TRAITÉ DES DIFFÉRENTES SORTES DE PREUVES QUI SERVENT À ÉTABLIR LA VÉRITÉ DE L'HISTOIRE. TRAITÉ DES DIFFÉRENTES SORTES DE PREUVES QUI SERVENT À ÉTABLIR LA VÉRITÉ DE L'HISTOIRE. Par le R. P. Henri Griffet , Auteur d'une Hifloire de Louis XIII, imprimée à Paris en iyCo. NOUVELLE ÉDITION, Revue, corrigée, & augmentée. A LIEGE, Chez J. F. Bassoml»ierre , Imprimeur de SON ALTESSE, & Libraire. . M. DCC. LXX. Avec Approbation & Permiflto»* Digitized by the Internet Archive in 2014 https://archive.org/details/traitedesdiffereOOgrif TABLE DES CHAPITRES. Chapitre I. ^) Ue la Vérité efl Pâme & le fondement de THïftoire , Pag. i Chap. IL Ce que l'on doit penfer des prodiges rapportés dans plupeurs Hifloires , 17 Ghap. III. Des Hiftoriens qui attri- buent les faits & les a&ions dont ils parlent , à des caufes ou à des mo- tifs dont ils nont aucune connoif fance, 42 Chap. IV. Qu'il rïefl pas permis à un Hiflorien de s'écarter de la Vérité dans les plus petites chofes , 68 Chap. V. De la Preuve fondée fur le témoignage des Auteurs contempo- rains , y 1 Chap. VI. Des conditions nêcejfaires pour établir la Vérité de VHifloire fur le témoignage des Auteurs con- temporains , 123 Chap. VII. Suite des conditions nécef faire s pour établir la Vérité de F Hif- toire fur le témoignage des Auteurs contemporains^ 1 66 TABLE. Chap. VIII. De la preuve fondée fur les Pièces authentiques , Page 195 Chap. IX. De la Vérité dans la Chro- nologie , 218 Chap. X. De la Vérité dans les Généa- logies, 23a Chap. XL De la Vérité dans le récit des événements de la Guerre, 241 Chap. XII. De la Vérité dans les Anec- dotes, 257 Chap. XIII. Suite du même fujet. Exa- men de Y anecdote du Comte de Mo- ret, transformé en Her mit e , fous le nom de Frère Jean-Baptifle , 287 Chap. XIV. Suite du même fujet. Exa- men de Vanecdote de Vhomme au mafque, 303 Chap. XV. De la Vérité dans les Ha- rangues rapportées par les Hifto- riens , 341 Chap. XVI. De la Vérité dans les Por- traits, 356 Chap. XVII. De la difficulté d'écrire rHifîoire. Examen de ce que Mon- fteur de Bury a dit de la Mai- fon de Rohan dans [on Hifloire de Louis XIII , d'après les Mémoires de M. le Marquis de Fontenay-Ma- reuil, 384 Chap. XVIIL Comment fe font établii TABLE. les honneurs du Tabouret à la Cour de France, Page 410 £hap. XIX. Erreurs de M de Bury & de M. de Fontenay-Mareuil \ relati- vement aux droits & aux préroga- tives de la Maifon de Rohan, 424 ^hap. XX. Titres & rang de la Mai- fon de Rohan à la Cour des Ducs de Bretagne, & à celle de France, 445 Fin de la Table des Chapitres. APPROBATION. JL/ Auteur du Traité des différentes fortes de Preuves qui fervent à établir la Vérité de FHif- toire, marche toujours le flambeau de la critique à la main , pour apprécier la valeur des témoi- gnages fur lefquels font appuyés les faits hiftori- ques, pour les rejetter quand ils font faux, on pour tâcher de les concilier lorfqu'ils paroiffent contradiétoires. C'eftainfi qu'il donne des règles, & qu'il les applique, par une critique éclairée & judicieufe, fur des exemptes notables tirés des plus célèbres Hiftoriens. La rapidité avec laquelle les exemplaires de la première édition ont été enlevés, donne une preuve du fucces de cette féconde , corrigée & confidérablement augmen- tée. A Liège, ce 8 Mai 1770* G. LA RUELLE, Chanoine de St. Barthelemi , Exami- nateur Synodal, Cenfeur des Livres , & Profeffeur au Sé- minaire de S. A. C. PERMISSION. lNOus permettons fimpreffion. Liège, le il Mai 1770. Le Comte DE ROUGRAVEj Ficaire-Général. TRAITÉ TRAITE DES DIFFÉRENTES SORTES DE PREUVES QUI SERVENT À ÉTABLIR LA VÉRITÉ DE L'HISTOIRE. CHAPITRE PREMIER. Que la Vérité ejî famé & le fondement de ÏHifloire. 'Est la vérité que Ton cher- che , & que Ton doit trouver dans l'Hiftoire ; elle eft faite pour inftruire, & le menfonge ne peut jamais être, par lui-même, un objet d'initruftion : on l'admet dans les A a Traité des Preuves Poëmes & dans les Romans. Ceux qui compofent ces fortes d'Ouvrages, ont at- teint le but de leur art, quand ils ont trouvé le fecret d'amufer les Lefteurs par des fic- tions agréables : mais un Hiftorien eft obligé de fe renfermer dans les bornes de la plus exaéte vérité. Ce fameux axiome, rien neft beau que le vrai, femble n'avoir été fait que pour lui ; c'eft une loi fonda- mentale de FHiftoire, qu'il ne doit jamais oublier; il perd la qualité d'Hiftorien dès qu'il s'en écarte : s'il le fait volontairement & habituellement , fon Livre n'eft plus qu'un Roman, fauflèment paré du titre d'Hiftoire. Quand il ne lui échappe qu'un petit nombre d'erreurs, on peut les lui pardon- ner; il n'en eft aucun qui en foit tout-à- faic exempt : mais fi fon Ouvrage en eft rempli , le cri de la Vérité , dont les droits font toujours inviolables, s'élève contre lui avec tant de force, que Ton ne le traite plus avec la même indulgence. On peut partager les Ecrivains qui ont travaillé fur ÎTMoire, en quatre ciaflès différentes. i°. La première elt celle des Auteurs contemporains, qui vivoient dans le temps même où les faits qu'ils rapportent fe font pattes. Ils font eux-mêmes les garants de ce qu'ils avancent , & leur témoignage en de la Vérité de VHifîoïre. 3 eft la preuve : ce fonc ceux qui devroienc avoir le moins de peine à découvrir la vé- rité; ils l'ont, pourainfi dire, fous les yeux, il ne tient qu'à eux de la voir, & de h fai- fir. Cependant il leur arrive quelquefois, ou de la déguifer par intérêt , ou de la man- quer par oubli ou par négligence; ils n'é- crivent fouvent que fur des bruits vagues & incertains; ils rapportent ce qui s eft dit, plutôt que ce qui s 'eft fait de leur temps ; ils ne font que les échos de cette Renom- mée qui publie le vrai & le faux , avec le même éclat & la même confiance. 20. La féconde eft celle des Hiftoriens modernes, qui n'écrivent que fur le témoi- gnage des Contemporains : ce font ceux qui ont le plus de peine à connoître la vé- rité. Le témoignage de ces Contemporains n'eft pas toujours fidèle, il eft rarement uniforme, & l'un dit précifément le con- traire de l'autre. Il faut donc que l'Hifto- rien moderne ait toujours le flambeau de la critique à la main, pour apprécier la yaleur de ces témoignages , pour les rejet- ter quand ils font faux, ou pour tâcher de les concilier lorfqu'ils paroiflènt contra- dictoires. Il fe trouve, pour ainfi dire, dans le même embarras qu'un Juge chargé de faire le rapport d'une affaire qui roule fur divers A ij 4 Traité des Preuves faits, conteftés de paît &d autre, qu'il faut vérifier. Il écoute les témoins, il les con- fronte, il examine toutes les pièces de con- viftion , & ce n'efl: qu'après un travail af- fidu & opiniâtre, qu'il parvient à décou- vrir la vérité. Le travail d'un Hiftorien de cette féconde claflè elt encore plus péni- ble; car, quel procès a jamais roulé fur un aufli grand nombre de faits à vérifier, que ceux qui entrent dans l'Hiftoire d'un grand Royaume, ou même dans l'Hiftoire particulière & détachée d'un feul Règne? 3°. La troifieme eft celle des Abrévia- teurs , qui compofent des Fafïes ou des Abrégés chronologiques , que Ton nom- moi t autrefois des Chroniques. Ceux-là puifent également dans les Auteurs con- temporains & dans les Hiftoriens moder- nes; ils ne font qu'indiquer les principaux événements , ils n'entreprennent pas de les expofer. Les fafïes n'entrent dans aucun détail ; ils ne rapportent que la fubftance de cha- que événement, tel qu'une bataille gagnée ou perdue ; la prife d'une grande Ville, &c. fans rien dire de plus. Ceux qui n'écrivent que des fa/les , ont moins de peine que les autres à faifir la vérité : cependant il leur arrive quelquefois de fe tromper. On a imprimé des fafïes du règne de Louis XIV, de la Vérité de TEïfîoire. 5 que Ton die avoir été corrigés de fa main. On n'a pas laifTé d'y remarquer quelques fautes, qui auront échappé à l'attention ou à la mémoire de ce Prince, s'il efl: vrai qu'il ait pris la peine, comme on le dit, de re- voir lui-même cet Ouvrage. Les Abrégés chronologiques, dont le Préfident Hefnaut a donné au Public un excellent modèle, font plus étendus que les fimples fafles ; ils entrent dans quel- ques détails fur les principaux événements de l'Hiftoire : on y mêle de courtes ré- flexions fur la conduite des Princes, des Minières & des Généraux d'Armée ; on y ajoute des portraits qui font connoître leurs caraéteres. L'Hiftoire de Velleius P ci- ter culus n'eft, à proprement parler, qu'un abrégé chronologique, embelli par divers traits ingénieux. Celle de Florus n'eft pa- reillement qu'un abrégé moins chronolo- gique que celui de Velleius , parce que les époques & les dates des faits qu'il rap- porte n'y font point marquées. Le ftyle de Laurent Echard efl: moins brillant que celui de ces deux Abréviateurs; mais il en- tre dans un plus grand détail, & Ton Li- vre efl: un des meilleurs qui aie été fait, dans ces derniers temps, fur l'Hiftoire Ro- maine. Cicéron nous apprend, dans une de fes Lettres à Atticus, que Brutus, qui A iij 6 Traité des Preuves fut un des meurtriers de Jules-Céfar, avoit compofé ~tm Abrégé chronologique de i'Hiftoire Romaine. Parmi les Hiftoires* que l'on nommoic autrefois des Chroni- ques, les unes avoienc la même brièveté que les fartes; & les autres plus étendues , eontenoient à peu près les mêmes détails que les Abrégés chronologiques : celui de Brutus étoit un morceau précieux, que nous avons perdu. Le Livre du Pere Pe- tau, qui a pour titre, Rationarium tem- forum, efl un abrégé chronologique de H Moire univerfelle de toutes les Nations les lui faifoic adop* de la Vérité de VHifloire. 19 ter, fans qu'il fe donnât la peine d'exami- ner, fi ceux qui avoienc publié les pre- miers ces prodiges étonnants, avoient eu foin de les vérifier, & s'il n'eût pas mieux valu les omettre que de les croire fur leur parole. On peut dire que la crédulité de Maim- bourg a encore été furpafFée par celle de Dom Calmer, dont il faudroit rayer le nom de la lifte des Ecrivains iiluftres, s'il n'a- voit donné au Public que Tes Diffèrtations fur les Vampires; Ouvrage univerfelle- ment méprifé, où l'on ne trouve que des contes propres à amufer les enfants, qu'il appuie vainement fur des relations qui fe font trouvées fauffes, & fur des témoigna- ges qui ont été défavoués. La facilité des Anciens à croire & à dé- biter de pareilles vidons, les a tellement décrédités, qu'on ne les a pas crus lors- qu'ils ont raconté d'autres faits extraordi- naires qui pouvoient être vrais. C'eft ainfi que l'on a douté qu'Archi- mede ait pu brûler, avec des miroirs ar- dents, les vailTeaux des Romains qui aflié- geoient Syracufe. On a vu cependant, par l'expérience que M. de Buffon a faite an Jardin du Roi, qu'en multipliant ces mi- roirs, le feu peut agir à une diftance beau- coup plus grande qu'on ne fe l'étoit ima- to Traité des Preuves giné; ce qui prouve que le fuccès de l'in- vention d'Archimede eft au moins fore vraifemblable. Il ne feroit pas impoflible que Ton en put dire autant de cette perle, d'un prix ineftimable, que Cléopatre fit fondre dans du vinaigre. Les Egyptiens avoient alors des fecrets naturels, que nous n'avons plus, comme on le voit par la confervation de leurs momies; & les perles ne font pas des corps aflez durs, pour qu'on ne puifîe trou- ver des liqueurs aflez forces pour les dif- foudre en un inftant. Il refteroit encore à favoir fi l'on auroit pu avaler cette perle, après (à diflblution, fans aucun inconvénient; carjl femble qu'une liqueur aflez corrofive pour diflbu- dre une perle en fort peu de temps , feroic capable de caufer de furieux ravages dans 6 l'eftomac & dans les inteftins. 11 femble que l'on pourroit douter avec plus de fondement, qu'Annibal ait amolli avec du vinaigre les rochers des Alpes, pour y faire le chemin qui porte encore îbn nom. Ces rochers ne font pas auffi fa- ciles à difibudre que des perles; & il fau- drait une quantité prodigieufe de vinaigre pour ouvrir, par un tel moyen, un pafiàge à la marche d'une armée. Ce fait cft ce- pendant rapporté par Tite-Live, & par de la Vérité de VHiftoire. 2 1 beaucoup d'autres Hiftoriens. II pafloit pour confiant du temps de Juvenal : Et montem rupit aceto. On doit cependant obferver que Cornélius Nepos n'en dit pas un feul mot dans la vie d'Annibal , quoiqu'elle foit plus détaillée que celle des autres Capitai- nes, & qu'il parle du pafTage des Alpes, comme d'une des plus belles aftions de ce Général. L'idée de ces rochers difïbus avec du vinaigre, n'eft peut-être venue que d'un mal-entendu fur ce qu'Annibal ayant em- ployé le vinaigre , non à diflbudre les ro- chers, mais afin d'encourager Tes Soldats, qui étoient dans l'habitude de boire cette liqueur mêlée avec de l'eau , pour les en- gager à fe tailler, avec des peines incroya- bles, un chemin dans le roc; on aura dit d'abord que ce chemin avoit été fait à force de vinaigre, comme on dit aujourd'hui que Ton a fait faire un pareil ouvrage, ouquel- qu'autre aufîi pénible, à force d'eau- de- vie donnée aux Ouvriers ou aux Soldats; ce qui aura fait croire dans la fuite, que la liqueur qu'Annibal avoit donnée à fes Sol- dats, avoit été employée à fondre & hdif- foudre les rochers, pour leur en faciliter l'excavation. Il y a des Commentateurs qui ont ainfi expliqué le pafTage de Juvenal } quoiqu'il 22 Traité des Preuves y ait lieu de croire que ce Poëce a parlé de ce vinaigre fuivant l'idée commune que Tite-Live a voit fuivie, & qui lui paroiffoit fuffifamment juftifiée par l'autorité de cet Hiftorien, fans faire aucune attention au mal-entendu qui pouvoit l'avoir fait naître. Ce qu'il y a de fingulier, c'eft de voir deux Hiftoriens modernes attribuer la prife de Naples par les Efpagnols, en 1648, à la précaution qu'ils avoient prife de baigner continuellement la porte d'Albe , pendant huit jours, avec du vinaigre & de Veau- de-vie, pour la renverfer tout-à-coup; ce qu'ils firent : en forte que leur cava- lerie pajja par la brèche. C'efl: ce qu'on lit dans les Mémoires de Davrigny & dans l'Hiftoire de Louis XIV, publiée par la Martiniere. Si ce fait étoit vrai , ce que l'on dit du chemin tracé dans les Alpes par Annibal , deviendroit du moins fort vrai- femblable. Mais comment fe perfuaderque cette porte de Naples a été renverfée tout' à-coup, précifément parce qu'elle avoit été baignée pendant huit jours avec de Feau- de-vie & du vinaigre, fi le canon n'a pas été mis en œuvre pour la renverfer? Les Efpagnols crurent fans doute avoir amolli les pierres à l'exemple d'Annibal ; mais il y a lieu de croire que leur canon fit plus dVf- •tetpour abattre cette porte que tout leur de la Vérité de fHifloire. 23 vinaigre. Il ne paroît pas du moins que de- puis ce temps-là on ait eu recours , dans les lièges, à une pareille invention pour ren- verfer des murailles. Ce Génie qui apparut à Brutus avant la bataille de Philippe, & qui lui prédit fa défaite, efl: encore un de ces prodiges donc les Anciens ne doutoient pas, quoiqu'ils n'euflent aucune réalité. Ce n'étoit qu'un rêve que Brutus avoit fait pendant la nuit, quoiqu'il fût éveillé; car il n'eft nullement néceflaire qu'un homme foit endormi pour «voir des rêves, qui lui font croire qu'il voit des objets & qu'il entend des fons qui ne fubfiftent que dans fon imagination : ce qui a fait dire à un bel efprit, dont loi Poéfies n'ont jamais été imprimées : Couché dans les bras du fommeil Le plus grand homme eft un petit génie; Il rit, il pleure, il s'épouvante, il crie; Et tel efl: fage à Ton réveil, Qui la nuit efl en proie à pins d'une manie : Heureux encor celui dont la folie Finit au retour du Soleil! Brutus étoit alors du nombre de ceux dont la folie ne finit pas avec leur fommeil; il fe voyoit fur le point de combattre con- tre Marc -Antoine, qui entendoic mieux k 24 Traité des Preuves guerre que lui. Il avoit fans doute l'ima- gination vivement frappée d'une entreprife qui ne pouvoit manquer d'entraîner fa ruine & celle de Ion parti, fi elle étoic malheu- reufe. A la vue du péril qui le menaçoit i la crainte s'empara de fon ame , & fes or- ganes en furent tellement ébranlés, qu'il crut voir & entendre un Génie qui lui pré- difoic fa défaite. Plutarque raconte que Brutus ayant ap- perçu , à l'entrée de fa tente , un fantôme d'une figure monftrueufe, qui fe tenoic de- vant lui fans rien dire, lui demanda qui il étoit, s'il étoit Dieu ou homme, & pour- quoi il étoit là ; que le Fantôme lui répon- . die : Je fuis ton mauvais Génie, & tu me verras près la Ville de Philippe ; que Brutus , fans fe troubler , lui répli- qua, Hé bien , je t'y verrai donc : que le Fantôme difparut auflî-tôt; & que Bru- tus ayant appellé fes Domeftiques , pour leur raconter cette apparition, ils lui dirent tous qu'ils n'avoient rien vu , ni entendu ; ce qui prouve que la vifion de Brutus n'a- voit rien de réel. Brutus ne laiflà pas de la raconter à Cafiîus : celui-ci étoit de la Sefte des Epicuriens , qui n'étoient pas aufïï crédules que les Stoïciens, dont Bru- tus foutenoit les opinions, avec cette fer- meté opiniâtre qui lui étoic naturelle. Caf- de la Vérité de ÎHifloire. 25 fius , qui avoit difputé fouvenc avec lui fur les fentiments des deux Seétes , lui repré- fenta que nous ne voyons pas toujours réel- lement ce que nous croyons appercevoir, parce que nos fens font fouvent trompeurs, & nous repréfement des fantômes que nous prenons pour des réalités; qu'il n'efl: nul- lement vraifemblable qu'il y ait des Gé- nies , & encore moins qu'ils aient une figure humaine, avec une voix articulée qui par- vienne jufqu'à nous, & une puiflànce ca- pable d'agir fur nous. Piutarque ajoute , que ce difcours de Caffius, qui étoit en effet plus jufte & plus raifonnable qu'il n'ap- partenoit à un Païen , calma un peu les in- quiétudes de Brutus. Ce qu'il yadefingulie^c'eftqueVaJere- Val Maxime rapporte qu'un autre Cajjius , fur- nommé Parmenfîs, qui avoit fuivi le parti de Marc- Antoine , s'écant retiré à Athènes , après la bataille d'Aclium, yeutunevifion toute fembiable à celle de Brutus, lorfque ce Caffius étoit fur le point de tomber en- tre les mains du vainqueur, qui lui fit tran- cher la tête, parce qu'il avoit été un des meurtriers de jules-Céfar; tant les hommes * ont de penchant à croire, & à répéter les faits extraordinaires, fans examiner fi ce font des vérités ou des menfonges. Voici encore un autre prodige rapporté B .2 6 Traité des Preuves par des Auteurs modernes dans l'Hiftoire d'Henri IV, dont on a cru pouvoir don- ner une explication phyfique , qui ne pa- roît pas fort fatisfaifante. Si l'on en croit les Auteurs des Mémoi- res du Duc de Sully, & PHiftorien Ma- thieu , Henri IV avoit fouvent raconté à ce Duc& à cet Hiftorien, que jouant aux dés avec le Duc d'AIençon & le Duc de Gui- fe, quelques jours avant le maflacre de la St. Barthelemî, ils virent très-diftincïemenc des gouttes de fang fur la table, qui repa- rurent une féconde fois après qu'on les eue efïiiyées ; ce qui les furprit tellement , qu'ils abandonnèrent le jeu, faifis d'épouvante. On ne peut pas dire que ces trois Prin- ces crurent voir fur cette tab!e des taches de fang qui n'y étoient pas , parce qu'ils avoient, comme Brutus, l'imagination vi- vement frappée de la feene fanglante qui fe préparoit, puifqu'ils n'en avoient alors aucune idée ; à moins que ce fait, réel ou imaginaire, ne foit arrivé après la bleflùre de l'Amiral , qui leur donna tant de foup- çons , & qui fuffifoit feule pour leur faire imaginer que l'on alloit répandre beau- coup de fang dans Paris, On a cru pouvoir expliquer ce phéno- mène, en difant que ces gouttes de fang n etoient autre chofe que les points noirs de la Vérité de fHiftoirc. des dés , qui paroifToient rouges aux Spec- tateurs , parce que leurs yeux faifoienc un certain angle avec les rayons du foleil , qui produit quelquefois cet effet fur la couleur noire. Mais cette explication ne levé pas tout- à-fait la difficulté : car comment fuppofer que les yeux de ces trois Princes fe trou- vèrent, au même infiant, dans la pofition néceflàire , par rapport aux rayons du fo- leil , pour former le même angle , qui leur fit voir à tous trois, dans des points noirs, la couleur rouge ? D'ailleurs ce ne fut point fur les dés, mais fur la table que ces gout- tes de fang furent apperçues. D'un autre côté, par quelle puifîànce ces gouttes de fang auroient-elles été mifes tout à-coup fur cette table , & comment y feroienc- elles revenues une féconde fois , après qu'on les avoit effuyées, ainfi que l'affure l'Hiftorien Mathieu fur le récit vrai ou pré- tendu d'Henri IV? Il y a tant de raifons de douter d'un pareil prodige, qu'il vaut mieux le palier fous filence, ou le rap- porter comme un phénomène, dont il efi impoffible d'expliquer la nature ni de ga- rantir la vérité. Les prédidions des Aflrologues ne mé- ritent pas plus de créance que les faux pro- diges ; & l'on ne doit pas pardonner au B ij og Traité des Preuves Pcre Daniel d'avoir rapporté lérieufement, dans fon Hirtoire, une prétendue prédic- tion de la mort d'Henri II, quoiqu'il ne dife rien là-deflus que Brantôme n'eût af- fûté avant lui. „ Je ne dois pas , dit-il , omettre ce „ que Brantôme raconte a cette occafion, ^ parce qu'il en marque des circonftances „ très -particulières & très-furprenantes, „ & telles qu'elles ne fe trouvent guère „ dansces fortesde prédictions, qui, d'or- „ dinaire , font fort vaines & inventées 5, après coup. Le Roi, dit cet Hiftorien, „ ayant fait tirer fon horofcope , on lui „ prédit qu'il feroit tué en duel. Le Con- „ nétable, qui étoit préfent, fe moqua de „ cette prédiétion comme d'une folie. Le „ Roi toutefois voulut que l'horofcope „ fût gardé & mis entre les mains du „ Sieur de Laubefpine, Secrétaire d'E- „ tac Dès que le Roi eut été tranfporté „ au Palais des ïournelles, le Connéta- „ ble fe fit apporter cet horofcope par „ Laubefpine, & l'ayant relu, il s'écria, „ les larmes aux yeux : Le Roi eft mort, „ voilà le combat fingulier où il devoit „ périr. „ On prétend, ajoute le Pere Daniel, „ «que ce fut le même Aftrologue judiciaire „ qui prédit au Duc de Guife, (^François de la Vérité de VHifîoire. 29 „ de Lorraine) qu'il feroit tué d'un coup „ par derrière ; & au Seigneur Defcars , l'ao „ cidenc dont il mourut après s'être retiré „ chez lui en Limoufin. Mais il fe pourroic „ bien faire que ces deux dernières prédic- tions euffent pafTé pour réelles , fans l'être „ en effet, & cela à la faveur delà première. On peut dire que le Pere Daniel n'a vu ici la vérité qu'à demi; il a douté des pré- dictions faites au Duc de Guife & au,Sôf- gneur Defcars, & il a pris pour vraie, fur le témoignage de Brantôme, celle que l'on dit avoir été faite à Henri II, quoiqu'elle ne foit pas plus certaine que les deux au- tres; il a regardé comme des preuves, des particularités & des circonftances qui ont elles-mêmes befoin d'êire prouvées, n'é- tant appuyées que du témoignage de Bran- tôme, qui rapporte fou vent, fans difcerne- ment & fans critique, tous les bruits qui couroient de fon temps à la Cour ou à la Ville. Il efl: vrai que M. de Thou, Auteur d'un plus grand poids que Brantôme, parle de cet horofcope, & il l'attribue à un Aftro- logue, nommé Luc Gauric. D'un autre côté , Pafquier , qui vivoit alors , en parle auffi dans une de fes Lettres, & il l'attribue à Jérôme Cardan. Or il efl: aifé de prouver que ni Luc Gauric, ni Jérôme B iij go Traité des Preuves Cardan n'ont jamais prédit à Henri II qu'il feroit tué en duel : car i°. l'horofcope que Luc Gauric avoit fait pour ce Prince , eft rapporté tout entier dans les Oeuvres de Gaflèndi; il n'y eft pas dit un feul mot du duel ou combat fingulier qui devoit termi- ner les jours de ce Monarque, à qui cet Aftrologue promet, au contraire, une lon- gue vie & une mort tranquille. nt, par rapport aux motifs de la guerre i aux négociations de la Paix, les Lettres es Minières qui ont eu le plus de part à confiance des Princes. C'eft ainfi que on découvre les vues d'Henri IV dans affaire du Marquifat de Saluées, & dans elle de (on abfolution, par les Lettres du Cardinal d'Olîàt, & par celles du Cardinal u Perron ; les caufes & les motifs de la Paix e Weftphalie, par les Dépêches du Car- inal Mazarin, & par celles des Plénipo- entiaires qui traitoient à Munfter & à OP- mbruk; les vrais deflèins de la France à la ?aix des Pyrénées, par celles que le Car- linal Mazarin, qui négocioit avec Dom ^ouis de Haro, écrivoit à la Reine mere, Se à M. le Tellier , pour leur rendre compte 3e ce qui fe paflbit aux Conférences. Un Hiftorien qui travaille fur de pareils monuments, ne doit pas craindre de fe xomper, ni de donner au Public des fauf- ètés & des menfonges pour des réalités, Mais que peut-on penfer d'un homme jui , en écrivant l'Hiftoire , croit pouvoir Dénétrer, par des conjeétures & par des bupçons fouvent imaginaires, jufques dans l'intérieur du Cabinet des Princes , qui ne Deut être bien connu que par ceux qui y font admis ? „ La plupart des réflexions politiques 44 Traité des Preuves „ de nos Hiftoriens, die le Pere Daniel 7 „ font fondées fur les événements , & je „ n'y ajoute beaucoup de foi, que lorfque j'ai des preuves qu'ils onn été bien in- Charies » formés des fecrets du Cabinet ; chofe ïx , pag. „ très-rare à l'égard de ces Ecrivains qui „ n'ont été ni du Confeil, ni dans les Né- „ gociations , ni dans les Armées de ces „ temps-là. Quelle confiance en effet peut-on pren- dre dans un Hiftorien qui , n'étant jamais forti de fon cabinet ou de fonCloîcre, pré- tend nous dévoiler, par fes propres lumiè- res , les myfteres les plus cachés de la po- litique d'un Prince qu'il n'a jamais vu, & dont la Cour & le Confeil ont toujours été pour lui un fanétuaire inacceffible? Il a pu favoir les faits qui ont été publics, mais il n'en connoît pas les caufes fecretes; il eft donc obligé de les tirer de fon propre fonds : il nous les débite telles qu'il les a imaginées , & il met hardiment fur le comnre des Princes & des Minières, des motifs auxquels ils n'ont jamais penfé : il attribue h des vties d'intérêt très vaftes ou très-fubtiles , h des réflexions très-profon- deç & très-compliquées , des réfolutions qui auront fouvent été prifes par hazard ou par caprice. Les Italiens, qui ont tous un goût naturel de la Vérité de ÎHijloire. 4.5 )ur les rafinements de la politique , font uvent tombés dans ce défaut. Le Public, ; Ton côté, affez porté de lui-même à de- ner les motifs qui font agir les Princes & s Miniftres , en imagine quelquefois qui iroiiïènc fi plaufibles, qu'un Hiftorien a îfoin d'être extrêmement fur fes gardes xir ne s'y pas méprendre : la vraifem- ance qu'il y trouve, le frappe & le fai- :, &illa prend pour la vérité, quoiqu'elle en foit que l'ombre. On lit, par exemple, dans la plupart es Hiftoriens, que Frédéric- Henri, Prince 'Orange, pendant la campagne de 1645, u'il fit conjointement avec les François, orna fes conquêtes à laprifedeHuift, fans □uloir entreprendre le fiege d'Anvers; arce que, félon le Traité d'alliance, Hulft evoic refter à la Hollande; & que lescon- uêtes que l'on feroit en Flandres, de- oient appartenir à la France , dont les -ta ts- Généraux des Provinces- Urnes crai- noienc le voifinage & l'agrandifiement. Cette crainte, qui paroît en effet fore raifemblable , fut, dit- on, la véritable aufe de fon inaftion. Mais ce Prince en pporte une raifon toute différente dans *s Mémoires, qui font certainement de ni, puifque Guillaume III, qui fut Roi l'Angleterre, fon petit-fils, en avoic prêté 46 Traité des Preuves le manufcrk au Comte d'Eftrade, en l'af* furanc que c'étoic l'ouvrage de fon grand- pere. Or Fréderic-Henri dit pofitivement dans ces Mémoires, qu'il ne tint pas à lui que l'on ne fît le fiege d'Anvers , & qu'il le proposa aux Maréchaux de Gaffion & de Rantzau , qui commandoienc les Troupes Françoifes ; mais qu'ils ne voulurent pas y confèntir, dans la crainte que , pendant que l'Armée feroit occupée à ce fiege , les Ef- pagnols ne leur enlevaffent les conquêtes qu'ils avoient faites fur la Lys. Ce ne fu- rent donc point les Etats* Généraux qui s'oppolerent à cette entreprife ; car qui pou- voit mieux nous répondre de leurs vérita- bles fenriments, que Fréderic-Henri , Prin- ce d'Orange? Dira t-on qu'il n'a pas vouli* les accufer dans lès Mémoires, pour ne pas trahir le fecret de la République ? mais ne l'auroit-il pas gardé , en rendant Am- plement compte de ce qui s'étoit paflë au fiege de Huift, fans rien dire de celui d'An- vers, qui ne fut point entrepris? Ses Mémoires ont d'ailleurs un grand air de fincérité ; il fe contente le plus fou- vent d'expofer les faits; & ce feroit le feul endroit cù il auroitdéguifé la vérité, au rif- que d'être défavoué par les deux Maréchaux de France qui commandoient avec lui. de la Vérité de VHifloire. 47 On voie par cet exemple , combien un Hiftorien doit être réfervé à marquer la caufe des événements fur fes propres con- jectures, & même fur celles du Public, quelque vraifemblables qu'elles puiflènt lui paroîcre. En voici deux autres exemples pris de deux événements encore plus re- marquables du règne de Louis XIV. Lorfque ce Monarque figna le Traité de Rifwick , les grandes victoires qu'il avoit remportées , & les conquêtes qu'il avoic faites en perfonne, ou par fes Généraux, l'avoient mis en état de faire la paix à des conditions beaucoup plus avantageufes ; il pouvoit au moins garder une partie des Villes conquifes ; il les rendit toutes. On fut fort furpris en France, & l'on en mur- mura, lorfque Ton vit un Roi vainqueur faire la paix comme s'il eût été vaincu. Chacun voulut favoir ou deviner les rai- fons d'une condefeendance qui paroiiïbic fi oppofée à fon cara&ere & au fyftême politique de fa conduite pafTée. On prétendit que les vues qu'il avoîc dès-lors fur la fucceflîon de Charles II, Roi d'Efpagne, qui n'avoit point d'enfants, & l'efpérance de le gagner, en le rendant l'ar- bitre des conditions de la Paix, furent le vrai motif qui détermina Louis XIV à figaer un Traité qui paroiiïbic fi contraire à fès 48 Traité des Preuves intérêts. On dit que fa fagetfe & fa pré- voyance lui firent tout céder dans le pré- fent, pour gagner davantage dans l'avenir; & que loin de diminuer fa gloire & fa puif- fance par les Places qu'il abandonnoit ? il fe préparoit , par toutes ces cédions , une augmentation de puiflance infiniment plus grande que celle qu'il confentoit à perdre. On lit dans une Vie très-apocryphe du Maréchal de Berwick , que le Roi Jac- ques II , fon pere , qui demeuroit alors à St. Germain, lui dit, qu'il alloit être aban- donné à caufe des vues que le Roi de France avoit fur la fucceflîon du Roi d'Ef- pagne ; mais il n'efî nullement vraifembla- ble que le Roi Jacques II ait tenu un pa- reil difcours au Maréchal de Berwick; & s'il l'avoit tenu , il s'enfuivroit que ce Prin- ce , retiré à St. Germain , étoit bien mal informé de ce qui fe paiïbit dans le Cabi- net de Verfailles : car il efi: certain que le deflèin de ménagerie Roi d'Efpagne , pour le rendre favorable à la Maifon de Fran- ce , à l'égard de fa fucceflîon , n'entra pour rien dans les motifs qui firent conclure la Paix de Rifwick. On lit dans les Mémoires de M. de Tor- ci , que ce fut une Paix précipitée par le defir de foula ger le Royaume, Ce feul mot, forci de la plume d'un Miniftre très- infr de la Vérité de YHifloire. 49 nftruit, très-véfidique , & très-défintéreffe , uffit pour détruire toutes les conjectures le ceux qui veulent deviner le fecret des ffaires , dont ils ne ^connoilfent que les lehors. La guerre avoit coûté des fommes im- nenfes : l'Europe s'étoit réunie pourabat- re la puiiïànce de Louis XIV; il s'étoit u obligé de foutenir un fardeau que les kîiiés partageoient entr'eux : les dépenfes voient été ii énormes , que toutes les ref- :>urces étoient épuifées. Madame de Main- *non defiroit la paix ; les Minières la con- Ploient; le Contrôleur-Général la deman- oit ; le Roi donna ordre à fes Miniftres e la conclure le plutôt qu'il feroit poffi- le : il étoit ferme dans fes volontés, & tou- )urs obéi fans retardement. Par-là , com- 1e il eft arrivé plus d'une fois , les Puifîàn- es alliées qui fe déterminoient plus len- mient, regagnèrent par leur patience ce u'elles avoient perdu par leur foiblefle. On ne s eft pas moins trompé fur les lotifs qui déterminèrent dans la fuite le .oi d'Espagne à nommer Philippe de Fran- Duc d'Anjou, héritier de tous fes Etats , ir unTeftamentdatédu 2 Oétobre 1700. On fait aujourd'hui que ce Teftament, n donna, en un trait de plume, à la Mai- n de France , plus de Pays qu'elle n eu C . à. ce c^ue l'on a. cru qfiii Co. Traité des Preuves obligea Augufîe à laijjer à Tibère fa fuccejjîon à ï Empire. Il noie cependanc l'afîurer poflcivemenc ; il fe borne à dire qu'on Va cru , & il fait d'ailleurs aflèz en- tendre qu'il le croyoit. Mais qui eft-cequi l'a cru, fi ce n'efl: des gens ennemis dé- clarés & implacables de ces deux Minit- tres, des gens aveuglés par la haine , & in- capables de rendre juftice au mérite de deux hommes, très-dignes, a beaucoup d'égards, des places qu'ils ont "occupées , & qui s'y font acquis une réputation im- morcelle? Quiconque aura étudié avec foin le caractère du premier, jugera qu'il n'é- toic pas homme à propofer au Roi, pour remplir fa place , un Sujet médiocre , & peu propre à foutenir, après lui, la gloire & les intérêts de la France. Il eft vrai que Mazarin étoit fort inférieur à Richelieu dans ce qui s'appelle l'art de gouverner; mais il le furpaffoit peut-être dans l'art de négocier avec les Cours étrangères. Il n'en faut point d'autre preuve que le Traité de Wcflphalie & celui des Pyrénées, qui fe- ront toujours regardés comme des chefs- d'œuvres de fageiïe & de politique. Le Duc de la Rochefoucaut ne paroîc pas plus équitable que Tacite, lorfqu'il dit dans le portrait du Cardinal de Retz, que ?.a vie exemplaire & retirée qu'il mena fur de la Vérité de PHijïoire. 63 la fin de Tes jours, ne fut qu'un facrifce fait à [on orgueil , fous prétexte de dé- votion. Juger ainfi des internions cachées , quand elles ne fe montrent pas à l'extérieur, & qu'elles ne peuvent être prouvées par au- cune r:6lion connue qui les décelé , ce n'eft pas écrire une Hiftoire , c'eft compofer une |facyre;ce n'tfi: pas parler en Hiftorien, mais en ennemi ; c'eft fubftituer le langage de la haine à celui de la vérité. Gardez- vous donc, en écrivant l'Hiftoi- re , -d'ajouter foi aux difcours de ces Ecri- vains hardis & téméraires, qui parlent avec a-flurance d'une infinité d'aétions fecretes & d'intentions cachées, dont ils n'ont ni ne peuvent avoir aucune preuve. Parce qu'il eft arrivé quelquefois, que des intri- gues d'amour & de galanterie ont été la caufe& le principe de certains événements, ils regardent les fentiments que l'amour inf- pire, comme un reflbrt univerfel, qui fait tout mouvoir, & qui décide de tout dans les Cours des Princes. Il eft vrai qi^'on re- marque dans l'Hiftoire, des temps & des circonftances , où cette paflion n'a que trop influé dans la conduite & dans la décifion des plus grandes affaires ; mais tous les temps & tous les perfon nages ne fe ref« lemblent pas,. &- c'eft une étrange erreur: 64 Traité des Preuves de s'imaginer que Ton s'efl: conduit dans- toutes les occafions par le même principe. On prétend, par exemple, que Marie r Reine d'Angleterre, fille d'Henri VIII, ne perfécuta fa fœur Elizabeth , que parce qu'elle étoit jaloufe de fa beauté ; tandis qu'il efl: prouvé, par une infinité de Pièces authentiques, qu'Elizabeth ne fut mife à la Tour de Londres, & menacée déporter fa tête fur un échafaud , que parce qu'elle ne ceflbit de cabaler contre la Reine Ma- rie, pour lui enlever la Couronne d'Angle- terre; & que, non contente de la furpaiTer en beauté, elle travailloit encore à renver- fer fa puiflànee. On n'a pas rendu plus de juftice à Eli- zabeth, quand on a dit quelle ne fit tran- cher la tête au Comte d'Efiex, que parce qu'elle le regardoit comme un amant per- fide qui l'avoit abandonnée. Ce motif peuc trouver place dans une Tragédie ou dans un Roman, mais il ne peut être admis dans FHiftoire, quand on fait réflexion qu'Eli- zabeth, alors âgée de 68 ans, étoic déjà bien loin de 1 âge où l'on s'occupe de la galanterie. On fait d'ailleurs que le Comte d'Efiex, fier de fon mérite & de fon an- cienne faveur, étoit devenu un fujet indc* ciie, & même audacieux, qui avoit ofé former un parti dans l'Etat > & qui venok de la Vérité de VHiftoire. 6$ d'exciter dans la Ville de Londres une fé- dition, dont on peut voir le détail dans l'Hiftoire de M. de Tbou. On n'a pas été mieux fondé à dire, que le Duc de Bouquinkam fe fit battre daas rifle de Ré , par compîaifance pour la Reine Anne d'Autriche , qu'il ne voyok plus ; parce que cette Reine , à la follici- tation du Cardinal de Richelieu , lui avoit écrit pour l'engager à facrifier fa réputa- tion & les intérêts de la Couronne d'An- gleterre au defir qu'il avoit de lui plaire. On fait qu'Anne d'Autriche fut toujours brouillée irréconciliablement avec Riche- lieu, depuis l'affaire de Chalais, qui avoit précédé la defcence des Anglois dans rifle de Ré , parce qu'elle avoit eiïuyé dans le cours de cette affaire , des accufadons & des outrages qui ne fe pardonnent point. Comment auroit-elle ofé avouer au Car- dinal, fon ennemi, qu'elle avoit confervé fur l'efprit du Duc de Bouquinkam, ce pouvoir abfoîu , qui fuppofe des foiblefîès réciproques, ou du moins des complai- fances qui donnent lieu d'efpérer qu'elles pourront le devenir? Il eft vrai que le Duc de Bouquinkam avoit été vivement frappé de la beauté d'Anne d'Autriche, dans le voyage qu'il fit en France l'an 1625 , & qu'il fut alfèz 66 Traité des Preuves hardi pour lui déclarer fa paffion. Voici ce qu'on lie là-defliis dans les Mémoires de la Porte. Pendant le féjour que la Cour fit k Amiens , u la Reine logea dans une mai- „ Ton où il y avoit un grand jardin , le long „ de la rivière de Somme. La Cour s'y „ promenoit tous les foirs; & il y arriva „ une chofe qui a bien donné occafion „ aux médifants d'exercer leur malignité. v Un foir que le temps étoit fort' ferein , la Reine, qui aimoit fort à fe promener „ tard , étant au jardin , le Duc de Bou- „ quinkam la menoit , & Mylord Rich „ menoit Madame de Chevreufe : après „ s'être bien promené , la Reine fe repofa „ quelque temps , & toutes les Dames „ auffi; puis elle fe leva, & dans le tour- „ nant d'une autre allée , où les Dames „ ne la fuivirent pas fitôr, le Duc de Bou- 9) quinkam, fe voyant feul avec elle, à !a „ faveur de l'obfcurité qui commençoit à „ chafîèr la lumière, s'émancipa, fort in- „ folemment, à vouloir carefler la Reine, „ qui en même temps fit un cri auquel „ tout le monde accourut. Putange , pre- „ mier licuyer de la Reine, arriva le pre- „ mier, & arrêta le Duc, qui fe trouva fore „ embarrafïè; & les fuites en euflène été* „ dangereufes pour lui, fi Putange ne l'eut de la Vérité de VHifloire. 6? „ laifle aller. Tout le monde arriva là def- „ fus; le Duc s'évada; & il fut réfolu d'af- „ foupir la chofe aucanc que l'on pourroic. Quand même ce fait feroit exaétemenc vrai dans toutes Tes circonfhnces , y voit- on la moindre preuve que la Reine fût ca- pable de répondre à la paiïion de ce Sei- gneur Anglois? Il femble plutôt que Ton pourroit s'en fervir pour prouver le con- traire. On en peut conclure, à la vérité , que Bouquinkam fut extrêmement paffion- né pour Anne d'Autriche, & qu'il futafïez hardi pour le lui faire connoître : mais s'en- fuit-il de là qu'elle ait eu pour lui les mê- mes fentiments , ni qu'elle eût confervé des liaifons intimes avec lui , depuis le retour de ce Duc en Angleterre ? ce qui feroit abfolument néceiïaire pour prouver qu'il fît échouer, pour lui plaire, l'expédition de fille de Ré; encore faudrait- il pouvoir fe perfuader, qu'elle avoit avoué cette liai- fon & cette correfpondance fecreteau Car- dinal de Richelieu, qu'elle haïflbit à mort, & qu'elle a toujours craint & détefté de- puis l'affaire de Chalais, jufqu'à la fin de les jours. Mais on veut mettre de l'amour & de la galanterie par-tout ^ & fi l'on fe plaint quelquefois , avec raifon , que l'on en a trop mis dans nos Tragédies , ..où l'on n'exige que 68 Traité des Preuves la vraifemblance, comment pourroic-on en fouffrir l'excès dans THiftoire , qui n'ad- met que la plus exaéte vérité ? C H A P I T R E IV. Qu'il rCeft pas permis à un Hiflorien de {écarter de la vérité dans Us plus petites chofes. QUand vous écrivez l'Hiftoire, vous êtes refponfable de tout ce que vous rapportez , à votre fiecle & aux fiecles à venir; vous leur devez la vérité dans toute fa pureté, fans altération & fans mélan- ge. Ne dites donc jamais, ce n'eft qu'une minutie, qui n'efl: d'aucune conféquence pour la vérité de l'Hifloire en général ; il importe peu qu'elle foit vraie ou faufle. Défabufez-vous, on ne vous pardonnera aucune efpece d'erreur & de fauflecé : fi l'on vous trouve infidèle dans les plus pe- tites chofes, on en conclura que vous pou- vezl'ecre également dans les grandes; &Ia défiance que cette légère infidélité vous at- tire, fe répandra quelquefois fur la totalité de votre Ouvrage. Le Public ne fe contente pas d'être févere, il eft quelquefois injufte dans fes jugements. Car, de ce qu'un boni- de la Vérité de VHtfîoire. 69 1e fe fera trompé fur un point, il ne s'en- ait pas qu'il fe foit égaré fur tous les autres; mis enfin ce jugement, tout injufte qu'il ft, ne laiflè pas d'être aflez ordinaire. Ceux qui connoiflent parfaitement le lo- al de leur propre Pays, méprifent un Hif- )rien qui fe trompe fur les noms & fur les iftances des Villes, des Villages & des ri- ieres qui lui font connus , & ils en con- luent qu'il n'efi: ni plus fidèle ni plusexaét ans tout ce qu'il raconte des autres Pays u'ils ne connoiflent pas. Un Ecrivain, jaloux de fa réputation, e fauroit donc prendre trop de foin, pour e rien dire qui ne foit exaétement vrai, i l'on lui montre quelqu'une de fes fau- ïs, il ne doit penfer qu'à la corriger; & n'a point d'autre réponfe à faire à ceux ui la lui découvrent, que ces paroles re- îarquables. " J'aime la vérité , & je n'ai d'autre but, ni d'autre intérêt que de la connoître ; tous les endroits de mon Hiftoire où je me ferai trompé, je fuis prêt à les réformer. Il doit avoir d'autant moins de peine à îconnoître fès fautes, qu'il n'y a que les [iftoriens dont la plume étoit guidée par ne infpiration divine, qui aient eu le pri- iiege unique de ne jamais errer. Tous les atres, fans aucune exception y ont étéfu- yo Traité des Preuves jets à Terreur, & fouvenc même à des er- reurs très-groffieres. Témoin Amyot, ce fameux Traducteur de Plutarque, qui a piis de h moelle de palmier, pour de la cervelle de cet oi- ieau fabuleux que Ton nommoic phénix, témoin le docte du Cange, qui ayant lu, dans un vieux Manufcric, un Règlement qui commençoic par ces mots : Si quis Clericus aulaïeus, avoit cru bonnement que ce mot atdaïeus étoit mis pour au- licus, & qu'il fignifioic un Eccléfiaftique attaché à la Cour par un emploi d'Aumô- nier ou de Chapelain. Il fallut qu'un au- tre Savant lui fit remarquer, que c'étoit évidemment une faute deCopifte, & qu'il falloit lire : Si quis Clericus aut Laïcus ; ce qui .vouloir dire, que le Règlement re- gardoit les Laïcs comme lesEccléfiaftiques. L'illuftre Abbé Fleury, Auteur de la meilleure Hiftoire Eccléfiaftique qui ait été écrite en François, étoit certainement un homme très-habile & très-laborieux; ce- pendant il a cru que le Pape Adrien II donna au Roi Lothaire, quand il partit de Rome, une lionne, une palme & un feeptre. Ce préfent d'une lionne a quelque chofe de fort fingulier; en ignoroitque les Papes de ce temps-là entretinrent une Ménagerie* Mi Fieury a tire ce fait des Annales de Saint- de la Vérité de rHifioirc. yi Bertin ; mais il n'a pas fait attention que le mot latin (*) lena ou lœna, dont fe fert l'Annaiifte, lignifie en cet endroit une ro- be, un vêtement, un manteau royal, & que la fuite du difcours ne permet pas de l'entendre dans un autre fens. Après cet éclairciiïement , on ne fera plus tenté de croire, fur la parole de M. l'Abbé Fleury , que le Pape Adrien II eût une Ménagerie. On voit par- là que les plus favants hom- mes font capables de fe tromper: mais une faute de mémoire ou d'inattention, un peu trop de crédulité, ou de déférence au té- moignage d'autrui , ne fuffiroient pas pour effacer la gloire & le mérite d'un bon Hif- torien. Les hommes ne font pas les mêmes à toutes les heures du jour, & l'on ne doit pas être plus rigoureux envers ceux qui tra- vaillent fur l'Hilloire , qu'Horace ne l'eft en- vers les Poètes , dont il dit que l'on doit excu- fer les fautes, pouryu qu'elles foient rares, & qu'elles n'altèrent pas confidérablement le fond & le mérite d'un excellent Ouvrage. (*) Le mot Una fe trouve dans Juvenai, Sat. V, où il fïgnifie un habit, une robe, une cfpece de furtout: Plurima funt qu& Non auàtTLt homincs pertufâ dicerc lœnâ. 5, Il y a mille choies qu'un homme qui ne 5, porte qu'un habit déchiré n'a pa* le cou- îî rage de dire. 72 . Traité des Preuves Mais quelle que puiflè être à cet égard l'indulgence des Le&eurs, il vaut encore mieux n'en avoir pas befoin, que d'être obligé d'y avoir recours. Car enfin , il n'eft permis à un Hiftorien de fe tromper , ni fur les noms ni fur l'â- ge, ni fur l'état des perfonnes dont il par- le, ni fur les dates, ni fur les faits, ni fur les circonftances des faits qu'il raconte, ni fur les lieux où ils fe font pâlies. Or, en- tre des milliers d'Ecrivains qui ont travaillé fur l'Hiftoire , à peine en trouverez-vous un feul qui ne fe foit trompé , plus ou moins, fur quelqu'un de ces articles. On feroit un très-gros volume des fautes qui leur font échappées; on fe contentera d'en indiquer ici quelques-unes, pour mettre feulement les Leéteurs & les Ecrivains fur la voie; les uns pour apprendre à les connoître, & les autres pour apprendre à les éviter. Erreurs fur les Noms. i°. On a re- proché à M. l'Abbé Fleury, d'avoir pris l'épithete de très-chafte , donnée à une Dame, pour le nom propre de cette Da- me. Le même Hiftorien fe trompe, quand il dit que Galla fut la première femme de l'Empereur Théodofe , puifqu'il eft confiant que ce Prince avoit époufé, en premières noces, Flaccilla, qui mourut l'an 384, & fut mere d'Arcadiusôc dllo- norîus, de la Vérité de îllifîoîre. % 73 norius ; ce ne fut qu'en fécondes noces qu'il époufa Galla , fille de Vaientinien & de JulHne. 20. Le Pere Daniel , en parlant des vail- lants hommes qui défendirent la Ville de Paris, alïiégée par les Normands en 886, nomme un Abbé Mars, qu'il diftingue de l'Abbé Ebole , qui étoit du nombre de ces braves défënfeurs de Paris; il avoir lu dans le Poëme latin , qu'Abbon a compofé fur ce fameux fiege , Martius Abba , qui ligni- fie que l'Abbé Ebole étoit un grand guer- rier, un favori du Dieu Mars; & il a pris mal-à- propos cette épithete Martius, pour un nom propre. Dans un autre endroit, en écrivant le règne d'Henri IV, il nomme à'Arcy, le frère de M. de Montigny, qui fe nommoit $/lrquien, comme la fort T bien remarqué le dernier Editeur des Mé- h- moires de Sully. 3°. L'Abbé de Vertot, en parlant de Si- mon Regnard , Ambaflàdeur de Charles V à la Cour de Londres, du temps de la Pleine Marie, qui fut chargé de négocier le ma- riage de certe Princeflè avec le Prince d'Ef- pagne , nomme perpétuellement cet Ambaf- fadeur, le Lieutenant de Mons, titre in- connu dans la ville de Mons ; & cette même faute fe trouve dans toutes les Dépêches de M. de Noailles, qu'il avoic eu foin de faire D 74 f Traité des Preuves copier, & de mettre en ordre : ce qui prouve qu'il avoic mal lu ce mot dans les Dépêches de cet Ambaflàdeur ; carjamais Simon Reg- nard ne fut qualifié de Lieutenant de Mons , mais bien de Lieutenant $ Amont , Bail- liage de la Franche-Comté, Province où il éroit né. Si M. l'Abbé de Vertot avoic confuké les Aétes de Rymer, il auroit vu au bas du contrat de mariage de Marie, Reine d'Angleterre, avec le Prince d'Ef- pagne, la fignature de Simon Regnard, qui ajoute à (on nom propre fa qualité de Lieutenant du Bailliage $ Amont: Locum tenem Baillivi (T Amont. 4°. Il n'y a prefque pas un Hiftorien du règne de Louis XIII, qui, en rappor- tant les fuites de la journée des Dupes, n'ait nommé la Ducheflè iïOrnano parmi les perfonnes attachées à la Reine mere, qui furent exilées de la Cour; quoiqu'il foie indubitable qu'il n'y a jamais eu a la Cour de Louis XIII, ni Duc, ni Ducheflè d'Or- nano. Quel étoit donc le vrai nom de la Ducheflè qui fut alors exilée ? C'étoic Ré- née de Lorraine, qui avoic époufé Marie Sforce , Duc d'Ognano , & Comte de San- cafiore, laquelle mourut à Rome en 1638. Ce nom à'Ognano, peu connu en Fran- ce, a été ignoré de la plupart de nos Hif- loriens, qui corinoiffbienc mieux le nom de la Vérité de tffifloïre. 75 SOrnano, à caufe du Maréchal d'Orna- no, Gouverneur de Gafton , Duc d'Orléans, dont il eft fouvenc parlé dans THiftoire de ce règne. Davrigny lui-même, qui efl: or- dinairement fi exaét, s'étoit trompé fur ce nom , & il a fallu le corriger dans la féconde édition de fes Mémoires chronologiques. 50. Quand un Auteur dit que les Pro- m&fàt teftants élurent pour leur Général, dans la guerre civile de 1624, le célèbre Duc Jienjamin de Rohan, quon regardoh comme le plus grand Capitaine de [on fîecle, comparable aux Princes d 'Oran- ge , il paroît n'avoir pas afîez diftingué les deux frères, dont l'un fe nommoic Henri de Rohan; c'efl: celui qui fut élu Général en Chef, du parti Huguenot, & que l'on a regardé, avecraifon, comme un des plus grands Capitaines de fon fiecle, compara* jle aux Princes d'Orange : le cadet, nom- mé Benjamin , fut auffi un des Généraux de ce parti, dont il foutlnt les intérêts en différentes occafions, avec beaucoup de valeur & d'intrépidité; mais on ne doit pas ui attribuer un titre de Général en chef, }ui convient particulièrement à Painé; & 1 falloir fe fauvcn'ir que Benjamin étoitle îom du cadet , & Henri le nom de l'aîné. 6°. Avec un peu plus détention à dé- îgner les perfonnes par leur véritable nom 4 D ij ?6 Traité des Preuves l'Auteur de FHîftoife de Louis XIV, pu- bliée par M. de la Martiniere , n auroit pas confondu un Confeiiler de la Grand'Cbam- bre du Parlementde Paris, nommé Laifnéy avec un Confeiiler d'Etat, nommé Lenety dont nous avons les Mémoires, & qui fut particulièrement attaché à la Maifon de Condé. Erreurs furies âges. i°, M. de Thou fe trompe évidemment fur l'âge d'An- toine de Bourbon, Roi de Navarre, pere d'Henri IV, quand il dit, que ce Prince mourut âgé de 42 ans : il étoit né le 22. Avril 15 18, & le 17 Novembre 1562 fut le jour de fa mort; il étoit donc alors dans la quarante-cinquième année de fon âge. 20. Il n'importe pas beaucoup de la- voir au jufte à quel âge le Connétable Anne de Montmorency fut blefle à mort, h la bataille de St. Denis, en 1567; mais il ne faut pas dire, comme ont fait plufieurs Hiftoriens, qu'il avoit 80 ans, & même plus, puifqu'il n'en avoit que 74. 30. On fait en général que le vieux Ma- réchal de la Force, celui qui fut fauvé, dans fon enfance, du maflàcre de la St. Barthé- lémy, parvint à un âge très-avcmcé : mais ceux qui le font vivre jufqu a 97 ans, & ceux qui ne lui en donnent que 85 ou 88, font tombés dans une erreur qu'il eût été de la Vérité de PHi/loire. 77 très- facile d'éviter. Ce Maréchal, né en 1559, mourut le 10 Mai 1652; il avoic donc 93 ans. 4°. On lit dans le Dictionnaire de l'Abbé Lavocat , que le Cardinal de ia Valette mourut âgé de 74 ans : cette erreur ne vient que de la cranfpofition d'un des deux chif- fres; il n en avoir que 47. (*) Erreurs fur F état & la qualité des per formes, i^. On lit dans un bffai fur ÏHifloire générale, " que deux Italiens, „ (Birague & Gondy) depuis Cardinaux, „ difpoferent les efprirs à réfoudre le maf- 5, facre de la St. Barthélémy. „ Il efl: vrai que Birague, un de ces deux Italiens, fut- fait Cardinal ; mais Retz , favori de Char- les IX, qui fe nomraoit Albert de Gondy, devint Maréchal de France & Duc & Pair, & il ne fut jamais Cardinal. 2 '-. Ceft pareillement une erreur dans l'Hiftoire de Louis XIV, publiée par M. de ta Martiniere, de donner la qualicé de Pré- fident à l'infortuné de Thou , qui périt fi malheureufement fur la (in du règne de Louis XIII, pour être entré indirectement dans la confpiration des Cinqmars; puis- qu'il efl: certain qu'il ne fut jamais Préfi- dent , ni au Parlement , ni dans aucun au- (*) Cette erreur efl: corrigée dans les nou- velles édition*. D iij 78 Traité des Preuves tre Tribunal. Son pere, le célèbre Hifto- rien de ce nom, avoic été Préfidenc à Mor- tier ; & fon grand-pere , Chriftophe de Thou, avoic été premier Préfidenc; mais il ne voulue pas fuivre la même route que fes Ancêtres, il aima mieux s'attacher à la Cour, & dès l'âge de 22 ans, il fut fait Intendant d'Armée. Dès-lors il prit des liai- fons avec la Ducheife de Chevreufe, & commença fes intrigues contre le Cardi- nal de Richelieu, qui les découvrit, & les lui pardonna. Il eut enfuite un brévec de Confeiller d'Etat, & la charge de Garde de la Librairie du Louvre, que nous nom- mons aujourd'hui la Bibliothèque du Roi : il n'étoic pas fort aflîdu au Confeil ; & il y eue un temps où il eut envie de quitter la Robe pour prendre l'épée. Il n'y a qu'à lire les Pièces de fon procès, imprimées à la fuite du Journal de Richelieu; & dans les Mé- moires de l'Abbé d'Artigny, pour fe con- vaincre qu'il n'a jamais eu la charge ni le titre de Préfidenc. 30. Dans la même Hiftoire de Louis XIV, on nomme ridiculement Y Abbé de la Croix, cet Officier nommé Ste. Croix, qui fut étouffé fubicement par la vapeur d'un poifon qu'il compofoit de conccrc avec la Brinviliiers , dans un galetas du Fauxbourg St. Antoine. de la Vérité de PHifoire. 79 40. Un autre Ecrivain fuppofe faufie- Eflkî for ment que ce fameux Brouflèl , fi cher au ™ Peuple de Paris, pendant les troubles de la minorité de Louis XIV , étok Confeil- ler-Clerc au Parlement de Paris. Cepen- dant il n'étoit point engagé dans les or- dres; il étoit marié, & il avoir plufieurs en- fants : il n'étoit donc pas Confeiller* Clerc, mois Confeiller-Lay , comme on parloir en ce temps-là. 50. Pour revenir au nouvel Hiftorîen de Louis XIV, il prétend que le Maré- chal de Gaflîon étoit petit-fils d'un Pro- cureur , qu'apparemment [on pere étoit quelque chof 'e de moins , puifqu'il fortit de la maifon paternelle fans un fol, & qu'il fut obligé de vivre d'aumô- ne , jufquà ce qu'il fe fût engagé dans le Service militaire. Il auroit pu ajouter que ce Maréchal racontoit lui-même à Madame de Motte- ville, qu'il n'avoit fur lui que vingt ou trente fols lorfqu'il fortit de la maifon de fon pere, pour venir chercher fortune à Paris; & qu'en marchant à pied dans leschemins, il metroit fes fouîiers au bout d'un bâton pour les conferver. Mais il ne s'enfuit pas de là qu'il ne fût que le petit- fis d'un Procureur, & que fon pere ait été quelque chofe de moins ± D iv 8o Traité des Preuves car il eft prouvé que Ton grand-pere , Jean de Gaffion, fut d'abord ÎProcureiir Géné- ral, & enfuice Préfident au Confèi! Souve- rain de Navarre ; & c'eft une étrange mé- prife pour un tMorien , que d avoir con- fondu la charge de Procureur-Générai de ce Confeil , qui école fans contredit une des plus confidérables de la Province, avec l'emploi de (impie Procureur. Jean de Gaffion , grand- pere du Maré- chal, étoic en même- temps homme d'é- pée; puifqu'après a\'oir forcé les Efpagnols à lever le fiege de Navarreins, où il com- mandoit, il leur prie enfuite la Ville d'Ortez. Quant au pere du Maréchal, nommé Jacques de Gaffion, il eut les mêmes char- ges & les mêmes dignités que fon pere ; mais comme il avoit beaucoup d'enfants, il ne fe preflbit pas de les établir, & le Ma- réchal , qui étoic le quatrième , mécontent de ce que fon pere différoic trop long- temps de le mettre au Service, s'échappa de la maifon paternelle avec le peu d'argent qu'il avoit fur lui , n'ofant en demander davan- tage, pour ne pas découvrir fon deflein. Voilà des faits dont il faut qu'un Hifto- rien foit inftruit, avant que de prononcer hardiment fur l'état des Ancêtres d'un hom- me auffi célèbre que le Maréchal de Gaf- (ion : il faut qu'il lâche au vrai quels écoient de la Vérité de VHifîoire. S r les titres & les qualités des perfonnes donc il parle, avant que de s'expliquer fur leur état. 6°. C'eft pour s'être écarté de cette re- mi fur gle, qu'un aurre Ecrivain moderne nous dit, ^lft0i' que fous le règne de Louis XIII, on villes Cardinaux de Richelieu, de la Valette. & de Sourdis endojjér la cuirajje. Il eft certain qu'il y eut un Sourdis Car- dinal, mais il n'endoflà point la cuiraflè. Un aucre Sourdis, fon neveu, & fon fuccef- feur à l'Archevêché deBourdeaux, endofla la cuiraiïè, & commanda les Armées nava- les; mais celui-là ne fut jamais Cardinal. On permet encore moins à un Hiftorien de fe tromper fur les emplois confiés aux Princes du Sang . que fur ceux des (impies Particuliers. Le Pere Daniel prétend qu'Antoine, Roi de Navarre, ayant refufé à Henri II de changer [es Etats de Béarn avec d'au- tres fitués au milieu de la France , on lui ôta fes Gouvernements de Guienne, de f Languedoc & de Touloufe, qui fu- rent donnés au Connétable, (Anne de Montmorency;) & il cite pour garant de ce fait, FHiftorien Davila, Auteur Italien,, qui n'efl: nullement exaéï, & qui s'efï trom- pé très-groffiérement fur cet article. Car on fait i v . qu'en ce temps* là les char- D v Os Traité des Preuves ges de Gouverneurs de Provinces étoient inamovibles, & que pour en dépouiller un Officier, il failoic que l'on lui fie fon pro- cès, à moins qu'il ne confentîc à s'en dé- mettre; 2°. que c'étoit le Connétable de Bourbon qui avoit le Gouvernement de Languedoc & de Touloufe, fous le règne de François I, & que ce Gouvernement devint vacant par la condamnation pronon- cée contre ce Prince, lorfqu'on lui fit font procès après fa défeftion ; 30. que ce mê- me Gouvernement fut donné au Conné- table de Montmorency, par des Lettres* datées du 23 Mars 1524; 40. qu'il fut enfuite poffédé par le Connétable Henri de Montmorency, fon fils; & après lui r par le Maréchal Henri de Montmorency, fon petit- fils. 4°. A l'égard du Gouvernement de Guienne, Henri d'Albret, Roi de Navar- re, le pofTéda jufqu'à fa mort, c'eft-à-di- re, jufqu'à l'an 1555; il fut enfuite donné à Antoine de Bourbon, fon gendre & fon fuccefleur à la Couronne de Navarre , du chef de fa femme, Jeanne d'Albret, Il nri IV, leur fils, l'eut après la mort de fon pere, & le conferva jufqu'à ce qu'il fut monté fur le Trône. Ainfi dire, com- me a lait le Pere Daniel, que les Gouver- nements de Languedoc & de Guienne fi* de la Vérité de VHifïoïre. 83; rent ôtés au Roi de Navarre , & donnés au Connétable Anne de Montmorency r c'eft commettre une double faute; puis- qu'il ell certain que le Connétable, Anne de Montmorency, ne fut jamais Gouver- neur de Guienne; & qu'Antoine, Roi de Navarre, n'a jamais été Gouverneur de Languedoc. Erreurs fur les dates. Il y a fans doute une infinité de faits & de circonftances donc un Hiftorien n'efl: pas obligé de marquer la date : il y en a aufli qui font fi confidé- tables, qu'il ne lui eft pas permis de l'o- mettre; & alors il ne fauroit être trop at- tentif pour dater avec exa&itude. C'eft fur ce point que la plupart des Hiftoriens, même les plus illuftres, font fujets à fe tromper. Combien de faufles dates Pagi n'a-t-il pas remarqué dans les Annales de Baronius? combien les Bollandiftes n'en ont* ils pas apperçu dans M. de Tillemonr, & dans d'autres Ecrivains célèbres de THif- toire Eccléfiaftique ? On en trouve jufques dans les Auteurs contemporains , qui étoient le plus à portée de favoir au jufte le jour de la prife d'une Ville, de la perte ou du gain d'une bataille 5 ou de la mort d'un per- sonnage illuftre. Bayle, dans fon Dictionnaire, trouve fouvent M, de Thou lui-même en défaut B vj Si Traité des Preuves fur la date de plufieurs faits mémorables qui s'étoient paffés de fon temps , & qu'il lui eût été très- facile de vérifier. Davrigny, dans Tes Mémoires Chrono- logiques du dix-feptieme fiecle, s'eft par- ticulièrement attaché à relever les fanflès dates qu'il a remarquées dans les Hifto- riens. Le nombre en eft prodigieux ; & il n'y a prefque pas d'événement confldérable qui n'ait été fauflèment daté par un ou par plufieurs Hiftoriens très-connus. Erreurs fur les faits. \°. On lit, par exemple, dans un Ejfaifur ÎHifloire gé- Ttèr aie, "que le Prince de Condé, (Henri II „ du nom, pere du grand Condé} cefla 5, de combattre dans le Cabinet, & alla 5, à Rome, en 1622, pour obtenir que j, les bénéfices qu'il pofledoit, fuflènt hé* y> réditaires dans fa Maifon. L'Auteur ajoute, qu'il pouvoir les faire palfer à fes enfants fans le Bref qu'il de- manda , & qu'il n'eut point. Mais il fe trompe; car il eft certain que le Prince de Condé obtint le Bref ou plutôt les Bulles qu'il demanda pour la fécularifation des bé- néfices qu'il poffédoit. Il s'agiflbit de réunir à (a Terre de Cha- teau-Roux, les Abbayes du Bourg-Dieu & de St. Gilda$> qui avoienc été détruite* de la Vérité de VHiftoire. 2$ par les Huguenots , dans le temps des guer- res de Religion ; & il obtint cette réunion y à condition qu'il fonderoic dans cette Ville un Chapitre de douze Chanoines, que Von y voit encore. 2°. On a imprimé de nos jours une lifte des Maréchaux de France, qui ont fervi ou qui font morts fous le règne de Louis XIV, où Ton lit ces paroles : 44 Gafpard de Co- „ ligny, petit-fils de l'Amiral , Maréchal „ en 1622, tué en commandant les Trou- „ pes rebelles, fous le Comte de Soiflbns y à la Marfée, en 1646. Il n'y a prefque pas un mot dans cet Article qui ne foie une faute. i°. La ba- taille de la Marfée fe donna le 6 Juillet 1 64 1 , fous le règne de Louis XIII , & noa en 1^46, fous le règne de Louis XIV. 30. Gafpard de Coligny, Seigneur de Cha- tillon-fur-Loing, petit-fils de l'Amiral , loin d'y commander les Troupes rebelles, fous le Comte de Soifïbns , y commandoit l'Ar- mée du Roi, defiinée à combattre les Trou- pes rebelles, commandées par le Comte de Soifïbns. 30. Le Maréchal deChatillon perdit la bataiile de la Marfée, mais il n'y fut pas tué; puifqu'il mourut dans fon lit,, environ cinq ans après cette bataille, au Château de Chatilîofl-fur-Loing, le 4 Jan- vier 1646, âgé de 62 ans. Voyez dans corn- 86 Traité des Preuves bien de fautes tomberoit un Hiftorien, qui feroit affez imprudent pour fe croire à cou- vert de tout reproche fur l'autorité d'une pareille lifte. 3°. L'Auteur de l'Hiftoire de Louis XIV, publiée par M. de la Marciniere, croie avoir fait une belle remarque 5 en difanc . i. que le Maréchal de Guebriant, qui mou- *' 29> rut en 1643, écoit le feul Officier Breton qui jufqu'alors eût été honoré de la dignité de Maréchal de France. Eft-ce que Jean & Pierre de Rieux, pere & fils, qui furent tous deux Maréchaux de France, n'étoient pas Bretons; & n'avoient-ils pas été ho- norés de cette dignité long-temps avant que le Maréchal de Guebriant vînt au monde? Erreurs fur les cir confiances. Plu- sieurs Hilioriens, en racontant l'afïàfîinac de François de Guife, par Poltrot, y met- tent une circonftance très-fauffe, quand ils difent que le coup de piftolet qu'il lui ti- ra, l'atteignit au défaut de la cuirajfe. lis ont fuppofé que les balles qui pafferenc au travers du corps, n'auroient pas pu per- cer la cuiraiïè par devant & par derrière; & ils en ont conclu qu'il falloit que le coup eût porté au défaut de cette cuiraflè : ils n'ont pas fait attention que le Duc de Guife n'a- voit point alors fa cuiraflè. La Relation dj de la Vérité de THtjftâre. %j ITîvêque de Riez, qui affifta ce Prince à la mort, die exprefTement, qu'il avoit quitté fon harnois pour fe rafraîchir , nom- mûment fon corps de cuirajje^qu il avoit porté tout le jour. 11 efl: vrai que de pareilles circonftances ne font pas fore importances en elles-mê- mes; mais il importe beaucoup, pour la vérité de PHiftoire , qu'elles ne foient pas fouflès : ainfi Ton doit les omettre quand on n'en a aucune preuve ni aucun indice cer- tain; ou fi l'on les rapporte, il ne faut pas s'y tromper : autrement , on pourroic dire que PHiftoire admet indifféremment la vé- rité & le menfonge. Erreurs fur la Géographie. Un HiP torien doit connoître les lieux où les faits qu'il rapporte fe font paffés, & c'eft cette connoiiïànce que l'on nomme Géographie. 11 y en a de deux fortes , l'ancienne & la nouvelle ; parce que les Royaumes , les Pro- vinces, les Villes, & quelquefois même les rivières, n'ont plus les mêmes noms dans PHiftoire ancienne & dans PHiftoire mo- derne. Heureufemenc d'habiles Géogra- phes ont donné des Cartes félon la Géo- graphie ancienne & nouvelle, qu'un Hif- torien doit étudier avec foin. M. l'Abbé An. zss> Fleury ayant lu ces mots, Verno Palatio^ dans an Acte du huitième fiecle, les a tra^ 8# Traité des Preuves duics par ceux ci, le Palais de Fer non; il n'a pas fait attention qu'il efl: prouvé par les anciens titres, que le Palais, appelle Vernum ou Vtrnus, étoit fitué fur la ri- vière cPOife, & par conféquent qu'il ne potivoit pas être ce Vernon qui efl: fur la Seine : on croit que ce Palais écoit une an- cienne Maifon que nos Rois a voient à Ver- neui!-fur~Oife, & que l'on aura fait Ver- neuil de Vermis, comme on a fait Nan- teuil de Nanthus. A l'égard de la Géo- graphie moderne, les Officiers qui ont fervi dans les Pays qui ont été le théâtre de la guerre, deviennent fouvent des cenfeurs redoutables pour un Hiftorien; ils ne lui permettent aucune méprife fur la fîtuacion des Villes & des Villages, qu'ils connoif- fent quelquefois mieux que les plus habi- les Géographes ; & lorfqu'il lui arrive de s'y tromper, ils font les premiers à le rele- ver; ce qui lui fait toujours un grand tore dans l'efprit du Public. On ne manquera pas de dire que ce font là des obfervations puériles, qui ne méri- tent aucune attention; qu'un Hhlorien fe- roit trop à plaindre s'il étoit obligé de s'at- tacher à de pareilles minuties, & que la critique devient trop maligne & trop feru- puleufe quand elle ofe les lui reprocher. Un Auteur ayant dit qu'il y avoit plus de de la Vérité de THiftoire. 89 fix mille fautes dans l'Hiftoire de France lu Pere Daniel; un autre a jugé, avec rai- bn , que ce nombre étoit exagéré : mais 1 ajoute que la plupart des erreurs où cet Iiftorien peut être tombé , font auffi in- différentes que les vérités qu'il auroit mifes \ la place: car qu'importe , dit il , que et foit l'aile droite ou l'aile gauche qui a plié à la bataille de Mont- Lheri? On a déjà répondu à cette objection , que fi ces petites circonfhnces ne font pas fort im- portantes en elles-mêmes, il importe tou- jours, pour la vérité de l'Hiftoire & pour la réputation de l'Hiftorien , qu'elles ne foient pas connues pour faufles : en vain voudroit-on lui accorder là-deffus des dif- penfes, que les Leéteurs éclairés lui refu- fent abfolument : en vain entreprendroit- on d'appuyer ces faufîes difpenfes fur l'au- torité de l'Abbé de Pons, qui difoit plai- farnment que Vexa&itude efî le fublime des fots. Ce n'eft pas fans doute un grand mérite à un Hiftorien d'être exaft; mais c'eft tou- jours un grand défaut de ne l'être pas. On ne louera pas un Poëte parce qu'il obferve la mefure des vers ; mais on le blâmera in- failliblement s'il s'avife d'y manquer. Il eft même beaucoup plus difficile à un Hifto- rien d'être toujours exaft , qu'à un Poëte tjo Traité des Preuves d 'obferver les règles de la verfification. La fcience de lTMoire, prife dans toute fou étendue , efl prefqu'infinie : celle de la (im- pie verfification eft extrêmement bornée. Ce n'efl qu'à force de foin , d étude & d'application, qu'un Hiftorien vient à bouc d'éviter toute efpece d'erreur. Il faut qu'il ait une grande jufîefle dans lefprit , pour apprécier la valeur des différents témoi- gnages ; & cette juflefTe d'efpric n'eft pas une qualité auffi commune qu'on le penfe. La contrariété de ces témoignages faic naître des difficultés, qu'il ne peut vaincre que par des combinaifons multipliées, & quelquefois très-fines & très-délicates. Ce n'efl: pas toujours une petite affaire que de favoir diftinguer le vrai du faux ; le fimple foupçon, de la certitude ; les pré- textes que l'on publie, des véritables mo- tifs que l'on déguife : elle exige quelque- fois une application, une fagacité, & une fuite de raifbnnemenrs dont tout le monde n'efl pas capable ; & c'efl faire un étrange abus de langage, que d'appeller des quali- tés fi rares , le fublime des fots. On peut donc rire & s'amufer, fi l'on veut, de Fexpreffion plaifante de M. l'Abbé de Pons : mais fi on la prcnoit férieufe- ment , jufques à vouloir en faire un prin- cipe & une maxime, il s'enfuivcoit que la de la Vérité de PHiftoire. 9 1 vérité feroic pour les focs, & Terreur pour les gens d'efprit. Il faut avouer que les pre- miers gagneroienc beaucoup à ce parcage, & que les autres y perdroient trop. CHAPITRE V. De la preuve fondée fur le témoignage des Auteurs contemporains. C'Efi: dans les Ecrits des Auteurs con- temporains que Ton cherche , pour l'ordinaire, la preuve des faits hiftoriques. Mais y avant que de pouvoir l'employer avec fuccès, il faut premièrement s'apurer qu'ils font les vrais Auteurs des Livres qui portent leur nom; précaution d'autant plus néceflaire, que, fans parler des Livres ano- nymes , il y a une infinité d'Ecrivains obf- curs, qui, pour donner plus de cours à leurs Ouvrages y les ont parés de divers noms illuftres ou connus, & qui parJà ont trouvé le moyen d'accréditer, par un faux titre, tous les Romans qu'il leur a plu de donner pour de véritables HiPtoires. Il y a eu un temps où le Public étoit inondé de ces Ecrits frauduleux, qu'on ne lit pres- que plus aujourd'hui ; & il eft étonnant, que dans un fiecle auffi éclairé que le nô- 92 Traité des Preuves tre , il fe trouve encore des Hiftoriens qui ofenc les cicer en preuves. Tels font, -par exemple, les Mémoires de Roche fort & tfArtagnan , VHifîoire du Maréchal de la Feuillade , la Vie du Chevalier de Rohan , &c. que Ton croit avoir été compofés par le Sieur de Courtils. C etoit un Capitaine au Régi- ment de Champagne , qui , ayant quitté te Service , prit la réfolution de vivre de fa plume, & des menfonges qu'il vendoit à des Libraires de Hollande. Comme il ne mettoit jamais Ton nom à Tes Ouvrages , qui ne paroifToient que fous des noms em- pruntés, ou fans aucun nom, il n eft pas facile de favoir au jufte quels font ceux dont il eft l'Auteur. Ce qu'il y a de cer- tain , c'efl; que s'il a compofé tous les Li- vres qu'on lui attribue, il falloit qu'il eût une prodigieufe facilité d'écrire ; car on le croit encore Auteur de la Vie de M. de Turenne, qu'il a donnée, dit on, fous le nom emprunté de Du BuiJJbn ; de celle de Y Amiral de Coligny; du Teftamenc politique de M. Colbert, &c. Comme fesHiftoires apocryphes ne laif- foient pas d'avoir quelquefois un grand dé- bit, il y a lieu de croire que le profit qu'il en droit, lui valoit plus que (es appointe- ments de Capitaine, de la Vérité de FHîftoire. 93 Mais que ce foie lui ou un aurre qui aie :ompofé les Mémoires de Rochefort , il ?ft certain que ce font des Mémoires fup- )ofés, & de nulle autorité. Qui ne feroit donc étonné de voir M. de Bury les citer dans fon Hiftoire de Louis XIII , en nous difànt que Rocheforc étoit un de ces Efpions fpirituels & in* telligents dont le Cardinal (de Riche- lieu) je fervoit dans les pins [ter êtes <5? les plus importantes intrigues ? Il ajoute enfuite, que ce prétendu Ro- cheforc envoya au Cardinal l'original du Traité que Fontrailles étoit allé négo- cier avec la Cour d'Efpagne; & voici, nous dit- on, comment il fie cette décou- verte. „ Un foir fe retirant allez tard , il vit „ forcir, par une porte fecrete du Palais „ d'Orléans , où logeoit Monfieur , un „ homme employé dans ces fortes d'af- „ faires par les Efpagnols , qu'il avoit „ connu à Bruxelles dans le temps que lui, „ Rochefort, déguifé en Capucin , y étoic „ pour quelque Négociation particulière: „ Rochefort, qui avoit des ordres précis, „ & des gens tout prêts, l'arrêta. Se voyant furpris, il prit du poifon qu'il avoit fur 5, lui, fans que Rochefort s'en apperçiït, „ & mourut en deux heures de temps. J'a- P4 Traité des P rétives 5, vois trouvé dans la femelle d'une de Tes „ bottes, die le prétendu Rochefort, Po- 5> riginal du Traité que Fontrailies venoit 5, de négocier en Efpagne; & prenant la „ Pofte en même-temps, je l'apportai à 5, M. le Cardinal, que je trouvai malade „ de corps & d'efprit , mais encore plus „ de l'un que de l'autre, & qui me reçue „ comme un Ange tutéiaire. Si Ton a voit eu à choifir un endroit, pour prouver que les Mémoires de Roche- fort ne font qu'un tiiïu d'impoflures, on auroit pris celui-ci. M. de Bury , qui le rap- porte, n'a ofé en garantir la vérité; & il a grande raifon, puisqu'il porte en lui-même la preuve de fa fmfïèté. Car , qui ne fait que le Cardinal de Richelieu n'eût jamais l'original du Traité que Fontrailies avoit négocié avec la Cour d'Efpagne; que cec original fut remis au Duc d'Orléans, qui îe brûla , au premier avis qu'il eut que la confpiration étoit découverte, ainfi qu'on le peut voir dans les Aétes du Procès? qui ne fait l'embarras ou le Cardinal fe trouva quand il fallut convaincre les Conjurés de iexiftence de ce Traité, dont on ne put préfenter qu'une copie a Cinqmars, qui foutint qu'elle étoit faufTe, & qu'il n'y avoir jamais eu de Traité fait avec PEfpagne? qui ne fait qu'il fallut recourir au témoignage êe la Vérité de THijroîre. 95 Gafton , & à celui du Duc de Bouillon , >ur le convaincre que le Traité avoic été nclu & figné par Fontrailles, en vertu s pleins- pouvoirs que Gafton lui avoic >nnés ? Auroit-on eu befoin d'ufer de tant de tours pour confondre Cinqmars, fi l'on oit eu en main une Pièce de conviétion (fi forte que l'Original du Traité? & peut- 1 fuppofer que l'on auroit négligé de la oduire dans une affaire de cette confé- rence? La découverte de cet Original par le étendu Roche fort , eft donc une anec- )te vifiblemenc faufïe, & qui ne méri- it pas d'avoir place dans l'Hiftoire de ouis XI1L II en eft de même du voyage îe ce Rochefort avoit fait lui-même en fpagne, où il eue ordre, dk41, de fèire métier de Poftiilon, & dans lequel ilre- mnut Fontrailles. Toutes ces parricula- :és font autant de faufîetés & d'impoftu- s forties de l'imagination du Sieur de ourdis, qui ne font propres qu'à décré- ter à la fois, & FHiftorien qui les inven- , & celui qui les répète. Les Mémoires de Pontis ne font pas oins romanefques en beaucoup d'en- "oits, que ceux qui portent le nom de oebefort* Il eft vrai qu'il y a eu , fous le o 6 Traité des Preuves règne de Louis XIII, un Officier du Ré- giment des Gardes, nommé de Pontis ^ donc on trouve le nom dans le Mercure François; mais il efl: faux qu'il m été té- moin de toutes les particularités que Ton lit dans les Mémoires oui ont été publiés fous fon nom. On en peut voir la preuve dans la Préface des Mémoires chronologi- ques de Dfivrigny. Le Sieur de Pontis s'étoit reriré à Port- Royal , où il mourut dans un aire très- avancé. 11 y a beaucoup d'apparence qu'il y contoit, (iiivant liifage des vieiilard^ , ce qu'il avok vu ou entendu dans les guerres où il s'étoit trouvé; ce qui donna occalion à un des Solitaires qui vivoient avec lui , de compoièr des Mémoires fous fon nom y & d'y inférer les pnncipaux événements du n?gne de Louis XIII, & du Miniltere de Richelieu , fans sWajher à fuivre exac- tement les récits de cet Officier. On a cru long temps que les Mémoires de Pontis étoient l'Ouvrée de M. le Maître de Sa- cy ; mais on fait aujourd'hui qu'ils ont été faits par M. de Folfés. S'il efl du devoir d'un Hiftorien des ap- pliquer à connoî re, autant qu'il efl poflî- ble, les véritables Auteurs des Livres donc il cite le témoignage, il ne doit pas erre moins attentif à ne pas attribuer ceux qu'il réfure de la Vérité de rffiftoire. 97 réfute à des Ecrivains qui n'en font pas les Auteurs. Il y a fans doute quantité de fautes dans Ef&i fur THiftoire de Louis XIV, que M. Bruzen de la Martiniere a donnée au Public; mais il ne ftut pas afTurer qu'elle a été compo- fée par un homme retiré en Hollande, où il avoit pris le nom de la Hode, & qui a patte pour être le véritable Auteur d'une Vie du Duc d'Orléans, Régent; & d'un autre Livre, intitulé les Révolutions de, France, où il expofe les faufïes opinions du Pere Hardouin fur l'Hiftoire des deux premières Races de nos Rois, Ouvrages très-médiocres, & qui ne valent pas, à beaucoup près, l'Hiftoire de Louis XIV, malgré toutes les fautes que l'on y peut re- marquer, M. de la Martiniere a réclamé lui-mê- me , contre la faufle attribution de ce Livre , au réfugié , qui a pris le nom de la Hodç, dans une Lettre que Ton a mife à la tête du troifieme volume de cette Hiftoire, impri- mée à la Haye- en 1741 , dans laquelle il déclare que cet Ouvrage n'eft ni de lui , ni de M. de la Hode; que pour lui, il n'en a jamais été que l'Editeur; que le manuf- crit original de l'Auteur, qui n'a pas voulu être connu, lui ayant été confié, il le donna au Libraire tel qu'il l'avait reçu , fans y E p8 Traité des Preuves faire aucun changement , & fans même l'a- voir examiné avec beaucoup d'attention ; qu'il y avoir remarqué plufieurs fautes, en le lifant à la hâte, & qu'il n'avoit pas voulu fe donner la peine de les réformer, parce qu'il n'en étoit ni l'Auteur ni le Cenfeur; qu'au furplus , il fait certainement que cette Hifioire n'eft point de M. de la Hode ; qu'il prie feulement ceux qui fe connoif- fent en ftyle , de la comparer avec les Révolutions de France , par M. de la Hode; & qu'il fera fort furpris, fi un feul homme de goût dit que ces deux Ouvra- ges font fortis de la même plume. Il femble qu'après une telle réclama- tion , l'on ne doit plus afTurer fi pofitive- ment , que ce Livre cft de M. de la Hode ; car qui peut mieux fa voir ce qui en eft, que celui qui en a remis le Manufcrit au Libraire ? Les Livres intitulés, Teftament poli- tique de Colbert , de Louvois , d'sllbé- roni, &c. feroient des monuments infini- ment précieux, s'ils avoient été faits par les Miniftres dont ils portent le nom; mois ce font des Ouvrages fuppofés, que l'on a parcs d'un grand nom , pour en procurer le débit, &que l'on doit mettre au même rang que les Ecrits de Courtils, & de fes fcmblables. On y trouve quelquefois des de la Vérité de YHiftoirc. 99 particularités qui peuvent être vraies; mais il faudroit les tenir d'une main plus fure & plus connue, pour pouvoir l'aflurer. Courtils a paiïë pour être l'Auteur de celui de Colbert ; celui de Louvois, qui eft à peu près du même ftyle,n'a pas plus d'autorité. On fait certainement que le Tes- tament politique iïAlbèroni a été fait par le nommé Maubert, apoftat de l'Ordre des Capucins, qui, après avoir erré dans di- vers Pays, s'étoit enfin retiré en Hollande, où il a été long- temps prifonnier pour det- tes, & qui eft mort en 1768 à Altena, d'où il comptoit aller en Pologne. Ce Ca- 3ucin ne manquoit pas d'efprit, mais il ne connoiflbit les vues & la politique d'Albé- roni que par les Gazettes; & fon Ouvra- ge, évidemment paré d'un faux titre, ne néricoic pas la peine que Ton a prife de le réfuter. Le Teftament politique du Maréchal de îellile eft à peu près de la même efpece. il y en a auiïi un de Charles V, Duc de ^orraine , que l'on croit avoir été fait par VI. de Chevremont. Ceft le Teftament politique du Cardi- nal de Richelieu qui a donné l'idée de ces brtes d'Ouvrages; mais il y a cette diffé- rence entre ce premier Teftament & les lucres, qu'il paroît certain que le Cardinal e ij ioo Traité des Preuves de Richelieu eft l'auteur de celui qui porte fon nom , au-lieu que les autres font cer- tainement des Ouvrages fuppofés. On doit favoir gré à M. de Bury, d'a- voir reconnu cette vérité, malgré toutes les difficultés que Ton a propofées contre l'authenticité de cet Ouvrage ; il le cite fouvent, à l'exemple du Pere GrifFet, com- me un Livre forti de la main du Cardinal, & qui par-là doit avoir ce degré d'autorité qui ne convient qu'aux Ecrivains parfaite- ment inftruits des faits dont ils parlent. Aubery efl: le premier qui ait prétendu que ce Teftament étoit un Ouvrage fauf- lement attribué au Cardinal de Richelieu; mais l'opinion de cet Avocat n'avoit point déterminé celle du Public, & l'on étoit en ufage de citer le Tefîament politique dans des difcours prononcés aux Aiïèm- blées publiques de l'Académie Françoife, comme un Ouvrage de ce Cardinal, & di- gne d'entrer dans fon éloge ; lorfqu'un Ecrivain, beaucoup plus célèbre que l'A- vocat Aubery, entreprit de défabufer le Public, en lui prouvant, dans un Ecrit in- titulé, Des Mcnfonges imprimés , u que ce Livre étoit l'ouvrage d'un faufiaire „ ignorant, que la fourberie a compofé, „ que l'ignorance, la prévention, le ref- „ peftd'un grand nom a fait admirer, que de la Vérité de VHiftoire. loi „ la patience du Lecteur peut h peine „ achever de lire; & qui feroic ignoré, s'il „ avoic paru fous le vrai nom de l'Auteur, „ (que l'on a die être l'Abbé de Bourzeis.J) Si on demande au Défenfeur de cette opinion , comment on a pu faire à la mé- moire du Cardinal de Richelieu, X affront ^imaginer qu'un tel Livre étoit de lui, il répond que " les hommes réfléchiiïènt „ peu, qu'ils lifenc avec négligence, qu'ils „ jugent avec précipitation, & qu'ils re- „ çoivent les opinions comme la monnoie, „ parce qu'elle eft courante. Ces atterrions hardies & tranchantes, ont été foutenues par un très-grand nom- bre de difficultés contre l'authenticité de ce Teftament, qui ont été examinées par des hommes qui rêjîéchifjent beaucoup, qui ne lifenc pas avec négligence, qui ne jugent pas avec précipitation , & qui ne reçoivent pas les opinions comme la mon- noie, parce qu elle eft courante; & le réfultat de leur examen a été, que le Tef- tament politique, imprimé fous le nom du Cardinal de Richelieu, étoit véritablement de lui. M. de Foncemagne, de l'Académie des Infcriptions & Belles-Lettres , fut le pre- mier qui entreprit la défenfe de l'opinion publique. Après un examen folide &réilé- E iij io2 Traité des Preuves chi des objections propofées dans l'Ecrit intitulé, Des Menfonges imprimés, il les réfuta toutes dans une Lettre qui fut re- çue avec applaudiflèment. Les Journaux de Trévoux en donnè- rent encore une nouvelle réfutation , & on y cita une Note écrite toute entière de la main de feu M. Huet, Evêque d'Avran- che, qui afïure, qu'ayant confulté le Duc de Richelieu, pere du Maréchal, pour favoir (i le Teftament étoit l'ouvrage de fon oncle; il lui répondit, que l'on enavoit toujours été perfuadé dans la famille ; & que l'exemplaire qui fut imprimé en Hol- lande, avoit été tiré du Cabinet de Ma- dame la Duchefle d'Aiguillon , où il fe fouvenoit de l'avoir vu. Parmi les objeftions propofées dans l'E- crit intitulé , Des Menfonges imprimés, il y en avoit dont la folution étoit très fa- cile, parce que la fauflTeté en étoit palpa- ble : celle, par exemple, où l'on précen- doit que, du temps de Louis XIII, on n'étoit point dans l'ufage de compter par millions d'or , terme qui fe trouve em- ployé dans le Teftament politique, étoit de ce nombre; puifqu'on trouve cette ex- prefîion, & cette manière de compter dans des Remontrances de l'AfTèmblce du Cler- gé, adrdlëes à Louis XIII, qui font rap- de la Vérité Je T Hifloire. 103 portées dans le Mercure François. On la retrouve encore dans une Lettre de Mon- fieur de Bullion, Surintendant des Finan- ces, que l'on peut voir dans le Recueil d'Aubery. On étoit donc encore dans l'ufage de compter par millions d'or fous le règne de Louis XUI ; auflî cette objection n'a- t*elle plus reparu depuis la réfutation qu'on en a faite. Mais la plupart des autres ont été renouvellées, & l'on en a encore pro- pofé de nouvelles dans un Ecrit intitulé : Dernière Raifons de croire que le Livre intitulé, ^m/o^ Teftament politique du Cardinal de Ri- gcsimpri- cbelieu , eft un Ouvrage fuppofé* Quant aux objeétions qui roulent fur le ftyle, que l'on dit être différent de celui du Cardinal de Richelieu, elles ne feront aucune impreffion fur ceux qui auront lu avec attention les dépêches de ce Minif- tre, & les différents Mémoires que l'on a encore, écrits de fa main; c'eft par-touc le même ftyle. // ny a qu'à lire, dit-on, cinq ou fix de [es Lettres , pour juger quelles ne font point du tout de la même main qui a écrit le Tefîament , & cette preuve fuffiroit pour quiconque a du goût & du difeemement. Non, il ne fuffit pas de lire, ji la hâte & avec précipitation , cinq ou fix Lettres E iv 104 Traité des Preuves du Cardinal pour en juger, il faut en lire un grand nombre, avec afîèz d'attention, pour connoître parfaitement fa manière de penfer & décrire; & alors, pour peu que Ton ait de goût & de difcernement , on jugera que le Teftament & les Lettres font de la même main. Dans le temps que Ton difputoit, dans Paris, fur l'authenticité de ce Teftament, on demanda au Chance- lier Daguefîèau , l'homme du monde le plus capable de fentir la différence des ftyles, s'il croyoit que le Cardinal en fût l'Auteur; il répondit , qu'il en a voit toujours été perfuadé , parce qu'il y reconnoiffoit fon ftyie. Oferoit-on dire que ce Magifixat étoic un de ces hommes qui lifent avec négli- gence, qui réfléchirent peu, & qui man- quent de goût & de difcernement? Les Ouvrages immortels que Ton a de lui, le mettent à couvert de ce reproche ; & Ton ne craindra pas d'être défavoué du Public, quand on dira qu'il n'y a aucun homme de Lettres, fans exception, quelque ré- putation qu'il ait acquife, dont îe fuffrage puiiïè balancer une pareille autorité. La fignature d'Armand du PleJJy pa- roît une forte objeélion, parce que le Car- dinal n'étoit pas dans l'uftge de figner ainfi ; mais c'eft évidemment une addition faite de la Vérité de YHifîoire. 1 05 en Hollande, qui ne fe troavoit point dans le Manufcric, puifqu'elie n'elt pas dans ce- lui que l'Abbé des Roches, ancien domef- tique du Cardinal, avoic donné à la Bi- bliothèque de Sorbonne. On ne doit pas non plus trouver étrange que le Cardinal ait nommé, dans Ton Tef- tament, Madame du Fargis , Dame d'Atour de la Reine régnante; la Fargis, cell ainfi qu'elle efl: nommée dans le Journal de Richelieu, dont on n'a jamais douté qu'il ne fût l'Auteur. Les deux frères de Maril- lac , dont l'un étoit Garde des Sceaux , & l'autre Maréchal de France, y font appel- lés les Mar illacs; il n'y a pas plus d'in- convénient à l'un qu'à l'autre. ■ On objefte encore qu'il n'a pas pu dire au Roi, lorfque V. M. fe réfolut de me donna* en même temps , & l'entrée de /on Confeil, & grande part à fa con- fiance, je lui promis d'employer toute S autorité qiïil lui plairoit me donner fuir ruiner le parti Huguenot, rabaif- fer les Grands, &c. fous prétexte qu'il n'entra au Confeil qu'en 1624, & qu'il ne fut déclaré principal Miniftre qu'en 1629. Mais qui ne fait que , s'il n'eut d'abord que le fécond rang dans le Confeil, où le Cardinal de la Rochefoucaut le pré- céda , comme plus ancien Cardinal , il E v i o6 Traité des Preuves y eut bientôt acquis un crédit fupérîeur k celui des autres Minières, ainfi que M. de Brienne l'avoit prévu. C'eft pourquoi le Mém. de Cardinal joint à l'entrée dans le Cen» Brienne feU 9 une grande part à la confiance du Roi, qui fuivit d'affèz près cette entrée. L'une n'auroit pas fuffi fans doute pour le mettre en état de faire au Roi de fi ma- gnifiques promettes; mais l'autre fuffifoit feule pour l'autorifer à les faire, & pour lui donner le pouvoir de les exécuter. C'eft d'ailleurs un fait conftanr, que le Cardinal , avant que d'être déclaré premier Miniftre, avoit déjà cette grande part à la con- fiance du Roi, qui le mettoit en état de tout entreprendre. On a foutenu qu'il n'eft pas vraifembla- ble qu'un homme d'Etat qui fe propofe un Ouvrage aufîi folide, dife : que le Roid'Ef pagne , en favori/an t les Huguenots , avoit rendu les Indes tributaires de F en- fer ; que les gens de Palais mefurent la Couronne du Roi par fa forme, qui^ étant ronde, na point de fin; que les éléments nom de pefanteur , que lorfi quils font dans leur lieu, &c; & cent autres abfurdités pareilles , dignes d'un Pro- feiïèur de Rhétorique de Province, dans le fixieme fiecle, ou d'un Répétiteur Irlan- dois qui difpute fur les Bancs. de la Vérité de FHifîoire. 107 Mais Ton avoue, d'un autre côté, que Eflai fur dans un Lit de Juftice tenu Pan 1634, le Cardinal , parlant en qualicé de Miniltre & raie, de Pair de France, prononça une haran- gue, où il dit : Que convertir une ame, étoit plus que créer le monde : que le Roi nofoit toucher à la Reine fa mere^ non plus au à V Arche ; & quil n arrive jamais plus de deux ou trois rechûtes aux grandes maladies , fi les parties nobles ne font attaquées. On ajoute u que prefque toutes les ha- ibid. „ rangues étoient dans ce ftyle, que c'é- „ toit encore une des moins mauvaifes „ que l'on prononçât alors ; que ce faux „ goût, qui régna fi long temps, n'ôtoic 5, rien au génie du Miniftre , & que le gé- „ nie du Gouvernement a toujours été „ compatible avec le faux goûc & le faux „ bel efpric. I! n'y a qu'à rapprocher ces deux afler- tions , l'une fervira de réponfe à Paucre." Il y a encore une autre objection que Ton a beaucoup fait valoir, & qui mérice d'être difeutée ; c'eft celle qui eft prife de Pendroit où le Cardinal recommande la cbafleté à Louis XIIL Efl>ce , a t-on dit, " un difeours bienféant dans la bou- „ che d'un Miniftre, qui avoic eu publi- „ quement plusdemaurefTcsquefoalYhî- E vj ic8 Traité des P rétive s „ tre, & qui n'étoic pas foupçonné d'être 5, aufti retenu avec elles? On ajoute " que Louis XIII, Prince „ dévot & fcrupuleux, avoit plus que de „ l'averfion pour les galanteries du Cardi- „ nal; qu'elles étoient éclatantes & mê- „ nie accompagnées de ridicule , qu'il s'ha- „ billoit en Cavalier; & qu'après avoir „ écrit fur la Théologie, il faifoit l'amour 5, en plumet; que les Mémoires du Car- „ dinal de Retz confirment qu'il mêloiten- „ core de la pédanterie au ridicule; qu'in- „ dépendamment du témoignage de M. de „ Retz, on a vu des Thefes d'amour que „ Richelieu fit fourenir chez fa nièce , dans la forme des Thefes de Théologie que „ Ton foutient fur les bancs de Sorbon- ne; que les Mémoires du temps difenc „ encore qu'il porta l'audace defesdefirs, „ ou vrais ou affeétés , jufqu'à la Reine 33 régnante, Anne d'Autriche, & qu'il en „ eiïuya des railleries qu'il ne pardonna „ jamais; d'où l'on conclut qu'il n'efl: pas 3, poffible que le Cardinal de Richelieu , 5, trop connu de Louis XIII par [es in- „ trigues galantes , & amant public de „ Marion de Lorme, eut eu le front de 33 recommander la chaftecé au charte Louis 33 XIII, âgé de 40 ans, & accablé de ma- „ ladies. de la Vérité de VHifloire. 109 Cette longue objection porte principa- lement fur deux points; le premier eft, que les galanteries du Cardinal étoient -écla- tantes & publiques; le fécond, quelles étoient fpécialement connues de LouisXIII. On prouve le premier, i°. par le té- moignage du Cardinal de Retz, qui dit en effet dans fes Mémoires, en parlant du Cardinal de Richelieu, que Marion de Lorme , qui étoit un peu moins qu'une profiituée,fut un des objets de [on amour ^ qui venoit chez lui la nuit; & qu'il en eut un autre dans une Madame de Fru- ges, chez laquelle il alloit la nuit; que c'étoit le Maréchal de Brezé & le Maré- chal de la Meilieraye qui l'y menoient en habit de couleur. 2°. On le prouve encore , par les The- fes d'amour que l'on dit avoir vues, & que Richelieu faifoit foutenir chez fa nièce , dans la forme des Thefes de Théologie que l'on foutient fur les bancs de Sorbonne. Mais en premier lieu , le témoignage du Cardinal de Retz ell extrêmement fuf- peft. On verra dans la fuite , qu'il s'en faut beaucoup que les anecdotes qu'on lit dans fes Mémoires, foient routes exactement vraies. Il aimoit^ dit le Duc de la Roche- foucaur, à raconter des c ho fes extraordi- naires; & ïon remarquoit dans fes ré- 1 1 o Traité des Preuves cits , que [on imagination le fervoit mieux que fa mémoire. Le Cardinal de Retz , qui n'étoit en- core qu'un jeune Abbé dans le temps dont il s'agic , n'étoit certainement pas admis -, comme témoin , dans le fecret de ces vifi- tes no&urnes. D où peut-il donc les avoir fues? Sans doute de quelqu'un de ceux qui étoient dans la confidence, tel que le Ma- réchal de Brezé & le Maréchal de la Meil- leraye. Or, on ne croira pas aifément que l'on ait confié de pareils fecrets au jeune Abbé de Retz, du vivant du Cardinal de Riche- lieu; & fi Ton a été obligé d'attendre qu'il fût mort pour les lui révéler, ces galante- ries n'étoient donc pas aufll publiques ni auffî éclatantes qu'on voudroit nous le perfuader. A l'égard des Thefes d'amour qu'il faifoit foutenir, dit-on , chez fa nièce, ne pourroit- on pas répondre que c'étoientdemauvaifes plaifanteries de fociété, dans le goût de ce temps-là, qui fe paflbient dans l'intérieur des familles, qui n'ont jamais dû avoir une place dans l'Hiftoire, &qui n'influoienten rien fur les mœurs & fur la conduite de ceux qui s'en amufoienc. Mais la principale queflion eft ici defa- voir, fi ces galanteries (vraies ou faufîès) de la Fer lté de l Hiftoire. 1 1 1 du Cardinal de Richelieu \ écoient fpécia- lement connues de Louis XIII; ce qui eft abfolumenc nécefîaire pour que l'on puiffe dire qu'elles l'auroient empêché de recom- mander la chafteté à ce Prince dans Ton Teftament politique. Car s'il les avoic igno- rées, quoiqu'elles fuflent très- véritables, rien n'auroit empêché le Cardinal de lui prêcher une morale qu'il ne pratiquoic pas. Or, on a mille raifons de croire que Louis XIII n'en a jamais eu aucune con- noiflance. i°. Le Cardinal de Retz aflure lui-mê- me s dans le portrait de Richelieu , qu'il avoit ajjez de religion pour le monde ; ce qui ne peut fignifier autre chofe, finon qu'il obfervoit aflez les dehors de la Reli- gion , pour faire croire au inonde qu'il en avoit , quoiqu'il n'en eût pas ; & que s'il ne la fui voit pas dans fa conduite particulière, il favoit au moins fauver les apparences. Or, un Prélat qui entretiendroit publi- quement des liaifons fcandaleufes avec des filles & des femmes proftituées, dont le Roi lui-même feroic informé, fauveroit-il les apparences? 2°. On a des Pièces authentiques, qui nous apprennent les plaintes que Louis XIII faifoic du Cardinal dans les entretiens particuliers qu'il avoit avec le Pere Cauf- 1 1 2 Traité des Preuves fin, fon Confeflèur; il n'y eft pas dit un feul mot de ces galanteries. Le Roi fe plai- gnoit feulement de fon fafte, & de la dé- penfe excefîive de. fa maifon ; il étoit fcan- dalifé de ce qu'il ne difoit pas fon Bréviai- re. S'il avoit fu qu'il étoit coupable des défordres que le Cardinal de Retz lui at- tribue, il ne les auroit pas paflTés fousfilence. 3°. On fait d'ailleurs combien le Cardi- nal étoit attentif & habile à éloigner du Roi tous ceux qui pouvoient lui faire des rapports défavantageux à fon Minidre. Qui- conque s'avifoit de parler au Roi contre lui , étoit fur d'être perdu ; & le Roi étoit le premier à l'en avertir,. & à les lui fa- crifier. Les vérités les plus certaines & les plus connues, ne parviennent pas aifé- ment aux oreilies d'un Prince de ce ca- ractère. 4°. Enfin, fi Ton ne doit pas croire que le Teftament politique foit l'ouvrage du Cardinal, parce qu'un homme qui avoit des maîrrefTes, n'auroit pas eu le front d'exhorter le Roi à la chafteté, il faudroit donc rayer des Mémoires de Monte bal , Archevêque de Touloufe, l'endroit où il nous apprend que le Cardinal de Riche- lieu demanda un Bref au St. Siège, pour faire faire le Procès aux ILvêques mal-vivants , par la raifon qu'un Prélat de la Vérité de ÎHifloirc. 1 1 3 [uï avoit publiquement des maîtrefles , fauroit pas eu le front de demander que 'on fît le procès à ceux des Evêques qui l'auroient fait que fuivre Tes exemples. Montchal ajoute, " que, parla grâce de , Dieu, les Evêques n'avoient jamais été , plus réglés & plus exemplaires qu'ils „ étoient alors, & que la jufte appréhen- „ fion de cette accufation, ne pouvoit totn- „ ber tout au plus que fur deux ou trois „ de tout le Royaume, dans lequel il y en „ avoit cent quinze. Or, dans la fuppofition que le Cardinal de Richelieu eût été du nombre de ces deux ou trois Evêques mal-vivants, peut- on imaginer qu'il eût ofé demander à Rome un Bref pour leur faire leur procès ! Cependant le fait eft certain; Montchal en rapporte toutes les circonflances. Le Pape fit d abord beaucoup de difficultés , pour éviter de donner le Bref qu'on lui de- mandoit. Ce Bref arriva enfin. Le Nonce vint le préfenter au Cardinal , qui, voyant que l'on accordoit à la Commifïîon qu'il vouloit établir, un pouvoir trop limité, le déchira & le jetta au feu en préfence du Nonce. Si M. de Montchal avoit fu toutes les intrigues galantes que l'on attribue à Ri- chelieu, qu'il traite fort mal dans fes Mé* H4 Traité des Preuves moires , & donc il relevé les défauts avec une fincérké qui va quelquefois jufqu a l'aigreur, eût-il laifTé échapper une fi belle occafion de lui reprocher ces galanteries, qu'il n'auroit certainement pas ignorées, fi elles euflent été auffi publiques & auiïi écla- tantes que Ton a ofé le foutenir? Jufquesici les objections propofées con- tre l'authenticité de ce Teftament, tendent uniquement à prouver que le Cardinal n'a pas pu en être l'Auteur; &conféquemment les réponfes que l'on y a faites, prouvent uniquement qu'il peut être de lui. Il falloit encore montrer qu'il en efl: l'Auteur, parce que, fi l'on établit une fois ce fait par de bonnes preuves, la plupart de ces objec- tions tomberont d'elles-mêmes, les omif- fions & les bévues que l'on lui reproche ne pourront plus fervir qu'à faire voir que ce n'efl pas un Ouvrage fans défaut, mais elles ne détruiront pas les preuves qui dé- montrent que c'eft lui qui l'a compofé. On a beaucoup critiqué le Chapitre qui regarde les Finances, parce qu'on a fup- pofé que le Cardinal de Richelieu devoit les entendre parfaitement; mais c'eft juf- tement ce qu'il entendoit le moins. L'ef- prit de détail & de calcul ne fut jamais fon fort; il s'en rapportoit fur cette partie du Gouvernement , au Surintendant Bullion de> a Vérité de VHifloire. 1 15 & au Sieur Tubeuf, qui paffoient pour y être fort habiies. On a même un Mémoire de ce Cardinal , qui commence par ces mots : Je n'entends pas les Finances , mais, &c. Il y a coure apparence que ce qu'on lie là-deflus dans le Teftament politique , lui avoit été fourni par quelqu'un de ceux qui travaillent fous Tes ordres. Quoi qu'il en foie, il y a fans doute des défauts & des Oiiiifiions dans les Livres de Controverfe & dans le Traité de la Perfection du Chré- tien, imprimés fous fon nom, de fon vi- vant, & qui font certainement de lui. Ces défauts & ces omiflions prouvent que ce ne font pas des Ouvrages parfaits ; mais elles ne détruifent pas les preuves que l'on a qu'il en efl: l'Auteur. Or on a trouvé dans les Mémoires de Montchal, une preuve direfte, qui ne per- mec pas de douter qu'il ne foit le véritable Auteur du Teftament politique qui porte fon nom. Ce Prélat allure que le Cardinal lui dit un jour, qu'/7 vouloir faire fuppri- wier la Régale , quil defiroit que FAf- femblée (du Clergé) en fît in fiance; que quand Dieu î "appellerait , il avoit dreffé un Mémoire comme Augufle, contenu dans un Livre quil lui mont r oit, de ce quil confeilloit au Roi de faire pour 1 1 6 Traité des Preuves le bien de [on Etat, Rationale Imperii; & que la fupprejjîon de la Régale y étoit entre les autres avis. On voie en effet dans le Teftament po- litique , un Chapitre entier fur la Régale , où le Cardinal seloigne manifeftement , contre fa conduite ordinaire, des maximes de l'Etat : mais il ne s'enfuit pas de la qu'il ne peut pas en être l'Auteur; car il n'efl: pas poffible de douter que ce Livre que Richelieu montroit à l'Archevêque de Tou- loufe, ne fût ce même Teftament politique qui fut imprimé après fa mort : c'étoit, di- foit-il, un Mémoire de ce qu'il confeilloic au Roi de faire pour le bien de fon Etat, comme celui qu'Augufte avoir compofé, & que Tacite appelle Rationale Imperii, & dans lequel la fupprefïïon de la Régale étoit entre les autres avis. On ne pou- voit défîgner plus parfaitement le Tefta- ment politique, tel que nous le voyons aujourd'hui. On a voulu Ce fervir de ce Chapitre fur la Régale, pour prouver que le Cardi- nal ne peut pas l'avoir écrit. „ Lefaufîàire,a-t-on dit, quia emprunté „ le nom du Cardinal de Richelieu, nefa- ,, voit pas qu'un Evêque, Miniftre d'Etat, „ s'intérefTe plus aux droits du Trône , „ qu'aux prétentions eccléfialîiques, Il U- de la Vérité de THifloire. 1 17 „ loic connoître le caraétere d'un premier „ Miniftre pour le faire parler. Sur ce principe, on a comparé cet Ecri- vain à lane qui fe couvre de la peau du lion , & qu'on reconnoîc à Tes oreilles. Il eft vrai que le Cardinal abandonne, dans ce Chapitre, les droits inconteftables du Trône, qu'il étoit obligé de foutenir, comme Miniftre ; parce qu'il étoit perfon- nellement prévenu contre la Régale : ce qui prouve qu'un Evêque ou un homme de toute autre profeffion, devenu Minif- tre, peut encore être fufceptible d'erreur & de prévention; car, puifqu'il dit pofiti- vement à M. de Montchal , qu'il vouloit fupprimer la Régale, & qu'il àefîroit que VAfftmblée en fît infiance, il efl: fur que fa qualité de premier Miniftre ne l'avoit pas détaché de cette erreur. L'Ar- chevêque de Touloufe , qui le lui avoit entendu dire de fa propre bouche , eft un témoin que l'on ne peut récufer. Or ce que le Cardinal de Richelieu lui difoit de vive voix , il a pu l'écrire. C'étoit, il eft vrai, une opinion très- fauftè, & tiès-contraire aux droits de la Couronne & aux maximes de l'Etat, & le Cardinal a eu tort de la foutenir : mais il étoit prévenu fur cet article; & l'on fait que les plus grands efprits s'égarent, quand 1 1 8 Traité des Preuves ils jugent par prévention. M. de Momchal en a faic lui-même la réflexion; " fur quoi „ il faut remarquer, dit- il, que la Régale temporelle lui déplailbit, & qu'il avoic „ fruftré la Ste. Chapelle de celle qu'il „ devoit pour Luçon, à fa promotion au „ Cardinalat : car ayant offert au Chapitre „ une fomme fort petite, & le Chapitre „ ne s'en étant pas contenté, l'affaire étoit „ allée en langueur, jufques à ce qu'il fe „ vit aflèz autorifé , pour en refufer le „ payement fans crainte d'y être obligé $ par contrainte; il avoic auffi détourné „ les Evêques de Bretagne de la payer. C'eft ainfi qu'un léger intérêt perlbnnel, dont un homme a été vivement frappé quand il n'étoit qu'un fimple particulier, fuffit quelquefois pour établir dans fon ef- prit un préjugé contraire à la vérité & à la juftice, qui ne s'efface point, & qu'il con- ferve encore lorfqu'élevé à une grande pla- ce, il ne doit plus envifager que le bien général. Quoi qu'il en foit, il demeure pour conf- tant, que non-feulement le Cardinal a pu faire le Teftament politique qui porte fon nom; mais qu'il l'a réellement fait, puis- qu'il montroit ce Livre à M. de Moncchal comme un Ouvrage qu'il avoit lui-même compofé pour le Roi. de la Vérité de VHifloire. 1 1 9 On en écoic demeuré là , & Ton n'avoit >oint d'autres preuves de l'authenticité de e Teftament, que celles qui viennent d'è- re expofées , lorfque le Pere Griffée en mblia une nouvelle, qui a paru plus forte |ue toutes les autres. Elle eft tirée des Manufcrits de Colbert, qui font aujour- l'hui à la Bibliothèque du Roi, dans lef- juels il a trouvé une fuite du premier Cha- pitre du Teftament politique , qui lui fut ndiquéepar feu M. Melot, un des Gardes le cette Bibliothèque , & qui fe trouve :orrigée en plufieurs endroits de la pro- pre main du Cardinal de Richelieu. Cette fuite contient un a(Tez grand dé- :ail de ce qui fe pafla pendant les années 1 639 , 1 640 & 1 64 1 , qui ne fe trouve dans aucune des éditions que l'on avoit eu jufques ici du Teftament politique. L'on apperçoit dans ce Manufcric diverfes cor- rections , qui font certainement de l'écri- ture de ce Miniftre. Or , cette découverte prouve évidem- ment i°. que le Cardinal de Richelieu a travaillé lui-même au Teftament politique qui porte fon nom \ ainfi, l'on ne peut plus dire que c'eft l'ouvrage d'un fauflàire & d'un impoft ur. i°. Cette même découverte peut fervir de réponfe à quelques-unes des difficultés i20 Traité des Preuves. que Ton a propofées pour montrer qu'il ne peut pas être de lui. Par exemple, dans cette fuite, qui a été certainement revue & approuvée par le Cardinal, Chriftine, Duchefle de Savoie, efl: appellée miféra- ble femme. On ne doit donc pas erre furpris devoir dans le Teftament imprimé, le Duc de Modene traité de pauvre Prince, & la Dame d'Atour de la Reine régnante, ap- pellée la Far gis. On ne dira pas fans doute que le Cardinal devoit plus de refpeft au Duc de Modene & à Madame du Far gis, qu'à la Ducheiïè de Savoie, à la fille d'Henri IV, à la propre fœur de fon Maître. 3°. Cette fuite prouve en même- temps que le Cardinal n'avoit pas encore mis la dernière main à ce premier Chapitre, puif- qu'on voit à la fin de fon Manufcrit, cinq ou fix petites Notes, dont les unes fonc de fa main; & les autres de celle d'un Se- crétaire, pour indiquer les articles qu'il avoit oubliés, & dont il vouloit avoir l'in- dication fous les yeux , pour s'en rappel- ler le fouvenir; afin de les inférer dans le texte de la narration, lorfqu'il jugeroit à propos de la retoucher. Cette narration ne va pas au-delà de Tannée 1 641. On fait que Tannée fuivante le Cardinal fit le voyage de Perpignan, qu'il de la Vérité de rHifîoire. 1 2 1 qu'il fut enfuite occupé de la conjuration de Cinqmars, & attaqué en même temps de la maladie qui le conduifit au tombeau, le 4 Novembre 1642. Ce qui donne lieu de conjecturer que ce premier Chapitre n'a jamais été fini, & de douter même que le Teftament ait jamais été remis entre les mains du Roi comme un Ouvrage com- plet. On a dit dans les Menfonges impri- més, que fi cet Ouvrage étoit du Cardi- nal, " il en eût parlé dans Ton vrai Tefta- „ ment, où il explique Tes dernières vo- „ lonrés ; il l'eût légué au Roi comme uîî „ préfent beaucoup plus précieux que le „ Palais Cardinal; il eût chargé l'Exécu- „ teur de le remettre à Louis XIII...* „ Cet Ouvrage , dit-on , neft point un „ projet informe, il eft entièrement ter- „ miné...; rien ne manque à l'Ouvrage „ pour le rendre complet. Donc cette 5, Pièce devoit être préfentée au Roi d'une 5, manière folemnelle. Mais s'il efl: prouvé que le Teftament n'efl: point un Ouvrage complet ni entiè- rement terminé, que deviendront tous ces raifonnements, & quîpourroit être étonné qu'il n'ait pas été préfenté au Roi d'une manière folemnelle, & que le Cardinal n'ait pas chargé fes Exécuteurs Teftamen- taires d'en faire la préfemadon ? Or la fuite F 1 22 Traité des Preuves du premier Chapitre , corrigé de la main du Cardinal, prouve évidemment que lors- qu'il mourut, cet Ouvrage n'étoit ni com- plet , ni entièrement terminé , puifqu'il reftoit encore des articles à ajouter à cette fuke , qui n'ont jamais été remplis. Etoit- il naturel que Ton fît au Roi une préfen* tation folemnelle d'un Ouvrage impar- fait, auquel le Cardinal n'avoit pas eu le temps de mettre la dernière main ? C'efl peut-être par cette raifon que l'on trouve dans les copies que Ton en a, di- vers endroits qui paroiflent donner beau- coup de prife à la critique; car il eft im- poffible que le Cardinal de Richelieu fe foie fait une occupation fuivie & confiante de compofer cet Ouvrage , comme un homme de Lettres qui n'a rien autre chofe à faire. Les intrigues de la Cour, les négociations avec les Puiflances étrangères, les événe- ments de la guerre, & le poids immenfe des affaires de toute efpece dont il étoit chargé, ne lui laiflbit pas aflez de loifir & de tranquillité pour que l'on puifle croire qu'il ait compofé cet Ouvrage de fuite & fans interruption. A mefure que les pen- fées fe préfencoient à fon efprit, illesécri- voit, ou il les diétoit à un Secrétaire quand il en avoit le temps, & il corrigeoit en- fuite de fa main ce qu'il avoit difté , comme de la Vérité de FHiftoire. 1 13 on le voie clairement dans la Copie figurée de cette fuite du premier Chapitre, qui a été imprimée pour la première fois à la fin du troifieme Tome de l'Hiftoire de Louis XIII du Pere Griffée. Au furplus , cette découverte a fait tant d'impreffion fur les Leéteurs éclairés , qu'elle a déterminé M. de Foncemagne k donner au Public une nouvelle édition duTeftament politique, où cette fuite a été inférée toute entière, & dans laquelle cet habile Académicien fortifie, par de nou- velles obfervations, l'opinion qu'il avoic déjà foutenue, que leTeftament politique du Cardinal de Richelieu n'eft pas un Ou- vrage fuppofé. CHAPITRE VI. Des conditions nécejjaires pour établir la Vérité de VHiftoire, fur le témoi- gnage des Auteurs contemporains. CE témoignage eft, à parler en géné- ral, une des meilleures preuves que l'on puifTe avoir des vérités hiftoriques, Ceux qui n'écrivent qu'une ou deux géné- rations, après que les événements fe font palfés, n'ont pas, à beaucoup près, la F y 1^4 Traité des Preuves même autorité; ils n'ont plus d'autre ga- rant de ce qu'ils racontent , qu'une tradi- tion fouvent incertaine, &qui s'altère pref- que toujours en paiïànt d'une génération à l'autre, tant les hommes ont de penchant à croire & à divulguer le menfonge : plus la vérité s'éloigne de la première fource, plus elle eft fujette à fe corrompre. Il ne fuffit pas cependant , pour aiïurer un fait, de favoir qu'il eft rapporté par un Auteur contemporain; il faut examiner en- core, i°. fi cet Auteur étoit à portée d'être exactement informé de la vérité du fait, & de fes principales circonftances ; 2°. fi l'on n'a aucune raifon de fe défier de fa fincérité & de fon exactitude. Car enfin les Auteurs contemporains ne font pas des témoins qui méritent tous la même créan- ce ; il faut donc , avant que de les croire , pe- fer exactement la valeur de leur témoigna- ge. Quoiqu'ils nous rapportent des faits ar- rivés de leur temps , il ne s'enfuit pas de là, qu'ils aient été tous à portée d'en être exactement inftruits; le récit des témoins oculaires eft fans doute préférable à celui qui n'a pu être fondé que fur des oui-dire. La renommée fe plaît dans tous les temps, à groffir les objets, & à publier des men- fonges; mais un témoin oculaire ne parle pas d'après elle, il raconte ce qu'il a vu de la Vérité de PHifîoire. 1 25 )U entendu : & fi Ton n'a d'ailleurs aucune •aifon de fe défier de fa fîncérité, on peut •egarder fon récit comme un tifïii de véri- :és hiftoriques , qui ont toute la certitude jue l'on peut defirer dans ce qui n'efl: fondé que fur des témoignages humains. Les Hiftoriens de la féconde clafle font buvent tombés dans Terreur, pour avoir fuivi les Auteurs contemporains, fans fe donner la peine de diftinguer ceux qui onc été témoins oculaires des faits qu'ils rap- portent, de ceux qui ne l'étoient pas. C'efl: ainfi que le Pere Daniel n'a pas craint d'afïurer, que l'arrêt prononcé à Or- léans, fous le règne de François II, con- tre le Prince de Condé, " fut figné de tous „ les Commiffàires, excepté du Chancelier „ (de l'Hôpital,) du Sieur Du Mortier, „ qui fans refufer abfolument de le faire, „ demandèrent quelque délai ; & du „ Comte de Sancerre, qui feul refufa net- „ tement de le ligner. Le Pere Daniel cite pour garant de ce fait , la Popeliniere , Auteur contempo- rain , qui efi: d'ailleurs affèz exadt : mais il n'a pas fait attention que M. de Thou af- fure que Chriftophe de Thou, fon pere, premier Préfident du Parlement de Paris, qui étoit, après le Chancelier, a la tête de la Commiflîon établie pour faire le F iij ii6 Traité des Preuves procès au Prince de Condé, lui avoic dit* Que l'Arrêt ne fut point ftgné; témoi- gnage plus fort que celui de la Popeliniere. Si vous voulez favoir les circonftances. de la mort de M. de Turenne, la plupart des Hiftoriens, même contemporains, vous diront que ce grand Capitaine fut tué d'un coup de canon, à côté du Marquis de St. Hilaire, Lieutenant- Général d'Artillerie,, fur une hauteur, où ilétoit allé pour choi- fir un endroit propre à placer une batterie. L'entretien qu'il avoit avec un Officier d'Artillerie, leur a fait croire que c'étoic là l'objet qui occupoit alors ML de Tu- renne; mais il eft prouvé, par le témoi- gnage du feul témoin oculaire qui ait écrie les circonftances de ce funefte événement, que les batteries de l'Armée Françoife étoient déjà toutes drefTées, & qu'il n'étoic nullement queftion de les déplacer, lorfque M. de Turenne arriva fur cette hauteur. Ce témoin efl: le fils du Marquis de St. Hi- laire, qui étoit alors avec M. de Turenne, & qui nous apprend, dans Tes Mémoires, que M. de Turenne n avoit quitté la gau- che de fon Armée, que fur les inftances réi- térées du Comte de Roye, qui commandoic la droite, pour voir par lui-même ce que c'étoit qu'une colonne de l'Armée enne- jmie, dont la marche caufoic de l'inquiétude dt la Vérité de VHiftoire. 117 au Comte de Roye. Il ajoute, que M. de Turenne , en pafîinc au bas de cette hau- teur pour s'approcher de la droite, ap- perçut le Marquis de St.Hilaire, qu'il ho- noroit de fa confiance, qu'il s'avança vers lui avec le fils du Marquis, qui laccotn- pagnoit; & que l'ayant joint, il s'arrêta, pour lui demander ce quec'étoit que cette colonne pour laquelle on le faifoic venir, lorfqu'un boulet de canon, tiré au hazar.d, emporta le bras gauche du Marquis de St. Hiiaire qui lui montroit cette colonne, & alla enfuite frapper Monfieur de Tu- renne, qui fur tué fur le champ. „ Telles font, dit-il, les véritables cir- „ confiances de la mort de ce grand Hom- 5, me; & tous ceux qui en ont écrit, „ n'ont pu les favoir comme moi. „ Ainfi parle un témoin oculaire, dont le récit doit être préféré à tout autre, puifqu'il raconte ce qu'il a vu, & que les autres n'ont écrie que fur des oui- dire & des conjectures. Pour être en droit de combattre & de rejetter le. récit d'un témoin oculaire, il faut avoir des preuves à lui oppofer qui ne foufFrent point de réplique ; des vrai- femblances , des conjectures qui ne for- ment que des probabilités, ne fuffifent pas pour le détruire. Brantôme nous apprend que les Hu- F i? ïsS Traité des Preuves guenots firent frapper une médaille, 08 Ton donnoic au Prince de Condé, quis'é- toic mis à la tête de leur parti, le titre de Roi de France; & il ajoute que le Con- nétable Anne de Montmorency produific cette médaille dans un Confeil qui fe tint le 7 Août 1567, fous le règne de Char- les IX. Il eft vrai que Brantôme ne Faiïure pas pofitivement; il ne dit pas qu'il: ait vu cette médaille , ni qu'il ait affilié au Con- feil où elle fut apportée par le Connétable: mais le Pere Daniel obferve, avec raifon, que l'on a trouvé dans ces derniers temps une preuve de Pexiftence de cette médail- le, quiparoît inconteftable. C'eft le témoi- gnage de M. le Blanc, Auteur du Traité hiftorique des Monnoies de France, qui affure qu'étant à Londres, il trouva entre les mains d'un Orfèvre, un écu d'or, où l'on voyoit d'un côté la tête du Prince de Condé , & de l'autre l'écu de France , avec cette infcription : Ludovicas XIII Deî gratta Francorum Rex , primus Chrif- tianus. Cette médaille étoit non-feule- ment rare, mais peut-être unique. M. le Blanc voulut l'acheter; & l'Orfèvre, ju- geant par fon emprefTementquec'étoitune pièce d'un très-grand prix, voulut la ven- dre fi cher, que M. le Blanc la lui laiflàî on ignore ce qu'elle efl: devenue depuis* de la Vérité de FHifiotre. 129 Quoi qu'il en foit, voilà un témoin éclairé & digne de foi, un témoin oculaire & connoiiïèur , qui attefte au Public & à la poftérité, qu'il a vu cette médaille à Lon- dres. Elle a donc exifté ; & toutes les pro- babilités alléguées par M. Secoufle, qui étoit d'ailleurs un critique fi habile & (i profond dans la connoidànce des anciens monuments de notre Hiftoire , contre l'exif- tence de cette médaille, ne détruiront ja- mais la preuve claire & précife qui réfulte du témoignage de M. le Blanc. Il eft évi- dent que Brantôme, qui écrivoit fous le règne de Charles IX , avoit entendu parler de cette médaille, quoiqu'il ne l'eût pas vue. Mais voici Un homme qui l'a trouvée chez un Orfèvre , & qui a eu le temps de la voir & de Pexaminer ; il n'eft donc pas pof- fible de douter de fon exiftence , & il n'y a point de conjecture ni de probabilité qui puiflent tenir contre une pareille preuve. Il eft vrai que, fuivant la réflexion du Pere Daniel , " la Cour fit femblant d'i- „ gnorer un tel attentat, dont on ne fie „ aucune mention dans les Manifefte> & „ dans les Ecrits publiés contre le Prince „ de Condé, par ordre du Roi, au moins „ d'une manière diftincte, qui fit com- „ prendre que ce Prince avoit porté lescho- v fes jufqu a cet excès. „ Mais il ne s'en?* v î 3° Traité des Preuves fuit pas de là que la médaille n'a pas exîflé> dès que l'on a une preuve certaine & in- dubitable de Ton exiftence. On peut trou- ver des raifons tres-plaufibles, pour expli- quer fore naturellement le filence de la Cour fur un fait de cette nature : on n'en trouvera aucune pour réfuter le témoignage de M. le Blanc. La Cour a pu faire femblant d'ignorer cet attentat, pour ne pas aigrir davantage les efprits, dans un temps où les Hugue- nots étoient toujours difpofés à prendre les armes. Elle a pu fe perfuader que le Prince de Condé n avoit aucune part à la fabri- cation de cette médaille; elle a pu croire que les Huguenots l'avoient fait frapper à fon infu, & qu'il fut le premier a la défa- vouer dès qu'il en eut connoiflance. On ne voit rien en effet , dans tout ce que l'on fait de la conduite & du cara&ere de ce Prince, qui donne lieu de juger qu'il ait jamais fongé à détrôner fon légitime Sou- verain, en ufurpant une Couronne qui ne lui appartenoit pas; mais il avoit eu le mal- heur de fe mettre à la tête d'un parti fu- rieux , qui étoit capable de former pour lui des projets criminels, auxquels il n 'avoit jamais penfé : & cette médaille n'efl peut- être devenue fi rare, que parce qu'il en fie rompre le coin , & qu'il eue foin de retirer de la Vérité de VHifloire. 131 la plupart de celles que Ton avoic com- mencé à répandre. Ce ne font là que des conjeétures & des probabilités, mais on peut fort bien les admettre , pour tâcher de concilier le filence de la Cour avec l'exif- rence d'un pareil monument; au-lieu qu'il n'eft plus permis de combattre cette exif- tence par aucune efpece de conjecture, quand elle eft une fois prouvée par le té- moignage d'un homme du mérite & de la capacité de M. le Blanc. Il y a dans l'Hiftoire une infinité de cir- conftances particulières de plufieurs événe- ments mémorables, qui ne fe trouvent ni dans les Regiftres publics, ni dans les Pie- ces authentiques, & que Ton ne peut favoir que par le récit des témoins oculaires. Les Minières , les AmbafTadeurs , les Généraux d'Armée, qui écrivent dans leurs propres Mémoires le détail des différentes affaires qui ont pafle par leurs mains, tien- nent fans doute le premier rang entre les Auteurs contemporains , quant à la valeur du témoignage. Le Sire de Joinville avoit été témoin oculaire de la plupart des faits qu'il raconte dans fon Hiftoire de St. Louis, & par là fon témoignage eft d'un grand poids , fur- tout depuis la belle édition que le Roi a &it faire au Louvre, par les foins de feu ffé Traité des Preuves M. Melot, du véritable texte de cet HifTo rien, que nous avions perdu, & qui s'effi heureufement retrouvé dans ces derniers temps ; car nous n'en avions eu jufqu'alors qu'une traduction faite par des Copilles. On trouve cependant , même dans (on texte original , quelques particularités peu vrai- femblables, qu'il a cru trop légèrement, ce que l'on doit attribuer à la groffiéreté de fon fiecle. Les Mémoires de Philippe de Comines font encore d'une grande utilité pour THif- toire de Louis XL Sleidan, qui les a tra- duits en latin , dit , dans la Préface , que Comines les publia lui-même fous le règne c*r- de Charles VIII. Belcarius dit , au con- traire, qu'ils ne furent publiés qu'après la mort de l'Auteur; & comme il vécut jus- qu'au règne de Louis XII , l'un des deux s'eft manifestement trompé. Il paroît que ce célèbre Hiftorien mourut dans fon Châ- teau d'Argenton , le \j Oétobre J509^ âgé de 64 ans : c'étoit la douzième année du règne de Louis XII. Belcarius ajoute , qu'un homme digne tle foi l'avoit affuré qu'il en avoit vu des exemplaires manuferits, qui écoient beau- coup plus amples que ceux qui ont été imprimés ; & que Jean de Selve, premier Préfidenc du Parlemenc , qui les a donnés h la Vérité de YHiftoire. 1 35 su Public, y avoic fait des retranchements confidérables. Ce même Auteur ajoute, que plufieurs étoient perfuadés que le VII & le VIIIeLivres, où il efl: parlé du règne de Charles VIII, n'étoient pas de Conn- ues. Quoiqu'il en foit, fes Mémoires fonc curieux & inftruftifè. Ce Seigneur avoit eu beaucoup de parc h la confiance de Louis XI , qui l'avoic employé dans les plus grandes affaires. Il connoifloit perfonnellement la plupart des Princes & des célèbres Négociateurs de fou temps , & il étoit très-capable de péné- trer leur caraétere , & de juger de leur mé- rite. On aflure que l'Empereur Charles V iifoit fans celle les Mémoires de Comines , & qu'il les portoit par-tout avec lui, com- me Alexandre l'Iliade d'Homère. La meil- leure édition que l'on en ait, efl: celle que M. l'Abbé Lenglet en a donné en 1747. Il a joint au texte de l'Auteur une Préface très-curieufe , des Notes très-exa&es, & un ample Recueil de Pièces juftificatives. Les Mémoires du Seigneur de Langey contiennent quelques particularités confi- dérables du règne de François premier ; le ftyle en eft fort clair , quoiqu'il y parle le langage de fon temps, & ils n'ont pas gagné à être, traduits dans notre languç ciodsrne» r j4 Traité des Prenvts Ces Mémoires font partagés en dix Li- vres, qui ne font pas tous de la même main. Le V, le VI, le VII, & le VIII* Li- vres font l'Ouvrage de Guillaume du Bel- lay , Seigneur de Langey. Les autres ont été compofés par Martin du Bellay, fon frère, qui aiïùre, dans la Préface, qu'il a été témoin ocuhire de la plupart des faits qu'il raconte, & qu'il a fu les autres par le témoignage certain de ceux qui ont été: préfents. Le jugement que Michel de Montagne a porté de ce Livre , mérite d être remarqué : il avoue d'abord quec'efl toujours un plaifir de voir les grandes af- faires écrites par ceux qui ont été chargés de les conduire. Mais il ajoute, qu*il ne fe peut nier que l'on ne découvre évi- demment dans les Mémoires des deux Seigneurs du Bellay , un grand déchet de la franchife & liberté d'écrire , qui reluit dans lés anciens Ecrivains de la même efpece , " comme au Sire de Join- y, ville, domeftique de St. Louis; Egi- „ nard , Chancelier de Charlemagne ; & „ de plus fraîche mémoire , en Philippe w de Comines. „ C'cft ici plutôt un Plaidoyer pour le Roi François, contre l'Empereur Char- les V, qu'une Hiiïoire. Je ne veux pas * croire qu'ils aient rien changé quant au de la Vérité de ÎHifloire. 135 „ gros du fait ; mais de contourner le ju- ^ gement des événements, fouvenc contre „ raifon , à notre avantage , & d'omettre „ tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie „ de leur Maître, ils en font métier. Té- „ moin les reculements , (c ell à-dire r la „ difgrace) de Meiïieurs de Montmorency ^ & de Brion, qui y font oubliés; voire „ le feul nom de Madame d'Etampes , ne ^ s'y trouve point. On peut couvrir les „ aétions fecretes ; mais de taire tout ce 9y que tout le monde fait , & les chofes „ qui ont eu des effets publics 9 & de telle 3, conféquence, c'eft un déftut inexcufa- b!e. Enfin y pour avoir l'entière con- „ noiflànce du Roi François, & des cho- 9, fes advenues de fon temps , qu'on s'a- „ drefïè ailleurs , fi on m'en croit. Ce „ qu'on peut faire ici de profit r ceft par „ la déduétion particulière des batailles & „ exploits de guerre , où ces Genrihhom- „ mes le font trouvés , quelques paroles „ ou actions privées d'aucuns Princes de „ leur temps; les pratiques & négociations „ conduites par le Seigneur de Langey* ^ où il y a tout plein de chofes dignes de* n tre fues, & des difcours non vulgaires. Ce jugement de Montagne eft d'un grand fens, &il peut être appliqué, à beau- coup d'égards t à la plupart des Hiftoires 1 36 ' Traité des Preuves écrites par des Auteurs contemporains* qui ont eu le plus de connoifTance de ce qui fe pafToit dans la Cour, &dans les Ca- binets des Princes, & qui, par cette rai- fon-là même, ont été plus tentés d'omet- tre ou de dilfimuler ce qui n'étoit pas à leur avantage. Les Mémoires du Maréchal de Vieille- ville contiennent diverfescirconftances cu- rieufes&intéreflàntesdes règnes d'Henri II* de François II, & de Charles IX, que l'on chercheroit en vain dans les Hiftoriens de fon temps, qui les ont totalement omifes* ou rapportées trop fuperficiellement. Ils ont été écrits par Vincent Carloix , fon Secré- taire , & par conféquent ils n'ont pas la même autorité que s'il les avoit écrits lui* même; le ton du panégyrique y domine: il étoit naturelqu'un pareil Ecrivain cher- chât à faire valoir les vertus & les belles actions de fon Maître, qui étoit effective- ment un Seigneur de grand mérite. Le Maréchal de Tavanne n'a pas non plus écrit lui-même les Mémoires qui portent fon nom ; ils ont été rédigés par Jean de Saulx, fon troifieme fils, fur les papiers que fon pere avoit laiffés, & fur les converfations qu'il avoit eues avec lui» Ce Maréchal étoit, fans contredit, un très- grand homme de guerre, & un dcspluendant certaines particularités qui pour- •oient le faire foupçonner d'être partial , Darce qu'on voit qu'il cherche toujours à Jifculper la mémoire du Maréchal de touc :e que les autres Ecrivains de fon temps ui ont reproché. Par exemple , Brantôme •aconte qu'après la Bataille de Montcon- Eour, " bien qu'elle fût fort fanglante pour „ les Huguenots, Ta vanne vit & reconnut, „ par leur beau combat & leur belle re- ^, traite , qu'il feroit très-mal-aifé de les dé- „ faire par armes, & qu'il falloit y venir par „ la voie de Renard; confeilla Monfieur „ (le Duc d'Anjou) de faire la paix, en yy mandant de même au Roi & à la Reine. Il s'agit de la paix qui précéda le maflà- cre de la St. Barthelemi, qui fut faite uni- quement pour attirer à Paris les principaux Chefs du parti Huguenot, dans la vue de les envelopper plus fûrement & plus aifé- ment dans un maflacre général. C'eft ici, comme l'on voit, un article délicat pour [a réputation du Maréchal , qui a toujours été aceufé, par les Hiftoriens Procédants, d'avoir été un des principaux auteurs de cette affreufe profeription. On doit donc 138 Traité des Preuves au moins fufpendre Ton jugement, quand on lie le contraire dans les Mémoires de Tavanne, rédigés pnr Ion fils. Celui-ci af- fure qu après la Bataille de Montcontour, le Maréchal fon pere, confeilfa au Roi de poufïer la guerre contre les Huguenots avec plus de vigueur que jamais , jufqta à ce qu'ils fuflent entièrement fournis. Par-là il écarte toute idée de cette paix odieufe que Bran- tome l'accufe d'avoir confeillée. Voici encore un autre fait très-confidé- rable, fur lequel l'Auteur des Mémoires de Tavanne n'eft nullement d'accord avec un autre Hiftorien , beaucoup plus exaél & plus accrédité que Brantôme. M. de Thou raconte qu'avant le maiïà- cre de la St. Barthelemi , on délibéra dans le Confeil du Roi , fi l'on feroit mourir le Roi de Navarre, (Henri IV) & le Prince deCondé, fon coufin germain ; qu'à l'é- gard du premier, les avis furent unanimes 7 parce que tout le monde convint qu'il fal- loir l'épargner, vu qu'il étoit impoffible d'imaginer un prétexte plaufible pour jufti- fier le meurtre d'un fi grand Prince, qui venoit d'époufer la fœur du Roi, & qu'il eût fallu égorger, pour ainfi dire, entre les bras de fon époufe. M. de Thou ajoute qu'il y eut plus de difficulté par rapport au Prince de Condé j mais que fur les remon- de la Vérité de VHifîoire. 1 39 trances de Louis de Gonzague, Duc de Nevers, il fut décidé qu'il fèroit auffi ex- cepté du maflacre. On lie, au contraire, dans les Mémoi- res de Tavanne, que le Comte de Retz propofa au Confeil, de ne faire grâce à perfonne, & de n'épargner pas même les Princes du Sang Royal; que le Roi, la Reine mere & le Chancelier de Birague n'étoient pas éloignés de ce fendaient; mais que M. de Tavanne le combattit (î fortement, que ce fut à lut feul que le Roi de Navarre & le Prince de Condé furent redevables de la vie. De ce feul avis & de cette feule votXj dit. l'Auteur des Mémoires, ce grand Henri IV, vivant aujourd'hui, & le feu Prince de Condé , tiennent la vie ; & le malheur eft pour la poftéritè du Sieur de Tavanne, que S. M. tien fait la vérité. Ainfi cet avîs (î falutaîre à la France y qui nous a valu le règne d'Henri IV & de fon augufte poftéritè, ne fut point propofé par le Maréchal de Tavanne , mais par le Duc de Nevers, fî l'on en croit M. de Thou ; & fi l'on s'en rapporte à l'Auteur des Mémoires, il ne fut point mis en avant par le Duc de Nevers, mais par le feui Maréchal de Tavanne, i/jo Traité des Preuves Remarquez, iQ. que ni Fun ni l'autre de ces deux Contemporains ne parle ici comme témoin oculaire, puifque ni M. de Thou, ni Jean de Saulx, troifieme fils du Maréchal, n'avoient affilié à ceConfeil; as. que ce qui pourroit faire pencher pour le témoignage de M. de Thou , c'eft qu'il n'avoit aucun intérêt perfonnel à mettre cet avis fur le compte du Duc de Nevers; au-lieu que le fils du Maréchal avoit un grand intérêt à l'attribuer a fon pere , a l'ex- clufion de tout autre : il le fait aiïèz fentir, quand il ajoute, que ceft un malheur pour la poflérité du Sieur de Tavanne* que ce grand Roi Henri IV, aujourd'hui régnant , ne fait la vérité de ce fait. Les Mémoires du Maréchal de Mont- lue, qu'Henri IV appelloit la Bible des Soldats, font écrits avec feu, & contien- nent des détails de fes expéditions mili- taires , très intérefîànts pour les gens de guerre ; c'eft lui-même qui raconte ce qu'il a vu & ce qu'il a fait, & ils ont un air original qu'ils n'auroient pas, s'ils étoienc forcis , comme ceux du Maréchal de Vieille- ville, de la plume d'un Secrétaire. On y voit que Montluc étoit Gafcon, & qu'il aime beaucoup à fe vanter. Les Mémoires de Villeroy ont toujours paflë pour être de lui , & le Iryle en elt tout* de la Vérité de FHifîoire. 141 à-fait femblable à celui de fes dépêches. Ils font très-inftru&ifs pour l'Hiftoire delà Ligue ; & l'on y a joint plufieurs Pièces originales, tirées apparemment du Cabinet de ce Miniftre, qui avoit été Secrétaire d'Etat fous quatre Rois. On remarque parmi ces Pièces, le Pro- cès verbal des Conférences de Surefne, où l'Archevêque de Bourges défendit les droits inconteftables d'Henri IV, contre les arguments & les fophifmes des Li- gueurs : c'efl: ce même procès verbal que 1Y1. de Thou a traduit en latin , & qu'il a inféré tout entier dans fon Hiftoire. Les Mémoires de Sully font certaine- ment l'ouvrage de fes Secrétaires, qui lui adreiïent par- tout la parole. Ce Seigneur s'étant retiré dans fesTerres , quelque temps après la mort d'Henri IV, leur confia tous les papiers qui avoient quelque rapport à fon Miniftere , & qu'il avoit eu foin de rafïèmbler dans deux grands Cabinets. Il les chargea de les mettre en ordre, & ils furent enfuite imprimés , fous le titre bizarre d' Economies Royales & politiques , &c. qui fait voir que ces Secrétaires n'étoienc pas des gens d'un grand goût, Aufiî peut-on dire qu'il s'en faut beaucoup qu'ils y aient mis l'ordre & la clarté qu'il defiroic, car il y règne une grande confufion. Les faits s 4-2 Traité des Preuves y font mêlés de beaucoup d'inutilités, & de réflexions longues & infipides, expri- mées par un verbiage qui approche fou- vent du galimachias; ce qui fait qu'ils fonc très-ennuyeux à lire dans le texte origi- nal. Mais on en eft dédommagé par un grand nombre de détails & de particulari- tés très curieufes , qui font conaoître à fond l'humeur, le génie, le caraétere & le gou- vernement d'Henri IV. On y rapporte plu- fieurs conventions de ce Prince avec foa Minière, écrites avec tant de feu & de naïveté, que l'on croit l'entendre parler lui-même. M. l'Abbé de l'Eclufe a mis ces Mémoires en meilleur François & en meilleur ordre qu'ils ne font dans l'origi- nal ; mais on n'y retrouve plus cette naï- veté & cete énergie du langage que l'on parloit du temps d'Henri IV , & qu'il par- loit lui même mieux qu'aucun de fes Su- jets. I! feroit à fouhaiter qu'en mettant plus de clarcé & plus de précifion & d'élégance dans le tiflu de la narration, on eût con- fervé les propres termes du texte origi- nal dans les endroits où l'on rapporte les paroles & les converfations de ce Prince, qui perdent beaucoup de leur énergie & de leur grâce naturelle dans notre Langue moderne. Les Mémoires du Comte de Brienne de la Vérité de VHifloire. 143 ont certainement de la main de ce MiniP- :ré , qui les écrivit fur la fin de fes jours, Dour fervir d'inftru&ion à fes enfancs; le ftyle en eft fort lîmple , & Ton y trouve quelques phrafes obfcures qui fe reflentenc de la vieillefTe de l'Auteur ou de la négli- gence des Copiftes, mais ils contiennent diverfes particularités de ce qui fe paiïbit de fon temps dans l'intérieur du Cabinet, qui méritent attention, & qu'il feroit affèz dif- ficile de révoquer en doute. L'Auteur de i'Hiftoire de Louis XIV, publiée par M. de la Martiniere, parle avec trop de mépris t. ir. de ces Mémoires, à l'occafion de quelques Pag* 103 expreffions fortes & hardies dont ce Minif- tre dit qu'il s'étoit fervi en parlant au Duc d'Orléans par ordre du Roi, pour le pref- fer de revenir à la Cour. „ On laifTè a décider, dit cet Hiftorien, fi un pareil difcours pouvoir fe tenir im- „ punément à un Fils de France. Il ajou- „ te, que ces Mémoires font pleins de „ femblables traits, & que s'ils font vérira- „ blement du refpe&able Auteur dont ils „ portent le nom, on peut dire qu'une va- ,5 nité excefïïve les a diétés, & qu'afTuré- ment c'étoit une mauvaife iaftruétion „ pour fes enfants. Voila ce qui s'appelle une cenfure très- - faulTe & très- mal fondée. Perfonne n'ignore 144 Traité des Preuves que l'on parle aux Princes, & en générai aux Perfonnes conftituées en dignité, félon leur caraétere , & félon le degré de liberté qu'ils jugent à propos d'accorder à ceux qu'ils écoutent. H y a tel Prince qui voudra punir févé- rement une parole, dont un autre ne fera point offenlé. Gafton laiflbit, à cet égard, une liberté qui alloit jufques à la licence, à des gens bien moins autorifés que ne l'étoit un Miniftre qui venoic le trouver de la part d'un Roi majeur, & qui lui parloic au nom de fon Maître : ce qui a fait dire au Cardinal de Retz, que ce Prince avoic une facilité de mœurs incroyable. Ce Cardinal le favoitpar expérience, puifqu'il étoit lui-même dans l'habitude de parler au Duc d'Orléans en des termes très- peu refpeétueux pour un Fils de France. D'ail- leurs le Comte de Brienne, en racontant à fes enfants ce qu'il avoit dit à M. le Duc d'Orléans, ne prétendoit pas leur faire en- tendre par-là que c'étoit ainfi qu'ils dé- voient parler à tous les Fils de France. Ainfi la cenfure de cet Hiftorien de Louis XIV porte tout-à-fait à faux. Les Mémoires de M. Talon n'ont pas inoins d'autorité fur tout ce qui regarde les affaires du Parlement pendant la minorité de Louis XIV, dont il étoit parfaitement inf- de la Vérité de VHiftoire. 145 infirme, & donc il rend un compte très- fideie & très-décaillé. Nous n'avons point de Mémoires fortis •de la main d'un Miniltre, qui méritent d'être comparés à ceux du Marquis de Torcy pour la certitude des faits, qu'il ex- pofe avec toute l'exactitude & toute la fin- .cérité poflîble. A l'égard des événements de la guerre, nous n'avons rien qui égale le récit que M. de Turenne a fait lui même de fes campagnes, depuis l'an 1643 jufques à l'an 1658, dans des Mémoires écrits de fa main, que M. de Ramfay a donnés au Pu- blic, parmi lesPiecesjuftificativesdela vie de ce grand Capitaine. 11 efi: vifible qu'en les écrivant, il s etoitpropofé pour modèle les Commentaires de Céfar ; mais celui-ci étoit auffi habiie dans l'art d'écrire que dans celui de commander , au-lieu que M. de Turenne, auffi favant que lui dans l'art de commander & de combattre, lui étoit fort inférieur dans celui de parler & d'écrire. Mais ces Mémoires ne font ni moins folides ni moins inltruâifs que ceux de Céfar, pour ceux qui veulent s'infiruire à fond des vrais principes de l'art mili- taire, que ces deux grands hommes ont porté , de leur temps , au plus haut degré de perfection. C'eft dommage que ces Mé- ï^6 Traité des Preuves moires de M. deTurenne fe trouvent con- fondus dans un amas de Pièces juftificati- ves, que la plupart des gens ne lifent poinr. On a rencontré un homme de qualité qui avoit lu la vie de ce Héros, écrite par M. de Ramfay , & qui ne favoit feule- ment pas que M. de Turenne eût fait des Mémoires. Au refte, il ne faut pas croire qu'un Mi- nière, ou un Général d'Armée, air tou- jours été témoin oculaire de tous les faits qu'il rapporte dans fes Mémoires; mais la place qu'il occupe, le met tellement à por- tée d'en être inftruit, que Ton doit s'en tenir h fon témoignage, quand on n'a d'ail- leurs aucune raifon de fe défier de fa (m- cériré. A l'égard des autres Contemporains, qui n'a voient pas les mêmes avantages, on doit diftinguer dans leurs Mémoires les en- droits où ils parlent, comme témoins ocu- laires de ceux où ils n'ont écrit que fur le rapport d'autrui. C'eft ce que l'on doit fur- tout obferver h l'égard des Mémoires de Brantôme, qui raconte avec une naï- veté admirable, les événements les plus re- marquables qui s'étoient pfeffës de fon temps à la Cour des Rois Henri II, Fran- çois II & Charles IX. II ne parle fouvent que d'après les bruits publics, il rapporte de la Vérité de FHifîoire. 147 ce qui fe difoic parmi les Courrifuns, fans trop examiner la vérité ou la fauflèté de leurs difcours; il a même foin d'en avertir quelquefois fes Lefteurs par ces mots : J'ai oui dire, ou, comme Von dit; & il auroit du le faire plus fouvent. On a déjà vu combien il efl: fautif dans ce qu'il raconte de h mort funefte d'Henri II, que Ton di- foic avoir été prédite par un Aftrologue; circonftance que le Pere Daniel a eu l'im- prudence d'inférer dans fon Hifioire, com- me un fait certain. Mais lorfque ce même Brantôme parle .en témoin oculaire des faits qu'il a vus , ce feroic un abus que de rejetter fon témoi- gnage. Quand il affure, par exemple, que le Duc François de Guife, protefta, en mourant, qu'il n'a voit eu aucune part au maflacre de Vafly, dont il ne fut jamais ['auteur; car je rouis, dit Brantôme, de mes propres oreilles , 6? plufîeurs qui itoient avec moi; on doit s'en rapporter i fon témoignage. Bayle a beau dire que les Catholiques ivoient un grand incérêt " à perfuader que , le Duc de Guife avoit protefté cela dans ; le lit de la mort. „ Brantôme écoit h la mérité un Seigneur Catholique , & même ïttaché particulièrement à la Maifon de Suife; mais il ne paroît pas qu'il prît uîî G ij 148 Traité des Preuves intérêt aflèz vif aux avantages de la Reli- gion qu'il profeflbit, ni à la gloire des Prin- ces Lorrains , pour le rendre fufpeét. Il n'y a qu'à lire fes Mémoires, pour être con- vaincu de fon impartialité; il loue indiffé- remment les Seigneurs du parti Catholique & ceux du parti contraire; il ne tarit point fur les louanges du Prince de Condé & de l'Amiral de Coligny; il ne diflimule point les défauts du Cardinal de Lorraine; & peut-être pourroit-on lui reprocher de les avoir exagérés. Les Ecrivains Procédants du dernier fie- cle, favent bien fe prévaloir de fon témoi- gnage, quand il leur eft favorable; mais quand il raconte, comme témoin oculaire, quelque fait particulier qui fe trouve con- traire à leurs préjugés , il n'eft , à les en- tendre , qu'un Controverfîfte paflîonné , que la prévention aveugle, & qui débite les plus infignes fauffetés pour la défenfe de fa caufe. Les Mémoires de Bafîbmpierre font (ans doute d'une grande autorité dans la par- tie qui fe rapporte au temps où il étoit em- ployé à la Cour & dans les Armées; il parle prefque toujours comme témoin ocu- laire. Quant à ce qu'il a écrit pendant les douze années qu'il étoit h la Baftille, il ne rapporte plus que les nouvelles publiques, de la Vérité de VHiftoire. 149 tju'il apprenoit, de temps en temps, de ceux à qui Ton accordoit la permiflîon de lui rendre vifice. Tout ce qu'il raconte dans cette féconde partie , a donc befoin d'être appuyé d'un autre témoignage que le fien. Lorfque divers Auteurs contemporains s'accordent entre eux dans le récit d'un même fait par un témoignage uniforme, il devient fans doute plus certain que lorf- qu'il n'eft appuyé que fur le témoignage d'un feul. Àinfi l'on doit admettre, fans difficulté, un fait afïèzfingulier, quoiqu'au fond peu confidérable , que nous lifons dans les Mémoires du Cardinal de Retz, & dans ceux du Marquis de la Chaftre, quoi- qu'un Ecrivain moderne ait cru devoir en douter. Il s'agit de TEvêque de Beauvais, Grand- Aumônier de la Reine Anne d'Au- triche, qui avoir eu beaucoup de part à la confiance de cette PrincefTe pendant le rè- gne de Louis XIII. Quand elle fut déclarée Régente, pendant la minorité de fon Fils9 on crut qu'il feroit fon premier Miniftre, & il en fit en effet les fondions pendant quelques jours, fans en avoir le titre. Le Cardinal de Retz dit que ce Pré- lat, ayant pris la figure de Miniftre, com- mença par déclarer aux Hollandois , qu'il falloir qu'ils fe convertirent à la Religion Catholique, s'ils vouloient demeurer dans G iij X$o Traité des Preuves l'alliance de la France. Le Cardinal de Retz n'efi: pas le feul qui Paffùre, le môme fait efl: rapporté dans les Mémoires du Marquis de la Chaftre. Cependant on prétend aujourd'hui en contefter la vérité : on convient que cet Evêque ètoit un homme incapable, & que la Reine ne s" en étoit fervi quelque temps , que comme cTun fantôme , pour ne pas effaroucher les efprits par le choix d'un fécond Cardinal & d'un étranger. Mais on ajoute qu'il ne faut pas croire r que Potier, c'étoit le nom de ce Prélat, ait commencé Ton miniftere paiïàger, par dé- clarer aux Hollandois qu'il falloir qu'ils fe fifient Catholiques, s'ils vouloient demeu- rer dans l'alliance de la France. Et pourquoi ne le faut-il pas croire ? C'e(l, dit-on , " que tous les Hiftoriens rap- portent cette abfurdité, parce qu'ils l'ont ,„ lue dans les Mémoires des Courtifans ?, & des Frondeurs; & qu'il n'y a que trop ?, de faits dans ces Mémoires, ou fàlfifiés 3, par la paffion , ou rapportés fur des bruits populaires. „ Mais on ne détruit pas deux témoignages poficifs & uniformes , tels que celui du Cardinal de Retz & du Marquis de la Chaftre, par des objections vagues & générales, qui ne prouvent rien , à moins qu on ne montre qu'elles doiveiu de la Vérité de VHifioire. 1 5 1 être appliquées au fait particulier donc il s'agir. Il y a fans doute beaucoup de faits faU fifiés par la pajjîon , ou rapportés fur: des bruits populaires , dans les Mémoires des Frondeurs & des Courtifans de ce temps- là; mais la queftion e(l de (avoir, iî celui- ci efl: du nombre , & Ton a les plus fortes raifons de juger qu'il n'en e(l pas. Le Car- dinal de Retz n avoit aucun fujet de haïr TEvêque de Beauvafc , qu'il appelle un idiot & une bête mîtrée : ce Prélat ne lui avoit jamais fait aucun mal. Quant au Marquis de la Chaflxe , ort fait qu'il étoit de la cabale des importants, que l'EvêquedeBeauvais foutenoitdetout fon crédit; & qu'il eût mieux aimé le voir à la place de premier Miniftre , que le Car- dinal Mazarin. On n'a donc aucune raifort de croire que le témoignage de ces deux Courtifans frondeurs eût été falfifié par la pajjîon. On ne peut pas dire non plus , qu'il ne- toit fondé que fur des bruits populaires r d autant plus que M. de Brienne, qui n'a- voit pareillement aucun fujet de haïr per- fonnellement TEvêque de Beauvais, & qui certainement n'écrivoit pas fur des bruits populaires, dit " que Potier étoic p un bon Prélat, qui n'entendoit rien aux G iv 152 Traité des Preuve? „ affaires d'Etat, & que l'on pouvoit ju> „ ger de l'étendue de Ton efprit fur ce „ qu'il s etoit vanté qu'il viendroic à bout ,* de ces affaires, auffi facilement que de „ gouverner fes Curés. Voilà un trait qui vaut prefque la. pro- portion qu'on Faccufe d'avoir faite aux Ambafladeurs de Hollande , & qui fe trouve appuyé d'un témoignage que l'on ne peut récufer. Il difoit, ajoute le Marquis de la Chaftre, en parlant de TEvêque de Beau- vais, que le Cardinal Mazarin n'étoit pas propre à être Mifiîftrê, parce qu'il n'en- tendoit pas les matières bénéficiâtes. Mais, dit-on, fi ce Prélat avoit été ca- pable de tenir aux Ambafladeurs de Hol- lande le propos qu'on lui attribue, il auroit dû faire la même propofition aux Suédois. Comme s'il n'avoit pas pu arriver qu'il eue parlé dabord aux Ambafladeurs de Hol- lande avant que d'entrer en conférence avec celui de Suéde, qui étoit alors le célèbre Grotius; & que la propofition qu'il avoic faite aux Hollandois, ayant été fue de quel- ques perfonnes qui s'intéreflbient a fa ré- putation, on lui en ait fait fentir le ridicule, pour l'empêcher d'en faire une pareille aux Suédois. On voit ici que l'on ne doit pas contre-* dire légèrement le témoignage des Coa- de la Vérité de THifloire. 153 temporains éclairés, fur-tout quand il efl: uniforme , & que Ton n'a aucune raifon de s'en défier. Car il ne fuffit pas de favoic qu'ils ont été à portée par leur rang ou par les places qu'ils occupoient, d'être exacte- ment informés de la vérité, il faut voir encore s'ils n'ont pas eu quelque intérêt perfonnel à la déguifer. C'eft fur-tout quand les Auteurs con- temporains fe comredifent mutuellement 9 que l'on a befoin d'un examen plus pro- fond & plus réfléchi pour apprécier 1a va- leur de leurs différents témoignages. Il n'y a peut-êcre aucun point dans no- tre Hilioire, fur lequel ils aient avancé plus daflèrtions contradiétoires, que furie projet du mafïàcre de la St. Barthelemi. Etok-il formé dès le temps que la Cour fit la paix avec les Huguenots , & cette paix ne leur fut-elle propofée que dans la vue d'attirer à Paris leurs principaux Chefs, pour les envelopper tous à la fois dans un maffacre général ? Le mariage du Rpi de Navarre avec Marguerite de Valois , fœur du Roi, qui fut, en apparence, le lien & le gage de la paix, ne fut-il qu'un appas offert aux rebelles pour les tromper , & pour les faire tomber plus fûrement dans le piège où l'on vouloir les attirer? L'af- freufe réfolution de les perdre, qui iuivfc G v rC4 Traité des Preuves de près. ce mariage, fut- elle prife prefque fubitement à l'occafion de la bleflùre de * l'Amiral, dans la crainte que les Hugue- nots ne prifient les armes pour le venger? C'eft fur quoi cous les Auteurs contem- porains onc foutenu des opinions différen- tes, fur lefquelles les Historiens plus ré- cents ont été partagés. On a fait là- deflus quantité de recherches & d'obfervations, qui ont été inférées dans la dernière édition de ITMoire de France du Pere Daniel, qui font voir combien il elt difficile de difcerner la vérité à travers les nuages, dont elle efl quelquefois enve- loppée par la malice des Auteurs contem- porains , quand ils font conduits par des intérêts de parti , & qu'ils cherchent à juf- tifier leurs Partifans , ou à décrier leurs ad- Verfaires. Le Pere Daniel examine fi le mnfïàcre fut une affaire préméditée depuis long- temps, ou s'il fut réfolu peu de jours avant l'exécution. La difficulté vient, comme on l'a remarqué, des récits contradictoires qui fe trouvent dans les Auteurs contempo- rains, félon qu'ils étoient favorables ou contraires aux Proteftants. Ceux qui leur étoient favorables , difent unanimement que le mnflacre étoit réfolu depuis long- temps par le Roi, la Pleine mere, le Doc de la Vérité de rHiffoire. 155 d'Anjou, & leurs principaux Confidents. Les autres prétendent, au contraire, que la réfolution de ce mafiacre fut prifc prefque fubitemenc, & que la Reine mere eut aiïez de peine à y- déterminer le Roi. M. de Thou , qui pafle pour un Ecri- vain fi judicieux, s'exprime là-deffùs avec une forte d'incertitude; il emprunte d'un côté des Ecrivains Proteftants , un grand nombre de faits qui fuppofent que le maf- facre étoit une affaire préméditée ; & il paroît croire, d'après les autres, que la réfolution n'en fut prifë que peu de jours avant la Saint-Barthëlemi. On apperçoit les mêmes variations dans le récit du Pere Daniel. Lorfqu'i! parle des careflès que le Roi Charles IX fit à l'Ami- ral à Ton arrivée à la Cour, il dit que ce Roi joua parfaitement fon perfonnage & il traite de comédie toutes les marques de confiance qu'on lui donna ; enfuite il s'efforce de prouver que l'on ne fongeoit point alors à le tromper & à le faire périr. Mais fi le Roi ne penfok point alors à ce qui arriva depuis, il ne jouoit donc pas fon perfonnage en careffant l'Amiral ? les marques d'eftime & de confiance qu'il lui donnoit étoient donc finceres, an moins pour ce moment, & ne dévoient pas être .regardées comme une comédie ? G vj 1 5 6 « Traité des Preuves Les Proteftants furent toujours perfua* dés que Ligneroles^ favori du Duc d'An- jou, ne fut adaffiné à Bourgueil, que par-cp que ce Prince lui avoit révélé le projet du maflacre, & que l'on craignoic qu'il n'ea avertît les Huguenots. Le Pere Daniel ne réfute cette opinion r qu'en faifant lui-même un anachronifme confidérable. Selon lui , Lïgneroles ne fut tué que long-temps après le mafTacre de la St. Barthelemi , quoiqu'il foit indubitable que ce favori fût tué long-temps avant ce maflacre. M. de Thou place fa mort à Pan 1571 y îorfque la Cour étoit à Bourgueil , où elle s'étoit rendue de Blois, en attendant l'ar- rivée de h Reine de Navarre & des Sei- gneurs Proteftants. Or le mafTacre ne fut fait que long-temps après le voyage de la Cour à Blois & à Bourgueil , & par conféquentTaflaffinac de Ligneroles l'avoit précédé. Le Pere Daniel cite , pour prouver ce qu'il avance, la déclaration du Duc d'Alen- çon, qui fut faite le 13 Avril 1574; mais on n'a qu'à lire cette déclaration que M. le Laboureur a fait imprimer dans fes addi- tions aux Mémoires de Caftelnau, on n'y verra rien qui prouve que Ligneroles aie été tué long- temps après la Se. Barthélémy* de la Vérité de VHi poire. *57< Ce qui a pu tromper le Pere Daniel, C^eft que dans cette déclaration, comme dans celle du Roi de Navarre f le Duc d'Anjou efl: toujours nommé Roi de Po- ogne , parce qu'il l'étoit dans le temps que ces deux Princes firent leur déclaration; mais il ne s'enfuit pas de là , que tous les faits qui y font rapportés ne fe foient paf- fés que depuis fon éleétion à la Couronne de Pologne, & il efl: certain que plufieurs de ces farts étoient antérieurs à cette éleftion. Savoir prcfentement fi Faflaffinat de Ligneroles, commis en plein jour, au mi- lieu du Village de Bourgueil , dont on ne fit aucune recherche , avoit été ordonné par le Roi , dans la crainte que Lignero- les ne découvrît aux Huguenots le projet du mafBcre, dont le Duc d'Anjou luiavoic fait confidence ; c'efl: ce qu'il n'efl: pas fa- cile de vérifier. M. de Thou paroît en douter ; il dît même qu'ayant confuké Ià-defius quelques Seigneurs Huguenots, ils lui avoient para perfaadés que le Roi ne penfoit point alors au maflàcre qui fe fit Tannée fuivante. Daubigné n'étoit pas de leur avis. La Cour s avance à Blois , dit cet Hifto- rien Calvinifte, & de là à Bourgueil9 où Ligner o les , Mignon de Monfieur, fut tué par Villequkr , fon ennemi^ 1 5 S Traité des Preuves exécution que l'on tient avoir été com- mandée , parce qu'en faifant le bon compagnon avec le Roi, il lui avoit fait fentir quil favoit le fecret des noces de Paris ;foupçon d'autant plus facile , que Monfieur, qui en étoit participant , ne lui celoit rien. Remarquez cependant que Daubigné ne donne ce motif au meurtre de Ligne- rons , que comme un foupçon , terme qui femble juftifier le doute & l'incertitude de M. de Thou. D'un autre côté, la Reine Marguerite foutient dans Tes Mémoires, que la réfoiu- tion du maflacre ne fut prife qu'à l'occafion des menaces que firent les Huguenots de fe faire juftice eux-mêmes de la blcflure de l'Amiral. Elle a dure qu'elle avoit oui dire au Roi Charles lui-même, qu'il avoit eu beaucoup de peine h y confentir ; &que fi on ne lui avoit fait entendre qu'il y al- krit de fa vie & de fon état, il ne l'eût ja- mais fait. Le récit de cette PrincefTe écarte toute idée de cette longue & affreufe trahiloti de la part du Roi fon frère, qui a rendu fa mémoire fi odieufe. Elle ajoure que h Reine mere eut beaucoup de peine h l'y déterminer, & qu'elle fut obligée de fë fervir pour cela du Comrc de Retz, foi*. de la Vérité de rHiftoire. 159 favori , qui le vint trouver dans Ton cabi- net, fur les dix heures du foir, pour lui ar- racher ce conlèntement, qu'il ne donna que quatre ou cinq heures avant l'exécution. Le Pere Daniel paroît encore faire un grand fond fur l'autorité des Mémoires de Brantôme, fur celle des Mémoires de Ta- vanne, & fur l'entretien du Duc d'Anjou avec Miron, fon premier Médecin, à fon arrivée en Pologne. Il efl: vrai que Brantôme aiïure dans l'é- loge de Catherine de Médicis, qu'il fa voie de gens bien inftruits , que ce fut l'im- prudence des Huguenots, & les menaces qu'ils firent après la'blefTure de l'Amiral, qui leur attirèrent ce terrible malheur; & il fe moque à cette occafîon des rafine- ment s de certains prétendus Politiques* qui prennent plaifir à fe perfuader , & à faire croire aux autres , que les def feins des Princes font toujours conduits de longue main, & toujours prémédités, quoiquils foient fouvent les effets fubits- dum conjoncture tout- à* fait imprévue*. Maïs il efl: vifible que Brantôme fe con- tredit lui-même, en appliquant cette maxi- me à l'affaire dont il s'agit; puifque, com- me on l'a déjà dit, il allure dans un autre- endroit, queTa vanne ayant reconnu , après la Bataille de Mcntccnrour, cu'il étoit &èâr *ëe Traité des Preuves mal-aifé de défaire les Huguenots par armes , il y fàlloit venir par la voie dw renard; & que pour cey il confeilla aufîî- tôc à Moniteur de faire la paix, & manda la même chofe au Roi & à la Reine mere. La paix qui fe fie après la Bataille de Momcontour, étoic donc, félon Brantô- me, cette voie du renard, que le Maré- chal de Tavanne vouloit que Ton prît pour faire périr ceux que Ton ne pouvoit défaire par la voie des armes. Cette paix ne fut donc faite que pour les tromper; ce qui fait en- tendre aflez clairement, que l'époque du confeil donné par Tavanne, & fuivi par le Roi r fut la même que celle de la réfolu- tion du maffacre. Brantôme na donc pas pu dire que ce ne fut pas une affaire pré- méditée, fans tomber dans une contradic- tion "manifefte. Le Pere Daniel infifte particulièrement fur le témoignage des Mémoires de Ta- vanne, & fur renrretien que le Duc d'An- jou, devenu Roi de Pologne, eut avec Miron , fon premier Médecin. „ Si Ton en croit, dit-il, le Maréchal 5, de Tavanne, & il femble qu'on doit l'en 0, croire , tant h caufe qu'il avoit alors „ grande part aux affaires, qu'a caufe qu'il „ rapporte beaucoup de particularités de a cette intrigue; le Roi fe laiffa feduire de la Vérité de fHifîoire. 161 » par l'Amiral, &c... Ceux qui en ont „ écrit , n'avoient pas les lumières que- „ M. de Tavanne donna depuis là-deiïiis dans les Mémoires du Maréchal fon „ pere; ils navoienc pas non plusconnoiP- „ lance de l'entretien du Duc d'Anjou „ avec Miron , fon premier Médecin. Le fils du Maréchal foutient en effet , 1°, que le madacre de la Se. Barthelemi n'étoit point réfolu lorfque les Seigneurs Proteftants fe rendirent à la Cour, pour af- filier aux noces du Roi de Navarre ; & il traite d'ignorants ceux qui ont écrit le con- traire. 20. Qu'il fut férieufement queftioti de la guerre de Flandres, propofée par l'A- miral. 30. Que la Reirre mere craignit vé- ritablement que le Roi ne s'engageât dans cette guerre par les confeils de Coligny, 4°. Que cette Princefïe , voyant que le Roi commençoità ne lui plus témoigner la mê- me confiance, lui parla fi fortement dans un entretien qu'elle eut avec lui à Mont- pipeau, qu'elle vint à bouc de le faire con- fentir à la mort de l'Amiral. 50. Que le coup d'arquebufe, tiré par Maurevert, qui ne fit que bltfler l'Amiral, avoir été concerté par la Reine mere avec Meffieurs de Gui- fe, & en particulier avec le Duc d'Auma- le, h qui le Mémoire qui comenoit le pro- jet de l'afTaflinat, fut adrefîe , parce que le î 6i Traité des Preuves Cardinal de Lorraine étoitabfent. 6°. Qufc le Maréchal de Tavanne fut confulté fur cette entreprife, & qu'il l'approuva, quoi- qu'il eût blâmé le meurtre du Sieur de Mouy. 70. Enfin que les menaces des Hu- guenots, après la blefFure de l'Amiral, dé- terminèrent la Cour à le faire périr; & que la feule fureur de la populace futcaufe que le maffacre devint général au grand regret des Confeillers, dit l'Auteur des Mémoires; n'ayant été réfolue que la mors des Chefs & faétieux. Voilà ce que le Pere Daniel appelle des particularités de cette intrigue. Il efl: diffi- cile de fuppofer que le fils du Maréchal les ait imaginées de fon chef, & il y a grande apparence ou qu'elles lui avoient été con- tées par le Maréchal lui-même, ou qu'il les avoit tirées des papiers qu'il avoit laif- fés à fes enfants, ou qui étoient demeurés entre les mains de fes Secrétaires. Le Duc d'Anjou afîura pareillement dans l'entretien qu'il eut avec fon Médecin , à fon arrivée en Pologne, que l'on n'avoic jamais fongé à faire venir les Seigneurs Hu- guenots à la Cour, dans le deflèin de les faire mourir, & que c'étoient eux- mêmes qui avoient obligé le Roi à ordonner le maffacre, par les menaces audacieufes qu'ils avoient faites après la bleflure de l'AmiraL de la Vérité de ÎHifloïre. 163 Il faut avouer qu'il feroit difficile de raf- ?mbler un plus grand nombre de témoi- nages , de la plus grande force , pour le rouver. C'eft la Reine Marguerite qui l'a en- indu dire au Roi Ton frère, c'eft le Duc 'Anjou & le fils du Maréchal deTavanne ui î'affùrent pofitivement : que peut-on léguer de plus fort & de plus convain- uanr, pour établir la vérité d'un faithifto- que? Ce font tous des témoins oculai- îs, qui rapportent ce qu'ils ont vu & en- mdu: fur quel principe pourroit-on rejet- ïr des témoignages d'un fi grand poids?' >n ne niera pas fans doute que des per- >nnes d'un rang fi élevé, n'aient du être arfaitement inftruites du véritable fecret * cette affaire ; mais la qneftion eftde fa- oir s'ils ont parlé avec fincériré fur une Faire qui leur a été reprochée comme une iite de perfidies & de cruautés qui faifoient Drreur. Il étoit fans doute de leur inté- \t de les défavouer; & il femble que plus 5 en avoient de connoifiance , moins on m ajouter foi h leur témoignage, puif- j'ils n'en étoient fi bien instruits , que irce qu'ils en étoient coupables. De là vient que tout eft plein d'artifice : de dépuifement dans les Ecrits de ce lalheureux fiecle , où l'on ufoit, pour c&- .-i&4 Traité des Preuves cher les véritables caufes des a&ions- Ié$ plus cruelles, delà même diffimuîation que l'on avoit employée pour les préparer. Pour ce qui regarde le Duc d'Anjou en particulier, Jean- de Montluc, Evêque de Valence, avoit foutenu dans une haran- gue qu'il fit à la Diète de Pologne, que la Saint- Barthelemi n'a voie point été une affaire projettée de longue main , comme le prétendoient ceux qui cherchoient à décrier le Duc d'Anjou , pour empêcher les Polonois de l'élire pour leur Roi. N'é- toit-il pas non- feulement convenable , mais abfolument nécedàire , que ce Prince, en entrant dans ce Royaume, parlât de cette affaire conformément aux difeours de l'AmbafTadeur de France , qui avoit travaillé fi heureufement au fuccès de fon éle&ion? Peut-être ne faifoit-il à fon Mé- decin qu'une faufle confidence , fâchant que celui-ci ne manquerait pas de la ré- pandre. Ce qu'il y a de fur ,. c'efi: qu'il n'au- roit pas pu s'expliquer autrement fur cet article, fans fe perdre de réputation dans l'efprit des Polonois , qu'il avoit intérêt de ménager. On pourrait dire la même chofe du Ma- réchal ds Ta vanne: peut-être favoit-il trop bien comment la chofe s'étoit pafîëe pour ofer l'avouer; & il ne ferait pas iuipoffible- de la Vérité de VHtftïire. 1 65 to'il eut voulu donner le change même à fes propres enfants. Quoi qu'on en puiiïè dire , on aura tou- jours de la peine à croire que cet horrible maflàcre n'ait pas été une affaire prémédi- tée^ & que la paix faite avec les Hugue- nots, les noces du Roi de Navarre avec Marguerite de France, les marques de fa- veur & de confiance dont on affetta de combler l'Amiral de Coligny, n'aient pas été autant de pièges & d'artifices employés à deflèin de les tromper & de les perdre. 11 fe peut que les dernières mefures que l'on prit pour les exterminer, n'aient été prifes que peu de jours avant l'exécution. Ce fut alors que l'on détermina dans les Confeils fecrets , dont on vient de parler, le nombre des profcrits , le choix des af- faffins, & le jour du maflacre; mais il pa- roît certain que le projet en étoit formé dès le temps que l'on fit la paix, &lapro- pofuion de marier la fœur de Charles IX avec le Roi de Navarre. i66 Traité des Preuves CHAPITRE VIL m Suite des conditions nécejjaires pour établir la vérité de YHïfloire fur le témoignage des Auteurs contempo- rains. ■y LEs Auteurs contemporains , même les mieux inftruits , nè font pas toujours fidèles : il leur arrive fouvent d'altérer la vérité des faits par intérêt , par oubli , ou par négligence. On en voit un grand exem- ple daps la critique qu'Aiïnius Pollio fai- îbit autrefois des Commentaires de Céfar. Qui pouvoir mieux favoir que ce Héros, ce qui s'étoic patte dans la guerre des Gau- les, & quel autre étoit plus capable que lui de rendre un compte exaét & fidcle de ces belles expéditions, qui lui ont acquis une réputation immortelle -, & qui lui ont Su et an valu l'Empire du monde? Cependant Afi- Sferit n*us prétendoit M qu'il avoit man- ie. j6. ' „ qué d'exaftitude & de fidélité dans fes „ Commentaires, parce qu'il avoit cru „ trop aifément les rapports qu'on lui fai- „• foit des aftions où il n'étoit pas, & qu'il ne rapportoit pas fidèlement, foit kde£ „ fein, (bit par oubli, celles où il s'étoic „ trouve en pcrlonne. âe la Vérité de PHifloire. 1 6j II falloic que l'on en eue averti Céfar, Duifque Afinius Poilio croyoic qu'il avoir ielïèin de refaire fes Commentaires pour les corriger. Il feroic à fouhaiter que nous euflîons me critique plus décaillée de ce bel Ou- vrage, pour favoir en quoi Jules- Céfar s'é- oit écarté de cette exaéte vérité qui eft 'ame & le fondement de l'Hiftoire. Tout :e que nous en favons, c'eft qu'il ne vou- ut conferver fi long-temps le Gouverne- nent des Gaules, qu'afin d'amafîèr l'orôc argent donc il avoit befoin pour gagner es Soldats, & pour acheter les fuffrages du *eup\e Romain; que dans cette vue il pilla >!ufieurs Villes des Gaules,, quoiqu'elles * fuffenc foumifes fans aucune réfiftance à i domination des Romains , en quoi il ioloit ouvertement le droit de la guerre, *l qu'il écoic établi de fon cemps : que non oncenc d'enlever tout l'or & tout l'argent es Particuliers, qu'il traitoit comme des ^belles , quoiqu'ils ne le fuflent pas , il nlevoit encore toutes les richeflès qui fe •ouvoient dans les Temples; ce qui étroit sgardé , même à Rome , comme une ufur- acion facrilege. C'efi: de quoi il n'a eu arde de fe vanter dans fes Commentaires; lais fon filence, à cet égard, ne fuffiroit as pour julïifier la critique d'Afinms Pol- i68 Traité des Preuves lio , qui l'accufe d'avoir mal rapporté les aftions militaires où il n'étoit pas, & mê- me celles où il commandoit en perfonne. Cicéron fait cependant un grand éloge de cet Ouvrage, dans fon Livre des Or a- teurs illufîrês; mais comme il ne Penvi- fage que du côcé de l'élégance & de la pureté du ftyle, en quoi il eft admirable, on ne peut rien conclure de cet éloge con- tre la cenfure d'Afinius Pollio, qui ne le confidere que par rapport à la vérité des faits qu'il foutient avoir été altérés & défi- gurés par les faux rapports que Ton faifoit à Céfar, ou parce qu'il ne fe fouvenoic plus en détail de ce qu'il avoit fàit lui-mê- me. Il efl: en effet fi ordinaire aux hom- mes d'oublier , après un long efpace de temps, une infinité de circonltances donc ils ont été témoins oculaires , que l'on doit avoir bien plus de confiance dans les dépê- ches que les Miniftres & les Généraux d'Armée écrivent pendant le cours d'une négociation ou d'une campagne, que lorf- qu'ils racontent des faits fi éloignés, que ce qui a été préfent à leurs yeux ne l'eftplus à leur mémoire. Ainfi les dix premières lignes des Mé- moires de la Porte , pourraient fervir d'exorde à plufieurs autres Livres du mê- me genre , écrits par des Seigneurs & par des de la Vérité de VHïfloire. \6f des Courtifans d'un rang beaucoup plus élevé que le fien. Il y a long-temps, dit-il, que j'ai eu „ deflTein de faire une relation de toutes „ les aventures qui me font arrivées à la „ Cour; mais dans le temps que j'en avois „ la mémoire fraîche, cent chofes m'en „ ont détourné : & préfentement que j'ai „ ce loiflr, ma mémoire ne me préfente „ plus que des idées détachées & dénuées „ de piufieurs circonftances, dont il me „ feroit difficile de faire un Ouvrage fuivi. „ Malgré cela, je ne laifîèrai pas d'écrire „ ce que je fais , & de l'aflèmbler comme I „ je le pourrai. Voilà un Auteur contemporain qui avoic grande raifon de fe défier de fa mémoire, car elle lui a manqué dès le commence- ment de fon Ouvrage, lorfqu'ii dit, à la page 52 , " qu'à la journée des Dupes, la „ Reine mere ayant aççompagné' le Roi „ à Ver failles , pour l'entretenir plus „ commodément, le Cardinal de Riche- „ lieu y alla ; & qu'étant entré hardiment „ où le Roi & la Reine écoient feuls, il „ les furprit tellement , & mit la Reine 5, mere dans un fi grand défordre, qu'elle „ ne put rien répondre à tout ce qu'il die g au Roi. Tout le monde fait que ce fut au Palais H ï?o Traité des Preuves du Luxembourg, que la Reine mere ve- noit de faire bâtir, & où elle écoic logée, que le Cardinal de Richelieu la furpric avec le Roi, h qui elle demandoic l'éloignemenc de ce Minifixe avec la dernière vivacité; qu'ils furent tous deux fort étonnés de le voir; qu'il s'humilia beaucoup en préfence du Roi , devant la Reine mere , qui ne ceflà de l'accabler de reproches & d'injures; qu'après cette converfation , le Roi partie pour Verfailles, fans avoir encore rien dé- cidé fur le fort du Cardinal ; & que h Reine mere fit , à ce que l'on prétend, une très-grande faute de n'avoir pas ac- compagné le Roi fon fils à Verfailles, dans un jour auiïi critique que celui-là, où il s'agiiïbit de décider de la perte du Car- dinal ou de la fienne. On voit dans cet exemple, qu'un Au- teur contemporain défigure quelquefois, par oubli , les faits les plus certains & les plus inconteftables. Les Mémoires du Cardinal de Retz fourniront d'autres exemples d'erreurs & d'infidélités de toute efpece. Ce Cardinal y paroît quelquefois s'être défié de fa mé- moire; il avertit en quelques endroirs qu'il omet diverfes circonfiances des faits qu'il raconte, parce qu'il ne s'en fouvient plus. Il y en a beaucoup d'autres où il fuppléc âe la Vérité de tHifloire. 171 par Ton imagination , au défaut de fa mé- moire, L'Ouvrage de ce Cardinal cft, fans con- tredit, un des plus beaux monuments qui nous reftene pour THiftoire de la Fronde ; mais il s'en faut bien que la vérité y foie toujours refpedée ; il la facrifie fouvent à fa vanité , & aux autres paffions dont i! étoic dominé; il affeéle par-tout un défintéref- fement & une fincérité qu'il n'avoit pas; & il donne à fes menfonges de fi belles couleurs , que l'on efl: tencé de les rece- voir comme des vérités, parce qu'ils font agréables. Il compofa fes Mémoires lorfqu'il fe fuc retiré à Commerci , après avoir donné fa démifiion de l'Archevêché de Paris ; & il en laiflà le manuferit à Dom Henefîbn, Abbé Régulier de St. Mihel , en Lorrai- ne, qu'il avoit choifi pour fon ConfefTeur, lorfqu'il voulut réparer les défordres de fa vie paflTée par une conduite plus eccléfîaf- tique & plus régulière. Ce manuferit, qui fubfifte encore, n'eft sas tout entier de fa main,4mais il avoie certainement difté tout ce qui n'en efi: pas* [1 y avoic quantité d endroits où ce Cardi- nal s'exprimoit avec une licence peu con- venable h fon état & h fon caraétere; il en £U£ du fcrupule lorfqu'il eut pris la réfolu- II ij 17 2 Traité des Preuves tion de changer de vie. Après avoir fait une confelîion générale à l'Abbé de Se. Mihel , il lui remit le manuferit de Tes Mémoires, en lui SaifTanc la liberté d'en effacer touc ce qu'il jugeroic à propos. L'Abbé les ayant examinés , ne manqua pas d'effacer avec l'encre de la Chine, tous les endroits qui lui parurent indécents; & c'eft de là que vien- nent les lacunes que i'on trouve dans les exemplaires imprimés. Elles font afîez fré- quentes dans le premier Livre, où le Car- dinal décrivoit les égarements de fa jeu- ne (Fe ; il y a grande apparence qu'elles ne feront jamais remplies. On a fait ce que l'on a pu pour déchiffrer ces endroits effacés dans l'original ; mais le prudent Abbé a fi bien réufîi dans le defïein qu'il avoit d'en abolir la mémoire , qu'il a été iropoffible d'en lire un feul mot. On ne peut pas dire que ce foit une graftde perte pour la Littérature. Les dé- bauches d'un jeune homme engagé malgré lui dans l'état eccléfiafiique, les duels & l'ambition outrée dont' il fe glorifie, ne font pas des objets fort utiles & fort incéreflànts pour rHiffoirè. On auroit pu encore lui pardonner cette fincériré déplacée, s'il a voie été toujours iincere; mais il s en faut beaucoup que l'on foit oblige de croire tout ce qu'il dit : il y de la Vérité de T Hiftvjre. 173 a pîufîeurs endroits dans Tes Mémoires, où il parle de propos délibéré contre la vé- rité. En voici quelques exemples. Le premier démêlé qu'il eue avec la Cour , fut occafionné par la propoficion qu'il fit à PAfïemblée du Clergé, tenue en 1645, à laquelle il affifta comme Dio- céfain, d'y appeller les Prélats qui avoienc été exclus de PAflèmblée de Mante , fous le règne précédent. La Reine régente & lé Cardinal Mazarin lui furent très-mau- vais gré de ce qu'il avoic ouvert cet avis comme premier opinant : on lui en fit des reproches; & il efi: confiant que l'avis qu'il woit ouvert, demeura fans effet, quoiqu'il sftt été fuivi de toute Paflemblée. Je ne me fouviens pas précifèment , 3ic-i! , de la manière dont cette affaire f accommoda : il eft évident que c'eft ici m oubli affrété. Comment pouvoit-il avoir oublié une affaire auffi perfonnelle & auflî ntéreflance que celle-là , qui d'ailleurs avoic ké publique & connue de touc le mou- le; & s'il eût été capable d'un tel oubli, juelle idée faudroit-ii avoir de ce qu'il die le toutes les autres? Ne voit-on pas que :et oubli prétendu n'eft qu'une pure dé- aite pour ne pas avouer fon tort , & pour icarter le reproche d'ingratitude à l'égard le la Reine, que cette affaire lui avoit at- H iij i474 Traité des Preuves tiré? Elle l'avoit nommé Coadjuteur de l'Archevêque de Paris, Ton oncle; & à peine paroît-il dans une Afïlmblée encetce qualité, qu'il commence à cabaler contre elle. C'eit par cette raifon qu'il évite ex- près d'entrer dans le détail de cette affai- re, fous prétexte qu'il ne fe fouvenoit plus de la manière donc elle fut accommodée: car il cherche toujours à fe faire valoir, & l'amour-propre qui conduit fa plume, le rend extrêmement fufpeél dans tout ce qu'il dit à fon avantage. Il s'attribue , en une infinité d'occalions, un courage & une intrépidité qu'il n'avoic pas , & il fuppofe des dangers imaginaires, pour fe donner la gloire de les avoir affrontés. On fait, par exemple, que lorfqu'il s'é- vada du Château de Nantes, où il étoic prifonnier, fon cheval s'érant abattu dans un Fauxbourg de cette Ville , il fit une chute , dont il eut une épaule démife. Si l'on s'en rapporte à les Mémoires, voici» félon lui , quelle fut la caufe de cet accident. „ Un de fes Gentilshommes, quil'accom- „ pagnoit, nommé Iioifguerin, ayant ap- „ perçu deux Gardes du Maréchal de la „ Mcilleraye, qui fe trouvèrent par hazard „ dans le Fauxbourg , cria qu'il ftlloit „ mettre le piffolet h la main; auiïi-tôt le ?, Cardinal prit un de fes piftolets , & le de la Vérité de VHiftoire. 175 „ préfenta à la tête de celui de ces deux „ Gardes, qui écoic le plus près de lui, „ dans la crainte qu'il ne Te faisîc de la bride „ de fon cheval. Le foleil, qui étoit en- >, core haut, donna dans la platine, dont la 9, réverbération fît peur au cheval , qui étoic „ vif & vigoureux ; il fit un grand furfaut, „ & retomba des quatre pieds; ce qui fur „ caufe que le Cardinal fe rompit l'épaule „ gauche contre la borne d'une porte. Mais, par malheur, on trouve un récit tout contraire dans les Mémoires de Joli, qui avoit demeuré long-temps avec le Car- dinal au Château de Nantes, où il étoic le confident de tous fes fecrets. Or ce Joli étoit alors à la porte du Fauxbourg de Nantes, d'où il confidéroit la marche de fon Maître; il afiure " que dans ce „ moment le trouble du Cardinal fut fî 9) grand, qu'il ne fa voit où il étoit, ni ce „ qu'il faifoit; ce qui fit que fon cheval, „ qui étoit trop vigoureux pour lui, & „ dont il ne tenoit pas même la bride, s'étant cabré, s'abattit fur le pavé, dès „ que Ton commença de marcher ; & que „ le Cardinal s'étant trouvé engagé def- „ fous , fe démit l'épaule. Voilà comme l'on voit deux récits con- tradiétoires de deux témoins oculaires : eft- ce celui du Cardinal 9 ou celui de Joli qui H iv ï?6 Traité des Preuves mérite le plus de créance? Dans une pa- reille oppofition, il faut examiner le ca- ractère des témoins, & le plus ou le moins d'intérêt qu'ils ont ei?^i déguifer la vérité. Le Cardinal voulok pafîèr pour une ame forte & intrépide j il fe donne par- tout pour tel dans Tes Mémoires II n'a- voit garde d'avouer qu'il ne favoit alors ni où il étoit, ni ce quil faifoit, & qtfil ne îenoit pas même la bride de [on che- val : un tel aveu lui auroit donné un air de foibleiïè & de pufillanimité, quinecon- venoit pas à fa vanité; il aime mieux dire qu'il n'eft tombé de fon cheval , que parce qu'il a mis le piftolet à la tête d'un des Gardes du Maréchal de la Meilleraye, qui étoit le plus près de lui , & que par mal- heur le foleil donnant fur la platine, fie une réverbération qui effraya le cheval, afin de rejetter fur le cheval une peur donc il veut faire accroire que le Cavalier n'é- toit pas fufceptible. Joli, au contraire, n'avoir aucune forte d'intérêt h déguifer les circonftances du fait, & fon récit efl: fi fimple & fi naturel , qu'il cft: comme impoflible de n'y pas ajouter foi. Quoique le Cardinal de Retz eût ap- pris à monter à cheval dans fa jeunette, il y avoit fi long- temps qu'il en avoit perdu l'habitude, qu'il étoit difficile que dans le V de la Vérité de rHifîoïrc. l%% trouble & dans l'agitation oùilétoit, il fût fort en état de manier un cheval très-vif & très- vigoureux, qui avoït coûté mille écus au Duc de Brijjac, & dont il ne tenoit pas même la bride : il n'efl: pas éton- nant qu'un pareil cheval ait eu la force de jetter par terre un pareil Cavalier. Ce n'efl: qu'en combinant ainfi les inté- rêts que peuvent avoir les Auteurs con- temporains à dég'jifer la vérité , que l'on peut parvenir a la connoître. On ne doit aucun égard à leur témoignage, quand il eft combattu par celui de plufieurs témoins oculaires, qui s'accordent fur les circons- tances d'un même fait; par conféquenc, celui du Marquis de Moncglat doit être compté pour rien , quand il nous dit, " que „ le Cardinal de Retz, n'étant point gardé „ (dans le Château de Nantes,) defcen- „ dit par une fenêtre avec une corde dans „ le foflè, où il fe laifïa tomber de fort „ haut, & fe blefîà beaucoup au bras. „ II efc certain que le Cardinal de Retz ne def- cendir point dans le fofie par une fenêtre du Château, mais par un des créneaux du baftion qui environnoit le jardin , où il fe promenoit à la vue d'une Sentinelle qui le gardoit; qu'un de fes Domeftiques trouva moyen de mener cette Sentinelle dans un endroit du jardin, d'où il iie pouvok voir H v 178 Traité des Preuves ce qui fe pafïuic fur le baftion , en lui pro~ pofanc de boire avec lui une bouteille de vin; que pendant ce temps-là, le Cardinal defcendic crès-heureufement dans le fofîë, par le moyen d'une corde, fans fe faire aucun mal, quoique le baftion eue plus de 40 pieds de hauteur; qu'enfin fa chute n'arriva que dans le Fauxbourg, où fon cheval s'abattit fur le pavé. Toutes ces cir- conftances font prouvées par le témoignage uniforme du Cardinal & de Joli; ce font deux témoins oculaires. Il eft clair qu'il doit être préféré à celui du Marquis de Montglat, qui étoit à cent lieues de là, & qui n'en a parlé que fur des oui-dire. Ort doit corriger cet Auteur contemporain,, par le récit de ces témoins oculaires, com- me on doit réformer celui du Cardinal par îe témoignage de Joli, qui n'avoit pas le même intérêt que lui .à déguifer la vérité,, parce qu'il ne cherche pas comme lui, à faire valoir fa prétendue bravoure & fa prcùrk'e d'efpric dans une occafion oùl'urr & L'autre; lui manquèrent abfolument. Ce n'eft pas que les Mémoires du Mar- quis de Montglat ne foienc écrits, pour l'ordinaire, avec beaucoup dVxaétitude & de fincérké. Le m nu'erit de cet Ouvrage, qui ett fans contredit un des meilleur que nous ayons fur l'I Moire de ce temps-là, de la Vérité de VHiftoire. 179 quant à la vérité des faits , avoit été confié au célèbre Pere de là Rue, par le Comte de Chivcfni , petit-fils du Marquis de Mont- glat. Ce Pere regardoit ce rnanufcric com- me un dépôt précieux ; il l'avoit fait lire à M. le Duc de Bourgogne, pere du Roi , qui le tenoit toujours fous la clef, fans le laiffer voir à perfonne, parce qu'il conte- noit des faits qui pouvoient intéreffèr quel- ques familles de la Cour; le Duc de Bour- gogne le lui rendit après l'avoir lu. Le Pere de la Rue le prêta , long-temps après , au Pere Bougeant, Auteur de l'Hiftoire du Traité de Weftphalie, qui le fit impri- mer après la mort du Pere de la Rue , chez la Veuve Ribou , avec une permiffion ta- cite. C'efl: le Pere Bougeant qui a com- pofé i'Avertiflement qu'on lit à la tête de ces Mémoires : les événements de la guerre y font détaillés avec beaucoup d'ordre & de clarté. Tout ce qu'il dit des intrigues de la Cour, paroît écrit fans paftîon & fans partialité; & il y a telle circonftance , où l'on peut fort bien oppofer fon témoignage à celui du Cardinal de Retz. Par exemple* tous deux font à peu près le même récic du combat de Bléneau, où le Prince de Condé enleva les quartiers du Maréchal d'Hoquincourt, pendant que la Cour étoîe â Gien, dont M. le Prince fe feroit infa.il- H vj î So Traité des Preuves liblement rendu maître, fans la manœuvre hardie & lavante de M. de Turenne, qui l'empêcha de pouffer plus loin fa victoire; mais ces deux Auteurs concemporains ne s'accordent nullement fur rimprefîïon que la nouvelle de la défaite du Maréchal d'Ho- quincoùrt fit, fur l'efprit de la Reine ré- gente. Le Cardinal de Retz affure que M. de Senneterre lui avoic dit plufieurs fois, que c'étoit la feule oceafion où il eut vu la Reine abattue & affligée , & qu'il lui avoit entendu dire, en pleurant, quefî M. de Turenne n'eût foutenu l'affaire par fa grande capacité, il n'y eût pas eu une feule Ville qui n'eût fermé fes portes à la Cour. Le Marquis de Monrglat dit que l'effroi fut grarrd dans Gien, où Ton voyoit, des fenêtres du Château , toute la campagne couverte de gens qui fuyoient & qui ve- noient fe retirer dans la Ville, cfifànt que tout écoir perdu, & que l'armée étoit en- tièrement défaite. Il ajoute que le Cardi- nal Mazarin fut lui-mcme fort étonné; mais que la Reine ne témoigna point de peur, quelle fe coé/fait /or/quelle apprit ces nouvelles, & qu elle demeura atta- chée à fon miroir, n oubliant pas à tor- tiller une feule, boucle de fes cheveux; & que de là elle fut diner> où elle nuin- àe lu Vérité de PHiftoire. i 8 1 çea d'auffi bon appétit & auffl tran- quillement que fi elle n'eut couru aucun péril Voilà comme l'on voit deux Auteurs contemporains, cous deux d'un très-grand poids , qui fe contredirent formellement fur un même fait. L'un nous repréfente la Rtine Anne d'Autriche, ferme & tran- quille dans le plus grand péril où elle fe fût jamais trouvée. L'autre nous la montre abattue, -affligée & pleurante, fur le té- moignage de M. de Senneterre, qui, quand même il eût été tel que le Cardinal de Retz le prétend , ne devroit pas encore l'emporter fur celui du Marquis de Mont- glat; parce que i°. il y a une efpece de contradiction dans le propos que le Car- dinal de Retz atrribue au Marquis deSen- nererre : il prétend que la Reine lui. dit, en pleurant, que fi M. de Turenne n'a- voit foutenu t affaire par fa grande capacité, &c. L'affaire étoit donc finie quand la Reine parloit ainfi à M. de Sen- tieterre ; & quelle raifon avoit-eile alors de pleurer, quand toute la Cour étoit dans la joie de l'heureux fuccès de la (âge con- duite de M. de Turenne, qui avoit mis la Cour en fureté à Gien , en arrêtant le-, pro- grès de M. le Prince? Voilà une réflexion çqî prouve > ou que le Cardinal de Retz- i8i Traité des Preuves a mal rendu le propos que lui avoir teno M, de Senneterre, en plaçant l'affli&icn de la Reine dans un moment où elle ne de- voir plus être affligée; ou qu'il nes'eftpas apperçu que ce même propos concenoic une efpece de contradiftion, qui dévoie in^ firmer confidérablement fon témoignage. Mais il y a plus, c'efl: que le Due de la Rochefoucaut tient fur ce fait particulier le même langage que le Marquis de Mont- glac : ainfi voilà deux témoignages unifor- mes, que l'on peut oppofer à celui du Mar- quis de Sennererre, qui peut encore avoir été mal pris ou mal rendu par le Cardinal de Retz. Comme ce Cardinal ne pouvoit fouffrir la Reine , à caufe de la préférence qu'elle donnoit au Cardinal Mazarin, donc i! étoit jaloux, il cherche par-tout à la dé- crier, & il ne vouloit pas qu'on la crut capable d'un courage & d'une fermeté dame qui fait honneur à fa mémoire. Le Duc de la Rochefoucaut, qui n'a- voit pas l'imagination aufti vive, ou, pour mieux dire, aufîî fouçueufe que celle du Cardinal de Retz, écrit avec plus de fens- froid; & dans la concurrence des deux , le premier devroit encore être cru préféra- blement à l'autre, qui paroît fouvent do- miné & aveuglé par la haine : mais quand ôn joint l'aucoiué de ce Duc a celle du de la Vérité de FHifloire. 183 Marquis de Môntglat, il eft hors de doute que ces deux témoignages réunis doivent emporter la balance, & fixer la créance du Lefteur. Il eft vrai que les Mémoires du Cardinal de Retz font fort fupérieurs à tous les autres pour la beauté du ftyle & pour la fineflè des réflexions; mais on ne les confidere ici que par rapport a la vé- rité des faits , qui y eft fouvent altérée par la vanité de l'Auteur, & par les écarts de fon imagination déréglée & impétueufe. Ceux de Madame de Motteville pa- roifîènt écrits avec beaucoup de fincérité, Cetce Dame étoit fans paffion & fans inté- rêt; elle n'afpirok point aux grandes digni- tés, ni pour fes parents ni pour elle-mê- me; elle n'emroit dans aucune intrigue de la Cour; elle fe contenroit de plaire à la Reine, qui eftimoit beaucoup fon caractère & fa vertu y & qui l'honoroit de fa con- fiance : elle étoit donc à portée de favoir la vérité, & rien ne l'engageoit à la défi- gurer. Son témoignage , eu égard à fa fitua- tion & à fon cara&ere , eft d'une grande autorité quand elle raconte ce qu'elle a va & entendu ; il n'a plus la même force quand elle ne dit que ce qu'elle a fu par desCour- tifans, dont l'ame n'étoit pas aufil droite & auiïi dégagée de tout intérêt que !a tien- ne. Il y a cependant quelques endroits oiV 1 84 Traité des Preuves elle parcîc avoir manqué d'exaétitiïde, par l'infidélité de fa mémoire. Lorfqu'elle die, par exemple, qu'elle avoic lu ces mêmes mots dans la Lettre qu'Anne d'Autriche écrivit à Madame de Hautefort, pour la rappeller auprès d'elle, dès les premiers jours de fa Régence : fanez , ma chère amie, je meurs d'impatience de vous voir; il eft vifible qu'elle ne fe fouvenoit pas bien du contenu de cette Lettre, donc on a encore l'original écrie tout entier de la main d'Anne d'Autriche; où ces paro- les ne fe trouvent point. Il y a grande ap- parence que Madame de Morteville avoic lu certe Lettre, ou du moins que la Reine elle-même lui en avoit dit la fubftance; mais comme elle ne s'en fouvenoit plus quand elle écrivoit fes Mémoires, elle a cru y avoir lu des expreiîions différentes de celles dont la Reine s'étoit fervie. Les Mémoires du Duc de Guife ne con- tiennent proprement que le récit de fon expédition de Naples; ils font écrits avec beaucoup de noblefïe & de dignité : mais comme ce Prince étoit, dit-on, auffi ro-< manefque dans fes Ecrits que dans fa con- duite, il eft fort à craindre qu'il n'ait quel- quefois inventé ou exagéré les faits ou les circonihnees qui font à fon avantage; cTau- âftéptuâ que l'on prétend que ceux qui l'an de la Vérité de ÏHifloire. 1 85 oient vu à Naples, furent fort étonnés , n lifant fes Mémoires , d'y trouver des particularités que tout Naples auroitdû fa- roir, & donc ils n'avoient jamais entenda varier. Les Mémoires du Comte de Bufîy Ra- )Utin n'ont point été imprimés en France, le fbn vivant, tels qu'il les avoit faits; il "uc obligé d'en retrancher quantité défraies fatyriques, que l'on a remis dans les édi- tions de Hollande, qui par-là font préfé* rables à celle qu'il a donnée lui-même. Ce n'efl: pas que l'on doive toujours ajouter foi à ce que !a prévention ou la jaloufie lui ont fait dire contre les Seigneurs & les 'Officiers qu'il n'aimoit pas. On a long-temps parlé des Mémoires du vieux Maréchal de la Force. Il a laiJJH des Mémoires , dit l'Auteur des Notes fur la Henriade , qui ri ont point été impri- més^ & qui doivent être encore dans la maifon de la Force. M. le Duc de la Force, ajoute le même Auteur, m a fait voir les Mémoires manuferits de ce mê- me Maréchal, écrits de fa propre main. Il rapporte enfuite un récit très-long & très- détaillé de la manière dont ce Maréchal, étant encore enfant, avoit été fauvé du maflàcre de la St. Barthelemi, comme fidè- lement extrait de ceManufcrit, &parcon- io6 Traité des Preuves féquent fondé fur fon propre témoignage. Cependant, quelque recherche que l'on aie faite depuis dans les papiers de la Maifon de la Force, ce précieux Manufcrit ne s'y ell jamais trouvé; il pourroit avoir été per- du, mais bien des gens foupçonnent qu'il n'a jamais exifté; & que les Mémoires, que l'on dit avoir été montrés comme étanc de fon écriture , n'en étoient pas. Il y a quelques autres Mémoires qui font certainement écrits par ceux dont ils por- tent le nom, qui n'ont point encore été donnés au Public, tels que les Mémoires de Coligny, qui commanda les Troupes Françoifes contre les Turcs, à la Bataille de St. Godard; il y rapporte fort au long une querelle très-vive, qu'il eut avec le grand Condé, dont on peut voir le détail dans le Journal de Louis XIV, imprimé à la fuite du R Daniel, édition de 1760. On a encore en manuferits les Mémoires de Daniel de Cofnac, d'abord Evêque de Die, & enfuite Archevêque d'Aix, que Ma- dame Henriette d'Angleterre fit venir fe- crétement h Paris, pour le confulter furies affaires qu'elle devoit traiter, par ordre du Roi , avec Charles 1 1 , Roi d'Angleterre , fon frère. On fait ce qui lui arriva d^ns ce voya- ge: il étoit venu h Paris en habit déguifë; M. de Louvois crut, ou fie femblant de de la Vérité de FHiftoire. 1 87 croire que ce pouvoic être un Efpion , & il fie mettre ce Prélat au Châcelet. L'Abbé de Choiiy a parlé de cette aventure dans Tes Mémoires, & fon récit eft affez conforme à ce que ce Prélat en raconte lui-même dans les fiens. On y lit avec plaifir plufieura Lettres de Madame , qui ne démentent point ce que M. de BofTuet a dit dans fon Oraifon funèbre, de la délicatefTe de fon elprit & de h douceur de fon caraftere. Le Manufcrit original des Mémoires de François Duval, Marquis de Fontenai Mareuil , doit être entre les mains de M. le Duc de Trefme. Feu M. le Comte de Vence en avoit une copie dans fa Biblio- thèque ; ils font dans la même forme que ceux du Duc de la Rochefoucaut , c'eft-à- dire , qu'ils ne conciennent point une his- toire fuivie, mais feulement le détail de certains événements fous différents titres. Tous ces Mémoires, quoique manuf- crits, n'ont ni, plus ni moins d'autorité que s'ils étoient imprimés; & ils ne peuvent ni en perdre ni en acquérir, quand on les li- vre à l'imprefïîon. On ne court aucun rif- que en admettant les faits dont les Au- teurs de ces Manufcrits ont été témoin* oculaires, lorfque l'on n'a aucune raifon de fe défier de leur fincérité. A l'égard des faits qu'ils ne rapportent que fur des oui- 1 88 Traité des Preuves dire, & fur les bruits qui couroientde leur temps dans le Public, on ne doit les ad- meccre qu'autant qu'on a lieu déjuger qu'ils font conformes à la vérité. Tout ce que i'on peut dire en général de tous ces Mé- moires, tant imprimés que manufqrtts, ceft que l'on y trouve fouvent beaucoup d'i- nutilités qu'il faut retrancher, beaucoup d'exagérations dont il faut rabattre, beau- coup d'erreurs qu'il fautrejerter, beaucoup de traies fatyriques dont il faut fe défier, beaucoup de fauflès dates qu'il faut corri- ger; & au milieu de tout cela, beaucoup de particularités curièufes & intéreflàntes qu'il faut recueillir avec foin, quand, après un mûr examen , on a lieu de croire qu el- les font bien avérées. Il eft aflèz rare que les Auteurs des Jour- naux, tels que le Journal de Charles VI & de Charles VII, le Journal de Henri III & d'Henri IV, fe foient trompés fur la vé- ritable date des événements qu'ils racon- tent : comme ils écrivaient chaque jour ce qui fe pafloit, pour ainfi dire, fous leurs yeux, il leur étoit difficile de s'y mépren- dre; mais quand ils ne rapportent que des bruits populaires, dont ils n'ont pns exa- miné !a vérité ou la faufleté avec aflez de foin , s'ils ne pèchent pas par un défaut de mémoire , il leur arrive quelquefois de de la Vérité de rHifloirc. 1 89 :romper les Le&eurs par un défaut de vé- rité. On peut donc s en fervir pour fixer des dates, mais rarement pour vérifier des faits confidérables, quand ils ne font pas atceftés d'ailleurs par des Auteurs con- temporains d'un plus grand poids. Le Journal de Charles VI & de Char- les VII, & même celui de Henri III & d'Henri IV , ont été faits par de fimples Particuliers, éloignés de la Cour, qui eft, comme Ton fait, le centre de toutes les grandes affaires : ainfi leur témoignage ne peut jamais être comparé à celui des Mi- nières, des Seigneurs & des Courtifans, qui nous ont laifle des Mémoires plus éten- dus & plus réfléchis que les" Ouvrages pré- cipités de ces Journaliftes. Cette remarque ne peut pas s'appliquer au Journal du Marquis de Dangeau, dans lequel ce Seigneur écrivoic chaque jour ce qui fe pafToit à la Cour de Louis XIV, auquel on donne improprement le nom de Mémoires. On y trouve une infinité de petits faits qui ne font pas, fi Ton veut, fort intérefîants par eux-mêmes, mais qui ne biffent pas d'occuper le loifir, & d'at- tirer la curiofité des Courtifans. Il y mêle quelquefois des articles plus intérefîants pour le Public & pour la poftérité. Le Préfident Hefnaut en cite un, daté 190 Traité des Preuves du 16 Décembre 1698, pour prouver que Charles II, Roi d'Efpagne, irrité de voir que Ton partageoit fa Monarchie de fon vivant, & voulant empêcher qu'elle ne fût démembrée après fa mort, a voit fait un premier Teftament, par lequel il ap- pelloit le Prince Elcétoral de Bavière au Trône d'Efpagne, comme fon plus proche héritier, attendu la rénonciation de Marie- Thérefe d'Autriche. Ce Teftament étoit alors peu connu dans l'Europe, & le Marquis de Dangeau en parle en homme très-inftruit, d'autant plus que ce qu'il en dit, fe trouve con- firmé par les Mémoires du Comte dTIar- rac7 alors Ambaflàdeur de l'Empereur à la Cour d'Efpagne, & par une Lettre du Miniftre de France , que Ton a inférée toute entière dans le Recueil de Lamberty. On a donc parlé du Journal de M. de Dangeau avec trop de mépris, quand ou a dit que, " ces Mémoires, que l'on re- „ garde comme un monument précieux, „ n'étoient que des nouvelles à la main, „ écrites quelquefois par un de fes Domef- „ tiques; & que l'on peut répondre, que „ l'on s'en apperçoit fou vent au ftyle, aux „ inutilités & aux faufietés dont ce Recueil „ eft rempli. Ce n'etoit point , dit-on , ù M. de Dangeau qui faifoii ces malheu- àe la Vérité de PHifloire. 1 9 % reux Mémoires, c'étoit un vieux Valet- de-Chambre, imbécille, qui fe mêloit de faire, à tort & a travers, des Gazettes manufcrkes de toutes les fottifes qu'il entendoit dire dans les antichambres. Ce qui attire une cenfure fi violente a ! Journal du Marquis de Dangeau, c'efl: 1 mot de Louis XIV, qui y eli rapporté r un crime atroce que Ton difoit avoir é commis à la Cour d'Efpagne, & donc 1 prétend démontrer la fauflèté par des reuves inconteftables; comme fi le Roi, ms un de ces entretiens particuliers, où peu de perfonnes étoient admifes, du ombre defquelles étoit certainement le Marquis de Dangeau, n'avoit pas pu dire ne nouvelle que Ton avoit mandée d'Ef- agne comme vraie , quoiqu'elle ne le m pas. Ce qu'il y a de certain, c'efl: que Ma- amedeMaintenon, retirée à St. Cyr, après t. 6. & t mort de Louis XIV, fit prier M. de l84# hngeau de lui envoyer fon Journal ; & u après l'avoir reçu , elle écrivit à Madame e Caylus : Je lis avec plaifir le Journal 'e M de Dangeau , fy apprends bien es chofes dont f ai été témoin , mais que 'avois oubliées. Remerciez bien M. de langeait, dit elle dans une autre Lettre, fe la permijjion qu'il me donne fur [es Ï92 Traité des Preuves Mémoires; • c etoic apparemment de les faire copier) ils font fi agréables, que f ai tout lu. Elle remarque enfuice une petite cil-confiance de ce qui s'étoit patte à une fèce de la Cour, fur laquelle il lui paroif- foic que M. de Dangeau pouvoir s'être trompé; puis elle ajoure : mais comme il a écrit tous les jours , il efl plus aifé que je me trompe que lui. On demande préfentement s'il efl: poflî- ble de fe perfuader que Madame de Main- tenon ait lu avec t3nt de plaifir fOuvragc d'un vieux Valet-de-cbambre imbécille, qui fe mêloit de faire , à tort & à travers, des Gazettes mamifcrites dz toutes les fottifes quil entendoit dira dans les antichambres; & fi le Marquis de Dangeau auroit eu le front de les en- voyer à cette Dame, comme un ouvrage qu'il avoir compofé lui-même. Il n'y a pas jufqu'aux Gazetres qu'un Hiftorien exatt & judicieux efi quelquefois obligé de confulrer, pour vérifier des da- tes, & pour y chercher cerrains détails qui ne fe trouvent point ailleurs. On fait que la Gazette n'a commencé à paroîrre en France, que fous le règne de Louis XIII, & que ce fur le Médecin Théophrafte Re- naudor qui en fut le premier Auteur. Cette nouveauté plut tellement à Louis XIII, de la Vérité de tHifioire. 193 ju'il ne dédaignoit pas de compofer lui- nême des articles entiers de la Gazette, lu'il envoyoit enfuite à Renaudot , qui les àifoit imprimer avec ceux qui étoient de ui. On en voit la preuve dans deux volu- nes des Manufcrits deBéthune, qui font à a Bibliothèque du Roi , & qui:ne contien- îent que les minutes de ces différents arri- :les écrits de la propre main de Louis XIII, ivec une quantité de ratures 6: de correc- ions faites au crayon & à la plume, qui ont toutes de la même main. Il y a une Note dans le premier de ces leux volumes manufcrits, qui porte que :e Manufcrit étoit entre les mains d'un des /alets-de-chambre de Louis XIII, nom- né Lucas , qui avoit ordre de le porter >ar-tout où il alloit avec le Roi. On peut )ien croire que les articles qui venoienc 'une telle main, ne contenoient pas de àuflès nouvelles. Il ne nous refte plus qu'une remarque à aire fur le témoignage des Auteurs con- einporains; c'efl: que leur filence même, uand il eft univerfel, & foutenu pendant ne "longue fuite d'années, devient lui feul vilement inftru&if, que l'on en peut tirer ne preuve très- forte & très-convainquante our réfuter les menfonges avancés par des -crivains modernes. En voici un exem- I ip4 Traité des Preuves pie remarquable dans l'Hiftoire du bas Empire, C'eft un préjugé prefque géné- ral , que le fameux Bélifaire , écanc tombé dans la difgrace de l'Empereur Juftinien, eue les yeux crevés par ordre de ce Prin- ce, & qu'il fut réduit à une telle pauvre- té, qu'on le vit mendier fon pain dans les rues de Conftancinople. Or il fe trouve que ce fait, qui devoit être fi public & fi éclatant, & qui a donné tant de jeu à l'i- magination des Poëces & des faifeurs de Romans, a été inconnu à tous les Auteurs contemporains , fans aucune exception. On ne peut en citer un feul qui ait parlé d'un événement fi remarquable , & depuis le fixieme fiecle jufqu'au douzième, c'eft- à-dire, pendant l'efpace de fix cents ans, aucun des Auteurs qui ont nommé ce grand Capitaine , n'en a dit un feul mot. On ne peut nier qu'un filence fi confiant & fi univerfel ne doive être regardé com- me une preuve très- forte & très- convain- quante de la faufleté de cette opinion. Elle n'a commencé à paroître qu'au douzième fiecle, dans le Livre deJeanTzetzés, " Au- „ teur fans jugement, dit M. le Beau, qui „ a confondu la difgrace de Jean de Cap- „ padoce avec celle de Bélifaire; & de- „ puis que la faine critique a épuré l'Hif- 5, toire , tous les Ecrivains judicieux fe de la Vérité de rHifloire. 195 , font accordés à rejetter cette Tradition , fabuleufe, qui ne peut plus avoir place , que dans des Romans. CHAPITRE VIIL ~)e la preuve fondée fur les Pièces au- thentiques. LEs Pièces authentiques font , (ans contredit , la plus forte preuve que on puifïe avoir des vérités hifloriques. )uand on efl: en état de produire l'Origi- al , ou une Copie fîdelle de quelque Pie- e , dont l'authenticité ne peut être con- îftée, dans laquelle on n'apperçoit aucune larque de fuppofition & de faufleté , il s faut rien de plus pour découvrir & pour ifuter invinciblement les erreurs de quel- ue Hiftorien que ce puifle être. Combien de fautes n'apperçoit-on pas ms le récit de l'exécrable parricide, com- is par le Moine Jacques Clément, fur la >rfonne facrée d'Henri III , dans PHif- ►ire de M. de Thou , & dans la relation î cet événement envoyée à Rome par s Ligueurs , que Bayle a inférée dans fon iâdonnaire; quand on compare les cir- )nftances qui y font rapportées avec Iâ 1 y ïo6 Traité des Preuves Lettre originale de M. Laguefle^alors Pro- cureur-Général du Parlement , qui étoit feul avec M. de Bellegarde dans la cham- bre du Roi, où il avoit lui-même amené Jacques Clément, fans fe douter de fon abominable deflein ; quand on joint encore à cette Lettre l'information faite, une heure après , par François du Pleffis Richelieu f Grand- Prévôt de l'Hôtel, qui fubfifte encore en original , où l'on voit la dépofition de ces deux témoins oculaires, fignée de leur propre main ? Tous les témoignages des Au- teurs contemporains ne font rien ; il faut néceiïàirement qu'ils tombent, & qu'ils s'a- néantiiïènt dans tous les points où ils peu- vent être démentis par des Pièces de cette nature. Autre exemple : On dit, & c'eft un préjugé prefque gé- néral, que le Miniftere de France ne con- tribua en rien à la révolution fubite, qui porta, en 1640, le Duc de Bragance fur le Trône de fes Pères. Voici ce qu'on lit lk-deflus dans l'Abrégé chronologique du Préfident Hefnaut. „ On a voulu faire honneur à la poli- „ tique de Richelieu de l'affaire de Cata- „ logne & de celle de Portugal; il peut „ avoir influé dans la première , mais il „ n'eut aucune part h la féconde. On a cependant une Pieçe authentique, de la Vérité de VHifloire. 197 imprimée dans le Recueil d'Aubery, qui prouve que le Cardinal de Richelieu tra- vaillent, fous main, à foule ver les Portu- gais contre le Roi d'Efpagne. Cette Pièce eft une inftruftion donnée au Sieur de St. Pé, que le Cardinal envoyoit fecréte- ment à Lisbonne avec un homme de con- fiance qui n'y eft pas nommé ; il étoic chargé par le Cardinal, d'offrir au Capi- taine d'Azevedo, & à quelques autres Of- ficiers Portugais, de puifîants fecours de la France; foie pout établir le Duc de Bra- gance fur le Trône de fes Ancêtres; foie pour y mettre un Prince du Sang de Fran- ce , dont les derniers Rois de Portugal étoient defeendus; foit pour envahir l'Ef- pagne , après s'être fouftraits à fa domi- nation. Cette inftruction, qui eft datée de 1638, peut être regardée comme la première ébauche de la conjuration de Portugal. Ainfi l'on ne peut pas douter que le Car- dinal de Richelieu n'y ait contribué par fes Agents fecrers. Paflarelli, Auteur Ita- lien, qui a fait l'Hiftoire de cette révolu- tion, die poficivement que le Duc de Bra- gance n'entreprit de monter fur le Trône, qu'après avoir reçu des Lettres du Cardi- nal de Richelieu, qui lui marquoic le plan de la conduite qu'il devoit tenir dans cette 1 iij 198 Traité des Preuves affaire. " Il ne cite point ces Lettres, dit „ l'Auteur des Mémoires chronologiques , „ & je fuis perfuadé quelles font imagi- 55 naires. Parce que le Cardinal ayoit les „ vues vaftes , on a jugé à propos de le faire entrer dans tout , comme s'il eût „ tenu dans fa main les refïbrts qui re- „ muoient l'Europe entière, & qu'il en eût „ réglé jufquès aux moindres mouvements. „ Nous avons le Traité de Confédération, „ conclu le premier Juin 1641 , entre „ Louis XIII, & Jean IV, Roi de Por- „ tugal ; on y parie de la bonne intellr- „ gence qui a toujours été entre les an- „ ciens Rois de Portugal & ceux de Fran- „ ce, & l'on n'y fait pas la moindre men- „ tion des fervices rendus a cette dernière „ occafion. L'Abbé de Vertot a donné au ,, Public le détail de cette Révolution, & „ il n'y a peut-être pas un morceau d'Hif- „ toire plus exaft , comme il n'y en a point de mieux écrie. Il ne paroît pas, „ par cet Ouvrage, que le Duc de Bra- „ gance ait dû fa Couronne au Minilire „ de Louis : M. de Richelieu l'affermit & „ la (butine , fi l'on veut, mais il ne la lui „ mr point fur la tête. Si Davrigny avoit lu avec attention l'inf- tru&ion donnée par le Cardinal de Riche- lieu au Sieur de St. Pé, il n'auroit pas cru de la Vérité de rHifloire. 199 fi légèrement que les Lettres de ce Car- dinal , citées dans PHiftoire de Pafiarelli , étoienc imaginaires. On affefta fans doute de ne point parler dans le Traité du pre- mier Juin 1 64 1 , de la négociation & des intrigues du Sieur de Se. Pé, dans un Traité qui devoit être public : on pouvoit avoir bien des raifons de les tenir toujours fous le fecret; & ce ne feroit pas la première fois que Ton auroit évité de mettre dans des Traités certaines manœuvres fouterrai- nes, qui ont fervi à les préparer. Quant au filence de l'Abbé de Vertot, ce feroit mal connoître le peu d'exa&itude & le peu de fidélité de cet Ecrivain , que de vouloir en faire une preuve, pour peu qu'on fe rap- pelle ce que nous avons dit dans le premier Chapitre de ce Traité de fon Hifloire, des Révolutions de Portugal , & de celle des Révolutions de Suéde. Il avoit peu étudié les Pièces authentiques; & pourvu qu'il amufâc ("es Lecteurs par les charmes de fon ftyle, il s'embarrafibit a fiez peu du refte. C'eft pareillement faute de s'être accou- tumés à confulter ces fortes de Pièces , que tant d'Hiftoriens ont dit & répété, que le Maréchal Fabert refufa le Cordon bleu, quoiqu'on le difpenfât de faire des preu- ves. Gardez Vous de croire que l'on lui aie jamais offert une telle difpenfe. Il eft bien I iv soo Traité des Preuves vrai que le Roi le nomma Chevalier de Tes Ordres, mais il eft faux que Ton lui ait offert de le difpenfer des preuves de no- blette. Lifez la Réponfe que le Roi fie à la Let- tre que ce Maréchal lui avoir écrite, pour lui déclarer, qu'il ne pouvoit accepter le Cordon bleu, parce qu'il n'étoic pas en état de faire les preuves nécefTaires, félon les Statuts de l'Ordre, pour y être admis. Dans cette réponfe, qui eft une Pièce au- thentique, que l'on trouve imprimée dans plufieurs Recueils, le Roi, après l'avoir comblé des éloges les plus flatteurs, loin de lui offrir unedifpenfe des preuves, finit par lui dire, qu'il ne pourroit accorder une telle difpenfe, que Fabert ne lui démon- doit pas, fans renverfer le fondement de fes Ordres. Dans combien d'erreurs M. Hume n'eft- il pas tombé dans fon Hiftoire des Tu- dors,en écrivant le règne de Marie, Reine d'Angleterre, fille ainée d'Henri VIII, fur le feul témoignage des Auteurs contempo- rains? La plupart de ces fautes ont été re- levées dans une Brochure intitulée : Nou- veaux éclaircijfements fur VHiftoire de Marie , Reine d'Angleterre , fille SHenri VIII, qui a été imprimée à Pa- ris en 1766. de la Vérité de ïtliflotre. 201 L'Auteur de cette Brochure avoir en main d'un côté les Dépêches imprimées de M. de Noailles , Ambaflàdeur de France à la Cour de cette Reine, qui fut chargé de traverfer le projet de Ton mariage avec le Prince d'Efpagne; de l'autre, il avoic fous les yeux le Manufcric original des Dépêches les plus fecretes, que l'Empe- reur Charles V écrivoit aux Ambaflàdeurs* qu'il avoit envoyés en Angleterre pour négocier ce mariage, avec celles où ils lui rendoient compte de leur négociation. Comme le Miniftre du Roi de France & ceux de l'Empereur recevoient des or- dres contraires, & qu'ils ngiflbienc par des vues tout- à-fait oppofées, la lecture de ces deux correfpondances le mettoit à por- tée d'être parfaitement inftruit de tous les moyens qui furent employés pour traver- fer ce mariage, & pour le faire réuffir. Ja- mais peut-être un homme n'a eu tant de Pièces authentiques à la fois pour parvenir à la connoiffance la plus entière & la plus détaillée d'un fait hiftorique. Or il réfulte évidemment de toutes ces Pièces, que tous lesHiftoriens contempo- rains du règne de Marie, & M. Hume, après eux, fe font manifeftement trompés, i°. fur le portrait qu'ils ont fait du carac- tère de cette Reine; 20. fur les motifs qui I v 2o2 Traité des Preuves l'empêchèrent d'époufer Milord Courte- nai, donc l'alliance auroit été plus agréable à la France & à une très- grande partie de l'Angleterre, que celle du Prince d'Efpa- gne ; 30. fur les vraies difpoficions de fes principaux Minières a 1 égard de ce ma- riage; 40. fur le temps où Courtenai de- fira d'époufer la PrincefTe Elizabeth, qui monta fur le Trône après la mort de Ma- rie, & fur la nature des liaifons que Cour- tenai prit avec elle; 50. fur les raifons qui déterminèrent Marie à faire trancher la tête à Jeanne Gray, ainfi qu'à fon mari, & à épargner le fang de la PrincefTe Elizabeth & de Milord Courtenai; 6°. fur les idées galantes & romanefques que l'Abbé de Vertot a mêlées mal-à-propos dans le ré- cit de cette affaire que l'on voit à la côté des Dépêches de M. de Noailîes, contre le témoignage le plus formel & le plus pré- cis de ces Dépêches, qu'il a voit devant les yeux, & fur lefquelles il a fait des Notes, qui prouvent qu'il les avoit lues; parce qu'au-lieu de s'en tenir à ce qu'il lifoit dans ces Pièces authentiques, il a fuivi, comme M. Hume, les Auteurs contemporains qui nous donnent fouvent pour vrai ce qui n'eft tout au plus que vraifemblable. Quand une fois on a été afîez heureux pour découvrir le vrai configné dans des de la Vérité de VHifloire. 203 Pièces de cecce nature, on doit le regarder comme un point fixe , donc il n'eft plus permis de s'écarter. Si le Pere Daniel avoic confulté le Tef- tamenc du Chancelier de l'Hôpital , rap- porté par Duchefne dans fon Hiftoire des Chanceliers , & les Lettres qui furent en- voyées au Parlement en 1560, qui font, des Pièces authentiques, il n'auroit pas die que la Reine Catherine de Médicis prit poffeiïion de la Régence, à laquelle le Roi de Navarre avoir renoncé par écrit, en la cédant à la Reine mere; il n'auroic pas dit, 46 que les Etats s'étant aflèmblés à Or- „ léans, il y eût quelques Députés qui vou- „ lurent mettre cette affaire fur le tapis; „ mais que le Prince tint fa parole, & que „ le Connétable, le Chancelier, & lesau- „ très Confeillërs d'Etat s'étant oppoiés „ à ce qu'on en parlât davantage, on n'in- „ filia pas beaucoup là-defTus, & que l'on „ confirma feulement la Lieutenance-Gé- „ nérale du Royaume au Roi de Navarre. Car les Pièces authentiques dont on vient de parler, nous donnent une idée touce différente de ce point d'Hiftoire. Elles prouvent , 1 °. que le Roi de Navarre , lorf- que les Etats furent aflèmblés, ne parue pas auflî indifférent fur le Gouvernement de l'Etat pendant la minorité deCharlesIX, I vj 2c>4 Traité des Preuves ni auiïî ferme à tenir la parole qu'il avoic donnée, dit-on, par écrie, fuppofé qu'il edt véritablement figné une pareille promefïè. „ Le Roi de Navarre, dit le Chance - lier, induit par faufTè opinion, ciroit à „ foi la puiflance de commander, s'ufur- 5, pant le nom de Tuteur du jeune Roi, 5, félon les Loix des Gaulois : au contrai- „ re , la Reine mere fe défendoit par les 5, mêmes Loix & Coutumes, ajoutant les „ exemples. Voilà comme l'on voit les prétentions du Roi de Navarre bien clairement expri- mées; ce qui fait voir, ou qu'il n'y avoic pas renoncé par écrit, ou qu'après la mort de François II, il regarda cette renoncia- tion comme un Afte nul. 2°. Que le diffé- rend de ce Prince avec la Reine mere fut réellement décidé par les Etats, puifquele . Chancelier ajoute : " Ce débat étant rap- porté aux Etats du Royaume , & iceux „ induits ou par équité; car qu'y a-t-il de „ plus équitable que de donner la charge „ & tutelle de la perfonne du fils à la me- „ re? étant donc iceux induits ou par équi- „ té, ou par notre continuelle pourfuice, „ donnèrent à la Reine mere la charge & „ tutelle de la perfonne du Roi & de fes „ biens, & lui affocierent, pour aide & „ confeil , le Roi de Navarre. de la Vérité de FHifloire. 205 Telle fut la décifion des Etats, au rap- orc du Chancelier de l'Hôpital , qui dé- lare dans un Acte authentique, qu'il en it lui-même le promoteur. Il n'eft donc as vrai, quoiqu'en dife le Pere Daniel , ue quelques Députés ayant voulu met- e cette affaire fur le tapis dans l'Alîem* >lée des Etats, le Connétable, le Chan- elier, & les autres Confeillers d'Etat era- >êcherent qu'elle ne fût mife en délibé- arion ; & qu'on n'infifta pas beaucoup a-deflTus. Ces mêmes Pièces prouvent encore , ]°. que l'on évita de donner à la Reine nere la qualité de Régente , qui n'eft mar- quée ni dans le Teftament du Chancelier 3e l'Hôpital , ni dans les Lettres qui furent idreiïées, au nom du jeune Roi, au Par- ement de Paris, pour lui apprendre quelle eroit la forme du Gouvernement pendant a minorité, comme l'a fort bien remarqué e Préfident Hefnaut. Mais il n'eft pas moins vrai que fa qua- ité de mere & de tutrice du jeune Roi , ointe à la fupériorité de fes lumières, & t la force & à la dextérité de fon efprit , :omparées avec la fcibleiïe, l'inconftance k les irréfolutions de celui du Roi de Na- rarre , fit qu'elle eut toute l'autorité d'une Régente \ fans en avoir ie titre ; & que le 2o(S Traité des Preuves Roi de Navarre , malgré fa qualité de Lieu- tenant-Général du Royaume, qui lui fut donnée dans les Lettres de convocation des Etats, datée du 30 Mars 1530, n'eut pas plus d'autorité que s'il n'eût été qu'un (impie particulier; ce qui donna occafion à cette épigramme fatyrique , qui fut faite en ce temps-là: Marc-Antoine qui pouvoit être Le plus grand Seigneur & le Maître De fon Pays , ? oublia tant Qtiil fe contenta d'être Antoine 9 Servant lâchement une Roinc ; Le Navarrois en fait autant. Le Pere Daniel a cru encore pouvoir aiïurer, fur le témoignage de M. de Thou, que la veuve de François, Duc de Guiïè, afTafîiné par Poltrot, vint au Louvre, ac- compagnée de fes trois enfants, & de plu- fieurs Serviteurs de fa maifon , tous en ha- bit de deuil , pour préfenter au Roi une Requête en forme contre les auteurs du meurtre de fon mari; & qu'elle fut fécon- dée par les cris des Parifiens , accourus en foule à ce fpe&acle. Mais on a prouvé par piulieurs Pièces authentiques, inférées, par M. le Laboureur, dans fes Additions aux Mémoires de Caflelnau, eue lorfque cette Requête fut préfemée, la Cour, qui de la Vérité de YHifloire. 207 renoit de faire un voyage en Normandie, l'étoit point encore arrivée à Paris ,. parce jue la Reine mere étant tombée de che- nal, fur le chemin de Gaillon à Vernon, ivoit été obligée de s'arrêter à Meulan, ufqu'à ce qu'elle fût guérie. Les mêmes 3ieces font, foi que le Roi étoit à Meulan juand il reçut cette Requête, qui par con- féquent ne lui fut point préfentée au Lou- vre , ni fécondée , comme le dit le Pere Daniel , par les cris des Parifîens , ac- courus en foule à ce fpe&acle^au milieu d'un tumulte qui approchoit fort de la [édition, Ce Peuple de Paris étoit trop at- taché à fes foyers, pour aller faire une fé- dition à Meulan. L'année fuivante la Cour fit un voyage en Lorraine , fur lequel le Pere Daniel s'efl: trompé dans plufieurs ar- ticles, faute d'avoir confuhé les Pièces au- thentiques. Voici fes paroles : " Le Roi „ fit fon entrée à Sens, & de là il alla à „ Troyes, où il laiflà fes ordres pour la „ conclufion de la Paix avec les AmbafTà- „ deurs d'Angleterre; il fe rendit à Nancy „ fur la fin de Mars, où il apprit la more „ du Maréchal de Briflàc. Il feroit difficile de raflèmbler en moins de mots un plus grand nombre de fautes, i°. Le Roi, en partant de Troyes , ne laifla point d'ordres pour la conclufion de la paix 20 8 Traité des Preuves avec les Anglois, parce que cette Paix avoit été pleinement conclue avant fondé- part de Troyes. On le prouve par une Lettre du Roi à l'Evêque de Rennes, alors Ambalïàdeur à la Cour de Vienne, datée de Troyes, le 3 Avril 1564, qui porte en termes exprès, que la Négociation commencée avec les Députés de France & d'Angleterre, étoic à la fin terminée. 20. Le Roi n'alla pas jufqu a Nancy. On le prouve par une Lettre de l'Eve- que d'Orléans, Miniftre d'Etat, à fon ne- veu TEvêque de Rennes, où il afïure que le premier deflein du Roi étoit d aller à Nancy, mais qu'on avoit changé de pro* jet, & que l'onn'iroit qu'à Bar. Cette Let- tre efl: datée de Fontainebleau, le 3 Mars 1564, avant le départ de la Cour pour la Champagne. 30. La Cour n'arriva point en Lorraine fur la fin de Mars, puifque le Roi ne partit de Troyes que le 14 Avril. On le prouve par la Lettre datée de Troyes, le 13 Avril 1564, à TEvêque de Rennes, où l'on lit ces paroles : Ayant mis fin à une fi bonne œuvre, (c'était la conclufion de la Paix avec l'Angleterre) fachevrai mon voyage de Bar 4e- Duc, ou je m acheminerai dès demain. 4°.Ce ne fut point à Nancy ? ni môme après le de la Vérité de VHijîoire. 209 lépart de Troyes, que la Cour apprit la nort du Maréchal de Briflàc. On le prouve par une Lettre de l'Evê- |ue d'Orléans à l'Evôque de Rennes, Ton leveu, où l'on lit ces mots : M. le Ma- 'échal de BriJJac eft décédé depuis huit ours. Cette Lettre eft datée de Troyes, e 5 Avril 1564, & la Cour y refta juf- ju'au 14 : on y fa voit donc la mort du Ma- •échal de BrifTàc avant que d'en partir. On voit ici combien il en coûte à un rliftorien qui veut être exaét, & dans quel- es difcuffions il eft obligé d'entrer pour vérifier jufqu'aux plus petites circonltances d'un fait hiftorique. Il eft vrai que les fautes qui échappent aux Hiftoriens, ne demandent pas toutes les mêmes recherches pour être réfutées par des Pièces authentiques. En voici quel- ques-unes d'un Ecfivain moderne, que l'on ipperçoit d'abord pour peu qu'on ait lu le Procès de M. Fouquet, qui eft certaine- ment une Pièce authentique. Voici ce qu'on lit dans cet Auteur fur la îlifgrace de ce fameux Surintendant : uLe EiïaiOir plus ardent & le plus implacable de fes i'Hiftoi- „ perfécuteurs, fut le Chef de fes Juges, raie. " , le Chancelier Michel le Tellier ; il le traita à la Baftiile avec dureté, oùill'in- „ terrogeoit, & fie tout ce qu'il put pour 2io Traité des Preuves „ le faire condamner à la mort. Quand on „ lit TOraifon funèbre de ce Chancelier, „ prononcée par M. Boiîuet, & qu'on la „ compare avec fa conduite, que peut- „ on penfer, finon qu'une Oraifon fune- „ bre n eft qu'une Déclamation ? Par- courez feulement !e Procès de Fouquet, & vous demeurerez convaincu, i°. que fi Michel le Tellier fut un de fes perfécu- teurs, il ne fut jamais ni le Chef de fes ju- ges, ni même un des Commiiïàires nom- més pour le juger; la Commiffion établie pour lui faire fon procès, fut toujours pré- fidée par le Chancelier Seg'jier, & Michel le Tellier n'en étoit pas : 2° que Fouquec ne fut jamais interrogé dans la Baftille par Michel le Tellier : 3Q. que le procès de Fouquet fut jugé en 1664, & Michel le Tellier ne fut fait Chancelier qu'en 1677, après la mort du Chancelier d'Aligre. 40. Il eft également certain que Bofïïiet ne pro- nonça jamais TOraifon funèbre du Chan- celier Seguier, qui feul préfida au juge- ment de Fouquet; mais celle du Chance- lier le Tellier, qui n'a voit pas été du nom- bre de fes Juges ; vous en conclurez , 50. que, fi la réflexion que fait l'Auteur à cette occafion, fur les Oraifons funèbres en général , eft vraie à beaucoup d'égards, elle n'éft pas applicable a celle du Chan- de la Vérité de FHïfloire. 2 1 1 elier le TelHer, confidéré comme Juge de 4. Fouquec. Si Ton peut fe fervir avec avantage des 'ieces authentiques pour découvrir les fau- îs du Pere Daniel, on peut aufli les em- ioyer avec fuccès contre ceux qui anc ttaqué mal-à- propos quelques endroits de on Hiftoire. On lui a reproché d'avoir die [u'Henri IV fit part au Sénat de Venife de 1 Lettre interceptée d'un Prédicantde Ge- ieve, qui marquoicqueleCalvinifmecom- nençoit à s'infinuer dans la République 7 ifîft qu'ils fe tinflènt fur leurs gardes pour împêcher les progrès de cette Sefte. „ Cefi:, dit-on, une particularité incon- Effaî fur „ nue aux autres Hiftoriens; Daniel eftle raiftoi- „ feul qui la raconte. Si elle étoit vraie , raie. r „ Henri IV auroit fait le perfonnage d'un , brouillon & d'un délateur; & il n'efl , point du tout vraifemblable qu'un fi ? grand Prince foit defeendu à une telle , bafTefTe. Il paroît qu'Henri IV en jugeoit diflTé- •emmenc , & qu'il regardoic cette démar- re non comme une bajjejje & une dé- ation indigne de lui , mais plutôt com- ne un trait de fageiïè & de prudence, qui :onvenoit parfaitement à un Prince atten- if aux intérêts de fes Alliés. Car enfin, le aie rapporté par Daniel , efl: accédé par des 212 Traité des Preuves Pièces authentiques. Ce font trois Lettres du Cardinal Ubaldini, alors Nonce à la Cour de France : Ce que je vais racon- ter, dit-il, eft tiré de trois Lettres du Cardinal Ubaldini , alors Nonce en France ; & il marque dans une Noce , qu'il a trouvé ces Lettres dans !a Bibliothèque de M. l'Abbé d'Etrées. Le feul moyen de réfuter une pareille preuve, c'eft de mon- trer, ou que ces Lettres n'ont jamais été dans cette Bibliothèque, ou que fi lePere Daniel les a vues, il en a mal rendu le vé- ritable fens. Jufqu'à ce que Ton démontre l'un de ces deux points , la preuve demeu- rera dans toute fa force : les vaines impu- tations de baflefle & d'indécence ne prou- vent rien contre trois Pièces authentiques, qui portent avec elles le témoignage d'un témoin oculaire de cette qualité. On a beau employer, pour détruire une pareille preu- ve, les expreflîons les plus injurieufes & les plus énergiques , on peut en même- temps s'exprimer fortement & réfuter foi- blement ; & c'eft ici le cas d'une réfutation qui ne confifte que dans des mots, fans at- taquer le fait par des preuves directes & convainquantes. Si le Pere Daniel eft le feul qui le rap- porte, on vous répondra que c'eft qu'il eft le feul qui ait pris la peine de chercher de la Vérité de îHiftoire. a 1 3 es Lettres originales, & de les lire; que e rfefi: point ici le cas où l'on puilîè lui ppofer le fîlence des Auteurs contempo- lins, ou de ceux qui les ontfuivisdeprès, 1 qui n'ont parlé que d'après eux. Les )épêches dont il eft queftion, n'étoienc >as publiques du temps d'Henri IV; elles ontenoient le fecret de fa correfpondance vec les Cours étrangères , que l'on ne com- nunique pas facilement : ce n'eft qu'avec e temps que les Dépêches des Minières k des Ambafïàdeurs paflènt dans les mains les Particuliers, & c'eft par cette raifon }u'il ne dépend pas des Hilîoriens de tra- vailler toujours fur des Pièces authentiques. \ faut pour cela qu'ils les connoiflènt, & que ceux qui les pofledent, leur en com- muniquent les Originaux ou des Copies fidelles ; & il arrive fouvent qu'elles demeu- rent long-temps cachées; alors un Hifto- rien fe trouve réduit à s'en rapporter au témoignage des Contemporains, qui peut être fautif ou défectueux. Quand ces Pièces viennent à paroître , elles répandent d'abord une nouvelle lu- mière qui diffipe tous les nuages du men- fonge & de Terreur. Les Dépêches de M. de Noailles, Am- baflàdeur de France à la Cour d'Angle- terre, n'avoient point encore paru lorfque 2 1 4 Traité des Preuves M. Hume écrivoic FHiftoire de la Reine Marie; & la correfpondance fecrete de l'Empereur Charles V avec cette Reine, n'eft point encore publique. Si M. Hume avoit été à portée de con- fulter ces Pièces authentiques, il auroit fans doute évité toutes les fautes qu'il a puifées dans les Auteurs contemporains qui n'en avoient aucune connoiffance. Avant que d'employer l'autorité d'une Pièce authentique , il faut commencer par s'aiïurer qu'elle n'eft ni fauflè ni faififiée. Par exemple, M. Dupuy a inféré dans fon Traité de la majorité des Rois, deux relations du Lit dejuftice, qui fe tint après la mort de Louis XIII, pour donner la Régence à Anne d'Autriche. La première eft une Pièce authentique , exactement prife fur le Regiftre, & tout- à-fait confor- me à celle qu'on lit dans les Mémoires de M. Talon. L'autre eft une relation infi- delle , contre laquelle l'Avocat Aubery s'infcrit en faux avec raifon à l'égard de plufieurs circonftances. Les propres termes de l'Arrêt y font changés; l'on y fait tenir un difcours h la Reine tout difFérent de celui qu'elle pro- nonça : il paroît que M. Dupuy, qui de- voit connoître les défauts de cette Rela- tion, ne la rapportée que comme une de la Vérité de THifloire. 1 1 5 iece fans conféquence, qui fut imprimée 1 ce temps-là ; ainfi cette féconde Rela- on n'efl: d'aucune autorité , & un Hifto- en qui la fuivroit faute d'attention ou de tfcernement, s'attireroit de jurtes repro- ies. C'eft donc la première de ces deux .elations qui eft authentique, &c'eft celle ue l'on doit employer pour réfuter une rreur très-groiïiere qui fe trouve dans les Mémoires du Marquis de Montglac. Il fut remarqué, dit-il en parlant de e Lit de Juftice , que dans les haran- ues , le jeune Roi fut exhorté à fuivre ts traces d'Henri IV, fon grandpere , if que perfonne ne fit mention du feu loi fon pere. Rien n'efl: plus faux, puifque la Rela- ion authentique marque expreflementque * Chancelier Seguier , après avoir fait un ;rand éloge du feu Roi Louis XIII, dit : ue Dieu fortifiera le cœur de la Reine , %f parmi ï amertume de fes larmes , lui lonnera la confolation de voir renaître e défunt Roi dans la perfonne du Roi on fils. M. Talon, de fon côté, adreflànt lapa- ole au jeune Roi, lui dit : Nous fouhai- ons. Sire, à Votre M a je fié , avec la Couronne de fes Ancêtres , les vertus , la clémence & la débonnaireté du Roi M 2 1 6 Traité des Preuves Henrile-Grand, votre Aïeul; la piété \ la juftice & la Religion du feu Roi vo- tre pere. Il eft vrai que ces fortes d'éloges, qui ont pafle en ufage dans les aélions publi- ques qui fe font après la more des Rois , ne déterminent point le jugement de la poftérité , fur leurs qualités perfonnelles ; mais le Marquis de Montglat a eu tort de dire qu'on les avoit omis dans la cérémo- nie de ce Lit de Juftice. Le témoignage d'un Auteur contempo- rain , de quelque qualité qu'il foit , ne tient pas contre le texte précis & formel d'une Pièce authentique; l'autorité de ces Pie- ces doit être regardée comme une preuve des faits hiftoriques fupérieure à toutes les autres. C eft par-là que les vies de quelques Hommes illuftres deviennent des monu- ments précieux, quand on y rapporte les Lettres qu'ils recevoient de la Cour, ou qu'ils y envoyoient, pour rendre compte de leurs expéditions militaires, ou des négo- ciations dont ils étoient chargés; telle eft y par exemple, PHiftoire du Maréchal de Guébriant, publiée par M. le Laboureur; celle des Maréchaux de Matignon , de Toi- ras , de Gaftion & de Fabcrt. Les I Iéri- tiers de ces Seigneurs avoient communi- âe ïa Vérité de fHiftoire, a \ 7 que aux Ecrivains qui les ont données au Public, les Papiers originaux qui fe confér- aient dans leurs familles. Ces Ecrivains peuvent fe tromper quand ils parlent de leur chef; mais ils doivent être crus quand ils ne parlent que d'après les monuments authentiques qu'ils avoienc en main. La lefture de ces monuments ne difpenfe pas un Hiftorien de confulter les Auteurs contemporains , qui racontent pour l'ordinaire, avec plus d'étendue, les faits qui font feulement indiqués dans les Pièces authentiques, & qui par- là fervent beau* coup à les éciaireir : mais quand le témoi- gnage des contemporains fe trouve formel- lement démenti par ces Pièces, il efl: hors de doute qu'il doit être rejetté; quand, au contraire, ces deux efpeces de témoignages fe trouvent exaftement conformes., alors leur union & leur conformité fait une preuve complète & décifive, qui ne laiflè rien à defirer de plus fort, pour établir folidement la vérité des faits hilîoriques. m* K si8 Traité des Preuves CHAPITRE IX. Le la vérité dans la Chronologie. IL y a différentes manières d envifager la Chronologie par rapport à l'Hiftoire. l'Auteur d'un Journal hiftorique doit mar- quer exactement la date des années & des jours , où les événements qu'il rapporte font arrivés. Celui qui écrit des Annales, raconte ce qui s'eft pafTé dans le cours de chaque an- née , fans jamais fortir des bornes de fa durée. L'Hiftorien fuit une autre méthode, il ne s'aftreint pas à marquer toujours la date précife des années & des jours; il raflem- ble quelquefois dans un point de vue, les événements arrivés dans le cours de plu- fieurs années, pour en former le tifïïi d'une narrarion liée & fuivie, qui empêche le Leéteur de paflèr continuellement d'un ob- jet à un autre, comme on fait dans les An- nales & dans les Journaux hilloriques. Il diffère quelquefois d'expoferen détail cer- taines affaires, jufqu'au temps où elles ont été terminées; & avant que d'en rapporter la conclufion, il remonte jufqu'à leur orî- de la Vérité de THiftoire. 219 gine ; ce qui l'oblige à réunir des faits an- térieurs de plufieurs années à la conclufioa de cette affaire. C'eft ainfi que le Pere Da- niel, qui, malgré tous Tes défauts, a excellé dans cette partie qu'Horace appelle luci- dus or do, qui confifte dans Tordre & l'ar- rangement le plus propre à foutenir l'at- tention du Leéieur; c'eft ainfi, dis- je, qu'il -en a ufé dans le récit de l'affaire des Tem- pliers & dans celui des Troubles qui com- mencèrent fous le règne de François II, k l'occafion du Calvinifme. La différence des Annales & de PHif- toire s'apperçoit fenfiblementdans les deux Ouvrages de Tacite, donc l'un eft intitulé Annales, & l'autre porte le titre THif- toire. Ce n'eft pas qu'un Hiftorien foit diP» penfé de fuivre un certain ordre chrono- logique, lors même qu'il évite de marquer toutes les dates, pour ne pas interrompre trop fouvent le fil de fa narration : cet or- dre n'eft pas moins nécefiaire à l'Hiftoire, que la vérité, quoiqu'il .ne foit pas tou- jours à propos de le marquer exprefTément , & il y auroit plus d'inconvénient que l'on ne penfe à s'en écarter. C'eft fur- tout par le fecours des Pièces authentiques, que l'on parvient à fixer la Chronologie. C'eft par la riche collcôioa K ij 220 Traité des Preuves de Pièces de cette nature, donnée au Pu- blic par Dom Martene, Religieux Béné- dictin, que les Bollandiftes ont établi une Chronologie du règne de St. Louis, beau- coup plus exaéte que celles que Ton avoic eues jufqu'alors. C'ert fur les Pièces origi- nales dépofées au Greffe de la Chambre des Comptes de Grenoble, que M. Lan- celot a débrouillé la Chronologie des pre- mières années du règne de Charles VIII, qui étoit extrêmement obfcure & confufe dans les Auteurs contemporains. Les Piè- ces authentiques font ordinairement datées, au-Iieu qu'il eft affez rare que les Auteurs contemporains aient pris la peine de dater exactement la plupart des faits qu'ils ra- content. II y en a un très-grand nombre qui fe contentent de les rapporter confu- fément; &le lieu où ils les placent, mar- que moins le temps précis où ils font ar- rivés, que celui où ils fe font préfentés à leur mémoire : de là cette multitude de dates fauffes & contradictoires dont les Hiftoires font remplies. En voici quelques exemples. i<\ Duchefne, de Thou, Laçroix-dur maine, &le Laboureur, que le Pere Da- niel a fuivis, placent le fupplice d'Anne du Bourg au 2 1 Décembre 1559 ; & dans iTMoire généalogique de la Maifon dt de la Vérité de F Hi foire. 221 France & des grands Officiers de la Couronne, ce fait eft daté du 19 Octobre îe la même année. Confukez l'Arrêt de nort qui fut prononcé contre lui , & le Procès verbal de fon exécution , ce font leux Pièces authentiques imprimées dans es Mémoires de Condé; vous y verrez que 'un & l'autre font datés du 23 Décembre 1559 , qui fut certainement le jour de fa nort. 2°. M. de Thou dit que le Cardinal de ^orraine , frère de François de Guife , mou- W deux jours avant Noël, qui tombe oujoursau 25 Décembre. L'Hiftorien Ma- hieu place fa mort au 26 Décembre, un our après Noël. Il fut emporté en peu le jours, dit le Pere Daniel, le 26 Dé- rembre, dans fa cinquantième année. Il a uivi, comme l'on voit, la date marquée lans l'Hiftorien Mathieu. Si cette date eft véritable, il s'enfuivra que celle de M. de rhou eft évidemment faufTe. Pour décider :ette queftion , lifez la Lettre d'Edmond \uger , qui confefla ce Prélat avant fa mort ; : eft une Pièce authentique qui vient d'un émoin oculaire : il allure que le Cardinal le Lorraine étoit décédé entre fes mains é jour de St. Etienne , à quatre heures lu matin, le 18e- jour de fa maladie. 1 ne mourut donc pas deux jours avant -a 2 2 Traité des Preuves Ne ël ; FHiftorien Mathieu a donc eu rat- ion de placer fa more au 26 Décembre» qui efl: le jour de Se. Etienne : maislePerc Daniel n'auroit pas dû dire, qu'il fut em- poi té en peu de jours, puifque le 26 Dé- cembre étoic le 1 8e- jour de fa maladie. 30. Autre erreurchronologique de M. de Thou : il prétend que la conférence que le Roi de Navarre eut avec le Maréchal de Montmorency, dans la Ville de Maze- res, fe tint au mois de Novembre 1579. La fàulleté de cette date efl: prouvée dans la nouvelle Hifloire de Languedoc, par le Procès verbal des Etats, qui fe tinrent à Carcafïbnne fur la fin de cette année, o& Ton voit que l'ouverture s'en fit le 4 Dé- cembre 1 579. Et comme Ton fait d'ail- leurs que le Maréchal de Montmorency n'entra en conférence avec le Roi de Na- varre, que cinq jours après l'ouverture des Etats de Languedoc, il s enfuit évidem- ment que cette conférence doit être rap- portée au 9 Décembre 1579, & non pas au mois de Novembre , comme Faflure M. de Thou, & après lui, l'Auteur des progrès du Calvinifme , que le Pere Da* niel a fuivi. 40. M. Godefroi a cru que Charles, Duc de Guienne, frère de Louis XI, étoic màti le 24 de Mai 1472 , parce que c'eft de la Vérité rie fHifîoire. 223 le jour où ce Prince figna f mTeftament, qui eft en effet daté du 24 Mai. Ce favanc Critique n'ayant point d'autre Pièce au- thentique pour aiïurer la date de cette mort y s'eft imaginé qu'il falloit la fixer par celle de ce Teftament : mais on a découvert de- puis, un monument qui prouve qu'il vécut encore quatre jours après l'avoir ligné; c'eft un compte de la Scnéchauflee de Carcaf- fonne , cité par les Auteurs de la nouvelle Hiltoire de Languedoc , où il efl: dit que Charles, Duc de Guienne, étoit mort le 28 de Mai 1472. Ces fortes de recherches ne font pas toujours auffi méprifables que bien des gens îe penfent. Un fait déplacé fait toujours un mauvais effet dans THiftoire , & ce n'eft que par une exafte Chronologie, que l'on pmi déterminer la place que chaque foie en particulier doit occuper. Si vous ne fa- vez pas la véritable époque de la mort d'un Prince ou de quelque autre Perfonnage il- lulîre, il pourra vous arriver de parler de lui comme d'un homme vivant , lorfqu'il fera certain qu'il avoit ceffé de vivre; ce qui fait une méprifè ridicule & tout à fait déshonorante pour un Hiftorien* Il ne doit donc rien négliger pour s'affurer , autant qu'il efl: poflîble , de la date exaéle , & pré- cife des plus pedts événements , lorfqu'il K iv 224 Traité des Preuves les croie dignes d être placés dans PHiftoi- re. C'eft ce défaut d'attention & d'exac- titude que l'on apperçoit quelquefois dans les Mémoires du Marquis de Montglat; il afïure , par exemple > que la Reine Anne d'Autriche fit forcir de la Baftille, dès le commencement de fa Régence y un de fes Domeftiques , nommé la Porte , qui y avoit été mis pour fon fit jet. Ce fait efl: dépla- cé, & ce déplacement induit le Leéteur en- erreur. Il croit voir la Porte fortir de la Babille en 1643 •> & H en étoic f°rt* 'e 12 Décembre 1638, ainfi qu'il nous l'ap- prend lui-môme dans fes propres Mémoi- res. La Reine avoit eu recours à M. de Chavigny , Secrétaire d'Etat , pour obte- nir la liberté de ce Domeftique, qui s'é- toit expofé , fous le règne précédent , à fouffrir la queftion & même la mort, plu- tôt que de trahir le fecret de fa Mai trèfle ; mois il ne fut délivré de fa prifon en 1638 y qu'à condition qu'il iroit demeurer à Sau- mur, où il étoic établi depuis cinq ans, lorfqu'il fut rappellé à la Cour en 1643: ainfi ce ne fut pas de fa prifon , mais de ion exil, que la Reine Anne d'Autriche le délivra , au commencement de fa Ré- gence. C'eft encore pis quand vous déplacez deux événements, dont l'un a du être la de' la Vérité de THifioïre. 225 caufe de l'autre. Quand, par exemple, ea racontant: une Négociation qui s'eft faite k la fuite d'une guerre, vous placez cette Négociation avant la guerre qui la précé- dée , vous donnez lieu au Leéteur de pen- ler que l'effet a réellement exilté avant la caufe : erreur abfurde qui révolte la raifon. * On en voie un exemple dans la Négo- ciation qui fuivic immédiatement le com- bat de la Roche-Abei.le, entre les Trou- pes du Roi , & celles des Huguenots com- mandées par l'Amiral de Coligny, dans le- quel l'avantage fut à peu près égal de part & dautre. Ce combat termina la campa- gne de 1569, qui ne fut pas plutôt finie, que Catherine de Médicis voulut entrer ea négociation avec l'Amiral , fuivant fa con- duite ordinaire* Or le Pere Daniel place cette Négociation avant le combat de la Roche-Abeille, qui fe donna, comme il en convient lui-même, le 25 Juin 1569: mais on a une Pièce authentique qui prouve que ce ne fut pas la Négociation qui fut entreprife avant le combat, mais que ce fut le combat qui précéda la Négociation qui en fut la fuite, parce que les Hugue- nots s'y étoient comportés avec tant de va- leur, que la viftoire étoit demeurée indé- cife ; ce qui fit fentir à la Cour, qu'il vaîoit mieux entrer en négociation avec eux, que K v m6 Traité des Preuves de continuer à leur faire la guerre. Cette Pièce eft une Lettre qui contient les pre- mières propofitions de l'Amiral ; elle ell adreflee au Maréchal de Montmorency , que la Reine Catherine avoit chargé de trai- ter avec lui; & il y explique les conditions qu'il jugeoit néceflaires pour parvenir à un accommodement. Vous remarquerez que cette Lettre eft datée du 25 Juillet 1569, & par conféquent un mois après le com- bat de la Roche- Abeille. La Négociation , dont il s'agit, n'a voit donc pas précédé le combat. Il n'y a point eu de Savant en France qui ait mieux pofTédé la Chronologie de lTMoire ancienne & moderne , q ue le doéte Abbé de Longuerue. Comme il avoit une mémoire prodigieufe, il écoic prerque im- pofïîble de parler devant lui d'aucun fait hiftorique dont il ne fût la date; & c'eft par-là qu'il réfutoit fouvent , en deux mots , . toutes les faufletés- que l'on difoiten fa pré- fence, dès qu'elles éroienr contraires h la Chronologie, fur quelque point d'IMoire que ce pur être. Le Cardinal d'Errées, qui fe plaifoit fort à la convention de ce Sa- vant, en étoit étonné; & il avoit coutume â^appettèr ces dates, que l'Abbé de Lon- guerue avoit toujours préfentes à l'efpnr, S? s dates fui mincîmes , parce- que c'é- de la Vérité de fHifîoire. %ij loient des preuves auxquelles il écoic im- poffible de répondre, & qui ne fouffroienc point de réplique. Au refte, il ne faut pas s'imaginer qu'il foie toujours bien facile de fixer la vérita- ble époque des événements par des Pièces authentiques. On le peut aiïèz fouvent à l'égard de divers points de l'Hiftoire mo- derne, fur lefquels on a un grand nombre de Pièces, dont la date eft aifée à connoî- tre: mais à l'égard des fiecles plus éloignés du nôtre, les variations & Pobfcurité des* dates qui fe trouvent dans les anciens mo- numents , les rendent beaucoup plus diffi- ciles h di (cerner. Il y a eu d'anciens Peuples dans l'Afie, qui comptoient par les mois lunaires, qui, comme 1 on fait, font fort différents pour le nombre des jours de ceux qui fe règlent fur le cours du Soleil. La Chronologie des Grecs a été long-temps marquée par les Olympiades : les Romains commen- coient la leur à la fondation de Rome, & ils fupputoient le nombre des années par celui des Confulats, qui ne duroient qu'un an. Les Papes datoient leurs Bulles des années de l'indiétion ou des années de leur Pontificat, dont la connoifîance dépend de l'époque de leur exaltation. La Chronologie des Arabes Mahomé- K vj si 2 8 Traité des Preuves tans commence à l'hégire de Mahomet* c'efl>à-dire, à l'année de fa fuite h Medine: la Chronologie de l'Hiftoire de France eft très obfcure fur les règnes des deux pre- mières races. Il y a eu un temps où l'an- née commençoit à Noël ; c'étoit une épo* que fixe, parce que cette fête tomboit tou- jours au 25 Décembre. En France elle a commencé à Pâques pendant plufieurs fie- cles : c'eft une fête mobile; ce qui rendoit la Chronologie plus variable & plus diffi- cile à faifîr. Ce fut le Roi Charles IX qui fixa au premier Janvier le commencement de l'année , qui , de temps immémorial , avoit commencé à Pâques : chofe fort in- commode, dit le Pere Daniel, à caufe de la mobilité de cette Fête. Ce changement ne Ce fit qu'en 1564; mais comme les Loix nouvelles ne déraci- nent pas tout d'un coup les anciennes ha- bitudes, il ne feroic pas difficile de trouver encore des Pièces authentiques & pofté- rieures à cette Ordonnance de Charles IX , où l'on a fuivi l'ancienne manière de comp- ter les années en les commençant h Pâques. La réformation du Calendrier, qui fut faite à Rome, fous le Pontificat de Gré- goire XIII, produifit encore un change- ment notable dans fa manière de compter les années, puifqu'on retrancha tout d'un de la Vérité de FHifloire. 2 29 coup dix jours de l'année 1582. Le nou- veau Calendrier fut admis dans tous les Etats Catholiques; il ne le fur point dans les Pays Proteftants ; ce qui a fait la diffé- rence du vieux & du nouveau Style, à la- quelle il faut faire attention quand on cite une Pièce datée, depuis Tan 1582, par un Ecrivain Proteftant, pour distinguer la date de celles qui font forties de la plume d'un Ecrivain Catholique. Telles font en général les difficultés que Ton e(t obligé de vaincre & d'éclaircir quand on veut fixer la véritable Chrono- logie de l'Hiftoire : il eft vrai que l'on a de grands fecours pour les furmonter. Des Savants du premier ordre , tels que Petau, IVlarshan, Scaliger, tïïfërius, &c. ont en- trepris des travaux immenfes pour débrouil- ler le cahos de l'ancienne Chronologie. Le Chevalier Neuton les a tous corn* battus par un nouveau fyftême, fondé fur des calculs aftronomiques , qui oblige- roient à retrancher cinq cents ans de la Chronologie de l'ancienne Hiftoire Grec- que & Romaine; il a pris, pour le fonde ment de fes calculs, l'obfervation d'un an- cien Aftronome Grec , qui examina le point du ciel , où étoit une étoile fixe , qui fe trouve aujourd'hui à l'oreille du Bélier, & qui devroit en être plus éloignée, fi l'on 230* Traité des Preuve 7 admet dans la Chronologie les 500 ans que Neucon veut en retrancher. On lui a répondu dans des Lettres im- primées , qu'il a mal entendu le pafïàge Grec de l'ancien Aftronome , fur lequel il a bâti fon nouveau fyftême; & qu'en le prenant dans fon véritable fens , l'étoile fixe qu'il obfervoit, devoir être à la place où il Ta vue & à celle où on la voit aujour- d'hui, fans qu'il foie néceflaire de retran- cher cinq cents ans de la Chronologie or- dinaire. On conçoit aifément qu'il étoit plus fa- cile au grand Neuton de fe tromper fur l'intelligence d'un Auteur Grec , que fur la feience du calcul; au(Ti ne la-t-on pas attaqué comme Calculateur , mais feule- ment comme Interprète : or, dans le cas donc il s'agit, la faufle interprétation fait tomber nécefïïiirement le calcul dont elle efl: le fondement. Neuton prétend encore que l'on doit réduire à 19 ou 20 ans9 l'un portant l'au- tre , la durée de tous les règnes dans quel- que temps & dans quelque Pays que les Rois aient vécu; & il donne cette efti- niation , dont il fait le calcul , comme une preuve évidente du retranchement de 500 ans, qu'il veut qu'on admette : mais en lui a répondu qu'une? pareille ulimatioE de la Vérité de tHiffoire. 231 efl: tellement incertaine, & qu elle fe trou- veroit fi fouvent défeftueufe, que Ton n'en fauroit rien conclure d'aflez pofîtif pour obliger à faire un pareil retranchement. On a porté le même jugement fur les conjectures & les probabilités que M. Al- garoti, un des plus illuftres Difciples de Neuton , a raflemblées dans une diflertation particulière, pour prouver que les fept pre- miers Rois de l'ancienne Rome n'ont pas allez vécu pour remplir tout 1 efpace de temps que l'on donne communément à leur règne, Auflî l'Europe favante n'a -t -elle pas paru jufqu'ici fort difpofée à recevoir le fyftême chronologique de Neuton; & il y a toute apparence que malgré tous les rai- fonnements de ce profond Calculateur, la Chronologie de THidoire ancienne, que le Pere Petau & d'autres Savants , après lui, ont vérifiée par une fuite d'éclipfes- exaftement calculées, confervera les cinq cents ans que l'on a entrepris de lui ôter. Les Hiftoriens continueront à fuivre les vues des favancs Chronologiftes qui les ont guidés jufqu'à préfent ; & pour vérifier en détail les dates particulières qui fe trouvent marquées fi différemment dans les A été* publics & dans les Pièces authentiques de chaque fiecle, ils confulteront , s'il le faut? a 3^ Traité des Preuves le Traité de VArt de vérifier les> dates, imprimé à Paris en 1750, qui leur en facilitera l'intelligence, & qui diminuera beaucoup la peine & le dégoût attaché à ce genre de travail. CHAPITRE X. De la Vérité dans les Généalogies. LEs généalogies font fouvent une fource féconde de méprifes & d'erreurs pour les Htftoriens, s'ils ne font pas en garde contre toutes les fables que la malignité ou la flatterie débitent avec la même har- diefle fur l'origine des Maifons illuftres. On efl: étonné, en lifant le portrait de Jules-Céfar dans Vellëius Pater culus, de voir qu'il fait remonter l'origine de la Mai- Çonjulia, jufqu'à l'aventure fabuleufe du commerce d'Anchife avec la Déefle Vénus: A Venere & Anchife deducens genus. On pourroit peut-être excufer cet excès de flatterie dans un Poëte ; mais il n'efl: pas pardonnable à un Hiftoriçn. On le fouffre dans Virgile, ainfi que les noms qu'il donne aux premiers compagnons d'Enée, qui fe rapponent à ceux de quelques-unes des grandes Maifons de Rome . qu'il vouloic de la Vérité de rHifîoire. 233 flatter en faifant remonter leur origine jus- qu'au temps où les Troyens vinrent s'éta- blir en Italie. La Poéfie admet volontiers desfuppofitionsfabuleufes; mais l'Hiltoire & la Fable font incompatibles. Au refte, s'il y a eu des généalogies fon- déesTur les impoftures de la flatterie, on en a vu beaucoup d'autres qui n'étoienc établies que fur celles de la malignité. L'an 1574 on publia en France un Ecrit, intitulé Difcours merveilleux de la vier œ&ions & déportements de la Reine Ca- therine de Médicis , mere de François 11 \ de Charles IX & d'Henri III, Rois de France ,que M. deThou traite de Libelle diffamatoire, dans lequel l'Auteur, que l'on croie être le célèbre Henri Etienne, très-paffionné Calvinifte, prétend remon- ter jufqu'à l'origine de la Maifon de Mé- dicis, pour rabaiïïèr la naiffance de Ca- therine. „ Cette Maifon , dit-il , ayant été long- „ temps cachée à Florence , fous la lie du „ Peuple, en petites mettes, où pour fa 5, viîeté perfonne ne la connoiflToit, com- „ mença à haufler le front par le moyen 5, d'un Charbonnier, qui acquit quelque 5, peu de bien. Celui-ci eut un fils Méde- cin, lequel commença à prendre fur- „ nom de fon art* Et comme nous voyons £$4 Traité des Preuves „ aujourd'hui les gens de métier prendre,, „ pour marque & enfeigne, l'un de leurs n principaux outils; les Maçons , un mar- „ teau ou une truelle; les Tailleurs, des „ cifeaux, & ainfi des autres : celui-ci prie n pour Tes armoiries cinq pilules en nom- fi bre impair, comme les Médecins onc „ coutume de les ordonner. Ce qui a été $ fi bien obfervé durant quelque temps, 5, que le nonpair a été retenu , encore „ qu'aucuns aient changé le nombre pour „ la didinftion des familles, (c 'eft-àdire, „ des branches de cette famille.) Divan- „ cage, ce Médecin voulant montrer h la 5, poftérité que par fon art il étoit parvenu „ à quelque nom, prie le furnom de 57 éici&ï au nombre plurier, à la façon „ d'Italie, qui a été retenue jufqu'n ce „ jour.... Ainfi cette Reine efl: venue de „ très-bas lieu. „ L'Auteur ajoute que c efl: par cette raifon quelle ri a jamais aimé la Noble fe. Cette calomnie , qui n'a pas le moindre fondement dans l'Hiftoire, a eu un fuccès prodigieux. Elle a pafie long- temps pour une vérité inconteftablo, & vous trouve- rez encore des gens qui, fur la foi de ce Libelle , vous diront que la Maifon de Médiçis defeendoit d'un Médecin, & que tes fept tourteaux qu'elle portok dans lis- de la Vérité de rHificire. 235 armoiries , & qui netoient d'abord que cinq pilules, en font la preuve. On ne fauroit croire à quels excès d'a- veuglement la malignité humaine efl: ca- pable de fe porter à l'égard des fiftîons qui peuvent diminuer l'éclat & la fplen- deur des Maifons les plus grandes & les plus illuftres : il fuffic de les inventer & de les publier pour être cru. On fe venge d'une élévation qui déplaît, en lui attri- buant une origine qui la déshonore ; & l'on rejette les vérités les plus certaines, dès qu'elles font contraires à des erreurs que l'on chérit, & que l'on efl: réfolu de ne jamais abandonner. On traite de vaines fa- bles & de baffes flatteries les preuves le* plus évidentes, quand elles vont à ruiner «ne opinion que l'on embrafle fans exa- men , précifément parce quelle plaît & qu'elle flatte cette jaloufie infurmontable qui efl: fi profondément enracinée dans le cœur humain. Le petit nombre de gens habiles & défintéreffés, qui étudient avec attention , & qui jugent avec impartialité > n'eft rien en comparaifon de cette multi- tude d'ignorants qui parlent fans favoir; & c'efl: fur-tout par rapport aux généalo- gies que l'empire de la malignité & de l'i- gnorance efl: mille fois plus étendu que ce- bû de la fcience & de l'équité. Traité des Preuves D'un autre côté, voici Brantôme, qui, pour réfuter. l'Auteur du Difcours mer- veilleux , va chercher l'origine de la Mai- fon de Médicis jufques dans l'armée de Brennus , ce fameux Général des Gaulois , qui vint affiéger Rome dans les premiers temps de la République ; & pour ce qui regarde le nom de cette famille, il le fait venir du Pays des Medes, fans apporter d'autre titre de ce qu'il avance, que Forai- fon funèbre de la Reine Catherine, pro- noncée par Renaud de Beaune, Arche- vêque de Bourges. Il eut fallu fans doute d'autres recherches & d'autres monuments pour établir la vérité d'une pareille origine. „ Ce n'eft point faire tort à la grandeur „ & à la noblefle de la Maifon de Médicis, „ difoit M. le Laboureur, de réfuter une ?, fable , & de donner à la vertu de fes An- „ cêtres l'honneur qui leur eft dû, de s'erre 5, élevés de la qualité de Gentilshommes „ Florentins a celle de Ducs de Tofcane. Que fi l'on vouloir percer dans l'obfcu- ricédes temps pour favoir d'où venoit cette famille de Gentilshommes déjà puiflants & accrédicés dans les temps où Florence étoit gouvernée par une République, il feroit lans doute auffi difficile de prouver que fes premiers Auteurs ont été un Charbonnier & un Médecin 7 que de trouver fon ori- de la Vérité de îHiftoire. 237 gine dans l'armée de Brennus , & dans le Pays des Medes. Indépendamment des généalogies faty- riques, ouvrage de la haine ou de l'envie; des généalogies flatteufes, ouvrage de la baflefle ou de l'intérêt, à combien d'erreurs un Hifîorien n'efi-il pas expofé par la ref- fembîance des noms qui ont été quelquefois portés par des familles toutes différentes? Anciennement la plupart des .grandes Maifons n'avoient point d'autres noms que ceux des Terres nobles qu'elles pofïë- doient. Quand ces Terres pafToient dans d'autres familles par mariage, par achat, ou par héritage, elles avaient droit d'en prendre le nom ; ce qui n empêchoit pas qu'il ne fe confervât encore dans la poflé- rité des anciens pofîèffeurs : par-là, le mê- me nom appartenoit à la fois à deux Fa- îjiiîles différentes, & c'eft en confukant les généalogies que Ton apprend à diflinguer le nom de la Terre du nom propre de la famille. Un très-grand nombre de Terres , fituées dans différentes Provinces , n'ont qu'un même nom ; autre fource d'erreur & de confufion quand il faut diftinguer les per- fonnes qui ont toujours porté le nom de leurs Terres. 11 y a, par exemple, trois grandes Ter- 238 Traité des Preuves res & Seigneuries fituées en différentes Pro- vinces de France, qui portent le nom de Châteauneuf; favoir, Châteauneuf "eà Bretagne , dont l'héritière connue du temps d'Henri III, fous le nom de la Belle Châ- teauneuf, étoit de la Maifon de Rieux. Châteauneuf en Berri, qui appartenoit à la famille de Meffieurs de Laubefpine, dont étoit le Garde des Sceaux de Château- neuf. Châteauneuf d3ns fOrléannois, qui appartient à M. le Comte de St. Florentin. La Maifon de Châtillon , dont la ligne rnafculine a fini dans ces derniers temps , portoit le nom de la Terre de Châcillon-fur- Marne , qu'elle ne pofTédoit plus depuis plufieurs fiecles. L'Amiral de Châtillon & le Cardinal, fon frère, porto ient le nom de la Terre de Châtillon- fur- Loing, fituée dans le Gâtinois. Le Connétable de Mont- morency, leur oncle, les appelloic mes ne- veux de Châtillon. Ces reflemblances de noms font caufè que vous courez rifque de confondre les familles, fi vous ne favez pas diftinguer les Terres. Les grandes Héritières, en fe mariant, obligeoient quelquefois leurs maris & leur poftérité de prendre leurs noms & leurs armes; & par là elles donnoient à leur fa- mille un nom qu elle n'avoit pas. C'efi: ainfi que le nom de Lefdiguieres paftà au- de la Vérité de fUifloire. 239 fcrefois dans une branche de la Maifbn de Crequi. On pourroic en cicer mille autres exemples. M. de Thou, en parlant des noces de Jean Louis de Nogaret, Duc d'Eper- non, nous apprend que Ton avoic publié, quelque temps auparavant, une généalogie de ce Seigneur, qui le faifoit defeendrede ce fameux Nogaret, Miniftre & Garde des Sceaux fous Philippe- le- Bel, qui joua un (î grand rôle dans les démêlés de ce Prince avec le Pape Boniface VIII. Mais M. de Thou fait entendre qu'on fe moqua de cette généalogie dont la faufîëté étoit connue. Le même Hiftorien a foin de nous aver- tir que le Cardinal Georges d'Armagnac, mort en 1584, defeendoit d'un Bâtard de cette grande Maifon d'Armagnac , dont étoit ce fameux Connétable d'Armagnac, qui périt fi malheureufement lorfque le Duc de Bourgogne furprit la ville de Paris par la trahifon de Permet le Clerc. Si les Auteurs contemporains avoient toujours eu la même attention & la même fincérité , on ne ferok pas fi fouvent trompé par la relïèmblance des noms. Mais il efl rare qu'ils aient pris la peine de nous don- ner de pareils édairciflèments, qui auraient épargné bien des erreurs aux Ecrivains né- gligents ou mal inftruit?. £40 Traité des Preuves Il a donc fallu fuppléer à leurs omiffions & à leur filence par beaucoup de Pièces authentiques & originales qui fe trouvent dans les anciens Cartulaires, dans les vieux Regiflres , dans les Archives des grandes Ma'fons , & dans les Titres des dona- tions faites auxEglifes & aux Monarteres. C'efl: à quoi des Ecrivains laborieux & in- fatigables ont travaillé avec fuccès ; & leurs Ouvrages généalogiques, quand ils ont eu le fceau de l'approbation générale des Sa- vants, doivent être regardés comme des Livres clafîîques , qu'un Hiftorien doit fou- vent avoir devant les yeux pour s'épargner la peine de vérifier lui-même la fuite d'une multitude de Pièces authentiques, dont l'examen lui prendroit un temps confidé- rable, & le détourneront de fon objet. Pour peu que l'on eût confulté les gé- néalogies du Royaume d'Angleterre, on n'auroit pas cru nommer trois favoris de la Préface Reine Elizabeth, en difant que " Robert de iaTra- „ Dudley , fils du Duc de Nortumberîand, %omuU r> lui infpira d'abord quelque inclination, SEJfe* 59 & fUc regardé quelque temps comme nouvdh v> un favori déclaré : que le Comte de *^ dcs „ Leycefïer fuccéda à Dudley ; & qu'en- âtj>urrt n aPrès la mort de Dudley , Robert CorntiU ^ d'Evreux, Comte d'Eflex, fut dans fes TÔn:.x. „ bonnes grâces. de la Vérité de FHifloirc. 241 La méprife eft énorme. Car pour pou- voir dire que le Comte de Leycefter fuccéda à Dudley dans la faveur d'Eiizabeth, il fou- droie que Dudley & le Comte de Leycefter euffent écé deux hommes différents. Or il eft inconteftabîe que c'écoic le même hom- me, le même fils du Duc de ÎNortumber- land, qu'Elizabeth fie Comte de Leycefter: que Robert écoic fon nom de Baptême , Dudley l'on nom de famille, auquel il ajou- toic le nom de Comte de Leycefter , qui écoic le titre de fa dignité. C'eft donc une très-grande abfurdké de dire que le Comte de Leycefter fut le fuccelfeur de Roberc Dudley. On voit par-là de quelle conféquence il eft pour un Hiftorien de connoîcre les gé- néalogies des Perfonnes illuftres dont il eft obligé de parler, & dans quelles méprifes il peut tomber quand il les ignore y eu qu'il ne prend pas la peine d'y faire attention. ■^aag 11 y.1 — , * s^sssg "r n g " 1 ■" ' 1 CHAPITRE XL De la vérité dans le récit des événe- ments de la Guerre. C'Eft fur quoi il eft plus difficile aux Hiftoriens de ne rien dire qui ne ibït exactement vrai. Comment fa voir au jufte • L 24 g Traité des Preuves le nombre des Troupes qui compofentune Armée? Il eft fi rare quelles foient com- plètes; les uns y compteront cent mille hommes effectifs, les autres n'en comp- teront que foixante mille. Où trouverez- vous une lifte exacte des morts & des blef- fés dans un Siège ou dans une Bataille ? Qui pourra nous dire avec certitude, quel eltle moment précis qui a décidé de la viétoire? en quoi telle ou telle pofition a été plus ou moins avantageufe? Combien ne ver- rez-vous pas d'Officiers qui ontétépréfents à une grande aftion, & qui ne le favent pas eux-mêmes, ou qui croiront le fa voir, & qui vous débiteront là-defïus les idées qui leur viennent à l'efprit, avec d'autant plus de hardieflè, qu'ils trouveront peu de gens en état de les contredire ? Vous en rapporterez- vous, fur tous ces articles , au témoignage des Auteurs con- temporains? Dans les guerres civiles, la plupart ont fuivi des partis oppofés, & chacun d'eux cherche à relever la gloire & h enfler les avantages de fon parti, en di- minuant, par des relations infidelles, ceux du parti contraire. S'agit-il d'une guerre étrangère? Même partialité dans le récit des Contemporains; chacun d'eux époufe les intérêts de fa Nation, qui ne veut pai paroître inférieure à celle qui l'a vaincue, de la Vérité de ÏHifîoire. 243 & qui tâche de fe dédommager avec la plume des difgraces qu'elle a fouffertes avec les armes. Si elle a été forcée de céder le champ de bataille à l'ennemi, ce n'eft, à l'entendre, qu'après lui avoir tué plus de monde qu'elle n'en a perdu ; la fuite de fes Soldats , épars & difperfés , n'a été qu'une retraite honorable, qui s'efl: faite en bon ordre. C'eft fous ce titre que les vaincus ont coucume d'annoncer la déroute la plus entière, la fuite la plus honteufe & la plus défordonnée. Ceux qui ont le mieux vu & le mieux connu tout ce qui s'efl patte dans les cam- pagnes ou ils ont fervi ou commandé, fonc fujets à fe tromper par l'infidélité de leur mémoire, quand ils fe mettent à écrire fur la fin de leurs jours, ou du moins lorfqu'ils ont eu le temps d'oublier les faits avec leurs principales circonftances. Témoin ce que dilbit Afinius Pollio des Commentai- res de Céfar. Quand ils écrivent peu de jours après une Bataille gagnée ou perdue , combien de faits particuliers & néanmoins très-im- portants, dont ils n'ont pu être témoins oculaires , & fur lefquels ils font obligés de s'en rapporter au témoignage d'autrui? Celui qui commande ou qui combat à la droite, voit- il ce qui fe pafle à la gauche , 244 Traité des Preuves fur- tout dans une grande Armée, qui oc- cupe un terrein immenfe? Si Ton pouvoir confidérer tranquille- ment, du haut d'une colline, deux Ar- mées de cent mille hommes qui fe battent dans la plaine, la fumée du canon & de la înoufqueterie déroberoit encore aux yeux les plus attentifs, une infinité* de mouve- ments. Combien doivent être troublés & obfcurcis les regards de ceux qui combat- tent fur le champ de Bataille, & qui font quelquefois plongés , pour ainfi dire , dans la fumée qui les environne? Quelle confiance peut-on avoir dans des témoins qui n'ont rien vu ou qui n'ont pu voir qu'une très-petite partie des évo- lutions, dont ils nous racontent la totalité avec la même aflurance que s'ils les avoient embrafTées toutes par cette vue générale & univerfelle , qui furpaiïe de beaucoup les forces naturelles des regards humains? Fau- dra-t-il s'en tenir aux relations des Gazet- tes ou à celles des Généraux d'Armée? il s'en trouve peu qui ne foient fautives , au moins par quelque endroit; tous ont inté- rêt à ménager leur réputation & à diflîmu- ler leurs fautes. On a fait, à ce fujet, divers contes, que l'on pourroit regarder comme des apolo- gues inventés , pour apprendre combien de la Vérité de THifîoire. 245 Ton doit quelquefois fe défier de ces for- tes de pièces. L'un eft celui d'un Ecri- vain qui, à la fin d'une guerre, demanda une récompenfe à un Souverain, pour lui avoir entretenu fur fes frontières une Ar- mée complète de cinquante mille hom- mes, qui n'avoit jamais exifté que dans fea écrits. L'autre eft celui d'un Général, qui dictant à fon Secrétaire la relation d'un combat qui venoit de fe donner entre deux Détachements, la commençoit par dire, que ce!ui des ennemis écoit de deux mille hommes, & la finiffbic en difant qu'il y en avoir eu trois mille de tués. Le Secrétaire lui ayant fait remarquer cette contradic- tion : Tu as raifon, lui dit-il, il ny a qu'à mettre que Von en a tué quinze cents. Il ne faut pas croire cependant qu'il foit toujours impofîîble à un Hiftorien de (avoir au jufte, au moins une très-grande partie des principales circonftances d'un Siège ou d'une Bataille, i°. On a des Journaux de plufieurs Sié- gea écrits par des témoins oculaires, où toutes les attaques & toutes les manœu- vres des Aflîégeants & des Afîiégés font décrites avec beaucoup de fincérité. 2*. A l'égard des Batailles, on fait d'a- bord, à n'en pouvoir douter, le nom des Généraux qui commandoient en Chef dans L iij 246 Traité des Preuves les deux Armées. C'eft par cette raifon que Ton ne peut excufer la faute groffiere d'un Ecrivain moderne, qui dit, en parlant de la Bataille de Lens, que l^urenne eut V honneur dans cette journée, d'aider pui/Jamment le Prince de Condé, & de contribuer à une viEîoire qui pouvoit V humilier ; peut-être , ajoute- t-il , ne fut- il jamais (i grand quen fervant ainfi [on Emule; il dégagea lui-même le Ma- réchal de Gr amont, qui plioit à la gau- che ; il prit le Général Bek , &c. 11 eft certain que la Bataille de Lens fe donna le 20 Août 1648 : cette date ne peut être conteftée. Or M. de Turenne n'étoit point à l'Armée du Prince de Con- dé, il commandoit en Allemagne, où il gagna, le 17 Mai de la même année, la Bataille de Zumar Haufen. On n'a qu'à lire fes Mémoires , imprimés à la fuite de fa Vie, par M. de Ramfay , où il rapporte lui-mê- me toute la fuite de fa campagne de 1 648 > pour demeurer convaincu qu'il ne vint pas en Flandres cette année là ; ce fut plu- tôt à la Bataille de Nordingue, qui setoit donnée trois ans auparavant, le 3 d'Août 1645 ? 9ue M. de Turenne eut F honneur d'aider puijjamment le Prince de Con- dé; mais il ne l'aida point à celle de Lens* où il n'étoit pas. de la Vérité de îHifloïre. 247 On fait encore l'année, le jour & le lieu où les Batailles fe font données, ainlï que les noms des principaux Officiers qui y ont été pris ou tués. On peut favoir en gros laquelle des deux Armées éeoit plus ou moins nombreufe que l'autre. Il eft beaucoup plus difficile d être exac- tement inftruit de la vraie pofition des dif- férents Corps qui ont combattu, & des mouvements particuliers qui ont fufpendu ou déterminé la viéloire. On ne les apprend ordinairement que par les relations qui en ont été publiées, & qui font fou vent fau- tives & contradiftoires. Il y a pourtant des. règles qu'un Hiftorien doit obferver pour découvrir la vérité, autant qu'il eft poffible. La première eft de préférer toujours le té- moignage de ceux qui étoient préfents à l'aftion , à celui des Ecrivains qui n'y étoient pas , & qui n'en ont parlé que fur des oui- dire. Le Pere Daniel remarque, en faifant le récit de la bataille de Jarnac , que les re- lations de Caftelnau & de Tavanne, qui s'y trouvèrent tous deux, ne s'accordent pas far une circonflance ajjez confîdérable. Il s'agit de favoir fi l'Amiral , & fon frère d'Andelot, foutinrentavec beaucoup de ré- folution l'attaque du Duc de Montpenfier. Caftelnau l'allure pofitivement. On lit, au L iv 248 Traité des Preuves contraire, dans les Mémoires de Ta vanne, que V Amiral & fîAndelot agirent fort mollement en cette occafion, & qu étant venus à la longueur des lances, ils tour- nèrent à gauche, & laijjerent tomber tout le poids du combat fur le Prince de Condé. Tant ileft vraifàh le Pere Daniel , qu'il efl difficile de favoir exa&ement ce qui fe pajje dans ces fortes cFoccafîons, même fur le rapport de ceux qui y font préfents. Cette réflexion eft vraie , mais l'application à la circonftance dont il s'a- git, n'eft peut-être pas tout-à-fait jufte. On a déjà vu que les Mémoires de Ta- ■ vanne n'ont point été écrits par le Maré- chal lui-même, mais par Jean de Saulx, Ton troifîeme fils. Il faudroit donc favoir fi ce fils étoit préfentè la Bataille de Jarnac avec • ion pere; car s'il ne s'y étoit pas trouvé, on ne pourroit pas oppofer fon témoignage à celui de Caftelnau, puifquel'un n'auroic pas éré témoin oculaire , & que l'autre l'au- roit été. En fuppofant même que ce fils du Ma- réchal de Tavanne eût été préfent a l'ac- tion, comme Caftelnau, il femble que l'on devroit encore préférer le témoignage de celui-ci au récit de Tavanne , à l'égard d'une circonftance évidemment contraire à la gloire de l'Amiral & de fon frère ; parce de la Vérité de VHifloire. 249 que, i°. Caftelnau, à en juger par la lec- ture de fes Mémoires , étoic moins paf- fionné contre le parti Calvinifte, dont ils étoient les Chefs, que les Tavannes, qui haïflbient à mort les Huguenots, & par conféquent qui dévoient être plus portés à décrier la conduite de l'Amiral : 20. parce que le récit de Caftelnau eft plus conforme au caradtere connu de Coligny & de fon frère d'Andelot , qui ne furent jamais ac- cufés de manquer de courage & de pré- fence d'efprit dans les occafions périlleu- fes, où il s'agiffbic de ibutenir les intérêts du parti qu'ils a voient embrafie, avec autant de chaleur , que les Tavannes en avoient pour le parti contraire. C'eft en pefant ainfi la valeur des diffé- rents témoignages, que l'on peut parvenir à découvrir la vérité, par la comparaifon des divers intérêts qui font parler les té- moins, combinés avec le caraélere parti- culier de ceux qu'ils accufent ou qu'ils juf- tifienr. Mais que faire, dit-on, quand les Généraux eux-mêmes fe font attribué la viéloire dans des Relations publiques , où ils fe contredifent réciproquement; quand on voit qu'une viftoire a été célébrée dans les deux camps, avec le même éclat & les mêmes fignes de réjouifîance ? Il faut voir alors quelles ont été les fuites de cette ac- î$e Traité des Preuves tion ; laquelle des deux Armées efl: demeu- rée maîcrefTe du champ de Bataille; laquelle des deux a eu le temps & la liberté de trans- porter Tes blefles ; laquelle des deux s'eft trouvée en état , après l'aétion , de faire un Siège que l'ennemi vouloit empêcher , ou de pénétrer plus avant dans un Pays qu'il vouloit couvrir. C'eft la féconde règle que Ton doit fuivre pour juger de la vérité ou de la faufleté de ces relations contradiétoi- res. La troifieme efl: de tenir pour certai- nes toutes les circonflances d'une grande aftion , qui font reconnues pour vraies dans les Relations publiées par les deux Partis contraires 9 après qu'on les a comparées avec tout le foin & toute l'attention pofli- bles. Quand le témoignage de deux enne- mis, qui ont un égal intérêt à déguifer la vérité, efl: parfaitement uniforme, il de- vient une preuve invincible & décifive. La quatrième efl: de confulter, s'il efl: pofli- Ble, les relations faites, pour amfi dire, fur le champ de Bataille , que les Généraux ou les principaux Officiers envoient à leurs Souverains ou à leurs Minières. C'efl: en fuivant ces règles, que l'on réfute invinciblement les erreurs où tant d'Hiftoriens font tombés en parlant du com- bat de Senef. A les entendre , aucune des deux Armée* ne remporta la victoire ? de la Vérité de FHïfîoire. 25 ï toutes deux furent également affbiblies & vaincues : on chanta le Te Deum des deux côtés pour une victoire que Von navoit pas remportée. Le Comte de Chavagnac dit , que Ton chanta le Te Deum des deux côtés, mais qu.il ny avoit pas trop de quoi chanter de part & d'autre. Remarquez que ce Comte de Chava- gnac fe donne pour un témoin oculaire de tout ce qui s'étoit pafle dans le combat. Il faudroit bien s'en rapporter à fon témoi- gnage , s'il n'étoit contredit par aucun au- tre monument; mais quand on a plufieurs relations du même fait, il faut les com- parer. Voyons d'abord la Lettre que le grand Condé écrivit à M. de Louvois, le 1 3 d'Août 1 674 , trois jours après le com- bat de Senef : "J'ai ici, dit- il, plus de trois „ mille prifonniers, que je fais partir de- „ main pour aller à Rocroy; nous avons „ amené deux pièces de canon & deux „ mortiers , & Gourvilie vous portera plus „ de cent drapeaux ou étendards : ils ont „ perdu cinquante pontons, qu'on a fait „ brûler; plus de treize cents chariots, „ calèches , ou cai rolîès , & deux cents „ mille écus en argent. On fait que le grand Condé étoit l'hom- me du monde le moins capable d'exagérer L vj US 2 Traité des Preuves fes fuccès aux dépens de la vérité. Mais afin qu'on ne dife point qu'étant ici témoin dans fa propre caufe, on peuc toujours fc défier de fon témoignage, confultons en- core la Lettre que M. de Louvois écrivit au Comte d'Eflrades, le 19 Août 1674, huit jours après le combat de Senef. Voici fes paroles: Tous les jours nous apprenons que „ la perte des ennemis, au combat de Se- „ nef, a été plus grande , & la viéloire de ?, M. le Prince plus confidérable; la plus 3, grande partie de la perte des ennemis 5, eft tombée fur M. le Prince d'Orange, p non-feulement parce qu'il a eu plus de ?, douze mille hommes pris, tués ou blef- „ fés , & qu'avant le combat il en avoit „ déferté plus de trois mille ; mais encore „ parce que l'équipage de tout le rerte a été pris ou brûlé : il cft impoiïîble que 5, la nouvelle n'en caufe une grande alté- „ ration en Hollande. Si l'on dit que c'èft ici le dïTcours d'un Miniftre intérefTé à faire valoir les avanta- gés de la France, & à exagérer les pênes de l'armée ennemie , ce foupçon ne peut plus être admis quand on a lu la Lettre qu'un des Secrétaires du Prince d'Orange écrivit immédiatement après le combat de Senef, à M. le Comte d'Eftrades, avec de la Vérité de fHi/Ioire. 253 lequel il entrecenoic une fecrete correfpon- dance. „ Le Prince de Condé, dic-il, a atta- „ qué notre arriere-garde avec bien de la „ vigueur;... nous avons perdu fix Batail- „ Ions d'Infanterie , donc il ne refte per- „ fonne ; tout le bagage de mon Maître „ & celui de fon Armée a été pris & pillé, „ fans qu'il en refte rien.... LesEfpagnols „ ne laiiïeront pas de publier leur viftoi- „ re; ils le doivent faire de n'avoir rien „ perdu. S. A. cft outrée au dernier point „ contre cette maudite race. Notre perte „ eft fi proche , que je ne fais pas quelle „ réfolution on prendra. Nous marchons „ vers Mons, manquant de toutes cho- 9, fes; & l'épouvante eft grande. Quand un ennemi s'exprime de la forte dans une Lettre fecrete & particulière, où il parle à cœur ouvert , peuc-on douter qu'il n'ait été battu? oppofera-t-on à un pareil témoignage , ces relations iiifîdelles par la raifon même qu'elles fonf publiques , parce qu'on ne les publie que pour faire illufion aux Peuples? Si Ton s'étoit borné à dire que le com- bat de Senef ne doit point être regardé comme une affaire générale, parce qu'il n'y eut que l'arriére- garde du Prince d'O- range qui fut attaquée, on n'auroic dit que c5+ Traité des Preuves la vérité; mais on va plus loin, quand on allure que les deux Armées furenc égale- ment affbiblies & vaincues, & qu'il n'y avoir pas trop de quoi chanter le Te Deum de part & d'autre. M. de Louvois parle plus exactement, quand il dkdansfes Let- tres , que ce fia un grand avantage rem- porté fur les ennemis, & un échec con- fidérahle reçu par V Armée du Prince d'Orange. Or un pareil avantage ne fera jamais regardé par des Juges équitables, comme une viftoire équivoque & un fuc- cès douteux; & Ton ne croira jamais qu'yn échec auffi conftdérable, reçu par l'Armée du Prince d'Orange , ait dû y être célébré par un Te Deum. Il efl: vrai que ce combat fut extrême- ment meurtrier, & que les François y per- dirent beaucoup de monde. M. de Lou- vois ayant reçu l'érat des morts & des blef- fés par M. Robert, Intendmt de l'Armée, en conclut que le Roi y avoit perdu plus de fept mille hommes; & il en fut telle- ment furpris, qu'il ne le vouloit pas croi- re, quoique ce nombre ne fût certaine- ment pas exagéré : mais le Prince d'O- range en avoit perdu , de fon côté, plus de douze mille, avec tous les équipages de l'Armée , deux pièces de canon , deux mortiers, plus de cent drapeaux eu éten- de la Vérité de FHiftoire. 255 dards, & deux cents mille écus que l'on trouva dans la Caifle militaire. Quoique fon Armée fût beaucoup plus nombreufe que celle du Roi, quoiqu'il eût perdu plus de monde que le Prince , il avoic encore après le combat la fupériorité du nombre , parce que la perte du Prince avoit été, comme on la dit, très confi- dérable : mais le Prince de Condé con- ferva toujours la fupériorité qu'il avoit ac- quife; car le Prince d'Orange ayant voulu faire le Siège d'Oudenarde , pour perfua- der à l'Europe qu'il avoit gagné la Batail- le; à peine fut- il commencé, que le Prince de Condé s'étant mis en marche pour atta- quer fon camp, il leva promptement le Siège ; & l'on vit par-là de quel côté on avoit eu le plus de droit de s'attribuer le titre de vainqueur. L'on fait d'ailleurs qu'une viftoire qui coûte cher, n'en eft pas moins une vi&oire. Il y a telle relation de Siège ou de Ba- taille, qui ne mérite aucune créance, quoi- que celui qui l'a faite fe donne hardiment pour un témoin oculaire, lorfque l'on peut en démontrer la faufTeté par des preuves fans réplique. En voici un exemple remar- quable dans le récit du Siège de Rotheuil, que l'on lit dans lee Mémoires du Baron de Sirot. z$6 Traité des Preuves On fait que cette Ville fut affiégée, en 1643 •> Par 'e Maréchal de Guebriant, qui fut bielle d'un coup de fauconneau , dans une attaque qui fe fit le 17 Novembre. Le Baron de Sirot, qui ferrait, à ce qu'il prétend , à ce Siège en qualité de Maréchal-de-camp , dit que les'Troupes qui fervoient au Siège, furent fi concer- nées de l'avis que l'on reçut, que les en- nemis n'étoient qu'à fix lieues du camp,' qu'on leva auffkôt le Siège; mais que par bonheur, comme l'on alloit décamper, la Ville fe rendit à compofition. 11 ajoute que le Maréchal de Guebriant n etoit plus alors à fon Armée , parce qu'il s'étoit fait trans- porter a Brifach. Or tout eft faux dans ce récit. On n'a qu'à lire la Vie de ce Maréchal, qui fut, fans contredit, un des plus habiles Géné- raux de fon fiecle, compofée par M. le Laboureur, fur les Pièces authentiques & originales qu'il avoit en main, pour de- meurer convaincu que le Baron de Sirot ne débite ici que des menfonges. On verra dans le Livre de M. le Laboureur, qui ne dit rien dont il ne donne auffi-côc la preu- ve, i°. que la Ville de Rotheuil fe rendit le 19 Novembre; 20. que le Maréchal y fut tranfporté, & qu'il y entra en vain- queur; 30. qu'il y mourut le 24 du même de la Vérité de FHifloire. 257 mois, cinq jours après la reddition de la Ville. Le Continuateur du Rationarium tem- porum du Pere Petau, eft encore plus fautif que le Baron de Sirot, comme Ta très-bien remarqué l'Auteur de lTIiftoire de Louis XIV, publiée par la Martiniere; car il transforme le Siège & la prife de Rotheuii, dont il ne fait aucune mention, en une Bataille régulière & une viftoire complète, qu'il allure avoir été gagnée, le 27 Novembre 1643, ï>ar 'e Maréchal de Guebriant, qui étoit mort crois jours auparavant. CHAPITRE XII. De la vérité dans les Anecdotes. LEs Anecdotes proprement dires, félon la' vraie lignification de ce terme, font des faits qui ont été long-temps cachés au Public, & qui fe découvrent avec le temps. On donne aufli à ce terme un fens plus étendu, en l'appliquant à certains faits par- ticuliers, à certaines paroles remarquables, qui fervent à faire connoître le génie & le caraétere des Perfonnages illuftres. l comme a fait un Ecrivain moderne, que de la Vérité de VHifîoire. «259 la plupart des maximes que Plutarque met dans la bouche de [es Héros, ont plus d'utilité morale que de vérité hif- torique. Cicéron avoit compofé une hiftoire de fa vie, fous le titre d'Anecdotes, mais ce Livre n'eft pas parvenu jufqu'à nous. Procope eft le premier Auteur connu dont nous ayons une Hiftoire fous le titre ^Anecdotes. Il vivoit fous le règne de Juftinien; & après avoir exercé quelque temps la profeiïion d'Avocat, il avoit fuivi Bélifaire dans toutes fes expéditions, dont il écrivit l'hiftoire avec aflez d'impartiali- té; enfuite il compofa fecrétement un Li- vre, où la réputation de Juftinien eft cruel- lement déchirée. Quatre ans après avoir compofé cette Satyre , Procope fit un au- tre Ecrit, qui' contient la defcription des Edifices que Juftinien avoit fait conftruire ou réparer. Son Livre d'anecdotes ne parut point pendant la vie de cet Empereur, ni par conféquent pendant celle de l'Auteur, qui mourut avant Juftinien; mais il devint en- fuite public, & il a tranfmis à la poftérké une infinité de particularités odieufes, qui ne font peut être pas toutes également faul- fes, puifqu'enfin un Ecrivain fatyrique n'efl: pas elTentiellement un calomniateur. Ce- 2 6o Traité des Preuves pendant Procope efl: toujours un Auteur ïufpeétdans Tes Anecdotes: car quel fonds peut- on faire fur le témoignage d'un Ecri- vain qui travaille d'une main à brifer l'Ido- le, qu'il venoit d'encenfer de l'autre, dans l'Ecrit où il loue la magnificence de fes Edifices; d'un Ecrivain, dont la plume, toujours conduire par la haine ou par l'in- térêt, ne quitte le ton du panégyrique que pour prendre celui de la fatyre, fans que Ton puifTe favoir lequel des deux s'appro- che ou s'éloigne le plus de la véricé qu'il abandonne? Les Hirtoires ou les Relations des Con- claves, font de vrais Recueils d'anecdotes*, puifqii'ib ne contiennent que des intrigues qui ont été cachées au Public, & dont le récit ne mérite aucune créance , à moins qu'il ne vienne de ceux-mêmes qui les ont conduites, ou qui ont été à portée d'en découvrir le fecret. L'on doit, par exemple, ajouter foi à la Relation du Conclave, dans lequel on élut le Cardinal Chigi , qui prit le nom d'A- lexandre VII, & que l'on trouve dans les Mémoires du Cardinal de Retz : il étoit du nombre des Electeurs, & il avoit aflèz de lumières & de pénétration pour démê- ler les vues & les intérêts cachés des diffé- rentes faétions qui partagèrent long temps de la Vérité de îHiftoire. 261 les fuffrages des Cardinaux. Joli, qui étoic avec lui dans le Conclave, en a donné une Relation qui s'accorde affrz avec celle du Cardinal; ce font deux témoignages uni- formes qui fe prêtent un fecours mutuel. D'autant plus, que fi Joli n'avoit ni un rang ni un titre aufli élevé que celui de (on Maître, il paroît avoir été plus fincere & plus véridique : tous deux ont fouvent rap- porté les mômes faits & les mêmes parti- cularités dans divers endroits de leurs Mé- moires ; & fi le feu du génie & de l'élo- quence brille avec p'us d'éclat dans les ré- cits du Cardinal de Retz, Joli paroît avoir fur lui l'avantage d'être plus vrai , parce qu'il eft moins vain & moins paffionné. Âinfi , quand ils s'accordent enfemble fur des anecdotes dont ils ont été témoins ocu- laires, on ne doit pas balancer à les croi- re. Mais on ne peut lire qu'avec une ex- trême défiance cette Hifloire des Concla- ves, où des Ecrivains obfcurs& inconnus ont raffèmblé au hazard les bruits qui cou- roienc dans Rome fur les différentes intri- gues qui avoient précédé l'élection deplu- fieurs Papes; il faut avoir des garants d'une plus grande autorité, pour établir la vérité d'un fi grand nombre d'anecdotes. Il eft rare que l'on puifîe en placer beau- coup dans une Hifloire générale , elles con- s 62 Traité des Preuves viennent mieux dans les Hiftoires particu- lières d'un Prince, d'un Miniftre, d'un grand Capitaine, ou de toute autre per- sonne conftituée en dignité. On en a omis deux dans une Vie très* bien écrite du Chan- celier de l'Hôpital, qui n'auroient pas du y être oubliées. La première elt rapportée par d'Aubigné, qui en parle comme té- moin oculaire. Voici fes paroles. „ L'Hôpital, homme de grande efti- me, lui fuccéda, (au Chancelier OU- „ vier) quoiqu'il eût été des Conjurés fur „ le fait d'Amboife : ce que je foutiens 5, contre tout ce qui en a été écrit, pour „ ce que l'Original de l'entreprife fut con- „ figné entre les mains de mon pere , où „ étoit fon nom tout du long, entre celui „ de Dandelot & d'un Spifame , chofe „ que j'ai fait voir à plufieurs perfonncs 9, de marque. Il eft vrai que d'Aubigné eft le feul qui ait rapporté cette anecdote; mais il l'allure fi pofitivement, qu'il paroît allez difficile de rejetter fon témoignage, quoique l'on puifTe dire pour l'infirmer, i°. que d'Au- bigné étoit un Calvinilte zélé, qui croyoit qu'il étoit de l'intérêt de fa Sedle de jufti- fier en quelque forte la conjuration d'Am- boife, en difant qu'elle a voie été approu- vée par un des plus favancs JVîagiftrats qu'il de la Vérité de FHifîoire. 263 y eût dans le Royaume. 20. Que l'Hôpi- al étoic un homme de robe, abforbé dans 'étude des Loix & des Belles- Lettres, homme, parconlëquent, peu propre à en- Ter dans une Conjuration où l'on n'admit que des Gens d'Epée , & des Braves de profeffion, qui n'entreprenoienc rien moins que de forcer la Garde du Roi, comman- dée par le Duc de Guife, & par des Offi- ciers d'une valeur éprouvée. A quoi l'on pourroit répondre, i°. que d'Aubigné ne fuit pas toujours les préjugés de fa Seéte , comme on le voit dans ce qu'il ditdufup- plice du Comte de Montgommeri , qu'il prétend avoir été juftement condamné à mort, quoique le torrent des Auteurs Pro- teftants ait foutenu le contraire : 20. que 'Hôpital ne s'écoic pas engagé dans la Con- juration pour la foutenir, les armes à la nain , mais feulement pour l'approuver par bn fuffrage, parce qu'on luiavoit perfuadé qu'elle n'avoic pour objet que de chafîer es Guifes de la place qu'ils occupoient dans e Confeil , & de leur ôter l'autorité du Gouvernement, qu'ils avoient en main, >our la donner au Prince du Sang. Ii eft :ertain que l'Hôpital n'aimoit pas Mef- îeurs de Guife. J'eus affaire, dit-il dans bn Teftament, à des Per formages non moins audacieux que puijjams^ voir* •^4 Traité des Preuves qui aimoient mieux conduire les chô* [es par violence, que par con/èil& rai- fon , dont pourroit bien donner bon té- moignage la Reine mere, laquelle fut en tel état, quelle fut prejque débou- tée de toute C adminiftration du Royau- me; à raifon de quoi fe complaignant à moi, &c. Un homme qui jngeoic ainfîducaraétere & des fentiments de Meffieurs de Guife, dévoie être fort difpofé à donner les mains à une Conjuration que l'on lui difoic n'a- voir pour objet, que de les dépouiller d'une autorité dont leur qualité d'étrangers fem- bloit les exclure. Et fi l'Hôpital fut faie Chancelier peu de temps après que la Con- juration eût éclaté, il faut croire que les Guifes, qui eurent alors plus de crédit que jamais, n'eurent aucune connoidance de l'Afte où étoit fa fignature, parce que cette Pièce étoit demeurée fecrete entre les mains de quelqu'un des principaux Chefs du Parti Huguenot, qui ne fe prefla pas, comme on peut croire, d'en donner h connoifTànce à Meffieurs de Guife. Quoi qu'il en foit, quand on a lu cette anecdote dans l'Hiftoire de d'Aubigné, on eftfurpris de n'en trouver aucune trace dans la Vie de ce fameux Chancelier, où l'on dévoie du moins en faire mention, foie qu'on de la Vérité de ri Moire. 265 qu'on la crue vraie , pour l'admettre ; foie qu'on la crût fauflè, pour ia réfuter. L'Auteur de cette même Vie en omet encore une autre, qui n'ellpas moins, con- fidérable, donc il auroic trouvé la preuve dans les Mémoires de Condé : c'eli celle d'une querelle très-vive que le Cardinal de Lorraine eue avec le Chancelier de l'Hô- pital, dans laquelle le Cardinal s'emporta jufqu'à le traiter de Bélître. Anecdote 'd'autant plus remarquable , que l'on n'a aucune raifon de la révoquer en doute, & qu'elle peut fervir à faire connoître en mê- me temps la groffiéreté des mœurs de ce temps-là , le caraûere vif & emporté du Cardinal de Lorraine, & la fermeté tran- quille & inébranlable du Chancelier de l'Hôpital. Les anecdotes deviennent moins inté- reflantes à mefure que l'on s'éloigne du temps où elles ont été Je plus en vogue. On s'entretenoit beaucoup, fous le règne d'Henri IV, des anecdotes de la Cour de Charles IX & d'Henri III. On aimoit à ra- conter celles de la Cour de Louis XIII* & du Miniftere de Richelieu dans les pre- mières années du règne de Louis XIV. II en vient d'autres enfuice qui piquent davan- tage la curiofité du Public, parce qu'elles font moins éloignées. Il en ellpeu que l'eu M 2.66 Traité des Preuves n'oublie à la fin dans une longue fuite de fiecles. Il n'y a que les grands événements & les grandes révolutions qui reftent dans la mémoire des hommes, & qui paiïènt à la poftérité la plus reculée. Il ne faut pas croire cependant qu'il ne fe trouve des anecdotes dignes detre tranf- mifes à tous les fiecles, & dont le fouve- nir ne s'efface jamais : tels font certains traits particuliers qui caraétérifent les grands Hommes, dont la réputation eft immor- telle; un Alexandre, un Annibal , un Sci- pion , un Jules-Céfar , un Henri IV, un Tu- renne, & un Condé : telles font certaines paroles mémorables qui élèvent l'ame, & qui font propres à infpirer, dans tous les temps & à tous les hommes, l'amour de la vertu. Telle eft cette célèbre réponfe de Louis XII : // ne convient pas à un Roi de venger les injures d'un Duc d'Orléans ; ou cette autre du même Prince : J'aime mieux voir mes Courtifans rire de mes épargnes, que devoir mon Peuple pleu- rer de mes dépenfes. Tel eft le propos que le Chevalier Bayard, expirant, tint au Connétable de Bourbon : Ce riefl pas moi qu il faut plaindre, mais vous qui combattez contre votre lioi & votre Pa- trie. Telle eft encore la harangue courte de la V£ïïîê de THiftolre. 167 & militaire d'Henri IV , avant la Bacaiile cTIvry , qui die à Tes Soldats, en leur mon- trant le pannache blanc qu'il portoit à Ton cafque : Enfants , fi les Cornettes vous manquent , voici le fïgne du ralliement , vous le trouverez toujours au chemin de la victoire & de l'honneur, Dieu efl pour nous. Telle eft encore la réponfe du même Prince au Duc de Sully, qui l'ex- hortoit à ne pas expofer fa perfonne aux actaques les plus meurtrières & les plus pé- rilleufes : Mon ami , puifque cefl pour ma gloire & pour ma Couronne que je combats , ma vie & toute autre cho/k doivent être comptées pour rien. Le Cardinal de Retz connoiflbit bien le prix de ces fortes d'anecdotes , lorfqu'il rapporte dans fes Mémoires, que le grand Condé , lifant avec beaucoup d'attention un Libelle que le Cardinal de Retz lui-mê- me avoir compefé pour le décrier, & dans lequel il expofok fans aucun ménagement toutes les fautes que Ton pouvoit repro* cher à ce Prince, répondit à un homme * qui , le voyant fort appliqué à cette leétu- te, lui dit, fans favoir ce que c'étoit que ce Livre, qu'il falloir que ce fût un bel Ouvrage, puifque Son Altcflè y prenoic tant de plaifir : // efl vrai que j'y en> prends beaucoup , car il me fait com~ n6o Traité des Preuves % mitre mes fautes , que per forme rfofe me dire. „ Ces paroles, reprend le Cardinal de „ Retz, font belles, hautes, grandes, & proprement des apophtegmes, dont le 5, bon fens de Plutarque auroit honoré „ l'antiquité avec joie. On doit fuivre les mêmes principes, & obferver les mêmes règles, tant pour s'aiïu- rer de la vérité des anecdotes, de quelque nature qu'elles puiflent être , que pour véri- fier les autres faits hiftoriques avant que de les donner pour véritables; c'eft-à-dire, qu'il faut voir fi elles viennent d'un Auteur contemporain , éclairé , véridique , & dé- fintérefle, fur-tout s'il en parle comme té- moin oculaire : elles deviennent encore plus certaines quand elles font appuyées fur le témoignage uniforme de plufieurs Ecrivains de cette efpece , ou prouvées par des Pièces authentiques. Voici , par exemple , deux Anecdotes rapportées parDavila, que le Pere Daniel auroit bien pu fe difpenfer d'inférer dans fon Hiftoire , puifquelles font au moins très-douteufes. La Reine Catherine de Médicis haïf- foit, dit-on, perfonnellement le Connéta- ble Anne de Montmorency , pour deux rai- fons : la première , c'eft que cette Prin- de la Vérité de l'Hifoire. z 69 :e(îe ayant été long-temps fans avoir d'en- fants, le Connétable avoir propofé au Pvoi Je la répudier, & elle t avait fu. La fe- :onde, c'eft que depuis quelle en eut en ïlufieurs , ce Seigneur , tout fage qu'il Hoit, eut affez Sindifcrétion pour dire m jour , en raillant , en préfencé de ïîujïeurs perfonnes , que de tous les en- cants du Roi , Diane , fa fille naturel- le , étoit la feule qui reffemblât à fqn îere , comme s'il eût révoqué en doute \ue les autres fuffent de lui. Ces deux anecdotes ne font appuyées jue fur le témoignage de Davila , qui eft i la vérité un Auteur contemporain , mais l ne dit point d'où il les a fues; & M. de ^hou , dont le témoignage eft d'un toue utre poids que le fien , parle de la féconde omme d'un fait très- douteux : il aflùre u.e le Connétable étoit trop fage pour *nir un pareil difcours en préfence de lufieurs perfonnes , & qu'il y a grande pparence que la Reine Catherine l'a- oit imaginé , pour s'autorifer à l'éloigner es affaires. Il faudroit donc avoir des reuves de ces deux anecdotes , plus for- îs que le témoignage de Davila , pour ouvoir les alïiirer comme des faits conC- tnts & indubitables. Voici une autre lecdote prife d'un Hiftorien d'Italie, donc M iij n/o Traité des Preuves il elt encore plus facile de démontrer la fauiïèté. Paul Jove raconte que le célèbre Ange Polirien mourut d'une fièvre violente, eau- fée par la fureur & le défefpoir d'une paf- fion infâme qui le dévoroit. Varilias n'a pas manqué de rapporter ce fait dans fes Anecdotes de Florence, & de l 'allure r comme un fait certain, quoique Paul Jove ne le donne lui-même que comme un bruic qui avoit couru; ferunt, l'on difoit. Mais Pierius Valerianus , contemporain de Paul Jove & de Polirien , foutient que ce bruit n'avoit aucun fondement; & il attri- bue la mort de Politien au chagrin que lui cauferem les malheurs de la Maifon de iVlé- dicis, après la mort de Laurent de Médi- cis, dont il avoir élevé les enfants, & qui l'honoroic d'une protection & d'une con- fiance particulière, fur laquelle il avoit ap- paremment bâti l'efpérance d'une grande fortune. Le doéle Jufte-Lipfe adopte le ré- cit de Pierius fur la mort de Politien , & il rejette avec mépris celui de Paul Jove, qui a toujours pafie pour un Hiflorien peu fur & tres-paffionné. Jufte-Lipfe , quoiqu'un des admirateurs de Paul Jove, avoue qu'il ne doit être cru que lorfqu'il parle fans au- cune affe&ion de haine ou d'amitié. Or 1 on fait qu'il étoit jaloux de la haute répu- de la Vérité de fHi/ïoire. 27 1 cation que Politien s'étoit acquife par Tes Ecrits; & l'on s'apperçoit aifément qu'il a cherché,, par cette anecdote fcandaleufe, à noircir fa mémoire. C'efl: ainfi qu'il faut apprécier le témoi- gnage des Auteurs contemporains , avant que d'ajouter foi à leurs anecdotes. Le cé- lèbre Bayle a fort bien remarqué, que Va- riilas n'écoit pas fcrupuleux fur cet arcicle. C efr fur- tout dans fes Anecdotes de Flo- rence, qu'il a donné carrière à fpn imagi- nation. " Il y a peu de Livres où il foie „ moins permis de puifer, à tout homme „ qui a quelque amour & quelque refpeét „ pour la vérité. 11 n'y a rien fur quoi Ton ait débité plus fouvent & plus volontiers de fauflès anec- dotes, que fur la mort de ces grands Per- fonnages, dont le trépas inopiné femble être arrivé à propos pour terminer tout- a-coup des querelles importantes, par une de ces révolutions fubites qui changent la face des affaires, qui détruifent les efpé- rances les mieux fondées en apparence, & qui relèvent le parti le plusfoible, lors- qu'il étoit prêt à fuccomber. C'efl: ce que l'on vit arriver en Allema- gne, par la mort imprévue de Guftave- Adolphe , Roi de Suéde. Ce Prince , qui te- noie en quelque forte dans fes mains le fore M iv 2.72 Traité des Preuves de l'Empire, eft tué malheureufemem à la Bataille de Lutzen , où il s'expofe , à fou ordinaire , comme un frmple Soldat. Sa more paroît être le dénouement d'une querelle qui venoit d'ébranler le Trône des Céfars, & qui tenort toute l'Européen fufpens, dans l'attente des fuites qu'elle pouvoit avoir. On ne put pas fe perfuader que cette mort n'eût été préparée de loin , par des intri- gues perfides; on voulut abfolument cher- cher du myftere dans l'événement le plus fimple&le plus naturel. On imagina, pouf en découvrir la caufe, des anecdotes qui n'ont pas même l'apparence de la vérité : on multiplia les foupçons, fans être en état de multiplier les preuves. Les uns choifiOent encore aujourd'hui, entre ces anecdotes, celle qui leur paroît la plus vraifembtable ; les autres les difeutent fans en admettre aucune, quoiqu'elles ne mé- ritent ni d'être admifes, ni d'être difeutées. Ne diroit-on pas qu'un Roi , qui s'expofe continuellement à tout le feu de l'ennemi, dans une Bataille fanglance & opiniâtre , ne pouvoit y périr que par un aflafiinat pré- médité? Ce même Roi avoit déjà été blefle dans plufieurs rencontres; & loin d'être étonné de ce qu'il périt à Lutzen , on de- vroir plutôt l'être de ce qu'il vivoit encore après avoir affronté tant de périls. Il n'y de la Vérité de ÎHiJïoire. 27 $ avoic pas long-temps qu'un boulet de ca- non lui avoic emporté la croupe de fou cheval. On vit ce Prince tomber, & loti crut qu'il étoit mort; il étoit feulement couvert de fang & de pouffiere. Dira-t-on que ce coup lui fut porté par le miniftere d'un aflaffin, qui ne tira pasauiïi jufte qu'on le defiroit? De pareilles abfurdités ne mé- ritent pas d'être réfutées , elles fe réfutent d'elles-mêmes. On a reproché à Mézerai d'avoir adop- té r fans discernement, une infinité d'anec- dotes fatyriques, dont il n'auroit pu don- ner aucune preuve folide. On a compté , dans fon Hilîoire , jufqu a foixante Princes qui n'ont point fini leurs jours par une mort naturelle, & dont la plupart font mons empoifonnés ,fi l'on en croit cet Hiftorien. Dans combien de Libelles , écrits dans des temps de trouble & de faéiion, des Ecrivains mercenaires ou mal infirmes, n'ont-ils pas entrepris de noircir la mé- moire de Catherine de Médicis, par des empoifonnements imaginaires? NVt-on pas été jufqu a l'aceufer d'avoir chargé deux Italiens d'empoifonner toute l'Armée du Prince de Condé , & de leur avoir donné dix mille francs, qui dévoient être em- ployés à payer les drogues néceflaires pour l'exécution de cec: horrible projet ? Si I* M ? 274 Traité des Preuves Reine de Navarre, mère d'Henri IV, meurt à Paris, d'un abcès dans la poitrine, on ne laiflè pas de dire & de publier qu'elle a été empoifonnée par des gants parfumés , qui lui ont été vendus par un Marchand , nommé- Maître René, que l'on qualifie d'empoi- fonneur à gages de Catherine de Médias. Si Dandelot, frère de l'Amiral de Co- ligny, meurt à Xaintes, d'une fièvre pour- prée, on met encore fa mort fur le compte de cette Princelîè. Ces calomnies fe trou- vent dans les Ecrits des Contemporains ? & les Hiftoriens les répètent. Il n'y a pas jufqu'à M. le Laboureur qui ne nous ait débité de faufies anecdotes fur la méchanceté de cette Reine, quoiqu'il sic prefque toujours travaillé fur les Pièces les plus authentiques, & qu'il ait mérité d'être mis au rang des Auteurs clafllques, par la multitude & par l'utilité de fes re- cherches. Cet Ecrivain , fi fage d'ailleurs & fi judicieux , fi accoutumé h puifer les faits qu'/î raconte dans k\s meilleures four- ces, ne fuit plus fa méthode ordinaire quand il fe met à parler de la Reine de Médicis. O.i voit qu'il n'écrit plus que d'après les Libelles manuferirs ou imprimés des I lu- guenors, dont il avoit fait une étude par- ticulière. On ne prétend pas fans doute julîifier de la Vérité,de riliftoire* 2^5 cette Reine fur toutes fes aftions; il s'en faut beaucoup : mais encore ne faut-il pas lui en attribuer, auxquelles il eft évident qu'elle n'a jamais penfé. Le Pere Daniel a fort bien réfuté les fen- timents que M. le Laboureur attribue à cette Princefîè, fur les mefures qu'elle prie pour faire élire le Duc d'Anjou, fon troi- fieme fils, Roi de Pologne. „ Je ne puis entrer, dit-il, dans le fen- „ riment d'un de nos Hiftoriens très-judi- „ cieux, (c'efl: M. le Laboureur) fa voir r „ que cette Négociation avec les Polonois „ réuflît contre les véritables intentions de „ la Reine, qui vouloit, à ce qu'il pré- „ tend, retenir le Duc d'Anjou en Francè. Eft-il vraifemblableque, cette Princefîè gouvernant abfolument toutes les affaires? les Miniftres n'eufTent pas conduit celle-ci par fa direction ; & que fi elie eût voulu iauver les apparences, elle n'en eût pas trouvé le moyen dans une infinité de diffi- cultés qui pouvoient en empêcher le fuc- cès? En effet, on tint un fi grand compte à l'Evêque de Valence de fes fervices en cette occafion , qu'on l'en récompenfa par une fomme de cent mille livres , qui fe trouve marquée dans les Mémoriaux de la. Chambre des Comptes de Paris, dont le feul titre annonce la preuve la plus forte M vj 176 Traité des Preuves que Ton puifîè avoir de quelque particula- rité hiftorique que ce puiffè être. Il eft donc évident que la Reine Ca- therine defira fincérement de voir le Duc d'Anjou y fon fils , élevé fur le Trône de Pologne. M. le Laboureur ne fe contente pas de le nier, il va plus loin encore, puis- qu'il accufe tacitement la Reine Catherine d'avoir fait périr fon fils, Charles IX. On> penfera ce que Von voudra, dit-il, de la mort du Roi Charles , arrivée quatre mois après le départ du Duc d'Anjou pour la Pologne; & pour faire mieux en- tendre ce que Ton en doit penfer, il ajou- te : que véritablement il faut avouer que cette PrinceJJe étoit trop favantz dans la deflinée de cet état & de fa fa» mille; comme pour dire, qu'étant réfolue de faire périr Charles IX, il ne lui étoit pas difficile de prévoir fa fin prochaine. Mais fi elle favoit fi bien quand elle devoir arriver, qu'avoit-elle befoin de fe donner tant de mouvements, & de faire tant de dépenfes pour porter le Duc d'Anjou fur le Trône de Pologne? qu'avoit-elle befoin de faire femblant de vouloir l'y porter ? Elle auroit fu le temps précis où le Duc d'Anjou devoit être Roi de France, elle auroit fu que ce temps n'étoitpas fort éloi- gné; elle n'avoit qu'à l'attendre, fans faire de la Vérité de ïHîftoire. de fi grands fraix, & fans furmonter tanc d'obftacles pour 1 envoyer en Pologne. M. le Laboureur die que ceux qui juge- ront que la Reine Catherine voulut férieu- fement qu'il fût Roi de Pologne , feront bien moi?is fins & moins éclairés que ceux qui adopteront le fyftême abfurde qu'il propofe : mais les faufletés évidentes qu'il débite à ce fujet, prouvent que l'on s'égare auffi-bien par un excès de rafine- ment que par un défaut de finedè. On a vu encore 3 de nos jours, un Au- Mémoï* teur qui écrit avec plus d'efprkqued'exac- jyfadfede tkude, renouveller ces aceufations atroces, Maime- en parlant de la mort du Prince Electoral de non' Bavière, que l'on élevoit à Bruxelles, dans Fefpérance de fuccéder à laCouronne d'Ef- pagne, après la mort de Charles II. Cet enfant précieux n'avok encore que fept ans lorfqull mourut à Bruxelles des fuites de la petite vérole, maladie fi dangereufe en elle-même, & fi fouvent meurtrière, mê- me pour les enfants , qu'aiïùrément c'eft celle de toutes qui a le moins befoin d'ê- tre aidée par une caufe étrangère pour les conduire au tombeau. Cependant cet Au- teur ne craint pas, à l'exemple de beaucoup d'autres, d'attribuer cette mort prématurée à la Cour de Vienne, qu'il dit , être- de tout temps infi&ée des maximes de Ma~ aro Traité des Preuves cbiavety & foupçonnée de réparer par [es empoifonneurs les fautes de [es Mi- nières. Mais comment prouverok-on que cette Cour de Vienne a été de tout temps plus infeftée des maximes de Machiavel , que plufieurs autres Cours de l'Europe? Ne dirok-on pas, fuivant la réflexion très-ju- dicieufe d'un autre Ecrivain moderne, que la Cour de Vienne a eu de tout temps des empoifonneurs en titre d 'office , com- me elle a des Minières & des Chambellans ? L'Auteur de cette réflexion s'infcrit pa- reillement en faux contre l'Anecdote rap- portée par Guichardin , fur la mort du Pape Alexandre VI. Voici ce que l'on en raconte. Ce Pontife , ayant deflein de faire mourir quelques Cardinaux, lesavoic invités à dîner dans une muifon de cam- pagne, où l'on devoit leur d >nner du vin empoilbnné; ce vin fut mis dans une bou- teille que l'Eehanfon eut ordre de mettre à part, & de n'en donner à perfonne fans un ordre exprès du Pape. Ce Domefli]ue s'imagina que l'on ne pienoit cette précau- tion , que parce que la bouteille contenoi: un vin exquis & réfervé pour la bouche du Pape, & pour celle de Céfar Borgta, fon fils, qui devoit être du dîné. A pane furent-iL arrivés dans cette maifon decam- de la Vérité de THtfloire. 279 pagne, qu'ils demandèrent cous deux à boi- re ; l'Êchanfon n'eue rien de plus preiïe que de leur donner de ce vin : le Pape , âgé alors de 72 ans , en mourut, parce qu'il n'eue pas la force de réfilter au poi- fon; Céfar Borgia, qui étoic 'plus jeune , en fut malade à l'extrémité : mais on le mit dans le ventre d'une mule, que l'on tua exprès; & la chaleur de ce corps mort, tout fanglant, lui procura une fueur abon- dante, qui le guérit. Tel eft le récit de Guichardin , qui a été fuivi par un très-grand nombre d'Hiftoriens, L'Abbé Lavocat, qui le rapporte dans fort Dictionnaire , obferve qu'il y a de fortes raifons d'en douter. Un autre Ecrivain * qui a examiné ce récit avec des yeux cri- tiques, foutient qu'il eft abfolument fuix; il en rapporte deux raifons, dont l'une eft fi foible, pour ne pas dire fi frivole, qu'il auroit bien fait de l'omettre , pour n'in- fifter que fur l'autre , qui eft beaucoup plus fol i de. La raifon qu'il falloir omettre, c'eftque le Pape & fon fils ne p'ouvoient gagner, à la mort de ces Cardinaux, que leur mo- bilier, qui nétoit pas, ait il, un ob- jet ajjez important, puifque ces effets ét oient pref que toujours enlevés par les Valets-de-chambre , avant que les Pa- s8o Traité des Preuves pes puflent en faifir quelques dépouil- les.. Une pareille raifon ne feroit certaine- ment pas fuffifame pour réfuter le témoi- gnage de Guichardin , puifque ces Cardi- naux pouvoient avoir des fonds trèscon- fidérables en argent comptant, & que fâ- chant le jour & l'heure précife où ils dé- voient mourir, il n'eût pas été difficile de prendre d'avance les précautions nécefiai- res pour empêcher leurs Valets- de-cham- bre d'y mettre la main. D'ailleurs , ces Car- dinaux poffédoient de riches bénéfices, qui feroient devenus vacants par leur mort % & Ton étoit dans Pufage de les vendre à la Cour d'Alexandre VI, fuivanc ce fameux diftique. Vendit Alexander claves , Altaria , Chrijlum : Vendere jure potejî , emerat ille pius. On vend chez le Pape Alexandre Bénéfices & dignités: Apres les avoir achetés, Wa-t-il pas droit de les revendre ? Ainfi , quand même ces Cardinaux n'euf- fent point été riches en argent comptant, on conçoit aifément qu'Alexandre & (on Sis auroient pu encore gagner confidé* rablement à leur mort. Il vaut donc mieux combattre le témoi- de la Vérité de VHijloire. 28f gnage de Guichardin par celui de Bur- chard, Maître des Cérémonies du Pape Alexandre, & un des principaux Officiers de fa Cour, qui nous apprend, dans fon Journal, que ce Pontife, que Ton dit avoir été empoifonné le 1 8 d'Août 1 503 , étoic tombé malade d'une fièvre double tierce dès le 12 du même mois ; que fon mal augmenta jufques au 1 8 , quoiqu'il prît tous les remèdes, & qu'il gardât le régime prefcric par les Médecins; qu'enfin, fen- tant fin approcher, il reçut les derniers Sacrements de l'Eglife , & qu'il rendit le dernier foupir en préfence-de fon ConfeP feur & du Préfident de la Daterie. On ne voit rien dans ce récit de Bur- chard, qui donne la moindre idée de la violence d'un poifon mortel , dont Céfar Borgia ne put arrêter l'effet que par un remède prefque auffi violent que le poifon même : l'on n'a d'ailleurs aucune raifon de récufer le témoignage de cet Officier du Pape , qui découvre toutes les horreurs de la Cour & de la vie privée d'Alexan- dre VI, avec tant de naïveté, que Ton ne peut le foupçonner d'avoir voulu ménager fa réputation en déguifant ia caufe oc les circonftances de fa mort , fî elle eût été l'effet d'un poifon qu'il avok fait prépare? pour le donner à d'autres. 282 Traité des Preuves Ce n'eft pas qu'il n'y aie eu , dans tous les temps & dans tous les états , des hom- mes capables de commettre les crimes les plus noirs & les plus atroces , quand ils ont cru «pouvoir en tirer de grands avan- tages; mais il y en a qui font plus faciles à cacher que les autres : ceux-là ne par- viennent à la connoiflance des hommes, que par des circonftances fingulieres & inefpérées, qui femblent quelquefois mé- nagées par la Providence, pour confondre les méchants, & pour leur arracher le fruit qu'ils efpéroient tirer de leurs forfaits : mais elle ne permet pas toujours que ceux qui ont commis les grands crimes, en fubiffent la peine; & il y en a fans doute plus d'un qui demeurent impunis, & qui fe fauvenc à la faveur des ténèbres. Il ne fuffit pas , pour les prouver, d'alléguer la maxime fi connue chez les Romains : ejus efï feelus cui prodefî; on doit regarder comme l'au- teur du crime , celui qui en profite. Cette maxime ne peut fonder qu'une préemp- tion , & l'on fait que les préfomptions ne font pas des preuves. La BrinvilLiers étoit certainement une empoifonneufe, jugée & exécutée comme telle après les informations les plus exac- tes, & fur les preuves les moins équivoques & les plus complètes ; mais il eft faux, de la Vérité de VH^oire. j$g i°. qu'elle allât eflayer fes poifons dans les Hôpitaux, comme on le difok parmi le Peuple, & comme quelques Hiftoriens Font écrit : on ne voit aucune trace de cette accufation dans les Pièces de Ton procès. 2°. II efl: à remarquer que Ton pere & (on frère étant morts du poifon qu'elle leur avoit fait donner par un Domeftique qu'elle avoit introduit dans leur maifon, pour y être le miniitrede fes fureurs, on eut quel- ques foupçons fur le genre de leur mort, qui obligèrent à faire ouvrir leurs cadavres en préfence des Médecins. Ils drefTerent un procès verbal de-cette ouverture, dans lequel, après avoir expofé les ravages qu'ils avoient remarqués dans les vifceres , ils finiflfoient par déclarer que cette corrup- tion pouvoit être l'effet, ou du poifon, ou de certaines humeurs acres & mordi- cantes qui fe forment quelquefois dam le corps humain. Jugea^rt incertain , qui donnoit lieu de douter que ces deux hommes eufTent été réellement empoifonnés. Le crime ne fuc donc découvm que long-temps après, à i'occafion de la mon fubite de Sainte-Croix, amant de la Brinvilliers, chez lequel on trouva une cafTette remplie de liqueurs em- poifonnées, dont on fit Peflàj fur des ani- maux y avec des Lettres de la Brinvilliers, a 84 Traité des Preuves qui prouvoienr qu'elle était d'intelligence avec Sainte-Croix. On eut enfuite d'autres preuves par l'aveu du Domeftique donc elle fe fervoit pour l'exécution de Tes abo- minables defTeins , & par les aveux qu'elle fît elle-même dans fes interrogatoires. Mais il efl: bien rare que l'on puifle éta- blir la vérité de ces horribles forfaits fur des preuves juridiques & inconteftables* Il arrive même fouvent que les Auteurs contemporains qui les rapportent , mêlent dans leur récit des abfurdités manifeftes, qui marquent pour le moins autant d'igno- rance que de malignité. L'un vous parlera d'un contrepoifon de Venifc , qu'aucun Phyficien n'a jamais con- nu, comme d'un antidote univerfel , capa- ble d'arrêter l'effet de toutes fortesdepoi- fons, comme s'ils écoient tous de la même nature, & qu'ils puiïènt être guéris par le même remède. Joli raconte dans fes Mémoires, que le Cardinal de Retz ayant été enfermé au Château de Vincennes, la Ducheflè de LeP diguieres s'imagina, w qu'il pourroic avoir 5? befoin de contrepoifon ; elle en donna „ deux petites boîtes au Marquis de Vil- „ lequier, qui Favoit arrêté, pour les lui faire tenir. ,, Précaution évidemment ab- furde , qui prouve que cette Dame nV de la Vérité de rHiJîoire. a8£ . Voit pas la moindre idée des premiers élé- ments de la Médecine & de la Phyfique: car pour juger de l'effet & de l'utilité d'un contrepoifon, il faudrait fa voir auparavant quelle eft la nature du poifon dot^on veut arrêter les effets : or lequel des amis ou cks parents du Cardinal de Retz pouvoic i^É^ la moindre connoiflànce de l'efpece deitjsfeï. fon qu'ils s'imaginoient qu'on lui pré$^ ' roit? On lui envoyoit donc au hazard deV drogues qui pouvoient auffi-bien lui nuire que lui fervir, félon qu'elles étoient pro- pres à guérir le mal que l'on vouloit lui épargner, ou à l'augmenter. D'ailleurs c'é- toit bien mal connoître le caraétere d'Anne d'Autriche & celui du Cardinal Mazarin , que de les croire capables d'ufer d'une voie auffi violente & auffi contraire à toutes les Loix de l'humanité, pour fe venger de leurs ennemis. Joli ajoute , " que le Marquis de Ville- „ quier ayant remis ces deux petites boî- „ tes entre les mains de la Reine, Sa Ma- „ jefté propofa la chofe au Confeil; où „ Servien fut d'avis d'en ôter le contre- poifon, & d'y mettre du poifon vérita- „ ble , pour être eufuite rendu au Prifoti- „ nier. Lâche confeil, s'écrie le Sieur Jo« „ li ; mais le Sieur le Telîier opina au con« * traire, & dit qu'il n'y avoit qu'à jetter * 86 Traité des Preuves „ les boîtes, & n'en plus parler. LaReîne „ fuivic cet avis, fore irritée contre la Du- „ chefïè, de ce qu'elle l'avoic prife pour 9, une empoifonneufe. Voilà encore un récit très-juftement fuf- pe<5l de faufiecé. A'qui perfuade ra-t-onque Servien, qui connoifTbit parfaitement fhu- meur de la Reine, ait fait une pareille pro- pofition en fa préfence ? Il le peut faire que ce Miniftre, juftement indigné de ce que la Duchefle de Lefdiguieres regardoic la Reine comme une empoifonneufe , aie dit qu'elle auroit mérité que Ton. mît du véritable poifon dans ces boîtes, & qu'on les fît tenir au Cardinal de Retz : mais un tel difeours, fi tant eft qu'il ait été tenu, ne peut pas être régarde comme une pro- portion férieufe, que l'on ait mife en dé- libération dans un Confeil. On peut dire en général que les anec- dotes font de tous les faits hiftoriques les plus difficiles à vérifier. Les faits connus & publics fe trouvent atteftés par un grand nombre de témoins : les anecdotes ne font fues , pour l'ordinaire , que de quelques perfonnes qui ne prennent pas toujours !a peine de les écrire; fouvent elles ne font fondées que fur des traditions, qui paflànc d'une génération à l'autre, fans avoir été confignées dans aucun Ecrit fait par un de la Vérité de VHifioire. i?>? témoin oculaire, s'altèrent infenfiblement, parce que chacun y ajoute quelque circonf- tance de fon invention : de là vient que l'on mêle fouvenc tant de fauflëtés dans les anecdotes. CHAPITRE XIII. Suite du même fujet. Examen de fa- née dote du Comte de Motet , tranf- formé en Hermite, fous le nom de Frère Jean-Baptiflc. . ON ne doutoit pas que le Comte de Moret, fils naturel de Henri IV, & Prince légitimé de France, ne fût mort en 1632, à la Journée deCartelnaudary. Ce- toit une opinion confirmée par le témoi- gnage de tous les Hiftoriens, lorfqu'un Prê- tre du Diocefe d'Angers, nommé Gran- det, fit imprimer la Vie d'un Hermite, appellé Frère Jean-Baptifte, mort en 1693, dans un Hermitage de la Province d'Anjou. Il foutient dans cet Ouvrage, que cet Hermite écoit ce même Comte de Mo- ret, que Ton difoit communément avoir été tué au combat de Caftelnaudary. Quatre Ecrivains modernes ont parlé différemment de cette anecdote : l'un dé- s8S Traité des Preuves 0denfré" 611 ^eUX m0CS' ClUe Une va*ne fa' Hefnaut. Mei l'autre s'eft contenté de dire, qu'elle Le Pere a bien Pair d'une fable; le troifieme juge Daniel. qUe je gjeur Grandet dit des chofes qui donnent beaucoup de vraifemblance à L'Abbé ce fait ; le quatrième enfin, dans un Li- Richard. vre intitulé, Le véritable Pere Jofeph, adopte en plein l'opinion du Sieur Gran- det; loin de fe borner à dire, comme le Pere Daniel, qu'elle a beaucoup de vrai- femblance , il l'atfure comme une vérité fur laquelle il ne paroît pas avoir le moin- dre doute. Davrigny , au contraire , dans fes Mémoires chronologiques, la rejette comme une fable, & il s'applique à réfu- ter toutes les raifons que l'on apporte pour la prouver. On a donc formé quatre opinions diffé- rentes fur cette anecdote. Selon la pre- mière, ce n'eft <\uune vaine fable; elle eft donc abfolument fauflè. Selon la fé- conde, elle a feulement Y air £ une fable $ ce qui fe pourroit dire encore, quand mê- me elle feroit vraie ; puifqu'un fait aufii extraordinaire que celui-là auroit toujours l'air d'une fable, quand même il feroit re- gardé comme une vérité, & que l'on pour- roit s'en fervir pour montrer qu'il arrive quelquefois des événements fi fingulicrs, , c'eft que tous les Hiftoriens l'ont igno- „ ré. On envoya dans le plus grand fe- „ cret , au Château de l'Ifle Ste. Margue- „ rite, dans la mer de Provence, un Pri- „ fonnier d'une taille au-deflus de l'ordi- naire, jeune, & de la figure la plus belle >, & la plus noble. Ce Prifonnier, dans la „ route , portoit un mafque , dont la men- „ tonniere avoit des reiïbrts d'acier, qui „ lui laiflbient la liberté de manger avec „ le mafque fur le vifage. On avoit ordre „ de le tuer, s'il fe découvroic. Il relia „ dans l'Ifle, jufqu'à ce qu'un Officier de „ confiance, nommé St. Mars, ayant été „ faitGouverneurde la Baflille, l'an 1690, „ l'alla prendre à l'Ifle Ste. Marguerite, „ le conduifit à la Baflille, toujours maf- „ qué. Le Marquis de Louvois alla le voir „ dans cette Ifle avant la tranflarion , lui „ parla debout, & avec une confédération „ qui renoit du refpedi Cet Inconnu fut „ mené à la Baflille, où il fut logé auiTi „ bien qu'on peut le:re dans ce Château; „ on ne lui refufoit rien de ce qu'il de- „ mandoit; fon plus grand goût étoit pour le linge d'une finelfe extraordinaire; il ?, jouoîc de la guitarre \ on lui faifoic la plus de la Vérité de FHiftoire. 305 , grande chère, & le Gouverneur s'aiïèyoit , rarement devant lui. Un vieux Médecin , de la Baftille, qui avoit fouvent traité , cet homme fingulier dans Tes maladies, , a dit qu'il n'a voit jamais vu fon vifage, , quoiqu'il eût fouvent examiné fa langue , & le refte de Ton corps. Il étoit admi- , rablement bien fait, difoit le Médecin; „ (à peau étoit un peu brune; il intéreflbit „ par le feul fon de fa voix; ne fe plai- „ gnoit jamais de fon état, & ne laifïbit „ point entrevoir ce qu'il pouvoit être. „ Cet Inconnu mourut en 1704, & fut „ enterré la nuit, à la Paroifle de St. Paul. „ Ce qui redouble Féeonnement, c'efl: que, „ quand on l'envoya aux Ifles Sre. Mar- „ guérite , il no difparut dans l'Etat aucun „ homme confidérable : cet Inconnu l'é- ?, toit fans doute ; car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il étoit dans Fille. „ Le Gouverneur mettoit lui-même les „ plats fur la table, & fe retiroit après Fa- „ voir enfermé. Un jourlePrifonnierécri- v vit fon nom avec un couteau fur une „ aflîette d'argent \ & jetta Faflîette par la „ fenêtre, vers un bateau qui étoit au pied „ de la Tour. Un Pêcheur, à qui le ba- „ teau appartenoit, ramaflà Fàffiette; & „ la rapporta au Gouverneur. Celui-ci, „ étonné, demanda au Pêcheur : dve& 306 Traité des Preuves „ vous lu ce qui eft écrit fur cette affiet- „ te, & quelqu'un fa-t-il vue entre vos „ mains? Je ne fais pas lire, répon- 5, die le Pêcheur, viens de la trouver , perfonne ne ta vue. Ce Payfan fut re- „ tenu, jufqu a ce que !e Gouverneur fut „ bien informé qu'il n'avoit jamais lu , & „ que lafllette n'avoit été vue de perfon- „ ne. Allez , lui dit-il f vous êtes bien- „ heureux de ne [avoir pas lire. Parmi „ les témoins de ce fait, il y en a un di- „ gne de foi qui vit encore. „ M. de Chamillard fut le dernier Mi- „ nifixe qui fut cet étrange fecret. Le fe- „ cond Maréchal de la Feuillade , fon gen- „ dre, m'a dit, qu'à la mort de fon beau- pere, il le conjura à genoux de lui dire „ ce que c'étoit que cet homme , que l'on „ ne connut jamais que fous le nom de „ f homme au mafque de [er : Chamil- 5, lard lui répondit, que c'étoit le fecret „ de l'Etat, & qu'il avoit fait ferment de „ ne le révéler jamais. Enfin il relie en- „ core beaucoup de mes contemporains „ qui dépofent de la vérité que j'avance, „ & je ne connois point de fait plus ex- f, rraordmaire, ni mieux conftaté. Voyons préfent,jment s'il n'y a rien dans ce long récit qui ne foit confirme à la vé- rité i & pour en juger, commençons par de la Vérité de YHïfloire. 307 :onfu!cer un Journal écrie tout entier de la nain de M. Dujonca , celui-là même donc 1 eft parlé dans les Lettres de Madame le Sévigné , lequel étoit Lieutenant de loi de la Baffille , quand ce Prifonnier nconnu y arriva. Voici fes paroles, fidéle- nent prifes fur l'Original. „ Du Jeudi, 18 Septembre 1698, à , trois heures après- midi , M. de Sr. Mars 9 , Gouverneur de la Baftille , eft arrivé v pour fa première entrée, venant de fou , Gouvernement des Ifles de Ste. Mar- , guerke & St. Honorât, ayant amené , avec lui, dans fa litière, un ancien Pri- , fonnier qu'il avoit à Pignerol , dont le , nom ne fe dit pas , lequel on fait tenir ? toujours mafqué. On voit dans ie même journal , que ce Prifonnier, en defeendanr de la litière, fuc nis d'abord dans la Tour de la Bafmiere^ m attendant la nuit. M, Dujonca die infuite, qu'il le conduifit lui-même, fur es neuf heures du foir, dans la troifi^me :hambre de la Tour, dite de la Ber tau- lière : (on prétend que ces Tours por- ent le nom des Archite&es qui les ont ba- ies ) M. Dujonca ajoute, quil avoit eu oin de la faire meubler de toutes cho- res avant [on arrivée , en ayant reçu )rdre de M. de St. Mars; qu'en con- 308 Traité des Preuves duifanc ce Prifonnier dans la chambre qui lui éroic deftinée, il écoit accompagné du Sieur de Rofarges, que M. de St. Mars avoit amené avec lui , & qui éroic chargé de fervir, &de foigner ledit Prifonnier , lequel écoit nourri par le Gouverneur : ce qui paroîc fignifier, i°. qu'il n'y avoir que Rofàrges qui fut employé a le fervir \ à l'ex- clufion de cous les Domeftiques ordinaires du Château : 2°. que fa chambre étoit mieux meublée que celle des autres Pri- fonniers, puifqu'il y avoit eu des ordres de la meubler, envoyés par M. de St. Mars; ce qui ne peuc s'entendre que d'un ameu- blement plus riche & plus recherché que celui des aucres chambres v fans quoi il n'eûc pas été néceflaire d'envoyer pour cela des ordres exprès, puifque les chambres du Châreau font toujours meublées, mais fort fimplement : il falloit donc que l'on eût ordonné un ameublement particulier pour celui-ci : 3° qu'en difant que ce Pri- fonnier étoir nourri par Monfieur le Gou- verneur, M Dujonca a voulu faire enten- dre, ou que le Gouverneur mangeoit avec lui, ou que fa table étoit fervie comme celle du Gouverneur; car du refte i] n'y a aucun Prifonnier a la Baftille qui ne foie nourri par le Gouverneur; cet ufaçe croit établi dès le temps de Louis XI , comme de la Vérité de ÎHifîoirc. 309 3n le peut voir dans les Obfervations de VI. Godcfroy , fur THiftoire de Char- es VIII. M. Dujonca a donc voulu don- ner à entendre par cetce exprefîîon , que ce 3rifonnier avoic , à l'égard de fa nourri- ure, des avantages & des diftinétions par- ticulières que les autres n'avoient pas. Dans ce même Journal , la mort de ce Prifon- nier inconnu eft rapportée en ces termes: „ Du Lundi, 19 Novembre 1703, le „ Prifonnier inconnu , toujours mafqué „ d'un mafque de velours noir, queM.de ^ St. Mars a amené avec lui, venant des ^ Mes de Ste. Marguerite, qu'il gordoit „ depuis long- temps, lequel s'étant trouvé p hier un peu plus mal , en fortant de la „ Mette , il eft mort cejourd'hui , fur les „ dix heures du foir, fans avoir eu uns 5, grande maladie; il ne fe peut pas moins. „ M. Giraut, notre Aumônier, le con- „ fefla hier : furpris de la mort, il n'a pu „ recevoir fes Sacrements , & notre Au- „ mônier l'a exhorté un moment avant „ que de mourir. Il fut enterré le Mardi „ 20 Novembre, à quatre heures après- -midi, dans le cimetière de St. Paul, „ notre Paroifle; fon enterrement coûta „ quarante livres. De tout ce qui a écé dit ou écrit fur cet homme au mafque , rien ne peut être corn? 3io Traité des Preuves paré, pour la certitude, à l'autorité de ce Journal. C'eft: une Pièce authentique, c'ell un homme en place, un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu dans un Journal écrie tout entier de fa main , où il marquoic cha- que jour ee qui fe paflbit fous Tes Jeux. Il réfulte de Ton témoignage , i°. que l'homme au mnfque fut d'abord envoyé k la Citadelle de Pignerol, à la garde de M. de Saint- Mars, qui y commandoic; 2°. qu'il fut transféré de là au Château de l'Ifle de Sainte-Marguerite, lorfque M. de St. Mars en prit le commandement; 30. que ce ne fut point en 1699, ma!S en qu'il vint à la Baffiîle avec M. de St. Mars ; 40. qu'il n'y mourut pas en 1704, comme on l'allure dans tous les Ecrits où il effc parlé de lui, mais le 19 Novembre 1703» & que cette date doit être réformée dans tous ces Ecrits , fans aucune exception ; 50. que l'Abbé Lenglet s'eft trompé ma- nifeftement quand il a dit que ce Prifon- nier, étant mort à la Baftille, fut enterré aux Céleltins. On voit le contraire non- feulement dans le Journal de Mk Dujonca , mais encore dans les Regiftres> mortuaires de la Paroifïe de St. Paul , que l'on a confulcés. L'on y voit que le nommé Marcbiali (c'eft le nom que l'on donne à ce Prifonnier fur le de la Vérité de VHifloire. 3 1 1 Regiftre) fut inhumé au cimetière de cette Paroifle , le 20 Novembre 1703. Signé Rofarges, Mrjor delà Baftiile; &Reilb9 Chirurgien du Château. On peut encore ajouter que le fouvenir de tous ces faits fe confcrvoit encore parmi les Officiers, les Soldats, & les Domefti- ques de la BaftiUe , lorfque M. de Lau- nay , qui en a été long-temps Gouverneur, y arriva pour occuper une place dans FE- rat- Major de la Garnifon. Il racontoit que Fon s'y entretenoit alors de l'aventure de ce prifonnier , & que ceux qui favoienc vu avec fon mafque , lorfqu'il paiïbit dans la cour pour aller à la Méfie , difoient qu'il y eut ordre, après fa mort, de brûler gé- néralement tout cequiavoit été à fon ufa- ge , comme linge, habits, macelats, cou- vertures, &c; que Ton fit même regratter & reblanchir les murailles de la chambre où il étoit logé, & que l'on en défit tous les carreaux , pour y en mettre de nou- veaux, tant on craignoit qu'il n'eût trouvé moyen de cacher quelque Billet, ou quel- que marque , dont la découverte auroit pu faire connoître fon nom : précaution qui paroît avoir quelque rapport à l'aventure de cette aiîiètte , qui fut rapportée par un Pê- cheur, fur laquelle il avoit gravé fon nom. M. de Launay difoic encore que Mon» 3 1 2 Traité des Preuves fieur d'Argenfon , Lieutenant de Police , qui venoit fouvent au Château de la Baf- tille, dont il avoit l'infpeétion, fâchant que l'on s'y encretenoit encore de ce Prifort- nier , demanda un jour aux Officiers, ce que l'on en difoic : & quand on lui eut die les différentes conjectures qu'ils faifoienc entre eux , il fe contenta de répondre : On ne faur a jamais cela. Prédiction qui s'efl: fi bien vérifiée, qu'on ne le fait pas encore; car quoique le Jour- nal de M. Dujonca nous apprenne là-defîus diverfes particularités que l'on ne peut ré- voquer en doute, il s'en faut beaucoup que Ton en puifle tirer aucune lumière , pour favoir au jurte qui étoit cet homme incon- nu, dont on a caché le nom avec tant de foin, & des précautions fi extraordinaires. On a donné au Public divers Ecrits fur ce fujet , qu'il faut examiner , pour voir (i l'on n'y trouvera pas des circonftances qui puifiènt nous donner de plus grands éclair- ciflèrnems fur ce myftere. Le premier de ces Ecrits eft intitulé : Mémoires fecrets pour fervir à FHifi toire de Perfe : on y raconte, fous des noms empruntés, diverfes particularités du Règne de Louis XIV, qui y eft défigné par le nom de Grand Chadbas, Roi de Perfe. On fait entendre dans ce Livre, qui de la Vérité de FHifloire. 3 1 3 que l'homme au mafque étoit le Comte de Vermandois, qui fut enfermé, dit-on, au Château de rifle Ste. Marguerite, & enfuite à celui de la Baftille, pour avoir fait un outrage impardonnable au Dau- phin , fils unique de Louis XIV. On ajou- te , que ce jeune Prince étant arrivé fur les frontières de Flandres, pour y faire fa première campagne, on fit courir le bruit qu'il étoit attaqué de la pefle, afin d'ef- frayer, & d'éloigner de lui ceux qui au- raient envie de le voir; qu'au bout de quel- ques jours de cette feinte maladie, on le fit pafler pour mort , & qu'on le transféra avec un grand fecret à la Citadelle de rifle Ste, Marguerite , défignée par le nom de l'Ifle êQrmus. Le fécond Ecrit, efl: une Lettre de M. de la Grange de Chancela qui , fe trouvant Prifonnier lui-même dans l'Ifle Ste. Mar- guerite, apprit de M, de la Motte-Gue- rin^ qui commandoic dans cette Ifle, que l'homme au mafque étoit le Duc de Beau- fort, que l'on difoit avoir été tué au Siège de Candie , & qui fut, non Amiral de Fran- ce, comme on le dit ordinairement, mais Grand-Maître , Cbef& Surintendant- Général de la navigation & commerce de France; charge qui fut créée pour le Cardinal de Richelieu, après la (upprefliom Paroiflè , le 20 Novembre 1703. Sig Rofarges, Mrjor delà Baftiile; (kReil Chirurgien du Château. On peut encore ajouter que le fouvei de tous ces faits fe confcrvoic encore pan les Officiers , les Soldats , & les Domel ques de la BaftiHe , lorfque M. de La nay , qui en a été long-temps Gouvernée y arriva pour occuper une place dans VI tat- Major de la Garnil'on. Il racontoit q Ton s'y entretenoit alors de l'aventure ce prifonnier 9 & que ceux qui Pavois vu avec fon mafque, lorfqu'il pafîbic da la cour pour aller à la Meflè , difoient qu y eut ordre, après fa mort, de brûler g néralemenc tout cequiavoit été à fon u ge , comme linge, habits, macelats, co vertures, &c; que Ton fit même regrati & reblanchir les murailles de la chamt où il étoit logé, & que l'on en défit to les carreaux , pour y en mettre de ne veaux, tant on craignoit qu'il n'eût trou moyen de cacher quelque Billet, ou qui que marque , donc la découverte auroit j faire connoître fon nom : précaution c paroît avoir quelque rapport à l'aventure cette affiètee , qui fut rapportée par un F cheur, fur laquelle il avoir gravé fon no M. de Launay difoic encore que Me 314 Traité des Preuves de celle d'Amiral; & qui fut poffedée après fa mort, par le Duc de Brézé, Ton neveu, tué fur fon bord d'un coup de canon , au Siège d'Orbitello, en 1 646 : la Reine mere la prie enfuite; & en 1650 elle fut donnée au Duc de Vendôme, avec la furvivance à fon fils François , Duc de Beaufort. Le troifîeme Ecrit, eft une Lettre de M. de Palteau, datée du Château de Pal- teau , dont il porte le nom. Ce Château avoit appartenu à M. de St. Mars, qui s'y arrêta avec l'homme au mafque, lorfqu'il le conduifit de l'Hle Ste. Marguerite à Paris. M. de Palteau y raconte tout ce qu'il avoit appris de ceux qui vivoient encore lorfque l'homme au mafque y paffa ; il ne prend aucun parti fur les différences conjeétures que l'on a faites pour découvrir fon nom: fa Lettre paroît diftée par la vérité même. Le quatrième Ecrit, efl: une Lettre de M. de St. Foix, Auteur connu & eftimé, dans laquelle il entreprend de prouver que l'homme au mafque n'étoit ni le Duc de Beaufort, ni le Comte de Vermandois, mais que c'étoit le Duc de Montmouth, fils naturel de Charles II , que tous les Hif- toriens, fans exception, contemporains ou autres, aïïùrenc avoir été décapité à Lon- dres le 1 5 Juillet 1685. Aucun de ces quatre Ecrits n'eft pro- de la Vérité de VHifîoire. 315 )rement une Pièce authentique; ilsnecon- iennent que des Traditions, qui peuvent ivoir été altérées en paiïànt d'une généra- ion à l'autre, & qu'il faut examiner avant [ue de les admettre : il y a plufieurs de ces rraditions qui fe contredifent réciproque- nent , d'autres qui fe réfutent par des rai- b>ns invincibles. On lit, par exemple, dms les Anecdotes !e Perle, que l'on fe défit furie champ du 'êcheur qui avoit trouvé i'afîîette , où ce Vifonnier avoit gravé fon nom. Les autres Vaditions portent feulement , qu'on lui dit, u'il étoit bienheureux de ne fa voir pas lire. Voici une autre circonftance , marquée ms ces Mémoires fecrets, dont on dé- iontre invinciblement la fauffèté, comme 1 très-bien remarqué M. de Saint Foix : eïl celle où il eft dit, que le Dauphin & Comte de Vermandois ét oient à peu 'ès du même âgey lorfque celui-ci outra- îa cruellement un Prince né pour êcre n Roi. Cet outrage fe rapporte à l'an- e 1683 1 Çu* ^uc ce"e ^e *a première & rniere campagne du Comte de Verman- is. Or il eil démontré que le Dauphin, né i er Novembre 1 66 1 , étoit alors plus âgé fix ans que le Comte de Vermandois, i étoit né le 2 Oftobre 1667; le Dau- in avoit même déjà un fils en 1683: 0 ij 3 1 6 Traité des Preuves ainfi u ce n'étoient pas deux enfants de „ douze à treize ans , qui vivant & jouant „ enfemble, peuvent en venir à fe fâcher, fe quereller, & même fe frapper. Cette remarque eft importante, parce que s'il s'étoit agi d'une querelle entre deux enfants, l'outrage que l'on fuppofe avoir été fait au Dauphin , n'auroit p3s été vengé par une peine auffi longue & auffi rigou- reufe que celle de l'homme au mafque. La circonftance de cet Officier, qui prit l'habit du Soldat qui étoit en fentinelle fous la fenêtre de la chambre où l'hom- me au mafque étoit logé , dans rifle de Ste. Marguerite, a été très-bien réfutée par M. de St. Foix, dans une Lettre im- primée dans une des feuilles de l'Année littéraire 1768 , n°. 27. Ces exemples fuf- fifent pour montrer que les Traditions con- tenues dans ces fortes d'écrits, ne font pas toutes également vraies ; elles ne font pas non plus également fauflès : fi elles font vraies dans les points où elles peuvent s'ac- corder avec le Journal de M. Dujonca , elles ne peuvent l'être dans celles où elles lui font contraires. Toutes ces Traditions s'accordent afièz fur un point, qui eft que l'homme au maf- que avoit les cheveux blancs, & dans le temps qu'il étoit dans rifle Ste. Margue- de la Vérité de WiftoirQ. 317 rite, & lorfqu'il paiïà par le Château de Palteau. Il n'y a rien dans le Journal de M. Dujonca qui leur foie contraire fur ce point; fi c'étoit le Duc de Beaufort, qui avoit 58 ans lorfqu'on le crut mort au Siège de Candie , il n'y auroit rien 1k de fort extraordinaire : cela feroit plus éton- nant, fi c'étoit le Comte de Vermandois, qui n'auroit eu que 3 1 ans lorfqu'il pafîà par le Château de Palteau. Il eft affèz rare que les cheveux blanchiment totalement à cet âge. On dit que le chagrin produit quel- quefois cet effet, même fur des perfonnes encore moins âgées , & l'on en cite des exemples : s'il efl: vrai qu'un chagrin acca- blant peut quelquefois avancer les ravages de la vieillefiè, ce Prifonnier devoit en avoir affez pour refientir de bonne heure tous les effets qu'il eft capable de produire. M. Dujonca ne dit point que le maf- que, dont le vifage de ce Prifonnier écoit couvert, fut un mafque de fer; il dit feu- lement que c etoit un mafque de velours noir. Il n'y a en effet nulle apparence qu'il fût obligé de garder fon mafque quand il mangeoit feul dans fa chambre, en pré- fence de Rofarges ou du Gouverneur , qui le connoiftbient parfaitement. Il n'é- toit donc obligé de le prendre que lorf- qu'il traverfoit la cour de la Baftille pour S 1 8 Traité des Preuves* aller à la Meflè , afin qu'il ne fût pas re- connu par les fentinelles , ou quand on étoic obligé de laifîèr entrer dans fa cham- bre quelque homme de fervice qui n'étoit pas dans le fecret. (*) On n'a imaginé ce mafque de fer , que pour expliquer comment il pouvoit man- ger avec fon mafque. Il fallait bien , a-t-on dit, qu'il eût une mentonnière avec des r effort s d "acier , qui lui laiffât la li- berté de manger avec le mafque fur le vifage; & c'eft par cette raifon, que Ton Ta nommé , & que Ton le nomme encore V homme au mafque de fer : mais les Tra- ditions rapportées dans les Lettres de M. de la Grange & de M. de Palteau , font tout- à-fait contraires à cette fuppofition. „ Le premier nous die, que, dans les „ maladies où il avoit befoin de Médecin „ & de Chirurgien , il étoit obligé , fur 5, peine de la vie , de ne paroître en leur 5, préfence qu'avec fon mafque ; & que „ lorfqu'il étoit feul, il pouvoit s'amufer (*) Ce Prifonnier n'étoit donc pas un pré- tendu fils de la Keine Anne 'd'Autriche, dont 3a nniffance avoit été fi bien cachée, que le Pu- blic n'en eut aucune connoiffance. Il n'eût pas été néceffeire de mafquer un vifage inconnu à tout l'univers. Ainfi cette fuppofition, qui eft d'ailleurs dertituée de toute vraifeinblance3 ne mérite pas d'être difeutee. de la Vérité de VHifloire. 319 „ à s'arracher le poil de la barbe avec des „ pincettes, d'un acier très-luifant & très- „ poli ; & qu'il en vit une de celles qui „ lui fervoient à cet ufage entre les mains „ du Sieur de Formanoir , neveu de M. de „ Se. Mars. D'un autre côté , on lit dans la Lettre de M. de Palteau , que M. de Se. Mars mangeoit avec [on Prifonnier, qui avoit le dos oppofé aux croifées de la falle à manger , qui donnoient fur la cour; que les Payfans qui l'avoient vu, & qu'il a in- terrogés, ne purent voir s'il mangeoit avec [on màfque; mais ils obferverent très-bien que M. de St. Mars, qui étoit à table vis-à-vis de lui, avoit deux pif tolets à côté de fon ajjiette. Ils navoient pour les fervir , qu'un feul Valet- de- chambre , qui alloit chercher les plats qu'on lui port oit dans l "antichambre , fermant foigneufement fur lui la porte de la falle à manger. Voiià des circonftances qui prouvent que ce Prifonnier avoic la liberté d ocer quelquefois fon. mafque : d'abord à Tlfle Ste. Marguerite, quand il vouloit s'arra- cher, avec des pincettes, le poil dp la bar- be; enfuite au Château de Pa!teo\i, lorf- qu'il mangeoit avec M, de St. Mars : car pourquoi auroit-on voulu qu'il tournât le O iv 3^0 Traité des Preuves dos aux fenêtres de la falle à manger ; pour- quoi le Valet-de-chambre, qui les fervoit, alioioil prendre les plats dans l'anticham- bre; pourquoi fermoit il foigneufement la porte de la falle quand il y étoit entré , fi ce n'eft parce que ce Prifonnier avoit ôcé lbn mafque, & que l'on craignoic que quel- qu'un ne le reconnût ? „ Ce n'eft que depuis que le Siècle de „ Louis XIV a paru, dit M. de Pakeau, „ que j'ai oui dire que ce mafque étok de „ fer à reflbrt; peut-être a-t-on oublié de „ me parler de cette circonftance : mais „ Un avoit ce mafque que lorfquil for- „ toit pour prendre Pair. Il ne l'avoit donc pas lorfqu'il mangeoic tête à tête avec le Gouverneur, en préfence d'un feul Domeftique, qui étoic fans doute un homme de confiance, que l'on avoit mis dans le fecret. On ne voit donc pas fur quel fondement on a dit, avec tant d'af- furance , qu'il y avoit à ce mafque une mentonnière avec des r effort s d'acier , qui laiff oient à ce Prifonnier la liberté de manger avec fon mafque fur le vifa- ge; ni pourquoi on l'a nommé en confë- quence l'homme au mafque de fer. C'efl: une pure fuppofition dont il n'y a aucune preuve dans le Journal de M. Du- jonca; & l'on peut même dire que l'on âe'la Vérité de ïHifloire. 321 trouve dans les autres Ecrits des preu- ves, ou du moins des indices du contraire. Quoiqu'il en (bit, il réfulte de tout ce qui vient d'être dit, qu'il y a trois opinions fur l'homme au mafque, (car l'on n'eft nulle- ment obligé de l'appeller l'homme au maf- que de fer;) l'une, que c'étoit le Duc de Beaufort, à qui Ton donne improprement le titre d'Amiral de, France; l'autre, que c'étoit le Comte de Vermandois, pour qui la charge d'Amiral avoic éré rétablie ; & la troilîeme, que c'étoit le Duc de Mont- mouth , fils naturel de Charles II , Roi d'Angleterre, né à Roterdam, en 1649* Ce qui nous manque pour décider en- tre ces trois opinions, c'efl: de favoir au jufte en quelle année cePrifonnier fut con- duit à la Citadelle de Pignerol, qui fut cer- tainement fa première prifon. S'il y fut en- voyé en i66\ , peu de mois après la mort du Cardinal Mazarin, ce ne pouvoit être ni le Duc de Beaufort, qui ne difparut qu'en 1669, dans Ie temps du Siège de Candie; ni le Comte de Vermandois, qui ne difparut qu'en 1683, aPfès ^e Siège de Courtray ; ni le Duc de Montmouth , qui ne fut mis à la Tour de Londres qu'en 1685, Mais cette époque de 1661 n'étant ap- puyée d'aucune preuve, ni même d'aucun indice certain , il eft impoffible d'en rien O v 322 Traité des Preuves conclure à l'égard des trois opinions que l'on fe propofe d'examiner. Si l'on étoic fur que ce Prifonnier avoic été conduit à Pignerol en 1669, on pour- roir être fondé à croire que c ecoit le Duc de Beaufort, parce que ce fut dans cette année qu'il difparut, dans une fortie qu'il commandoit au Siège de Candie, fans que l'on ait pu favoir depuis ce qu'il étoit de- venu, puifqu'on ne put jamais trouver fon corps. Cette date exeluroie formellement le Comte de Vermandois, qui n'étoit en- core qu'un enfant de deux ans en 1 669 ; & le Duc de Montmouth , qui a paru en- core long-temps après cette époque, en Angleterre & en Ecoflè. Si l'on étoit fur que ce Prifonnier n'a- voit écé mis dans la Citadelle de Pignerol qu'en 1683 , on pourroit être fondé à dire que c 'étoit le Comte de Vermandois, parce que c'eft l'année où il a difparu, mort ou vivant, après le Siège de Courtray,où)'on eft fur qu'il fe trouva, & qui fe rendit au Maréchal d'Humieres, le 12 ou le 13 No- vembre 1683; mais a'ors ce ne P°urroit être ni le Duc de Beaufort , ni le Duc de Montmouth, qui ne fut mis à la Tour de Londres qu'en 1685. Enfin fi l'on étoit fur que ce Prifonnier ne fut conduite Pignerol qu'en 1685 , on de la Vérité de VHifîoire* 323 pourroit être fondé à croire que c'étoit le Duc de Moncmouch : mais cette date ex- clurait en même temps, & le Duc de Beau- fort, & le Comte de Vermandois. Il n'y a aucune de ces dates, qui, une fois bien conftatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions, & ne méritât d être mife au rang de ces dates familières à l'Abbé de Longuerue, que le Cardinal d'Etrées ap- pelloit des dates fulminantes , parce qu'il en réfulte une preuve qui ne fouffre poinc de réplique. On voit ici de quelle impor- tance il efl: de dater fûrement les faits hif- toriques pour en avoir une connoifiance entière & parfaite, puifque c'eft faute de pouvoir vérifier une feule date, que nous nous trouvons dans des ténèbres , & dans une incertitude dont il nous eft impoflîble de fortir; car il s'en faut beaucoup que l'on puiffe s'afTurer du temps où l'emprifonne- ment de l'homme au mafqué a commen- cé : fi on le trou voit marqué dans quelque Journal, ou Regiftre femblable à celui de M. Dujonca, on le fauroit avec certitude; mais il nous manque une preuve de cetce force & de cette authenticité pour vérifier une époque de cette conféquence; & c'efl: par- là que nous nous trouvons obligés d'er- rer, pour ainfi dire, au hazard dans le vafte Pays des conjectures. O vj 3 H Traité des Preuves Ce n'efl: pas que chacun n'aie daté ce premier emprifonnemenc , d'où dépend la découverte de ce myftere, félon l'opinion qu'il avoit envie d'établir. Celui qui s'é- toitperfuadé que l'homme au mafquen'é- toit ni le Duc de Beaufort, ni le Comte de Vermmdois, date hardiment fa captivité de l'an 1661 , peu de mois après la mort du Cardinal Mazarin. M. de la Grange de Chancel , qui pré- tend que ce Prifonnier étoit le Duc de Beau* fort, la date de l'année 1669. L'Auteur des Mémoires fecreîs , qui foutient que c'é- toit le Comte de Vermandois, la date de l'année du Siège de Counray , où il fit cer- tainement fa première & fa dernière cam- pagne, & par conséquent de l'année 1683, Enfin M. de St. Foix, qui conjecture que c'étoit le Duc de Montmouth , la date du mois d'Août 1685. Chacune de ces dates convient parfai- tement à l'opinion que l'on veut infinuer ou établir; mais ce rapport fi juftenefuffic pas pour nous garantir la vérité de cette date. On voit clairement que ces époques ne font fondées que fur les différentes opi- nions que l'on a defTein de faire valoir, au- lieu que ces opinions ne devroient être fondées que fur la date qu'elles paroiffène avoir précédée lorfqu elles dévoient la fui- de la Vérité de ïHifloire. 325 vre. Comme Ton n'a aucun monument certain qui puifle fervir à prouver la véricé d'aucune de ces dates, elles ne peuvent plus être prouvées que par une pétition de principe, ou par un cercle vicieux. Demandez à l'un pourquoi il a choifï l'époque de 1 66 1 ; il ne pourra vous en donner aucune raifon valable, & cepen- dant il voudra vous forcer à en conclure, que ce Prifonnier n'étoit ni le Duc de Beau- fort, ni le Comte de Vermandois. Ceux qui datent cette même captivité de l'an- née 1683, ou de l'année 1685, n'en peu- vent alléguer d'autre preuve, fi ce n'cft que le Comte de Vermandois n'a difparu qu'en 1683, & ^e Duc de Montmouth qu'en 1685; c'efl: pofer en principe, ce qui efl: en queftion : ce n'efl: pas par l'opi- nion que l'on veut foutenir qu'il faut prou- ver la date , c'eft plutôt par la date qu'il faut prouver l'opinion; & jufqu'à ce que vous ayez établi folidement la certitude de cette date , vous ne pouvez plus rien en conclure qui ne foit fondé fur une pétition de principe, ou qui ne ferve à former ce qu'on appelle un cercle vicieux. M. de la Grange de Chancel , pour ren- dre fon opinion vraifemblable, a voulu dé- couvrir les motifs qui pouvoient avoir dé- terminé Louis XIV à condamner le Duc 326 Traité des Preuves de Beauforc à une prifon fi longue & fi rigoureufe , & à prendre des précautions fi étranges pour cacher fon nom : ces mo- tifs étoient, félon lui, Vefprit remuant de ce Duc, la part qtfilavoit eue à tous les mouvements de Paris, du temps dt la Fronde; fa dignité d'Amiral, qui le mettoit journellement en état de ren- ver fer les grands de feins de M. Colbert% chargé du Département de la Marine. M. de Saint-Foix réfute folidement ces motifs. Il obferve qu'en 1 669 , Louis XIV, adoré & admiré de tous fes Sujets, & ref- peété de tous fes voifins, n'a voit plus rien à craindre de fefprit remuant du Duc de Beaufort. Le parti de la Fronde étoit anéanti , & le Duc de Beaufort n'étoit pas allez habile pour le relever; il y avoitplus de dix ans, " qu'il étoit rentré dans le de- „ voir, & depuis ce temps-là on n'avoit „ eu rien à lui reprocher; chargé de toutes „ nos Expéditions maritimes depuis 1 664 „ jufqu'à fa defcente en Candie, en 1668, „ il s'étoit comporté avec tout le zele , „ tout le courage, & toute la fidélité pof- „ fib!e. D'ailleurs, quel pouvoir a voit- il pour traverfer les grands defïeins de M. Colbert fur la Marine? Il eft vrai que, fans avoir le titre d'Amiral , il en faifoit toutes les de la Vérité de VHifîoirc. 327 fondions ; mais écoit-il néceflàire de l'en- fermer pour le rçfle de fes jours, avec un mafque fur le vifage, pour le mettre hors d'état de traverfer les grands defleins de Monfieur Colberc? Il n'y avoic qu'à le re- léguer à 50 lieues de Paris, & de la Cour. Sa qualité de Chef & Surintendant- Général de la navigation & du com- merce de France, dont il nauroit pu faire aucune fonction dans fon exil , n'auroit guère embarrafle M. Colbert, qui avoic toute la confiance du Roi , & qui expé- dioit tous les ordres au nom de Sa Majefté. D'un autre côté, on foutient que ce Pri- fonnier inconnu n'étoit pas le Comce de Vermandois, par plufieurs raifons, dont aucune ne peut être regardée comme une preuve fans réplique. On dit, i°. que ce Prince n etoit pas d'un caraftere à com- mettre, contre le Dauphin, l'attentat dont on l'accufe, parce que la Préfidente d'On- fembray dit, dans une de fes Lettres, qu'il laijja en mourant des regrets in- finis, quil avoit donné des marques d'un Prince extraordinaire , que fa mort étoit une douleur publique. On pouvoit encore ajouter que l'on voit au milieu du Chœur de TEglife Cathé- drale d'Arras, où l'on affure qu'il fut en- terré, une épicaphe très- longue, qui con- 328 Traité des Preuves tient l'éloge le plus complet , & le plus étendu de toutes fes belles qualités. Mademoifelle de Montpenfiern'en parle pas fi avantageufement dans fes Mémoires. Elle nous apprend, que lorfqu'il partit pour le Siège de Courtray, il y avoit peu de temps quil étoit revenu à la Cour , que le Roi ri* avoit pas été content de fa con- duite, & ne vouloit point le voir; qu'il s étoit trouvé dans des parties de débau- che; que depuis ce temps-là , il étoit fort retiré; quil ne for toit que pour aller à V Académie, & le matin à la Meffe; que ceux qui avoient été avec lui , nétoient pas agréables au Roi ; que cela donna beaucoup de chagrin à Madame de la Valiere; quil fut bien prêché, & que Von croyoit qu'il fe fût fait un fort hon- nête homme. Voilà certainement des traits qui vien- nent d'une bonne main , & qui ne s'accor- dent pas avec les louanges que la Préfidente d'Onfembray lui donne dans fa Lettre, ni avec celles que l'on lit dans fon épitaphe. Il tomba malade, ajoute Mademoi- felle , au Siège de Courtray , d'avoir bu trop eau-de-vie : ce qui prouve, que malgré la confeflîon générale qu'on lui fit fr.re , il n'étoic pas bien converti. On die quil avoit donné de grandes marques de la Vérité de THifîoire. 329 de courage : qualité qui n'eft: nullement incompatible avec ce caraétere violent & emporté, que l'Auteur des Mémoires fe- crets lui attribue ; & que Ton ne parloit de [on efprit & de fa conduite , que fé- lon que Ton a accoutumé , félon qu'on aime les gens : ce qui paroît fore con- traire à ce regret général , & à cette dou- leur publique , dont la Prélidente d'On- fembray parle dans fa Lettre; d'autant plus que Mademoifelle dit encore , que M. de Laufun ne lui parlant que de la perte que le Roi & l'Etat avoient faite en M. de Ver- mandois, en le mettant au-defTus des plus grands hommes qui euffènt jamais été, elle lui répondit : Modérez ces louanges , pour que Ton vous puiffe croire; un homme de cet âge ne peut avoir toutes les qua- lités que vous lui donnez. Paroles qui font voir que ce mérite extraordinaire, que l'on attribue au Comte de Vermandoisdansfon épitaphe , étoit au moins problématique. Les fendments étoient donc partagés fur ce jeune Prince. 1 Q. Les uns lelevoienc jufques aux nues, les autres ne croyoient pas qu'il méritât, à beaucoup près, toutes les louanges que l'on lui donnoit : ce qui paroît certain , c'efl: qu'il avoit été dans la difgrace du Roi , qui ne vouloit point le voir à caufe de Tes débauches. 2Q. Que 330 Traité des Preuves pour renrrer dans les bonnes grâces de fon pere, il fit une confefîîon générale, ainfî que Mademoifelle l'affure dans Tes Mémoi- res. 30. Qu'il parue avoir changé de con- duite & de fentiments, quoiqu'il ne fûc nullement décaché de Tes débauches, puif- que l'on crut , peu de temps après, qu'il écoit tombé malade d'avoir bu trop d'eau* de-vie. 4*. Qu'il eut la permiffion de re- venir à la Cour, fur ce que l'on croyoic quilfe fut fait un fort honnête homme; & qu'il en partit pour fe rendre à l'Armée qui fit le Siège de Courtray. On a obfervé qu'il n'eut permiffion de reparoître à la Cour, que fur la fin d'Oc- tobre 1683, pour y prendre congé avant que de partir pour fa première campagne, & qu'il n'y écoit refté que quatre jours; c'eft plus qu'il n'en faut pour y faire de grandes fautes. Il avoit certainement des entrées plus libres & plus familières chez Mgr. le Dauphin , que les autres Courci- fans. Oferoic-on nier qu'il ne (bit poflible qu'il lui ait manqué de refpeft, jufqu'à un excès que l'on ne pouvoit fe difpenfer de punir? Ses débauches avérées, qui l'a voient fait tomber dans la difgrace du Roi ; l'ha- bitude où il étoit deboiredel'eau-de-vie, jufques à fe rendre malade, n'annoncent certainement pas un caraftere incapable de de la Vérité de THifîolre. 331 fe porter à une violence exceflive dans un tranfporc de colère. On n'a nulle peine à concevoir qu'il pouvoit être plus aigri que corrigé, par la difgrace qu'il venoit d'é- prouver, & par la gêne où il avoit été re- tenu fans voir perfonne , & fans fortir , que pour aller à i "Académie , & le ma* tin à la Mefe. Au refte , il ne faut pas s'imaginer que l'Auteur des Mémoires fecrets , Toit le pre- mier qui lui ait imputé l'attentat dont il s'agit; on en avoit parlé long-temps avant que ces Mémoires aient paru , fur une de ces Traditions qui ont à la vérité befoin d'être prouvées , mais qui ne font pas tou- jours fauiïes. Le fou venir de celle-ci s'é- toit toujours confervé, quoiqu'on n'en fit pas beaucoup de bruit du temps du feu Roi, par la crainte de lui déplaire; c'efide quoi beaucoup de gens qui ont vécu fous fon règne, pourroient rendre témoignage. On ne cherche point ici à noircir la mé- moire de ce jeune Prince , on ne prétend pas foutenir que l'attentat dont il eft quel- don foie un fait indubitable ; on foutienc feulement que l'on ne fa pas réfuté juf- qu'ici par des preuves fans réplique. Mais, dit- on, s'il efl: vrai,. comme Faf- (bre l'Auteur des Mémoires fecrets, que cet attentat avoit fait beaucoup (ï éclat. 332 Traité des Preuves feroic-il poffible que Mademoifelle n'en eût pas été informée ? On répond, i°. que l'Auteur des Mémoires fecreîs ne dit point qu'il aie fait beaucoup d'éclat , ce font des paroles qu'on lui prête; il dit feulement que l'éclat que cette aétion avoit fait à la Cour, ne permit pas au Roi d'écouter fa tendreflè : ce qui fignifie feulement qu'elle en avoit fait aflèz pour que Ton fe crût obligé de la punir; il fuffifoit pour cela qu'elle eût été connue d'un certain nombre de perfonnes, fans être tout- à-fait publique. Quand même elle n'auroit fait aucun bruit, feroit-il étonnant que l'on n'eût pas foufFert qu'unattentat,commiscontrerHéritierpré- fomptif de la Couronne , demeurât impuni ? Quoi qu'il en foit , on ne craindra point de dire que les précautions étonnantes que Ton prit pour cacher le nom de ce Pri- sonnier, pendant fa vie & après fa mort, s'expliquent bien plus naturellement dans l'opinion de l'Auteur des Mémoires fe- crets, que dans toutes les autres. Car fi l'on fuppofe que ce Prifonnier étoit le Comte de Vermandois, qui ne voit que c'eût été donner un très-grand éclat à un affront fait au Dauphin , que l'on vouloit enfevelir dans l'oubli, que d'en rendre la punition publique? qui ne voit que c'eût Clé plonger dans un abyme d'afiîidion la ie la Vérité de rHiftoire. 333 mere & la fœur de ce jeune Prince , donc Tune, à la vérité, ne paroifïbitplus à la Cour, mais dont l'autre y étoit toujours particu- lièrement chérie du Roi , qui retrouvoic en elle toutes les grâces de fa mère? Quelle nouvelle à leur annoncer, que la détention éternelle d'un fils , & d'un frère enfermé pour le refte de fes jours ! & quelles pré- cautions ne falloit-il pas prendre pour que ce terrible châtiment ne parvînt jamais à leur connoiflànce ! On ne prétend pas af- furer ici comme un fait certain , Tefpece de crime que Ton vouloit punir dans la perfonne de ce Prifonnier. Mais quand même celui qu'on lui impute dans les Mé- moires fecretS) feroit démontré faux, il ne s'enfuivroit pas de là , qu'en fe trompant fur la nature du crime , on fe trompât égale- ment fur la perfonne. Combien d'autres fau- tes un jeune homme vif & emporté ne pôu- voit-il pas commettre, qui euiïènt mérité & même exigé la plus févere punition? Les raifons que l'on avoit de cacher fon nom pendant fa vie, fubfiftoient encore après fa mort. Pouvoit-on annoncer une fin fi trifte & fi déplorable à la mere & à la fœur de ce jeune Prince , qui lui ont fur- vécu , fans les accabler d'une douleur ex* trême, qu'il étoit naturel , après un fi long oubli, que Ton voulût leur épargner? 334 Traité des Preuves Ces raifons peuvent- elles s'appliquer également au Duc de Beaufon? a voit-on pour fes plus proches parents des fenci- ments auffi tendres que ceux qui atrachoient le Roi & le Dauphin à la mère ou à la f beur du Comte de Vcrmandois? Le Duc de Beaufort, né en \6n , avoït 58 ans en 1669, eft ^e ^mps où il difparut; & en 1703 , qui eft le temps où l'homme au mafque mourut, ii en auroit eu 92 : il n'y a rien là d'impoffible. Mais qu'avoir- on à craindre d'un vieillard de cet â^e ; & pour- quoi le retenir encore dans les fers avec tant de précautions pour cacher qui il étoit ? C etoit bien plutôt le temps de le mettre en liberté. Et fi enfin laréfolutionavoitété prife de l'y hifièr finir fes jours, pourquoi tant de précautions après fa mort, pour em- pêcher quTine fût connu? à qui auroit-on voulu épargner une douleur, & des regrets que perfonne n'étoit plus capable de fentir? La circonftance de ces pincettes , qui fcTvoiem à l'homme au mafque pour s'ar- racher le poil de la barbe dans l'Ific Sainte- JVfargnerite , ne fauroit convenir au Duc de B< aufort, qui auroit eu plus de 58 nnslorf- qu'il difprrut : ce n'tft point à cet âge qu'un homme >'arrache le poil de la barbe ; Cette occupation convenait mieux au Comte de Vermandois , qui étoit beaucoup plus jeune. de la Vérité de VHïfîoire. 335 M. de Palteau dit dans fa Lettre, que l'homme au mafque étoit connu dans rifle Sainte-Marguerite & à la Baftille , fous e nom de la Tour. On ne lit rien de pa- •eil dans le Journal de IVL Dujonca. Ec fi Dn lui eût donné ce nom , qui eft fi corn- nun, qu'il ne paroît défigner aucun hom- iie de marque, il y a lieu de croire que 'on n'eût fait aucune difficulté de le met- :re fur le Regiftre mortuaire de la Paroifiè ie St. Paul, où il fut enterré, ou quelque tutre nom femblable. Mais non , l'on lui îonne fur ce Regiftre, le nom de Mar- ihiali; mot évidemment fabriqué exprès , 5c qui par- là même, fait juger que ce n'efl >oint un nom véritable. Par quel hazard :ft il arrivé, qu'en tranfpofant les lettres qui brment ce nom bizarre, pour en faire une magramme, on y trouve, lettre pour let- re , ces deux mots , l'un latin , & lautre rançois : Hic Amiral, c'eft l'Amiral ? On eft bien éloigné de donner cette ana- ;ramme comme une preuve. I! n'eft nul- sment vraifemblable que ceux qui a voient rcventé ce nom, euflènt voulu trahir par- \ le fecret qui leur étoit confié dans le emps même qu'ils prenoienc tant de pré- ludons pour le garder; mais on ne peut lier que cette rencontre, quand même elle croit fortuite , n'ait quelque chofe de fore 3 36 Traité des Preuves fingulier : elle pourroic convenir au Duc de Beaufort, comme au Comte de Ver- mandois , fi l'on n'a voie de forces raifons de l'appliquer à celui-ci plutôt qu'à l'autre. A l'égard de l'âge de 45 ans, attribué à ce Prifonnier fur le Regiftre mortuaire de la Paroiflè de St. Paul , il ne convien- drait ni au Duc de Beaufort, qui eût été beaucoup plus âgé; ni au Comte de Ver- mandois, quin'auroit eu que 36 ans; ni au Duc de Montmouth , qui en auroit eu §4* Mais on n eft pas fur que ceux qui drefie- rent cet Acte, & qui le fignerent, euffent pris la peine de fupputer bien exa&ement les années que ce Prifonnier a voit vécu ; & s'ils l'avoient fait, peut être n'auroient-ils pas voulu en laifler une marque à la poftérité. Il feroit inutile d'incidenter fur ce que M. Dujonca dit dans fon Journal , que l'homme au mafque étoit un ancien Pri- fonnier ^ que M. de St. Mars a voit h Pi- gnerol. Si c'étoit le Comte de Verman- dois , il auroit du arriver à Pignerol en 1683, & il arrivoit à laBaftilie en 16^8; il y auroit donc eu environ 1 5 ans qu'il au- roit été envoyé à Pignerol : or 15 ans de prifon donnent certainement à un Prifonnier un titre d'antiquité que beaucoup d'autres n'ont pas, & font ravis de ne pas avoir. Si l'on dit que cet homme étoit le Duc de la Vérité de îHifloire. 337 de Montmouth, les précautions que l'on prie pour cacher Ton nom deviennent inex- plicables, fur- tout après fa mort, qui ar- riva certainement en 1703. Alors le Roi Charles II, fon pere, n 'étoit plus; le Roi Jacques II, fon oncle, étoitmorten 1701; & le Roi Guillaume , Prince d'Orange 7 en 1702. La Reine Anne, fille de Jac- ques II, étoit montée fur le Trône d'An- gleterre : craîgnoit-on qu'elle ne follicitâc la délivrance du Duc de Montmouth, (i elle eue fu qu'il étoit à la BafHlIe? Elle eût mieux aimé le favoir là, que de le voir en Angleterre, puifque du cara&ere donc il étoit, il eut été capable d'y former des conjurations & des cabales pour la détrô- ner, comme il en avoit fait pour détrôner Jacques II. Craignoit-on que la nouvelle ie fa more n'accablât de douleur la Reine l'Angleterre, veuve de Jacques II, & le Prétendant, leur fils, qui déteftoient tous Jeux le Duc de Montmouth, comme un ebelle qui avoit pris les armes pour dif- >uter la Couronne au Roi Jacques ? Si l'on voit fu en Angleterre que Jacques , au- ieu de lui faire trancher la tête, avoit con- snti qu'il fut feulement condamné à une rifon perpétuelle, cet afte de clémence uroit impofé filence à fes ennemis , qui lui ne toujours reproché la mort du Duc de P 338 Traité des Preuves Montmouch, comme un aéte de cruauté, quoique ce ne fût qu'un aéte de juftice. De plus, pour foutenir que ce Duc étoit l'homme au mafque , il faut néceflairernent fuppofer qu'il ne fut pas décapité à Lon- dres, le 25 Juillet 1685, comme tout le Inonde l'a écrit, & comme tout le monde l'a cru; mais qu'un homme, qui lui reflem- bloit, fut aflez généreux pour confentir à être décapité à la place. Il faut fuppofer que les Officiers de Juftice, & les Soldats qui le conduifirent à Féchafaud, & qui avoient tous vu cent fois le véritable Duc de Montmouth, y furent eux- mêmes trom- pés; fuppofition qui paroît fi abfurde, qu'il nell pas pofilble de l'admettre quand on l'examine avec attention : on en apporte cependant deux preuves. La première, c'eft qu'on l'a entendu dire à Filluftre Pere Tournemine , qui a joui d'une grande réputation dans la Ré- publique des Lettres; mais ceux qui l'ont connu, avoueront tans peine que le témoi- gnage de cent Pères Tournemine ne fuffi- roit pas pour vérifier un fait de cette na- ture. Ce Pere étoit un homme d'une ima- gination vive , & fou vent enflammée , à peu près comme celle de Maimbourg, (quoi- qu'il s'exprimât plus noblement que lui, & qu'il fut peut-être plus (avant à divers de la Vérité de ÎHifloire. 33^ égards, ) il aimoit à raconter deschofes ex- traordinaires , qu'il avoir lues ou entendues; & quand il en étoit vivement frappé, il fe perfuadoit trop aifément qu'elles étoient véritables; ce qui faifoit dire, quand on rencontroit des gens du même carattere: „ "Il reflemble à Tournemine , „ Qui croit tout ce qu'il imagine. C'eft ce qu'on voit dans une Lettre fà- tyrique, imprimée au commencement de la Régence; & l'on fait d'ailleurs qu'en cet endroit, l'Auteur de la Lettre n'a point outré la fatyre; pourvu qu'on ne l'appli- que qu'à certains propos peu réfléchis, qui échappent dans le feu de la converfation, à un efprit vif & impétueux quand fon ima- gination le tranfporte. La féconde preuve que l'on apporte d'un fait fi extraordinaire, c'eft que M. Hu- me raconte que le bruit courut dans Lon- dres, parmi les Partifans du Duc de Mont- mouth , que ce n'étoit pas lui qu'on avoir décapité, mais un autre qui lui reflèmbloic beaucoup , & qui avoit eu le courage de mourir à fa place, & de lui donner cette marque de fon extrême attachement. Il eft vrai que ces paroles fe trouvent dans l'Hif- toire de M. Hume, mais il ne les donne pas pour des vérités; & il aiïùre, comme 340 Traité des Preuves tous les autres Contemporains, que le Dut de Montmouth fut réellement décapité à Londres, On ne prétend pas attaquer , par ces réflexions, la jufte réputation que M. de Saint- Foix s'eftacquife par les Recherches hiftoriques qu'il a données au Public ; on propofe feulement fes doutes, en laiflant au Leéleur la liberté de choifir celle des trois opinions qui lui paroîtra la mieux fon- dée; & on attendra, pour former une dé- cifion , que Ton nous ait donné une date auffi fûre de l'arrivée de ce fameux Prifon- nier à la Citadelle de Pignerol , que celle que Ton a de fon arrivée & de fa mort à la Baftille, par lé Journal de M. Dujonca. Jufques-là, fi Ton demande qui il étoit, on répondra , comme M. d'Argenfon , que l'on l'ignore, & qu'il y a grande apparence qu'on ne le faura jamais. Tant il efl: vrai que les fecrets des Souverains ne font pas faciles à découvrir, quand ils favent, & qu'ils veulent ufer de tout leur pouvoir pour les enfevelir dans un éternel oubli. de la Vérité de THifloire. 341 CHAPITRE XV. De la Vérité dans les Harangues rap- portées par les Hiftoriens. ON ne peut nier que la plupart des harangues, que les Hiftoriens de l'an- cienne Rome ont inférées dans leur récit, ne foient contraires, en un fens, à la vérité de l'Hiftoire. Il eft évident, par exemple, que celles qui font rapportées dans Tite- Live, dont on a fait un Recueil particu- lier , font toutes de fon invention , puif- qu elles font toutes du même ftyle , & que ceux qu'il fait parler, dévoient avoir une façon de s'exprimer propre de leurfiecle, & conforme au langage que l'on parloit de leur temps. Il eft donc faux qu'ils aienc véritablement prononcé toutes les haran- gues que cet Hiftorien leur attribue : elles contiennent fans doute ce qu'ils auroient pu ou dû dire dans les circonftances où ils parlent; mais il eft très-fûr qu'ils ne lonc pas dit, puifqu'ils avoient chacun un ftyle particulier conforme à leur génie, qui n'eft jamais le même dans tous les hommes & au goût de leur fiecle. Ce goût, comme l'on fait, eft fujet à beaucoup de viciffitudes, 34^. Traité des Preuves Les harangues que nous liions dans Sal- lufte, font pareillement des Pièces fuppe- f£es. Celle que Catilina adrellè aux Con- jurés; celle que cet Hiftorien attribue à Caton & à Céfaf , lorfqu'ils opinèrent dans le Sénat fur la punition des coupables ; celle de Marius contre la noblefîè, que Sallufte a inférée dans fon Hilloire de la guerre contre Jugurtha , font toutes du même ftyle. Ce ne font pas leurs propres difeours que Ton a fous les yeux; ils ne parlent pas eux-mêmes; c'eft: Sailulîe qui parle pour eux, comme un Pcëtequi com- pofe les difeours de fes Héros & de fes Hé- roïnes dans une Tragédie. Ces harangues font donc l'ouvrage de THiftorien ; ce font des fruits de fon imagination, plutôt que de Pexa&itude & de la vérité de fes re- cherches; fruits heureux & agréables fi vous le voulez, mais qui font toujours au Lefteur une forte d'illufion oppofée à la vérité de THiltoire. On en peut dire autant de celles que nous lifons dans Quint-Curcc & dans beaucoup d'autres Hiftoriens,qui, s'étant fait un devoir de prendre les An- ciens pour modèles, les ont imités dans ce défaut. Ce n'efl: pas que les Anciens aient tous employé leurs talents à fabriquer ces dif- eours étudiés ? qui ont tout au plus le mérite de la Vérité de VHifioire. 343 de la vraifemblance. Céfar les a bannis de fes Commentaires. On n'en trouve aucui dans Plurarque qui foie aflèz étendu pouc être regardé comme une harangue , quoi- que la plupart des Hommes illulires, donc il a écrit la vie, aient vécu dans des Ré- publiques où les harangues étoient fort a la mode. Il ièroità fouhaiterque le Cardinal Ben- tivoglio eût iuivi fon exemple dans fou Hiftoire des Guerres de Flandres; il n'y auroitpas rapporté tant de harangues, donc quelques-unes font d'une longueur déme- furée, & interrompent le fil de fa narra- tion, très-belle d'ailleurs, & très-intérel- fante, par des Pièces d'éloquence fpuvent très-peu conformes au goût du fiecle donc il écrit l'Hirtoire , & au génie particulier des Princes & des Seigneurs qu'il fait parler. Il faut qu'un Hiïïorien , avant que d'in- férer dans fon récit une harangue en for- me, commence par s'aflurer, autant qu'il efi: poffible, qu'elle a été véritablement prononcée : alors elle fera infailliblement dans le goût du fiecle dont il parle, & con- forme au génie particulier de celui dont il doit expofer les véritables fentiments. On reconnoît, par exemple, l'efprit, le ca- ractère & le vrai ftyle d'Henri IV dans \% P iv 344 Traité des Preuves Difcours qu'il prononça dans l'AfTemblée des Notables , qui fe tinc à Rouen Tan 1596. „ Si je faifois gloire , dit-il , de paiïèr 3, pour excellent Orateur , j'aurois apporté 3, ici plus de belles paroles que de bonnes 5, volontés; mais mon ambition tend à f, quelque chofe de plus haut que de bien v parler. J'afpire au glorieux titre de Li- 5, bérateur & de Reftaurateur de la Fran- „ ce. Déjà par la faveur du Ciel , & par 5, Tépée de ma brave Noblefle, (de la- „ quelle je ne diftingue point mes Prin- „ ces, notre première qualité à tous écanr 35 d'être Gentilshommes) je l'ai tirée de la „ fervitude& de la ruine. Participez, mes v chers Sujets , à cette féconde gloire avec „ moi , comme vous avez participé à la 5, première ; car je ne vous ai point ici ap- 3, pellés, comme faifoient les Rois mes „ Prédécefleurs, pour vous faire approu- „ ver mes volontés, mais bien pour en- ,3 tendre & croire vos avis & confeils , & 3, pour les fuivre en tout & par-tout; en „ un mot, pour me mettre en tutelle en- „ tre vos mains, qui eft une envie qui ne „ prend guère aux Rois, aux barbes gri- „ fes, aux victorieux comme moi, &c. Un Hiftorien peut avancer hardiment, que tel fut le difcours de ce grand Roi. Il de la Vérité de THifloire. 345 . fut connu & célèbre de Ton temps. Le Chancelier de Chiverny le rapporte dans fes Mémoires ; & s'il fe trouve quelque lé- gère différence enrre les Copies que Ton en fit alors, le fond des penfées , des tours, des fentiments & des expreflîons, y eft tou- jours le même. On lit dans le Journal de l'Etoile, que Gabrielle d'Etrées étoit cachée derrière une tapilîèrie pendant que le Roi prononça ce difcours, & qu'après l'Aflèmblée il lui demanda ce qu'elle enpenfoit. Elle lui ré- pondit , quelle n'avait jamais oui mieux dire, mais quelle étoit étonnée de cet qu'il avoit parlé de fe mettre en tutelle. Il eft vrai , reprit le Roi , mais je V en- tends avec mon épée au côté. Mezerai, dans THiftoire de ce même Prince, attribue au Maréchal de Biron, pere de celui qui fut décapité , un Difcours qui n'a peut-être pas la même authen:=cité que celui qu'on vient de lire. Mais il eft d'ailleurs fi conforme au ftyie du temps, au génie du Maréchal & aux circonftan- ces où il le fait parler, qu'il n'eft pas pof- fible de le rejetter abfolument comme une fiftion. Le Roi étok auprès de Dieppe, pour- fuivi par le Duc de Mayenne, dont l'ar- mée étoit trois fois plus forte que la fien- P v 346 Traité des Preuves ne; & Ton lui confeilloîc de paflèr en An- gleterre , pour hâter le départ d'un renfort de troupes que la Reine Elizabeth lui en- voyoit. „ Quoi, Sire, lui dit le Maréchal de „ Biron , on vous confeille de monter fur „ mer, comme s'il n'y avoit pas d'autre „ moyen de conferver votre Royaume que „ de le quitter! Si vous n'étiez pas en „ France , il faudroit percer au travers de „ tous les hazards & de tous les obftacîes „ pour y venir ; & maintenant que vous y „ êtes, on voudroitque vous en fortifiiez, „ & vos amis feroient d'avis que vous fif- „ fiez, de votre bon gré, ce que le plus „ grand effort de vos ennemis ne fauroin „ vous contraindre de faire. En l'état où „ vousêtes,fortirfeulementdeFrancepour „ vingt-quatre heures, c'eft s'en bannirpour „ jamais. Le péril au rcften'eft pas fi grand „ qu'on vous Je dépeint ; ceux qui vous „ penfent envelopper, font ou ceux me- „ mes que nous avons tenus enfermés fi „ lâchement dans Paris, ou gens qui ne „ valent pas mieux, & qui auront plus „ d'affaires entre eux-mêmes que contre „ nous. Enfin, Sire, nous fommes en „ France, il nous y. faut enterrer. Il s'agit „ d'un Royaume, il fiut l'emporter ou y 3, perdre la vie; & quand il n'y auroicpas de la Vérité de FHifloire. 347 „ d'autre (urecé pour votre facrée Performe „ que la fuite , je fais que vous aimerez „ mille fois mieux mourir de pied ferme, „ que de vous (auverparce moyen. Votre „ Majetté ne fouffrira jamais que l'ondife, „ qu'un Cadet de la Maifon de Lorraine „ lui ait fait perdre terre, encore moins „ qu'on la vît mendier à la porte d'un „ Prince étranger. Non, Sire, il n'y a ni „ Couronne ni honneur pour vous au-delà „ de la mer. Si vous allez au devant du „ lecours d'Angleterre, il reculera; fi vous „ vous préfentez au Port de la Rochelle „ en homme qui fe fauve , vous n'y trou- „ verez que des reproches & du mépris. „ Je ne puis croire que vous deviez plu- „ tôt fier votre Perfcnne à l'inconftance „ des flots & à la merci d^ l'Etranger, 5, qu'à tant de braves Gentilshommes & „ à tant de vieux Soldats qui font prêts à „ lui fervir de rempart & de bouclier ; & „ je fuis trop bon fervireur de Votre Ma- v jerté , pour lui difllmuler que fi Elle cher- „ choit fa fureté ailleurs que dans leur ver- „ tu, ils feroient obligés de chercher la „ leur dans un autre parti que le fien. Tout eft fimple, comme on voit, tout eft grand dans ce difcours. Ce n'efl: point ici unHiftorien qui répand à pleines mains les fleurs de fa Rhétorique, & qui cherche P vj 34§ Traité des Preuves s briller par l'élégance de Ton élocution ; c'ell un Guerrier qui parle félon le ftyle & le langage de fon temps ; il ne die rien d'ailleurs qui foie au-deflus de la capacité d'un homme tel que le Maréchal de Biron , qui avoit lu les bons Livres , fans en excep- ter les Auteurs Grecs dont il entendoit la Langue. Qui pourroit fe réfoudre à faire un reproche à Mezerai de ce qu'il a in- féré dans fa grande Hiftoire un pareil dif- cours ? Celui que le fils de ce même Maréchal tint h fes Juges le jour qu'il fut interrogé fur la Sellette, efl: à peu près de la même force, quoiqu'il nefoitpas aufll folide pour le fond ; & il prouve que ce fils n'étoit pas moins éloquent que fon pere. Si j'ai commis quelque faute, leur 9, dit-il , le Roi me l'a pardonnée à Lyon ; il ne vous appartient pas d'en connoî- „ tre. En vain direz- vous que je n'ai point obtenu des Lettres d'abolition ; c'efl une „ formalité dont Pomiflion ne doit pas p, mettre Biron en danger; c'écoit au Roi „ à me les faire expédier : le projet de „ Traité efl: écrit de ma main ; mais la date „ en efl: antérieure au voyage de Lyon. „ Vous m'objeftez une Lettre de ce fcé- „ lérat de Lafin , dont vous admettez le ^ témoignage contre moi , quoiqu'il ait été de la Vérité de fFlifloire. 349 mon complice; mais cette même Lec- tre démontre que j'ai renoncé h mes ex- travagants projets. Je lui marque : Puif- qu'il a plu à Dieu de donner un fils au Roi , je ne veux plus jbnger à tou- tes ces vanités; ain [î ne faites faute de revenir. Mon malheur a cette con- folation , qu'aucun de vous n'ignore les fervices que j'ai rendus au Roi & à l'E- tat. Je vous ai rétablis, Meilleurs, fur les fleurs de Lis , d'où les Saturnales de la Ligue vous avoient chattes. Ce Corps , qui dépend de vous aujourd'hui, n'a veine qui n'ait faigné pour vous. Cette main, qui a écrit ces Lettres produites contre moi, a fait tout le contraire de ce qu'elle écrivoit. Il efl: vrai, j'ai écrit, j'ai penfé, j'ai dit, j'ai parlé plus que je ne devois faire. Mais où eft la Loi qui punit de mort la légèreté de la langue „ & le mouvement de la penfée? Nepou- „ vois-je pas deflervir le Roi en Angle- „ terre & en Suiflè? Cependant j'ai été „ irréprochable dans ces deux Ambaffà- „ des. Et fi vous confidérez avec quel cor- „ tege je fuis venu, dans quel état j'ai laifTé -, les places de Bourgogne, vous recon- „ noîtrez la confiance d'un homme qui ,, compte fur la parole de fon Roi , & la „ fidélité d'un Sujet bien éloigné de fe 350 Traité des Preuves „ rendre Souverain dans Ton Gouverne- „ ment. AflTuré de mon pardon, je difois „ en moi-même : le Roi connoîc trop le „ fond de mon cœur pour.foupçonner ma „ fidélité : que s'il ne m'a donné la vie que „ pour me faire mourir, un tel procédé „ n'elt pas digne de fa grande ame , & ne „ peut lui être infpiré que par les ennemis „ de fa gloire & les miens. J'ai voulu mal „ faire, mais ma volonté n'a point pafTé „ les bornes d'une première penfée enve- „ loppée dans les nuages de la colère & „ & du dépit; & ce feroit chofe bien dure „ que ce fût par moi qu'on commençât à „ punir les penfées. Serois-je le feul en „ France qui n'éprouvât point la clé- „ mence du Roi ? Quoi qu'il en foit, je compte plus fur „ vous, Meilleurs, que fur lui; dès qu'il „ s'eft réfolu de me remettre en vos mains, „ il tient à vertu de m 'être cruel : mais „ la clémence n'eft-elle pas la vertu des „ Rois? Chacun peut donner la mort; il „ n'appartient qu'au Supérieur de donner „ la vie. Eh ! ne fait-il pas bien qu'il ma pardonné? „ La Reine d'Angleterre m'a dit que „ fi le Comte d'Eiïèx eût demandé par- „ don , il l'auroit obtenu. Je le demande „ aujourd'hui. Le Comte d'EfTex ctoic de la Vérité de THiflotre. 35 1 coupable, & moi je fuis innocent. Efl> „ il poflible qu^jl aie oublié mes fervices? Ne fe fouvient-il plus de la conjuration „ de Mante? Ne fe fouvient-il plus du „ fiege d'Amiens , où il m'a vu tant de fois „ couvert de feu & de plomb , courir tant „ de hazards pour donner ou pour rece- „ voir la mort ? Le cruel! H ne m'a jamais „ aimé que tant qu'il a cru que je lui étois „ nécefTaire; il éteint le flambeau en mon „ fang , après qu'il s'en efl: fervi. Mon pere „ a fouffert la mort pour lui mettre la Cou- „ ronne fur la tête: j'ai reçu quarante bief- „ fures pour la maintenir; & pourrécom- „ penfe , il m'abat la tête des épaules. C'eft „ à vous, Meffieurs, d'empêcher une in- „ juftice qui déshonoreroit fon règne, & „ de lui conferver un bon Serviteur; à „ l'Etat, un bon Guerrier ; & au Roi d'Ef- „ pagne, un grand ennemi. Ce Difcours, qui fut imprimé dans une Relation faite dans le temps où il fut pro- noncé, méritoit certainement d être rranf- mis à la poflérité; & il efl: étonnant que les Hiftoriens, qui font entrés dans un fi grand détail fur la mort de ce Seigneur, n'en aient fait aucun ufage. Ils fe conten- tent de nous dire , que le Maréchal répon- dit avec beaucoup d'efprit , & d'une ma- niere à éblouir [es Juges > s'ils rfavoitnt 35 * Traité des Preuves pas eu par des Ecrits , des preuves trop évidentes de [es crimes^ Ce difcours, mis fous les yeux des Lec- teurs, leur auroit fait fencirce que cesHif- toriens fe contentent de dire. On y recon- noîc cette éloquence vive &preflTante, que produit naturellement la néceiîîté de dé- fendre fon honneur & fa vie. Il eft vifible que c'eft un Extraie des réponfes du Ma- réchal, que le Greffier mettoit par écrit fé- lon l'ufage. On ne portera pas le même jugement de la réponfe que l'Abbé de Vertot attri- bue, dans fon Hiftoire defOrdre de Mal- the, à Jacques de Molay, Grand-Maître de l'Ordre des Templiers, lorfqu'il fut fommé par les Légats du Pape, de s'a- vouer coupable de tous les crimes dont on l'accufoit, en préfence de tout le Peuple de Paris, aflèmblé dans le parvis de l'Eglife de Notre-Dame. Car cet Hiftorien fait parler ce malheureux Gentilhomme, qui ne fa- voit pas lire, comme s'il eue été un Dé- mofthene ou un Cicéron ; tant les figures & les expreffions qu'il lui prête font nobles & brillantes. Il eft certain que Jacques de Molay ré- traéta pour lors tous les aveux qu'il avoit faits pendant le cours de la procédure, comme lui ayant été arrachés par la crainte de la Vérité de tHijîoire. 353 au par la violence des tortures ; & qu'il foutint avec fermeté que lui & Ton Ordre étoient innocents. Mais il s'exprime dans le récit des Hiftoriens du temps, avec une fimplicité plus convenable à fon ignorance perfonnelle & à la groflîéreté de fon fiecle. Or il n'eft pas plus permis à un Hiftorien qu'à un Peintre , de s'écarter à un certain point de ce que les Italiens appellent il Coflume. Lorfqu'on lit dans les Mémoires de M. Talon, les difcours qu'il prononça au Parlement pendant les troubles de la mino- rité de Louis XIV, ou dans le Journal tiré des Regiftres , les difcours mâles & ner- veux des premiers Préfidents du Parlement, de la Chambre des Comptes & de la Cour des Aides , adreiïës au jeune Roi ; on peut tenir pour certain que ' ces difcours font vrais & authentiques. Un Hiftorien eft donc en droit de les rapporter en tout ou en par- tie, lorfqu'ils peuvent fervir à éclaircir des faits importants, ou qu'ils contiennent des traits remarquables & dignes d'être tranf- mis k la poftérké. Il en efl: de même de ceux que Ton lit dans les Ecrivains de l'Hiftoire d'Angle- terre r c'efr le Pays du monde qui fournie aux Hiftoriens un plus grand nombre de harangues , dont l'authenticité ne peut être 354 Traité des Preuves conteftée. Celles que les Rois ont coutume de faire au Parlement d'Angleterre, de- viennent au(ïi-tôt publiques par i'impref- fion ; & l'on efl: fur qu'on les imprime com- me elles ont été prononcées : elles fone ordinairement écrites avec beaucoup de noblefïe & de dignité, & il y a des cir- conilances où elles deviennent extrême- ment iméreffanres. Qui voudra, par exem- ple, écrire PHifloire de la Reine Anne, fille de Jacques II , doit faire atten- tion au difeours qu'elle prononça au Par- lement, pour lui faire part des Négocia- tions qui avoient précédé le Traité d'U- trecht, & qui rendirent la paix à l'Europe après une des plus cruelles & des plus lon- gues guerres que l'on ait vue depuis long- temps. Rapin Toiras rapporte un grand nom- bre de harangues, qui furent prononcées pendant le règne de l'infortuné Charles I, & qui jettent un grand jour fur PHiftoire de fon règne. On y voit par quels moyens ce malheureux Prince fut conduit, pour ainfi dire, pas à pas jufqu'à la funefte ca- taltrophe qui termina fes jours. Le même Auteur a aufli inféré dans fon Hiftoire le difeours de Cromwel , devenu Protefteur, lorfqu'il caffa un Parlement qui lui déplaifoit , & qu'il fit mettre fur la porte ; * de la Vérité de ÎHijîoire. 355 Chambre à louer. Ce difcours efl: fingu- Iier,& il fait ccnnoître parfaitement le ca- ractère de cet ufurpateur. Il commence par des proteftarions de défintéreflement , de modeftie, d'humilité, de défiance de foi- même, qui feroient croire d abord qu'il va finir par renoncer pour toujours à là dignité de Protecteur, dont il fe reconnoît indi- gne à toutes fortes d'égards; puis chan- geant tout-à-coup de langage 5& prenant Je ton le plus haut, le plus ferme & le plus impérieux , il leur déclare à tous qu'il les cafte , & qu'il les congédie pour de bonnes raifons. M. Hume a remarqué que dans tous les difcours qui nous redent de Cromwe! , il y a toujours quelques phrafesqui font tout- à-fait inintelligibles; & il en cite un exem- ple , que le Traducteur de fon Hiftoire des Stuartsa jugé à propos de fupprimer, parce qu'en effet ce n'eft qu'un afîèmblage de mots qui ne forment aucun fens raifonnabîe. Ce Traducteur s'efl: contenté de mettre ces mots Anglois dans une Note, fans entre- prendre de les expliquer, parce qu'ils font réellement inexplicables. Quelles raifons pouvoit avoir ce fameux Rebelle de parler ainfi fans pouvoir être entendu? Il y a toute apparence que par- lant à une croupe de Fanatiques, qui le re- 356 Traité des Preuves gardoient comme un homme infpiré, parce qu'il avoit toujours le nom de Dieu & quel- que paflàge de la Bible à la bouche , il affec- toic certe obfcurité myftérieufe pour leur faire accroire qu'il avoic des connoiflànces fi fublimes & fi élevées, qu'ils n'étoient pas capables de les comprendre, & qu'ils dé- voient fe contenter de les admirer. Cette étrange manière de haranguer, qui Pauroit décrédité dans toute autre circonllance, lui réufliiïbit par le fanatifine qui regnoit alors dans les efprits, & qu'il avoit foin d'entre- tenir par fon hypocrifie , pour fatisfaire foa ambition. CHAPITRE XVI. De la vérité dans les Portraits. LA connoiflance des faits n'efl: pas le feul fruit que nous pouvons retirer de la lefture de PHifioire, elle doit encore nous donner la connoiflance des hommes, qui efl: certainement plus utile, & d'un plus grand ufage que celle des faits; c'efl: fur- tout par cet endroit, que PHiftoire cft véritablement inftru&ive : en nous faifant connoître les Perfonnages illuftres qui ont joué un grand rôle fur la fcene du monde, de la Vérité de FHiftoirc. 357 îlle nous mec en état de les juger; elle îous fait remarquer tes foibles qui ont :erni l'éclat de leurs vertus, & les belles qualités qui ont fait oublier leurs défauts; îlle nous fait fentir combien les différents :arafteres des hommes influent fur la dif- férence de leurs aétions ; & comme ils fe conduifent , dans tous les temps , par les mêmes paffions, & par les mêmes inté- rêts, nous retrouvons les hommes du fîe- cle où nous vivons, dans ceux des fiecles Dafïes. Nous pouvons les comparer; & en met- tant à part les ufages qui changent d'un Gecle à l'autre, nous voyons que la mar- che des pallions a toujours été à peu près la même; que la conduite des hommes dé- pend, pour l'ordinaire, de la mefure de leurs talents, combinée avec la force & la vivacité de leurs inclinations naturelles ; qu'il eft par conféquent néceiïaire de les bien connoître avant que de les employer; que la plupart de ces grands événements, qui décident du fort des Empires, ne font arrivés que par la faute de ceux qui n'é- toient pas faits pour les places qu'ils occu- poient, parce qu'il eft rare que l'on les connoiiïè avant que de les y mettre, & en- core plus rare qu'ils fe connoiflent eux- mêmes avant que d'y afpirer. Les portraits 360 Traité des Preuves traits du premier, du fécond, & du troi- fieme genre. Il peine en peu de mors le caraftere de Jean de Montluc, Evêque de Valence, quand il die, que c'étoit un hom- me rinquant , délié, rompu, ar des yeux fins & pénétrants. La plupart es Auteurs contemporains, qui les ont le [lieux connus, n'en ont jugé qu'en gros; s ne nous les font connoître que par ce!- >s de leurs aélions qui ont eu le plus d'é- lat, & ils omettent une infinité de cir- onftances particulières qui n'auroient pas chappé à la fagacité de M. de Saint-Evre- 10m; encore faudroit il être fur que ce bel fprit ne s'efi: jamais écarté du vrai , pour voir voulu trop rafiner : car enfin le por- •ait qu'il fait ici du Maréchal de Gafiioo, a pas été généralement approuvé, 364 Traité des Preuves Hiftoire Un Ecrivain moderne n'a pas craint de xivL°pu- lucer> Pour ai°fi dire, contre un auflî grand biiée par Maître que M. de Saint-Evremont, dans iilcre"1" ^arc ^e ^re ^es Porcraics î en donnant t. 1. " d'autres traits & de nouvelles couleurs à celui du Maréchal de Gaffion. „ C'étoit, dit- il, un homme intrépide, „ fobre , vigilant , occupé uniquement de „ fon mérier ; il méditoic fans ceflè quel- „ que projet, & l'exécutoit auflî- tôt qu'il „ l'avoit formé; il paroiflbit quelquefois „ agir contre les règles, mais l'événement „ faifoit voir que cecte irrégularité venoit „ d'un grand art & d'un profond juge- „ ment ; fon nom jettoit la terreur dans le „ Pays ennemi, & couvroit le Pays qu'il „ défendoit : félon l'opinion commune, „ il auroit chafle les Efpagnols des Pays- „ Bas , s'il y eût commandé feul. Le même Ecrivain s'inferiten faux con- tre le jugement de M. de Saint-Evremont, fur le caraftere propre & diftinftif de ce Maréchal. „ Saint-Evremont, dit-il, a cru faire le „ portrait de ce Général, difant, quinfi- niment aventurier pour les partis, „ il craignoit un engagement général, „ occupé de la penjée des événements, „ lorfquil falloit agir plutôt que pen- „ Jer. Ces traies font fins & délicats, mais de la Vérité de YHiJloire. 365 „ ils ne conviennent point à Gaflîon. Il ne „ délibéra pas beaucoup pour engager une „ affaire générale à Rocroy, où Ion fait „ que la réfolution de donner bataille ne „ fut prife & exécutée que par fes avis. „ S'il avoit autant craint un engagement „ entier que le Maréchal de l'Hôpital , cette „ vi&oire apparemment n'auroit pas été „ la première du règne de Louis XIV. A „ Courtray, il ne tint pas à lui que l'on „ n'attaquât l'Armée des ennemis, & il „ trouva toujours les autres plus circonf- „ pefts & plus timides que lui. Après „ tout , quand la penfée d'une affaire gé- „ nérale eût un peu modéré fa valeur, il „ n'en auroit pas été plus blâmable; mais „ c'efi: fans fondement que ce bel efpric „ l'a dit; car depuis qu'il fut Maréchal, il „ ne commanda point feul,& il n'eut îi fes „ ordres qu'un très-petit corps d'Armée. On voit par cet exemple , qu'un Hifto- rien ne doit pas adopter, fans examen, les portraits que des Auteurs contemporains nous ont laiffés des Perfonnages illuftres qu'ils ont le mieux connus, quoiqu'ils fuf- fent très-capables d'ailleurs, par leur efpric & par leur expérience, de bien juger de leur caraélere, parce qu'ils ne cherchent fouventqu'à faire briller leurefprit par des antichefes ingénieufes & méditées, qui $66- Traité des Preuves donnent à ces portraits plus d'éclat, que de vérité & de reflèmblance. D'autres, donc la plume étoit guidée par la haine , y ont mêlé des traits fatyriques, pour fatif- faire leur reiïènciment. Les portraits que le Cardinal de Retz nous fait, dans fes Mémoires, de la Reine Anne d'Autriche, des Cardinaux de Ri- chelieu & de Mazarin , & du Duc de la Rochefoucaut , font pleins de traits qui partent vifiblement d'une main ennemie. Il rend plus de juftice à Richelieu, qu'à Ma- zarin , qu'il haïiîoit davantage ; le portrait qu'il fait du premier, n'a que de la mali- gnité; le fécond va jufques à finvedlive. Celui d'Anne d'Autriche, n'eft qu'un amas d'amùhefes & de comparaifons tellement multipliées , qu'il en devient obfcur ; & qu'après l'avoir lu , on a bien de la peine à fe faire une idée nette de ce qu'il a voulu dire. „ La Reine, dit- il, avoit plus que pcr- „ forme que j'aie jamais vu, de cette forte „ d'efprit qui lui étoit néceffaire pour ne „ pas paroître forte à ceux qui ne la con- „ noifïbient pas. Elle avoit plus d'aigreur, „ que de hauteur; plus de hauteur, que „ de grandeur; plus de manières, que de „ fond ; plus d'application à l'argent, que „ de libéralité ; plus de libéralité , que de la Vérité de ïHifloire. 367 * d'intérêt; plus d'intérêt, que de défin- „ térefTement; plus d'attachement, que de „ paffion; plus de dureté, que de fierté; „ plus de mémoire des injures, que des „ bienfaits; plus d'intention de piété, que „ de piété; plus d'opiniâtreté, que de fer- „ meté; & plus d'incapacité, que tout ce „ que deiïus. Jamais on ne vit un pareil choc d'ant:- thefes; elles font tellement prefTées, qu'el- les ne donnent pas le temps au Lefteur de refpirer : ce font des éclairs qui fe fucce- dent avec tant de rapidité, qu'à force d'en être éblouis, on fe trouve dans i'obfcurité par un excès de lumière. Ce qu'il y a de pis, c'elt que la vérité y manque. Le Cardinal, qui parle de cette Reine avec tant de mépris, rapporte lui-même dans fes Mémoires, deux ou trois conver- fations particulières qu'il eut avec elle, dans Iefqueîles cette PrincefTè fait paroître autant, & peut-être plus d'efprit que le Cardinal de Retz lui-même, quoiqu'il en eût beaucoup. Le Duc de la Rochefoucaut a fait de fon côté un portrait de ce Cardinal , qui fe trouve dans le Recueil des Lettres de Ma- dame de Sévigné, où l'on apperçoit aifé- ment l'averfion qu'il avoir pour M. de Retz. Il fe fouvenoit que celui-ci î 'a voit traité de Q iv 368 Traité des Preuves poltron en pleine Afletnblée du Parlement, quoiqu'il fût très-bien , & qu'il avoue lui- même qu'il étoit fore brave. Une pareille infulte, jointe à la contrariété de leurs ca- ractères, dont l'un écoic auflî réfervé, que l'autre écoit fougueux, a voit formé, entre ces deux hommes, une certaine antipathie, qui dura toute leur vie. Comme on ne doit pas juger d'un hom- me fur le témoignage de fon ennemi, avant que d'en adopter le portrait fait par un Au- teur contemporain, quelque éclairé qu'il puiflè être, il faut voir, i°. s'ilaété àpor- tée de le bien connoître ; 2°. s'il n'avoit pas quelque intérêt perfonnel à le louer, ou à le blâmer : il faut examiner enfuite fi ce qu'il dit, fe rapporte parfaitement à la con- duite que cet homme a tenue dans ces cir- conftances critiques où le caraftere fe dé- veloppe , où l'homme fe montre à décou- vert; 30. fi ce portrait efl conforme à l'idée que d'autres Contemporains, plus éclairés ou plus équitables nous en ont donnée. Indépendamment de l'amour ou de la haine qui altèrent fi fouvent la vérité des portraits, il y a de certains préjugés de fec- te, ou de profefîion, qui produisent le mê- me effet, & qui fuffiroient pour faire em- ployer de faux traits & de fauflès couleurs dans le portrait d'un homme que l'on n'a de la Vérité de tHiftoire. 369 jamais ni vu, ni connu, quoique Ton n'aie aucune raifon perfonnelle de le haïr ou de l'aimer. On en voie un exemple dans les différents portraits que les Auteurs contem- porains nous ont donnés de l'Empereur Juftinien. „ Les Jurifconfultes , fuivant la judi- „ cieufe remarque de M. le Beau , char- „ més de fon Code & de fes Pandedes, „ l'ont élevé jufqu'aux nues; ils le met- „ tent au rang des plus grands Princes. „ ]Les Eccléfiaftiques mécontents de fa con- duite , en ont dit beaucoup de mal. Les uns & les autres s'appuient de l'autorité de Procope, qui, comme on l'a vu, étant perpétuellement en contradiction avec lui- même , dans les deux Ouvrages qu'il a com- pofés fur l'Hiftoire de ce Prince, fournit abondamment à fes flatteurs & à fes adver- faires, de quoi foutenir le pour & le con- tre. Que doit faire unHiftorien pour pren- dre un parti entre des opinions fi contrai- res? Il jugera du mérite de ce Prince, par fes actions, & par des faits dont la vérité eft avouée de part & d'autre. Appliquons cette maxime au portrait de Juftinien. II efl: certain qu'il époufa une Comé- dienne , nommée Thêodora , qui le gou- vernoit, & dont " il fut l'efclave pendant „ tout le temps quelle vécut ; on croit Q v 37$ Traité des Preuves „ qu'elle influa même fur fa Légiflation , „ & que ce fut par complaîfance pour el- „ le, que Juftinien publia tant de Loix favorables aux femmes. Il déclare à la „ tête d'une de fes Novelles, qu'il a con- ,y fulté la très-refpeftable époufe que Dieu „ lui a donnée ; & dans la Formule du fer- ment qu'il prefcrit aux Magiftrats, il „ exige qu'ils jurent fincere obéiflance & „ fidèle fervice à l'Empereur , & à fa fem- „ me Théodora. Le crédit que cette femme avoit fur fon efprit , n'auroit pas flétri fa mémoire , fi en fuivant fes confeils, il fe fût toujours con- duit avec toute la fagefle & toute la di- gnité qui convient à un grand Prince. Au- gufte n'a pas été déshonoré pour s'être fou- vent conduit par les avis de l'Impératrice Livie. 11 eft vrai que Juflinien , en élevant fur le Trône une perfonne d'une condition (i inférieure à la fienne , fit une aftion extraor- dinaire & peu convenable à fa dignité; mais il faut confidérer , i°. que le métier de Co- médien avoit été en honneur chez les an- ciens Grecs, dont les idées pouvoient n'ê- tre pas encore entièrement effacées dans le Pays où Juflinien regnoit; 20. que cette aftion pouvoit être juflifîée, ou du moins réparée par le fuccès. de la Vérité de ÎHifioire. 371 Le Czar Pierre, en époufant lafimeufe Catherine, plaça fur fon Trône une femme donc la condition n'écoic pas plus noble que celle de Théodora ; & ce mariage fi dif- proportionné n'a fait aucun tore à fa gloire, du moins dans le Pays où il a régné. Tout dépend donc de fa voir , fi, mettant à parc la condition de Comédienne , Théo- dora écoit digne , par fon mérite perfonnel , de la confiance d'un Empereur. Les Jurifconfultes, s'étant bien apperçus que la réputation de Théodora étoic liée , en quelque force, à celle de Juftinien , qu'ils vouloient louer fans mefure, ont eu grand foin de la combler d'éloges. „ Ne pas refpefter la mémoire de cette „ femme, c'eft, félon eux, un attentat „ contre l'honneur du Code & du Di- „ gefte. Un favant Jurifconfulte d'Allema- „ gne , très-verfé dans la connoifîance da „ Droit Romain & du Droit Germani- „ que, a fait de grands efforts pour jufti- „ fier Théodora; mais fon Apologie pa- roît écrite* avec plus de véhémence que „ de folidité. Pour difculper la femme de „ Juftinien, il efi: obligé de noircir Ama- „ lazunte , de donner des couleurs favo- „ rables aux vices les plus révoltants , de „ contredire des Auteurs contemporains , „ très-dignes de foi, & d outrager la raé- 372 Traité des Preuves 5, moire de St. Sabas, qui a toujours été „ en vénération dans l'Eglife. „Tel eft le jugement que M. le Beau a porté de cette Apologie. C'eft ainfi qu'en comparant la vie & les avions des hommes avec leurs portraits, on parvient h diftinguer le vrai , qui eft ef- fentiel à fHiftoire, du faux, qui ne peut jamais y être admis. Défiez- vous donc également des por- traits flattés & des portraits fatyriques, & ne vous attachez qu'à ceux qui font véri- tables. Ils font flattés , non-feulement quand ils attribuent à un homme des vertus qu'il n'avoit pas, mais encore quand ils le re- préfentent exempt de toute efpece de dé- faut : ce n'eft pas faire connoître les hom- mes, que de ne montrer en eux que des perfections. Le portrait de Caton, que Velléius nous repréfente comme un homme qui n'avoit que des venus, Homo virtuti fimillimus , feroit encore plus conforme à la vérité, s'il y eût ajouté quelques mots pour marquer que, par fon opiniâtreté inflexible à main- tenir la févérité des règles, fans aucun égard aux circonftances , il gâtoit quelquefois les affaires de la République; c'eft un repro- che que Cicéron lui fait dans Ces Lettres à Atticus. Il eft vrai que cette extrême ri- de la Vérité de Fffijtdire. 373 gueur étoit auiïi louable dans fon principe, qu'elle devenok pernicieufe dans Tes effets, puifqu'il ne péchoit que par un amour ex- ceffif de l'ordre & de la juftice ; mais on fait que toute vertu pouiïee à l'excès, de- vient un défaut qui nous rapproche du vi- ce. Si nous avions les deux Livres que Jules-Céfar avoit faits contre Caton, nous ferions encore plus en état de juger de ce qui manque au portrait que Velléius nous a donné de ce fameux Romain. On ne peut pas dire cependant que ce (bit un portrait flatté; mais il eft imparfait, en ce qu'il ne peint pas l'homme tel qu'il écoic, & qu'il ne lui donne que des perfections, fans faire aucune mention de fes défauts. Quant aux portraits de Tibère & de Sé- jan, que le même Velléius a mis à la fin de fon Ouvrage , la flatterie la plus outrée s'y montre à découvert. Les portraits de Brantôme font ordinai- rement un peu flattés ; il ne tarit point fur les louanges de fes Héros, il les repréfente prefque tous comme des hommes fans dé- fauts , quoique plufieurs d'entr'euxen aient eu beaucoup; mais il les diffimule, pour ne parler que de leurs belles qualités. Si l'on veut s'en former une idée jufte , il faut la chercher ailleurs que dans fes Ouvrages ; & il vaut mieux en juger par leurs aftions, $74 Traité des Preuves que de s'en rapporter uniquement à foncé- moignage. Tacite, au contraire, nous donne pref- que par-tout des portraits facyriques; loin de diiïîmuler les défauts, il fe plaît à les exagérer. Il efl: vrai qu'il écrit lTIiftoire d'un fiecle corrompu, où les vertus étoienc rares; mais on voit qu'il ne cherchoit pas à les connoître , & qu'il ne voyoit volon- tiers que le mal, fur lequel il infifte toujours par préférence : & comme il avoit l'ima- gination forte, & le pinceau vigoureux, il eft à craindre qu'il ne nous repréfente les hommes de fon temps plus méchants en- core , & plus fcélérats qu'ils n'étoient. Vous trouverez très- peu d'Hiftoriens qui aient fu garder dans leurs portraits , ce jude milieu, qui s'éloigne également du ton de la flatterie & de celui de la facyre. En voici un du Connétable Anne de Montmorency, tracé par un Ecrivain moderne , que l'on pourroit propofer pour modèle. „ C'éroit, dit-il, un homme intrépide „ à la Cour comme dans les Armées, plein „ de grandes vertus & de défauts; Géné- „ ral malheureux, efprit auftere, difficile, opiniâtre, mais honnête homme, &pcn- „ fant avec grandeur. Le même Auteur en a fait plufîeurs qui font de la même force & de la même vé- de la Vérité de THifîoire. 3-5 rité, tels que ceux de Louis XIV; de Guil- laume III, Rq^ d'Angleterre; de Viftor Amedée, Duc de Savoie; du Maréchal de Catinat, &c. Le Préfident Hefnaut, à l'exemple de Velléius Paterculus, a enri- chi fon Abrégé chronologique de divers portraits, qui ne le cèdent en rien à ceux que l'on vient de citer; tels que celui du Cardinal de Richelieu , du Cardinal de Retz, &c. La Bruyère en a d'admirables dans fes Caractères, & dans fon Remercie- ment à l'Académie Françoife. Le Pere Da- niel en a plufieurs dans fa grande Hiftoire, qui ne font pas écrits, à beaucoup près, avec autant de nobleiïe & de précifion, mais ils font pour la plupart vrais, fenfés, ju- dicieux, quoiqu'ordinairement trop longs. Madame de Maintenon ayant lu , fur la fin de fes jours, les Mémoires du Cardinal de Retz, fe fouvint qu'elle a voit vu les principaux Perfonnages dont il fait le por- trait, & qu'elle en avoit connu plufieurs, foit par elle-même, foit par le rapport des perfonnes les plus éclairées de la Cour, qui les avoient fréquentés ; elle voulut auflî faire leurs portraits, que l'on trouve impri- més k la fuite de fes Mémoires ; il n'y en a proprement que fix : celui du grand Cou- dé, de Madame de Longueville, du Car- dinal Mazarin , de M. de Turenne , de 376 Traité des Preuves M. Colbert, &de M. deLouvois; car on ne doit pas compter celui du Prince de Con- ty , donc elle ne die rien ae fore particulier, fi ce n'eft qu'il étoit contrefait, qu'il devine très-pieux & très-charitable, & que fa fem- me vécut & mourut comme une Sainte. Les fix autres portraits font des monu- ments précieux pour notre Hiftoire. Ils ne font pas auflî travaillés ni auiïi recherchés que ceux du Cardinal de Retz , mais ils font écrits plus naturellement, & ils donnent une idée très-jufte du mérite des perfon- nes, fans oublier leurs défauts : il n'y a que dans celui du grand Condé, du Cardinal Mazarin, de Madame de Longueville, & de M. de Turenne, que fon pinceau a jouté , pour ainfi dire, avec celui du Cardinal de Retz; mais on voit, en les comparant, que fi l'un eft plus fort & plus énergique, l'au- tre eft plus fage & plus correét. Les portraits de Colbert & de Louvois n'avoient point été maniés par le Cardinal de Retz; Madame de Maintenon, qui les avoit connus tous deux , les a peints d'a- près nature. C'eft ici le lieu d'examiner s'il convient de décrire dans un Portrait hiftorique, les qualités extérieures d'un homme , telles que fa taille, fa figure & fa phyfionomie. Il eft eertain, qu'à parler en général, on aime de la Vérité de THiftoire. 377 \ trouver dans l'Hiftoire, la figure & la Dhyfîonomie des hommes extraordinaires; )Ourvu qu'un Hiftorien n'entre pas là-def- us dans des détails trop puériles & trop :irconftanciés. Velléius Paterculus , en faifant le por- tait de Jules-Céfar, n'a pas oublié de nous ipprendre qu'il étoit le plus beau des Ro- mains : Forma omnium civium exceU ïentijfîmus. Plutarque, en faifant celui d'A- lexandre, a eu foin de remarquer qu'il avoit le vifage beau , le teint admirable , le re- gard très- doux, & qu'il étoit dans l'habi- :ude de tenir fa tête un peu penchée du :ôté gauche. Il dit ailleurs, que le vifage îe Pompée , lorfqu'il étoit jeune , reflem- ^loit tellement aux portraits d'Alexandre, jue l'on lui donnoit le nom de ce Héros; :e qui ne lui déplaifoit pas. Le même Hif- :orien fait un portrait affreux de la figure îe Sylla, qui avoit, dit-il, les yeux étin- :elants, le vifage couperofé, & parfemé, în quelques endroits, de taches blanches; :e qui faifoit dire au Peuple d'Athènes, que on teint reflèmbloit à la couleur des mû- •es, fur lefquelles on auroit jetté de la fa- ine. M. de Thou, grand imitateur des An- riens, prétend que le vifage du Baron des \drets, fi fameux par fes cruautés dans nos juerres civiles, refîèmbloit parfaitement à 378 Traité des Preuves celui de Sy lia , tel qu'il efl: dépeint parPla* tarque. Strada , qui écrivoic , comme M. de Thou, dans le goûc&dans le ftyle des an- ciens Romains, comparant Guillaume I, Prince d'Orange , avec le Corn te d'Egmont , nous peint celui-ci comme un homme plein de confiance en lui-même, d'une humeur gaie, d'un caraétere franc & ouvert, oc- cupé du préfent, fans penfer à l'avenir; prêt à tout, ne prévoyant rien; plus capable de remédier à un malheur imprévu , que de prendre les précautions néceiïàires pour le prévenir; & plus propre à agir avec vigueur dans un combat, qu'à opiner dans un con- feil avec une fuite de réflexions folides & profondes. Il peint en même temps le Prince d'O- range comme un Politique fombre, rêveur, & mélancolique; profond, & impénétrable dans fes deffeins, parlant peu, fe commu- niquant encore moins, toujours fur fes gar- des, voyant loin dans l'avenir, & par-là ne manquant jamais de rcflburces dans le préfent, quel qu'il pût être. L'un vif com- me Ajax, l'autre rufé comme UlyfTe; l'un ami généreux & fidèle, l'autre ennemi dan- gereux & opiniâtre. Strada termine leur portrait en difhnr, que l'on appercevoic dans leur extérieur la de la Vérité de ïHifloire. 379 même différence que dans leur efpric & dans leurcaraftere, parce que, ajoute- t-il, le Comte d'Egmont écoic beau, bien fait; il avoic un corps robufte, un air noble, un maintien plein de grâce & de dignité. Le Prince d'Orange, au contraire, étoic maigre, pâle & décharné, il avoic le teinc livide & la tête chauve. Madame de Maintenon a eu foin pareil- lement, dans le portrait du grand Condé & dans celui de M. de Turenne, de dé- crire en peu de mots leur figure extérieu- re. Le premier, dit* elle, étoit bien fait de fa perfonne, S une taille médiocre; il avoit le regard d'une aigle , la phy- fionomie haute. Le fécond, un des plus grands hommes de notre fiecle , avoit les four cils joints , la phyftonomie mau- vaife, mais bien trompeufe; car on ne vit jamais plus de bonté, plus de dou- ceur, plus d "humanité , &c. Ces fortes de particularités, qui ne re- gardent que la figure extérieure, ne dé- plaifent pas, encore une fois, quand elles ne font ni trop fréquentes , ni trop détail- lées; elles ne feront pas trop fréquentes, fi on ne les applique qu'à ces hommes vrai- ment grands & illuftres , dont la nature n'efl: jamais prodigue, & qui ne fe trouvent que rarement, & en petit nombre, dan* 380 Traité des Preuves le cours de plufieurs fiecles; elles ne fe- ront pas trop étendues, fi on en abrège les détails , autant qu'il eft poffible , à l'exem- ple des Ecrivains célèbres que Ton vient de citer. Cefl: là, fur-tout, que l'on doit éviter d'en trop dire, comme a faitMaim- bourg, qui ne finit point quand il fe met à peindre la figure extérieure de fes Héros; comme a fait Bufly Rabutin qui dit, que Hiftoire Monfieur le Prince avoit/^ yeux vifs, le reufe des aquiltti & ferré , les joues creujes Gaules. £p décharnées, la forme du vifage lon- gue, les cheveux frifés, les dents mal rangées & malpropres , &c; comme a fait Madame de Motteville, en décri- vant la beauté de Madame de Longueville, avec un détail qui peut amufer agréable- ment les Dames, quand on leur fait le portrait d'une perfonne vivante; mais qui n'incérefle prefque plus les Dames même, quand on leur décrit ainfl une figure quia difparu depuis deux ou trois fiecles. Ma- dame de Maintenon , en parlant de cette même Duchefle de Longueville, s'efl: con- tenté de dire qu'elle étoit très-belle, fans parler de la couleur & de la vivacité de fes yeux , de la beauté de fa peau, de fa blonde chevelure, &c : c'efl en dire plus que la poflérité n'en veut favoir, & c'efi: unique- ment pour elle que l'on écrit lTMoire. de la Vérité deTHifloire. 381 Il ne faut fou vent qu'un traie avancé lé- gèrement & fans preuve, pour altérer la vérité d'un portrait. On ne devoir pas dire, par exemple , dans celui de Monfieur le Prince, que fon efprit s'affbiblijfant avec Eflal fon corps , il ne refta rien du grand JJ^™* Condè les deux dernières années de fa néraie. vie. Il n'y a qu'à lire la Lettre qu'il écrivit au Roi, peu de temps avant fa mort, pour fe convaincre que la foiblefle & la cadu- cité de fon corps n'avoient point affaibli fon efprit. Un Hiftorien qui voudra faire le por- ibid, trait du Cardinal Mazarin & du Cardinal de Retz, ne doit pas dire non plus, qu'en lifant les Lettres de l'un , & les Mémoi- res de l'autre, on voit aifément que Retz étoit le génie fupérieur, & que cepen- dant Mazarin fut puiffant, & Retz fut accablé; parce que, premièrement, on ne juge pas du mérite & du génie d'un homme d'Etat, d'un premier Minière, tel qu'écoit le Cardinal Mazarin , par le plus ou le moins de talent qu'il a pour écrire une Hifloire : ce talent, qui fait tant d'hon- neur à un homme de Lettres, peut être médiocre dans un homme d'Etat, qui ne laiflTera pas d'être un génie fupérieur pour la conduite & pour le maniement des gran- des affaires. Secondement, fi vous cora- 382 Traité des Preuves parez la conduite de ces deux Cardinaux, chacun dans Ton état , vous trouverez que celle de Mazarin fut toujours beaucoup plus fage, plus mefurée & plus propre à parvenir fûrement au but qu'il fe propo- îbit, que celle de Retz, qui ne fut accablé que par Tes fautes & par fes imprudences, dont on voit le détail dans fes propres Mé- moires; car il ne faut point, pour les fen- tir, d'autre témoin, ni d'autre accufateur que° lui-même. Que penfer d'un homme né dans un Etat Monarchique , qui ne trouve point d'objet plus digne de fon am- bition , que de fe faire Chef de Parti ; qui reproche au grand Condé, de n'avoir pas rempli toute l'étendue de fon mérite, parce qu'il n'avoir pas voulu pouffer l'efprit de révolte & de faction jufqu'où il pouvoir aller; qui, fe trouvant engagé dans un état qui l'éloignoit néceflairement de la profef- fion des armes & du commandement des Troupes, ofoit fe comparer à Jules-Céfar, & le prendre pour modèle? Dire que le génie de Retz étoit égal à celui de Mazarin, c'eft vouloir mettre la témérité, l'imprudence, &, fi on ofe le di- re, la folie h côté de la fagefle : prétendre que Retz avoir la fupérioricé du génie, c'efl: vouloir mettre cette même fagefîèau- dcûbus de tous les travers, dont une ima- de la Vérité de rHiftoire. 383 'nation fougueufe & inconfidérée peuc tre fufceptible. A l'égard du talent d'écrire avec feu & vec grâce, il efl: certain que rien n'égale, cet égard, le génie du Cardinal de Retz, tfais Mazarin ne lui étoit point inférieur lans le talent d'écrire des Dépêches, où I n'efi: queftion que de Négociations, dont e ftyle doit être, comme l'on fait, très- lifférent du ftyle hiflorique. Rien de plus :lair, de plus fenfé, ni de plus judicieux [ue celles du Cardinal Mazarin , qui font >refque toutes imprimées : la perfuafion èmblok couler de fa plume. Le Cardinal de Retz étoit forcé lui- mè- ne d'admirer les Lettres que Mazarin écri- vit à la Reine Anne d'Autriche, lorfqu'il 'ut obligé de fortir du Royaume ; & il fal- oit qu'elles fuflènt d'une grande beauté Dour arracher à fon ennemi, un fuffrage ju'il ne lui accordoit qu'à regret. 384 Traité des Preuves CHAPITRE XVII. De la difficulté d'écrire THiftoire. Ex a- men de ce que M. de Bury a dit de la Maifon de Kohan dans [on Hifioire de Louis XI II) d* après les Mémoires de* M. le Marquis de Fontenay-Mareuil. IL y a tant de mérites différents qui doi- vent concourir à former un excellent Hiftorien , qu'il eft comme impoffible qu'un même homme puiffe les réunir tous. On exige de lui, qu'il ait en même temps le mérite de l'exaftitude, le mérite de l'im- partialité, le mérite des recherches , le mé- rite de la critique, & le mérite du ftyle. i°. Le mérite de l'exaétitude n'efl pas, à la vérité, un mérite brillant, mais on a vu au IVe- Chapitre de ce Traité , que c'ert un mérite abfolumentnéceflaire; il eft au moins d'une très-grande étendue , puis- qu'il embraffè à la fois la connoidance des noms, la connoidance de l'âge & de la qualité des perfonnes, la connoidance des faits & des circonftances remarquables, la connoidance des temps & des lieux où ils fe font palfés: objet infini, dont le détail eft immenfe, & demande une attention tou- jours de la Vérité de VBifloire. 385 jours égale & toujours foutenue, qui s'at- tache à tout, & qui ne fe relâche fur rien, qualité rare dont peu d'hommes font capa- bles, & qu'il n'eft pas en leur pouvoir de fe procurer à eux-mêmes quand ils ne l'onc pas reçue de la nature : car il ne faut pas s'i- maginer que tous les hommes, foient égale- ment capables d'application; chacun d'eux en a une certaine mefure , au-delà de la- quelle fon attention lui échappe, fon ef- prit fe laffe; il ne peut porter fa vue furuti fi grand nombre d'objets, l'un lui fait ou- blier l'autre: alors il fuit à l'aveugle ce que d'autres ont dit avant lui, & il aime mieux rifquer de s'égarer avec eux, que de pren- dre la peine d'examiner s'ils fe font trom- pés. Il en coûte moins pour être Copif- te , que pour être Hiftorien. Le mérite de lexaélitude ne flatte pas affèz fa vanité, & il en fait volontiers le facrifice à fa parefîe. On a dit que le devoir d'un Hiftorien eft , premièrement, de ne rien dire de faux ; fecondemeni:, d'ofer dire tout ce qui eft vrai : ne quid falfi aucleat, nequid veri non audeat ; c'eft la devife que M. de Thou a mife à la tête de fon Hiftoire. L'un & l'autre eft extrêmement diffici- e. Le premier dépend du mérite de lexac- :itude, qui eft déjà, comme on l'a vur :rès- difficile à acquérir; mais le fécond n'en R 3 86 Traité des Preuves dépend pas : il y a toujours des vérités que l'on ne peut dire, à caufe des inconvé- nients qu'il y auroit à les publier. Quel homme eft afîez indépendant pour netre pas obligé à des égards, & à des rnénagements qui gênent fa plume? Dans quelque Etat de l'Europe que la Providence l'ait fait naître, ou que la fortune l'ait con- duit, il écrira toujours fous un Gouverne- ment qu'il efl: obligé de refpeéïer; il aura toujours des maîtres ou des égaux qu'il doit craindre. Il y a une infinité de faits auxquels un Hiftorien ne peut toucher fans fe faire des ennemis puiflants , dont il ne peut s'empêcher de redouter la haine & la vengeance. On ne doit jamais écrire, difoient les Anciens , contre celui qui peuc profcrire. N'a-t-on pas dit que Tacite lui-même, dont la plume étoit fi libre & fi hardie , ri a ofé parler de la pajjion de Tibère pour le vin y par ménagement pour Trajan^ qui peut-être étoit plus grand buveur que Tibère? On fait queTrajan défen- dit d'exécuter les ordres quil pourroit donner en fortant de table. La maxime qu'un Hillorien doit dire toute vérité, foufFre donc néceflairemenc beaucoup d'exceptions. M. de Thou lui- même, qui s'eft annoncé pour la vouloir de la Vérité de VHïftoire. 387 fuivre dès le commencement de Ton His- toire, ne Ta pas toujours obfervée; & quoi- qu'il n'ait pas ofé dire tout ce qu'il fa voie, peut-être s'eft-il repenti plus dune fois d'en avoir trop dit; puifque fes amis ont prétendu qu'il manqua , dans la fuite , la charge de premier Préfident, pour avoir été trop vé- ridique. Si cela eft, il fentit alors qu'il eue été plus fage de ne pas écrire avec tant de liberté , & que les vérités dont il croyoit avoir enrichi fon Hiftoire, ne pouvoient pas le dédommager de la perte d'une fi belle place. Un Hiftorien qui veut être exaâ;, eft encore embarrafTé par un autre endroit. Chaque Le&eur voudroit ne trouver dans l'Hiftoire ,* que les faits qui lui paroiflènt intéreflants ; & cet intérêt dépend ordinai- rement de la profefîion qu'il exerce, & à laquelle il eft fpécialement attaché par in- clination , ou par habitude. Les Guerriers ne fe laflèront point de lire les plus amples détails des moindres expéditions militaires ; c'eft leur élément; c'eft de quoi ils font le plus curieux , & ce qu'ils lifent avec plus de plaifir. Les Gens d'Eglife fe plaifent à trouver dans l'Hiftoire, de grands détails fur les querelles de Religion ; & pour les conten- ter, il a fallu faire des Hiftoires fpéciale- Rij S 8 8 Traité des Preuves ment deftinées à les expofer , que Ton nom- me Hiftoires Eccléfiaftiques. Ceux qui ont été chargés de négocier dans les Cours étrangères, veulent que Ton entre dans le détaildes Négociations & des différents Traités qui ont terminé les guer- res, ou qui les ont fait naître. Les Courtifans aiment à trouver dans l'Hiftoire, ces petites intrigues de Cour, ces démêlés fur l'étiquette & fur les pré- rogatives des différentes Charges qui les approchent de la Perfonne des Rois ; ces détails enfin qui les occupent journelle- ment , & qui ne font guère intéreflànts que pour eux. Les Interprètes des Loix veulent y trou- ver les divers changements qui font arrivés dans la Légiflation , & dans les LTfages & la Jurifprudence des Tribunaux. D autres voudroient n'y trouver que des anecdotes ; la plupart des grands événements les en- nuient , parce qu'ils fe refièniblent. Les Gens de Lettres veulent que l'on y parle fans cefle des progrès ou de la dé- cadence des Sciences & des beaux Arts. Le moyen de les contenter tous ! Si l'on les écoutoit, l'un ne manqueroit pas de retrancher de l'Hiftoire, les morceaux qui auraient paru les plus agréables a l'autre. Dans cette variété de goûts & d'opi- de la Vérité de ÎHifloire. 389 nions fur les objets qui doivent entrer dans lTMoire , tout ce que peut faire un His- torien, c'eft de traicer affez chacun de ces objets en particulier, pour qu'on ne puiflè pas lui reprocher de l'avoir totalement ou- blié dans Ton Ouvrage; afin que le Guer- rier, le Courtifan, le Magiftrat & l'Hom- me de Lettres puiiïènc y trouver de quoi fe fatisfaire, en n'y mettant que ce qu'il faut pour plaire aux uns, fans ennuyer les autres à l'excès. On n'aura pas de peine à comprendre combien il en coûte à un Hif- torien pour exercer fa plume fur des ob- jets fi différents. On s'elt plaint , avec raifon , de ce que le Pere Daniel s'efl trop appefanti dans fon Hiftoire fur les détails de la guerre ; on voie qu'il eft, fi on l'ofe dire, dans fon centré, quand il décrit une Bataille, dont les Gé- néraux eux-mêmes auroient eu bien de la peine à rendre un compte exaft & fidèle; il abrège cous les autres articles pour cou- rir à celui-là ; & quand il le tient une fois, il ne le quitte qu'après l'avoir épuifé. Il fem- ble que plus il étoit éloigné par fon état, de la connoHTance de l'Art militaire , plus il s'efforce d'y paroître habile : il eft vrai qu'il n'a rien écrit là-de(Tus qu'il n'eût com- muniqué à des Officiers-Généraux de la pre- mière diftinftion, donc il fuivoit les avis; R iij 39o Traité des Preuves & l'on peut bien croire qu'ils ne lui con- feilloient pas d'être plus court dans ces for- tes de defcriptions, dans la perfuafionoù ils étoient que rien n'étoit plus propre à flatter leur curiofité. Mais il auroit dû pen- fer que tous (es Leéteurs n'auroient pas fervi dans les Troupes du Roi, en qua- lité de Lieutenants-Généraux & de Maré- chaux de Camp; & qu'il falloir épargner aux autres des détails fouvent ennuyeux par leur longueur, & plus encore par leur uniformité. 20. Le mérite de l'impartialité efl: en- core plus rare que celui de l'exaétitude. Il n'y a point d'Hiftorien qui ne puiffè avoir, par un effet prefque infurmontable de l'ha- bitude , des préjugés de nation, des préju- gés de fe&e, des préjugés de profeffionôc d'état. On dit qu'un Hiftorien doit être telle- ment dégagé de tout intérêt de parti, qu'en lifant Ton Ouvrage, on ne puiffè pas s'ap- percevoir de quelle nation, de quelle fec- te, & de quelle profeffion il eft. Mais où efl: l'homme affez maître de lui-même, pour fe fouftraire en tout à l'empire de certains préjugés qui fe trouvent enracinés, en quel- que forte, dans fou ame par la force de l'habitude? Cet homme fcroit un phénix , que l'on de la Vérité de ÎHifloire. 391 n'a point encore vu , & que l'on ne verra jamais, fur- tout quand ces préjugés, loin d'avoir rien d'odieux, ni de criminel en eux-mêmes, paroifTent plutôt fondés fur un principe de vertu. Chacun fe fait un de- voir d'aimer fa Nation, fa Patrie, d'être attaché à la profeiïion qu'il a embraflee. Vous venez lui dire, qu'en écrivant, ildoic fe défier d'un attachement fi jufte & fi rai- fonnable, pour n'écouter que fa raifon, épu- rée de toute efpece d'intérêt; peut-être fera-t-il quelque effort fur lui-même pour y réuffir, mais bientôt les préjugés revien- nent, & ils favent fi bien contrefaire le langage de la raifon , qu'il les prend , fans s'en appercevoir, pour la raifon même. Un Hiftorien n'efl: pas feulement obligé d'être en garde contre fa propre partialité qui le féduit, il faut encore qu'il foie per- pétuellement attentif à découvrir celle des autres , pour éviter les erreurs où elle ne pourroit manquer de le conduire. Com- ment pourra-t-il connoître la vérité, s'il ne fait pas diftinguer, dans le récit des Hifto- riens qui ont écrit avant lui , une infinité de faits & de circonftances qu'ils ont alté- rés ou imaginés; les uns, par des préjugés de nation; les autres, par des préjugés de fefte; les autres, par des préjugés de pro- fefîîon & d'état? Comment favoir au vrai R iv 392 Traité des Preuves les circonftances de l'éleétion du Pape Ur- bain VI, qui donnèrent lieu au grand fchif- me d'Occident, fur le rapport des témoins oculaires qui fe contredirent? Les Italiens, qui étoient préfents, nient prefquetous les faits que les François, qui étoient aufli préfents , afïurent comme des vérités no- toires & inconteftables. Qui pourra nous donner un récit exact & fidèle de THiftoire de l'infortunée Ma- rie Stuart, Reine d'Ecofle? La conjura- tion contre la vie d'Eiizabeth , Reine d'An- gleterre, dont elle fut accufée, & qui la fit périr fur un échafuud, étoit-elle bien prouvée ? M. de Thoù n'en a pas douté ; mais comme il n'a fait que fuivre & copier Bu- chanan , ennemi déclaré de cette Princef- fe , l'autorité de M. de Thou ne fuffîc pas pour établir la vérité d'un fait de cette na- ture. Ce célèbre Hiftorien afFefte de faire obferver que le Parlement d'Angleterre, compofé de quatre cents Députés, jugea que fa condamnation ctoit jufte; mais il efi: vifible que ces quatre cents Juges ne firent que confirmer le jugement déjà pro- noncé par les CommifTaires, choifis par Elizabeth , pour faire le procès a Marie Stuart , dont la perte ctoit réfolue. Ces quatre cents Juges ne firent pas de nouvel- de la Vérité de fHïfîoire. 593 les informations , ils n'entendirent pas les témoins; ils n'examinèrent pas s'il y avoic de juftes raifons de les fufpetter; ils ne firent pas venir la Reine d'Ecofïè devant * eux pour entendre fes juftifications : ain(î -leur jugement, quelque nombreux qu'ait été leur Tribunal, n'ajoute pas le plus pe- tit degré de force, quant à la vérité des faits , à celui "des Commifîaires. La partialité qui fe manifefte dans les Hilloires écrites dans des temps de trouble & de fa&ion , fe retrouve encore dans ceux qui écrivent Iorfque ces factions ne fubfif- tent plus. Celle de Cromwel étoit éteinte Iorfque Rapin Thoyras écrivoit fon Hif- toire d'Angleterre ; cependant fa partialité en faveur de la Sefre des Puritains , qui firent trancher la tête au Roi Charles 1 7 s'apperçoit dans tout ce qu'il a écrit fur le règne de ce Prince : celle qu'il a contre la France, fe reconnoît en mille autres en- droits de fon Ouvrage. 30. Le mérite des recherches exige un travail pénible & rebutant, dont il y a très- peu d'Ecrivains qui foient capables. Il faut, par exemple, pour écrire une Hiftoire générale de la Monarchie Fran- çoife, parcourir plufieurs fieclesde barba- rie , qui n'offrent à un Hiftorien que des monuments infipides & mal digérés, dont R v 394 Traité des Preuves la lefture eft tout- à- fait dégoûtante, fans lui donner encore affèz de lumières pour qu'il puiflè en former le tiflii d'une narra- tion agréable & intéreflànte. Dans tout cet efpace de temps, qui comprend la durée des deux premières Races de nos Rois, & , celle d'une partie de la troifieme , on agif- foic beaucoup, & on écrivoit peu. Il y avok fans doute des Guerriers & des Poli- tiques, mais on manquoic d'Hiftoriens. Les Sciences avoient difparu. Les Arts étoient négligés ou imparfaits. Les Hifloriens qui nous reftent de ces temps-là, ne favoient compofer que des Chroniques informes & fuperficielles, qu'on ne peut lire qu'avec dégoût. Le peu de fcience qui avoit échappé aux ravages d'une barbarie prefque géné- rale, demeura long-temps concentrée en France, dans l'enceinte des Cloîtres, & dans un certain nombre d'Eccléfiaftiques, que l'on nommoit des Clercs. Ce font les Moines & les Clercs qui nous ont confervé les Ecrits de ces célè- bres Auteurs Grecs & Romains, qui fer- vent encore de modèles aux Hifloriens, aux Pocces, & aux Orateûrs de tous les liecles : ils les lifoient, puifqu'ils prenoient la peine de les copier, mais ils ne les imi- toienc pas; & après avoir employé une par- de la Vérité de ÎHifioire. 395 tie de leur jçuneflè à cranfcrire ces chefs- d'œuvres immortels, ils fe mettoient à écrire l'Hiftoire de leur temps, dans un ftyle qui~ n'a voit ni ordre, ni clarté, ni délicatefle. Ce font cependant les Ecrits infipides & dégoûtants de ces vieux Chroniqueurs , que l'on eft obligé de dévorer pour compofer une Hiftoire de France. Le Pere Daniel s'eft donné des peines incroyables pour dé- brouiller celle des deux premières Races. Plufieurs croient qu'il y a réuiïi ; d'autres ont jugé qu'il eût beaucoup mieux fait de les abréger, & de réferver fon temps & fon travail pour perfectionner davantage les règnes de nos derniers. Rois : tous con- viennent cependant qu'il a jetté un plus grand jour que Mézeray fur ces deux pre- mières parties de notre Hiftoire. Quand on vient au milieu de la troifieme Race, la peine d'un Hiftorien ne diminue pas. S'il n'a pas eu aflèz de monuments pour éclaircir fuffifamment l'Hiftoire des deux premières , il en eft en quelque forte furchargé fur la fin de la troifieme ; & c'eft alors qu'il peut dire , qu'au-lieu d'être en- richi par cette multitude d'Hiftoriens , de Mémoires , & de monuments , qu'il eft obligé de lire, il en eft en quelque forte appauvri : Inopem me copia fecit. Il ren- contre fi fouvent des témoins qui fe con- R vj gp6 Traité des Preuves tredifent, même dans des po&tseflentiels, ou du moins trèsconfidérables, qu'il ne fait le plus fouvenc auquel il doit s'arrêter. Ces contradictions, qui l'embarraflènt, de- viennent plus fréquentes, à mefureque les monuments fe multiplient. Ce n'efl: pas tout, s'il fe borne à ne tra- vailler que d'après les Hiftoires & les Mé- moires imprimés, il court rifque de ne dire que ce que tout le monde fait déjà. On exige qu'il pouffe plus loin Tes recherches, afin d'être en état d'apprendre au Public quelque chofe de nouveau , & de lui don- ner des connoiffances qu'il n'avoit pas ; fans quoi fon Livre fera regardé comme un amas de redites & de faits déjà connus , qu'il étoit inutile de répéter; alors on le con- damne au filence. On veut donc qu'il life îes Pièces authentiques, & qu'il les con- fronte avec le récit des Hiftoriens; on veut qu'il recherche les Manufcrks qui fe con- fervent dans les Bibliothèques, pour en ti- rer des lumières propres h éclaircir des faits & des circonftances que l'on ignoroir. Il y a, par exemple, dans la Bibliothè- que du Roi, deux mille cinq cents volu- mes de Manufcrks, connus fous le nom de Bethune, qui contiennent une infinité de monuments précieux pour lTIiftoirede France, quoiqu'ils ne foient pas tous, à de la Vérité de fHifloire. 397 beaucoup près , d'un mérite égal , ni d'une égale autoricé. Il y en a neuf cents connus fous le nom de Brienne, fans parler de ceux qui fe trouvent dans d'autres Biblio- thèques, & fans compter encore les Re- giftres du Parlement, les Mémoriaux de la Chambre des Comptes de Paris, & une infinité d'autres monuments authentiques, que Ton voudroit qu'un Hiftorien poffédât à fond, avant que d'entreprendre uneHif- toire de France. La vie de plufieurs hom- mes fuffiroit à peine , pour embrafîèr un fi grand travail dans toute fon'étendue. 40.. Le mérite de la critique eft encore néceflaire à un Hiftorien, pour juger de la valeur des preuves qui fervent à établir la véricé des faits hiftoriques, & dont l'exa- men doit fe faire par les règles de la critique. M. de Bury veut abfolument que l'on banniffè de FHiftoire toute efpece de dif- cuflion critique; & M. l'Abbé Fleury, Au- teur de l'HiftoireEccléfiaftique, dont l'au- torité eft d'un plus grand poids que celle de M. de Bury, eft du même avis que lui. Mais il femble qu'en traitant cette queftion, on commence par confondre l'abus de la cho- fe , avec la chofe même , par une forte d'ar- tifice ou de mal-entendu, dont on ufe fou- vent dans les difputes. u L'Hiftorien, die „ M. Fleury, doit examiner, avec tout le 398 Traité des Preuves „ foin poffible, les faits qui méritent d'en- „ trer dans fon Hiftoire, n'y rien mettre, „ & n'en rien rejetter que pour de bon- „ nés raifons ; mais il ne doit pas en ren- „ dre compte au Public par des digreffîons 5, fréquentes, & incommodes au Lecteur. Qui a jamais dit, qui a jamais penfé qu'un Hiftorien dût rendre compte au Pu- blic des raifons qu'il a eues d'admettre, ou de rejetter un fait par des digreffîons fré- quentes & incommodes au LeBeur ? Pofer ainfi l'état de la queftion, n'eft-ce pas confondre vifiblement l'abus de la chofe avec la chofe même que l'on veut condam- ner ? L'abus en efl: certainement très-con- damnable, & perfonne ne cherchera ja- mais à le juflifîer. Mais il s'agit de favoir s'il ne fe rencontre pas quelquefois, dans le cours d'une longue Hiftoire , certains faits qui exigent que l'on y infère quelque difcuflion pour en prouver la vérité ;& que le Lefteur, qui en fent lui-même la nécef- fité , efl: bien-aife d'y trouver, pourvu qu'el- les n'occafionnent point des digreffions trop fréquentes & trop étendues, acc m Mais, ajoute M. Fleury , après qu'un *if; ,, bâtiment efl: achevé on ôce les écha- u- „ fauds, les machines, & les ceintres des „ voûtes : ce n'eft pas que tous ces fe- „ cours n'aient été néceflùires, &que l'on de la Vérité de FHiftoire* 399 „ ait pu les employer fans beaucoup d'in- „ durtrie & de dépenfes ; mais ils ne fe- „ roient plus qu'embarraiïèr & défigurer „ l'ouvrage. Cette comparaifon efl: ingénieufe , & Ton pourroit même dire quelle efl: fédui- fante; mais il y a ici une différence , qui em- pêche qu'on ne puifle la regarder comme une raifon folide : c'efl: que quand un bâ- timent eft achevé, je fuis en état de juger par moi-même de fa beauté, de fa com- modité, de fon utilité ;& alors il ne m'im- porte nullement de voir & de connoître les machines & les échafauds dont on s'eft fervi pour le conflxuire. Mais quand je lis dans une Hiftoire des faits contraires, par exemple, à ce que j'ai lu dans des Auteurs contemporains qui les contredifent , il m'importe beaucoup de favoir les raifons que THiftorien a eues de rejetter leur témoignage; fans quoi je fe- rois toujours obligé de le croire fur fa pa- role, ce qui feroit, de fa part, le comble de Tinjuftice & de la préemption : quand il combat un préjugé reçu, il faut qu'il me dife les raifons qui le déterminent à le re- jetter; fans quoi je ne pourrois me réfou- dre à l'abandonner. On a beau dire que le Le&eur ne recherche que des faits, il recherche des faits qui foient véritables , 400 % Traité des Preuves & ils ne lui paroîtront jamais tels, fi je ne lui montre les preuves- qui en établiflent la vérité, lorfque je fais qu'il y a d'ailleurs de puiffantes raifons d'en douter. L'Architeéte n'a pas befoin de me montrer les machines qu'il a employées à la conftru&ion de ma maifon, pour me prouver qu'elle eft bien bâtie : je la vois, & j'en juge. Mais l'Hif- torien a befoin de me dire les raifons qu'il a eues d'admettre ou de rejetter un tel fait, pour me perfuader qu'il eft faux ou véri- table, lorsqu'il a lieu de croire que je dois être prévenu d'une opinion contraire à la tienne. J'aurai lu, par exemple, dans l'Hiftoire de le Vaflbr, & dans tous les Mémoires des Contemporains, que le Cardinal de Riche- lieu avoit promis à Gafton, Duc d'Or- léans, la grâce du Duc de Montmorency, & qu'il lui manqua de parole ; & je lis le contraire dans votre Hiftoire. Il faut que vous me difiez les raifons que vous avez eues de rejetter l'opinion de cet Hiftorien, & le témoignage unanime de tous ces Mé- moires qu'il a fuivis; fans quoi vous ne me perfuaderez pas, & je croirai, qu'au-lieu des faits véritables que je recherche dans votre Hiftoire, vous n'y avez mis que des faits qui font de votre invention, & qui ne font appuyés d'aucune preuve. Les difcuf- de la Vérité de THiftoire. 40 î fions critiques ne doivent donc être inter- dites à un Hiftorien, qu'autant qu'elles fe- roient trop longues, trop fréquentes, & trop étendues, & que par-là elles devien- droient fatigantes & incommodes au Lee- teur; elles ne peuvent être blâmées quand elles font néceflaires, & que THiftorien ne les emploie qu'à propos. Ceux qui les con- damnent toutes indiftin&ement , ne peu- vent être que des gens qui ne cherchent que l'amufement dans la lefture de l'Hif- toire , fans fe foucier d'être inftruits , ni d'être perfuadés : ce n'efl pas pour ces for- tes de Lefteurs qu'un Hiftorien doit écrire. 50. Les jugements feront toujours par- tagés fur le mérite du ftyle, chaque Hifto- rien en a un qui lui eft propre. Celui de Thucidide, parmi les Grecs, eft extrême- ment ferré, mais il eft fort & nerveux, puifque les Anciens le comparoient à celui de Démofthene. Xénophon a un ftyle plus coulant & plus doux. Parmi les Romains, celui de Tite-Live ne reffemble point à ce* lui de Sallufte. On admire, avec raifon, l'élégance & la noble fimplicité des Com- mentaires de Céfar. Le ftyle de Quint- Curce eft beaucoup plus fleuri. Tacite écrit avec une précifion qui le rend quel- quefois obfcur. Chriftine comparoit la lec- lure de cet Hiftorien au jeu d'échecs, k 402 Traité des Preuves caufe de l'extrême application qu'il y faut apporter pour l'entendre. Florus & Vel- léius Paterculus font beaucoup plus clairs, & ils ne font pas moins ingénieux, quoi- qu'ils foient moins profonds. Tous ces Hiftoriens ont eu des admira- teurs & des parrifans , malgré la différence de leur ftyle. Parmi les Hiftoriens François, Mézeray a un ftyle dur & inégal, mêlé fouventd'ex- preflions bafles & triviales ; mais en beau- coup d'endroits très-mâle & très- énergique. L'Abbé de Vertot a un ftyle enchan- teur : celui du Pere d'Orléans, dans les Révolutions d'Angleterre, eft en même- temps naturel & ingénieux. Le Pere Da- niel eft trop diffus en beaucoup d'endroits, il a écrit dans un fiecle où les longues phra- fes étoient encore à la mode; mais fon ftyle eft clair, & fes expreffions, fans être fort brillantes & fort recherchées, ne laif- fent pas d'être juftes, & convenables au fujet qu'il traite. Il eft plus folide & plus judicieux, qu'il n'eft. agréable ; mais fon Hiftoire , quoique fort éloignée de la per- fection, eft encore la mieux détaillée & la mieux approfondie qui ait été donnée au Public, & il fe pafTèra encore bien des an- nées, & peut-être bien des fiecles, avant que Ton en ait une meilleure. Il a voit lu, de la Vérité de PHifloire. 403 avec foin , tous les Auteurs contemporains de chaque règne, fans négliger la recher- che des Pièces originales, dont il a profité, fur-tout dans les dernières éditions de fon Livre : ceft une entreprife immenfe , qui lui a coûté vingt années d'un travail affidu & opiniâtre. On lui reproche de ce qu'il a omis plu- fieurs particularités très-intéreflantes du rè- gne de Henri IV, dont les rares qualités donnoient un fi beau champ à un Hifto- rien; mais lorfqu'il traita ce grand fujet, il étoit à la fin de fon Ouvrage : il devoit être las après avoir tant écrit. On le feroic à moins. Quoiqu'il fe foie mal exprimé fur le maflàcre de la St. Barthelemi, il eft, à parler en général, plus impartial que bien des gens ne penfent; c'eft une juftice que lui a rendue le Préfident Hefnaut. Pour faire une Hiftoire parfaite, il fau- droit un homme qui joignît à Pefprit folide & judicieux du Pere Daniel, l'imagination vive & brillante de l'Abbé de Vertot ; ce font des qualités dont la réunion eft fi ra- re , qu'un tel homme ne fera pas facile à trouver. Quoi qu'il en foit, chaque Hiftorien a un ftyle qui lui eft propre, & qu'il doic employer fans emprunter celui d'un autre: les *uns veulent que l'Hiftoire foit écrite 404 Traité des Preuves avec fimplicité, d'autres veulent que cettè fimplicicé foie relevée par des ornements convenables au fujet. On ne doit pas fe flatter de pouvoir fa- tisfaire tous les goûts à la fois; il fautfuivre le fien , 6: fe biffer aller à fon génie. Si vo- tre ftyle eft bon dans fon genre, vous trou- verez dans le Public de juftes eftimateurs, qui fauront vous rendre juftice ; & s'il eft mauvais, il caufera un dégoût prefque gé- néral , qui vous avertira de ne plus écrire. Mais ce qu'on ne peut jamais permettre à un Hiftorien , c'efl: d'inférer dans fon Ou- vrage des morceaux entiers, pris, mot pour mot, des Auteurs modernes qui ont écrit avant lui, fans aucune marque qui fade connoître au Le&eur, que ce font des Pièces empruntées. M. de Thou leur en a cependant donné l'exemple dans le récit des malheurs de Marie Stuart, où il a copié, mot pour mot , des pages entières de Buchanan , qu'il a inférées dans fon Hiftoire, comme fi elles étoient de lui; en quoi ce célèbre Ecrivain eft d'autant moins excufable , qu'il écrivoit en Latin avec autant de force & d'élégance que Buchanan, quand il vou- loit s'en donner la peine, & qu'il étoit plus en état que perfonne de lutter, pour ainfi dire, contre PHiftorien d'Etoffe pour la de la Vérité de fHiftoire. 405 beauté du ftyle : il n'a donc pu faire un pareil larcin à Buchanan , que par pareflè & par négligence. Ce n'eft pas en prenant une pareille li- berté, que l'on doit imiter M. de Thou; & l'on ne peut allez s'étonner de voir M. de Bury avouer avec ingénuité , dans la Pré- face de fon Hiftoire de Louis XIII , qiiil a pris plu fteurs morceaux de celle de le Vajfor , qui lui ont paru bien faits : en- fuite, après avoir dit que celle du Pere Griffée eft remplie d'excellents morceaux, il ajoute, avec une confiance incompré- henfible: J'en ai employé plu fleurs dans la mienne, fans craindre d'être aceufé de plagiat. Il a eu tort certainement de ne le pas craindre, puifqu'il en fera non- feulement aceufé, mais même convaincu par fon pro- pre aveu. Queft-ce donc qu'être plagiai- re, fi ce n'eft prendre, mot à mot, des morceaux entiers dans un Auteur pour les incorporer dans fon Ouvrage? qu'eft-ce qu'un vol & un larcin en fait de Littératu- re, fi un Ecrivain qui en ufe ainfi, ne peut être aceufé de plagiat? Si ces morceaux font bien écrits, fi ce font des morceaux excellents , pourquoi les réimprimer, & ne pas les laifler dans l'Ouvrage de celui qui les a faits? Comment nVt-il pas vu 40(5 Traité des Preuves que ces morceaux de différentes mains, forment nécefîairement une bigarrure dans le ftyle qui le rend femblable à ces habits grotefques , faits de morceaux de différen- tes couleurs, que l'on a coufus enfemble, & qui ne font de mife qu'aux Spedtacles co- miques du Théâtre Italien? Chaque mor- ceau fera, fi vous voulez, d'une couieur vive & brillante, & d'une étoffe fine & précieufe, mais ils font mal affortis; joints à l'étoffe d'où on les a tirés, ils y faifoient un bel effet, il falloit les y laiflèr : quand on les en détache, pour les joindre à d'au- tres morceaux, pris de différentes étoffes, ils ne forment plus qu'un compofé bizarre, qui choque & qui déplaît. En prenant, comme a fait M. de Bury, la liberté de piller par-tout, fans crain- dre S être accufé de plagiat, on écrie fans beaucoup de peine, & l'on écrit beau- coup, mais on n'afpire pas à la gloire de bien écrire; & au- lieu d'être un véritable Hiflorien , on court rifque d'être regardé comme un très-médiocre compilateur. Ce- lui qui paflèroit fa vie à copier des Ta- bleaux, ne feroit jamais mis au rang des grands Peintres: ces copies, fi elles étoienc excellentes, auroient cependant un mérite bien fupérieur à celui d'une I Iiftoire qui ne feroic compolée que de divers morceaux de la Vérité de ÏHifloire. 407 pris , çà & là , dans les Ecrivains moder- nes. L'art de minier le pinceau pour co- pier fidèlement les Tableaux des grands Maîtres , efl: bien plus rare & plus difficile h acquérir, que celui de tranfcrire Ample- ment ce que d'autres ont dit avant nous : l'un demande du talent & du goût , joint à une grande application au travail ; l'autre ne confifte que dans un mouvement de la main , qui ne coûte rien à l'efprit , & que l'on acquiert très-facilement en prenant les leçons d'un Maître d'Ecriture. Au refte , ce plagiat reconnu n'eft pas le feul défaut que l'on puifle reprocher à M. de Bury ; il s'efl: écarté manifeftement en quelques endroits de la Vérité de l'Hif- toire , en fuivant des Ecrivains paffionnés ou mal inftruits, fans avoir examiné avec alfez de foin jufqu'où pouvoit s'étendre l'autorité de leur témoignage; c efl: ce qui fe remarque particulièrement dans ce qu'il dit de la Maifon de Rohan. On en fera pleinement convaincu par les obfervations fuivantes, qui font toutes fondées fur les titres les plus certains & les monuments les plus authentiques qui nous ont été com- muniqués, & que nous avons eu le temps d'examiner à loifir pendant plufieurs années. On verra, par c§ dernier exemple, avec quelle attention Ton doit examiner certains 4c8 Traité des Preuve? faits particuliers qui fe trouvent quelque- fois dans des Mémoires manufcrits ou im- primés, avant que de s'en rapporter h leur témoignage, quand on ne veut pass'expo- fer à être convaincu de faux. C'eft faute d'un pareil examen que M. de Bury, en parlant du mariage de Mademoifelle de Rohan-Montbazon avec M. de Luynes, raconte plufieurs faits dont il eft facile de démontrer la fauflëcé. Pour accréditer la manière dont il les préfence, il s'efl: auto- rifé d'un Manufcrit, qu'il dit avoir été fait par M. le Marquis de Fontenay-Mareuil , & il le cite dans fon Ouvrage. C'eft ce qui nous a déterminé à prendre communica- tion de ce Manufcrit, où il fe trouve quel- ques autres faits qui ont rapport à la Mai- fon de Rohan, & qui font voir combien M. de Fontenay-Mareuil, ou celui qui a pris fon nom , étoit peu inflruit fur les dif- férents objets dont il a voulu parler. Les obfervations qui le démontrent, fe- ront divifées en trois Parties, qui feront la matière des trois Chapitres fuivants. Dans la première Partie , on expofera les idées générales, d'après lefquelles s'efl: établie la diftinftion du Tabouret à la Cour de Fran- ce, devant le Roi, la Reine, & la Famille Royale. Dans la féconde Partie, on met- tra fous les yeux du Lefteur, le droit & la poiïef- de la Vérité de FHiftoire. 409 poiïèflion de laMaifon de Rohan, relative- mène à cecce prérogative ; & l'on fera voir combien les deux Ecrivains, donc il efî queftion, fe font trompés, quand ils en ont parlé , comme ils ont fait dans leurs Ou- vrages. La troifieme Partie de ces obfer- vations contiendra les principaux faits & monuments hiftoriques, qui prouvent que les Princes de la Maifcn de Rohan ont tou- jours été traités & regardés par nos Rois, & par les Ducs de Bretagne, comme étant descendus des anciens maîtres de cette Pro- vince, & qu'ils ont eu le titre, le rang & la qualité de Princes, aufli-tôc que les Princes étrangers, établis dans le Royaume, onc commencé d'ufer de cette dénomination pour cara&érifer leur naifiance, c'eft-à-di- re, fous les règnes de Louis XII & de François I. L'intérêt de la vérité, qui eft l'ame & lé fondement de fHiftoire, ne permet pas que dans des Livres & dans des Ecrits def- tinés à tranfmettre cette même vérité , & à la perpétuer de fiecle en fiecle , l'on in- fère & l'on faflè entrer des faits & des anec- dotes qu'on donne comme véritables, pen- dant qu'il eft fi facile d'en découvrir l'er- reur & l'illufion , & lorfqu'on ne peut pas même leur accorder les apparences du vrai- femblable. S 410 Traité des Preuves CHAPITRE XVIIL Comment fe font établis les honneurs du Tabouret à la Cour de France. LEs titres d'honneur, les diftin&ions & les prérogatives ont toujours été l'un des moyens les plus puiflants dont les Souverains fe font fervis pour rendre leurs Sujets utiles au 'gouvernement de leurs Etats. D'ailleurs, la chaîne & la gradation des rangs & des conditions, depuis le Peu- ple jufqu'au Monarque, en excitant le ref- peét & les hommages des inférieurs, aiïii- rent la majefté du Trône; il a donc été de l'intérêt du Souverain même d'inftituer & d'établir un ordre de fupériorité entre les Sujets qui étoient fous fa domination. Si l'homme, en devenant Citoyen, a perdu l'égalité que la nature a mife entre lui & les autres hommes, il en a été dédommagé par les différents biens que la fubordination lui procure. Les avantages que donnent les qualités J>erfonnelles, c'eft- à-dire, les talents & la vertu, doivent être regardés comme le pre- mier principe des honneurs & des distinc- tions qui s'obfervent dans toutes les Socié- de la Vérité de FHifïoire. 41 r tés politiques. Ces honneurs & ces diftinc- tions ayant été tranfmifes aux defcendants de ceux qui les avoient méritées, ont for- mé ttlluftration qui vient de la naiflànce, & ont été, aux yeux des fucceflèurs, la raifon la plus forte pour imiter leurs An- cêtres, Cette confidération feule, fait voir combien il eft néceflaire, pour l'adminif- tration d'un Etat, de maintenir & de con- ferver des titres & des prérogatives, qui, par leur influence fur l'efprit & fur le cœur des hommes, ont toujours été l'un des principaux reiïbrts du Gouvernement. Nous applaudirons en France aux jus- tes Règlements de nos Rois, qui ont voulu que les Princes de leur fang euflent, après la Famille Royale , le premier rang d'hon- neur, & que nous les regardalfions comme ayant part à nos premiers hommages. Le titre de Prince du Sang, dont ils jouiiïènc aujourd'hui, en ayant toujours eu d'équi- valents, Qà) caraétérife leur naiflance; & en montrant la grandeur de leur origi- ne, annonce toute la prééminence qui leur eft due. (a) On peut voir dans le Recueil des Or- donnances, par M. Secouffe, les différents ti- tres qu'ont eus les Princes du Sang, & qui ont toujours exprimé leur augufte origine» 4i2 Traité des Preuves Après les Princes du Sang, & dans une diftance qui ne permettra jamais de les con- fondre avec aucun autre ordre du Royau- me, on voie les Princes légitimés, c'eft-à- dire, ceux qui tiennent au Sang Royal par les liens de la nature, & par la voie d'une légitimation autorifée par les Loix ; ils ont le titre de Princes légitimés, & dans les cérémonies de la Cour, ils marchent après les Princes du Sang , en participant aux mêmes honneurs : mais dans les AfTem- blées du Parlement, ils n'ont rang & féance qu'à raifon de la Pairie dont ils font revê- tus, & quand elle a été enrégiflrée; au- lieu que les Princes du Sang font aujour- d'hui Pairs par naiflance, ont par état & fans Lettres patentes , tous les droits atta- chés à la Pairie, & précèdent incontefta- blement tous les autres Pairs du Royaume. Depuis le règne de Philippe-le Bel, pre- mier Auteur des Pairies par création, juf- qifau temps du Roi Henri II, le titre de Duc & Pair ne s'accordoit qu'à des Prin- ces; & cette dignité, jointe h la naiflance, décidoit de la marche & du rang qui s'ob- fervoit dans les cérémonies publiques; de forte qu'un Prince qui étoit Duc & Pair, precédoit un autre Prince qui n'étoit pas Duc & Pair; & entre les Ducs & Pairs, iancienneté^. de la Pairie régloic la préfé- de la Vérité de PHi/îoire. 413 rence. Ce préjugé, tout extraordinaire qu'il fût par rapport aux Princes du Sang Royal , s'étoit néanmoins tellement établi, qu'il a obligé nos Rois d'aiïurer & de confirmer aux Princes de leur fang , par des Edits due- Édii ment enrégiftrés , toute primauté de rangs I5^; & d'honneurs , après la Famille Royale , ratioi fur toute autre perfonne du Royaume, de l629* quelque qualité & condition qu'on puiflè être. Tel eft l'ordre qui s'obferve préfen- tement. Sans remonter à des temps trop éloignés , pour bien conftater la certitude des faits, on a vu en France des exemples de Prin- ces légitimés, non-feulement pour les en- fants naturels de nos Rois , mais encore pour un enfant naturel du Duc d'Orléans, frère du Roi Charles VI, & cela dans la perfonne du Comte de Dunois, qui forma la maifon de Longueville, ou du moins dans la perfonne de fes dépendants, aux- quels le titre, le rang & les honneurs de Prince furent accordés Qb) Ce n'efl pas (b) Voir dans les Manufcrits de Brienne , qui font à la Biblioth. du Roi, vol. 267, p. 719 & 720 , le Brevet du Roi Charles IX , du 2 Avril 1 57 1 ; la Déclaration du même Roi, du mois de Décembre de la même année, confirma- tive dudit Brevet, fuivant lequel Brevet ôcDé- S iij 4 î 4 Traité des Preuves ici le lieu d'apprécier combien le mérite éclatant du Chef de cette Maifon, & les fervices qu'il rendit à la Couronne, ou telle autre confidération qu'on voudra fuppofèr y influèrent /ur une grâce auffi diftinguée: la plénitude du pouvoir de nos Rois , jointe à la voix de la nature , s'eft manifeftée de- puis, lorfqu'ils ont légitimé leurs enfants naturels, & qu'ils leur ont donné le titre & le rang dont on les a vu jouir. Après les Princes du Sang & les Prin- ces légitimés , il y a en France des Dépen- dants de Maifons Souveraines , lefquels érant reconnus par nos Rois , jouiflènt, avec leur permiffion, & fous leur bon plaifir, du titre , du rang & des honneurs de Prin- ce. On les appelle Princes Etrangers, parce que les premiers qui fe font établis dans le claration la Maifon de Longueville doit jouir du titre, rang & honneur de Prince. Ibid. Brevet de M. le Duc d'Anjou , du 1 6 Oc- tobre 1575, par lequel il confent à la grâce accordée, par le Roi Charles IX , au Duc de Longueville. Ibid. Vol. 310, p. 922-') Confentement du Duc d'Alençon, du 16 Octobre 1575, à la même grâce accordée par le Roi Charles IX. ibid. Vol. 267, p. 719 & 720, Déclaration du 20 Octobre 1629, confirmative du rang, prééminence & dignité de M. le Duc de Lon- gueville. de la Vérité de ÎRiftoire. 4 1 £ Royaume, fous le règne de Charles VIII f écoient les Princes de Cleves, d'une Maifon étrangère h la France. Le titre de Princes qu'ils avoieir, ne leur étoic point contefté par les Parlements; ils y avoient droit de féance, à raifon de leur Pairie, ou quand le Roi , en confidération de leur naiflànce, ou des dignités dont ils étoient décorés, jugeoit à propos qu'ils affiftaflenc aux Aflèmblées de ces mêmes Parlements. {d) On croie devoir obferverquela féance Çc) Engilbert de Cleves fat naturalifé Fran- cois en i486 ; fes Lettres de naruralité font rapportées dans les Manufcrits de Dupuy, vol. 570, p. 666, Biblioth. du Roi. La mere du Roi Louis XII étoit de la Maî- fon de Cleves, ce qui contribua beaucoup à l'élévation des Princes de cette Maifon , qui s'étoient établis dans le Royaume. Les Mai- sons de Luxembourg, d'Armagnac & de Foix, qui jouiffoient du titre de Prince , n'étoient point alors regardées comme étrangères à la France. (d) Le Duc d'Albanie, Prince d'EcolTe, eut, fans être Pair , féance au Lit de Juftice , du Mar- di, dernier Juin 1523, entre les Ducs & Pairs; mais cet exemple ne doit pas tirer à confé- quence, puifque le Roi François I ordonna que ce feroit pour cette fois, & fans préjudice des droits & prééminences de l'Evêque, Duc de Langres; & commanda, ledit Seigneur Roi, qu'il en fût fait regiftre : auffi voit-on que le Comte de Su Pol, qui étoit Prince du Sang, 4 î 6 Traité des Preuves entre les Pairs , fe régloic autrefois par la date de la création de la Pairie, & qu'elle fe règle préfentement par la date de l'en* régiftremène des Lettres patentes, qui les déclare Pairs de France. Au refte , on ne connoît point de pres- tation de ferment faite au Parlement par oeuvres un Pair de France, avant Tannée 1502; tfA^ef- encore étoit-ce un Pair Eccléfiaftique , PE- feau, t. vêque de Noyon. On fait auflî que cette 3,p-7I:>- prédation de ferment a varié, & qu'elle n'a pas toujours été uniforme pour les ter- mes & qualités qui s'y trouvent aujourd'hui. Henri II eft le premier de nos Rois qui ait accordé, en 1 55 1 , à des Gentilshom- mes de la plus haute Noblefle, le titre de Duc & Pair; (V) & ils eurent féance dans fut fait Pair par le même Roi François I, ami qu'il pût avoir féance avec les Pairs, au Lit de Juftice du 27 Juillet 1527 \ & ce droit de Pairie, accordé au Comte de St. Pol, ne fut que pour le Lit de Juftice dont on vient de parler, n'ayant pes duré plus long-temps que les féances auxquelles il afllfta. Ré g. du Confeildu Parlement , C0//74, p. 26 1 , de la Biblioth. du Roi. (e) 11 y a des Auteurs qui prétendent que la Baronnie de Rouanne & le Marquifat de Bo'ify furent érigés en Duché-Pairie l'an 15 19, en fa- veur d'Artus Souffler , Grand-Maître de Fran- ce, fous le titre de Duché deKouaimois. Si ce de la Vérité de FHiftoire. 417 les Aflemblées du Parlement, fuivant Tu- fage, c'eft-à-dire , à raifon de leur Pairie: mais les honneurs de la Cour furent con- fervés aux Defcendants des Maifons Sou- veraines , tels qu'ils en avoient joui anté- rieurement à l'époque dont nous parlons: on croit même devoir remarquer que ce fut en connoiflance de caufe, puifque trois ans avant Téreétion en Pairie, faite en 1551 pour la Maifon de Montmorency, Henri II s'étant occupé de régler les rangs & les féances qui dévoient être obfervées dans les cérémonies publiques de fon Royau- me , envoya , en 1 548 , au Parlement de Paris une Commiiïïcn , dans laquelle il s'explique en ces termes : " Henri, par la „ grâce de Dieu, Roi de France; à notre „ amé & féal Protonotaire & Secrétaire , fait eft véritable, il y a toute apparence que les Lettres d'érection ne furent pas enrégif- trées , & qu'elles demeurèrent fans exécution. On voit dans les Manufcrits deBéthune,qui font à la Bibliothèque du Roi , vol. 25, p. 78 » n°. 848 5 > que l'érection de la Baronnie de Kouannois & Seigneurie de Boify , en Duché- Pairie, fous le nom de Duché de Kouannois, fut faite en faveur du Sieur de Boify, au mois d'Avril 1519. Moréri, dans la généalogie des Seigneurs de Gouffier & de Boify, dit que cette érection fut faite en 1566, pour Claude Gouffier, fils d'Artus. S v 4 1 8 Traité des Preuves „ Maître Jean Outillée , Greffier Civil de „ notre Cour de Parlement à Paris, faiuc „ & dileétion. Pour ce que nous defîrons „ fa voir & entendre quel rang & ordre , 5, du temps de nos Prédéceflèurs Rois juf- „ qu'à huy, ont tenu en toutes grandes „ & folemnelles AfTemblées les Princes „ de notre Sang , tant Ducs , que Comtes , „ & les autres Princes de notre Roy au- „ me ; Ducs , Comtes , & autres de moin- „ dre titre & dignité, & femblablemenc „ les Connétables, Maréchaux & Amiral „ de France : A cette caufe, Nous vous „ mandons & commettons que toutes au- „ très affaires cédantes & poftpofées, vous „ ayez, tant par vous que par ceux que „ vous commettrez fous vous, à bien voir „ & vifiter les Rcgiftres de notre dite Cour „ de Parlement , faifant mention de fem- „ blables chofes , &c. „ Cérém. Franç. Tom. I, pag. i , après VavertiJJemeni au Lecteur, (f) (f) On pourroit rapporter plufieurs Edits & Déclarations de nos Kois, enrégiftrés au Parlement, où fe trouve Ja claufe : De l'avis des Princes de notre Sang & autres Princes. Au- bery , dans fonHifloire du Cardinal Mazarin, Tom. 7, p. 156, nous apprend qu'au Lit de Juftice, tenu le 18 Mai 1643, lors de lenré- ^iltrement de l'Arrêt, qui dédaroit la Reine de la Vérité de FHifîoire. 419 Cette commiflîon qu'on vient de rap- porter, fait voir, i°. que fous le règne d'Henri II, il y avoit en France, outre les Princes du Sang , d'autres Princes recon- nus pour tels par les Rois Prédéceflèurs de ce Monarque; 20. que Henri II, en les reconnoiflànt lui-même, les nomme immé- diatement après les Princes du Sang, & avant cous les autres grands Seigneurs du Royaume; 30. que dans les temps dont on parle, le Parlement reconnoifïbitauflî d'au- tres Princes que des Princes du Sang , puif- que le Roi lui demandoic communication des Aétes, d'après lefquels le rang & la féance de ces Princes avoient été réglés par les Rois fes Prédéceflèurs. Les honneurs de la Cour ayant été ac- cordés aux Princes Etrangers établis en France , il étoic naturel & jufte que leurs Anne d'Autriche, Régente du Royaume, M. de Vendôme infifta, & obtint que dans ledit Ar- rêt d'enrégiftrement, ces mots, & autres Prin- ces, Prélats , Pairs & Officiers de la Couronne , fufient inférés. Dans l'Ordonnance de 1667, enrégiftrée an Parlement, Art. 13, tit. 4, des Committimus & Garde gardienne, il eft dit, que les Princes du Sang , les Princes reconnus en France , Bues & Pairs , & autres Officiers de la Couronne , jouiront du droit de Committimus. S vj 42o Traité des Preuves époufes & leurs enfants y participaient par des diftinélions relatives & proportionnées à leur état; voici cequelesHiftoriensnous en apprennent. Plufieurs fieclesfe font paf- fés, pendant lefquels les plus grands Sei- gneurs du Royaume, Princes, Ducs & autres, vivoient dans leurs Châteaux, & jouifïbient de leurs domaines ; contents d'une efpece d'indépendance que donnoit le Gouvernement féodal , ils ne paroifïbient à la Cour de nos Rois , que dans des occa- fîons extraordinaires, c'eft-à-dire, lors du Sacre & Couronnement du Roi, de fon mariage , de fon départ pour la guerre , ou quand il faifoit fa première entrée dans quelque principale Ville, &c : il en étoic de même par rapport aux Dames d'un état afTez diftingué pour avoir accès auprès de la Reine, & pour l'accompagner dans les cérémonies publiques. Perfonne n'ignore que dans toutes ces aftions d'éclat & d'ap- pareil, la naiftànce, les dignités & le nom- bre des vafiàux qu'on avoit dans fa mou- vance, & fous fes ordres, étoient la règle du rang & de la féance que chacun dévoie avoir. La puifïànce du Souverain s'étant au- gmentée par la révolution des temps, & par l'exrinftion du Gouvernement féodal , trop difficile à concilier avec le Gouver- de la Vérité de THifioire. 421 nement monarchique, les Princes & les grands Seigneurs fe rendirent plus aiïidus auprès de nos Rois; ils y furent attirés par l'efpérance des grâces & des bienfaits, & par le defir de conferver leur propre gran- deur; ils y furent retenus par Faftivité de l'ambition , & des autres paffions que la poli- tique rendra toujours utiles, quand la main qui les conduit, faura les diriger. Quelle fatisfaftion pour un Monarque, de voir croître fon pouvoir en excitant la recon- noiiïànce de fes Sujets ! A tous ces différents motifs fe joignit l'attrait des plaifirs & des agréments, du fafte & de la vanité, fur- tout depuis que les Dames devinrent elles- mêmes plus affidues à la Cour, & qu'elles en firent le principal ornement. On en fixe ordinairement la première époque au règne de François I; (g) mais on peut dire que la Reine Catherine de Médicis , par poli- tique ou par goût pour la repréfentation (g) Dictionnaire de Bayle, Art. François I. Si l'on voit aux entrées des Reines un grand nombre de Dames & de Demoifelles, il n'eft pas douteux que c'étoit plutôt pour le plaifir du fpectacle , que pour le cérémonial ; par exem- ple, à l'entrée de la Reine lfabeau de Bavière , femme du Roi Charles VI, il y avoit plus de cinq cents Demoifelles à table. Cérém. Franf> Tom. 2, }>. 642. 422 Traité des Preuves & pour les plaifirs, & peut-être par tous ces motifs enfemble , rendit îe nombre des Dames de la Cour beaucoup plus grand qu'il n'avoit été jufqu'alors. Quoi qu'il en foit des raifons qui ont pu déterminer cet ufage, François I & les Rois fes Succef- feurs, guidés par un fentiment que la na- ture infpire, & que les Loix autorifent, furent perfuadés qu'il écoit jufte & nécef- faire d'accorder à Pépoufe & aux enfants d'un Prince, ou d'un grand Seigneur du Royaume, des honneurs & des diftinétions proportionnées à leur naiflànce; c'efl: ce qui a produit, par rapport aux Dames, les prérogatives de la Cour, telles qu'on les voit aujourd'hui. Au nombre de ces dif- tinftions efl: la féance fur un Tabouret, ac- cordée aux Princeflès qui ont été recon- nues comme telles par nos Rois. (£) Les (h) Les honneurs du Fauteuil, chez le Roi & chez la Reine, ne s'accordent qu'au Légat du Pape. Les Cardinaux ont le Tabouret chez la Reine depuis le règne de François II, qui avoit époufé Marie Stuart, nièce des Cardi- naux de Lorraine & de Guife, & qui les fit affeoir en fa préTence. Le même honneur fut accordé en 1635, fous le règne de Louis XIII , au Duc de Parme ÔC au Duc de Saxe-Weimar; & en 1641 , au Prince Gafîmif , frère du Roi de Pologne. Les Ambalfadrkes ont pareillement le Ta- de la Vérité de VHifîoire. 423 Duchefles & les Dames donc les maris font Grands d'Efpagne, ont la même prérogati- ve. C'eft cette féance fur un Tabouret, en préfence du Roi, de la Reine & de la Famille Royale, qui fait l'objet des obfer- vations que nous faifons relativement à la Maifon de Rohan. L'Auteur de la nouvelle Hiftoire de Louis XIII, ainfi que nous l'a- vons déjà dit, les a occafionnées, en par- lant, comme il l'a fait, de la diftin&ion bouret devant la Reine. La Marquife de Mira- bel , dont le mari étoit AmbafTadeur d'Efpa- gne, fut la première à qui la Reine, qui étoit Efpagnole, accorda cet honneur en 1621 ; le Roi y confentit, à condition qu'on feroit Je même honneur à l'AmbaiTadrice de France à Madrid. Wtcquefort , l'Ambajfadeur & fa fonc- tions , Tom. I, p. 241. Ibid. pag. 2 83» Cérém. Diplom. Tom. I, p. 140. La femme du Chancelier de France a le Ta- bouret à la toilette de la Reine , mais non au cercle , ni devant le Roi , & cela depuis la Reine Anne d'Autriche, qui, étant à fa toilette, fit affeoir Madame Séguier. La femme du Garde des Sceaux a le même privilège, parce quefon mari jouit des mêmes honneurs que le Chan- celier. La Reine accorde la même diftinction a la femme de fon Chancelier. On ne parle point ici de la permiflîon de s'afTeoir , que la Reine donne en particulier, & dans l'inté- rieur de fon appartement , ou quand elle per- met aux Dames qui n'ont pas la diftinftion du Tabouret, de travailler en fa préfence. 4 24 Traité des Preuves du Tabouret accordé à Mademoifelîe de Montbazon, avant qu'elle ^poufât M. de Luynes. Si les réflexions générales que nous venons d'expofer, nous ont paru néceflai- res pour rendre plus fenfible Terreur où il eft tombé, elles ne le font pas moins pour bien faire entendre la queftion dont il s'a- git , & pour montrer que la diftribution des titres, des honneurs & des diftinétions, ne peut jamais être un objet indifférent , puis- qu'elle tient à l'économie même du Gou- vernement François. CHAPITRE XIX. Erreurs de M. de Bury, & de Mon- fieur de Fontenay-Mareuil , relati- vement aux droits & aux préroga- tives de la Maifon de Rohan. L'Hiftorien de Louis XIII, attribue au crédit de M. de Luynes, la diflinc- tion du Tabouret que Mademoifelîe de Ro- han eut à la Cour, avant qu'il l'époufat. Voici comment il s'explique. „ Le Roi voulut lui faire époufer (à „ M. de Luynes) Mademoifelîe de Ven- „ dôme rMeffieurs de Vendôme defiroient „ cette alliance; nais M. de Luynes, qui de la Vérité de VHifîoire. 425 „ craîgnoit leurs trop grandes prétentions, 5, & qui vouloir éviter d être obligé de „ les appuyer, remercia le Roi de Tes bon* „ tés; il époufa, le 1 1 Septembre 1617, „ Marie de Rohan, fille d'Hercules de „ Rohan , Duc de Montbazon, & de Ma- „ deleine de Lénoncourt, fa première fem- „ me. Comme M. de Luynes n'étoie pas „ encore Duc, il obtint du Roi, que Ma- „ rie de Rohan, avant fon mariage, fe- „ roit affife chez la Reine ; & qu'après fon „ mariage, elle continueroit les mêmes „ honneurs. Comme M. de Bury ne fait que citer le Manufcrit d'après Jequel il parle, on croit devoir en rapporter le Texte même, afin de mettre le Le&eur plus à portée de juger fi les faits qu'il contient font véri- tables. „ M. de Luynes, (dit M. de Fontenay- „ Mareuil ,) voyant fa fortune fi bien éta- „ blie, que fa poftérité ne pouvoit être „ que très- grande, réfolut de fe marier. „ On crut d'abord qu'il épouferoitMa- „ demoifelle de Vendôme ; & le Roi , „ ainfi que Meffieurs de Vendôme, fes „ frères, fouhaitoient extrêmement ce ma- „ riage ; mais Luynes redoutant le carac- „ tere de leur efprit & leurs trop gran- » des prétentions, en fit auflkôc ceffer le 426 Traité des Preuves „ bruit; & ayant confidéré toutes celles 5, qui étoient pour lors à marier , (car il „ n'y en avoit aucune qui l'eût refufé,) il „ choifït enfin Mademoifelle de Moncba- „ zon , laquelle étoit d'une grande Mai- „ fon, dage proportionné, fort belle, & „ avoit des biens fuffifamment; mais parce „ qu'il ne vouloit pas qu'elle fe tînt de- „ bout devant la Reine, pendant que tant „ d'autres de moindre naiflànce qu'elle, „ feroient affifes, & qu'il n'avoit encore „ rien de prêt pour être Duc & Pair , il „ prit l'expédient de lui faire donner le „ Tabouret avant que de l'époufer, com- „ me l'avoient déjà les filles de l'autre „ Branche de Rohan , dans le deflèin de „ lui faire continuer cet honneur, après „ qu'elle feroit mariée, ainfi qu'il fe pra- „ tique à l'égard des bâtardes légitimées „ de France, qui ne perdent jamais leur „- rang, qui que ce foie qu'elles époufent; „ ainfi Mademoifelle de Montbazon ap- „ puyée du crédit de M. de Luynes, eut „ le Tabouret fans contradiction. Examinons préfentement fi ce que dit M. de Fontenay-Mareuil eft vrai; en dé- montrant la fauflèté des faits qu'il raconte, on démontrera l'erreur de l'Hillorien qui parle d'après lui. Je dis donc qu'il e(t ab- iblument faux , que Marie de Rohan , appel- de la Vérité de VHifloïre. 427 lée Mademoifelîe de Montbazon , aie eu le Tabouret à la Cour, par le crédit & la fa- veur de M. de Luynes, avant & après fon mariage avec lui; en voici la preuve, qui eft fans réplique. Dès avant l'élévation de ce Favori , & avant qu'il fût à portée de penfer à fon mariage avec Mademoifelîe de Montbazon, on avoit vu, fous le règne de Louis XIII même, Anne de Rohan jouir de la diftin&ion du Tabouret , lorf- qu'elle époufa Louis de Rohan , fon coufin- germain, appellé d'abord Comte de Ro- chefort, & enfuite Prince de Guémené; il étoit fils du Duc de Montbazon, & n'é- toit encore alors titulaire d'aucun Duché. Son mariage avec Anne de Rohan eft du mois de Septembre 161 6; fi) ce- lui du Duc de Luynes avec Mademoifelîe de Montbazon, eft du mois de Septem- bre 161 7. Et les Mémoires de Madame de Motteville, Tom. I>pag. 220, nous apprennent que la Princeiïè de Guémené (appellée auparavant Comteflè de Roche- (i) Il y a erreur dans le Moréri, & dans les Auteurs qui l'ont fuivi, en confondant la date de ces deux mariages. Celui d'Anne de Rohan. eft du 11 Septembre 1616. Celui de Marie de Rohan , époufe de M. de Luynes , eft du 1 1 Sep- tembre 1617. Le Contrat de mariage d'Anne de Rohan eft aux Archives de Guémené, 418 Traité des Preuves fore,) eut le Tabouret lorfqu'elleépoufale Prince de Guémené, & cela dans un temps oh Marie de Médicis, qui nétoit pas humble, ne faccordoit pas légèrement: ce font les termes de Madame de Motte- ville; par conféquent la Princeflè de Gué- mené, appellée d'abord Comteffè de Ro- chefort, & belle-fille de M. de Montba zon , ne fut point redevable de la diftinc- tion du Tabouret au crédit & à la faveur de M. de Luynes , ni à la réfolution qu'il prit depoufer Mademoifelle de Mombazon, puifque ce mariage ne commença detre en projet qu'après l'éioignement de la Reine, & M. deFontenay-Mareuil nous en donne lui-même la preuve : " M. de Luynes, „ dit-il , voyant fa fortune fi bien établie, „ que fa poftérité ne pouvoit être que très- „ grande, réfolut de fe marier. „ Or Ma- rie de Rohan, qui époufa M. de Luynes, éroit de la même Maifon, de la même Branche, & du même nom qu'Anne de Rohan, Princeflè de Guémené; elle a voit donc les mêmes titres, les mêmes droits, & les mêmes raifons pour avoir le Tabou- ret, qu'Anne de Rohan, Princeflè de Gué- mené, dont le mari n'étoit pas Duc lors- qu'il fe maria, en \6\6. (k) Par confé- (k) M. de Luynes ne fut fait Duc qu'eu 1619, & Connétable en 162 1. de la Vérité de VHifloire. 429 1 quent la Princefie de Guémené, ayant eu la diftinftion du Tabouret un an avant le mariage de M. de Luynes, qui eft du mois de Septembre 1617, il eft abfolument faux, que Mademoifelle de Montbazon ait été redevable du Tabouret au crédit & à la faveur de M. de Luynes, fon mari; elle jouit de cette prérogative, parce que, fous le bon plaifir du Roi, elle y avoic droit par elle-même, à titre de naifïânce, & fa Maifon en ayant toujours été en po£ feffion : aufli M. de Fontenay-Mareuii dit- il, " que les filles de l'autre Branche de „ la Maifon de Rohan, avoient déjà le „ Tabouret; & il ajoute que Meffieurs de „ Rohan avoient toujours prétendu que „ cette diftinftion leur étoit due. „ C'eft ce que l'Hiftorien de Louis XIII pouvoic obferver lui-même, & qu'il n'auroit pas dû laifler ignorer à Tes Leéteurs. Il eft vrai que le Manufcrit qu'il cite dans fon Ou- vrage, rapporte au règne d'Henri IV, le commencement du Tabouret pour la Mai- fon de Rohan ; mais on va démontrer avec la plus grande évidence, que cette conjec- ture de la part de M. Fontenay-Mareuii, & de ceux qui ont parlé d'après lui , n'eft nullement fondée, & que le contraire eft prouvé par des faits inconteftables. On ignore la raifon pour laquelle lTIif- 43^ Traité des Preuves torien de Louis XIII n'a pas donné au Public tout ce que contient le Manufcrit de M. de Foncenay-Mareuii , par rapport à la Maifon de Rohan. Quelque motif qu'il ait eu pour s'en abftenir, on croit de- voir y fuppléer, afin de prévenir, ou diffi- per l'erreur de ceux qui pourroient avoir connoiflance, ou faire ufage de ce Manuf- crit. (7) On y dit, après avoir parlé du Tabouret de Mademoifelle de Montba- zon, femme de M. de Luynes: " La Com- „ tefle de Rochefort, belle- fille de M. de „ Montbazon, prétendit l'avoir auffi, & „ elle l'eut en effet ; mais le Marquis de „ Marigny , frère de M. de Montbazon , „ n'eut point les entrées dans le Louvre, $ ni fa femme le Tabouret, quand il fe „ maria, cette diftinétion ayant été ref- „ treinte aux defcendants de M. de Mont- „ bazon. „ // paroît même que l'autre Branche „ de la Maifon de Rohan, n'avoit obtenu „ cette diftinélion qu'en faveur d'un autre „ mariage; car le Roi Henri- le-Grand, pour tenir tout- à- fait dans fes intérêts le (l) Le Manufcrit doit être dans la Maifon de Gfefvres, le Duc de Trefmes ayant époufé, en 1661 , Ja fille unique du Marquis de Foa- tenay.Mareuil. de la Vérité de VHiffoire. 431 „ Duc de Deux-Ponts , de la Maifon Pa- „ latine, qui étoit fort confidéré en Alle- „ magne, voulut lui faire époufer Made- „ moifelle Catherine de Rohan , fœur ai- „ née du Duc de Rohan, qui étoit fa pro- „ che parente , étant fortie d'une fille de „ Navarre ; & pour faciliter ce mariage , „ il lui fit donner le Tabouret, pour mon- „ trer qu'elle étoit Princeflè : il eft vrai , ajoute le Marquis de Fontenay-Mareuil , 5, que Meffieurs de Rohan avoient tou- „ jours prétendu que cette diftinftion leur „ étoit due. „ Voilà ce qu'on trouve dans le Manufcrit dont il s'agit. Il efl: étonnant qu'un homme du carac- tère de M. de Fontenay-Mareuil, ait écrie fur une pareille matière, fans avoir appro- fondi la vérité des faits qu'il rapporte, & qu'il fe foit borné à rendre des difeours vagues & incertains qui s'étoient répandus en 1649, l°rs de 'a femeufe difpute qui s'éleva au fujet des nouveaux Tabourets que la Cour venoic d'accorder à quelques grandes Maifons. Pour fe convaincre du peu de confiance qu'on doit avoir dans ce qu'il nous dit, il fuffira d'obferver, comme on l'a déjà fait ci-defTus, qu'il eft à tous égards en contradiction avec les faits les moins équivoques & les plus certains. M. de Fontenay-Mareuil nous repré- 43 2 Traité des Preuves fente la Comteflè de Rochefort, comme ayant obtenu le Tabouret dans le même temps que Marie de Rohan , femme de M. de Luynes; il femble même qu'il l'at- tribue à cette alliance: mais on a démon- tré que la Comtefîe de Rochefort jouiflbit de cette diftinétion un an au moins avant le mariage de Marie de Rohan , " & dans „ un temps où Marie de Médicis, quin'é- „ toit pas humble, ne Paccordoit pas lé- „ gérement. „ Or Marie de Médicis , comme nous l'avons déjà dit, n'étoit plus en état d'accorder cette diftinétion lors du mariage deM.de Luynes, puifqu'il ne fut queftion de ce mariage , qu'après l'éloigne- nient de la Reine; il efl: donc contre toute apparence de vérité, de repréfenter Made- moifelle de Montbazon , devenue Com- tefîe de Rochefort , comme prétendant avoir le Tabouret, en même- temps, ou après qu'il fut accordé à Mademoifelle de Rohan , qui époufa M. de Luynes. Une pareille erreur delà part de M. de Fonte- nay-Mareuil, montre aflez qu'il n'etoit nul- lement inftruit de la vérité des faits qu'il raconte, tant par rapport à la Comtefle de Rochefort, que par rapport à Mademoi- felle de Montbazon. Quand on accorderoit à M, de Fonte- nay-Mareuil, ou a l'Auteur duManufcrit, ce de la Vérité de ÏHiftoïre. 433 ce donc il ne produit aucune preuve, que le Marquis de Marigny, frère de M. de Montbazon , n'eue point les entrées du Louvre , ni fa femme le Tabouret , lors- qu'il fe maria, qu'en réfulteroit-il ? Rien autre chofe , finon que le mariage du Mar- quis de Marigny ne fe fit point à la Cour; qu'il fut célébré fans appareil & fans céré- monie; ce qui ne donne pas plus atteinte aux prérogatives de la Maifon de Rohan , qu'à celles des autres Maifons qui jouiflènt de la diftinétion du Tabouret, & où l'on voit fouvent, fans aucun préjudice à leurs droits, des mariages femblables à celui du Marquis de Marigny. Combien n'en trou- veroit-on pas d'exemples dans les Maifons Ducales, & chez les Princes ifTus de Mai- fons Souveraines, établis en France? Il eft donc évident que quand même on admet- troit ce que dit M. de Fontenay-Mareuil, que le Marquis de Marigny n'eût point les entrées du Louvre, ni fon époufe le Ta- bouret , lors de leur mariage , on n'en pourroit rien conclure contre les droits de la Maifon de Rohan, & qu'il ne s'enfui- vroit en façon quelconque que les hon- neurs de la Cour eufTent été reftreints aux defeendants de M. de Montbazon. On croit devoir ajouter, que M. deFon- tenay-Mareuil , ou celui qui a pris fon T 434 Traité des Preuves nom , raifonne fur les encrées en carrofle dans la cour du Louvre , comme fi c'écoic un ufage pratiqué de tous les temps, & qui fût lors du mariage du Marquis deMa- rigny, c'eft à-dire, en 1624, une diftinc- tion reconnue, confiante & uniforme: ce- pendant on trouve dans le fécond Tome des Mémoires de Caftelnau, page 450, de l'édition de 1731, une Lettre de Ca- therine de Médicis à Charles IX, fon fils, peu après fa majorité, pour lui fervird'inf- tru&ion dans la conduite de fon Etat; il eft dit dans cette Lettre, page 452 , que fous le Roi fon pere, M les Portiers ne laif- foient entrer perfonne dans les cours du „ Château, fi ce n'étoit les enfants du „ Roi, les frères & fœurs, en coche, à „ cheval & litière ; les Princes & les Prin- „ celles defcendoient fous la porte, les „ autres hors de la porte. Voici pareillement ce que porte le Cé- rémonial, imprimé en 1739, à la fuite du Corps diplomatique, Tome I, p. 57, fur l'entrée des carrofles dans les Maifbns du Roi. „ Au commencement du règne de ï Icn- „ ri IV, il n'y avoit encore que les car- 9> roffes des Princeiïcs du Sang, Princefles „ & Ducheflès , & des Ambafïidrices , qui >, euflènt encrée au Louvre ; les carrofies de la Vérité de fHifîoire. 435 des hommes n'y entroient pas, même ceux des Ambaflàdeurs. Le premier à qui le Roi en accorda l'entrée , ce fut le Maréchal de Schomberg, à caufe d'une oppreiïion de poitrine, ne pouvant faire deux pas fans être incommodé; le Duc de Mayenne , qui étoit extrêmement tourmenté de la goutte, eut depuis aufîi la liberté d'entrer en carrodè; & quel- que temps après , le Connétable de Mont- morency, à caufe de fon grand âge. Quoique ces trois perfonnes entraffent en carrodè au Louvre, aucun Prince du Sang ne demanda d'avoir cet honneur; mais fur la fin de l'année 1598 le Duc de Bar, fils ainé du Duc de Lorraine, qui venoit pour épQufer Madame, étant entré en carrodè au Louvre, les Prin- ces du Sang demandèrent aufli d'y en- trer, enfuite les autres Princes , les Ducs, les Officiers de la Couronne. Cela dura jufqu'en 1603, que le Roi ordonna de nouveau que perfonne n'entrât au Lou- vre en carrodè, que les Dames; ce qui fut obfervé jufqu'en 1608. Le Duc d'E- pernon,quijouoit tous les jours avec le Roi , fupplia Sa Majefté de lui permet- tre que fon carrodè entrât, pour éviter le ferein qu'il appréhendoit ; ce que le Roi lui accorda, &peu après il le per- T ij 436 Traité des Preuves „ mit aux Princes du Sang, aux Princes, „ aux Ducs, & aux Officiers de la Cou- „ ronne, excepté au Chancelier, qui ne pue 5, obtenir cette permiflîon : mais le Chan- „ celier de Sillery l'obtint de Louis XIII „ en 1622, à caufe de fa vieillefïè; & de- 5, puis les Chanceliers ont fu fe maintenir 5, dans cette poflefiion. On peut joindre à tous ces faits ce qui concerne les Pairs Eccléfiaftiques : le fou- venir n'en efl: pas fi éloigné, qu'il n'y aie encore des perfonnes chez lesquelles la tradition n'en foit certaine & confiante. M. l'Abbé d'Ellrées fut nommé Evêque de Laon en 1653, & ^acré en l655- Ce fut lui qui procura aux Pairs Eccléfiafti- ques l'entrée en carrofle dans la cour des Maifons Royales, en engageant l'Evêque de Beau vais, avec qui il étoit, & pour le- quel la Reine Régente avoit une confidé- racion particulière, h faire entrer fon car- rofle dans la cour du Palais Royal , où le Roi & la Reine étoient logés. Le Cardi- nal Mazarin ne fe méprit pas fur l'auteur de cette démarche, & dit fur le champ : Cejî le jeune Evêque de Laon qui en- tre dans le carrojje de M. de Beauvais. Par conféquent l'entrée en carrofle dans la cour du, Louvre, ne faifoit point partie d'un Cérémonial uniforme , & reconnu de la Vérité de VHifîoire. 437 comme tel, plus de trente ans après le ma- riage du Marquis de Marigny , dont parle M. de Fontenay-Mareuil , & qui fe fit en 1624. Cet Article de Ton Manufcrit ne peut donc, à tous égards, porter aucune atteinte aux droits & aux prérogatives de la Maifon de Rohan. M. de Fontenay-Mareuil, en parlant de l'autre Branche de la Maifon de Rohan, ne s'explique pas, à la vérité, d'un ton affirmatif : " Ilparoît^ dit-il, que l'autre „ Branche de la Maifon de Rohan n'avoic „ obtenu cette diftinftion qu'en faveur „ d'un autre mariage, &c. „ Voyons donc fi cette conjecture, que l'on trouve auflî dans les Mémoires de Madame de Motce- ville, à l'endroit cité ci-deflùs, eft bien ou mal fondée; fi elle efi: plus certaine & plus vraie que ce qui a été dit à l'occafion de Madame la ComtefTe de Rocheforc, & de Madame de Luynes. Pour en pouvoir ju- ger, on va rapporter une Lettre qui a été donnée au Public par un Auteur non fuf- peft, & dans descircondancesqui ne peu- vent pas l'être, c'eft-à-dire, par Spene- rus, dans fon Livre intitulé : Hiftoria infignium illufïrium,feu operis Heral- dicipars fpecîalis,pzg. 316. Cette Let- tre , qui eil écrire par la Vicomteflè de Rohan > mere de Catherine de Rohan , T iij 43 S Traité des Preuves ainfi que de René, Duc de Rohan, & de Benjamin de Rohan , Seigneur de Soubi- fe, efl: du 23 Septembre 1626. En voici la teneur : " Je vous envoie la copie des „ Lettres d'éreétion de la Terre deFonte- „ nay en Duché, (tri) combien que ce „ foit chofe donc il ne fe fondât guère , „ comme n'étant point haujfé de rang „ par-là, finon en une feule cérémonie, „ qui eft quand les Pairs fe trouvent au Palais, car en toutes autres, ceux de fa „ Maifon égalent les Ducs, & les aines „ même les ont toujours jufqu'ici précé- ^, dés; fi bien que tant que j'ai été à la „ Cour, on m'a donné toujours rang avant 5, lesDucheflès, encore que M. Mary n'aie „ jamais été Duc. Quelques réflexions fur la teneur de cette Lettre , mettront dans le plus grand jour Terreur de ceux qui voudraient fixer au règne d'Henri IV le commencement des prérogatives de la Maifon de Rohan. M^tV l0, ^penerus, quoiqu'Allemand de naïf- fance, ne doit pas être regardé comme étranger à l'objet dont il parle, puifqu'en traitant des grandes Maifons, il a dû re- cueillir les Aftes & les faits qui peuvent y (m) Cette treclion en Duché fut faire pour Benjamin de Rohan, Seigneur de Soubife. de la Vérité de VHifloire. 439 avoir rapport. D'ailleurs, il avoic été Pré- cepteur des Princes Chriftian & Jean Char- les de Birkinfeld, de la Maifon Palatine > où le nom de Rohan étoit entré par le ma- riage de Catherine de Rohan avec le Duc de Deux- Ponts. 20. La Vicomteflè de Rohan, mere de Catherine, avoit été mariée, en 1575^ à René II, Vicomte de Rohan, & alors, c'eft- à-dire, fous le règne d'Henri III, elle eut les honneurs de la Cour. Elle ajoute que ceux de h Maifon de Rohan les a voient auffi ; il eft donc faux que l'autre Branche de la Maifon de Rohan, dont étoit Cathe- rine, Duchede de Deux-Ponts, ait com- mencé d'avoir le Tabouret fous le règne d'Henri IV, & à l'occafion de fon mariage avec le Duc de Deux-Ponts. Voici une féconde preuve de la faufleté d'une pareille anecdote. Marguerite de Rohan, qui étoit de la même Branche que Catherine, &qui, lors de fon mariage avec le Comte de Chabot , en 1 645 , eut un Bre- vet du Roi pour conferver fon rang de Prin- ceflTe , a laiiTé un Mémoire original écrit de fa main, dont nous avons pris copie il y a quelquesannées.DansceMémoireellenous apprend, u qu'elle tenoit de Madame d'An- Ar«hî- „ goulême & d'autres Dames de la Cour, g"u{£c „ que Françoife de Rohan, fille de René T iv 440 . Traité des Preuves „ de Rohan & d'Ifabeau de Navarre, avoit „ toujours eu le Tabouret à la Cour de „ Catherine de Médicis; qu'elle y jouif- „ foie des mêmes honneurs que Madame „ d'Angoulême & Mademoifelle de Ne- „ mours; qu on les nommoit les trois filles Princeflès, & quelles mangeoient tous „ les jours avec la Reine. Or Françoife de Rohan , dont il eft parlé dans ce Mémoire, & qui avoit le Tabou- ret à la Cour de Catherine de Médicis, étoit de la même Branche que Catherine de Ro- han , dont parle M. de Fontenay-Mareuii ; il y avoit deux générations entre Tune & l'autre : le Vicomte de Rohan , pere de Françoife, & Ifabeau, fille du Roi de Na- varre, fa mere , avoient été mariés, en 1534, fous le règne de François I. On voit dans Brantôme (n) que Mademoifelle de Rohan , leur fille, celle dont il s'agit ici , étoit à la Cour fous le règne de Henri IL Les Mémoires d'Etat de Ribier, nous ap- prennent que fous le même règne , en 1557, il fut queftion de la marier avec le Roi dTIongrie; il eft donc évident que M. de Fontenay-Mareuii seft trompé quand il a dit, que la diftinftion du Ta- (n) Mémoire de Brantôme, Tom. III, édit. de 1 6y2 , p. 95. de la Vérité de rHiftoire. 44 1 bouret pour l'autre Branche , donc étoic Ca- therine de Rohan, avoic commencé du temps du Roi Henri IV. On eft d'autant plus étonné que cet Ecrivain foie tombé dans une pareille erreur, qu'il efl: certain qu'Eléonore de Rohan , première femme de Louis VI, Prince de Guémené, & Fran- çoife de Laval, fa féconde femme, l'une & l'autre fans avoir été Ducheffès, (0)eu- rent le Tabouret, fous les règnes de Char- les IX & d'Henri III, chez les Reines Ca- therine, Marguerite & Louife. D'ailleurs, nous verrons ci-après que la Reine Anne d'Autriche, & Gafton, Duc d'Orléans, re- connurent & déclarèrent, en 1649, 9ue la diftinftion du Tabouret appartient de droit à la Maifon de Rohan; & en effet, cette diftin&ion étant attachée à la qualité de Prince par naiflànce, que la Maifon de Rohan a toujours eue , tant en Bretagne , qu'à la Cour de nos Rois , on peut dire avec juftice, d'après la Reine & Gafton, Duc d'Orléans, que le Tabouret appartient de droit à la Maifon de Rohan, quoique nous n'ignorions pas que les honneurs & (0 ) Archives de Souhife. La Terre de Mont- bazon ne futférigée en Duché-Pairie ,«que pour Louis VII de Rohan } fils de Louis VI , en 1 5 08 \u Henri III, T v 44 * Traité des Preuves les diftinflions à la Cour & dans le Royau- me, de quelqu'efpece qu'elles foient, dé- pendent toujours de la volonté du Roi. Quant au projet de mariage de Fran- çoife de Rohan avec le Roi d'Hongrie, dont nous avons parlé ci-deflus, voici com- ment l'Ambafladeur de France à la Porte s'en explique dans fa Dépêche , datée d'An- drinople, du 28 Décembre 1557. " Si les „ AmbafTadeurs (J>) du Roi & Reine „ d'Hongrie, qui font allés en France, 5, vous parlent du mariage, Votre Majefté „ fe fouviendra de Mademoifelle de Ro- 55 han; car il me femble qu'il n'y a point „ de parti plus propre pour eux en France que celui-là, pourvu qu'on lui change „ de nom, & que cela foie dextrement „ fair. „ Françoife de Rohan s'appelloic alors Mademoifelle de la Garnache, nom d'une Terre qu'elle avoit en Poitou. Si le mariage qu'elle prétendit par la fuite avoir contracté avec Te Duc de Nemours, de la Maifon de Savoie, parut changer fa defti- née, il ne lui fit rien perdre de la gran- deur qu'elle tenoit de fa naiflànce. (p) Mémoires d'Etat de Guillaume Ribier, Cou fti lier d'Etat. Paris 1666, Toin. II, p. 714. CeS Ambalfadeurs Croient envoyas en Franc par le Koi d'Hongrie, & par ia Kciuefa mere de la Vérité de YHïfioire. 443 30. Il efl: vrai que Catherine de Rohan avoic l'honneur decre proche parente du Roi Henri IV, & que fon mariage avec le Duc de Deux-Ponts fut traité, en 1602, par ordre de ce Monarque, qui le ratifia le 18 Janvier 1603; ainfi que la Princefle de Navarre, fa fœur unique, le 28 Février fui van t; & que la célébration s'en fit avec l'agrément du Roi, le 28 Août 1604. II eft également vrai que dans le Con- trat de mariage de Catherine de Rohan, René de Rohan, fon pere, a le titre de très-haut , très-puiffant, & très illufîre Prince; qu'il y eft ffipulé, " que Cathe- „ rine de Rohan fera conduite avec équi- ;, pages & ameublements, & reçue audit „ Duché de Bavière, comme il convient „ à une PrinceJJe de haute & bonne Mai? „ fon. „ Ce font les termes du Contrat de mariage. De cet expofé , voici ce qu'on doit conclure : ou M. de Fontenay-Mareuil a eu connoifîance des Aéïes & des faits rela- tifs au mariage de Catherine de Rohan , avec le Duc de Deux-Ponts, ou il ne les a pas connus; s'il n'en a pas eu connoiflan- ce, il parle en aveugle, & ce qu'il en dit ne mérite ancune efpece de croyance, non plus que ceux qui parleraient d'après lui; s'il a connu ces Aftes & ces faits, il dévoie T vj 444 Traité des Preuves y voir ce que toute autre perfonne en fa place y auroit vu, favoir, que René de Rohan y étant qualifié très-haut, très- puijjant , & très - illufîre Prince , & Catherine de Rohan , fa fille , ayant dans le même Afte la qualité de Prince jfe, c'elt la preuve la plus évidente & la plus cer- taine que le pere & la fille avoient ces ti- tres & ces qualités antérieurement au ma- riage dont il s'agit. Penfer autrement, ce feroît dire que le Roi Henri IV, & la Prin- cefîè de Navarre, fa fœur, qui ont ratifié le Contrat de mariage, fe font réunis pour induire en erreur, aux yeux du Public & de toute la Cour , non feulement les Agents du Duc de Deux-Ponts, mais encore le Duc de Deux-Ponts même , & toute la Maifon Palatine, en donnant à René de Rohan, & à Catherine de Rohan , fa fille, des titres, un rang & des qualités dont ils n'auroient pas été fufceptibles par leur naiflance, ou qu'ils n'auroient pas eus au- paravant. Or on ne conçoit pas comment M. de Fontenay-Mareuil n'a pasfenti toute ttnjuftice & toute la faufieté d'une pa- reille fuppoficion, tant par rapport au Roi Henri IV, & à la Princefie de Navarre, fa fœur, que par rapport à René de Rohan, & à Catherine de Rohan, fa fille, lorfqu'il eft démontré par les faits les plus incontef- de la Vérité de THiftoire. 445 tables, que les Ancêtres de René & de Catherine de Rohan avoient eu le titre & le rang de Prince, avant le règne d'Henri IV, & dès les premiers temps où ce titre & ce rang ont commencé d'être en ufage à la Cour de France. Aux preuves que nous en avons déjà données , nous allons join- dre celles que nous expoferons dans le Chapitre fuivant; on y verra que plus de vingt ans avant le mariage de Catherine de Rohan, c'eft- à-dire, en 1582, René de Rohan, fon pere, tranfigea pour fupplé- menc de partage avec Henri IV , qui étoic alors Roi de Navarre; que dans cette tran- faftion, René de Rohan efl: qualifié très- haut, très-puijjant Prince; que fes Au- teurs, en remontant jufqu'à Pierre de Ro- han, dit le Maréchal de Gié, qui a formé la Branche dont étoit Catherine de Ro- han, ont eu le même titre, le même rang, & les mêmes qualités; que le Maréchal de Gié, qui setoit attaché à la France, fous le règne de Louis XI, & qui Ta fervie jus- qu'au règne de Louis XII inclufivement, avoit lui-même, ainfi que fes enfants, le titre & la qualité de Prince ; & que les au- tres Branches de fa Maifon les ont eus pareillement; que par conféquent Mon- fieur de Fontenay-Mareuil s'eft trompé à tous égards en préfentant le mariage de 446 Traité des Preuves Catherine deRohan avec le Duc de Deux- Ponts, comme la première époque du titre de Prince, & de la diflinétion du Tabou- ret dans la Maifon de Rohan. Enfin la Maifon de Rohan regardera toujours comme un avantage des plus glo- rieux pour elle, l'honneur d'avoir été pro- che parente du Roi Henri IV; elle fait que par cette alliance , René de Rohan & Henri fon fils ont été les héritiers préfomptifs de la Couronne de Navarre; (q) mais elle ne s'en fouvient que pour partager avec toute la France, le bonheur de vivre fous l'Em- pire de Louis le bien aimé, & l'on ne voie pas pourquoi M. de Fontenay-Mareuil a voulu donner cette alliance, quelqu'hono- rable, qu'elle puifîè être, comme caufe& motif de la dillinflion du Tabouret, pour une des branches de la Maifon de Rohan : il devoit favoir que plufieurs fiecles avant le règne d'Henri IV, cette Maifon avoit eu l'honneur d'être proche parente de nos Rois, & de la Maifon Royale; en effet Jean I, Vicomte de Rohan, par fon ma- riage avec Jeanne, fille de Philippe M', Roi de Navarre, ne fe trouvoit-il pas petit- (q) Henri, Duc de Rohan, ctoit dans Je mcnie temps héritier piéfomptif de la Cou- ronne d'Ecofie. de la Vérité de VHifloire. 447 fils de Louis Hucin , Roi de France ? peric- neveu des Rois Philippe-le-Long, &Char- les-Ie-Bel , beau-frere & coufin de Philippe de Valois? & par cette alliance les enfants du Vicomte n'écoienc-ils pas parents des Rois Jean & Charles V? Jean II, Vicomte de Rohan , qui avoit époufé Jeanne de Bretagne, petite- fille de Jeanne de France, fille du Roi Charles VI, n'étoit-il pas par fa femme arriere-petit-fils de ce Monarque, & proche parent des Rois Charles VII & Louis XI? la même parenté ne fetrouvok- elle pas avec les Rois Charles VIII & Louis XII, qui épouferent Anne de Bre- tagne , coufine ifïiie de germaine de Mei- lleurs de Rohan ? le Roi François I , n'é- toit-il pas petit-fils de Marguerite de Ro- han, & Henri II, fon arriere-petit-fils? ce qui rendoit la Maifon de Rohan proche pa- rente des Rois François II , Charles IX , & Henri III. Ce n'eft donc pas au temps du règne d'Henri IV, que les Princes de Rohan ont commencé d'être proches pa- rents de nos Rois & de la Maifon Royale. La différence que Monfieur de Fontenay- Mareuil, & Madame de Motteville vou- draient mettre entre la première Branche de la Maifon de Rohan & les autres Bran- ches, efl: donc à tous égards imaginaire, ainfi que la première époque qu'ils vou- 448 Traité des Preuves droient donner aux prérogatives de cette Maifon. Cette prétendue différence efl: fi fauflè, que les Princes légitimés & les Princes de Lorraine, de Savoie, les Ducs & la No- blefle n'en mettent aucune entre les Bran- ches de la Maifon de Rohan , lorfqu'ils déclarent, en 1 649 , qu'ils ne veulent point toucher aux avantages de cette Maifon, D'ailleurs Gafton, oncle du Roi, dans fa Lettre à Madame de Montbazon, du 14 Novembre de cette même année, parle fi différemment & de M. de Fontenay-Ma- reuil & de Madame de Motteville, qu'il ne peut refter ni doute ni foupçon par rap- port aux droits de la Maifon de Rohan, Voici les propres paroles de ce Prince au fujet du Tabouret : Sa Majefîé fait , & moi aufji, qu'il appartient de droit à Archives la Maifon de Rohan, & vous ne de* bffeS.0U vez Pas douter qu'elle ne fe trouve bien plutôt difpofée à vous accorder de nou- velles grâces , qu'à rien diminuer de ce qui vous efl légitimement acquis , & dont vous êtes en pojfejjion depuis un fi Jbid. long- temps. Le Roi dans fon Brevet qui efl: auflî du 14 Novembre 1649, s'expli- que d'une manière qui n'cfl pas moins dé- crive, en voulant que Mademoifelle de Montbazon continue en la pojjcjfion de de la Vérité de VHifîoire. 449 la féance devant Leurs Majefîés fur un Tabouret , & ainfi quelle la eu ci-de- vant, comme étant de la Maifon de Ro- han , laquelle a joui de tout temps de cette prérogative. Tout ce que rapporte Madame de Mot- teville à cette oceafion, elt donc fans fon- dement, & elle a raifon de dire, "que Ma- „ dame de Guémené néanmoins prétcn- „ doit avoir eu le Tabouret à jufte titre, M & vouloit être Princefle, comme celles „ qui en tenoient rang par une ancienne & „ légitime pofleiïion. „ La preuve qu'en donnoit Madame de Guémené, étoit pé- remptoire, car enfin on étoit perfuadé, avec raifon, que pour avoir les honneurs du Louvre , quand on n'étoit Duc ni par Brevet , ni par Lettres patentes , & que l'on n'avoit aucun Brevet fpécial & particulier pour en jouir, il falloir être reconnu Prin- ce; la Noblefle le fuppofoit évidemment dans fonAfte d'union fait en 1649, quand elle s'engageoit 64 à s'oppofer dans l'occa- „ fion préfente pour empêcher que nul „ n'obtînt les Privilèges de Prince, qui „ n'auroit pas cet avantage par fa naifïance. Il efl: une dernière réflexion fur le Ma- nufcrit de M. de Fontenay-Mareuil , 6c fur l'article qu'en a cité le Sieur deBury, Hiftorien de Louis XIIL La Gazette de 450 Traité des Preuves France , Çr) nous apprend que le 25 Oâro- bre 1665, le Marquis de Fontenay-Ma- reuil décéda à Paris, en fa jomQ- année; il écoic donc né en 1 595 ; & en 1 602 , temps auquel le mariage de Catherine de Rohan avec le Duc de Deux-Ponts fut négocié, il n'étoie âgé que de fepc ans; en \6\6 , & 16 17, lors du mariage d'Anne de Ro- han, Comtefle de Rochefort, & de celui de Marie de Rohan, femme de M. de Luynes, ii n'avoic que 20 à 21 ans; par conféquent il n'a pas éré témoin oculaire des faits qu'il raconte; & s'ils font arrivés depuis fa naiiïance, il n'étoit pas alors d'un âge propre à s'occuper de l'étiquette de la Cour, ni des différentes nuances du céré- monial qui s'y obferve: il ell donc évident qu'il ne peut en avoir parlé que fur des oui- dire, d'après quelques difcours qu'il n'a- voit jamais examinés ni approfondis, & dont le contraire eil démontré par les mo- numents les plus certains & les faits les plus inconteftables. (rj Gazette de Fnmce, année 1665, du 7 Novembre, Article de Paris. de la Vérité de THifîoire. 451 CHAPITRE XX. Titres & rang de la Maifon de Rohan à la Cour des Ducs de Bretagne , & à celle de France. SI nous donnions ici PHiftoire généalo- gique de la Maifon de Rohan, nous produirions les A&es & les monuments rap- portés par les différents Hiftoriens de Bre- tagne , & particulièrement par les PP. Bé- nédictins , qui depuis quelques années ont fait FHiftoire de cette Province ; ces Aétes & ces monuments nous apprennent que les Comtes & Vicomtes de Porrhoët, qui fu- rent les ancêtres & la tige des Vicomtes de Rohan , & qui exiftoient à la fin du dixième fiecle, & au commencement du onzième, étoient defcendus des anciens Souverains de Bretagne ; qu'ils étoient eux-mêmes in- dépendants dans leurs Domaines; que la partie de la Province , dont ils étoient les maîtres, fut toujours regardée comme une Juveigneurie de la Maifon de Bretagne, & comme poiïëdée à titre d'apanage ; que les Seigneurs de Porrhoët & de Rohan, avoient le titre de Comtes & de Vicomtes de Bretagne , & celui de Vicomtes de Ren- 452 Traité des Preuves nés ; que ces titres de Comtes & de Vi- comtes n'étoient poini dans cette partie de la Gaule, comme dans beaucoup d'autres, de fimpîes titres d'office, paflàgers & per- fonnels, mais des titres réels, diftin&ifs, réfervés pour les Souverains & pour leurs Defcendants; qu'en cette qualicé de Com- tes de Bretagne & de Vicomtes de Ren- nes , les Seigneurs de Porrhoët & de Ro- han joignoient le titre de Princes & ce- lui d1 llluftr es ;que cette qualité de Prince eft donnée non- feulement à Eudon II , Comte de Porrhoët, [qui par fon mariage avec la Ducheflè Berthe , devint Duc de Bretagne en 1 147, mais encore aux autres Branches de cette Maifon, & nommément à Alain, Vicomte de Rohan, coufin-ger- main d'Eudon , & qui dans le même temps époufa Confiance de Bretagne; que le do- maine qu'ils pofledoient , étoit fi confi- dérable dans le onzième fiecle, qu'on lui donnoit la dénomination de Regnum; que les Loixquis'y obfervoient, & qui s'y ob- fervent encore aujourd'hui fous le même nom , s'appelloient ufements de Porrhoët & de Rohan; que ces Loix renfermoient le droit de glaive en dernier refTort, & le droit d'impofition; que les Comtes de Por- rhoët & de Rohan étoient alors fi puiflants, qu'ils fuilbienc des Traités d'Alliances of- de la Vérité de FHiflbire. 453 fenfives & défenfives avec les Ducs de Bre- tagne; & qu'à cous égards ils traitoient avec eux, comme de Souverain à Souve- rain; qu'ils avoienc leurs Barons particu- liers , fous le nom de Barons de Porrhoëc , & un état de Maifon appellée Cour, Au- la, Curia; fur lequel état de Maifon l'on voie les Gentilshommes de la première No- bleiïè de Bretagne, remplir les places de grands Officiers ; que les preuves multipliées en font aux Archives du Château de Blain, fitué dans cette Province; que cet état de Maifon fut toujours régi & gouverné par une Chambre des Comptes, laquelle fut rétablie dans fa première forme fous le rè- gne d'Henri II , à la requête d'Antoine, Roi de Navarre, oncle & tuteur des en- fants du Vicomte de Rohan ; que cette Chambre des Comptes fut confirmée par le Roi Charles IX, en 1570; enfin les Ac- tes & les Titres, d'après lefquels nous par- lons, font voir que la Maifon de Rohan a toujours foutenu l'éclat & la grandeur de fon origine, par les alliances qu'elle a con- tractées dans tous les fiecles , non-feule- ment avec les Ducs de Bretagne, mais en- core avec prefque toutes les Maifons fou- veraines de l'Europe. En préfentant ici les différents faits que nous venons d'annoncer fur l'origine & la 454 Traité des Preuves grandeur de la Maifon de Rohan, nous ne prétendons point avoir réuni tour ce qu'on peut dire fur ce fujet. Si Ton veut en avoir une connoifïance plus étendue & plus dé- taillée , on peut confulter les Actes & les Titres rapportés par les Hiftoriens de Bre- tagne. L'objet que nous nous propofons pour le moment préfent, eft de faire con- noître la manière dont la Maifon de Ro- han a toujours été traitée & regardée par nos Rois & par les Ducs de Bretagne, & de prouver que cette illuftre Maifon a eu le titre & la qualité de Prince, avec les prérogatives & diftinétions qui en ont été la fuite, aufli-tôt que ce titre a commencé d'être en ufage pour les Princes Etran- gers établis dans le Royaume , c'eft- à-dire , fous les règnes de Louis XII & de Fran- çois L On voit dans les preuves de THiftoire de Bretagne, que le Roi Philippe-le-Bel donnoit au Vicomte de Rohan le même traitement qu'aux enfants des Ducs de Bre- ' tagne; c'efl: ce qui paroît par la Lettre cir- culaire (f) de ce Monarque à Artur de Bretagne, au Vicomte de Rohan, & au (j) Mémoires pour fervir de preuves à l'Hif- toire de Bretagne , par D. Morice, Toin. I, col. 1181. de la Vérité ch FHifîoire. 45^ Sire d'Avaugour , lequel defcendoic aufli des Souverains de cette Province. Froifïard, Q) Hifiorien des plus exadls, rapportant le jugement rendu à Conflans, Tan 1342, en faveur de Charles deBiois, met le Vicomte de Rohan au nombre des Princes qui affilièrent à ce jugement. Le Roi Charles V, (V) en 1 373 , don- noit aux Vicomtes de Rohan le titre de Cou- fîn^ qui étoit le plus diftingué qui fût alors en ufàge de la part des Rois de France ; & depuis , ce traitement s'eft toujours con- fervé par rapport à la Maifon de Rohan : c'eft probablement par cette raifon que le Cardinal de Retz (x*) dit dans Tes Mémoi- res, que la Maifon de Rohan efi la pre- mière des Maifons privilégiées. On ne croit pas en effet qu'il y en ait aucune qui puifle remonter à des dates auffi anciennes, d'honneur , de prérogatives & de diftinc- tions; & pour juger de l'idée qu'on avoit alors de la Maifon de Rohan , on peut con- fulter les Régiftres du Parlement de Paris, (t) Hifloire & Chronique de Froiflard, ia- fol. Lyon, 1569, vol. I, Chap. 71 , p. 87- ( Ouvrage traduit de rAngioîs , & qui ft vend à Paris, chez Bar- bou, Libraire, de la Vérité de rHifloire. 457 „ rie, fiîie de François I, Duc de Breca- gne, & d'Ifabeau d'Ecofle, fille de Jac- „ ques I , Roi d'Eeoflè. L'Auteur de cette Note, bien ou mal placée dans un Livre pareil au fien, quel- que Partifan des Anglois qu'il puifTe être, auroit dû fe fouvenir que l'alliance avec les Rois d'Eeoflè, ne peut pas donner une illuftration fupérieure à celle que la Mai- fon de Rohan avoic déjà reçue auparavant par le mariage de Jean I, Vicomte de Ro- han, qui le rendoit gendre du Roi de Na- varre, petit-fils d'un de nos Rois, & fi proche parent des Rois qui régnèrent après Louis Hutin. Cet Auteur devoit favoir que la Maifon de Rohan a continué d'avoir dans les fiecles fuivants les mêmes allian- ces avec les Rois de France, & qu'elle fe fera toujours gloire de regarder ces allian- ces continuées jufqu'à nos jours, comme faifant fa principale illuftration. 11 n'y a pas plus d'exaftltude dans la Note qui fait l'objet de cette réflexion, lorfque voulant déterminer le temps où a vécu St. Mériadec, l'Auteur dit qu'il n'y a pas eu " de Vicomtes de Rohan en Bre- „ tagne avant le 12e- fiecle ; „ il dévoie dire , & c'eft la vérité, qu'Alain I, fils d^Eudon I, Comte de Porrhoët, fut le premier qui prie le titre de Vicomte de 458 Traité des Preuves Rohan, au commencement du iae-fiec!e; il pou voie même ajouter, fans fortir des bornes de fon travail , que l'ancien Auteur des Ades de St. Mériadec, (z) Evcque de Vanne, afTure que ce Saint étoit coufin du Vicomte de Rohan, & que le Vicomte de Rohan defeendoit en ligne direde de Conan , Roi de Bretagne, (a) Au relie , fi nous relevons l'erreur & le peu d'exaftitude d'une pareille Note qu'on ne s attendoit pas de trouver dans une vie des Saints , nous ne prétendons point tou- cher au mérite de l'Ouvrage en lui-même, & l'on nous pardonnera fûrement une di- greiiion qu'il a fait naître, puifqu'on ne peut pas la regarder comme étrangère au fujet que nous traitons. (z) Leçon de S:. Mériadec, tirée d'un an- cien Légionnaire de Vanne, dont il le trouve un Excrait dans les Manufcrits de Lobineau a la Bibliothèque des BJancmanteaux. Voyez, anlll le Mémoire du Vicomte de Rohan en 1479, imprimé à la fuite du fécond Tome de illiftoire de Bretagne, par D. Taillandier, p. clxij, Art. VII &fuivants, jufques & com- pris l'Article XIV. (a) L'Auteur de !a Chronique de Sr. Brieux donne la même origine d la MaJfon de Rohan. L'Original manufent en: à la Bibliothèque des Blancmanteaux; la Copie qui en a été faite, par ordre de M. Colbeit, eft à la Bibliothèque du Koi. de la Vérité de VHijloire. 459 Le Duc Jean V, qui commença de gouverner la Bretagne en 1401, adreflant la parole à Alain VIII, Vicomte de Ro- han , Çb) qui lui avoic rendu des fervices confidérab!es : " Beau Coufin , lui dit-il , je & vous fuis plus obligé qu'à autre, car vous „ & vos PrédécefTeurs m'avez toujours été „ loyaux; mais encore vous y êtes obligé, „ car fi mes fils & mes frères décédoienc „ fans hoirs mâles , vous fuccéderiez à la „ Duché, car vous êtes les plus proches „ en ligne mafculine que nul autre. Le même Prince , en parlant de la fuc- ceffion au Duché, & de l'entreprife que les Comtes de Blois avoient faite contre fa perfonne, déclare (Y) w qu'il appartenoic „ mieux au Vicomte de Rohan, débat- „ tre cette querelle, qu'à ceux de Blois, „ parce que ceux de Blois n'écoient îffus „ que de filles de Bretagne, & que le Vi- „ comte de Rohan étoit iiïii de fils de la „ Maifon de Bretagne, comme l'on difoic „ communément. En 1407, le même Duc Jean V, don- nant fon confentement au mariage de Mar- guerite de Bretagne, fa fœur, fille du Duc (£) Hift. de Bretagne, par D. Taillandier t Tome IL, Supplâiftë&t aux preuves, p. ccxix» (c) Ibid, V ij 460 Traité des Preuves Jean IV, avec Alain IX, (d) Vicomte de Rohan , reconnoît la confanguinité qu'il y avoic encre les Ducs de Bretagne & la Maiibn de Rohan. Alain IX étoit petit-fils de Jean I , Vi- comte de Rohan, qui époufà en fécondes noces la PrincelTe de Navarre, dont il eut Charles de Rohan, tige de la Branche de Guémené, que le Duc Jean V reconnut dans un Acte de 1420, pour être du Sang & lignage des Ducs de Bretagne, (e) En 1430, le Duc François I, Tentant (à fin approcher, & voulant prévenir des différends femblables à ceux de Jean de Momfort & de Charles de Blois, ordonna que Marguerite de Bretagne, Ta fille ainée, fût mariée avec François d*Eftampes , fon coufin-germain ; & il confeilla que l'on fît le mariage de Madame Marie, fa féconde fille , avec le fils ainé du Vicomte de Ro- han, parce que c ecoit lui, (f) qui le plus directement de toute ancienneté efi ijjh de la ligne Royale de Bretagne. (d) Mémoires pour fervir de preuves à i'Hi£ toire de Bretagne, par D. Morice, Tom. II, col. 784. (e) Ihid. col. TO40. (/) Les Chroniques annales de Bretagne, par Alain Bouchard, in.foJ. en lettres gothi- qaeib Paris 1631, toi. 187, V°. de la Vérité de FHiftoire. 461 En 1452, le Roi d'Ecofle, oncle des Princeffès Marguerite & Marie de Breta- gne, filles du Duc François I, voulant conferver à Tes nièces les droits fur le Du- ché de Bretagne , envoya des Ambafîadenrs au Roi Charles VIL Ce Monarque les fit pafTer à la Cour du Duc de Bretagne, Pierre II, lequel répondit que le Duché appartenoit aux enfanrs mâles par exclufîon des filles ; que la Princefïe Marguerite épouferoit M. d'Eftampes, qui fut le Duc François II; " & en tant que touchoit fou „ autre nièce, il la marieroit honorable- „ ment félon fon état. „ (g) Le Duc ar- rêta les articles du mariage de cette Prin- cefTe avec le Vicomte de Rohan le 10 Fé- vrier 1454. (#) Dans PActe il e(t dit que le mariage fe fait, le Duc ayant confidéra- tion au grand honneur & état de la Maifor* de Rohan. La célébration en fut différée jufqu'en 1461 , à. caufe du bas âge du Vi- comte de Rohan & de la Princefïe Marie* Le Duc Artur III, (z) interrogé qui (g) Mémoires pour fervirde preuves à Y H if- toire de Bretagne, par D. Morice, Tom. II r col. 1625. (h) Ibid. col. 1768. La date de l'Acte fe trouve à la col. 1773, vers la fin. (i) Hift. de Bretagne, par D. Taillandier, Tome II, Supplément aux preuves, p. ccxx. V iij 4^2 Traité des Preuves iuccéderoic au Duché, fi lui & Ton neveu, M. d'Eftampes , décédoient fans hoirs ma- ies de leurs corps, répondic que ce feroic beau neveu de Rohan. Ce Duc, (F) étant obligé, en 1457, de s'ahfenter de Bretagne pour fe rendre au- près du Roi, fit le Vicomte de Rohan ion Lieutenant- Général au gouvernement du Duché. Les Lettres qu'il en fit expédier, font mention de fa grande affinité & proximité de lignage & amour confan- gain entre lui & (on cher & amé frère & féal le Vicomte de Roban. Lorfque le Duc François II, pour afiu- rer la fucceffion de Bretagne à Tes deux fil- les, Anne & Ifabeau, abolit la Loi làlique, introduite en Bretagne par Jean de Mont- fort,, il fit reconnokre fes filles par le Vi- comte de Rohan , pour héritières du Du- ché après fa mort; ce fut une des condi- tions de la réconciliation faire entr'eux en .1485 : il accorda cnfuire plufieurs préro- gatives à la Maifon de Rohan; & dans les Lettres qu'il en fit expédier le 22 Septem- bre 1485, (7) il reconnoît que les Sci- (fe) Mémoires pour Pervirde preuves à l'Hil- toire de Bretagne, par O. Morice, Tom. II, col. 1721. (/) Actes de Bretagne j Tome 111, col. 4^5. de la Vérité de THifloire. 463 gneurs de cette Maifon font de tous temps prouches parents & lignagers de,s Rois > Ducs & trimes de Bre- taigne. (m) Le Duc Jean V avoit reconnu la mêivs chofe, lorfqu'i! avoit accordé à Charles de Rohan , le droit de porter le cercle ducal dans les Parlements de la Nation, Le mo- tif de la grâce accordée > fut, qu'il convient aux Ducs detre accompagnés & confeil- lés de ceux de leur fang & lignage. (0) Il s'étoit élevé, en 145 1 , une conteih- tion fur la préféance aux Etats, entre îe Vicomte de Rohan & le Comte de Laval. Le Vicomte de Rohan fournit, (V)" qu'il „ avoit droit à la première place par le ti- „ tre de fa naifiance; qu'il eiliîPu en droite „ ligne mafeuline des Souverains de Bre- „ tagne; que fes Prédécefleurs ont eu h „ Vicomté de Rohan en apanage ; qu a- „ près le Prince, à lui appartient préférer (m) Mémoire? pour fervir de preuves à l'Hit- toire de Bretagne, parD. Morice, Tome III a col. 483. (n) lbid. Tom. II, col. 1040. (0) Hiftoire de Bretagne, par D. Taillan- dier, Tom. Jl, Supplément aux preuves. Mé- moires de Kl. le Vicomte de Rohan en 1479, p. clxj, clxij, clxiij, Articles 1, 2, 7, 19, 20 & 24. V iv 464 Traité des Preuves tous autres Seigneurs temporels audit Pays; & qu'à lui, & non autre, parce „ qu'il eft ifïii en ligne mafculine de. la „ dite Maifon fouverainede Bretagne, ap- „ parcient préférer, que fon aïeul Alain, „ Vicomte de Rohan, fur, du confence- „ ment même de la Duchefïë, qui lors re- „ gna fille ainée de France, commis & „ inftitué , comme plus proche de la ligne ,v dudit Prince , Adminiftrateur & Gouver- „ neur des enfants d'icelui , & Lieutenant- „ Général pour lui en fes Pays & Duché. Le Vicomte de Rohan parloit alors fous les yeux de fon Souverain , au vu & au fu des Etats & du Chancelier de Bretagne; non-feulement il n'éprouva aucune contra- diction fur l'origine de fa Maifon, maison voit fon dire confirmé parla dépofition des témoins, (j>) au nombre defquels eft le Sieur Talhouet, qui avoit été Secrétaire fucceffivement de cinq Ducs de Bretagne ; Jean, François I, Pierre, Artur, & Fran- çois IL Ce que les Vicomtes de Rohan foute- noicnt dans les fiecles pafics, fur l'origine de leur Maifon & fur la pofTefiion en apa- nage de la Vicomté de Rohan, les Etats de Bretagne l'ont dit & fou tenu de nos (/>) Ibid. p. clxXXViji excix, &c. de la Vérité de fHi/îoire. 465 jours, dans leur Requête & Mémoire, im- primés & préfencés au Roi en 1748. „ Les Seigneurs de Rohan , difent les „ Etats, en avoienc bien les prérogatives „ perfonnelles (de hauts Barons) étanc „ confidérés comme iiïus des Ducs de Bre- „ tagne Les Seigneurs de Pen- „ thievre & de Rohan pofledoient les deux „ premiers apanages du Duché; & com- „ me ils étoienc Princes de la Maifon de ^ Bretagne , ils pouvoient par cette qua- „ ik é feule , s'attribuer autrefois la qualité „ de hauts Barons ; c'efi: ce qui a pu don- „ ner lieu, en 1410 & 1422, de quali- 55 fier Baronnie la Vicomté de Rohan , qui „ eft un partage du Comté de Porrhoët* „ & Porrhoët, un partage du Comté de „ Rennes & du Duché de Bretagne. Telles font les idées que les Etats de fa Province , les Ducs de Bretagne , les His- toriens , & les monuments les plus anciens préfentent de la Maifon de Rohan. Si de la Cour de Bretagne on pafle h celle de France , (V) on y voit la Maifon de Rohan tenir le même rang qu'elle avoit auprès des Ducs de Bretagne. (q) Mémoires des Etats de Bretagne au Roi in-fol. à Rennes 1748 , p. 3> (y) La première réunion de la Bretagne à la Couronne, k fit eji 1491. V v 466 Traité des Preuves Gode- Jean II, Comte de Rohan, ainé de fa de char- Maifon, eft placé entre les Princes, dans les vin, plufieurs Aétes de fon temps. Dans l'Aéïe p' 658# de renonciation que PArchiduchefïè donna , en 1 493 , au mariage traité entre elle & le Roi de France, le Comte deRohan donc nous parlons, eft précédé par !e Comte d'Angouiême , & précède Antoine de Luxembourg, Comte de Brienne. Rymer, Dans l'aflèmblée des trente-dcixNota- T XI1' bles, tenue à Nantes le 1 5 Janvier 1499, pour la ratification du Traité conclu à El- tapies, en Picardie , entre la France & l'An- gleterre, le même Comte de Rohan eft pré- cédé par Louis de Luxembourg, Comte de Ligny, & il précède le Marquis d'Ho- queberg , Comte Souverain de Neufchatelo Le Comte de Rohan eft pareillement placé entre les Princes, dans le contrat de mariage du Roi Louis XII , avec Anne de Bretagne. M Les témoins font vous, (f) le Sieur „ de Raveftein, le Prince d'Orange, le Marquis de Rothelin, les Comtes de „ Rohan, de Guife, de Ligny, de Du- „ nofs , &c. „ Le Sieur de Raveftein étoit (/) Mémoires pour fervïr de preuves à i'Hif. toire de Bretagne, par D. Morke, Tome III, ioli 51 j , au haut de la col. de la Vérité de FHiftoire. 467 de la Maifon de Cleves ; le Marquis de Rochelin de celle d'Hoqueberg; le Comte de Guife étoic Louis d'Armagnac , qui mou- rut en 1503 à la Bataille de Cerignoles; le Comte de Ligny, de la Maifon de Luxem- bourg Impériale; & le Comte de Dunois, de la Maifon de Longueville. Les mêmes témoins (/) & le même or- dre dans les fignatures, fe retrouvent dans un autre Aéte du mois de Janvier 1498, qui contient les Articles accordés par Louis XII, concernant les privilèges & les droits de la Bretagne. Au couronnement de la Ducheflè Anne9 (u) femme du Roi Louis XII, Mademoi- selle Anne & Marie de Rohan y tiennent rang parmi les Princefîès. Èn 1501, Claude de Rohan, fils de Jean II, Vicomte de Rohan, ayant été élu Evêque de Quimper , les Regiftres du Pape Alexandre VI s'expriment en ces termes, exactement traduits du Latin: „ Claude de Rohan , Doyen du Doyenné „ Rural de Porrhoët, Diocefe de Vanne, „ âgé de vingt ans, promu aux Ordres mi- (r) Mémoires pour fervir de preuves à l'HiT- tpjre de Bretagne, par D. Monce, Tome col. gifi. («) Hifh de Bretngne , Tom. ÏI, parD. Tai|, landier, Supplément aux preuves, p. cclvj, V v| 468 Traité des Preuves „ neurs \ & îffu , du côté de pere & de „ mere, de l'illuftre race des Ducs, des .>, Comtes & des Rois, a été élu Evêque „ de Quimper après la mort de Robert, 3, Fan 1 50 1 , le 7 des Kalendes de Juillet. „ Or perfonne n'ignore que la Cour de Rome étoit dans ces temps-là, cGfcime elle eft encore aujourd'hui, très- attentive fur tout ce qui a rapport à l'étiquette & au céré- monial. Par conféquent Claude de Rohan, dès 1501, étoit traité & regardé comme étant ifïii de Marfon Souveraine. Le Maréchal de Gié, Pierre de Ro- han, cadet de fa JVIsifon, & duquel Ca- therine de Rohan, Ducheflè de Deux- Ponts, dont parle M. de Fontenay-Ma- reuil , defcendoit en droite ligne, voyant que, fous le règne de Louis XII, l'ufàge commençoit à s'introduire parmi les cadets des Maifons fouveraines étrangères, éta- blies dans le Royaume , de le qualifier Princes, pour caraélérifer leur naiflance, prit le même titre, & l'on a de lui plu- fieurs Adtes où il eft qualifié Prince. Dans les Articles du mariage entre Char- les de Rohan & Charlotte d'Armagnac, en I5°3^ 00 'e Maréchal de Gié, pere (x) Produ&ion an Procès entre Meflieurs Rohan & Meflieurs de Chabot, en 17Q4« de la Vérité âe FHiJloire. 469 de Charles, eft qualifié très-haut & puif- fant Prince ; il a le même titre dans Phom- mage (y) qu'il rendit au Roi en la même année pour le Comté de Beaufort; même titre pour lui & Charles de Rohan , fon fils, dans l'A été d'émancipation de ce Archl- même Charles de Rohan , paffë à Lyon le 31 Janvier 1503. On voit le Maréchal de Gié & Mar- guerite d'Armagnac, fa femme, qualifiés plufieurs fois, (2) très-hauts & très- puijjants Prince & PrinceJJe^ dans le procès qu'ils foucinrent contre le bâtard d'Armagnac. Dans les pièces du procès criminel que la Reine (a) Anne fufcita au Maréchal de Gié, à l'oecafion des meubles précieux (y) Production au Procès entre Meilleurs de Rohan 6c Meflîeurs de Chabot, en 1704. (z) Man. de la Bibl. du Roi , Tome LXIV, depuis Tannée 1503 à 1509, n°. 22?,', co^Ia- tionnés par M. l'Abbé Sallier, Garde de la Bi- bliothèque du Roi. (a) Pièces du Procès criminel de Pierre de Rohan, Maréchal de Gié, en 1504, collation- nées fur l'exemplaire du Procès qui eft à la Bi- bliothèque du Roi, vol.in fol. man. n°. 8357, 12. fol. 37, v°. lig. 9,40, v*. lig. 7, 429, v9. Kg. 12 & 13, collât, pareillement fur l'Ori- ginal qui eft à la Chambre de* Comptes de Nantes. 47° Traité des Preuves qu'elle renvoyoic en Bretagne lors de la maladie dangereufe qu'eue le Roi Louis XII, & que le Maréchal de Gié fie arrêter à leur paflSge fur la Loire, on le voit pa- reillement plufieurs fois qualifié très-haut , trèspuiffant Prince. Non-feulement il prend cette qualité; mais le Chancelier de Bretagne, ou la lui donne, ou. permet qu'on la lui donne en fa préfence, fans craindre de déplaire à la Reine (£) Anne, qui avoir juré la perce du Maréchal de Gié. Le Procureur- Général ne contefte point à l'accufé le titre de Prince, quoiqu'il lui conterte celui de Duc de Nemours, parce que le Maréchal de Gié pofTédoit cette Terre du chef de fa femme. Cependant on a plufieurs Aftes authentiques, & plufieurs Lettres originales du Roi Louis XII, qui traite le Maréchal de Gié de [on coufin le Duc de Nemours, & de lJair de Fran- ce; qualités qui n'étoient données alors qu'à ceux qui étoient ifîus de Maifons fou- veraines, Henri II ayant été !e premier de nos Rois qui ait donné le titre de Duc & de Pair de France (V) à ceux qui n'étoient pas Princes par naiflànce. (b) Ibid. To\t 479 i n°. lig. 12. (0 M. de Montmorency a été le premier Gen- tilhomme qui ait été fait Duc&Paà en 155»» de la Vérité de THifloire. 471 ' La même qualité de Prince n'efl: point comeftée non plus , lorfqû'interrogé par fes Juges, le Maréchal de Gié déclare qu'il delcend de Princes, (^d) Dans l'Hiftoire Chronologique des Ar- chevêques de Lyon , François de Ro- han , promu à cet Archevêché , eft qualifié fils du Prince, Maréchal de Gié; & dans l'Hiftoire de la Ville de Lyon , (f) par le P. de St. Aubin, il eft die que cec Arche- vêque eft iflii des Ducs de Bretagne. Cet Archevêque étartc mort à Paris en 153IS, les parents invitèrent le Parlement de fe trouver aux funérailles, (g) Le Par- lement répondit , " que la Cour déféreroit „ volontiers cet honneur qu'elle a coutu- 3, me de rendre aux Princes & Grands du 5, Royaume. „ Meflîeurs de Sainte-Mar- the rapportent les termes mêmes de la ré- (d) Pièces du Procès criminel de Pierre de Rohan, Maréchal de Gié, en 1504, foi. 384 > v°. lig. 14 & 18. Mém. pour fervir à THift. de Bretagne, par D. Morice, Tom. III , côT. 874. (e) Auftore Paire Severtio , in-tf. Lugduni , 1607, p. 136. (/) Hift. de la Ville de Lyon, par le Pere de St. Aubin, in-fol. Lyon 1666, Partie 4, p. 205. (g) Gallta Chrifi. in-fol. Paris] édition d<2 ïô$6. Tom. I, p. 332. •47 2 Traité des Preuves ponfe , extraite des Regillres du Parle- ment. L'Auteur de l'Hiftoire du Diocefe de Lyon , Çb) die que u la Cour du Parlement „ affilia en corps à fon Office mortuaire à M Paris , comme à celui qui fe fait pour les ,5 Princes. Ces mêmes titres & qualités étoientdéja données aux autres Branches de la Maifon de Rohan. On en a vu la preuve dans la perfonne de Claude de Rohan, Evêquede Quimper; & le Comte de Rohan, qui étoit coufin du Maréchal de Gié , fe trouve au nombre des Princes étrangers fous Louis XII, ainfi que Mademoifeîle Anne & Ma- rie de Rohan , qui eurent le rang de Prin- cefïès au couronnement de la Reine Anne. A l'entrée du Roi Louis XII dans Pa- ris, Charles de Rohan, Comte, de Guife, efl: pareillement au nombre des Princes qui affilièrent à cette cérémonie; (/) il a le même rang au Tournois fait h l'entrée du Roi François I dans Paris. (£) Les Princes de Rohan devenus mineurs (h) Hift. Eccléfïaft. du Diocefe de Lyon , par Jean-Marie de la Marre, in-40. Lyon 1671, p. 203 & 204. (i) Cérém. François, par Godefioy , in-foL Paris 1649 > Tom. I, p. 233 & 2 40, (k) lbid. p. *6j. de la Vérité de FHifioire. 473 fous le règne de François I , eurent pour Tutrice honoraire la fœur de ce Monar- que. (/) Elle fe donna la peine de les aller chercher elle-même en Bretagne, d'où ils furent conduits à la Cour du Roi de Na- varre. Comme ils y furent élevés dans la Religion proteftante, leur éducation & le parti qu'ils avoient fuivi, les éloignèrent de la Cour; cependant quand ils y paroif- foient, ils y jouifîbient du titre & du rang dont leur Maifon étoit en pofleffion. René I, Vicomte de Rohan, efl: nom- mé entre les Princes, & qualifié tel dans la relation imprimée de l'entrée du Roi Henri II dans Paris, en 1549. (tri) Françoife de Rohan , fille de René I , avoit à la Cour de Catherine de Médicis, comme nous l'avons dit ci-deiïus, le Ta- bouret & les honneurs qui s'accordoient aux Princelîes. Catherine de Panhenay, veuve de Re- né II , Vicomte de Rohan , qu'elle avoit époufé en 1575, fous le règne de Hen- (l) Copies collationnées de plufïeurs Actes concernant cette tutele , de la part du Roi François I, de la Princefle fa fœur, & d'An- toine, Roi de Navarre, dont les Originaux font au Château de Blain, en Bretagne. (jn) Cérém. François, par Godefioy. T. I« pag. 867. 474 Traité des Preuves ri III, avoic eu les mêmes prérogatives; & dans fa Lettre que nous avons rappor- tée d'après Spenerus, on voit que toute la Maifon de Rohan jouifîbit des mêmes hon- neurs. Nous avons fait la même obfervation relativement àEiéonoredeRohan, femme de Louis VI, Prince de Guémené; & à Françoife de Laval , fa féconde femme , lefquelles, fans être DuchefTes, avoiem le Tabouret fous les règnes de Charles IX & de Henri III. En 1570, le Roi Charles IX, en éri- geant la Terre de Guémené en Principau- té , (n) dit que " c'eft pour correfpondre „ à la qualité de Louis de Rohan & de „ fes Prédéceffèurs , & à la grandeur de „ fa maifon. Archi- En 1582, Henri IV, Roi de Navarre, Soublfe. tranfigea pour fupplément de partage avec René, Vicomte de Rohan. Dans la tran- faftion, le Vicomte eft toujours qualifié très- haut, très-pîrijjant Prince. En 1588, Henri III, dans fes Lettres d'éreétion du Comté de Montbazon en ibid. Duché- Pairie, déclare que " c'eft chofe „ afTez notoire & affez remarquable, que ) depuis Du: cheflè Palatine de Deux-Ponts , conjoin- (0) Hift. de Thou, în-40. La Haye 1740, Tom. Vil , P. 537. (p) Hift. généal. des Maifons de Porrhoët & de Rohan, par D. Morke, in. fol, Tom. I, p. 62 ; manufe. 476 Traité des Preuves tement avec Madame & Mademoifelle de Nevers. En 1595, au Sacre & Couronnement de Henri IV, fait à Chartres, Hercules de Rohan porta la Couronne ; Madame de Rohan , mere de Henri de Rohan , quoi- qu'elle ne fût pas Ducheflè, eut place au Banquet royal après Madame la Princeflë de Conty, & avant la DuchefTe de Retz. En 1599, aux fiançailles de la fœur de Henri IV, Madame de Rohan (r) eue auffi rang parmi les Princeiïès, En 1600, le Duc de Montbazon (f) eut rang parmi les Princes étrangers aux noces du Roi Henri IV, dans la Ville de Lyon. En 1601 , Henri IV fit traiter le ma- riage du Duc de Rohan avec la fille du Roi de Suéde, & lui envoya, pour cet ef- fet, le Sieur Dubreuil. Dans les dépêches (t) concernant ce mariage, le Duc de Ro- han efl: traité, par le Roi de Suéde, de très-illuflre Prince. (a) Cérém. François, pnrGodefroy, in fol. Paris 1649 > Tom. I, p. 379, 387> 39 5 >396. (y) Ibid. Tom. II, p. 49. m ibid. P. 54. • . (/) Copie d'après l'Original, qui eftdépo- fée au Château de JoiTelin ; elle eft inférée dans rHift. manufe. de laMaifoude Rohan, T. II > p. 984. de la Vérité de rHifloire. 477 Dans une réponfe Qo) que l'Archiduc Léopold fit à M. le Duc de Rohan, le 25 Avril 1632, il le qualifie de très-ex- cellent Prince & bien- aimé Oncle. C'é- toic l'ufage alors chez lés Princes de la Maifon d'Autriche, en écrivant à un autre Prince plus âgé qu'eux, de le traiter de bien- aimé Oncle; & s'il étoit moins âgé, ils lui donnoient le titre de Neveu. En 1602, on traita, fous le bon plaifir du Roi, le mariage de Catherine de Ro- han , avec le Prince Palatin de Deux- Ponts. Dans le Contrat de mariage , René , Vi- comte de Rohan, pere de Catherine, eft qualifié très-haut, très-puijjant & très* illujlre Prince , (x) & fa fille y eft qua- lifiée PrinceJJe. Le Traité fut ratifié le Archi- 18 Janvier 1603 par le Roi, & le 28 Fé- ^bc^e vrier fuivant par Catherine, fœur unique v0U 1 ' du Roi. Dans les Aétes qui ont rapport à ce Traité de mariage, les mêmes titres fe trou- vent, c'eft-à-dire, dans les procurations envoyées par le Duc & la Duchefie de (v) Le Mercure François, Tom. XVIII, p. 165. (x) Copies collationnées defdites Ratifica- tions, par le Roi Henri IV & Madame fa fœur, & autres Actes y relatifs. 478 Traité des Preuves Deux-Ponts, à la Ducheflè de Rohan, & à Benjamin de Rohan, Ton beau frère. En 1603, Henri IV, érigeant la Vi- comté de Rohan en Duché- Pairie, (y) dit que " c'eft en confidéracion du grand & „ fignalé rang que les Seigneurs de Ro- „ han ont toujours tenu, tant auprès des Rois de France, qu'auprès des anciens „ Rois & Ducs de Bretagne. En 1619 , le P. Dupas, qui avoit fait une étude particulière de l'Hiftoire de Bre- tagne, publia un Ouvrage fur la Généalo- gie des grandes Maifons de cette Provin- ce, dans lequel il s'exprime en ces termes: „ Quant au Comté de Porrhoëc, nous fe- „ rons voir ailleurs , au Chapitre Bran- „ chage dudit Comté., qu'il éroit poffédé „ par autres Princes qui n etoient du ra- „ mage ou eftoc des Comtes de Pen- „ thievre. En 1626, le Roi Louis XIII, érigeant la Baronnie de Fontenay en Duché-Pairie y parle de la Maifon de Rohan , (2) comme avoient fait les Rois fes Prédéceflèurs , & reconnoît fa defcendance des Souverains de Bretagne. (y) Hift. manufc. de Ja Maifon de Kohan, par D. Moriee, Tom. II, p. 985. (z) Lettres d'érection de ia Iîaronnie de Fôutenay en Duché-Pairie. de la Vérité de ÎHifloire. 479 En 1645, Ie mariage de Marguerite de Rohan , avec le Comte de Chabot , fut une nouvelle occafion de conferver les pré- rogatives dont jouiffbit la Maifon de Ro- han, Le Roi en fit expédier un Brevet, conçu dans les termes fuivants : „ Aujourd'hui vingt-cinquième de Mai Archî- „ 1645, le Roi étant à Paris, mettant ^ubtfe. en confuiération îes bonnes & louables „ qualités qui fe rencontrent en la per- „ Tonne de Mademoifelle Marguerite de „ Rohan , & particulièrement fa vertu & „ fa naiffance iliuftre, a voulu lui donner „ ce témoignage de fon afFeétion, par IV „ vis de la Reine Régente , fa mere , qu'en „ cas qu'elle vînt à fe marier avec le Comte „ de Chabot, comme elle le dettve,fon „ rang & fa dignité de Prince/Je lui „ foient confervés, même l'entrée du Lou- „ vre en carrofïe, le Tabouret devant le „ Roi & la Reine, avec tous les autres „ avantages & prérogatives dont elle a ci- „ devant joui & jouit préfentement; pour „ affurance de quoi Sadite Majefté m'a 9, commandé de lui expédier le préfent „ Brevet, qu'elle a voulu figner de fa main, „ & être contrefigné par moi fonConfeil- „ 1er -Secrétaire d'Etat, & de fes com- „ mandements & Finances. Signé Louis, & plus bas 9 DE LOMÊJXIE. 4S0 Traité des Preuves Dans le Contrat de mariage de Margue- rite de Rohan Ça) avec le Comte de Cha- bot:* qui fut fait en la même année, & qui eft ligné du Roi , de la Reine , des Prin- ces & Princefles du Sang, Marguerite de Rohan a le titre de très haute & très- puijjante Princejje. En 1648, fous la minorité & les pre- mières années de la vie & du règne de Louis XIV, la Baronnie de Fontenay fut de nouveau érigée en Duché-Pairie, parce que le Duc de Rohan étoit mort fans en- fants mâles. Le Roi, dans les Lettres d'é- reftion, déclare que (b) " fes illuftresPré- „ déceffeurs qui avoient érigé les Baron- „ nies de Rohan & de Fontenay en Du- „ chés Pairies, étoient bien informés que „ la célèbre Famille de Rohan étoit Tune „ des premières & des plus grandes races „ non-feulement de la Bretagne & de la „ France, mais même Tune des plus illuf- „ très de toute l'Europe, comme étant „ fortie des anciens Rois de Bretagne, & „ dont la fuite des Vicomtes de Rohan „ avoit toujours foutenu l'éclat, & con- „ fervé (a) Hift. nianufc. de la Maifon de Rohan, par D. Morice,Tom. II, p. 1009, oùfe trouve l'extrait dudit Contrat. (I) Ibid. de la Vérité de VHifîoïre. 481 „ fervé la grandeur à l'égal quafi des Mai- „ fons Souveraines & des plus puiflàntes „ de la Chrétienté. n Cette grâce fut ac- cordée de Pavis de la Reine Régente & des Princes & PrincefTes du Sang. De toutes les preuves & de tous les faits antérieurs au temps où M. de Fomenay- Mareuil doit avoir compofé fon Manus- crit, (V) il réfulte qu'il n'a parlé, comme il a fait , de la Maifon de Rohan , que fur de fimples oui-dire, d'après quelques bruits vagues & incertains que la jaloufie feule avoit fait répandre, & qu'il n'avoic nullement approfondis ; que s'il avoit con~ fuké les Afles & les Monuments qui font le premier fondement & le feul appui de toutes vérités hifîoriques, ils lui auroient appris, i°. que la Maifon de Rohan a joui dans tous les temps de la diffinftion du Ta- bouret; a°. qu'à cet égard il n'a jamais été, ni pu être aucune différence dans les Branches de cette Maifon , puifque cette prérogative lui a été accordée par nos Rois à titre de naiffance; 3°.que ni la Comteflè de Rochefort, Anne de Rohan, ni Marie de Rohan , femme de Monfieur de Luy- nes, ne furent point redevables du Tabou- ret à la faveur & au crédit de ce Favori de (c) On a vu ci-deflus que M. de Fcutenay» Mareuil eft jnprt en 1665» X 482 Traité des Preuves Louis XIII; 4°. que quand on lui accorde- roit ce qu'il dit , fans en apporter aucune preuve , du Marquis de Marigny & de for* époufe, on n'en pourroit tirer aucune con- féquence contre les droits de la Maifon de Rohan ; 5 °. que le mariage de Catherine de Rohan avec le Duc de Deux-Ponts, de la Maifon Palatine , ne fut ni l'occafion, ni le motif qui lui fit accorder le Tabouret par le Roi Henri IV, puifqu'il efl: démontré que fà mère en jouiflbit fous le règne d'Henri III, & qu'il n'efl: pas moins certain que toutes les Dames de la Maifon de Rohan, fans être Duchefles, & fans avoir aucun Brevet par- ticulier, en avoient toujours joui, en remon- tant jufqu'au règne de Henri II, qui paroîc avoir été la première époque de la diftinc- tion du Tabouret à la Cour , la Reine Ca- therine de Médicis ayant appellé auprès d'elle les Dames les plus qualifiées, &Iesy ayant rendues fédentaires; 6°. que lacom- paraifon entre les Bâtardes légitimées de France, & Catherine de Rohan, par rap- port à Pnfage du Tabouret, eft fans aucune application; yQ. que l'honneur d'être pro- ches parents du Roi Henri IV, n'a point procuré aux Princes de Rohan la diftinftion dont il s'agit, puifque par des alliances tant de fois réitérées, ils ont eu le même hon- i;eur & le menr avantage pendant plufieurs de la Vérité de THifloire. 483 fiecles, avant le règne de ce Monarque; 8°. enfin rien ne prouve plys combien M. de Fontenay-Mareuil étoit peu inftruit furies faics donc il parle, que ce qu'il raconte, en difanc que le Roi Henri IV fie donner le Tabouret à Catherine de Rohan , pour montrer qu'elle étoit Princeflè, pendant qu'un fi grand nombre d'Aétes publics que nous venons de rapporter, pouvoient lui apprendre que Mefiieurs de Rohan , & particulièrement Pierre de Rohan, dit le Maréchal de Gié, dont Catherine de Ro- han. DuchefTe de Deux-Ponts, defeendoie en droite ligne, comme on l'a déjà obfer- j vé, avoient le titre & les honneurs de Prin- ces, dès le temps des Rois Louis XII & François I, qui eft la première époque des diftinftions & des prérogatives accordées aux defeendants de Maifons fouveraines, qui fe font attachés à la Cour de France. Nous finifïbns ces obfervations, en difanc que s'il eft certain & inconteftable, com- me on l'a démontré , que la Maifon de Ro- han a eu dans le Royaume le titre & le rang de Prince fous les Rois, Prédéceflèurs de Sa Majefté, il n'eft pas moins certain qu'elle a le même titre & le même rang aujourd'hui; l'on ne peut en produire une preuve plus refpeéfable & plus authentique fcue celle que contiennent les provifions ^§4 Traité ries Preuves de Maréchal de France pour M. le Prince de Soubife, dans lefquelles le Roi s'ex- prime en ces termes : w Nous nous fommes déterminés d au- „ tant plus volontiers, (dit ce Monarque, Archi- „ en parlant du Prince de Soubife) à faire „ connoître, d'une manière éclatante, la „ fatisfaftion que nous avons de fa con- „ duite, & leftime particulière que nous „ avons pour lui, qu'il joint à fes qualités „ perfonnelles l'avantage d'être i(Tu d'une „ Maifon, qui depuis plufieurs fiecles eft „ attachée au fervice de notre Couronne * „ & qui tant par fon origine, que par les „ alliances qu'elle a fouvent contractées, „ non-feulement avec la Maifon Royale a de France, mais encore avec prefque „ toutes les Maifons Souveraines de l'Eu- „ rope, a été jugée digne, par les Rois „ nos Prédécefleurs , & par Nous , de jouir „ dans notre Royaume, du titre, rang & qualité de Prince* & des honneurs dont „ jouiffent les autres Princes iflus de Mai- „ fons Souveraines , établis en France. „ C'efl: en fuivant les traces de fesilluflrcs „ Ancêtres, que notre dit Coufin s'efl: tou- „ jours emprellë a nous donner des marques „ de fon attachement & de fa fidélité, &c. „ Ces Provifions font du 19 Oftobre F I N. 1