Frantz Funck-Brentano, "L'homme au masque de velours noir, dit le Masque de fer", Revue historique, t. 56 (sept.-déc. 1894), Mélanges et documents, pp. 253-303. Extracted on 2026-09-14 from the Google-Books-derived OCR of Revue historique vol. 56 already in this folder (revuehistorique1894_vol56.txt, lines 13464-17117). Running heads with page numbers 254-302 are present in the OCR (some garbled, e.g. "264" for 261, "308" for 301); pp. 258-259 and 298-299 appear twice because the scan duplicated those leaves. The article ends with the signature "Frantz Funck-Brentano" and a footnote on Mme Campan's memoirs. Conclusion (p. 302-303): the prisoner was Mattioli, whose name Pierre Bertrand found on the Saint-Paul burial register. MELANGES ET DOCUMENTS L'HOMME AU MASQUE DE VELOURS NOIR DIT LE BiASQUE DE FER. Combien la question du « Masque de fer » a passionné Topinion publique depuis le commencement du xyin* siècle jusqu'à nos jours, chacun le sait. Marins Topin a compté cinquante-deux écrivains^ qui, depuis Voltaire jusqu'en 4870, date où Topin publia son livre, s'étaient efforcés d^élucider le mystère; encore en oubliait- il une douzaine et ne comptait-il pas les nombreuses plaquettes anonymes et les travaux, parfois importants, qui sont demeurés manuscrits dans nos bibliothèques ou nos dépôts d'archives, ni les auteurs d'his- toires générales, parmi lesquels Camille Rousset et Depping méritent une mention spéciale, ni tous ceux qui ont écrit sur cette question des articles de dictionnaires, ni enfin les drames, romans et poésies. Depuis le livre de Marins Topin, de nouveaux travaux ont paru, en grand nombre, plus importants encore par retendue des recherches que les précédents, — un concours d'OËdipes se fit autour du Sphinx enchaîné^, — et voici que la question vient d^être rouverte avec éclat par le livre de MM. Burgaud et Bazeries', qui a fait un grand remous dans la presse et les revues savantes. Cette nouvelle publication jus- tifie, par l'ingéniosité de la recherche, et la nouveauté de plu- sieurs détails, le cas qui en a été fait; malheureusement, les textes subitement produits par M. de Grandmaison, dont il sera question ci-dessous, établissent, sans réplique possible, que MM. Burgaud et Bazeries ont fait fausse route, et la critique, quels que fussent ses éloges pour les efforts des auteurs, a dû revenir aux conclu- sions de Michelet^ : « L'histoire du Masque de fer restera pro- 1. Marius Topin, V Homme au masque de fer (Paris» i870, in-8*)» p. 5. 2. Pani de Saint-Victor. 3. Émiie Bargaad et commandant Bazeries, le Masque de fer, révélaUon de ia correspondance chiffrée de Louis XIV. Paris, Firmin-Didot, 1893, in-12. 4. Histoire de France (Paris, 1858, in-8*), t. XII, p. 435. 254 mfLANGBS ET DOGUMBlfTS. bablement à jamais obscure, » et de Henri Martin^ : « L'Histoire n'a pas le droit de se prononcer sur ce qui ne sortira jamais du domaine des conjectures. j> I. — Lbs Documents. Le Journal de Du Junca. — Dès le début, citons le texte qui est, à la fois, l'origine et le fondement de tous les travaux publiés sur la question du « Masque de fer. » Etienne Du Junca, lieutenant de roi à la Bastille, dans un journal dont il commença la rédaction le 4 4 octobre 4690, jour où il entra en possession de la charge de lieutenant de roi dans la célèbre forteresse du faubourg Saint-Antoine, — sorte de livre d'écrou où il consignait, jour par jour, avec un soin extrême, tous les détails concernant Tar- rivée des prisonniers confiés à sa garde, — écrit, à la date du 4 8 sep- tembre 4698, ces lignes que la légende populaire a rendues mémo- rables : Du judy, 18™« de septembre [1698], à trois hures après midy. Mon- sieur de S^Mars, gouverneur du château de la Bastille^, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des illes S^Mar- guerite-Honorat^, aient mené avec queluy, dans sa litière, un ensien prisonnier quil avet à Pignerol, lequel il fet tenir touiours masqué, dont le nom ne sedit pas, et laient fait mètre en de sendant de la litière dans la première chambre de la tour de la Basinnière en atandant la nuit pour le mètre et mener moy mesme a neuf hures du soir, avec M' de Rosarges, un des sergens que Monsieur le Gouverneur a mené, dans la troisième chambre*, seul de la tour de la Bretaudière, que j'aves fait mubler de touttes choses, quelques jours avent son arivée, en aient reseu Thordre de Monsieur de S<-Mars, lequel prisonnier sera servy et sounié par M' de Rosarges, que Monsieur le Gouverneur norira^. Dans un second registre, le pendant du premier, où Du Junca 1. Histoire de France (Paris, 1858, in-8*), t. XIII, p. 46, note. 2. Bénigne d* Auvergne de Saint-Mars, seigneur de Dixmonts et de Palteau, occupa le poste de gouverneur de la Bastille du 18 septembre 1698 jusqu'au 26 septembre 1708, date de sa mort. Voy. sa biographie par Fern. Bournon, la BasiUle (Paris, 1893, in-A»), p. 34. 3. Aujourd'hui appelées les lies de Lérins (dép. des Alpes-Maritimes). Petit archipel composé de quelques îlots inhabités et de deux îles principales dont la plus grande, Sainte-Marguerite, donnait, sous Tancien régime, son nom au groupe tout entier. 4. G'est-à-dire au troisième étage de la tour de la Bertaudière. Fern. Bour- non, la Bastille, p. 34. 5. BibL de V Arsenal, ms. 5133, fol. 37 ▼•. L*HOMME AU MASQUE DE VELOURS NOIR. 255 consignait les détails concernant la mise en liberté ou les décès des prisonniers, nous lisons, à la date du 49 novembre 4703 : Du mesme jour, lundy i9™« de novembre 1703, le prisonnier inconnu, touiours masqué d'un masque de velours noir, que Monsieur de S*-Mars, gouverneur, a mené avec que luy en venant des illes Sainte- Marguerite, quil gardet depuis longtemps, lequel sétant trouvé bier un peu mal en sortant de la messe, il est mort se jour duy, sur les dix bures du soir, sans avoir eu unne grande maladie, il ne se put pas moins; M. Giraut, nottre bomonier, le confessa bier, sur pris de sa mort ; il n'a point reseu les sacremens et nottre bomonier Ta exorté un momant avend que de mourir, et se prisonnier inconeu, gardé depuis si lontamps, a esté enteré le mardy, à quattre bures de Taprès midy, 20»« novembre, dans le semetière S'-Paul, nottre paroisse; sur le registre mortuel, on a donné un nom ausy inconeu, que monsieur de Rosarges, major, et Ârreil, sieurgien, qui bont signé sur le registre. Et en marge : Je apris du depuis con Tavet nomé sur le registre M' de Marcbiel, que on a paie 40 livres danteremant ^ . Les registres de Du Junca étaient conservés dans les anciennes archives de la Bastille, d^où ils ont passé à la bibliothèque de l'Arse- nal. Us sont rédigés d^une grosse écriture de soldat peu habile à manier la plume ; l'orthographe en est grossière, ainsi qu'on a pu en juger par le fragment ci-dessus reproduit lettre pour lettre; mais les faits y sont rapportés avec précision et se sont toujours trouvés exacts quand on a cherché à les contrôler. Ce précieux « journal, » pour reprendre l'expression de M. Fern. Bournon^, qui servait au lieutenant de roi de livre d'écrou, n'est pas le seul manuscrit dû à la plume de Du Junca que la bibliothèque de PArsenal ait conservé. Nous avons encore de lui un exposé, sous forme de doléances, des fonctions du lieutenant de roi à la Bastille^; une pétition au roi en vue de la création d'une charge de commissaire de guerre à la Bastille et à Vincennes pour faire les revues des gar- nisons'*, charge dont lui, Du Junca, aurait naturellement été revêtu ; plusieurs états de prisonniers dressés en vue de la comptabilité^, enfln quelques notices et comptes d'un caractère privé ^. 1. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5134, fol. 80 v*. 2. Fern. Bouraon, la Bastille, p. 156. 3. Cahier iii-4* annexé an journal de Da Janca, Bibl. de l'Arsenalj ms. 5134, pobl. par Fern. Boumon, p. 267-70. 4. Bibl, de V Arsenal, ms. 12612, pabl. par Fern. Bournon, p. 96, note. 5. ÉtaU des années 1704-1706. Bibl. de l'Arsenal, ms. 12574. 6. Bibl. de VArsenal, ms. 12629. 256 mfLANGBS BT DOCUlIBllTS. Nommé, le 40 octobre 4690, lieutenant de roi à la Bastille, où il entra en fonctions dès le 4 4 \ Etienne Du Junca mourut le 29 sep- tembre 4706^. Ses registres s'arrêtent au 26 août 4705. Renneville, qui, durant sa détention, fut dans les meilleurs termes avec lui, nous apprend^ que Du Junca était gentilhomme, issu d'une famille de Gas- cogne, et qu'il était exempt des gardes lorsqu'il entra ofHder à la Bastille. Autant que nous en pouvons juger par les notices que nous avons conservées de lui. Du Junca fut un caractère scrupuleux, s'ac- quittant de ses fonctions avec une conscience extrême, mais, d'autre part, ombrageux et ne paraissant pas avoir vécu dans une intelligence parfaite avec les deux gouverneurs de la Bastille, François de Mont- lesun de Besmaux, puis Bénigne d'Auvergne de Saint-Mars, sous les ordres desquels il se trouva successivement placé. Malgré le peu de culture littéraire dont témoigne le journal qu'il a rédigé, et qui n'éton- nera pas chez un soldat. Du Junca appartenait à la meilleure société; nous en avons pour preuve, outre le rang même de lieutenant de roi à la Bastille qu'il occupait, la correspondance de M"^"* de Goulanges avec M"'"' de Grignan, où Du Junca est cité comme un ami de ces dames *. Ces quelques détails n'auront pas semblé inutiles, étant donnée l'importance prépondérante du journal de Du Junca dans Thistoire du Masque de fer. Les Ilotes de Chevalier. — Les extraits du journal de Du Junca imprimés ci-dessus ont été publiés pour la première fois en 4769 par le Père Griffet, dans son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans Vhisiaire^. Le Père Griffet était 1. BibL de l'Arsenal, ms. 5134, fol. 1, et cahier annexé, fol. 1. 2. Catal. des Archives de la BastUle (t. IX da Catal. des mss, de la BibL de VArsenal), p. 258. 3. L'Inquisition française (Amsterdam et Leyde, 1724, in-12), t. I, p. 77. 4. Lettre datée da 5 août 1703 de M"* de Goulanges à M"* de Grignan, Correspondance de if"* de Sévigné (coll. des Grands Écrlyains), X, 498. Le P. Griffet (cité ci-dessoas, édition de 1769, p. 294; édition de 1775, p. 307) dit qu'il est question de Du Junca dans les lettres de M"* de Sévigné ; il a sans doute fait confusion avec la lettre de M"* de Goulanges. 5. Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans Vhistoire, par le R. P. Henri Griffet. Liège, 1769, in-12. Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée. Rouen, 1775, in-12. La dissertation sur Thomme au masque remplit le chapitre xiii, lequel, avec le chapitre xn, est une suite du chapitre xi : c De la vérité dans les anecdotes. » Ge petit livre est très remar- quable pour l'époque, à cause de Tesprit critique ferme et pénétrant dont l'au- teur est doué. Yoy. également l'appréciation de M. Lair, Nicolas Foucquet, II, 533-34. Ges qualité, jointes aux fonctions du P. Griffet, qui pénétrait incessam- l'hOMMB au masque de ▼BLOniS NOIE. 257 aumônier de la Bastille et tenait ces documents du gouverneur Jour- dan de Launey en personne. Après les avoir transcrits, le Père Grif* fet ajoute : « De tout ce qui a été écrit sur cet homme au masque, rien ne peut être comparé pour la certitude à Tautorité de ce journal. G^est une pièce authentique, c^est un homme en place, un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu, dans un journal écrit tout entier de sa main, où il marquoit chaque jour ce qui se passoit sous ses yeux*. » Commentant les notes de Du Junca avec l'autorité qui lui appar- tenait et sa connaissance approfondie du régime des prisons d'État, et de la Bastille en particulier, le Père GrifiTet en tire ensuite plusieurs conséquences dont voici les plus importantes : « 4 * Que la chambre de l'homme au masque étoit mieux meublée que celle des autres pri- sonniers, puisqu'il y avoit eu des ordres pour la meubler envoyés par M. de Saint-Mars; ce qui ne peut s'entendre que d'un ameuble- ment plus riche et plus recherché que celui des autres chambres, sans quoi il n'eût pas été nécessaire d'envoyer pour cela des ordres exprès, puisque les chambres du château sont toujours iheublées, mais fort simplement; il falloit donc que l'on eût ordonné un ameu- blement particulier pour celui-ci ; 2® qu'en disant que ce prisonnier étoit nourri par Monsieur le gouverneur, M. Du Junca a voulu foire entendre, ou que le gouverneur mangeoit avec lui, ou que sa table étoit servie comme celle du gouverneur; car, du reste, il n^y a aucun prisonnier à la Bastille qui ne soit nourri par le gouverneur ^ M. Du Junca a donc voulu donner à entendre par cette expression que ce prisonnier avoit, à Tégard de sa nourriture, des avantages et des dis- tinctions particulières^. » Enfin, à ces réflexions, le Père Griffet ajoute : c Le souvenir du prisonnier masqué se conservoit encore parmi les officiers, les soldats et les domestiques de la Bastille, lorsque M. de Launey, qui en a été longtemps gouverneur, y arriva pour occuper une place dans l'état- msgor de la garnison, et que ceux qui Pavoient vu avec son masque lorsqu'il passoit dans la cour pour se rendre à la messe disoient qu'il ment dans l'intériear même de la Bastille, où il fat confesseur des prisonniers de 1745 à 1764, donnent aux parties de son oarrage qui traitent du Masque de fer la plus grande râleur. — Fr. Raraisson {AreJUves de la BcuUUe, Toy. aux tables) a publié un certain nombre de lettres adressées par le P. Griffet au Ueutenant de police, dans lesquelles il lui rend compte de ses Yisites auprès des prisonniers. 1. Le P. Oriffet, édiUon de 1769, p. 297; édition de 1775, p. 309-10. 2. Le P. Griffet, édition de 1769, p. 296 ; édition de 1775, p. 308-9. RSV. HiSTOB. LVI. 2» FA8G. 17 258 BrfLANGES ET DOGOMKIfTS. y eut ordre, après sa mort, de brûler généralement tout ce qui av(Mt été à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc., que Ton fit même regratter et reblanchir les murailles de la chambre où il étoit logé et que Ton en défit tous les carreaux pour y en mettre de nouveaux, tant on craignoit quMl n^eût trouvé mojen de cacher quelques billets ou quelque marque dont la découverte auroit pu Cure connoitre son nom^ » Le Père Griffet tenait directement ces détails des officiers de la Bastille, qu'il voyait presque journellement et parmi lesquels, car ceux-ci vivaient toujours en commun, la tradition de Thomme au masque s'était conservée très vivante. D'ailleurs, le témoignage du Père Griffet est confirmé d'une manière précise par la comparai- son que nous en pouvons faire avec les notes suivantes, rédigées par Henri Godillon, dit Chevalier, qui remplit la charge de major de la Bastille depuis 4749 jusqu'en 4787^, c'est-à-dire pendant près de trente-huit ans. Le major était dans Tadministràtion de la Bastille, non le personnage le plus élevé en grade, puisque au-dessus de lui étaient placés le gouverneur et le lieutenant de roi, mais le person- nage le plus important. Toute Tadministration intérieure, au moins en ce qui concernait les prisonniers, était en réalité dirigée par lui. Voici en quels termes M. Fern. Bournon, dans sa belle histoire de la Bastille, parie de Chevalier : « C'est le type du fonctionnaire dévoué, laborieux et qui n'ambitionne pas de sortir d'un rang un peu subal- terne. On ne saurait dire ce que Padministration de la Bastille a dû à son zèle et à sa parfaite connaissance d^un service difficile entre tous^. » Chevalier avait été chargé par le lieutenant de police Berryer, dès Tannée 4749, d'un travail de classement des papiers les plus impor- tants conservés dans les archives de la Bastille, et, plus tard, par les ministres, d'écrire l'histoire même de la forteresse royale et de ses prisonniers. Il se mit au travail avec Pardeur qui le caractérisait, amassant des notes dans le dépôt d'archives et notant toutes les tra- ditions demeurées vivantes parmi ceux qui l'entouraient^. Les détails biographiques concernant les prisonniers qui avaient séjourné dans le château étaient disposés par lui sur de grands tableaux, divisés en colonnes, dont les en-têtes étaient imprimés. Voici le tableau consacré par Chevalier au Masque de fer : 1. Le P. Grififet, édition de 1769, p. 298-99; édiUon de 1775, p. 311. 2. CataL des Archives de la Bastille, p. 257. 3. Fern. Boarnon^ p. 101. 4. Oatal, des Archives de la Bastille, p. xxiv-xxvi. L HOMME AU MA8QUB DE VBLOimS HOFR. 259 Noms Dates Noms Dates Motif ET QUALITÉS DES DE LEURS Dl MBMIIOM LIS UCRiTAlim d'État qui ont CONTRXSiOlft DE LEURS DE LA DÉTENTION DES PRISONNIERS. entrées. LIS 0RDRI8. SORTIES. PRISONNIERS. Ancien pri- 18 Amené par Mort On ne Ta sonnier de Pi- septembre M' de 8t-Mars, le 19 jamais sçu, gnerol,donton 1698. dans sa litière, novembre non pins ne dit pas le lorsqu'il est ve- 1703. que son nom, obligé de nu prendre pos- nom. porter toujours session du gou- un masque de vernement. velours noir. Observations. C'est le fameux homme au masque que personne n^a jamais connu. 11 estoit traité arec une grande distinction par M. le gouverneur, et n'es- toit vu que de M. de Rosarges, major dudit château, qui seul en avoit soin ; il n'a point esté malade que quelqu 'heures, mort comme subitement. Enterré à Saint-Paul, le mardi 20* novembre 1703, à 4 heures^ après midy, sous le nom de Marchiergues. N*. Il a esté ensevely dans un drap blanc neuf qu'a donné le gouverneur. et généralement tout ce qui s'est trouvé dans sa chambre a \ esté brûlé, comme son lit tout entier, chaise, tables et autres ustanciles, ou fondu, et le tout jeté dans les latrines ^ Comme on le voit, le témoignage du Père Griffet concorde bien avec ce que le major Chevalier dit de la manière distinguée avec laquelle le prisonnier était traité. Les deux textes rapprochés se soutiennent ; encore faut-il les joindre au témoignage de Voltaire, qui fut à la Bas- tille en 4 7i 7, et qui rapporte les propos de Bemaville, le successeur immédiat de Saint-Mars au gouvernement du château^. Bernaville i. Tableau rédigé par le major Chevalier pour servir à l'histoire de la Bas- tiUe, orig. BUU, de V Arsenal, ms. 12716. Ce document a été publié une première fois par Carra sans indication de provenance {Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille, I, 316-17). 11 a été réimprimé sous forme de tableau par M. Fern. Bon mon, la Bastille, p. 157. Le renvoi de M. Boumon {Bibl. de r Arsenal, ms. 12541) n'est plus exact aujourd'hui, la note ayant été prise par lui à un moment où le fonds était en voie de classement. 2. Voltaire entra à la Bastille le 16 mai 1717 en vertu d'une lettre d'antici- paUon ; la lettre de cachet est datée du 17, ce qui a trompé plusieurs historiens. Il en sortit le 14 avril 1718; l'ordre du roi est daté du 11; cf. Bibl. de V Arse- nal, ms. 10633. BernavUle mourut le 8 décembre 1714. On sait que le poète fut embastillé une seconde fois en 1726. 258 BrfLANGES ET DOGOHKIfTS. y eut ordre, après sa mort, de brûler généralement tout ce qui av* * I* • I * * 266 wfLÂiiGBs ET DociniBirrs. EnSn, le trait du drap blanc dans lequel Saint-Mars fit envelopper le corps du prisonnier, quand celui-ci fût mort à la Bastille, frappa l'imagination et fut développé à son tour en un goût extraordinaire que le prisonnier aurait eu pour le linge de la plus grande finesse et pour les dentelles de prix ; ce qui devait prouver que l'homme au masque était un fils d^Anne d'Autriche, laquelle aimait d'une manière particulière, affirmait-on, les dentelles précieuses et le linge fin. G^est Voltaire, le grand ironiste, qui popularisa cette histoire empruntée aux Mémoires secrets pour servir à V histoire de la Perse, parus en 4745. Quelques mois après la mort de Mazarin, écrit-il dans son Siècle de Louis II V, il arriva un événement qui n'a point d'exemples; et, ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Mar- guerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la men- tonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de man- ger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouver- neur de la Bastille, l'an 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île, avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande cbère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignait jamais de son état et ne faisait point entrevoir ce qu'il pouvait être*. 1. Le Siècle de Louis XI Vy édition Rébelliau, p. 394-95. — Voltaire a ajouté à ce récit ane note qai est digne de plas d'attention : c Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle et qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l'a souvent confirmé, i Voltaire s'entretint donc de l'homme au masque avec Bernavllle. Nous avons dit que Voltaire fut mis à la Bastille, une première fois en 1719, une seconde fois en 1726. Son témoignage doit être rapproché de ceux da major Chevalier, do Père Griifet et de M. de Paltean, cités ci- dessu^. IJs :témoignent unanimement, avec les exagérations de la tradition, k'hohme au masque de yeloubs noie. 267 Ayant vu Timpression produite par ces déclarations, Voltaire s'en- hardit et, dans la première édition de ses Qt^stions sur r encyclopédie par des amateurs^ insinua qu'on avait recouvert le visage du prison- nier d'un masque de peur qu'un indiscret ne reconnût dans ses traits quelque ressemblance trop firappante^. L'article Ana, où ces réflexions étaient insérées, reparut dans l'édition de 'l 77^1 ^, suivi cette fois, sous forme d'une addition de i^éditeur, d'une note où Voltaire déclarait que rbomme au masque avait été un frère utérin de Louis XIV, fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche et aîné du roi. Le cardinal et la reine avaient fait élever leur enfant en secret, ce dont on n'aurait pas lieu d'être surpris; mais, après la mort du ministre, Louis XIV avait découvert la vérité et fait enfermer le jeune homme avec un masque sur la figure à cause de la ressemblance qui existait entre eux deux^. Une fois la carpe dans l'étang, elle ne tarda pas à faire des petits, qui grandirent à leur tour et prirent un monstrueux développement. On lit dans les mémoires du duc de Richelieu, rédigés par son secrétaire, Tabbé Soulavie, que M"^ de Valois, fille du Régent et à cette date maltresse de Richelieu, sur les instances de celui-ci, aurait consenti à se prostituer à son père, — la tradition veut que le régent ait été amoureux de sa fille, — pour avoir communication d'une notice rédigée par Saint-Mars sur le Masque de fer. D'après ce récit, que l'auteur des Mémoires imprime en entier, Louis XIV serait né à midi et, le soir à huit heures et demie, pendant le souper du roi, la reine serait accouchée d'un second fils, qu^on aurait fait disparaître pour éviter des dissensions ultérieures dans l'État'. des égards dont l'homme aa masque était entoaré. Les matériaux pour le Siècle de Louis XIV furent réunis entre 1733 et 1739, et Touvrage fut publié pour la première fois en 1751 ; cf. Bengesco, I, 340. 1. S. 1. (Genève), 1770-1771, in-8-. 2. I. 253. 3. Questions sur l'encyclopédie par des amateurs, nouvelle édition, soigneu- sement revue, corrigée et augmentée. S. 1. (Genève), 1771-1772, in-8*. 4. Voltaire, Dictionnaire philosophique (où les Q!uestions sur Vencyelopédie ont été fondues), art. Àna, édition de 1825, 1. 1, p. 371-76. — La version adoptée par le célèbre historien anglais David Hume et par le marquis de Louche t {Remarques sur U Masque de fer\ par Regnaull-Warin {VHomme au masque de fer. Paris, 1804, in-12), ne dififère de la version de Voltaire qu'en ce que Mazarin est remplacé par Buckingham; cf. Marius Topin, p. U. — Voy. une note anecdotique dans la revue le LiorCy t. I (1880), p. 229, intitulée : une Amoureuse posthume du Masque de fer; U s'agit d'une princesse de Monaco quif sur ce qu'elle avait entendu dire de la parenté du prisonnier masqué et de Louis XIV, se serait, à distance, éprise du jeune captif. 5. Mémoires du maréchal de RiOielieu (Londres, 1790, in-8*), t. III, p. 74-113. — Il est à peine utile de faire observer que le prétendu mémoire rédigé par Saint-Mars est apocryphe. 268 KiLAlfGBS BT DOGUMBIITS. Le baron de Gleichen fait mieux^ II s'efforce de démontrer que œ serait le véritable héritier de la couronne qui aurait été enfermé au profit de l'enfant de la reine et du cardinal. Geux-d, devenus les maîtres après la mort du roi, auraient substitué leur fils au dauphin, ce qu'aurait facilité une ressemblance extrême entre les enfonts*. On voit d^un coup d^œil la conséquence de ce système, qui annule la légitimité des derniers Bourbons. Sur cette voie, l'imagination ne devait plus s'arrêter. Le bouquet s'épanouit au temps du premier Empire. L'on vit alors paraître des brochures où la version du baron de Gleichen était reprise. Louis XTV n^avait été qu'un bâtard, fils d'étrangers, mais l'héritier légitime avait été enfermé aux îles Sainte-Marguerite, où il s'était marié à la fille d'un de ses gardiens et avait fait souche dont l'empereur en personne était le rejeton direct 3. La légitimité de Napoléon l" sur le trône de France établie par le Masque de fer : le grand Dumas n'a pas trouvé cela! Puisqu^il s'agissait de mystère et de machinations ténébreuses, les Jésuites ne pouvaient rester hors Paffaire. On songea tout d'abord au jeune homme qui aurait été enfermé, à leur instigation, pour avoir écrit deux vers contre eux^. Mais cette conception a été largement 1. Souvenirs du baron Ch,'H. de Gleichent précédés d'une notice par Paul Grimblot. Paris, 1869, in-12. — Le baron de Gleichen, né en 1733, mort en 1807, avait été ambassadeur du roi de Danemark en Espagne et en France. 2. La même thèse est soutenue dans un mémoire manuscrit rédigé sous forme de lettre à M. P. Geymet, sous-préfet, par J.-Rod. Peyran (Pomaret, 6 ventôse an XI), conservé aux Archives nationales, M 747, n* 10. 3. L'existence de ces brochures et placards nous a été signalée par M. Fré* maux, l'érudit lillois qui a fait paraître dans les Souvenirs de la Flandre ioal- lonne des recherches généalogiques appréciées. Dans ï Intermédiaire des chef' cheurs de 1864 (col. 106], Th. Pasquier donne à ce sujet des détails : c Dès que l'enfant fut sevré, le gouverneur des lies Sainte-Marguerite le fit passer en Corse, en le confiant à une personne de confiance, comme un enfant venant de bonne part, en italien de Buona-parte, i Ce qui paraîtra inouï, c'est qu'il s'est trouvé des hommes pour prendre ces histoires au sérieux. On lit, dans un manifeste vendéen répandu parmi les Chouans en nivôse an IX : c II ne faut pas que le parti royaliste se fie aux assurances données par quelques émissaires de Bonaparte, qui n'a pris le trône que pour le restituer aux Bourbons;... tout démontre qu'il n'attend que la pacification générale pour se déclarer et qu'il veut fonder son droit sur sa naissance des enfants du Masque de fer i {Inter^ médiaire, ann. 1865, col. 171). 4. C'est Renneville qui répandit cette histoire dans le pubtic, comme beaucoup d'autres du même genre. Il assure qu'un des porte-clefs de la Bastille, nommé Ru, lui avait appris que l'homme au masque était détenu c depuis trente et un ans et que M. de Saint-Mars l'avoit amené avec lui des Ues Sainte-Marguerite, où il étoit condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, âgé l'homme au masque de TBL0U18 NOIR. 269 dépassée par un travail publié en i 885 sous le pseudonyme « Ubalde, » où nous trouvons cette conclusion : « Plus j'y réfléchis, plus je con- sulte toutes les pièces que je viens de faire passer les unes après les autres sous les yeux du lecteur, plus je crois reconnaître dans rbomme au masque de fer, sans arrière-pensée, sans esprit de sys- tème ni entêtement aucun de ma part, J.-B. Poquelin de Molière. » Les Jésuites s'étaient vengés du Tartufe^ I m. — Les incARNATioNs successives du Masque de feb. « Jamais dieu de Flnde, » dit Paul de Saint- Victor^ en parlant de l'homme au masque, « ne subit tant de métempsycoses et tant d'ava* tars. » Nous n'énumérerons même pas toutes les individualités avec lesquelles on a voulu identifier le Masque de fer ; on a été chercher jusqu'à des femmes. Nous nous contenterons de passer rapidement en revue les hypothèses qui ont trouvé le plus de créance dans le public ou celles qui ont été défendues par les travaux les plus sérieux, pour arriver finalement à Tidentification, — on verra que c'est une de celles qui ont été proposées anciennement, — que THistoire, sans hésitation, pourra dire la vraie. Vn frère de Louis XIV. — L'idée de Voltaire est abandonnée depuis un siècle. Les derniers érudits qui s^y soient arrêtés' sont ceux de l'époque révolutionnaire : Charpentier, dans la Bastille dévoi- lée^, Carra, dans les Mémoires historiques sur la Bastille^, etMiilin, dans ses Antiquités nationales^. L'idée a cependant bien séduit de doDze à treize ans, deux vers contre les Jésoites. > Vinquisition /rançoite (Leyde, 1724, in-lS], t I, p. zlyu. 1. Le Secret du Masque de fer, étude sur les dernières années de la vie de J.'B, Poquelin de Molière (1664-1793), par Ubalde. Bordeaux et Orléans, 1883, in-8* de 31 p. — Dans one lettre qae publia le Moliériste de 1883 (p. 333), M. J. Loiseleur désigna M. Anatole Loquin comme Fauteur de cette plaquette. M. Anatole Loquin, « de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bor- deaux, I répondit par une note, également insérée dans le Moliériste (ann. 1883, p. 367-68), où il ne c s'avoue pas n Fauteur de la brochure, mais laisse au lec- teur la conviction que M. Loiseleur avait dit vrai. — Nous devons à M. Georges Mon val, archiviste- bibliothécaire de la Comédie-Française, nos vifs remercie- ments pour la bonne grAce avec laquelle il nous a ouvert son précieux dépôt. 2. Anciens et modernes, p. 172. 3. Nous ne citons que les érudits dignes de ce nom. 4. La Bastille dévoilée, publication anonyme (par Charpentier, avec le con- cours de Ifanuel), IX* livraison. Paris, 1790, in-8* de 180 p. 5. Mémoires historiques et atUhentiques sur la Bastilley 1. 1, p. 315-24, publi- cation anonyme (par J.-L. Carra, bibUothécaire à la Bibliothèque du roi). Paris, 1789, in-8*. 6. Paris, 1790, in-4*, 1. 1, p. 8-10. Mentionnons encore pour mémohre Fopuscole 270 MELANGES ET DOGUMSIITS. Mîchelet, mais Tabsence de preuves l'a foit reculer, et il a conclu par un point d'interrogation. Alexandre Dumas, écrivant le Vicomte de Bragelonne^ Fournier et Arnould, écrivant le Masque de fer pour rOdéon, où la pièce eut grand succès en \ 834 , n'ont pas eu les mêmes scrupules; aussi cette version est-elle la plus répandue. MariusTopin a pris le soin de réfuter surabondamment les difiTérentes formes du système; il serait oiseux d'y revenir ^ Aussi bien, le seul fondement sur lequel l'hypothèse avait été posée, à savoir la déférence extraordinaire avec laquelle le gouverneur aurait traité son prisonnier, lui parlant toujours debout, tête nue, et le servant en personne, a-t-il croulé sous la publication des documents relatifs au régime des prisonniers aux îles Sainte-Marguerite. Citons la pièce suivante, à cause de son importance pour la question qui va nous occuper. C'est une lettre adressée, en date du 6 janvier \ 696, par Saint-Mars, alors gouverneur du château des îles Sainte-Margue- rite, au ministre Barbezieux : Monseigneur, Vous me commandés de vous dire commant Ton en euze quant je suis apsent, ou malade, pour les visites et précautions qui se font jour- nellement aux prisonniers qui sont commis à ma garde. Mes deux lieutenants servent à manger aux heures réglées, ainsi qu'ils me Tout vu pratiquer et que je fais encore très souvent lorsque je me porte bien. Le premier venu de mes lieutenants, quy prend les clefs de la prison de mon ensien prisonnier, par où l'on commence, il ouvre les trois portes et entre dans la chambre du prisonnier, quy iuy remet honnestement les plats et assiettes qu'il a mis les unnes sur les autres, pour les don- ner entre les mains du lieutenant quy ne fait que de sortir deux portes pour les remettre à un de mes sergents, qui les resoit pour les porter sur une table à deux pas de là, où est le segond lieutenant qui visite tout ce quy entre et sort de la prison, et voir s'il n'y a rien d'écrit sur les vaisselles ; et, après que l'on Iuy a tout donné le nécessaire, l'on fait la visite dedans et dessous son lit, et de là aux grilles des fenêtres de sa chambre, et fort souvent sur Iuy; après Iuy avoir demandé fort civilement s'il n'a pas besoin d'autre chose, l'on ferme les portes pour aller en faire tout autant aux autres prisonniers. Deux fois la semaine, l'on leur fait changer de linge de table, ainsi que de chemise et linges dont ils se servent, que l'on leur donne et retire par compte, après les avoir tous bien visités. L'on peut être fort attrappé sur le linge qu'on sort et entre pour le de Saint-Mihiel, le Véritable homme dit au masque de fer (Strasbourg, 1790, in-8*)y qui conclut également à un fils de Mazarin et d'Anne d'Autriche. 1. L'Homme au masque de fer, p. 10-70. L'hOMHB au masque de VEL0U18 NOIR. 274 service des piisonniers qui sont de considération, comme j*en ay eu qui ont voulu corrompre par argent les blanchisseuses, qui m'ont avoué qu'elles n'avoient pu faire ce que Ton leur avoit dit, attendu que je fesois moulier tout leur linge en sortant de leurs chambres, et, lorsqu'il étoit blanc et sec, la blanchisseuse venoit le passer et détirer chez moi, en présence d'un de mes lieutenants quy enfermoit les paniers dans un coffre jusque à ce qu'on le remît aux vallets de messieurs les prison- niers. Dans des bougies il y a beaucoup à se méfier : j'en ay trouvé où il avoit du papier au lieu de mèche en la rompant ou quant l'on s'en sert. J'en envoyois acheter à Turin à des boutiques, non affectée. Il est aussi très dangereux de sortir du ruban de chez un prisonnier, sur lequel il écrit comme sur du linge sans qu'on s'en aperçoive. Feu monsieur Fouquet faisoit de beau et bon papier, sur lequel je lui laissois écrire, et après j'allois le prendre la nuit, dans un petit sachet qu'il avoit cousu au fond de son haut-de-chausses, que j'envoyois à feu monseigneur votre pèi:e. Pour dernière précaution, l'on visite de temps à autre les prisonniers de jour et de nuit à des heures non réglées, où souvent l'on leur trouve qu'ils ont écrit sur de mauvais linge qu'il n'y a qu'eux qui le sauroient lire, comme vous avés vu par ceux que j'eus l'honneur de vous adresser*. L' « ancien prisonnier » dont il s'agit dans cette lettre est, comme nous le verrons plus loin, l'homme au masque. Certes, on lui parle « fort civilement; » mais, en voyant le détenu desservir lui-même sa table et ranger les assiettes par piles, nous sommes loin du cérémo* niai princier sur lequel s'est échafaudée la légende. Louis de Bourbon, comte de Vermandois. — L'hypothèse qui, après celle du frère aîné ou jumeau de Louis XIV, a le plus passionné l'opinion publique est celle qui faisait de l'homme au masque Louis, comte de Vermandois, amiral de France, fils de la gracieuse Louise de La Vallière. Les Mémoires secrets pour servir à V histoire de Perse, qui Airent imprimés à Amsterdam en \ 745 ^, rapportèrent les premiers, sous forme de récit à clef, l'histoire du soufQet donné au dauphin par le jeune comte de Vermandois, qui aurait été puni du crime de lèse-majesté par une détention perpétuelle. Le livre eut un succès prodigieux. La version émise conquit entièrement l'opinion publique, 1. Pabl. par Loiseleur, Trois énigmes, p. 310-11. 2. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse. Amsterdam, 1745, in-12. On trouvera la clef du c jargon i dans Bargaud et Bazeries, p. 11-12. Ce rédt est le premier qui ait été imprimé sar le prisonnier masqné de la Bastille. C'est à tort que, dans son Dictionnaire phiJLosophiquey Voltaire revendique la priorité, le Siècle de Louis XIV n'ayant paru qu'en 1751. Les Mémoires secrets sont anonymes ; on les a attribués successivement à différents auteurs et le plus vraisemblablement à M"* de Vieux-Maisons. 272 idLlNGBS BT DOGUMBHTS. et un détail y contribua beaucoup. Louis de Yermandois avait été amiral de France, et, sur le registre de l'église Saint-Paul, on lisait, — fautivement, comme nous verrons, — dans Facte d^inhumafion du prisonnier mystérieux, le nom a Marcbiali, » où l'on découvrit Tana*- gramme de « hic amiral. » Le Père Griffet lui-même adopta Topinion, qui fut également celle du major Gbevaller et des officiers de la Bas- tille, comme en témoigne une note manuscrite conservée à la biblio- thèque de r Arsenal . Cette hypothèse est réfutée en une ligne : « Le comte de Yer- mandois mourut à Gourtrai, d'une fièvre maligne, le 48 novembre 1683 >. i> Lr due de MotUmouth. — Réfutation semblable du système qui identifie le Masque de fer avec le duc de Montmouth, bâtard de Charles II et de Lucie Walters. Montmouth mourut sur réchafàud, à Londres, en i 685, comme il ressort, entre autres preuves irrécusables, des dépèches rédigées par l'ambassadeur de Louis XIV. On sait que Montmouth fut mis à la tête du parti qui, dès les premiers mois de son règne, chercha à renverser Jacques II. Le « système Montmouth » fut préconisé et défendu avec beaucoup de vivacité par PouUain de Saint-Foix^ Il fut aussitôt attaqué par le Père Grifibt; Saint-Foix répondit-, le Père Grifibt riposta; Saint-Foix répliqua de plus belle ^. La polémique est le pendant de celle qui s'est engagée cent ans plus tard entre MM. Marins Topin et Jules Loiseleur, avec cette diSérenoe que, dans cette dernière, l'un des deux champions défendait la vérité». Le duc de Beaufort. — « Gomme Montmouth, prince royal et issu d'une liaison illégitime, aventurier comme Montmouth, François de 1. Bibl. de r Arsenal f ms. 5134, cahier de notes intercalé après le foL 80. — En 1789, une plaquette anonyme. Intitulée Recueil fidelle de plusieurs fimntu- criis trouvés à la Bastille dont un concerne spécialement Vhomme au nuuque de fer (Paris, 1789, in-8* de 24 p.), publia, parmi des lettres de cachet anthen- tiques, une notice — apocryphe, est-il besoin de le dire ? — que le comte de Yermandois aurait écrite à la Bastille le 2 octobre 1701. 2. Fem. Bournon, la Bastille^ p. 158, note. 3. Lettre de M. de Saint-Foix au sujet de Vhomme au masque de fer. Amsterdam (Paris, chez Vente), 1768, in-12. Voir le compte-rendu du liTre par Fréron dans VAnnée littéraire, ann. 1768, t. IV, p. 73-85. Fréron admet les conclusions de Saint-Foix. 4. Saint-Foix a réuni les principales pièces du débat en appendice au tome VI (p. 339-482] de ses Essais historiques sur Paris. Paris, 1776, in-12. 5. Montmouth trouva encore un partisan en 1789, qui publia une plaquette anonyme (in-8° de 8 p.) intitulée le Véritable Masque de fer diaprés les arehives de la Bastate. l'hommb au masque db tblours noib. 273 Vendôme, duc de Beaufort, a eu, comme Hontmoutb, le rare privi- lège d'être assez aimé du peuple pour qu'on ait longtemps douté de sa mort. Dix ans après l'expédition de Candie, où il disparut, les femmes de la Halle faisaient encore dire des messes, non pour le repos de son âme, mais pour le prompt retour de sa personne, et ces doutes persistants ont valu à Beaufort, comme à Montmouth, l'hon- neur d'être compté parmi ceux en qui l'on a vu le mystérieux per- sonnage des lies Sainte-Marguerite ^ » On sût le rôle du rot des Halles sous la Fronde. Louis XIV aurait voulu éviter le retour de mouvements semblables en faisant incarcé- rer le célèbre agitateur. Lagrange-Gbancel mit du talent à imaginer et défendre ce système ^ et, comme il avait été lui-même prisonnier aux lies Sainte-Marguerite, où il disait avoir été exactement rensei- gné par le gouverneur des lies , M. de La Motte-Guérin , il trouva beaucoup d'oreilles ouvertes. Dans son Plan de Vhistoire générale et particulière de la monarchie franpoise, l'abbé Lenglet-Dufresnoy cite son opinion sans oser se prononcer^. Marins Topin a démontré que le duc de Beaufort était mort au siège de Candie le 25 juin 4669^, ce qui, d'ailleurs, n'était plus mis sérieusement en doute. Avédick, patriarche arménien de Constantinople et de Jérusalem. — « J'ai découvert l'homme au masque de fer, s'écrie le chevalier de Taules, et il est de mon devoir de rendre compte à l'Europe et à la postérité de ma découverte'! » Ce fut la lecture d'un mémoire, manuscrit et inédit, rédigé par le marquis de Bonnac, ambassadeur de France à Constantinople, qui révéla au chevalier de Taules l'his- toire de l'enlèvement du grand patriarche arménien, opéré à Chio, par les soins du vice-consul français, assisté du Père Jésuite Favil- lon, et à l'instigation de l'ambassadeur de France à Constantinople, M. de Ferriol, l'un des prédécesseurs du marquis de Bonnac, lequel était lui-même animé par le Père Braconnier, supérieur de la mission 1. Topio, op. cU,y p. 116. 2. Lettre à Fréron, datée de Périgoeox, 4 jain 1758, insérée dans rànnée Uttéraire, ann. 1759, t. 111, p. 188-95. 3. Lenglel-Dofresnoy, Plan de Vhistoire générale et particuUère de la monarchie françoise, t. 111 (Paris, 1753, in-12), p. 268-69. 4. Op. cit., p. 138-40. '5. L'Homme au nuuque de fer, mémoire historique où l'on réfute les diffé- rentes opinions relatives à ce personnage mystérieux et où l'on démontre que ce particulier fut une victime des Jésuites, par feu le chevalier de Tanlès. Paris, 1825, in-8*. — La même année parut un autre opuscule du chevalier de Taules intitulé : le Masque de fer, ou réfutation de Vouvrage de M. Roux- Faiillac et réfutation également de l'ouvrage de M. /. Delort, qui n'est que le développement de cdui de M. Roux-FœtUlac. Paris, 1825, in-S"*. ReV. HiSTOR. LVI. 2^ FASC. 18 Vt lliLAlfGBS ET DOGUlfEIlTS. des Jésuites dans le Levant. Le mémoire du marquis de Bonnac vient d'être publié par H. Charles Schéfer pour la Société d'histoire diplo- matique; voici le passage en question^ ; « Ce patriarche étoit Tennemi mortel de notre religion et Pauteor de la cruelle persécution que les Arméniens catholiques avoient souf- ferte ; ceux-ci^ à force d^argent, trouvèrent moyen de le faire exiler. Cela fût fkit par le conseil du Père Braconnier, jésuite, qui étoit à Chio. Ils imaginèrent que, pour se défaire entièrement de cet homme, il Moit gagner le chiaoux qui étoit chargé de le conduire en exil, faire trouver une barque française, à la hauteur de Chio, qui le con- duiroit en France, où il seroit mis dans une prison d'État, d^où il ne pourroit jamais sortir. Cette entreprise, toute extraordinaire qu'elle paroisse, fut fort bien conduite par le sieur Bonnat, pour lors vice» consul à Chio. Avédick passa en France : il fut conduit d'abord au Hont-Saint-Michel et de là à la Bastille, où il est mort. » Il faut lire cette histoire, exposée en détail, dans le livre deMarius Topin. On y verra les excès monstrueux où le fanatisme peut entnd- ner des hommes civilisés. Nous laissons à penser le retentissement qu'eurent les révélations du chevalier de Taules avant môme que l'auteur les eût publiées. Quand Yergennes entra aux Affaires étran- gères, il ordonna à ce sujet des recherches dans les archives et bien- tôt fit savoir qu'en effet Avédick avait été enlevé dans les conditions indiquées, mais postérieurement à 4706, et qu'il ne pouvait donc être identifié avec le Masque de fer, qui avait été à la Bastille de 4698 à 4703. Ce fût pour le chevalier de Taules un coup de foudre. « Jamais peut-être, écrit-il, rien ne m'avoit paru d'une si grande évidence. Je ne sentois pas plus clairement mon existence que je ne reconnoissois le patriarche dans tous les traits du Masque de fer. » Marins Topin a montré depuis comment, enfermé à la Bastille, le vénérable patriarche Ait amené à faire son abjuration, le 22 septembre 4740, entre les mains du cardinal de Noailles, archevêque de Paris; il fut mis en liberté et mourut misérablement le 24 juillet 4 74 4 , à un âge avancé, dans une petite maison de la rue Férou '. Telles sont les solutions proposées sous l'ancien régime pour l'iden- tification de l'homme au masque de velours; nous en avons réservé une que nous examinerons la dernière. Nicolas Foucquet. — Les hypothèses produites de notre temps ont 1. Mémoire historique sur V ambassade de France à Consk^nUw^le^ par le marquis de Bonnac (Paris, 1894, iii*8*), p. 56. 2. Op. ciU^ p. 198. L^HOMIIB AU VASQUE DB YSLOURS NOIR. 275 serré la vérité de beaucoup plus près, parce que les écriyains ont pu consulter les pièces d'archives qui demeuraient autrefois soustraites à la curiosité publique. Au moins Foucquet, dont le bibliophile Jacob (Paul Lacroix) a défendu la candidature avec beaucoup d^ardeur^ a^t-il réellement été Tun des prisonniers de Saint-Mars au château de Pignerol; mais H. Lair a montré que Foucquet était mort à Pigne- roi, d'une sorte d'apoplexie, le 23 mars 4 680 ', au moment où, à la oour même , on songeait à renvoyer aux eaux de Bourbon , ce qui devait constituer un premier pas vers la liberté définitive. Le comte de Keroualze. — François Ravaisson, le savant et char- mant conservateur à la bibliothèque de TArsenal, dont nous avons eu rbonneur de continuer le travail de classement des archives de la Bastille et dont Topinion avait grande valeur, car nul n*a mieux connu le régime des anciennes prisons d'État, avait songé un moment que l'homme au masque pouvait avoir été Sébastien de Penancoet, comte de Keroualze, jeune enseigne de vaisseau, qui avait combattu à Can- die sous les ordres de Famiral de Beaufort^ au retour de l'expédition, Keroualze aurait été débarqué prisonnier sur la côte de Provence et conduit à Pignerol. On ne voit guère les motifs qui auraient pu déterminer Louis XIY à condamner le jeune enseigne à une prison perpétuelle; aussi Ravaisson a-t-il exposé son hypothèse timidement^. Dans la suite, il fut amené à y renoncer lui-même; nous n'avons pas à insister. Un espion obscur arrêté par Catinat en 4684. — Telle a été la con- clusion de M. Jules Loiseleur, esprit sagace et méthodique, à la suite de sa brillante polémique avec Marins Topin^ sur l'homme au masque; mais son contradicteur le réfuta de la manière la plus imprévue et piquante en retrouvant Catinat dans le prisonnier même que, selon M. Loiseleur, Catinat avait dû arrêter. 1. Histoire de rhomme au masque de fer, par Paol-L. Jacob, bibliophile ; noQTelIe édiUon. Paris, 1840, iii-12. — Une plaqaette anonyme, inUtniée V Homme au masque de fer dévoilé, d'après une noie trouvée dans les papiers de la Bastille (Paris, s. d. (1789), in-16 de 7 p.)» avait déjà soatena cette opi- nion. Voici cette note : c 64389000. Foacquet arrivant des isles Sainte-Marguerite avec un masque de fer. i C'était une mystification. La plaquette en question est conservée à la Bibliothèque de la vUle de Paris sous la cote 9058. 2. J. Lair, Nicolas Foucquet, II, 472. 3. Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. X, p. v-xziu. 4. Les articles de M. Loiseleur ont paru dans la Revue contemporaêne de juillet-août 1867, p. 193-239, et du 15 février 1870; ceux de M. Topin dans le Correspondant de 1869-1870. Les deux adversaires ont groupé leurs principaux arguments dans leurs ouvrages Trois ^igmes historiques et THomme au masque de fer. 176 IliLilfGBS BT DOGÏÏlIBflTg» Louis de Oldendorf. — H. le général long a publié un gros volunœ^ bourré de notes et de faits, avec de beaux plans représentant Pigne- rol, Exiles, les lies Sainte-Marguerite, la Bastille ; il a fouillé à fond les archives du ministère de la guerre et mis au jour quantité de documents précieux, et il a abouti à cette conclusion que rhonune an masque avait été un espion et empoisonneur, Lorrain de naôssanœ, arrêté le 29 mars \ 673, dans une souricière, à Tun des passages de la Sonmie. Le système a déjà été réfuté par M. Lolseleur*, qui vdlle au seuil du secret du masque comme une sentinelle qui veillerait à la porte du Sphinx. Ainsi que Ta &it observer H. Lair 3, M. lung n'est même pas parvenu à faire entrer son candidat à PigneroL Un jacobin fou. — Un érudit de valeur, H. le baron Domemeo Carutti, membre de TÂcadémie des sciences de Turin, qui s'est bit connaître par des travaux considérables sur Thistoire de Savoie, a proposé récemment cette solution inattendue^. Ce jacobin, dont le nom est resté ignoré, était entré à Pîgnerol en \ 674. Le motif de sa détention ne nous est que vaguement connu par une lettre de Lou- vois, où il est dit que le prisonnier s'était rendu coupable d'abus de confiance. Ce personnage est, en eflèt, l'un de ceux sur lesquels ta critique pouvait se fixer. Un seul fait détruit la thèse de H. le baron Garutti : le jacobin mourut à Pignerol vers la fin de l'année 4693'. le lieutenant général Vivien Labbé deBulonde^. — C'est le livre de BIH. Emile Burgaud et commandant Bazeries qui vient de rouvrir avec beaucoup d'éclat la question, vieille de près de deux siècles, de l'identité du prisonnier masqué ; et, au premier moment, plus d'un crut que la solution était enfin définitivement révélée. Par un procédé d'une ingéniosité extrême, le conunandant Bazeries avait retrouvé la def du grand chiffre employé par Louis XIY en 4 694 , chiffre com- 1. E. long, la Vérité sur le masque de fer. Paris, 1873, in-S*. 2. Dans le journal le Temps, 1** et 2 mars 1873. Voy. anssi Dom. CaratU, Storia délia eUtà di Pinerolo, p. 454, note, et p. 457, note. 3. N. Foucquet, p. 538-39. Voy. enc M. le commandant Bazeries traduit par masque le chiffre « 330. d Pourquoi? c*est la seule fois que ce chiffre est employé dans toute la correspondance'. La seule lecture de cette dépêche aurait d'ailleurs dâ arrêter MM. Burgaud et Bazeries. Un prisonnier d^État qui, dès le premier jour, a Tautorisation de se promener sur les remparts, même avec un masque, n'est pas condamné à une détention rigou- reuse. Un second point est plus grave encore. L^ « hypothèse Bulonde » était en contradiction avec le journal de Du Junca, le document fonda- mental. En effet, en 4 694 , date de l'entrée de Bulonde à Pignerol, Saint- Mars était à Exiles depuis dix ans; Bulonde ne pouvait donc pas avoir été c l'ancien prisonnier que Saint-Mars avoit à Pignerol. » Toute 1. Le Masque de fer, p. 3. 2. Cette observation a été faite presque unanimement par la critique. Étant donnée la grande autorité de M. le commandant Bazeries en matière de cryp- tologie, nous croyons devoir reproduire les observations qu'il nous adresse à ce sujet : c 1* 330 n'existant qu'une seule fois est un mot très rarement employé ; tous les mots mis en avant par la critique, gardien, surveillant, etc., sont à rejeter, tandis que masque convient à merveille; 2* un chiffre du 19 prai- rial an m, imprimé, existant aux Archives de la guerre, porte à la lettre M les mots : manque, mar, marchand, maréchal, marin, marque, marquis, masque; ce chiffre comprend t,200 groupes, celui de Louis XIV n'en avait que 600. Tel que j'ai reconstitué ce dernier, j'ai à la lettre M : manque, marque, masque. Or, cent ans plus tard, la nomenclature des mots se trouve être dou- blée, et tout fait présumer que les mots chiffrés sous Louis XIV ont été con- servés et simplement augmentés pour arriver à 1,200. Ceci est une raison sérieuse ; 3* il faut remarquer que gard (pour gardien) est dans les tables (214), que geôlier, surveillant, etc., auraient exigé plusieurs groupes, et qu'il n'y en a qu'un, 330; le doute n*est plus possible : c'est bien masque qu'il faut lire, i 278 mtLAmn n réplique, d'aOleiirs, a été arrêtée par fat pnMkatioB qae M. GeoAi; de Graadmaison a £ûte dans rUniven da 9 janfier deniBr et dm quittaiiees, roue en date da 4* décem b re ICM, laotre co dtfe di 28 novembre 4705, signées par le lieutenant généni de B&loBde ci personne. En 4699, Hiomme an masque était iwiiriB i é à la Bstib dans on isolement absolu; en 4705 il clait mort éepûs deux ans*. Bmsimeàe Damger. — Nous arrîYons à eeOe de tontes les lijp<xi de Pkiairgl cooE^i^oalt pour im une c sârecé leiatîie. > € Je sob sûr. » eerit Saint-Mars a LfiomiiSw c •inH ne me ^t**»^**»-^ point a sortir de sa ne. > Ce trait seni annit da arrêter M. Lair. Ljote et WnbsmJÊ w tzwnoac c be ptiiiot À •le la Ckfeitiifrt. n» ^ SsL t i. i. Uir. OL Ù4, «. 5«r Cl» ArtadSv fan S. Liîr ivanft v l'homme au MiSQUE DE YBLOVES NOOU 279 Dauger, en effet, ne peut pas être identifié avec le prisonnier au masque de velours noir^ pour plusieurs raisons, parmi lesquelles nous en choisirons trois, qui sont péremptoires : 4* Un feit hors de doute, c'est que Danger était un individu de la plus basse condition. Dans sa lettre datée du 19 juillet 4669, où LouYois annonce à Saint-Mars Parrivée du malheureux, il dit de le mettre dans un cachot, et, parlant des meubles : a CSomme ce n'est qu'un valet, il ne lui en faut pas de bien considérables ^ » Saint-Mars lui répond : « M. de Yauroy m'a remis entre mes mains le nommé Eustache Danger. Aussitôt que je Feus mis dans un lieu fort sûr, en attendant que le cachot que je lui fais préparer soit parachevé^ je lui dis, en présence de M. de Yauroy, que, s'il me parloit à moi ou à quelqu'autre diantre chose que de ses nécessités, je lui mettrois mon épée dans le ventre'. » Il fout savoir que le mot « cachot » désignait, dans les prisons d'État de l'ancien régime, des sortes de basses-fosses où l'on reléguait les individus de la pire espèce ou bien, momentané- ment et pour les punir, ceux des prisonniers mis dans les « cham- bres » qui avaient donné lieu à des plaintes. En 4 672, Saint-Mars proposa de mettre Danger comme valet au service d'un prisonnier de condition, et, effectivement, en 4675, Louvois consent à ce qu'il soit placé au service deFoucquet', qui se trouva alors avoir deux valets, Danger et un nommé La Rivière, prisonnier volontaire. Quand Fouc- quet mourut, les deux pauvres diables furent replacés dans un cachot, « un des cachots de la Tour d'en bas, » et traités à raison de cinquante livres par mois^, ce qui était peu ; à la Bastille, la moyenne était de trois cents livres. Saint-Mars appelle Danger et La Rivière ses deux « merles. » Il sufBra, écrit Louvois, a de les faire confesser une fois par an ; » puis le ministre estime que c'est encore trop et mande qu^il sufBra de faire confesser La Rivière et Danger « en péril de mort. » Au mois de juillet 4684, Saint-Mars passe du gouvernement de Pignerol à celui d^Exiles et emmène « ses deux merles, » La Rivière et Danger. Dans sa nouvelle demeure. Danger n'est pas mieux traité : « Vous pouvez faire habiller vos prisonniers, » écrit Louvois à Saint- Mars, le 44 décembre 4684, « mais il &ut que les habits durent trois ou quatre ans à ces sortes de gens-là'. » La Rivière mourut en jan- 1. Cité par Lair, II, 453. 2. Lettre de Saint-Mars à LouTois, en date da 21 août 1669, pabl. par Ronx- FazillaCy p. 105. 3. Lair, II, 454. 4. Lair, II, 477. 5. Topin, p. 332. 280 MiLiRCBS BT DOGOMBUTS. yier 1687^ et en février suivant Saint-Mars fût nommé aa goaveme- ment des îles Sainte-Marguerite ; il emmène Dauger, et il éerit à œ propos à Versailles « que le lit du prisonnier étoit si vieux et rompu que tout ce dont il se servoit, tant linge de tables que meubles, ne valoit pas la peine d'être emporté et avoit été vendu treize écus^ » Ck)mment se fît le transport? On enferma Danger, ainsi qu'on Fauraît foit d'un colis ^ dans une chaise hermétiquement close d'une Unie cirée qui fat portée par huit Piémontais se relayant quatre par quatre. Arrivé à Sainte-Marguerite, Saint-Mars écrit à Louvois : « Mon pri- sonnier estoit malade; à ce qu'il disoit, il n'avoit pas autant d'air qu'il Teût souhaité'. » A Sainte-Marguerite, observe M. Lair, on ne le réinstalla pas plus somptueusement'. Nous avons essayé de montrer ici même que, sous l'ancien régime et particulièrement sous Louis XIY, la Bastille était une prison de distinction, — La Harpe parle de sa noblesse, — et nos concluions ont été confirmées par le beau livre de M. Bournon. « Beaumanielle, » écrit en 4743 le ministre Yoysin au lieutenant de police d'Argenson, « ne mérite pas assez de ménagements pour être tiré du Ghâtelet, où il est, pour le transférer à la Bastille'*. » Nous lisons, dans un rapport adressé à Louis XIV, sur les prisonniers de la Bastille, vers 4 694 , — répoque même des événements qui nous occupent : — « Porcelet estoit allé en Italie, disant estre chargé par M. de Pontchartrain de négocier la paix. Il a paru malintentionné dans le temps que le peuple paroissoit agité à cause de la cherté du pain ; on peut l'envoyer dans un château pour y estre nourry à meilleur marché qu'à la Bas- tille'. » Or, dans cette Bastille, où c'était relativement une fitveur d'être placé, l'homme au masque était traité avec une distinction particulière; cela ressort des termes mêmes du journal de Du Junca, comme Tobserve, en connaissance de cause, le Père GriflTet. D^aiUeurs, les déclarations du major Chevalier, de Bemaville et du chevalier de Saint-Sauveur laissent le fait hors de doute. Ceux qui ont essayé de nier la distinction du prisonnier masqué, en faisant observer qu'il avait été logé dans une des tours et non dans les « appartements, » ignoraient le régime de la Bastille. On ne pouvait songer à mettre dans les « appartements » situés presque en dehors de la forteresse 1. Topin, p. 332. 2. Lettre de Saint-Mars, en date du 3 mai 1687, pnbl. par Delort, Masque, p. 284 ; cf. Ian& p. 408. 3. Lair, II, 480. 4. Lettre en date du 19 fémer 1713 ; pobl. par Ravaisson, Archives de la Bas* UUe, XIll, 69. 5. BiU. nat., ms. Glairambaolt 283, fol. 345. l'homme au MiSQUB DE TELOUBS ROIB. 284 les détenus condamnés à un secret rigoureux ou à une longue capti- vité ; les « appartements, » — ils étaient au nombre de deux, — ser- vaient à recevoir les gentilshommes sur le point de se battre en duel que les maréchaux de France faisaient arrêter; on y mit le jeune duc de Richelieu, qui « n'aimoit plus sa femme, r> et plus tard le fkmeux cardinal de Rohan, lors de 1 Waire du collier. Aussi les appartements étaient-ils rarement occupés * . Outre les deux « appartements, » il y avait à la Bastille les « chambres » et les « cachots, » ces derniers réservés, comme nous Pavons dit, aux misérables et aux indisciplinés'. L'homme au masque fût logé dans une des chambres, et la note exacte marquant la manière dont il fût traité est donnée par Du Junca, rapportant dans son « journal » qu'il était « soigné et servi » par le major Rosarges. M. de Rosarges était gentilhomme, ofBcier, major de la Bastille. Et il ne faut pas dire que Saint-Mars était réduit à employer ce dernier à cause du secret. Saint-Mars avait également emmené avec lui le porte-clefs Ru', lequel connaissait, comme Rosarges, tous les pri- sonniers des îles Sainte-Marguerite, et Ton ne peut douter qu'il s'en serait fié à lui pour le service de l'homme au masque si celui-ci n'avait été homme de qualité. Ces faits prouvent surabondamment que le mystérieux captif ne peut être identiOé avec Eustache Danger. 2® L'un des textes qui dominent l'histoire du prisonnier masqué est une dépêche adressée par Barbezieux à Saint-Mars en date du 47 novembre 4697; elle se termine par ces mots : « Vous n'avez d'autre conduite à tenir, à l'esgard de tous ceux qui sont confiés à vostre garde, que de continuer à veiller à leur seureté, sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait vostre ancien prisonnier^. » Cet c ancien prisonnier, » comme nous le verrons, est l'homme au masque. La meilleure volonté du monde n'adapterait pas cette phrase à ce que nous savons d'Eustache Danger. Quand celui-ci vint à Pignerol, son affaire était de si mince importance' que Saint-Mars 1. Voy. états des prisonniers de la Bastille, indiquant la chambre que cha- cun d'entre eux occupe. Bibl, de rArsenal, ms. 12580. 2. Voy. la BasUUe daprès ses arehiveSy dans la Retme historique, t. XLII (1890), p. 30-73 et 278.3ia 3. Lair, II, 484. 4. Publ. par Topin, p. 352. 5. n faut se tenir en garde contre certaines formules rigoureuses d'apparence qui sont contenues dans les lettres d'incarcération délivrées par le secrétaire d'État, enjoignant par exemple de Teiller sur le prisonnier en question, de ne le laisser communiquer avec personne, etc.; ce sont formules courantes dans le style des lettres de ce genre. Cette remarque, très juste, a été faite par M. Topin et II. Montaudon. Ce dernier en a produit des exemples frappants. 282 wiLàSGES BT IKMSOIIBIITS. voulut en foire un valet pour les autres prisonniers; et, effectivement, ainsi que nous venons de le dire, en 4675, Louvois le fit placer comme valet auprès de Foucquet, où il se trouva en rapport, non seulement avec l'ancien surintendant, mais avec un autre domestique, un prisonnier volontaire nommé La Rivière. On sait combien la rigueur de la détention de Foucquet fut adoucie dans les dernières années. En 4679, il reçoit journellement la visite de Gatinat, du marquis d'Herleville, des officiers en résidence à Pignerol. Il a per- mission de se promener, non seulement dans le donjon, mais par toute la citadelle, et Eustacbe Danger est autorisé à raccompagner^. La cour de Versailles en arrive même à envisager Téventualité de la mise en liberté de Foucquet ; il va être autorisé à aller faire une sai- son d*eau à Bourbon; — c^est à ce moment qu'il mourut. — Et M. Lair veut qu'en 4697 Barbezieux, envoyant à Saint-Mars ses recommandations sur la ligne de conduite à suivre vis-à-vis de ses différents prisonniers, n*en trouve d'autre à formuler que celle-ci : de ne s'expliquer à qui que ce soit de ce qu'aurait foit Danger! Pour- quoi insister? un chacun doit sentir que le masque de velours ne va pas sur la figure de ce valet. 3® Nous montrerons plus loin que Thomme au masque ftit trans- porté directement de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite; or, Danger fût transféré en 4684 à Exiles, d'où il ne vint aux Des qu'en 4687. Arrivons enfin à la solution qui a été produite il y a plus d'un siècle et qui est la vraie, sans aucun doute. [y. — Le comte Hercule-Antoine Mattioli. Les défenseurs de l'hypothèse Mattioli. — Notre savant collègue M. Henry Martin, conservateur adjointe la bibliothèque de l'Arsenal, en apprenant que nous travaillions à cette étude, nous dit qu'à la fin Voy. Revue de la Société des Études historiques, ann. 1888, p. 376-77; Toy. aussiy à ce propos, lang, p. 266 et 273 ; Fern. Boarnon, p. 161-62. Exemples qu'il serait facile de multiplier. La plupart de ces textes se rapportent à des prisonniers de peu de conséquence. — En mars 1674, entre à Pignerol le jacobin fou. Louvois écrit à Saint-Mars : « Vous reconmianderez à l'officier de le con- duire sans éclat par les chemins et de le faire entrer dans Pignerol sans bruit, et même sans que Ton s'aperçoive que c'est un prisonnier que vos gens con- duisent dans le donjon, où vous le traiterez de la même façon que le prisonnier que M. de Vauroy vous a amené (c^est-è-dire de la même façon que Danger), i Publ. par Dom. GarutU, p. 451. 1. Ces détails d'après les instructions envoyées par Louvois à Saint-Mars le 30 janvier 1679, publ. par Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de Uttres à la Bastille et à Fénctfnnes (Paris, 1829, in-8*), I, 280^. l'homme au masque de VEiOURS NOIR. 283 de sa vie François Ravaisson, rbomme qui a le mieux connu This- toire des prisons d'État, avait abandonné Thypothèse développée par lui dans Tintroduction au tome X de ses Archives de la Bastille * et répétait : a U n'y a plus de doute, l'homme au masque était Mat- tioli. » C'est le baron Heiss, « ancien capitaine du régiment d'Alsace » et bibliophile distingué, qui a le mérite d'avoir le premier, dans une lettre datée de Phalsbourg, du 28 juin 4 770, et insérée dans le Journal eney- clopédique^, identifié le prisonnier masqué avec le comte Hattioli, secrétaire d'État du duc de Hantoue. Il s'appuyait principalement sur un passage du numéro d'août 4687 d'une sorte de revue intitulée Histoire abrégée de l'Europe, par Jacques Bernard, qui paraissait chez Cl. Jordan, à Leyde'. Ce passage était la traduction d'un pamphlet ita- lien imprimé vers 4 682 ou 4683, vraisemblablement par P. Marteau, à Cologne, avec le titre : la Prudenza triomfante di Casale con Parmi sole de' trattati e negociati politid délia M. Ch. MarUua, petitin-'l2 de 58 pages ^. Ce pamphlet, visiblement écrit par une personne ren- seignée et amie du comte Mattioli, cherche à émouvoir l'opinion en feveur de ce dernier; il présente, dès 4682-4683, c'est-à-dire deux ou trois ans après les événements, les faits d'une manière assez exacte, avec cette réserve que Tauteur cherche à blanchir la conduite de Mattioli au détriment du duc de Mantoue. 1. Fr. Ravaisson avait songé à un enseigne de Taisseaa du dac de Beanfort, le comte de Keroualze ; voy. ci-dessus, p. 275. 2. Journal encyclopédique^ ann. 1770, t. YI, l'* partie, p. 132-35; réimprimé dans le Journal de Paris, ann. 1779, 22 décembre, p. 1470. 3. Histoire abrégée de l'Europe, t. HI (Leide, 1687, in-12), article Mantoue, p. 135-38. L'histoire da comte Mattioli occupe les pages 42-47. Ces renseigne- ments d'après les notes manuscrites de Reth, aux Archives nationales, M 747. 4. Voici ce document, dont chaque ligne est à considérer : c Un de mes amis m'a dit qu'il avoit lu dans VHistoire abrégée de l'Europe (cf. t. II, p. 33) qu'on disoit que le duc de Mantoue avoit dessein de vendre sa ville capitale, mais que Tautenr de cette histoire n'en croîoit rien. Vous êtes mal informé. Il est certain qu'on a négocié cette affaire et qu'elle étoit déjà bien avancée. Le secré- taire de ce duc (Mattioli), qui avoit beaucoup de crédit près de son maître, l'a détourné de ce dessein : mais il lui en coûte cher, comme vous l'allez aprendre. Ce fidèle ministre fit entendre au duc qu'il y alloit de son intérêt et de son honneur de conserver son duché et lui fit changer de sentiment : il fit bien plus, il l'obligea à s'unir avec les autres princes d'Italie pour s'opposer aux desseins de la France. Ce fbt lui qui négocia l'entrevue des princes qui se fit à Venise Thiver passé, dans le temps du Carnaval. On choisit ce tems pour mieux cacher les desseins que Ton avoit. Vous le sçavez, sans doute, il n'est pas extraordinaire de voir beaucoup de princes et de personnes de qualité à Venise dans ce tems-là. Ce secrétaire aUa ensuite à Rome, où il séjourna quelque tems. Il passa de là presque dans toutes les cours d'Italie ; il alla à 284 MlfLANGBS ET DOCUMENTS. Dutens, dans sa Correspondance interceptée, reprit la thèse du baron Heiss^ sous forme de « lettre du chevalier B... au marquis de L..., » datée de Turin, 45 janvier 4783, où nous lisons : « Je suis fort occupé de Tanecdote du Masque de fer, et c'est ici qu'elle a pris son origine et c'est ici qu'il faut l'approfondir, d'après ce que j'en ai entendu dire au duc de Choiseul et au marquis de Gastellane. » Le marquis de Gastellane avait été gouverneur des îles Sainte-Mar- guerite. En 4795, le baron de Ghambrier, dans un mémoire présenté à TAcadémie royale des sciences et belles-lettres de Berlin *, serra la question de plus près. Ghambrier avait été longtemps ministre de Prusse à la cour de Turin, et il appuyait les faits rapportés dans le pamphlet italien de 4 682 par le témoignage de la tradition, qui était Venise et à Gênes, et il réussit partout si bien qu'il avoit presques détaché toutes ces puissances des intérêts de la France. Il alla enfin à Tuiin pour le même dessein. Gomme il croïoit ses négociations fort secrètes, il visita sou- vent le marquis d'Arci, ambassadeur de France à la cour de Savoie. Mais qu'est-ce qui peut échaper aux yeux pénétrans de la France? Le ministre de cette couronne étoit averti de tous les desseins du secrétaire avant qu'U arri- vât à Turin; il lui fit pourtant mille civilitez, le régala fort souvant et l'invita enfin à aller prendre le divertissement de la chasse à une Ueue ou deux de Turin. Le secrétaire, qui n'a voit point de tems à perdre, et qui jugeoit celai de Tabsence de l'ambassadeur de France fort propre pour ses négociations, s*en excusa d'abord sur ce qu'il n'avoit point de chevaux ; ^ambassadeur lai en offre, que le secrétaire n'ose refuser, de peur de faire soupçonner quelque chose de la vérité. Le jour de chasse étant venu, ils partirent ensemble, mais ils ne furent pas à une lieue de la ville que le secrétaire fut environné de dix on douze cavaliers, qui l'enlevèrent, le déguisèrent, le masquèrent et le condui- sirent à Pignerol. Il s'imagina bien sans doute qui étoit celui qui lui jouoit ce tour, mais le moyen de résister? i Histoire abrégée de VEurope, ni, 135-38; réimprimé dans le Journal encyclopédique^ août 1770, p. 133-35. 1. Correspondance interceptée (Paris, 1788, in-12 de 177 p.), p. 17-18. — Le l*' mars 1783, le marquis de L*** répond au chevalier de B***. Correspondance interceptée (Londres, 1789, in-8* de 156 p.), p. 25. — En date du 25 mars, nouvelle lettre, sur le même sujet, du chevalier de B^**. Ibid., p. 26-34. — Cette étude se retrouve dans les Mémoires d'un voyageur gui se repose^ t. n (Paris, 1806, in-8*), p. 204-10, où l'on sait que la Correspondance interceptée a été refondue. — Dutens arrête bien sa conclusion sur le ministre du doc de Mantoue, mais il l'appelle, d'après des renseignements qui lui auraient été envoyés de Mantoue, le comte Girolamo Magni. c Magni i est la déformatioa de c Maggi, » pseudonyme dont Mattioli couvrait sa correspondance avec les ministres de Louis XIV. Cf. Gam. Roussel, Louvois, III, 104. 2. Sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre appliquée à la solution de celui qui concerne l'homme au masque de fer, lu à l'Académie le 26 novembre 1795, dans les Mémoires de l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres (classe des Belles^Lettres) (Berlin, 1794-1795, in-4*), p. 157-63. L^HOMME AU MASQUE DB TBIOURS NOIR. 285 demeurée vivante dans le nord de Tltalie : « Le comte Mattioli, secré- taire d'État du duc de Mantoue, avait été enlevé près de Turin et conduit masqué dans la citadelle de Pignerol par un détachement de troupes françaises de la garnison de cette placée » Roux-FaziUac, membre de PÂssemblée législative, puis de la Con- vention', fit paraître, peu après, un ouvrage remarquable par les recherches et l'abondance des documents provenant de fonds d^ar- chives; il afQrmait sans hésitation que Thomme au masque était Mattioli', conclusion à laquelle arrivait à la même époque le a com- missaire organisateur de la loterie nationale dans la 27* division militaire, » un nommé Reth, qui se livra, à propos de la question du Masque de fer, aux investigations les plus étendues dans les dépôts de France et d'Italie, et condensa le résultat de ses recherches en une plaquette deii pages dont la lecture est concluante^. Parmi les notes, en quantité considérable, qu'il a ramassées et qui sont aujourd'hui conservées aui Archives nationales^, on trouve sa correspondance avec les bibliothécaires et historiens locaux. « Je vous apprendrai, » lui écrit Bossi, commissaire de la République Italienne près l'admi- nistrateur général de la 27* division miUtaire, « qu'ayant conversé familièrement avec le célèbre comte Garli, un des premiers savants de l'Italie, j'ai toujours trouvé cet homme, très instruit sur tout ce qui regardoit Tltalie, persuadé que l'inconnu étoit un secrétaire du duc de Mantoue dont il n'avoit jamais pu découvrir le nom véri- table*. » Si bien qu'il est intéressant de voir, à l'époque révolutionnaire, les deux opinions nettement opposées diviser les écrivains : 4** la 1. Ibid.y p. 160. 2. Roax-Fazillac devint ensuite administrateur du département de la Oor- dogne et chef de division au ministère de l'Intérieur sous le ministre Quinette (1799). A la RestauraUon, il fut iMumi de France comme régicide. Il mourut à Nanterre, le 22 février 1833. 3. Recherches historip^es et critiques sur r homme au masque de fer, Paris, impr. Valade, an IX (1801), in-8* dexxrv-117 p. — Roux-FaziUac a encore publié une traducUon de l'Histoire de la guerre d'Allemagne en 1756, par le général anglais H. Lloyd. 4. Véritable clef de l'histoire de Vhomme au masque de fer, Turin, le 10 nivôse an XI (1802, 31 déc.)> in-8* de 11 p. Fut réimprimé dans le Journal de Paru du 9 pluviôse an XI (1803, 29 janv.), p. 814-15, et dans le Journal de la 27* dixjision de la République française, n* 100 (Turin, 28 nivôse an XI), p. 398-400. Reth fit paraître une notice supplémentaire dans le n* 112 de ce dernier journal. 5. Archives nationales, M 747 (désigné par erreur sous la cote M 746 dans XÉtat sommaire par séries publié en 1891). 6. Archives nationales, M 747, n* 129. 286 MiULlfGBS ET DOGÏÏMIim. légende, qui fttit de Phomme au masque un firère de Louis XIV, Mt défendue par Hililn, par Carra, par Charpentier, et l'histoire qui, avec le baron Heiss, a mis le doigt sur la vérité, est protégée par les minutieuses investigations du baron de Chambrier, de Roux- Fazillac et de Reth. Mais la légende, plus brillante à l'esprit, ne tarda pas à éclipser sa concurrente dans Topinion publique. Le savant Delort dut revenir sur la question et présenter de nouveaux argu- ments en faveur de Thypothèse Mattioli dans un important ouvrage, accompagné de nombreuses pièces inédites, qui fût imprimé en 4825^ L'opinion de Delort, qui s'était beaucoup occupé de Thistoire des prisonniers d*État sous l'ancien régime', était digne d'égards. L'érudit anglais G. A« Ellis soutint la même conclusion dans son Histoire authentique du prisonnier d'État connu sow le nom de Masque de fer^y et Titalien Carlo Botta la défendit de son o5té^. Armand Baschet, en 4865, insista dans le même sens'. Tous les arguments produits furent développés avec une nouvelle force par Marins Topin dans un livre qui eut un grand retentissement, où il insérait un document d'une importance capitale*, et Paul de Saint- Victor leur donna Téclat de sa plume brillante^. Enfln l'ensemble de la question fut ramassé dans une note dense et précise, imprimée par M. E. Gallien, dans l'Intermédiaire des chercheurs et curieux de 4886^, sous le titre de : le Dernier mot sur V histoire du Masque de fer; ce dernier mot était, pour M. Gallien comme pour Paul de Saint- Victor, pour Marins Topin, pour Baschet, pour Botta, pour Ellis, pour Delort, pour Reth, pour Roux-Fazillac, pour Chambrier et pour Heiss, — Mattioli. Les érudits qui ont le mieux connu Thistoire du gouvernement 1. J. Delort, Histoire de l'homme au masque de fer^ accompagnée de pièces authentiques et de fac-similé. Paris^ 1825, in-8*. 2. Voy. son importante Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres. Paris, 1829, 3 vol. in-8». 3. Traduite de l'anglais. Paris, 1830, in-8*. 4. Dans le tome VI, p. 321, de la continuation de Guicciardini. Paris, 1832. 5. Armand Baschet, le Masque de fer. Paris, 1865, in-16. Nous citons ce travail de seconde main. W n'est mentionné ni dans le Brunet ni dans le Lorenz, et nous n'avons pu en avoir communication à la Bibliothèque naUonale. 6. Marins Topin, VHomme au masque de fer. Paris, 1870, in-8*. Le docu- ment en question avait, il est vrai, déjà été cité dans l'article Masque de fer de la Biographie universelle de Michaud, t. XVU (Paris, 1820, in-8*}, p. 397. 7. Paul de Saint-Victor, Anciens et modernes, publ. par Alidor Delzant (Paris, 1886, in-8*], VHomme au masque de fer, p. 161-76. Cette étude est curieuse sur un point, c'est que ce littérateur a été le premier à déchiffrer exactement la pièce la plus importante du débat ; voy. ci-dessous. 8. Col. 140. l'homme au masque de yELOOKS NOIR. 287 de Louis XIV, sans étudier la question du masque d^une manière particulière, Depping^ Ghéruel', Camille Rousset^, n'ont d'ailleurs pas hésité à se prononcer en faveur de la solution Mattioli, qu'ils déclarent vraisemblable de tous points. Cependant, seul contre tous^ comme d'Artagnan, Alexandre Dumas résistait aux efforts de vingt savants, et le Vicomte de Bragelonne, — rajeunissant la légende mise en circulation par Voltaire et affermie par la Révolution, — fit rentrer dans leur poussière les pièces d'archives que les érudits avaient exhumées. Les incrédules reprirent courage. Le bibliophile Jacob proposa Foucquet^. Un écrivain doué d'une rare acuité de dialectique, M. Jules Loiseleur^, accabla Topin des objec- tions les plus inattendues. Il convainquit tout le monde, jusqu'à notre savant confrère M. Boumon, qui écrit dans son histoire de la Bastille *: « M. Loiseleur s'est efforcé de réfuter ces deux hypothèses (Arère de Louis XIV et Mattioli), et il paraît y avoir victorieusement réussi, au moins en ce qui concerne Mattioli. » Survient M. lung. Il afSrme que Mattioli est mort aux lies Sainte-Marguerite, en 4694. Nui n'en doute. M. lung remplace Mattioli par Oldendorf, M. Lair le remplace par Danger^, M. Domenico Carutti par un jacobin fou^, MM. Burgaud et Bazeries par le général de Bulonde ; si bien que nous renoncions à connaitre jamais le mot de l'énigme quand M. Pierre Bertrand, dans un compte-rendu de l'ouvrage de M. le commandant Bazeries', ramena notre attention sur le secrétaire du duc de Man- toue. L'observation de M. Pierre Bertrand est la cause de cette nou- velle étude^ qui dissipera sans doute les dernières incertitudes. L'arrestation de Mattioli. — On sait comment, sous Tinfluence 1. G.-B. Oepping, Corretpondanee adménistralive »otu le règne de Louis XIV (GoU. des Doc. inéd.)* t. II, p. xxxiy. 2. Dictionnaire des institutions, à l'arUcle Masque de fer, S. Histoire de Louvois, nouvelle édition (Paris, 1864, in- 12}, t. III, p. 111. 4. Histoire de l'homme au masque de fer, par Paal-L. jacob^ bibliophile (Paul Lacroix), nouvelle édition. Paris, 1840, in-12. 5. Nous avons cité ci-dessus le détail des articles de revues échangés entre Jules Loiseleur et Marius Topin. M. Loiseleur a réuni l'ensemble de ses argu- ments dans Trois énigmes historiques. Paris, 1883, in-12, p. 225-322; le Masque de fer devant la critique moderne. 6. Page 158. 7. La solution donnée par M. Lair a trouvé plus d'un partisan ; voy. Inter» midiaire des chercheurs, année 1891, col. 228, article de M. A. Legrain. 8. La thèse de M. Domenico Carutti a trouvé un défenseur dans la personne de M. Giuseppe Roberti, qui lui a consacré un article dans la Nuova Rassegna, année 1893, n* 46. Nous avons dit ci-dessus que le jacobin fou était mort à la fin de l'année 1693. 9. Revue encyclopédique du 1*' avrU 1894, p. 150-51. 288 MELANGES ET DOCUMElfrS. de Louvois, la politique habile et insinuante que Mazarin, puis de Lyonne, avaient dirigée fit place à une diplomatie militaire, brusque et envahissante. Louis XIV était maître de Pignerol, acquis en 4632. Sous l'inspiration de Louvois, il jeta les yeux sur Gasal. Maîtresses de ces deux places, les armées françaises devaient dominer la haute Italie et tenir directement en respect la cour de Turin. Sur le trône de Mantoue régnait alors un jeune duc, Charles lY de Gonzague, frivole, insouciant, qui dissipait son trésor à Venise, en f&tes et plaisirs. Escomptant les revenus de son duché, il venait, en 4 6TIj d'obtenir de quelques juifs le paiement anticipé des impôts de plu- sieurs années ^ Or, Charles IV était marquis du Montferrat, qui avait Casai pour capitale. Spéculant sur la détresse financière et la frivolité du jeune prince, la cour de Versailles conçut le hardi projet d'acquérir Casai deniers comptants. Un des premiers personnages de Mantoue était en ce temps le comte Antoine-Hercule Mattioli, né à Bologne, le 4*' décembre 1640, d'une famille distinguée^. Il avait fait des études brillantes et, à peine sorti de la vingtième année, avait été nommé professeur à l'Université de Bologne K II vint s'établir à Mantoue, où Charles III de Gonzague, de qui il gagna la confiance, en fit son secrétaire d'État. Charles IV lui continua la faveur de son père, lui conserva les fonc- tions de ministre d^État et le nomma sénateur surnuméraire de Mantoue, dignité à laquelle était attaché le titre de comte. Louis XIV entretenait auprès de la république de Venise un ambas- sadeur vif et entreprenant, Tabbé d^Ëstrades^. Celui-ci démêla en Mattioli une nature ambitieuse et intrigante et, vers la fin de 4 677, réussit à lui faire agréer les projets de la cour de France sur Gasal. Le 42 janvier 4678, Louis XIV écrivait de sa propre main à Mat- tioli pour lui dire ses remerciements ^. Le 4 3 mars, à minuit, au sortir d'un bal, sur l'une des places de Venise, l'abbé d^Estrades et le comte Mattioli, « cachés aux regards par un masque semblable à ceux que les seigneurs vénitiens portaient dans les fêtes, » — ce détail est à noter, — s'entretinrent, une heure durant, des conditions du traité®. Mattioli vînt à Paris. Le 8 décembre, l'acte était signé : 1. Marius Topin, p. 269; Loiseleor, p. 229-30. 2. On trouTe des détails circonstanciés sar la famille Mattioli, des arbres généalogiques dressés a?ec soin parmi les documents réunis par ReUi, Archives nationales, M 747. 3. Marius Topin, p. 271. 4. J.-Fr. d'Estrades, abbé de Moissac, fils du comte Godefroi d'Estrades, maréchal de France. 5. Publ. par Marius Topin, p. 273, note. 6. Topin, p. 273-74. l'homme au masque de velours noir. 289 l"" le duc de Mantoue recevra les troupes françaises à Casai; 2^ le duc sera nommé généralissime de Farmée royale si Louis XIY dirige une expédition en Italie; 3° le prince recevra, après Texécution du traité, une somme de 'l 00,000 écus^ Puis le roi reçut Mattioli en audience privée, lui remit en souvenir de son séjour à la cour de France un diamant de prix et lui fit verser une somme de 400 doubles louis. Or, deux mois s^étaient à peine écoulés depuis le voyage de Mat- Uoli en France que les cours de Vienne, de Turin, de Madrid et la République Vénitienne étaient simultanément mises au courant, et jusque dans les moindres détails, de tout ce qui s^était passé. Pour en tirer un regain d'argent, Mattioli avait cyniquement trahi son maître Charles IV et le roi de France'. Gomme un coup de foudre, retentit à Versailles la nouvelle de l'arrestation du baron d'Asfeld, envoyé de Louis XIV et spécialement chargé d^échanger avec Mat- tioli les ratifications. Le gouverneur du Milanais l'avait fait saisir et livrer aux Espagnols^. Nous laissons à deviner le désappointe- ment de Louis XTV et la colère de Louvois, qui avait poussé aux négociations, y avait pris part active et avait commencé les prépara- tifs en vue de l'occupation de Casai. Dès que Tabbé d'Estrades Ait au courant des faits et gestes de Mattioli, il conçut le projet le plus téméraire. Il proposa à Versailles de faire enlever le ministre mantouan. Mais Louis XIV ne voulait aucun éclat. Catinat en personne fut chargé de l'opération. L^abbé d'Estrades feignit auprès de Mattioli d'ignorer son double jeu; il lui Ot annoncer, au contraire, qu'il avait à lui remettre de nouvelles sommes, conformément aux engagements pris vis-à-vis de lui à Ver- sailles. On fixa rendez-vous au 2 mai 4679. D'Estrades et Mattioli montèrent dans un carrosse, dont Catinat, accompagné d'une dou- zaine d'hommes, attendaient le passage, et, à deux heures de l'après- diner, Mattioli était dans la forteresse de Pignerol entre les mains du geôlier Saint-Mars^. Il faut songer au rang qu'occupait le ministre italien. Nous sommes en présence d'une des plus audacieuses viola- tions du droit international dont l'histoire ait gardé le souvenir. Mattioli à Pignerol. — Aussi n'avons-nous pas lieu d'être sur- pris des précautions qui furent prises pour cacher l'événement. Trois textes dominent le récit qui va suivre : le premier est une dépêche que Louis XIV fit adresser à l'abbé d'Estrades, le 28 avril 4679, par conséquent cinq jours avant l'arrestation. Il approuve le projet de 1. Topin, p. 275. 2. Gam. Roussel, Hist, de Louvois, III, 106. 3. Roussel, III, 103 ; Topin, p. 276. 4. Cam. Roussel, Hist, de Louvois, III, 109-110. Rbv. Histor. LVI. 2« fasc. 19 MO MELANGES BT BOCOIflim. son ambassadeur et Tautorise à s^emparer de Mattioli : < Piûaqne vous croyez le pouvoir fiiire enlever sans que la chose flisse auam éclat. » Le prisonnier sera conduit à Pignerol, où Ton « envoie ordre pour l'y recevoir et pour Ty faire garder sans que p^sonne en ait cognoissance. » Les ordres du roi se terminent par ces mots, que M. Topin imprime en lettres capitales : « U faudra que personne ne sçaehe ce que cet homme sera devenue » De son oftté, l'^pératioa ftdte, Catinat écrivit à Louvois, en date du 3 mai : « Gela s'est passé sans aucune violence, et personne ne sait le nom de œ fripon, pss même les officiers qui ont aidé à Parréter*. » Enfin, dans le pam^ilet italien, rédigé par une personne exactement renseignée, en l<^ c'est-à-dire deiù ans à peine après Tévuiement, et un deaû-sède avant quMl fût question de Tbomme an masque, nous lisons : « Le secrétaire (Mattioli) ftit environné de dix ou douze cavaliers, qui Ten- levèrent, le déguisèrent, le wuuq^iêrent et le oondnisirait à Pigne- nA\ » ftiit tfaillairs confirmé par la traditîcm que les émdits ont recueillie, encore vivante an xvm* siècle, dans le pays même. Noos n^nsisierons pas sur la puissance démonstrative de ces trois doco- ments unis Tun à Tautre. Le bruit que Mattioli était mort victime d*an aeddeot de voyage ftit répandu, et sa femme, « veuve d*un ^mnix qui devait faû sur- vivre, » entra aux Filles de Saint*Louis à Bologne^. Mattioli reçut tout d'abord à Pignerol le nom de Laiamg. Catinat en personne procéda à son interrogatoire S ei, par les lettres que llllustre capitaine envoie à Versailles, on voit U colère qalnqiira i la cour de France U conduite du ministre italien. « C'est on fourbe, écrit Catinat, c^c$t un fripon, c'est un franc fripon. » Ces expressions reviennent incessamment soos sa phime*. L'abbé d'Estndes recom- manda au gouverneur de Pignerol de traiter Mattiaii c honnête- flaenl. » et Catinat donna des instructions dins le même sens : « Le traiter fort honnêtement pour ce qui regarde la proprelé et la nour- riture^ mib bien sti^gnaisement pour tout ce qui pouvait lui ôter tout commerce^. > Ou autorisa Ibttnii à avoir auprès de lui soo valet de chambra >. 1^ .iftte iftK tî Ma *<:^ f«M. par ftHU-THâfac. ^ IT-NL x UOr» «àr Ca£Mu£ Mi*^K«.M«tHsK MS9> ? LKïv Itf C^tfuiÉit i IjMvuéIw . » Il n^est pas douteux qu'à partir de ce moment lialzac ait eu un domestique pour le soigner, et le malheureux mourut au com- mencement de 4694>. Eofln, à répoque même où M. Jung met la mort de Mattioli se place celle du pasteur protestant Paul Carde] , dit Dunoyer. Nous avons sur ce point des renseignements et des dates irrécusables dans les Mémoires historiques sur la Bastille, de J.-L. Carra, c Ma con- viction, dit M. lung, est que Tauteur a fait confusion avec Fenterre- ment de Mattioli'*. » Mais Carra, qui rédigeait une publication offi- cielle d'après les archives mêmes de la Bastille, entièrement mises à sa disposition', archives qui, depuis lors, ont encore eu à subir bien des déprédations, s'appuyait sur des documents authentiques et pré- cis. Bibliothécaire à la Bibliothèque du roi, il était rompu aux tra- vaux d'érudition. Sur les divers points où nous pouvons le contrô- ler, nous le trouvons exact. 1. Trois énigmes historiques, p. 310. 2. Pabl. par long, p. 269. 3. lung, p. 91. 4. Op. cit., p. 271. 5. Cf. Caial. des Archives de la Bastille (t. IX da Caial. des mss. de la Bibl. de l'Arsenal), La notice de Carra sur Paul Cardel, dit Dunoyer, entré à la Bastille le 2 mars 1689, transféré le 18 avril aux Iles Sainte-Marguerite, où il mourut le 23 mai 1694, est insérée dans le tome I de ses Mémoires histO' riques sur la Bcutille, p. 195-96. Comparer cette notice avec le dossier de Paul Cardel conservé dans les archives de la Bastille, Bibl. de V Arsenal, ms. 10484. Ne pas confondre Paul Cardel, dit Dunoyer, avec un autre pasteur protestant, J. Cardel, beaucoup plus connu, qui entra, par lettre de cachet du 4 août 1690, à la Bastille, où il mourut le 13 juin 1715. Le dossier de J. Car- del est également dans les archives de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, mss. 10489 et 10619. L^HOmiE AU XiBQUB DE VELOUBS NOIR. 299 Comme le fait observer M. Lair^ nous avons la correspondance complète échangée entre Saint-Mars et les ministres depuis 4665 jusqu'en 4 698, date où Tancien gouverneur de Pignerol vint au gou- vernement de la Bastille; les moindres détails relatifs à la vie des prisonniers y sont notés, et nous n'y trouvons pas trace de la mort de Mattioli, le plus important de tous, sans aucun doute. M. lung n'a pas prouvé que Mattioli était mort aux îles ; il est même certain qu^il n'y mourut pas. Mattioli à la Bastille. — En juin 4698, la nomination de Saint- Mars au gouvernement de la Bastille fût décidée. Barbezieux lui écri- vit, en date du 47 juin 4698 : « Vous pourrez disposer toutes choses pour être prêt à partir lorsque je vous le manderay, et emmener avec vous, en toute âeureté, vostre ancien prisonnier 2. » Nouvelle dépêche en date du 49 juillet 4698 : « Le roy trouve bon que vous partiez des isles Sainte -Marguerite pour venir à la Bastille, avec vostre ancien prisonnier, prenant vos précautions pour empescher qu'il ne soit veu ny connu de personne. Vous pouvez escrire par avance au lieutenant de S. M. de ce chasteau de tenir une chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à vostre arrivée s. » Le 4 août, Barbezieux écrit encore : « J'ai receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 24 du mois passé, par laquelle vous me mar- quez les précautions que vous devez prendre pour la conduite de vostre prisonnier. J'en ai rendu compte au roy, qui les approuve et trouve bon que vous partiez avec luy, ainsy que je vous l'ay mandé par une de mes précédentes, que je ne doute pas que vous n'ayez receue présentement. S. M. n'a pas jugé nécessaire de faire expédier Tordre que vous demandez pour avoir des logements sur vostre route jusqu'à Paris, et il suffira que vous vous logiez, en payant, le plus commodément et le plus seurement qu'il vous sera possible, dans les lieux où vous jugerez à propos de rester'*. » Nous avons vu, par la relation de M. de Palteau, reproduite ci-dessus, dans quelles conditions se fit le voyage, et, par le journal de Du Junca, comment, le 48 septembre 4698, Saint-Mars arriva à la Bastille, emmenant avec lui ce un ancien prisonnier quHl avoit à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué. > Nous avons également relaté la manière dont le prisonnier fut traité dans le célèbre château du faubourg Saint- Antoine. A mesure que les années s'étaient écoulées, le comte Mattioli avait 1. N. Poucquet, II, 537. 2. Pabl. par Burgaud et Bazerîes^ p. 164. 3. Ibid., p. 158-59. 4. Ibid., p. 160-61. *■ -v ■ ir "^ ■«il ■ ^'-iir'^ i"' '^^t'îic f^'» -îcripnr. Tp nom «nnoosé. Lestaoi?. n'avnit ■ *. - * ' .-^ "î l'-p '»'! -^M"! vpri'fîbf*». MM. Bnrrand *?t Bazer?^ r^ ^ ^î=i?. ■ r '''»^''m*»n '^'» ^•» ^rTP«Tw>ndance. qne c'pst çnr :i • ' -i^*' ? :: Tî"» ^-^ '^''''i*-M?r! 'nip l'homm*» îin masone vint des • -^ÎTr-'i'r^*» ^ •" f^-ssriP*». ÎP3 mtnistrps y attachant moindre ^,.T.^ ^".1 ..,ç i^rpnpTnenfs oui avaient motive son ....:,. ^ .. .i.n:3ir,r -»TT,c \o tomTis. « F^^ Rov tmove bon. » »*«!m ..,.,....„ , , -'.\f^-5 ."-Tivpn!*»nr de la Bastille. « i7ue vritrç " . '• ' ''^^■' ■^-•: • ^^'^mme an ma«one) confesse et com- ^ ^ ■ •; -'.-r ,-nT,5 i^ ^*T •• \'-'^'^*^ r*^ masoue que le prisonnier _ - ^ 'v-^ic nas sur la tisure quand il ; ■ '< > *" "-^ ■ "T^n^ •» -tenait ses renas**. — •< un pai- '■*-;: ^ -'■ îf •"■ -T^-ïn»»* -ivTH- ?i»ç exieenœs reeiementaires ..:- ■ r --^nr^TH» -.v;=^ «f»* rpSTiemcnts de la Basdiie < ■ - ■" ^""'^'•'r* ""u ^-ï-^ieni connanmes au secret'*. :«; . - — • :• M?.'r'^'i '.vait un masque parmi ses :.•' -• '^- -^ ^:ri ^ ^»:jneroi. \ >-. ' - ., _ — *^n r*;:.!,» ,»pïait usaœ courant, — - --'S'''nniers a Etat d un masque, i i-T.^ ... r.-,p r^ ,i^.jj Q^ umque: :i la ;.. ..i ..p^ ^^i inoins aeui autres cas, jmi ^eme «le Du Junca**. l • . . • . » • • •» , '•• ' iit.' '^ *"-*• '»• :r^ "ir Htfins foDÎii. p. ijô, noie. ;■ •* ..-.fl.'!. .»''i.- • ■■ .■-■'• ■■?- .iition lie iTTo. p. Jl7el3l9. ; / ' ' '' -^f '^ v 'j*4| h^m. iionnaa. La B€UiàiU, • •:• -■;'* ;i't' .•'î!" i !',.#*i^ »r«»- i,?* f>n¥oiimers le redme était *''. ' ■•' « f. .'- ■'■'•."• ■■• r'< 'K f^#»M»**t, ijjt* n /iervc hiManqme de ■■''■' ,■■♦ r ".^r. .• ' ■ -.»-«.. ^'-i-.cîrî-. -I î'^rn. ooamoflu la Bat' .ÏTM .^".î .,".-à' f w. '/^ 'M/jiç:::: '. .- •'•,!<- ; < i^t .i un Danomer d'Anuter- ''"'*' ■ ■ M «II' i i '; -..r^'.ir ;')t *jt .1 mené de Marseille • • iT- <» I ,ivHii irnv'K- .f- '■'* T* .*'»ntifi»»r ' îniiiTTda - Un lientenanC ■ ,»»-'''' ■■ '■ .^ I- iî*»r<; , .induit \ j liaHtiile un piiaonnier L^HOMME AU MASQUE DE TELOURS N0IR« 304 La mort de Mattioli, — Nous pensons que les pages qui précèdent ne laissent pas subsister le plus pelil doute dans l'esprit du lecteur, et cependant Targument le plus fort n'a pas encore été employé. Le journal deDu Junca, transcrit ci-dessus, nous apprend que Tbomme au masque mourut presque subitement à la Bastille le 49 novembre 4703, qu'il fut enterré le 20 dans le cimetière de Saint-Paul par les soins du major de la Bastille, M. de Rosarges, et du cbirurgien Reilbe, qui signèrent le registre d'inhumation. Les frais du service montèrent à 40 livres , somme assez élevée pour Tépoque. Or, cet acte d'inbumation nous a été conservé. Le voici : Le 19°**, Marchioly, âgé de quarante-cinq ans ou environ, est décédé dans la bastiie, duquel le corps a esté inhumé dans le cimetière de s^Paui, sa paroisse, le 20'°« du présent, en présence de monsieur Rosage, majeur de la bastiie, et de M' Reglhe, chirurgien majeur de la bastiie, qui ont signés. ROSARQES, REUiHE ^ . n faut considérer : que « Marchioly » doit être prononcé, à Tita- lienne, « Markioly ; » que Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, par lequel l'indication pour la rédaction de Pacte a été fournie, écrit le plus souvent dans sa correspondance, — détail caractéristique, — non <( Mattioli, )> mais ce Marthioly^^ » que le major de la Bastille s^appelait a Rosarges d et non « Rosage, » le chirurgien « Reilh » et non « Reglhe^ » que l'appellation « major » est transformée en masqué, qu'U a amené de Provence en litière, et qu'il a gardé à veue dans tonte la route. » En date du 6 janvier 1695, Pontchartrain écrivait à M. de Montmort : « Le roi veut que Phiibert soit transféré à Paris, et je vous envoie les ordres nécessaires pour cela. Il faut en charger un oflScier sage qui le conduise en sûreté, et lui recommander de ne luy laisser voir personne à Lyon ni aUleurs sur la route, i Le cas est, comme on voit, identique dans les moindres détails à celui de Mattioli. Voy. Fr. Ravaisson, X, 62-69; lung, p. 87; Fern. Bournon, p. 159; fiurgaud et fiazeries, p. 193. 1. Cet acte était conservé aux Arcliives de la Ville de Paris; il fut détruit dans l'incendie de 1871, mais le fac-simUé en avait été reproduit dans V Homme au masque de fer par Marins Topin; fac-similé reproduit à son tour par M. P. Bertrand dans la Revue encyclopédique du t*' avrU 1894, p. 151. Paul de Saint- Victor a le mérite d'avoir, le premier, déchiffré cet acte d'une manière exacte {op, ciU, p. 176) en Usant c Marchioly » où, avant lui, on lisait c Mar- chialy, i et M. Pierre Bertrand celui d'avoir rapproché ce nom de la forme c Marthioly, d généralement employée par Saint-Mars. 2. c Dans la plupart des pièces manuscrites que j'ai sous les yeux, le nom du ministre italien est écrit c Matthioly. i Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, avait un peu défiguré ce nom et l'écrivait a Marthioly. i Reth (Archives nationales^ M 747), plaquette imprimée, p. 6 et 8. Voy. les lettres de Saint- Mars à Lonvois en date dn 7 septembre, des 9 et 26 octobre 1680, publ. par Roux-Fazillac (p. 107-109), où la forme Marthioly revient une dizaine de fois. Delort {l'Homme au m^isque de fer, p. 72, note) fait la même observation. 8(^ ■fLAN^BS ET DOCmiBlfTS. c majeur, » et l'on n'hésitera pas à constater que c'est le nom m£me du ministre mantouan qui a été inscrit sur le registre de Péglise Saint-Paul. On reconnaîtra môme que, des différents noms qui figurent dans ce texte, c'est « Marthioly » qui est le moins estropié. L'extrait du registre d'inhumation de l'église Saint-Paul est comme l'anneau qui noue le faisceau de preuves glanées par les historiens ^ La cour de Versailles n'avait plus aucun intérêt à cacher la capti- vité de Mattioli. Nous avons vu que le duc de Mantoue^ qui seul aurait pu introduire une réclamation, avait été fort satisfait de l'ar- restation de son ministre. Le seul secret qu'il importait encore de conserver était relatif aux circonstances dans lesquelles cette arres- tation s'était opérée, — violation audacieuse du droit intemaUooal, — et ce secret Mattioli l'emportait dans la tombe. Ainsi se trouve confirmée la déclaration de Louis XV à M"^ de Pompadour, qui la répéta au duc de Ghoiseul, que l'homme au masque avait été un ministre italien s, et celle de Louis XVI disant à Ifarie-Ântoinette qu'il n'avait de renseignements sur le mystérieux 1. On a objecté que l'acte de décès porte c quarante-dnq ans, » alors que Mattidi en afait à cette date près de soixante-trois. Ce chiffre c qnarant»> cinq f est, en tout cas, une erreur, qu'il s'agisse de Dubreuil, de Danger on de Mattioli. Le Père Griffet a déjà fait obserrer que le major Rosarges, qui dicta Tacte, ne s'était pas soucié de peser l'âge du défunt d'une manière exacte. Aussi bien l'acte porte-t-il c ou environ, i Rosarges était un vieux soldat dont l'existence s'était entièrement passée entre les murailles des forteresses et dont le jugement ne devait pas être affiné. Peut^tre même a-t-il été induit en erreur par une particularité que signale Blainvilliers, à savoir que l'homme an masque avait une physionomie très jeune sous des cheveux blancs. Cette hypo- thèse est admissible d'autant que Rosarges aura pu être tenté de rajeunir encore le prisonnier en voulant tenir compte de l'effet vieillissant des chagrins et de la captivité. Mais l'hypothèse la plus vraisemblable est que le curé ou le bedeau qui a écrit c Marchioly » pour c Marthioly, i a Rosage i pour c Rosarges, » « Regihe » pour c Reilhe, » et c majeur n pour c major, » avait l'oreille un peu dure, ou était distrait, et a mis c quarante-cinq i pour « soixante-cinq, i Peut-être celui qui dictait ne prononçait-il pas distinctement. Il suffit d'ailleurs de parcourir l'acte pour s'assurer qu'il a été rédigé sans soin. Pour Rosarges et son compagnon, ce n'était qu'une formalité sans importance aucune. 2. c Le duc de Choiseul m'a raconté plusieurs fois que Louis XV lui avoit dit qu'il étoit instruit de la vérité de l'histoire du Masque de fer. Le duc, très curieux de pénétrer ce mystère, s'avança, autant qu'il le pouvoit, jusqu'à prier Sa Majesté de le lui dévoiler; mais le roi ne voulut jamais rien lui dire de plus, sinon que de toutes les conjectures qu'on avoit faites là-dessus il n'y en avoit pas une de vraie; et quelque temps après M"* de Pompadour, excitée par M. de Choiseul, ayant pressé le roi sur ce sujet, il lui dit que c'étoit un ministre d'un prince itaUen. » Correspondance interceptée (Londres), p. 26-27, et Mémoires d'un voyageur qui se repose^ t. U, p. 207-208. c Si vous saviez ce que c'est, i avait dit tout d'abord Louis XV, c vous verriez que c'est bien peu intéressant. » L^HOMMB AU MASQUE DE YEL0UR8 NOIR. 308 personnage que par le vieux ministre Maurepas : eelui-d l'ayait assuré que c'était simplement un prisonnier très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue, qu'on avait attiré sur la frontière et gardé prisonnier d'abord à Pigneroi, puis à la Bastille ^ Gomme on le voit, Taventure du « Masque de fer » a été en somme d'une importance médiocre. La légende, qui s'était hissée jusque sur le trône de France, tombe de haut. L'intérêt de cette étude était de clore des controverses séculaires en coordonnant des textes qui nous ont été fournis, presque tous, par nos prédécesseurs. Depuis Vol- taire, la question de Thomme au masque a fait imprimer tant d'ou- vrages et d'articles de revue que la collection en remplirait une bibliothèque. Un autre point est digne d'attention. Depuis plus d'un siècle, les travaux historiques sérieux reposant sur des investiga- tions approfondies et dépourvues de préoccupations étrangères à la science, — comme, par exemple, le désir d'aboutir à un résultat dif- férent des solutions proposées par les devanciers, — sont, à deux ou trois exceptions près, venus à la même conclusion, et cette conclusion était la solution exacte. Heiss, le baron de Ghambrier, Reth, Roux- Fazillac, Delort, Garlo Botta, Armand Baschet, Marins Topin, Paul de Saint-Victor, Camille Rousset, Ghéruel, Depping, n'ont pas hésité à placer sous le fameux masque de velours noir le visage de Mat- tioli. Mais, à chaque effort nouveau produit par la science, la légende se remettait à la tâche, rendue plus active par les passions qu'a semées la Révolution. Grâce à la judicieuse observation de M. Pierre Bertrand, qui a retrouvé, sur le registre de l'église Saint-Paul, le nom même du ministre mantouan, la science a remporté la victoire décisive. Frantz FuifCK-BRBifTAiio. 1. c J'étois auprès de la reine lorsque le roi, ayant terminé ses recherches, loi dit qtt*il n'avoit rien trouvé dans les papiers secrets d'analogue à l'exis- tence de ce prisonnier; qu'il en avoit parlé à M. de Maurepas, rapproché par son Age du temps où cette anecdote auroit dû être connue des ministres, et que M. de Maurepas TaToit assuré que c'étoit simplement un prisonnier d'un caractère très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue. On l'attira sur la frontière, on l'y arrêta et on le garda prisonnier, d'abord à Pignerol, puis à la Bastille. » Mémoires sur la vie privée de Marie- Antoinette, par M"* de Campan, première femme de chambre de la reine (Paris, 1822, in-8*), t. I, p. 10&-107; cf. Reth, Archives ncUionales, M 747, n* 96. Ces détails sont confirmés par les recherches approfondies que Malesherbes fit faire dans les archives de la Bastille afin de découvrir le nom de Thomme au masque. Le résultat de ces recherches fut consigné en une notice que lui envoya le major Chevalier. Cette noUce, publiée par le bibliophile Jacob (op. cit,, p. 112), n'est qu'un résumé des documents imprimés plus haut. 298 ufLÀNGES ET DOCUMENTS. d^État, ils aient été séparés. Hais, si Ton y lient, admettons que Mattioli ait eu un valet dans sa chambre aux îles Sainte-Marguerite. Contrairement à ce que pense H. lung, il n'y fût assurément pas seul dans ce cas, comme suffit à le prouver la phrase suivante d'une lettre adressée par Saint -Mars au ministre, en date du 6 janvier 4696. Saint-Mars parle des précautions en usage pour la visite du linge, quand il revient de la blanchisseuse, avant qu'il soit « remis aux vallets de messieurs les prisonniers. » Ce texte est publié par M. Loiseleur^ Il y a mieux. Nous avons le nom du « prisonnier au valet » qui mourut à cette date. C'est un nommé Melzac ou Malzac. Le 34 oc- tobre 4692, Barbezieux écrivait à Saint-Mars : « Le roi veut bien &ire la dépense nécessaire pour traiter de la vérole le nommé Malzac> qui est prisonnier par ordre de S. M. , à quelque somme qu'elle puisse monter >. » Il n^est pas douteux qu'à partir de ce moment Malzac ait eu un domestique pour le soigner, et le malheureux mourut au com- mencement de 4694 3. Enfin, à Tépoque même où M. lung met la mort de Mattioli se place celle du pasteur protestant Paul Gardel, dit Dunoyer. Nous avons sur ce point des renseignements et des dates irrécusables dans les Mémoires historiques sur la Bastille, de J.-L. Carra. « Ma con- viction, dit M. lung, est que Fauteur a fait confusion avec Penterre- ment de Mattioli^. » Mais Carra, qui rédigeait une publication offi- cielle diaprés les archives mêmes de la Bastille, entièrement mises à sa disposition', archives qui, depuis lors, ont encore eu à subir bien des déprédations, s'appuyait sur des documents authentiques et pré- cis. Bibliothécaire à la Bibliothèque du roi, il était rompu aux tra- vaux d'érudition. Sur les divers points où nous pouvons le contrô- ler, nous le trouvons exact. 1. Trois énigmes historiques, p. 310. 2. Pabl. par long, p. 269. 3. lung, p. 91. 4. Op, cit,, p. 271. 5. Cf. Caial, des Archives de la Bastille (U IX du CaUU. des mss. de la Bibl. de l'Arsenal). La notice de Carra sur Paul Cardel, dit Dunoyer, entré à la Bastille le 2 mars 1689, transféré le 18 arril aux Iles Sainte-Marguerite, où il mourut le 23 mai 1694, est insérée dans le tome I de ses Mémoires MsUh riques sur la B€utille, p. 195-96. Comparer cette notice avec le dossier de Paul Cardel conservé dans les archires de la Bastille, Bibl. de F Arsenal^ ms. 10484. Ne pas confondre Paul Cardel, dit Dunoyer, avec un autre pasteur protestant, J. Cardel, beaucoup plus connu, qui entra, par lettre de cachet du 4 août 1690, à la Bastille, où il mourut le 13 juin 1715. Le dossier de J. Car- del est également dans les archlTes de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal, mss. 10489 et 10619. l'homme au MlSQinE DB VELOUBS NOIB. 299 Comme le fait obseirer H. Lair^ nous avons la correspondance complète échangée entre Saint- Mars et les ministres depuis 4665 jusqu'en 4 698, date où l'ancien gouverneur de Pignerol vint au gou- vernement de la Bastille; les moindres détails relatifs à la vie des prisonniers y sont notés, et nous n'y trouvons pas trace de la mort de Mattioli, le plus important de tous, sans aucun doute. M. lung n*a pas prouvé que Mattioli était mort aux Iles ; il est même certain qu'il n'y mourut pas. Mattioli à la Bastille. — En juin 4698, la nomination de Saint- Mars au gouvernement de la Bastille fût décidée. Barbezieux lui écri- vit, en date du 47 juin 4698 : « Vous pourrez disposer toutes choses pour être prêt à partir lorsque je vous le manderay, et emmener avec vous, en toute àeureté, vostre ancien prisonnier^. » Nouvelle dépêche en date du 49 juillet 4698 : « Le roy trouve bon que vous partiez des isles Sainte -Marguerite pour venir à la Bastille, avec vostre ancien prisonnier, prenant vos précautions pour empescher qu'il ne soit veu ny connu de personne. Vous pouvez escrire par avance au lieutenant de S. M. de ce chasteau de tenir une chambre preste pour pouvoir mettre ce prisonnier à vostre arrivée 8. » Le 4 août, Barbezieux écrit encore : « J'ai receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 24 du mois passé, par laquelle vous me mar- quez les précautions que vous devez prendre pour la conduite de vostre prisonnier. J'en ai rendu compte au roy, qui les approuve et trouve bon que vous partiez avec luy, ainsy que je vous Tay mandé par une de mes précédentes, que je ne doute pas que vous n'ayez receue présentement. S. M. n'a pas jugé nécessaire de faire expédier Tordre que vous demandez pour avoir des logements sur vostre route jusqu'à Paris, et il suffira que vous vous logiez, en payant, le plus commodément et le plus seurement qu'il vous sera possible, dans les lieux où vous jugerez à propos de rester^. » Nous avons vu, par la relation de M. de Palteau, reproduite ci-dessus, dans quelles conditions se fit le voyage, et, par le journal deDu Junca, comment, le 48 septembre 4698, Saint-Mars arriva à la Bastille, emmenant avec lui a un ancien prisonnier qu^il avoit à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué. » Nous avons également relaté la manière dont le prisonnier fut traité dans le célèbre château du faubourg Saint- Antoine. A mesure que les années s'étaient écoulées, le comte Mattioli avait 1. N. Foucquet, II, 537. 2. PubL par Burgaad et Bazeries, p. 164, 3. Ibid., p. 158-59. 4. Ibid., p. 160-61. 300 MELANGES BT D0GUME!fT8. été entouré de moins de rigueur. Le nom supposé, Lestang, n'avait pas tardé à faire place au nom véritable. MM. Burgaud et Bazeries ont bien établi, par Pexamen de la correspondance, que c'est sur la proposition même de Saint-Mars que l^omme au masque vint des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, les ministres y attachant moindre importance à mesure que les événements qui avaient motivé son arrestation s'enfonçaient dans le temps. « Le Roy trouve bon, » écrit Pontchartrain à Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, « que votre prisonnier de Provence (c'est Thomme au masque) confesse et com- munie toutes les fois que vous le jugerez à proposa » Le masque lui-même, — pour paradoxale que cette appréciation puisse paraître, — témoignait de la bienveillance relative avec laquelle la cour dési« rait qu^on traitât le malheureux. A la Bastille, les prisonniers d'État condamnés au secret rigoureux, — ils étaient en petit nombre, — ne sortaient jamais de leur chambre et ne voyaient âme qui vive, en dehors de leurs geôliers. L'homme au masque allait à la messe, tra- versait les cours, pouvait se promener au jardin. C'est ce que M. Loi- seleur a bien compris quand il a appelé ce masque que le prisonnier portait quand il sortait, — car il ne Tavait pas sur la figure quand il restait dans sa chambre ni quand il prenait ses repas ^, — « un pal- liatif destiné à concilier Thumanité avec les exigences réglementaires de la Bastille 3; » il faut entendre avec les règlements de la Bastille applicables à ceux des prisonniers qui étaient condamnés au secret^. Nous avons vu d'autre part que Mattioli avait un masque parmi ses effets qui furent transportés de Turin à Pignerol. Aussi bien, si en France, — * car en Italie c'était usage courant, — il était rare de couvrir la figure des prisonniers d'État d'un masque, l'exemple de l'homme dit le Masque de fer n'est-il pas unique ; à la Bastille même, nous en pouvons citer au moins deux autres cas, dont un se trouve relaté dans le journal même de Du Junca'. 1. Lettre en date da 3 noTembre 1698, citée par Marias Topin, p. 356, note. 2. Le P. Grifiet, édition de 1769, p. 305 et 307; édition de 1775, p. 317 et 319. 3. Trois érUgmes historiques^ p. 318. Yoy. aussi Fera. Bouraon, la Bastille, p. 159. 4. Car l'on sait que pour la majeure partie des prisonniers le régime était assez doux. Cf. la Bastille d'après ses archives, dans la Revue historiq%^ de 1890, 1"' janvier, p. 38-73, et 1*' mars, p. 278-316; et Fera. Bournon, la Bas- tille, Paris, 1893, in-4*. 5. Bibl, de VArsenaly ms. 5133, fol. 28 r*. Il s'agit d'un banquier d'Amster- dam, nommé Gédéon Phibert, que Du Junca appelle dans son journal c Gesnon FiUibert. • Il entra à la Bastille le 15 février 1695; il fut amené de Marseille dans une litière, le « visage quaché i (Du Junca). La Gazette de Hollande du 21 mars 1695 avait annoncé le tait sans identifier l'individu : «t Un lieutenant de galère, accompagné de vingt cavaUers, a conduit à la Bastille un prisonnier L^flOMME AU MASQUE D£ YELOURS NOIE. 304 La mort de MatHoli. — Nous pensons que les pages qui précèdent ne laissent pas subsister le plus pelil doute dans l'esprit du lecteur, et cependant Targument le plus fort n'a pas encore été employé. Le journal de Du Junca, transcrit ci-dessus, nous apprend que Thomme au masque mourut presque subitement à la Bastille le 49 novembre \ 703, qu'il fut enterré le 20 dans le cimetière de Saint-Paul par les soins du major de la Bastille, M. de Rosarges, et du chirurgien Reilhe, qui signèrent le registre d'inhumation. Les frais du service montèrent à 40 livres, somme assez élevée pourTépoque. Or, cet acte d'inhumation nous a été conservé. Le voici : Le 19»>«, Marchioiy, âgé de quarante-cinq ans ou environ, est décédé dans la bastile, duquel le corps a esté inhumé dans le cimetière de fit-Paul, sa paroisse, le 20i°« du présent, en présence de monsieur Rosage, majeur de la bastile, et de M' Reglhe, chirurgien majeur de la bastile, qui ont signés. RosAROEs, Reilhe ^ . U faut considérer : que < Marchioiy » doit être prononcé, à Tita- lienne, « Markioly ; » que Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, par lequel l'indication pour la rédaction de Pacte a été fournie, écrit le plus souvent dans sa correspondance, — détail caractéristique, — non « Mattioli, » mais c( Marthioly^^ » que le major de la Bastille s^appelait « Rosarges » et non « Rosage, » le chirurgien « Reilh » et non « Reglhe^ » que l'appellation « major » est transformée en masqué, qu'il a amené de Provence en litière, et qu'il a gardé à reue dans tonte la route. » En date da 6 janvier 1695, Pontchartrain écrivait à M. de Montmort : a Le roi veut que Phiibert soit transféré à Paris, et je vons envoie les ordres nécessaires pour cela. Il faut en charger nn olBcier sage qui le conduise en sûreté, et lui recommander de ne luy laisser voir personne à Lyon ni ailleurs sur la route, i Le cas est, comme on voit, identique dans les moindres détails à celui de Mattioli. Voy. Fr. Ravaisson, X, 62-69; lung, p. 87; Fem. Bournon, p. 159; Burgaud et Bazeries, p. 193. 1. Cet acte était conservé aux Arcàives de la ViUe de Paris; il fut détruit dans l'incendie de 1871, mais le fac-similé en avait été reproduit dans V Homme au masque de fer par Marius Topin; fac-similé reproduit à son tour par M. P. Bertrand dans la Revue encyclopédique du 1*' avril 1894, p. 151. Paul de Saint- Victor a le mérite d'avoir, le premier, déchiffré cet acte d'une manière exacte {op. cit., p. 176) en lisant c Marchioiy • où, avant lui, on lisait c Mar- chialy, i et M. Pierre Bertrand celui d'avoir rapproché ce nom de la forme c Marthioly, » généralement employée par Saint-Mars. 2. c Dans la plupart des pièces manuscrites que j'ai sous les yeux, le nom du ministre italien est écrit c Matthioly. i Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, avait un peu défiguré ce nom et l'écrivait a Marthioly. i Reth {Archives nationales j M 747), plaquette imprimée, p. 6 et 8. Voy. les lettres de Saint- Mars à Louvois en date du 7 septembre, des 9 et 26 octobre 1680, publ. par Roux-FaziUac (p. 107-109), où la forme Marthioly revient une dizaine de fob. Delort (l'Homme au masque de fer, p. '72, note) fait la même observation. 302 utLAJi^ES BT DOCIWBIITS. c majeur, » et l'on n'hésitera pas à constater que c'est le nom mteie du ministre mantouan qui a été inscrit sur le registre de Féglise Saint-Paul. On reconnaîtra même que, des différents noms qui figurent dans ce texte, c^est « Marthioly » qui est le moins estropié. L'extrait du registre d'inhumation de l'église Saint-Paul est comme l'anneau qui noue le faisceau de preuves glanées par les historiens ^ La cour de Versailles n'avait plus aucun intérêt à cacher la capti- vité de Mattioli. Nous avons vu que le duc de Mantoue^ qui seul aurait pu introduire une réclamation, avait été fort satisfait de l'ar- restation de son ministre. Le seul secret qu'il importait encore de conserver était relatif aux circonstances dans lesquelles cette arres- tation s'était opérée, — violation audacieuse du droit international, — et ce secret Mattioli l'emportait dans la tombe. Ainsi se trouve confirmée la déclaration de Louis XY à M"^ de Pompadour, qui la répéta au duc de Ghoiseul, que l'homme au masque avait été un ministre italien 3, et celle de Louis XVI disant à Marie-Antoinette qu'il n'avait de renseignements sur le mystériaix 1. On a objecté que l'acte de décès porte c quarante-dnq ans, i alors que MattioU en a?ait à cette date près de soixante-trois. Ce chiffre c quarante» cinq 9 est, en tout cas, ane erreur, qu'il s'agisse de Dnbreuil, de Dauger on de Mattioli. Le Père Griffet a déjà fait observer que le major Rosarges, qui dicta l'acte, ne s'était pas soucié de peser l'âge du défunt d'une manière exacte. Aussi bien l'acte porte-t-il c ou environ, i Rosarges était un vieux soldat dont l'existence s'était entièrement passée entre les murailles des forteresses et dont le jugement ne devait pas être a£8né. Peat-étre môme a-t-il été induit en erreur par une particularité que signale Blainvilliers, à savoir que l'homme an masque avait une physionomie très jeune sous des cheveux blancs. Cette hypo- thèse est admissible d'autant que Rosarges aura pu être tenté de rajeunir encore le prisonnier en voulant tenir compte de l'effet vieillissant des chagrins et de la captivité. Mais l'hypothèse la plus vraisemblable est que le curé ou le bedeau qui a écrit c Marchioly i pour c Marthioly, i a Rosage i pour c Rosarges, i a Reglhe » pour c Reiihe, b et c majeur i pour c major, » avait l'oreille un peu dure, ou était distrait, et a mis c quarante-cinq » pour « soixante-cinq, b Peut-être celui qui dictait ne prononçait-il pas distinctement. Il suffit d'ailleurs de parcourir l'acte pour s'assurer qu'il a été rédigé sans soin. Pour Rosarges et son compagnon, ce n'était qu'une formalité sans importance aucune. 1. c Le duc de Choisenl m'a raconté plusieurs fois que Louis XY lui avoit dit qu'il étoit instruit de la vérité de l'histoire du Masque de fer. Le duc, très curieux de pénétrer ce mystère, s'avança, autant qu'il le pouvoit, jusqu'à prier Sa Majesté de le lui dévoiler; mais le roi ne voulut jamais rien lui dire de plus, sinon que de toutes les conjectures qu'on avoit faites là-dessus il n'y en avoit pas une de vraie; et quelque temps après M"* de Pompadour, excitée par M. de Choisenl, ayant pressé le roi sur ce sujet, il lui dit que c'étoit un ministre d'un prince italien, i Correspondance interceptée (Londres), p. 26-27, et Mémoires d'un voyageur qui se repose^ t. II, p. 207-208. c Si vous saviez ce que c'est, b avait dit tout d'abord Louis XV, c vous verriez que c'est bien peu intéressant. » L^HOMMB AU MASOUE DE YELOITBS HOIR. 808 personnage que par le vieux ministre Maurepas : celui-ci l'avait assuré que c'était simplement un prisonnier très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Hantoue, qu'on avait attiré sur la frontière et gardé prisonnier d'abord à Pignerol, puis à la Bastille K Gomme on le voit, Paventure du « Masque de fer » a été en somme d'une importance médiocre. La légende, qui s'était bissée jusque sur le trône de France, tombe de baut. L'intérêt de cette étude était de clore des controverses séculaires en coordonnant des textes qui nous ont été fournis, presque tous, par nos prédécesseurs. Depuis Vol- taire, la question de l'homme au masque a fait imprimer tant d'ou- vrages et d'articles de revue que la collection en remplirait une bibliothèque. Un autre point est digne d'attention. Depuis plus d'un siècle, les travaux historiques sérieux reposant sur des investiga- tions approfondies et dépourvues de préoccupations étrangères à la science, — comme, par exemple, le désir d'aboutir à un résultat dif- férent des solutions proposées par les devanciers, — sont, à deux ou trois exceptions près, venus à la même conclusion, et cette conclusion était la solution exacte. Heiss, le baron de Ghambrier, Reth, Roux- FaziUac, Delort, Garlo Botta, Armand Baschet, Marins Topin, Paul de Saint-Viclor, Camille Rousset, Gbéruel, Depping, n'ont pas hésité à placer sous le fameux masque de velours noir le visage de Mat- tioli. Mais, à chaque effort nouveau produit par la science, la légende se remettait à la tâche, rendue plus active par les passions qu'a semées la Révolution. Grâce à la judicieuse observation de M. Pierre Bertrand, qui a retrouvé, sur le registre de l'église Saint-Paul, le nom même du ministre mantouan, la science a remporté la victoire décisive. Frantz FunrcK-BRBiiTAifo. 1 . c J'étois aaprès de la reine lorsqae le roi, ayant terminé ses recherches, lui dit qa*il n'avoit rien trouvé dans les papiers secrets d'analogue à l'exis- tence de ce prisonnier ; qu'il en avoit parlé à M. de Maurepas, rapproché par son âge du temps on cette anecdote auroit dû être connue des ministres, et que M. de Maurepas Taroit assuré que c'étoit simplement un prisonnier d'un caractère très dangereux par son esprit d'intrigue et sujet du duc de Mantoue. On l'attira sur la frontière, on l'y arrêta et on le garda prisonnier, d'abord à Pignerol, puis à la Bastille, i Mémoires sur la vie privée de Marie- Antoinette, par M"* de Campan, première femme de chambre de la rehie (Paris, 1822, in-8*), t. I, p. 106-107; cf. Reth, Archives nationales, M 747, n* 96. Ces détails sont confirmés par les recherches approfondies que Malesherbes fit faire dans les archives de la Bastille afin de découvrir le nom de Thomme au masque. Le résultat de ces recherches fut consigné en une notice que lui envoya le major Chevalier. Cette notice, publiée par le bibliophile Jacob (op. cit., p. 112), n'est qu'un résumé des documents imprimés plus haut. SOI MJUIfGBS ET DOCUMENTS.