<7) o CO 1— ;^ n E — ^ UNiVEl 761 oo i i Digitized by the Internet Archive in 2009 witli funding from University of Ottawa littp://www.arcliive.org/details/lgendesetarcliiOOfuncuoft ^J^ »* 'T LÉGENDES ET ARCHIVES LA BASTILLE OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Légendes et Archives de la Bastille, avec une préface ûo M. Victorien Sabdou. V édition :avec addilions et correction^ sur l'édition précédente). Librairie Hachette, 1900. Un volunn' in-16 broché 3 fr. .io {Ouvrage couronné par l'Académie française.) Traduit en allemand par Oscar Marschall von Biebersteim, sous 11- titre Die Bastille in der Leqende und nach historischen Documenten . Breslau, librairie Schottltender. 1899. in-16. Traduit en anglais par George Maidment, sous le titre Leyends of thr Bastille. Londres, librairie Downey, 1899, in-16. Traduit en suédois par O.-A. Stridsberg, sous le titre Bastiljen i sïujuen och i verklii/heten. Stokholm, Beijers Bokfôrlags aktiebolag, 1900. 1 vol. in-16. Le Drame des Poisons, d'après les Archives de la Bastille. 4" édition (avec additions et corrections sur l'édition précé- dente). Librairie Hachette, 1900. Un volume in-16, br. 3 fr. ;>ii Traduit en anglais par George Maid.ment, sous le titre Princes and poi- sone)i. Londres, lilirairie Duckwarth, 1901, in-16. Catalogue des Archives de la Bastille, publié par les soins du Ministère de Tlnstruction publique. Librairie Pion, Nourrit et C'% 1892-1895. Un volume in-8. Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques. Les origines de la guerre de Cent Ans. Philippe le Bel en Flandre. Librairie Honoré Champion, 1897. Un volume in-8. Ouvrage courxinné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Grand prix Gobert, -1897. i Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 77-1901. LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE FRANTZ FUNCK-BRENTANO AVEC UNE PREFACE DE M. VICTORIEN SARDOU DE l'académie française LA VIE A LA BASTILLE LE MASQUE DE FER LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE L A T U D E LE 1 i JUILLET 0 U A T R I E M E EDITION PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C 70, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 ^" 1901 Droits de traduction et de reproduction i PRÉFACE I Je visitais, avec quelques amis, à la grande Exposition de 1889, cette réduction de la Bas- tille, que tout le monde a pu voir, et qui d'ail- leurs était bien faite pour en donner l'idée la plus fausse. A peine avait-on franchi la porte d'entrée, que l'on voyait, dans l'obscurité, un vieillard, affublé d'une longue barbe blanche, couché sur « la paille humide » traditionnelle, — agitant ses chaînes, et poussant des hou! ^oî^// lamentables. Et le guide des visiteurs disait, non sans émo- tion : « Vous voyez ici l'infortuné Latude, qui est resté dans cette position, les deux bras enchaî- oés derrière le dos, pendant trente-cinq ans! » VI PREFACE. Je complétai ce renseignement en disant sur le même ton : « C'est même dans cette attitude qu'il a eu l'adresse de fabriquer l'échelle de cent quatre- vingts pieds de long, qui lui a permis de s'évader. » L'assistance me regarda avec surprise, le guide avec malveillance et je m'esquivai. La pensée qui me soufflait cette phrase est précisément celle qui a dicté à M. Funck-Bren- tano ce livre sur la Bastille, où il remet les choses au point, et oppose, aux légendes que tout le monde connaît, lés vérités que bien des gens ignorent. Car, en dépit de tout ce qu'ont écrit à ce sujet M.Ravaisson, dans l'introduction à ses Archives de la Bastille, — Victor Fournel, dans ses Hommes du i4 juillet, MM. Gustave Bord, Biré, Bégis, etc., l'opinion publique sur le régime intérieur de la Bastille, en 1789, s'en tient à cette description de Louis Blanc : « Des cages de fer, rappelant le Plessîs-les- Tours et les tortures du cardinal de La Ballue ! . . . des cachots souterrains, affreux repaires de crapauds, de lézards, de rats monstrueux, d'arai- PREFACE. VU gnées,... dont tout l'ameublement consiste en une énorme pierre, recouverte d'un peu de paille ; où le prisonnier respire un air empesté ! . . . Enveloppé des ombres du mystère, condamné à une ignorance absolue du délit qui lui est intenté, et du genre de supplice qui l'attend,... il cesse d'appartenir à la terre !... » Si cette Bastille de mélodrame a jamais existé, celle du xvnf siècle n'y ressemble guère!... En 1789, ces cachots, situés au rez- de-chaussée de la Forteresse, avec fenêtres sur les fossés, ne sont même plus, comme sous Louis XV, réservés aux condamnés à morts, aux fous dang'ereux, aux détenus, pour injures, vacarme, voies de fait; ni aux gardiens, pour infractions à la discipline! — Lors du premier ministère de Necker, l'usage en a été « aboli » pour tous les cas.... Le prisonnier, interrogé, dès les premiers jours de son arrivée, n'ignore jamais de quel « délit » il est accusé, et n'a pas à se préoc- cuper du genre de supplice qui l'attend; car, depuis un siècle, il n'y a ni torture ni supplice d'aucune sorte à la Bastille. Tout prisonnier, au lieu d'une oubliette, ou VIII PRÉFACE. d'une cage de fer, occupe une chambre assez vaste, dont le plus grand défaut est d'être fort mal éclairée par une étroite fenêtre, munie de barreaux, dont quelques-uns font saillie à l'in- térieur. — Elle est suffisamment meublée; mais il ne tient qu'à lui de faire venir des meubles du dehors. Il peut se procurer, de même, les vête- ments et le linge qu'il désire, et, s'il n'en a pas les moyens, on les lui fournit. Latude se plaint de rhumatismes; on lui donne des fourrures. Il souhaite une robe de chambre « calemande à raies rouges ». — On court les magasins, pour satisfaire à ce désir. Le sieur Hugonnet se plaint qu'on ne lui donne pas les chemises qu'il a demandées, « avec des manchettes brodées ». La dame Sauvé voudrait une robe de soie blanche semée de fleurs vertes. On ne trouve dans tout Paris qu'une robe blanche à raies vertes et l'on espère qu'elle s'en contentera. Toute chambre est munie d'une cheminée ou d'un poêle. — On fournit le bois de chauffage et le luminaire ; le détenu peut se procurer des bougies à son gré. Il a papier, plumes, encre à sa disposition. On ne les supprime provisoire- ment que s'il en abuse, comme Latude, qui PRÉFACE. IX écrivaille tout le jour, pour injurier dans ses lettres le gouverneur et le lieutenant de police. — Il peut emprunter les livres de la Biblio- thèque ; — libre à lui d'en faire venir du dehors. La Beaumelle avait six cents volumes dans sa chambre. — Il peut élever des oiseaux, des chats, des chiens, — sans en être réduit à apprivoiser l'araignée légendaire de Pellisson, qui fut aussi celle de Lauzun et de tous les prisonniers de tous les temps! — Les instruments de musique sont autorisés. — Renneville joue du violon, Latude de la flûte. — H y a concert dans les chambres, et chez M. le gouverneur. Tout détenu peut broder, tourner, menuiser à l'aise. — Il est permis aux prisonniers, dont la conduite ne prête à aucun reproche, d'aller, venir, de se rendre visite, de jouer au tric- trac, aux cartes, aux échecs dans les chambres; aux quilles, aux boules, au tonneau, dans la cour. — La Rouarie réclame un billard pour lui et ses amis. — On le lui donne! Les prisonniers sont autorisés à se promener sur la plate-forme du château, d'oii ils voient les passants circuler dans la rue Saint-Antoine, le faubourg et affluer sur le boulevard, aux X PREFACE. heures où il est de mode pour le beau monde de s'y promener en carrosse. — A l'aide de longues-vues et de grosses lettres écrites sur des pancartes, ils peuvent correspondre avec les gens du voisinage, et, comme Latude, entretenir des intelligences avec les grisettes du quartier! — Michelet, dans une intention trop visible, déclare que sous Louis XVI, le régime de la prison fut plus sévère que sous Louis XV, et que cette promenade de la plate- forme fut supprimée. — C'est d'une fausseté absolue. — Elle ne fut interdite qu'à ceux qui en profitaient, comme le marquis de Sade, pour ameuter les passants, et, dès l'avènement de Louis XVI et la visite de Malesherbes, le régime de la prison alla s'améliorant de jour en jour. Certains prisonniers sont invités à dîner chez le gouverneur, à se promener dans ses jardins, en bonne compagnie. Il en est qui sont auto- risés à sortir, sauf à rentrer le soir! — d'autres ont même la permission de nuit. Ceux qui ont des domestiques peuvent se faire servir par eux, si ces domestiques consentent à partager leur captivité. — Ou bien, ils ont des PREFACE. XI compag'nons de chambre; c'est le cas de Latude et de d'Allègre. Sur la nourriture, les détenus sont d'accord. — Elle était abondante et bonne. « J'avais, dit Dumouriez, cinq plats à dîner, cinq à souper! sans compter le dessert. » Le Prévôt de Beaumont avoue qu'il a quitté à regret la Bastille, où il pouvait boire et manger tout son saoul. Poultier d'Elmotte dit : « M. de Launey venait causer amicalement avec moi, et me faisait servir les plats que je désirais ». Le baron Hennequin, qui est hypocondriaque et se plaint de tout, confesse néanmoins qu'on lui donnait plus de viande qu'il n'en pouvait manger. L'abbé de Buquoy déclare qu'il faisait fort bonne chère, et que l'intention du roi était que les prisonniers fussent bien nourris. Le fielleux Linguet, dans son pamphlet, avoue qu'il faisait trois bons repas par jour, et qu'on lui servait une telle quantité de viande, qu'il y vit un piège : — C'était, disait-il, pour Vempoi- sonnerl — Mais ce qu'il ne dit pas : c'est que de Launey lui envoyait chaque matin le menu XII PREFACE. du jour, où il marquait de sa propre main les plats à son gré, « choisissant toujours les plus friands, et en quantité suffisante pour contenter cinq ou six épicuriens ». Sous Louis XIV, Renneville fait l'énuméra- iion suivante des plats qu'on lui sert : « Huîtres, écrevisses, poulets, chapons, mou- ton, veau, pigeonneau, etc., — godiveaux, petits pâtés, — asperges, choux-fleurs, petits pois, artichauts, etc., — saumon, soles, brochets, truites, tout poisson de mer ou d'eau douce, et pâtisseries, fruits de saison, etc. » Quant à Latude, il se plaint qu'on lui donne des poulets qui ne sont pas piqués !... Il faut relire dans M. Funck-Brentano l'amu- sant récit deMarmontel mangeant, par erreur, le dîner de son domestique, qu'il trouve excellent. Mlle de Launay, plus tard Mme de Staal, enfermée pour complicité dans la conspiration de Cellamare, raconte que le soir de son instal- lation à la Bastille, avec sa femme de chambre, elles furent toutes deux effrayées par le bruit singulier, continu, sous leurs pieds, d'une machine mystérieuse qui les fît rêvera quelque instrument de torture. PREFACE. XIII Vérification faite, elles étaient logées au- dessus de la cuisine, et c'était le tourne- broche!... Non seulement les prisonniers sont auto- risés à recevoir les visites de leurs parents, de leurs amis; mais ils peuvent les retenir à dîner, à jouer. — C'est ainsi que chez cette même Mme de Staal, il y a cercle l'après-midi, et le soir, grand jeu. — « Et ce temps, dit-elle, fut le plus heureux de ma vie. » Bussy Babutin reçoit toute la cour — ses amis et ses belles amies surtout. M. de Bonrepos — nom de circonstance — se trouve si bien à la Bastille, qu'autorisé à prendre sa retraite aux Invalides, il ne quitte la Bastille que par force. « J'y passai, dit Morellet, six semaines si agréablement, qu'à présent j'en ris encore! » Et, en sortant, il s'écriait : « Dieu fasse paix à ces bons tyrans-là! » Voltaire y reste douze jours — avec recom- mandation du lieutenant de police, d'avoir pour lui tous les ménagements « dus à son génie! » Et qu'on n'objecte pas qu'il s'agit ici de grands seigneurs et de gens de lettres pour qui XIV PREFACE. l'ancien régime a des douceurs exception- nelles. — (Encore faudrait-il lui savoir gré de mettre écrivains et gentilshommes sur le même pied.) — L'objection porte à faux. J'ai cité Renneville et Latude, prisonniers de très mince importance. — L'un est un espion ; l'autre un chevalier d'industrie. — Dans la relation, en trois volumes, que Renneville nous a laissée, on ne voit que chambrées, où il fait ripaille avec des camarades. — On joue, on fume, on mange, on boit, on se grise, on se bat, on cause avec les voisins et voisines, et l'on se passe des pâtés et de bon vin, par les chemi- nées.... Les détenus de nos maisons centrales s'accommoderaient volontiers de cette vie-là! — Sûrement, on n'a pas pour Renneville les mômes égards que pour Voltaire : mais, de bonne foi, vous ne le voudriez pas? Quant à Latude — à qui l'on fournit des robes de chambre à son gré, — on verra bien par le récit de M. Funck-Brentano qu'il n'a tenu qu'à lui de séjourner à Vincennes ou à la Bastille dans les conditions les meilleures, — et même d'en sortir à bref délai, par la grande porte, le gousset bien garni. PRÉFACE. XV Car c est encore une des rigueurs de cette affreuse Bastille, que de renvoyer les pauvres diables qui ont fait leur temps, avec quelques centaines de livres dans leurs poches, et de payer une indemnité aux détenus reconnus innocents. — Voyez ce que dit M. Funck-Bren- tano du sieur Subé, qui, pour dix-huit jours de détention, reçoit trois mille livres (six de nos jours), — ou d'autres, qui, détenus pendant deux ans, sont gratifiés d'une pension annuelle de deux mille quatre cents francs, au taux actuel ! — Voltaire passe douze jours à la Bas- tille. — On lui assure douze cents livres de pension viagère! Parlez-moi de la justice contemporaine qui, après quelques mois de prison préventive, ren- voie le détenu, arrêté par erreur, sans autre indemnité que ce conseil amical : « Allez! et qu'on ne vous y reprenne plus!... » Quelque loustic ne manquera pas de dire que je fais de la Bastille un séjour de délices. Épar- gnons-lui cette plaisanterie trop facile. Une prison est toujours une prison, si douce qu'elle soit; — et la meilleure chère ne compense pas la perte de la liberté : — mais il y a loin, on XYI PREFACE. en conviendra, de la réalité à l'idée que l'on se fait de celle-là, et de cet hôtel des gens de lettres, comme on l'appelait, aux affreux cabanons de notre système cellulaire. J'ai dit jadis que j'ai- merais mieux trois ans de séjour à la Bastille que trois mois à Mazas. — Je ne m'en dédis pas! It Linguet et Latude sont assurément les deux hâbleurs qui ont le plus contribué à propager sur la Bastille des fables, dont la fausseté est établie par les documents les moins contes- tables. L'esprit de parti n'a pas manqué de prendre au sérieux les calomnies intéressées de Linguet, qui se faisait une réclame de son faux martyre; et les mensonges de Latude, exploitant fructueusement une captivité dont il avait fait sa carrière ! Laissons Linguet, qui, après avoir tant poussé à la démolition de la Bastille, a dû la regretter à la Conciergerie, au moment de monter dans la charrette révolutionnaire ; et parlons un peu de l'autre, ce captif aussi ingénieux à s'évader de prison, quand on l'y enferme, qu'à s'y cram- PREFACE. XVn ponner, quand on lui offre le moyen d'en sortir! Pour le commun des mortels, l'infortuné Latude a payé de trente-cinq ans de captivité une simple gaminerie : l'envoi à Mme de Pom- padour d'une poudre inoffensive, donnée pour du poison! On trouve ce châtiment épouvantable! — Je le crois ! Mais si, au lieu de s'en tenir aux gascon- nades du personnage , on veut bien lire la biographie très documentée que lui consacre M. Funck-Brentano, on aura vite constaté que j si Latude est resté emprisonné pendant trente- cinq ans, c'est qu'il l'a bien voulu; et que son pire ennemi, son persécuteur le plus acharné, l'auteur de toutes ses misères, — c'est lui- même. Si, après la friponnerie qui l'a fait arrêter, j il avait suivi les conseils de l'excellent Berryer, , lui prêchant la patience et lui promettant sa 1 dél'vrance prochaine, il en eût été quitte pour I quelques mois de prison à Vincennes, où sa captivité était si rigoureuse, qu'il lui a suffi de j pousser la porte du jardin, pour se trouver libre ! XVIII PREFACE. Première sottise qui gâte déjà son affaire; ce nouveau délit étant plus grave que le premier. — On le rattrape; on le coffre de la Bastille, au cachot; et cependant le bon Berryer l'en tire. Mais au lieu de se tenir coi, voici notre homme qui s'agite, pérore, insulte tout le monde, et, sur les livres qu'on lui prête, inscrit des vers injurieux pour la Pompadour. On lui donne pourtant une chambre; puis un domestique; puis un compagnon : d'Allègre. Et ici la fameuse évasion!... où l'on ne sait qu'admirer le plus : de l'ingéniosité des deux compères; de la bonhomie de cette prison « vieux jeu », qui leur permet de confectionner à l'aise une vrille, une scie, un compas, un moufle, quatorze cents pieds de cordes, une échelle de cent quatre- vingts pieds de long, avec deux cent dix-huit échelons de bois; de cacher le tout entre deux planchers, sans que nul s'avise d'y aller voir; et, après avoir percé un mur de quatre pieds et demi d'épaisseur, de gagner au large, sans avoir essuyé un coup de feu!... Ils n'étaient pas les premiers à franchir ces vieilles murailles. — Renneville cite quelques évasions, dont la plus célèbre est celle de l'abbé PREFACE. XIX de Buquoy. Mais on ne paraît pas y avoir attaché grande importance. Avec d'Allègre et Latude, c'est une autre affaire. Les passants ont pu voir, de grand matin, l'échelle flotter au long des murs, et l'évasion n'est plus secrète. Elle discrédite la Bastille. On peut donc s'en échapper. — La police se pique au jeu. On va rire à ses dépens. Et puis, on connaît les deux fugitifs. — Ils ne manqueront pas de publier le récit de leur évasion, avec force diatribes contre le gou-» verneur, le lieutenant de police, les ministres, la favorite, le roi!... Il faut, à tout prix, empê- cher ce scandale et les rattraper! Et l'on prend en pitié ces deux malheureux qui, après une fuite si bien combinée, se font arrêter sottement, l'un, d'Allègre à Bruxelles, pour une lettre d'injures écrite à la Pompadour; 1 l'autre en Hollande, pour une demande de secours à sa mère! Latude est remis sous les verrous — et cette fois condamné à une détention plus sévère. Et le vacarme recommence : clameurs, exigences, violences, menaces! — Il exaspère et décourage les gens les plus résolus à lui venir en aide. XX PREFACE. On l'expédie au donjon de Vincennes; on lui promet sa liberté, s'il veut bien rester tran- quille. Sa délivrance, il en convient lui-même, n'est plus qu'une affaire de jours On lui accorde la promenade dans les fossés. — Il en profite pour s'évader encore!... Il est repris, réinstallé à Vincennes et tout est à recommencer. Mais on daigne le consi- dérer comme un peu fou, et après un séjour à Charenton, oii il est fort bien traité, — on lui donne enfin congé, en l'invitant à s'en aller dans son pays, et sans bruit!... Ah bien oui! — Il court tout Paris, déblaté- rant contre MM. de Sartine, de Marigny, col- portant des mémoires; réclamant cent cin- quante mille livres de dommages-intérêts!... et finalement extorquant de l'argent à une bonne; dame, par la menace! Pour le coup, on perd patience, et on l'en- ferme à Bicêtre , comme fou dangereux!...! Mais dame!!... Soyons justes ! — Supposez, de nos jours, un chevalier d'industrie, qui, condamné à quelques mois de prison, insulte les agents de l'autorité, 1 les magistrats, le tribunal, le président!... et PREFACE. XXÎ recondamné de ce chef plus durement, s'évade une première fois, une seconde fois, une troi- sième!... et toujours rattrapé, recoffré, recon- damné de plus belle : puis enfin relâché, après avoir fait son temps, répand des libelles inju- rieux contre le préfet de police, les ministres, les deux chambres, somme le Président de la République de lui payer cent cinquante mille francs à titre d'indemnité!... Et arrache de l'argent à une bonne femme par la peur! Vous m'accorderez bien que ce gaillard-là n'aurait aucune peine à additionner trente-cinq ans de prison! Seulement ses condamnations seraient pu- bliques et ne donneraient prise à aucune de ces légendes qu'autorise toujours le huis-clos. Mais quant aux motifs et à la durée de la détention, son cas serait exactement celui de Latude. Sauf qu'il n'y aurait pour lui ni four- rures, ni promenades dans les jardins, ni poulet piqué à ses repas ! Outre une cinquantaine de lettres auto- graphes de Latude, adressées de Bicètre à Mme Legros sa bienfaitrice, et où le person- nage se révèle : intrigant, charlatan, vaniteux, XXn PREFACE. insolent, rodomont, insupportable!... j'en ai une, écrite à M. de Sartine, que Latude a pu- bliée à la suite du mémoire destiné à attendrir Mme de Pompadour et dont chaque phrase est une insulte — Cette lettre ayant paru en vente publique, le catalogue reproduisait ces premières lignes : « Je supporte avec patience la perte de tous mes beaux jours et de ma fortune (!!). Je sup- porte mes rhumatismes, la faiblesse de mon bras et un cercle de fer autour de mon corps pour toute ma vie ! . . . » Un journaliste, de ceux qui apprennent l'his- toire dans Louis Blanc, vit Latude rivé pour toujours, par un cercle de fer, à quelque pilier de basse-fosse, et s'écria indigné : « Un cercle de fer ! . . . quelle horreur ! » Or, il s'agit d'un bandage! Ce faux carcan, c'est toute la légende de l'infortuné Latude! III Tout ce qui a trait à la Bastille a pris un caractère fabuleux ! Quelles glorieuses journées que celles du 13 et PREFACE. XXIH du 14 Juillet, telles que l'imagination populaire se les figure sur la foi de Michelet, qui, dans un style imagé, passionné, pittoresque, drama- tique, admirable, n'a pas écrit l'histoire, mais le roman de la Révolution française ! Voyez son récit de la journée du 13! — Il vous montre tout Paris ?'évolté contre Ver- sailles, et, d'un élan superbe, courant aux armes, pour tenir tête à l'armée royale. C'est de la très belle littérature! — Historiquement, c'est pure fiction. Les Parisiens étaient assurément partisans des « idées nouvelles », c'est-à-dire de la sup- pression des abus, des privilèges signalés dans les cahiers des Etats généraux, en un mot de toutes les réformes souhaitées par la France entière. Mais ils ne les concevaient pas sans le concours de la royauté, à laquelle ils étaient sincèrement attachés. Cette foule de gens effarés qui courent à l'Hôtel de Ville réclamer des armes , et que les écrivains révolution- naires nous présentent comme exaspérés par le renvoi de Necker et prêts à saper le trône au profit de ce Genevois, sont bien moins effrayés de ce qui se trame à Versailles que de ce qui se XXIV PREFACE. passe à Paris. — S'ils veulent des armes, c'est pour leur propre sécurité. — La dissolution de l'Assemblée nationale, donnée comme certaine, échauffait tous les esprits et les malinten- tionnés mettaient à profit l'inquiétude, l'agi- tation générales, pour pousser au pire, en créant partout le désordre. La police avait dis- paru; la canaille était maîtresse de la rue. Des bandes de chenapans, parmi lesquels ces gens de mauvaise mine, qui, dès le mois de mai, affluaient à Paris, venus on ne sait d'où, comme à un mot d'ordre, et qu'on avait déjà vus à l'œuvre, au pillage de la maison Réveil- lon, s'en allaient partout, insultant les femmes, détroussant les passants, pillant les boutiques, ouvrant les prisons, brûlant les barrières!... Le 13 juillet, les électeurs de Paris décidèrent la formation d'une milice bourgeoise, pour la protection de la ville, et ce projet fut adopté le même jour par tous les districts, avec des considérants, cités par M. Funck-Brentano, et qui précisent l'intention des signataires. — C'est bien pour se défendre contre ceux que l'on appelle « les Brigands », que se forme la milice bourgeoise : « Protéger les citoyens, dit le PREFACE. XXV procès-verbal du district du Petit-Saint-Antoino, contre les dangers qui les menacent tous indi- viduellement. » « En un mot, le sentiment qui domine, dit M. Victor Fournel, c'est la peur! Jusqu'au 44 Juillet, la bourgeoisie parisienne se montrait beaucoup plus soucieuse des excès de tous genres commis par la populace après le renvoi de Necker, que des projets de la cour. » — Et M. Jacques Gharavay, qui le premier a publié le texte du procès-verbal en question, ne dit rien d'excessif, quand il en tire cette conclusion : « Le mouvement qui le lendemain emporta la Bastille eût peut-être été réprimé par la garde nationale, si son orga- nisation eût eu plus de consistance. » Il n'a manqué à ce bon vouloir qu'une direc- tion, un chef, et surtout l'appui de Besenval. Mais celui-là est stupéfiant! Il part de Versailles, avec trente-cinq mille hommes, — et l'ordre signé par le Roi — non sans peine, — qui lui enjoint de « repousser la force par la force ». Et voici le bulletin de ses opérations mili- taires. Le 13, vers quatre heures du soir, escar- XXVI PREFACE. mouche du Roy al- Allemand, sur la place Ven- dôme, où il se heurte à la « manifestation » — dirions-nous aujourd'hui, — qui promène les bustes de Necker et du duc d'Orléans, et la disperse. A six heures, cavalcade des mêmes cavaliers au Pont-Tournant des Tuileries, où ils reçoivent cinq ou six chaises sur la tête, — et massacre, par M. de Lambesc, du vieillard légendaire, qui, une heure après, racontait sa triste fin au Palais-Royal.... A neuf heures, promenade militaire du même régiment sur les boulevards. Une décharge des gardes françaises lui tue deux hommes, et il bat en retraite, sans riposter, à la grande sur- prise de M. de Maleissye, officier aux gardes! Car de son propre aveu, si la cavalerie avait chargé, elle eût mis facilement en déroute les gardes françaises, « dans l'état d'ivresse où ils étaient ». Et Besenval, terrifié d'une telle résistance, ramasse toutes ses troupes, s'enferme avec elles, au Champ de Mars, et ne bouge plus!... On se demande : « Est-ce un imbécile?... Est-ce un traître?» — PREFACE. XXVII C'est un imbécile! — Car il croit avoir devant lui « trois cent mille hommes ! ! » prend tous les agités pour des rebelles, et ne comprend pas que, sur cent Parisiens, il y en a quatre- vingt-dix qui comptent sur lui, pour mettre les mutins à la raison. « Iln'apas,dit-il, confiance en ses troupes!... » C'est bien à elles de n'avoir pas confiance en lui, et d'être découragées par tant de couardise! — Mais il les calomnie. Un seul régiment a fait défection. Et n'eût-il fait marcher que les Suisses, ils ont bien prouvé, au 10 août, que l'on pouvait compter sur eux ! « Et puis, dit-il encore, j'avais peur de déchaî- ner la guerre civile ! » Sûrement?... Un militaire qui va compri- mer la révolte, ne doit pas s'exposer à la com- battre!... Et dernière raison : « Je réclamais des ordres à Versailles... et je n'en recevais pas! » Et celui qu'il a dans sa poche?... Enfin après avoir écrit à Flesselles, à de Lau- ney de tenir bon jusqu'à son arrivée, et avoir laissé piller, sous ses yeux, les armes des Inva- lides, sans faire un pas pour s'y opposer, il XXVIII PREFACE. attend que la Bastille soit prise pour se décider à sortir du Champ de Mars!... et à retourner tranquillement à Versailles, avec ses trente- cinq mille hommes, qui n'ont pas brûlé une amorce ! Ah! le bon temps pour une émeute! IV « Le 13 juillet, dit Michelet, Paris se défend!... (contre qui?...) — le 14, il attaque!... Une voix le réveille et lui crie : « Va et prends a la Bastille ! » Et ce jour-là est celui du Peuple entier!... » C'est lyrique : mais arcliifaux ! . . . Ecoutez Marat, qui n'est pas suspect, et qui a vu les choses de plus près. « ... La Bastille, mal défendue, fut prise par quelques soldats et une troupe d'infortunés, la plupart Allemands et provinciaux. Les Pari- siens, ces éternels badauds, venaient là par curiosité!... » En réalité le peuple entier de Michelet se réduit à un millier d'assaillants, dont trois cents, au plus, ont pris part au combat : gardes PREFACE. XXIX françaises et déserteurs de toutes armes, clercs de la Basoche, et bourgeois exaltés; braves gens qui croient faire œuvre méritoire, en se ruant sur ces murs inoffensifs; bandits accourus à l'émeute qui leur promet l'impunité du vol et du meurtre!... Et quantité de curieux!... Des curieux surtout!... « J'ai assisté, dit le chancelier Pasquier, à la prise de la Bastille. Ce que l'on appelle le combat ne fut pas sérieux. La résistance fut complètement nulle. La vérité est que ce grand combat n'a pas un instant effrayé les spectateurs, qui étaient accourus pour en voir le résultat. Parmi eux se trouvaient beaucoup de femmes, très élégantes. Elles avaient, afin de s'appro- cher plus aisément, laissé leurs voitures à dis- tance. A côté de moi était Mlle Contât, de la Comédie-Française. Nous restâmes jusqu'au dénouement et je lui donnai le bras jusqu'à sa voiture qui était Place Royale. « La Bastille ne fut pas prise, il faut le dire, elle se livra! » Qui parle ainsi? Michelet lui-même, et il ajoute : « ce qui l'a perdue, c'est sa mauvaise conscience! » XXX PREFACE. Il serait trop simple d'avouer que c'est l'inca- pacité de son gouverneur ! Il n'est pas un amateur des vieilles images qui ne connaisse ces vues d'optique du siècle dernier, représentant la prise de la Bastille! La plate-forme de la forteresse est hérissée de canons qui partent tous à la fois, « vomis- sant la mort », — sans que les assaillants y prennent garde, car tous les boulets de cette artillerie, passant sur leurs tètes, iraient tuer des passants inoffensifs, sans égratigner un seul des assiégeants! Et la Bastille n'a pas tiré pour sa défense un seul coup de canon ! Dès le matin, à la requête de Thuriot de la Rozière, de Launey avait consenti, sans diffi- culté, à retirer des embrasures les quinze canons de la plate-forme, et avait masqué ces embra- sures par des planches. — Des trois pièces qu'il mit plus tard en batterie, devant la porte d'entrée, aucune ne put servir; et la décharge attribuée à l'une d'elles était celle d'un fusil de rempart. Il s'attendait si bien à être secouru par Besenval, qu'en évacuant l'arsenal et en ramas- PREFACE. XXXI sant toute sa garnison dans la Bastille, quatre- vingt-deux invalides et les trente-deux Suisses de M. de Flue, il avait oublié de renforcer ses vivres. Or, la Bastille n'avait pas de provision de bouche. Elle recevait tous les matins, comme une bonne bourgeoise, ses commandes de la veille, apportées par les fournisseurs, et qui, ce jour-là, furent interceptées. Si bien qu'à trois heures de l'après-midi, la garnison n'avait pas sa pitance ordinaire, et les invalides, travaillés depuis huit jours dans tous les cabarets des alentours, et disposés à ouvrir les portes à leurs bons amis des faubourgs, prirent prétexte de leur ration insuffisante, pour se mutiner, refuser de se battre, et troubler la cervelle du malheu- reux de Launey qui n'était déjà pas très solide. « Dès le jour de mon arrivée, dit de Flue, je pus connaître cet homme par les préparatifs qu'il faisait pour la défense de son poste, et qui ne rimaient à rien. Je vis clairement que nous serions bien mal commandés en cas d'attaque. Il était tellement frappé de terreur à cette idée, que, la nuit, il prenait pour des ennemis les ombres des arbres! Incapable, irrésolu, s'occu- XXXII PREFACE. pant de minuties, et négligeant les devoirs importants,... tel était le personnage. » Abandonné par Besenval, au lieu d'en impo- ser à ses invalides par son énergie et de tenir bon, jusqu'à la famine, derrière ces murailles, où ricochent les projectiles des assiégeants qui ne lui ont tué qu'un homme, de Launey perd la tête, fait mine de mettre le feu à la poudrière, capitule et ouvre ses portes à des gens, dit Cha- teaubriand, « qui ne les eussent jamais fran- chies, s'il les avait tenues closes ». Que ce malheureux eût fait son devoir et Besenval le sien, tout changeait de face. Est-ce à dire que la Révolution eût avorté? — Loin de là ! — Elle était légitime, désirable et irrésistible, sous la poussée généreuse de tout un peuple. Mais elle eût pris une autre voie et eût triomphé à meilleur compte, avec moins de ruines et moins de sang! — Les conséquences du 14 Juillet sont désastreuses. Ces seuls mots : c( La Bastille est prise! » sont, dans la France entière, le signal des plus affreux dé- sordres. 11 semble que ces vieux murs entraî- nent dans leur chute toute autorité, tout res- pect, toute discipline; et que ce soit la brèche PRÉFACE. XXXIIÏ ouverte à tous les excès. Les paysans s'en vont par bandes, ravager, piller, incendier les châ- teaux, les maisons bourgeoises, et brûler vifs ceux qui s'y laissent prendre. — Les soldats mutinés insultent leurs chefs et font ripaille avec les malfaiteurs qu'ils délivrent. Pas une ville, pas une bourgade, oii la canaille ne hausse le ton, où les honnêtes gens ne soient molestés par les braillards de clubs et de carrefours ! — La réaction s'autorise de ces violences et les défections sont nombreuses, de ceux qui, la veille encore, dans la magistrature, l'armée, le clergé, la noblesse, partisans des idées nou- velles, s'en détachent brusquement, comme le bon duc de la Rochefoucauld, qui s'écriait : « On n'entre pas dans la liberté par une telle porte ! » — Balancé entre le désir et la crainte d'accorder les réformes promises, poussé d'une part à la résistance, de l'autre à la soumission, et plus que jamais dénué de tout sens politique et de toute volonté, le roi vient à Paris s'in- cliner devant la révolte, approuver l'assas- sinat de ses plus fidèles serviteurs!.., et fait, ce jour-là, son premier pas vers l'échafaud! — Désormais, sous la pression de la populace, à c XXXIV PRÉFACE. qui ce premier succès a donné la mesure de sa force, et qui se fait chaque jour plus exigeante, plus menaçante, la Révolution, dévoyée, ira trébuchant à chaque pas, jusqu'à l'orgie de 93, qui n'est, à proprement parler, que l'orga- nisation du brigandage ! — Malouet avait bien raison : ce que nous fêtons symboliquement, le d4 Juillet, ce n'est pas le soleil levant, l'aurore delà Liberté! — c'est le premier éclair de la Terreur! Le docteur Rigby, après s'être promené toute l'après-midi dans le jardin Monceau, sans la moindre idée de ce qui se passe au faubourg Saint- Antoine, rentre le soir à son hôtel, voisin du Palais-Royal. — Il voit la foule dans l'ivresse. Hommes, femmes, rient, pleurent, s'embras- sent : « La Bastille est prise ! — Enfin ! nous sommes libres ! ! » — Etles moins enthousiastes ne sont pas ceux de la milice bourgeoise, qui, prêts hier à combattre l'émeute, acclament aujourd'hui son triomphe! — Le premier sabre brandi par la premier garde national était déjà celui de Joseph Prudhomme!... Tout à coup, cette foule en délire frissonne, — s'écarte, — avec des cris d'horreur.... I PREFACE. XXXV Dans la rue Saint-Honoré, s'avance en hur- lant une bande de malfaiteurs avinés, prome- nant sur deux piques les têtes de de Launey et de Flesselles fraîchement coupées!... Et les naïfs si follement réjouis par la chute d'une prétendue tyrannie qui ne sait même pas se défendre, se dispersent, silencieux et cons- ternés. Carvoici la véritable quifait son entrée!... La Bastille ayant ouvert ses portes, ne croyez pas que les légendes qui la font si cruelle vont s'évanouir, comme les fantômes d'un vieux châ- teau oîi l'on introduit la lumière. Tandis que le « tout Paris » de Michelet assomme les Invalides qui lui ont livré la place; coupe en morceaux celui qui l'a empê- chée de sauter; égorge le major de Losme, l'ami, le bienfaiteur des prisonniers; torture le malheureux de Launey qui, de la Bastille à l'Hôtel de Ville, percé, tailladé, haché à coups de sabres, de piques, de baïonnettes, est finale- ment décapité à l'aide d'un petit couteau, — épi- XXXVI PRÉFACE. sode sur lequel Michelet glisse avec art; — tandis que tous les malfaiteurs du quartier, accourus à la suite des combattants, courent aux bâtiments de service, pillent, brisent, jettent dans les fossés, meubles, livres, dos- siers, archives, dont on aura tant de peine à recueillir les épaves, quelques bonnes gens se disent : « Mais, au fait, il y a des prisonniers!... Si nous allions les délivrer?... » Ici, laissons la parole à Louis Blanc. a Cependant les portes des cachots (il y tient) se sont écroulées (!) sous un généreux efTort ; les prisonniers sont libres ! Hélas ! pour trois d'entre eux, il était trop tard ! — Victime depuis sept ans des vengeances inexpliquées d'un père implacable, le premier, qui s'appelait le comte de Solages, ne retrouva, ni des parents qui consentissent à le reconnaître, ni ses biens devenus la proie de collatéraux avides!... Le second se nommait Whyte! — De quel crime était-il coupable?... accusé, soupçonné du moins? — On ne l'a jamais su! — Lui, on l'in- terrogea vainement. — A la Bastille, il avait perdu la raison ! — Le troisième, Tavernier, à l'aspect de ses libérateurs, avait cru voir entrer PRÉFACE. XXXVIl les bourreaux et s'était mis sur la défensive. On le détrompa en l'embrassant ; mais le lendemain il fut rencontré, errant par la ville, et pronon- çant des paroles étranges. — Il était fou! » Autant d'erreurs volontaires que de mots ! Le comte de Solages était un exécrable libertin, — enfermé à la requête de sa famille pour crimes « atroces et notoires ». — Ses parents eurent pourtant la bonté de le recueillir après sa délivrance, et c'est chez eux qu'il est mort en 1825. De Whyte et Tavernier n'étaient pas devenus fous à la Bastille. — Ils étaient à la Bastille, parce qu'ils étaient fous ; et le second était, de plus, impliqué dans une adaire d'assassinat! — Recueilli par un perruquier du quartier, il brisa tout chez son hôte, qui dut le faire interner à Charenton, oii de Whyte vint le rejoindre. Ce n'était pas la peine de les changer de local! Quatre autres prisonniers délivrés, Corrège, Bechade, Pujade et Laroche, — étaient détenus comme faussaires. Aussi Louis Blanc a-t-il soin de les passer sous silence! Dix jours avant, une autre victime de la XXXVIII PREFACE. tyrannie gémissait dans les fers ! — le marquis de Sade, — qui, du haut de la plate-forme, ameutait les passants à l'aide d'un porte-voix. — De Launey dut le transférer à Vincennes, privant ainsi les A^ainqueurs de la gloire de déli- vrer le futur auteur de Justine. La République prit sa revanche, en le faisant plus tard secré- taire de la section des Piques ! . . . fonction pour laquelle le désignaient ses vertus ! Mais de tous ces prisonniers, le plus célèbre, le plus populaire, celui dont tout Paris déplora les infortunes — c'est le fameux comte de Lorges, — enfermé depuis trente-deux ans, dit la notice biographique que lui a consacrée l'auteur inconnu de sa délivrance. C'est dans la brochure du citoyen Rousselet, vainqueur de la Bastille, qu'il faut en lire le récit. « L'humanité pénètre dans des chemins rétré- cis parla défiance. — Une porte de fer s'ouvre : que voit-elle? — Est-ce un homme? Ciel!... ce vieillard chargé de fers!... la splendeur de son front, la blancheur de sa barbe pendante sur sa poitrine!... quelle majesté!... le feu qui étin- celle encore de ses paupières semble procurer une douce lueur dans ce lugubre séjour!... » PRliIFACE. XXXIX Surpris de voir tant d'hommes armés, il leur demande si Louis XV vit encore!... On le délivre, et on le conduit à l'Hôtel de Ville! Pendant quinze jours, tout Paris alla visiter le noir cachot où ce malheureux était enfermé depuis tant d'années, sans autre clarté que celle qui s'échappait a de ses paupières » ! Une pierre même de ce cachot figura au musée Cur- tius!... On publia son portrait!... Une estampe le représente, au moment où l'on brise ses chaînes, assis sur une chaise, dans sa chambre, à côté d'une cruche d'eau! Et ce vieillard infortuné, personne ne l'a jamais vu!... Il n'a jamais existé!... En réalité, le 14 Juillet, il n'y avait à la Bas- tille que sept prisonniers — deux fous, un sadique et quatre faussaires. Mais, sur leur nombre, et leurs droits à la détention, Michelet reste muet; — cela nuirait à son épopée. — Et il excelle à mettre en valeur tout ce qui peut servir sa thèse, à ignorer ce qui la contredit! — Aussi se borne-t-il à parler des deux qui sont « devenus fous » ! — Équivoque digne de Louis Blanc, — indig'ne de lui! XL PREFACE. Les vainqueurs furent un peu surpris de ce petit nombre de victimes! — plus surpris encore de les voir installé.'S dans des chambres, dont quelques-unes avaient pour meubles des fau- teuils en velours d'Utrecht. L'auteur de la Bas- tille dévoilée s'écrie : « Quoi!... Pas de cada- vres! Pas de squelettes! Pas d'hommes enchaî- nés! !» — « La prise de la Bastille, dit le cousin Jacques, a dessillé les yeux du public sur l'espèce de captivité que l'on y éprouvait! » En quoi il se trompait bien! Les légendes ont la vie dure! — Une Bastille sans cachots, oubliettes, ni cages de fer!! — L'opinion pu- blique n'admettait pas qu'elle se fût méprise à ce point!... « Plusieurs prisonniers, dit VHistoire des événements remarquables, etc., ont été mis en liberté; mais quelques-uns, et c'est peut-être le plus grand nombre, sont déjà morts de faim, parce qu'on ne connaît pas la disposition de cette monstrueuse prison. — H y a de ces pri- sonniers enfermés entre quatre murailles, qui ne reçoivent à manger que par des trous prati- qués dans le mur. On a trouvé une partie de ces prisonniers morts affamés, parce que leurs PREFACE. XLI cachots n'avaient pu être découverts qu après plusieurs jours! » Une autre brochure, les Oubliettes retrouvées dans les souterrains de la Bastille, rééditant une vieille fable qui avait déjà servi pour le car- dinal de Richelieu, nous montre le prisonnier tiré de son cachot et conduit par le g-ouver- neur dans « une chambre qui n'avait rien de sinistre. — Elle était éclairée par plus de cin- quante bougies. Des fleurs odoriférantes y répandaient un parfum délicieux.... — Le tyran causait amicalement avec son prison- nier ! — « ... Puis donnait l'affreux signal, et une bascule pratiquée dans le parquet s'ouvrait et faisait disparaître l'infortuné qui tombait sur une roue garnie de rasoirs, que des agents secrets faisaient mouvoir » — Et l'auteur termine par cette belle réflexion : — « Un tel châtiment, aussi lâchement combiné, n'est pas même croyable! — c'est cependant à Paris, dans cette ville si belle, si florissante que cela se trouve ! » Dorat-Cabières, qui fut une des hontes litté- raires du xvni<= siècle, va plus loin!... Il a vu, — de ses yeux vu : — un de ces trous où XLII PREFACE. le captif enfermé avec du pain pour huit jours, n'avait plus après pour subsister que sa propre chair.... « Dans ce trou, dit-il, se trouvait un squelette horrible, dont la vue me fit reculer d'effroi! » Et l'imagerie populaire ne manqua pas de propager ces insanités J'ai là une gravure du temps bien faite pour émouvoir les cœurs sensibles. — Sur les marches d'un sombre caveau, les vainqueurs entraînent un person- nage que son uniforme désigne comme un défenseur de la Bastille, et lui montrent un vieillard que l'on emporte, un autre détaché du plafond où il est suspendu par les bras : d'autres encore couchés sur une roue garnie de crochets en fer, enchaînés, tordus dans des contorsions atroces par d'abominables engins, et dans un trou, derrière une grille, apparaît le squelette que Dorat-Gubières n'a jamais vu!... L'absence réelle de ces trous à squelette et d'oubliettes, autres que les latrines, contrariait trop les idées acquises! — Cette Bastille devait cacher sous terre quelques caves inconnues, où gémissaient ses victimes! — Et naturellement en prêtant l'oreille, en entendit leurs appels PREFACE. XLIII désespérés!... Mais après avoir percé les voûtes, creusé des puits, pioché, sondé... il fallut bien renoncer à ses chimères ! et — chose plaisante à dire — avec regret ! . . . On se rabattit alors sur les instruments de .orture. — Car bien que la question fût abolie depuis cent ans, comment concevoir la Bastille sans quelques petits instruments de torture? On les découvrit sans peine. « Des chaînes , dit Louis Blanc , que les mains de beaucoup d'innocents peut-être avaient usées, des machines dont personne ne put deviner l'usage. — Un vieux corselet de fer qui )araissait inventé pour réduire l'homme à une immobilité éternelle ! . . . » Or, ces chaînes étaient celles des deux sta- ;ues de captifs qui flanquaient la grosse horloge de la cour. — Les machines, dont personne ne devinait l'usage, les débris d'une imprimerie clandestine démontée, — et le corselet de fer, un fragment d'armure du xv' siècle!... On manquait aussi de squelettes! — bien ]u'on eût trouvé quelques ossements chez le chirurgien du château: mais la plus mauvaise [oi était bien forcée d'avouer que c'étaient des XLIV PREFACE. pièces anatomiques. — Heureusement pour la légende, on fit une découverte plus sérieuse : « Deux squelettes enchaînés par un boulet », affirmait le registre du district de Saint-Louis la Culture. Ils sortaient tous deux du remblai dont était formé le bastion converti en jardin pour le gouverneur. « L'un, dit le rapport de Fourcroy, Vicq-d'Azyr, Sabatier, invités à les examiner, fut trouvé renversé, la tète en bas, sur les marches d'un escalier profond, entièrement couvert de terre, et paraît être celui d'un ouvrier tombé par accident dans cet escalier obscur, où il n'a pas été aperçu par ceux qui travaillaient à ce comblement; — l'autre, enterré avec soin dans une espèce de fosse, y avait été déposé sans doute depuis longtemps, avant qu'on eût idée de remplir ce bastion. » Quant au boulet, il devait dater de la Fronde. Mais on avait besoin de squelettes! — On tenait ceux-là. C'était le cas d'en profiter! Le démolisseur de la Bastille, ce charlatan de Palloy, les exposa à la vénération des fidèles, dans un caveau à la lueur d'une lampe funé- raire; après quoi on leur fit de magnifiques PREFACE. XLV obsèques avec tambours, clergé, cortège d'ou- vriers, entre deux haies de gardes nationaux, de la Bastille à l'église Saint-Paul. — Et enfin, dans le cimetière attenant à l'église, on leur ('rigea, entre quatre peupliers, un monument dont une gravure contemporaine nous a con- servé l'image. Et, après une telle cérémonie, allez donc con- tester l'authenticité de ces reliques!... VI Le souvenir de l'Homme au Masque de Fer est si intimement lié à celui de la Bastille, que M. Funck-Brentano ne pouvait pas négliger cette grande mystification, qui, depuis deux cents ans, a fait noircir tant de papier! Il lève ce fameux masque, qui d'ailleurs était en velours, et nous montre la figure que l'on s'attendait bien à voir; celle de Mattioli, ce con- fident du duc de Mantoue, qui trahit à la fois Louis XÏV et son maître. La démonstration de M. Funck-Brentano est si convaincante, qu'elle ne laisse prise à aucun doute. Mais il ne faut pas espérer que le bon XLVI PRÉFACE. public accepte ses conclusions comme défini- tives. — Le mystérieux a pour lui plus d'attraits que la vérité. Mattioli manque de prestige ! — Tandis qu'un frère jumeau de Louis XIV! — Voilà qui parle à l'imag-ination ! Et puis il faut compter avec les ciccroni, gar- diens fidèles de toute légende, et dont la propa- gande est plus active que celle des érudits. Pensez que chaque jour, à l'île Sainte-Margue- rite, le cachot de l'homme au masque est ouvert aux visiteurs, par une bonne femme qui leur dé- bite toutes les fables traditionnelles, sur le luxe du prisonnier, ses dentelles, sa vaisselle plate et les égards de M. de Saint-Mars!... — Luttez donc contre cette conférence quotidienne!... D'ailleurs il vous en cuirait! Je visitais le château d'If, avant les construc- tions nouvelles. La cicérone de l'endroit, autre bonne femme nous montrait les cachots écroulés de l'abb Faria et d'Edmond Dantès. — Et les spectateur! contemplaient ces débris avec recueillement « Il me semble, dis-je, que ces cachots son bien rapprochés, et qu'Alexandre Dumas noui les montre plus éloignés l'un de l'autre!... PREFACE. XLVII — Oh! bien, répliqua la dame, me fou- droyant d'un regard de mépris, si quand je parle histoire, monsieur me cite un romancier! » N'allez pas si loin. — Suivez, un jour, à Ver- sailles, les promeneurs de l'agence Cook, guidés par un cicérone anglais. Vous le verrez désigner la fenêtre par laquelle Louis XVI est sorti, sur un pont volant, pour gagner son échafaud, dressé dans la cour de Marbre! Ce guide n'est point sot. — Il a compris que la place de la Concorde ne dirait rien à l'imagi- nation de ses compatriotes ; tandis que le rap- prochement se fait tout naturellement, dans eur esprit, entre l'échafaud de Louis XVI, à Versailles, et celui de Charles I" à White-Hall! Conclusion! — Quoi que l'on puisse écrire et lire, rien ne prévaudra contre la croyance popu- aire : que la Bastille était « l'enfer des vivants ! » t qu'on l'a prise d'assaut. — Les légendes sont 'histoire du peuple. Celles surtout qui flattent es instincts, ses préjugés et ses passions! — )n ne lui prouvera jamais leur fausseté. M. Funck-Brentano doit aussi s'attendre à lire traité de « réactionnaire ! » Car c'est l'être ►our bien des gens que de ne pas tout dénigrer XLVIII PRIÎFACE. de l'ancien régime! — Il avait, certes, ses vices et ses abus, que la Révolution a fait disparaître, pour les remplacer par d'autres, beaucoup plus supportables à coup sûr; mais ce n'est pas une raison pour calomnier le passé et le faire plus noir qu'il n'était. Les fanatiques de la Révolution ont fondé en son honneur, une sorte de culte dont l'intolérance est souvent agaçante. A les entendre, tout, avant sa naissance, n'était que ténèbres, ignorance, iniquités et misère! — Il faut donc l'admirer sans réserves et pallier ses erreurs et ses crimes; jusqu'à dorer, disaitj Chateaubriand, le fer de sa guillotine! — Cesl idolâtres de la Révolution sont bien maladroits!] A vouloir forcer l'admiration pour tout ce qu'elle] a fait, de bien et de mal, sans distinction, oi provoque l'envie très injuste de la détester enl bloc. — Elle se passerait bien de tant de zèle;j car elle est de taille à souffrir la vérité, et soi œuvre, en somme, est assez grande, pour qu'oi n'ait pas à la justifier et à la glorifier par des légendes. Victorien Sardod. LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE I LES ARCHIVES » « La Bastille, écrivait Sainte-Foix, est un châ- teau qui, sans ôlre fort, est un des plus redou- tables de l'Europe, et dont je ne dirai rien. » — « Il est plus sûr, répétait-on dans Paris, de s'en taire que d'en parler. » ï. Pour les sources et références de ce chapitre, voir Cala- lor/iie des manuscrits de la Bibliothèque de V Arsenal, t. IX; Archives de la Bastille (Paris, 1892, in-8). Introduction. — Notes additionnelles à Vinlroduction du Catalogue des Ar- chives de la Bastille, dans la Correspondance historique et archéologique, 1894, p. 97-100. — Papiers du duc de Ven- dôme transportés de la Bastille à la Bibliothèque du Roi, le S4 mai 1787, par Alf. Bégis, ibid., p. 241-2o2. — Nouveaux documents sur les dernières aniiées de la Bastille, article qui paraîtra prochainement dans la Revue des questions histo- riques. On trouvera dans ces publications toutes les notes dont on n'a pas voulu surcharger les pages qui suivent; celles- ci ne portent que les références et renvois qui n'avaient pas encore été indiqués. 4 2 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. A l'extrémité de la rue Saint- Antoine, à l'entrée du faubourg, apparaissaient les huit tours hautes, sombres, massives, plongeant leurs pieds moussus dans des flaques d'eau boueuse. De place en place, elles étaient percées de fenêtres étroites, barrées de fer. Le sommet était crénelé. Non loin du Marais, le quartier riche et joyeux, auprès du faubourg Saint- Antoine, le quartier industriel et tout bourdonnant, la Bastille morne, chargée de silence, faisait contraste. Dans ses Nuits de Pans, Restif de la Bretonne traduit l'impression commune : « C'était un épou- vantail que cette Bastille redoutée, sur laquelle, en allant chaque soir dans la rue Saint-Gilles, je n'osais jeter les yeux ». Les tours avaient un air de mystère dur et triste, et le gouvernement du roi les entourait de mystère. A la tombée du jour, les persiennes baissées, un fiacre passait les ponts-levis, et, de temps à autre, dans la nuit noire , des enterrements , vagues ombres que la lueur d'une torche faisait vaciller aux murailles, sortaient silencieusement. Combien en avait-on revu de ceux qui étaient entrés là • ? 1. On peut se. faire une idée de l'incroyable facilité avec laquelle se forment les légendes par le passage suivant de la Gazette de la Régence (p. 35-36) : « Je sais du commis- saire au Châtelet qui était préposé pour la Bastille que, l'un portant l'autre, il en entrait bien (des prisonniers) dix ou douze par semaine et qu'il en sortait peu par compa- raison ». Dix ou douze par semaine font environ 600 par LES ARCHIVES. 3 Et si, par hasard, on rencontrait un ancien pri- sonnier, à la première question, il répondait qu'en sortant il avait signé la promesse de ne rien révéler de ce qu'il avait vu. Cet ancien pri- sonnier n'avait d'ailleurs jamais vu grand'chose. Un silence absolu était imposé aux gardiens. « On ne s'explique point en ce lieu-là, écrit Mme de Staal, et tous les gens qui vous abordent ont une physionomie si resserrée qu'on ne s'avise pas de leur faire la moindre question. » — « Le premier article de leur code, dit Linguet, c'est le mystère impénétrable qui enveloppe toutes leurs opérations *. » On sait comment se forment les légendes. Tantôt on les voit éclore comme les fleurs qui brillent sous l'éclat du soleil, on les voit éclore sous l'éclat radieux qui illumine la vie des héros. L'homme, déjà, est descendu dans la tombe, la légende survit; elle traverse les temps, traçant un sillon de météore; grandit, s'élargit, devient plus éclatante, plus étincelante : Thémistocle, Léonidas, Alexandre, César, Charlemagne, Na- poléon. an. Or il entrait à la Bastille, à cette époque, une moyenne de 25 prisonniers chaque année, et la détention de la plu- part d'entre eux était de courte durée. Ajoutez que l'auteur de la Gazette dit tenir ces détails du commissaire même « préposé pour la Bastille ». 1. Voir la promesse que signaient les officiers de la Bas- tille d'un silence absolu sur tout ce qu'ils pouvaient voir ou entendre, Biôl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12009. 4 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Ou bien, au contraire, la légende naît dans les coins écartés, couverts d'ombre et de silence. Là des hommes ont passé et ils ont dû souffrir. Leurs plaintes se sont fait entendre dans une solitude étroite, et les seules oreilles qui les ont recueillies étaient plus dures que les murs de pierre. Ces plaintes, qu'aucune âme humaine n'a entendues, l'âme populaire, vaste et sonore, les reçoit et les développe de toute sa puissance. Bientôt, dans la masse du peuple, passe un souffle d'une force] irrésistible, comme la tempête qui soulève les] flots mouvants. C'est la mer déchaînée ; elle déferle tumultueuse, quel effroi! — toutes les digues] sont renversées. Dans une lettre que le major de la Bastille,] Chevalier, adressait au lieutenant de police, Sar- tine, il parlait de tous ces propos généralement répandus sur la Bastille. « Quoique très faux, disait-il, je les crois dangereux par la répétition qui s'en fait depuis plusieurs années dans le royaume '. » Les conseils de Chevalier ne furent pas écoutés. Le mystère continua d'être de règle à la Bastille et dans tout ce qui y touchait. « La douceur des mœurs et du gouvernement, écrit La Harpe, avait fait disparaître en grande partie les rigueurs inutiles. Elles subsistaient dans l'imagi- nation du peuple, accrues et fortifiées par les 1. Lettre en date du 25 juin 1760, publ. par Ravaisson, Archives dé la Bastille, XVI, 62. LES ARCHIVES. 5 contes qu'adoptent la crédulité et la haine. » Bientôt parurent les Mémoires de Latude et de Linguet. Latude cachait ses torts si graves pour peindre, en traits de feu, ses longues souffrances. Linguet, avec son rare talent d'écrivain, faisait de la Bastille le plus sombre tableau; il résumait son pamphlet dans cette phrase : « Si ce n'est en enfer, peut-être, il n'y a pas de supplices qui approchent de ceux de la Bastille ». En même temps, le grand Mirabeau lançait son puissant plaidoyer contre les lettres de cachet, les « ordres arbitraires ». Ces livres eurent un prodigieux retentissement. La Révolution éclata. La Bastille fut éventrée. Les tours noires croulèrent pierre à pierre sous la pioche des démolisseurs, et, comme si elles eussent été le piédestal de l'ancien régime, celui-ci tomba avec fracas. Une des salles de la Bastille contenait, dans des cartons soigneusement rangés, toute l'his- toire de la célèbre forteresse depuis l'année 1659, date où l'on avait commencé de former ce pré- cieux dépôt d'archives. On y avait réuni les docu- ments concernant, non seulement les prisonniers de la Bastille, mais toutes les personnes qui avaient été enfermées, ou frappées d'un ordre d'exil, ou simplement poursuivies dans les limites de la généralité de Paris, en vertu d'une lettre de cachet. Au dépôt de documents avaient été attachés 6 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. des archivistes. Durant tout le xviii^ siècle, ils avaient travaillé avec zèle et intelligence à la mise en ordre des pièces qui, à la veille de la Révolu- tion, se comptaient par centaines de milliers. Le tout était dans un ordre parfait, classé et étiqueté. Le major du château, Chevalier, avait même été chargé d'écrire d'après ces textes une histoire des prisonniers. La Bastille fut prise. Quel fut, dans le désordre, le sort des archives? Le pillage des papiers con- tinua pendant deux jours, écrit Dusaulx, l'un des commissaires nommés par l'Assemblée consti- tuante pour la conservation des archives de la Bastille. « Lorsque, le jeudi 16, mes collègues et moi, nous descendîmes dans l'espèce de cachot où étaient les archives, nous trouvâmes sur les tablettes les cartons très bien rangés, mais ils étaient déjà vides. On en avait tiré les pièces les plus importantes ; le reste était répandu sur le plan- cher, dispersé dans la cour et jusque dans les fossés. Cependantlescurieuxytrouvaientencore de quoi glaner. » Le témoignage de Dusaulx n'est que trop bien confirmé. « J'allai pourvoir commencer le siège de la Bastille, écrit Restif de la Bretonne, et déjà tout était fini, la place était prise. Des forcenés jetaient les papiers, des papiers précieux pour l'histoire, du haut des tours, dans les fossés. » Parmi ces papiers, il y en eut de brûlés, d'autres furent déchirés, des registres furent mis LES ARCHIVES. 7 en pièces, traînés dans la boue. La foule avait envahi l'enceinte du château : les curieux, les let- trés s'empressaient d'enlever le plus possible de ces documents, oîi l'on croyait devoir trouver des révélations saisissantes. « On cite le fils d'un magistrat célèbre, écrit Gabriel Brizard, qui en a emporté plein sa voiture. » Yillenave, alors âgé de vingt-sept ans, déjà collectionneur, y récolta une riche moisson pour son cabinet, et Beaumar- chais, dans une tournée patriotique à Fintérieur de la Bastille conquise, eut soin de recueillir un certain nombre de ces papiers. Les pièces dérobées aux archives, le jour et le len- demain de la prise, allèrent se dispersant par toute la France, par toute l'Europe. Pierre Lubrowski, attaché à l'ambassade de Russie, put s'en procurer un gros paquet. Vendues, en 180o, à l'empereur Alexandre, avec toute la collection Lubrowski, elles furent déposées au palais de l'Hermitage. C'est ainsi qu'elles sont aujourd'hui conservées à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg- Heureuse.nent que, dès le 15 juillet, la garde de la forteresse conquise fut confiée à la compa- gnie de l'Arquebuse, et que celle-ci reçut ordre de veiller à ce que l'on n'emportât plus de pa- piers. Le 16 juillet, au sein de l'Assemblée des électeurs, un des membres présents, s'élançant au bureau, s'écria : « Ah! messieurs, sauvons le? papiers! On dit que les papiers delà Bastille sont 8 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. au pillage; hâtons-nous de recueillir les restes de ces vieux titres d'un despotisme intolérable, afin d'en inspirer l'horreur à nos derniers neveux! » Ce fut un magnifique brouhaha. Enfin, une com- mission fut nommée : Dusaulx, de Chamseru, Gorneau, Gailleau. Il faut suivre le style de l'époque : « Les commissaires reçurent, devant la Bastille, un accueil triomphal. Aux applaudis- sements du peuple, instruit de leur mission, dix gens de lettres distingués, les Brizard, les Cubières, les conjuraient de les introduire au sein de cette fameuse forteressse qu'ils détes- taient de longue main. » Entrée dans la Bastille, la commission ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle arrivait un peu tard : « Beaucoup de cartons étaient vides et un immense amas de papiers dans un complet désordre ». L'affaire des papiers de la Bastille se mit, du jour au lendemain, extraordinairementàla mode. L'Assemblée des électeurs venait de nommer des commissaires pour les recueillir; La Fayette, commandant de la garde nationale, chargeait le district de Sainte-Elisabeth de les recueillir éga- lement; Bailly, maire de Paris, déléguait Dusaulx, toujours pour les recueillir. Dans l'Assemblée constituante, le comte de Châtenay-Lanty propo- sait d'inviter la municipalité parisienne à rassem- bler les papiers trouvés à la Bastille, pour être mis en ordre, extraits et rendus pubhcs par l'im- LES ARCHITES. 9 pression, « pour nourrir à jamais, par celte lecture, dans le cœur des Français, l'horreur des ordres arbitraires et l'amour de la liberté »! Ce livre devait être la préface de la Constitution. Enfin, le district de Saint-Roch prenait l'initiative d'intervenir auprès des électeurs pour faire entrer dans le domaine national les papiers enlevés à la Bastille par Beaumarchais. Dans la séance du 24 juillet, l'Assemblée des électeurs prit un arrêté invitant les citoyens, détenteurs de papiers de la Bastille, à les reporter à l'Hôtel de ville. L'appel fut entendu et les res- titutions furent nombreuses. Quand le pillage et la destruction eurent été arrêtés et que l'on fut rentré en possession d'une partie des documents enlevés, les papiers de la Bastille furent dirigés sur trois dépôts différents ; mais ils ne tardèrent pas à être réunis au dépôt de Saint-Louis la Culture. Enfin, le 2 novem- bre 1791, la Commune de Paris résolut de faire ranger les précieux documents dans la Biblio- thèque même de la Ville. La mesure était d'au- tant plus heureuse que ce transfert, qui allait placer la garde des papiers entre les mains d'hom- mes de science, de véritables bibliothécaires, ne nécessitait pas de déménagement. La Bibliothèque de la Ville occupait, à cette date, le même local que les archives de la Bastille, le couvent de Saint- Louis la Culture. 10 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Aux temps révolutionnaires succèdent des temps plus calmes. Les archives de la Bastille, après avoir tant fait parler d'elles, occupé l'As- semblée constituante, l'Assemblée des électeurs, la Commune de Paris, la Presse, Mirabeau, La Fayette, Bailly, tout Paris, la France entière, tombent dans un oubli complet. Elles sont per- dues de vue. Le souvenir même s'en efface. En 1840, un jeune bibliothécaire, François Ravaisson, les découvre à la Bibliothèque de l'Arsenal au fond d'une véritable oubliette! Comment avaient- elles échoué là? Ameilhon, bibliothécaire de la Ville de Paris, avait été nommé, le 3 floréal an V (22 avril 1797), conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal. Jaloux d'enrichir le nouveau dépôt à la têtej duquel il se trouvait placé, il obtint un arrêté ^> qui attribua les papiers de la Bastille à la Biblio- thèque de l'Arsenal. Devant cette invasion de documents en désordre -:- plus de six cent mille pièces — les bibliothécaires reculèrent épouvan- tés. Puis, après réflexion, ils les firent entasser dans un entresol poudreux. De jour en jour, on différait de les en tirer. Quarante ans passèrent. Et s'il arrivait qu'un vieil amateur, curieux et importun, pour en avoir entendu parler dans sa jeunesse, demandât à les consulter, on répondait 1. Arrêté du 9 ventôse an VI (27 février 1798). LES ARCHIVES. 11 — sans doute de bonne foi — qu'on ne savait pas de quoi il s'agissait. En 1840, à la Bibliothèque de l'Arsenal, Fran- çois Ravaisson eut à faire réparer sa cuisine. Les dalles du parquet furent soulevées : par le trou béant apparut un amoncellement de vieux papiers. Le hasard fit, qu'en tirant une feuille de la masse, Ravaisson mit la main sur une lettre de cachet. Il comprit qu'il venait de retrouver le trésor perdu. Un travail de cinquante années a rétabli péniblement l'ordre que vainqueurs du 14 juillet et déménagements successifs avaient détruit. Les archives de la Bastille constituent, aujourd'hui encore, un ensemble imposant, malgré les lacunes créées par l'incendie et le pillage de 1789, à jamais regrettables. L'administration de la Bibliothèque de l'Arsenal a acquis la copie des documents pro- venant de la Bastille conservés à Saint-Péters- bourg. Chacun peut visiter les archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans les salles spécialement aménagées pour elles. Plu- sieurs registres ont été troués par les flammes le jour de la prise, la reliure en est toute noire, les feuillets sont jaunis. Dans les cartons les pièces sont à présent numérotées; elles sont journelle- ment consultées par les lettrés. Le catalogue ' en 1. Catalogue des Archives de la Bastille (formant le tome IX du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de V Arsenal). Paris, librairie Pion, 1892-1895, in-8. 12 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. a été rédigé et publié récemment par les soins du ministère de l'instruction publique. C'est à la lumière de ces textes, d'une autorité et d'une authenticité indiscutables , qu'a été soulevée l'ombre si noire qui s'était appesantie sur la Bastille. Les légendes se sont dissipées à la clarté de l'histoire, comme les nappes de brume opaque, dont la nuit a recouvert la terre, sont enlevées par le soleil du matin, — et des énigmes que, las d'investigations vaines, on s'était résigné à déclarer insolubles, ont été réso- lues. II HISTOIRE DE LA BASTILLE* Jules César décrit une construction, haute de trois étages, que ses légionnaires élevaient rapi- dement en face des villes assiégées. Telle est l'origine, lointaine, des « bastides » ou « bas- tilles », comme on appela au moyen âge ces for- teresses volantes. Froissart, parlant d'une place assiégée, dit « que l'on mit bastides sur les champs et sur les chemins », en telle manière que la ville ne pouvait être approvisionnée. L'expression ne tarda pas à s'appliquer aux tours fixes, élevées sur les remparts pour la défense des villes, et, plus particulièrement, à celles qui étaient cons- truites aux portes d'entrée. 1. Pour les sources et références de ce chapitre, voir la Bastille d'après ses Archives, dans là Revue historique, t. XLII (1890), p. 38-73; 27S-3 16;— et l'important ouvrage de M. Fer- nand Bournon, la Bastille, dans la Collection de l'histoire générale de Paris, Paris, 1893, gr. in-4. Les pages qui sui- vent n'ont que les notes et références qui ne se trouvent pas dans ces deux publications. 14 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. En 1356, les chroniqueurs mentionnent des travaux importants faits à l'enceinte parisienne. C'étaient des bâtiments carrés interrompant, de place en place, la muraille, et disposés pour pro- téger, soit une entrée de la ville, soit la muraille elle-même. Les noms d'eschiffles, guérites^ barba- canes, désignaient plus spécialement ceux de ces bâtiments qui s'élevaient entre deux portes de ville, et le nom de bastilles ou bastides ceux qui défendaient les entrées. La première pierre de l'édifice qui devait, pendant plus de quatre siècles, rester célèbre sous le nom de Bastille, fut posée, le 22 avril 1370, par le prévôt des marchands en personne, Hugues Aubriot. On accroissait la défense de Paris contre les Anglais. Reprocher au roi Charles V la construction d'une prison cruelle serait à peu près aussi raisonnable que reprocher à Louis-Philippe la construction du fort du Mont-Yalérien. Nous empruntons ces détails au beau livre que M. Fernand Bournon aj écrit sur la Bastille dans la collection de \ Histoire générale de Paris. « La Bastille, écrit M. Bournon, était encore, lors de la prise, le 14 juillet 1789, à peu de chose près identique à ce que l'avaient faite les archi- tectes du xiV siècle. » La place actuelle de la Bastille ne correspond pas exactement à l'empla- cement de la forteresse. Pour reconstituer par la pensée cet emplacement, il faut faire abstraction fflSTOIRE DE LA BASTILLE. 13 des dernières maisons de la rue Saint-Antoine et du boulevard Henri IV; le château fort et ses glacis couvraient le terrain sur lequel elles ont été construites. Les tours arrondies dépasseraient cependant sensiblement Talignement des maisons et déborderaient sur les trottoirs. Le dessin, reproduisant l'emplacement exact, est aujourd'hui marqué par des lignes de pierres blanches, et tous les Parisiens peuvent, de la sorte, aller place de la Bastille s'en rendre compte, M. Auge de Lassus, qui, pour sa conférence sur la Bastille ', a si largement puisé dans les tra- vaux de M. Bournon et dans les nôtres, nous per- mettra de lui emprunter, à notre tour, la descrip- tion qu'il a donnée de la Bastille, au point de vue du monument. Les estampes de l'imagerie la plus vulgaire, répandues par milliers, récem- ment encore, en 1889, une reconstitution dont Paris s'amusa beaucoup, nous ont familiarisés avec l'aspect de la Bastille, dont les huit tours rondes, reliées par des courtines d'égale hauteur, se présentent à notre esprit, rappelant un grand coflre tout d'une pièce, ou, si l'on veut, un énorme sarcophage. Les huit tours furent appe- lées : tour du Coin, tour de la Chapelle, tour du Puits (ces trois noms s'expliquent aisément par i. Conférence faite à l'Association française pour l'avan- cement des sciences, publiée au Secrétariat de l'Association (Paris, 1895, in-8). 16 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. l'emplacement ou des détails de la construction). Puis venaient les tours de la Bertaudière et de la Bazinière (baptisées du nom de deux anciens prisonniers). La tour du Trésor était ainsi dési- gnée parce qu'elle avait reçu, en maintes cir- constances, notamment sous Henri IV, la garde des deniers publics. L'excellent poète Mathurin Régnier y fait allusion dans ces vers souvent cités : Pi-enez-moi ces abbés, ces fils de financiers, Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, Volant à toutes mains, ont mis dans leur famille Plus d'argent que le roi n"en a dans la Bastille. La septième tour de la Bastille s'appelait tour de la Comté. Elle dut son nom, suppose M. Bournon, à la dignité féodale que l'on appe- lait Comté de Paris. « L'hypothèse, ajoute-t-il, a d'autant plus de poids que les prévôts de Paris s'appelèrent, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, prévôts de la ville et vicomte de Paris. » La hui- tième tour portait un nom qui, pour la tour d'une prison, est bien surprenant. Elle s'appelait tour de la Liberté. Cette dénomination bizarre lui était venue de ce que, pendant longtemps, on y avait enfermé les détenus qui, à la Bastille, jouissaient d'un régime de faveur, ceux qui, durant le jour, avaient la « liberté » de se promener dans les cours du château. Ces prisonniers étaient « dans la liberté de la cour »; les officiers du château HISTOIRE DE LA BASTILLE. 17 les appelaient les « prisonniers de la liberté », par opposition aux prisonniers « renfermés » ; et celle des huit tours de la Bastille où ils étaient logés fut ainsi, tout naturellement, appelée « tour de la Liberté ' ». La tour de la Chapelle et la tour du Trésor, les plus anciennes, avaient encadré la porte primi- tive, bientôt murée, mais qui avait laissé dans la maçonnerie le dessin de son arc et même les statues de saints et princes couronnés, uniques ornements sur la nudité des murailles. « Selon l'usage, dit M. Auge de Lassus, l'entrée de la Bastille est unique et double cependant; la porte charretière, défendue de son pont-levis, est flan- quée d'une porte plus petite, réservée aux piétons, elle aussi accessible seulement lorsqu'était abaissé un petit pont-levis. » Dans la première des deux cours de la Bastille, d'Argenson avait fait placer une horloge monu- mentale que soutenaient de grandes figures sculp- tées représentant des prisonniers enchaînés. Les ourdes chaînes retombaient agréablement autour du cadran, en manière d'ornementation. D'Argen- son et ses artistes avaient le goût féroce. Au lendemain de la bataille perdue de Saint- Quentin, la crainte d'une invasion avait décidé Henri II, conseillé par Coligny, à renforcer la 1 Cf. Nouveaux documents sur la Bastille dans la Revue Bleue du 26 mars 1898. 2 18 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Bastille. Ce fut alors que fut construit, en avant de la porte Saint-Antoine, le bastion qui devait plus tard s'orner d'un jardin pour la promenade des prisonniers. Et voici qu'autour de la prison noire et massive, dans le courant des xviie et xviii'= siècles, comme, au moyen âge, autour des cathédrales hautes et radieuses, toute une petite cité germe et prospère, barbiers, savetiers, débitants de boisson, regrat- tiers, coquetiers, marchands de fromages. Ces bâtiments nouveaux empiètent sur la rue Saint- Antoine*. Ils rejoignent le couvent de la Visitation dont la chapelle, devenue un temple protestant, subsiste encore. « En son aspect dernier, écrit M. de Lassus, voici donc comment se présente la Bastille com- plétée de ses dépendances : sur la rue Saint- Antoine, un portail de grande tournure et qui affecte, avec ses trophées d'armes, des prétentions triomphales, donne accès dans une première cour bordée de boutiques et, du moins tout le jour, ouverte à tout venant. On peut y passer libre- ment, non pas s'y attarder. Puis apparaît une seconde porte, double, porte charretière et porte de piétons, l'une et l'autre munies de leur pont- levis. L'accès en est plus malaisé, la consigne 1. Sur les échoppes de la Bastille, voir le livre de M. Bour- non et les documents publiés sous le titre : les Dernières années de la Bastille, dans Xol Revue des Questions hislorirpics, juillet 1898, p. 9i-08. HISTOIRE DE LA BASTILLE. d9 plus sévère : c'est Vavancée. Cette seconde entrée à peine franchie, c'est la cour du gouverneur, qui reçoit le visiteur plus ou moins volontaire. Sur la droite, l'hôtel du gouvernement se développe, attenant au magasin d'armes. Puis ce sont les fossés primitivement visités par les eaux de la Seine — à cette époque les passants s'y noyaient fréquemment, les fossés n'étant protégés d'aucun garde-fou, — plus tard, le plus souvent à sec. Puis surgissent les hautes tours de la citadelle, ceignant, à près de cent pieds, leur couronne de créneaux; et le dernier pont-levis est là, relevé le plus souvent, du moins devant la porte char- retière, la porte des piétons restant seule acces- sible sous la condition d'une consigne encore plus sévère. » La consigne, si sévère pour les contemporains — le tsar Pierre le Grand lui-même la trouva inflexible *, — est levée pour l'historien; grâce aux nombreux mémoires laissés par les prison- niers — citons les mémoires de Laporte, de Bassompierre, de Gourville, de Bussy-Rabutin, de Fontaine, du baron Hennequin, de Renneville, de Mme de Staal, du duc de Richelieu, de l'abbé Roquette, de l'abbé Morellet, de Marmontel, de 1. Il faut néanmoins, ici encore, se garder de toute exagération. En 1715, le comte de Lusace et le Palatin de Livonie furent autorisés à visiter la Bastille. Lettre de Pontcharlrain au gouverneur de la Bastille, en date du 1" avril nio. (Archives de la Bastille.) 20 LlîGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Dumouriez, — auxquels s'ajoutera le journal ré- digé à la Bastille par La Jonchère, que M. Albert Babeau a l'intention de publier prochainement, — grâce aux documents provenant de l'admi- nistration de la Bastille, conservés à la Biblio- thèque de l'Arsenal, et à la correspondance des lieutenants de police, nous pénétrerons à Tinté- rieur de l'enceinte close et suivrons, au jour le jour, la vie des détenus. La Bastille primitive n'était donc pas une prison. Elle le devint de bonne heure, dès le règne de Charles VL Néanmoins la Bastille conserva, durant deux siècles, son caractère de citadelle militaire. Parfois les rois y logeaient les grands personnages de passage à Paris. Louis XI et François P"" y donnèrent des fêtes éclatantes, dont les chroni- queurs ont parlé avec admiration. C'est Richelieu qui doit être considéré comme le fondateur de la Bastille, de la Bastille prison royale, de la Bastille du xviie et du xvm^ siècle. Avant lui les emprisonnements dans la vieille forteresse étaient accidentels; c'est à lui que revient la conception de la prison d'État, moyen de gouverneuTent. Ici on nous arrêtera. Qu'en- tend-on par prison d'Etat? Le terme est vague et prête à la discussion. M. Bournon l'explique très bien. « Par prison d'État — et particulièrement si nous prenons la Bastille, — il faut entendre la prison de ceux qui ont commis un crime ou délit HISTOIRE DE LA BASTILLE. 21 autre que de droit commun, de ceux qui, à tort ou à raison, ont paru dangereux à la sûreté de l'État, qu'il s'agisse de la nation même, de son chef ou d'un groupe plus ou moins important de citoyens, groupe parfois restreint à celui que forme la famille. Si Ton ajoute à ce genre de prisonniers les personnages trop en vue pour être punis d'un crime de droit commun à l'égal du malfaiteur vulgaire, et à qui une prison exceptionnelle paraissait devoir être réservée, on aura passé en revue les différentes sortes de délits qui furent expiés à la Bastille depuis Ri- chelieu jusqu'à la Révolution. » L'administration de la Bastille, confiée, jusqu'au règne de Louis XIII, à de grands seigneurs : ducs, connétables, maréchaux de France — le maré- chal de Bassompierre, le connétable de Luynes, le maréchal de Vitry, le duc de Luxembourg, pour ne citer que les derniers, — fut mise par Richelieu entre les mains d'un véritable geôlier, Leclerc du Tremblay, frère du Père Joseph \ 1. La lettre suivante, écrite par Pontchartrain àBernaville, en lui faisant espérer sa nomination comme gouverneur de la Bastille, est encore inédite. Nous la transcrivons, car elle montre, d'une manière précise, ce que le gouvernement de Louis XIV demandait au commandant de la grande prison d'Etat. A. M, de Bernaville. Versailles, le 28 septembre 1707. « J'ai reçu votre lettre d'hier, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà écrit : d'avoir une attention conli- 22 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Les documents jetant quelque lumière sur la Bastille, au temps où régnait l'Homme rouge, comme Victor Hugo a nommé Richelieu, sont encore très rares. Un avocat, Maton de la Varenne, a publié, en 1789, dans les Révolutions de Paris, une lettre qui aurait été écrite, le i" décembre 1642, à Richelieu malade. Nous y lisons : « JMoi, que vous faites pourir à la Bastille, pour avoir désobéi à votre mandement, qui aurait fait condamner mon âme à la géhenne éternelle et m'aurait fait comparoir en l'éternité les mains souillées de sang.... » Il nous est impossible de garantir l'au- thenticité de ce document. Elle nous paraît sus- pecte, le texte ayant été publié à une époque où Ton produisit beaucoup de pièces apocryphes, comme provenant des archives de la Bastille. nuelle à tout ce qui se passera à la Bastille; de ne rien négliger de tous les devoirs d'un bon gouverneur; de main- tenir l'ordre et la discipline parmi les soldats de la gar- nison, tenir la main à ce qu'ils fassent la garde avec toute l'exactitude nécessaire et que leur solde leur soit réguliè- rement payée ; d'avoir soin que les prisonniers soient bien nourris et traités avec douceur, empêcher cependant qu'ils ne puissent avoir aucune correspondance au dehors, ni écrire des lettres; et enfin d'être vous-même fort exact à m'infor- mer de tout ce qui pourra arriver de particulier à la Bas- tille. Vous comprenez bien qu'en observant une telle con- duite vous ne pouvez que vous rendre agréable au Roi et l'engager peut-être à vous accorder la place de gouverneur; de mon côté, vous pouvez compter que je ne négligerai rien pour faire valoir vos services auprès de S. M. « Je suis, etc. « Signé : Poxtchartrain. » Bibl.de V Arsenal, krchi\Qi de la Bastille, ms. 12475, p. 158. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 23 Plus di<^ne d'arrêter notre attention est 1' « estât des prisoniners qui sont au chasteau de la Bas- tille » du temps de Richelieu, que M. Bournon a trouvé dans les archives du ministère des Affaires étrangères. Ce tableau, de cinquante- trois noms, est la plus ancienne liste de prisonniers de la Bastille qui soit connue jusqu'ici. Parmi les détenus, plusieurs sont soupçonnés ou con- vaincus de mauvais desseins contre « M. le car- dinal », quelques-uns sont accusés de vouloir « entreprendre », c'est-à-dire de conspirer contre le trône ou d'être espions. Il y a un prêtre « extra- vagant », et un moine qui s'est « opposé à l'élec- tion de Cluni », trois ermites, trois faux mon- nayeurs, le marquis d'Assigny, condamné à mort et de qui la peine a été commuée en détention perpétuelle, une vingtaine de seigneurs qualifiés « fous, croquants, méchants diables », ou accusés d'un crime réel, vol ou assassinat ; enfin ceux de qui le nom est suivi de cette simple indication « Reine-mère » ou « Monsieur », d'oii nous pou- vons conclure que le rédacteur n'était bien informé que sur les prisonniers du cardinal. Nous donnerons plus loin la liste des prisonniers que la Bastille contenait le jour de la prise, le 14 juillet 1789. La comparaison entre les deux tableaux, aux deux époques, la plus ancienne et la plus récente que nous puissions choisir, sera ins- tructive. Nous avons encore, pour juger la Bas- 24 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. tille au temps de Richelieu, les mémoires de Bas- sompierre et ceux de Laporte, qui nous font entrer dans une prison d'État, prison élégante, Dous dirions presque prison de grand luxe, réservée aux personnes de bonne compagnie, où celles-ci vivaient en relations mondaines, se ren- dant visite les unes aux autres '. Mais, bien des années encore, la Bastille conserve son caractère militaire, et nous trouvons surtout parmi les détenus, des officiers punis pour fautes de disci- pline. On y enferme des prisonniers de guerre et les personnages étrangers de haut rang arrêtés par représailles ^, les agents secrets et les espions entretenus en France par les nations ennemies, puis de puissants seigneurs dont le roi est mécon- tent. Les intrigues de cour, sous Richelieu et Mazarin, contribuent à faire dévier la Bastille de son but primitif : on y enferme des valets de chambre mêlés à des complots de souveraines. Le gouvernement de Louis XIV réveilla la persé- cution religieuse, et bientôt l'on vit tout un monde 1. « Le 12 mai 1638, M. de Chavigny vint me faire signer la promesse d'aller à Saumur. Je signai et, le lendemain, je sortis de la Bastille après avoir pris congé de tous les pri- sonniers. •• Mémoires de Laporle, p. 387. 2. « Du lundi 15 octobre (1703), M. Aumont le jeune et M. de Chantepie ont mené et remis un prisonnier, le nommé de Gromisse, Piémontais, lequel a été arrêté par repré- sailles, le duc de Savoie nous ayant tourné casaque et sur- pris. » Journal du lieutenant de roi à la Bastille Du Junca, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5133, f. 92 r°. — Ce texte est cité comme exemple d'autres cas semblables. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 25 de gazetiers et nouvellistes, journalistes du temps, grouiller au soleil. Louis XIV n'était pas précisé- ment partisan de la liberté de la presse, mais, d'autre part, il se refusa à enfermer des hommes de lettres, des jansénistes et des protestants con- vaincus de la vérité de leurs croyances, pêle-mêle avec les vagabonds et les voleurs détenus à Bicêtre, à Saint-Lazare et dans les autres prisons de Paris. Il leur ouvrit, trop généreusement sans doute, les portes de son château du faubourg Saint-Antoine, où ils se mêlèrent aux joyeux fils de famille, corrigés d'un peu de Bastille à la demande de leurs parents, et aux gentilshommes batailleurs que les maréchaux de France, pour éviter les duels, y envoyaient oublier leurs ran- cunes *. Enfin, le règne de Louis XIV fut marqué de quelques grands procès qui produisirent une impression étrange et effrayante et entourèrent les accusés d'une auréole mystérieuse, procès de magie et de sorcellerie, afTaires de poison et de fausse monnaie. Les accusés fuirent gardés à la Bastille. Et nous rencontrons ici une nouvelle déviation au caractère primitif de l'ancien château fort : on y envoie des prisonniers de qui le procès est instruit par des juges régulièrement consti- tués. Depuis, on partagea entre la Bastille et le 1. Voir Lettres de cachet doniiées par les maréchaux de France., dans le Bulletin de la Soc. de l'Histoire de Paris, mars-avril 1889, p. o6-b8. 26 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. donjon de Vincennes les accusés qui comparais- saient devant la chambre de l'Arsenal. C'est la grande époque de la Bastille ; elle est une vraie prison d'État. Les écrivains peuvent parler de sa « noblesse ». Elle nous apparaît tout à la fois charmante et redoutable, brillante, majestueuse, tout à la fois remplie d'un tapage joyeux et couverte d'un silence effrayant. De l'es- pace sombre, entre les murs massifs, vient à nous un bruit de chants et de rires où se mêlent des cris de désespoir avec des sanglots et des larmes. C'est l'époque du Masque de fer; c'est l'époque où le gouverneur reçoit de la Cour des lettres mystérieuses. « Je vous supplie, Monsieur, de faire en sorte que si quelqu'un venait demander des nouvelles du prisonnier que le sieur Desgrez a conduit ce matin à la Bastille par ordre du roi, qu'on n'en parle point et, s'il se peut, suivant l'in- tention de Sa Majesté et les ordres ci-joints, que personne n'en ait connaissance ni même du nom *. » — « M. de Bernaville (c'est le nom d'un 1. Il était très rare qu'un prisonnier ne fût pas écroué à la Bastille sous son véritable nom; sous Louis XIV le cas s'est cependant présenté plusieurs fois. François Esliard, jardinier normand, meurt à la Bastille, le 24 octobre 1701; il est ■• enterré dans le cimetière sous le nom de Pierre Navet, n'étant pas à propos de dire son nom, étant un criminel d'État, placardé pendant les guerres, surtout de l'année 1093 ». Bihl. de l'Arsenal, ms. 5134, f. 59. Nous verrons plus loin que le Masque de fer lui-même fut enterré par les soins du gouverneur de la Bastille sous son nom véritable. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 27 gouverneur de la Bastille), ayant donné ordre de conduire dans les prisons de mon château de la Bastille un prisonnier important, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous l'y fassiez recevoir et exactement garder jusqu'à nouvel ordre, vous avertissant de ne per- mettre, sous quelque prétexte que ce soit, qu'il ait aucune communication avec personne, de vive voix ni par écrit. » — Les prisonniers que l'on entourait d'un silence aussi absolu appartenaient presque tous à une même catégorie : les espions de marque, qui semblent avoir été assez nom- breux en France au plus fort des guerres de Louis XIV, et que l'on poursuivait avec une apreté plus grande à mesure que la fortune tra- hissait les armées du roi. Nous lisons dans le journal qui était tenu par le lieutenant de roi Du Junca : « Du mercredi 22 décembre, sur les dix heures du matin, M. de la Coste, prévôt des armées du roi, est venu, ayant amené et remis un prisonnier qu'il a fait entrer par notre nouvelle porte, qui nous donne la sortie et entrée à toute heure dans le jardin de l'Arsenal pour un plus grand secret, — lequel prisonnier, nommé M. d'Estingen, Allemand, ayant été marié en Angleterre, M. le gouverneur a reçu, par ordre du roi, expédié par M. le marquis de Barbezieux, et bien recommandé que le prisonnier soit secret et qu'il n'ait aucune communication avec per- 28 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. sonne de vive voix ni par écrit ; lequel prisonnier est veuf, sans enfants, homme d'esprit et ayant de grands commerces de nouvelles de ce qui se ])asse en France, pour le mander en Allemagne, en Angleterre et en Hollande : un honnête espion. » Le dO février 1710, Pontchartrain écri- vait à Bernaville (gouverneur de la Bastille) : « Je ne puis m'empêcher de vous dire que vous et le chevalier de la Croix parlez beaucoup trop et trop clairement sur les prisonniers étrangers que vous avez. Le secret et le mystère est un de vos premiers devoirs, je vous prie de vous en sou- venir. Ni M. d'Argenson, ni autre que ceux que je vous ai mandés ne doivent voir ces prisonniers. Avertissez bien précisément M. l'abbé Renaudot et de la Croix de la nécessité d'un secret invio- lable et impénétrable. » Il arrive encore, à cette époque, qu'un détenu demeure dans la complète ignorance du motif de son incarcération : « Le nommé J.-J. du Vacquay, prisonnier à la Bastille, écrit Louvois au gouver- neur, s'est plaint au roi de ce qu'on l'y retient depuis treize ans sans qu'il en sache la raison ; je vous prie de m.e mander de qui est signé l'ordre sur lequel il est détenu, afin que j'en puisse rendre compte à Sa Majesté. » Comme, l'incarcération opérée, la plus grande partie des papiers relatifs à l'arrestation étaient détruits, il arrivait parfois qu'au ministère même HISTOIRE DE LA BASTILLE. 29 on ignorât les motifs de certaines détentions. Ainsi Seignelay écrit au gouverneur, M. de Besmaus : « Le roi m'a donné ordre de vous écrire pour vous demander qui est un nommé Dumesnil, prisonnier à la Bastille, combien il y a de temps qu'il y est et le sujet pour lequel il y a été mis. » — « La Dlle de Mirail, prisonnière à la Bastille, ayant demandé au roi sa liberté, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire pour vous demander le sujet pour lequel elle y a été mise; si vous le savez, je vous prie de me l'apprendre le plus tôt que vous pourrez. » Ou bien encore, c'est Louvois qui écrit au même : <( Je vous adresse une lettre du sieur Coquet, sur laquelle le roi m'a commandé de vous demander de qui est signé l'ordre en vertu duquel il a été mis à la Bastille et si vous ne savez point le sujet sur lequel il y a été envoyé. » — « Monsieur, ce mot n'est que pour vous prier de me mander qui est Piat de la Fontaine, qu'il y a cinq ans qu'il est à la Bastille, et si vous ne vous souvenez point pourquoi il y a été mis. » Les lettres dans le genre de celles que l'on vient de lire sont, il est vrai, très rares; cependant, si l'on met, en regard de l'état de choses qu'elles dévoilent, le luxe et le confort extraordinaires dont étaient alors entourés les prisonniers de la Bas- tille, elles aident à caractériser la célèbre prison à celte époque de son histoire, c'est-à-dire au xvu* siècle. 30 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. En 1667 avait été créée la lieutenance de police. Le premier titulaire de la charge, Gabriel Nicolas de la Reynie, fut un homme de la plus grande valeur. Il est très important de remarquer que le lieutenant de police eut, dans l'ancien régime, un double caractère, étant à la fois subordonné du ministre de Paris et membre du Ghâtelel. Il jouait un double rôle : un rôle administratif et un rôle judiciaire. Or, la Bastille, prison d'État, était avant tout une institution administrative; mais, peu à peu, par le caractère des personnes qu'on était amené à y enfermer, il devint difficile de ne pas en faire également une institution judiciaire, et le ministre de Paris prit l'habitude de déléguer à la Bastille, pour les interrogatoires, son subor- donné, le lieutenant de police. Bien que La Reynie prît la haute main sur l'administration de la Bas- tille *, ses entrées dans la prison même furent encore relativement rares ; une autorisation signée de Louis XIV et de Colbert lui était chaque fois nécessaire. A La Reynie succéda d'Argenson. Celui-ci donna la plus grande extension à l'action de la lieutenance de police. Il fit comprendre la Bas- tille dans ses attributions. Désormais le lieute- 1. « Suivant le bon conseil de M. de la Reynie, que je suis exactement en tout ce qui passe à la Bastille, croyant ne pouvoir mieux faire.... » Lettre de M. de Besmaus, gou- verneur de la Bastille, en date du 23 nov. 1680. Bibl. nat., ms. 8123, f. 137. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 31 nant de police pénétrera dans la prison d'État quand bon lui semblera, en maître et seigneur, accompagné de ses commissaires au Chatelet, greffiers et inspecteurs de police; les prisonniers seront en communication constante et directe avec lui ; il fera l'inspection de toutes les chambres au moins une fois par an *. Il suffira, à chaque changement dans la lieutenance de police, que le ministre de Paris envoie au gou- verneur le nom du nouveau titulaire. A dater de cette époque la prison du faubourg Saint- Antoine resta placée sous l'autorité d'un ma- gistrat. La Régence fut une transition entre le règne de Louis XIV et celui de Louis XV. Dans l'his- toire de la Bastille, ce fut également une époque de transition. Les incarcérations sont moins nom- breuses, moins rigoureuses, mais le régime de la prison perd de cet air seigneurial qui l'avait caractérisé. L'épisode le plus important de l'his- toire de la Bastille sous la Régence est l'incarcé- ration des accusés compromis dans la conspira- tion de Gellamare. Parmi eux se trouvait I\Ille de Launay, qui devait s'appeler plus tard Mme de Staal. Elle a laissé sur sa détention des pages charmantes, où nous trouvons raconté, d'une 1. Voir les nombreux rapports sur les prisonniers de la Bastille par d'Argenson, Bibl. nat., ms. Clairambault, 2S3, f. 337 et suiv.. 32 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. plume fine et rapide, le petit roman que nous allons résumer. Mlle de Launay était secrétaire de la duchesse du Maine. Elle avait rédigé en partie le projet de complot de Cellamare, lequel, s'il avait réussi, eût élevé le roi d'Espagne au trône de France. Le régent l'envoya à la Bastille, avec plusieurs de ses complices, le 10 décembre 1718, moins encore pour la punir d'avoir agi contre l'État que pour obtenir d'elle des détails sur la cons- piration. On eût pu la traiter avec rigueur; à ce moment de sa vie elle était de fortune et de condition médiocres. Elle trouva, au contraire, à la Bastille un confort et des égards inattendus. Dans ses Mémoires, elle écrit que son séjour à la Bastille a été le meilleur temps de sa vie. Sa femme de chambre, Rondel, fut autorisée à de- meurer avec elle. On l'installa dans un véritable appartement. Elle s'y plaignit des souris : on lui donna une chatte pour les chasser et la distraire. La chatte fit des petits, et les jeux de la nom- breuse petite famille l'égayaient beaucoup, dit- elle. Mlle de Launay était régulièrement invitée à dîner chez le gouverneur de la Bastille; elle passait ses journées à jouer et à écrire. Le lieu- tenant de roi, Maisonrouge, homme d'un certain âge, qui tenait dans le gouvernement du château la première place après le gouverneur, se prit pour la prisonnière d'une passion profonde et HISTOIRE DE LA BASTILLE. 33 touchante. Il lui déclara qu'il n'aurait pas de plus grand bonheur que celui de l'épouser. L'ap- partement de Maisonrouge était voisin de celui de Mlle de Launay. Malheureusement pour le lieutenant de roi, il y avait dans le voisinage un troisième appartement et qui était occupé par un jeune et brillant gentilhomme, le chevalier de jMénil, également impliqué dans l'afîaire Cella- mare. La prisonnière ne le connaissait pas. Mai- sonrouge nous apparaît comme un caractère d'une grande élévation et d'une rare noblesse. Il parla aux deux jeunes prisonniers l'un de l'autre, espérant, en les mettant en rapport, leur procurer une distraction nouvelle, et particuliè- rement à la jeune fille, qu'il aimait. Le chevalier de Ménil et Mlle de Launay ne pouvaient se voir ; ils ne s'étaient jamais vus. Ils commencèrent par s'écrire des épîtres en vers. Gomme tout ce qui sortait de sa plume, les vers de Mlle de Launay étaient vifs et charmants. Le bon Maisonrouge faisait le facteur, heureux de voir sa petite amie joyeuse de la distraction qu'il lui avait procurée. Les vers portés par Maisonrouge d'une chambre à l'autre ne tardèrent pas à parler d'amour, et — • ce sentiment peut sembler surprenant, mais dans la réclusion de la Bastille il s'explique — cet amour ne tarda pas à devenir réel dans la pensée des deux jeunes gens, qui se représentaient à l'imagination l'un de l'autre sous les plus gra- 3 34 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. cieuses couleurs. Maisonrouge fut bientôt amené à ménager une entrevue entre eux. Le moment est charmant. Les deux captifsne s'étaient jamais vus, ils s'aimaient passionnément; quelle serait leur impression réciproque? L'impression de Mlle de Launay en voyant le brillant chevalier fut toute d'enthousiasme, celle du chevalier de Ménil fut peut-être plus modérée; mais, s'il est vrai, comme on l'a dit, que pour des religieuses un jardinier soit un homme, pour un prisonnier toute femme jeune doit être une femme exquise. Les entrevues continuèrent sous l'œil bienveillant de Maison- rouge, qui voyait se développer lamour de Mlle de Launay pour Ménil, de Mlle de Launay qu'il aimait d'un amour intense, mais de qui il pré- férait le bonheur à son propre bonheur. Il y a là des détails délicieux que l'on trouvera adorable- ment écrits dans les Mémoires de Mlle de Launay (Mme de Staal). M. Bournon estime que, d'après le témoignage même de Mlle de Launay, cette idylle eut dans la Bastille « le dénouement que l'on devine w. Nous n'avons rien entrevu de semblable dans les Mémoires de Mme de Staal; après tout, IVL Bournon est sans doute meilleur psychologue que nous. Cependant, le gouverneur de la Bastille fut informé du jeu des amoureux. Il y mit bon ordre. Ménil fut transféré dans une tour éloignée, Mlle de Launay pleura, et, qui le croirait? Maisonrouge compatit à son sort — tout HISTOIRE DE LA BASTILLE. 3S en redoublant d'attention à lui plaire — jusqu'à lui ménager de nouvelles et plus difficiles entre- vues avec le sémilllant chevalier. Mlle de Launay quitta la prison au printemps de 1720, après avoir adressé au régent, sur les faits de la conspiration, un mémoire détaillé qu'elle avait jusque-là refusé de fournir. Une fois libre, elle demanda vainement au chevalier de Ménil de tenir ses engagements et de l'épouser. Maisonrouge mourut l'année sui- vante, de chagrin, dit la coquette femme, de n'avoir pu obtenir d'elle, durant sa détention, cette promesse de mariage, promesse que, à pré- sent, elle eût été disposée à remplir. Reflet de l'époque, il semble que, sous la Ré- gence, à la Bastille, tout soit amour. Le jeune duc de Richelieu y fut enfermé parce qu'il n'aimait pas sa femme. Le brillant gentilhomme fut gardé sous les verrous plusieurs semaines, « dans une solitude ténébreuse », dit-il, lorsque, tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit et Mme de Riche- lieu lui apparut, parée avec grâce, brillante, char- mante : « Le bel ange, écrit le duc, qui vola de ciel en terre pour délivrer Pierre n'était pas aussi radieux ». Nous avons vu comment la Bastille de citadelle militaire était devenue prison d'État. Nous allons assister, sous le gouvernement du duc d'Orléans, à une nouvelle transformation. Un événement, qui paraît peu considérable, en est l'indice. Le duc de 36 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Richelieu est enfermé à la Bastille une seconde fois à la suite d'un duel; un conseiller au Parle- ment va l'y interroger, et le Parlement instruit son aflaire. Le Parlement à la Bastille, dans la prison du roi ' ! Depuis ce moment, celle-ci ne cessa de se rapprocher, d'année en année, de nos prisons modernes. « Sous le cardinal de Fleury, écrit La Harpe, ce fameux château ne fut presque habité que par les écrivains du jansénisme; il fut ensuite fréquenté par les champions de la phi- losophie et par les auteurs de satires clandestines, et donna du relief à leur obscurité et à leur abjec- tion. » On y met, de plus en plus, des prévenus dont le procès s'instruit régulièrement au Châtelet ou bien au Parlement. Dans la seconde moitié du xviii<= siècle le tribunal du Châtelet en arriva à faire incarcérer directement des. accusés à la Bastille ^, ce qui eût semblé un fait incroyable à 1. « L'on doit tantôt juger au Parlement le procès du duc de Ilichelieu, prisonnier à la Bastille, d'où il résulte que le Parlement s'introduit peu à peu à la Bastille, où un con- seiller a été interroger le duc... >• Gazette de la Régence, p. 8". 2. « La commission du Châtelet, établie pour l'instructiort du s. Billard, ayant décrété de prise de corps l'abbé Griscl, je l'ai fait arrêter et conduire à la Bastille le 9 de ce mois. Pour autoriser sa détention et l'apposition des scellés mis sur ses papiers, le ministre est supplié de faire expédier trois ordres du roi, en forme, de la date du 9 mars 1770 Note au comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi. En marge, de la main du ministre : « Bon pour l'ordre, 10 mars 1770 ». Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ins. 12379. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 37 un contemporain de Louis XIV. L'huissier-au- diencier se rend devant les tours, et là, tandis que le prisonnier colle sa tôle aux barreaux de la fenêtre, il lui crie son assignation par-dessus les fossés. Les avocats défenseurs des accusés obtiennent l'autorisation de venir conférer avec leurs clients ; ce sont même les seules personnes qui ont permission d'entretenir les prisonniers en particulier. Au jour fixé, le prévenu est transféré au Palais, sans bruit, à la nuit, pour éviter la curiosité de la foule. Sous Louis XVI, des conseillers au Parlement viennent visiter la Bastille comme les autres pri- sons * ; enfin le ministre Breteuil envoie des ins- tructions aux intendants pour les informer que, désormais, il ne serait plus délivré de lettres de cachet si l'ordre ne faisait connaître la durée de la peine à laquelle le coupable pourrait être con- damné et les motifs de la punition. La Bastille n'est plus qu'une prison comme les autres où les détenus sont mieux traités ^. 1. Alf. Bégis, le Registre d'écrou de la Bastille, p. 29. 2. Les témoignages établissant que la Bastille était de beaucoup la prison la plus douce du royaume sont innom- brables. « La Bastille était la prison la plus douce et la plus humaine de l'État. » Obseitations sur l'histoire de la Bastille (Londres, 1"S3, in-8), p. 148. — « La veuve Gilbert et la Dlle de Bray (enfermées à la Bastille) sont fort cha- grinées. Ces deux prisonnières s'imaginent que l'on a mené la Dlle Préval à l'Hôpital (la Salpétrière) et qu'il leur en pend autant à l'oreille. • Lettre, en date du 6 sept. 17b4, du 38 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. En 1713, le secrétaire d'État, Voysin, écrivait à d'Argenson : « Beaumanielle ne mérite pas assez de ménagements pour le tirer du Châtelet où il est et le mettre à la Bastille* ». La Harpe a bien caractérisé le mouvement de transformation major de la Bastille, Chevalier, au lieutenant de police (Archives de la Bastille). — « Je crois, Monsieur, que la Bastille conviendrait mieux à M. Poirot que le For-l'Évêque. Il y sera mieux, il ne lui en coûtera rien, et M. le lieute- nant de police pourra l'interroger lui-même. » Lettre d'un secrétaire de Sartine, à Malesherbe, en date du 21 août 17"o (Archives de la Bastille). — « Pour éviter l'éclat qu'il aurait pu faire, j'ai cru devoir lui laisser ignorer le lieu où j'allais le conduire, aussi, croyant n'aller qu'à la Bastille, il a sou- tenu courageusement son extraction; mais lorsqu'il s'est vu sur la route deBicêlre, il s'est fait chez lui une révolution. • Rapport d'un officier de police cité par Manuel, Police de Paris dévoilée, I, 218. Un nommé Boctey, enfermé à Vin- cennes, demande en grâce d'être transféré à la Bastille. « J'espère, écrit-il au lieutenant de police, que votre huma- nité ne me le refusera pas. » Publié dans les Révolutions de Paris, XII, 39. Delort (II, 132) cite une prisonnière accusée d'assassinat et comme telle incarcérée au Châtelet. A cause de sa santé délicate elle est transférée à la Bastille. — M. de Cambenon est arrêté avec Alexis, son nègre. M. de Cambenon est mis à la Bastille, et le nègre à Bicêtre. Lettre de Sartine au major de la Bastille, Chevalier, en date du 23 mars 1767. (Archives de la Bastille.) On lit dans le Journal d'un prêtre parisien [1789-1792], de l'abbé Rudemare, qui mourut pendant la Restauration, curé de la paroisse des Blancs-Manteaux à Paris : « Le 14 juillet, on prit la Bastille. Le 15, j'y fus promener ma curiosité. Un malotru vint me parler ainsi : « Mon chevalier, vous ne direz pas que c'est pour nous que nous travaillons (en démolissant la Bastille), c'est bien pour vous, car, nous autres, nous ne tàtions pas de la Bastille. On nous f... à Bicêtre. N'y a-t-il rien pour boire à votre santé? » Ces citations pourraient être multipliées. 1. Publ. par Ravaisson, Archives de la Bastille, XIII, 69. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 39 auquel la grande prison d'État obéit depuis cette époque, en disant que, depuis le commencement du siècle, aucun des prisonniers qui y avaient été mis « n'en avait mérité les honneurs' ». Obser- vation confirmée par Linguet : « Ce n'est pas, dans ces derniers temps surtout, aux criminels d'État que la Bastille est réservée; elle est devenue en quelque sorte l'antichambre de la Conciergerie ». Si, en vieillissant, la Bastille avait perdu de son éclat, en revanche, la torture, qui, il est vrai, n'y avait jamais été appliquée que sur les arrêts des tribunaux, en avait complètement disparu. Depuis le commencement du xviii* siècle, les cachots et les chaînes n'étaient plus qu'une puni- tion temporaire réservée aux prisonniers insu- bordonnés; depuis l'avènement de Louis XVI, ils sont hors d'usage. Breteuil interdit de mettre au cachot — on appelait ainsi les pièces de l'étage inférieur de chaque tour, sortes de caves som- bres et humides — qui que ce fût. Le 11 sep- tembre 1775, Malesherbes écrit : « Il ne faut refuser à aucun détenu de quoi lire et écrire. Le prétendu abus qu'ils en peuvent faire ne peut être dangereux , étant enfermés aussi étroite- ment qu'ils le sont. Il ne faut point se refuser non plus au désir de ceux qui voudraient se 1. Voir les pages curieuses de La Harpe sur la Bastille, publ. dans la Revue rétrospective du 1" juillet 1889. 40 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. livrer à d'autres genres d'occupations, pourvu qu'elles n'exigent pas qu'on laisse entre leurs mains des instruments dont ils pourraient se servir pour s'évader. S'il y en a quelqu'un qui veuille écrire à sa famille et à ses amis, il faut leur permettre de recevoir des réponses et les leur faire parvenir après les avoir lues; sur tout cela c'est à votre prudence et à votre humanité qu'il faut s'en rapporter ' , » La lecture des gazettes, naguère interdite sévèrement, est auto- risée. Il faut dire, enfin, que le nombre des prison- niers qu'on enfermait à la Bastille n'était pas aussi considérable qu'on pourrait le croire. Pen- dant tout le règne de Louis XVI la Bastille n'a reçu que deux cent quarante prisonniers, une moyenne de seize par an. La Bastille pouvait con- tenir quarante-deux détenus logés séparément. Sous Louis XIV, à l'époque où le gouverne- ment dispensa le plus libéralement des lettres de cachet, il n'y entrait pas plus de trente prison- niers en moyenne par année. Ajoutez que leur captivité était très souvent de courte durée. Dumouriez nous apprend dans ses Mémoires que, pendant sa détention, il n'eut jamais plus de dix- huit compagnons de prison, et que, plus d'une fois, il n'en eut que six. M. Alfred Bégis a dressé 1. Arch. nat., 0», 417. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 41 un tableau des détenus à la Bastille de l"8l à 1789. En mai 1788, la Bastille contenait vingt- sept prisonniers, c'est le chitïre le plus élevé qui soit atteint pendant ces huit années; en sep- tembre 1782, elle en contenait dix; en avril 1783, sept; en juin de la même année, sept; en décembre 1788, neuf; en février 1789, neuf; au moment de la prise, le 14 juillet 1789, il y avait à la Bastille sept détenus. Il est vrai qu'on n'embastillait pas seulement les hommes, mais également les livres lorsqu'ils paraissaient dangereux. L'ordre du roi, qui les y incarcérait, était même copié sur le modèle des lettres de cachet. M. Bournon en a publié un spécimen. Les livres étaient enfermés dans un réduit situé entre les tours du Trésor et de la Comté, au-dessus d'un ancien passage com- muniquant avec le bastion. En 1733, le lieute- nant de police invitait le gouverneur de la Bas- tille à recevoir au château « tous les ustensiles d'une imprimerie clandestine qui a été saisie dans une chambre de l'abbaye Saint-Victor, les- quels vous ferez mettre, s'il vous plaît, dans le dépôt de la Bastille ». Quand les livres cessaient de paraître dangereux, on les remettait en liberté. C'est ainsi que YEncydopédie fut rendue libre après quelques années de détention. Nous venons de voir que, pendant le règne de Louis XVI, la Bastille ne reçut pas plus d'une 42 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. moyenne de seize prisonniers par an. Plusieurs d'entre eux ne furent retenus que quelques jours. De 1783 à 1789, la Bastille demeura à peu près vide, et, si l'on ne s'était décidé à y loger des prisonniers dont la place était ailleurs, elle aurait été vide absolument. Déjà, en février 1784, venait-on de fermer le donjon de Vincennes, la succursale de la Bastille, faute de prisonniers. Le régime des lettres de cachet s'éboulait dans le passé. D'autre part, la Bastille coûtait fort cher au roi. Le gouverneur seul recevait annuel- lement soixante mille livres. Ajoutez les traite- ments et l'entretien des officiers de la garnison, des porte-clefs, des médecins, du chirurgien, de l'apothicaire, des aumôniers; ajoutez la nourri- ture — de ce seul fait, en 1774, plus de soixante- sept mille livres \ — l'habillement des prison- niers, l'entretien des bâtiments : le total paraîtra exorbitant, car les chiffres ci-dessus doivent être triplés pour représenter la valeur actuelle. Aussi Necker, voyant que la Bastille ne servait plus à rien, songea-t-il à la supprimer « par économie* », 1. Davy de Chevigné, p. 6. — Sous Louis XIII et Louis XIV, ces chiffres étaient encore plus élevés. Voir quittance d'une somme de 9297 liv. pour la nourriture des prison- niers de la Bastille pendant un mois, délivrée par le gou- verneur (sous Louis XIII), Charles Leclerc du Tremblay. Cat. d'autographes vendus par BouUand et Charavay le 16 mai 1887, n'' 62. 2. Linguet en est indigné : « La considération de cette énorme dépense a donné à quelques ministres, et, entre HISTOIRE DE LA BASTILLE. 43 et il n'a pas été le seul à parler en haut lieu de cette suppression. Le musée Carnavalet possède un plan dressé, en 1784, par rarchitecte Corbet, architecte inspecteur de la ville de Paris, de qui le travail a un caractère officiel; c'est un projet de « place Louis XVI » à ouvrir sur l'emplace- ment de la vieille forteresse. Millin nous apprend que d'autres artistes encore « étaient occupés du projet d'un monument à élever sur l'empla- cement de la Bastille ». L'un de ces projets mérite une mention spéciale. Des huit tours sept devaient être détruites, la huitième reste- rait debout, mais dans un état de délabrement significatif; sur l'emplacement des tours rasées un monument serait élevé à la gloire de Louis XVI. Ce monument se composerait d'un piédestal formé par l'amoncellement des chaînes et des verrous provenant de la prison d'État, au-dessus desquels se dresserait la statue du roi, étendant la main vers la tour en ruine, d'un geste libéra- teur. Il est regrettable, sinon pour la beauté, du moins pour le pittoresque de Paris, que ce projet n'ait pas été mis à exécution. Davy de Cha- vigné, conseiller du roi, auditeur à la Chambre autres, à M. Necker, la velléité d'une réforme; si elle s'opé- rait jamais, il serait bien honteux qu'elle n'eût point d'autre motif. Supprimer la Bastille par économie! disait, il y a quelques jours, à ce sujet, l'un des plus jeunes et des plus éloquents orateurs de l'Angleterre ». Mémoires sur la Bastille, p. 108 de l'éilition originale. 44 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. des comptes, fut admis à présenter à i'Aca- démie royale d'architecture, dans la séance du 8 juin 1789, « un projet de monument sur rem- placement de la Bastille, à décerner par les États généraux à Louis XVI, restaurateur de la liberté publique ». A ce sujet, l'illustre sculpteur Houdon écrit à Chevigné : « Je désire fort que ce projet ait lieu. L'idée d'élever un monument à la liberté, au même endroit où l'esclavage a régné jusqu'à présent, me paraît la chose la mieux sentie et bien capable d'animer le génie. Je m'estimerais trop heureux d'être du nombre des artistes qui célébre- ront l'époque de la régénération de la France. » Nous avons vu des estampes, bien antérieures à 1789 — l'une d'elles en tête de l'édition des Mémoires de Lmguet, parue en 1783, — qui repré- sentent Louis XVI étendant la main vers les hautes tours que des ouvriers sont occupés à démolir. Aux archives de la Bastille sont conservés deux rapports rédigés en 1788 par le lieutenant de roi du Puget, le personnage le plus important du château après le gouverneur. Il propose la suppression de la prison d'État, la démolition du vieux château et la vente des terrains au béné- fice de la couronne. On peut dire de ces projets, comme du plan de l'architecte Corbet, qu'ils n'auraient pas été faits s'ils n'avaient pas été approuvés en haut lieu. HISTOIRE DE LA BASTILLE. 45 Aussi, dès l'année 1784, un ardent partisan de l'ancien état de choses s'écriait-il: « Oh! si jamais notre jeune monarque commettait une faute si grande, s'il démentait à ce point les plus antiques usages de ce gouvernement, s'il était possible qu'il fût un jour tenté de vous détruire — l'auteur s'adresse à la Bastille, — pour élever sur vos ruines un monument au roi libérateur,,.. » La démolition de la Bastille était décidée ; elle aurait été accomplie administrativement si la Révolu- tion n'eût éclaté. Du 1" janvier au 14 juillet 1789, c'est-à-dire durant plus de six mois, il n'entra à la Bastille qu'un seul prisonnier, et encore quel prisonnier! — Réveillon, le fabricant de papiers peints du fau- bourg Saint-Antoine, qui fut enfermé, le l^i" mai, sur sa propre demande, pour être soustrait aux fureurs de l'émeute. La même année, le lieute- nant de police de Crosne vint faire une inspection de la Bastille, en compagnie d'un conseiller au Parlement; c'était constater officiellement la ruine de la prison d'Etat. Ainsi, à la veille de la Révolution, la Bastille n'existait plus, bien que les huit tours en fussent encore debout. Les vainqueurs du 14 juillet délivrèrent sept prisonniers : quatre faussaires décrétés de prise de corps au Châtelet, de qui le procès s'instrui- sait régulièrement et de qui la place était dans 46 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. une prison ordinaire*; deux fous de qui la place était à Charenton ^, et le comte de Solages, jeune gentilhomme qui s'était rendu coupable d'un crime monstrueux, sur lequel on désirait jeter un voile par égard pour sa famille ; il était gardé sur une pension que payait son père'. Les vain- queurs de la Bastille détruisirent un vieux château fort, la prison d'État n'existait plus. Ils « enfon- cèrent une porte ouverte ». On le leur dit dès 1789. 1. C'étaient les nommés Jean La Corrège, Jean Béchade, Bernard Laroche, dit Beausablon, et Jean-Antoine Pujade. Ils avaient falsifié des lettres de change acceptées par la maison Tourton et Ravel de Paris. Voir les documents relatifs à cette afTaire aux Archives nationales, Y 11442. 2. De W'hyte et Aug.-Cl. Tavernier. Ce dernier, fils d'un concierge de Paris de Montmartel, avait imaginé, avec le chevalier de Lussan, un complot pour assassiner le roi dans la forêt de Sénart. De Whyte avait été mêlé à des alTaires d'espionnage. — On sait que la distinction entre les prisons et les hôpitaux était très mal définie sous l'an- cien régime et que l'on mettait des prisonniers à Bicétre et à la Salpêtrière comme on enfermait des fous à la Bas- tille. Voir, entre autres, une lettre, en date du 26 juin 1727, du ministre Le Blanc au gouverneur de la Bastille. Bibl. de V Arsenal, Archives de la Bastille, 12 476, f. 155. 3. Cf. Ph. Vander Haeghen, dans le Messager des sciences historiques de Belgique, ann. 1881, p. 357. III LA VIE A LA BASTILLE» Après avoir exposé rapidement, à grands traits, dans ses lignes générales, l'histoire de la Bas- tille, depuis sa fondation jusqu'à sa chute, nous voudrions montrer, avec son mouvement de transformation, parallèle à la transformation de la prison elle-même, le régime auquel furent soumis les détenus dans la forteresse du fau- bourg Saint-Antoine. Pour comprendre les faits qui suivent et qui sont de nature à dérouter tout esprit moderne, il faut se rappeler ce que nous avons dit précédemment du caractère de la Bastille. C'était la prison de luxe, la prison aris- tocratique de l'ancien régime ^, la prison de luxe 1. Pour les sources et références de ce chapitre, voir la Bastille d'après ses Archives dans la Revue historique, XLII (1890), p. 36-73; 278-316; et le livre de M. Fernand Bournon, la Bastille, Paris, 1893, gr. in-4. Les pages qui suivent n'ont que les notes et références qui ne se trouvent pas dans ces deux publications. 2. Citons ce trait parmi bien d'autres : « Le chirurgien 48 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. à une époque où ce n'était pas un déshonneur — ainsi que nous le verrons plus loin — d'être enfermé. Rappelons le mot du ministre de Paris écrivant à d'Argenson, au sujet d'un personnage de médiocre condition, que cet individu ne méri- tait pas assez de « considération » pour être mis à la Bastille. Réfléchissons à cette observation de Mercier dans ses excellents Tableaux de Paris : « Le peuple craint plus le Chatelet que la Bas- tille. Il ne redoute pas cette dernière, parce qu'elle lui est comme étrangère *. » Nous avons dit comment la Bastille, tout d'abord citadelle militaire, était devenue prison d'État, puis, peu à peu, s'était rapprochée des prisons ordinaires, jusqu'au jour où elle était morte de mort naturelle avant qu'elle fût assas- sinée. Même transformation dans le régime des prisonniers. Au cœur du xvii^ siècle, la Bastille n'a pas du tout le caractère d'une prison, mais d'un simple château où le roi fait séjourner, pour telle cause ou telle autre, certains de ses sujets. Ceux-ci y vivent comme ils l'entendent; ils se meublent à leur fantaisie, avec leur propre mobi- (barbier), écrit Renneville, qui était du temps de M. de Besmaus (gouverneur de la Bastille, mort le 18 déc. 1697) servait (les prisonniers) avec un équipage tout des plus magnifiques .' bassin et coquemar d'argent, savonnette par- fumée, serviette à barbe garnie de dentelles, beau bonnet, rien n'y manquait ». L'Inquisition française,!, p. 307. 1. Voir les citations rapportées ci-dessus, p. 37, note 2. LA VIE A LA BASTILLE. 49 lier; ils se nourrissent comme ils le veulent, à leurs propres dépens; ils se font servir par leurs domestiques. Quand un prisonnier est riche, il peut vivre à la Bastille d'une manière princière; quand il est pauvre, il y vit très misérablement. Quand le prisonnier n'a rien du tout, le roi ne le meuble ni ne le nourrit pour cela; mais il lui donne de l'argent dont le prisonnier devient maître de se servir comme bon lui semble, pour se meubler et se nourrir ; argent dont il peut garder une partie par devers lui, — nombre de prison- niers ne manquèrent pas de le faire, — et ces éco- nomies devenaient sa propriété. Ce régime, dont il importe de comprendre le caractère, alla se modi- fiant, dans le courant du xvn^ et du xviii® siècle, pour se rapprocher peu à peu — sans jamais, cependant, y atteindre — du régime de nos pri- sons modernes. Ainsi le roi en arriva, au lieu de faire personnellement des pensions aux prison- niers les plus pauvres, à doter la Bastille d'un certain nombre de pensions, nombre fixe, pour j les prisonniers les moins fortunés. De ces pen- sions, les titulaires demeurèrent encore pendant de longues années propriétaires, et s'ils ne vou- laient pas que l'argent fût entièrement dépensée leur entretien, le surplus leur était remis. C'est ainsi que l'on vit des particuliers se faire de {jetites fortunes par cela seul qu'ils étaient pri- sonniers à la Bastille — fait qui a tant surpris les 4 50 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. historiens parce qu'ils n'en ont pas cherché la cause. Il arriva même que des prisonniers de la Bastille, auxquels on annonçait la mise en liberté, demandèrent à demeurer quelque temps encore, afin d'arrondir la somme, faveur qui leur a été accordée quelquefois. Dans le courant du xviii^ siècle, l'argent destiné à l'entretien des pri- sonniers de la Bastille ne put plus être détourné de son but; les prisonniers ne purent plus en tou- cher une part ; la somme devait être entièrement dépensée. Ce n'est que dans la seconde moitié du xviF siè- cle que le roi fit meubler quelques chambres à la Bastille pour les détenus qui n'avaient pas les moyens de se meubler eux-mêmes. Et il est très intéressant de noter que ce n'est qu'à l'extrême fin du xvii" siècle, sous l'administration de Saint- Mars, que certaines pièces de la Bastille furent arrangées en manière de prison avec des bar- reaux et des verrous ^ Jusque-là, c'étaient sim- plement les salles d'un château fort ^. 1. Lettre de Saint-Mars au ministre en date du 11 juin 1700. Bibl. nal., ms. franc. 8123, f. 126-27. 2. Observons que les diverses évasions contribuèrent beaucoup à resserrer graduellement le régime de la Bas- tille et à le rapprocher des prisons modernes. Après l'évasion du comte de Bucquoy, on renversa les ornements du château où l'on pouvait attacher des cordes et l'on ôta les couteaux aux prisonniers; après l'évasion d'Allègre et de Latude, on mit des barres de fer aux cheminées des Chambres; et ainsi de suite. â LA VIE A LA BASTILLE. 51 Nous allons prendre le prisonnier à son entrée à la Bastille et le suivre jusqu'à la sortie. Quand la lettre de cachet était signée, c'était généralement un exempt de robe courte qui opé- rait l'arrestation. Il apparaissait en compagnie de cinq ou six hoquetons; il touchait d'une baguette blanche le prévenu ; celui-ci était arrêté. Un car- rosse attendait. Avec politesse, l'officier de police priait d'y monter la personne qu'il était chargé d'embastiller, et prenait place à côté d'elle. Et, comme en témoignent différents mémoires, tandis que la voiture roulait, les persiennes baissées, la conversation s'échangeait des plus courtoises jusqu'au moment où le prisonnier se trouvait entre les murs de la Bastille. Un nommé Lefort vivait en chambre garnie avec une Anglaise, jeune cl jolie, qu'il avait enlevée. Voilà qu'un soir, à la tombée de la nuit, arrive un exempt de police. Le carrosse était à la porte. Les choses se passèrent de part et d'autre avec autant de politesse que s'il se fût agi d'aller en visite ou en partie de plaisir. Tous montent dans la voiture, jusqu'au laquais du jeune homme, qui, trompé par les appa- rences, monte derrière. Arrivé à la Bastille, le laquais s'empresse de descendre, d'ouvrir la por- tière : étonnement de tous, mais surtout du pauvre domestique, auquel on apprit que, puisqu'il était entré dans la Bastille avec son maître, il y devait demeurer avec lui. S2 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Le plus souvent, l'exempt et ses compagnons vous surprenaient de grand matin, au saut du lit. Voici donc le carrosse, contenant Tofficier de police et le prisonnier, qui arrive devant la Bas- tille, dans la première cour précédant le donjon. « Qui va là? » crie la sentinelle. « Ordre du roi! » répond Texempt. Immédiatement doivent se fermer les boutiques que nous avons vues accro- chées aux flancs du château. Les soldats de garde doivent se retourner face contre muraille ou bien rabattre leur coiffure sur les yeux. Le carrosse dépasse l'avancée, un coup de cloche retentit. « On y va! » crie l'officier de service. Le pont- levis s'abaisse, et le carrosse roule avec bruit sur les grosses planches lamées de fer. Pour un plus grand secret, les espions et les prisonniers de guerre étaient introduits par une porte dérobée donnant sur les jardins de l'Arsenal. Les seigneurs de condition et les officiers se présentaient devant la Bastille seuls, s'ils n'y venaient pas en compagnie de parents ou d'amis. « Mon intention, leur avait écrit le roi, est que vous vous rendiez dans mon château de la Bas- tille. » Et nul ne songeait à décliner l'invitation souveraine. Bien plus, quand le gouverneur dési- l'ait transférer l'un d'eux d'une prison dans une autre, il se contentait de le lui faire savoir. Nous trouvons dans le Journal de Du Junca, lieutenant de roi à la Bastille, plusieurs notes comme celle- LA VIE A LA BASTILLE. 53 ci : « Du lundi, 26^ de décembre (1695), sur les dix heures du matin, M. de Yillars, lieutenant- colonel du régiment de Vosges-infanterie, est venu se remettre prisonnier, en ayant l'ordre par M. Barbezieux, quoiqu'il fût prisonnier dans la citadelle de Grenoble, d'où il vient en droiture sans avoir été mené par personne * ». A l'arrivée du prisonnier, le lieutenant de roi, accompagné du capitaine des portes, venait le recevoir à la descente de voiture. Les officiers du château menaient immédiatement le nouveau venu en pré- sence du gouverneur, qui le recevait civilement, l'invitait à s'asseoir et, après avoir mis son accusé de réception au bas de la lettre de cachet, s'en- tretenait quelque temps avec lui. Sous Louis XIV, le gouverneur retenait même, le plus souvent, son nouvel hôte, ainsi que les personnes qui l'avaient accompagné, amis ou officiers de police, à déjeuner ou à dîner. Pendant ce temps on pré- parait le logement. Nous lisons dans le Journal de Du Junca que, le 26 janvier 1695, un nommé 1. L'exemple le plus surprenant est celui d'un Anglais, qui vient d'Angleterre en toute liberté, se constituer pri- "sonnier à la Bastille. » Du jeudi, 22 mai (1C93), a l'entrée de la nuit, M. de Jones, Anglais, est de retour d'Angleterre, lequel s'est remis prisonnier pour des raisons qui regardent le service du roi. Lequel on a mis dans le dehors du châ- teau, dans une petite chambre où M. de Besmaus tient sa bibliothèque, au-dessus de son office, lequel ne doit pas paraître de quelques jours pour raison, et duquel on doit avoir un grand soin. « Journal de Du Junca, Bibl. de l'Arsenal, ms. 6133, f. 16 v». o4 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. de Gourlandon, colonel de cavalerie, se présenta à la Bastille pour y être enfermé. Faute de chambre prête pour le recevoir, le gouverneur le pria d'aller passer la nuit dans un cabaret voisin à l'enseigne de la Couronne, et de revenir le len- demain. « A quoi M. de Gourlandon n'a pas manqué de revenir sur les onze heures du matin, ayant dîné avec M. de Besmaus — le gouver- neur, — et, l'après-midi, il est entré dans le châ- teau. » On ne sera pas surpris que la perspective d'une incarcération à la Bastille ne produisît pas tou- jours une impression terrifiante. Nous lisons dans les Mémoires du duc de Lauzun ' : « Grondé en deux heures de temps par tous les gens qui avaient quelques droits sur moi, je crus n'avoir rien de mieux à faire que d'aller à P.aris, attendre les suites de l'événement. Quelques heures après y être arrivé, je reçus une lettre de mon père, qui me mandait qu'il était décidé qu'on nous mettrait tous à la Bastille et que je serais probablement arrêté pendant la nuit. Je voulus du moins finir gaiement et je priai quelques jolies filles de rOpéra pour attendre l'exempt sans impatience. Voyant qu'il n'arrivait pas, je pris courageuse- ment le parti d'aller à Fontainebleau chasser avec le roi. Il ne me parla pas pendant toute la chasse; 1. Édition de 1822, p. 30-31. LA VIE A LA BASTILLE. 55 ce qui établit tellement notre disgrâce qu'on nous refusa la révérence au retour. Je ne me rebutai pas; je fus le soir à l'ordre, le roi vint à moi. « Vous êtes tous, me dit-il, de bien mauvaises « têtes, mais de bien drôles de corps ; venez-vous- « en souper et amenez M. de Guéméné et le chc- « valier de Luxembourg. » Avant d'installer le nouveau venu dans la chambre qu'on lui avait préparée, on le menait dans la grande salle du conseil où il était invité à vider ses poches. On ne fouillait que les vauriens. Si le prisonnier avait sur lui de l'argent, des bijoux, ou d'autres objets tels que couteaux et ciseaux, dont les règlements ne permettaient pas de lui laisser l'usage, on en faisait un paquet que le prisonnier cachetait lui-même, de son cachet s'il en avait un, et, s'il n'en avait pas, du cachet de la Bastille ^ Enfin, le nouveau venu était mené dans la chambre qui lui était réservée. Chacune des huit tours de la Bastille contenait quatre ou cinq étages de chambres ou de prisons. Les plus mauvaises de ces chambres étaient celles de l'étage inférieur. C'était ce qu'on appelait les cachots : caves, de forme octogonale, humides et froides, en partie creusées sous terre; les murailles, où grisonnait le salpêtre, étaient toutes 1. Le cachet de la Bastille portait un écusson à trois fleurs de lys, surmonté d'une couronne royale; avec, en exergue, ces mois : * Château royal de la Bastille ». 56 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. nues jusqu'au plafond, qui était formé par une voûte en arête. Un banc, un lit de paille recou- vert d'une méchante couverture , composaient l'ameublement. Le jour glissait, très faible, par le soupirail qui prenait air dans les fossés du châ- teau. A l'époque des crues de la Seine, l'eau tra- versait les murs, inondait les cachots; alors on en retirait les malheureux qui pouvaient s'y trouver. Sous le règne de Louis XIV, on y enfer- mait parfois les prisonniers de la plus basse classe et les « criminels de mort ». Plus tard, sous Louis XV, ces cachots ne furent plus qu'un lieu de punition pour les prisonniers insubordonnés qui assommaient leurs gardiens ou leurs compa- gnons de chambre, ou bien encore pour les porte- clefs et sentinelles du château qui avaient manqué aux règles de la discipline. Ils y demeuraient quelque temps, chargés de fers. Ces cachots étaient hors d'usage lorsqu'arriva la Révolution : depuis le premier ministère de Necker, il était interdit d'y enfermer qui que ce fût, et aucun des porte-clefs, interrogés le IP juillet, ne se rappela d'y avoir jamais vu mettre quelqu'un. Les deux prisonniers, Tavernier et Béchade, que les vain- queurs du 14 juillet trouvèrent dans une de ces basses-fosses, y avaient été placés, au moment de l'attaque, par les officiers du château, de crainte que, au milieu des balles que faisait pleuvoir la fusillade, il leur arrivât malheur. LA VIE A LA BASTILLE. 57 Les chambres les plus mauvaises, après les cachots, étaient les calottes, ou chambres de l'étage supérieur. En été la chaleur y était extrême, et, en hiver, le froid, malgré les poêles. C'étaient des chambres octogones dont le plafond, comme leur nom lindique, était en forme de calotte. Assez élevées dans la partie centrale, elles allaient se réduisant vers les bords. On ne pouvait se tenir debout qu'au milieu de la pièce. Les détenus n'étaient placés dans les cachots et les calottes qu'exceptionnellement. Chaque tour avait deux ou trois étages de chambres hautes et aérées, où vivaient les prisonniers. C'étaient des octogones de quinze à seize pieds de diamètre et de quinze à vingt pieds de haut. La lumière entrait par de grandes fenêtres où l'on accédait par trois marches. Nous avons dit que ce n'est que vers la fin du règne de Louis XIV que ces pièces furent arrangées en prisons, avec des barreaux et des verrous. Ces chambres se chauffaient par des cheminées ou des poêles. Le plafond était blanchi à la chaux, le plancher était en briques. Sur les murailles les prisonniers avaient crayonné des vers, des devises, des des- sins. Un prisonnier artiste s'était amusé à décorer de peintures les murailles nues : le gouverneur de la Bastille, ravi de le voir se distraire, promena son logement de chambre en chambre : quand il 58 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. avait achevé d'en remplir une de ses dessins et arabesques, il était placé dans une autre. Quel- ques-unes de ces chambres étaient décorées de portraits de Louis XIV posés au-dessus de la che- minée. Détail caractéristique et qui contribue à montrer ce que la Bastille était à cette époque : le château du roi, où le roi recevait un certain nombre de ses sujets, bon gré, mal gré, chez lui. Les meilleures chambres de la Bastille étaient celles qu'on aménagea au xviii° siècle pour le logement de l'état-major. C'étaient ce que Ton appelait les « appartements ». On y mettait les prisonniers de distinction et les malades. Au commencement du xviif siècle, l'ameuble- ment de ces pièces était encore extrêmement simple; elles étaient absolument vides. Nous en avons indiqué plus haut la raison. « J'arrivai, dit Mme de Staal, dans une chambre où il n'y avait que les quatre murailles, fort sales et toutes char- bonnées par le désœuvrement de mes prédéces- seurs. Elle était si dégarnie de meubles qu'on alla chercher une petite chaise de paille pour m'as- seoir, deux pierres pour soutenir un fagot qu'on alluma, et on attacha proprement un petit bout de chandelle au mur pour m'éclairer. » Les prisonniers faisaient venir de chez eux table, lit et fauteuil, ou bien les louaient au tapis- sier de la Bastille. Lorsqu'ils ne possédaient ni LA VIE A LA BASTILLE. 59 SOU ni maille, le gouvernement, avons-nous dit, ne les meublait pas pour cela. Il leur donnait de l'argent, quelquefois des sommes assez impor- tantes, qui leur permettaient d'orner leur chambre à leur gré. Il en fut ainsi pour tous les détenus jusqu'en 1684. A cette date le Roi ordonna que l'administration fournirait le mobilier à ceux des prisonniers dont la détention devait demeurer secrète, car, en faisant venir leur literie de chez eux, ou de chez leurs amis, ils faisaient con- naître leur arrestation ^ D'Argenson fit garnir définitivement une demi-douzaine de chambres à la Bastille, d'autres furent meublées sous Louis XV; sous Louis XVI, elles le furent presque toutes. Cet ameublement était très modeste : un lit de serge verte avec rideaux, une ou deux tables, plusieurs chaises, des chenets, une pelle et de petites pincettes. Mais, après avoir subi son interrogatoire, le prisonnier conservait le l. « A Versailles, le 15 octobre 1684. —Le roi a été informé que lorsque Sa Majesté fait conduire quelques prisonniers à la Bastille on lui laisse la liberté de faire venir un lit de chez lui ou de ses amis, en sorte que son emprisonnement devient public, ce qui est fort préjudiciable au service de Sa Majesté. C'est pourquoi elle m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous fournissiez un lit à tout prisonnier qui y sera conduit par ses ordres, lorsqu'ils por- tent défense de le laisser parler ou communiquer à per- sonne, afin que l'on ne puisse être informé de leur empri- sonnement jusqu'à ce qu'ils aient été interrogés. • Lettre de Seignelay au gouverneur de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, ms. 12474, f. 340. 60 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. droit de faire venir des meubles du dehors. Et, de la sorte, les chambres des prisonniers de la Bastille étaient parfois très élégamment parées. Mme de Staal raconte qu'elle avait fait tendre la sienne de tapisseries; le marquis de Sade accrocha aux murailles nues de longues et brillantes ten- tures; d'autres détenus ornaient leur prison de tableaux de famille : commodes, pupitres, gué- ridons, nécessaires, fauteuils, coussins en velours d'Utrecht; les inventaires des objets appartenant aux prisonniers montrent que ceux-ci parvenaient à se procurer tout ce qui leur paraissait néces- saire. L'abbé Brigault, qui avait été incarcéré en même temps que Mme de Staal, et pour la même affaire, avait fait venir à la Bastille cinq fauteuils, deux pièces de tapisserie, onze tentures de serge, huit chaises, un bureau, une petite table, trois tableaux, etc. L'état des effets emportés de la Bastille par le comte de Belle-Isle, quand il fut remis en liberté, porte une bibliothèque composée de trois cent trente-trois volumes et dix atlas, un service complet de linge fin et d'argenterie pour la table, un lit garni de damas rouge bordé d'or, quatre tapisseries à sujets antiques, deux glaces, un écran de damas rouge bordé d'or, pareil au lit, deux paravents, deux fauteuils à carreaux, un fauteuil de cuir, trois chaises de tapisserie, une garniture de cheminée en cuivre doré, ta- bles, commodes, guéridons, flambeaux de cuivre LA VIE A LA BASTILLE. 61 argenté *, etc. Nous pourrions multiplier les exemples, et les demander aux détenus de con- dition médiocre. La règle voulait que les prisonniers nouvelle- ment entrés à la Bastille fussent interrogés dans les vingt-quatre heures ^. Il arriva cependant que Tun ou l'autre demeura deux ou trois semaines avant de comparaître devant le magistrat. Le commissaire au Chàtelet, spécialement délégué à la Bastille pour les interrogatoires, dirigeait ses questions d'après les notes que lui avait remises le lieutenant de police; souvent celui-ci se ren- dait lui-même auprès des prisonniers. Une com- mission spéciale était instituée pour les affaires d'importance. Dumouriez dit qu'il fut interrogé après neuf jours de détention, par trois commis- saires : M Le président était un vieux conseiller d'État nommé Marville, homme d'esprit, mais grossier et goguenard. Le second était M. de Sar- tine, lieutenant de police et conseiller d'État, homme fin et très poli. Le troisième était un maître des requêtes nommé Villevaux, homme très faux et grand chicaneur. Le greffier, qui avait plus d'esprit qu'eux, était un avocat aux conseils nommé Beaumont. » Nous avons trouvé bien des témoignages de 1. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 12521 2. Bastille dévoilée, fasc. IV, p. 91. 62 LliGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. prisonniers se louant de leurs juges *. Aussi ne doit-on pas dire que les prisonniers de la Bastille fussent soustraits à tout jugement. Un commis- saire au Châtelet venait les interroger et envoyait le procès-verbal de l'interrogatoire, avec opinion motivée, au lieutenant de police. Celui-ci décidait si l'arrestation serait maintenue. Ce serait, d'ail- leurs, erreur de comparer le lieutenant de police de l'ancien régime à notre préfet de police actuel : les lieutenants généraux de police, choisis parmi les anciens maîtres des requêtes, avaient un caractère judiciaire; les documents de l'époque les appellent « magistrats » ; ils rendaient des arrêts sans appel, prononçaient des sentences pénales s'étendant jusqu'aux: galères; ils étaient en même temps des juges de paix dont le tri- bunal avait une compétence étendue. Outre l'in- terrogatoire d'entrée, les lieutenants de police, au cours de leurs visites fréquentes, adressaient aux ministres de Paris des rapports motivés sur les détenus, rapports qui constituaient de véritables jugements. Quand le prévenu était reconnu innocent, une nouvelle lettre de cachet le faisait aussitôt mettre en liberté. L'ordonnance de non-lieu arrivait sou- 1. Dans sa Bastille dévoilée, rédigée avec des sentiments très hostiles à l'ancien régime, Charpentier lui-même rend justice à l'impartialité que le commissaire Chesnon appor- tait à ses interrogatoires (fasc. III, p. 134, note 1). LA VIE A LA BASTILLE. 63 vont avec une rapidité que ne laisseraient pas denvier les justiciables de nos juges d'instruc- tion. Un nommé Barbier, entré à la Bastille le 15 février 1753, reconnu innocent, est mis en liberté le 16 février '. Sur les 279 personnes embastillées pendant les quinze dernières années de l'ancien régime, 38 bénéficièrent d'une ordon- nance de non-lieu. Enfin — et voici un point où le nouveau régime aurait à se régler sur celui de la Bastille — quand une détention était reconnue injuste, la victime en était indemnisée. On peut citer un grand nombre d'exemples. Un avocat, nommé Subé, sort de la Bastille le 18 juin 1767, après une détention de dix-huit jours; il avait été fausse- ment accusé d'être l'auteur d'un ouvrage contre le roi; il reçoit une indemnité de trois mille livres plus de six mille francs d'aujourd'hui ^. Le nommé Pereyra, détenu à la Bastille du 7 novembre au 12 avril 1772, puis du 1" juillet au 26 septembre 1774, ayant été reconnu innocent, fut réintégré dans tous ses biens et reçut du roi une pension viagère de douze cents livres (plus de deux mille quatre cents francs d'aujourd'hui) ^. Un certain nombre des accusés dans l'affaire 1. Documents publiés par Ravaisson, ArcJdves de la Bas- tille, XVI, 277. 2. liibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12317, dos- sier Subé. 3. Ib'jl., 12397. 64- LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. du Canada, ayant été déchargés de l'accusation, reçurent, à leur sortie de la Bastille, une pension viagère *. D'autres fois, la détention d'un parti- culier met sa famille dans la gêne. On le main- tient à la Bastille, si l'on estime qu'il le mérite, mais on donne des secours aux siens. Le duc de Choiseul écrit, en date du 3 septembre 1763, au lieutenant de police : « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en faveur des enfants du sieur Joncaire-Chabert. Je vous préviens avec plaisir que je leur ai procuré un nouveau secours de trois cents livres (sept cents francs d'aujourd'hui) en considération de la situa- tion fâcheuse où vous m'avez marqué qu'ils se trouvaient ^. » Louis XIV assura à Pellisson, rendu libre, une pension de deu^ mille écus. Le régent accorda à Voltaire, après sa sortie de la Bastille, une pension de douze cents livres. Louis XVI fît à Latude une rente de quatre cents livres, à La Rocheguérault une rente de quatre cents écus. Le ministre Breteuil pensionna tous les prisonniers qu'il fit mettre en liberté ^. Brun de Gondamine, enfermé de 1779 à 1783, reçut à sa sortie une somme de six cents livres *. Ren- 1. Bibl. de VArsenal, Archives de la Bastille, 12144. 2. Ibïd., 1-2143. 3. Bihl. de la ville de Paria, mémoire ms. de Latude, 10731. 4. Voici d'autres exemples encore. La Salaville, cantatrice, sort de la Bastille par ordre du 27 oct. 1745 avec un don, que lui fait le gouvernement, de 1 000 Ib. (Ravaisson,i4»'cAii;ej I LA VIE A LA BASTILLE. 65 ncville parle d'un prisonnier auquel Seignelay donna un emploi considérable pour le dédom- mager de sa détention à la Bastille. Et voici un commissaire au Châtelet, un commissaire de police, Toussaint Socquart, qui, sortant de la Bastille, est réintégré dans ses fonctions '. Con- trairement, en effet, à la détention dans nos pri- sons modernes, l'incarcération à la Bastille ne por- tait pas la moindre atteinte à la considération du prisonnier, aux yeux mêmes de ceux qui l'avaient fait arrêter, et l'on vit, à leur sortie de la Bastille, des particuliers, non seulement réintégrés dans des fonctions publiques, mais arriver aux plus hauts emplois. Jusqu'à complet achèvement des interroga- toires, le prisonnier était tenu au secret. Seuls, les officiers du château avaient autorisation de communiquer avec lui. Et, pendant ce temps, il vivait seul, à moins qu'il n'eût amené à la Bastille un domestique. L'administration accordait assez facilement aux détenus de se faire servir par des valets dont elle prenait l'entretien à sa charge. Il arriva même que le gouvernement mit auprès de de la Bastille, XV, 286.) — Charles Henry rst mis en liberté par ordre du 24 nov. 1753 avec un don de 300 Ib. {Bihl. nat., ms. 4058, f. 124); N.-L. Cochart sort le même jour avec un don de 130 Ib. {ibid., f. 123). LaDlie Bonafous est transférée aux Bernardines de Moulins, le 13 janv. 1759, avec 300 Ib. de pension. Uavaisson, XV, 260-69. 1. Archives de la Préfecture de Police, Bastille III, p. 50. 5 66 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. ses prisonniers des valets de chambre dont il payait non seulement l'entretien, mais les gages à raison de neuf cents livres par an. On peut citer des prisonniers de condition inférieure qui eurent, à la Bastille, un domestique ainsi attaché à leur service. L'administration réunissait deux ou trois prisonniers dans la même chambre. Ce qu'il y a de plus terrible en prison, c'est la soli- tude. Dans la solitude absolue, bien des prison- niers devinrent fous. En compagnie, les heures de captivité paraissaient moins lourdes , moins longues. Père et fils, -mère et fille, tante et nièce, vivaient ensemble. Nous en pouvons nommer beaucoup. Le 7 septembre 1G93, une dame de la Fontaine fut conduite à la Bastille pour la seconde fois. La première, elle avait été empri- sonnée toute seule; mais cette nouvelle détention émut de compassion le lieutenant de police, qui, pour obliger la pauvre dame, envoya son mari à la Bastille, l'enferma avec elle, et leur donna un laquais pour les servir. Les interrogatoires terminés, les prisonniers jouissaient d'une liberté plus grande. Ils pou- vaient aloi's entrer en communication avec les personnes de la ville. Ils obtenaient la permission de voir leurs parents et amis. Ceux-ci venaient quelquefois leur rendre visite jusque dans leur chambre; mais, ordinairement, les entrevues se passaient dans la salle du conseil, en présence de LA VIE A LA BASTILLE. 67 l'un des officiers du château. II n'était, en général, permis de s'entretenir que d'affaires de famille et de questions d'intérêt. Toute conversation sur la Bastille et les motifs de l'incarcération était interdite. Les règles de la prison d'État allèrent se resserrant. Vers la fin du règne de Louis XV, le lieutenant de police en vint à déterminer les sujets de conversation qui, seuls, seraient autorisés au cours des visites que recevaient les prisonniers. « Il entretiendra le prisonnier des récoltes que donneront cette année ses vignobles, — d'un bail à résilier, — d'un parti pour sa nièce, — de la santé de ses parents. » Mais il faut lire les Mémoires de Gourville, de Fontaine, de Bussy- Rabutin, de Hennequin, de Mme de Staal, du duc de Richelieu, pour se faire une idée générale de la vie à la Bastille, sous Louis XIV et sous le Régent. Plusieurs prisonniers étaient libres de se promener par tout le château où bon leur sem- blait; ils entraient dans les chambres de leurs compagnons à toute heure du jour. On se con- tentait de les enfermer chez eux la nuit. Les détenus qui avaient la liberté de la cour y avaient organisé des jeux de boule et de tonneau; ils frayaient avec les officiers de la garnison. Fon- taine raconte qu'on les voyait du haut des tours, réunis dans la cour intérieure jusque cinquante à la fois. La chambre de Bussy-Rabutin est ouverte à tout venant : sa femme, ses amis lui rendent LEGENDES ET ARCHIVES UË LA BASTILLE. visite; il y donne des dîners à des personnes de la Cour, il y noue des intrigues galantes, il cor- respond librement avec parents et amis. Plu- sieurs prisonniers avaient même la permission d'aller se promener en ville, sous la condition de rentrer le soir au château. Deux frères furent mis à la Bastille ensemble. Ils en sortaient quand bon leur semblait, mais alternativement; il suffisait que l'un d'eux fût toujours présent au château'. Les officiers de l'état-major venaient s'entretenir avec les prisonniers, leur donnaient des conseils sur les meilleurs moyens d'obtenir leur liberté. Cette vie animée, courtoise et élégante, est décrite avec infiniment de charme par Mme de Staal, que nous avons déjà citée. « Nous pas- sions tous une partie de la journée chez le gou- verneur. Nous y allions dîner, et, après le dîner, je jouais une reprise d'hombre avec MM. de Pom- padour et de Boisdavis, et Ménil me conseillait. Quand elle était finie , nous retournions chez nous. La compagnie se rassemblait chez moi avant le souper que nous retournions faire chez le gouverneur, après lequel chacun s'allait cou- cher. » Quant à la manière dont les prisonniers de la Bastille étaient nourris et soignés, elle est vrai- ment surprenante, et ce que nous en dirons, bien l. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille sier Klingel. 10492, dos- LA VIE A LA BASTILLE. 69 que rigoureusement exact, sera, par tous peut- être, traité d'exagération. Le gouverneur touchait pour l'entretien d'un homme de condition infé- rieure trois livres par jour; pour l'entretien d'un bourgeois cinq livres; d'un financier, d'un juge, d'un homme de lettres, dix livres; d'un conseiller au Parlement, quinze livres; d'un maréchal de France, trente-six livres. Le cardinal de Rohan y faisait une dépense de cent vingt francs par jour. Le prince de Courlande, pendant un séjour de cinq mois à la Bastille, dépensa vingt-deux mille francs '. Ces chiffres doivent être doublés et triplés pour donner la valeur qu'ils représente- raient aujourd'hui. Aussi lisons-nous avec le plus grand étonnement la description des repas que faisaient les prison- niers. Renneville, de qui le témoignage est d'au- tant plus important que son livre est un pamphlet contre le régime de la Bastille, parle en ces termes de son premier repas : « Le porte-clés mit une de mes serviettes sur la table et y plaça mon dîner qui consistait en une soupe aux pois verts, garnie de laitue, bien mitonnée et de bonne mine, avec un quartier de volaille dessus; dans une assiette, il y avait une tranche de bœuf succulent, avec du jus et une couronne de persil, dans une autre un quartier de godiveau bien garni de ris de veau, 1. Bihl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12347. 70 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. de crêtes de coq, d'asperges, de champignons, de truffes, et, dans une autre, une langue de mouton en ragoût, tout cela fort bien apprêté, et, pour le dessert, un biscuit et deux pommes reinettes. Le porte-clés voulut me verser du vin. C'était de très bon vin de Bourgogne, et le pain était excellent. Je le priai de boire, mais il m'af- firma qu'il ne lui était pas permis. Je lui demandai si je payerais ma nourriture ou si j'en étais redevable au roi. 11 me dit que je n'avais qu'à demander ce qui, naturellement, pourrait me faire plaisir, qu'on tâcherait de me satisfaire, et que Sa Majesté payait tout. » Le roi « très chrétien » désirait que les vendredis et jours de carême ses « hôtes » fissent maigre, mais il ne les traitait pas moins bien pour cela. « J'avais, dit Renneville, six plats et une soupe d'écrevisses admirable. Parmi mon poisson, il y avait une vive fort belle, une grande sole frite et une perche, le tout très bien assaisonné, avec trois autres plats. » A cette époque, la pension de Renneville était de dix francs par jour; plus tard, elle fut ramenée au taux des prisonniers de la catégorie inférieure. « L'on avait, dit-il, beaucoup retranché de mon ordinaire : j'avais cependant une bonne soupe aux croûtes, un morceau de bœuf passable, une langue de mouton en ragoût et deux échaudés pour mon dessert. Je fus servi à peu près de la même manière pendant tout le temns que ie fus LA VIE A LA BASTILLE. 71 dans ce triste lieu; quelquefois on ajoutait sur ma soupe une aile ou une cuisse de volaille, ou, quelquefois, on mettait sur le bord de l'assiette deux petits pâtés. » Vers la fin du règne de Louis XV, Dumouriez fait, en termes semblables, l'éloge des cuisines de la Bastille. Le jour de son entrée, se voyant servir un repas maigre, il demanda qu'on lui fît venir un poulet de chez le traiteur voisin. « Un poulet, dit le major, savez-vous que c'est aujourd'hui vendredi? — Vous êtes chargé de ma garde et non de ma conscience. Je suis malade, car la Bastille est une maladie », répond le prisonnier. Dans l'espace d'une heure le poulet était sur la table. Dans la suite il demanda que son dîner et son souper lui fussent servis en même temps, entre trois et quatre heures. Son valet de chambre, bon cuisinier, faisait les ragoûts. « On était fort bien nourri à la Bastille; il y avait toujours cinq plats pour le dîner, trois pour le souper, sans le dessert, ce qui, servi en ambigu, paraissait ma- gnifique. » Voici une lettre du major de la Bastille adressée en 1764 au lieutenant de police. Il y est question d'un prisonnier nommé Vieilh, qui ne mange pas du tout de viande de boucherie : on doit le nourrir exclusivement de gibier et de volaille *. Sous Louis XVI, il en était encore de 1, Dibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12229. 72 LÉGENDES ET ARCUIVES DE LA BASTILLE. même, au témoignage de Poultier d'Elmolte. « De Launey, le gouvern mr, venait causer ami- calement avec moi; il me faisait demander mon goût pour la nourriture et me faisait servir ce que je désirais. » Le libraire Hardy, transféré, en 1766, à la Bastille, avec des parlementaires bre- tons, déclare nettement qu'ils y furent tous on ne peut mieux traités K Enfin Linguet lui-même, malgré son désir de présenter le sort des victimes de la Bastille sous le jour le plus sombre, est obligé d'avouer que la nourriture y était abon- dante. Tous les matins le cuisinier lui faisait présenter un menu sur lequel il notait les plats de son goût. Les pièces de comptabilité de la Bastille con- firment les mémoires des anciens prisonniers. Voici, d'après ces documents, les repas que fît La Bourdonnais durant le mois de juillet 1750. Chaque jour, le menu porte : bouillon, bœuf, veau, fèves, haricots verts, deux œufs, pain, fraises, cerises, groseilles, oranges, deux bouteilles de vin rouge et deux bouteilles de bière. Outre ce menu cou- tumier, nous notons, le 2 juillet, un poulet et une bouteille de muscat ; le 4, une bouteille de muscat ; le 7, du thé; le 12, une bouteille d'eau-de-vie; le 13, des fleurs; le 14, des cailles; le 15, un dindon; le 16, un melon; le 17, un poulet; le 18, un lape- 1. II. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon, p. 40. LA VIE A LA BASTILLE. 73 reau; le 19, une bouteille d'eau-de-vie; le 20, du boudin blanc et deux melons; et ainsi de suite *. Tavernier était un prisonnier de basse condi- tion, fils d'un concierge de Paris de Montmartel. Il fut mêlé à un complot contre la vie du roi. Il fut l'un des sept prisonniers délivrés le 14 juillet. On le trouva dans sa chambre la tète dérangée. Après qu'on l'eut promené en triomphe dans les rues de Paris, on Tenferma à Charenton. C'était, criait-on, un martyr. Il fut certainement moins bien dans sa nouvelle demeure qu'il l'avait été à la Bastille, Nous avons le tableau de ce qui lui fut servi à la Bastille, en supplément, c"est-à- dire en dehors des repas ordinaires, en novembre 1788, en mars et en mai 1789, trois mois parmi les derniers de sa détention. En novembre nous trouvons : du tabac, quatre bouteilles d'eau-de- vie, soixante bouteilles de vin, trente bouteilles de bière, deux livres de café, trois livres de sucre, une dinde, des huîtres, des châtaignes, des pommes et des poires; — en mars : du tabac, quatre bou- teilles d'eau-de-vie, quarante-cinq bouteilles de vin, soixante bouteilles de bière, café, sucre, poulet, fromage; en mai : tabac, quatre bouteilles d'eau-de-vie, soixante-deux bouteilles de vin, trente et une bouteilles de bière, pigeons, café, sucre, fromage^, etc. On a les menus du marquis 1. Bif/l. de V Arsenal. Archives de la Bastille, 12522. 2. Ibid.. 12523. 74 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. de Sade pour janvier 1789 : crème au chocolat, poulet gras aux marrons, poulardes aux truffes, pâté de jambon, marmelade d'abricots *, etc. Les. faits que nous signalons étaient la règle. Les détenus traités avec le moins d'égards man- geaient fort bien. Seuls, ceux qu'on descendait au cachot étaient, parfois, mis au pain et à l'eau; mais c'était une punition temporaire. Lorsqu'une plainte était formulée par quelque prisonnier au sujet de sa nourriture, la répri- mande au gouverneur ne tardait pas. Puis le lieutenant de police faisait demander à l'inté- ressé s'il était mieux traité que par le passé. « Sa Majesté m'a dit, écrit Pontchartrain à Launey, qu'on avait soulevé des plaintes sur la mauvaise nourriture des prisonniers; elle m'ordonne de vous écrire d'y avoir grande attention. » Et Sar- tine écrivait en plaisantant au major de Losmes : « Je consens à ce que vous fassiez rélargir les vêtements du sieur Dubois, et je désire que tous vos prisonniers jouissent d'une aussi bonne santé ». Enfin le roi habillait ceux des prisonniers qui étaient trop pauvres pour payer leurs vêtements. Une leur donnait pas un uniforme de prison, mais des robes de chambre ouatées ou fourrées de peau de lapin, des culottes de couleur, des vestes 1. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12456. LA VIE A LA BASTILLE. 75 doublées de peluche de soie et des habits de fan- taisie •. Le commissaire à la Bastille, chargé du soin des fournitures, faisait prendre mesure aux détenus, s'informant de leurs goûts, des couleurs et de la façon qui leur convenaient le mieux. Une dame Sauvé, enfermée à la Bastille, désirait qu'on lui fît une robe de soie blanche, semée de fleurs vertes. La femme du commissaire de Roche- brune courut plusieurs jours les magasins de Paris, puis écrivit, désolée : nulle faiseuse ne possède cette étoffe ; ce qui s'en rapproche le plus est une soie blanche avec des lignes vertes ; si la dame Sauvé veut bien s'en contenter, on viendra prendre mesure. « Monsieur le major, écrit - un prisonnier nommé Hugonnet, les chemises que l'on m'a apportées hier ne sont point celles que j'ai demandées, car il me ressouvient d'avoir écrit fines et avec manchettes brodées; au lieu que celles qui sont ici sont grosses, d'une très mau- vaise toile et avec des mancliettes tout au plus 1. « nSl, 2 mars. — J'ai reçu une lettre de M. Duval (secrétaire du lieutenant de police) par laquelle il me mande que M. Berryer (lieutenant de police) est frappé de la dépense des hardes fournies aux prisonniers depuis quelque temps; mais, comme vous le savez, je ne fais les fournitures que lorsque M. Berryer me l'ordonne, et je tâche que les hardes soient bien conditionnées afin qu'elles durent et que les prisonniers soient contents. » Lettre du commissaire à la Bastille, Rochebrune, au major Chevalier. Bibl. de VArse- naL Archives de la Bastille, 125)8, f. 50. 2. En févr. 1~67. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bas- tille. 76 LÉGENDES ET .VUCIIIVES DE LX BASTILLE. propres pour un porte-clés; c'est pourquoi je vous prie de les renvoyer à M. le commissaire (de la Bas- tille), qu'il les garde, pour moi je n'en veux pas. » Le gouverneur voulait aussi que les détenus eussent de quoi se distraite. Aux plus pauvres il fournissait quelque argent de poche ; il leur don- nait du tabac *. Vers le commencement du xvii^ siècle, un Napo- litain, nommé Vinache, mourut à la Bastille, après y avoir fondé une bibliothèque à l'usage de ceux qui avaient été ses compagnons de captivité. Celte bibliothèque s'accrut, peu à peu, par les deniers du gouvernement^, par les dons de divers détenus, et même, par la générosité d'un bourgeois de Paris qui avait pris en compassion le sort des prison- niers^. Les livres étaient des romans, des ouvrages de science, de philosophie, des livres de piété. La littérature légère dominait. Le lieutenant de police 1. « 1753, 2 févr. — M. Berryer permet que vous donniez à Guidet du tabac sans toucher au peu d'argent qu'il a. >•• Lettre de Duval au major Chevalier, Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12519, f. 33. — « Il est d'usage à la Bastille de donner aux prisonniers, qui veulent du tabac et qui n'ont pas le moyen de s'en fournir, deux onces par semaine; il y enji même à qui j'en donne davantage.... » Lettre du major Chevalier au lieutenant de police, en date du 24 août l"5o. (Archives de la Bastille.) 2. Nous voyons ainsi qu'en 1788 l'administration de la Bastille acheta pour 1200 fr. (3 600 fr. aujourd'hui) de livres pour les prisonniers. 3. Ce brave homme s'appelait Lottin; son don parvint à la Bastille le 12 févr. 1772. LA VIE A LA BASTILLE. 11 Hcrryer raye de la liste des livres envoyés, un jour, à la reliure, un « poème sur la grandeur de Dieu », comme étant d'un sujet « trop mélanco- lique pour des prisonniers ' ». Les détenus fai- saient aussi venir des livres de l'extérieur. Nous avons cité le comte de Belle-Isle qui eut à la Bas- tille plus de trois cents livres et allas -. La Beau- melle y monta une bibliothèque de plus de six cents volumes. L'administration, d'ailleurs, ne se refusait pas à procurer aux détenus, sur l'argent du roi, pour des sommes parfois assez fortes, les ouvrages qu'ils disaient nécessaires à leurs études ^ Voltaire et Puffendorf étaient, sans difficulté, mis entre leurs mains. Enfln , sous Louis XVI, on permit la lecture des gazettes. Après l'autorisation d'avoir des livres et d'écrire, la faveur la plus recherchée était la promenade. Il était rare qu'elle fût refusée. Les prisonniers pou- vaient se promener, soit sur les tours de la Bastille, soit dans l'intérieur des cours, soit, enfin, au bas- tion, transformé en jardin. La plate-forme des tours joignait, à l'air très vif, l'agrément de la vue la plus belle. Fontaine raconte que Sacy montait au haut des tours tous les jours après son dîner. Il s'y 1. Lettre du 27 mars 1733, aux Archives de la Bastille. 2. Bifjl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12321. 3. « Les livres qu'Allègre demande coûtent 33 Ib.; écrit le 2 juin 1732 de les lui acheter. » Note de Duval, secrétaire de la lieutenance de police (Arcliivcs de la Bastille). Allègre était un pcrionnage de condition médiocre. ;8 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. promenait en compagnie des officiers qui lui don- naient des nouvelles de la ville et des prisonniers. Dans leurs chambres les détenus s'amusaient à nourrir des animaux de tout genre, des chats, des oiseaux; ils dressaient des chiens au manège. Quelques-uns eurent la permission d'avoir un violon ou un clavecin. Pellisson était enfermé avec un Basque qui lui jouait de la musette. Le duc de Richelieu vante les airs d'opéra quïl chantait, en parties, avec ses voisins de Bastille, entre autres Mlle de Launay, la tête aux barreaux de la fenêtre ; « cela faisait des sortes de chœurs d'un bel effet ». D'autres prisonniers se désennuyaient à broder, à tisser, à tricoter; quelques-uns firent des orne- ments pour la chapelle du château. D'aucuns se livraient à des travaux de menuiserie, tournaient du bois, faisaient de petits meubles. Les artistes peignaient et dessinaient. « L'octîupation de M. de Villeroi était assez singulière : il avait de fort beaux habits, il les décousait incessamment et les recousait avec beaucoup d'adresse. » Les détenus qui vivaient à plusieurs dans une chambre jouaient aux cartes, aux échecs, au tric-trac. En 1788, lors des affaires de Bretagne, douze gentils- hommes du pays furent enfermés à la Bastille. Ils y vivaient ensemble et demandèrent un billard pour s'amuser; le billard fut dressé dans la chambre du major où ces messieurs allaient faire leur partie. LA VIE A LA BASTILLE. <9 Les prisonniers, qui mouraient à la Baslille, étaient enterrés dans le cimetière Saint-Paul; le service funèbre était célébré dans l'église Saint- Paul, et l'acte mortuaire, portant le nom de famille de la personne morte, était dressé à la sacristie. Il est faux que les noms des défunts fus- sent altérés sur le registre mortuaire, afin que le public ignorât leur identité. L'homme au masque de fer lui-même fut inscrit à la sacristie de Saint- Paul sous son véritable nom. Les juifs, les pro- testants et les suicidés étaient enterrés dans le jardin du château, les idées de l'époque ne per- mettant pas de placer leur dépouille dans la terre bénite du cimetière *. Plus heureux étaient ceux qui sortaient. La mise en liberté était commandée par une lettre de cachet comme l'avait été l'incarcération. Ces ordres de liberté, tant attendus, étaient apportés par le « distributeur des paquets de la cour » ou par r « ordinaire de la poste » ; d'autres fois les parents, les amis venaient remettre eux-mêmes le pli cacheté pour avoir la joie d'emmener immé- diatement ceux de qui ils apportaient la déli- vrance. 1. « Le nommé d'Ham est décédé le 3 déc. 1730. Il a été enterré au jardin le lendemain, n'ayant donné aucune marque de la religion catholique. » Dibl. de VArsenal, Ar- chives de la Bastille, 12oSl. « Le nommé abbé Brennert est décédé le 26 septembre 1721. 11 a été enterré au jardin, à cause qu'il s'est défait. • ILid. 80 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA lîASTILLE. Le gouverneur ou, en son absence, le lieutenant de roi, venait dans la chambre du prisonnier lui annoncer qu'il était libre. Les efTets et papiers dont celui-ci avait été dépouillé lors de son entrée lui étaient rendus sur un reçu qu'il donnait au major, puis il signait une promesse de ne rien révéler de ce qu'il avait vu dans le château. Bien des détenus refusèrent de se soumettre à cette formalité et n'en furent pas moins libérés ; d'autres, après avoir signé, racontèrent de tous côtés ce qu'ils savaient de la prison, et ne furent pas inquiétés. Enfin, lorsque le prisonnier ne recouvrait sa liberté que sous certaines condi- tions, on exigeait de lui l'engagement de se sou- mettre à la volonté du roi. Toutes ces formalités remplies, le gouverneur de la Bastille, avec ce sentiment des belles formes qui caractérisa les hommes de l'ancien régime, faisait servir une dernière fois, à celui qui avait été son hôte, un excellent dîner. Il allait même, si le prisonnier était homme de bonne compagnie, jusqu'à le prier de prendre, place à sa table, puis, le repas terminé, les adieux faits, il mettait à h disposition du prisonnier son carrosse et, souventj y montait avec lui pour l'accompagner jusqu'oi il désirait aller. Plus d'un prisonnier rendu au grand air, di jour au lendemain, dut se trouver embarrassé ef ne savoir où aller ni que faire. Il arriva que Ij LA VIE A LA BASTILLE. 81 gouvernement de la Bastille donna de l'argent à l'un ou à l'autre pour l'aider à vivre quelque temps. En décembre 1783, un nommé Dubu de la Tagnerette, après avoir été mis en liberté, fut logé dans le palais du gouverneur pendant quinze jours, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un appartement qui lui convînt. Aussi, bien des détenus furent-ils fâchés d'être mis dehors; nous pouvons citer des exemples de personnes qui cherchèrent à se faire mettre à la Bastille S d'autres refusèrent leur liberté, d'autres s'efforcèrent de faire prolonger leur détention ^. « Beaucoup, dit Renneville, sortaient de là fort tristes de leur départ. » Le Maistre de Sacy et Fontaine assurent que les années passées à la Bastille ont été les meilleures de leur vie. « La vie innocente que nous menions, dit encore Renne- ville, MM. d'Hamilton, Schrader et moi, semblait 1. « Des gens se faisaient mettre en prison (à la Bastille) pour faire bonne chère et gagner de l'argent. » Renneville, I, LXXV. 2. Entre autres Elter de Sybourg, qui obtient du roi une prolongation de sa détention à la Bastille. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastillc; 1205". Leguay, le fameux Latude, bien d'autres, refusèrent la liberté qui leur fut oil'erte. On lit dans le registre de Du Junca: « Le mardi 29oct. 1697, à dix heures du matin, M. le comte de Morlot est sorti de la Bastille dans une entière liberté, lequel ordre, que M. de Besmaus avait reçu il y avait quelques jours, a été tenu secret pour faire plaisir à M. de Morlot, qui comptait avoir assez de crédit auprès de M. de Pomponne pour rester partie de l'hiver encore à la Bastille ». Bibl. de l'Arsenal, ms. 5134, f. 35 v°. 6 82 LÉGENDES ET ARCHIVES BE LA BASTILLE. si douce à M. d'Halmilton qu'il me pria d'en faire la description en vers. » Les Mémoires de Mme de Staal nous présentent ses années de Bastille comme les plus heureuses qu'elle ait connues. u Au fond de mon cœur, j'étais fort éloignée de désirer ma liberté. » « Je demeurai à la Bastille six semaines, observe l'abbé Morellet, qui s'écou- lèrent, j'en ris encore en y pensant, fort agréa- blement pour moi. » Et, plus tard, Dumouriez répète qu'à la Bastille il fut heureux et ne s'en- nuya pas. Tel a été le régime de la célèbre prison d'État. Il n'y avait pas, au siècle dernier, un lieu de déten- tion en Europe où les prisonniers fussent entourés d'autant d'égards et de confort; il n'y en a pas aujourd'hui. Mais il serait absurde, malgré ces adoucisse- ments très réels, de prétendre que les captifs fus- sent généralement satisfaits de leur incarcération. Rien n'est une consolation à la perte de la liberté. Combien de malheureux se sont frappé, déses- pérés, la tête aux épaisses murailles, tandis que femme et enfants et les intérêts les plus graves les appelaient au dehors! La Bastille a été la cause de bien des ruines, entre ses murs ont été versées des larmes qui n'ont pas été séchées. Au xviii" siècle, un écrivain a défini la prison d'État : « Une Bastille est toute maison solide- ment bâtie, hermétiquement fermée et diligem- LA VIE A LA BASTILLE. 83 ment gardée, où toute personne, quels que soient son rang-, son âge, son sexe, peut entrer, sans savoir pourquoi, rester sans savoir combien, en attendant d'en sortir sans savoir comment * ». Ces lignes, écrites par un défenseur de la vieille prison d'État, en contiennent la condamnation, sans appel, devant l'esprit moderne. l. Apologie de la Bastille (ouvrage anonyme, par Servan), p. 54. ÏV LE MASQUE DE FER^ Depuis deux siècles, il n'est pas de question qui ait passionné davantage Topinion publique que celle du Masque de fer. Des livres écrits sur ce sujet se remplirait une bibliothèque. On déses- péra de lever le voile. « L'histoire du Masque de fer, dit Michelet, restera probablement à jamais obscure », et Henri Martin ajoute : « L'histoire n'a pas le droit de se prononcer sur ce qui ne sortira jamais du domaine des conjectures ». Aujourd'hui, le doute n'existe plus. Le problème est résolu. Avant d'exposer la solution que la cri- tique, d'une voix unanime, a déclaré exacte, nous allons transcrire les rares documents authen- tiques que nous possédons sur l'homme au masque, puis exposer les principales solutions qui 1. Pour les noies et références qui ne sont pas indiquées ci-après, voir Vllomme au masque de velours noir, dans la Revue historique, LVI (1894), 253-303, et Nouveaux Docu- ments sur la Bastille dans la Revue Bleue du 26 mars 1898, 86 LÉGENDES LT ARCHIVES DE LA BASTILLE. ont été proposées, avant d'arriver à la solution véritable. 1° Les DOCUMENTS. Le livre d'écrou de la Bastille. — Dès le début, |! citons le texte qui est l'origine et le fondement de tous les travaux publiés sur la question du Masque de fer. I Etienne Du Junca, lieutenant de roi à la Bas- tille, dans un journal dont il commença la rédac- tion le 2 octobre 1690, quand il entra en posses- sion de sa charge — sorte de livre d'écrou oii il consignait au jour le jour les détails concernant l'arrivée des prisonniers ', — écrit, à la date du 18 septembre 1698, ces lignes que la légende populaire a rendues mémorables : « Du jeudi, 18 septembre (1698), à trois heures après midi, M. de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des îles Sainte-Marguerite-Honorat, ayant mené avec lui, dans sa litière, un ancien prisonnier qu'il avait à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas, et l'ayant fait mettre, en descendant de la litière, dans la première chambre de la tour de la Bazinnière, en attendant 1. Ce Journal de Du Junca, qui est un trésor d'informa- tions sur la vie à la Bastille sous Louis XIV est, comme on l'a vu, souvent cité dans les notes ci-dessus. LE MASQUE DE FER. 87 la nuit pour le mettre et mener moi-même, à neuf heures du soir, avec M. de Rosarges, un des ser- gents que M. le gouverneur a menés, dans la troisième chambre, seul, de la tour de la Bertau- dière, que j'avais fait meubler de toutes choses, quelques jours avant son arrivée, en ayant reçu Tordre de M. de Saint-Mars; lequel prisonnier sera servi et soigné par M., de Rosarges, que M. le gouverneur nourrira (c'est-à-dire : et nourri par le gouverneur) '. » Dans un second registre, qui fait pendant au premier, registre où Du Junca consignait les détails de la mise en liberté ou de la mort des prisonniers, nous lisons, à la date du 19 novem- bre 1703 : « Du même jour, lO*' de novembre 1703, le pri- sonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars, gouver- neur, a mené avec lui en venant des îles Sainte- Marguerite, qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'-étant trouvé un peu mal hier en sortant de la messe, il est mort ce jourd'hui, sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier, surpris de sa mort. Il n'a point reçu les sacrements, et notre aumônier l'a exhorté un 1. Nous avons ci-dessus corrigé l'orthographe grossière de Du Junca. Le lecteur trouve à la fin du volume le fac- similé de ce document. 88 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. moment avant que de mourir. Et ce prisonnier inconnu, gardé depuis si longtemps, a été enterré le mardi, à quatre heures de l'après-midi, 20"^ no- vembre, dans le cimetière Saint-Paul, notre paroisse; sur le registre mortuel on a donné un nom aussi inconnu. M. de Rosarges, major, et Arreil, chirurgien, ont signé sur le registre. » Et en marge : « J'ai appris depuis qu'on l'avait nommé sur le registre M. de Marchiel, qu'on a payé 40 livres d'enterrement K » Les registres de Du Junca étaient conservés dans les anciennes archives de la Bastille, d'où ils ont passé à la Bibliothèque de l'Arsenal, où ils sont conservés aujourd'hui -. Ils sont rédigés d'une grosse écriture de soldat peu habile à ma- nier la plume. L'orthographe en est grossière. Mais les faits y sont rapportés avec précision et se sont toujours trouvés exacts quand ils ont été contrôlés. On vient de voir, par l'extrait du registre des sorties, que le mystérieux prisonnier ne portait pas un masque de fer, mais un masque de velours noir. Quant à l'inscription dans le registre de l'église Saint-Paul, on l'a retrouvée. La voici : 1. L'orlhographe de Du Junca est recUQée ci-dessus; le fac-similé du texte se trouve à la fin de ce volume. 2. Mss. 5133-5134. LE MASQUE DE FER. 89 « Le 19^ (1703), Marchioly, âgé de quarante- cinq ans, ou environ, est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20® du présent, en présence de M. Rosage {sic), majeur de la Bastille, et de M. Reglhe {sic) chirurgien majeur de la Bastille, qui ont signé. — Signé : Rosarges, Reilhe*. » Tels sont les documents fondamentaux de l'his- toire de l'homme au masque; nous verrons plus loin qu'ils suffisent à faire connaître la vérité. La lettre du gouverneur de Sainte-Marguerite . — Nous venons de voir, par le registre de Du Junca, que l'homme au masque avait été aux îles Sainte- Marguerite, sous la surveillance de Saint-Mars, qui, nommé gouverneur de la Bastille, l'avait amené avec lui. Dans la correspondance échangée entre Saint-Mars, gouverneur du château des îles Sainte-Marguerite, et le ministre Barbezieux, on trouve, à la date du 6 janvier 1696, la lettre sui- vante, où Saint-l\lars expose la manière dont il agit avec ses prisonniers, et où il est question de l'homme au masque sous le terme « mon ancien prisonnier » : 1. Cet acte était conservé dans les Archives de la Ville de Paris; il a été détruit dans l'incendie de 1871 ; le fac-similé en avait été, heureusement, reproduit dans la traduction anglaise par Vizetelly (Londres, 1870, in-8), et dans la o" édi- tion française (Paris, librairie Didier, 1878, in-8) du livre de Marius Topin, l'Homme au masque de fer. C'est ce fac-similé qui est reproduit à la fin de ce livre. 90 LCGEXDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. « Monseigneur, « Vous me commandez de vous dire comment Ton en use, quand je suis absent ou malade, pour les visites et précautions qui se font journelle- ment aux prisonniers qui sont commis à ma garde. Mes deux lieutenants servent à manger aux heures réglées, ainsi qu'ils me l'ont vu pratiquer et que je le fais encore très souvent lorsque je me porte bien. Le premier venu de mes lieutenants, qui prend les clefs de la prison de mon ancien pri- sonnier, par où l'on commence, ouvre les trois portes et entre dans la chambre du prisonnier, qui lui remet honnêtement les plats et assiettes qu'il a mises les unes sur les autres, pour les donner entre les mains du lieutenant qui ne fait que de sortir deux portes pour les remettre à un de mes sergents, qui les reçoit pour les porter sur une table à deux pas de là, où le second lieu- tenant, qui visite tout ce qui entre et sort de la prison et voit s'il n'y a rien d'écrit sur la vaisselle ; et après que l'on lui a donné le nécessaire, l'on fait la visite dedans et dessous le lit, et, delà, aux grilles et aux fenêtres de sa chambre, et, fort souvent, sur hii; après lui avoir demandé fort civilement s'il n'a pas besoin d'autre chose, l'on ferme les portes pour en aller faire tout autant aux autres prisonniers. » La lettre de M. de Palicau. — Le 19 juin 17G8, LE MASQUE DE FER. 91 M. de Formanoir de Palteau adressa, du château de Palteau, près de Villeneuve-le-Roi, au célèbre Fréron, directeur de V Année liKcraire, une lettre qui fut insérée dans le numéro du 30 juin 17G8. L'auteur de cette lettre était le pelit-neveu de Saint-Mars. A l'époque où celui-ci fut nommé gouverneur de la Bastille, le château de Palteau lui appartenait, et il s'y arrêta avec son prisonnier masqué, en allant des îles Sainte-Marguerite à Paris. « En 1698, écrit M. de Palteau, M. de Saint- Mars passa du gouvernement des îles Sainte- Marguerite à celui de la Bastille. En venant en prendre possession, il séjourna avec son prison- nier à sa terre de Palteau. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars; ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur, ^L de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour. Les paysans que j'ai inter- rogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque; mais ils observèrent très bien que ^L de Saint-Mars, qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pistolets à côté de son assiette. Ils n'avaient pour les servir qu'un seul valet de chambre, qui allait chercher les plats qu'on lui apportait dans l'antichambre, fermant soigneu- 92 LEGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. sèment sur lui la porte de la salle à manger. Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avait toujours son masque noir sur le visage; les paysans remarquèrent qu'on lui voyait les dents et les lèvres, qu'il était grand et avait les che- veux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque. » Ce récit est tout entier marqué au coin de la vérité. M. de Palteau, qui l'écrit, ne cherche à en tirer aucune conclusion. Il ne prend parti ni pour l'une ni pour l'autre des hypothèses alors discutées pour expliquer l'identité du mystérieux inconnu. Il se contente de rapporter le témoi- gnage de ceux de ses paysans qui virent l'homme masqué lors de son passage dans ses terres. Le seul détail de ce récit que nous puissions con- trôler — ce détail est, il est vrai, caractéristique — est celui du masque noir, dont parle M. de Palteau; il correspond exactement au masque de velours noir dont il est question dans le registre de Du Junca. Le château de Palteau existe encore aujour- d'hui. Dans son ouvrage sur le surintendant Fouquet, M. Jules Lair en donne la description. «. Le château de Palteau, situé sur la hauteur, entre les bois et les vignes, présentait en ce temps-là, comme encore aujourd'hui, l'aspect d'une grande demeure seigneuriale dans le style LE MASQUE DE FER. 93 du temps de Henri IV et de Louis XIII. D'abord une vaste cour d'honneur, puis deux ailes; au fond, le bâtiment principal et la chapelle. Des arcades cintrées supportent un premier étage dont les hautes fenêtres traversent le toit et éclai- rent jusqu'au grenier. » Depuis le xviii° siècle, le château a cependant subi quelques modifica- tions. La pièce où dînèrent Saint-Mars et son prisonnier sert actuellement de cuisine. Les notes du major Chevalier. — A côté des notices du journal de Du Junca, que nous venons de transcrire, les érudits ont coutume d'invoquer, comme étant également dignes de foi, bien que d'une époque postérieure, le témoignage du Père Griffet, aumônier de la Bastille, et celui du major Chevalier. Les extraits de Du Junca, cités ci-dessus, ont été publiés, pour la première fois, en 1769, par le Père Griffet, qui y joignait le commentaire suivant : « Le souvenir du prisonnier masqué se conservait encore parmi les officiers, les sol- dats et les domestiques de la Bastille, lorsque M. de Launey, qui en a été longtemps gouver- neur, y arriva pour occuper une place dans l'état-major de la garnison, et que ceux qui l'avaient vu avec son masque, lorsqu'il passait dans la cour pour se rendre à la messe, disaient qu'il y eut ordre, après sa mort, de brûler géné- ralement tout ce qui avait été à son usage, comme Oi LÉGENDES ET ARCHIVES bE LA BASTILLE. linge, habits, matelas, couvertures, etc.; que l'on fit même regratter et reblanchir les murailles de la chambre où il était logé, et que Ton en défît tous les carreaux pour y en mettre de nouveaux, tant on y craignait qu'il n'eût trouvé moyen de cacher quelques billets ou quelque marque dont la découverte aurait pu faire connaître son nom. » Le témoignage du Père Griffet se trouve con- firmé par des notes, dont l'auteur est un major de la Bastille, nommé Chevalier. Le major était, dans l'administration de la Bastille, non le per- sonnage le plus élevé en grade, puisque, au- dessus de lui, étaient placés le gouverneur et le lieutenant de roi, mais le personnage le plus important. Toute l'administration intérieure, en ce qui concernait les prisonniers, reposait sur lui. Chevalier remplit ces fonctions près de trente- huit ans, de 1749 à 1787. M. Fernand Bournon l'apprécie ainsi : « Chevalier est le type du fonc- tionnaire dévoué, laborieux, et qui n'ambitionne pas de sortir d'un rang un peu subalterne. On ne saurait dire ce que l'administration de la Bas- tille a dû à son zèle et à sa parfaite connaissance d'un service difficile entre tous. » Parmi des notes réunies pour servir à l'histoire de la Bastille, Chevalier résume les indications que fournit le registre de Du Junca, et il ajoute : « C'est le fameux homme au masque que per- sonne n'a jamais connu. Il était traité avec une LE MASQUE DE FER. 95 grande distinction par M. le gouverneur et n'était vu que par M. de Rosarges, major dudit château, qui seul en avait soin; il n'a point été malade, que quelques heures, mort comme subitement. Enterré à Saint-Paul, le mardi vingtième novem- bre 1703, à quatre heures après midi, sous le nom de Marchiergues. Il a été enseveli dans un drap blanc neuf qu'a donné le gouverneur, et généralement tout ce qui s'est trouvé dans sa chambre a été brûlé, comme son lit tout entier, chaises, tables et autres ustensiles, ou fondu, et le tout jeté dans les latrines. » Ces observations du Père Griffet et du major Chevalier ont tiré une grande force, aux yeux des historiens, de leur exacte concordance; mais en les examinant avec attention on voit que le témoignage de Chevalier est la source de celui du Père Griffet; aussi bien Chevalier était-il major de la Bastille quand le Jésuite rédigea son ouvrage et c'est son autorité, sans aucun doute, qui est par lui invoquée. Des documents récemment publiés dans la Revue Bleue renversent ces affirmations, qui paraissaient fondées sur la base la plus ferme. Dans le journal de Du Junca, dont nous venons de parler, on lit à la date du 30 avril 1701 : « Du samedi, 30 avril, sur les neuf heures du soir, M. Aumont le jeune est venu, ayant mené et remis un prisonnier, le nommé M. Maranviile, 96 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. SOUS le nom de Ricarville, qui a été officier de guerre, mécontent, parlant trop et mauvais sujet; lequel j'ai reçu, suivant les ordres du roi, expédiés par M. le comte de Pontchartrain ; lequel j'ai fait mettre en compagnie, avec le nommé Tirmon, dans la seconde chambre de la tour de la Bertau- dière, avec Vancien prisonnier, tous les deux bien renfermés '. » L' « ancien prisonnier », dont il s'agit ici, n'est autre que l'homme au masque. Lorsque celui-ci était entré à la Bastille, ainsi que nous l'avons vu, le 18 septembre 1698, il avait été mis dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière. En 1701, la Bastille se trouva encombrée de pri- sonniers; on dut en réunir plusieurs dans une même chambre et l'homme au masque fut mis avec deux compagnons. L'un d'eux, Jean- Alexandre de Ricarville, dit de Maranville, avait été dénoncé comme « débiteur de mauvais dis- cours contre l'État, blâmant la conduite de la France et louant celle des étrangers, surtout celle des Hollandais ». Les rapports de police le pei- gnent comme très gueux, vêtu de mauvais habits, âgé d'environ soixante ans. C'était, comme dit Du Junca, un ancien officier dans les troupes du roi. Maranville sortit de la Bastille le 19 oc- tobre 1708^. Il fut transféré à Charenton, où il 1. Bibl. de VArsenal, ms. 5133, f. 60 r». 2. Bibl. de VArsenal, Archives de la Bastille, 12475, f. 164. LE MASQUE DE FER. 97 mourut en février 1709. Il faut faire observer que Charenton était alors une prison « ouverte », où les détenus frayaient entre eux et avaient de nombreux rapports avec l'extérieur '. Le second des compagnons de captivité de l'homme au masque, Dominique-François Tir- mont, était un domestique. Lorsqu'il fut embas- tillé, le 30 juillet 1700, il avait dix-neuf ans. Il était accusé de sortilèges et de débaucher des jeunes filles. Il fut mis dans la deuxième chambre de la tour de la Bertaudière, où l'homme au masque et MarauAille vinrent le rejoindre. Il fut transféré à Bicêtre, le 14 décembre 1701. Sa raison s'égara en 1703. Il mourut vers 1708. Lors de son entrée à la Bastille, le 18 septem- bre 1698, l'homme au masque avait été placé, comme nous l'avons vu, dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière. II en fut tiré, le 6 mars 1701, pour faire place, dans la « troisième Bertaudière », à une nommée Anne Randon, « devineresse et diseuse de bonne aventure », qui y fut enfermée toute seule. Le prisonnier masqué fut alors mis dans la « deuxième Bertaudière » 1. « Le roi envoie à la Bastille le s. Blache, qui avait été mis au couvent de la Charité à Charenton, et ce change- ment se fait parce que la maison de Charenton est une maison ouverte où il recevait des visites et écrivait sans qu'il fût possible de l'en empêcher. » Lettre de Ponlchar- train à Bernaville, en date du 10 févr. 1710, Bibl. de l'Arse- nal, Archives de la Bastille, 12410, p. 246. 7 98 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. avec Tirmont qui s'y trouvait, ainsi que nous ve- nons de le voir, depuis le 30 juillet 1700. Maran- ville vint les y rejoindre le 30 avril 1701, Peu de temps après, l'homme masqué fut encore transféré dans une autre chambre, avec ou sans Maranville. Tirmont avait été conduit à Bicêtre en 1701. Nous voyons que, le 26 février 1703, l'abbé Gonzel, prêtre franc-comtois, accusé d'espionnage, fut enfermé « seul « dans la « deuxième Bertaudière ». Ces faits sont d'une authenticité indiscutable et l'on aperçoit, d'un coup d'œil, les conséquences qui en découlent. Au moment même où le pri- sonnier masqué était réuni à des compagnons de captivité, partageant avec eux une môme chambre, d'autres prisonniers, à la Bastille, étaient main- tenus rigoureusement isolés, malgré l'encom- brement de la prison, tant les motifs de leur incarcération semblaient de plus grande consé- quence! L'homme au masque est mis avec des individus de la plus basse classe, qui sortiront, peu après, pour se mêler à la foule des prison- niers de Charenton et de Bicêtre. Nous lisons dans un rapport de d'Argenson, qu'il fut même question de faire entrer l'un d'eux, Tirmont, dans l'armée. Voilà donc ce personnage détenteur d'un secret terrible dont Madame Palatine parle déjà en termes mystérieux \ et qui intrigua les rois, i. Voir les extraits de la correspondance de la Princesse Palatine cités par M. Guillaume Depping dans la Revue Bleue LE MASQUE DE FER. 99 Louis XV, Louis XVI! qui izitrigua les propres officiers de la Bastille et leur fit écrire les contes les plus éloignés de la réalité! 2° La LÉGENDE. Si les officiers mêmes de la Bastille tombaient dans de pareils écarts d'imagination, dans quels rêves ne devait pas s'envoler la pensée du public ! Le mouvement est curieux à suivre. Voici, tout d'abord, le léger masque vénitien qui se trans- forme en un masque de fer avec des articulations du 18 juillet 1896, p. 71. Ce témoignage étant le premier témoignage public, connu jusqu'à ce jour, relatif au mys- térieux prisonnier de la Bastille, il parait utile de le repro- duire ici. On verra comment, dès cette époque, dans un milieu qui aurait pu être bien informé — Madame Palatine était belle-sœur de Louis XIV, — la légende s'emparait des imaginations. Madame Palatine écrit à l'Électrice de Hanovre : • Marly, 10 octobre 1711. — Un homme est resté de lon- gues années à la Bastille et y est mort masqué. Il avc.it à ses côtés deux mousquetaires pour le tuer, s'il ôtait son masque. lia mangé et dormi masqué. Il fallait sans d^ute que ce fût ainsi, car on l'a d'ailleurs très bien traité, oien logé, et on lui a donné tout ce qu'il désirait. 11 a comm:. nié masqué; il était très dévot et lisait continuellement. 0." n'a jamais pu apprendre qui il était. « « Versailles, 22 octobre 1711. — Je viens d'apprendre quel était l'homme masqué qui est mort à la Bastille. S'il a porté un masque, ce n'était point par barbarie; c'était un mylord anglais qui avait été mêlé à l'alTaire du duc de Berwck ((ils naturel de Jacques II détrôné par son gendre le -rince d'Orange, qui devint roi sous le nom de Guillaume III) contre le roi Guillaume. Il est mort ainsi afin que ce roi ne pût jamais apprendre ce qu'il était devenu. • 100 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. d'acier, que le prisonnier ne quitte jamais. Les égards — imaginaires, comme on Ta vu — dont le captif aurait été entouré et dont il est question dans les notes du major Chevalier, se transfor- ment en marques d'une déférence sans limite que les geôliers témoignent à leur captif. On racon- tait que le gouverneur Saint-Mars, chevalier de Saint-Louis, n'avait jamais parlé à son prisonnier que debout, la tête découverte, qu'il le servait lui-môme à table, dans de la vaisselle d'argent, et qu'il lui fournissait, à sa fantaisie, les vête- ments les plus beaux du monde. Chevalier dit qu'après le décès du prisonnier, à la Bastille, sa chambre fut remise à neuf, pour éviter que son successeur trouvât dans quelque coin des indica lions révélatrices. Parlant de l'époque où l'homme au masque était aux îles Sainte-Marguerite, Vol- taire raconte : « Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui est écrit sur « cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre « vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le « pêcheur, je viens de la trouver, et personne ne l'a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur se fût assuré qu'il n'avait jamais su LE MASQUE DE FER. 101 lire et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne « pas savoir lire. » Dans YHisloire de Provence du Père Papon, il s'agit d'un linge. Le dénouement est plus tra- gique : « J'ai trouvé dans la citadelle un officier de la compagnie franche, âgé de soixante dix- neuf ans. Il m'a plusieurs fois raconté qu'un f rater de cette compagnie aperçut un jour, sous la fenêtre du prisonnier, quelque chose de blanc qui^flottait sur l'eau; il l'alla prendre et l'apporta à M. de Saint-Mars. C'était une chemise très fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle le prisonnier avait écrit d'un bout à l'autre. M. de Saint-Mars, après l'avoir dépliée et avoir lu quel- ques lignes, demanda au frater, d'un air fort embarrassé, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qu'il y avait. Le frôler protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; mais, deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit. » Enfin, le trait du drap blanc dans lequel Saint- Mars fit envelopper le corps du prisonnier, quand celui-ci fut mort à la Bastille, frappa l'imagina- tion et fut développé à son tour en un goût extraordinaire que le prisonnier aurait eu pour le linge de la plus grande finesse et pour les den- telles de prix, — ce qui devait prouver que riiomme au masque était un fils d'Anne d'Au- triche, laquelle aimait d'une manière particu- 102 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. lière, affirmait-on, les dentelles précieuses et le linge fin. Un frère de Louis XIV. — Nous pouvons fixer, avec prédsion, croyons-nous, l'origine de la légende qui fit du Masque de fer un frère de Louis XIV. C'est d'ailleurs à cette direction, qui lui fut donnée dès l'origine, que l'histoire du prisonnier inconnu dut son grand retentisse- ment. La gloire en appartient au plus célèbre écrivain du xviip siècle . Avec une hardiesse d'imagination, que lui envierait aujourd'hui le journaliste le plus habile à forger des nouvelles retentissantes. Voltaire donna le jour et l'essor à cet énorme — excusez Fexpression — canard. En 1745, venait de paraître une manière de roman, intitulé Mémoires pour servir à Vh'istoire de Perse ^ et attribué, non sans vraisemblance, à Mme de Vieux-Maisons. Le livre contenait un récit à clés, où le mystérieux prisonnier, dont on commençait à parler un peu partout, était identifié avec le duc de Vermandois. Grâce à ce détail, l'ouvrage fit sensation. Voltaire vit immé- diatement le parti qu'il pourrait tirer de l'aven- ture. Il avait été enfermé naguère à la Bastille, ce qui était une raison d'en parler; mais il n'osa pas mettre en circulation brusquement, sans préparation, la formidable histoire qu'il venait d'imaginer, et, avec un sentiment très fin de l'opinion publique, il se contenta d'imprimer LE MASQUE DE FER. 103 dans la première édition du Siècle de Louis XIV : « Quelques mois après la mort de Mazarin, il arriva un événement qui n'a point d'exemple, et, ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens Font ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Margue- rite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Sainl-^Iars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouver- neur de la Bastille, l'alla prendre à l'île Sainte- Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île, avant la translation, et lui parla debout avec une considération qui tenait du respect. » Voltaire ne dit d'ailleurs pas quel était ce pri- sonnier extraordinaire. Il observa l'impression produite par son récit sur le public. Alors il s'enhardit, et, dans la première édition de ses Questions sur VEncyclofédie, insinua que, si le visage du prisonnier était recouvert d'un masque, c'était de peur qu'on reconnût quelque ressem- blance trop frappante. Il ne donnait toujours pas 104 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. le nom, mais déjà chacun s'attendait à quelque étonnante nouvelle. Enfin, dans la deuxième édi- tion des Questions sur l'Encyclopédie, Voltaire ajouta bravement que l'homme au masque avait été un frère utérin de Louis XIV, fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche, et aîné du roi. On sait quels incomparables agitateurs d'opinion furent les encyclopédistes. Une fois dans l'étang, la carpe ne tarda pas à faire des petits, qui grandirent à leur tour et pri- rent un monstrueux développement. On lit dans les Mémoires du duc de Richelieu, rédigés par son secrétaire, l'abbé Soulavie, que Mlle de Valois, fille du Régent et, à cette date, maîtresse de Richelieu, sur les instances de celui- ci, aurait consenti à se prostituer à son père — la tradition voulait que le Régent eût été amou- reux de sa fille, — pour avoir communication d'une notice rédigée par Saint- Mars sur le Masque de fer. D'après ce récit, que l'auteur des Mémoires imprime en entier, Louis XIV serait né à midi, et le soir, à huit heures et demie, pendant le souper du roi, la reine serait accouchée d'un second fils, q^u'on aurait fait disparaître pour éviter les dissensions ultérieures dans l'État. Le baron de Gleichen fait mieux. Il s'efforce de démontrer que ce serait le véritable héritier de la couronne qui aurait été enfermé au profit d'un enfant de la reine et du cardinal. Ceux-ci, devenus LE MASQUE DE FER. 10b les maîtres, après la mort du roi, auraient sub- stitué leur fîls au Dauphin, ce qu'aurait facilité une ressemblance extrême entre les enfants. On voit, d'un coup d'œil, les conséquences de ce système, qui annule la légitimité des derniers Bourbons. L'imagination ne devait plus s'arrêter. Le bou- quet s'épanouit sous le premier Empire. L'on vit alors paraître des brochures où la version du baron de Gleichen était reprise. Louis XIV n'avait été qu'un bâtard, fîls d'étrangers; l'héritier légi- time avait été enfermé aux îles Sainte-Marguerite, où il s'était marié à la fille de l'un de ses gardiens. De ce mariage était né un enfant qu'on fit, dès qu'il fut sevré, passer en Corse, en le confiant à une personne sûre, comme un enfant venant de bonne part, en italien Buona-parte. C'est de cet enfant que l'Empereur aurait été le rejeton direct. La légitimité de Napoléon P"" sur le trône de France établie par le Masque de fer! le grand Dumas n'a pas trouvé cela. Mais ce qui paraîtra inouï, c'est qu'il s'est trouvé des hommes pour prendre ces histoires au sérieux. On lit dans un manifeste vendéen répandu parmi les Chouans en nivôse an IX : « Il ne faut pas que le parti royaliste se fie aux assurances données par quel- ques émissaires de Bonaparte, qu'il n'a pris le trône que pour le restituer aux Bourbons: tout démontre qu'il n'attend que la pacification gêné- 106 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. raie pour se déclarer, — et qu'il veut fonder son droit sur la naissance des enfants du Masque de fer! » Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'hypo- thèse qui fait du Masque de fer un frère de Louis XIV. Marins Topin l'a fait de la manière la plus claire. Voici d'ailleurs longtemps que cette opinion est abandonnée. Les derniers écrivains qui s'y soient attachés datent de l'époque révolu- tionnaire. Les incarnations successives du Masque de fer. — « Jamais dieu de l'Inde, dit Paul de Saint- Victor en parlant de l'homme au masque, ne subit tant de métempsycoses et tant d'avatars. » Il serait trop long simplement d'énumérer toutes les indi- vidualités avec lesquelles on a voulu identifier le Masque de fer; on a été chercher jusqu'à des femmes. Nous allons citer rapidement les hypo- thèses qui ont trouvé le plus de créance dans le public ou celles qui ont été défendues par les tra- vaux les plus sérieux, pour arriver finalement à l'identification — on verra que c'est une de celles qui ont été proposées anciennement — qui est sans aucun doute la vérité. L'hypothèse qui, après celle d'un frère de Louis XIV, a le plus passionné l'opinion pubHque est l'hypothèse qui faisait du mystérieux inconnu Louis, comte de Vermandois, amiral de France, fils de la gracieuse Louise de la Vallière. Ce fut LE MASQUE DE FER. 107 jusqu'à la croyance du Père Griffet, aumônier de la Bastille, et des officiers eux-mêmes de Tétat major. Cette conjecture est réfutée en une ligne : < Le comte de Vermandois mourut à Courtrai, 11' 18 novembre 1683 ». Réfutation semblable du -\ stème qui identifie le Masque de fer avec le duc (le JVIontmouth, bâtard de Charles II et de Lucie W'alters. Montmouth périt sur l'échafaud à Lon- 1 dres, en 1683. Lagrange-Chancel mit beaucoup d'ardeur et de talent à défendre l'opinion qui faisait de l'homme au masque François de Ven- dôme, duc de Beaufort, nommé sous la Fronde le roi des Halles. Le duc de Beaufort mourut au siège de Candie, le 2o juin 1669. 1 A Lagrange-Chancel succède le chevalier de I Taules. « J'ai découvert l'homme au masque, t , . . . . ) s'écrie-t-il, et il est de mon devoir de rendre 1 compte à l'Europe et à la postérité de ma décou- verte! » Cette découverte fit connaître Avédick, patriarche arménien de Constantinople et de Jérusalem, enlevé en Orient, à l'instigation des Jésuites, et transporté en France. Vergennes, après son entrée aux Affaires étrangères, fit faire (les recherches. Elles confirmèrent qu 'Avédick avait, effectivement, été arrêté dans les conditions indiquées, mais postérieurement à 1706; il ne pouvait donc être identifié avec le Masque de fer K 1. Le registre 12475 des Archives de la Baslille conservé a laBibl. de l'Arsenal, contient un certain nombre de docu- i08 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Telles sont les hypothèses du xviiic siècle. Arri- vons à celles de notre temps. Puisqu'il s'agissait de mystère et de machinations ténébreuses, les Jésuites ne pouvaient rester hors l'afTaire. Nous venons d'ailleurs de les voir à l'œuvre avec le patriarche arménien. On songea au jeune homme qui aurait été enfermé à leur instigation, pour avoir écrit deux vers contre eux. Mais cette con- ception a été largement dépassée par un travail, publié en 1885, sous le pseudonyme « Ubalde », et dont l'auteur est sans aucun doute M. Anatole Loquin. Voici la conclusion : « Plus j'y réfléchis, plus je crois reconnaître dans l'homme au masque de fer, sans esprit de système ni entêtement de ma part, J.-B. Poquelin de Molière * ». Les Jésuites s'étaient vengés du Tartufe\ Arrivons enfin aux conjectures qui ont serré la vérité de près et ont été défendues par de véri- tables érudits. Le surintendant Fouquet est la solution du nients relatifs à la détention d'Avédick, désigné dans ces textes sous les expressions « un prisonnier important », r « Arménien », le « patriarche arménien ». Ces documents de 1709-l"t0 confirment l'observation ci-dessus. Avédick était entré à la Bastille par ordre du 18 décembre 1709, il y avait été transféré de l'abbaye du Mont-Saint-Michel. 1. M. Anatole Loquin, signant cette fois en toutes lettres, revient sur cette conception dans un ouvrage annoncé pour les premiers mois de 18S8, et dont nous n'avons encore vu que les prospectus : Molière à Bordeaux vers f 647 et en 1638, avec des considérations nouvelles sur ses fins dernières à Paris en 1673... ou, peut-êire, en 1703, 2 vol. in-8. LE MASQUE DE FER. 109 bibliophile Jacob (Paul Lacroix). M. Lair a montré comment Fouquet était mort à Pignerol, dune sorte d'apoplexie, le 23 mars 1680, au moment où, à la cour même, on songeait à l'envoyer aux eaux de Bourbon, premier pas vers la liberté définitive. François Pvavaisson, le savant et charmant con- servateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, de qui nous avons eu l'honneur de continuer le travail de classement des Archives de la Bastille, crut un moment que le célèbre prisonnier pouvait avoir été le jeune comte de Kéroualze, qui avait com- battu à Candie sous les ordres de l'amiral de Beaufort. Ravaisson a exposé son hypothèse avec beaucoup de réserve; il fut, dans la suite, amené à y renoncer lui-même; nous n'avons donc plus à insister. M. Loiseleur, au cours de sa brillante polé- mique avec Marins Topin, proposa « un espion obscur arrêté par Catinat en 1681 » ; — et son contradicteur le réfuta de la manière la plus piquante en retrouvant Catinat dans le prisonnier même qu'il aurait dû arrêter. Le général lung a publié un gros volume pour défendre la canditaturc d'un certain Oldendorf, Lorrain de naissance, espion et empoisonneur, arrêté, le 29 mars 1673, dans une souricière, à l'un des passages de la Somme. Le système a été réfuté par jM. Loiseleur. Ainsi que le fait observer M. Lair, M. le général lung n'est même pas par- 110 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. venu à faire entrer son personnage à Pignerol, condition essentielle pour qu'il puisse être l'homme au masque. M. le baron Carutti s'est arrêté à un Jacobin fou, prisonnier à Pignerol, de qui le nom est demeuré inconnu; mais ce Jacobin mourut à Pignerol vers la fin de 1693. Le récent ouvrage de M. Emile Burgaud, écrit en collaboration avec le commandant Bazeries, a fait grand bruit. Il conclut au général Vivien Labbé de Bulonde, que Louvois fit arrêter pour avoir, devant Coni, manqué aux devoirs qui s'im- posent à un général en chef. M. Geoffroy de Grandmaison a publié, dans YUnioers du 9 jan- vier 1895, deux quittances signées par le général de Bulonde, l'une en 1699, date où l'homme au masque était à la Bastille dans un isolement rigoureux; l'autre, en 1705, alors que le prison- nier masqué était mort depuis deux ans. Nous arrivons enfin à celle de toutes les hypo- thèses qui est la plus vraisemblable, — après l'hypothèse vraie, naturellement. Eustache Dau- ger, que M. Lair identifie avec le personnage masqué, était un valet, qui avait été écroué à Pignerol le 28 juillet 1669. Mais il faut observer que le prisonnier masqué fut gardé dans un secret rigoureux, dans les premiers temps de sa déten- tion, tant qu'il fut à Pignerol et aux îles Sainte- Marguerite. Or, lorsque Dauger vint à Pignerol, LE MASQUE DE FER. HI son affaire semblait de si mince importance que Saint-Mars songea à en faire un domestique pour les autres prisonniers, et, en effet, en 1675, Lou- vois le fît placer comme valet auprès de Fouquet, qui, depuis quelque temps, avait vu la rigueur de sa détention sensiblement adoucie, recevant des visites, se promenant librement dans les cours et dépendances dudonjonoùDauger l'accompagnait. De plus, nous savons que Thomme au masque fut transporté directement dePignerol aux îles Sainte- Marguerite, tandis que Danger fut transféré, en 1G81, à Exiles, d'où il ne vint aux îles qu'en 1G87. Arrivons à la solution exacte. 3° Mattioli. C'est le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, l'un des bibliophiles les plus distingués de son temps , qui a le mérite d'avoir, le premier, dans une lettre datée de Phalsbourg, du 28 juin 1770, et publiée par le Journal ency- clopédique^ identifié le prisonnier masqué avec le comte Mattioli, secrétaire d'État du duc de Mantoue. Après lui, Dutens, en 1783, dans sa Correspondance inteixeptée; le baron de Cham- brier, en 1795, dans un Mémoire présenté à l'Académie de Berlin; Roux-Fazillac, membre de l'Assemblée législative et de la Convention, dans un ouvrage remarquable imprimé en 1801 ; puis, 112 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. successivement, Reth, Delort, Ellis, Carlo Botta, Armand Baschet, Marins Topin, Paul de Saint- Victor, et enfin M. Gallien, — dans une série de publications, plus ou moins remarquables, se sont efforcés de prouver que l'homme au masque avait été le secrétaire d'État du duc de Mantoue, Les érudits qui ont le mieux connu l'histoire du gou- vernement de Louis XIV, Depping, Chéruel, Camille Rousset, n'ont pas hésité à se prononcer dans le même sens; — tandis que seul contre tous, comme d'Artagnan, Alexandre Dumas résis- tait aux efforts de vingt savants, et que le Vicomte de Bragelonne — rajeunissant la légende du frère de Louis XIV, mise en ciTculation par Voltaire et rafiermie par la Révolution — faisait rentrer dans leur poussière les pièces d'archives que les érudits avaient exhumées. Nous n'avons plus affaire à aussi redoutable adversaire et nous espérons que les lignes sui- vantes ne laisseront plus l'ombre d'un doute. On sait comment, sous l'influence de Louvois, la politique habile et insinuante que Mazarin, puis de Lionne, avaient dirigée, fit place à une diplomatie militaire, brusque et envahissante. Louis XIV était maître de Pignerol, acquis en 1632. Sous l'inspiration de Louvois il jeta les yeux sur Casai. Maîtresses de ces deux places, les armées françaises devaient dominer la Haute- Italie et tenir directement en respect la cour de LE MASQUE DE FER. 113 Turin. Sur le trône de Mantoue régnait un jeune duc, Charles IV de Gonzague, frivole, insouciant, qui dissipait son trésor à Venise, en fêtes et plai- sirs. En 1677, il avait engagé à des juifs, pour plusieurs années, les revenus de sa couronne. Charles IV était marquis du IMontferrat, dont Casai était capitale. Spéculant sur la détresse financière et la frivolité du jeune prince, la cour de Versailles conçut le hardi projet d'acheter Casai deniers comptants. Un des premiers personnages de Mantoue était, à cette date, le comte Hercule-Antoine Mattioli. Mattioli était né à Bologne, le l'^'" décembre 1G40, d'une famille distinguée. Il avait fait de brillantes études et, à peine sorti de la vingtième année, avait été nommé professeur à l'Université de Bologne. Puis il vint s'établir à Mantoue, où Charles III, de qui il avait gagné la confiance, en fit son secrétaire d'État. Charles IV, lui conti- nuant la faveur de son père, non seulement lui conserva les fonctions de ministre d'État, mais le nomma sénateur surnuméraire, dignité que rehaussait le titre de comte. Louis XIV entretenait auprès de la République vénitienne un ambassadeur vif et entreprenant, l'abbé d'Estrades. Celui-ci démêla la nature am- bitieuse et intrigante de Mattioli et, vers la fin de 1677, réussit à faire agréer les projets de la cour de France sur Casai. 8 114 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Le 12 janvier 1678, Louis XIV, de sa propre main, écrivait ses remerciements à Mattioli. Ce- lui-ci vint à Paris. Le 8 décembre, l'acte était signé. Le duc de Mantoue recevait en échange de Casai cent mille écus. Dans une audience privée, Louis XIV remit à Mattioli un diamant de prix et lui fit verser cent doubles louis. Or, deux mois étaient à peine écoulés depuis le voyage de Mattioli en France, que les cours de Vienne, de Madrid, de Turin et la République vénitienne étaient simultanément mises au cou- rant de tout ce qui s'était passé. Pour en tirer un regain d'argent, Mattioli avait cyniquement trahi et son maître Charles IV et le roi de France. Comme un coup de foudre retentit à Versailles la nouvelle de l'arrestation du baron d'Asfeld, envoyé de Louis XIV, chargé d'échanger avec Mattioli les ratifications. Le gouverneur du Mila- nais l'avait fait saisir et livrer aux Espagnols. Nous laissons à deviner la colère de Louis XIV et celle de Louvois qui avait poussé aux négocia- tions, y avait pris part activement et avait com- mencé les préparatifs en vue de l'occupation de Casai. L'abbé d'Estrades, non moins irrité, conçut le projet le plus téméraire. Il proposa à Versailles de faire enlever le ministre mantouan. Mais Louis XIV ne voulait d'aucun éclat. Catinat fut, en personne, chargé de l'opération. L'abbé d'Es- trades feignit, auprès de Mattioli, d'ignorer son LE MASQUE DE FER. 115 double jeu. Il lui fît savoir, au contraire, qu'il avait à lui remettre le complément des sommes promises à Versailles, Rendez- vous au 2 mai 1679. Ce jour d'Estrades et Mattioli montèrent dans un carrosse, dont Catinat, accompagné d'une douzaine d'hommes, attendaient le passage. A deux heures de l'après-dîner, Mattioli était dans la forteresse de Pignerol entre les mains du geôlier Saint-Mars. Il faut songer au rang qu'occupait le ministre italien. Nous sommes en présence de l'une des plus audacieuses violations du droit international dont l'histoire ait gardé le souvenir. Au commencement de l'année 1694, ^Nlatlioli fut transféré aux îles Sainte- iMarguerite; nous l'avons vu entrer le 18 septembre 1698 à la Bas- tille, où il mourut le 19 novembre 1703. Les détails que l'on possède sur la détention de Mattioli à Pignerol, puis aux îles Sainte-Mar- guerite, montrent qu'il fut tout d'abord traité avec les égards dus au rang et à la situation qu'il occupait au moment de son arrestation. Dans la suite, le respect que le prisonnier avait tout d'abord inspiré alla s'affaiblissant graduellement; avec les années ces égards allèrent diminuant jusqu'au jour où, à la Bastille, on lui fit faire chambre commune avec des individus de la plus basse classe. D'autre part, la rigueur de la déten- tion, au point de vue du secret où le prisonnier était tenu, alla au contraire se relâchant : ce qu'il il6 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. importait de cacher, c'étaient les circonstances dans lesquelles Maltioli avait été arrêté, et, à mesure que les années passaient, ce secret lui- même devenait de moindre importance. Quant au masque de velours noir, que Mattioli avait parmi ses effets quand il fut arrêté, et qu'il ne mettait, sans aucun doute, que pour sortir, il constituait en réalité, par lui-même, un adoucis- sement de la captivité, car il permettait au pri- sonnier de quitter sa chambre, tandis que les autres prisonniers d'État étaient sévèrement cla- quemurés dans la leur *. Il nous reste à prouver que le prisonnier masqué était bien Mattioli : 1° Dans la dépêche que Louis XIV envoya à l'abbé d"Estrades, cinq jours avant l'arrestation, il approuve le projet de son ambassadeur et l'au- torise à s'emparer de Mattioli, c puisque vous croyez le pouvoir faire enlever sans que la chose fasse aucun éclat ». Le prisonnier sera conduit à Pignerol, où l'on « envoie ordre pour l'y recevoir i. Voir ci-dessus la distinction, à la Bastille, entre les prisonniers « renfermés » qui ne pouvaient pas sortir de leur chambre, et les prisonniers qui étaient « dans la liberté de la cour ». Mattioli fut un prisonnier ■• renfermé », à qui l'on permettait de sortir de sa chambre, dans cer- taines circonstances, mais à condition de se couvrir le visage de son masque. LE MASQUE D"^. FEH. 117 et pour l'y garder sans que personne en ait con- naissance ». Les ordres du roi se terminent par ces mots : « Il faudra que personne ne sache ce que cet homme sera devenu ». L'opération faite, Catinat écrivait de son côté à Louvois : « Cela s'est passé sans aucune violence, et personne ne sait le nom de ce fripon, pas même les officiers qui ont aidé à l'arrêter ». Enfin, nous avons une brochure très curieuse intitulée la Prudenza triomfante di Casale i, rédigée en 1682, c'est-à- dire deux ans à peine après l'événement, et — ce détail est capital — trente ans avant qu'il soit question de l'homme au masque. On y lit : « Le secrétaire (Mattioli) fut environné de dix ou douze cavaliers, qui l'enlevèrent, le déguisèrent, le mas- quèrent et le conduisirent à Pignerol » ; — fait d'ailleurs confirmé par une tradition encore vi- vante au xviii^ siècle dans le pays, où des érudits ont pu la recueillir. Est-il besoin d'insister sur la force démonstra- tive de ces trois textes rapprochés l'un de l'autre? 2° Nous savons, par le registre de Du Junca, que l'homme au masque fut enfermé à Pignerol sous la surveillance de Saint-Mars. En 1681, Saint-Mars abandonna le gouvernement de Pi- gnerol pour celui d'Exilés. On peut établir d'une manière précise le nombre de prisonniers que 1. La Bibliothèque nationale en conserve un exemplaire, K. inv. 87 tC. 118 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Saint-Mars avait alors en sa garde. Ils étaient exactement cinq. Une dépêche de Louvois, en date du 9 juin, est très claire. Dans le premier paragraphe, il commande d'emmener « Jes deux prisonniers de la tour d'en bas » ; dans le second, il ajoute : « Le reste des prisonniers qui étaient à votre garde ». Voilà le reste bien nettement in- diqué; la suite en précise le nombre : « Le sieur du Chamoy a ordre de faire payer deux écus par jour pour la nourriture de ces trois prisonniers ». Cet état, d'une netteté mathématique, est encore confirmé par la lettre que Saint-Mars adressa à l'abbé d'Estrades, le 25 juin 1681, au moment de partir pour Exiles : « J'ai reçu hier mes provisions de gouverneur d'Exilés; j'aurai en garde deux merles que j'ai ici, lesquels n'ont point d'autre nom que messieurs de la tour d'en bas ; Mattioli restera ici avec deux autres prisonniers ». Ils étaient donc cinq prisonniers, et l'homme au masque se trouve, de toute nécessité, parmi eux. Or, ces cinq prisonniers, nous les connais- sons : 1. Un nommé La Rivière, qui mourut à la fin de décembre 1686 *. — 2. Un Jacobin, fou, qui mourut ~à la fin de 1693 *. — 3. Un nommé Dubreuil, qui mourut* aux îles Sainte-Marguerite 1. J. Lair, N. Foiiquet (Paris, 1890, 2 vol. in-8), II, 479. 2. Revue hislorique, LV (1894), 294, n. 3. 3. lung, la Vérité sur le masque de fer (Paris, 1873, in-g p. 288-89. LE MASQUE DE FER. 119 vers 1697. — Restent Dauger et Mattioli. L'homme au masque est, sans discussion possible, l'un ou l'autre. Nous avons exposé plus haut les raisons qui font écarter Dauger. Le mystérieux prisonnier était donc Mattioli. La démonstration est d'une rigueur mathématique. 33 On trouvera à la fin de ce volume la repro- duction de l'acte mortuaire du prisonnier masqué tel qu'il fut inscrit sur les registres de l'église Saint-Paul. C'est le nom même de l'ancien secré- taire du duc de Mantoue qui y est tracé : « Mar- chioly ». Il faut considérer : que « Marchioly » doit être prononcé à l'italienne « Markioly » ; que Saint- Mars, gouverneur de la Bastille, qui fournit l'indi- cation pour la rédaction de l'acte, écrit presque toujours dans sa correspondance — détail carac- téristique — non « Mattioli », mais « Martioly » : c'est le nom lui-même qui est sur le registre, et il est moins déformé que celui du major de la Bas- tille, qui s'appelait « Rosarges », et non « Rosage », ainsi que porte l'acte ; que le nom du chirurgien, quis'appelait« Reilhe », et non « Reglhe ». On a vu plus haut combien, avec les années, on avait adouci la rigueur de la réclusion à laquelle le prisonnier masqué avait été condamné. Ce que l'on avait jugé nécessaire de cacher, c'était la manière dont Mattioli avait été arrêté, ce secret lui-même, avec le temps, avait perdu de son importance. Comme le duc de Mantoue d20 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. s'était déclaré fort satisfait de Tarrestation de son ministre par lequel il avait été trompé, non moins que Louis XIV, rien ne s'opposait à ce que le nom fût écrit sur un registre mortuaire, où, d'ail- leurs, personne ne pouvait songer à l'aller cher- cher. Ajoutons que, par suite d'une erreur ou d'une distraction de l'officier qui fournit les indications pour la rédaction de l'acte, ou bien du curé ou du bedeau qui l'écrivit, l'âge est indiqué d'une manière inexacte : « quarante -cinq ans ou environ », alors que Mattioli avait, en mourant, soixante-trois ans. L'acte fut d'ailleurs rédigé sans aucun soin, c'était une formalité sans impor- tance. 4" Le duc de Choiseul pressait Louis XV pour avoir de lui le secret de l'énigme. Le roi se déro- bait. Un jour, il lui dit cependant : « Si vous saviez ce que c'est, vous verriez que c'est bien peu inté- ressant » ; et, quelque temps après, Mme de Pom- padour, excitée par M. de Choiseul, ayant pressé le roi sur ce sujet, celui-ci lui dit que c'était « un ministre d'un prince italien ». Dans les Mémoires sur la vie privée de Marie- Antoinette, par sa première femme de chambre, Mme de Campan, nous lisons que la reine tour- mentait Louis XVI, qui ignorait le secret du pri- sonnier masqué, pour qu'il fît faire des recher- ches dans les papiers des ministères. « J'étais LE MASQUE DE FER. 121 auprès de la reine, dit Mme de Campan, lorsque le roi, ayant terminé ses recherches, lui dit qu'il n'avait rien trouvé dans les papiers secrets d'ana- logue à l'existence de ce prisonnier; qu'il en avait parlé à M. de Maurepas, rapproché par son âge du temps où cette anecdote aurait dû être connue des ministres (Maurepas avait été ministre de la maison du roi, ayant le département des lettres de cachet, très jeune, au commencement du xviuo siècle), et que M. de Maurepas l'avait assuré que c'était simplement un prisonnier d'un carac- tère très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue. On l'attira sur la fron- tière, on l'arrêta et on le garda prisonnier, d'abord à Pignerol, puis à la Bastille. » Ces deux témoignages sont d'un tel poids que, seuls, ils suffiraient à fixer la vérité. Lorsqu'ils furent écrits, nul ne parlait de Maltioli, de qui Mme de Campan ignore même le nom. En suppo- sant — supposition absurde et invraisemblable, quelle raison aurait-elle eu pour cela? — que Mme de Campan se fût amusée à imaginer une fable, il est impossible d'admettre que son ima- gination lui eût fait rencontrer des traits d'une concordance si précise. L'énigme est ainsi résolue. La légende, qui s'était hissée jusque sur le trône de France, tombe de haut, La satisfaction de l'historien est 422 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. de penser que, depuis plus d'un siècle, tous les travaux historiques sérieux, reposant sur des investigations approfondies et dépourvus de préoccupations étrangères à la science — comme, par exemple, le désir d'aboutir à un résultat diffé- rent des solutions proposées par les devanciers, — sont venus à la même conclusion, qui était la solution exacte. Heiss, le baron de Chambrier, Reth, Roux-Fazillac, Delort, Carlo Botta, Armand Baschet, Marins Topin, Paul de Saint-Victor, Camille Rousset, Chéruel, Depping, n'ont pas hésité à placer sous le fameux masque de velours noir le visage de Mattioli. Mais, à chaque effort nouveau produit par la science, la légende se remettait à la tâche rendue plus active par les passions qu'a produites la Révolution. La vérité, en histoire, fait penser, parfois, à ces fleurs qui flottent sur l'eau, blanches ou jaune très clair, parmi des feuilles plates et larges; le vent se lève, soulève l'onde qui les submerge, elles ont disparu — puis elles reviennent à la surface. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE^ Parlant des gens de lettres en France, sous l'ancien régime, Michelet les appelle les « martyrs de la pensée »; il ajoute : « Le monde pense, la France parle. Et c'est justement pour cela que la Bastille de France, la Bastille de Paris — j'ai- merais mieux dire la prison de la pensée, — fut, entre toutes les Bastilles, exécrable, infâme et maudite. » Au cours de l'article consacré à la Bastille dans la Grande Encyclopédie^ M. Fernand 1. Pour chacun des écrivains dont il va être question, voir J. Delort, Histoire delà détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes. Paris, 1829, 3 vol. in-8. Cet ouvrage, très richement documenté, est cité ici une fois pour toutes. Notre confrère et ami, M. Fernand Bournon, ne nous en voudra pas de quelques pointes qui, dans ce chapitre, pour- raient le piquer, bien que mal aiguisées. Il sait, et déjà les lecteurs de ce livre — en supposant que ce livre ait des lecteurs — savent en quelle haute estime nous tenons ses savants et charmants écrits. 124 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Bournon écrit : « Après Louis XIV et pendant tout le xYiii*^ siècle, la Bastille fut surtout employée à réprimer, sans pouvoir l'entraver, ce généreux et grandiose mouvement, qui est la gloire de l'esprit humain, vers les idées d'émanci- pation et d'affranchissement; c'est l'époque où les philosophes, les publicistes, les pamphlétaires, les libraires eux-mêmes y sont détenus en grand nombre », Et, à l'appui de cette apostrophe élo- quente, M. Bournon cite les noms de Voltaire, de La Beaumelle, de l'abbé Morellet, de Marmontel et de Linguet, enfermés à la Bastille; de Diderot et du marquis de Mirabeau, mis au château de Vincennes. Reprenons l'une après l'autre l'histoire de ces pauvres victimes, et suivons leur martyrologe. Voltaire *. Le plus illustre et le premier en date des écri- vains cités par M. Bournon, est Voltaire. Il fut embastillé à deux reprises différentes. Sa pre- mière détention commença le 17 mai 1717. A I. Dossiers de Voltaire, prisonnier à la Bastille, Bibl. de VAraenal. ms. 10633 (pour la détention de lllT) et 10948 (pour celle de 1726). — Archives de la Préfecture de police, carton Bastille III. — Bibl. nationale, nouv. acq. françaises, ms. 1891. Œuvres de Voltaire. — Desnoiresterres, /a Jeunesse rfe Vol- taire, Paris, 1867, in-8. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 125 celte date le poète n'avait que vingt-deux ans, peu de réputation; il ne portait même pas le nom de Voltaire, qu'il ne prit qu'après qu'il fut sorti de la Bastille, le 14 avril 1718. Ce qui occasionna sa détention, ce n'est pas ce « généreux et gran- diose mouvement vers les idées d'affranchisse- ment qui est la gloire de l'esprit humain », mais quelques polissonneries qui, franchement, va- laient cela; des vers grossiers contre le Régent et sa fille, et des propos publics plus grossiers encore. Beaucoup d'auteurs impriment que Voltaire fut embastillé pour avoir écrit les J'ai vu, satire contre le gouvernement de Louis XIV, dont chaque strophe se terminait par ce vers : J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans. C'est une erreur. Voltaire fut enfermé pour avoir écrit le Puero régulante, quelques vers sur le Régent et sa fille, la duchesse de Berry, qu'il serait impossible de traduire. Il y avait ajouté des observations dont la reproduction serait impos- sible également. A la Bastille, Voltaire subit des interrogatoires, au cours desquels il mentit effrontément, puis on lui laissa une assez grande liberté. « C'est à la Bastille, écrit Condorcet, que le jeune poète ébaucha le poème de la Ligue, cor- rigea sa tragédie ^' Œdipe, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d'y être. » 126 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. Voici de cette pièce les vers les moins mau- vais : Or, ce fut donc par un matin, sans faute, - En beau printemps, un jour de Pentecôte, (cette Pentecôte vient un peu pour la rime : eu 1717 la Pentecôte tombait le 16 mai, Voltaire fut arrêté le 17) Qu'un bruit étrange en sursaut m'évcill» J'arrive cn'ni dans mon appai'lcmenl. Certain croquant, avec douce manière. Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités : « Jamais Phœbus, dit-il, dans sa carrière, N'y fit briller sa trop vive lumière, Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. » Puis, me faisant admirer la clôture. Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreaux de tout côté : « C'est, me dit-il, pour votre sûreté. » Me voici donc en ce lieu de détresse. Embastillé, logé fort à l'étroit. Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Sans passe-temps, sans amis, sans maîtresse. Quand Voltaire fut rendu libre, le Régent, qu'il avait injurié, comme nous venons de le dire, lui offrit avec bonne grâce sa protection. La réponse du poète est connue : « Monseigneur, je remercie Votre Altesse Royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture, mais je la prie de LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 127 ne plus se charger de mon logement ». Le jeune écrivain obtint ainsi du Régent une pension de quatre cents écus, que celui-ci fit plus tard porter à deux mille livres. Voltaire fut mis à la Bastille une seconde fois, en avril 1726. Celte nouvelle détention ne fut rien moins que justifiée. Il s'était pris de querelle, un soir, à l'Opéra, avec le chevalier de Rohan-Chabot. Une autre fois, à la Comédie-Française, dans la loge de Mlle Lecouvreur, le poète et le gentil- homme en vinrent aux propos les plus vifs. Rohan leva sa canne, Voltaire mit la main à l'épée, l'actrice s'évanouit. A quelques jours de là, « le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe- jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté », faisait bàtonner notre poète en plein jour. Le chevalier, racontant plus tard l'aventure, disait agréablement : « Je commandais les travail- leurs ». De ce moment Voltaire chercha à se venger. « Les rapports de police nous révèlent de curieux détails sur sa vie décousue, errante, fié- vreuse, durant la période qui s'écoula entre l'in- sulte et l'arrestation du poète », écrit le minutieux historiographe de Voltaire, Desnoiresterres. Nous voyons, par l'un de ces rapports de police, que le jeune écrivain se met en relation avec des soldats aux gardes; plusieurs bretteurs fréquentent chez lui. Un parent, qui essaye de le calmer, le trouve plus irrité et plus violent dans ses discours que 128 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. jamais. 11 paraît certain qu'il médite quelque mauvais coup, qui aurait été justifié d'ailleurs. Le cardinal de Rohan obtint qu'on le fît arrêter dans la nuit du 17 avril 1726 et mettre à la Bastille. Parlant de cette nouvelle incarcération le maréchal de Villars écrit : « Le public, dis- posé à tout blâmer, trouva pour cette fois, avec raison, que tout le monde avait tort : Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan, celui-ci d'avoir osé commettre un crime digne de mort en faisant battre un citoyen, le gouvernement de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur «. Et, cependant, nous lisons dans le rapport du lieutenant de police Hérault : « Le sieur de "Voltaire a été trouvé muni de pistolets de poche, et la famille, sur l'avis qu'elle a eu, a applaudi unanimement et universellement à la sagesse d'un ordre qui épargne à ce jeune homme la façon de quelque nouvelle sottise, et aux honnêtes gens, dont cette famille est composée, le chagrin d'en partager la confusion ». Voltaire reste à la Bastille douze jours ; on lui permet d'avoir auprès de lui, pour le servir, un domestique de son choix, qui est nourri aux frais du roi; lui-même prend ses repas, quand il lui plaît, à la table du gouverneur, sortant de la LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 129 Bastille, car l'hôtel du gouverneur s'élève au dehors de la prison ; parents et amis viennent le voir ; son ami Thiériot dîne avec lui ; on lui donne plumes, papier, livres, et ce qu'il désire pour se distraire. « Usant et abusant de ces facilités, écrit Desnoiresterres, Voltaire crut qu'il pouvait donner audience à tout Paris. Il écrit à ceux de ses amis qui ne se sont pas encore rangés à leur devoir et les exhorte à lui donner preuve dé vie. » — « J'ai été accoutumé à tous les malheurs, mande-t-il à Thiériot, mais pas encore à celui d'être abandonné de vous entièrement. Mme de Dernières, Mme du Deffand, M. le chevalier des Alleurs devraient bien me venir voir. Il n'y a qu'à demander permission à M. Hérault ou à M. de Maurepas. » Lors de l'entrée du poète à la Bastille, le lieutenant de police avait écrit au gouverneur : « Le sieur de Voltaire est d'un génie à avoir besoin de ménagements. Son Altesse Sérénissime a trouvé bon que j'écrivisse que l'in- tention du roi est que vous lui procuriez les dou- ceurs et la liberté intérieure de la Bastille qui ne seront point contraires à la sécurité de sa déten- tion *. » L'ordre de liberté fut signé le 26 avril. 1. Publ. dans la Revue rétrospective de Taschereau, II, 129. 130 légendes et archives de la bastille. La Beaumelle'. Dans la liste de M. Bournon, La Beaumelle vient en deuxième ligne. Il fut embastillé dans les circonstances que voici : Après s'être brouillé à Berlin avec Voltaire, qu'il avait comparé à un singe, La Beaumelle revint à Paris, d'où il était exilé. Il y fît imprimer une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, de Voltaire, à l'insu de ce dernier, en y insérant des notes injurieuses pour la maison d'Orléans. « La Beaumelle, s'écrie Voltaire, est le premier qui ait osé faire imprimer l'ouvrage d'un homme de son vivant. Ce malheu- reux Érostrate du Siècle de Louis XIV a trouvé le secret de changer, pour quinze ducats, en un libelle infâme, un livre entrepris pour la gloire de la nation ^ » La Beaumelle fut écroué à la Bastille en avril 1753 et y resta six mois. Écrivant, le 18 mai 1753, à M. Roques, Voltaire disait « qu'il n'y avait guère de pays où il ne dût être puni tôt ou tard, et je sais, de source certaine, qu'il y a deux cours où on lui aurait infligé un châtiment plus capital que celui qu'il éprouve' ». 1. Pour les nombreuses pièces relatives à la détention de La Beaumelle, qui sont conservées dans les Archives de la Bastille, voir le Catalogue des Archives de la Bastille, à la table, p. 638. 2. Desnoiresterres, Voltaire et Frédéric, p. 261. 3. Cité parN. Joly, dans les Mém. de VAcad. de Toulouse, ann. 18"0, p. 198-99. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 131 La Beaumelle ne larda pas à faire paraître son édition des Mémoires pour servir à l'hisloire de Mme de Maintenon et à celle du siècle passée avec neuf volumes de correspondance. Il avait fabriqué des lettres qu'il attribuait à Mme de Saint-Géran, à Mme de Frontenac, publiait une correspon- dance de Mme de Maintenon, que ^I. GeOroy, dans un livre qui fait autorité, estime pleine de falsifications éhontées, d'inventions malsaines et grossières. Enfin, il avait inséré dans son ouvrage la phrase suivante : « La cour de Vienne accusée depuis longtemps d'avoir toujours à ses gages des empoisonneurs*.... » Il faut noter que des circonstances particu- lières devaient donner du retentissement à la publication de La Beaumelle, que la réputation de l'auteur à l'étranger, le titre même, lui prê- taient un grand poids, et que la France, qui s'engageait dans la guerre de Sept Ans, avait besoin des bonnes grâces de l'Autriche. La Beau- melle fut conduit à la Bastille une seconde fois. Le lieutenant de police, Berryer, lui fit subir l'in- terrogatoire d'u«age. La Beaumelle était l'homme du monde le plus spirituel, au point qu'au cours de leurs querelles il mit Voltaire lui-môme au désespoir. Tel il se montra dans son interroga- toire. « La Beaumelle, lui dit Berryer, vous me 1. Linguet, Mémoires de la Bastille, éd. de 17S3, p. 39. 132 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. donnez là de l'esprit, ce que je vous demande ce sont des raisons. » Sur le désir qu'il exprima d'avoir un compagnon de chambre, on le mit avec l'abbé d'Estrées. Les officiers du château firent venir de chez lui tous ses manuscrits, afin qu'il pût continuer ses travaux. La Beaumelle eut à la Bastille une bibliothèque de six cents volumes, rangés sur des rayons que le gouverne- ment avait fait construire pour lui. Il y acheva une traduction des Annales de Tacite et des Odes d'Horace. Il avait la permission d'écrire à ses parents et amis, de recevoir leurs visites; il avait la liberté de se promener dans le jardin du chii- teau, d'élever de petits oiseaux dans sa chambre, et se faisait apporter du dehors toutes les gour- mandises dont il était friand *. Le premier secré- taire de la lieutenance de police, Duval, rapporte l'épisode suivant : « Danry (c'est le fameux Latude) et Allègre (son compagnon de chambre et, bientôt, d'évasion) trouvèrent moyen d'entrer en correspondance de lettres avec tous les pri- sonniers de la Bastille. Ils levaient une pierre dans un cabinet de la chapelle et mettaient dessous leurs lettres. La Beaumelle se fit passer pour une 1. Si grande est la force de la légende que, dans son travail sérieux et très bien documenté sur La Beaumelle, M. N. Joly écrit : « Telle était la rigueur de sa captivité que, privé d'encre, de plume et de papier, il se vit obligé de graver ses vers, avec la pointe d'une aiguille, sur dos assiettes d'étain ». LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 133 femme dans ses lettres à Allègre, et comme il avait beaucoup d'esprit et que ce dernier était très vif et écrivait très bien, Allègre devint amoureux fou de La Beaumelle, au point qu'étant convenus réciproquement de brûler leurs lettres, Allègre avait conservé celles de son amante La Beau- melle, qu'il n'avait pu se résoudre à jeter au feu, de manière, qu'ayant été découvert dans une visite qu'on fit dans sa chambre, il fut mis au cachot quelque temps'. » Le prisonnier s'amusait éga- lement à faire des vers qu'il récitait à haute voix, ce qui remplit d'inquiétude les officiers de la garnison, et le major Chevalier en écrivit au lieu- tenant de police : « Le sieur de la Beaumelle semble avoir beau- coup perdu de sa cervelle; il paraît comme insensé; il s'amuse à déclamer dans sa chambre, en vers, une partie de la journée; le reste du temps il est tranquille -. » Cette nouvelle détention dura du mois d'août 1756 au mois d'août 1757. L'abbé Morellet'. Nous arrivons à l'abbé Morellet, homme d'un esprit fin et charmant, l'un des meilleurs encyclo- 1. Publ. par Ravaisson, Archives de la Bastille, XVI, 48. 2. Lettre du major Chevalier au lieutenant de police, en date du 12 oct. 1753, Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille. 3. Outre les références citées, voir Mémoires de l'abbé 134 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. pédislcs, qui mourut, en 1819, membre de Tlns- tilut, entouré de l'estime de tous. Il fut arrêté, le 11 juin 1760 ', pour avoir fait imprimer et distri- buer, sans privilège ni permission, une brochure intitulée : Préface de la Comédie des philosophes on vision de Charles Palissât. Voici en quels termes, plus tard, Morellet jugea lui-même son pamphlet : « J'en dois faire ici ma confession. Dans cet écrit, je passe de beaucoup les limites d'une plaisan- terie littéraire envers le sieur Palissot, et je ne suis pas aujourd'hui même sans remords de ce péché. » Et de plus, comme doit le reconnaître J.-J. Rousseau, en faveur de qui le pamphlet avait cependant été en partie composé, l'abbé insultait « très impudemment » une jeune et jolie femme, Mme de Robecq, qui était mourante de la poitrine, crachait le sang et mourut effective- ment quelques jours plus tard. L'arrestation de l'abbé Morellet fut demandée par Maleshcrbes, qui était alors directeur de la librairie, Malesherbes, l'un des esprits les plus libéraux et les plus généreux de son temps, qui Morellet, pubL par Lémonley, Paris, 1821, 2 vol. in-8, et les documents publiéstlans le Bull, de la Soc. del'hisL de France, ann. 1833, t. II, p. 333-58. Les documents inédits, relatifs à Tabbé Morellet imprimés ci-après, nous ont été indiqués par un jeune ériidit qui est venu travailler à la Bibliothèque de l'Arsenal, ^'ous avons malheureusement oublié son nom, ce dont nous sommes chagriné et lui adressons nos remer- ciements avec d'autant plus d'empressement. 1. UiOl. iiationale. ms. franc. 22191, f. 165. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 135 fut l'inspirateur des fameuses remontrances de la Cour des Aides contre les lettres de cachet, Malesherbesqui, au témoignage de M. H. Monin\ « nommé directeur de la librairie, protégea les philosophes et les gens de lettres et facilita, par son action personnelle, la publication de V Ency- clopédie ». Parlant de la Préface de la Comédie^ Malesherbes écrit au lieutenant général de police, Gabriel de Sartine ^ : « C'est une brochure san- glante, non seulement contre Palissot, mais contre des personnes respectables et qui, par leur état, devraient être à l'abri de pareilles insultes. Je vous supplie. Monsieur, de vouloir bien faire cesser ce scandale. Je crois qu'il est de l'ordre public que la punition soit très sévère, et que cette punition ne se termine pas à la Bastille ou au For-l'Évêque, parce qu'il faut mettre une très grande différence entre le délit des gens de lettres, qui se déchirent entre eux, et l'insolence de ceux qui s'attaquent aux personnes les plus considéra- bles de l'État. Je ne crois pas que Bicêtre soit trop fort pour ces derniers. Si vous avez besoin de demander les ordres du Roi à M, de Saint-Florentin 1. La Grande Encyclopédie, XXII, 1054. 2 En date du 20 mai ntJO. Minute autographe, à la Bibl. nationale, ms. 3348, f. 70-"l. — Cette lettre a été publiée, d'après l'original, qui provenait des Archives de la Bastille dans le Bull, de la Soc. de Vhist. de France, ann. 1835, t. II p. 351-55. Rapprocher ces documents de ceux qui ont été publiés par Delort, Détention des philosophes, II, 313-354. 136 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. pour les partis que vous aurez à prendre, j'espère que VOUS voudrez bien l'instruire de la demande que je vous fais. » On remarquera, qu'au témoignage de Males- herbes, la Bastille ne pouvait suffire à punir la Préface de la Comédie^ ni même le For-l'Evêque; il demande la plus rude des prisons, Bicêtre. Sans tarder, il est vrai, l'excellent homme revient à des sentiments plus doux. Une détention à Bicêtre, écrit-il*, serait infamante. Saint-Flo- 1. La lettre que Malesherbes écrivit pour incliner Sarline à l'indulgence est d'un vif intérêt : « J'avais déjà, été averti, Monsieur, que l'abbé Morellet était à la Bastille. Je vous dirai même confidemmenl qu'il y avait assez longtemps que je savais qu'il était auteur de la préface contre Palissot. Mais je le savais par une voie dont il ne m'était pas permis d'user contre lui. ■< Cet auteur, que je connais beaucoup, est venu me trouver dès qu'il a su que je faisais des recherches sérieuses et m'a fait de lui-même sa confession. Je lui ai répondu, comme je crois que vous auriez fait à ma place, qu'il était à désirer pour lui qu'on ne le sût pas par d'autres voies. En elTot, il ue me convenait en aucune fa;on que l'aveu qu'il me faisait fût noté à sa conviction et, d'un autre côté, il n'était pas juste non plus que ce simple aveu lui tint lieu d'absolution. Malgré cela je vous l'aurais dit, si cela était arrivé dans un temps où je pusse vous voir; mais il y a mille choses qui se diseut plus aisément qu'elles ne s'écrivent et celle-là était du nombre, d'autant plus que son aveu n'était qu'im- parfait. En elTet, il m'avait bien avoué ce qui lui était per- sonnel, mais il ne m'avait point dénommé Desauges (Pierre Desauges, voiturier qui avait transporté les ballots conte- nant les pamphlets de Morellet), ni les autres qui pouvaient avoir coopéré à l'édition et au débit, et je ne pouvais pas honnêtement lui conseiller de faire cette déclaration dans le temps où il se croyait sûr de n'être pas découvert. Ainsi la confidence que je vous aurais faite sur cela n'aurait LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 137 rentin et Sartine ne demandaient pas mieux que de se laisser convaincre. Morellet fut conduit à la Bas- tille. « L'ordre d'arrestation, écrit à Malesherbcs fait que vous gêner dans vos recherches, et j'aime mieux à présent ne vous avoir rien dit, parce que je suis, par là, pleinement sûr de n'avoir point abusé, directement ni indi- rectement, de l'aveu qui m'avait été fait. Au reste, Mon- sieur, ce qui s'est passé de l'abbé Morellet à moi et l'intérêt que j'ai pu prendre à lui, dans d'autres occasions, et que j'y prendrais peut-être encore ii cette afTaire-ci ne me regar- dait pas, ne doivent pas être des motifs pour le soustraire à la punition, et sa faute n'en est pas plus excusable, sur- tout en ce qui concerne le trait odieux et insolent sur Mme la princesse de Robec et d'autres traits qui paraissent aussi s'adresser à des personnes pour qui il aurait dû con- server du respect. Mais, en tâchant de ne me laisser aller à aucune alTeclion particulière, je crois cependant qu'il n'est pas dans le cas de la peine rigoureuse et infamante dont je vous avais parié dans la première lettre par laquelle je vous ai donné le libelle dont il est auteur. « 1° Cet abbé Morellet est un homme d'état assez honnête, ou, au moins, vu comme tel par plusieurs personnes consi- dérables, de façon que l'éclat de sa détention sera un coup très fâcheux pour lui, par les suites qu'elle aura, indépen- damment de la rigueur même de sa captivité. 11 est prêtre et attaché à des gens considérables dans le clergé, dont il attendait beaucoup, et auprès desquels ceci ne peut que lui nuire. « 2° Il n'était aucunement mêlé dans l'affaire des préfaces contre Mesdames de la Mark et de Robec, qui fit beaucoup de bruit il y a un an ou deux. Cette affaire qui resta im- punie, faute de preuves, est la première cause de tout ceci. Ceux qui en étaient coupables avaient lissé, avec tout l'art imaginable, une fourberie dont l'effet aurait été de faire tomber les soupçons sur d'autres. Si ceux qui en furent alors très violemment soupçonnés avaient été coupables de la récidive, il est certain (ju'ils auraient mérité une puni- tion plus grave que labbé Morellet. « 3" Indépendamment de la querelle de VEncyclopédie cet abbé est, à d'autres égards, un homme de mérite. Il acom- 138 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. un de ses agents, a été exécuté ce matin (par l'inspecteur d'Hémery), avec tous les bons pro- cédés qu'on a pu mettre dans une aventure aussi fâcheuse. D'Hémery connaît Tabbé Morellef posé, il y a quelques années, un ouvrage sur les toiles peintes qui lui a mérité la protection de M. Trudaine, par qui il a été chargé depuis de travailler sur d'autres matières con- cernant, principalement, le commerce. C'est un fait dont il est d'autant plus important que vous soyez instruit, qu'on peut avoir trouvé chez lui des mémoires sur les mines de charbon de terre qui lui ont été confiés par le gouverne- ment. « 4° Enfin, le principal soin du gouvernement, dans ces matières, est de punir le délit où il se trouve, sans protéger un parti de gens de lettres plutôt que l'autre. Il serait misé- rable que les dépositaires de l'autorité parussent entrer dans de pareilles tracasseries. C'est dans ce principe qu'on a fermé les yeux sur les brochures dans lesquelles les auteurs se sont accablés d'injures réciproques, mais qu'on a sévi du moment qu'ils y ont mêlé des personnes auxquelles ils devaient porter respect. Mais si la punition de l'abbé .Morellet était rigoureuse à un certain point, cela, joint à la protec- tion non équivoque que ses adversaires ont obtenue de gens puissants, ferait peut-être que le public, toujours mécontent, croirait y voir autant de vengeance que de justice. Le passage qui suit, entre crochets, est rayé dans le manus- crit. [Voilà, Monsieur, mes réflexions sur cette affaire qui n'empêchera pas que je regarde toujours cet auteur comme très punissable. Je ne parle point de ce qu'il dit de Palissol, ni des autres gens de son étoffe. Une partie de ces traits ne peuvent jamais être excusés, mais il faut convenir que l'aigreur est excusable depuis la Comédie. Mais ce qui ne peut jamais l'être ce sont les traits personnels à Mme de Robec et à d'autres personnes de même état, traits insolents par les personnes auxquelles ils s'adressent et odieux par les circonstances. Je ne peux pas. Monsieur, me juger moi- même avec assez d'impartialité pour savoir si l'intérêt que j'aurais pris à l'abbé Morellet et mon amitié pour des per- sonnes avec qui il vil dans l'intimité, m'aveuglent dans LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 139 et il en a parlé à M. de Sartine dans les termes les plus avantageux *. » En entrante la Bastille, l'abbé avait rnlculé que sa captivité durerait six mois, et, après avoir avoué qu'il envisageait dès lors sa détention sans trop d'ennui, il ajoute : « Je dois dire, pour atténuer celte affaire. Je crois cependant suivre assez les mêmes prin- cipes qui m'ont toujours conduit dans les affaires du même genre.] « Monsieur, il me reste à vous prévenir que vos recher- clies et l'interrogatoire que vous ferez subir à l'abbé Jlorellet vous conduiront, à ce que je crois, qu'à découvrir des fautes que je regarde comme beaucoup moindres que celles dont vous avez la preuve, par la raison de la grande différence des injures dites par les gens de lettres entre eux, aux satires faites contre des personnes d'un état différent. « On aura pu aussi trouver dans ses papiers le commen- cement d'un autre ouvrage sur la môme matière, c'est-à- dire contre Palissot. Il m'en avait prévenu et il comptait que cette brochure serait écrite d'un style assez modéré pour pouvoir être soumise à la censure. « Vous connaissez. Monsieur, le sincère et inviolable attachement, etc. » (Minute originale, sans date, avec des ratures, Bibl. nationale, ms. franc. 22191, f. 169-172.) 1. Lettre en date du 11 juin 17G0, Bibl. nationale, ms. 22191, f. 165. Le dossier concernant la détention de l'abbé Morellet à la Bastille a été détourné des Archives de la Bastille, mais, comme pour le dossier Marmontel, qui suit, nous pensons que ce ne fut pas au moment de la prise, contrairement à l'opinion exposée par M. Paul d'Estrée dans V Intermédiaire des cherclieurs et curieux, 10 sept. 1897, col. 287. La seule trace de ce dossier dans les Archives de la Bastille consiste aujourd'hui en une fiche unique, Bibl. de l'Arsenal, ms. 12086. Le dossier disparu a été publié dans le Bullntiii de la Soc. de l'hisl. de France, ann. 1835, t. 11, p. 353-58. 140 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. la trop bonne opinion qu'on pourrait prendre de moi et de mon courage, que j'étais merveilleuse- ment soutenu par une pensée qui rendit ma petite vertu plus facile. Je voyais quelque gloire litté- raire éclairer les murs de ma prison : persécuté, j'allais être plus connu. Les gens de lettres, que j'avais vengés, et la philosophie dont j'étais le martyr, commenceraient ma réputation. Les gens du monde, qui aiment la satire, allaient m'ac- cueillir mieux que jamais. La carrière s'ouvrait devant moi, et je pourrais y courir avec plus d'avantage. Ces six mois de Bastille seraient une excellente recommandation et feraient infaillible- ment ma fortune. » L'abbé demeura à la Bastille, non six mois, mais six semaines, « qui s'écoulèrent, obsers'e-t-il, j'en ris encore en l'écrivant, très agréablement pour moi ». Il les employa à lire des romans et, spirituellement, à écrire un Daité de la liberté de la Presse '. Puis le bon abbé nous apprend que « les espérances dont il s'était bercé n'ont pas été trompées ». Au sortir de la Bastille, c'était un homme arrivé. Peu connu deux mois aupa- ravant, voilà qu'il trouve partout l'accueil désiré. Les portes des salons de Mme de Bouftlers, de Mme Necker, du baron d'Holbach, s'ouvrent devant lui ; les femmes le plaignent et l'admirent; 1. Mémoires de l'abbé Morellet (éd. de 1821), I, 93. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 141 les hommes font comme les femmes. Que n'avons- nous encore une Bastille pour faciliter la carrière des écrivains de talent 1 Marmontel '. Quant à Marmontel, le séjour de la prison royale lui parut aussi agréable qu'à l'abbé IMorellet. Il s'était amusé à réciter chez Mme Geoffrin une satire mordante où le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi, était cruelle- ment maltraité ^. Le duc se plaignit; Marmontel lui écrivit pour déclarer qu'il n'était pas l'auteur de la satire ^; mais le gentilhomme tint bon. « Que voulez-vous — dit à Marmontel le comte de Saint-Florenlin, qui contresigna la lettre de cachet, — M. le duc d'Aumont vous accuse et veut que vous soyez puni. C'est une satisfaction 1. On consultera la nouvelle édition des Mémoires de Marmontel publiée par Maurice Tourneux. Paris (Biblio- llièque des Mémoires, à la Librairie des bibliophiles), 1891, 3 vol. in-16. Le dossier de Marmontel, comme celui de l'abbé Morellet, a été enlevé et, comme pour le dossier Morellet, nous avons des raisons de croire que ce ne fut pas au moment de la prise; il n'en subsiste plus aujourd'hui, à la Bibliothèque de l'Arse7ial, qu'une seule fiche, Archives de la Bastille, 12048, f. 219. Les documents qui le composaient, ont été publiés dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France, ann. ISIi.ii, t. II, p. 344-350. 2. Bull. Soc. hist. Fr., 1835, II, 344. 3. Lettre, en date du 30 novembre 1756, publiée dans le Bull, de la Soc. de l'hist. de France, ibid., 345. 142 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. qu'il demande pour récompense de ses services et des services de ses ancèlres. Le roi a bien voulu la lui accorder. Allez-vous-en trouver M. de Sar- tine; je lui adresse l'ordre du roi; vous lui direz que c'est de ma part que vous venez le recevoir. » Sartine était lieutenant général de police. « Je me rendis chez M. de Sartine, poursuit Marmontel, où je trouvai l'exempt qui allait m'ac- compagner. M. de Sartine voulait qu'il se rendît à la Bastille dans une autre voiture que la mienne. Ce fut moi qui me refusai à cette offre obligeante ; et, dans le même fiacre, mon introducteur et moi nous arrivâmes à la Bastille *.... Le gouverneur, M. d'Abadie, me demanda si je voulais qu'on me laissât mon domestique.... On visita légèrement mes paquets et mes livres, et l'on me fit monter dans une vaste chambre où il y avait pour meu- bles deux lits, deux tables, un bas d'armoire et trois chaises de paille. Il faisait froid, mais un geôlier nous fit bon feu et m'apporta du bois en abondance. En même temps on me donna des plumes, de l'encre, du papier, à condition de rendre compte de l'emploi et du nombre de feuilles que l'on m'aurait remises, « Le geôlier revint me demander si je trouvais mon lit assez bon. Après l'avoir examiné, je répondis que les matelas en étaient mauvais et les 1. Le 28 décembre 1739. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 143 couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fît demander aussi quelle était l'heure de mon dîner. Je répondis : « L'heure de « tout le monde ». La Bastille avait une biblio- thèque; le gouverneur m'en envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la compo- saient. Je le remerciai pour mon compte, mais mon domestique demanda pour lui les romans de Prévost, et on les lui apporta. » Suivons le récit de Marmontel. « De mon côté, dit-il, j'avais de quoi me sauver de l'ennui. Impa- tienté depuis longtemps du mépris que les gens de lettres témoignent pour le poème de Lucain, qu'ils n'avaient pas lu et qu'ils ne connaissaient que par la version barbare et ampoulée de Bré- beuf, j'avais résolu de le traduire plus décemment et plus fidèlement en prose, et ce travail, qui m'appliquerait sans me fatiguer la tête, se trou- vait le plus convenable au loisir solitaire de ma prison. J'avais donc apporté avec moi la Pharsale, et, pour l'entendre mieux, j'avais eu soin d'y joindre les Commentaires de César. Me -voilà donc au coin d'un bon feu, méditant la querelle de César et de Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà de son côté Bury — ainsi s'appelait le domestique de Marmontel — aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un beau 144 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. jour dhiver, nonobstant les barreaux de deux fortes grilles de fer qui me laissaient la vue du faubourg- Saint-Antoine. « Deux heures après, les verrous des deux portes qui m'enfermaient me tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et les deux geôliers, chargés d'un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plais couverts d'assiettes de faïence com- mune ; l'autre déploie sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un cou- vert assez propre, cuillère et fourchette d'étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verrous. « Alors Bury m'invite à me mettre à table et il me sert la soupe. C'était un vendredi. Cette soupe, en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'ap- porta pour le Second service était meilleur encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'était pas excellent, mais il était passable ; point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 145 surplus je trouvai qu'on dînait fort bien en prison. « Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre — car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait, — voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuillère et fourchette d'ar- gent, nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés : « Mon- « sieur, me dit Bury, vous venez de manger mon « dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je « mange le vôtre. — Cela est juste », lui répon- dis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire. « Ce dîner était gras; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en mari- nade, un d'épinard, une très belle poire de cré- sane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit, qu'il voulut bien me réserver. « L'après-dîner le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me trouvais bien nourri, m'as- surant qae je le serais de sa table, qu'il aurait soin lui-même de couper mes morceaux, et que 10 146 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. personne que lui n'y toucherait. Il me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis grâce et lui dis qu'un reste de fruit de mon dîner me suf- firait. On vient de voir quel fut mon ordinaire à la Bastille, et l'on peut en induire avec quelle douceur, plutôt quelle répugnance, l'on se prêtait à servir contre moi la colère du duc d'Aumont. « Tous les jours j'avais la visite du gouverneur. Comme il avait quelque teinture des belles-lettres et même de latin, il se plaisait à suivre mon tra- vail, il en jouissait; mais bientôt, se dérobant lui- même à ces petites dissipations : « Adieu, me « disait-il, je m'en vais consoler des gens plus « malheureux que vous. » Telle fut la détention de Marmontel. Elle dura onze jours*. LiNGUET* Linguet, avocat-journaliste, fut arrêté pour délit de presse et diffamation. C'était un homme de beaucoup d'esprit, mais d'un caractère peu honorable. M, le procureur général Cruppi con- 1. Marmontel fut mis en liberté le 7 janvier 1760. Bull. Soc- hisL France, ann. cit., p. 331. 2. Voir la nouv. édition des Mémoires sur la Bastille, de Linguet, publ. par M. H. Monin, dans la Bibliothèque des Mémoires (Jouausl), Paris, 1889, in-18. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 147 sacre à l'histoire de Linguet une œuvre aussi étendue qu'éloquente. Il a pour son héros des trésors d'indulgence; néanmoins, malgré la bien- veillance dont il l'entoure et qu'il s'efforce de faire partager au lecteur, il se dégage de son livre même que Linguet était digne de peu d'es- time et que ses confrères l'avaient justement rayé du tableau des avocats de Paris. La captivité de Linguet dura deux ans. Il en a laissé la description dans ses Mémoires sur la Bas- tille, qui eurent un grand retentissement et dont le succès s'est continué jusqu'à nos jours. Le libelle de Linguet, comme tout ce qui est sorti de sa plume, est écrit d'un style rapide, avec verve et éclat; les faits cités sont, en majeure partie, exacts*; mais l'auteur, qui voulait faire sensation, les a habilement présentés sous un jour qui en dénature le caractère. « Il y a, dit Mme de Staal, moyen de répandre l'ombre et la lumière sur les faits qu'on expose, de manière que, sans en altérer le fond, on en change l'appa- rence. » Voici la description que Linguet donne de son mobilier à la Bastille : « Deux matelas rongés des vers, un fauteuil de canne dont le 1. 11 lui arrive cependant de déclarer, avec de grands serments, qu'on ne lui fit jamais subir « l'ombre d'un inter- rogatoire » à la Bastille (p. 31 de l'éd. Monin). Linguet fut arrêté le 27 sept, nso ; dès le 30 sept, le commissaire Chesnon lui fit subir un interrogatoire dont le texte a été publié dans la Bastille dévoilce, livr. Vil, p. 115 et suiv. 148 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. siège ne tenait qu'avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour l'eau, deux pots de faïence, dont un pour boire, et deux pavés pour soutenir le feu ». Un contemporain a pu dire des Mémoires de Linguet : « C'est le mensonge le plus long qui aitété imprimé* ». Et cependant, si nous prenons les faits mêmes que raconte l'habile journaliste, en les dégageant du mirage trompeur dans lequel il les a placés, nous ne voyons pas sous un aspect aussi misérable qu'il s'efforce de le dire l'existence qu'il mena dans la prison du roi. Il doit bien avouer que sa nourriture a tou- jours été fort abondante, en ajoutant, il est vrai, que c'était parce qu'on voulait l'empoisonner! Il n'aurait dû la vie « qu'à l'opiniâtreté vivace de sa constitution ^ ». Linguet n'en notait pas moins, chaque malin, sur le menu du jour, que lui faisait passer le cuisinier de la Bastille, les plats de son goût; il fit plus tard meubler sa chambre à son gré. Il conservait d'ailleurs assez de liberté pour publier durant sa détention un ouvrage intitulé : Procès des trois rois, Louis XVI, Charles III et Georges III, qui parut à Londres en 1781 ^ Rap- pelons encore le célèbre mot de Linguet au per- ruquier de la Bastille, le premier jour où celui-ci i. Observations sur V histoire de la D as lil le, publiée par M. (inguet (Londres, 1783, in-8), p. 48. 2. Mémoii'es de la Bastille, éd. de 1783, p. 71-72. 3. Revue de la Révolution française, ann. 1882, p. 60. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. 149 se présenta pour lui faire la barbe : « A qui ai-je riîonneur de parler? — Je suis, monsieur, le barbier de la Bastille. — Hé! que ne la rasez- vous! » Quelques années après sa sortie de prison, en juin 1702, Linguet fut poursuivi pour délit de presse, une seconde fois. Le Tribunal révolution- naire le condamna à mort. En gravissant les marches de l'échafaud, Tardent pamphlétaire pensa peut-être, avec des regrets d'une amère ironie, à cette Bastille dont il avait réclamé à grands cris la destruction. Diderot *. Il nous reste à parler de Diderot et du marquis de Mirabeau, qui ne furent pas enfermés à la Bastille, mais à Vincennes, non dans le donjon, mais dans le château de Vincennes, qui consti- tuait une prison distincte du donjon. On ne pla- çait dans le château que des prisonniers peu compromis, appelés à subir une détention passa- gère, et auxquels on voulait témoigner des égards. Ce fut, comme nous venons de le dire, le séjour de Diderot et du marquis de Mirabeau*. Diderot, 1. Voir le dossier de Diderot dans les Arcliives de la Bas- tille, Dibl. de l'Arsenal, ms. 11671. 2. La délentioii de Diderot a duré trois mois et demi (24 juillet-3 novembre 1749). Dans un article publié après 150 LIÎGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. fut arrêté le 24 juillet 1749. Son dernier livre : Lettres sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, contenait des théories qui, pour être qualifiées de morales, ne le parurent pas suffisamment. î\Iais il nia bravement, au cours de son interrogatoire, en être l'auteur, ainsi que des Pensées philosophi- ques qu'il avait fait paraître quelques années auparavant. Le lieutenant de police écrivit au gouverneur de Vincennes que, sans le mettre en liberté, on devait lui donner toutes les aises pos- sibles, la promenade dans le jardin et dans le parc; « que le roi voulait bien aussi, en considé- ration du travail de librairie dont il était chargé {VFncj/clopédie) , permettre qu'il communiquât librement avec les personnes du dehors qui vien- draient pour cet effet ou pour ses affaires domes- tiques ». Et Diderot recevait la visite de sa femme, il se promenait avec elle dans les sentiers du bois. J.-J. Rousseau, d'Alembert allaient passer auprès de lui les après-dîners, et, comme au bon vieux temps de Platon et de Socrate, nos philosophes, assis sur l'herbe verte, causaient de métaphysique la première édition de ce livre, M. Paul Bonnefon a précisé : Diderot fut enfermé au donjon de Vincennes du 2i juillet au 21 août. A cette date, l'instruclion de son afTaire étant terminée, il fut mis au château. Parlant ci-dessus d'une manière générale et très rapidement, nous n'avions pas cru devoir entrer dans le détail des quelques semaines au donjon. On consultera d'ailleurs avec fruit l'article de M. Paul Bonnefon, où l'on trouve de précieux documents inédits : Diderot prisonnier à Vincennes, dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, 15 avril 1899, p. 200-224. LES GENS DE LETTRES A LA BASTILLE. loi et d'amours galantes à l'ombre des grands chênes. Nous venons de voir que les libraires et imprimeurs, qui avaient entrepris d'éditer V Ency- clopédie, furent à Vincennes en communication constante avec Diderot; il corrigeait dans sa prison les épreuves de cette publication, que la Cour ne voyait pas d'un œil favorable. Et nous savons que, la nuit, avec la complicité déguisée du gouverneur, notre philosophe franchissait les murailles du parc, pour se rendre à Paris auprès d'une belle dame, Mme de Puysieux, qu'il aimait d'un amour rien moins que platonique : au petit jour, ses geôliers le retrouvaient sous les verrous. Celte rude captivité dura un peu plus de trois mois. Le marquis de Mirabeau ». La détention du marquis de Mirabeau ne dura que dix jours. La lettre de cachet avait été obtenue par la coterie des financiers, que les audacieuses conceptions de la Théorie de l'impôt avaient remplis d'épouvante, « Je pense avoir mérité d'être puni, écrit le marquis, comme l'âne de la fable, pour un zèle gauche et déplacé. » A propos de l'arrestation, Mme d'Épinay mande à Voltaire : « On n'a jamais arrêté un homme ï. Voir l'ouvrape de Louis de Loménie, les Mirabeau,l. II (2e éd., Paris, 1S7'J). io2 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. comme celui-là l'a été, en lui disant : « Monsieur, « mes ordres ne portent pas de vous presser; « demain, si vous n'avez pas le temps aujour- « d'hui. — Non, monsieur, on ne saurait trop tôt « obéir aux ordres du roi, je m'y attendais. » Et il part avec une malle chargée de livres et de papiers, » Au château de Vincennes, le marquis de Mirabeau eut un domestique auprès de lui. Sa femme le venait voir. Le roi dépensait quinze livres par jour, plus de trente francs de notre monnaie, pour son entretien. Il sortit le 24 dé- cembre 1760. Son frère, le bailli de Mirabeau, parlant de cette détention, lui écrivait : « Un arrêt de huit jours où l'on t'a marqué toute la considé- ration possible.... » Nous avons épuisé la liste, donnée par M. Bour- non, des écrivains victimes du pouvoir arbitraire. Tels sont les « martyrs » pour lesquels cet excel- lent historien, et Michelet, et d'autres, ont eu la plus touchante compassion. Les faits qui précè- dent se passent de commentaires. Les hommes de lettres ont été les enfants gâtés du xviii^ siècle bien plus que > Nul ne songeait aux prisonniers, mais on s'était emparé des clés que l'on portait triomphalement dans Paris. On dut enfoncer les portes des cham- bres où logeaient les détenus. Les malheureux, épouvantés du vacarme, étaient plus morts que vifs. Ces victimes du pouvoir arbitraire étaient exactement au nombre de sept. Quatre faussaires, Béchade, Laroche, La Corrège et Pujade : ces quatre individus avaient falsifié des lettres de change au détriment de deux banquiers pari- siens ; tandis que leur procès était régulièrement instruit au Châtelet, ils étaient à la Bastille, où ils conféraient journellement avec leurs avocats. Puis le jeune comte de Solages, qui s'était rendu coupable de crimes monstrueux, méritant la mort; il était conservé à la Bastille par égard pour sa famille, qui payait sa pension. Enfin deux fous, Tavernier et de Whyte. On sait combien, depuis le siècle dernier, la science a fait des progrès dan s l'art de soigner les fous. Jadis on les enfermait. Taver- nier et de Whyte ne tardèrent pas à être trans- férés à Charenton, où ils furent assurément moins bien traités qu'ils ne l'avaient été à la Bastille. LE 14 JUILLET. 2Go Tels sont les sept martyrs qui furent glorieuse- ment promenés dans les rues, aux acclamations d'un peuple attendri. Les assiégeants comptèrent quatre-vingt-dix- huit morts. Une partie provenaient de ce que les assaillants s'étaient tiré les uns sur les autres. Plusieurs s'étaient tués en tombant dans les fossés. Sur ce chiffre, dix-neuf seulement étaient mariés, et cinq seulement avaient des enfants. Ce sont des indications intéressantes. On ne songea pas plus à enterrer les vainqueurs que les vaincus. Le mercredi 15, à minuit, la pré- sence des cadavres des officiers de la Bastille, gisant encore place de Grève, fut signalée aux commissaires au Châtelet. M. Fernand Bournon a publié, dans son bel ouvrage, le sinistre procès- verbal qui fut alors dressé dans la nuit. C'est l'harmonieux couronnement de la grande journée : « Nous, commissaires susdits, avons donné acte audit sieur Houdan de sa déclaration, et, étant ensuite descendus dans la cour du Châtelet (où les cadavres venaient d'être transportés), nous y avons trouvé sept cadavres du sexe masculin, le premier sans tête, vêtu d'un habit, veste, culote et bas de soie noire, avec chemise fine, n'ayant point de souliers; le second aussi sans tête, vêtu d'une veste de drap rouge, culote de nankin à boutons d'uniforme et bas de soie fond bleu et petites mouches noires; le troisième aussi sans 266 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. tête, vêtu d'une chemise, une culote et des bas de fil blanc; le quatrième aussi sans tête, vêtu d'une chemise ensanglantée, culote et bas noirs; le cinquième vêtu d'une chemise, d'une culote bleue et de guêtres blanches, portant cheveux bruns, paraissant âgé de quarante ans et ayant le poi- gnet en partie coupé et de fortes contusions à la gorge; le sixième vêtu d'une culote et de guêtres blanches, ayant de fortes contusions à la gorge; et le septième, vêtu d'une chemise, culote et bas de soie noire, entièrement défiguré. » Cependant, la plupart des triomphateurs, le premier moment d'ivresse passé, se cachaient comme s'ils avaient fait un mauvais coup. Le désordre dans la ville était extrême. « Les com- missaires des quartiers, écrit l'ambassadeur des Deux-Siciles, voyant le péril où se trouvaient les habitants devant ce nombre énorme d'hommes armés et même de brigands et d'individus sortis de prison les jours précédents, formèrent des patrouilles de garde nationale. Ils proclamèrent la loi martiale, ou, pour mieux dire, cette loi se publia toute seule, que quiconque avait volé ou mis le feu à une maison serait pendu. En effet, il ne s'est pas passé une journée sans que cinq et même dix individus aient subi cette peine. Nous devons à ce salutaire expédient notre existence et la sûreté de nos maisons. » Plus d'un vainqueur de la Bastille fut pendu de LE 14 JUILLET. 267 la sorte, à grand tort et dommage, car, deux jours plus tard, son front glorieux eût été chargé de lauriers et de fleurs. On a dit que la Bastille avait été prise par le peuple de Paris. Le nombre des assiégeants s'éleva à un millier tout au plus, parmi lesquels, comme l'a déjà fait observer Marat, beaucoup de provinciaux et d'étrangers. Quant aux Parisiens, ils étaient, comme toujours, venus en assez grand nombre voir ce qui se passait. C'est encore le témoignage de Marat. « J'ai assisté à la prise de la Bastille, écrit d'autrepartle chancelier Pasquier; ce que l'on a appelé le « combat » ne fut pas sérieux, la résistance fut complètement nulle. On tira quelques coups de fusil auxquels il ne fut pas répondu, et quatre ou cinq coups de canon. On sait les conséquences de cette prétendue victoire qui a attiré tant de faveurs sur la tête des pré- tendus vainqueurs; la vérité est que ce grand combat n'a pas un instant effrayé les nombreux spectateurs qui étaient accourus pour en voir le résultat. Parmi eux se trouvaient beaucoup de Jolies femmes : elles avaient, afin de s'approcher plus aisément, laissé leurs voitures à quelque dis- tance. J'étais appuyé sur l'extrémité de la barrière qui fermait, du côté de la place de la Bastille, le jardin longeant le jardin de Beaumarchais. A côté de moi était Mlle Contât, de la Comédie-Française ; nous restâmes jusqu'au dénouement, et je lui 268 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. donnai le bras jusqu'à sa voiture. Jolie autant qu'on peut Tètre, JNlUe Contât joignait aux grâces de sa personne un esprit des plus brillants. » Dès le lendemain, tout avait changé. La Bas- tille avait été « emportée dans un assaut d'un quart d'heure » héroïque et formidable. Les ca- nons des assaillants y avaient ouvert une brèche. Les murailles, il est vrai, étaient encore debout, intactes; mais cela ne faisait rien, les canons y avaient ouvert une brèche, tout de même. Les sept prisonniers délivrés avaient été une désillu- sion, la meilleure volonté du monde ne pouvait y voir que des fous et des gredins; on en inventa un huitième, le célèbre conate de Lorges, vieillard, héros et martyr; ce comte de Lorges n'existait pas, cela ne faisait rien non plus : c'était un vieil- lard admirable et touchant. On parlait des instru- ments de torture qui avaient été découverts : « Un corselet de fer, inventé pour retenir un homme par toutes les articulations et le fixer dans une immobilité éternelle »; — c'était une armure de chevalier du moyen âge, tirée du magasin d'armes anciennes qui se trouvait à la Bastille. On découvrit également une machine « non moins destructive, qui fut exposée au grand jour, mais personne ne put en deviner ni le nom ni l'usage direct » ; c'était une imprimerie clandestine saisie chez un nommé François Lenormand, en 1786. Enfin, on arriva, en creu- LE 14 JLILLET. 2G'J sant dans le bastion, aux ossements des protes- tants qu'on y avait enterrés autrefois : les idées (le l'époque ne permettaient pas de déposer leurs restes dans la terre bénite du cimetière; le spec- tacle d'exécutions secrètes, au fond des cachots de la Bastille, se dressa dans toutes les imagina- tions, et Mirabeau fit retentir ces terribles paroles : « Les ministres ont manqué de prévoyance, ils ont oublié de manger les os! » Les listes des vainqueurs de la Bastille furent d'une construction laborieuse. Grand nombre de ceux qui avaient été dans la bagarre ne se sou- ciaient pas de se faire connaître : on eût pu voir pendre des têtes ceintes de lauriers. Il est vrai que ces déserteurs de la gloire furent rapidement rem- placés par une foule de braves gens qui — du moment où il fut admis que les vainqueurs étaient des héros , méritant honneurs , pensions et médailles — furent persuadés qu'ils étaient, eux aussi, montés à l'assaut, et des premiers. La liste définitive comprit huit cent soixante-trois noms. Victor Fournel a raconté dans un livre char- mant ' l'épopée burlesque et lamentable des hommes du 14 juillet. 11 faut le lire. Il y a là une foule d'épisodes délicieux que l'on ne peut l.Les hommes du 14 juillet. Gardes françaises et vainqueurs de la Bastille, par Victor Fournel. Paris, 1890, in-12. 270 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. résumer. Ces fondateurs de la liberté ne brillèrent guère, dans la suite, ni par les services qu'ils ren- dirent à la République, ni par leur fidélité aux principes immortels. Les Hulin — celui-ci s'était cependant noblement conduit en essayant de sauver de Launey, — les Palloy, les Fournier l'Américain, les Latude, combien d'autres! furent les plus serviles valets de l'Empire, et ceux d'entre eux qui survécurent, les serviteurs les plus em- pressés de la Restauration. Sous l'Empire, les vainqueurs de la Bastille essayent de se faire décorer de la Légion d'honneur en masse. On les voit quémander des pensions jusqu'en 1830, et — à cette date, après quarante-trois ans — ils étaient encore quatre cent un vainqueurs. Les vainqueurs reparaissent en 1848. On parle encore de pen- sions aux vainqueurs de la Bastille dans le budget de 1874! — tirons l'échelle, l'échelle de Latude. C'est le côté amusant de leur histoire. Elle eut un côté douloureux : leurs rivalités avec les gardes françaises, qui leur reprochaient de leur avoir volé leur gloire, et avec les volontaires de la Bastille. Les héros connurent l'opprobre et la calomnie. Puis il y eut dans leur propre corps des dissensions sanglantes. Il y eut les vrais vain- queurs et d'autres qui, tout en étant des vrais vainqueurs, n'étaient cependant pas des vrais; il y eut les « mouchards », toujours parmi les vain- queurs, et les « patriotes ». Le l*^"" juillet 1790, on . LE 14 JUILLET. 271 trouva deux vainqueurs assommés près du jardin de Beaumarchais, devant le théâtre de leurs exploits. Le lendemain, rixe violente entre quatre vainqueurs et des soldats. Au mois de décembre, deux autres sont assassinés près du Champ de Mars. Dans les premiers jours de 1791, deux sont blessés, et on en découvre un troisième, la corde au cou, dans un fossé, près de l'école militaire. Ce sont bien les mœurs nocturnes des barrières. Reste à expliquer ce revirement d'opinion incroyable, cette légende, la plus inattendue, qui transforma en grands hommes les « brigands » d'avril, juin et juillet 1789. La première raison se trouve expliquée dans ce passage, charmant et vrai, de Rabagas * : CARLE. Mais alors à quoi distingue-t-on une émeute d'une révolution? BOUBARD. L'émeute, c'est quand le populaire est vaincu..., tous des canailles. La révolution, c'est quand il est le plus fort : tous des héros! Dans la nuit du 14 au 15 juillet, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt fit réveiller Louis XVI 1. Rabagas, comédie en cinq actes de Victorien Sardou. Paris, 1872, in-I8. 272 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C'est donc une révolte, dit le roi. — Sire, répondit le duc, c'est une révolution. » Le jour où le pouvoir royal, faible et irrésolu, avait abandonné Paris à l'émeute, il avait abdiqué. Les Parisiens essayèrent de s'organiser en milice bourgeoise pour fusiller les brigands. Le mouve- ment sur la Bastille fut, de la part de ces derniers, un trait de génie, instinctif sans doute, mais un trait de génie. Le peuple à présent sentait ses maîtres, et, comme il fait toujours, il salua le nouveau régime avec adulation. « De ce moment, dit un député, il n'y eut plus de liberté, même dans l'Assemblée, la France se tut devant trente factieux. » Ce qui facilita au peuple son enthousiasme pour les vainqueurs, ce sont précisément toutes ces légendes auxquelles les meilleurs esprits ajoutaient foi, sincèrement, — ces légendes sur les horreurs de la Bastille et les cruautés du pouvoir arbitraire. Depuis cinquante ans, elles s'étaient répandues par le royaume et avaient pris corps. Les pamphlets de Linguet et de Mirabeau, le récent succès, succès prodigieux, des Mémoires de Latude, avaient donné à ces histoires un regain de force et de vitalité. Obligé de s'incliner devant l'émeute triomphante, on jugea préférable — car ainsi la conscience se taisait — de la saluer en libératrice. Aussi bien, ce mouvement d'opinion LE 14 JUILLET. 273 fut-il sincère. Et les mêmes districts qui , le 43 juillet, s'armaient contre les brigands, après la crise, pouvaient s'écrier : « Les districts applau- dissent à la prise d'une forteresse qui, regardée jusqu'à présent comme le siège du despotisme, déshonorait le nom français sous un roi popu- laire! » M. George Duruy, publiant les Mémoires de Barras, a bien expliqué la transformation de l'opi- nion. « Dans les Mémoires, la prise de la Bastille n'est l'objet que d'une brève et banale mention. Barras n'a retenu et ne nous transmet qu'un seul détail. Il a vu sortir des cachots « les victimes de « l'arbitraire sauvées enfin de la question, des tor- « tures et des oubliettes ». Une pareille pauvreté d'information est d'autant mieux faite pour nous surprendre que, non seulement Barras a été spec- tateur de l'événement, mais qu'il en avait com- posé, en 1789 même, une relation que l'on a retrouvée. Or, autant le passage des Mémoires est insignifiant, autant la relation de 1789 (par ce même Barras) est intéressante. L'impression que laissent ces pages, écrites sous le coup des évé- nements, est, il faut bien le dire, que la célèbre prise de la Bastille ne fut, en somme, qu'une hor- rible et sanguinaire saturnale. Rien d'héroïque dans ce premier récit. Point de« victimes de l'arbi- traire » arrachées à la « question, aux oubliettes », mais, en revanche, de véritables actes de canniba- 274 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. lisme accomplis par les vainqueurs. Voilà ce que Barras a vu et ce qu'il consigne sur les pages où, à cette époque de sa vie, il note au jour le jour les événements dont il a été le témoin. Trente ans s'écoulent. Barras a siégé sur les bancs de la Montagne. Il est resté le révolutionnaire immuable. Il rassemble ses souvenirs en vue de Mémoires qu'il a l'intention de publier. A cette époque, la ver- sion révolutionnaire de la prise de la Bastille est officiellement établie. Il est admis désormais que la Bastille est tombée sous une poussée d'héroïsme du peuple de Paris, que sa chute a révélé d'hor- ribles mystères d'iniquité. Cette légende, qui a si profondément dénaturé l'événement, a été con- temporaine de l'événement lui-même, fruit spon- tané de l'imagination populaire. Et Barras, ayant à parler de la prise de la Bastille dans ses Mémoires, la retrouve dans ses papiers, la lit, j'imagine, avec une sorte de stupeur. Eh quoi! la prise de la Bas- tille n'a été que cela ! — et, résolument, il l'écarte. » Dans les provinces, l'émeute eut un violent contre-coup. « Ce fut immédiatement, écrit Victor Fournel, une panique étrange, extraordinaire, fan- tastique, qui passa sur la plus grande partie de la France comme un vent de folie, et que beau- coup d'entre nous ont entendu raconter à nos grands-pères sous le nom de Journée des brigancU LE 14 jlill::t. 27;) ou Journée de la -peur. Elle éclata, en tous lieux, dans la seconde quinzaine de juillet 1789. Tout à coup, on ne sait d'où, un bruit eflVayant fondait sur la ville ou le village : les brigands sont là, à nos portes; ils s'avancent par troupes de quinze ou vingt mille, brûlant les moissons en herbe, ravageant tout. Des courriers tout poudreux appa- raissent, semant la terrible nouvelle. Un cavalier passe au galop, inconnu de tous, hagard, éche- velé : « Alerte, aux armes, les voilà! » Des habi- tants accourent : rien n'est plus vrai; ils les ont vus, les bandits ne sont plus qu'à une lieue ou deux. Le tocsin sonne, on s'arme, on se range en bataille, on va à la découverte. Finalement, on ne trouve rien, mais les alarmes renaissent. Les brigands se sont détournés ; il faut rester en armes, » Dans les provinces frontières, il s'agit des ennemis de l'extérieur. Les Bretons et les Nor- mands tremblent devant la descente des Anglais; en Champagne, en Lorraine, on craint une inva- sion allemande'. A côté de ces scènes de panique, il faut placer les coups de force, les assassinats, pillages, incen- dies qui désolèrent subitement toute la France. Gustave Bord, dans un livre qui répand sur ces faits un jet de lumière^, en donne le tableau sai- 1. Nous réimprimons ci-après un curieux procès-verbal dépeignant la Journée de^ Brirjands dans l'Entre-deux-mers. 2. La p7-ise de la Bastille et les conséquences de cet événe- 276 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. sissant. Les châteaux sont envahis, et quand on peut s'emparer du propriétaire, on lui rôtit la plante des pieds. A Versailles, la foule se précipite sur le bourreau qui allait exécuter un parricide, le criminel est délivré; les délibérations de l'As- semblée municipale peignent l'état de terreur où la ville est plongée. Dès le 23 juillet, l'intendant de Champagne mande que le soulèvement est général autour de lui. A Rennes, à Nantes, à Saint- .Malo, à Angers, à Caen, à Bordeaux, à Stras- bourg, à Metz, la foule se livre à de petites prises de la Bastille plus ou moins accompagnées de pillages et d'assassinats. Des bandes armées vont couper les bois, rompent les chaussées, pèchent les étangs. C'est la désorganisation. Rien ne fait mieux comprendre ce qu'avait été le gouvernement de l'ancien régime : ce gouver- nement était tout en traditions. Nulle part une organisation concrète pour faire exécuter une volonté et maintenir l'ordre. La France était une fédération de mille et mille républiques, avec, pour seul lien, le regard que tous les citoyens dirigeaient sur la couronne. D'un coup de vent la couronne a été jetée à terre. Et, parmi la nation entière, c'est le désordre, l'effarement. Tous les excès deviennent possibles, les moyens de les ment, dans les pr-ovinces jusqu'aux journées des 5 et 0 oc- tobre 1789, par Gustave Bord. Paris, 1882, in-12. LE 14 JUILLET. 2T7 réprimer font défaut. Le dévouement au roi élait, sous rancien régime, tout le gouvernement, toule l'administration, toute la vie nationale. Et c'est ainsi que devinrent nécessaires la domination de la Terreur et l'œuvre législative de Napoléon. La journée des brigands dans l'Entre-deux-Mers *. — Il existe dans les archives de Rions une curieuse relation d'une panique qu'eurent, le 30 juillet l'S9, les habitants de l'Entre-deux-Mers, et en particulier ceux de Rions et des localités voisines. Voici cette pièce : « Aujourd'hui, 30 du mois de juillet 1"89, le Comité assemblé dans sa salle ordinaire, et délibérant sur divers objets de police, on lui a annoncé un particulier, habitant de cette ville, nommé Jean Briol, qui, ayant été introduit, a dit que, allant à la ville de Cadillac, il avait été contraint de revenir sur ses pas, sur une alarme fondée par un bruit que 4 ou 500 brigands venaient de ravager la ville de Sau- veterre et avançaient dans nos campagnes en y exerçant le même brigandage; que presque toutes les paroisses de l'Entre-deux-Mers sonnaient le tocsin, ce qui augmentait et rendait l'alarme générale. « D'après cet exposé, le Comité voulant prévenir toute émotion que de pareilles circonstances peuvent causer aux habitants de leur ville, députa sur-le-champ MM. Bordes et Chauveau père pour se rendre en toute célérité dans la ville de Cadillac s'enquérir des faits et circonstances susdits, et prendre, à raison de ce, tous les renseignements et per- quisitions nécessaires pour nous procurer en cas de réalité du fait une vigoureuse défense. Et dans ce moment sont arrivés nos deux envoyés, qui nous ont rapporté qu'elTecti- vement toute la ville de Cadillac était dans les plus grandes L Voy. ci-dessus, p. 275. On appelle \' Entre-deux- Mer s la portion du département do la Gironde qui sépare la Garonne de la Dordogne. — Nous empruntons ce texte à la belle publication — devenue introu- vable — de Léo Drouyn, la Guienne militaire, 1. 1 (Bordoau.x, 1805;, p. 25. 278 LÉGENDES ET ARCHIVES DE LA BASTILLE. alarmes; que ses habitants se rangeaient sous les armes, en disant que plus de 3,000 bripcands allaient les assaillir; que la paroisse de Beguey s'attendait à de pareilles incursions; que plusieurs personnes, femmes et enfants, abandonnaient leurs maisons pour chercher leur salut dans la fuite. « D'après ce rapport, qui nous fut même confirmé par plusieurs habitants des paroisses et des villages voisins, qui se repliaient dans notre ville, nous fîmes sur-le-champ battre la générale, fermer nos portes, et nous préparâmes à une vigoureuse défense, en plaçant cinq canons à la porte du nord, une garde de dix hommes, six canonniers et deux sentinelles en avant; à une brèche au sud de la ville un canon de 12, chargé à mitraille, une garde de six hommes, trois canonniers et deux sentinelles; à la porte d'Abadie deux sentinelles placées au haut des tours, et environ cent femmes sur le rempart, dans cette partie, occupées à le garnir de ribaut (pierres) ; à la porte du Lhian deux senti- nelles; au haut des tours deux autres en avant et plusieurs femmes occupées à porter du ribaut sur le rempart. Notre corps de garde placé au centre de la ville recevait les habi- tants des campagnes voisines, qui s'y rendaient en foule, et leur distribuait des armes pour nous mettre en état d'aller au-devant de l'ennemi et procurer aux villages et maisons isolées quelque sûreté en cas d'attaque. Les choses en cet état nous reçûmes un courrier des habitants de Cadillac, par lequel ils nous donnaient en communication une lettre à eux écrite par des habitants du comté de Bénauge portant que l'alarme qui avait été répandue dans tout le pays n'avait pris fondement que sur quelques révoltés qui s'étaient portés à incendier deux ou trois maisons. « Lorsque le principal sujet de nos alarmes eut disparu, nous ne pûmes nous livrer à la sécurité qu'en imitant nos voisins, en faisant bonne garde et nous promettre une retraite assurée. Dès cet instant il a été délibéré et arrêté par le comité qu'il serait fait une patrouille des plus exactes, qui sera commandée par un officier, à tour de rôle, dans l'ordre du tableau. « Fait et arrêté cedit jour, par le Comité, à dix heures du soir, « Signé : Basset, président; Box.net, secrétaire. » ii^^zri^ ^UiM4i ^t/^ 'Tn^^i/ c'^^â7Cfû Masque de Jer, a la Bastille (i8 septembre 1698), notice du Journal d'Et. Du Junca, lieutenant de roi. Bibliothèque de l'Arsenal, ms, 5i33, f. 37 V. — Voy. ci- dessus, p. 86. -. ^ ~^ 7Wi fvttiynt^iytuu.- 'fu'f^^^^/L /peu. TrutCâ-A. if]ri. ^in/rp^ le/âu ^p^^ i^^^ Tn^n'^'-f — ,4- >^ v^u^ . /tiÀ^a^ 1lyXL> '^^'^ ^^^ \ \m,-A.r/h ^ Mort du prisonnier masqué à la Bastille (19 novembre lyoS), notice du Journal d'Et. Du Junca, lieutenant de roi. Bibliothèque de l'Arsenal, ms, 5 134, f. 80 v°. — Voy. ci-dessus, p. 87. v^ ^ l'V \ •„ p s -! .'^ Cm ^ - 0- D s: c 1) '^ u -^ •'■• s oc f2 A- c !^ 00 ^ 25 -T3 -^ .i S 5 .t: û :5 -fi > û «î -, S « = Â' - f- ■i^ C3 ~^ Z C <3 îv -1) _ rt i) S '^ u c. T3 T CI "CJ O -i — 2 o c ~ c3 r:: n G u *z 'fi "^ J-. — < O r- '-'ï "• « y Cutii'crcle de la boite explosive envoyée par Dainy iLaludei à la marquise de Pompadour. La partie du texte un peu effacée porte : « Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en particulic »• Au dessous, la mention et la date de l'interrogatoire de Danry, avec sa signature et celle du lieutenant de police, Berryer. Original à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ii(")iji. — \'ov. ci-dessus, p. i6o. -»*? - '. 'i^^!^; ' \ r^*^> ^t-ç*tt 1 F - ^Myt . > ir^,, ,tr ,^ jj^;> ../' • 1 ■?-y f?«-^<, J ' 1 - ■^^'^' «*'^rc,/fn..V^ 1"^' fl ^ 1 Commcncemoit d'une lettre écrite par Danry (Lattide/, étant prisonnier dans le donjon de Vincennes, au lieutenant de roi, Rougemont, commandant du donjon. La lettre est écrite avec du sang sur du linge. Original à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille ii6()3. — \'oy. ci-dessus, p. ijo. TABLE DES MATIÈRES Préface de M. Victorien Sardou v I. — Les archives 1 II. — Histoire de la Bastille 13 III. — La vie à la Bastille 47 IV. — Le Masque de fer 85 V. — Les gens de lettres à la Bastille 123 Voltaire 124 La Beaumelle 130 Uabbé Morellet 133 Marmontel 141 Lingiiet 146 Diderot 149 Le marquis de Mirabeau 151 VU - Latude 153 VU - - Le 14 juillet 235 La journée des brirjands dans l'Entre deux- Mers 277 Coulommiers. — Imi-. T. UliOUARD. — 77-10)1. c Biup^no: sser. APR îOigpC' PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY HF Funck-Brentano, Frantz F9797k Légendes et archives de la Bastilla