquet. (j'est alors que Nicolas, pour tâter le terrain, crut devoir provoquer l'intervention de Colbert. La réponse ne se fit pas attendre. Colbert n'avait aucune influence sur le duc, qui lui avait retiré la gestion de ses affaires pour la donner à Boucherat ; il ne voulait pas se mêler des faits et gestes de ce personnage. En réalité, les legs faits parle Cardinal étaient délivres^. On n'avait plus ' Lettre de M. Mancini à Foucquet. A7-moires de Baltze, Rihl. nat., m>. Baluze, vol. 150, f" 257. Dans les Etats de comptant pour le premier tri- mestre de 1661 (Bil)l. nat., ms. fr. 7627, f° 136 r"), on lit : « Au porteur d'une ordonnance pour Mlle Marie Mancini, 100. OOD livres, pour présent à cause de son mariage avec le prince Colonne. » - Lettre du .3 avril 1661. Armoires de B.\luze, vol. 150, f» 123. ' Défenses, t. XI, p. 15. 8 NICOLAS FOaCQUET. de signature à demander aux exécuteurs testamentaires. Ce de'clinatoire de Colbert valait un avertissement; aujourd hui comme hier, c'était un ennemi. D'ailleurs, les avis indirects ne manquaient pas. Un jour, un commis de Colbert déclarait que son patron allait devenir deuxième surintendant, si même il n'obtenait pas tout remploi '. Un autre, en plein cabaret, annonçait la chute prochaine de Foucquet, homme négligent, laissant voler le Trésor par ses employés, qui s'enrichissaient en trois ans (28 avril 1G60). Un écuyer de la princesse de Condé, cinq ou six gentils- hommes de M. le Prince, disaient tout haut qu'on n'avait jamais vu la France si mal gouvernée; que ce sont tous les jours de nouveaux impôts, qu'on était plus heureux pendant la guerre. « Nous sommes cent fois pire que du temps de Son Éminence ! » Propos plus grave. Un ancien commis du surintendant, Delornie, parlait de papiers raturés par le patron et qu'il détenait pour s'en servir, le moment venu. Que valaient ces insinuations? On ne sait; mais ces simples menaces consti- tuaient au moins un gros ennui. Un partisan, ce Tabouret, mis jadis en prison par Fouc- quet à la sollicitation de Gourville, méditait de se venger et s'entendait avec une demoiselle de Mormar, précédem- ment en service près de la femme du ministre. D'autres recherchaient une certaine Montigny, séquestrée, empri- sonnée arbitrairement, au moins le disait-elle, depuis plus de trois ans ^. La Montigny, Bretonne d'origine, mariée, mère de plusieurs enfants, était venue à l^aris vers 1658, apportant à Mazarin une dénonciation où il était parlé de tout, du car- ' Ce commis s'nppclait Dcmay. Armoires de Baluze, Bibi. nat., Baliize, vol. 150, 1° 73-82 ; GiiÉnui-L, Mémoire sur Foucquet, t. II, p. 166, 299. « CiiÉRUEL, Mémoire sur Foucquet, t. II, p. 163, 302. Ce Tabouret avait pour surnom Turny. emprison:«emem de la momicny 9 dinal de Retz, d'un apothicaire qu'on ne relronvait pas. etc. Par contre, on l'accusa de fabrication de fausse monnaie. Mazarin la confia à Besmaus, gouverneur de la Bastille, qui la remit aux Filles repenties, d où, par ordre de Foncquet, elle passa au Fort-1 Evéque, puis à Melun, puis dans une ferme du surintendant, à Mépentienne. Elle s'y trouvait quand le Roi revint de Lyon en 1659. Après une première évasion, on la conduisit à lîle Dieu, place de la marquise d'Asserac ; on 1 v tint quinze mois, à ce qu'elle prétendait, enfermée dans une tour à la porte murée, et où l on descendait la nourriture à laide d'une corde. La marquise vend lile Dieu, et la Montignv est transférée dans une autre tour du château de la Hunaudave. Nouvelle évasion, nouvelle reprise. Des messagers de Fonc- quet et de Mme d'Asserac engagent, soi-disant, des négo- ciations avec la séquestrée, proposent de lui donner du bien, si elle consent à ne pas écrire au Cardinal. Elle refuse. Troisième évasion. L'enragée revient à Paris, s'v fait reprendre et retombe aux mains de Besmaus, qui la rend à an homme de Foucquet, Devaux ; celui-ci la loge dans un petit cachot muré et grillé. Tant déchecs n abattaient pas cette créature extraordinaire, et même, au dire de son gar- dien. . c'était un peu pire » . Elle déclare qu'elle poussera jour et nuit des cris horribles, si on ne la renvoie pas chez elle, en lui donnant ce quil lui faut. Alors ** elle ne dira mot » . Que pourrait-elle dire? Au fond, peu de chose, ce ]u elle avait colporté en Bretagne, qu'il était bien aisé à Mme d'Asserac u de porter des mouchoirs de Venise, que cela ne lui coutoit rien, que c'étoit >L le procureur général qui l'entretenoit de tout à Paris « . «Qu'on lui donne du*bien, qu on la renvoie chez elle, elle ne dira pas un mot de tout ce qui s'est passé; autrement, elle fera pire que jamais ;.- 1 ' ChÉp.uel, J/enioi>e, t. II. p. 305, 306. Archive! de la Bastille, t. I, p. 393. 10 NICOLAS FOUCQUET. Au fond, et comme on le vit plus tard, il n'y avait dans cette affaire qu'un usage abusif du pouvoir contre ce qu'on appelle aujourd'hui une tentative de chantage. Les ennemis de Foucquet n'en dressaient pas moins l'oreille, racontant ces étranges aventures dans les antichambres des reines. A cette époque, en effet, les ministres dépendaient non d'assemblées parlementaires comme de nos jours, mais du Roi et de la Reine, des princes et des princesses et de leur entourage. A défaut de la presse, encore tout officielle, et du reportage encore inconnu, on employait les gazettes à la main et les espionnages domestiques. Foucquet, comme tous les contemporains, se servait des mêmes armes que ses ennemis. Depuis le mois de décembre 1660, il avait offert ses services à Mlle de Menneville , fille d'honneur d'Anne d'Autriche, personne de bonne famille, très belle, suffisam- ment intelligente, quelque peu ambitieuse. Elle prenait ses vingt-cinq ans et se trouvait attardée comme tant d'autres au milieu de ces guerres. Aussi voulait-elle se marier, d'autant plus qu'elle avait en poche, depuis deux années, une pro- messe de mariage signée devant témoins par le duc d'Am- ville, un favori du Roi. Cette promesse, le duc affectait de la consid(''rer tantôt comme un engagement sérieux, tantôt et le plus souvent comme un simple badinage. Il verrait, il consulterait les casuistes, le R. Père Annat, par exemple. Au fond, sous ces hésitations, se dissimulait mal une ques- tion d'argent. La demoiselle, sa mère, son frère ne laissèrent pas ignorer ce détail au surintendant, qui, bon ou faible, mais certainement magnifique, promit cinquante mille écus et en donna même un billet. Certes, la signature de Foucquet n'était pas discutée. Toutefois, Mlle de Men- neville « souhaiteroit fort que l'argent fut déposé chez un notaire, afin qu'elle en puisse parler à M. de Gontaut (le capitaine des gardes de la Reine mère), et faire voir à l'autre (l'autre, c'est d'Amville) qu'en cas qu'il veuille faire l'affaire RELATIONS DE FOUCQUET AVEC MENNEVILLE. 11 (c'est-à-dire Tépoiiser), assurément on ne le fourbe pas' " . Tant de générosité, sans compter les menus cadeaux, bijoux, points de Venise, un peu d'argent pour le jeu et la toilette, tantde bonne grâce ne pouvaient manquer de séduire une jeune fille romanesque, comme toutes ses compagnes. D'abord, elle se trouva « tout interdite, toute béte )>. « De quelque manière que puisse tourner son affaire, elle en aura les dernières obligations » à Foucquet. Elle le lui fait dire, puis le lui écrit. Écrire est aimable, iiiais remercier en per- sonne vaudrait mieux. Menneville habite le Louvre ou le Palais-Pioyal. On n'a qu'à traverser le jardin, gagner la petite porte, à gauche, qui donne sur la rue Neuve-des-Petits-Champs, pour trouver à deux pas de là une autre petite porte, celle du jardin de l'hôtel d'Émeri, devenu l'hôtel Foucquet. Un domestique, le fidèle Laforêt, tient cette porte entr'ouverte. La belle solliciteuse, qu'une gouvernante ou une amie accompagne, entre furtivement, trouve son puissant solliciteur, explique son affaire, montre sa promesse de mariage et part consolée et charmée. De la conversation, on passe au rendez-vous. Quoi qu'on en ait dit, on n'a jamais vu Nicolas Foucquet à la recherche de plaisirs faciles. Loin de là. On ne trouve même ce surintendant qu'auprès des cruelles. Mme d'As- serac, Mme de Sévigné l'ont tenu à petite distance, il est j vrai, mais enfin à honnête distance. S'il a entrevu la jeune et imposante Mme Scarron, on ne peut pas dire qu'il ait cher- ché à attirer son attention, ni elle la sienne. Comme avec ^Ille de Trécesson, c'est encore un calcul politique qui le fait entrer en intrigue avec ^Ille de Menneville, bien placée pour tout entendre et qui peut devenir la femme d'un duc, ' Lettre de l'entremetteuse La Lov, antérieure au 20 avril 1661. La Cour était encore à Paris. BibL nat., Baluze. Toutes ces négociations se trouvent dans les papiers dits de la cassette, et ont été eu partie publiés par M. Feuillet pe Conçues, Causeries d'un cwieux, t. II, p. 538 et suiv., et par M. CuÉrlel, Mémoire sur Foucr/uct, t. Il, p. 200 et suiv., et en appendice de ce même tome. 12 NICOLAS FOUCQUET. favori du souverain. Il lui rend service, et sa façon de donner double le prix de ce qu'il donne. On le remercie. On lui écrit ; on est à lui « sans réserve » , un gros mot à ce qu'il nous semble, mot un peu banal en ce temps-là. La demoiselle écrit de même style à la femme La Loy, sa marchande à la toilette. Mais ce qui n'est pas banal, c'est ce beau vjsage, ce sont ces beaux yeux pleins de caresses. Foucquet a quarante-six ans, l'âge où les hommes s'aperçoivent qu'au- tour d'eux une nouvelle génération de jeunes filles a grandi. Le départ de la Cour pour Fontainebleau interrompit pendant quelque temps ces trop aimables causeries (20 avril 1(361). Croire qu'ils aient pris de longues heures dans la vie de Foucquet, ce serait se tromper. Si agréables à entretenir que fussent les demoiselles d'honneur, les instants à leur donner étaient courts. A cette même époque, tant d'occu- pations accablaient le surintendant, que son frère, l'évécjue d'Agde, ne pouvait pas parvenir à le voir'. Il avait pourtant à lui parler d'affaires urgentes. Le marquis d'Aumont, gou- verneur de Touraine, venait de mourir"^. Il s'agissait d'obte- nir ce gouvernement pour Gilles Foucquet, le gendre du défunt. Les d'Aumont s'y employaient de leur mieux; mais Louis Foucquet se montrait plus ardent et plus exigeant. Un échec serait une tache, on dirait aujourd'hui un affront pour la famille^. Entre temps, il demandait et obtenait pour lui-même la charge de maître de l'Oratoire du Roi; mais cela ne lui suffisait pas. Pendant que ces ambitions personnelles le sollicitaient, Nicolas avait à songer aux dépenses de l'État. Dans le pre- mier trimestre de IGGI, les seuls payements du comptant avaient absorbé 12, II 4,202 livres. Il fallait en prévoir autant ' Papiers de la cassette, Bibl. nat., Baluze, vol. 150, p. 195. * LoiiET, La Muze historùjiie, t. II, p. 345 (23 avril 1661). ' Papiers de la cassette, t. I, fo 123 FOUCQUET S'INSTALLE A FON'TAINEB LEAU. 13 pourle second ettoutobtenirenalienantlesrecettesdelGG2 ' . Le jeune Louis XIV, presque cupide quand il s'agissait de l'exacte perception des revenus , dépensait volontiers quand il s'agissait de politique ou de plaisirs. On prodiguait les pensions aux princes allemands". On entretenait deux ou trois troupes de comédiens français, espagnols, italiens. Fontainebleau, Vincennes, les Tuileries, Versailles étaient embellis, agrandis. Chaque jour on donnait des fêtes, toutes plus splendides les unes que les autres. C'est par grosses sommes qu'on remettait 1 argent de poche au jeune roi. Évidemment, Foucquet n'avait pas beaucoup de temps de reste pour les amourettes. Encore ne fait-on pas compte de celui que prenaient les fâcheux et les mille incidents de la vie publique. En voici un curieux exemple : Vers le milieu de ce mois d'avril 16G1, M. de Mazarin, de plus en plus irascible, s'emporta contre un musicien italien, nommé Atto, jurait qu'il le ferait périr par le bâton, exigea son emprisonnement. Ce personnage avait rendu certains services comme « offi- cieux » , notamment lors des négociations à Francfort. Le Roi intervient, charge Lionne de donner asile au mnsicante. Lionne n'ose pas s'exposer au courroux du Mazarin, fait appel à l'obligeance de Foucquet, qui, en définitive, se décharge de ce soin sur Pellisson. En fin de compte, Atto reçoit ] ,500 livres et part, promettant ses services dans les petites cours d'Italie^. De cette affaire, qui ne le concernait pas, sortiront cependant beaucoup d'ennuis pour le surinten- dant. Au jour de sa disgrâce, on transformera lltalien en agent secret, soudové par l'ambitieux Foucquet. Le drame va continuer de se dérouler, mais sur une autre scène. Le Roi, les reines, quittent Paris pour se rendre à » Bibl. nat., ms. fr. 7627, p. 135. ^ Etat de plusieurs parties et sommes de deniers... ms. de la BiLI. nat., fr. 7627, p. 135 et 172. ' Défense'!, t. XI, p. 167. 14 NICOLAS FOUCQUET. Fontainebleau. Conforme'ment à Tusage de l'ancienne mo- narchie, les principaux ministres, comme les grands officiers, suivaient la Cour. Le surintendant et le chancelier avaient même un logement dans les palais royaux, au Louvre, à Fon- tainebleau. Dans cette dernière re'sidence, la surintendance occupait un pavillon de la cour dite des Cuisines, bâtiment construit du temps de Louis XIII, entre cette cour et l'hôtel d'Albret, avec une jolie façade en pierre et briques sur les jardins '. Malgré tous les avis menaçants qu'il recevait, Foucquet doutait si peu de l'avenir, qu'il s'installa à Fontainebleau pour y vivre et y travailler jusqu'à l'automne. Tous ses papiers de finances y furent transportés, d'autant plus qu'il laissait aux maçons sa maison de Paris. Un commis du surintendant, Lépine, avait la garde de ces archives. On y comptait deux cent cinquante-huit gros cahiers, et plus de trois cent soixante-quinze pièces formant les états au vrai de la recette et de la dépense pour l'année 1657^, des abrégés des états de finances pour les deux années précédentes; ceux de la généralité de Paris de 1653 à 1058, de la généralité de Bretagne de 1G36 à 1G61, de toutes les généralités pour une période de dix ans en moyenne^; ceux enfin des fermes des gabelles, des aides, des cinq grosses fermes, des octrois, des do- maines, etc. ^. Tous CCS matériaux avaient été réunis à grands frais par Foucquet, en vue d'études rétrospectives et de projets d'avenir. Ils étaient accompagnés de documents d'une utilité plus immédiate : états du comptant pour les trois premiers trimestres de 1659; traités soit en cours d'exécu- tion, soit différés ou projetés; les prévisions de dépenses ' Ribl. nat., ms. fr., 7G20, f" 1; Défenses, t. IV, p. 61 et suiv. 2 Défenses, t. IV, p. 65. « Ihid., p. 67 et 80. * Ibid., p. 85, FOUCQUET S'INSTALLE A FONTAINEBLEAU. 15 pour 1661, 1662, récapitulation des payements faits par ordre du Roi depuis le mois de mars'. Rien n'y manquait, tout s'y trouvait, même un état des fonds égarés^. Soit par hasard, comme il arrive dans tous les demi- déménagements, soit de dessein prémédité, on transporta à Fontainebleau des papiers d'un intérêt privé ou d'ordre intime, contenus dans une caisse de plus belle apparence que les autres et qu'on appelait la « cassette peinte » . Pellisson, devant suivre « le patron », emporta les lettres reçues depuis le commencement de l'année, et installa son secrétariat en ville, à l'hôtel. En ce temps-là, les particuliers, comme les princes d'ail- leurs, voituraient avec eux leurs meubles, les tentures principalement, tapisseries à images ou simples verdures, qu'on jetait rapidement sur la nudité des murs des châteaux, des palais royaux ou des hôtelleries de campagne. Fontaine- bleau n'était alors qu'un gros village, un bourg tout au plus, que de grands espaces séparaient du château. Les person- nages suivant la Cour logeaient un peu « partout » , à Avon, à Thomery, et jusqu'à Moret. C'est dans cette dernière petite ville que les négociateurs hollandais, pour ne pas perdre de vue leur traité de commerce, s'étaient installés. Vers les premiers jours de mai, Foucquet arriva avec sa femme et ses enfants. Il eut tout d'abord à subir deux coups assez sensibles. Le gouvernement de Touraine fut donné non à son frère Gilles, mais à M. de Saint-Aignan, vieux courtisan, qui se constituait le Mercure du jeune Jupiter. Ce dernier, suivant sa règle de conduite, dépensait comme , un dieu et comptait comme un avare. Il venait d établir Golbert dans la première commission de l'Épargne, c'est-à- dire de lui donner le contrôle des recettes et des dépenses. A cet effet, le laborieux et habile intendant de Mazarin , devenu depuis le 8 mars, sans bourse délier, intendant des ^Défenses, t. IV, p. 83 à 98. ^Iùid.,t. IV, p. 98. 16 NICOLAS FOUCQUET. finances, devait tenir jour par jour un registre des recettes effectives et de leur emploi. L'idée n'était pas nouvelle; rierwarth avait eu le droit comme le devoir d'en établir un semblable, sans qu'il s'en fût soucié, loin de là, non plus que son client et patron Mazarin, et pour cause. A l'avenir, Golbert serait à même de tout voir, le surintendant ne l'ignorait pas. Mais si tout se passait régulièrement, que pourrait dire Golbert lui-même ? Rien. A cette heure, Foucquet avait volontiers pris son parti de la situation nouvelle faite })ar l'avènement d'un maître qui voulait voir clair dans ses comptes. Il acceptait même « avec joie » un « Roy véritablement Roy, et cette grande lumière qui se découvroit à ses peuples'. Il vouloit mon- trer les peuples à leur Roy et faire pour Sa Majesté ce qu'Auguste fit pour luy-mesme et pour ses successeurs, un i)islru)nent de l Empire. Là doivent être par ordre les forces et les revenus de l'État, suivant les provinces et les généralités; combien de paroisses en chacune, quelle la qualité des terres et des eaux, quels seigneurs, quels habi- tans, quelle leur application et leur industrie^. » Il est certain que, las de cette lutte contre des nécessités quotidiennes, de cette dépense de sa vie à la recherche incessante d'expédients nouveaux, le surintendant songeait à appliquer son intelligence à une plus grande œuvre, à la restauration des finances, c'est-à-dire à leur organisation raisonnée : « Témoin ces belles et laborieuses tables, tirées avec tant de soing des Etats du Roy, des rolles de l'Épargne et des registres de la Chambre des comptes, où paroissoient en colonnes, année par année, depuis très longtemps, les dépenses générales et particulières de lÉtat, les causes ou les prétextes qui les avoient fait augmenter ou diminuer, ce ' A l'appui dt; ce qui est dit ici, on peut rappeler la lettre de Foucquet à Mazarin, en date de 1658, déjà citée. s Pei.msson, 0£'i/i';e,v diver<;es, t. II, p. 116. Hicn que Ce rensei{;nement vienne d'un ami, on doit l'admettre comme exact. D'abord, on en a la preuve dans les inventaires; de plus, jamais Pellisson n'avance un fait inexact. FOUCQUET DÉSIRE ETRE CHANCELIER. 17 que la justice du Iloy pouvoit ajouter aux unes sans profu- sion, ce que son économie pouvoit oter aux autres sans dureté ; témoin ces beaux et amples mémoires de toutes les sortes, non pas reçus simplement, mais aussi rédigés par lui-même, pour décharger les peuples d'une partie des tailles, et surtout de la vexation infinie des contraintes qui font bien plus grand mal; témoin les personnes intelligentes envovées exprès en plusieurs généralités sans titre ni carac- tère public, afin que, n'épouvantant personne et n'avant nulle autre application, elles étudiassent de plus près et comme par simple curiosité l'inégalité des départemens, la misère des taillables et les movens d'v remédier ' . '> C'étaient là de hautes vues et dignes d un homme d État. Naguère ministre habile dans des temps troublés, Foucquet rêvait de se montrer le grand ministre d un grand roi. Il voulait recommencer sa vie, et son esprit ardent se rem- plissait de nouvelles ambitions. Il était procureur général, mais quel intérêt présentait encore ce poste de magister , surveillant des conseillers désormais trop dociles? La surintendance obligeait à bien des contacts répugnants! Pour un partisan homme de goût, comme Girardin, il s'en trouvait vingt grossiers et dange- reux, comme les Maissat et les Rambouillet. La chancelle- rie, voilà le poste envié. Un chancelier, digne de ce nom, tenant les sceaux d'une main ferme, aurait tout le pouvoir, puisqu'il voyait tout, signait et scellait tout, depuis les états de finance jus- qu'aux traités de commerce et de paix, avec droit de séance au Parlement et dans toutes les assemblées, Cour des aides. Chambre des comptes, etc. Séguier, à vrai dire, n'était qu'un garde des sceaux sans autorité, sans prestige, d une avarice sordide, et qui faisait tache dans la splendeur nais- sante du nouveau rèfïne. u ' Pellisso.n, OEuvres diverses, t. I, p. 114. II. 18 NICOLAS FOUCQUET. Ainsi Nicolas Foucqiiet se livrait aux lointains espoirs et aux vastes pensées; comme tous les hôtes e'phémères de ce monde, il tirait ses plans en vue d'une installation ordonnée, définitive, à la veille du jour où l'on allait bru- talement lui signifier son congé. Cinq mois vont s'écouler, d'avi il à septembre 1661, apportant chaque jour une rapide succession d'avis, de discours, de faits contradictoires. Le 13 mai, une des bonnes amies de Foucquet, Mme d'IIuxelles, lui écrit que des bruits défavorables ont couru dans Paris, quand on apprit l'installation de Col- bert au contrôle des finances'. Cinq jours après, la même amie tenait tous ces bruits comme sans consé- (luence ; même, selon de gros marchands, Foucquet était (i seul capable de remettre les choses dans l'ordre; les autres, trop avares, gâteroient tout par leur ménage « . Quels autres, si ce n'est le parcimonieux Colbert, l'avare Séguier? Foucquet « est aimé » . «■ Et qu'on ne dise pas que ces sentiments ne signifient rien. Cela s'écrit dans les pays étrangers et fait son effet dans le temps ^. » Dans un autre esprit, mais procédant des mêmes causes, l'am- bassadeur hollandais Van Beuning écrivait, quelques jours auparavant, que le surintendant était l'homme qu'il redou- tait le plus ^. Le séjour à Fontainebleau renouvelait pour Foucquet l'occasion de revoir l'aimable Menneville, qui, toujours occupée de son mariage, n'avait garde non plus de négli- ger son protecteur. Les rendez-vous, toutefois, s'ajustaient plus malaisément. Foucquet ne pouvait pas aller dans les combles où logeaient les filles d'honneur. La maison de la surintendance était bien étroite, et Mme Foucquet, alors ' Papiers de la cassette, Baluze, 150, p. 50; ChÉruel, Mémoires sur Fouc- fjiirt, t. II, p. 136. - Papiers de la cassette, ibid., p. 5S ; CiiÉruel, Mémoires, t. II, p. 138. «Lettre du 13 mai 1G61. Ibid., t. H, p. 111,119. INTRIGUES DE LA FEMME LA LOY. 19 dans un état de grossesse assez avancé, sortait peu. Où se rencontrer? Tout à point, il se trouva que cette femme La Loy, qui faisait si bien les commissions à Paris, occu- pait à Fontainebleau un petit logis appelé « la iMi- Voie » , parce qu'il était situé sur le grand canal, à moi- tié route entre le palais et un fief du Monceau, dont il relevait '. La construction en remontait à Catherine de Médicis, et cette reine, qu'on n'aurait pas crue d humeur si bucolique, y avait installé une vacherie, une laiterie, une sorte de maison champêtre, avec jardins et fon - taines, où elle recevait, dans un milieu rustique, son fils Charles IX. La Loy avait obtenu un brevet de concierge, avec trois cents livres de gages, pour occuper ce logis fort délabré. Elle en sollicitait la restauration ; l'intendant des bâtiments, Ratabon, discutait fort. La Mi-Voie, comme laiterie et jar- dinage, dépendait de lui; la conciergerie appartenait à la charge de M. de Saint-Érem ■^. La Loy était cependant prête à sortir de sa bourse quatre cents écus pour amé- nager cette laiterie, avec billard au-dessus ; mais Ratabon refusait de donner une simple autorisation par écrit. Aussi l'entremetteuse ne pouvait-elle supporter ce person- nage désagréable. Elle eût mieux aimé parler au Roi qu'à Ratabon. Elle suppliait Foucquet d intervenir, de mettre un terme à cette méchante chicane, « sans quoi, ajoutait cette rusée, mon argent seroit perdu, et il seroit impos- sible de rien faire de ce que nous souhaitons, si nous n'avons quelque petit bien, détaché du commun « . Enfin, Mlle de Menneville « désire l'affaire de la Mi-Voie, pour voir Monseigneur en libert(' » . ' Gilbert, Description historique de Fontainebleau, t. II, p. Si. V. le plan de Sevin joint à cet ouvrage. La Mi-Voie est aussi appelée la Vacherie, la Faisanderie. Ktat de la France pour 168V, t. II, p. 3V2. Le Làtiinent fut détruit eu 170i. - Bibl. nat., Baluze, ms. 149, p. .33. Saiut-Erem ou llérem était capitaine général du château en 1661. V. Élat de la France pour 16(53, t. I, p T-M > o £0 NICOLAS FOUCQUET. Foucqiiet se laissa séduire par tant d'avantages. Le fidèle Laforêt vint examiner les plans '. C'était effectivement un poste d'observation admirable- ment choisi que cette Mi-Voie, entre le grand canal, où dans le jour le Roi se promenait, dînait même en bateau, servi par le grand Condé, et celte longue avenue bordant les prairies, où le soir la Cour passait dans ces calèches légères qui semblaient effleurer la cime des herbes ^. La femme La Loy et Menneville s'ingéniaient à tirer parti de cette discrète habitation. « Nous avons songé, écri- vait-elle à Foucquet, à une chause, de trovés moiiens que elle salle promener aveque le bonomme M. de Gitios et madame Noiel, et qu'ils vienne chés nous, mais j'ay peur que ce ne soit trop asardé après ce que Tons a dit. Si j'ay lonneur de vous voir, j'en causerai avec vous; j'atendroi un ordre pour tout. » Voulant dérouter les curieux, La Loy avait médité de loger la mère de Menneville et Pellisson. La présence de ce der- nier expliquera celle de Foucquet et de ses gens^. Mais il en alla bien autrement. La Mi-Voie fut envahie. Les deux frères du surintendant, l évéque d'Agde et lécuyer, ce der- nier avec sa femme, s'y installaient comme chez eux. Des parents de Bretagne v demandaient un lit, sans façon *. La concierge ne décolérait pas. Si on lui eût permis de recevoir Pellisson, qui eût déménagé à première demande, (pie de persécutions évitées! Enfin, la mère de Menneville eut sa chambre au-dessus de la laiterie. Intrigue bien étrange. A en croire l'honnête La Loy, la belle Menneville est ravie quand elle reçoit une lettre de Foucquet; si l'on prononce son nom, le feu lui monte au visage. Elle est jalouse^. En même temps, les four- ' Bibl. nat., Balnze, ms. 150, f" 155. ■■' MoTTEViLLE, Mémoires, t. IV, p. 261. ' Ibid., p. 269. ' J5il)l. nnt., Baluze, nis. 150, f'^ 50. La Loy à Foucquet. 5 Ibid., f« 144, 153, 154 v", 166, 207. liNTRIGUES A FONTAINEBLEAU. 21 berics de M. d Amville la désolent. D'Amville ne vient pas, ou, s'il vient, c'est pour chercher quelque moyen d élu- der sa promesse. Le Père Annat, circonvenu, déclare que cette promesse n est pas obligatoire '. On prie Foucquet de voir le Révérend Père et aussi le confesseur de la Reine mère. Quant à la j)romise, elle intéressera à son sort le doven de Notre-Dame^. La Loy ne sert pas d intermédiaire avec la seule Menne- ville. Elle transmet les avis de Mlle de Bosleux et de Mlle de Fouilloux; cette dernière, très bien vue du Roi, qui la toujours mise dans ses confidences amoureuses^. Influen- cés à deux siècles de distance par les déclamations des enne- mis de Foucquet, d honorables historiens ont, sans hésiter, catalogué Mlle de Fouilloux parmi les maîtresses du surin- tendant ■*. iSul doute, seloa eux, quelle ne se soit vendue, puisqu'elle réclame une avance sur sa pension. Mais cette pension lui était due très légitimement. De même Louis XIV lui fit don d une assez grosse somme, que Golbert d ailleurs paya fort mal''. Fouilloux était encore une fille qui voulait se marier. Elle avait jeté son dévolu sur le marquis d Alluye, et comptait sur Foucquet pour favoriser cet arrangement matrimonial. Par Fouilloux, Nicolas parvenait à Mlle de La Motte- Argencourt, cette belle personne qui, vers 1G58, avait dédaigné les premiers soupirs du jeune Louis XIV. Fort malhonnêtement calomniée parMazarin, elle était cependant restée à la Cour. Or, comme il s agissait d obtenir pour M. de Gréqui, gendre de Mme du Plessis-Bellière, la charge de général des galères, on recherchait le concours de Mlle de La Motte, réput(''e très influente auprès de ^L de Richelieu, le titulaire à déposséder. La demoiselle ne s en 1 BIbl. nat., Baluze, ms. IW, f»' 35 et 42. s Ibid., 149, fo^TO, 81. ' Baluze, ras. 149, f» 136. * ChÉrijel, Mémoires, t. If, p. 107. * Clément, Lettres et Jnstntclion^, t. II, p. 229. 22 NICOLAS FOUCQUET. faisait pas accroire cependant, et déclarait franchement que lliclielieu avait plus de pouvoir sur elle qu'elle sur lui '. Des hommes graves de naissance , ou n'ayant jamais respiré que l'air pur de l'étude, se sont élevés contre ces intrigues, indignes d'un ministre d'Etat, et où aurait pu sombrer l'avenir de Louis XIV, comme si le règne de ce grand roi avait ('chappé à cette loi de tous les temps, loi non écrite et d'autant plus durable, en vertu de laquelle les femmes gouvernent les gouvernants. Foucquet assu- rément était trop fin, trop habile, pour méconnaître cette force féminine. Il allait même bientôt en subir les plus redoutables contre-coups. Cet homme aimable, qui aimait les femmes et que les femmes aimaient, va succomber, non sous Tattaque directe de ses ennemis, non par l'effet de ses fautes comme ministre, mais parce qu'il aura négligé une vieille dame, duchesse du temps passé, et méconnu le caractère d'une jeune fille, duchesse de l'avenir. On se souvient de cette madame de Ghevreuse, qui, jeune, belle, égoïste, s'était à Nantes si tranquillement lavé les mains du sang de Ghalais, son amant, condamné sur Tordre de Richelieu par des juges choisis à cet effet, et dont le père de Nicolas Foucquet faisait partie. Elle va reparaître en 1G61, engraissée, alourdie, mais aussi égoïste et plus perfide qu'en 1(326. Yeuve pour la deuxième fois en 1(557, elle avait, malgré ses soixante et un ans sonnés, convolé en troisièmes noces, en noces de conscience il est vrai, avec un petit gentilhomme du Dauphiné, le marquis de Laigue. Ce mari de la main gauche n'est guère connu que j)ar des notes de Mazariu, qui se préoccupait même des minuscules politiques. Laigue était mécontent du surin- tendant, et comme il enq)lovait l'esprit de sa femme « à ce qui lui convenoit le plus » , il la lança contre Nicolas Fouc(|uet. Mme de Motleville, l'amie d'Anne d'Autriche, « Liljl. nat., Baliizc, ms. 149, f" 27. FOUCQUET ET MADAME DE CHEVREUSE. 23 n'a jamais pu savoir le mobile de ces agissements'. C'est dire qu'on ne le connaîtra jamais. Colbert et Le Tellier, aussi prudents l'un que l'autre et qui hésitaient à se mettre en avant *, eurent l'art d'entrer comme simples comparses dans un complot dont « la Glievreuse » était fi ère de paraître le chef. Ces intrigues étaient d'autant plus dangereuses qu'elles se perdaient au milieu du labeur incessant de chaque jour. L'affaire de Pologne devenait de plus en plus sérieuse. Le Roi chargeait Foucquet d'acheter et d'équiper deux vais- seaux prêts à partir pour la Baltique. Or, ces vaisseaux devaient porter en apparence du sel, en réalité deux mil- lions de livres en or^. L'or était plus difficile à trouver que le sel. Le 11 juin lGGl,il restaità l'Épargne en tout 72,375 livres ''. Les comptes étaient pourtant bien tenus et toutes les dépenses sérieusement contrôlées. Si quelque ancien billet était pris €n recette, on en faisait une mention spéciale, avec date et numéro d'ordre. Toutefois, pour être dûment constatées, ces dépenses n'en étaient pas moins considérables. Pendant le second trimestre de IGOl, les pavements comptants ou secrets, commandés, vérifiés par le Roi, s'élevaient à 8,203,839 livres 11 sols G deniers'. Le surintendant était donc obligé d'emprunter. Le 12 juin , il devait au seul Girardin deux millions sept cent soixante-douze mille neuf cent soixante-huit livres qua- ' MoTTEViLLE, Mémoires, t, IV, p. 278; Mme de Lafayette, Henriette d'Angleterre, p. 52. ^ Guoisv, Mémoires, p. 586. ' Défenses, t. XI, p. 31. * Bibl. nat., ms. Raluze, 149, f« 213. La petite note qui se trouve en cet endroit se réfère à un état plus complet, Clioisy allèf;ue que Foucquet remet- tait au Roi des états falsifiés, et il prétend tenir ce reuseif|nemeni de Peliissuii ; mais cette allégation tombe devant cette considération qu'au cours du procès de Foucquet, il n'a jamais été contesté que, depuis mars 1001, la^jcstion finan- cière était absolument correcte. V. Défenses, t. VI, p. 136. & Bibl. nat., ms. fr. 7627, f" 172. 24 NICOLAS FOUCQUET. torze sols ' , et au total, de six à sept raillions. A la même date, il estimait que, dans le délai d'une année, il recouvrerait quatre millions cinq cent soixante-six mille quatre cent quatre-vingt-dix livres trois deniers^. Pour le surplus, il userait de son crédit. C'était la continuation forcée de ce système qui faisait de Foucquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le Roi et du Roi le débiteur de Foucquet. Avec le nouvel ordre établi, on ne peut pré- tendre que le surintendant eût aucun avantage à engager sa signature. Il cédait donc à une nécessité, connue de tous, de Colbert, qui contrôlait, comme de Louis XIV, qui dépensait. Une affaire politique d un ordre tout particulier préoc- cupait le nouveau gouvernement. Mazarin , partagé entre la peur et la crainte quand il traitait avec le Pape, avait fini par s'aliéner la bonne volonté du Saint-Père. Au con- seil, en présence du Roi, on chercha un expédient pour rendre la Cour de Rome plus favorable à la France, sans toutefois engager Louis dans ces promesses et sans paraître désapprouver trop vile la conduite du Cardinal, surtout son refus d'envoyer un ambassadeur d'obédience, « chose que tout le monde estimoit nécessaire^ ». Fouc- quet proposa " d'expédier sur les lieux, sans caractère officiel , un homme d'esprit » , assez accrédité auprès de quelqu'un du Conseil, pour qu'on prît confiance en ses paroles. 11 Un homme, disait -il, avec la qualité d'envoyé du Roy, n'étoit nullement propre à faire cette négociation; le seul nom d'envoyé, à des gens qui attendoient un ambassadeur d'obédience, leur estoit une injure nouvelle; ils avoient tellement maltraité le sieur Colbert, dernier ' Bibl. nat., ms. Balnze, 149, f'^» 25, 26. L'état comprend la période du 6 lévrier au 11 juin 1661. Il émane d'un commis de Foucquet. 'Jbid., ms. Baluzo, 149, f" 26. État dressé mois par mois. ■^Défenses, t. XI, p. 122. AFFAIUE MAUCROIX. 25 envoyé pendant la vie de M. le cardinal, que je n'estimois pas (|u'on se deust commettre à en faire partir un autre; outre qu'un employé ne parle que par règle; on est en garde avec lui ; on pèse chaque parole qui sort de sa bouche ; les préparatifs des audiences et les cérémonies qui se font avec un homme qui a un caractère, rompent toutes les mesures de la familiarité; au lieu qu'un particulier qui s'est fait des habitudes personnelles, avance et recule comme il veut; il se rétracte s'il a manqué; il fait des excuses sur ce que ses propositions ne sont fondées que sur son simple raisonnement; il dit que l'affection luy feroit souhaiter qu'on fist des pas que peut-estre on ne voudroit pas faire ; il s'ingère de donner des conseils; il blâme, s'il veut, cer- taines fautes ; il fait des propositions et ne demande point de réponses précises; il coule et insinue imperceptible- ment ce qu'il veut, sans faire conséquence, sans qu'on y fasse trop de réflexion et sans témoigner lui-même qu'il en fasse. » Le Roi ne désapprouva pas ces raisons, et il fut dit que si l'on voulait dans un autre temps « faire paroistre quelqu'un avec qualité d envoyé, on le feroit toujours bien ' » . S'enquérant du sujet capable de répondre à ses idées, Foucquet apprit de Peilisson, qui le tenait de La Fontaine, qu'un chanoine de Reims, appelé Maucroix , possédait toutes les qualités de l'emploi; que, de plus, il avait tou- jours eu dessein de faire le voyage de Rome, lù^clésias- ti(pie, son séjour serait moins suspect que celui d'un autre. On appela donc Maucroix à Paris. Foucquet l'entretint un quart d'heure et ne lui parla que de son chef. « Jav oui dire, c'est Nicolas qui parle, qu'il faut tromper l'ambas- sadeur; et, pour faire qu'il joue bien le personnage auquel on le destine, et qu'il persuade les autres des choses dont il est charg(', il est toujours meilleur qu'il en soit le premier ' Défenses, i. XI, p. 123. 26 ISICOLAS FOUCQUET. persuadé. » Cela sent bien Técole de Mazarin. Il est vrai que Foucquet ajoute : « Quand il n'est pas essentiel que Tam- bassadeur en sache davantage ' . » Enfin tout s'accorda. Pellisson rédigea une instruction, la fit ample, en exagérant le pouvoir du surintendant, comme on en jugera par les extraits qui suivent. « Le chanoine Maucroix donnera au cardinal Azzolini les impressions les plus advantageuses qu'il pourra des choses qui regardent Monseigneur et dont il est desjà informé, c'est-à-dire de sa conduite, de son esprit, de sa générosité, de la part qu'il a au gouvernement présent, de celle qu'il y doit avoir aparement en tout temps, tant à cause de son génie extraordinaire, plus eslevé certaine- ment que celuy de tous les autres qui sont dans les premières places, qu'à cause de l'union de deux grandes charges, dont l'une appuyé l'autre, et du nombre infiny d'amis qu'il s'est fait par le moyen de l'une et de l'autre, y aiant tra- vaillé tout le temps avec un soin extrême. « Il luy fera concevoir d'ailleurs qu'il n'est rien à quoy Monseigneur ne se porte, quand il le fault, pour servir ceux qui sont dans ses intéretz, et qu'estant nay pour les grandes choses, la beauté d'un dessein a plus de force pour l'attirer que toutes les difficultés du monde n'en ont pour le rebutter; tout cela afin que ce cardinal, qui a des veûes mesme pour le pontificat, comme on croit, puisse penser que se liant estroictement avec Monseigneur, s'il se présentoit quelque occasion capitale pour son exaltation, on le serviroit en toutes manières, par négociation de cette Cour, par argent et crédit, et qu'on n'espargueroit rien pour faire un grand coup eu sa faveur"; « Que le Hoy, qui est pieux et dévot, ne demanderoit pas mieux, et se porteroit asseuréraent de son costé à tout ce qui pourroit satisl^iire Sa Sainteté, comme à envoyer un ^Défenses, t. XI, p. 125. *Bibl. nat., ms. V"= de Colbeit, vol. 23!), fo 14.5 v". INSTRUCT10^S POUR LE CliANOI^'E MAUCROIX. 27 ambassadeur pourlobedience, et autres choses qu'elle auroit à souhaitter. Que Monseigueur, de son costé, seroit fort aise d'y concourir, tant pour le respect qu'il a pour le Saint- Siège que pour le bien du royaume, et par les grands inter- rests qu'il a dans l'Église, ^lessieurs ses frères estant dans les prélatures considérables; et qu'asseurément, si on s'ou- vroit à luY de quelque chose, il seroit très-aise d'y servir, et pourroit mesme en respondre en quelque façon, pourveu qu'on face quelque advance. « Mais le principal estlarticle du cardinal de Retz, sur le sujet duquel on peut demander deux choses au Pape, l'une qu il ne fasse rien pour luy contre l'intention du Roy, et qu'il en donne des asseurances au Roy; l'autre, qu'il fasse plustost quelque démarche contre ce cardinal, ce qui va en un mot à Tesloigner des affaires et de la France, et h luy faire changer son archevesché avec d'autres bénéfices. « On peut rendre le cardinal de Retz suspect au Pape parson estroite liaison avec les jansénistes, qui ne sont pas bons amis du Saint-Siège, nv de l'auctoritc' du Pape en particulier. » l>ntre temps, la politique ne faisait pas perdre au surin- tendant ses goûts de collectionneur : « M. Maucroix s'informera aussi des curiositez et raretez du pays qu'on pourroit envover icy, soit pour Monseigneur et pour Madame, soit pour faire de petits présens de temps en temps au Roy et aux Roynes. L'abbé Elpidio Benedetti, pour qui on luy donnera une lettre, le peut servir en cela; excepté qu'il ne faut pas tousjours se confier à ces Mes- sieurs-là pour le ])rix des choses, et on ne j)eut s'empescher d'estre surpris qu'en prenant langue de divers costez » , on ne puisse réussir, « parce que les esprits de la plupart des personnes de la cour de Rome sont occupez à faire des rai- sonnemens sur l'espérance des choses à venir ' » . Sur ces entrefaites, Le Tellier proposa un sieur d'Aubeville, que le ' Bihl. nat., ms. V"^ île ColLcrt, loc. cit. 28 NICOLAS FOUCQUET. lîoi ne voulut ni refuser ni accepter, si bien que d'Aubeville partit officiellement à la place de Maucroix, qui se rendit à titre privé à Rome, où il se fit appeler M. Tabbé de Grusy. Foucquet, relisant alors Tinstriiction dressée par Pellisson, où Ton parlait de son pouvoir, de son avenir, la trouva un peu pompeuse. Bref, on la garda entre tant de papiers que le surintendant et son secrétaire avaient la louable et funeste manie de conserver. Cet incident n'eut pas alors plus de portée qu'on en voit. Il })araît à peine intéressant, et si nous le mentionnons, c'est pour montrer plus tard combien le changement des temps modifie le sens des choses indifférentes, comme ces flots sans couleur propre qui paraissent noirs ou bleus, suivant que le ciel est sombre ou azuré. En même temps, on poursuivait à Fontainebleau l'étude de la réorganisation du commerce colonial. Ghanut, Feu- quières, Arnauld d'Andilly, Ladvocat, Golbert, divers négo- ciants s assemblaient chaque semaine chez Foucquet', qui se montrait, sur ce point comme sur les autres, très préoc- cupé des intérêts de l Etat, très négligent des siens. Suivant son génie, il aimait les sujets grandioses, les vues d en- semble. Le détail l'ennuyait. Un des membres de ce conseil de commerce. Clément, lui reprochait sa négligence, lui signalait la mauvaise conduite de ses agents aux îles d Amé- rique, celle surtout du gouverneur de Sainte-Lucie^. Nicolas donnait de largent pour faire face aux obligations ^, mais ne se décidait pas à destituer le gouverneur. Il voulait organi- ser autrement l'autorité maritime dans ces parages. Un sieur de Neufchèselexercerait en qualité d amiral. Belle-Isle serait le port d'attache de ses flottes. On y établirait des manu- factures d étoffes '. Ce serait la source de gros profits. » Défenses, t. V, p. 340; l. VI, p. 360. «Ribl. nat., ms. Baliize, 149, f»' 60, 61. ' Dé/etises, l. VI, p. 359. ^ IbUL, t. XI, p. 32-37. SUITE DU COMPLOT COINTRE FOUCQUET. 29 Colbert écoutait tout attentivement, chargeait son parent, du Terron, d'envoyer des espions à Belle-Isle. Ils y comp- tèrent jusqu'à quinze cents ouvriers travaillant h fortifier la place ^. Le simple bon sens constatait une grande exagé- ration dans le renseignement. Colbert ne l'en mit pas moins dans le dossier du complot. La « conductrice » de ce complot^, INIme de Clievreuse, ne perdait pas son temps; son mari de conscience non plus. C'est ce dernier qui commença l'attaque contre Foucquet, fort habilement, par le point faible, celui des intrigues féminines. Bientôt, les alliés entreprirent le siège du confesseur de la Reine mère, le Révérend Père Philippe Le Roy, Corde- lier, porté sur l'état aux gages minimes de cent trente livres par an ^, «bonhomme» qui racontait respectivement à chacun les confidences de tout le monde. Le moment était bien choisi pour circonvenir Anne d'Autriche, déjà mise en méchante humeur par des discus- sions entre Mme de Soissons, surintendante, et Mme de INavailles, dame d honneur de la Reine. Les maris avaient j)ris fait et cause pour leurs femmes, et le chevalier de Maupeou, cousin de Foucquet, s'était assez légèrement chargé de porter, au nom du comte, un défi au duc de Navailles^ Autre souci. La vie à Fontainebleau prenait « un air plus que galant » . Le Roi était épris de sa belle-sœur ' Clément, Lettres et Imlruclions, t. II, p. csciv, d'après un manuscrit du cabinet de Luynes, n" 93, carton 3. Il est certain qu'en juin, Colbert était à Fontainebleau. V. ihicl., t. VI, p. 16, lettre au bailli de Seignelay. ^ Mme de Motteville parle du t conducteur de la disjjràce de M. Foucquet » . Mémoires, t. IV, p. 285. ^ État de la France pour 1663, t. I, p. 257 II figurait déj?i en 165S. M. Feuillet de Couches, Causeries d\in curieux, t. II, p. 545, l'a confondu à tort avec le P. Annat. — Cousin, Mtne de Chevreuse, p. 226; Cuéruel, Mémoires sur Foucquet, t. II, p. 168 et appendice. Les deux auteurs citent la même source, une lettre des papiers de Baluze, ms. 150, f^lll. * Motteville, Mémoires, t. IV, p. 286; Aicldves de la Bastille, t. I, p. 276. 30 NICOLAS FOUCQUET. Henriette, quil semblait voir pour la première fois. Les chasses le jour, les repas et les promenades jusqu'à deux et trois heures de nuit dans les bois, « ne laissaient pas d'alarmer les Reines » . En vain conseillait-on à Madame u quelque modération dans ses divertissements » : Madame, tout fraîchement émancipée, écoutait les conseils et suivait ses penchants. Sûre de son honnêteté, elle se livrait ardem- ment au plaisir. Louis était le mari d'une femme très bonne, mais étran^'ère, très pieuse, mais très jalouse. Henriette était mariée à un prince beau et poli, mais dont on a dit justement « que le miracle d'enllammer son cœur n'étoit réservé à aucune femme du monde ' » . Beau-frère et belle- sœur, au contraire, également (jais, aimables, ayant les mêmes goûts, se voyaient tous les jours, heureux d'être ensemble, et ne se quittaient plus. A tout prix, il fallait rompre ce commerce trop charmant et qui devenait dangereux. G était une belle occasion pour Anne d'Autriche de s'acquitter d une promesse depuis long- temps faite à sa vieille amie Mme de Chevreuse, de laller voir à Dampierre. On emmènerait Madame, ce qui inter- romprait forcément les promenades trop tardives. Pour mieux marquer ses sentiments intimes, la Reine mère Ht appeler Mme du Puy, lui défendit « de laisser sortir les filles quand elle ne seroit pas là » , excepté pour aller près de la jeune reine ou pour se promener, « sous ses yeux" » . Or, pendant qu on partait pour ce voyage où son sort devait se décider, Foucquet songeait à la belle Menneville, que cette défense de la Reine clouait au château. L'honnête La Loy déclarait que la personne était enragée, qu'elle n'en voulait pas moins « lier partie » pour le mercredi. Quelles étranges aventures! DxVmville, le futur insaisissable, était revenu et jurait que dans un mois la fille d honneur serait devenue Mme d'Amville. « De tout cela, je n'en crois rien» , ' Mme Di; Lafayette, Henriette (f Angleterre, p. 37. - Bibl. liât., Baluze, iiii. 149, f 72. LetUe de La Loy du lundi 27 juin. ANNE D'AUTRICHE A DAMPIERRE. 31 ajoutait la sceptique La Loy, très affairée. En effet, M. et Mme Ratabon avaient coUationné chez elle. Naturellement, l'affaire de son bâtiment était venue sur le tapis. Il fallait bien agrandir la Mi-Voie. Gilles Foucquet ne se contentait plus d'y loger; il v envoyait son frère, l'évêque d'Agde, et l'évéque d'Agde s'y installait. « Enfin, Monseigneur, si vous ne me portez secours, j'y perdrai l'esprit, car malgré tout ce que je lui ai faict, j ai peur que monsieur votre frère ne se rebute pas encore, à moins que vous-même ne lui par- liez '. » Il faut en convenir, c était un singulier lieu de rendez- vous que cette Mi-Voie, où logeait un évêque! Et ces ren- dez-vous sont bizarres où la demoiselle Aient toujours accompagnée! Commerce galant au goût du jour, « avec un air plus que galant » , avec l'air seulement. Anne d'Autriche était partie pour Dampierre, h petites journées, avec arrêta Mennecy, chez M. de Villeroi, qui, personnellement en faveur, politiquement en disgrâce, cherchait à remonter. On ne força pas la note. La Reine mère n'avait jamais eu qu'à se louer du surintendant, fort exact à lui payer ses pensions et fort attentionné. A l'at- taque latérale contre la galanterie, on en ajouta ime de front contre le faste '. L'effet produit fut résumé dans le propos suivant. La Reine mère « a dit » que le Cardinal « avoit dit » de Fouc- quet que si l'on pouvait lui ôter les femmes et les bâtiments de la tête, il serait parfait''. Mince éloge, accompagné de si grandes réticences. ' Même lettre du 27 juin. M. Chéruel , Mémoires sur Foua/uet, t. H, p. 205, donne à cette lettre une date antérieure de deux moi». C'est iine erreur. - Bibl. nat., ms. Baluze, 149, f» 117. ' tt Là (à Dampierre), la perte de M. Foucquet fut conclue, et on y fit ensuite consentir le Roi. » .Mme de Lafayette, //enr/eMe cV Angleterre, p. 52. Conclue entre Mme de Chevreuse, M. de Laigue, mais non avec la Reine mère. Ce [lassage prouve surtout que le Roi n'avait pas alors de parti pris, comme il s'en vanta plus tard. 32 NICOLAS FOUCQUET. Après le retour à Fontainebleau, Laigiie continuant le siège du « bonhomme » confesseur, lui parlait fort dévote- ment. Au même moment Tabbé Basile faisait de son côté de grandes liaisons avec ce même Père Le Roy et avec la INIère de la Miséricorde, prieure des Petites Carmélites de la rue du Bouloi, singulièrement occupée d'affaires mondaines. Basile est déchaîné contre son frère Nicolas, qui a dissipé cent millions. Il en a donné des mémoires à la Reine: il les fera voir au Roi, ainsi que les actions et les dépenses les plus secrètes. Les 1,500,000 francs que le surinten- dant lui doit, il les donnera volontiers à la Mère prieure, afin qu'elle bâtisse un couvent, pourvu que le Roi soit instruit. Au surplus, Tabbé allait se rendre à la Cour et mettre son plan à exécution '. Une correspondante, amie du ministre et très effrayée, dépéchait à Nicolas Thomme même qui avait entendu ces « abominables » propos. Que l'abbé fût d(''chaîné contre lui, Nicolas n'en pou- vait pas douter; mais la correspondante terminait par un renseignement plus grave écrit à l'encre sympathique : « La Reine (mère) a défendu à son confesseur d'avoir aucun com- merce avec vous, et a dit que vous aviez un million pour corrom{)re ses gens. » Evidemment jNIme de Ghevreuse gagnait du terrain. Foucquet n'en était pas à apprendre ces fâcheuses nou- velles. Il avait même cru pouvoir s'en expliquer avec Anne d'Autriche, lui reprocher d'être allée à Dampierre avec ses ennemis, où on lui avait parlé contre lui^. La Reine com- ' Papiers de la cassette, Baluze, ms. 149, f"' 117 et suiv. ; Cuéruel, Mémoires, t. II, p. 171; Mme d'Hlxelles, Lettres, p. 260. On ne sait pas pourquoi M. ChérucI qunliHe l'auteur de cette lettre d' « ancienne maîtresse de Foucquet n . Est-ce parce qu'<;lle lui dit : Souvenez-vous comme on vous écri- voit autrefois? La preuve serait bien légère. M.Cliéruel jjeiise que le M... dont on parle est Colbert. C'est une erreur. Colbert n'aurait pas donné 1,500,000 li- vres à la Mtre de la Miséricorde, ou n'aurait pas parlé de son in{;ratitude pour Fouc(|uet, qui l'a comblé. Ces propos ne conviennent qu'à Basile Foucquet. - Cousix, Mme de Chevreuse, p. 228, d'après Baluze, ms. 149, f" 182. FOUCQUET ET LA RE1>'E MERE. 3.] mença par nier, et le surintendant se laissa aller jusqu'à lui dire de se renseigner auprès de son confesseur. Grand manque de tact chez un homme si fin. Anne d'Autriche avait ses faiblesses et se sentait déchue; mais, femme de race royale, elle déclarait que le jour « où elle se verroit dans la dépendance d'un tiers » , elle se retirerait au Val-de-Grâce '. On ne sait ce qu'elle répondit à Foucquet; on peut jufjer toutefois de ce qu'elle pensa par l'ordre donné au Père Le Roi de n'avoir plus de rapports avec le surintendant. Quant à ce dernier, à cette heure où il aurait eu besoin de tout son sang-froid, au contraire, pris de vertige, il allait accumuler fautes sur fautes, en présence d'ennemis aussi habiles qu'implacables. ' MoTTEViLLE, Mémoires, t. IV, p. 282. II. CHAriTRE II LOUIS XIV DÉCIDE FOUCQUET A VENDRE SA CHARGE DE PROCUREUR GÉNÉRAL. NAISSANCE DE LOUIS FOUCQUET. INTRIGUES DE COUR. LOUIS XIV ET m"° DE LA VALLIÈRE. MALADIE DE FOUCQUET. FOUCQUET ET m"^ DE LA VALLIÈRE. COLÈRE DU ROI. M. DE IL\RLAY, PROCUREUR GÉNÉRAL. VISITE DE LA COUR A VAUX. PROJET d'aRRESTATION DE FOUCQUET. VOYAGE A NANTES. AVIS DONNÉS A FOUCQUET. SON ARRES- TATION. (Juin-septembre 1661.) Les offices de surintendant des finances et de ministre d'Ltat n'étaient que des commissions données et reprises par le Roi à sa volonté. La charge de procureur général consti- tuait, au contraire, une propriété. Si, pour l'acquérir, l'agré- ment du souverain était requis, il fallait, pour déposséder le titulaire, des cas de forfaiture dont le Parlement seul était juge. Foucquet le savait bien, lui qui, malgré ses attaches gouvernementales, avait revendiqué pour ses collègues le droit de juger le conseiller Chenailles. Ses ennemis redou- taient l'obstacle que ce privilège apporterait à la réalisation de leurs desseins '. Destitué, arrêté, sur un simple ordre du lloi, le surintendant ne pouvait pas être envoyé devant une chambre de justice, composée de commissaires, tant qu'il conserverait sa charge de procureur général. Bien qu'ayant toujours défendu les droits du prince, Foucquet avait su ménager les intérêts des individus. S'il était absurde de pré- ' " La charge de procureur {jénéral au Parlement estoit un obstacle presque insurmontable. » GlÉmest, Lettres et Instructions de Colbcrt, t. II, p. 36. FAVEUR APPARENTE DE FOUCQUET. 35 tendre que tous les conseillers fussent ses pensionnaires, on ne pouvait nier qu'il ne les fît exactement payer de leurs gages, qu'il ne leur ménageât de bons placements de fonds. Il comptait donc plus d'amis que d'ennemis dans ce corps qui, malgré sa déchéance politique, conservait une puis- sance considérable. Golbert usa de ruse. Le jeune roi, stylé par lui, entretint Foucquet de ses projets autoritaires. Il voulait réduire le Parlement à ce qu'il était sous le règne de son père, ce qui nécessiterait de grands coups de force, A cet effet, il comp- tait principalement sur Foucquet. Toutefois, sa charge de procureur général ne deviendrait-elle pas une cause d'em- barras? Le Parlement le menacerait, l'obligerait à opter. Pour un homme dans un poste aussi élevé que le sien, la robe était plutôt gênante '. Sans lui commander de la quitter, le Roi laissait entendre à son ministre, comme en passant, que peut-être il ne ferait pas mal de s'en retirer, étant obligé de donner désormais tout son temps aux affaires de lÉtat ^ . Ce raisonnement ne manquait pas de justesse, et la der- nière considération était llatteuse. Foucquet, séduit, entre- voyant la dignité de chancelier, se laissa aisément persuader, d'autant plus que Colbert développait fort habilement les idées simplement indiquées par le Roi ^. Bientôt, le procu- reur général annonça son intention de vendre sa charge. A cette nouvelle, vive alarme parmi ses amis et ses amies. Une de ces dernières, femme de cœur et de sens, lui écrit en toute hâte. Il faut qu'il se garde du côté du palais. Le Tellier a de longues conférences avec Lamoignon, et ces deux ennemis de Foucquet ont renouvelé leur liaison. Turenne et Colbert sont de la partie. Turenne prétend que Foucquet a voulu l'éloigner. La lettre se termine par ces mots où se ' Clément, Lettres et Instructions de Colbert, t. II, p. 37. * Pellisson, OEuvres diverses, discours au Roi, t. III, p. 73. ' CuoiSY, Mémoires^ p. 585. Dans le récit de l'abbé de Choisy, les détails sont un peu suspects; mais le fond est vrai. 36 NICOLAS FOUCQUET. peintune véritable affection : «Ayez soin de votre sûreté plus que vous ne faites '. " Pellisson, très sincère ami du surin- tendant, ne cachait pas non plus ses appréhensions^. Dans le public, les gens sensés ne voulaient pas croire à ce projet, et le président Miron déclarait que c'était « un roman ^ ». Guy Patin, écho des propos tenus par Lamoi- gnon et par Talon, écrivait que Foucquet, <» fort en crédit auprès du lloy » , était en passe de devenir chancelier, pre- mier ministre, si la corde ne rompait. « D'autres soupçon- nent pis ", ajoutait-il^. Impression du pnbhc, alarmes des amis les plus dévoués et les plus tendres, rien ne devait prévaloir contre les feintes bonnes grâces du souverain. Foucquet, aveuglé par sa géné- rosité naturelle, déclara « qu'il ne vouloit (ce furent ses propres termes) ni protection, ni support, ni bien, ni hon- neur, ni vie qu'en la bonté du Iloi^ » . Des négociations furent entamées; il les brusqua et traita pour 1,400,000 livres seulement avec M. de Harlay, alors qu on pouvait en obtenir 1,800,000 livres. Faire plaisir à un ami, cela valait bien 400,000 livres*". Le sacrifice fut consommé. Sur le prix à payer, 400,000 livres revenaient à l'abbé Foucquet pour son droit de survivance. Restait un million que Nicolas offrit au Roi, qui sans cesse parlait de son désir d'avoir une réserve d'argent. Le soir même, Louis, tout joyeux, dit à Golbert : " Tout va bien; il s'enferre de lui-même. Il m'est venu dire qu'il fera porter à l'Epargne tout l'argent de sa charge". » En effet, le million fut porté, ' Bautiiklemy, il/me tVIIiixeUes, p. 250. ' OEuvrcs diverse! , t. II, p. 71. « Guy Patin, Lettres, t. Il, p. 289. ^ IbiiL, p. 288; 12 juillet ICGl. ■' Pellisson, OEuvres diverses, i. II, p. 72. " GounviLLE, Mémoires, p. 533. ' Selon Colhert, le Roi demanda le versement du million. Selon Choisy, Fouccjuct l'offrit. NAISSANCE DE LOUIS FOUCQUET. 37 non h l'Épargne, mais à Vincennes, et enfermé dans les caves du donjon. On répétait partout les propos du jeune prince, aue le surintendant lui donnait beaucoup d'argent et qu'il en couvrirait les avenues de son château. Quant à Golbert, il approuvait '. Golbert était suspect, mais comment ne pas se fier au.x marques déconsidération prodiguées par ce jeune prince, si réservé d'ordinaire? Sa bienveillance était même effective. M. de Créqui, le gendre de Mme du Plessis-Bellière, était pourvu de la charge de général des galères, et prétait serment en cette qualité^. Il est vrai que les petits cadeaux faits aux demoiselles d'honneur avaient eu leur part dans ce résultat. Succès non moins contestable, Louis applaudissait François Foucquet, 1 archevêque de Narbonne, qui le haranguait au nom des états de Languedoc; il recevait, comme maître de son oratoire, Louis Foucquet, l'évêque d'Agde^. L'aîné de ces deux prélats paraissait désigné pour l'archevêché de Paris. Le second, Louis, donnait son nom à un fils du surintendant. En effet, ÎNIme Foucquet avait mis au monde, à Fontaine- bleau, un troisième fils. Les flatteurs voulurent voir dans le jeune Louis l'heureux précurseur d'un Dauphin. Quelqu'un m'a dit qu'il sera du Conseil, Sans y manquer, du Dauphin qui doit naître. Ainsi s'exprime La Fontaine, qui pavait en vers son terme de juillet KHJl. L'aimable homme, poète familier de la surintendance depuis trois ans, ne savait pas au juste com- bien Mme la surintendante avait de fils. Or, vous voilà mère de deux amours; Dieu soit loué! La reine de Cythère K'en a qu'un seul, quelle montre toujours. * Clioisy, dans ses Mémoires, dit (|iie Golbert u se jetoit dans les acclama- tions «.Voilà l'exagératioa du narrateur pittoresque. Golbert était trop Kn pour acclamer. * LonET, Muze hisloric/ue, t. III, p. 380. ^Ibid., p. 380, 381. 38 NICOLAS FOUCQUET. Foucquet releva doucement Terreur. La Fontaine, sans trop se troubler, écrivit que c'était la plus grande rêverie (( dont un nourrisson du Parnasse se pût aviser » . Au lieu de deux il mit trois, ce qui faisait le compte des garçons, les Amours; mais les fdles, les trois Grâces, les comptait-il pour rien? « Je me rétracterai, dit-il, plus amplement à la première occasion '. " Hélas! le poète allait bientôt deman- der h sa muse une inspiration plus sérieuse. Foucquet reçut à cette même occasion des compli- ments dont il ne dut pas se vanter, ceux de Mlle de Men- neville. Pour beaucoup de raisons, il ne pensait plus autant à la demoiselle d'honneur. En vain cette belle personne, en cornette à sa fenêtre, s'eflorçait-elle d'attirer son attention quand il se promenait dans le parterre, et d'obtenir quelque petit signe d'amitié'^. En vain la rusée La Loy décrivait- elle ses jalousies et son désespoir^, la préoccupation de Ihomme était ailleurs. Il appliquait toutes les forces de son esprit à la solution d'un problème autrement difficile que le mariage d'une jeune fille qui l'aimait avec un homme qu'elle n'aimiiit pas. Louis, comme roi, montrait de plus en plus envers tous ses sujets, fussent-ils ministres, un caractère ferme, une volonté inébranlable ; mais quel serait pour ses sujettes ce jeune prince, âgé de vingt-trois ans, « d'une forte et vigou- reuse santé, plein de feu et de chaleur ' » ? Evidemment, quoi qu on en ait pu dire depuis, les femmes avaient et devaient exercer une grande influence sur ce souverain, d'ailleurs si maître de lui et si jaloux de son pouvoir. Les politiques ne pouvaient donc négliger d'observer ce côté de la vie intime du prince. Foucquet, ' La Fontaine, OEuvres diverses, p. 48, 232. OEuvres^ t. VII, p. 320,. éd. Mol.iiul. 2 Hilil. nat. Ms. Baluze, 149, f» 30. •■' Ilnd., f" 44. * Ci.KMENT, Lettres et Instructions, t. II, p. 35. INTRIGUES DE LOUIS XIV. 39 curieux par tempérament, inquiet par situation, ctait plus attentif et plus éveillé que tout autre. Deux des Mancini avaient à volonté pris et repris le jeune l'oi. Il eût aussi bien épousé la princesse de Savoie que l infante d'Espagne, les trouvant toutes très bien, pourvu qu'on lui en donnât une. Marié, il aima sa femme pendant trois mois. Revenu à Paris, il retomba aussitôt sous le charme impérieux de Mme de Soissons. Trois mois après, Anne d'Autriche était obligée de faire intervenir le confes- seur du Roi, le P. Annat, pour neutraliser l'influence de Marie Mancini, devenue connétable Colonne, et qu'on dut expédier assez brusquement à Florence'. A peine Louis avait-il perdu de vue 1 objet de son ancienne passion qu'on le vovait épris de sa belle-sœur Henriette, jadis outrageuse- ment dédaignée. Or, dans le voyage à Dampierre, on avait bien réussi à rendre Foucquet suspect à la Reine mère, mais non à remettre l'ordre dans l'esprit de Madame. On fit venir à Fontainebleau la reine d Angleterre pour sermonner sa fdle. Il faut avouer que ces matrones, « à mariages de con- science » , manquaient d'autorité pour prêcher une exacte retenue à cette ardente jeunesse. Henriette de France, veuve d'un roi mortsurl'échafaud, étaitmariée morganatiquement. Quant à la Chevreuse, la nommer, c'était tout dire. Enfin, Anne d'Autriche avait bien commis quelques légèretés, et son fils, paraît-il, rapportait à ce sujet des propos peu délicats tenus par Mazarin ", qu'elle ne se passerait pas d homme, etc. Aussi, le seul résultat obtenu par ce trio de réformatrices fut de déterminer les deux galants à se libérer des criail- leries maternelles à 1 aide d un expédient de comédie. Ils convinrent que Louis feindrait d être Famant d'une des demoiselles d honneur de Madame, ' BiLI.nat.Baluze, ms. 149. f° IS2. l..Kvx\EiTE,Ilciniened'Aii;/leterrc,i).28. 5 Bibl. nat. Baluze, rns. 149, f° 118. 40 NICOLAS FOUCQUET. Cette histoire romanesque acte racontée ailleurs. Il suffira de rappeler ici que le hasard désigna comme victime de cette fantaisie une jeune fille nommée Louise de La Vallière ^ Jeu d enfants émancipés, jeu redoutable. Pour employer le langage allégorique du temps : un jeune coq joue avec deux poulettes. Un renard, déjà vieux, vient les guetter et se fait prendre. Dès le 27 juin, Foucquet, c'est le renard, savait que le bonhomme confesseur de la Reine mère avait parlé de La Vallière\ D'autre part, il apprend que le Roi se relâche fort sur la dévotion, qu'il se forme une cabale, qu'on veut faire cou- cher le Roi avec une jeune personne inconnue^. Cette incon- nue, c'est La Vallière. Assurément Foucquet l'a vue , cette favorite, comme toutes les jeunes filles de la Cour, suivre les chasses, danser dans le ballet; mais si emporté qu'on ait voulu le montrer, il n'a pu donner son attention à toutes les femmes. Louise de La Vallière, orphehne de son père, brave offi- cier, élevée par une mère de petite origine et de caractère médiocre, sans appui de famille, sans fortune, sans qualités extérieures extraordinaires, hier encore ignorée, va peut- être devenir un personnage, et comme on dit de nos jours, « un facteur politique » . On l'observera donc, comme on observe déjà le Roi, La Mi-Voie était un poste bien choisi. Des fenêtres, don- nant sur la grande allée, on avait pu voir Louis entrer dans la calèche où se trouvait la jeune fille d'honneur. Les rap- ports, toutefois, arrivaient très contradictoires. La Loy notait ce qu'en disait Fouilloux, fille à qui Ion n'en faisait pas accroire. Ce n était rien que La Vallière. Tout le tendre ' .1. Laiu, Louise de La Vallière et la jeunesse de Louis XIV. Paris, Pion, 1882. * Bilil. nat. Raluze, ms. 149, f" 189. 3 Ilnd., f" 340. AMOUR DU ROI TOUR LA VALLIÈIIE. 41 allaita Madame ^ Fouilloux croyait être encore à la comé- die, alors que, par l'éternelle puissance de l'amour, le dénouement changeait. La fiction disparaissait, remplacée par une passion vraie et profonde. Bientôt on ne pouvait plus disconvenir du fait. On passait même de la médisance à la calomnie : La Yallière n'en était pas à son premier coup. Il n était ruse qu'elle n'eût employée pour attirer l'attention du Roi. La Lov, femme pratique, à travers les propos de Fouilloux, enragée de n être pas dans la confidence de cette nouvelle intrigue, démêlait le plus clair de l'histoire, c est que La Vallière était la maîtresse du Roi et que cet amour était sérieux, puisque Louis 1 entourait d un si grand mystère : mystère redoutable, où le téméraire Foucquet résolut d entrer. Le soleil de cet été de KJGl se montra implacable. On avait remué beaucoup de terre h Fontainebleau pour agran- dir le canal. Foucquet, à peine remis d une maladie qui, en décembre 1600, l'avait conduit aux portes de la tombe, excédé de travail, rongé d inquiétudes, laissant encore en- vahir son temps par les mille obligations voulues ou subies de la vie de la Cour, ne tarda pas à être atteint. Le 3 août, la fièvre saisissait son corps. Elle énervait son esprit depuis plus longtemps. L'équilibre de l'homme fut détruit. On ne saura jamais au juste ce qui se passa à cette heure décisive. La prudence du courtisan, la fureur jalouse du prince, la terreur de la Cour ont enveloppé laventure d'une ombre impén('trable. Foucquet, victime de sa finesse, voulut voir par ses veux, entendre par ses oreilles. Qu'il ait tenté de supplanter le Roi dans la faveur de cette jeune Tourangelle, ou de s'en faire le galant à limitation des Guiche et des Brienne, c'est inadmissible. Il voulait tout simplement se rendre agréable à la favorite, et, comme tous ceux que la fortune aban- ' Bibl. nat.,m3. Baluze. 149, f'^ 87. 42 ^■ ICO LAS FOUCQUET. donne, il commit fautes sur fautes, erreurs sur maladresses. Ses attentions pour La Vallière furent remarquées, signa- lées d'abord à Menneville par une dame de la suite de la Reine mère, dame qui appartenait à Le Tellier. Bien plus, la comtesse de Soissons et Madame elle-même en prirent ombrage. Fouilloux le déclara à Mme La Loy, sans pour- tant l'autorisera en parler encore à Foucquet, qui, naturel- lement, apprenait tout une heure après. L'avis n'est point daté. Le surintendant le reçut-il avant ou après l'erreur irréparable qui décida de son sort? On ne sait. Suivant une lettre très suspecte et par son origine et par son stvle , Foucquet aurait, par une entremet- teuse, par la femme La Loy peut-être, fait complimenter La Vallière sur sa beauté, avec accompagnement d'une offre de 20,000 pistoles. La jeune fille aurait répondu que 250,000 livres ne lui feraient pas faire un faux pas. L'in- termédiaire s'alarme, s'efforce de donner le change à Louise, mais en sentant bien que c'étaient là des paroles perdues. Aussi conseille-t-elle vivement à Foucquet de prendre les devants, de dénoncer au Roi la demoiselle d'honneur, comme si ce fût elle qui eût demandé l'argent '. Foucquet était incapable d'un acte aussi lâche; mais s'il évita la lâcheté, ce fut pour tomber en pleine maladresse. Trouvant La Vallière dans l'antichambre de Madame, il crut habile de l'entretenir des mérites du Roi. Il parla en poli- tique à cette enfant, qui n'avait qu'une excuse à sa faute, son incontestable candeur. Aussi, sans comprendre ces dis- cours, peut-être en les comprenant mal, la jeune fille, blessée surtout de ce qu'on voulut pénétrer dans le secret de son cœur, raconta tout l'entretien à celui qu'elle aimait. Louis, jusqu'alors, n'avait guère ressenti que des froisse- ' La lettre existe en copie parmi les manuscrits de Conrart, à l'Arsenal, t. XI, in-('o, p. 152. Cf. CnoiSY, Mémoires, p. 585. // Mercurio Poxtiglioiie, 160)7, p. 76. « Furono la vinti cinque milla doppie offerte in guidardono amoroso à Madama La Valliera. » FOUCQUET ET MADEMOISELLE DE LA VALLIERE. 43 menls d'amour-propre. Quand Mlle de La Molte-Argen- court, quand les Mancini avaient accepté d'autres homnaages que les siens, c'est à elles seules qu il s'en était pris, et pour toute venpfeance, il s'était retiré majestueusement. Mais à présent, dans la première ardeur de la possession de cette jeune fdle qui l'aimait sans coquetterie, sans ambition, pour lui-même, sa jalousie se transforma, devint violente, aveugle. Alors que Foucquet s'efforçait à le servir dans sa passion, il ne vit, on ne lui laissa voir que le surintendant chéri des femmes pour son esprit, sa bonne grâce, son humeur libérale. La perte de l'imprudent fut d'autant plus irnhocable que, Louis dissimulant sa colère, nulle explication n'était possible '. Une circonstance, bien moins préméditée qu'on ne l'a dit, acheva de jeter Foucquet comme toute la Cour dans la plus grande incertitude. La mode était alors de donner des fêtes au Roi. ^Monsieur, Condé, Saint-Aignan avaient été admis h l'honneur d'offrir « un régal » . C'était presque une obligation pour Foucquet d'inviter le Roi, pour le Roi d'accepter l'invitation de Fouc- quet. A plusieurs reprises, on avait en quelque sorte imposé au surintendant de recevoir dans sa belle maison de Vaux: de nobles visiteurs : la reine de Suède, Mazarin, tout récem- ment, la reine d'Angleterre, avec Monsieur et Madame. Lors de cette dernière récej)tion, Foucquet, soit par goût, soit par prudence, avait enjoint à la Gazette vimée d'être sobre dans ses descriptions. Le Roi connaissait Vaux, et c'est bien à tort qu'on a prétendu que la vue de ce château, des splendeursde ses ameublements, avaitexaspérélesouverain. ' Suivant le Livre abominable, Foucquet aurait été averti de l'intrijjue La Vallière par une {jénéro.silc du Iloi qui, sous prétexte de jeu, atuait fait donner mille louis à la jeune fille. C'est Colbert qui aurait mené le complot. Le Roi aurait résolu de faire périr Foucquet. (V. ibici., t. II, p 30, 31.) Ce poème, œuvre passionnée, est suspect, mais il renferme des renseignements précieux. 44 NICOLAS FOUCQUET. Les descriptions du palais de Cléoriime, imprime'es dans les romans à la mode, étaient dans toutes les mains. Louis avait été reçu précédemment comme un illustre voisin, au cours d\me promenade. Vers le 4 ou le 5 août, invité comme roi, il avait accepté l'invitation pour le 1 7 du même mois. L'offense à lui faite ou supposée dans la personne de sa maîtresse ne le porta pas à revenir sur sa parole. Loin de là, fidèle aux leçons de ^lazarin, il dissimula, redoubla de prévenances à l'endroit du surintendant, qui se rassura. Pourqiioi craindre d'ailleurs? Dans l'administration des finances, on suivait exactement la marche prescrite par le l'ioi. Le registre des recettes et des dépenses était tenu par Colbert et va par Louis une fois par semaine. Le 10 août, l'état du comptant pour le second trimestre de 1661 fut arrêté et signé par Foucquet, Séguier, Colbert, Herwarth, etc. Ce document, le premier qu'on eût établi depuis la mort de Mazarin, relate la cause de toutes les dépenses. Si quelque ancien billet s'y trouve, on a soin d'in- diquer lautorisation de payement. Comparé aux précédents, il présente de sérieuses économies, résultant de la paix et aussi de la suppression des grosses emprises du Cardinal. Les dons ou indemnités à Condé, aux Mancini, atteignent un certain chiffre, mais rien ne se donnait plus que par ordre du Roi. L'état comportait enfin des règlements de compte avec des financiers qui avaient fait des avances. La gestion du surintendant était donc irréprochable, au moins comme clarté'. Foucquet voulait à tout prix mettre sa situation au clair. Il pressait à cet effet son commis. Bruant, qu'il trouvait désordonné. Il était même un peu en froid avec Gourville ^, de plus en plus âpre, et qui exigeait qu'on lui fit des pen- sions. Les pensions étaient alors l'équivalent de ce que cer- tain aigrefin de nos jours, qui a disposé du pouvoir, et n'en ' BiLl. nnt., ms. fr. 7G27, f 172. 2 Gourville, Mé?noires, p. 533. Défenses, t. V, p. 203, 294; t. VIII, p. 180. Il INSTALLATIO>' DE M. DE HARLAY. 45 était pas réduit à tendre la main, appelait des o])tions. Le Roi avait manifesté le désir d'aller en Bretagne, à Nantes, où se tenaient les Etats. Cette pensée ne pouvait déplaire au surintendant. Foucquet était si libre de toutes idées ambitieuses sur cette province, que, le 10 août, il fit enregistrer en Parlement les lettres patentes qui consti- tuaient le duché de Mazarin au profit du fils de La Meil- leraye, ennemi déclaré de Nicolas, et son rival en Bre- tagne. Ce fut son dernier acte comme procureur général'. Le 12, M. de Harlay étant installé, Foucquet cessa d'appar- tenir à ce grand corps judiciaire, dont il avait dû à plu- sieurs reprises arrêter les empiétements, mais ou il avait constamment ménagé les intérêts des individus. Il aurait pu obtenir des lettres de vétérance et s'assurer ainsi le maintien du précieux privilège de ne pouvoir être jugé que par ses pairs"". Maître des requêtes depuis vingt-six ans, ensuite procureur général, il avait le droit de deman- der qu'on joignît « les temps » de ses deux fonctions, ce qui lui donnait droit à Thonorariat. Le Roi, à qui il versait le prix de sa charge, n'eût peut être pas refusé de signer à cet effet les lettres d'usage. Mais Foucquet, s'il songea à prendre cette précaution, n'était plus assez maître de ses mouvements pour agir efficacement. Depuis le 5 août, d'ailleurs, il donnait la plus grande partie de son temps aux préparatifs de la fête de Vaux. Vaux était un de ces domaines qu'on ne parvient jamais à mettre au point de perfection^. Aux jours d'épreuve et de maladie, Foucquet donnait ordre de suspendre les tra- vaux. Annonçait -on une visite princière, il les faisait reprendre, et l'on s'y appliquait jour et nuit. ' La Muze historique, t. III, p. 389. - Défenses, t. IV, p. 47. •* Maison, résidence ou retraite Qui n'est pas encore parfaite. LORET, Muze historique, t. III, p. 391. 46 NICOLAS FOUCQUET. Cette fois, l'avis était donné trop tard pour qu'il fût possible de rien faire de définitif. Au moins le surintendant voulul- il présenter son domaine sous le plus bel aspect possible. On vida les yarde-meubles de Paris, de Saint-Mandé, au profit de celui de Vaux où l'on accumula les tapisseries des- tinées à tendre les chambres, le linge, la vaisselle d'argent et d'or, pour servir à souper à des centaines de personnes. Foucquet n'était pas un de ces financiers simplement riches et faisant montre d'un faste grossier. Homme de goût et d'esprit, il voulait que l'esprit et le goût fussent également satisfaits. Le Brun, le Nôtre reçurent des ordres en consé- quence. On sollicita également le concours de Molière, dont la réputation nouvelle allait sans cesse croissant, et que Foucquet avait obligé à plusieurs reprises'. En quinze jours, le propriétaire de Vaux, malgré la fièvre qui le travaillait et les préoccupations qu'on connaît, eut tout mis en état. La surintendante, à peine relevée de cou- ches, ne déploya pas moins de zèle. Le 17 août au matin, tout était prêt pour recevoir Louis XIV. Pendant que Foucquet songeait uniquement h plaire au Roi, le Roi ne songeait qu'à se venger d'une offense imagi- naire. Cette colère était si vive, que ce prince, d'instincts si nobles, conçut l'idée odieuse de faire arrêter son hôte dans sa propre maison. Au jour dit pour se rendre à Vaux, il partit de Fontainebleau , comme s'il allait en guerre, escorté par les gardes-françaises, tambour battant. La Reine mère et ses dames en carrosse. Madame en litière, une suite nombreuse, accompagnaient le Roi. L'in- fanterie alourdissant la marche, on arriva assez tard, passé midi. Les illustres visiteurs traversèrent sans s'y arrêter la cour d'honneur et le château, et l'on commença aussitôt la promenade dans les jardins*. Comme à cette époque on ne * Taschëreau, Vie de Molière, p. 36. ^ LonET, La Muze historirjue, t. III, p. 197. La Fontaine, lettre à Maucroixi VISITE DU ROI A VAUX. U7 plantait pas des arbres en pleine croissance, le couvert et les feuillages n'y étaient pas encore abondants. Leur prin- cipale beauté consistait dans les dessins des parterres et surtout dans les jeux multipliés des eaux, au nombre de plus de onze cents. La Gerbe d'eau, les fontaines de la Cou- ronne, celle des Animaux disputèrent avec la Cascade l'ad- miration générale. Puis, le temps devenant un peu noir, on jugea prudent de rentrer pour souper. Ce fut une autre magnificence. On avait réuni le linge nécessaire pour dresser quatre-vingts tables et une trentaine de buffets, cent vingt douzaines de serviettes, depuis les ordinaires jusqu'aux plus fines dites de Venise, cinq cents douzaines d'assiettes d'argent, trente-six douzaines de plats ', un service d'or massif. Comme organisateur, Foucquet avait à son service un homme admirablement doué, Vatel. " La délicatesse et la rareté des mets furent grandes, mais la grâce avec laquelle le surintendant et Mme la surintendante firent les honneurs de leur maison, le fut encore davantage. " Les envieux cependant y trouvèrent à redire. Ils signalèrent un sucrier d'or, luxe inouï, puisque le Roi n'en avait pas"^. « Le souper fini, la comédie eut son tour. On avoit dressé le théâtre au bas de l'allée des sapins, près de la grille d'eau, parmi la fraîcheur agréable des fontaines, des bois, de 1 ombre et des zéphirs. » — « De feuillages touffus la scène était parée, — Et de cent flambeaux éclairée. » Lorsqu'on eut levé les toiles, Tout couiljattit à Vaux pour le plaisir du Roi, La uiusique, les eaux, les lustres, les étoiles. Mais voilà qu'un des acteurs, Molière lui-même^, paraît sur le théâtre, en habit de ville, avec le visage d un homme « On commença par la promenade. » V. Molière, édit. des Grands Ecrivains, OEiivres, t. III, p. 9S, appendice aux Fàclieiix. ' IJibl. nat., ms. fr. 170 VG, portefeuille de Vallant, Bonnaffé, Le surinteri' danl Foucquet, p. 33. 2 Ms. Vallant, t. III, p. 27. ^ «Gomme vous pourriez dire moi.» Avertissement en tête des Fâcheux, loc. cit. 48 INICOLAS FOUCQUET. surpris. Il s'excuse, en désordre, « sur ce qu'il se trouvoit là seul et manquoit de temps et d acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle sembloit attendre » . Alors, à l'admiration universelle, une coquille s'ouvrit, d'où sortit «une agréable naïade " qui, « d'un air héroïque », ré- cita un prologue en vers , compliment délicat au jeune Louis XIV : Jeune, victorieux, sn{;e, vaillant, auguste. Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste. Ré{>,Icr et ses Etats et ses propres désirs, Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs, En ses justes projets jamais ne se méprendre. Agir incessamment, tout voir et tout entendre, Qui peut cela, peut tout; il n'a qu'à tout oser, Et le ciel à ses vœux ne peut rien refuser. Ces termes marcheront, et, ^i Louis l'ordonne. Ces aibres parleront mieux que ceux de Dodone. Et les termes marchèrent, et les arbres parlèrent; mais cela ne suffisait pas à la naïade. Continuant avec le même air héroïque : Vous, soin de ses sujets, sa plus cliarmante étude, Héroïque Souci, royale inquiétude, Laissez-le respirer, et souffrez qu'un moment Son grand cœur s abandonne au divertissement : Vous le verrez demain, d'une force nouvelle. Sous le fardeau pénible oii votre voix l'appelle, Faire obéir les lois, partager les bienfaits, Par ses propres conseils prévenir nos souhaits, ^laintenir l'univers dans une paix profonde, Et s'ùter le repos pour le donner au monde. Qu'aujourd'hui tout lui plaise, et semlile consentir A l'unique dessein de le bien divertir. Fâcheux, retirez-vous, ou s'il faut qu'il vous voie. Que ce soit seulement pour exciter sa joie '. C'était le secrétaire de Foucquet, Pellisson, qui, sans aucun doute, s'inspirant des idées de son patron , avait ' MoLiKRE, OEuvrrs, t. III, p. 32. Il existe à la Bibl. de l'Institut, fonds Godelrcjy, carton 218, f° 34, une cojiie de ce prologue avec la mention : M. Foucquet, (|ui doit être le texte même remis par Pellisson au surinten- dant. V. MoLiKiiE, l)Euvres, t. 111, p. 32, édit. des Grands Écrivains. Il existe aussi une copie manuscrite à l'Arsenal. VISITE A VAUX. 49 composé ce beau prologue, fait pour flatter délicatement Tamour-propre du Roi. Puis, venait une comédie de Molière, les Fâcheux, où, sans affectation, au contraire, avec un admirable à-propos, on faisait ressortir les qualités que Louis avait le plus à cœur de montrer. Refusant de servir de second, Eraste disait : Un duel met les gens en mauvaise posture, Et notre Roi n'est pas un monarque en peinture : Il sait faire obéir les plus jjrands de l'Etat, Et je trouve qu'il fait en digne potentat. Quand il faut le servir, j'ai du cœur pour le faire; Mais je ne m'en sens point quand il faut lui diplaire; Je me fais de son ordre une suprême loi : Pour lui désobéir, cherclie un autre que moi. Ce n'était pas Éraste, mais Foucquet, qui parlait, au len- demain de l'incident Soissons-Maupeou. Ce n'était pas non plus Caritidès, mais Foucquet, qui s'écriait : C'est tout que montier mon placet. Si le Roi le peut voir, je suis sûr de mon fait; Car, comme sa justice en toute cliose est grande, Il ne pourra jamais refuser ma demande. Quelle jolie scène encore que celle du donneur d avis, qui veut « en fameux ports de mer mettre toutes les côtes ; — Ce seroit pour monter à des sommes très liautes. » On y retrouve évidemment l'inspiration du surintendant. Partout dominait lliommage public à l'autorité personnelle du souverain. Une contemporaine a dit de ces splendeurs que « le Roi en fut étonné et que Foucquet le fut de remarquer que le Roi l'était ' » . Si }vicolas fut étonné de Fétonnement du Roi, il reprit vite son sang-froid. Très habilement, il offrit à son hôte son domaine, comme il 1 avait offert à Mazarin.OIlTir ne voulaitpas dire donner, mais simplement * Mme DE Lafayette, Henriette d'Aiii/letene, édit. France, p. 53. II. 4 50 KICOLAS FOUCQUET. s'en remettre pour le prix à la discrétion du prince. Vaux, bien situé entre Paris et Fontainebleau, conviendrait par- faitement à Monsieur '. Gomment faire arrêter, et chez lui, un homme qui témoi- gnait tant de respect et d'admiration, tant d'abandon à la volonté du souverain? La Reine mère eut le sentiment intime de l'inconvenance du procédé. Louis se rendit à ses raisons; mais sa colère comprimée en devint plus intense. A Textrémité du parterre de Vaux, au bas de la balustrade, on voit encore deux grandes figures allégoriques qui mon- trent d'une façon toute particulière les armes de Foucquet. « L'écureuil y paroit entre les pattes des lions, en sorte qu'on voit assez que ces cruels animaux n'ont que de la douceur et de l'amitié pour lui ~. » Le petit « Foucquet » , ce jour-là, tombait aux mains d'un ennemi plus cruel que les lions. La comédie et les figures de ballet qu'on y avait interca- lées une fois finies, on se leva pour aller à un feu d'artifice qui ne le céda pas à celui de Ventrée^ en 1660. Au bruit de ce feu succéda celui des tambours, car le Roi voulant rega- gner Fontainebleau cette même nuit, les mousquetaires étaient commandés. Toutefois, avant de partir, la Cour dut retourner au châ- teau, où une collation était préparée. Pendant le chemin, « lorsqu'on ne s'attendoit plus h rien, on vit en un moment le ciel obscurci d une épouvantalile nuée de fusées et de serpenteaux. Faut-il dire obscurci ou éclairé? Gela partoitde la lanterne du dôme. Ge fut en cet endroit que la nuée creva d'abord. » Le narrateur de la fête, en assimilant ce bouquet d'arti- fice à un orage, ne se trompait guère. Les serpenteaux envi- ronnaient le dôme, et la couleuvre lente allait bientôt s'élancer et saisir l'écureuil ébloui. ' Clément, Lettres et Iit\tructioiis de Colherl, t. II, p. 28. Mémoire de Colbeil. sur les finances. Défenses, t. V, p. 336. ^ délie, t. X, p. 1137. AVERTISSEME^sTS DO^'^"ÉS A FOUCQUET. 51 Pour le vulfjaire, Foucqnet, après le succès d'une si belle réception, touchait au comble de la faveur. De plus habiles n'en croyaient rien. Le lendemain de ce jour, le surinten- dant demandait à Gourville ce qu'on disait à son sujet. « Les uns disent, répliqua ce fin matois, que vous allez être déclaré premier ministre; les autres, qu'il se forme une grande cabale pour vous perdre. Ces derniers sont si assurés de faire réussir leur projet, qu'un de leurs amis m'a proposé d'entrer auprès de votre successeur. J'ai répondu comme je le devois. Un autre, à propos du vova^je de Nantes, vous a comparé à ce favori d'un empereur qui fai- soit voyager son maître afin de pouvoir manger des figues d'un jardin qu'il avoit en ces quartiers-là. Vous emmenez le Roi à Nantes pour avoir occasion d'aller à Belle-Isle. Vous savez bien qu'ignorant comme je suis de toutes sortes d'histoires, je n'ai pas deviné cette comparaison. » Fouc- quet insista pour savoir les noms de ces personnages si éru- dits, mais inutilement. Puis, Gourville avant ajouté que « plusieurs gens se plaignoient de ce que le surintendant n'avoit plus les mêmes égards pour eux ' » , il l'arrêta court, croyant être par delà de tous ces raisonnements. Gourville ne répliqua pas. Trouvant à part lui que cette confiance sentait fort la présomption, il se dit qu'il serait bon de faire un tour à Paris et de mettre ordre à ses affaires. La précau- tion ne pouvait lui nuire en aucun cas, et lui servirait beau- coup si le patron s'abusait. Il partit aussitôt, passa la nuit à trier ses papiers et à faire porter en lieu sur ceux qui étaient de conséquence, ainsi que son argent. Puis, paré à tout événement, il revint à Fontainebleau, prêt à suivre Foucquet en Bretagne'. Foucquet, au contraire, ne prit aucune précaution. Il 1 Cf. Papieis de la cassette. Lettre de Mme d'iliixclles, Baluze, m.s. 150, fos 32 et suiv. * GoL'RViLLE, Mémoues, p. 534. Cette curieuse conversation doit être placée entre le 18 et le 28 août IGGl, « le temps du départ s'approcliaiu «, dit Gourville. 52 PsICOLAS FOUCQUET. faut dire aussi que le Roi continuait à lui prodiguer les mar- ques de confiance. La comédie des T'àcheiix avait si bien plu que, le 25 août, pour la Saint-Louis, on en donna à Fon- tainebleau une seconde représentation, « avec les mêmes beaux apprêts et par commandement exprès ' » . La veille du départ pour Nantes, Louis demanda au surintendant vingt mille pistoles, encore qu'il sût que son ministre venait de faire les derniers efforts pour subvenir à des dépenses pres- sées. Foucquet dut emprunter lui-même cette somme de son ami Girardin ^ . De plus, I^ouis commanda de verser neuf cent soixante mille livres environ au trésorier de l'Extraordinaire des guerres, pour le payement des troupes, afin d'éviter tout désordre dans les lieux de garnison. Le Tellier insista beau- coup auprès de Foucquet, qui eut encore recours au même Girardin, mais avec peu de succès. Evidemment, on voulait éj)uiser toutes les ressources du surintendant^. Colbert, de son côté, envoyait à Lépine, commis de Fouc- quet, un billet où il le priait de prendre bien note de tout ce qui serait exécuté pendaiit son absence, afin de le trans- crire sur le registre, au retour. Cependant, ce même Colbei t avait dressé minutieusement le plan de l'arrestation de sa victime. Le projet avait été communiqué officiellement à Le Tellier, depuis plusieurs jours. Les deux alliés s'étaient rencontrés à trois reprises avec le lîoi et la Reine mère ^ . Un bomme aussi fin que Foucquet, aussi bien entouré, ne surprit-il rien de tous ces préparatifs? L'infortuné se croyait-il sérieusement au-dessus de tous les raisonne- ments? Gourville n'était pas le seul qui lui eût signalé « la cabale » formée contre lui. Il avait les poclies pleines de ' La Miize hUtorique, t. III, p. 396. Lettre du 27 août 1661. - Défenses, t. V, p. 158. 3 Défenses, t. IX, p. 233. * Bibl. liât., ms. Baluze, 149, [<>221. PRÉPARATIFS CONTRE FOUCQUET. '53 rapports, différents dans les détails, identiques au fond. En réalité, il perdait de plus en plus son équilibre. La fièvre, depuis un mois, le saisissait tous les trois jours; quand elle le quittait, c'était, en dehors des affaires d'État et de finance, cent préoccupations personnelles qui l'assail- laient. Son frère, l'évéque d'Aide, le prenait de trop haut avec les clercs de l'Oratoire roval ' : sa belle-sœur, née d'Aumont, ne s'entendait pas avec la surintendante'". C'était La Loy qui, s'il faut l'en croire, s'était laissé voler ses bijoux, ceux que lui avaient confiés Mme Gilles Foucquet et d'autres. A-t-il un instant de repos, c'est Mlle de Men- neville qui dépêche quatre et cinq fois par jour sa femnae de chambre à la Mi-Voie, tant elle est inquiète de la santé de son protecteur. Jusqu'où fut poussé le badina^e entre cette jeune fille romanesque et 1 homme de quarante-cinq ans en quête d'un dernier succès? Autant qu'il est permis de se rendre compte de ces sortes de situations, l'un et l'autre n'avaient pas encore dépassé dans le pays de Tendre les hameaux chers à Mlle de Scudéry, Petits-billets, Rendez- vous, Menus-suffrages. On peut même croire que Mlle de Menneville avait fini par oublier son ambitieux projet de mariage, et par donner de bonne foi son cœur à l'homme, plus séduisant que séducteur, dont la bonté aimable char- mait son cœur sincère. Quand Foucquet, malade, consigné le soir, chez lui, loin des prairies de la Mi-Voie et des brouil- lards du Grand-Canal, dut partir sans la revoir, elle lui écrivit à la hâte : « Rien ne me peut consoler de ne vous avoir point vu, si ce n'est quand je songe que cela vous auroit pu faire mal. Ce seroit la chose du monde qui me seroit le plus seti- ' Bibl. nat., ms. Raluze, 149, f" 56. La femme La Loy avait un fnre prêtre attaclié à l'Oratoire de la Pieine mère. V. État de la Fiance, 1003, t. I, p. 258. C'est sans doute par son entremise qu'elle olitenait certains renseignements. 3 Ibid., 150, f-^ 24. 54 . îvMCOLAS FOUCQUET. sible. Je trouverai le temps fort long de votre absence. Vous me feriez un fort grand plaisir de me faire savoir de vos nouvelles. J'aurai bien de l'inquiétude de votre santé. Pour mes affaires (le projet de mariage avec Damville), elles sont toujours en même état. Il n'a point voulu dire quand à Leurs Majestés, disant toujours qu il le feroit. A moi, il me fait tous les jours les plus grands serments du monde. Je n'ai point pris de résolution de rompre ou d'attendre que je n'aie su votre avis; c'est le seul que je suivrai. Adieu, je suis tout à vous. Je vous prie que l'absence ne diminue point lamitié que vous m avez promise. Pour moi, je vous assure que la mienne durera toute ma vie. Adieu, croyez que je vous aime de tout mon cœur, et que je n'aimerai jamais que vous '. » Certes, ce billet n'est pas d'une coquette; il n'était pas non plus propre à calmer la fièvre d'un homme malade, à lui rendre la liberté de son esprit. En quel état se trouvait celui du pauvre Foucquet, enveloppé par ce tourbillon de pensées les plus diverses, de préoccupations les plus cui- santes! A certaines heures, il songeait à la retraite. Une contemporaine, sa meilleure amie, sa vraie et sa très hon- nête contidente, Mme du Plessis-Bellière, a donné sur cette situation un dernier renseignement bien précieux. Pré- voyant qu'il pourrait arriver mal à son ami : « Je me con- solois, dit-elle, qu'on lostàt de la place où il estoit, voyant qu'il le desiroit luy-méme pour songer à son salut ^. » Nul doute que cette pensée n'ait, comme les autres, successive- ment occupé l'esprit du surintendant, surtout depuis sa dangereuse maladie en décembre IGGO. Sa lettre à la Reine mère en est une preuve certaine. Mais, hélas ! des retraites ' CiiKUUEr,, Mémoires sta- Fourtjuet, t. II, p. 480. Cette lettre a été traves- tie dans les copies du temps, iiotatniiient le passage : cela vous aurait pu faire mal, qui sijjiiirie siiiipleinent que Poucquet ne devait pas sortir le soir. * Lettre dn li) sepicMilirc ICGl. Mémoires de Courait, édit. Petitot, t. XLVIII, p. iôd. V. CiiÉULEL, Mémoires, t. II, p. 549. VOYAGE A ?sA^'TES. 55 aussi décisives ne se font pas volontairement, quand on est ministre, ambitieux, sollicité de tous côtés par des parents, par des amis plus ambitieux encore, cbargé d'enfants à éta- blir, embarrassé dans cent affaires d'argent, ému diverse- ment cent fois par jour, selon le caprice de la fortune et le hasard des événements. Gliaîne des plaisirs, chaîne des affaires, attaches de 1 esprit ou du cœur, il faut, pour qu un homme ne succombe pas sous leur poids, qu'une main plus puissante que la sienne veuille bien les briser. Jour était pris pour la tenue des états de Bretagne, ou le Roi devait se rendre avec ses ministres et sa cour. Les gardes et les mousquetaires faisaient la route par étapes. Le maître des postes avait, par ordre de Foucquet, préparé des relais pour le service royal. Vers le 26 ou le 27 août, Le Tellier et Colbert prirent les devants en même carrosse M'oucquet et Lionne les suivirent. Mme Foucquet les accompagnait. L'état de santé de son mari justifiait sa présence. Peut-être aussi désirait-elle paraître dans ces provinces, toutes acquises à l'influence de sa famille. A Orléans, on trouvait la Loire. La route par terre était si fatigante et celle par eau « si délicieuse » , qu'on se crovait «obligé de prendre des bateliers; à Orléans comme à Char- tres, d'acheter des chapelets ^ » . Les bateliers manœuvraient des « sentines » pour les petites gens, et pour les riches, des galiotes, des cbalands à cabanes, c'est-à-dire couverts d'un habitacle, divisé en plusieurs compartiments, avec cuisine. Quelques jours auparavant, le jeune Brienne, qui avait du temps devant lui, était monté en cabane avec des amis. Colbert et Foucquet, plus pressés, poursuivirent leur route en poste. ' Récit de l'arrestation de M. Foucquet. P)!!)!. nat., ms. fr. V de Colbert. Ce récita été piiLlié par Gliéruei, en appendice au tome VIII des Mémoires de Saint-Simon. - Lettres de Mme de Sévi{;né, citées par MarsoJlier, Histoire de ta corpo- ration (les marchands frcf/iientant la rivière de Loire, p. 31i3. Orléans, 1867. •56 ÎSICOLAS FOUnOUET. Foucquet se trouvait en Anjou et en Bretagne comme dans son domaine. Angers était le berceau de sa famille. Tous les ans, des cadeaux, vins et primeurs, en par- taient à l'adresse du surintendant. Aussi , à son passage, Tévéque Arnauld, avec son clergé, tous les magistrats de la ville furent le saluer. îléception courte, partant un peu froide. Les voyageurs, lassés du cahotement en carrosse, montèrent dans une superbe cabane de Loire, entraînée par l'effort de douze à quinze rameurs. Autant en avaient fait Golbert et Le Tellier. Les deux barques sem- blaient lutter de vitesse. A la hauteur d Ingrande, elles dépassèrent le bateau plus modeste de Brienne et de ses amis. Un de ces derniers, en voyant cette sorte de course, ne put s'empêcher de dire qu'une de ces barques ferait naufrage à Nantes *. En attendant, c'était encore Foucquet qui allait devant, comme un suzerain dans son fief. Ancenis appartenait à son gendre, M. de Charost, et le gouver- nement d'Ancenis confinait à celui de Nantes, ville où Foucquet trouvait la famille de sa première femme. Son oncle, l'archidiacre Fourché, était syndic des états. Les gros banquiers, les armateurs de la ville étaient ses clients. Bien (jue le gouverneur de la province, le maréchal de La Meil- lerave, se fut déclaré son ennemi, les partisans ne lui man- quaient pas parmi la noblesse. Nicolas descendit le 30 août à 1 hôtel de Rougé, qui appartenait à la famille de Mme du Plessis-Bellière ^. Le voyage avait pris trois jours en- viron. Golbert et Le Tellier débarquèrent presque en même ' CnoiSY, Mémoires, p. 587. L'abbé prête ce proposa un commis de M. de Nouveau, {jénéral des postes. Biienne, dans ses Mémoires, l'attribue à son commis Ariste, qui l'aurait tenu devant Paris, commis de M. Jeannin. Or, Gholsy donne Brienne comme son auteur. - BniEXNE, Mémoires inédits, t. II, p, 195. Cf. CnoiSY, Mémoires, p. 186. Archives de la Bastille, t. I, p. 351. Je pense que ce logis était situé sur l'emplacement des Dervallières , à proximité de l'aqueduc de la Cliézine. ART^IVEE DU ROI A NA^'TES. 57 temps. Ni les uns ni les autres n'eurent guère le loisir de se reposer. Dès le lendemain, on annonçait larrivëe du Roi. Le jeune prince, parti à cheval de Fontainebleau le 27 août, « par un soleil ardent et beaucoup de poussière » , avait parcouru à peu près tout d'une traite la distance qui sépare cette ville de Blois ' ; encore avait-il, en passant, lait ses dévotions à Notre-Dame de Cléri. La seconde journée, il gagna Angers à cheval, consentit à prendre le carrosse de Tévéque, versa en chemin, remonta « sur une rosse » de relais et vint coucher à Ancenis, ayant parcouru plus de cinquante lieues. Enfin, le lendemain, par une pluie à verse, il parvenait à JNantes '^. Quatre-vingt-dix lieues franchies en deux jours et demi, c'était marcher grand train. De vieux soldats comme Turenne avaient quitté la troupe royale à Angers, et loué des barques pour finir le voyage. C'est que plus d'une passion aiguillonnait le jeune prince. Tout Nantes, malgré la pluie, l'attendait dans la prairie de Mauves. Après avoir subi impatiemment une autre averse, celle des harangues, le Roi se rendit au vieux châ- teau des ducs de Bretagne, déjà occupé par ses gardes. La Meilleraye fit servir un magnifique repas, mais Louis n'était pas venu pour se divertir. Le soir, à peine débotté, il tra- vaillait avec ses confidents, Colbert et Le Tellier, qui depuis plusieurs jours avaient mis par écrit le plan de l'arrestation de Foucquet, choisi le geôlier, désigné la prison. L'heure même était fixée, — l'après-midi, « pour avoir plus de loisir » . Examen fait, on modifia plusieurs détails, celui de ' Une lacune dans le récit de Saint-Aignan ne permet pas de dire si le {;îte fut à Saint-Dié ou m Blois. 2 J'ai tiré ces détails, non sans peine, d'une jiièce de vers composée au moment même par Saint-Aignan, et qui a été puldiée dans un recueil de Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l'Itistoire, etc., par M. H. Le P., t. IV, p. 9. La route suivie |)ar le Roi est à pi'u |)rès celle qui est iiuli- quée dans le Voyar/e de Fiance, dressé pour la couunodité des étrangers, par du Verdier. Paris, 1657, p. ^59. 58 NICOLAS FOUCQUET. l'heure surtout. On se de'cida pour le matin, « au sortir du contrôle ' » . Louis d'ailleurs avait paru prendre grand intérêt à la santé du surintendant; dès son arrivée, il envoyait prendre de ses nouvelles, pendant que le malheureux, libéré de sa fièvre ce jour-là, mais souffrant encore , se faisait conduire au château^ pour saluer le Roi. Dès le lendemain, 1" septembre, d'Artagnan, sous-lieu- tenant de la compagnie des mousquetaires, fut appelé. C'était un homme de confiance, à qui Golbert avait même prêté de l'argent^. On le trouva au lit, travaillé par une grosse fièvre. Le Roi, très soupçonneux, lui commanda de venir en quelque état qu'il fût; on dut l'apporter dans la chambre du Prince, qui, convaincu par ses yeux, se con- tenta de lui dire qu'il l'avait choisi pour certaine affaire, mais que c'était partie remise à deux ou trois jours; qu'il prît donc bien soin de sa santé ^. Ces trois jours parurent longs à l'impatience de Louis. Le vendredi et le samedi, il fit visiter d'Artagnan, toujours malade. Force était d'attendre. Venu sous prétexte de la tenue des États et du don gratuit à leur demander, le Roi n'assista qu'à une seule séance. Son esprit était ailleurs. La réunion de ce grand corps provincial soulevait comme toujours beaucoup de compétitions. Foucquet avait voulu opposer à La Meil- leraye le prince de Condé et, à défaut du prince, le duc de La Trémouille^. Autant de querelles à cette heure évanouies, comme si chacun eût entendu de sourds grondements, avant- ' Clément, Zc//re5 et Instructions, t. H, p. cxciv. Les deux premiers pro- jets ont été rétli{;('s avant l'arrivée de Colbert à Nantes. On y suppose que Mme du Piessis-Bellière accompagnera Foucquet. Le troisième a été corrigé vers le 3, avant la rédaction des ordres définitifs, qui eut lieu le 4. ^ BniiîNNE, Mémoires, t. H, p. 190. ■* Clk:mhn r, Lettres et Instructions, t. I, p. 213. * Récit de l'arrestation de Foucquet. liiljl. nat., ms. V^ de Colbert. ^ Mémoires de Tarente. PREPARATIFS DE L'ARRESTATION. 59 coureurs d'un orage. La Meilleraye se sentait même inquiet pour son compte. « Toute la province étoit en suspens '. » Quelles charges allait-on lui imposer, quelle dernière liberté lui enlever? Sur quelle tête tomberait la foudre? 11 semblait qu'on fût revenu à ces jours terribles de 162(5, où le cardiucil de Richelieu, amenant la Cour à Nantes, avait fait subitement arrêter, juger, hacher en morceaux Chalais, le favori du Roi. On ne peut oublier qu'un des juges de cet infortuné était le père de Nicolas Foucquet. Le surintendant, fiévreux, inquiété par cent avis, s'appliquait de son mieux à l'objet spécial du vovage. Il obtenait des Etats, grâce à une énorme pression, le don gratuit de trois millions". Mais Louis, d'ordinaire si âpre à la recette, n'y paraissait pas attacher d'importance^. Le dimanche l septembre, tout était prêt. Sur le midi, le Roi emmena d'Artagnan dans son cabinet, sous prétexte d'examiner le rôle de sa compagnie, puis lui donna de vive voix et par écrit l'ordre d'arrêter Foucquet. Cet entre- tien assez long et assez extraordinaire pouvant attirer 1 at- tention, il recommanda à lofficier de payer de quelque défaite ceux qui étaient à la porte. Le mousquetaire sortit, comme s'il venait d'obtenir une faveur dont il allait deman- der les expéditions à Le Tellier, qui comprit à demi-mot, emmena à son tour dans sa chambre d'Artagnan, succom- bant à l'émotion, à ce point qu'il fut obligé de demander du vin pour ne pas défaillir. Un paquet remis par le Roi contenait les ordres nécessaires, mandat d'arrestation, indi- cation de la prison, route à suivre, toutes pièces signées de Le Tellier, qui, depuis vingt-quatre heures, « tenait les copistes sous clefs »''. ' Guy Patin, Lettres. s Mme de Sévigiié, longtemps après, citait ce don comme exceptionnel. Lettres, t. IV. V. sa lettre datée de Nantes, Archives de la Bw^tille, t. I, p. 358. * Le Bécit offtciel dit que ces pièces étaient écrites de sa main; mais il y €n eut aussi de copiées jiar ses employés. 60 NICOLAS FOUCQUET. Pour mieux couvrir son dessein, Louis annonça aux courtisans qu'il chasserait le lendemain. On commande aux mousquetaires d'être à cheval de bonne heure; on prie messieurs du Conseil de prendre séance plus tôt que d'habitude, et Brienne est chargé d'exprimer au surinten- dant le désir du Roi. . Pendant ces apprêts, on se divertissait au logis de Foucquet. Des paysannes, venues de Belle-Isle pour sahier leur seigneur, exécutaient leurs danses nationales et ces sortes de passe-pieds, où excellaient les Bretons et les Bre- tonnes. Ces dernières, avec leurs costumes riches et pitto- resques, surtout avec leur belle prestance, leur teint frais, leurs beaux yeux et leurs belles dents, excitaient l'admira- tion de la surintendante et de ses visiteurs *. Quant au sei- gneur de Belle-Isle, il ne pouvait pas jouir du spectacle; c'était son jour d'accès de fièvre. Dans une pièce voisine, le malheureux tremblait, malade de corps , très sain d'esprit. Certes, il ne pouvait pas être libre d inquiétude; mais il y était comme habitué. Que de motifs aussi de se rassurer! Le Boi, malgré les efforts des Nantais pour l'amuser^, n'avait qu'une idée, retourner à Fontainebleau. Il ne son- geait donc pas à se saisir de Belle-Isle. Le Roi s'informait avec bienveillance de sa santé. Colbert lui-même, et ce même jour, venant de la part du prince, l'avait prié de faire un effort, de trouver quatre-vingt-huit mille livres pour cer- taines dépenses de la marine. Le surintendant les emprun- tait aussitôt à son banquier Gorge, à un commis de Jeannin, et les donnait sans reçu à Colbert. S adresser ainsi à un homme qu on voudrait perdre, c'était par trop invraisemblable; on n'offense pas à ce point la bonne foi et l'humanité ^ ! Le soir, Foucquet, se sentant mieux, soupait avec appé- • Drienrie s'est certainement trompé sur le jour où il fit cette visite; mais en coinl)inaiit son récit avec les souvenirs de Clioisy,on peut en tirer quelque parti. - V . Rerue des provinces de l'Ouest, t. IV, p. 618. 3 Défenses, t. V, p. 159. ARRESTATION DE FOUCQUET. 61 tit et promettait encore à Brienne, envoyé une seconde fois par le Roi, qu'il se rendrait au Conseil le lendemain à la première heure. Rien d'alarmant au château. Là aussi, on soupait gaiement, on jouait gros jeu, on se couchait fort tard, mais pour se lever avant l'aube. Dès quatre heures du matin, dix mousquetaires et un brigadier partaient pour Ancenis, où ils devaient attendre des ordres ^ A six heures, la compagnie des mousquetaires gris à cheval prenait position devant la porte de secours, du côté des champs, comme s'ils attendaient le départ du Roi pour la chasse. De plus, quarante hommes du même corps étaient partagés en deux escouades; les uns se promenaient à pied dans la cour du château, les autresse tenaient hors la seconde porte, du côté de la ville "". Rien d'extraordinaire d'ailleurs; c'était l'équipage accoutumé du Roi quand il allait soit chasser, soit se promener. A l'heure dite, les membres du Conseil arrivent. Foucquet avait même devancé Brienne, envoyé dès cinq heures du matin pour lui rappeler la convocation royale. Séance très courte. Le Tellier, Lionne, Colbert sortent les premiers. Louis, digne filleul de Mazarin, pour permettre à ses agents de prendre chacun leur poste d'action, retient le surintendant, l'amuse sous divers prétextes, affectant de chercher sur une table un papier qu'il ne trouvait pas, en réalité guettant dans la cour si d'Artagnan était prêt '. L'ayant aperçu, il congédie Foucquet, qui descend 1 es- calier, entouré comme toujours par une foule de sollici- teurs. On l'eût cru au comble de la puissance. Pour ménager la susceptibilité du capitaine des gardes, le ' Suivant la Relalioii officielle, il» partirent le 4 au soir; mais les ordres de Le Tellier fixent ce départ au 5, à quatre heures du matin, ce «jui était bien plus prudent. V. Archives de la Bastille, t. I, p.3'*7. * Mémoires pour M. d'Artagnan, Archives de la Bastille, t. I, p. 347. ^ Lettre de Louis XIV, écrite le jour même à la l'eine mère, à la suite des Mémoires de Tarenie. Coislin à 'àc^^mer^ Archives de la Buitille, 1. 1, p. 352. 02 iSICOLAS FOUCQUET. Roi avait ordonné de n'appréhender le ministre disgracié qu'au moment où il aurait dépassé les dernières barrières. Or, soit à cause de la foule qui l'entourait encore, soit à raison de quelque avis du danger qui le menaçait, Nicolas disparut tout à coup. D'Artagnan, déjà désespéré, envoie Maupertuis, un des seconds qu'on lui avait donnés, annoncer sa déconvenue au Roi, qui entra dans une vive colère. INIais déjà, la piste était retrouvée. Foucquet, en chaise à porteurs, montait tranquillement la rue haute du Château. A peine était-il arrivé sur la place de la Cathédrale que d'Artagnan, suivi d'une quinzaine de mousquetaires, le rejoi- gnait', arrêtait sa chaise pour une communication à lui faire. Le surintendant demande d abord si cela est urgent ou peut se remettre jusqu'à sa rentrée en son logis. Point de remise possible. Alors, il met pied à terre, ôlant son cha- peau à demi, et d'Artagnan aussitôt lui déclare qu'il a ordre du Roi de l'arrêter prisonnier. Foucquet se fait montrer l'ordre, le lit sans rien dire, sinon qu'il crovait « être dans l'esprit du Roi mieux que personne du royaume » . En même temps, il achevait de se découvrir, cliangeait plusieurs fois de visage et de couleur, très maître de lui toutefois, priant seulement d'Artagnan u que cela ne fit point d'éclat » . L'éclat n'était guère à redouter, pour ce moment du moins; déjà, courtisans, solliciteurs, amis s'étaient enfuis, abandon- nant l'homme frappé par la foudre royale. L'ordre de Le Tellier portait qu'on ferait entrer le pri- sonnier dans la maison où logeait le chambellan, en face du château, du côté de la ville; mais comme on s'en trou- vait loin, d'Artagnan en choisit une autre qui, par une de ces étonnantes coïncidences dont cette histoire est remplie, se trouva celle de M. Fourché, grand archidiacre du dio- ' Le Récit officiel ne parle pas de cet incident. Le Roi l'indique dans sa lettre, Clioisy épaleincnt. V. les textes cités pins liant. Le Iloi dit encore qu'on soup- çonna une indiscrétion. Madame de Motteville (ilie'moiVes, t. lV,p.28ô) nomme l'indiscret qui auiait été La Feuillade; mais rien ne confirme cette indication. FOUCOUET PRISO>^>'IER. cèse, syndic des états, oncle de Foucquet, qui avait épousé sa nièce en premières noces '. C'est dans cette maison, pleine des souvenirs de sa jeu- nesse, que le malheureux eut à subir une première mesure de police. D'Artagnan le fouilla, saisit tous ses papiers et les envoya immédiatement, par son brigadier Saint-Mars, au Roi, déjà avisé de la capture du surintendant. Après avoir fait prendre au prisonnier un bouillon commandé la veille par Colbert, aussitôt on le fit monter dans un carrosse du Roi, avec quatre officiers de mousquetaires. L'équipage se rendit d'abord à Mauves, où une escorte d'une centaine d'hommes l'attendait '^ ; puis toute la troupe se mit en marche sur Oudon . Pendant le chemin, Foucquet offrit spontanément à d'Artagnan de lui donner un ordre enjoignant au comman- dant de Belle-Isle de livrer la place au Roi. L'officier refusa d'abord, puis, une fois à Oudon, il rappela au prison- nier sa proposition, reçut l'ordre et l'expédia en toute hâte à Le Tellier^. D'Artagnan était un officier ponctuel. Son instruction portait de demander cette déclaration quand il serait à l'étape, et non en route. Le lendemain, l'escorte gagna Ingrande, et le surlende- main, 7 septembre, Angers. Les premiers plans d'arres- tation désignaient comme prison le château de ]Xiort; on le remplaçait pp»' celui d'Angers, soit pour éviter la longueur de route et le péril bien chimérique d'un enlève- ment, soit pour frapper une fois de plus Foucquet sur un des anciens théâtres de sa gloire. Gomme par une dernière ironie du destin, quand on arrêta le surintendant, le 5 septembre, il y avait juste trois ans, jour pour jour, qu'il avait acheté le domaine de Belle-Isle, prétexte à tant d'attaques contre lui, domaine qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne devait jamais voir. ' Relation officielle et lettre de Coislin à Séjjnier. Archive'! de la Bastille, t. I, p. 352. * Relation officielle, Mémoire pour d'Artagnan, Cuoisy, Mémoires. 3 Défenses, t. IX, p. 9. CHAPITRE III SUITES DE l'arrestation. niSCOURS DU ROI. SAISIES A NANTES. REMISE VOLONTAIRE DE RELLE-ISLE. SCELLÉS A FONTAINE- BLEAU, A PARIS, A SAIXT-MANDÉ. DISPERSION DE LA FAMILLE FOUCQUET. NOBLE CONDUITE DE M™" FOUCQUET MÈRE. VICES DE FORME DANS LES SAISIES ET DANS LES INVENTAIRES DES PAPIERS. DISCUSSION AU SUJET DE LA CRÉATION d'uNE CHAMBRE DE JUSTICE. CHOIX ARBITRAIRE DES MAGISTRATS. PROCÉ- DURES OCCULTES. (5 septembre 166i-inars lfi62.) Le 5 septembre, après avoir donne congé à Foucquet, Louis était rentré dans sa chambre, attendant Tévénement. Quand on lui annonça que Nicolas s'était peut-être éclia|)pé : « Il faut qu'il se trouve, s'écria-t-il, et je le trouverai bien '. » Quelques minutes après, la béte était dans les toiles et la chasse terminée. Alors, s'avançant dans la salle des gardes, OÙ se tenaient silencieux Condé, Turenne, Yilleroi, toute la Cour, le Roi leur déclara que, mécontent de son surinten- dant, il avait résolu depuis quatre mois de le faire arrêter. S'il avait différé l'arrestation, c'était pour frapper Fouc- quet au moment où il « se croiroit au plus haut point de sa fortune, et dans le pays où il se flattoit d'être le plus con- ' Les Portraits de la Cour, pièce (rès curieuse datant de 1663 environ. Archives curieuses de l'histoire de France, t. VIII, p. 372. Ce document, comme tous ceux de ce temps, contient des parcelles de vérité mêlées à de nombreuses erreurs. Ainsi, ce n'est pas à ce moment que le Roi annonça la décision qu'il avait prise, mais un peu plus tard, quand il fut sûr de l'arresta- tion. SAISIES CHEZ FOUCQUET. 65 sidéré par ses établissements et par ses amis » . Cette exé- cution était l'unique objet de son voyage. Un silence glacial accueillit ces paroles enflammées de colère. Seul, Lionne, sesouvenantqu'il était Tami du ministre disgracié, supplia le Roi d'autoriser Mme Foucquet à par- tager le sort de son mari. Refus formel du jeune prince, qui reprit son discours. Il ne veut plus de surintendant. Désormais, il administrera ses finances, aidé de quelques personnes sans doute. Mais qu'on y prenne garde. Quiconque aspirerait à la place de Foucquet subirait le même sort '. Immédiatement, un courrier, le sieur Saint-Maury, partit pour Fontainebleau, emportant l'ordre de poser les scellés dans toutes les demeures du prisonnier, à Paris, à Vaux, à Saint-Mandé, chez Pellisson, chez Bruant, partout". A Nantes, on était déjà en plein travail de saisie; depuis le matin, Thôtel de Rougé était investi par six mousque- taires. Défense d'entrer jusqu'à l'arrivée du commissaire désigné par Le Tellier. Ce commissaire se présente. C'est Boucherat, parent du prisonnier et son ennemi depuis longtemps. Froid, mais poli, il annonce à Mme Foucquet qu'il va saisir les papiers du surintendant. La pauvre femme ne songeait qu'à son mari. Où était-il? ne lui serait-il pas permis de l'accompagner? Boucherat, sans répondre, lui hut ouvrir ses cassettes, n'y trouve rien, et passe dans la chambre de Foucquet^. Il y saisit et emporte quelques papiers, sans description, sans inventaire, sans appel de témoins. Détail significatif, pas un sou vail- lant chez le surintendant des finances. jNIme Foucquet n'en recevait pas moins l'ordre de partir immédiatement pour Limoges'*, loin de son mari malade, loin de ses jeunes enfants. » Coislin à Séfiiner, 5 septembre 1661. Archives de la Bastille, t. I, p. 351; LATnÉMOiM,E, Mémoires, p. 366. 2 Lettre du Roi à la Reine mère. OEuvrcs de Louis XIV, t. V, p. 50. ' Relation officielle, 4 Défenses, t. XVI, p. 261. II. s 66 NICOLAS FOUCQUET. Se redressant sous le coup qui la frappait, cette femme, jusqu'alors vaine et légère, ne laissa voir à son ennemi triomphant ^ ni abattement ni faiblesse, pas même une larme. En une heure, elle fut transformée, transfigurée. Au même moment, un officier de mousquetaires arrêtait Pellisson et le conduisait prisonnier dans une des tours du château de Nantes, pendant qu'un intendant, appelé Pellot, saisissait tous ses papiers^. Ce Pellot, arrivé à Nantes le matin même ou la veille au soir, était l'intime ami et le parent de Colbert, qui l'avait recommandé à Foucquet; c'est de ce dernier qu'il tenait ses emplois en Dauphiné et en Poitou. Les saisies faites en bloc, Boucherat, Pellot, Colbert visi- tèrent les papiers, qui furent remis, ceux qui regardaient les affaires d'État, à Le Tellier, « ceux qui estoient de finance » , à Colbert^. Ensuite, on entassa confusément sept cent cinquante pièces environ dans une malle ^ qu'on confia également à Le Tellier^, et qu'on scella seulement le len- demain, au moment du départ pour Fontainebleau. On avait dit au Roi qu'il trouverait dans les poches ou dans les papiers de Foucquet « tout le détail de Belle-Isle » . Il n'y était pas même fait mention de cette « forteresse » soi-disant imprenable. Dès le soir du 5, un exprès porta à M. de Fourille, com- mandant les mousquetaires, l'ordre remis spontanément par Foucquet à l'adresse du gouverneur. Aussitôt, un lieu- tenant des gardes, nommé Sézan, s'embarque pour Belle- Isle, seul, arrive à Palais, appelle à la poterne le major Jarny, et lui intime l'ordre du Roi de remettre la place au 1 Relation officielle. ^Défenses, t. XVI, p. 2C2. La relation officielle dit à tort que la saisie fut opérée par Bouclierat. ' Boucherat à Séguier, 9 septembre 1661. British Muséum, Harleian, rns. 4442, f° 227. Cabinet historique, 1865, p. 14. 4 Défenses, t. XV, p. 17. ^ Relation officielle. BELLE-ISLE REMIS AU ROI. 6T lieutenant-colonel des gardes. Jarny répond qu'il sert le Roi depuis vingt-cinq ans, et conduit le parlementaire au commandant La Haye des Noyers. Ce commandant déclare sans hésiter qu'il obéira à l'ordre royal, conformément d'ailleurs aux instructions de son seigneur, Foucquet. Sézan dîne alors avec les officiers, aussi tranquillement que s'il eût été parmi des camarades. Au dessert, tirant un papier de sa poche : « Monsieur, dit-il au commandant, vous en avez trop bien usé, je suis obligé d'en rendre témoignage au Roi. Ce papier sera inutile. » C'était l'ordre que le surin- tendant aA'ait mis entre les mains de d'Artagnan. La Haye des Noyers renouvela ses protestations d'obéissance, et Sézan, de plus en plus rassuré, resta et coucha dans le fort. Le 9 septembre, Fourille arriva avec quelques officiers et seulement cent cinquante soldats. L'ancienne garnison prit les armes, comme pour une parade h la garde montante. Jarnv enseigna les divers postes, et quand les sentinelles furent relevées, le colonel dîna à son tour chez l'ancien commandant, qui, deux jours après, s'embarquait pour Nantes. Si l'on n'avait pas su que le propriétaire de Belle- Isle était à cette heure prisonnier d État, on eût pu croire à un simple changement de garnison, tant cette occupation redoutée s'opérait pacifiquement et courtoisement \ Pendant qu'à Nantes les jours passaient comme des heures, tant les événements se pressaient, à Fontainebleau, les jours coulaient plus lentement que des mois. Pendant la longue attente de ces onze journées, la Reine mère inquiète, nerveuse, chassait ignominieusement une de ses filles d hon- neur, Mlle de La Motte-Argencourt; messieurs du Conseil glissaient comme des ombres dans les cours naguère si joyeuses, alors tristes et désertes. On ne savait rien, on craignait tout. ' Défenses, t. IX, p. 6. Ce récit n'a jamais été contesté. 68 NICOLAS FOUCQUET. Même diversité de propos et d'impressions que pendant le mois d'août. L'ami d'un des domestiques d'Anne d'Autriche avait entendu dire que les Foucquet n'étaient plus en faveur; des soldats avaient impunément rossé quelqu'un leur apparte- nant. Un homme, tenant à M. Colbert, affirmait encore que son patron serait surintendant avant peu. Un officieux en pré- venait Foucquet'. Par contre, Mlle de Scudéry, très intelli- gente, très bonne, mais un peu dans les nuages, écrivait à son cher Pellisson une série de récits contradictoires. « Le surintendant a fait des vers charmants; on le dit mieux en cour que jamais. Ses ennemis font courir force méchants bruits sur les fortifications de Belie-lsle. Mme du Plessis- Bellière sera gouvernante du Dauphin^. » Autant de propos perdus. Le courrier de la poste, qui remit fidèlement ces lettres aux policiers de Louis XIV, croisa sur la route l'es- corte emmenant Foucquet au château d'Angers. Le 5 septembre, petite fête donnée à la reine d'Angle- terre. On remarqua l'absence de La Vallière, indisposée^. Enfin, le 7 septembre, sur les trois heures de relevée, conformément aux instructions de Le Tellier, le courrier, Saint-Maury, arriva, annonçant l'arrestation de Foucquet, et portant l'ordre d'exécuter toutes les mesures concertées précédemment. Comme agent d'exécution restait le seul Séguier, vieux et malade, mais trouvant un regain d'activité dans sa haine contre le surintendant, qui lui contestait ses droits de péage, qui aspirait à la possession des sceaux''*. La besogne n'était • Rihl. nat., ms. Baln/.e, 149, f° 220. s Ibid., ms. 150, 1" 101. ^ La JMuze liislori(jue, t. III, p. liOl. * Les Portraits de la Cour, Archives curieuses de Vhistoire de France, t VIII, p. 409. Il « se moiitroit aussi agissant qu'un jeune homme, même dans le voyage de l'r<'tn;;ne ». Ou l'auteur, d'ailleurs très intelligent, s'est trompé, ou il a voulu dire pendant le voyage^ car Séguier était reàté à Fon- tainebleau. APPOSITION DES SCELLES. C9 pas petite. Il s'agissait d'apposer les scellés à l'hôtel de la surintendance, à Fontainebleau, à Vaux, à Saint-Mandé, à 1 hôtel de Foucquet à Paris, en son logis au Louvre, chez Pellisson, chez Bruant, chez Gourville, chez Mme du Plessis- Bellière; sans compter les oppositions chez les trésoriers généraux, etc., etc. Tout était prévu. Encore fallait-il réunir les hommes de justice désignés et les agents néces- saires pour leur prêter main-forte. Dès quatre heures de relevée, MM. Paget et d'Albertas, maîtres des requêtes, escortés par huit gardes, partent pour Vaux, avec ordre de poser les scellés et de « mettre dehors tous les domestiques » . D'autres mousquetaires sont dirigés sur Saint-Mandé, « pour s'asseurer de la maison » . — En même temps, Séguier en personne se rend à la surintendance, scelle toutes les chambres, tous les cabi- nets. Pour plus de sécurité, on mura les fenêtres et les portes, un garde fut préposé à la surveillance du logis '. « Foucquet vouloit les sceaux, il les a » , dit Séguier en se retirant. Ce cri de rancune satisfaite fut accueilli comme une parole de génie. L'Académie proclama, tout d'une voix, qu' « on ne pouvoit pas mieux parler ni plus ingénieuse- ment '^ » . Épisode plus particulièrement odieux. Les enfants de Nicolas, le dernier âgé de deux mois à peine, furent quasi jetés sur le pavé. Eux, dont le père possé- dait hier encore tant et de si belles demeures et deux appar- tements chez le Roi, ils eussent couché dans la rue sans la pitié de M. de Brancas, qui n'oublia ])as que Foucquet était son ami. Anne d'Autriche permit de les conduire à Paris pour les remettre à leur grand'mère, qui, de l'aveu de tous, « étoit une sainte ' » . 1 Bibl. nat., f. fr. 7620, f" 158. Lettres autographes de Sé{;nier au Roi Affaires éunn(;ères, France, 911, f" 171. Défenses, t. IV, p. 154. * Lettres de Ballesdens. Bulletin du Comité historique, 18W, p. 105. * Bibl. nat., ms. fr. 7620, £^ 158. Lettres autographes de Séguier au 70 NICOLAS FOUCQUET. Un peu plus tard, un courrier chargé des ordres de Séguier partait et parvenait à Paris le lendemain, sur les six heures et demie du matin, chez le lieutenant civil, Dreux d'Aubray '. Dreux d'Aubray, sans perdre un instant, envoya le che- valier du guet et le commissaire Le Laboureur^ chez Bruant, le commissaire d'Espinai^ chez Pellisson. Lui, enfin, lieutenant civil, et le commissaire Gagny, escortés de Saint- Maurv et de ses gardes du corps, se rendirent à la maison du surintendant, rue Croix-des-Petits-Gbamps. Ils y arrivèrent sur les huit heures du matin, pénétrèrent dans une salle du rez-de-chaussée, entre cour et jardin. Rien à sceller, xi gauche, deux chambres. Dans la seconde, François Foucquet, archevêque de Narbonne, président de rassemblée du clergé, qui, quinze jours à peine passés, avait harangué le Roi, aux applaudissements de toute la Cour'*. Là, ni coffre ni cabinet, rien encore à sceller. L'archevêque, d'ailleurs, annonce qu'il va se retirer, et, en effet, il cède la place. Dans l'appartement de Foucquei:, point de meubles : dans la chambre de sa fille, Mme de Gharrost, quelques vieux papiers de M. de Castille-Villemareuil. La maison était abandonnée à toutes sortes d'ouvriers^. Bruant était parti depuis deux jours pour sa maison des champs**. Chez lui, du moins, il y eut ample matière à sceller, une centaine de liasses de papiers de finances furent saisies. Chez Pellisson, incident curieux. Cette maison, située rue des Fossés-Montmartre, avait une sortie sur la rue des Vieux-Augustins et une porte de communication avec l'hôtel lioi. Ministère des affaires étrangères, France, 911, ancien 171. Défenses, t. IV, p. 154. ' Séjjuier au Roi, 7 septembre 16G1. * Il est nommé Lespine clans une lettre de Vilieray à Séguier, 9 septembre 1661. Erit. Mus. Marl.ian ms. 4-V42, f» 223. Cabinet historique, 1865, p. 13. ^ Saulgcr à Séguier, 16 septembre 1661. ]?ibl. nat., ms. fr. 17388, f" 75. * LonET, La Muze historique, t. III, p. 384. 5 Bibl. nat., ms. fr. 7620, f' 477. Lettre de d'Aubray à Séguier. ^ Jbid., f° 477. V. aussi Extrait du procès-verbal, même ms., f° 249. SCELLE CHEZ PELLISSON. 71 Foucquet. Le commissaire Gagny heurte d'un premier coup, puis d'un second. Une clef tourne dans la serrure. Un quidatti vêtu de gris, suivi d'une servante, entrouvre la porte, parlemente, finalement refuse d'ouvrir. Gagnv veut entrer de force; mais la barre ou la chaîne résiste. Alors, il hasarde un pied dans l'entre-bâillement de la porte et l'y maintient, malgré les efforts du quidam. «Nous souffririons plutôt casser notre jambe! » C'est qu'en effet le commissaire entendait un cheval piaffer dans la cour ; mais quoi qu'il fît, impossible de voir le cavalier. Enfin, un bourgeois s'in- terpose. La porte est ouverte. Gagny trouve le cheval bridé, sellé, crotté, à demi fourbu ; de l'homme qui le montait, pas de traces. Personne ne Fa vu. Comment ce cheval est-il venu dans cette cour? Personne ne le sait. Gagny se dit qu'il pourrait bien appartenir à quelque messager porteur de la nouvelle de l'arrestation'. Le domestique vêtu de gris est jeté en prison, sans qu'on puisse rien en tirer. Dreux d'Aubray, rendant compte de ses opérations à Séguier, lui disait : « Quelque diligence que le sieur Saint- Maury ait faite, l'advis de ce qui s'est passé à Nantes est venu à Paris aussitôt que luy : un courrier avoit traversé Fontainebleau et, grâce à de meilleurs chevaux, avoit apporté le premier les nouvelles. Les proches de M. le surintendant étoient avertis'^... » On sut plus tard qu'un domestique de Foucquet, Laforêt, Ihomme de confiance, voyant son maître arrêté, avait pris sur lui, sans ordre aucun, de sortir à pied de Nantes, de gagner, à deux lieues de là, un premier relais. Il avait ainsi ' BibL nat., ms. fr. 7620, f° 303 et suiv. « Expédié suivant l'ordre verbal de ^L le lieutenant civil et à liiv mis en main, n Dcspinay, f" 373. ^L^RCor, Etude sur Pellisson, p. 202. Lettre de llyatUz-Viileray à Séguier, 9 septembre 1661. Notez que ce correspondant, procureur du Roi, dit que le commissaire s'appelait Gajjny. L'erreur est sans importance, mais montre avec quelle cir- conspection il laut user des documents, même contemporains. * Ms. fr. 7620, i° 477. Dans une lettre du 11 septembre, d'Aubrav aecuse Saint-Maury « de peu de diligence ». Cabinet historique, 1865, p. 17. 72 NICOLAS FOUCQUET. échappé aux mousquetaires qui battaient l'estrade pour intercepter les courriers. C'est sans doute lui qu'on avait vu traversant Fontainebleau. C'est peut-être lui qui était entré dans la maison de Pellisson. Certainement, le 7 sep- tembre au matin, sur les dix heures, Taffu, commis de Bruant, enlevait du logis de son patron un sac rouge et un sac de velours qu'on rattrapa peu après ^. Mais à ce moment, Taffu pouvait être averti par plusieurs côtés, de Vaux, de Saint-Mandé, de Paris même. Si les proches de Foucquet, si ses amis connurent son malheur, ce fut tout. Nulle trace de résistance ni de conciliabule. Eussent-ils voulu prendre une mesure quelconque, le temps leur eût manqué. En réalité, tous les papiers importants étaient à Saint- Mandé, et dès quatre heures du matin, les gardes du corps avaient occupé cette résidence. Deux heures après, deux maîtres des requêtes, Besnard et Lallemant, trouvaient ces gardes maîtres du logis. Les domestiques, en petit nombre, offrirent toutes les clefs, notamment celles du cabinet de Foucquet. Dans ce cabinet, un bureau, «sur lequel sont quelques papiers de nulle consé- quence " , au dire des agents de justice. Dans une autre pièce, deux bahuts qu'on ne peut ouvrir. On les scelle. On scelle aussi toutes les portes, et l'opération se termine sans difficulté ^. Il en fut de même partout, chez Bruant, chez Gourville ^ ; ' CiioiSY, Mémoires, p. 590. A son habitude, Clioisy est inexact. Il parle d'une conférence entre Mme du Plessis-Bellière et Bruant. Bruant n'était pas à Paris. II dit que Dreux d'Aubray scella à Saint-Mandé. Les scellés furent posés par Bénard et Lallemant. Salnt-Maury arriva le 7, à deux heures du soir, à Fontainebleau, et y resta jusqu'à ce que Séguier le réexjiédiàt sur Paris. Laforèt courait toujours et, pendant ce temps, dépassait Saint-Maury. Il arriva dans la nuit. C'est ainsi que le 8 septembre, dès dis heures, on pouvait être ])révenu chez Bruant. "^ Défenses, U IV, p. 159. 3 Scellés chez Bruant. V. Bibl. nat., ms. fr. 7620, f» 249; chez Gourville, rue Guéné(;aud, au bout du pont Neuf, ibicL, f" 425; chez Boilève, rue Cul- ture-Sainte-Catherine, ibid., f° 423; chez Mme du Plessis-Bellière, rue Mati- gnon, ibid., fo 191. DISGRACE DE LA FAMILLE FOUCQUET. 73 chez Mme du Plessls-Bellière qu'on crovait à Saint-Mandé et qui n'y était pas. Les trésoriers, prévenus de n'avoir ])lus rien à payer sans ordre spécial , répondirent qu'ils obéiraient. Ils n'avaient pas certainement envie de débourser leurs écus. A Vaux, à Fontainebleau, nulle résistance. Malgré ce calme et cette obéissance, la colère royale frappait toute la famille du disgracié. L'évéque d'Agde reçut l'ordre de regagner son diocèse, l'archevêque de Nar- bonne, plus durement traité, fut exilé à Alençon. L'abbé, dénonciateur de son frère, malgré les plus lâches protes- tations, subit un sort semblable'. Le nom et la fidélité de M. d'Aumont ne purent sauver Gilles Foucquet, relégué à Ancenis. Mme du Plessis-Bellière dut partir pour Montbrison. Seule, Mme Foucquet la mère obtint quelque répit. La grande fortune de son fils ne l'avait jamais éblouie. Elle l'inquiétait plutôt, comme en témoignent |ses confidences au Père Vincent de Paul : « Donnez la mère et l'enfant à Dieu» , luiavait répondu le saint". Quand Laforét, arrivant au galop de Nantes, annonça brusquement l'arrestation de son fils, elle se mit à genoux, dit simplement : « Je vous remercie, mon Dieu. Je vous ai toujours demandé son salut. En voici le chemin ^ ! » Quelques heures après, cette pauvre grand'- mère était chargée du lourd fardeau de ses petits-enfants à peu près jetés dans la rue par Séguier '. L'opinion publique accueillit diversement la nouvelle de ce coup d'autorité. Les flatteurs du chancelier, ceux de Colbert affirmèrent à leurs patrons que la grande majorité applaudissait à cet acte de justice'', « au succès de Nantes » . 1 Archives delà Bastille, t. I, p. 387. Lettre du 8 septemhre 1661. * Collet, Vie de saint Vincent de Paul, t. II, p. 67; Abrégé de la vie, toc. cit. * Choisy, Mémoires, p. 590; Mme de Mottevillk, Mémoires, t. IV, p. 289. * Motteville, Mémoires, t. IV, loc. cit. 5 Saulger à Soguier. Paris, 8 et 10 septembre 1661. Bibl. nnl., iii.^. fr. 17398, f" 50. Berryer à Colbert, Archives de la Bastille, t. I, p. 359. Balles- dens à Séguier, Bulletin du Comité historique, 18V9, p. 105. 74 NICOLAS FOUCQUET. « Le Roy a faict un coup de maistre qui luy attirera beau- coup de bénédictions de ses peuples. » Les financiers étaient consternés \ Les amis du surintendant se taisaient. Un brave homme pourtant, Pierre Chanut, ancien trésorier de France àRiom, ancien ambassadeur en Suède et en Hol- lande, alors malade à ce point qu'on avait jugé dangereux de lui remettre une lettre de Golbert, apprit à la fois et la mort de sa sœur et l'arrestation de son ami. Encore inca- pable d'écrire, se servant de la main d'un de ses fils, il adressa à ce même Golbert une supplique touchante. « Il ne vouloit pas juger sitôt de cet accident. » La Reine sait avec quelle profusion de toutes choses Foucquet s'est abandonné au service du public. Nul homme vivant ne le peut assister; il est tout entier dans la bonté du Roi; « mais si j'étois en état de le servir pour le démêler de son domestique, lequel j'estime être dans un abîme effroyable, j'aurois bien la har- diesse d'en demander la permission et de continuer avec lui une amitié innocente ^ » . Nul n'osait élever la voix en faveur du prisonnier. Seul, le journaliste Loret eut, dès le 10 septembre, le cou- rage d'exprimer publiquement sa sympathie pour Foucquet qui lui « a toujours paru bon et sage » ; s'il pouvait lui rendre service, s'il pouvait « de son sort adoucir la rigueur, — il le feroit de tout son cœur ^ » . La médio- crité du style disparaît sous la noblesse des sentiments. De la véritable cause de l'animosité du Roi, pas un mot. Dans ce même numéro du 10 septembre, Loret cite assez maladroitement La Vallière. Le mystérieux motif de la colère du Roi ne se trouve guère que dans une pièce inti- tulée le Favori, jouée, imprimée plus tard sous le nom d'une femme, Mme de Villedieu. Les vers sont delà compo- • Sauljjer a vu Moiinerot jeune fort abattu. C'était un financier qui avait avancé un million pour la dot de la princesse de Toscane (Marguerite d'Or- léans). Lettre du 8 septembre 1661. - Archives de la BusliUe, t. I, p. 361. ^ La Muze historique, t. III, p. 401. RETOUR DU ROI. 75 sition de la dame, mais pourraient bien avoir été retouchés par une main plus habile '. Le Roi, cependant, était revenu à Fontainebleau, semant sa suite sur les chemins"^. Le 10, Le Tellier n'avait pas encore dépassé Orléans^. Vers le 11 ou le 12 seule- ment, le conseil royal fut en quelque sorte rattroupé. Aussitôt Colbert sortit ses projets longuement médités. « L'action que le Roi vient de faire est de si grande impor- tance, et il en doit revenir de si notables avantages à son État, que, sans violer le respect qui est deub à Sa Majesté, ' ViLLEDiEU, Œuvres, t. VI, p. 260. Le Favori, de Mme de Villedieu, fut joué par la troupe de Molière en 1663, mais ne tint pas l'afliche longtemps. V. TALLEMA3T DES RÉatjx, Historiettes, t. X, p. 237, édit. 1840. Cf. L. Ménard, Les Fables galantes, préface, p. xvi, Paris, 1882, et MÉsard, Le Livre abomi- nable, introduction. Paris, 1883. Des fragments du Favori ont été réimprimés dans les OEuvres diverses de Mme de Villedieu, avec quelques légers chan- gements. Un homme qui parvient à ce degré suprême. Doit se garder de tous et surtout de lui-même- Par un calme apparent charmé comme séduit, Il s'endort sur la fui d'un vent qui le détruit. Pour goûter tous les fruits d'une pleine allégresse. Il s'abandonne entier à sa délicatesse. Et croit dessus son Roi n'avoir rien attenté Quand il se fait chez lui Roi de la volupté. Ah! qu'il faut à la Cour suivre d'auties maximes! Envers les souverains il est de certains crimes Qui, bien qu'ils ne soient point défendus par les lois, Blessent jusques au cœur la personne des Rois. Un prince tient du Ciel la suprême puissance. Le droit de commander est un bien de naissance; Mais le goût du plaisir et le tendre talent. Qui tiennent moins du Hoi (pie de l'Iiomme galant, Comme il ne peut jamais les devoir qu'à lui-même. Il en est plus jaloux que du pouvoir suprême; Et c'est sur ce sujet qu'un Favori prudent Doit surtout éviter d'être son concurrent; Qu'il doit incessamment veiller sur sa personne; Car, de f|uelqoes [irojets qu'un Monarfjue soupçonne, Tout peut également allumer son courroux. Et ses moindres désirs sont des désirs jaloux. - LoRET, Muze historique , t. III, p. 403. ^ GouRviLLE, Mémoires, p. 535. 76 NICOLAS FOUCQDET. on peut dire que, si elle en demeuroit là, elle ne perdroit pas moins qu'un général d'armée lequel, après le gain d'une grande i3ataille,demeureroit les bras croisés, lorsqu'il pouroit, en poursuivant sa victoire, conquérir des Royaumes entiers ' . » Suit, en sept articles, tout le plan de Colbert. Il faut que le Roi rentre dans la jouissance de son revenu. Chacun s'y attend, c'est le vœu de tous les gens de bien; Il faut republier les fermes, ou les mettre en régie ; Payer les dettes non en argent, mais en rentes, au taux de l'ordonnance, etc. ; En termes clairs, annuler les contrats en cours et faire une banqueroute partielle. Ces idées, de provenance Mazarine, n'étaient pas de nature à déplaire au jeune prince, qui se considérait volon- tiers comme le maître absolu de tous les biens de ses sujets. Dès le 15 septembre, on se mit à l'œuvre. La surinten- dance fut supprimée. Conformément à la déclaration de Nantes, un conseil des finances composé de cinq personnes la remplaça. Trois décisions furent prises : 1" de parafer les registres de l'Épargne; 2" d'examiner l'état des finances; 3° d'établir une Chambre de justice. Cette dernière réso- lution toutefois ne fut admise qu'en principe et gardée secrète. Le Roi l'approuvait, mais le Conseil résistait. Colbert dut se résigner à attendre'^ et s'occuper des inventaires. Comme on avait scellé partout, les magistrats deman- daient des instructions^. Il fallait prendre un parti. C'est alors que commencèrent des procédures louches, inspirées par la haine, conduites par la passion, sans souci des for- malités. A Fontainebleau, les scellés avaient été apposés par un commis de Rrienne,en présence de ce dernier et de Séguier, ' l'.ibl. nat., ms. fr. 7620, f» 463 V. - Ci-ÉMKNT, Lettres et Instructions, t. II, p. 40, 41, 47. * Saulger à Séguier, 12 septembre 1661. ^rt7tiye5 de la Bastille, t. I,p.340. INVENTAIRE A SAINT-MANDE. 77 sans qu'on en eût même dressé procès-verbal '. Pour les lever et inventorier ce qui se trouvait dans le logis de Foucquet, trois hommes, Etienne d'Aligre , Pierre Poncet, Golhert, reçurent un ordre du Roi, ordre verbal sans termes précis. Le seul Poncet était magistrat. Colbert n'était même pas gradué. Ouvert pour la forme, le 14 sep- tembre, l'inventaire ne prit un caractère sérieux que le 15 au soir. Dans cet amas de papiers préparés par Foucquet en vue de travaux d'ensemble et de plans d'avenir, rêve de tous les ministres au pouvoir, rien d important. La des- cription est des plus sommaires. Aussi, deux jours plus tard, nouvel ordre, toujours verlial, d'ajourner cet inven- taire^. Toute l'attention de Colbert s'était subitement tour- née vers Saint-Mandé. Le 19 septembre, à six heures du matin, MM. Lalle- mant et Besnard de Rezé, membres du Parlement, chargés des scellés, trouvèrent dans cette demeure MM. de Lauzon, de La Fosse, conseillers d'État, et Poncet, accompagnés d'un sieur Foucault, conseiller secrétaire du Roi, « choisi par Sa Majesté pour faire fonction de greffier ^ » . Ces nou- veaux venus avalent mission de procéder à l'inventaire. Poncet était même détaché du travail de Fontainebleau. Ainsi devancés, Lallemant et Resnard n'avaient qu'à s'in- cliner et à livrer la place aux hommes investis de la con- fiance du Roi. Tout le monde était réuni, et cependant, on restait quasi à rien faire. On enlève les premiers scellés; on en appose de nouveaux. Lallemant et Rezé remettent les clefs aux mains des nouveaux commissaires, qui rédigent un long procès-verbal de cette opération assez insolite, font com- paraître les domestiques. On en compte six en tout, Jacques * Défenses, t. IV, p. 61. J'ai vérifié le texte sur le ms. de la Diljl. nat., fr. 7620. 2 Défenses, t. IV, p. 63, 74. » La Fosse à Séguier, 18 septembre 1661. Bibl. nat., ms. fr. 17398, f» 124. 78 NICOLAS FOUCQUET. Besseman, Harabourgeois de nation, jardinier fleuriste, ayant soin des fontaines; Charles de la Noue, jardinier pota^jer, et Perrine Tarton, sa femme, concierge; La Garde et sa femme, charge's de la ménagerie; Jeanne, vieille femme de cuisine; on leur fait jurer qu'ils n'ont rien diverti'. Évidemment, on passait le temps en attendant quelqu'un. Tout à coup, sur les neuf heures, comme on ache- vait de signer le procès-verbal de reconnaissance des scellés, arrive Colbert. Il vient de recevoir à Vincennes un ordre du Roi, ordre verbal, de se rendre à Saint-Mandé pour visiter la maison « et faire rapport à Sa Majesté de ce qui se seroit trouvé en scellé » . Colbert n'est pas plus gradué à Saint-Mandé qu'à Fon- tainebleau. Il n'est ni commissaire, ni procureur du Roi, ni partie intéressée. Toutefois, on ne discute pas sa pré- sence, en apparence inopinée, en réalité prévue et annoncée. Le procès-verbal porte qu'il survint, mais on l'attendait, comme Poucet, n'ayant plus à veiller sur ses expressions, l'écrivit à Séguier, le soir du même jour^. Aussitôt arrivé : « Allons, messieurs, travaillez ! » dit Colbert, et « on fait une nouvelle revue de tous les lieux » . Pendant neuf heures, on parcourt la maison; on sonde les voûtes, on recherche tout soigneusement. Enfin, à sept heures du soir, on rédige un procès-verbal des opérations où aucun papier n'est décrit, et l'on s'ajourne au lendemain six heures ^. Le soir cependant , rentré à Paris, Poncet prévient Séguier par dépêche que dans le petit cabinet attenant à la chambre de Foucquet, « il s'est trouvé un écrit signé des 1 Défense:!, t. IV, p. 180. Lallemant à Sé[;uier, 19 septembre 1661. Cabinet histo/if/tie, 1865, p. 19. ' Cette lettre si curieuse, conservée à la Bibl. nat., a été publiée dans les Archives de la Bastille, t. I, p. 366. « En attendant le sieur Colbert », écrit Poncet, lo 19 septembre au soir. 3 Défenses, t. IV, p. 182. Lallemant à Séguier, 19 septembre 1661, déjà citée. INEXACTITUDES DE L'INVENTAIRE. 79 adjudicataires des gabelles du bail pre'cëdent, par lequel ils s'obligeaient de payer par chacun an à une personne; dont le nom est en blanc, la somme de six vingt mille livres pour l'indemniser d'une part qu'elle avait en ladite ferme; en marge, mention de payements aux échéances » . Au surplus, « ce qui se voit en la maison se réduit à quatre paroles : meubles modestes, grande bibliothèque, belle orangerie, et papiers confus n . On l'a vu, le procès-verbal officiel ne parlait pas de la découverte de cet acte des gabelles, pièce importante et dont on se prévaudra tant à l'avenir contre Foucquet'. Le lendemain, 20 septembre, nouvelle visite de la maison, nouveau sondage des voûtes, examen de la bibliothèque, des bahuts à médailles. « Et, continue le procès-verbal, l'heure de sept heures du soir approchant, ledit sieur Col- bert nous auroit dit que dans le petit cabinet dudit sieur Foucquet, proche sa chambre, il avoit veu un plan et carte de Belle-Isle, avec quelques autres cartes du même lieu ; qu'il estimoit à propos de porter le tout à Sa Majesté. » On parafe les cartes, et Golbert les met dans une cassette, « qu'il avoit fait apporter à cet effet » ; puis on s'ajourne au lendemain matin six heures^. Le procès-verbal, cette fois encore, fut sciemment inexact. C'est dans cette journée du 20 que l'on trouva le projet de défense, rédigé par Foucquet. Golbert, comprenant du premier coup 1 avantage qu'il pouvait en tirer, avait enfermé le document sous un pli scellé de son propre cachet, et, l'ayant confié au gref- fier Foucault, il était parti en hâte pour l'^ontaineldeau. Le mercredi, les commissaires décident d'apporter tous les papiers en un même endroit, « pour les ranger et ' Lallemant n'avait certainement rien vu d'intéressant sur la tal)le tlti cal>i- net. « S'il y a quelque chose de considérable, dit-il, ce sera dans deux col- frets qui sont dans le cabinet Laust de mon dict M. Foucquet. » Lettre du 19 septembre. ^Défenses, t. IV, p. 184. 80 NICOLAS FOUCQUET. enliasser, selon les matières dont ils traitent » . Dans le cabinet de Foucquet, « proche sa chambre » , c'est-à-dire dans celui dont parle la lettre de Poncet à Séguier, plusieurs papiers sont répandus en confusion sur la table, « iceux contenant diverses matières et affaires différentes » . Ce sont ceux que Besnard et Lallemant ont jugés de nulle consé- quence. On les jette « en un grand sac étiqueté » , lié et scellé. Puis, dans le grand cabinet, d'autres papiers, égale- ment en confusion, sont mis dans «un sac de taffetas jaune» , cousu et fermé. A sept heures du soir, on est censé rédiger le procès-verbal quotidien, et rien de spécial n'y est men- tionné ^ Ce n'est pourtant pas que la matière manquât, témoin ce que le commissaire La Fosse écrivait ce même jour à Séguier : « Monseigneur, nous avions cru que le Roi enverroit à Saint-Mandé aujourd'hui prendre le paquet contenant les pièces écrites de la main de M. Foucquet, surintendant, pour l'ordre de sa sûreté en cas de sa défaveur, qu'il pré- vovait lui devoir arriver dès cinq ou six semaines devant le décès de M. le cardinal Mazarin, et quelques autres pièces aussi, la plupart missives, que nous avons paraphées, afin de les reconnaître si vous jugez à propos de nous les ren- voyer pour les employer dans notre inventaire, bien qu'elles ne regardent ni la succession ni les créanciers De tout ce jour, nous n'avons appris aucunes nouvelles dudit sieur Colbert, et je suis parti entre cinq et six heures du soir de Saint-Mandé ". » Ce que La Fosse dit des lettres missives est bien remar- quable. « Gomme elles n'intéressent ni les créanciers ni la succession, on en fera ce qu'on voudra. » On regardait déjà Foucquet comme un homme mort, au moins civilement. Des intérêts de sa défense, nul souci. Autre remarque : lin- ventaire le 21 est clos, et le procès-verbal signé à sept » Défenses, t. IV, p. 189. ~ Archives de la Bastille, t. I, p. 367. D1VERTISSEME>;T des papiers de FOUCQUET. 81 heures par les trois commissaires. Or, La Fosse était parti depuis cinq heures et demie'. Le procès-verbal du 22 septembre ne paraît pas non plus très fidèle. Après avoir donné à certains créanciers acte de leurs oppositions, les commissaires commencent « l'inventaire » . Alors on est censé trouver « un cahier de petit papier coupé, de treize feuillets, écrits des deux costés, raturez en plusieurs endroits et les ratures corri^jées » . C'est le plan de défense, composé par Foucquet en 1658 et en 1659, dans deux accès de colère et de fièvre; c'est ce projet qu'il avait montré à Gourville, et que l'arrivée inop- portune d'un visiteur n'avait pas permis alors de brûler. La fausseté du procès-verbal est manifeste. Le cahier ne fut pas tiré du sac, ni vu ni lu ce jour-là, puisqu'il était sous un scellé spécial depuis deux jours, pour être porté au Roi. Ce transport même ne laissait pas d'inquiéter les com- missaires. Ils désiraient qu'il eût lieu dans les formes. Le greffier Foucault prévint Golbert de cette hésitation de « nos Messieurs » , dont il louait d'ailleurs le zèle et l'activité '^. Malgré cet avis, le lendemain 23, sur les quatre heures, un maréchal des logis de mousquetaires présentait une lettre de Colbert, enjoignant de cacheter toutes les pièces inven- toriées à ce jour, et de les remettre au porteur^. L'hésitation des commissaires redoubla. Sous prétexte de régaler les cavaliers d'une petite collation, on les conduit dans une des salles de Saint-Mandé, et l'on délibère sur cette demande «de grande conséquence» . On pose d'abord en principe « qu'il falloit obéir au Roy » . Mais en quelle forme? dans quelle mesure? Les papiers demandés sont de trois sortes : « Il y a des lettres missives, presque touttes sans signature et en des termes qui ne peuvent servir qu'à deshonorer ' 11 Je suis parti entre cinq et six heures du soir. >> Loc. cit. * Foucault à Colbert, 22 septembre 1661, Archives de la Bastille, t. I, p. 368. ' Défenses, t. IV, p. 195. it. 6 82 ISICOLAS FOUCQUET. quelques femmes pour leur trop grande liberté d'escrire. » Sur ces pièces, pas de difficulté. Il est de la charité de les détruire. Le lloi les supprimera. Certains papiers concernent les finances. Il y a enfin « des pièces regardant la conduite particu- lière de la personne dont il s'agit, laquelle, tombant d'un si haut degré, cause un grand bruit par sa cheute en toutte la France et particulièrement dans Paris, où Ton parle dans touttes les assemblées que ledit Golebert {sic), qui n'est pas tenu pour le meilleur ami qu'eust l'accusé, est venu prendre les actes qui pouvoient servir à sa justification » . Si 1 on pour- suit Foucquet, « il est à craindre qu'il se serve de cette eschap- patoire ». Si on ne le poursuitpas, « les créanciers reproche- ront aux juges d'avoir laissé emporter des pièces de la maison d'un si fameux débiteur par quelque mousquetaire, sur une lettre missive dudit Golebert, personne privée en ceste ren- contre et sans aucune ordre escrit ou verbal de Sa Majesté » . On décide de parafer les pièces et de les faire porter par Poucet, ainsi qu'un « petit cahier cacheté de la main dudit Golebert, contenant les instructions escrites de la main de M. Foucquet, touchant les précautions et seuretés qu'il voulloit prendre en cas de deffaveur » . Poucet portera le tout au Roi, qui le rendra ou le renverra et, dans le dernier cas, expédiera une lettre ou quelque autre témoignage de sa volonté, ce qui rectifiera ou du moins disculpera « le pro- cédé de nos Messieurs » . L'un d'entre eux nota qu'on ne demandait pas l'acte de pen- sion sur les gabelles ^.On verra plus tard si cette observation ne cachait pas quelque soupçon sur la provenance de cette pièce, trouvée peu après l'arrivée de Golbert sur une table où les premiers magistrats n'avaient rien aperçu de conséquence. Visiblement, ces serviteurs du pouvoir, ne sachant encore où tournerait le vent, se défiaient du « sieur Golbert » , défiance ' La Fosse à Séguier, 23 septembre 1661. Bibl. nat., ms. fr. 17398, f» 122. ROLE DE COLBERT DANS LES I N VEÎST AI RES. 83 qui devait se transformer en obéissance servile au premier signe du maître. En voici une preuve. Ils n'avaient reçu qu'une lettre de Golbert. Leur procès-verbal n'en fit pas moins mention d'une lettre du Roi. On arrangeait tout après coup '. Le 24, Poucet et Foucault, partis de Paris sur les six heures du matin, arrivaient à Fontaineblau sur les six heures du soir. Coibert plaça Poucet sur le passage du Roi revenant de la Comédie. Dans le tas de papiers, Louis ne prit que le projet dont, sans aucun doute, on lui avait dès lors exagéré l'importance. Deux jours se passent. Enfin, le 27, Poncet, déjà inquiet, recouvrait ce précieux docu' ment avec les cartes de Belle-Isle; il rapportait le tout à Saint-Mandé, « à l'exception de quelques lettres missives de femmes, qui n'alloient qu'à les descrier ^ « . Entre temps, certains créanciers de qualité, des maîtres des requêtes, demandèrent à assister aux inventaires. On leur répondit que l'affaire était « hors de la règle » , exigeait un grand secret, que le Pioi était le père commun de ses sujets, etc. Le Tellier, comme par acquit de con- science, exposa ses scrupules sur ce refus d'admission des intéressés. Poncet répliqua que Sa Majesté n'aurait pas trouA'é agréable d exposer « certains papiers » à la connais- sance du public '. Le Tellier n'insista pas. Dès lors, toute forme de procédure disparut. A Paris, le commissaire Ferrand partageait les pièces trouvées chez Pellisson, deux lots; les unes restaient dans la maison, les autres, petits mémoires de Foucquet, réponses par lui faites aux avis de son secrétaire, notes sur Belle-Isle, étaient remises à Coibert selon l'ordre de Le Tellier ' A Fontainebleau, on avait enlevé de la surintendance 1 Défenses:, t. VI, p. 195. La lettre est datée du 23 septembre et constitue un faux manifeste. - La Fosse à Séguier, 29 septembre 1661. Bibl. nat., ms. fr. 17398, f'^ 132. 2 Défense!;, t. IV, p. 203, 204 et soi v. La Fosse à Séyuier,29 septembre IGOl. * Ferrand à Séjjuier, 29 septembre 1661. Cabinet historique, 1865, p. 23. 6. 84 NICOLAS FOUCQUET. deux cent quatre-vingt-huit gros cahiers et trois cent soixante-quinze pièces ; le tout, sans description, fut porté dans le cabinet du Roi. A Saint-Mandé, on poursuivit l'inventaire sans contrôle, sans souci des intérêts du prisonnier. « Je vous envoie deux pièces, écrit Foucault à Colbert, l'une est une lettre que j'ai cru devoir être de la main de la belle-sœur de M. Fouc- quet; nos Messieurs ne l'ont ni observée ni connue; vous V ferez, Monsieur, telle réflexion qu'il vous plaira'. » u Comme elles ne sont ni paraphées ni inventoriées, vous en disposerez comme il vous plaira. » Ce « comme il vous plaira » revient souvent. Naturellement, il plut à Colbert de les mettre de côté. Le 28 septembre, La Fosse trouva « une lettre d'une dame qui ne se nomme point et qui, faisant une longue intrigue d'amour pour apparemment quelque fdle de la Reyne, met entre autres choses que « Mlle de La Motte survint qui nous récita tout ce qui se passa entre le Roy et Madame » . C'est évidemment la lettre de La Lov, rapportant les propos de Mlle du Fouilloux. Par ce qui arrivait à Foucquet pour s'être mêlé aux affaires de La Vallière, on jugeait bien que le Roi n'aimait pas qu'on s'occupât de sa vie privée. Aussi La Fosse est-il fort ému. « Je tremble à vous escrire ceci, dit-il à Séguier, et je creus qu'il falloit faire une grande considération sur cette lettre, que M. Poucet mit à part pour en avertir M. Colebert. — Je sçay bien que ce seroit une chose à dire plustost par vous à kl Reyne mère, qui voudroit indubitablement que la lettre fust supprimée, sans aller jusque au Roy "^. " Colbert classa cette lettre avec les autres, dans la boîte aux petits papiers. Ce sont elles qui constituent le plus gros du recueil assez improprement appelé la Cassette de Foucquet ^ . ' 29 septembre 1661. Archives de la Bastille, t. I, p. 373. Cette lettre existe encore à la Bibl. nat. Baluze, vol. 150, p. 24. * La Fosse à Séguier, 29 septembre 166L ^ On y trouve plusieurs pièces parafées par les commissaires. CORRESPO^'DANCES FE\II>I>ES DE FOUCQDET. 85 Saint-Mandé n'était pas le seul dépôt des correspon- dances privées de ce trop scrupuleux garde du Trésor des chartes. Quand on avait arrêté Pellisson à Nantes, ce brave homme, malgré le coup qui l'assommait, pensa à ses porte- feuilles. S'adressant au rigoriste Pellot, il lui déclara qu'ils contenaient des papiers confiés par des amis, concernant non pas les affaires du Roi, « mais celles de quelques particuliers et quelques intrigues de femmes. Il souhaite- roit bien fort que l'on les tînt secrets et que, s'il se pouvoit, l'on les rendît à ces particuliers'. » Pellot, simple sous- ordre, fit une promesse évasive et prévint Colbert. Aussitôt, ce dernier et d'Aligre interrompent l'inventaire des papiers de la surintendance, saisissent ceux de Pellisson, dans sa chambre à l'hôtellerie de VÉcii d'Orléans, rue Basse, à Fontainebleau. Un assez gros lot de lettres fut inventorié fort sommairement : « liasse de plusieurs lettres reçues en juillet 1661; liasse de plusieurs lettres écrites au sieur Foucquet, etc.^. » Désignation commode. Une liasse se délie et se relie, s'augmente et diminue, au gré du détenteur. Que contenaient ces liasses de Nantes et de Fontaine- bleau? Mystère à jamais impénétrable. Est-il vrai, comme on l'a dit sans preuve, que Pellisson tenait la plume pour Foucquet? Vraisemblablement, l'honnête académicien pre- nait connaissance des lettres de bon style, comme Mme Scar- ron et Mme de Sévigné pouvaient en écrire. Les autres, celles de Mme d'Asserac, de la petite Trécesson, de l'in- connue , à plus forte raison les missives de la cuisinière La Loy, restaient dans le portefeuille secret de Nicolas. Toujours est-il qu'à partir du 20 septembre, les correspon- dances féminines firent autant de fracas que le fameux pro- jet de défense. Conrart, surnommé bien à tort le prudent, en notait des transcriptions fantastiques. C'est Mme du ' Archives de la Bastille, t. I, p. 361. Lettre de Pellot à Colbert, 12 sep- tembre 1661. « Bibl. nat., ms. fr. 10976, f' 76 et suiv.; Défenses, t. IV, p. 75, 80. 86 NICOLAS FOUCQUET. Plessis-Bellière qui a découvert une fille « de trente pis- toles ') , donnant plus de plaisir que celles qui coûtent tant d'argent. C'est une autre femme qui dit : « Je ne vous aime point, je hais le péché; mais je crains encore plus la néces- sité; c'est pourquoi venez tantôt me voir. » « On dit » que c'est Mme de Bauffremont, en un temps « où elle avoit besoin de dix mille écus " ; mais « on croit pour certain que c'est la marquise de La Baume ' » . Qu'on ait trouvé « des lettres de femmes» chez Foucquet,ce qu'on a rappelé plus haut de son histoire ne permet pas d'en douter. Mais pour être juste, aucune, parmi les authentiques, n'excède les limites d'un sentiment délicat. Les plus com- promettantes, Colbert les recueillit et les garda. Entre toutes ces correspondantes, dont le Roi, sa mère et Le Tellier s'amusèrent à lire « les fadaises » , deux seulement furent nommées, Mlle de Menneville et Mme de Sévigné. L'indis- crétion d'ailleurs ne paraît pas imputable aux personnes royales chargées du curieux dépouillement de ces dossiers. Menneville avait beaucoup écrit. Ses lettres la confon- dirent, si l'on en croit Mme de Lafayette ^. Elles servirent à la justifier, ne révélant qu'une grande imprudence, affirme Mme de Motteville, qui, elle aussi, correspondait avec Foucquet^. La vérité, c'est que tout se réunit pour accabler la pauvre fille. Quelques jours après l'arrestation du surintendant, d'Amville, le fiancé récalcitrant, mourait, très pieusement, en habit de Capucin, mais enfin mourait*. Bon gré, malgré, Menneville prit un courageux parti, quitta la Cour, se retira dans un couvent, où elle mourut à son tour, encore bien jeune \ En somme, l'aimable fille, plus à plaindre qu'à blâmer, valait mieux que sa réputation. 1 Conrait, 29 septembre lOOl, Mémoires, collection Michaud, p. 614. * Histoire d'IIcniietlc G, Corresp. adni. de Louis XIV, t. IV, p. 1. * Cosraut, Mémoires, p. 614. 90 ^MCOLAS FOUCQUET. On n'observait plus aucune règle dans la confection des inventaires'. Tous les deux jours, on trouve au procès- verbal cette annotation : « Les pièces mentionnées en cette liasse et aux suivantes ont este portées dans le cabinet du Roy et y ont esté laissées par son ordre. » « Le Roy a retenu cette cotte. » Presque tous les papiers de la « cas- sette peinte » furent ainsi déplacés ^ . A la fin, on songea à concentrer la masse des documents saisis. Poncet avait déjà porté au donjon de Vincennes ceux qui provenaient de Saint- .Mandé ^. Golbert ordonna de les livrer à Fontainebleau aux mains de Foucault. Le lieute- nant civil d'Aubray ne laissa pas de faire des difficultés. On passa outre. Cependant, la proc('dure n'avançait pas. D'où venaient ces lenteurs dans l'adoption des mesures à prendre contre Foucquet? Colbert n'était pas entré en campagne sans plans bien médités. En septembre 1661, il en avait plein ses poches, pour la veille, pour le jour, pour le lendemain ^. Or, la veille et le jour de l'arrestation, tout s'était passé à souhait; mais le lendemain, l'hésitation commença. Porté au Conseil, le projet de création d'une chambre de justice y reçut un accueil très froid. Séguier partageait toutes les rancunes de Colbert; mais il possédait des droits achetés au bon moment et tenait à ses droits. Le Tellier, Brienne, Lionne se demandaient où on les menait. Tous couvrirent leur pensée par des arguments spécieux, et mirent en avant des raisons extérieures. Le commerce cesserait; le crédit disparaîtrait; les étrangers reprendraient 1 Bihl. nat., ms. fr. 7620, fo 1 à 182. Conf. Défenses, t. IV, p. 84. Le fait est indéniable. ^ « Sa Majesté nous a fait dire par M. Colbert, l'un de nous, qu'elle vou- loit qu'on hiy portât lesdites pièces. » Défenses, t. IV, p. 123. ' 6 octobre 1(»G1. ^ Lettres et Instructions, t. II, p. cxcni. I PROJET DE CHA:MBRE DE JUSTICE. 91 leurs capitaux ; le peuple refuserait de payer les impôts, pour courir sus aux préposés et aux gabelous; les rentes de l'Hôtel de ville ne seraient peut- être plus payées, et il fallait compter avec les rentiers. Les gens d'affaires offraient une sorte de transaction au prix de vingt millions. Foucquet, on se le rappelle, avait tiré d'eux cette proposition. Obtien- drait-on plus par la rigueur? On en doutait. La discussion prit deux séances. Colbert n'assistait pas encore au Conseil, mais le lioi présidait, bien stylé par son intendant. Ce jeune homme, naturellement âpre aux recettes, rendu plus avide d'argent par la pénurie dans laquelle il avait vécu, recevait la promesse de rentrer, sans bourse délier, dans sou domaine aliéné. Si les engagistes se plaignaient, on invoquerait la minorité du prince, la lésion de plus de moitié. En somme, le Roi serait libéré des dettes contractées pendant la Régence et même jusqu'au 5 septembre 1661 '. Louis prit donc la parole. Son avan- tage était de toucher les vingt millions ; mais il devait avant tout écouter la voix de ses peuples ; il fallait « purger le siècle » par une punition dont on parlerait encore dans cent ans '" (1" et 2 octobre 1 661). A ce langage autoritaire, le Conseil, toujours unanime, approuva la création de cette Chambre de justice dont il ne voulait pas entendre parler la veille. Toutefois, comme plusieurs jours étaient nécessaires pour la constituer, choisir les commissaires, etc., comme ou n'avait pas achevé le dépouillement des papiers de Foucquet, ou convint de gar- der un secret absolu. A vrai dire, chacun cherchait à gagner du temps. Colbert lui-mémen'étaitpas prêt, ni financièrement ni judiciairement. Financièrement, il avait pu faire face aux premières éven- ' Ci-É^iENT, Lettres et Instruction!!, t. II, p. ccir. - Lettres et Instructions, t. II, p. ccit et cciii. Cette note de Colbert a été certainement communiquée au Roi, car elle porte une réponse affirmative qui ne peut émaner que du Roi. 92 NICOLAS FOUCQUET. tualités, grâce au million soutiré de Foucquet, aux deux millions empruntés au duc de Mazarin, au million sorti de sa propre bourse ^ Mais il fallait songer à l'avenir. Avec sa connaissance profonde des hommes et des choses, l'élève du Cardinal se dit que les créanciers du Roi ne sacrifieraient pas leur intérêt à Foucquet disgracié ; que, menacés du même sort, les partisans, pour se faire bienvenir du pouvoir nouveau, ne tarderaient pas à rouvrir leur caisse. Comme première épreuve, on proposa un renouvellement du bail des gabelles, qui fut adjugé avec une augmentation de sept à huit millions de livres. La conclusion de la paix, le licen- ciement de troupes indisciplinées, auxiliaires des fraudeurs, le rétablissement de l'autorité des intendants étaient la vraie cause de cette amélioration. On se plut néanmoins à l'attribuer au changement de régime ; on proclama très haut qui! n'y avait plus de pensions à donner '^. Coup non moins habile, on fit toucher au Roi directement son pot-de-vin, sorte de cadeau en sus du prix. Les deux reines, Monsieur et Madame eurent leur part; mais le gros lot, cent cinquante mille livres, échut à Mlle du Fouilloux, l'amie très suspecte de Menneville et de La Vallière. La Gazette rimée déclara que le Roi voulant doter la demoiselle, les cinquante mille écus avaient été payés comptant ^. Rien déjà ne coûtait aux journalistes. Longtemps après, la Fouilloux sollicitait encore son payement '. C'est que Colbert avait en main les lettres de la femme La Loy, saisies et dérobées à Saint-Mandé, et qu'il aurait pu raconter bien des choses à Louis XIV. On rabattit deux millions sur les tailles. Mesure plus effi- cace, on réduisit le taux des remises accordées aux percep- teurs des impôts ; de là une économie de sept millions. Toutes réformes préparées par Foucquet et attribuées à cette heure ' Il n'est point douteux que l'initiale (7, dans la note du 4 septembre, ne s'appli(pie à Colbert. ' Récit de Colbert. * LoRET, Muze historique, t. III, p. 415. * Clément, Lettres et Instructions, t. II, p. 229. SAISIE DES REGISTRES DE L'EPARGNE. 93 aux ennemis qui l'avaient renverse et voulaient sa mort. Judiciairement, les saisies faites à Saint-Mandé et à Paris n'avaient pas donné de grands résultats : un projet déjà ancien visant un ministre décédé, un acte de pension sur les gabelles, sans nom, trouvé on ne sait comment. Voilà tout. Golbert, un peu déçu, s'était rejeté sur les registres des tré- soriers de l'Épargne, où il comptait surprendre la preuve des malversations du surintendant. Ils avaient été saisis, apportés à Fontainebleau, parafes par le Roi (octobre 1661). En même temps, le greffier Foucault recherchait partout des griefs à relever contre le prisonnier. Il visait l'affaire du marc d'or, celle des postes '. Transformer un greffier en juge d'instruction, c'était déjà très irrégulier. Golbert ne s'en tint pas là. Un de ses oncles, nommé Pussort, magistrat savant, homme grincheux, reçut la mission officieuse de travailler sur les registres^. On lança également sur cette piste un sieur Berryer, ex-agent de Mazarin, homme à tout faire, à qui l'on donna d'abord, comme encouragement, la charge de secrétaire du conseil confisquée sur Gourville^. Enfin, avant d'avoir fini l'instruction, ons'enquitde la peine à infliger au surintendant, « qui a conduit les finances dans cette confusion »^. On sait quelle fut la réponse : la peine de mort. Dès que ce point fut acquis et bien que les inventaires ne fussent pas finis, en apparence du moins, Golbert voulait commencer le procès. Il y aurait de grands avantages, disait-il, à ouvrir la Ghambre de justice avant la Saint- Martin d'hiver (11 novembre), c'est-à-dire avant la rentrée du Parlement, dont on se défiait bien à tort ^. Mais avant de réunir les membres d'une Ghambre, il faut ' Foucault à Golbert, 3 octobre 1661. Archives de la Bastille, t. I, p. 379. = Clément, Lettres et Instructions, t. VII, p. 201. 3 GouRviLLE, Mémoires, p. 536 * Bibl. Mazarine, ms. de Gomont. •'' Note autographe de Golbert, non datée, mais postérieure au 5 septembre et antérieure à novembre. 94- NICOLAS FODCQUET. • d'abord les désigner. Trois mois passèrent en informations '. Les listes toutes faites trouvées chez Foucquet permet- taient déjà d'exclure les hommes bien notés par Taccusé. Cela ne suffisait pas. On en voulait qui fussent décidés à con- damner. Un exemple suffira pour montrer comment il fut procédé à ce choix, et quelle liberté d'appréciations on entendait laisser aux commissaires. Chacun connaissait les {jjrands débats survenus entre le surintendant et Lamoignon. Ce fut pourtant ce dernier qu'on désigna comme président de la Chambre. Lorsqu'au commencement de novembre, il se rendit à Fontainebleau pour féliciter le Roi sur la naissance du Dauphin, Louis s'expliqua sur le compte de Foucquet. Son irritation était extrême. Foucquet, selon lui, voulait se proclamer duc de Bretagne et roi des îles adjacentes; il gagnait tout le monde par ses profusions : « Je n'avois plus personne en qui je pusse prendre confiance '^. » Ce jeune prince, doué d'un rare bon sens, pouvait-il sérieusement croire au chimérique projet de création d'un duché de Bretagne et d'une royauté des îles adjacentes? N'était-ce pas un simple prétexte pour atteindre l'homme dont il était jaloux? Lamoignon crut à la jalousie. La composition de la Chambre, qu'on lui donnait la mis- sion peu enviable de présider, n'était pas faite pour dissiper ses inquiétudes. A côté de lui devait siéger Séguier, dont les querelles avec l'accusé étaient encore toutes retentis- santes; au-dessous de lui, le président Nesmond et deux conseillers au Parlement de Paris, Brilhac et Catinat, parais- saient impartiaux; mais on leur adjoignait trois maîtres des requêtes, Poucet, Boucherat, qui avaient instrumenté contre l'oucquet. Voisin, que ce dernier avait combattu ' Relation personnelle de Colbert. * Arrêts de Lamoignon : Vie de l'auteur, t. I, préface, p. xxvi. Ce passage est extrait de la Relation d'un voyage à Fontainebleau, écrite par Lamoignon, Ce document ne paraît plus exister, non plus (ju'un Journal de la Chambre de Justice, par le même. COMPOSITION DE LA CHAMBKE DE JUSTICE. 95 dans ses prétentions à la prévôté des marchands'. On pre- nait aussi, comme venant de la Cour des comptes, Pussort, oncle de Colbert, un des instructeurs passionnés de la pour- suite, Louvois, le fils de Le Tellier, jeune conseiller du Par- lement de Metz. Même sentiment partial dans la désignation des conseillers, pris dans les parlements de province, par- tout choisis en dehors des avis des premiers présidents^. Le greffier de la Chambre serait Foucault, l'homme qui livrait à Colbert toutes les pièces curieuses saisies chez l'accusé. Enfin, au banc du ministère j)ublic, comme procureur géné- ral, le farouche Talon. Certes, Lamoignonfaisait grand cas de Talon; mais il ne pouvait douter de sa haine contre Foucquet. La majorité appartenait donc aux commissaires provin- ciaux, ennemis déclarés du surintendant. Lamoignon, sans heurter tout de suite les projets de Colbert, s'avisa d'un expé- dient très habile. Il demanda et fit si bien qu'il obtint de faire entrer dans la Chambre deux conseillers au Parlement de Paris, Renard et Fayet, et deux maîtres des requêtes, Besnard de Rézé et Lefèvre d'Ormesson, modification alors sans importance apparente, et qui, dans la suite, produisit les plus grandes conséquences. Enfin, le 15 novembre, j)arut un édit royal « portant création et establissement d'une Chambre de justice pour la recherche des abus et malversations commises dans les finances depuis 1635 » . Un préambule pathétique dénonçait les hommes qui, profitant des désordres survenus aux époques de guerre, ont, par des voies illégitimes, élevé des fortunes subites, fait des acquisitions immenses et donné dans le public un exemple scandaleux « par leur faste et leur luxe >' . La Chambre devait rechercher et punir ces malversa- tions, comme aussi tous les « crimes et délits commis à l'occasion d'icelles, par quelques personnes et de quelque * V. plus taut, t. I, p. 509. * V. lettre de Le Tellier. Archives de la Bastille, t. I, p. 414 (6 janvier 1662). 96 , NICOLAS FOUCQUET. qualité qu'elles soient » . Le dispositif de l'e'dit reprodui- sait ces mêmes termes, visait d'abord les coupables, leurs commis, et autres ayant travaillé sous eux et, en général, tous ceux qui avaient eu part à ces malversations. Bien entendu, défense à tous Parlements et Cours des comptes de connaître de ces affaires '. Cet édit, qui paraît l'œuvre de Talon, était rédigé en termes propres à ménager la susceptibilité du Parlement. Il y fut vérifié le 16 novembre, un peu par surprise, trois Chambres seulement assemblées, sans qu'on appelât celles des enquêtes et des requêtes '^. Mêmes procédés à la Chambre des comptes et à la Cour des aides. A peine la déclaration était-elle partie et enregistrée, que Le Tellier faisait courir derrière elle. Quelques clauses pouvant préjudicier à son service, le Roi désirait que Séguier les réformât, « au sens que M. Colbert expliqueroit » ; donc, différer son envoi à la Chambre de justice; au besoin, la retirer des mains de Talon ^. On avait commencé en fal- sifiant les inventaires de saisie, on continuait en altérant le texte soumis aux Cours souveraines. L'importance de l'alté- ration n'est pas connue; mais elle était « au sens » de M. Colbert. Malgré l'absence de plusieurs commissaires venant des parlements éloignés, la Chambre tint sa séance d'ouver- ture le samedi 3 décembre 1661. On avait choisi dans l'enclos du palais la salle du Conseil i( proche la Chambre des comptes » . C'était une grande pièce, éclairée au fond par deux larges fenêtres , assez ' Bibl. nat., ms. fr. V^ de Colbert, n» 228. Extraits sommaires tirés des registres de la Chambre de justice, f°' 1 à 17. Cf. ClÉme^t, Lettres et Instruc- tions, t. Il, p. 752. « Défenses, t. IV, p. 49. ^ Le Tellier à Séguier, 26 noveml)re 1661. Archives de la Bastille, t. I, p. 401. CI. lettre de Foucault à Colbert [ibid.y p. 371), sans date de mois et qui doit être du vendredi 25 novembre OUVERTURE DE LA CHAMBRE. 9T richement décorée aux armes de Louis XIII, On s'y rendit comme à une fête; jeunes femmes, les unes en grande toi- lette, les autres en mante, étant leur loup pour être mieux vues; jeunes seigneurs avec chapeaux à plumes et cravates en dentelles, magistrats, avocats, bourgeois ; le tout Paris de ce temps-là. Le vieux Si-guier, portant 1 insigne du vSaint- Esprit, occupait le bureau de la présidence; à sa gauche, Lamoignon, Nesmond, Phélyppeaux. Les bancs des commis- saires formaient les trois autres côtés du carré. Derrière le rang de droite, Talon; derrière celui de gauche, Foucault '. Séguier, Lamoignon prononcèrent successivement quel- ques paroles. Talon, procureur général, lut l'acte de com- mission de la Chambre, c'est-à-dire ledit rajusté sur les instructions de Colbert. Puis, il débita une harangue solen- nelle, boursouflée, violente. Les précédentes Cl)ambres, dites de justice, n'en ont eu que l'apparence et le nom, toujours prêtes à composer avec les coupables. Celle qu'on institue aujourd'hui devra rester comme un monument éternel d'implacable sévérité". On s'était persuadé « que le crédit des gens d'affaires avoit poussé de si longues racines, qu'il étoit impossible de les ébranler » ; que « soit par la protection des puissances supérieures, ou soit par des alliances avec la robe, ils étoient de tous côtés impéné- trables. Erreur. De ces deux remparts, le j)remier est ren- versé. » De qui parlait le procureur général? D'Anne d'Au- triche, de Foucquet? Mystère de rhétoricjue. « Le Roi, déposant entre nos mains toute son autorité, qu'il n'exerce jamais en personne dans la distribution et les occasions de sévérité, croit avoir déchargé sa conscience. » Talon parlait-il sincèrement? Magistrat ])assionné, mais intègre, qu'on eût irrité par la seule promesse d'une faveur, se fit-il illusion à lui-même, et crut-il ne servir que l'intérêt public, ' V. la curieuse miniature exéculée par ordre de Foucault. Y" de Colbert n» 228. 2 V^ de Colbert et OEuures de Talon, t. II, p. 1 et sulv. II. ^ 9« ÎNICOLAS FOUCQUET. alors qu'il sacrifiait à ses rancunes personnelles? Autre mystère du cœur humain. On verra sa conduite et l'on jugera. Cette première séance était toute d'apparat. La Chambre s'ajourna au samedi suivant, et le mois se passa en petites besognes, sauf sur un point. Un des commis de Foucquet, Bruant des Carrières, s'était trouvé par chance absent de Paris lorsqu'était venu Tordre de l'arrêter'. A l'heure où des récits perfidement propagés le représentaient comme proposant de mettre le feu au logis de Saint-Mandé , il était tranquille dans sa maison des champs, profitant de l'absence du patron pour se reposer. Averti à temps, il avait pu se sauver dans les Pays-Bas. Le premier arrêt de la (Chambre défendait aux traitants et gens d'affaires " de désemparer » et de divertir leurs effets. Talon ayant déclaré que « Bruant, commis du sieur Foucquet » , s'était « retiré " , une perquisition chez lui fut décidée. Ordre en même temps d'arrêter Martin, greffier au Parlement, allié de Bruant, et Doute, sous-commis de ce dernier, inculpés tous deux du divertissement des papiers du fugitif^. Ordre surabondant. Ces deux hommes étaient, depuis le 10 octobre, sous les verroux à la Bastille, ainsi (ju'une vieille servante. Le conseiller Renard, chargé de les interroger, conclut k leur élargissement '^ Toutefois, Martin, qui appartenait au Parlement, fut seul relâché''. Mais Bruant avait été reçu maître des comptes^. Dès le 13 décembre, la Chambre des comptes s'assemblait, inter- pellait les gens du Roi, qui réclamaient aussitôt auprès du (•liancelier Séguier contre cette atteinte aux ])rivilèges du corps. Séguier eut assez bon marché des gens du Roi; les députés de la Chambre se montrèrent plus pressants ' l'oïKMjtict prétendit ([u'oii l'avait fait évader. s liil)l. nat., ms. V dv Colbert, n» 228, f«^ 59, 60, 62. » llnd., n" 228, f" 6:3. ;- .-•,;< .,::■ ..." ,:, •-" •■ 1 f ■* Afcliives de la Bastille, t. I, p. okh. ^ Le 28 mai 1060. • ^ : ', . ': GO.MONT PREND PART AU PROCES, 99 (14 décembre Kîdl) : si Bruant a manque à ses devoirs, on peut compter sur la sévérité de ses collègues. Le chancelier, vieux routier de la chicane, répliqua d'abord que le Roi ne voulait pas porter atteinte aux privilèges de la Chambre des comptes, (pii, d'ailleurs, avait vérifié l'édit. Or, cet édit s'appliquait à « toutes personnes, de quelques qualités et con- ditions qu'elles fussent » . Par conséquent, etc., etc. — Nous contestons la conséquence, répondaient les délégués, aussi ferrés que Séguier. Nous avons vérifié l'édit, mais il ne porte pas de dérogation aux privilèges. Seuls, nous pouvons légalement juger Bruant. — Interdisez-le, si vous voulez, reprenait le chancelier, mais il a commis des crimes « dont personne ne peut avoir connoissance », si ce n'est la Chambre de justice. Le Roi ne donne pas de privilège contre lui- même. On a décrété de prise de corps un secrétaire du Roi, et le Parlement n'a pas réclamé. Les cardinaux, « dignité fort considérable dans lÉglise, ne sont pas admis à alh'guer leurs privilèges! » On voit bien que Ma/.ariu était mort! Pour clore l'entretien, Séguier déclara qu'il en référerait au Roi, et deux jours après, le Roi fit dire qu'il conservait l'affaire à la Chambre de justice. Il accordait cependant que Talon ne pourrait rien extraire des papiers de la Chambre des comptes, « si ce n'est dans les formes >' et non par personnes qu'il commettrait lui-même '. Ce fut tout ce (pi'on obtint. Presque aussitôt, la Chambre de justice déménagea. Estima-t-on cpi'elle ne pouvait occuper un local appartenant à cette Compagnie, qui réclamait contre ses agissements? Toujours est-il qu'avant la fin de janvier, le redoutable tribunal avait transporté son siège dans une dépendance de la Cour des monnaies. Si les commissaires ne faisaient rien, c'est que ceux qui ' Chambre des comptes, séances des 13,14,15, 16 décembre 1661. Archives de la Bastille, t. I, p. 406 et suiv. 100 NICOLAS FOUCQUET. devaient leur tailler la besogne ne savaient par où com- mencer. Le 4 janvier 1()()2, Talon fit appeler au Palais un avocat nommé Gomont, et le prit à part au petit parquet. Ayant rëiléchi » sur cette grande affaire » du procès de Foucquet, il le pria de s'en charger et d'y travailler avec une application toute particulière, conjointement avec un de ses collègues, un sieur Ravières. Cette espèce de délégation du pouvoir public, donnée au seul procureur général, ne laissait pas d'être extraordinaire. Ce ne fut pas toutefois ce qui préoccupa Gomont. «Étant ce qu'il estoit avec M. Colbert », il ne pouvait s'engager sans l'assentiment de ce dernier, qui l'avait chargé de toute la partie judiciaire dans l'exécution du testament de Mazarin. Naturellement, Colbert approuva le choix fait par Talon. A son tour, il pria Gomont de « commencer et de ne pas perdre de temps; il y avoit desja quatre mois que M. Fouc- quet avoit esté arresté, et il ne voioit rien d'advancé ny de faict. Il estoit important que la Chambre de justice ne demeurast pas longtemps. » Gomont, homme assez simple dans sa vie, très peu curieux, ne connaissait de l'affaire que les faits publics. Il en savait même moins que d'autres. Aussi crut-il sage de consigner en tête des notes qu il prit quotidiennement cette observation prudente : « Je n'ay point de part à ce qui a précédé ce jour (4 janvier 1G02). S'il y a du bien, je n'y ai point participé, et s'il y a du mal, on ne doibt pas me l'imputer'. » Son premier soin fut de lire « la déclaration de la Chambre de justice » , et de dresser immédiatement un mémoire sur la question de compétence. Talon s'empressa de lui déclarer qu'il ne fidlait pas « doubter du pouvoir de la Chambre, ny ' Bibl. Mazarine, ms. 1448 non paginé, t. I. GOMONT ETUDIE LE PROCES. 101 pour la personne, ny pour les crimes, nv pour les crimes de lèze-majesté » . Gomont n'en demeura pas moins avec ses « doubles ') , et naïvement en fit part à Golbert, qui, sans rire, le pria de s en « esclaircir » . Talon avait remis à ce « substitut » officieux les registres de Taflu, commis de Bruant, « pour monstrer les grandes despences de M. Foucquet, et qu'il confondoit les finances du Rov avec son bien propre » . Gela ne suffisait pas au scrupuleux Gomont, qui demanda à voir toutes les pièces. On dut prendre jour pour qu'il se rencontrât avec Fou- cault, Berryer, Havières à cette chambre du Louvre où étaient alors entasses tous les papiers. Il y trouva quantité de pièces dites de « rebut » , non inventoriées par les commissaires, dont plusieurs furent reconnues comme très importantes, pour l'accusation natu- rellement : « Quoy que ce ne fussent que des mémoires non signés et des brouillons, ces pièces pouvoient servir par elles-mesmes et donnoient d'ailleurs des lumières sur des faicts qui estoient auparavant incogneus. » fendant plusieurs jours, ces quatre personnages opérè- rent sur place. Puis on jugea « à |)ropos de travailler en la maison de M. Foucault plustost qu'au Louvre " . On y apportait quotidiennement autant de papiers qu'il en était besoin. Ce travail, avec les transports qu il occasionnait, dura encore près de deux mois ' . Gomont, absorbé par cette étude, cessa d aller au palais. Golbert l'encourageait, lui disant que le Roi ne comptait que sur lui. Foucault, à son tour, lui confiait les pièces qu'il prenait et rendait à mesure. Il en dressait des extraits, ainsi que le plan d'un interrogatoire du prisonnier. Mais avant tout, il voulait qu'on s'entendit « pour establir la jurisdiction de la Ghambre contre M. Foucquet » . Fvi- ' Tout ce récit est tiré textuellement des noies de Gomont. Bibl. Maza- rine, ms. 1448. 102 îsICOLAS FOUCQUET. demment, cet avocat était le premier homme qui eût exa- miné sans passion cette procédure, œuvre de colère et de haine. Il la trouvait vicieuse. Comprenant qu'on ne voulait pas s'infliger un désaveu, Gomont suggéra l'expédient d'une « explication du pou- voir de la Chambre, ou par une déclaration, ou par un arrest du Conseil » . A ce sujet, grande conférence au Louvre entre Colbert, Le Tellier, Talon, Foucault, Berryer et trois avocats'. On se décida pour un arrêt du Conseil. Gomont fut chargé de le préparer, et Talon de le corriger. Cependant, depuis le 18 janvier 1G02, on arrivait par un détour assez grossier aux poursuites qu'on voulait exer- cer contre le prisonnier de Vincennes, unique ou principal objet de la mise en marche de cette grande machine. Poncet rapporta une requête de Talon contre Bruant, commis du sieur Foucquet, inculpé de s'être immiscé dans des traités au mépris des ordonnances. La Chambre rendit un arrêt permettant d'informer contre Bruant"^. Or, chacun savait que depuis cinq mois les papiers de Bruant étaient saisis ; que depuis trois mois un de ses commis était emprisonné; la Chambre enfin l'avait décrété lui-même de prise de corps dès sa seconde séance ; et c'est alors seulement qu'on s'avisait de rendre un arrêt autorisant une information contre lui. On fut assez longtemps sans avoir l'explication de cette étrange procédure. En effet, du 18 janvier au 2 mars, on n'avait jugé rien que des affaires de finances. Le bruit courait bien dans le j)ublic qu'on alUiit amener Foucquet à la Bastille et tra- vailler à son procès^. A la Chambre, on n'en parlait pas. Mais le 2 mars 10(12, on fit un autre pas en avant en ' Gomont s'était fait adjoindre un sieur de Sida. s P.il)l. nat., ms. V' de Colbert, no228, f"90. 3 Guy Patin, Lettres, t. Il, p. 311, 316; du 14 et du 29 février 1GC2. GOURVILLE POURSUIVI. 103 ordonnant rarrestatioii de Gourville, réfugié en Anfj;ou- mois depuis octobre 1(361, sur les avertissements de Col- l)ert, qui lui avait peu scrupuleusement pris cinq cent mille livres'. On n'avait rien trouvé dans les papiers de ce prudent personnage; mais chez Foucquet, Colbert avait vu et pris la copie de sa fameuse lettre à Mazarin, copie de la main de Gourville, qui n'avait pas voulu dire comment le surintendant s'était procuré ce document. Inutile d'ajouter qu on n'avait fait mention dans aucun inventaire de cette dénonciation, pièce capitale pour la défense de laccusé. Gourville avait-il été aussi discret sur le projet de défense, trouvé derrière la glace du petit cabinet.'' Donna-t-il à entendre qu'il en avait eu connaissance? On peut le craindre. En tout cas, Colbert n hésita pas à faire pour- suivre son ami, pour atteindre plus sûrement Foucquet". Le lendemain, 3 mars, Talon prit encore la parole, au cours des informations faites contre Bruant, pour déclarer que le sieur Foucquet s était trouvé chargé de malversa- lions et de plusieurs autres matières criminelles et préjudi- ciables au service de Sa Majesté ^ La Chambre, aussitôt, décida qu'il serait informe'' contre Tex-surintendant, et que deux de ses membres, MM. Poucet et Renard, accompagnés du greffier ^Foucault, interroge- raient l'inculpé. L'arrêt ne mentionnait pas le lieu où se trouvait Fouc- quet; mais, à point nommé, on mit en la main des com- missaires une lettre du lloi ordonnant à d'Artagnan de les introduire dans le donjon de Yincennes et de les laisser librement interroger son prisonnier. ' GoLRViLLE, Mémoires, p. 536. 2 Séance du 2 mars 1662. Ms. V-^ ,1.. Colbert, n» 228, f»^ 115, 139. On savait bien où se trouvait Gourville. On linquicta tout juste autant (|u'il était nécessaire pour qu'il se tînt trainpiille. =« Ms. y^ de Colbert, n» 228, f» 123, 12'*. En inarjje de ce passajje, ou lit : Ici commence le procès de M. Foucquet. Cf. Défense!:, t. IV et t. XV I, GiiÉRUEL, Mémoires, p. 261. CHAPITRE IV Fori^orr/r ENFEniiK a angers ex compagme de son médecin pec- QUET et de son VALET LA VALLÉE. IL DRESSE UN ÉTAT DE SES BjENS. IL ÉCRIT A LE TELLIER. ON LUI DÉFEND d'ÉCRIRE. H, TOMBE GRAVEMENT MALADE. IL DEMANDE UN CONFESSEUR OUI LUI ]:ST REFUSÉ. IL EST TRANSFÉRÉ A AMBOISE. A VLNCE.XNES. d'aRTAGNAN EST CHARGÉ DE LE GARDER. (5 septembre 1661 -mars 1662.) Depuis six mois, Foucquet, transféré de prison en pri- son, tenu partout au secret le plus absolu, avait été séparé du restant du monde. Parti de Nantes le 5 septembre 1()61, vers une heure, d'Artagnan avait conduit son prisonnier à petites journées, couchant le premier soir à Oudon , le second à Ingrande. Le 7, on arriva au château d'Angers, dont les mousquetaires expulsèrent aussitôt la garnison ordinaire pour plus de sûreté ' . Ce château, bâti sur un rocher, entouré du côté de la campagne et de la ville de fossés taillés dans le roc, flanqué de huit grosses tours rondes, et, du côté de la rivière, dé- fendu par l'escarpement même du site', était plus que suffi- sant, malgré le mauvais état des ponts-levis, pour assurer la garde d'un homme que nul ne songeait à délivrer. Foucquet y fut installé, assez grossièrement; le lit même « n'étoit pas des plus honnestes^ » , ce qui d'ailleurs ne préoccupait ' Récit officiel. lîibl. nat., V'^ do Colhert, loc. cit. - PioAN DK liA TriLLKniK, Description de la ville d'Angers, édit. C. Port, p. 107. C PoiiT, Dictionnaire de Maine-et-Loire , art. Atn/ers. 3 Aichines île In Bastille, t. I, p. 365. Lettre du 17 septembre à Colbert. FOUCQUET ENFERME A ANGERS. 105 pas le prisonnier. Comme on ne pouvait le laisser seul et malade, on autorisa son domestique, La Vallée, et son médecin Pecquet, à s'entermer avec lui '. Pecquet, avant son départ de Nantes pour Angers, avait, dans une courte entrevue avec (jourville '^, appris tout ce qu'on savait de la situation, c'est-à-dire peu de chose, l'exil de Mme Fouc- quet, larrestadon de Pellisson , les ordres donnés pour placer les biens et les papiers du surintendant sous la main de la justice ^ . Ce fut tout. La porte du château se referma sur ces deux fidèles serviteurs, mis au secret comme leur maître ''. D'Artagnan et ses deux officiers, Saint-Mars et Saint- Léger, restaient muets comme des murs. Foucquet tourna d'abord de tous cotés dans sa prison, cherchant à trouver une issue. Moins abattu, plus inquiet qu'au premier jour, il mit tout en usage pour gagner ses gardes, obtenir des nouvelles du dehors. Sa femme, transformée par le mal- heur, et de légère et ambitieuse devenue sérieuse et vail- lante, s'était arrêtée à Fontenai, organisant derrière elle un service de courriers. Par ses soins, dès le 18, des gens inconnus arrivaient à Angers, visitaient les parents du prisonnier, s'enquéraient de sa santé, de ses gar- diens, cherchant à savoir ce qu'il disait, ce qu'il espé- rait". Le président de Chalain était soupçonné, bien à tort, d'avoir soudoyé un mousf|uetaire. Peines perdues. Les courriers de Mme Foucquet furent renvoyés; (Jhalaiu se vit, malgré ses protestations, emprisonné à la Bas- tille. Quant aux autorités municipales d'Angers, ejles se • Ij'ordre concernant La Vallée est du 5 septemljre, celui cjiii Défenfies, t. XVI, p. 2GV, 265. Récit de Foiicqiiot, confiriiu' |iar la IclUc de Le Tc^lliur. * Archives de la Bastille, l. I, p. 403. Le Tellier à d'Arta2nan,3 décembre 1661. ^ PÉAN DE L&TciLLEniE, Desciiptiuu de lu ville d'Anjers, ji. 101. ■ . 112 NICOLAS FOUCQUET. Dès qu'on sut à Paris que Tex-surintendant était sinon guéri, au moins en convalescence, un ordre arriva de le con- duireau château dAmboise. Le 1" décembre, on le fitmonter dans un carrosse. Quand il passa dans les rues, la populace « lui chanta mille pouilles et mille injures 5> . — « Si nous l'avions en nos mains, nous le pendrions " , criaient-ils à d'Artagnan. A Tours, on dut partir de nuit pour éviter les injures du peuple '. Le plus exposé était encore Pellis- son, qu'on avait tiré du château de Nantes et qui, hissé sur un cheval, marchait devant son ancien patron, sans pou- voir lui parler. Voyage pénible, allongé par la difficulté de préparer les logis où les prisonniers n eussent de commu- nication ni entre eux ni avec le dehors. A Amboise, d'Ar- tagnan remit Foucquet à la garde de Talhouet, et poursui- vit sa route avec Pellisson qu'il conduisit à la Bastille. Amboise était la ville des La Vallière. Le frère de Louise, de cette petite fdie si naive et si douce, et qui pourtant coûtait si cher à l'oucquet, se trouvait être le lieutenant du Roi dans cette place. IS'y eut-il là qu'une simple ironie du sort? le jeune Roi voulut-il donner à sa vengeance cette marque spéciale? Ce qui le ferait croire, c'est qu'on n'aper- çoit aucune cause à ce déplacement d'Angers à Amboise. Quoi qu'il en soit, Talhouet, envoyé en avant, avait tout organise' pour un long séjour. La garnison dut évacuer le château et le livrer à un détachement des petits mous- quetaires. Comme à Angers, on manquait de meubles ^. Par contre, les fenêtres de la chambre étaient murées, sauf un petit espace par le haut, en façon de soupirail, un vrai tombeau. Quelques années plus tard, un des rares amis restés ' Récit officiel. 0. d'Obmesson, Mémoires, t. II, p. 99; Défenses, t. XVI, p 2()5. ' Foucquet arriva le 4 décembre, et c'est le 3 seulement que Le Tellier donna ordre à M. de Sourdis, gouverneur d'Amboise, d'en fournir. FOUCQUET TRANSFERE A VINCENNES. 113 fidèles à Foucquet dans sa disgrâce, La Fontaine, visita le lieu, et en laissa une description attendrie : Une {jardc- an sriin non pareil... Clianihre nturéc, étroite place, Quelque peu d'air poui- toute {jrâce, • • Jours sans soleil, INuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace '. Naguère, le surintendant La Vieuville avait pu s'échapper d'Amboise; Foucquet n'était ni de taille ni d'humeur à tenter une telle escapade. Le IG décembre, revirement d'idées. L'ordre d'emmener Nicolas à Vincennes arrive le jour de Noèl. Repris de sa fièvre quarte, le prisonnier su])plie en vain son geôlier de différer le départ au lendemain^. Il doit monter dans un carrosse venu de Paris et conduit par un sieur IJlondeau, qu'il avait connu domestique du Cardinal, sous 1 inten- dance de Golbert. Déjà ce nouveau changement de prison lui faisait peine. La vue de l'ancien cocher de ses ennemis l'effraya. A quoi ce voyage, qui le rapprochait du Uoi, devait-il aboutir? Était-ce pour quelque chose de mieux ou de pis? Talhouet lui dit quehjues bonnes paroles pour le remettre, et l'on partit. Même accueil par les chemins qu'au de-part d'Angers ; injures, imprécations, menaces de mort. Les gardes s'effor- çaient, sans y réussir, d'écarter la populace. Une mauvaise récolte, un hiver particulièrement dur dans le Blésois et l'Orléanais ', avaient irrité les pauvres gens. Devant ces avanies, qu'il crut, non sans apparence, préparées par le ' Lettre de La Fontaine à sa femme , 5 septembr<; 1G63. OEuvres^ éd. Mo- land, VII, 2W. ' Défenses, t. XVI, p. 266. Le récit de d'Artagnan ne mentionne pas cette prière. ' Guy Patin, Lettres, t. II. Lettre du 6 décembre 1661. II. 8 114 - NICOLAS FOUCQUET. cocher Blondeau et son patron Colbert, Foucquet reprit son sang-froid, comme au jour de l'émeute de Valence, et Talhouet rendit hommage à son attitude courageuse et fière. Cette fois encore on ne pressa pas le voyage. Le car- rosse et les vingt-six mousquetaires s'arrêtèrent le premier jour à Blois, à la Galère; le second, à Saint-Laurent des Eaux, aux Trois Rois; le troisième, h Orléans, au faubourg de Paris, à la Salamandre; le quatrième, à Toury, au Grand Cerf; le cinquième, à Étampes, sans doute au château; le sixième, aux Carneaux, d où l'on gagna Vincennes le der- nier jour de décembre. Suivant certaine anecdote, un valet de Pellisson, dé- guisé en cuisinier et engagé dans une des auberges de la route, serait parvenu à remettre une lettre à Foucquet et à lui donner le moyen d y répoudre. Cette unique et som- maire correspondance, si elle eut lieu, ne put rendre de grands services au prisonnier'. Ce qui est plus certain, c est que ce dernier endura sept jours de route, en carrosse de louage, par le froid le plus vif, au milieu d'une populace hostile. (Juel supplice pour un homme miné par la fièvre depuis cinq mois! Le convoi vint à passer, on ne sait pas trop pourquoi, près de sa maison de Saint-Mandé. « Il y auroit, dit-il, plus de plaisir à prendre à gauche qu'à droite! » Mais, tou- jours résigné, il ajouta qu'il fallait user de patience. Tel fut pour Foucquet le retour de ce voyage en Bre- tagne, commencé avec tant d'illusions. A son départ, l'été finissait à peine, la terre était encore chargée d'une partie de sa moisson, les bois étaient verts. A ce dernier jour de Tannée, l'hiver attristait ces riants coteaux, les feuilles mortes craquaient sous les pieds des chevaux, et au-dessus des arbres dénudés apparaissait la silhouette redoutable du donjon de Vincennes. ' Pellisson, OEuvres diverses, t. I, préface. L'histoire nous est transmise de seconde main et n'est guère vraisenibiable. VIE DE FOUCQUET A VINCENNES. 115 Un logement avait été préparé dans la première chambre de ce donjon, c'est-à-dire au premier étage, d'où les bâti- ments voisins ne permettaient pas de rien voir au dehors. La pièce, assez grande, était augmentée de quelques petits cabinets pour le médecin et le domestique, le tout garni de meubles tirés de cette maison de Saint-Mandé, dont la vue avait arraché un soupir à son maître. Mesure d'ailleurs conforme aux usages. Les prisonniers devaient se meubler, même se nourrir. Si, sur le second point, on fit exception à la règle pour Foucquet, c'est qu'on voulait assurer plus étroitement sa garde. . L'année 16G2 commença comme IGGl avait fini, tris- tement. Pour tous vœux et tous compliments, le surinten- dant assista aux querelles de ses gardiens. Talhouet d un côté, Marsac de l'autre, chargés de le surveiller et dedans et dehors, ne s'entendaient pas. Le Moi résolut de remettre le prisonnier à d' Artagnan, qui, le 4 janvier, à quatre heures du matin, se fit livrer les clefs du donjon '. Ce lieutenant de mousquetaires était un geôlier modèle. Seul, il entrait dans la chambre de Foucquet; seul, il y portait toutes les choses nécessaires à la vie, sans souffrir que personne commu- niquât, soit avec le prisonnier, soit avec son médecin ou son valet'. Jusqu'alors, on avait toléré un demi-quart d'heure de conversation par jour entre le surintendant et les officiers de garde. Conversation banale, où il était défendu de donner aucune nouvelle, même la plus indif- I férente. Si peu que ce fût, c'était encore un commerce avec le monde vivant et libre. D'Artagnan supprima ces sept minutes de récréation , et l'oucquet n'entendit plus que la voix des deux serviteurs rivés à sa chaîne ^. ! Le rigide gardien avait remarqué, toutefois, que les pen- ' J^écit officiel. Cf. Archivas de la Bastille, t. I, p. 419. Dans le iiis. des V^ «le Colliert, de la Ilibl, nat., Talhouei eàt appelé Talois. * Récit officiel de d'Arlaiptan. => Défenses, t. XVI, p. 2GG. 8. 116 NICOLAS FOUCQUET. sées religieuses rendaient son prisonnier plus calme, plus résigné. Il proposa de lui donner, comme à Angers, la con- solation d'entendre la messe. A deux pas du donjon s'éle- vait la belle chapelle qu'on connaît, desservie par un nombreux collège de chanoines. Mais, comme on ne vou- lait pas traverser la cour, on obtint des grands vicaires de Paris l'autorisation de célébrer le service divin dans une petite pièce attenant à la chambre de Foucquet'. C'est ce qu'on avait fait autrefois pour le cardinal de Retz, Pour le surplus du temps, rien à faire. Ni papier ni encre. Pas même de livres. Vers la fin de janvier seulement, on examina une note des volumes que Nicolas avait demandés. On lui refusa la collection des Ordonnances, dont il pour- rait abuser pour sa défense. Quelques livres de piété furent seuls envoyés. On avait bien autrefois donné l'Imitation de Jésus-Christ à Gondé, qui ne voulait imiter que Beaufort, parce que Beaufort s'était échappé du donjon. Foucquet n'était ni assez jeune ni assez valide pour songera une éva- sion. Il retombait donc sur lui-même pendant les jours sans soleil et les nuits sans sommeil. Cet homme, qui n'avait jusqu'alors vécu qu'au milieu d'une agitation incessante, occupé à défendre ses oreilles contre les paroles, ses yeux contre les suppliques, ses instants contre l'envahissement, vivait à cette heure enfermé entre quatre murs, sans en- tendre une voix humaine, sans pouvoir lire ni écrire, se posant sans cesse des questions insolubles. Janvier s'écoula, puis février, aussi muet, aussi solitaire que janvier. Quand au mois de mars l(j()2, l'écorce des arbres commença à reverdir, les cheveux de Nicolas Foucquet, naguère encore bruns, avaient complètement blanchi^. ' Archives di' la Baslillc, t. I, p. 421. Lettre du 7 janvier 1662. * Okmesson, Journal, t. Il, p. lxx. SIXIEME PARTIE CHAPITRE PREMIER INTERROGATOIRES DE I OrCOrET A VIN(,ENNES, — CRAINTES DU PUBLIC POUR SA VIE. SUPPLICATIONS INUTILES ADRESSÉES PAR SA FEMME AU ROI. SUPPRESSION Î)\'S MILLION DE l'.ENTES SUR LES TAILLES. DISSENTIMENTS PARMI LES JUGES DE EOUCQUET. PELLISSON PUBLIE UNE DÉFENSE DE EOUCQUET, u'oPINFON PUBLIQUE DEVIENT FAVORABLE A LACCUSÉ. (V mars 1662.) Le 4 mars, sur les neuf à dix heures du matiu ', Poncet et Renard, suivis du greffier Foucault, se présentaient au donjon de Vincennes, où d Arlagnan les introduisait aussitôt dans la chambre de Foucquet. Un homme arrêté depuis six mois, sans communication avec âme qui vive, incertain de ce qu'on veut faire de lui, des siens, de sa fortune, accepte toute occasion de s'éclairer. Sans qu'il ait le droit d'interro- ger, les questions lui servent déjà d'indices. Le prisonnier ne pouvait donc que bien accueillir ses visiteurs, lun. Pon- cet, un peu son parent^, passant pour dévot *, possj'dant des regrats, c'est-à-dire des droits acquis à bon marché; l'autre, llenard, mieux noté encore. Foucault était inconnu, mais se ' Défenxex, t. XVI, p. 1. * Olivier d'Okmesson, 7o»r;m/, t. II, p. H- ^ Portraits du Parlement, Deppinc, Correspondance administrative de Louis XIV, t. I, p. 2; Le Livre ahoininable, t. I, p. 49. Paris, Diilot, 1883. 118 NICOLAS FOUCQUET. présentait bien, visage ouvert, parole insinuante, avec un bon air de greffier capable, rien qu'un greffier. Si désireux qu'il fut de communiquer avec le monde extérieur, Foucquet, requis de prêter serment, allégua d'abord ses privilèges et les paroles du Roi, se plaignit des rigueurs exercées contre lui : refus de confesseur, refus de plumes, de papier, de livres, un vrai supplice de l'oisiveté; de l'exil de sa femme, qu'on savait ignorante de ses affaires et la seule personne pouvant solliciter pour lui. Les commis- saires répondent sur un ton conciliant. Le Roi désire certains éclaircissements. Si Foucquet se tient si raide, quel moyen de ])arler en sa faveur, d'obtenir quelque soulagement? Le prisonnier se dit alors qu'on ne lui a notifié aucun acte de procédure, que l'interrogatoire demandé au nom du Roi est dirigé contre les comptables et les traitants justicia- bles de la Chambre. Il peut donc répondre, sans préjudi- cier à ses droits '. L'interrogatoire commence; mais, il faut bien le dire, on v va retrouver les procédés vicieux déjà appliqués lors de la rédaction des inventaires. Les plaintes, les protestations ne figurent pas au procès-verbal et passent, comme on dit, en conversation. On reconnaît bien que Foucquet a invoqué son privilège, se réservant de se pour- voir « quand et ainsi qu'il aviseroit bon ^ » . formule de pro- cédure ! ()n ajoute qu'il « offre » de répondre. Grossier mensonge de procès-verbal. Offert ou subi, l'interrogatoire commence, très anodin. Foucquet s'appelle Foucquet; il a quarante-sept ans ou environ; il a été maître des requêtes, procureur général, surintendant des finances. — N'a-t-il pas eu pour commis un nommé Delorme, un Bernard, un bruant, un Pellisson, un Lcspino? — Il les a eus! Delorme a été nommé par M. Ser- vien ; il est du de grandes sommes à Bernard, à Bruant; ' Défenses^ t. XVI, p. 276. Récit de Foucquet. ^Défenses, t. XVI, p. 2. PREMIEU INTERROGATOIRE. 119 Pellisson travaillait à la correspondance. On les a employés successivement. Quand le crédit de l'un était épuisé, on avait recours à l'autre. Le surintendant a dû leur témoigner d'autant plus de confiance qu'ils s'obligeaient pour le bien de l'État. — Midi sonne. On va diner. A deux heures, reprise. — Foucquet a-t-il eu tel et tel à son service? Connait-ii Courtois .■* — Oui, c'est un vieux ser- viteur de sa famille. — Courtois a-t-il rendu des comptes? Foucquet commence à être agacé par ces questions sans portée. — Oui, Courtois a rendu des comptes; mais ce sont là des affaires qui n'intéressent ni le Roi ni le public. Il est extraordinaire qu'on l'interroge sur des faits de cette qua- lité! — Les commissaires insistent. — Avec quels secours Courtois subvenait-il à la dépense? Avec ceux de son maître? — Foucquet connaît-il Pecquet? Pecquet, son médecin, enfermé depuis six mois avec lui! — Oui, il le connaît. Après cinq ou six questions de cette force, les commissaires Pou- cet et Pienard se risquent un peu plus. — Comment se fait- il que tous ces commis possèdent des richesses immenses, eux qui étaient ii l'origine si gênés? — Telles riciiesses peuvent paraître immenses, répond mélancoliquement le prisonnier, qui ne le sont pas en effet; il faudrait faire les comptes. Quant à lui, surintendant, il avait intérêt à ce qu'on les crût plutôt riches que pauvres, puisqu'il se servait de leur crédit. — Mais, ajoutent les commissaires arrivant à leurs fins, ces deniers empruntés soi-disant pour le Pioi, Foucquet ne les a-t-il pas employés à ses dépenses person- nelles? — Non! — N'a-t-il pas confondu les comptes du lloi et les siens? — }son; il a interdit cette confusion; si elle s'est produite, cela n'a pas eu d'importance '. C'en était assez pour un premier interrogatoire. Foucquet renouvela ses instances : " Représentez au Roi que jav beau- coup de choses secrettes à faire entendre à Sa Majesté, que ' Défem<:<, t. XVI, p. 1 à U. 120 NICOLAS FOUCQDET. je la conjure de m'envoyer une personne de confiance, à qui je puisse les expliquer, M. Colbert, s'il lui plaît*. » Même Colbert! Évidemment, six mois de séquestration avaient brisé cet homme si fier. Renard, très simple, et Poucet, plus finaud, s'y trompèrent. Le lendemain, on répétait partout 1 que M. Foucquet leur avait fait « beaucoup d'accueil^ » . La vieille mère du prisonnier, femme qui avait beaucoup vu, ne se trompa point sur le caractère menaçant de cette procédure. Elle rédigea en toute hâte une supplique au Roi : «< Sire, Marie de Maupeou, veuve de messire François Fouc- quet, conseiller d'État, la plus malheureuse mère du monde, supplie très humblement Votre Majesté de regarder son extrême affliction d'un œil de pitié! » Veuve d'un très fidèle serviteur des aïeux du Roi, elle n'était consolée dans son long veuvage que par la vue des services que le Roi recevait de sa famille. Retirée du monde, elle ne pensait qu'à prier Dieu, en attendant une mort tranquille. Tout à coup, elle apprend que son fils, le surintendant, a été arrêté, ses biens saisis, sa femme et trois de ses frères exilés, ses enfants réduits à la misérable condition des enfants exposés. Les amis de son fils le renient ou le trahissent; ses domestiques sont emprisonnés ou en fuite. Elle, pauvre femme, âgée, malade, abandonnée de tous, reste seule d'une si nombreuse famille pour soutenir le poids de tant de malheurs, sans autre recours qu'en Dieu, sans autre espoir qu'en la bonté du Roi qu'elle implore humblement. Dieu lui est témoin qu'elle ne regrette pas les biens et la fortune de son fils; ce qui l'af- flige, c'est que son prince paraisse le croire coupable. Elle lui redemanderait la vie qu'elle lui a donnée, si elle n'espérait encore qu'on le trouvera moins coupable que son malheur ne le fait paraître. Qu'on se rappelle les services de Nicolas 1 Défense-:, t. XVI, p. 277. - OaMESSox, Journu', t. II, p. 11. SUPPLIQUE DE MADAME FOUCQUET MÈRE. 121 à Pontoise, son courage devant une populace irritée, les grandes dettes où il s'est mis pour le service de l'État. Suit un passage où Ion sent l'intervention d'un homme de loi, où l'on revendique pour 1 oucquet, procureur général, vétéran de la Cour, le privilège de n'être jugé que par le Parlement, pour Foucquet, surintendant, de ne rendre compte qu'au Roi. Mais la mère reparaît bientôt, priant, suppliant qu'on permette à sa belle-fille, à ses autres fils, de revenir pour l'aider dans la défense de l'accusé. « Seule, vieille, malade, elle v succomheroit *. » Telle autrelois la mère de Clialais s'efforçait d'attendrir l'impassible Louis XIII, alors que son fils comparaissait à Nantes devant cette commission de juges arbitraires dont François Foucquet faisait partie. Le prisonnier de Vincennes ne devait compter que sur lui. Pendant que les commissaires se félicitaient de l'avoir trouvé si accommodant, il profitait du dimanche pour se remettre de son émotion. Le lundi, les deux conseillers trouvèrent devant eux un homme tout différent. Ne tirant pas d'eux de réponses positives à ses demandes ", Foucquet les pria « très hum- blement 5' de différer l'interrogatoire jusqu'à ce qu'il sût lintention du l»oi, « qui seul a connaissance de beaucoup de choses particulières et secrètes » , pouvant servir à sa défense. Qu'on considère sa situation. Il ne peut ni dresser une requête, ni («crire, ni parler. Certes, il professe toute déférence pour une Chambre composée de tant de personnes de mérite. Aussi espère-t-il qu'elle ne lui en voudra pas de ce petit « retardement ' » . Les commissaires lui donnent acte de ses dires, réquisi- tions, protestations, puis reviennent à leur objectif. Il ne ■ Archives de la Bastille, t. II, p. 13. * Défenses, l. XVI, p. 277. ^ Défenses, t. XVI, p, 15. l'rorrs-verbal des commissaires. 122 ISICOLAS FOUCQUET. s'agit que d'un interrogatoire! Mais, cette fois, Foucquet résiste. Les commissaires essayent de l'intimider par une ordonnance rédigée séance tenante. Il connaissait aussi bien qu'eux cette procédure et persiste dans son refus. Poncet et Renard se retirent. Le lendemain matin, sur leur rapport et sur la réquisition de Talon, la Chambre de justice rend un arrêt ordonnant à Foucquet de répondre. Quelques heures après, les deux collègues se représen- taient à Vincennes, notifiaient l'arrêt au prisonnier; ils ajoutent quelques bonnes paroles; un confesseur lui sera donné à Pâques, Mme Foucquet reviendra d'exil; mais le Roi veut avant tout que le surintendant réponde'. Fouc- quet réserve son droit de protester quand on lui donnera un avocat; car euHn, jamais on n'a refusé à personne de « présenter requête en justice par les voies ordinaires'^ » . Était-il bien sur de ce qu'il avançait là? Chalais et tant d autres avaient-ils été admis à se défendre ? L'ex-procureur général voyait à cette heure le terrible revers de cette instruction secrète, si commode à l'accusateur, si dange- reuse à l'accusé. Enfin, une seconde fois, il faiblit, et l'inter- rogatoire recommença. Quelles acquisitions Foucquet a-t-il faites « depuis sa surintendance »? Il les énumère. Il doit la moitié de leur prix. Son dernier achat était cette petite métairie au fond de la Bretagne, retraite où se bornait son espoir, et dont il devait le prix tout entier. Six heures sonnent. Le jour tombait. On rédigea le procès-verbal ou, comme la première fois, les promesses faites à Foucquet ne furent même pas mentionnées. Le lendemain 8, nouvelles questions. — A-t-il prêté de 1 argent? — Oui, il en a prêté aux uns en empruntant des ' Défeuu-s, t. XVI, p. 218. Ri'citde Foucquet. ^ Ih'fenscs, I. \VI, p. i:j. NOUVEL INTERROGATOIP.E. 125 autres. Il a vendu ses rentes et celles de sa femme. Il doit de huit à neuf millions. — Possède-t-il de l'argent comptant? — Le prisonnier aurait pu répliquer à ces ques- tionneurs qu'ils devaient en savoir aussi long que lui, depuis six mois qu'on avait fouillé dans tous ses tiroirs, saisi chez tous ses débiteurs. Sans manifester d'étonnement, il répond qu'il a trois cent mille livres chez M. Chanut, denx cent mille livres à Belle-Isle. Mais, trop fin pour ne pas deviner le sentiment caché sous ces questions ambiguës, il avait été, dès le 7 mars, au-devant de l'accusation. Plus appliqué aux affaires du Roi qu'aux siennes, il est aussi plus pauvre qu'avant son entrée h la surintendance. En somme, l'interrogatoire tournait à l'avantage de Fouc- quet. Les commissaires changent alors de tactique. Le 9 mars, ils présentent huit pièces, que le prisonnier reconnaît, après les avoir examini'es « à loisir » , si l'on en croit le procès-verbal, en fait, un loisir de quelques minutes, sans droit de prendre des notes. D ailleurs, aucune question n'est posée à ce sujet. Montrer ces huit pièces, les faire re- connaître, cela suffit. On passa à l'affaire du marc d or, et à celle de l'aliénation d'un million deux cent mille livres sur les tailles. Foucquet donne des explications techniques, comme s'il avait eu à faire l'instruction de ces messieurs, dont la pensée reste impénétrable. Sans s'expliquer, ils poursuivent leur interrogatoire : V a-t-il eu des traités sur certains impôts, cires et sucres; parisis et octrois, commis- saires des tailles? qui en ont ('té les traitants? Le surin- tendant y a-t-il eu part? — riéj)onse : Les traitc'S sont publics. Les traitants sont Baron, Girardin, ou d autres. Foucquet n'y a eu part que pour se rembourser d'avances par lui faites. Qu'on voie Bruant... Les commissaires ne discutent pas '. Toutefois, homme du métier, l'ex-magistrat dut ce jour-là apercevoir le but ' Défenses, t. XVF, p. 53. 124 NICOLAS FOUCQUET. caché derrière ces questions en apparence indifférentes. Le lendemain, 10 mars, on pousse un peu plus Foucquet. Qu'est-ce que ce privilège de la pèche des baleines donné par lui à du Grippon? N'y avait-il pas un intérêt? — Au- cun ! L'affaire passait par-dessus du Grippon et assurait l'avenir de la marine française. Et ces quatre prêts faits en 1658? — Il ne peut répondre sur le détail ; ce qu'il sait, c'est qu'on voulait bien lui prêter à lui, non au Roi, depuis la banqueroute de 1649. — Très bien; mais n'a-t-il pas gagné à ces prêts cinq cent vingt-huit mille quatre cent soixante-huit livres deux sols six deniers? Le chiffre est jîrécis. Foucquet s'étonne. Il ne sait. Les commissaires triomphent. — N'est-ce pas Jeannin qui lui a promis et payé cette somme? A ce nom de Jean- nin, Foucquet se retrouve; ces cinq cent vingt-huit mille quatre cent soixante-huit livres deux sols six deniers sont un surcroit d'intérêt pavé à Jeannin et non une somme reçue de lui. Ce surcroît ou plutôt cette différence d'intérêts était d'un usage courant, pour faire concorder le taux réel des emprunts avec celui qu'autorisaient les ordonnances. On passe à une autre question. L'accusé n'a-t-il pas fait faire des prêts sans nécessité? Foucquet, cette fois, réplique par une autre question : A-ton jamais été en état de n'avoir pas besoin d'argent? Sur cette réponse topique, on clôt la séance du 10 mars. Le 1 ] , changement de système : les demandes sont bru- talement posées. On se rappelle l'acte de pension, trouvé sur la table du cabinet de Saint-Mandé, tout juste après l'arrivée de Colbert, parmi des papiers où ne l'avaient pas vu les pre- mières personnes commises à la pose des scellés. On le pré- sente à Foucquet comme trouvé chez lui. Il proteste. On insinue qu'il a tort, qu'il se compromet inutilement. Il hésite. Effectivement, on lui a remis un acte semblable, pour toucher une pension. Il croyait l'avoir rendu. Puisqu'on CONTINUATION DE L'INTERROGATOIRE. 125 lui affirme le contraire, il cède à ces affirmations; pour- tant, qu'on y prenne (jarde , ce n'est pas lui que cette pension intéresse. On va frapper par-dessus sa tête un mort illustre, cher au Roi, le cardinal Mazarin. Pressé néan- moins par Poucet, Foucquet rassemble ses souvenirs. Le Cardinal aimait à se ménager quelques petits profits. On les remettait à son domestique, Bernouin. l'oncetne se démonte pas : Foucquet tirait-il des reçus de Mazarin? — Oblige- de répondre sérieusement à des questions oiseuses : Mazarin, dit le prisonnier, ne donnait pas d'ordres pour ces sortes d'affaires, encore moins de reçus '. Poucet insiste maladroi- tement, puis passe à d'autres exercices. Foucquet a-t-il reçu cent quarante mille livres de pen- sion sur le bail des aides? vingt mille livres sur les gabelles du Dauphinc? trente mille sur le convoi de Bordeaux? sur la ferme du domaine? sur la patente du Languedoc? sur le sol des Charentes? Poncet en énuméra pour trois cent quatre-vingt-trois mille livres par an, dont le surintendant rendait bien sans doute quelque petite chose à Gourville, à M. de La Rochefoucauld, à M. de Beaufort. Foucquet nie énergiquement. — Mais n a-t-il rien touché sur les adjudi- cations des fermes? — Loin de là. On sait tout ce qu'il a fait en 1600 pour en relever les prix ^ . Le procès-verbal fut rédigé, signé, procès-verbal exact, mais non complet. Il ne mentionnait pas tout ce qui s'était passé; par exemple, Poncet invitant Foucquet à ne pas nier la possession de l'acte des Gabelles, Foucquet hésitant, prévenant enfin qu'en voulant le viser on tirerait sur le Cardinal. Omission plus grave, non dans le procès-verbal, mais dans l'interrogatoire même, Poncet ne dit pas dans quelle circonstance suspecte la pièce avait été trouvée par lui. Obtenir un aveu ou un demi-aveu, c'était la seule préoccupation de ce juge partial. Foucquet, au contraire, > Défenses, t. XVF, p. 76. ^Défenses, t. XVI, p. 87. Procès-verbal des commissaires. 126 ' NICOLAS FOUCQUET. croyait encore que ce maître des requêtes, un peu son parent, restait aussi son ami. Le surlendemain li mars, on demanda au prisonnier ce qu'il avait fait du prix de sa charge de procureur général. Il l'a remis au Roi, et l'argent a été reçu à Vincennes, par M. de Malsac'. C'était d'ailleurs chose si notoire, qu'on ne voit pas pourquoi Poncet et Renard posèrent cette étrange question. Peut-être pour se donner un air d'indé- pendance et montrer qu'ils constataient aussi les faits utiles à la défense. Mais bientôt le ton change : Foucquet ne pos- sédait-il pas le gouvernement de Tombelaine ? — Non. — Celui du Mont Saint-Michel? — Non. — N'a-t-il pas payé, pour M. de Gréqui, le prix de la charge de général des galères? Créqui était le gendre de Mme du Plessis-Rellière. — Non, il s'est entremis du traité, au vu et au su du Roi, et loin d'avoir donné des fonds à Créqui, il en a reçu de lui en dépôt. — N'a-t-il pas payé le prix de la charge d'amiral de France achetée par M. de Neufchèse? — Non. Cette question toutefois inquiéta Foucquet plus que la précédente. Neufchèse était certainement une de ses créatures, un des hommes sur lesquels il avait compté pour se défendre contre Mazarin^. J^e surplus de liiiterrogatoire sur des pensions données à des personnes de condition, sur la gestion des finances depuis la mort du Cardinal, ne présente pas d'intérêt. Il devenait nécessaire de presser l'instruction. Le Roi trouvait que les travaux de la Chambre n'avançaient pas, et ce que le Roi entendait par travail, on le savait. Le mardi 14 mars ', on demande à Foucquet s'il n'a pas fait acheter à quelqu'un la terre d'Ancenis en Bretagne? — Oui, son gendre, Charost, l'ayant acquise, il a pris connais- sance du contrat. — N'a-t-il pas employé les deniers du 1 Defrnscs, t. XVI, p. 97. 2 Défenses, t. XVI, p. 98, 99. ^ Défenses, t. \\\, y. \iÇ>. '. . ■■■■. . . CO^'TI?JUATIO^' de L'IMERROGATOIUE. 127 Roi pour fournir la dot de la marquise de Cliarost, sa fille? — Non! C'était la réédition d'une calomnie lancée en l(i57 ' ! — N'a-t-il pas fait fortifier Belle-Isle? mis dans la place du canon à ses armes, une garnison étrangère? Avait-il permis- sion du lloi? — Oui. Il a fait fortifier Belle-Isle, mais dans l'intérêt du Roi; d'autant plus que Mazarin l'avait avisé des desseins du cardinal de Retz sur cette place. Il a enrôlé des Suisses, précédemment au service de la France, congédiés à la paix, et qui ne peuvent passer pour étrangers. Enfin, il a agi en vertu d'un brevet en bonne forme. Encore une fois, l'interrogatoire tourne à l'avantage du prisonnier. On veutsavoir pourquoi il a acheté des vaisseaux. — Pour commercer dans toutes les parties du monde, pour former des capitaines et des pilotes. — Fort bien; mais « ne se faisoit-il pas donner parole de le servir envers et contre tous? » — Non, jamais! Certaines gens croient se rendre agréables en usant de termes aussi ridicules. Mais i< aucun homme vivant ne peut dire qu'il ait, lui, Foucquet, jamais parlé de semblables choses ». Cependant, Deslandes, gouverneur de Concarneau? — Deslandes! tout le monde sait qu'il appartenait à son frère, l'abbé Basile. Pour se rattacher à lui, Nicolas Foucquet, Deslandes lui envova une déclaration de fidélité, ce qui ne l'a pas empêché de perdre son gouvernement. — Et Man- tatelon? — Il ne la jamais vu. Cet homme a servi peut-être d'intermédiaire à un moment donné, voilà tout". Le jeudi 16^, on fit jouer de grosses pièces. Après une escarmouche sur un engagement souscrit par un sieur de Maridor, président de la Cour des aides, les commissaires en reviennent aux fortifications de Belle-Isle et au dessein de w s'en servir pour troubler le repos public ». — Il faudrait, répond Foucquet, avoir perdu l'esprit pour concevoir une • V. plus haut, t. I, p. 409. * Défenses, t. XVI, p. 120. V. plus liaut, t. I, p. V5.5. ' Coté à tort 13, Défenses, l. XVI, p, 140. . - - - - ' 128 NICOLAS FOUCOUET. pareille pensée. Il a offert mille fois la surintendance à M. le Cardinal, Vaux et Belle-Isle au lloi, prêt à tout sacrifier pour le service, pour la moindre satisfaction de Sa Majesté. A ce moment, le mielleux Poncet lance la grosse bombe : Foucquet n'a-t-il pas écrit un mémoire sur les mesures à prendre en cas qu'on voulût l'arrêter et lui faire son procès? Depuis plusieurs jours qu'on tournait autour de la ques- tion, la pensée du prisonnier avait dû se reporter sur cet écrit, œuvre d'un moment de colère. Aurait-il omis de le brûler? L a-t-on saisi? Le connaît-on seulement par une indiscrétion de Gourville? Grande incertitude! Il faut pour- tant répondre. « Il ne s'en souvient pas à présent. » Alors, Poncet exhibe les six demi-feuillets. Foucquet les lit, les tient « à loisir autant que bon lui semble » . C'est bien son écriture. Il crovait avoir brûlé ce papier depuis deux ans. Il ne s'en est jamais servi, ne l'a mis entre les mains de personne. Très troublé, il allègue qu'il a beaucoup de choses à représenter à ce sujet; mais l'heure est avancée. En effet, il était une heure après midi. Les commissaires laissent un moment de répit au prisonnier et vont dîner'. A la reprise de la séance, Foucquet, remis de cette vive émotion, parle pendant quatre heures. La Chambre, il l'en supplie, ne verra dans cette pièce que l expression d'une pensée qui lui a passé par l'esprit, un jour d'affliction. M. le cardinal Mazarin , défiant, ne cessait d'exciter des divisions entre lui et tous ses collègues, Servien, Ilerwarth, S(''guier, Villeroy, Le Teilier, envenimant les querelles, le brouillant avec ses propres frères, l'embarquant dans toutes sortes d'aventures avec les compagnies souveraines pour l'abandonner ensuite. Il est facile à un premier ministre de faire périr qui il veut, en établissant des juges extraordinaires, en promettant des faveurs aux témoins, en « Défenses, t. XVI, p. 150. m FOUCQUET RECO]N^^\IT SON PLAN DE DÉFENSE. 129 employant les ennemis personnels de Thomme que Ton veut perdre. D'autre part, le Cardinal ne faisait rien, n'accordait rien (]ne par peur. De là ce projet de résistance que lui, Foucquet, a condamné ensuite, qu'il croyait avoir brûlé. Il en a regret. La preuve, c'est qu'il a offert Belle-Isle au Jloi. Que le chancelier s'en informe, l^e Roi, dans son petit cabi- net au Ijouvre, après avoir entendu ses explications sur sa conduite pendant la vie du Cardinal, lui a dit ces propres paroles : « Je vous pardonne! » Il y a eu amnistie pour les ennemis; pour les gens de guerre des deux côtés. Sa Majesté le traitera-t-elle moins favorablement, lui qui a exposé ses biens, sa vie pour son service? Ne lui conservera-t-elle pas l'effet de sa parole royale? La clémence est la vertu des rois. « L'heure de six approchant » , on rédigea le procès- verbal de cette grande séance et, sans discuter, on s'ajourna au lendemain. Le lendemain (17 mars), le prisonnier put voir qu'on ne le tenait pas quitte au sujet de ce malheureux plan de défense. — L'a-t-il communiqué à quelqu'un? — Non! — Mme du Plessis-Bellière n'en a-t-elie pas une copie? — Non. N'en a-t-il pas parlé à Gourville? — Il ne s'en souvient pas. C'est Gourville qui le tenait au courant des machinations de ses ennemis. Bien qu'en général les commissaires discutassent peu, ils tinrent à mettre Foucquet en contradiction avec lui- même. Il a dit précédemment qu'il n avait pas prêté les fonds pour l'acquisition de la charge du commandeur de Neufchèse, et cependant, à la cinquième demi-feuille de son écrit, il annonce précisément que cette charge de vice-amiral a été payée de ses deniers ' ! C'est l'écrit qui n'est pas correct. Neufchèse, parent et ami de Servien, était créancier du Uoi pour de grosses sommes légiti- mement dues. k. la sollicitation de Mme du Plessis- ' Défenses, t. XVI, p. 1G4. ... ... 11. 9 130 ./ • NICOLAS FOUCQUET. Bellière, Foucquet a escompté ces créances. Voilà tout. A partir de ce moment, les interrogatoires perdent tout intérêt, traînent sur des comptes vieux de dix ans, que le greffier apporte, montre au prisonnier, lui retire aussitôt; sur des quittances données à son commis Bernard, et retrou- vées chez lui, Foucquet'. Un seul fait sérieux est rais en avant, celui du Marc d'or, où on laisse entendre qu'il a profité de grosses sommes à l'aide de fausses ordonnances. Le 23 mars, on annonce que l'interrogatoire est clos. Alors, Foucquet supplie de remettre la clôture à l'après-midi, il a quelques remontrances à faire, dont il requiert l'inser- tion^. Chose surprenante au premier abord, qui s'explique bien à la réflexion, c'est le prisonnier qui retient son juge, qui ne se trouve pas assez interrogé. En effet, cet interroga- toire, prolongé pendant vingt jours, n'avait pas pris moins de trente-quatre séances. Volontairement ou non, conduit sans méthode, sans esprit de suite, il n'en résultait rien de précis. Les commissaires se retiraient impénétrables, et c'est Nicolas qui, le soir du 23 mars, les arrêta. Sans liberté ni d'écrire, ni de présenter requête, ni d'agir aucunement, il ne peut pas se souvenir de tout ce qu'on lui a demandé sur des affaires entremêlées les imes dans les autres; il prie donc qu'on veuille bien mentionner ses moyens de défense. D'après les questions posées, il comprend qu'on veut l'accuser d'avoir : 1° mal administré les finances; 2° pris des pensions; 3° acquis à vil prix des droits du Roi; 4." fait de grandes acquisitions et beaucoup de dépenses. En thèse générale, sa commission de surintendant, qui est son contrat et sa loi, porte qu'il n'a de comptes à rendre qu'au iloi ; sans cette clause, il ne l'eût pas acceptée. En fait, il a rendu compte au cardinal Mazarin, alors déposi- taire de l'autorité royale, et dont il a dû suivre les ordres. I Défenses, t. XVI, p. 178. ^Défenses, t. XVI, p. 2i0. CLOTURE DE L'INTERROGATOIRE. 131 A cette occasion, il supplie la Chambre de lui faire remettre les billets, les lettres émanant du Cardinal, de M. Le Tellier, du Roi, enfin tout ce qui peut servira sa défense, « n'estant pas juste qu'on se serve de ses papiers contre luv, et qu'il n'ait pas la liberté de s'en servir pour sa justifica- tion » . On pouvait d'ailleurs lui enlever la surintendance. Que ne l'a-t-on fait ! Voilà pour le reproche de mauvaise administration. Il a acheté des droits sur le Roi à bon marché! Pourquoi les aurait-il payés plus cher qu'ils ne se débitaient à d'autres? Enfin, on argiie de ses biens et de ses dépenses. Qu'on voie donc l'état de ses affaires. Il doit douze millions. Il en possède neuf. On dira qu'il a trop dépensé. Lui seul en pâtit. L'État en a profité. Restent les fortifications de Relle-Isle et l'écrit qu'on lui a représenté. D'abord, les affaires de cette qualité ne pa- raissent pas être de la compétence de la Chambre; si toute- fois elle en veut prendre connaissance, qu'elle se fasse lire le brevet du Roi concernant l'acquisition, la fortification, la garnison de cette place. Quant au « projet » , œuvre impar- faite, le repentir et le changement de pensée de son auteur se montrent assez par ses ordres et ses actions postérieurs. Concarneau laissé sans garnison, sans canon ; les vais- seaux de guerre vendus au Cardinal ; les navires marchands envoyés aux Indes; l'Isle-Dieu, le Mont Saint-Michel alié- nés par ses amis et à sa connaissance; enfin, sa charge de procureur général, sa vraie place forte, vendue pour en donner l'argent au Roi, quelles preuves irréfutables de l'abandon de toute idée de révolte! Cet écrit même, où l'a-t-on trouve? Sur une table, avec de méchants papiers, dans une chambre dont trois personnes avaient la clef, lui, son valet de chambre, son jardinier. Est-ce ainsi qu'on garde un plan de consj)iration? Le malheureux parlait sans qu'on l'interrompît, cherchait en vain à se rendre compte de la situation qu'on voulait lui 9. 132 NICOLAS FODCQUET. faire, et que ce long interrogatoire laissait incertaine. Sen- tant bien que ces hommes n'étaient pas sa véritable partie, il en revient au Roi, à sa parole positive, que le passé était pardonné, sans restriction. (Jue pourrait-on hii infliger de plus que ce qu'il a accepté volontairement? Une amende d'un million? la perte de sa charge? On ne peut revenir sur un crime jugé ou pardonné, même si l'on découvre de nou- velles preuves. Que l'on considère enfin son étroite prison, sa longue maladie, sa fortune abîmée. A ce moment encore, comme toujours, la cause pre- mière de la colère royale fut passée sous silence. Voyant l'inutilité des supplications, Foucquet revendique son droit « de se pourvoir par devers le Roy, ou autre- ment » , quand il en aura la liberté. Cette liberté, il supplie la Chambre de la lui faire obtenir, de lui donner aussi un « conseil non suspect >' . Cette fois, il avait tout dit. Les commissaires prirent note exactement de ses paroles, lurent le procès-verbal, le firent signer, se retirèrent'. Foucquet se retrouva seul, séparé du restant des hommes, dans sa chambre, dans sa tombe du donjon de Vincennes. Bien que l'iustruclion dut être secrète, on colportait dans le monde les nouvelles de l'interrogatoire. Les uns blâ- maient Foucquet de sa condescendance. Il faudrait gagner du temps, et, tout au contraire, l'aflaire s'avance fort. Ce qui est dit et signé reste^. L'ambassadeur de Hollande écri- vait à son gouvernement que, d'après les réponses du surin- tendant, on craignait que son procès ne tournât très mal pour lui. Il avait reconnu, la larme à l'œil, son projet de sédition. On se hâtera de prononcer sa sentence. Assuré- ment, il y va de sa vie ^. Colbert veut sa mort. > r)éfcn.<:es, t. XVI, p. 258, 278, 3 Rouillé du CoudiMV, conseiller au grand Conseil, à Pomponne, 12 mars l(if)2. Archiver (le la liastWe, t. II, p. 18. 3 V. Reuning à de Witt, 9 mars, 23 mars 1662. Lettres, t. II, p. 314-, 328. INTERVENTION INUTILE DE MADAME FOUCQDET. 133 Les craintes étaient si vives, que, le 2i mars, la femme du prisonnier implora la clémence du Roi. Exilée à Limoges, obligée d'habiter d'abord la maison de Pellot, le perquisitionneur de Nantes, elle s'était bientôt retirée à l'abbaye de la Ilaigle, dont 1 abbesse était une Verthamon, parente du maître des requêtes qui procédait à l'inventaire de Vaux. A Limoges, le climat un peu dur, en général, est très rude sur les hauteurs de l'Abbessaille. La pauvre femme, malade à son tour, obtint l'autorisation d habiter Saintes, puis de revenir à Paris solliciter pour son mari '. Sous peine de marquer une trop grande hostilité, on ne pouvait pas lui refuser cette faveur qui, selon les mœurs du temps, constituait une sorte de droit. L'ex-surintendante, sans ressource, était revenue avec quinze mille livres prê- tées par Gourville'^ Accompagnée d'un parent éloigné, elle se présenta d'abord au Roi, se jeta à ses pieds : « Sire, grâce! pitié! » Louis la releva murmurant quelques mots qu'on n'entendit pas, et passa. Anne d'Autriche intervint : ^« La pauvre femme est si émue, qu'elle ne sait que dire ^. » Paroles perdues comme la harangue préparée par Mme Foucquet. Le silence du Roi servait de leçon aux cour- tisans. En un instant, le vide se fit autour de la suppliante. Elle ne demandait pourtant pas une grande grâce Voici la prière qu'elle aurait voulu faire entendre ' : « V. M. a bien voulu me faire Ihonneur de me dire qu'elle estoit faschée de faire ce qu'elle a fait. Qu'elle me pardonne. Sire, si je compte sur ces paroles royales, comme sur autant de vérités, et sy j'ose luy dire que, de la manière ' Pellot à Colbert, 5 octobre 1661. Arch. Bast., t. I, p. 379. M. liav.iis- son a lu : La Beyie; l'ahhaye de la l{ni{;le est appelôe :i Limof;(*s l'.Vhpssaille. * GoCHVii.r.E, Méinoiies, p. 5.37. Gourville, qui a souvent brouillé les dates, place après juin 1662 ce (ait, qui est de mars 1662. * Roubitr fils à son père, 24 mars 1662. Arrliivcs de la BaslUle^ t. II, p. 25. * Cette requête a été publiée à Utreclit, 1680, à la suite du Formulaire des inscrifJtion.i cl <:iibscript{ons dcx lettres dont If roy de France eut traite pur les potentats. M. le comte A. de lîertier a bien voulu nous en communiquer une copie tirée des archives de sa famille. .134 NICOLAS FOUCQUET. dont on a usé en faisant 1 inventaire des papiers de mon mary, on a en quelque sorte hazardc la gloire de V. M. Car, encore qu'elle soit incapable de vouloir rien d'injuste, il n'est pourtant que trop vrai qu'on a employé son nom pour faire plusieurs choses qui sont contre les loix et la partie. Mais après tout, Sire, quoy que les papiers de mon mary ayent esté pris contre toutes les formes ordinaires, qu'on en ayt mesme soustrait beaucoup , comme tout le monde sçait, et qu'il y eust bien des choses à dire à V. M., qu'on luy a sans doute dissimulées parce qu'elle n'auroit peu les approuver, et que je luy tais par respect, ne voulant jamais dire ny faire rien qui puisse desplaire à V. M., aussy suis-je résolue de rejetter tous les conseils qu'on me pourroit donner de prendre d autres voyes que celle de la clémence de V. M., sachant bien que je ne fais en ceste occasion que suivre les sentimens de mon mary, dont la soumission à respondre aux ordres de V. M. m'apprend assez que je ne puis mieux faire que de me confier absolument à sa bonté. « Je ne demande point, Sire, une absolution glorieuse pour mon infortuné mari, mais une abolition, et pour tels crimes queV. M., qui ne sçauroit se tromper, le jugera elle-même coupable. Tous ses biens. Sire, sont venus de V. M. ; il les tenoit d'elle, qu elle les retienne, comme elle le peut juste- ment, sy elle l'en trouve indigne. Qu'elle garde ses maisons qui l'ont irritée, non sans subject, encore qu'il ne les des- tinast que pour elle; (ju'elle accorde seulement à ses ser- vices passés et à son zèle, dont je m'asseure qu'elle a esté persuadée et convaincue en mil rencontres, à son respect, à sa soumission, à son amour pour la personne de V. M. et pour l'Estat, à une famille très innocente et très misérable, à mes larmes, Sire, à mon désespoir. « Que V. M. donne à sa propre grandeur et à sa propre bonté deux choses qui sont tout pour nous, mais qui ne peuvent nuire en rien à son estât, et peuvent augmenter la gloire de V. M. Qu'elle sauve donc, Sire, l'honneur de cet i:?TERVENTION INUTILE DE >rADAME FOUCQUET. 135 infortuné serviteur, sv toutes fois il en peut avoir un véri- table, après avoir despieu à un sv grand et sy bon raaistre, et sa vie qu'il peut encore employer au service de V. M., si c'est vivre pour luy que de vivre loing d'elle et hors de son souvenir. « Le long et cruel supplice d un exil sera, Sire, une grâce insigne pour luy et un bienfait extrême pour moy, et chaque moment de ma vie, en me faisant souvenir de mon infor- tune, ne laissera pas de me représenter les bontéz de V. M. qui m'obligera à prier Dieu incessamment pour sa prospé- rité, pour sa gloire et pour sa santé. » Le Roi n'avait rien voulu entendre. Foucquet semblait perdu. La situation cependant s'était modifiée à son avantage. Le président de la Chambre de justice, Lamoignon, s'apercevait qu'il était dupe de Talon et de Colbert; qu'on voulait faire banqueroute sous prétexte de recherches contre les financiers; abriter sous des décisions judiciaires un man- quement à la parole donnée. Il se plaignit « presque publi- quement des personnes dont le Roy se servoit dans les affaires de finances » . Boucherat ménajrea un rapproche- u ippi ment entre le premier président et Turenne. Les principaux commissaires de la Chambre, Besnard de Rézé, Brillac, Renard, se rangèrent autour de lui, formant un noyau, non de résistance, mais d'indépendance relative. Colbert se sentait visé; mais il était trop habile pour attaquer de front ces déserteurs. Lamoignon restait tou- jours pour lui un fort homme de bien, incapable d'intri- gues, seulement un peu dévot et, comme tel, présumant beaucoup de lui-même. Lui et Turenne sont mécontents de n'avoir pas plus de part au gouvernement. Qu'y faire, puisque le Roi seul gouverne ! Bouclierat voulait être chancelier; Besnard était contrariant par nature. Brillac et Renard avaient reçu des gratifications de Foucquet, ainsi 136 NICOLAS FOUCQUET. que Lamoignon lui-même. Pas une aliénation de droits dont le président n'eût pris sa part. On se rappelle qu'un des moyens les plus employés pour obtenir de l'argent pendant la dernière guerre, consistait à augmenter les gages des magistrats ou des officiers de jus- tice, en leur demandant d'en verser la valeur capitalisée. Au fond, c'était une constitution de rentes imposée par le constituant, car on ne laissait pas aux magistrats la liberté de prendre ou de refuser. Foucquet n'avait pas voulu tou- cher à ces augmentations de gages. Quand ses ennemis pré- tendaient qu'il ménageait ses créatures, le Iloi, répondait-il, ne voulait effrayer personne; au moment favorable, ou l'on rembourserait l'argent reçu, ou l'on ramènerait les rentes à un taux équitable'. Après septembre 1661, les idées de Foucquet ne comp- taient plus. Colbert, irrité de la résistance latente du Par- lement, désireux surtout de séduire par une prompte liqui- dation des dettes le jeune Roi, non pas avare, mais égoïste, car Louis XIV dépensait volontiers pour lui, Colbert sup- prima ces gages. Lamoignon résista, défendit son per- sonnel. On passa outre. Le 13 mai, sur les réquisitions de Talon, un arrêt de la Chambre de justice supprima un million de rentes sur les tailles. Si le Roi en témoigna beaucoup de satisfaction, les rentiers en jugèrent autrement, s'attroupèrent, envahirent le grand escalier du palais. Le Parlement leur commanda de se disperser, sous peine de mort. Ils disparurent^. Depuis lors, jusqu'à nos jours, les gouvernements les plus divers n'ont guère tenu compte des attroupements de rentiers. Ceux-ci se résignent au sort qui leur est fait. ' Colbert, récit autogra|)lje. Défenses, t. V, p. 283. - La r>il)l. nat. conserve dans les V"^ de Colljert, n^s 228 à 237, les registres de la chambre do justice, transcrits en partie par Foucault sous le titre de : Extraits sommaiies des re tandis que nos flottes subissaient tant de revers, on sait quelle fut la bravoure aventureuse de nos corsaires. Surcouf, le héros de la chanson populaire et de la légende, du roman et de l'opéra, qui semble avoir alors personnifié la Course lieureuse et triomphante, a enfin trouvé son historien véridique. M. Robert Surcouf, son petit-neveu, nous raconte cette vie pleine de hasards, ces coups de main hardis, ces fameuses campagnes de l'océan Indien. Précédée d'une très curieuse étude sur la guerre de course, c'est une page d'histoire aussi émouvante que les plus célèbres romans d'aventures maritimes. PAIWS. TYPOCHAPlllE DE K. PLON, NOL'BRIT ET C'®, RUE GAIUNCIÈRE, 8. MECONTENTEMENT DE LAMOIGNON. 137 Plus besoin de leur parler de peine de mort. Ce qu'on leur donne, ils le prennent, trop heureux. Tulon fit encore révoquer Taliénation des droits du marc d'or', révocation peu dangereuse, n'intéressant que peu de personnes, Mme du Plessis-Bellière, de Nouveau, lex-inten- dant des postes, eniin N. Foucquet"; on constituait aussi un préjugé contre ce dernier. Le Roi ne se borna pas à féliciter la Chambre; il lui fit dire par Talon qu'elle eût à tenir deux séance? par jour'. Pour comprendre la portée de l'avis, il faut savoir que Colbert re|)rochait au premier président sa « prodigieuse langueur, n'allant jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midy, ne retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et six^ » . Ces agissements achevaient d indisposer Lamoignon. Pendant que ces dissentiments se manifestaient parmi les juges de Foucquet, tout à coup, une voix éloquente, d'au- tant plus frappante qu'on l'entendait sans savoir d'où elle venait, s'éleva en faveur du prisonnier. Vers la fin de mars 1G62 parut un « discours au Pioy par un de ses fidèles sujets, sur le procès de M. Foucquet » . u Sire, disait l'auteur, Votre Majesté n'est sans doute guère importunée de ceux qui lui parlent aujourd hui de M. Fouc- quet, naguère procureur général, surintendant des finances, ministre d Etat, l'objet de ladmiration et de l'envie, main- tenant à peine estime- digne de pitié. Tout se tait, tout tremble, tout révère la colère de Votre Majesté. » L'auteur la révérerait plus que personne, cette colère, s il n'avait à dire des choses essentielles, qu'autre que lui ne dira pas. Il parlera donc « avec toute la liberté d'un homme qui n'a ' V. ci-rlessiis, t. I, p. 403. 2 Arrêt dn 29 mars 1()G2. 3 1»^ avril l(j62. * Jiécit de Colljcrt, puljlié par JoiDLEàr, t. II, p. 325. 138 NICOLAS FOUCQUET.:- rien à craindre ni à espérer, mais avec tout le respect et la soumission d un sujet fidèle " . Il discute d'abord très hardiment la compétence de ces commissaires « devant lesquels on dit que Votre Majesté veut que Foucquet réponde ' » . Bien qu'on ait, dans ledit de création de la Chambre de justice, « coulé en passant deux ou trois mots généraux, de toutes so7'tes de personnes et de quelque condition que ce soit » , ces termes généraux ne comprennent pas les personnes privilégiées telles qu'est Foucquet, ancien ministre, exempt par ses lettres de surin- tendance de rendre compte de son administration , si ce n'est à la seule personne du Roi, De plus, les commissaires ne sont pas des vrais juges, et, dans l'espèce, plusieurs sont récusables. « Il n'y a point de Parlement dont on ne pût évoquer un procès, si on avoit un pareil nombre d'aussi fortes et légitimes récusa- tions^. » Foucquet ne peut reconnaître d'autre juge que le Roi. Faut-il parler de ces chefs d'accusation inouïs, s'en prenant aux intentions? Non, examinons seulement ce qui est dit de la mauvaise administration des finances et de l'excessive ambition. Foucquet a mal administré, en travaillant à s'enrichir! « Je ne crqins pas de dire à Votre Majesté qu'il n'y a pas d'homme dans son royaume assez hardi pour se charger en même temps des biens et des dettes de M. Foucquet. » — Mais, s'il a fait des dettes, c'est pour avoir trop dépensé! — Non, ses biens, le bien de sa femme, ses revenus ont suffi à ces dépenses. Rechercher ce qui s'est fait sous le ministère du cardinal Mazarin, c'est presque appeler cette mémoire en jugement. Discutera-t-on cette haute fortune, à peine commencée ' C'est la preuve que le discours a été composé avant les interrogatoires de mars 1602, et après la supplique adressée au Roi par Mme Foucquet mère. * Pellisson, OEuvres diverscSy t. II, p. 25 à 59. PELLISSO^^ DEFEND FOUCQDET. 139 quand le Cardinal sortit pour la seconde lois du royaume? Et celle de ses parents, de ses amis? • Et à qui le surintendant rendra-t-il ses comptes? Le ministre, alors dépositaire de Tautorité royale, n'est plus là ! De ses lettres, de ses ordres écrits, mis en liasses par Foucquet, soigneusement, mois par mois, année par année, que plu- sieurs personnes d'honneur ont souvent vus dans ce même cabinet de Saint-^NIandé où l'on a saisi ses plus secrètes alTaires, rien ou presque rien ne se retrouve. Croira-t-on qu'il n'ait pas voulu les conserver, lui qui gardait tant de choses inutiles? Or, on a saisi ces papiers sans appeler per- sonne, sans se soumettre aux formalités ordinaires. Quant à ce qui s'est passé depuis le mois de mars IGGl, il serait difficile de persuader au public que Foucquet ait agi en rien contre l'ordre de Sa Majesté. On reproche à l'accusé son luxe, ses grandes construc- tions. La faute en est à son ardeur pour toutes les belles choses, aux propositions, aux conseils toujours engageants des personnes les plus célèbres dans les arts, à la lacilité d'avoir de l'argent à crédit, à l'ascendant, à l'étoile de cet homme qui, n'étant que maître des requêtes, commençait des plans de surintendant. Il regrettait le premier de s'être tant engagé. N'a-t-ilpas fait porter parole par M. de Brancas à la Reine mère de donner Vaux au Dauphin espéré? N'a-t-il pas offert Belle-Isle au Roi? Belle-Isle accpiis, fortifié par ordre de Mazarin! Foucquet a eu des pensionnaires, s'est fait des amis! mais les amis que se fait un zélé et fidèle ministre, il ne les dérobe pas à son roi, il les lui garde, il les lui ramène en des temps difficiles. Les accusations contraires «sont chimères, fantômes » , dont un roi, un grand roi, tel que Louis XIV, ne peut, ne doit pas prendre ombrage. Ce serait juger trop indignement et trop bassement d'une si grande puissance! A écouter les discours du peuple ou les jalousies delà 140 NICOLAS FOUCQUET. ' ' Cour : « Il n'y a point eu de surintendant qui, dans une admi- nistration un peu longue, dans ce poste si grand et si envié, si sujet à la haine publique, n'ait paru digne de la mort; mais de ce nombre, il n'y en a eu en tout que quatre ou cinq de malheureux; et de ces quatre ou cinq même, à peine y a-t-il un qui, après sa mort, lorsque la colère des rois, la jalousie des concurrens ou des supérieurs, l'envie du monde sont mortes avec lui, n'ait été justifié par 1 his- toiie, n'ait laissé par sa condamnation plutôt une ombre et une tache qu un ornement à la vie de son prince. » Après un habile et chaleureux rappel des services rendus par Foucquet pendant la Fronde, pendant la guerre, l'au- teur du discours concluait ainsi : « Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa grandeur de ne point faire juger M. Foucquet par une Chambre de justice, dont même plusieurs membres sont récusables; qu'on ne sçauroit prouver les malversa- tions dont on l'accuse, ni par son bien (car il nen a point), ni par ses dépenses non plus, car il y a fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes; qu'un compte du détail des finances ne se demanda jamais à un surinten- dant; qu'homme vivant en sa place ne le pourroit rendre; que cette discussion est sujette à une infinité d'erreurs, surtout en cette matière de billets, dont on veut faire un si grand bruit; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majesté lui a donné ses ordres elle-même; que la mort de Son Éminence, dont il les recevoit auparavant, que la sous- traction de ses lettres lui ôte tout moven de se justifier; qu'en plusieurs choses, comme on ne le peut nier, son administration a été grande, noble, glorieuse, utile à lÉtat et à Votre Majesté; que son ambition, quand elle passera pour excessive, a mille sortes d excuses, et ne doit être suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux, et au milieu de l'orage, mérite quelque PELLISSON DEFEND FOUCQUET. 141 considération ; que la recherche de quelques surintendans, sujette à mille artifices de la calomnie et de l'envie, n'a produit aucune gloire aux rois , prédécesseurs de Votre Majesté; que la douceur, que la bonté du grand Henry, son aveul, et en cette occasion et en mille autres, a été cé- lébrée de mille louanges. G en est assez, Sire, pour espérer toutes choses de Votre Majesté, qu'elle n'écoute plus rien qu'elle-même, et les mouvemens généreux de son cœur. » C'était l'honnête, le courageux Pellisson, qui, du fond de la Bastille, malgré ses gardiens, malgré ses soucis person- nels, prenait la défense du prisonnier de Vincennes, son patron, son ami. Le discours manuscrit fut remis, par quelles mains, nous 1 ignorons, au Roi, qui voulut le lire; c'est pour le Roi seul que Pellisson l'avait écrit '. Peu après cependant, il était imprimé, distribué sous le manteau. La défense était trop forte pour qu'on n'v répondit pas. On prit corps à corps le discours de Pellisson. On en retourna les raisonnements. ()ui, les lettres de provision des surintendants leur donnent le Roi pour juge, c'est pour cela que le Roi les renvoie non devant les juges ordinaires, mais à des commissaires, qui le représentent plus directement. Oui, un surintendant n'est pas obligé de com{)ter, s'il reste dans la charge de surintendant; mais, s'il fait l'Épargne, la Trésorerie chez lui, il perd son privilège. Dans la bonne foi naturelle, tout maniement oblige à compter. L'opinion ne se méprit pas sur la valeur de ces arguties. Prétendre que des commissaires représentaient plus direc- tement le Roi que des juges ordinaires, c'était monstrueux. Enfin, pour obliger Foucquet à rendre des comptes, était-il nécessaire de saisir, de détourner ses papiers, de l'enfermer ' Seconde défense de M. Foucquet. Pellisson, OEuvres divejse\-, t. II, p. 74 et suiv. La première édition du factinn de Pellisson porte toute» les manpies d'une composition clandestine. Le papier en est grossier. Le texte est plein de fautes énormes. 142 NICOLAS FOUCQUET. dans une étroite prison, sans moyens de défense, sans con- seil? L'opinion publique fut retournée par l'éloquent, par le judicieux plaidoyer du « fidèle sujet du Roi » . Au même moment, un poète, qui n'a jamais mieux mérité d'être appelé « le bon » La Fontaine, composait une élégie admirable, aux sentiments justes, nobles, touchants, partant du cœur, exprimés dans le plus beau langage. Tous les amis du surintendant se sont enfuis; le Roi reste irrité : le poète s'adresse aux Nymphes de Vaux : On ne blâmera pas vos larmes innocentes; Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes : Chacun attend de vous ce devoir {jénéreux. Les destins sont contents, Oronte est malheureux. Vous l'avez vu najjuère au bord de vos fontaines, Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevoit des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels •. Et La Fontaine rapproche cet éclat de la sombre prison où 1 on a enseveli son ami. Pour lui les plus beaux jours sont des secondes nuits. Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis. Hôtes infortunés de sa triste demeure, En des gouffres de maux le plongent à toute heure. Voilà le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité. Naturellement, l'esprit de ce poète, amoureux du calme et du loisir, se reporte sur l'admirable demeure d'où Fouc- quet est passé si subitement dans les donjons d'Angers et de Vincennes. Ah! si ce faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs, Si le séjour de Vaux eût ])orné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser rouler son âge! Vous n'avez pas chez vous ce brillant é([uipage. Celte foule de gens qui s en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la Cour : Mais la faveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence. Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens; Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens. 1 La Fontaine, OEuv dlv , édit. 1804, p. 15; éd. Moland, t. VI, p. 346. ELEGIE AUX ^■YMPHES DE VAUX. 143 L'aimable songeur, toutefois, ne s'attarde pas à philo- sopher et remet au lendemain sa harangue. Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle. Vous, dont il a rendu la denipurf si heile, Kymphes, qui lui devez vos plus charmants appas, Si le long de vos bords Louis porte ses pas, Tachez de l'adoucir, ïléchissez son courage : Il aime ses sujets, il est juste, il est sage; Du titre de Clément rendez-le ambitieux : C'est par là que les rois sont semblables aux dieux. Du maonnnime Henri qu'il contemple la vie; Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie. Inspirez à Louis cette même douceur : La plus belle victoire est de vaincre son cœur. Oronte est à présent un objet de clémence. S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, II est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux. On ne donna pas à Télëgie de La Fontaine la même pubhcité qu'au discours de Pellisson. Elle fut cependant imprimée et colportée '. La pensée contenue dans le dernier vers n'est pas d'une justesse absolue. Le malheur n'innocente pas le coupable; mais, dans l'espèce, le public ne s'y méprit pas, et répéta avec le poète : Il est assez puni par son sort rigoureux. ' P. Lacroix, Nouvelles OEuvres inédites de La Fontaine. Paris, 1873, p. 274. Lacroix attribue à La Fontaine une élégie publiée dans les œuvres de Pellisson, t. I, p. 194, et prétend qu'elle aurait précédé celle dite des Nymphes de Vaux. Nous aurons à revenir sur cette question, mais nous pouvons déjà dire que l'élégie attribuée à Pellisson est postérieure à celle des Nymphes de Vaux. L'auteur y parle de deux hivers qui doivent être ceux de 1661 et 1662. CHAPITRE II RÉSULTAT DES INTERROGATOIRES. POURSUITES CONTRE LES FINAN- CIERS. AFFAIRE DES SIX MILLIONS. NOUVEAUX INTERROGA- TOIRES DE FOUGQUET. — RAPPORT DES COMMISSAIRES. PROPO- SITION DE DONNER A l' ACCUSÉ UN CONSEIL, ET DE LUI COMMUNIQUER LES INVENTAIRES. IL REFUSE DE RÉPONDRE. IL SERA JUGÉ COMME UN MUET. PROCÉDURES IRRÉGULIÈRES. MÉMOIRES EN FAVEUR DE FOUCQUET. LE ROI CONFIRME LA JURIDICTION DE LA CHAMIÎKE DE JUSTICE. CONFRONTATION DES TÉMOINS. ON ACCORDE A l'accusé UN CONSEIL ET LA COMMUNICATION DES PIÈCES. (Mars-octobre 1662.) Le 23 mars, Poncet et Renard avaient clos leur interro- gatoire. Il semblait qu'ils n'eussent plus qu'à en faire rap- port à la Chambre, et cependant les séances succédaient aux séances, les mois aux mois, sans qu'il y fût question de Foucquet, du moins publiquement. C'est qu'en somme, ce long document, qui ne tenait pas moins de cent quarante- sept rôles', justifiait plutôt le surintendant qu'il ne le livrait à ses accusateurs. Ces derniers le comprirent. Aussi mit-on du monde en campagne pour contrôler les dires de Foucquet. Chose assez étrange, Le Tellier fit compulser le greffe du Parlement de Bretagne pour chercher une pièce qui était aux mains de Golbert ou de Talon ^. Pendant tous ces délais, un homme n'était pas content, l'avocat Gomont. L'arrêt du 3 mars, « fondement du pro- ' Oc/rnscx, t. VI, |). 59. Pioiluctioii de Talon. ^ Archives Je ta Bastille, t. II, p. 43. GOMOINT Cr.ITIQUE LA PROCEDURE. * 11,5 ces » , rédige sans sa participation, ne le satisfaisait nulle- ment, " nv en son exposé, ny en son dispositil » . On lui communiquait chaque jour les procès-verbaux de 1 interro- gatoire de Foucquet, et chaque jour il constatait de grandes motlifications apportées à son plan, des additions , des retranchements, llien n'en restait. EnHn, on ne parlait plus d'obtenir une décision du Conseil du Roi pour fortifier « l'establissement de la Chambre de justice ' " . De guerre lasse, Gomont voulut bien se persuader que l'arrêt du 3 mars était meilleur que s'il l'eût rédigé lui- même; qu'on avait eu raison d'équivoquer, « de ne parler qu'en termes généraux sur les finances, de prendie 1 occa- sion du procès de M. Bruant et de ne point f^ire mention du crime de lèse-majesté, qu'un arrest du Conseil auroit causé plus de soupçon que donné d'autorité » , Gomont était sur- tout bon serviteur, « Je n'ay jamais, dit-il, parlé à qui que ce soit ny de l'arrest du 3 mars nv du deffault de l'obten- tion d'arrest du Conseil, et j'ay toujours soutenu que la procédure estoit valable » , affirmation d'autant plus méri- toire que l'hoimête avocat était convaincu du contraire. Mais il ne put s'empêcher de blâmer les interrogatoires. Le Tellier les critiquait aussi, « et en l'ordre et en tout ce qu'ils contiennent » . On avait demandé beaucoup de choses inutiles, sans « presser (serrer) aucun l'ait considérable » . Malgré cela, huit jours après, Gomont présente nn rap- port à la conférence « du Louvre » , devant Le Tellier, Col- bert, Foucault. « Nonobstant le changement des faits, il y avoit de quoy condamner M. Foucquet v.l par les faits et par les responses. » La conférence ne fut pas convaincue; en tout cas, on ne résolut rien, (jomont se remit au tra- vail, commença un inventaire de production, il notait toutes les pièces pouvant servir tant à l'accusation qu'à la défense, il affirme, et il faut croire à sa sincérité, que ' Notes inanuscriles de Gomont. Bibl. Mazarine. ., , . • ; II. 10 146 îslCOLAS FOUCQUET. « peut-être on n'a jamais entrepris ny conduict un procès criminel avec si peu de passion. Je n'ay jamais remarqué d'autres sentiments que ceux de la justice, et, en ma pré- sence, il n'en a jamais esté parlé en d'autres termes. J'ay dit plusieurs fois, et il est véritable, que je ne m'en serois jamais mêlé ou que je l'aurois abandonné, si j'avois re- congneu qu'on y eust agy autrement. » Gomont n'était pas dans le secret. Selon lui encore, il ne fallait pas prolonger la durée de la Chambre. Elle « causoit tant de maux, par sa réjmtation et par ses effets dedans et dehors le royaume, qu'il sembloit que sa continuation estoit plus désadvantageuse que n'auroit esté l'absolution de M. Foucquet, supposé qu'il y eust lieu de l'absoudre » . Enfin, on avait assez de preuves et assez de faits pour obtenir la condamnation de l'accusé. Tous ceux qu'on ajou- terait nuiraient plutôt qu'ils ne serviraient à l'affaire, et «par leur diversité la pourroient ruiner » . Gomont insistait donc pour avoir jugement à la Pentecôte. Ses « patrons » s'offensèrent de son insistance. Ils ne faisaient encore qu'une petite guerre d'escar- mouches. Gomont, très sincère, un peu naïf, avait, à certains jours, des lueurs. C'est lui, il le croyait du moins, qui avait pré- senté Berryer à Talon, « et depuis, dit-il, j'aurois bien plustot eu besoin de M. Berryer que M. Berryer de moy » . ■Ce dernier portait l'affaire sur un nouveau terrain , celui des procès-verbaux de l'Épargne. L'aliénation des octrois, celle des quatre cent mille livres de rente, le détournement des six millions avaient fait l'objet des conférences , « où beaucoup de choses estoient dictes, avoue Gomont, qui passoient ma cognoissance ' » . ' Sur ces piocès-veibaux, V. Eibl. nat., ms. fr. Joly de Fleury, 2395, INTERROGATOIRE DE PELLISSOX. 147 Malgré tous ces conciliabules, on ne parlait plus du pro- cès. (Jomont rompit encore le silence, insistant pour qu on ne différât ni la procédure ni le jugement. Ses raisons ne manquaient pas de sens. " La poursuitte différée d'un crime change les esprits, comme sy le crime estoit changé. C est un effet du temps, et particulièrement aux crimes ou le publicq est intéressé, où l'on ne manque jamais de sévir d'abord contre le criminel, d'entrer par après en compassion pour luy, parce qu'on crie toujours contre ceu.K qui sont en place. » Quoi qu'il put dire, ceux qui étaient en place hésitaient toujours. Laissant Foucquet, ils abordèrent les commis. Le 17 avril, Poncet et Renard interrogèrent Pellisson. On ignorait alors que l'éloquent discours au Itoi fût l'œuvre de cet académicien, en apparence plutôt voué au culte des muses qu'à celui des finances. C'était un homme de mœurs douces et platoniques, à la faconde méridionale, qui i)arle- rait volontiers, au moins le croyait-on; car, tout au rebours, Pellisson répondit seulement qu'il ne voulait pas répondre, qu'il déclinait la compétence de la Chambre et réclamait un conseil. Un arrêt rejette immédiatement son déclinatoire. Il n'en tient compte'. Impossible de rien tirer de ce bon- homme crépu, têtu, poli. On passe à un autre. Talon fait arrêter, mettre au secret le financier Monnerot. Aussitôt, la femme de ce dernier, qu'on n'avait pas exilée comme précédemment Mme Fouc- quet, proteste contre cette arrestation arbitraire, présente requête à la Chambre de justice, demande que son mari soit interrogé, conformément aux ordonnances, et relaxé. Talon se retranche derrière un ordre verbal du Roi. Il faut d'abord inventorier les papiers saisis; ensuite on interrogera Monnerot. Autrement, on irait « contre l'ordre fo» 150 à 173, inventaire de proiliiction des procès-verhaux de l'Éparyne. Le premier procès-verbal est daté iln 20 juillet 1662. ' Bibl, nat., V^ Je Colbert, n" 235. 10. 148 , NICOLAS FOUCQUET. en matière criminelle et contre l'intention du Roy'». Évidemment, le ton autoritaire du procureur général déplaisait à la Cbambre. Talon retiré, les commissaires s'élèvent contre ces arres- tations arbitraires, faites sans mandat de justice. Il faudrait au moins un ordre écrit du souverain, et non un ordre verbal. Catinat conclut à ce que Monnerot soit interrogé; du Verdier, à ce qu d soit élargi. Toutefois, par un retour à la prudence, on arrêta que Talon prendrait lavis du Roi '. Naturellement, Monnerot resta sous les verroux, sé- questré. Ces velléités de résistance n'en inquiétaient pas moins les habiles et les ])rudents. C'était le moment de se défiler. Ciioart trouva moyen de s'en aller. Le Tellier tira de ce guêpier son fils Lou- vois, remplacé par Ferriol, conseiller au Parlement de Metz\ Il était temps. Le 22 mai 1062, après un rapport sur ce fameux détournement de six millions de livres, dont on fai- sait grand bruit dans le public, comme si depuis Henri IV on avait )amais vu six millions ensemble dans le trésor royal ', Talon requit solennellement des poursuites contre Jeannin de Castille, trésorier de l Épargne, Bruant, Gour- ville, Pellisson, « et tous ceux qui se trouveront directement ou mdirectement avoir reçu les deniers provenant des bil- lets expédiés pour et au lieu de l'ordonnance de six mil- lions'' » . La Chambre rendit un arrêt conforme, sauf en ce qui concernait cette dernière phrase, visant des inconnus. Trois jours après, le procureur général revenait à la charge, et il était décidé, par deux arrêts, que Foucquet serait inter- ■ ' J!iM. Mal., V' de Colheit, n» 235, f 194. ^Ibid., f» 195. ' 21 mai ll)(i2. ^ Fellissiis, Olùii'ies- (lii'frses, t. II, p. 143. Deuxième discours au Roi, ^ Libl. nat., ms. \' de GolLert, n" 235, f» 215. POURSUITES CO>'TRE LES FI^' AN f: 1ER S. Ii9 rogé sur les faits résultant cFun interrofjatoire de Jeannin, comme sur tous autres qui seraient articulés j)ar le minis- tère public'. Le gros Jeannin, assez brave homme, mais de nature molle et aimant ses aises, galantin jovial et grotesque^, ne tint pas, même un jour, contre le malheur qui s'abattait sur lui. Il se déchargea de tout sur 1 oucquet, prétendant avoir des ordres écrits^. Monnerot garda mieux son sang- froid, mais ses réponses ne paraissent pas très franches. A-t-il eu des registres? — Non. — Son caissier en a-t-il tenu? — Non. — Et son commis? — Non plus. Pressé, ])oussé à bout, il déclare qu il a fait à Bruant certains payements. Pas un mot d'ailleurs contre Foucquet. Un sieur Douillet, témoin entendu pour un billet de trois cent mille livres, sorte de pot-de-vin qu'il aurait donné à Nicolas, ne sait même pas de quoi on lui parle ^ . Quatre autres témoins comparaissent sans qu'on en tire plus d'éclaircissements"'. Talon ne se déconcerte pas. Il requiert pour la forme l'arrestation de Monnerot, empri- sonné depuis un mois, se réservant de prendre contre lui, Jeannin et Foucquet, telles conclusions que de droit. En même temps, il demande l'annulation par la Chambre de quatre cent mille livres de rente constituées et vendues aux gens d'affaires. Comme le premier président Lamoignon discutait cette suppression de rentes, Voisin, beau-frère de Talon, se per- mit de l interrompre, disant qu'il se faisait tard. Lamoi- gnon se fâcha. « De telles interruptions vont contre 1 ordre et la discipline. Si les choses continuent de la sorte, il faudra quitter la place et informer le Roi". » Vaine pro- ' Ms. V^ de Colbert, n» 2-35, f»' 217, 220. 25 mai et 1" juin 1602. * Rcssy-Rari'tin, //àVo/z-e amoureuse dei (laules, t. I, |i. 2Ï. ^ Défenses, t. VI, p. Gi. Production de Talon. * Ms. V« de Golbei t, n" 235, f° 22:i. " Marr|ni-io, Dnlibert, Lanjjiiet, [lochercau. " Ms. V' de C.iljei t, n" 235, f" 226. 150 NICOLAS FOUCQUET. testation. Quelques minutes après, un arrêt était rendu, conforme aux conclusions du procureur fjénéral. Ce dernier se sentait en veine. Le 6 juin, au rapport de Pussort et Voisin, il annonce cpi'il a découvert, dans les papiers de Bruant, la preuve qu'on a volé le Roi dans un traité de l'aliénation des octrois. L'agent de la fraude est un certain Baron, parent du sieur de Bruc , frère de Mme du Plessis-Bellière, l'amie de Foucquet. Plaise à la Chambre annuler le traité, ordonner que Foucquet sera interrogé sur ce détournement. Lamoignon tente une der- nière fois de résister. L'affaire est d importance et mérite qu'on en rende compte au Roi. Résistance inutile. On passe outre ' . Six millions détournés par Jeannin, plus huit cent qua- rante-sept mille livres par Ronquerolles et Jeannin, plus quatre cent mille livres de rentes, plus les octrois, tout cela constituait une forte base d'accusation et un sérieux pré- jugé de culpabilité. Poucet et Renard, confirmc'S dans leur mission, reprirent leurs visites quotidiennes au donjon de Vincennes. C'est encore Gomont qui fut chargé de dresser le ques- tionnaire. Au fond, mécontent de ce qu'on l'avait tenu à l'écart de la procédure dirigée contre Jeannin et les autres, il n'en laissait rien voir et travaillait au commandement". Depuis deux mois et demi, le prisonnier n'avait vu per- sonne, si ce n'est, à Pâques, un confesseur, le Père Eyneuve. A vrai dire, on ne pouvait le contraindre à manquer à une loi de l'Église, et le péché fût retombé sur le Roi lui- même Le confesseur est encore accordé à la Pentecôte^. On paraissait ainsi tenir les promesses faites en mars der- nier. « Ms. V^ de Colljeit, n" 2-35, f" 23V. 2 Notes de Gomont. Ms. de la Bibl. Mazarine. "> Défenses, t. XVI, p. 339. NOUVEL INTERROGATOIllE DE FOUCQUET. 151 D'abord, Foucqnet demanda aux deux commissaires si l'on avait statué sur son déclinatoire de compétence. — Non. Ils n'avaient point encore fait leur rapport à la Chambre ; ils venaient même pour compléter 1 interrojjatoire sur quelques points omis. Peut-être aurait-il été juste de com- muniquer au prévenu les arrêts du 22 mai, du 3 et du 5 juin, portant que lui, Foucquet, serait interrogé, ainsi que Jeannin et Monnerot, sur certains faits déterminés. On n'en fit rien'. On rusa avec cet homme sans d(''fense, qui se contenta de renouveler ses protestations, notamment contre la présence de Talon et de Voisin parmi ses juges. Sur les six millions de billets du Trésor qu'on aurait dû annuler, Foucquet déclara se bien souvenir de l'ordonnance qui les avait créés, mais ne pas connaître le bénéficiaire, un sieur Duval, les ordonnances s'expédiant toujours le nom en blanc. Gela se passait en 1658; il était gravement malade, presque à la mort, ce qui avait jeté beaucoup de trouble dans les esprits de ses commis. — Soit, mais pour- quoi n'a-t-il pas ensuite retiré l'ordonnance de remise, et déchiré ces billets sans cause? — D'abord cet ordre, il l'a donné. Si ces commis ne l'ont pas exécuté, il faut s'en prendre aux difficultés du temps. Le Roi, à son tour, était tombé malade à Dunkerque'^. De grandes séditions écla- taient de toutes parts. C'étaient les nobles en Normandie, les sabotiers en Sologne, On courait au plus pressé^. Les commissaires insistent. Foucquet ne s'est- il pas entendu avec Bruant et Gourville, pour effacer le vice d'ori- gine de ces billets, les faire circuler d'un trésorier à l'autre, de manière à en toucher un jour la valeur, au préjudice du Roi? — Non, et il est même probable que le Roi n'a subi aucun préjudice, que ces billets n'ont été présentés à la ' Défenses, t. XVI, p. 310, 311. Récit de Foucquet confirmé par celui de Foucnult. Ms. V^ de Collxrt, n' 23.Î, f- 1Ô3. * Foucquet veut dire devant Dunkerque, à Mnrdycii. Nous conservoiià sa réponse comme il l'a faite. ' M$. \' de Colbert, n" 235, f" 155. Interrogatoire. 152 NICOLAS FODCQUET. caisse royale qu'en vertu d'assignations valables, et que le Roi a été libéré de véritables dettes. D'autres billets, non contestés, doivent être restés inutiles dans les cassettes des créanciers du Roi, et y resteront à jamais, parce qu'il ne suffit pas d'avoir un billet pour être payé; il faut encore produire un titre établissant que le Roi a bien reçu l'avance, le montant du prêt dont ce billet n'est que le signe. Ces explications étaient tellement concluantes que les commissaires, ne sachant que dire, demandèrent à Foucquet s il voulait s'en rapporter aux déclarations de Jeannin, son ami, son parent. Il esquiva très adroitement le piège; il a confiance en Jeannin, mais on a pu tromper Jeannin '. Le prisonnier rc'pond également bien sur un vieux billet de trois cent mille livres, remontant à 1G43, et qu'il aurait passé en pavement du droit de marc d'or, puis sur le traité des octrois. La séance dura de trois heures jusqu'à huit heures du soir, sans que Foucquet donnât prise une seule fois à ses adversaires. Pour l'amadouer, on fît signer au Roi une lettre l au- torisant à prendre l'air de temps à autre sur la terrasse du doiijon. Le prince allait jusqu'à dire qu'il lui était très agréable d'accorder celte grâce aux sollicitations de Mme Foucquet. C'était peu de chose en soi, et cependant beaucoup pour un homme enfermé depuis si longtemps entre les quatre murs d'une prison ^. Si le Roi paraissait s'adoucir, les commissaires, par contre, posaient des questions de plus en plus brutales. Foucquet ne s'est-il pas approprié un million quatre cent quatre-vingt-huit mille six cent trente-six livres de remise sur les cinq grosses fermes? Le chiffre est précis. — Non. ' nil)l. nnt., m-;, citt', f" ['i5 v". - Dans ie nis. Cnllici i, ii" 2IÎ5, l'ordre est tinté du 8 juin 1C62, de même dans le ms. de l'Arsenal, qui contient la première rédai-iion du procès par Foucanli. M. liavaisson. Archives de la Bastille, t. II, p. 44, indique à tort la date du .*) juin. HEUREUSES RÉPONSES DE FOUCQUET. 153 — N'a-t-il pas à cette fin pris des intermédiaires? — Non '. Foncquet n'a-t-il pas gratifié Mme de Guise d'une somme de 100,000 francs? — Oui; le Cardinal Ta su; c'était un remboursement, une indemnité, si Ton veut, pour une dette ancienne remontant à I(!I9, et que le Uoi n'avait pas payée. Feu M. le Cardinal ne s'est-il pas plaint du désordre de Tadministration des finances? — iSon. Le Cardinal et lui, P'oucquet, étaient bien d'accord sur ce point cpi il existait des abus, que les gens d'affaires profitaient des difficultés politiques; mais Mazarin voulait être le maître, et recevait les plus clairs deniers". L'interrogatoire tournait toujours dans le même cercle, et toujours, en voulant atteindre Foucquet vivant, on touchait Mazarin mort. Les commissaires se décident à poser une dernière question. }s'a-t-il pas, étant surintendant, fait lÉpargne chez lui? en d'autres termes, n'a-t-il pas manié, donné, reçu les deniers du Uoi, agi comme trésorier, lui qui ne devait être qu'ordonnateur? Foucquet voit la portée du coup. Sa r(''ponse est topique, probante. Les deniers que ses commis ont pu donner ou recevoir étaient deniers non du Roi, mais de lui, Foucquet. Il l'a déjà dit, lorsqu'on la interrogé en mars^. Comme la première fois encore, c'est le prisonnier qui s'oppose à la clôture de l'interrogatoire (12 juin). H renou- velle son intention de se pourvoir auprès du Roi, devant le Parlement. Il demande un conseil, les movens d'écrire, ses papiers surtout, indispensables pour répondre à toutes les questions qu'on lui pose. On se hâte de lui donner acte de ses réserves, de rédiger le procès-verbal de la séance, qu il consent à signer avec ses protestations accoutumées '. ' M^. y- Je Cnlbert, n" 23.), f 102. '- Iln,L, f- 18'».. 3 ;/>,•" DE L'ACCUSE. 155 C'était la première fois qu'on mettait en avant cet ('crit, pour servir de base à une accusation de crime d'État. La Chambre, qui n'était pas dans le secret de tous ces dissentiments intérieurs, arrêta que le sieur Foucquet, ci- devant surintendant des finances, serait recommandé, que Deslandes, ex-gouverneur de Goncarneau, serait appréhendé, le président Maridor assigné; Maridor et Deslandes étaient nommés dans l'e.scr//. Cette satisfaction donnée à l'accusation, on comprit qu'il V avait aussi lieu de penser à l'accusé. Le commissaire Favet fut d'avis de lui donner un conseil; un autre, le sieur Françon, de lui communiquer les inventaires de ses papiers '. Ce dernier ne se doutait pas assurément de la bombe qu'il venait de jeter au milieu de ce procès. Com- muniquer les inventaires, donner un conseil à un accusé de crimes d'Etat, cela ne s'est jamais vu! Ce serait trahir le secret du Roi! Lamoignon intervient. Il est vrai qu'on ne donne pas d'avocat aux accusés de lèse-majesté au premier chef, mais Vesciit ne constitue pas un crime de cette qua- lité ; ce chef d'accusation n'est qu'incident; la Chambre n'a le droit d'en connaître qu'accessoirement aux malversa- tions ^. Un jour, Colbert cherchant à pressentir l'opinion du pre- mier président, avait reçu cette réponse qu'un juge ne révèle pas son avis si ce n'est sur les fleurs de lis. C'était bien en juge et sur les fleurs de lis que Lamoignon venait de parler. Colbert et Talon comprirent; à partir de ce jour-là, ils ne songèrent plus qu'à se débarrasser de ce <> dévot » . Aux termes des ordonnances, tout accus<' arrêté devait être immédiatement interrogé. Or Foucquet n avait été pri- sonnier, légalement, qu'au jour delà recommandation signi- fiée à d'Artagnan. Les interrogatoires précédents no valaient ' Ms. \' de Colbert, n" 235, f" 192. î Ibid., (o 193. 156 .. NICOLAS FOUCQUET. donc que comme conversations. Seules, de nouvelles ques- tions, de nouvelles réponses pouvaient satisfaire h la loi, et surtout passer pour une reconnaissance par l'accusé de la compétence de la Chambre. Gomment obtenir cet acquies- cement? On continua d'agir d'une manière détournée. L'arrêt de recommandation, notifié à d'Artagnan, ce qui était bien inutile, ne fut pas signifié à Foucquet, « quoique je ne fusse pas difficile à trouver » , fit remarquer plus tard ce malheureux qu'on voulait tenir dans l'ignorance '. Puis, le piège dressé, les commissaires Poucet et Renard se repré- sentèrent au donjon (21 mars 1662). Poncet, insinuant, doucereux, commença par dire au prisonnier qu'on désirait encore quelques petits éclaircisse- ments. Foucquet de demander s'il n y avait rien de nou- veau, si la Chambre n'avait pas statué sur ses réclamations. Poncet de répondre que Tarrét du 3 mars a prescrit des informations, qu'on a entendu depuis peu certains témoins; c'est sur leurs dépositions qu'on veut interroger aujourd'hui ; le tout en vertu de l'arrêt du 3 mars^. Soit. Cependant, Foucquet serait bien aise de savoir si la Chambre a vu ses interrogatoires. L'honnête Renard prend alors la parole et déclare qu'il y a eu arrêt en conséquence. Foucquet demande à en voir le texte. Par malheur, le greffier Foucault ne l'a pas apporté. Poncet rentre en scène. Il n'est pas question de nouvel arrêt, mais seulement de celui du 3 mars. Peine perdue, l^e prisonnier a l'oreille fine, et l isolement a redoublé sa per- spicacité naturelle; il soupçonne quelque ruse. Jusque-là, confiant dans la Chambre, il a bien voulu répondre; mais puisque ses interrogatoires ont été vus et qu'on ne lui pro- duit aucun arrêt, loin de là, puisqu'on resserre ses liens, qu'on lui refuse les moyens d écrire et un conseil, il ne « Défenses, t. XVJ, p. 312. 2 Jbid., t. XVI, p. 280. Kécit de l'oucquet. FOUCQUET REFUSE DE REPONDRE. 157 répondra plus. Les récusations contre Talon, son ennemi personnel, n'ont pas besoin de preuves. Il demande acte de sa protestation '. (Trace à la droiture de Renard, la ruse de Poncet et de Foucault avortait. Dès le lendemain 22, on rendait compte à la Chambre de ce qui s'était passé la veille. Elle trouva sans doute quelque fondement à la résistance de l'accusé. Selon Lefèvre d'Ormesson, on devait donner à Foucquet les movens d'écrire. Grande discussion. Enfin, Lamoignon suggéra cet expédient que Foucquet écrirait ses moyens de récusation en présence des commis- saires, ce qui fut décidé, avec cette réserve, ce reienium, comme on disait en style de palais, que cela ne serait que sous le bon plaisir du lloi ^ . Le Roi apparaît de plus en plus comme le juge effectif de Foucquet. Quatre jours après, Poncet étant malade. Renard seul, mais toujours suivi de Foucault, porte à Yincennes l'arrêt du 22. Foucquet le lit avec soin, cherche dans les consi- dérants quelques indications de l'autre arrêt rendu sur le rapport de ses interrogatoires. C'était prévu, l'as de men- tions d'arrêt, si ce n'est de celui du 3 mars. De plus en plus défiant, l'accusé refuse de répondre. Foucault explique alors qu'il a remis à d Artagnan un ordre du Roi autorisant Foucquet à écrire en présence des commissaires. Il s'attire une réponse indignée. Un tel procédé est sans exemple 1 II n'est pas pratique : il faut du temps pour rédiger. Ce serait un assujettissement trop pc'nible pour les commissaires et pour lui, Foucquet, malade d'une fièvre quarte depuis onze mois. Précisément, c'est son jour de fièvre^. ' Défenses, t. XVI, p. 283. Récit de Foucquet, redij^r vers la tiu de ir)C2, en octobre vraisemblablement, en vue d'une j)ul)licaiion. Il a reproduit devant Poncet ses affirmations qui n'ont pas été démenties. - Ms. V^ de Colliert, n" 235, f !!)9 v". 3 .Ms. Y^ de Colb.rt, u» 235, f» 201. Dcfcnses, t. XVI, p. 288. 158 NICOLAS FOUCQUET. Foucault juge bon de faire un pas en avant. Il obtiendra pour l'accusc", il s'en fait fort, la faculté de travailler seul, sous les yeux de d'Artaynan. En ce cas, que fera Fouc- quet? il le prie de le dire, — Foucquet agira selon les cir- constances. Puis, le prisonnier se tourne vers Renard, qui lui inspire plus de confiance, Padjure de porter ses protes- tations au Parlement, dont il est le seul représentant. Pienard ne répond pas, revient à la Chambre, fait son rapport. Talon requiert qu'il soit procédé contre Foucquet comme contre un muet. Plusieurs juges trouvent les con- clusions trop rigoureuses. On arrête que Tuccusé sera tenu de répondre, sinon il sera fait droit aux conclusions du pro- cureur général. Renard repart aussitôt pour Vincennes. Foucault, cette fois, n'a pas oublié Tarrét. Il le montre, ainsi que les réquisitions menaçantes du procureur généra!. Le prisonnier, loin de s'intimider, réitère ses protestations contre Talon. En vain renouvelle-t-on l'offre de papier, de plumes et d'encre, à charge d'écrire sous les yeux de d'Artagnan. Foucquet refuse'. Pour toute réponse, le jour même, Talon fait décider que l'accusé sera jugé comme un muet, et, le lendemain, on signifie l'arrêt à Foucquet, qui proteste énergiquement. Alors, Foucault, désespérant de la violence, a de nouveau recours à la ruse. Il fait entrer d'Artagnan. Le mousquetaire a reçu ce matin même un ordre du Roi permettant au prisonnier d'écrire en liberté; seulement, le papier lui sera donné par compte, et les commissaires ne pourront recevoir d'autre écrit que ses récusations. Cette ofire n'est pas acceptée. Alors, le greffier tire de sa poche une autre lettre du Roi, portant la même date, ordonnant à d'Artagnan de laisser au prisonnier telle liberté d'agir que MM. les commissaires indiqueraient. C'était un indigne marchandage. ' Défenses, t. XVT, p. 285. PELLISSON DEFE^sI) FOUCOl'ET. 159 Le procédé parut si {grossier, que Renard intervint honnê- tement pour déclarer à Foncquet que le premier ordre seul était valable. Le prisonnier com|)rend le parti qu'il peut tirer de la fausse manœuvre de Foucault. Son génie de procureur se réveille. Il requiert le mot est de lui' la transcription des deux ordres du Koi au procès-verhal de la séance, l'ou- cault, pour parer le coup, interpelle d'Artagnan. l'eut-il permettre cette transcription? Le mousquetaire comprend à demi-mot, et, pour couper court, se retire. Foucquet ne se décourajje pas. Il demande qu'on constate au moins l'em- pêchement suscité par le greffier. Puis, vovant que cette contestation faisait peine à Renard, dont il venait d'éprou- ver la sincérité et la vertu, il n'insiste pas, s'atta(juant seu- lement à Foucault'. Du 1" au G juillet I()()2, h trois reprises, Renard revient interpeller le prisonnier, le sommer de répondre, l'oucquet reste inébranlable. Son esprit juridique se révolte contre cette procédure pleine de nullités, plus semblable à une oppression qu'à une instruction judiciaire. Traiter un homme qui parle comme un muet, un prisonniei' réclamant ses juges naturels comme un contumace, ne pas garder les délais prescrits par les ordonnances, donner des arrêts de jour à jour, signifier les uns, non les autres, et à un homme qui n'avait pas même le droit d'écrire librement! c était une persécution ^! On ne pouvait si bien garder le secret de ces odieuses procédures qu'il ne transpirât au dehors. Vers la fin de juin 1662, Pellisson, toujours à la Rastille, reprit la j)lume ou ce qui, pour lui, remplaçait la plume. Il ('tablit que tout accusé a trois secours dans son infortune; nous dirions aujourd hui un triple droit : de se plaindre de ' Dcfcnsea, t. XVI, p. 2Sf). - Ms. V' de Colbert, i." 230, f" 207 V. Défenses, t. XVI, p. 289. 160 NICOLAS FOUCQUET. rincom|)étence du ji](je, non seulement à ce juge,maisà son juge naturel; de relever ses reproches contre ses juges; d'avoir un conseil habile et fidèle. Tout sera-t-il renversé à l'égard de M. Foucqiiet'? On ne soutient plus que Tédit de création de la Chambre de justice ait entendu déroger aux privilèges, mais, dit-on, Foucquet n'est pas privilégié? Erreur. Il Test trois lois, comme noble, comme ministre, comme vétéran du Parlement. Il s'agit de deux crimes : malversations d'un surinten- dant; crime d Etat. L'un et l'autre échappent à la juridic- tion de la Chambre de justice. Si les lettres de provision des surintendants portent qu'ils n'ont de compte à rendre qu'au Roi, c'est que depuis 1 in- juste procès lait à M. de La Vieuville, personne n'eut, sans cette clause, accepté cette fonction. " Quant au crime d'Etat, nul juge n'est moins compétent que la Chambre, bornée aux matières de finances par ledit de son établissement, qui, autrement, n'eût pas été enre- gistré })ar les Cours souveraines, aucune n'ayant, depuis l'ordonnance de Blois, vérifié ni approuvé nulle commis sion extraordinaire pour le seul fait des finances^. " Pellisson s'avançait trop. Chalais avait été jugé et con- damné à mort j)ar commissaires, et certes, ce n'était pas pour matière de finances. Au surplus, la maxime inviolable du palais et du parquet est qu'en cas dejuridiction, l'ordinaire attire l'extraordinaire, « Le crime d'Etat est plus grave que celui de péculat », et le seul juge compétent de ce crime, c'est le Parlement. Les procédures faites contre Foucquet sont donc irrégu- lières. « Ou n'ose s'en expliquer encore au public, qui ne les ignore pas entièrement^. » ' Considérations soinrnainîs sur le procès de M. Foucquet. PkllissûS, OEuvrrs (liverxcx, t. III, p. 2. s IbiJ., t. III, |). 17. 3 Jl.iJ., p. 22. ■ REQUETES DE FOUCQDET. ICI Un conseil doit être donné aux accusés, même avant les confrontations. Ils s'en serviraient, dit-on, pour dé^^uiser la vérité! « N'y a-t-il que ce seul dan^^œr? Et celui qu'ils soient opprimés par des ennemis n'est-il pas plus {jrand? L'accu- sateur aura-t-il mille conseils dès l'entrée du procès pour attaquer, et l'accusé n'en aura-t-il point pour se défendre? » Foucquet a répondu pendant dix jours « avant que d'être accusé et qu'il y eût aucun décret contre lui, sur toutes les actions de sa vie, jusqu'aux moindres » , par soumission aux ordres du Roi. A cette heure, il a besoin d'un avocat pour dc'mélerla subtilité de tant de procédures dirifjées contre lui. La Chambre use de rigueur et se rend d'autant plus sus- pecte. Un de ses arrêts porte qu'on offrira à l'oucquet du papier et de l'encre {)Our écrire seulement les requêtes qu'il lui adresserait, non celles qu'il demande avec instance de présenter au Parlement, refus « dont on aura peine à trou- ver aucun exemple ancien ou nouveau, qui ne choque ])as moins le respect dû à ce corps au(juste par la Chambre de justice même, que 1 équité naturelle et la liberté publique ' » . Un second mémoire ne tarda pas à venir à la rescousse du premier'^. M. Talon menace de traiter Fouc(juet comme un muet, lui qui a répondu pendant cinq semaines. « Il a eu, dit-on, des nouvelles; quelque esprit familier la avcnti de ne plus parler. » Oui, certes, et bien familier, car c'est le sien même. Il se tait, maintenant qu il est accusé, parce que son privilège serait perdu s il pailait. <' On veut qu il dise : -le me rends; je reconnais mou juge. " Que ce ju{;e se demande à son tour : Si j étais tombé dans la disgrâce du i)rince, si l'on avait saisi mes papiers, sans inventaires, les ' Pellisson, OEuvy-ea diverses, t. III, p. 3.5. ' Suite des considérations sommaires sur le procès de M. Foucquet. I'el- I.1SS0N, OEuvres diverses, t. III, p. .'3G. Cette suite est postérieure à la monnce de traiter Foucquet comme un muet, antérieure k l'arrêt qui jiorte qu'on le jugera comme muet (18 septembre 1662), et antérieure à la désignation des avocats de Foucquet. II. 11 1C2 T^ICOLAS FOUCQUET. livrant aux auteurs de ma perte, dérobant les plus utiles à ma défense; si je trouvais parmi mes commissaires des ennemis acharnés, » s'il me sembloit que cette commission, prête à se réduire en taxe pour tout le monde, ne cherchât autre sang que le mien, que je fusse la victime piaculaire, le malheureux qu'il faudroit jeter dans la mer avant que d apaiser la tempête, si je n'avois ni conseil ni liberté, si on ne me pressoit de parler que pour mieux m'accabler, ferois-je bien de parler ou de me taire? Feroit-on bien de me traiter eu muet et en contumax? Non, sans doute. Je ne ferai donc point à autrui ce que je trouverois si mauvois si on me le faisoit à moi-même '. » En guise de réponse, le -4 juillet un arrêt du Conseil d État ordonna que toute la procédure commencée contre le surin- tendant fût apportée au greffe de cette juridiction. On le signifie le 5 ii Foucquet et, dès le 6, à Saint-Germain, le Con- seil, « Sa Majesté v siégeant » , rendait un nouvel arrêt très long, très étudié, décidant que, nonobstant le déclinatoire de l'accusé, son procès serait fait et parfait par la Chambre de justice, que Foucquet ne pourrait se pourvoir ailleurs, ni tous autres juges, même le Parlement, recevoir ses pourvois. Cet acte de la juridiction dite gracieuse, sans doute parce qu'elle porte souvent le coup de grâce, fut signifié le 12 au prisonnier. Foucquet ne s'étonna pas. Homme du métier, il démêla vite les défauts de cette procédure. Le 5 au soir, le greffier Foucault était encore à Vincennes; rentré en ville à la nuit, comment avait-il pu avertir la Chambre, prendre ses ordres, réunir son dossier, porter le tout à Saint-Germain? Même en arrivant à cette résidence avant l'aube, même en éveillant son collègue le greffier du Conseil et MM. les conseillers, encore avait-il fallu prendre le temps de faire désigner un rapporteur. Ce rapporteur a dû lire des pièces longues, ' Pellisson, OEuvres diverses, t. III, p. 6S. REQUETES AU PARLEMENT. 163 nombreuses, car Farrét le dit formellement, toutes ont été vues et examinées. Or, ce jour même, à midi, Farrét était délibéré, rédij^'é, prononcé. Certes, la forme est surprenante; mais que penser du fond? Un arrêt se rend-il sans réquisitoire , sans audition de la partie qui décline la compétence? Opposera-t-on ces termes d un considérant : « Le lloy estant bien informé des moyens dont le S' Foucquet prétend se servir. " Comment, sans lumière surnaturelle, savoir ce que pense et j)rétend un homme enfermé, n'ayant commerce avec qui que ce soit'? On abuse du nom du Roi. Ce que Foucquet ne savait pas très nettement, c'est que le Roi, au contraire, avait abusé de son autorité sur ses conseillers. Malgré cette intervention du jeune Louis XIV, Lesprit de corps demeurait si vivace dans les Compagnies, que le 13 juillet suivant la Chambre des comptes s'assemblait pour réclamer comme son justiciable Bruant, commis de Foucquet, principal auteur des crimes dont le surinten- dant était réputé le complice. La Cour des aides se préparait à défendre ses privilèges violés dans la personne de M. de Maridor^. Bien plus, le 15 et le 18 juillet, au Parlement, les conseillers des enquêtes demandèrent l'assemblée des Chambres, sous un prétexte quelconque, et le président dut y consentir pour le 4 août ^ Par une remarquable coïncidence, dès le lendemain, trois femmes se rendaient devant la Grand'Chambre, s'agenouil- laient, présentant une requête. C'étaient la mère, la femme et la fille de Foucquet, qui réclamaient la protection delà Cour pour leur fils, leur mari, leur père, poursuivi devant des commissaires choisis. Lamoignon k leur dit qu'elles eussent à se lever et qu'elles pouvoient remettre la requête ' Défenses, t. VI, p. 400. ^ RWAISSOS, Archives de la Bastille, t. II, p. 53. s Ibid. 11. 164 NICOLAS FOUCQUET. sur le bureau qui ëtoit près d'elles » . Le Parlement esqui- vait ainsi une acceptation immédiate et formelle de cette protestation. Ces pauvres femmes retirées, on lutle document. Foiicquet revendiquait son privilège de vétéran, s'opposait aux lettres de création de la Chambre de justice. Par deux nouvelles requêtes, apportées le 27, il demanda encore que défenses fussent faites à la Chambre de continuer ses poursuites, que les sieurs Berryer et Foucault fussent contraints de lui rendre ses papiers. Le 19 juillet, la Grand' Chambre avait décidé seulement que le procureur général porterait la requête au Roi, la Cour ne voulant délibérer à ce sujet qu'après avoir informé 8a Majesté. Le 27, on alla un peu plus loin. Le procureur géné- ral devait supplier très humblement le Roi de trouver bon que la Cour délibérât '. Le mardi 1" août, Lamoignon, tous les présidents de chambre et six conseillers se rendaient à Saint-Germain, où ils étaient reçus au vieux château par Louis en personne. On avait voulu donner à la séance un certain apparat. A côté du Prince étaient le chancelier Séguier, Turenne, Villeroy, les secrétaires d'État d'Aligre, de Sève, etc. Sé- guier déclara que Sa Majesté, satisfaite du premier procédé de la Cour, était au contraire fort mécontente du second, et de ce qu'après les défenses faites par son procureur général, on se fût permis de lire les requêtes et de délibérer; il leur défendait d'en recevoir aucune, sous peine d'encourir l'in- dignation de Sa Majesté, qui avait statué par un arrêt solen- nel sur les réclamations du sieur Foucquet. Le jeune Prince accentua ces paroles déjà si sévères. Il espérait bien qu'à l'avenir pas un conseiller n'oserait, au mépris de ses ordres, recevoir aucune requête; il interdi- sait au président de laisser en délibérer, comme au procu- ' Archives de la Bastille, t. II, p. 55 ; Défenses, t. IV, p. 55, 56. C0>;FR0NTATI0N des TEMOIîSS. 165 reur général de conclure h ce sujet. Quant à la soustraction des papiers, c'était lui, le Roi, qui avait ordonné à Colbert de saisir ceux de Foucquet qui intéressaient le secret de l'État; Colbert n'avait pas touché aux autres. Lamoignonse crut obligé de répondre quelques mots. La Cour avait déli- béré, mais seulement pourarréter qu'elle ne délibérerait pas « qu'auparavant elle n'eut su si le Roi l'avoit agréable » . — « Je vous ai fait savoir ma volonté, répliqua Louis sèche- ment, je ne doute pas qu'elle ne soit suivie et exécutée. » Colbert se trouvait couvert par cette déclaration; mais Louis se découvrait de plus en plus. La députation revint à Paris très découragée. Le 4 août suivant, les Chambres s'assemblaient pourtant, mais pour décider que des humbles prières et supplications seraient adressées au seigneur Roi, afin d'obtenir qu'on ne retranchât pas un quartier des augmentations de gages ' . Foucquet n'avait que trop bien réussi dans la domestica- tion du Parlement. Mme Foucquet qui croyait encore, sinon dans la clé- mence, du moins dans la justice de Louis XIY, écrivit une lettre si fière qu'on se demande si l'on a osé la laire parvenir à son adresse : « Si je ne sers mon mary, je sers du moins Votre Majesté en lui disant ce quaucun autre que moy n'ose luy dire. Larrét du 4 juillet est un des indignes artifices de nos ennemis. Pas un du Conseil ne le croit juste; la Chambre se croit incompétente. Pendant que le Roi décharge sa conscience sur les juges, les juges dé- clarent qu'ils obéissent aux ordres du Roi. Mais ce qui va étonner Paris, la France, TEurope, c'est que Colbert ait eu la hardiesse d assister au Conseil, lui adversaire déclaré du Suriutendant, qu'il a voué à la mort. L'un est pauvre, l'autre riche de douze millions"\ » Colbert fit la sourde oreille. Cependant, on procédait aux confrontations entre les ' Ravaisson, Archives de la Bastille, t. II, p. 64. ^ Archives de la Bastille, t. II, p. 60, 30 juillet 1662. 166 NICOLAS FOUCQUET. témoins et le prisonnier'. Cette partie de Tinstruction dura près de deux mois, du 18 juillet au 13 septembre. Séances peu nombreuses, séparées par de longs intervalles. On agis- sait sans méthode, sans objectif. Sur 101 témoins entendus, vingt seulement furent confrontés ^. Quand les commis- saires voulurent tirer Jeannin de la Bastille pour le mener à Vincennes, le gouverneur refusa de se dessaisir d'un pri- sonnier si précieux, sans ordre du Roi ou de Le Tellier^. Foucquet, d'ailleurs, persistait dans son attitude très habile. En somme, pour ce malheureux, séquestré depuis bientôt un an, ces confrontations devaient jeter un grand jour dans son cachot si obscur. Des questions posées par Poucet et Renard, il avait pu tirer quelques inductions des projets de ses ennemis. A cette heure, il allait savoir sur quelle base on avait échafaudé cette machine. Par une fic- tion de droit, il était censé muet, mais non sourd. Grâce à une force extraordinaire d'attention et de mémoire, cet homme, sans le secours de plume ni de papier, retint dans leurs plus petits détails une centaine de dépositions lues à la hâte et s'en prévalut au moment opportun. Tous les témoins ne s'en tirèrent pas sans horions. Qui osait-on lui confronter? Un IVIaissat, qu'il avait fait mettre > Bilil. nat., in^. V de Colbe.t, n» 235, du f» 240 au f° 275. ^ Les conlrontaiions nous sont conservées par le ms. 235 des Cinq cents de COLBERT (f«« 226 à 312). Elles ont duré du 18 juillet au 9 septembre ifi62 ; vinjjt-neuf témoins furent confrontés : 18 juillet : Maissat (f"^226), Iliérosme de Nouveau (f-^ 229), Tliomas Bonneau (f" 231), Adrien Bence ((» 232), Pierre Baron (f» 234). — 19 juillet : Cl. Chastelain (f" 235), Pierre Aubert (f^ 240), Yves Mallet (l- 242), Claude Coquille (f» 245), Michel Damont (f» 246). — 31 JuiLLKT : Sébastien Cazel (f" 250), Geor{;<'s Pellissary (f" 252), Henri Bi- bault (1» 254), Bolland Gruin (f" 257). — 5 août : Charles Giuin (f» 259), Nicolas do Fremont (f» 261). — 9 août : Le Coq (f" 267), Jacques Charpen- tier (f" 270), Louis Fauveau (f» 272), Simon Le Noir ((» 275), Pierre Char- tier (fo 279). — 11 août : Jean Le Fèvre de Bornay (f» 282), Henri Piètre (f« 288). — 9 SEPTKMBiîE : Pierre Maissat (f 289), Pierre Perrin (f 291), Nicolas Bollot (!" 293), Claude Girardin (P 295), Martin Tabouret (f" 298), Charles Bernard (["312;. * Bavaisson, Archives de la Bastille, t. II, p. 54. M. de Besmaux à Colbert, 18 juillet 16G2. SUITE DES COrsFRONTATTONS. 167 à la Bastille sur ordre de Mazarin; un Tabouret, dont il a fait exécuter le beau-frère! Tabouret qui s'est sauvé, puis qui revient avec un sauf-conduit, uniquement pour déposer contre laccusé. Tabouret, tout interloqué, répond qu'il honore très fort M. Foucquet, qu'il ne l'a pas connu comme son ennemi. Que parle-t-on de fuite! il s'est rendu aux eaux de Vicq en Auvergne, sur ordonnance du médecin. Il se remet et débite sa déposition. En 1G56, quand on fit le prêt de (Juyenne, de Lorme le contraignit à prendre des associés, à donner deux cent vingt mille livres, « qu il disoit estre pour le sieur Foucquet ' » . De plus, il versa six mille livres en or à De- lorme, « en gratification extraordinaire » ; plus tard, il y ajouta vingt-six mille livres, mais indirectement. En 16()I, ne pouvant approcher le surintendant, il vit Pellisson. Avec ce dernier, « pas de bribe » . Mais Gourville vint le trouver, exigea vingt mille livres pour Mme du Plessis-Bellière : « Sans cela, les affaires n'iroient pas ! » L'argent donné, les affaires n'avancèrent pas plus. Tabouret s'en plaignit à Fontainebleau à la dame : « C'est vray, répondit-elle, que vous et messieurs de votre compagnie en avez généreuse- ment bien usé, et je ferai en sorte, auprès de M. le Surin- tendant, que vous en aurez contentement". » Quant au traité des Six millions, il s'est efforcé de faire déchirer les billets. Foucquet, ne pouvant discuter avec le témoin, protesta seulement contre ces allégations. La déposition de Monnerot présenta un caractère plus favorable. Foucquet, cherchant de l'argent pour le siège de Dunkerque, promettait tout, puis, l'argent obtenu, modifiait le traité en faveur de l'Etat. Encore ne se prètait-il plus, dès 1G59, à l'exécution des taxes, élargissant les pri- sonniers, levant les garnisons '. 18 juillet 1662. Ms.VMeColl)ert,n<' 235,^230; 9 sei)tembre, /i»/., f° 299. 2 Ms. V^ de Coll.'T TRAVAILLE AD PROCES. 170 chemin de Yincennes; car je sais toujours clans le même sentiment, qu'il n'y a pas un seul moment à perdre d'un temps si précieux. Je le dis toujours, et il me semble que je ne le saurois assez dire, puisque je suis si absolument à vous • . » En présence de ce commandement, Foucquet ne put s'empêcher de faire ressortir» la précipitation inexcusable » du rapporteur, qu'il tenait pour un ennemi. En bonne foi, pouvait-on lui enjoindre de présenter ses défenses, alors qu'on n'avait précisé aucun chef d'accusation"? De ces deux griefs, le premier n'était pas complètement fondé. Ormesson résistait de son mieux . Le président et les magistrats indépendants, comme une armée au lendemain d'une bataille perdue, un peu en déroute, avaient encore disputé le terrain à Talon, en lui ordonnant de signifier à l'accusé deux commandements au lieu d'un; mais per- sonne n'avait songé à vérifier la production soi-disant mise au greffe par le procureur général, point de départ de cette procédure de forclusion. (3r, la production n'existait pas; Talon n'avait pas indiqué les pièces dont il entendait se servir, et n'en avait communiqué aucune à l'accusé. Si cette production retardait à venir, ce n'était pas faute d'avoir été commencée de bonne heure. Depuis le mois d'avril, Gomont s'appliquait « à establir l'ordre de linven- taire » , sans pouvoir aller bien loin, parce qu'on ignorait si Foucquet accepterait ou déclinerait la compétence de la Chambre. Colbert et Le Tellier avaient même approuvé le plan du discours préliminaire; mais « tant de change- mens " s'étaient produits dans l'affaire et dans les pensées de ceux qui la conduisaient, qu'on ne savait plus au juste à quel projet s'arrêter. Gomont ne put travailler utilement ' BIIjL nat., ms. fr. 7628, f" 74. Foucault à Colljert, 23 octobre 1G62, à une heure et demie d'après-midi. Archives de lu Ba<;tille, t. II, p. 92. * Défenses, t. XVI, p. 323 et suiv. 12. 180 NICOLAS FOUCQUET. qu'en juillet. Au surplus, n'étant pas homme à épargner sa peine, il s'avisa de dresser un inventaire « qui contenoit tout le fait par forme d histoire, toutes les procédures faites jusqu'alors, avec un long récit et tous les chefs d'accusa- tion, avec de grandes inductions " . Il se disait que « par ce moïen, on choisiroit tout ce qu'on voudroit, qu'on y verroit tout, et qu'il n'v auroit qu'à retrancher » . A la fin de juillet, Talon reçut ce projet, « le garda, le renvova » sans aucune correction, sans même en dire son avis. « Je ne sçay, ajoute Gomont, s'il prist la peyne de le lire. » Coibert et Le Tellier l'examinèrent à leur tour et le corrigèrent. « Cet inventaire a esté faict, refaict et remis au net plus de dix fois, n II arriva même que Gomont dut déménager de l'Isle Notre-Dame, pour aller habiter rue des Bourdonnais, emportant les sacs et les portefeuilles « où estoient toutes les pièces et les originaux des principales » . Tout déménagement fait perdre du temps, quelquefois plus que du temps. On accusa le pauvre homme de lenteur, sinon de paresse. Piqué au vif, en quatre jours il ter- mine la production secrète, et, huit jours après, la pro- duction littérale. Talon, alors, s'imagine de revoir ce travail, le garde quinze jours, le corrige « de manière à le changer entièrement » . Gomont ne dit rien, fait tout recopier et adopte les corrections jusque dans leur ortho- graphe et leur ponctuation, « quoy qu'il y eût, dit-il, beau- coup de choses qui n'estoient point de mon humeur ni de mon stile " . Alors, on le chargea « de mettre par ordre les pièces des deux productions, selon les cottes des inventaires » . Gomont, le seul homme qui travaillât dans cette affaire, avait cité des documents qu'il n'avait plus à sa portée. " Il fallut les chercher dans la chambre du Louvre et les différents coffres ; certains estoient en des différentes mains. Il falloit assembler tout cela et le faire très exactement, d'autant plus tost que INI. Foucault, qui estoit dépositaire LETTRE DE FOUCQUET AU ROI. 181 des pièces, s'en inquiétoit. Il croyoit que jamais on ne pour- roit trouver les pièces, et que même il luy seroit impossible de jamais retrouver toutes les cotes de l'inventaire, après la séparation qui en avoit été faicte. » Quel aveu ! Le scrupuleux avocat s'acharna à cette besogne, compulsa les liasses, rechercha les preuves égarées, avec une peine qu'il assimila très justement « à celle de la terre remuée » , dont on ne voit pas le travail. Enfin, l'inventaire de la production secrète et ses preuves furent préls. Quant à la production littérale, Talon ne la remit que le 29 décembre 16G2, presque un mois après la signification de l'arrêt qui déclarait l'accusé forclos de son droit de défense '. L'aveuglement de cet homme si prévoyant d'ordinaire s'expliquait d autant moins que, à sa connaissance, Fouc- quet recevait depuis quinze jours les avis de deux avocats expérimentés, dévoués, courageux, Auzanet et Lhoste. Un contemporain nous représente Barthélemv Auzanet comme un homme très juste, d'une érudition solide et pro- fonde, d'une rectitude de jugement que rien n'égalait, si ce n'est la droiture de son cœur. Sincère dans le récit des faits, il sacrifiait les belles paroles à celles qui convainquent. Les qualités de son âme ne le faisaient pas moins estimer que celles de son esprit ; formé sur le modèle des anciennes mœurs, il avait une candeur et une simplicité dignes de linnocence des premiers siècles. Au physique, grand, maigre, avec un visage d'une coupe un peu moutonnière, des yeux voilés sous de longs cils, l'ensemble de sa phvsionomie respirait une douceur entêtée. Quoique parvenu à un âge avancé, soixante-dix ans passés, son intelligence toujours saine con- servait toute sa vigueur dans un corps fatigué '. ' Bil)I. Mazarine, ms. 1448. Récit de Goinont. * Son portrait, gravé par TliOQiassin, a été publié en tète des Remarcjues 182 NICOLAS FOUCQUET. Llioste, originaire de Montargis ', avait été bâtonnier de l'ordre ^. C'était un avocat également recommandable par son talent et par son caractère. L'un et l'autre, ('gaiement incapables de trahir leur con- science, venaient comme on les demandait, non pour four- nir des expédients de chicane, mais pour donner un conseil droit et sincère. En peu de jours, Foucquet apprit par eux, par la lecture des inventaires, ce qui depuis deux ans était notoire dans tout Paris, qu'on avait détourné ses papiers, supposé des pièces, suborné des témoins. Chose remarquable, sa pre- mière idée fut de s'adresser directement au Roi. Il avait été repris de sa fièvre, et le mal exaltait encore sa pensée. Voici ce qu'il rédigea ^ : « Sire, s'il est vray que la personne la plus affligée doit estre la plus digne de compassion, je viens avec confiance me jetter aux pieds de Vostre Majesté, bien assuré d'obtenir les effects de sa miséricorde, puisque je suis certain qu'aucuns de ses subjets ne peut avoir une douleur qui soit comparable à la mienne; j'ay plusieurs afflictions ensemble. Sire, dont chascune séparément est capable de faire des malheureux avec excèz ; mais j'en ay une si grande et si sur la coutume de Parix. Voir la notice publiée par l'abbé Lambert, Histoire littéraire du rèrj)ie de Louis XIV, t. I, p. 321. ' On voit encore dans l'église de Montaijjis plusieurs épitaphes concernant sa famille. - Discours prononcé h la conférence des avocats par M. Derov, en 1882. On ne doit pas exiger d'un discours une précision liistori([ue à laquelle il est difficile de parvenir, même dans un gros volume; mais on ne peut rien ajouter à la noblesse des pensées exprimées par le jeune secrétaire. Son travail est bien préférable à celui de M. Royer, avocat général à la Cour de cassation, sur le même sujet, longue méprise d'un magistrat savant. •^ Cette lettre se trouve en copie à la Bibliothèque nationale, impr. Lb''^, 31121, pièce 21". Elle est sans date, mais en la comparant aux diverses pièces qui composent les Défenses de Foucquet, publiées ou inédites, il est facile de reconnaître qu'elle ne peut être que d'octobre à décembre 1GG2. Quant à l'authenticité, je la tiens pour indiscutable. LETTRE DE FOUCQDET AU ROI. 183 sensible au-delà des autres, que je suis peu touché du reste, et ne puis seulement me résoudre à m'en plaindre. « Je laisseray à d'autres, Sire, à représenter à Vostre Majesté la perte de leurs charges, de leurs emplovs et de leurs biens, la ruine de leurs familles, raccablement de leurs créanciers, et la mandicité à laquelle ils sont réduits. « Je leur laisseray regretter Tesloignement de leurs pro- ches, la privation de toute société civille, avec leurs femmes, enfans, frères, parens, amis et domestiques. « Je ne feray point à Yostre Majesté, Sire, le récit d'une dure et ennuyeuse prison, pendant une longue et fascheuse maladie, avec toutes les incommodités qui peuvent adjouster de la peine et du chagrin à la perte de la liberté. « D'autres quiseroient à ma place pourroient importuner Vostre Majesté de leurs clameurs pour les injustices qui leur sont faictes, et avoir recours à son autliorité contre les vexations et mauvais traictemens, surprises, faulcetés, subor- nation de tesmoings, enlèvement de papiers, mespris des loys, violences et oppressions de toutes sortes qu'on leur fait souffrir en leur personne et celle de leurs domestiques, sans forme, sans raison et sans exemple. « Et d'autres, Sire, se voyant à l'extrémité de leur vie, imploreroyent le secours favorable de Vostre Majesté contre le triomphe injurieux que sont prests d'en faire leurs ennemys, trop jaloux et trop cruels, mais aussi trop puissans et trop acréditez. « Je pourrois, dis-je, Sire, avec raison représenter tous ces malheurs à Vostre Majesté, puisque je les souffre moy seul, et beaucoup plus grands que les autres; mais ces souffrances sont supportables; je n'en dis mot, je me tais, et cherche seulement à soulager celles qui me pressent. « Sire, c'est la douleur d'avoir déplu à Vostre Majesté dans le temps que je m efforçois de la mieux servir, qui lait toute ma peine; c'est le regret d'estre devenu l'objet de sa collère et de son adversion, moy qui n'ay jamais eu d'autre 184 NICOLAS FOUCQUET. dessein que de luy plaire, et moy qui n'ay jamais souhaitté d'autre récompense de mes services, sinon qu'ils fussent utiles à Yostre ^lajeslé, qu'ils en fussent cogneus, et qu'ils luy fussent agréables; j'ay le désespoir d'en voir tout le fruict perdu, et que Vostre Majesté les ayt ignorés. « Je ne puis, Sire, m'empescher de parler à Votre Majesté de Texcez de mon zèle pour sa grandeur, et pour sa gloire et pour sa personne ; c'est une passion qui s'est élevée avec moy et ne m'a jamais abandonné; je l'ay nourrie, cultivée, je lu Y ay sacrifié volontairement tous les jours ces mesmes choses, dont on m'a dépouillé depuis par force, et n'ay regret de les perdre que pour ne les pouvoir plus donner, Vostre Majesté le sçait, et sy un cœur peut paroistre sur des lèvres, Vostre Majesté a veu le mien quand je luy ay fait offre de tout, et qu'elle en a accepté une bonne partie ' ; mais, hélas! je ne pus luy faire coguoistre tout ce que je pensois, pour ce qu'il n'y avoit pas de parolles qui le pussent exprimer. Vostre Majesté voudra-elle bien s en souvenir, de ce qui se passa lors, voudra-elle bien se remettre en mémoire avec quelle promptitude et quelle joye j'ay toujours exécuté ses commandemens; si la colère de Vostre Majesté n'a point elfacé ces images, qu'il luy plaise d'y faire réflection et n'en croire que son propre jugement, elle cognoistra qu'il est impossible que le niesme cœur de qui partoient les mou- vemens qu'elle a veus, ait produit tous les crimes que publient mes ennemis. « Ils sont puissans, Sire, ils sont habiles, mais ils sont heureux, non pas pour avoir de grandes richesses, des lionneurs ny d'autres avantages que je ne leur envie point, mais de parler à Vostre Majesté quand ils veullent, de luy faire entendre seuls ce qui leur plaist, et d'estre creus de tout ce qu'ils disent, mesme dans leurs intérests. « Qu'ils se contentent de mes charges. Sire, de mes 1 V. Défense:;, t. V, p. 98, LETTRE DE FOUCQUET AU ROI. 185 emplois, de mes biens, de ma liberté, de mon honneur et de ma vie encore s'ils veulent, j'y consent {sic), je leur aban- donne ; je ne refuse pas mesme de leur faire des sousmis- sions qui seroient honteuses si elles n'estoient chrestiennes; mais qu'ils ne m'ostent pas le moyen de faire cognoistre à Vostre Majesté mon innocence et ma passion, et qu'ils ne soient pas les seuls arbitres de ce qui me reste au malheu- reux estât ou ils m'ont réduict. « C'est une justice. Sire, que Vostre Majesté me doit et se doit à elle-mesme, de me laisser la consolation en mourant de rendre ce dernier service à un inaistre pour qui j'ay eu tant d'amour et tant de zèle, et pour qui je le conserveray jusques à la fin, que je puisse sans déplaire à Vostre Majesté luv descouvrir les artifices qu'on a pratiqués contre moy pour luy déguiser la vérité, et que je puisse luy faire sçavoir ce qu'on cache à elle seulle et qu'elle ne sçaura jamais, s'il fault qu'en Testât où je suis les choses qui me re(]ardent soient encores décidées par mes ennemis '. « V^ostre Majesté veut faire cognoistre à toute l'Europe qu'elle gouverne ses subjets elle-mesme ; quelle occasion plus importante, Sire, en trouvera-t-elle jamais? Toute la France est persuadée que le mal (jui m'arrivera sera un effect de leur envie, de la jalousie et des moyens dont ils se sont servis pour surprendre M. le Cardinal et Vostre Majesté ; personne ne doutera jamais, si je reçois quelque soulage- ment en mes malheurs, que ce ne soit un pur effect de la clémence et de la bonté de Vostre Majesté, à laquelle on jugera bien qu'ils n'auront aucune part. « Je conjure Vostre Majesté, Sire, qu'il luy plaise, et par son propre intérest, et par une compassion généreuse, escouter favorablement la très humble prière du plus aflligé de ses subjets, de vouloir estre bien informé de la vérité par une voye non suspecte, et de prendre elle-mesme une ' V. Défenses, t. V, p. 99. 186 NICOLAS FOUCQUET. cognoissance entière de mes fautes; je ne suis pas impec- cable, Sire, j'en ay fait plusieurs ; mais elles sont plus dignes du pardon de Vostre Majesté que de sa colère, et ne peuvent entrer en balance avec un zèle passionné, une vénération très respectueuse, et les très profondes soumissions, que j'ay tous jours eues et que j'auray tous jours pendant le reste de ma vie, que je prétends employer en vœux et supplications pour la santé et prospérité de Vostre Majesté. » Ce qui frappe le plus dans cette supplique, c'est l'extraor- dinaire confiance que Foucquet, après quinze mois de prison, conservait dans le Roi. Pendant ces milliers d'heures où avaient battu dans sa tète le flux et le reflux de tant de pen- sées, il n'avait encore vu comme ennemis que Colbert, Talon et quelques autres. Il avait si peu songé à offenser Louis XIV, qu'il s'adressait h lui comme à son unique sauveur. La lettre fut-elle envoyée? c'est douteux. Les avocats ('taient autorisés à se charger de mémoires, de requêtes ordinaires, mais non de missives adressées au Roi. Quoi qu'il en soit, celle qu'on vient de lire témoigne de l'état d'esprit de cet homme, accusé du crime de lèse-majesté, et qui n'avait qu'une idée, rentrer en grâce auprès de son sou- verain. Il était encore convaincu qu'on avait surpris la bonne foi du prince, et qu'une explication directe dissipe- rait les calomnies amassées par ses ennemis. Ceci se passait aux environs du P' novembre 1GG3. L'autorité absolue fait parfois commettre d'étranges fautes à ceux qui la détiennent; elle inspire une confiance excessive qui conduit au mépris des formes légales, et ces formes méprisées deviennent à la fin la meilleure défense des opprimés. Le détournement des papiers a déjà engendré les procès-verbaux inexacts. Voilà Talon arrivé aux significations fausses; on va voir où le conduira la pro- duction des pièces sup[)os(''es. iSODVELLE ATTITUDE DE TALO>;. 187 Les fêtes de Ja Toussaint et du jour des Morts Imposaient une sorte de trêve. On avait autorisé d'Artagnan à choisir un religieux qui confesserait ses prisonniers ' . Foucquet était de nouveau malade depuis quelques jours. Sa résignation, sa piété sincère faisaient l'admiration de ses geôliers. Ses adver- saires allaient bientôt voir que cette soumission aux décrets de la Providence, que cette acceptation d'un juste châtiment des fautes de sa vie, ne comportait pas un lâche abandon de sa dignité ni de son honneur. Tout au contraire, mais dans un autre sens, on ne recon- naissait plus Talon, Ce modèle des magistrats avait de nom- breuses distractions, requérait à l'aventure, signait les con- clusions sans les lire, commençait tout, n'achevait rien. Le greffier crut devoir en conlerer avec Ormesson. Évidem- ment, on n'était plus maître du procureur général. Au mo- ment où l'on songeait à corriger ses fautes, il en accumu- lait de nouvelles. Le 6 novembre, sans consulter l'avocat Gomont^, il obtint un arrêt de forclusion contre Foucquet. Le lendemain, il commande à Foucquet de déposer sa pro- duction au greffe. Suivant l'ordre, il aurait dû signifier d'abord à l'accusé les conclusions civiles qu'il prenait contre lui. La remarque en fut faite à la Chambre; mais un très honnête homme, M. Fayet, ayant dit que ces conclusions avaient été signi- fiées, on n'insista pas, et l'arrêt passa tout d'une voix '.Il n'en était rien pourtant. Talon continuait de marcher comme s'il avait appliqué l'ordonnance. Le 13 novembre, l'huissier Leblanc remit à Foucquet un arrêt du même jour (car on ne perdait pas une minute), aux termes duquel P^oucquet, ' Archives de la Bastille, t. II, p. 93, * Bihliothèque Mazaiino, manuscrit cité. ' Bibl. nat., ms. fr. 7G28, f° 7, Défenaes, t. XVI, p. .32.3. Ohmesson, Journal, t. II, p. 22, 23, Bihl. Mazarine, ms. 1448. Par malliciir, le volume cjui contenait les conférences de novembre 1G62 entre tîomont, Le Teliier, Colbert, Talon, ne se trouve pas à la l'iljliolbèque avec le précédent. 188 NICOLAS FOUCQUET. faute d'avoir satisfait à Farrêt du 5 octobre, était déclaré forclos. La Chambre, sans plus attendre, jugerait « sur ce qui se trouveroit écrit, et produit au greffe » . Cependant, Foucquet, qui ne perdait jamais son sang- froid et qui avait appris beaucoup de choses par ses conseils, Auzanet et J^hoste, demanda à Thuissier où se trouvait cet arrêt du 5 octobre. Il lui montra tous ceux qu'il avait reçus, où Ton ne put pas le trouver. Alors il protesta. Le comman- dement fait en vertu d'un arrêt non signifié est nul. Nulle encore la forclusion pour n'avoir pas fourni des défenses à des conclusions non signifiées'. « On me fait, s écrie-t-il, commandement de produire pendant que l'on retient tous mes papiers. Ce n'est pas assez de dire que cette procédure est irrégulière, on y voit une oppression toute manifeste ". » L'accusalion s'enferrait de plus en plus. Talon réfléchit pendant quatre jours, et, le 22, résolu à payer d'audace, il expose à la Chambre la protestation de Foucquet. Il ajoute que lui, procureur général, ne pouvait donner que des con- clusions au criminel et non au civil; encore ne les commu- ni(|uerait-il qu'après l'entière instruction de l'affaire. En conséquence, passer outre à linstruction et au jugement du procès^. La manœuvre était habile; mais la Chambre ne prit pas le change. Plusieurs commissaires firent ressortir que c'était lui. Talon, qui avait demandé l'arrêt d'appointement et ses conséquences. Il changeait de manière de voir. Soit. Encore fallait-il rectifier la procédure. Orinesson, le rapporteur, émit un avis assez médiocre, où se retrouve l'inlluence de Foucault, On communiquerait la requête du procureur général à Foucquet; la discussion en serait ainsi contradictoire, et l'on mettrait l'accusé dans son ' Défenses, t. XVI, p. 323. » Ilnd., p. 325. ' Ms. CoIIj, V« 235, fo 95. Ormesson, Journal, t. II, p. 23. FOUCQUET PUBLIE SES REÇUS ATIO^^S. 189 tort. Ce dernier mot était de trop. Sainte-Hélène, Le Bossu, Moussy, llocquesante, Besnard appuyèrent pourtant cette opinion. Pnssort, toujours solide au poste où Tarait placé Colbert, parla dans le sens de la requête. On n'avait qu'à forclore Foucquet de toutes défenses et à le jujjer. Cuissotte , Le Féron, Ferriol, Noguès, La Toison, opinèrent comme Pus- sort. En somme, ils étaient six contre six. Mais Fayet, Catinat, Poncet, Phélippeaux, Nesmond attaquèrent le projet de Talon. A ce moment, Lamoignon ouvrit un troisième avis. Un nouveau délai de huitaine serait accordé à Foucquet, par grâce '. La Chambre accepta la proposition de son pré- sident. Bien que Talon sortit vainqueur en apparence de ce labo- rieux débat, le véritable condamné, c'était lui. Lamoignon dévoila le secret de tant d'erreurs commises par le ministère public qui avait la tête ailleurs. Devenu subitement amou- reux d'une belle dame, tout entier au désir do plaire, il ne travaillait plus et, quand il travaillait, brouillait tout". Cet austère magistrat, orateur attitré des plus sévères re- montrances, Talon, chargé de requérir contre les prodiga- lités amoureuses de Foucquet, était tombé, presque aussi âgé que le surintendant, dans un piège grossier tendu par son ami Colbert. Une certaine Françoise Mignot, née de parents de petite condition, avait réussi d'abord à séduire un sieur Desportes d'Ambérieux, trésorier-receveur en Dauphinc'-. Veuve, elle était venue à Paris, riche ou pauvre, on ne sait, et j)ar un second coup plus fort que le premier, cette rusée avait eu l'art de se faire épouser par le vieux maréchal de l'IJopital, qui ne tarda pas h mourir en 16G0. Jeune encore, ne man- quant ni de beauté ni de manège, Françoise devait être riche ' Défenses, t. XYI, p. 325-333. Ohmesson, Journal, t. II, p. 25. * OllMESSON, Journal, t. II, p. 25. 190 ÎNICOLAS FOUCQUET. quand ses procès avec la famille du maréchal seraient finis. Vraisemblablement, la sollicitation de ses instances judi- ciaires l'avait placée en présence de Talon. Dès ce temps-là, les belles veuves étaient la grande tentation mise en avant par le diable pour ébranler la vertu des juges et détruire leur repos. Golbert, faisant l'office du malin, protégeait la dame, et, pour n'en pas rendre l'entretien trop onéreux au parcimonieux Talon, il faisait payer h la maréchale le trai- tement arriéré de son mari '. C'est alors que Foucquet résolut de rendre ses récusations publiques. Prenant pour thème les inventaires et les arrêts qu'on lui avait communiqués, il écrivit ses observations en marge des cahiers. Ce travail, tout personnel, composé en quel- ques jours, du 24 novembre au l" décembre^, a pour titre : « Extritils des procès-verbaux des scellez et inventaires faits dans les maisons de M. Foucquet et de ses commis^. » Il n'y faut chercher ni ordre, ni méthode, mais seulement la première pensée du surintendant. Assurément, les deux avocats avaient informé Foucquet des défauts commis dans l'apposition des scellés ou dans la confection des inven- taires. L'accusé, toutefois, pour les ménager, ne laissa pas soupçonner leur intervention et affecta de tirer ses preuves du texte même des documents. Il montre d'abord Colbert s'introduisant sans ordre écrit à Saint - Mandé , porteur d'une cassette gravement sus- pecte, revenant la nuit, avec Foucault, agissant à la fois par un don merveilleux d'ubiquité h Saint -Mandé et à Fontainebleau; Poucet, d'Aligre inventoriant à la grosse, désignant les pièces au tas, les remettant au Roi sans les avoir cotées et parafées. Peu de discussions de fond, sauf • V. Jal, Dictionnaire, art. MiGNOT. S.viNT-SiMON", Mémoires, t. VI, p. 90; Du NOYEII, Lettres (jalantes, t. I, p. 220. •2 Défenses, t. XVI, p. 334. ' Défenses, t. IV, p. 01. FOUCQUET PUBLIE SES RECUSATIONS. 191 sur la pension des gabelles, dont le titre a dû être introduit méchamment dans ses papiers, et sur ces lettres apocryphes dont on a semé des copies dans tout Paris. « Comment se défendront mes ennemis de la publication qu'ils ont faite, au commencement de ma détention, de quelques billets qu'ils ont supposé avoir esté trouvez chez moy? Ces billets, montrez et publiez partout, non autorisez, avouez, signez, ny reconnus, estoient dans mes papiers ou n'y estoient pas. La lecture et publication qui en a esté faite contre moy est une calomnie, bien noire et horrible. S'ils soutiennent qu'ils y estoient, dans quel article des inven- taires sont-ils expliquez? Il faut donc, par une nécessité absolue, conclure que les lettres et billets sont faux et supposés. « Ils ne peuvent se garantir de la calomnie et supposition qu'en faisant une autre supposition, en s'accusant et disant que ce sont papiers trouvés entre ceux que le sieur Colbert a soustraits furtivement, ou de ceux que son greffier Fou- cault a pris de son autorité, levant seul les scellez à l'insceu des commissaires. Après une procédure de cette qualité, que ne doit-on point présumer de la mauvaise conduite et de l'excès où s'est portée la rage de mes ennemis '?... » Colbert est attaqué directement, et, dès la première page, on voit que Foucquet, ruiné, emprisonné, menacé de mort, ne fléchira pas. » M. Colbert, ma partie, n'est pas seule- ment gradué et n'a jamais esté que commis de M. Le Tellier et intendant de M. le Cardinal "^. » Il l'appelle « le sieur Col- bert, qui me considère comme une proie ^ » . . . Colbert, qui a conspiré contre lui, aidé de Talon, qui est venu lui deman- der pardon, comme la preuve est dans ses papiers de Saint- Mandé, si on ne l'a détruite*. Le coup était d autant plus ' Défenses, t. IV, p. 218. - Ibid., p. 61. 3 Ihid., p. 64. * Ibid., p. 109. 192 NICOLAS FOUCQUET. droit, qu'en effet, la copie de la fameuse lettre de Colbert à Mazarin, en KiSO, avait été détournée, et Gourville sévè- rement interrogé à ce sujet. Après avoir pris corps à corps son ennemi, Nicolas marque au front son ancien ami et protégé, d'Aligre, « tou- jours du costé de la faveur naissante » , d'Aligre, le rédac- teur du faux procès-verbal de Fontainebleau, le rapporteur de l'arrêt du 6 juillet 1(562, c plein de nullités et impossi- bilités * « . Une seule remarque, comme en passant, sur le sieur Berrver, « faisant fonctions de procureur général de la Chambre à l'égard des registres de l'Epargne " , coupable « d'une infinité de malversations^ » . A peine ce travail très sommaire, fait de verve, était-il porté à l'impression, que Colbert envoyait le commissaire Picard en saisir les feuilles. En même temps, il donnait aux autres imprimeurs une horrible appréhension de la Bastille. Pas un ne voulut prêter davantage ses presses aux défenses de l'accusé, qui éprouvait à son tour l'effet de ces abus de pouvoir commis cent fois par lui-même '. Colbert prétendait agir en vertu d'un ordre du Roi, alors que Louis était en voyage, réalisant le beau projet du rachat de Dunkerque, d'abord négocié par Foucquet, qui, pour le réaliser, se démunissant de sa charge au Parlement, avait remis au Roi un million. « Les barreaux de mes fenêtres ne sont pas si épais, disait le prisonnier, que je n'aie vu sortir du don- jon de Vincennes les grandes sommes amassées par mes soins en vue d'un glorieux projet, dont un autre se fait les honneurs. » Le 9 décembre. Talon, considérant qu'on avait fait bonne mesure h Foucquet, puisqu'au lieu de huit jours, il en avait ' DrJ'eiise<, p. 75, 93. 2 lùid., p. 8G. 3///Ù/., t. XVI, p. 334. FOUCQUET HÉDIGE SES MÉMOIRES." 193 eu quinze pour se défendre, requit la Chambre de prononcer la forclusion définitive de l'accusé, ce qui fut fait '. Décision surabondante, puisque celle du 23 novenabre portait déjà que la forclusion serait entraînée de droit, sans nouvel arrêt. Procédure vicieuse où Ton commandait à un prison- nier de produire des pièces que ses accusateurs détenaient. Talon s'efforçait de corriger ce vice, au moins de le mas- quer aux yeux du public; mais plus on le dérobait, et plus il reparaissait, injuste et odieux. Au moment où il pouvait craindre qu'on ne le jugeât sans l'entendre, Foucquet s'était mis à rédiger un écrit qu'il intitula : Mémoires et rctuarqucs sur une jxirLic dit proci'ih' (iid a esté tenu à mon éijard depuis le eiiKtiiième septembre IGGI, jusiju au d décembre 1()()2-. Ce récit, très simple, inspire à première lecture une confiance que les témoignages étran- gers confirment pleinement. Le prisonnier raconte les faits comme ils se sont passés, sobrement, sans colère, parfois avec grandeur, toujours avec mesure. Le stvle est admira- blement approprié au sujet, exempt de cette pompe et de cette rudesse archaïque qu'on remarque dans la première manière d'écrire de Foucquet. L'homme parle de lui comme l'histoire, un jour, en parlera. Il semble toutefois que, vers la fin de son récit, un certain découragement l ait saisi. Il termine en invoquant le secours divin. « Ainsv, les moyens pour me défendre par les voyes per- mises même aux plus scélérats, m'estant ostés par l'autho- rité de mes ennemis, qui abusent de celle du Roy, et ne nie restant plus pour me défendre que la confiance en Dieu, qui n'abandonnera jamais ceux ausquels toute assistance humaine est déniée, quand ils ont recours à luy, j'espère enfin qu'il touchera le cneur du ]{ov, et ne |iermettra pas qu'un prince si éclairé demeure plus longtemps sans estre ' Ms. Colbert V% 235, f 54. « Véfenscs, t. XVI, p. 261. II. ]3 194 NICOLAS FOUCQUET. informé par voyes non suspectes de ce qui se passe à mon égard, et suis persuadé qu'il me tiendra, pour son propre intérest autant que pour le mien , les paroles qu'il m'a données ' . " Mme Foucquet, la mère, plus résignée, avait commencé par la remise à Dieu de toutes ses espérances. Elle écrivait aux églises, aux maisons religieuses, suppliant les bonnes âmes de prier le Souverain Maître, pour qu'il inspirât aux juges de son fils des intentions pures et sincères "". Par une étrange contradiction , au moment même où Foucquet se considérait comme livré à un tribunal hostile et prévenu, ses adversaires reprochaient à une partie des com- missaires, surtout au président, de dissimuler sous une rigou- reuse observation des formes leur « prévention en faveur de l'accusé ""' » . A la vérité, on constatait un grand revire- ment de l'opinion. Le bruit des nullités de la procédure s'était répandu dans le public; il faudrait, disait-on, un temps assez long pour couvrir ces défauts. Guy Patin, le commensal de Lamoignon, écrivait, le 8 décembre 1GG2 : (i On ne dit rien de M. Foucquet, et c'est bon signe; il y a dans le droit une règle, dont il me fait souvenir : Esse (li'ii in rcaiif inriiam tiutigat '. •>■) Longue prévention adoucit la punition. C'est la pensée de Gomont rapportée plus haut. Colbert, de plus en plus irrité contre Lamoignon, s'effor- çait, par tous les moyens, d'annuler l'influence de ce pré- sident incommode. Tout à point, le vieux chancelier Séguier, qui, de])uis l'ouverture de la Chambre de justice, n'v avait > Drfcuscs, t. XVI, p. 331, 335. - r.ullùuid à llautenstein, 10 noveuibie 1GG2. Arcliives delà Bastille, t. II, !>. 'JT. 2 Yic de Lamoignon, y), xxvi. '^ Archives de lu Bastille, l. II, p. 97, 102. Lettre de Jiullinud à Fiaiitensteinj 10 iioveiiibro 1(562 ; le inéine à l'aliricius, 7 décembre 16G2. Gly Patix, Let- tres, t. II, [). 332. LAMOIG^ON ELOIG^■É DE LA CHAMBRE. 195 pas reparu, s'offrit pour en reprendre la présidence'. Avec cet ennemi mortel de Foucquet, Colbert ressaisissait la direction du procès. Il ne fallut pas grand effort poiu- faire agréer cette mesure au jeune roi, qui, revenu de Dunkerque le mercredi 0 décembre , ap])ela Lamoignon le dimanche suivant : « Cette affaire, lui dit-il, tourne en longueur. Je veux l'accélérer. Le palais vous occupe, et vous ne pouvez pas tout faire. J'ai dit au chancelier d'entrer dorénavant à la Chambre de justice; ce qui ne doit pas vous empêcher d'v aller, quand vos occupations vous le permettent. " — « Je tiendrai toujours à honneur, ré|)liqua Lamoignon, d'être pré- sidé par le chef de la magistrature; j'ai appris sous lui mon métier au Conseil; je puis encore apprendre de lui beaucoup de choses. » Si le jeune l^ouis avait bien débité sa leçon, le premier président de son coté trouvait une repartie fort ambiguë. Le Roi jugea utile d'insister : « Je ne conçois pas comment vous avez pu suffire au double travail du palais et de la Chambre de justice'! » C'était assez claire- ment dire à son interlocuteur qu'il eut à se contenter de son travail du palais. Le lendemain, Séguier prenait séance, exposant que le Roi lui avait donné l'ordre de siéger tous les jours « sans intermission » , qu'il obéissait avec joie, heureux de con- courir au bien que cette Chambre apporterait au public. Lamoignon répondit " que la Chambre le recevroit toujours avec honneur, et lui, en son particulier, avec beaucoup de joie '^ » . La joie paraissait universelle et à son comble. Purs compliments de cour. En sortant, Séguier avertit les com- missaires d'avoir à prendre séance le lendemain matin, à neuf heures. « Je n'aurai donc pas 1 honneur de vous recevoir, interrompit Lamoignon, On ne soi't pas du palais de si ' Ormesson, Journal, t. If, p. 27. - Le ljio(]raplie de Lanioijjnuii veut donner à ces paroles un caractère d'obli^jeance. J'y vois une insistance pour forcer Lainoijjnon à se retirer. 3 Ormessos, Journal, t. Il, p. 2G. Ms. \' de Gulburt, n" 2:3G, i" G7 v". 13. 196 NICOLAS FOUCQUET. bonne lieure. » — « Nous prendrons votre temps» , répondit Séguier. Mais cet arrangement n'était pas du goût des patrons du chancelier qui, le lendemain, annonça platement que le Roi Vavoil repris d'ctrc si paresseux . Décidément, il viendra le matin à neuf heures '. Cette fois, Lamoignon se retira, sans bruit, sans faire de sa retraite un événement, sans que per- sonne non plus se trompât sur la cause qui l'obligeait à se retirer". L'impression fut mauvaise au point d'alarmer Colbert. Il voulait bien annuler l'inlluence du président, mais il crai- gnait que cette retraite définitive n'entrainât une sorte de condamnation des opérations extérieures de la Chambre. Il fit donc prier Lamoignon, en ami, de ne pas quitter. C'était un conseil qu'il lui donnait, dans son intérêt et dans celui des siens; il « trouveroit plus d'occasions de servir le lîoi et surtout de lui plaire, en un mois de Chambre de justice, que dans trente ans de travaux au palais » . Conseil très clair, on peut dire inquiétant. Lamoignon n'v déféra pas. On lui offrit même de partager la prési- dence avec Séguier, à condition de « conférer en particu- lier des affaires de la Cliambre avec les juges qui avoient la confiance de INL Colhert^ ». Ce dernier trait peint la situation. Pour être admis à juger Foucquet, il fallait désormais jouir de la confiance de son persécuteur. On l'avait vu tout récemment. Le commissaire Françon, du parlement de Grenoble, étant mort^, fut remplacé par le sieur de La Baulme, qui se trouvait de passage à Paris, « indiqué au Pioi par W. Voisin'' ». Voisin, parent de Talon, ennemi juré de Foucquet, appartenait à la clientèle de Colbert. • Vie de Lamoiijiiou, p. xxvii. * OdMKSSON, Journal, t. II, p. 26. " Vie (le LamoKjiiuii, ]i. xxviii. ^ Le 17 se|iteml)re 1GC2. . » Ms. V<^ de Colljert, n" 23G, f" 58 v". ^'EGOCI AXIONS AVEC COLlîEl'.T. 197 Ces événements étaient connus du public, ilais un inci- dent survint qui resta et reste encore mystérieux. Le 19 novembre 1G62, Lhoste, avocat de Foucquet, mon- tra « un papier » à Gomont. Le 20, assisté de son collègue Auzanet, il chargea Gomont d'en parler à GoUjert, à qui, le 29, " après une série d'allées et venues » , le papier fut enfin envoyé. Les 2 et 5 décembre, Gomont et son patron conférèrent à ce sujet, et le 10, la pièce fut restituée à Lhoste, en présence d'Auzanet, avec une réponse de Col- bert. « Peut-être, note soigneusement Gomont, que ce papier et ceste négociation, qui sont jusques h présent des choses très secrètes, seront un jour publiés et auront de l'esclat'. » Le scrupuleux procédurier prit copie du document, et l'inséra dans son second registre, celui prt'cisément qui ne nous est pas parvenu. De quoi traitait ce « papier » ? La perte du manuscrit de Gomont ne laisse place qu'à des conjectures. On verra si dans la suite du procès quelque pièce est produite avec 1 éclat annoncé par l'agent de Colbert. Mais il est déjà bien remar- quable, ce mot de nérjociaiion employé pour caractériser les rapports entre un roi tout-puissant et un prisonnier des- titué de tout secours. C'est qu'entre le fort et le faible avait pris place une noble institution, la défense de laccusé. Au même moment où, grâce aux deux avocats, le jour se faisait rapidement sur les manœuvres des adversaires de Foucquet, un ravon d'amitié illuminait tout à coup la sombre chambre du donjon. Auzanet et Lhoste ne crurent pas manquer à leur devoir en apportant au prisonnier l'élé- gie aux Nymphes de Vaux, plus une ode que J^a Fontaine, jadis digne commensal de l'homme au pouvoir, à cette heure ami fidèle du ministre tombé, avait composée, non pour plaider devant le Roi la cause de Foucquet, mais « à ' Bibl. Mazarine, ms. 1448. 198 ISICOLAS FOUCQUET. la considération chi Parnasse « , Autrefois, il payait sa pen- sion ; il pn'sentait maintenant son compliment du V jan- vier, ses étrennes, ses vœux désintéressés de bonne année. L'ode n'était pas le genre où excellait le poète. (Juelques strophes sont cependant bien venues, tant une généreuse pensée les anime. Ce tiiste oljjet île ta colère ]S'a-t-il point encore efl'acé Ce qui jadis t'a pu tlt^plaire Aux emplois oîi tu l'as placé? Depuis le niouient fiu'il soupire, Deux fois riiiver cti ton empire A ramené les acpiiions; Et nos climats ont vu lannée, Deux f(jis lie pampres couronnée, Enricl)ir coteaux et valkms. Oronte seul, ta créature, Lanjjuit dans un profond ennui; Et les bienfaits de la nature Ne se répandent plus sur lui. Tu peux, d'un éclat de ta foudre. Achever de le mettre en poudre; Mais si les dieux, à ton pouvoir, Aucunes bornes n'ont prescrites. Moins ta {jrandeur a de limites, plus ton courroux en doit avoir... L'amour est lils de la clémence, La clémence est lille des dieux; Sans elle, toute leur puissance Ne seroit ipi'nn titie otiieux... Laisse-lui donc pour toute grâce Un bien cjui ne lui peut durer, Après avoir perdu la place Que ton cœur lui lit espérer. Accorde-nous les foibles restes De ses jours tristes et funestes. Jours qui se passent en soupirs. Ainsi les tiens filés de soie Puissent se voir comblés de joie, Même au delà de tes désirs '! ' L'ode a été remise à Foucquet entre le 0 octobre 1602 (permis de voir ses conseils) et le 23 janvier 1G(53, date de la lettre adressée par La Fontaine au suintendant. Mais puisque le 23 janvier ce dernier avait fait ses remarques LA FO^"TAi:SE DEFEND FOUCQUET. 199 Nicolas lut ces beaux vers, et, comme au temps de sa puissance, les apostilla. Le passade sur Rome Tétonna, car il ignorait Tattentat des Corses contre l\imi)assadeur de France'. Il trouva certaines tournures un peu poétiques, «tant donné le goût du Roi ; mais il reprocha surtout au poète de demander trojj bruyamment une chose qu'on doit mépriser^. La réponse de La Fontaine fut topiqju,' : « Quant à ce que vous trouvez de trop j)oéli(jue pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer en cas qu'on lui présente mon ode, ce que je n'ai jamais pré- tendu... Je viens à cette apostille où vous diles (jue je •demande trop bassement une chose qu'on doit nn-priser. Ce sentiment est digne de vous. Monseigneur; et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indillérence, ne mérite aucunement de mourir. Mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous... « Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai •des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cepen- dant, permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. » La Fontaine n'avait pas tort de songera la vie de son ami, et Foucquet avait raison de se préoccuper de ce qui vaut plus que la vie, de sa dignité et de son honneur. sur l'otle, il faut qu'il l'ait reçue au plus tard vers le i'"" janvier. D'autre part, La Fontaine, dans sa lettre du 2o, parle des IJcfenxcs de Foucquet; or, la première avait paru en noveuilire 1GG2, et l'on imprimait la seconde en •tlécembrc et en janvier 1063. U en avait seulement pu voir les feuilles. Donc i'ode a été remise vers le 1"^'" janvier 16G3. • Ceci prouve que Llioste et Auzanet se bornaient à leur rôle de conseil, et ne donnaient pas de nouvelles politiques. ■ La Fontaine, OEuvics, éd. MollaniL t. Vil, p. 3'f2. CHAPITRE IV FOUCQUET r.KDIGE SES DÉFENSES. TL FAIT PRÉSENTER A LA CHAMBRE DE JUSTICE PLUSIEURS REQUÊTES DE RÉCUSATION. LA CHAMBRE ORDONNE LA COMMUNICATION DES PIÈCES DU PRO- CÈS QUE FOUCQUET DÉSIGNERA. PROJET DE RETIRER A FOUC- QUET SON CONSEIL LIBRE. SAISIE DES DÉFENSES LMPRIMÉES. l.XPOSÉ DES DÉFENSES. SUPPLIQUE DE MADAME FOUC- QUET AU ROI. CONDAMNATION DE POUPARDIN. IRRITATION d'aNNE d'aUTRICHE contre COLBERT. CONDAMNATION DE GOURVILLE. (Janvier 1663-mais 1663.) Emprisonné depuis un an, Foucquet comprit qu'il devait, non pas se borner à des critiques de forme, mais aller au-devant d'une accusation qui ne se prononçait pas. Par une hardie interversion des rôles, il se fit son propre accusateur. Sans documents, sans notes, aidé du seul sou- venir de ses interrogatoires et de la confrontation de quelques témoins, de la lecture rapide de quelques procès-verbaux, il dressa cet acte que Talon, avec le concours de tant d'auxi- liaires, ne parvenait pas à mettre sur pied. Du même coup, il V répondit en publiant son livre : Défenses sur tous les points (le mon procez que faurois à j)roposer si j'estois devant mes juqes nuturels ' . Cet ouvra(je, écrit d'inspiration, devait former tout un volume ; mais où l'imprimer ? Le malheur arrivé aux Apos- tilles sur les Inventaires prouvant le danger de se servir des ' Défenses, t. V, ji, i. HEQUKTES DE FOUCQDET. 201 presses parisiennes, la femme de Foucquet, sa mère, ses parents, ses amis installèrent secrètement une imprimerie dans leur propriété de Montreuil-sous-Bois, à proximité du donjon; on v travailla avec autant d'activit('' que de pru- dence. Toutefois, avant la fin de l'impression, Faccusé dut quitter ce travail pour un autre plus pressé. On annonçait la rentrée de la Chambre de justice. Tout était à craindre de la part du procureur général, notamment quelque demande d'un jugement précipité. Afin de parer le coup, des requêtes furent rédigées par Foucquet. Le vendredi 19 janvier 1(JG3', la vieille mère de ^Nico- las, Marie de Maupeou, et sa jeune femme, Marie-Magde- leine de Castille, se présentaient humblement à l'entrée de la salle de la Chambre de justice". Averti par un huissier, Séguier perd aussitôt son sang-froid, et découvrant les alarmes de sa conscience, s'écrie : " C'est une requête de récusation contre moi! J'entends soutenir mon privilège! » Talon, qui surveillait l'audience, prend spontanément la parole, conclut au rejet de cette récusation supposée. La question a été jugée sous Philippe le IJel, en faveur du chan- celier de Ghappes. Partant, il s'oppose à l'admission des deux femmes ^. On envoie Foucault leur notifier cette décision. Mme Fouc- quet insiste. Ne pourront-elles parler à un de ces messieurs? Nouvelle délibération, nouveau refus. — Au moins remettre un pli cacheté? — Non. Alors, elles le remettront ouvert. Quatrième voyage de Foucault, qui revient pour d(''clarer que la Chambre ne recevra rien des suppliantes. (Ju'elles ' Le Journal d'Ormesson présente à cet endroit une erreur qui ne peut {^ère être Imputable qu'à un copiste. Il donne (t. II, p. 30) pour date le 29 décembre, ce qui a trompé plus d'une personne et le savant éditeur lui- même. 5 Or.messon, Journal, t. II, p. 30. Ms. V'^ de Coll.erl, n" 235, 1" 88 V. Archives de la Ba<:lille, t. II, p. 110. ' Pelmsso>', OEuvres diverses, t. III, p. 440. 202 NICOLAS FOUCQUET. aient à se retirer et à voir un des commissaires en particu- lier. Le Roi lui-même défend de les recevoir. Les deux nobles femmes s'inclinent, écartées, non découragées. L'après-diner du même jour, accompagnées du président de Maupeou, leur cousin, et de Gilles, frère de l'accuse, elles se rendent chez Ormesson et lui remettent deux requêtes. Par l'une, Foucquet demandait communication de la production faite par Talon et la restitution de ses papiers; par l'autre, il récusait Foucault, le greffier. De Séguier, si alarmé, pas un mot, pour cette fois. Le soir, Foucault arrivait à son tour chez le rapporteur. Il avait rendu compte de la séance du matin à M. Colbert. M. Colbert avait vu le Iloi aussitôt, et le Roi avait défendu à M. Talon d'admettre aucune récusation contre le chance- lier. Comme on l'a vu, l'alarme était vaine, presque ridi- cule; mais le cas n'en restait pas moins grave. Le lendemain matin, Séguier proposa de faire juger immédiatement les requêtes. Le rapporteur, commençant à trouver toutes ces procédures bien sommaires, conseille à son chef de ne pas tant se mettre en avant, de laisser à Talon la charge du refus, enfin de ne pas aller si vite. Autrement, on donnerait aux parties sujet de se plaindre de la précipitation. Séguier approuve, mais ajoute qu'il attend Colbert et berrver. Fn effet, les deux personnages arrivent, saluent Ormesson, qui se retire au plus vite, de peur d'être pris dans ce conciliabule'. H n'esquivait (Colbert que pour retrouver les deux dames Foucquet. Le dimanche 21, elles lui apportèrent encore trois requêtes de récusation contre Talon "^, Voisin et Pus- ' Ormesson, Jounuif, i. Il, p. 31. ' M. CluriK'l (lli ([ih; la i('(|ucte de Talon est tout au loii{^; dans le Journal de Foucault (Hil.l. i.al., ms. V de Colliert, vol. 2:'.6), t. IX, f<" 85-90. Elle s'y trouve, mais non tout an long. Si on la compare avec le texte imprime dans les Défendes, t. VI, p. 403, on voit que l''oucault a sujtprimé les pas- sages les plus désagréaliles. RECUSATION DE TALON. 203 sort. Le lundi, elles se représentaient, infatigables, à la porte delà Chambre, avec toute leur famille; mais le chan- celier ne vint pas, prétextant d'un érysipèle, grâce auquel on gagna huitaine. Il fallut pourtant les examiner, ces requêtes désagréables. Le 30 janvier, invite- par Sc'guier à eu donner lecture, Ormesson fit observer que, Foucquet contestant la compé- tence de tous les juges, il était extraordinaire d'admettre la récusation d'un ou plusieurs d'entre eux. Mal inspiré, le chancelier répliqua aigrement que la Chambre avait bien donné un conseil et communiqué les inventaires à l'accusé, malgré ses protestations. C'était une critique, aussi visible qu'inopportune, de ce qu'avait fait Lamoignon. Oi'messon insiste : Foucquet ne peut être entendu dans ses demandes qu'après avoir reconnu la Chambre; il faut le traiter « comme un muet et rejeter ses requêtes, tant qu'elles seront remplies de protestations ' » . Après un débat assez vif, un finit par lire la requête contre Talon. C'était un document portant la marque d'une rédaction hâtive et de remaniements précipités. Vers le milieu, toute- fois, Foucquet, retrouvant sa précision habituelle, saisit son adversaire corps à corps, énumère les actes d'hostilité de son ancien subordonné Talon, ses complots avec l'intendant du Cardinal, ses dénonciations à Mazarin, tout ce qu on a vu au cours de cette histoire. Des suppositions de pièces, des fraudes dans les inventaires, des falsifications d'écri- tures, des faux témoignages sollicités, Foucquet n'accusera pas Talon, incapable de tels méfaits, basses œuvres des sup- pôts du sieur Colbert. Par malheur, il signe les yeux fermés tout ce que rédigent ces gens-là. Le greffier Foucault lui- même, après quelques réserves en droit, adonné à entendre au suppliant que M. Talon se récuserait spontanément'^. Malgré sa modération, Foucquet n'avait pu se tenir d'allon- ' ORMKSSOy, Jutiriial, t. II. |). ^jo. - Défenses, t. VI, p. 386-419. 204- NICOLAS FOUCQUET. ger quelques coups de {griffe, comme celui qu'on vient de voir, au procureur (jénéral, transformé en machine à signer. Talon, debout et couvert derrière le barreau, comme mis en cause, écouta le lactum sans trop s'émouvoir, répondit avec calme, llien ne lui a donné du ressentiment contre l'accusé; il a vécu neuf ans en bons termes avec lui. Il en a reçu des marques de civilité lors de son exil à Reims. Qu'est-ce fjue cette affaire delà ferme du poisson, du fer- mier Cbuppin emprisonné? Rien. Sa lettre au Roi? Encore moins. Elle est transcrite aux registres du Parlement. Ainsi de suite. Dans toutes ces occasions, dont il fait grief aujour- d'hui, Foucquet jadis l'a remercié '. On en vient aux avis; Ormesson avance une étrange maxime : » Tant s'en faut que l'inimitié dust estre une cause lé[;itime de récusation contre un procureur général » , qu'il « estoit advantageux pour la justice que l'inimitié et ses passions fissent faire ce que la raison et le devoir ne pou- voient faire' » . C'était aussi mal dit que mal pensé. Malgré tout, la Chambre ne rejeta la récusation qu'à la majorité d une voix. Le lendemain, ce fut au tour de Foucault de passer der- rière le barreau, tète nue, et d'entendre la requête présentée contre lui. L'accusé lui reproche de ne pass'en tenir h sa fonc- tion, de consulter avec Talon, Gomont, Colbert; de rendre compte de tout à ce dernier ; de lui avoir refusé, à lui accusé, le recueil des Ordonnances; d'avoir, articulation plus grave, falsifié des documents ou des copies de documents, changé un H en ]*v au devant du nom d'un certain Foucquet, pour imputer à Nicolas un acte qui lui était totalement étranger. Aussi maître de lui que Talon, Foucault répond à tout, article par article, avec plus d'aplomb que de sincérité. Il ' I!il)l. liât., ms. Colljert. Mclanijes, t. CXI, f» 92. Ormessos, Journal, t. II, p. 34. ^ Ormesson, Journal, t. Il, p. 34, 35. REQUETES DE 1-OUCQUET. 205 n'est pas la créature de Colbert, qu'il voit seulement quelquefois, quand il lui porte des pièces de finances dépo- sées dans son greffe. Foucquet a demandé des livres de dévotion pour lui, de médecine pour Pecquet, son médecin. Rien de plus. On lui a donné ce qu'il a demandé '. Notoirement, Foucault appartenait bien plus à Colbert qu'à la Chambre; il lui remettait toutes les pièces, agissant non en greffier impartial et fidèle, mais comme le serviteur passionné de l'accusation. Ormesson n'en trouve pas moins bonnes les raisons pré- sentées par le récusé. On allègue bien une certaine sous- traction de pièces; mais s'arrêter à cette allégation, ce serait juger le procès en jugeant une récusation. Brillac n est pas d aussi facile composition. Foucault peut continuer sa charge, mais quant à présent seulement. Le chancelier alors s'emporte, ce qui n'empêche pas Renard dédire qu'il v a lieu à vérification'. Enfin, l"ou- cault fut maintenu, mais, aveu secret du crime commis, il suj)prima dans son journal d'audience le reproche de sous- traction et les commentaires qui l'avaient accompagné. Toute la requête contre Pussort se résumait en ces deux mots, qu'il était parent de Colbert, partie de Foucquet. Ormesson parla cette fois très juiidiquement. On ne peut nier que ^I. Colbert ne s'occupe assidûment du procès, mais on n'est pas partie quatid on agit par le commande- ment ou pour le service du Roi. Néanmoins, comme jusqu à présent on a voulu ôter à M. Foucquet non seulement les sujets de plaintes légitimes, mais encore les soupçons, il est, sinon de la justice exacte, au moins de l'honnêteté, que M. Pussort s'abstienne d être juge ^. Bossu, Moussy se ran- gent à cet avis; Sainte-Hélène, Cuissotte, Baussan, Favet, ' Ms V^ de Colbert, vol. 2:56, f"» 92-97. * OitMESSOX, Journal, t. II, p. 3G. * Ormesson, Journal, t. II, p. 37. Cf. Ms. \' de Colbert, vol. 236, f» 101. 206 ?JICOLAS FOUCQUET. Le l'éron le combattent. Selon Renard, toujours très net, en droit Pussort peut rester; suivant l'honneur, il doit se retirer. Ik'snard s'en réfère à ce qu en pensera M. Colbert. Masnau est moins obséquieux : « Si Foncquet prouvoit que M. Colbert a complot(' sa perte, ce seroit l'anéantissement de la procédure. " Cette franchise de provincial devenait alarmante. Séguier intervient. Si M. Foucquet est l'ennemi de M. Colbert, M. Colbert n'est pas le sien. Grâce à cette intervention, la requête contre Pussort est rejetée. Celle qui visait Voisin subit le même sort. En réalité, l'oucquet avaitarticulé de sérieux griefs, en se servant même de paroles mystérieuses. « Des personnes de créance et d'autorité diront certaines choses au Koi, mais l'accusé ne les nommera pas, pour ne pas abuser de leur secret '. " Le malheureux ne pouvait pas se résigner à croire que le Pioi ne voulait rien entendre. Restait la demande de communication des papiers saisis, et de l'acte d'accusation dressé par Talon. Le document est fort long. Foucquet v reproduit toute son histoire depuis le 5 septembre IGGI. Le prisonnier avait déjà beaucoup écrit, mais sans réussir à répandre ses Défenses dans le public. Ses redites étaient donc aussi volon- taires qu'excusables. xVa reste, comme dans la requête contre Talon, quand Foucquet arrive à son objectif, sa rédaction devient parfaite ^ . Colbert a soustrait les papiers qui permettaient de faire le compte des sommes immenses passées par ses mains. l*our n'en pas douter, il suffit de lire les Liventaires. On n'y trouvera ni ordres, ni lettres, ni billets soit du Cardinal, soit do Colbert, et il en existait « plus de seize cents » . On n'en voit même pas de Servien, collègue de l'accusé pen- 1 Ms. V (le Collieit, vol. 236, f" 108. - Défenses, t. IV, ji. 1-00. C'eat le dociunent mis en tète des premiers leciieils des Défenses, liien ([ii'il ne soit fjue le second ou le troisième dans I uidre de la coinjiosiiioii. La reijiicte pioprement dite commence page 55. PROJET DE LUI RETIRER SON CONSEIL. 207 dant six années ! N'y a-t-il pas là « une présomption violente et nécessaire de la soustraction des papiers du su[)pliant, qui en a gardé tant d inutiles, et dont plusieurs devaient lui être si nuisibles ^ » ? On ne veut même pas lui communiquer les conclusions du procureur général et les pièces sur lesquelles il les a rédigées. On prétend le juger « non seulement comme muet, mais comme sourd et aveugle " » . Prétention d au- tant plus extraordinaire, d autant plus dangereuse j)our l'accusé, que, de notoriété publique, le procureur général s'est servi du ministère « du nommé Berrver, homme arti- ficieux et dangereux, plusieurs fois recherché en justice pour des faussetés et autres malversations » . Par l'homme, jugez de l'reuvre. J^'affaire prit deux audiences. Talon, visiblement ('uni, conclut à ce qu'on joignit la requête au fond du procès. C'était la rejeter en fait. Il demanda de plus qu'on retirât à Foucquet le conseil de ses deux avocats , proposition monstrueuse. Ormesson opina en laveur de laccusé. Puisqu'on a con- senti à lire la requête, il faut l'examiner. Elle est juste. Les pièces produites ne feront preuve contre foucquet que si on les communique. Quant h la remise des papiers saisis, la demande est encore fondée, mais impraticable. Le greffier a reçu plus de soixante mille pièces, dont cinquante mille sont sans intérêt. Tout ce qu'on pourra faire, ce sera de rechercher celles qu'indiquerait l'accusé, à qui l'on ne doit pas retirer son conseil ^ . Pussort, qui avait sa récusation sur le cœur, parla avec chaleur en des termes injurieux j)Our l'accusé. On le trouva lui-même emporté, hors de sens et de prudence. Des mur- mures se firent entendre, indice certain des inquiétudes ' Défenses, t. IV, p. 35, 9(1. - lliid., p. 58. ■* OiiMESsON, Journal, t. II, [). 37 ut siiiv. 208 IMICOLAS FOUCQUET. que les allégations de Foucquet avaient jetées dans la con- science des magistrats. Six ou sept d'entre eux, Moussy, Renard, Rocquesante, Besnard, du Verdier, Masnau, furent d'avis qu'on devait communiquer toutes les pièces. La Chambre n'était déjà plus dans la main du président. Brillac, invité par Séguier à suivre l'avis du rapporteur, répliqua « qu'il prendroit l'avis qui lui plairoit » . On adopta cependant le moyen terme proposé par Ormesson. Au fond, ce jour-là, samedi 3 février 16G3, une seconde bataille avait été perdue par Talon, gagnée par Foucquet. — Ormesson Ht cette remarque qu'en octobre 16G2, on avait perdu la première en autorisant l'accusé, contre son avis, à prendie communication des inventaires et à s'aider de conseils d'avocats. On avait cru l'engager à reconnaître insensiblement la Chambre; mais, tout au contraire, sans rien reconnaître, il avait pris des forces pour se défendre et tirer les choses en longueur. Quant à Talon, il en était à ses deuxièmes conclusions, allant du pour au contre, voulant retirer ce qu'il avait accordé, tout prêt à conclure une troisième fois encore et différemment. La vérité, dit le rapporteur, est qu'il « ne conduit pas l'affaire , qu'il prend les sentiments que Ton veut " . Tout le monde s'en mêle; chacun veut l'emporter, et « Berryer paroit estre celuy qui a le plus de crédit. Fou- caidt agist souvent contre son sens. 55 Talon enfin ne s'ap- plique pas, ne conduit rien, ne redresse rien. La troisième production, celle des procès-verbaux, n'est pas encore faite '. Les critiques formulées par Foucquet ne sont pas plus amères que ces réllexions d'Ormesson. Talon, éperdu, voulait retirer à l'accusé le secours de ses avocats. En effet, on regrettait cette concession faite à ' Ormesson, Juiininl, t. II, p. 40. PROJET ni-: RETIRER LE CONSEIL DE FOUCQUET. 20!) l'opinion, à la justice : Gomont, avec son honnête naïvctc', nous révèle le motif de ce revirement. On imputait la len- teur de la procédure « au conseil libre » donné à l-oucquet. « Le conseil communique avec luy tant et sv souvent qu'il luy plaist depuis le commencement d'octobre, n'v aiant point de sepmaine (|ue le conseil ne le voye au moing trois fois, et qu'il ne communique encore autant avec la famille; et quoyque MM. Auzanet et Lhoste soient personnes de très haute probité et qui ne voudroient pas faire ny favoriser 1 injustice ny la chicane, néant- moings ils ont assez tesmoigné estre persuadés de trois choses : — Tune que le procès de M. Foucquet estoit un dessein d oppression de la part desesennemis, — lautre que non seulement on avoit emploie toutes les ressources et tous les efforts pour l'opprimer, mais encore les siq)positions et les faussetés; c'est de la sorte qu'ils en ont quelquefois parlé, et qu'ils en estoient pleinement convaincus; — et la troisiesme , qu'encores que M. Foucquet n'eust pas autrefois vc'cu dans toute l'innocence et dans toutes les règles qu'il enst pu vivre, il estoit tellement converty, et Dieu l'avoit tellement touché qu'il ne vouidioit pas faire un mensonge pour sauver sa vie, qu'il recevoit toutes ses disgrâces comme des coups de faveur du ciel [)our opérer son salut; et ainsy ils ad|0ustent entièrement fov à tout ce qu'il dict et à tout ce qu'il escrit, comme s il ne se pouvoit rien adjouster à sa sincérité. Ces persuasions font qu'outre 1 obligation générale de la profession de défendre un accusé, et qu'il y a de l'honneur de pouvoir sauver un homme illustre et si puissamment attaqué, ils y agissent ])ar des sentiments de conscience, de libérer une personne opprimée par tant de voyes, et qui pourroit bien servir Dieu et l'Estat, ce qu'ils font asseurément par un principe d'équité et de justice '. » ' Bibl. Mazarlne, ms. 1U8. II. U 210 • NICOLAS FODCQUET. Voilà ce que pensait, en mars 1GG3, l'adversaire de Fouc- qiiet et de ses avocats. L'auteur de cette étude, avant d'avoir découvert le travail de Goraont, en était arrivé, par une longue et impartiale observation de toute cette affaire, à la même conviction que Lhoste et Auzanet. Nulle trace de mensonge ni dans les réj)onses ni dans les écrits de l'accusé. Une seule fois, il a équivoque, quand on l'interrogea sur la communication de son «projet» à Gourville, et cette fois-là peut-être songeait-il plutôt à ne pas compromettre la vie de Gourville qu'à sauver la sienne. C'est à ce moment précis, dans le plein désarroi de l accusation, que la défense rédigée par Foucquet, imprimée secrètement à Montreuil, commença d'être répandue dans le public. L'effet en fut très grand. Le bon La Fontaine (cette fois on ne critiquera pas l'épithète) en eut connaissance un des premiers, et complimenta sincèrement son ancien patron ' . Ce qu'il disait, bien d'autres le pensaient. La police, avertie ])ar un sourd murmure d'approbation, se mit en campagne, cberclia, trouva les presses clandestines"; mais déjà de nombreux exemplaires s'étaient envolés, et si loin, qu'on ne pouvait plus les saisir. La poursuite, au contraire , provoqua la curiosité , et l'œuvre était faite pour les curieux. Comme on l'a dit, Foucquet s'était dressé lui-même son acte d'accusation, sans réserves, sans réticences. De quoi l'accuse-t-on? De crimes d'Etat. De malversations dans l'administration des finances. Crimes d'État! Lesquels? Ceux qui résultent de son écrit, tout conditionnel, comme le portait la feuille détournée où ' LaFomaine, OEuvtcs diverses, p. 215. Lettre à FoucquiU, 30 janvier 1663. 2 Gly Patin, Lctlra, Il lévrier 16G3. DEFENSE DE FOUCOUET. 211 se trouvait cette condition : en cas d'oppression seulement, tout imparfait, uniquement inspiré par les injustes défiances du cardinal Mazarin, que {gouvernait Golbert, « son domes- tique >' . « Avant toutes choses, je supplie ceux qui pourront voir les pre'sens Mémoire? d'estre persuadez d'une vérité de laquelle Dieu m'est témoin, qu'une de mes plus (jrandes douleurs est de ne pouvoir me défendre sans parler de monsieur le cardinal Mazarin, auquel plusieurs qui croyant s nations étrangères auroient peine ;i croire qu'un seul particulier eût pu et voulu fournir > Défenses, t. Y, p. 93-9;. DKFKNSE DE 1"0UCQUET. 215 jusqu'à trois, quatre et cinq millions, sans aucun profit, se contentant des int(''rcts de ceux à qui il empruntoit ces mêmes sommes. Il se fioit en ujoy, et moi je m'asseurois sur la parole du llov'. » Conclusion. Foucquet espérait au bout d'un an faire ren- trer les finances dans leur cours ré^julier, « sans manquer de fov " . Il comptait si ])ien sur l'avenir qu'il n a pas craint de vendre sa charge, d'en donner le prix à Sa Majest('. « Le Roy Frccepta, me remercia, fit porter le million secrètement à Yincenncs, où je le rais et où il est j)eut-estre encore aussi bien que uiov". » « Cette histoire parle toute seule, je n'explique rien, je n'exagère rien ; quiconque lira cecv, ne le lira pas sans faire des réilexions; j'en av fait aussi; j'ay eu le loisir d'en faire. J'honore les pensées d'un grand Roy, pour qui j ay eu et auray le reste du temps que j'ay à vivre, non seulement la vénération que je dois, mais une passion dont je n'ay pas veu d'exemple. On ne m'a encore interrogé sur aucun article, ni fait connoistre seulement un soupçon d'aucune faute contre son service depuis ce temps-là. Ce n'est pas assez dire, je parleray plus hardiment : on ne peut me reprocher d'avoir passé une journée, depuis la mort de M. le Cardinal, sans l'emplover à rendre des services qu'autre homme que moy n'eût rendus, et en matière de finances et en d'autres. « Demeurons dans le silence et le respect, ne disons pas au public ce que je serois console; si je pouvois avoir I honneur de le dire à Sa Majesté en secret, comme le plus important service de tous, et qu'il sçaura peut-estre trop lard\>. Voilà une dernière allusion au secret qui ne sera pas révélé. ' Défenses, t. V, p. 97. ■2 Ibid., t. V, p. 98. ^ Ilnd.,, t. V, p. 98-99. 216 NICOLAS FOUCQUET. Après de lumineuses explications sur le système financier de ce lemps-là, l'ex-surintendant aborde l'examen des faits relevés contre lui. On prétend (premier chef) qu'il a fait des prêts sans néces- sité, pour prendre des intérêts : « Je n'estime pas, dit-il, qu'il faille grande éloquence pour persuader que, depuis 1653, l'État n'a pas été sans nécessité... Il faut avancer comme une vérité bien publique et connue de tous ceux qui estoient dans le ministère que, quelques avances que Ton put faire, elles n'étoient pas suffisantes '. » (Juant à la perception d'intércls pour prêts supposés, c'est une allégation dénuée de preuves. Servien, les trésoriers de l'Epargne n'auraient pu tolérer de telles suppositions''. On prétend (second chef) qu'il a, lui ordonnateur, fait des avances au Iloi en y employant les deniers du Roi ^ . D'abord, où est la loi qui interdit aux ordonnateurs de prêter au Roi? Quand il a fait des prêts, c'était par nécessité, sur l'ordre du Cardinal et du Roi. On lui reproche de n'avoir pas pris des autorisations en règle. Cela n'est pas sérieux. Pouvait-il réclamer l'autorisation du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des aides, alors qu'on contestait à ces compagnies leur droit d'immixtion dans ces affaires? Devait- il crier à toute l'Europe ennemie la détresse du Trésor royal? Non. « Oue je n'eusse pas le déplaisir de voir perdre des batailles et prendre nos places, comme nous avons les exemples de Rarcelone, de Dunkerque, de Gravelines et de Cazal, perdues faute d'argent; c'estoit là mon talent et non pas celuy des formalités et des chicanes sur les pouvoirs et les seuretez, lesquelles si j'eusse bien recherchées, à la vérité, je n'eusse rien hazardé du mien, mais j'eusse bazardé l'Estat '.» 1 Défenses, t. V, ,i. l'(2, 143. - JIjkI., |). ]4G. Foncfuiet vise un factutn dus trésoriers de l'Epargnr. V. Hihl. liât., tns., fr. 7025, f» GOO. ^ Défenses, t. V, p. IVO. ^ Jôid., j.. 157. DÉFENSE DE FOUCQUET. 217 « Je m'assure que le Jlov ne me refusera pas la (;ràco d'avouer que tout ce qui a esté par moy emprunté et que j'ay preste ou fait prester pour ses affaires, depuis mars KîOl, a eslé par son ordre; que la veille du départ pour jNantes, je fis donner manuellement vingt mille pistoles à 8a Majesté. « Le sieur Colbert n osera pas peut-estre nier (pie, le quatrième septembre, veille de ma capture, après les ordres signés pour me faire arrester, il ne soit venu luy-même, à Nantes, me prier de chercher de largent sur mon crédit, pour les vaisseaux du Tioy; que je luv donnav cinquante mille et trente-huit mille livres..., si ce n'est que le sieur Colbert s'avoue coupable pour avoir touché personnelle- ment lesdits deniers h Nantes, depuis la connoissance qu'il avoit des ordres de ma prison, contre la bonne foy et l'humanité, qui ne se trouve pas grande en tout ce pro- cédé ' . » Foucquet aborde le troisième chef d'accusation : il a con- fondu dans une même recette les deniers du Roi et les sienS;, employé ceux du lioi à ses affaires domestiques, établi l'Épargne, c'est-à-dire la Trésorerie chez lui. « Il estoit nécessaire, répond-il, de faire des prêts. Il estoit nécessaire que je les fisse; il estoit donc nécessaire que je fusse remboursé. Cependant, on trouve étrange que j'ay touché mon remboursement. » « Si, ajonte-t-il, en six mois de KJOl, il est vérifié dans le registre du sieur Colbert (que le Rov a veu toutes les semaines) que j'aye avancé ou fait avancer sur mon crc'dit vingt millions, trouvera-t-on étrange que j ave un grand nombre d'assignations et de grandes sommes pour mes remboursemens? Je n'en puis pas concevoir la difficulté ". " Puis, passant de la défense à lattaque, il revient à Maza- ' Défense!;, t. V, ]>. 15S. * Ibid., p. 164. 218 ISICOLAS FOUCQUET. rin touchant chaque année vingt-cinq millions de Targent (In Roi, « non cfavances qu'il ait faites, car il en a fait très peu ') , les employant à son grc, gagnant sur ses entreprises à forfait, parce qu'il ne payait pas tous les officiers, laissait dépérir les vaisseaux et les galères, tomber en ruine les forti- fications, « pour faire des deniers revenant bons » , enfin , liquidant le tout par quelque ordonnance pour dépense secrète. Le con[) était droit; impossible de le parer. C'est ce queLeTellier lui-même, on se le rappelle, avait dit à Mme de Motteville au lendemain de la mort du Cardinal. Ce n est pas assez que de frapper Mazarin. « Le sieur Colbert peut-il nier qu'il n ait touché en argent comptant, sans aucune forme, sans quittance d'aucun trésorier, sans réc(''pissé même signé de luv, des sommes immenses pour les frais de vovajre et de maria^re du Rov, sans en avoir rapporté une quittance, sans en avoir jamais compté, sans marché précédent fait par les officiers du Roy '? (' Y at-i! quelqu un dans le royaume plus sujet à compte, plus sujet à recherche, plus sujet à donner i'estat des biens modicpies (ju'il a eus de sa famille et des trésors qu'il possède à présent publiquement , ou sous les noms empruntez de Rerryer et d'autres? Toutefois, on ne luy demande pas les comptes qu'il doit. » Foucquet examine avec la même netteté les autres chefs d accusation : intérêts dans les fermes et traités, acquisition a vil prix de rentes et enfances sur le Roi (iv' chef); pen- sions et gratifications reçues des fermiers et des traitants, " pour leur faire avoir leurs fermes et traitez à meilleur marché'^ ». Ce ne sont |)liis là des allégations. On a cité des faits dans ses interrogatoires, le doublement du marc d or, le traité des aides, celui des droits sur les cires de ' néfcnse<:, t. V, p. !(•,(). 2 Ibd., p. ;î, 1T(), 199. DEFENSE DE FOUCQUET. 219 Tlouen, etc. A tout il répond, sans ambajjes, sans hési- tation, sans crainte des attaques nltérieures. Quant aux gratifications et aux pensions, il passe légère- ment sur celles cpii concernent Gourville ; mais, arrivant à la pension de 80,000 écus sur les gabelles : u L'affaire, dit-il, est d'une autre nature, il est besoin d'en expliquer le détail un peu plus amplement. " Cette négociation suspecte a été racontée au tome I" de cette histoire. Interroge; par Renard et Poncet, Foucquet n'avait pas nié qu'il eût fait toucher une ou deux fois cette somme, pour compte d'autrui ; il croyait avoir rendu le titre à son propriétaire, sans l'affirmer pourtant. Aujour- d'hui, il fait lace à ses accusateurs. « Messieurs Poncet et Foucaut se souviendront que, lors de mon interrogatoire sur cet article, ce qui fut écrit ne le fut que sur ce que Ion m'assura verbalement que ce papier estoit entre les miens, et qu'il avoit esté trouvé sur la table du petit cabinet, près ma chambre de Saint-Mandé. Comme je n'osois me fier absolument à ma mémoire ni résister à ce qui me fut dit, je ne le niay pas formellement, et ne sçavois qu'opposer. « Mais voicy ce que j av remarqué dans les inventaires, depuis qu'on m'a permis de les voir'. J'ay remarqué que M. Golbert, chargé d une cassette, qu'il avoit apportée avec luv, estoit entré partout sur un oidre verbal dont il a falu le croire, sans avoir observé aucune forme, sans avoir signé les procès-verbaux; et que, sous un prétexte inventé de son chef de porter au Piov des cartes de Belle-Isie, qui estoient sur cette même table de mon petit cabinet avec les papiers entre lesquels on prétend que s'est trouvé cet écrit, il avoit manié, visité et remué tous mesdits papiers, avant qu'il v en eût aucun d'inventorié. « J'ay remarqué que [Messieurs Besnard et Lalemant, qui avoient visité ce cabinet et examiné les papiers laissez à ' Défenses, t. V, p. 212. 220 NICOLAS rOUCQUET. l'abandon sur cette table, ont déclaré et signé n'y en avoir trouvé aucun de conséquence, ainsi qu'il est porté par leur procès-verbal. « J'ay reconnu, de plus, que Foucaut avait tout mis dans un sac sans description ni inventaire, et porté ce sac dans un autre cabinet, éloigné de la maison, mais proche du parc de Yincennes. « J'ay appris qu'il s'estoit passé quelques jours et quelques nuits, avant qu'on fit l'inventaire des papiers de ce sac. « Et j'ay reconnu tant d'entreprises informes et injustes, tant de violences, tant d'artifices et surprises, qu'il ne reste plus de difficulté à accorder ce que me disoient Messieurs les commissaires, avec ce que je soutenois et croyois sçavoir, que ce papier ne devoit plus estre entre les miens. « Car qui ne voit qu'il a esté facile audit sieur Colbert, maistre de tous les papiers de M. le Cardinal, ou au sieur Foucault, son agent, de mettre celuy-là sur cette table même, où il a choisi plusieurs, cartes, ou dans le sac qui a esté transporté ' ? » Foucquet attaque la difficulté véritable. Que la pièce ait été trouvée ou apportée chez lui, quelqu'un a pris une pen- sion des fermiers des gabelles, reçu un pot-de-vin annuel, le fait est indéniable. On pourrait dire que la stipulation postérieure à l'adjudi- cation des gabelles n'a pas eu d'influence sur l'enchère. Allons plus loin. Cette forme a été arrangée, préméditée par un concussionnaire. Qui? INIoi, Foucquet, ouïe cardinal Mazarin ? « Comment pourra-t-on douter que M. le Cardinal ne tirât de ces sortes de j)ensions et gratifications sur des gens d affaires? Luy, qui notoirement en recevoit des gens de ^Défenses, l. V, p. 21.3. I DÉFENSE DE FOQCQUET. 221 robe et d'e'pee et d'autres, de toutes conditious, à la moindre ouverture ou a|)parence qu'il avoit d'en exiger. « Niera-t-on qu'il m'ait obligé de lui faire donner quatre-vingt mil francs de M. Galand, secrétaire au Conseil, sans receu, sans décharge, pour lui permettre d exercer la charge de son père, qui lui appartenoit? « Si ledit sieur Galand en estoit capable, pourquov prendre quatre-vingts mil francs? S'il en estoit incapal^le, pourquov lui confier tout le dépost le plus important des affaires du Roy pour de l'argent ? « Niera-t-on qu'il n'ait pris des sommes immenses d'au- cuns de Messieurs les Présidens des autres Parlemens, pour les établir en la charge la moins vénale qui doive estre en France, et la plus importante à la justice, et au bien de l'Estat: à quelques-uns desquels il promettoit de les faire rembourser par le Roy de ce qu'il exigeoit d'eux, par gra- tification , sans néanmoins qu'il tint compte de la parole qu'il leur en avoit donnée? J'en av la preuve par écrit dans mes papiers, y en avant tel qui s'est addressé h moy, pour le sommer de cette parole quatre ou cinq ans après, comme je fis, et S. E. le trouva si mauvais, et en témoigna tant de mécontentement contre lui, qu'il ne fit autre réponse, sinon : « Il n'a qu'à remettre la charge s'il la trouve trop chère, « d'autres m'en donneront davantage. » M. (lolbert le sçait, et m'en a parlé et de plusieurs autres. « Doute-t-on qu'il n'ait pris des pensions sur les gouverne- mens des places de Languedoc, après le décès de feu M. le duc d'Orléans, et sur celuy des isles de Provence ; je ne dis que ce qui est public et notoire, et ne veus pas dire ce qui est secret, pour ce qu'on pourroit le nier, et qu'il suffit de ce qui sert à ma défense. « Ce n'est pas chose extraordinaire aux premiers ministres de prendre des gratifications et pensions sur les fermes; plusieurs l'ont fait sans beaucoup de scrupule; mais d'en prendre sur ces autres natures d affaires, jieu l'auroient 222 îsICOLAS FOUCQUET. voulu faire. Qui croira donc qu'un homme ait négligé une voye facile, prompte, ordinaire, presque rendue légitime pour avoir de l'argent, lequel n'en laissoit échapper aucune des autres, difficiles, longues, extraordinaires, odieuses, et dont on ne pouvoit tirer que de moindres avantages? « Cependant, tout a esté bien fait ; personne n'y trouve h redire, on ne recherche rien, quoy qu'il ait laissé tant de millions sans dettes, pource que M. Colbert se sert de cette mémoire pour élever sa fortune; et on m'accable, on me poursuit avec rigueur, par voyes toutes extraordinaires, sur les choses qu'un autre a faites, moy, misérable, ruiné, sans biens, accablé de dettes; pour ce que celte ])Oursuite, cette rigueur, cette oppression sert à la fortune du même Col- bert '. » Et tout se suit d aussi bonne encre, jusqu'à l'ordonnance des 6,000,000 de livres. Nulle part Foucquet n'a mieux montré l'inanité des accu- sations dirigées contre lui. « La somme, pour estre plus grande, ne change pas l'espèce, ne rend pas responsables ceux qui ne le sont point, ni coupables ceux qui n'y ont aucune part '^. » Cette grosse accusation n est qu'une fan- tasmagorie; il n'y a pas eu, à l'aide de ces billets, un sol effectif détourné d'un Trésor toujours vide. On lui oppose le témoignage de Jeannin deCastille. « Soit, répond l'ex-surintendant, M. Jeannin déclare qu'il a délivré des billets, que ses commis ont pris le nom des personnes qui les ont reçus, qu'il s'en réfère à son registre. On n'est pas content de cette réponse, on voudroit que je fusse chargé, ou du moins suspect. La voye de la justice et de la vérité ne suffisent pas, celle de la violence a déjà réussi pour donner des soupçons; il faut la tenter encore. « On a arresté M. Jeannin prisonnier; on lui oste tout commerce; MM. Yoysin et Pussort le pressent de • Défenses, t. V, p. 222, 223, 224. 2 Ihld., p. 249. . DEFENSE DE FOLTCOUET. 22:i nouveau, sur les mêmes faits; il dit les mêmes choses. ;< Cela ne va pas bien; la violence seule n'opère pas; il v faut joindre lartifice, les menaces, les promesses, les négo- ciations; il est resserre, ne voyant qui que ce soit. On luv envove Berrver, Tun des hommes illustres de ce temps. « Je ne doute pas que ledit Berrver n'ait use de toute son éloquence ; il ébranle, mais il ne persuade pas tout à fait; ia répugnance qu'a ledit sieur Jeannin, après tant de ser- mens, de charger et laisser prendre des soupçons contre mov, en lestât où je suis, le retient; on luv dit d y penser sérieusement, qu'il pâtira pour les autres, s'il ne dit quelque chose, si peu qu'il voudra. « Berrver revient à la Bastille une seconde fois, sçavoir sa dernière résolution. «On envoyé M. Fayet, lequel n'avoit pas fait les interroga- toires prëcédens, fort homme de bien et d honneur; mais on luy donne les faicts tout préparez et digérez ; il n'a qu'à les lire et faire écrire les réponses. Si ceux qui les verront en suite des deux précédents interrogatoires, et les liront tout dune teneur, peuvent douter de la conduite cy-dessus expliquée, je suis fort trompé : car l artifice est si grossier, qu'on ne peut pas ne le point voir'. » Et la déposition de Tabouret « concertée avec Berrver » , « corrigéepar Talon et M. de Laune, un des avocats adjoints à Gomont^ » ?Foucquet la réduit à néant. Mais ou il semble qu'il ait été le mieux inspiré, c'est dans sa discussion des procès-verbaux dressés par Pussort et Voisin pour con- stater, d'après les registres du Trésor, ses prétendus détour- nements. Les deux commissaires y avaient travaillé depuis un an, et leur travail ne constituait pas moins de cent chefs d'accusation. On les avait lus au prisonnier, à la hâte, sans lui en laisser copie, mais enfin, on les avait lus. Il ' Défenses, t. V, p. 250-251. * lOicl., p. 174. 224 ]SICOLAS FOUCQUET. n'en fallait pas plus pour qu'il eu remarquât les défauts. Foucquet commence par récuser Pussort, oncle de Col- bert, et Voisin, son ennemi. Ni Tun ni l'autre, dit-il, « n'auront pas vraysemblablement pris beaucoup de soin d examiner les circonstances qui pourront être h mon avan- tage " . Leurs extraits, non contradictoires, ne font pas foi ; ils sont tronques. « Berryer a esté le principal instrument desdits extraits; c'est luy qui a dit à M. Talon ou à ses substituts ce qu'ils dévoient requérir; c est luy qui a dit aux commissaires ce qu'ils dévoient ordonner; c'est luy (jui a dit au greffier ce qu'il devoit écrire; c'est luy qui a dressé ies faits pour interroger les accusez; c'est luy qui a dit aux accusez ce qu'ils devoieut répondre; c'est luy qui a donné les faits pour entendre les témoins, et c'est luy qui a dit aux témoins ce qu'ils dévoient déposer; c'est luy qui leur a expédié des sauf-conduits, c'est lui, enfin, qui se vante de gouverner tout, d avoir fait faire toute la procédure; et, si on le vou- loit bien, ce seroit encore luy qui jugeroit le procès, — luy accusé, luy dénoncé, luy chargé par les mêmes registres dont il fait les extraits, luv justifié parjure, luy contre qui j'av présenté requeste, luy qui a présenté requeste en son nom contre mov, lui (]ui a enlevé des papiers que j'avois pour prouver contre luv des crimes énormes, luy, qui d'un homme de néant et réduit à la mendicité, est devenu riche de millions en deux ou trois ans. En un mot, le plus digne sujet d'un exemple de la Chambre de justice est le directeur principal de l'accusation intentée contre moy. 'SE DE FOUCQUET. 225 paraître d'abord bien téméraires. On verra que Foucquet, emprisonné, mis au secret, aidé de ses réflexions, avait vu juste et deviné les ruses de ses adversaires. On l'accuse enfin de mauvaise administration, accusation vague, et à l'appui on cite un traité de la ferme du poisson de mer. C'est celui qui, de 1658 à 1660, souleva tant de discussions et mit en relief l'hostilité de Talon contre Fouc- quet ^ Ce dernier, dont la mémoire n'a été rafraîchie que par quelques dépositions de témoins hostiles, se contente d'affirmer que, dans cette affaire, tout a été réguher, public. Plus tard, il s'expliquera plus pertinemment"^. « (Ju'on restitue les papiers de Fontainebleau.. ., qu on me rende mes papiers! » C-'est par ce cri, maintes fois répété, que le prisonnier termine ses défenses contre l'accusation qu'il a lui-même formulée, puisque le procureur général de la Chambre ne se décide pas à le faire. « Mes ennemis, dit-il, en forme de résumé, ne trouvant témoins ni pièces convainquantes d'aucun fait qui soit véri- tablement criminel, après avoir taché d étonner les esprits du public pour l'empêcher de s'écrier sur l'oppression qui mest faite, et s'estre servis pour cet effet de toutes sortes d'artifices, joints à l'autorité et la puissance où ils se trou- vent, emprisonnant et exilant ceux qui auroient pu, par intérest de parenté ou amitié, observer leur conduite et s'en plaindre; « Après m'avoir dépouillé par force et par vove de fiiit de tous les papiers et actes qui faisoient une preuve certaine de mon innocence, et m'avoir osté tout moven de recouvrer quelques autres instructions pour ma défense, non seule- ment dans les registres et déposts publics des finances et greffes qui me dévoient estre ouverts, mais jusqu'à la lecture des ordonnances imprimées, que le greffier Foucaut m"a dit ' V. t. I, p. 508. * Défenses, t. V, p 290 et suiv, n- 15 226 NICOLAS FOUCQUET. (en présence des sieurs Poncet et Renard) estre un livre suspect et défendu pour moy : inhumanité qui scandalisera très asseurémentles personnes équitables de tous les siècles, quand elles jugeront du nostre; « Après avoir tasché encore d'affoihlir ma mémoire par la longueur et la dureté d'une prison de tant de temps, interdiction de tout commerce avec ceux qui pourroient me donner lumière du passé, le corps estant d'ailleurs abattu d'une longue maladie qui a toujours duré, l'esprit et l'ima- gination remplis du mal présent, on y a ajousté le refus de papier, plumes et encre pour faire des notes (au moins pour l'avenir) de tant de différentes choses sur lesquelles on m'in- terrogeoit, et je n'en av pu obtenir qu'après tout le procès instruit et achevé ; «Après tout ce procédé, on veut, par la multiplicité des faits, confondre et obscurcir les affaires, et surprendre l'es- prit des juges, afin que ce qu'ils ne trouveront pas claire- ment prouv(' en aucun fait particulier, ils croyent qu'il est caché et répandu en tous ensemble, et donner occasion à ceux qui seroient moins éclairez, ou à ceux qui estant mes ennemis se veulent vanger de moy, de dire, en termes géné- raux, mille choses dont ils n'oseroient en asseurer une en détail '. » Cette page est belle et termine bien une défense. Toute- fois, Foucquet était trop habile pour ne pas deviner que l'opinion pubhque attendait de lui une explication sur un point plus délicat : ses grandes acquisitions, ses grands biens, ses excessives dépenses. Il a dîi « se servir du bien du Roy ! » C'est certain'. — « Non, répond l'accusé, une seule chose est certaine, c'est que j'ai beaucoup dépensé, mais je n'au- rois pas pu subvenir aux nécessités de l'Etat, si l'apparence ' Défenses, t. V, p. :î21, 322, 323. DEFENSE DE FOUCQUET. 227 de mon bien, la dépense, la libéralité jointes à lobserva- tion inviolable de mes paroles, ne m'en eussent donné le crédit... Si on a tiré de si grands avantages de ce carac- tère d'esprit, de cette humeur et de ce tempérament, que l'on soit assez équitable pour excuser et supporter les défauts qui en sont inséparables et qui ne font tort qu'à celuy qui les a. Ce ne seroit pas à moy, dans la règle de la justice (puisque ce n'est pas un crime d'achetter ni de faire de la dépense), à prouver que le Roy n'en a rien souffert; ce seroit à mes accusateurs h justifier par pièces authentiques plus claires que le jour, que ces acquisitions, ces dépenses sont faites de deniers pris au Roy. Mais, pour faire plus que je ne suis obligé et oster jusqu'aux soupçons, il faut voir sur quoy ils peuvent estre fondez'. » Foucquet a donné l'état de ses biens; il n'en a recelé aucun, ni dissimulé aucune somme d'argent confiée à des tiers; il avait les reçus dans ses papiers. On énumère toutes ses acquisitions, sans tenir compte de ses ventes, de ses échanges. « Mais ce qui est plus court et plus décisif, c'est de voir s'il y a des biens; car s'il n'y en a pas du tout, la ques- tion de savoir où je les ay pris cesse tout à fait, et nous nous tourmentons en vain. " Voyons donc les dettes '. Il n'a pas plus supposé de dettes que dissimulé de biens. « La rigueur de ma détention est une preuve que je ne puis pas avoir rien supposé depuis ma capture, laquelle il paroist bien par mes papiers que je n'avois pas préveue. « Si mes parties (qui ne refusent pas d'ordinaire les occa- sions de faire de grands profits) veulent se charger de tous les biens acquis depuis le mois de février 1653, auquel j'ay esté fait surintendant, compris ceux dont on s'est em])aré sans appeller personne, sans forme, et sans que je fusse jugé ni même accusé, et les faire tous valoir (par le moyen du sieur Berryer, leur agent, l'industrie et lactivité duquel est » Défenses, t. V, p. 325. « Ibid., p. 330. - '■ 15. 228 ■ NICOLAS FOUCQUET. plus connue que l'honneur et la probité), ils le peuvent mieux que personne par le crédit, la puissance et l'autorité dont ils font voir tous les jours des marques si éclatantes et si extraordinaires; s'ils veulent donner de bonnes asseu- rances à mes créanciers du payement de ce qui leur est dû, je déclare, pour mon intérest. que j'y consens, et enferay la déclaration en telle forme, et devant tel juge qu'il leur plaira. « Mais de plus, j'abandonneray encore tout ce que j'avois de biens avant ledit mois de février 1653, la terre de Vaux, la vicomte de Melun, les terres de Kerraoul et autres en Bretagne, mes rentes, argent, meubles, et autres effets de quelque nature qu'ils fussent, même le prix de ma charge de procureur général, sans rien réserver, et si mes créanciers ont assez de créance en moy pour suivre mon conseil, je suis d'avis qu'ils abandonnent à celuy qui s en chargera quelques millions de livres en pure perte '. « J'entends déjii que l'on me réplique avec empresse- ment : Mais vous avez fait des dépenses monstrueuses; c'est vostre faute si vous en estes incommodé ; et que, pour le prouver, on calcule sur quelques comptes qui m'ont esté représentez (et peut-estre sur d'autres qui ne Font pas esté); que l'on y met pour dépense ce qui ne l'est pas; et que la dépense y est comptée deux ou trois fois, parce que la même somme est passée en plusieurs mains, et que chacun a dressé des estats de ce qu'il a employé^. » Alors, Foucquet pré- sente en gros l'état de ses biens, quinze cent mille livres au moins, en 1653, de ceux de sa seconde femme, plus considé- rables; il fait entrer en ligne de compte trois cent cinquante mille livres de traitement annuel, pendant neuf ans, enfin, ses dettes, sept à huit millions. « Toutes ces sommes font ensemble un fonds bien au delà de toutes les dépenses que je peux avoir faites pour mon intérest particulier ^ . " ' Défensea, t. V, [>. 332 et suiv. ' I/ncL, p. .331^. ' Ihul., p. 3V3. DEFE>;SE DE FOUCQUET. 229 Foucquet a avoué de ses fautes; il a bieu le droit de revenir à sa justification. « Quoy que j eusse pu faire, on y eust trouvé à redire. On vouloit prendre ma place. Si j eusse laissé périr des armées ou prendre des villes... que u eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? On m eût crû, on me voudroit croire aujourd huv d intelligence avec les ennemis, et partant criminel '. Jav donné des garanties à mille personnes pour que le service ne fût })as retardé. <)u dit : Il s'est intéressé dans des affaires dont il estoit ordon- nateur ! « Je ne sçay ce qu il eust fallu faire, pour contenter des personnes si aveuglées de leur intérest et de leur passion ; et il me semble que je vois ces Scribes et ces Pharisiens hypocrites de l'Évangile (ma principale lecture et ma seule consolation) : Leur unique but estoit d occuper les pre- mières places partout. C estoit pour eux la Lov et les Pro- phètes. On avoit beau faire, nulle manière et nulle conduite, quelque sainte qu elle fût, ne leur plaisoit en ceux dont l'autorité détruisoit la leur. L un vivoit avec austérité, hors de tout commerce, dœmoninm hahet, disoient-ils. L autre, pour 1 utilité commune du genre humain, prenoit une forme de vie toute contraire, publicanoriun et peccatonim amicus : c estoit son éloge, comme on en veut faire le mien. « Qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne serviront jamais 1 Estât aussi utilement que j'ay fait. On se peut flatter aisément soy-méme d'une vaine opinion d habileté, quand les choses rient et que le vent souffle à pleines voiles : mais quand je considère qu ils creusent des précipices autour d'un poste qu'ils occupent; qu'ils me per- sécutent, moy sans biens, pendant qu ils en ont d immenses de toutes les sortes ; qu'ils sont obligez, dans ma disgrâce, ' Défenses, t. V, p. 347. 230 ISICOLAS FOUCQUET. (le corrompre des témoins et supposer des dénonciateurs qui ne se nomment point, pendant qu'il s en présente contr'eux, malgré leur faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligens, à qui la seule autorité souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas de me pousser jusques aux dernières bornes de l'inhumanité, sans considérer ni Dieu, ni les hommes, ni le présent, ni l'ave- nir, je doute souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez '. » Eut-on peur dans la famille de Foucquet de l'effet pro- duit par la Défense ? Voulait-on tenter tous les movens de douceur ? Toujours est-il que le 2 février, jour de la Chandeleur, Mme Foucquet adressait au Roi une lettre bien différente de celle du 5 juillet 1G62. « Sire, ce n'est plus celte femme affligée qui se présentoit autrefois devant vous avec crainte pour toucher le cœur de Votre Majesté par compassion de ses larmes et de ses dou- leurs, ce n'est plus celle qui vous importunoit du souvenir des services d'un de vos sujets, et vous demandoit quelque soulagement à ses maux pour toute récompense; c'est main- tenant une personne, Sire, qui croit avoir auprès de vous une puissante proteclion, et qui vient avec confiance faire une très humble supplication à Votre Majesté, sous l'auto- risation d'un nom qui vous doit être cher et qui mérite bien de n'être pas refusé. « Je viens au nom de la Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, vous conjurer par toute l'affection que vous avez pour elle, par les grâces que vous en avez reçues et par celles que vous en attendez, de lui accorder la vie de mon mari... Elle est bonne. Sire, elle est reconnaissante et prend part aux misères des affligés qui ont recours à elle; modérez en sa faveur vos ressentiments; si Votre Majesté les croit justes, ' Défenses, t. V, [>. 348 et suiv LETTRE DE MADAME FOUCQUET AU ROI. 231 s'ils lui tiennent au cœur, le sacrifice en sera d'autant plus considérable à cette grande Reine du Giel, venant de vous, que les dons ordinaires seroient de trop peu de valeur; faites cet effort sur vous pour l'amour d'elle ' . " Ces mots : les ressentiments de Sa ^ïajesté, « s'ils lui tiennent au cœur » , allusion discrète aux causes intimes de la colère royale, étaient plus durs à dire à la femme de Fouc- quet que pénibles à entendre pour l'amant de La Yallière. Inutile supplication. La réponse au factura de Foucquet ne se fit pas attendre. Le 26 février, le procureur général Talon introduisit devant la Chambre une instance contre un pauvre diable de rece- veur des tailles à Étampes, appelé Poupardin. Poupardin avait réclamé son dû un peu violemment. Cette violence avait peut-être en son temps passé pour de l'énergie. A cette heure, on la traitait de concussion. Un des juges déclara pourtant qu'il n'y avait rien dans l'affaire. C'est ce qu'on a vu partout. Mais Talon, qui n'avait parlé d'abord que de bannissement, conclut à la pendaison. La brutalité de cette réquisition effaroucha la Chambre. A l'exception du seul Ferriol, les juges votèrent pour le bannissement. Poupardin l'échappait belle '^. Sur ce résultat, le bruit courut que la Reine mère était très mécontente de Colbert^, que l'affaire de Foucquet serait " civilisée » , c'est-à-dire transformée en procès civil, que l'ex-surinlendant serait simplement banni. La Reine mère ne veut pas qu'on attaque la mémoire de Mazarin, qu'on recherche ses papiers. Il y avait du vrai et du faux dans ces propos de la Cour et de la ville. Le mécontente- ment de la Reine mère était certain; mais il était faux qu'on voulût « civiliser )5 le procès fait à Foucquet. Au con- ' Archiver de la Bastille, t. II, p. 115 et suiv. ^ Ms. V"^ de Colbert, n" 229, f" 142. Cf. Guy Patix. Lettres, t. II, p. 3V8. * Guy Patin, Lettres, t. II, p. 348, mars 1GG3. 232 NICOLAS FOUCQUET. traire, les directeurs des poursuites, loin de s'adoucir, s'ir- ritaient déplus en plus. On se rappelle les ménagements dont Gourville avait été l'objet de la part de Le Tellier et de Colbert. On l'avait presque prié de se retirer. Colbert, il est vrai, lui avait joué un vilain tour en lui faisant verser avant son départ 500,000 livres à reprendre eu province sur des recettes qu il avait eu soin de saisir d'avance. Gourville, beau joueur, ne s'en était pas formalisé. Les intendants l'avaient bien aussi dénoncé, mais il se souciait peu de leurs dénonciations, vivant bien, dansant, chassant. Il était même venu à Paris, logeant aux environs, à Suresnes, chez un philosophe morose, qui célébrait tous les jours les bienfaits de la Chambre de justice et vouait tous les financiers à la potence ' . Or, un homme beaucoup plus intéressé à ces pendaisons que le vieux philosophe de Suresnes, le sieur Berryer, très en faveur, occupait depuis un an par commission la charge de secrétaire du Conseil qui appartenait à Gourville. Ce dernier, connaissant l'homme, ne doutait pas qu'il ne fît tout son possible pour en jouir le plus qu'il pourrait. Il ne fut donc pas trop surpris quand Berryer, au commencement de 16G3, le désigna à son patron Colbert, qui, trouvant à la Chambre de la résistance h condamner Foucquet, désirait faire quelque exemple ', en d'autres termes, entraîner les juges. Ainsi dit, ainsi fait. Le 7 avril 1663, Talon, après avoir exposé les péculats commis par Gourville, ses rap- ports suspects avec Foucquet, conclut à sa condamnation à mort par pendaison et à la suppression de sa charge, qu'on pourrait rétablir au profit de Berryer. Cette fois, les commissaires se montrèrent impitoyables. Fayet fit une violente sortie contre les fortunes rapides, contre les voleries de l'accusé, véhémentement soupçonné ' Gourville, Mémoires, p. 45fi, 457. Archives de la Bastille, t. II, p. 93. ' Gourville, Mémoires, p. 457. Ce sont les propres expressions de Gour- GOURVILLE C0>'DAM>;E A MORT. 2:3i « d'avoir eu communication de l'escrit du sieur Foucquet, au sujet des enlèvements et soulèvements complotés par le Surintendant » . Pussort, on le devine, renche'rit sur Favet. Il V a présomption violente de crime de lèse-majesté. Si l'on tenait Gourville, on devrait l'appliquer à la question. Seul, Brillac hésita. Séguier insista dans son résumé sur le crime d Etat. L arrêt de condamnation à mort visa entre autres laits criminels un intérêt pris par Gourville dans la ferme des aides'. On constituait une jurisprudence. Prévenu à temps par un prévôt de son voisinage à qui Berrver avait fait des propositions d'arrestation, le contu- mace se mit en sûreté à Dijon, chez le prince de Condé. Il ne se doutait pas toutefois de la gravité des poursuites, car il se risqua à venir encore h Paris. La première chose qu'il apprit, c'est qu'on l'avait pendu en effigie. On lui apporta même le mannequin, et il fit cette réflexion que le peintre ne s'était pas trop attaché à la ressemblance; mais son sang- froid n'alla pas jusqu à offrir de comparer l'original à la copie. Il repartit en hâte pour la Franche-Comté, et fit bien. Dans la pensée des ennemis de Foucquet, la condamna- tion de Gourville comme coupable de péculat et de lèse- majesté n'était qu'une sorte de répétition de ce qu'ils réser- vaient au surintendant, accusé des mêmes crimes, soigneu- sement gardé dans le donjon de Vincennes, et ne pouvant leur échapper. Ils espéraient bien que le jour où l'on pendrait Foucquet, ce ne serait pas en effigie. La ressemblance ne leur suffi- rait pas. il leur faudrait lidentité. • Ms. V de ColLert, n» 229, f" 178. CHAPITRE V RAPPORT DU PROCÈS, TALON PRÉSENTE SES CHEFS d'aCCUSA- TION. MALADIE DU ROI, RENTRÉE DU ROI A PARIS. TRANSFERT DE LA CHAMBRE DE JUSTICE A l' ARSENAL. FOUCQUET A LA BASTILLE. TALON RÉDUIT A HUIT SES CHEFS d'accusation. ItÉPONSES DE FOUCQUET, CAUSES DIVERSES DE LA LENTEUR DU PROCÈS, (Avril 1663-décembre 1663.) Les mois de février et de mars 1663 s étaient passes sans que le procès de Foucquet eût avancé d'un pas, ainsi que le constatait le rapporteur Olivier d'Ormesson, Talon n'avait pas même remis sa production, sans doute parce que Ber- ryer et consorts ne l'avaient pas terminée. Ce fut encore l'accusé qui prit les devants. Le 6 avril, il requit com- munication de certains documents spécialement désignés, notamment de pièces contenues dans les registres de Bor- deaux, d'Herwarth, de Colbert, commis de la surintendance. Aussitôt Talon, secouant sa torpeur, conclut au rejet de la demande. Communiquer à 1 accusé les pièces cotées par lui, douze mille au moins, « c estoit le moyen de perpétuer son procès» ; de plus, elles ne pouvaient servir à la défense, puisque lui, procureur général, ne les employait pas dans son accusation ' , Conclusion aussi peu loyale qu'an tijuridique. Un accusé doit être libre d'introduire pour se défendre tels documents qu'il juge utiles. ' Ms. \' de Colbert, n" 239, C» 121. Ormesson, Journal, . II, p. 40. RAPPORT DU PROCES. 235 Ormesson, plus habile, fit observer qu'aux termes de Tarrêt du 3 février, P'oucquet n'avait droit qu'à des pièces désignées précisément, tandis qu'il demandait des liasses. L'observation du rapporteur était conforme à la lettre de l'ar- rêt. Mais, de bonne foi, puisqu'on avait saisi et inventorié ses papiers par liasses, ce dont il s'était assez plaint, l'accusé ne pouvait indiquer les pièces qu'on avait volontairement ou involontairement négligé de décrire. L'autre rapporteur, Sainte-Hélène, trancha dans le vif et fut d'avis de ne rien communiquer du tout. Pussort, cela va sans dire, appuya Sainte-Hélène. Deux ou trois juges revenant au sentiment d'Ormesson, le président Ségaier commença d'interrompre, équivoquant, discutant. Malgré cette pression, Brillac, Renard, Besnard voulaient donner toutes les pièces. Les voix étaient partagées, sept contre sept. A la fin, Séguier prit une partie de l'avis d'Ormesson, une partie de l'avis de Uocquesante, et l'on s'ajourna au lendemain pour la rédaction et le prononcé de l'arrêt. L'après-midi, Séguier convoqua chez lui Ormesson et Sainte-Hélène. Ils y trouvèrent l'inévitable Berryeret durent délibérer devant cet intrus sur le dispositif du jugement à rendre. Autre violation plus grave des bonnes pratiques judiciaires : malgré la présence du greffier Foucault, ce fut Berryer qui, seul, sur le coin d'une table, rédigea l'arrêt. Les termes n'en parurent pas conformes aux décisions dont on était convenu le matin. Toutefois, Séguier le signa et le fit signer. » Cette extrême complaisance me surprit » , dit Ormesson'. Cet honnête homme, s'il n'était pas encore prêt à absoudre Foucquet, commençait du moins à suspecter ses accusateurs. L'arrêt, en effet, ne reproduisait pas exactement la volonté de la Chambre, qui avait autorisé Foucquet à fournir de nouvelles indications de pièces; par contre, on y avait ' Ormesson, Jouma/, t. II, p. 40. 2:î<) NICOLAS FOUCQUET. ajouté une fois de plus « qu'il seroit passé outre au rapport et jugement diidit procez, sur ce qui se trouveroit par devers ladite Chambre ' » . En bon français, que l'accusé eût fourni ou non fourni ses défenses, on le jugerait^. Par surcroit, le lendemain 9 avril 1663, Foucquet fut déclare forclos du droit de contredire, comme il l'avait été du droit de produire, et, le 10, on commença le rapport du procès ■^ Du 10 avril au 23 mai, la Chambre consacra vingt-trois audiences à cette besogne, sans discontinuer, si ce n'est pour rejeter deux requêtes de l'accusé , qui ne laissait rien passer sans protester. S'il fallait tant de temps pour rap- porter l'affaire, c'est que le procureur général avait enfin remis une fort longue production, avec un préambule éga- lement étendu. Ce préam[)ule ou prélude * comprenait cent vingt pages à lui seul. A première vue, on reconnaît qu'il est dû dans son ensemble à la plume hyperbolique de Talon. Foucquet y est pris au début de sa surintendance. On le représente trompant dès lors son collègue Servien, attirant à lui tout le crédit. Chargé exclusivement de la recette, il se rend maître de la dépense par d'artificieuses manœuvres. Servien mort, Foucquet, dispensateur absolu des finances, prend pour lui des millions chaque année, en donne aux uns pour payer leur complicité, aux autres pour acheter leur silence. Surintendant, il corrompt les juges; procu- reur général, il arrête le cours de la justice, étouffe la voix des misérables accablés par ses taxes. C'est lui qui a rendu la guerre intolérable, la paix aussi dure aux peuples que la guerre. La confusion occasionnée, voulue par lui, « a excité ' Avis de Rocquesante, adopté par Séguier. Ormesson, /owrjja/, t. II, p. 41. î Défeiue^, t. XVI, p. 351. ' Ms. V' de Colhert, n» 229, f» 183. ■* Ormessos, Journal, t. II, p. 42. RAPPORT DU PROCES. 237 un murmure et un soulèvement yëneral des esprits contre le gouvernement, et c'est une merveille qu'elle n'ait point attiré quelque révolution périlleuse'. « Il est plus aisé de concevoir que d'expliquer le péril continuel auquel la France a esté exposée par cette dissipa- tion des finances. S'il n'y a point eu de batailles perdues, de villes prises, ni de sièges levez, c'est un effet du bon-heur qui accompagne en tous rencontres les armes victorieuses du Roy; c'est à la prudence et à la générosité de notre prince incomparable; c est à la sagesse de son conseil, que nous sommes redevables de tant de succez avantageux. Mais si ces progrès ont esté imparfaits, si les provinces qui sont 1 ancien patrimoine de la couronne n'ont pas esté entière- ment réunies au corps de l'Estat, on ne peut pas douter que la mauvaise dispensation des deniers publics n'en soit la seule cause, le Roy s'estant veu forcé, par l'accablement et par les plaintes continuelles des Iiabitans des villes et de la campagne, de terminer le cours de ses victoires, dont le torrent impétueux setnbloit ne devoir avoir d'autres bornes que celles de sa modération'". » Le stvle est de Talon et l'inspiration de Golbert. Les beaux esprits à la solde du surintendant, comme Saint- Evremond, se sont permis de critiquer la paix des Pyré- nées. On renvoie la balle à leur patron. Si Mazarin n'a pas profité des succès de Turenne, si le Roi n a pas repris les provinces belgiques, c'est par la faute, par le crime de Foucquet. « Pour comprendre jusqu à quel point a passé la dissipa- tion, il faut présupposer qu'un surintendant, quelque pou- voir qu'il ait dans les finances, ne peut pas voler des millions chaque année, que de concert et par la participation des trésoriers de l'Epargne, des fermiers et destraitans, lesquels • Défenses, t. VI, p. 20. Foucquet a reproduit exactement et intégralement le texte du préambule de Talon. "- Défenses, t. VI, p. 28. 238 NICOLAS FOUCQUET. ne s'engagent pas dans la complicité d'un crime qu'ils n'y trouvent des avantages considérables : ainsi, pour se pro- curer des pensions sur une terme, on (bien entendu, on, c'est Foucquet) la donne à vil prix, et on élude les enchères ; ainsi l'on accorde dans tous les traitez le tiers de remise, même dans ceux où il y avoit très peu de frais de recou- vrement; et l'on sçait que les traitans n'en ont pas seuls profité; l'on a soufert qu'ils ayent absorbé une partie de ce qu'ils dévoient payer à l'Epargne, et généralement tous les excédans des forfaits ou des vieux billets réformez. Comment un surintendant, qui faisoit ou qui supposoit des prests et des avances pour en tirer des intérests , qui prenoit des pensions sur les fermes, qui achettoit au commencement de vieux billets à vil prix pour les faire réformer, qui, dans la suite, faisoit valoir ceux qui pro- cédoient des ordonnances de comptant des traitez non exécutez, et qui, en un mot, s'est servy de toutes sortes de movens ilK'gitimes pour s'approprier les deniers publics, comment, dis-je, auroit-il pu arrester le cours de tous les désordres dont il estoit l'auteur et le protecteur '?... « Aussi a-t-ou veu avec quelle chaleur l'accusé a tra- vaillé pour leur procurer une abolition générale, et pour la faire vérifier dans les compagnies souveraines, persuadé que c'estoit un moyen infaillible pour couvrir tous les abus de son administration, et cette liaison d'intérests avec les trai- tans, toujours criminelle en la personne d'un surintendant, a rendu la preuve contre l'accusé très difficile, soit parce que les gens d'affaires luy ont voulu donner des marques de leur gratitude, ou à cause qu ils ne le pouvoient accuser sans se faire en même temps leur procès ^ . » A bout d'amplifications. Talon présente ses chefs d'accu- sation eu trois parties : Pécuiat; ' Defensea, t. VI, p. 33 et siiiv. 2 /ià/., p. 36. RAPPORT DU PROCES. 239 Faux commis en vue du péciilat; Lèse-majesté ^ Jusque-là, on reconnaît une certaine unité de style; ce qui suit est d'ordre composite. Tantôt ce sont des entasse- ments de chiffres, tantôt des déclamations, partout une légèreté incontestable. Parlant des dépenses du surinten- dant, on dira : « Ces dépenses domestiques, qui se montent, durant huit années six mois, à la somme de , ont quelque chose de monstrueux ". " Et on laisse la somme en blanc dans la copie délivrée à Foucquet, parce que, sans doute, le rédacteur du préambule n'avait pas reçu le renseignement de ses collaborateurs financiers. Ailleurs, Talon reste volontairement dans le vague et dans les suppositions. « Ce que l'accusé a donné et lait donner à ses amis et à ses créatures... ne se peut pas exprimer... Il y a grande apparence que la meilleure partie de ses libéra- lités et même les plus secrettes, sont dans les registres de Bruant, t[ui ont esté divertis... Il v a quantité de billets avec ordre de payer sans en tirer aucun reçeu; il v en a de payer aux sieurs de Grave et Codure tout ce (juils voudront. » Ce dernier trait partait d'une main imprudente. On verra l'accusé le ramasser et le renvover à ses ennemis. De Grave et Codure étaient les agents de la Reine mère^. Le crime de lèse-majesté est longuement exposé, on devine qu'il servira de base à l'accusation. Même défaut de mesure, tout est exagéré de parti pris, témoin cette des- cription des cent vingt lignes écrites à la hâte par Foucquet : « (^e mémoire contient sept cahiers ; chacun des six premiers cahiers quatre pages, et le septième deux pages, toutes les pages remplies d'écriture fort pressée et le tout écrit de la main de l'accusé ^ . " ' Défenses, t. VI, p. 84. ^ Ibid., p. 102. ^ Ibid., p. 171. * Ibid., p. 238. 240 NICOLAS FOUCQUET. Le reste est à Tavenant. Foucquet, dans son projet, parle de factiims à composer, d'imprimeries à mettre en lieu sûr. « Cet article, fait remarquer le réquisitoire, a esté en partie exécuté depuis la détention de l'accusé, quoy que peut-être avec plus de retenue et de modération, crainte que la distribution de ces libelles ne fût regardée comme une exécution de cet écrit ' . " Talon trouve le germe de la mauvaise pensée dès 1656, deux ans avant la rédaction du projet. « Quelle preuve plus puissante, quelle démonstration plus sensible peut-on rapporter de la mauvaise conduite de l'accusé et de l'inten- tion qu'il avoit de former un parti, que de voir un offi- cier de la robe, un procureur général, qui n'est ny du métier de la guerre, ni de condition à exercer le trafiq, achetter des vaisseaux et des canons? Ne sçait-on pas que, dès l'année 1656, il avoit fait faire au port de Goncarneau un grand vaisseau du port de liuit cents tonneaux, appelle le Grand Écureuil., auquel M. le président de Ghalain, son parent, avoit part? Ayant depuis reconnu que le vaisseau ne pouvoit servir ni pour la guerre, ni pour le commerce, il l'a vendu au lloy - . » Des armements, l'accusation passe aux négociations, aux cabales entretenues au dedans et au dehors du royaume. L'envoi à Rome du chanoine Maucroix apparaît comme un énorme complot, " une intrigue auprès de la cour romaine» . Talon insinue que ce n'est pas le seul fait qu'il pourrait relever. Toutefois, il n'en cite pas d'autres. Les lettres de iNIlle de Trécesson ne sont pas mentionnées, n'étant pas au procès et faisant partie de ces documents détournés par Colbert dont on ne pouvait plus se servir. Talon se rattrape sur les chiffres pour correspondance secrète trouvés chez Foucquet. « Certes, la cryptographie > Défenses, t. VI, p. 289. * Ibid., p. 347. LECTURE DES CHEFS D'ACCUSATION. 241 peut constituer un jeu innocent pour les particuliers, une habileté nécessaire chez les princes. Employée par un surintendant, elle est l'indice, la preuve corroborante du complot et du crime d'État. ' C'est sur ce beau raisonnement que finit le préam- bule. On passe aux faits particuliers, déjà reproduits tant de fois ' : Pensions sur les gabelles, sur les aides, sur le convoi de Bordeaux et le sol des Ciiarentes ; avec circonstance aggra- vante d'autres pensions extorquées parPeilisson, Gourville, Mme du Plessis-Bellière, commis et amis se faisant leur main, à l'exemple du patron; Prêts supposés, à dessein de s'allouer des remises; Intérêts pris abusivement dans les traités passés au nom (lu Roi : droits sur les sucres et cires h Rouen; droits de parisis sur la Seine ; traités des offices de commissaires des tailles, du droit de marc d'or, etc., etc. ; Détournement de billets de l'Épargne (bons du Trésor), et quel détournement, six millions! Tous ces chefs d'accusation sont énoncés, discutés, sui- vis d'une production de pièces justificatives. Puis, comme explication des causes de tous ces péculats, Talon fait le compte des dépenses de Foucquet, de ses prodigalités per- sonnelles, de ses profusions plus criminelles encore pour corrompre les sujets du Roi et s'assurer des complices. Cet exposé, hérissé de chiffres, chargé d'accusations accessoires contre un grand nombre de personnages, sert de transition à la démonstration du crime de lèse-majesté. Long de soixante- treize pages, sans compter les documents produits comme preuves^, il porte d'un bout à l'autre la ' Défenses, t. Vil, p. 1. 2 Ibid., t. X (f» 135 v» à 144 ro de la production de Talon); ibid., t. XII (f" 145 V» â 158). II. 16 ^Ui INICOLAS FOUCQUET. marque visible d'un défaut d'unité dans la conception et d'une rédaclion précipitée. A l'appui d'articulations graves, on présente des insinuations, des hypothèses. Quelques bonnes raisons disparaissent sous la masse des allégations téméraires. On ne croirait pas que ce travail informe est le produit d'une instruction prolongée pendant dix-huit mois. Le style même est plein de disparates, tantôt plat quand Berryer rédige, tantôt ampoulé quand Talon prend la plume et jette sur la composition de ses acolytes les lourdes parures de son éloquence. A en croire Gomont, la lecture de l'inventaire de produc- tion fut reçu à la Chambre " avec beaucoup d'applaudisse- ments, jusque là que plusieurs des juges ont creu qu'il seroit h propos de faire imprimer l'endroit qui fait mention du mémoire écrit par M. Foucquet, d'imprimer pareillement ce mémoire pour estre distribué au publicq » . Cette impres- sion fut même décidée dans une de ces conférences occultes qui se tenaient tantôt chez Colbert, tantôt chez Talon, et Gomont y ajouta « un discours entier sur le mémoire ou projet de révolte ' » . Les plaideurs s'abusent aisément. La vérité est que l'acte d'accusation, bien que rédigé avant la publication, en jan- vier 1G63, du travail de Foucquet, ne parut être qu'une médiocre réponse à ces défenses anticipées. Cependant, le procès suivait son cours. Du 1 1 avril au 23 mai, vingt-deux séances furent employées au rapport de l'affaire, sans qu'on eiit lu toutefois la moitié des pièces pro- duites par l'accusation. Cette lenteur, si elle n'était pas sollicitée par Talon, ne lui déplaisait pas. Toujours affaire, toujours attardé, il ajoutait des productions nouvelles" aux anciennes, recom- mençait ses informations et ses enquêtes. ' IJibl. Mazarine, ms. 1448. 2 Ms. V<^ de Colbert, vol. 236. 26 avril 1663. RAPPORT DU PROCES. 243 Au courant du mois de mai, on vit débarquer à Paris une troupe de matelots et de paysans de Belle-Lsle, témoins qu'on voulait confronter à Foucquet, à la suite d'une in- struction supplémentaire confiée au lieutenant criminel d'Angers, La Maule. On les avait adressés au greffier Fou- cault, qui les envoya droit à Vincennes, où, pendant dix ou douze jours, on les garda à vue, sans les laisser sortir ni parler à personne. Les sentinelles avaient été doublées à la première porte On eut plutôt dit des prisonniers que des témoins '. Ces confrontations ne lurent })as favorables à l'accusa- tion. On avait fait dire au nommé Le Gac que deux mille hommes travaillaient aux ouvrages de Belle-Isle. Il proteste. Il a dit plusieurs : on a écrit deux mille ". Richard Moreau avait soi-disant aidé à charger un baril plein d'argent appartenant à i oucquet. Confronté, il n a pas connu Foucquet, il n'a pas parlé d argent, n a jamais vu le baril ouverl et ne sait ce qu'il contenait '. Presque tous avouèrent qu ils n'étaient pas sûrs de leurs affirmations. Ces barils étaient lourds. — Uu y avait-il dedans? de l'or, de l'argent, du métal ? Ils ne rassureraient pas au juste; c'était lourd. Autre incident pénible pour les magistrats instruc- teurs. Bien que ces témoins eussent reçu quinze livres en par- tant, on leur avait remis des certificats, constatant qu'ils voyageaient à leurs frais ; ce qui leur permettait de réclamer une plus grande taxe à Paris. Cn d'entre eux, Louis Pellart, que la surveillance n'avait pas empêché de s'enivrer, mais que l'ivresse n'empêchait pas de songer à ses intérêts, tira un de ces certificats et le montra aux commissaires de la Chambre de justice. On se hâta de lui dire qu'il ne s agissait ' Défenses, t. IX, p. .31, 32. - Il/id., p. 35. => Ibid., p. 36. . , . 16. 244 . ^sICOLAS FOUGQUET. pas de taxe pour le moment, et qu'il eut h remettre son papier dans sa poche. Et cependant, La Maule , l'enquêteur, était à Vin- cennes, surveillant ses témoins, promettant, menaçant tour à tour. A quoi aboutit l'information ? A rien. Les quatre mille hommes employés aux travaux sont réduits à six cents. L'argent porté à Belle-Isle a passé par les mains d'un marchand de Nantes, Gorges, et d'un autre de Rennes, Ducliâteau, dont les comptes sont au procès* et forment un total de 573,879 livres 1 sol 6 deniers ^. On est loin des 2,2i2,:283 livres énoncées par La Maule h l'aide de toisés faux et de prix majorés. Plus cette confrontation était défectueuse, absurde, mal- veillante, plus elle révélait la pensée de Talon de faire du crime de lèse-majesté le pivot de son accusation. On n'en pouvait plus douter. Les crieurs publics colportaient dans les rues la publication préparée par Gomont, visant le crime d'État, avec adjonction des pièces dites secrètes, projet trouvé à Saint-Mandé, engagements, etc. Foucquct se plaignit de cet étrange procédé, et, chose plus étrange encore, le chancelier Séguier fit arrêter cette publication ^. C'est qu en effet, comme l'avait prévu Gomont, l'opi- nion publique affirmait de plus en plus que le surintendant était victime d'une injustice'. On élevait la voix en sa faveur. On colportait un poëme latin, Fuquetus in vincnlis, Foucquet dans les fers'', pièce d'un bon style, attribuée à un Jésuite ou à un jeune homme appelé Gervaise. L'auteur ' Défenses, t. IX, p. 55. 5 Ihid., [). 115. 3 V. Ms. de Gomont. I5ibl. Mazarinc, ms. 14i8. Cf. Défenses, t. VI, préface. * Archives de la Bastille, t. II, p, 129. 5 Guy Patin, Lettres, t. II, p. 369 (19 ma! 1663). POEMES EN FAVEUR DE FOUCQUET. 245 déplorait la disparition des papiers pouvant servir à la défense ' . Peu de gens entendaient le latin, mais les poésies fran- çaises abondaient. On se passait en copie manuscrite une élégie moins touchante que celle de La Fontaine, mais plus hardie "^. Le poète interpellait les Muses. Parlez en sa faveur, et (juand l'injuste Envie Ternit d'un noir venin le lustre de sa vie, Quand le lâche intérêt, qui s'accommode au temps, Appelle ses vertus des défauts éclatants; Quand la foible amitié, douteuse et chancelante. N'en parle qu'à l'oreille et d'une voix tremblante, Chantez comme autrefois, avec la même ardeur, Ce qu'il aura toujours de constante grandeur; Opposez vos concerts aux vains bruits de rora;;e. Et d'un Roy magnanime apaisez le courage. Celui dont vous plaignez le sort infortuné, Vous l'avez vu cent fois, d'honneurs environné. Qui vous tendoit la main, et, prévenant vos plaintes, Soulageoit les douleurs dont vous étiez atteintes. ' S'agirait-il du poète Gervaise qui avait travaillé pour Foucquet, à Saint- Mandé? Gervaise pourrait avoir collaljoré avec le Père des Champsneufs. On retrouve dans cette pièce des souvenirs de l'Elégie aux Nymphes de Vaux. Le Tableau de la vie et du gouvernement de MM. les cardinaux Richelieu et Mazarin et de M. Colhert... avec un recueil d'épifjrammes sur la vie et sur la mon de M. Fouquei. Cologne, P. Marteau, 1093. Le poème Fuquetus in vinculis est publié en tète du recueil et a été ajouté après l'impression Hinc iiovus exsurgit mœror, graviusque recurrat. QuaîSturœ vix gesta mea- mandata libellis, Scriniaque et pluteos, digestaque computa fisci, Unde laboranti possem succurrere causœ, Accipio periisse mihi; casuve dolove... His tamen insistit rigidus quositor et ansam Hinc rapit, unde reus capitali criuiine dicat. ' Cette élégie est attribuée à Pellisson par l'abbé Souchay, son éditeur, qui cite à l'appui un mot de Colbert. Evidemment ce rcuiseignemeiU est digne d'attention. Marcou a admis l'œuvre, qu'il juge assez lourde, comme étant de Pellisson. D'autre part, Lacroix la revendiipie pour La Fontaine et y voit la première pensée de l'Elégie aux Nymphes de Vaux. Cf. P. Lacroix, OEuvres inédites de La Fontaine, p. 98. Nous pensons qu'il faut chercher un troisième auteur. Le poète dit qn il habite les bords de V Arar ou ceux du Rhin; ceci ne convient qu'à d Hes- nauli. Cf. OEuvres de d'IIcsnauU, et surtout le Fureticriana, année 1G9(>. Eglogue, p. 316. 24(; INICOLAS FOUCQUET. D'un cœur né pour la {jloire et pour les beaux desseins, Il cliercha le mérite entre tous les humains. Quel art un peu fameux, quel nom un peu sublime N'a reçu quelquefois des fruits de son estime? Que n'a point embrassé sa jjénérosité? Esprit, sçavoir, valeur, sagesse ou piété? Et qu'a-t-on vu de grand et de noble et d'aimable Qui n'ait trouvé sans cesse Oronte favorable? Jamais les malheureux, implorans son secours, Ke furent rebutés d'un insolent discours. Ami de la raison et touché de ses charmes, Il ne la vit jamais qu'il ne rendît les armes... Quand un de ces héros vient la terre honorer, Je ne sçai quoi de {jrand prend soin de l'inspirer; Je ne sçai tpioi l'élève au-dessus de lui-même : Une chaîne fatale, une force suprême. Un charme tout-puissant, un généreux poison Le force à mépriser la vuljjaire raison; Et dédaijjnant d'aller |)ar la route commune, Il bazarde cent fois César et sa fortune!... Par ce chemin si noble et si peu fréquenté, Oronte n'aspiroit qu'à l'immortalité. Le destin l'avoit mis au milieu des richesses, Mais jamais de son cirur il ne les fit maîtresses; Il n'itnita jamais ces avares inortels A qui votre prudence élève des autels; Ces àmi's du commun, ou basses ou prudentes, Pareilles aux fourmis noires, grosses, rampantes, Que le peuple indien admire sur ses bords, Entassant ei gardant les précieux thrésors. Sans avoir d'autre objet, û fureur sans seconde ! Que de les dérober à l'usage du monde... C'est, dit-on, ce passage qui aurait froissé la susceptibilité de Colbert, noire fourmi entassant des trésors. L'auteur con- tinue : .Sar;e P>oy, juste Roy, grand Roy, Roy véritable, S'il a pu vous déplaire, Oronte est trop coujiable; Mais si dans son erreur, flatté de voî bontés. Il couroit à sa perte à pas précipités; S il n a |ui soupçonner votre juste colère; S'il brnloit d.nis le cœur du désir de vous plaire; Si ce ciiHu- noble et franc, d'un zèle abandonné. Tenant tout de vos mains, pour vous eût tout donné; Si de ce zèle ardent il \ ous servit sans cesse. Pardonnez au pouvoir de l'humaine foiblesse. Qui mêle nos défauts à nos perfections, TRANSFERT DE LA CHAMBRE A L'ARSENAL. 2V7 Et la sagesse même aux folles passions... Oronte dans les fers, |)rivé de tout appui, Consumé de douleur, prêt à mourir d'onnui, Ne regretta jamais ces ed|)érai)L'es vaines Qui firent si longtemps ses plaisirs et ses peines. Il ne regrette point les thrésors décevans; L'encens empoisonné des làclies courtisans; Ni la sage Daphné, qu'il rend si misérable, De ses jours plus sereins compagne inséparable; INi leurs tendres enfans, de tous abandonnés, Ou trop beiireux enfans, ou trop infortunés! Ni ses ingrats amis ni sa gloire passée. Son Roy seul irrité revient en sa pensée. C'est tout ce qui l'afflige; il ne pense qu'en von-. Et voudroit bien mourir, mais sans votre courroux '. Au moment même où l'on publiait à cri public le factum d'un procureur général contre un accu.sé prisonnier, où les muses latines et françaises protestaient contre les accu- sateurs, un événement grave se produisait à Versailles. Le jeune roi y tomba subitement malade et, une seconde fois, vit la mort assise à son chevet. Si cette souveraine de tous les hommes saisissait sa proie, le gouvernement retournait aux deux reines, toutes deux ennemies du favori Golbert, l'une d'elles, Anne d'Autriche, ostensiblement très adoucie pour le malheureux Foucquet, l'autre très hostile au pro- tecteur de La Vallière. Alarmes et espérances furent également vives et courtes. Le Roi se rétablit raj)idement. On sait qu'au plus fort de son mal, le jeune prince pensait à sa maîtresse, à La Vallière, cause inconsciente de tant de colères. Bientôt, Louis XIV rentrait à Paris, et, le 30 mai 1663, la Chambre de justice était non supprimée, mais con- firmée par son transfert à l'Arsenal, « dans le principal ap- partement d'iceluy, en la chambre proche le grand salon" » . ' PellissON, OEuvres diverses, t. I, j). 194. LAcnoix, OEurres inédites de La Fontaine, p. 100. * Bibl. nat., ms. ¥"= de Colbert, n" 229, f" 2\C). 248 ■ NICOLAS FOUCQUET. Quelques jours plus tard, dMrtagnan recevait l'ordre d'amener Foucquet à la Bastille et de l'y garder comme à Vincennes. Le 20 juin, un escadron de trois cents mous- quetaires fut chargé d'escorter le prisonnier et de parer à toute tentative d'enlèvement' comme à toute démonstra- tion des sympathies populaires. Le malheureux entrait dans sa quatrième prison. Enfermé d'abord à Angers, berceau de sa famille, puis à Amboise, sous l'autorité indirecte du frère de La Vallière, enfin dans le donjon de Vincennes, entre le cercueil de Mazarin et le somptueux château où Louis XIV s'habituait au faste et à la grandeur, on le tirait de ce donjon pour le conduire à la Bastille, dans cette prison où son frère et lui, il faut bien le dire, avaient trop souvent envoyé quiconque s'opposait à leur désir ou gênait leur passion. Le gouverneur était ce même Besmaux qui prodiguait au surintendant partant pour Nantes les assurances d'un entier dévouement. Besmaux était toujours aussi dévoué, mais à d'autres chefs. Cepen- dant, très soupçonneux, Colbert maintint au seul d'Artagnan le soin de garder le prisonnier. Le lieutenant et ses mous- quetaires prirent possession d'un quartier de la Bastille, de celui qui regardait le faubourg, et que huit portes séparaient de l'entrée. De plus, des sentinelles furent posées sur le fossé, avec ordre d'écarter quiconque s'apj)roclierait de la tour^. Pourquoi le changement de prison? Voulait-on écarter de Vincennes, séjour de fêtes, le voisinage importun de cette victime? Espérait-on la tenir plus resserrée encore? On ne sait. Talon, de plus en plus perdu dans cette vaste procédure qu'il ' Arriuvex de la Bastille, t. Il, p. 134. Grv Patin, Lettres, t. If, p. 3T0. 20 juin 1663. - On connaît le lojreinent «le Foucquet parce qu'il fut occupé par Lauzun, par Arnault, dont l'iiistoiien la décrit. Il occupait la pièce située au-dessus de la cliapelle, dans la tour dite de la Chapelle. REDUCTIO^' DES CHEFS D' ACCt! S ATI ON . 2V'J ne dirigeait pas, essava d'y remettre un peu d ordre. Le 25 juin 1663, il prit des conclusions pour réduire à neuf ses chefs d'accusation. Il avait pourtant produit trente-trois procès- verbaux de l'Épargne, et cent un interrogatoires de gens d'affaires pour justifier son réquisitoire. Vingt- quatre de ces procès-verbaux et toutes les déclarations furent abandonnés. Le Tellier trouvait entièrement vicieux le travail de Berryer. Si neuf parties en furent conservées, c'est que Gomont les remit ou plutôt crut les remettre sur pied '. On signifia cet abandon à Foucquet, afin de l'empêcher de prendre avantage de ces points d'attaque quon ne pou- vait pas maintenir. Mais, justement, Foucquet avait un volume imprimé tout prêt à être répandu dans le public. En quelques heures, il composa une très belle préface à ce volume, et prit pour thème ce retrait de tant de chefs d ac- cusation, u Comme M. Talon m'a veu prest d'y répondre, il a esté contraint de se départir honteusement de la plupart, chose inouïe d'un procureur général. Mais ce qui est plus curieux, c'est que je m'oblige de faire voir à tout le royaume que de ces neuf il y en a plus de la moytié qui sont faux et supposés, et que les autres ne prouvent rien, afin quon juge, par ce choix et ce triage, ce que pouvoit estre le reste. « Toutes ces choses se prouveront successivement; mais comme je n'ay pas les facilitez dontse prévaut M. Talon contre moy; qu'il a des imprimeurs à sa porte, et qu il faut que je les fasse chercher bien loin, avec grands frais et grande peine ; que tout est permis à l'accusateur et tout est interdit à l'ac- cusé ; que les déposts publics luv sont ouverts et me sont fer- mez ; qu'il a eu, deux ans durant, mes propres papiers, et que je ne puis seulement les voir un quart d heure; que le sceau luy est favorable et m'est contraire, jusques-là; qu'un des juges déchire publiquement un compulsoire de justice ' Bihl. nat., ms. ¥-= de Colliert, n° 236, 25 juin 16G3. Défenses, t. VI, p. 3. Ms. de Gomont, BiLI. Mazariiie, iiis, 1448. 250 NICOLAS FOUCQUET. qui m'avoit esté scëlé en hi forme ordinaire, pour avoir des pièces nécessaires à ma production, il me faut excuser si je ne puis [)as faire tontes choses avec la promptitude que je souhaitei'ois pour rendre mon innocence aussitôt publique, comme il est certain qu'elle sera bien prouvée'. » Malgré tant d'obstacles, malgré le temps pris par les con- frontations, cet homme maladif avait rédigé une admirable suite de contredits à la production de Talon. Sans se préoc- cuper de l'arrêt de forclusion, il imprima hardiment le texte même de son accusateur, non pas tronqué, mais intégral. Puis, il le discute, phrase par phrase, sans esquiver aucun argument, aussi franc, aussi habile dans sa réfutation qu'il avait pu l'être dans ses défenses anticipées^. Quand on songe aux conditions dans lesquelles travaillait le prisonnier, on reste confondu. En vain avait-il demandé à la Chambre d'être admis à voir directement les pièces commu- niquées; en vain faisait-il observer que les avocats ne con- naissaient ni les finances ni les écritures du Cardinal et des autres personnes, qu'il avait besoin d'un conseil financier et de ses papiers; autant de demandes, autant de refus ^. Les avocats étaient obligés de consulter les pièces chez les rapporteurs du procès ^. Foucquet, néanmoins, grâce à son admirable présence d'esprit, suppléait à tout. Inutile de reprendre la discussion des faits. D'ailleurs, peu d'arguments nouveaux sont produits. Tous reviendront encore plusieurs fois. Foucquet parle d'abord, sans le nom- mer, de « celuy qui écrit sous le nom de M. Talon " ". Mais sans s'arrêter aux épigrammes, il décline comme tou- jours la compétence de la Chambre. Il l'a reconnue, pré- tendait audacieusement Talon, puisqu'il a pris « des plumes, ' Défenses, t. VI, p. 2 et 3. - Ibid., t. VI (avril à juin 1663); t. VIII (juillet 1663) ; t. X, XI (fin 1663). Le volume piihlié en juin 1663 est le tume VI. ^ Ms. V de Coll)eit, n" 236, l» L35 v» (29 avril 1663). * Ms. V-^ de Colbert, n» 236, f» 127 (10 avril 1663). ^ Défenses, t. VI, p. 72. CONTREDITS A LA PRODUCTIOIS DE TAÏ.ON. ^'>\ encre et papiers, et qu'il confère avec son conseil ;> . « Si par nrrest de la (Ihambre, réplique Foucquct, il estoit ordonné qu'on fourniroit du pain à un prisonnier qui meurt de faim, pourroit-on dire qu'il auroit suby la jurisdiction pour avoir man^é de ce pain, en faisant des protestations ? — J'av esté détenu dans la plus rigoureuse prison qui ait jamais esté, pendant une longue instruction, sans plume, encre, ni papiers. On m'a pris mes papiers par force et sans forme. On m'a interdit toute voye de me défendre. Je m'en plains. On me présente, après plus d'un an de temps, quelque partie de ces choses. Je les accepte, disant nommé- ment que c'est sans reconnaître la jurisdiction et sans renon- cer à me pourvoir contre : peut-on tirer de là une bonne preuve de ma reconnaissance'. >; Talon a reproché à Foucquet son ingratitude envers Mazarin. "M. Talon veut-il que je crove avoir obligation à un homme qui se sert de mov tant que je luy suis utile, et qui forme en même temps le dessein de me perdre aussitôt qu'il s'en pourra passer? Prétend-il me persuader que celui-là soit mon bien-faiteur qui médite ma perte, pour asseurer mieux la possession des avantages qu'il a tirez de moy? L'éloquence de mon accusateur n'est pas assez grande pour établir des maximes de cette nature. » « Je serois très ingrat, si, sans aucun fondement légitime, je blâmois celui qui m'auroit fait du bien ; quand même il auroit de grands défauts, je devrois tâcher de les couvrir : aussi, l'ay-je toujours fait. Mais je ne sçay si celuy-là doit estre dit mon bien-faiteur, qui me loue, qui me caresse, et (]ui me baise pour me livrer à MM. Colbert et Talon, mes persé- cuteurs, et me faire périr aussi-tôt qu'il verra le prix asseuré qui luy reviendra de ma perte. Cependant, cette apparence de bienfaits a esté cause quej'ay continué de le servir et me sacrifier pour luy, depuis même que sa mauvaise volonté ' Défenses, t. VI, p. 74» 202 îsMCOLAS FOUCQUET. m'a esté connue; encore aujourd'huy, quoy que je soufre, je n'auroispas dit un mot ni expliqué les raisons de ce projet, si mes ennemis ne Tavoient rendu public. Ce sont eux qui ternissent la mémoire de leur bienfaiteur, en relevant une pièce de cette qualité, qui ne porte rien contre ^I. le Cardi- nal que tout le monde ne juge infiniment au dessous de ce qu'on en pouvoit dire, si mon intention eût esté de luy nuire, au lieu qu'elle n'estoit que de me garantir des der- nières extrémitez de sa haine et de sa jalousie. » N'est-il pas véritable que M. le cardinal Mazarin n'a jamais eu d'amitié pour ceux dont il a receu des services? Comment en a-t-il usé pour les héritiers de M. le cardinal de Richelieu, auquel il devoit le chapeau de cardinal, et 1 honneur d'estre l'un des ministres de l'Estat? Comment, pour M. de Chavigni, qui l'avoit mis aux bonnes grâces de M. le cardinal de Richelieu? Comment, j)Our M. des Noyers, auquel il avoit juré amitié? Comment enfin, pour d'autres personnes de plus grande considération, que je ne veux pas nommer par respect, auxquelles il devoit son élévation, sa subsistance et sa conservation? » Foucquet fait allusion à la brutalité dont Mazarin usait publiquement dans les derniers temps envers la reine Anne d'Autriche. Il s'enhardit jusqu'à reproduire une de ces insi- nuations qui ne seront jamais ni retirées ni complétées. « Si j'avois la liberté de dire au Roy ce que j'av ouï de la propre bouche de M. le Cardinal, et la tentative qu'il m'a faite, et à d'autres encore, et qu'il me fût permis d'en expli- quer les circonstances, qui sont telles que le Roy n'en pour- roit pas douter ; et la réponse que je luy fis, laquelle est, et peut bien estre une des causes de sa haine contre moy, Sa Majesté seroit fort convaincue que la gratitude de M. le Car- dinal estoit beaucoup moindre que ma fidélité \ « Qu'on ne m'attaque point, et je consens à tous les pané- ' Défenses, t. VI, p. 2G1, 203. I SUITE DES CONTPvEDITS DE FOUCOUET. 2 ).. gyriques de M. le Cardinal, et à ceux du sieur Colbert, de M. Talon et du sieur Berryer même '. » Foucquet se défend très bien de Taccusation de crime d'État. « Il faut, s'écrie-t-il, de vingt-cinq ou trente-mille lettres qui sont entre mes papiers, ou du sieur Pellisson et mes autres commis, en produire une dans laquelle il y ait un mot contre le service du Roy; car enfin, toutes celles que j'ai receuës depuis que je suis au monde sont entre les mains de mes ennemis; et cependant, après les avoir examinées pendant dix-huit ou dix-neuf mois, on n'en produit pas une, soit au dedans, soit au dehors du royaume, qui puisse estre seulement soupçonnée d'un commerce illicite avec des étrangers suspects. Il (Juelle conséquence en doit-on tirer? sinon que jamais homme maltraité n'a tenu une conduite si pure, si nette, si zélée pour le service du Roy. Trouvera-t-on quelque négo- ciation, ou simple entretien avec quelqu'un de ceux qui estoient en Flandres, où il v avoit d\\ mile François? En trouvera-t-on en Espagne;? En trouvera-t-on en Angleterre? En Alemagne? Chez des princes d'Italie suspects d'attache à un autre party? Ou même en France, avec quelqu'un qui m'ait écrit des choses contre lintérest de Sa Majesté? « Concluons donc une fois qu'on veut étourdir le monde de tous ces vains discours, et qu'on veut étoufer la preuve de mon innocence, de mon affection et de mes services, dont j'ay dix mile témoignages irréprochables, dans les lettres de tous ceux que j'excitois par une application sur- prenante, et par un travail continuel et infatigable à faire leur devoir, et à chercher les moyens de contenir tout le royaume dans l'ordre. « Je demande que toutes ces lettres soient veuës, et on rougira de honte d'avoir osé attaquer ma fidélité, parce que j'ay pensé une ou deux fois à ne pas périr". » ' Défenses, t. VI, p. 206. 2 Ibid., t. VI, p. 380, 381. 254 ISICOLAS FOUCQUET. Voilà raccent de la vérité, le cri de l'innocence persé- cutée; mais, Foucquet ne pouvait s'y tromper, ce chef d'accusation n'était qu'un prétexte pour arriver à le punir d'un autre crime, vrai ou faux, que lui reprochait le Roi. En vain le surintendant disgracié croyait- il pouvoir s'adresser à la bonté, à la justice de la Eeine mère, Louis ne permettait même pas qu'on se plaçât entre lui et sa vic- time. Talon, avec sa h-gèreté habituelle, avait commis la faute de citer parmi les pensionnaires du surintendant le sieur de Graves. « Je m'en suis expliqué, répond Foucquet, par mon interrogatoire; la Reyne mère me fera bien l'hon- neur de déclarer que ce sont aumônes faites par son ordre, lesquelles elle avoit ordonné que l'on délivrât audit sieur de Graves, pour les distribuer à mesure qu'elle le diroit, quelques-fois plus et quelques-fois moins, jusques à la concurrence de la somme qui estoit destinée; mais elle ne vouloit pas que cela fut publié, comme on ne fait guères en matière d aumônes ; c'est un assez bon témoin, et je n'aurois pas la hardiesse de citer Sa Majesté, si la chose n'estoit véritable, mais, de plus, j'en ay la preuve dans mes papiers '. » Ce dernier mot était de trop. Anne d'Autriche, entraînée un moment dans les intrigues de Mme de Chevreuse, n'avait pas tardé à sentir ce que sa conduite avait d'injuste. Malade", troublée dans sa con- science, elle voulut réparer, au moins atténuer dans ses conséquences une persécution dont elle s'était rendue com- plice. Par une réaction excessive, au lieu de faire une dé- claration franche et simple, elle donna une attestation soi-disant antidatée des sommes que Gaboury et de Gra- ves avaient reçues pour elle du surintendant^. Le Roi se ' Defenaen, t. VI, p. 173, 174. - MoTTKviLLE, Mém., t. IV, p. 355. Cf. Mme de Maure, Lettres, p. 193. •* OiiMKSsoN, JoiiriKil, t. II, p. 42. Le certificat, donné vcr.^ juin 1663, était daté du 25 octobre 1601. Je ne puis ni'empêcher de soupçonner dans cotte CAUSES DES LENTEURS DU PROCÈS. 235 fâcha, exila de Graves, et le prit de très haut avec sa mère. En réalité, la pauvre La Vallière était la cause quasi inconsciente de toutes ces colères que divers incidents surexcitaient encore; intrigues, lettres anonvnies, dénon- ciations, propos de parloirs, troublaient la Cour. La pas- sion du jeune prince n'en était que plus violente. Il 1 af- firma en mariant le frère de sa maîtresse h une riche héritière de Bretagne. Le mariage fut célébré solennelle- ment à Paris. Loret l'enregistra dans sa Mitzc historique. Par bonheur pour Foucquet, Louis XIV avait plus d'une passion. Au même moment ou il affichait publiquement ses relations avec sa maîtresse, pauvre fille désespérée de tout ce bruit, Louis rabrouait violemment le vieux duc de Lor- raine, qui voulait épouser légitimement la fille d'un apo- thicaire. Scandalisé par ce projet de mésalliance, il tra- vaillait à dépouiller de ses Etats cet épouseur insatiable. Autre bonne chance. L austère Talon, tout poussiéreux, tout farci de citations, se laissait de plus en plus prendre aux agaceries de la belle Mme de l'Hôpital, et se croyait aussi grand séducteur que grand orateur. Berryer ', homme sachant satisfaire ses passions à moins de frais et surtout à moins de j)erte de temps, ne cessait de récriminer contre Talon, qui se fâchait. Ces causes diverses, à peine connues alors, ne laissèrent pas de donner quelque répit à l'accusé. Les « formes de jus- tice ') , destinées d'abord à l'accabler, se dressaient de jour en jour comme des abris protecteurs. On avait tant le désir de lui voir reconnaître l'autorité de la Chambre, que, malgré les forclusions, on admit sa production légale, même ses date une erreur de copie. Incontestablement, en septenihre lOGI, Anne d'AutricIie était hostile à Foucquet. Comment, moins d'un mois plus t.ii-d, aurait-elle signé l'attestation dont il s'agit? Ne Faut-il pas lire octobre 1062? Cette date concorde avec la production de la pièce mystérieuse sijjnalée par (Tomont en décembre 1062. ' Ormesson, Journal, t. II, p. 46. 250) ^MCOLAS FOUCQUET. 1 défenses imprimées, même celles qu'on avait saisies, où il protestait contre la Chambre', qui, par une extraordinaire inconséquence, acceptait un débat contradictoire avec un accusé qui déclinait sa compétence et contestait son pouvoir. 1 Bibl. nat., ms. Y' de Colbert, n" 236. Séance du 16 juillet 1663. « L'ac- cusé ayant rétabli dans sa production ses défenses imprimées, lecture en est commencée. » CHAPITRE VI CONTINUATION DU PROCÈS. RAPPORT d'oRM^SSON. DÉFENSES DE FOUCQUET. RÉPLIQUE DE TALON. LA CHAMBRE ORDONNE LA LECTURE DES DÉFENSES. DÉFIANCES DE l'aCGUSÉ. INTER- VENTION DIRECTE DU ROI AUPRÈS DES JUGES. RÔLE JOUÉ PAR LA MARÉCHALE DE l'hÔPITAL. FOUCQUET DEMANDE COMMUNICATION ET VÉRIFICATION DE TOUTES LES PIÈCES. LA CHAMBRE LUI ACCORDE SA DEMANDE. TRANSFERT DE LA CHAMBRE A l'hÔTEL SÉGUIER. TALON REMPLACÉ PAR CHAMILLART. (Juillet-décembre 166"3.) Olivier d'Ormesson était un magistrat instruit, laborieux, honnête , respectueux du pouvoir , plus respectueux encore de la justice. Au premier abord, assez hostile à l'accusé, c'est contrairement à son avis qu'on avait donné des avocats à Foucquet et adopté cette forme de 1 appointement qui, à cette heure, causait tant d'embarras au procureur général Talon. Ormesson avait prévu le parti que tirerait le surintendant de cette procédure inusitée en matière criminelle. Mais le principe une fois admis, il exigea qu on en acceptât toutes les conséquences. Au pre- mier abord, Talon, Séguier, leurs acolytes, avaient trouvé peu intelligent cet homme qui ne comprenait pas toute la finesse de leur conduite, de ces concessions apparentes qu'on retirerait aussitôt données. Quand le rapporteur voulut marcher jusqu'au bout dans la voie ouverte par eux, ce fut une autre critique. Avec sa méthode, on n'en finirait jamais. L'honnête commissaire ne vit pas tout d'abord où voulaient le mener le président, le procureur général et leurs amis; mais ayant enfin pénétré leurs desseins, il accepta le II, 17 258 NICOLAS FOUCQUET. . reproche de formaliste qu'on lui adressait et, résolu à ne pas I sortir des formes, il fit tout pour qu'on n'en sortît pas. Cette fois, la forme devait sauver le fond. Ce récit paraîtra bien long aux lecteurs les plus persévé- rants; il ne donne pourtant qu'une faible idée de ce vaste procès, entrepris avec tant de passion, poursuivi avec une haine si persistante et dont les incidents tenaient lEurope entière attentive. Le 10 avril 1()63, Ormesson avait commencé son rapport, et le 7 juillet seulement il en eut fini avec la première pro- duction de Talon. Quarante-deux séances avaient été prises par cette fastidieuse besogne. Deux jours après, il abordait la production de Foucquet et la lecture de ses défenses im- primées, qualifiées, un peu pour le besoin de la cause, de défenses par atténuation ' . Or, le 18 juin, les avocats du prisonnier n'avaient pas encore reçu communication de toutes les pièces réclamées. Foucquet avait dû remettre la première partie de sa produc- tion sans la relire, sans pouvoir y corriger les fautes de copiste^. De plus, à dessein de l'accabler, Talon, pour qui travaillait tout un bureau d'avocats, lui signifiait, le 25 juin, une réplique à ses trois imprimés. Celte réplique attaquait vigoureusement Foucquet. « Le tems et le péril ont aflermy son esprit et endurcv sa con- science. Dans le commencement, il n'avoit pas d'autre voix que celle de la déprc-cation; depuis, il s'est résolu de prendre une contenance plus assurée \ « Pour le péculat,tout ce qu'il veut persuader est qu'on a beau l'accuser, on ne le sçauroit convaincre, parce que l'ordre des finances a esté dans son tems un désordre, une nuit dans laquelle il estoit impossible de pénétrer. Pour le ' Ormesson, Journal, t. II, p. 38. ^ Bil)l. nat., ms., 1" 7622. Tnitie inédite des Défenses de Foucquet, f» 402. ' Défenses, t. VII, p. 3. Rppli([ue de Talon. TALON REPLIQUE AUX DÉFENSES. 259 crime de lèse-majesté, convaincu par son écrit, il prétend qu'il n'a péché que dans la pensée, qu'on luy a même de l'obligation de n'avoir point fait le mal qu'il pouvoit faire ' . » A l'en croire, on lui doit les succès des armes du Roi, les avantages de la paix. Personne ne lui enviait son poste dans les temps périlleux. Il a tout sacrifié, son bien, le crédit de ses amis; il doit quatorze millions. Son accusation, sa prison, persécution injuste! oppression sans exemple! Pouvait-on attendre autre chose d'un homme qui ne méditait rien moins qu'une « guerre civile, et tout cela pour le salut d'un particulier, d'un officier de la robe, et pour empêcher qu'on ne luy fit son procès"^ » ? Il se plaint d'oppression, « bien que jamais accusé n'ait esté traité avec tant de faveur et d'indulgence, pour satis- faire la justice et la conscience du meilleur prince du monde, qui, dans cette occasion, n'a pas fait paroistre la moindre marque de colère et de sévérité » . Foucquet ose publier que tout ce qui se fait par les ordres du Roi est la suite d'un complot formé depuis longtemps par ses ennemis, « quoy qu'en vérité il n'ait point eu d'autre ennemv que luy-méme, et que rien n'ait contribué à sa cheute et à sa disgrâce que sa mauvaise conduite, son ambition, son luxe, ses profusions, les bâtimens et les dépenses de Vaux, de Saint-Mandé et de Belle-Isle, et, en un mot, tout ce qui fait aujourd'huy la matière de son procès » . « On peut juger par là de ce qu'il eût esté capable d'en- treprendre s'il en eût eu l'occasion et la liberté. » Que dire de son allégation que des documents ont été soustraits, qu'on en a glissé d'autres dans les dossiers? Il commet ainsi « la dernière et la plus hardie de toutes les impostures? C'est une offense nouvelle et un manque de res- pect par lequel son crime est notablement augmenté \ Il est ' Défenses, t. VII, p. 7. - Ibid., t. VII, p. IG et 17. ^ Ibid., t. VII, p. 24. 17. 260 M COL A S FOUCQDET. accusé capitalement; il prévoit sa condamnation, inévitable selon la lov; ainsi il ne croit })lus avoir de mesure à garder, non pas même du côté de la conscience et de la vérité^." (i II estoit en quelque façon nécessaire de représenter toutes les choses, en général, pour faire connoistre l'esprit et la conduite de M, Foucquet \^sic), lart et la manière, les principes et le dessein de ses écrits, par lesquels il semble vouloir forcer tout le monde à se déclarer pour son inno- cence et à souscrire à ses éloges. « Si les étrangers, entre les mains desquels on n"a pas manqué de distribuer ses écrits, vovoient ses clameurs [sic) tant de fois répétées, ils croiroient avec justice que Ton auroit exercé sur luv des rigueurs qu'il n'oseroit exprimer, de crainte den appesantir le joug et la dureté. Personne n'a esté traité plus bénignement, plus civilement. » Le quatrième grief de Foucquet ^on voit que, même pour le ministère public, Foucquet est devenu l'accusateur) con- siste dans l'infidélité des inventaires. (i La vérité, qui est encore assez publiijue, est que les commissaires, qui ont séelé, ont esté prévenus par la dili- gence de ceux qui ont couru poiu' ledit sieur Foucquet. Les paroles que l on dit avoir été tenues par luv, quand il fut arrêté : Mme du Plessis-Bellière, à Saùit-Mandé ! les propo- sitions que lun dit avoir esté faites de mettre le feu dans Saint-Mandé; la fuite de Bruant, sont des preuves que Ion appréhendoit que la preuve (iz'c) se trouvât dans ses papiers. » Bruant a détourne les siens; pareillement Mme du Plessis- Bellière; pareillement Foucquet, qui s est trahi en citant ses provisions de procureur général dans ses défenses, u Com- ment les auroit-il, si les siens ne les avoient détournées! » D ailleurs, la réputation des magistrats instructeurs est au- dessus de tout soupçon, de toute atteinte. Si Foucquet avait eu des lettres du Cardinal servant à sa ' Défenses, t. Vil, j) 37. SUITE DE LA r.EPT.IQUE DE TALON. 261 justification, il les eût mises en lieu sûr'. Au surplus, il a déclaré que jamais Mazarin ne lui donnait d'ordres. Que désigne-t-il comme pièces détournées ou supposées"? Les comptes de Bernard pour 1G57 et 1G58: l'acte de pen- sion des gabelles. Rien déplus. Mais la pension des ffabelles a été touchée par lui ; on en trouve la preuve dans les comptes de Bernard pour 165G. L'ex-surintendant se croit sauvé parce qu'il a travaillé les comptes de finances avec l'habileté d'un jongleur, cl adresse de l'esprit et la subtilité des mains » . Use trompe. " Quoyque les personnes qui ont pillé TEstat pendant plusieurs années avent un jargon particulier. . . , on trouvera une issue dans ce labvrinte. » Talon essave un contre-exposé du svstème financier; mais il revient aussitôt aux invectives. Foucquet, par l'effet de sa mauvaise conscience, prenait ombrage de tout. Les maisons rovales « demeuroient abandonnées " , pendant qu'il faisait en toutes les siennes « une dépense plus que rovale », avec l'argent du Roi. " Depuis l'établissement de la monarchie, il ne sest jamais trouvé un péculat et une déprédation si monstrueuse. Il y a eu plus de soixante mil- lions de dissipation en trois ans. » La preuve du vol « de cette horrible somme se trouve très claire par les registres de l'Épargne, et par les procès-verbaux qu on a dressés^ « . Talon résume les divers chefs d'accusation, en insistant sur les fameux six millions détournés d'un seul coup. Les dettes de Foucquet sont fictives, préparées pour sa justification éventuelle. Il cache ses biens. A-t-il tout dépensé? Alors « c'est la principale et lu plus honteuse conviction des domestiques, quand ils perdent dans la dis- solution ce qu'ils volent à leurs maistres ^ » . " Quand on verra qu une personne, qui n'avoit eu que ' Défenses, t. VII, p. 130. » Ihid., t. VII, p. 271. ' Ibid., t. VJI,p. 297. 262 NICOLAS FOUCQUET. peu de bien de patrimoine, qui, dans la réputation com- mune, estoit ruiné quand il est venu dans les finances et ne possédoit que le bien de sa femme, et sa charge, dont il devoit plus que le prix, ayant aquitté d'abord toutes ses dettes, s'est ensuite porté dans une si grande profusion que la dépense de sa table montoit à près de 400,000 livres par an, le reste de sa dépense à proportion, et qu il a dépensé à Vaux, Saint-Mandé et Belle-Isleet autres dépenses inutiles plus de vingt millions; quand on considérera que cette opulence si mal employée a fait la ruine d'un million de pôvres familles, ou plutôt la ruine de l'Estat tout entier : qui est-ce qui oseroit proposer qu'il eût pu s'absoudre d'un crime par un autre, et rendre, par le plus vicieux et le plus malheureux de tous les usages, des déprédations inno- centes ' ? )' Par ce qui précède, on peut juger de quel ton le procu- reur général parlera du crime de lèse-majesté. « Le crime et la révolte sont tous entiers, dès Iheure qu'on en a conceu la pensée"^! » L'accusé a voulu se cantonner dans une pro- vince, s'y fortifier. On a travaillé à Belle-Isle depuis la mort du Cardinal. Tout prouve que Foucquet a conservé jusqu'à la fin ses pensées de révolte. « Qui en peut douter après les termes de sa défense, que l'on peut dire estre le comble de ses crimes ^ ? ■>■> Restait un point assez délicat. Le Roi a-t-il pardonné à Foucquet? Non, car Foucquet n'a pas confessé au Roi ses détournements. Cette requête emphatique, œuvre d'un des avocats au ser- vice du procureur général, était vide défaits et d'arguments. Talon lui-même avoua qu'elle n'était pas très intelligible et ne pouvait impressionner les esprits'. On ne la présentait que 1 Dofemes, t. VII, p. 298. ^ Jiid., t. VII, p. 329. ^ Ibid., t. VII, p. 371. * Lettre à Colbeit, li'aoï'it 1663. Archives de la Bastille, t. II. p. 146. REPONSE A LA REPLIQUE DE TALON. 263 pour ne pas laisser le dernier mot à laccuse, qui, clans son ardeur infatigable, composa aussitôt une réponse, en repro- duisant le texte entier de son adversaire '. Foucquet commence par reconnaître que l'on emploie «t des termes plus choisis qu'à l'ordinaire, des paroles mieux arrangées, des périodes mieux composées, des artifices plus délicats, et un renfort d'invectives et de déclamations plus polv, plus éloquent et plus étudié '" » ; seulement, « le nouvel écrivain n'a pas eu connaissance de tout, et a tra- vaillé sur de mauvais mémoires » . Cette réponse est d'un bout à l'autre un chef-d'œuvre d ironie. On n'en citera toutefois que ce qui peut servir d'éclaircissement à l'histoire. « M. Talon dit que, lorsque je fus arrêté, je prononçay le nom de Saint-Mandé et celuv de Mme du Plessis-Bellière. Donc, il n'a pas fallu parapher, cotter ni nombrer les papiers en faisant les inventaires ; donc, il n a pas fallu appe- ler de contradicteur légitime. M. Talon dit que je prononçav ces deux noms. Qui le lui a dit? où sont les témoins? ou est la preuve? i( Il m apprend que l'on avoit fait des propositions de mettre le feu dans Saint-Mandé. Si cela estoit arrivé et que les papiers eussent esté bridez, c'estoit une raison sans réplique pour ne pas les parapher... Mon accusateur n'ex- plique point par qui avoient esté faites ses propositions. Si elles sont vraves, il faudroit qu'elles eussent esté faites par des gens de ma part, ou par des personnes du complot du sieur Colbert. Si c'estoit par ceux de ma famille, M. Colbert ne l'auroit pas sçeu. Ma famille ne s'en seroit pas expli- quée. Il n'v a guère d'apparance qu'elle eut appelé M. Talon ni M. Colbert à ce conseil, ou quelle leur en eût fait confidence après ^. » ' C'est la Réponse a la Réplique de M. Talon. Défenses, t. VIL * Défenses, t. VIL p 2. ' Ibid., t. VII, p. 93, 94, 95. 264 NICOLAS FOUCQUET. Foucquet, après avoir réduit à néant cette insinuation perfide, exagère à son tour, en insinuant que Colbert a bien pu concevoir un pareil dessein. Ce qui suit est plus sérieux. « M. Talon fait tort au Roy, s'il croit que le Roy n'eût pas pu faire les mêmes choses, quand je n'eusse pas esté en prison, lesquelles se sont faites depuis. C'est insensiblement en vouloir donner le mérite à d'autres qu'au Roy. « Sa Majesté sçait bien que les mêmes fonds ont esté faits depuis la mort de M. le Cardinal, pour les bâtiraens de ses maisons, quand elle l'a commandé. Elle sçait que j'avais promis de fournir à point nommé quatre millions, pour une dépense très glorieuse et très importante, et que je m'estois charge d envoyer moy-même cette somme, dans les vaisseaux que je tenois de Belle-Isle. « Je diray encore que tout prisonnier que je suis, je n'ay pas laissé de voir, par mes fenêtres grillées, tirer du donjon de Vincennes un million que j'avois donné à Sa Majesté, lequel a esté employé à une partie du payement de cette forte place (de Dunkerque). Toutes les choses que Sa Majesté eût voulu commander eussent donc esté exécutées en la même manière, et le Roy seroit également rentré dans ses revenus l'année suivante, sans faire tort à personne '. » Ce « sans faire tort à personne » en disait long. « Mon accusateur prétend que la pensée d'un crime est un crime; qu'une tentation est un péché, et qu'un homme qui, dans le déplaisir légitime qu'il conçoit d'une injuste oppression dont il est menacé, examine les moyens que la douleur luy suggère pour s'en garantir, est criminel, encore qu'il ne les exécute pas, encore qu'il ne les tente pas, encore qu'il n'y consente pas, et même qu'il les rejette et qu'il se précautionne contre ses propres pensées. Cela ne s'est jamais imaginé par personne jusques à présent. ' Défenses, t VII, p. 244, 245. SUITE DE LA REPONSE. 265 « Les grandes charges ne mettent pas l'esprit à couvert contre les pensées; la sainteté même n'exempte pas des tentations; les plus grands hommes en ont este tourmentez et ne les ont jamais estimées volontaires; ainsi c'est mal parler que d'appeller un dessein ce qui n'est qu'une pensée, et c'est estre injuste que de confondre la pensée avec la résolution, et celte résolution avec une exécution, et cette exécution avec une consommation; ce sont toutes choses distinctes et tellement séparées, que les unes rendent un homme criminel, et les autres ne donnent pas la moindre atteinte à son innocence '. » La péroraison est très noble et très fière. « Des deux parties de la justice, comme dit mon accusateur, les Roys se sont conservé la clémence, qui est la partie la plus noble et la plus digne de leur majesté. Ils ne l'ont pas commise à M. Talon; ce n'est pas à luy à s'en mesler; il passe au-de-là de ses limites; il ne connoît point du tout la clémence, il ignore son étendue quand il veut la mettre en prison, la resserrer dans des bornes trop étroites, luy prescrire des règles austères, et l'assujettir à des conditions. « Qu'il fasse son devoir, qu'il se contienne dans sa juris- diction, et qu'il laisse la clémence au Rov, toute pure, toute libre, toute généreuse et toute royale qu'elle est; on ne luy en demande pas son avis : qu'il se contente de faire bien sa charge, qu'il exerce la justice sans passion, et qu'il en observe les formai itez, qu'il ne se dispense point de suivre l'usage et les règlemens; qu'il rapporte la teneur des pièces avec sincérité, qu'il ne dise point d injures à ceux qu'il accuse, qu'il employé moins d'éloquence et plus de vérité; qu'il ne suppose point de faits calomnieux; qu'il ne fasse ni loix, ni ordonnances nouvelles s'il n'est chargé d'y travailler, et que dans la punition des crimes expliquez par nos anciennes ordonnances, il soit exact, sévère et rigou- ' Défenses, t. VII, p. 319. 266 NICOLAS FOUCQUET. reux tant qu'il lui plaira ; mais qu'il ne réduise pas un inno- cent à crier toujours à Dieu : Domine, libéra animam mearti a lahiis iniqiiis, et a lingiia dolosa '. » Cette réponse n'avait pas encore été publiée, quand Ormesson exposa (13 août 1663) que, pour bien entendre si les défenses de l'accusé étaient bonnes ou mauvaises, il était nécessaire de reprendre sommairement chaque chef d'accusation, d'en examiner les preuves, ensuite de lire les défenses'^. Son collègue, Sainte-Hélène, prétendit, au con- traire, qu'il suffisait de lire la production de Foucquet. Pussort ajouta qu'agir autrement, « c'estoit prendre plaisir à allonger l'affaire, et qu il valoit mieux tout d'un coup l'abandonner » . Pussort, conseiller au grand Conseil, corps phitôt gou- vernemental que judiciaire, était l'oncle de Colbert et son agent accrédité dans la Chambre, agent d'ailleurs plus dur et plus bourru que le ministre lui-même. Ormesson ne répliqua rien, quoique très piqué, et l'avis de Pussort l'emporta. On commença donc la lecture des défenses de Foucquet, sur le fait de la pension des gabelles, sans les rapprocher de l'accusation. Pussort se chargeait d'expliquer les difficultés. A la sortie de l'audience, Ormesson demanda aux commis- saires s'ils avaient bien compris ce qu'on avait lu. Ils convinrent du contraire, et que, dans deux jours, il fau- drait en revenir h son avis. L'après-dîner, le greffier Foucault se rendit chez le rap- porteur. Il n'avait pas entendu le propos tenu par Pussort. C'est M. Ferriol qui lui en avait parlé, ajoutant que ces emportements produisaient un mauvais effet. Qu'avait donc dit Pussort? Ormesson répète ses paroles, et Foucault de répondre que cela était fâcheux, qu'Ormesson devait se rendre maître de l'affaire, conduire le rapport. Si l'on vou- ' Défenses, t. Y H, p. .394, 395, 396. - OnMESSON, dans son Journal, donne la date du 9 août par erreur. LECTURE DES DEFENSES PAR LA CHAMBRE. 2G7 lait, il en parlerait, lui, Foucault, à M. le chancelier, et M. Golbert dirait un mot à M. Pussort. Ormesson décline ces offres suspectes. Il ne cherche que la vérité, il connaît l'affaire et l'expliquera le jour venu. Foucault, alors, prend un détour. M. Pussort a toute l'estime du monde pour M. d'Ormesson; ses propos sont chaleur et brusquerie, rien de plus. Ormesson arrête l'expli- cation. Que M. Pussort l'estime ou le méprise, cela le laisse fort indifférent; il ne répliquera plus à ses sottises. Puis, riionnéte homme touche un mot d'une affaire plus déli- cate. Le sieur Châtelain, ce partisan dont il a été déjà tant parlé, avait dit à de Laune, un des substituts officieux de Talon, que l'acte de pension des gabelles était coté de la main de Foucquet, que c'était lui, Châtelain, qui avait effacé la cote. Appelé devant Talon, Châtelain dénia ce propos. De Laune le reprend alors en sous-œuvre, lui fait entendre qu'il désoblige M. Colbert, et Châtelain offre de déposer comme on voudra. Talon était d'avis de l'entendre. Ormes- son prévient Foucault qu'il s'opposera à cette instruction plus qu'étrange. Ce serait détruire toute la preuve et rendre suspecte la première déposition de Châtelain. On voit par là ce que pouvait valoir même la première parole d'un homme affirmant et niant tour à tour, prêt à parler comme on voudra « pour ne pas désobliger INL Col- bert » . « C'est un commissaire suspect, avait déjà dit Foucquet, un greffier suspect, un témoin suspect qui paroissent une seconde fois sur le théâtre en 1G63, pour soutenir une pièce de 1662, après que le procès est entre les mains de MNL les rapporteurs, prest à mettre sur le bureau ' . » Assurément, la défiance de l'accusé était éveillée, et Ormesson donnait un bon conseil à Talon en l'invitant à ' Défenses, t. V, p. 19 268 NICOLAS FOUCQUET. ne pas abuser de la facilité de Châtelain à déposer autant et comme on voudrait. C'est tout ce que Foucault put obtenir d'Ormesson. Le lendemain, il y eut encore à la Chambre un échange assez vif d'explications au sujet des inventaires de Saint- Mandé '. Le germe destructeur de la procédure se faisait sentir. Cependant, le Roi allait partir à la conquête de la Lor- raine. On profita de l occasion pour lui faire adresser à la Chambre quelques paroles destinées à rétablir l'harmonie parmi les commissaires, et à leur faire bien connaître sa pensée. Il ne voulait que la justice, mais il la voulait rapide ; si « Foucquet » récusait le chancelier, il entendait qu'on lui envoyât la requête ou il serait. Quant à Ormesson, Louis le prit à part, dans son cabinet. Il tenait à lui témoigner sa satisfaction, à lui recommander, non la justice, connais- sant bien qu'il n'avait pas d'autre sentiment, mais la dili- gence. Ormesson répondant que ce dernier point ne dépen- dait pas de lui : « Je le sçais bien, répliqua le Roi en le con- gédiant; j'ai donné des ordres en ce sens à ceux qui doivent la faire; ce que je souhaite est que vous l'apportiez en ce qu'elle dépendra de vous. » Pussort et Gisaucourt furent particulièrement compli- mentés sur leur zèle, leur assiduité qui engagaient les autres à bien faire. Pourquoi Pussort ne venait-il pas voir le Roi? Il serait toujours bien venu. On remarqua cette faveur^. Talon fut aussi très bien traité'. Mais Louis une fois parti, tout retomba dans le marasme de la procédure. ' Bilil. nat., Extraits sommaires, Ms. V" de Colbert, n" 229, f" 155. * Okmesson, Journal, t. II, p. 43, 45, 1i6. ' Bibl. nat., ms. \' de Colbert, Extraits sommaires, n» 229, f"* 283, 284, 285. LENTEURS DU PROCES. 269 A l'audience du 27 août, Se'guier, plus maussade encore qu'à l'ordinaire, commenta les paroles du Roi, se répandit en doléances; «de la manière que cette affaire alloit, il y en avoit encore pour deux ans » . Bref, le Roi n'est pas satisfait de ces longueurs. Il faut redoubler d'appli- cation, et terminer « au plustùt que la justice le pourra permettre » . Berryer, brouillé avec Talon, enragé contre lui, surexcitait la mauvaise humeur du chancelier'. Pour n'en pas perdre l'habitude, la chambre déclara l'ac- cusé forclos du droit de contredire la nouvelle produc- tion du procureur général. Ces forclusions ne signifiaient plus rien. Voici ce que Colbert écrivait au Roi ce même jour : « La Chambre de justice va toujours de même, avec beau- coup de lenteur de la part de M. Talon, nonobstant les visites que je rends à la dame. Le bonhomme chancelier s'est mis dans la tête que ses lenteurs estoient affectées, qu'il était gagné par la dame depuis le départ de Votre Majesté. Il en a paru tout dégoûté. Il me faut avoir l'esprit tendu pour remédier à tout". » La dame dont {parlait Colbert n'était pas Mme Talon, mais bien cette maréchale de l'Hôpital, dont il a été déjà parlé, cette Dauphi- noise si habile et que Colbert avait su prendre par des arguments de poids. « Je reviendrai pour tout presser » , répondit le Roi. Et le même paquet qui contenait la lettre annotée en renfermait d autres, sans adresse, « celles sur lesquelles il n'v a rien " et que Colbert, homme de toutes besognes, devait remettre « à qui il savoit », à Louise de La Vallière, alors enceinte de cinq mois. Le Roi revint, fut pris par d'aulres soucis. Le procès continua de suivre son cours, lent, à peine incidente par ' OuMESSOS, Journal, t. II, p. 46. Extraits sommaires de Foucault, n" 229, f° 285. * Clément, Instructions de Colbert, t. II, p. 14. M. Clément suppose à tort que la dame est Mme Talon, fille de Favier, intendant d'AIençon. 270 îsICOLAS FOUCQUET. quelques discussions entre Pussort, de plus en plus « inci- vil » , et Olivier d'Ormesson, de plus en plus « aise » de con- server ainsi sa liberté. Le 31 août 16G3, Pussort ayant, à son habitude, avancé un fait inexact, Ormesson, sans répli- quer, lui fit lire une pièce constatant tout le contraire. Grande mortilication, d'autant plus que les amis du rap- porteur lui surent bon gré de cette leçon infligée à l'oncle deColbert^ Tout conspirait au retardement. Poncet et Sainte-Hélène tombèrent malades, tous les deux juges nécessaires, Tun pour avoir fait l'instruction'^, l'autre comme rapporteur. Du 10 au 26 septembre, la chambre ne siégea pas. Louis se fâcha de nouveau, fit dire qu'il ne voulait pas qu'on attendit aucun commissaire, sauf le chancelier et les deux rapporteurs^. Le Roi, ajouta Séguier, a dit encore que M. Foucquet se plaignait de ce que lui, Séguier, interrom- pait M. d'Ormesson. Il tenait à se justifier. Ses interruptions n'avaient d'autre objet que d'éclairer le débat en faveur de l'accusée Ormesson ne se méprit pas sur la portée du petit discours qui le désignait déjà comme l'homme de Foucquet. La vérité, c'est que Louis s'était plaint du retard occasionné par ces interruptions séniles du chancelier qui, n'ayant pas senti ce reproche, continua de discourir plus « qu'il n'avoit encore fait ^ » . Golbert, de son côté, travaillait la maréchale de l'Hôpi- tal, qui s'efforçait de prouver son bon vouloir pour mener à bien la « grande affaire » . Voici un petit rapj)ort de cette entremetteuse, pire que la fameuse La Loy. Depuis un mois, Berryer promet un ' Ormesson, Journal^ t. II, p. 48. 5 Extraits sommaires, riis. V'' de Colbert, n" 229. a Hml., n» 230, f 29V. * JImL, n" 230, f" 159 v°. ^ Ormesson, Journal, t. II, p. 48. INTERVENTION DE MADAME DE I/HOIMTAL. 271 travail sur l'avoir de Foucquet, sur ses dettes, vraies ou simulées. M. Talon le presse aussi souvent qu'il le voit. Elle va suggérer à M. l'avocat général de prendre un secrt'- taire, chargé uniquement de l'exécution de ses ordres. Il va lui donner aussi un plan de ses affaires qu'elle portera aussitôt à Goibert. Ce caquetage continue. La plus grande gloire de la dame est de montrer son zèle pour le service du Roi. Elle a découvert un gentilhomme qui a servi Fouc- quet et l'a entendu dire que Delorme a volé plus de neuf millions. Delorme, de son côté, lui a déclaré que son patron en a volé plus de quatre-vingts. Quant aux factums rédigés par Gomont, ils sont imprimés; mais M. Talon ne veut les publier « qu'alors que M. Foucquet sera sur la sellette ». C'est le plus sur moyen d'éviter qu'il y réponde. Un peu de patience. La fin couronnera l'œuvre '. Les assurances de cette intrigante satisfaisaient très médiocrement Colbert. Il estimait que le plus sûr était d'entraver la défense de son ennemi. La Bastille regorgeait d'imprimeurs convaincus ou soupçonnés d'avoir travaillé pour Mme Foucquet. On surveillait les ouvriers à Paris, les libraires à Lyon, à Rouen, à Caen. Quant aux faiseurs de gazettes à la main, on les envoyait aux galères. C'était plus simple que de les faire juger par les jeunes conseillers du Parlement, toujours disposés à créer des ennuis au pouvoir'^. A cela près, la défense était libre. C'est seulemen t le 1 9 octobre 1 0(53 que l'on acheva la lecture de la première production de Foucquet. Talon, s'enfonçant de plus en plus dans sa procédure, présenta une requête à fin de contredits, uniquement pour obliger l'accusé à donner sa seconde production avant les fêtes de la Toussaint. Mais ' La maréchale de l'Hùpital à Colbert, octobre 1663. Arc/iivca de la Bas- tille, t. II, p. 153. - De Hyaiitz, procureur du Roi au Châtelet, à Colbert, 21 octobre 1663. Archives de la Bastille, t. II, p. 149. 272 NICOLAS FODCQUET. Foucquet, infatigable, non seulement tenait sa production préparée, de plus, ce même jour, 19 octobre, il demandait communication des registres de l'Épargne, copie des déclara- tions des traitants, avec un compulsoire général des registres du Conseil du Roi et de la Chambre des comptes, des moni- toires dans les églises ', etc. Talon, exaspéré, conclut à débouter Foucquet de sa préten- tion. Il parla presque naïvement. Une délibération dans le sens de la demande porterait vm grand coup à l'affaire. Ce serait recevoir Foucquet « en ses faits justificatifs » , et pré- juger son absolution. L'accusé était certainement « le prin- cipal but de la Chambre de justice » ; donc il était « tacite- ment » compris dans les procédures antérieures. Donc les procès-verbaux faits par les commissaires lui étaient oppo- sables. On a poursuivi les traitants pour recouvrer 120 mil- lions dissipés en dix ans. Mais ils se sont sauvés grâce aux formes, rapportantdes quittances des trésoriers de TÉpargne. Alors, on s'en est pris à Foucquet, l'ordonnateur; mais le su- rintendant, « au lieu de satisfaire à la justice et de luy rendre compte de son administration, il n'y a point de feinte qu'il n'ait pratiquée'!) . Quant aux monitoires, c'est un usage dont on n aurait jamais du permettre l'introduction en France. On en avait cependant publié dans toutes les chaires, quand il s'était agi de trouver des témoins contre Foucquet. On en publiera bien encore, quand il s'agira de découvrir ses biens soi-disant cachés. En résumé, tout ce qu'accordait Talon, c'est que les pro- cès-verbaux fussent vérifiés sur les registres de l'Épargne. La troisième grande bataille du procès est engagée. On délibéra. Chacun sentait l'importance de la résolution ' Extrait.': sommaires de Foucault, t. IX (Golb. V, 236), f" 162. Ormes- 90N, Journal, t. II, p. 48. s ;/<(,/., t. IX, f' 16V V". VE11IFICATI0>' DES REGISTRES DE L'EPAROE. 273 à prendre. Ormesson, obligé d'opiner le premier et assez em- barrassé, déclara cjue Foiicquet n'avait pas besoin d'un com- pulsoire génc-ral, mais d'expéditions de certains arrêts, de certaines pièces qu'il demanderait; la vérification des procès- verbaux, très nécessaire, ne pouvait être faite en présence de Foucquet. Son conseil le remplacerait, car « il ne falloit luy oster aucun moyen pour sa deffense » . Gisaucourt, Sainte-Hélène, en tout quatorze commissaires se rangèrent à l'opiuion limitative d'Ormesson. Pussort, en veine d'indulgence, ajouta que Foucquet pourrait se faire représenter par un bomme de finance. Le procureur et Rocquesante voulaient de plus que la véri- fication se fit en présence de l'accusé; La Baulme, du Yerdier, Masnau, le Bossu, Moussv, Fayet, Renard, Besnard, appuvè- rent cette demande, Rocquesante insista même pour qu'on rendît à Foucquet les pièces du dépôt du Louvre, c est-à- dire les papiers saisis en IGGl '. Masnau, désirant satis- faire sa conscience, demanda pour l'accusé « latissimum campura^ ». C'était une minorité de dix contre douze. L'arrêt ne parla même pas de la faculté pour Foucquet de s'aider d'un financier. On laissa la clause in reieniiim. Bien entendu, on devait procéder à la vérification « sans retar- dation de l'instruction et jugement du procès » . Quoiqu'il en fût, on vérifiait. Immense succès pour Fouc- quet. Toute l'accusation de péculat et de malversations s'écroulait. Le fruit de deux ans de procédure était perdu. Cela ne suffit pas à l'accusé. Ses avocats discutèrent l'arrêt, et, le 29, Foucquet s'inscrivait en faux, donnait ses moyens dans une grande requête, nécessitant de nouvelles délibé- rations*. ' Extraits sommaires de Foucault, t. IX, f loi v". Ormesson, Journal, t. II, p. 40. * Extraits sommaires de FouCAUi/r, t. IX, f° 172, ms. VdeColLert, n''236. ' 0RMESS0^^, Journal, t. II, p. 50, 51. H. IS 274 NICOLAS FOUCQUET. De plus, Séguier, de nouveau envahi par son érysi- pèle chronique, lut en danger pendant plusieurs jours. Le 14 novembre, Foucault, cheville ouvrière du procès, vint annoncer à Ormesson que Ton tiendrait les séances de la Chambre chez le chancelier, à cause de sa santé. Les exemples abondaient, entre autres celui du procès de Marillac, jugé et condamné à Rueil, chez Richelieu. Le lieu était égal au rap- porteur. La requête de Foucquet le piéoccupait beaucoup plus. Il était dillicile de la repousser; mieux valait, selon lui, aborder cette question de faux. Foucault feignit de par- tager cet avis, mais à cette heure, cela serait fâcheux. Tou- tefois, il en parlera à M. Golbert. Golbert, consulté, estima aussi que cela serait regrettable; il en parlera au Roi. Foucault revient, s'ouvre un peu plus. La principale dif- fiCLdté de la vérification, c'est que M. Talon serait obligé d'entrer en contestation personnelle avec M. Foucquet. Quant au bonhomme Séguier, c'était une pitié de voir les incertitudes de son esprit. Il n'avait qu'une pensée en tête, être définitivement duc de Yillemor; mais le Roi ne lui donnerait pas ce titre. Tout au plus consentirait-il à créer duc le marquis de Coislin , petit-fils par alliance du chan- celier. Ici, autre anicroche, Mme Séguier ne voulant pas que la marquise de Coislin prît le pas sur son autre petite-fille, la comtesse de Guiche. Que d'affaires! Foucault à peine retiré, Ormesson reçoit une autre visite, celle de Pelletier, qui vient lui donner quelques renseignements. Colbert jiarlait au Roi contre les gens, soi-disant bien intentionnés, qui voulaient admettre Foucquet à la vérification des procès-verbaux, Colbert perdait tout le monde de réputation auprès du Roi ; il répétait qu'au sentiment de son oncle Pussort, l'instruc- tion du procès ne pouvait s'achever, « estant gastée par l'appointement « , par cette procédure paperassière dans laquelle s'était engagé Talon. Si l'on montrait à l'accusé les registres de l'Épargne, au moins ne le faire que sur des TALON TIEMPLACÉ. 2T5 points particuliers. Mais la dernière nouvelle, la plus importante, c'est qu'on avait résolu de remplacer le procu- reur général Talon par Chamillart, maître des requêtes. Rien de plus vrai. Cet homme si dur pour les autres et pour lui-même, si austère dans ses principes, si rude dans ses mercuriales, s'était tout d'un coup laissé prendre par une enjôleuse. Mal préparé à la galanterie, à peine propre, il se donnait une mine d amoureux, négligeant les devoirs de sa charge, jusqu'à oublier sa haine pour Foucquet, jusqu'à s'exposer à la pitié de sa victime. « J'ay eu honte pour luy de descouvrir ce que je sçavois sur cette matière» , écri- vait le prisonnier, et « sans Testât oii sont présentement ses affaires, je ne l'épargnerois plus ' » . Cette histoire, surchargée de détails, est longue, pénible à raconter, plus pénible à entendre, mais aussi, comme elle abonde en contrastes ! Qui se serait attendu à voir l'ex-surin- tendant chéri des dames, naguère souriant à la jeune Tré- cesson, recherchant les faveurs de la belle Menneville, le soi-disant séducteur de la maîtresse du Roi, à voir Nicolas Foucquet ruiné, emprisonné, courant risque de la vie, mé- nager par charité chrétienne l'incorruptible Talon, son accu- sateur, à voir Talon, éperdu d'amour, en oubliant même son accusation et tombant, galantin ridicule, aux pieds d'une coquette, d une espionne à la solde de Colbert? Le surin- tendant, qui avait besoin de pardon, pardonna. Le Roi lui- même se montra clément; mais la mère du procureur général, femme d une vertu terrible, se chargea du châti- ment, et reprit sous sa férule impitoyable son fils repentant, qui n'avait d'ailleurs péché que par intention'*, ' Ormesson, Journal, p. 60-61. » Défense inédite de Foucquet. Biljl. nat., ms. ri" 7625, f 289 v". 18. CHAPITRE Vil TRANSFERT DE LA CHAMBRE DE JUSTICE A l'hÔTEL SÉGUIER. FOUCQUET RÉCUSE LE CHANCELIER. IL s'iNSCRIT EN FAUX CONTRE DEUX PROCÈS-VERBAUX DE l' ÉPARGNE. VIE DE FOUCQUET A LA BASTILLE. PREMIÈRE ENTREVUE DE FOUCQUET AVEC CHAMILLART ET d'oRMESSON, VÉRIFICATION A LA BASTILLE DES PROCÈS- VERBAUX DE l'épargne. DÉFENSEURS DE FOUCQUET. LE ROI EST IMPATIENT DE VOIR FINIR LE PROCÈS. IL ÉPURE LA CHAMBRE DE .JUSTICE. ÉLÉVATION DE BERRYER. CONDAMNA- TION ET EXÉCUTION DE DUMONT. TRANSFERT DE FOUCQUET A MORET. (Décembre 1663-jain 1664.) Ségnier rétabli ou à peu près, on résolut de presser les travaux de la Chambre de justice. Afin d'éviter tout nouvel à-coup, le Roi ordonna « pour la plus grande com- modité de monseigneur le Chancelier, attendu son grand âge de soixante-quinze ans », que la Cliambre siégerait à l'hôtel de son président. Toutefois, les affaires ne devaient être définitivement jugées qu'à l'Arsenal'. On n'avait pas osé suivre Colbert et Foucault, alléguant le précédent de Marillac, condamné à mort dans la maison de Riche- lieu. Cette décision ne laissa pas d'exciter les sérieuses inquié- tudes de Foucquet et de sa famille. Tout homme se sent plus indépendant sur son terrain que chez un supérieur; de plus, l'accès à l'hôtel Séguier serait-il libre? A toutes fins, ' Bibl. nat., ms. V*" de Colbeil, n" 230, vol. III dos Extraits de FoccArLT, f 5. Les lettres patentes de translation sont datées du 24 novembre 1663. CHAMILLART PROCUREUR GENERAL. 277 l'accusé protesta et sa femme pre'senta sa protestation '. On ne s'y arrêta guère. A part Gatinat, exprimant un regret, et Le Féron, demandant qu on entendit l opposant, les com- missaires approuvèrent à lenvi la décision prise par le Roi. L'un blâmait Foucquet et « l'empêchement continuel au jugement » ; 1 autre rappelait Marillac jugé à Ruel. « Pourvu que les juges soient libres, les lieux sont indifférents. Le grand Conseil tient bien ses séances dans une maison de louage » , dit Pussort. « Le Roi est maître des juridictions, ajouta Poncet; à plus forte raison des lieux de leurs séances. » M. de Nesmond, qui présidait, alla plus loin : Les lettres de translation n'c'taient pas nécessaires. L'arrêt, déboutant Foucquet de sa requête, fut rendu tout d une voix. Autre changement de décor. Autres lettres patentes. « Vu la durée de la Chambre, plus longue qu'elle n'avait été prévue, et le préjudice notable que le public recevoit de l'absence de M. Talon, le Roi a jugé à propos de le dispenser du service de la Chambre et de commettre à son lieu et place MM. Hotman de Fontenay et de Chamillart » , le der- nier devant seul connaître du procès contre le sieur Fouc- quet, ses commis et les trésoriers de lEpargne^. Chamillart, né dans une famille de robe, engagé d'abord dans une congrégation religieuse, rentré dans la vie sécu- lière, avait acheté une charge de maître des requêtes. Commis à la recherche de prétendues malversations pra- tiquées dans l exploitation de la forêt de Compiègne par les grands maîtres des eaux et forêts, on l'avait trouvé suffisamment ardent, en même temps que docile, prenant volontiers les avis « de M. Berryer » , tenant surtout à faire preuve de zèle. « Vous jugerez par la date de ma lettre, écrivait-il à Colbert, que j'emploie le jour Saint-Martin au ' Cette séance eut lieu le 12 décemhre, et non le 29, comme le portent à tort le Journal d'On.MESSOX (t. H, p. 61) et les Archives de la Baslille. » Extraits sommaires, Colb., V, t. 236, f" 5-6; 230, f 175 \". 278 NICOLAS FOUCQUET. service du Roi, comme les autres le donnent à leur plaisir'. » Cette phrase, qui sent plus l'employé que le ma^àstrat, n'était pas faite pour déplaire. La première rencontre entre Chamillart et Ormesson fut très significative. Le procureur général se présenta, annoncé par Foucault. Il avait appris que Foucquet devait lui faire apporter une requête de récusation contre Séguier; en ce cas, le Roi ordonnait qu'on la lui envoyât aussitôt. C'était déjà ce qu'avait dit le greffier. Poussant sa pointe, Chamil- lart invile Ormesson à conférer avec lui sur les autres requêtes de l'accusé, sur l'inscription de faux. Dans sa pensée, la Chambre étant favorable à leur adoption, la pru- dence commandait de se conformer à ce sentiment. Il vou- lait d'ailleurs faire justice et accorder à ^L Foucquet tout ce qui pouvait contribuer à sa défense. Aussi désirait-il s'en- tendre à ce sujet avec le rapporteur, afin que ses conclu- sions ne différassent pas des siennes. Ormesson, très surpris par cette étrange proposition, se mit aussitôt sur la défensive. Il n'a pas manifesté son senti- ment, il ignore celui de la Chambre et ne cherchera pas à le connaître, n'ayant pas à s'y conformer. Il donnera son avis simplement, selon ce qu'il croira juste. D ailleurs, il n'est pas encore décidé, et c'est au procureur général à le guider par ses conclusions. L'entretien n'alhi pas plus loin. Les deux hommes s'étaient jugés. Bientôt, en effet, Ormesson apprenait que Chamillart, à peine installé, menaçait les gens d'affaires. Ils devaient déposer contre le surintendant; sinon s'attendre à toutes sortes de persécutions. Au contraire, on relâchait le traitant Jacquier, qui avait « bien » témoigné contre Foucquet et ses commis ^. ' Lettre du 11 novembre 1662. Archives de la Bastille, t. II, p. 99. V. sur l'ori{;iiic (leCiiainillart,P]sNAv;i/r, jl/iV/u'/ Cliainillait,l, préf. ,p. VI, Paris, 1885. 2 Ormesson, Journal, t. II, p. 71, 73. RECUSATION DU CHANCELIER. j>T9 Le Roi était exactement informé. Le 7 janvier 1G64, la vieille mère et la femme de Foucquet apportaient à Oli- vier d'Ormesson une récusation contre le chancelier. Au lendemain de la chute mal dissimulée de Talon, c'était porter un grand coup à la Chambre que de récuser son pré- sident. Fùt-elle rejetée, l'effet de la requête sur le public serait encore considérable. De là, toutes ces précautions pour 1 arrêter dès son apparition. C'était d'ailleurs un document admirablement rédigé. Foucquet es])érait que M. le chancelier, averti par des représentations particulières, se retirerait de son propre mouvement, qu'il s'emploierait à des affaires plus dignes de lui que ce complot formé contre un malheureux. — Il n'en est rien. — Colbert l'a persuadé qu'il y aurait fai- blesse à se reconnaître incompétent. Cependant, M. Séguier a été trop ouvertement l'ennemi de l'accusé pour pouvoir rester son juge! Faut-il rappeler les violentes discussions de 1661 entre le chancelier, exigeant des faveurs financières, et le surintendant les refu- sant? les haines de Séguier et de Servien, fortifiées par les alliances de leurs enfants ? — Les trois quarts des faits imputés à Foucquet pour inobservation des formes, sont reprochables à ces deux hommes. S'il y a eu crime, ils en sont les complices. Est-ce que Séguier, en ce cas, par une e.xubérance de courage, se condamnera lui-même? Non. Son animosité redouble. Il consulte avec Colbert, avec Talon, avec Berryer ; il y a peu de jours, il interrogeait des ouvriers du surintendant, déchirait une pièce obtenue par l'accusé. Qu'il fasse réflexion sur son âge! Dieu, par une grave maladie, lui a procuré une sortie facile et honorable de ce procès où il n'aurait pas dû s engager : qu'il en profite ' ! En réalité, cette récusation constituait une injonction. ' Cette requête a été puljliée dans les OEuvre.t mêlées de Peli.isson, t. III, p. 433, bien qu'elle soit l'œuvre personnelle de Foucquet. Elle est reproduite assez Hdèlement dans les Extraits de Foucault, t. IX, f" 181 à 207 v". 280 NICOLAS FOUCQUET. Les fails d'inimitié n'étaient pas contestables, ni l'entente entre le président et les « directeurs » de l'accusation. Berryer, on Ta vu, rédigeait les arrêts de Séguier, que Col- bert appelait impertinemnient « le bonhomme » . On n'eut peut-être pas été fâché de se débarrasser du vieillard; mais, Foucquet le récusant, il fallait le défendre. L'affaire fut examiniîe dans un conseil où se trouvèrent Le Tellier, Vil- lerov, d'Aligre et de Sève, chargé du rapport. Ce dernier conclut à s en remettre à la conscience du chancelier. Le Tellier, « par principe de politique » , on le reconnaît bien là, opina différemment. Le Roi devait avoir un représen- tant " non récusable » ; le chancelier était « président néces- saire ». D'Aligre se rallia à cet avis. Villeroy en jugeait autrement et pensait comme de Sève. Ils étaient deux contre deux. Louis les départagea dans le sens de Le Tellier. Le prince suivait sa passion. L'opinion publique ne sui- vait déjà plus le prince. On parla fort contre sa décision. Les « malcontents » répétaient qu il « vouloit décider et régler de toutes choses ' » , seul, avec Le Tellier « très politique « , et Colbert « très perfide » . Gomme ces sortes de bruits s accroissent en se propageant, quand ils parvinrent à Mme F'oucquet, on prétendait que le Roi, « sans prendre avis, avoit décidé » . Ormesson formula l'avis général. « Tout le monde trouve injuste que INL Séguier soit le juge de M. Foucquet. " La récusation, même rejetée, avait porté, et, pour le public, Séguier était moralement récusé. Après cette dernière escarmouche, le procès recom- mença. A ré|)oque où l'on ne savait |)as encore quel chef d'accusation l'on prendrait, péculat ou crime de lèse-ma- jesté, on avait à toutes fins procédé à des vérifications sur ces registres de l'Épargne, parafés par le Roi, en 1661, ' OnMESSON, Journal, t. II, p. 74. FOUCQUET S'INSCRIT EN FAUX. 281 avec une singulière affectation. Pendant toute l'annc'e 1G62, de mars à octobre, plusieurs commissaires, notanunent Pus- sort, Voisin, Ormesson, avaient procédé à ces recherches résumées en trente-trois procès-verbaux ' ; mais c'était à Berryer qu'on devait le plus gros de ce travail, dont 1 accu- sation faisait grand bruit. Complément de mise en scène, les trésoriers généraux de l'Épargne avaient été poursuivis, arrêtés, emprisonnés à la Bastille. On attribuait à la perspicacité du Pioi la sup- pression de « ce négoce d'iniquité " >» , dont Bruant, commis de Foucquet, était représenté comme l'entremetteur. Ces trésoriers généraux avaient un caractère moitié administratif, moitié civil, un peu comme les receveurs généraux de notre temps. Leurs registres ne constituaient que des écritures privées , nullement obligatoires pour ceux qui les tenaient, non opposables à personne, pas même à leurs auteurs ^. Coll^ert les avait fait parafer par le Roi, mais sans les saisir. La justice ne les consultait qu'à titre de renseignement. Dans celte mesure, c'était son droit. Encore fallait-il les prendre comme ils étaient, et sans les fausser. Or, bien qu'on lui en eut refusé la communication, Fouc- quet avait soupçonné la fraude dans les procès-verbaux, et, dès le commencement de 1GG3, il affirmait qu'on y avait commis des faux''. Talon, en abandonnant d'un coup vingt-quatre procès-verbaux sur trente-trois, avait achevé d'éveiller les soupçons; un éclaircissement devenait iné- ' V. PuiLSous et moyens observés par M. le procureur général {^Talon) sur les procès-verbaux dressés par Al M. les commissaires sur lis registres de l'Épargne... contre les trésoriers de l'Epargne. 1663. Imprimé. Uibl. nat., ms. fr. 7625, f" 600. Le mémoire imprimé est précédé de la miiuite manu- scrite, larpielle est suivie d'une déclaration manuscrite contre les trésoriers de l'Epargne. - Bibl. nat., ms. fr. 7025, P 600. " Défenses, t. XIII, p. 189. Un manuscrit de ces Défenses se trouve à la Bibl. nat., ms. fr. 7624, f" 1 à 226 V. * Défenses, t. VI, p. 3. 282 INICOLAS FOUCQUET. vitable, et, comme on n'en attendait pas une bonne issue, on avait mieux aimé e'carter Talon que de le laisser af- fronter une discussion pénible avec l'accusé. Quant à Gha- millart, trompé par ses patrons comme par sa suffisance, il arrivait plein de morgue et d'audace. Le jour venu de statuer sur les deux requêtes de Fouc- quet, la première en inscription de faux contre deux procès- verbaux rédigés par Pussort et Voisin, l'autre contre l'en- semble de leur travail, Chamillart n'hésita pas. Contraire- ment à ce qu'il avait dit au rapporteur, il conclut au rejet pur et simple. Ormesson, plus habile, pensa qu'on devait joindre l'in- scription de faux à la vérification des procès-verbaux, véri- fication qui aurait lieu en présence de Foucquet. Son collègue, Sainte-Hélène, adopta la première partie de l'avis, rejeta la seconde. Pussort et Voisin, bien qu'ils fussent en cause, opinèrent brutalement, cyniquement contre la requête. Malgré tout, l'avis d'Ormesson sur l'admission de l'in- scription de faux prévalut par dix-neuf voix contre cinq. Sur le second point, sur la présence de Foucquet à la vérifi- cation de tous les procès-verbaux, l'opinion du premier rapporteur allait encore l'emporter, quand Le Féron pro- posa un parti moyen. On vérifierait les deux procès-ver- baux argués de faux, en présence de l'accusé. Séguier, usant alors d'une petite finesse, « qui ne luy tour- nera pas à louange » , appuie l'avis de Le Féron et le fait passer par treize voix contre onze. De plus, au dispositif de l'arrêt, il ajouta le mot « seulement " , ce qui restreignait pour l'avenir aux deux actes visés le droit de vérification. Ormesson, indigné, protesta. Cette fois encore l'opinion publique ne ratifia pas les petites chicanes de la Chambre. Au contraire, « beaucoup de personnes de condition » com- plimentèrent Ormesson. VIE DE FOUCQUET A LA BASTILLE. 283 Le 26 janvier 1GG4, ce dernier se rendit h la Bastille, accompagné de Chamillurt et de Foucault, pour proce'der selon cet arrêt du 19, légèrement falsifié par le président. Foucquet ne connaissait que trop le greffier Foucault; mais il n'avait pas encore vu Ormesson ni Chamillart. Quand d'Artafînan introduisit les deux hommes, ils trou- vèrent le prisonnier vêtu d un habit de drap noir, tout fermé, d'un manteau doublé de drap, avec des bas de laine '. Des souliers plats, un collet uni, des petites man- chettes cousues, un chapeau de castor, le tout fort propre et fort simple, complétaient ce costume. Ormesson, qui connaissait }sicolas, ne le trouva pas changé, seulement un peu plus gras, les yeux plus battus, avec un peu de bile répandue sur le visage. Sa santé, sans être très solide, s'était remise. Il vivait avec un très grand régime, jeûnait toutes les semaines, le mercredi et le vendredi; le samedi, il se mettait au pain et à 1 eau, ne mangeant, les autres jours, que du bœuf, du mouton, et refusant toutes les viandes délicates. Levé à sept heures, il faisait sa prière, travaillait jusqu'à neuf heures, entendait la messe. De dix heures à midi, il recevait ses avocats, puis dînait, se remettait au travail jus- qu'à onze heures du soir. Sa distraction consistait à tra- duire des psaumes en vers français, à lire des livres de dévotion; au surplus, il montrait une parfaite égalité d hu- meur et même une certaine gaieté. Son logement était composé d'une chambre donnant sur le fossé, avec une garde-robe dans la tour voisine celle qu'on appelait la tour de la Chapelle), et une petite pièce à côté, où l'on voyait quelques oiseaux en cage, prisonniers inconscients, chargés de distraire un prisonnier résigné '. Foucquet accueillit très poliment Ormesson, se plaignant 1 Il faisait froid à la Baslilie, et le chauffage y était, l'Iiiver, le ;;iand souci des prisonniers. ■ Ormesson, Journal, t. Il, p, 79 et suiv. 284 INICOLAS FOUCOUET. seulement de ce qu'on ne lui avait pas signifie Tarrét du 19. Chamillart, se présentant lui-même, insinua que Taccusé devait connaître sa qualité de procureur général. — « Je l'ai connue, repartit Foucquet, en voyant une autre signa- ture que celle de M. Talon au pied d'une requête ; vous auriez dû signifier votre commission. J'estime votre mérite et votre personne; mais enfin, certains termes pourroient me préjudicier. » Chamillart, déjà démonté, lui demanda assez grossièrement s'il avait, lui, Foucquet, procureur général, fait voir sa commission à tous les accusés du royaume : « Le Roi, ajouta-t-il, ne m'a choisi que pour faire justice. » — « Soit, répliqua l'accusé, mais je ne suis pas persuadé que ce changement ait été fait pour mon plaisir. C'est assez que mes ennemis vous aient choisi pour motiver quelque suspicion. » — « Monsieur, je travaillais dans la forêt de Compiègne', quand le Roi m'a nommé sans entremise de personne. Je suis bien aise d en informer M. Foucquet. » — « Ce mot de forêt m'est suspect, il suffit à désigner qui vous a mis en votre place. » — « Je suis fort connu du Roi; il connaît les hommes capables de le servir; c est comme le soleil qui éclaire et voit par lui-même toutes choses"^. :> La conversation tournait à l'aigre. Ormesson intervient : il est temps de verbaliser. Une table est tirée près de la fenêtre. Le rapporteur s'assied d'un coté, à la " bonne place » , Chamillart vis-à-vis de lui, Foucquet au bout de la table, à deux pas en arrière, fort civilement, attendant pour se couvrir que le commissaire-rapporteur l'en priât. Au cours de la discussion, il parla fort raisonnablement, avec une grande liberté d'esprit, de toutes les formes de la pro- cédure et de ses défenses. S'il n'omettait rien de ses petits avantages, on ne devait pas les lui envier, à lui, accusé. ' M. ChéruL'l pense qu'il est impossible de rendre compte du mot fmest qui se trouve à cet endroit du Journal d'OnMESSON. Évidemment, il s'applique à la mission de (jlmmillart dont nous avons parlé. ' ORMt;ssu>', Journal, t. II, p. 78. CHAMILLART ET FOUCOUET. 285 Pendant qu'Ormesson dictait une remontrance fort sérieuse, Chamillart, qui regardait par la fenêtre les bois flottés entassés sur le fossé', se retourna : « Monsieur le commis- saire, dit-il, voilà bien du bois ; s'il v en eût eu autant l'hvver dernier, il n'eût pas esté si cher! » On juge de l'effet de cette belle remarque, au cours d'une action si sérieuse. Pour Foucquet, ce lourdaud était un homme jugé. Il se faisait, au contraire, à la figure d'Ormesson; la copie d'un document prenant un certain temps, la conversation entre les deux hommes devint plus libre et plus confiante. Depuis son arrestation, le surintendant n'avait vu que des ennemis. Poncet l'avait trompé, Renard, plus honnête, mais naïf, ne comptait pas. Heureux de se trouver en pré- sence d'un magistrat intègre, bien élevé, incapable de sur- prise, ^Nicolas lui montra son logement, ses livres, ses papiers. Du premier coup, il parlait librement, sans contrariété. Il ne se sentait aucune inquiétude, s'accommodait de tout. En quelque lieu qu'on le mît, à étudier, à jardiner, il serait content partout. Huon lui ôtàt la surintendance, cela ne lui paraissait pas étrange, si son humeur libérale et trop facile ne convenait pas aux finances; mais ne pouvait-on l'employer ailleurs, dans une ambassade, ou le laisser vivre en simple particulier? Que ses ennemis aient voulu le perdre sans quartier, il ne pouvait le comprendre. En le persécutant, ils n étaient que les instruments de la colère de Dieu; aussi ne leur vou- lait-il pas de mal. Procédure à part, il ne haïssait même pas M. Berryer. Mais pourquoi M, Colbert, qui était raison- nable, qui connaissait son humeur, ne venait-il pas le voir, comme il l'en avait fait prier mille fois? Après une heure de conversation, ils se quitteraient contents l'un de l autre, il en était assuré. Car le fond de son procès ne lui donnait pas de peine. On y trouverait trop de facilité, aucune malice. ' Ces chantiers de bois sont figurés sur le plan de Paris dit plan de Turgot. 286 NICOLAS FOUCQUET. II parla ainsi pendant une heure, comme s'il eût discouru des affaires d'un autre. Nulle trace de ressentiment, tout au plus un appel à la justice de Dieu, qui le punissait de ses fautes, mais tournerait un jour sa colère contre ses persécu- teurs. Ormesson admirait cette présence d'esprit et ce grand calme. On se sépara avec beaucoup de civilité de part et d'autre. Cette séance fit plus pour le salut de l'accusé que dix volumes de Mémoires et de Défenses. Foucquet avait enfin retrouvé une communication libre et sincère, non seulement avec le monde, mais avec ses juges. Plus pénitent par sa propre volonté que puni par celle du Koi, avouant sans difficulté son humeur facile, ses négli- gences, il défendait énergiquement son honneur. Ses adver- saires sentirent le danger de cette nouvelle situation et ne surent se contenir. Pendant les deux jours qui suivirent cette première visite à la Bastille, Séguier ne décoléra pas. Foucquet avait demandé la permission d informer contre les subornations de témoins, les menaces prodiguées à ceux qui ne déposaient pas contre lui. Le chancelier, avant même d'entendre les conclusions du procureur général, s'emporta. Recevoir cette requête, c'était « gâter le procès » ; autant l'abandonner. Le lendemain, la plainte recommença, plus vive encore. Si l'on écoutait toujours M. Foucquet, on n'en finirait jamais avec ces chicanes; il l'avait toujours bien dit, qu'en communiquant les procès-verbaux, on s'engageait dans de grandes longueurs ; il y en avait pour deux ans. Quant à lui, il ne croyait pas tant vivre. Sans le dire, il lais- sait entendre que le rapporteur était trop facile. Le rapporteur, sans s'émouvoir, trouvant la plainte de l'accusé vicieuse dans la forme, « bonne dans le fond » , la fit joindre au procès. Dix-neuf juges partagèrent cet avis qu'on subornait des témoins contre Foucquet '. ' Extiaits soniinaircSf ms. V<^ de GolLert, t. 230, f<" 212 et suiv. Ormes- son, Jowr/ia/, t. II, jj. 82 CARACTERE DE CHAMILLART. 287 On ne croirait pas à ces monstruosités si la preuve n'en était claire et répétée. Une autre fois, Foucquet s'étant encore inscrit en faux contre un procès-verbal dressé par Pussort, ce dernier eut l'audace de dire : « Cela ne me touche pas; il faut mettre l'accusé liors de Cour et de procédure. » Voisin, son complice, s'exprima aussi brutalement. Ormesson insista en vain pour les faire retirer ,29 janvier 166 4). Ils restèrent; mais, dans le public, on s'offensa de ce qu'ils fussent à la fois jugées et parties. Ghamillart, comme on la vu, s'était mis bien vite à leur diapason. Un soir, à la Bastille, où l'on avait travaillé jus- qu'à sept heures, il feint de s'inquiéter pour la sûreté des registres de l Epargne, veut les confier à d'Artagnan . Ormesson répond qu'il n'a pas le droit de déposséder les trésoriers de leurs registres. D Artagnan donnera des mous- quetaires pour escorter « le coffre ■> et le commis des tré- soriers. Chamillart insiste. Il faut servir le Roi; il est le procureur général du Roi, Le Roi ne peut perdre son procès par provision et « autres badineries de cette force » . Voyant qu'on ne Fécoutait pas, il crie plus fort : <; Le Roi est le maître; quand il parle, il faut obéir. MM. d'Ar- tagnan et de Besmaux n'obéiront pas à d'Ormesson, quand lui, Chamillart, le leur défendra. » — « C'est à vous à requérir et à moi d'ordonner » , réplique sèchement le juge. Le procureur général requiert qu'on garde les registres, et aussitôt Ormesson ordonne qu'on les reporte chez leurs propriétaires. Comme Chamillart, décontenancé, voulait apposer sa signature sur l'ordonnance, le juge le réduisit à signer au bas de sa réquisition à lui, « comme partie » . Foucquet, présent à cette scène, souriait de l'inexpé- rience du procureur général et de ses sots discours; d'un geste discret, il approuvait Ormesson. D'Artagnan, obéis- sant au magistrat, donna des mousquetaires au commis de 288 NICOLAS FOUCQUET. rÉpargne pour escorter des registres que personne, l'accusé moins que tout autre, ne songeait à enlever, et ainsi finit, ce soir-là, cette comédie ridicule. Comédie est le mot. A la Chambre, on avait feint d'auto- riser la vérification des procès-verbaux et Ton entravait toutes les mesures propres à la faciliter. Selon Pussort, il fallait supplier le Roi de révoquer la Chambre; elle ne pouvait achever le procès; c'était une honte! — « Il faut rejeter la faute sur ceux qui ont conduit la procédure, répliquait Nesmond; si Ton veut renverser toutes les formes, qu'on clierclie d'autres juges! » Séguier discourait, abon- dant en lieux communs, raisonnant fort bien, concluant fort maP, Il continuait à rédiger les décisions de la Chambre, en les faussant, petites finesses qui ne réussis- saient pas toujours. Sur les rapports de Chamillart, il gour- mandaitOrniesson, qui, à la fin, se fâcha : « Je n'admets pas qu'on me donne le fouet tous les matins; M. de Chamillart est une manière de correcteur que je ne souffrirai pas! » A la Bastille, autres scènes tragi-comiques. Chamillart s emportait contre Foucquet, contre le rapporteur. Fouc- quet de demander alors qu'on consignât l'emportement au procès-verbal. (Jrmesson refusait; il serait ridicule d'écrire ces impertinences, et Chamillart de le remercier, de com- plimenter aussi P'oucquet, de l'assurer de son respect, a Ayez, répliqua le prisonnier, moins de respect et un peu plus d'humanité. » A la séance du 4 février, cet étrange procureur général insinua qu'on avait, dans un procès-verbal, mal transcrit la signature d une ordonnance, en lisant : Séguier et Fouc- quet, au lieu de Séguier, Servien, Fouccjuet. Selon lui, et devait être lu etc.; et cœtera équivalait à Servien. Cette cri- tique ridicule retombait sur les auteurs des procès-verbaux. ' OrmesSOS, Journal, t. II, p. 85 VÉRIFICATION DES REGISTRES DE L'ÉPARGNE. 289 Ormesson allait la laisser tomber, mais aussitôt Foucquet s'empare de Tobservation. Dans aucune langue, etc. n'a signifié Servien; la fausseté est visible; on a supprimé le nom à dessein, pour lui nuire, à lui Foucquet, comme avant négligé de prendre la signature de son collègue. La chose était si claire que tout le monde en convint, même Fou- cault, même Cliamillart. On s'amusa de « cette niaiserie » un demi-quart d'heure. Pour comble, Chamillart, ne vou- lant pas rester sous le coup de sa première sottise, lança cette pointe à Foucquet, qu'il ressemblait à la femme qui ne voulut jamais signer son contrat de mariage parce que le notaire lisait etc., qu'elle entendait et se taira. Or, elle ne voulait pas se taire'. Impossible de saisir rà-j)ropos de cette lourde plaisanterie. Cette fois, ce fut Ormesson qui rapporta l'anecdote à la Chambre. On en rit longtemps. Foucquet s'entendait mieux à clouer son adversaire. Comme il soutenait que les registres de FÉpargne, dressés en dehors de lui, ne pouvaient faire preuve contre lui, Chamillart s'empressa de répondre qu'il les tenait pour « aussy véritables que l'Évangile ». — « Cela ne peut estic, lui répliqua Foucquet, vous maltraitez trop les évangé- listes. ') En effet, les trésoriers étaient prisonniers à la Bastille et poursuivis comme faussaires par Chamillart. Tout Paris se délecta de la repartie". Chamillart avait une orthographe douteuse. Foucquet en fit la remarque, ne laissant passer ni un mot imj>ropre ni une répétition, tenant à la bonne rédaction des procès-ver- baux. Jamais il n'avait eu l'esprit plus alerte, plus libre, Ihumeur plus riante. Il semblait qu'il discutât l'affaire d'un autre! Pendant ce temps, la Chambre restait sans occupation. Le 11 février 1664, le rapporteur n'avait plus rien à rap- ' OîiMESSON-, ./ou;ua/, t. II, p. 91. - Ibid., p. 112. "• 19 290 NICOLAS FOUCQUET. porter. " Il n'y a plus qu'à juger », se hâta de dire Seguier, pour tàter ses collègues; mais aussitôt, Nesmond de prendre la parole : « Il reste à vérifier les procès-verbaux de l'Épargne; c'est le procureur général qui l'a demandé '. » — « Il faut donc faire cette vérification » , répondit le chan- celier désespéré. • Pour bien comprendre ce désespoir, il faut se rappeler les propos de Seguier, qu'il voudrait être assuré de vivre aussi longtemps que le procès ; son médecin , Valot, ne lui en donnait plus pour trois mois. A la Cour, on finit par croire à sa mort pour l'automne, au plus tard. En somme, les ennemis du surintendant étaient pris dans leur maladresse. " Voilà l'affaire de M. Foucquet arrcstée jus- qu'après la vérification. " C'était l'avis général. De plus, cette vérification tournait à l'avantage de l'accusé. Le 19 février, on trouva « sept ou huit lignes du procès-verbal entièrement fausses » , n'y ayant rien de sem- blable dans les registres. « Je ne puis comprendre, dit Ormesson, commerit on peut inventer des choses qui ne sont point, et les rapporter couime si elles estoient, et d autant plus qu'elles ne servent de rien, et ne changent pas le fond de l'affaire". » Falsification plus grave. Foucquet constata que, dans le procès-verbal d'inspec- tion des registres de l'Épargne, dressé pour rechercher le fameux vol de six millions, les commissaires Voisin et Pus- sort avaient supprimé la mention de billets montant à 181,500 livres, parce que ces billets avaient profité à Ber- ryer. « Berryer, faisait observer Foucquet, estoit présent au travail de MM. Voisin et Pussort, si ce n'est que, pour parler plus correctement, il faille dire que MM. Voisin et • Ormesson, Journal, t. II, p. 96. ^ Ibid., p. 100. VERIFICATION DES REGISTRES DE L'ÉPARGNE. 291 Pussort estoient présens au travail de Berrver'. » Pour mieux cacher la suppression, on avait mentionné une re- cherche de ces 181,500 livres par le trésorier de l'Épargne, M. de La Basinière. Par malheur, La Basinière n'était pas présent à la pré- tendue vérification. Avec sa finesse habituelle, Foucquet constata encore cjue Je document avait été rédigé en « une aj)rès-disnée » , bien qu'à première vue, il eût fallu au moins quinze jours pour le faire. Cest donc u que le procès- verbal, intitulé du nom de MM. Pussort et Voisin, est un procès-verbal de Berrver, apporté tout fait par Berrver, et fabriqué comme Berryer a voulu » . A un autre endroit, Berryer avant reçu 120,000 livres, le registre portait Cy six-vingt-mille livres. Mais on avait intercalé deux lettres, S. E., (jui changeaient tout le sens : Cv. S. E. (.Son Eminence), six-vingt-mille livres'^. Ber- ryer rejetait ainsi sur le patron la responsabilit<'' de l'en- caissement. Autre découverte. Un des billets procédant de l'ordon- nance des six millions avait régulièrement servi à payer avant IGGl, les appointements de M. d Orniesson, le même (jui se trouvait être rapporteur du procès. Donc, tous ces billets n'avaient pas tourné au profit de l'accusé. Aussi, pour ne pas affaiblir l'accusation. Voisin, Pussort, Berryer avaient supprimé le nom d Ormesson ^ . K Le procès-verbal de l'ordonnance des six millions, écrivait Foucquet, est l'extrait le plus reraply de faussetez qui ait jamais esté fabriqué par des commissaires de compa- gnies souveraines... Il est faux pour le lieu; il est faux pour le temps; il est faux pour l'écriture; il est faux pour les personnes nommées comme présentes; il est faux pour ce ' Défenses, t. XV, p. 120. Requête adressée à la Chambre par Foucquet. 1664. OiiMESSON, Journal, t. II, p. 106. 5 mars 166i. * Défenses, t. XV, p. liS. ' Ibid. 19. 292 NICOLAS FOUCQUET. qu'il exprime des choses contre la vérité; il est faux parce qu'il supprime d'autres choses qui sont de la vérité'. » En présence de la découverte de tant de faussetés, Tétonnement de Chamillartet du greffier Foucault paraissait inexprimable'^. Cliamillart, qui n'élait peut-être pas au cou- rant de cette procédure, essaya de dire que la besogne avait été toute préparée par les commis de l'Épargne, ce qui expliquait ce rapide travail de « Taprès-dînée » . Foucquet alors de demander qu'on interrogeât les commis. Juste- ment, il V en avait de présents à la Bastille. Chamillart pro- teste aussitôt, leur défend de parler. Foucault, aussi démonté, demande au prisonnier « qui lui avait donné avis^ » . A sotte question, pas de réponse. Alors ce greffier trop zélé court prévenir Berryer et concerter avec lui un ])lan de défense. Dès le lendemain, il apportait un mémoire justificatiF, écrit de la main d un commis de Berryer. Le prisonnier reconnaît lécriture, demande copie du mémoire, avec dépôt de loriginal au greffe. Pour corriger son imprudence, Foucault déclare auda- cieusement qu'accéder à cette requête, ce serait agir contre le service du Roi. « L'on dit que sur cette parole, il y eut tel qui changea d avis aussitôt et refusa ce qu il avoit accordé '.» Cette réflexion de Foucquet dans ses Défenses parait viser Ormesson. Mais, si le rapporteur eut quelques instants de faiblesse ou d'hésitation, il était incapable de se laisser longtemps étourdii* par le sinistre propos : Non es amicus Cœsaris. L'accuse s'inscrivit en faux contre les procès-verbaux et demanda à extraire des registres du Trésor les preuves du bon emploi des deniers publics*. Le 3 avril 1664, Cha- millart parla comme s'il s'agissait du fond et non de la ' Défenses, t. XV, p. 131. * Ihid., p. 165. f y Ibid., p. l'«0. * Bibl. nat., «ns. V"^ de Colhert, Extraits sommaires, n° 236, p. 237. TRANSFERT DE FOUCQUET A MORET. 293 forme. Foucqiiet était coupable, rlonc on ri avait qu'à rejeter sa demande; donc il n'avait pas le droit de se défendre. Au contraire, Ormesson opina pour 1 admission de la requête, qui fut reçue '. On a vu qu à peine sorti de la Bastille, Foucault s était abouché avec Berrver. Pour cacher leur intrigue, ils s étaient donné rendez-vous à Saint-Nicolas du Chardonnet. Foiicquet le sut aussitôt, s'en plaignit au rapporteur, en présence de Foucault. Ce fut une grosse faule. Le greffier, au sortir de la prison, laissa voir son étonnement. Lui et Berrver avaient pris pour se cacher toutes les précautions imaginables; jamais homme n'avait été si bien servi que M. Foucquet, ni mieux averti de toutes choses à point nommé. G était à croire que les dévots, le curé de Saint-Nicolas des Champs , Claude Jolv, sollicitaient pour lui. Ce dernier trait visait Ormesson", paroissien de Joly. Décidément, le prisonnier était trop bien renseigné et possédait trop de moyens de se défendre. Il fallait y mettre ordre. Trois jours après, on parla du trans- fert de la Chambre à Fontainebleau. Gomme on trouvait un peu fâcheux « que le Roi traisnast des prisonniers dans un lieu qui n estoit que pour la dou- ceur et le plaisir » , on décida de loger Foucquet, non au palais, mais dans le donjon de Moret, sur la lisière de la forêt. D Artagnan, Foucault, Berrver lui-même furent dépêchés en inspection '. Le château était, sinon en bon état, au moins très isolé ; la ville elle-même très bien fermée. Une seule rue, avec deux portes faciles à surveiller. Moret est encore aujourd liui à peu près tel qu on le voyait en ce temps-là. ' Journal, t. II, p. 116. * Ormesson-, Journal, t. II, p. llfi. Cl. Joly était le ciiié d'Olivier d'Or- messon et de F(iur(|iiet. ^ Ormesson, Journal, t. il, p. 119, 121. 294 ^NICOLAS FOUCQUET. Ce n'cfait pas seulement le cure de Saint-Nicolas qui sol- licitait en faveur de Foucquet; on citait aussi madame de Se'vigné'. Que cette aimable femme bravât la calomnie, et, malgré les sottises de Chapelain et consorts, conservât un sentiment de tendre affection pour son ancien ami, le fait est certain et tout à son honneur. Mais elle était mère, dévouée à sa fille, et cherchait, pour Tétablir, à plaire à la Cour. A ce moment, elle assistait aux fêtes de Ver- sailles ", et les dénonciateurs anticipaient sur les événe- ments. Quelqu'un, dont on parlait moins, influençait plus Fesprit du rapporteur, c'était Turenne. L'austère soldat, très prévenu d'abord contre le surintendant, avait beau- coup modifié sa première opinion. A son sens, Séguier se conduisait « comme un homme sans honneur et prostitué» . Au contraire, il approuvait fort la conduite d'Ormesson ^. Foucquet était encore défendu par Condé. Voilà deux bons répondants. Deux hommes, inférieurs comme valeur morale, se reti- raient de la lutte. Le Tellier, jaloux de Colbert, déclarait que, selon lui, une condamnation à mort était impossible. Au début, une cordelette eût suffi pour pendre l'accusé ; mais on avait fait la corde si grosse, qu'on ne pouvait plus la serrer*. Le bruit courut que, sans autre forme de procès, on cla- quemurerait Nicolas à PigneroP. On prêtait même à Col- bert la pensée bien étonnante de consentir à une abolition des poursuites. Le Roi s'v serait opposé^. On se trompait. Louis et son conseiller étaient d'ac- cord pour porter leur vengeance à la dernière extrémité. En voici la preuve. Pour accélérer le jugement, Colbert se ' Ohmesson, Journal, t. II, p. 120. 2 Ihid., ,.. ikl. ^ Jhld., p 105, 120. ^ //>/'T. 297 Colbert, que luy, Berryer, se vante de gfouverner, par le besoin et la nécessité que ledit sieur Colbert a de son industrie '. » Ces objections étaient irréfutables. Colbert, perdant toute mesure, répondit à l'indignation publique par un nouveau défi; ]]erryer fut nommé conseiller d'État ordinaire. Le T.oi lui fit présent d'une abbaye de 6,000 livres de revenu, promit de demander à Rome des dispenses pour les enfants de cet homme de bien, titulaires de bénéfices avant 1 âge. Chamil- lart, Hotman reçurent Tordre formel de lui donner connais- sance de toutes les affaires de la Chan)bre, de ne présenter aucunes conclusions sans avoir pris son avis; enfin, Louis chargea Berryer de solliciter les juges « dans ses intérêts '" » . D'autres temps ont vu la magistrature aux prises avec un homme cvnique et hardi, aidé dans la perpétration de faux judiciaires par un chef d Etat. Encore faut-il remar- quer que cet homme défendait sa situation personnelle, et que les juges avaient devant eux, non un Louis XIY,mais une sorte de magistrat civil. L'opinion publique, soulevée, frappa où elle pouvait frapper, en balayant du pouvoir le chef d'État prévaricateur. Au dix-septième siècle, 1 opinion, impuissante pour agir contre le Roi, était déjà très libre dans ses jugements. « Élever Berryer et le faire conducteur public de toutes les affaires de la Chambre de justice, c'estoit faire gloire d in- famie et de honte ; car Berryer est le plus déshonoré de tous les hommes et acquiert du bien par tous moyens, même par les plus illicites. » Cette fois, ce n'est pas Fourquet, c est Ormesson qui parle si sévèrement et si justement à la fois. C'était à croire, ajoutait-il, que Colbert n'élevait ce coquin que pour rejeter ensuite sur lui tout le blâme des décisions de la Chambre ■^. En effet, l'élève de ^lazarin, d'ordinaire si froid, était enflammé de colère contre les ' Défenses, t. XV, p. l:î,S, i;î9. " Obmesson, Journal, t. II, p. 138. ^ Extraits sommaires de Foucault, t. IV.^ f' J55. 18 mars IGGi. 298 ]SICOLAS FOUCQUET. majjistrats. Il ne les épargnerait pas où il les retrouverait, et mille autres extravagances. Séguier le déclara sans ambages ; '■ Estant nécessaire que Messieurs fussent informés du mérite des affaires, le Iloi a fait choix du sieur Berryer pour les voir et solliciter en particulier et leur faire entendre ce qui estoit dans l'intérest de Sa Majesté ^ » Colbert, Berryer, solliciteurs attitrés au nom du Roi, résolurent d'ép^rouver les jnges. On détenait dans les prisons de Paris un homme appelé Dumont, ancien receveur des tailles à Crépy. Arrêté en décembre 1G62, il avait été en janvier 1G63 jugé et con- damné à mort, pour crime de })éculat, par un de ces sous- commissaires qui remplaçaient en province la Chambre de justice. Celui-là se nommait Charmolue, trésorier de France à Soissons, homme non gradué et assisté, pour la forme, d'un juge choisi par lui. L'affaire était depuis lors en appel devant le Parlement. Si Ton parvenait à faire confirmer la sentence, quel préjugé contre Foucquet! Pour arriver à cette fin, il fallait d'abord dessaisir le Parlement, dont on n'était pas sûr. Le 3 avril 1G64, un arrêt du Grand Conseil évoqua l'affaire et la déféra h la Chambre de justice". De plus, on fit savoir aux commissaires qu'ils ne partiraient pour Fontainebleau qu'après avoir jugé Dumont. Or, Séguier, craignant d'être desservi, tenait à rejoindre la Cour ^. Le greffier Foucault « languissait^ » de revoir Colbert. Ils insistèrent tant et si bien, que, le 5 juin, le procès commença. Par un fatal concours de circonstances, il se trouva qu'au même moment, on criait dans les rues un arrêt du ' OnMESsoN, Journal, t. II, p. 139. ^ Jjibl. nat., ms. fr. V de Colliert, n" 230 (t. III des Extraits sommaires de Foucault), f"« 189, 190 et suiv. ^ Ormksson, Journal, t. II, p. 148. * « L'affaire de Dumont nous fiit ici l,in<^;uir. » Foucault à Colbert, 7 juin 1664. Archives de la Bastille, t. H, p. 18S. PROCES DE DUMO>ÎT. 299 17 mai lôSA, aux termes duquel le Roi entendait se libérer de toutes les rentes de 1 hôtel de ville en les remboursant sur le pied de leur valeur depuis vingt-cinq ans. C'était une demi-banqueroute. ]*ussort aurait voulu la banqueroute tout entière. « La consternation et le désespoir éloieiit dans le cœur de tout le monde'. » On s'assemblait à Ihôtel de ville. Naturellement, on parlait à la Chambre de ces a[]itations. Séguier, plus verbeux que jamais, affirmait les droits du Roi, prince juste, qu'il fallait prendre garde d'offenser. Et alors, il rappelait le souvenir des troubles. Il avait vu, lui, chancelier, a les piques des bourgeois bais- sées contre les piques des gardes, les députés des Princes traiter avec ceux du Roi, des sujets s'élever contre leur sou- verain ! » Paroles fort imprudentes à Séguier, ancien ser- viteur des princes et dont le gendre, M. de Sully, avait ouvert à l'armée espagnole les portes de Mantes^. Pussort parlait très nettement. « C'est la Fronde, disait-il, mais bien hardi qui voudra attacher la sonnette. » On ne lui répondait pas ^. Le 9 juin, sur une question d'appel des jugements rendus par des subdélégués, le même Pussort s'emporta. Les for- malités empêchaient la justice. Présentement, le Roi ne pouvait faire le procès à un homme ayant de l'argent. Désordre intolérable ' ! EnHn, le Lijuin, Dumont comparut devant la Chambre. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, lourd, grossier, hébété par trois années d'emprisonnement. Interrogé, il lefuse de répondre, et le greffier Foucault de faire aussitôt cette réflexion, que laccusé était déjà imbu des maximes de la Raslille'', comme s'il eût reçu ' Ormesson, Journal, t. II, p. 1V9. '- IblJ., p. 152. ' Jlnd., p. 1.ô:î. * Ihid., p. loi. ^ Foucault à Goll)Prt, 14 juin 1C6V. Arcliires! de la Bastille, t. II, p. 19:>. On voit que Foucault rendait compte de tout à Colbert. ;îOO NICOLAS FOUCQUET. les avis de Foucquet. Le malheureux ne demandait pourtant rien de déraisonnable : un conseil et communication du dossier. On lui déclare qu'on va le juger comme muet. Le chancelier lit sur un cahier toutes les questions à poser, article par article. Dumont reste silencieux. Ce silence, dit le président, est un aveu tacite j et comme l'accusé récla- mait toujours un conseil, Séguier le fait sortir et invite les commissaires à donner leur avis. Gatinat, choqué de la procédure suivie contre ce mi- sérable, exige qu'on le fasse rentrer, qu'on lui explique encore une fois qu'on va le juger. Dumont, ramené, replacé sur la sellette, refuse toujours de répondre. Renvoyé de nouveau, il allait quitter la salle, quand plusieurs com- missaires lui répèlent qu'on va le juger. Finissant par com- prendre, il se ravise; il répondra ce qu'il pourra, mais un conseil a toujours été accordé en semblables occasions. Séguier le presse, brusque 1 interrogatoire, au point de cho- quer Nesmond et ses collègues. Au milieu des murmures, il jette son cahier à Nesmond ', qui le renvoie à Ferriol, le rapporteur. L'interrogatoire commence : Dumont n a-t-il pas vendu un troupeau de Villers-Gotterets à 51 sous la béte ~'f Dumont se retrouve un peu. On a vendu, mais à qui a voulu reprendre ses bètes, on les lui a rendues pour le même prix. — Il a fait des frais aux contribuables? — Oui, par ordre de M. d Estrées. — Il se défend lourdement, mais en somme on n'articule rien de grave. Les esprits s'impression- nent favorablement. Alors, Si'guier, au début si pressé, consulte Foucault, lève la séance et ajourne le jugement au lundi. Pour plaire à la Cour, il ne songeait qu'à faire con- damner 1 accusé , sans garder aucune bienséance, sans écouter ses raisons. Beaucoup de commissaires étaient indignés. La manœuvre n'en devait pas moins réussir. ' OnMESSON, Journal, t. II, p. J57. Foiirault, dans son Journal, se conlente de dire qin; monseigneur fut indisposé. Sa mauvaise fol est évidente. 3 Fol. 207 V". PROCES DE DUMONT. 301 Le lundi, Ferriol, le rapporteur, opina le premier, s'atta- cha à détruire tout l'effet des réponses de Dumont. Deux chefs d'accusation :péculat, concussion. La peine dupéculat, c'est la mort. Voir lois romaines, ordonnances de Fran- çois I", de Louis XIII, arrêt prononcé contre Jacques Cœur. On devine l'allusion. Donc Dumont doit être con- damné à mort. Gisaucourt est de cet avis. On a bien frappé Gourville de pareillepeine. Seulement, Gourville s'était esquivé. Pussort, cela va de soi, vote dans le même sens; mais il dispense Dumont de l'amende honorable. Xoguès, Hérault, même avis. A ce moment, Rocquesante, homme incertain, mais indé- pendant, prend la parole. La peine du péculat n'est point la mort; si Dumont doit en être puni, c'est à cause de ses exactions. Sainte-Hélène se dérobe, déguise son sentiment sur la punition du péculat; il sera moins sévère en d'autres occasions, mais il faut un exemple. « Un seul peut en sauver plusieurs par sou supplice. A mort! » Plusieurs autres répètent : A mort! à mort! Enfin, une voix s'élève en faveur de l'accusé. Du Yerdier avoue que la procédure lui donne de la peine. On Fa confiée à Charmolue, qui était en pro- cès avec Dumont, qui a recueilli tous les faits à la charge, aucun à la décharge de l'accusé. Il faudrait entendre à nou- veau les témoins. Masnau insiste dans le même sens. Il a cru Dumont cri- minel; mais depuis qu'il l'a entendu, son opinion s'est modi- fiée. La procédure est mal faite; l'accusé lui parait stupide jusqu'à la brutalité. La peine de péculat n'est pas capitale, mais laissée à la discrétion du juge. Il cite les vers du Pastor fido : 0 troppo dura legge clie la natura offende! O troppo iinperfetta natura che répugna alla legge. Il y a un tempérament à apporter. Puis, tournant court, il est obligé d'avouer que Dieu vient subitement de lui changer le cœur. Il sent un mouvement intérieur qui le 802 NICOLAS FOUCQUET. j)Ousse à suivre Favis du rapporteur. A mort Dnmont ' ! On s'ëtonne de cette versatilité. Catinat exprime son senti- ment. L'accusé lui a paru un gros brutal, qui a plutôt péché par omission qu'autrement. Ses exactions ne sont pas bien prouvées. Il a pris des remises, mais conformément à Tusaoe, dans un temps misérable où les receveurs des tailles, eu fait, en étaient les traitants. La procédure est vicieuse. Rien, en ce cas, ne légitime la peine de mort. Amende, restitution, perte de la charge, soit; pas la mort ^. Aussitôt une voix s'élève : Jamais juge jusqu'à présent n'a mis en doute que la peine du péculat ne fût la mort! A cet avis et à ce stvle on reconnaît Pussort. Conclusion : A mort! Guissotte, Gisaucourt, de même, à mort! Le l'éron objecte qu'il n'y a eu ni exaction, ni violence, conclut comme Catinat. Brillac appuie cet avis. Renard fait ressortir qu'on a maltraité l'accusé, enfermé longtemps dans une cage de fer. Rien ne motivait cette rigueur. Les fautes sont plutôt imputables aux commis qu'au maître. Ferriol interrompt Renard, qui ne se laisse pas démonter. La procédure est vicieuse ^. Mais Voisin tire sur la corde. L'accusé a peu de génie, il en convient. » Il est le coupable et le malheureux. " Il n'a p;îs pu douter qu il ne fit mal. La Chambre doit être rigou- reuse, donner des exemples au public. A mort^ ! En vain Ormesson insiste dans le sens de la modération. Phélippeaux, sans donner de raisons, vote la mort. Nesmond n'admet qu'une peine pécuniaire ; mais Séguier, le prési- dent, » avec gravit('' et force, confirme 1 opinion commune pour la peine de péculat^ » , résume l'acusation avec éner- gie. A mort! ' Fol. 2V4. Cf. Ormesson, Journal, t. II, p. 261. ^ Ms. V'^ de Colberl, ii° 230, f" 214. (Extraits sommaires de Fouc.\ult, p. 141.) « Jbid., f 21 G. * Ms. V de Culbert, f 216 v°, 217 r". ^ Rapport adressé par le procureur général à Golbert. Pour celte triste PROCES DE DUMOINT. 303 Diimoiit fut condamné par treize voix contre huit, « ponr crime de péculat et de concussion, h être étranglé » . Comme on avait (jagné un peu de temps, on jugea encore le même matin plusieurs autres affaires. On arrêta que les biens de Dumont seraient vendus. On régla la forme des exploits pendant le séjour de la Chambre h Fontainebleau. Enfin, pour montrer qu'on rendait justice à tous, on arrêta qu'il serait informé des bris de serrures commis par les gardes, à Saint-Mandé, dans la maison de Foucquet '. A midi, chacun alla dîner. Il paraît même qu'on laissa un peu de répit à Dumont, car on ne lui signifia son arrêt qu'à deux heures de relevée. On lui donna l'après-midi pour se reconnaître. A sept heures du soir, une potence était dressée, carrefour de la Bastille, et quelques instants après on v pendait ce malheureux, poursuivi par des haines de contri- buables, condamné en première instance par un ennemi personnel^ condamné en appel pour servir de préjugé contre Foucquet. Par hasard ou par dessein prémédité, le gros Jeannin, trésorier général, allié du surintendant, faisait sur la plate- forme de la Bastille son tour de promenade. Il voit cette pendaison, s'informe du cas. Un substitut du procureur général qui « assistoit au spectacle '^ " lui en donne l'expli- cation. Quoi! pour crime de péculat! Grande surprise. Le substitut répète le propos à son supérieur, qui se hâte d'en informer Colbert. Le receveur de la Chambre écrivait de son côté au même conducteur de tous ces procès : u Cette exécution donnera de mauvaises nuits à plusieurs^. » Dans un ordre d'idées tout opposé, Ormesson consignait sur son journal l'état de l'opinion pu])lique. La condam- affaire, on possède trois récits : celui d'dotmaii ÇArdiivcx de la Bastille, t. IF, p. 94, en date du 16 juin 1064); celui d'Oirnesâou (^Joional, t. 11, p. 159); celui de Foucault (Ms. Coihert), très arianjjé. .Ms. \' de Colbert, n" 530, 1"' 22:i, 227. ^ Hotman à Colbert, 16 juin 1664. Archive.', de la Baftille, t. II, p. 197. ^ Pequot à Colbert, 16 juin 1604. Archives de la Bastille, t. II, p. 198. 304 NICOLAS FOUCQUET. nation de Dumont avait surpris beaucoup et» donné grande douleur à ceux qui prenoient intérêt au prisonnier » . C'est qu'en effet, le receveur des tailles de Grépy avait été pris comme un mannequin qu'on voulait balancer à la potence devant les fenêtres de la prison de Foucquet. L'étran.fre état d'esprit des commissaires, leurs votes, si con- traires parfois aux considérants exprimés, étaient bien faits pour donner de lespoir aux persécuteurs, de la crainte aux amis de Foucquel, « des mauvaises nuits à plusieurs » . Il ne paraît pas que le prisonnier spécialement visé se soit ému de tout cet appareil ; sa vie restait la même. Pendant tout le carême, on ne lui avait servi que du hareng, de la morue, du saumon salé; pas de poisson frais. Depuis Pâques, rien que du breuf et du mouton; pas de poulet, pas de gibier. Tout cela par son ordre. Les samedis, il jeûnait au pain et à l'eau. D'Artagnan, témoin ému de cette rude pénitence, déclarait qu il n'avait jamais trouvé cet homme, jadis si délicat et si fastueux, (pie travaillant, écri- vant sur sa petite table ou priant Dieu, à genoux ^ A la Cour, on n'en tournait pas moins tout à mal. Si les tréso- riers de France se plaignaient du régime de la Bastille, on prétendait qu'ils exigeaient de la glace pour boire frais. Foucquet, au contraire, vivait en religieux. C'était de sa part affectation pure. Il n'en demeurait pas moins constant et ferme, ne se plaignant de rien, si cela ne touchait à sa défense. Sous prétexte de lui celer les motifs de la condamnation de Dumont, on le remit au secret, en insinuant même qu'il n'était |)as étranger aux mouvements des rentiers où l'on affectait de voir lexécution de son projet. On recomman- dait à Colbert de bien se garder'^. ' Ormessos, Journal, t. II, p. 19. - Hotmail à Colbert, IG juin l(Ui4. FOUCQUET A MORET. 305 Le 24; juin, une file de carrosses à « six chevaux » sortit de la Bastille, emportant les trésoriers de l'Épargne, Pellis- son, Foucquet, chacun dans une voiture. Deux cent cinquante mousquetaires escortaient le convoi. Au Plessis, chaque prisonnier dina servi dans une chambre séparée. Pas un mot, pas un regard à échanger. Le soir, le surintendant fut écroué dans sa cinquième prison, sans rien connaître des motifs de son nouveau transfert. Certes, sa résignation était complète. Toutefois, si, entrant dans cette ancienne ville, par laquelle il avait passé si souvent aux jours de sa jeunesse et à ceux de sa toute-puissance, il lui fut permis de lever les yeux sur la porte dite de Samois, il v put lire deux mots, gravés alors depuis plus d'un siècle et que le temps n'a pas effacés : StatSpes, l'Espérance subsiste. n. 20 CHAPITRE VIII FOUf'.QUET DANS LE DONJON DE MORET. LE ROI RESTREINT LA LIBERTÉ DE SON CONSEIL. SES REQUETES SUR CE SUJET. IL ACCUSE COLBERT DE FAUX ET DE SOUSTRACTION DE PAPIERS. IL EST DE NOUVEAU TRANSFÉRÉ A LA BASTILLE. SON ENTREVUE AVEC SA FEMME ET SES ENFANTS, IL RÉCUSE VOISIN ET PUSSORT. LOUIS XIV FAIT JUGER PAR SON CONSEIL LES REQUETES DE FOUCQUET CONTRE COLBERT. ACTIVITÉ DE FOUCQUET. LES IRRÉGULARITÉS DU PROCÈS DEVIENNENT DE PLUS EN PLUS ÉVIDENTES. (Août-octobre 1G64.) Malgré sa devise Stat Spes, Thistoire contemporaine de Moret ne laissait pas de rappeler à l'esprit les vicissitudes humaines. Là était morte, à peu près aveugle, mal servie, empoisonnc'e par l'erreur d'un apothicaire, la belle Jacque- line de Bueil, dont le fils, Antoine de Bourbon, bâtard royal, blessé à Gastelnaudarv, avait subitement disparu, sans qu'on eût jamais su s'il était mort ou vivant'. Le domaine, con- lisqué par Richelieu, puis restitué moins le château sans doute, était alors possédé par François-René du Bec-Crespin, marquis de Vardes, à qui l'exemple de Foucquet n'avait pas profité. L'imprudent, pour avoir essayé d'ouvrir les yeux de la Reine sur l'intrigue amoureuse de Louis XIV et de Louise de La Vallière, avait été exilé à Aigues-Mortes. Moret, au surplus, était une petite ville très bien située. De la grosse tour, on jouissait d'une vue admirable. Au pied, ' Abbé PouGEOis, L'untii/ue cl royale cite de Moret, p. 152-154. Paris, 1875. RESTRICTION DE LA LIIiERTE DU CONSEIL. 307 îa douce et limpide rivière du Loing, de vertes prairies; de l'autre côte', ré{jlise, les remparts, et au loin les nobles horizons de la forêt de Fontainebleau. Mais il faut croire qu'il n'y a pas de belle prison, ou qu'on s'arrangea de façon à borner la vue du prisonnier. Foucquet, à peine installé, protesta contre sa translation et le nouveau régime de police qui lui était imposé. Aux yeux de ses avocats, Auzanet et Lhoste, ce déplace- ment n'avait d'autre cause que le désir de priver l'accusé 'OUVEI.LES REOUETES DE FOUCQUET. 313 L'opinion publique n'accueillit pas favorablement cette décision restrictive de la Chambre. L'air de Fontainebleau, disait-on aux commissaires, donne d'autres sentiments que celui de Paris '. En réalité, ils ne jugeaient pas, ils enre- gistraient les ordres du Roi. Mais Foucquet avait eu bien raison de dire qu'il avait pour lui « certaines lestes d'une héroïque vertu " . Dix jours ne s'étaient pas écoulés que Mme Foucquet, la jeune, Auzanet et Lhoste, les vieux avocats, remettaient au rap- porteur deux nouvelles requêtes. La première avait trait à la présence de d'Artagnan, qui prétendait tout entendre, tout voir, tout lire. Autant décla- rer au suppliant qu'on ne veut pas qu'il se défende ". D'Artagnan promettait bien le secret sur tout ce qui con- cernerait le procès; un rovaume ne le tenterait pas; mais si l'accusé parlait d'autres affaires, il en avertirait le Roi, Foucquet, disait-il dans ses rapports confidentiels, lui témoignait une entière confiance ^ . Pas entière cependant. La requête en était la preuve. Ce fut l'occasion d'un nouveau débat. Ormesson , impres- sionné sans doute par ses amis de Paris, ne pense pas que Farrét du 10 ait voulu enlever toute liberté à 1 accusé, qui devait pouvoir « parler quelquefois secrètement à son con- seil » . Tout au contraire, prétendait Voisin, la présence a été ordonnée pour qu'on sût tout ce qui se passerait. D'Arta- gnan doit tout dire. Alors Xesmond s'indigna. D'Artagnan est obligé au secret, et l'on doit agir honnêtement avec 1 accusé. Séguier appuva Voisin. La Chambre fut presque partagée. Toutefois, on finit par rejeter la requête ^ . ' Ormesson, Journal, t. II, p. 181. - RiLl. nat., ms. fr. 10722, I" V86. Cette requête est restée inédite. Cf. Or.MESSOS, Journal, t. II, p. 182. ^ Ormesson, Journal, t. 11, p. 18.}. * niljl. nat., ms. fr. 10722, f" 487. L'arrêt fut si(;nifié par l'Iiiiissier Le Blanc, le 28 mars 1604. Cf. Ormesson, Journal, t. il, p. 187. Jj^xtrails som- maires de Fouctut.T, t. IX, f" 267. 314 NICOLAS FOUCQUET. L'accusé devenait importun. On ne pouvait lui faire [jrief qu'il ne protestât aussitôt. Ainsi le lloi, de l'avis de Golbert, de Berryer, etc., avait ordonné qu'un des com- missaires, M. Le Bossu, cesserait de siéger à la Chambre dans les procès criminels. Le Roi avait appris, disaient les uns, qu'il n'était pas gradué. On le trouvait trop favorable au surintendant, disaient les autres. C'est cette mesure qui motivait la seconde requête de Foucquet. On fit encore intervenir le souverain, qui manda Cha- millart par un valet de pied. Il ne voulait pas que Le Bossu jugeât les procès criminels. Ormesson ouvrait toujours la discussion. Il fut très net. Que Foucquet eût vingt-cinq ou vingt-sixjuges, il importait peu. Mais que le Roi voulût décider tous les incidents du procès, cela était fort important. Après ce qu'avait déclaré le procureur général, et bien qu'il y eût beaucoup à dire, il était inutile de discuter. On n'avait qu'à rendre à M. Foucquet sa requête. Alors ce fut un éclat : Foucquet, s'écria Sainte-Hélène, ne reconnaît pas la Chambre, il ne peut donc pas réclamer un juge plutôt qu'un autre! Pussort : Il n'y a rien de plus raisonnable que la décision du prince. La seule requête de Foucquet devrait suffire pour qu'on exclût Le Bossu. Sept autres parlent à la suite, dans le même sens. Catinat alla fort loin à l'opposé. Il fallait faire des remon- trances au Roi, qui, mieux informé, n'eût pas dit ce qu'on lui « fait dire » . Poucet, voulant faire le savant et songeant à Colbert, montre une grosse objection à cette décision du prince. La commission royale ne suppléait-elle pas au défaut de grades? en d'autres termes, ne donnait-elle pas la science infuse? Mais on ne prit pas garde à cette basse flatterie. Ber- ryer, solliciteur attitré pour le Roi, avait distribué un mé- moire à tous les juges. Foucquet fut déclaré non recevable'. ' Ormesson, Journal, t. II, p, 193. Archives île la Bastille, t. II, p. 203. INOUVELLES REQUETES DE FOUCQUET. 315 Dans la forme, la décision était juridique; par malheur, elle atteignait un des commissaires suspects de douceur et de clémence. Cependant, la marée des requêtes montait toujours. Fouc- quet s'inscrit en faux et en détournement de pièces contre Colbert. On lui a pris ses papiers les plus importants, plus de douze cents lettres du Cardinal ou de ses secrétaires ', plus de trois cents billets de Colbert ou de Berryer^. Lorsqu'un arrêt de la Chambre a ordonné la communication de papiers à l'accusé, Foucault, Berryer les ont revus pour s'assurer qu'aucune pièce importante ne leur échapperait. L'arrêt est du 16 avril 1663, et c'est seulement le 17 avril qu'on a parafé les pièces saisies. Encore une fois, prétendre que le suppliant ou ses proches ont détourné des papiers de la maison de Paris, c'est un artifice grossier. En résumé, Fouc- quet demande qu'il soit informé contre Colbert, Berrver, Foucault. Subsidiairement, il reipiiert la nomination d'un autre greffier et la récusation de l'ussort. C'était complet^. Chamillart, indigné, conclut à ce qu'on déboute Foucquet de sa demande, avec défense d'en présenter de pareilles à l'avenir. Accuser M. Colbert de soustraction de papiers, lui qui était dans la confidence du Roi, qui entrait dans tous ses conseils, c'était injurier le Roi. Et à quel moment? pen- dant qu'il y avait tant d étrangers à la Cour! En vérité, il fallait empêcher M. Foucquet de provoquer un tel scan- dale! Séguier n'hésita pas. Lire de pareilles pièces, c'est perdre le temps. Ormesson garda sa réserve habituelle. L'accusé n'était pas fondé dans ses conclusions. Les admettre, ce serait l'absoudre ' Ri!)l. liât., ms. fr. 10729, f" 4'(fi, 470. Cette requête est inétlite. La copif est datée du 21 août l(iG4. 2 IlniL, [" 478. ^ Obmesson, Journal, t. II, p. 193. 316 NICOLAS FOUCQUET. indirectement. On ne pouvait non plus le débouter. Peut- être les faits « paraitroient-ils un jour si considérables qu'il seroit nécessaire de les relever » . Le parti le plus sage, c'était de joindre la requête au procès. Malgré sa modération, cet avis était significatif et lais- sait prévoir qu'un jour ces détournements de pièces con- damneraient les accusateurs. Sainte-Hélène, la veille de même avis qu'Ormesson, tourne subitement. On le suit. Séguier reprend le thème de Chamillart. Accueillir la requête, c'est insulter le Roi. Ce n'est pas pour louer M. Colbert, mais on ne peut agir mieux que lui, ni mettre un plus bel ordre dans les finances. Il faut donc débouter Foucquet, mais sans lui interdire de pré- senter requête. Un accusé doit pouvoir se défendre. Vain effort d'hypocrisie. La Chambre ordonne que la requête sera jointe au procès '. C'était la prendre en con- sidération et, en principe, suspecter Colbert. Décidément, l'air de Moret devenait trop salutaire à l'accusé. Le Roi, rentrant h Paris, ordonna d'v ramener sa Chambre de justice et son prisonnier. Le jeudi li août, sixième transfert de Foucquet. Mais cette fois, l'infortuné trouva sur sa route une consolation inattendue. A Cha- renton, sa femme et ses enfants se présentèrent à la por- tière du carrosse. D'Artagnan, geôlier ponctuel, mais au fond homme bon et compatissant, sans arrêter le convoi, le fit aller plus doucement et permit à ?\icolas d'embrasser ces êtres chéris, qu'il n'avait pas vus depuis trois ans, ce petit enfant qu'il avait laissé à Fontainebleau âgé d'un mois, qu'il retrouvait entrant dans sa quatrième année, sa noble femme surtout, qui consacrait sa vie à sa défense ^. ' OnMESSox, Journal, t. II, p. 195. Extraits sommaires tle Foucault, ins. \' de Colbert, n" 23f), T 281). - Ormesso.n, Journal, t. II, p. 204. ^'OUVEA^J TRANSFERT DE FOUCQUET. 31T Il avait plus d'une faute à se reprocher envers elle ; à un moindre degré, elle avait elle-même un peu sacrifié à la coquetterie, surtout à la vanité. Le malheur, en séparant leurs vies, avait réuni leurs cœurs et renouvelé leur amour. Admirable exemple de la force divine du mariage. Peut-être qu'à aucun des moments les plus enviés de leur existence, ces deux époux ne s'étaient embrassés avec une plus sincère affection. Ils ne devaient pas se retrouver de quinze ans. Besmaux avait reçu Tordre de ne pas disposer des chambres de la Bastille. Foucquet, réintégré dans la sienne, se remit au travail. Sa femme rentra dans Paris et, assistée de sa belle-mère, dont les ans n'abattaient pas le cou- rage, continua à surveiller la procédure. Le 18 août, ces héroïques personnes apportaient deux nouvelles requêtes, l'une revenant sur l inscri])tion de faux, l autre demandant la récusation de mM. Voisin et Pussort, coupables de faux au préjudice de l'accusé ' . C'était le coup le plus hardi que Foucquet eût encore porté à ses ennemis. Ils se sentirent touchés. Pussort plaida les circonstances atténuantes. S'il y avait eu des omissions, c'était par pure inadvertance et non dolo inalo. Très troublé, il contestait un point mis en fait par Foucquet; Ormesson lui passa la requête; il la lut '< et se trouva confondu ^ » ; sa confusion n'alla pas plus loin d'ailleurs que de tout redire à Colbert, qui s en prit à Ormesson. Ce commissaire « attaquoit sa famille à 1 hon- neur; luy Colbert ne pouvoit plus servir, ny son oncle Pus- sort, qui avoit vescu avec réputation depuis trente ans » . On le traitait de « faussaire » . Voisin, renforçant la plainte, suppliait le Iloi de l'auto- riser à se défendre contre Ormesson, qui voulait « l'attaquer à son honneur » . C'était un déchaînement de colère contre ' Bibl. nat., Extraits sommaires de Foucault, t. IX, f" 282. * Ormesson, Journal, t. II, p. 205, 207. '318 NICOLAS FOUCQUET. le rapporteur, de menaces à son adresse et à celle des siens. Sur ce, Le Teliier détache quelqu'un auprès d'Ormesson. La conjoncture est fort importante pour lui. Le Teliier a lu la requête. « Rien de plus défectueux que ce que MM. Voisin et Pussort avoient fait. » Il en convenait; mais avaient-ils agi « de mauvaise foy » ou « par trop de faci- lité »? En ce dernier cas, étaient-ils récusables? Ormesson devrait y faire réflexion et dire son sentiment, quel qu'il fût, à Le Teliier. Ormesson répondit, suivant sa méthode, qu'il n'avait pas d'avis formé '. Tout justement, on lui apporta le lendemain les minutes des procès-verbaux vérifiés à la Bastille. Celle qui avait trait aux six millions était l'œuvre de trois mains. Une mention relative à certaine somme touchée par Berryer « estoit écrite et depuis rayée », et les rédacteurs « avoient mis en interligne que M. de La Bazinière ne l'avoit pu trouver ». De plus, Ormesson constata qu'une « cote : M. iV Ormesson, estoit escrite et avoit esté effacée » . Quelle révélation accablante ! A une des séances sui- vantes, le 28 août, Sainte-Hélène, un ami pourtant, prit la minute, lut l'article en pleine séance : « Il fut reconnu que, d'abord, on avoit écrit quatre billets d'une remise de 181,500 livres, cotés Berryer^ qu'on les avoit effacés et qu'on avoit escrit en interligne ces mots : pour laquelle remise ledit sieur de La Bazinière a déclaré n'avoir rien trouvé, dont il fera une plus ample perquisition. » Cette faus- seté surprit toute la compagnie, « n'y ayant rien de plus honteux que de faire une déclaration si fort contraire à la vérité! 11 se trouva, en effet, que M. La Bazinière n'avoit rien trouvé parce qu'il n'avoit rien cherché du tout^. » Foucquet, on se le rappelle, soutenait que le trésorier général « n'avoit point signé cette déclaration, et, selon ' Ormesson, Journal, t. II, p. 209. 2 Jbld., p. 210. NOUVELLES REQUETES DE FOUCQUET. 319 toutes les apparences, ajoute Ormesson, il n'y estoit pas " . La fausseté devenait publique, «Les messieurs demeurèrent fort honteux de ce travail si mal fait'. » Cette fois, c'est Le Tellier lui-même qui vint voir Tinfor- tuné rapporteur. Il commença par dire son avis sur la situa- tion. Parlant au Roi, devant Colbert, il avait blâmé Berrver €t sa « mauvaise procédure » ; mais pourtant, il n'y avait pas lieu de récuser Pussort. Bien que Colbert crût « son nombre assuré " , c'est-à-dire sa majorité bien établie dans la Chambre, il n'en jugeait pas moins utile de faire solliciter certains magistrats, Nesmond, Catinat, Ormesson. Le Roi lui-même avait chargé Pelletier « de cette commission » . Toujours le nom du Roi mis en avant. Après avoir donné ce gros argument, Le Tellier vient au fait. Si le rapporteur devait émettre un avis favorable à la récusation, mieux valait alors que Pelletier ne le vît pas. Opposer un refus à un secrétaire, sollicitantpour le Roi, quelle mauvaise note! Vains efforts. Plus on le pressait, plus Ormesson s'entêtait et répondait que Voisin et Pussort ne pouvaient pas juger M. Foucquet. En effet, ces deux magistrats semblaient être moins des juges que des accusés. Selon Voisin, Ormesson omettait tout ce qui allait à sa décharge, et le renvoyait au procureur général, qui ne disait rien. Pussort parlait plus bas, insinuant qu'il y avait plus de dix mois que tout cela (un coup monté contre ces hon- nêtes gens!) se conduisait. Autre comble! Colbert avait dit à Le Tellier « qu'il n'entendoit l'affaire que depuis vingt-quatre heures, et que Berryer estoit un coquin " » . Or, depuis six mois, il recom- mandait à Chamillart d'écarter la discussion des inscriptions ' Ormesson, Journal, t. II, p. 210. M. Cliéruel cite, comme explication, un pas5a{;e des Extraitt de ForcATLT qui a trait à lotit autre chose. Sur ce point, la fausseté est manifeste et sans excuse. V. roucACLi, Exlraits, t. IX, f' 285 v". BibL nat., ms. V^ de Colbert, n" 24-0. 2 Ormesson, Juurnal, t. II, p. 211. 320 NICOLAS FOUCQUET. de faux, en joignant les requêtes au fond du procès. II n'était donc pas si pressé de découvrir les faussetés. Le 30 août, Voisin et Pussort durent s'expliquer sur la confection des procès-verbaux falsifiés. Pussort, parlant de sa place, donna des explications évasives. Quant à Voisin, il ne lui restait « que de très légères notions » ; ils ont suivi les indications du procureur général Talon. « Il seroit fort étrange que, dans une affaire qui regardoit leur honneur et leur réputation, tout fût exagéré contre eux, qu'il n'y eiît rien d'expliqué ni de deflendu en leur faveur. » Sur une observation dOrmesson, le récusé s'emporte et le chance- lier est obligé « de luy faire signe de se modérer » . Pussort s'animant à son tour, on l'obligea à passer der- rière le bureau. Là, il change de ton, parle « doucement » . Il est oncle de M. Colbert et « son ami particulier » . Il veut bien avouer qu'il n'a jamais vu les registres de l'Lpargne, si mal écrits « qu'à peine luy parurent-ils lisibles' » . « Peu de messieurs pourraient les lire. » Il faut se reporter en arrière. On avait cru que tout le monde s'élèverait contre les traitants, « pour leur faire rendre gorge de leurs bri- gandages » . Point du tout! Pas de preuves. La Chambre allait être exposée « à la raillerie des gens d'affaires""' » . Le r»oi commande alors de chercher ces preuves dans la comp- tabilité du Trésor. On se partage la besogne; on l'accomplit, sans viser personne, Foucquet moins que tout autre. Lui, Pussort, ne fréquente pas Voisin. « Berryer est l'homme du monde qu'il connoit le moins ^. » Le complot aurait donc été « mental ». Pussort n'a jamais choyé personne, pas même les puissants. Chacun le sait. Il était ignorant dans ces matières. Voisin n'en savait pas plus que lui. Pour com- prendre « la routine des registres» ,on leur donna Berryer "*. • Extraits sominuires, t. IX, f 288. Ms. \' de Colbert, n° 236. ^ IbliL, P 289. s Jbicl., t 290. * Ibid., f" 290 v^ TIECUSATIO^'S DE PDSSOKT ET VOISIN. 321 Ils avaient confiance dans Talon, Talon dans Berrver. Qu'ont-ils fait? un simple compulsoire. Que de bruit pour si peu de chose! « Être poursuivi par un accusé, c'est une condition bien dure! » Le fait est que les rôles étaient intervertis. Pussort ne savait comment finir. Encore une fois, il n'entend rien aux finances. « Il n'estime pas que M. Talon v entendist beau- coup plus que luy. » Les registres faisaient le tour de la table, indéchiffrables. H u'v a pas de honte à avouer son ignorance, « effet de l'infirmité humaine » . On trouvera des omissions dans les autres procès-verbaux. La Bazinière était-il présent ou absent? les souvenirs de Pussort sont obscurs. On l'a regardé comme présent, « par un commis » . Talon et Berrver rédigeaient tout'. Quant à la rature des apostilles, il ne sait rien de précis. « Peut- être le sieur Berrver, qui estoit présent, ne fut pas fâché que son nom ne parust pas en cette affaire. » Foucquet n'en a pas subi de préjudice. On dit que le procès- verbal n'a pu être fait en une séance, mais Talon, h l'avance, digérait la matière, d'après " les instructions du sieur Berrver'^ » . En résumé, tout cela, c'est le fait de Talon. Au tour de Voisin de s'expliquer. L'orateur change; les explications restent pitovables. On ne connaissait pas encore Berryer. On le tenait pour homme de bien, homme de confiance, très industrieux pour le déchiffre- ment des registres, travail embarrassant^. Foucquet a pré- tendu que lui Voisin n était pas nouveau dans ces matières, étant allié à des gens de finances. Erreur! Jusqu en 1C61, il était au plus mal avec son beau-père et son beau-frère. Foucquet est envenimé. Mais ses attaques ne le touchent pas. — Gomme on le voit, l'allié de Talon prononçait le mot consacré par l'usage quand on est touché. ' Extraits sommaire!;, t. IX, (' 21)'^. - Ibid., f 295. ^ Ibid., P 298. II. 21 322 NICOLAS rOUCOUET. • On commençait à délibérer ' quand Séguier renvoya la séance au lundi. Il savait bien ce qu'il faisait. Ghamillart passa son dimanche à solliciter au nom du Roi tous les juges en faveur des deux récusés. Il vint même chez Ormesson, sous prétexte d'ex])liquer la fameuse rature. Sans répondre, Ormesson le regarda. « Je crois bien, reprit cet extraordi- naire procureur général, que vous ne trouvez pas ma raison bonne, ni moi non plus ; mais je n'en ai pas de meilleure ". » C'est ce qu'il pouvait dire de plus spirituel. Le lendemain, Ormesson donna son avis. Berryer faisait tout; il emportait les registres le soir; il a fait parler les commissaires. » En quantité d'ordonnances, on a imputé à Bruant, commis de Foucquet, les deux lettres Br. qui signi- fiaient Berryer. " On a compilé trente-huit procès-verbaux en une production. M. Talon, l'ex-procureur général, y avait déjà reconnu certaines inexactitudes. Aussi s est-il, le 6 juin I6()3, restreint à neuf d'entre eux. Quant aux faussetés du procès-verbal des six millions, MM. Pussort et Voisin sont-ils coupables d'une action si noire? Ormesson ne le croit pas. « Il est convaincu que c'est Berryer qui l'a commise avec dessein. » Il a fait croire à MM. les commissaires ce qu'il a voulu, allant de l'un à l'autre, et tous les deux déféraient « innocemment » a un homme qu'on leur avait donné pour travailler avec eux^. La fausseté est prouvée, imputable à Berryer. Même faux dans le procès-verbal des octrois et dans un troisième. Les trois procès-verbaux sont trois faux"^. Berryer, « auteur de toutes ces sales pratiques, mériteroit qu'on décrétast contre luy » . M^I. Pussort et Voisin doivent s'abstenir de juger. C'est ce que Foucquet répétait depuis si longtemps; c'est ce qu il avait dit à la Bastille à d'Ormesson, alors hésitant, ' On délilx'ra peii(I;int trois quarts d'heure. * Ohmesson, Journal, t. II, p. 212. ' Extraits sommaires de Foucault, t. IX, f" 303. (Golb. V, 236.) ''//;/(/., fs 308, 310. I\ÉCUSATIO>'S DE PUSSORT ET VOISIN. 323 et que le greffier Foucault avait troublé par un mot : Non es amiciis Cœsaris\ Ormesson heureusement était un de ces hommes qui rejjrennent possession de tout leur courage en présence du danger, sur le champ de bataille. Son collègue, Sainte-Hélène, donna un avis équivoque. M. Berryer « étoit solliciteur de la part du Roi » . Séguier l'interrompt pour dire la même chose. Sainte-Hélène conclut au rejet de la requête de Foucquet, à sa suppression comme injurieuse, avec défense à l'accusé d'en présenter d'autres, sinon signées de ses avocats '^. En effet, Foucquet signait seul toutes les pièces de sa procédure, voulant ainsi dégager la responsabilité des hommes courageux qui lui prêtaient un concours sans réserve. Qui ne croirait qu'après les explications honteuses des deux juges récusés, l'avis si net, si formel, si bien motivé d'Olivier d'Ormesson, la requête de Foucquet ne dût être admise? Il n'en fut rien. Quinze commissaires fermèrent leurs oreilles à la justice, pour n'écouter que la sollicitation royale. Seuls, du Verdier, Masnau, Gatinat, Renard, très durs pour Talon et Berryer, suivirent le sentiment du rap- porteur. Nesmond lança aux récusés le pavé de l'ours : « Ils n'ont pas entendu finesse, ils ont agi sans intelligence. » Donc, ils doivent rester juges. Séguier ne fut pas moins étonnant. A son avis, M. Foucquet avait « beaucoup à se louer de ses juges" » . La requête fut rejetée. Pendant toute cette délibération, Berryer, caché der- rière la porte, ne perdait pas une parole, s'emportant contre Ormesson : « Gomme ce coquin d'Ormesson opine pour ce fripon de Foucquet' ! » Tout le monde d'ailleurs fut ravi des dures vérités dites à ce Berryer, capable de ' V. plus haut, p. 292. - Ormesson, Journal, t. If, p. 262. Extraits de Foucault, t. IX, P' 310, 320. ' Extraits de FoucAui/j, t. IX, f" 395. * Ormesson, Journal, t. H, p. 232. 21. 324 NICOLAS FOUCQUET. tout. Gliamillart, Foucault lui-même complimentèrent le rapporteur. Golbert, racontant la séance au Roi, reprit tous ces propos de fripon, de coquin pour les appliquer à son homme de confiance. Louis convint que si Ormesson n'avait pas conclu à la récusation, son avis eût été parfait '. Pour Le Tellier, Berryer était un homme perdu. Le Tellier passait pour être très fin, mais de plus fins encore préten- dirent que cet homme si perdu se retrouverait. Ainsi se termina cette grande délibération, qu'on regarda, ajuste titre : comme présageant l'issue du procès. Peu de jours après, Gliamillart reçut l'ordre de porter au Roi la requête de Foucquet contre M. Pussort , récusé comme parent de M. Golbert, alors que Golbert était accusé de la soustraction des papiers de Foucquet. Louis, se faisant juge de faits particuliers, statua en son Gonseil. Seul, le maréchal de Villeroi fut d'avis de laisser l'affaire à la Ghambre^. Le Tellier, qui parlait si bien quand le Roi n'était pas là, d'Aligre, de Sève, anciens protégés de Fouc- quet, Séguier, le président de la Ghambre de justice dont on allait violer un arrêt, tous ces hommes sans caractère votèrent en faveur du favori Golbert, caché à son tour der- rière une portière de la salle du Conseil. Un arrêt « d'en haut » débouta Foucquet. A la Ghambre, Gliamillart balbutia. Séguier voulut expli- quer la chose par deux raisons : la première, que le Roi « avouoit tout ce qu'avoit fait M. Golbert » , qui « n'avoit pris les papiers que par son ordre » . Il fallait bien en con- venir : « il y avoit eu des papiers emportés de Saint-Mandé dans une cassette... MM. les commissaires le sçavoient bien » , à cause du « secret d'Estat » . Le Roi avait déjà jugé implicitement cette requête présentée au Parlement. Il y avait donc chose jugée, et le souverain « vouloit » qu'on ' OliMRSSOS, JourJUll, t. II, p. 214. - YAu/., p. 219, 221. REJET DES UECUSATIOjSS. 325 enregistrât son arrêt « sans que la Chambre y délibérast " . C'est ce qu'on avait fait du temps du chancelier Duprat. Séguier, perdu dans les exemples, oubliait la seconde rai- son du Roi. Il se ravise. « Il sembloit dans le monde que M. Colbert fût déféré à la Chambre, et le Roy ne vouloit pas qu'un homme auquel il confioit ses plus secrètes et impor- tantes affaires fust accusé dans une Chambre de justice. » Le tout assaisonné de réflexions d'ordre secondaire : licence du sieur Foucquet injuriant un homme honoré de la con- fiance du Roi ; le Roi faisant ce que la Chambre aurait dû faire. Conclusion : il ne reste qu'à enregistrer l'arrêt de Sa Majesté '. Le greffier lit le projet d'enregistrement. Personne ne dit mot. Séguier se lève, et le tour est joué. La requête de l'accusé, visant non le seul Colbert, mais Foucault, mais Berrver, « le coquin, le fripon, le faussaire » , si énergique- ment flétri la veille, est supprimée. Peu de jours après, on trouvait Berryer installé comme devant chez Séguier", qui porta la faiblesse jusqu'à demander à Ormesson un travail fait par cet honnête homme et d'où ressortait l'innocence de Foucquet, afin de le faire examiner et discuter par Berryer. Ces évocations sur des points de détail ne faisaient que « descrier le procès » . C'est un des juges qui le dit^. Mal- gré tout, il avait été convenu qu'on relirait les procès- verbaux, non plus au point de vue de l'inscription de faux, puisqu'elle était rejetée, mais à celui de l'accusa- tion et du jugement (5 septembre 1664.). C'était tout à recommencer, tant la procédure primitive était vicieuse. Trois mois, septembre, octobre, novembre, furent employés à ce travail rebutant. ' Ormesson, Journal, t. II, p. 221. Extrait'! sonnnaires de Foucault, t. IX, p. 335. Archives de la Bastille, t. II, p. 219. - Jhid., p. 238. ^ OnMESSO", Journal, t. II, p. 220. 326 NICOLAS FOUCQUET. Foucquet, bien excusable, multipliait ses productions, requêtes, salvations, les envoyait par parties, la moitié un jour, le restant le lendemain. C'était légal, mais agaçant. Les plus agacés n'étaient pas les juges impartiaux. Séguier voulait qu'Ormesson fît ses rapports sans avoir lu les pièces. Orraesson s'y refusait : « C'est une chose estrange que l'on voye une production que les rapporteurs n'ont point vue. » Alors, Pussort, toujours colère et redevenu arrogant : « Il vaut autant que vous disiez qu'il ne faut jamais juger ce procès' ! » Séguier annonçait qu'on irait bientôt à l'Arsenal ; car les séances se tenaient en son hôtel, et l'on ne pouvait condamner Foucquet dans un logis particulier. Le procès-verbal des octrois était tellement plein de faus- setés, qu'on n'osa en parler, de peur de blesser M. Voisin et M. Pussort, oncle de M. Golbert. Plus on avançait, plus l'accusation s'évanouissait. C'était visible à de nombreux incidents de séance. Un jour, Cbamillart déclamait sur le crime d'Etat, préten- dant que Foucquet avait acquis Belle-Isle par des moyens scan- daleux. C'est à vous à le prouver, lui répond Ormesson ^ . Les munitions de guerre, poudres et boulets n'étaient pas en plus grande quantité dans cette place qu'au temps de M. de Retz\ Le procureur se rejette sur le projet communiquée Gour- ville ; mais Foucquet avait-il avoué cette communication? On interpelle Renard, un des juges d'instruction chargés avec Poncet d'interroger l'accusé. Renard ne se rappelle pas bien, et révèle un détail curieux. Dans cet interroga- toire, « il ne disoit rien, pour n'estre pas participant du secret * » . Il y avait donc un secret, caché à certains juges, tout au moins à Renard. ' OrmeSSOX, Journal, t. II, p. 232. - FouCArLT, Extraits, t. IX, f" 335. 3 Ihid., {" 339. * Ibid., {" 336. FOUCQUET ACHEVE SES DEFEjSSES. ;}27 A la dernière heure (13 octobre), Foucqnet fit remettre à la Chambre huit lettres de Mazarin, entre lesquelles ces fameuses lettres écrites de la Fère, toutes pleines de la reconnaissance du Cardinal pour les 900,000 livres envoyées après la déroute de Yalenciennes. On les lut. Rocquesante, jusqu'alors si dur, se déclara attendri. Ferriol en avait les larmes aux yeux. Tous étaient touchés. Un des juges, en se levant, laissa échapper ces mots : « M. le Cardinal donnoit là de bonnes paroles à M. Foucquet! « — « Si l'on sçavoit, répliqua Pussort, celles que le Roy luy dit la veille qu'il fust arresté, elles estoient bien j)lus fortes '! » Quand un homme est dans une position fausse, il est presque impossible qu il ne dise pas de sottises, témoin Pussort. Les opinions commencent à se révéler. A propos des six millions soi-disant détournés, Renard objecte qu'il faut savoir si le Roi a perdu ou non. S'il y a eu simple inter- version de billets de l'Epargne, c'est peu de chose. En effet, tout est là. Ormesson déclare qu'on a trouvé dans les caisses de Foucquet et de ses commis plus de billets indis- cutables et encore dus, que de discutables et payés sur les six millions. Donc, il y a eu interversion, et non vol. « Eh quoi ! s'écrie Pussort, si mon valet était trouvé nanti de ma bourse, ne serait-ce pas un voleur déclaré.'» Alors Renard : « Si on avoit confié la bourse au valet, il ne seroit pas voleur parce qu'on l'eu trouveroit saisi. " Pussort grommelle qu'on aurait lait valoir ces billets plus tard"^. — Poursuit-on pour un crime qui aurait pu être commis? Grande surprise. Ou a])porte une lettre de Châtelain, ce traitant si dur à Foucquet. Malade, craignant de mourir, il écrivait à son u directeur de conscience » : Le billet de Mazarin, stipulant que les emprunts ne devaient pas dépasser le denier dix, soit 10 pour 100, était « concerté " , pour être montré. C'est Foucquet lui-même qui avait con- ' Ormesson, Journal^ t. II, p. 235. - Extraits sommaires de Foucaui.i', t. IX, f" .3V6. 328 NICOLAS FOUCQUET. seillé au Cardinal de l^'crire. On a sa lettre '. Cela faisait tomber toutes les pompeuses déclamations de Talon sur les principes rigides de Mazarin quand il s'agissait du crédit de TÉtat. Si la fatigue envahit le lecteur de cette cause célèbre, il sera très excusable. Elle accablait alors tout le monde, juges et accusés. Les commissaires de Nesmond et Fayet étaient tombés malades, à la grande joie de l'accusation, qui les tenait pour suspects. Seul, Foucquet restait maître de lui, calme comme au premier jour, sujet d'admiration pour ses avocats comme pour ses geôliers"'. Le 8 novembre, il annonça à d'Artagnan qu'il avait achevé sa dernière pro- duction : Ibùl. ■* Défenses, t. XV, p. i. Inventaire des pièces, etc. * Défenses, t. Y, p. i et suiv. V. plus haut, p. 212. FIN DES DEFENSES DE FOUCQDET. 329 il laisse échapper tout ce qu'il a sur le cœur. Parmi les papiers saisis en septembre KJGl, il se trouve des pièces datées d'octobre 1G(J1, de 16()2, trois mois, un an aj)rès son arrestation : — « Mes ennemis ne se sont pas con- tentez d'abuser de leur autorité pour me perdre ; d'y avoir employé des artifices qui n'ont jamais esté approuvez ; d'avoir violé toutes les loix du royaume en la manière dont ils ont intenté leur accusation contre moy; de s'estre dispensez de toutes les formes essentielles des procez cri- minels pour la poursuivre ; de n'avoir emplové que des voyes d'autorité dans les occasions où il faloit que la liberté de la justice fust la plus entière; d'avoir suborné des témoins, pour déposer des faussetez; et d'en avoir intimidé d'autres, pour leur faire supprimer la vérité; d'avoir choisi et maintenu des juges notoirement suspects; et d'en avoir exclu d'autres sous de mauvais prétextes; et enfin, d'avoir supposé, tronqué, ou altéré la pluspart des pièces. iNIais, pour rendre leur entreprise plus seure et plus infaillible, ils ont comploté de me dépouiller auparavant de tout ce qui estoit capable de contribuer à ma léfjitime défense. « Pour cet effet, non seulement ils m'ont fait interdire tout commerce avec mes proches; ils m'ont osté toute commu- nication avec mes commis, et avec ceux qui pouvoient me donner des lumières. Mais ils ont soustrait tous mes papiers; ils ont détourné les pièces qui m'estoient absolument néces- saires; il n'y a point de malversation qu ils n'ayent pra- tiquée, pour venir à bout de leur pernicieux dessein. « Les siècles à venir auront peine à croire que des gens revestus de charges et d'emplois, des gens qui ont de grands biens, se soient abandonnez à leurs passions, jusques à ce point de commettre aux yeux de tout Paris et toute la Cour, et à la veiie du Roy même, des actions si violentes et si injustes ; et d'avoir passé jusques à cet excez de hardiesse, de s'estre servis de l'autorité du Roy, contre ses ordres mêmes; et par un attentat sacrilège d'avoir prophané son 330 ISICOLAS FOUCQUET. sacré nom, en îe mettant à la teste de lenr abominable con- duite, sans aucune retenue, sans précaution quelconque, et avec une présomptueuse ostentation d'une asseurance de toute impunité ' . » Colbert est touché, ainsi que Foucault, « son confident, un autre luy-méme » . Séguier encore plus. » M. le Chance- lier me permettra de luy dire, s'il luy plaist, que, pour estre chef de la justice, il n'est pas au-dessus des ordres de la justice... li estoit obligé d'estre d'autant plus exact qu'il sçavoit les raisons d'inimitié qui ont toujours esté entre luy et moy, lesquelles il a bien fait connoistre qu'il n'a pas oubliées ". » Le document est terminé par quelques pages très remar- quables. " Ce que je ne puis dissimuler, c'est l'horreur des outrages que mesennemisont vomis contre mon honneur, au moment quej'ay estéarresté; ayant méchamment, et par un complot qui ne peut avoir esté concerté qu avec les démons les plus enragez, supposé des lettres scandaleuses, que les plus perdues de toutes les femmes publiques ne voudroient pas avoir écrites ny pensées, et d'avoir eu l'effronterie de les publier sous des noms de personnes de qualité, qu'on a voulu diffamer par là, et me rendre odieux au Roy et au public, encore que le tout fust calomnieusement forgé dans la boutique de ces abominables forgerons, qui n'éviteront jamais le châtiment de leurs méchancetez , puisqu'elles sont si détestables qu'elles ne sçauroient estre suffisamment vangées que par l'enfer même qui les a produites, ou par une pénitence publique, qui répare la réputation de toutes les personnes qui peuvent y avoir intérest. '<■ On a eu limpudence de dire que ces lettres dissolues avoientesté trouvées sous mes scellez; et ceux qui les avoient mises dans leurs poches, en sortant de leurs propres mai- sons, ont feint de les avoir trouvées dans les miennes avec ' Défense;, i. XV, p. 2, 3. - IbicL, t. XV, p. 11). FIN DES DEFENSES DE FOUCOUET. 331 d'autres papiers dont ils s'estoient saisis : ils y ont meslë le nom des personnes qui pouvoient animer le Roy contre moy; et pendant que j'estois ri(;oureusement d('tenu et sans commerce, on distribuoit par tout le royaume les copies de ces infâmes compositions d'un infâme auteur. « Peut-on bien seulement entendre le récit de crimes si énormes, sans que les cheveux en dressent à ia teste? Peut-on s'étonner assez de Texcez d'une telle rage? Et peut-il rester quelque action, à laquelle des gens capables d'avoir commis cette exécration, ayent fait scrupule de se porter, pour satisfaire leurs intérests et leur ambition, puis- qu'ils ont bien pu se rendre à celle-là, qui est le comble de toute la malignité la plus diabolique? « L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a supposez malicieusement entre les miens ; les coupables ont eu recours à l'autorité du Roy pour les mettre à couvert d'une recherche qu'ils ont eu raison de craindre ; et il ne me reste pas de voye humaine pour faire connoistre la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, S(;vère vengeur des parjures, en la présence duquel j'ay dicté et signé cecy, de me perdre sans miséricorde, si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le monde, ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par mes ennemis, lesquelles n'ont jamais esté du nombre de mes papiers; et je conjure en même temps la |uslice divine, de rendre cette vérité si connue et si manifeste, que le Roy puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a faite, non seulement à mov, mais à Sa Majesté, et les honteux artifices dont on s'est servy pour surprendre sa bonté, et pour l'animera ma perte. « Que Dieu ne permette pas, s'il luy plaist, que mes ennemis triomphent plus long-temps de leur malice en m'opprimant ; que celuy qui est la vérité même ne souffre pas davantage que ces lasches calomniateurs jouissent pai- siblement du fruit de si noires impostures; et (pie sa toute- 332 NICOLAS FOUCQUET. puissance arreste enfin le cours de ma disgrâce et de leur prospérité, fondées sur de si damnables inventions. « Domine Deiis omniiini Creator terrihilis et forti's, justus et misericors, afflige opjn-iinentes nos, et contumeliam facientes in supei'bis. « Signé : Foucquet ' . » Ces trois pages sont d'un honnête homme, et Ton com- prend que d'honnêtes femmes aient ressenti de la sympa- thie pour lui. Une d'elles, la plus belle peut-être, assu- rément la plus aimable, la plus spirituelle, rentrait de Bourgogne à Paris (10 octobre 166-4), à peu près à l'époque où l'ex-surintendant écrivait cette protestation indignée. Malgré le malheureux vers de Boileau : Jamais surinten- dant ne trouva de cruelles, Mme de Sévigné, cruelle aux jours de la fortune de Foucquet, se révélait tendre et com- patissante à 1 heure de la crise suprême. Cette noble con- duite l'a mieux délivrée de soupçons malveillants que les lourdes déclamations d'un Chapelain. Elle justifie même Foucquet. Il est impossible que ces femmes d'élite, Gué- négaud, Scudéry, Scarron, Sévigné, que sa propre femme aient ressenti tant d'affection pour lui, si par quelque noble côté, par lesprit et le cœur, il ne méritait pas d être aimé. ' Défenses, t. XV, p. 94, 95, 96. SEPTIEME PARTIE CHAPITRE PREMIER REQUISITIONS DU PROCUREUR GÉNÉRAL. COMPARUTION DE FOUC- QUET DEVANT LA CHAMRRE. IL REFUSE DE PRÊTER SERMENT. LA CHAMBRE PASSE OUTliE. IL EST INTERROGÉ SUR LA SEL- LETTE. ATTITUDE FERME DE FOUCQUET. MÉCONTENTEMENT DE LA COUR. MALADIE DE LA REINE. REPRISE DE l'iNTER- ROGATOIRE, IMPRESSION FAVORABLE DU PUBLIC. SAISIE DES DÉFENSES IMPRIMÉES. CONCILIABULES CHEZ CHAMILLART. INTERVENTION DU ROI. NOUVEAU SYSTÈME d'iNTERROGATOIRE. FOUCQUET EST ACCUSÉ DE CRIME DE LÈSE-MAJESTÉ. CLÔTURE DE l'iNTERROGATOIRE SUR LA SELLETTE. (14 novemijre-tli'cemlne 1664.) Enfin, après trois ans et trois mois de mise au secret, (rinstnictions, de piocëduies diffuses et arbitraires, Fouc- qiiet allait sortir de sa sixième prison et com[)araître devant les commissaires pour être jugé. En effet, les lettres patentes autoi'isant la Chambre de justice à siéger à l'hôtel Séguier spécifiaient qu'aucun jugement définitif ne pourrait être prononcé qu'à l'Arsenal. Ces séances d'ailleurs n'étaient pas publiques. L'accusé devait se présenter seul, sans avocat. Le procureur général n'assistait pas non plus à l'audience. Toutefois, il donnait des conclusions par écrit. 3â4 NICOLAS rOUCOUET. La veille de Taudience, Ghamillart, s'adressant à Ormes son, lui demanda un pli cacheté remis piécëdemment par Talon. Ce dernier, remplacé pour cause d'inertie, avait, on ne sait trop pourquoi, ju^^é bon de conclure lorsque la pro- cédure était devenue contradictoire ; de plus, il avait confié ses conclusions secrètes au rapporteur. Ormesson rendit le paquet clos et sc(;llé comme il l'avait reçu, discrétion qui émerveilla Ghamillart, magistrat d'occasion. Le 1 i novembre 1664, le chancelier ouvrit la séance, assez incertain, faisant liie des pièces, puis interrompant cette lecture pour ordonner celle des conclusions du procu- reur général du Roi. Les premières , celles de Talon , tendaient à ce que l'accusé, déclaré convaincu du crime de péculat et « autres cas mentionnés au procès •>■> , fût étranglé, jusqu'à ce que mort s'ensuivît, en une potence élevée dans la cour du palais, ses biens confisqués au Roi. Les directeurs du procès, Golbert, Berryer, Ghamillart, avaient modifié ces conchisions en la forme et au fond. En la forme, Foucquet devait être pendu, mais « en la place qui est devant la Bastille » , et non plus dans la cour du Palais, aux veux du Parlement, raffinement de vengeance abandonné comme excessif. Au fond, l'addition était plus grave. A l'accusation de péculat, Ghamillart ajoutait celle de lèse-majesté \ Ainsi ce grief, qui n'avait pas judiciairement figuré au début de l'instance, que Talon n'avait pas formulé dans ses conclu- sions, prenait à la dernière heure une importance capitale. La vérification des procès-verbaux, la démonstration de ' Ces conclusions ont été publiées dans les Défenses de Foucquet, t. XVI, j). 3'59. Cf. Ormesson, Journal^ t. II, p. 240; Foucault, Extraits sommaires, « Ajoutant M. de (îliamillai r que raccusé fut déclaré atteint et convaincu du crime de lèse-majesté. » Cl'. Bibl. nat., ms. fr., 7628. Premier cahier de l'interrogatoire passé par M. N. FouC(juet, ministre d'Estat, ex-surintendant des finances de France, sur la sellette, à l'Arsenal. CONCLUSIONS DU PROCUREUR GÉNÉRAL. 335 leur fausseté, les vigoureuses cl(!'fenses de Foucquet, rensem- ble de Tinstruction sur les faits de probité financière avaient énervé 1 accusation. Il fallait la fortifier à Taide de ce pié- tendu crime contre le Roi. Cette fois, pas de contestation possible sur la pièce probante, le projet, l'e'crit reconnu par l'accusé. L'imputation était d'autant plus dangereuse que, le crime étant purement intellectuel, chacun le jugerait suivant sa passion. Ensuite, Séguier demanda si l'on entendrait l'accusé sur la sellette. — " Après les conclusions qu'on vient de lire, répondit Ormesson, il n'y a point de doute. » On en avait douté cependant, et Foucquet avait fait soumettre le cas au Roi, comme intéressant un ancien ministre d'Etat. A toutes fins, des sièges de différentes formes étaient préparés par Foucault. Ce fut la sellette ordinaire, celle qui avait servi à Dumont, qu'on apporta. Ce point réglé, on aborda un autre sujet. Séguier exposa que M. Foucquet s'était plaint » avec raison des lettres infâmes » qui avaient couru lors de sa capture; il se sentait obligé en conscience de déclarer qu'elles étaient supposées, qu'aucune correspondance authentique n'avait été publiée, u le Roi n'ayant pas voulu commettre la réputation des dames de qualité ' " . Ces derniers mois contenaient bien une réticence. Cepen- dant, le trait dominant, c est qu'en présence de l'énergique démenti donné par Foucquet, il était impossible de soutenir ces calomnies. Les lettres les plus compromettantes étaient celles de la pauvre Menneville, en somme assez peu expli- cites. Celles de la femme La Loy auraient bien prouvé que le surintendant surveillait les amours du Roi. Mais La Loy ne pouvait passer pour une dame de qualité. De plus, Colbert ayant détourné tous ces documents, il était impossible de ' OnMi.ssoN, Joiidéra la sellette et un autre siège à côté d'elle", un de ceux sans doute qu'avait fait préparer le greffier; mais, sans plus s'arrêter à ce détail, il s'assit sur la sellette commune. Le président lui enjoint de prêter serment, il refuse; mettant hors de cause le mérite, la probité des juges, il excipe de son privilège. Séguier se hâte de répliquer : Le Roi, maître des juridictions, a débouté l'accusé de son oppo- sition. F'oucquet ne conteste pas cette maxime que le Roi règle arbitrairement les juridictions. Mais le Conseil Ta jugé sans l'entendre, et cela est contraire aux ordonnances. On a si grande peur de favoriser ses légitimes revendications, (pi'on lui a même refusé un habit long, une soutane de magis- trat. Aussi n'a-t-il pu se présenter en habit décent. En effet, l'ex-procureur général était vêtu d'un habit court, en drap d'Espagne noir, avec un petit collet uni et un manteau ^ ' On aurait peine à croire à ces détournements de pièces, à ces falsifications, à ces suppressions couimises par des hommes en grande situation, par des conseillers d'Etat, si l'on n'en avait malheureusement des exemples sous les yeux. Il n'y a pas lon{;temps qu'un acte si^né par un chef de gouvernement a si bien disparu qu'on a pu en révoquer l'existence en doute. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que ces imitateurs de Colbert ne sont pas des Colbert. - Défense;, t. XV^I, p. 335. llécit contemporain fait peu de jours après le jugement. 3 Foucault, Extraits sommaires, t. X, f° 2. M. Fiavaisson dit que l'accuse FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 337 Première passe d'armes. Séguier cherche à surprendre Foucquet. L'accusé a réclame le maintien d'un juge, donc il reconnaît la compétence de la Chambre. En effet, dans un des nombreux incidents survenus au cours du procès, un sieur Favet avant été indisposé pen- dant quelques jours, le président s'était empressé de lui interdire de siéger à l'avenir. Au fond, Favet passait pour favorable à l'accusé, qui avait réclamé son maintien. Fouc- quet ne se déconcerte pas. « J'ai réclamé ce magistrat parce qu'étant conseiller au Parlement, il est mon juge naturel. " — « Il n'est question ni de conseiller au Parle- ment, ni du Parlement tout entier » , répond Séguier. Puis il se perd, ouvre à Foucquet la porte pour une seconde objec- tion. L'accusé, dit-il, n'est pas vét('ran du Parlement. Il aurait dû prendre des lettres du Pioi pour joindre les temps de son service comme maître des requêtes et comme procu- reur général. — Pour avoir voix délibérative, soit, réplique Foucquet, mais non pour acquérir le privilège. Servir comme soldat, puis comme capitaine , c'est toujours servir. Le président revient en arrière : Si Ton demande le ser- ment à un accusé, c'est dans son intérêt, afin de donner plus de créance à ses réponses. Pour la troisième fois, Fouc- quet veut-il lever la main? Il s'v refuse, reçoit l'ordre de se retirer. Alors, debout, il déclare qu'il n'a ni harangues ni belles paroles à dire; il donnera seulement, si l'on veut, tels éclaircissements, qu'il n'est homme qui vive qui ne demeure persuadé de son innocence. Séguier, de plus en plus embarrassé, ne sachant à quoi se résoudre, retient l'accusé. — A quel titre parlera-t-il, s'il ne se soumet au préalable à ses juges? — Mais Foucquet persiste dans son refus et se retire, saluant respectueuse- ment. Le président déclare aussitôt qu'on traitera l'accusé s excusa de ne pas paraître en habit. Il omet le mot décent, qui se trouve dans le ms. fr., 7628. Cf. Ormesson, Jou/via/, t. II, p. 24-3. II. 22 338 ISICOLAS FOUCQUET. comme un muet. Au fond, c'était son intime désir. Pas de questions délicates à poser et surtout pas de réponses pénibles à entendre. ^ Ormesson, moins préoccupé des conséquences, insinue qu'on devait écouter les explications de Foucquet. Séguier l'interrompt. L'honnête rapporteur rappelle qu'il s'était autrefois opposé à ce qu'on reçût aucune requête, aucun mémoire de l'accusé, tant qu'il ne reconnaîtrait passes juges. On en avait décidé autrement. Il faut aller jusqu'au bout, entendre la défense orale, comme on a reçu la défense imprimée. Sainte-Hélène, au contraire, abonde dans le sens du chancelier. Pussort, par extraordinaire, se rallie à l'avis d' Ormesson. Quatre ou cinq commissaires l'imitent, bien que Séguier ne cesse de répéter : Le procès comme à un muet! le procès comme à un muet! Malgré tout, le courant favorable s'accentue : Rocque- sante rappelle que le serment est facultatif pour l'accusé; Masnau, qu'on est censé depuis le commencement juger Foucquet comme un muet, et que « jamais muet ne parla tant». Séguier voit la partie perdue, fait adopter un arrêt incompréhensible. L'accusé, rappelé, devra prêter serment; sinon on passera outre, sans égard pour ses protestations ^. Foucquet, réintroduit devant la Chambre, salue humble- ment, s'assied, entend la lecture de l'arrêt et, surpris^, cherche un sens à cette étrange décision. A tontes fins, il renouvelle son refus, très fâché d'ailleurs de ne pouvoir obéir aux ordres de la Compagnie . Mais Séguier lui coupe la parole, commence aussitôt son interrogatoire, s'aidant, comme guide, d'un gros questionnaire, préparé par Berryer. ' Foucault, Extraits sommaires (ms. V de Golberl, 236), t. IX, f" 9 v": Archives de la Bastille, t. II, p. 235; Ohmesson, Jour?za/, t. II, p. 24V. - Foucault, Extraits sommaires, t. IX, f° 12. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 339 Premier chef d'accusation : pension prise des ("ermiers des gabelles. Trois preuves : La première, l acte même trouvé dans les papiers de Saint-Mandé ; La seconde, cette ligne écrite sur un petit agenda saisi à Fontainebleau, dans la « cassette peinte » : Déclaration des fermiers des gabelles ; La troisième, une déposition d'un sieur Châtelain, qui avait payé la pension pendant un an et demi. Foucquet allait répondre quand l'otticieux Poucet, s'ap- prochant du président, lui dit tout bas qu'il a oublié de demander à l'accusé son nom, comme aussi de lui faire prêter serment. Séguier fait observer qu'il serait oiseux d'insister pour le serment, mais il demande le nom, quoique chacun sût fort bien, dit-il, que l'accusé s'appelait M. Nicohis Foucquet. — " Alors, reprend ce dernier, ce sont formalités inutiles et qui peuvent me préjudicier '. » Puis, parlant à son tour, sans plus attendre d'objections, il prend l'accusation corps à corps. Il a eu l'acte de pension entre les mains parce que le car- dinal Mazarin, h qui il appartenait, l'a chargé, en 1G58, de toucher une année et demie d arrérages. C'était le prix d un arrangement entre les fermiers et Gantarini, banquier ita- lien, failli et resté débiteur de Mazarin "-. A cette époque, le Cardinal lui devait, à lui surintendant, pareille somme, ainsi que cela résulte de comptes produits sur le bureau de la Chambre. Que le Cardinal touchât des pensions, il lui avait répugné de le dire d'abord. On le poussait à bout. Il dirait tout. Si Châtelain a payé la somme, Foucquet ne conteste ' Le récit d'Olivier d'Ormesson (t. II, p. 24-V) et celui de Foucault diffèrent assez sensiLlement. Le dernier cache, tant qu'il peut, les défaillances du chan- celier et quelquefois ses injustices. - Foucault, Extraits sommaires, t. TX, f" 12 v". 22. 340 ISICOl.AS FOUCQUET. pas l'avoir reçue. Ce qui importe, c'est que Cliàtelain lui- même, de son aveu, ne savait pas à qui avait profité cet argent. Ainsi l'accusation tombe. Que l'acte eût été trouvé sur la table de Saint-Mandé ou frauduleusement apporté par Colbert, peu importe. Le procureur général allègue l'in- contestable probité de Monseigneur Colbert, homme de confiance de Sa Majesté. Foucquet réplique par le premier procès-verbal de saisie, où les magistrats constatent qu'il n'v avait sur la table que des papiers sans conséquence. La mention trouvée dans la cassette peinte, applicable à d'autres affaires, ne constitue pas une preuve. Foucquet termine en déclarant qu'il n'était pas homme à suivre cette « négociation honteuse " à la face de toute la Cour. En tout cas, le Cardinal ne l'eût pas toléré, lui qui « pénétroit tout » . M. Colbert a les comptes de Mazarin. Que ne les produit-il? Cenami, l'associé de Gantarini, est vivant, que ne proteste-t-il? En somme, la Chambre, c'était visible, écoutait favora- blement ces réponses. Les zélés, par contre, étaient mal satisfaits du chancelier, (|ui n'avait pris aucun avantage sur l'accusé'. Le « bon- homme )' subissait malgré lui l'ascendant de la vérité, et, quand Foucquet se retira en s'inclinant, il lui ôta son bonnet". Le lundi L4 novembre, seconde séance. Séguier, pressé par ses inspirateurs cachés, insiste à nouveau sur le serment. Personne ne veut douter que l'ac- cusé n'ait bien servi le Roi ; mais sa mise en jugement est un mallieur dans lequel il se trouve tombé; on ne cherche que la vérité, et le serment contribuerait à sa manifestation. « Il Y a des hommes, répond Foucquet, qui disent la vérité ' OnMESSON, Journal, t. H, ji. SVS. - Ibid. Foucault a ouiis tous ces détails caractéristiques. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 341 sans serment et d'autres qui ne la disent pas avec serment' .» — « Puisque vous vous asseyez sur la sellette, c'est que vous reconnaissez vos juges. « — « Après les services que j'ai rendus et les grandes charges que j'ai occupées, je ne méritais pas ce traitement; c est une mortification que je reçois de la main de Dieu, non une reconnaissance de juri- diction. » Séguier proclame la compétence de la Chambre établie par le Roi. >< Les rois, répond l'accusé, jugent suivant les lois ou comme étant au-dessus des lois. Au premier cas, il est fondé à contester cette compc^tence. Au second cas, il n'a rien à dire'^. " — « C'est dire, s'écrie Séguier, que le lloi n a pas pu juger, qu'il a abusé de son autorité. " — « C'est vous qui le dites, répond Foucquet. Je ne l'ai pas dit. >) Puis, plein de souvenirs de ses récentes, mais longues lec- tures de l'Evangile de la Passion, il ajoute : « A temetipso dicis » , paroles du Christ à Caïphe. Il ne faut pas surprendre les paroles d'un homme dans la position où il se trouve, en les détournant de leur sens. On peut se plaindre d'un arrêt du Roi, sans accuser le prince. Le chancelier casse tous les jours des arrêts qu'il a rendus et dont il a reconnu la surprise. Ce second argument a/1 hominem. était encore plus vif que le premier. En effet, on venait de découvrir une vaste fraude à la chancellerie; un grand nombre de faux, dont Berryer passait pour avoir tiré profit en rendant, selon les médisants, quelque chose au patron. On avait même con- damné comme faussaire un certain La Mothe Le Hardy, témoin produit contre Foucquet ^ . « Je dis, reprend-il en concluant, que je n'ai pas été entendu et que l'arrêt qui ' BibL nat., ms. fr., 7628, f" 21. Première rédaction des Exlruils som- maires de Foucault. 2 Ihid., f°22. ^ Ormesson, Journal, t. Il, p. 110; Archives de la Bastille, t. II, ]). 208. Cf. un curieux billet de Mlle de Scudéry, jmblié par Matter, Lettres et pièces curieuses, p. 24. Paris, IS V6. 342 ISICOLAS FOUCOUET. m'a débouté de mon déclinatoire, sans que j'aie dit mes raisons, n'est pas un arrêt à mon égard'. " Séguier, à bout d'arguments, reprend l'interrogatoire sur la pension des 120,000 livres. L'accusé prétend que M. Colbert a supposé cet acte. A-t-il des témoins? Il faut qu'il les nomme avant toutes choses! — Demander des témoins à un homme prisonnier quand, de parti pris, on avait exilé ses parents, ses amis, ses créanciers, de toute participation aux inven- taires, c'était audacieux ^. Foucquet dédaigna de répondre; mais un peu plus tard, il déclara nettement qu'il ne suspec- tait personne, si ce n'est M. Colbert, ou M. Foucault, sa créature. M. Poucet seul avait le caractère d'un juge. Poncet, on le sait, n'était guère plus scrupuleux que Fou- cault et Colbert. L'éloge immérité qu'il recevait de sa victime n'éveilla pas en lui un remords. Malgré Séguier, Foucquet revenait au fait. La pension était pour le Cardinal, sous le nom de Cantarini. Ségnier feint de ne pas comprendre : « Quelle apparence qu'on eût fait de tels sacrifices pour Cantarini! » Foucquet met alors les points sur les i. « Pour Cantarini non ; mais pour jNlaza- rin, dont ce banquier, Italien et failli, était le mauvais débi- teur. C'est à l'accusateur à prouver les faits. Au contraire, la probabilité fait preuve en faveur de l'accusé. Elle lui suffit. Et la probabilité est pour lui contre Mazarin. » Alors, Séguier pousse l'accusé. « Quand et en présence de qui l'acte de pension a-t-il été remis à Foucquet par Maza- rin? » L'accusé ne sait, chez lui sans doute, on n'appelle pas de t('moins pour ces choses-là! Il n'a jamais pris de précautions avec le Cardinal. Si ses juges le connaissaient, ils ne douteraient pas qu'il n'ait eu toujours le cœur assez bon pour faire plaisir, quand il l'a pu. Quand le Roi a désiré avoir un million, il a offert de le donner dans le jour. Et, > Ormksson, Journal, t. II, p. Sli-T, ms. fr., 7628, f" 22. Cf. le Livre abo- minable, t. I, p. 38. ^ Foucault, Extraits sornmaire'i ; m». Ir., 7628, f" 23 y°. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 343 s'animant : « S'il avait pu se vendre, se mettre en pièces, livrer son sang, il aurait tout donné. » Fatigué, abattu au commencement de l'audience, Fouc- quet s était remis, paraissait content de ses réponses, Fair souriant. Séguier, au contraire, laissant voir sa lassitude, mit fin à l'interrogatoire '. Le lendemain 18 novembre, nouvel incident. Fouc- quet, très résolu, se tient debout devant la sellette, sans s'asseoir. La veille, jNL le chance.lier a prétendu que s'as- seoir sur la sellette, c est reconnaître la juridiction de la Chambre. Cela oblige l'accusé à protester. Après échange de réserves réciproques, l'interrogatoire commence sur un second chef d'accusation, une pension de r40,000 livres exigée sur la ferme des aides par Bruant et Gourville, avec une part pour Foucquet. Preuve, cette mention sur son agenda : Aides, pension de 140,000 livres. Plus 10 G. 1662. Le fait en lui-même, raconté dans le tome I' de cette histoire, était indéniable '. Mais que le surintendant ait eu part à ces pensions, c'est ce que 1 accusation ne démon- trait pas. Foucquet répond que, averti par Pellisson des bruits qui couraient à ce sujet, il interrogea Gourville. Ce derniei expliqua une partie du fait, nia 1 autre avec de grands ser- ments. Mais, poursuit Séguier, Bruant, commis du surinten- dant, était l'associé de Gourville. La protestation des fer- miers Arnauld et consorts le prouve. Foucquet établit alors qu on y a frauduleusement ajouté le nom de Bruant en interligne ■^, pour donner du corps à l'accusation. ' FouciULT, Extraits sommaires, t. X, 1" 33; Ormesson, Jounial, t. II, p. 247. * V. tome I, p. 557. * Foucault, Extraits sommaires, t. IX, ff" 37. 344 ^MCOLAS FOUCOCET. Séguier sent le coup, se place sur un meilleur terrain. Foucquet est au moins coupable de faiblesse : il autorisait ces désordres. L'accusé proteste. Il a interrogé les fermiers. Un mot lui eût ouvert les yeux. Ils se sont tus. Ces gens ne sont pas si recommandables! (Juatre d'entre eux seront déclarés faux témoins, et bien d autres choses souterraines paraîtront au jour. « Ces soi-disant faux témoins vous ont prêté de l'argent! » — « Ils m'ont prêté parce qu'ils y ont trouvé leur avantage ! Leur protestation du 14 décembre, le dépôt secret chez le notaire d'un papier, qu'on a pu remplir plus tard, tout cela est une machination d'hommes d'affaires; on sent la main de Berryer ou de gens de sa trempe. » Les mentions sur son agenda ne peuvent rien prouver contre lui. Ce sont des notes prises sans ordre, suivant les avis qu'il recevait, les pensées qui lui venaient. On y trouve la ferme du sol de Charente, qui n'existe pas '. Le président, qui avait son guide en main, préparé par Berryer ou par « gens de sa trempe » , n'insiste point ^, passe à d'autres accusations de même nature, aux pensions prises sur le convoi de Bordeaux. On a trouvé dans ses papiers cette mention : Convoi, 50 ni. se. [savoir) 10 Br.; 10 PL; 10 Roc/i ; 10 Cf.; 10 G. ^. Et, en un autre endroit, toujours de la main de Fouc(juet : Convoy, Plessis, Créquy, Rochejou- caiilt, Brancas, ma fille, 6,000 livres. Enfin, dans le livre de comptes de Mme du Plessis-Bellière, les arrérages de cette pension sont mentionnés. Foucquet répond comme sur le fait précédent. Ces notes, à l'air mystérieux, ont été prises à titre de mémento pour 1 Foucault, Extraits sommaires, t. IX, f° 41 v°. Dans les Archives de la Bastille, on a im|)rimé le sel de Charente par erreur. - V. liil)!. nat., mi. fr.,7621, f" 32t. Notes pour interrojijnr Foucquet. •* Je n'iablis ici ce texte édité fautivement dans les Archives de la Bastille, t. Il, p. 271. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. :iV5 vérifier des dénonciations. La mention via fille G, 000 livres a rapport, non aux pensions sur le convoi de Bordeaux', mais à une rente que lui, Fouccpjet, devait à la inarrpiise de Gharost. M. Talon lui-même avait renoncé à ce mauvais moyen. Même explication pour la note : Cah. Dauphiné, 1662, 20 m. se. 10 moi, et 10 G., que le procureur général tra- duisait ainsi : Gabelles du Dauphinc ; 1662, 20,000 livres de pension, 10 mille pour moi, 10 pour Gourville. Fouc- quet aurait pu ajouter qu'on ne rapportait aucune preuve d'encaissement ni par Gourville ni par lui. De l'avis d'Ormesson, Foucquet avait répondu avec beaucoup de présence d'esprit et d honnêteté. Ouel(|ues-uns des commissaires lui ôtèrent ce jour-là leur bonnet. Séguier, au contraire, moins poli que la veille, resta couvert, coulent de lui ^ et ne pressentant pas le mécontentement de ses chefs. A Paris, l'opinion publique, très attentive, applaudissait à l'admirable sang-froid de Foucquet, à sa fermeté''. A la Cour, ou de mauvaises nouvelles de l'expédition de Gigery surexcitaient les esprits, l'irritation allait grandissant. L'ap- probation donnée à tout ce que répondait l'accusé exaspé- rait surtout « Petit » . Petit, c'était le nom de guerre donné à Golbert dans le groupe Sévigné, Guénégaud, Arnauld de Pomponne. On croyait même que Golbert obligerait Séguier à faire le malade, « pour interrompre le cours de ces admi- rations ' " . On s'alarmait de tout. La mère, la femme de 1 accusé , ses proches montraient un grand calme, pour employer le mot du temps, « une grande bravoure » . Selon Golbert, Berryer, etc., ils avaient pris leurs mesures et ' Ravaisson imprime par erreur le « commerce», * Okmessox, Journal, t. II, p. 248. ^ SÉVIGNÉ, lettre du 18 novembre 1664, édit, Régnier, t. I, j). 440 * Sévigné, Lettres, t. I, p. 442. 346 NICOLAS FOUCQUET. circonvenu les juges '. Ces esprits bas ou haineux n'admet- taient pas la résignation chrétienne, unique source où ces nobles femmes et le prisonnier lui-même puisaient leurs forces. Car, le fait était vrai, Foucquet paraissait plutôt gai que triste, bien qu'il connût les réquisitions du procureur général : pendaison jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Il avait même conjuré une amie « de lui faire savoir son arrêt par une certaine voie enchantée » , bon ou mauvais, comme Dieu renverrait. C'était pour se préparer à recevoir ferme- ment la nouvelle officielle . Une demi-heure d'avance lui suffirait, pour entendre, sans émotion, « tout le pis qu'on lui puisse apprendre » . Cette perspective faisait frissonner Mme de Sévigné, noble et généreuse femme, qui oubliait sa réputation compromise pour ne penser qu'au malheur de son ami ". La victime désignée montrait en effet bon visage. De la fenêtre de la chambre où il attendait l'heure de l'audience, il saluait les personnes de connaissance, avec son air calme, « sa mine riante et iine^ » . Sérénité qui redoublait la consternation de ceux qui l'aimaient. C'est qu'un autre visage, celui du Roi, ne s'éclaircissait pas. Loin de là. Ou conçut cependant une lueur d'espoir. La Reine était alors si gravement malade, à la suite de couches, qu'on désespérait de sa vie. La mère de Foucquet proposa un des remèdes qui, dès ce temps-là, la rendaient populaire parmi les pauvres. Marie-Thérèse n'avait pas les mêmes raisons que Louis de détester les Foucquet. Elle pro- fessait au contraire la plus profonde admiration pour cette bonne mère, pour cette sainte femme. Elle crut à l'efficacité de l'emplâtre et voulut qu'on le lui appliquât. Quel en fût le succès? On ne sait. L'esprit de parti s'appliqua à cacher lu vérité aussi bien sur ce détail que sur l'ensemble du grand ' Ormesson, Journal, t. II, p. 2K). 2 SÉV1G^É, Lettres, t. I, p. 441. 1' ■' IhiiL, |). 4V0 FOUCQUET SUR LA SELLETTE. :)47 procès (|u'on jugeait à l'Arsenal. Pour les médecins, pour les gens de la Cour, ce fut un remède de Valot qui sauva la Reine. Pour les amis du surintendant, pour Mme de Sévigné qui cria au miracle, pour Topinion publique en général, la mère du persécuté avait sauvé la vie à la femme du persé- cuteur'. En retour, on espéra la grâce de l'accusé, l'aboli- tion du procès. Une puissante protection, celle sans aucun doute d'Anne d'Autriche'^, plaça sur le passage de Louis Mme Foucquet jeune et sa bolle-sœur, Mme de Charost. Toutes deux s'agenouillèrent devant le prince, qui resta inflexible. Une première fois, en semblable circonstance, il les avait au moins relevées; ce jour-là, il passa sans jeter les yeux sur elles, et même « avec une grande fierté" » . Si forte était sa rancune, qu'elle dominait sa courtoisie natu- relle. Séguier avait recommencé ses interrogatoires. Le 20 no- vembre, il aborda le troisième chef d'accusation, cette affaire du Marc d'or, qu'on croyait abandonnée. Foucquet répondit sur un ton très élevé, s'étonnant de l'injustice du procureur général, de la hardiesse de ses ennemis. Dans un tableau saisissant, il rejjrésenta le siège de Valenciennes, levé en déroute, un général pris, la Cour consternée. C'est dans ce décri des affaires qu'il emprunta de ses amis, par un suprême effort, 900,000 livres, envoyées à marches forcées, de nuit et de jour, au ministre, surpris et réconforté par ' SÉVIGNÉ, lettre du 20 noveinlire 1GG4, t. I, p. k'io. « Ce qui est admi- rable, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant (|ue c'est une sainte que Mme Foucquet et qu'elle peut faire des miracles. » — L'édi- teur donne l'an 1665 comme date de l'édition du recueil des recettes de Mme Foucquet, c'est une erreur. — Foucault, dans ses notes intimes, a ré.iuiné l'état de l'opinion : « Le bruit courait dans Paris que remjdàtre de Mme Fouc- quet avait guéri la Reine. » Archives de la Bastille, t. II, p. 297. - Elle n'est pas nommée, mais quelle autre aurait pu ajjir avec ce courage? Cf. le Livre abominable, t. II, p. 72. ^ Ormesson, Journal, t. Il, p. 251. Ormesson est très affirmatif sur l'edet du remède, mais il tenait ses renseignements de Mme de Sévigné, comme cette dernière tenait de lui tout ce qu'elle raconte du j)rocès. 348 >ICOLAS FOUCQUET. ce secours aussi grand qu'inespéré. Alors, on le remerciait au nom du Iloi ; il était l'ami fidèle, le restaurateur de l'État : « Je méritois la plus grande récompense! Etaujourd'liui, on m'impute à crime cette même action, et cela après m'avoir enlevé mes papiers par une déprédation effroyable. Cela crie vengeance. On me fera justice un jour! » Très à propos, Foucquet cite cette lettre de Mazarin, miraculeusement retrouvée et dont la lecture, dans une précédente audience, avait ému tous les juges. Le président, décontenancé, se rejette sur les détails. Pourquoi, s'il était dans son droit, lui, surintendant, s'est-il, pour acquérir ces droits du marc d'or, caché sous le double nom de Duché et de Montrésor? — « Qu'est-ce que cela prouve? Vous-même, monsieur, n avez-vous ]ias acquis des droits du Roi sous des noms interposés? J'en ai la preuve. Je l'apporterai demain s'il est nécessaire. Vous me le pardonnerez, monsieur, si je le dis ; mais pourquoi m'en vouloir faire un crime après que j'ai bien servi '? " Puis, Foucquetpoursuit, se radoucissant. Duché était non son homme à lui, mais l'homme de M. Servien, qui le pre- nait comme on prend le nom d'un valet. L'avantage con- cédé à Montrésor, simple réalisation d'une promesse faite par ^lazariu pour enlever ce personnage à la Fronde. « J'explique ces petites choses, dit-il en terminant, parce qu'on s'y arrête, faute de meilleures; mais elles ne méritent pas d'être considérées. » Séguier insinue que c'était lui et quelques collègues du Conseil qui avaient fourni les 900,000 livres. — « Où est cela?» interrompt Foucquet. — « A l'Épargne! » — « C'est une malignité étrange d'avancer de tels faits sans preuve. On a travaillé avec moi sur les registres de lÉpargne. Si l'on avait osé proposer rien de semblable, j aurais aisément trouvé sur ces registres la justification de ce que j ai allégué. ' Exlrails sommaires, t. X, f" '«8 v". i FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 3V9 Mais non, c est quand un procès est sur le bureau qu on vient avancer des faits sans preuve pour surprendre les juges. Cela est honteux au procureur gênerai '. " Foucquet entendait dire, non que Séguier n eut rien avancé au Roi en 1656, mais que ces avances n avaient rien de commun avec les 900,000 livres. Et il était dans le vrai. Alors, du fond passant à la forme : Que lui parle-t-on de procédures! de liquidation de ses créances! Le mot de liquidation est nouveau, usité seulement depuis la banque- route de 1648, où l'on a obligé les préteurs à faire liquider leurs avances. " Vous, monsieur le chancelier, lorsqu'ou vous a remboursé les vingt mille écus que vous avez avan- cés, a-t-on observé cette formalitc' ^ ? A ce couipte, elle n'aurait été nécessaire que pour moi ! » Séguier est complètement perdu : « J'ai donné mon argent à M. Colbert, sans reçu, et quelques années après, il me fut rendu de même. » Cette réponse valait un aveu : d abord ce n'était pas à Foucquet qu'il avait remis sou argent, ensuite il n'avait pas plus fait liquider sa créance que Foucquet. L'accusé, encouragé par son succès, reprend l'offensive. On a cru qu'on le traiterait comme un muet; on a conduit la procédure, interrogé des témoins dans cette pensée qu'il n'y aurait pas de contradiction. On n'a pas élucidé certains points obscurs dont il aurait fallu demander l'éclaircisse- ment aux héritiers de M. Servien ; car enfin, « de tout cela, quid ad me '^? » dit-il avec une contenance fort gaie ' et tout satisfait de ses réponses. Il ne restait à Séguier qu'à lever l'audience, ce qu'il fit en assez méchante humeur. Comme à l'entrée et à la sortie ' Extraits sommaires, t. X, f" 50. - 11 y a dans le ms., f" 51 v" : « a on » sans t euphonique. Dans les Archives de la Bastille, t. II, p. 282, on a imprimé : on a, ce qui fausse le sens. 3Ms fr., 7228, f»' 135, 136. * M. Ilavaisson a imprimé par erreur /jraue au lieu de (jaie. Archives de la Bastille, t. II, p. 286. 350 NICOLAS FOUCQUET. quelques-uns des ju(;es avaient répondu aux révérences de Foucquet en ôtant un peu leur bonnet, le chancelier dit à Tun d'eux, Hérault, conseiller à Rennes : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne, que vous saluez si bas M. Fouc- quet! Je n'ai jamais vu que les juges saluassent les accusés à la Tournelle \ » Foucault lui-même avait fait une révé- rence avec un souris respectueux, (Juand il rédigea son procès-verbal pour Golbert, il crut prudent d'effacer le mot respectueux". Le même jour, malgré les défenses d'imprimer, malgré les poursuites rigoureuses dirigées contre les compagnons imprimeurs, la femme du prisonnier faisait distribuer les défenses de son mari, sur l'affaire des octrois, qui allait venir en discussion. Tous les commissaires en recurent, hormis trois, Séguier, Voisin, Pussort, systématiquement exceptés de toutes distributions comme de toutes sollicita- tions en faveur de l'accusé ^ . A la séance suivante, procédé tout nouveau. Séguier annonçant qu'il interrogera Foucquet sur les affaires dites des sucres et des cires, fait lire les pièces, invite chacun à proposer ses difficultés, afin que « le fait demeurât constant, autant que faire se pourroit » . Au fond, c'était pousser les juges à prendre parti avant d'avoir entendu l'accusé. Pus- sort fit le procureur général, relevant toutes les inductions contre l'accusé, prenant d'Ormesson à partie, l'un atta- ' OnMESSON, Jour«a/, t. II, p. 250. Sévigné, lettre du 20 novembre 1664, t. I, |j. 44:>. 2 Archives de la Bastille, t. II, p. 286. Comp. le ms. du procès Foucquet, de l'Arsenal, avec celui de la Bild. nat., rédaction revue pour être remise à Colbert. V. aussi, Bibl. nat., ms. fr., 7628, f° 137. •' M. Ravaisson a supprimé ces mots concernant les octrois. Notons encore que Foucault n'a pas cni devoir maintenir dans la copie préparée pour Gol- bert la mention de cette exclusion méprisante pour Séyuier, Colbert et Pus- soil. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 351 quant, l'autre défendant ' , à ce point que les commissaires se disaient : « M. Pussort tient M. d'Ormesson sur la sellette plus fortement que M. Foucquet n'y seroit tenu. » Séguier enchérissant sur Pussort, le rapporteur finit par répliquer que ces instances allaient à faire juger le fait, qu'il voulait, lui, réserver son avis jusqu'au jour du jugement. On finit par faire entrer Foucquet. Cet impôt sur les sucres et cires débarqués à Uouen avait été fort imj)opu- laire. On avait même menacé les concessionnaires de les jeter dans la Seine. Eu fait, tout ce qu'on pouvait repro- cher à l'accusé, c'était d'avoir, lui, surintendant, né;jocié avec les traitants. C'est ce que lui dit Séguier. Foucquet, élevant la voix plus que d ordinaire, répliqua vivement. Pour lui, la bienséance consiste à servir le Pioi; un général a bonne grâce à faire le soldat^ au besoin. Il s'était mis au devant de tous les périls, sans songer à ces bienséances qu'on lui oppose à présent. Ces traitants étaient gens très forts, voulant faire leur situation avantageuse. Il fallait bien entrer en accommodement avec eux. Oui, il avait pris en remboursement de sommes à lui dues, partie de ces droits sur les sucres et les cires, mais parce que per- sonne n'en voulait; c était pour favoriser le service du Roi; il y avait perdu. Jamais son intérêt n'était entré en ligne de compte. On le savait bien. Séguier l'invitant encore à produire certain ordre dont il prétendait se couvrir : « Je ferai voir cet ordre le plus aisément du monde, si Ion me rend mes papiers. On a tout supprimé, tout diverti; on m'a lié les mains et l'on me dit : Défendez-vous. Ce que j'ai dit, Roussereau et les secrétaires du Cardinal le diront, si vous voulez les entendre. Ils ne ' Foucault, Extraits sommaires, t. X, f" 56. M. Ravaisson, Arcliives de la Bastille, t. II, [). 287, a su|H)iiiiié ce jiassage important : « l'un attarjuant raceusé, l'autre le soustenant » . M. Cliéruel n'a pas commis cette faute. OnMKssoN, Journal, t. II, p. 252. * » Le goujat >i, soldat du dernier rang. 352 NICOLAS FOUCQUET. peuvent vous être suspects. Je cite les hommes, même mes ennemis; c'est tout ce que je peux faire en l'état où l'on m'a réduit. Je trouverais bien d'autres choses s'il m'était permis d'informer. » Puis, Séguier se perdant de nouveau dans des observations ridicules, l'accusé s'animait, d'interrogé se fai- sait interrogateur : « Que me parle-t-on de noms supposés! Jamais ces affaires d'adjudications ne se mettent que sous des noms de valets, pour éviter aux intéressés les ennuis des démarches dans les bureaux, les dangers de taxes arbi- traires, suite ordinaire de ces sortes de biens. Il n'y a rien en tout cela que d'innocent. Jamais je n ai fait passer mon intérêt avant celui du Roi. » La séance finit sans que cette fois personne répondît au salut de l'accusé. Les commissaires se retirèrent avec des impressions diverses. Les uns trouvaient que Foucquet avait montré trop d'impatience et même un air de hauteur; les autres, comme Voisin et Pussort, que l'interrogatoire était faible. Séguier n'avait pas relevé les véritables difficultés. Ils laissaient voir un découragement méprisant'. Le chan- celier lui-même était sans doute intérieurement très mécon- tent de lui; car, le soir, il traita Berryer de fripon, de coquin"! Encore une mauvaise journée pour les adversaires de l'accusé. Le lendemain, un peu reposé, le président essaya de se reprendre aux branches, revint à propos d'un petit détail sur l'affaire des cires, cita, par on dit, des propos d'un gros épicier de Rouen, se fit encore battre par Foucquet. Quelque bon ange l'avait sans doute averti d'être moins fier. Il se montra plus calme, mais non moins net'. D'une ' V. FoiCAULT, Extraits sonirnaires, t. X,^^ 56 à 63; ms.fr., 7628, f» 161; Archives de lu Baaiille, loc. cil.; Ormesson, Journal, t. II, p. 252; SÉviGNÉ, lettre du 21 novembre, t. I, p. VVS. * Ormessox, Journal, t. II, p. 252. V. SÉvignÉ, lettre du 21 novembre. ^ Il serait fastidieux d'entrer dans tons les détails. Notons seulement qu'un compte de 13,000 livres et un autre de 15,000 livres sont portés à tort à FOUCQUET SITU LA SELLETTE. 353 question malheureuse le président passa à une autre qui tourna au comique. Dans une audience précédente, Séguier avait reproché à Foucquet de s'être servi du nom de Mon- trésor. L accusé, par discrétion, n'avait pas jugé bon de répondre; mais Séguier, mal inspiré, revenait à la charge. Qu'était-ce enfin qu'une pension de G, 000 livres promise par l'accusé à M. de Montrésor, préte-nom du surintendant dans l affaire du Marc dor? M. de Montrésor, répliqua Foucquet, était un homme qui avait des amis, qui était des miens, homme d esprit et de négociation. M. le Cardinal désira qu'on le ménageât pendant les troubles. On lui promit une pension de 20,000 li- vres sur des bénéfices ecclésiastiques. Marché conclu. De frondeur, Montrésor devint mazarin, reçut 14,000 livres. L'orage passé, les 6,000 livres de pension restant à payer furent oubliées « aisément » , non pas par Montrésor toute- fois, qui accablait le surintendant de sollicitations. C'est alors qu'on trouva le biais d'une pension sur le Marc d'or, abandonnée depuis pour le revenu d'une abbaye en Péri- gord. Cette dernière négociation avait-elle un caractère simoniaque? Foucquet ne se hasarderait pas à employer un si gros mot. En somme, affaire de M. le Cardinal. Le président avait son compte. Sans insister, il aborda la fameuse affaire des octrois, qu'on a racontée en son temps et qui n'avait guère d'intérêt que par la présence au traité d'un parent de Mme du Plessis-Bellière, le prieur de Bruc. On n'avança pas beaucoup ce jour-là, Foucquet conservant cependant son avantage. La prochaine audience fut fixée au mercredi suivant, à cause de la fête de Sainte- Catherine. Séguier avait exercé des fonctions moitié politiques, moitié judiciaires, vieillard honnête à cette heure après 13a,00l) et à 150,000 livres dans les Archive' Comme toujours, quant il en ap])elait aux paroles du prince, l'accusé montrait autant de réserve que de précision. Si'guier, passant aussitôt à d'autres menus chefs d'accusa- tion, lisait les notes qu'on lui avait remises % sans ques- tionner, sans répliquer. Foucquet alors, comme on l'avait prévu, pria le chancelier de l'interroger sur toutes les accu- sations qu'on voudrait relever contre lui; il semblait qu'on ne voulût pas lui donner lieud'éclaircir toutes les difficultés. Au commencement, on le faisait entrer avant neuf heures, et, à présent, après onze heures *. ' Foucault, Extraits sominaires, t. X, f" 94 v". ^ M. Fiavaisson a imprimé /zV/e au lieu de famille. Archives delà Buxtille, t. II, p. 339. V. Foucault, Extraits sommaires, t. X, f" 98. ' Quelques-unes Je ces notes sont conservées clans l(> ms. fr. 7628 de l;i Biljl. nat. * Ormesson, Journal, t. II, p. 253; Foi'iuuLT, Extraits sommaires, t. X, f"94 v°; Archives de la Bastille, t. II, p. 334. 360 NICOLAS FOUCQIIET. Le malheureux tombait dans le piè^e tendu par ses enne- mis. Aussitôt, Séguier déclare qu'il faut enlever à Taccusé tout prétexte de plainte, et ordonne à d'Artagnan d'amener son prisonnier dès neuf heures du matin. Le lendemain, le chancelier, sans même dire à la Chambre de quoi il s agissait, prend son mémoire, interroge l'accusé sur divers points. Le plus important était le prétendu détournement de six millions. Foucquet, comme on l'a vu par ses défenses, avait la partie belle; il parla deux heures un quart, sans s'émouvoir, sans s'embarrasser, sans être interrompu qu'une seule fois ' . Cette réserve entrait dans le plan de l'accusation; mais l'accusé montra qu'il n'en était pas dupe. Décidément Mme de Sévigné avait raison. Quel- 1 que bon ange avertissait ce malheureux. Au cours de la séance, il déclara qu'il avait encore beaucoup d'éclaircisse- ments à donner et de productions à représenter; mais le Roi paraissant désirer la fin du procès, il ferait de sa part ce qu'il pourrait pour l'avancer. C était le seul service qu'il put rendre en l'état où on l'avait réduit ^ . A la séance suivante, il renouvelle sa déclaration. Le Roi désire qu'on avance le procès; il faut le satisfaire ^. Séguier affecte de ne pas comprendre. L'accusé retiré, Pussort, se levant impétueusement, s'écrie :« Dieu merci, on ne se plain- dra pas qu'on ne 1 ait laissé parler tout son saoul ! » « Que dire de ces paroles? ne sont-elles pas d'un bon juge ^?'' Cette violence produisit un effet tout contraire à 1 intention de Pussort. Plusieurs commissaires ne dissimulaient pas leur admiration pour Foucquet. « Il faut avouer, disait Renard, que cet homme est incomparable I II n'a jamais si bien parlé dans le Parlement. Il se possède mieux qu il n a jamais fait^! » Poursuivi dans ces conditions, l'interrogatoire n'était ' Or.messos, /o!/;)(a/, t. II, p. 2C0. - FouCALLT, Extraits sommaires, t. X, f" 103. •' Ibid., fM20. *■ Skvig.nk, lettre^ des 2 et 3 ilcreinlue. • Ibid. FOUCQUET SUR LA SELLETTE. 361 plus qu'une forraalitc'. Le mercredi 3 décembre, Foiicquet reconnut quil avait fait des dépenses excessives, irétait un tort; mais jamais les deniers du Roi n'étaient entrés dans ses dépenses particulières. Il rappela, ce qui était la vérité, qu'il avait dû souvent recevoir le Roi, les reines d An- gleterre et de Suède, tenir tableà Vincennes pendant plusieurs jours chaque année, au départ ou au retour des voyages, au lieu et place du Cardinal, qui avait toujours expédié en avant ou laissé eu arrière ses officiers de bouche. Ces dépenses, pour être excessives, ne constituent pas un crime ' . Il avait voulu « faire plaisir, et n'était pas de l'humeur de ses ennemis, gens durs et n'obligeant jamais personne^ » . Le jeudi 4 décembre était le jour fixé pour la clôture de 1 interrogatoire. Foucquet se présenta avec une conte- nance fort humble. Le chancelier avait aussi préparé ses effets. « Vous êtes accusé par le procureur général du crime de lèse-majesté ! » Et il lut un mémoire de Cha- millart sur l'écrit trouvé à Saint-Mandé. Puis : " Cet écrit est si considérable dans toutes ses parties, qu'il est à propos de le lire à 1 accusé ! Greffier, prenez le projet et lisez-le ! » A ce moment, Foucquet commence à s impatienter. Alors, il fallait lire aussi ses défenses! Il était inouï qu'on eût imprimé une pareille pièce! Mais Séguier insiste. Le greffier Foucault commence la lecture d une voix si mal assurée, que Séguier est obligé de laider à chaque ligne '. L accusé, pendant cette espèce de torture morale, tenait ses veux attachés sur un crucifix placé devant lui, au-dessus du bureau du président. La lecture achevée : « Monsieur, dit-il, je crois que ' FoucAULi, Extraits sommait es, t. X, f° 129; Archives de la Bastille, t. II, p. 371. * Ormksso.n, Journal, t. II, \>. 261. ^ILicL, t. II, p. 262. 362 ^MCOLAS FOUCOUET. VOUS ne pouvez rien tirer de ce papier, si ce n'est me couvrir de beaucoup de confusion. Rien n'en donne plus aux hommes que de mettre leurs folies devant les yeux. C'en est une grande, je Favoue, d'avoir composé cet écrit, que vous vous êtes donné la satisfaction de faire lire '. » Séguier proteste. G est le procureur général qui consi- dère cette pièce « comme la plus importante du procès^. Vous venez de l'entendre, vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. » Séguier finit en énumé- rant longuement les circonstances aggravantes. Foucquet, qui ne perdait jamais de vue sa procédure, conteste, cette dernière fois, la compétence de la Chambre de justice en cette matière; puis, venant au fond : « Mon- sieur, ce sont des pensées creuses et imparfaites, venues dans le fort du désespoir oùme jettoit parfois la conduite de M. le Cardinal, principalement lorsqu'après avoir contribué plus que personne à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingratitude. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, tellement sorti de ma mémoire que j'ai été deux ans sans y penser, sans croire que je l'avois encore. Quoiqu'il en soit, je le désavoue et je vous supplie de croire que ma passion pour la personne et pour le ser- vice du Roi n'en a pas été diminuée. » Ce discours faisait tant d'impression que Séguier, malgré l'ordre du prince et la méthode adoptée, crut devoir inter- rompre. Il Cela est bien difficile à croire quand on trouve une pensée opiniâtre exprimée à plusieurs reprises. » A ce coup, la colère s'empare de l'accusé : « Monsieur, dans tous les temps, même au péril de ma vie, je n ai jamais abandonné la personne du Roi; mais ce qu'on peut dire attaquer la couronne, c'est se trouver à la tète du con- ' Foucault, Exiiaits, t. X, f" 13V; Shvicmc, leUie du 4 décemluo. 2 Ibid., t. X, r« 134. FOUCQUET SUR LA SELLETTE, 363 seil des ennemis du prince, c'est faire livrer par son gendre des passages aux Espagnols et les faire pénétrer au cœur du Royaume. C'est cela qui se peut appeler un grand crime d'État! « Séguier, devant cette évocation de sa traîtresse conduite en JG52, ne savait plus où se mettre. « Et moi, reprit Foucquet, cpii ai toujours servi, on va chercher jusqu'à mes pensées pour m'en faire des crimes et me poursuivre à mort. C'est Colbert, par ses calomnies, qui pousse le Roi à cette extrémité. A la façon dont on me poursuit, il semble que ce soit un intérêt d'Etat que d'aban- donner tout pour perdre l'ennemi de Colbert. » Un peu soulagé par cette explosion de colère, il revient sur sa défense, la présente complète, lumineuse. Séguier, pour reprendre quelque avantage, énumère de nouveau les projets contenus dans l'écrit. « Tout cela est mal, répète l'accusé; mais non de la qualité d'introduire les ennemis en France. » Et il recommence encore sa charge contre le chancelier, qui n'avait plus besoin des ordres du Roi pour rester silencieux. « Il étoit sans exemple qu'on eût relève* et poursuivi une pensée; il n'appartenoit qu'au tribunal de Dieu d'en connaître; pour lui, il n'avoit même jamais eu de volonté formée, et il ne s'en accuseroit jamais devant Dieu. C'est ce qu'il pouvoit dire de plus exprès. " Étrange conspirateur, ajoutait-il, qui s'applique à forti- Her le pouvoir contre lequel il est censé conspirer, qui ne donne aucun ordre à ses gouverneurs que d'obéir au Roi ! Étrange crime d'État, dont on ne veut faire aucune instruc- tion publique, parce que toutes les recherches secrètes n'ont rien fourni qu'à l'avantage de l'accusé; crime qu'on ne vise pas dans la constitution de la Chambre qui doit en con- naître ! Qu'a-t-on voulu, si ce n'est enlever l'accusé à ses juges naturels? « J'aurois encore beaucoup à dire contre les méchants desseins, contre les complots formés pour me perdre, complots dont la révélation m'a porté à cette 364 NICOLAS FOUCQUET. colère. Je pourrois nommer un évéque, qui m'est venu prévenir que j'avois rendu de trop grands services, que j'avois donné de la jalousie. Je pourrois le nommer; mais je veux ménager les personnes et épargner les noms, à moins qu'il ne jjlaise au Roi de les connaître. Le prélat dont je parle ne me désavouera pas ! » A la fin, revenant à l'ac- cusation de crime de lèse-majesté, l'accusé, s'adressant au crucifix placé devant ses yeux, le prit à témoin de la vérité de ses réponses, et cela avec tant d'énergie, que la plupart des juges en étaient touchés '. Foucquet a fini. Séguier garde le silence, n interrogeant même pas sur le point le plus important, sur les faits allé- gués comme constituant un commencement d'exécution du projet^. Ce juge, si cruellement mis sur la sellette par l'accusé, aurait voulu déjà voir l'audience finie! Foucquet aussi souhaitait d'en finir; mais entre le juge qui va condamner et l'accusé, si résolu qu'il soit, dont on va prononcer la condamnation, grande est la diFférence. Foucquet, effrayé par ce silence, demande à ce président si loquace hier et qui à cette heure présidait comme un muet, si c'est la dernière fois qu'il doit répondre. Séguier se décide à lui dire qu'il croit que oui. Alors, l'infortuné supplie la Chambre de lui permettre de donner encore quelques éclaircissements. Un point le touche dans sa déli- catesse, celui de ses dépenses. Évidemment, toutes les accu- sations depéculat, pour pensions prises, pour droits achetés à vil prix, pour les six millions détournés, il les tient pour nulles ou réfutées; mais ses dépenses si grandes, son luxe, son faste , ses prodigalités indéniables, avouées par lui- même, a-t-il pu s'y livrer sans avoir volé? C'est ce qu'il conteste. Il démontrera que ses prodigalités les plus folles n'ont pas excédé ses recettes légitimes. « Je m'offre à faire ' Obmesson, Journal, t. II, p. 264. 3 Relation de ( e (lui s'est passé dans la Chainhre de justice au jiifjement de M. Foucquet, 1GC4. Défenses, t. XVI, p. 335, 337. FIN DE I/INTERROGATOIRE. 365 voir que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M, le Cardinal avoit connoissance, soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme. Si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être traite aussi mal qu'on le peut imaginer. » Il demande justice ; il y va de Fhonneur d'une Chambre composée d'officiers tires des premières compagnies du royaume, de ne pas dissimuler les calomnies, les supposi- tions de pièces, les subornations de témoins; justice sera faite, il l'espère, de toutes ces abominations. Arrêter un homme, et cependant lui voler ses pa{)iers, c'est commettre un assassinat. On ne peut douter que ce ne soit M. Goibert qui ait prévenu le Pioi par ses calomnies, qui ait pris et trié ses papiers, produit des pièces qui ne pouvaient se trouver dans ses inventaires. Il y en a eu de faites à plaisir. « Je nommerai ceux qui les ont écrites! » Foucquet enfin, en honnête homme, déclare encore que ces « prétendus billets des dames » sont d'infâmes suppositions, des faux avérés, la plus noire invention de la haine de ses ennemis. Ce qui lui fait horreur, c'est la conduite du procureur général protégeant des faux témoins, leur communiquant les défenses de l'accusé, allusion à la honteuse conduite de Chamillart. « Après tant de preuves de tant de crimes commis pour me perdre, la Chambre ne pourra s'empêcher de signaler sa justice par une punition exemplaire de mes ennemis. J'avois présenté une requête pour être autorisé à informer contre eux; on a évoqué ma requête, par autorité, mais qu'au moins exemple soit fait de ces faux témoins! Rien ne peut causer plus de scandale que leur impunité ' ! » Midi sonne. Foucquet s'arrête. Séguier se hâte de l'inviter à se retirer, ce qu'il fait en saluant toute la compagnie à son ordinaire, marchant droit, ferme et grave*. Si quelque ' Foucault, j'^xiraiu sommaires, t. X, f° 146. - Foucault, clans sa seconde rédaction pour Colljeit, a remplacé les mots avec gravité ^ar ceux avec bruit. 366 NICOLAS FOUCQUET. colère Tavait saisi au cours de cette suprême audience, la chaleur en tomba aussi vite, et, dès sa rentrée à la prison, l'accusé avait repris toute sa sérénité. Le lendemain matin, d'Artap^nan, voulant observer sa contenance, ouvrit sa porte sans bruit, entra dans sa chambre par surprise dès huit heures du matin. Il le trouva au coin du feu, lisant un livre de prières. Comme il s'étonnait de le voir si peu affairé, sans plume, sans papier : « Je suis valet à louer, répondit simplement Foucquet, je n'ai plus rien à faire qu'à prier Dieu et à attendre le jugement. Quel qu'il soit, je le rece- vrai avec cette même tranquillité d'esprit. Je suis résolu et préparé à tout '. » Les juges étaient plus inquiets et plus troublés que l'accusé. ' Foucault, Extiaits sommaires, t. X, p. 146. Cf. ms. 7628, f° 409; le Livre abominahle , t. II, p. 128. CHAPITRE II MALADIE ET MORT DU PRÉSIDENT DE NESMOXD. AFFAIRE LA MOTHE LE HARDY. DERNIÈRES DISPOSITIONS EN VUE DU JUGEMENT. FIXATION DE l'oRDRE DES DISCOURS DES RAP- PORTEURS. FOLIE DE RERRYEI!. IMPORTANCE DU RÔLE d'oRMESSON. OPINION DES RAPPORTEURS. LES JUGES EXPOSENT LEURS OPINIONS. CONDAMNATION DE FOUCQUET. IMPRESSION DANS LE PUBLIC ET A LA COUR. LE ROT COMMUE LA PEINE EN PRISON PERPÉTUELLE. (Déceniljre 1664.) Les juges assurément étaient moins tranquilles que l'accusé. Par surcroît, un événement bien fait pour frapper leurs esprits survint le 30 novembre. Le président de Nes- mond avait été pris d'une fièvre quarte, et 1 on profita de l'occasion « pour travailler sans lui, parce qu'on le soupçon- noit d'estre plus favorable à M. Foucquet qu on ne l'eust voulu » . Un érysipèle parut, et en peu de jours cet homme, fait pour vivre cent ans, était emporté presque subitement, non pas toutefois sans avoir eu le temps de se reconnaître. Or, à cette heure suprême, il chargea ses héritiers de demander pardon à la famille du surintendant de ce qu'il avait opiné contre la récusation de Pussort et de Voisin. Il se reprochait d avoir cédé à de puissantes sollicitations pour sauver leur honneur, et sur leur promesse de se dé- sister d'eux-mêmes dès que la Chambre aurait prononcé en leur faveur. Promesse faussement donnée ou fausse- ment tenue, mais qui constituait une laiblesse dont le 368 NICOLAS FOUCQUET. mourant s'accusait devant Foucquet et devant Dieu '. On équivoqua bien un peu; Nesmond n'avait pas fait cette amende honorable dans un testament; mais la rétrac- tation restait certaine". Si cela pouvait donner au chancelier les sentiments d'un homme qui va paraître devant son juge! se disaient les amis de l'accusé. Au fond, ils craignaient fort que Séguier ne mourût comme il avait vécu. En réalité, ce vieillard était très effrayé par la mort de Nesmond, mais uniquement parce qu'il se sentait exposé au même danger de l'éry- sipèle ^. Précisément, un scandale venait d'éclater, plus grave encore que celui des pièces détournées et des procès- verbaux falsifiés. Un certain La Mothe Le Hardy, espèce d'agent d'affaires en relation avec la chancellerie, poursuivi pour faux, fit de soi-disant révélations sur des concussions commises par Foucquet; puis, à la dernière heure, il déclara qu'il n'avait parlé qu'à la sollicitation de Poucet, du procu- reur général Hotman, de Besmaux, gouverneur de la Bastille. Ce coquin avait proposé de charger le surinten- dant et ses commis; Poucet, toujours très fin, était un peu défiant, mais Foucault avait pris les ordres de Séguier, Séguier ceux de quelque autre, et, depuis six mois, on gar- dait La Mothe pour s'en servir au besoin''. On finit pourtant par le condamner, et alors il s'efforça de tirer parti contre ses juges des vilaines machinations complotées avec lui. Sa déclaration finale était le sujet de toutes les conversations à la ville et à la Cour. ' CoNBAR r, Me'mohes, p. 619, 620. - OiiMESSON, Journal, t. II, p. 260. Cf. le Livre abominable, t. II, p. 133. ' SÉvignÉ, lettre du 17 décemljie 166'<-. * Lettres de Poncetà Colbert, 24 juillet 1664; de Foucnultà Séguier, même date. Archives de la Bastille, t. II, p. 208; OnsiESSON, Journal, t. II, p. 274; SÉVIGNÉ, lettre du 17 décembre 1664. Matter a publié un billet très cu- rieux de Mlle de Scudéry relatif à cette affaire. Lettres et pièces rares, p. 242. IMPORTANCE DE L'OPINION D'ORMESSON. 369 Raison de plus pour intervenir auprès de tous les juges, par promesses, par menaces au besoin. Un seul était excepté, Ormesson. Colbert jugeait inutile de s'attirer un second échec. Cependant, on ne pouvait rien faire sans le rapporteur. Si l'on avait achevé Finterrogatoire de Fouc- quet avec une hâte indécente, c'était pour parvenir plus vite à une condamnation. Or, il était de règle qu'avant d'aller aux opinions, les commissaires rapporteurs fissent une récapitulation du procès. Qui parlerait et opinerait le premier, Ormesson ou Sainte-Hélène? Séguier était sans instructions. Le 30 novembre, Chamillart avait prévenu Ormesson de la fin prochaine du procès, grand secret qu'il le priait de garder. Seuls, le Roi, M. Colbert et lui le savaient. Hotman , l'autre procureur général, en dit tout autant, très surpris de ce que l'on ne se fût pas concerté avec le rapporteur'. La direction continuait de faire défaut. Séguier, ne sachant que faire, décida qu'Ormesson et son collègue parleraient successivement sur chaque article; mais il réserva 1 agrément supérieur. En haut lieu, on n'agréa pas le procédé; tout au contraire, on ordonna qu'Ormesson parlerait le premier, Sainte-Hélène le second, en manière de correctif. Ce point réglé, nouvelle cause de malaise. Le dimanche 7 décembre, le bruit se répandit que Berryer, le fourbe qu'Ormesson avait encore vu le mercredi précédent chez Séguier, subitement pris de folie, s'était enfui, criant qu'on voulait le pendre. Deux jours errant , on l'avait enfin retrouvé, ramené à son œuvre de pers' RAPPORT. 371 ment. Se considérant comme en conclave, il s'interdisait tout commerce avec le monde. Il ne parlait plus; mais il écoutait encore, et, avant de prendre congé de lui, cette incomparable amie, femme d'autant de cœur que d'esprit, tint à lui redire tout ce qu'elle pensait, jusqu'au moment où, définitivement écondiiite, elle dut se retirer pour rentrer le soir chez elle, accablée de tristesse '. En effet, pour les amis comme pour les ennemis. Ormes- son tenait le sort du prisonnier entre ses mains. Quand on songe à cette situation, on ne peut s'empêcher de trembler. L'Evangile a dit : Noli jiidicare. On peut ajouter : Ne vous exposez pas au jugement! Hommes, vous allez voir de qui et de quoi dépend le sort d'un homme. Fils de bon père et de bonne mère, né dans une famille où un saint avait laissé comuie un ferment de vertu, Olivier d'Ormesson était honnête, instruit, suffisamment intelligent pour tout comprendre; mais, déjà soumis au régime des intendances, prévenu par état en faveur du prince, il n'eût peut-être pas maintenu son intime sentiment, sans la bru- talité de Colbert qui lavait enfin révolté. Si son avis eût prévalu le jour où il proposa d'appliquer à Foucquet, dans toute sa rigueur, la procédure contre les muets, Foucquet était perdu sans ressource. Les « directeurs " du procès, Colbert, Foucault, Pussort crurent faire mieux et tromper le public en laissant une liberté fictive à l'accusé, qui, se saisissant d'une liberté tout entière, écrivit, parla, signala les détournements des pièces, les procès-verbaux falsifiés. Les rôles furent intervertis, et les accusateurs devinrent les accusés. S'ils n'avaient eu le pouvoir du Roi comme sou- lien, une condamnation les eût frappés. Dans son dernier interrogatoire, Foucquet l'avait dit tout haut. • SÉvicsÉ, lettre du 5 décembre 1664. 24. 372 ISICOLAS rOUCQUET. A cette heure, libre de tout engagement, poursuivi dans sa fortune, dans son honneur, Orraesson songeait surtout à se défendre contre toute supposition qu'il pût sacrifier l'ac- cusé à la faveur du prince. Un bruit courut qu'il conclu- rait à la peine de mort, afin de rentrer en grâce auprès du Roi '. Rien ne pouvait plus rejeter ce juge intègre du côté de l'oppresseur. Après toute une semaine consacrée à la prépa- i ration de son rapport, ayant écrit ce qu'il voulait dire, afin de ne rien dire au delà de sa volonté, il finit son travail le 6 décembre, jour de Saint-Nicolas, patron de Foucquet et de sa paroisse, ce que le curé de Saint-Nicolas des Champs, M. Jolv, voulut considérer comme une « observation bien favorable» à 1 accusé". Pendant que Golbert, Pussort, le Roi, sollicitaient les juges, les Foucquet, les Sévigné, les d'Ormesson sollicitaient Dieu, priaient et faisaient prier dans toutes les églises et dans tous les couvents *. Après une courte séance où l'on statua, pour la forme, sur les innombrables requêtes présentées par le surintendant *, Ormesson commença la récapitulation du procès, le mardi 10 décembre. Ce premier jour, il parla deux heures et demie sans s'arrêter, et le lendemain, deux heures trois quarts, toujours avec une grande netteté, une parfaite intel- ligence. Bien qu'il n'exprimât pas encore son opinion, ce seul exposé paraissait si favorable à l'accusé qu'à plusieurs reprises Pussort interrompit : « Monsieur, nous parlerons après vous^. » A un autre moment, à propos du marc d'or, le même Pussort s'écria : « Voilà qui est contre l'accusé! » — « Il est vrai, reprit Ormesson, mais il n'v a pas de preuves. » — « Ouoi! on n'a pas fait interroger les deux officiers! >' — " Non 1 >' — u Ha ! cela ne se peut! » — « Je ' OnMESSON, Jou/;ia/, t. II, p. 27] . « Ibicl., p. 265. 3 Jbld., p. 2T0. * 5 décembre 1664. ^ SÉVIGNÉ, lettre du 10 décembre 1664. RECAPITULATION DU PROCES. 373 n'en ai rien trouvé dans le procès. » — « Monsieur dOrmes- son, vous deviez le dire plus tôt. Voilà une lourde faute! » Si d'Ormesson n'eût pas dédaigné ces attaques, il eût pu répondre : « Je suis juge et non dénonciateur. » En outre, qu'auraient déclaré les deux officiers? On ne sait. En tout cas, lorsque le rapporteur signala cette lacune de l'instruc- tion, on ne pouvait plus la combler. De même, Séguier s'efforça d'interrompre l'exposé des faits du prétendu crime d'État et de ses preuves, qui, impar- tialement exposés, paraissaient trop ridicules '. Le jeudi, la récapitulation eût été achevée, si Séguier ne se fût mis à discourir. Selon lui, Ormesson finirait le lende- main. Sainte-Hélène parlerait ensuite pendant deux jours, puis Ormesson reprendrait pour dire son avis. Mais Séguier était un président fictif. Le lendemain, il n'avait rien dit de semblable, bien que tout le monde Teùt entendu. Il voulut contraindre Ormesson à opiner immédiatement. « Il faut que je me sois mépris, fait observer le rapporteur; mais il est près de midi, c'est trop tard. » Alors, Séguier : « Je vous donnerai jusqu'à trois heures. » — « Il y a trois heures que je parle, c'est assez » , répond Ormesson. — >< Il faut donc souffrir ce que MM. les rapporteurs veulent. Quant à vous, je vous ferai châtier par voire père » , dit Séguier, en affectant de plaisanter. Plaisanterie malheureuse, évo- quant le souvenir de l'odieuse pression exercée par Golbert sur un noble vieillard. "Le vendredi 13, Ormesson donna son avis "'. Les faits sont exposés. Sont-ils prouvés? Constituent-ils des crimes, et, en ce cas, quelles peines sont établies par les ' Sévioé, lettre du 13 novembre. ' Foucault, Extraits sommaires, t. X, p. 151, publiés à la suite du Journal d'Ormesson, t. Il, p. 776. Je ne m'arrête pas à relever dans l'impression quelques erreurs de copiste. Notez seulement, p. 777, Contariiii au lieu de Cantarini. 374 NICOLAS FOUCQUET. lois du royaume? Le rapporteur ne dissimule pas sa peine d'avoir « à juger le premier du bien, de l'honneur et de la vie d'un officier et d'un homme qui a tenu un rang consi- dérable dans l'État. Il parlera avec un entier détachement de toute préoccupation extérieure, prêt à revenir à un meil- leur sens, si on lui donne de plus ^grandes lumières, n Le procès comprend quatre-vingt-seize chefs d'accusa- tion. Ormesson les réduira à neuf. l°Les pensions et, en premier lieu, celle de 120,000 livres sur les gabelles. Il est constant que l'acte a été trouvé dans les papiers de l'accusé, cela se voit par le petit mémoire de la cassette de Fontainebleau. On a accusé M. Colbert de supposition de pièces; mais, dit Ormesson, « un homme d'une probité ordinaire ne le feroit pas » . L'accusé n'a pas oppose d'abord cette objection ; au contraire, il a varié. Ormesson aurait peut-être été plus sévère s'il eût connu tout ce qu'on sait aujourd'hui des agissements de Colbei t à Saint-Mandé. En fait, Foucquet n'avait pas prouvé la sup- position. De plus, Foucault colportait partout une lettre du Roi déclarant qu'il trouverait fort mauvais que des juges appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers; lui seul avait donné des ordres à ce sujet, et il ne fallait pas « juger là-dessus ' » . Venant au fond, le rapporteur réunit en un bloc toutes les pensions. Gourville a dû abuser de sa situation auprès de Foucquet pour s'en faire donner une sur les Aides; «mais les personnes qui sont en place et qui ont la principale autorité dans les affaires, seroient bien malheureuses, si elles despendoient de leurs gens et si elles estoient respon- sables de leurs désordres " . Même raisonnement sur la pen- sion dite du convoi de Bordeaux, avec une nuance plus accentuée de reproche. C'est « une faute considérable » à ' SÉviGNÉ, lettiL' du 13 noveuiljre. OPI>'ION D'ORMESSO>'. :}75 un surintendant de tolérer un abus quand il le connaît. Le cardinal Mazarin était aussi lié que Foucquet avec Girardin, l'homme des gabelles; il « luy avoit fait passer par M. Colbert une procuration bien ample » ; il remployait pour la négociation « de ses plus particuliers intérêts dans le même temps que cette pension avoit esté traitée » . « Il seroit difficile de prendre parti. « Au fond, cette hési- tation du rapporteur était la condamnation formelle de Mazarin. En résumé, le fait constituait non un péculat, mais tout au plus une exaction ; Foucquet n'était pas convaincu d'y avoir pris part, non plus qu'aux autres pensions. Partant, pas de crime. 2" Les prêts supposés, par exemple, celui de 100, 000 livres, dont l'accusé aurait tiré 500,000 livres de profit. Mais le prêt a été de 10,800,000 livres, sur lesquels Foucquet a versé personnellement et incontestablement 3,800,000 livres. Le profit de 500,000 livres ne résulte d'aucune preuve, ne tombe même pas sous le sens et n'a pu avoir lieu. 3° Droits acquis frauduleusement sur le Roi. Le fait est avoué, mais quoi? Foucquet a acheté en 1657 des droits résultant d'un traité de 1655. On prétendra que c'est une grande faute à un surintendant d'acquérir <' de première main » des droits du Uoi, que cela autorise le soupçon; mais « il y a grande différence entre avoir esté traitant du droit ou l'avoir acquis du traitant » . 4' Affaire des parisis et des commissaires des tailles. Le premier grief n'a pas de base; le second a été implicitement abandonné par le procureur général. Ormesson a cependant voulu savoir la vérité et croit l'avoir trouvée. Le traité des commissaires des tailles intéressait Mme du Plessis-Bel- lière. 376 NICOLAS FOUCQUET. 5° Le Marc d'or. Sur ce chef encore, les allégations du pro- cureur général ne sont pas justifiées. « Il n'y en avoit aucune preuve au procès. » Il semble bien qu'on s'est arrangé en cette alïaire pour profiter; mais qui et comment? « G estoit deviner. » Si l'on se livre à la divination, « M. Servien a eu sa part, M. Foucquet la sienne, et aussi M. de Nouveau, qu'il fallait faire taire. Tout cela n'est que présomption. » 6° et 1" Les octrois. L'emprunt des comptables. On pouvait relever un grand abus dans la forme; rien de con- sidérable au fond. Financièrement parlant, tout se retrouve. 8° Les six millions détournés. Le fait est gros. L accu- sation présente d'abord le témoin Tabouret, que Foucquet accuse de faux et qui parait suspect au rapporteur. Tabouret, homme mal en ses affaires, sous la main de la justice, venu grâce à un sauf-conduit, en dit plus qu'on ne lui en demande. Cette déposition « fait peine » . On cite encore le témoin Jeannin. Ormesson le tient pour un homme d'honneur, mais qui doit d'abord se défendre. Les procès faits à Jeannin, à Bruant, à Gourville, à Foucquet auraient dû être conjoints. On a voulu les juger séparément, ce qui affaiblit la preuve. Sur ce point, le rapporteur est moins formel dans son avis qu'au cours des débats, bien qu'il tienne toujours pour certain que pas un sou des six millions n'a été dérobé. Encore une question de forme et de bonne gestion. Ainsi s'écroulaient peu à peu, sous les coups de cette dia- lectique serrée, toutes les charges accumulées depuis quatre ans par les plus habiles procédures. Restait le neuvième grief, le crime d'État. 9" Le projet qui sert de preuve à ce crime est « fort meschant » , mais ne constitue qu'une simple pensée, sans exécution. L'engagement pris par Deslandes, gouverneur de Concar- OPINION D'ORMESSON. 377 neau, ne visait que l'abbé Foucquet, non le Roi. Les autres n'ont pas plus de portée. L'acquisition de Belle-lsle prouve l'ambition de l'accusé, sa témérité; mais le Cardinal a connu l'opération et la approuvée. Les vaisseaux n'ont été achetés que pour commercer aux Indes. Toutes ces actions montrent un homme enivré de sa fortune, se portant partout, visant à succéder au Cardinal; on ne peut pas y voir une exé- cution du projet. Il semble qu'après un tel avis, le rapporteur n'avait plus qu'à conclure à l'acquittement. Cependant, Ormesson passe à l'examen des peines applicables aux « cas dont l'accusé se trouvoit convaincu » . La peine de péculat ne doit être cherchée ni en droit romain ni dans l'ordonnance de 1629, non enregistrée, mais dans la coutume, telle qu'on l'appliqua au chancelier Poyet, qui fut condamné à la dégradation et à une amende. A ce sujet, Ormesson cite une curieuse anecdote. Très irrité, le roi François I" demanda raison aux commissaires de cette sentence modérée. On juge sur des preuves, non sur des accusations, répondit leur président, « et l'inob- servation des formes affaiblit les preuves d'un procès » , Ormesson exprimait, comme par parabole, sa pensée intime. A partir de ce moment, le rapporteur paraît défendre Fouc- quet. On n'a pas voulu citer les hommes qui, comme Her- vvarth , Jacquier, auraient donné des renseignements certains . L'accusé est, dit-on, coupable d'une mauvaise administra- tion, mais il faut considérer le temps ; " M. le Cardinal trai- toit des despenses de la guerre, de la marine, des munitions, par un bon principe, dont chacun prenoit occasion d abu- ser. Le Surintendant, par l'empressement de fournir de l'argent, croyoit estre dispensé de l'observation des formes. " Mais où le rapporteur s'échauffe, c'est au sujet des dépenses de Nicolas. Elles ont été « au delà de toute raison ». On veut prétendre que la dissipation en soi n'est pas un 378 NICOLAS FOUCQUET. crime, Ormesson n'est pas de cet avis. Les fortunes subites lui sont suspectes, " si ce n'est que les moyens en soient universellement connus pour légitimes. Il faut se ranger du costé des Ordonnances qui emportent en ce cas confiscation de corps et de biens, et, comme elles peuvent souffrir diffé- rentes interprétations, il prendra plus volontiers le parti du bannissement. » L'accusé a opposé des nullités de forme, et il est certain que les inventaires ont été faits sans contradicteurs légi- times. Il n'y a pas eu de suppositions, on n'en peut pas douter, puisque le Roi l'a déclaré. Encore une fois, Ormesson est convaincu que M. Colbert est incapable d'une si méchante action. Seulement, des pièces ont été portées à Fontaine- bleau, qui n'ont été ni cotées ni parafées. A Saint-Mandé, quatorze cents pièces ne sont cotées que de la main du greffier Foucault. Soupçonnera-t-on sa foi? Non, mais les formes sont obligatoires, et leur défaut affaiblit la preuve. D'énormes portefeuilles de la surintendance n'ont reçu qu'une cote sur le dos, bien que remplis de documents de conséquence. Or, Ormesson doit le dire, « la connoissance des mains par où ces pièces ont passé lui donne de la peine. Le greffier sçait bien qu'il n'entend pas parler de lui, et que chacun sçait sur qui ce soupçon peut tomber, et que tout cela diminue la foi des preuves. » Evidemment, Ormesson visait Berryer; mais ce n'est que par ignorance qu'il innocentait les patrons de ce coquin, Colbert, Foucault, Poucet. Nous savons aujourd'hui qu ils avaient bel et bien détourné les pièces. " L'accusé sera-t-il donc déclaré innocent? Nullement. Mais les preuves n'estant pas entières, les temps de sa surintendance estant considérables, pendant l'administra- tion d'un ministre étranger, qui ne sçavoit pas les formes et qui a pu, par son exemple, (juoyque innocent, donner lieu à beaucoup de confusion et servir de prétexte aux def- OPIÎNIO.N D'ORMESSO>J. 379 fenses de l'accusé sur beaucoup de faits; luy qui opine, estime, par toutes ces considérations, qu il y a lieu de déclarer l'accusé duement atteint et convaincu d'abus et de malversations par luy commis au fait des finances et en la (onction de la commission de Surintendant, pour répajation de quoy, ensemble pour les autres cas résultant du procès, d'ordonner qu'il sera banni à perpétuité hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban sous peine de la vie, ses biens acquis et confisqués au Roy, sur iceulx préalablement prise la somme de cent mille livres, sçavoir cinquante mille livres au Roy, et cinquante mille livres en œuvres pies. » Le prononcé de l'avis, commencé à neuf heures un quart du matin, n'était pas fini avant midi et demi sonné '. Ormesson n'avait pas une seule fois perdu le fil de son dis- cours, ni changé son ton de voix. En somme, il avait lieu d'être content de lui ^. A la distance où nous sommes de ce procès, cet avis, très bien conçu dans son exposé, ne paraît pas se soutenir dans ses conclusions. Le magistrat ne trouve pas de preuves, au moins de preuves suffisantes contre l'accusé, et il n'en conclut pas moins au bannissement et à la confiscation. Il convient de se reporter au temps et aux circonstances. Ormesson fut félicité de toutes parts, aussi bien par Séguier et par Fou- cault que par Lamoignon et par la famille de Foucquet. On trouva l'avis bien équilibré, « très moelleux ^ » . Pour les « gens du métier » , c'était un « chef-d'œuvre ' >> . Mme de Sévigné , uniquement préoccupée du salut de son ami, donna comme toujours la note juste : « L'avis est un peu sévère; mais prions Dieu qu'il soit suivi '. >> ' Extraits sommaire':, t. X, f ' 170. * Ormesson, Journal, t. Il, p. 270. ••' Ibid., p. 270. * SÉVIGNÉ, lettre du 17 décembre 1004. ^ Jùid., lettre du 19 déceinljie 380 INICOLAS FOUCQUET. Elle avait bien raison, la bonne amie. Quand ce bruit avait couru qu'Ormesson conclurait à la mort, le Roi s'était écrié : « Si cela est, Foucquet est perdu'. » La veille, il répétait, à son petit lever, que l'accusé était un homme dangereux ^. On a vu son empressement à couvrir Golbert. Le lundi, ce fut le tour du second rapporteur. Le Cor- mier de Sainte-Hélène. C'était un homme en grande répu- tation au Parlement de Normandie, se croyant désigné pour les premières places à Paris. On eut soin de le confirmer dans cette bonne opinion comme dans cette espérance^. Toutefois Ormesson, plus instruit dans les finances, con- naissant mieux son monde politique, avait très vite pris le pas sur le provincial. De là, une certaine jalousie dont l'accusé devait supporter les conséquences. Quand son col- lègue eut opiné, Sainte-Hélène ne lui dissimula pas sa dis- position toute contraire, jusqu'à l extrême rigueur^. Le 15 décembre, il commença à récapituler l'affaire, longuement, « languidemment » , tournant toutes choses du mauvais côté. Pour lui, l'acte de la pension des gabelles a bien été trouvé à Saint-Mandé. Les suppositions de pièces, les soustractions, autant d illusions qui ne le touchent point, tissu de vaines subtilités. Foucquet a été traité mieux que personne de sa condition; il en a même abusé, « passant de la modestie à la pétulance la plus indécente » , s'oubliant fort devant les juges ^. Les preuves, il est vrai, ne sont point individuellement très considérables ; jointes ensemble, elles font un grand effet. La plupart des pensions n'ont pas appartenu à Foucquet; mais il les a connues; il a laissé vio- lenter Arnault; il a été généreux pour Mme du Plessis-Bel- ' Ormesson, Journal, t. II, p. 271. ^Skvig.nÉ, lettre du 19 décembre. ' Cf. le Livre abominable, t. II, j). 110, presque toujours d'accord avec Ormesson. * OnMKSSON, Journal, t. II, p. 273. ' FoucAULi, Extraits somniuires, t. X, f' 172. OPINIOIS DE SAI^'TE-HÉLÈ^"E. 381 lière. « On sçait assez quelle considération s'étoit acquise cette personne dans l'esprit de l'accusé ' » , qui n'a pas pris pour lui, mais j)Our corrompre ses amis. Le surintendant s'est servi de noms empruntés pour acquérir des droits sur le Roi; partant, fausseté et vol. Ce qui s'est passé au fait des octrois, licite en soi, est cou- pable chez un surintendant. Sur le marc d'or, Fouquet se dc'fend avantageusement, « bien qu'il ait abusé de la bonne foi de Mazarin » . Il a fait l'Épargne chez lui, confondu les deniers du Roi et les siens, pour subvenir à ses dépenses de Vaux, de Saint- Mandé, de Relle-Isle, qui surprenaient jusqu'aux étrangers'^. L'affaire des Six millions est avouée. Tabouret est un témoin très acceptable. D'ailleurs, il est nécessaire. On dit que le Roi n'a pas souffert de préjudice. Sainte- Hélène n'en est pas persuadé, et répète la comparaison déjà produite. Un domestique qu'on trouverait saisi de la bourse de son maître serait-il quitte en disant qu'il la gardait pour la rendre? Foucquet espérait se faire payer deux fois. En somme, argumentation faible, rejetant presque toujours sur l'accusé le fardeau de la preuve à faire. Sainte-Hélène, se sentant sur un mauvais terrain, arrive rapidement au crime d'État. C'est là qu'il triomphe. La pensée même est punissable. Voyez la loi De famosis lihellis . Un gentilhomme fut puni de mort pour avoir en songe attenté aux jours du roi François 1°^. Cette pensée, l'accusé l'a communiquée; il a demandé des engagements, il en a pris « dans des termes abominables » , comme celui de Deslandes. Si cet écrit était tombé aux mains de Mme du ' FouCAii.T, Extraits sommaire'!, t. X, f" 174 v°. ^ Ibid., f" 173. UiiV., fo 181. . . 382 NICOLAS FOUCQUET. Plessis-Bellière, si l'on avait exécuté ses ordres, Foucquet n'aurait-il pas été coupable? En vain Ormesson, après l'accusé, a-t-il établi que l'enga- gement de Deslandes était antérieur au projet; qu'il visait l'abbé Foucquet et nul autre; en vain l'écrit était-il resté à Saint-Mandé, en vain avait-on rendu Belle-Isle spontané- ment, Sainte-Hélène, dans son parti pris, finit par une phrase à eiïet : « Dieu, qui préserve la France, n'a pas permis l'exécution de ces mauvais desseins '. " Que parle-t-on de la nullité des inventaires! « Il s'est dit » publiquement dans Paris qu'en un conseil de famille, quelques-uns des plus proches parents de l'accusé furent d'avis de mettre le feu à Saint-Mandé. « La seule mésin- telligence qui estoit entre eux, empescha l'exécution de leur résolution. » Il était donc dangereux d'appeler les parents aux inventaires. Sur quoi repose toute cette argumentation? Sur un « Il s'est dit -^ ! » Enfin, il fallait conclure. Sainte-Hélène aurait souhaité « que l'accusé eust trouvé grâce auprès du Roy » . Pour lui, il est juge. Foucquet est convaincu de pécnlat , de malversations, de lèse-majesté. Tite-Live rapporte qu'un citoyen romain fut condamné à mort pour s'être fait prêter de l'argent en vue de s'emparer du pouvoir, « oh crimen affectalœ tyrayinidis ■» . Régulière- ment la peine à prononcer devrait être celle de la pendai- son ; toutefois, eu égard à la naissance de l'accusé, aux dignités dont il est revêtu, on se contentera de lui trancher la tête, sur un échafaud, devant la Bastille. Biens confis- qués, cela va de soi. Malgré cette éloquence et cette modération finale, Sainte- ' Foucault, Extraifi sommaires, l. X, f° 183. - IbiJ. V. plus haut, t. II, p. 95. 0P1>I0N DE PUSSORT. 383 Hélène n'avait ni satisfait ni convaincu personne '. C'est qu'il manquait lui-même de conviction. La journe'e finissait mal pour l'accusation, qui reporta toute son espérance sur Pussort, oncle de Colbert, premier orateur inscrit pour la séance du lendemain. C'était, on l'a trop vu, un homme passionné, violent par nature et que son neveu n'avait nul besoin d'exciter; au sur- plus, jurisconsulte savant, maniant fort bien le syllogisme. Pour lui donner plus de temps, Séguier arriva dès sept heures du matin et ne voulut attendre personne ^. Pussort commença fort simplement ^. Ce n'est pas à lui d exposer un procès si étendu. Il n'a qu'à asseoir son jugement et ne s'attachera qu'à cinq ou six chefs, mais aux plus importants, et, tout d'abord, aux six millions détournés. Il établit les principes, marque la différence entre une ordonnance de comptant et une ordonnance de remise, la première, titre de payement, la seconde décharge de paye- ment. Foucquet s'est arrangé pour transformer l'ordonnance de décharge en ordonnance de payement, une diminution du prix dû au Pioi en un titre de créance sur le Roi. Les trente-sept billets, représentant les six millions, ont été retirés le 20 septembre 1658 par Gourville, qui les deman- dait « de la part et pour le sieur Foucquet ^ » . Voyez la déposition de Tabouret ;, celle de Jeannin. Gourville était I' de la plus inthime confidence du sieur Foucquet " » , plus son intime que Bruant. C est lui qui avait reçu la confi- dence du Projet, lui qui devait en surveiller l'exécution. La ' OnMESSON, Journal, t. II, p. 272,274. Le Liure abominable, t. II, p. 111, confirme cette impression. ^ OitMESSON, Journal, t. II, p. 275. ' Foucault, Extraits sommaires, t. X, f" 184. Bibl. nat., ms. V<^ de Col- bert, 237. * Foi'CAiLT, Extraits sommaires, t. X, f" 188. ' Jbid., fo 188 V, f» ISl. 384 INICOLAS FOUCQUET. somme est trop considérable pour avoir été prise par tout autre qu'un surintendant. Pussort cherche à couvrir le défaut de procédure signalé par Ormesson. Il aurait fallu, dit-on, pour plus de lumière, représenter les registres d'Herwarth; entendre Herwarth, Jacquier, toutes les personnes dont les noms sont cotés sur les paye- ments. La présence d'Herwartli est inutile. G est un complice de l'accusé. Son témoignage ne serait pas recevable ni pour ni contre. L'expédition des billets et leur réformation ont été faites par Foucquet dans un mauvais dessein. On ne s'engage à des choses si extraordinaires que pour en profiter. M. Foucquet demande pouiquoi il aurait si longtemps conservé ces titres, sans les faire payer, ce qui lui eût été facile à lui surintendant. C'est là sa condamnation. Il les a gardés dans l'espoir d'en toucher le montant, quand les traces de vol seraient perdues. Mais le Iloi a pris soin de ses finances, et le registre tenu par M. Colbert a fermé toutes les avenues. L'argumentation de Pussort est vicieuse. Foucquet avait expliqué à satiété qu'il ne suffisait pas de rapportera l'Épargne le billet mis en circulation, qu'il fallait, pour toucher, justi- fier d'une créance régulière et en donner quittance. Pussort n'en triomphe pas moins. « C'est icy un cas où les deffenses,tant aléguées, des ordres de M. le Cardinal, de la soustraction des papiers et du par- tage de la surintendance ne peuvent convenir en aucune façon. Ainsy la conviction demeure entière à l'égard de ce chef d'accusation. )) Pussort reconnaît que Foucquet a prêté 900,000 livres lors de la levée du siège de Valenciennes et peut-être OPINION DE PUSSORT. 383 3,800,000 livres lors du traité Fleureau, Mais est-ce de sou argent ou de celui du Roi? cela est douteux. Jamais d'ordre, de règlement des conditions, d'emploi régulier. Selon Foucquet, pendant les neuf années de sa surinten- dance, le Trésor n'a jamais eu d'avances, loin de là. (Ju'il nous dise alors où sont passés les fonds de toutes les aliéna- tions laites de 1656 à 1660, les 10,000,000 des rentes de l'hôtel de ville, etc., etc. Pussort ne tient pas compte de la réponse de Foucquet qu'il donnait vingt millions par au à Mazarin. Pour la pension sur les aides, « je n'ai que des présomp- tions, avoue Pussort, mais si violentes, qu'elles peuvent servir de preuves " . La [)reuve même s'en trouve dans les promesses laites à Lespine, commis de Foucquet, chargé de la gestion de son bien. Quanta celle sur les gabelles, en vain l'accusé rejette-t-il la faute sur M. le Cardinal; de toutes manières, il est cou- pable, soit comme auteur principal, soit comme complice. Jamais Foucquet n'a justifié ses accusations de rapacité dirigées contre le minisire. Il avoue qu'il a touché la pen- sion, et ne prouve pas que ce fût pour un autre. Donc il est convaincu. Le juriconsulte Pussort oubliait le principe de l indivisi- bilité de l'aveu. Les traités des^octrois, des sucres et cires sont discutés de la même manière, toujours en montrant les probabilités de l'accusation et en laissant à l'accusé la charge de la preuve contraire. Gomme wSainte-Hélène, Pussort s'attache au crime d'Etat. Il lit la pièce, l'analyse, la retourne en tous sens. C'est un écrit rédigé à loisir, pendant une journée entière; un écrit soigneusement conservé pour être mis eu chiffres. Le con- spirateur prend Y exécrable engagement de Deslandes, corrige son plan, remplace Ham par Belle-lsle. L'accusé prétend que le Cardinal l'a autorisé à acheter I3elle-Isle. Absurdité. Si, II. 2J 38() NICOLAS FOUCQDET. comme il le dit, Son Éminence voulait le perdre, lui eût-elle permis de s'installer dans la plus forte place du royaume ! Cette assertion est de la dernière extravagance! Le Cardinal a connu sans doute cette acquisition; mais il n'était pas en état de l'empêcher. Il attendait la conclu- sion de la paix. Quant à Fouc(piet, aussitôt maître de la place, il achève son projet « de bouleversement général de l'État ' » ,et dépense à Belle-Isle plus de 4,000,000 de livres. Sur les six points, trois sont justifiés. Lèse-majesté, péculat, concussion. Cela suffit pour mériter la pendaison. Mais Pussort se range à l'avis plus doux de M. de Sainte- Hélène. Foucquet sera seulement décapité. Pendant cinq heures, Pussort n'avait cessé de parler, avec une animation extraordinaire, plutôt comme partie que comme juge, alléguant des faits contraires aux pièces, leprochant à Foucquet d avoir mis sur sa maison de Saint-Mandé des ardoises du côté de Paris, des tuiles du côté de Yincennes, pour tromper le ministre et le prince par cette supercherie. Il n'y avait là qu'une question d'exposition au vent ^. Mais Pussort voulait perdre l'accusé. Au surplus, très habile et très véhé- ment, il était décisif, comme s'il portait la parole du Pioi. Quand il eut fini, une heure sonna. Les commissaires n'avaient pas diné. Le lendemain, la famille de Foucquet, son jeune frère en tête, essaya d'opérer une diversion. Ils apportèrent la décla- ration de ce La Mothe le Hardy, à qui Poncet, Hotman, avaient promis la vie s'il accusait le surintendant. Ces deux messieurs, très émus, s'intriguaient fort avec le chancelier. On crai(jnait qu'Ormesson n'apportât quelque requête de Foucquet. Ormesson n'apportait rien. Seul le greffier avait ' Foucault, Extraits sommaires, t. X, 1" 2V1 v". 2 OiiMESSON, Journal, t. II, ]). 276; le Liure abominable, t. II, p. 112; SévicnÉ, lettre ilii 17 décembre. OIMMON DES COMMISSATKES. 337 reçu un sac clos et scellé. « Gardez-le ;> , dit le président, et il ouvre la séance '. L'analyse de ces avis sera fastidieuse assurément; mais il est si rare de surprendre ainsi dans leur sincérité ces grands actes de la justice humaine, qu'on ne peut troi) étudier celui qui se présente à nous. On va voir, après une discussion de trois années, après les échanges des attaques et des défenses les plus serrées, quels étranges raisonnements vont être apportés par plusieurs des juges à Tappui d'une opinion d où dépendent la vie et l'honneur d'un homme. A la séance du 18, le premier opinant fut Ciiissotte- Gisaucourt, qui prit trois points, comme Pussort. 1° Le marc d or, traité par Duché, quidam sans feu ni lieu, inconnu, qui, de 1 avis général, était l'homme de paille employé depuis des années par Servien '^. Servien aurait-il mal agi? 2° Quant à la pension des gabelles, Mazarin n'eût pas pris le surintendant pour confident. Foucquet a avoué, dit-on, qu'il avait la pièce dans ses papiers; ce n'est pas exact. Le Projet, médité avec application, n est nullement clii- mérique. Qu'on se rappelle les sabotiers en Normandie [sic]^ et dans le Perche, Bonnesson, Hocquincourt. Tout cela e>t bien un peu brouillé dans l'esprit de Cuissotte; il n en affirme pas moins que Foucquet a compté sur quelque chose de semblable. En résumé, avis « sans ordre, sans force nv raisonne- ments ^ ') , mais concluant à la mort ^ . Ferriol ne se mit pas plus que Cuissotte en frais de dialec- tique. Parlant de la pension des gabelles : Le Cardinal, dit-il, ' Ormesson, Journal, t. II, p. 276. Foucault s'est bien fjardé de men- tionner ces incidents dans son Journal. - V. ci-dessus, t. I, p iOô. ' Ormessox, Journal, t. IK p. 277. * FoLCàtLT, Extraits soiiiinuires, t. X, f°^ 250, 255, 388 ÎNlCOLAS FOUCQUET. n'aurait pas laissé son titre entre les mains de Foucquet. C'est justement ce que disait Foucquet. De plus, ce titre était devenu inutile, puisque le bail des gabelles avait été réformé. Ce commissaire évidemment n'avait rien com- pris aux débats. Et dire que le greffier Foucault a dû, comme tous les greffiers, remettre autant que posible sur pied ces avis de juges paresseux ou ignorants ! Foucquet, selon Ferriol, a eu peur de Gourville, c'est démontré par une citation : Carus Verri qui Verrem accusare potest. Toutes ces pensions, « sale commerce » . Quant au péculat, M. Pussort a si bien défriché le sujet, qu'il faut s'en tenir à son avis. Néanmoins, comme il a négligé de parler du marc d'or, Ferriol dira ce qu'il en pense. Or, Pussort avait traité ce sujet pendant une heure. Faut-il croire que Ferriol dormait? En tout cas, il n'avait rien compris. Ce qu'il sait, c'est que les impôts sont exces- sifs. Il est Dauphinois. En 1658, on a tiré du Dauphiné 300,000 livres en emplovantles voies les plus rudes, et cette rançon d une province était à peine égale à ce qu'on dépen- sait pour un bastion de Belle-Isle ou une cascade de Vaux. VA cependant, si, au commencement du procès de Fouc- quet, « tout le monde n'avoit respiré que sa condamna- tion )' , à cette heure, « par un caprice du peuple, chacun demande dans Paris sa libération » . Il n'en est pas de même dans les provinces. On n'a jamais pu y adoucir la dureté de l'accusé, qui faisait servir les sueurs et les substances du peuple à ses prodigalités, à ses fortifications « et peut- être à ses plaisirs criminels » . Ce qui aurait suffi pour nourrir des millions de personnes pendant des années, Foucquet le dépensait « en un jour à sa table » . Il mérite la mort. Le Roi seul peut faire grâce. Pure déclamation. Ferriol en conve- nait lui-même; mais toujours même conclusion : à mort ' I ' FoccAULT, Extniits sommaiicf;, t. X, f" 255 à 274. On.\iESSO\, Journal, t. II, p. 277. OPINION DES COMMISSAir.ES. 389 Le Gascon Nogiiès, aussi dur que le Dauphinois Ferriol, s'exprime « longuement, foiblement, misérablement ' » . Le point culminant de son avis, c'est que Foucquet serait dangereux « s il revenoit une minorité» . « Il faut se défaire de luy "^. « A mort! Cette conclusion était nécessaire pour faire passer le considérant désagréable. C'était le tour dn commissaire Ayrault, ce Breton que Séguier avait rappelé à Tordre pour avoir salué l'accusé. L'avant-veilie, il félicitait Ormesson, lui déclarant que son avis ne resterait pas isolé ^. Mais, depuis la veille, un commis de Le Teilier ne l'avait pas quitté, le pressant, l'intimidant, tirant parole de lui, et, malgré le proverbe sur les serments d'ivrogne, le serment fut tenu. Foucquet est un dépensier invétéré. Ses dettes sont supposées! Vieux moyen, (jui no trompe pas un homme comme lui. Avrault parla « peu et mal » , mais donna son avis à la mort ^ ! De compte fait, ils étaient six pour la mort contre un pour le bannissement. Pussort triomphait. Les commissaires avalent, en somme, parlé avec concision. Il n était pas onze heures, et l'on pou- vait encore prendre un avis avant d aller dîner. Séguier donna la parole à M. de Rocquesante. Raffelis de Rocquesante, conseiller au Parlement d'Aix, esprit très vif, avait fait preuve, au cours des débats, d'une certaine indépendance; par contre, il s était montré un des plus ardents lors de la condamnation à mort du demi-idiot de Crépy en Valois. C était un grand, bel homme, aux traits expressifs, parlant bien. Exorde un peu méridional. Ce procès est le plus fameux qu'on ait vu depuis plusieurs siècles; mais, il faut qu ou le sache, les commissaires ne sont pas les seuls juges de ' Op.messon, Journal, t. II, p. 277. 2 Ibid., p. 277, 285. => lùld., p. 272, 290. ^ Fovc.\ULT, Extraits sommaires, t. X, f<>= 287, 289. 3'JO NICOLAS FOUCQUET. Faccusé. Le public juQe avec eux. Il importe donc de rendre un arrêt digne de Tallention universelle. Son feu une fois jeté, Rocquesante va droit au but. Les pensions n appartenaient pas à l'accusé. En tout cas, Tordonnance d'Orléans ne porte d autre peine que la sus- pension de la charge '. L affaire des sucres et cires, celle des octrois ont été faites dans les formes. Foucquet n'en a pas été le traitant. Quant à celle du marc d'or, Rocquesante avoue qu'il a été d'abord mal impressionné ; mais la lettre de Mazarin à Foucquet « innocente » ce dernier. Y a-t-il eu vente du droit à vil prix? Alors, affaire civile, à fin de restitution. Rien de plus. Dans la suite dojmée à l'ordonnance de Six millions, on a pris une forme vicieuse; mais un vice de forme ne fait j)as un péculat. On aurait dû juger Jeannin avec Foucquet. Foucquet, d'ailleurs, a justifié de plus de six millions de bonnes dépenses. Celtes, il est sorti du Trésor beaucoup d'argent. jNIais ingens illa pecuniit lalet in tenebris. Sans ce procès, aurait-on jamais su que Foucquet donnait vingt millions par an au Cardinal? Sans quelques billets de ce dernier qui ont été retrouvés, on aurait pu imputer toutes les consommations d'argent au surintendant. Foucquet n'a donc pas été si coupable. Est-ce à dire qu'il soit innocent? Non pas. Et alors, Rocquesante exagère les fautes de l'accusé, sa profusion, son ambition, ses négli- gences ; il lui reproche jusqu'à son avarice. Il faut le con- damner au bannissement, à errer comme un bandit. Dans sa fougue, le Méridional avait presque oublié le Projet. Il y revient. C'est un projet, mais sans portée. En tout cas, le crime est aboli par l'amnistie. Est-ce même un crime? Le procureur général ne l'a pas relevé contre Goui- ' Fol'(:\i;lt, Extraits sonnuaircs, t. X, f" 292. OPINION DES COMMISSAIRES. :391 ville. La simple communication n'aurait pas constitué un crime. Qui sait si Gourville n'a pas déconseillé Foucquet? Rocquesante ne croyait pas si bien dire. Il reprend son avis : bannissement, confiscation des biens, etc., et, ne pouvant finir simplement, en manière de péroraison, il présente un g;rand, un terrible tableau de la misère du banni, sans maison, presque sans asile, sans amis, repoussé partout, toujours errant '. Mal(jré cette affectation d'éloquence , Rocquesante fut écouté avec attention. Ou trouva son avis bien motivé en fait et en droit. Selon Mme de Sévigné, il avait parlé « admi- rablement bien ^ » . 11 avait « repris l'avis de INI. d'Ormes- son » . Pouvait-on mieux parler.'' Ce coup dérangeait toutes les prévisions. On recommença les pointages. Des commissaires lestant, huit, croyait-on, opineraient pour le bannissement, trois pour la mort. Donc, dix contre neuf voteraient pour la mort. Restaient trois incertains, La Raume, Gatinat, Pontcbartrain. Si l'un d'eux ' Il commence à parler d'une façon assez plaisante, demande justice au président. Au mépris de la loi juive, on ne lui a laissé rien à glaner. Cependant, il fera une réflexion morale et chrétienne. Dieu a confondu les des- seins de l'accusé et s'est servi de ce Projet « qu il avoit composé comme un chef-d'œuvre de sa sagesse et de sa puissance, pour l'exposer au mépris, à la raillerie, pour le réduire à reconnaître sur la sellette qu'il estoit un fou " . Celle liumiliation est-elle une excuse suffisante? Non; mais il n'a rien commencé ni pu commencer. Vovez ce dénombre- ment d'amis imaginaires, Fabert, Lamoignon, y a-t-il rien de plus fantaisiste! En résumé, [)as de crime de lèse-majestc''. Le péculat est-il mieux établi? Masnau s'étonne de ce que les grands hommes chargés d'apposer les scellés aient négligé les formes. (Le trait ('tait assez hardi, puisque Séguier, président de la Chambre, était un de ces grands hommes et le plus négligent de tous.) On pouvait protéger l'Etat et appeler les parents. « A ne rien dissimuler, la voix publique dit qu'il s'est passé quantité de choses extraor- dinaires dans l'instruction de ce procès; l'on sçait qu'une personne suspecte (à ces paroles chacun reconnut Berryer) en a esté le maistre, bien qu'accusé, dès le commencement de la Chambre, d'avoir voilé un million au Rov. » MM. Dril- lac et Renard ont reçu en ce sens des requêtes que M. Talon ' SÉvicNÉ, lettre du 17 décembre. 39G NICOLAS FOUCQUET. a refusé d'entendre. Toutes ces pratiques « jettent l'esprit dans de grandes incertitudes» . Comme péroraison, deve- nue de style, grande critique des dépenses de l'accusé. « Il faut le punir par ou il a péché. IMasnau se rallie à l'avis de M. d'Ormesson, en y ajoutant que Vaux sera rasé, les bois abattus, les fontaines rompues, les fossés comblés'. » Du Yordier débute avec solennité, cite les Pères, cite saint Louis, etc. Venant au fait, il reproche au procureur général de n'avoir prouvé aucun de ses griefs financiers. Quant au Projet, si l'accusé la conçu, il a fait aussi beau- coup d'actes contraires. « Sy je le condamnois sur le prin- cipe vicieux du Projet, je croirois tomber dans l'opinion réprouvée de ceulx qui ont estimé que notre chutte dans le péché mortel rendoit toutes nos actions criminelles, pen- dant que nous demeurions dans ce misérable état"'. » La mauvaise administration mérite un châtiment. Mort, bannissement perpétuel , confiscation ne conviennent qu'à des crimes pour lesquels ces peines ont été établies par les lois. Rien de semblable dans le cas de M. Foucquet, puisque le péculat et le crime de lèse-niajesté ne sont pas prouvés. Ce cas ressemble bien à celui du chancelier Poyet. Il faut appiitpier la même peine : destitution, relégation pen- dant cinq ans dans une ville du rovaume: 100,000 livres d'amende ^ . C'était au tour de Câlinât, le second commissaire dou- teux. On l'avait aussi depuis longtemps tourmenté pour le décider h voter la mort; mais ses enfants s'étaient jetés h ses genoux, le suppliant de ne pas leur laisser un nom taché de sang. Parmi ces enfants, se trouvait un futur maréchal de France. ' FoccAUi.T, Extraits sommaires, t. X, f" 304. - JInd., I" ;U2. 3 JOid., F 313 V». OPINION DES COMMISSAIRES. 397 Catinat, magistrat sévère , ne iiK'nage pas Foucquet, a esprit ambitieux, jaloux cl(? son établisscîmcnt, ingrat envers le Cardinal » ; mais cela ne Fait pas cpie son Projet constitue un crime. Il a voulu se défendre et non attaquer. « Sa confusion est la vraie punition de son extrava<;ance. » Les six millions ont paru d abord avec une face terrible, qui a cbangé, dès qu'on a approfondi la matière. Catinat ne croit pas aux soustractions, aux suppositions de papiers; mais les prises de pensions et les accusations de péculat restent non prouvées '. Cependant, la maliieureuse administration de Foucquet a soulevé le cœur de tous les gens de bien. Si on Teût jugé plus tôt, la Chambre aurait laisse (juelque formidable exeinj)le h la postérité. A cette heure, ra|)[)bcation du lîoi est extraordinaire, ceux qui dirigent les finances font voir qu'un (jrand désintéressement et la sûreté ne sont |)as incompatibles avec cette administration. Cette réforme vaut mieux qu'un exemple, qui ne serait plus de saison. On peut ])rendre le parti le plus doux, c'est-à-dire l'avis de xM. d Ormesson '", Foucquet était sauvé. On l'aurait deviné h l'attitude de ses adversaires. Bien qu'il fût à peine onze heures, Poucet refusa obstinément de donner son avis, malgré l'insistance du président et de Pussort. — Pourquoi continuer? Pour- quoi finir? Ne valait-il ])as mieux rompre la délibération '? Les uns pensaient qu il voulait éviter d opiner à la mort dans une cause décidée en sens contraire; les autres v vovaient le dépit, la colère, tout au moins le désir de con- sulter sur ce qu'on voulait qu'il dit ^ . Foucault, par suite du même calcul, avait fait signe a Poucet de ne point opiner. ' Extraits somniaire' « Lorsque l'accusé ne pouvoit consulter que sa con- science, il m'a répondu par trois fois qu'il n'avoit pas eu d'ordres du Cardinal. Depuis, il a ('tt'; sufjg('rc, et il a changé. » Le Cardinal détestait les dissipations de Fouc- quet, à qui des espions, il en avait partout, rapportaient les paroles échappées au j)remier ministre. Ce Projet est, dit-on, un fantôme! Ne voit-on pas Fouc- quet fortifier Belle-Isle, placer ses amis, ses créatures par- tout, dans des gouvernements, dans de grandes charges à la mer, et cela aux dépens du prince? Poncet adopte donc l'avis de ]\L de Sainte-Hélène, avec cette addition que la Cliambre doit adjuger an Roi Belle- Isle, (' qui ne peut estre à un particulier d'un fort grand usage ' " . Cette dernière idée doit être une de celles que, l'avant- dernier soir, Poncet avait été quêter auprès de Colbert. Le commissaire Le Féron resta dans les faits de mora- hté, les dépenses excessives de l'accusé, sa table somp- tueuse. C est ce qui dispose à croire qu'il a pris des pensions; car on n'en a pas de preuves. Foucquet a justifié le bon emploi de 1 ordonnance des six millions. (Juant kV Ecrit (Le Féron ne dit pas le Projet), il faut dire à la décharge du surintendant : Peregrmata est tjiis anima in nequitia , non hahitavit. Avis comme M. d Ormesson '. Selon Moussy, rien n'est prouvé. Cependant, il conclut à 100,000 livres de restitution, plus 50,000 livres d'amende et à la relégation en tel lieu et place que le Roi désignera". Brilhac n'a vu de grave que le fait de la pension des ' Extraits' sommaires, t. X, f-^* 322, 323. - Ibid., lo 323. JlOO ?J1C0LAS FOUCQUET. 120,000 livres sur les gabelles, mais il a frissonne » à la pensée de prendre parti. Comme simple particulier, il croit qu'elle a appartenu à P'oucquet ; comme juge, il a des scru- pules. Les procès-verbaux de FÉpargne produits, puis reti- rés, ont occasionné une grande confusion. Le Projet n'est pas ce qu'on pense. On n'a pas arrêté Gourville, soupçonné d'v avoir eu part. Il v a eu des surintendants condamnés dont on a pu dire par la suite « que l'envie conçue contre eulx estoit leur plus grand crime ' » . Foucquet doit être condamné à l'amende honorable, pieds nus, la corde au cou, une torche à la main, à un bannissement de neuf années et à 100,000 livres d'amende". Renard déclare se rallier au préopinant. Si la conduite de Faccusé n est |)as toute pure, l'instruction de son procès n'a pas été non plus très régulière. Un homme en disgrâce, en prison , a toujours beaucoup d'ennemis. Renard a vu beaucoup de choses qui l'ont étonné. On refuse les papiers à l'accusé, puis on lui enjoint de désigner ceux qu'il veut. C'était le réduire à l'impuissance de se justifier, bien qu'il eût olfert de laisser les pièces concernant le service du Roi. La communication des registres de l'Épargne a été refusée, d'abord par M. Talon, puis par des arrêts « si peu juri- diques », qu'on a passé par-dessus, et aussitôt l'accusé a réduit à néant l'accusation du vol de six millions. Les antres griefs financiers peuvent constituer un priva- tifiu dclicimn, mais ne méritent pas la peine capitale. Le Projet est l'œuvre d'un visionnaire. Renard était, on s'en souvient, l'un des conseillers char- gés d'apposer les scelh-s à Saint-Mandé, et l'on avait pu voir au cours des débats qu'il lui était venu quelque soupçon de fraude. Il n'était pas sûr de n'avoir pas été trompé. Cette 1 Extraits sommaire!;, t. X, f" :>2V v". ^ Ibid., f" 329, 330. Gf. Ormessos, Journal, t. II, p. 382. OPINION DES COMMISSAIRES. 401 impression se trahit clans sa péroraison. « Ce qu'il ne peut passer, c'est que dans un procès de cette qualité, il se soit trouvé des faux témoings; il ne peut s'empescher de relever et de conclure que le procès soit fait à Charpentier et à Tahouret. " Il conclut donc seulement à la condamnation de Foucquet à une reiégation de cinq années et à la mise en accusation de Charpentier et de Tabouret '. Besnard opina plus longuement. Foucquet n'eût pas été si accommodant avec les partisans, sans quelque intérêt. Il n a pas été traitant des octrois, mais le maître des traités. Ses parents, ses amis ont pris part à la distribution. Bruant, son commis, a été le régisseur, « contre toute convenance » . Cependant, arrivé à la pension des Gabelles : « La preuve, dit-il, de la vérité ou de la supposition est entre les mains du procureur général; il la pourroit rapporter s'il prenoit les ordres du Roy de faire représenter les comptes* de Tannée 1656, rendus à feu M. le Cardinal. Que fera-t-on en cette incertitude.'' Cela donne de la peine. » Toujours cette phrase revient! — Si l'accusateur ne peut ou ne veut rapporter la preuve, v a-t-il quelqu'un qui puisse légitime- ment condamner un accusé à mort ? Le vol des six millions n est pas prouvé. Séguier à plu- sieurs reprises interrompt Besnard, qui ne se laisse pas démonter. Ce vol n'était pas possible. Quant au crime d'État, Talon n a pas requis que Foucquet en fût déclaré convaincu, « sçachant fort bien que la preuve de la seule pensée ne fait pas la conviction " . En résumé, avis de M. d Ormesson '^. Quand ce fut au tour de Voisin, le beau-frère de Talon, l'ennemi personnel du surintendant , la décision ('tait vir- ' ExHaits sommaires, t. X, f"5 330 v», 368. n. 26 402 NICOLAS FOUCOUET. tuellement prise. Il le voit bien; il n'en dira pas moins son avis. Foiicquet est pleinement convaincu de toutes les ordures dont un homme qui a rempli la place de surin- tendant puisse être chargé. Il a dissipé les six millions. Le crime d'État eût été fait et parfait si Tordre fût tombé aux I mains de Mme du Plessis-liellière. Puis, oubliant l'accusé pour ne songer qu'à ses collègues qui linnocentaient : « Il est honteux de chercher un applau- dissement populaire , popidaris aura , contre son honneur et son devoir. » L'avis du bannissement punit bien plus la France que Foucquet, laissant un esprit « mouAant et fac- tieux " en liberté « de tout entreprendre » . C'est se moquer de la loi, de la justice. Il sait bien qu'il opine inutilement, mais il ne trahira pas sa conscience. Voilà son avis. A mort! Pontchartrain n'était pas orateur. Pour soulager sa mé- moire, il avait mis son sentiment par écrit et déclara très vite que c'était celui de M. d'Ormesson'. Son indépen- dance n'était pas sans mérite. Depuis plus d'un mois, on l'avait persécuté chaque jour, par promesses, par menaces, jusqu'à insinuer qu'on le poursuivrait pour avoir parlé du repentir de M. de Nesmond à sa mort. Gomme toujours, on mettait en avant le nom du Roi. La veille encore, Séguier lui avait dit : « Le Roi s'attend à ce que vous lui rendiez un grand service en cette occasion. — Soit, mais salvaconscientia » , avait répondu Pontchartrin. — « En étes-vouslà! s'étaitécrié Séguier; venez me voir tantôt, et nous accorderons cela ensemble. » Que voulait-il V Cinq années d'appointements? On les payera. Il avait perdu 8,000 livres au rachat des rentes. On les lui rendrait'. Mais Pontchar- train ne voulait rien, que la justice. Comme président, Séguier parla le dernier. Il a travaillé ' Extraits sonimaires, t. X, f*^ .369. - OUMESSOK. Journal, t. II, p. 294. CONDAMNATION DE FOUGQUET. 403 plusieurs années avec l'accusé. M. le Cardinal avait conçu de grands soupçons de sa conduite. Quant à lui, Sé^juier, il n'a rien vu. C'est le procès qui lui a ouvert les veux. Foucquet a fait l'Epargne chez lui, confondu les deniers du Roi et les siens. Le péculat est prouvé , le crime d'État également; il « n'y a pas de Français qui ne frémisse de ces attentats; point de juge qui ne doive venger la querelle du prince. Il est trop visible que le temps, la longueur de l'instruction ont apporté bien du relâchement dans les esprits. Toutefois, parlant eu la place qu'il a l'honneur de tenir, il estime qu'il est de son devoir de déclarer l'accusé duement atteint et convaincu du crime de péculat et de lèse-majesté; en conséquence, de le condamner à la peine de mort. Ainsi, il satisfera au Roi, à la justice, à sa con- science ' ! )' Ainsi se termina ce laborieux délibéré, qui ne dura pas moins de cinq jours, pendant lesquels le Roi, Golbert, Le Tellier lui-même, Séguier surtout, ne cessèrent de mettre en œuvre tous les moyens d'intimidation. Malgré tout, neuf juges seulement votèrent la mort, dont quatre, Séguier, Pussort, Voisin, Poucet, ('taient moins des juges que des accusateurs. Sainte-Hélène et Gisaucourt avaient été séduits d'avance. Trois seulement cédèrent aux sollicita- tions, Ferriol, Noguès, Ayrault. Sans plus attendre, on relut les avis, et un arrêt fut rédigé en quelques lignes. « La Chambre a déclaré et déclare ledit Foucquet due- ment atteint et convaincu d abus et malversations par luy commises [sic] au fait des finances et en la fonction de la commission de surintendant. Pour réparation de quoy, ensemble pour les autres cas résultans du procez, l'a banny et bannit à perpétuité hors du royaume; enjoint à luy de ' OmiESSOis, Journal, t. II, [>. 282. 26. 404 NICOLAS FOUCQUET. garder son ban à peine de la vie; a déclaré et de'clare tous et chacun de ses biens acquis et confisquez au Roy, sur iceux pre'alablement pris la somme de cent raille livres, appli- cables moitié au Roy, et l'autre moitié en œuvres pies'. » Arrêt très court, et aussi peu logique dans sa brièveté que la longue procédure qui l'avait précédé. Les procureurs généraux avaient poursuivi Foucquet pour péculat et lèse- majesté, accusations écartées par la Chambre. Restaient les mots vagues glissés par Talon dans son réquisitoire, « autres cas résultant du procès » . Quels cas? Ceux d'abus et de malversations? L'arrêt, en les citant, n'en précisa aucun . he public ne s'y trompa point. Condamné en fait, le surintendant était acquitté en droit. Dès que la nouvelle se répandit dans Paris, ce lut partout une joie extrême, non seulement chez les amis de Fouc([uet, mais parmi les plus petites gens de boutique et le peuple tout entier. Au cime- tière Saint-Jean, on voulait allumer des feux de joie. On donnait mille bénédictions à Olivier d'Orraesson, l'homme de la résistance à la tyrannie. On buvait à sa santé dans les auberges. Les poètes du pont Nenf improvisèrent un Noël. C'était de saison. A la venue de Noël Chacun se doit réjouir. Foucquet n'est pas criminel , On n'a pu le faire périr. Oiiand, par ses malices, Berrver Dedans l'abîme l'attira. Il estoit dans un grand bourbier, Mais d'Ormesson l'en retira. Tout cela coulait de verve. On chansonnait l'avis de Sainte-Hélène. J'ay, dit-il, un double argument. Messieurs, pour fonder mon avis : 1 Défenses, t. XVI, p. 3.34. CO?s'DAMNATIO>' DE FOUCQUET. 40.5 L'un est : je seiai président; L'autre est dedans la loy : si r/ui\-. Dieux! s'écria M. Piissort, (Ju'll est profond! rpi'il est sçavant ! En peut-on trouver un plus fort Pour régir le sénat normand? Et son troisième raisonnement pour condamner Foucquet. Quand d'ardoise il couvrit un toit. L'autre de tuiles seulement, Ce lut pour tromper le Rov. Répondez à cet argument. Il est fort bon, dit Gisaucourt et « Ferriol pareillement » . Hérault dit : Vous n'avez pas tort, Et quand il n'auroit fait que Vaux, ]N'est-il pas bien digne de mort D'avoir tant déjiensé en eaux? On savait tout au pont Neuf, même qu'Ayrault n'aimait pas Teau. On connaissait aussi bien Poncet. Poucet ne montra pas de Gel Comme avoit faict M. Pussort, Mais, par un discours tout de miel. Conclut doucement à la mort '... Mais pour finir notre clianson, Que chacun se mette à crier : K Gloire au grand d'Ormesson ! Que le dia!)le emporte Berryer! » Enfin, courut un madrigal qui résumait lojjinion publique. Foucquet a vu finir ce procès ennuveux Sur qui toute l'Europe avoit jette les yeux, Et qui sera longtemps célèbre dans l'histoire. Cet illustre persécuté Au milieu de ses fers s'est acquis plus de gloire Qu'il n'a fait dans l'éclat de sa prospérité. Thémis en sa faveur a penché la balance, ' M. Chéruel a publié un texte de cette complainte, dans le Journal d'Or- messon, t. II, p. 295. Il l'a trouvée « fort méJiocre ». Elle est au contraire très fine et absolument historique. Il faut seulement corriger le 16* couplet oii Masnau est appelé Machault, soit par erreur du copiste, soit par confusion. 406 NICOLAS FOUCQUET. Et, inal(i[ré les efforts d'une injuste puissance, Qui crut à sa faveur tous les juges soumis. Le Ciel a fait son innocence Du crime de ses ennemis'. Si l'on chantait au pont Neuf et dans les cabarets, si, pour monter plus haut, on était satisfait chez Lamoignon, chez Turenne, chez Gondé, chez tous les honnêtes gens, il n'en était pas de même à la Cour, si ce n'est aux appartements de la Reine mère, où l'on ne dissimulait pas une grande joie. Quand la nouvelle de l'arrêt de bannissement parvint au Roi, Louis, par une curieuse coïncidence, entrait chez Mlle de La Vallière : « S'il avoit été condamné à mort, dit-il, je l'aurois laissé mourir"^. » Il ne cacha pas qu'il était fâché « contre ceux qui n'avoient point condamné Foucquet à mort ^ » . Séguier, bien qu'il eût fait de son mieux, ne pouvait se consoler de l'événement. Dans un accès de colère, il jeta au feu tout un paquet de cent soixante-douze arrêts, qu'on eut grand' peine à réexpédier '. Seul Colbert, toujours maître de lui, dissimulait son vio- lent dépit. Ce n'était pas un homme à être jamais surpris. Depuis le jour où il avait craint quelque mauvais événe- ment, ses dispositions étaient prises. Le bannissement, c'était la liberté. Après ce qu'avait dit, écrit, publié Fouc- quet sous les verroux, que ferait-il une fois libre? Qu'ap- prendrait-on sur Mazarin, sur Colbert? Il fallait faire par- tager ces mêmes craintes au Roi pour son compte. Cela ne fut pas long, ni sans doute difficile. La mort eût assuré la discrétion, mais les juges n avaient ' Le tdbleau de la vie et du gouvernetneut de Messieurs les cardinaux Riche- lieu et iSIazarin, p. 334. Cologne, 1693, in-18. ^ Racine, Notes pour servir à l'histoire du Roi. Voltaire a révoqué, paraît-il, ce mot en doute, mais sans raison plausiljle. Guy Patin, lettre du 23 décembre 1664. 3 Ormessos, Joi(r«(//, t. II, p. 284. ' Ibid., p. 290. Ormesson, qui certifie le fait, fait des réserves sur le cha- grin qui en fut la cause. CO>DAMNATION DE FOUCQUET. 407 pas voulu prononcer la peine de mort. On ne pouvait i)as modifier leur sentence en l'aggravant. En la commuant, c'était différent. Il était dit que, jusqu'à la fin, cette lamen- table poursuite serait marquée au coin de Thvpocrisie. « Le Roy jugea qu il pouvoit y avoir grand péril h laisser sortir ledit sieur Foucquet hors du royaume, veu la connoissance particulière qu'il avoit des affaires les plus importantes de 1 Estât; c'est pourquoy il commua la peine du bannis- sement perpétuel, portée par cet arrêt, en celle de pri- son perpétuelle'. » Le Iloi, par clémence, déférait au vœu du condamné. Personne ne s'y trompa. Personne n'osa s'en plaindre. On n'était pas encore revenu des craintes mortelles de ces derniers jours. ' Défenses, t. XVI, p. oôo. Ms. de Gomom. HUITIEME PAPxTIE CHAPITRE PREMIER LECTURE DE l'aRRÉT A FOUCQUET. IL QUITTE LA BASTILLE. IL EST CONDUIT A PIGNEROL. SA GARDE EST CONFIÉE A SAINT-MARS. ORGANISATION DE LA SURVEILLANCE. LE ROI DÉFEND DE DONNER AU PRISONNIER DES NOUVELLES DE SA FAMILLE. EXIL DE LA FAMILLE FOUCQUET ET DE SES AMIS. PUNITION DES CO.ADIISSAIRES DE LA CHAMBRE DE JUSTICE. DIVERSES EXÉCUTIONS PAR LA CHAMBRE. DESTRUCTION DES PAPIERS DE MAZARIN. LA FOUDRE FRAPPE LE DONJON Dl". PIGNEROL. NOUVELLES RIGUEURS CONTRE FOUCQUET. U. EST TRANSFÉRÉ A LA PÉROUSE. FIN DES POURSUITES DE LA CHAMBRE. APOGÉE DE COLBERT. LOUIS XIV QUITTE LA VALLIÈRE. FOUCQUET RÉINTÉGRÉ A PIGNEROL. TRAVAUX DE FOUCQUET DANS SA PRISON. LAFORÊT TENTE DE SAU- VER SON MAÎTRE. IL EST PENDU. (1664-1666.) Le lundi 27 décembre, sur les huit lieures du malin, Foucault, assisté d'un commis greffier et de quatre huis- siers, se rendit à la Bastille pour signifier à l'accusé l'arrêt de l'avant-veille. DArtagnan fit descendre l'oucquet dans une vaste pièce située au-dessous de sa chambre. C était l'ancienne chapelle haute du château. Aux quatre coins, paraissaient encore les emblèmes svmboliques des quatre 410 ÏSICOLAS FOUCQUET. évangélistes, derniers vestiges du caractère religieux du lieu. On y avait fiiit apporter d'avance une table et un seul siège, pour Foucault. Interpellé d'abord d'avoir à dire son nom : « Vous le connaissez assez » , répondit Foucquet; et, comme Foucault insistait, alléguant lusage : u J'ai refusé de dire mon nom à la Chambre, pour sauvegarder mon privilège; au surplus, c est à vous à me dire pourquoi vous me demandez mon nom'. » Sans pousser plus loin la discussion, Foucault, prenant son bonnet qu'il avait posé sur la table, et s en couvrant, lut 1 arrêt au prisonnier, resté debout, découvert, le chapeau à la main. Cette lecture finie, Foucquet renou- velle ses protestations, en demande acte. N'obtenant pas de réponse, il s'adresse aux témoins, les supplie de se souvenir de ce refus. Pour couper court à cette scène émouvante, d'Artagnan fait rentrer le condamné dans sa chambre. En même temps, Besmaux conduisait La Vallée et Pecquet dans une autre pièce de la prison. Ces deux hommes de cour fondaient en larmes, demandant à suivre leur maître. « Qu'alloit-on faire de luy? ne vouloit-on pas le faire mourir? » Dans leur désespoir, ils s'arrachaient les che- veux. D'Artagnan, par humanité, leur envoya dire de se rassurer, et qu'il ne s'agissait que du bannissement. C était un dur, mais lovai soldat que d'Artagnan. Se trouvant seul avec (Jrmesson, venu ce même matin pour reprendre les fameux registres de l'Epargne, il l'embrassa et lui dit à l'oreille qu'il ('tait « un illustre » , on dirait aujourd'hui « un brave homme » . « Je n'entends rien, ajouta-t-il, à toute cette affaire; à mon retour, je viendrai vous entretenir. » Foucault, son expédition terminée, en rend compte au rapporteur, rédige avec lui le procès-verbal de décharge des registres. Puis, Ormesson, conduit dans la chambre occupée ' Foucault, Extraits sommaires, t. X, p. 377. VOYAGE A PIGNEROL. 411 jusqu'alors par Foucquet, prend tous les jiapiers, simples copies, paraît-il, des pièces du procès'. S il y en avait d'autres, Besmaux avait eu le temps de les enlever. Gomme Ihonnéte magistrat revenait, Foucquet, de la fenêtre de la nouvelle chambre ou on l'avait séquestré, 1 aperçut, lui cria qu'il était son très humble serviteur. Ormesson n'osa répondre que par un salut; mais il courut, le cœur serré, chez son amie Sévigné, se soulager en lui racontant ce qu'il avait vu^. Sur les onze heures, on fit monter Foucquet en carrosse, sans lui permettre de voir personne de sa famille, pas même sa mère, pas même sa femme ni ses enfants. On ne put si bien faire, toutefois, que le fidèle Laforét ne parvînt à se placer sur le passage de son maître. Foucquet, d'un geste amical, lui témoigna toute sa reconnaissance. « Je suis ravi de vous voir; je sais votre fidélité et votre affection. Dites à nos femmes qu'elles ne s'abattent point; que j'ai du cou- rage de reste et que je me porte bien ^. » Laforét était ce brave garçon qui, voyant le surintendant arrêté à Nantes, était parti à la première minute à franc étrier pour Paris. S'il avait autrefois servi son maître jusque dans ses faiblesses, il lui resta non moins fidèle dans le malheur, et dévoué jusqu'au sacrifice de sa vie. Spectacle non moins surprenant, quand le carrosse sortit de la Bastille et franchit la porte Saint-Antoine, tout le peuple acclama le prisonnier, le couvrant de bénédic- tions*. Au jour de son arrestation, le surintendant eût couru risque d'être pendu. Un jugement déloyal dans la ' Ormesson, Journal, t. Il, |). 287. ^ On a quatre sources principal(;s pour ces trois journées des 19, 20 et 21 décembre 1664 ; Ormesson, Journal, t. II, p. 287; Sévigné, lettres des 21 et 22 décembre; Défenses, t. XVI, p. 355; Extraits som}naires,t. X, f° 377. ^ SÉviGNÉ, lettre du 22 décembre. Dans l'édition de 1774, p. 315 (seconde édition), le texte porte : u Laforét, son défunt écuyer, » Or, Laforét ne mourut (pi'en 1670. Cela indique une copie postérieure à cette date. * OiiMESSON, Journal, t. II, p. 287. 412 NICOLAS FOUCQUET. procédure, arbitraire dans Tapplication de la peine, cette peine elle-même cruellement commuée en une sorte de mort perpétuelle, cette complète tyrannie avait retourné les esprits. Ce fut comme un triomphe. Au fond de son carrosse, entre les trois hommes qui le (jardaientà vue, au milieu des cent cavaliers ' de son escorte, Foucquet paraissait calme, souriant à ce dernier souffle de la faveur populaire, faveur sincère, celte fois. Le peuple n'avait rien compris aux chi- canes du procès; il était devenu clair pour lui que Fouc- quet, prodigue peut-être, jamais avare, n'était pas un de ces pleutres qui, chassés d'un pouvoir malhonnêtement exercé, se retirent piteusement dans l'ignominie d'une fortune faite à ses dépens. La désignation de Pigneroi comme lieu de captivité consti tuait déjà une première peine. Nicolas, à chaque étape de ce triste convoi, put croire qu'il redescendait le cours de sa vie. La première couchée fut à Villeneuve Saint-Georges. Le lendemain, on passa par Melun, presque en vue de Vaux, pour aller prendre le gîte du soir dans quelque auberge à Fontainebleau, à deux pas de la Surintendance et de la petite laiterie de la Mi-Voie. La pauvre Menneville expiait les faiblesses de son cœur dans un couvent, où bientôt elle devait mourir, victime peut-être innocente. Le lendemain, nouveaux souvenirs, Moret à traverser, son vieux donjon, séjour alors détesté, envié à cette heure. L'avant-dernier voyage du surintendant, au temps de sa prospérité, s'était fait sur cette route, mais dans l'autre sens, quand il revenait des Pyrénées, premier messager de la paix assurée, personnellement vainqueur de ses ennemis, il le croyait du moins, s'apprêtant à recevoir la soumission de Golbert abandonné par son maître Mazarin. A Dijon, il avait ' Sévijjné parle de cinquante mousquetaires, mais Foucault (^Extraits som- maires, t. X, p. .384; Archives de lu Baslille, t. H, p. 392), en compte cent. t VOYAGE A PIGNEROL. 413 parlé en maître aux Etats; à Lyon, il avait reçu les ovations. Ce fut bien pis, quand de Lyon il fallut gagner le Dau- phiné, en suivant d'abord ces rives du Rhône, oii quelques lieues plus bas, à Valence, il avait failli être précipité par une foule en fureur'. C'est à Grenoble qu'il avait pour la première fois exercé le pouvoir comme intendant. Il v reve- nait prisonnier. On était en plein hiver, par un temps fort rude. (Juelque chemin qu'on prît pour gagner Embrun et Briançon, la neige et la glace les couvraient. A Embrun, l'évéque d'Agde chercha à voir son frère au passage. On ne sait s il v réus- sit'^. Après la première heure de surexcitation à !a sortie de Paris, et la première joie de ne plus sentir peser sur ses épaules les lourdes voûtes de la Bastille, Foucquet avait été repris par ses infirmités. On le sut bientôt à Paris, car on v suivait le prisonnier jour par jour dans sa marche vers l'exil. Les amis s'alarmèrent. Des bruits d empoisonnement avaient couru. « Quoi, déjà M » s'écria Mme de Sévigné. Alarme vaine; crainte injuste, au moins (juant au Roi, trop enclin à la rancune, mais incapable d'un pareil crime. D'Artagnan, au contraire, continuait à donner à son captif de nombreuses preuves de bonté, relevant son courage, lui répétant que « tout allait bien ». Il le couvrit de fourrures, quand le convoi franchit les Alpes, en gravissant le mont Genèvre, vers le 10 janvier, par un froid partout rigoureux en cette saison, presque insupportable au milieu de ces montagnes et dans ce col étroit de Cervière, où le vent cingle le visage. On atteignit enfin les fameuses portes Dauphinoises, anciennes frontières de la France, Fenestrelle, ou un pon- tife devait être un jour enfermé par un despote populaire, ' V. tome I, p. 88. - Juge, Etude historique sur les Fouquel de Belle-Isle, p. 66. M. Juge publie le testament de Louis Foucquet, évêque d'Agde (p 71). Je regrette que la place me manque pour le reproduire. ^ SÉVIGNÉ, lettre du 26 décembre 1664. 41'i. NICOLxVS FOUCOUET. plus dur que Louis XIV, puis le petit fort, à demi ruiné, de la Pérouse. Enfin, le 16 janvier ', au détour delà vallée, on aperçut, se détachant sur le fond blanc des montagnes, une enceinte de briques brunes, des maisons aux toits rouges, et par-dessus tout, dominant les clochers des églises et de l'abbave, le haut donjon de Pignerol. Pignerol! Pendant le règne de Louis XIII, on n'avait parle que de cette conquête. Le père de Nicolas Foucquet était un des négociateurs qui en avaient apporté la clef à Richelieu. Sept ans déjà passés, l'aimable et intelligente petite Bretonne, !Mlle de Trécesson, l'aurait fait rendre aux Piémontais, si le duc de Savoie eCit voulu épouser une Maza- rini. Le mariage d'Espagne avait fait avorter toutes ces combinaisons. Où était-elle h cette heure, cette nièce de Mme du Plessis-Bellière? Elle menait une existence assez agitée; mariée à un Cavour, puis chassée du Piémont, elle s'était retirée en Provence ^. Autre souvenir, le gouverneur de Pignerol était un sieur de Roncherolles, cousin de Menneville, la belle et aimable fille d honneur ^ . Pignerol était alors une ville non pas italienne, non pas française non plus. On y parlait j)iémontais, et cela suffisait pour qu'un ('tranger, un espion, un conspirateur d'enlève- ments s'v fit promj)tement reconnaître à son langage. Entrer dans Pignerol était déjà difficile, mais il n était permis à personne de la ville de pénétrer dans la citadelle, à per- sonne de la citadelle de franchir la porte du donjon assi- gné pour séjour à Foucquet. ' La date du 16 s'induit d'une lettre de Lou%ois à Saint-Mars, 22 janvier 166."). Arcli. nat. K, 120, oriy. Delort, Détention, t. I, p. 84. - Mlle DI-: MoMPENSiED, Mémoire^ t. III, p. 360. Les aventures de Tré- cesson sonl indiquées sous la fornie anonyme dans les Mémoires de Mme la comtesse de ***, attribués à Saint-Évremond, Amsterdam, 1690. V. liv. V et VI, ce qui est dit de la demoiselle de Bretagne. ^ Etat de la Fiance pour 1658. ARRIVEE A PIGNEROL 415 Dans ce donjon, situé au nord-est, divise en plusieurs éta(jes, on avait préparé une chambre assez grande, de 2G pieds de long (8"', 60) sur 12 pieds (3 mètres) de large, une autre un peu plus petite, avec une grande garde-rohe '. C'est là qu'on introduisit le maître de Saint-^Iandé, le seigneur de Vaux. D'Artagnan prit congé de Nicolas, le laissant à la garde d un de ses lieutenants, le sieur de Saint-Mars, cpii, dès le 20 décembre, avait été envové en avant à Pignerol, où il était arrivé le 10 janvier pour préparer les logements "^. Le choix qu'on avait fait de Saint-Mars pour le garder ne déplut pas au prisonnier. C'était déjà une vieille con- ' Lettre de ringénicnr Levé à Colbert, 30 janvier 1665. Archives de la Bastille, t. II, p. 397. ^Louvois à Saint-Mari, 17 janvier 1665. Arch. nat. K, 120, 22, ori|;. Delort, Détention^ t. II, p. 83. 416 ÎNICOLAS FODCQUET. naissance pour lui; il l'avait vu dans l'escorte qui de Nantes le conduisit à Angers, puis d'Angers à Amboise. Peut-être même le connaissait-il de plus loin. Le brigadier, de son vrai nom, s'appelait d'Auvergne; son père, escuyer, sieur de Saint-Mars, servait comme capitaine d'infanterie dans le régiment de Persan ', que Foucquet avait eu sous ses ordres lors du blocus de Paris en 1658 ". Louis d Auvergne, comrne son régiment, avait suivi Condé dans sa lutte contre Mazarin et s'était retiré à Bruxelles^. Bénigne, le fils, avait pris ses grades parmi les mousque- taires. C'était un homme de quarante-trois ans environ, grand, beau soldat, d humeur assez gaie, mais rompu à la discipline, suivant les ordres à la lettre, plutôt au delà qu'en deçà. Golbert le connaissait bien et lui avait donné des instructions en conséquence. Circonstance aussi véritable que surprenante, le geôlier et le prisonnier, Saint-Mars et Foucquet, étaient parents sans le savoir. Dans la descendance de Jean Bureau, grand mailre de l'artillerie sous Charles Vil, le savant Godefroy avait placé les Castille-Villemareuil et Mme la surinten- dante. Or, en remontant à plusieurs générations en arrière, on y trouvait aussi un sieur du Tremblay allié à une famille Garreau ou Garrot. Précisément la mère de Saint-Mars était issue de cette famille ''. ' Arcliives du cliàteau de P;dteau, obligeamment communiquées par Mme la comtesse de Séljeville. - V. t. I, p. 202. 2 V. dansle Caùiiiet Itistoiir/iie, t. IX, p. 339, une lettre de Marigny à Gaston d'Orléans. Il cite, à la suite du « bon béquillart Persan « , Saint- Mars, etc. ^ Saint-Mars était né aux Menus près Monlfort-l'Amaury. J'ai tiré ces détails des archives du château de Palteau. De plus , un savant aussi laborieux que courageux, aussi instruit que per- spicace, M. de Dion, a bien voulu me communiquer, avec une rare générosité, les matériaux réunis par lui pour établir la généalogie des du Tremblay, Saint- Mars, Formauoir, Blainvilliers. J'y ai trouvé la confirmation absolue des indications que m'avaient fournies les archives de Palteau. Si la place ne me manquait pas, je donnerais cette généalogie en note à la fin de ce volume. i ORGAÎ^ISATION DE LA SURVEILLANCE. 4ir Une grande dame, comme Mme Foiicqiiet, ne considérait pas l'alliance d'un brigadier de mousquetaires. Le brigadier eût peut-être agi autrement; mais, sans fortune, pris dans les troubles, il n'avait guère eu le temps de s'enquérir des parents de sa mère. On peut ajouter que, si la moindre reconnaissance de parenté se fût opérée publiquement, la défiance de Colbert eût aussitôt cbangé le geôlier. Interdiction absolue de toute communication du prison- nier avec qui que ce soit, de vive-voix ou par écrit, de toute visite, de toute sortie, « même pour se promener » . Pas de plumes, pas d'encre, ni de papier. Des livres, un à la fois, visité avant et après la lecture. Pour le service, un valet, mais « qui n'aura non plus de libertc' que ledict Foucquet » , moyennant quoi on lui allouera « 600 livres de gages 55 . Quant à la forme de la garde, on ne prescrivait rien. Saint-Mars se réglera « sur ce qu'il a vu pratiquer par le sieur d'Artagnan », à Yincennes et à la Bastille'. Pour plus de sûreté, Louvois donnait à Saint-Mars un surveil- lant, pour ne pas dire un espion, dans la personne d'un sieur Damorezan, commissaire des guerres à Pignerol, qui lui tenait par des liens plus étroits que légitimes ". Saint-Mars, nommé capitaine d'une compagnie franche, commandait seul dans le donjon. Suivant une méthode qui rappelait l'administration romaine , les provinces réunies et les villes frontières étaient partagées entre les différents ministres. Pignerol appartenait comme gouvernement au ministère de Le Tellier. Cependant, les travaux neufs ou réparations concernaient celui de Colbert. Saint-Mars était d'ailleurs résolu à rester agréable à lun et à l'autre de ces deux « illustres » . 1 OEuvres de Louis XIV, t. VI, p. .371 ; Delort, Détention des philo- soplit's, t. I, p. 25. L'original est aux Arcli. iiat., soct. hist. K, n" 120. * Louvois à Damorezan, 6 février. Aicliiues de la Bastille, t. IF, p. 399. u. 27 418 :sICOLAS FOUCQUET. Il s'appliqua tFabord à former sa compagnie. Quatre officiers, autant de bas officiers, cinquante hommes, puis soixante'. Toute sa famille y entra, les Formanoir, les Blainvilliers, braves gens, ayant reçu plus de coups à la guerre que de pensions. L'entretien de tout ce monde, payé par abonnement, était une source presque autorisée de petits profits. Avec un prisonnier pour qui le Roi donnait 8,000 livres environ par an, 40,000 francs à la valeur de nos jours, non compris les habits, les livres, etc., la situation devenait acceptable. Enfin, et pour mettre le capitaine tout à fait en bonne disposition, on paya la solde à partir du 1 "jan- vier, bien qu'il n'eût pris son service qu'à la fin du mois. On lui fit d'ailleurs fortement sentir le prix de cette grâce ^ . Les premiers mois de la captivité se passèrent sans diffi- cultés trop grandes, si ce n'est pour le choix d'un confes- seur. C'était le seul, l'inévitable défaut dans le solide réseau forgé autour du prisonnier. Le plus autoritaire des Rois Catholiques n aurait pas refusé un confesseur au plus dan- gereux de ses ennemis. Captif et tyran s inclinaient sous la même loi. Cependant, Foucquet pouvait ne se confesser que pour obtenir des nouvelles. De là, nécessité de choisir et de surveiller le confesseur. On en prit d'abord un du pays, puis un autre, parlant français, précepteur chez le commis- saire des guerres, Damorezan. Cet ecclésiastique était de riiumeur souhaitée. Certes il ne révélait pas les secrets de la confession, mais donnait des renseignements utiles, par exemple, d avoir à veiller aux livres empruntés pour Foucquet. Aussitôt, Saint-Mars, renonçant aux emprunts, en acheta fort loin, à Turin, à Lyon. On limita les confessions à quatre fois par an ^. ' Louvois à Saint-Mars, 20 février 1665. Arch. nat. K, 120, 4, ori{». DelOiit, Détention, t. I, p. 86. Louvois à Saint-Mars, 24 avril 1665. Arch. nat. K, 120, 9, cris. DELOnr, t. I, p. 91. ^ Louvois à Saint-Mars, 15 mars 1665. Arch. nat. K, 120, 7, orig. Deloiit, Détention, t. I, |). 88. ^ Louvois à Saint-Mars, 20 février J665. Arch, nat. K, 120, 4, oiijj. RIGUEURS CONTRE LA FAMILLE FOUCQLET. 419 Le printemps revint, faisant fondre les neiges sur les montagnes. Foncquet demanda des lunettes d'approche. Puisqu'on lui défendait de sortir des quatre jnurs de sa prison, ne pouvait-on pas lui permettre d'appeler à lui, par une illusion d'optique, la montagne verdoyante, l'espace, l'apparence de la liberté? Louvois refusa. Le prisonnier a, dit-il, « vraisemblablement dessein de s'en servira quelque chose contre le service de 8a Majesté » . On avait vu dans la ville un homme suspect; puis deux domestiques du surin- tendant ^ qui cherchaient peut-être à faire passer quelque billet à leur maître. Par un redoublement de sévérité, le Roi n'avait plus voulu qu'on donnât au prisonnier des nouvelles de sa famille. Une lettre de Mme Foucquet, remise à d'Arta- gnan, fut renvoyée au souverain et gardée par lui ^. Nico- las se plaignit de la rigueur de Saint-Marj, qui transmit la plainte avec une scrupuleuse fidélité. Gela lui valut un compliment sur son exactitude et un encouragement. « 11 faut faire son devoir et laisser parler ceux qui v trouvent à dire ^. » Le Roi, absolument implacable, de même qu'il avait commué le bannissement de Foucquet en j)rison perpé- tuelle, trouva bon d'iniliger à une famille innocente un exil arbitraire. Le 21 décembre 1GG4, bien que ce fût un dimanche, le prévôt de l'isle enjoignit à Mme Foucquet la mère et h sa belle-fille de se rendre à Montlucon, la mar- DklOrt, Détention, t. I, p. 86. Le même au même, 2V frviipr 1605. Arch. nat. K, 120, 5, orij]. Delort, ih'ul., p. 87. Le même an même, 24 avril 166."), Arcli. nat. K, 120, 9, ori;;. Dei.op.t, ibid., i. I, |). 1)0. Louvois à Damorezan, 24 avril 1665. Archive!; de la Bastille, t. II, p. 410. ' Louvois à Saint-Mars, 3 mars 1665. Arch. nat. K, 120, 6, orig. Delort, Détention, t. I, p. 89. Louvois à Saint-Mars, 8 juin 1665. Arch. nat. K, 120, 10, orig. Delort, ibid., p. 82. - Le Tellier à d'Arlaj;nan,31 décemjjre 1664. Archives de la Bastille, t. 11, p. 394, d'après les Arch. de la guerre. — Louvois à Saint-Mars, 10 février 1665. Arch. nat. K, 120, 3, orig. Delort, Détention, t. 1, p. 85. * Louvois à Saint-Mars, 18 juin 1665. Arcli. nat. K, 120,11, orig. Delort, Détention, t. I, p. 92. 27. 420 NICOLAS FOUCOUET. quise de Gharost et à son mari de se retirer à Ancenis, enfin h Gilles Foucquet, TéGuyer, de se tenir à Joinville en Champagne '. C'étaient ces braves gens qui, à l'admiration , générale, avaient si généreusement défendu leur mari, leur | fils, leur frère. Foucquet prisonnier, ses biens sous séquestre, î ils n'étaient pas faits pour donner de si grandes craintes. La pauvre grand'mère, Marie de Maupeou, supplia le Roi & de lui laisser au moins son fils Gilles. Elle avait soixante- douze ans. Il l'assisterait à la fin d'une vie qui apparem- ment ne serait pas longue. Gilles Foucquet lui-même, aban- donné par sa femme, Mlle d'Aumont, déclarait qu'il n'avait pas « pour se nourrir » , si on ne le laissait avec ses parents. Il fallut se rendre à 1 évidence. On autorisa d'abord Mme Foucquet la mère à habiter l'abbaye du Parc-aux- Dames, auprès de sa fille, qui en était abbessse ~, puis Gilles à vivre auprès de sa belle-sœur. Enfin, après un pénible marchandage, ces trois victimes reçurent la per- mission d'habiter ensemble à Montlucon. Les autres frères, bien que s'étant moins montrés dans le procès, ne furent pas mieux traités. François Foucquet, l'archevêque de Narbonne, Louis, l'évéque d'Agde, Basile, l'abbé, recurent l'ordre de se rendre à Alencon , à Ville- franche, à Bazas ^. Comme les parents, on dispersa les amis et les serviteurs. Bailli, avocat au Grand Conseil, fut exilé pour avoir dit à Gisaucourt de j)rendre garde en donnant son avis, que la Compagnie serait déshonorée s'il suivait Colbert et Pussort^. Pecquet et La Vallée furent gardés à la Bastille pendant quatre mois, par défiance, pour les empêcher de conspirer. Pecquet offrit en vain de s'enfermer h Pignerol, Il avait montré trop de talents divers en aidant Foucquet au cours ' Ormesson, Journal, t. II, p. 285; SÉvignÉ, lettre du 22 décembre 1664. ^ SÉVIGKK, Ibld. ^ Archives de la Babille, t. II, p. ;393. ■* Ormesson, Journal, t. II, p. 281 ; Sévicné, iiid. FIN DE LA CHAMBRE DE JUSTICE. 421 du procès, en copiant ses pièces. Cet homme admirable fut reconduit à Dieppe, où, tout en illustrant son nom, il ne cessa jamais de veiller de loin sur la santé de son cher maître et ami '. Vit-on jamais dévouements plus nobles, plus touchants? Seul, le jeune Louis restait inexorable, montrant toujours, même en dansant ses ballets, un front sévère et hautain. La bonne Sévigné, obligée d'assister à ces fêtes, et comme mère et parce qu'il ne lui était pas permis de laisser voir trop de peine, se d(''Solait à Taspect de ce dur visage et murmurait ce vers : Porge più di tlrnur clie di speranza ^. Ce jeune prince se trouvait, paraît-il, plus lésé que Fouc- quet par l'arrêt du 20 décembre. Les juges l'avaient trahi. Colbert le lui prouvait. A quel but devait tendre la Chambre? A venger le peuple, à reprendre aux financiers leurs profits. Qu'avait-elle fait depuis trois ans et trois mois? Au civil, elle a supprimé un million de rentes sur les tailles; imputé les arrérages sur le principal; décidé le retour au Roi des domaines aliénés depuis son avènement. Voilà tout. Au criminel? Elle a jugé Bruant, Gourville, par contu- mace. Colbert ne disait pas qu'il avait fait échapper Gour- ville. Elle a condamné à mort deux ou trois misérables. On n'a rien fait des trésoriers de l'Épargne, de Catelan, de Boilève, de Delorme. Au surplus, que peut-on attendre d'une Chambre qui n'a pas trouvé Foucquet assez criminel pour le condamner, lui convaincu par l'aveu de son crime, par son écriture reconnue, par tant de millions consommés? ' La ville de Dieppe devrait l)ien consacrer par un monument, an moins par une inscription, le souvenir de cet homme aussi habile dans son art que courageux et dévoué. * SÉviCNÉ, lettre du 30 décembre 1664. 422 NICOLAS FOUCOUET. Assurément, ces gens-là ne condamneront pas des tréso- riers, simples exécuteurs de ces désordres; tout au plus frapperont-ils quelque sergent. « La corde n'est faite que pour les coquins. » Aussi les prétentions des accusés vont en augmen- tant. Un Aubert allègue, pour sa défense, qu'on n'a pas condamné à plus de 2,000,000 de livres les fermiers des Gabelles, h qui le Roi doit sept millions. Un sieur Jacquier s'inscrit en faux contre tous les procès-verbaux de l'Épargne et veut compenser ses dettes avec ses créances sur le Roi. Et la Chambre l'admet! C'est désormais sa juris- prudence! a Les treize, qui ont esté favorables au sieur Foucquet et qui sont les mesmes qui ont toujours esté contraires à ce qui a esté advantageux au service du Roy, le seront encore en toutes choses. » Quant aux neuf (les neuf qui avaient voté la mort), ce sera beau s'ils se maintiennent, abandonnés de tous, exposés aux insultes et aux affronts. Voici ce que proposerait Colbert, si le Roi l'agréait. Con- tinuer quand même la séance de la Chambre jusqu'au départ du souverain pour Saint-Germain , lui faire juger quelques procès criminels, les affaires d'Aubert et de Jacquier, « dans le sens voulu » , former sur le tout une déclaration du Roi, abolissant le crime et convertissant les recherches en taxes; réunir les biens des traitants au domaine royal, à charge des hypothèques. On payera les créances véritables; on emprisonnera les traitants. — Le Roi est jeune; il purgera, par la longue possession, les défauts possibles du titre ainsi obtenu '. ' Mémoire sur la résolution à prendre pour la conclusion de la Chambre de justice, aiUO{;r. de Colhert, Clément, Lettres et Instructions, t. II, préf., p. ccvii. Ce mémoire est daté de mars 1665 par Clément; mais je le crois antérieur au mois de février. On y parle de la durée de la Chambre, trois ans et trois mois, novembri' 1661 à janvier 166Ô. On y parle des Treize. Or, dès février, Rocquesante était exilé. Vraisemblablement, le Mémoire est de février 1665. Cf. Ormesson, t. II, p. 255. RIGUEURS CO^'TRE LES COMMISSAIRES. 423 En Conseil, Colbert avait proposé de fermer la Chambre. Le Roi devait porter au Parlement un acte de confiscation de tous les biens des gens d'affaires. G est de Sève qui fit ajourner la décision'. Colbert, comme on l'a vu, consentait bien à modifier la forme, pourvu qu'on lui abandonnât le fond. C'est par là qu'il séduisait ce jeune prince, très avide comme son conseiller, mais avec cette vue tonte différente de pouvoir être aussi très prodigue. Colbert ne quittait pas aisément une idée. Il en voidait h la Chambre. Il fallait la révoquer, composer une Chambre royale. F.n fin de compte, on se décida pour une épuration. Dès le 11 février, Rocquesante fut exilé à Quimper-Corentin. — On sait assez que le destin " adresse là les gens quand il veut qu'on enrage » . En annonçant à la Chambre la déci- sion du prince, Séguier laissa entendre qu'on serait allé plus loin, sans certaines considérations. En d'autres termes, on aurait pu poursuivre Rocquesante pour corruption. Lui et une dame de Rute avaient trafiqué avec Berryer. Un comble! Punir ce juge consciencieux ne suffisait pas, on voulait le flétrir. Un arrêt fut rendu, sans délibéré, et Roc- quesante livré à Gisaucourt. En même temps, on renvoya Du Yerdier à Bordeaux. On inquiéta l'honnête jNIoussy, Ihéroïque IMasnau. Ormesson se vit privé de la charge de son père, avec un mot très dur. A la rentrée de la Chambre de justice (12 janvier 1605), un premier arrêt ordonna que des monitoires seraient par- tout publiés pour obtenir connaissance des biens apparte- nant ou ayant appartenu au sieur Eoucquet". Tous les loca- taires, fermiers, etc., du surintendant sont somuiés d avoir à produire leurs titres^, ' Avant le 13 janvier 1665. Ormesson, Journal, t. IF, p. SOV. - Extraits sontmaires, t. X, f" 95. Ribl. nat., ins. fr., \' de Colbert, n" 237. 3 Ibid., fo 119 (5 février 1665). 424 ISICOLAS FOUCQUET. . Foiicquet n'avait pas menti, ses créanciers se révélaient en grand nombre, et pour de grosses sommes. La confiscation de tous les biens de leur débiteur, au seul profit du Roi, ne pouvait les satisfaire. Aussi s'étaient-ils réunis, nommant des directeurs. A leur requête, il fallut ordonner un réco- lement des meubles à Vaux, à Saint-Mandé, à Paris, où depuis trois ans tout était au pillage'. On veilla à l'entre- tien des magnifiques orangers de Saint-Mandé". Le Roi les prit. Aussitôt, le procureur général Chamillart intervient, expose à la Chambre qu'il a voulu saisir les biens de Fouc- quet en vertu de l'arrêt du 20 décembre. Des créanciers prétendent s'opposer à cette saisie; ridicule prétention qui réduirait le Roi à la simple perception de l'amende, à une confiscation illusoire. C'est inadmissible! Les créan- ciers n'ont rien à espérer^. Evidemment, on voulait se dédommager sur les biens de ceux qu'on ne pouvait faire périr. Les créanciers de Jeannin s'étant ausbi opposés à la saisie de son actif, allé- guaient qu'on lui devait plus de six à sept millions, sur lesquels le Roi pouvait se payer des huit cent mille livres de restitution. Scguier se récria. Pas de compensation! Ce chef de la justice ne parlait plus que par maximes « capa- bles de donner de l'horreur à un Turc '' » . Un autre traitant. Jacquier, un de ceux que Colbert avait désignés aux poursuites, s'était échappé. De sa retraite, il protestait avec une telle énergie que Pussort eut peur et se fit récuser. Sainte-Hélène fut avisé qu'il serait pris à partie, lui et sa postérité ". ' 26 février 1605. Ext, ails sommahos, t. X, f» 129 v". ^Ibid., f" 122. 21 janvier 1666. OiUiESSox, Journal^ t. II, p. 316, 343. Archives de la Bastille^ t. II, |i. 403. ^ Extraits sommaires, t. X, f" 195 v". 22 mai 1665. OkmesSON, Journal, t. II, p. 362. '' OriMKSsoN, Journal, t. II, p. 302. 5 Ilnd., p. 361. FIN DE LA CHAMBRE DE JUSTICE. 425 Tous cependant ne s'en tiraient pas à si bon compte. Au cours de son procès, Foucquet avait cité, comme preuve de l'amnistie accordée à tous les crimes , l'exemple de Fargues, l'ex-gouverneur de Hesdin'. Est-ce ce souvenir? est-ce un autre incident qui ramena l'attention sur cet infortuné? Toujours est-il qu'il lut pris, jugé, pendu en quelques semaines. Il eut pour juge Machault, le fils d'un des commissaires de Chalais, et non pas Lamoignon, comme Saint-Simon l'a dit; mais Lamoignon eut le tort grave d'accej)ter les biens de la victime. C était relative- ment si peu de chose, que le Roi les donna, tristes lar- gesses, ensanglantant à la fois les mains qui les reçoivent et celles qui les donnent. Une tempête de confiscations soufflait sans relâche. Col- bert, dans un « Mémoire sur le règlement des taxes » , n indiquait pas d'autre moyen : rechercher tous les effets des gens d affaires; attacher un homme intelligent à la recherche des vieux billets remboursés; en « distribuer » la restitution. On entend bien que, par « distribuer » , Colbert veut dire imposer. Une cote mal taillée, voilà tout ! Les effets (c'est-à-dire les créances) de ces gens-là une fois saisis, « M. Chamillart en a la liste » , voir ce qui leur sera dû par Foucquet. Le Roi le prendra en payement de leur propre dette envers lui ". Pour éviter la criaillerie, il sera bon de se rendre maître d'une des prisons de Paris, comme le For-l'Évéque, « pour y mettre tous les gens d'affaires » qu on arrêtera, s'ils ne pavent leurs taxes. Au besoin, vider la Bastille de tout ce qui s'y trouve à présent, même des criminels, le seul Jeannin excepté. Ces gens-là y sont trop à leur aise; il faut « les fatiguer^ « . ' V. plus haut, |). 85. Ormessox, Journal, t. II, p. 339, Jusqu'à plus ample informé, Fargues ne méritait pas un tel traitement. ' Colbert, Lettres et Instructions, t. II, p. 1. M. Clément a donné à cette pièce la date de 1661, 1662. Elle est certainement de 1665. ' Ormesson, ./o«/«rt/, t. Il, p. 361. 4:6 NICOLAS FOUCQUET. Comme pour mieux marquer la volonté du gouverne- ment, le 1" juin 1(505, le procureur général près de la Chambre de justice requit la nomination d'un tuteur aux enfants de Nicolas Foucquet, la désignation à cet effet d un conseil soi-disant de famille, uniquement composé d'i'tran- gers, quatre d'un côté, quatre de Tautre. Ainsi Foucquet était mort civilement et sa famille restait placée, en dehors du droit commun, sous la juridiction de la Chambre'. Au moment où Ton traitait l'infortuné prisonnier comme s'il n'était ])lus de ce monde, peu s'en fallut que la Hction de droit ne devînt une réalité. L'ingénieur chargé d'assurer son logement à Pignerol avait signalé comme nécessaires certains travaux dans la citadelle, notamment la construc- tion de magasins à poudre, si 1 on voulait retirer du don- jon ces dépôts dangereux^. Vers le 18 juin, en plein midi, une explosion formidable ébranlait l'édifice jusque dans ses fondements. La foudre l'avait frappé, allumant les poudres amoncelées. Quand Saint-Mars accourut, il aperçut d'abord un certain nombre de soldats blessés ou mourants; sous lamas des décombres on cherchait Foucquet et son domes- tique, et déjà on les tenait pour morts, quand on les aperçut réfugiés et comme suspendus sur l'embrasure d'une fenêtre faisant saillie en dehors. Le plancher de leur chambre avait sauté sans les emporter. Ils se trouvaient, en quelque sorte, hors du donjon, dans la ville, en liberté'. A cette nouvelle, ce fut une exclamation générale. Le ciel avait miraculeusement sauvé Foucquet. Le ciel ratifiait la conduite d'Ormesson. « Bien souvent ceux qui paroissent ' Kxtraits sommaires, t. X, f 209. Le tuteur devait être ce que nous appe- lons un suljrojjé tuteur. En noinma-t-on un? je ri(]uori\ s Sève à Colliert, Pi{;nerol, 30 janvier lf)()5. Archives de la Bastille, t If, p. 397, d'après la Correspondance de Colhert. •^ Louvoie à Saint->Lir.s, 29 juin 1665. Arcli. nat. K, 120, 12, ori;;. Deloiu , Détention, t. 1, p. 93; Ohmesson, Journal, t. II, p. 372 (29 juin 1665). ACCIDENT A PIGNEIîOI.. V27 criminels devant les hommes ne le sont pas devant Dieu ' . » Le brave et honnête Ménage, versificateur à toute heure, mais vraiment poète ce jour-là, inspiré par Mlle de Scudérv, par Mme de Sévifjné, par la fidélité au malheur, adressa au Roi une très belle supplique en vers latins. « 0 Louis, (pie de vicissitudes! Foucquet, jadis tant aimé de toi; Foucquet, tes délices, à qui tu confiais ta puissance, ton trésor, le voilà condamné par toi, loin de ses chers enfants, loin de sa patrie. Dans une haute j)rison, cent (jardes se relèvent pour surveiller sa porte. Le ciel, par quelle cause, on Tignore, foudroie les gardes et la prison. L'un est blessé, l'autre mourant. L'infortune est chose sacrée; la foudre déchaînée épargne l'infortuné. 11 te reste sain et sauf, ô Louis. A ton tour, 6 Louis, image de la Divinité, d'imiter le Dieu suprême et de pardonner à ce malheureux". » Le Roi ne repondit pas. Louvois estima Foucquet très heu- reux « d'avoir esté conservé dans un si grand désordre » , alors qu'il v avait grand sujet de le croire, lui et son valet, ensevelis sous les ruines^. Ce fut tout; ce terrible accident eut plutôt pour conséquence un redoublement de rigueur. Comme aucun logement n'était entier dans le donjon, ni même dans la citadelle, ou dut conduire le ])risonnier dans une maison de Pignerol , occupée par Damorezan , commissaire des guerres '. Comble de fatalité, parmi les débris des meubles brisés, on trouva des billets éciits par Foucquet, un livre où certaine page exposée au feu ' Ormesson, Journal, t. II, p. 372 ; Défenses, t. XVI, p. 350 ; Edil de 1GG8, t. XIII. * Menagu poemata, 1680, p. 122 II faut remarquer le causa latet. Fulminœ , causa latet, custodes et fcril arsein, Jupiter. J'ai traduit Jupiter par le ciel. Ce sont libertés qu'on peut prendre avec Ménajje. Cf. Bacuot. ' Lettre du 14 juillet 1665. Arch. nat. K, 120, 15. Dei.Ort, Détention, 1. 1, p. 103. * La ville de Pignerol, très moditice du côté de la fjare, a conservé dans le centre son ancien caractère et beaucoup de vieilles maisons. Peut-être pour- rait-on y retrouver ce logis, qui a dû rester affecté à quelque service public C'est une curieuse recherche à faire pour les archéologues locaux. 428 iSlCOLAS FOUCQUET. laissa voir des caractères écrits à l'encre sympathique. Un dossier de chaise renfermait des papiers. Le tout fut envoyé à Louvois et au Roi. Le captif, très ingénieux, avec un os de chapon faisait une plume ; avec du vin et de la suie, une encre excellente. A cela pas de remède; mais on peut Tempéclier d'avoir du papier, en le fouillant. Le valet a trahi en n'avertissant pas. Il faut le réprimander sévère- ment, surtout savoir de lui comment cette encre sympa- thique a été composée '. On ne laissa pas longtemps Foucquet dans Pignerol. Le 15 août, on le conduisit à la Pérouse, petit fort situé sur la croupe d'une colline à quelques lieues à l'ouest, en venant de France. Cet avant-poste, utile autrefois aux Piémontais, à cette heure inutile aux Français, ('tait presque abandonné. On avait dû le remettre en état ^, mais quoi qu'on fit, le pauvre malade qu'on y enferma sentit tomber sur lui la fraîcheur des murs nouvellement recrépis de sa nouvelle prison, la huitième depuis sept ans. Une année s'y écoula, sans autres incidents que ceux de l'éternelle lutte entre les efforts de Foucquet pour écrire, donner ou recevoir des nouvelles, et l'application de Saint-Mars à déjouer ces ruses incessantes. Un jour on surprenait une plume, le lende- main du papier. Foucquet alors écrivit sur son mouchoir. Louvois ordonna de fouiller le prisonnier tous les jours \ On remplaça le valet infidèle, ce traître qui ne dénonçait pas son maître. Le Roi d'abord n'avait point paru sou- cieux de connaître « les sentmiens de M. Foucquet » ; mais 1 Louvois à Saint-Mars, 29 août 1065. Aicli. iiat. K, 120, 19. Delout, t. II, p. 106. L'ingénieur Levé à Colbert, J5 août 1665. Archives de la Bas- tille, t. II, p. 453 ; et 21 août 1605. 2 Louvois II Saint-Mars, 26 juillet 1665. Arch. nat. K, 120, 16 et 18. DELonr, De'tentioii, t. I, |>. 103, 105 « Le Roy souhaite de les voir (ces ))apicr.-;). » 3 Leities ilu 13 novembre 1605, 12 décembre 1665. Arch. nat. K, 120, 24, 25, 26,27. Dkloht, Détention, t. I, p. 112, 115, 116, 117. RIGUEURS CONTRE FOUCQUET. 429 Louvois fit sentir la nuance. Le Roi craignait les fausses confidences; il voulait bien toutefois qu on s enquit auprès du valet de ce que faisait le prisonnier '. Surveillé dans ses pensées, traqué dans ses faits et (jestes, le malheureux finit par se donner une occupation, qu'on ne connaît pas exactement. « Elle marque bien, écrit le ministre à Saint-Mars, Toisiveté dans laquelle il se trouve présente- ment. Il ne faut pas s'estonner qu'un homme qui a eu une longue habitude au travail s'aplique à de petites choses, pour s'occuper'^. " Cette inaction forcée pendant ces longues heures d'un emprisonnement qui ne comportait ni promenade, ni fenêtre ouverte, ni observation même lointaine de la terre ou du ciel, ni nouvelles d'aucune sorte, même de la famille, était la plus terrible des tortures que le Roi pût infliger à l'homme qui avait tant travaillé pour lui. Foucquet, vers le mois de juin, tomba malade, demanda le secours de sou fidèle Pecquet. On le lui refusa durement. « Cet homme, écrivit Louvois, ne luy rendra jamais ses services, soit dans sa profession, soit dans le mestier d un simple valet 3 On ne pouvait pas être tendre pour Foucquet alors qu on s'efforçait de tirer comme conséquence de ce vaste procès, et comme consolation de son avortement, de grands profits pécuniaires. Colbert, avec le coup d'ci'il sûr d'un oiseau de proie, ne s'était pas trompé. Les poursuites au criminel ne donne- raient plus rien. On condamna aux galères un pauvre diable de Gisors, appelé Lempereur. Ce fut tout, ou à peu près. On finit, malgré Poucet, toujours hypocrite, à accorder une ' Louvois à Saint-Mars, 18 décembre 1665, 21 mai 1666. Arcli. nat. K, 120,26, 36. Delort, t. II, p. 116, 122. s 16 juin 1666. Arch. nat. K, 120, 38. Delort, t. II, p. J25. 3 Lettre de conséquence de Mjjr le marquis de Louvois, 4 juin 1606. Arcli. nat. K, 120, 37. Delort, t. II, p. 123. I 430 ISICOLAS FOUCQUET. abolition à M. de Guénégaud, admirablement défendu par sa femme, amie de Foucquet, amie de Mme de Sévigné. Entre temps, l'honnête Masnau avait surpris de nou- velles fraudes. Le propre secrétaire du procureur général, Chamillart, copiait pour les Guénégaud les pièces de l'in- struction '. Évidemment, on ne prenait plus au sérieux la Chambre de justice. Cette vieille machine de guerre pouvait encore servir à quehjues confiscations. Rien de plus. Le 14 juillet, on envoya à Vaux et à Saint-Mandé, faire le récolement des meubles, le procureur Chamillart et le com- missaire La Baulme. Ce dernier se fit répéter Tordre, tant la besogne lui répugnait". Deux mois après, le pauvre homme était renvoyé dans ses foyers ^. Il partit, heureux d'être libéré de ces corvées répugnantes. Tous les fermiers de Foucquet étaient appelés à rendre compte *. La surveil- lance était exacte. On avait signalé à l'hôtel de Chartres ^ des livres « marqués aux armes de Foucquet » , Ils furent saisis et, malgré l opposition de Jannart, substitut au Par- lement, remis avec les autres manuscrits en la bibliothèque du Roi. Toutes ces proc('dures n'allaient pas à de grands résul- tats. Le Roi expulsa lui-même la Chambre du Grand Arsenal dans le Petit Arsenal. C'est là que M. Guénégaud, à genoux, ('■coûta lire les lettres d'abolition de ses crimes". Le 18 octobre 1666, on finit par où Foucquet avait autrefois voulu commencer, par une transformation de toutes ces ' Ormesson, Juiirnal, t. II, p. 373, etc. - Extraits sommaires^ t. V, f» 4 v» et f" 6 v''. Biljl. nat., ms. V de Colbert, n*- 232. ' Exlinils soiniuairei^ t. V, f" 74. ■' Meiisnier, président de l'élection de Melim, rendra compte de la gestion des hiens du sieur Foucquet. Arrêt du 5 août 1665. Extraits sommaires, t. V, f" 30 v". Martin Matliieu, notaire, régisseur de Belle-lsie, C!i. Loréal, rece- veur de la terre de Belle-Isle, Gilles Richard, fermier des biens « judiciaire- ment saisis » en Brie, rendront compte. Ihid.^ f"^ 30 v", 64, 68. '^ Extraits sommaires, t. V, f" 71. 17 septembre 1665. ^ Extraits sominaires, t. V, f" 99 v". FI^' DE LA CHAMBUE DE JUSTICE 4;}1 poursuites en taxes, arbitrairement fixées à un total de ] 10 millions de livres '. L'exécution fut digne de la concep- tion. La Chambre conféra au Roi un droit d hypothèque sur tous les biens des gens d'affaires, par préférence à tous autres créanciers. En vain quelques hommes de bon sens et d'équité protestèrent-ils contre cette violation du droit commun. Cette confiscation à peine déguisée fut mise à exécution. En vain allégua-t-on les familles ruinc'es, le crédit abattu, la foi publique détruite. Rien ne valut. On sut et il faudrait ne jamais oublier qu'il v a des temps où les particuliers ne peuvent se fier à la parole ou à la signa- ture des gouvernants. Rien ne fausse plus la conscience d'un peuple que ces spoliations commises au nom de lÉtat, juge et partie. Le dépositaire de lautorité, prince ou chef d'État qui , par méchanceté, par abandon aux passions mesquines des sous-ordres, réalise ces tristes profits, ruine le trésor qu'il croit enrichir, et lui fait plus de mal que les pires déprédations. Ces décisions souveraines, rapaces et vexatoires, furent promulguées en séance solennelle du Parlement, le 22 dé- cembre 1666. C'était " le coup de massue ». Lamoignon commença par louer le Roi des poursuites dirigées contre les financiers, il exprima la crainte toutefois que u cette guerre ne portât jusque sur les innocents » . L'avocat général Bignon parla « avec une grande vertu en termes fort doux» . Le Roi se montrait « sur son trosne, plein de majesté et de terreur » ; au-dessus cependant se voyait « un autre trosne... le cœur de ses sujets, où il devoit régner... le trosne où Dieu mesme prenoit plaisir à demeurer . Puisque Votre Majesté veut estre obéie et qu'elle agit avec la plé- nitude entière de sa puissance, par son très exprès com- mandement et par le seul respect que nous devons à la ' OuMESSON, Journal, t. 11, p. 400, 401. 432 INICOLAS FOUCQUET. présence de Sa Majesté, je requiers qu'il soit mis lu, vu et registre. » « Cette harangue, dit un contemporain, satisfit extrêmement toute la Compagnie; mais le Roy parut l'escouter avec peine '. » Le plus triste, c'est que Louise de La Vallière, si douce, si désintéressée, venue « seule avec quelques autres damoi- selles » , assistait à cette séance, spectatrice inconsciente de tant d'injustices accumulées, dont elle devait être bientôt la victime expiatoire. Cette cérémonie é(piivalait à l'enterrement de la Chambre, qui ne resta plus qu à l'état de fantôme pour enregistrer des décisions imposées, rendre des arrêts faits d'avance chez le contrôleur général et tirer le dernier sou des 1 10 millions. Si peu de chose que fût ce corps judiciaire, on tint à en chasser Masnau, Brilliac, Renard, Le Féron, Ormesson enfin. Croirait-on qu'on envoya un mouchard en Picardie, où cet honnête homme avait été intendant, pour chercher quelque prétexte à l'inquiéter et à le poursuivre ~ ? Si la rancune de Colbert se chargeait des uns, le remords poursuivait et tuait les autres. Il n'appartient pas à l'homme de se faire le héraut de la justice divine ; mais il lui est donné de recueillir certains aveux. De celui de Sainte-Hélène, sitôt qu'il eut eu achevé d'opiner, il se sentit frappé au cœur, perdit le goût, l'appétit, sans pouvoir en revenir. Il avait opiné selon sa conscience, et pourtant, répétait-il chez ses amis, « il voudroit qu'il luy en eust cousté un bras et n'avoir jamais opiné à la mort " . Ferriol, confident de ces remords, en éprouvait de non moins cruels. L'im et l'autre mou- rurent à bref délai ^, juges faibles, au fond braves gens. Les Pussort et les Poncetne se troublaient pas pour si peu. ' Ormesson, Journal, t. II, p. 430^ 2 Ormesson, Journal, t. II, ]>. 40 i. ^ OrmessO's, Journal, t. II, p. 531. Archives de la Bastille, t. III, p. 45. M. llavaisson l'ait une étiaiine rôllcxion et semble croire à des vengeances et à des empoisonnements. Imagination pure. • DESTRUCTION DES PAPIERS DE MAZAP. IN- .',33 C'est vers ce temps-là que fut accompli uu acte vraiment étonnant et qu on ne saurait croire, si Ton n'en avait pas la preuve authentique. Golbert obtint du ]{oi la permission de livrer an feu les papiers de Mazariu, dont il était dépo- sitaire, afin d'assurer ainsi le secret d'État et sa tranquillité personnelle. Ce fut toute sa reddition de comptes. Il est à croire que dans le brasier allumé pour détruire les pièces intéressant la mémoire du Cardinal, on jeta celles qui auraient pu servir à la justification de Foucquet '. Colbert, cependant, touchait à l'apogée de sa fortune, mariant une de ses filles au duc de Chevreuse, une fille de kl Chevreuse à un de ses fils ^. La chasse au Foucquet, à l'ennemi commun, finissait par des mariages. Louise de La Vallière aussi était faite duchesse, mais malgré elle ; les lettres patentes de ce titre ^ non sollicité n'étaient au fond que des lettres de congé. La nouvelle duchesse courait après le Roi, qui courait après Mme de xMontespan. A voir cette inconstance du jeune souverain, on auraitpu espérer que sa colère contre le surintendant tomberait comme sa passion pour la naïve demoiselle d'honneur. Mais, à mesure que ce prince si remarquable montrait, chaque jour croissantes, les qualités d'un grand roi, chaque jour aussi, par la force invin- cible du naturel et del'éducation, augmentait son monstrueux égoïsme. Assurément, il ne])Ouvait plus ressentir de jalousie contre Foucquet; mais il voulait ses trésors introuvables, ses biens qui disparaissaient sous les dettes. Colbert avait habi- lement changé l'objectif. Le Hoi ne songeait plus à la confis- cation du corps, si ce n'est pour parvenir à celle de l'argent. ' Je dois la communication do ce fait ciu-ieux à M. A. Moranvillé, nui on a décomeit les |ireuves incontestables dans les arrêts du Conseil, (^olliert poussa la piécaution jusqu'à faire ordonner jiar le Hoi la suppression de l'or- donnance qui avait autorisé l'incinération des papiers de Mazarin. M. Moran- villé se propose de publier ce texte, dont l'auilienticité ne fait aucun doute. * Ormksson, Journal, l. II, {». 513 (2 janvier, 1^'' février 1GG7). 3 Mai 16G7. "■ 28 434. . ■ NICOLAS FOUCQUET. Depuis le 14 août lOGG, Foucqiiet avait été réintégré dans le donjon de Pignerol '. Les jours, les mois, les ans, allaient se passer désormais avec une régularité mortelle. Louvois consentit bien à donner des livres, le Dictionnaire nouveau des rimes françoises, les œuvres de saint Bonaven- ture, celles de Glavius, mathématicien du dernier siècle; mais il refusait celles de saint Jérôme et de saint Augustin. Simple question d'argent peut-être ; car Louvois était très serré. S'il autorisait la confection d'un habit d'hiver pour le prisonnier, il obligeait à faire « resservir les collets à passemcmis " . Tout vieil habit sera repris, de peur que Loucquet ne s'en serve pour corrompre son valet ^. Vaine précaution. Les valets sont toujours infidèles. Saint-Mars propose de les enfermer, de manière qu'ils ne sortent « que par la mort y. . On avait encore trouvé « des pièces d'escritures » prou- vant que le jirisonnier « a grande envie de négocier et de lier commerce » . 11 affectionnait une <> vue du côté des chapelles, sur la montagne » . Ordre de la boucher immé- diatement. Il écrit sur ses rubans ; on ne lui en donnera que de noirs, on mettra des doublures noires à son pour- point. On installera une blanchisseuse dans le donjon. Autre mesure. Une gratification de 1,200 livres est accordée au confesseur, et en même temps on fait dire à Foucquet que cet ecclésiastique n'est pas domestique de M. Damorezan, parti depuis plus d'un an ae Pignerol ^. Cela devait donner confiance à l'un et à l'autre. Le péni- tent gardait toutefois quelque inquiétude. Il demanda le supérieur des Jésuites ou le Père gardien des Capucins. Par un même sentiment de défiance, on les lui refusa. 1 Louvois à Saint-Mars. Arcli. nat. K, 120,43. "■^ Louvois à Saint-Mars, 23 octobre 16G6. Aicli. nat. K, 120, 4G. Delokt, Détenlion, t. I, p. 117. 3 Louvois à Saint-^Liis, Vf février iCGT, 18 décembre. Arch. nat. K, 120, 50, 54. Delout, p. 139, 146. VIE DE FOUCQUET A PIGNEROL. 435 L'infortuné Foucquet ne passait point tout son temps en tentatives de correspondances. Il s'appliquait a à la con- templation des choses spirituelles " , composait des traite's ^ dignes de lapprobation de tout le monde » , La connaissance s'en était répandue dans le public, sans qu'on puisse deviner par quelle voie. (Jn y répétait que les dis- grâces du surintendant " qui le dévoient apparemment accabler » , au contraire, le portaient «à un plus hautde^ré de perfection » . On lui appliquait l'emblème du ver à soie : hiclusum lahor illustrai '. Ces traités avaient pour sujet la piété, la religion, comme les Conseils rie la sagesse, qu on attribua plus tard au prisonnier, et qui ne seraient pas une œuvre indigne de lui. C'était un terrible séjour que celui de cette cidatelle de Pignerol, l'hiver comme ensevelie au fond d'un précipice de neiges et de glaces, l'été brûlée du soleil, au milieu de rochers concentrant et gardant jusque dans la nuit la lourde chaleur du jour. Les ardeurs de juin v étaient plus redoutables encore que les frimas de janvier. A partir de 1GG7, la santé de Foucquet périclita de nouveau. Le commencement de I0()8 fut particulièrement pénible. Le maître, si l'on peut donner ce nom au captif, et les valets étaient malades. Saint-Mars, redoutant quelque piège, redoublait de surveillance. Un jour, les Récollets venant demander une pistole qu'un des valets leur avait promise, le gouverneur la refusa. Cette aumône devait cacher quelque ystère. Vite, il en écrit à Louvois*. Nouvelles précau- ra ' Défenses, t. XVI, p. o.lô. Ce volume XVI n'est que la reproduction, sans impression nouvelle, d'un volume paru en 1668 : Conclusion des Défenses de M. Foucquet, 1668, sans lien d'impression. On y voit un cocon de ver à soie avec la devise, (jes ouvraijes se sont-ils trouvés parmi les papiers saisis? F"ouc- quet a-t-il pu les faire passer par des voies inconnues? Mystère. Quel était le sujet de ces traités? Des matières spirituelles. On ne saurait dire plus. 5 Louvois à Saint-Mars, 26 mar-, 1669. Arch. nat. K, 120, 64. Delort, Détention, t. I, p. 15i-. 2;*. 436 NICOLAS FOUCQUET. lions contre Foucquet, qui en prend du chagrin'. Chagrin de prisonnier, tentative d'évasion. En conscience, le logement de l'infortuné était bien fait pour redoubler ses aspirations à la liberté. Tout autour, au nord, à Touest, au sud, un cercle infranchissable de rocs neigeux, formant comme la dernière enceinte de la prison. Mais au levant, la vallée s'ouvre, s'élargit, laisse les regards atteindre les belles et vastes plaines du Piémont. Si, chaque soir, le soleil se couchait derrière les montagnes rendues par l'ombre plus effrayantes encore, chaque matin, il se levait riant et lumineux sur ces horizons ravissants, d'où l'on s'imaginait recevoir comme un parfum de vignes en fleur, comme un souffle de liberté. Vers la fin de l'année 1(370, deux hommes, précisément en passant par l'Italie, parvinrent;! s'introduire dans Pigne- rol. L'un, le sieur de Valcroissant, se faisait appeler Honeste'; l'autre, le véritable chef de l'expédition, était le fidèle Laforêt. Ce brave homme, bien muni d'argent, vou- lait délivrer son maître. Avec quelques pistoles, il gagna plusieurs des soldats placés en sentinelle sous les fenêtres de Foucquet et de ses valets, Champagne et La Rivière. Un plan d'évasion se forma. Mais Saint-Mars était un gardien vigilant. De plus, comme on l'a dit, il avait mis dans sa compagnie des neveux, des cousins, hommes très surs, aux oreilles très fines. Le complot fut déjoué par quelque indiscrétion de soldat. Laforét n'était pas homme à s'être coupé la retraite. Il avait fait à Nantes ses preuves de diligence. Lui et son com- pagnon, alors qu'on les cherchait encore dans Pignerol, 1 Louvoisà Saint-Mars, 22 avril 1669. Arch. nat. K, 120, 66. Delort, Déten- tion, t. I, p. 155. * Valcroissant, château, canton île Lamotte-Ternaut, arrondissement de Semur, canton de Saulieu (Cùte-d'Or). TE?sTATIVE D-EVASIO.N. 437 avaient déjà {jagné les terres neutres du Piémont et la {jrande ville de Turin. Ils étaient sauvés; ils le crevaient du moins. IMais Saint-Mars n'était pas homme non plus à s'arrêter devant le premier obstacle. Il agit sans perdre de temps, et bientôt le major de place de Turin, peu soucieux du droit d'asile, surtout en matière politique, faisait arrêter les réfugiés et les renvoyait à Pignerol. Furieux de ce qu'il avait failli être surpris, le gouverneur fit deux lots des coupables. Il réserva Iloneste, person- nage encore mystérieux; quant au valet et à ses soldats, ils lui appartenaient. Il assembla ses officiers, jugea, con- damna, exécuta sur-le-champ '. Le pauvre Laforêt fut pendu , avant ainsi poussé le dévouement jusqu'à la mort. Foucquet put voir balancé à la potence le corps de ce fidèle serviteur. Que de douleurs, que de regrets, que de souvenirs durent s'emparer de lui! Laforêt, qui l'avait servi jusque dans ses faiblesses, lui don- nait sa vie aux jours d'infortune. Inutile sacrifice qui ne fit qu'augmenter la peine du prisonnier. Si Colbert et Talon eussent fait pendre le surintendant en 1664, aurait-il plus souffert? ' Louvois à Foucquet, 17 décembre 1669. Aich. nat. K, 120, 72, 73. Delori, Détention, t. ], p. 159, 102. Iloneste et Valcroissaiit sont un seul et même personnage. M. Chéruel, Mémoires, t. Il, p. 533, a exprimé l'opinion contraire, mais à tort. CHAPITRE II lilGir.UR.S NOUVELLES CONTI'.E ForCQUET. EMPRISONNEMENT DE LATZUN A PIGNEIiOL. ÉTAT DES RIENS DE FOUCQUET. n. RÉDIGE DES PLANS FINANCIEIiS POUR LOrVOIS. LETTRE DE FOUCOUET A SA FEMME. TENTATIVE d'ÉVASION DE LAU- ZIN. EUSTACIIE DALGER l'MPR.ISONNÉ A PIGNEROL. IL EST DONNÉ A FOUCQUET COMME VALET. — RAPPORTS DE FOUC- QUET ET DE LAUZUN, ENTREVUES DE MADAME FOUCQUET AVEC MADAME DE MONTESl'AN. AFFAIBLISSEMENT DE FOUC- QUET. ■ PROCÈS AVEC liETZ AU SUJET DE BELLE-ISLE. CORRESPONDANCE ENTRE LOUVOIS ET FOUCQUET AU SUJET d'eUSTACIIE DAUGER. ADOUCISSEMENT DE LA PRISON DE FOUCQUET ET DE LAUZUN. LE ROI LEUR PERMET DE SE VOIR LIliREMENT. LETTRE DE FOUCQUET A SA MÈRE. LE P>01 PERMET A LA FAMILLE FOUCQUET DE VENIR A PIGNEROL. MÉSINTELLIGENCE ENTRE FOUCQUET ET LAUZUN. LOU- VOIS CHERCHE A EN TIRER PARTI. LE BRUIT COURT DE LA MISE EN LIBERTÉ DE FOUCQUET ET DE LAUZUN. AFFAIRE DES POISONS. MOIÎT DE NICOLAS FOUCQUET. MORT DE MARIE DE MAUPEOU, SA MÈIH'.. INHUMATION DE FOUCQUET AU COUVENT DE LA VISITATION. (IfiTO-lfiSO.) Aussitôt après la découverte du complot, Louvois, informé par le lieutenant Blainvilliers, envoyé d'urgence à Paris, s'empressa d'ordonner qu'aux grilles des fenêtres on ajouterait des jalousies intérieures. Le premier modèle sou- mis par Saint-Mars ne donna pas satisfaction; on exigea EMPRISONNEMENT DE LAUZUN. 439 des claies « autour des grilles, en saillie et à hauteur néces- saire pour empescher qn il ne voie les terres des environs de son logement ' " . Foucquet ne songeait plus à regarder au dehors, depuis la fin tragique de son fidèle Laforêt. Esti- mant que sa liberté et le temps qu'il avait encore à vivre ne valaient pas de tels sacrifices, il se concentra dans une vie tout intérieure. On ne lui permettait pas de récréer ses veux en regardant les terres environnantes, il renonça à la terre elle-même et ne contempla désormais que le ciel idéal, dont nulle voûte de prison ne peut cacher l'azur au croyant. On lui avait retiré son valet (Jlhampagiie "', ne lui laissant le service que du seul La Rivière. Il demanda des livres à l'usage de ce garçon, un de ceux sans doute à qui il avait appris à lire ''. Pour lui, il s'appliqua princi- palement à l'étude de la Bible. Depuis son arrestation et 1 efirovable coup qui lavait frappé, l'ex-surintendant avait retrouvé les sentiments religieux déposés dans son cœur par la piété maternelle. Après dix ans de captivité, d épreuves, de douleur, le pauvre homme n avait plus de pénitence à faire. Ses idées, d'abord uniquement reportées sur les erreurs de sa vie passée, prenaient un cours moins triste et s'élevaient à de sereines contemplations. Comme il avait édifié d Artagnan, il émerveilla Saint-Mars, qui ne savait plus quel éloge en faire à Louvois, « Monsieur Fouc- quet est un agneau^! » Il faut dire que le commandant du doujon avait, depuis ' Louvois à Saint-Mais, 2(j mars 1070. Arch. nat. K, 120, 78. Dklort, Détention, t. I, p. 167. 2 Le même au même, 11 février 1070. Arch. nat. K, 120, 76. Deloiit, ihicL, t. 1, p. J66. 3 Louvois, du 14 juillet 1670. Arch. nat. K, 120, 83. DEr.otn-, ibùL, t. I, p. 171. Dans la Vie de !:aint Vincent tic Paul, par Collet, il est dit que Foucquet apprit à lire à un de ses valets. * Saint-Mars à Louvois, 30 juillet 1672. Arcliires de la Baatille, t. III, p. 134. Cf. ibid. Lettres du 20 janvier, 26 février, ô mars, 29 mars 1672, p. 113, 119, 126. 440 ISICOLAS FOUCQUET. décembre 167 1, un prisonnier qui lui faisait fortement apprécier la douceur de Foucquet. Il s'était montré gardien si exact, si vigilant, qu'on n'avait pus voulu confier à d'autres M. de Lauzun, Thommc le plus entreprenant de France, le plus hardi, le plus fertile en tours de souplesse, Lauzun agréé pendant un jour comme le mari de ^lademoiselle, Lauzun, le quasi-cousin du Roi. Ce dragon inspirait de si grandes craintes, et, au contraire, l'ex-surintendant vivait tellement « en quiétude » , que Louvois avait songé à démé- nager l'un pour mettre l'autre dans ces chambres si bien murées et clavonnées par ses ordres. On aurait logé l'ouc- quet dans 1 appartement de Mme de Saint-Mars. Le ministre aurait dû savoir depuis longtemps qu'il est plus facile de prendre une ville que de déloger un fonctionnaire. Quand la lettre du ministre arriva à Pignerol, Saint-Mars avait déjà fait préparer deux grandes chambres, bien claires, bien chaudes, au-dessous de celles de Foucquet. Il répon- dait de tout. Malgré cette assurance, le Roi fit placer des grilles intérieures aux fenêtres, des grilles à la cheminée, de peur qu'on ne parlât d'un étage à 1 autre ^ . Le capitaine jura ses grands dieux que le ministre n entendrait jamais ])arler de Lauzun : » Il sera comme vit pace. » C'est ce que devina le prisonnier à la vue de ces portes redoublées et de ces grilles superposées. Il protesta, cria, menaça de faire un malheur; il feignit d'être malade, simida la folie. Saint-Mars crut remarquer qu'il se défiait de lui^, le prit de haut, n'entra plus dans la chambre que si Lauzun l'en priait. Il n'en devait pas être quitte à si bon compte. C'étaient d'incessants orages. Le capitaine avait com- ' Iiistrnction pour la {;nrile de M. de Lauzun. Arcli. nat. K, 120, 93. Musée des arcliivcs, n" 865. Delort, Détention, t. 1, p. 176. SaiiU-Mars à Louvois, Aicltivcs de ht I} livres. Son mari avait vendu ses châteaux, ses maisons, ses terres, ses rentes, engageant leur produit dans ses opérations. La créance de la femme n'était donc pas ' Fxlraita sonnnriirr^, t. VI; ins. de la BiM. nat., V^ de Colbcrt, n" 532, f * 69, 173, 687. ÉTAT DES BIE>'S DE EOUCQUET. 443 contestable, et il ne parait pas non plus qu'on ait voulu la contester. Le 19 mars 1673, plus de douze ans après le cataclysme, un arrangement intervint. Mme l'oucquet con- serva, pour se payer de sa dot, les terres de Melun, Vaux, Maincy, Bouy, les Hautes-Loges, Belle-Isle, L'Argouet, Prévezac, Cautisac, La (Querelle, Keraoul, les Moulins- :Seufs, à charge d acquitter 1,950,000 livres de dettes privilégiées ' . Évidemment, on eût mal vendu ces domaines, aménagés en vue de temps prospères. Consentir à les prendre en payement, c'était fociliter la liquidation des dettes du surintendant, puisque les créanciers restaient maîtres des valeurs et que la femme se chargeait en outre de 1,050,000 livres de passif privilégié. La mère sesacrihait pour réserver 1 avenir de ses enfants. Que valait le domaine de Vaux comme revenu net? On l'avait estimé 4 3,895 livres, plus certaines redevances"^ ; mais tous ces revenus avaient fort périclité. Il en était de même de Belle-Isle, d où le commerce avait disparu. Ce qui était plus certain, c'était la charge de 1,950,000 livres dont il fallait servir la rente, en attendant qu'on put les rembourser. Delà, nécessité absolue d'user d'industrie et surtout de ménage. Un vendit les meubles, les objets d art dont le Roi prit une partie. On fit de l'argent avec les con- duites de plomb des jeux hydrauliques ^ Saint-Mandé était resté aux créanciers. C'était bien, comme l'avait dit Foucquet, une maison de plâtre et de moellon, dont la grossièreté apparut quand on lui retira ses ornements, les livres et les objets d art. Mais les terres avaient pris de la valeur, convenaient à de riches voisins. > Acte du 19 mais 167-3. BIIjI. nnt., cabinet des tilres, Foucquet, n" 234. Bulletin de la Société arcliéolorjir/uc de Seine-et-Marne, IV«^ année, p. 379. 2 Estât du revenu de Vaux-le- Vicomte et de ses dépendances dressé par l'ordre de Mgr le chancelier. LiLI. nat., ms. fr., n« 7650, f" 156. ^ BoNSAKFÉ, Le surintendant Foucquet. •!(*4 NICOLAS FOUCQUET. comme les Maslon de Charenton ', à des voisins plus puis- sants encore, comme le Roi, à Vincennes. Le domaine fut dépecé et la maison resta seule, quasi sans valeur; on y installa un hospice '". En somme, cette licpiidation si laborieuse faisait encore plus pour l'honneur du surintendant déchu que ses seize volumes des Dc/enses. Ce qu'il avait dit était donc la vérité, qu'il resterait pauvre, victime d'ennemis de plus en plus riches. Ce règlement de ses affaires resta ignoré du prison- nier. Depuis plusieurs mois, souffrant, malade, il avait dû recourir aux conseils de Pecquet, dont on lui montra l'ordonnance, en refusant de la lui laisser. Sans fièvre, sans mai l'ohligeant à garder le lit, Foucquet souffrait de coliques, avec un dégoût de toutes choses et un abat- tement si grand « qu'il sembloit que la nature défaillit en lui ' » . L'esprit n'était pas touché. Son génie, au contraire, se réveillait. H concevait des plans de finances, comme s'il eût encore charge d'assurer la subsistance de 1 État. A défaut d'autre, il en entretenait Saint-Mars, espérant qu'un ('cho de ses confidences parviendrait aux oreilles de Lou- vois. Calcul très juste. On était en 1673. Après dix ans de prosp(''rité, réaction naturelle de toutes les crises, on com- mençait à sentir la pénurie. Colbert rappelait le Roi à l'éco- nomie, et le Roi n'écoutait pas Colbert. D'autres s'ingé- niaient à chercher des moyens de plaire h Louis XIV. Louvois, sans trop d affectation, autorisa Saint-Mars à pro- voquer les explications de Foucquet. Il lui donnerait même ' V. dans les Mémoires de la SocÙHé de riiislotre de Paris une notice de M. di." lîoislisle sur le domaine de i'ercv. 'M. U. RoBEUT, Notes hi'itoritjues sur Saint-Mandé, p. SV. Saint-Mandé, 1889. •* Saint-Mars à Louvois, 7 janvier 1673. Archives de la Bastille, t. III, p. 140, d'après lis Archives de la guerre. FOUCOUET ET LOUVOIS. 445 du papier, tout en déclarant qu'il agissait sans ordre, s'exposant même à une réprimande, pour rendre service'. Alors Saint-Mars s'avança. Le 20 janvier au soir, en visite de voisinage, il mit la conversation « sur les inventions dont les gens d'esprit se servoient pour avoir de la finance » . Foucquet repondit qu'il n'était pas impropre à ces fonc- tions-là; il avait trouvé des expédients où d'autres seraient restés courts. Puis, après force choses : « Comme je me sens tout moribond, dit le prisonnier, je charge votre honneur et la Fidélité que vous avez pour le lioi de faire savoir à M. le marquis de Louvois comme je m'occupe depuis longtemps à examiner les services les plus considérables qu'on pourroit rendre à Sa ^fajesté. » Ces desseins sont grands, faciles, glorieux. Ce serait faire tort au Roi de les lui cacher. Saint- Mars s'offre à les faire parvenir; mais Foucquet s'excuse. Il faut pour les entendre nn homme versé dans ces connais- sances. Saint-Mars alfirme qu'il comprendra tout; il offre du papier. Cela ne sufHt pas, Foucquet exige une transmis- sion directe ". La conversation n'aboutit pas ce jour-là. L'envoi direct fut autorisé. Foucquet écrivit, à deux reprises, sur papier nombre et compté, ses projets hnanciers, que Saint-Mars, dans son enthousiasme, fit, en plein mois de janvier, porter, le premier par exprès et le second par la poste, à Paris \ Foucquet, selon lui, se tenait « assuré de son bâton » . Il n'en fut rien. Louvois prétendit que le tra- vail renfermait force compliments et non ce que lex-surin- tendant avait annoncé comme « si important au service du Roy » . Il le renvoya, avec ordre de déclarer au prisonnier que Louvois n'avait pas jugé à ])ropos de montrer son écrit à Sa Majesté, puis de le brûler devant lui '. ' Louvois à Sainl-Mais,1()jniiviei-1673. Archives de lu Bastille, t. III, p. IVl. ^ Le môme au même, 20 janvier KiT^Î. Iliid., p. 143. ' Le même au même, 28 janvier 1673, 4 mars 1673. Ibid., p. 147, 153. Louvois à Saint-Mars, 27 février 1673 et 29 mars 1673. Arch. n at. K, 120, 130, 132. Delort, Détention, t. 1, p. 2l0, 218. ''Louvois à Saint-Mars, 27 février 1673. Arcli nat. K, 120, 130. 446 NICOLAS FOUCQUET- Ainsi finit, non sans quelque obscurité, cette tenlative de Foucquet pour se reprendre à la \ie. Avait-il, comme le ministre le donnait à entendre, usé de trop de réserve dans Fexposé de ses plans? Louvois voulut-il s'en attribuer tout l'honneur? Craignit- il de préparer un retour du surinten- dant? Lors de l'arrestation de Lauzun, des bruits de la grâce, du rappel de Foucquet avaient couru ', bruits ridicules, mais qui ne laissaient pas d indiquer un état de l'opinion publique. Toujours est-il qu'il ne fut plus question de rien. En mai et en juin , Foucquet montra encore quelque préoccupation au sujet de la guerre. Il se plaignait de pas entendre le canon de la citadelle tonner en 1 honneur des victoires du Roi ^. A cette époque, Louise de la Vallière était entrée aux Carmélites, Colbert n'espérait plus rien prendre sur les « biens immenses » du surintendant. Rien n y faisait. Louis (peut-être le chargeait-on de toutes les mauvaises réponses) demeurait hostile. Mme Foucquet, après son arrangement avec les créaiiciers, demanda la permission d'aller à Vaux. On la lui refusa^. Elle sollicita la grâce de s'enfermer à Pignerol avec son mari. Le Roi repoussa sa requête ^ . Un an plus tard, en août 1G75, cette rigueur persistait. Louis ne veut pas qu'on lui parle du séjour de Mme Foucquet à Pignerol". A la jalousie, à la convoitise, désormais sans cause, Ja colère rovale survivait, et quinze ans écoulés ne lavaient pas amortie. Par une rigueur vraiment odieuse, on refusait à Nicolas la consolation de recevoir plus de deux fois par an des nou- velles de sa famille. Le moindre fiiit alarmait la suscep- ' Ormesson, JoMr;(«/, t. II, p. C16. * SaiiU-Mars à I.ouvois, M mai, 22 juin 1673. Arc/iiues de la Bastille, t. III, p. 1Ô9, 162. "^ Louvois à Muie FourquL-t, 13 juin 1674. * Le même à la mèine. Archives de la Bastille, t. III, p. 178. ^ Louvois à Mme FoUcquet, 5 août 1675. Archives de la Bastille, t. III, p. 181. - - ■ LETTRE DE FOUCQUET A SA FEMME. U\7 tibilité (lu geôlier ou de ses chefs; une expression mal choisie ou mal comprise, entraînait un retard de plusieurs mois. Aussi le j^risonnier vivait-il dans une continnelle anxiété. « Votre lettre, écrit-il à sa femme en 1675, m'a tiré d'une inquiétude plus grande que vous ne sauriez croire. J'avois passé trois mois avec impatience à l'attendre. Elle est enfin arrivée et m'a donné autant de consolation que je suis capable d'en recevoir dans un lieu d'amertume et de douleur. » Mme Foucquet lui avait appris, dans cette lettre si attendue, qu'elle s'occupait de l'entretien de leur chapelle de famille à la Visitation Sainte-Marie, où reposait son père. Nicolas songe à la mort, « que je sens, dit-il, n'être pas éloignée » . Il voudrait s'y préparer « par l'entretien lihn; et fréquent d un très-bon religieux ou ecclésiastique, non suspect, auquel il pourroit ouvrir, entièrement et sans pré- cipitation, sa conscience sur sa mauvaise vie passée et pré- sente » . Mais il n'a pas pu obtenir cette faveur. Le ])rétre officiel vient cinq lois par an, à Xoèl, Pâques, Pentecôte, Assomption et Toussaint, et c est tout. « Ainsi je me trouve quelquefois, comme cette annc-e, quatre mois entiers, entre Noël et Pâques, privé d'une assistance que 1 on ne croit peut-être pas si nécessaire ici qu'ailleurs, mais qui l'est en effet beaucoup davantage, parce qu'une oisiveté forc('e est la mère des désespoirs, des tentations et agitations conti- nuelles, dans un esprit accablé de désirs et d impuissance, surchargé d ennuis et de déplaisirs que personne ne prend soin de soulager. On croit être oublié ou abandonné de ses proches, méprisé des autres, inutile et à charge à tout le monde. A cela, il n y a d autre remède que la patience et la tranquillité, qui procèdent ordinairement d'un bon usage des sacrements, et de 1 entretien journalier d'un homme spirituel et charitable qui n'ait que Dieu pour but, et non point de lâches desseins de faire sa fortune aux dépens d un affligé. »- 448 NICOLAS FOUCQUET. Ainsi Foucquet avait appris ou deviné les tristes pratiques du prêtre à qui on l'obligfeait de se confesser. Faisant alors un retour sur lui-même et sur ce qu'il avait pu ordonner autrefois : « Je sais bien, dit-il, que quand c'est pour peu de temps et qu'il y a des considérations de justice qui les requièrent, on se dispense de ces règles et on ne s'arrête pas à la satisfaction d'un particulier; mais quand les procès sont terminés et que les choses tirent de longueur, dans un cours ordinaire, les prisonniers peuvent avec res- pect inspirer des sentiments de christianisme et d'humanité dans le cœur de ceux dont tels secours dépendent : et moi je ne le j)uis pas, quoique l'incertitude de ma vie, tous les jours menacée par des Ibiblesses extrêmes, me fasse sentir très souvent la douleur de cette j)rivation. C'est pourquoi, si vous pouvez obtenir jiar vos bonnes prières que les ob- stacles qui se rencontrent à 1 exécution d un désir si légitime soient levés, je vous assure, moyennant la grâce de Dieu, qu'en toutes les communions que j'aurai l'honneur de faire tout le reste de ma vie, au moins tous les huit jours, si je le puis, ceux par qui cette permission me sera procurée y auront bonne part, et que je prierai mon Dieu, que je rece- vrai par leur moyen, de leur faire la même miséricorde qu à moi. » Un billet de la mère de Nicolas était joint à la lettre de sa femme : « J ai regardé le billet de ma mère comme un miracle et comme une relique. Sa main est plus forte que la mienne, et sa bonté est extrême pour un fds qui lui a donné tant de déplaisirs... Je la supj)lie de me pardonner si je prie Dieu tous les jours et toutes les heures que la couronne qu'elle a méritée par ses vertueuses souffrances lui soit encore retardée jusqu'à ce qu'il me soit permis de m'aller jeter à ses pieds, et de ne me plus séparer d'elle et de vous que par une mort qui ne ine sera point désagréable quand j'aurai fait mon devoir. » « En attendant. Madame, continuez et redoublez vos sol- LETTRE DE FOUCQUET A SA FEMME. UQ licitations auprès de Dieu et de ceux qui exercent sa puis- sance en terre, pour venir passer quelque temps et impetrer la liberté de me voir. Dieu veut être prié et importuné'. Il n\ a rien contre la raison ni contre la justice qu'après quatorze ans d'absence une femme voie son mari sur le déclin de sa vie, et j espère qu'un monarque {jlorieux, et que Dieu rend triomphant de toute l'Europe, voudra bien, pour Tamour et en l'honneur du même Dieu, pardonner et accorder un peu de soulagement à un de ses sujets dont la personne, les biens et les espérances sont en son pouvoir. Si je me suis mal conduit, j'ai été châtié et j'ai eu le temps de faire pénitence. « Il poursuit, et s'oublie pour ne penser qu'aux siens : après avoir parlé de son fils aîné, que Louvois protège, il ajoute : « Je loue Dieu de la bonne disposition en laquelle vous me mandez que sont nos enfants, chacun selon son âge. C'est une singulière bénédiction de sa Divine Majesté, qui ne veut pas, pour les péchés d'un père, détruire absolument la famille d'une mère vertueuse. Cultivez bien ce qu'ils ont de bon, et tâchez de détourner leur esprit du vice, et d'y mettre l'aversion du jeu, qui est une très pernicieuse incli- nation de plusieurs de notre famille ". Gravez dans leur cœur une ferme résolution de gratitude envers ceux dont ils recevront les bienfaits, et une inviolable exactitude à garder leur parole. Cela, et la crainte de Dieu surtout, les fera prospérer. N'employez point vos soins et vos poursuites pour me faire voir leurs portraits, qui ne feroient que me serrer le cœur et ne pourroient profiter de ce que je pour- rois leur dire, mais que votre charité s'emploie à me faire voir les originaux. « Je n'ai pas bien compris comment vous vous êtes chargée ' Il est bon de rapproclier de ce passage un paraj^raphe des Conseils de la sagesse, attriljués à Foiicqiiet : « Dieu veut être poursuivi, sollicité, impor- tuné, etc. 11, cdit. 1736, p. 22. ' Cf. Cunseils de la sagesse, p. 145. II. 29 450 ^'1C0LAS FOUCOUET. des terres, par quelle forme , pour quel prix, et ce que vous êtes tenue d'acquitter de dettes. J'eusse bien voulu savoir cela en général, car je vous trouve bien accablée. » Vraisemblablement, on n'avait pas permis à Mme Fouc- quet de donner h son mari des détails précis sur son arran- p^ement avec les créanciers. Le prisonnier, impuissant à l'aider même de ses conseils, retombe sur lui-même : « Depuis la Noire-Dame de septembre, que mourut devant mes yeux un de mes valets, nommé Champagne, je n'ai eu joie ni santé. G'étoit un garçon diligent et affec- tionné, que j'aimois tendrement, qui me soulageoit. Je vou- drois que son frère fût avec vous pour lui faire du bien. L'autre valet meurt ici dans les remèdes, et en a autant et plus besoin que moi. Il est chagrin de son humeur, et ainsi, n'y avant que lui et moi à nous entretenir jour et nuit, jugez comment je passe ma vie Nous pourrions beaucoup mériter, si la vertu répondoit à l'afHiction; c'est assuré- ment un des moyens les plus efficaces que Dieu nous donne pour nous sauver, si elle pouvoit être bien supportée. Mais la peine est à gagner sur soi d'aimer ce qui naturellement n'est point aimable... a M. de Saint-Mars vient quelquefois savoir de mes nou- velles, mais par cérémonie, non pas par entretien, ou pour amener un médecin... » Foucquet, comme presque tous les malades, était inquiet, et souhaitait le secours permanent d'un médecin. On lui avait refusé Pecquet, mais ne pouvait-il en avoir un autre? « L'air de notre citadelle étant toujours dans quelque excès, et moi infirme et pas assez habile pour savoir ce qui me seroit bon, il m'en faudroit un, bien expert et sage, qui ne me quittât point, ou qui me vit deux ou trois fois par jour pour se conduire comme il verroit à propos, et non par ce qu'on lui dira, dans un temps que par pudeur je n'ose tout dire devant le monde. « Apprenez donc à cette fois qu'il n'y a mal dans un LETTRE DE FOUCQUET A SA FEMME. 451 corps humain dont je ne ressente quelque atteinte. Je ne me vois point quitte de Tun que l'autre n'y succède, et il est à croire qu'ils ne finiront qu'avec ma vie. 11 me faudroit un assez gros volume pour en écrire ici un détail; mais le principal est que mon estomac n'est point de concert avec mon foie; ce qui sert à l'un nuit à l'autre, et, de plus, vous savez que j'ai toujours les jambes enflées. J'ai des scia- tiques, des coliques, et si vous me permettez de tout dire, des hémorroïdes très fâcheuses. J'ai fait cette année deux petites pierres ' , et Dieu m'a fait la grâce de me donner relâche de celte douloureuse et importune sorte d'infirmité. Envoyez à M. Pecquet, qui sait mon tempérament, un petit mémoire. M. de Saint-Mars sait ce que je dis là, et qu'on m'a fait observer, pour ma gravelle, un régime de bouillon et sirop qui m'ont soulagé... « J'ai cru devoir, par raison de conscience ou autre, car on se flatte aisément, m'abstenir des jeûnes que je faisois sans y être obligé, et Dieu veuille que je ne sois pas forcé de quitter le carême... « A la fin, mes yeux sont réduits aux lunetteS;, et mes dents minées. ^Le plus sûr est de quitter les soins de ce corps entièrement et de songer à l'âme. Cela nous est important, et cependant le corps nous touche le plus. Si vous veniez ici, ce seroit le moyen que l'un et l'autre se portasssent mieux. Vous me communiqueriez de votre vertu et moi je vous fournirois la matière de l'exercer. » Un autre passage révèle toute la tristesse de l'infortuné : « Faites mes compliments à mes frères et h mes sœurs, s'il y en a encore en vie. Je ne doute pas que Dieu n'en ait voulu appeler à lui depuis le temps que je n'ai ouï parler, et il faut que tout prenne fin, mais non pas ma reconnaissance et mon amitié pour vous '^. » ' M. Cliéruel, après M. Momiier, a lu prières. M.Tliénard a donné d'après le ms. de Mnntpi^llier la variante pierres. ' Francis Monmeu, Le chancelier d'Agucsseau,Yt' ^ô2. Cukwvel, Mémoires, 20. 452 NICOLAS FOUCQUET. Cette lettre touchante circula dans Paris entre les parents et les amis de ^Sicolas ' . Tout d'ailleurs, au donjon, restait fort calme. Saint-Mars n'entendait même plus récriminer son terrible prisonnier, M. de Lauzun ^. Tout à coup, vers le 24 février 1G76, alors que les jours sont les plus courts, les nuits les plus longues, Lauzun avait pu forcer un barreau et rompre un châssis d'une fenêtre, descendre dans un endroit de quelques toises plus bas; en sortir, percer un mur, et, rencontrant la roche, tenter et trouver un passage à un autre endroit, sortir du fossé du donjon et attaquer le mur de la contrescarpe. Il allait s'évader quand la sentinelle d'un magasin l'arrêtai Grand émoi de Saint-Mars. Cependant, il fut à peine admonesté. Louvois, au contraire, le rassura, lui recomman- dant de mieux veiller à l'avenir. Il demanda seulement si Lauzun avait eu quelque communication avec Foucquet. Ce dernier ne soupçonna l'aventure que par le redouble- ment de précautions dont il était l'objet. Comme , pour nécessité d affaires, on l'avait autorisé à écrire à sa femme, il se plaignit et on lui donna toit *. Ses plaintes devaient être modérées, car depuis deux ans il s'appliquait à distiller, à composer des remèdes, à se soigner et à soigner ses valets ", un ancien, La Rivière, un nouveau, Eustaclie Danger. t. II, p. 451, d'après le ms. de la Bil.l. nat., suppl. fr. 2358, f" 234. Tlié- nartl, Jans les Chronir/iws du Languedoc, n° du 5 janvier 1875, p. 2G6 et suiv. ' BussY-l'iABUTix, Correspondance, t. III, p. 49. Lettre du P. lîapin, du 3 juillet 1075. Foucquet n'avait le droit d'écrire que tous les six mois, ^ Louvois à Mme Foucquet, 5 août 1675. Archives de la Bastille, t. III, p. 181. " On coniinit les détails de cette évasion par les réponses de Louvois à Saint-Mars, 2 et 9 mars 1676, Archives de la Bastille, t. III, p. 182, 184; par les Mémoires de Mlle de Montpensicr, t. IV, p. 443. Les lettres de Saint- Mars ne nous sont pas parvenues (24 février, 4 et 7 mars 1676). * Louvois à Mme Foucquet, 19 mai 1676. Archives de la Bastille, t. III, p. 188. ^ Lettres de Louvois, des 8 et .30 novenijjre 1673. Archives de la Bastille, t. III, p. 165 et suiv. DAUGER ENFERME A PIGNEROL. 453 Au mois de juillet IGOO, Louvois avait j)révoiui Saint- Mars qu'on lui enverrait « le nommé Eustache Daugfer » , qui devait être détenu au secret, avec le plus grand soin, dans un cachot, fermé de portes doubles. Le gouverneur devait lui porter lui-même une fois par jour sa nourriture pour toute la journée, sans prêter l'oreille à ce qu'il pourrait raconter, avec menace de le faire mourir s'il parlait. Le ministre ajou- tait, parlant des meubles du cachot : « Gomme ce n'est qu'un valet, il ne luy en faut pas de bien considérables ^ » Le même jour, un autre ordre était expédié à Vaurov, major de la citadelle de Dunkerque, d'avoir à saisir, arrêter et conduire à Pignerol le même personnage. Un mois aj)rès, le prisonnier était installé dans un cachot du donjon, au- dessus de la cave du gouverneur. On lui donnait un livre d'heures; on l'autorisait à se confesser quatre fois par an et à entendre la messe dite pour Foucquet, mais sans vue ni communication possibles avec personne ^. Le nouveau prisonnier tomba d'abord un peu malade, et Saint-Mars, par un scrupule excessif, écrivit à Paris pour obtenir l'autorisation de le faire soigner '. Sa présence, les soins extrêmes pris pour la garde de cet inconnu, intri- guèrent d abord beaucoup. Saint-Mars, pour dépister les curieux, mit en circulation des « Contes jaunes » ; puis, avec le temps, surtout avec le changement de garnison qui suivit la tentative de Laforét, tout rentra dans le calme. Quant à Eustache Danger, encore une fois jnalade en KJTl, il ne disait rien, vivait content, « résigné à la volonté de Dieu et du Roy '* » . ' Lettre du 19 juillet 1669. Arcli. nat. K, 120, 07. DKLOnr, Détention, t. I, p. 155, ConI". ToPiN, le Masque de fer, p. 240; Uno, lu Vérité sur le Masque de fer, p. 187. Le nom se lit de manières différentes : Danger, Daujjer, d'Anjjer, d'Au{;er, d'An;;er.>. * Louvois à Saint-Mars, 10 septembre 1669. ArcIi. nat. K, 120,68. Delort, ibid., t. I, p. 157. ^ Louvois à Saint-Mars, 25 septembre 1669. Arch. nat. K, 120,69. Delout, ibid., t. I, p. 158. * Saint-Mars à Louvois, 12 avril 1670. Delort, ibid., t. I, p. 169. 454 , NICOLAS FOUCOUET. Qui était ce personna^je et pourquoi ravait-on arrêté? Il était Français, catholique, valet de profession. Tout porte à croire qu'il s'appelait réellement Eustache Danger. On l'avait employé à une certaine besogne, qui n'a jamais été pré- cisée. Vraisemblablement encore, c'était un de ces hommes qu'on charge de missions louches, enlèvement de pièces ou de personnes, peut-être pis encore, et dont, le coup une fois accompli, on assure le silence par la mort ou par la prison. Saint-Mars, qui n'aimait pas les bouches inutiles, avait dès 1672 proposé à Louvois d'utiliser le prisonnier « qui est dans la tour » . Il ferait, « ce me semble, un bon valet. Je ne pense pas (ju'il dit à M. de Lauzun d'où il sort, après que je le lui aurois défendu; je suis sûr qu'il ne lui diroit aussi aucune nouvelle (cela se comprend, Danger étant pri- sonnier depuis 1()G9), ni ne demanderoit point de sortir de sa vie, comme tous les autres ' » . Évidemment, pour ce mystérieux personnage, le donjon de Pignerol constituait une sûreté relative. Louvois refusa. Ce n'est qu'en 1675 qu'il permit de mettre Danger au service de Foucquet^ mais, ajontait-il : « Ouelque chose qui puisse arriver, vous debvez vous abstenir de le mettre avec M. de Lauzun, ni avec qui que ce soit autre . IS5, 186, 187. 456 NICOLAS FOUCQUET. expliqua comment il avoit manqué la grand maîtrise de l'artillerie, et ce qui s'etoit passé après là-dessus; la folie lui parut arrivée à son comble, quand Lauzun raconta son mariage avec Mademoiselle, consenti, puis rompu par le Roi, tous les biens que Tavare princesse lui avoit assurés. » Foucquet, « lui croyant la cervelle totalement renversée, ne prenoit que pour des contes en l'air toutes les nouvelles que Lauzun lui disoit de tout ce qui s'étoit passé dans le monde, depuis la prison de l'un jusqu'à la prison de l'autre ' » . Son étonnement devint presque de la peur. Le grand peintre de ce tableau en a représenté les traits qu'il a pu saisir" et ceux qui l'ont le plus intéressé. Le mystère entre Lauzun et Mademoiselle préoccupait Saint- Simon, ^lais combien d'autres sujets d'entretien : La Val- lière, sa faveur inouïe, ses enfants reconnus, son duché, son abandon, pis que son abandon, sa servitude, aux côtés de la jeune Tonnay-Charente, devenue marquise de Montespan, et Montespan devenu furieux; et lui, Lauzun, jouant les Colbert, emportant, dans les plis de son manteau, le petit adultérin dont on devait faire un duc du INIaine ; et Mme Scar- ron, la belle veuve, élevant ce petit enfant! Puis, comme si ces intrigues ne devaient pas suffire à l'avide curiosité de Foucquet, que de récits sur la puissance du Roi! L'Espagne renonçant à disputer le premier rang; la Flandre prise jîlutôt que conquise; Rome humiliée; et à l'intérieur cette grande crise financière où tout devait s'effondrer, déjà oubliée, à peine sentie au milieu d'un développement inouï de prospé- rité ; et Molière, jouant Tartuffe; et La Fontaine, poète favori de Mme de Montespan; et Pellisson, homme en faveur, et Colbert, Colbert, plus riche que Mazarin, beau- père de ducs et de duchesses, supérieur de Lamoignon, de Pomponne, de Le Tellier. ' Saint-Simon, Mémoires, t. III, p. 73. ^ Saint-Simon a souvent essayé de faire parler Lauzun, qui s'est toujours dérobé à ses interrogatoires. adoucisseme:sts de la prison. 457 Toutes ces conversations s'échangeaient furtivement, entre des valets l'oreille au guet, dans une perpétuelle alarme, sans savoir comment on se quitterait, si on se reverrait le lendemain. Saint-Mars envovait à Lotivois les rapports les plus ras- surants. Ce qui se passait au dehors n'était pas moins surprenant. Vers le mois de mai lOTG, Mme de Montespan quittait Paris pour se rendre aux eaux de Bourbon. La belle-sœur de Louise deLa Vallière, la femme du marquis, l'accompagnait jusqu'à Sens ^ . En Bourbonnais, le propre frère de la Carmélite, gou- verneur de la province, donnait ordre de haranguer officiel- lement la favorite, qui eut le bon goût de décliner ces honneurs. Elle avait à subir des entretiens d'autre nature. Un des frères de Foucquet, qui prenait les eaux, alla lui rendre visite avec sa mère, Marie de Maupeou. Mme de Montespan « causa une heure avec lui sur les chapitres les plus délicats » . Le lendemain se présentait la femme du surintendant. Même accueil honnête. La maîtresse du Roi « l'écouta. avec douceur et avec une apparence de compas- sion admirable » , dit Mme de Sévigné, et, on peut le croire, avec quelque autre sentiment encore. La marquise, séparée d'un mari redouté, entendait la femme de Foucquet deman- dant avec instance l'autorisation de s'enfermer à Pignerol, exprimant de la façon la plus saisissante les horreurs des sa séparation , espérant que la Providence donnerait à Mme de Montespan quelque souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Sans préciser rien, elle se confiait à sa bonté; et tout cela, sans importunité, sans bassesse, avec les paroles les plus propres à toucher le cœur. Dieu semblait inspi- rer cette noble femme ^. ' SÉVIGNÉ, lettre du 6 mai 1676. - Sevioé, lettre du 17 mai 1676. 458 NICOLAS FOUCQUEÏ. Autre rapprochement plus étrange encore. A quelques lieues de là, presque à la porte de Moulins, dans le petit château de Pomë, ravissant, mais simple asile, caché dans les bocages, la mère de Foucquet donnait l'hospitalité à un petit garçon, d'une dizaine d'années, beau, spirituel. C'était le propre fils de la marquise, que son père, M. de Montespan, obligé d'aller à Paris pour régler son divorce force'*, avait laissé dans cette maison des exilés. On ne sait rien de positif à ce sujet, mais on voudrait croire que Mme de Montespan ne résista pas au désir d'em- brasser son premier-né, son seul enfant légitime. J]n tout cas, cet asile donné à son fils n'était-il pas la plus éloquente prière qu'on pût adresser à la marquise en faveur du pri- sonnier de Pignerol? On connaît toute cette histoire par Mme de Sévigné. Elle l'apprit peu de jours après, à Moulins ou h Pomé, de la bouche même de mesdames Foucquet, qui mirent à sa dis-^ position leur maison de la ville et furent tout heureuses de la recevoir dans leur maison des champs, que la voyageuse qua- lifie de « petite maison ' » , sans doute par comparaison avecle château de Vaux. Le jeune Montespan y était encore, sous la garde des « deux saintes » . On nommait ainsi la belle-fille et la mère de Foucquet. Coquette, ambitieuse, cruelle au besoin quand son amour-propre s exaltait, la Montespan n'était pas autre- ment méchante. A Vichy, elle versa l'aumône â pleines- mains. Mais si elle sollicita en faveur de l'ex-surintendante,. ce fut en vain. Toutefois, vers le mois d'août, Louvois fit parvenir à Pignerol une lettre de INlme Foucquet. En même temps, il autorisa Saint-Mars à donner au prisonnier de l'encre, du papier " en la manière accoutumée >' , c'est-à-dire par 1 SÉviGKÉ, lettres des 17 mai, 18 et 21 juin 1676. CLEMENCE DU V>01. 459 compte'. Ainsi, après quinze ans de captivité, Foucquet n'avait pas encore la liberté crécrire. Quel supplice! En 1G77, on constate quelques indices de clémence. Louvois, qui n'est jamais qu'un écho, recommande à Saint-Mars, au nom de Sa Majesté, d'avoir pour « ^1. l-'ouc- quet et pour M. de Lauzun toutes les lionestetés et les com- plaisances » compatibles avec la sûreté de leur garde ". Un peu plus tard, on peut dire au prisonnier que son fils « fait bien son debvoir et se distingue dans toutes les occasions' » . Éloge mérité. Ce jeune homme, à peine âgé de vingt ans, en était à sa seconde campagne, cherchant sans affectation à montrer son zèle et sa bravoure. Le chevalier de Grignan, « qui ne jettoit pas les louanges à la tète » , déclarait qu'il ne connaissait pas » un plus véritablement brave homme ' » . La mère du surintendant, la vénérable Mme Foucquet, reçut l'autorisation d'habiter auprès de sa fille, l'abbesse du Parc-aux-Dames, et même « de passer par Paris et d'y demeurer cinq ou si.\ jours » . L'abbé Basile put changer son séjour de Bazas contre celui de Mâcon, .( mais avec défense d'en sortir sans per- mission )' . Quant à la femme du surintendant, elle n'avait pas même le droit d'accompagner sa belle-mère dans son voyage. Le Roi appliquait sa clémence à petite dose '. Il était grand temps toutefois d'accorder quelques soula- gements au prisonnier. Sa santé périclitait de nouveau. Son ' Louvois à Saint-Mars, 30 août 1076. Arcl.. nat. K, 120, 190. Dki.ort, Deleiitinn, t. I, p. 247. - Dépêche du IG janvier 1G77. Arcli. nat. K, 120, 198. Dklort, ibul., t. 1, p. 251. ^ Louvois à Saint-Mars, G mai 1G77. Arcli. nat. K, 120, 205. Dei.Oht, ihid., p. 255. * SÉviOK, lettre du 1^" juillet 1676. •* Louvois à Le Telliei', 14 mai 1G77. Archives de la Buslillc, t. 111, p. 195, d'après les Archives de la jjuerre. 460 ^^ICOLAS rOUCQUET. médecin Pecquet était mort'. On lui permit de consulter, par écrit, Vezou, Tancien médecin de Mazarin. Le Mémoire révélait une situation lamentable, Vezou répondit, envoya du thé, sa provision à lui, car il ne s'en trouvait pas alors h Paris. Que de précautions pour remettre au prisonnier et la consultation et le thé 1 On lui montra la première en ori- ginal, mais on n'en donna qu'une copie. On transvasa le thé de peur de surprise^. Toutes ces précautions, dures à sup- porter à tout prisonnier, devaient exaspérer un malade. Foucquet, cependant, humble, résigné, souffrait tout, ne se plaignait jamais, ne demandait rien. Par bonheur pour lui, il avait un compagnon de captivité moins endurant et avec lequel on comptait. On ne pouvait traiter à la légère le fiancé de Mademoi- selle, la titulaire du domaine d'Eu, la généreuse donatrice. Les richesses soi-disant immenses du surintendant avaient disparu dans l'abime des dettes; mais les terres, les châ- teaux, les droits presque régaliens de Mademoiselle étaient parfaitement tangibles, libres d'hypothèques. Il fallait donc agir sur la princesse et sur Lauzun pendant qu'on les tenait, l'une dans sa passion, l'autre dans sa prison. Quant à la passion de Mademoiselle, on ne pouvait douter de sa per- sistance. A la nouvelle de l'évasion manquée de Lauzun, la pauvre princesse, ne pouvant se tenir, avait écrit au Roi une lettre éplorée ^. En avril 1676, le duc de La Force constitua Lauzun son héritier. En septembre 1677, le frère aîné de ce der- nier mourut. Il fallait bien régler ces affaires de famille. A cet effet, INIme de Nogent, le chevalier de Lauzun et l'avo- cat Izarn se rendirent h Pignerol. Mais il était défendu de traiter « le chapitre de Mlle de Montpensier, soubz quelque ' En février 1674. * V. lettres du 3 juillet, 28 octobre, 27 novembre 1677. Arcb. nat. K, 120, 207. Delout, Détention, t. I, p. 206, 257, 271. * Mlle iJE MoNTPENSiKii, Mémoires, t. IV, p. 380. FOUCQUET ET LAUZUN. 461 prétexte que ce puisse estre » . Dans cette entrevue, l'ex-favori joua la comédie d'un bout à l'autre, tantôt sombre, tantôt lugubre, comme on l'avait vu autrefois à la Bastille, n'attendant rien « que de la miséricorde de Dieu et du Iloi ' » . Mme de logent se rendit à Turin, près de Mme de Savoie -. Le chevalier de Lauzun et Izarn reprirent le chemin du mont Genèvre, chemin, par ce mois de novembre, parti- culièrement pénible aux vovageurs '. Cette visite et cette vue directe de la situation des prison- niers firent plus que vingt prières. Aussitôt, les adoucisse- ments abondent. Les prisonniers pourront prendre 1 air, se promener, jouer à tous les jeux, si ce n'est d'argent. Lauzun et Foucquet se promèneront, séparément , à heures diffé- rentes. Ce dernier recevra le Mercure galant. Le premier aura un habit neuf et saura que sa sœur est revenue à Paris en bonne santé. Saint-Mars doit les faire jouir sans retard « de la consolation qu'il plaist à la piété de Sa Majesté de leur accorder ^ » . De son côté, Foucquet remerciait le ministre avec « force honnestetés " » . Il remit même une pièce de vers à Saint- Mars, qui s'empressa de l'envoyer à Louvois. Louvois, à son tour, demandait de l'eau de casse-lunettes à son prisonnier, qui, digne fils de sa mère, s'entendait en remèdes et distil- lations. Toutefois, très prudent, le fils de Le TelHer se ren- ' Lettre de l'avocat Izarn, novembre 1677. Archives de la BnsllUe, t. III, p. 197. - MosTPExsiER, Mémoires, t. IV, p. 445. Mlle de Montpensier ne donne pas la date exacte; mais .Mme de INoi-jent n'a fait qu'un voya;;e à Pifjncrol. " La première étape fut de Pignerol à lîoussai t, nommé à tort Uroussart dans les Archives de la Bastille. * Louvois à Saint-:Mars, 27 novemlire 1077. Arch. nat. K, 120, 220. Delort, Détention.... 1. 1, p. 269. Louvois à Mme Foucquet, 27 décemluc 1677. Louvois à Saint-iNIars, 22 décembre 1677. Archives de la Bastille, t. III, p. 204, 205. ^ Louvois à Saint-Mars, 26 décembre 1677. Arcli. nat. K, 120, 228. Delort, iùid., t. I, p. 271. 462 NICOLAS FOUCQUET. seignait sur ce qu'en avait ressenti Faide-major de Pignerol ' . On donne au prisonnier toutes les nouvelles courantes , spécialement celles de son fils^. Le Roi, ayant appris que certains officiers généraux hésitaient à employer M. de Vaux, en avait manifesté son étonnement. L'effet sur l'opinion publique fut prodigieux. Encore une fois, on parla du retour du surintendant aux affaires. Pel- lisson était parti pour Pignerol à l'effet de traiter de sa rentrée^. Ce retour, Bussy le souhaitait. Souhait aussi peu sincère sans doute que la nouvelle n'était vraie. La seule chose certaine, c'est que Tévêque d'Autun avait accueilli Mme Foucquet avec une grande distinction'^. Mais, à cette époque, l'opinion et le gouvernement restaient fort dis- tincts. On en eut la preuve évidente. Le cardinal de Retz intenta un procès à Mme Foucquet au sujet de Belle-Isle. Le surintendant avait toujours dit que la grande cause du secret gardé lors de l'achat de ce domaine, c'était la peur des revendications de la famille de Retz et d'un retrait lignager exercé par elle. L'événement lui donnait raison, sans que cela libérât sa femme des poursuites. Elle solli- cita en vain l'autorisation d aller à Paris défendre ses intérêts. Le Roi préféra lui faire donner des lettres d'État ou de surséance '^ Cependant, malgré les adoucissements à leur captivité, malgré les promenades quand Saint-Mars avait le temps de les accompagner, les prisonniers étaient retombés malades. * Louvols à Sainl-Mars, 13 juin, 5 juillet 1678. Arch. iiat. K, 120, 233, 237. Dei.ort, Détention, t. I, p. 273, 274. - Arcltivea de la Baatille, t. III, p. 206. » BusSY-l'iABUTiN, Correspondance, t. IV, p. 7, 86. * Bussy à Mme de Sévifrné, 20 juin 1678. V. Picnot, Gabriel de Roquette, t. II, p. 259, Paris, 1876. * Louvoisà Mme Foucquet, 31 juillet 1678. Archives de la Bastille, i. III, p. 207. RAPPORTS SECRETS DE FOUCQUET AVEC LAUZUN. 46.'} Foucquet, plus habituL' à la souffrance ou plus habile à se soigner, se rétablit assez vite. Lauzun traîna plus lonf^- temps', peut-être par dessein. On sut plus tard qu'il avait conçu un plan de délivrance à base de maladie^. A Paris, on travaillait à un autre projet avec non moins d'application, projet comportant une grande améliora- tion du sort des prisonniers. Bien qu'on ne songeât qu'au seul Lauzun, par politique, on ne parlait guère que de Foucquet. Vers la fin de décembre, ce dernier voyait Saint-Mars lui apporter une lettre de Louvois, lettre close, puis de lencre et tout ce qu'il fallait pour y répondre. La réponse devait être également transmise au ministre toute fermée. Bien plus, le Roi trouvait bon que dorénavant l'ex-surin- tendant écrivît au ministre lorsqu'il le désirerait. On lui donnerait donc autant de papier, d'encre et de cire qu'il en demanderait^. Cette conduite ne laisssait pas de surprendre, mais il faut avouer que le contenu de la lettre portait l'étonnement à son comble. « Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir que je satis- fais au commandement qu'il a plu au Roi de me faire. Sa Majesté est en disposition de donner, dans peu de temps, des adoucissements fort considérables à votre prison ; mais, comme elle désire auparavant être informée si le nommé Eustache, que l'on vous a donné j)Our vous servir, n'a point parlé, devant l'autre valet qui vous sert, de ce k quoi il a été employé auparavant que d'être à Pignerol, Sa Majesté m'a commandé de vous le demander, et de vous dire qu'elle s'attend que, sans aucune considération, vous me manderez ' Archives de la Bastille, t. 111, p. 207 et 208. Louvois à Saint-Mars, 10 et 23 septenibre 1678. ' MoNTPENSiER, Mémoires, t. IV, p. 402, 447. ' Louvois à Saint-Mars, 2-i décemljre 1C79. Aich. nat. K, 120, 245. Delort, Détention, t. I, p. 273. Jl-eV NICOLAS rOUCQUET. la vérité de ce que dessus, afin qu'elle puisse prendre les mesures qu'elle trouvera plus à propos sur ce qu'elle apprendra par vous que ledit Eustache aura pu dire de sa vie passée à son camarade. L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez n'-ponse à cette lettre, en votre particulier, sans rien témoi(ifner de ce qu'elle contient à M. de Saint- Mars, auquel je mande que le lloi désire qu'il vous remette du papier, etc Je prends une part sincère à la joie que le commencement de cette lettre vous doit donner '. » Louvois, évidemment, redoutait la divulgation du secret d Eustache Dauger. A vrai dire, il ne paraissait préoccupé que du « camarade » , que de l'autre valet; il était pourtant facile de comprendre qu à la Aeille de rendre au maître quelque communication avec le monde, il désirait aussi savoir ce qu il avait appris de ce prisonnier mystérieux. Sa Majesté « s attend que, sans aucune considération, vous me manderez la vérité là-dessus! 55 Sans considération, ni de Dauger, ni de Foucquet lui-même et de ses désirs de liberté. Son sort était sans doute ce qui préoccupait le moins le prisonnier. On se rappelle ce qu'affirmaient ses avo- cats, qu il n aurait pas voulu sauver sa vie au prix d un mensonge. Mais son valet La Rivière, mais ce pauvre diable d'Eustache Dauger, qui en définitive le servait depuis trois ans! Et enfin, les autres, les visiteurs inconnus, Lauzun, ses valets, (|ui, malgré la surveillance de Saint- Mars, se voyaient, se parlaient chaque jour! On ne connaît pas la réponse de Foucquet. On voit seu- lement qu il la fit à la satisfaction de Louvois. « Sa Majesté, écrivait ce dernier, veut bien s'en remettre à vous de la conduite qu'd faudra tenir à l'égard d Eustache Danger"^. » Saint-Mars avait reçu une lettre à peu près semblable : ' Arcltivcs fie la Bastille, t. III, p. 208. Louvois à Foucquet. - 17 février 1669. Archives de la Bastille, t. III, p. 209, d'après les Archives du ininistèie de la {juerro. Foucquet écrivit à Louvois vers le 7 jau- ▼ier et vers le 3 février 1679. CLEMENCE DU ROI. J165 « Le Roy se remet à vous de ré(jler avec M. Foucquet, comme vous ju(}erez à propos, ce qui re[;arde la seureté de la personne du nommé Kustache Dau^jer, vous recomman- dant surtout de l'aire en sorte qu'il ne parle à personne en particulier '. » Ces lettres étaient le dernier corollaire d'un mémoire assez long, très étudié, sur « la manière dont le Roy désire que M. de Saint-Mars garde, à Tadvenir, les prisonniers qui sont à sa charge '^ » . Les prisonniers eurent sans doute quelque peine à ne pas sourire à cette déclaration de Saint-Mars : » Sa Majesté trouve bon que M. Foucquet et M. de Lauzun se voyent en toute liberté, toutes fois et quantes quils le désireront {sic), c'est-à-dire qu'ils passent les jours ensemble, qu'ils mangent ensemble, et, s'ils le désirent, Sa Majesté trouve bon iiue M. de Saint-^Iars mange avec eux. » Ce dernier point, il est vrai, constituait une faveur nou- velle. Ce n'était pas la seule. I^es prisonniers pouvaient jouer, converser avec les officiers de M. le gouverneur, se promener à toutes heures, non seulement dans le donjon, mais encore dans toute la citadelle. Là une nuance. Pour Foucquet, on se contentait de le faire accompagner d'un officier, de quehjues sergents ou soldats. Quant à Lauzun « plus capable que M. Foucquet de songer à se sauver " , il était prév(!nu (pie des soldats •< armés d'armes à feu » , marchant à sa suite « sont là pour tirer sur luy, s'il faisoit le moindre effort pour s'évader » . Au surplus, livres, gazettes, jeux, compagnie des officiers de la garnison, tout était accordé aux prisonniers, dans l'espoir qu'ils n'abuseraient pas de la clémence royale. > Louvois à Saint-Mars, 15 ft'vrier 1679. Arch. nat. K, 120, 257. Delort. Détention, t. I, p. 28(5. Je dois noter ici que M. lunj;, L'homme au masque de fer, s'est trompé en supposant que Danger ne fut mis au service de Fouc- quet qu'à partir de décenihi-e 1678. 3 20 janvier 1679. Ibid., t. I, p. 280. II. 30 465 NICOLAS FOUCQUET. Deux paragraphes du Mémoire étaient consacrés à Eustache Danger. « Toultes les fois que M. Foucquet descendra dans la chambre de M. de Lauzun, ou que M. de Lauzun montera dans la chambre de M. Foucquet, ou quelqu'autre estranger, M. de vSaint-Mars aura soin de retirer le nommé Eustache et ne le remettra dans la chambre de M. Foucquet que lors- qu'il n'y aura plus que luy et son ancien valet. » « Il en uzera de mesme lorsque M. Foucquet ira se pro- mener dans la citadelle, faisant rester le dit Eustache dans la chambre de M. Foucquet, et ne souffrant point qu'il le suive à la promenade que lorsque mon dit sieur Foucquet ira seul, avec son ancien valet, pour se promener dans le lieu où Sa Majesté a trouvé bon depuis quelque temps que M. de Saint-Mars luy fist prendre l'air '. » Ce qui frappe à cette heure, en IGTl) comme en 1G7G, c'est que Louvois avait de graves raisons d'interdire toute communication entre Lauzun et Danger, entre deux hommes qui secrètement se voyaient et s'entretenaient chaque jour ou chaque nuit depuis des années! Le Mémoire contenait encore une nouvelle qui devait rester secrète entre le ministre et le gouverneur : « Il pourra arriver que, dans quelque mois, Sa Majesté permettra [sic) que des gens de la ville leur viennent tenir compagnie (aux prisonniers); mesme que leurs parents les viennent voir et particulièrement la femme et les enfants de M. Fouc- quet » ; mais il faudra attendre un ordre exprès et jusque-là ne rien dire, ne rien savoir^. Assurément Saint-Mars garda le secret. Assurément aussi on fut moins discret au dehors. Mme Foucquet s'empressa de renouveler sa prière d'aller s'enfermer à Pignerol. L'heure des grâces n'avait pas encore sonné, lui répondit Louvois; encore quelques mois de patience. ' DELonT, Détention^ t. I, p. 284. * Delort, Détention, t. I, p. 285. PRECADTIOiSS CONTRE EDSTACHE DAUGEU. 467 Foiicquet, de son côté, eûtconame un pressentiment d'un meilleur avenir, témoin la lettre touchante qu'il écrivit à sa mère : « Madame, je ne puis pas mieux user de la liberté d'écrire que la bonté du Jîoi m'a octroyée, qu'en vous ren- dant, par cette lettre, une partie des respects que je vous dois, en attendant que la même clémence rovale, laquelle, à l'exemple de celle de Dieu, se montre quelquefois peu à peu et s'avance par degré, ju^je à propos de me permettre d'aller consommer le surplus de mon devoir à vos pieds. i< C'est là, Madame, que mon cœur, ma bouche et peut-être mes yeux par leurs larmes, vous expliqueront plus au long ce que vous verrez ici maintenant en deux mots, c'est-à- dire le sensible regret des déplaisirs dont ma mauvaise con- duite a troublé le repos de votre honnête vieillesse et donné un pénible exercice à votre vertu; c est là que je vous demanderai très humblement pardon d'avoir mal pratiqué vos saints enseignements, et pris un chemin tout contraire à celui de vos bons exemples; et c'est là que je vous rendrai les grâces que je suis tenu de vous rendre pour celui que vos dévotes prières m'ont attiré du Ciel, et pour les maux dont elles m'ont préservé; mais c est dès à présent et sans différer que je vous conjure d emplover ces mêmes efficaces prières envers Dieu pour en impétrer les bénédictions les plus désirables sur la sacrée personne de Sa Majesté, en reconnaissance de la charité que j'en viens de recevoir, sans oublier de m'obtenir les vertus qui me sont nécessaires pour mon salut et pour être digne de la qualité de, etc. '. » Bien que la lettre du prisonnier n'engageât point le Roi, elle parut compromettante. On la garda. Tout le secret de ces hésitations, peu dignes d'un grand prince, c'est que ces grâces accordées ou promises n'étaient * Archives de la Bastille, t. III, p. 210. Lettre de Foucquct à sa laùie, datée de Pignerol, 20 février 1679. .30. 468 . : NICOLAS FOUCQUET. qu'un moyen de nej^ociation entre Mme de Montespan et la Grande Mademoiselle. Depuis un certain temps, Tastu- cieuse marquise se montrait « attendrie >i pour ce pauvre Lauzun. « Mais songez donc, disait-elle à Tamoureuse princesse, à ce que vous pourriez l'aire d'agréable au Roi pour vous l'aire accorder ce qui vous tient tant au cœur! » Et autres propos. Mademoiselle, qui avait l'oreille dure aux sollicitations, s'avisa à la fin que ces gens-là « pensoient à son bien » . Elle se rappela le conseil d'un ami de son ami : aSi vous leur faisiez espérer de faire M. du Maine votre héritier! » M. du Maine, le fils légitimé de Mme de Mon- tespan! En effet, on lui amenait l'enfant, un peu boiteux, très joli de visage, très spirituel. Quand il ne venait pas, il écrivait. Mademoiselle voyait enfin ce qu'on voulait, et restait hésitante '. Vers le milieu de mai 1678, le Roi autorisa Mme Fouc- quet, ses enfants, son beau-frère Gilles, Mme de Nogent, le chevalier de Lauzun, à se rendre à Pignerol, près de leurs parents prisonniers. A part une rapide entrevue, en 1663, et quelques regards furtils à l'Arsenal, depuis quinze ans Foucquet et sa femme ne s'étaient pas vus. Le mari avait quitté sa femme à peine âgée de trente ans, il la retrouvait touchant à la cinquan- taine. Quant à lui, il portait le poids écrasant de dix-huit années de captivité, de maladies, de douleurs physiques et morales. Que dire du comte de Vaux, perdu de vue à cinq ans, reparaissant en olficier de vingt-quatre ans, de belle mine et bonne tenue; que dire de ce troisième fils, né à la veille du désastre, et que son père n'avait pour ainsi dire pas revu.' Et cette jeune fille, grandie au milieu des larmes et des angoisses, dans une sorte d'exil en Bourbonnais, et à qui ce voyage à Pignerol devait paraître comme l'aube d'un avenir meilleur! ' Mo^TPE^sllin, Mémoires, t. IV, p. 420. FOUCQUET REVOIT SA FAMILLE. 469 Une personne cependant manquait à cette fête tant attendue, la mère, la sainte Mme Foucquet, trop âgée pour entreprendre ce grand voyage et donner sa bénédiction suprême à ce fils dont la conversion lui avait fait oublier et presque bénir l'infortune. Après les premières effusions de tant de tendresses long- temps comprimées, que de choses à se d'wel Les récits de Lauzun s arrêtaient à l()71. On raconte que lors de la première rencontre entre l'ex-favori et la famille de Foucquet, ce dernier, portant un doigt à son front, donna à entendre aux siens que son compagnon de captivité avait Tesprit un peu dérangé '. Il faut avouer qu'en cette circonstance l'imagination la plus robuste était soumise à une rude épreuve. Que d'événements depuis lors, et entre tous, le plus sur- prenant, cette pauvre Louise de La Vallière entrée aux Carmélites, édifiant la ville et la cour! Un cloître! une prison pour la vie! quelle fin à cette intrigue d'un moment! Et quelle suite! Mme Scarron, devenue Mme de Main- tenon, forçant déjà la Montespan à compter avec elle. Tout cela, en somme, était le passé. Les malheureux comme les jeunes gens aiment surtout à regarder l'avenir. On pouvait tout espérer. En attendant, il ne manquait pas d'affaires à régler. Foucquet écrivit d'abord une lettre de remerciements à Gourville, un peu l'ami de tout le monde, mais enfin qui avait ouvert sa bourse à la surintendante malheureuse, alors que tous les intimes de la veille 1 aban- donnaient ^. Salvert, Ihommequi avait aidé Mme Foucquet à se débrouiller dans l'horrible amas des procédures civiles, obtint la permission de venir h Pignerol ', conférer avec le prisonnier, qui eut la consolation de travailler pour sa femme et pour ses enfants. Par contre, Mme Foucquet ' Saikt-Simon, Mcinoires, t. XIII, p. T-'i-. ^Gourville, Mémoircx, p. 5C)9. ^ 10 mai 1679. DELonT, Détention, t. I, p. 297. 4T0 , rsMCOLAS FOUCQUET. et son fils aîné durent s'arracher aux joies de cette première réunion pour aller à Moulins mettre à exécution les mesures décidées dans la prison '. L'entrevue de Lauzun et des siens fut moins édifiante. Mme de Nogent, aussi folle que son frère, intriguait, oppo- sant IMlle de la Motte-Argencourt à Mlle de Montpensier. Il dut survenir quelque incident grave, puisque Saint-Mars n'osa en confier le r('cit à la poste et dépécha son neveu Blainvilliers à Paris'^. Les réponses de Louvois témoignent d'une assez vive irritation \ Une de ses lettres contient un passage curieux. " Il n'y a pas d apparence, écrivait-il à Saint-Mars, que je puisse demander à M. Foucquet ce qu'il sçait à l'égard de M. de Lauzun. Essavez de le porter à m escrire, sans néantmoins luy dire que je vous av prié de luy en parler. » Pour s'être permis une insinuation sembla- ble, Saint-Mars avait dû surprendre les marques de quelque mésintelligence entre les deux compagnons de captivité. On en eut bientôt l'explication. Mme de Nogent était partie pour Turin, continuant ses intrigues auprès de Mme de Savoie, reniant la protection de Mademoiselle '''. Madelaine Foucquet s'était installée h demeure auprès de son père. Louvois avait même permis qu'on lui aménageât un petit logement sous la même ciel ". La présence de cette jeune fille égayait le donjon. Les officiers de la garnison, Saint-Mars, sa femme v venaient jouer, converser ". Le jour tout allait bien ; mais > Louvois à Saint-Mars, 18 août 1679. Arcli. nat. K, 120, 275. DtLonj, t. I, ]). 300. ' 18 août 1679. Lettre déjà citée. ' 6 et 13 novembre 1679. Arcli. nat. K, 120, 285, 286. Delort, t. I, p. 306, 307, * Montpensier, Mémoire;;^ t. IV, p. 445. ■'Louvois à Saint-Mars, 18 tlécernl>re 1679. Arcli. nat. K, 120, 289. Delort, t. L !'• 310. Cf. Louvois à Mme Foucquet, 31 juillet 1679. Archives de la Biislllfc, t. III, p. 212. Madelaine Foucquet resta à Pignerol avec son second IVère. * MoNTPENSiEn, Mémoires^ t. IV, p. 401. LAUZUN ET MADEMOISELLE FOUCQUET. 'iTl le soir, Lauzun, sorti par la porte, rentrait par le passage secret. Lauzun redevenait coquet, faisant coudre h son habit des boutons d'argent. Devant cette jeune fille, le petit homme oublia Mademoiselle, oublia tout, même le soin de son salut, pour ne plus songer qu'à séduire. Madelaine, on l'a dit, avait à peine entrevu le monde, élevée entre sa mère et sa grand'mère, les deux saintes, à Moulins visitant les pauvres, à Pomay vivant dans une complète solitude. Le courtisan, rompu à toutes les ruses, maître en tous artifices, conquit vite l'attention de cette enfant inexpé- rimentée et même plus que son attention. Les officiers ne tardèrent pas à surprendre ces manœuvres. Foucquet lui- même en fut instruit. Louvois, mis au courant de l'intrigue, ne vit que le parti à en tirer. Voilà l occasion cherchée pour savoir de Foucquet ce que pouvait méditer Lauzun. Il conseille de laisser durer cette désunion et d'en profiter '. Elle pouvait cependant produire un assez grand inconvénient. Oue dirait, que ferait ^lademoiselle si elle apprenait cette conduite déréglée de son amant? On lui cachait bien toutes les nouvelles ; toutefois il devenait nécessaire de brusquer le dénouement. On autorisa le voyage à Pignerol d un homme de confiance. Barrai!, que Mlle de Montpen- sier entretint avant son d('part. Elle lui déclara qu'elle était j)rête « à donner de son bien » pour obtenir la liberté de l'homme qu'elle aimait. Pendant les huit jours que dura cette visite, Lauzun parla fort de Mademoiselle et n'oublia rien « de ce qu il falloit luy dire pour l'engager plus que jamais dans ses intérêts '" » . Sur ce beau récit, la grande amoureuse, plus naïve encore que Madelaine Foucquet, prit la résolution de faire de M. du Maine son héritier, pourvu I Louvois à Saint-Mars, 24 janvier 1680. Arcli. nat. K, 123, 295. Delort, t. I, p. 313. * MoNTPENSiEii, Mémoires, t. IV, p. 'ç02. Je suis ici le texte d'un ms. qui m'appartient : " Vous juj^ez bien qu'il iuv parla fort de moy et qu'il n'oublia rien, etc. » Ms. IV, f» 704. 472 NICOLAS FOUCQUET. que le Roi fît revenir Lauziin et lui permît de Fépouser '. Malgré les folies du petit homme, l'heure de la liberté allait sonner pour lui, el, par certaines raisons, il entrait dans le plan de la Cour de traiter Fouct|uet comme Lauzun. La colère du Roi contre le surintendant semblait entiè- rement tombée. On laissait son frère Gilles en résidence à Pignerol; son frère Louis, Tévéque d'Agde, recevait la per- mission d'y passer quatre mois ^. L'abbé rentrait en corres- pondance avec son frère aîné. Dans le monde, à la Cour, à Paris, on attendait de jour en jour la libération du prisonnier, et l'année 1680 s'ouvrit sous les plus heureux auspices. Espérances de courte durée. D'abord, l'abbé Basile, malade depuis plusieurs mois, mourut \ A Paris, éclata la scandaleuse affaire des poisons. L'attention de Mme de Montespan fut détournée de la négociation avec Mademoi- selle. Le nom de Foucquet fut même prononcé par une des hideuses créatures saisies et interrogées par la justice ; mais ces propos sans preuve, sans apparence, ne furent pas retenus, et la victime de Pignerol ne les connut même pas. Malgré la présence des siens, après la surexcitation de ces joies longtemps désirées, le prisonnier s'était senti repris par la maladie, à ce point qu'on songeait à l'envoyer aux eaux de Bourbon. C'était peut-être le salut; à coup sûr c'était le premier pas vers la liberté. Le Roi était assez dis- posé à accorder cette faveur au malade ; mais le mal prévint sa clémence. Le 23 mars 1080, une sorte d'apoplexie emporta subitement Nicolas Foucquet. Ainsi mourut d'une façon presque tragi(|ue cet homme dont la vie présente le plus étonnant assemblage de pro- spérités et d'infortunes, de grandeurs et d'humiliations, de faiblesses et de vertus. ' MoNTPENSiEn, Mémoires, t. IV, p. 420. 2 Louvois à SHiiit-Mars, 28 novemljie 1673 et 11 tlécembie 1679. Arch. «at. K, 120, 2S8, 290. DKi.orn, t. I, p. 308, 309. ^ l>e bruit île sa mort avait déjà couru eu 1679. BcssY-Rabutik, Corres- pondance, t. IV, p. 455, 467. MORT DE FOUCQUET. 473 Le comte de Vaux était auprès de son père à cette heure suprême et recueillit dans sa cliambre de nombreux papiers, vers et prose, aujourd liui perdus ou ijjnorës. Le Roi se formalisa, Louvois s'iiKpiiéta, se fit envoyer ceux qu'on trouva encore dans les poches du prisonnier, (le premier mouvement de mauvaise humeur passé, on autorisa Saint- Mars K à remettre aux gens de Mme i'oucquet le corps de feu Monsieur son mari, pour le faire transporter ou bon lui semblera ' » . On songea d abord à le ramener à Paris, puis les avis furent partagés. Mme de Sévigné donna le sien. « Si la famille de ce pauvre homme me crovoit, elle ne le ieroit point sortir de prison à demi : puisque son âme est alli'C de Pignerol dans le ciel, j'y laisserois son corps après dix-neuf ans; il iroit de là tout aussi aisément à la vallée de Josaphat, que d une sépulture au milieu de ses pères, et comme la Providence Ta conduit d une manière extraordinaire, son tombeau le seroit aussi. » Il fallait au moins tirer le cercueil du donjon, on le mit en dépôt dans un couvent de Péglise de Sainte-Claire '. EnHn, une triste circonstance décida l'adoption d'un parti définitif. Marie de Maupeou, mère du surintendant, mourut moins d'une année après le prisonnier. Il fallut cette fois rouvrir le tombeau de la chapelle de famille, en l'église de la Visitation Sainte-Marie. On y descendit à la fois la mère et le fils. Plusieurs religieuses de la Visitation, filles et s(ïuirs de ces morts amenés à leur dernière demeure, vivaient encore, et peut-être n'avaient-elles pas choisi la moins bonne part. C'est sous leur inspiration que la notice suivante fut rédigée et inscrite sur le registre du couvent : (c Le 28 mars 1G81, fut inhumé dans notre église, en la « Louvois à Saint-Mnrs, 9 avril 1680. Arcli. nat. K, 120, 203. Delort, Détention, t. I, p. 321. - Cette égli.se est aujourd'hui un dépôt de mendicité. il74 NICOLAS FOUCQUET. chapelle de Saint-François de Sales, messire Nicolas Fouc- quet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la magis- trature, conseiller du Parlement, maître des requêtes, pro- cureur général, surintendant des finances et ministre d'État. « Il fit ('dater dans les fonctions des grands emplois une extraordinaire capacité et suffisance, des inclinations si nobles et si belles avec des sentiments si justes et si géné- reux, que les siècles passés n'ont presque rien vu y approcher d'un mérite, si accompli. Mais Dieu, qui en vouloit faire un prédestiné, renversa par un coup de providence ces grands établissements de la terre. Il fut disgracié après ses impor- tants services; on lui fit son procès et on le tint en prison plus de dix-huit ans. Ce fut dans ce bannissement que, dépouillé de toutes ses dignités, revêtu de sa seule vertu et épuré des plus pures lumières de la foi, il commença d'ouvrir les yeux pour reconnaître le néant des grandeurs humaines, qu'il renonça aux vanités pour se remplir l'esprit et le cœur des vérités ("ternelles et des plus pures lumières de l'Évangile. Il prit ses importantes occupations dans la lecture, la prière et la fréquentation des saints sacrements. Enfin, d'un homme entêté de ce qu'il y a de plus grand et vain dans le monde, il devint par l'esprit de Dieu parfaite- ment instruit et touché de ce qu'il y a de plus saint dans la religion. Ainsi ce fut par sa disgrâce qu'il se convertit, qu'il se sanctifia et qu'il mourut, chargé de bonnes œuvres et de mérites devant Dieu '. » ' Arcfiii'ea (le la Bastille, p. 213, 214. On a piil)lié une é|)it,iplie latine de Nicolas Foncquet : «Nicolaiis Foucrpiet, Fr[aMcisci] F[ilins], eqiies, vicecomes Melodanen[sis], procuiator {leneralis senatns Parisien[sis], summus aerario praefectns. Status minister, auctor liiit transfereudi senatuin Parisiis Pontisaram, unde primo salutis publicae oiij^o; aeraiium, fide et pccunia exhaustum, leslituit spe lucri ; hinc invidiae calumniandi occasio, quae, dum virum virtute electum dépri- mera nititur, leddidit utrafjue fortuna illuslrissimum, ( ripiente cum Domino. » JuOE, Etude hislorujuc sur les Fouquet de Belle-Isle. Paris 1866, p. 54. M. Jiij;(ï ne dit pas où il a trouvé cette épitaphe. Il nous jiaraît douteux > Ihid., p. 270. ^ Saint-Mars à l'abbé d'Estrades, 25 juin 1681. « Matthioli restera ici avec deux autres piisonniers... » Voil.i les trois déjà cités. Ms. d'Estrades, Bibl. nat., dépêche citée par M. Topin, l' Homme au masrjue, p. 330. Archives de la Jiaslille, t. III, p. 214. * Dubr(!uil, resté à Pignerol (v. dépèche de Villebois à Louvois, 24 mai 1682), lut transféré aux îles Sainte-Marguerite en 1694. * ToPlN, i Homme au i)iii<:fju<', p. 350. '' Lettre du 25 juin 1681. Deux et trois font cinq, chiffre conforme ù celui que donne la lettre de Louvois. ^ Saint-Mars à Louvois, 12 juillet 1681, 11 mars 1682. Delort, rHomme, etc., j). 273, 279. DAUGEll RESTE SEUL PRISONNIER. V79 Défense de laisser personne leur parler, si ce n'est le même lieutenant (31 mars 1682). Ils ne doivent être con- fessés qu'en péril de mort (3 juin 1683). En avril 168 1, Louvois s'avise qu il y a lon^jtemps qu'on ne lui a parlé des deux valets. Il demande à Saint-Mars des renseignements sur le nommé La Rivière et sur l'aventure par suite de laquelle il fut mis au service de M. l'oucquet' (16 avril 168 4). En juin 1685, Saint-Mars écrit qu'un des prisonniers manifeste l intention de faire son testament. Seul La Rivière, prisonnier plus ou moins volontaire, pouvait avoir un petit pécule dont il désirait disposer. Cela intrigue Louvois, qui demande des explications^. Ces explications nous manquent. Les deux détenus ('taient malades, et malgré tout « dans une grande quiétude » , au moins à ce que disait Saint- Mars\ Cette quiétude n'empêche pas un des deux Mes- sieurs de devenir Iiydropique (3 janvier 1686), à ce point que Louvois permit de le faire confesser, « lorsque vous verrez apparence d une prochaine mort. Jusque-là, il ne faut pas que luy ou son cdinaïade aient aucune commu- nication^, » (3 novembre 1686.) Le 4 janvier 1687, l'hydropique était mort. On sait que La Rivière souffrait depuis longtemps d'une maladie semblable. Saint-Mars n'avait plus qu'un prisonnier à sa garde, Eustache Danger. La fortune, en la personne de Louvois, continuait de sou- rire au geôlier de Foucquet et de Lauzun. Le Roi le nomma gouverneur des îles Sainte-Marguerite, le faisant passer du climat rude des hautes vallées et des neiges des Alpes à la douceur de la Provence et à l'azur de la Méditerranée. ' Arcliives de la Bastille, t. III, p. 218. * llnd. V. ci-dessus la lettre de l'oiicfjuet à sa femme. ^ Saint-Mars à Louvois, 23 décembre 1685. Delort, V Homme, ('fc.,p.281. * Saint-Mars à Louvois, 4 janvier. — Louvois à Saint-.Mars, lo j.uivier. V80 NICOLAS FOUCQUET. Son prisonnier en profita. Saint-Mars Femmena en litière, si bien fermée que le misérable faillit périr faute d'air '. On ne peut pas dire qu'on ménageait ni qu'on soignait sa personne. Son mobi- lier à Exiles était si vieux et si cassé, qu'on n'en tira que treize écus'. On ne le réinstalla pas plus somptueusement. Louvois n'autorisa lachatque des choses absolument nécessaires^. Il n'avait pas plus de valet aux Iles qu'à Pignerol ou à Exiles. « C'est luy qui remet honnêtement les plats et les assiettes qu'il a mis les uns sur les autres''. » Tout le luxe était réservé pour la garde, assurée par trois portes. (lette rigoureuse surveillance, les précautions prises pen- dant le vovage avaient piqué la curiosité du public local. Les contes jaunes recommençaient. C'était M. de Beaufort, c'était le fds de feu Cromwell. Saint-Mars laissait dire, ne rendait même pas ses comptes en détail, pour que u per- sonne par qui ils passent puisse pénétrer autre chose que ce qu'ils crovent ' » . En 1()9I, Louvois mourut. L'extraordinaire attention donnée au compagnon de captivité de Foucquet et de Lau- zun survécut au ministre. Son successeur Barbesieux s'in- forma auprès de Saint-Mars du prisonnier placé sous sa garde « depuis vingt ans » ''. A prendre ces mots à la lettre, cela reportait la détention du Monsieur de la Tour à août 107 1, date qui ne cadre pas avec l'arrivée de La ' •') mai IS67. Saint-Mars à Louvois. DEUcnvr, l'IIomnie au masque, p. 284. ^ ?, ma; 1G87. 3 22 mai 1087. ^ 8 janvier 1688. Texte publié par M. Loiseleiir, qui les tenait de M. Mangé du Bois des Entes. Ce dernier les tenait lui-même d'une demoiselle Matlillde de Thury. Ces pièces ont dû appartenir primitivement aux archives de Saint-Mars ou à celles de Louvois. ^ Ibid. '' 13 août 1691. DADGEU A LA BASTILLE. 4SI Rivière venu à Pignerol en 166G ', mais qui concorde sen- siblement avec celle de Danger emprisonné en iG69, et se trouvant dans sa vingt et unième année de détention. Les Iles se peuplèrent rapidement de détenus politiques, de pasteurs protestants. On y envoya même trois prison- niers de Pignerol, gens de plus de conséquence, « au moins un, que ceux qui sont présentement aux Iles"^ » . Cet un était vraisemblablement Mattioli. Deux mois plus tard, le même ministre commandait de mettre dans la prison voûtée « le valet du prisonnier qui est mort » ^. Or, aux Iles, on ne voit de valet qu'à Mattioli ^. Les dépêches deviennent plus rares. Trois ans plus tard, Barbesieux recommande encore à Saint-Mars de « ne s'expli- quer à qui que ce soit de ce qu'a lait son ancien prison- nier'^ >' . Ce sont des termes semblables, ou à peu près, à ceux qu'employait Louvois parlant d'Eustaclie Danger. Barbesieux, en efl'et, prescrivait à son subordonné de se ser- vir des mots couverts, convenus avec son prédécesseur. Sur ces entrefaites, Besmaux, le gouverneur de la Bas- tille, vint à mourir. C'était une belle place à prendre. Bar- besieux l'offrit à Saint-Mars. 15,168 livres sur les états du Roi; 2,000 h tirer des boutiques et des bateaux de passage; 17,000 livres au moins. Il est vrai qu'on devait paver un certain nombre de sergents et de soldats ; mais il fallait aussi mettre en ligne de compte " le profit qui se fait ordinaire- ment sur ce que le Roy donne pour l'entretien des prison- ' La Rivière est nommé dans une dé[)cche du 17 septembre 1669 comme étant au ser\ice de Foucquet depuis un certain tetnps, vraisemblablement depuis 1666. V. dépêche du 23 septembre 1666. s Barbesieux à Saint-Mars, 26 février 169V. ' 10 mai 1694. * Dépêche du l*'"" mai 168'(|., de Louvois à Villel^ois. Cf. ToPix, rilomine au masque, p. 345. Bien entendu, nous ne citons ce livre (|u'à r.iison du texte qu'il publie, et non en nous appuyant sur l'opinion de 1 auteur, opinion tuiiie différente de la nôtre. '" 17 novembre 1607. Topin, loc. cit., p. 352, d'après les Archives de la guerre. Cf. Iokg, Lu vérité sur le Masque de fer, p. 419. II. 31 482 NICOLAS FOUCQUET. iiiers, lequel profit peut devenir considérable. Il y a encore le plaisir d'estre à Paris avec sa famille et ses amis, au lieu d'estre confiné au bout du royaume'. » Saint-Mars était veuf, assez riche, mais il avait deux fils à établir, et puis ce gouvernement de la Bastille, c'était le bâton de maréchal pour un geôlier d'État. Il finit par accepter. Alors, on lui recommanda d'amener avec lui « en toute sûreté son ancien prisonnier^ " ; de prendre ses « précau- tions pour empescher qu'il ne soit veu ni conneu de per- sonne » . « Vous pouvez écrire par avance au lieutenant de S. M. de ce chasteau (de la Bastille) de tenir une chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à vostre arrivée ^. » Le valet de Foucquet, le Monsieur de la Tour d'en bas, ou par abréviation, La Tour, après être descendu au midi remonta vers le nord. A partir de Lyon, il traversa des pays qu'il n'avait pas vus depuis bientôt trente ans. Ils étaient presque aussi nouveaux pour son gardien, qui n'avait pas été à Paris depuis quatorze ans *. Saint-Mars était cependant " seigneur de Palteau, Dix- monts, etc., bailly, capitaine et gouverneur hérédital de Sens et de Villencuve-le-Iloy » . Il ne résista pas au désir bien légitime de voir son domaine, son château, ses vas- saux. Son « ancien prisonnier » fut de la partie. Le château de Palteau, situé sur la hauteur, entre des bois et des vignes, présentait en ce temps-là, comme encore aujourd hui, 1 aspect d'une grande demeure seigneu- riale, dans le style du temps de Henri IV et de Louis XIII. D'abord une vaste cour d'honneur; puis deux ailes, au fond le bâtiment principal et la chapelle. Des arcades cin- > Barbesieiix ;i Saint-Mars, i*' mars 1698, publiée par Topin, l'Homme an masque^ p. 35V. * Le môme au même, 15 juin 1698. ' Le n>ême au môme, 19 juillet 1098. * En 1684. La Gazette d' Amsterdam (3 octobre 1698) parle d'un prisonnier laissé à Lyon, ;i « Pierrelise ». C'est une assertion isolée et qui, en aucun cas, ne peut avoir trait à Vuiicien prisonnier, celui qui vint à la Bastille. DAUGER A LA BASTILLE. 483 trées supportent un premier élage, dont les hautes fenêtres traversent le toit et éclairent jus(|u'au grenier. La pièce de gauche, au rez-de-chaussée, est celle qui reçut le pauvre diable « de la Tour d'en bas' » , peu habitué à de si bons logements. Il fallut quitter ces honneurs. Les deux compagnons de chaîne reprirent leur chemin, u Le jeudi 18 de sep- tembre 1698, à trois heures après midy, Monsieur de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, ait mené (et menait) avecque lui, dans sa litière^, un ancien prisonnié qu'il avet à Pignerol, dont le nom ne se dit pas, lequel il fait tenir toujours masqué. » Ainsi le constata le sieur du Jonca, ce lieutenant du Roi que Barbesieux avait recommandé h Saint-Mars. Du Jonca continue : « Et l'aient fait mettre, en descendant de sa litière, dans la première chambre de la tour de la Basinière, en attendant la nuit, pour le mettre et mener moy-méme, à neuf heures du soir avec M. de Rosarge, un des sergens que M. le gouverneur a mené, dans la troisième chambre seul de la tour de la Bertaudière, que j'avez faite meubler de toutes choses quelques jours avant son arivée, en avant reseu Thordre de Monsieur de Saint-Mars; et lequel pri- sonnier sera servy et sounié par M. de Rosarge que "SI. le gouverneur a amené avec luy. « Tour pour tour, le troisième étage de la u Bertaudière » était préférable à la Tour d'en bas de Pignerol. Quant à être • Le château a subi quelques modifications. En cette partie, l'arcade a été supprimée. La pièce sert actuellement de cui-iine. Grâce à mon ami \L Ilichard Brunet, Mme de Séhevilie et son tils M. le comte Cadot de SéLeville ont mis à ma disposition, avec la plus {;rande et la plus aimable libéralité, leurs anciennes vues, portraits de famille, archives particulières, et je suis heureux d'en témoigner ici ma vive reconnaissance. Si cet ouvrage intéresse le public, je publierai sur le même sujet un volume de documents inédits. ' Dans sa diligence, selon Delort. Cf. It'NC, La vérité S7ir le Masque de fer, p. 421. 31. Ji,S4 Î^ICOLAS FOUCQUET. nourri par le gouverneur, ce n'était ni un honneur ni un avantage. Si médiocre que fût l'alimentation, le gouverneur devait v faire quelque profit. On fut plus libéral sur la nourriture spirituelle. « Le Roy trouve bon, écrit Pont- chartrain à Saint-Mars, que vostre prisonnier de Provence se confesse et communie toutes les fois que vous le jugerez à propos '. >' Au reste, même garde qu'à Pignerol, qu'à Exiles, qu'aux îles Sainte-Marguerite, confiée au vieux Rosarges, l'homme de Saint-Mars. Ce dernier avait amené ou fait venir presque tout son personnel; son neveu Formanoir, dit Corbé, l'aumônier Giraut, le chirurgien Reilh, le porte-clefs Ru ou Duru. L'arrivée de Saint-Mars, très célèbre pour avoir gardé Foucquet et Lauzun, fit quelque bruit; chacun était cu- rieux de connaître le gouverneur d'une maison où l'on pouvait être appelé à loger un jour ou l'autre. On parla moins de son compagnon de route. Seule, une gazette étrangère, celle d'Amsterdam, en fit mention ^. C'était encore trop. Pourquoi, en 1G81, avait-on séquestré Dauger et La Rivière? Pour les soustraire aux recherches du terrible Lauzun. Or, en 1G98, Lauzun vivait toujours , jouissant sinon de la faveur, du moins de la considération du Roi, craint plutôt qu'aimé. !Mme Foucquet et ses enfants vivaient également et avaient aussi vu ce serviteur d'occasion du surintendant, qui savait « les choses importantes dont M. Foucquet avoit connaissance » . Par-dessus ces choses, dont l'intérêt s'affaiblissait chaque jour avec le temps, res- tait le principal mystère, « ce qu'avoit fait Dauger, ce à quoi il avoit esté employé en 1669 » . • 3 novembre 1698. Cf. Topin, l'Homme au masque, p. 356; Ir>G, La vérité sur le Masque de fer, p. 421. - V. Annales de la Cour et de la ville, t. II, p. 225. MORT DE DADGER. 485 Jusqu'à la fin, la rigoureuse surveillance de Saint-Mars ne se relâcha pas. Il ne trouvait pas la Bastille bien aménagée. Il fallut que le Roi l'autorisât à arranger des chambres " à sa mode ' " . Une d'elles fut naturellement étrennée par « Tancien prisonnier » , qui descendit d'un étage "^ ; son dernier démé- nagement sans doute. Le 20 novembre 1703, un des détenus de la Bastille, décédé la veille, était enterre dans le cimetière Saint-Paul, et, sur les registres de la paroisse, on dressait comme suit son acte de décès : « L'an 1703, le 19 novembre, Marchialy, âgé de qua- rante-cinq ans ou environ, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint- Paul sa paroisse, le "20 dudit mars, en présence de M. Ro- sarge, major de la Bastille, et de M. Reilh, chirurgien de la Bastille, qui ont signe'' ^. » On n'aurait jamais su qui était ce Marchialy, sans l'inter- vention de du Jonca. Ce lieutenant, honnête et soigneux, n'avait jamais été l'homme de confiance de Besmaux; mais plus le gouverneur affectait de tout lui cacher', plus il s'appliquait à prendre note et à garder mémoire de tout. Soit par attention, soit par habitude, il consigna sur son registre le décès survenu le 19 septembre 1703. « Le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que Monsieur de Saint-Mars, gouverneur, avoit mené avecque luy en venant des îles Sainte-Marguerite, qu'il gardoit depuis lontamps, ' Saint-Mars à Pontcliartrain, juin 1700 Archives delà Bastille, t. X. «Une des chambres que le Rov m'a permis de faire à ma mode l'année passée(i699). » * lie 26 avril 1701, Saint-Mars parlant d'un prisonnier, dit qu'il est dans la tour Rertaudière, « avec l'ancien prisonnier, tous les deux bien renfermés». Archives de la Bastille, t. X, p. ."jGi). ^ I.e P. Gr.iFFET, Des divers moyens de preuves, ch. xiii. * Du Jonca prétend que lîcsmanv lui cicliait tout; (pi'il avait commandé à ses ofticiers de ne l'avertir de rien. V. Archiva de la Bastille, t. X, p. 67, 88, 151. 486 NICOLAS FOUCQUET. lequel s'est trouve' hier un peu mal en sortant de la messe; il est mort ce jourd'huy, sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre homonier, le confessa hier; surpris de sa mort, il n'a point reseu les sacrements, et notre homonier l'a exorté un moment avant que de mourir. Et se prison- nier inconeu, gardé depuis si lontamps, a esté entéré le mardv, à quatre heures de la près-midy, 20 novembre, dans le cimetière Saint-Paul, nottre paroisse. Sur le registre mor- tuer, onadonéun nom aussy inconeu; que M. de Rosarges, major, et M. Reil, sieurgien, qui hont signé sur le registre. « Je apris du depuis qu'on l'avet nomé sur le registre M. de Marchiel; que l'on a paie 40 livres d'entèrement *. " De Marchiel ou Marchialy, peu importe. C'était l'usage à la Bastille et presque une manie du vieux Saint-Mars de substituer dans les actes de décès des noms de fantaisie aux noms véritables"^. L'identité du mort n'est pas douteuse. C'est bien l'homme qui venait des îles Sainte-Marguerite, de Pignerol, que Saint-Mars « gaidoit depuis lontamps » . C'est bien un des deux « Messieurs de la Tour d'en bas ", un des valets de Foucquet, l'homme employé en 1669 à une besogne qui devait rester à jamais secrète. Ce malheureux sortait mort de la Bastille, cinq ans presque jour pour jour après son arrivée dans cette prison, où il devait achever trente-quatre années de dure captivité. L'individu, sans confusion possible, est bien reconnu sous le masque de velours noir, que la postérité, par un singu- lier concours de polémique, a transformé en un masque de fer, plus mystérieux, plus durable et presque indestructible. ' luNO, La vérité sur le 3fa.<;fjue de fer, |). 424. - Eli voici (|uelqiies exemples. fjC Préinontré Dubois est appelé Elie. Archive: de lu Bastille, t. X, p. 244. Dupressoir-Lourast est enterré à Saint- Paul sous le nom de Pierre Masserrpie. Ibid., t. X, p. 8. Hardy devient Georjje l^onait (1707). Ihid.^ t. XI, p. 19S. François Esliard est inhumé sous le nom de Pierre Maret, 24 octobre 1701. Ibid.^ t. X, p. 16. CHAPITRE IV HISTOIRE DES DESCENDANTS DE FOUCQUET. (1680-1822.) Nicolas Foucquet était mort le 23 mars 1680. Aux termes de la législation en vigueur, la condamnation à une prison perpétuelle entraînait la mort civile ', Tincapacité non seulement de tester, peine sans conséquence, vu le défaut de biens, mais encore celle de recevoir par donation ou héritage, à quelque titre que ce fût. Toutefois, la famille n'aA'ait pas cessé de tenir son chef comme vivant. Après son décès, la grand'mère, ^Slarie de Maupeou, n'étant plus obligée de se soumettre à une odieuse clause d'exclusion, n'hésita pas à partager entre ses enfants et ])etits-enfant> le peu de biens qui lui restaient. Le 23 juin 1680, elle les réunit dans sa maison l'e Moulins, « au Faubourg d'Alier, paroisse d'îzeur » , savoir : « Illustrissime et révérendissime seigneur messire Louis Foucquet, évéque et comte d'Agde, abbé de Yézelai, de Sorèze et de Ham ; « Messire Gilles Foucquet, chevalier, cy-devant premier escuyer de la grande escurye du Roy ; « Dame Marie-Magdelaine de Castille, veuve de très-haut et très-puissant seigneur messire INicolas Foucquet, cheva- lier, vicomte de Melun et de Vaux, ministre d Etat, surin- tendant des finances de France, et procureur général du Roy. j) ' Encyclopédie d'Alemliert, art. Mort civile. 488 NICOLAS FOUCQUET Cette dernière comparaissait comme tutrice de « messire Cliarles-Armand Foucquet, prieur de Maurej^ard, de Louis Foucquet, chevalier non profès de l'ordre de Saint-Jean de Hiérusalem, de demoiselle Marie-Magdelaine Foucquet » , ses trois enfants mineurs, de « haut et puissant seigneur, messire Louis-Nicolas Foucquet, chevalier, comte de Vaux» , son fils aîné, qui d'ailleurs était présent. La fille du premier mariage de Nicolas, « très-haute et très-puissante dame, Marie Foucquet, épouse de Mgr Armand de Bétliune, duc de Charost, pair de France » , n'avait pas pt! venir, et « noble homme Pierre Girault, seigneur de Cliangy, châtelain et juge ordinaire de la ville etchâtellenie de Moulins » , se ])résentait avec sa procuration '. Seules manquaient à la séance les filles de François Fouc- quet, religieuses de la Visitation, qu'on n'oublia pas, d'ailleurs. Deux notaires de Moulins, Decamps et Berruyer, assis- taient de leurs conseils la vénérable aïeule Marie de Mau- peou, qui avait d'avance rédigé ses dispositions par écrit. L'exposé en était touchant : « A cause de son grand âge qui ne lui permet plus de s'appliquer avec la même exactitude qu'elle a faict jusqu'ici » , elle propose, « pour conserver la paix et l'union dans sa famille entre ses enfants, de disposer en leur faveur, pendant sa vie, des biens qui luy restent, pour leur en remettre dès à présent l'administration, et éviter par ce moyen les difficultez et contestations qui sur- viennent oïdinairement lors des partages entre les personnes les plus proches, qui devroient estre les plus unies » . On reconnaît bien à ce style la noble femme qu'on avait toujours vue « inébranlable à la fortune et aux malheurs de son fils ^ » , toujours résignée à soumettre aux plus lourds 1 Frocurniion donnée devant Desprez et Tliibeit, notaires au Châtelet, 6 mai IfiSO. - Saint-Simon, Mémoires, t. XI, p. 66, édit. Hachette, 1865. On m'excu- sera de ne pa^ tonjoin-; mentionner les éditions plus récentes. Je me sers de celles quf je possède, tant qu'il n'y a pas de contestations sur le texte. PARTAGE DES B1E>'S DE LA FAMILLE. 489 fardeaux ses épaules courbées par Tàge. Que de souvenirs amers dans cet appel à Tunion, et quelle évocation de l'absurde jalousie entre Basile et Nicolas, si fatale à la famille entière! C'étaient pourtant les biens de Basile qui composaient le plus clair du mai^jre actif à partager, cent mille livres placées en rentes, la baronnie de Villars, quelques meubles. Marie de Maupeou donna un tiers des rentes à Tévêque d'Agde, un tiers à Gilles Foucquet, le reste aux enfants de Nicolas. Ces derniers reçurent en outre un tiers de la baronnie de Villars, dont le surplus fut attribué à Louis Foucquet. Venant à ses biens propres, qui ne sont pas désignés, l'aïeule n'applique pas tout à fait la même règle à leur par- tage : un tiers fut donné à l'évêque d'Agde, un autre tiers à Mme d'Aumont, « femme séparée de biens de (yilles Foucquet >> , sans doute pour garder un morceau de pain à ce pauvre garçon. Le dernier tiers revint aux enfants de Nicolas, à partager entre eux, mais avec cette mention significative que la part des enfants du second mariage serait emplovée « au pave- ment des créanciers plus anciens ou privilégiés » de leur mère, Marie-Magdelaine de Castille, « sauf néanmoins le droit d'aînesse acquis au comte de Vaux » . Cela veut dire que la mère s'était endettée dans ses longues luttes contre le Roi et contre les créanciers de son mari: la grand'mère, soucieuse de l'honneur du nom, voulait qu'avant tout son argent servît à paver ces dettes de famille. Elle chargea ses enfants donataires de servir 200 livres annuelles à ses filles religieuses, leur vie durant, plus 100 livres à leur mort pour dire des messes. C'était tout et c'était peu de chose. Si pauvre qu'elle fût relativement, la donataire ne laissa pas de se montrer géné- reuse. Les filles de la Magdelaine de Paris lui devaient une rente de 100 livres, elle les en « quitta ». Elle donna 490 NICOLAS FOUCQUET. 200 livres pendant dix ans aux Sœurs de la Charité de Mou- lins ; 1 ,000 livres une fois payées aux Nouvelles-Catholiques de la rue Sainte-Anne à Paris ; un diamant de 1,500 livres au sieur Chomel, « en marque d'estime et de reconnaissance » ; 5,000 livres enfin à employer en œuvres pies, suivant l'avis de son fils l'évêque, de sa belle-fille et de son fils Gilles. Tout terminé, une dernière pensée lui revint. Cette femme de quatre-vingt-dix ans passés se rappela les com- mencements de sa fortune, alors que son mari, François, l'ami de Richelieu, s'occupait des « choses de la mer » . Elle se réserva « la portion qui lui appartient en la compagnie ancienne des Iles d'Amérique, et des deniers qui lui peu- vent estre deus par ladite Compagnie, pour en faire la dis- position au profit de qui elle advisera bon estre » . La compagnie ancienne des Isles, en liquidation depuis des années, était le « Panama » de ce temps-là. L'acte de partage fut signé par les parties et resta sous seing privé '. Peu de temps après, Marie de Maupeou revint à Paris et se retira dans un de ces petits appartements ménagés dans les dépendances du Val-de-Grâce, où les personnes pieuses et modestes trouvaient un asile peu dispendieux. C'est là qu'elle mourut, pleurée des pauvres, honorée de tous les gens de bien , estimée par les plus implacables ennemis de son fils. Les Foucquet apprirent que le survivant des prisonniers de Pignerol, M. de Lauzun, était autorisé par le Roi à venir prendre les eaux de Bourbon. Il avait poussé tant de plaintes, tant gémi sur le délabrement de sa santé, que la Grande Mademoiselle avait obtenu du Roi qu'on laisserait « son ami " faire une cure dans la station alors en vogue '. ' Bil)l. nnt. dis., cahinet des titres, dossier Foiirquet, pièce 270. * MosTPENSiKn, Mémoires, t. IV, p. 4VS. LAUZUN A BOURBON. 491 Le terrible Gascon y arriva, alerte et vigoureux, se moquant des eaux, se répandant en conversations, malgré les défenses de sa « grande amie » . Mécontent sans doute de n'avoir pas obtenu à Pignerol tout le succès qu'il espérait, il disait du surintendant « pis que pendre » , et colportait force contes sur Mme Foucquet : l'évéque d'Autun faisait la cour à la belle veuve, et autres propos du même genre. Propos doublement blâmables, et tenus surtout pour dépister la jalousie de Mademoiselle. Au même moment, en effet, le séducteur renouait ses relations avec ces dames si décriées. A une saison en 1680, en succéda une autre. Lauzun revint en 1681. Bourbon présentait alors le même caractère de vie mondaine qu'on trouve dans les stations balnéaires de nos jours : traitement et coquetterie combinés. Les dis- tractions n'abondaient pas dans cette province. Les dames Foucquet, soit pour prendre les eaux, soit pour faire voir le monde a leurs enfants, se rendaient aux bains. Là comme à Moulins, elles étaient reçues dans la meilleure société. Lau- zun les y retrouva, fit son galant, compromit la jeune fille, au moins il le laissa dire, tout en continuant de critiquer la conduite de la mère. La veuve de Nicolas ne s'occupait pourtant que d'œuvres pieuses. En 1682, Marie-Magdeleine de Gastille, « femme à M. Foucquet » , fondait à Moulins, au faubourg d'Allier, la maison des Sœurs de la Croix pour l'instruction des filles pauvres'. La même année, elle s'installait à Paris avec sa fille. Permissionnaire à Bourbon, Lauzun fut interné dans Amboise, où il retrouva Mme d'Alluye, l'ex-Fouilloux de 1661. Il continue de geindre et d'étourdir Mademoiselle, qui enfin délia les cordons de sa bourse et racheta le prison- ' Arch. de l'Allier, inventaire sommaire, reg. B, 746, f" 379 v". Je saisis cette occasion de remercier mon confrère, M. Vayssier, du concoiM's qu'il m'a si obligeamment prêté quand j'ai eu occasion de visiier le dépôt conlié à ses soins. 492 NICOLAS FOUCQUET. nier. De plus en plus ingrat, le Gascon, revenu à Paris, dé- daignait la princesse, qui, par ordre du Roi, ne lui donnait que son cœur, mais le lui donnait mûrement et re'solument. Il retrouvait encore Mme Foucquet et surtout sa fille, et continuait à déblatérer contre elles, toujours, disait-il, pour abuser sa bienfaitrice. Le maréchal de Créqui, ami de Foucquet par les Plessis- Bellière, Pellisson, ami fidèle au malheur, s'entremirent pour réconcilier avec la veuve et 1 orpheline ce personnage dangereux. C'était son secret désir. Le voilà rentré dans la maison, s'y présentant en vainqueur, commandant dans la chambre de la jeune fille comme chez lui. Ses intentions sont pures : Que le Roi lui rende son titre, sa place à la Cour, et il épousera Mlle Foucquet. Le propos est à noter. Ou Lauzun était le plus impudent des hommes, ou son prétendu mariage avec la Grande Made- moiselle n'avait jamais été légalement réalisé. Cependant la mère, femme de bon sens, ne crut pas à ses paroles; elle mit, non sans difficulté, sa fille en religion, à l'Abbaye-au- Bois. Par malechance, la haute main dans le couvent appar- tenait à une dame de Lannoy, <; qui avoit bonne opinion de tout le monde » . Lauzun ne quittait plus le couvent'. Soit que ce Gascon se fut vanté, soit que ces poursuites n'eussent fait qu'enllammer un galant plus jeune, et bientôt mieux apprécié, toujours est-il que le 21 juillet 1G83, on célébrait dans la petite chapelle du château de Pomay le mariage de Mlle Foucquet avec « haut et puissant seigneur Messire Balaguier de Crussol d'Uzès, chevalier, seigneur de Monsalès, Aubayrat, etc. » . M. Bertrand de Savaux, « docteur en Sorbonne, vicaire général de Mgr l'illustrissime évéque d'Autun » , officiait. Dans l'assistance, on voyait, outre les futurs époux, Marie- ' iMoNTPENSIER, Mcin., IV, p. '«72. MARIAGE DE MADEMOISELLE FOUCQUET. 493 Magdelaine Foucquet, la mère; Charles Armand Fouc- quet, frère de la future, devenu abbé Foucquet; Ge'rard de Ghangy, le châtelain de Moulins, deux notaires, enfin Thi- baud, « curé de la paroisse de Lusigny' » , Certes, la situation de Foucquet justifiait à un certain point le caractère modeste de la cérémonie. La chapelle de Pomay n'était pas grande; mais rien n'explique l'absence de l'oncle, évéque d'Agde, du frère aîné, comte de Vaux, des Charost, et surtout l'isolement absolu du futur, Emmanuel de Crussol d'Uzès. Au surplus, tout était en règle. L'évéque de Cahors avait donné un celebi-et ^ -^ mais ce mariage sans père, ni mère, ni parents, ni amis éveille le soupçon. Évi- demment le fiancé se mariait contre le gr(' des siens. L'aventure eut son pendant : Louis Foucquet , dernier fils du surintendant, né à Fontainebleau en 1661, qu on a vu presque jeté à la rue lors de la disgrâce de son père, qu'on a retrouvé en 1680 chevalier non profès (heu- reusement) de Jérusalem, était encore à cette époque presque un enfant, tout au plus un jeune homme de vingt ans, sans position, sans moyens d'existence. Il habitait avec sa mère à Pomay, à Moulins, à Bourbon. Mais il avait du sang de Foucquet dans les veines. Le gouverneur du Bourbonnais, le vieux marquis de Lévis de Cliarlus, successeur de la Vallière, résidait dans son gouvernement avec sa famille, garçons et filles. Une de ces dernières, Catherine-Agnès, âgée de vingt et un ans, remarqua le chevalier non profès, " garçon de peu de bien, mais de beaucoup d'esprit et de savoir ^' , et sans doute de quelques qualités de plus. Oue Charles-Armand ait été séducteur ou séduit, « l'amour, plus tôt satisfait que de ' Acte extrait «les registres de la paroisse de Lusijjny, communiqué par M. Vayssier, archiviste de l'Allier. * 30 juin 1083. ' Saint-Simon, ^[emui>■es, t. XI, p. 65. Ce récit est confirmé par d'Argeii- son, Loisirs d'un ministre. 49V NICOLAS FOUCQUET. raison, lui valut une {jrande alliance. Le marquis de Lévis, grand-père du duc de Lévis, n'eut d'autre parti que de lui laisser épouser sa fdie, de la chasser de chez lui, et de ne vouloir jamais entendre parler d'eux. » Ce récit de Saint-Simon n'a pas besoin de commentaires. La noce fut aussi sommaire que celle de Magdelaine Foiic- quet. Les jeunes époux, « réduits à suivre le sort et les exils de l'évêque d'Agde », se retirent à VilleFranche. C'est là que le 21 septembre 1684 naquit un enfant nommé Louis- Charles-Auguste Foucquet. Voilà un fils et une fille du surintendant mariés dans de déplorables conditions. Loin de reprendre des forces par ces alliances, la famille Foucquet en perdait. On ne pou- vait compter pour la rétablir sur Charles-Armand, abbé de Beauregard, qui d'ailleurs donnait beaucoup de consola- tions à sa mère '. Restait Louis-Nicolas, l'aîné, homme d'un rare courage, ne demandant qu'à servir, toujours le premier à tous les assauts^. Zèle inutile, le Roi ne pouvait se résoudre à tenir ses services pour agréables. Après chaque campagne, il se retrouvait en quelque sorte exilé dans le vaste domaine de Vaux, qui, faute de ressources, tombait en délabre- ment sous ses yeux. Sa mère lui en abandonna la pro- priété, ainsi que de la vicomte de Melun, de Maincy, etc. (13 février 1684) '\ Le comte de Vaux prit peu à peu le goût de la retraite ''. Les années succédaient aux années. Louis-Nicolas avait déjà trente-deux ans, lorsqu'on 1689 (26 août) on le pré- ' 13 janvier 1084, Moulins. RlLl. nat. ms., cabinet des titres, dossier Foucquet, |)lèces n"» 284, 286. ' SÉviGNÉ, Lettre.';. ' Bibl. nat., cabinet des titres. * Saint-Simon, Mémoires, t. X[, p. 66. MADAME GUYON. 495 sente à une toute jeune fille, âge'e de quatorze ans à peine, fort riche '. Il était dit que toutes les alliances contractées par les Foucquet en décadence présenteraient un caractère parti- culier. Cette jeune fille, qui n'avait jamais connu son père, mort en 1G7G, était élevée par une mère trop ver- tueuse, Marie-Jeanne Bouvier de la Motte, veuve d'un sieur Guyon, fils de l'entrepreneur du canal de Briare, enrichi par son entreprise et anobli par Richelieu ^. Cette femme extraordinaire, épouse et mère par devoir, (jardait tout son amour pour Dieu. Veuve, elle put se livrer sans contrainte à sa vocation. C'est alors que son histoire se lie assez intimement à celle de la famille Foucquet. L'aînée des filles du surintendant, Mme de Charost, avait depuis IGGl logé à plusieurs reprises à Montargis, chez le père de Mme Guvon, La duchesse était très pieuse, et la jeune veuve remarqua vite qu'elle prati- quait une méthode particulière d'oraison. Elle essaya de s'approprier cette méthode, et ne parut pas y réussir. On ne la trouvait pas assez avancée ^. En juillet 1G81 , elle quitta Montargis, sa patrie, pour aller chercher des inspi- rations mystiques dans les montagnes du Jura et les valh'cs de la Savoie et pour y retrouver le seul directeur qui sût la comprendre, le Barnabite La Combe. Après quelque temps, le directeur et l'inspirée quittaient le diocèse de Genève, venaient à Turin, de Turin à Gre- noble, priant et vivant ensemble, objet d'édification pour les uns, de scandale pour les autres, d'étonnement pour tous. ' Daxgeau, Mémoires, t. II, p. 459. * Mémoires sur la vie de Mme Guyon, écrits par elle-même. — Phkly- PEAUX, Relation de l'ori(jine,du progrès et de la condamnation du quiélisme, S. 1., 1732, p. 4. L. Guerrier, Mme Guyon, sa vie, sa doctrine, son injluence. Paris, Didier, in-8". Abhé Ch. Bellet, Histoire du cardinal Le Camus^ évêcfue et prieur de Grenoble. Paris, Picard, ISSfi, in-8". * Vie de Mme Guyon, t. 1, p. 74 et 233. 490 NICOLAS FOUCQUET. Après plusieurs années de cette vie errante, Mme Guyon et le Père de La Combe arrivèrent à Paris sur la fin de sep^ tembre 168G. La jeune fille avait suivi sa mère dans toutes ses pérégrinations, logeant tantôt dans des châteaux, tantôt dans des masures, comme à la Meilleraye, où la populace les pourchassait à coups de cailloux; tantôt aux Ursulines de Tonon '. L'enfant avait grandi, pris ses dix ans, sachant à peine lire, parlant patois; mais ce sauvageon n'en était pas moins une héritière. Il faut voir d après le récit de la mère elle-même com- ment cette pauvre enfant avait été élevée. A Tonon, « elle prit une amitié très grande pour le Père La Combe, disant que c était'le Père du bon Dieu ». La mère commençait bien h ressentir une peine incroyable d'avoir amené sa fille. " Je ne trouvois nulle raison de la laisser là et je poavois encore moins la garder avec moi; cela me paraissoit folie. Le langage du pays où l'on entendoit à peine le françois, la nourriture dont elle ne pouvoit user, pour être entièrement différente de la nôtre, y éloient obstacle. Je la voiois tous les jours maigrir et devenir à rien. Gela me réduisoit comme à lagonie, et il me sembloit qu'on me déchiroit les entrailles. Tout ce que j'avois de tendresse pour elle se renouvela, et je me regardois comme son meur- trier. Il me paroissoit que puisque j'avois bien voulu m'exiler sans raison, je devois au moins avoir épargné ma fille '". Je voiois la perte de son éducation et même la perte de sa vie inévitables. » L'enfant ne vivait que de quelques cuillerées de méchant bouillon, qu'on lui liiisait prendre malgré elle. Et la mère la regardait dépérir et se disait « qu'avec ses dispositions naturelles elle auroit fait merveille ayant été élevée en France » , qu'elle allait « lui faire perdre tout cela et la mettre hors d'état d'être propre h rien et de trouver des ' Vie de Mme Guyun, t. II, p. 16. - Ibid., p. 18. HISTOIRE DE MADAME GUYON. 497 partis dans la suite, tels qu'elle le pouvoit espérer " . « Je ne pourrois, sans pêche', la faire mourir de cette sorte. " Pendant treize jours, Mme Guvon souffrit nuit et jour, puis partit, laissant sa fille à son sort. " Je crois que vous fîtes cela, ô mon Dieu, pour purifier une attache trop humaine que j'avois pour ses dons naturels. » La mère partie, les Ursulines améliorèrent leur nourriture, et la petite fille « reprit sa santé ^ » . Cependant, elle « ne savoit plus parler français ; elle avoit pris, parmi les petites filles des montagnes, un air étranger et des manières fâcheuses. Elle avoit oublié le peu qu elle avoit appris en France'". » Cependant, « pour son esprit et son jugement, il étoit à surprendre, et les meilleures incli- nations du monde, sauf de petites colères » . Peu après, l'enfant tombe de nouveau malade, à la mort, abandonnée des médecins. « Cependant, dit la mère, je n'en pouvois avoir de peine ni aucune vue sur l'avenir. Mon abandon, sans abandon, dévoroit tout '! . .. » Survient le Père La Combe, qui confesse la petite malade, la bénit, et, « dans le même instant, la petite vérole et le pourpre disparurent et la fièvre la quitta. Le médecin, quoique protestant, s'offrit de donner un certificat du miracle', n Par bonheur, la sœur de Mme Guyon arriva, femme d'une grande vivacité, peu spirituelle, qui se chargea de sa nièce, laissant la mère retourner à ses oraisons, et s écrier : « 0 amour, s'il y a un cœur au monde dans lequel vous soyez pleinement victorieux, je puis dire que c'est ce pauvre cœur. Vous le savez, ô amour, et que vos volontés les plus rigoureuses sont sa vie et son plaisir, car il ne subsiste qu'en vous '! » 1 Vie (le Mme Guyon, t. II, p. 20. ^ Ibid., p. 65. •^ Ibid., p. 99. ' • * Ibid., p. 10.3. ^ Ibid., p. 141. 11. 3-2 498 ' NICOLAS FOUCQUET. Cependant, ne pouvant rester à Grenoble, Mme Guyon revient à Dijon, puis à Paris. La duchesse de Beauvilliers, fille de Colbert, avait connu Mme Guyon à Montargis, où ses filles étaient élevées aux Bénédictines. Elle la mit en relation avec ses sœurs, les duchesses de Chevreuse et de Mortemart. Ces dames étaient en communauté de pratiques religieuses avec la duchesse de Charost. On créa une petite église, où Ton s'adonna par- ticulièrement à la spiritualité, à la méthode d'oraison, au pur amour. Cette dernière, comme on l'a vu, n'était pas nouvelle. Notamment, elle paraissait déjà, au moins à l'état de discus- sion, dans ce livre des Conseils de la sagesse, qu'on croyait l'œuvre de Foucquet prisonnier, et dont un petit extrait avait été publié en 1 684- sous ce titre de Méthode de converseï- avec Dieu. Sur ces entrefaites , un sieur de la Maisonfort amena à Paris sa fdle, chanoinesse de Poussay, personne d'esprit et de mérite, qui plut à Mme de Maintenon et devint une des supérieures de la maison de Saint-Gyr. Comme la Maison- fort était parent de Mme Guvon, un commerce de visites fut commencé et se développa. Excellente recrue pour Mme Guyon. Tout justement, la duchesse de Charost emme- nait fréquemment son amie dans sa maison de campagne, à Beynes, au delà de Saint-Cyr, où l'on entrait en allant et en revenant. Là, on voyait Mme de ÎNIaintenon, la grande puissance du jour. Mme Guyon était une charmeuse. La Combe, au con- traire, parlait rudement, choquait les gens par ses airs de sectaire et de novateur. Tout à coup, l'archevêque de Paris, Chanvalon, le fit, par ordre du Pioi , arrêter et mettre à la Bastille. En même temps, on enferma Mme Guyon chez les religieuses de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Mais tandis que le Barnabite s'entêtait à soutenir sa doctrine, la dame faisait IIISTOir.E DE MADAME GUYON. V90 toutes les soumissions demandées. Sa parente, Mme de la Maisonfort, la réclama, soutenant que derrière ces que- relles de théologie, se cachait un secret dessein de faire épouser la fille de Mme Guyon par un neveu de l'arche- vêque. Les trois duchesses demandaient leur amie, leur mère, leur prophétesse. Elles obtinrent enfin pour elle la permission de se retirer chez Mme de Miramion, qui avait précisément fondé une maison de refuge près Fhôtel de Nesmond. Bientôt même, toute surveillance étant levée, on recommença à faire de nouveaux prosélvtes. La duchesse de Gharost amena l'abbé de Fénelon dans la maison de Beynes. Pendant le retour à Paris, Mme Guvon expliqua sa doctrine, d'autres disaient ses illusions ' . Au mois d'août 1688, les partisans du pur amour et du quiétisme se virent à l'apogée de leur fortune. Le Pioi donna aux princes M. de Reauvilliers pour gouverneur et ^l. de Fénelon pour précepteur. Événement moins en vue, mais qui fut remarqué, M. de Vaux, le fils aîné de Foucquet, épousa Mlle Guvon, « fille très riche qui n'a qu'un frère " " . Le mariage eut lieu chez Mme de Miramion (26 août 1680). La mariée avait alors quatorze ans à peine. « Je fus obli- gée à cause de son extrême jeunesse, dit Mme Guyon, d'aller rester quelque temps avec elle. J y restai deux ans et demi^ » (Août 1689. février 1692.) La nouvelle mariée était aimable et jolie, mais bien jeune. M. de Vaux, au contraire, à trente-deux ans, portait plus vieux que son âge. Le premier aux périls, le dernier aux récompenses, rebuté, découragé, il se repliait sur lui- même. La belle-mère aurait pu être utile au nouveau ménage, d'autant qu'elle ne devait pas être de commerce désagréable. Ses quarante ans la laissaient très belle à voir. • Relation, ctc , p. 35. Vie de Mme Guyon, t. III. ch. xt. Reausskt, Vie de Fénelon, t. I, p. 281. - Dangeau, Méinuiret, t. II, p. 4,)9. Elle en avait deux. ' Vie de Mme Guyon ^ t. III, cli. xi. 3-2. 500 jSICOLAS foucquet. Elle avait dans le visajje je ne sais quoi de doux et de majes- tueux ' ; ses manières étaient gracieuses et insinuantes, avec une conversation pleine d'esprit et de douceur. C'était, en son genre pieux et dévot, une séductrice. Que les temps étaient changés! En 16G0, on donnait tout à Tamour et aux intrigues. A cette heure, on ne parlait que d'amour divin, et avec d'étranges colères. Oui n'aimait pas Dieu selon certaines formules devenait l'objet de haines. Au bout de deux ans, Mme Guyon quitta sa fdle, prit une petite maison, éloignée du monde, « pour y suivre le pen- chant qu'elle avoit à la retraite ^ » . Retraite mal cachée, d'où la dame sortait souvent pour se rendre à Saint-Cyr. Ses doctrines soulevèrent de nouveau les critiques des évéques. Nicole, Bossuet intervinrent^. Mme de Maintenon l'abandonna. On sait l'histoire. Bref, en décembre 1695, un exempt, nomm<'' Desgrès, entra par ruse dans la maison des adeptes, v arrêta Mme Guyon, saisit ses papiers. « Elle ne voulut pas reconnaître des opéras, des pièces de Molière et quelques romans comme Jean de Paris, Richard sans peur, qu'elle déclara appartenir aux laquais de son fils, lieu- tenant aux gardes. Il n'y eut que Griselidis et Don Qui- chotte qu'elle avoua être à elle '. » Ces méchantes chicanes d'un homme de police rappe- laient les mauvais jours de 1601. Mme Guyon, qui pouvait s'être compromise par légèreté, avait de bonnes mœurs. Mais on élait alors plus scrupuleux sur les questions reli- gieuses qu'au temps de Eoucquet sur les questions finan- cières. La veuve, qui touchait à ses cinquante ans, reprit successivement les tristes logements du beau-père de sa fille, au donjon de Vincennes, à la Bastille où elle resta de ' Jielatiun, etc., p. 4. - Vie de Mme Gnjon, t. III, rh. xi. ^ Vie de Aicole, I^iixeinbour.;, 1732, p. 201. ' Relation, etc., p. 151.. Dangkau, Mémoires, t. IV, p. 4j4. PROJET DE REPRISE DE BELLE-ISLE. 501 juin 1G98 à mars 1703'. Elle n en sortit (jue j)our être reléguée d'abord en Touraine, puis à Blois, ou elle vécut et mourut en vénération « à son petit troupeau " >) . L'avenir semblait plus tpie jamais fermé à la descendance du surintendant. En 1604, Gilles Foucquet, brave gar- çon, ayant noblement supporté sa disgrâce, mourait sans enfants. En 1702, ce fut le tour de Tévéque d'Agde, rentré depuis dix ans dans son diocèse, qui soutenait son neveu, Louis-Armand, sa femme et ses deux enfants ^. Cette petite famille peu fortunée retomba à la charge de la veuve de iSicolas. Cette noble femme, qui devait [)endant près d'un demi- siècle expier sa prospérité de quelques années, avait quitté sa maison de la rue du Parc-Royal, et vivait alors retirée dans un appartement dépendant du Yal-de-G race. Les soucis de famille ne lui faisaient pas oublier les pauvres, ni l'amour des pauvres négliger ce qu'elle devait à ses parents. Elle gérait avec application les débris de fortune laissés entre ses mains, Belle-Isle notamment '. Très énergique, elle n'abandonnait pas plus l'espoir d'une réhabilitation de son mari que la réclamation de ses droits. On se rappelle son ardeur, de 1662 à 166 4, à imprimer les défenses rédigées par le surintendant. Elle avait fait appel aux presses des Elzévirs \ Mais les Elzévirs travail- laient lentement; ils livrèrent leurs volumes de 1605 à 1667, alors que l'attention publique était depuis longtem|)S tournée vers d autres objets . Les exemplaires restèrent ' DnSGEkv, Mémoires, t. V, p. 351 ; t. VI, y. 3G1. s Ibid., t. IX, |). 153; t. XVII, p. 106. ' Saint-Simon par erreur (^Mémoirea, t. VIII, p. 54S^ fixe la mort de L. Foucquet à 1708. * En 1710, elle vendit pour 50,000 écus de blé qu'elle fit venir de Belle- Isle au port Saint-Paul, a Paris. V. le Mémoire publié par son petit-HU, h; marquis de Belle-Isle, en 1740. " Archives de la Bastille. 502 ISICOLAS FOUCQUET. SOUS cordes, ni offerts, ni demandés. J^n 1696, on réim- prima quelques volumes, et Ton tira pour tous un titre nou- veau, titre bien caractéristique : Les défenses de M. Fouc- quel, ministre d'État, contenant son accusation, son procèz et ses défenses, contre Louis XIV, roy de France. Sommes-nous en présence d'une spéculation de libraire? Cela se peut, car le privilège annoncé ne parait nulle part. Aurait-on osé tenter l'entreprise en usurpant le nom de la veuve de Cramoisy, faire les frais de réimpression de plu- sieurs volumes sans s'être assuré du consentement de l'édi- teur et du concours de la famille? En tout cas, on trouva un obstacle à cette publication qui fut arrêtée, ou resta clandes- tine. Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait évoquer l'ombre de Foucquet et se présenter comme l'adversaire de Louis XIY, roi de France. Mme Foucquet, chargée d'enfants et de petits-enfants, était tenue à beaucoup de circonspection. En 1704, le Roi avait, en conseil, décidé la reprise du domaine de Belle-Isle, par voie déchange'. La veuve profita de cette ouverture pour réclamer ce qu'elle appelait justement son dû, le prix des fortifications, armements, munitions confisqués en 1661. Louis, paraît-il, reconnut le bien fondé de sa demande et ordonna le payement d'une indemnité de 400,000 livres. Mais, hélas! on était revenu aux pratiques financières con- temporaines du temps de la Fronde, et, entre l'ordonnan- cement et le payement, les créanciers de l'Etat mouraient. Cependant tout arrive. Le lecteur qui a eu la patience de lire le récit des origines et du développement de la famille Foucquet, de la grandeur et de la chute du surintendant, va maintenant assister à l'un des plus étonnants retours de fortune dont l'histoire fasse mention. ' Mémoire du inarcjuis de Belle-Isle, 1740. JEU>'ESSE DU MARECHAL DE P.ELLE-ISLE. 503 Le "22 septembre 168 4, à Yillefranche, où Armand l'ouc- quet et sa femme avaient dû demander un asile et le pain quotidien à leur oncle Louis Foucquet, exilé lui-même, un enfant, un garçon, Gharles-Louis-Auguste, était issu de ce mariage d'amour, si mal vu des grands-parents. Né dans la pauvreté, élevé [)ar un père intelligent, mais que la disgrâce du sort rendait morose, l'enfant apprit de bonne heure à ne compter que sur lui-même. Heureusement doué, il profita d'une éducation solide, qu'aucune distrac- tion ne troublait. Tout jeune, il entra au service, combattit comme capitaine en Italie, montrant beaucoup de zèle et d'amour pour son métier, l'étudiant avec passion, dans son détail et dans son ensemble. Zèle et capacité ne paraissaient pas devoir mieux lui ser- vir qu'à son père ni qu'à son oncle. Le Roi, s'il ne res- sentait plus de haine, éprouvait encore une rancune d en- têtement contre tout ce qui portait le nom de Foucquet. Charles-Louis ne put obtenir de régiment, ni de cavalerie ni d'infanterie. Par tolérance, on lui permit d'acquérir en 1705 la commission de mestre de camp dun régiment de dragons, corps militaire encore non classé. Obstiné et résigné à la fois, il entra dans le chemin qu'on ne lui fer- mait pas. Son mérite n'eût peut-être pas réussi à forcer la mauvaise fortune, sans un appui tout-puisssant qui lui vint du côté où il devait le moins en attendre. Son grand-père, Charles de Lévis, homme rigide, n'avait jamais voulu revoir sa fille ni voir son petit-fils. Sou oncle, qui, par obéissance, n'osait pas montrer plus de bienveil- lance à ces expulsés de la fomille, se maria. Grande et riche alliance, cette fois. L'épousée était Mlle de Ghevreuse, la petite-fille de Golbert. C'est cependant cette petite-fille de l'implacable adver- saire de Nicolas Foucquet qui devait ramener la fortune dans la famille appauvrie du surintendant. 504 NICOLAS FOUCQUET. La mère du jeune Charles, si elle avait eu le tort d'aimer sans la permission paternelle, n'en était pas moins bonne femme et bonne mère. Son mari, « qui s'étoit offert à tout et dont on ne vouloit pour rien » , était devenu presque sau- vage, partant, de nul secours pour ses enfants. Mme Fouc- quet, décidée à sortir de sa retraite du Val-de-Grâce, se fit humble et aimable devant sa jeune et puissante belle-sœur, conquit sa bienveillance. Aux premiers sentiments de com- passion succéda bientôt chez l'oncle et la tante une vive affection, surtout pour ce neveu qui se présentait si bien, et qui se couvrit de gloire au siège de Lille, en 170t-Simon, Méiuoiief:, t. VIII, p. 250. LE MARECHAL DE BELLE-ISLE. 507 lorsque vous ne serez sûre de ne plus commettre d'indis- crétion ^ » Or, de Faveu de tous les contemporains, la com- tesse était une femme bizarre, à moitié folle. Le gouvernement de Iluningue fut la récompense un peu jalousée^ du collaborateur de Villars, qui revint à la Cour, où le Roi l'accueillit favorablement. " Les premiers services que le comte rendit à ce monarque, dit un biographe, firent oublier les fautes de son ayeul, et on perdit de vue le surin- tendant dès qu'on vit son petit-fils se rendre utile, et quel- quefois nécessaire'^. » Cette palinodie d'un panégyriste est indigne non seule- ment de Belle-Isle, mais de Louis XIV. Le vieux et grand monarque, malgré de fréquents retours d'amour-propre, entrevoyait, à la lueur des clartés d'un monde éternel où il allait entrer, les fautes et les injustices commises dans cet autre monde périssable dont la possession lui échappait. En 1715, presque à la veille de sa mort, il donna au petit-fils de sa victime 400,000 livres à prendre sur les États de Bre- tagne, qui les devaient au seigneur de Belle-Isle '. Comme Mazarin, il restituait aux dépens d'autrui; mais il ne vécut pas assez longtemps pour assurer l'exécution de sa volonté. Le comte assista presque à ses derniers moments '' . Nous n'avons pas à écrire la vie de Belle-Isle, mais seu- lement à relever les faits caractéristiques de cette dernière période de l'histoire de Foucquet. Le Régent reprit les pourpalers au sujet de Belle-Isle. Le marquis demandait en échange le comté de Gisors, Auvil- lars, la Regade d'Arles, les leudes de Carcassonne, en vue ' Vie du maréchal de Bcllc-Isie, |). G. * Saint-Simon, Mémoires, t. VIII, p. 251. V. Villars diplomate, par M. DE VoGUF, Revue des Deux Mondes (13 septembre 18G6y. * Vie du maréchal de Bcllc-Isle, p. 8. ^ Dangeau, Mémoires, t. XVI, p. 201). ■'■ Codicille du testament du maréchal de Richelieu, p. 15. Il était dans l'antichambre du Roi le 29 aoiit 1715. 508 ÎNICOLAS FOUCQUET. de n'y pas perdre. Les bureaux résistaient. Enfin, en 1718, grâce à un coup de main donné par Saint-Simon, l'affaire fut conclue au pied levé. « Je pense, monsieur, dit au Régent M. le duc de Bourbon, que vous avez dessein d'aller à TOpéra, moi aussi. Finissons donc comme il est convenu. » Et on en finit ^ Des commissaires furent chargés de procéder à l'estima- tion des biens échangés (17 août 1718), et, après arrêt du (lonseil d'Etat en date du 27 septembre suivant, un contrat d'échange fut passé cbez le garde des sceaux, le 8 octobre de la même année ^. Mais il était dit que ce domaine de Belle-lsle devait être jusqu'à la fin fatal aux P'oucquet. La Chambre des comptes souleva des difficultés, demanda de nouvelles vérifications. La procédure fut traînée en longueur. Le Régent mourut, et une autre influence féminine s'exerça, mais cette fois souf- flant la ruine sur les Belle-lsle. Saint-Simon a si bien vu cette curieuse aventure qu'il faut encore la lui laisser raconter ^ : Il Plénœuf étoit Berthelot, c'est-à-dire de ces gens du plus bas peuple qui s'enrichissent en le dévorant, et qui des plus abjectes commissions des fermes, arrivent peu à peu, à force de travail et de talents, aux premiers étages des maltotiers et des financiers, par la suite. Tous ces Berthelot, en s'aidant les uns les autres, étoient tous parvenus, les uns moins, les autres plus; celui-ci s'étoit gorgé par bien des métiers; et enfin dans les entreprises des vivres pour les armées. Ce fut cette connoissance qui le fit prendre à Voysin, devenu secrétaire d'État de la guerre, pour un de ses principaux commis. Il avoit épousé une femme de même espèce que lui, grande, faite au tour, avec un visage extrêmement ' Mémoire du comte de Belle-lsle sur l'eschanae du marcjfuisat de Belle- lsle avec le Boy, s. 1. n. d. (vers avril 1726). * Saint-Simos, Méinnires, t. XI, p. 70. ^ Saint-Simon, Mémoires^ t. XII, p. 432. INFLUENCE DE MADAME DE PRIE. 509 agréable, de l'esprit, de la grâce, de la politesse, du savoir- vivre, de l'entregent et de l'intrigue, et qui auroit été faite exprès pour fendre la nue à l'Opéra et y faire admirer la déesse. Le mari étoitun magot, plein d'esprit, quivouloiten avoir la meilleure part, mais qui du reste n'étoit pas incom- mode, et dont les gains immenses fournissoient aisément à la délicatesse et à l'abondance de la table, à toutes les fan- taisies de parure d'une belle femme, et h la sjdendeur d'une maison de riche financier. La maison étoit frt'quentée; tout y attiroit; la femme adroite y souffroit par complaisance les malotrus amis de son mari qui, de son coté, recevoit bien aussi des gens d'une autre sorte qui n'y venoient pas pour lui. La femme étoit impérieuse, vouloit des compagnies qui lui fissent honneur; elle ne souffroit guère de mélange dans ce qui venoit pour elle. Éprise d'elle-même au dernier point, elle vouloit que les autres le fussent; mais il falloit en obtenir la permission. Parmi ceux-là elle savoit choisir; elle avoit si bien su établir son empire, que le bonheur complet ne sortoit jamais à l'extérieur des bornes du respect et de la bienséance, et, que pas un de la troupe choisie n'osoit montrer de la jalousie, ni du chagrin. Chacun espéroit son tour dans un parfait silence, sans la moindre altération entre eux. Il est étonnant combien cette conduite lui acquit d'amis considérables, qui lui sont toujours demeurés attachés, sans qu'il fût question de rien plus que d'amitié, et qu'elle a trouvés, au besoin, les plus ardents à la servir dans ses affaires. Elle fut donc dans le meilleur et le plus grand monde, autant qu'alors une femme de Plénœuf y pouvoit être, et s'y est toujours conservée depuis parmi tous les changements qui lui sont arrivés. « Les plus anciens tenants et les plus favorisés étoient Le Blanc et Belle-lsle. G'étoit d'où étoit venue leur union. Tous deux étoient nés pour la fortune; tous deux en avoient les talents; tous deux se crurent utiles l'un à 1 autre; cela forma entre eux la plus parfaite intimité, dont Mme de Plénœuf 510 NICOLAS FOUCQUET. fut toujours le centre. Le Blanc voyoit dans son ami tout ce qui pouvoit le porter au (^rand, et Belle-Isle sentoit dans la place qu'occupoit Le Blanc de quoi l'y conduire, tellement que Fun pour s'étayer, l'autre pour se pousser, marchèrent toujours dans le plus grand concert sons la direction de la divinité qu'ils adoroient sans jalousie. « Entre plusieurs enfants, elle eut une fille, belle, bien faite, plus charmante encore par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit, extrêmement orné et cul- tivé par les meilleures lectures, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer. Elle avoit fait la passion et l'occupation de sa mère à la bien élever. Mais devenue grande, elle plut, et à mesure qu'elle plut elle déplut à sa mère. Elle ne put souffrir de vœux chez elle qui pussent s'adressera d'autres; les avantages de la jeunesse l'irritèrent. Sa fille, h qui elle ne put s'empêcher de le faire sentir, souf- frit sa dépendance, essuya ses humeurs, supporta les con- traintes ; mais le dépit s'y mit. Il lui échappa des plaisante- ries sur la jalousie de sa mère qui lui revinrent. Elle en sentit le ridicule, elle s'emporta ; la fille se rébecqua, et Plénœuf, plus sage qu'elles, craignit un éclat qui nuiroit à l'établissement de sa fille, leur imposa en sorte qu'il en étouffa les suites, qui n'en devinrent que plus aigres dans l'intérieur domestique, et qui pressèrent Plénœuf de l'établir. » Belle-Isle, favori de la mère, sera haï de la fille, et l'édi- fice, frêle encore, de sa fortune, va être compromis au milieu de ces passions féminines. « Entre plusieurs partis qui se présentèrent, le marquis de Prie fut préféré. Il n'avoit presque rien, il avoit de l'esprit et du savoir; il étoit dans le service, mais la paix l'arrêtoit tout court. L'ambition de cheminer le tourna vers les ambassades, mais point de bien pour le soutenir; 1>'FLUENCE DE MADAME DE PRIE. 511 il le trouvoit chez Plenœiif. L'affaire fut bientôt conclue; Mme de Prie fut présentée au feu Pioi par la duchesse de Ventadour; sa beauté fit du bruit; son esprit, qu'elle sut ménaoer, et son air de modestie la relevèrent. Presque incontinent après, de Prie fut nommé à l'ambassade de Turin, et tous deux ne tardèrent pas à s'y rendre. On v fut content du mari, la femme v réussit fort, mais leur séjour n'y fut pas fort long. La mort du P>oi et l'effroi des financiers pressèrent leur retour; l'ambassade ne rou- loit que sur la bourse du beau-père. Mme de Prie avoit donc va le grand monde françois et ('tranger, elle en avoit pris le ton et les manières en ambassadrice et en femme de qualité distinguée et connue; elle avoit été applaudie partout. Elle ne dépendoit plus de sa mère; elle la méprisa, et prit des airs avec elle qui lui firent sentir toute la diffé- rence de la fleur d'une jeune beauté d'avec la maturité des anciens charmes d'une mère, et toute la distance qui se trouvoit entre la marquise de Prie et Mme de Plénœuf. On peut juger de la rage que la mère en conçut : la guerre fut déclarée, les soupirants prirent parti, l'éclat n'eut plus de mesure; la déroute et la fuite de Plénœuf suivirent de près. La misère, vraie ou apparente, et les affaires les plus fâcheuses accablèrent Mme de Plénœuf. Sa fille rit de son désastre, et combla son déses- poir. « Mme de Prie devint maîtresse publique de M. le Duc, et son mari ébloui des succès prodigieux que !NL de Soubise avoit eus, prit le parti de l'imiter, mais M. le Duc n'étoit pas Louis XIV, et ne menoit pas cette affaire sous l'apparent secret et sous la couverture de toutes les bienséances les plus précautionnées. Mme de Prie, parvenue à dominer M. le Duc entièrement, fit par lui la paix de son père, et le fit revenir. Elle l'aimoit assez, et il la ménageoit dans la situation brillante où il la trouvoit; car ces gens-là, et malheureusement bien d'autres, comptent l'utile pour tout, 512 NICOLAS FOUCQUET. et l honneur pour rien. Lui et sa fille avoient grand inté- rêt à sauver tant de biens. Mais la fille, non contente de se venger de la sorte des jalousies et des hauteurs de sa mère, qui ne put ployer devant Famour de M. le Duc, se mit à prendre en aversion les adorateurs de sa mère, et la crainte qu'elle leur donna en fit déserter plusieurs. » Toujours est-il qu'en 1723 les deux frères furent décrétés d'ajournement, mis à la Bastille. C'est alors qu'on évoque les anciens souvenirs. Le comte « a voulu imiter son grand- père et s'enrichir aux dépens du Roi ' » . Comme son grand- père, il se ruinait en bâtiments, témoin cet hôtel qu'il faisait construire entre le quai d'Orsay et la rue de Lille. Cette fois on n'imagina pas de complot de lèse-majesté, mais l'assas- sinat d'un obscur complice^. Les deux frères, emprisonnés à la Bastille, comparurent devant une Chambre de justice sié- geant à l'Arsenal, où on les conduisit en chaise, à travers le jardin, par le même chemin d'angoisse où jadis avait passé leur grand-père^ (7 avril 1724). Pas plus que Nicolas Fouc- quet, ils ne perdirent leur sang-froid. Leur défense fut si complète qu'on dut les mettre hors de cour, mais en les condamnant à rapporter 600,000 livres à titre d'indemnité civile. Détail curieux, on avait saisi leurs papiers qu'on eut soin de mettre sous scellés. A leur libération, on les leur rendit en ayant soin de leur faire reconnaître que les cachets n'avaient pas été rompus * . Le souvenir des anciennes fraudes commises en 1661 tenait tout le monde" en respect. En somme, l'accusation n'était pas soutenable. On n'en infligea pas moins aux deux frères une sorte d'internement à * Barbieu, Mémoires, t. I, p. 286. - Ibid,. p. 34V. Cet hôtel est devenu la Caisse des dépôts et consigmitions. V. Juge, Notice sur FoiK/net, p. 91. 3 Archives de la Bastille, t. VIII, p. 390, 393. ''Barbier, Mémoires, p. 339. .• . >'0T3VEAU PROCES. 513 rintérieur. En mai 1725, ils reçurent Tordre de se retirer à Garcassonne '. Ils n'allèrent pas si loin du premier coup. Militaires expé- rimentés, habitués à défendre le terrain pied à pied, ils s arrêtèrent à ]Severs, où ils ne connaissaient personne. « Ils se mirent dans un cabaret, avant fort peu d'argent. Ils avoient père et mère, lesquels n'étoient pas riches. " C'est un peu la réédition des affaires de IGOl, où l'on avait vu un surintendant arrêté pour détournement de millions et qui n'avait pas un sou vaillant chez lui. « Marquer des attentions et de l'amitié à des exilés n'est pas une pratique en usage, surtout à la Cour; aussi beaucoup de gens de la connaissance de MM. de Belle-Isle, et qui dans un autre temps se seroient peut-être dits de leurs amis, ayant à passer par la grande route de Lyon, évitèrent de les voir, soit en passant par Nevers, soit en prenant une autre route. Ils furent étonnés de voir arriver dans leur auberge le capitaine des gardes de M. de Xevers (car il a le gouver- nement de Nivernais) avec une lettre de M. de Nevers, rempli d'estime, de politesses et même d amitié, et un ordre précis de les mener au château de Nevers où il avoit fait meubler magnifiquement sept ou huit appartements (le vieux Couches qui vit encore étoit avec eux ; il étoit compris dans leurs affaires, on ne sait trop pourquoi). Ils reçurent de la part des officiers de M. de Nevers toutes sortes de bons traitements dans ce château; ils y restèrent quatorze mois. M. de Belle-Isle connoissoit fort peu M. de Nevers, mais il n'a jamais oublié ce procédé et s'est fait un plaisir de lui donner des marques de sa reconnoissance par les soins qu'il a eus de M. deNivernois à larmée et dans toutes occa- sions^. » Les deux fils persécutés de Nicolas Foucquet trouvant ' Baubier, Mémoires, t. I, p. 387. ^ LuYNES, Mémoires, t. XII, p. 459. II. 33 514 NICOLAS FOUCQUET. un asile généreux et spontané chez le petit-fils adoptif de Mazaiin, quelle surprise! Nous en aurons de plus grandes! On chicana cet asile aux deux frères qui durent se retirer dans ces leudes de Garcassonne qui, valant peu de chose, ne leur étaient pas contestées. Ils s'y trouvèrent comme au temps de leur jeunesse, dans la solitude de Villefranche ou d'Agde, et donnèrent à l'étude ces loisirs forcés. A l'étude et à la défense de leurs droits. En 172G parut un mémoire sur l'échange du marquisat de Belle-lsle, qui, par la force du raisonnement et l'énergie respectueuse de l'expression, rappelle ceux de Nicolas Foucquet. Nous n'en citerons qu'un passage : « Je sçais que le Roy peut tout ce qu'il veut ; mais je sçais aussi que la règle de sa volonté est celle de l'équité. « Plus même ce pouvoir est absolu dans nos Ilois, plus aussi par la raison de la sublimité de leur rang, et de la force qu'ils ont eu main, consentent-ils que ce qui fait Loy pour leurs sujets, la fasse encore plus sévèrement à l'égard de leurs propres intérêts qui sont en compromis. « Or si les Rois veulent que l'on tienne l'égalité de la balance, entre eux et leurs sujets, ce doit être surtout dans des échanges libres, qu'ils ont eux-mêmes souhaités '. » La mort de M. le Duc enleva toute leur puissance aux ennemis des deux frères, qu'on rappela bientôt à la Cour. Non seulement l'échange de Belle-lsle fut terminé à leur satisfaction, mais on proposa le comte pour le cordon bleu, quoiqu'il ne fût ni ancien officier, ni grand seigneur. « Peut-être veut-on par là justifier la mémoire de son grand-père, qui fut la victime de la colère de Louis XIV '^. » « Il y a soixante-dix ans que son grand-père pensa périr * Mémoire du comte de BcUe-JsIe sur l'échange du marquisat de Belle- lsle avec le Boi, s. I. n. ri. (1726), in-h", p. 38. 2 Mathieu Makais, Mémoires, t. II, p. 417. APOGEE DE LA FAMILLE. 515 pour le même Belle-Isle ' . Autrefois les accusés ne se tiroient pas si tôt d'affaire. » Et le chroniqueur ajoute : « C'est qu'on lui a donné le Parlement pour juge, et non des commis- saires'^. » Ces mots résument toute l'histoire des Foucquet, depuis le jugement de Chalais jusqu'à celui des fils de Nicolas. Ils sont la glorification de la magistrature régulière, ina- movible, indépendante, la condamnation des tribunaux arbitraires, tristes instruments de la puissance abusive des princes et des gouvernements, quels qu'ils soient. A partir de ce moment, l'astre des Foucquet resplendit de tout son éclat. Le comte est promu lieutenant général des armées (27 décembre 1731); gouverneur de Metz (mars 1733); chevalier des ordres du Roi (13 juin 1734); ambassadeur plénipotentiaire à la diète de Francfort (en février 1741); maréchal de France (11 février 1741). L'Empereur demande au Roi la permission de le nommer prince de l'Empire (février 1742). La même année, en deux mois, Belle-Isle est fait duc de Gisors (mars 1742) et chevalier de la Toison d'or (5 avril 1742). En mai 1748, il est créé pair de France, et reçu en cette qualité au Parlement (24 avril 1749) ^ Nous ne raconterons pas la longue suite des services qui mérita à leur auteur tant de distinctions. Il nous suffit de dire qu'il porta la fortune avec modération. Ayant à fournir ses preuves pour entrer dans l'Ordre, il ne chercha pas à en faire accroire sur sa généalogie. Les titres qu'il produisit sont ceux-là mêmes que Nicolas Foucquet avait réunis ''. ' Mathieu Marais, Mémoires, t. II, p. 474. ^ Ibid., t. III, p. 183. Mémoire de chronolofjie cjénéalogicjue, année 1754, p. 144. * Bibl. nat., cahinet des titres, dossiers Fouccpet de Belle-Isle. Il existe aussi une généalogie au ministère des affaires étrangères. 33. 516 ÎSICOLAS FOUCQUET. On lui offrit ce collier si ardemment désiré par son aïeul, et dont ses oncles n'avaient jamais porté que « le râpé » . La réception du maréchal de Belle-Isle au Parlement, le 24 avril 17 49, fut particulièrement intéressante. Le pre- mier président était un Maupeou. Après un éloge plein de tact, ce descendant collatéral de la noble et sainte Marie de Maupeou, arrière-grand'mère de Belle-Isle, ajouta : a Combien ne dois-je pas être flatté d'avoir à contribuer moi-même à l'illustration d'un nom auquel je m'intéresse, avec tous les sentiments que l'estime la plus parfaite, l'amitié la plus tendre et les liens même du sang sont caj)ables d'inspirer ' ! » C'était la première fois depuis quatre-vingt-dix ans peut- être que l'on évoquait dans un discours officiel non pas encore le nom, mais le souvenir de Nicolas Foucquet et des siens, qu'on s'honorait d'une alliance avec la famille du surintendant disgracié. Mais qu'est-ce que ce discours à côté de ce qu'on va voir? Belle-Isle, d'un second mariage avec Marie-Casimire-Thé- rèse-Geneviève-Emmanuelle, fille du comte de Béthune- Selles^ (15 octobre 1729), avait eu un fils (27 mars 1732) appelé Louis-Marie, qui, par ses belles qualités, paraissait appelé à succéder à son père et à en continuer les œuvres. Le 23 mai 1753, ce fils épousa Ilélène-Julie-Bosalie Maza- rini Mancini, fille ainée du duc de Nivernais, et petite-fille du duc de Nevers^, héritier de Mazarin. Le mariage fut célébré dans l'hôtel de Mortemart par un parent, Ber- nardin Foucquet, archevêque d'Embrun. M. de Luynes y assista. La dépense à la charge de Belle-Isle fut estimée 100,000 livres, et n offusqua personne''. ' LiiYNES, Mémoires, t. X, p. G^. - Elle était veuve de François Roussel de Medavy, comte de Graucey. ' Elle était née le 13 septembre 1740. * LuYNKS, Mémoires, t. XII, p. 457. LE COMTE DE GISORS. 517 On ne s'étonna pas plus de voir la fortune du cardinal Mazarin faire retour à un Foucquet. Les contemporains ne pensent qu'à eux et jettent volontiers un voile sur le passé gênant. Il faut qu'un long espace de temps s'écoule pour que certains rapprochements se présentent à l'esprit. Le 25 mai 1588, on mariait à Dampierre Mlle de Ghe- vreuse avec le vidame d'Amiens, fils unique de M. de Gliaulnes'. « M. le maréchal de Belle-Isle, dit M. de Luynes, le grand-père de l'épousée, est venu exprès de Versailles pour le mariage. Il a dîné ici et est retourné le soir même à Versailles. Grande marque damitié, au milieu de toutes ses affaires ! " Si les morts sont plus attentifs que les vivants à ces vicis- situdes du monde, quel spectacle pour la duchesse de Che- vreuse, bisaïeule de l'épousée, que de voir ses héritiers tenir à si grand honneur la présence d'un Foucquet à Dampierre! Combien d'autres descendants des contemporains de Nicolas Foucquet suggèrent par leur conduite , leurs amitiés, leurs alliances, les mêmes réflexions sur le peu de durée des sentiments humains, haine ou amour! A cette même époque, un Lamoignon, petit-fils du pré- sident qui avait refusé de s'associer aux faussetés de Ber- ryer, épousa l'arrière-petite-fille du faussaire lui-même '^. Le père de la mariée, après avoir été lieutenant de police, devint garde des sceaux. Nul n'en connaissait ni n'en recherchait l'origine. Quelque investigateur obscur croyait savoir que le grand-père avait été laquais''; mais les propos ne circulaient pas, et les familles Lamoignon et Berryer faisaient souche commune. On avait bien vu la veuve de ' « La mariée aura quatorze ans au mois de septembre, et le marié en a près de dix-sept. On ne compte les laisser vivre ensemble que dans deiiv ans. « LcYSES, Mémoires, t. XVI, p. ^48. ' LlJYtCES, Mémoires, t. XVI, p. 409. * B.\RBiER, Mémoires, Le. 518 NICOLAS FOUCQUET. Foucquet, le fils du surintendant, l'ex-mademoiselle Guyon, convoler hâtivement avec le duc de Sully, petit-fils du chancelier Séguier, s'épanouir dans cette nouvelle union, sans souci de son ancienne alliance, non plus que des spiri- tualités de sa inère ' . Ainsi va le monde. Revenons au maréchal. Stratégiste et tacticien de premier ordre, il sauva, dans maintes occasions, l'honneur des armes françaises, et sa conduite a inspiré cette belle réflexion au descendant d'un de ses émules : « Éclairés par nos tristesses récentes, nous pouvons mieux peut-être que les contemporains mesurer l'étendue du service que Belle-Isle rendit à son roi, à sa patrie, à ses com- pagnons d'armes, car les douleurs qu'il leur épargna, nous en avons, nous, connu l'amertume. Si, parmi ceux qui jet- teront les yeux sur ces pages, il est des combattants de nos dernières guerres qui aient subi le supplice d'un siège sou- tenu sans espérance, et terminé par une capitulation sans conditions, s'il en est qui aient été traînés captifs sur les rives glacées de l'Elbe et de lOder, ceux-là, j'en suis sûr, estimeront heureuse larmée qui avait trouvé un général décidé à la soustraire, n'importe au prix de quels hasards, à ces dernières insultes de la fortune. En mémoire de ce qu'ils ont souffert, ils accorderont à la résolution virile qui sauva, ce jour-là, l'honneur des armes françaises, un retour de justice et presque de reconnaissance^. » Il ne convient à personne, et à nous moins qu'à tout autre, de recommencer une histoire qui a été faite avec le caractère définitif d'un chef-d'œuvre. Cet admirable récit ' Saint-Simon, Mémoirci, t. XI, p. 393. - Duc DE BnooLiE, Etudes diploinatlcjucs, Revue des Deux Mondes, 15 jan- vier 1884, p. 2G5. MORT DU COMTE DE GISORS. 519 nous peint le jeune fils du maréchal le comte de Gisors comme possédant toutes les qualités de ses aïeux, exemptes de leurs faiblesses, épurées de leurs défauts. Brave comme son père, prudent et réfléchi comme son {jrand-père, fin , délié, spirituel comme son bisaïeul, Nicolas Foucquet , Gisors semblait avoir également hérité de toutes les vertus de ses aïeules maternelles. Il eût fait la joie de Marie-Mag- delaine Foucquet et de la noble Marie de Maupeou. Suprême effort d'une tige épuisée, cette belle fleur s'épanouissait à peine qu'elle fut fauchée par la mort. A la fin d'une bataille où dix mille Français avaient lutté > tout un jour contre quarante mille Allemands, notre cava- lerie chargea l'ennemi pour rompre ses efforts, tenter de ressaisir la victoire, en tout cas, assurer la retraite de l'armée. Abordés avec furie, les Allemands furent percés deux fois, deux fois encore pris à revers et culbutés de nouveau. « Ce fut au retour de cette charge que le comte de Gisors reçut presque à bout portant un coup de feu dans les reins. « Mon très cher père, écrivait- il au maréchal de Belle-Isle, je vous prie de n'être pas inquiet de ma blessure. Je ne l'ai reçue du moins qu'après avoir percé avec les carabiniers l'in- fanterie hanovrienne. Faites passer cette lettre à ma femme. Je vous aime et je vous respecte de tout mon cœur ' . » Une heure après, il était mort. L'illustre historien dont nous avons cité plus haut les considérations sur la retraite de Prague, s'excusait de certains rapprochements qu'inter- dit d'ordinaire la sévère discipline de l'histoire. « Qu'y faire cependant? ajoutait-il; la force de certaines considé- rations l'emporte, et les comparaisons reviennent involon- tairement sous la plume de l'écrivain comme h la pensée du lecteur". » ' C. RoussET, Le comte de Gisors, p. 490. ' Duc DE Bhoglie, loc. cit. 52!) TsMCOLAS FOUCQUET. Nous sera-t-il permis de dire à notre tour qu'il est impos- sible de ne pas songer ici à la charge de Reischoffen où d'autres cuirassiers, également héroïques, ont couvert de leurs corps amoncelés la retraite de nos troupes, et occupent encore par leurs ossements le territoire envahi par l'ennemi? Belle-Isle ne survécut guère à son fils. Rien de plus carac- téristique, de plus douloureusement ému que la lettre écrite au Roi par ce Français attristé, par ce père désolé, dernier survivant d'une famille épuisée. « Sire, mon âge, mon ancien attachement pour votre personne et surtout vos bontés infinies doivent m'autoriser à ouvrir mon cœur à Votre Majesté. Il y a cinquante-neuf années révolues que je sers Votre Majesté et le feu roi votre bisaïeul, j ose dire avec un zèle actif dont il y a bien peu d'exemples. De quatorze frères ou sœurs, il ne m'en restoit qu'un qui a été tué en 1747; Votre Majesté a perdu en lui un de ses meilleurs lieutenants généraux et qui eût le plus dignement commandé ses armées. « J'ai également perdu une femme qui, outre bien des qualités respectables, avoit eu celle d'être aussi occupée du bien de votre service que moi-même, et y a été extrême- ment utile, surtout en Allemagne, où elle s'étoit concilié l'estime générale et la confiance des princes, des ambassa- deurs, et de tous les notables de l'Empire à Francfort. " Il ne me restoit plus qu'un fils unique que nous avions élevé dans les principes de religion et de dévouement à votre service. Dans le temps que j'avois la consolation de le voir si bien ré|)ondre à notre attente, il a plu à la divine Providence de me l'enlever, et avec lui tout ce qui me restoit dans ce monde. Frappé de ce coup de foudre, je me suis cru incapable d'aucune autre idée que de celle de ma mort. « J'aurai dans trois mois soixante-quinze ans faits; j'ai de fréquents ressentiments de la blessure que j'ai reçue à FIN DU MARECHAL, 521 la poitrine, ce qui, joint aux autres infirmités inséparables de la vieillesse et à une surdité dont Votre Majesté n'a que trop souvent occasion de s'apercevoir, je ne songeois qu'à la retraite, lorsque Votre Majesté, par les marques les plus distinguées de bonté, a daigné prendre part à ma douleur, et ma touché si profondément le cœur que je lui ai fait le sacrifice de ce qui me reste de vie et de santé, en me livrant tout entier et uniquement à votre personne, à votre service et à vos affaires qui sont devenues les miennes. Je n'ai plus d héritier naturel, ce que je possède même est en plus grande partie de vos bienfaits ou de mon échange. « Je puis dire avec vérité que ce que j'ai dépensé ou que je dois, qui monte environ à dix-sept cent mille francs, l'a été pour ou relativement à votre service, excepté ce que j'ai emplové à ma maison de Paris ou de Bizy. Je supplie Votre Majesté de trouver bon que mon attachement ou ma recon- naissance ne se bornent pas à une simple effusion de cœur, et que je lui fasse don de l'un et de l'autre. » Le maréchal priait le Roi d'accepter tous ses biens après sa mort. « C'est, ajoutait-il, une restitution de vos bienfaits d'autant plus raisonnable que je ne fais tort à qui que ce soit, et que je satisfais mon attachement pour votre personne et ma recon- naissance. Je finis, Sire, en assurant encore Votre Majesté que, de tous ses sujets, il n'v en a aucun sur la terre qui, comme moi, n y tienne plus que pour elle, et dont l'atta- chement soit aussi pur, aussi complet et aussi indépendant de toute autre espèce de vue ni de considération quelconque. Mes vœux se bornent, Sire, à ce que vous en soyez per- suadé ' . >' Ainsi finit la famille Foucquetdans sa descendance directe après quatre siècles de durc'e. Les collatéraux eux-mêmes, descendants des Foucquet-Ghaslain, ont disparu. Leur der- ' C. RonssET, Le comte de Gisors, p 315. 522 INICOLAS FOUCQUET. nier représentant, victime de la Révolution, n'avait con- servé qu'un souvenir confus du passé de cette famille illustre. Vers 1822, une femme douée de grandes qualités d'esprit et de cœur, Mme la vicomtesse de Bertier, née de Foucquet, laissant à son fils une sorte de testament moral, fit suivre les conseils les plus nobles d'un petit résumé historique. « Je te ferai brièvement l'histoire de ma famille. Mon nom s'éteindra bientôt, mon père et mon oncle n'ayant que des filles, et notre maison n'ayant formé aucune branche... « On trouve dans l'histoire une ancienne maison de sei- gneurs de Foucquet. On en voit en Normandie, en Bretagne et en Anjou. Nos pères prétendaient en descendre sans pou- voir complettement le prouver; mais notre filiation est bien établie depuis l'érection du parlement de Bretagne. Un Foucquet y entra dès sa création, et, jusqu'à mon grand- père, l'aîné delà famille en a toujours fait partie. Lorsque le parlement de Metz fut établi, ses charges principales furent données à des membres distingués d'autres parle- mens. Un Nicolas Foucquet fut envoyé de Rennes pour en être procureur général ', et une inscription que j'ai vue à Metz porte encore son nom. Lorsque Henri IV vint en Bre- m tagne, il voulut s'attacher les gens les plus considérables de la province et les principaux du parlement, un Foucquet fut fait par lui conseiller d'Etat. J'ai oublié de te dire que mon père m'a raconté souvent qu'il avait un portrait d'un de ses ancêtres, gentilhomme de Charles IX, qui ne s'est perdu que pendant la Révolution. Lorsque le surintendant Foucquet devint tout-puissant, il paraît qu'il chercha à se faire recon- naître comme parent par notre famille, quoique cela ne soit pas prouvé. Mon père m'a dit avoir vu dans les papiers du sien une liasse de lettres du Surintendant à celui de ses ' Non pas procureur général, mais conseiller. FIN DE LA FAMILLE. 523 ayeux qui était son contemporain; mais ses lettres ont été perdues avec tous nos papiers , et mon père ignore ce qu'elles contenaient. « Le maréchal de Belle-Isle tint encore plus à cette parenté, et se chargea de la fortune de mon grand-père, à qui il restait fort peu de chose. Mon bisaïeul avait de la fortune, mais, grand chasseur et grand dépensier, il avait vendu toutes ses terres, et ne lui laissa que la petite terre de la Bouchefolière, qui passa même dans les partages à M. de Rézeux, dont la mère était une Foucquet. Le maré- chal de Belle-lsle fit avoir un régiment à mon grand-père, et le mena avec lui à sa fameuse ambassade de Francfort, pour faire les honneurs de sa maison. Personne n'y était moins propre. « Mon grand-père, brave et honnête homme, avait peu de moyens et d'ambition, beaucoup d'indolence et de timi- dité, et se sauvait dans sa chambre quand le maréchal avait du monde. Celui-ci, impatienté, vit qu'il ne pourrait en tirer parti, et le laissa à Metz où, devenu lieutenant général, il commandait en l'absence du maréchal. A l'âge de cin- quante ans, il s'y maria et épousa Mlle de Lesseville, fille unique d'un conseiller au Parlement, qui avait près d'un million de bien. Ce fut avec sa dot qu'il acheta la terre de la Grange, qui venait d'être bâtie par un fournis- seur qui s'v était ruiné. « Mon grand-père avait deux frères cadets qui lui étaient fort supérieurs, et qui parvinrent par leur seul mérite. L'un d'eux entra dans la marine, s'y distingua et est mort à Brest, cordon rouge et lieutenant général ou chef d'escadre. L'autre, après avoir été agent du clergé, devint archevêque d'Embrun. Sa fierté ne pouvait se prêter à aucune complai- sance pour le maréchal de Belle-Isie ' ; il ne voulait point le reconnaître pour parent, et l'accusait hautement de s'être ' Nous avons vu au contraire l'archevêque d'Embrun marior \e lils du tnaréckal. 524 ISICOLAS FOUCQUET. emparé de papiers de notre famille, qui ne se sont jamais retrouvés. « M. de Gisors, fils du maréchal, qui à vingt-cinq ans avait déjà une si grande réputation que sa mort fut regardée comme une calamité publique, M. de Gisors, dis-je, marié malgré lui à Mile de Nivernais, qu'il n'aimait pas et avec laquelle il ne voulait pas vivre ', passa par Metz se rendant à l'armée pour la dernière fois. Mon père avait cinq ans et s'en rappelle encore. Il le prit sur ses genoux et dit à sa mère : « Madame, je n'aurai point d'enfant, je vous demande « de me donner votre fds, il sera mon héritier, je me charge « de son éducation et de sa fortune. » La mort en disposa autrement : M. de Gisors ne revint plus. " Le maréchal de Belle-Isle, dégoûté de n'avoir pu faire jouer un grand rôle au comte de Foucquet, mon grand- père, fit la fortune du duc, depuis maréchal de Castries, que l'on prétendait lui tenir de très près, lui laissa une partie considérable de sa fortune, donna l'autre au Roi et ne se souvint plus de nous que pour laisser à mon père, alors enfant, la vicomte d'Auvillars qu'il lui susbtitua comme à son héritier de nom et d'armes. Ce sont ses expressions "'. » On comprend et 1 on excuse aisément le petit sentiment de vanité professé par l'aîné à l'égard du puîné, par les Fouc- quet de Bretagne pour les Foucquet de Paris. On a vu, pourtant, avec preuves à l'appui, qu'il en allait tout autre- ment à l'époque de la splendeur du surintendant. Mais que dire sur cette appréciation, sur la réserve de l'archevêque d'Embrun qui, pourtant, avait assisté au mariage du comte ' M. C. l'ousset a publié des lettres qui prouvent tout le contraire, et démontrent que le ménage Gisors-Nivernais était excellent. "^ Note de la main de Marie-Renée-Louise de Foucquet, vicomtesse de Bertier, écrite le 16 juin 1822, conservée dans les archives de la famille de Bertier. Je dois cette communication à l'obligeance de M. le comte A. de Bertier. Je tiens à le remercier ici publiquement. FIN DE LA FAMILLE. 525 de Gisors; que dire de ces anecdotes sur Gisors lui-même, absolument controuvées! Supposons pourtant que ce document, avec son authen- ticité que rien n'égale si ce n'est sa sincérité, nous soit seul parvenu, qui ne lui accorderait une confiance absolue, comme si Ion puisait à la source même? Et cependant, que d'erreurs il contient! Quel ami de l'histoire et de la vérité ne frémirait pas à cette pensée? Mais surtout, quel philosophe, quel homme ne sera ému en constatant le peu de durée des souvenirs les plus précis, les plus glorieux , les plus intimes? Si Nicolas Foucquet revenait au monde, il n'y trouverait pas à s'abriter sous le toit d'un descendant ou d'un neveu de son nom. Il serait inconnu parmi les siens. Il ne reviendra pas; les siens, au contraire, sont allés à lui. Les générations, oublieuses et oubliées tour à tour, les suivront. Vaux disparaîtra un jour comme 1 hôtel de la rue Groix-des-Petits-Champs, comme la belle maison de Saint- Mandé. Humble berceau delà famille, les antiques Moulins- Neufs, sans cesse renouvelés, subsisteront dans leur médio- crité plus longtemps que les fastueuses demeures, et s'écrouleront enfin comme le reste. Tout ce passé ne revivra peut-être que dans quelques feuillets de livres, consultés plutôt que lus, à moins qu'ils ne tombent aux mains dun lec- teur de loisir, voulant se remettre devant les yeux la preuve de cette éternelle vérité que les hommes en tous les temps ont éprouvé les mêmes passions, et, avec un mélange de courtes joies, subi de longues peines et de grandes douleurs. APPENDICE HISTOIRE DU MASQUE DE FER M'étant vu dans l'oblipation d'étiulier, accessoirement, la ques- tion du masque de fer, je me suis appliqué à le faire historique- ment. Je consignerai ici le résumé de ces recherches. En 1715, et plus sûrement en 1724, un sieur Constantin de Ren- neville, emprisonné à la Bastille pendant onze ans, de 1702 à 1713, raconta dans son livre ('Inquisition française, etc., quil v avait vu par surprise un prisonnier dont il n'avait jamais pu savoir le nom. Le porte-clefs Ru lui avait appris que cet infortuné était détenu (( depuis trente et un ans, et (jue Saint-Mars lavait amené avec lui des îles Sainte-Marguerite, où il avait été condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé de douze à treize ans, deux vers contre les Jésuites v . Le chirurgien Reilh confirma ce récit, ou Ton reconnaît un fond de vérité, agrémenté de contes jaunes à la Saint-3Iars '. Renne- ville, très passionné, mais très intelligent-, gardait de ce pri- sonnier le souvenir d un homme jeune encore, aux cheveux noirs, sorti en 1705, trois mois après cette rencontre furtuite. On voit qu'il faut lire 1703 au lieu de 1705, et le mot sorti reste juste, s'il peut se dire d'un mort comme d'un \ ivant, et signifie disparu. L'anecdote ne peut s'appliquer qu'à Danger, prisonnier de IGGU. ' V InquisUion française, ou l' Histoire de la Bastille. Amsterdam, Et. Roper, 1715, 2 vol. in-12. — Même ouvrage, 1725, 5 volumes. Amsterdam, Lake- man, 1724. 2 Renneville multiplie les accusations et les injures contre Saint-Mars, Corbé, etc. ; mais en laissant de côté ces rancunes de prisonnier, on doit reconnaître qu'il était bien renseigné sur l'origine, l'histoire^ la fortune de ses gardiens. 528 APPEÏSDICE. lïllle ne piqua pas autrement la curiosité et ne fut Tobjet d'aucune discussion, Vinjjt ans se passent. En 1715, les libraires associés d'Anisterdain publièrent les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse. Entre autres récits (le choses îçjnorées ou qui nont point été écrites, l'auteur du livre raconta les aventures du prince Giafer (le comte de Verman- dois, fils de Louis XIV et de La Vallière), fils naturel de Cba-Abas (Louis XIV), qui, ayant souffleté Soplii-Mirza (le ^rand Daupbin), fut condamné à mort. Un des ministres, plus sensible que les autres à l'afilictioii de Cha-Abas, imagine d'expédier Giafer à l'ar- mée du Feldran (la Flandre). Là, on le fait passer pour mort de la peste, on le transfère la nuit dans File d'Ormus, où il reste jusqu'au jour ou le (jouverneur cFOrmus, nommé par Cba-Abas gouverneur de la citadelle d'Ispaban, ramena avec lui son prisonnier. On lui fai- sait porter un masque. Ali-Amajou (le régent) lui rendit visite et mourut peu après (1723). Cette fois l'attention publique fut vivement excitée. LU baron de G... tenta de réfuter l'aventure du prisonnier mas. que, les bruits populaires, les anecdotes romanescj[ues et absurdes dans lesquelles la vi-aisemblance même n'est pas observée '. Une pbrase du baron de G... est digne deremai'que. « Le célèbre M. de V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage. " M. de V... est Voltaire^. Un autre donna à entendre que M. de V... savait k fond l'his- toire du prisonnier, M. de Vermandois. Il connaissait quelqu'un cpii avait lu un manuscrit, le Prisonnier masqué, ouvrage resté iné- dit par ordre supérieur^. IMoins d'un an après (1746), un romancier saisissait l'occasion et publiait : Le Masque de fer, ozi les Aventures admirables du Père et du Fils, roman espagnol, qui se vendit grâce à son titre, tant le public était déjà attiré par le masque*. ' Bililiof/raphie raisoniiée des ouvrages des savants de V Europe, juin 1745. G... serait l'iiiiiiale de Grunyngen, selon le Dictionnaire historique de Mar- chand. 2 P. Lacuoix, Histoire de l'Homme au masque de fer, |i. 25, dit que cet article parut dans une réimpression du Journal des sçuvans , à Amsterdam (juillet, p. 348). ' JOid. Lettre d'un M. de W... (Voltaire?) * L'auteur serait le chevalier du Mouchy. Le livre parut à la Haye, sans nom d'auteur. APPENDICE. 529 Autre cause de curiosité, on ne savait pas au juste qui était l'au- teur des Mémoires de Perse '. En 1751, six ans plus tard, Voltaire publiait le Siècle de Louis XIV. Il y parla « d'un événement que tons les historiens ont ijjnoré, d'un prince jeune et de la Hjjure la plus belle et la plus noble, admirablement bien fait, la peau un peu brune, intéressant par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais, ni ne laissant entrevoir qui il pourrait être. Sa captivité datait de quelques mois après la mort du cardinal Mazarin. Louvois était allé le voir aux Isles, lui parlant découvert, avec respect. Amené, en 1691, à la Bastille par Saint-lMars, homme de confiance, on ne lui refusait rien, beau linge, dentelles, bonne chair. Sa seule distraclioii était déjouer de la guitare. » On pense bien que Voltaire n'avait pas omis le masque, un masque dont la mentonnière à ressorts d'acier laissait au pri- sonnier la liberté de manger. Ce prisonnier mourut en 1704 et fut enterré, la nuit, dans le cimetière Saint-PauP. Voilà qui n'était pas fait pour refroidir l'imagination des lecteurs. Voltaire, au surplus, prétendait garder la scrupuleuse réserve d'un historien sévère. Il citait ses auteurs. Plusieurs particularités lui avaient été fournies par Bernavllle, le successeur de Saint- Mars, et par un vieux médecin de la Bastille, qui avait soigné le prisonnier, sans voir jamais son visage. Qui était ce prisonnier? Il ne le savait pas. M. de Ghamillart, le dernier ministre déten- teur de ce secret, supplié à genoux par son gendre, le maréchal de La Fenillade, de le faire connaître, s'y refusa par raison d'Etat. (( Ce qui redouble l'étonnement , c'est que, quand on envoya cet inconnu dans l'ile Sainte-^Iarguerite, dil ingénument Voltaire, il ne disparut dans l'Europe aucune pei'sonne considé- rable. » Dans une édition suivante, l'habile metteur en scène ajoute l'épisode de l'assiette d'argent jetée par la fenêtre, ramassée par un pêcheur. On voit d'ici le tableau : « Parmi les personnes qui ont eu connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore. " ' On nomma Sandraz de Courtillz, Rességuier, Mme de Vieux-Maisons, Pecquet, le duc de Nivernais. ^ Siècle de Louis XIV, t. II, p. 11, ch. xxv de l'ouvrage. ". 34 530 APPEîsDICE. Critiqué, discuté par La Beaumelle, Voltaire nomme cette fois encore son auteur, M, Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes, témoin, dans sa tendre jeunesse, de la translation du pri- sonnier. « M. Marsolan, chirurgien de M. le duc de Richelieu et gendre du vieux médecin de la Bastille, certifiait les propos de son beau-père. Le témoignage des vieillards, qui en avaient entendu parler aux ministres, rendait ce fait, fondé sur des ouï- dire, plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents premières années de l'histoire romaine. » La comparaison n'était pas heureuse. Voltaire continuait à ne mettre aucun nom en avant, écartant Vermandois, écartant Beaufort. Il en revenait à M. de Chamillart qui « disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pres- santes de La Feuillade et de M. de Cauinartin, que c'était un homme qui avait tous les secrets de M. Foucquet ». Le ministre avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été enlevé quelque temps api'ès la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Foucquet, pour un subalterne? Qu'on songe qu'il ne disparut en ce temps-là aucun homme considérable, u II est donc clair que c'était un prisonnier de la plus grande importance. " Comme on le voit, Voltaire, si le propos prêté à Chamillart était authentique, tint la vérité dans ses mains. Il ne la suivit pas, et ne pleura pas de regret de ne pas la suivre, tant son erreur le charmait. Au fond, c'était une reproduction des Mémoires de Perse, u revue, corrigée et retranchée ", comme le dit Prosper Marchand dans ion Dictionnaire historique, publié en 1756'. La Beaumelle, dans ses Notes siir le Siècle de Louis XIV, insista sur ce point -. Voltaire répliqua d'un ton acerbe, traita les Mémoires de libelle obscur et méprisable. Cependant, il était surpris de trouver « une anecdote très vraie parmi tant de faussetés ». Langlet-Dufrenoy (1754), auteur grave, traita la question en passant, et ajouta sa petite erreur, u Le prisonnier fut inhumé, non à Saint-Paul, mais aux Célestins. » . La Grange-Chancel (1759) parla de ce qu'un historien « plus ' Prosper Marchand, Diclionitaire historique, p. 143. P. Lacuoix, Histoire, p. A3. * Déjà cil 1752, Clément avait sijjnalé cette oi;i;;ine. V. Cinq années litté- raires, il kS- il 02, t. II, lettre 39. Jùid.^ -p. 39 et 40. APPENDICE. 531 exact dans ses recherches que M. de Voltaire, aurolt pu savoir s'il s'étoit donné la peine de s'en instruire ". Cet historien, c'était lui sans doute. Le masque, c'était M. de Beaufort, qui avait paru <( dan(jereux » à Culbert. L'auteur citait son diseur, M. de Lamotte- Guérin, gouverneur des îles Sainte-Marguerite. Ce témoin valait bien mieux que le commissaire de marine en bas âge de Vol- taire. A cela près, même luxe de décors : vaisselle d'argent, riches habits, masque éternel; de plus, des petites pinces d'acier très luisantes et très polies, avec lesquelles le prisonnier s'amusait à s'arracher les poils de la barbe. La Grange-Chancel avait vu une de ces pincettes entre les mains de Formanoir, neveu de Saint- Mars ' . Ce Formanoir était Louis de Formanoir, seigneur de Dixmonts et Armeau, mort âgé de soixante ans, aux îles Sainte-Marguerite, le 22 mars 1724 -. Un de ses neveux, né en 1712, fils de Formanoir de Corbé, était alors seigneur de Palteau. Il crut devoir dire son mot dans un débat où, à chaque instant, on citait son oncle et son grand-oncle. Une note fut rédigée par lui et envoyée à Voltaire, vers 1766-1767. 11 s'autorisait surtout des traditions laissées par un sieur de Blainvilliers, celui qu'on a vu à Pignerol. L'homme masqué était connu sous le nom de Latour ; rien n'in- diquait que sou masque fût de fer et à ressorts. 11 le portait à la pi'omenade devant les étrangers. Ses vêtements étaient bruns; son linge très fin. On lui donnait des livres et tout ce qu'on peut accor- dera un prisonnier. Le gouverneur et les officiers restaient debout, nu-tête, devant lui j usqu'à ce qu'il les fit couvrir et asseoir. Ils allaient lui tenir compagnie et manger avec lui. Blainvilliers aux lies Sainte-Marguerite, déguisé en sentinelle, serait resté toute une nuit sous les fenêtres de Latour et le vit grand, bien fait, la jam])e un peu trop fournie par le bas, l'air vigoureux, malgré ses cheveux blancs. Lorsque le prisonnier passa par Palteau, en 1698, il était dans une litière séparée. 11 mangeait sans quitter son masque noir, avec Saint-Mars qui avait deux pistolets auprès de son assiette. C'est ce ' Année littéraire, 1759, t. III, p. 183. - Il fut enterré dans la grande église de l'abbaye Saint-Honorat, dans l'île de Lérins, près de dame Antoinette Collot, épouse de messire Bénigne d'Au- vergne de Saint-Mars, son oncle. Archives du château de Palteau. Cf. Extrait des registres mortuaires de la paroisse des lies, signé : Arnaud, aumônier- curé. Ibid, Saint-Mars avait fait « ériger une épitaphe » à la mémoire de sa femme. •... • 34. 532 APPE^'DICE. que rapportaient les vieillards du pays que M. de Palteau avait interrogés ^ Le commencement et la fin de ce récit contiennent un reflet de vérité. Le milieu n'est qu'un mélange confus des souvenirs de la détention de Foucquet, de Lauzun et de Mattioli. On ne saurait montrer un exemple plus frappant de la manière dont riiomme le plus consciencieux peut contribuer à altérer l'histoire. Zacliée de Byot, sieur de Blainvilliers, cousin de Saint-Mars du côté maternel, capitaine d'un des vaisseaux des armées navales de Sa Majesté, nommé major de la citadelle de Metz en 1681, quand son parent quittait Pignerol-, n'avait jamais exercé aux îles Sainte- Marguerite. Blainvilliers a dû voir à satiété Eustaclie Danger à Pignerol; jamais il ne l'a vu masqué. Il mourut vers 1682, quand Saint-Mars était encore à Exiles. Cette citation des souvenirs de Blainvilliers est d'autant plus étonnante que M. de Palteau ne pouvait ignorer que son propre père, Guillaume de Formanoir de Gorbé, avait servi à la Bastille. Bien plus, Guillaume de Formanoir, mort en 1740% avait laissé un document assez curieux : « Petit mémoire qui i-egarde notre extraction, en 1731. » Il y parle de son oncle, « qui a gardé MM. Foucquet et de Lauzun à la citadelle de Pignerol ». Nulle allusion à aucun autre prisonnier. Cependant il n'était pas trop content du gouvernement. « Je songeay à prendre la retraite parce que je n'avois plus le même pouvoir et agrément à la Bastille, comme du vivant de mon oncle. » Il avait demandé une pension de mille livres, et on lui avait répondu par l'offre d'une croix de Saint- Louis, II honneur sans profit et chose fort commune dès ce temps- là * )). A la vérité, une grande partie du mémoire a disparu; mais les feuillets subsistants sont ceux qui traitent de la vie de Saint- Mars et du séjour de Guillaume de Formanoir à la Bastille. ' Aîiiicc littéraire, 1768. » Zacliée de Byot était fils de Zacliée de Byot, frère de la mère de Saint- Mars, anobli en mars 1676 par lettres patentes données à Saint-Germain en Laye. Archives du château de Palteau. ^ Guillaume de Formanoir, s' de Gorbé, né en 1660, mort en 1740, avait le titre d'injjénieur suivant le régiment de Bourgogne (1680, 1698), lorsqu'il fut nommé lieutenant de la Compagnie franche de la Bastille en 1698. Archives du château de Palteau. * Archives du château de Palteau. APPENDICE. 533 Le silence de ce dernier s'explique tout naturellement. En 1731, époque où il écrivait, on n'avait pas encore inventé le masque de fer, tandis que le masque noir d'Eustache Dauber paraissait sans doute chose de peu d'importance à l'ancien lieutenant, qui en avait vu bien d'autres. Les petites contributions de l'honnête provincial restèrent dans un des portefeuilles de Voltaire. Le maître et l'opinion publique voulaient mieux que ce Latour, et surtout ne voulaient pas abandonner le masque de fer à ressorts d'acier. Sainte-Foy (17G8) lança l'hypothèse du duc de Monmouth, fils de Charles 11, C'était, on se rappelle, un des bruits qui couraient aux lies et que Saint-Mars citait à Louvois. Un écho en était par- venu à Sainte-Foy, qui s'appuyait particulièrement sur un ouvrage anonyme : Les amours de Charles II et de Jacques II, roh d'An. En somme, peu de chose : deux mystifications et un document fait de seconde main, d'après la dissertation de Griffet. Il faut noter, par acquit de conscience, les demi-révélations de rois, de princes, de ministres, de maîtresses de ministres. Le Régent serait resté muet, jusqu'au inoment où il aurait révélé le secret dans une débauche incestueuse. Les curieux, peu délicats sur les moyens de satisfaire leur passion, apprirent que le masque était un fils d'Anne d'Autriche *. Il est vrai que, selon un autre, Philippe d'Orléans aurait révélé le secret, mystérieusement, en présence de la cour, au roi Louis XV. Louis XV fut plus réservé avec la Pompadour, qui, pour une fois, fut discrète et ne révéla rien même dans sa correspondance apocrvplie. Le Roi ne dit qu'un mot à sa propre fille : « Laissez- les disputer; personne n'a encore dit la vérité sur le Masque de ' Lacroix, Histoire de l'homme au masque, p. HO, 111 et suiv. * Lacroix, d'nprès Loisirs crun patriote français, p. 38. ' Recueil fidèle de plusieurs mantiscrils trouvés à fa Bastille, dont un con- cerne spécialement f Homme au masque de fer, iii-S" do 32 liages. * Lacroix, ibid., p. 112. ■' La Bastille dévoilée, W livraison. L\CROix, ibil., p. 128. 536 APPENDICE. fer! Ce que vous saurez de ])\\\s que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n'a fait de tort qu'à lui. » Ces deux déclarations royales sont peu compromettantes'. Louis XVI ne révéla rien, même sur l'échafaud. Le maréchal de Richelieu, dont Soulavie s'était si fortement autorisé, aurait tenu un propos assez sensé : « Tout ce que je puis vous dire, monsieur l'ahbé, c'est que ce prisonnier n'était plus aussi intéressant, quand il mourut au commencement de ce siècle, très avancé en âge; mais qu'il l'avait été beaucoup, quand, au com- mencement du règne de Louis XIV, par lui-même, il fut renfermé pour de grandes raisons d'Etat. » Le maréchal gâta sa réserve, s'il est vrai qu'il ajouta : « Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur ce masque, ses dernières paroles surtout, et réflé- chissez. )) Mais où prendre les ultima verba de M. de Voltaire? Les hommes de la Convention et du Directoire négligèrent la question du masque, faute de tradition; mais Mme la duchesse d'Abrantès nous appi'end que, sur l'ordre formel de Napoléon le Grand, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta pendant plusieurs années dans les archives des Affaires étrangères, que M. de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords ténébreux de ce mystère historique. Rien ! Le grand homme exprima tout haut son dépit de ce qu'il était le maître de l'Europe, sans pouvoir le devenir d'un secret enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Sombre, pensif, il comprit alors que la puissance humaine avait des bornes - ! Le public nouveau, créé par la Révolution, ne demandait rien à ce soi-disant mystère, si ce n'est la satisfaction de ses goûts et son amusement. On lui servit à satiété les drames, les romans, les illustrations, avec des variantes d'assaisonnement, mais sans oser modifier la donnée qui, sous peine d'insuccès, devait comporter un frère adul- térin, tout au moins un frère jumeau de Louis XIV, triste victime d'un despotisme affreux. Au temps de la Restaui'ation, avec la renaissance des études his- toriques, on vit paraître de nouveaux travaux. ' Soulavie, Mémoires du maréchal de Richelieu, t. III, p. 109. Lacroix, loc. cit., p. 89. - Lacroix, Histoire, p. 141. APPENDICE. 5'ir Le premier, un des plus sérieux, dû au professeur "NVeiss, parut dans la Bior/raphie universelle, en 1820, et commença à battre en brèche « les systèmes suivant lesquels cet infoi'tuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de sa naissance " . Un collectionneur d'autographes, compnlseur d'archives, Delort, publia en 1825 une Histoire de l'homme au mascjue de fer, accom- pagnée de pièces authentiques et de fac-similé '. Gomme pièces authentiques, l'auteur tenait ses promesses, et son livre est encore aujourd'hui estimé. Peut-être même est-il plus recherché de nos jours qu'au temps de sa publication. C'est aussi qu'il ne fournissait aucun aliment nouveau au lecteur. Mattioli avait déjà été servi. Delort donnait bien une profusion de détails sur l'arrestation de l'Italien; mais l'arrestation n'était pas contestée. 11 n'établissait pas d'ailleurs que ce fût Mattioli que Saint-Mars avait amené à Paris. Et cependant Delort tenait en main un dossier des plus curieux, formé depuis longtemps : toute la correspondance échangée depuis 1665 jusqu'en 1698 entre Saint-Mars, Louvois et ses successeurs. 11 publia même en 1829 ces documents, d'un prix inestimable^. Un éditeur imprima aussitôt un ouvrage posthume du chevalier de Taules : u L'Homme au masque de fer. Mémoire historique, où l'on réfute les différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux et l'on démontre que ce prisonnier fut une victime des Jésuites. »> Attaquer les Jésuites, c'était déjà un gage de succès. De plus. Taules faisait voir un visage nouveau, le patriarche Avedick ou Averdick, enlevé à Gonstantinople par l'ordre des Jésuites. Le P. Griffet, Jésuite, avait falsifié les registres de la Bastille pour voiler la turpitude de sa Gompagnie. Le visage était nouveau; mais il ne plut pas. G'est un accident commun en matière de fantaisies. 11 est vrai que jamais on n'a entassé plus de suppositions sans preuves. Le bibliophile Jacob réédita un autre sujet, le surintendant Foucquet. Bien que dédié à Guilbert de Pixérécourt, l'ouvrage est sérieusement fait, bien composé, et nul n'a mieux exposé l'histoire de la question du masque ^ On se rappelle que Voltaire avait jeté ' In-8°, Paris, Delaforest, 1825. L'ouvrage ne se vendit pas sans doute, car en 1838 on réimprima une couverture pour rajeunir le volume. - Delort dit qu'il en possédait depuis fort lon;;teHips des copies, et dit que les originaux se trouvent aux Archives du royaume, section historique, K. 129 (lisez 120). Histoire de la détention des philosophes, t. I^ p. 334. " P. Lacroix, Histoire de l'Homme au mascjue de fer 538 APPENDICE. des doutes sur la mort de Foucquet à Pignerol, un peu plus tard. On raconte que le surintendant avait été rendu à la liberté, à condition de se faire ermite. Lacroix n'accepte pas cette version, mais tire le surintendant de Pignerol pour le mener à Exiles, aux îles Sainte-Marguerite, à la Bastille. Le livre obtint un certain succès. On dut donner une seconde édition. Le système toutefois ne fut pas adopté par l'opinion publique. Les auteurs d'histoire générale, ^lichelet, Henri Martin, n'ont touché le masque qu'avec circonspection, le tenant pour impéné- trable '. Malgré cette condamnation anticipée des études éventuelles, quatre savants se sont courageusement placés en face du sphinx : MM. Loiseleur, Topin, lung, Ravaisson. M. Loiseleur prétend qu'un espion obscur, arrêté en 1681 par Gatinat, fut remis à Saint-Mars qui le garda jusqu'en 1703. L'au- teur, critique sagace, esprit sans parti pris, devait perdre le fruit de ces belles qualités dans le travail ingrat qu'il entreprenait; M. Topin a très bien réfuté son svstème et retrouve Gatinat dans le prisonnier même que Gatinat avait arrêté, selon Loiseleur. Assurément si M. Loiseleur, au lieu d'examiner la question comme sujet particulier, l'avait étudiée dans un ensemble historique, il eût touché le but. Le livre de M. Topin peut être considéré comme une réunion de dissertations excellentes. L'auteur montre parfaitement qui n'était pas le masque de fer; mais, partant de cette idée qu'il y a eu un masque et qu'on n'a pu imposer ce masque qu'à un personnage important, il cherche son homme et, en écrivain de bonne foi, ne cherchant pas la nouveauté, il a nommé Mattioli, présenté ainsi pour la troisième fois au juge- ment des lecteurs. Les lecteurs apprécièrent le mérite de l'auteur, mais consta- tèrent que si M. Topin amène ^lattioli aux iles Sainte-Marguerite, il n'est pas parvenu à le conduire à la Bastille. Peu après, M. lung, esprit méthodique, ingénieux, très cher- cheur, dédiait à M. Thiers un travail sur le masque de fer. On peut dire qu'il a recueilli tout ce qui restait à glaner dans les archives du ministère de la guerre. 11 a bien fait connaître les plans de ' MiCHELET, Ilistoire de France, t. XII, p. V35. II. Martin, t. XIV, p. 564. APPENDICE. 539 Pignerol, d'Exilés, des Iles, de la Bastille. La chronologie des en- trées dans ces prisons d'État est la première qui ait été établie. Il a enfermé la place dans un réseau d'approche très serré, sans cepen- dant avoir pu y entrer. Ses recherches ont déterminé l'arrestation d'un espion surpris en 1667, dans une souricière, à l'un des pas- sages de la Somme. Mais de la conduite de l'espion de Marchiel à Pignerol, pas de traces, pas le moindre point de contact avec le problème'. Le dernier OEdipe du masque de fer, M. Ravaisson, qui avait vécu pendant des années au milieu des papiers de la Bastille, qui les avait cherchés avec un soin jaloux dans toute l'Europe, qui ne les communiquait qu'avec une réserve excessive, même quand il les imprimait, M. Ravaisson s'est décidé à révéler le secret. Grands éclairs, petit tonnerre. Le patriarche Avedic reparut une seconde fois sans se faire plus regarder à la reprise qu'à la première représentation. Circonstance atténuante, les Jésuites n'ont pas été malmenés. Voilà le médiocre résultat de cent quarante ans et plus de polé- miques, de discussions, de recherches passionnées. Pourquoi? Parce que tous ces travaux portaient la tache du péché originel. Le péché originel, c'est la recherche du merveilleux, c'est l'anecdote volontairement présentée d'une façon romanesque, dans le Siècle de Louis XIV, par Voltaire -. ' luKG, la Vérité sur le Masque de fer. Paris, Pion, 1872. ' Avant de terminer le long travail de ces deux volumes, je tiens à recon- naître le concours que m'a donné un de nos jeunes confrères, M. A. Fro- ment, archiviste paléographe, qui s'est employé aux recherches dont je l'ai chargé avec autant d'habileté que d'intelligence. i INDEX ALPHABETIQUE Aides (pension des fermiers des). In- terrogatoire sur la — , II, 343. Aicp.EMONT (d'), ingénieur. Chargé des travaux à Belie-Isle, I, 531. AiGDiLLON (duchesse d'), envoyée au Havre pour réprimer une révolte, I, 434. AlbertaS (d'), maître des requêtes. Appose les scellés à Vaux, II, 69. Aligre (Etienne d'), conseiller d'Etat. Continue les négociations avec Cou- las, I, 238, 244; conditions impo- sées à Gaston, ibid.; envoyé auprès de l'Assemblée du clergé pour ré- clamer un subside, .383. — Chargé d'inventorier les papiers à Fontai- nebleau, II, 77; saisit chez Pel- lisson à Fontaineljleau, 85. Alluye (marquis d'), recherché par Mlle du Fouilloux, II, 21. Alpheston. Condamné à mort par le parlement de Metz, I, 67. Amnistie (édit d'). Difficultés qu'il soulève, I, 216. A.MORETTI, agent de la régente de Sa- voie, I, 462. Amville (duc d'). Promet le mariage à Mlle de Menneville, II, 10 ; veut éluder sa promesse, 21 ; meurt, 86. Ancenis. Donné comme lieu d'exil à M. de Charost, II, 420. Angers (château d'), prison de Fouc- quet, II, 105. Anjou (succès de l'armée royale en), I, 188-190. Anse d'Autriche. Compromise dans l'affaire Chalais, I, 45 ; accueille Mazarin, 82; sort de Paris avec la Cour, 122 ; favorable au retour de Mazarin, 178 ; envoie des passe- ports à Retz, 224; refuse d'accepter le projet d'accord, 2-37 ; son accueil aux frondeurs à Saint- Germain, 248; rétablit la paix entre les can- didats à la surintendance, 268. — Prend part au complot contre Fouc- quet, II, 29; va à Dampierre, 30; chasse Mlle de la Motte-Argencourt, 67; mécontente contre Colbert, 231; écrit une déclaration en faveur de Foucquet, 254. Appointement du procès, II, 175. Armenlières. Assiégée par les Espa- gnols, I, 96. Arxauld, adjudicataire du bail des aides. Son affaire avec Gourville, I, 557; arrêté, puis relâché, 558. Arnauld (D'). Sarequête au Parlement, I, 372. AR^•OLP^I^•I (R. P.). Son rôle dans l'affaire de Péronne, I, 367. Arras. Assiégée par les Espagnols, I, 301. Arrêt du Conseil d'Etat ordonnant que Foucquet sera jugé par la Chambre de justice. H, 163. Artagnax (d'), sous-lieutenant des mousquetaires, ÎNégocie pour Maza- rin, I, 177. — Appelé par le Roi, II, 58; arrête Foucquet, 62 ; chargé par le Roi de garder Foucquet à Vincennes, 115; à la Bastille, 248; le conduit à Pignerol, 409. Assemblées de la noblesse, I, 449. 542 INDEX ALPHABETIQUE. AssERAC (Pélanie de Rieux, marquise d'). Son rôle dans le projet de dé- fense de Foucquet, I, 415; ses rapports avec Foucquet, 544. Atto, musicien. Envoyé en Italie, II, 13. Aueert (Pierre). Confronté, II, 160 ; poursuivi par la Chambre ; ses pré- tentions, 422 Aubeville (s' d'). Envoyé officielle- ment à Rome, II, 27. AvMO^T (marquis d'), gouverneur de Touraine. Meurt, II, 12. Au.MONT (Mlle d'). Epouse Gilles Fouc- quet, I, 517. AcRS (Loys d'), marchand bourgeois de Paris, tuteur de François III Foucquet, I, 7. Auvergne (Bénigne d'), s'' de Saint- Mars, fils de Louis. V. Saint-Mars. Alzanet (Barthélémy), avocat. Son portrait, II, 172 ; il est donné comme conseil à Foucquet, 182. AvAux (comte d'), nommé surinten- dant, L 328. AvEDiCK. Patriarche indiqué comme étant le Masque de fer, II, 537. Aversion (parti de 1'), I, 26. Ayraclt, commissaire de la chambre. Son opinion; conclut à la mort, II, 389. B Bailleul (président de), nommé surin- tendant, I, 328. Bailli, avocat au grand conseil. Exilé pour une parole imprudente, II, 420. iîa/e('«c9 (Compagnie dite des), orga- nisée jiar Foucquet, I, 560. Banqueroute de 1649, I, 337. Bar (M. de), gouverneur d'Amiens. Sa ])art dans le projet de défense de Foucquet, II, 414. Bara.ntin, gendre de Boislève. Sa part dans l'affaire du billet du trésor, I, 355. Barbesieux. Succède à Louvois, II, 480. BarbesiÈhes. Enlève Girardin pour le rançonner; est fait prisonnier, I, 418; exécuté, 419. Barbin, surintendant, I, 318. Barillon. Emprisonné à Angers, I, 70; meurt à Pignerol, 70. Baron (Pierre). Acquiert des droits d'octroi, I, 418; confronté, II, 166. Barricades (journée des), I, 118. Bastille (Archives de la), consultées pour savoir la vérité sur le Masque de fer, II, 555. Bastille (prise de la), I, 126. Bacffremont (Mme de) compromise, II, 86. Bazimère (La). V. La Bazinière. Beauclerc. Chargé d'informer contre Chalais, I, 30. Beaufort (François de Vendôme, duc de), chef de la Fronde, I, 125. Tente de reprendre Corbeil, 128 ; condamné à mort par le parlement de Pontoise pour s'être battu en duel, 227; se démet du gouverne- ment de Paris, 249; sai.sit la cor- respondance de l'abbé Foucquet, 233; exilé, 252; — indiqué comme étant le Masque de fer, II, 533. Beauvilliers (duchesse de). Met Mme Guyon en relation avec les duchesses de Mortemart et de Che- vrease. II, 498. Bec-Crespin (François-René du), mar- quis de Vardes. Exilé à Aigues- Mortes, II, 306. Belain d'Esn.ambuc. V. Esnambuc. Belle-Assise., domaine de Foucquet. Vendu, I, 429. Bëllegarde et Chalais, I, 33. Belle-Isle (comte de). V. Foucquet (^Charles-Louis- Auguste^. Bellc-lde (île de). Projet de la racheter à la famille Retz, 1,49; Retz songe à la vendre, 307; vendue, 454; travaux qu'on y exécute, 531 et 562; — entre les mains du Roi, II, 63; remise au Roi, II, 67; pourparlers pour sa reprise, 508. Belle-Isle (habitants de). Envoyés comme témoins à Paris, II, 243. Bellièvre (PoMPossE de) . Nomuié commissaire pour juger Foucquet- Croissy, 1, 275; premier président, 278; se brouille avec les Foucquet, I>'DEX ALPHABETIQUE. 543 295; négocie avec Mazarin au nom du Parlement, I, 358; se plaint des rigueurs de la poursuite contre Retz, 379; meurt, 400. Bexce (Adrien), Confronté, II, 166. BÉsiGiSE (Marie de), fille de Claude. Epouse François II Foucquet, I, 7. Besserade. Protégé par Foucquet, I, 539. Bernard (Ch.), commis de Foucquet. Réclame un billet du Trésor, 1,355. — Confronté, II, 166 ; sa déposition, 169. Berxouin, valet de chambre de Maza- rin. Reçoit de Fouccjuet une somme de la ferme des Galjclles, I, 428. Berryer. S'entremet pour réconcilier Foucquet et Colbert, I, 479. — Nommé secrétaire du conseil à la place de Gourville, II, 93; travaille sur les registresderE|)ar{;ne,93;pris à partie par Foucquet, 224 ; son tra- vail sur les procès-verbaux, 249; chargé de vérifier les registres des trésoiiers généraux, 281; nommé conseiller d'Etat, 297; convaincu d'avoir falsifié les procès-verbaux, 318; prépare l'interrogatoire de Foucquet, 344; devient fou, 369. Bertauï, grand maître des eaux et forêts, agent de Condé, I, 273; espionné, 282; arrêté, 283; mis à la question, 286; roué, 286. Berthod, agent de la Cour à Paris, I, 232. IJescuefer, substitut de Foucquet, I, 209. Beschevelle. S'empare de Clermont et de Damviliiers, I, 138. Besmaux, gouverneur de la Bastille, II, 248 ; cherche à exercer une pres- sion sur La Caubne, 394; meurt, 481. Besnard de RÉzé, maître des requêtes, scelle à Saint-Mandé, II , 72 ; nommé membre de la chambre, 95 ; son opi- nion, conclut au bannissement, 401. Besseman, jardinier de Saint-Mandé, I, 520; II, 78. BÉtuuse (Armand de), marquis de Charost. V. Charost. BiGNON (Jérôme), avocat {;énéral. Son portrait, I, 147 ; sa conduite dans laffaire des monnaies, 374 ; sa mort, 374. Bissari (P. Ange de), confesseur de Mazarin, I, 566. BiTACLT, conseiller; arrêté par Hoc- quincourt, 1, 184; relâché par Maza- rin, 189; e.vilé, 252. Blaisvilliers (Zachée de Byot, s"' de), parent de Saint-Mars. Concourt à la garde de Foucquet, II, 418; ses récits sur le prisonnier inconnu, 532. Blanchard, peintre; exécute des pein- tures à l'hôtel de Bullion, I, 327. Bi.AsCMÉsiL, président; partisan de Retz, I,.376. BocuART DE Champicm, Surintendant, 1,323. BoislÈve, intendant des finances; achète un vieux billet du Trésor, I, 3.54; exilé à Reims, 355. BoiSROBERT. Protégé par Foucquet, I, 539. Boxseau (Thomas); confronté, II, 166. Bordeaux (de), intendantdes finances, homme de confiance de Mazarin, I, 342. BosLELX (Mlle de). Ses relations avec Foucquet, II, 21. BoucHERAT, maître des requêtes, chargé des affaires du duc de Mazarin, II, 7 ; saisit les papiers de Foucquet à Nantes, 65 ; membre de la chambre, 95. Boulin. Reçoit une part dans l'adju- dication du Marc d'or, I, 405. Bourbon (Armand de), prince de Conti. V, Coiiti. BouRRON (Louis de), prince de Condé. V. Condé. Bourgogne (tenue des Etats de), I, 464. BouRNON VILLE (marquis de). Va au se- cours de Dieppe, I, 137. BouTEviLLE, frère de M™« de Châtil- lon ; intervient dans les négociations avec Condé, I, 3G7. BoUTBiLiER (Claude), surintendant, I, 325; il est renvoyé, 328. Bragelongne, chanoine; autorisé à 544 INDEX ALPHABETIQUE. s'enfermer à Vincennes avec Retz, 1,292. BnANCAS (marquis de). Secourt les en- fants de r(juc(|uet, II, 6U. Brancas (dame de). V. Garnier (Su- zanne'). Brkbeitf. Proté{;é par Foucquet, I, 539. Breteuil (Lk Toxkelier de), procu- reur [jénéral de la chambre de jus- tice, I, 285. Brie-CoTnte-Bobert, pris par les troupes royales, I, 133. Briluac, conseiller au Parlement, membre de la chambre^ II, 95; son opinion, conclut à l'amende hono- rable et au banissement temporaire, II, 400. Brisacier. Fait des avances au Roi, I, 427. Brissac (marquis de). Propose d'ache- ter Belle-Isie, I, 454. BnousSEL, son triomphe à la journée des Barricades, I, 118; nommé gouverneur de la Bastille, 127; reproche à Foncquet de n'avoir pas informé contre les transports de blé, 19'); propose le remplacement des l'(intoisiens,211; exilé, 252; meurt, 346. BnrANT DES Carrières, maître des comptes, commis de Foucquet. Se sauve aux Pays-Bas, II, 98; perqui- sitions chez lui, 98; arrêt pour informer contre lui, 103; réclamé par la Chambre des comptes, 164. Brl'c (Suzanne de), mariée au s"" du Plessis-lîellière. V. Plessi'i-Bellière (Mme du). Brulart, premier président du parle- ment de Dijon, I, 465. BuLi.iON (Claude de), surintendant, I, 325; son œuvre, 326; fondateur du Jardin des Plantes, 326; sa mort, 327. Bussy-Baultix (comte de). Courtise sa cousine, ses obligations envers Foucquet, I, 390; excite Basile Foticquet contre son fière, 564. — Fait du bruit autoiu- de Mme de Sévigné, II, 87. Caiiuzac, commandant. Chargé de la défense des colonies, I, 58. Calvoisin (Mme de). Intermédiaire d'IIocquincourt avec l'abbé Fouc- quet, I, 371. Cambiac (abbé de). Ses relations avec Bertaut, I, 282; compromis, 283. Camus, contrôleur général des finances, 1,316. Camus-Pontcarué, conseiller. Critique la déclaration d'amnistie, I, 252. Canailit. V. Miscou. Cantarim. Demande une part dans la ferme des gabelles, sa banqueroute, I, 343, 347, 361, km-, Foucquet lui donne une pension, 500. Garcavy, conseiller au grand conseil. Charjjé de l'administration de la bibliothèque de Foucquet, I, 540. Castille. V. Jeaniiin. Castille (généalogie de la famille de), I, 150. Castille, gendre de Jeannin, contrô- leur général des finances, I, 14. Castille (Marie-Magdeleine). \ .Fouc- quet (Mme). Catelan, partisan. Ses vues sur les finances, I, 474. Catinat, conseiller au Parlement. Membre de la chambre, II, 95; son opinion : conclut au bannisse- ment, 397. Cazel (Sébastien). Confronté, II, 166. Cenami. Sa banqueroute, I, 343,347. Cent associés (Compagniedes). Formée, I, 19; édit d'établissement, 47, 49. Chalaix (président de). Enfermé à la Bastille, II, 106. Chalais (Henri de Talleyrand, comte de). Arrêté, I, 20, 23, 24; con- damné, 42; exécuté, 44. Chambre ardente, instituée contre La Vieuville, I, 322. Chambre de justice criminelle créée, I, 20; instituée pour juger Chalais, 39 ; établie contre les faux mon- nayeurs, 53; instituée pour juger Bertaut et Ricous, 285. — Projet de sa création contre Foucquet, II, INDEX ALPHABETIOUE. 545 1)1 ; ciloix de ses membres, 94; éta- l)lie, 96; séance d'ouverture, 97; transportée à la Cour des monnaies, 100; accorde la communication des papiers saisis, 208; transférée à l'Arsenal, 247; transférée à l'iiùiel Séguier, 274; restreint la liljerté du conseil de t'oucquet, 313 ; trans- férée à Fontainebleau, 307; rentre à Paris, 316 ; continue ses opérations après la condamnation de Fouc- quet,421; transforme les poursuites en taxes arbitraires, 431. Chambre des comptes. Réclame Bruant, II, 99. Ghamillart. Nommé procureur général de la chamijre, II, 277; son por- trait, 278; sa première entrevue avec Foucquet, 283; ses difficultés avec Orrnesson, 287; reçoit d'Or- messon les conclusions de Talon, 334; ses conclusions, 334; conci- liabules secrets chez lui, 357; pré- vient Ormesson de la tin |)iocliaine du procès, 369; chargé de faire le récolement des meubles de Vaux et de Saint-Mandé, 430. Champagne, valet de Foucquet. Lui est retiré, 11, 439; meuit à Pignerol, 450. Champagne (Philippe de), auteur des peintures de Vincennes, I, 565. CiiAMPLATP.EUx. Raillé par la Reine, 1,248. Champssecfs ( p. des), liiiiliothécaire de Saint-Mandé, I, 540. ChaN€T (Pierre). Ecrit à Colbert en faveur de Fouquet, 74. Chapelain. Défend maladroitement Mme de Sévigné, II, 87, 88. Charenlon (défaite des Parisiens à), I, 130. Chaules I'"'', roi d'Angleterre. Epouse Henriette de France, I, 27. CharsacÉ, ingénieur. Chargé de tra- vaux à iielle-Isle. I, 531. CHAr.NACÉ (Jeanne de^, tille d'Ellve de Charnacé, femme de Guyon Fouc- quet, I, 4, 5. CuAROX (Marie). Mariée à Colbert. I, 143. II. CuAROST (Armand de lîéthune, duc de). Epouse une tille de Fouc- quet, I, 394. Le Roi l'exile avec sa femme à Ancenis, II, 420. Charost (Mme de). Retirée à Montar- gis, V counait .Mme Guyon, II, 495 ; lui enseigne sa méthode d'oraison, 495. Charpentier (J.). Confronté, II, 166. Cn.vRTiER (P.). Confronté, II, 166. Chateacneuf. La Reine lui enlève les sceaux, I, 100. CiUTELAtN. Fermier des galielles. Pave une pension sur cette ferme. I, 428. — Confronté, H, 166; à la mort, rétracte sa déposition contre Fouc- quet, 267, 327. Chatillox (Mme de). Négocie avec l'abbé Foucquet, I, 230 ; suit les négociations de l'abbé Foucquet, 234; refuse de transmettre à Condé la dépèche de la Cour, 243; sou influence sur l'abbé Foucquet, 246; ses intrigues avec lord Digby, 283; compromise dans le procès Bertaut, 289; entraine le maréchal d'Hoc- quincourt, .363; arrêtée à -Merlou, 365; mise en liberté, 370; .«'aftiche avec l'abbé Foucquet, 423. CuACLNEs (de), président du bureau des finances de Grenoble. Accom- pagne Foucquet à son départ, I, 86. ChavigN'y. Négocie pour les princes, !, 204; avec l'abbé Foucquet, 230; Chefs d'accusation (lecture des), II, 241; réduits à neuf, 249. Ghenailles. V. Vallée de C/ienailles. Chevallier, vicaire général. Elargi de la Bastille, I, 384. Cuevrelse (.m. de), cailet de la mai- son de Guise. Epouse Marie de Rohan, I, 27. Cuevrelse (Marie de Rohan, duchesse de). Son rôle dans l'affaire Chalais, I, 26, 27, 37; exilée, 40; réfugiée à Nancy, 52; son histoire, 260; enga- giste tle la ferme du poisson de mer, 554. — Organise un complot contre Foucquet, II, 22. Chevreuse (Charlotte de). Courtisée par Retz et l'abbé Foucquet, I, 226 j 35 546 INDEX ALPHABÉTIQUE. son intrigue avec Retz, 260; avec Basile Foucrjuet, 261; sa mort, 262. CiiiROf,. Fait (les avances sur divers traités, I, h28; son traité révoqué, 449. CnrPPÉ. Ohtient arrêt contre les adju- dicataires de la ferme du poisson de. mer, I, 555; il est emprisonné, 555. Clani.eo. Tué au combat de Charenton, I, 130. Clergé (a.-;semblée du). Refuse un sub- side, I, 383; oblifMit une déclara- lion contre les jansénistes, 402. Clergé de Paris. Envoie des députés à la Cour, I, 223. Clcrmvnt (inauguration du collège de), J, 14. CoDuuii, agent d'Anne d'Autriche. Reçoit de l'argent de Foucquet, II, 239. CoiiFiEn, marquis d'Efliat. Surinten- dant, I, 323; sa mort, 325. CoLBEUT (Jean-Baptiste). Ses débuts, I, 143; chargé des affaires de Maza- rin, 161 ; nommé conseiller d'Ftat, 303; emj)loyé contre Hetz sous les ordres de l'abbé Foucquet, 37G ; prête de l'argent après la défaite de Valenciennes, 381; achète le do- maine de Seignelay, 442; prend ses précautions contre la mort du Roi, 444; se délie de Foucquet, 452; son rôle dans l'intrigue du Roi avec Mlle Mancini, 484; dénonce Fouc- quet aiq)rès de Mazarin, 487; lui propose rétablissement d'une cham- bre de justice, 490; se réconcilie en apparence avec Foucquet, 496; son attitude à la mort de Mazarin, 563; nommé exécuteur du testament de Mazarin, 567 ; s'emploie aiqu-ès de Mazarin mom-ant pour faire dénon- C(!r Fouctpiet, 571. — INommé pre- mier commis de l'Epargne, II, 1.5; soutire de grosses sommes à Fouc- quet avant son arrestation , 52 ; dresse le plan de l'arreslation de Foucquet, 52; visite les papiers sai- sis sur Fouc(|uct à Nantes, ()() ; expose au conseil un plan d'aduii- nistration, 76; chargé d'inventorier les papiers de Fontainebleau, 77 , assiste à l'inventaire de Saint - Mandé, 78; fait enlever des pa|)iers d(! Saint-Mandé, 79, 81 ; saisit chez Pellisson à Fontainebleau, 85; sup- prime les augmentations de gages, 137; reproche la conduite d'Ormes- son à son père , 295 ; s'entremet pour le Roi aup^-ès de La Vallière, 2(,'9 ; accusé par Foucquet de sous- traction de papiers, 315 ; exaspéré de la tournure de l'interrogatoire, 345; propose de fermer la chambre, 423 ; ol)tient du Roi l'autorisation de brûler les papiers de Mazarin, 433 ; apogée de sa fortune, 433. Coi.BEUT DU Terron. Espionne Fouc- quet à l'île Dieu, I, 452; à Belle- Isle, II, 29; chargé de remettre les lettres du Roi à Marie Mancini, 484. Colonne (connétable). Epouse Marie Mancini, I, 565. Commerce (Conseil de). Organisé, I, 562. Compulsoire accordé à Foucquet, II, 273. CoNDÉ (Henri de Bourbon, prince de). Part en Catalogne, 1, 96; s'empare de Lagny, 127 ; met les Parisiens en déroute, 128 ; arrêté par l'ordre de Mazarin, 137; demande l'exil perpétuel de Mazarin, 104; cité devant le Parlement, 174; bat Hoc- quincourt à Bléneau, 191 ; revient à Paris, 192; songe à traiter avec la Cour, 198; défait par Turenne au faubourg Saint-Antoine, 201; nommé commandant de l'arniée des princes, 208; reproche à Gaston ses négocia- tions avec la Cour, 234; négocie avec l'abbé Foucquet, 234; refuse de déposer les armes, 219; demande à négocier, 220; assiège Turenne dans ses retranchements, 228; faci- lite l'accommodement, 238; son dessein de s'emparer de Saint-Denis et de Saint-Cloud, 245; quitte Paris, 249; son procès, 296; approche de Pérdune pour s'en emparer, 367; ac(-epte les propositions île Che- naillcs, 397; délivre Couitiai, 406. INDEX ALPHABETIQUE. 547 Co.NDÉ (pi încesse de). Présente requête au Parlement pour obtenir 1 élargis- sement des princes, I, 148. Conférence du Louvre entre les direc- teurs du procès, II, 102. Confiscation des Liens de FouC(]Uct. Ne peut s'exercer, II, W2. Confrontations des témoins, II, 107. CoNRART. Apprécie la correspondance de Foucquet, II, 86. Conseil (salle du). Séance d'ouverture de la chambre de justice, II, 97. Conseils de la Sagesse attribués h Fouc- quet, II, 435. Co>"Ti (Armand deBourbon, princeDK). Entre dans Paris, acclamé par les Parisiens, I, 125. Co.NTi (princesse de). ]Non)mé(! surin- lendante de la maison de la Reine mère, I, 568. Contredits à la production de Talon par Foucquet, II, 250. CoouiLLE (CI.). Confronté, II, 166. Corneille. Adresse une épitre à Fouc- quet, I, 481. CossART (P. Gabriel), Jésuite. Camarade de [Nicolas Foucquet au collè;;e de Clermont, I, 64; compose une apo- lo{;ie de la mort de Fr. Foucquet, 393; protégé par Foucquet, 539. CosTE, conseiller au jiarlement de Gre- noble. Accompagne Foucquet à son départ, I, 86 ; grièvement blessé aux côtés de Foucquet, 90. CorLASGES (abbé de), parent de Mme de Sévigné, I, 389. CouLo.N (conseiller). Dénonce au Par- lement la conduite de l'abbé Fouc- quet, I, 165. Couii (la) s'établit à Saint-Germain, I, 247; rentre à Paris, 250; part pour Nantes, 55. CoURAST (Julien), imprimeur à Pon- toise, I, 218. CouRCY. Prisonnier à Vincennes, 1, 293. CoiRTRAi. Investi, I, 406. Craft (lord). Son intrigue avec .Mme de Chàiilion, I, 283. CrÉQUI (M. de). Ambilionne la cliar{;e de général des galères, II, 21; l'oii- tient, 37; s'entremet pour réconci- lier Lauzun avec la famille Fouc- <|uet, II, 492. Gromwell. Négocie avec Mazarin, I, 430. Cri:,ssol. V. Uzès. CiissART (Marguerite), fille de Pierre. Epouse Mathurin Foucquet, I, 5. Clissotte. V. Gisaucouit. CuPiF, exempt aux gardes écossaises. I, ô. CîPiF (Jean), père de Lézine, mar- chand à Behuard, I, 6. Clpif (Lézine), femme de Nicolas Fouc- quet, I, 6. CrpiF(Bcné), évêque de Saint-Pol de Léon, I, 78. CrpiF (Hubert), évèque de Dol, I, 386. CuPiF D'Arssic.NY, maire d'Angers, I, 386. D Damo-NT (Michel). Confronté, II, 166. Damorezan, commissaire des guerres à Pignerol. Chargé de surveiller Saint- Mars, II, 417; quitte Pignerol, V34. Dauger (Eustache), valet. Prisonnier à Pignerol, II, 453; motifs de son emprisonnement, 454; précautions prises pour empêcher qu'il ne voie Lauzun, 466; valet de Foucquet; précautions prises contre lui à la mort du surintendant, 476; enfermé dans la Tour d'en bas, 477; trans- féré à Exiles, 478; aux îles Sainte- Marguerite, 479; à la Basiille, 483; meurt, 485. Défenses de Foticf/urt. Publiées, II, 210; distribuées aux commissaires, 350; le lîoi les fait saisir, 355. Deuaussy (J. B.), greffier de Péronne. Auteur d'une histoire de Péronne, I, 364. De Lau>e, avocat adjoint à Gomont, II, 223. Dei.omme. Circonvenu par l'abbé Fouc- quet, 1, 426. — Menace Fou('(|uet, II, 8. Descartes, juge de Chalais, I, 21; rapp(jrteur du procès. 41. Desi.andks, (•npii.iine de Concarneau. 548 INDEX ALPHABETIQUE. Son rûle dans le projet de défense de Foucquet, I, 414; envoie nn enfjagement personnel à Foucquet, 439. _ Appréhendé, II, 15G. Desphès. Ses relations avec Chenailles, I, 396; compromis; arrêté, SIJS- Devaux, hôtelier. Gardien de la du- chesse de Châtillon, I, 365. — Tient la Monti{;ny séquestrée, II, 9. DiGBY (lord), commandant le régiment de la marine. Établi à Pontoisc, I, 215; gouverneur de Pontoise; son intrigue avee Mme de Châtillon, 283; attire Cambiac dans un piège, 284. DoGNON (M. nu). Demande à être réta- l)li dans le tjouvernement de la Ro- chelle, I, 237. Douât, conseiller au Parlement. Com- promis comme partisan de Retz, I, 370. DoRAT (abbé), partisan de Condé. En- fermé à la Bastille, I, 403. DouJAï (conseiller). Nommé commis- saire pour juger Foucquet-Croissy, I, 275. Doute, commis de Martin. Arrêté, II, 98. Dreux d'Aubray, lieutenant civil. Di- rige l'apposition des scellés à Paris, II, 70. Droit de tonneau (établissement du), I, 562. Droits aliénés. Arrêt de retranchement du tiers des revenus des droits alié- nés sur le Roi, I, 556. DuDREUiL. Enfermé à Pignerol, 11,478. Ducuateau, marchand de Rennes. Sa déposition, II, 244. Duché, adjudicataire «lu Marc d'or, I, 405. DuciiESNE. Chargé par Condé d'assas- siner Mazarin, I, 283. Ducnos, conseiller au Parlement de Grenoble. Accompagne Foucquet à son départ, I, 86; assassiné par les émeutiers, 91. Du Flos, préposé .'i la garde de Retz, I. 294. Du Fouii.i.oux. V. Fonilloux. Du Fre.sse. Son rùle dans le projet de défense de Foucquet, 1, 414. DuMONT, receveur des tailles à Crépy. Détenu, II,298;jugépar la chambre, 299; condamé à mort, 303. Dunes (bataille des), I, 439. Dunkerque. Prise par les Espagnols, I, 231; assiégée, I, 433; — négo- ciation pour le rachat de, II, 5. Du Quesne. Va au secours de Dieppe, I, 137. DcRiORT-Ci VRAC (Henriette de). Épouse le comte de Belle-Isle, H, 505. Du Verdier, commissaire de la chambre de justice. Son opinion ; conclut à la destitution, II, 396; exilé à Bor- deaux, 423. E Effiat (marquis d'). V. Coiffer. Elbel'f (duc d'). Acclamé par les Pa- risiens, I, 125. Élégie aux Nymphes de Vaux, II, 197. Émeri (hôtel d'), habité par Foucquet, I, 519. Émehi (Particelli i)'). V. Particelli. Enguien (duc d'), héritier du trône de Pologne, II, 5. EsNAMfiuc (Belain d'). Prend l'ile Saint- Christophe, I, 50; forme la Com- pagnie des Iles, ibid.; son expédi- tion, 57. Espagnols. Entrent en France, I, 204. Espervière (maison de L'), alliée aux Cupif, I, 5. EspiNAi (i)'), commissaire. Scelle chez Pellisson, 11,70. Etats de Bourgogne. Refusent le Don ffiutuit, I, 466. Etats de Bretagne. Réunis, 1,20; 11,55. Étampes (Achille d'), s"^ de Valençay. Dépose contre Clialais, I, 31. EvNEivE (P.). Confesse Foucquet, II, 151. F FabErt. Son rôle dans la négociation avec les princes, I, 221. Fâcheux (/ci). Représentés à la Cour, 11,52. Fancan, abbé de Beaulieu. Arrêté, I, 51; meurt à la Bastille, 52. I I INDEX ALPHABETIQUE. 5vn FAncis (matlnine du). Poiirsuisic par Richelieu et condamnée, I, 54. Farcues (Balthasar de), gouverneur de Hesdin. Se révolte dans Hesdin, I, 429. — Pris, jugé, pendu, II, 435. Facveau (Louis). Confronté, II, 166. Faveroles, échevin de Paris. Secouru par Foucqnet, I, 419. Fayet, conseiller au Parlement de Paris. Membre de la cliambre, II, 95; malade, 328; on lui interdit de siéger, 337. Fermes. Affaire des cincj grosses fermes, II, 153. Ferrasd. Partage les papiers de Pel- lisson, II, 83. Ferriol. Nommé à la chambre de jus- tice, II, 149; son opinion; il con- clut à la mort, 387 ; meurt, 432. Flandre (campagne de), I, 96, 430. Flecriot. Prête-nom de Foucqnet pour l'acquisition de Relle-Isle, I, 455. For:«anoir, parent de Saint-Mars. Con- court .T la garde de Foucqnet, II, 418; son récit sur le prisonnier in- connu, 531. Foucault. Chargé de l'inventaire à Saint-Mandé, II, 78; accompagne Poucet à Fontainebleau, 83; dé- tourne des papiers de Saint-Mandé, 84; informe contre Foucquet, 93; greffier de la charnière, 95; dé- positaire des papiers de Foucquet, 101; les transporte du Louvre chez lui, 102; greffier des commissaires chargés de rinteii'o{;.Tîûire, lO'^; suit les inteno;;atoirL's, 117; sou rôle dans les interrogatoires, 159; dépo- sitaire des pièces du procès, 181 ; récusé par P'oucquet, 204, 205; si- gnifie son arrêt à Fouc(|uet, 410. Foucquet (Basile), fils de François lil. A{',ent de Mazarin, I, 160 ; obtient l'abbaye de Noailles, 181 ; piis par les troupes de Condé, 104; rival de Retz auprès de Mlle de Chevreuse, 226; envové en négociateur à Paris, 230; près de Gaston, 232; près de Condé, 234 ; chargé de nouvelles négociations, 237 ; son rôle dans l'arrestation de Retz, 264; ses rela- tions avec Mme de Cliàtilion, 289 ; négocie avec Hocquincourt, 364; se brouille avec son frère, 424; fait la police du Cardinal, 482; tente de se réconcilier avec son frère, 495; querelle son frère, 564. — Déchainé contre Nicolas, II, 32; exilé, 73; exilé à Bazas, 420; autorisé àquitter Bazaspour Màcon, 459; meurt, 472. Foucquet (Charles-Armand). Epouse Mlle de Lévis de Charlus, II, 494. Foucquet (Charles- Louis- Auguste), comte de Bellc-Isle. Son éducation. II, 503; mestre de camp, 504; nommé mestre de camp général grâce à Mme de Maintenon, 504; ses rap- ports avec Mme de Pléneuf, 505: épouse Mlle de Durfort-Ci vrac, 505; va avec Villars à Rastadt , 506 ; gouverneur de Huningue, 507; pro- tégé par Mme de Pléneuf, 510; emprisonné avec son frère, 512; exilé à Carcassonne, 513; accueilli par le duc de Nivernais, 514; sa bril- lante fortune, 5 15 ; est créé maréchal, 516; sa mort, 521. Foucquet (Christophe), deuxième fils de François I. Conseiller au parle- ment de Bretagne, I, 6, 7, 8; pro- cureur génér.d de la chambre de justice, 21, 49. Foucquet (François I), deuxième fils de Guyon, marchand «\ Angers, I, 6. Foucquet (François II), fils de Fran- çois I. Conseiller au parlement de Paris, I, 6. Foucquet (François III), fils de Fran- çois II, I, 7; conseiller au parle- ment de Paris, 8, 9; maître des requêtes de l'hôtel, 10, 11, 13; fa- vorable aux Jésuites, 14; chef actif de la famille, 15; chargé des affaires maritimes, 17; voyage avec la Cour à Blois, 20; nommé juge de Cha- lais, 20, 39; re|)résente Riche- lieu à la formation de la C'" des îles d'x\mérique, 59; examine les papiers de F'ancan , 52; nommé conseiller d'Etat, 53; nommé prési- dent de la chambre de justice de l'Arsenal, 50; s'occupe des affaires 550 INDEX AI.IMIAr.ETIOUE. colDiiiales, 59; se.-; collrctions, 00; sa famille, (31 ; son testament, 75. FoncQUET (François IV), fils de Fran- çois m, 1,10; évêqne de Bayonne, 75; d'A{]de, 83; coadjutenr de l'ai- (•lie%'èciue de Narbonne, 387; arclie- vôcjue de ]Narl)oniie, 482. —Assiste aux scellés à Paris, II, 70; exilé à Alençon, 73, V20. ForcQUEï (François V), fils de Nicolas. Meurt, I, 392. FoLCQUET (Gilles), HIs de François III, écnyer de la Grande Ecurie. Épouse Mlle d'Aumont, 1, 517. — Sollicite le gouvernement de Touraine, II, 12; son échec, 15; exilé à Ancenis, 73; à Joinvilie, 420; autorisé à séjourner à Pijjnerol, 472 ; meurt, 501. FoucQUET (Guyon), fils de Jousselin, 1,4,5,6. FoucQUET (Isaac), troisième fils de François I. Trésorier de Saint-Martin de Tours, I, 6, 65. Foi'CQUËT (Jean), chevalier angevin. Foi) CQiiET(Joussclin), fils de Jean, 1,4. FouCQiJEr (Louis), fils de François III. Envoyé à Rome, I, 375 ; évèque d'Agde, 387; sacré , 481 ; envoyé en Italie, y recueille des œuvres d'art pour son frère, 524. — Nommé maître de l'oratoire du l'oi, II, 12, 37; exilé, 73; à Villefranche, 420; meurt, 501. FoucQUET (Louis-Marie), comte de Gisors. Épouse Mlle Mancini,II, 515; sa belle conduite, 51 9; sa mort, 520. FoucQUET (Louis-Nicolas), deuxième iils de Nicolas. Sa naissance, II, 37; comte de Vaux, 495; épouse Mlle Guyon, 499. FoucQUET (Madeleine), fille de Nico- las. Demeure à l'ignerol avec son père, II, 470; courtisée par Lau- zun, 471 ; épouse M. de Crussol d'Uzès, 492. FoucQUET (.Majjdeleine), dame de Ru- jjnon, manaine de Nii^olas Fouc- ipiet, I, 10. Foi'CQUET (Magdeleine), (Vnnne de François Fouquet, I, 61. FoucQUET (Mathurin), fils de Guyon, 1,5. FoucQUET (Nicolas), deuxième fils de Guyon, I, 6. FoucQt'KT(Nicolas),fils de François III, 1,10; sa jeunesse, 63 ; reçoit la ton- sure, 65; avocat, 66; épouse Louise Fourché de Ouéhillac, 74 ; inten- tendant de l'armée du Nord, 81 ; de Dauphiné , 84 ; de l'armée de Catalûjjne, 94; de l'armée de Flan- dre, 95 ; dc' la généralité de Paris, 105 ; procureur général au Par- lement, 142 ; épouse en secondes noces Marie-Madeleine de Castille, 150; pose sa candidature à la surin- tendance, 266 ; nommé, 270 ; sa situation à son arrivée à la surin- tendance, 340 ; apogée de sa for- tune, 392; rédige son projet de défense, 411; dresse un état de ses biens, 440; achète Rclle-Isie, 454; retouche son projet de défense, 471 ; nonuné seulsurintendant,478 ; intercepte une dénonciation de Col- bert, 491 ; se plaint à Mazarin , 492; communique son projeta Gour- ville, 497; cherche à rectifier sa situation, 500; écrit à la lîeine, 513; état de ses dépenses, 532; dénoncé au Roi par Mazarin mou- rant, 571. — Se confesse au l'oi,iI, 3 ; ses relations avec Mlle de Menue- ville, 10; s'installe à Fontainebleau, 14 ; ambitionne la chancellerie, 17 ; réorganise le commerce colonial, 28 ; vend sa charge de procurc^ur {[énéial, 35; donne un million au Roi, 36; ses relations avec La Val- llère, 42 ; reçoit le Roi à Vaux, 45; part pour Nantes avec la Cour, 56; son inlluence sur les Etats de Bre- gne, 58 ; arrêté, 61; emprisonné à Angers, 63, 105; écrit à Le Til- lier, 107; malade, 109; demande un confesseur, 111 ; transféré à Vincennes, 113; intenojjé .à Vin- cennes, 118, 121, 123, 126, 129, 130,131 ; recommandé, 157; refuse INDEX ALPHAr.ETIOUE. 551 de i('()oiuIre, 159; écrit au Roi, 183; |iiil)lle ses récusations, 191; présente plusii'urs i'ef|uétes, 202; léciisn Talon, 202; Pussort, 205; Foucault, 205; Voisin, 200; dc- iiiande coniniunication des papiers saisis, 207 ; puhlie ses défenses, 210 ; re(puert communication de pièces du procès, 23'i- ; transféré à la Bastille, 248; rédige des contre- dits à la proiluclioi) de Talon , 250; répond à la réplique de Talon, 2Go; demande à la cliaiuhre un conipul- soire {jénéralj 273 ; sa vie à la lîas- lille, 283; s'inscrit en faux contre les procès-verbaux, 292; tiansféré à Moret, 293, 305 ; ramené à la Bastille, 316 ; voit sa femme au passade, 317 ; fait remettre à la chambre des lettres de Mazarin, 327 ; termine ses productions, 328 ; accusé de péeulat et de crime de lèse- majesté, 334; com|)arait devant la chambre, 33G; refuse de prêter serment, 337 ; son interrogatoire sur la sellette, 339,341, 343, 347, 350, 352, 355, 359, 3G0 ; condamné, 404; quitte la Bastille, 411 ; en- fermé à Pignerol ; conduit à La Pérouse, 428 ; réintéjjré dans le donjon de Pignerol, 434; ses occu- pations à Pijjnerol, 435 ; état de ses biens, 443; écrit de Pignerol à sa femme, 449; adresse de Pignerol une pièce de vers à Louvois, 461 ; adoucissement de sa piison; il peut voir librement Lauzun, 4G5 ; revoit sa femme, 469 ; meurt, 472 ; on |)ré- tend qu'il est le Masque de lei-, 535. FoiiGQUET (\Iarie-Magdeleiiie de Cas- tilie, darne). Épouse Nicolas Fouo qnet, I, 150. — Essaye inutilement d(! faire passer des nouvelles a son mari, 1 1, lOG ; exilée; à Limoges, G.) ; revient à Paris, 134; écrit au Boi, 135; présente des reipiêies au Pai- lement, 165; écrit au Uoi, l(i6 ; se présente (levant la chambre, 201; écrit au Pioi, 230 ; remet une recpiote à Ormessou, 308 ; distribue aux com- nilssaires les Dcjeiiscs dv Foucquet, 350; exilée à Montlueon, 419; con- serve une partie des biens pour se ])ayer de sa dot, 44.3; demande son iuti rveutiou à Mme de Montespan, 457 ; autorisée à voir son maii,4()8 ; vit retirée au Val-de-Gràce, 501 ; obtient une indemnité pour Belle- Isle, 502. Foucquet (Yves), conseiller au Parle- ment. Meurt, I, 171. Foucqijet-Croissv (conseiller), agent de Gondé. Exilé, I, 252; mis à la Bastille, 274 ; interrogé, 277 ; trans- féré à la Conciergerie, 278; fin ilu procès, 280; enfermé à Vinecnues, corresponil avec Retz, 293 ; ses agissements à Rome, 378. Fouii.LOi-'x (Mlle du). Ses relations avec Foucquet, II, 21; espionne le Roi, 41 ; le Roi lui fait don de cin- quante mille écns, sur le renouvel- lement du bail des gabelles, II, 92. FounciiK (archidiacre), oncle de Fouc- quet. Syndic des Etats de Bretagne, II, 5G, 62. Fourché (Louise), dame de Quéliillac, première femme de ?\icûlas Fouc- quet, I, 74. FoL'RiLL ES (de), commandant des mous- quetaires. l!e(()it Tendre de s'<;uj|)a- rerar le Bai, II, 268; son opi- nion, il conclut à la mort, 387. GoMBAi'T, intendant, lîeienu à Ar- menlières, I, 98; protégé par Fouc- quet, 539. Go.MONT, avocat. Chargé de l'étude juridique du procès, [I, 100; exa- mine les papiers dans la chambre du Louvre, 101; chez Foucault, 102; ciitique les interrogatoires, 146 ; présente Berryer à Talon, 147 ; dresse les interrogatoiies, 151; mé- content, 158; travaille au procès, 180; auteur de factums publiés sur le procès, 2 '1-4. GoNDi (Paul de). V. Betz. GoNonAN (Dlle). Cause d'une querelle du marquis de Sévigné, I, 389. GoNZAGiE (Anne de), princesse pala- tine. Négocie en faveur de Mazarin, I, 162; donne des conseils à Retz pour sa soumission, 222; sa cor- respondanc<> interceptée par Maza- rin, 274; donne sa démission de surintendante de la Reine, 568. GoNZAGUE (Marie-Eléonore de), reine de Pologne, II, 5. Gorges, marchand de Nantes. Sa dé- jiosition, II, 244. GoULAS. Exilé |iar Gaston, I, 54; arrêté; protégé par Fr. l'oucquet, 55 ; secouru par Foucquet, 136 ; agent de Mazarin, 177 ; intermé- diaire entre la Cour et Gaston, 220, 224; négocie avec l'abbé Foucquet, 230. GoijRvii.LE, factotum de La Roche- foucauld, I, 231 ; obtient d'Her- vvarlh un prêt pour le iîoi, 427; acipiéreur du traité des rentes sur les tailles, 460 ; a connaissance d'une dénonciation de Gulbert contre Foucquet, 491 ; a connaissance du projet de Foucquet, 497 ; fait arrê- ter Arnauld, fermier des aides, .558. — Annonce à Foucquet les bruits (jui courent contre lui, II, 51 ; arrêt ordonnant son ai-restation, 103; secrétaire du conseil, remplacé par Berryer, 232 ; condamné à mort, 23} ; pendu en effigie, 23 }. GRAMMONT(Roger d'Aster de). Dépose contre Chalais, I, 31. (tRancey. Commande les troupes INDEX ALPH ABETI OUE. 553 royales à Rrie-Comtc-Rol>ort, 1, 132. Grave (dk), afjent d'Anne trAiitiiclie. Reçoit de l'argent de Foucquet, II, 239, 254; exilé, 25."). Gravetines. Assiégée, I, 448. Grenoble (émeute à), I, 85. Gro.t^e.t fermes (adjudication des), I, 499. GnriN (Cliarles). Confronté, II, 106. Grl'in (Roland). Confronté, II, 100. GuÉXAUT, médecin. Condamne Maza- rin. I, 563. GdÉnÉg.\i:d. Ne iiège pas à P(jntoise, I, 236. — On lui accorde une abo- lition, II, 430. GriNANT. Son rôle dans le projet de Foucquet, I, 472. GnSE (duc de). Engagiste de la ferme du poisson de mer. I, 554. Gri.sE (Mme de) reçoit une gratifica- tion, II, 154. Glitau, capitaine des gardes de Condé. Quitte PépDnne, I, 369. Guyane. Colonisée, I, 59. Guyenne (cour des aides de). Projet de la supprimer, I, 237. GuvoN (Marie-Jeanne Bouvier de la Motte, dame). Son histoire, 11,495; mise à la Rasiille, 498; sa retraite chez Mme de Miramion, 499, 500. Gl'YOX (Mlle). Accomjiagne sa mère dans ses voyages, II, 496; épouse le comte de Vaux, 499. U Hat-LÉ. Protégé par Foucquet, I, 539. Hani. Remise entre les mains du Roi, I, 370. IIarcgurt (comte d'), vice-roi de Ca- talogne. Assiège Lérida, I, 93. Harcourt (duc d'). Ses succès en Guyenne contre Condé, I, 188. IIarlay (M"" de). Son rôle dans le projet de défense de Fouc((Uf't, I, 415. — Procureur général, II, 36; installé, 45. Havre (garnison du) révoltée, I, 434. Hay du Cuatelet, juge de Clialais, I, 21 ; juge du maréchal de Marillac, 56. Henri, duc d'Anjou, I, 7. Henriette d'Angleterre. Ses galan- teries avec le Roi, il, 30. Henriette DE France. Epouse Char- les 1er, I, 27 Heruautu (liarihélemv). Nommé com- mis de Servien, I, 3V2; chargé par Mazarin d'assigner les fonds, 347; de nouveau chargé d'indiquer les fonds pour les ordonnancements, 363; avance de grosses sommes au Roi. 427; se plaint de Foucquet à Mazarin, 486; continue à desservir Foucquet, 494; écarté des affaires par Foucqui't, 498; procure à Fouc- quet du plomb d'Angleterre, 523. Hesnault. Auteur d'une élégie en fa- veur de Foucquet attribuée à Pellis- son, II, 245. HocQuiNCOLiiT (maréchal d'). Défait à liléneau , I, 191 ; gouverneur de Péronne. Entraîné par Mme de Cha- lillon, I, 363; se révolte dans Pé- ronne, 364; son rôle dans l'affaire de Péronne, 367; rend, movennant finances, les places de Ham et de Péronne, 370 ; soutient Fargues dans Hesdin, 430. Hollande (traité de commerce avec la), II, 5. lloSESTE. V. Valcroissant. Hôpital (maréchal de L'). Pose sa can- didature à la surintendance, I, 268. Hôpital (Françoise Mignot, maréchale DE L'). Ses relations avec Talon, II, 190, 255 ; son influence sur lui, 269. HoT.MAN DE FoN'iENAY. Nomiué procu- reur général de la chambre, II, 277. FîoziER (o'j. Ecrit à Foucrpiet, I, 3, 4. HixELLES (Mme n'). Avertit Fouc- quet, II, 18. Iles d' Amérique (Compagnie des). S.i formation, I, 50; ses mécomptes, 118; vend une paitic de ses droits, 119. Interrogatoires de Foucquet, II, 118, 121, 123, 124, 126, 129, 151, 157; sur la sellette, 337, 339, 341, 343, )54 I^^DEX AT.PHABETIOUE. aW, 350, 355, 355, 359, 360; t lô- ture de rinterrO{;atoiie, 361. Inventaire de prodiictiiii (lecture de 1'), TI, 242. IzARN, avoeat. Va à IMjjikmoI voir Laiiziin, II, 460. Jacoiun. Enfermé à Pi{;nerol, II, 478. J.vcQUiEU, traitant. Enfermé, puis relâché, II, 278; poursuivi par la cliambre; ses jjrétentions, 422. jAri.i.K (seigneurs dk La). Alliés aux Foucquet, I, 5. Jannaut. Substitut, puis conseil de Foucquet, II, 171; exilé, 308. Jansénistes (rpierelles des), I, 371, 401 ; continuation de l'affaire des jansénistes, 421. Jardin des plantes. Fondé par Cl. de Bullion, I, 326. Jarisy, major à Dulle-Isle, II, 66. JauzÉ, capitaine des gardes du duc d'Anjou. Adorateur de la reine Anne, I, 236. Jean-Gasi.miii, roi de Polojjuc, II, 5. Jeanxin, président, I, 11; siuinten- dant des linances, 12; sa retraite, 14, 16. Jeannin HE Castille. Avance de grosses sommes au lîoi, I, 427. — Pour- suivi, II, 150. Jeannixdk GASTiLLE(Charlotte). Epouse Clialais, I, 24. JoannÈs, valet de Chalais, I, 3.5. JoiîAnn, intendant de Mazarin, I, 161. JdiuvUlc. Lieu d'exil de Gilles Fouc- quet, II, 420. JoiY, agent du président Viole. Arrêté, I, 275; interrogé, 277; partisan de Kelz; compromis, 379. Joi.v (Glande), chanoine. Autorisé à rester à Paris, I, 303. Joi.v, direct('ur de Fouequet, H, 111. JoxcA (du), lieutenant du Roi à la l'as- tille, II, 483. JoYKrsE, nigociateur pour Gaston. Envoyé à Compiègne, I, 229. K KoLHKRT, <;hevalier, I, 3. La Basimière (de). Interrogé, II, 169. La Bastide, agent de Foucquet en Angleterre, I, 5. La Baiaie, lieutenant-colonel au régi- ment de Rehé. Son procès à Barce-- lone, I, 95. La BaI'ME (marquise de). Compiomise, II, 86. La Baulme. Nommé commissaire en remplacement de Françon, II, 196; son opinion, conclut au bannis- sement, 394; chargé de faire le ré- colement des meubles de Vaux et de Saint-Mandé, 430. La Gomue (p. Barnabite). Directeur de M™»- Guyon, II, 495. La Fontaine. Protégé de Foucquet, I, 537 ; ses vers adressés à Foucquet, 1, 538. — Complimente Foucquet de la naissance de son tils, II, 37; défend Foucquet, 143; com|>ose une ode en sa faveur, 198; le com- plimente de ses défenses, 210; ses vers en laveur de Foucquet, 245. La Force (duc de). Constitue Lau- zun son héritier, II, 460. LAFORi^;T, valet d(! Fouequet, II, 20; annonce l'arrestation chez l'ellisson, 72; tente de faire évader Foucquet, 436; il est pris et pendu, 437. La Fosse, conseiller d'Etat. Inventorie à Saint-Mandé, II, 77; écrit à Sé- guier le résultat de l'inventaire de Saint-Mandé, 80. La GiscLAïa. Complice de Betz, I, 306. La Haye des Noyers, commandant de Belle-Isle. La remet au Hoi, II, 67. Laicie (marquis de). Amant de Mmede Chevreuse, I, 260; l'épouse, 11,22. Laine, conseiller. Exilé, I, 286. Laleu (marquis de), s'' de Lauzières. Nommé intendant de Dauphiné à la place de Foucquet, I, 85. INDEX ALPHA r.KTI QUE. 555 L\ Loi'ViiîRR, fils (le I^)r(iiiss(;l. Notnrnô liciitcnniu du {;oiivfiii('iir di; la R:is- tille, I, 127. La LoY. S'entremet entre Menneville et Fonc(|uet, II, 12, 10. Lai.lemant, maître des re(|uètes. Scelle à Saint-Mandé, II, 72. La Maule, lieutenant criminel d'An- {]er.s. Charjjé d'une insirnetion à Belle-Isle, II, 213. La Maucl'erie, rapporteur du procès Rertaut, I, 286. La Mkillehaye. Nommé .surintendant, I, 116; journée des Barricades, 118 ; remplace Particelli comme surinten- dant, 333; épouse Hortense Man- cini; continuateur du nom de Maza- rin, 565. — - Duc de Ma/arin en- nemi de Foucf|uet, 11, 7. La MiLLETiÈRE, libeiliste. Emprisonné, I, 52. Lamont, exempt. Gardien de Clialais, 1, 34; dépose contre lui, 37. Laaioignon. Nommé premier président, 1, 458. — Nommé président de la cliand^re de justice. 11, 94; parle à l'ouverture de la cham!)r(>, 97; mé- content, 136; résiste pour le clioix des rapporteurs, 175; mécontent de leur choix, 178; éloijjué de la cliam- lire, 195, 196; accepte les Liens de Farfjues, pendu, 425. T,A Motue Le Hardy. C(3ndamné comme faussaire, II, 341 ; son pro- cès, 368; déclare que les commis- saires ont voulu le forcer à déposer contre Foucquet, 386. Lanne (de), substitut de Talon. Exeice une pression sur Talon, II, 267. La Noue (Charles de), jardinier de Foucquet, II, 78. L(i l'érouxe (fort de). Foucquet y est enfermé, II, 428. La IhviÈRE. Exilé par Gaston, I, 54. La PiiviÈRE, valet de Foucquet. Précau- tions |)rises contre lui à la mort du surintendant, II, 476 ; cufermédans la Tour d'en bas, 477; transiéré à Exiles, 478; fait son testament et meurt, 479. L\Ro(^iiEFon(;AULD.P>lesséàRrie-Comte- Robert, 1, 132. La 'I oison, commissaire de la «haui- bre. Sou opinion ; conclut an ban- nissement, II, 394. La ToiR. Nom donné au prisonnier inconnu, II, 531. L.\TREAU.M0NT. Cherche à développer les troubles en Normandie, I, 434. La Trou.sse, maréchal d(.- camp. Son procès à Barcelone, 1, 95. Lai'ziÈres (M. de). V. Laleu. Lauzok (de), conseiller d'Etat. Assiste à l'inventaire de Saint-Mandé, II, 77. LauzuK. Enfermé à Pijjnerol, II, 440; tente de s'échapper de Pijjiu'rol, 452; réussit à communiquer avec l'oucquet, 455; hérite du duc de La Force, 460; peut voir librement Foucquet, 465 ; courtise Madeleine Foucquet, 471; autorisé à prendre les eaux à Rourbon, 491; récon- cilié avec la famille Foucquet; courtise de nouveau Mlle Foucquet, 492. La Vallée, valet de Foucijuet. Enfermé avec lui à Angers, II, 106; {jardé par déliance ;i la Bastille, 420. La ValliÈre (Louise de) et le Roi, II, 40; créée duchesse, 433; se letire aux Ciîrmélites, 446. La ViEUVii.LE (marquis de). Surin- tendant, I, 319; cnijirisonné à Andjoise, 321; s'évade, 322; rap- pelé à la surintendance, 338; sa mort, 338. La Vieuville, surintendant des finan- ces. Sa mort, I, 266. Le Bault. Vend à Roisiève \\n vieux billet du Trésor, ses réclamations postérieures, I, 354. Le Blanc, favori de Mme de Pléneuf, II, 509. Le Rûssu, commissaire exclu de la chambre, II, 315 Leuiiun, espion de l'abbé Foucquet. Airèté par Coudé, I, 287. Le Rri n. Travaille à Vaux, I, 482, 523; enseij;ne la peinture ;t Mme Foucquet, 548 556 lîNDEX ALPHABETIQUE. Le Coicneux, ])résident. Suit le Por- lement à Pontoise, 1, 209; satire contre lui, 213; son rûle à Pontoise, 216. Le Coq. Confronté, II, 166. Le Coudray-GÉnier, conseiller. En- voyé p.ir le Parlement auprès d'Moc- quincourt, I, 18V. Le FÉitON, commissaire de la cham- bre de justice. Son opinion, conclut au bannissement, II, 399. Lefèvre d'Ormesson. V. Oimesion. Le Fevre de Rornay (J.). Confronté, II, 166. Le G.\(:, témoin de Beile-lsie. Sa dé- position, II, 2''f3. Le L.\bo€reur, commissaire. Scelle (liez Bruant, II, 70. Le:\ipereur, de Gisors. Condamné par la chambre, II, 429. Lenet, intendant à Corbeil, I, 127. Lenet. Implif|ué dans le procès de Condé, I, 297. Le INoir (Simon). Devient adjudica- taire de la ferme des f,abelles, I, 371; — confronté, II, 167. Le Nôtre. Travaille aux jardins de Vaux, I, 388, 482, 523. LÉpiNE, jjarde des archives de Fouc- quet, II, IV. Le Boy (P. l'Iiilippe), confesseur de la Beine mère, II, 29. LEsniGuiÈRES (maréchal de). Gouver- neur du Dauphiné, I, 84. Le Tellier (Michel), inaitre des re- quêtes, I, 16; ap[)rouve les projets de Mazarin, 122; emploie Coibert, 143; promet son appui à Fouc- quet, l-Vo; son influence à la Cour, 145; refuse des passeports à Ga.s- ton, 218; cherche ;i faire échouer les nc{;ociations avec les princes, 236 ; fait réunir un conseil extraor- dinaire pour répondre aux proposi- tions des princes, 238; char{;é par Mazaiin d'arrêter Betz, 265 ; se retire des affaires, 164 ; pose sa candidature à la surin tendance, 267 ; s'explitjue avec Foucquet sur leur mésiutelli|^;ence, 493. — Protège Col- biri, 11, 6; prend part au plan d'arrestation, 52; critique les inter- rofjatoires, 146. Le Vau. Travaille au château de Vaux, I, 523. Le Vaver, intendant à Arras. Supplée Foucquet à l'armée de Flandre, I, 96. LÉyis (Catherine-Agnès de) de Charlus. Epouse Charles-Armand Foucquet, II, 494. LÉvis (M. de). Épouse Mlle de Che- vreuse, II, 503. Lhoste, avocat. Conseil de Foucquet, II, 171; son portrait, 183; négocie avec Colbcrt pour une affaire se- crète, 197. LiRELMSTES (poursuites contre les), J, 2.56. LioiSNE (Hugues de). Se retire des affaires, I, 164; son ambassade à Borne, .376; son retour, 379. — Négocie avec la Suède, 11,4; intervient auprès du Roi en faveur de Foucquet, 65. Lionne (Mme de). Compromise à Bome par Louis Foucquet, I, 376. Lit de justice. Tenu par le Roi à sa rentrée à Paris, I, 252. Loger, Hollandais, étudie l'a'jrandis- sement du port de Belle-Isie, I, 532. LoKGUËiL (Bené de), président de Maisons. V. Alaixons. LoNGUEViLLE (duchesse de). Cherche à s'emparer de Dieppe, I, 137. LoRET, gazetier. Défend Foucquet, II, 74. Lorraine (duc de). Prend part à la Fronde, I, 198. Lorraine (duché de) envahi, I, 68. Louis XIII. Sa mort, I, 81. Louis XI V. Sa majorité, 1,168; écrit confidentiellement à Mazarin, 169 ; éloigne îMa/arin, 210; sacré à Beiuis, 300 ; sa conduite vis-à-vis du Parlement, 357 ; gravement ma- lade, 443; se rétablit, 444; son intri{;iie avec Marie Mancini, 445; sou mariage, 551; visite Vaux, accompagné de la Beine, 552. — Voyage à Nantes, 11, 57 ; ordonne à d'Artagnan d'arrêter Foucquet, 58; INDEX ALPII Ar.ETIQUE. 557 annonce à la Cour l'arrestation de Foiiccjuet,65; malade, 247; prie Or- lucsson de liàter le procès, 238 ; res- treint la liberté du conseil de Fonc- quet, 307 ; fait juger en son con- seil la ref[uète contre Pussort, 324; inflexilile nux prières de Mme Fouc- qiiet,347; commue le bannissement en prison perpétuelle, 407. Loi'vois, fils de Le Teilier. Conseiller au jiarlement de Metz, ineml)re de la chambre, II, 95 ; (|uitte la cbau)- lire de justice, 149 ; ordres f|ii'il donne à Saint-Mars, 428 ; interdit les rapports entre Lnnzun et Dau- (jei, 454; autorise Foucquetà écrire, 459 ; demande des rensuijjnements à Foucquet sur Danger, 463; meurt, 4S0. Louvre (conférence au), II, 146. LtY?(ES (connétable de). Epouse Marie de Rohan, I, 27. SI Maciiailt. Juge de Fargues, II, 425. Maciiallt (dk). Maître des requêtes, I, 16 ; juge de Cbalais, 21. Madeleset. Protégé par Foucquet, I, 539. Mademoiselle. V. Monipensier. Maincy. Foucquet v installe une fa- brique de tapisserie, I, 483. Maisoxfort (Mme de La), supérieure deSaint-Cyr, II, 498. MAiso:iS (René de Longuuil, président de). Sa mission auprès du parlement de Pon toise, I, 215; pose sa candi- dature à la surintendance, 267; ses relations avec Bertaut, 282; nommé surintendant, 328. Maissat. Adjudicataire des grosses fermes, I, 499 ; poursuivi dans l'affaire de la ferme des aides, 558. — Confronté, II, 166. Maîtres des requêtes (affaire des), I, 109. Mallet, sieur de Pincé, ]ji;au-père de Jousselin Foucquet, I, 4, Mallet (Yves). Confronté, II, 166. Maxcixi, neveu de Mazarin. lUessé à la porte Saint- Antoine , 1, 206. Mancim (Hortense). Epouse le fils du marécbal de la Meiileraye, I, 565. — Duchesse de .Mazarin, corres- pond avec Foucquet, II, 7. Masciki (Marie). Son intrigue avec le l'ioi, I, 445 ; épouse le connétable Colonne, 565. — Eloignée à Flo- rence, H, 39. Mantatelon, choisi comme gardien de Belle-Isle, I, 455. Map.andé (de), commis de Scrvien, 1, 342 ; — conseil de Fouquet, II, 171. Marc d'or (affaire du), I, 404; II, 131; interrogatoire sur le Marc d'or, 347. MAiicniALY. iSom sous lequel est en- terré Danger. II, 485. Mai'.cuiel, espion arrêté sur la Somme, II. Marcuin, iinj)lic[ué dans le procès de Condé, I, 298. Marescot, adjoint à INic. Fouef|uet pour inventorier les papiers de la chancellerie de Vie, I, 67. Mnriage du Roi (négociations pour le), 1,467. Mahidor (président). As.-;igné, II, 156 ; réclamé par la cour des aides, 164. Marie-TuérÈsk. Devient reine de France, I, 551 : son entrée dans Paris, 554; ^ j;ravement malade, Mme Foucquet lui j)répare un em- plâtre, II, 346. .Marillac, garde des sceaux, I, 30 ; interroge (>halais, 34. Marillac (maréchal de). Son procès, I, 55; sa condamnation, 56. Maiiim.ac (.Micliel dk), surintendant, , J, 323. Marin. Confronté, II, 168. Marion Delor.me. Accorde ses faveurs à d'Emeri, I, 103. Maroni. V. Guyane. Martin, greffier au Parlement. Ar- rêté, II, 98; rel.uhé, 99. Masxac, commissaire de la chambre. Son 0[)inion, conclut au bannisse- ment, II, 396; inquiété, 423. Masque de jcr (création de la lé;;ende du), II, 530. V. X'«i(^e?(Eustache). 55g INDEX ALPHABETIQUE. Matjiuli, ministre du duc de Man- touc. Enlernic à Pljjneiol, II, 477; meurt aux îles Sainte-Marguerite, 481; on prétend que c'est le Mas- que de 1er, 538. Maucroix, chanoine de Reims. En- voyé à Rome. II, 25, 28; prétendu agent secret de Foucquet à Rome, 240. Maupeou (de). Prépose à la garde de Retz, I, 294 ; capitaine aux gardes, tué à Valenciennes, 385. MAiipEOu(Gilles de), maître des cnnqi- tes, I, 9, 10. Maiipeou (René de). Président à la cour des aides, I, 10, 12 ; procu- reur général de la chambre de jus- tice, 81 . Maupeou (Marie de), fille de Gilles. Epouse François III Foucquet, 1,9. — Envoie une sup])iique au Roi, II, 120 ; se présente à la chambre, 201 ; rend visite à Mme de Mon- tcspan, 457; fait le partage de ses biens à sa famille, '(ST; meurt, 490. Mazauin' (cardinal). Ses perplexités à la mort de Louis XIII, I, 81; fait cesser le payement des rentes, 115; se retire à Reuil, 121; entre en lutte avec le Parlement, 141 ; s'enfuit, 153 ; le Pailement ordonne qu'il soit iuformé contre lui, 157 ; se réfugie en Allemagne, 159; exilé, 101 ; songe à rentrer en France, 1G2 ; déclaration du Roi contre lui, 167 1 conclusioti.s prises jiar Foucquet contre lui, 175; né- gocie avec tout le monde, 177 ; rentre en I''rance, 183 ; dispersion de sa bibliothèque, 1S5; éloigné par le l'ioi, 210; son départ, 213; se déHe des propositions de Condé, 239 ; sa rancune contre Retz, 258 ; oi'ilcjuneà Le Tellier d'arrct(!r Retz, 203 ; sa rentrée .i Paris, 272 ; con- duit le l'ioi à Reims, 300 ; cherche des expédients financiers, 350; dé- termine les attributions dc^s surin- tendants, 351 ; donne à Foucquet l'état des sommes (ni'il \eut tou- cher par mois, 355 ; son énergie après la défaite de Valenciennes, 381; presse Foucquet pour ses rem- boursements, 408 ; état de ses biens, 442 ; négoi;ie le mariage du Roi, 467; fournisseur du pain de munition, 469 ; veut s'attribuer la surinten- dance, 476 ; visite Vaux, 483 ; né- gocie la paix et le mariage du Roi, 484; gravement malade, 563 ; fait don de tous ses biens au Roi, 566 ; le Roi les refuse, 567; ses derniers moments; sa conduite envers Fouc- quet, 509 ; sa mort, 571. Mazarix (duc de). V. La MeiUevaye. Mazi^re, curé de Saint-Paul. Son rôle dans l'affaire des jansénistes, I, 452. MixiAND, procureur général au Parle- ment. Vend sa charge, I, 222. Mkxage. Adresse au Roi une épître en faveur de Foucquet, après l'accident de Pignerol, II, 427. Mknardrau, conseiller au parlement de Pontoise, I, 216. MÉiNAUDEAU-CnOMPnÉ, contrôleur géné- ral des finances, I, 316. Mesxeville (Mlle de), fille d'honneur d'Anne d'Autriche, II, 10 ; relations avec Foucquet, 11, 18, 20; délaissée par Foucquet, 38; sa correspon- dance avec Foucquet, 86; entr(; au couvent, 87. MÉRiNViLi.E, maréchal de camp. Son procès à lîarcclone, I, 95. Mesme (président de). Neutralise les efforts de Gaston à Paris, 1, 187. Melz (établissement d'un parlement à), I, en. Mie-Voie {la). Sert d'hôtellerie, II, 18, 29. MiONiER, conseil de Foucquet, II, 171. MiCNOT (Françoise). V. Hôpital (ma- réchale de Jj). MiLET, confident de Mazarin, I, 170. Miscou (Société du), I, 59. Miséricorde (Mère de la). Liée avec Rasile Foucquet, 11, 32. Moi.É (M^uhicu). Son esprit, I, 106; discours à la Heine, 113; son rôle au Parlement, 156; nommé garde des sceaux, 160; dissipe une émeute INDEX ALPHABETIQUE. 559 or{;anisôe coiilrc lui par Gaston, iTi; se relire ilii l'arlement, 177; pre- mier président du parK'nieiit de Ponloise, 209; se révolte contre l'édit d'amnistie, 21(5; reproche à Foucquet les nombreuses arresta- tions, 274; pose sa candidature à la surintendance, 267; se démet de E (Mme de), II, 22. -MouciiETTE, agent de police. Poursuit Hicous, I, 284. Moiilias-ISeuf.'; (les), fief, I, 4, 5. MoL'ssv, commissaire de la chandire. Son opinion ; conclut à la relég;.- tion. II, 399; inquiété, 423. ^' Xiiiites (réception du Roi à), II, ,57. Navaili.es (M. de). Propose des secoins à du Tremblay, I, 126; charj;é de négocier avec llocquincourt, 365; 'négocie à Péronne, 369. Négociations avec Rome, 11,24. Nemours (duc de). Lève une armée, I, 187; F(j(u:(]uet retpiiei t contii; lui, 187; son duel avec Beaufort, 227. Nes.mond (président de). Envoyé au Roi en députalion, I, 190; porte do nou\elles remontrances au Roi, 193; chargé [)rovisoiremenl de la prc- .'^ Ik' 560 INDEX ALPHAIiETIQUE. inlère présidence, 400; candidat à la [jieiiiièie présidence, 457. — rs^oininé nieinlire de la chambre de justice, II, 95 ; malade, 328 ; meurt, '367; sa (oiiduite vis-à-vis de la famille Eouc(|uct, 368. NeufchÈSE (commandeur Di;). Son rôle dans le projet de Foucquet, I, 472. — Payement de sa cliarge de vice-amiral, II, 130. NiiVELET, doyen du Parlement. Son rôledans la négociation avec le Roi, I, 359. INouLLEs (comte de). Accompagne Navailies dans sa négociation avec Hocquincourt, I, 369. NocENT (Mme de). Autorisée à venir voir Lauzun à Pignerol, 11,460; ses intrigues à Turin, 470. NoGUÈS, commissaire de la chambre. Son opinion; conclut à la mort, II, 389. Norninndie (troubles en), I, 434. INouvEAU (Iliérosme de), surintendant des postes. Achète à Toucquet sa part de Marc d'or, I, 405. — Con- fronté, II, 167. INovioN (président de). ÎNeulralise les efforts de Gaston à Paris, I, 187 ; va avec le Parlement à Pontoise, 209; demande au Pioi l'éloigncinent de Mazarin, 210; uialadc, 216. INvin[dn s de Vaux (Elégie aux), 11,143. O Octrois (aliénation des droits d'), I, 418; II, 151. — Procès-verbal des octrois; ses faussetés. II, 326; in- terrogatoire sur les octrois, 355. O.vnEDEi. Employé contre Iletz sous les ordres de l'abbé Foucquet, 1,376. Organisation financière de la France, I, 310. Oni,K\Ns (Gaston duc d'). V. Gaston. Oiii-KANS (Louise d'), princesse de Montpensier. W Monlpenncr. OnMESSON (André). Reçoit des repro- ches de la conduite de son His, II, 295. OnMESSON (Olivier Lefèvro d), maître des requêtes. Nommé membre de la chambr(>, 11,95; nommé rappor- teur, 175; récusé par Foucquet, 175; entre en fonction, 179; favo- rable à Foucquet, 235; commence son rapport, 258; ses relations avec Foucquet, 284 ; importance de son opinion, 371; prépare son discours, 372; l'écapitule le procès, 373; donne son avis, 374; conclut au bannissement, 380; privé de sa charge, 423. Pagako (Sicilien). Arrêté j)our avoir conspiré contre la vie du Roi, I, 173. Paget, maître des re(|uètes. Appose les scellés à Vaux, II, 69. Palais-Royal (démonstraticnis anti- frondeuses au), I, 132. Palatine (princesse). V. Gouzague (Anne de). Pûrit (le), tapisserie du cardinal Mazarin, I, 162. Parlement. Transféré à Tours, 1,7; se révolte, 153; organise un soulève- ment contre la rentrée de Mazarin, 184; suspend ses séances, 200; transféré à Pontoise, 207; quitte Pontoise pour rentrer à Paris, 250; rétabli à Paris, 252; fait des re- montrances au Roi au sujet des exilés, 277. Pai\ticelli D'ÈMEni, surintendant, I, 303; contiôleur général des finan- ces, 329 ; snriiilendant, 329 ; son luxe, ses collections, 330; se retire à Tanlay, 333; rappelé, 337; sa mort, 337. Payen, conseiller au Parlement. Pré- sente requête pour l'élargissement des princes, I, 148. Péages (droits des). I\etranchés, 1,557. Pecquet, médecin de Foucquet. En- fermé avec lui à Angers, H, 106; gardé par défiance à la lîastilli-, 420; envoyé à Diejipc, 421; meurt, 460. Pkclilin. V. Piiyrjuilhem. INDEX ALPHABÉTIQUE. 561 Pellart (Louis), habitant de Bello- Isle. Sa déposition, II, 2V4. Pelletier. Sollicite les jujjes au nom du Roi, II, 319. Pellissary (Georges). Confronté, II, 167, Pellissos. Auteur d'un prologue récité à Vaux, II, 48; arrêté, 66; en- fermé à Nantes, 66 ; défend Fouc- quet, 139, 142; interrogé, 148; écrit une nouvelle défense de Fouc- quet, 160, l(i2; auteur présumé d'une élégie en faveur de Foucquet, 245. Pellot, intendant. Saisit chez Pellis- son, II, 66. Pensions (interrogatoires sur les), II, 341, 343. PÉROXE. Aux mains d'Hocquincourt, I, 364; remise au Roi, 370. Perrault (Charles). Protégé par Fouc- quet, I, 539. Perrin (Pierre). Confronté, II, 166. Persan. Impliqué dans le procès de Condé, I, 297. Piètre (Henri). Confronté, II, 166. Pignerol. Choisi comme prison pour Foucquet, II, 412; incendié parla foudre, 426. Pilois(de), lieutenant général. Envoyé contre les sabotiers, 1,438; réprime le soulèvement des sabotiers, 443. Pi.ME»TEL. Chargé de négociations par l'Espagne, I, 467. PiNOx (de). Dirige les protestataires contre la réduction des rentes, ], 503. PiROT (Jésuite). Auteur de l'Apologie des casiiistes, I, 451. PlÉneuf (M. de). Son histoire, II, 508. PlÉnel'F (Mme de). Protège le comte de Belle-Isie, II, 509. Plessis (maréchal Di). Installé à Saint- Denis, I, 124; attaque les Parisiens à Charenton, I, 130. Plessis-BelliÈhe (•>' ou), gouverneur d' Armentières. Résiste aux Espa- gnols, I, 97; secourt Dieppe, 137; gouverneur de Dieppe; accueille Mazarin en fuite, 155. II. Plessis-BelliÈrk (Suzanne de Bruc, dame du). Sa famille, son portrait, I, 97; sa conduite au siège d'Ar- mentières, 98 ; achète à Foucquet sa part de Marc d'or, 405; son rôle dans le projet de défense de Fouc- quet, 413 ; ses rapports avec Fouc- quet, 543; son portrait, 544. — Exilée à M(jntbrison, II, 73. PoiNCY (W de). Son désaccord avec la Compagnie des Iles, I, 118. Poisson de mer ( ferme des droits d'entrée sur le), I, 554; — II, 472. Poitou (soulèvements en), I, 434. Pologne (affaires de), II, 5. l'orné (château de), près Moulins. Sé- jour de Mmes Foucquet, II, 458; elles y donnent l'hospitalité au fils de Mme de Montespan, 457. PoNCET (Pierre). Maitre des requêtes, chargé d'inventorier les |)apiers à Fontainebleau, II, 77 ; de Saint- Mandé, 77; porte au Roi les pa- piers demandés par Colbert, 82, 83; détourne des papiers de Saint- Mandé, 84; membre de la cham- bre, 95 ; chargé avec Renard des interrogatoires, 104, 117; interroge Foucquet, 151; malade, 270; sou opinion; conclut à la mort, 399. Poxtciiartraix , commissaire de la chambre. Son opinion ; conclut au bannissement, II, 402. PoNTGiBACLT. Tué en duel par Chalais, 1,24. Ponloise (Parlement à), I, 207. Pontoisiens tenus à l'écart par les par- lementaires, I, 272. PoTiTAiL, conseiller au Parlement. Fait tirer le canon de la Bastille contre Turenne, I, 202; exilé, 252. PouPARDiN, receveur des tailles àEtam- pes. Condamné, II, 231. Pradelle, officier. Préposé à la garde de r.etz, I, 294. Prêts (affaire des), I, 334; faits au Roi ; interrogatoires sur les prêts, II, 359. Prévost, conseiller au Parlement. Di- rige la contre-manifestation à Paris. I, 232. 36 562 INDEX ALPHABETIQUE. Phie (marquis de). Épouse Mlle de Pléneuf, 11,510. Prie (Mme dk), fille de Mme de Plé- neuf. Son liistoire, II, 511; son hostilité contre le comte de Belle- Isle, 512. Princes (les). Demandent une amnis- tie, 1, 214. Procès-verbaux de l'Epargne. Aban- donnés en partie par l'accusation, II, 249; leur fausseté, 291. Production de Foucquet. Lue à la cliambrL', II, 271 ; dernirre, 328. PussORT, conseiller à la Cour des comptes; oncle de Golbert. Chargé d'examiner les registres de l'Epar- gne, 11,93; membre de la chambre, 95 ; récusé par Foucquet, 203, 205 ; empiète sur lesattributionsd'Ormes- son, 266; complimenté par le Roi, 268; entre en hostilité avec Ormes- son , 270; récusé, 315, 317; sa défense, 320; la récusation est rejetée, 324; son opinion sur le procès, 383 ; conclut à la mort, 385. Pussonr (Marie), mère de Colbert, I, 143. PUYGUILUEM. V. Lauziui. Puy-Laureks, favori de Gaston. Em- prisonné à Vincennes, I, 56. R Rabutin (comte de). V. Bitxsy-Babutin. Rarutin-Ciiantai. (Marie de), marquise de Sévigné. V. Sévigné. Radicue, gieffierdu parlement de Pon- toise. Satires contre lui, I, 211. RaffeliS. V. Rocrjuesante. Rambouillet. Enchérit pour la ferme de gabelles, 1, 361. Rant/.au. Commande une partie de l'armée de Flandre, I, 96. Rapin (René). Maître de Nie. Fouc- quet au collège de Cleruiont, I, 64; protégé par Foucquet, 539. Rapport du procès, II, 236. Ratabon, intendant des bâtiments. II, 19. RaviÈres, avocat. Adjoint à Gomont pour étudier le procès, II, 100. Renard, conseiller au parlement de Paris; membre de la chambre, II, 95; chargé d'interroger Martin et Doute, 99; chargé avec Poucet d'in- terroger Foucquet, 117; interroge Foucquet, 151; son rôle muet dans l'interrogatoire, 326; son opinion, adopte l'avis de Rrilhac, 400. Rentes sur les tailles (affaire des), I, 460. Rentes (opérations sur les), I, 501. Rethel (victoire de), I, 149. Retz (Paul de Gondi, cardinal de). Reçoit un acompte pour la vente de Belle-Isle , I , 49 ; sa part daus la Fronde, 156; tente une attaque contre le Palais -Royal, 159; négocie avec Mazarin, 203; fait sa paix avec la Cour, 222 ; va à Compiègne, 225 ; ses négociations n'aboutissent pas, 226; rentre à Paris, 227 ; propose à Turenne de se charger de négociations avec Mazarin, 258; courtise Mlle de Chevreuse, 2u0; arrêté, 264; en- fermé à Vincennes, 282 ; quitte Vin- cennes pour le château de Nantes, 295 ; s'échappe du château deN antes, 302 ; continuation de son procès, 305; réfugié à Rome, 363; publie sa lettre aux évêques, 376 ; quitte Rome, 384; vend Belle-lsle, 454. Rezé. V. Besnard de Bezé. RiBAt'LT (Henri). Confronté, II, 166, RicuELiEu (cardinal de). Fait arrêter Chalais, I, 30; interroge Chalais, 31 ; se nomme grand maître de la navigation et surintendant du com- merce, 49 ; sa mort, 80. Richelieu (M"" de). Ses rapports avec Mlle de La Motte-Argencourt, 11,22; propos qu'il tient sur le Masque de fer, 536. Ricous, agent de Condé. Ses relations avrcBertaut,!, 282; poursuivi, 284; arrêté, 284; mis à la question, 286 : roué, 286. Ricous (Mme de), coiffeuse de Mme de Châtillon, I, 282; arrêtée, 365. RiEUx (Pélagie de), marquise d'Asse- rac. V. Asscrac, INDEX ALl'IIAI'.ETIOUE. 563 RiorsSE, commissaire des guerres à Cannes. A vu transférer le prison- nier inconnu, II, 529. RocQL'ESA^TE (RafFelis de), commis- saire de la chambre. Son opinion, conclut uu liannissement, II, 3S9; exilé à Quimper-Coretuin, 423. Rouan (duc de). Exilé, I, 252 Rouan (Marie de), duchesse de Ciie- vreuse. V. Chevreuse. ROLis, négociateur pour Gaston. En- voyé à Compiègne, I, 229. RoLLOT (Nie). Confronté, II, 166. RONCHEROLLES. Gouverneur de Pigne- rol, II, 414. RoSAHGE (de), sergpnt. Gardien de Dauger à la Bastille, II, 483. Rongé (hôtel de), à ^Santés. Habité par Foucquet; apposition des scellés, 11,65. RocssEREvr, agent de Retz, I, .376. Rozier (P. du). Confesseur de Chalais, I, 41. RczÉ (Antoine de), marquis d'Effiat. Dépose contre Chalais, I, 31. S Sabotiers ({juerre des), I, 436; fin de la guerre, 443. Saint-Aignax. Nommé gouverneur de Touraine, II, 15. Saint-Denis (combat et prise de), I, 197. Saint- Far geau (révolte à), I, 436. Saint-Germain, cordonnier de Valence. Arrêté^ I, 88. Saixt-Gilles (de). Échappe aux émeu- tiers de Valence, I, 91. Sainte-Hélène (Le Cormier de), com- missaire de la chambre. Nommé rapporteur, II, 17.5; malade, 270; récapitub; le procès, 380 ; donne son avis, 381 ; conclut a la mort, 382; meurt, 432. Saint-Jean (abbé de). Compromis comme partisan de Retz, I, 379. Sainte-Lucie (île de). Acquise par Foucquet, I, 559. Saint-Mandé. Embelli par Foucquet, I, 420; état du domaine de Saint- Mandé en 1660. 520. — Apposition de^ scelles, II, 72; orangers de Saint-Mandé pris par le Roi, 424 ; abandonné aux créanciers, 444. Sdiiite-Menehou'd (siège de), I, 28(). SAiNT-MAiis(|{énigned'Auvergne,s'"DK). Chargé de la garde de Foucquet, II, 415; difficultés qu'il éprouve à gai- dir Lauzun, 441 ; découvre la trace des anciens rapports de Lauzun et Foucquet, 475 ; nommé gouverneur d'Exilés, 478 ; emmène avec lui La Rivière et Danger, 478; nomme gouverneur des îles Sainte-Margue- rite ; y emmène Danger, 479 ; nommé gouverneur de la Bastille, 481 ; v emmène Dauger. Saint-Mars (Louis d'Auvergne, s' de), capitaine du régiment de Persan. Blessé au faubouig Saint-Antoine, I, 202; complice de Retz, 306. SviNT-MAfRY . courrier. Pi rte l'ordre d'apposer les scellés, II, 65. Saint- Vincent de Paul (Sœurs de). In- stallées à Vaux par Mme Foucquet, 1,535. Saint- YoN, agent de la Cour à Paiis. Se charge de reprendre la Bastille, I, 232. Sai.vert, homme d'affaires de ^Mme Fouccjuet. Autorisé à venir à Pigne- rol. II, 469. SavaniÈiies (s' de), procureur de la chambre de justice, I, 119. Savoie (prince Thomas de), mem- breduConsiùl extraordinaire, 1,238. Savoie (Marguerite de). Projet de la marier à Louis XIV, I, 461. Savonnerie [la]. Etablissement d'une fabrique de tapisserie, I, 57. ScARRON, auteur de vers à l'adresse de Foucquet, I, 536. ScARRON (Marie I, mère de Particelii d'Emeri, I, 329. ScAiiROS (Mme). Ses rapports avec Foucquet, I, .544. ScHOMBERG, surir) tiMidaiit, I, 318. Sicpion (/e), tapisserie du cartîinal Mazarin, I, 162. Si:i uÉRY (Mlle de). Ecrit à Pelllsson. Saisie de ses lettres, II, 68. 36. 564 INDEX ALPHABETIQUE. SÉGUiEB. Maître clos rcqiictes, I, 16; cbancelier, 70; fait remplacer Fouc- quet à rintendaiice du Datipliiné, 85; rap])elé par la Reine, 100; fa- vorable aux princes, 191 ; son ilis- couis au lit de justice de rentrée à Paris 552 ; noninié commissaire pour juger Foucrjuet-Croissy, 275; interroge le prisonnier, 277; prési- dent de la chamlne de justice au procès Bertaut, 2S5; prête de l'ar- pent après la déroute de Valen- ciennes, 381. — Exclu du conseil des finances, II, 6 ; préside aux sai- sies, 68 ; appose les scellés à la surintendance, 69; président de la chambre de justice, 95; parle à l'ou- verture de la di a m lue, 97; préside la chambre, 195; atteint d'un érysi- pèle, 274 ; récusé, 279 ; interroge FouC((uet sur la sellette, 339, 341, 343, 347, 350, 3.J2; sa dévotion, 354; change son système d'interrogatoire sur l'ordre du Roi, 358; fixe l'ordre des discours des rapporteurs, 369; son opinion, conclut à la mort, 403. Seiqnclay (domaine de). Acheté par Colbert, \, 442. Sénégal, Cap-Vert et Gambie (Société du). Etablie, I, 59. Senneterke (maréclia! dk), membre du conseil extraordinaire, I, 238. SÉRIZY, gouverneur du (^atelet. Négo- cie avec Hocquincourt, I, 364. Servien. Se relire des affaires, I, 164; refusedes passepoits à Gaston, 219; seconde Letellier dans ses pro- jets, 238; son rôle duis l'arrestation de Retz, 264; pose sa candidature à la surintendance, 268 ; nommé surintendant, 270; son portrait, 339; réprime la révolte en Anjou, 436 ; meurt, 475. SÉVIGNÉ (Marie de Rabulin-CIiaiilal, duchesse de). Son portrait, I, 389; ses relations avec Foucquct, 392. — Sa correspondance! avec Fouc- quet, II, 86; sa conduite vis-à-vis de Foucquetpendantleprocès,332 ; voit Foucquet à la dérobée, 356. Skvin, conseiller. Nommé commissaire pour juger Foucquet-Croissy , I, 275. Sézak, lieutenant des gardes. Prend possession de Belle-Isle, II, 66. Silleri. Exilé, I, 319. Six millions (affaire des), I, 460. — (Procès-verbal des). Ses faussetés, 11,318; interrogatoire sur le dé- tournement, 360. SoissoNS (Mme de). Nommée surinten- dante de la maison de la Reine, I, 568. — Sa querelle avec Mme de INoailles, II, 29 ; ses relations avec le Roi, 39. Sologne (révolte en), I, 435. Sienay (siè;;e de), I, 30J . Subornation des témoins ( requête de Foucquet sur la). Admise, II, 286. Sucres et cires (interrogatoire sur les), II, 350,352. Suède (affaires de), II, 5. Sully (duc de), gendre de Séguier. Favorise le passage de l'armée des princes, I, 191, 317. Sully (révolte à), I, 436; assiégée par les sabotiers, 438. Sni-intendance des finances de France, son histoire, I, 309 ; organisation de la —, 340. — Supprimée, II, 76. Surintendants. Détermination de leurs attributions, I, 351. rff T.^HOVKET (Martin). Mis à la Bastille, I, 418; acquéreur du traité des rentes sur les tailles, 460. — Sa ran- cune contre Foucquet, H, 8; con- fronté, 166. Tai-fcs, commis de Bruant. Enlève des papiers de la maison de Pellisson, 11,72. Taille. Edits sur la perception de la — , I, 346; aliénation des rentes sur les tailles, 459. Taliiouet. Conduit Foucquet à Vin- cennes, II, 114. Talleyrand (Daniel dic), père de Gha- lais, I, 23 IMDEX ALPHABETIOUE. 565 Talleyrand (Henri de), comte de Cha- lais. V. Chalais. Talox (Denis). Mal avec la Cour et le Parlement, I, 178; discourt an Parlement contre le Cardinal, 188; remplace son père, 266 ; avocat j;éné- ral, offre ses services à Colijcrl, 383 ; repoussé par Mazarin,384; son dis- cours sur l'affaire des jansénistes, exilé à Reims , 422 ; en hostilité avec Foucquet, 508 ; son portrait, son étrange conduite au Parlement, 510 ; propos qu'il tient contre Fouc- quet, 564. — Procureur général de la chambre, II, 95 ; son discours d'ouverture à la chambre, 97 ; charge Gomont d'étudier le procès, 100; conduit le procès, 188 ; erreurs qu'il commet, 189; son intrigue avec Mme de l'Hôpital, 190; récusé par Foucquet, 202, 203 ; rédige un préambule au rapport du procès, 236; lit ses chefs d'accusation, 241 ; réduit à neuf ses chefs d'accusa- tion, 249 ; espionné par Mme de l'Hôpital, 255; rédige une réplique aux trois imprimés de Foucquet, 258 ; Ecm placé comme procureur général, 277 ; ses conclusions, 334. Talon (Omer\ Approuve le départ de la Reine, I, 135 ; avocat général, son portrait , 147 ; demande à la Reine l'exil des ministres, 154; re- çoit l'ordre de se rendre près du Roi, 208 ; sa mort, 266. Tarente (prince dk). Demande le paye- ment des frais de reconstruction de Taillebourg, 1,236. Tavankes (maréchal de). Trompé par Turenne, I, 245. Terlos (chevalier de). Négocie pour Mazarin, I, 177. Terron (dh). V. Colbert. Thoc (président de). Exilé, I, 252. TouloKse (parlement de). Son oppo- sition, I, 434. TrÉGessox (Mlle de). Envoyée à la cour de Savoie,!, 462 ; ses relations avec Fouquet, 463 ; suit la cour de Savoie à Lyon, 465; continua- tion de ses rapports avec Foucquet, 541. — Sou mariage; se retire en Provence, II, 414. Tremiîlay (du). Gouverneur de la Bas- tille, assiégée j)r)r les Parisiens, I, 126. Tresmes (comte de) , capitaine des gardes. Arrête Chalais, I, 30. Trésor (pénurie du), I, 403. Tt'RENSE. Revient au service de la Reine, I, 170; commande l'armée royale, 177 ; sauve la situation après la défaite de Bléneau, 192; se rap- ])roche de Paris, 19V; défait Coudé au faubourg Saint- Antoine, 201; sa position à Villeneuve - Saint - Georges, 228 ; dégage l'armée royale, 245 ; demande que la Cour se rap- proche de Paris, 247 ; chargé de négocier un arrangement entre la Cour et le Parlement, 359 ; réclame de l'argent pour les troupes, 469; se rapproche de Lamoignon, 632. — Son opinion sur le procès, II, 294. TuRGOT, maiti-e des requêtes, I, 16. U UzÈs (Emmanuel Ralaguier de Crussol d'). Épouse Magdelaine Foucquet, II, 492. VAt.CROiSSAST (s"" de). S'introduit à Pignerol pour faire évader Fouc- quet; il est pris, 11, 436. Valence (sédition à), I, 86. Valenciennes (déroute de l'armée à), 1,380. V^ALLÉE DE CiiKNAiLLKS, Conseiller au Parlement. Son comj)h)t, I, 395; arrêté, 398 ; condamné, 400; se re- tire en Hollande, 401. Vallot, médecin. Donne une consul- tation à Foucquet malade, II, 112. Valon. Trompé par Turenne, I, 245. Vardes (marquis dk). V. Dec-Crespin. Vatël, intendant de Foucquet, I, 534; 11,47. Vauroy, major delà citadelle de Dun- kerque. Arrête Eustache Dauger, II, 453. 5G6 INDEX ALPHABETIQUE. Vaux (comte de), V. Foiicquet (Louis- Vaux (comte de). Assiste à la mort de son pèie, II, 473. Vaux (domaine de). Acquis par Fran- çois Foucquet, I, 73; travaux qu'y fait exécuter Foucquet, 482; embelli par Foucquet, 387; son état en 1G60, 522. — Sa valeur, II, 443. Vendôme (François de), duc de Beau- fort. V. Beaufort. Vérification de.s procès-verbaux, II, 290. Vermandois (comte de). Son empri- sonnement probable; il est indi(|ué comme étant le Masque de fer,1 1 , 533 . Verrerie (rue de la). Nicolas Fouc- quet y est né, I, 10. Vesou, médecin. Soi{;ne Betz, I, 294. — Ancien médecin de Mazarin ; on l'autorise à donner des consulta- tions à Foucquet, II, 460. Vie. Inventaire des papiers de la chancellerie de Vie par JNic. Fouc- quet et Marescot, I, 07. ViLLEDiEU (Mme). Auteur du Favori^ 11,75. ViLLEQuiER, capitaine des gardes. Ar- rête Retz, I, 264. ViLLEnOY (maréclial de), membre du conseil extraordinaire, I, 238; pose sa candidature à la surintendance, 268. Vincenncs (donjon de). Prison de Foucquet, II, 115. ViNEUiL, agent de Condé. Arrêté en Champajjne, dénonce im complot contre le Roi, I, 173, 275; inter- rogé, 277. Viole, président. Exilé, I, 252; soup- çonné comme traître, 275; impliqué dans le procès de Condé, 297. Visitation Sainte-Marie. Lieu de sé- pulture de la famille Foucquet; le surintendant y est inhumé, II, 473. Voisin, conseiller de Bordeaux. Misa la Bastille, I, 273. Voisin, conseiller au Parlement. Dé- sire être prévôt des marchands, I, 509. — Maître des requêtes, membre de la chambre, II, 95; récusé par Foucquet, 202, 206, 317, 324 ; son opinion ; conclut à la mort, 402. Voltaire. Contribue à former la lé- gende du Masque de fer, II, 527. VouET, peintre. Exécute des peintures à l'hôtel de Bullion, I, 327. TABLE DES MATIERES DU TOME SECOND. CINQUIÈME PARTIE CHAPITRE PREMIER Pages. Louis XIV réorganise le travail du conseil. — Attributions nouvelles . données à Foncquet. — Il se confesse au Roi. — Ses né{;ociations avec les rois d'Anf^leterre, de Polo{jne, de Suède, avec la Hollande. — Situation de Colbeit. — Foucf|uet et Mlle de Menneville. — La Cour va à Fontainei)leau. — Intrigues et complot contre Foucquet. (Novembre 1660-juin 1661.) 1 CHAPITRE II Louis XIV décide Foucquet à vendre sa cbarge de procureur {général. — Naissance de Lom's Foucquet. — Intrigues de Cour. — Louis XIV et Mlle de La V alliera. — Maladie de Foucquet. — Foucquet et Mlle de La Vallièrc. — Colère du Roi. — M. de Harlay, procureur général. — Visite de la Cour à Vaux. — Projet d'arrestation de Foucquet. — Voyages à Nantes. — Avis donnés à Foucquet. - — Son arrestation. (Juin-septembre 1661.) 34 CHAPITRE III Suites de l'arrestation. — Discours du Roi. — Saisies à Nantes. — Remise volontaire de Belle-Isle. — Scellés .i Fontainebleau, à Paris, à Saint-Mandé. — Dispersion de la famille Foucquet. — Noble con- duite de Miue Foucquet mère. — Vices de forme dans les saisies et dans les inventaires des papiers. — Discussion au sujet de la création d'une Cliambre de justice. — Choix arbitraire des magistrats. — Pro- cédures occultes. (5 septembre 1661-mars 1662.) 64 CHAPITRE IV Foucquet enfermé à Angers en compagnie de son médecin Pecquet et de son valet La Vallée. — Il dresse un état de ses biens. — Il écrit 568 TABLE DES MATIÈRES. Pages. à Le Tellier. — On lui défend d'écrire. — Il tombe gravement ma- lade. — Il demande un confesseur qui lui est refusé. — 11 est trans- féré à Amboise, — A Vincennes. — D'Artagnan est chargé de le garder. (5 septembre 1661-mars 1662.) 104 SIXIEME PARTIE CHAPITRE PREMIER Interrogatoires de Foucquet à Vincennes. — Craintes du public pour sa vie, — Supplications inutiles adressées par sa femme au Roi. — Suppression d'un million de rentes sur les tailles. — Dissentiments parmi les juges de Foucquet. — Peilisson publie une défense de Foucquet. — L'opinion publique devient favorable à l'accusé. (4 mars 1662.) 117 CHAPITRE II Résultat des interrogatoires, — Poursuites contre les créanciers. — Affaire des six millions. — Nouveaux interrogatoires de Foucquet. — Rapport des commissaires. — Proposition de donner à l'accusé un conseil, et de lui communiquer les inventaires. — 11 refuse de ré- pondre. — Il sera jugé comme un muet. — Procédures in-égulières. — Mémoires en faveur de Foucquet. — Le Roi confirme la juridic- tion de la Chambre de justice. — Confrontation dos témoins. — On accorde à l'accusé un conseil et la communication des pièces. (.Vlars- octolpre 1662.) 144 CHAPITRE III Appointement du procès. — Nomination de rapporteurs imposés par Louis XIV. — Résistance de Lamoignon. — Foucquet malade. — Sa piété exemplaire. — Fautes commises par Talon. — Sa ])assion pour la maréchale de L'IIospital. — Défenses de Foucquet. — Col- beit en fait saisir les imprimés. — Ordre du Roi de hâter le juge- ment. (Octobre-décembre 1662.) 172 CHAPITRE IV Foucquet rédige ses défenses. — Il fait présenter à la Chambre de jus- tice plusieurs requêtes de récusation. — La Chambre ordonne la communication des pièces du procès que Foucquet désignera. — Pro- jet de retirer à Foucquet son conseil libre. — Saisie des défenses imprimées. — Exposé des tléfenses. — Supplique de Mme Foucquet au l'oi. — Condamnation de Poupardin. — Irritation d'Anne d'Au- tiiche contre Colbert. — Condamnation de Gourville. (Janvier 1663- mars 1663.). . , , 200 TABLE DES MATIERES. 569 CHAPITRE V Page». Rapport du procès. — Talon présente ses chefs d'accusation. — Mala- die du Roi. — Rentrée du Roi à Paris. — Transfert de la Chambre de justice à l'Arsenal. — Foucquet à la Bastille. — Talon réduit à huit ses chefs d'accusation. — Ré|)onses de Foucquet. — Causes diverses de la lenteur du procès. (Avril i663-déceuibre 1G63.) . . . 234 CHAPITRE VI Continuation du procès. — Rapport d'Ormesson. — Défenses de Fouc- quet. — Ré[)lique de Talon, — La Chambre ordonne la lecture des défenses. — Défiance de l'accusé. — Intervention directe du Roi auprès des juges. — Rôle joué par la maréchale de L'Hôpital. — Foucquet demande communication et vérification de toutes les pièces. — La Chambre lui accorde' sa demande. — Transfert de la Chambre à l'hôtel Séguier. — Talon remplacé par Chamillart. (Juillet-décembre 1663.) 257 CHAPITRE VII Transfert de la Chambre de justice à l'hôtel Séguier. — Foucquet récuse le chancelier. — Il s'inscrit en faux contre deux procès-ver- baux de l'Epargne. — Vie de Foucquet à la Bastille. — Première entrevue de Foucquet avec Chamillart et d'Ormesson. — Vérification à la Bastille des procès-vei baux del'Epnrgne. — Défenseurs de Fouc- quet. — Le Roi est impatient de voir finir le procès. — 11 épure la Chambre de justice. — Élévation de Berrver. — Condamnation et exécution de Dumont. — Transfert de Foucquet à Moret. (Décembre 1663-juin 1664.) 276 CHAPITRE VIII Foucquet dans le donjon de Moret. — Le Roi restreint la liberté de son conseil. — • Se» requêtes sur ce -sujet.- — H accuse Golbert de faux et de soustraction de papiers. — Il est de nouveau transft'ré à la Bastille. — Son entrevue avec sa femme et ses enfants. — Il récuse Voisin et Pussort. — Louis XIV fait juger par son conseil les requêtes de Foucquet contre Golbert. — Activité de Foucquet. — Les irrégu- larités du procès deviennent de plus en plus'évidentes. (Août-octobre 1664.) 306 SEPTIEME PARTIE CHAPITRE PREMIER Réquisitions du procureur général. — Comparution de Foucquet devant la Chambre. — Il refuse de prêter serment. -^ La Chambre passe outre. — 11 est interrogé sur la sellette. — Attitude ferme de Fouc- quet. — Mécontentement de la Cour, — Maladie de la Reine. — 570 TABLE DES MATIERES. Pages. Reprise de rinteriojjatoire. — Impression favorable du public. Saisie des défenses imprimées. — Conciliabules chez Chamillart. — Intervention du l?oi. — Nouveau systcme d'interrogatoire. — Fouc- quet est accusé de crime de lèse-majesté. — Clôture de l'interroga- toire sur la sellette. (14 novembre-décembre 1664.) 333 CHAPITRE II Maladie et mort du président dé Nesmond. — Affaire La Motbe Le Hardy. — Dernières dispositions en vue du jugement. — Fixation de l'ordre des discours des rapporteurs. — F(die de Benyer. — Im- portance du rôle d'Ormesson. — Opinion des rapporteurs. — Les juges exposent leurs opinions. — Condamnation de Foucquet. — Impression dans le public et à la Cour. — Le Roi commue la peine en prison perpétuelle, (Décembre 1664.) 367 HUITIEME PARTIE CHAPITRE PREMIER Lecture de l'arrêta Foucrpiet. — Il quitte la Bastille. — Il est conduit à Pignerol. — Sa garde est confiée à Saint-Mars. — Organisation de la surveillance. — Le Roi défend de donner au prisonnier des nouvelles de sa famille. — Exil de la famille Foucquet et de ses amis. — Punition des commissaires de la Chambre de justice. — Diverses exécutions par la Chambre. — Destruction des papiers de Mnzarin. — La foudre IVapj)e le donjon de Pignerol. — Nouvelles rigueurs contre Foucquet. — Il est transféré à la Pérouse. — Fin des pour- suites de la Chambre. — Aj^ogée de Colbert. — Louis XIV quitte La Vallière. — Foucquet réintégré à Pignerol. — Travaux de Foucquet dans sa prison. — Laforèt tente de sauver son maître. — Il est pendu. (1664-1666.) 409 CHAPITRE II Rigueurs nouvelles contre Foucquet. — Emprisonnement de Lauzun h Pignerol. — Etat des biens de Foucquet. — Il rédige des plans financiers pour Louvois. — Lettre de Foucquet à sa feunnc. — Ten- tative d'évasion de Lauzun. — Eustache Dau'jer emprisonné à Pigne- rol. — Il est donné à Foucquet comme valet. — Rapports de Fouc- quet et de Lauzun. — Entrevue de Mme Foucquet avec Mme de Montespan. — Affaiblissement de Foucquet. — Procès avec Retz au sujet de Belle-Isle. — Correspondance entre Louvois et Foucquet au sujet d'Eustache Danger. — Adoucissement de la prison de Fouc- quet et de Lauzun. — Le Roi leur permet de se voir librement. — Lettre de Foucquet à sa mère. — Le Roi permet à la famille Fouc- quet de venir à l'ignerol. — Mésintelligence entre Foucqiu't et Lau- zun. — Louvnis clierche à en tirer parti. — Le bruit court delà mise en liberté de l'oucquet et de Lauzun. — Affaire des poisons. — TABLE DES MATIERES. 571 Pages. Mort de Kicolas Foucquet. — Mort de Marie de Maupeou, sa mère. — Inhumation de Foucquet au couvent de la Visitation. (1670- 1680.) 438 CHAPITRE III Histoire des compagnons de captivité de Foucquet. — Saint-Mars s'ap- perçoit des relations antérieures de Foucquet avec Lauzun. — Il l'écrit à Louvois. — Les valets de Foucquet enfermés au secret. — Emprisonnement de Mattioli. — Saint-Mars nommé gouverneur d'Exilés. — Transfert de deux prisonniers à Exiles. — L'un d'eux meurt. — Saint-Mars gouverneur des îles Sainte-Marguerite. — Il emmène son dernier prisonnier. — Mort de Louvois. — Barbesieux lui succède. — Saint-Mars nommé gouverneur de la Bastille. — Il y amène avec lui son ancien prisonnier. — Mort du prisonnier après trente-quatre ans de captivité. (1680-1705.) 475 CHAPITRE IV Histoire des descendants de Foucquet. (1680-1822.). 487 APPENDICE. — Histoire du M.xsque de fer. 527 I^■DEX ALPHABÉTIQUE . 541 FIN DE I. V TABLE DU TOME SECOND. > PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C'«, RUE GARANCIÈRE, 8. »' A LA MÊME LIBRAIRIE lie cardinal de BéruUe et le cardinal de Richelieu (1C25-I629), par Tabbé HoussAYE. Un vol. in-S", avec portrait. Prix 7 fr. 50 (Couronné par F Académie française, second prix Gobert.) lia Famille d'Aubigné et l'enfance de madame de Maintenon, suivi des Mémoires incilits de Languet de Gergy, arclievêque de Sens, sur madame de Maintenon et la cour de Louis XIV. Un vol. in-8». Prix s fr. Madame de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr (1686-1793),par liiéophiie LwALi.Ér.. 2» édition. Un vol. in-8«, avec gravures et fac-similé d'autograplies. Prix 8 fr. {Couronné par l'Académie française .) Iieltrea de madame de Villars à madame de Coulanget (1679-1081), par M. DF. Courtois. Nouvelle édition, avec introduction et notes. Un vol. in-S», avec fac-similé d'autographes. Prix 8 fr. Tillars, d'après sa correspondance et des documents inédits, par le marquis «F, Vogué, de l'Institut. 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DEiacoENtL, ancien élève de l'École des cliartes. Un vol. in-8*. Prix 8 fr. (Couronné par l'Académie des inscriptions et billes-leltres.) Curiosités historiques sur les cours de Louis XIII, Louis XIV et Louis XT, sur madame de Maintenon, madame de Pompiidour, madame du llarry,etc., par J. A. Le Roi, avec une préface de Théophile Lavallée. Un vol. in-S". Prix 6 fr. Journal inédit de Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères pendant les années 1709, 1710 ei 1711, publiée d'après les manuscrits autographes, par F. Masso.n. Un vol. in-8", Prix 8 fr. PAUIS. TVrOGI\AI'HIE DE E PLO.N, NOLKHlf ET t'", !\LE GAI\ANCIBI\E, 8. i BÎNDÎNG ZZZT. APR 5 t97T PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY DC 130 F7L3 t. 2 Lair, Jules Auguste Nicolas Foucquet i