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Vous pouvez effectuer des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl t o c / / L'HOMME AU MASQUE DE FER DE PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE. HISTOIRE DU SEIZIÈME SIÈCLE EN FRANCE, d'après les ori- ginaux , manuscrits et imprimés; première série xrècne de Louis Xli, 4 vol. in-8o. ° * (Cet ouvrage ayant été' détruit par Tincendie de la rue du Pot-de-Fer, la publication se trouve suspendue provisoirement. Le cinquième volume doit compléter la première série.) HISTOniE DE t'HOMME Alî MASQUE DE FER , 1 vol. in-8*. aoaCAJffS-BISTOZBES. 1437. -.LA DANSE MACABRE, histoire du temps de Charles VII 1 vol, in-8o. '^ * 1440. -.LES FRANCS TAUPINS, histoire du temps de Charles VII, 3 vol. in-8o. '^ ' 1514. -.LE ROI DES RIBAUDS, histoire du temps de Louis XII, 2 vol. in-S**. 1525. — LES DEUX FOUS, histoire du temps de François I»', 1 vol. in 8». ir » » 1680. — PIGNEROL , histoire du temps de Louis XIV , 2 vol. in-8<>. 1692. -LA FOLLE D^ORLEANS, tistoire du temps de Louis XIV, 2 vol. m-^o. ^ * BCMAXrS DS MŒURS. DE PRES ET DE LOIN , roman conjueal , 2 vol. in-8<».' LE DIVORCE , histoire du temps de TEmpire , 1 vol. in-8*. VERTU ET TEMPERAMENT, histoire du temps de la Restauration 2 vol. in-8». ' UNE FEMME MALHEUREUSE, i" partie : Fille, Femme, 2 vol. in-8«. COVTES ET WOinnE]LIJB8 BISTOHIQUES. LES SOIRÉES DE WALTER SCOTT , 2 vol. in-8o. LE BON VIEUX TEMPS , 2 vol. in-8o. SyAND J^ETAIS JEUNE , Souvenirs d'un vieux, 2 vol. in-8o. EDIANOCHES, 2 vol. in-8o. CONTES A MES PETITS ENFANS, 2 vol. in-12. CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR , l vol. in-S». 'f MON GRAND FAUTEUIL , poésies et dissertations historiques , 2 vol. in-8<*.. SOUS presse; |l0ur pwctAtxt à iWHvtnkB èfoqrm : LA CHAMBRE DES POISONS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol, in-8«». HISTOIRE DES FOUS EN TITRE D'OFFICE, l vol. in-8o. UNE FEMME MALHEUREUSE, 2»* partie : Amaiïte , MiaE, 2 vol. in-8o. L'AVORTON, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8o. LES VA-NU-PIEDS , histoire 4u temps de Louis XIII , 2 vol. in-8. PHYSIOLOGIE DE LA LITTERATURE CONTEMPORAINE, suivie de V Histoire des jicrobates littéraires^ 2 vol. in-8<». HISTOIRE DE LA RÉGENCE DE PHILIPPE D'ORLÉANS, 6 vol. in-8o. impeimerie de v«. Dondey-dupr^ , rue Saint-Louis, 46, au Marais. L'HOMME AU MASQUE DE FER PAK PATTZi la. JA90B BIBLIOPHILE. Livres nouvcaulx , livres vielz et anticfues. Et ievns Dolst. PARIS. YIGTOR MAGEN, EDITEUR, 21 , QUAI DES AUGUSTINS. 1837. I 5D l. i 1 ■ I A 10^/^5 'M A MON AMI GUILBEBT DE PIXÉRBGOURT. Cielivre vous appartient, mon ami, puisque l'idée pre? ^mière me vient de vous, ou du moins à clause de vous, sans que tous vous^en doutiez : à ce titre, j^attache beau- coup de prix â cet ouvrage^ et comme je le crois d'une nature durable, fondé qu'il est sur une étude approJPondie du point lé plus curieux de l'histoire moderne, je le choi- sis. comme uù monument de marbre, ou mon amitié veut inscrire votre nom couronné par cinquante victoires dra* matiques, immortelles dans les fastes de notre théâtre ! Jlfais ce n'est pas au dramaturge, surnommé te Cor-- VI I neille des boulei^arts par Charles Nodier, c'est au biblio- phile que j'adresse ici un témoignage public de mon vieil attachement. i, • Voici un livre fait avec des liyres, et souvent avec ceux de votre bibliothèque, malgré la devise fondamen- tale écrite sur la porte de ce panthéon dédié aux illus- trations et aux raretés bibliographiques : Tel est le triste sort de tout livre prêté : Souvent il est perdu , toujours il est gâté. Eh bien ! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volu- mes que vous ayez confiés à ma fendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tiré comme Eve de la côte d'Àdavit J^.ai^rai £^fôjBz.r^eompe)si8é, si/voud i^pçeyez cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus oq moins directe, si vous lui faites fête ainsi qu'à un enfant de la maison, si vous lui donnez place dans votre cata- logue tout plein de hauts et puissans seigneurs littéraires, si,vKî»uB i'habiUez 4e.mArQqi|Ân.pu de cuir dç B»^$^i^9 si yQ)i$ le :dofe7, sur toutp$ U^ pQutures, ainsi qu'un chaju.- hellan dp l'Empir^. _ , «^ j.. ^,,. , ,,> L'originQ de cetouyj?agp vous intéressera .p^ut-^tre.plu^ que . l'ouvrage . JSikm» > . > d^as . l?qjiel vous' . | jre.trpHYiçnç^ excerptapp^tfe.,mfimbmyd^,Tt^ém^ que dan^, 1* WKîPUft où Médée fit bouUlir le vipux père dç Jfisop, coupé .p^r morceaux, afin de h rajeunir. N'est-ce pas.U mamère 4§ composer .des livres uouve«ux avec des liyres aoc^eft^,, concasëiés et pa^^^ à l'alambic,? Le grand système dp la i i VII vie universelle peut s'appliquer à toutes les créations de la plume : une tragédie morte et lugubre se reproduit en comédie vive et rieuse^ bien plus, on fabrique, selon Fordonnance, des extraits, des décoctions , des mélanges' de livres, assez agréables au goût, et fort propres à servir de reipède caustique contre Tennui. La tâche du manipu- lateur se borne à choisir, à résumer, à comparer, à mor- celer ] on respecte le fonds en changeant la forme -, on renouvelle la forme en conservant le fonds -, on ressuscite 4m Ton galvanise des cadavres; cela^e nommait autrefois : tirer de l'or du fumier d'Ennips. Les procédés intellec- tuels 4]^ notre temps ne sont pas moins ingénieux que les procédés matériels employés par la science et l'industrie : on est bien pa;rvenu à faire d'excellent bouillon économi- que avec des ossemens humains à de)ni putréfiés, qui ne comptaient pas moins de cinq siècles! O tempora, 6 mores i Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles seuls osent supporter en face, sans craindre une fièvre cérébrale ou une ophthalmie, je me promenais sur le quai Voltaire, en flairant lé veau et le mouton rôtis et calcinés par ui;ie chaleur de vingt-cinq degrés Réaumur. Je n'y prenais pas gardé, quoique ma chemise fut collée à mon dos qui attirait tous les rayons solaires sur son arête cul- minante; car qia tête, plongée dans les boîtes poudreuses des bouquiiiistes^ descendait au niveau de la poitrine, et s'i4)ritait à l'ombre de mon corps. . Je cherchais, parmi des tas de brochures insignifiantes, quelqu'un de ces pelàts pamphlets anonymes que la révolution éparpillait VIH sur le sol de laliberté, et<{ue vous recueillez soigneusement^ à Tinstar des feuilles de chêne qui s'envolaient de Fantre de la sybille. Mon bonheur, à moi, c'est de découvrir une de ces pièces historiques^ satiriques, théâtrales ou li- cencieuses, pour l'apporter en tribut à votre précieuse collection révolutionnaire, et pour. remplir un des porte- feuilbs noirs, ornés d'une tête de mort blanche , monu* ment terrible et philosophique, où vous rassemblez les débris de la gaité française de 93. Mais cette collection est si complète, que mes plus rares captures vous soni trop souvent inutiles, et que là où je crois combler un vide, je trouve une montagne de documens singuliers que je ne soupçonnais pas même existans : votre richesse, qui m'étonne, accroît mon émulation, et je m'en vais^ plus persévérant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprimé qp'on enlève des greniers pour le vendre: à la livre et l'étaler aux yeux des passans sur les parsqtets de la rivière. J'étais arrivé devant l'étalage du père P... , que nous connaissons tous, nous autres coureurs de bonnes fortu- nes en matière de bouquins : le père P... n'est pas de la force de Techner ni de Crozet, je l'avoue; il ne sait parler méditions, ni reliures, ni bibliotechnie,* "ni bibliologie, ni bibliuguiancie -, il toucherait cent fois un elzevier non rogné, sans le distinguer des almanachs liégeois du siècle dernier; il ne mettrait aucune différence de prix, entre un almanach royal, en maroquin rouge, et un a/c/e revêtu de la livrée magnifique de Jean Groslier, avec l'inscription célèbre : Jo. Grolierii et amicorum. 4^ussi les am.ateurs lui ont41s voué une reconnaissance éternelle, à cause des excellens marchés faits aux dépens de ce brave homme, qui^ne s'en plaint jamais, et qui n'élève pas même ses jprétentions le lendemain du jour où il a vendu pour quel- ques sous un bouquin rare et précieux •, car les livres n'ont à ses yeux qu'une valeur relative au format et au poids du papier : tout in-folio est estimé trois francs -, tout in- quarto trente «ous 5 tout in-octavo vingt sous ^ tout in- douze cinquante centimes. Voilà le tarif dont il ne se départ pas, et qui lui évite la peine de lire les titres des ouvrages qu'il débite en plein air. Cependant ce Diogène de la bouquinerie n'est pas , comme ses confrères, un ignorant enJong et en large; il a , au contraire, un savoir particulier qu'il doit aux cir- constances, et qui étonnerait un bibliographe de la révo- lution. Feu M. Barbier eût sans doute ajouté un volume à son excellent Dictionnaire des Anonymes ^ s'il avait découvert cette source vivante de faits et d'anecdotes con- cernant l'histoire et la littérature de la fin du dernier siècle. N'interrogez pas le père P... sur les événemenset les livres antérieurs à 1770 : il croirait que- vous J parlez grec 5 mais à partir de cette époque jusqu'à la restaura- tion, vous imagiaeriez, à l^n tendre, que la bibliothèque révolutionnaire de M. Deschiens s'est infiltrée tout en- tière et toute cataloguée dans la cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu'il a été pendant quarante ans initié aux secrets de la librairie et du journalisme \ bien plus, il vous nommera l'auteur de tel journal aristo- crate , de tel pamphlet terroriste, de telle affiche repu- bllcaine \ il vous racontera une foule de traits originaux qu on dirait recueillis dans le cabinet du lieutenant de police Sartines ou Lenoir, pour amuser les après-soupers de Louis XV. Oii donc le Tendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de noms propres et de dates? je n'en sais rien , s'il le sait : il a vécu , il a vu , il s'est souvenu. Sa mémoire allait ramassant tout ce que lui offrit le panorama de là république , et devenait , pour ainsi dire, une table exacte et détaillée du Moniteur. Etait-il conventionnel? point; . libelliste ? point; membre de la commune de Paris ? point ; maratiste, dantoniste, robespierriste , thermidoriste ? à d'autres , bon Dieu! il fut, selon M. Boulard , qui l'avait rencontré bien à propos pour échapper au sanglant hors la loi y simple soldat réquisitionnaire , et pourtant il eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement , de- puis Necker jusqu'à Talien ; il se servit du crédit qu'il avait alors pour sauver différentes personnes qui existent en- core , riches et puissantes, mais vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux septembriseurs. Cet étrange étalagiste , dont le visage bronzé , la physionomie rébarbative et la voix rude rappellent certains portraits terribles de ses contemporains, supporte patiemment l'ou- bli des hommes , la pauvreté, le froid et la chaleur : je l'ai pris long-temps pour un frère de Mirabeau, tant il y a de ressemblance entre eux. En tout cas , fussent-ils du même sang, le bouquiniste méprise beaucoup l'orateur qu'il accuse de trahison et de vénalité. — Avez- vous du nouveau, père P...? lui dis-je en par- courant de l'œil les étiquettes des volumes » espèce d'hié- roglyphes qu'on devine à force d'habitude , en dépit des capricieuses abréviations du relieur et des outrages du haie , qui dévore en huit jours la plus riche dorure de Hering. — J'ai là de la révolution , répondit-il en me n^ontrant un paquet de brochures qu il n'avait pas encore déployées. C'est un cadeau de M... , de la convention; il a quatre- vingt-six ans , il quitte Paris pour se retirer en province , et, au lieu de vendre son vieux papier, il me Ta donné à condition que je l'en débarrasserais tout de suite, — Je ne veux rien sur la révolution, par malheur. — Vous avez tort *, il y a du bon là-dedans. — Plus tard, je formerai une biblothèque spéciale pour ce temps si fécond en imprimés de toute espèce ; j'atten- drai seulement que mon propriétaire veuille ajouter deux ou trois chaAibres à mon appartement pour y loger maTé- volutiou. . • • • — Deux ou trois chambres ? il en faudrait bien dix' au moins , si Ton réunissait tout ce qui a été écrit depuis $9. — Mais voyons la défroque de votre conventionnel : je suis fondé de pouvoir de mon anii Giiilbert de Pixërë^ court qui rassemble la partie gaie de la révolution. — La partie gaie ! répliqua-t-il avec une grimace' 5e chat-tigré /ça prôUv.e en effet que le Français est né taalin. — * Çhét^he2-aioèt{uiel(|ue drôlerie ? — Tenez, vàioi ^ un ' pamphlet payé par d'Orléans, à Bri§siil^4el Warr\'^illerce'n'éstplascdramun. - '^ Esiaiilimbfixfkes ^urJa^e de- Marier. Jfntmmeite XII d! Autriche y reine de France ^ pour seruir à t histoire de cette princesse, Londres , 1789. -^ Lisez plutôt : imprimé k Paris , chèi Lerouge , si je he me trompe. — Comment avez-\ous appris ces détails? ^^ Prenez-les , ne les prenez pas : ils sont authentiques^ et vous pourriez questionner là-dessûs (|uelqu^UR qni ne mè déiiiéntira pas. — Qui donc ? •^^M. L..., graveur au Palais-Royal : il était attacÈ^âù cabinet secret de M. le lieutenant de police , et il accom- pagna Brissot à la Bastille, quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine de cette odieuse satire. — Eh ! vous dites que Philippe d'Orléans ne fut pas étranger à ce libelle ? — On Ta dit , mais je ne vous nommerai pas mes auto- rités. — i- Au reste /j'ajoute aisément foi à vos paroles ^ car en cette crise épouvantable de la société , tous les partis em- ployaient les mêmes armes , Finjure et la calomnie. Le duc d'Orléans n'était pas plus épargné par la cour, qui trem- pait la plume de Monjoye dans le venin du mensonge pour empoisonner la réputation de ses adversaires. - ^ • — C'est vrai. Voulez-vous du Masque dé Fer? — Grande décowerteU,i ÏHomine au Manque de FerdésfoUél Qu'est-ce que cette facétie ? — Je ne me rappelle plus l'auteur de cette feuille vo- lante^ qu'ion a crié dans les rues pendant tout le mois d'août XIII 89 ^ on en a vendu plus de cent mille exemplaires à deux sous. — Ces sept pages d'impression auroiit produit à Yslw- teur plus de bénéfice que je n'en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage. . — Oui dà , on gagnait gros à faire des papiers publics : c'était Grange y imprimeur , rue de la Parcheminerie , qui avait: la haute main dans ce commerce. — ii* Mais qu'avait-on découvert ? ' — Que l'Homme au Masque de Fer n'était autre que le surintendant Fouquet. — Peste ! qu'est-ce qui avait découvert cela ? Grange , imprimeur, rue de la Parcheminerie? — Non , peut-être ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les archives de la Bastille , et qui , dans les Loisirs d'un Patriote français. . . — Son journal s'intitulait simplement le Patriote fj^an- bais. * — - Son journal, d'accord; mais il imagina d'annoncer la petite pièce en même temps que la grande, et il publia un autre recueil dont les trente-six livraisons parues com- ppsent un volume sous ce titré : Loisirs cTun Patriote fr*ùhçais. — Eh bien ! occupa-t-il ses loisirs à chercher ce que |[k)uvàit être le Masque dé Fer? . — M. Brissot visita soigneusement la chambré que lé prisonnier avait habitée dans la tour de la Bertaudtère. • • • ■ — M. Brissot était si crédule , qu'il se persuada peù^-' ^tre avoir vu le fantôme de cet inconnu ? xrv •*— Gomme je me trouvais en surveillance à la Bastille y pour qu'on n'enlevât aucun objet pendant la démolition , je rencontrai Brissot à qui Ton avait remis une carte ra- massée dans la cour *, je le menai dans la troisième chambre de la Bertaudière^ et lorsqu'il eut passé en revue tous les coins et] recoins de cette prison , il se frotta les mains en répétant avec joie : C'est lui! c'est Fouquet I — Qu'est-ce qui l'engageait à établir cette opinion ? — Des vers écrits avec la pointe d'un couteau sur la serrure et les verrous de la porte. — Des vers ! le Masque de Fer était donc un poète ? — ■ Je ne les ai pas retenus tous par cœur, mais vous ju- gerez qu'ils étaient assez jolis : Oroûle est à présent un objet de clémence : S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance ^ Il est assez puni par son sort rigoureux. Et c'est être innocent que d'être malheureux ! ■*-- L^elégie des Njmphes de T^auxl m'écrîai-je : ce sont des vers de La Fontaine ! . —r La Fontaine ! reprit le vieillard entiché de ses sou- venirs républicains. Serait-ce Georges-Antoine Lafontaine qui ftit dénoncé en l'an P' à la èommune de Paris, pour avoir fait contribuer des citoyens, sous prétexte de les mettre à l'abri de la loi des suspects ? — Eh ! non, c'est le bon La Fontaine ! dis-je , frappé de l'induction qui ressortait naturellement de l'existence de ces vers dans la prison du Masque de Fer. — Ce doit être un Lafontainç! qui fut nommé commis- saire de la trésorerie , à la place du citoyen Huber ? — Non ! non ! c'est le fabuliste. — Le fabuliste! en effet , par un arrêté du directoire, de Tan Vil , les restes de ce Jean La Fontaine furent dé- posés au Musée des Monumens français. Je quittai si précipitamment mon bouquiniste, que j'oubliai de lui payer les deux brochures que j'achetais pour vous ; mais j'emportais à la fois un document qui devait faire la base du système que j'essayai depuis de fon- der sur le Masque de Fer, Il me semblait que le voile qui cachait la vérité venait de se déchirer devant moi , et toutes les études que j'avsùs faites du siècle de Louis XIY convergeaient en, un point pour y jeter la lumière de la cri- tique. Dès lors, mon oeuvre commença 5 je l'achevai pierre à pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve. Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m'armai de dates, je m'en formai une armure impéné- trable , et je combattis avec la certitude de mon bon droit. Ce fat sous vos l'egards et dans votre bibliothèque, mon digne ami , que ce tournoi a eu lieu ; ce sont vos livres qui m'ont fourni des armes oflTensives et défensives. Soyez à présent le juge du camp , et déclarez si la victoire m'est restée, ou bien si elle est encore indécise. Enfin, je re- garde mon entreprise comme la dernière qui sera tentée pour arriver à la connaissance de ce -grand mystère histo- rique , et nous serons forcés de recourir au hasard d'une gageure, dans le cas où vous voudriez soutenir, contre mon avis , que le Masque de Fer était le duc de Beau«^ XVI fort, ou le duc de Montoiouth , ou le comte de Verman- dois , ou le frère de Louis XIV, ou le secrétaire du duc de Mantoue ^ je choisirai daos votre incomparable collection l'enjeu du pari : soit votre Bapin de Thoyras, en grand papier de Hollande , avec reliure de Padeloup ^ soit votre Sagesse de Charron^ le plus parfait de tous les exem- plaires connus^ soit vos Heures de M^^ de La Vallière, écrites par le célèbre calligraphe Jarry ^ soit votre Régnier^ édition d'Elzevier, broché ! ! ! soit votre Cheifalier aux Dames , qui souvent m'empêche de dormir^ soit votre lettre autographe de La Fontaine \ soit votre Registre de la Bastille ^ autographe de 1705 à 1752, soit quelque autre trésor de ce cabinet qui /ait l'envie et le désespoir de la Société des Bibliophiles français. Mais qu'est-ce qui décidera le pari ? Louis XIV , LcMivois ou Saint-Mars ? Ah ! mon ami, revenez vite en santé, reprenez votre verve de jeune homme, votre feu sacré de bibliophile, et recommençons à nous disputer sur la hauteur des marges d'im Elzevier, sur les fers d'une reliure, sur le mérite d'une édition , sur l'authenticité d'un autographe , sur la valeur réelle ou idéale d'un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un carton supprimé par la censure, sur l'importance bibliographique du Cochon mitre ou de la Sauce au verjus , mais non jamais sur notre égale et in- violable amitié. PAUL L. JACOB, Bibliophile. L HOMME AU MASQUE DE FER, PRESIIÈRE PARTIE '. Ce fut eu 1745 que traaspira, pour la première fois^ dans le public , l'histoire mystérieuse et ter- rible du Masque de Fer : jusque-là, les prisojQS d*é- > Un eurfût de cette Histoire a ét^ publié dans laiSevfccifft^.ai'M, mais la forme de ce recueil ne permettais pas de donner .place aux dévc^- loppemens les plu» curieux, et la rapidité de l'impression a laissé écl^PPPPr k l'auteur un grand nombre de fautes qui dénaturent son travail. . . 20 tat y où cet inconnu sub^tt une captivité si extiaoïv dinaire pendant de longues années ^ avaient bien gardé leur secret , et à peine une tradition , vague et obscure comme le fait lui-même , avait-elle survécu au passage du ' prisonnier masqué à Pignerol , à Exillesy aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille. En, 1745 y la compagnie des libraires associés d'Amsterdam publia ]un volume in-1 2 intitulé : Mé^ moires secrets pour serifir à T histoire de Perse ^ sans nom d^auteur. C'était une histoire galante et politique de la cour de France , sous dés noms ima- ginaires, depuis la mort de Louis XIV. Ce livre, écrit avec élégance et facilité , ne renfermait guère que des faits déjà connus et narrés ailleurs avec moiiis de déguisemens ; cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande , et surtout en France , qu'on le réimprima la même année ( in-1 6, format elzevier), et qu'on en fit, Tannée suivante, une nouvelle édi-r tioci inri 8 , ïivec de^ augmentations^ (|ui paraissent ^ « (^ét't&yedition y dit Ta vis des libraires , est corrigée et augmentée de plusieurs portraits intéressahs et qui sont touchés a;Dec la même fwc€ que ceux qui ont mérité les suffrages des connaisseurs. » Ces portraits furent jugés en effet si ressemblans et si bien tracés , que Moufilc d'A'ù- geMriUe en a copié quelques-uns dans là yie privée de' Louis XJ^^ j^oadres, l'TSS, 4 vol. in-lS. 21 interpolées par une main étrangère^ et avec une ClefsiXïSsi fautive qu'incomplète , qui sans doute ne fut pas rédigée par Fauteur de l'ouvrage. Une anec- dote vraiment extraordinaire ^ qu'on trouve dans ces Mémoires^ semble avoir été* la principale cause du bruit qu'ils firent à leur apparition. « N'ayant d'autre dessein^ disait l'auteur (p. 20 de k 2* édition ), que de raconter des choses igruy- réeSf ou qui n'ont point été écrites^ ou qu'il est im^ possible de taire j nous allons passer à un fait peu <:onnu qui concerne le prince Giafer (Louis de Bourbon y comte de Yermandois^ fils de Louis XIY et de mademmselle de La Yallière)^ ^AUHomajou (le duc d'Orléans^ régent) alla visiter dans la for^ teresse ^Ispahan ( la Bastille ) ^ où il était prison- aier à^igm» plusieurs années. Cette visite n'eut vrai- semblablement point d'autre motif que de s'assurer de l'existence d'un prince cru mort de la peste de- puis plus de trente-huit ans, et dont les obsèques s'étaient faites à la vue de toute une armée. » Yoici maintenant la relation de ce que l'auteur persan nomme un trait d histoire : Cha-Abas (Louis XIY) avait un fils légitime, Sephi'Mirza (Louis, dauphin de France), et un fils naturel , Giafer : ces deux princes, différens de 22 caractère comme de naissance , étaient toujours en querelle et en rivalité. Un jour, Giafer s'oublia au |)oint de donner un soûfilet à Sephi'-Mirza. Cha- ÀhaSy informé de l'outrage qu'avait reçu l'héritier de sa couronne , assemble ses conseillers les plus in- times , et leur expose la conduite du coupable qui doit être puni de mort , selon les lois dû pays ; mais un des ministres, plus sensible que les autres à f affliction de Cha^Abas^ imagine d'envoyer Gicler à l'armée, qui était alors sur les frontières du côté du Feldrah ( la Flandre ) , de le faire passer pour mort, peu de jours après son arrivée, et de le trans- férer de nuit , avec le plus grand secret , dans la ci- tadelle de l'île à^Ormus (les îles Sainte-Margue- rite * ) , pendant qu'on célébrerait ses obsèques aux yeux de l'armée, et de ïe retenir dans une prison perpétuelle. Cet avis prévalut et fut exécuté par l'entremise de gens fidèle& et discrets^ de telle sorte que le ' n est remarquable que la Clef de 1746 ne dit pas ce qu'on doit en- tendre par Vtlc d'Ormus; celte omission prouve que l'auteur de celte clef et des additions n'est pas l'auteur des Mémoires. Prosper Marchand crut reeonnahre le Havre-^e-Grâce dans Vile 'd'Ormus : il relève à ce sujet Terreur d'une loutre clef que nous n'avons pas vue , dans laquelle on in- terprétait la citadelle d'Ormus par la Bastille de Paris. Dieu de P. Mar- ehand , art< Louis dk Bourbon. S3 prince y dont Tai'mée pleurait la mort (M'ématurée^ conduit par des chemins détournés à l'ile d*Or;>tii^^ était remis entre les niainsllu commandant de^ cette ile, lequel avait reçu d'avancé Tordre île ne laisser voir son prisonnier à qui que ee fut. Un seul do- mestiqué y possesseur de ce secret d'état , avait été massacré en route par le^ gens de l'escorte^ qui lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin d'empêcher qu'il fut reconnu: c( Le commandant de la citadelle d'Ornlus traitait son prisonnier avec le plus profond respect, ; il le servait lui-même etpi'enait les plats, àia porte d^ l'appartement; des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage de Giafer. Ce prince ^s'avisa un jour de graver son nom suf le dos d^une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esctave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'en être récompensé ; mais ce mallieureux Ait trompé , et on s'en défît sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme un secret d'une si grande importance. >) Les réflexions que l'auteur entremêle à son récit , et auxquelles on n'a jamais pris garde , sont fort ju- dicieuses et méritent d'être remarquées. Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amène ce commentaire, 24 qui révèle en quelque sorte la position personnelle de Fauteur : « Précaution déplacée , puisqu'il est plus vraisemblable y par les faits qu'on vient de rap- porter et par ceux qu'on va lire, que le secret a été mal gardé, accideilt très-ordinaire, su)rtout dans les affaires des grands, qui sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets, ou par tempérament, ou par des vues d'intérêt, et souvent par haine et par ingratitude ! » H Giafer resta plusieurs années dans la citadelle ^OrmuSy disent les Mémoires. On ne la lui fit quit- ter, pour le transférer dans celle àilspahan, que Jorsque Cha-^/ibas, en reconnaissance de la fidélité du commandant, lui donna le gouvernement de celle à^Ispahan qui vint à vaquer. » Ici l'auteur ajoute une observation qui a été sou- vent faite après lui. w II était en effet de la prudence de faire suivre à Giafer le sort de celui à qui on l'a- vait confié, et c'eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait ^. pu être moins fidèle et moins exact. » Les Mémoires continuent : « On prenait la précaution, tant à Ormus qu'à Ispahan, de faire mettre un masque au prince. 25 lorsque 9 pour cause de maladie ou pour quelque autre sujet , on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir TU plus d'une fois ce prisonnier masqué , et ont rap- porté qu^il tutoyait le gouyerneur^ qui au contraire lui rendait des respects infinis. » L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de ressusciter Giafer^ lorsque Chor^ Ahas et Sephi-^Mirza furent morts : « Si Ton deman-* de pourquoi, ayant de beaucoup survécu à Cha-A^ bas et di Sephi^Mirza y Giafer n'a pas été élargi comme il semble que cela aurait dû être, qu'on fasse attention qu'il n'était pas possible de rétablir dans son état, son rang^etses dignités, un prince dont le tombeau existait^ encore^ et des obsèques duquel il y avait nonr seulement des témoins, mais des preu- ves par écrit, dont, quelque chose qu'on pût imagi- ner, on n'aurait pas détruit l'authenticité dans l'es- prit des peuples encore persuadés aujourd'hui que Giafer est mort de la peste au camp de l'armée du Feldran. Ali^Homajou mourut peu de temps après la visite qu'il fit à Giafer. » Ce derniep aurait donc été encore vivant vers 1 723, année de la mort du duc d'Orléans. Tel fut le fondement de la plupart des versions 26 qui circulèrent depuis sur TaTenture du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment des con- troyerses historiques^ et dés lors^ quelques critique» distingués adoptèrent y sans hésiter, le témoignage des Mémoires de la cour de Perse y qui semblaient d'accord avec les mémoires authentiques dû règne de Louis XIV, sur diverses particularités de cette anecdote singulière. Le comté de Vermandois partît en effet pour Tàr- mée de Flandre , peu de temps après avoir reparu à la coiir, dont le roi l'avait exilé, parce qu'«7 s'était irowé dans des débauches avec plusieurs gentils- hommes; or, le roi^ dit mademoiselle de Montpen- sier' , n'avait pas été content de sa conduite et ne le voulait point voir. Le jeune prince, qui donna par là beaucoup de chagrin à «a mère, et quiyà^ si bien prêché qu'on croyait quil se fut fait un fort hon- nétejunnme^ ne resta que quatre jours à la cour pour prendrez congé, arriva au camp devant Courtrây au commencement du mois de novemhf e 1 683, se trou- va mai le 1 2 au soir et mourût le 19 d'un fièvre ma- ligne (y^ Mémoires de Perse en font la peste, afiny di- sent-ils, d^ effrayer et décarter tous ceux qui duraient * Mémoires de Mlle de Monlpensierj dans la Collection des Mém. rela- 'tifs à l'histoire de France^ publiée par Pctitot, 5' série, t. 43, p. 474. 27. envie de le voir) . Mademoiselle de Mon tpensier dit que le comte de Yermandois tomba malade da(^oir bw trop d^eaunle-^ie, ce qui prouverait assez qu'il n'é- tait pas corrigé de ses mauvaises habitudes^ malgré la vie retirée qu'il menait à Paris auparayanV lors-* que , ne sortant que pour aller à V Académie et le matin à la messe ^ il avait y par son repentir, apaisé la colère du roi. La probabilité d'un enlèvement du jeune débau- ché, sur des ordres secrets de Louis XIV, fut niée avec conviction , sinon avec talent, par le baron de C. . . (Crunyngen, selon P. Marchand; mais, à notre avis, c'est un pseudonyme) qui, dans une lettre écrite à un de ses amis et insérée dans la Bibliothèque raison- née des ouvrages des saçans de l'Europe, numéro du mois de juin 1 745, mit l'aventure du prisonnier masqué au rang des bruits populaires et des aneC'^ dotes romanesques et absurdes ^ dans lesquelles la. vraisemblance même n est pas observée, -, Cependant le baron de Crunyngen avoue que les Mémoires de Perse avaient excité la curiosité' du jDaé&'c^ à cause des portraits a^s€z ressemblons et crayonnés Mec des traits hardis. « L'auteur est sa-* gement resté derrière le Tideau,, dit-il, et fera bien de s'y tenir : ^ son style et à ses sentini^s, on' voit qu'il est Français de naissance ; oqiendant M. de Ur C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le connaît.» On remarque sortoatdans cette lettre une phrase qui donne à réfléchir sur l'an* teur du livre et de la lettre : « Le célèbre M. de y... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus^ de &UX encore dans cet ouvrage.» N'est-il pas au moins singulier que f opinion de Voltaire soit invo- quée ici, peu de moiis après la publication des Mé- moires de Perse, et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces Mémoires à peu près dans des termes semblables, ensoutenant toujours que personne avant lui n'avait publié l'anecdote du Masque de ferl Lie Journal des Savons , qu'on réimprimait en Hollande avec des additions extraites la plupart des Mémoires de Trévoux, ne demeiua pas étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certains : un M. de W... dans une lettre adressée à M. de G... (initiales supposées sans doute), et ajou- tée au mois de juillet, p. 348 de l'éditiou d'Ams- terdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prétendue lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter l'opinion du baron deCrunyngen et pour dé- fendre la valeur historique de Tanecdote des Mémoi- res de Perse. Suivant ce M . de W. . ., Voltaireaurait 29 dit^ dans cette lettre^ qu'il s watt à fond Thistoire du prisonnier au masque de fer, ce que généralement on à cru désigner M. de J^ermandois.M.deW,.., dans sa lettre au Journal des Sai^ans^ qu^on pourrait attribuer à Voltaire lui-même, si elle était d^unmeîl^ leur style, ajoute qu'il connaît quelquun (Voltaire - sans doute) a qui a assuré avoir lu un manuscrit inti- tulé le Prisonnier masqué; que plusieurs de ses traits sont bien semblables à l'histoire de Giafer; que ce manuscrit avait été sur le point d'être rendu public; mais que des ordres supérieurs et des menaces ef- frayantes en avaient empêché, parce que c'était préci- sément l'histoire du prince de Vérmandois.» La lettre de Voltaire à l'abbé D..., que citait M. W. . . dans la sienne, non seulement n'était ni pu- blique ^ ni imprimée, mais encore n'avait jamais exis- té, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le mystère de l'homme au masque, produisit un dé- testable roman du chevalier de M ouhy , sous le titre du Masque de fer^ ou les Aventures admirables du père et du fils, imprimé sans nom d'auteur à La Haye en 1 746, chez Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-1 2» Ce fut là probablement ce qui donna lieu au surnom de Masque de fer ^ forgé par l'imagi- native du chevalier de Mouhy, espèce de spadassin 30 plumitif aux gages de Voltaire, et scribe non moins fécond que son maître. Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne man- que pas d'imagination, mais dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a écrit; le sujet ne se rapporte nullement à l'anecdote des Mémoires de Perse^ : Don Pèdre de Gristaval , vice-roi de Catalogne, est marié secrètement avec la sœur du roi de Castille: ce roi s'introduit une nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux : (( Il s'était muni, raconte l'auteur, de deux mas^ ques, en partant de sa cour, dont les serrures étaient faites avec tant d'art qu'il était impossible de les ou^ vrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans qu'on arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis : il en couvrit le visage de don Pèdre et de sa sœur, et après les avoir fermés selon le secret qu'il possédait seul, il fit appeler ses offi- ciers. » C'est dans ce style monstrueux que sont nar- rées les aventures de ces époux n^asqués et de leurs enfans : « Leur fille était belle comme le jour, ex- cepté qu'elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises , ce roman fut mis à l'index çn France, à cause de son titre, et on le re- N 31 chercha beaucoup y parce qu'on le connaissait peu ' . \J avertissement e^X. plus curieux que le livre : l'au-» teur suppose avoir trouvé y dans un coffre nageant sur Teau , prés du Pont-f Neuf, le manuscrit qu'il pu- blie d'après le texte espagnol , et voici comment il explique le mystère qui couvrait la tradition sur la- quelle il a fondé son roman ^: a L'histoire du Mas-- que de Fer contient des faits si extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on désirerait de connaître les personnages qui y sont dépeint^^. Il y a lieu de croire qu'on n'est privé de cette connaissance que parce que nous vivons dans un siècle dont la poli- tesse ne p^met pas de faire assez d'honneur au des- potisme et à la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.» Après ce beau raisonnement, le che- valier de Mouhy ne cite pas moins de quatre tii^w- ques de fer y en Turquie, en Ecosse , en Espagne et en Suède. Celui qu'il place dans le château des Sept- Tours, à Gonstàntinople, était le frère d'un einape- reur turc qui, pour «mpêcher que la douleur et la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne sé- duisissent ses gardes, « lui couvrit le visage d'un ' Cet ouvrage est très-rare ; la Bibliothèque du roi n*en a qu'un exem- plaire provenant de la Bibliothèque particulière de Choisy-Ie-Roi , lequel i)'a pu (5tre classe parmi les romans inscrits aiiCatalogue imprimé on 1760. 32 msisque de fer fabriqué et trempé de telle sorte qu'il n'était pas possible au plus habile ouvrier de par- venir à le rompre ni à l'ouvrir. » On voit dans ce conte le germe du système qui fît pins tard de l'homme au masque un frère aine de Louis XIY . M. de W,., trouva un adversaire plus redoutable que le biaron de Grunyngen dans le savant biblio- graphe Prosper Marchand^ qui envoya un prétendu extrait d'une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, khc Bibliothèque française (t. 42, p. 362), pour convainore^ d'erreur, et même d'ignorance, l'auteur de la Clef des Mémoires de Perse y lequel avait fait un duc du comte de Vermandois , faute commise aussi par des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que le merveilleux de cefte anecdote la rendait très-propre à être avidement adoptée par beaucoup de petits esprits , s'abstint pourtant de juger le point en litige y en avouant qu'il n'avait point de lumières suffisantes ^ quelque voisin quil fût des lieux (il entend sans doute parler de la Bastille, puisqu'il date sa lettre de Paris) où la scène s^ était passée ^. On voit, à ces répliques qui se suivirent de près , > p. Marchand a reproduit son article avec des addilioni dans son Die- tioniMire historique, à rartiel« Lmii de Bourbon, combien la révélation faite par des mémoires anony- mes et satiriques avait ému la curiosité et préoccu^ pai|| déjà les esprits. lâiais quel était l'auteur de ces Mémoires? Pour^ quoi se cacha-t-il obstinément^ malgré le succès de son livre ? Serait-ce^ selon Topinion commune, le chevalier de Resseguier ' qui fut mis à la Bastille vers cette époque ? Mais le motif de son emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille : on sait qu'il avait composé des vers contre madame de Pom« padour. Ne serait-ce point , comme madame Du Hausset Fa consigné dans une lettre inédite , cette madame de Vieux^Maisons, une des femmes les plus, méchantes de son temps ^ qui prenait Crébillon fils pour éditeur responsable ? Mais Crébillon fils , qui plaçait volontiers en Perse les aventures licencieuses de ses romans , et qui publia même, en 1 746, \^% Amours de Zéokinisulf roi des Kofirans ^ouis XV, roi des Français), at- tribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se ris* ' FeTret de Fontette, qui avait dit à propos des Mémoire* de Perte dans le U 2 de la BibUothèque hUtwiqué de la France ; « L'auteur de eet oit* vrage est le chetalier de ReêeiUét » mit cette correction dans le t. 4, p. 424 : « Ces Mémoires sont attribués au cheiralier Reysseyguier, de Toulouse, of- ficier aui gardes ; maif il n*est pas s&r qu*il en soit Tauteur. » 34 quait pas dans la haute satire politique^ et se. bort nait à des récits galans fort gdûtés à la cour. Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires étrangères , embastillé,dit-on, à causé de cet ouvrage ? Mais le livre pénétrait en France , sans doute par l'entremise des secrétaires d'ambassade qui faisaient lé commerce des livres dé- fendus^ et un seul exemplaire saisi dans les mains dé Pecquet avait pu suffire pour motiver contre lui une lettre de cachet. Serait-ce enfin le due de Nivernais, qui se repo- sait alors de ses campagnes en composant des faibles dans la compagnie de Voltaire et de Montesquieu ? Mais le duc de Nivernais à eu grand soin de recueil- lir tout ce qu'il a écrit dans une édition de ses œu^ vres (Paris, 1 796, 8 vol. in-8^), faite dans un temps où la Censure, qui avait poursuivi lies Mémoires de Perse y n'était plus là pour le forcer à l'anonyme ; d'ailleurs, cette histoire allégorique ne présenteaucun point d'ajaalogie avec les habitudes littéraires de Ni- vernais, poète délicat, écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d'invention. Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité problématique, et M. Barbier, en of- frant plusieurs conjectures à ce sujet dans son D/c- 35 tionnaire de Anonymes (t. 2, p. 400, seconde édi- tion), n*a point assez motivé sa préférence en faveur de Pécquet par la citation d'une note manuscrite en tête d'un exemplaire qu'il possédait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de Saint-Léger. Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de ces Mémoires , mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple pré- somption : je pense que les Mémoires de la cour de Perse doivent appartenir à Voltaire. On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et quelquefois son esprit caustique : t< Il ne parait que trop d'ouvrages pour lesquels oi| demande grâce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'au- tant plus de raison qu'il n'en est presque point qui méritent qu'on la leur fasse. » L'auteur supposé qu'un de ses amis. Anglais de nation, dans un voyage à Paris , eut communication de quantité de Mémoires secrets ^ manuscrits ^ consentes dans la bi^ bliothèque(fAli'-Couli'K an, premier secrétaire dé^ iaty seigneur dun mérite distingué, et entreprit de traduire une partie de ceux du règne de Cha-Sephi (Louis XV) : voilà bien ïes Mémoires inédits que 36 M. de W... signale dans sa lettre^ en invoquant le témoignage de Voltaire^ qui n'avait encore rien écrit sur ce sujet ; on reconnaît^ en outre, le duc de Ri- chelieu dans l'éloge à^ Ali^Couli^Kariy surtout lors- qu'on se rappelle que Voltaire recueillait alors les matériaux de Son Siècle de Louis XIV y et consul- tait les souvenirs du maréchal , son ami et son pro- tecteur. Dans l'Avertissement, Fauteur annonce avoir tra- duit de l'anglais ces Mémoires : a Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle- ci est plus claire , plus méthodique , ma^s moins abondante et moins énergique que la langue an- glaise. » Voltaire n'a.-t-il pas répété vingt fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues ? En outre, Voltaire était en relation d'affaires avec la Compagnie dAm^ierdamy depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans l'année 1 740, pour sur- veiller l'impression de X Anti-Machiai^el du roi de Prusse ; ce fut dans cette circonstance qu'il eut à se plaindre d'un libraire hollandais, nommé Vandu- ren , le plus insigne fripon de son espèce , disent les Mémoires de Voltaire; il profita de ce voyage pour publier les Institutions de Physiqiiej par ma- 37 dame Duchâtelet, avec une préface de sa façon^ et ce livre, auquel le chancelier 4'AgU^^U avait re- fusé un privil^e du roi, parut chez les mêmes li- braires associés qui, cinq ans plus tard, mirent au jour les Mémoires de Perse. Le portrait satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la second^ édition, fut peut-étr^ une vengeance de Yanduren, qui aurait trouvé plaisant de se moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce por- trait de CojorSehid ne peut avoir été tracé par Vol- taire qui ^'aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même : i< Aussi était-il d'un orgueil insoutenable. Les grande, Ips princes même l'avaient gâté au point qu'il était iipp^rtinent avec £ux, impudent avec ses égaux et insolent iayçc si^s inférieurs. . . il avait l'ame b^sse, le pour maifvais, le caractère fourbe ; il était ei^vieux , critique mordit , jpais peu judicieux, écrivain superficiel, d'un goût médiocre*. • il était sans amis , et ne méritait pas d'en avoir. Quoique né avec un bien fort honnête, il avait un si grand penf ]iant ^ l'avarice, qu'il sacrifiait fout, lois,devoirs, homiej^f , bpnne foi, k de l^ers intérêts. » Ne croit- on pas ent^ndrç le libraire qui se venge de l'auteur ? Comment expliquer le silence de Voltaire , à l'égard d'une critique aussi sanglante, lui qui rendait coup 38 pour coup à ses nombreux ennemis^ lui qui ne par- donnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui, en Fannée où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant, s'adressait à Moncrif, lec- teur de la reine, potir obtenir la permission de pour- suivre le poète Roi qui avait comblé la mesure de ses orimes en répandant un libelle diffamatoire dans Ich lequel l'Académie était outragée et Voltaire Ixorri-^ blement déchiré '? Enfin il est incontestable qu'à l'époque de la pu- blication des Mémoires de Perse y Voltaire travail- lait sur des matières analogues : il préparait le Siè-- cte de Louis XI V y et traitait en contes des sujets orientaux que les Lettres Persanes avaient mis à la mode, Babouc^ Memnon^ Zadig, sont contem- porains des Mémoires de Perse, et Voltaire enviait probablement à Montesquieu la popularité des Lét-- très Persanes, Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a- t-il pas plus tard avoué un ouvrage digne de sa nais- sance à quelques égards? Si Voltaire eût fait cet aveu, tous les doutés seraient levés, et je^n'auraîs pas besoin maintenant de chercher à déchirer le '* Correspondance générah de yoHaire y lettre à Moncrif, mars 1746. 39 Toile de Tanonyme sous lequel je crois apercevoir Fauteur du Siècle de Louis XIV ^ ouvrant lès voies, pour s^insi dire^ à un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des archives de la Bastille. Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la vraisemblance ? Je suppose que le maréchal de Richelieu , possesseur du éecret de rhomme au masque, se laissa surprendre par les prières et les adroites manœuvres de Voltaire, qui fut initié , sous la foi du serment , dans ce téné- breux mystère, que possédaient seuls quelques servi- teurs intimes de Louis XIV ; c'est là du moins ce qu'on peut inférer de ce passage des Mémoires de Perse ^ où il est dit que le secret a été mal gardé, et que les grands sont exposés à confier leurssecrets à plusieurs gens parmi lesquels il s^en trotn^e tou- jours d indiscrets. Voltaire, qui était indiscret, n^eut pas plus tôt con- naissance de l'énigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou quatre personnes, qu'il se sentit tourmenté d'un désir immodéré de ré- véler ce qu'il savfidt, et peut-être de deviner davan- tage; mais c'était encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de Richelieu ; d'ail- leurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans N 40 ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'état, pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l'imprudent écrivain , pour le punir d'a- voir ajouté une nouvelle strophe aux 3^ ai vu. Or , Voltaire trouvait bons tous les moyens capa-^ blés de faire triompher la vérité et la raison ; il ne craignait pas même de recourir au mensonge et de s'affubler d'un déguisement quelconque, avec la ceiv titude d'être reconnu à sob style et à son esprit : ainsi , tour à tour il s'intitulait Aaron Mathathaî , Jacques Aimon \ Akakia , Akib , Alethès , Alethof , Aletopcdis , Alexis , Arty , Aveline , et créait cent autres pseudonymes plus ou moins traiisparens ; ou bien , gardant l'anonyme dans %es ouvrages les plus importans comme dans ses plus minces opuscules , il employait sans cesse les presses clandestines de Hollande. On comprend qu'il n'ait pas revendiqué l'honneur d'un livre qui aurait pu le brouiller avec ses protec- teurs, le maréchal de Richelieu et madame de Fom- padour , dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan , lorsque les grâces de Louis XV l'ar- rêtaient à Versailles, lorsqu'il était l'hôte de la reine d'Etiolés, lorsqu'il se prosternait devant le soleil de Fontenoy , lorsqu'il étalait avec orgueil ses 41 titres de gentilhomme ordinaire du roi et d'iiistorio- graphe de France * I Je pense donc qfue Voltaire a voulu mettre. en circulation, par une voie détournée, l'histoire du Masque de Fer pour avoir le droit de s'expliquer sur ». . • - un sujet qu'il n'eût point osé aborder en face, si quel- qu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce quelqu un ne fut autre que lui-même ; par cette tactique, il de- vint maître de traiter en public un point historique fort singulier , qu'il n'avait pu aborder encore qu'en ^rticulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beau- tx)up à ce barbier du roi Midas , que la fable nous représente creusant la terre pour se soulager d'un secret confié , et pour répéter dans ce trou : Le roi Midas a des oreilles d'âne ! Voltaire publiait volon- tiers tout \îe qu'il savait, et même souvent ce qu'il ne savait pas, tien différent de Fontenelle qtii, la main pleine de vérités , refusait de l'ouvrir. Dès lors , le prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire fut peut-être autorisé par Riche- . » . , . . . . • lieu lui-même a confirmer ce fait extraordinaire, au I Voyez sa Correspondance y tiotammcnt la lettre à Vauvenargues , du S avril 1745, et les lettres à M. d'Argenson, écrites la même année. 42 lieu de le démentir. Voilà pourquoi l'auteur des Mé- moires de Perse ne se dévoila pas. Six ans après que Tbomme au masque eut été signalé à la curiosité des anecdotiers^ Voltaire fit paraître^ soqs le pseudonyme de M. deFrancheçillef le Siècle de Louis XIV en deux volumes in-1 2 ^ BerUrty 1754 : on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps y quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui &isait alors le sujet de tous les entretiens. Voltaire s'était hasardé enfin à parler de ce pri- sonnier plus escplli^îtement qu'on n'avait fait jusqu'a- lors^ et à faire entrer dans l'histoire un événement quç tous les historiens ont ignoré^ ; il assignait une date au cpmmewementde cette captivité : quelques mois après la mort du cardinal Mazarin (1 661 ) ; il donnait le portrait de l'inconnu, qui était, selort l]Lii, dune taille au-dessus de V ordinaire ^ jeune et ds la figure la plus belle et la. plus noble , ad^ mirablemeht bien fait , ayajnt la peau un peu brun^, et qui intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état , et ne laissant point entreifoir ce qu'il powait être y il n'oublia pas de ' T. 2, pj U, de la première édition. Cette anecdote, dans toutes les éditions , se trouve au diapitre f 5 de l'ouvrage. 4S décrire le masque dont la mentonnière auait des ressorts d. acier y qui laissaient au prisonnier la li^ berté de manger avec ce masque sur son visage ; enfin il fixa Tépoque de la mort de cet homme, enterré y disait-il y en \ 704 ^ la nuit y à la paroisse Saint-'Paul. Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui des Mémoires de Perse y hor- mis le roman qui amène dans ce livre l'emprisonne- ment de Giafer : Quand ce prisonnier fut envoyé à Tile Sainte-Mai^erite, à la Bastille , sous Ja garde de Saint-Mars , officier de confiance y il portait son masque dans la route ; « on avait ordre de le tuer s'il se découvrait ; le marquis de Louvois alla le voir dans cette île^ et lui parla debout et avec une consi-* dération qui tenait du respect ; il fut mené en 1 690 à la Bastille où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château ; on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait ; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles ; il jouait de la guitare; on lui faisait la plus grande chère , et le gouverneur s'asseyait raremeiit devant lui. » On voit que Voltaire avait emprunté une par- tie de ces détails , et souvent les expressions même, aux Mémoires de Perse , sans s'approprier encore 44 Taventure dramatique du plat d'argent ; il déclara en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de Bemaville, successeur de Saint- Mars , et par un vieux râédecm de la Bastille , qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies , et li'a- vait jamais vu son visage , quoiquCil eut soutient examiné sa langue et le reste de son corps. îl raconta que M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eût ceiétrarige secret^ et que son gendre, le mare- chai de La Feuillade / l'ayant conjuré à gerioùx de lui apprendre ce que c'était que le Manque de Fer, Chamillard mourant (1 721 ) répondit qu'il avait fait s^ermenl de lie îrévélér jamais fce secret d'état. A ces détails certifiés par le duc de Là Feuillàde, Vol- taire joignait une réflexion bien remarquable *: «Ce qui rédouble Fétonûement , c'est que, quand on ENVOYA CET INCONNU DANS l'iLE SaINTE-MaHGUERITE, IL NE DISPARUT DANS l'EuROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDERABLE. » Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne ; taaîs tout le monde était saisi d'étonne- ment et de terreur en lisant ce petit roman , écrit de maniéré à faire désirer qu'on le complétât bientôt. 'Le Siècle de Louis XLV fut surtout recherché à cause de ces deux pages relatives au Masque de 45 Fer, que Voltaire -augmenta "de-«ôvtveaux détails dans les éditions suivSitites, publiées en 1753 et 1760. Il n'eut èàroe d'otaettre iihe .ailécdoté xloht* il était peutnêtre Finventeùr : ' "Ï^^V . ce Ce prisonnier était sans doute' un homme con- 'sidérable, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île de Sainte-Marguerite : le gou- vemeur mettait lui-même les plats sur la table ^ et ensuite sfe retirait, ^prés l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un feouteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, J)resque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ra- massa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui- ci , étonné , demanda au pêcheur : h Avez-vous lu ce itjui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a- t-il vife entre vos mains ? — Je ne sais pas lire , ré- pondit le pêcheur; je viens de la trouver, personne ne Ta vue. » Ce paysan fut retenu jusqu à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne, w Al- lez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire! » Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet emprunt aux Mémoires de Perse : « Parmi les personnes qui ont eu connaissance immédiate de ce 46 fait, il y en a une très-digne de foi, qni vit en- core. » Il voulait désigner sans doute le duc de Ri- chelieu , car s'il entendait parler d'un témoin ocju- laire, ce témoin aurait eu au moins quatre-vingt-dix an3, le prisonnier masqué ayant quitté en 1 698 l'île de Sainte-Mai^uerite, où l'événement eut lieu. De ce moment, le fait du Masque de Fer passa pour constant, appuyé par l'autorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et du ministre Ghamillard ; mai$ quel était le personnage^ caché sous ce masque ? LaBeaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse , et qui n'attendait qu'une oc- casion de déclarer la guerre à ce despote littéraire , imagina de critiquer le Siècle de Louis XIK, parce qu'il connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu superficiellement par Vol- taire. La Bèaumelle mit donc au jour, en 1753, ses Notes sur le Siècle de Louis XIV ^ in-8®, dans les- quelles il ne manqua pas de dire que l'histoire du Masque de Fer était tirée des ikféfmojr^^ de Perse. L'année précédente, un autre critique. Clément, moins savant, mais plus fin que La Bèaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire , qui se donnait partout comme le premier révélateur du 47 Masque de Fer. w M. de Voltaire, disaient les Nou- velles littéraires du mois de mai 1 752 y se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignoré ce fait. Vous le trouverez un peu différemment conté y et d^environ vingt ans plus jeune y dans les Mé- moires secrets pour servir à V histoire de Perse , publiés il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il ? Suivant Fauteur des Mémoires, c'est de M. le comte de Vermandois. Le récit de M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr : pour moi, je crois en M. de Voltaire '. » hsiJtéfutation des Notes de La Beaumelle ' ne se fit pas attendre , et Voltaire prit à cœur de montrer qu'il était mieux instruit que personne sur le Masque de Fer. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la nouveauté de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les Mémoires de Perse y libelle obscur et mépris sable où les événemens sont déguisés ainsi que les noms propres ; mais il prétendit que son ouvrage était cconposé enpartie lông-temps avant ces Mémoires ^ qui n'ont paru qu'en 1 745 . et il n'eut pas de peine ' Cinq Années littéraires, ou Nouvelles littéraires des camées 1748 , 1749, 1750 , 1751 et 1752 , t. 2, lettre 99. * Réimprimée sous le litre de Supplément au Siècle de Louis Xlf^, dans •P' toutes les éditions de Voltaire. 48 à les réfuter en ce que le conte de Giafer renfer-* mait de contraire à la vérité historique et chrono- logique. Depuis la publication des Mémoires de Perse, Voltaire avait rassemblé des renseignemèns plus positifs /entre autres ^ la date de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une visite du régent à la Bastille ' . Voltaire, dans cette Réfutation du livre de La Beaumelle, avoua pourtant qu'il était \yM/pm de trouver dans les Mémoires de Perse une anecdote très - vraie parmi tant de faussetés. Il cçut devoir nommer encore quelques personnes recommàncîa- bles, pour constater l'authenticité des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de Passiette d'argent trouvée par un pécheur : M. Riousse, an- cien commissaire des guerres à Cannes , avait été , dans sa jeunesse, témoin de la translation du pri- sonnier masqué à la Bastille j le marquis d'Argens «assurait xju'en Provence, les aventures de ce pri- ■ La négation expresse de Voltaire, qui dit que le dac d'Orléans n'alla jamais à la Bastille , est pourtant contredite par un manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tête de la première livraison de la Bastille dévoilée; on y Ut ce qui suit : « Du temps de la régence , j'ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château M. le«luc de Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés d'un seigneur de le cour, dont il ne me souvient pas du nom. » 49 sonnier étaient publiques y et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette aux hommes les plus considérables de la pronnce; M, Marsolan, chi- nu'gien du duc de Richelieu , et gendre du vieux médecin de la Bastille , se faisait garant des faits T-i \ îitésî- par son beau-pérei MM. de La Feuillade kl '-* (îaumartin avaient appris de la bouche même île (/wî.millard l'existence de l'homme au masque; tî»rza le |émoignage des vieillards qui en avaient n tendu parler aux ministres rendait ce fait, fondé sur des ouï-dire ^ plus authentique qu aucun autre ^ fait particulier des quatre cents premières oj^^s de P histoire romaine^ ' . VpltairCf , pour tenir ei^ haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que ce prisonnier fût le comte de Vermandois , moyt de la pçtite-^érole ai| camp de Courtray , en 1 683 ; ou le duc de Beaufort, tué par les Turcs, qui lui avaient coupé la tète au siégé de ♦ ■ ■ . , Candie, en 1669. Mais, au lieu d'opposer son opi- nion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours alors, il se bornait à ouvriï une nouvelle porte aux conjectures, par ce paragraphe dont tous les ■# « ' ■ - mots veulent être pesés pour en définir le véritable sens : «M. de Ghamillard disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier 50 maréchal de La Feuillade et deM. deCaumartin^que c'était un homme qui avait tous les secrets de M. FouQUET. II avouait donc au moins, par là, que cet inconnu avait été enlevé quelque temps aprè^ la niort du cardinal Mazarin. Opj pourquoi des pré^ cautions siinouies pour un confident de M. Fou-^ que t, pour un subalterne? qu'on songe qu'il ne disparut en ce TEMPS-LA AUCUN HOMME CONSIDERABLE . Il est donc clair que c'était un prisonnier de la plus grande importance ?» C'était la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilité de faire coïncider le commencement de la captivité du Masque de Fer avec la disparition d'un homme considérable. C'était la première fois qu'il nommait Foiiquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en répétant les paroles de M. de Chamillard, le dernier ministre qui eut cet étrange secret ! Mais personne n'y prît garde , et on ne pensa pas même à tirer une nouvelle in- duction de la place que VoJtaire avait assignée dans le Siècle de Louis XIV à la disgrâce de Fou- quet , immédiatement après l'anecdote du Manque de Fer. Le judicieux Prosper Marchand , qui réunissait . alors, les matériaux de son Dictionnaire historique 51 publié en 1 756 , deux ans après sa mort , regarda le récit fait dans le Siècle de Louis XIV comme une reproduction de celui des Mémoires de Perse, rei^ue, augmentée et retranchée à dwers égards * . La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation qui avait tenté de reconnaître le comte de Vermandois dans le Masque de Fer y et quelques savans de Hol- lande se réunirent pour accréditer un paradoxe basé^ tant bien que mal , sur l'histoire : ils avancè- rent que le prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur étranger y gentilhomrhe de la chambre d'Anne d'Autriche, et véritable père de Louis XIV. La source de cette singulière et scandaleuse anec- dote semble avoir été un petit livre assez rare , im- primé à Cologne , chez Pierre Marteau , en 1 692 , in-12, sous ce titre : les Amiours dAnne dAu- triche, épouse de Louis XIII , aifec M. le C. D. R^, le véritable père de Louis XIV, roi de France ; où Von voit au long comment on s* y prit pour don- ner un héritier à la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enjmle dénouement de cette * > Dictionnaire hiitùrique de Prosper Marchand, p. 143. ..32 comédie. La troisième édition de ce. libelle, impri-, mée en 1696, porte sur son titre : Cardinal de Richelieu y aii lieu des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre , à la lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rôle bien distinct de celui de père '. On a donc pensé que le Ç, D. R. signifiait lecomte de Rii^ière^^et quecejcomte pouvait être le Giafer dejs Mémoires de Perse. En efifet, le roman des Amours dAnne dAur- triché avait tout ce qu'il ff^Uait d'extraordinaire pour servir d'introductioji aux mstlhçurs. du prison- nier inconnu, fauteur, dont' la plumç était aux gages du roi Çri)ill%ume , comme tous les libellistes hollandais de cette époque, annonce, dans son Açis au Lecteur, qu'il veut déyeloppçr le grand mystère diniquftç de la véritable origine de Louùi XIV : « Quoique cette yelattion, ditril, soit ici quelque chose d'assez nouveau çt.4'a9se2; ipcouuu, elle n'jpst rien moins que cela en France. La froideur recon- nue de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis^Dieudonné, ainsi nommé parce qu'il naquit Ml y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722, 1738 ; celle de 1696 est la seule dont le tilre porte le nom du cardinal de Richelieu, ^ N'est-ce pas plutôt le Comte de Rochefort , dont les Mémoires^ rédigés par Sandras de Gourtilz , offrent aussi ces^initjalçs : G. D. K. ? '» 53 après .vingt- iroî» ans.lde màrîagé slérilei^ soiiB] compter, plu^ieùiis autres, oîrooiisUnoes rgmaorqua-^' btes f prouvent ù ckîremeiy; ^ d'arie maAiire si co&vainc^Qte cette gënératiètt empruntée^ qu'il faut' avoir une éf&oiiterië extrême peter p¥é1je»di^ qn*el soit la produfitioit du prinoe qui passé pour en- être le père» Les .faneuses barricades de Paris et laibr-, midable révolte qui se fit éontre' Louis XlV'à'^n avjyicmient'au Jtnone, et.lfùi^fnt pouteiiue par des * • 's chefe si distingués, pùbliérqal A hautement saunais* sance.illégitiaBae, que toutile oionde en parlait; 4Bt> cpmme la taison. le c<>n£rmait, à peine y avàii^l * ; * '. qUdqu'un qvii eut des doutes et des scrupules 1k^ dessus. >> Céi auteur, sous Panonyâie duquel on trouverait peut-^re le fameux Sandrâs de Cour*- tUz !' y. avait pomrtaiit tiré de sèn imagii^ion la faUe dejson livi^^ qu'il, essaie dans ^ pré&ce de mettre soir le^^compterde- l'hÎBtcMre. : ¥tNiiâ Qettei£afal§ asMZ'bi^ilémënt oûiuç^ Le 'eardinad de Bli^^ètîéuv gt^>^ux de Voir, sa méx» Parisùuiâ (IVfr^ de Coitibàlet)* aimée de Gas- ton , duc ijl'O^.éaiis , frère du roi , propose à ce ■s * M. Leberaltrlbué ce livre à un sïeur Le Noble , autre que Tauteur des saiires. côntm le roi GiUttaumes puisque -PJ^vm au kciçur fulmine' centre Içs dçrniers onivtaqeA du J^oUf, Yp^i le SHfpl^meni au àftfifviôtiiwMfrttirFy •m'y**'' par M. Brunet, t. 1, p. 49. H 1 4 54- potnce .kû fliaia d^ cette belle {personne; oftais Gas* i(» ^^^imAigné- de • UaaA d^ôvgonl diez. le : ftmxà» mî*^ niiSti^^iffépondipair dm JMnfilûÉa'caftte ofive'dt otah* g§jhi()?!^ ^ite pér^ Jodc^^ïApAicihyjleiu 1iii$saiic)edfi( Louis fXIBI. '£ii ce^^ (J^iJ»- fjpioey uojeuilei-lDPtBtiiiç^.ié Cj D^i&V-'^^ ët|^trfilO!Oi}Fe«sv:0ahe' espoir^ >de )a fiopiine de son rp^.-A^t^.d'Aiitii^y qiii avait ism^nfDéieèÉ amant t0Hl)?^'§t 4is«irêt!i fe.tëconiait à sèsifaerns de faire v ei f'I^jt' )t)|q[i99e peil) de résîsêénae^/ éÉmiitei elle vif tué^ v/^l^ria)ifi?aâ^ioi|l<^.i}i£ s'est passé ;i »c E&)bfeniku' di^T^fip * !voi»fi : :^eiS figiié' votte iiàéliiaf te .cause j ï^PÎft .Bfl^P^^iîTy iÇ^t^ r ri»o6steêr :len {vélart: >. jet ^ foites epf^^^'.que Je /trotta miette, «nsénîfc^de et i^fftté bonté céleste dont vous m'aTèB4dt!té6)palfjves'jMlettV sophisme^tf Ay^^ mnU'dë iadn^aHie^^ vâi£^i»cbàff^e ; ^ j^7)ae suis ab^oido^éiEi li^fClk^ ^éna^^ idéhàr-^ d^p^t ^; vieyContinuiOfii^la hienheuréwé^^ iwu^ temps à se débiter dans le rojaume.jiinsi nn&te où il-aniibniie que <^ si d^lte t)i8|:oire pli^t.àu pûbUc^ . on ne tardera pas à donneplà 5<^^.<{iiî toonâent^ la/rfiole û^asiroph^ tfuC. 4e jR.^ ft la fift^deMs plaisits k}ui iui coûtèrent, cher* >> ^ . ' € de ' ce sdgneuc ' masqué et : emprisonnée . Alors^ à quoi boii wv masqlte? MîeuiL eût inalà un» bàillm pour I%ontieia|rquVWï admire datis la plupart de. ses écrits}» fÈRiis ce ton dur et tratichant contrastait avec la pau- vreté dès feits't|ue le libelliste avait rapportés de ^a prisoiî *ûxf liés Saihttr-4-Ma^giîerite. * ^ \ . Il dis témp» qil'U y était jàétejofljk (^n, 1 7J 8), loi avait assuré que le firiioitf^etr^ étai^ le duc de Beaùfort j: munirai de Franciè , qii'bii ^tvdyait^ m/^rt aii • ■ • « » - siège dé Csiadiè-^ et «qui fot traité delà, sort^ p9^^ qu'il paraissait' ddngefeîMx à Colb^t ët.qu il tran yersait les opâratioos de ce mfoistre; chal)g^)4u dé- parténiènt dé là marine. Bëaulbrt eU çffi^t «eut ^nr ^uêcesseûr à l'amirâùtéle côinte de Veraïaûdoi^ ?iloi^ âgé de vingt-^lëux mois; : ' . . * Les cnû^ndii^s tpie citait. I^iagrangè^Çhâaêel^^ sqr Id foi de pLmietiH x)OQt^iiipoJrain^ ^^capt^yi^éi ét^eni pèa tlignes de bahmo^f ^^ i^eiff iol^ adb^ég pSur; Vol- taire lébmsmNo&^^fy^ qite lt& .t»AÙai9Ki^t Saml^M^TS oé^^'f de, grands ég^ûardsipûitr^SQhpfisofmiety le berçait Uu-mémç en vcàsselJk I ^dxirgérit^ ieù iià fQiirfds^^\ ' sowefU fi^s . habics. bu^si riches rgu^iLle^^sïraà /m fe prison- nier éteàtofoligié;; ^r .peii3^; d^' la vie^ de fue paréU" tre qviamo ion masque, dpf^f^ ^n présefva^ dUimé- deàifi ouJlU ehitUrgien:, d^uis .les pi9lsi4ie$..f}à il avait bé^mi d^eux^pom^ tQute r4ci>^i^>:^ir^$;^V/ ^taitJeuif ilp^àwaii^s^m^^rns^^^^rtYmherU^^ ' de &z bùrbeavec despinjùeil^s éP acier i^ês^Udsout^s et très-polies. Lagràngpç^^iaiioel aVait'V^insied^ pes ^ilnfcettes entre les' nidiiis dii sieur de» ForâiaMbir^ m tranchedes ilesSaiate-Man^erfteiii' 'r; i' ^ ^i iî t in»» du dépai» *#ee ^pie Iç lroi • . > - ^ .ir^ ; Enfin ^ le ddtenë. I)iilNiis8ea^ ^aisflier du èâé&èe 'Samuel iBernani > aivait étS dëtéaii imx IlesiSain^^ Marguerite eâ '3isèmeitémpa;^èleIAfa«^6 i&LFkr, ^ cicobf)dit mnec d'jMtnes:. piriacaniBi» oane ^sbapalMie ;{4pâQia4iMUli itEtffdiri^ £hodAiiu.i'6e JhbiÀÉoBi>siiLréviéUit souîiu^i/^ lui ôterait la Vie ^ainsivCju'à Toutes tes personnes qui «auraient son secret. V6ilà tin prisonnîer-d'ëtaf i)ïeR gai^déî Les conversations pat" les çheihîhèes étaient fort m usage à la BastiUe-^iuais o» d^sf^ak ;pt*endi?e y 60 pliid de précauibîons pdur un homme éksii il impoi^-^ tait tant de cacher le aom; . ■ - VolUîre eut. proholilcaHeàl; rderé «les - «ritiqfues àGeFbe3' dié -eette lettre , : si La^nge^^Sia^l ^ li'élHtit ' jniM*(;te mémeannée \ ;>faMi3 iise^pibmit^ faire pa;^^ Içs frlMsdft' là ^enrâ.à ïïérénpqù'il nuBUôlaen-ptêin théâtre^ iÇn 1760'^ dans la coinrëdîe àx^^X Écosstdse : ii5'CQmiaissait toutes l«s menée» > que Frëron airàit faites pour lui enlever sa décontërtetdn Masque de Fèrl Voltaire rentra imë ^ei^niëre fois dansla lice, après -que Saint-Eûix et le père GrilSi^ y furent des- omdiïs ariaftés de 'cîtatiens irrécusables i mais ce ne ....... • '. ' fuL paé pour se nesurer avec eux : semblable à un cèmbftitant qui dédaigne un adVersaire trop à»é à Daiiict«y:ei reçte immobile malgré tous les défls qu\oi^ ]uï.adresse;:tLsectfnténta'de faire, oelie dé- daratiod :> k L'aiiteln* i dû Siècle de Eoûis XIV est le premier qm ait parlé de l'homme tau- mi^que de fer dkns line histoire avérée. C'est -qU'iJi était 7iv^«- >■ , f ' • in^^itê^xfe cette anecdote^ qui étonpe leflBte|èprëseht, •I <|ui donnera la postérité et qûln e^i que tj^op véi4la- • • - • • • f . ' hsk Biontapbfc luiivcrsi^lU , c<^mii<0 ia France UU^r(firc .cl d'al^trps pu vrages conteroporaiosy place celle mort sous la date du 5 déceiQ^rç 17ô8 ; mais comment aurait-il écrit à FrctoD en I7ô9? Son éloge nécrologique' se iroitrafliinslèhAitièiiie iobàÉat'àeViévUciiUéhiirèâéA^fS^, D^apiîci ces 61 biie *. Sjr VciliAÎre tenâitàlianmiiur d-aToiit/br pr^^nuèr livré À l'opinion publique e£ ine6i*poré daiM t'hisl le paraâotie s'enl^pava jéiicèr(s dutAfo^-^ que de fer : ce fut Fréràn/qul; tout ijffeu^triNdes éoups terribles que son endami' lui avait ^té»e»fiMe dans V Écossaise 9 làiioa centré V6lCaîrB.un.n€iu¥eâù champion , plus redoutable que Lagrange^€huicelf , dans Tespoir d'amener une:gra|ide icpierellei où l'au- teur du Siècle de Louis AJ/^ aurait lexles9Ôu»;9.le Masque de fer était une sorte d'appât bieaieapeibfe d'attirer Voltaire daiis une embuscade Mi-PoiiHain de Saiut^FoiX l'eut mis à •mâl^ ainee :oeifXiairactére irascible- et provocateur . qui ^fiaiisiiit rieffroi . àe la basse littérature. '.. /.: <: .. î Saint-'Foix^.par uàe lettre^ iûséréûMaas'/yc^i^^^ Ktiéraire (4 768, t. 4), lessayaideËdre valoipuneliypDr- thèse qui avait du 'moins le méi^ite (de la/siogularitiéy et qui réussit à ce titre auprès des amis c[u inin^eil»- leùx : il imagina que le jprisoiinier masqué éàiit ic t • » rapprochcmens , on pourrait bien croire que la lettre posthume fut sup- posée par Fréron. . " ' ' ^ VAneeâoie sur VUommti au- Maa^ne. de r<#, ckaiitilaqàÊlle seltttiyc ççtte dédaratidu', ne fut ajoi(lécà l'article usfnfl( que dai^sles édition^ ^u DicUmmairû philosophique postérieures à la publication de l'ouvrage dii >érc Griffct (1769). 1 t k * é /r ^2 ducde Moiim«iith^].fil8iiiJtu]»Ld6 Cltfudlei ii^ odjôH dâniné fxmrxtiioç de irëbeUion et dôsapitéà Londr6» le i&3ii«letii1iS85. , . ;, . fietbé' idée-bkajrce; lui «Irtiit d'un.paâs^è de {.His- tùire diiânghâettr^ y. pat*, itaine ^ d'après .lèqiteL on ^tion ;ettet tjiie le krail jcoul^t à: ÏÀHùèttA que ie duc .de fMontnaoihf était aauvé ^ tet qà'no dé ses^ paiv- . liams ^ qui luL re^enJblait Iwauîîoiip ^i atvaii èonscéli 4*nloûrk!à.saîpla£ciy.ppndant que le vériibBdile oxi^ damné , secrètement transfiihré en . Franee ^ devait* ^ îiul)ir>uiie>{iï*i»>fr perpétuelle. /. t-Eoîxfeitaît. à.-râ^iui dô ioiï firjsstèmei unupetit d^ikinàémèfisiitdlle que tesuJfiTeoohy dAnrie iXÂutriehè., iites toutefois voulôili* âciconlei' une confiance avéàg^ aiix Amours de tjkatUs II et de JucqiBgstllyroùiSAnfflieierrvyXiawiue Fauteuf ^ nusees pait>les:ââbs k bouché dn.^loAel Skeltop, àudeU'gouTerneifrdèktoitt!deL€»di«s ::« Lanuit d'après hi.prètendue exëcutioân xiuduc daMôumoutAi^ te txri ^ àcôompagné de t^is hommes , vint lui-même le tirer de là tour ; on lui couvrit la. tête d'une «spècè de 'capuchon^ et le roi et les trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse. » Saiut-^Foix invoquait un témoignage plus respectable : Le pèi^ Tournemine étant allé avec le père Saunders, confes- N 63 sèur de Jaiiques 11 , rendre visité à la duc^besse dé Portomouth s^prè3'la moli de ce^^iniQe\:kdttGhès8è eut oècafiic^ de: dire/ quelle r^pi^oéheîtait toujours au roi JciecpiQ$ d'avoir Ifti^^é exëcutén le dut à,e- Mou* motith au m^ri&.dttsenbeât: qu'il avait fait sur l'faostié y près du \it 4e ulc^t dei Charles II , quîlui iieoQoiffiiaudà de ne JHWtis ôter la vie àsofi frère naturel , même en cas de révolte ; le père Saunders reprît avec virante; : k Le roi Jacques a tenu son ferment l >y ' Deiix èirconstapces moins im|H)rtantes seinblaiéot à Samt^^Foix propres à fortifier -sou' opiàioiii et a fixer celle du- |)ubUc; Uii 'dûrurigien '- anglais , nommé « * Nelâtôn ^ qui àilcUt tous les matins au café Pro^ copej réndez^vous habituel dèè {^^ de lettres , aVait souvent jt^bonté qu'étant premier, garçon ' chte ^ un -diîrulrg^n près de la porte Sain6*iÀntoinèy on l'en- voya chercS^r poin* une saignée, ët:quon le lAena à la Bastille; ^e'le|;0uVeïrneur l'introduisit dani "une chambre ou élait un prisonnier qui se plaignait de grands mauxde tète ; que ce prîscxmîèr avait l'ao- cent :anglài8> était vêtu d'aller robe de chambite jaune et noire à grandes fleurs d'or et ne montrait pas son visage caché par une longue serviette nouée derrière le cou^ Mais on ne peut prendre cette serviette pour ^ 64 un masque de»fer,et l'on sait que les prisonniers de ia Bastille n'avaient aucune communiciiatton' avec les persjpnnes du dehors sansiiin ordre «s^në du mi- nigtre ; d'ailleurs^ il y avait uiï chttnirgiën , un médêein et un apothicaire attachés au service de la prison et y demeurant : le Viatique^nfiéfiilk ti'êhtrak à la Bastille qu'avec la^ permission du Kéutenant de police*. Saint^Foix admettait aussi légèrement un' bruit répandu autrefois en Provence où Ton avait parlé d'un prince mommé Macmouth , enfermé dans la citàdéHexIe nie de Sainte-^Marguerite et gardé aveb beatiQOup de précautions. L'identité du' hom de Macmouth avec celui de Monmouth aurait été une présomption favorable à ce système y si l'on eut constaté l'époque où ce bruit avait circnhé j aujour- d'hui nous pouvons l'expliquer par une- autre cap- tivité postérieure * à celle du Masque 4^ JFer, Gé roman ^ soutenu par l'imperturbable aplomb de Saîiit-Foix et pai* l'éléganoe iaaiiiérée de son ^yle^^ eut beaucoup de v<^ue 6travii^a, la discussion qui durait depuis vii)gt-^roi8/aa& et qiû'Gfaanig;eait ' Voyez Observations concernant les usages et rbjlcs du château royal de la Bastille f U^ livraison de la Bastille dévoilée. ^OelWdu: paiHarchcnrm6ûicn'Ar\*edicks;Hoyci'là suiîc^dc ccUc Histoire. 65 de tenrâîni tçus léÀ joufè/ èmi <|aef. la^ victoire penl^ chat d'aubim côté. . •. • ^ « • f (4768^ jKTKrad^ve^ p. 1 12), êtftii^Bris'induâîôiisId'xinr; peUi t/HbteHef ^^nbiiyme qui contient la relatioii; du te^l plke dé Mdofaimiih,: les - Békc^tiansé JngïeÈonÈè\ ssmsie nàgne êe ItmquesJI^ l/Vmstttcdâm^ t680/ ifÈ^k2^i ajoutiûe«t4^ peti; de' val<îltr à J*bpmion de Saint^^Fqhi;! Cependant Saint-«Foix y ce fougueux et. pétulani: ba!lââlleurtt}ùi.maimaèf aitiss£ vcrfonliérs F^e^qùé la plume, neçeoDontrarpiis d':^h0i3d.de oiXLlmdiçtîon àm'Si srâi.pa^Q^ige;;: S(eiil^fn$lilumi'M.! de Palteàu > sans dovite petit^eyeW4%ôfiwi^Miairs.:S et seigùeûr de la. ityr^MfViXitm^^f^o.ç^^ quiiavait: appartenu >àâoillSti^ndf09»^Q:; publia dàns^I^ suivant de.f j^>^^>i./|V^iïi>^^elqiieë tàtditkuis.de: faiDJIIe,. qu'il avait déjà traitemtses à Voltaire) sans > qu^ c^luirçi jugeât Ip i£K>iti^t venu \dNen faire usage. ' Il devait être fiU de Guillaume de Formanoir, neveu de Saint-Mars s ce Formanoir, qu'on nommait Corbé à la Bastille , parce que son nom de ' terre était .Corbest, hérita, d'une partie des biens immenses dé son Oncle : « 11 s'est retiré , dit V Histoire de la Bastille par Renneville , dans une des terres que son onelie «trait achetées pfês de Vîîîeneuvé-le-Roi , en Bour- gogne, eûa'tci*fe; » T< 5, p. 406. PC M. ^e Pakeauii (kxiit llaméUîti.d^iiQig^fand poids* daiis ce débat^ s'appuyait de rautoritéd^iui^de s^ pa-^* i:eii8yle jsieur;^e BlaiiûriUîeiss^iOffipi^r dlufetilefie ^uî ainût accès chez Af. iife âSizéi6nMiù*> à^Plgneapl e$ ^ux iites Sainte-Murgudiiie : les cpijTeé^xmdançès de SaîntrMa» ayeç Louvtf^Sx 'Ppbliëes dispiiis , et les titres de la maison dé Paltea^ S font foi de l^exis^ l^ônicc* 4^ cet officiepiea.1^70 ; piai^ 11 éti^ mort Icmg^temps avan|: qÙ€| rkBepdc^ie'dii^^lfo^^M^^/^ fût publique^' » 1 \ Selon le^ œnfidencïBS'Cfe AkkvnlKersi àiM. de Pal- teaû ^-rhoimnie au masque était 4loimii: Sous le nom. àeLatour dani siss^diflRirenteS' pri^n» ; qiais rien n'indiquait que stm ma^be JKi« «^^/^î^/ (z ressorts/ il avait' toujoreu^ o^ iâtsqBe'^sctr'ie visage dàn^ ses promenad6Si(kt» âdtiteSsiM^ lès pl^êM4bri^ les boulwûtsde la'^rt6te$s^)oci /(?/v^e^^ était obligé depmrcàiré'déçiantqueifuià éijnistngift'\ ât était ^oii** \onv9^n>étv: de'hinén\ portait de l^eau . lioge et obte* nait des livres et tout ce qui on peut accorder ù un prisonnier; le goUvèriieiir et les officiers restaient debout demnt lui et déçow^Hs jusq^à ce qu*H k^ «j 1 • .f . . I I ' Je rapporterai plus loin les énoncé» dç ee^ titre» (^ jei4oift à Yo}Ai- geance de M. Ed. B^rbiei; 4'Au«ourl, réSéfmiàêm bfWQrake.i propriétaii^ actuel du domaine de Blainvilliers, prés Montfortf l'Amaury* a 67 . JU aouérir let] asseoir ; ceuxtc) ufiment souvwi h^ tenir compagnie et. vianger oi^c luii Quwd il behh^ riitf2enr4i704 («liMliitt 5liFd'1703')^ on. ta^t ie|4n$ rie ce;sweihdes^dwguespéHr^c4m»sumer h càrps. ' alors; l!altentÎQii^/:maii9! cpa^ ne^ sont pia .^alamaftt . digiwtfdfir-fiûi< . ' ' .-^ "' < ■*': ". •' •; . i Im shvap de: Blaiuvilliert , curieux de voir à TÎsage découlrerjb ^ |r isoimlep uréee lequel r ik dinait et rpair-r lak ( souvenli aux fk^'Samte^^lVIaBguerîte^y |>uîriqu'ilr fut'KeotèBiau^dsTkx^binpgDie:^^ Q^vAd ded jnrisonixîeps 'y ie^ria^ pcisn^ (TacoistËli(r4k/ie8 tiabits d'miie. sentkleUé qu'on plaçait dans line^^efeie éoua les .fënètr^de.la^ frisàuidé Làtôur ^ et était mté tinite uhù nuitk exémiiiiiéîr l/ineomiui qui se piKimè*' naitvsana masque; par ^ sa qb^in^bre ::cet hoiame, biane de^ ^ds^g^),'gmndêPhienfint decarpâ^efofA^ qvii\ eut la janths'unpeuytmp'fcnmnis.p semfakdt -ètife daiistiâ /force jde^ l'âg^y malgi^.sa' xbe?- velbie blàffliôbè) I^ obeçmaitkNDis dTuiiè mÂt presse enstiêpé ^'a^rMoM/^pasipndn^ plu^ jMobittfist^ diroq en^iErei t «xf vièîlt ôfficifin cpai: samt- sai^ 4mite la TaleuF-d'unseoFeÉ d^'iétab et qui- no se fôt . psi^ €xpoaé à le ^rttbir ad' ari|i|W^ dn' éai vie. i, .- ; Lorsqu'en 1698 , M. de Saint-Mars se rendit de^ 68 lies Sainte^Marguerite à la Basdile y dont il était nommé gouverneur , il séjoqriia avec son prisonnier à sa terre die Palteau, et les pây^iia^ qui vinrent au- devant de leur seigneur et raocompagnèrent jus- > qu-au éhâtoau ^furent témoins de ce éinguti^r voyage : }'hom|né au masqtie arrivadaiis uue litière qui précédait celle de Saint-Mars/ sous resoorie de plusieurs gens à cheval. Le - diner eût >liea dansUa salle ^ maixgec du rezHie-<;hâussée : l'hoiÀmte tour- i&it lé dos aux croisées omeFtés sur la cour y ^t * Saint^Mars y assis en face ^ ayaitdeux pistolets au-\ prés dé son àsssétte ; un seul valet de chambre les servait ét-feirmait derri^ lui la porte de 1^ salle y chaque fois qu'il allait chbrcher. (es plats dans l'an*- . ticliambre^ Le prisonnier était de grande taille ; il avait un masque noir qui permettait d'apercevoir se$ dents et. ses lèvres, sans cacbsr ses dteveux blancs :. les paysans le virent plusieurs fois traverser la cbur àviçC'Ce masque sur le visage/Saint-Mars se fit dresser :un lit de cam^ au^Hrès dek^elui joùI coudia son hôle. Les particularités frappantes de cet évéhe- m^t avaient laissé des jtraees^> profondes dans la mémoire dé» vieiUardsr:que M. rde Palteau interroge^ lui-même , bien des années après le passage de Saint- m SaintrFoix , qui souffrait impatiemment la con- tradiction^ s'empressa decombatire avec une fine ironie les assertions coAtenues dans la lettre de M. dePalteaùy et n'eut pas dé peine à infirmer le témoi-*- gnage du sieur dé Blainviliiers * : il remarcpaa qu'un officier était incapable de eorrômpre un soldat pour satisfiûre ime curiosité .'blàmahlie'^ qui les eût ame-' nés tous, deux devant un conseil de guerre , et que d^ailleurs les sentinelles ne demeiuaiént que trois heures à levur poste ; mais lors niéine!qué cet officier eut manqué de la sorte à son devoir! et fut parvenu à tromper, là vigilance des rondes qui se. succèdent de. d^nirbeure en demi-heure dans les prisons d'état; comment aurait-il pu , de la galerie où il était, au- dessous de la chambre du prisonnier, voir le bas de la jambe dé cet inconnu , surtxmt à travers les bar* reaux de fer qui garnissaient les fenêtres ? Saint-Foix , qui avait: raison de pa[is^ qu -un * La réponse -de Saiat-Foix à M. de. Palteau et celle qu'il adresua plus tard au Père Griffet se trouvent*dans les Années lilléraires de 1 768 et 1 769 ; mais elles furent recueillies en un seul volume sous ce titre : Réponse de M: de Sàinl'Foix au R, P, Griffet^ et Recueil de tout ce qui a été écrit wr le prisonnier masqué, Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous, renverrons donc, pour nos citations, à cet ouvrage qui a été réimprimé avec des ad- ditions dans le tome 5 des OEuvres complètes de Saint-Foix, Paris, 1778, i«-8«. 5 70 prisoniii^ de cette împortftnee était oans doute mieux gardé ^ ajoutait, d'après la Description de la France, par Piganiol de ia Force (éd. de 1753, tw 5^ p; 376), que Saiat-Mars (k eon&truire, dans le fort de Tile de Satiit&*Margu^rite , là prison ia plus sure qui fut en France. En effet , -cette prison , que Ton montrait par tradition à l'époque où Saint» Foix écrivait, n'était éclairée que par une seule fcK nètiie regardant la mer, et ouv^erie à tfniâse piedd au^iesstts du chemin de roode ; en ont» , ciet^ fe^ nértre , percée dans un mur très-*épais > était défen- ê due par trtHs grilles de fer piaoëes à distance égaley ce qui faisait un intervalle de deux toises entre lea seatinelies et le prisonnier ^ Le conte du simr de BlainviUiers^ qui avait peut^ être voulu par là mettre son secret à l'abri d'une dangereuse indiscrétion, ne réûstapifê? à cet exa^ men logique. Ensuite Saint*Foix saisit roceaBion de fortifier son système relatif au duc de Monmouth , en s'emparant d'un détail de la lettre qu'on ne isau- rait appliquer au duc de Beaufort , puisque M°** de Choisy répondît malignement à une épigramme de ce prince : M. de Beaufort voudrait mordre et ' F'oyage littéraire en Provence^ par le père Papon, 1780> in-lî, p.. 241. #/ à , 71 ne le petit peu / or le due de Bcamfort A Wrait pas en ta botiehe fiiieûX garnie à quatf e^-viilgi^efyt àks qfifâ cfaïqudnle. €e n'était donc pas lui dont lé$ paysans de Palteau avaient vu le9 dant^ à ité^fet^ )e manque. Stiîit*Fof X retmi éifc«r«i à la dbiftrge pe»t»r dK^liÉfrer de décruife les^ présompticm» qui portaient exister en fa^etir du d^ede BcMifort^ qii^'on auratil ei^levë «u siège de Candie et emprisonné jusqu'à stf mû^. Le ^téme de Lagratnge-Chancel ne nepoîsait ^fm stif un ofâ^re y et âamt-^Foix fit obser^i^^ eBitl^ auttesîdhoseï», que kprinee^ surnommé le rm des haltes^ autant a cause de U grosdère trivialité dfe ses manières que de son extérieur iftalpropre ^ né^ gligé^ ne fût sans doute pa^^ vieu^n etéaptif^ deu venu soigné de sai persoime et dnrieux de riehes hêsbits. SaiixÉhEoix cependant aurait pn s'apj^è!^ d'a»lK>rité9 plus rec(Miimandabies que i^M^^iioii^e^ du marquis de Monthrun ^, supposés par Saaidrtfs deGourtihy ^poar ipmw^ef que le due de' Beaufo^ ' ' Ces mémoires cependant sont curieux, et il est certain que Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documens authentiques qui lui ont servi à imrrer le» mémcte faits dans les MémQifU d^M, é'^^^agnany dfms cem da comte de Rochefort, etc. Courtik étak înatruità foadderhisloire parti* culière du dix-septième, siècle et il travaillait souvent sur des notes très- précieuses. 72 ayant'.été tué daas une sortie^ sa tête fut coupée par les Turcs et envoyée par le gmûd-visir à Cons- tantinople, où on la promena au* bout d'une pique pendant trois jours* Le système présenté par Saint-Foix, avec la.verve spirituelle qui caractérise son talent ^ semblait pré- valoir, lorsque le père Griffet , savant éditeur de V Histoitçe \de France 'An père Daniel, et auteur lui- même d'une bonne Hisïmre de Louis XIII y publia son Traité \ des différentes sortes de preuves qui servent à établir la' vérité dans^ V histoire y in'e12> Liège, 1769, excellent ouvrage ' d'érudition et i de critiqué, où le ch. 13> destiné W examen de la vérité dans les anecdotes y e^t rempli tout entier par civile du Masque de Fer. , Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastille le mi- nistère de confesseur durant neuf ans /était plus que personne en état de lever le voile éteiidu sur Iç prisonnier. masquQ, que. bien des' gens regar- daient comme une' création romanesque' sortie; du cerveau de Voltaire ou du chevalier de Mouhy ; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant que cet homme eût existé. Le père Grif- fet surpassa encore ce qu'on attendait de son esprit juste et impartial, en citant, ponr la première fois, 73 le ajournai manuscrit de M, Dujonca, lieutenant du roi à la Bastille en 1 698 , et les registres mortuaires deia paroisse de Saint-Paul. Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute , Saint-Mars , arrivant des iles Sainte-Marguerite pour prendre le gouverne- ment de la Bastille, avait amené avec lui ( jeudi 1 8 septembre 1 698 , à trois heures après midi ) , dans sa litière, un ancien prisonnier qu'il avait A PiGNEROL , dont le nom ne se dit pas^ lequel on fait toujours tenir masqué. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la Bazinière , en attendant la nuit, jusqu'à ce que M. Dujonca le conduisit lui-miéme; sur les neuf heures du soir, dans la troisième cham- bre de la tour de la Bertaudière', laquelle chambre on wait eu soin de. meubler de toutes choses *. Le f Cette chambre était au- troisième étage : t Les chambres ont toates leur. numéro ;• elles > portent le nom du degré de leur élévation, comme vleors portes se présentent à droite et à gauche en montant : ainsi la pre- tnièr« bazinière est la première chambre de la tour de ce nom , au-dessus du cachot ;.puis la seconde bazinièrcy la troisibme, Isl quatrième et la calolU bazinière, » Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille y éd. de 1774, p. 13. Les tours de la Bazinière et de la Bertaudière portaient les noms des. architectes qui les avaient construites , ou des anciens prisonniers qui; les avaient habitées. ' ^ Ce n'était sans doute pas Tameublement ordinaire des chambres de U Bastille , où il y avait dans chacune « un -lit dé serge verto avec rideaux, 74 $îeiif JRi)$ai;j;e$, qui yenait ainspi des i]es Sainte^ JJ^i^^uerite , à la suite d^ Saiiit*-M ar$ ^ était chan^ paillasse et trois matelas, deux tablas^ deiR enaân^ 4'èini , «tua fbtilpebetle 4&)fer« une cuiller d*éiaiii et un gobelet de in4iiiA Avèta^ un ehav^^lier de cuivre , des mouchettes de fer, un pot de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil. » Ttm, hist^ et anec. sur la Bastille ^ ip, 14. I4e pèreÛriffet dit positivemeat que ces ciiainbres sent iûujeurs mf^eublies, mxm f^i àmpUtofintl CoBStantin de Rennewille, qui «ccup^fa se- conde chambre de la Bertaudière pendant que le Masque 4e Fer était vea- fermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après le- qtd ciD ne do«tera pafi que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus b^itable, ^âce au soin qu'on avait pris de 4a r/ieuMer de imÊics fik^ses •* . « C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens, et à peu près de la même hautçur. Il j avait un pied d'ordure sur >le plancher, «qm empêchait de voir qu^il était de plâtre ; tous les cré- neaux ^jUûeBt^oiiehés^ là liLT^eirirede (|e«s qui étaient gritlét^Ceicrénteaux étaient du côté de la chan^bre larges de de.uiL piçds et allaient toujours en diminuant en cône , dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui , du côté du fossé i i/avalt pas denii-pied d'ouverture , et par ce même côté il^ fêtaient fejnné« d^im treillis de £efr fort serré. Gomme c'était à travers ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épais- seur 4e mur ^ de ce côté a dix pieds ^ par la gHUe «t par «ne leoétre q\û fermait av-^dans de la chambre à volet garni d'un verre taès-épaiK et très-saJe', il était si faible que, quaod il entrait dami la chaBsbra, À ipeme servajût-il à difttipguer ji^s 4^Jbjejte et ^e formait qu'un faox jour... Les mors de la çhambrç étaient, jtrès-sales et gâtés d'oivLurâ. Ca qa^l j avait de plâ# propre était uq plafond de plâtre très-n s'asseoir doasus. La chambre était pleine de puces... cela provenait de ce que le priaoanier, qui ea- inmait 75 de sentir et d^ soigner lâdà prisonnier^ qui était nourri ptir le gtnwemeur. La mort de ce piisoaniet* était mentionnée dans le mAme journal ^ à la date du lundi 1 9 novembre 1703. i< Le prisonnier inconnu^ toujours masqué duji masque de velours noir^ que M. de Saint-^ Mars avait am^ié avec lui ^ venant des îles Sainte- Marguerite , et qu'il gardait depuis long-temps ^ s'é- tant trouvé hier un peu plus mal ^ en sortant de la mesae^ est mort aujourd'hui sur iesdix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie. Une se peut pas moins. M, Giraut, notre aumônier, le oon- £^8a hier : surpiis de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens , et notre aumônier l'a exhorté un mo- ment avant que de mourir. Il fut ent^ré le mardi 20 novembre , à quatre heures au soir, dans }e ci- metière de Saint-Paul : son enterrement eoûta qua- rante livTe8« » de «oriir, pistait saQB façon eo»ti>e les mws e ib (kaleat^pifieés 4e« toips dç quantité de prisonniers,.. Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de «angles, un petit matelas, un travers de lit garni de plumes , une méckasCe «owerlure terte toute percée et si pleine d'une épouvantable vtrmina cfue j'ai eu biçn de la peinfï à Ton purger. » UiHoire de Un Jb«- lilley t. 1, p. 1.05. Un prisonnier que M. de J^ainl-'M^rç amenait dom sa iilière, et qui allait être nourri par le gouverneur , ne fut certainement pas si ma) logé que ('auteur de V Inquisition française. 76 Voici donc enfin des dates précises. L'extrait des registres.de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait l'exactitude du journal de M. Dujonca : « L'an 1 703, le 1 9 novembre , Mar-- chiafyy âgé de quarante-cinq ans y ou environ ^ est décédé dans la Bastille ; duquel le corps a été in- humé dans le cimetière de Saint-Paul , sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, ma- jor de la Bastille , et de M. Reih , chirurgien de la Bastille , qui ont signé, i) Cet extrait fut coUationné sur le registre original où le nom de Marchialy était écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut enterré dnix Célestins. Le père Griffet/qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme au masque s^ns prétendre toutefois le découvrir , crut devoir relater quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la Bastille, Jourdan Delaunay , mort eu 1749. Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, les soldats et les domestiques de cette prison j et nombre de témoins oculaires l'a- valent vu passer dans la cour pour se rendre à la messe. Dès qu il fut mort , on avait brûlé générale- ment tout ce qui était à son usage y comme lii^ge , 77 habits^ matelas, couvertures, etc.; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre , changé les carreaux et fait disparaître les traces de son sé-^ jour, de peur qu'il n'eût caché quelque billet ou quelque marque qui eût fait connaître son nom. Enfin , long-temps après , le lieutenant de police , Voyer-d'Argenson , qui visitait souvent la Bastille^ soumise à son inspection, ayant appris qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier , voulut savoir ce qu'on en pensait , et le demanda aux officiers ; mais , sur les vagues conjectures auxquelles ils se li- vraient entre eux, il se contenta de répondre : « On ne saura jamais cela I » Après avoir rapporté ces nouvelles pièces d'un procès qu'on avait débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à tour les Mé-- moires de Perse et les lettres de Lagrange-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix : il évita de se pro- noncer sur le récit de Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un livre très-connu et très-bien écrit (le Siècle de Louis XI V)^ il se borna à rapprocher les différentes traditions y pour en faire ressortir les contradictions. et les in- vraisemblances : il en tira seulement deux faits , in- contestables à ses yeux , savoir , que le prisonnier 78 AVAIT LES CHEVEUX BiANCâ^ et que SOD iiiasque était de velours noir. Quant aux trois opinions émises au sujet du per- sonnage condamné à rester masqué toute sa vie ^ il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort , ni le duc de M onmouth dans cette victime d'état , et il préféra pendier du côté de la version des Mémoires de Perse y parce que le comte de Vermandois lui semblait entrer plus naturell,ement dans cette mys- térieuse captivité , dont il fixa le commencement à l'année 1 683, plutôt qu'à l'année \ 661 , comme avait fait Voltaire ; plutôt qu'à l'année h 669 , comme le prétendait Lagrange-Chancel ; plutôt qu'à l'année 4685, comme l'exigeait le système de Saint-Foix. La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les trois Systèmes qui retrouvaient , dans le Masque de Fer y le duc de Beaufort , le duc de Monmouth et le comte de Vermandois : « Il n'y a aucune de ces dates (1 669 , 1 683 , 1 685) , dit le père Griffet, qui , une fois bien constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions. » Mais le père Griffet ne donnait aucune raison par- ticulière qui l'autori^t à choisir la date de h 683 avec l'opinion qu'on y rattachait : il répéta les mo- tifs que Saint-Foix avait développés avec une solide 79 logique contre la lettre de Lagrftnge-Chaneel , et il V ajouta que le duc de Beaufi>rt , non seulement n'é- tait pas capable d'entraver les projets du roi et du ministre Colbert , mais encore bornait ses fonctions à celles de graad^maître ^ chef et surintendant de la navigation et commerce de France y la charge d'a- miral ayant ete supprimée par le cardinal de Riche- lieu. Il traita d'absurde la supposition de Saint- Faix , parce qu'un faux duc de Monmouth , quelle babilités; cependant, après avoir incliné vers -ropinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme au masque , il déclara vouloir attendre , pour former une décision y qu on eût la date cer- taine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle de Pignerol ; car, jusque-là, on ignorerait la vérité : il y à grande apparence quon ne là saura jamais ! disait-il à L'exemple du lieutenant de police Voyer- d'Argenson.. Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa Réponse au père Griffet , et s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être le comte de \^rmandois : il s'efforça de prouver par des rai- sonnemms^ plutôt que par des autorités contempo- raines, qut ce prince était incapable d'avoir porté la main sur '^ dauphin , et que Louis XIV n'avait pu se prêter à ^ne momerie aussi indécente que celle des obsèques et ôe l'enterrement d'une bûche à la place de son fils ; '\ se moqua de l'anagramme de r: ^ ^2 Marchiali ', et soutint^ à tort» qu'on n'était pasdans l'usage d'appeler le comte de Yérmandou M. VcmiU rai * : il cita y sans propos et sans but , "im passage trèsHremarquable d'une Histoire de la Bastille^ im^ primée en 1 724^ lequel coinckié en effet a;vec Fanee*- dote dn Masque de Fer; mais* il ne songea pas à profiter d'une découverte aussi neuve ^ qui pouvait être Is base d'un nouveau système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait pour la garde du prisoniiier inconnu. Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitotion de vktinxe sur l'ëchalaud d» duc de Moiimouth : il faillit se croire personnellement offensé du trait de satire que le père Grîffet avait lancé contre son confrère, le père Tourncmine^ cé^ lèbre dans toute VEur(^y eUméy estime^ considéré à la ccùret à la mlie. Maisilês ^lus forts argnmeas du système de Saint*f oix ne reposaient que stir des * On donnait (pielqucf^U 9ux ppispooiensi i|ii fl«it Aom faferif^ÉEa^vâe ITa» nagramnie du leur. Nous lisons dans la 3* livraison de la R'^tUle dévoUéc, p. 79 : « P^illemarif c'est encore M. Jean de Manville r>venu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille : M. Delaunay avait renvîrse son nom et l'a- vait fait inscrire de même sur les tegistres, poar déro^^ & tout le mmicfe le lieu de la détention du prisonnier. » 2 Prosper Marchand rapporte dans son Dictiotnaire plusieurs pièces de vers de Bcnserade, adressées à Monsieur V Admirai , en 1681 . 83 ouï-dire plus ou moins croyables; F histoire lui fournissait à peine quelques vagues allégations. Saint^FcHX essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en établissant, d'une manière irré- cusaMe^ que le prisonnier n'avait été amené qu'en 1 685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il de jeta dans des suppositions souvent erronées. Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première {bis, l'époque à laquelle M. de Saint-Mars fiit nom- mé au commandement de la citadelle (ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fiit envoyé dans cette forteresse , après son arrêt du 20 déc^pibre 1664, sous la garde spéciale de Saint- Mars. En 4 6$1 , une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait cottdw>e lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun , aux eaux de Bourbon; mais 11 fut exempté de cette commission à cause de ses fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupe^tuis , sous-lieute- nant des mousquetaires du roi ^ : si l'homme au masque eût été enfermé à Pignerol en 1 681 , se de- mande Saint*Foix , Saint-Mars aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de trois mois ? ^ Mem, de Mlle de Monlpenêiefy eoUeetion Petitot, 2« wèrib, t. 4!ï, p. 4S4. 84 En .1 684^ les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou lurent l'objet d'une contestation assez vive entre M, d'Herleville, gouverneur de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Ris- san , lieutenant du roi : cette contestation pouvait- elle avoir lieu, se demande Saint-Foix, sinon en l'oA- sence de Saint-Mars , qui wait encore les lettres, de commandement pour la citadelle, et Saint-Mars pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié ? Par malheur, Saint-Foix igno- rait que Saint-Mars avait passé de Pignerol à Exil- les, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai: 1681 '. Saint-Foix signala , n^algré ces erreurs, plusieurs points intéressans , surtout une alliance de famille entre Saint-Marsetmadame Dufresnoy,;dont il avait épousé la sœur : or, madame Dufresnoy , femme du premier commis de la guerre et maîtresse de Lou- * vois, était à portée de servir son beau-frère auprès* du ministre qui avait la surintendance des places de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en ' « Sa Majesté, ayant connu rextréme répugnance que vous avez à accep- ter le commandement de la citadelle de Pignerol, a. trouvé bon de vous ac- corder le gouvernement d'Exilles , vacant par la mort de M. le duc de Lesr- digiiières^i» Lettre deLouvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives.des Affaires étrangères, ^ar M. Delort. . 85 outre, comme un fait certain, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier président et inten- dant de Provence, choisissait à Paris , à la prière de madame de Saint-MarSy son mtirfw amie, le lin- ge le plus fin et les plus belles dentelles, et les en^ voyait à File de Sainte-Marguerite pour le prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette circonstance, que e n était pas néces-- 92 saire , quoiqu'il ne faille rien néfçliger sur un fait si éloigné de V ordre commun. II voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés dédaigneusement , et comprendre dans cette dernière réfutation celui de Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la septième édition du Dictionnaire philosophique ^ réimprimé sous le titre de la Raison par alphabet ^ 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer dans l'article Ana l'anecdote sur leMasque de Fer y il rectifia les erreurs qrfil avait commises lui-même, faute de documens authentiques , et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père GrifFet, qui avait, dit- il, V emploi délicat de confesser les prisonniers de la Bastille. Il traita de rêve l'opinion qui faisait du prisonnier inconnu le duc deBeaufort ou le comte de Vermandois ; il se moqua plus sérieusement des illusions de Saint-Foix, en disant que, pour les admettre , il faudrait croire que le duc de Monmouth fût ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substi- tution plus difficile que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait toujours la date de 1 661 oui 662 au commencement de la prison du Masque de Fer. Il railla surtout la condescen- dance qu'on supposait à Louis XIV, de seri^ir dç 93 sergent et de geôlier au roi Jacques II , puis au roi Guillaume , puis à la reine Anne, Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier dé- clara lui-même à l'apothicaire de la Bastille , peu de jours avant sa mort , qu'il croyait w^oir environ soixante ans. Au sujet de ce renseignement que rîeii ne constate , un plaisant dit que l'auteur de la Henriade en était réduit à faire des comptes d'apo- thicaire. Il est impossible en effet de s'en rapportera ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps, se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge : on sait que Latude , après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité. Voltaire se demandait encore : « Pourquoi donner un nom italien à ce prisonnier ? On le nomma XofWr îours Mârchialf ! » M. de Palteau avait pourtant fait connaître que le nom de LajLour fut affecté à l'in- connu de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures , quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état pouvait ap- précier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire n'eut pas été intrigué du nom italien de 94 Marchia/f^ s'il avait lu ce passage des Remarques historiques sur le château de la Bastille y imprimées quatre ans plus tard : « Le ministère n'aime pas que les gens connus meurent à la Bastille. Si un prison- nier meurt , on le fait inhumer à la paroisse de Saint- Paul sous le nom d'un domestique , et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom vérita- ble des morts est inscrit (p. 33). » Ce registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille. Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil d'un esprit qui dé- guise son ignorance sous un silence prudent : « Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père GrifFet et n'en dira pas davantage. « Cependant cet article fut suivi d'une Addition de r éditeur y beaucoup moins discrète, attribuée à Vol- taire par bien des gens de lettres et par les éditeurs de Kelh : cette addition parut dans une nouvelle édition du Dictionnaire philosophique y sous le titre de Questions sur V Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire , par des ^mateurs^ Genève, 1771 , 9 vol. in-8. L'éditeur ^ ou Voltaire qui pre- nait souvent ce titre dans ses ouvrages pour faire 05 passer quelque vérité audacieuse , sans en être per- sonnellement responsable^ dit :(( Rien n'est plus aisé non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait communiqué plus tôt son sentiment ^s^ Un' eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui , selon lui , saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote. » C'était ne plus même admet- tre le doute dans une question si obscure et si peu éclaircie jusque-là. h' éditeur^ qui s'appelle ici V auteur y par distraction , s'étonne que « tant de savans et tant d'écrivains , pleins d'esprit et de saga- cité, se. tourmentent à deviner qui peut avoir été le fameux Masque de Fer^ sans que l'idée là plus sim- ple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présentée à eux ; » en conséquence, il se décide enfin à dire ce qu'il en pense depuis plu*-* sieurs années. Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle cette addition semble avoir été faite, et il juge impossible de conci-- 96 lier le personnage d'un secrétaire du duc de Man- toue aç^ec les grandes marques de respect que Saint- Mars donnait à son prisonnier; il ne s^ amuse pas à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de Vermandois , ni le duc de Beaufort , ni le duc de Monmouth , ni le secrétaire du duc de Mantoue : l'auteur conjecture que T^oltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il ça manifester , mais que J^oltaire^ à titre de Français^ riapas wulu publier tout net , surtout en ayant assez dit pour que le mot de r énigme ne dut pas être difficile à deifiner. Selon le soupçon de X éditeur ^ le Manque de Fer était un frère aine de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant^ et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Après cette couche secrète , par le conseil du cardinal de Richelieu , un hasard avait été adroitement ménagé pour obliger absolument le roi à coucher en même Ut aifec la reine ; un second fils fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de Louis XlV , affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté , avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à la mémoire d'Anne d'Autriche , en ima- 97 ginant un mjojren sage et juste d'ensevelir dans Fou- bli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce moyen dispensait le roi de commettre une cruauté y qu'«n monarque moins consciencieux et moins ma-- gnanime que Louis XIV eût estimée nécessaire. (c II me semble , poursuit toujours notre auteur y que plus on est instruit de l'histoire de ce temps^là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette sup- position. » Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par M™** de Pompadour ? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite ? Ne serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véri- table éditeur, qui aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de Voltaire ? En tout cas , il est certain que , depuis cette déclaration pu- bliée sous la responsabilité d'un éditeur anonyme , Voltaire s'abstînt, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du Masque de Fer y comme s'il eût dit tout ce qu'il savait , ou peut-être tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'en- racina dans les. esprits , sans que personne osât son- ger à le renverser ; et celui de Saint-Foix , au con- 98 Iraire , qui n'avait triomphé ua moment qu a force « d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort deux années avant Voltaire (1776), En 1 774 , un écrivain anonyme fit paraitre sous le manteau un petit ouvrage sur la Bastille ' , dans lequel l'anecdote de \ Homme au Masque de Fer ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de rigueur cet écrit qui contenait bien des particula- rités secrètes sur le régime intérieur de la prison d'état , que peu d'exemplaires échappèrent aux sai- sies et au pilon : on n'en couinait guère que deux ^ Remarques historiques et anecdotes sur le château de la Bastille, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-éti*e Tina- primeur Grange qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le Masque de Fèr ) le réimprima sous ce titre ; Remarques et Anecdotes Sftr le château de la Bastillèf suivies d'un détail historique du siège f de la prise et de la démolition de cette forteresse, in-*8o de 106 page», «t y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état, ces monu- mens odieux de Voppression, ces tombeaux vivans de la justice et de l'huma- nité! « J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dît l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pour- rais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux , dix louis n'ont pu m'en rendre propriétairç. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier. » Ce même ouvrage fut encore repro- duit en 1789, sous une autre forme , avec d'importantes additions : Re- marques historiques sur la Bastille;, sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intére^antes et peu connues » iLiondres, in-S», deux parties, 199 et 137 pages. 99 ou trois de Tédition originale portant les armes de France au frontispice , comme pour signaler les œuvres de la royauté. Ces Remarques historiques ne sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie des- criptive de Y Inquisition française de Constantin de Renneville , avec des additions curieuses. La note v est consacrée à un rapide examen des divers systèmes auxquels le mystère du Masque de Fer avait donné lieu jusque-là : Fauteur penche visiblement du côté de l'opinion du père Griffet en disant : « Ce jésuite , confesseur des prisonniers de la Bastille , n'atteste pas que \ Homme au Masque de Fer fût le comte de Vèrnaandois ; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en faveur de cette opinion, et il semble que sur cette matière le suffrage du père Griffet doit être dun grand poids. » Le gouvernement , qui avait toujours redouté et contrarié les recherches relatives au prisonnier mas- qué , espéra enfin que ce sujet était épuisé pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que « le garde des sceaux, Hue de Miromesnil , n'avait ja- mais laissé discuter les anecdotes du mystérieux personnage , lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de la famille royale , et M. de La B... (La Borde , premier valet de chambre du roi) fut obligé 100 d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à ce sujet que d'amuser le ta- pis et de dire, avec le père GrifFet ou ses semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de Beaufort ou quelque autre de cette classe'. » Ce petit ouvrage , intitulé pompeusement V Histoire de V Homme au Masque de Fer y par Voltaire ^ in-1 2 • de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que Voltaire avait éparpillé dans ses œuvres au sujet du prisonnier , et Linguet , qui , dans son séjour à la Bastille , recueillit quelques loiataines traditions échappées à ses devanciers , en avait fait part à M, de La Borde , sans oser les mentionner lui-même dans ses Mémoires de la Bastille , impri- més à Londres la même année. Selon LingUet , le prisonnier portait un masque * Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. 6, p. 6. Soulavie ne laisse au- cun doute sur le nom de Tauteur de cet opuscule, que nous avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le S" vol. des mêmes Mémoires , p. 104, il s'était expliqué plus clairement encore : « Les dernières anec- dotes qu'on a puisées sur le Masque de Fer nous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à la Bastille, obtint quelques rensei- ^emens des plus anciens officiers ou serviteurs du château ; il donna ses notes à M. de La Borde , qui les a publiées en ces termes , dans un petit ouvrage sur ce Masque. » 101 de velours et non de fer; le gouverneur lui-même le servait et enlevcUt son linge ; lorsqu'il allait à la messe , il avait les défenses les plus expresses de par- ler et de montrer sa figure : Tordre était donné aux invalides qui l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces défenses ; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa cham^ bré, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins , tous les endroits qui pouvaient cacher un papier , tm linge ; en un mot on voulait découvrir sHl ny aurait pas laissé quelque» sig^te de ce quil était. Les personnes de la Bastille , qui avaient rap- porté ces faits à Linguet , « les tenaient de leurs pè- res, anciens serviteurs de la maison, lesquels y avaient vu X Homme au Masque de Fer. » On a peine à comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui qui, dans ses Mémoires de la. Bastille y raconte sé- rieusement qu'on Y empoisonnait y lui qui fait un drame horrible et ténébreux de l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la sienne, lui enfin qui accumule tant de malédic-- tions contre les souffrances inconnues et les peines obscures de cette prison d'état. ï^. th 102 La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde entrèrent dans les remarques sur le .Masque de jP^r publiées en 1783 parle marquis de Luchet dafas le Journal des Gens du monde, t. 4, n** 23, p. 282 et sûiv. Ce journal , qui paraissait en Allemagne , n'était pas obligé de garder des mé- nagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, avait toute liberté d'amuser ses lec- teurs , en mettant à profit ses réminiscences des ou- trages et de» conversations de Voltaire. Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas en- tièrement lé système de Y éditeur anonyme des Ques- tions sur V Encyclopédie y qui d'ailleurs, eh propo- sant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche , ne s'était point expliqué sur la personne du père ; il fit honneur à Buckingham de cette paternité en li-r tîgè , et réclama , en faveur de son opinion ^ un nouveau témoignage , celui de W^'^ de Saint-Quen-^ tin , ancienne maîtresse du ministre Barbezieux, la^ quelle , retirée à Chartres où elle mourut dans un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle , avait à\i publiquement que Louis XIV condamna son frère aîné à une prison perpétuelle , et que la parfaite ressemblance des deux frères nécessita Fin- 103 .venticoi du masque pour le prisonnier. Voltaire âvaiJt pensé aussi que ce masque cachait une ressemblance trop frappante ; niais d'où vient que Voltaire, à qu^ l'on écrivit de Chartres le bruit qu'^pn y avait répandu sous le nom de M*^* de Saint-Quentin ' , ne le con- signa paè dans ses œuvres el se contenta d'en parler à Genève ? Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé^ bien diflférent de la fermeté et de Fesprit politique de Louvois son père ; mai& il n^eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable sedret d'état^ qui ne transpirait pas même dans les indis- jcrets libelles de Hollande, avant la mort de l'hoïninç au masque : Barbezieiix mourut en 1 701 et Afer-* c/im/^,en 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas tien capable de supposer cette demoiselle d,e Saintr Quentin * , comme il supposait un fils de Buckin- gham , comme il supposa plus tard ilf V* de Bau-- deon y la comtesse de Tersan. la duùhesse de Morsheim, e't plusieurs autres dames dont il rédigea ' 9« liv. de la Baslille dévoilée^ p. .145. ^ Les auteurs de la Baslille dévoilée voulurent cotistater par un Tpn^th* , fihs-verbalAt s^our de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres» et Fanec-^ jdote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes , en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestèrent seul,^ ;ment la notoriété du fait. 104 les Mémoires, toujours pour Tamuseinent des gens du monde? Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le témoignage ^ n'osa pas confirmer ces assertions dans les Annales politiques , et craignît peut-être de fournir à ses ennemis le pré- texte d'une nouvelle lettre de cachet : le silence de Linguet est inexplicable. Certes, l'abbé Lenglet- Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de piublier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il eût encore vécu , lorsque le prieur An- quetil le cita dans une compilation historique , sans critique fet sans style , intitulée : Louis XIV, sa cour et le régent, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du Manque de Fer, ce que lui en avait dit Lenglet , qui assurait l'avoir vu à la Bastille, et même lui avoir parlé. Lenglet, malgré cet entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui avait V esprit vif et orné, di- sait-il, « parlait très-bien d'affaires , dé politique, d'histoire , de religion , était au fait des nouvelles courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute l'Europe (tome I. ) » Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du Traité des Apparitions racontait ces belles choses recueil- 105 lies dans un de ses nombreux séjours à laiBastille, eut la bonhomie de le presser de dire ce qu'il peit-r sait de cet inconnu : « Youdriez-^vous me faire aller une neuvième fois à la Bastille? » répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault , do Di- jon. Enoutrey il n'y était allé pour la première fois qu'en 1748, à moins qu'on veuille infirmer les re- cherches et les calculs de Michault par une note imprimée dans \à:Bastille dévoilée (i" livr., p. 1 1 3), où il est dit que Lenglet est entré six fois à la Ba^^i/fe^ la première en 1696. Quelle que soit la date de cette première entrée , l'abbé tenglet , qui était en bon rapport de connaissance avec les offi-r oiers de ce château, avait pu apprendre d'eux. ce qu'il prétendait ^\o\tA\x Masque de Fer lui-même» Le Masque de Fer, qui occupait avec tant d'ar- deur les bureaux d'esprit , les joinmaux et les cafés , avait^ fait aussi l'entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état, divertis- saient quotidiennement le petit lever du roi et de ses maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait , di* saitron , refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus «assidues de. ses favoris et de ses ^mpagnons de table : jamais le nom du. prisonnier^ 106 inàsquë n'élait sorti de ses lèvres ^ même au mi- lieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louiâ XV ne se montra point aussi discret , assure-'^ t-on , et leé caresses de M™*" de Pômpadour eurent tout Fempire qu'elle leur savait; maïs la spirituelle « marquise^ qui laissait le censeur Jolyot de Crébilloiï s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux , garda peut-être ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait : elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pécheur des îles Sainte- Marg^uerite. Louis XV fut souvent questionné par ses courtisane sur un sujet qu'il abordait saùs répu^ance^ et ^u'il entendait en souriant approfondir devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une' égale probabilité par Saint-Foix et le père GrifFet , Louis XV hocha la tète et dit : « Laissez7les dispu- ter ; personne n'a dit encore la vérité sur le Masqué de Fer. » Une autre fois, le premier valet de chàmbrQ du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un mo- ment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes, Louis XV rarrêta 107 dans ses conjectures par ces mots non moins énig- matiques que le Masque de Fer lui-même : « Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet ? Ce que vous saurez de plus que les autres , c'est que la prison de cet infortuné n a fait tort à personne quà lui ' . » Le$ ministres de Louis XYI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV, confidens du secret de leur maitre j car le vertueux Malesherbes , pendant son premier ministère qui ne dura que neuf mois , s'im- posa le devoir de tirer la vérité du tombeau de Mar-- chialy et de venger la mémoire de cet infortuné , seule réparation que pût inventer l'humanité du mi- nistre insatiable de faire le bien ; mais ses recher- ches , secondées par Amelot , ministre de Paris * , ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police ^ , demeurèrent sans résultat. Ghevâliei^, major de la Bastille, le même qui ' Soulavie ajoute de son crû une explication de ces parole» amphibolo- giques et la met aussi dans la bouche de Louis XV : « car il n'a jamais pu ni femme ni enfans.» Mém, du maréchal de Richelieu, t. 3 , p. lt)9. ^ On Yoit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot , imprimée dans la 9« livraison de la Bastille dévoilée, p. 23» que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extrait$ historiques qu'il adressa ensuite a Malesherbes. * Voy. la Bastille dévoilée f 1« livraison, p. &4» 108 avait inventé, dit-on, le grand registre des prison^ niers, fut chargé spécialement de fouiller les ar- chives et d'écrire l'histoire secrète du château de- puis son origine * , quoique un pareil travail de- mandât plus de lumières et d'instruction qu'il n'en avait : il recueillit pourtant des documens originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 no- vembre 1 775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes d'orthographe : (c Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour tout ce que vous pouvez désirer , je serai toujours à vos ordres. » La pièce concernant le Masque de Fer était rédigée d'après le journal de Dujonca et la dissertation du père GrifFet. M. de Malesherbes n'en fit aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il espérait toujours arriver à la solution ^de ce grand problème histo- rique *. En 1 780 , le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les iles Sainte-Marguerite au commencement * Voy. Remarques historiques sur la Bastille,, 1774, p. 32. ^ Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Yillenave , qui les a eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes, 109 de Taimée 1 77& pour y chercher des détails de lo- isaMté utiles à son Histoite de Proifence (4 vol. in-4, 1 777 — 1 786) , publia de nouvelles anecdotes sur le Masque de Fer dans son Voyage littéraire de Pro^ vence y Paris , 1 780 , in-1 2 , composé avec des no- tes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M. de Boisgelin, archevêque d'Aix. II avait recueilli ces renseignemens dans la citadelle , où un officier de la compagnie franche , âgé de soixante- dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel était pour certaines choses V homme de con- fiance du gouv4?rneur Saint-Mars. Un jour Saint-Mars s'entretenait .ïivec son pri- sonnier , en restant hors de la chambre , dans une espèce de corridor pour çoir de loin ceux qui çien- draient. Le fils d'un de ses anps venait d'arriver pour passer quelques jours dans l'île ; ce jeune homme s'avance du côté où il distingue des voix. Le gou- verneur, surpris à l'improviste, ferme aussitôt la porte de la prison , court au-devant de l'indiscret et lui demande d!un air troublé s'il n'a rien en- tendu ; rassuré par la réponse du jeune homme , il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à son ami que fc peu s'en était fallu que cette aven- ture n'eût coûté cher à son fils, et qu'il le. lui 110 renvoyait de peur de quelque nouvelle imprudence.» Un autre jour , ua /rater (garçon de chirurgien) aperçut , sous la fenêtre» du prisonnier , quelque chose de blanc flottant sur l'eau : c'était une che- mise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pau- vre homme la prit et l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il demanda , dun air fort embarrassé y au frater , s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qui était écrit dessus ; celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rkn lu; (< mais deux jours après , il fut trouvé mort dans son lit. » N'est-ce pas là l'origine dé l'anecdote du plat d'ar- gent? Le valet qui servait le prisonnier, et qui parta- geait ainsi sa captivité \ mourut dans la prison y, et ce fut le père de l'officier, que Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer ce valet : une paysanne du village de Mongins alla se présenter au gouverneur ; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue de cet emploi , renoncer à ses enfans et au monde , elle .refusa de s'enfermer pour le reste de ses jours. 111 Il n'y avait que peu de personne» qui eussent la « liberté de parler au Masque de Fer y et sa prison , que l'épaisseur des murs et la forcé des grilles pro- tégeaient contre toute tentative d'évasion, était gar- dée au dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s'approcheraient à une certaine distance. Mais le père Papon n'essaya pas même de décou- vrir quel était ce prisonnier dont on ne sauixi peut-- être jamais le nom, dit-il. M. Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple ^ reproduisit textuellement, daïis sa Description des principaux lieux de la France , Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1" partie, p. 184) , les anecdotes rap- portées dans le Voyage littéraire de Prwence; il les accompagna des autres faite révélés j^ar Vol- -. taire et Lagrange-Chancel. Mais^ au lieu d'adop- ter une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des partisans , il avoua qu'elles ne valaient pas la peine d'être répétées ^ et il exposa nettement que a si l'on ne découvrait quelques mo- num£ns ignorés du temps de la régence d'Anned' Au- triche et du ministère du cardinal Mazarin, ou bien quelques mémom écrits par les personnes initiées 112 dans le secret y le nom de ce prisonnier y inconnu à ses contemporains^ le serait aussi à la postérité. >i Cette phrase semble une annonce indirecte du mé- mo/r^ apocryphe que Soulavie préparait à cette épo- que dans son cabinet enlrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque du maréchal de Richelieu ; on peut, sans faire injure à la mémoire de Dulaure y que la passion^aveuglait trop souvent , supposer qu'il avait vu cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son Histoire de Paris. Cependant un nouveau système s'élaborait en si- lence , et plusieurs hommes très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier de Taules, secrétaire d'ambassade à Constantinople , ramassait mystérieusement les matériaux de ce sys- tème qui tendait à inculper les jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de générosité l'eitipècha dç publier son livre , qui était dès lors connu dans les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de Vergennes, ministre des affaires étran- gères. Duclos prit les devans sur M. de Taules , en impci-^ 113 mant qu'un jésuite gros collier de Vordre lui avait avoué que « le Masque de Fer était une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli. » Cette insinuation n'eut pas de suite à cette époque , et l'on ne demanda pas compte du prisonnier mas- qué à la société de Jésus , qui avait tant d'autres comptes plus graves à rendre. C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les preuves de cette iniquité du grand roi y et quand la vieille prison féodale s'écroula sous le marteau du peuple , le 1 4 juillet 1 789 , le premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres, ce devait être le Masque de Fer! Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple , les portes des prisons furent brisées à coups de ha- che ; mais on' ne trouva que huit personnes à déli- vrer, au lieu des innombrables victimes qu'on sup- posait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse : on prétendit que , peu de jours auparavant, la plu- part des détenus avaient été transportés ailleurs se- crètement. Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres pla- naient au-dessus des ruines, qu'on avait hâte de faire 144 disparaître pour placer cette inscription : Ici Von dansCy à l'endroit même où tant de larmes avaient coulé depuis des siècles ; le fantôme du Masqua de Fer était sans doute présent aux yeux des démolis- seurs patriotes, et quand un des vainqueurs apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand re- gistre de la Bastille ' , l'assemblée municipale de ' ' « C'est un in-f(^io immense ou plutôt une. suite de cahiers qui augr mentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef» lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. I'« colonne : Noms et qualités des prisonniers. n« col. Dates des jours d'arrivée des prisonniers au château. ni« col. iVom* des secrétaires d'état qui ont expédié les ordres. l\^ col. Dates de la sortie des prisonniers. V« col. Noms des secrétaire^ d'état qui ont signé les ordres d'élargissement: VI« col. Causés de la détention des prisonniers. VIl«col. Ob- servations et Remarques. Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il peut avoir, et le lie^jtenant de police lui dçnne des instruc- tions quand il veut et comme il veut. La septiètne colonne contient l'histor riqûe des faits, gestes, caractères, vie, mœurs et fin dès prisonniers. Ces ^deux colonnes sont d^s espèces de mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mau- vaise du major et du commissaire du roi ; plusieurs prisonniers n'ont au- .cnne note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention àtf. jsieur Chevalier, majoiriaç.tuel.» Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 31 et 32. La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est j)as tout'à-fait la même que celle' du registre qui a servi à. la rédaction de Ja Bastille dévoilée : ce dernier « est un registre de 280 pages in-folio, bro- ché et soigneusement renfenné dans un portefeuille de maroquin ; d'un cùté ( 115 l'Hôtel-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pa- ges sanglantes ' : le folio 1 20, correspondant à l'an- née 1 698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et rem- placé par un feuillet d'une écriture récente ! Dans les souterrains de la Bastille , on découvrit des squelettes entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés * : alors on se souvint avec ter- reur des horribles assertions que Constantin de Ren- neville avait avancées dans son Histoire de la Bas- tiUe, et qu'on avait trop légèrement traitées de fa- est écrit en lettres d'or le mot Bastille ; de Tautre, sont gravées les armes du roi : ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes.Voîci ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: I'* JYomsetqucUitésdeiprisonniers. II« Dates de leur entfée.\\\*lY€ms de MM. les secrétaires d'élat qui ont ôontresigné les ordres. IV« Tomes. V« Pages. VI« Dates de leur sortie. VII« IV^oms de MM, les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres, VIII« Tomes, IX« Pages,^ \^ Motifs de la détention des prisonniers. Xl« Observations, Nota. Nous n'avons aucune connaissance des tom^s et pages auxquels renvoient les colonnes 4«, 6* 8^ et 9*.» Première livraison, p. 44. ' Ghap. 14 et 15 de /a Bastille^ ou Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement finançais, pair Dufey de l'Yonne; 3« livraison de la Bastille dévoilée; les Journées mémorables de la Révoluiion française ^ t. 1, p. 21. ^« Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.» Rem, hist, sur la bastille , p. 33. Voyei jfntiquités nationales^ pan Millin, 1. 1 , art. de la Bastille, p. 1 5. 116 bles calomnieuses; on pensa que bien des crimes, bien des vengeances , étaient restés enfouis dans les ombres impénétrables de cette prison d'état, et^ue les murs , tout couverts de noms et de dates * , of- fraient des listes de prpscription plus amples et plus véridiques que les registres du greffe. Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition , et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le Masque de Fer avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de son passage ; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les plan- chers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins direct avec le mal- heureux Marchialyy et l'on ne douta plus que les ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade n'eussent été ponctuelle- ment exécutés. Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par ' On trouve dans les Révolutions de Paris, à la suite des Remarques hisUh riques sur la BasiUlCy le Relevé exact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots, et le Langage des murs ou Us cachots de la BasUlledé' voilant leurs secrets. 117 qadle raison le cadavre du prisonnier n'avait pas ^ comme ceux dont on retrouvait ies débris, été con- fié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre bénite du cimetière de Saint-Paul : on pouvait répondre à cette objection, que les restes humains découverts dans les fouilles appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des offi- ciers ^baltemes, capables d'un assassinat pour dé- pouiller un prisonnier ; d'ailleurs en 1 703 , quand mourut Marchicdy , Louis XIV, entièrement livré à M«°* de Maintenon et à son confesseur le père La- chaise, avait une dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église et la sépulture chré- tienne à son plus grand ennemi. Cependant toutes les recherches ne furent pas in- fructueuses, s'il faut en croire la dernière feuille des Loisirs dun Patriote français ^ recueil périodi- que ' , qui cita, le 1 3 août 1 789, « une carte qu'un * M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution , ne nomme pas Fauteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d'un mois, et qui fonne un seul volume (36 num. du 5 juillet au 13 août 1789). Me pourraii-on l'attribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire du Patriote Français que rédigeait alors ce journaliste , qui se souvenait d'avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale. 8 IIB homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers : cette carte contient^ ajoute le rédacteur^ le numéro 64389000 et la acte sui- vante : FOUCQUET^ ARRIVANT DES ILES SaINTE-MaRGUE- RITE^ AVEC UN MASQUE DE FER; CUSuitC troisX.X.X., et au-dessous, Kersadion.» Le journaliste attestait avoir vu la carte , et présentait de rapides observa- tions à l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte avait mis au jour. , Cette carte singulière , dont l'usage est aussi ob- 'scur que le chiffre, exista-t-ëlle réellement? La si- tuation politique du moment était trop grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document , dont l'authenticité est maintenant impossible à prou- ver, et d'ailleurs, les Loisirs d!un Patriote fran^ çais avaient un fort petit nombre de lecteurs ; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en suivant la tète du gouverneur de la Bastille, M. D^ launay, et celle de M. de Flesselles, prévôt des mar- chands, n'accordait plus de loisirs aux patriotes en- rôlés dans la milice citoyenne. Néanmoins cette carte fut reproduite avec les ré- flexions du rédacteur) sous ce titre pompeux et- trom- peur : Grande Découverte! Vhomme au Masque de Fer dé^^oilé, in-8° de sept pages d'impression. U9 « Ce n^est pas la seule carte qu'on ait tiré de la Bas- tille, litH^n dans cette feuille, il y «n avait plusieui^ signées de quelques ministres ou de quelques per^ sonnes inconnues avec des ordres relatifs au prison*- nier. Quant à celle que je cite, je l'ai vueîn L'ano- nyme, apr^ avoir cherché à établir que Fouquét ne mourut pas à Pignerol, pnésume, d'après lef tëmoi-i gnage de cette carte, que ce. prisonnier d'état rëus^ sit à se sauver, fut repris, ramené en secl^etdanS'Sa' prison, masqué et coûdamné à passer pour mort, en^ châtiment dé sa tentative d'évasion. Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de' la presse faisait afQuer une prodigieuse ^{Dantité de brochures et de feuiUes volantes, et cette opinion nouvelle, jetée au public ssas preiives, sans nom d'auteur, sans aueane sorte de garantie historique , * produisit toutefois certaine impression, en présenire mèmedfsaotoritésde Voltaire^ deLagrange-Chancel, deSaint-Foix, du pèreGriffetétdu baron d'Hètss> qui n'avaient jamais introduit Fouquetdans leurs diseuse sioDe, , • • : ' , On ce rapi^elatouteloisune phrase du Supplément' du Siècle' dç Loids XI F , d'après laquelle le ttinis-^ tre ChamiJIlart aurait, dit que le Masque die Fer a était un homme qui a^ait tous les secrets, de 120 Fouquet. » Des gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Ghamillart^ que Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractère vrai^ droit , cdmant l'état et le roi comme sa maîtresse , opiniâtre à t excès , avait dit la vérité sans pourtant manquer à son ser^ ment ni trahir un secret qui eut pu compromettre l'honneur dé son maître ; selon une idée que d'autres ont eue avant nous, Ghamillart voulait désigner Fou- quet et ne le pas nommer , par un accommodement de conscience assez fréquaxt dans ces temps de mo- rale jésuitique : en effet, qui était mieux instruit des secrets de Fouquet que Fouquet lui-même ? Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle lie me parait point aussi absurde que l'ont ju- gée différens critiques. 1** Le numéro inintelligible de 64389000 ren- fermait peut-être un sens qu'on ne pouvait tra- duire par des lettres ; car l'emploi des chifires était très-usité dans les afikires d'état ; ou bien encore , ce nombre extraordinaire avait-^il été mai rapporté par négligence , sinon par suite de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de boue : dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord , au lieu de 6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et immédiatement 121 après le numéro de Técrou, 9000 ou plutôt 900. 2** Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières également plausibles : est-ce la désignation d'un registre , d'une série , d'une ar^ moire ? car les archives de la Bastille étaienit si con-^ sidérables^ que le régent y avait créé, en 17i€, une place de garde sous la surveillance immédiate du gouverneur ' ; or, dans tous les grands dépôts dé livres et de papiers , on distingue les divisions par des lettres, suivant Tordre alphabétique, que Ton ré- pète plusieurs fois au besoin. Tel est lé système de classement usité à la Bibliothèque du Roi. 3** Quant au nom propre de Kersadion, qui est un nom breton , et qu'on doit lire de préférence Kersadiou ou Kersaliou, c'est peut-être celui qu'on avait imposé à Fouquet , selon la règle des prisons d'état où de fréquens changemens de noms dérou- taient la curiosité des indifFérens et les démarches actives des intéressés : ainsi M. de Palteau prétend que l'homme au masque était connu sous le nom » ' * ■ de Laiour à la Bastille , et nous le voyons désigné par le nom de Marchialy sur les registres de la pa- roisse de Saint-Paul. Le fameux Latude , qui est resté ' Pièces envoyées par le major Chevalier à M. Je'AJ^Uesherbes/QàJbintet de M. Villenave. 122 treDte<-quatre an$ à la Bastille^ a subi deux ou trois t)aptéaies de cette espèce. Cette cairte aurait donc fait partie d'un catalogue général des prisonniers^ destinée qu'elle était à iu*- diquer h nom véritable , le faux nom , le numéro du volume contenant le détail des faits et les ob^ servations relatives^ le numéro du carton des pièces à Tappui y la date et tous les renvois correspondant à une v^aste collection de documens qui n'existent plus * . U QSt facile de prouver que les archives de la Bastille , qui étaient immenses , et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont été pillées avant et pendant le siège , anéanties et dispersées après le dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville : 1 ^ la troisième livraison de la Bastille déi^oilée ' Les Remarques historiques el Anecdotes sur la Bastille y nous- au- torisent à supposer une .classification semblable : «Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro df TappîHrtement qu^il va occuper et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie contient un protocole de ser- ment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi.. Le troisième livre en feuilles contieni les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses... Enfin, le quatrième livre est on in-folio immense (le grand registre décrit plus haut)... On réunit enregistre tous les ordres à jamais donnes et adressés au gouverneur de la BastiUe, toutes les lettres des ministres et de la police ; tout est fecueiRi soigneusement , et se re-^ trouve au besoin. » P^BOet suivantes. «3 (par Charpentier ), page 1 52, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le château de Pierre- Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police envoyait à la Bastille toutes ses correspondances se- crètes pour y être conservées en sûreté. 2® Cette même livraison présente des renseigne- mens qui sont d'accord avec nos suppositions , et que le rédacteur tenait du chevalier de Saint-Sau- veur, officier de la Bastille durant dix-huit ans« « Nous avons appris que lés mots tome et page, qui sont deux fois répétés dans les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à de gros volumes reliés qui renferment simplement les or- dres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins regretter la perte de ces mêmes volumes ; nous nous étions imaginés qu'ils renfermaient des objets bien plus intéres- sans. » Comment ces gros volumes ont-ils disparu? le gouvernement savait donc intérêt à leur destruc- tion ? Quand ils n'auraient contenu que les ordres d entrée et de sortie de chaque prisonnier^ n'était- ce point assez pour éclairch* beaucoup de faits obs- curs , pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés ? Qn conçoit la perte de feuilles volaii^tes , réunies en . liasse, mais non ceHe de gros volumes qui étaient: 124 couverts sans doute en parchemin, et capables de résister même à un incendie tel que celui qui con- suma ou plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives , lorsque les assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement. 3** Mon savant et honorable ami M. Villenî^ve , qui visita la Bastille le lendemain de la prise , se souvient d'avoir remarqué dans les cours une énorme quantité de papiers à demi-brulés; i\ en ramassa quelques-uns, manuscrits et imprimés, qu'il con- slerve encore dans sa précieuse collection dfe pièces relatives à la révolution ; mais il se souvient aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'empor- ter ces papiers qu'on enlevait sous les yeux des com- missaires nommés par la ville. « La vérité est , dit Cubières dans son Voyage à la Bastille ^ que M. de Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits , et je ne doute pas qu'il n'^en ait rapporté plusieurs de très-curieux. J^aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avais ni permission ni ordre. » 4® Charpentier nous apprend avec quel soin l'au- torité faisait recueillir les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, et couverte (tun m voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait 125 au 'jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille. Le bruit courut même qu*on ferait une perquisition à main armée chez les personnes soup^ çonnées de garder des pièces trouvées à la Bas-- tille. L'Hôtel-de-Ville n'était p^ le seul dépôt de ces papiers ; le district de Sàiut-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre ' . Ces papiers^ tombés dans les , mains des particuliers , se dispersaient tous les Jours, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de l'Hôtel-de^Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les dif- ficultés et la longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot , avait déjà pu- blié six livraisons de la Bastille dévoilée, à l'aide d'une collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas la millième partie des pa- piers déposés à l'Hôtel-de-Ville \ Qiarpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par l'adresse des agens de l'ancien gouverne- > Voyez les* Révoluliatu de Paris citées plus haut, p. 34. * Bastille dèvoilie , première Jivraison , p^ 7 ; 4« livraison , p. 3 j 6' li- vraison, p. 1. 126 inent^ ou perdu par l'incurie des gardiens de ce vaste répertoire d'iniquitës morales et politiques. On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'a- néantissement des preuves écrites de ses abus de pou- voir, en se représentant l'effet produit alors sur les. masses par la dénonciation du moindre fait nouveau relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en main pour lapider la monarchie. Nous démontrerons plus loin que le grand ^re- gistre, qu'on n'eut pas le temps ni l'ordre de détruire au moment du siège , avait subi de nombreuses mu- tilations ou altérations à une époque antérieure , et que des officiers français avaient été chargés de re- chercher et d'enlever, vers 1 770 , tous les papiers * concernant Fouquet dans les archives de Pignerol. Mais puisque cette carte n-a pas été conservée et que son existence ne* fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré^ la fôtile en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes dé fer de la Bastille , nous nous abstiendrons de la citer au rang des preuves ,. et même de dé- fendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'im- 127 prévu et au merveilleux , on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un nouveau système sur le Masque de Fer : les prisons républicaines al- laient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus horribles. Le prisonnier masqué était encore une fois rede- venu un objet de mode et d'engouement : les sys- tèmes de Lagrange-Cfaancel^ de Saint-Foix, du père Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassè- rent tour à tour sur la scène , sans qu'aucune dé- couverte vînt les fortifier ; les écrivains de places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si populaire et toujours aussi mal connu. On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de Chartres, à laquelle le Masque de Fer valut de bons profits. Il y eut d'abord le véritable Masque de Fer, ûTa- près les archwes de la Bastille, in-8** de huit pages : c'était le duc de Monmouth, d'après Saint-Foix ; ensuite, d'après Voltaire et les Mémoires de Perse, X Histoire du Fils dan roi, prisonnier à la Bas- tille, troui^ée sous les débris de cette forteresse, in-8^ de seize pages : c'était le comte de Vermandois, et le compilateur de cette uoûqq y trou{>ée , disait- 128 il , parmi une foule d autres papiers, lors de la prise de F asile de la tyrannie , se vantait de ré- soudre le problème, grâce aux réi^olutions de Pans. L'effronterie du faussaire alla plus* loin dans le Recueil fidèW de plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne spécialement V homme au Manque de Fer, in-8* de 32 pages; c'était en- core le comte de Yermandois ; mais l'auteur avait H hardiesse de dire qu'il donnait la copie exacte d'une feuille découverte dans le mur d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait été écrite par le comte de Yermandois, et cachée par lui le 2 octobre 1701, à six heures du soir \ Ce mensonge ridicule et impudent devait , selon le li- ■ Pkisiears découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démoli- tion de la Bastille ; le nommé Mauclerc trouva,, en visitant les cachots, un « morceau de papier taillé en pointe , aux deux c6tés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.*» Sur ce papier était écrite une sen- tence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme » visant comme lui ces cachots , « aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci , qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d'environ deux ponces, se tenhinant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes^ + + + + + + I ana J^ai retpectë les jours de taon rot Voilà mon crime. Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil 129 braire y servir àe supplément aux trois Iwraisons de la Bastille déi^oilée^ qui commençait à paraître avec un succès bien mérité. Plusieurs autres écrits ^ cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de magnifiques intitulés , circu- lèrent dans Paris encore tout ému de Tenfantement d'une . révolution ; mais le public , trompé par ces mystifications méprisables, n était que plus impatient de pénétrer ce secret , dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs de la Bastille. L'éditeur anonyme de .la troisième édition des Remarques historiques surHa Bastille qui r^aru- rent en 1 789 comme un ouvrage nouveau , sous la rubrique de Londres , n'ajouta rien pour fixer l'iVi- certitudeoù F on sera probablement toujours à Té- gard du prisonnier inconnu , pensait-il ; mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du masque et de l'enterrement de Marchialy : u Son masque était simplement de velours noir, garni de baleines très^-fortes et attaché par derrière avec un. cadenas scellé ; il était fait de manière qu'il lui était impossible de l'ôter ou de l'arracher lui«»méme et 'il pouvait manger avec sans beaucoup d'incom- Uanc y attaché à un brin de crin noir très-fort. » RévolutioM de Paris , i la suite des Remarques hiaUmques sur ia Bastille , p. 136. . -I 130 modité. » Où Téditeur ayait«il trouvé ces détails mi» nutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve crédulité ? « Il est très'-certain que le tronc seul du cadavre fut enterré , et que la tête coupée , puis partagée en divers morceaux^ pour la défigurer^ ftit «iterrée en plusieurs autres lieux. » L'éditeur ne nous dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille^ comme on sait y était, une mine inépuisable. Charpentier y ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage historique sur k Bastille , et qui promettait de lui^fournir des éclaircissemens singuliers^ eut l'idée^ d'étaler au grand jour les in** justices que cette prison d'état avait - cachées dans son ombre. Un comité de gens de lettres s'était formé au Lycée , sous. la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les ^papiers de la Bastille, qu'on leur confierait, afin de conser-- çer des pièces intéressantes ^ déjà éparsesy et qui ^ dans p0u y seraient perdues sans ressource y si ori ne les consentait au plus tôt. Ce fut en quelque sorte un acte d'opposition contre là municipalité dé Paris qui avait invité les possessein^s de ces pièces à ea faire le dépôt à l'Hôtel-de- Ville, et qui ne se met- tait pas en peine de les rendre publiques. La Bas-- tille déwUée^ ou Recueil de pièces authentiques pour serifir à son histoire y fut dpnc publiée p^r li- vraisons , en 1 789 et 1 790 , reproduisant et epmr mentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des prisonniers étaient.réguliér6inentpiai^ quées par ordre chronologique^ .Ce travail fut exécuté avec autant de consf^ience que de célérité ; mais les pièces oontienant F entrée et la sortie des prisonniers ne remontaient pas au- delà de l'année \ 663 ; à partir de cette époque, Char- pentier avait puisé ses documens (c dans de petits feuillets manuscrits enfilés par un lacet , qui parais^ saient être les dépositaires des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permit d^ les mettre au net sur le grand registre. » Ces motespré^ sentaient pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans lequel on avait enlevé a^^ec beaucoup de précaution \(à folig .120», corres- pondant à l'année 1 698 et à l'a^rrivée dti prisonnier inconnu à la Bastille ; on avait aussi déchiré et mutilé 1«5 feuillets qui comprenaient la fin dé l'année 1 7Q3 et les suivantes , comme potir effacer tout ce qui pouvait avoir rapport à. Marchialjr. . L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier a qu'on avait mis autant de soin pour 132 anéantir après Fa mort du prisonnier tout ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort ^ qu'on en avait mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché sous ce masque de fer ; » il désespéra donc de trouver dans les pa- piers de la Bastille la moindre indication à ce sujets et il dut se borner à faire une dissertation histori- que à Faide des témoignages existant ; mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de la Bastille dé^^oHée^ qu'elle occupe tout entière. Durant cet intervalle de temps^ signalé par la pu- blication de plusieurs ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué , le folio 1 20 du grand registre fut remis entre les mains dp Charpentier-, non pas l'original , mais un feuillet semblable , entièrement écrit de la main propre du major Chevalier. On obtint la certitude qu'en \ 11^ M. Amelot , ministre de la ville de Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient directement ou indirectement F homme au masque : le major Che- valier , qui avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1 749 , déclara lui-même qu'il avait , par l'ordre du ministre , opéré cette soustrac- tion et envoyé à M. Âmelot les feuillets déchirés du grand registre : on avait lieu de croire que ces feuil- 133 lets étaient anéantis, mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval , ancien secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute, lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération et plein d'une sage critique , qu'on traduisait au fur et à mesure en Allemagne et en Angleterre. Il est Temarquable que ce folio où l'entrée du pri- sonnier a été relatée dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes , et en contient plu- sieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages d'un journal , d'une correspondance ou d'un recueil très -volumineux (37 volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre ) qu'on n'a plus , ce qui s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les Loisirs dun Patriote français. Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original autographe du major Chevalier ' et reproduit avec une scrupuleuse fidélité, sans omet- tre les fautes de français et d'orthographe qu'on remarque dans la rédaction de cet étrange historien, de la Bastille. ' Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. de M alesherbes, et presque entièrement semblable à celui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de l'éditeur de la Bastille dévoilée. 9 1 fi il! ' pi ■m -il iî! !jl 1 ffl 1 i 1! 11 a us 1 1 i 1 i i ■! ■s- i 1 3 i bU i 1 i 5 1 i i- 4 h s ri i 1 i 135 Ce feuillet est évidemment composé avec le jour- nal de Dujonca et les anciennes notes que le père GrîfFet avait employées dans sa dissertation ; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressïofûs entre ces documens et la rédaction assez peu litté- raire de Chevalier. Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre différait de celui qui fut représenté comme une copie ; car dans le registre les feuilles sont divisées en onze colonnes (voyez ci-dessus, la note de la page 1 \ 4), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de Malésher- bes ne contient que dix colonnes ^ Fune desquelles porte ce titre imprimé : Dates de leurs morts ^ au lieu à^ Date s de leurs sorties» La colonne qui man- que dans le folio est intitulé au grand registre : Noms de messieurs les secrétaires d^Etat qui ont contresigné les ordres. Comment d'ailleurs expli- quer l'enlèvement de ce folio , autrement que par ■ l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en détruire la preuve ? Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio 1 20 , fût celui dont on attribue rinvention à Chevalier , major de Ta Bastille depuis 1 749 : le grand registre commence à l'année 1686 et ne parait pas plus moderne ; au contraire, on est bien 136 certain que le major est l'auteur du feuillet apocry- phe, remis par M. Duval aux éditeurs de la Bastille dévoilée y soit qu'il Fait imaginé en entier, soit qu'il l'ait copié sur le feuillet original avec de no- tables modifications , d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement du 18* siècle : Oest le fameux homme au masque y tandis que cet homme ne ài^^mtfameux qu'en 1 751 , après la publication du Siçcle de Louis XIV? ■ On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir , dans la perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé ; peut-être avait-il dis- paru avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort de Marchialy donnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister quelque pièce écrite , capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca , auxquels renvoyaient les colonnes des tomes et des pages dans le feuillet écrit par le major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection de gros volumes avait figuré dans les archives de la Bastille. ' ' Où sait combien le gouvernement de Lonis XVI eiéploya d'argent et 137 A propos de ces renvois , dignes de prêter aux con- jectures, quelqu'un eut Tidée de rectifier ainsi le nu- méro de la carte citée dans les Loisirs dun Patriote français , 6-4-37-8-9000 , pour le rendre compré- hensible par Taddition d'un seul chiffre , et par cette explication : la carte , faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6® pour Ten- trée de Fouquet à la Bastille en 1663 ; au volume 4* pour sa sortie en 1 664 , lorsqu'on le transféra àPignerol ; au volume 37«, pour son retour à la Bastille en 1 698 ; au volume 8* ,^ pour sa mort en 1 703 ; et enfin au numéro d'ordre 9000 , désignant le nombre de prisonniers enregistrés avant lui. Mais l'auteur de la Bastille dévoilée n*eut pas recours à ces calculs problématiques : dans sa neu- de ruse pour étouffer tontes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la' Bastille. Les auteurs des différons ouvrages- publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignçmens qu'auprès d'anciens q(Bciers qui avaient été , à une époque antérieure , éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs : on doit présumer qu'ils furent indemnisés généreusement , d'après ce seul fait ( autographe de M. Villenave ) : un lieutenant de la Bastille, ayant' perdu ses effets dans lé sac du château, adressa une pétition à Louis XYI^ pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main , au bas de la pétition.: Bon^ jwur quatre mille livres. 138 vième livraison, il fit un examen succinct, mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir jusqu'alors à l'égard du Masque de Fer, en discutant pour la première fois celle de M. de Tau- les, qui ne révélait son secret à ses amis que sous la foi du serment (p. 1 71 de la 9« liv. ) ; mais il retomba dans le système de V éditeur des Questions sur V Encyclopédie y ou du libelliste des Amours dAnne d Autriche^ en s'efForçant de prouver que, suivant la solution la plus vraisemblable^ le pri- sonnier était fils ^naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV. 'Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes , les moins respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que V approbation des cen- seurs royaux et le prii^ilége du roi n'étaient plus nécessaires pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts , depuis que la po- lice avait renversé son encre rouge et que le pilou ne faisait plus la guerre aux livres; La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins importantes, dans lesquelles figurait le Masque de fer sous différens noms. Le chevalier de Cubières , qui mena la muse de Dorât à la Bastille, le 16. juillet 1789, voulut aussi 139 dire son mot sur le Masque de Fer, dans le récit de son V^oyàgè en prose et en- vers '^ sans doute pour justifier les qualités de citoyen et soldat qu'il avait prises en tête de sa brochure : Cubières aspi- rait déjà à dévenir poète répubLic'ain , afin de se Tenger dés é|»grammes de Bivàrôl \ auxquelles ii devait son unique célébrité. Ce fut dans les onotes de cet opuscule y qui rappelle seulement par la forme le spirituel Voyage de Chapelle et Bachau'^ immt^ que Cubières se vaiita d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet du pi*isônnier mas- qué. « Le bruit a couru d'abord , dit-il avec 1^ légé* reté d'un faiseur de poésies fiigitives, que, dans; cet immense et redoutable dépôt d^ secrets de la nio^ narchie , on avait trouvé des pièces qui renfermaient celui du célèbre Masque de i Après cet exorde.charlatanique y écrit de ce style qui était bien digne d'être appliqué plus tard à Y Éloge de Maraiy Cubières raconte que, le 5 sep- tembre 1 638 y Anne d'Autriche , qui avait mis au monde, entre midi et une heure, un fils qui fut Louis Xiy, accoucha d'un seccoid fils pendant le souper du roi, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de cet enfant , pour éviter les préten- tions d'un frère jumeau à la couronne de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa prétendue révélation : il pou^ vait ne pas se contenter d'un mensonge de quinze lignes 9 lui qui avait déjà publié dix ou douze verhaux^ trouvés dans cette forteresse^ et rangés par époques y depuis \klh jusquà nos jours ^ 178,9, 3 vol. in-8°. 141 Les noms de l'auteur et du libraire -éditeur ( Buisson ) de ces Mémoires nous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage; l'esprit et le style des observations qui entrecou- pent les pièces historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis , et nous supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie , avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, cpii aurait écrit le Discours préliminaire y où la déclamation va jusqu'au bur- lesque, a Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardana- pales français, sortez un instant des abimes de la mort, pour subir le plus grand des supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre ; et vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime ! . . . » Mais nous nous sommes convaincus que ces Mémoires sont aussi exacts et non moins cu- rieux peut-être que la Bastille dévoilée. Les pièces citées existaient réellement dans les archives de la Bastille , et les plus anciennes qui sont aussi les plus •considérables avaient été copiées dès 1 775, et transr mises par le major Chevalier à M. de Malesherbes \ ' Nous avons entre les mains ces copies , qui sont conservées dans le cabinet de M. Villenave , et en les comparant avec le tome \ de l'ouvrage 142 L'article du Masque de Fer reproduit presque textuellement ^ sans avoir égard aux colonnes im^ primées du grand registre , le folio 1 20 , tel que- Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que le masque de velours noir était attaché sur le visage du prisonnier^ et quun ressort le tenait par derrière. Il passe rapidement en revue leîs versions des Mémoires de Perse ^ de Voltaire , de La Grange-Chancel et de Saint-Foix : il en conclut que^ow^ se sofit également trompés sur.les dates, et ivraisemblahlement sur leurs con- jeetures- Ensuite il cite, dans ses propres ohsenfa^ tionSy l'extrait d'une lettre que nous rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691 le prisonni^ fût sous là garde de Saint- Mars depuis vingt ans au moins. On doit regretter eependant que Carra , plus curieux de phrases que de faits , ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces originales publiées de Carra , nous né trouvons que des suppressions peu importantes dans rinâptimé. 0n 'voit à l'article du Manque de Fer , p. 31 5 , que Carra avaifr eu communication, avant Charpentier, du folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier , et des autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de soupçonner que ces pièces étaient fournies à TéditeuF. par Malesherbes lui-même , dans les papiers duquel on les a trouvées. 143 avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le décla- mateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil artifice; et sans doute il ne rqg;ardait pas cette lettre comme un document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adop- tant le sentiment de beaucoup de personnes qui pensaient que le prisonnier masqué était un frère aîné de Louis XIV. Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français était fort accréditée en Angle- terre, ne s'amusa pas à réunir dans la lettre sixième de sa Correspondance interceptée y in-12,1789, les systèmes de ses devanciers : il en choisit un , celui du baron d'Heiss, qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers ; il prouva qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis XIV, vers 1685, croyait-il, ef enfermé secrètement à Pignerol , parce que le cabinet de Ver- sailles craignait l'habileté et la perfidie de cet Ita- lien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles l'eût toujours nié , malgré la dénonciation de Y Histoire abrégéç de l'Europe; mais Dutens prétendait que la victime 144 de cet attentat contre le droit des gens était un comte Girolamo Magni. Dutens dît que ce fut à Paris , en 1 778 , peut- être en fouillant les archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce sujet; il avait re- cueilli aussi la tradition à Turin , où il alla ensuite avec lord Mount-Stuard , envové extraordinaire du roi d'Angleterre; mais il ne put compulser les ar- chives de Mantoue, qu'on avait transportées à Vienne en 1 707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait qui avait sans douté mis en jeu les ressorts de la diplo- matie italienne. Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Bar- thélémy, dont la bonne foi ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du marquis de Gastellane , gouverneur des îles Sainte-Margue- rite , par un nommé Claude Souchon , alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un homme qui avait été cadet de la compagnie frianche dés îles, du temps de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est cer- tainement le même officier que Papon avait inter- rogé en 1 778 ; mais, dans son Mémoire, il fut moins réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit 145 par les confidences de son père et dn sieur Favre, aumônier de la prison , il rapporta en détail les cir- constances de Tenlèvement du prisonnier masqué (en 1679) qu'il appelait un ministre de V Empire; et son récit s'accorde si fidèlement avec les corres- pondances officielles relatives à cette affaire^ pu- bliées depuis , qu'on est forcé de l'admettre comme véritable dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier mourut aux îles Sainte- Marguerite y neuf ans après sa disparition, Dutens démentait par là y disait-il , les assertions de Voltaire, et faisait évanouir le rruers^eilleux de l'anecdote , en établissant que le Manque de Fer n'était autre que le ministre du duc de Mantoue y quoique celui-ci, mort neuf ans après sa dispari-- iiony c'est-à-dire en l697, aux îles Sainte-Mar- guerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en 1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens , à l'appui de son opinion , cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant pu arracher à Louis XV le secret du Manque de Fer y pria M"* de Pompadour de le demander elle-même au roi , et apprit par l'entremise de la favorite que ce prisonnier était un ministre dun prince italien. Ce petit écrit, qui avaitt passé inaperçu en 1789 y l 146 reparut avec de légers diaugemens dans le detixième volume (p. 204 et siiiv. ) des Mémoires dan J^oya- geur qui se repose j publiés à Paris, en 1806, par Dutens , qui n'osa pas néanmoins r^éter éette cou* clusion qu'il avait tirée d'abord de ses recherches ; a II n'y a aucun point d'histoiire mieux établi que le fait que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue enlevé à Turin. « Le Masque de Fèr in(Hidait encore une fois le public de dissertations plus ou moins hypothé- tiques ; et ce sujet tenait aussi occupés les meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quéitttin Cra^^fiird pu- blia, en 1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les. systèmes soutentis juaqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de Vol- taire, avec tant de Qonviiîtion , qu'il me pouvait douter, disait-il,, que de prisonnier, masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois détermi- nër la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte d'inductions morales que de preuves écrites. - Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les probabilités en sa faveur, et de^ voir mettre fin aux conjectures que l'homme au 147 masque soulevait depuis quarante-cinq ans : aussi ne s'occupaitK)n plus ^e de découvrir son père in* fortuné* M. de Saint-Mihiel , qui travaillait à la recherche de cette paternité^ fit paraître à Strasbourg, en 1T90, une brochure in-8^, que nous n'avons pas vue , intitulée : Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage dans lequel on fait connaître y sur des preu^^es incontestables y à qui ce célèbre infortuné dut le jour, quand et. où il naquit* M. de Saint*Mihiel avait imaginé un mariage secret entre la reine-mère et le cardinal M azarin ! C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du célibat ; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la naissan<^ du Masque de Fer : la critique refusa de prendre part aux noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat Bouche, qui,- dans son Esséù sur r Histoire de Provence y 2 vol. în*4^, publié en 1785, regardait l'histoire du Masque de Fer comme Une/a^ ble de l'invention de Voltaire , ou bien n'était pas éloi- gné de conclure que ce prisonnier fût unefemm^^ La vérité historique n'existait plus dans ces temps» de révolution sociale^ où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille , où les hommes ne 148 se reconnaissaient plus eux-mêmes^ où le {H^ésent, semblable à un volcan en éruption y jetait son reflet et ses laves sur le passé. Le faux régnait dans les sentimens , dans les idées , dans les mœurs ; Fexagé- ration gâtait les meilleur^ choses y et personne n'y prenait garde ^ puisque chacun participait à ce ver* tige général. Le fait extraordinaire du Masque de Fer avait été jusque-là soumis à une analyse chi- mique, pour ainsi dire , et dégagé de tout l'alliage mensonger que lui prétait la tradition : en 4 790 , on ne disserta pas davantage, on supposa un do- cument d'après lequel la question était résolue, sans appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour avoir été dépositaire du secret de Louis XIV. L'abbé Soulavie , qui trouvait moyen de changer ,en roman les pièces les plus authentiques , et qui donnait pour vraies ses plus grossières impostures , ne manqua pas de faire entrer le Masque de Fer dans les Mémoires du maréchal dé Richelieu ' ;, et ' Mémoires du maréchal duc de Èichelieu , pour servir à l'Histoire des < cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV : ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes ; Paris, buisson, 1793 , les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand , qu'on en fit une seconde édition cette année-là. 149 prétendit avoir découvert de quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Geluî-ci , en effet , avait eu l'imprudence de confieU sa bibliothè- que^ ses notes et ses correspondances à Soulavîe^ qui s'en servit avec une insigne mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsao dans Une protestation énergique contre le secrétaire de son père ; mais on peut assurer que la ridicule relation , insérée dans Je troisième volume des Mémoires^ ch. ix , ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le dit la Correspondance de Grimm (t. 1 6 , p. 234, de la première édition) , dans les cartons du duc de Richelieu» Le titre seul de ce morceau suffirait pour le démentir^ en prouvant l'inexpérience de l'auteur qui a voulti déguiser son style et qui n'a pas su évi^^^ ter ces mauvaises locutions que l'école encyclopé* cUste avait introduites dans la langue : (c Relation de la naissance et de l'éducation du j^rme^ infortuné y soustrait par les cardinaux de Richelieu et M azarin à ^société y et renfermé par l'ordre de Louis XIV; com-^ • posée par le'gouvemeur de ce prince au lit de la mort. » (^elques châtions , choisies- dans le r^it ou le changement dfc»rthographe ne déguise pas l'imita- tion maladroite du style du dix-septième siècle , ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette pièce 10 150 ^ aussi grossièrement fabriquée que les poésies de Clotilde de Surçille. (( he prince infortuné, que j'ai élevé et gardéyiw- quà la fin de mes jours y naquit le 5 septembre 1 638 y à huit heures et demie du soir pendant le souper du roi ; son frère > à présent régnant (Louis XIV)^ était né le matin à midi pendant le dîner de son père/meÀs autant la naissance dû roi fut splendide et brillante^ autant celle de son frère fut triste et cachée aifec soin, » Le gouverneur, quoi- que au lit de la morty se souvient de sa rhétorique ! Selon lui y Louis XIII fut averti par la sage-*femme que la reine devait faire un second enfant^ et cette double naissance lui avait été annoncée depuis long- temps par deux/ pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux dauphins ^ ce serait le comble du malheur de l'état. Le cardinal de Riche- lieu y consulté par le roi y répondit que dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux y ilfai^ lait soigneusement cacher le second y. parce qu il pourrait à V avenir vouloir être roi. Louis XIII était donc souffrant dans son incertitude ; quand les dou- leurs du second accouchement commencèrent, il pensa tomber à la renverse. Ajant réuni en pré- sence de la reine Févêque de Meaux , le chancelier, 151 le sieur Honorai^ la dame Péroimette sage-femme , il leur dit que celui d'entre eux qui publierait Teki^ tence d'un secoad dauphin en répcNidrait sur sa tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plus mignard (voilà une expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne ees^ de se plaindre et de crier , comme s il eût déjà éprou\>é du regtet dentrer ddnè la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à endurer. » (Ah ! mionsieur le gouverneur , vous avez lu les Épreui^es du sentiment dé Bacillard d'Arnaud ! ) Le roi fit faire plusieurs fois le procés-verbal de cette men^eîlleuse naissance^ unique dans notre histoire , et tous ïes témoins le si- gnèrent avec serment de ne jamais rien révéler de ' ce qui s'était passé; la sàge-^-femine fut chargée à^ cet enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'édu- cation du prince destiné à remplacer le dauphin /si celui-ci venait à décéder. Quant aux bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d*Autridie , le gouverneur n'en a plus entendu par- 1er; d^où il conclut que le cardinal aura pu lesdé^ pajrser, (Lé verbe dépayser i^vi^Ajàn^ cette acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édi- tion à\x Dictionnaire de V Académie^ publiée l'an ^H de la République.) ^ 152 Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qm passait pour le bâtard de qnéiapMiôffnmd seigneur du temps; le cardinal le confia plus tard au gouver- neur /?oar V instruire comme V enfant et un roiy mais en secret f et ce gouverneur Temmena enBoui^ogne dans sa {propre maison. La reine-mère paraissait craindre que , si la naissance de ce jeune dauphin était connue y les mécont€»is ne se révoltassent y a parce que plusieurs médecins pensent que le der^ nier né de deux frères jumeaux est le premier cosuçu, et par conséquent qu'il est roi de droit ; » néanmoins Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient cette naissance. Le prince^ à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur , où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Ri^ chelieu et Mazarin ; mais pour mieux s'aâsurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi régnant : le gouverneur répondit quo/^ e/i aifoit de si mauvais j qu'il attendait qu'on en fit de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint- Jean de Luz où était la cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660) , et de se mettre en parallèle aç/ec son frère : son gouverneur le retint et ne le quitta plus. 153 « Le jeune prince alors éuât hecui conune t amour j VamourVa^iùt OMtssi très-bien servi pour aToir un portrait de son firère; » car une servante, avec la- quelle îi avait une liaison intime , lui en procura ua. Le prince se reecmiiut et courut diez son gou- verneur en lui disant : c< Voilà mon frère et voilà qui je sais! » Le gouverneur dépêcha un messager à la com* pour réclamer d'autires instructions ; For^ dre vint de les enfermer ensemble. Ce gouverneur , qui n'oublie rien si ce n'est de se nommer, tennine ainsi sa confession générale écrite en manière de nouvelle sentimentale : « J'ai souffert avec lui dans notre prison, jusqu'au moment que je crois que Far- rêC de partir de ce monde est prononcé par mon juge den haut, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclara- tion qui lui indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est , si le roi venait à mourir sans en&ns. Un serment forcé peut-^il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à la postérité?)^ Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe à éclaiirer là pas-- térité sur des anecdotes incroyables ! Cette belle histoire fut tellement goûtée, ique Champfort, en rendant compte des Mémoires du 154 maréchal de Richelieu dans le Mercure de France , s'écriait avec une bonhomie asses^ peu digne de son caractère mordicant : « 11 est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si vive et si générale ! » Certes , rien ne coûtait à Soulavie en fait de men- songes^ grâce au sentiment patriotique dont il était animé y disait Champfoît; car Soulavie prétendait que la relation avait été remise par le régent lui- même à M*^ de Valois , sa fille , pour prix d'une complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qiii s'immolait ainsi à la curiosité du duc de Riche- lieu, son amant , avait donné à celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnéte , comme il appert d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, bic^raphe du maréchal, n'a osé traduire que dans sa seconde édi- tion : (c Lcvoilà le grand secret; pour le sai/oir^ il m' a fallu me laisser 5, 12, 17,15, 14, 1, trois fois par 8 , 3 ' . » L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un inceste de plus ou de moins , pour ajouter du ' Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai sup- pose diaprés une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de la BdsiiUe dévoilée ^ qui parut en jarivier 1790 : « Dans plusieurs jour-- naux , dans jplusieurs brochures , on a annoncéla- découverte prochaine du secret tant désiré , tant attendu, de Thorame au Masque de Fer. J'ai vu une copié de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en (îhiffres, de sept à huit h'gnes , écrite k M. le maréchal duc de Riche-' 155 piquant à ses révélations, rédigées dans d'ej^ellens principes que Ghampfort louait de préférence au style négligé de Touvrage. On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre dans la Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Pa- ris ' , prit la plume au nom du gou{>erneur d'un prince infortuné plus ^heau que F amour ^ et fournit ce méchant pastiche aux compilations de Soulavie. €ependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à plaisir , parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme. D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler , avec des commentaires contradictoires , tous les faits rappor- tés tourrà-tour par leà Mémoires de Perse ^ par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par l'abbé Papon, lieu , par M*l« de Valois d'Orléaus. » Charpentier, dans sa neuvième li- vraison , ne jugea pas que cette monstrueuse anecdote fût digne d'une ré- futation détaillée. . s ^ . ' On sait que dans ceUe facétie, imprimée en 1780, in^lS, LabordjBcjsr Baya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 janvje^r 1741 , à Tige de cent trente-quatre ans et dix mois. 1Ô6 paF ]\|k de Palteau et par le père Griffe! : il en tira cet argument que le prinoe devaif aroir une ressem- blance qui l'eût fait reconnaître pendant im demi siècle et dun bout de la France à Vautre. Souiavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une circonstance que le dievalier de Cubiéres avait avan- cée dans son Voyage à la Bastille : il raconte que Louis XV était impatient de savoir les fiventures du Masque de Fer , et que le régent lui répondait tou- jours que Sa Majesté ne pommait en être instruite qu'à sa majorité; la veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement , le due d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret , en prétextant c^ il manquerait à son dewir, s'il par- lait avant le terme fixé. « Le lendemain, le roi , en présence des seigneurs de la cour, tirant oe prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux accompagnèrent le roi , et on vit le duc d'Orléans émouvoir la sensibilité du jeune moxiarque. Les courtisans ne purent rien entendre ; mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans : « Eh bien ! s'il vivait >encore, je lui donnerais la liberté! » Cette anecdote, fût-elle vraie, n! ajoute aucune présomp- tion en faveur de l'opinion défendue par Souiavie, car le malheur d'un étranger pouvait émowoir le jeune 157 roi de quinze ans, sans que$a sensibilité fût mise en j^i par les infortunes d'un personnage de sa famille. Mais une note , dont Tauthenticité semble d'au- tant plus incontestable cpie Soulavie n'y attache presque pas d' importance^ mài^îte bien plus decréanoe que les quarante pages précédentes : c'est le rësismé d'un entretien de l'auteur avec le maréchal de Ridie* lieu, qui avait toujours été très-résen^é sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie , dans un entretien particulier, lui demande ce qu'on doit croire du Masque de Fer et lui dit : « Il serait bien intéres^ sant de laisser dans vos m^ootoires ce grand secret à la postérité I vos liaisons avec le feu roi , avec les fa- vorites , toujours fort curieuses de secrets, et avec toute l'ancienne cour qui le fut sans» cesse sur le mys- térieux prisonnier, ont pu vous l'apprendre, et vous avez vous^^néme instruit Voltaire quin' osa jamais pu- blier le secret en entier. N'est-il pas vrai, monsieur le maréchal , que ce prisonnier était le frère aine de Louis XIV , né à l'insu de Louis XIII? » Ces quesr- tions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan,, qui se jeta dans une réponse évasive : il avoua que le Masque de Fer n'était ni le frère adultérin de Louis XIV,, ni le duc de Mozunouth, ni le comte de Vermandois , ni le duc de Beaufort ; il appela rêve-- i5d ries ces différens systèmes , quoique leurs auteui^ eussent relaté des anecdotes très^éritablesy et con- vint qu'il y avait ordre de tuer le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. « Tout ce que je puis vous dire, monsieur l'abbé/ continua-t-il, c'est que CE PRISONNIER n'ÉTAIT PLUS AUSSI INTERESSANT, QUAND IL MOURÛT, AU COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE, TRÈS- AVANCÉ EN AGE; MAIS QU' IL J.' AVAIT ETE BEAUCOUP, QUAND , AU COMMENCEMENT DU RÈGNE DE LoUIS XIV PAR LUI-MÊME , IL FUT RENFERME POUR DE GRANDES RAISONS d'état.» Cette réponse remarquable fut recueillie par Sou- lavie qui l'écrivit sous les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction ,• M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique : w Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur ce mas- que ^ ses dernières paroles surtout, et réfléchis- sez ! » Quelles sont ces dernières paroles de Voltaire? faut-il les prendre dans les Questions sur V Ency- clopédie y dans l'article même consacré au Masque de Fer ou dans V addition de t éditeur de 1771 ? faut-il plutôt entendre par là les dernières paroles du principal endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire , et recourir au Sièch 1Ô9 de Louis XIV et au Supplément de cette histoire? en, ce cas^ ce seraient celles-Kîi : « Pourquoi des pré- cautions si inouies pour un confident de M. Fou- quet^ pour un subalterne? qu'on songe qu'il ne dis- parut en ce temps-là aucun homme considérable ! » Ces dernières paroles pouvaient fortifier, il est vrai, le système de Soulavîe, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir. Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des Mémoires du maréchal de Richelieu j qu'il augmenta de cinq volume» en 1793. Mais ses Nouvelles considérations sur le Masque ^ de Fer ^ imprimées en tête du 6® vol. de ces Mémoires^ ne méritent pas plus d'estime que le manuscrit du gowerneur anonyme. • Il était si plein de son opinion , qu'il la regarda comme adoptée généralement , et qu'après avoir dé- cidé ainsi le fond de la question , le prisonnier fut un frère de Louis XIV , il s'occupa seulement de rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au texte même de sa fameuse relation qu'il certifiait sortie de la maison d'Orléans. Cette dis- sertation semble avoir été faite pour combattre Vad-^ dition ajoutée à l'article du Masque de Fer dans le 160 D iciwnnaire Philosophique par V éditeur de 1 771 , addition que les éditeurs deRcHiataîent attribuée à Voltaire, en réftitantavec une note assez- vive la pièce fausse produite depuis peu dans les Mémoires du maréchal de Richelieu. Conçoit-on que Soulavîe, qui avait sacrifié si lé- gèrement l'honneur de M^*® de Valois à une accusa^- tion infâme, s'érigeât en champion de la vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivit en faux contre le système qui tendait à faire du Masque de Fer le fils naturel de cette reine et de Buckihgham , ou* de Mazarin, ou de tout autre amant ? Soulavie , comme on voit , tenait beaucoup à son rgman, non moins mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des Mémoires apocry- phes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du scandale de l'ancienne moiiardiie; on a lieu de supposer, d'après nombre d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à déshonoîrer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le parti de Philippe-Égalité. Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec les Mémoires supposés àiAniw de' Gonzague y princesse palatine ^ fut dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soula- 161 vie y et lorsqu'il voulut traiter le sujet du Masqtœ de Fer^ il choisit exprès l'opinioa du baron d'Heids , comme la moins romanesque , pour s'y rattacher dans un article fort sensé^ qui fait partie de ses OEw^ vres philosophiques et Uuémires y 2 vol. iii^12| im- primées à Haujàboui^ en 1 795. Sënac de Meilhan y pendant $on émigration , re- tournait ainsi en France^ par la pensée , à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour lè secré- taire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre ita- lienne traduite dansY Sùioire abrégée de VEurope, il invoqua le témoignage des journaux italiens de 1 782 , qui. avaient rapporté de la même manière l'a* necdote de l'enlèvement xle M atthioli , trouvée dans les papiers d'un marquis de FancaUer de Prie, mort à Turin cette année-là. L'opinion de Sénac fut reproduite^ avec quelques nxmveaux rapprochemens de faits et de dates , ,dans un article intitulé : Mémoires sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudt*e , /ippliqué à celui qui concerne F Homme au m,asque de fer ^ et signé C« D. 0. , que le Magasin encyclopédique publia en \ 800 ( 6« année , t. VI , p. 472.) Cet arti- cle , surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par une personne qui n'avait point appro-* 162 fondi la question ^ et qui annonce que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin jM^ouvent l'identité an Masque de Fer et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de Mantoue. Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article , avait précédemment, dans ses Antiquités nationales (in-4, 1. 1, art. I , la Bastille) examiné les systèmes émis sur le Masque de Fer y et adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aine, fruit des galanteries d'Anne d'Autri- che : c'était pour lui une occasion d'envisager ce fait sous un point de vue politique et de comparer Louis XIV BMX despotes asiatiques. AusûfvàAl ac- cueilli favorablement y quand il présenta en 1 790 à l'Assemblée Nationale son ouvragé , qui devait servir • • • de liste de proscription aux monuitiens mis hors là loi! Le système de Soulavie , enté sur sa ridicule rela- tion , avait pourtant trouvé des partisans en Alle- magne ; non seulement on représentait à Berlin un drame, le Masque de Fer^ où Louis XIV, amoureux de la femme de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui , pour échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spitt- 1er avait, dans le Magasin de Gottingue^ essdLyé d'établir, avec toute la conscience de son érudition 163 geroiaiiique , une opinion qui n'était déjà plus admise sible en France ^ et qui reposait principalement sur un livre français que nous ne connaissons pas , inti- tulé : Mémoires secrets du Masque de Fer. Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan ayait défendu en dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères , et il a été presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité , il faut l'avouer* M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1 800, ces pièces authentiques dans les Recherches historiques et critiques sur l'Homme au masque de fer y doit résultent des notions certaines sur ce prisonnier y in -8° de 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux , se com- posent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux intrigues et à. l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Matttoue, nommé M atthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet enlèvement exécuté en 1679, avec les circon- stances révélées déjà par Y Histoire abrégée de V Eu- rope yXtïzh le plus mince esprit de critique eût établi des différences capitales dans la position humiliante de 164 ce prisonnier subalterne à Pignêrol , et dam le^ res- pects que Saint-Mars témoignât pour le prisonnier masqué ^ suivant le consentement unanime de toutes les traditions. Un anonyme , qu on croit être le baron de Ser- vière , revint deux ans après sur la plupart des faits que les Recherches de Roux-Fazillac avaient constatés ; mais il ne fit aucune mention de Touvrage de son devancier, dans cette f^éritabh clef de VHis-' toire de V Homme au masque de fer ^ în-8**, de onze pages , sous la forme d'une lettre signée Reth^ adres- sée au général Jourdan et datée deTurin , 1 nîvose an XI ( 31 décembre 1 802 ) > où Ton trouve de nou- veaux détails historiques sur la personne et la famille de Matthioli. . Reth rapporte que dînant un jour chez lagénéral, on lui demanda son avis sur le Masque de Fer et qu'il ne voulut pas s'expjiiquer ayant que toutes les pièces à l'appui de son système fussmt renies entre ses mains : il annonce dan3 sa lettre la publication de ces pièces en un ouvrage spécial qui n'a pcànt paru, et prie le général de lui garder fe secret , quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publi- que par le baroXi d'Heiss , dépuis plus de trente ans. * ■ ' 165 AU mitiêitt diès doeumem aiiithéntiquei citëé dà^s cette notice, fauteur a glissé ptusîèui^ftLit^hàsàtxiéâ qui ne reposent que sur une tradition va^é : ^{ûâ lui, en 1TSt3 , le lendemain de la iâajbrité de Louis XV, le régent, en prés^nee de la Mur, aurait rëvélë mystérieusement au roi le secret du prison^ nier masqué. H est à peu près avéré que la cour ignorait en 1 723 l'existence de ce prisonnier ; au- trement, une ane0dote»9i singulière tdt arrivée plus t6t à la publicité. L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la réèM semblance qui existe en effet entre le nom de Mat'-* thioli et oûm de Marekiafy ^ écrit sur le registre mortuaire de Saint-Pàul ; il ajoute cette particulat- rite, qui n*a pas Fimportance qu'il y attaché pouf don système, savoir que Saint-^fars , dans sa corres?^ pondance officielle, défigure lé nom de Sôti prison- nier en écrivant Marthioty, ce qui se rappi^ochérait davantage de Marchialy : mais Côiiiment Supposer c]u'on ait presque divulgué le véritable nom du Mas- que de ^er ^;jifï!^les actes publics 4' une paroisse? EnfiniepseudiOnymefteth démontre jusqu'à l'évi^f dence qûé léf ^sëci^ëtairë du duc dé Mantoue à été én^ levé, masqué et emprisonné par ordre de Louis XlY: il oublie seulement de prouver que ce secrétaÎBe.et. n 166 riiomme au masque de £er ne sont ({b'une seule et iii^n^ pÇi^'SODne^ sous deux noms différas ^et à des épofpies différentes. Les Anglais n étaient, pas moins curieux que les Français de connaître à fond, ce terrible épisode du règne du grand roi : la dissertation que M. Craw* furd avait déjà publiée fut augpnentée considérable- ment et incorporée dans un ouvrage soiglais sur la Bastille / traduit en franoai^et imprimé à Londres^ sous la date de 1798 *. Cette histoire, tirée en par- tie des Remarques IjUstoriques sur là Bastille^ sem- ble avoir été écrite par un homme d'état , peu par- tisaiji de la révolution française et surtout fort op- posé à la politique du • Directoire ' ; nous croyons pouvoir Tattribuer. à M. Crawfurd , tant on remar- 4 » que (jl'analogie entre la (Uscussion sur le Manque de jFVr^ insérée 4ans ce livre, et la notice plus détaillée qu'il, .dpnWL depuis dans la première édition de ses Mélanges d! histoire et de littérature^ in-4^. Ces I • ^ Cet ouvrage , extrêmement rare en France , est intitulé : Histoire dé la Baâtille , avec un appendice cùMeiMnt entre autres choses une discussion sur le prisonnier au nutàfudâ fer, traâuit m» la êeièmle édition de ^origi- nal, anglais, 1798., MOSQom dejieu, i&-So4e4?f nages. Nous n'avons pas. connaissance dç Toriginal ; maiç on peut juger avec certitude , d'après lé {ype des caractères et la qualité du papier, quêta tradùrtion a été fm- pKhiôoih'ÀngTetôrrt'.' 'î''P ''' * '•> ^4 ' «• '•'' ' : ■ I I 1«7 detix liotit^es ^ rédigées dans le même esprit de cri^ tiqué et payent avec les mêmes ekpres^ans^ doi- vent étre'parties de la même main. L'auteur inconnu de cette Jïùioire de la BastiUe achève en ces termes Texamen des divers systèmes : ce Je ne puis dou- ter que l'homme au masque n'ait été: lé fils d'Anne d^Autiridie; mais sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pen- dant son veuvage. Les abbés Barthélémy et Beliardy^ qui avaimt fait beaucoup de recherches sur ce pri- sonnier , le pensaient comme moi. » M. Crawfurd s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélémy et Beliardy , qu'il avait interrogés à ce sujet , après la pubticati(M de la Correspondance interceptée^ pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la nais- sance du Masqae de Fer. M. Ci^àwfurd ne changea pas d'opinion depuis la pu)>liGatïon d^ dbcumens authentiques sur lesquels se fondait le système dé Koux-^Faztllac : il le réfuta d'une manière assez satisfaisante dans les Mélanges dhisioire iê(t\deiliaépaiure y tirés d un, portefeuille , 4 809/ in-4;^v i*^imprinlès à petit nombre -sous le mêm^ titre en 1817, in-8**, M. Crawfurd confirmait la ré- ponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par ISS Dutens , et ajoutait cette drcoilstâftoe ^ ifoe le du6 dé Choiaeul avait , à la prière des abbés Barthélémy et Beliardy , adressé des questions au roi, qui parut fort embarrassé , en disaat qu'il croyait que le pri^ ^^mnier était un rrdmstre dune des cours d Italie ^ M. Crawfuiid réfuta aoissi le système de M. de Taulès , d'après le manuscrit eacore iuédit dsieaine plus fortement ^ et répéta que le pitisonnier masqué ne pouvait, être qu'un fiU d^Anne d'Autriiche 6t sAns doute de Buddngham. On peut mentionner ici que cette supposition ^' r purement romanesque^ avait été mise à sa plaœ dans > Voyez les lettres inédites de Voltaire à Al. de Taulès, tome 70 de Té- ditrOD des OËunrts de ^oHoift , publiée par Dttpont. Î69 BU ronan de M. Regnafnh-Wariii y lequel eut (fûà^ %n éditions à (^iMede son titre : tHùmmeàunm^ que de fer y 4804| 4yoL i|i-'42 ; jamais ronum d^ Dttcray-Dumesûil ou de ]\ioiitjoy:e ne réunit imèux les conditions voulues d'un imbroglio &ux , invriî^ senihlfLhte ^ sentiÉdéntaL L'auteur avait essayé. de faire de sa pré&ce une espèce de dissertation^ dans, laquelle il dooôaâit son thème de romancier c(»ame- un fail imxmtesAalilé : il avait même (ait graver eb»^ taillo^ouce le. portrait de aoU hétes pour tenir lieut de fHicc justificative. . Napoiéqn^ qui lisait parfois des romam> et des pluslnailimis> entre deux victoires, puisa peut^tre dans. tbltii-Hîi u^e vivd impatience de connaitcs^ le deoret de-Lbûls. -XW ; il ordonna même de grandes reisheréhèS qui demeurèrent sans résultat, malgré le^ xdle des^ Murtisans empressés à satisfêyire la volonté impériale. Burant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Af- foires étrangères, et M: le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircîr les abords de ee ténébreux mystère historique. Us. ne trouvèrent l'Un et l'autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il serait maître ■a* 170 de 'FEuiK^t sans jamais le devenil* d'un secret en^ seveli dans le tombeau de ses prédéoesséurs/ Il eom-^ prit alors que la puissance avait des bornes '. Après qne le soldat de fortune flit tombé frison-» nicr.àSainté.Hëlène, comme leMasque de\l^ermïx îles SainteHMargueiite^ le. sort du > premier prëoc^ eupa seul l'attention publique. ■ La Biographie umirerseUeoâaïitiàaim sa nbmen-* clature le Masque de Fer^ fiîute depauv£>ir lé dàsser soùs un autre nom; et le laborieux M. Weiss^ de Besançon^ dans un article du tome; 27 , publié en 48^0^ imagina de rassembler,' en abrégé^ une mo- nographie de œt illustre prisonnier^ sans tout^ois se {MX)noncer pour un des systèmes^ artîalité de M. Weiss ne fut pas îmi- tëe par M. Dulatire. Ce vieux savant^ qui consacrait . à l'ëCude de Fliistoire philosophique la fin d'une vie à demi-dépensëe dans les travaux de la révolution^ n*oul)lia pas d*accorder une place au Masque'deFer Asm&V Histoire dfe P^^y, préparée depuis quarante ans et publiée ai 1^1-> 7 vol. in^8^. Cette histoire populaire^ malheureusement trop pa^ionnée et trop snEip6rficielie> produisît une si longue émotion de scandale > cpi'on: ne s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulàvie, déclara qu'il citait les feits ^ans les garan- tir] ei atoua même que i\ cette relation contenait quelques vérités , w elles sont* défigurées par des fic- tions qui li'aiiiènent que dè^ dôUtes.)i II avait à cœur de déflaontrer que la captivité de cet inconnu était « un des crimes' inhérens aux goiivernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme né- ♦ j _ ceësaires, et que lé tribiiiial de ^histoire ne nianque jamais de détoùvrir et de condamner.» 172 Qii était alora trop absorbé par le» évéoemeiis de ctiaque jour ^t par leurs coii8équeDi»8 pour ne pas laisser reposer le Masque (feF^n; il y. eut ub pëtît joi^ual .occulte qui prit cç nom pQvir; djouuer à ên- teuidre que le rédacteur gaitlerait rancNoyoïe quand inemej et qui rentra dans le aéaat sùfts ks coup$ de la Foudre^ mstruau^t périodk|Qe d|QS v^ugasM^cei de la Gougrégeitiou^ JLeilfi^ijui^ )de Fer n éllLJitl'^^ur- t^t pas usa$, s^éss avoir ^i lo<^te||ips;etd6 tant de maiHièaçes qceupé.lft'curip^ J^ 1B2^9, f9^te.4v!aHiafiaDit p)ïK:Ppuyeaur| oupbia 1. dlffl^e de repaitre cetJte.insatîab}^. avidité 4e savoir qui, tourmente lef e3pjrUs^ <¥).^ i^fjf)^ 1^^^^ ^^ owp $ur le mysténe du prisowier masq^^ et Ton essaya d'^> finir avec, c^tç; grande abstraction faîstcMriqfie : les syst^es ancieiqis y^ ]?emuèrent cppime des ti^oii* çons de serpens^ et.nexiéussirent pa^àreiiou^i^pai^eili de pièces justificatives y qui , plus .j^éoieuses p9i^ l^^ur* eonteuti que par le comdi,e]9iUire de Téditeuf ^z a- )outail(snt à peine quelques probabilités au syiQtoU3(^Fa;(il7 la|3. La traduction ou plutôt l'ioûtation d'EUis ftit retraduite en, lançais et inipriinéis à Paris en 18BQ :; Histoire authentique du prisonnier d'état cçmfu- sous le nfim du Masque de Eer^ Vûr9p\ AgR? W^t\ aux yeux de qui lesdocumens recueUiis panPf^rt établissaient le nom de ce prisonnier dune manière, claire et certaine j ne daigna discuter aucune opîr nion contraire , et afifirma que le Masque de Fer était réellement le malbeureux secrétaire du chic de Mantoue. Qn Ut avec surprise 4ans cette birtoire que,; sui- 174 yant lé sentiment de l'historien Gibbon > beaucoup de savans anglais persistaient encore à croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri , se- cond fils d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la ïioyailté de Louis XIV. Aux affirmations dé M. Delcwrt , le dievalier de Tauléa répondit par un optfôcule postbunie , ou du. moins cet opuscule , rédigé naguère contre le sys- tème du baron d'Héiss^ lut rajeuni par ce titre char- latanique : Du Masque de Fer, ou Réfutation de V.ùuvragede M. Roux-^Fazillac^ et Réfutation éga* tentent de Toui^age de M, J. Deiort^ qui rCest que< h déi^eloppement de celui de M. RouX'Fâzillac ^ in-8% 1825. L'éditeur, projpriétaire des manuscrits dé M. de- Taùlès, mort peu d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, Touvrage inédit que ce der- nier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage parut quelques mois après , avec ce titre approprié aux circonstances : /*J?omme au Masque de Fer y Mémoire historique oit Von réfuteles différentes opi" riions relatii/es à ce 'personnage mystérieux, et où Ton démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites, mr%^. Cet éditeur avait, comme on le voit, Timaginatioa 176 des titres; mais quoiqu'il se flattât (Fattirer l'at- tention en accusant les jésuites sur la cîouVetture verdatre desa publication^ celle-ci fut confondue aVec ce déluge de mauvais écrite qui proclaiiiaient la ré- surrection des réçérends pères, anHonëée piar une efaaiison de Béranger. . Le Masque de Fer avait ét^ l'idée fixe du chevalier de Taules , qui se plaisait à rassembler des anecdotes singulières etpeucoimues. Voltaire lui écrivait en 4768 ' : (c Je ne doute pas que > si vous dites un-mot à M. le duc.de Ghoiseul^ il ne vous peri^ette . de ni'envoyer dés vérités : il les aime ; il sait qu'il -est temps de leS: rendre publiques. >>.yoltaire avait dk de M. de Taules : « C'est un homme fort instruit , et le Seul capable de^ fournir des anecdotes vraies' sur lé siècle de LouisXIV. ^) • '\ Dès cette époque^ M. de Taules déterraii d& piM- les mérités dans le /airas du dépôt dès 'Affaires étrangères : il avait probablement d'abord iui sys- tème différent de celui qu'il soutint plustai^d sinrle Masque de Fer; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de Bonac, amba^a:deur de France à Constantinoplé en 1 7^4 , qu'il aperçut? ■ * Y«xy«2 les lettres inédites de Volttire , t. 70 de PédiUdri de Dupont. / j ne i liiMii 0* uQf) klentité rematvplàbk entre lepridonmerii et lej patriarche Arwediokd. Ce piftrisiC^ey erm^ffù mottel dé noire' religion y et aufe^jlf^ym • ^ cruelle persécution^ que les Atmé*' m^ff^ioatholiqms avaieni soufferte, tni enfin exilé^ et çmeyé à la sollicitation des jointes » par une bacK que fraiiiçaise, pour étpe cbiiduit en France et mis dans une prison ioù, il ne pourrait jiimais sortw^ m L'entreprise réusait ; . Arwedioks fut mené aux ileai Sainte-Marguerite , et de là é lu Bastille] oïLilmou^ rut. Le i^uvemement turc rédama instamment là délivrance du ^atriardie jusqu'en 4713^ et le oabi-^ net fijajiciais nia toujours sa participation à cet enlè^ yement.. .• . \^ •) . ■' .sr . Mv âe.Taulè» avait trouvé ^àudépât des Af&irds étrangères ^ une foule de dépèches céncernsint ce fait extraordinaire /qu était resté jusqu'alors îgnoï^é en France , mais Qon en» Turquie y où le3 age&à subal^ ternes des jésuite» avaient avoué \&^ c&;ime eu* subis^ sant la question : (^a4é{)èqheB eoncOrdaicint parfai*^ tement avçc le récit dfi.M« d^ ^E^cmac ; et M. de Tato- lès les avajit. fait sertir: à Tap^ui de son» systtoe^ qu'il prêterait élever sur les ruines des préeâlena^ il était si bien convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par cette fière dédaratien i 177 ^ JPai dèédutérl le Masqué de Fet^ ^t j'ai cru de mon A&fmv efivers la Franœ ^ pour faire taire des bruits injurieux répandus au préjudice de^ma, pa^ trie^ de rendre compte à l'Europe et à la |)bstâritë de ma découverte. »i Le cbevalierde l\aiulès rapportait aussi certaines paroles , éehappées devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac ^ recteur du noviciat des jésuites à Toulouse y lesquelles semblaient impliquer la société tic Jésus dans Taf&ire du prisonnier masqué ; il accusait enfin le père Griffet d'avoir falsifié le jour^ nal de M* Dujonca ^ et d'avoir, appuyé exprés sur fat fiible des Mémov^s de Perse , pour donner le tjbange aux coojeclxires et cadier l'attentat des jésui- tes; il allait même jusqu'à supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours , comme une mesure impoUiique^ imuile et dangereuse. Cependant le traité de M. de Taules opéra peu de conversions y puisque ^ six ans après l'apparition biruyantedié eeliviiB /MM. Fourmer et Arnould ne lui empruntèrent aneun détail pour leur drame du Masque de Fer y représenté avec un brillant succès an théâtre de l'Odëon en 1 834 ; ils suivirent de pré- férence la donnée de StcMoiavie y et se vantèrent de s'être conformés à «naé tradition conservée dans la 178 famille de M. le duc de Ghoiseill | rik firent une pi^ce plus pathétique qu'historique > etle.pubUc qui les applaudit se souciait peu d'être instruit ^ mais bien d'être intéressé. Depuis^ le sujet du drame de MM« AihaouLÎ et Fournier; fut signalé comme renfermant la rérité sur AeMiuque de Fer y et M. Auguste Billiard, ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur , dans une lettre adressée à V Institut historique , et insérée en: 1834 slu journal de cette société ^ nous apprit qu'ilavait copié ^ par ordre de feu M. le ceinte de M outalivet ; ministre de Tintérièur sous l'Empire , aux archives des Affaires étrangéreâ> une reliation écrite par M. de Saint-^Mars lui-^méme^ «t eonforiDé à cellç des Mémoires du niaréchal de Jiicheliàu^ Suivant ce précieux document^ dont' Y4;iutkenti*> cité y dit-il, ne. peut inspirer lé moindre doutée y M,, de Saint-Mars ftuj^ait été» le gouverneur dp fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on eachait sa naissance pour empêcher l'accompliasemçnti d'une funeste pré-' diction ; mais.le frère jumeau>de Louis XIV ayant' deviné ce secret d'état , 'On l'avait envoyé aux îles Sainte-Marguerite,; dont: la lOQmMaÂdeihent fut re? mis alors (en 1687) ^ «bnîg^vcafneto*: ^ ,1 • Cette pièce u'est ajuHce < qu',«Be': des admhreusés: ^r=j 179 copies de ht Relation de Soulavie, qu'on iaîsait cir- culer en 1789 ' et.d^ns laquelle on avait dontié h noax de Saint-*Mara au gouvera^ir anonyme du prince infortuné, sans réfléchir que le^ date^l dé^ mentaient hautement cette nouvelle feusseté , puis^ que Saint-Mars avant 4687 ne pouvait être à la fois gowerneur d'un prince en Bourgogne et com- ^ mkndant du fort d'Exillës en Dauphiné. Ce n'était donc qu un roman méprisable saisi avec les papiers posthumes de quelque personnage suspect y ainsi que cela se pratiquait par précaution sous le régne de Louis XV et de Napoléon : les innocens Mémoires de Dangeau n ont pas même été exempts de cette pros^- cription^que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de présumer que le manu- scrit qUe M. de Montalivet fit copier, sans doute pour le mettre sous les yeux de l'empereur , s'était trouvé dans le cabinet de Soulavie après sa mort en 181 3, et avait été transporté auiL archives des A&i- ' Voyez daûs les ÔEuvres de Voltaire , édi de iCelh , une note du l. 70 qui parut en ITSOt « Aajoûrd'biri il «e féçani une lettre de. Mii« de Valoû écrite an duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans , son père ,< à d'étranges conditions» > D'après oes parolas expresses de M<^ de Môtte^ ville, M. Dufey c^oit poifvoir inférer que ee cti^X celui de k pudeur aux fibois, et que les suites de cette scène furent d'ane part l'exil , la disgràee ma remprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la reine , et, d'autre part, ta nài^ sance d'un fils que Loni^ XIII iie connut jamais. M. Dufey « jusqu'à insinuer que l'assassinat (fe Bndiingliam ressemble à une rengeanoe de nvsibti trDmpé,. et que la tiendresse d*Âime d'^Âutridie pour Mazarin provenait de la confidence qii^ellè kii avait faite du mystère de Tenfant , à qui Louis XIV donna plus tard une prison et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du Journal des gens du monde ^ qu^^il nomme aussi un docu- faent ptémeuLct^ "p&ar résoudre cette question pdsée en titre du chapitre it de son li^re : L'hcmme ^u Atmqim tBs Mei étmt^il/rèrû aîné de Lams XJV^ çk saajifisrejmneêtu? 12 Voilà donc jusiqu'à ce jour qupl est l'état de ce procès y qu'on n'a pas encore terminé, ce me semble. En attendant qu'un nouveau découç^reur^ plus Audacieux et mieux armé de paradoxes, vienne pro- clamer que le Masque de Feriîut certainement par anticipation le dauphin > fils de Louis XVI, qu'on dit n^ort à la prison du Temple, et qui reparait tous les ans sur les bancs de la police correctionnelle, je vais biattre en brèche les systèmes que j'ai examinés chronologiquement et les raiverser,- s'il se peut> avec des faits et surtout des dates qu'on a. surnom- mées inexorables y Sivanid^ élever, à mon tour, sur des dates et sur des faits , un système solide et ca- pable de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès d'histoire , la confrontation'des dates est aussi puissante que les^ interrogatoires des té- moins dans les causes ordinaires. L ÀRWEDICKS. Le manuscrit de M. de Bonac dit positivement que ce patriarche fut enlevé pendant F ambassade de M. Feriol à Constantinople ^ et M. Feriol suc- céda dans cette ambassade à M. de Chateauneuf , 183 4 fen 1 699 : or, Saint-Mars arriva , en 1 698^ à la Bas*- tille avec son prisonnier masqué. En outre, on sait maintenant qu' Arwedicks se con*- Vertit au catholicisme, recouvra sa liberté, et mourtft ■ ' ■ libre à Paris , comme le prouve son extrait mortuaire conservé aux archives des Affaires étrangères. > IL MATTHidLI. L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien prouvé que celui d' Ar- wedicks ; mais , quoique Matthioli > arrêté en 1 679 par l'entremise de l'abbé d'Estrades et de Gatinat^ ait été conduit à Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la gardé de M. de Saint-Mars^ on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le Masque de Fer. Gatinat dit de lui, dans une lettre à Louvois : Personne ne sait le nom de ce fripon^; Lmivois écrit à Saint-Mars : J admire votre patience^ et que vous attendiez , un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite^ quand il vous manque ^de res^ ' Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au jour paf MM. Roux-FazHïac et î>elort. '':v..:.'i 184 /?ec^/ Saint-Mars répond au ininistre : Tqi chargé BUdrufUliers de lui dire^ en lui faisant voir un gourdin, qu'açec cda Von rendait les extrada- gans honnéies; Louvob écrit une autre foî$ ; // faut faire durer trais ou q^ain^ ans les habits di ces sortes de gens, etc. Ce tt'eit jwut là ceartabe^ ment ce prisonnier inconnu qu'on traitait avec tant d'égards^ devant qui Louvois se découvrait^ à qui l'on donnait de beau lin^e^ des dentelles^ etc. En lisant avec attention les correspondances pu- bliées par M. Delort^ on reste convaincu qu'il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres posté- rieures à 1 680 f où Saint-Mars n'emploie que cette désignation : mon prisonnier. Ces lettres concen- nènt évidemment Thomme au masque de fer ; car, dans celles qui regardent Matthioli , Saint-Mars n6 se fUit aucun scrupule de Tappeler par son vrai nom ou bien par celui de Lestang, qu'on hii avait imposé pour mieux cacher ce qu'il était devenu. Tout sem- ble même indiquer dans ces correspondances que . . . . _ ce malheureux, enfermé avec im jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de rannée 1686. Le mémoire de Claude Ronchon, que Dutens avait vu, dit positivement que Matthioli mourut neuf ans après son enlèvement. id5 Telle était ausfti Topimon de M. le comte de V-l^i (BioGR. UNIV. f artide Masque de Fer), qui devait l'appuyer stir des preuves recueillies à Pignerol ^ et qui, dans un ouvrage mis sous presse &k 1820 ', se proposait de démontrer que le prisomii» teasqué n'était pas Matthioli , mais don Juan de Gomague, frère naturel du duc de Mantoue. Ce don Juan> qui acednipagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et retenu en prison i parce qu^en lé relâchant on eût craint de divulguer une violation du droit des gens, que lé gazètier de Hollande né soupçonne que huit am apréé. Mais on ne voit nulle part , dans les pièces con- nues jusqu'à ce jour, qu'une autre personne ait partagé le sort de Matthioli , et sans doute le duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour ré- clamer la liberté de son frère naturel. « J'ar- rêtai hier (2 mai 1 679) , écrit Catinat à Lou- vx>is^ à trois cailles de Pignerol, ^tu* les terrât du roi, MfttthioU ; dm$ une entretue qtte l'abué d'Estrades avait adroitement ménagée > pour en faciliter les moyens, entre lui^ Matthioli et moi. Je me suis seulement servie pour l'arrêter^ du dievalier de Saint- * Nous rie croyons' ptt« que <î6t oâvfagc aU paru, du moins en ïr^nce. 186 Martin et de ViUebôis, officiers de M. de Saint- Mars et de quatre hommes de sa compaguie. Cela s'est. passé sans aucune violence. » Il est donc cer-^ tain que Matthioli était venu seul à cette conféjfence. En attendant donc que le système de M. de V-l-i scwit. présenté, il suffit de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que,Saint-:Mars choisit â son goût pour surveiller et bâtonner Matfaioli , n'aurait pas pris les habits d'une sentinelle pour voir le Masque d^ Fer aux îles SainterMarguerite, comme M. de Pal- teau. le racoiite dans sa lettre, si ces deux prison- niers eussent été le même personnage : en. tous cas, M. de Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui vou- lut lui faire présent d'une bague de diamant à Y\^ gnerol. m. * * HENRI CROMWELL. . Il est étrange en effet que ce second fils du Proteo* teur soit rentré en 1 659 dans une obscurité si. com- plète y qu'on ne sait ni ou il a vécu , ni où il est mort : Henri. Cromwell avait un très-bon carac-^ tère, selon Rapin de Thoyras, avec plus de feu que Richard son frère aine , selon Burnet ; pourquoi se résigna-t-il à descendre de la scène politique ? Mais 187 aussi pourquoi serait-il devenu prisonnier d'état en France \ où son frère avait le privilège de séjourner sans être inquiété? Le probable ne supplée pas ici à l'absence de toute espèce de preuves. IV. LE DUC DE MONMOUTH. * Sans mettre en question le plus ou moins de vrai- semblance qu'on trouverait dans une substitution de personne au supplice de Monmouth, il suffit d'op- poser à la date du 1 5 juillet 1 685, jour de l'exécu- tion de ce prince, cette phrase d'une lettre de Bar- bezieux à Saint-Mars, écrite- le 13 août 1694 : Lors-^ que vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis viwgt AJNS , je i^ous prie causer des mêmes précautions que 90US faisiez quand i^ous écri^fiez à M. de i^wois ',^ V. UN FILS NATUREL OU LEGITIME d'aNNE D AUTRICHE. Barbezieux écrivait à Saint -Mars, le 17 no- vembre 1 697 : Sans , cous expliquer à qui que ce ' Mémoires hùtçriques sur la BasUliCy par Carra, t. 1, p..â21. 188 soit de es qu'A f^it i^Qir^ ancien prieonnier ' . Ce prisonnier avait àoùç/ait quelque chose qui moti- v^t sa rigoureuse prisOn? Le ministre ne se fût poft servi de cette locution précise y dam le cas où l'in- connu n'aurait eu que sa naissance à expier. Au reste , ce système n'a jamais produit un seul document authentique^ et ne repose que sur des présomptions romanesques : on pourrait se dispen- ser de le combattre. . Saint-Mars aurait donc reçu par écrit communi- cation d'un si grave secret , puisqu'il ne quitta pas son poste depuis Tannée 1 665 , où il fut envoyé à Pignerol pour la garde spécial de Fôuquet, jusqu'en 4684 où il eut un congé pour aller à la cour, suivant VÊtat dé la France de cette année-là ? son lieute- nant Rosarges commandait à ExîUes en Son absence. Certes un fils d'Anne d'Autriche n'était point a Pigherol en 4680 , lorsque Louvoîs écrivait à Saint- Mars après avoir donné des ordres pour V entretien-' nement de Lauzun ; A V égard des autres prison- niers dont i^us éiés chargé , Sa Majesté Pùus en fera payer la subsistance à raison de quatre livres * M« Weia^y dans éoii article àt Ift Biographie nnwe^seth, die bette phrase si décisive sans indiquer la source d'où il Ta tirée ; néanmoins oi> l^eut s'en rapporter à M. Weiss pour Texactitadc -d'une citation.. 189 pour chacun par jouKC^aatpgs prisonniers étaient à peine de ioM bùutgems ^ si on juge leur état au tarif de leur ndurriture * . Est-ce au sujet d'un fils de Louis XIII ou d^un bâtard d'Anne d'Autriche queLouvois aurait écrit à Saint-Mars en 1687 : // ny*a point dincornfénient de changer le chei^alier de Thezut (C'est un faux nom comme Marchiaiy) dé lu ^Mmîf où il est ^ pour y mettre i^otm prisonnier jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit en état de le receifoir * ? Est-ce en parlant d'un prince, que Saint-Mars aurait dit^ la même année, à l'exemple du ministre.: Jus- qu'à ce qu'il soit logé dans la prison qu'on lui pré-- parera ici j où, il y aura joignant une chapelle '? ■ « Un tarif réglait la dépense des prisonniers (à la Bastille) pour la ta^ ble , le blanchissage et la lumièfâ , selon teiit état. l!n prince du sang était à 50 livres par jour ; un maréchal de France, à 90 livres ; un lieutenant- général, à 24 livres ; un conseiller au parlement, à 15 livres ; un juge ordi- Bâfre, un prétfe, un fiàaûclei*, à 10 livrée ; tm bon bourgeois , un avocat , à 8 Kvrei^ im ptû%héMt^\ê ^ à I livres , et \éi membreAdè^ tn^hdfes classés étaient à 2 Kvre» 10 sols : c'était le faux de» gardes et dèb domes- tiques. » BastUle dévoilée, 2" livraison , p. 40. 3 Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra, p. 323. « Saint-Mars, qui fut IftiiuiMrtieûr de là eitàdetie de file Sainte-ltârguerite avant que do Vétré Aq li Bastille i obtint la permîssîoo d'^ faire hAtir des prisoi^s pour tes criminels d'état. > Description de la France, ipar Pigaaiol, t. 5, p. 376r 3 La lettre entière se trouve dans l'ouvrage de Roux-Fazillac, ainsi que e^é dont est exér^te la situation suivante* ^ 190 Enfin y ce prisonnier n'était donc pas phis impor-- tant à garder que Fouquet et Lauznn, puisque Saint-Mars mandait à Louvois en 1 683 : Pour son linge et autres nécessités , mèm'ES précautions que je faisais pour mes prisonniers dupasse. VL LE COMTE DE VERMAIf DOIS. La fameuse lettre de Barbezîeùx, du 1 3 août 1691 , qui met en échec tous' les systèmes^ ne laisse pas même discuter l'identité du comte de Vermandois, mort en '1683, avec Finconnu, prisonnier depuis i^mgt ans en 1 691 . Vil. LE. DUC DE BEAUFORT. Ce système, il faut Favouer, est plus raisonnable que tous les précédens, et on aurait pu le soutenir d'une manière presque victorieuse en rassemblant de meilleures inductions prises dans les Mémoires contemporains. Dès l'année 1664, le dtic de Beaufort, par son in^^ subordination et sa légèreté , avait compromis plu- sieurs expéditions maritimes; en octobre 1666, Louis XIV lui adresse des reproches avec beaucoyp loi de ménagement , et l'invite à se rendre de plus en plus capable de le seri^ir par Vuàgmentàtion des talens qu'il possède, et par la cessation des défauts qu'il peut y a^oîrdans sa conduite : w Je ne douté pas, ajoute-t-il , qùë vous ne profitiez de l'avis que je vous donne, et que vous ne reconnaissiez que vous m'êtes d'autant plus obligé de cette marqué de bienveillance, qiCil y a peu d exemples de rois qui en aient usé de la sorte \ » On citerait plusieurs occa- sions où le duc de Beaufort fut très-fùnèste à la ma- rine du roi. \J Histoire de la Marine ^ par M. Eugène Sue , laquelle renferme une foule de renseïgnemens neufs et curieux sous une forme dramatique et colo- rée, a fort bien précisé la position du roi des Halles vis- à-vis de Colbert et de Louis XIV. Colbert, de son ca- binet, voulait diriger toutes ïesoipératîons militaires et pour ainsi dire les manœuvres de la flotte que oommandait le grand-maître dé la navigation avec toute l'inconséquence de son caractère frondeur et matamore y comme dit M. Eugèiie Sue (pièces jus- tificatives du 1" volume). En 1 669 , Louis XIV envoya le duc de Beaufort * Œuvres de Louis XIP^, t. 6 , p. 388 et suiv. Voyez aussi dans ce re- cueil les autres lettres du roi à M. de Beaufort, daos lesquelles percç peuvent un grave mécontentement qui n'ose éclater. 19^ pour Recourir Candie assiégée par les Turcs ; Beau- fort fut tué dans une sortie , le 26 juin y sept jours après son arrivée : le duc de Narailles, qui coJDoi- mandait avec lui l'escadre françâiise , dit seuleiliient dans ses Mémoires (liv« 4> p. 243) : « 'Il rencontra en chemin un gros de Turcs qui pressaient quelques** uftes de nos troupes; il ae mit à leur tète ^ et cooir' battit avec beaucoup de valeur ,* mais il fut aban- donné , et ton n'a jamais pu sa^ir 4epvis eequU était de^^enu* » Le bruit de sa mort se répandit rapidement etk France et en Italie^ oà^ dans les magnifiques obsè- ques qui lui furent faites à Paris ^ à Rome et à Ve- nise ^ on prononça diverses oraisoûs funèbres ) néadh moins > comme son ^Otps n'avait pas été retrouvé parmi les moi*ts ^ Uen dfis gens crarént qu'il repa- raîtrait, a Plusieurs veulent gager ici, écrivait Guy- Patin le 26 septembjfe 4669, que M* dfe JBeaufort n'est pas pas mort : utinam ! » Guy-Patin 9 dans ime autre' lettre du 14 janvier 1 670 , nous atteste que cette croyance li'j^ait pa$ abandonnée six mois après la ti0uv6)le de h dispari- tion du duc de Beaufort : « On dit que M. de Vi- vonne a , par commission , là charge de vice-amîral de France pour vingt ans j mais il y en a encore qui J 193 veulent que M. de Beaiifort n'est point mort, etqu^il est seulement prisonnier dans une ile de Turquie. Le croie qui voudra! pour moi, je le ti^is mort, et ne voudrais pas Tétre aussi certainement que lui. » Plusieurs i^elations du siège de Candie, écrites par des témoins oculaires et imprimées à cette époque , avaient rapporté que les Turcs, selon leur usage, coupèrent la tête du duc de Beaufort sur le champ de bataille , et que cette tête fut exposée à Constan- tinople : de là les détails que Sandras de Courtilz répéta dans les Mémoires du marquis de Montbrun et dans les Mémoires de d!Artagnan; et, en effet, on conçoit bien que le corps nu et sans tête n'ait pas été reconnu parmi les morts. M. Eugène Sue, dans son Histoire de la Marine (t. 2, ch. 6), a adopté cette version conforme au récit de Philibert de Jarry et du marquis de Ville, qui ont laissé des lettres et des mémoires manuscrits conservés à la Bibliothèque du roi. Mais sans faire valoir le danger et les difficultés d'un enlèvement que le cimeterre des Ottomans pou- vait d'ailleurs remplacer d'un jour à l'autre dans ce mémorable siège , on se bornera ici à déclarer posi- tivement que la correspondance de Saint-Mars avec 194 Louvpis depuis 1 669 jusqu'en 1 680 ' ïie permet pas de supposer que le gouverneur de Pignerol eût sous sa garde , pendant cet intervalle de temps , quelque grand prisonnier d'état, outre Fouquet et Lauzun« Quel était donc cet ancien prisonnier masqué que Saint-Mars a{>ait à Pignerol^ suivant le journal authentique de M. Dujonca? * M. J. Delort a publié cette correspondance, dont les originaux sont aux Archives du Royaume, dans le premier volume de Y Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à f^incennes, précédéà de celle de Fouquet, Pellisson et LauzuUf avec tous les documens autheiui'- ques et inédits, Paris, 1829, 3 vol. in-8'>« ^ i SEGOPIDE PARTIE. D'après ma conviction formée par l'étude du règne de Louis XIV et par la minutieuse comparaison des faits étdes dates^ l'homme au masque de fer était Xouquèt ; ce malheureux surintendant i des finances^ victime- de tant de. ùoires; intrigues de.oour, que l'histoire n'a pas encore éclaircies ; Fouquet, qui fut arrêté en 1 661 , condamné à la prison - perpétuelle 196 en 1664 , et enfermé depuis au château de Pîgnerol , SOUS la garde de Saint-Mars ; Fouquet enfin dont la mort a été faussement enregistrée au 23 mars 1 680 ! Avant d'appuyer de preuves, qui me semblent irrécusables, une opinion que je donne comme nou- velle , puisqu'elle n'a jamais été présentée à l'état de système étayé de pièces authentiques, je vais réfuter par avance une autre opinion qui est en germe dans le vaste champ des probabilités , et qui s'en va sans doute sortir de terre , si ce sol fertile n'est point assez fouillé. Cette dernière opinion que je combats pourrait offrir nombre d'assertions remarquables qui vien- draient à l'appui d'un document fort curieux , re- gardé avec raison par Saint-Foîx comme la première mention imprimée qu'on ait faite d'un prisonnier inconnu, qui se trouvait à la Bastille en 1705 (plu- tôt 1 703 ), selon un témoin oculaire : ce prisonnier a en effbt certaine analogie arec le Masque d^ Fer^ et l'on doit «'étonner qu'an n'ait pas plu& tôt songé à s'en tenir à la lettre d'un ouvrage publié dés 1 71 5, douze ans après la mcort de Marekicâyy et biefi an- lérieuremenH aux Mémoires de I^rse et au Siècle deLctiuiâXIf^. ^ . Je Huis tenté de croire qœ M. de Taillés avait 197 % d'abord naturellement adopté cette solution du mystère de l'homme au masque^ et qu'il se servit de la plupart des mêmes argumens préparés à cet effet, lorsqu'il imagina , pour Vhonneur de la France et pour son propre intérêt de courtisan , de masquer le patriarche Arwedicks. Le ministre M. deVergen- nes lui avait écrit en 1 783 : « C'est surtout pour détruire lés soupçons odieux auxquels l'homme au masque a donné lieu j par les précautions qu'on a prises pour le dérober à tous les regards , qu'il est important d'avoir sur ce personnage des notions certaines. » M. de Taules rejeta donc sur la compagnie de Jésus les soupçons odieux arrêtés sm* Louis XIV, et ne vou- lut voir qu'une correction de collège dans cette ven- geance de roi, dans ce crime contre le droit des gens. Les jésuites, s'il faut en croire les insinuations de plusieiu^s des leurs et l'aveu même d'un gros collier de V ordre ^ auraient eu l'idée de l'étrange captivité du Manque de Fer, et Louis XIV se serait fait leur docile instrument. En 1702, un gentilhomme normand, nommé Constantin de Renneville, fîit mis à la Bastille, non seulement pour avoir composé des bouts rimes inju-f rieux au gouvernement du roi, mais parce qu'on 13 198 l'accusait d'espionnage au profit des ennemis de la France ' . Ce Renneville resta emprisonné jusqu'en 1 71 3 , et dès qu'il eut sa liberté , avec Tordre de quitter la France , il rédigea une relation chaleu- reuse de ses malheurs : elle parut à Amsterdam , chez Etienne Roger, en 1 71 5, sous ce titre capable de fixer l'attention : V Inquisition française y ou V Histoire de la Bastille ^ deux volumes in-12.. Ce livre, tiré à mille exempilaires , eut beaucoup de peine à pénétrer en France où il se vendait jus- qu'à deux louis, sous le manteau, et où il fut con- trefait , dit la préface de la seconde édition ( 5 vol. in-12, Amsterdam , Balthazar Lakeman , 1724), tandis qu'on le traduisait à la fois en hollandais ^ en anglais , en allemand et en italien. L'édition origi- nale est tellement rare , que la Bibliothèque du Roi ne la possède pas et que je ne l'ai jamais vue ; la contrefaçon ne se trouve pas davantage j mais la se- conde édition est assez commune , eu égard aux acti- ves recherches de la police pour la détruire. On ne conçoit pas que les judicieux auteurs du Catalogue de la Vallière dixent attribué sans examen cet ouvrage à Sandras de Courtilz, suivant une supposition émise dans la Bibliothèque historique de la France. ' Mémoires historiques sur la Bastille, par Carra , t. 1 , p. 389. 199 Dans la préface de Féditioii en cinq volumes (p,46 et suiv. ), Renneville raconte qu'en 1705 il vit un prisonnier dont il rCa jamais pu savoir le r^x^ , dans une salle de la Bastille , où il avait été introduit par méprise. « Les officiers m' ayant vu entrer, dit Renneville , ils lui firent promptement tourner le dos devers moi , ce qui m'empêcha de le voir au visage. C'était un homme de moyenne taille , mais bien traversée , portant des cheveux d'un crêpé noir et fort épais, dont pas un n'était encore mêlé, » (Peut-être a-t-il pris pour des cheveux un masque de velours noir ? ) Renneville , surpris de ce qu'on lui cachait le visage d'un détenu, interrogea, pen- dant qu'on le reconduisait à sa chambre , le porte- clef Ru qui lui apprit que cet infortuné était /?mo/2- nier depuis trente-un ans, et que Saint-Mars raçait amené a^ec lui des îles Saintes-Marguerite y oit il était condamné à une prison perpétuelle pour a^oirfaiiy étant écolier y âgé de douze ou treize ans y deux vers contre les jésuites. Renneville , dont la curiosité fut piquée davantage par cette révélation du porte-clef, demanda de plus amples détails à Reilh , chirurgien de la Bastille , qui lui conta toute F histoire. Lorsque les jésuites du collège de Clermont , enri- 200 chis des bienfaits de Louis XIV qu'ils fournissaient de confesseur, voulurent attirer sa protection plus parj^iculiérement sur leur collège, ils invitèrent le roi a honorer de sa présence une tragédie latine compo^ exprés pour célébrer sa gloire : le roi se rendit avec sa cour à ce spectacle, où les principaux écoliers jouèrent leurs rôles avec une intelligence que ne surpassèrent pas plus tard les demoiselles de Saint-Cyr dans les représentations d'Est/ier et àijithalie. Le roi fut tellement satisfait de la tra- gédie et des acteurs , • qu'il dit tout haut : « C'est mon collège ! » Ce mot-là ne fut pas perdu , et le lendemain on ôta l'ancienne inscription : Collegium Claromontanum societatis Jesuy pour la remplacer par celle-ci , qui fut gravée en lettres d'or , sur une table de marbre noir : Collegium Ludoi^ici Magni. Un écolier, par piété ou par malice , ne pardonna pas aux révérends pères d'avoir substitué le nom du roi à celui de Jésus, et fit ce distique qu'il placarda le soir même sur la porte du collège et en divers en- droits de Paris : AbstuUthinc Jesum, posuitque iosignia régis, • Impia gens : alium non colit iUa Deum ! Une autre main apposa cette traduction française au bas des écriteaux : 201 La croix fait place au lis ; et Jésus-Christ au roi : Louis , 6 Race impie , est le seul Dieu chez toi ! La compagnie de Jésus cria au sacrilège ; l'auteur fut découvert , et quoique appartenant à une famille noble et riche, on le condamna, par grâce, à une pri- son perpétuelle , et on le transféra aux îles Sainte- Marguerite pour cet effet y doit Sainte-Mars le ramena à la Bastille a^^ec des précautions extraor-- dinaireSy ne le laissant voir à personne par les chemins. Ce pauvre écolier ne mourut pas toutefois en prison , si Fou peut ajouter foi au témoignage de Reilh : il hérita des grands biens de ses parens et réussit à intéresser en sa faveur, à force de pro- messes^ le père Riquelet, confesseur des prisonniers, qui se chargea de solliciter la clémence royale et d'obtenir l'élargissement de son pénitent. Ce der- nier sortit deux ou trois mois après que Renneville l'eut entrevu , sans doute dans le courant de 1 703 et non 1705. Plusieurs traits de ce récit «'ftoooirav.iit Dieu avec diverses particularités de l'histoire du Masque de Fer y le seul prisonnier que Saint-Mars amena des iles Sainte-Marguerite à la Bastille , a^ec des pré-- cautions extraordinaires , ne le laissant voira per^ ^onne par les chemins; mais on a tout lieu de 202 croire que l'aventure de l'écolier, vieille tradition du collège de Louis-le-Grand , où nous l'avons nous- même recueillie , fut appliquée mal à propos à ce prisonnier, dont on cachait le visage. En effet, n'eût-il pas été plus rationnel de cacher la cause d'un emprisonnement si odieux, plutôt que la figure de cet homme enfermé depuis l'enfance et certainement inconnu à tous ses compagnons de captivité ? D'ailleurs , il n'y a pas d'identité possible entre l'écolier des jésuites et ce prisonnier dont Ren- neville xl^ jamais pu savoir le nom. Ce fut le 1 octobre 1 681 que le collège de Cler- mont devint celui de Louis-le-Grand , par suite d'un adroit changement d'inscription , qui étonna assez Paris pour qu'on en ait conservé la date ; or, il n'y a aucune concordance entre cette date et les trente-un ans de captivité qu'aurait subis , en 1 705, cet écolier. En outre , on trouve nombre de repré- sentations dramatiques données par les écoliers et leui's ie^v.«o , «« ^ollé^e de Clermont ; et même en 1658, une tragédie A'Jthalia y fut jouée avec tant de pompe, que Loret en fit mention dans sa Muse historique y mais on n'indique nulle part que Loiiis- le-Grand soit allé à la comédie dans son collège : c'est une invention des jésuites pour balancer la ce- 203 lébrité du théâtre de Saint-Cyr , fondé sous les aus- pices de Racine et de M™® de Maintenon. Lorsque les jésuites obtinrent depuis la permission de faire jouer leurs élèves devant le roi Louis XV, en 1 721 , ce fut dans le château des Tuileries que ces jeunes comédiens représentèrent solennellement les Incom- modités de la grandeur y comédie du père Ducer- ceau , dans laquelle tous les personnages sont des liommes. te nombre des années (trente^une) que cet incon- nu avait passées en prison vers 1 705, ou plutôt 1 703, s'accorderait presque avec le passage de la lettre de Barbezieux, qui constate que le Masque de Fer était prfôonnier depuis vingt ans en 1 691 . Comme la date de 1 705 donnée par Renneville ne se concilie pas avec celle de la mort de Marchialy en 1 703, je suis à peu près convaincu que cette date n'est fautive que par une erreur, du fait de l'impri- meur, qui aura lu sur le manusciit un 5 au lieu d'un 3 : cela me parait d'autant plus vraisemblable, que Renneville ne sortit jamais de la chambre où il était prisonnier, que pour passer dans une autre pri- son' immédiatement, et qu'il ne fut mandé par le gouverneur que dans les premiers temps de son en- trée à la Bastille y on chercherait en vain dans sa re- 204 lation^ après Tannée 1703 jusqu'en 1713, quel- que circonstance qui coïncidât avec cette trans* lation en une salle où il ne fut introduit que />ar méprise. Renneville, ce me semble^ n'a parié de cette mystérieuse rencontre dans sa préface, que pour ré- parer un oubli, sinon par l'embarras où il aurait été de la placer dans le livre sous cette date de 1 705 , que la suite des événemens n'eût point justifiée. Cette Histoire de la Bastille, que certains criti- ques ont traitée avec un mépris que n'autorisait ^as une lecture rapide et superficielle, n'est certaine- ment point un roman farci de contes ridicules ; eet ouvrage , au contraire, me parait aussi vrar, aussi authentique, aussi précieux pour l'histoire, que peut Tètre un livre écrit sous l'influence d'un profond ressentiment, par un homrn^ honnête et religieux. ' Aussi adopterais-je tout-à-fait les termes mêmes de la préface , si j e pouvais avoir la moindre con^ fiance dans le récit du chirurgien Reilh, qui était in- téressé à détourner du prisonnier inconnu l'attention de Renneville , et qui répondit par une feble aux questions qu'on lui faisait sur un sujet de cette im- portance. Le prisonnier étant mort deiuv ou trois mois après que Renneville l'eut rencontré sans le voir au visage j Reilh imagina de publier la préten- 205 due délivrance de cet inconnu^ quoique le gouver- nement de Louis XIV n'eût garde de dévoiler se^ iniquités par une clémence tardive et dangereuse, et Renneville a rapporté avec bonne foi ce qu'il savait par les Communications^ officieuses de Ru et de Reilh. Renneville était d'un caractère passionné et vin- dicatif, mais il avait un fond de dévotion solide qui l'aidait à supporter son infortune, et qui l'inspirait dans la composition de ses Cantiques de V Ecriture sainte^ de ses OEuç^res spirituelles et de son Traité des deifoirs (ï un fidèle chrétien : on se persuadera facilement , au ton fervent de ses ouvrages pieux , que Renneville n'eût pas été capable de mentir avec impudence en invoquant sans cesse la justice de Dieu ; mais, en même temps, on concevra, en voyant ce qu'il a souffert pour expier deux bouts-rîmés sa- tiriques, l'indignation furieuse qu'il fait éclater contre ses bourreaux et surtout contre le gouver- neur de la Bastille, Bernaville : ce Ce cruel tyran, dit-il dans son style trivial, incorrect , mais énergi- que, me laissa trés-long-temps pourrir sans paille, sans une pierre où reposer ma tête, couché sur le li- mon du cachot et la bave des crapauds, avec du pain et de l'eau pour toute nourriture, et d'où il ne me retira que lorsque je fus crevé. J'avais les yeux pres-^ 206 que hors de tête, le nez gros comme un moyen con- combre; plus de la moitié des dents, que j'avais au- paravant très-saines, m'étaient tombées du scorbut ; la bouche m'était enflée et toute en gale, et mes os perçaient ma peau en plus de vingt endroits. » Je regarde donc X Histoire de la Bastille comme très-digne de créance pour tous les faits où Renrie- neville se pose lui-même en témoin oculaire avec quelque apophthegme biblique à la bouche ; quant aux nombreuses aventures des prisonniers qu'il a fréquentés tour à tour pendant onze ans , il ne donne pas ces aventures, souvent romanesques et ridicules, pour des faits avérés ; il les répète telles qu'il les a entendues, et quelquefois seulement la passion l'emporte jusqu'à se faire l'avocat de ses amis de prison. Un faussaire , un faiseur de pamphlets u'.eût pas osé dédier au roi d'Angleterre, George P**, un tissy de mensonges grossiers et de brutales calomnies : {( L'œil de Votre Majesté, dit-il dans cette dédicace, empêchera bien que la Tour de Londres, qui ne fait trembler que les criminels, ne se convertisse en Bas- tille, qui écrase plus d'innocens que de coupables; et, comme mon protecteur. Sire, vous me défendrez de mes persécuteurs, qui se font gloire de poursui- 207 vre jusque dans le sanctuaire ceux qui dévoilent leurs crimes ou qui ont le malheur de leur dé- plaire. » Enfin , un lâche calomniateur n'eût pas osé inscrire son nom au frontispice d'un acte d'ac- cusation contre la Bastille, et se mettre en danger de la vie, ou du moins de la liberté, Renneville cou- rait risque d'être enlevé et replongé à la Bastille pour le reste de ses jours; il fut même attaqué à Amster- dam par trois coupe- j arrêts ^ qui ne lui firent que de légères blessures : (c Jen'alongerai pas monépée d'un pouce , dit-il dans sa préface. Si Deus pro nobis^ quis contra nos ? Il est beau de mourir pour la vé- rité et le bien public ! » Ce langage peint l'homme. Au reste , on ignore ce que devint Renneville depuis la publication de sa seconde édition, ^n 1 724, et l'on peut présumer qu'il eut le sort de Matthioli et d'Arwedicks, qu'il fut secrètement arrêté en Hollande ou peut-être en France, où l'on s'efforçait de \ attirer y et qu'il périt au fond de ces affreux cachots décrits pour la première fois dans les anna- les de X Inquisition française ' , ' ' On peut fonder cette supposition par ce qui arriva au bénédictin François de la Bretonniére , auteur djB plusieurs pamphlets dans lesquels LouYois et son frère, Tarchevéque de Reims, étaient gravement insultés. La Bretonniére fut enlevé en Hollande, par l'entremise d'un juif hollandais, el 208 La date (1 681 ) du baptême royal que reçut le collège de Glermont réfuterait suffisamment l'anec- dote inventée par Reilh^ qui donnait trente-un ans de captivité, en 1705, à l'écolier des jésuites, si la vraisemblance ne contredisait pas cette terrible his- toire. En effet, l'offense ayant été publique, raison était que la réparation le fût pareillement, et dans le cas où les révérends pères se fussent contentés d'une vengeance secrète, auraient -ils eu re- cours aux prisons d'état et à la puissance de Louis XIV , qui , d'ailleurs , n'eût pas considéré comme une injure bien grave ce distique , dans le- quel sa royauté était mise presque au niveau de la divinité de Jésus ? Les jésuites avaient en main des moyens plus sûrs et plus formidables de se venger, sans qu'il fût besoin d'importuner le roi pour un si mince objet. Le collège de Louis-le-Grand renfermait des sou- terrains profonds, non moins impénétrables que les prisons d'état : là, s'expiaient, dans les ténèbres et le silence, des crimes que les lois n'eussent pas punis et que la société de Jésus frappait d'une détention livré à la merci de Louvois, qui le fit transporter secrètement en France ^ au mont Saint-Michel , et enfermer dans une cage de fer où il mourut. La Bastille dévoilée f 9« livraison, p. 76. 209 ' perpétuelle ; ces crimes consistaient surtout eu im- prudences capables de compromettre la fortutie et la dignité de l'ordre. Les coupables avaient , d'or- dinaire^ fait partie de cette société, qui s'arrogeait le droit de retrancher elle-même ses membres nui- sibles. Quand les jésuites furent chassés de France, leurs collèges fouillés et leurs turpitudes traînées au grand jour de l'opinion, le collège de Louis-le- Grand offrit une preuve manifeste des violences qui s'exerçaient impunément sous la règle de Loyola : on y trouva, raconte Dulaure dans son Histoire de Paris ^ y des espèces d'oubliettes, caveaux sans portes et ouverts à la voûte pour descendre le pa- ' Troisième éd. in-12, t. 5, p. 440 et 441. Ce furent des écoliers qui dé- couvrirent ces cachots au-dessous des bâtimens de l'infirmerie. « Armés de bâtons et de flambeaux, ils pénètrent dans un caveau servant d'atelier au menuisier de la maison , frappent le sol et reconnaissent qu'en un certain endroit il résonne sous leurs coups; il remuent la terre , découvrent une trappe en bois , la lèvent avec peine , aperçoivent un bel escalier , le des- cendent et se trouvent dans une vaste salle voûtée ; elle était bordée d'en- viron dix caveaux, aussi voûtés , de sept à huit pieds de longueur , garnis chacun d'un fort anneau de fer scellé dans le mur. La voûte de la salle était soutenue au milieu par un gros pilier dont les quatre faces présentaient autant d'anneaux de fer. A la voûte , ils virent une ouverture étroite, fermée par une grille de fer. Par cette ouverture , la seule qu'ils aient aperçue dans ce souterrain , on descendait évidemment la nourriture destinée aux malheureuses victimes. » ' 210 tient avec des cordes, comme dans les anciens m- pcLce des couvens. Un anneau de fer scellé dans le mur, des chaînes rongées de rouille et des oss©- meiis ne permettaient pas de douter de la destina- tion de ces tombeaux , où plus d'une victime avait suœombé au désespoir, peut-être à la faim. Les vengeances des jésuites étaient occultes , selon l'es- prit de cette société, à qui les oubliettes n'eussent pas manqué pour l'insolent auteur du distique. Il n'y a pas cinq ans qu'un professeur du collège Chailemagne eut l'idée de visiter avec soin les caves de ce tte maison-professe des jésuites , pour y décou- vrir quelque trace de l'effrayante chambre des méditations y toute remplie de peintures diaboliques, telle, du moins, que Voltaire nous l'a montrée par ouï-dire; ce professeur fouilla le sol dans un endroit qu'il avait jugé suspect; il rencontra sous sa pioche une voûte dont il détacha plusieurs pierres, de ma- nières à pratiquer un passage; il planta une échelle dans le trou, et eut le courage de descendre au fond d'uni caveau sans issue, à moitié comblé. Il ramassa, parmi les décombres, une lampeen terre cuite et un crâne humain. D'autres fouilles semblables produi- sirent la découverte d'autres cellules voûtées , que l'eau des fossés de la Bastille avait envahies. 211 C'est dans ces cachots-là qu'on doit rechercher les vestiges de la punition du pauvre écolier, et non dans les archives d'une prison d'état. A quoi eût servi un masque sur la figure d'un enfant de treize ans, qui ne pouvait être reconnu que par ses parens et ses régens de classe? Eh bien ! on ne manquera pas sans doute, tôt ou tard , de nous représenter cet écolier comme le vé- ritable homme au masque, sans égard pour les dates et pour la vraisemblance. Mais on aura de la peine à faire un isecret d'état, d'aune affaire de collège, et l'on n'expliquera pas pourquoi Louis XVIII disait, en causant du Masque de Fer : « Je sais le mot de cette énigme , comme mes successeurs le sauront ; c'est l'honneur de notre aïeul Louis XIV que nous avons à garder ' . » Pour établir maintenant d'une manière satisfai- sante que le Masque de Fer et Fouquet ne sont qu'une seule et même personne avec deux noms dif- férens et à des époques différentes , il suffira de prouver , 'Plusieurs personnes dignes de foi ndus ont attesté cette réponse que Louis XVni eut peut-être la malice de faire pour tenir en haleine la curio- sité des courtisans : le secret du Masque de Fer lui semblait sans doute une condition aussi nécessaire que le sacre de Keims pour sa royauté. / 212 1^ Que les précautions apportées dans ^ la garde de Fouquet à Pignerol ressemblent en tout point à celles qu'où déploya plus tard pour l'homme au masque à la Bastille , comme aux iles Sainte-Mar- guerite ; 2** Que la plupart des traditions relatives au pri- sonnier masqué paraissent devoir se rattacher à Fouquet; 3** Que l'apparition du Masque de Fer a suivi presque immédiatement la prétendue mort de Fou- quet en \ 680 ; 4^ Que cette mort de Fouquet, en 1680 , est loin d'être certaine; 5** Que des raisons politiques et particulières ont pu déterminer Louis XIV à le faire passer pour mort, plutôt que de s'en défaire par un empoison- nement ou d'une autre façon ; 6^ Enfin , que l'époque de la mort de Fouquet en 1680 étant reconnue fausse, les faits et les dates ^ les inductions et les probabilités viennent à l'appui de mon système, qui serait incontestable, si l'authenticité de la carte trouvée à la Bastille en 1 789 pouvait être justifiée par la production de cette pièce que je n'ai pas invoquée cependant comme une preuve , en mentionnant sa découverte. 213 I. Dès. que la chambre de justice ^ par son arrêt du 20 décembre 1664, eut déclaré Fauquet atteint et conç^aincu dahus et mahersations par lui cotH" mises au fait des finances dans les fonctions de surintendant y et l'eut banni à perpétuité hors du royaume en confisquant tous ses biens, le roi jugea qu'il pouifait y a^oir grand péril à laisser sortir ledit Fouquet hor^s du royaume^ vu la connais^ sance particulière quil a^ait des affaires les plus importantes de VÉtat. En conséquence, la peine de bannissement perpétuel fut commuée en celle de la prison perpétuelle, et trois jours après l'arrêt rendu, Fouquet monta en carrosse açec quatre hommes ^ et partit escorté de cent mousquetaires , sous la con- duite de M. d'Artagiian, pour être mené au château de Pignerôl , où Saint-Mars devait le garder prisonnier. On retint à la Bastille le médecin et le valet de chambre de Fouquet ( Pecquet et Lavallée ), de peur quêtant en liberté ils ne donnassent aifis de sa part à ses parens et à ses amis pour sa délivrance ' , M"® de Sévigné écrivit à M. de Pomponne, le 22 décembre : > Recueildes Défenses de M, Fouquet j 15 vol., 1665-1668, t. 13, p. 235 : Relation de ce qui s'est pusse dans la chambre de justice au jugement de M. Fouquet, Il y a une autre édition en 16 vol., 1696, sous ce titre : OEu- vres de M, Fouquet, 14 i ' I 214 (( Si vous saviez comme cette cryauté parait à tout le monde ; de lui avoir ôté ces deux hommes : c'est mie chose inconcevable ; on en tire même des con- séquences fâcheuses, dont Dieu le préserve; voilà une grande rigueur. . Tantœne aiiimis cœlestihus ircel Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes et basses ne sau- raient partir d'un cœur comme celui de notre maître. On se jsert de son nom et on le. profane ! » Ce fut pourtant le roi qui signa V Instruction *, datée du 24 décembre, et remise à M. de Saint-Mars, laquelle » n'eût pas été plus sévère pour le Masque de Fer. Cette Instruction défend « que Fouquet ait com- munication avec qui que ce soit, de vive voix ni par écrit, et qu'il soit visité de personne, ni quil sorte de son appartement pour quelque cause ou sous quelque prétexte que ce puisse être , pas même pour se promener; » elle refuse des plumes, de l'encre et du papier à Fouquet , mais elle permet que Saint-Mars « lui fasse fournir des livres, s'il eu • Celte pièce a été imprimée en partie, pour la première fois, dans le t. 6 des OEuvresde Louis XI P^, p. 371. Elle y est précédée d*un Avis de l'éditeur, rempli d'aperçus neufs et piquans sur les causes du procès de Fouquet. M. Delort , dans le premier volume de V Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres , p. S4 et suiv. , réimprima en entier cette instruction dont roriginal existe aux Archives du Royaume, 215 désire, observant néanmoins de ne lui en donner qu'un à la fois , et de prendre soigneusement garde, en retirant ceux qu'il aura eus en sa disposition , s'il ri y a rien décrit ou de marqué dedans ; » elle charge Saint-Mars d'acheter les habits et le linge dont Fouquet aura besoin, et de lui choisir un valet qui sera pareillement priifé de toute commu-- m nicationy et ri aura non plus de liberté de sortir que ledit Fouquet ; elle assigne un fonds de six mille livres par an pour la subsistance de Fouquet et de son valet; elle autorise Saint-Mars à lui faire tenir un confesseur lorsqu'il voudra se confesser, « en observant néanmoins de n'avertir ledit confesseur qu'un moment avant qu'il doive entendre ledit Fou- quet, et de ne lui pas donner toujours la même personne pour le confesser ; » elle recommande enfin à Saint-Mars de tenir Sa Majesté ai^ertie de temps en temps de ce que fera 1^ prisonnier. Dès que Fouquet fut arrivé à Pignerol le 1 jan- vier \ 665 et enfermé dans le donjon , sous la garde de Saint-Mars , capitaine d'une compagnie franche d'infanterie composée de cinquante hommes, avec le titre de commandant de ce donjon en l'absence du gouverneur, le marquis de Piennes , les inquié- tudes du roi et les précautions de surveillance s'ac- 216 crurent successivement : Louvois^ qui reçut la prison de Fouquet dans ses attributions de secrétaire d'état de la guerre , enjoignit à Saint-Mars d'envoyer des nouvelles toutes les semaines y quatid bien même il n'aurait rien â mander \ La défiance^ de Louvois se porte sur tout , dans ses lettres à Saint-Mars : (( C'est à vous à veiller à ce que ceux qui appro- chent M. Fouquet ne se laissent pas corrompre , et que, quand même quelqu'un aurait assez de bassesse pour cela , il ne pût exécuter son mauvais dessein : il est nécessaire que vous empêchiez qu'il n'ait ni plume ni encre. » (10 février 1665. ) (( Le confesseur, que vous avez choisi pour lui , a des talens qui ne doivent pas donner beaucoup de sujet de craindre qu'il lie quelque négociation con- traire au service de Sa Majesté. Vous ne sauriez man- quer de faire observer la conduite de cet ecclésias- tique , pour reconnaître si les apparences ne sont point trompeuses, » (20 février.) (( Il n'y a point de difficulté à donner en 'même ' Lettre du 29 janvier 1665, dans le U^ vol. de V Histoire de la détention des Philosophes, ainsi que les lettres dont j'ai extrait les phrases suivantes : on les trouvera sous leur date , sans qti'il soit nécessaire de renvoyer sans cesse à l'ouvrage ci-dessus. 217 temps deux livres à M. Fouquet : ce que vous avez à faire observer est que ceux de qui vous les prendrez né sachent point que ce soit pour lui , et que vous les visitiez ou fassiez visiter avant que de les lui don- ner. » (3 mars.) « On est bien aise ici de voir que Tecclésiastique que vous avez choisi (pour confesseur ) soit de l'hu- meur qiie vous marquez. Vous ne sauriez mieux » faire que de l'entretenir dans les sentimens où il est, et de lui promettre que Sa Majesté reconnaîtra ses services; et certainement, après les précautions que vous prenez , il semble que ce soit le seul homme qui puisse lui donner des nouvelles , s'il était assez infidèle pour le faire. Après ce que cet ecclésiastique ' vous a dit , vous avez eu raison de croire que M. Fou- quet désire se confesser, plus pour apprendre des nou- velles que toute autre chose , et Sa Majesté souhaite que vous ne lui donniez cette permission que toutes les quatre bonnes fêtes de l'année et le jour de la No- tre-Dame d'août ... Il vaut mieux acheter qu'emprun- ter des livres pour lui... Lorsqu'il vous demande des lunettes d'approche, il a vraisemblablement dessein de s'en servir à quelque chose qui est contre le ser- vice de Sa Majesté : aussi ne veut-elle pas que vous lui en fournissiez. (24 avril ; à cette époque la com-- 218 pagnie de Saint-Mars fut augmentée de dix soldats et d'un sergent. ) « Sa Majesté approuve que vous ayez refusé de lui donner un crayon. » (26 octobre. ) « Vous ne sauriez apporter trop de précautions pour empêcher que M. Fouquet n'écrive ou ne re- çoive des lettres , et le roi approuvera toujours toutes celles que la raison voudra que vous pratiquiez pour vous empêcher d'être trompé.» (13 novembre.) « Le roi approuve les diligences que vous faites pour ôter à M. Fouquet toutes sortes de moyais d'écrire , ni de recevoir des lettres , et trouvera bon toutes les précautions que vous croirez devoir pren- dre à l'avenir.» (12 décembre.) « Vous devez faire savoir ici les moindres choses qui se passent au sujet de M. Fouquet, et lorsque vous croirez à propos de donner avis par avance de quelques précautions que vous voudrez prendre pour la garde de sa personne , vous le pouvez faire en toute liberté. » ( 26 janvier 1 666. ) (c Les gens qui sont dans la condition où il se trouve tentent toutes sortes de voies pour parvenir à leur fin , et les gens qui sont chargés de leur garde doi- vent prendre toutes sortes de précautions contre eux pour s'empêcher d'être. trompés. » (3 mars.) 219 « Sa Majesté sera bien aise que de temps en temps vous mandiez ici de quelle manière vit le prisonnier ; s'il supporte sa détention avec tranquillité ou avec inquiétude ; ce qu'il dit et ce qui se passe dans sa garde.» (11 avril.) « Si la maladie de M. Fouquet continuait , il se- rait juste de lé faire assister de médecins et de chi- rurgiens du pays y mais bien assurément le médecin Pecquet ne lui rendra jamais ses services, soit dans sa profession , soit dans le métier d'un simple valet.» (4 juin. ) « Comme on pourrait , pour procurer à M. Fou- quet sa liberté ou quelque soulagement , vous expo- ser des dépêches du roi ou des lettres de M. Letellier ou de moi , contrefaites , je vous prie de n'en exécu- ter aucune signée de lui ou de moi , qui ne soit écrite de sa main ou de la mienne , que vous pourrez confronter contre ces sept lignes qui en sont. » ( 4 juin. ) « Si M. Fouquet continue à vous demander des livres italiens , vous pourrez lui en faire venir de Paris ou de Lyon. » (18 juin. ) (( Vous avez raison de dire qu'il est mal aisé de vous précautionner contre le prêtre qui confesse M. Fouquet, puisqu'étant seuls par nécessité, ils peu- 220 vent s'entretenir ensemble des choses qui ne regar- dent point la confession ; mais y puisque le confes-^ seur est homme de bien ou que vous le croyez tel , voiis devez avoir en quelque façon l'esprit en repos. A votre imitation^ je me défie de tout.» (30 juin. ) (( Il est inutile que je vous explique toutes les précautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier dui'ant sa marche (Fouquet avait été transféré de Pignerol au fort de Pérouse pendant les réparations du dégât fait par la foudre dans sa pri- son), et pour sa garde durant sa détention.» ( 47 juillet. ) « Si après la guérison du valet de M. Fouquet , il ne veut plus continuer ses services au prisonnier , la prudence veut que vous le reteniez dans le donjon trois ou quatre mois , afin que , s'il avait agi contre son devoir, le temps fasse rompre les mesures pri- ses avec M. Fouquet. » (23 septembre. ) « Gomme vous me marquez que M. Fouquet proM fite de ses vieux habits pour se concilier le valet qui est auprès de lui , le roi désire qu'à mesure que vous lui en fournissez de nouveaux , vous donniez ceux qu'il quitte aux pauvres.» (23 octobre.) (( Le roi estime que Ton ne peut mieux faire que d'enfermer avec M. Fouquet deux valets qui ne sor-^ iiront que par la mort. Les avantages que vous tire- rez de ces deux valets ainsi renfermés , sont qu'ils pourront se veiller l'un l'autre et que vous connaî- trez , en les questionnant ou par les rapports qu'ils vous feront, s'ils vous disent vrai. » ( 14 février 1667,) « Votre lettre du 29 du mois passé m'apprend la continuation et l'état de la maladie de M. Fouquet. Je vous prie de continuer à m'en informer par tous les ordinaires. En faisant ce qui peut lui être utile , vous ne devez pas négliger la moindre des choses qui peuvent aller contre la sûreté de la garde de sa personne.» (9 octobre 1668. ) (c Vous avez bien fait de ne pas donner aux Récol- lets la pistole que le valet de M. Fouquet vous a prié de leur délivrer par charité, puisque vous appré- hendez qu'il n'y ait à cela quelque mystère. »' (26 mars 1669. ) « Il faut vous consoler du chagrin que M. Fou- quet peut avoir contre vous des nouvelles précau- tions que vous avez prises pour la sûreté de sa garde. » (22 avril 1669.) ce Vous avez découvert que vos soldats avaient commerce avec M. Fouquet : il faut qu'il y ait en- core quelque chose de plus que ce que vous me 222 mandez qu'ils vous ont avoué ; car il n'aurait pas fait donner six pistoles à un soldat qu'il nommait par son nom y s'il ne lui eut auparavant rendu quelque service. Le roi ne fera aucime difficulté de vous per- mettre de faire justice de vos soldats en assemblant vos officiers et sergens; et s'il n'y a point de preuves assez sûres pour punir un crime de cette qualité à l'égard du valet , vous ne pouvez que le bien mal- traiter et l'enfermer pour long-temps. Cependant vous ferez fort bien de mettre les fenêtres de M. Fou- quet en état que pareille chose ne lui puisse plus arriver, et veiller toujours si exactement , qu'il ne puisse rien voir sans que vous le découvriez. » (7 dé- cembre. ) « Il faut faire une grille, vis-à-vis de chacune des fenêtres de votre prisonnier, qui soit en demi- cercle en saillie hors du mur extérieiu' de deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites grilles d'une claie fort serrée, et assez haute pour empê- cher qu'il ne puisse voir autre chose que le ciel j et quand il sera nuit , que vous fassiez descendre des nattes dessus ses * fenêtres, que vous relèverez à la pointe du jour : ainsi Ton ne pourra plus lui faire signe, ni lui en faire faire à qui que ce soit, et il ne pourra plus rien jeter ni recevoir. » ( 1 7 décembre.) 223 « Il faut observer que si vous donnez à M. Fou- quet des valets que l'on vous amènera d'ici , il pourra bien arriver qu'ils seront gagnés par avance, et qu'ainsi ils seraient pis que ceux que vous en ôte- riez présentement. » (.1*^ janvier 4670.) « Les précautions que vous avez résolu de prendre pour empêcher que M. Fouquet ne donne de ses nouvelles à personne , ni n'en reçoive de qui que ce soit, sont bonnes. » (46 janvier 4670.) w La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avaient trahi ne saurait produire qu'un très-bon ëflfet. » (26 janvier. ) ce J'ai reçu le plan des jalousies que vous faites foire pour les fenêtres de M. Fouquet; ce n'est pas comme cela que j'ai entendu qu'elles doivent être, mais bien des claies ordinaires qu'il faut mettre au- tour des grilles , en saillie et en hauteur nécessaire pour empêcher qu'il ne voie les terres des environs de son logement. » (28 janvier.) « Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où M. Fouquet est enfermé , et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être vu de personne. » (26 mars.) « Votre lettre du 5 de ce mois me fait connaître que M. Fouquet désirerait lire la Bible. Vous pou- 224 vez lui en acheter une et même les livres pour Tu- sage de son valet , ne doutant pas que , avant dé les leur délivrer, vous ne vous précautionniez.» (4 4 juillet.) (c Vous jugerez facilement par la grandeur du mémoire du sieur Pecquet , pour la composition de l'emplâtre que M. Fouquet demande, qu'il n'a pu le faire dans mon cabinet, en ma présence, et qu'il Ta dressé chez lui ; cette raison m'oblige de vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez reçu , vous en fas- siez une copie bien exacte , et en montriez l'original à M. Fouquet, et que vous en coUationniez avec lui la copie , laquelle vous lui laisserez, et brûlerez en- suite l'original ; par ce moyen, ledit sieur Fouquet, l'ayant vu , n'aura aucun doute ; et vous , l'ayant brûlé, n'en aurez aucune inquiétude. » ( 13 dé- cembre. ) « Sa Majesté, que l'on pourrait voir, a empêché que M. de Lauzun ( nouvellement arrivé à Pigiîefrol) ne puisse parler à M. Fouquet par la même chemi- née. » ( 20 décembre 1 771 . ) A la fin de l'année 1672, la prison de Fouquet commença de s'adoucir; on lui rendit une lettre de sa femme avec permission d'y répondre en présence de Saint-Mars; dès lors, d'autres lettres de M"^ Fou- quet lui parvinrent de même par l'entremise de "■«J « 225 Louvois, qui faisait examiner et visiter ces lettres soumises à des analyses chimiques pour qu'on n'y pût cacher quelque écriture faite avec une encre invisible. Fouquet obtint successivement d'écrire au roi et à Louvois; d'être instruit des principaux événemens politiques; de recevoir par écrit les consultations de son médecin TPecquet et de plusieurs praticiens de Paris; de prendre Vair^ de deux jours Vun^ pen- dant deux heures chaque jour, sous la menace de retourner dans sa chambre pour toujours , s'il es- sayait de lier des intelligences avec quelqu'un; de communiquer avec le comte de Lauzun , prisonnier d'état comme lui à Pignerol; de lire le Mercure ga^ tant; d'adresser des mémoires cachetés au roi; de jouer et coniferser avec les officiers de Saint-Mars à tous les jeux honnêtes qu'il pouvait désirer; de se promener dans V étendue de la citadelle ^ accom- « pagné de quelques soldats ; de diner avec M™* de Saint-Mars, quand même il y aurait des étran-- gers ; de passer des matinées et des après^dîners, enfermé dans son appartement , en compagnie des officiers de la garnison du château ; enfin, d'embras- ser sa femme, ses frères et ses enfans '. ' Tous ces faits résultent de la correspondance secrète de Louvois , pu- 226 Mais nonobstant ces adoucissemens progressifs dans là captivité de Fouquet, la surveillance de Saint-Mars était aussi active et aussi minutieuse. Fouquet ayant demandé la permission d'écrire une pensée qu'il avait , laquelle , disait-il , serait fort utile au sen^ice du roiy Saint-Mars lui donna six feuilles de papier, après avoir tiré de lui parole de les rendre écrites ou blanches au bout de quatre jours, pour les cacheter et les adresser au roi. (30 janvier 1773.) Fouquet ayant désiré savoir des nouvelles y Saint- Mars fut autorisé à lui en dire du progrès des armes du roi, sans que cela s étendît à autre chose ^ sous quelque prétexte que ce fût. (2 juillet 1773. ) Fouquet ayant voulu avoir du thë , on le lui en- voya de Paris, mais Saint-Mars eut soin d'enlever la boîte, après l'avoir vidée devant lui, ainsi que le papier et le plomb qui enveloppaient le thé. (No- vembre 1677.) Louvois écrit à Saint-Mars : « Vous ne devez point donner d'autres lettres à M. Fouquet que celles que je vous adressé dans mes paquets avec une de moi. » ( 13 mars 1679. ) « Il est à propos bliée par M. Delort, et notamment d'une lettre du !<' novembre 1677 et d'uD mémoire du 18 janvier 1679. 227 que M, d'Herleville ( gouverneur de la ville de Pi- gnerol ) et sa femme ne rendent visite à M. Fou- quet que trois ou quatre fois l'année ; à l'égard du père jésuite qui vous est suspect , ne souffrez point qu'il entre dans le donjon. » (23 octobre.) « Vous répondez toujours à Sa Majesté de la sûreté de la personne de M. Fouquet. » (4 8 décembre.) « Je crois devoir vous répéter que les ordres de Sa Majesté restreignent les visites qui peuvent être rendues à votre prisonnier, aux officiers et habitans de la ville et de la citadelle. » (25 décembre.) On voit évidemment dans la correspondance de Louvois qu'en 1 679 on accordait un peu plus de li- berté à Fouquet , mais qu'on n'épargnait rien pour l'empêcher de parleç sur certains sujets que le roi avait fort à cœur : l'épée de Damoclès était sans cesse au-dessus de sa tête ! II. L'anecdote de l'assiette d'argent, que Voltaire emprunta aux Mémoires de Perse, est rapportée d'une autre manière par le père Papou, dans le Voyage en Proifence. Ici, ce n'est plus un pêcheur ni un esclave , mais un frater j ce n'est plus une as- 228 sîette, mais une chemise très-fine, sur laquelle le prisonnier aurait écrit dan bout à l'autre. L'origine de cette anecdote n'existe-t-elle pas dans ces passages de deux lettres de Louvois à Saint- Mars ? « Votre lettre m'a été rendue avec le nou- veau mouchoir sur lequel il y a de l'écriture de M. Fouquet.» (1 8 décembre 4 665.) «Vous pouvez lui déclarer que s'il emploie encore son linge de table à faire du papier, il ne doit pas être surpris si vous ne lui en donnez plus. Il me semble qu'il n'est pas fort difficile de s'apercevoir s'il en consomme à cet usage, puisqu'il n'y a qu'à le donner par compte à ses valets et les obliger à le rendre par compte aussi, et quand il en manquera , ce sera une marque in- faillible qu'il s'en sera servi.» (21 novembre 1667.) Fouquet, qui écrivait sur son linge, pouvait bien imaginer d'écrire sur sa vaisselle. Ce fut peut-être dans cette intention qu'il demanda et obtint de faire faire des assiettes et une salière, avec deux flambeaux d'argent qui avaient été brisés dans l'ex- plosion de la poudrière, (7 août Î665.) ^ Le père Papon apprit d'un vieil officier de l'île de Sainte-Marguerite , qu'une femme du village de Mongins vint se présenter à Saint-Mars pour être admise en qualité de servante auprès du prisonnier 229 încônnu , maïs qu'elle refusa de se condamner à une captivité lucrative , lorsqu'on lui eut annoncé que cette captivité serait perpétuelle. N'est-ce pas là cette mesure prise à l'égard des valets de Fouquet, lescpiels ne devaient sortir de sa prison que par la morl ? Peut-être la femme que Saint-Mars voulait prendre à gages n'est-elle autne que la blanchisseuse qu'on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet qui mettait de Vé^ cAtare partout, même sur ses rubans et la doublure de son pourpoint, tellement qu'on fiit obligé de rha- biller d'une couleur sombre et de ne lui donner que des rubans noirs ( lettre de Louvois du 1 4 fé- vrier 1667). On se souvient que, selon M. de Pal- teau, le prisonnier était toujours vêtu de brun. Le père Papon ouït dire encore que le valet du prisonnier étant mort dans la chambre de son mai- tre, un officier de Saint-Mars alla lui'-mème, la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetière : un valet de Fouquet , emprisonné comme lui à perpé- tuité, mourut aussi au mois de février 4 680 ( lettre de Louvois du 42 mars de cette année-là). Les faits qui s'étaient passés à Pignerol durent avoir un écho aux îles Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transféra son ancien prisonnier. 15 230 Quant aux égards que Louvois montrait pour le Masque de Fer y en se découvrant devant lui, on peut penser que ce ministre^ malgré son orçueil, accordait ces marques de déférence au malheur et à la vieillessse, s'il se rencontra jamais avec Fou- quet dans un des voyages rapides et mystérieux qu'il faisait souvent. a II a quelquefois visité une partie de la France, quand le bruit de son départ commence à être semé, dit le Mercure galant du mois de mai 1680 (un mois après la prétendue mort de Fouquet ! On a des motifs de croire que Louvois était allé à Pigne- rol); et comme dans son retour il devance ordinai- rement les plus prompts courriers, ceux qui se plai- sent à raisoimer perdent leurs mesures. » Le Mercure galant du mois de juin laisse en- core mieux pénétrer l'objet de ce voyage qui condui- sit sans doute le ministre à Pignerol : « M. de Lou- vois est de retour à Fontainebleau après avoir par- couru beaucoup de pays. Vous savez jusqu'où le zèle qu'il a pour le service du roi l'emporte et avec quelle rapidité on le voit agir pour les intérêts de l'état. Son i^oyage rHapas tant été pour le besoin qui il avait des eaux de Barège ^ que pour i^oir les tra-^ vaux de quelques places où les grandes lumières 231 qu*il a sur toute chose rendaient sa présence néces^ saire. » Voilà, ce me semble, en quelle occasion Louvois se découvrit devant le Manque de Fer. Louvois , dans ses lettres à Saint-Mars , ne s'ex- prime jamais qu'avec beaucoup de politesse en par- lant de Fouquet : «Vous pouvez lui dire que j'ai fait, jusqu'à présent , tout ce qui a pu dépendre de moi pour lui rendre service dans les choses où je Fai pu sans blesser mon devoir , et que je continuerai avec plaisir. » (30 janvier 1673. ) « Je vous prie de faire à M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses honnêtetés. » (26 décembre 1677.) Voilà bien un salut par écrit. Les beaux habits , le linge fin , les livres , tout ce qu'on prodiguait au prisonnier masqué pour lui rendre la vie moiûs pénible , n'étaient pas non plus refusés à Fouquet : l'ameublement de sa seconde chambre à Pignerol coûta plus de douze cents livres ( lettre de Louvois, 20 février 1 665) ; les habits et le linge que Saint -Mars lui fournit en treize mois coûtèrent, cl^une part 1 042 livres, et de l'autre, 1 646 livres ( lettres de Louvois , 1 2 décembre 1 665 et 22 février 1 666 ) ; Fouquet avait des flambeaux d'ar^ gent ( lettre de Louvois , 7 août 1 665 ) ; on renou- vela plusieurs fois son ameublement et ses tapis pen- 232 dant seize ans de prison ; il avait par an deux habits netife , l'un d'hiver et Fautre d'été ; on lui achetait la plupart des livres qu'il désirait : « Vous avez bien fait , <5crit Lôuvoîs à Saint-Mai^ , de lui don- ner les choses nécessaires pour contribuer à son di- vertissement ; mais vous devez toujours prendre vos précautions pour la sûreté de sa gardé* *> (21 février 1669.) Fouquet , dans le désteuvremeïit d'une si longue captivité/ était bien capable d'imiter l'homme au maâque> qui^ selon le rapport de Lagraiige-dhancel, ^amuiùit à épiler sa barbe avec des pinces d'acier j non-seulement Fouquet apprenait le latin et \sl phar- macie à ses domestiques % composait des vers pieux à l'aide du Dictionnaire des rimes françaises ^ ima- ginait des onguens et des remèdes pour différens maux ^, mais encore il se livrait on ne sait à quelles occupations frivoles qui faisaient dire à Louvois^ le 1 6 * Histoire de la détention de Fouquet^ de PelUsson et de Ixmtun, par M. D«* )ort, en xèieéeVHistoife de in détention des philosophes et des gens de lettres, p. 33. 2 Fouquet avait appris de sa mère , autevr clu célèbre Beâmit de rfic^ttes thoisies tant de fois réimprimé depuis Tédition originale de 1675, une foule de, recettes singulières. Louvois, ayant mal aux yeux, lui fit demander de Veau de cassehnette et «m Mémoire de la ntomibre dont elle se fait (lettres dulSjuiu et 6 juillet 1878). 2^3 juta 1 666 ; « Cette occupation marque bien Toisiveté dans laquelle il se trouve présentement. Une &ut pas s'étonner qu'un homme qui a eu une longue habi- tude du travail s'applique à de petites choses pour s'occuper'.» On pourrait encore appliquer à Fouquet une par- tie de ce que la tradition nous fait connaître de la taille I de l'air majestueux , de la voix intéressante et même de l'esprit çif et orné du prisonnier mas*- que. Fouquet n'était pas bçau de visage , il est vrai j mais l'abbé de Choisy , dans ses Mémoires ^ nous le * Né doiwon pas rapporter à ce passage la célèbre histoire' de l'araignée que tant de biographes ont introduite à tort dans la captivité de Peliis*" son , et dont Renneville , mieux instruit des traditions de la Bastille , a fait honneur au comte de Lauzun, trop léger et trop insouciant néanmoins pour se créer des occupations de cette espèce ? Ce serait donc Fouquet et non Lauzun , à qui nous attribuerions cette touchante anecdote : • Sans livres, sans occupation, n'étant visité que de son barbare surveillant, lori^- qu'il hii portait du pain , le comte (Fouquet) ne sachant à quoi s'amuser , avait apprit à une petite araignée à descendre dans sa main pour y prendre du pain qu'il lui fendait. Un jour Saint-Mars entra dana le moment que le comte était dans cette amusante occupation avec son araignée ; il lui fit le détail de ce beau divertissement , et ce brutal , voyant que le comte y prenait une espèce de plaisir, lui écrasa l'araignée dans la main en lui di*- fiant que les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertisse'* ment.» Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. 1, p. 74. 'Collection Petitot, t. 63 de la seconde série, p. 210. * %. 234 montre rc savant dans le droit y et même dans les belles-lettres ; la conversation légère , les manières aisées et nobles ; répondant toujours des choses agréables. » Bussy-Rabutin ne le juge pas autre- ment ^ et avoue à contre-cœur qu'i7 avait V esprit fin et délicat ' . Ses portraits lui donnent une figure spirituelle , un regard fier , une superbe chevelure : en un mot ^ sa bourse n'était pas le seul aimant qui lui gagnât les cœurs , puisque M*"* de Sévigné, qu'il avait courtisée sans succès comme amant^ l'estimait assez pour en faire un ami. III. Il est certain qu'avant l'année 4 680 , Saint-Mars ne gardait à Pignerol que deux prisonniers impor- tans, Fouquet et Lauzun ; cependant, V ancien pri- sonnier quil avait à Pignerol ^ suivant les termes du journal de M. Dujonca, dut se trouver dans cette forteresse avant la fin d'août 1 681 , époque du pas- sage de Saint-Mars au fort d'Exilles, où le roi l'en- voyait en qualité de gouverneur, pour le récompen- ser de son zèle dans la garde de Fouquet. Ce fut donc dans l'intervalle du 23 mars 4 680, date > Mémoire» de Roger de Rabutin, comte de Bussy, éd. de 1696, iû-12, t. 2, p. 428. 235 supposée de la mort de Fouquet^ au 1^ septembre 1681 ,'que le Masque de i^erparut'à Pignerol , d'où Saint-Mars n'emmena que deux prisonniers à Exil- les " ; or, l'un de ces prisonniers était probablement l'homme au masque ; l'autre ^ qui était sans doute Matthioli , mourut avant Tannée 1 687, puisque Saint-Mars, ayant eu, au mois de janvier de cette année-là , le gouvernement des îles Sainte-Margue- rite, ne conduisit qu'un seul prisonnier dans cette nouvelle prison * . IV. m La correspondance . de Louvois avec Saint-Mars ^ £ait mention, il faut l'avouer, de la mort de Fouquet , que lui aurait annoncé une lettre de Saint-Mars, écrite le 23 mars 1 680. Les lettres de Louvois, datées ' LouTO is écrit à Saint-Mars, 12 mai 1681 : « Je demande au sieur Du- chanoy d'aller visiter avec vous les bâtimens d'Exilles, et d'y faire un mé- moire des-^éparations absolument nécessaires pour le logement des deux prisonniers de la tour d'en bas,, qui sont , je crois, les seuls que Sa Majesté fera trapsférer à failles.» Extrait des Archives des Aff. étr. par M De- lort. ' Saint-^Mars écrit à Louvois, 20 janvier 1687 : « Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que je puis bien vous en- ré- pondre pour son entière sûreté.» Extrait des Archives des Aff. étr., par l^oux-Fazillac. ^ Daos.r^TfjrofVe de ta détention des philosophes, t. 1, p. 311 et suiv. 236 des 8 > 9 et 29 avr^ \ répètent plusieurs fois ; Jekn M, Fouquety e^ ordonnant de remettre le corps du dtfunt aux ^ens de M""*" Fouquet , et de transférer Lauzun dans la chambre mortuaire ^ meublée et tSH pisséejfc neuf ; mais il est remarquable que^ dans Us letU'es suivantes y Louvois dise comme à l' ordinaire ^ M. Fouquet y sans faire précéder ce nom de la qunr lification à^feu qu'il employait auparavant. W"^ de Sévigné écrit à sa fille, fe 3 avril 1680 : « Le pauvre M. Fouquet est mort , j'en suis tou-r chée... W^^ de Scudéry est trés-affligée de cette mort. » Elle écrit à la même , le 5 du même mois : « Si j'étais du conseil de la famille de M. Fouquet , je me garderais bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont le faire r je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol ; et , après dix-neuf ans , ce ne serait point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison. » Elle écrit encore à peu près dans les mêmes termes à M. de Guitaud : « Si la famille de ce pauvre homme me croyait , elle ne le ferait point sortir de prison à demi ; puisque son ame est allée de Pignerol dans le ciel, j'y laisserais son corps après dix-neuf ans : il irait delà tout aussi aisément dans la vallée de Jo- saphat, que d'une sépulture au milieu de ses pères, 237 et comntô la Providence Ta conduit d'une manière extraordinaire^ son tombeau le serait aussi. » Ce passage de cette lettre a été âeul conseryé ^ d^où Ybc! pins nodeste que je transcris. CT GIST LE GOaPS DE M^* raANÇOIS FQUQUET VIVANT CU«" CONS*" . UEDIMr* DU KOT EN SON CONSEIL D^ESTÀT LïQvcL niciDA LE XXtl» iOITk S^AVftlt. 1640 AA«é DE 53 ANl. 242 son nom gravé sur une lame de cuirre^ dans un temps où l'Académie des inscriptions et des médailles se-* condait la sculpture pour immortaliser les tom-* beaux! Nicolas Fouquet, qui fut élevé à tous les degrés dhormeur de la magistrature ^ conseiller du parlement^ maître des requêtes ^procureur^généraly surintendant des finances et mirdstre détai, dut se contenter de cette oraison funèbre écrite dans les registres mortuaires des Yisitandines , si toutefois on peut s'en rapporter à Textrait de ces registres mentionné dans les notes du major Chevalier , bien que la supérieure du couvent de la Visitation ait déclaré en 1 790 qu'il n'existait aucun registre de sépulture antérieur à Vannée 1737 '. ' Cette supérieure adressa la lettre suivante aux auteurs de la BastUU divoiléef qui lui avaient demandé de collationner sur roriginal Fextraît mortuaire de Fouquet. « Monsieur, La déclaration du roi du 9 avril 1736 qui oblige d'avoir deux registres de sépulture, et d'en déposer un au greffe, tous les ans, est l'époque pré- cise des Actes mortuaires dont nous sommes en possession ; d*apris Us plus exactes recherches, nous n'en avons trouvé aucun antérieur à l'année 1737. Il se pourrait bien que celui de M. Foucquet fût à la paroisse Saint- Paul, parce que c'est le curé de ladite paroisse qui fait tous nos enterre- mens ; nous voyons par différentes notes que ledit sieur est mort à Pigne- rol, au mois de mars 1680; qu'il a été inhumé dans notre église exté- rieure le 28 mars 1681, dans la cave où M. son père avait été enterré qua- rante ans auparavant; son épitapbe est dans la chapelle de Saint-François 243 Quoi ! dans cette chapelle dotée par François Fou- quet , ornée par Nicolas Fouquet , remplie des épi- taphes de la famille Fouquet , le prisonnier de Pi- gnerol fut enterré obscurément, sans une pierre tiH mulaîre , sans une inscription y sans un obit ! quoi ! de Sales , au-dessus de ladite cave. La messe dont il a été parlé a été fondée par M. son père, en 1640. J'ai rhonneur d'être, etc. Sœur Anne-Madeleine Chalmette. » Cette lettre, imprimée dans la 9« livraison de la Battille dévoilée pour prouver que Fouquet ne fut pas Thomme au masque^ prouve surtout que les registres cités par Chevalier n'ont jamais existé, ou bien ont été enle- vés à l'époque (vers 1770) où l'on fit àPignerol et à la Bastille des perqui- sitions secrètes, afin d'anéantir les traces de la captivité du surintendant. Quant à son épitaphe qui , selon cette lettre , était dans la chapelle d& Saint-François de Sales, on est autorisé à croire que la supérieure a été trom- pée par une des épitaphes de la famille Fouquet, dans lesquelles le nom du surintendant se trouvait plusieurs fois répété avec l'énomération de tous ses titres et dignités. Un historien moderne (Dufey, de l'Yonne] a bien fait la même confusion en disant dans le Mémorial parisien : « Sous les marches de la chapelle à gauche, a été inhumé Nicolas Fouquet , » M. Dufey avait mal lu Piganiol 4{ui dit :«9ans une chapelle qui est à gauche en entrant'et sous les marchés, a été inhumé François Fouquet.» L' épitaphe de Nicolas Fouquet n'a jamais existé : elle n'est relatée nulle part dans les Epitaphiers manuscrits de la ville deParis, pas même dans le grand recueil en 9 vol. in-fol, avec les armoiries coloriées , lequel fait partie du Cabinet des Chartes et Titres formé par M. ChampoUion-Figeac, à la Bibliothèque du roi. Au reste, cette lettre est fort amphibologique, et les différentes notes sur lesquelles la supérieure appuie ses indications méritent peu de confiance à cause de leur analogie avec les notes du major Chevalier. 244 ses deux frères qui \m survécurent, Louis, évoque d'Agde , et Gilles , premier écuyer de la grande écurie; ses enfans, Louis-Nicolas comte de Vaux, Charles Armand , prêtre de l'oratoire , Louis , mai^ quis de Belle-lsle , chevalier de Saint-Jean de Jéru- salem; ses filles et ses gendres, Armand de Béthune, duc de Charost , et Emmanuel de Crtissol , marquis de Montgalez ; sa femme j sa mère qui vivait encore et qui passait pour une sainte toute chargée d'oeu- vres pies et charitables ; ses amis , encore nombreux et puissans, qui le pleuraient comme une victime innocente immolée à l'ambition de €k>lbert et à la jalousie de Louis XIV , ne vengèrent pas du moins sa mémoire en publiant sur sa tombe Fhîstoire de ses infortunes et le triomphe de sa fin chrétienne ! Est-ce que dans ce temps-là les inscriptions funé- raires avaient besoin , comme un livre , d'une ap- probafion du roi ? Les filles de la Visitation crai- gnirent-elles de se mettre mal en cour , si elles souf- fraient dans leur église Téloge public de leur bien- Caiiteur défunt ^ proscrit même après sa mort ? Les Visitandinesétaient pourtant (juelquefois trés-expan- sives dans leur gratitude , lorsqu'elles ajoutaient , par exemple , à Fépitaphe de frère Noël Brulart de Sillery, que ce fondateurde leur église avait voulu, 245 pour comble de tout ^ y être enterré. L'épitaphe de Fouquet disparut-elle sous le marteau, par ùu ordre émané de Versailles? Défense fut-elle faîte d'offrir aux yeux des personnes dévotes le moindre signe extérieur qui rappelât le terrible martyre de ce pauvre homme, et sollicitât pour lui des indulgences dans l'autre vie? où plutôt, la familledeFouquet, sus- pectant l'identité du corps qtfon lui remettait , et n'osant approfondir le mystère d'une substitution de cadavre , préféra-t-elle garder le silence et ne pas se faire complice de cette odieuse fraude inven- tée par la haine ou par la politique ? La plupart des historiens des monumens de Paris ' ont répété que Fouquet avait été enterré dans le même caveau que son père , mais pas un n'y est des^ cendu pour découvrir la place occupée autrefois par un cercueil , vide peut-être , ou du moins ne conte- nant que des ossemens qui li'avaient jamais appar-^ tenu au prisonnier de Pignerol. Quant à nous ,, qui avions soulevé tant de preuves ' Voyez Dulaare, Germain Brice, Piganiolde la Force, Hurtaut, Thi'^ry, Auguste Peullain de Saiat-Foix, etc. ; mais les histoires de Paris, publiées à la fin du dix-septième siècle, telles que la première édition de G. Brice, (1684), Pcâris ancien et nouveau, parLemaire (1685) ne parlent pas de celte âépulture. 16 246 morales contre la prétendue inhumation de Fouquet dans l'église des filles de Sainte-Marie , nous pen- sions que la vérité ne serait plus reconnaissable au- jourd'hui sur un squelette , sur une tête de mort ; nous ne songions pas à desceller ce cercueil de plomb pour y remuer une poussière muette. Eh bien! un fait est venu par hasard justifier , surpasser nos in- ductions : Fouquet n'a pas été inhumé à la Visita- tion , comme 6n Fa cru ; son cercueil n'a même jamais été transféré de Pignerol à Paris ; les regis- tres du couvent où les gens qui invoquaient leur témoignage ont menti ! La caçe de la chapelle de Saint-François-de- Salcs n'avait pas été ouverte depuis l'année 1786 où l'on y enterra la dernière des Sillery, Adélaïde-Fé- licité Brulart ; le couvent supprimé en 1 790 , les bàtimens vendus depuis et l'église concédée au culte protestant en 1 802 , on respecta cependant les tom- bes et on n'alla pas chercher du plomb pour fondre des balles , dan^ le caveau dès bieni^iteurs dii monas^ tère. Il y a cinq mois environ que la cathédrale de Bourges réclama le corps d'un de ses archevêques, le bienheureux André Fremiot , qui avait été inhumé chez les filles de Sainte-Marie, fondées par sa sœur, la célèbre M"* de Chantai , au commencement du 247 1 7* siècle : on fit de longues recherches avant de découvrir les restes du prélat catholique oubliés sous la sauve-garde de la Confession de Genèçe ; ce fut dans la sépulture de Fouquet qu'on trouva le cercueil de Y illustrissime et révérendissime père en DieUy patriarche y archevêque de Bourges^ primat des Aquitaines ; tous les cercueils que contenait le caveau furent examinés par une commission de la ville, toutes les épitaphes furent relevées avec soin : celle de Nicolas Fouquet manque ! Son père François, ses frères Yves, seigneur de Mézières , conseiller du parlement, et Basile , com- mandeur des ordres du roi , abbé de Barbeaux et de Rigni , sa première femme Louise Fouché dame de Quehillac , deux de ses enfans décédés en bas âge, son fils aîné Louis-Nicolas comte de Vaux , sont les seuls habitans de ce caveau où retentit , comme un écho plaintif , le nom de très-haut et très-puissant seigneur messir*e Nicolas Fouquet ^ chevalier^ {fi- comte, de Vaux et de Melun , ministre détat et sur- intendant-général du roi ; nom fameux par les malheurs plutôt que par la fortune qu'il rappelle , ^m imposant surtout dans l'épitaphe de deux faéri- '*tiers^ide^ cette, haute» pi^ospérité frappés an berceau, avant que le très-haut et très-puissctnt seigneur fut 248 devenu un grand criminel d'état devant la chambré de justice de 1 661 ! Cette censure royale, qui refusait une épitaphe à la victime de Pignerol , mit un bâillon sur la bouche • de l'histoire pour l'empêcher de faire entendre le jugement de la postérité. Voyez : Fouquet mort, ou passant pour tel , comme on a peur qu'une voix indiscrète ne s'élève de sa tombe ou de sa prison ! comme on a soin d'imposer silence aux regrets de ses amis ! comme on s'efforce d'effacer jusqu'au sou- venir de l'illustre captif ! Pellisson, qui achevait en ce temps-là son Histoire de Louis XIV ^ s'excusa de ne pas s'arrêter sur la disgrâce du surintendant y qu'il avait partagée , et ne donna aucun détail con- cernant une affaire qu'il devait connaître à fond ; M. de Riencourt, dans son Histoire de la monar-^ chie française sous le règne de Louis-le-Grand^ imprimée en 1688, ne mentionna pas même la con- damnation de Fouquet, sans doute pour éviter de ■ le plaindre , car il ne manifestait que des doutes au sujet de la culpabilité de ce ministre. La généreuse M"** Fouquet ( Marie-Madelaine de Castille-Villemareuil^ morte en 1 71 6, âgée de quatre- vingt-trois ans) qui, depuis dix-huit ans^ assiégeait le^ k 249 roî deplacets * et de sollicitations^ invoqua en 1680 une promesse que Louis XIV lui avait faite pour se dérober sans doute à ses importunités , et voulut Tendre cette promesse plus solennelle par la publi- cité ; mais la Harangue de M^^ Fouquet au roi ne put être imprimée qu'à l'étranger, à Utrecht , chez Jean Ribius, et les exemplaires de ce petit livre in-16, intitulé Formulaire des inscriptions et soubscriptions des lettres dont le roi de France est traité ptJ^tous les potentats de V Europe y et dont il les traite réciproquement y eurent beaucoup lie peine à s'introduire en France , quoique le sujet adulateur de l'ouvrage eut été imaginé sans doute pour servir de recommandation à la harangue. a Votre Majesté, disait M°** Fouquet dans cette requête , a bien voulu me faire l'honneur de me dire qu'elle était fâchée détre obligée défaire ce qiCelte a fait, » M"® Fouquet, tout en implorant U clér- mence royale, avait la hardiesse de rappeler les iniquités du procès de son mari, particulièrement les papiers de l'accusé pris contre toutes les formes ordinaires y et beaucoup mênw soustraits; elle ne demandait point une absolution glorieuse^ mais ' On en trouve un, présenté au roi le jour de sa fêle , dans le premi'er Vplume des Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille, p. €2. 250 une aboUtioriy Texil au lieu de T emprisonnement perpétuel... Le roi répondit sans doute en ordon- nant de lui annoncer la mort du prisonnier ! Les ouvrages de dévotion que Fouquet avait ré- digés à Pignerol , et que son fils enleva contre l'in- tention de Louis XIV % n'eurent pas le droit de paraître avec le nom de l'auteur. Le père Boutauld, jésuite *, qui publia le premier volume des Conseils de la Sagesse y ou Recueil des maximes de SaUh- mon y après avoir obtenu un privilège daté du ' Louvois écrit à Saint-Mars, 8 avril 1680 : « Vous avez eu tort de souf- frir que M. de Vaux ait emporté les papiers et les Vers de M. son père, et vous deviez faire enfermer cela dans son appartertient.» t. 1 de \Hi»- toire de la détention des philosophes, * Le catalogue de la Bibliothèque du Roi le nomme Bétaut, mais c'est une erreur. Le père d*Avrigny, dans les Mémoires pour servir à Vhistoire universelle de VEurope, 1725, t. 3, p. 113, nie que Fouquet eût composé cet ouvrage « Je ne sache que les Conseils de la sagesse qu'on lui ait at- tribués. Ce livre eut beaucoup de vogue, mais le P. Boutauld, jésuite, en était l'auteur. L'idée qu'on eut qu'il était d'uQ surintendant prisonnier et pénitent ne gâta rien. à l'ouvrage et contribua an débit.» Mais il suffira de comparerentre eux les différens livres publiés par le père Boutauld, depuis 1680 (il avait alors quatre-vingts ans), pour s'assurer qu'ils partent tous de la même main et qu'ils ont été écrits sous la même inspiration :on y retrouve à chaque page Fouquet et le prisonnier de Pignerol. Voyez Boutauld dans la dernière édition de Moréri. Les Conseils de la sagesse , contrefaits ^n Hollande avec les caractères d'EIzevier, chez Abraham Trojel et Abraham de Hondt à la Haye, ont eu depuis quatre ou cinq éditions. Il y a aussi des traduetions en espagnol et en italien. * 251 13 février 1677, pour Sébastien Mabre-Cramoisi , imprimeur du roi, et directeur de l'imprimerie royale du Louvre , ne put obtenir qu'en juin 1 683 une permission àT imprimer la Suite des Conseils de la Sagesse y trouvée dans la prison de Fou*- quet. Le premier volume avait été publié à Paris en 1 677 : on ne tarda pas à reconnaître Fouquet soqs le masque de Salomon , quoique le Journal des Sa- çans, n^ xvn, de l'année 1 677> n'osât pas soulever un coin du voile de l'anonyme, en rendant compte de cet ouvrage qui était alors dans toutes les mains. « Il y a long-temps, lit-on dans la préface, Théo- time , que vous me faites la grâce de me plaindre et de sentir pour moi lés peines de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du désert où la fortune me retient encore n'empêchent pas que les heures n'y passent bien vite... Vous savez que je me consolais autrefois en livres , vous allez voir dans l'écrit que je vous envoie , que je m'occupe maintenant à les expliquer.. « Salomon aimait à se t»)uver seul, autant que les princes.de sa cour à se trouver auprès de lui et à l'entendre parler. L'heure où aspiraient ses désirs était lorsqu'après les tra*« vaux du soir, las des affaires , des honneurs et^ des 252 bruits du monde, il se retirait ) Colbert savait tissu de ses mains les filets où ie surintendant était venu tomber en aveugle; Col- bert dirigeait les ressorts sçcrets de cette vaste pro- cédure , soufflait sa haine dans l'esprit des juges , assistait aux inventaires des papiers trouvés sous les scellés : Fouquet l'accusa même d'avoir fait subir à ces papiers une foule d^altérations *. Pendant ce procès mémorable , qui dura plus de • Voyez V Inventaire des pièces baillées à la Chambre de justice par maître „ Nicolas Fouquet contre M, le procureur-général , concernant les défauts^ des inventaires , dans le Recueil des défenses de M, Fouquet , imprimées en Hollande par les Elzeviers , 1665 et 1667, 15 vol. in-12. Les Défenses de Fouquet ont été écrites par lui-même ou corrigées tout entières de sa main, comme on le voit aux annotations marginales de plusieurs exeinplaires de rédition in-*®, conservés à la Bibliothèque du roi et chez M. Villcnave. Pel- lisson et Levayer de Boulignj coopérèrent à ces admirables défenses. 571 trois ans avec un menaçant appareil de rigueurs jùdi- tîiàires, les amk de Fouquet luttèrent de dévouement €t de courage contre les manœuvres de ses ennenïk : toute la haute littérature, Molière, Corneille > La Fontaine , Saint-Evremond , M°* de Sévîgné'et de Scudëry , étaient en deuil ; des écrivains d'un ordre moiiis élevé, Loret, Hesnaut, avaient pris la plume pour la défense de léiir Mécène ; les épigrammes les plus injurieuses pleuvaient sur Golbert ; des émissai- res parcouraient leè provinces, afin d'ëchauffer la pi- tîéen faveur deTaccusé; les financiers répandaient de l'argent pour sauver leui* patron : Gôûrville distri- bua plus de cent mille <écuà à cet objet; la magistra- ture tournait toutes ses sympathies vers sori ailcièn procureur-général, qui réclama toujours ses juges naturels et refusa de reconnaître les pouvoirs extra- ordinaires de la Chambre de justice. Colbert feignit de ' mépriser le sonnet satirique d'Hesnaut, mais il poursuivit avec fureur tout ce qui osait se déclarer pour Fouquet et tout ce qu'il pouvait frapper impunément. Les courtisans , quoique charges des bienfaits du surintendant, n'eurent garde de prendre parti pour un ministre en disgrâce ; mais une foule de subalternes , mûins prudens et plus généreux, furent victimes de leur 272 zélé pour le malheur : pendant que la famille de Fouquet était tenue à distance de la prison sans pouvoir communiquer même par lettres avec le prisonnier d'état; pendant que la mère, la femme, les gendres , les frères de cet infortuné attendaient l'issue de son long procès, là Bastille était encombrée de gazetiers, d'imprimeurs, de colporteurs, de mai^ chands qui avaient voulu servir la cause de l'op- primé et qui passaient des cachots aux galères *. On vit alors se réaliser l'allégorie que la peinture avait multipliée dans l'ornement du château de Vaux : l'écureuil, qui figurait aux armoiries de Fouquet, avec cette devise : Quo non ascendoml ( où ne monterai-je pas ?) avait à combattre le ser^ pent héraldique de Colbert et les trois lézards de ' Bastille dévoilée , première livraison, p. 34 et suiv. Les notes relatives aux années 1661 , 1662, 1663 et 1664 ne se sont pas trouvées complètes. Voici la traduction d'une inscription latine qui était gravée sur les murs d'un cachot de la Bastille : « Siméon Martin , prédicant très-impie et se disant le fils de Dieu, après dix-huit ans de captivité, fut brûlé vif. Ses dis- ciples, Remelly fut envoyé aux galères, et Jaubert Hubartau gibet de la Bas- tille, pour avoir falsifié... Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de Nicolas Fouquet, ministre d'état, tous les agens du trésor ayant été trés- étroitement enfermés ici. » Révolutions de Paris, dédiées à la nation, in-8®, p. 119. Voyez les pièces satiriques contre Colbert et les juges de Fouquet dans le Nouveau siècle de Louis XI f^, in-8®, t. 2 p. 40 et isuiv. 273 Létellier ' . « Colbert est tellement enragé, écrivait M™* de Sévigné le 19 décembre 1664, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remet- tra au désespoir. » Les lettres de M°*® de Sévigné à Arnauld de Pomponne sont la plus touchante his- toire de ce procès, où se montre partout la rage de Colbert. L' avocat-général Talon avait requis que l'accusé fût condamné à être pendu et étranglé tant que mort s'ensuwe^ en une potence qui, pour cet effet, sera dressée en la place de la cour du Palais; enfin le tribunal, éclairé par la noble conduite de MM. d'Ormesson et de Roquesante, repoussa les conclusions furibondes de Pussort et de Berryer, en prononçant le bannissement à la majorité de treize voix contre neuf, qui opinèrent pour la mort. Le roi, Colbert, Létellier, et les grands ennemis de Fouquet, s'indignèrent de n'avoir pas été mieux ' Le petit écureuil est pour long<-temps en cage ; Le lézard plus adroit fait mieux son personnage ; Mais le plus fin des trois est un vilain serpent Qui s'abaissant s'élève , et s'avance en rampant. Ce ne furent pas les seuls vers qui coururent sur les armes de Fouquei ; ses amis firent graver un jeton avec sa devise allégorique. Lettre de Guy- Patin, du 6 mars 1663. 274 servia d^ns leur3 espérances, (c On s'attendait à la cour que par le crédit de M. Colbert^ sa partie , M. Fouquiet serait condamné à mort, ce qui aurait été infailliblement exécuté sans espérance d'aucune grâce, )) (Lettre de Guy-Patin, du 23 décembre 1664.) Anne d'Autriche, qui devait une demi-gnérisoa à un des remèdes secrets de M"*" Fouqyet, mère du surintendant, avait répondu à cette dame, quatre jours avant le jugement : « Priez Dieu et vos juges ; tant que vous pourrez en faveur de M. Fouquet, car , du côté du roi, il ny a rien à espérer '. » Après le jugement, Louis XIV dit chez M"* de La ^ Valli^re : « S'il.avait été condamnée à mort, je l'au- rais laissé mourir ' ! >j Le bruit courait même que le; roi éiaiitj'dché contre ceux qui n aidaient point condamné à mort M. Fouquet \ La commutation de l'exil en prisoi^ perpétuelle, ' Jjettre de Guy-Patin , du 23 décembre 1664. M»»« de Seviçné raconic aussi ce qui se passa entre Af<»« Fouquet et la reine-mère. ^'Ce itiot crue!, rapporté par Racine dans ses Fragmérù historiqûeSf est révoqué' en douté par Voltaire ; cependant JRaciné n'était pàa capable de rien écrire qui pût déplaire au roi, et Louis XIV, dans ses Mémoires^ ae parle pas de Fouquet en des termes qui ressemblent à de la clémence. ^ Lettre de Guy-Patin , citée ci-dessus. Le recueil épistolaire de Giiy- Patin est rempli de détails cnneux relatifs à raflftire de Fouquet. ' 275 le choix de cette prison dans uil cliâtedu éloigne sur les frontières du Piémont, îe^ brusque départ diï condamné y donnaient matière à bien des crainte» pour les jours du surintendant. Une prophétie de Nostradamus et l'apparition d*une comète alimen- tèrent la rumeur sinistre qui accompagna le pri- sonnier à Pignerôl ' . « Quand on est entré quatre murailles, dit Guy- Patin dans une lettre du 25 décembre 1664, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois plus qu'on ne veut j et de plus, Pignerôl pro- duit des truffes et des champignons : .on y mêle quelquefois de dangereuses «auces pour nos Fran-^ çais, quand elles sont apprêtées par des Italiens^. Ce qui est bon est que le roi n'a jamais fait empoi- ' sonner personne ; mais en pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorité ? w M"** de Sévigné, qui n'avait pas lé caractère frondeur du médecin antagoniste de l'antimoine ^ écrivit aussi , dans les premiers jours de janvier 1665 i « Notre ' Lettres de Oug-Palin, du 24 et dii 25 décembre. Dans la pre- mière : « On dit que les mousquetaires sont commandés p6ur mener d«''^ ma4n M. Fouquet à Pignerôl : Musa^ locumagnoscis, et nuamâïù-verh sU hœsurus illic , apud nos arcanitm est ; soli Deo et régi coynitum esl.tantum negotiiim. » cher ami est par ies chemins. Le bruit a couru qu'il était bien paialade; tout le moiide disait : Quoi! déjà!... » Cependant la catastrophe qu'on redoutait n'eut pas lieu, et même la«vie du prisonnier fut protégée mi- raculeusement ^ lorsque (juin 1665) la foudre tomba en plein midi sur le donjon de Pignerol , mit le feu aux poudrières , et fit sauter une partie de la prison avec bien des victimes écrasées sous les ruines : Fou- quet, presque lui seul sain et sauf y conservé dans la niche dune fenêtre , fournit à ses amis une oc- casion de répéter que « souvent ceux qui paraissent criminels devant les hommes, ne le sont pas devant Dieu '. » Il est clair que Fouquet, détenu à Pignerol , in- spirait encore de la haine à Colbert , et des appré- hensions continuelles à Louis XIV : on eût dit qu'il possédait quelque grand secret dont la divulgation pouvait être funeste à l'État , ou du moins blesser mortellement l'orgueil du roi ; aussi , Saint-Mars était-il d'autant plus actif à l'empêcher d'écrire, que Fouquet s'ingérait sans cesse à le faire. Fouquet fabriquait des plumes avec des os de chapon y et de l'encre avec de la suie délayée dans > T. 13 du Procès de Fouqnel, p. 356. 277 du vin; il inventait par de» combinaiisoDS chimiques diverses encres qui ne paraissaient sur le papier cueilles chauffant ; quand on Itiî eut retiré -toute espèce de papier, il écrivit .sur ^es rubafm/sur ta doublure de ses habits, sur ses mouchoirs, mir ses serviettes, sur ses. livres y «t tous les jocirs Saint- Mars, qui leybai7/âM:Y lui-mênae par ordre du roi, dé- couvrait desiécritures^ dans le dossier de sa chaise et danssCNi lit '. Le roi approuçait les diligences de ce ' Voici une lettre de Louvois à Saint-Mars, dan s laquelle on voit, et les tenta- tives de Fouquet pour tromper ses geôliers, et les précautions de ceux-ci : «r J'ai reçu vos lettres avec des billets éurits par M. Foùquet et avec uù livre (écrit sans doute sur les marges] ; le roi a vu le tout, et n'a pas été .sur- pris de voir qu'il fasse son possible pour avoir des nouvelles, et vous, vos efforts pour empêcher qu'il n'en reçoive. Comme il se sert, pour écrire, de choses qii^oa ne lui peut ôter, comme d'os de chapon pour faire* une plume et de vin avec -de (a suie pour faire de l'encre , il est bien difficile' ki-ap^ porter un remède efficace pour l'en empêcher. Néanmoins vous, ayez: siij^t de vous plaindre du valet que vous avez mis auprès de lui , de ce qu'il a "écrit, non seulement les papiers que vous m'avez envoyés , mais encore ceux qui étaient dans le dossier de sa chaise, sans qu'il voud en ait averti. Vous devez l'exhorter à être plus fidèle désonnais9.et coiQme quelque chose que fasse M. Fouquet pour faire des plumes et composer de l'encre, cela lui sera fort inutile s'il n'a point de papier, le roi trouve bon que vous le fomUiez, que xous.lni ôtiez tout ce que tous .lui en tix>uv0rez , et liii.fattsfeï eûteiadre que, s'il s'avise dé faire de nouveau^ efforts pour cotrtfmpre vos gens , voùfr serez, obligé de le garder avec bien plus de sàreté et de le rouiller tous les jours. Il faut que vous essayiez de savoii^' du talet de M. Fouquet comment il a écrit les quatre lignes qui ont paru dan* le livre 18 > 278 geçliei; pour ôter à Fonquet towies sortes de moyens décrire^ . Ëiifin^ au boni de deux an», le prisonnier, renon-^ çant à lutter de ruse avee Sàint-Marâ , se contenta dieTfercer.seâ beoMix talens à la contemplcuion des choses spirïtueiles.^ et composa, de mémoire, plu- sieurs traités de mofdief dignes de VapprobcUion de tout le mondé ^ pour imiterle rer ksoiedans sa Cioque, don3^ il avait fait son emUèmé avec cette devise : Ineliisum labor illustrât. Le noble usage que Fou- quèt fit alors de son temps donna lieu de dire qu'on n'avait bien connu ^a capacité^ que depuis sa prison * • Néanmoins, l'inquiétude du roi était toujours en éveil sur ce que pouvait dire et écrire le prison- nier : cm espionnait les personnes qui se rendaient de Paris à Pignerol , et on enjoignait à tous les indi- vidus suspects, de quitter cette ville, avant que Fon- quet pût entrer en relation avec eux ; plusieurs de ses valets, qu'il avait mis dans sa confidence , furent on le chspiffam, et de quoi il a composé cette écriture. » 26 juillet \9è&. Voyez auMii.dansle premier Tofcime dé Vltattoire de Id détention de9Pliit&- sepheSf les lettres da 21 août, li et 18 décembre ttéh, et sunoiit celle du 21 Qovembre 1667. ' VT. la éi. Procès d€ Fonquet ^ p. 365. 279 retenus au secret pendant sept ou huit mois > et bien maltraMs avant d'être expulsés de la cita- delle; plusieurs soldats de la compagnie-franche passèrent devant un conseil de guerre, pour lui acçoir parlé: deux ou trois furent pendus, d'autres envoyés aux galères. Ces malheureux avaient été arrêta sur le territoire du duc de Savoie, et livrés à Saint'-Mars par le major de Turin, qui reçut uneré*^ compense de la part du roi. Fouquet, même après les adoucissemens apportés à son sort, dans les der^. nières années de cette détention , ne pouvait s'en- tretenir avec personne > sinon en présence, de Saittt- Mars ou de ses officiers ; on ne lui permettait pas de communication particulière avec Lauzun : ces deux compagnons d'infortune communiquaient par un trou^ à l'insu du gouverneur *. Un trait inouï de Saint-Mars témoigne assez jus- qu'où s'étendaient les pouvoir? que le roi; lui avait, conférés , et avec quelle dureté il en usait quelque- fois pour obliger Fouquet à renoncer aux projets de fuite que celui - ci nourrissait sans cesse. ; Au . . 1 j> >• ' Histoire de la détention de Fouquet, pai* M. Delort, et c0rrë6]f>'0ftdkb'èbf^^ relatives, t. 1 de V Histoire de la détention des Philosophes. Voyez dsitis les Mémoires de Saint-Simon, t. 20, p. 439, comhiént s'établirent leô rai^pôrts' fiecrets de Fouquet avec Lauzun , et la haine qui s'ensuivit entre eux.* 282 «i quelqu un venait à demander de leurs nowelles ' . Ces précautions extraordinaires ne ressemblent^lles pas à celles qui furent prises en 1 703 , à la Bastille , pour faire disparaître les vestiges de Marchialy? L'accusation de Fouquet ne reposait pas sans doute sur des chimères. Ses négociations secrètes avec l'Angleterre; ses projets pour se rendre indé- pendant et se retirer^ en cas de disgrâce^ dans sa principauté de Belle-Ile , qu'il faisait fortifier ; son empressement à gagner des créatures^ qu'il ache- tait à tout prix 9 en mettant des charges impo]^tantés sous leur nom^ et en leur donnant des pensions se^ cïètçs'} le nombre de ses amis et de ses hahitudeè; ks prodigieuses ressources de son génie actif et au- dâci^x ' devaient nécessairemient laisser^ après sa condamnation^ des germes de trouble dans l'État et d'inquiétude dans l'esprit de Louis XIV. Fo«quet^ durant sa détention^ n'était pas aussi oublié que Fa dit Voltaire : bien des personnes, qui avaient détourné l'issue funeste d'une accusation de lèze-majesté , s'occupaient encore de sa délivrance, ' I«ettreftde Louyois, des mois d'avril , mai et juin 1680, t. 1 de XKi&- tfdre de la détention des Philosophes. ^ Tous ces faits résultent de la lecture des pièces du procès , malgré l'a- dresse de la défense. ^»3 au. risque cle partager sa pri$ao, GuywPatJin^ diU daua une lettne du 16 ii^ar3 4 §66 ; « Le $uritttra- daut da jadis a eu le ^Wi d^ «e Caire plusieurs acois particuliers qui voudrai^t bieu emx)re le âer- yir, et, eu atteudaut Foeeasîou, ils travaillent a faii« un grand recueil de divei^es j»èces pour sa justification , en quatre volumes ii>*folio. n C'étaient ces amis courageux qui, lie pouvant ràissir |t trouver des prises libres en France, allé^ rjent chercher eelles d'EUevier, «n Hollande , pawr publier l'innocencei du surintmdant ' ^ et qni^ malgré les négociations jueuaçantes de Golbert a^ec les Ëtats-G^nérau^ , fir^ent pairaitre successivement les quinze voluines in<-1 2 contenaait tout le proeèi • de Fouquet , précédé de son élc^c non équivoque .v ic On ne saurait assez admirer qu'un homme comnEiè M. Fouquet, déchu d'une haute et puissante fori- ' h9 minUtre pléoipoteatiaive da Hollande » la uour de France écrit «^ grand-pensionojiire Jean de Wijtt : « On a ici avis 4e IxHine part qu'os imprimait à Amsterdam quelques pièces du procès de M. Fouquet, où, comme on eroit, M. te cSiancelier, M. Golbertet quelques autres seigneurs f^ourraient être «ttAquée. Il «it c^rpm qù^ oela ne pi»i| être agréaUe a» roi.» (^7 février 1$65.) « Je suis fâehé que les a£te« du procès de M. IFoq- quet aient été publiés avant qu'on en ait pu arrêter l'impression. On ni'a rapporté qn^ M. Golbert s'en est plaint avee aigreur.» ( 13 mars 1665)» Ï49iifp$ H négociaticna fU Jean de Wiit^ t. 3* 2S4 tiihe^ jeté dans une pmon^ dépouille de ses biens j éloigné de ses amis, privé de ce qu'il avait de plus cher, et enfin accablé d'une infinité d'adversaires, (qui sont des disgrâces capables d'abattre et d'étour- dir les esprits les plus fort^) , a pu vaincre tant de difficultés, surmonter tant d'obstacles, souflTrir si constamment , se défendre av«c tant d'esprit , et ré^ sister si vigoureusement, que jamais homme h'a parlé plus pertinemment que lui , qu= il n'a jamais mieux défendu sa cause, ni tant embarrassé ses ac^ cusateûrs, et que les raisons qu'il emploie pour faire éokteir son innocence, invalider les iargumens de son antagoniste, et pour rétorquer sur ses parties les crimes qui lui sont imposés , semblent très-con- cluantes, et comme autant de démonstrations, à la ' Çoroe desquelles il est impossible de ne pas se ren- dre. » (Toine 1, Au lecteur, ) Guy-Patin dit , au mois de septembre \ 670 : d II est certain que le i^oi d'Angleterre a écrit au roi en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas d'apparence que M. Colbert consente à cette liberté, contre la- quelle il a fait tant de machines : Intereà patitur jus tus. » Guy-Patin dit ailleurs que les jésuites, à qui Fouquet , leur grand patron du temps de ses richesses, avait donné tant de marques de munifi- 285 % cence {plus de six cent nulle livres)^ s'employaient aussi ^ par reconnaissance^ à secourir leur bienfai- teur^ dont les chiffres brillaient toujours en carac- tères d'or sur les reliures des livres du collège de Clermont , à Paris ' . Certes^ les jésuites^ tout-puissans par le canal du père La Chaise y auraient obtenu la grâce de leur patron y si la prison perpétuelle n'avait puni que les &utes politiques ' de Fouquet. C'était son amour- propre d'homme et diamant que Louis XIV ven- geait par cette cruelle captivité ; car, sans parler de la supposition entièrement dénuée de preuves^ qui s'est présentée à nous dans l'examen de la nouvelle ' Lettre de Guy-Patin, du 12 septembre 1661. Nicolas Fouquet donna * au coUége de Clermont mille livres de tente pour acheter les livres qui manquaient à la bibliothèque. Piganiol de la Force , Description de Paris, 1765, t. 5, p. 423. J. G. Nemeit2, dans son Séjour de Paris , Leyde, 1727, S vol. in-12,dit que cette pension annuelle s^élevait àroille écus.« Les livres qu'on achète pour cet argent sont marqués au dos de deux * grecs , qui doivent signifier François Fouquet. » t. 1 , p. 261. Ce n'est pas Ffaitfow, mais Fouquet tout court , que signifie cette lettre grecque , puisque la fondation était Tœuvre de Nicolas Fouquet et non de son père. Au reste la Société de Jésus essaya de servir Fouquet dans sa prison, car le père f>es Escures , supérieur des jésuites à Pignerol , parut suspect et n'eut pins la permission d'entrer au donjon ; Fouquet ne pùt même obtenir que ce su- périeur le vînt entendre en confession générale. V. le 1*^ volume de T His- toire de la détention des Philosophes'. 286 ^Adelàis , il est certain que Fouquet passait pour avoir eu les prémices de trois aiBours du n». M"*^ de Beauvais , M"« de La Vallièrc et M*"» de Maiatenon , autrefois M**"" Scarnon , ftinsat en butte aux galanteries du surintendant , ainsi que le prou- vèrent iK>n seulement des brouillons de lettres écrites en son nom par son secrétaire Pellisson , et trouvés dans ses podies au moment de son arrestation , mais encore des lettres de ^^esque toutes les femmes de la cour y découvertes dans une cassette à Saint** Mandé. Le roi , qui dépouilla lui« encore que tout fût ca- lomnieusement forgé dans la boutique de ces abo* de Tesprity et qu'elles avaient bien plus réjoui. le roi que les douceurs fades des autres lettres ; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec Tamitié.» M'<*«deSévigné Béaonioins futtrèt-contrariée de cette découverte : « Que dites-vous de toui ce qu'on a trouvé dans ses cassettes? dit-elle dans sa lettre du 11 octobre 1661. Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer par ceux qui me feront justice de n'avoir jamais -eu avec lui d'autre commerce que celui-là , je ne laisse pas d'être sensible^ ment touchée de me voir obligée de me justifier et peut-être fort inutile- ment à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vé- rité. Je pense que vous comprendrez bien aisément la douleur que «ela fait à un cœur comme le mien. % I âd8 minables forgerons qui n'éviteront jamais le châti- ment de leurs méchancetés^ puisqu'elles sont si détestables y qu'elles ne sauraient être vengées que par l'enfer même qui les a produites , ou par une pénitence publique qui répare la réputation de toutes les personnes qui peuvent y avoir intérêt. » On a eu l'impudence de dire que ces lettres dissolues avaient été trouvées sous mes scellés , et ceux qui les avaient mises dans leur poche ^ en sortant dq leur propre maison y ont feint de les avoir trouvées dans la mienne. Ils y ont inêlé le nom des personnes qui pouvaient animer le roi contre moi, et pendant que j'étais rigoureusement détenu et sans commerce^ on distribuait par tout le royaume les copies de ces infâmes compositions d'un infaine auteur ! » Peut-on bien seulement entendre le récit de CRIMES SI ENORMES^ suns que les cheveux en dres-- sent sur la tête ? peut-on s'étonner assez de l'excès d'une telle rage? et peut-il rester quelque action a laquelle des gens capables d'avoir commis cette exé- cration aient fait scrupule de se porter pour satis- faire leurs intérêts et Içur ambition , puisqu'ils ont bien pu se résoudre à celle-là , qui est le comble de toute la malignité la plus diabolique ? 289 » L'on n'a pas voulu me permettre d'informer des papiers que l'on a supposés malicieusement en- tre les miens ; les coupables ont eu recours à l'au- torité du roi pour les mettre à couvert d'une recher- che qu'ils ont eu raison de craindre, et il ne me reste pas de voie humaine pour faire connaître la vérité. Mais je prie le Dieu vivant, sévère vengeiir des parjures, en la présence duquel j'ai dicté et si- gné ceci , de me perdre sans miséricorde , si ces infâmes lettres qu'on a fait courir par le monde' ne sont des pièces méchamment et calomnieusement fabriquées par mes ennemis, lesquelles n'ont jamais été du nombre de mes papiers, et je conjure en même temps la justice divine de rendre cette vérité si connue et si manifeste, cpie le roi puisse apprendre l'indigne trahison qu'on a faite, non seulement à moi, mais à sa majesté, et les honteux artifices dont on s'est servi pour surprendre sa bonté et pour l'a- nimer à ma perte ! » A cette éloquente déclaration, Fouquet ajouta la note suivante, signée de sa main : En écri{^ant ceci, fen ai juré sur Içs saints Evangiles de Dieu, en présence de mon- conseil et de M. dArtagnan (qui le gardait à vue). Quelles étaient donc ces lettres infantes qui pou- 290 valent animer le roi à la perte de Fouquet ? Ce n'étaient point assurément ces billets remplis de douceurs fades , qui avaient réjoui le roi ^ selon Bussy-Rabutin. Quels étaient ces crtme^ si énormes dont on ne pouvait entendre le récit, sans que les cheveux en dressent sur la tête? Fouquet n'eut point qualifié de la sorte des propositions galantes adressées à W^^ de La ValUère. Que contenait cette cassette, si secrètement ouverte , que Letellier avait vu seul apec le roi les lettres qui étaient dedans ' ? Pourquoi ce serment fait sur l'Évangile avec tant de solennité , pour nier toute participation à des lettres scandaleuses ? Fouquet paraissait moins ému lorsqu'il avait à répondre aux accusations de lèze- majesté, de voleries et de complots contre l'Etat. Ici l'imagination se perd en conjectures, pour de- viner les crimes énormes qu'on imputait au surin- tendant et qui ne furent pas articulés contre lui dans son procès. On est entraîné malgré soi à réflé- ' Cette particularité se trouve dans un fragment des Mémoires manu- scrits de Bus^y-Rabutin , cité par M. de Afomner-qué dans son édition des lettres de Sévigné, t. 1 : ce .fragment a été supprimé dans toutes les édi'^ tions de ces Mémoires. Quant aux lettres de la cassette, M™« de Motteville dit que « le roi et la reine sa mère les ayant toutes lues, y virent des K^oses qui firent tort à beaucoup de personnes. » 2di chîr sui* la naovéUe ÔLAdelaJis^ cette justification posthume de Fouquet. Le roi , qui était sans doute juge et partie daiis cette cause, plus scandaleuse que criminelle , se garda bien d'ordonner les informations que récla- mait Fouiquet. Mais les copies de ces lettres ' se 4 multiplièrent toutefois, de même que les originaux qu'on fabriquait exprès tous les jours pour affliger les personnes^ les plus respectables par leurs moeurs, (c Par ces lettres, dit M** de Motteville {MémQiref^ Collect Fetitot, 2« série, t. 40, p. 143), on vît qu'il y avait des femmes et des filles qui passaient pour sages et honnêtes, qui ne Tétaient pas. Il y en eut même de celle-là qui souffrirent pour lui , qui fi- rent voir que ce ne sont pas toujours les plus aima- bles', ks pkis jeunes ni les plus galans , qui ont les meilleures fortunes, et que c'est avec raison que les poètes ont feint la fable de Danaé et de la pluie d'or. » La pourvoyeuse ordinaire de Fouquet , M*** Du^ ^ Quelques-unes de ces curieuses lettres nous ont été conservées : elles étaient dans les archives de la Bastille, avec cette note écrite sur la liasse : « Toutes ces copies ont été données à Limoges a M« dé La Freanayse, le- 17 novembre 1661.» Les éditeurs des Mémoires historiques sur la Bastille ont recueilli -ces copies, dont Tauthenticité est incontestable ; t. ( , p. 55 et suivantes. 292 plessis-Belliére^ qui s'était chargée de . marchander les faveurs de M"* de La Vallière, fut exilée à Mont- brison, et les demoiselles de Menia^eville et de Montalais , qui avaient trempé dans la conspiration contre la fidélité de la belle maîtresse dji roi> fu- rent envoyées dans un couvent , malgré leur cour dition de filles d'honneur de la reine. Cependant les soupçons restèrent dans les jeunes tètes de la cour^ au sujet des relations de Fouquet avec W^ de La Vallière; car, si d'une,paxt on mon- trait une lettre de M™** Ikiplessis au surintendant. : a Je ne sais plus ce que je dis jai ce que je fais> lors- qu'on résiste à vos intentions. Je n0 puis sortir de . colère, lorsque je songe que cette demoiselle a fait la capable avec moi; pour captiver sa bienveillance, je l'ai encensée par sa beauté qui n'est pourtant pas grande , et puis lui ayant fait connaître que vous empêcheriez qu'elle ne manquât de rien et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se geh- darma contre moi, disant que vingt-cinq mille n'é- taient pas capables de lui faire faire un faux pas ; et elle me répéta cela avec tant de fierté, que, quoi- que je n'aie rien oublié pour la radoucir avant que de me séparer d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il faudra prendre le devant; 293 ^ur cela , ne trouvez-vous pas à propos de dire , pour la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'ar- gent et que vous lui en avez refusé ' ? » d'une autre part, on donnait une interprétation contraire à cette lettre deFouquet, qu'on supposait adressée à made- moiselle de .La Vallière : « Puisque je fais mon uni- que plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne faôse ma joie de vous satisfaire ; j'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous avez désirée fût venue purement de moi : mais je vois bien qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble xîidi félicité y et j'avoue, ma chère demoiselle^ qu'elle serait trop grande, si la fortune ne l'accompagnait quelquefois de quelques traverses. Vous m'avez causé aujourd'hui mille distractions , en parlant au roi ; mais je me soucie fort peu de ses affaires, pourvu qu« les nôtres aillent bien*. » Le voile des carméli- > Toute la lettre est imprimée à la p. 58, du t. 1 des Mémoires histori- ques sur la Bastille. M. de Monmerqué, qui ne hasarde jamais uoe citation sans remonter à la source originale , a pourtant reproduit cette lettre dans une note des Mémoires de Conrard , ce qui fait présumer qu'il l'avait trouvée dans les manuscrits de ce laborieux compilateur. ' 2 c'est l'abbé de Choisj qui rapi)brte cette lettre ( Mémoires, Coll. Pe- titot, 2« série, t. 63, p. 264); il la croit adressée à M^i" de Montalais, l'une des maîtresses du surintendant ; mais cette fille d'honneur ne parlait pas au roi , de manière à causer mille distractions à Fonquet. Les éditeurs ont lu 19 294 tes fut depuis jeté sur ces souvehirs, qui n^avaient pas de quoi plaire à l'orgueilleux prince. Mais lorsque, vers l'année 1680, la veuve Scarron, devenue marquise de Maintenon , parvint, à force de finesse, d'intrigue et de fausseté, à supplanter M"* de Montespan, et à se guinder ju$qu'au lit royal, Louis XIV eut tout-à-coup les oreilles re- battues de ces anciennes lettres découvertes dans la cassette de Fouquet , pièces de conviction des mystères voluptueux de Sairit-Mandé« Alors on reproduisit ce billet de M°* Scarron : « Je ne vous connais point assez pour vous aimer , et quand je vous connaîtrais , peut-être vous aime- rais-je moins. J'ai toujours fiii le vice, et naturelle- ment je hais le péché; mais je vous avoue que je hais encore davantage la pauvreté. J'ai reçu vos dix mille écus : si vous voulez en apporter encore dix mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire. » On commenta cet autre billet, plus concluant que le premier : « Jusqu'ici j'étais si bien persuadée de mes forces, que j'aurais défi.é toute la terre; mais j'avoue que la dernière conversation que j'ai dans le manuscrit les vôtres au lieu dea nôtres , ce qui ne répond pas au sens général de la lettre* 295 eue avec vous m'a charmée. J'ai trouvé dans votre entretien mille douceurs^ à quoi je ne m'étais pas attendue : enfin ^ si je vous vois seul jamais^ je ne sais ce qui arrivera * . » Ces billets-doux et d'autres prirent des voix of- fensantes propres à chagriner le roi, qui avait dis- gracié son favori Lauzun pour le punir de s'être caché SOU3 le lit de M"*® de Montespan, et qui ^entait les vieilles piqûres d'amour-propre aussi puisantes que de nouvelles. Ce fut bien pis quand on tira des lettres de Scar- jpon xme preuve assez malhonnête des rendez-vous de Françoise d'Âubigné et de Fouquet : « M°**^ Scar- ron, écrivait le cul-de-jatte au maréchal d'Albret, a été à Saint-Mandé. Elle est fort satisfaite de la civilité de M"* la surintendante , et je la trouve si ' Ces deux billets sont dans les Mém. hisU sur la Bastille, t. 1, p. 57. La Beaumelle , dans les Mémoires de M«^^ de Maintenon » t. 1 , ch. 15, raconte , avec ses réticences ordinaires , l'anecdote à laquelle ces lettres ont rapport. « Après la mort de Scarron, sa veuve alla demander au surin- tendant la survivance de la pension qu'il faisait au pauvre poète , et' Fou- quet voulut avoir les bénéfices de sa libéralité : il envoya un écrin magni- ,fique à la belle veuve , qui , éclairée sur les intentions de ce protecteur intéressé , refusa les diamans et garda sa vertu. » La Beaumelle n'a pas réussi cependant à innocenter la démarche de M«c Scarron auprès du sul- tan de Saint-Mandé. 296 férue de tous ses attraits^ que j'ai peur qu'il ne s'y mêle quelque chose d'impur ? >> On se rappela une foule de passages des lettres de Scarron , qu'on avait recueillies autrefois comme des chefs-d'œuvre de goût dans les ruelles de l'hôtel Rambouillet. Ici, M"® Scarron avait gagné des fla- cons d'argent aux loteries du surintendant; là , le mari réclamait l'exécution des promesses faites à sa femme par Fouquet; Scarron recommandait l'un après l'autre tous les paréns de sa femme , et mettait toujours sa femme en avant pour obtenir des dons et des grâces de son héros , le plus généreux de tous les hommes , aussi bien que le plus hahile homme du siècle * . Mais ce qui fournit surtout des armes à la mali- gnité contre M"® de M aintenon , ce fut le souvenir de la querelle de Scarron contre Gilles Boileau, qui ' Voyez les lettres de Scarron dans ses Dernières œuvres^ Paris , 1762 , in-12, t. 2. « La requête que je vous envoie , écrit-il à Fouquet, est pour un parent de ma femme , qui a toujours été bon serviteur du roi , et qui est persuadé que vous me faites Thonneur de m'aimer. » Il écrit une autre fois : « Cette affaire est la dernière espérance de ma femme et de moi. » Il ne se lasse point de demander : « Je vous prie de vous souvenir de la promesse que vous avez faite à ma femme touchant le marquisat de son cousin de Circe. » Il ne rougit pas même de son rôle d'importun : « Je crois qu'il ne se passe point de jour que quelque chevalier ou quelque dame affligée ne vous aille demander un don. >» 297 avait peu ménagé la femme du cul-de-jatte dans cette épigramme : Vois sur quoi ton erreur se fonde , Scarron , de croire que le monde Te va voir polir ton entretien: Quoi ! ne vois-tu pas , grosse bêle » Si tu grattais un peu ta tête Que tu le devinerais bien * ? Scarron, piqué au vif d'avoir de^finé^ ne s'était pas contenté de répondre par un débordement d'é- pigrammes grossières j il avait appelé à son aide la protection de son bienfaiteur, qui fit cesser ce com- ' Malgré les apologies de La Beaumelle , qui représente la jeunesse de Françoise d'Aubigné comme très-édifiante , il parait certain que cette amie de Ninon menait une vie peu régulière, et fréquentait une compagnie où les exemples de libertinage ne lui manquaient pas , témoin ce passage d'une lettre de son mari : « L'honneur de votre souvenir , écrivait-il au duc d'Elbeuf, me consolera de l'absence d^M°*« Scarron, que M*»« de Mont^ chevreuil m'a enlevée. J'ai grand'peur que cette dame débauchée ne la fasse devenir sujette au vin et aux femmes , et ne la mette sur les dents devant que me la rendre. » Au reste , Scarron savait à quoi s'en tenir sur la conduite de sa femme , qu'il révéla lui-même dans une chanson ^ avec laquelle on tjmpanisait à la cour M*B«de Maintenon : cette chanson^ finit ainsi : Pour porter à Taise Votre chien de eu , Tons les jours une chaise Coûte un bel écu ^ A moi ^ pauvre cocu. 298 bat poétique où M""* Scarron était exposée à de ru- des vérités ; car Gilles Boileau menaçait de ne plus garder de mesures pour le sexe; mais on lui ferma la bouche en lui remontrant que les coups d épi- gramme pourraient dégénérer en coups de bâton. M™* Scarron avait eu Tesprit de ne pas daigner s'offenser de l'épigramme j^r^ insolente décochée contre elle ; Fouquet s'en offensa et força Boileau de récuser ses vers, avant que des personnes de qualité se chargeassent d! office de venger l'honneur des dames. Scarron avoua qu'il n'y avait rien de commun entre lui et sa femme, comme le lui repro- chait son adversaire , et il adressa le récit du débat « satirique au surintendant qui en était la cause in- directe *. Les ennemis de M"* de Maintenon eurent beau jeu pour la décrier, en exhumant ses anciennes ga- lanteries et en faisant sonner haut la somme dont Fouquet avait payé, vingt ans auparavant, ce que le roi payait alors plus chèrement de sa gloire et de sa couronne, (c M°*® de Montespan n'a rien oublié pour me nuire, écrivait en 1 679 M°** de Maintenon : elle a fait de moi le portrait le plus affreux. » Elle écrivait à son frère vers la même époque : « Il n'y a ' Demiens œuvres de Scarron , éd. de 175^ , t. ? , p. 198 et suiv. 299 rien dé nouveau dans les dëchainemeûs que l'on a contre moi ' ; » et dans une autre lettre : « Ne pre- nez point feu sur le mal que vous entendez dire de moi. On est enragé, et on ne cherche qu'à me nuire. Si on n'y réussit pas , nous en rirons ; si Ton y réus- sit/ nous souffrirons avec courage. Veillez à vos dis- cours par rapport à moi. On vous en fait tenir de bien insensés , qu'on me répète avec complaisance ; du reste on s'accoutume à tout ' . » En \ 676 , la Brinvilliers avait accusé Fouquet de tentatives d'empoisonnement^ sans doute sur la per- sonne du roi : «Admirez le malheur, s'écrie M"* de Sévigné à cette occasion (lettre du 22 juillet), cette créature a refiisé d'apprendre ce qu'on voulait et a dit ce qu'on ne demandait pas ; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glazel, leur apothi- caire empoisonneur, en Italie, pour avoir une herbe qui fait d|i poison : elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-C!roix. Voyez quel excès d'accable- ment , et quel prétexte pour acheter ce pauvre in- fortuné ! Tout cela est bien suspect ; on ajoute en- core bien des choses. » Cette dénonciation , que les ennemis de Fouquet avaient soufflée sans doute à > Lettres de M^* de Maintenoiiy 1756, t. 1, p. 178 et suiv. 300 l'empoisonneuse sur la sellette , rappela qu'on avait trouvé des poisons sous les scellés mis en 1661 dans la maison de Saint-Mandé, et qu'on avait autre- fois soupçonné le surintendant de s'être défait du cardinal Mazarin ' . Au commencement de 1 680 , la Voisin , dont le procès fut là continuation de celui de la Brinvilliers , ne manqua pas sans doute d'accuser aussi Fouquet, elle qui imputait des homicides à Racine et à La Fontaine! Un vieux prêtre , Etienne Guibourg , complice et co-accusé de la Voisin , déclara devant la Chambre, ardente de l'Arsenal , qu'o/z a\;àit formé le complot cC empoisonner M. Colhert^ et qu'un nommé Damy avait été chargé d'exécuter ce crime qui rie réussit pas, la dosé du poison n'étant point assez forte pour causer la mort; il déclara en outre « que M. Pinori- * « On a dit qu'on avait trouvé des poisons chez lui , et on eut quelque soupçon qu'il avait em|»oisonné le feu cardinal. > Mémoires de M^* de MoHeville, Coll. Petitot, 2« série, t. 40, p. 145. On lit dans les Lettres ' de Guy-Patin , 7 mars 1661 : « Il court un bruit que je tiens faux , que Ton a découvert que le cardinal Mazarin est mort empoisonné ; ôtés les petits grains' d'opium et un peu de vin émétique que l'on peut lui avoir donnés \ ses veilles perpétuelles ; sa tumeur œdémateuse, ses faiblesses inopinées , ses suffocations nocturnes, son dégoût universel et la perte d'appétit , en voilà plus qu'il n'en faut pour mourir sans poison , mais c'est que l'on ne peut empocher les sots de parler. » 301 Dumartray, conseiller au parlement, avait des liai- sons avec lui, et qu'il lui avait dit qu'il avait des-* sein d'empoisonner le roi, contre lequel il avait, disait-il , beaucoup de ressentiment de ce qu'il avait fait emprisonner M. Fouquet , dont M, Pinon était parent ' . » Le nom de Fouquet figura donc dans ce lugubre et mystérieux procès dont les pièces furent anéanties avec soin, comme pour effacer les vestiges des ini- quités de la justice. Quelle devait être la fureur du roi contre Fouquet , quand on voit Louis XIV, fa- natisé par M°*® de Maintenon , envoyer à la Bastille son brave maréchal de Luxembourg, exiler son an- cienne maîtresse , la comtesse de Soissons , et laisser traîner sur la sellette les plus illustres personnages de sa cour, confrontés avec de vils scélérats qui,- ' Mémoires historiques sur la Bastille , t. 1, p. 138. J*ai cherché à dé- couvrir les interrogatoires et les procédures de la Chambre des poisons ; j'espérais y puiser de plus amples détails sur l'accusation portée contre Fouquet ; mais j'ai su de M. Villenave que les pièces les plus importantes avaient été détruites avant la révolution. Cependant beaucoup de papiers relatifs à cette affaire restaient encore , tirés des archives de la Bastille ; M. de Monmerqué les avait triés et analysés en partie à la Bibliothèque de l'Arsenal, lorsqu'il s'occupait de sa précieuse édition des Lettres dfi ]^me de Sévigné; depuis quinze ans, cee papiers sont rentrés dans les greniers, et nous n'avons pas réussi à. les découvrir d< nouveau, malgré de nombreuses démarches pour eo-retrouver la trace. 302 dans l'êBpoir de se soustraire au bûcher^ se ratta- ehaient à tout ce qui était puissant et honorable en France ! Qu'on joge le fanatisme de Louis XIV par ces paroles : ce J'ai bien voulu que M"** la comtesse de Soissons se soit sauvée; peut-être un jour en rendrai-je compte à Dieu et à mes peuples ' ! » Ce fut le dernier coup contre le pauvre prison- nier. Mais Louis Xty avait reçu de belles leçons de piété dans ses conférences mystiques avec M™* de Maintenon : il n'ordonna pas la mort réelle de Fouquet. VL L'histoire du geôlier peut servir encore à éclaîr- cir celle du prisonnier. M. Saint-Mars, qui eut tour à tour là garde de Fouquet et du Masque de Fer , s'appelait Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars. C'était un petit gentilhomme champenois, des environs de • Lettrée de Jf«« deSévignéytK janvier 1680. On peut apprécier quelle» intrigues avaient lieu dans le sein de la Chambre ardente, par ce passage d'une autre lettre du 14 février 1680 (quinze jours avant la prétendue mort de Fouquet) : « La Chambre de l'Arsenal a recommencé... Il y eut un homme qui n'est point nommé, qui dit à M. de la Rejnie : « Mais, monsieur, à ce que je vois, nous ne travaillons ici que sur des sorcellerie» et des diableries dont 1« parlement de Paris ne reçoit point les accusations. Notre commission est pour les poisons ; d'où vient que nous écoutons 303 Montfort-rAmaury, qui n'avait aucune ressource de patrimoine lorsqu^il (ut admis dans la prenûère compagnie des mousquetaires du roi. Son exactitude dans le service lui fit obtenir le grade de maréchal- de-logis à l'âge de trente-quatre ans , et , en cette qualité y il contribua avec son capitaine d' Artagnan à l'arrestation de Fouquet. Durant tout le procès^ il remplit rigoureusement l'emploi de surveillant auprès de l'accusé , et l'ar- deur avec laquelle il s'acquittait de son devoir at- tira sur lui l'attention du roi , qui s'applaudit d'a- voir trouvé l'homme qu'il cherchait pour l'attacher ifrévocablement à la garde de Fouquet, condamné à une détention perpétuelle. On le nomma, en dé- cembre 1664, capitaine d'une compagnie-franche, avec Te titre' de commandant de la prison de Pigne- rol et les appointemens de gouverneur de place forte (6000 livres), pour garder Fouquet. Son au- torité, à peu près absolue dans le donjon^ se trou- vait indépendante de celle du lieutenant du roi. autre chose ?» La Reynie fut surpris et lui dit : « Monsieur, nous avons des ordres secrets. — « Monsieur , dit Tautre , faites-nous une loi et nous obéirons comme vous ; mais, n'ayant pas vos lumières, je crois parler selon la raison de dire ce que je dis. » Je pense que vous ne blâmez pas la droiture do cet homme, qui pourtant ne veut pas être connu. » 304 M. Lamothe de Rissan^ comme de celle du gou- verneur de la ville, M. d'Herleville. A peine installé dans son commandement , Saint- Mars, qui ne voulait pas s'arrêter au début de sa fortune , se mit en mesure de poursuivre ce chemin , en épousant une demoiselle de Moresant , fille d'un simple bourgeois de Paris, mais sœur du com- missaire des guerres de Pigherol, et de la belle M"* Dufresnoy, maîtresse du marquis de Louvois, qui avait fait créer pour elle une charge de dame du lit de la reine. Il gagna donc les bonnes grâces de Louvois par l'entremise de M. Dufresnoy, premier commis au département de la guerre; et l'appui de ]\jme Dufresnoy ne lui a pas nui dans V occasion. Tant que dura ostensiblement la prison de Fou- quet, Saint-Mars jouit d'un crédit considérable à la cour : il procurait des places , des grades et des pen- sions aux gens qu'il recommandait à Louvois; il balançait sans cesse l'autorité du lieutenant du roi et du gouverneur de Pignerol réunis ; il recevait tous les ans d'énormes gratifications sur la cassette du roi. Enfin la manière dont il avait gardé Fouquet, malgré toutes les tentatives faites pour sa délivrance, invita le roi à remettre dans les mains de ce geôlier infatigable un nouveau prisonnier plus difficile à 305 conserver. Lés ruses du comte de Lauzun échouè- rent encore contre la vigilance de Saint-Mars, à qui là mort enleva , dit-on , le malheureux Fouquet en 1 680 ; un an après, Lauzun lui fut enlevé aussi par des lettres de grâce ' . Cependant Saint-Mars , exclusivement occupé de la prison qu'il gouvernait depuis plus de seize ^ns avec autant d'ordre que d'adresse, refusa, en 1681 , le commandement militaire de la citadelle de Pi- gnerol, que le roi lui offrait en récompense de ses services, et n'accepta qu'à regret le gouvernement du fort d'Exilles, vacant par la mort de M. de Les- diguières : il s'y rendit la même année avec deux prisonniers seulement , amenés de Pignerol chacun dans une litière fermée. Ces prisonniers , qui na-- voient aucun commerce , furent certainement le se- crétaire du duc de Mantoue et l'homme au masque. n Comme il y a toujours quelqu'un de mes deux > Mémoires de M', d'Artagnan ( par Sandras de Courtik ) , Cologne , 1701, 3 vol. in-12, t. 3, p. S22 et 385. Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 et 1698 ( par le même) , Cologne , 1701, 2 vol. in- 18, t. 2, p. 380. Ces deux ouvrages nomment /a il/ore^anne, la famille à la- quelle appa 'tenait la femme de Saint-Mars. Ce nom est écrit Damorezan dans les correspondances de Louvois ; Histoire de la détention des Philo^ 'topheSy U 1* C'est d'après une lecture attentive de ces correspondances , qu'on peut se fixer sur la nature des pouvoirs confiés à Saint-Mars. 306 prisonniers malades , écrivait*-il le 4 décembre 1 681 , ils me donnent autant d'occupation que jamais j'en ai eue autour de ceux que j'ai gardés '. » Us rester- rent dans les remèdes pendant plusieurs années ^ et Matthioli mourut à Exilles : certainement Saint- Mars ne transféra qu'un seul prisonnier aux lies Sainte-Marguerite , dont il fut institué gouverneur en 1687. Ces changemens de résidence n'étaient peut-être pas sans dangers, et. sans inconvéniens ^ puisque Saint-Mars les souhaitait peu ; ^ il ne se fût pas pressé de s[e rendre à 3on nouveau poste , sans un ordre de Louvois, qui le força de partir immédiatement avec son prisonnier malade. La mort du ministre qui avait toujours favorisé en lui lé beau-frèrë de M"® Dii- fresnoy n'influa pas sur son crédit à la cour ; car il avait marié son fils unique, qu'il perdit bientôt après, à la fille de M. Desgranges, premier commis du comte de Pontchartrain , secrétaire-d'état de la marine, puis chancelier de France; mais Saint- Mars , qui était déjà fort vieux et gras * , dé- ' Voyez les lettres de Louvois et de Saint-Mars recueillies aux archives des Affaires étrangères par MM< Roux-Fazillac et Delort. ^ Cette épithète doit s'entendre de la richesse de Saint-Mars , car il est impossible de rappliquer au portrait physique de cet officier, que Renne^ 307 sirait du repos : il essaya de refuser, en 1698, h gouvernement 4e la Bastille , vacant par la mort 46 M. de Bessemaux, et répondit que «s'il plaisait à Sa Majesté de le laisser où il était , il y demeurerait volontiers. » Barbezieux le força d'accepter sa no- mination, et le roi cassa, quelques jours après, une compagnie qui avait été créée tout exprès pour la garde deFouquet, et que Saint-Mars avait menée avec lui aux îles Sainte-Marguerite et de Saint-Ho- norat , quoique la prétendue mort de Fouquet sem- blât devoir motiver le licenciement de cette compa- gnie. Saint-Mars alla donc à Paris avec son prison- nier et toutes les personnes qui possédaient ce secret. Ces personnes étaient aussi les mêmes qui avaient eu part à la garde de Fouquet, et par conséquent leur fidélité se trouvait garantie par l'épreuve du temps, non moins que par des raisons d'intérêt ou de famille. Saint-Mars , dès l'origine de son commandement à Pignerol , s'était entouré de plusieurs de ses pa- ville a peint de couleurs tout-4-fait différentes : « C'était un petit vieiflard , dit-il dans le récit de la réception que lui fit ce gouverneur de la Bastille en 1703 , de très-maiçre apparence , branlant de la tête; des nains et de tout son corps, v* Hisi, de la BastUUy t. I , p. 39. 308 rens ' qui le secondèrent avec zèle, dans l'espoir de faire leur fortune : son cousin-germain , M. de Blain^ ' Voici l'indication de quelques litres trouvés parmi d'anciens papierà relatifs à la terre de Blainvilliers ; M. Barbier d'Aucourt^ qui les a décou- Yerts, a bien voulu nous lés' communiquer pour ajouter aux renseigne- roens que nous avions puisés dans l'ouvrage de Renneville sur la famille de Saint-Mars, laquelle ne figure pas dans les généalogies de Champagne, publiées en 1673 d'après les Recherches faites sous la direction de M. de Caumartin , 2 vol. gr. in-f*». « Le 20 juillet 1670, le sieur Zachée de Bjot, écuyer, seigneur de Blain- » villiers , mousquetaire du roi et lieutenant à la garde de M. Fouquet » dans la citadelle de Pignerol, prête foi et hommage pour le fief de Blain* » villiers. » « Le S2 juillet 1670. Quittance de 500 lîv. au nom de M de Blainvil- » liers, lieutenant à la garde de M. Fouquet dans la citadelle de Pignerol, » pour droits de lots et ventes , à cause de l'acquisition qu'il a faite de » Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, son cousin germain , des hé- » ritages qui lui appartenaient de la succession du sieur de Blainvilliers , » leur oncle , duquel ledit seigneur de Saint-Mars était héritier pour une » sixième portion, suivant le partage qui en a été fait avec le sieur de For- » manoir. » « Le 12 mars 1671. Eloy de Formanoir, seigneur de Gorbest, tant en » son nom à cause de damoiselle Marguerite d'Auvergne , son épouse, que » comme ayant les droits cédés par écrit sous ' seing-privé , en date du » 22 novembre 1664, de Bénigne d'Auvergne, seigneur de Saint-Mars, » maréchal-des-logis des mousquetaires du roi et son lieutenant dans la » citadelle de Pignerol , fait une déclaration d'aveu pour le même fief. » « Le 23 décembre 1714. Transaction pour une pièce de terre entre le » sieur Jean Presle , laboureur, et raessire Guillaume de Formanoir, che* » valier, seigneur de Palteau , demeurant ordinairement en ladite terre de » Palteau , en Bourgogne , messire Louis Joseph de Formanoir, seigneur 309 villiers , mousquetaire du roi , et lieutenant à . la garde de M. Fouquet^ était souvent Fentremetteur des rapports confidentiels du gouverneur au minisr- tre^ et des ordres du ministre au goilvemeur : il allait fréquemment de Fignerol à Versailles et à Saint-Germain'^ pour y porter des dépêches se- crètes concernant les affaires de la prison; il suivit Saint-Mars au fort d'Exilles; mais tout fait sup- poser qu'il mourut avant le passage de son. parent au gouvernement de la Bastille. Un neveu de Saint-Mars ^ nommé Guillaume de Formanoir^.dit Cori^^ parce qu'il avait ; d'abord porté le titre de la seigneurie de Corbest, fut, pen- dant plus de trente ans , le confident et l'auxiliaire de son oncle, qu'il accompagna de Fignerol à la Bastille, en qualité de sous-lieutenant, puis de lieu» tenant,. dans la compagnie-franche chargée de la » de Saint-Mars et chevalier de Tordre militaire de Saint-Louie , demeu- » rant ordiaairemeQt à Montfort, et le sieur Salmon, prêtre, fondé de » procuration de messire Louis de Formanoir» chevalier, seigneur Amudes de la couif et de Pans, t. 2 , p. 380 et S8i. InquiHtUm finm- çatsCf t« 1» p> 75 et 76. Voyez dans le tome V^dQ VHisioire de la détention des Philosophes , plasieurs ordonnances du roi pour paiement de gratifi- cations à Saint-Mars , en considération de ses services et pour lui donner moyen de les continuer. Vun de ces bons, du 30 janvier 1670, est de quime nulle livres, ^ T. 1 de Y Histoire de la détention des Philosophes , p. 169. ' Voyez cette lettre et les suivantes dans les ouvrages de MM. Roux- FaziUac et Delort. 316 douze jours en chemin , à cause que mon prison^ nier était malade^ à ce qu'il disait n'avoir pas au- tant d'air qu'il l'aurait souhaité. Je puis vous assu- rer^ monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que chacun cherche à deviner qui peut être mon prisonnier. » Or, quel était en eflet le véritable prisonnier de Saint-Mars^ qui avait été nommé à la garde de Fouquet en 1 664, et qui ne fut chargé que par accessoire de garder d'autres prisonniers? N'est-^epas toujoijirs le même personnage à différentes époques ? Les ministres, dans leur correspondance, se ser- vaient aussi d'une dénomination semblable pour Fouquet et le Masque de Fer; Louvois, en parlant du surintendant à Saint-Mars , dit fréquemment : votre prisonnier^ ou le prisonnier^ comme faisajâ en 1 691 Sarbezieux, parlant de l'homme au masque. Quant à cette lettre de Barbezieux, datée de 1 691 ^ par laquelle on fixe le temps de la captivité du Masque de Fer y ce temps ne se rapporte pas abso- lument à celui que Fouquet aurait passé en prison^ dans le cas où il eût vécu jusqu'à cette année-là ; mais Barbezieux, en disant à Saint-Mars : Le pri- sonnier qui est sous votre garde depuis vingt anSf 317 n'a pas prétendu donner une date précise; et , léger d'esprit comme il l'était , il a fort bien pu mettre vingt ans au lieu de mugi-^sept ans; d'ailleurs, ce jeune ministre, né en 1 668, n'avait pas vii commencer la détention deFouquet, s'en était peu informé comme d'un événement tout-à-fait indifférent^ et savait seu- lement par oui-dire que ce malheureux était à Pi- gnerol depuis plus de vingt ans. Le transport de Fouquet au fort de la Pérouse , en \ 665 , après le désastre de l'explosion des pou- drières à Pigi^erol, et son retour dans cette pris(m en i 666, ressemblent de tout point aux passages du prisonnier masqué au fort d^ExilIes, à l'ile de Sainte- Marguerite et à la Bastille. L'Instruction du roi, du 29 juin 1665, porte : « Capitaine Saint- Mars, vous transférerez ledit Fowpiet au fort de la Pérouse, vous faisant escorter par les officiers et soldats de votre coiapagnie , et vous servant, pour cet effet, de la voiture que vous jugerez la plus convenable. ;) Lorsqu'il s'agit de ramener Fouquet à Pignerol, . Louvois écrit à Saint-Mars, le 47 juillet 1666 : « Il est inutile que je vous explique toutes les pré- cautions que Sa Majesté prend pour la sûreté du prisonnier durant sa marche , niais je dois seulement 318 VOUS assurer que Sa Majesté ae remM à votre prur- dence du temps et de la forme de votre départ; elle se promet que vous prendrez si bien yos précau- tions y que M. Fouquet ne pourra s'échapper de vos mains y et qu'à l'exception de ceux qui ont travaillé à l'exécution desdits ordres ^ et qui sont gens disr- crets et fidèles, personne n'a connaissance qu'ils soient faits et envoyés ' . » Saint-Mars écrit au ministre , le 20 janvier 4687: H Si je mène mon prisonnier aux Iles , je crois que la plus sûre voiture serait une chaise couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que personne le pût voir ni lui jparler pendant la route , pas même mes soldats , que je choisirai pour être prodie de la chaise , qui serait moins embar- rassante qu'une litière qui pourrait se rompre ^. » Durant ce voyage , le Masque de Fer était dans cette chaise fermée, et Saintr-Mars le suivait en litière, conune lors de la translation du prisonnier à la Baa>- ■ tille. N'est-ce pas en effet un pareil voyage que M. de Pàlteau a décrit dans sa lettre ? . ' Voyez le premier volumç 4e YHistoire de la déUndon des PhUosapheSt p. 94 et 131. ^ Cette lettre a été extraite des archives des Affaires étrangères par Roux-Fazillac. 819 Enfin les précauticMis qu'on prenait pour rendre sàre la prison du Masque de Fer avaient été aussi employées pour Fouquet. Yoid ce que Saint-Mars écrivait du fort d'Exilles, à Loùvois^ le 1 1 mars 1 682 : (c Mes prisonniers (l'un des deux était l'homme au masque) peuvent en- tendre parler le miHide qui passe au diemin qui est au bas de fat tour où ils sont; mais eux^ quand ils voudraient , ne sauraient se bire entendre ; ils peu- vent voir les personnes qui setai^it sur la montagne qui est devant leurs fenêtres; mais on ne saurait les voir^ à cause des grilles qui sont au-devant de leurs chambres. J'ai deux sentinelles de ma compagnie y nuit et jonr^ des deux côtés de la tour, à une dis- tance raisonnable y qui voient obliquement la fenêtre des prisonniers : il leur est consigné d'entendre si personne ne leur parle et si ils ne crient pas par leur fenêtne, et de fieiire inardier les passaas qui s'arrête- raient dans le diemin ou sur le penchant de la mon- tagne. Ma chambre Aant jointe à la tour , qui n'a d'autre vue que du coté de ce chemin , fait que j'en- tends et vois tout, et même mes deux sentinelles qui sont toujours alertes par ce moyen-Ia. Pour le dedans de la tour, je l'ai fait séparer d'une manière où le prêtre qui leur dit la messe ne les peut voir. 320 à cause d'un tambour que j'ai fait faire ^ qui couvre leurs doubles portes. Les domestiques^ qui leur por- tent à manger y mettent ce qui fait de besoin aux prisonniers sur une table qui est là , et mon lieute- nant (Rosarges^ sans doute) leur porte ( en présence de Saint-Mars) ' » LouYois écrivait à Saint-Mars , le 30 juillet 1 666-: « Il ne se peut rien ajouter aux précautions que vous prenez pour la garde de M. Fouquet, et je ne sau- rais vous donner d'autre conseil que de vous convier à continuer comme vous avez commencé, » Lé 1 4 février 1 667 : « Gomme par les écritures du prison- nier, il parait qu'il souhaite qu'il ait vue du côté des chapelles qui sont sur la montagne /il sera de votre soin d'empêcher qu'il ne puisse rien voir de ce côtè- là. » Le 7 décembre 1669 : w Vous ferez fort bien de mettre les fenêtres de A|. Fouquet en état que pareille chose ne puisse plus arriver (Fouquet avait parlé aux sentinelles)^ et veiller exactement qu'il ne puisse rien voir sans que vous le découvriez. » Le 1 " janvier 1 670 : « Les jalousies de fil d'archal que vous ferez mettre à ses fenêtres ne feront point l'ef- fet que celles de bois , à moins que vous ne les fas- ' Extraite des mêmes archives par le même. 321 siez faire de même forme, c'est-à-dire qu'il y ait autant de plein que de vide, » Le 26 mars i 670 : H Je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du lieu où il est enfermé , et de le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être vu de personne , et ne puisse parler à qui que ce soit , ni enteiidre ceux qui voudraient lui dire quelque chose ■ . » La garde de Fouquet semblait donc aussi difficile et non moins importante que celle du Mcls- que de Fer. M. Dujonca, que M°** de Sévigné traite à' ami y avait, ce semble, des qualités humaines et sociales qu'on n'appréciait guère chez un lieutenant du roi à la Sastille : (c Ses bonnes qualités l'emportai^at beaucoup sur les autres. Il était officieux., aÇaUe, doux , honnête ; mais ceux qui se plaignaient de lui l'accusaient d'être inquiet , vif, remuant , d'une sé- vérité outrée, et de ne dire jamais la vérité. » M. Dujonca avait consijg^ sur son journal l'entrée du Masque de Fer à 1^ Bastille : peut-être cher- cha-t-il à pénétrer *jcè secret d'état . qui avait été mortel à plusieurs personnes indiscrètes. ' Le 29 septembre 4 706, il fut , nous apprend Ren- ^ Ces lettres se trouvent dans le t. 1 de YHisioire de la détention de* Philoeopheê, S22 nevUle , attaqué brusquement des douleurs de la mort, que l'on feignit être causée par une colique. « Corbé (BlaiaBvillieM ou Fonnauoir) ne permit ja- ma»