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Dans le volume que nous avons publié précé- demment, sous le titre de Jules César en Ganlè, nous avons énuméré tous les avantages que les Romains ont dus à la supériorité de leurs armes sur celles des Gaulois. Mais, en étudiant de plus près et plus profondément cette terrible guerre où succomba la Gaule, nous n avons pas pu mécon- naitre que les combinaisons de la politique y ont été non moins efficaces que la force des armes. En toute circonstance, du reste, et dans toutes les guerres que les Romains ont successivement entre- prises et qui les ont menés $i la domination univer- ^i AVAST-PROPOS. selle, il en a été de inênie. Si donc on veut se ren- dre bien compte des défaites et des malheurs qui ont fini par accabler les Gaulois, malgré les efforts héroïques du patriotisme de la plupart d'entre eux, il faut, avant tout, considérer la politique constamment suivie par les Romains : politique aussi perverse dans ses moyens que dans son but , toute faite de duplicité et de fraude , attentive a semer partout Tesprit de discorde et de faction , à diviser pour régner, et à se présenter comme pro- tectrice des faibles, pour atteindre son but, le pil- lage et l'oppression de tous. Cette politique, Jules César s'est appliqué pen- dant neuf ans à la mettre en pratique dans la Gaule transalpine, où elle lui a permis de surmonter tous les obstacles et toutes les résistances. Et pour- tant, à lire ses Commentaires^ on pourrait croire qu'il n'a que bien peu fait servir la politique à l'accomplissement de sa conquête. C'est que le grand général était aussi un grand écrivain , et .qu'il importait à sa gloire personnelle et au pro- jet qu'il méditait d'usurper le pouvoir suprême à Rome, de voiler aux yeux de tous et de la posté- rité les manoeuvres politiques auxquelles il ne « AVANT-PROPOS. îx cessa d'avoir recours, et qui furent en réalité son principal moyen de guerre et de succès. Mais, ce que Jules César laisse à peine deviner clans ses Commentaires, un autre historien, dont r honnêteté ^gale le talent et la sagacité, Polybe, dans son Histoire universelle, l'a dévoilé en ter- mes assez clairs pour qu'il soit impossible de s'y méprendre. — e Nous savons, dit-il, que la guerre de Philippe a donné occasion à celle d'An- tiochus, celle d'Annibal à celle de Philippe, et celle de Sicile à celle d'Annibal, et qu'entre ces guerres il y a un grand nombre de divers événe- ments qui tendaient tous à une même fin. Or, on ne peut apprendre tout cela que dans une histoire universelle; celle des guerres particulières, comme la guerre de Persée et de Philippe, nous laisse dans une parfaite ignorance de toutes ces choses, à moins qu'en lisant de simples descriptions de batailles, en ne croie voir l'économie et la con- duite de toute une guerre. » (III, vi.) — C'est donc par Y Histoire universelle de Polybe que nous pourrons reconnaître quelle fut la politique des Romains dans leurs guerres. Et là, dans le récit des guerres puniques se AVANT-PROPOS. trouve, non entièrement exposée, mais suffisam- ment indiquée pour qu'on la puisse bien corn* prendre, toute la politique de ce redoutable sénat de Rome s'acheminant à la conquête du monde. Elle se montre particulièrement dans la deuxième de ces guerres, qui a vu le grand patriote cartha- ginois, joignant à la prudence une audace inouïe jusque-là dans Thistoire, s'élancer à travers TEs- paghe, la vieille Gaule, le Rhône, les Alpes, et attaquer tout à coup les armées romaines dans la Gaule cisalpine, où d abord chaque bataille fut pour elles un coup de foudre et un désastre. C'est que nos ancêtres de la Gaule cisalpine n'avaient pas hésité à s'associer ù ses vues, et pri- rent une part considérable à son expédition, qui se présentait à eux comme une délivrance, et qui, après celle de Brennus, devint par leur concours une seconde terreur pour Rome et pour son sénat. Car Polybe nous apprend que, avant de quitter l'Espagne, Annibal s'était concerté avec les Gau- lois et pouvait compter sur leur concours. Et, en effet , la plupart d'entre eux se rangèrent sous son commandement, et ils combattirent sous ses yeux à Cannes, où ils contribuèrent puissamment à la AVANT-PROPOS. . x\ déroute si célèbre des deux armées consulaires réunies. De sorte qu'il est permis de dire que cette expédition d'Annibal fut une guerre gauloise autant qu'une guerre punique ou carthaginoise. Après le désastre de Cannes , où fut écrasée la puissant militaire des Romains, dit Polybe, qu'est-ce qui put la relever et sauver l'État? Ce fut le sénat, ajoute-t-il, sans s expliquer sur les moyens employés. Mais il est permis de présumer que ce fut encore par ses moyens politiques habi* tuels que le sénat romain parvint à prolonger la résistance contre Annibai et cette armée gallo- carthaginoise, avec laquelle il se maintint au cœur de l'Italie durant seize années, sans y avoir jamais éprouvé une seule défaite comparable à la moindre de ses victoires ; mais qui dut finir par s'y épuiser peu à peu, faute de renfort. Quoi (|u'il en soit, V Histoire unii^erselle de Po- lybe va nous fournir, dans ce premier volume de nos Recherches historiques, les renseignements et les indications nécessaires i^ pour faire connaître avec assez de clarté et de certitude la politique employée par le sénat romain , en vue d'étendre sa domination de proche en proche sur tous les peu- rij AVANT.PROPOS. pies de l'univers; 2^ potir expliquer cette éton- nante expédition d' Annibal en Italie , telle qu'elle eut Jieu, avec tous ses détails géographiques et militaires ; 3^ pour mettre en lumière les erreurs de toute nature répandues dans le monde à ce sujet par les auteurs latins, courtisans sans pu- deur du peuple romain parvenu au faite de la puissance, et, avec lui, de la famille de son empe- reur Auguste: mais surtout pour confondre le plus accrédité de tous, Tite-Live, ce calomniateur sys- tématique de notre race gauloise, le plus partial de tous les historiens, le plus audacieux et le plus habile à masquer la vérité. De plus, il nous a paru que l'histoire d' Annibal, éclairée par Polybe, reflétait une vive lumière sur celle de Vercingetorix , que César, dans ses Com" mentaires, s'est efforcé d'obscurcir et de dissi- muler, dans son intérêt personnel. La lutte que suscitèrent contre les Romains ces deux généreux guerriers, par un même dévoue- ment au salut de la patrie, offre de part et d'autre la plus grande ressemblance, soit dans la cause de la guerre, qui fut le danger imminent de l'oppres-^ sion romaine; soit dans le moyen politique em- AYANT- PROPOS. xiii ployé, qui fut l'unioa des peuples en péril ccmtre rennemi commun ; soit dans le principal moyen militaire auquel ils eurent recours, qui fut la grande stratégie. Eux seuls peut-^tre dans This-- toire ont donné Texemple de deux grandes guerres suscitées contre les conquérants. Et nous verrons que la politique romaine , après avoir été la prin- cipale cause qui fit échouer l'expédition d'Ânnibal en Italie, fit de même, un siècle et demi plus tard, échouer en Gaule transalpine et l'union défensive de toutes les cités gauloises dont Vercingetorix fut le promoteur, et son appel aux armes dans toute la mère-patrie contre l'invasion romaine. Enfin, nous les verrons l'un et l'autre payer de la vie les terribles alarmes qu'ils causèrent à Rome et leurs immenses efforts pour la liberté des peuples. En résumé : la participation à la guerre d' Annibal fut, de la. part des cités gauloises établies en Italie, leur effort suprême contre l'oppression romaine ; et pareillement 9 la guerre de Vercingetorix fut l'ef- fort suprême des cités-mères contre cette même oppression de plus en plus envahissante ; et ce fut principalement aux procédés et aux combinaisons de leur politique, dans ces deux occasions et dans xiv AVANT-PROPOS. les deux Gaules, que les Romains durent leurs succès militaires. En même temps , dans Tune et l'autre guerre , noua verrons œ qu'ont pu faire des soldats de race ' gauloise sous la conduite de grands généraux. Ces deux guerres sont donc liées l'une à Tautre : on ne peut les séparer si l'on a à cœur de bien connaître et de bien apprécier notre propre his* toire ancienne; et nous croyons que, pour qui voudra en considérer avec soin les diverses péri- péties, elles seront un enseignement politique d'une réelle importance. Dégager et mettre en lumière cet enseignement^ c'est ce que nous avons essayé de faire dans toutes ces Recherc/ies historiques ^ en nous guidant sur la sentence de Polybe que nous avons prise ci dessus comme épigraphe, et qui va être pour nous une règle générale et invariable. Ainsi, n'ayant nous- même aucune autorité en un tel sujet, nous aurons soin, comme on pourra le voir à chaque pas, de ne rien avancer sans produire quelque preuve, dont le lecteur sera juge. L'ordre naturel veut que ce volume A'Annibal en Gaule soit le premier de nos Recherches histo- AVANT-PROPOS. xv riques. Le volume de Jules César en Gaule^ déjà publié, sera le second. Un troisième (actuellement sous presse) contiendra la suite jusqu'à l'arrivée des armées à Alesia (aujourd'hui Izernore^ dans le département de TÂin). Un quatrième volume sera consacré au blocus d'Alesia , et le cinquième aux deux dernières années de la guerre et à ses con- séquences. C'est le résultat de seize années d'étu- des suivies ; et malgré toute l'extension que la matière a prise sous le travail, l'ouvrage est com-^ plétement terminé en manuscrit. Il se continue ainsi , depuis les premiers temps de notre histoire nationale pour lesquels nous ayons des documents positifs, jusqu'à la fin des guerres de nos ancêtres contre les Romains, et jusqu'à l'avènement à Rome du gouvernement personnel des Césars : lequel fut, selon nous, une conséquence immédiate des dernières guerres dirigées contre les Gaulois tran- salpins, sous le commandement de Jules César. Un mot encore, au sujet de nos cartes, qui mé- ritent une attention particulière. C'est la première fois, croyons-nous, qu'on voit paraître dans un ouvrage de cette nature des extraits photographiés de cartes authentiques des lieux. Il y en a trois de J xvj AVANT-PROPOS. cette sorte, parmi les cinq cartes intercalées dans ce volume. Ce sont trois extraits tiéliographiques des cartes des Alpes dressées par les états^majors de France ou de Piémont. Ces extraits identi- ques de documents précis et irrécusables sont dus au talent d'un artiste héliographe bien connu, M. Amand-Durand, à qui nous devons ici un té- moignage de reconnaissance , pour les soins et le zèle qu'il y a apportés. On en sentira Tutilité quand on verra (p. 807), dans la carte de l'itinéraire d' Annibal par d'Anville, que cet illustre géogra- phe (sans doute induit en erreur par Tite-Live, qui fait passer Annibal chez les f^ocontii) a inscrit le nom de ce peuple au bord du Rhône, à une place où, d'après le géographe Strabon, contemporain de Tite-Liive et que nous citerons (p. 3 18 et 819), il est bien certain qu'Annibal passe, là même, sur le territoire des Cavares. INTRODUCTION INTRODUCTION Lorsqu'on cherche à se rendre compte de l'expédition d'Annibal, une prenrière question^ qui se présente immé- diatement, est celle-ci : — Quel motif si puissant a pu déterminer ce grand homme de guerre à venir traverser la vieille Gaule, le Rhône, les Alpes, et à aller attaquer les Romains du côté de la Gaule cisalpine, sans en être détourné par tant de difficultés^ de périls et de pertes qu'il devait infailliblement éprouver dans ce trajet? — Or, comme on le verra, la solution de cet important problème historique nous montre l'expédition d'Annibal sous un jour tout nouveau ; mais elle exige un examen approfondi de tout l'ensemble des deux premières guerres puniques. Et en raison de cette connexion des événe- ments, l'étude particulière du passage d'Annibal en Gaule nous a entraîné à une étude générale et sommaire de ces deux guerres. De sorte que nous nous proposons de mettre ici en évidence le véritable motif, le but et l'ensemble de l'expédition d'Annibal, de démontrer quelle part importante, essentielle y prirent les Gaulois nos ancêtres établis en Italie , et enfin de résoudre plusieurs 4 ANNIBAL EN GAULE. difficultés géographiques de Titinéraire d'Annibal à tra- vers la Gaule, difficultés qui, jusqu'à ce jour, nous sem- blent n'avoir pas été résolues. Ainsi, nous avons dû considérer cette guerre mémo- rable sous deux aspects différents : d'une part, sous l'aspect militairej stratégique et géographique^ pour les grands exemples de prudence et d'habileté, dont on peut profiter dans la conduite de la guerre ; d'une autre part, sous l'aspect historique et politique, pour les grands ensei- gnements qu'on en peut tirer dans la politique des peu- ples ; et même, d'abord, pour la lumière que peut jeter sur les actes militaires la connaissance du but auquel ils tendent. Au point de vue militaire, stratégique et géographique. — L'expédition d'Annibal en Italie, dont s'étonna et s'étonne encore le monde, a été rapportée par Polybe (1), histo- rien éminent et presque contemporain, homme d'État et homme de guerre lui-même, qui vivait à Rome dans la maison des Scipions, où il dut avoir connaissance de tous les documents spéciaux de cette illustre famille. Il affirme être allé personnellement dans les Alpes et dans les Gaules pour examiner les lieux où le grand Carthagi- nois avait passé, et même avoir été renseigné par des contemporains de son expédition. En sorte que le récit de Polybe à ce sujet, non-seulement est un chef-d'œuvre de récit militaire par le soin avec lequel y sont décrits (!) Histoire universelle, livre troisième. INTRODUCTION. 5 a les faits et les lieux, mais encore parait mériter une entière confiance. Le prenant donc pour nous guider dans nos recher- ches^ nous Tavons d'abord bien étudié, afin de nous former un plan de vérification sur le terrain. Puis, l'em* portant avec nous, nous sommes allé sur les lieux mê- mes, chercher la solution des difficultés de l'itinéraire d'Ânnibaly solution au sujet de laquelle les plus illustres savants sont encore aujourd'hui partagés, malgré tant de recherches et de travaux déjà entrepris pour y parve- nir. Celte méthode nous a tellement réussi, qu'après vingt- un siècles écoulés depuis l'expédition d'Anni- bal, et bien que notre auteur se soit borné à nommer deux des peuples placés sur le chemin où il passa, les Allobroges et les TauHni (peuple du pays de Turin), nous avons pu, aujourd'hui que la géographie du territoire de la Gaule est connue de tous, et en suivant pas à pas sur le terrain les indications du récit de Polybe sans en négli- ger une seule, retrouver avec une entière certitude, croyons-nous, l'itinéraire d'Annibal depuis TEspagne jus- qu'en Italie. Du reste le lecteur en pourra juger lui-même Presque deux siècles après Polybe, sous Auguste, Tite- LivBj écrivant sur le même sujet (1), a généralement suivi le récit de son prédécesseur concernant la marche d'Annibal avant et après la traversée des Alpes; mais, pour cette traversée^ il a admis des faits incroyables et (1) Histoire.^, xxr, et suiv. 6 ANNIBAL RN GAULE. indiqué un itinéraire qui est évidemment en désaccord complet avec celui qu'avait tracé Polybe, sauf qu'il fait de même déboucher Annibal en Italie par le pays des Taurini. De plus, cette partie du récit de Tite-Live est rédigée d'une manière très-vague, en sorte qu'elle ne comporte pas une vérification précise sur le terrain. On est donc forcé d'opter entre les deux récits ; et nous n'hésitons pas à préférer celui de Polybe, sauf à dire ensuite nos motifs pour récuser celui de Tite-Live. Un autre contemporain de César et d'Auguste^ Corné- lius NepoSj ami d'Atticus et de Cicéron^ auteur latin d'un style pur, d'un tact exquis et d'un caractère très- honorable, a écrit une biographie d'Annibal dans son ouvrage classique. Vies des hommes illustres. On lui re- proche quelques inexactitudes de détail ; mais ses appré- ciations du caractère de ses personnages sont reconnues pour être judicieuses et équitables. Il raconte, sans paraî- tre y attacher aucun intérêt, « qu'Annibal arriva en Italie par les Alpes Graies (saltus Grains, petit Saint-Bernard) où jamais personne avant lui, excepté Hercule, n'avait passé avec une armée. » A la même époque, le géographe Strabon s'est guidé, pour distinguer les divers passages des Alpes (1), sur ce que Polybe en avait dit avant lui, et a signalé le chemin qui débouche chez les Taurini comme étant celui où An- nibal passa. (1) Géographie^ ÏV, vi. INTRODUCTION. 7 Un siècle après, Juvénal lui-même en a dit quelques mots, que nous examinerons et qui ne nous paraissent pas en désaccord avec le récit de Polybe (1). Enfin, Ammiefi'Marcellin de son côté, plus de trois siècles et demi après Tite-Live et Strabon, a emprunté au premier de ces deux auteurs les quelques indications qu'il donne sur le passage d'Annibal à travers les Alpes (2). Tels sont les seuls renseignements qui nous soient parvenus sur Titinéraire d'Annibal en Gaule. On voit que, sauf Juvénal qui n'indique pas où il passa les Alpes, et Cornélius Nepos qui n'avait pour objet que d'apprécier ses grandes qualités, tous les auteurs anciens, y compris Polybe, font déboucher l'armée carthaginoise en Italie par le pays des Taurini. Voilà donc déjà un point déter» miné dans l'itinéraire en question. Et, à vrai dire, il n'y a ici parmi les historiens an- ciens qu'un seul auteur vraiment original : c'est Polybe. Depuis la renaissance des lettres, des érudits de toutes nations, Italiens, Suisses, Français, Anglais^ Suédois; des savants de tous ordres, militaires, académiciens, ê religieux, etc., ont tâché de déterminer l'itinéraire d'Annibal à travers les Gaules, sans qu'aucun d'entre eux^ ou peut le dire, soit parvenu à en donner une dé- monstration complète et évidente. C'est faute , croyons- nous, de s'être conformés de tous points à deux condi- tions, que nous considérons, l'une et l'autre, comme (1) Satires, X, ▼. 151 et suiv. (2) Livre XV, ch. x. 8 ANNIBAL EN GAULE. indispensables : à savoir, 1^ faute d'avoir suivi exacte- ment, complélement et exclusivement le récit de Polybe ; et 2** faute d'être allés sur les lieux avec ce récit à la main, pour vérifier Taspect et la disposition de ces lieux, comme Polybe lui-même y était allé avant de traiter ce sujet, et comme nous nous sommes fait un devoir d'y aller nous-même à Texemple d'un tel historien. Nous présenterons donc le récit de Polybe in extenso, dans tout ce qui concerne Vitiriéraire d'Annibal en Gaule^ aGn que le lecteur en puisse apprécier soit les détails, soit la suite ou l'ensemble, et qu'il ait ainsi tous les rensei- gnements utiles pour reconnaître les lieux que l'auteur a voulu désigner. Dès lors, il nous suffira d'y intercaler à-propos les explications ou les remarques qui nous paraî- tront nécessaires; et, s'il se présente incidemment quelque difficulté grave, nous la discuterons avant de passer outre. Au point de vue historique et politique, — «Ceux qui lisent ou qui écrivent l'histoire^ dit Polybe, ne doivent pas tant s'appliquer au récit des actions mêmes, qu à ce qui s'est fait auparavant, en même temps et après. Otez de l'his- toire les raisons pour lesquelles tel événement est arrivé, les moyens que l'on a employés, le résultat dont il a été suivi, le reste n'est plus qu'un exercice d'esprit, dont le lecteur ne pourra rien tirer pour son instruction. Tout se réduira à un plaisir stérile que la lecture donnera d'abord, mais qui ne produira aucune utilité (1). » (1) HISTOIRE DE POLYBE, nouvellement traduite du grec par DoM Vin- cent Thuillieb, ynédkiin de la congrégation de Saint-Jâaur, Avec un COM- INTRODUCTION. Aussi notre auteur discule-t-il avec beaucoup de soin les causes de la gueti'e (TAnnibal ou seconde guerre puni- que. MaiSy comme il écrivait à Rome et dans la maison même des Scipions^ famille devenue si illustre par celte guerre, il a dû ne pas être complètement libre dans ses appréciations. Est-ce pour cette raison qu'il n'a rien dit de la ques- tion principale, de celle qui se présente la première, à savoir : pourquoi Annibalj au lieu de faire la guerre aux Romains en Sicile^ ou en Sardaigne, ou en Espagne^ ou sur la côte d'Italie y prit le parti de se porter d* emblée en Gaule cisalpine, au risque évident de perdre dans le trajet la moitié de son armée, comme il lui est arrivé de fait? Il est certain que c'est là une question capitale, qui do* mine toute la conduite de cette guerre fameuse , et dont la solution doit y jeter une vive lumière. Cependant, ni Polybe, ni aucun autre auteur, à notre connaissance, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes, ne Ta traitée ni même signalée. Nous devons donc avant tout l'examiner ici avec soin et tâcher de la résoudre. Comme d'ailleurs cette même question intéresse direc- tement l'histoire nationale de notre race gauloise et que l'expédition d'Ânnibal en Italie, croyons-nous, fut la mise à exécution d'une alliance offensive et défensive contre les Romains, préalablement contractée par les Carthagi- HENTAIRE... par DE FoLLARD, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis ^ mestre de camp d^ infanterie. — Amsterdam, 1753. — Livre III, chapitre vi, — Nous suivrons constamment cette version de Dom Thuillier. 10 ANNIBAL EN GAULE. nois avec les Gaulois d'Italie, qu'ils y furent poussés les uns et les autres par les mêmes motifs et qu'ils combat- tirent avec la même vaillance sous la conduite d'Ânnibal, on nous permettra sans doute d'entrer à cet égard dans quelques développements. D'autant plus que, pour décou- vrir ce motif spécial et profond, ce motif politique de l'expédition d'Annibal en Italie, qu'il est indispensable de connaître si l'on veut se rendre compte de cette expé- dition d'une manière claire et complète, tous nos raison- nementSy toutes nos inductions, vont se fonder sur le génie militaire et politique d'Amilcar Barcas, père d'An- nibal, et sur son dévouement à sa patrie. Or, nul ne pouvant prétendre être cru sur parole en matière d'his- toire, nous serons obligé de constater d'abord quelles étaient à divers égards les grandes qualités personnelles de cet illustre Carthaginois, afin qu'on puisse apprécier la portée de certains passages du texte de Polybe, et juger quel plan de guerre contre les Romains Amilcar fut capable de concevoir. Et pour cela , nous devrons mettre sous les yeux de notre lecteur au moins les prin- cipaux actes de sa vie , tels que les rapporte Polybe. Du reste, on verra que tout s'enchaîne dans ce sujet. L'ordre naturel veut que nous commencions par l'exa- men des motifs politiques de l'expédition d'Annibal ; puis, nous le suivrons avec Polybe dans sa marche ; et enfin, après avoir discuté le récit de Tite-Live, nous termine- rons par quelques conclusions générales. -1 ANNIBAL EN GAULE PREMIÈRE PARTIE PREMIÈRE PARTIE L'EXPÉDITION D'ANNIBAL COIfSIOBBU AU POINT DE VUE HISTORIQUE ET POLITIQUE. n Nous 1 avons déjà dit, ce qu'il y a de plus nécessaire dans l'histoire, ce sont les choses qui ont suivi les faits et celles qui se sont pas- sées en même temps, et plus encore les causes qui les ont précédés. » POLYBE. CAUSES DIVERSES, BUT SPÉCIAL ET MOYENS POLITIQUES DE CETTE EXPÉDITION. § I. — Exposé des causes par Polybe. « Je crois, dit Polybe, qu entre les cames pour les- quelles les Romains ont fait la guerre aux Carthaginois, la première est le ressenti7nent d'Amilcar surnommé Barcas et père d'Annibal. Car, quoiqu'il eût été défait en Sicile (1), (1) « Quoiqu'il eût été défait en Sicile. » — Nous verrons plus loin qu'Amilcar n'avait DuUement été défait en Sicile. 14 ANNIBAL EN GAULE. son courage n'en fut point abattu. Les troupes qu'il avait # commandées à Eryce étaient encore entières et dans les mêmes sentiments que leur chef. Si, cédant au temps, il avait fait la paix après la bataille qu'avaient perdue sur mer les Carthaginois, son indignation restait toujours la même, et n'attendait que le moment d'éclater. Il aurait même pris les armes aussitôt après, sans la guerre que les Carthaginois eurent à soutenir contre les soldats mer- cenaires (1). Mais il fallut d'abord penser à cette révolte, et s'en occuper tout entier. Ces troubles apaisés^ les Ro- mains étant venus déclarer la guerre aux Carthaginois, ceux-ci n'hésitèrent pas de se mettre en défense, se per- suadant qu'ayant la justice de leur côté, ils ne manque- raient pas d'avoir le dessus. Mais comme les Romains eurent fort peu d'égard à cette justice, les Carthaginois furent obligés de s'accommoder aux conjonctures. Acca- blés et n'ayant plus de ressources, ils consentirent, pour vivre en paix, de vider la Sardaigne, et d'ajouter au tri- but qu'ils payaient déjà douze cents talents. « Et l'on ne doit point douter que cette nouvelle exac- tion n'ait été la seconde cause de la guerre qui Ta suivie. Car Âmilcar, animé par sa propre indignation et par celle que ses concitoyens en avaient conçue, n'eut pas plutôt (1) « Contre les soldais mercenaires. » — Nous verrons plus loin que ces soldats mercenaires étaient ces troupes mômes qu'Amilcar avait commandées en Sicile, à Éryce, et dont notre auteur vient de parler cinq lignes plus haut. Tout ceci ne présente donc pas la netteté habitueUe du langage de Polybe, et porterait à croire qu'il n a pas pu dire librement toute sa pensée. Mais tout s'éclaircira plus loin. POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 15 affernii la tranquillité de sa patrie par la défaite des ré- voltés, qu'il tourna toutes ses pensées vers VEspagne^ s'ima- ginant bien qu'elle serait pour lui d'un puissant secours pour la guerre quHl méditait contre les Romains. « Les grands progrès qu'il fit dans ce vaste pays doivent être regardés comme la troisième cause de la seconde guerre punique : les Carthaginois ne s'y engagèrent que parce qu'avec le secours des troupes espagnoles, ils cru- rent avoir de quoi faire tête aux Romains. a Quoique Amilcar soit mort dix ans auparavant que cette guerre commençât, il est cependant aisé de prou- ver qu'î7 en a été le principal auteur. Entre les raisons sans nombre dont on pourrait se servir pour cela, je n'en rapporterai qu'une qui mettra la chose en évidence. Après qu'Ânnibal eut été vaincu par les Romains, et qu'il fut sorti de sa patrie pour s'aller réfugier chez Ân- tiochus, les Romains envoyèrent des ambassadeurs chez ce prince dans le dessein de le sonder et de voir quelles pourraient être ses vues. Les ambassadeurs tâchèrent de lui rendre Annibal suspect^ et pour cela ils lui firent assi- dûment leur cour (1). La chose réussit selon leurs sou- ci) Cornélius Nepos, auteur très-estimé, contemporain de Jules César et d'Auguste, s'exprime plus nettement sur ce même fait. « Les Romains, dit -il, envoyèrent des ambassadeurs auprès d'Antiochus, pour sonder ses dispositions, et pour tâcher par des insinuations secrètes de rendre Annibal suspect à ce roi, comme s'ils l'eussent eux-mêmes corrompu et amené à des sentiments tout autres qu'auparavant. Ils y réussirent : et Annibal ayant découvert leurs menées... Ad quem quum legati venissent Rotnani, guide ejus voluntate exph- Tarent, darentque operam consiliis clandestinis, ut Hawiibalem in suspicionetn régi adducerent, tanguant ab ipsis corruptum, alia atgue antea sentire : neque 16 ANNIBAL EN GAULE. hails. Antiochus continua de se défier d'Annibal, et ses soupçons ne firent qu'augmenter. Enfin Toccasion se présenta de s'éclairer l'un l'autre sur cette défiance. Annibal se défendit du mieux qu'il put. Mais, voyant que ses raisons ne satisfaisaient pas Antiochus, il lui tint enfin ce discours : — Quand mon pcrc se disposa à entrer dans l'Espagne avec une armée, je n avais alors que neuf ans: fêtais auprès de V autel pendant quil sacrifiait à Jupiter. Après les libations et les autres cérémonies prescri- tes^ Amilcar ayant fait retirer tous les ministres du sacrifice^ il me fit approcher ^ et me demanda en me caressant^ si je n aurais pas envie de le suivre à V armée : je répondis j avec cette vivacité naturelle à mon âge, non-seulement que je ne demandais pas mieux, mais que je le priais instamment de me le permettre. Là-dessus il me prit la main^ me conduisit à V autel j et m'ordonna de jurer ^ sur les victimes j que jamais je ne serais ami des Romains. Jugez par là quelles sont mes dispositions : quand il ne s'agira que de susciter des affaires aux Romains^ vous pouvez compter sur moi comme sur un homme qui vous sera sinchrement dévoué: quand vous penserez à vous accommoder et à faire la paix avec euxy n^ attendez pa^ que Von vous prévienne contre moi^ id frustra fecissent, idque Hannibal comperisset...n [Hannibal, il.)— On voit quelle infâme politique pratiquait le sénat romain. On voit aussi que du temps (le Jules César, les plus honnêtes gens de Rome ne se trouvaient point mal à l'aise en signalant de tels actes du sénat à la postérité. Qu'on nous permette d'ajouter ici par anticipation la réflexion suivante. On ne doit donc pas s'é- tonner que Jules César à son tour ait usé si largement de la calomnie. Car elle était^ on le voit^ de tradition parmi les Homains, et elle pouvait lui être si utile pour atteindre son but, comme on le verra dans ses Commentaires, POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 17 mats défi,ez-vous et tenez-vous sur vos gardes^ je ferai cer^ tainement tout ce qui sera en moi pour traverser vos des- seins. — Ce discours, qui paraissait sincère et partir du cœur, dissipa tous les soupçons qu'Antiochus avait auparavant conçus contre la fidélité d'Annibal. c On conviendra que ce témoignage de la haine d'A- milcar et de tout le projet qu'il avait formé contre les Romains, est précis et sans réplique. Mais cette haine paraît encore plus dans ce qu'il fit ensuite. Car il leur suscita deux ennemis, Asdrubal son gendre et Annibal son fils, qui étaient tels, qu'après cela il ne pouvait rien faire de plus, pour montrer l'excès de la haine qu'il leur portait. Asdrubal mourut avant de pouvoir faire éclore son dessein: mais Annibal trouva dans la suite l'occasion de se livrer avec éclat à l'inimitié qu'il avait héritée de son père contre les Romains. » (III, m.) On voit donc clairement que, dans la pensée de Po- lybe^ les causes de la seconde guerre punique furent au nombre de trois, 1^ la haine d'Amilcar contre les Ro- mains ; 2"" la perte de la Sardaigne et l'augmentation du tribut à payer par les Carthaginois ; 3"" l'extension de la domination carthaginoise en Espagne ; et que de ces trois causes la haine d^Amilcar fut la principale, bien qu'il fût mort dix ans avant cette guerre. On voit de plus qu'Amil- car méditait une guerre contre les Romains et quil en avait conçu tout le projet; qu' Asdrubal, son gendre, mourut avant de pouvoir exécuter son dessein; mais qu'Annibal, son fils, trouva ensuite Toccasion de se livrer avec éclat à cette ini- 2 18 ANNIBAL EN GAULE. mitié héréditaire de son père contre les Romains : ce qui donne à entendre qu'il aurait exécuté ce projet de guerre conçu par son père contre les Romains, et sur lequel Po- lybe ne s'explique pas davantage. Ainsi , pour découvrir ce motif principal de la seconde guerre punique , ce pro- jet Formé par Âmilcar, poursuivi par Asdrubal son gendre et mis à exécution par Annibal dans son expédition en Italie, il importe d'examiner avec soin quel fut Amilcar Barcas, aGn de pouvoir juger de quel projet ce grand Carthaginois fut capable. Jetons donc un coup d'œil som- maire sur ses actes, tels que les rapporte Polybe. § U. — Amilcar Barcas^ père d'Annibal. Son génie militaire : son apUlude éminente à prévoir et à déjouer tous les projets de l'ennemi. Les actions d' Amilcar Barcas se groupent naturellement dans trois époques successives : dans la première guerre punique^ en Sicile; dans la guerre des soldats merce- naires^ en Afrique; et dans la guerre d'Espagtie où il fut tué. 1** Il commanda les Carthaginois pendant les six der- nières années de la première guerre punique, alors qu'il ne leur restait plus en Sicile que Lilybée (Marsala) et Dré- pane (Trapani); deux places voisines Tune de l'autre, ayant chacune un port, et situées à l'angle occidental de l'île. « La dix-huitième année de cette guerre, dit Polybe (I, xiu), les Carthaginois ayant fait général de leurs ar- POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 19 mées Amilcar, surnommé Barcas, ils lui donnèrent le commandement de la flotte. Celui-ci partit aussitôt pour aller ravager l'Italie : il fit le dégât dans le pays des Locriens et des Brutiens : de là il prit avec toute sa flotte la route de Palerme, et s'empara d'Ercte (1), place avec un port située sur la côte de Sicile entre Éryce (2) et Palerme, et très-commode pour y loger une armée même pour longtemps. // fallait qu\l fût aussi intrépide qu^il rétait, pour se jeter ainsi au milieu de ses ennemis; n^ ayant ni ville alliée^ ni espérance d'aucun secours. Malgré cela, il ne laissa pas de livrer de grosses batailles aux Romains^ et de leur donner de grandes alarmes. Car d'abord, se mettant là en mer, il alla désoler toute la côte d'Italie jusqu'au pays des Cuméens : ensuite les Romains étant venus par terre se camper à environ cinq stades de son armée devant la ville de Palerme, pendant pris de trois ans il leur donna une infinité de différents combats. a Les décrire en détail, ces combats, c'est ce qui n'est pas possible. On doit juger à peu près de cette guerre comme d'un combat de forts et vigoureux gladiateurs... Enfin la fortune, qui présidait à cette espèce de lutte, transporta nos athlètes dans une autre arène : et pour les engager dans un combat plus périlleux, les resserra dans un lieu plus étroit. (1) Ercie et son port étaient situés au nord et à environ un kilomètre de Païenne. (2) Éryce éiàïi une place forte située an versant du mont Éryx, tout proche de Drépane {Trapani), \ 20 ANNIBAL EN GAULE. ce Malgré la garde que faisaient les Romains sur le sommet et au pied du mont Éryx (1), Amilcar trouva moyen d'entrer dans la ville qui était entre les deux camps. On a de la peine à concevoir comment les Carthaginois purent se défendre là, attaqués comme ils étaient par dessus et par dessous, et ne pouvant recevoir des con- vois que par un seul endroit de la mer dont ils pouvaient disposer. Toutes ces difficultés, jointes à la disette de toutes choses, n'empêchèrent pas qu'on n'employât au siège de part et d'autre tout l'art et toute la vigueur dont on était capable, et qu'on ne fît toutes sortes d'attaques et de combats. Enfin ce siège finit, non par l'épuisement des deux partis, car ils soutinrent leurs peines avec une constance si grande qu'ils ne paraissaient pas les sentir ; mais aprh deux ans de siége^ on mit fin d'une autre ma- nière à cette guerre, et avant que l'un des deux peuples l'emportât sur l'autre. (( Les Romains voyant que la guerre ne prenait pas le train qu'ils avaient espéré, et qn' Amilcar réduisait à rien tous leurs efforts^ se décidèrent à mettre sur mer une troisième flotte, composée de deux cents galères à cinq (1) Mont Èryx : mont très-élevé, situé tout proche de Drépane, et au versant duquel était la place forte à'Éryce^ où Ton ne pouvait monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Les Romains avaient réussi à se faire livrer cette place par des traîtres; et, pour la garder, ils s'étaient contentés d'établir deux camps, l'un au pied du mont sur le chemin de Drépane, l'autre au sommet sur un plateau où était érigé le riche temple de Vénus Érycine, Et*ycina riaens, Quam Jocus circum volai et Cupido. {Hor») POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 21 rangs, construites sur le modèle de la Rhodienne (1). » Avec cette flotte, le consul Lutatius vint bloquer Lilybée, DrépaneetÉryce. Le gouvernement de Carthage, qui avait commis la faute grave de rappeler sa flotte et même de la négliger complètement, se trouvant pris au dépourvu et ne voulant pas cependant que Tarmée d'Éryce man- quât des provisions nécessaires, se hâta d'équiper comme il put un certain nombre de vaisseaux, qu'il chargea de grains et autres provisions, et qu'il fit partir sous le commandement d'Hannon , pour aller ravitailler Éryce. HannoQ comptait pouvoir mettre son chargement à terre, et prendre dans l'armée d'Amilcar les soldats nécessaires pour combattre. Mais Lutatius ne lui en donna pas le temps, il l'attaqua dès qu'il parut, bien que la mer fût très-agitée. Il s'y décida en faisant réflexion que, s'il donnait le com- bat pendant ce gros temps, il n'aurait affaire qu'à l'ar- mée navale et à des vaisseaux chargés; qu'au contraire, s'il attendait le calme et laissait Hannon se joindre à l'armée d'Éryce, il aurait à combattre contre des vais- seaux allégés de leur charge, contre l'élite de l'armée de terre; « et, ce qui était alors plus formidable^ dit Polybe^ contre V intrépidité d'Amilcar, » FjC consul livra donc immé- diatement la bataille auprès des îles Égales^ et remporta facilement la victoire. ((  Carthage, malgré cette défaite, on restait autant (1) La Rhodienne : galère rhodienne d'une marche supérieure, qui s*i''tait jouée de la flotte des Romains au blocus de Lilybée. Mais ils finirent par la surprendre et s'en emparer dans une occasion divorable. 22 ANNIBAL EN GAULE. que jamais disposé à la guerre. Mais les ennemis étant maîtres de la mer, on ne pouvait plus envoyer des secours à Tarmée de Sicile ; on était donc forcé de la livrer, pour ainsi dire^ et de l'abandonner. Enfin, on envoya prompte- ment à Amilcar, et Ton remit tout à sa disposition. Celui- ci se conduisit en sage et prudent capitaine. Tant qu'il vit une lueur d'espérance, tout ce que la bravoure et l'intré- pidité pouvaient faire entreprendre, il l'entreprit : il tentay autant que général ait jamais faity tous les moyens (T avoir raison de ses enriemis. Mais voyant les affaires rfe- sespéréeSj et qu'il n'y avait plus de ressources, il ne pensa plus qu'à sauver ceux qui lui étaient soumis; prudent et éclairé, il céda aux conjonctures présentes y et dépêcha des ambassadeurs pour traiter d'alliance et de paix. Car un général ne porte ajuste titre ce beau nom, qu'autant qu'il connaît également et le temps de vaincre, et celui de renoncer à la victoire. Lutatius ne se fit pas beaucoup prier ; il savait trop bien à quelle extrémité il était lui- même réduit, et combien cette guerre était onéreuse au peuple romain (1). (1) Suivant Cornélius Nepos « Amilcar montra une noble fierté dans lacon- férence pour la paix, ei Lutatius refusant d'abord de traiter à moins que lui et lessiens^ qui avaient défendu Ëryce^ ne livrassent leurs armes avant de quitter la Sicile, il déclara que, sa patrie succombant, il préférait lui-même mourir, plutôt que de retourner dans ses foyers au prix d'une telle infamie; et qu'il ne pourrait se résoudre à livrer aux ennemis les armes que sa patrie lui avait remises pour la défendre contre eux. — Facem conciliavit : in qua tania fuit ferocia, ut quum Catulus negaret se bellum compositurum, nisi ille cum suis^ qui Erycem tenuerant, armis reliciii^ Sicilia décédèrent : « Succumbente patria, ipse periturum se potius, dixerit, quant cum tanio flagitio domum rediret : non enim suce este virtutis^ arma a patria accepta adversus hostes, adversariis tra* dere, » {Hamilcar, i.) POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 23 'c Ainsi finit cette guerre des Romains contre les Car- thaginois pour la Sicile, après avoir duré pendant vingt- quatre ans sans interruption ; guerre la plus longue, la moins interrompue, et la plus grande dont nous ayons jamais entendu parler.  Tégard des soldats, on ne peut disconvenir que les Romains n'eussent tout l'avantage sur les Carthaginois. Mais ceuaxi de leur côté avaient un chef qui l'emporta de beavrCOupf en conduite et en valeur, sur tous ceux qui commandhrent de la part d^s Romains. Ce chef est Amikar surnommé Barcas, père de cet Annibal qui dans la suite fit la guerre aux Romains. a Après s'être formés aux grandes entreprises par des expéditions de cette conséquence, les Romains ne pouvaient rien faire de mieux que de se proposer la conquête de l'u- nivers, et ce projet ne pouvait manquer de leur réussir. » Cette réflexion, inspirée à notre auteur par les succès des Romains dans la première guerre punique, dut éga- lement se présenter à l'esprit d'Amilcar lorsqu'il lui fallut abandonner la Sicile; et, comme la conquête de l'univers par les Romains, c'était pour lui la ruine et la destruc- tion de sa propre patrie, une telle perspective ne dut plus sortir de sa pensée. Ne la perdons pas de vue nous-même et suivons les actes de ce grand homme. 2* Dans la guerre des soldats mercenaires ou des étran- gers, qu'on appelle aussi guerre d'Afrique, Amilcar eut à combattre contre sa propre armée revenue de Sicile, officiers et soldats qu'il avait si bien instruits lui-même, qu'il avait, pour ainsi dire, initiés à toutes les ressources 24 ANNIBAL EN GAULE. de son propre génie dans la guerre. Après que cette ar- mée eut repassé en Afrique, le gouvernement de Car- tilage, dont les finances étaient épuisées, ne put lui payer immédiatement son aitriéré de solde ; de là une insurrec- tion terrible de tous ces étrangers, auxquels se joignirent les populations d'Afrique précédemment soumises aux Carthaginois. De sorte que la ville de Carthage, à peu près réduite à n'avoir que ses propres citoyens pour la défendre contre des révoltes si redoutables, fut pendant plus de trois ans constamment dans l'angoisse et à deux doigts de sa perte, et qu'elle ne dut enfin son salut qu'à l'immense supériorité militaire d'Amilcar. Au moment où il fut appelé à remplacer un autre général, reconnu incapable de faire face à de tels ennemis, la situation paraissait désespérée. Les mercenaires dirigés par deux des leurs qu'ils avaient nommés chefs, Spen- dius et Mathos (1), occupaient tous les environs de Car- thage. Ils avaient un camp de 20,000 hommes à Tunis, ils faisaient le siège d'Utique (2) avec un corps d'armée (1) a Spenditis: Campanien^ autrefois esclave chez les Romains^ homme vio- lent et hardi jusqu'à la témérité : craig^nant que son maître qui le cherchait ne rattrapât, et ne lui fit souffrir les supplices et la mort, qu'il méritait selon les lois romaines, il dit et fît tout ce qu'il put pour empêcher un accommodement avec les Cartha^nois. « Mathos: Africain, homme libre à la vérité, et qui avait servi dans l'armée : mais, comme il avait été un des principaux auteurs des troubles passés, de crainte d'être puni de son crime et de celui où il avait engagé les autres, il était entré dans les vues de Spendius, et, tirant à part les Africains, leur faisait entendre qu'aussitôt que les autres nations auraient été payées et se seraient retirées, les Carthaginois devaient éclater contre eux et les punir de manière à épouvanter tous leurs compatriotes. » {Polyhe^ I, xv.) (2) Utique. — On ne sait plus aujourd'hui avec exactitude quelle était la po- POLITIQUE DE SON EXPEDITION. 25 de 35,000 hommes, et celui d'Hippone-Zaryte (Bizerte) avec un autre corps d'armée de la même force. Amilcar fit promptement changer la face des choses. a Les Carthaginois, dit Polybe, lui firent une armée com- posée de soixante et dix éléphants, de tout ce que Ton avait amassé d*étrangers, des déserteurs des ennemis , de la cavalerie et de Tinfantcrie de la ville ; ce qui montait environ à 10,000 hommes. Dès sa première action il étourdit si fort les ennemis, que les armes leur tombèrent des mains, et qu'ils levèrent le siège d'Utique. Aussi cette action était-elle digne des premiers exploits de ce capi- taine, et de ce que la patrie attendait de lui. En voici le détail. tf Sur l'isthme qui joint Carthage à l'Afrique, sont répandues çà et là des collines fort difficiles à franchir, et entre lesquelles on a pratiqué des chemins qui con- duisent dans les terres. Quelque forts que fussent déjà tous ces passages par la disposition des collines, Mathos les faisait encore garder exactement ; outre que le Jtfa- car (1), fleuve profond, qui n'est guéable presque nulle part, et sur lequel il n'y a qu'un seul pont, ferme en certains endroits l'entrée de la campagne à ceux qui sortent de Carthage. Ce pont même était gardé, et on y sition de cette ville jadis célèbre et importante. On présume qu'elle était à la place où Ton voit aujourd'hui Satcor, sur le golfe de Tunis on de Carthage. Tou- tefois il est certain qu'Utique était sur la rive gauche et tout près de l'embou- chure du fleuve Afacar, aujourd'hui Medjerda, (I) Le if acar, autrement dit le Bagrada. Son nom récent, le Medjerda, semble rappeler son nom ancien, Macar, 26 ANNIBAL EN GAULE. avait bâti une ville : de sorte que non-seulement une ar- mée, mais même un homme seul pouvait à peine passer dans les terres sans être vu des ennemis. a Amilcar, après avoir essayé tous les moyens de vain- cre ces obstacles, s'avisa enfin de cet expédient. Ayant pris garde que, certains vents venant à s'élever, l'embou- chure du Macar se couvre de sable , et qu'il s'y forme comme une espèce de banc, il dispose tout pour le départ de Tarmée, sans rien dire de son dessein à personne. Ces vents soufflent, il part la nuit, et se trouve au point du jour de l'autre côté du fleuve sans avoir été aperçu, au grand étonnement et des ennemis et des assiégés. Il tra- verse ensuite la plaine, et marche droit à la garde du pont. Spendius vient au-devant de lui, et environ 10,000 hommes de la ville bâtie auprès du pont s'étant joints aux 1 5,000 d'Utique, ces deux corps se disposent à se soutenir l'un l'autre. • Lorsqu'ils furent eh présence, les étrangers, croyant les Carthaginois enveloppés (I), s'exhortent, s'encouragent et en viennent aux mains. Amilcar s'avance vers eux, ayant à la première ligne les éléphants ; derrière eux la cavalerie avec les armés à la légère, et àlatroisième ligue les pesamment armés. Mais les ennemis fondant avec pré- cipitation sur lui, il change la disposition de son armée, fait aller ceux de la tète à la queue ; et, ayant fait venir (i) Vu qu'ils étaient là vingt-cinq mille étrangers contre dix mille Carthagi- nois. POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 27 des deux côtés ceux qui étaient à la troisième ligne, il les oppose aux ennemis. Les Africains et les étrangers s'i- maginent que c'est par crainte qu'ils reculent, ils quittent leur rang, courent sur eux, et chargent vivement. Mais dès que la cavalerie eut fait volte-face, qu'elle se fut appro- chée des pesamment armés, et eut couvert tout le reste des troupes, alors les Africains, qui combattaient épars et sans ordre, effrayés de ce mouvement extraordinaire, quittent prise d'abord et prennent la fuite. Ils tombent sur ceux qui les suivaient, ils y jettent la confusion, et les entraînent ainsi dans leur perte. — On met à leurs trousses la cavalerie et les éléphants, qui en écrasent sous leurs pieds la plus grande partie (1). (1) Cette tactique d'Âmilcar, telle qae nous la comprenons, serait fort simple ; et notre lecteur pourrait facilement se la représenter d'une manière générale à l'aide d'une petite figure tracée comme nous allons le dire. Soient trois lignes parallèles représentant les trois lignes de bataille d'Amil- car : i^ les éléphants, 2° la cavalerie mêlée d'armés à la légère^ 3° les pesam- ment armés. Au commandement d'Amilcar, la troisième ligne se divise au milieu, et ses deux moitiés, tout en marchant à l'ennemi, s'écartent l'une de l'autre par une marche oblique à droite et à gauche ; jusqu'à ce qu'il y ait entre elles un espace suffisant pour que la cavalerie y puisse passer. Aussitôt la cavalerie qui est par-devant se divise elle-même au milieu de sa ligne, pour y former deux têtes de colonnes en tournant à droite et à gauche en arrière, et en même temps les deux moitiés de la ligne convergent au centre en deux colonnes, pendant que les deux têtes de colonnes s'élancent du centre en arrière an galop, tous les cavaliers à la suite, pour aller s'engouffrer dans l'ouverture de la troisième ligne, qui se referme sur eux ; puis, chaque colonne de son côté, tournant par derrière à droite et à gauche, revient obliquement en avant, reparaît devant l'ennemi à chaque extrémité de la troisième ligne, la dépasse de toute sa propre longueur, et s'arrête en place. Dès lors la manœuvre est terminée conformément an texte, comme il est facile de le vérifier en y revenant point par point. En un mot, Amilcar a fait exécuter là à son ordre de bataille une sorte de culbute^ dont le résultat a été 28 ANNIBAL EN GAULE. « II périt dans ce combat environ six mille hommes , tant Africains qu'étrangers, et on fit deux mille prison- niers. Le reste se sauva, partie dans la ville bâtie au bout du pont, partie au camp d'Utique. Âmilcar, après cet heureux succès , poursuit les ennemis. Il prend d'emblée la ville où les ennemis s'étaient réfugiés , et qu'ils avaient ensuite abandonnée pour se retirer à Tunis. Battant en- suite le pays, il se soumit les villes, les unes par composi- tion, les autres par force. Ces progrès dissipèrent la crainte des Carthaginois , qui commencèrent pour lors à avoir un peu moins mauvaise opinion de leurs affaires. (c II y avait alors dans l'armée de Spendius un certain Numide, nommé Naravase, homme des plus illustres de sa nation et plein d^ardeur militaire , qui avait hérité de son père beaucoup d'inclination pour les Carthaginois ; mais qui en avait encore davantage depuis qu'il avait connu le mérite d'Amilcar. Croyant que l'occasion était belle de se gagner son amitié , il vient au camp, ayant avec lui environ cent Numides. Il approche des retranche- ments, et reste là sans crainte , faisant signe de la main. Amilcar surpris lui envoie un cavalier. Il dit qu'il deman- dait une conférence avec ce général. Comme celui-ci hési- tait et avait peine à se fier à cet aventurier, Naravase donne son cheval et ses armes à ceux qui l'accompagnent, et entre dans le camp tête levée et avec un air d'assurance à étonner d'entourer de trois côtés les ennemis (péle-môle avec ses (éléphants qui les écrasent sous leurs pieds) et de les refouler ainsi contre leurs derniers rangs. POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 29 tous ceux qui le regardaient. On le reçut néanmoins, et on le conduisit à Amilcar. Il lui dit qu'il voulait du bien à tous les Carthaginois, en général, mais qu* il souhaitait sur- tout être l'ami d' Amilcar ; qu'il n'était venu que pour lier amilié avec lui, disposé de son côté à entrer dans toutes ses vues et à partager tous ses travaux. Ce discours, joint à la confiance et à l'ingénuilé avec laquelle ce jeune homme parlait , donna tant de joie à Amilcar, que non- seulement il voulut l'associer à ses actions, mais qu'il lui fit serment de lui donner sa fille en mariage, pourvu qu'il demeurât fidèle aux Carthaginois. oc L'alliance faite, Naravase vint, amenant avec lui deux mille Numides qu'il commandait. Avec ce secours, Amilcar met son armée en bataille : Spendius s'était aussi joint aux Africains pour combattre, et était descendu dans la plaine ; on en vient aux mains : le combat fut opiniâtre , mais Amilcar eut le dessus. Les éléphants se signalèrent dans cette occasion , mais Naravase s'y distingua plus que personne. Autarite (1) et Spendius prirent la fuite. Dix mille des ennemis restèrent sur le champ de bataille, et on en fit quatre mille prisonniers. Après cette action, ceux des prisonniers qui voulurent prendre parti dans l'armée des Carthaginois y furent bien reçus , et on leur donna les armes prises sur les ennemis. Pour ceux qui ne vou- (1) Autarite : chet des Gaulois mercenaires qui avaient été à Éryce. 11 «le ]iii en restait plus là que deux mille. Une grande partie de ceux qu'il avait commandés en Sicile s'étaient, après la capitulation^ engagés au service des Komains. 30 ÂNNIBAL EN GAULE. lurent pas, Amilcar, les ayant assemblés, leur dit : qu'il leur pardonnait toutes les fautes passées, et que chacun d'eux pouvait se retirer où bon lui semblerait ; mais que si dans la suite on en prenait quelqu'un portant armes offensives contre les Carthaginois, il n'y aurait aucune grâce à espérer pour lui. (c Mathos, Spendius et Autarite, voyant l'humanité dont Amilcar usait envers les prisonniers, craignirent que les Africains et les étrangers , gagnés par cet attrait , ne courussent chercher l'impunité qui leur était offerte ; ils tinrent conseil pour chercher ensemble par quel nouvel attentat ils pourraient mettre le comble à larébelUon.» Pour que cette rébellion fût sans retour, ils poussèrent leurs soldats , au moyen de faux avis , à commettre un nouveau forfait contre Gescon , qu'ils tenaient lié et en- fermé dans un cachot. Ils l'y avaient jeté^ lui et les siens , dans une occasion précédente, au mépris du droit des gens , et après avoir pillé la somme qu'il apportait pour payer l'arriéré de solde. Ainsi excités, » les soldats de Spendius se jettent sur ceux de Gescon , qui étaient au nombre d'environ sept cents. On les mène hors des re- tranchements , on les conduit à la tète du camp, où d'a- bord on leur coupe les mains, en commençant par Gescon, cet homme qu'ils mettaient peu de temps auparavant au- dessus de tous les Carthaginois^ qu'ils reconnaissaient avoir été leur protecteur, qu'ils avaient pris pour arbitre de leurs différends ; et après lui avoir coupé les oreilles, rompu et brisé les jambes, on les jeta tout vifs dans un fossé. Cette POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 31 nouvelle pénétra de douleur les Carthaginois ; ils envoyè- rent ordre à Amilcar et à Hannon de courir au secours et à la vengeance de ceux qui avaient été si cruellement massacrés. Ils dépêchèrent encore des hérauts d'armes, pour demander à ces impies les corps des morts. Mais, loin de livrer ces corps , ils menacèrent que les premiers députés ou hérauts d'armes qu'on leur enverrait, seraient traités comme l'avait été Gescon. En effet, cette résolution passa ensuite en loi, qui portait que tout Carthaginois que Ton prendrait perdrait la vie dans les supplices, et que tout allié des Carthaginois leur serait renvoyé les mains coupées, et cette loi fut toujours observée à la rigueur ( 1). » Dès ce moment-là , ce ne fut plus une guerre , mais une véritable extermination réciproque , des représailles affreuses. a On vit alors, d'une manière bien sensible, dit Polybe, combien une expérience fondée sur la science de com- (1) Polybe place ici la réflexion suivante : a Après cela^ n'est-il pas vrai de dire que, si le corps humain est suyet à cer- tains maux qui s'irritent quelquefois jusqu'à devenir incurables, Tâme en est encore beaucoup plus susceptible? Comme dans le corps il se forme des ulcères que les remèdes enveniment, et dont ils ne font que hâter les progrès, et qui d'un antre côté laissés à eux-mêmes ne cessent de ronger les parties voisines, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à dévorer : de même dans l'âme il s'élève certaines vapeurs malignes, il s'y glisse certaine corruption qui porte les hommes à des excès dont on ne voit pas d'exemple parmi les animaux les plus féroces. Leur faites-vous quelque grâce, les traitez-vous avec douceur, c'est piège et artifice, c'est ruse pour les tromper, ils se défient de vous et vous haïssent d'autant plus que vous faites plus d'efforts pour les gagner. Si l'on se roidit contre eux, et que l'on oppose violence à violence, il n'est point de crimes, point d'attentats, dont ils ne soient capables de se souiller : ils se font gloire de leur audace, et la fureur les transporte jusqu'à leur faire perdre tout sentiment d'humanité. > 32 ÂNNIBÂL EN GAULE. mander remporte sur une aveugle et brutale pratique de de la guerre. Amilcar tantôt attirait une partie de leur armée àTécart, et, comme un habile joueur d'échecs, Tea- fermant de tous côtés, la mettait en pièces; tantôt, faisant semblant d'en vouloir à toute l'armée, il conduisait les uns dans des embuscades qu'ils ne prévoyaient point, ou tombait sur les autres de jour ou de nuit lorsqu'ils s'y attendaient le moins, et jetait aux bêtes tout ce qu'il faisait sur eux de prisonniers. Un jour enfin, que l'on ne pensait point à lui, s'étant venu camper proche des étrangers, dans un lieu fort commode pour lui, et fort désavantageux pour eux, il les serra de si près que, n'osant ^combattre, et ne pouvant le fuir, à cause d'un fossé et d'un retranche- ment dont il les avait enfermés de tout côté, ils furent con- traints, tant la famine était grande dans leur camp, de se manger les uns les autres : Dieu punissant, par un sup- phce égal, l'impie et barbare traitement qu'ils avaient fait à leurs semblables. » Ce lieu était un défilé, appelé la Hache^ où les ennemis se trouvaient enfermés au nombre de quarante mille, et où Amilcar les écrasa tous , sans qu'il s'en échappât un seul, dit Polybe. Peu de temps après, il extermina tout le reste, dans une bataille rangée , qui fut la dernière. C'est ainsi qu' Amilcar délivra sa patrie des soldats mercenaires et des Africains qui s'étaient joints à eux dans cette terrible insurrection , qui fut appelée la guerre inex- piable , et qui dura trois ans et quatre mois ou environ. Pendant qu'elle durait ^ d'autres soldats mercenaires POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 33 que le gouvernement de Carlhage avait à sa solde pour garder laSardaigne, se révoltèrent aussi, à l'exemple de ceux de Sicile , bien qu'ils n'eussent de leur côté aucun motif, aucun prétexte pour les imiter. Ils s'emparè- rent de la personne de Bostar qui les commandait, et le massacrèrent, lui et tout ce qu'il y avait de Carthaginois autour de lui. Le gouvernement de Carthage ayant alors envoyé en Sardaigne d'autres troupes, sous le comman* dément d'Hannon , celles - ci l'abandonnèrent pour se joindre aux rebelles, qui se saisirent de lui et le firent périr sur la croix. On inventa aussi de nouveaux supplices contre les Car* thaginois qui étaient dans l'île ; il n'y en eut pas un d'é- pargné. Après cela, on prit les villes, on envahit toute l'île, jusqu'à ce qu'enfin, les naturels du pays, ayant pris les armes , chassèrent tous ces étrangers et les obUgèrent de se retirer en Italie. (c Ces étrangers de Sardaigne, dit Polybe, étant venus d* eux-mêmes offrir cette île aux Romains, ceux-ci formèrent le projet d'y passer. La guerre d'Afrique terminée , les Carthaginois se disposant à reprendre possession de leur île, c'en fut assez pour déterminer les Romains à leur déclarer la guerre j prétextant que ce n'était pas contre les peuples de Sardaigne qu'ils faisaient des préparatifs , mais contre eux. Les Carthaginois qui étaient sortis comme par miracle de la dernière guerre, et qui n'étaient point du tout en état de se mettre mal avec les Romains, cédèrent au temps, et aimèrent mieux leur abandonner la Sardaigne^ et ajouter 3 U ANNIBAL EN GAULE. douze cents talents à la somme qu'ils leur payaient^ que de s'engager à soutenir une guerre dans les circonstances où ils étaient. (I ,xv, xvi, xvii et xviii.) « 3° La guerre d'Afrique terminée, les Carthaginois en- voyèrent en Espagne une armée , sous la conduite d'A- milcar. Celui-ci partit avec Annibal son fils, âgé pour lors de neuf ans , traversa le détroit formé par les colonnes d'Hercule , et rétablit en Espagne les affaires de sa repu-- blique. Pendant neuf ans qu'il resta dans ce pays, il soumit à Carthage un grand nombre de peuples, les uns par les armes, les autres par la négociation. Enfin, il finit ses jours d'une manière digne de ses premiers exploits, les armes à la main et sur un champ de bataille , où, ayant en têle une armée très-nombreuse et très-aguerrie , il fit des pro- diges de courage et de valeur. » (II , i.) Tel fut Amilcar Barcas, père d' Annibal. De toutes les qualités qui constituèrent son immense supériorité dans la guerre, nous n'en voulons considérer qu'une seule, la moins éclatante, mais la principale, qui est de même la plus puissante en politique, et qui va ici nous mener droit à notre but. Nous voulons parler de sa pénétration d'esprit^ à laquelle rien n'échappait, et qui suppose un travail assidu, l'observation attentive de tout, avec une médita- tion incessante et infatigable. Ce fut à cette qualité su- prême d'observer sans cesse rennemi et de tout comprendre au moindre indice^ qu'il dut sa sécurité constante au milieu des plus grands périls, pendant neuf ans d'une guerre sans trêve, en Sicile et en Afrique, où il ne cessa POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 35 d'être environné des années les plus redoutables et les plus entreprenantes. Nous l'avons vu : jamais une seule fois il na été pris en défaut;']Bïm,is une seule fois il n'a éprouvé le moindre échec qu'on pût mentionner. § III. — Qael avenir Amilcar devait-il prévoir pour sa patrie ? 11 n'était pas besoin de toute la pénétration d'esprit d'Amilcar pour deviner et même pour comprendre clai- rement où tendait la république romaine , quels étaient la politique du sénat et la puissance des moyens qu'il employait, et pour prévoir avec certitude le résultat fatal de la lutte des peuples circonvoisins, si elle conti- nuait à avoir lieu dans les mêmes conditions récipro- ques. Évidemment toutes les entreprises des Romains tendaient à la domination universelle. Et Polybe nous l'a dit, lui qui respirait l'air de Rome : « Us ne pouvaient rien faire de mieux que de se proposer la conquête de l'univers, et ce projet ne pouvait manquer de leur réussir. » Et un tel avenir, si menaçant pour sa patrie, Amilcar dut le prévoir ; et ce dut être l'objet constant de toutes ses pensées, depuis la première guerre punique. Manet alta mente repostum. En effet, même sans tenir compte des faits anciens qu'il put connaître par l'histoire ou par la tradition, ne considérons que les événements contemporains dont il 36 ANNIBAL EN GAULE. connut certainement tous les détails. Comment fut entre- prise la première guerre punique? a Les Romains, dit Polybe, après avoir vaincu leurs ennemis, et subjugué tous les peuples de Vllalie^ aux Gau- lois prhs, conçurent le dessein d'assiéger les Romains qui étaient alors dans Rhége (Reggio). a Ces deux villes, Messine et Rhége, toutes deux bâties sur le même détroit, eurent à peu près le même sort. Les Campaniens qui étaient à la solde d'Âgathoclès (1), charmés depuis longtemps de la beauté et des autres avantages de Messine , eurent la perfidie de s'en saisir, sous le beau semblant d'y vivre en bonne intelligence avec les citoyens. Ils y entrèrent comme amis : mais ils n'y furent pas plutôt, qu'ils chassèrent les uns, massacre- rent les autres^ prirent les femmes et les enfants de ces nialheureuXj selon que le hasard les fit alors tomber entre leurs mains, et partagèrent entre eux ce qu'il y avait de richesses dans la ville et dans le pays. a Peu après, leur trahison trouva des imitateurs. L'ir- ruption de Pyrrhus en Italie et les forces qu'avaient sur mer les Carthaginois, ayant jeté la crainte et l'épouvante parmi les Rhéginois, ils implorèrent la protection et le se- cours des Romains. Ceux-ci vinrent au nombre de quatre mille sous la conduite de Decius Campanus. Pendant quelque temps ils gardèrent fidèlement la ville : mais, éblouis de ses agréments et des richesses des citoyens, (i) AgathoclCi tyran de Sicile. POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 37 ils firent alliance avec eux, comme avaient fait les Cam- paniens avec les Messinois, chasshrent une partie des ha* bitants, égorgèrent Vautre, et se rendirent maîtres de la ville. a Les Romains furent très-sensibles à cette perfidie. Ils ne purent y apporter remhde sur-le-champ^ occupés qu'ils étaient aux guerres dont nous avons parlé; mais, dès qu'ils les eurent terminées, ils mirent le siège devcint Rhége» La ville fut prise, on passa au fil de Tépée le plus grand nombre de ces traîtres. Le reste, qui montait à plus de trois cents, fait prisonnier et envoyé à Rome, y fut con-» duit sur le marché par les préteurs, battu de verges et mis à mort. Exemple de punition que les Romains crurent nécessaire pour rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi. On rendit aussi aux Rhéginois leur pays et leur ville. (( Pour les Mamertins, c'est-à-dire les peuples de la Campanie qui s'étaient donné ce nom après avoir surpris Messine, une bataille qu'ils perdirent contre les Syracu- sains, jointe à la prise de Rhége, dérangea entièrement leurs affaires. Les uns eurent recours aux Carthaginois, auxquels ils se livrèrent, eux et leur citadelle. Les au- très abandonnèrent la ville aux Romains j et les firent prier de venir à leur secours : grâce, disait-on, qu'ils ne pou- vaient refuser à des gens qui étaient de même nation qu'eux. Les Romains hésitèrent longtemps sur ce qu'ils répondraient. Cette demande leur parut d'abord tout à fait déraisonnable. Apres avoir puni avec une extrême sévérité 38 ANNIBAL EN GAULE. leurs propres citoyens pour avoir trahi les Rhéginois, ils ne pouvaient avec justice envoyer des secours auœ Mamerttns^ qui s'étaient emparés par une semblable trahison non-seu- lement de Messine, mais encore de Rhége. D'un autre côté, il était à craindre que les Carthaginois, déjà maîtres de l'Afrique, de plusieurs provinces de l'Ibérie et de toutes les îles des mers de Sardaigne et de Tyrrhénie, s'empa- rant encore de la Sicile, n'enveloppassent toute l'Italie et ne devinssent des voisins formidables ; et l'on voyait claire- ment qu'ils subjugueraient bientôt cette île, si l'on ne secourait pas les Mamertins. Les Romains prévoyant ce malheur et jugeant qu'il ne fallait pas perdre Messine^ ni permettre aux Carthaginois de se faire par là comme un pont pour pousser en Italie j furent longtemps à délibérer. Le sénat même, partagé également entre le pour et le contre, ne voulut rien décider. Mais le peuple, accablé par les guerres précédentes, et souhaitant avec ardeur de réparer ses pertes ; poussé encore à cela tant par Tintérét commun que par les avantages dont les préteurs flattaient chaque par- ticulier, le peuple, dis-je, se déclare en faveur de cette entreprise^ et Von en dressa un plébiscite. Appius Claudius, l'un des consuls, fut choisi pour conduire le secours, et on le fit partir pour Messine. » Voilà donc deux troupes de soldats italiens, les uns Romains, les autres Campaniens ou Mamertins, qui, des deux côtés du détroit de Messine, commettent les mêmes perfidies, les mêmes atrocités; et au sujet desquels le sénat de Rome punit sévèrement les uns et porte secours POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 39 et assistance aux autres : usant ainsi manifestement de deux poids et de deux mesures suivant l'intérêt des Ro- mains. Considérons bien de quel prétexte le sénat s'est couvert et comment il s'y est pris pour arriver sans trop de scandale à un tel résultat. Car c'est là le point fonda- mental de toute la politique romaine, et en même temps un des motifs profonds de la guerre d'Ânnibal, comme nous tâcherons de le démontrer ci-après. A l'égard de Rhége, les Romains négligèrent d'abord, pendant neuf ans^ les crimes commis par leurs propres soldats dans cette malheureuse ville, bien qu'elle ne fût pas très-éloignée de Rome et qu'il ne fallût que peu de troupes pour la déhvrer. Ils étaient alors occupés à con- quérir le midi de l'Italie sur les Tarentins , au secours desquels était venu Pyrrhus. En6n, une fois que toute la partie méridionale de l'Italie, sauf Rhége, leur fut sou- mise, le sénat se rappela les crimes commis à Rhége par les soldats romains, les y fit attaquer et les punit sévère- ment, ce Exemple de punition, dit Polybe, que les Romains crurent nécessaire pour rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi. » C'est là, croyons-nous, le nœud de toute la politique des Romains : établir ou rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi, c'est-à-dire leur inspirer la confiance qu'ils seront protégés par eux, en cas de besoin ; et quand il arrive aux Romains de faillir à cette bonne réputation par le motif de leur propre intérêt, tâcher de la rétablir au plus tôt avec ostentation. Ainsi déjà, dans la juste punition des traîtres de Rhége, c'est l'intérêt 40 ANNIBAL EN GAULE. matériel du peuple romain , non la justice, qui a été au fond le vrai mobile du sénat. Ce serait même, selon nous, sur cette confiance des peuples dans la protection romaine, confiance illusoire s'il en fut jamais, qu'a reposé toute la politique du sénat, et en grande partie le succès presque constant des armes romaines dans tout l'ancien monde. . A l'égard des Campaniens ou Mamertins qui occupaient Messine, la question était la même qu'à l'égard des traî- tres de Rhége ; mais l'intérêt des Romains parlait en sens contraire. Et pour prendre une décision contraire à la justice sans trop scandaliser ni inquiéter les alliés, le sénat imagine un expédient plein d'habileté^ sinon d'hon- nêteté : c'est de déférer au peuple lui-même la décision à l'égard de Messine. Et pour pousser le peuple à voter dans le sens injuste, mais utile, le sénat a recours aux moyens les plus indignes : des magistrats sans pudeur font ressortir publiquement aux yeux des citoyens tous les avantages que chaque particulier aussi bien que la république peuvent retirer de la possession de Messine. On procède donc à un plébiscite j et le peuple rapace vote immédiatement qu'on portera secours et assistance aux traîtres de Messine. De cette manière, la religion du sénat romain est sauvegardée : c'est le peuple qui l'a voulu ainsi, et lui, sénat, il a dû exécuter la volonté du peuple. Les alliés ne doivent donc voir là qu'une décision tout-à- fait accidentelle, où lareligion du sénat n'a pas été libre; mais ses principes de justice n'en restent pas moins fer- POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 41 mes ; et par conséqnent les alliés doivent persister dans leur bonne opinion de sa foi. Quelle hypocrisie 1 Remarquons bien le tour de phrase employé à Rome dans cette affaire : ne pas perdre Messine^ pour dire prendre possession de Messine ; et encore celui-ci : ne pas permettre auo) Carthaginois de se faire par là comme un pont pour passer en Italie^ au lieu de dire : et permettre aux Romains de se faire par là comme un pont pour passer en Sicile. Car, les Romains étant maîtres de Rhége, l'occupation de Messine complétait pour eux la possession de ce pont idéal ; tandis que, pour les Carthaginois, l'occupation de Messine leur eût simplement permis de fermer le pont du coté de la Sicile, mais nullement de passer en Italie. Tirons de là cette conclusion, que toute l'histoire ro- maine permet de généraliser, à savoir que le sénat romain, sous le manteau sacré de la justice, et en tâchant de sauver les apparences, s'est guidé en politique uni- quement et par tous les moyens d'après l'intérêt matériel que les Romains pouvaient avoir à tel ou tel acte, soit pour s'enrichir, soit pour étendre de proche en proche leur domination sur tous les peuples environnants. Et c'est ainsi qu'ils sont parvenus à effectuer la conquête de l'univers. Il est très-important d'examiner à ce point de vue les traités d'alliance que les Romains se ménageaient avec soin de proche en proche parmi les peuples envi- ronnants : traités qui étaient gravés sur l'airain et con- servés dans le trésor public, avec juste raison, car ils 42 ANNIBAL EN GAULE. valaient plus que Tor pour subjuguer les peuples. Notre lecteur en va juger lui-n^ème, d'après un exemplaire textuel de ces traités qui nous est parvenu intact. Ce précieux document, que nous trouvons dans les livres saints, est le traité fait par les Romains avec Judas Machabée et le peuple juif, environ trente ans après Texpédition d'Annibal. «Judas, dit la Bible, choisit Eupolème, fils de Jean, fils de Jacob , et Jason , fils d'Éléazar, et les envoya à Rome contracter amitié et alliance avec le peuple romain, afin qu'il délivrât les Juifs du joug des Grecs, envoyant quelle servitude ils faisaient peser sur le royaume d'Israël. « Et ils arrivèrent à Rome après un très-long voyage, et ils entrèrent dans le palais du sénat, et ils dirent : — Judas Machabée, et ses frères, et tout le peuple juif, nous ont envoyés auprès de vous pour faire avec vous un traité d'alliance et de paix, et nous inscrire parmi vos alliés et amis. (c Et leur discours fut accueilli avec approbation. Et le sénat fit cette réponse, qui fut gravée sur des tables d'ai- rain^ et envoyée à Jérusalem, pour y rappeler aux Juifs la paix et l'alliance faites avec eux. a Prospérité aux Romains et au peuple juif, sur mer et sur terre pour toujours : et que le glaive et l'ennemi res- tent loin d'eux. — « Que si la guerre survient tout d'abord aux Ro- mains, ou à l'un quelconque des peuples qui leur sont alliés dans toute l'étendue de leur domination : POLITIQUE DE SON EXPÉDITION. 43 « Le peuple juif leur portera secours selon que les cir" constances du moment Veœigeronty et de tout cœur : ce Et les Romains ne seront tenus de donner ou de fournir à ceux qui viendront combattre ni blé, ni armes, ni argent, ni vaisseaux, ainsi que les Romains Font voulu ; et ces auxiliaires se conformeront à leurs ordres sans rien recevoir d'eux, — a Mais aussi semblablement, si la guerre survient tout d'abord aux Juifs, les Romains les aideront cordiale- ment y selon que les circonstances du moment le leur permet- tront : (III, vu.) Il est donc déjà manifeste, malgré toute la réserve qu'y met Polybe, qu'Annibal avait médité et préparé long- temps d'avance son expédition en Italie; qu'il s'était entendu pour cela avec les Gaulois, surtout avec les Gaulois cisalpins ; et que ceux-ci lui ont fourni tous les renseignements dont il avait besoin pour déterminer son itinéraire, avec des guides sûrs pour exécuter sa marche suivant l'itinéraire adopté : itinéraire où il devait s'at- tendre à rencontrer dans la traversée des Alpes des dif- ficultés extrêmes, mais non pas insurmontables. a Le printemps venu, Annibal fit sortir ses troupes des quartiers d'hiver. Lea nouvelles qu'il reçut de Car- thage sur ce qui s'était fait en sa faveur lui enflèrent le courage, et, sûr de la bonne volonté des citoyens, il commença pour lors d'exhorter ouvertement les soldats à faire la guerre aux Romains. II leur représenta de quelle manière les Romains avaient demandé qu'on le leur livrât, lui et tous les officiers de l'aiinée. Il leur parla avec avantage de la fertilité du pays où ils allaient entrer, de la bonne volonté des Gaulois et de V alliance qu'ils devaient faire ensemble. Les troupes lui ayant marqué qu'elles étaient prêtes à le suivre partout, il loua leur courage, leur annonça le jour du départ et con- gédia l'assemblée. » (III, va.) 7 d8 ANNIBAL EN GÂULE. § m. •» Guerre déclarée. Passage de l'Èbre. Digression géographique. « Tout cela s'étant fait pendant le quartier d'hiver, et (out étant réglé pour la sûreté de TAfrique et de l'Es- pagne, au jour marqué il se met en marche à la tète de quatre-vingt-dix mille hommes de pied et d'environ douze mille chevaux. Ayant passé l'Èbre, il fait passer sous le joug les Ibergètes, les Bargusiens, les Érénésiens, les AndosienSy c'est-à-dire les peuples qui habitent depuis l'Èbre jusqu'aux monts Pyrénées. Après s'être soumis tous ces peuples, et avoir pris quelques villes d'assaut avec beaucoup de rapidité, quoiqu'après bien de sanglants com- bats et avec perte, il laissa Annon en-deçà de TÈbre pour y commander et pour y retenir aussi dans leur de* voir les Bargusiens, dont il se défiait, principalement à cause de l'amitié qu'ils avaient pour les Romains. ce 11 détacha de son armée dix mille hommes de pied et mille chevaux qu'il laissa à Annon, avec les bagages de ceux qui devaient marcher avec lui. Il renvoya un pareil nombre de soldats chacun dans sa patrie, premièrement pour se ménager l'amitié des peuples, et en second lieu pour faire espérer et aux soldats qu'il gardait, et à ceux qui restaient en Espagne, qu'il leur serait aisé d'obtenir leur congé : motif puissant pour les porter à prendre les armes dans la suite, s'il arrivait qu'il eût bes oin de eor secours. Son armée se trouvant alors déchargée de ses bù^ gages , et composée de cinqiuinte mille hommes de pied et § 111. — GUERRE DÉCLARÉE. PASSAGE DE L'ÈBRE. 99 de neuf mille chevaux, il lui fait prendre sa marche par les monts Pyrénées pour aller passer le Rhône. Cette ar- mée n'était pas à la vérité extrêmement nombreuse, mais c'étaient de bons soldats, des troupes merveilleusement exercées par les guerres continuelles qu'elles avaient faites en Espagne. » (III, vu.) Ainsi Annibal n'emmène avec lui que l'élite de ses troupes ; et c'étaient des soldats rompus aux fatigues de la guerre ; et notre auteur dit et répète que l'habile géné- ral fait laisser les bagages dès le départ d'Espagne. On voit donc immédiatement qu'il s'agit ici d'une expédition où le succès va dépendre de la célérité {Res in céleri'- tate posita est, comme dit César). Nous devons donc nous attendre à voir l'armée carthaginoise marcher avec célérité, c'est-à-dire exécuter d'assez grandes marches, malgré les difficultés des pays qu'elle aura à traverser dans cette expédition, conduite avec tant de prévoyance. N'oublions point, pendant la digression géographique qui va suivre, que nous laissons l'armée d'Ânnibal au passage des monts Pyrénées. et Mais, de peur que par l'ignorance des lieux on n'ait de la peine à suivre le récit que je vais faire, il est à pro- pos que je marque de quel endroit partit Annibal, par où il passa, et en quelle partie de l'Italie il arriva. Pour cela il ne faut pas se contenter de nommer par leurs noms les lieux, les fleuves et les villes, comme font quel- ques historiens, qui s'imaginent que cela suffit pour don- ner une connaissance distincte des lieux. Quand il s'agit 100 ANNIBAL EN GAULE. de pays connus,' je conviens que, pour en renouveler le souvenir, c'est un grand secours que d'en voir les noms ; mais quand il est question de ceux qu'on ne connaît point du tout, il ne sert pas plus de les nommer, que si l'on faisait entendre le son d'un instrument, ou toute autre chose qui ne signifierait rien. Car l'esprit n'ayant pas sur quoi s'appuyer, et ne pouvant rapporter ce qu'il entend à rien de connu, il ne lui reste qu'une notion vague et confuse. Il faudrait donc trouver une méthode par la- quelle on conduisît le lecteur à la connaissance des choses inconnues, en les rapportant à des idées solides et qui lui seraient familières. a La première, la plus étendue et la plus universelle notion qu'on puisse donner^ c'est celle par laquelle on conçoit, pour peu d'intelligence que l'on ait, la division de cet univers en quatre parties, et l'ordre qu'elles gar- dent entre elles, savoir l'Orient, le Couchant, le Midi et le Septentrion. Une autre notion, c'est celle par laquelle, plaçant par l'esprit les différents endroits de la terre sous quelqu'une de ces quatre parties, nous rapportons les lieux qui nous sont inconnus à des idées communes et familières. Après avoir fait cela du monde en général, il n'y a plus qu'à partager de la même manière la terre que nous connaissons. Celle-ci est partagée en trois parties. La première est l'Asie, la seconde l'Afrique, la troisième l'Europe. Ces trois parties se terminent au Tanaïs, au Nil, et au détroit des colonnes d'Hercule. L'Asie contient lout le pays qui est entre le Nil et le Tanaïs, et sa situa- § m. — GUERRE DËGLARËE. PASSAGE DE L'ÈBRE. iOl tion par rapport à Tunivers est entre le levant d'été (nord- est) et le midi. L'Afrique est entre le Nil et les colonnes d'Hercule, sous cette partie de l'univers qui est au midi et au couchant d'hiver (sud-ouest) jusqu'au couchant équinoxial (ouest), qui tombe aux colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar). Ces deux parties j considérées en général, occupent le côté méridional de la mer Méditer- ranée depuis l'orient jusqu'au couchant. a L'Europe, qui leur est opposée, s'étend vers le sep- tentrion, et occupe tout cet espace depuis l'orient jusqu'au couchant. Sa partie la plus considérable est au septen- trion entre le Tanaïs et Narbonne, laquelle au couchant n'est pas très-éloignée de Marseille, ni de ces embou- chures du Rhône, par lesquelles ce fleuve se décharge dans la mer de Sardaigne. C'est autour de Narbonne jus- qu'aux monts Pyrénées qu'habitent les Gaulois, depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. Le reste de l'Europe, de- puis ces montagnes jusqu'au couchant et aux colonnes d'Hercule, est borné partie par notre mer et partie par la mer extérieure. Cette partie qui est le long de la Méditer- ranée jusqu'aux Colonnes d'Hercule, c'est l'Espagne. Le côté qui est sur la mer extérieure ou la grande mer, n'a point encore de nom commun, parce que ce n'est que depuis peu qu'on l'a découvert. 11 est occupé par des nations barbares, qui sont en grand nombre, et dont nous parlerons en particulier dans la suite. Or, comme per- sonne jusqu'à nos jours n'a pu distinguer clairement si l'Ethiopie, où l'Asie et l'Afrique se joignent et qui s'étend 102 ANNIBAL EN GAULE. vers le midi, est un continent ou est environnée de la mer : nous ne connaissons non plus rien de l'espace qui est entre le Tanaïs et Narbonne jusqu'au septentrion. Peut- être que dans la suite à force de chercher nous en ap- prendrons quelque chose. Mais tous ceux qui en parlent ou qui en écrivent, on peut hardiment assurer qu ils parlent et écrivent sans savoir, et qu'ils ne nous débitent que des fables. a Voilà ce que j'avais à dire pour rendre ma narra- tion plus claire à ceux qui n'ont aucune connaissance des lieux : ils peuvent maintenant rapporter ce qu'on leur dira aux différentes parties de la terre^ en se réglant sur celles de l'univers en général. Car, comme en regardant on a coutume de tourner le visage vers l'endroit qui nous est montré, de même en lisant il faut se transporter en esprit dans tous les lieux dont on nous parle. Mais il est temps de reprendre la suite de notre histoire. (III, vu.) a Les Carthaginois, dans le temps qu'Annibal partit, étaient maîtres de toutes ces provinces d'Afrique qui sont sur la Méditerranée, depuis les autels des Philènes (1), qui sont le long de la grande Syrte, jusqu'aux colonnes d'Hercule ; ce qui fait une côte de plus de seize mille stades (2,960 kilom.) de longueur (2). Puis, ayant passé (f ) Monument élevé à la mémoire de deux frères Philènes de Carthage, les- quels, dans rintérét de leur patrie, se dévouèrent à être enterrés là tout vifs. Ces autels des Philènes étaient situés sur la côte nord d'Afrique au fond de la Grande-Syrte, aujourd'hui golfe de Sidra. (2) Le stade des Grecs usité à cette époque, le stade olympique, équivalait à 184B83. § ni. . QUERRE DÉCLARÉE. PASSAGE DE L'ËBRE. 103 le détroit où sont les coloDoes d'Hercule, ils se soumirent toute TEspagne jusqu'à ces rochers, où du côté de notre mer aboutissent les monts Pyrénées, qui divisent les Es- pagnols d'avec les Gaulois. Or, de ces rochers aux Co- lonnes d'Hercule, il y a environ huit mille stades. Car on en compte trois mille depuis les Colonnes jusqu'à Cartha- gène ou la nouvelle Carthage, comme d'autres l'appellent : depuis cette ville jusqu'à TÈbre, il y en a deux mille deux cents : depuis là jusqu'aux Marchés ( 1 ) seize cents : et tout autant des Marchés au passage du Rhône (2). Car les Romains ont distingué cette route avec soin par des espaces de huit stades (3). » (III, viii.) Il y a évidemment ici une erreur d'addition à rectifier. Car la distance totale des Marchés aux Colonnes d'Her- cule , portée à huit mille stades , est loin de s'accorder avec la somme des distances partielles indiquées ensuite par l'auteur, à savoir : Des GolonDcs à Garthagène 3,000 stades De Garthagène à TÈbre 2,200 — De l'Ébre âiu Marchés 1,600 — ~ LesqueHes ne font ensemble que. . 6^800 stades. (1) Ces rochers, on les Marchés^ ou Emporiœy étaient sitaés à l'extrémité orientale des Pyrénées, où est aujourd'hui emporta», ville maritime d'Espagne, SOT le golfe de Rosas. (2) D'après les Itinéraires romains et la Tabie théodosienne, d'ordinaire le passage du Rhône en venant d'Espagne se faisait à Arles (Arelate), Le point où Annihal passa ce fleuve est situé beaucoup plus haut, et sera déterminé quand il s'agira du fait. (3) On voit qu'il s'agit ici des bornes militaires des Romains, qui étaient espacées de 1,481 mètres. Le huitième de cet espace, ou du mille romain, était donc de 18583, mesure précise du stade olympique. 104 ANNIBAL EN GAULE. Mais, comme cette erreur d'addition pourrait cacher qtfet que erreur plus grave, telle que serait une erreur d'esti- mation des distances partielles indiquées par Polybe, nous devons tout d'abord vérifier chacune de ces distances partielles. Cela est facile aujourd'hui, grâce aux bonnes cartes que nous possédons, en y portant le compas ouverte l'unité de mesure convenablement petite, par exemple, à l'unité de longueur de vingt-cinq kilomètres. C'est ainsi que nous avons dressé, pour toutes les distances partielles indi- quées plus haut, le tableau comparatif suivant : w D'après Polybe. D'après les canes. Stades. Sudes, Longueur de la côte d'Afrique depuis les autels des Philènes jusqu'aux Co- lonnes d'Hercule i 6,000 16,600 Distance des Colonnes à Carthagène. . 3,000 2,800 De Carthagène à l'Ëbre 2,200 2,300 De TËbre aux Marchés 1,600 1,600 Total des Colonnes aux Marchés. 6,800 6,700 Des Marchés au passage du Rhône. . . 1,600 1,600 Il résulte de ce tableau que toutes les estimations de ces distances partielles sont suffisamment approximatives dans Polybe. C'est donc l'addition qui doit être rectifiée ci-dessus : en lisant, nombre rond, sept mille stades, au lieu de huit mille stades, pour indiquer la distance totale des Colonnes d'Hercule aux rochers où aboutissent du §111. — GUERRE DÉCLARÉE. PASSAGE DE L'ÈBRE. 105 côté de la mer intérieure les monts Pyrénées , qui divi- sent les Espagnols d avec les Gaulois, et où se trouvent les Marchés. Évidemment on ne saurait imputer cette erreur d'addi- tion à Polybe lui-même. On doit donc croire qu'elle pro- vient du fait de quelque copiste^ qui probablement aura lu dans le manuscrit grec, ;n (8,000), au lieu de X, (7,000), qui devait y être écrit. Une erreur de cette sorte paraît effectivement très-possible dans la lecture d'un manus- crit; et on ne saurait se fonder là-dessus pour mettre en suspicion d'inexactitude les diverses évaluations de distances fournies çà et là par Polybe. Nous disons ceci pour qu'on veuille bien se le rappeler quand nous en serons à la marche d'Ânnibal au-delà du Rhône, où nous rencontrerons dans le récit une autre erreur de la même nature que le lecteur aura à apprécier. tout ce qu'il fallait pour exécuter le passage du Rhône? Secon- dement y il est constaté ici qu'une partie de cette armée , en remontant le long du fleuve , dont les rives dans cette région sont partout assez difficiles, a pu accomplir de nuit et tout d'une traite une marche de deux cents stades, c'est-à-dire de 37 kilomètres; et qu'elle a pu encore, avant de se reposer, abattre des arbres, en construire des radeaux et passer le fleuve dès le matin du jour suivant. On est donc forcé d'admettre que l'armée d'Annibal ne le cédait en rien aux armées romaines, ni dans son organisation, ni dans son activité de marche. C'est là un fait important à constater pour la détermination de son itinéraire. « Ce général faisait aussi de son côté tout ce qu'il pouvait pour faire passer le reste de l'armée. Mais rien ne l'embarrassait plus que ses éléphants, qui étaient au nombre de trente-sept. Cependant, à la cinquième nuit. § y. . PASSAGE DU RHONE. 121 ceux qui avaient traversé les premiers ^ s'étant avancés vers les barbares à la pointe du jour (1)^ alors Annibal, dont les soldats étaient prêts, disposa tout pour le passage. Les pesamment armés devaient monter les plus grands bateaux , et l'infanterie légère les plus petits* Les plus grands étaient au dessus et les plus petits au dessous ; afin que ceux-là soutenant la violence du cours de l'eau , ceux-ci en eussent moins à souffrir. On pensa encore à faire suivre les chevaux à la nage, et pour cela un homme sur le derrière des bateaux en tenait par la bride trois ou quatre de chaque côté. Parce moyen , dès le premier passage Y on en devait jeter un assez grand nombre sur l'autre bord. A cet aspect , les barbares sortent en foule et sans ordre de leurs retranchements , persuadés qu'il leur serait aisé d'arrêter les Carthaginois à la descente. Cl Cependant Annibal voit sur l'autre bord une fumée s'élever, c'était le signal que devaient donner ceux qui étaient passés les premiers , lorsqu'ils seraient près des ennemis. II ordonne aussitôt que Ton se mette sur la ri- vière, en recommandant à ceux qui étaient sur les grands bateaux de se raidir tant qu'ils pourraient contre la ra- pidité du fleuve. On vit alors le spectacle du monde le plus émouvant et le plus capable d'inspirer la terreur. (1) Âinsi^le corps de troupes détaché au commencement de la troisième nuit, après s'être reposé sur la rive gauche du Riiône le quatrième jour et la qua- trième nuit, était descendu avec précaution le long du fleuve le cinquième jour et la cinquième nuit, de manière à arriver tout près des ennemis dès l'aube du sixième jour: en comptant comme premier Jour celui où Ânnibal arriva au bord du Rhône, quelle que fût l'heure. 122 ANNIBAL EN GAULE. Sur les bateaux , les uns s'encourageaient muluellement avec de grands cris , les autres luttaient pour ainsi dire avec la violence des flots. Les Carthaginois restés sur le bord (rive droite) animaient par des cris leurs compa- gnons ; les barbares , sur l'autre bord , demandaient à combattre, en poussant des hurlements affreux; en même temps, les Carthaginois qui étaient de l'autre côté du fleuve (rive gauche), fondant tout d'un coup sur les bar- bares, les uns mettent le feu au camp, les autres en plus grand nombre chargent ceux qui gardaient le passage. Les barbares sont effrayés , une partie court au camp pour arrêter l'incendie, le reste se défend contre l'ennemi. Annibal animé par le succès, à mesure que ses gens débarquent, les range en bataille, les exhorte à bien faire , et les mène aux ennemis , qui , épouvantés et déjà mis en désordre par un événement si imprévu, furent tout d'un coup enfoncés et obligés de prendre la fuite. « Annibal , maître du passage , et en même temps vic- torieux , pensa aussitôt à faire passer ce qu'il lui restait de troupes sur l'autre bord , et campa cette nuit le long du fleuve. « Le matin, sur le bruit que la flotte des Romains était arrivée à l'embouchure du Rhône , il détacha cinq cents chevaux numides pour reconnaître où étaient les ennemis, combien ils étaient, et ce qu'ils faisaient. Puis, après avoir donné ses ordres pour le passage des éléphants, il assembla son armée , fit approcher Magile , petit roi qui Tétait venu trouver des environs du Pô, et fit expli- § V. ^ PASSAGE DU HHONË. m quer aux soldats , par un interprète , les résolutions que les Gaulois avaient prises^ toutes très-propres à donner du cœur et de la confiance aux soldats; car, sans parler de l'impression que devait faire sur eux la présence de gens qui les appelaient à leur secours et qui leur promettaient de partager avec eux la guerre contre les Romains, il semblait qu'on ne pouvait se défier de la promesse que les Gaulois faisaient de les conduire jusqu'en Italie par des lieux où ils ne manqueraient de rien, et par où leur marche serait courte et sûre. Magile leur faisait encore des descriptions magnifiques de la fertilité et de Tétendue du pays où ils allaient entrer, et vantait surtout la disposition où étaient les peuples de prendre les armes en leur faveur contre les Romains. a Magile retiré, Annibal s'approcha, — et commença par rappeler à ses soldats ce qu'ils avaient fait jusques alors: il dit que, quoiqu'ils se fussent trouvés dans des actions extraordinaires, et dans les occasions les plus périlleuses , ils n'avaient jamais manqué de réussir, parce que, dociles à ses conseils, ils n'avaient rien entrepris que sur ses lumières ; qu'ils ne craignissent rien pour la suite; qu'après avoir passé le Rhône et s*être acquis des alliés aussi affectionnés que ceux qu*ils voyaient eux-mêmes , ils avaient déjà surmonté les plus grands obstacles ; qu'ils ne s'inquiétassent point du détail de l'entreprise; qu'ils n'avaient qu'à s'en reposer sur lui; qu'ils fussent toujours prompts à exécuter ses ordres ; qu'ils ne pensassent qu'à faire leur devoir, et à ne point dégénérer de leur première 124 ANNIBAL BN GAULE. valeur. — Toute Tarmée applaudit, et témoigna beaucoup d'ardeur. Annibal la loua de ses bonnes dispositions , fit des vœux aux Dieux pour elle, lui donna ordre de se tenir prête pour décamper le lendemain matin ^ et congédia rassemblée. » {\l\\, viii et ix.) On peut constater de nouveau ici l'alliance faite d'a- vance entre les Carthaginois et les Gaulois cisalpins pour cette expédition d'Annibal en Italie. On doit remarquer surtout que le général carthaginois se propose de faire partir dès le lendemain matin ses troupes qui ont déjà passé le Rhône, sans attendre celles qui sont encore sur l'autre rive avec les trente-sept éléphants; quoiqu'il sache fort bien qu'une armée romaine est dans le voisinage et pourrait venir attaquer ces dernières trou- pes au passage du fleuve. Ce qui montre avec évidence que son plan est très-arrèté dans sa pensée, qu'il veut marcher en toute hâte et ne livrer bataille qu'en Italie. a Sur ces entrefaites arrivent les Numides qui avaient été envoyés à la découverte. La plupart avaient été tués, le reste mis en fuite^ A peine sortis du camp , ils étaient tombés dans la marche des coureurs romains envoyés aussi par Publius pour reconnaître les ennemis ; et ces deux corps s'étaient battus avec tant d'opiniâtreté , qu'il périt d'une part environ cent quarante chevaux tant Rou- mains que Gaulois ; et de l'autre , plus de deux cents Numides. Après ce combat, les Romains en poursuivant s'approchèrent des retranchements des Carthaginois, exa- minèrent tout de leurs propres yeux, et coururent atissitôt !.* § V. — PASSAGE DU RHONE. i25 pour informer le consul de Tarrivée des ennemis. Publius, sans perdre de temps, mit tout le bagage sur les vaisseaux^ et fit marcher le long du fleuve toute son armée dans le dessein d'attaquer les Carthaginois. » (11, ix.) D'après les détails qu'on vient de lire, au sujet de ce combat, les cavaliers qui coururent informer le consul de l'arrivée des ennemis , durent parvenir auprès de lui dès le soir même du jour du combat ou dans la nuit qui suivit. Et le consul, de sa position (à Tarascon) où il avait compté qu'Annibal viendrait passer le Rhône, dut partir avec toute son armée dès le lendemain matin en remon* tant le long du fleuve, pour aller attaquer Annibal à l'en- droit où il venait de le passer à l'improviste avec une partie de ses troupes (à Pierrelatte ) . Or, nous sommes déjà avertis et nous allons voir immédiatement que, le même jour et à la même heure, Ânnibal de son côté partait du point où il avait passé le Rhône (de Pierrelatte), en remontant de même le long du fleuve. Ainsi , comme il y a de la mer à Tarascon une journée de marche , et quatre journées de la mer au point où Annibal passa le Rhône, on voit déjà qu'Annibal va marcher devant Publius à trois journées de distance , et que le rusé Carthaginois va encore déjouer tous les plans du consul. a Le lendemain j à la pointe du jour, Annibal posta toute sa cavalerie du côté de la mer, comme en réserve , et donna ordre à Tinfanterie de se mettre en marche. Pour lui , il attendit que les éléphants et les soldats qui étaient restés sur l'autre bord eussent rejoint. 126 ANNIBÂL EN GAULE. « Or, voici comme les éléphants passèrent: après avoir fait plusieurs radeaux , d'abord on en joignit deux l'un à l'autre, qui faisaient ensemble cinquante pieds de lar- geur, et on les mit au bord de Teau , oii ils étaient retenus avec force et arrêtés à terre. Au bout qui était hors de l'eau , on en attacha deux autres , et l'on poussa cette espèce de pont sur la rivière. Il était à craindre que la rapidité du fleuve n'emportât tout l'ouvrage. Pour pré- venir ce malheur, on retint le côté exposé au courant par des cordes attachées aux arbres qui bordaient le rivage. Quand on eut poussé ces radeaux à la longueur d'environ deux cents pieds, on en construisit deux autres beaucoup plus grands que Ton joignit aux derniers. Ces deux-là furent liés fortement Tun à l'autre , mais ils ne le furent pas tellement aux plus petits, qu'il ne fût aisé d'en dé- tacher ces derniers. On avait encore attaché beaucoup de cordes aux petits radeaux , par le moyen desquelles les nacelles destinées à les remorquer pussent les affermir contre l'impétuosité de l'eau , et les emmener jusqu'au bord avec les éléphants* Les deux grands radeaux furent ensuite couverts de terre et de gazons^ afin que ce pont fût semblable en tout au chemin qu'avaient à faire les éléphants pour en approcher. a causé l'admiration de savants militaires, très-compétents pour l'apprécier. Mais nous ne nous arrêterons pas à dôs considérations de cette nature ; notre but principal ici étant de démontrer l'itinéraire suivi par le grand Carthaginois^ et surtout la portée qu'eut cette stratégie, exécutée en Gaule transalpine, sur les premières batailles livrées en Italie. Et d'ailleurs, à la traversée des Alpes, où nous allons bientôt arriver et qui présentait des difficultés en- core plus grandes que celles du passage du Rhône , les combats qu'il a dû y livrer et le terrain où nous rô- 128 ANNIBAL EN GAULE. connaîtrons qu'il a été victorieux , proclameront d'eux- mêmes assez haut son coup d^œil prompt et sûr, son énergie inébranlable, son sang-froid^ sa prudence et toutes les ressources de son génie dans les situations les plus périlleuses. § VI. — Marche d'Annibal en remontant le lon^ da Rhône dans rintérienr des terres. Vitesse de marche de l'armée carthaginoise. « Quand les éléphants furent passés^ Annibal fait d'eux et de la cavalerie son arrière-garde et marche le long du fleuve , prenant sa route de la mer vers Torient , comme s'il eût voulu entrer dans le milieu des terres européennes. Car le Rhône a ses sources au-dessus du golfe Adria- tique , coulant vers l'occident, et venant de ces parties des Alpes qui regardent le septentrion. 11 prend son cours vers le couchant d'hiver ( le sud-ouest ) , et se déchaîne dans la mer de Sardaigne. Ses eaux traversent toute une vallée, dont les Gaulois appelés Ardyens occupent le côté septentrional (1), et le méridional est bordé par les racines (l) il est clair que Polybe désigne ici^ sous le nom à* Ardyens, des Gaulois de la rive droite du Uaut-Rhône, depuis les sources du fleuve jusqu'aux plaines des Allobroges (Dauphiné); mais ce nom de Gaulois Ardyens parait être tombé en désuétude après son époque et avant celle de Jules César. Il en est de même du nom des Gésatesy mentionné aussi par Polybe (II, iv. Voir ci-dessus, p. 7i), pour désigner des Gaulois de cette même vallée du Rhùne : sauf cependant que la petite ville de Gex, dans le département de l'Ain près de Genève, semble- rait avoir conservé le nom des Gésates, il paraîtrait donc que les Ardyens et les Gésates étaient le même peuple. Or, en grec, le mot ardis servait à désigner § VI. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 129 des Alpes qui sont vers le septentrion. Cette vallée est séparée des plaines des environs du Pô par les Alpes, qui s'étendent depuis Marseille jusqu'à Textrémilé du golfe Adriatique, et qu'Annibal, venant du Rhône, traversa pour entrer dans l'Italie. » (III, ix.) Voilà une admirable description géographique de la route que prend Annibal après le passage du Rhône. Ce sujet mérite toute notre attention. 'Relisons donc et sui- vons bien attentivement tous les traits de cette descrip- tion du cours du Rhône, le long duquel se dirige Annibal. « Il marche le long du fleuve, dit notre auteur, prenant sa route de la mer vers l'Orient, comme s'il eût voulu entrer dans le milieu des terres européennes. Car le Rhône a ses sources au-dessus du golf e Adriatique, coulant vers l'Occi- dent , et venant de ces parties des Alpes qui regardent le septentrion. 11 prend son cours vers le couchant d'hiver (le sud-ouest) et se décharge dans la mer de Sardaigne. Ses eaux traversent toute une vallée... dont le côté méridional la pointe (f un javelot ^ et par extension un dard y une flèche ou autre arme semblable (Dictionnaire d'Alexandre), Les Ardyens paraîtraient donc avoir été un peuple de la vallée du Haut-Rbône, armé de Vardis : comme les Gésates étaient un peuple de cette même vallée du Haut-Rhône armés du gesum. Ainsi, Vardis et le gesum étant des armes de même nature, bien que différentes de nom suivant qu'on les désignait en grec ou en gaulois , il devient d'autant plus probable que les Ardyens dont il s'agit ici n'étaient autres que les Gésates. Remarquons toutefois cette différence que, d'après le texte cité plus haut (p. 71), le nom du gesum paraîtrait provenir de celui des Gésates (ou soldats mercenaires) qui portaient cette arme (comme baïonnette provient de Rayonne, àiscaSen^ de Biscaye, etc.) : tandis que, à l'inverse, le nom des Ardyens paraî- trait provenir de celui de l'arme ardis (comme lanciers provient de lance; ca- nonniers, de canon, etc.)* Du reste, le mot ardis semble s'être transmis jusqu'à nouSj dans nos deux mots français ardillon et dard. 130 ANNIBAL EN GAULE. est bordé par les racines des 4lpes qui sont vers le septen- trion. Cette vallée est séparée des plaines des environs du Pô par les Alpes , qui s'étendent depuis Marseille jusqu'à l'extrémité du golfe Adriatique , et qu'Annibal , venant du Rhône, traversa pour entrer dans l'Italie. » Il n'y a rien à ajouter, ni à retrancher. Peut-on , en effet, voir quelque chose de plus clair, de plus précis et de plus complet en sf peu de mots , concernant les rap- ports géographiques du Rhône et des Alpes avec les plaines des rives du Pô? Qui ne voit immédiatement qu'Annibal remonte le long du Rhône pour aller prendre un passage des Alpes , dont l'entrée doit être au bord du fleuve ? Nous avons même déjà appris ci-dessus que cette entrée doit être à la distance de quatorze cents stades du point de passage du Rhône , point que nous connaissons également. Nous pourrions donc tout de suite remonter le long du fleuve jusqu'à cette distance , et y chercher l'entrée du passage des Alpes par où Annibal traversa en Italie^ Mais si , avant qu'il soit parvetiu à cette entrée des Alpes, quelque événement survenait en chemin, par exemple, le deuxième jour de marche, le troisième, le quatrième, etc., et que nous voulussions en connaître le lieu, sur quel point du chemin qui remonte le long du Rhône faudrait-il chercher ce lieu ? On voit que pour ré* pondre ici, et en général pour être à même de déterminer exactement tout ce qui peut se rapporter à l'itinéraire d^Annibal, il nous manque encore un dernier moyen d'in- § VI. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 131 vestigation , à savoir, la connaissance de la longueur du chemin qu'il fit d'ordinaire dans une journée de marche, c'est-à-dire la connaissance de la grandeur moyenne des marches de l'armée carthaginoise. Laissons donc cette armée remonter le long du ithône , où il nous sera facile de la retrouver dès que nous connaîtrons sa vitesse de marche , et occupons-nous de résoudre , autant que possi- ble j cette question de la grandeur moyenne des marches de l'armée d'Ânnibal : question importante et sur laquelle nos savants et honorables devanciers sont grandement et vaguei&ent en désaccord , selon l'itinéraire adopté par chacun. Nous allons donc tâcher de soumettre ici au lecteur quelques considérations un peu précises sur ce sujet j et nous espérons qu'il voudra bien les suivre avec assez d'attention , vu qu'il est impossible de déterminer l'itinéraire de l'armée carthaginoise sans être tout d'a- bord fixé sur ce point capital. Nous avons vu plus haut que la célérité de la marche d'Annibal pour arriver au Rhône parut incroyable au consul Publius Scipion. Nous venons de voir , à l'occasion du passage de ce fleuve , une partie de l'infanterie car- thaginoise exécuter la nuit, et tout d'une traite, une marche de deux cents stades (37 kilomètres). La cavale- rie numide était renommée pour sa vitesse. Les éléphants marchent au pas plus vite qu'un homme. Les bagages avaient été laissés en Espagne , sauf le nécessaire pour le corps d'ouvriers de l'armée et probablement rien de plus, avant d'entrer dans les Alpes et d'avoir à porter les 132 ANNIBAL EN GAULE. vivres. H n'existait donc dans l'armée d'Annibal rien qui pût l'empêcher de marcher, depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes, avec autant de célérité qu'une armée romaine. Or, la marche réglementaire des armées romaines , — justum iter^ — comme dit César (Ctv., I, xxiii) , devait être exécutée dans les conditions suivantes , indiquées par Yégèce (I, ix): « Au pas ordinaire , dit-il, les soldats doivent faire vingt milles de chemin, dans tout au plus cinq heures d'été. Et au pas accéléré , ils doivent pousser jusqu'à vingt-quatre milles , dans ce même nombre d'heu- res. — Militari gradu , viginti millia passuumj horis quin- que duntaœat œstivis , conficienda sunt. Pleno autem gradu , qui citatior est^ totidem horis viginti quatuor millia pera- gendasunt. » — Mais comment apprécier aujourd'hui la valeur de cette mesure du temps employée jadis par Yé- gèce et qui était nécessairement une mesure fixe , cinq heures d'été , — horis quinque œstivis ? On sait, en effet, que les Romains divisaient bien comme nous le jour en vingt-quatre heures; mais, au lieu de faire toutes leurs heures égales entre elles comme les nôtres , ils en formaient deux groupes distincts : l'un de douze heures du jour, égales seulement entre elles , et l'autre de douze heures de la nuit égales aussi entre elles seulement. De sorte que, une de ces heures du jour était, pour chaque jour, la douzième partie du temps compris entre le lever et le coucher du soleil ; et que, une de ces heures de la nuit était, pour chaque nuit^ la douzième §yi. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 133 partie du temps compris entre le coucher du soleil et son lever. Par conséquent, on le voit, les heures des Romains ne s'accordaient avec les nôtres qu'aux époques d'équi- noxes; et durant tout le reste de Tannée leurs heures du jour et leurs heures de la nuit variaient sans cesse, en sens inverse les unes des autres, suivant la date du jour et encore suivant la latitude du lieu où l'on indiquait l'heure. Delà des difficultés sans nombre dans la détermination du temps, difficultés que les Romains connaissaient comme nous (1), et qui durent évidemment les forcer à adopter, du moins pour le service des armées, quelque moyen pratique et suffisamment approximatif , qui pût servir à régler l'emploi du temps entre deux équinoxes consécu- tifs , soit le jour, soit la nuit. La clepsydre^ ou horloge d'eau, portative, à heures constantes et réglées d'après la durée moyenne des jours d'été à Rome, et de même la clepsydre à heures moyen- nes pour les nuits d'été , tel paraît avoir été le moyen adopté et mis en pratique dans les armées romaines. En effet Jules César, au sujet de sa deuxième expédition en Bretagne qu'il exécuta au déclin de l'été, dit que, « d'après les mesures fixes données par Veau, on voyait que les nuits y étaient plus courtes que sur le continent. — Cerixs ex aqua mensuris breviores esse noctes quam in continente videbamus. » (V, xiii.) — César avait donc pour la guerre (1) ViTRUVE, de Architeciura, IX. — Pune, Histoire naturelle, II, Lzxvii, IXXVIII, Lxxix; Vil, LZ. 134 ANNIBAL BN GAULE. des clepsydres portatives à heures constantes : lesquelles, nécessairement, devaient être réglées d'après la durée moyenne à Rome, soit des jours d'été ou des nuits d'hiver, soit des nuits d'été ou des jours d'hiver. Végèce, de son côté 9 parle de la clepsydre à propos de la division des douze heures de la nuit en quatre veilles égales. « Et comme il paraissait impossible, dit-il, qu'un même homme veillât dans un poste durant toute la nuit, on a divisé à la clepsydre le temps des veilles en quatre parties, afin qu'on ne fût pas obligé de veiller pendant plus de trois heures de la nuit. — Et quia impossibile videbatur in speculis per totam noctem vigilantes singulos permanerej ideo in quatuor partes ad clepsydram sunt divisw vigiliWy ut non amplius quam tribus horis nocturnis necesse sit vigilare. » (III, vni.) C'est donc à la clepsydre militaire, pour les jours d'été, que nous devons rapporter le texte de Yégèce, cité plus haut, relativement à la marche réglementaire des armées romai- nes, si nous voulons évaluer en heures modernes la durée de cinq heures d'été dans le sens de ce texte. Or, en admet- mettant qu'à Rome la durée moyenne du temps compris entre le lever et le coucher du soleil pendant tout l'été soit, nombre rond, de quatorze heures modernes, six heures d'été de la depsydre militaire équivaudraient à sept heures modernes. Ou, plus simplement, une heure d'été de la clepsydre militaire des armées romaines équi- vaudrait à une heure et dix minutes de notre mesure ac- tuelle du temps. Les cinq heures d'été, indiquées par § YI. . MARCHE LE LONG DU RHONE. 135 Yégèce, équivaudraient donc à cinq heures et cinquante minutes modernes. Par conséquent : une marche de vingt mille pas ro- mains, ou de trente kilomètres, exécutée en cinq heures d'été des Romains , ou eu cinq heures et cinquante mi* nutes modernes, correspondrait à une vitesse d'un kilo- mètre en onze minutes et quarante secondes de temps : ad- mettons, nombre rond, une vitesse d'un kilomètre en douze minutes, ou de cinq kilomètres par heure moderne. Telle aurait été, d'après Yégèce, la vitesse de marche des ar- mées romaines. Et nous avons vu qu'il n'existait dans l'armée d'Annibal rien qui pût l'empêcher de marcher aussi vite qu'une armée romaine. Veut-on néanmoins que l'armée carthaginoise, à cause de Tétroitesse présumée des chemins de la Gaule le long du Rhône à cette époque, n'ait pas pu marcher d'ordinaire à plus de deux hommes on de deux chevaux de front; et, par cette raison, qu'elle n'ait pas pu faire chaque jour autant de chemin qu'en faisait une armée romaine sur les routes ordinaires? Veut- on compter une lieue, quatre kilomètres de moins par jour? Soit. L'armée d'Annibal fera donc définitivement vingt-six kilomètres par jour^ et cinq kilomètres par heure ^ ou un kilomètre en douze minutes. Voilà des données qui nous paraissent incontestables, et dont nous allons nous servir. Ajoutons d'abord que l'armée carthaginoise, au sortir du Rhône (ainsi que Polybe le dira plus loin), était de trente-huit mille hommes de pied et huit mille chevaux. 136 ANNIBAL EN GAULE. Nous verrons également que, durant la marche en ques- tion, on était encore proche de l'équinoxe d'automne. Et nous avons déjà vu que Tinfanterie carthaginoise, en par- tant du point de passage du Rhône, se mit en marche le long du fleuve dès la pointe du jour : la cavalerie et les éléphants fermant la marche. Enfin, admettons que deux fantassins de front occupent un mitre de longueur de chemin, et que deuœ cavaliers de front, ou une bête de charge seule, en occupent trois niètres. Cela complète les données nécessaires pour apprécier exactement tous les détails d'une marche de Tarmée d'Annibal. Profitons même des avantages que peut offrir un tableau graphique de ce mouvement (comme on le fait quand on veut se rendre clairement compte de la marche des trains sur les chemins de fer), ce qui rendra nos explications plus claires et plus sûres. {Voir le tableau d-joint.) Pour saisir au premier coup d^œil la signification du tableau qu'on a sous les yeux, il suffit de se rappeler que le cours du temps peut être représenté comme le cours d'un fleuve, par lequel tout ce qui dure serait entraîné en dérive proportionnellement à sa durée. Si donc on ima- gine des poteaux plantés à des distances égales sur les rives de ce fleuve imaginaire, ils pourront indiquer les heures écoulées et les espaces parcourus dans le sens du courant par les objets en dérive, pendant tout le temps qu'aura duré quelque autre mouvement simultané de ces mêmes objets, tel qu'une marche, dont la vitesse dans le chemin serait aussi indiquée d'autre part sur ce même E L'- ^ TABLEAU SYNOPTIQUE D'UNE MARCHE CAMP DE DÉPART . 5 Bj,.j- C» ■LH ■ r ■ f S T \ r \ l h ^ ?\ \ \ \ ) t \ ; L j. ^ 'i \ \ P \ ï \ \ m \ \ ,, \ \ \v y \ \t V ij' :■ \ \ \ \t \ ■}■< \ Û V. \ , , L_ 1 1 biàj LL '. M Jnf«nt«rie. B«f>J<(. CAMP D'ARRIVÉE §VI.— MARCHE LE LONG DU RHONE. i37 tableau y au moyen d'une ligne de poteaux kilométriques perpendiculaire sur le cours du temps. Ici, les heures de . la journée sont représentées , depuis 5 heures du matin jusqu'à 7 heures du soir, par la double série transversale de chiffres, 5, 6, 7, 8 7; et les kilomètres du che-. min sont représentés par la double série longitudinale de chiffres, 1, 2, 3, 4 26, dont le dernier exprime la longueur moyenne du cheniin parcouru dans une journée de marche par l'armée carthaginoise. On aura ainsi un tableau très-commode pour vérifier clairement, par le regard aussi bien que par la pensée, comment ont pu se succéder dans une suite d'heures tous les détails d'une marche, et où en était à chaque instant chaque portion des troupes : sauf bien entendu les accidents. Considérons donc rigoureusement ce qui dut se passer dans une marche de l'armée d'Annibal d'après les données définies plus haut. Dés cinq heures du matin, les deux premiers fantassins ouvrent la marche de l'armée dans l'ordre suivant : l'in- fanterie d'abord, au nombre de trente-huit mille hommes, formant une colonne de 19 kilomètres, à laquelle il faut 3 heures et 48 minutes pour s'engager dans le chemin; puis les bètes de charge, y compris les trente-sept élé- phants, au nombre total de deux mille bètes, formant une colonne de 6 kilomètres, à laquelle il faut 1 heure et 12 minutes pour se mettre en route ; et enfin la cava- lerie, au nombre de huit mille cavaliers, formant une colonne de 12 kilomètres, à laquelle il faut 2 heures et 138 ANNIBAL EN GAULE. 24 minutes pour qu'elle soit toute partie : ce qui aura lieu à midi et 24 minutes. Cinq heures et douze minutes après le départ des deux premiers fantassins (à lO** 12'") , ces deux premiers fan- tassins entrent au camp d'arrivée (au point A), et derrière eux^ l'infanterie occupe dix-neuf kilomètres du chemin (du point  au point B, de la borne kilométrique 26 à la borne 7) ; derrière elle, les bêtes chargées de bagages en occupent six kilomètres (du point B au point C, de la borne kilométrique 7 à la borne 1); et derrière le^ bêtes de charge, le premier kilomètre du chemin a déjà reçu 666 cavaliers. Le reste de la cavalerie est encore dans le camp du départ. Trois heures et quarante-huit minutes après (à 2*"), toute l'infanterie s'est écoulée dans le camp d'arrivée; la pre- mière bête de charge y entre (après s'être mise en route à 8^ 48") : la dernière en est encore à six kilomètres de distance (au point D, à la borne 20); suivent immédia- tement les deux premiers cavaliers : les deux derniers cavaliers sont encore à douze kilomètres plus loin en arrière (au point E, à la home 8), ou à dix-huit kilomè- tres du camp d'arrivée ; ceux-ci ont quitté le camp du départ à midi 24 minutes , c'est-à-dire depuis déjà une heure et trente-six minutes : et par derrière eux, déjà huit kilomètres du chemin sont libres : sauf que des traînards suivent l'armée. Une heure et douze minutes après (à 3*" 12™), toutes les bêtes de charge sont dans le camp d'arrivée; les deux § Yl. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 139 premiers cavaliers y entrent : les deux derniers n'en sont plus qu'à douze kilomètres de distance (au point F, ou plus exactement au point F, à la borne 14). Dès ce moment toute la cavalerie peut prendre le trot et dou- bler de vitesse, ou faire le kilomètre en six minutes; de sorte que, à partir de la borne 14, les deux derniers cavaliers gagneront le camp d'arrivée en une heure et douze minutes : c'est-à-dire que toute la cavalerie y sera rendue à quatre heures et rnngt-quatre minutes après midi, et que la marche de l'armée sera terminée. Bien mieux : lorsqu'Annibal avec sa cavalerie quitta l'endroit où il avait passé le Rhône, ce prudent général dut envoyer quelques éclaireurs numides avec des guides gaulois à cheval, se placer en observation à une certaine distance sur la route d'Arles. Et à la tombée de la nuit, nuls ennemis ne s'étant montrés là, ces cavaliers purent, en trois ou quatre heures, rejoindre Ânnibal et l'informer du fait. Ainsi, dès le second jour de sa marche le long du Rhône, Annibal, bien assuré que les Romains ne sur- viendraient point par derrière pour la troubler, put mo- difier l'ordre de ses troupes d'une manière très-avanta- geuse. En effet, comme les chevaux marchent facilement la nuit, il put faire partir tout d'abord sa cavalerie, dès 4 heures moins 12 minutes du matin. Celle-ci étant libre de prendre toute sa vitesse propre, de 10 kilomètres à l'heure, le dernier cavalier dut partir du camp à 5 heu- res ; et tout le reste de l'armée put suivre^ comme on le voit au tableau. De cette manière, le premier cavalier 140 ANNIBAL EN GAULE. dut parvenir au nouveau campement dans l'espace de 2 heures et 36 minutes, par conséquent à 6 heures et 24 minutes du matin ; et le dernier cavalier dut y parvenir 1 heure et 12 minutes plus tard, c'est-à-dire à 7 heures et 36 minutes. On voit donc que toute la cavalerie dut être rendue au nouveau camp 2 heures et 36 minutes avant Tarrivée du premier fantassin, qui s'était mis en route immédiatement après le dernier cavalier; et que la marche de l'armée carthaginoise dut être terminée dès l'arrivée de la dernière hête de charge, c'est-à-dire à 3 heures et 1 2 minutes après midi. Et de plus, la cava- lerie eut tout le temps de pourvoir d'avance aux subsis- tances de Tarmée ; puis, de «'échelonner elle-même par petits corps sur la route à suivre au-delà, soit pour faci- liter le pâturage des chevaux, soit encore pour avancer d'autant le départ du lendemain. Concluons que telle dut être la marche ordinaire de l'armée d^Annibal, à dater du second jour apris le pas^ sage du Rhône, ou à partir des environs de Monté- limar. Il restait donc encore deux ou trois heures de jour pour l'arrivée des traînards^ ou pour compenser les retards qui pouvaient avoir été causés par des accidents quelconques. Remarquons bien que la marche d'une armée dans ces conditions, fû&elle répétée pendant nombre de jours consé- cutifs, laissera constamment à tous plus de dix-huit heures de temps, chaque jour, pour se reposer et pourvoir à leur subsistance et à celle des animaux de l'armée. D'ailleurs, §yi. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 141 les chemins de la Gaule, sur la rive gauche du Rhône, n'ont pas dû exiger partout que la marche se fît à deux hommes seulement ou à deux chevaux de front. Enfin, n'oublions pas que le succès de l'entreprise d'Annibal dépendait surtout de la célérité, et que le grand guerrier avait des guides gaulois, avec des éclaireurs numides. Il est clair que s'il survient un arrêt de quelque durée en un point de la colonne de marche, l'arrêt se propa- gera bien vite par derrière à tout ce qui suit. Mais il ne ffltut pas non plus prendre Annibal pour un général quelconque, ou imprévoyant, ou irréfléchi, ou inhabile, ou imprudent. Un général de sa sorte, si le monde en a vu quelque autre, il n'en a pas vu beaucoup. C'était le digne fils du grand Âmilcar, qui l'avait instruit et formé dès sa plus tendre enfance pour cette expédition, d'où dépendait le salut de Carthage; c'était l'héritier du génie et des aptitudes et de toute l'expérience de son père. Avec lui, comme avec Amilcar, tout était prévu, et nous en rencontrerons plus d'une preuve. S'il ne pou- vait être partout de sa personne, ses ordres et ses hommes de confiance avec ses instructions étaient par- tout dans les rangs de son armée, afin de pourvoir à tout, le cas échéant. Ainsi, qu'un homme tombe et se blesse, qu'une bête de charge s'abatte et ne puisse se relever, il n'est pas difficile de vider le chemin, et l'armée ne s'arrête pas pour cela : sauf à rallier les traînards à sa suite. D'ail- leurs, on ne peut douter qu'aux guides gaulois et aux «42 ANNIBAL EN GAULE. éclaireurs numides qui précédaient Tarmée^ ne fussent adjoints des ouvriers spéciaux, pour examiner le chemin d'avance, et au besoin, le mettre en état. Sans doute aussi le prudent général avait eu soin de répartir convenable- ment dans la colonne de marche d'autres ouvriers de Far* mée, habiles à tout, et capables de parer sans retard à un accident. De tels ouvriers militaires n'accompagnaient-ils pas déjà cette partie de ses troupes que nous avons vue, à l'occasion du passage du Rhône, remonter pendant la nuit sur la rive droite avec des guides du pays, pour aller à 37 kilomètres plus haut, y abattre des bois, en construire des radeaux, passer d'avance le fleuve, et revenir ensuite protéger le débarquement du gros de l'armée? Sinon : comment eût pu réussir cette diversion sur laquelle An- nibal avait fondé le succès du passage du Rhône? Cet exemple prouve de fait que l'armée carthaginoise était ca- {)able d'exécuter une marche de 37 kilomètres, durant la nuit et même dans un pays difficile, pourvu qu'elle eût des guides; or, répétons-le, depuis le passage du Rhône, elle en avait d^excellents, ces Gaulois cisalpins venus là à sa rencontre avec leur roi Magile, tout exprès pour la guider jusqu'en Italie. Et bientôt encore nous allons voir Annibal lui-même se mettre avec eux à la tète d'un corps de troupes d'élite, et exécuter dans les premiers défilés des Alpes une autre marche de nuit , mémorable entre toutes. Enfin^ nous verrons ci-après iivec certitude que, dans la traversée des Alpes, l'armée d'Annibal exécuta des V •<•• §VI. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 143 marches d'une longueur moyenne de 32 kilomètres : comment donc, sur la rive gauche du Rhône, n'en aurait- elle pas pu exécuter de 26 kilomètres? Ainsi, en définitive, nous croyons pouvoir conclure avec toute confiance que, depuis le poiût de passage du Rhône, en remontant le long du fleuve pour gagner l'en- trée des Alpes, Tarrnée d'Annibal a fait, terme moyen, vingt-six kilomèlres de chemin par journée de marche. Maintenant donc que, d'une part, Polybe, au moyen de la Ylescription si exacte du cours du Rhône, nous a fait connaître avec toute certitude la direction du chemin que prend Annibal en remontant le long de ce fleuve ; et que, d'une autre part, nous pouvons apprécier avec assez de confiance et de précision la grandeur moyenne des marches de son armée : résumons-nous et fixons les idées en jalonnant d'une manière conforme à tout ce qui précède, l'itinéraire d'Annibal par journées de marche, jusqu'à une certaine distance : sauf, bien entendu, toute recti* fication que le texte pourrait exiger ultérieurement. Ainsi^ du point de passage du Rhône, de Pierrelatte vis-^-vis de Bourg^Saint-Andéol, la première marche d'Annibal dut aboutir à Montélimar ; la deuxième, à l'embouchure de la Drôme; la troisième, à Valence; la quatrième^ à Saint- Vallier; la cinquième, au Péage-de-Roussillon ; lasixième^ à Vienne; la septième, devant Lyon^ etc^ La description géographique du cours du Rhône et des montagnes des Alpes dans leurs rapports avec les plaines des rives du Pô, faite d'une manière si lumineuse par lU ANNIBAL EN GAULE. notre auteur, suffirait pour démontrer qu*il a été lui- même examiner ces lieux par où Annibal avait passé, et qui étaient inconnus aux hommes lettrés de son époque. Nous pourrons encore le reconnaître çà et là à certains détails topographiques. Et lui-même va nous l'affirmer à la fin de quelques considérations sur la manière d'écrire l'histoire, par lesquelles il termine ce chapitre, et qui sont encore aujourd'hui bonnes à lire. Car elles s'appliquent à divers récits de l'expédition d' Annibal, où Tite-Live paraît avoir puisé certains détails que la critique ne saurait ad- mettre. a Quelques historiens, dit Polybe, pour vouloir étonner leurs lecteurs par des choses prodigieuses, en nous par- lant de ces montagnes (des Alpes), tombent sans y penser dans deux défauts qui sont très-contraires à l'histoire : ils content de pures fables et se contredisent. D'abord, ils nous représentent Annibal comme un capitaine d'une hardiesse et d'une prudence inimitables; cependant, à en juger par leurs écrits, on ne peut se défendre de lui attri- buer la conduite du monde la moins sensée. Lorsque, engagés dans leurs fables, ils sont en peine de trouver un dénouement, ils ont recours aux Dieux et aux demi-- Dieux : artifice indigne de l'histoire, qui doit rouler toute sur des faits réels. Ils nous peignent les Alpes si raides et si escarpées, que loin de les pouvoir faire passer à de la cavalerie, à une armée, à des éléphants, à peine l'in- fanterie légère en tenterait le passage. Selon ces histo- riens, les pays d'alentour sont si déserts que, si un Dieu §V1. — MARCHE LE LONG DU RHONE. i45 OU un demi-Dieu n'était pas venu montrer le chemin à Annibal, sa perte et celle de toute son armée était inévi- table. N*cst-ce pas là véritablement débiter des fables et se contredire? Car Annibal n' eût-il pas été le plus incon" sidéré et le plus étourdi des hommes^ s'il se fût mis en marche à la tête d'une armée nombreuse, et sur laquelle il fondait les plus belles espérances, sans savoir ni par où il devait aller ^ ni la nature des lieux où il passerait, ni les peuples chez qui il tomberait? Il eût été même plus qu'inconsidéré s'il eût tenté une entreprise qui, non-seu- lement n'était pas raisonnable, mais pas même possible. D'ailleurs, conduisant Annibal avec une armée dans des lieux inconnus, ils lui font faire, dans un temps où il avait tout à espérer, ce que d'autres feraient à peine, quand ils auraient tout perdu sans ressources et qu'ils se- raient réduits à la dernière extrémité. Lorsqu'ils nous disent encore que dans ces Alpes ce ne sont que déserts, que rochers escarpés, que chemins impraticables , c'est une fausseté manifeste. Avant qu' Annibal approchât des Alpes, les Gaulois de dessus le Rhône avaient passé plus d'une fois ces montagnes, et venaient tout récemment de les passer pour se joindre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains. Et, de plus, les Alpes mêmes ne sont-elles pas habitées par un peuple très-nombreux? C'était là ce qu'il fallait savoir, au lieu de nous faire descendre du ciel je ne sais quel demi-Dieu qui veut bien avoir la complaisance de servir de guide aux Carthaginois. Sem- blables aux poëtes tragiques qui, pour avoir choisi des 10 146 ANNIBAL EN GAULE. sujets faux et extraordinaires, ont besoin ^ pour la catas- trophe de leurs pièces de quelque Dieu ou de quelque ma- chine, ces historiens emploient aussi des Dieux et des demi-Dieux, parce qu'ils se sont d'abord entêtés de faits qui n'ont ni Térité ni vraisemblance ; car comment finir raisonnablement des actions dont les commencements étaient contre la raison? a Quoi qu'en disent ces écrivains, Ânnibal conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence. Il s'était informé exactement de la nature et de la sitiuition des lieux où il s'était proposé d^aller. Il savait que les peuples où il devait passer n'attendaient que l'occasion de se ré- volter contre les Romains. Enfin , pour n'avoir rien à craindre de la difficulté des chemins, il s'y faisait con-- duire par des gens du paysj qui s^ offraient d'autant plus volontiers pour guides y qu'ils avaient les mêmes intérêts et les mêmes espérances. — Je parle avec assurance de toutes ces choses, parce que je les ai apprises de témoins contemporains^ et que j'ai été moi-même aux Alpes pour en prendre une exacte connaissance. » (III, ix.) A ce dernier passage de Polybe joignons-en ici un autre qui le complète , et qui se trouve placé à la fin du cha- pitre XI de ce même livre III. L'auteur y parle des erreurs géographiques qui avaient cours de son temps , faute sur* tout d'avoir pu jusqu'alors se rendre sur les lieux, — cMais aujourd'hui, ajoute-t-il, que par suite de la conquête de l'Asie par Alexandre , et de celle de presque tout le reste du monde par les Romains, il n'est point d'endroit dans § VI. — MARCHE LE LONG DU RHONE. 147 l'univers où Ton ne puisse aller par mer ou par terre ; et que de grands hommes, déchargés du soin des affaires publiques et du commandement des armées, ont employé les moments de ce loisir à ces sortes de recherches, il faut que ce que nous en voulons dire soit beaucoup plus exact et plus assuré. C'est de quoi nous tâcherons aussi de nous acquitter dans cet ouvrage , lorsque l'occasion s'en présentera, et nous prierons alors nos lecteurs eu** rieux de nous donner toute leur attention. — J'ose dire que je m'en suis rendu digne par les fatigues que je me suis données et par les dangers que j'ai courus en voya* géant dans l'Afrique, dans l'Espagne, dans les Gaules, et sur la mer extérieure dont ces pays sont environnés , pour corriger les fautes que les anciens avaient faites dans la description des lieux, et pour en procurer aux Grecs la connaissance. » (III, xi.) Ainsi, on doit croire que Polybe a été dans les Alpes et dans les Gaules, pour examiner les lieux par où Annibal avait passé. Et effectivement, aucun doute à cet égard ne sera possible en présence du terrain où son récit va nous conduire, et à la lecture des explications topo- graphiques qu'il présentera au sujet de plusieurs lieux particuliers, très-remarquables. 148 ANNIBAL EN GAULE. § yil. — Le coDsnl romain, déconcerté par cette stratégie d'Annibal, prend le parti de retourner en Italie^ pour l'attendre à quelque débouché des Alpes. c Trois jours après le décampement des Carthaginois, le consul romain arrive à l'endroit du fleuve par où les ennemis l'avaient passé. Sa surprise fut d'autant plus grande , qu'il s'était persuadé que jamais ils n'auraient la hardiesse de prendre cette route pour aller en Italie, tant à cause de la multitude des barbares dont ces quar- tiers sont peuplés , que du peu de fond qu'on peut faire sur leurs promesses. Comme cependant ils l'avaient fait , il retourna au plus vite à ses vaisseaux , et embarqua son armée. Il envoya son frère en Espagne , et revint par mer en Italie pour arriver aux Alpes par la Tyrrhénie avant Annibal. }> (III, x.) Voilà donc à quoi se réduisit ce début de la deuxième guerre punique sur le Bas-Rhône , le voilà évidemment terminé, sans même que les armées ennemies se soient aperçues l'une l'autre ; et cette guerre mémorable devra recommencer ailleurs, on ne sait oit positivement. Car ici le consul se trouve complètement dérouté par la stratégie d^Annibal, qui a décampé depuis trois jours, dit le texte, a en remontant le long du Rhône comme s'il eût voulu entrer dans le milieu des terres européennes » : terres qui étaient alors complètement inconnues des Romains, d'a- près notre auteur lui-même (Voir plus haut, p. 102). Où donc le consul pourrait-il aller attendre Ânnibal en § VII. — LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE. 149 Italie ? SaiHl à quel débouché l'armée carthaginoise va sortir des Alpes? Un tel résultat est assez singulier pour que nous tâchions de discerner bien clairement, de part et d'autre , la pensée supérieure qui l'a amené et tout Ten- chainement des faits. Car Polybe, sans manquer de rap- porter avec fidélité les faits généraux, a bien pu n'en pas mettre tous les détails en pleine lumière, par un motif louable d'attachement à la noble famille des Scipions, qui lui avait fait sa position dans le monde de Rome. Par exemple, ici on pourrait croire que le consul Publius Sci- pion va réellement arriver avant Annibal au débouché des Alpes du côté de l'Italie : quoique Polybe sût fort bien que ce serait une erreur de le croire^ et qu'Annibal sera déjà parvenu en Italie depuis nombre de jours, lorsque le con- sul, devancé encore par lui au débouché des Alpes, pourra pour la première fois apercevoir (de ses propres yeux) l'ar- mée carthaginoise dans les plaines du Pô, comme nous le constaterons plus loin. Mais ce qui nous intéresse bien davantage , c'est que , dans cette recherche , nous com- mencerons à entrevoir le génie militaire d' Annibal. C'était effectivement une prodigieuse entreprise que d'aller attaquer la Louve dans son repaire en faisant le tour de la Méditerranée, pour ainsi dire aux confins du monde connu à cette époque 1 Qui pourrait apprécier tout ce que, avant de franchir l'Èbre, Annibal dut employer de mé* ditations, de sagacité, d'activité, de soins, de prudence et d'or, pour réussir par l'entremise de négociateurs fidèles à faire alliance avec les Gaulois d'Italie et à obtenir d'eux 150 ANNIBÂL EN GAULE. le concours qui lui était indispensable ? Que de difficultés pour bien connaître les contrées et les peuples intermé* diairesyde manière à pouvoir lui-même d'avance marquer le point où il passerait le Rhône , la région où il traver- serait les Alpes et le pays où il irait déboucher en Italie ! • Quel plan à concevoir pour son itinéraire à travers des peuples qu'on connaissait à peine de nom ! surtout avec cette condition fondamentale pour tout son projet, de parvenir en Italie , sans que son armée eût éprouvé trop de pertes , ce qu'il ne pouvait espérer qu'en l'y conduisant avec la plus grande célérité et par des chemins où son passage ne pût être prévu par les ennemis. Aussi avons-nous vu ce grand stratégiste, plein de har- diesse et surtout de prudence, faire toutes ses dispositions en conformité rigoureuse avec un plan de guerre si difficile à exécuter. Au départ, il laisse en Espagne tous les bagages non indispensables et il n'emmène avec lui que des soldats d'élite , merveilleusement exercés par les guerres conti* nuelles qu'ils avaient faites sous sa conduite. Puis, avec cette petite armée aussi forte qu'alerte, dès que les cour- riers des Gaulois d'Italie viennent lui annoncer que tout est prêt de leur côté et que les guides amenés par le roi Magile sont au point marqué pour le passage du Rhône , il franchit les Pyrénées , traverse une partie de la Gaule, et arrive sur le Rhône à environ quatre journées de son embouchure, où personne n'eût pu songer à l'attendre. Là il prépare, en deux jours, les moyens de transport néces- saires pour plus de quarante-six mille hommes, avec des § VII. - LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE. 15t chevaux et des éléphants; et il eût aussitôt passé le fleuve, sans ce rassemblement hostile qui se forma sur la rive opposée et qui retarda le passage de trois jours. Et néan- moins Annibal conserva encore, dans sa marche au-delà du Rhône avec ses guides fidèles, trois jours d'avance sur l'armée romaine, qui venait pour lui en disputer le pas- sage. C'est un moyen bien simple que de faire passer un fleuve à une armée là où l'armée ennemie ne peut songer à l'attendre; et encore d'envoyer pendant la nuit un dé- tachement passer d'avance le fleuve en amont, et revenir ensuite disperser au-delà un rassemblement inquiétant pour la descente ; cependant , comme on l'a vu , ce moyen si simple a sufli à Annibal pour mettre en défaut un consul avec son armée ; il est vrai qu'il a su l'employer à temps et à point. C'est précisément une telle simplicité de moyens qui caractérise le grand homme de guerre. Le consul , de son côté , n'a-t-il fait aucune faute ? Pour en bien juger, considérons de nouveau l'ordre des événe- ments tel que l'indique Polybe : a Les Romains, dit- il , ayant été informés qu'Annibal avait passé TÈbre , prirent la résolution d'envoyer en Espagne une armée , sous le commandement de Publius Cornélius. Les préparatifs ter- minés, Publius, avec soixante vaisseaux, rangeant la côte de Ligurie, arriva le cinquième jour dans le voisinage de Marseille , et ayant abordé à la première embouchure du Rhône, qu'on appelle l'embouchure de Marseille {Graau du Levant), il mit ses troupes à terre. Il apprit là qu'Annibal avait passé les Pyrénées ; mais il croyait ce 152 ANNIBAL EN GAULE. général encore bien éloigné , tant à cause des difficultés que les lieux lui devaient opposer, que du grand nombre des Gaulois , au travers desquels il fallait qu'il marchât.» (III, VIII.) Ne serait-ce pas naturel que le consul, à l'instant même où il apprend qu'Annibal a passé les Pyrénées, quitte le bord de la mer, où très-certainement Annibal n'ira point passer, et qu'il aille mettre son armée en po- sition sur la route d''Espagne au passage du Hhône (à Tarascon ) , pour empêcher les Carthaginois de traverser le fleuve? Publius reste-t-il donc encore au bord de la mer ? Polybe n'en dit rien , et poursuit en ces termes : a Cependant Annibal, après avoir obtenu des Gaulois, partie par argent, partie par force, tout ce qu'il voulait, ar- riva au Rhône avec son armée, ayant à sa droite la mer de Sardaigne. Surla nouvelle que les ennemis étaient arrivés , Publius , soit que la célérité de cette marche lui parût in- croyable, soit qu'il voulût s'instruire exactement de la vérité delà chose, envoya à la découverte trois cents cavaliers des plus braves, et y joignit, pour les guider et soutenir, les Gaulois qui servaient pour lors à la solde des Marseillais. Pendant ce temps-là , il fit rafraîchir son armée , et il délibérait avec les tribuns quels postes on devait occuper, et où il fallait livrer bataille aux ennemis. « Annibal arrivé à environ quatre journées de l'embou- chure du Rhône, entreprit de le passer, parce que ce fleuve n'avait là que la simple largeur de son lit (c'est-à-dire que son cours y était plus large et moins rapide). » (111, viii.) gvn. — LE CONSUL RETOURNE EN ITALIE. 153 Il est clair qu'Annibal, de bien loin avant l'endroit où la route ordinaire d'Espagne arrive sur le Rhône (dès Mont- pellier peut-être ou au moins dès Nîmes ) , s'est jeté à gauche au bas du versant des Cévennes , et a gagné ( par Uzès et Bagnols) un point du cours du Rhône situé au- « dessus du confluent de l'Ardèche (Bourg-Saint-Ândéol). Si donc Polybe eût dit tout de suite qu'Ânnibal arriva sur le Rhône à environ quatre journées de la mer, on eût vu aussitôt de combien le consul s'était laissé distancer par Annibaly quoique les Marseillais eussent mis à sa disposi- tion, pour lui servir d'éclaireurs, les cavaliers gaulois qui étaient à leur solde et qui devaient connaître parfaitement ces contrées. Et maintenant que le consul se détermine enfin à envoyer à la découverte, et qu'il délibère avec les tribuns sur le meilleur plan de bataille; est-ce donc assez de délibérer? Et comment peuvent-ils, dans cette délibéra- tion , combiner un plan de bataille sans savoir ce que fait l'ennemi à trois ou quatre journées de distance d'eux? Et quand ils le sauront, au retour de leurs éclaireurs, que pourront-ils faire avec leur armée à cette distance des Carthaginois? Pensent-ils donc qu'Annibal va mettre vingt à trente jours pour passer le Rhône, et que l'armée ro- maine a le temps de se rafraîchir? En avait-elle même bien besoin après cinq jours seulement de navigation? On a vu les suites, maintenant irréparables, de toute cette temporisation de la part de Publius dans de telles con- jonctures. Mais il en résulta une dernière conséquence , bien plus 154 ÂNNIfiilL EN GAULE. grave, et qui, pour ne s'être manifestée qu'en Italie, n*en est pas moins strictement liée aux faits accomplis sur le Bas-Rhône. Nous demandons la permission de l'indiquer tout de suite en deux mots, sauf à y revenir plus tard pour en constater toute la portée. Polybe dit ici que « Pu- blius retourna au plus vite à ses vaisseaux et embarqua son armée, et revint par mer en Italie pour arriver aux Alpes avant Annibal. » On devrait donc croire qu'il alla attendre Annibal au débouché des Alpes, pour y attaquer son armée dans l'état de délabrement où elle ne pouvait manquer de se trouver à ce moment-là. Mais où serait-il allé attendre cette armée, puisqu'il ne pouvait savoir le moins du monde où elle irait déboucher en Italie? Et, de fait, si nous regardons tout de suite au chapitre XIII, nous voyons que Publius, après avoir débarqué au port de Pises et avoir rallié à son armée beaucoup de renforts, se porta sur la ligne du Pô, dans la région où est située Plaisance ; qu'il fît jeter un pont volant sur le fleuve, l'y passa, et s'avança sur sa rive gauche jusqu'au Tésin ; que là, tournant à droite, il marcha à la rencontre d' Annibal, qui arrivait contre lui le long de cette rivière (« les Ro- mains ayant la rivière à leur gauche et les Carthaginois à leur droite », dit le texte); et enfin que la première ba- taille eut lieu là, sur le bord du Tésin, rive gauche, non loin de Pavie. Or voici, d'après Polybe, comment elle se termina : — — On voit donc que ce passage de Tite-Live (1) Édition imprimée par Wecbel, Paris^ 1609. (2) Quartis cattriè ad Iruulam pervenit Ibi Afttr BhodanUsqw amnes, diixrH § VIIJ. — l^Ë DE LA GAULE. 159 est copié sur celui de Polybe. Par conséquent, on doit considérer comme certain que le texte de Polybe , tel qu'il nous est parvenu , et tel que Tite-Live le lisait à Rome, préseiïte ici, avec le nom du Rhône, le nom de YArar^ c'est-à-dire de la Saône. Cependant beaucoup de commentateurs de Polybe et de Tite-Live, considérant sans doute cette leçon comme inconciliable avec les quatre journées de marche indi- quées en même temps, ou bien encore avec d'autres dé- tails qui vont suivre et que nous discuterons, ont cru devoir adopter ici une autre leçon. La plupart de ces savants, entre autres RoUin, Maudajors, Dureau de La- malle, Letronne, ont jugé que la leçon dont il s'agit était fautive au mot Arar^ et qu'on y devait substituer le mot hara^ c'est-à-dire admettre que c'était, non pas la Saône, mais bien l'Isère qui formait l'un des trois côtés de l'tle de Gaule. L'origine de cet expédient paraîtrait (d'après une note de RoUin citée par Dureau de Lamalle dans sa traduction de Tite-Live) remonter à Un savant allemand du dix- septième siècle, à Jacques Gronovius. Voici cette note de RoUin : — a Ibi Arar Rhodanusque . Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de Tite-Live, mettent cette tle entre la Saône et le Rhône, c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâtie. Jacques Gronovius dit avoir lu dans un ëx Alfribus decurrentesy agri aliquantum ampleti^ eonfiwmt, in unUm. Mediiè cùmpis Insuia nomen inditwn t wcolwU prope Allobroges, (XXI> xxxr.) 160 ANNIBAL EN GAULE. manuscrit de Tite-Liye Bisarat; ce qui indique qu'il faut lire : Isara Hhodanusque, au lieu de Arar RAodanusquej et que Tîle en question est formée par le confluent de risère et du Rhône. La situation des Âllobroges dont il est parlé ici, et que les géographes placent entre le Rhône et risère, en paraît une preuve évidente. » — Voilà donc un texte de Polybe, queTite-Live a lu et reproduit identique* ment, et qui serait changé de la manière la plus grave, sur la simple affirmation, parait-il, d'un savant allemand qui dit avoir lu dans un manuscrit, non de Polybe, mais seu- lement de Tite-Live (auteur que nous aurons à critiquer plus loin), ce mot barbare Bisarat : mol où le texte pur, Ararj est encore à la rigueur reconnaissable ? Jacques Gro- novius a-t-il du moins indique où était ce manuscrit au- quel on accorderait tant d'autorité? Tout ceci ne nous semble point un exemple de très-judicieuse critique. On cite encore d'autres variantes : Scar^ Scoras, Coras, Car, Sarasj et on se fonde là-dessus pour adopter le nom de risère comme étant la bonne leçon, et pour soutenir l'opi* nion qu'Ânnibal n'est point remonté le long du Rhône au-dessus de l'embouchure de l'Isère. Cherchons donc des preuves démonstratives d'un autre ordre. D'une part, le pays de plaine qui est compris entre le Rhône et la Saône, immédiatement au-dessus de leur point de jonction, et qui est limité au nord-est par la chaîne des monts Jura, présente évidemment la forme d'un delta (d'un triangle à trois côtés égaux), qui est as- sez comparable, soit pour la grandeur, soit pour la forme, § VIJJ. — ILE DE LA GAULE. 161 au Delta d'Egypte. De plus, l'angle de ce Delta de la Gaule où les deux cours d'eau se réunissent, est effectivement aiguisé en pointe, comnoie le dit Polybe, même en pointe très-aiguë et très-remarquable; car elle se prolonge de- puis la place des Terreaux dans la ville de Lyon, où les deux cours d'eau ne sont déjà plus qu'à cinq cents mètres de distance, jusqu'au pont de la Mulatière, situé à cinq kilomètres plus bas et où a lieu leur confluent. Enfin, le nom même des anciens Gaulois qui habitaient dans cette île de la Gaule, Insubres, n'offre-t-il pas de l'analogie avec le nom latin d'une île, insula? Et même, n'est-ce pas de ce pays très-fertile et très-peuplé qu'émigrèrent, au temps de Tarquin l'Ancien, ces Gaulois Insubres qui allèrent s'établir dans la Gaule cisalpine, où ils fondèrent Milan? Tandis que, de l'autre part, le pays de plaine qui est compris entre le Rhône et l'Isère, en amont du point où cette rivière se jette dans le fleuve, et qui est limité dans leur intervalle du côté de Test, par de hautes montagnes, ne présente point la forme d'un Delta, mais évidemment celle d'un quadrilatère. En effet, les quatre côtés de ce quadrilatère sont : 1^ la partie du cours du Rhône qui cons- titue l'un des côtés du Delta ci-dessus dit, en coulant de • Test à l'ouest, depuis l'embouchure du Guiers jusqu'à Lyon ; 2^ une seconde partie de ce même fleuve, qui coule du nord au sud, depuis Lyon jusqu'à l'embouchure de l'Isère; 3^ le cours de l'Isère, qui se dirige du nord-est au sud-ouest, depuis près de Voreppe jusqu'à l'embouchure de cette rivière dans le Rhône; et enfin, 4!" la chaîne de 11 162 ANNIBAL EN GAULE. montagnes située du côté de l'orient et qui règne du sud au nord, depuis Voreppe jusqu'à l'embouchure du Guiers. De ces quatre côtés, trois sont à peu près d'égale longueur, et le quatrième, formé par les montagnes, n'oiïre que la moitié de cette longueur commune des trois autres. De sorte que, pour voir dans ce quadrilatère réel le Delta, le triangle à trois côtés égaux, dont parle Polybe, ou bien on fera abstraction de la première partie du cours du Rhône qui coule de l'est à l'ouest depuis l'embouchure du Guiers jusqu'à Lyon : et alors nous demandons où sont les mon* tagnes presque inaccessibles qui doivent, selon Polybe, former le Delta avec les deux cours d'eau, c'est-à-dire qui devraient s'étendre ici depuis Voreppe jusqu'à Lyon. Ou bien on conservera tout le cours du Rhône depuis l'em- bouchure du Guiers jusqu'à celle de l'Isère^ pour repré- senter un seul côté du Delta : et alors voilà un côté, d'un prétendu triangle à trois côtés égaux, qui est à lai seul plus grand que la somme des deux autres côtés I Ce que les géomètres n'ont encore jamais vu dans aucun triangle possible. Et même ce côté, d'une longueur impos- sible, formant de fait un angle droit à Lyon, peut-il être accepté pour le côté rectiligne d'un delta, qui est l'image même à laquelle notre auteur a eu recours, pour faire comprendre plus clairement quelle est la forme de l'an- cienne lie de la Gaule? Dès lors, que vaudrait son texte? Aurait-il donc pu, si bien renseigné qu'il était) décrire si mal ce lieu ? Remarquons enfin que là où l'Isère se jette dans lé § VIII. -. ILE DE LA GAULE. 163 Rhône, le terrain n'est pas aiguisé en pointe par les deux cours d'eau ; qu'il ne l'est même à aucune embouchure des divers affluents du fleuve qui viennent s'y jeter plus bas que la Saône. Celle-ci seule présente le caractère in- diqué par Polybe, d'une longue pointe de terrain entre les deux cours d'eau qui viennent se réunir : caractère frappant de sa nature même, et que sans doute Polybe aura remarqué, dans son voyage en Gaule mentionné ci- dessus. Du reste, la suite de son récit va nous démontrer encore plus clairement qu'il s'agit bien ici du Delta com- pris entre le Rhône, la Saône et la chaîne des monts Jura. Mais auparavant, nous devons soumettre au lecteur une modification qu'il convient d'introduire dans la version de dom Thuillier. En effet, dans la phrase qui suit, dom Thuil- lier a omis de rendre distinctement le sens d'un premief membre de cette phrase qui est dans le texte grec, et qui est très-important pour la détermination de l'Ile dont l'au- teur vient de parler, a Lorsqu'Annibaly dit Polybe, eut poussé sa marche jusque devant cette lie, il se trouva que, dans cette tle mème^ deux frères, armés l'un contre l'autre, se disputaient le royaume. — IIpoç ^v âfixo[jt.evoç, xal xaTaXaSùv h aÙT^ $uo à$e^foùç..é » Le sens général du récit et en même temps le rapprochement et l'opposition des deux mots irpoç et ev dans ce texte de Polybe, nous autorisent, croyons-nous, à rendre ici xpoç par le mot français de- varU, qui équivaut à aupris^ et offre l'avantage d'évoquer naturellement dans l'esprit l'idée du fleuve interposé : ce qui rend le sens vrai du texte plus clair dans sa version 104 ANNIBAL EN GAULE. en français. Au lieu de tout cela, dom Thuillier dit sim- plement : a Anntbal trouva dans cette île deux frères qui, armés l'un contre Tautre, se disputaient le royaume. » On ne distingue donc plus ici, dans cette version incom- plète, que depuis le moment indiqué dans la phrase pré- cédente, « Annibal en quatre jours de marche arriva auprès d'un endroit appelé Ttle, » moment où il se trou- vait déjà (dans la région de Saint- Vallier) sur le territoire des AUobroges, limitrophes de Ttle, et par conséquent où il était déjà jusqu'à un certain point auprès ('irpoç) de l'Ile, Annibal a encore poursuivi sa marche pendant un espace de temps indéterminé^ et qu'il est actuellement parvenu tout- à-fait auprès ou en face de cette île (irpo; yjv), et y apprend ce qui se passe à l'intérieur (èv aÙTn), Reprenons donc maintenant le récit de notre auteur avec ce complément du texte, ainsi rétabli dans la version de dom Thuillier. « Lorsque Annibal eut poussé sa marche jusque devant cette île, il se trouva que dans cette île même deux frères armés l'un contre l'autre se disputaient le royaume. Le plus ancien mit Annibal dans ses intérêts et le pria de Taider à se maintenir dans la position où il était (1). Le Carthaginois n'hésita point, il voyait trop combien cela lui serait avantageux. Il prit donc les armes, et se joignit à l'aîné pour chasser le cadet. 11 fut bien récompensé du (i) Premier exemple d'un prince gaulois faisant appel à Tintervention étrangère dans son intérêt personnel. Triste exemple qui Ait imité par d'aulnes, et qui devint au temps de Jules César une cause de désastres pour notre mère-patrie. § VIll. — ILE DE LA GAULE. 165 secours qu'ibavait donné au vainqueur. On fournit à son armée des vivres et des munitions en abondance. On renouvela ses armes qui étaient vieilles et usées. La plu-* part de ses soldats furent vêtus, chaussés, mis en état de franchir plus aisément les Alpes. Mais le plus grand service qu'il en tira, fut que ce roi se mit avec ses troupes à la queue de celles d'Ânnibal, qui n'entrait qu'en tremblatU sur les tenues des Gaulois nommés Allobroges^ et les escorta jusqu'à l'endroit d'où ils devaient entrer dans les Alpes, v (III, x.) Rien de plus naturel que tous ces détails sur le terrain où nous nous trouvons. Quel est le point où Annibal, en remontant le long du Rhône sur la rive gauche, dut arri-> ver devant notre île, devant la Bresse et le Bas-Bugey d'aujourd'hui ? C'est évidemment en face de L^on et de Miribel. Or là, le Rhône dans son cours rencontrant à droite la base d'un plateau notablement élevé, est re- poussé contre sa rive gauche, laquelle n'est constituée que par une plaine basse, et se trouve ainsi incapable de le contenir dès que ses eaux sont un peu hautes. De sorte que le fleuve déborde fréquemment sur cette rive gauche, et persiste ensuite à y couler dans un grand nombre de bras variables qui circonscrivent des îlots ; si bien que d'ordinaire en automne, époque de l'année où Ânnibal arriva là en face de l'ancienne lie de la Gaule, il est assez facile de passer tous ces bras, les uns après les autres. Toutes les communications de l'armée carthaginoise avec l'intérieur de l'Ile durent donc avoir 166 ANNIBAL EN GAULE. lieu en cet endroit. Il est clair aussi qu'en arrivant de- vant rlle Annibal marchait, depuis le passage de risère, sur le territoire de ces Gaulois nommés AUobroges, où le texte dit qu'il n'entrait qu'avec beaucoup de crainte. Car c'était un peuple guerrier, qui combattait jadis avec des armées nombreuses, dit Strabon; et on en a la preuve de fait dans la lutte qu'il soutint un siècle plus tard contre les Romains. Déjà à ce moment du passage d'Annibal sur leur territoire» les chefs des Allobroges avec leurs troupes épiaient la marche de l'armée carthaginoise, comme Po- lybe va le dire bientôt. Ce qui explique l'inquiétude d'An- nibal en passant sur leurs terres, et l'intérêt qu'il avait à se faire accompagner par ce petit roi de l'Ile avec ses propres troupes, afin d'avoir, en cas de besoin, des s^uxi- liaires connaissant parfaitement le pays où il se trouvait et les ennemis auxquels il avait affaire. Notons enfin que l'armée carthaginoise dut se restaurer là et y prendre un peu de repos. Ainsi, en résumé, nous croyons avoir démontré jus- qu'ici avec certitude : V Qu'Annibal, après avoir passé le Rhône à quatre journées de distance de la mer, au-dessus de l'embou- chure de l'Ârdèche (dans la région de Bourg-Saint-An- déol), et après être remonté le long du fleuve sur sa rive gauche pendant quatre jours, se trouvait déjà parvenu (dans la région de Saint- Vallier) sur le territoire des Gau- lois nommés Allobroges, limitrophes de ce pays de la Gaule appelé jadis l'tle (aujourd'hui la Bresse et le Bas- s:-!:.^u § IX. — ENTRÉE OES ALPES. 167 Bagey), parce qu'il est isolé et enclavé de tous les côtés par le Rhône, la Saône et la chaîne des monts Jura : tle qui ressemble assez, et pour la forme et pour la grandeur, au Delta d'Egypte , sauf que le côté bordé par la mer au Delta d'Egypte, est représenté dans Ttle de Gaule par le côté que borde la chaîne des monts Jura; 2^ Qu'ensuite Annibal, après avoir poursuivi sa mar- che sur la rive gauche du Rhône jusqu'en face de cette tle de la Gaule (jusqu'en face de Lyon et de Miribel), apprit là que, dans l'intérieur même de l'tle, deux princes frères 9 armés l'un contre l'autre, s'y disputaient le trône; et que, sur la demande de l'aîné, il lui prêta main forte pour chasser le plus jeune. En reconnaissance de quoi, ce petit roi de l'Ile fournit à l'armée carthagi- noise tout ce dont elle avait besoin, soit pour se refaire, soit pour continuer sa marche et aller entreprendre de tra* verser les Alpes, et se mit lui-même avec ses troupes à la suite d'Ânnibal pour l'escorter jusqu'à l'entrée des Alpes, en lui formant une arrière-garde contre toute surprise de la part des AUobroges, qui épiaient la marche de l'ar- mée carthaginoise sur leur territoire, comme on va le voir bientôt. § IX. — Entrée des Alpes. « Annibal avait déjà marché pendant dix jours et avait fait environ huit cents stades de chemin le long du Beuve; déjà il se disposait à mettre le pied dans les i68 ÂNNIBAL EN GAULE. Alpes, lorsqu'il se vit dans un danger auquel il était très-difficile d'échapper. Tant qu'il fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l'inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu'ils redoutassent la cavalerie carthagi- noise, soit que les barbares dont elle était accompagnée les tinssent en respect. Mais quand ceux-ci se furent reti- rés et qu'Annibal commença d'entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait nécessairement que l'armée d'Annibal passât. C'en était fait de son armée, si leurs pièges eussent été plus couverts : mais comme ils se cachaient mal, ou pas du tout, s'ils firent grand tort à Annibal, ils ne s'en firent pas moins à eux-mêmes. » (III, x.) Selon nous, voilà Annibal parvenu à l'endroit o\x le Guiers se jette dans le Rhône, sur la rive gauche du fleuve et tout près d'Aoste, l'ancien Augustum de l'Itinéraire d'Antonin et de la Table théodosienne. Or : 1° d'après ces deux documents (1 ) et le site du lieu, Annibal est bien là tout à la fois au bord du Rhône et à l'entrée d'un chemin qui mène en Italie à travers les Alpes. 2"" Si notre évaluation précédente de la grandeur moyenne des marches de l'armée carthaginoise est juste (et nous ne croyons pas qu'on puisse la contester avec de bonnes preuves contraires), Annibal, en remontant le (0 L'un et l'autre seront cités plus loin, p. 190. § IX. — ENTRÉE DES ALPES. 169 loDg du Rhône depuis le point où il a passé ce fleuve, a bien pu et dû parvenir à Tembouchure du Guiers en dix journées de marche, dont les six dernières auraient été employées à traverser le territoire des AUobroges, d'abord avec son armée seule et en redoutant quelque at- taque de la part des AUobroges, puis, hardiment, dès que le roi de Ttle avec ses troupes gauloises se fut mis à sa suite en arrière-garde. 3* Annibal est bien arrivé là « par le plat pays des AUo- broges ». 4* Il est bien là sur un chemin des Alpes AUobroges, où « il commence d'entrer dans les détroits des mon- tagnes • , par une vallée réellement étroite, qui s'ouvre au bord du Rhône à Saint -Genix d'Aoste et monte jusqu'au col de la CrusiUe : vallée étroite d'environ dix kilomètres de longueur et quatre pour cent de pente moyenne, qui ne présente aucun mauvais pas. A son dé- bouché supérieur par le col de la CrusUle, d'abord rien ne dut gêner l'armée carthaginoise; elle arrivait sur le vaste et fertile plateau de Novalaise ( I ) ( l'ancien Lavis- cane de l'Itinéraire d'Antonin et de la Table théodosienne) : plateau peu accidenté où les troupes purent se développer dans tous les sens et camper commodément. (1) L'ancien nom, Laviscone, a pu devenir, par un renversement de syllabes, Novalise et Novalaiie; comme Ilerda est devenu Lérida; comme Tergesiini et Tergeste sont devenus, selon nous, d'abord Triestini et TrieJtte; puis, par un renversement de syllabes, ont fait Istrie, pour désigner le pays de Triesie ou des anciens Tergestini, dont parlent César et Hirtius, dans les Commentaires tur la guerre de GavUe, (V, i; VIII, xxiv.) 170 ANNIBAL EN GAULE. 5^ Mais, de l'autre côté du plateau de Novalaise, se dresse transversalement une immense barrière, une montagne escarpée et très-élevée, qui se prolonge de droite et de gauche à perte de vue, et qu'il fallait absolument qu'An- nibàl franchit à cet endroit même (comme nous le dé* montrerons), pour gagner la grande vallée qui mène aux cols des Alpes dans cette région de leur chaîne. 6® Par conséquent,il est tout naturel sur ce terrain que a les Allobroges aient couru en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait néces- sairement que l'armée d'Annibal passât », c'est-à-dire qui commandaient les défilés de la montagne dont nous Tenons de parler. L'itinéraire que nous avons fait suivre à l'armée car- thaginoise s'accorde donc très-bien avec tous ces détails du récit de Polybe, qui avait été examiner lui-même ces lieux généralement connus aujourd'hui ; et cet accord serait rigoureusement exact de tous points, si le chiffre de 800 stades, qui indique ici la longueur du chemin parcouru sur la rive gauche du Rhône depuis le point de passage du fleuve jusqu'à l'entrée des Alpes, n'était pas beaucoup trop faible. Nous n'avons donc plus que ce der- nier point à discuter, avant d'en venir à la traversée des Alpes jusqu'en Italie. Polybe dit ici qu'Annibal a marché pendant dix jours le long du Rhône, pour parvenir depuis le point où il a passé le fleuve jusqu'à l'entrée des Alpes. Et il ajoute- rait, d'après la leçon suivie par dom Thuillier, que la § IX. — ENTRÉE DES ALPES. 17! longueur du trajet exécuté de ce point de départ à ce point d'arrivée est de huit cents stades. Or, Polybe a dit précédemment (voir ci-dessus, p. 105) que ce même trajet est de quatorze cents stadeSj ou d'une longueur presque double. Voilà donc nécessairement, d'un côté ou de Tautre, une erreur de lecture des manuscrits ; car les deux chif- fres devraient être égaux, et on ne saurait imputer leur différence si grande à Polybe lui-même. La question se réduit donc à décider de quel côté est cette erreur de lecture. Cherchons d'abord comparativement où aboutirait chacune de ces deux distances, à partir du point de pas- sage du Rhône, en remontant sur la rive gauche du fleuve sans perdre de vue sa direction. Ce point de départ est certain, car il doit èlre à quatre journées de marche de la première embouchure du Rhône du côté de Mar- seille ; et par conséquent, il ne saurait être notablement éloigné de Pierrelatte, vis-à-vis de Bourg-Saint-Andéol. Ainsi, à partir de Pierrelatte les huit cents stades (148 kilo- mètres) aboutissent à environ dix kilomètres au-dessous de Vienne, c'est-à-dire dans une vaste région de plaines, où Annibal aurait pu arriver dès le cinquième jour de marche, et où certainement on ne saurait voir aucune entrée des Alpes, ni aucune montagne barrant le passage, comme la suite du récit va l'exiger. Tandis que les qua- torze cents stades (259 kilomètres) aboutissent, avec toute l'exactitude possible et exigible dans une telle évaluation, à l'embouchure du Guiers dans le Rhône, près de Saint- 172 ANNIBAL EN GAULE. Genix-d'Aoste. Par conséquent, Texamen géographique et topographique de la rive gauche du Rhône ne laisse pas la liberté d'opter ici arbitrairement entre ces deux leçons contradictoires ; mais il oblige à y rectifier la leçon de huit cents stades et à y rétablir la leçon précédente de quatorze cents stades s'appliquant au même trajet. D'ailleurs, comment douter que Tarmée carthaginoise ait réellement fait le long du Rhône des marches de 26 ki- lomètres ou cent quarante stades, lorsqu'on se rappelle que le plan d'Ânnibal était de se porter en Italie le plus rapidement possible, en évitant de combattre avant d'y être parvenu; et que, à l'égard de son armée, on tient compte de ses conditions spéciales et de ses faits de mar« che remarquables, mentionnés précédemment çà et là par Polybe? Rappelons-les en très-peu de mots. Ânnibaln*a emmené avec lui que des soldats d'élite rompus à toutes les fatigues de la guerre. II a fait laisser en Espagne tous les bagages non indispensables. La célérité avec laquelle il est arrivé au Rhône a paru incroyable au consul Pu- blius. A l'occasion du passage du Rhône, une partie considérable de son armée, guidée par des gens du pays, a exécuté une marche de deux cents stades (37 kilom.), abattu des bois dans une forêt, construit des radeaux et passé le fleuve : tout cela en une nuit. Enfin, depuis le passage du Rhône, Annibal a pour guides des Gaulois cisalpins avec leur roi Magile. Qu'on veuille bien se rap- peler encore les considérations de détails dans lesquelles nous sommes entré précédemment, pour constater avec § IX. — ENTRÉE DES ALPES. 173 précision que Tarmée carthaginoise , même sur un chemin étroit où elle n'eût pu marcher que par deux hommes ou deux chevaux de front, eût néanmoins pu faire 26 kilo- mètres ou cent quarante stades de chemin par jour. Tan- dis que, dans sa marche sur la rive gauche du Rhône dont il s'agit ici j le terrain ne présente que peu de difficultés depuis Pierrelatte jusqu'à Tlsère, et qu'il devient très- facile dès qu'on a passé l'Isère et qu'on chemine par le plat pays des Allobroges, jusqu'à l'embouchure du Guiers. Enfin, comme nous l'avons déjà dit et comme nous ne manquerons pas de le constater en son lieu, on verra plus loin une preuve incontestable , une preuve fournie par Po- lybe lui-même, que les marches de l'armée carthaginoise dans la traversée des Alpes, où même les farouches mon- tagnards l'attaquèrent plus d'une fois, furent néanmoins en moyenne de 22 kilomètres ou de cent vingt stades par jour. Comment donc cette même armée n'eût-elle fait que quatre-vingts stades ou moins de 13 kilomètres par jour, en cheminant au bord du Rhône, dans des pays de col- lines et de plaines^ sans provisions de vivres à transporter avec elle ? Du reste, quoi de plus facile que de confondre dans la lecture d'un manuscrit grec le chiffre au , ou 1400, avec le chiffre to, ou 800? Nous concluons donc avec toute confiance qu'on doit lire ici dans le texte de Polybe, non pas huit cents stades, mais bien quatorze cents stades; chiffre par lequel l'au- m ANNIBAL EN GAULE. teur lui-même a déjà indiqué précédemment cette même distance, du point où Ânnibal passa le Rhône au point où il entra dans les Âlpes. Sans quoi y peut-on ajouter encore, non-seulement on laisserait établir en face d'un premier chiffre que tout dé- montre juste y un autre chiffre qui ne peut supporter Té- preuve de la critique et qui mettrait ici Polybe en contra- diction flagrante avec lui-même ; mais encore ce ne serait pas la seule contradiction qui en résulterait. Car, d'après la comparaison qu'il a établie plus haut (page 105), entre le chemin déjà fait par Ânnibal depuis Carthagène jusqu'aux Pyrénées, et le chemin qui lui restait à faire depuis les Pyrénées jusqu'en Italie ( comparaison dont toutes les mesures, depuis Carthagène jusqu'au passage du Rhône, sont certaines par la vérification sur nos cartes actuelles), l'itinéraire d'Ânnibal , depuis le passage du Rhône jus- qu'en Italie , doit être un peu plus long que 2,200 stades. Or, si on comptait ici seulement 800 stades depuis le passage du Rhône jusqu'à l'entrée des Alpes; en y ajou- tant les 1 ,200 stades mdiqués pour la traversée des Al* pes, cela ne ferait que 2,000 stades; et par conséquent l'itinéraire en question se trouverait^ au contraire, un peu plus court que 2,200 stades : nouvelle contradiction évidente. Tandis que le maintien ici de la première leçon ( 1 ,400 stades) laisse partout Polybe d'accord avec lui- même. Passons donc à quelques considérations orographiques sur cette contrée des Alpes, considérations qui sont indis- § IX. — ENTRÉE DES ALPES. 115 pensables pour se bien rendre compte de la position pé* rilleuse où se trouve actuellement Ânnibal, et du combat qui va suivre. En face de la station de Culoz (où, du chemin de fer de l.yon à Genève qui vient de traverser Textrémité mé- ridionale des monts Jura, se détache le chemin de fer d'Italie par le Mont-Cenis qui franchit le Rhône pour se diriger au sud) s'ouvre sur la rive gauche du fleuve une très-grande vallée, qui est comprise entre deux chatnes de hautes montagnes, et qui se prolonge presque directe- ment au sud jusqu'à la station de Montmeillan sur la rive droite de l'Isère. Le fond de cette grande vallée , qui est généralement très-large et horizontal , présente successivement du Rhône à l'Isère : d'abord , les vastes marais de Ghautagne (que le chemin de fer traverse sur une chaussée) ; puis , le beau lac du Bourget (que le chemin de fer côtoie du côté de Test j en perçant ça et là des promontoires de rochers es- carpés , battus par les eaux) ; enûn , des terres cultivées et fertiles , qui se prolongent jusqu'à l'Isère , et où l'on voit , non loin de l'extrémité du lac , la ville de Ghambéry, l'ancienne Lemincum des Itinéraires romains et de la Table théodosienne : ancien nom qui est resté à l'extrémité septentrionale de la ville actuelle , au mont Lémenc. La berge orientale de cette grande vallée est constituée^ à partir du Rhône, par une montagne très-élevée , dite montagne du Gros^Faux ou de Chautagne : laquelle, ve- nant de plus haut le long du fleuve , s'en écarte ici et 176 ANNiBAL £N GAULE. s'engage dans les terres tout le long des marais de Chau- tagne et du lac du Bourget jusqu'auprès d'Aix-les-Baios, où elle s'abaisse et se réduit à de simples coteaux qui se terminent à Ghambéry. Après cette interruption et au-delà de cette Tille, la berge orientale de la grande vallée reprend au large , ou elle est constituée jusqu'à l'Isère par une masse de hautes montagnes , reliées à celles qui longent la rive droite de cette rivière en amont de Montmeillan. La berge occidentale de la grande vallée (celle qui nous intéresse plus particulièrement) est constituée par une suite non interrompue de hautes montagnep, qui commence au bord du Rhône et des marais de Cfaaulagne par un grand promontoire de rochers (1), et qui se poursuit sans interruption directement au sud , tout le long du lac du Bourget et du reste de la vallée, jusqu'à l'Isère. Cette chaîne de monts , qu'on ne peut guère distinguer que par leurs sommets divers (voir la carte ci-jointe), présente une série de sommets escarpés , dont l'ensemble offre l'aspect d'une crête dentelée , qui s'élève généralement de 800 à 1 ,300 mètres au-dessus du niveau du lac du Bourget, ou du Rhône dans cette région de son cours ; et où les cols qui permettent de la traverser sont rares , plus ou moins praticables, et élevés encore de 400 à 800 mètres au des- sus de ce même niveau. Notons ici incidemment, pour (1) Ce grand promontoire de rochers fait face au mont Colombier^ situé de l'àuire côté du tlhône^ où il termine au sud la créle do mont Retort, dont nous avons parlé dans notre notice géographique du premier volume de JuJes César en Gaule. C'est au pied du mont Colombier qu'est placée aigoard'hui h station de Culoz, § X. — CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 177 nous le rappeler plus loin , qu'en arrivant sur l'Isère la chaîne des monts de la berge occidentale ne se termine point là; mais seulement s'y détourne un peu au sud- ouest , et se poursuit encore tout le long de cette rivière jusqu'à la porte de Grenoble {Cu/aro des Gaulois )^^ où enfin elle se termine. Cette berge occidentale constituait donc une énorme barrière , presque infranchissable , qui séparait la grande vallée que nous venons de décrire du plat pays des an- ciens Âllobroges (aujourd'hui plaines du Dauphiné), par où nous avons vu arriver l'armée d'Annibal en remontant le long du Rhône. Or, cette même grande vallée a été de tout temps 9 et est encore de nos jours, la grande voie des Alpes dans cette région de leur immense chaîne, la voie que viennent suivre tous les chemins de ces con- trées qui se dirigent vers l'Italie. Le chemin de fer du mont Cenis la suit d'un bout à l'autre à force de travaux d'art. Tous les chemins du nord y viennent en conver- geant ou de Genève, ou d'Annecy, ou de la perle du Rhône , ou de Seyssel , et profitent de la lacune qu'offre la berge orientale de cette grande vallée pour y entrer facilement à Chambéry. § X. — Chemin de rentrée des Alpes barré à Annibal par les Allobroges. Mais pour venir de l'ouest, dans cette grande vallée et gagner ritalie, il faut nécessairement ou franchir la grande 12 178 ANNIBAL EN GAULE. crête de sa berge occidentale, ou la tourner à Tune de ses extrémités. Et c'est de ce côté-là qu'est arrivé Anni- bal à travers le plat pays des Allobroges , et il est déjà sur le plateau de Novalaise^ c'est-à-dire derrière la grande crête des monts de cette berge occidentale et directement à l'ouest de Lemincum^ ou de Chambéry. On peut donc déjà présumer qu'il y est venu pour franchir là cette grande crête ^ et que ses guides gaulois l'ont amené ainsi en remontant le long du Rhône tout exprès pour arriver là, et de là le faire passer sur la grande voie d'Italie, en profitant d'un chemin praticable qu'ils connaissaient par- faitement. Déjà même le récit de Polybe nous donne à entendre qu'il n'y avait là qu'un seul chemin par lequel l'armée d'Annibal pût atteindre son but, et que ce chemin unique était directement devant elle; c'est-à-dire que c'était le chemin qui tefid directement de Novalaise d Chambéry par le col de VÉpine. Et, en effet, examinons si l'armée carthaginoise eût pu passer ailleurs. thjL côté du nordj — certainemeal aujourd'hui il est facile de franchir la crête des monts vis-^à-vis d'Aix-les-Bains , au col du mont du Chat , par la route d'Yenne à Cham- béry. Mais cette route , soit pour monter au col , soit pour en descendre, est totalement un ouvrage d'art, même assez moderne. Et, lorsqu'on examine le terrain avec attention, particulièrement dans les détours de la descente du côté du lac du Bourget, il est impossible d'admettre que jadis ait existé là un chemin primitif et naturel, pra- ticable à Tarmée carthaginoise avec ses bêtes de charge et §X. - CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 179 ses éléphants. De plus , si un tel chemin y eût existé , et qu'Ânnibal eût voulu le prendre, outre que la difficulté de forcer le passage du col n*eût pas été moindre qu'ail- leurs j sa prudence reconnue eût été ici véritablement en défaut. Car au-delà du col, sous les yeux d'un ennemi re- doutable, il eût engagé son armée au versant rapide et ro- cheux du mont du Chat du côté du lac, en une file de trois ou quatre kilomètres de longueur, dont nul soldat, nulle bête de charge n'eût pu s'écarter, ni à gauche , du côté des rochers escarpés qui bordent le lac , ni à droite , du côté des rochers dominants de la crête dentelée du mont : rochers inaccessibles à tous autres qu'aux hommes du pays. Annibal eût-il pu aller tourner l'extrémité septentrio- nale de la barrière de monts, en passant au bord du Rhône ? Ici , le péril eût changé de nature , mais il n'eût pas été moindre. En effet, le passage le long du lac du Bourget n'étant possible d'aucun côté, il est clair que dans ce cas Annibal eût été obligé d'engager son armée à tra- vers les vastes marais de Chautagne dans toute leur lon- gueur ; ensuite , de remonter encore plus haut tout le long du Rhône , entre le fleuve et la montagne du Gros- Paux , jusqu'à Seyssel , où cette montagne s'abaisse et permet qu'on la franchisse ; pour revenir par la route de Genève et aboutir enfin à Chambéry sur la grande voie des Alpes» Mais le canal de Savières (qui de nos jours emmène au Rhône le trop plein du lac du Bourget et des marais de Chautagne) n'existait certainement point en- 180 ANNIBAL EN GAULE. core à l'époque d'Annibal ; et, par conséquent, le passage à traTers ces marais, complètement inondés alors, de- vait être absolument impraticable à l'armée carthaginoise en présence des AUobroges hostiles. Du côté du sud^ — il existe également, de nos jours, une belle route qui franchit la barrière des monts , à partir du pont de Beau voisin et des Échelles, pour aboutir à Cbam- béry. Mais il a fallu aussi de grands travaux d'art , même un tunnel j pour la rendre aujourd'hui praticable à une armée. Et ce nom du bourg des Échelles y en rappelle sans doute les difficultés primitives. Enfin, Annibal eût-il pu aller tourner l'obstacle de la chaîne des monts à son extrémité méridionale? Pour cela il eût fallu d'abord qu'il rétrogradât jusqu'à Cuhro (Grenoble), à travers une partie difficile du territoire des AUobroges et parmi un peuple hostile, belliqueux, nom- breux. Or, ce mouvement rétrograde, cette retraite devant l'obstacle des montagnes, eût pu attirer les AUobroges sur ses derrières, où ne se trouvait plus alors ce petit roi de risle, qui connaissait le pays et qui lui avait formé précé* demment avec ses troupes gauloises une arrière-garde. Puis, au-delà de Gularo, il eût fallu qu'Annibal engageât son armée tout le long de l'Isère, entre les eaux torren- tueuses de cette rivière et les versants rapides de la chaîne de monts très élevés qui forment ses berges de chaque côté. Or, ces versants eussent pu être occupés d'avance par les AUobroges en armes; et, de plus, vingt torrents considé- rables qui se précipitent là en travers de la voie, devaient §X. — CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 181 la rendre jadis impraticable, en la coupant çà et là par de profonds ravins, ou en y amoncelant des déjections énormes, telles qu'on en rencontre fréquemment après une grande pluie, aux débouchés des torrents des Alpes dans les vallées basses. Évidemment, selon nous, engager Tarmée carthaginoise dans une telle voie sous les yeux de l'ennemi, c'eût été une imprudence que jamais Anni- bal n'eût pu commettre. Ainsi, Annibal n'eût pu prendre le parti d'aller tourner l'extrémité méridionale de la bar- rière de monts qui se dressait devant lui, dans sa po- sition sur le plateau de Novalaise. Donc, en résumé de toutes ces considérations orogra- phiques, concluons que Polybe était parfaitement fondé à dire : V qu'Annibal, du point où il se trouvait ici sur le chemin des Alpes qu'il avait pris au bord du Rhône, devait nécessairement poursuivre sa marche directement par ce même chemin; et 2* que c'en eût été fait de son armée s'il n'eût pu passer outre. En un mot, Annibal se trouvait là devant des Thermopyles. Examinons donc les conditions particulières de ce chemin avec beaucoup d'attention , avant d'en venir au combat terrible qui y fut livré. C'était, avons-nous dit, le chemin qui tend directement de Novalaise à Cbambéry par le col de l'Ëpine : on peut même dire que d'un bout à l'autre, depuis l'embouchure du Guiers jusqu'à Cbambéry, il se dirige de l'ouest à l'est sans s'écarter notablement de la ligne droite. L'armée carthaginoise a-t-ellepu suivre ce chemin? Nous l'avons 182 ANNIBAL EN GAULE. personnellement suivi à pied, par un temps pluvieux d'automne, saison dans laquelle a dû y passer Ânnibal (d'après une indication de Polybe qu'on trouvera plus loin); nous y avons tout examiné avec attention; et nous n'hésitons pas à affirmer que c'est encore aujourd'hui un eœcellent chemin naturel : c'est-à-dire qu'il est aussi bon que puisse l'être un chemin dénué de tout ouvrage d'art, et résultant uniquement des traces imprimées sur le ter- rain par les hommes et les animaux qui y ont passé. Nous osons même dire qu'une armée comme celle d'Ânnibal, avec ses bêtes de charge et ses éléphants, pourrait encore de nos jours y passer sans trop de difficulté. Car, de temps immémorial, les habitants du plateau de Novalaise y ont passé avec leurs bêtes de charge pour transporter leurs blés et autres denrées à Chambéry, et ils y passent encore aujourd'hui fréquemment quelles que soient les améliora* tions faites aux autres chemins. Nous même^ bien que nous ne soyons plus ni jeune ni bon marcheur, nous avons fait par ce chemin, sans nous hâter, sans grande fatigue^ sans rencontrer aucun obstacle, le trajet de Novalaise a Chambéry tout d'une traite, en cinq heures et demie de temps. Et notre guide, en nous quittant à Chambéry, se proposait de retourner tout de suite et du même jour à Novalaise. Entrons dans quelques détails descriptifs concernant ce chemin, afin qu'on puisse mieux saisir tout ce que va dire Polybe du combat que les Allobroges y livrèrent à Annibal. g X. «-CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 183 De Novalaise au col de TÉpine, la longueur du chemin est d'environ 4,800 mètres. La hauteur à laquelle il faut s'élever est de 572 mètres. La pente moyenne du chemin est donc d'environ 12 p. 100. Elle y est assez uniforme. P  partir de Novalaise, on se dirige d'abord au nord- est jusqu'à la chapelle Sainte-Rose, petit oratoire de pau- vre aspect, situé sur le chemin, à environ 1,800 mètres de distance. Dans cette première partie, le chemin monté à travers des cultures et n'offre rien de remarquable : ce n'est point encore un défilé. 2^ A la chapelle Sainte-Rose, le chemin fait un coude à angle droit pour se diriger presque exactement au sud, en profitant d'une immense corniche de rochers escarpés 8ur laquelle il s'engage jusqu'à la distance d'environ 1,500 mètres. Cette corniche (de calcaire jurassique) offre généraleoient une largeur suffisante pour le passage de deux hommes ou de deux chevaux de front ; avec une pente naturelle et une direction si propices, qu'on n'eût rien pu tracer de plus convenable pour gravir la montagne. Mais c'est là un véritable et dangereux défilé où l'on a, à droite, l'abîme bordé de quelques buissons, et, à gauche, la cassure escarpée des rochers supérieurs, en-dessous desquels sort et déborde la corniche qui sert de chemin, et tout le long de laquelle il faut marcher sur le roc vif. 3° A l'extrémité supérieure de la corniche, le chemin conserve d'abord la même direction en commençant à gravir le vaste dos de la montagne, tout hérissé d'énormes masses rocheuses, dans les intervalles desquelles sont des 184 ANNIBAL EN GAULE. crevasses pleines de terre fertile, et d'où B*élance une végétation superbe de grands arbres et arbustes divers : sapins, hêtres, tilleuls, frênes, sorbiers, noisetiers, etc. De sorte que le chemin est là sur un terrain difficile et extrêmement couvert. Jl s'y engage par où il peut passer, en formant des sinuosités diverses, dont néanmoins l'en* semble constitue une grande courbe à convexité tournée du côté du sud. Cette courbe le ramène graduellement dans la direction de l'ouest à l'est, qu'il atteint en parve- nant au col de l'Épine. Là se trouve le point culminant du chemin, qui est à 1,005 mètres au-dessus du niveau de la mer, et d'où la vue domine transversalement, de l'autre côté de la montagne de l'Épine, la grande voie des Alpes, la grande vallée décrite plus haut, qui s'étend du Rhône à l'Isère, et au fond de laquelle on a directement devant soi la ville de Chambéry. 4** Du col de TÉpine pour descendre à Chambéry, la différence de niveau est de 736 mètres. La longueur du chemin jusqu'au bas de la montagne est d'environ 6,000 mètres. La pente moyenne y est donc d'environ 12 p. 100. Mais ici, en général, le terrain ne présentant pas de rochers, étant tout découvert et de nature à bien recevoir le pied de Thomme ou des animaux, la des- cente y est sûre et facile. Et même des hommes pour- raient descendre ou monter de ce côté-là dans toutes les directions^ à volonté, et plus ou moins rapidement. De sorte qu'ici le chemin ne peut plus être considéré comme un défilé. 11 descend au versant de la montagne et à un §X. -.CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 185 degré de pente convenable (moyennant quelques sinuosi- tés) par Villard-Péron, Chamoux et Bissy, où il tombe sur une route longitudinale de la vallée, qu'on prend à droite ; et, après avoir fait encore trois kilomètres , on entre à Chambéry en longeant le Champ de Mars. Mais jadis, très-probablement, le chemin de la montagne coupait à travers le terrain du Champ de Mars pour aller directe- ment à Tancienne ville de LemtVicum, aujourd'hui Lémenc. Ainsi, en définitive, il n'y a que deux de ces quatre parties du chemin direct de Novalaise à Chambéry par le col de l'Épine qui soient de véritables défilés, la partie qui suit la corniche et la partie qui traverse le dos de la montagne. Jelons-y un dernier coup d'œil, Dans la partie de la corniche, non- seulement une armée en marche par ce chemin se trouverait engagée là dans un défilé étroit, ayant à droite l'abîme et à gauche des rochers escarpés; mais encore il ne serait pas bien difficile à un ennemi connaissant les lieux, de survenir dans le haut, et de précipiter de là des blocs de roche sur cette armée en marche dans le chemin. Dès lors donc, elle s'y trouverait dans une position véritablement terrible, où elle pourrait être écrasée, sans avoir de son côté ni moyen de se dé- fendre, ni moyen de s'abriter, ni moyen de s'enfuir si le chemin est obstrué aux deux extrémités. Notons bien que le chemin passe là sur le roc vif, couvert d'aspérités plus ou moins volumineuses et sail- lantes, qui ont dû être initialement à angles très-vifs ; mais qui sont aujourd'hui arrondies en tous sens de la W ANNIBAL EN GAULE. mauière la plus complète, même les bosses les plus énor- mes, sans qu'on aperçoive nulle part la moindre trace d'ornière. Voilà donc là, sous les yeux, un témoignage ma- tériel, pertinent, incontestable et persistant, que des miK lions d'hommes et de bêtes de charge y ont passé dans la suite des âges. — Si, du haut de cette corniche, on jette un coup d'œil sur le pays qu'elle domine, on découvre, à gauche, le joli lac d'Âiguebellette au pied de la monta- gne; devant soi, le fertile plateau de Novalaise, à la limite duquel s'élèvent encore les ruines superbes du château féo* dal de Montbel ; un peu à droite, le col de la Crusille par où le chemin arrive du bord du Rhône; enfin, au-delà et bien loin dans la brume, on aperçoit les plaines immenses du plat pays des anciens Âllobroges, à travers lequel Annibal est arrivé en remontant le long du Rhône : on distingue même le cours sinueux du fleuve que signalent ses reflets argentés. Dans la partie qui franchit le vaste dos de la monta« gne, le chemin passe tantôt sur le roc vif, conime à la corniche, et tantôt sur un terrain ordinaire. 11 est pour ainsi dire enfoui parmi les masses de rochers et de grands arbres ; si bien qu'il serait généralement partout facile à un ennemi qui connaîtrait les lieux, de se glisser très*près d'une armée en marche par ce chemin , sans avoir été aperçu d'elle auparavant, et sans avoir à redouter d'en être poursuivi. Voilà donc encore une partie du chemin très-périlleuse, bien qu'elle le soit beaucoup moins que celle de la corniche. §X. ^CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 187 Enfin y signalons deux branches accessoires du chemin de l'Épine, qui sont tracées sur la carte de l'état-major (dont on a un extrait sous les yeux), et qui ont dû jouer un rôle important dans le combat dont nous allons lire ci-après les divers détails. L'une de ces branches, que nous appellerons la branche courte j se détache du chemin presqu'à l'extrémité supé-* rieure de la corniche et traverse directement le dos de la montagne, pour aller se rattacher au chemin, à 600 mètres environ au-delà du point culminant. Elle y arrive par une pente très-rapide, impraticable aux bétes de charge. Cette branche représente ainsi la corde de l'arc décrit par le chemin dans le haut de la montagne, ce qui jus- tifie le nom de branche courte par lequel nous la dési* gnons. L'autre branche, que nous appellerons la branche du Crmifix (du nom d'un col où elle passe), se sépare du chemin à Novalaise même , pour se diriger au sud-est, aller gravir la montagne de l'Épine à l'est du milieu du lac d'Aiguebellette par des sinuosités nombreuses, la franchir au col du Crucifix (situé au sud et à environ 3,000 mètres de distance du col de l'Epine), et se rallier au chemin, soit à environ 1,600 mètres au-delà du col de l'Épine, soit encore plus loin et plus bas, à divers carre- fours de petits chemins naturels. Le col du Crucifix est à 912 mètres au-dessus du niveau de la mer; et, par con- séquent, il est de 93 mètres moins élevé que le col de l'Épine. Celte moindre élévation explique naturellement 188 ANNIBAL EN GAULE. rintérèt public qu'il y avait à passer au col du Crucifix avec les bètes de charge; et les quelques travaux d'art qu'on y a exécutés témoignent de la difficulté primitive d'y passer. Ainsi donc, à l'époque d'Annibal, de même que la branche courte du chemin, la branche du Crucifix pouvait être suivie par les hommes, non par les bêtes de charge. § XL — Bataille d'Annibal contre les AUobroges. Maintenant que nous connaissons bien ces premières montagnes des Alpes, et que nous allons suivre Annibal à travers toute la chaîne jusqu'en Italie, il importe de procéder pas à pas, le texte de Polybe à la main. En effet, une fois qu'on est entré dans de telles montagnes, avec un texte qui indique les journées de marche et les caractères orographiques des lieux, la question de vérité ou d'erreur se pose invinciblement. Si le texte ne s'ac- commode pas du chemin où on se trouve, en général on n'est plus maître de se détourner, ni à droite, ni à gauche, il faut s'arrêter devant le désaccord constaté et convenir de son erreur. Mais si le texte se concilie naturellement avec toutes les exigences particulières du chemin, d'un bout à l'autre, on acquiert la double certitude , et que l'auteur a été véridique, et que l'on est exactement sur l'itinéraire dont il a parlé. Or, cette double certitude est d'une très-grande importance historique dans notre sujet. Car, s'il est démontré que Polybe a dit vrai, non-seule- § XI. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBKOGES. 189 ment on a ici une preuve positive qu^il mérite en histoire toute notre confiance; mais encore il en résulte que Tite- Live nous a transmis à ce même sujet une histoire er* ronée, en faisant suivre à Annibal un itinéraire tout dif- férent, comme on le verra. Et si l'exactitude de l'itinéraire d'Annibal tracé par nous-mèmc d'après les indications de Polybe, est clairement démontrée par les conditions par- ticulières du chemin que le grand homme de guerre va suivre à travers les Alpes, il en résultera que nombre de savants de la plus grande renommée se sont néanmoins fourvoyés dans cette recherche, et qu'on doit rectifier leurs erreurs dans l'intérêt de l'histoire militaire d' An- nibal et de notre propre histoire nationale : ce qui n'est pas chose facile à obtenir. Par ces graves motifs, et afin que le lecteur puisse juger en pleine connaissance de cause si l'itinéraire que nous faisons suivre à Annibal est conforme, ou non, aux indications de notre auteur, reprenons le fil des événements à l'entrée des Alpes, et suivons-les pas à pas, avec le récit de Polybe en regard, jusqu'en Italie. Au point de la rive gauche du Rhône où se trouvait Annibal d'après les textes précédents, «lorsqu'il se dispo-* sait à mettre le pied dans les Alpes et que le petit roi de l'île prenait congé de lui », c'est-à-dire auprès de l'embou- chure du Guiers, évidemment l'armée carthaginoise ar« rivait là à l'entrée d'un chemin qui mène en Italie à tra- vers les Alpes. Car ce lieu fut plus tard , sons le nom d'Auguslum (aujourd'hui Aoste), une station de l'Itinéraire 190 ANNIBAL EN GAULE. d'Antonio, de Milan à Vienne, par les Alpes Graies, et ce fut aussi une station du même itinéraire tracé sur la Table théodosienne (1). a Tant qu'Annibal fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l'inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu'ils redoutassent • la cavalerie carthaginoise, ou que les barbares dont elle était accompagnée les tinssent en res- pect. Mais quand ceux-ci se furent retirés et qu'Annibal commença d'entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceuœpar où il fallait nécessaire^ ment qu' Annibal passât. » (III, x.) — De fait sur notre ter- rain, dès le bord du Rhône Annibal commençait à entrer dans les détroits des montagnes, en entrant dans la vallée étroite qui s'ouvre au bord du fleuve à Saint-Genix- d'Âoste ; et qui mène en remontant à l'est, sur le plateau de Novalaise, où on débouche par le col de la Crusille. Et il est tout naturel que les Allobroges, à l'approche de l'armée carthaginoise, aient couru en grand nombre s'em* parer des points dominants de la montagne de l'Épine^ qui commandaient le chemin direct de Novalaise à Cham- béry par le col de l'Épine : chemin par où il fallait né^ (1) Voici les indications successives de Tltinéraire d'Antonin : — A Mediolano per Alpes Graias Vienna : Arehrigium, — Bergintrum, — Daraniasiay — Obilon' num, — ad PMicanos, — Mantala, — Lemincum, — Labiscone, — Augustum^ — Bergusia, — Viennù, Voici celles de la Table théodosienne : Ariolica, — in Alpe Grata, — Bergin- trum, — Aximam^ — Darantasia^ — Obilonna, — ad Publicanos^ — Mantala, -^ Leminco, — Laviscone, — Augustum, — Bergusium, — Vigenna; § XI. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBROGES. 491 cessairement que r armée d'Annibal passât j pour gagner la grande vallée de Chambéry, la grande voie des Alpes, la voie unique dans cette région; et points dominants qui commandaient d'une manière si redoutable ce chemin du col de rÉpine, depuis le commencement de la corniche jus- qu'au col même, comme on Ta pu voir précédemment avec évidence. C'était donc le seul endroit où les Allobroges pussent espérer de barrer le chemin à Annibal. « C'en était fait de son armée, si leurs pièges eussetit été plus couverts : mais comme ils se cachaient mal, ou pas du tout, s'ils firent grand tort à Annibal, ils ne s'en firent pas moins à eux-mêmes. Ce général, averti du stra* tagème des barbares, campa au pied des montagnes, et cnvoyaquelques-unsdeses guides gaulois pour reconnaître la disposition des ennemis. » ( 111, x.) — Il est clair en effet que si Annibal fût venu s'engager aveuglément dans un tel chemin, presque toute son armée eût pu y périr, surtout dans le précipice de la corniche « Il est même pro-^ bable que ceux de ses soldats qui eussent échappé à ce désastre, n'eussent pu échapper à l'insurrection géné- rale de la population du pays, qui en eût été la conséquence naturelle. Le récit de l'auteur prêterait à entendre que les Allobroges eussent pu se tenir cachés dans ces positions qui commandaient le chemin, mais que de fait ils ne s'y cachèrent point du tout. On pourrait donc s'en étonner, puisque la cotidition essentielle de tout piège est de sur- prendre à rimproviste celui à qui on le tend. Mais ici la rue des lieux lève toute incertitude sur le véritable sens 192 ANNIBAL EN GAULE. du texte. En effet, il eût été impossible à un si grand nombre d'Allobroges de se tenir cachés sur les rochers nus où ils durent prendre position pour dominer le chemin de la corniche. Ils purent donc être aperçus de l'armée d'Annibal dès qu'elle fut sur le plateau de Novalaise, en face de la montagne de TÉpine. Alors ce général^ averti du stratagème des AUobroges, suspendit sa marche, campa surplace vis-à-vis de la montagne, et envoya quelques-uns de ses guides gaulois reconnaître la position des ennemis. On voit ici de quelle importance fut pour Annibal le con- cours de ces guides gaulois venus à sa rencontre avec leur roi Magile, tout exprès pour guider sa marche depuis le passage du Rhône jusqu'en Italie. ce Us revinrent dire à Annibal que, pendant la nut7, les en- nemis se retiraient dans une ville voisine. » (III, x.) — lis revinrent donc lui dire que ces AUobroges (qui avaient subitement couru aux armes, sans provision de vivres ni moyens de campement) se retiraient pendant la nuit dans leur ville de Lemincum (1 ), qui était située par derrière eux, directennent au bas de la montagne ; où ils pouvaient des- cendre en une heure et demie, et d'où, après avoir pris la nourriture et le repos nécessaires, ils pouvaient remonter au col de TÉpine en deux heures et demie environ. « Aussitôt le Carthaginois dresse son plan sur ce rap- (1) Est*ce sur l'emplacement de LémenCy ou plus au nord sur celui de Cham- béry-le-Vieux, qu'était bâtie la ville des AUobroges à Tépoque d'Annibal? C'est aux savants de la ville actuelle de Chambéry qu'il appartiendrait de résoudre cette question intéressante d'archéologie, au moyen des anciens documents que leur ville doit posséder. § XI. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBROGËS. 193 port; il fait, en plein jour, avancer son armée près des dé- filés; il campe assez proche des ennemis. La nuit venue, il donne Tordre d'allumer les feux, laisse la plus grande partie de son armée dans le camp, et, avec un corps d'élite, il perce les détroits et occupe les postes que les ennemis avaient abandonnés. »(lll,x.) — C'est-à-dire que d'abord Ânnibal, pour se placer mieux à portée d'exécuter le projet qu'il a conçu, fait en plein jour avancer son armée jusqu'au commencement du chemin qui monte de Nova- laise au col de l'Épine, et qui est un véritable et périlleux défilé, où il faut passer sur des rochers escarpés et au bord d'un précipice ; et il campe là, assez proche des en- nemis, au bas du versant occidental de la montagne, d'où il peut monter subitement en une heure ou deux au col de l'Épine. Puis, la nuit venue, il donne Tordre d'allumer les feux, afin que les ennemis, en apercevant ces feux du haut des rochers, croient bien que Tarmée carthaginoise va rester là toute la nuit; et que^ de leur côté, ils ne man- quent pas de se retirer pendant la nuit, comme aupara- vant, dans leur ville de Lemincum, Enfin, en pleine nuit, lorsqu'il juge que les ennemis doivent avoir quitté leur poste, Annibal lui-même, avec ses guides gaulois et un grand corps d'élite, part de son camp, perce les détroits, c'est-à-dire gravit ce chemin étroit et périlleux qui monte au col de TÉpine, et occupe les postes du haut de la mon- tagne que les ennemis avaient abandonnés. Voilà comment Ânnibal sut se rendre maître d'un redoutable défilé en pleine nuit et sans coup férir. C'est là assurément une 13 194 ANNIBAL EN GAULE. expédition nocturne conçue^ préparée et exécutée avec beaucoup de promptitude et d'babileté militaire. Mais ces belliqueux Allobroges, quand ils remonteront de Lemincuniy eux pour qui la montagne ne présente au* cune difficulté insurmontable^ vont-ils laisser défiler pai- siblement Tarniée d'Annibal^ et se contenteront-ils du rôle de spectateurs? « Au point du jour, les barbares , se voyant dépostés, quittèrent d'abord leur dessein ; mais, comme les bêles de charge et la cat^alerie, serrées dans ces détroits^ ne suivaient que de loin, ils saisirent cette occasion pour fondre de plusieurs côtés sur cette arrière-garde. » — Évidem- ment ces Allobroges, qui remontaient de grand matin au col de rÉpine, en s'apercevant de près que leur poste était occupé par les troupes d'Annibal , ne purent songer à les attaquer là, dans des conditions si désavantageuses pour eux. Il dut donc y avoir un moment d'indécision de leur part. Mais une pensée se présentait naturellement : à savoir, qu'une partie seulement de l'armée d'Annibal devait être là^ faute d'espace suffisant pour en recevoir davantage, et faute de temps pour y être monté; tout le reste de l'armée, avec les bêtes de charge et la cavalerie, devait donc être encore en ce moment de l'autre côté de la montagne , dans le chemin et dans le canip. Aussitôt ces Allobroges, qui connaissaient tous les détails de la montagne et qui n'avaient pas besoin de suivre un chemin pour retourner à leurs postes de la veille, les voilà tous montant avec ardeur, en s'écartant d'un côté ou de l'autre §Xt. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBHOGËS. Id5 du col de rÉpine, et chacun comme il peut s'insinuant sur le dos de la montagne et tout le long du chemin, par- ticulièrement au dessus de la corniche. Ils viennent ainsi attaquer de plusieurs côtés à ^a fois cette partie de Tarmée qui monte par le chemin avec la cavalerie et les bêtes de charge, mais surtout Taccabler de blocs de roche tout le long de la corniche. En même temps d'autres des leurs sans doute courent passer au col du Crucifix, pour aller par là plus facilement et plus rapidement attaquer le camp des Carthaginois au pied de la montagne. Cette partie de l'ar- mée d'Ànnibal se trouvait donc en réalité dans une posi- tion extrêmement périlleuse. a II périt là grand nombre de Carthaginois , beaucoup moins cependant sous les coups des barbares , que par la difficulté des chemins. Ils perdirent là surtout beau-* coup de chevaux et de bêtes de charge qui , dans ces dé*- filés et sur ces rocs escarpés, se soutenant à peine, tom- baient au premier choc. Le plus grand désastre vint des chevaux blessés , qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui en roulant poussaient et renversaient les bêtes de charge et tout ce qui marchait derrière. » (ill, x.) Quelle description pittoresque de ce qui dut avoir lieu sur ce terrain où nous nous trouvons amenés par les textes précédents ! Comme tout ce tableau s'encadre topogra- phiquement dans le chemin qui monte de Novalaise au col de l'Épine! Ainsi, dès la première phrase, où il est dit que « il périt là grand nombre de Carthaginois, beaucoup moins cependant sous les coups des barbares^ que par la 196 ANNIBAL EN GÂULË. difficulté des chemins, » on voit tout de suite que néces- sairement il se trouvait là un précipice où la plupart de ces Carthaginois trouvèrent la mort. Car il. n'est pas possible que la perte d'un gçand nombre d'hommes pro- vienne de difficultés quelconques d'un chemin, si ce n'est d'un précipice attenant à ce chemin et dans lequel ces hommes ont pu tomber. A la seconde phrase , on voit encore mieux comment sont survenus de tels accidents. « Les Carthaginois, y est-il dit, perdirent là surtout beau- coup de chevaux et de bêtes de charge qui, dans ces défilés et sur ces rocs escarpés, se soutenant à peine, tom« baient au premier choc. » Ici , il est évident que ces ani- maux marchaient sur le roc vifj où le moindre choc les faisait glisser, s'abattre, et tomber dans le précipice. Et d'où pouvaient provenir ces chocs , sinon des blocs de pierre lancés du haut par les AUobroges? Enfin, dans la troisième et dernière phrase , il est dit que « le plus grand désastre vint des chevaux blessés , qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui, en* roulant, poussaient et renversaient les bètes de charge et tout ce qui mar- chait derrière ». Or, pour que cela ait été le plus grand désastre ^ il faut croire que ces chevaux blessés poussaient et renversaient, non pas seulement dans le chemin, mais aussi dans le précipice même , les bêtes de charge et tout ce qui marchait par derrière; car une chute simplement par terre est bien rarement mortelle. Ce qui ne peut laisser aucun doute , c'est que de fait les troupes carthaginoises avec leurs chevaux et leurs bêtes de charge montaient § XI. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBROGES. 197 sur des rocs escarpés j et par un chemin très-rapide et aussi très-dangereux de sa nature même. Ainsi, en définitive, ce désastre de Tarrnée carthaginoise eut lieu dans un chemin qui était un défilé, qui montait très-rapidement, où Ton marchait sur le roc vif, et le long duquel régnait un précipice où tombèrent et périrent un grand nombre d'hommes, de chevaux et de bêtes de charge. Pouvait-on rencontrer dans notre auteur un texte plus caractéristique du chemin qui monte de Novalaise au col de rÉpine ; chemin que nous avons décrit ci-dessus et dont le lecteur a la carte sous les yeux? a Annibal, pour remédier à ce désordre, qui, par la perte de ses munitions , allait l'exposer au risque de ne pas trouver de salut , même dans la fuite , courut au se- cours à la tète de ceux qui, pendant la nuit, s'étaient rendus maîtres des hauteurs , et , tombant d'en haut sur les ennemis , il en tua un grand nombre ; mais , dans le tumulte et la confusion qu*augmentaient encore le choc et les cris des combattants , il perdit aussi beaucoup de son monde. Malgré cela, la plus grande partie desÂllo- broges fut enfin défaite , et le reste réduit à prendre la fuite. ■ (III, X.) Sans doute Annibal, par précaution ici (comme nous le verrons faire plus loin dans une situation semblable), avait laissé en arrière-garde ses troupes pesamment ar- mées, sur la solidité desquelles il pouvait particulièrement compter, en cas de quelque attaque subite de la part des Allobroges. Mais, le chemin étant un défilé plein de troupes, 198 ANNIBAL EN GAULE. de chevaux et de bètes de charge, il était presque absolu- ment impossible d*y passer d'en bas ou d'en baut^ pour porter secours aux points intermédiaires où l'armée était ainsi attaquée. Heureusement pour Ânnibal , du col de rÉpine où il se trouvait de sa personne, la courte branche du chemin (que nous avons décrite plus haut et qu'on voit sur la carte) lui permettait de se porter rapidement et di- rectement en bas au point le plus périlleux de l'attaque, c'est-à-dire sur les rochers qui commandent le chemin de la corniche : rochers du haut desquels les Allobroges ac- cablaient de blocs de pierre et faisaient tomber dans] le précipice les Carthaginois , les chevaux et les bètes de charge qui remplissaient ce chemin. 11 parvint donc ainsi, comme le dit notre auteur, à tomber d'en haut sur les ennemis et à en tuer un grand nombre. Mais , dans le tumulte et la confusion du combat sur de tels rochers, il perdit aussi beaucoup de son monde. Enfin, les Allo- broges durent céder et prendre la fuite sur tous les points. Concluons donc que les lieux dont nous venons de par- ler s'accordent, de la manière la plus exacte, avec le récit de Polybe concernant cette bataille des Allobroges (1). (1) Certainement, selon nous, Polybe lui-même a visité ces lieux-là; ou bien il a été renseigné par quelque témoin oculaire du passage d'Annibai à cet endroit; peut-être même par quelqu'un de ces Allobroges qui y dirigèrent contre les Carthaginois cette attaque meurtrière. Sans cela, nous ne saurions com- prendre que Polybe en ait pu donner une description si exactement d'accord avec la disposition des lieux. — Serait-ce encore un de ces Allobroges qui com- battirent au mont de i'Ëpinei qui aurait rapporté de là dans ses foyers un bou- clier carthaginois, découvert en 1714 près du village du Passage, situé à 10 kilo- mètres sud-ouest d' A oste? § XII. — PRISE DE LA VILLE DES ALLOBROGES. 199 § XII. » Ville des Allobroges prise par Annibal. « Ânnibal fit ensuite passer ces défilés , quoique avec beaucoup de peine , à ce qui lui était resté de chevaux et de bêtes de charge; puis, se faisant suivre de ceux qui lui parurent le moins fatigués du combat, il fut attaquer la ville d'où les ennemis étaient sortis sur lui. Klle ne lui coûta pas beaucoup à prendre. Tous les habitants, dans l'espérance du butin qu'ils croyaient faire, l'avaient aban- donnée. Il la trouva presque déserte. Cette conquête lui fut d'un grand avantage. 11 tira de cette ville quantité de chevaux , de bêtes de charge et de prisonniers ; et outre cela du blé et de la viande pour deux ou trois jours, sans compter que par là il se fit craindre de ces montagnards, et leur ôta l'envie d'interrompre une autre fois sa marche. » (III, X.) On voit d'abord par cette expression de l'auteur, « à ce qui lui était resté de chevaux et de bêtes de charge , ■ quelles graves pertes de cette sorte les Allobroges firent éprouver ici à Annibal, puisqu'il n'en avait plus, après ce combat, qu'wn reste de ce qu'il en avait possédé aupara- vant. Quanta la ville dont il s'agit (1), le tour et les ex- (1) Nous devons reconnaître ici que depuis longtemps ua savant de Genève, Deluc^ a émis et soutenu l'opinion, que la ville prise par Annibal le soir de sa première bataille dans les Alpes, était l'antique Lemincum des Allobroges, actuellement Chambéry. Mais c'est là le seul point commun entre son opinion et la nôtre : car nos deux itinéraires arrivent à Chambéry par deux chemins tout différents, et prennent ensuite deux directions tout-à*fait différentes. 800 ANNIBAL EN GAULE. pressions mêmes du récit de Polybe démontrent qu'elle était située très-près du défilé où les AUobroges tentèrent de barrer le chemin à Annibal. Car cette tentative est présentée ici comme une sortie exécutée par les habitants de cette ville contre lui; et ils se retiraient pendant la nuit dans l'intérieur de la ville ; et Annibal semble- rait n'avoir eu, comme on dit familièrement, que deux pas à faire pour aller s'en emparer. De plus, cette même ville devait être très-considérable, puisqu'Annibal y trouva de grandes ressources : d'abord, un grand nombre de chevaux, de bêtes de charge et de prisonniers, qui durent être pour lui un renfort bien opportun, après les pertes qu'il venait d'éprouver; puis, du blé et de la viande, pour une provision de deux ou trois jours à toute son armée, qui était d'environ quarante mille hommes. Or, l'ancienne ville de Lemincum (Chambéry) présentant toutes ces conditions réunies , et elle seule les présentant dans cette région des Alpes , il devient indubitable ici que ce fut bien de cette ancienne ville des AUobroges , située directement au bas du col de l'Épine, qu' Annibal s'em- para dans cette occasion. Réciproquement, Lemincum ayant été la seule ville d'une telle importance et située dans cette région du pays des AUobroges ., dont Annibal ait pu s'emparer dans cette occasion, cela suffirait pour constater que ce fut bien réeUement par le col de l'Épine (1), seul passage assez (1) Le col du Mont du Chaty par lequel Dcluc fait passer Tarmée d'Aaaibal J § Xlf. — PRISE DE LA VILLE DES ALLOBROGES. 201 proche de Lemincumj qu'Annibal arriva de Touest sur la grande voie d'Italie, après un combat meurtrier que les habitants de cette ville lui livrèrent sur le chemin même par lequel il monta à ce col. Ainsi, Tune quelconque des deux démonstrations implique l'autre. Une dernière conséquece de la disposition de ces lieux serait d'induire à rectifier l'appréciation historique de cette prise d'armes des Allobroges contre Annibal. En effet, d'une part, au dire de Polybe : « tous les habitants de cette ville des Allobroges , dans l'espérance du butin qu'ils croyaient faire, l'auraient abandonnée. » Mais comment admettre qu'ils aient eu l'espérance de piller une armée d'environ quarante mille hommes , aguerrie , munie de l'excellente épée espagnole, et qui était pro- bablement elle-même plus avide de butin à faire , que chargée de butin déjà fait, puisqu'il a fallu que le petit roi de TUe lui fournît un complément des choses les plus indispensables? Tandis qu'il est si naturel d'admettre que ces Allobroges de Lemincum aient pris l'alarme à la nou- velle qu'une telle armée se dirigeait du côté de leur ville, et qu'ils l'aient abandonnée : les uns, incapables de por- ter les armes, pour se réfugier au loin; les autres, pleins d'une courageuse résolution , pour monter à la hâte et barrer le chemin au col de l'Épine, seul passage par (Voir De Lateyponnière, Recherches historiques sur le département de i' Ain, Bourg, Dufour, 1838, t. I, p. 6), est k dix-sept ou dix-huit kilomètres de Chambéry, et par conséquent trop éloigné de cette ville des Allobroges pour s'accorder avec le récit de Polybe à ce siyet. m ANNIBAL EN GAULE. OÙ Tarmée carthaginoise pût arriver chez eux , seul lieu où ils pussent lui barrer le passage, et seule manière dont ils pussent s'en préserver. D'une autre part, selon notre auteur, a par la prise de Lemincum Ânnibal se fit craindre de ces montagnards et leur ôta l'envie d'interrompre une autre fois sa marche. » Mais, d'après son propre récit du combat, il aurait pu dire de même, et avec encore plus de raison, que les AUobroges ôtèrent à Annibal l'envie de passer une autre fois par là. Car c'est assez l'ordi- naire à la guerre que, de part et d'autre, on en sorte avec des pertes sensibles. En vérité , Ânnibal se souciait bien d'avoir donné une leçon de prudence aux AUobroges ! Il n'avait qu'une seule pensée : parvenir en Italie. Parvien- drait-il en Italie? C'était la seule question qui pût le préoc- cuper dans un tel moment, où il entrait en lutte avec les premières difficultés des Alpes; et où il venait de voir diminuer si gravement les ressources de son immense entreprise. Ainsi les peuples qu'il rencontrait sur son chemin et les difficultés des Alpes n'intéressaient Annibal que comme des causes de retard dans sa marche et d'affaiblissement dans la force de son armée. Par conséquent, s'il combattit au défilé de la montagne de l'Épine , ce fut parce qu'il ne put passer ailleurs pour gagner la grande voie d'Italie, et que les AUobroges lui barrèrent courageusement ce dé- filé, seul moyen qui leur offrît l'espoir de préserver leur ville du piUage accoutumé d'une armée étrangère. En résumé, au sujet de cette première partie de l'iti* §Xni. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES, 203 néraire d'Ânnibal à travers les Alpes, d'une part, nous avons vu dans le récit de Polybe un grand nombre de traits particuliers qui exigeaient chacun des conditions particu- lières sur le terrain correspondant ; et d'une autre part, sur le terrain que nous avons suivi, nous avons rencontré successivement et dans le même ordre un même nombre de conditions particulières, qui sont chacune en parfait accord avec chacun des traits du récit de Polybe. Voilà donc autant de preuves évidentes^ certaines et irrécusa- bles, que Polybe a décrit l'itinéraire du guerrier cartha- ginois avec une parfaite connaissance des lieux, et que nous avons nous-mème exactement suivi cet itinéraire. § XIII. « Anciens chemins qui traversaient les Alpes. Le lieu où se trouve actuellement Annibal, l'ancienne ville des Allobroges prise par lui, Leniincumy aujour- d'hui Chambéry, étant ainsi bien déterminée, nous allons désormais la prendre comme point de repère, soit pour compter le nombre de jours qu'Annibal mit à traverser les Alpes, soit pour retrouver les lieux où il dut être ensuite chaque jour, afin de nous bien reconnaître sur le terrain. Nous savons déjà qu'il a mis deux jours de marche pour venir, depuis l'entrée des Alpes qui s'ouvre sur la rive gauche du Rhône à Saint-Genix d'Aoste, jusqu'à la grande voie d'Italie sur laquelle il est actuellement, à Lemincum ou Chambéry. 204 ANNIBAL EN GAULE. Les indications précises et positives manquent pour le suivre au-delà. Mais, de Tensemble du récit de Polybe, qui indique la nature des difficultés qu'Annibal va ren- contrer dans sa marche de chaque jour, et qui décrit, chaque lieu d'une manière assez claire pour qu'on puisse le reconnaître aujourd'hui ; de l'ordre successif et de la distance de ces divers lieux ; de l'orographie des Alpes dans cette région de leur chaîne; d'un tel ensemble, disons- nous (sans même compter certains indices locaux dont on ne saurait rattacher l'origine à aucun autre évé- nement), ressort avec éclat une série complète de pré- somptions, qui ne permet plus aucun doute sur l'itiné- raire suivi par l'armée carthaginoise. Le lecteur lui- même en jugera. Lorsqu'on suit la grande vallée de Chambéry dans la direction du sud pour aller en Italie, et qu'on arrive sur l'Isère à Montmeillan, cette grande voie, unique jusque- là, s'y subdivise en deux voies secondaires, entre les- quelles il faut opter. — On peut, d'une part, sans passer risère, prendre à gauche et remonter sur la rive droite de cette rivière, par le pays des anciens Cenlroties, jusqu'au faîte des Alpes Graies (petit Saint-Bernard); pour descendre ensuite le long de la Doire-Baltée ou Grande-Doire, par le pays des anciens Salassij et parvenir en Italie à Aoste (jadis Augusta prxtoria Salassorum ), d'où la Grande-Doire va se jeter dans le Pô à environ quarante-cinq kilomètres en aval de Turin. — Ou bien on peut à Montmeillan, d'une autre part, franchir Tlsère § XIII. — ANCIENS CHEMINS DES ALPES. 205 pour aller prendre un peu plus haut sur sa rive gauche la vallée de l'Arc, affluent qui vient s'y jeter là; puis, re- monter tout le long de l'Arc, tantôt sur une rive et tantôt sur Tautre, par le pays des anciens Medulli (1), jus- qu'au faite des Alpes cottiennes (Mont-Cenis) ; puis, des- cendre tout le long de la Cenise, affluent de la Doire- Ripaire ou Petite-Doire, et parvenir ainsi en Italie dans le pays des anciens Taurini, à Suse (jadis Secusione ), où la Cenise se jette dans la Petite-Doire : laquelle vient du Mont-Genèvre et va directement de Suse se jeter elle- même dans le Pô à Turin (jadis Augtista Taurinorum). Laquelle de ces deux voies secondaires Annibal a-t-il dû suivre? Nous savons qu'il entrait dans ses plans de parvenir en Italie par un chemin détourné, par un chemin où les Ro- mains et le consul Publius*Scipion n'aient pu songer à l'at- tendre, pour attaquer son armée dans l'état de désordre et de délabrement où elle ne pouvait manquer de se trouver au sortir des difficultés et des rigueurs des Alpes. Et Annibal paraît en effet avoir réussi à tromper la vigilance du consul Publius^ puisque celui-ci alla l'attendre beaucoup trop loin du côté de l'est, près de Plaisance. Or Stra- bon (dans un texte qu'on verra plus loin etoù il s'auto^ rise sans doute de quelqu'un des ouvrages de Polybe qui (1) D'après ce que dit Strabon aa sujet des peuples des Alpes, nous avonA placé les Medulli (sur notre Carte des régions sud-est des Gaules) dans la vah lée de Maurienne, L'exactitude de cette détermination n'ofTraot ici aucune im- portance particulière , nous n'y reviendrons pas. 206 ANNIBAL EN GAULE, ne nous sont pas parvenus) dit que cet auteur ne désigne que trois débouchés de chemins des Alpes dans cette région de l'Italie : à savoir, par le pays des Taurini, par celui des Salassi^ et par celui des Rhwti. Et après Stra- bon, les Itinéraires d'Antonin nous font connaître quels étaient les anciens chemins des Alpes qui arrivaient en Italie par ces trois débouchés. Examinons-les. V Par le pays des Taurini débouchaient deux chemins qui arrivaient des bords du Rhône par les Alpes Cot- tiennes. L'un, à partir d'Arles, montait par la vallée de la Durance à Gap (Vapincum) ; l'autre, à partir de Tem- bouchure de la Drôme dans le Rhône, montait par Aouste {Augusta). Die (Dea) et Luc (JLucus Augusit) jus- qu'à Gap ; et depuis Gap le chemin unique, résultant de l'union de ces deux branches, gagnait le Mont-Genèvre (Matrona)^ point culminant; d'où il descendait par la vallée de la Petite-Doire à Suse (Secusione). C'est sur la première branche de ce chemin et au bord du Rhône que le consul Publius Scipion était venu attendre Annibal au passage du fleuve ; puis> il remonta sur la rive gauche jusqu'au point où Annibal l'avait passé trois jours aupa- ravant, jusqu'à Pierrelatte, non loin de l'embouchure de la Drôme. Là^ sans doute avant de rebrousser chemin, le consul put se renseigner d'une manière exacte sur la di- rection qu' Annibal avait prise le premier jour de sa marche, peut-être même le second jour. Il put donc savoir avec certitude que Tarmée carthaginoise ne s'était point écartée du Rhône à l'embouchure de la Drôme^ pour y § XIII. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES. 207 prendre le chemin des Alpes par Aouste (Augusta) ; mais qu'elle avait passé outre dans la direction de l'intérieur des terres, comme le dit Polybe. Par conséquent, le consul Publius Scipion, à son retour en Italie pour y attendre Annibal à la sortie des Alpes, ne pouvait songer à prendre position au débouché commun des deux che- mins qui arrivaient du Bas-Rhône par le pays des Tau- rini. Il dut donc aller l'attendre au-delà de Turin du côté de Test. Et effectivement il alla prendre position vers l'embouchure du Tésin dans le Pô, afin de surveiller les deux autres débouchés de chemins des Alpes ; mais cette position en était si loin, comme nous l'avons déjà fait remarquer précédemment, qu'à vrai dire il ne pouvait surveiller ni l'un ni l'autre de ces deux débouchés. 2"^ Par le pays des Salassi débouchaient en Italie trois chemins qui venaient de la rive gauche du Rhône à tra- vers les Alpes. Deux y arrivaient par les Alpes Graies(per Alpes Graias^ par le petit Saint-Bernard), le troisième par les Alpes Pennines {per Alpes Penninas, par le grand Saint- Bernard). L'un des deux premiers partait de Vienne et gagnait d'abord Aoste {Augiistunij près de l'embou- chure du Guiers); de ce point, Annibal Ta suivi jusqu'à Lemincum, De là, le chemin gagnait Montmeillan ; d'où, sans passer l'Isère, il remontait par lé pays des Cen^rone^, comme nous Tavons dit plus haut. Le second de ces deux chemins des Alpes Graies partait de Genève, et, coupant au plus court par Annecy {Bautas), venait se réunir au pre- mier à Moutiers {Darantasia Centronum); d'où ces deux 208 ANNIBAL EN GAULE. chemins réunis en un seul allaient franchir le col des Alpes Graies, et descendre ensuite dans la vallée de la Grande-Doire. Mais, en descendant par celte vallée et avant de parvenir en Italie, ils s'unissaient encore au troi- sième chemin, celui des Alpes Pennines, lequel arrivait de Martigny-en-Yalais (Octodurm), non sans de rudes difficultés à surmonter; et enfin le chemin unique, résul- tant de ces trois chemins réunis, débouchait en Italie par le pays des Salassi, c'est-à-dire par Aoste {Augusta prx- loria Salassoi'um) et Ivrée {Eporedia). S"" Quant aux chemins qui arrivaient en Italie par le pays des Rhœti (Simplon, Saint-Gothard, Spliigen), les Itinérai- res d'Antonin n'en parlent pas. Du reste, Annibal n'eût pu prendre que le premier de ces trois chemins, celui du Simplon, qui venait des bords du Rhône et qui débouchait en Italie par Domo-d'Ossola {Oscela Lepontiorum) ; mais il ne parait pas qu'il ait été possible, avant les travaux d'art, de descendre par ce chemin avec une armée, au versant italien près de Gondo. Strabon, qui écrivait sa géographie du temps d'Auguste, dit que celui de ces chemins des Alpes qui traverse le pays des Cmtrones est le plus long; mais le meilleur, et qu'on y peut passer avec des chars (1). Voilà, en résumé^ à quoi se réduisent les notions que nous ont transmises les anciens, concernant les passages (1) C'est ce chemin-là que prit Jules César pour aller envahir la Gaule transalpine, 160 ans après l'expédition d'AnnibaL § XIU. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES. 209 des Alpes qui nous intéressent au sujet de Texpédilion d'Annibal. Nous ne voyons là rien qui se rapporte au pas- sage par le mont Cenis. Serait-ce parce que ce passage n'aurait pas été connu des Romains? Ou bien, le considé- raient-ils comme impraticable, à cause de certaines pentes, très-rapides, qu'il présente du côté de l'Italie, ou à cause des déjections de torrents qui Tencombrent parfois dans la vallée de l'Arc ? Ou bien encore préféraient-ils prendre le chemin des Alpes Graies, qui mène à la même destination et qui est le meilleur de tous? Du reste, nous aurons à revenir sur cette question au sujet de l'itinéraire que Tite-Live a fait suivre à Annibal. Mais certainement les Gaulois cisalpins qu'Annibal avait pour guides, et qui sans cesse traversaient les Alpes dans cette région pour communiquer avec la mère patrie, devaient connaître tous les chemins de ces mon- tagnes, avec toutes leurs difficultés particulières; et la première chose qu'Annibal eut à déterminer de concert avec eux, ce fut le chemin par lequel son armée traver- serait les Alpes. Rappelons-nous ce qu'en a dit Polybe : « Enfin les courriers arrivèrent (en Espagne) et lui ap- prirent quelles étaient les dispositions et l'attente des Gaulois, la hauteur extraordinaire des Alpes , la peine qu'il devait s'attendre à essuyer dans ce passage, quoique absolument il ne fût pas impossible. » Donc déjà ces en- voyés gaulois et Annibal avaient en vue dans la pensée quelque passage des Alpes excessivement difficile, mais non absolument impraticable à une armée; donc probable- 14 2iO ANNIBAL EN GAULE. ment le passage par le mont Genis. Rappelons-nous encore ce qu'en a dit ce petit roi des Gaulois cisalpins, Magile, qui vint à la rencontre d'Annibal au passage du Rhône, et qui adressa une allocution aux soldats carthaginois par rintermédiaire d'un interprète. « Il semblait, dit Polybe à ce sujet, qu'on ne pouvait se défier de la pro- messe que les Gaulois faisaient de les conduire jusqu'en Italie par des lieux où ils ne manqueraient de rien, et par où leur marche serait courte et sûre. » Donc, ici en« core les Gaulois qui venaient pour guider Annibal jus- qu^en Italie, comptaient lui faire prendre le chemin du mont Cenis, qui tourne effectivement au plus court vers l'Italie, et où il était sûr que les Romains n'attendraient pas l'armée carthaginoise, puisque nulle armée étrangère à ces régions n'y avait passé jusqu'alors. Enfin, voici le texte de Strabon, qui ne laisse plus sub* sister aucun doute une fois qu'on a démontré qu'An nibal est parvenu à Chambéry4 « Polybe, dit Strabon, ne nomme que quatre passages de ces montagnes (des AI^ pes) : l'un, par la Ligurie, près de la mer Tyrrhénienne ; un autre , qui est celui par lequel Annibal passa^ et qui traverse le pays des Taurini; un troisième, qui passe par le pays des Salassi; et un quatrième, par celui des Rhasti. Tous quatre sont, dit-il, pleins de précipices (1)« v Or, à partir de Chambéry, on ne peut plus gagner l'Italie avec une armée que par deux chemins i ou par le Petit (1) STHADON, IV. Version de Coray. § XIU. - ANCIENS CHEMINS DES ALPES. 211 Saint-Bernard et Aoste (pays. des Salassi), ou par le mont Genis et Suse (pays des Taurini) ; donc c'est pour nous comme si Strabon disait qu'Ànnibal a passé par le mont Genis. C'est donc par le chemin du mont Genis que va passer Ânnibaly à partir de la ville des Allobroges dont il vient de s'emparer^ c'est-à-dire de Lemtncum ou Chambéry; et c'est dans cette direction que nous allons maintenant le suivre, bien qu'aucun auteur n'ait fait mention de ce chemin du mont Genis avant l'époque d'Auguste. Mais pour pouvoir, au besoin, déterminer en quel lieu de ce chemin Annibal devra se trouver tel ou tel jour après qu'il se sera de nouveau mis en marche, il est in- dispensable de connaître la longueur moyenne des mar- ches de l'armée carthaginoise dans la traversée des Alpes; et, heureusement, Polybe nous en fournit encore le moyen. — D'une part, il a dit ci-dessus (p. i 05) : « Depuis le passage du Rhône, en allant vers ses sources, jusqu'à ce commence- ment des Alpes d'où l'on va en Italie, on compte quatorze cents stades. Les hauteurs des Alpes, après lesquelles on se trouve dans les plaines d'Italie qui sont le long du Pô, s'étendent encore à douze cents stades i.* » Ainsi, la longueur du chemin que suit Annibal, depuis son entrée dans les Alpes auprès de l'embouchure du Guiers ou auprès d* Aoste (Augustuni)^ jusqu'à son débouché en Italie dans les plaines du Pô, doit être de douze cents stades, c'est-à-dire de deuoo cent vingt-deux kilomètres; et il est facile dfe vérifier que telle est réellement, depuis l'un de 212 ANNIBAL EN GAULE. ces points jusqu'à l'autre^ la longueur de la traversée des Alpes par le mont Cenis. — D'une autre part, Polybe dira ci-après (p. 248) : ce 11 y avait cinq mois et demi qu'An- nibal était parti de la Nouvelle-Carthage , en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô. » — Ainsi y quinze jours nous représentent la totalité de l'es- pace de temps qu'a duré la traversée des Alpes par l'ar- mée d'Annibal. 11 faudra donc en retrancher, et le nombre des jours de repos accordés à Tarmée, et le nombre des jours d'arrêt forcé devant quelque obstacle, pour que le reste exprime le nombre des jours de marche effective, ou le nonibre exact des marches exécutées dans la tra- versée des Alpes. Disons d'avance, sauf vérification atten- tive dans la suite du texte, que le nombre des marches ainsi déterminé est de dix. — Par conséquent, l'armée d'Annibal a fait dans la traversée des Alpes des marches d'une longueur moyenne de cent vingt stades^ c'est-à-dire d'environ vingt-deux kilomètres. Et comme nous devons compter les jours et les marches elles-mêmes à partir de l'entrée dans les Alpes, notons qu'il y en avait déjà deux à compter le soir où la ville des Allobroges fut prise. Ainsi : deux jours écoulés et deux marches accomplies, voilà le compte fait pour l'itinéraire d'Annibal depuis son entrée dans les Alpes jusqu'au mo* ment actuel, où il vient de prendre l'ancienne ville des Allobroges, Lemincum^ aujourd'hui Ghambéry. Suivons maintenant le récit de Polybe. § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 213 § XIV. — L'armée d'Annibal se remet en marche. Elle est attaquée à rimproviste par un peuple voisin des AUobroges. « Annibal campa dans cet endroit (à Lemincum) et s'y rafraîchit un jour entier (troisième jour depuis l'entrée dans les Alpes). Le lendemain on continua de marcher. Pendant quelques jours, la marche fut assez tranquille. Au quatrième; voici un nouveau péril qui se présente. » (III, X.) Voyons tout d'abord où devait être Ânnibal ce jour-là. A partir de Chambéry pour se rendre au mont Cenis, on marche longtemps comme en plaine ; puis, la vallée de Maurienne, où Ton entre bientôt, est largement ouverte et ne présente d'abord aucune difficulté. Aussi le texte dit-il ci-dessus que, pendant quelques jours, la marche de l'armée d'Annibal fut assez tranquille. Au quatrième jour, ou à la quatrième marche depuis le départ de la ville des AUo- broges (c'était au septième jour, ou à la sixième marche depuis l'entrée dans les Alpes)^ à quel point du chemin devait être l'armée carthaginoise? L'étroitesse de la vallée de Maurienne faisant que soit le cours de l'Arc, soit l'ancien chemin naturel, soit le chemin de fer actuel diffèrent à peine de longueur, on peut, sans erreur sensible, compter ici les distances par celles du chemin de fer, qui sont cer- taines et faciles à constater. Ainsi, le chemin étant peu ra- pide dans cette partie, les trois marches précédentes (à vingt-deux kilomètres chacune ou un peu plus) avaient dû 2U ANNIBAL EN GAULE. amener l'armée carthaginoise tout près de Saint-Jean de Maurienne, qui est à soixante-neuf kilomètres de Cham- béry par la voie ferrée. C'est donc là que dut camper Annibal le soir du troisième jour de marche depuis Cham- béry ; et c'est là, à Saint-Jean de Maurienne, que, le len- demain matin , au quatrième jour, dut se présenter le nouveau péril dont Polybe va parler. (c Les peuples qui habitaient sur cette route inventent une ruse pour surprendre Annibal. Us viennent au-devant de lui portant des rameaux et des couronnes sur la tète. C'est le signal de paix et d'amitié chez ces Barbares, comme le caducée chez les Grecs. Cela parut suspect à Annibal ; il s'informa exactement quel était leur dessein, quel motif les amenait. Ils répondirent qu'ayant su qu'il avait pris une ville sur leurs voisinSj et qu'il avait ter- rassé quiconque avait osé lui tenir tète, ils venaient le prier de ne leur faire point de mal, et lui promettre de ne lui en faire point ; s'il doutait de leur bonne foi, qu'ils étaient prêts à donner des otages. « Annibal hésita longtemps sur le parti qu'il devait prendre. D'un côté, en acceptant les offres de ces peuples, il avait lieu d'espérer que cette condescendance les ren- drait plus réservés et plus traitables. De l'autre, en les rejetant, il était immanquable qu'il s'attirât ces barbares sur les bras. Sur ces deux raisons, il fit du moins sem- blant de vouloir bien les mettre au nombre de ses alliés. Aussitôt on lui amena des otages ; on le fournit de bes- tiaux, on s'abandonna entièrement à lui sans aucune pré- § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 215 caution, sans aucune marque de défiance. Annibal, de son côté, se livra tellement à leur bonne foi apparente, qu'il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à fran- chir. Ils marchèrent donc à la tète pendant deux jours. » (111, X.) D'après la disposition des lieux à Saint-Jean de Mau- rienne, c'est là que de tout temps a dû se former le plus grand centre de population dans la vallée de l'Arc. Il est donc lout naturel que ce soit là même qu'Annibal ait rencontré la population du pays rassemblée à l'occasion d'un événement aussi émouvant que l'arrivée de l'ar- mée carthaginoise, et là aussi que cette population ait décidé en commun du parti à prendre dans cette grave conjoncture. Le peuple qui habitait sur cette route et qui vint au devant d'Annibal était, dit Polybe, voisin des Allobroges : cela est bien évident pour la vallée de Mau- rienne. C'étaient, croyons-nous, les anciens Medulli de Strabon. Le premier effet de la nouvelle que l'armée car- thaginoise approchait, dut être de faire fuir tous ces habi- tants du pays çà et là; mais la sécurité même du refuge que leur offraient les montagnes et les forêts leur permit de concevoir hardiment le projet indiqué ci-dessus, et de tout disposer secrètement pour le mettre à exécution sans retard, c'est-à-dire dès le lendemain de l'arrivée des Car- thaginois dans le pays. Tout étant donc prêt lorsqu'Anni- bal arriva chez eux, au quatrième jour de marche depuis Chambéry, ils se présentèrent à lui comme on l'a vu; il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à fran- 216 ANNIBAL EN GAULE. cbir; et, depuis ce moment-là, ils marchèrent à la tète de Tarmée pendant deux jours. On voit dans le texte qu'au point de la route où ce peuple vint au devant d'Ânnibal des défilés restaient à franchir. Ainsi : défilés par-derrière et défilés par-devant l'armée d'Annibal, dans sa position actuelle : telle est bien la disposition des lieux pour une armée qui arrive de Gbambéry à Saint-Jean de Maurienne. Ces deux jours, pendant lesquels les habitants du pays marchèrent à la tète de l'armée carthaginoise, étaient les septième et huitième jours, à dater de l'entrée dans les Alpes; et les deux marches correspondantes seront les sixième et septième marches , à compter de l'entrée de ces montagnes située au bord du Rhône, à l'endroit où ce fleuve reçoit le Guiers. Voyons d'avance où devra être l'armée carthaginoise sur la fin du deuxième jour où elle fut guidée par les ha- bitants du pays. Nous savons par Polybe que la longueur moyenne d'une marche de cette armée dans la traversée des Alpes fut d'environ cent vingt stades ou vingt-deux kilomètres. Ainsi, à partir de Saint-Jean de Maurienne, la première des deux marches en question dut faire par- venir l'armée carthaginoise à La Praz (22 kilom.), où est une station du chemin de fer; peut-être même fut-elle poussée à deux kilomètres plus loin, à Saint-André : la position y étant convenable pour camper, et les gens du pays aidant Annibal dans son ardeur de parvenir en Italie, et dans son impatience d'en finir promptement avec cette XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 217 traversée des Alpes. Mais cela n'a point d'impor- à préciser. jour suivant, à partir de La Praz ou de Saint-André la carte ci-jointe), la marche devra aboutir près de 'tnignon, qui est à 23 ou 24 kilomètres de La Praz : s cette marche va être troublée, comme on le verra ci' es. Par conséquent, ce sera entre La Praz et Termi- n que l'armée carthaginoise devra se trouver le xième jour de marche avec les guides du pays ; et ant^garde devra être d'autant plus près de Termi- n que la marche aura été ce jour-là plus tardivement rrompue par l'événement qui se prépare. Revenons ntenant au récit de Polybe. c Quand on fut entré dans un valUm, qui de tous les is était fermé par des rochers inaccessibles^ ces per^ )8 attroupés vinrent fondre sur l'arrière-garde d'Anni- . Ce vallon eût sans doute été le tombeau de toute l'ar- ec si le général carthaginois, à qui il était resté quel- 3 défiance, et qui s'était précautionné contre la bison, n'eût mis à la tête les bagages avec la cavalerie^ les pesamment armés à la queue. Cette infanterie sou- t V effort des ennemis^ et sans elle la perte eût été lucoup plus grande. Mais malgré ce secours il périt là ind nombre d'hommes, de chevaux et de bètes de arge. Car ces barbares, avançant sur les hauteurs à me- te que les Carthaginois avançaient dans le bas, de là Uôt roulaient, tantôt jetaient de grosses pierres, qui re- ndirent tant de terreur parmi les troupes, qu'Annibal fut 218 ANNIBAL EN GAULE. obligé de se tenir pendant toute une nuit avec la moitié de son armée sur un rocher fort et découvert pour veiller à la défense des chevaux et des bètes de charge; encore cette nuit suffit-elle à peine pour les faire dé filer • » (III, x.) Qu'on veuille bien arrêter un moment son attention sur tout ce que notre auteur vient de dire, particulièrement sur ce qui concerne Tordre de marche de Tarmée carthagi- noise au moment de l'attaque^ et sur le trouble qu'y jeta ensuite la terreur causée par cette attaque subite. Car il importe de se faire dans la pensée un tableau exact de ce combat, afin de bien reconnaître le lieu qui en fut le théâtre. Quand l'attaque survint , les bagages avec la cava- lerie cheminaient en tète de l'armée ; les pesamment armés marchaient en queue ; et ce fut, paraît-il, cette arrière-garde seule qui tint ferme contre l'effort des en- nemis. Ceux-ci survinrent du haut d'un versant de mon- tagne, au bas duquel passait la route suivie par l'armée carthaginoise ; et de là, avançant dans le haut à mesure que les Carthaginois avançaient dans le bas, ils firent rouler sur eux ou lancèrent à la main de grosses pierres, a qui répandirent tant de terreur parmi les troupes (dit Polybe ; suivons bien ce qu'il ajoute), qu'Annibal fut obligé de se tenir pendant toute une nuit avec la moitié de son armée sur un rocher fort et découvert, pour veiller à la défense des chevaux et des bètes de charge; encore cette nuit suffit-elle à peine pour les faire défiler, j» On voit donc qu'il manque ici l'indication spéciale du désordre matériel, inséparable de la terreur qui se répandit parmi § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 219 les troupes du centre ; mais que ce désordre matériel est implicitement constaté, par la mesure même que prit aus- sitôt Annibal pour en prévenir les conséquences. Ainsi , bien que les pesamment armés aient tenu ferme à Tar- rière-garde et soutenu avec vigueur Teffort des ennemis^ évidemment Tordre de la marche a été bouleversé. Le fait ne. peut être mis en doute, puisque les chevaux et les bêtes de charge, qui d'abord cheminaient en tête de l'armée, défilèrent ensuite devant une moitié de l'armée. Celle-ci se trouvait donc alors par devant; où il parait qu'elle se serait précipitée par un premier mouvement de terreur, et où Annibal lui-même aurait couru la rallier pour veiller à la défense des chevaux et des bêtes de charge restés en arrière. Pour nous rendre compte de tout cela, cherchons d'a- bord quel fut précisément le lieu de ce deuxième combat qu'Annibal eut à soutenir dans les Alpes. (Voir la carte.) Les dates et les mesures de distance constatées plus haut, les conditions locales signalées par Polybe, l'oro- graphie du pays, tout s'accorde pour démontrer que cette attaque subite et le désordre extrême qui en résulta parmi l'armée carthaginoise, durent avoir lieu dans cette partie de la vallée de Maurienne qui s'étend , depuis Tendroit où se voit aujourd'hui le fortde l'Esseillon, jusque près de Termignon. Ce lieu avait été parfaitement choisi pour y attaquer l'armée d' Annibal. En effet, comme le dit Po- lybe, elle venait d'entrer là dans un vallon qui de tous les cotés était fermé par des rochers inaccessibles. A 220 ANNIBAL EN GAULE. droite et à gauche, évidemment les montagnes étaient inaccessibles ; par devant, c'était le faîte des Alpes qu'An* nibal croyait à peine pouvoir franchir; par derrière, c'était une gorge de montagnes de plus de cinquante kilomètres de longueur, pleine de défilés, et encore la retraite s'y trouvait-elle barrée à l'armée carthaginoise par la disposi- tion naturelle du lieu, résultant d'un accident géologique. Qu'on veuille bien se figurer une immense crête de rochers d'une centaine de mètres d'élévation, qui se dé- gage du flanc des montagnes de la rive droite de l'Arc, et vient transversalement barrer la vallée jusqu'à l'autre versant, sauf une coupure à pic qui resle de ce côté-ci. Cette coupure elle-même est un véritable abîme, au fond duquel on entend le fracas des eaux de la rivière, qu'à peine on peut apercevoir de quelques points. Joignez à cela que sur la rive gauche, où le chemin est forcé de passer, il est là coupé transversalement par un autre gouffre de rochers, au fond duquel le Nant, ou torrent de Sainte-Anne, roule ses eaux avec autant d'impétuosité que l'Arc, et va s'y précipiter vis-à-vis du barrage, sur lequel est assis le fort de TEsseillon. Pour gagner le mont Cenis, il faut passer ce Nant, et, dès qu'on l'a passé, on se trouve dans ce vallon étroit fermé de toutes parts, où Tarmée carthaginoise fut accablée de grosses pierres, roulées ou lancées par les habitants du pays. L'unique voie de salut était donc de franchir les Alpes. Et, en efTet, on a vu qu^Annibal n'hésita pas à faire défiler son armée et à marcher en avant. § XIV. - ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 221 Voici quel est encore de nos jours l'aspect général de ces lieux, d'après un auteur italien qui les avait visités. On va voir que cet aspect évoque naturellement dans la pensée l'image employée par Polybe, lorsqu'il dit que ce vallon eût pu être le tombeau de toute l'armée. — « Dans une hor- rible solitude des Alpes, dit l'auteur italien, sur le bord d'un profond lavin que l'Arc a creusé au milieu de cou- ches calcaires, s'élève le fort de TEsseillon, qui ferme la vallée de Maurienne, domine le cours de l'Arc et couvre le passage du grand et du petit mont Cenis. La solidité des constructions militaires, leurs grandes et justes pro- portions, les sentiers coupés au milieu des rochers et serpentant jusqu'au sommet, le pont jeté sur un abîme, le torrent qui mugit au fond du ravin, l'aspect désolé de lieux où la nature semble plongée dans un deuil éternel, les grandes œuvres produites par l'homme entre l'abîme et le chaos, l'idée de la guerre, terrible dans ce lieu où les éléments ont déjà établi l'empire de la destruction, rhorreur qu'inspire la pensée d'un siège et encore plus d'un assaut au milieu de tant d'images de ruine et de mort, ébranlent violemment l'âme el font que le voyageur s'arrête pensif et recueilli (1). » Et pour donner une idée de ce que devait être à l'épo- que d'Annibal l'état du chemin du mont Cenis qui passe là, nous allons en citer une description qui ne date que de deux siècles et demi, mais qui sufiira pour qu'on puisse (1) David Behtolotti^ Viaggio in Savoia, 222 ANNIBAL EN GAULE. apprécier les difficultés naturelles de ce chemin. Nous tirons ces renseignements d'un vieil itinéraire, écrit en latin avec assez d'élégance, et dont nous avons pu vérifier l'exactitude de nos propres yeux , soit dans cette région des Alpes, soit ailleurs : (c A un mille de là (de Saint-André), y est-il dit, on arrive au village de Modane situé dans une plaine assez agréable... On y voit nombre d'usines pour l'exploitation du fer. Le costume des femmes y est différent de ce qu'il était jusque-là dans la vallée. On nous servit à dîner aux TroiS'Rois. Le dîner terminé , il nous fallut repartir de cette plaine et continuer notre marche sur des rochers escarpés, et par de petits chemins encore plus étroits là que jamais auparavant. A gauche, une vallée si profonde que le regard n'y peut plonger ; à droite, des rochers qui surplombent et des chutes d'eau étourdissantes ; sous les pieds, çà et là, des ponts de bois jetés entre deux ro- chers, établis avec des planches, et au-dessous desquels l'eau se précipite des hauteurs comme une pluie. Tout cela exige de la part du voyageur la plus grande atten- tion, s'il ne veut pas au moindre accident glisser avec son cheval dans l'abîme. Nous apercevons à gauche le village de Bourgue (Bourget) sur un terrain rocailleux et néan- moins assez bien cultivé. A un mille de distance, on arrive à Vilars (Yillarodin), village situé au col d'un mont^ d'où on descend à un petit pont de bois (pont du Nant) qui est à peine capable de supporter le poids d'une monture, et au-dessous duquel^ dans un abîme, les eaux passent avec § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 223 la plus grande impétuosité et avec un fracas abominable. On laisse à gaucbe dans le fond de la vallée le village d^Abrietz (Avrieux), et on descend peu à peu pendant un mille au village de Bareman (Bramans), qui fut jadis une cité... A un mille plus loin, est le hameau de Souliere (Solières-Envers) , qui est bâti partie au pied et partie dans le haut d'un coteau. Non bien loin de là est le vil- lage de Tremignan (Termignon), situé au fond de la vallée, au bord de l'Arc, dont le volume d'eau est augmenté ici par le ruisseau la Vannoise (le Doron , qui provient des monts de la Yanoise situés au nord). De là, par un chemin en pente sur un terrain assez fertile en céréales (sur la rive gauche de l'Arc), nous gagnâmes le village de VAsnebourg (Lans-le-Bourg), à un mille de distance , où, accablés de fatigue, nous trouvâmes à peine le néces'* saire, mais bien assez de malpropreté, dans l'auberge des TroiS'Rois (I). » (i) û Uno lapidé itur islhincin vicum if oc/ane, amabiliori in planitie silum... in quo fréquentes videas ofHcinas ferrarias> cultumque inutieram diversum a prioribus; nobis prandium exhibitum à Trois-Rois. Qao flnito, e planitie rur- sas ad prseruptas râpes angustioribas quam unquam antehac semitis, per- gendum erat; ad iœvam valles tam altae ut effugiant visam; ad dextram saxa capiti imminentia, cam stridentibus aqoarum praecipitantiis ; subtus pontes hinc inde lignei tabalati, sub quibus instar imbriam aqaa defertur e jugis^ saxosa jttga connectunt. Hsec omnia circumspectum reddant viatorem, nisi vel mo- mento cum equo in abyssum ire velit. Bourgue viens ad sinistram loco saie* broso, frugibus tamen cu1tO| cernitur. Vilar s y 1 mill.y vicus^ in jugo montis haeret; a quo descensus fit ad ponticnlum ligneum, qui vix ferundo est vecto* rem; sub quo in abysso velocissimi aquarum fluxus, abominabili cum stre- pitu. Abriei vico ad sin. in valle relicto, paulatim descenditur 1 mill. ad vicum Baremany qui oiim civitas..... Hinc pagus Souliere^ 1 mi//., abjacet; cujus paf^ ad pedem, pars ad caput montis sedificata est. Prope abest Tremignan viens, in vaille ad Arcam, quam amnis Vannoise heic auget. Ex hoc, ciivoso itinere 224 ANNIBÀL EN GAULE. Qu'on juge par cette description de ce que devait être ce chemin du mont Cenis à l'époque d'Annibal. Mais n'oublions ni les Gaulois cisalpins et leur roi Magile qui dirigeaient sa marche , ni le corps d'ouvriers mili- taires qu'il avait dans son armée et qui lui avaient déjà rendu de si grands services au passage du Rhône. Du reste, ce vieux chemin du mont Cenis est encore aujour- d'hui parfaitement reconoaissablef et il est complètement tracé sur la carte de l'état-major sarde (dont on a un ex- trait sous les yeux), sauf bien entendu dans les endroits où la route actuelle l'a recouvert. Ce qu'il importe surtout de remarquer au sujet de ce chemin, c'est que depuis le pont Saint-André en face de Freney, jusqu'à Solières-Envers près de Termignon, c'est-à-dire dans presque toute la longueur de celte marche, l'armée carthaginoise remontait sur la rive gau- che de TArc^ au pied du versant de la vallée tourné au nord-ouest, et en conséquence de cette exposition, naturelle- ment couvert de bois de sapins ou autres arbres résineux. De sorte que l'armée en marche dans ce chemin avait d'un côté^ à sa gauche et en bas, la rivière ou les préci- pices qui la bordent, et de l'autre côté, à sa droite et en haut, les sombres forêts qui couvrent ce versant et qui y tetendimus solo salis frumenti ferace in vicam l'Asnebourg, 1 milliario; ubi fessi, angustum vix, impurum satis^ habuimus diversorium à Trois-Hois. » Abrâh. Golnitzl. DarUisc. — ULYSSES huLGico-GAhUCUS, fidys iibidux etAckates, per Belgidm hispan., begnum Gâllijc, ducat. SABAUOiiS, Tdri- NUM ugque, Pedemonti metropolin, — Lugduni Batav., ex offidna Elze\'I- RIANA. — CI3 13C ZXXI. (p. 663). § XiV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 225 descendent plus ou moins près du chemin^ depuis Freney jusqu'à Solières-Envers. Maintenant qu'on connaît bien ce vallon fermé de toutes parts que Polybe signale, et (autant qu'il nous a été pos- sible de le faire connaître dans son état primitif) le chemin d'Italie qui passait jadis dans ce vallon, comme y passe encore aujourd'hui la route du mont Genis exé- cutée au commencement de notre siècle, on peut se faire une idée assez claire et assez complète de l'attaque dé- crite par l'auteur, et dont ces lieux furent le théâtre. L'armée carthaginoise était donc partie de La Praz ou de Saint-André dans l'ordre indiqué par le texte, les bagages* avec la cavalerie en tète, le gros de l'infanterie à la suite, et les pesamment armés à la queue. Déjà une grande partie de la colonne de marche avait passé le pont du Nant et était entrée dans ce vallon fermé de tous les côtés et signalé plus haut : disons, pour fixer les idées, que la tète des bagages avec la cavalerie approchait de Solières- Envers, où il faut repasser l'Arc; que les premiers fan- tassins arrivaient à Bramans ; et que les pesamment armés venaient de partir de La Praz et de passer l'Arc à l'en- droit où est aujourd'hui le pont Saint-André, en face de Freney. De sorte que toute l'armée se trouvait sur la rive gauche de l'Arc et le long des forêts résineuses qui cou- vrent ce versant de la vallée. 11 pouvait être environ midi. Tout à coup, sur le flanc droit de la colonne de marche, se précipitent une multi- tude d'ennemis sortant des bois qui couvrent ce versant 15 226 ÂNNIBAL EN GAULE. de la vallée^ et de là, les uns font rouler sur l'armée carthaginoise de gros blocs de roche, les autres lancent de grosses pierres. On comprend l'effet que dut produire cette avalanche de blocs de pierre sur l'armée engagée dans un chemin étroit, et ayant à sa gauche et en bas presque partout des précipices, depuis Modane jusqu'à Bramans. Et sans discontinuer leur mode d'attaque, les ennemis avancent dans le haut à mesure que les Carthaginors avancent dans le bas ; c'est*à-dire qu'ils courent le long de ce versant du vallon depuis Modane jusqu'à Solières- Envers, en continuant d'accabler l'armée de ces blocs de pierre qu'ils font rouler ou qu'ils lancent sur elle, sans que les troupes puissent monter vers eux et les joindre à l'épée espagnole dont elles sont munies. L'attaque devient donc générale d'un bout à l'autre de la colonne de marche, suivant l'opportunité des lieux. A l'arrière-garde, les pesamment armés tiennent ferme contre l'effort des ennemis. Mais, dans le milieu de la colonne, la terreur se répand parmi les troupes à tel point que, pour échapper à cette situation périlleuse, chacun se précipite et tâche de gagner les devants : cela devient une course pèle-mèle au milieu des chevaux et des bêles de charge qui s'effrayent à leur tour, se dérobent et se jettent hors du chemin çà et là, ou dans les précipices, ou au-delà de la rivière. A l'aspect d'un tel désordre, Annibal lui- même, qui voit la ruine de son expédition, s'il perd sa cava- lerie et ses bêtes de charge, enfonce les éperons^ franchit § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 227 tout ce qu'un coursier d'Afrique peut franchir et par- vient en avant 9 où il arrête les troupes effrayées, les rallie et leur fait prendre position sur un rocher fort et décou- vert qui se trouve là. C'est-à-dire qu'Annibal range cette moitié de son armée sur les assises rocheuses qui bordent la rive droite de l'Arc vis-à-vis de Solières-Envers, dans l'étendue d'environ deux mille mètres, entre deux torrents qui viennent s'y jeter : position qui commande absolument tous les chemins de la vallée. De là donc, avec la moitié de ses troupes, pendant que les pesamment armés à l'arrière-garde continuent d'avancer en soutenant l'effort des ennemis, son regard embrasse toute l'étendue du désordre, et il veille à la défense des chevaux et des bêtes de charge qu'on ramène comme on peut au chemin, où il les fait défiler sous ses yeux jus- qu'au-delà du ruisseau voisin en amont, et encore au-delà duDoronet de l'Arc à Termignon (avec l'ordre de pousser ensuite leur marche sur la rive gauche de la rivière jusqu'à Lans-Ie-Bourg) , où ils seront en sûreté et trou- veront le fourrage nécessaire. Sur ces entrefaites la nuit était venue, a et Annibal, dit Polybe, fut obligé de se tenir pendant toute cette nuit-là avec la moitié de son armée sur ce rocher fort et décou- vert pour veiller à la défense de ses chevaux et de ses bêtes de charge ; encore cette nuit sufût^lle à peine pour les ramener et les faire défiler. » Quelle put être la force numérique des ennemis qui attaquèrent ainsi l'armée d'Annibal ? Nous n'avons à ce 228 ÂNNIBAL EN GAULE. sujet qu'une indication très-vague : ces perfides attroupés, dit Tauteur. Ajoutons que la population d'un pays si peu producteur de denrées alimentaires pour l'homme n'a jamais pu être bien nombreuse. Au fond, d'après le récit même de l'attaque dont il s'agit, elle paraît s'être réduite à faire rouler ou à lancer de grosses pierres sur l'armée carthaginoise, sans employer aucune autre arme. On conçoit, en effet, que des montagnards vigoureux et accoutumés dès l'enfance à toutes les difficultés du pays, aient pu de cette manière et sur un tel terrain, même sans armes proprement dites, faire d'en haut beaucoup de mal aux troupes carthaginoises engagées en bas dans le chemin, sans que celles-ci aient pu monter à eux assez vite pour les joindre les armes à la main. On comprend aussi qu'en faisant rouler et en lançant de grosses pierres, ils aient tué, blessé ou dispersé beaucoup d'hommes , et surtout beaucoup de chevaux et de bêles de charge. Du reste, on ne doit pas s'étonner que Polybe, qui était lui-même un homme de guerre, n'ait pas mis en pleine lumière sous les yeux de son lecteur le triste spec- tacle d'une telle armée jetée dans un tel désordre par une attaque de cette nature. 11 nous montre bien Annibal dans sa position dominante, rétablissant l'ordre en faisant reprendre les devants à la cavalerie et aux bêtes de charge, obligé même d'y veiller de sa personne pendant toute une nuit; mais il ne parle plus des ennemis, sauf qu'il ajoute dès le commencement de la phrase suivante : § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 229 ec Le lendemain, les ennemis s'étant retirés... » On ne les vit donc plus le lendemain matin, et nous devons croire qu'ils s'étaient retirés le soir de l'attaque dès la nuit venue ; soit parce qu'ils ne pouvaient plus voir à diri- ger leurs pierres ; soit parce qu'il leur eût fallu, sur le terrain presque plan du fond du vallon au pied de la position d'Annibal, trop approcher des pesamment armés : lesquels sans doute s'étaient rangés là, pour couvrir la masse confuse d'hommes, de chevaux et de bêtes de charge qu'Annibal faisait défiler sous ses yeux, vis-à-vis de Solières-Envers, point où il fallait repasser l'Arc. Les ennemis durent donc se retirer le soir de l'attaque, dès qu'ils ne se trouvèrent plus à une distance prudente de la position forte où se tenait Annibal avec la moitié de son armée. De son côté, sur ce rocher fort et découvert, le grand général devait être bien douloureusement affecté d'avoir vu sa belle armée, qu'il avait si puissamment organisée pour la guerre ordinaire, jetée dans un tel désordre à coups de grosses pierres, lancées par une population farou- che, embusquée sur son passage, grâce à une disposition fatale de ces lieux, où aucune prudence humaine n'eût pu l'en préserver. Que les pertes éprouvées là, surtout ces nouvelles pertes de chevaux et de bètes de charge qui affaiblissaient tant la force de son armée, durent lui être sensibles ! Quelles tristes, quelles poignantes pensées du- rent assiéger sa grande âme pendant toute cette nuit qu'il passa là à veiller lui-même pour faire rechercher, rame- 230 ÂNNIBAL EN GAULE. ner au chemin et défiler en avant ce qu'on put retrouver de ses chevaux et de ses bêtes de charge dispersés dans cette fatale journée ! De leur côté, les habitants du pays durent être bien exaltés à la fin de ce succès mémorable, bien glorieux, bien triomphants d'avoir ainsi tué ou blessé et jeté en plein désarroi tant de bêtes de charge, tant de cavalerie et d'in- fanterie, simplement à coups de grosses pierres poussées ou lancées d'en haut à travers les rangs. Cette exaltation néanmoins ne paraît pas les avoir entraînés jusqu'auprès de la position d'Annibal. Car, s'ils eussent poussé à ce point l'audace, Polybe l'eût su et n'eût pas manqué de le dire. Mais, outre qu'il est évident que sur ce terrain du fond du vallon, ils eussent perdu l'avantage qui avait fait leur force auparavant, on doit croire que s'ils n'avaient pas encore jusque-là senti la pointe des épées ou des lances, du moins ils les avaient aperçues, et c'était assez : à juger d'eux par leurs descendants que, certes, nul qui les connaisse ne prendra pour des simples. Donc, ces habi- tants du pays se sont contentés de prendre congé d'Anni- bal à une certaine distance de ce rocher fort et découvert, où il se tint pendant toute une nuit avec la moitié de son armée, pour veiller à la défense et au défilé des chevaux et des bêtes de charge. Voilà donc, dans ce val/on qui de tous les côtés était fermé par des rochers inaccessibles, la position forte où la vaillante armée d'Annibal fut forcée de se tenir sur pied pendant toute une nuit^ prête à porter du secours au § XIV. * ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 231 premier appel. Nuit d'angoisse et de recueillement pour ce grand homme, et pour cette armée qu'une poignée de montagnards avait pu surprendre et troubler ainsi dans sa marche, et qu'il fallait songer à préserver du retour d'un pareil danger. Ici peut-être n'est-il pas hors de propos de signaler un nom de lieu bien remarquable, le nom de Bonne nuit. Regardons sur la carte : Bonne nuity voilà le nom que nous trouvons appliqué à travers les âges au ruisseau qui se jette là dans l'Arc, à l'extrémité sud-ouest de la posi- tion qu'occupait Ânnibal. Et ce nom est bien authenti- que, car notre lecteur a sous les yeux un extrait pho- tographié de la carte de l'éiat-major sarde. A-t-on jamais vu un tel nom de ruisseau ailleurs que là? Ce n'est pas tout : regardons à l'autre extrémité de cette position qu'occupait Annibal^ l'autre ruisseau où avec lui la moitié de son armée dut prendre l'eau nécessaire pendant cette nuit mémorable : Bonne nuit est encore le nom tradition- nel , usité de nos jours pour le désigner. Serait-il donc trop téméraire, après une constatation aussi singulière, de se demander si ce n'est pas à la suite et en mémoire de cette cruelle nuit que, par laplusamère et la plus gauloise des ironies, les habitants de ces con- trées, tout fiers et tout enivrés de leur exploit, ont donné à ces deux ruisseaux la dénomination de Bonfie nuit : dénomination qui se serait perpétuée jusqu'à nos jours, et qui devait leur rappeler à chaque instant à eux, avec une ironique satisfaction, qu'ils avaient forcé la puissante 232 ANNIBAL EN GAULE. armée du grand Carthaginois à chercher un refuge toute une nuit là mèmCi sur ces rochers entre ces deux ruis- seaux ? Ce dut être là, en effets un événement mémorable entre tous, parmi les peuples de cette région des Alpes, qu'un tel échec infligé à Annibal et à son armée ; un de ces éyénemonts qui enflamment les imaginations et qui se racontent gaiement et avec orgueil dans les foyers {prœlia conjugibus loquendaj comme dit Horace) ; et dont Timpression reste comme incrustée dans les lieux par un signe ou par un nom, à travers le cours des siècles, et alors même que les esprits en ont tout à fait perdu le souvenir. Ajoutons qu'il se rencontre, sur ce même terrain, deux autres indices d'un souvenir populaire et tradi* tionnel qui peuvent se rapporter au même événement, à savoir : d'abord un souvenir de pitié, dans la chapelle érigée à Notre-Dame de Pitiés en face de Solières-Envers, où le chemin repasse l'Arc, et où durent s'accumuler pèle- mêle les hommes, les chevaux et les bêtes de charge ; et encore, un souvenir de cris de détresse et d'alarme, dans le nom même du village de Bramans^ situé précisément à l'endroit où dut se produire le plus de terreur et de désordre parmi les troupes carthaginoises (1). (1) Car parmi le peuple de ces contrées, poar indiquer les cris quelconques de cette nature, par exemple les cris de vaches égarées qui s'alarment et cherchent le troupeau, on emploie le mot bramer, qu'on emploie d'aillears partout en France pour désigner spécialement le cri du cerf, et qui parait avoir un radical commun avec d'autres mots analogues, tels que brailler, braire. § XIV. — ATTAQUE SUBITE AU MILIEU DES ALPES. 233 Considérons d'ailleurs que rien ne saurait provenir de plus haut à travers les âges que les noms de lieux parmi les peuples. Il est bien clair que le nom actuel de Bonne nuit ne date point de l'époque d'Annibal, et qu'à cette époque les hommes de cette région des Alpes se souhaitaient une bonne nuit dans une autre langue, ou par une autre ex- pression de même sens. Mais cela n'est point, croyons- nous, une objection à faire contre notre thèse. En effet : regardons près de là, au nord, ce groupe d'Alpes gigan- tesques, les plus élevées de la chaîne, et qu'on appelle aujourd'hui en français le mont Blanc. Ce nom date-t-il donc du même temps que la langue française actuelle ? Le nom ancien qui nous est parvenu à travers les âges et que nous avons déjà mentionné ici plusieurs fois, c'est Alpes Graiœ^ les Alpes Graies. Le mont Blanc et les Alpes attenantes s'appelaient donc jadis Graia et Graiœj c'est-à-dire la Grée et les Grées, ou en français, la Vieille et les Vieilles. Or on sait que, suivant la mythologie des anciens, les Grées étaient trois sœurs aînées des Gorgo- nes, et qu'on leur avait donné le nom de Vieilles, parce qu'elles étaient venues au monde avec des cheveux blancs. On voit donc bien que ce nom primitif des Alpes les plus élevées de toute la chaîne signifiait déjà parmi les anciens de vieilles montagnes à tête blanche, et qui ont toujours eu la tête blanche dès le premier moment de leur existence. C'est-à-dire que ce nom primitif présentait, parmi les anciens et dans une autre langue, exactement ce même -4. 234 ANNIBÂL EN GAULE. sens que représente encore aujourd'hui parmi nous le nom français de mont Blanc. Le nom se trouve donc avoir changé dans le langage, sans avoir aucunement changé dans sa signification primitive. De même pour l'expression de Bonne nuit : quelle qu'ait pu être la langue usitée en Maurienne depuis l'époque d'An- nibaly lé nom des deux ruisseaux appelés aujourd'hui du nom de Bonne nuit, précisément parce que c'était un nom significatif et une expression familière , a dû passer par les mêmes phases que le langage local , sans néanmoins avoir changé de sens. Aujourd'hui même dans le patois du pays l'expression en est notablement différente : on dit Bona nait. Du reste, nous soumettons toutes ces remarques à notre lecteur : c'est à lui qu'il appartient d'en apprécier soit la justesse, soit l'importance. § XV. — Arrivée d'Annibal au faite des Alpes. Deux jours de repos* Allocution aux troupes. a Le lendemain, dit Polybe, les ennemis s'étant retirés, Annibal rejoignit sa cavalerie (à Lans-le-Bourg), et s'a- vança vers la cime des Alpes. (Voir la carte ci-jointe.) Dans cette route il ne se rencontra plus de Barbares qui l'attaquassent en corps. Quelques pelotons seulement vol- tigeaient en quelques endroits, et, se présentant tantôt à la queue, tantôt à la tête, enlevaient quelques bagages. *j^: §XV. - ARRIVÉE AU FAITE DES ALPES. 235 Les éléphants lui furent alors d'un grand secours. C'était assez qu'ils parussent pour effrayer les ennemis et les mettre en fuite. Après neuf jours de marche, il arriva enfin au sommet des montagnes. Il y demeura deux jours, tant pour faire reprendre haleine à ceux qui étaient montés heureusement, que pour donner aux traîneurs le temps de rejoindre le gros. Pendant ce séjour, on fut agréablement surpris de voir paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui avaient été abattus dans la route, et qui sur les traces de l'armée étaient venus droit au camp. » (III, X.) Annibal a donc mis neuf jours pour parvenir au faîte des Alpes, à dater du jour de son entrée dans ces mon« tagnes au bord du Rhône.* Et, en effet, pous avons vu que, pour se rendre de l'embouchure du Guiers au col du mont Cenis, il a mis neuf jours, y compris le jour de repos qu'il donna à son armée dans la ville des AUo- broges {Lemincum, aujourd'hui Chambéry), le lendemain de ce rude combat qu'elle eut à soutenir contre eux au mont de l'Ëpine. Comptons ces neuf jours : deux jours de marche jusqu'à Chambéry (1); là un jour de repos; trois jours de marche jusqu'auprès de Saint* Jean de Maurienne ; puis , encore deux jours de mar- che où Annibal fut d'abord guidé, et ensuite atta- qué par les habitants du pays; enfin, un jour pour (1) Les Itinéraires romains et la Table thèodosienne indiquent ici deux éta- pes d'une même longueur, à savoir: à*Augusium à Laviscone, mpm. Xllll; et de Laviteonek Lemincum, mpm. XIIII. • 236 ANNIBAL EN GAULR. gravir le mont Cenis ; cela fait donc en somme nexif jours. Remarquons cette expression du texte, « pour faire reprendre haleine à ceux qui étaient montés heureu- sement d; elle indique bien une grande montée ^ comme celle qu'il faut gravir de Lans-le-Bourg au col du mont Cenis, où la différence de niveau est de six cent trente mètres. Il est vrai que d'autres passages des Alpes pré- sentent aussi une grande montée pour arriver au point culminant ; l'expression que nous signalons est donc simplement très -juste à l'égard du mont Cenis, sans cependant caractériser ce point de passage. Mais nous en allons trouver ci-après une autre, qui sera tout à fait caractéristique. Remarquons surtout cette expression de la dernière phrase : a On fut agréablement surpris de voir paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui avaient été abattus dans la. route. » Voilà, pour ainsi dire, la dé- monstration de tous les détails implicitement compris dans le récit de l'attaque précédente, et que nous avons développés au sujet de cette terreur répandue parmi les troupes carthaginoises y par l'avalanche de blocs de pierre qui vint subitement d'en haut tomber à travers les rangs, sur toute la colonne de marche engagée en bas dans le chemin.. Il n'avait pas été facile ensuite aux hommes d'Annibal de retourner pendant la nuit à la recherche de tant de chevaux et de bêtes de charge, ainsi abattus, bles- sés, dispersés au fond du vallon, depuis Modane jusqu'à §XV. — ARRIVÉE AU FAITE DES ALPES. 237 Solières-Envers ; ni même de ramener au chemin ceux que leurs conducteurs n'avaient pas abandonnés dans les lieux où ils s'étaient jetés. De sorte qu'il avait dû en rester bon nombre cà et là dans les réduits du ver- sant et dans le fond du vallon, des deux côtés de l'Arc; et qu'Annibal avait été forcé de les abandonner en par- lant le lendemain matin. Mais' ces animaux ainsi aban- donnés étant de leur nature des animaux de compagnie, c'est-à-dire qui vivent en troupes dans l'étal de liberté, leur instinct et leurs facultés naturelles les firent reve- nir d'eux-mêmes auprès de leurs semblables dans le camp d'Annibal. Disons à la louange de Pol^be, au sujet de la manière dont il rapporte ce fait^ qu'il semblerait lui-même, l'ami des Scipions, mû par un sentiment gé- néreux et digne à l'égard d'Annibal, n'avoir pas été insensible à la satisfaction que dut éprouver le guer« rier carthaginois, en voyant reparaître ces chevaux et ces bêtes de charge qu'il croyait irrévocablement perdus pour lui, et dont la perte, sans la moindre faute de sa part, eût tant affaibli ses forces et ses espé- rances. Ainsi voilà Annibal parvenu au sommet des AlpeSj sur leur ligne de faite où les eaux se divisent en deux parts, Tune, qu'elles versent au nord-ouest dans le Rhône, et l'autre, qu'elles versent au sud-est dans le Pô. Il s'y trouve actuellement campé au col du mont Cenis (voir la carte)^ dans ce vallon peu incliné par où l'on commence à descendre du côté de l'Italie. Son armée peut s'y répandre 238 ANNIBÂL EN GAULE. avec toute facilité, depuis le point culminant jusqu'à ce petit lac auprès duquel on voit aujourd'hui l'hospice de secours établi depuis plusieurs siècles à ce col de passage. Et Annibal demeure là pendant deux jours, qui sont les dixième et onzûme jours à dater de son entrée dans les Alpes. « On était alors sur la fin de V automne^ et déjà la neige avait couvert les sommets des montagnes (1). Les soldats consternés par le ressentiment des maux qu'ils avaient soufferts, et ne se figurant qu'avec effroi ceux qu'ils avaient encore à essuyer, semblaient perdre courage. Annibal les assemble ; et comme du haut des Alpes, qui semblent être la citadelle de l'Italie, on voit à découvert toutes ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, il se servit de ce beau spectacle, l'unique ressource qui lui restait, pour remettre ses troupes de leur frayeur. En même temps il leur montra du doigt où Rome était située^ et leur rappela quelle était pour elles la bonne volonté des peuples qui habitaient le pays qu'elles avaiefit sous les yeux. Le lendemain il lève le camp et commence à des* cendre, i» (III ^ xi.) Ce texte est décisif dans la question du véritable itiné-* retire d'Aunlbal à travers les Alpes ; En effets oublions potir un moment toute la série ae preuves par lesquelles nous vêtions d'établir, en le suivant pas à pas depuis le passage (1) Suivant VArt de vérifier les dates avant l* ère chrétienne (Paris, 1819, t. IV, p. 496 de rédition in-8°), Annibal serait parvenu au sommet des Alpes /e 9 no- vemhre. XV. — ARRIVEE AU FAITE DES ALPES. 239 du Rhône j qu'il est actuellement parvenu au col du mont Cenis, et ne conservons que la proposition fonda- mentale du récit de Polybe, à savoir : qu'Annibal est entré dans les Alpes au bord du Rhône, à une certaine distance de la mer, comprise entre quatre et quatorze journées de marche. Celte proposition générale va nous suffire, avec le texte ci-dessus et la suite du récit, pour démontrer qu'Annibal a franchi la ligne de faîte des Alpes au col du mont Cenis. V Polybe nous montrera ci-après Annibal au sortir des Alpes s'emparant tout d'abord de l'ancienne ville des Taurini^ aujourd'hui Turin. Strabon, Tite-Live et après eux tous les auteurs qui ont parlé de la marche d'Anni- bal, le font également déboucher en Italie par le pays de Turin. Il est donc déjà incontestable que ce fut dans le pays de Turin qu'Annibal arriva en Italie. 2'' Concédons largement que, pour déboucher ainsi des Alpes dans le pays de Turin, après y être entré sur le bord du Rhône et à une distance de la mer comprise entre quatre et quatorze journées de marche, Annibal ait pu franchir la ligne de faîte sur un point quelconque de toute retendue de celte ligne qui se trouve comprise entre le col du mont Genèvre et celui du mont Pennin,aujour'» d'hui Grand Saint-Bernard. Mais, si l'on excepte ces deux cols extrêmes avec celui du Petit Saint- Bernard et celui du Mont-Cenis, aucun autre col, dans toute celte élendue de la ligne de faîte, n'eût été praticable a une armée telle que celle d'Annibal, même dans la belle saison, ou prati- 240 ANNIBAL EN GAULE. cable même à de simples fantassiDs passé le mois de septembre. Or nous venons de voir dans le texte ci -dessus qu'Annibal a franchi la ligne de faîte des Alpes sur la fin de l'automne, et lorsque déjà la neige avait couvert les sommets des montagnes. Donc, tous les autres passages étant fermés dans cette saison, il n'a pu absolument fran« chir la ligne de faîte des Alpes qu'à l'un de ces quatre cols désignés plus haut, ou du mont Genèvre, ou du Grand Saint-Bernard, ou du Petit Saint-Bernard^ ou du mont Cenis. S"" Mais, de ces quatre passages par Tun desquels né- cessairement Annibal a dû franchir la ligne de faite des Alpes, un seul, le passage du mont Cenis, présente la condition orographique exigée ici par le texte de Polybe : seul il présente à son point culminant, avec un emplace- ment convenable pour y faire camper pendant deux jours une armée telle que celle d' Annibal, la possibilité de dé- couvrir au loin les vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux. Au col du mont Genèvre, qui est à 1 849 mètres d'altiludcj la vue est empêchée dans la direction des plaines du Pu, par la chaîne de montagnes qui sépare la vallée de la Doire-Ripaire de celle du Cluson (Chisone). Car cette chaîne de montagnes présente une crête continue et trës- élévée, dont le point le moins élevé {au col de SestrihreSf où passe la route de Césanne à Fénestrelle) est cependant encore à 2069 mètres d'altitude, c'est-à-dire plus élevé de 220 mètres que le col du mont Genevre. — I-e col du Petit § XV. — ARRIVÉE AU FAITE DES ALPES. 241 Saint-Bernard s'ouvre dans la direction nord-est, et la vue à droite dans la direction des plaines du Pô y est empêchée par le mont Petit Saint-Bernard, qui s'élève à droite de ce col, par le montValesan, et autres sommets à la suite sur la ligne de faite des Alpes. — Le col du Grand SaintrBemard s'ouvre en sens opposé, ou dans la direction sud-ouest, et la vue des plaines du Pô y est totalement empêchée, soit à gauche, par le mont attenant au col de ce côté-là, soit en face, par la haute ligue de faite des Alpes. — Ainsi d'aucun de ces trois cols de passage on ne peut découvrir ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eauxj comme l'exigerait le texte ci-dessus. Au contraire le col du mont Cenis^ qui est à 2064 mètres d'altitude, s'ouvre dans la direction sud-est, c'est-à-dire dans la direction même des plaines que le Pô arrose de ses eaux. Là se trouve un vallon par lequel on commence à descendre du côté de l'Italie jusqu'au lac (et qui sépare le Grand mont Cenis, situé à gauche, du Petit mont Cenis, situé à droite), vallon exposé au midi, couvert d'un gazon serré, et sillonné par un ruisseau d'eau limpide et très-pure. C'était donc un lieu très- convenable pour y faire camper l'armée d'Annibal. Mais le fait orographique capital, c'est que delà, du point culminant même, en se portant un peu à droite, auprès des sources du petit ruisseau qui s*écoule dans le lac, ou bien un peu à gauche, au versant méridional du Grand mont Cenis (où était placée jadis une station télégra- phique), on découvre ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux. En effet, de là dans la direction du sud, 16 242 ANNIBAL EN GAULE. Phorizon s'ouvre par-dessus le petit lac, dans un espace angulaire compris entre la Roche-Melon (située sur la rive gauche de la Genise au droit de Suscj à quinze kilomètres environ de distance du spectateur) et le mont de la Rousse (situé sur la rive droite de la Doire-Ripaire près de la station de Bussoleno, à trente kilomètres environ de dis- tance du spectateur). Dans cette direction la vue peut s'étendre au loin, par-dessus Tabbaye de Saint-Michel {Sagra di S. Michèle), jusqu'à ces vastes plaines qu'ar- rose le Pô dans la région de Carmagnole et de Cari- gnan, même bien au-delà, jusqu'à la chaîne des Apen- nins (dit-on : car cela exige que le temps soit très-beau, et pour avoir voulu aller sur les lieux dans la saison même où Annibal y avait passé, nous n'y avons eu qu'un temps brumeux et pluvieux). Enfin, coïncidence singulière, la direction que nous venons d'indiquer est exactement celle d'une ligne droite qu'on mènerait sur la carte, du point culminant du col du mont Cenis, au point oiî se trouve Rome. En sorte que, de ce point culminant, Ânnibal et les Gaulois cisalpins qui étaient venus le guider dans sa marche ont très-bien pu montrer aux troupes les vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, et en mime temps leur montre^' du doigt où Rome était située, comme il est dit dans le texte : Rome se trouvant située directement au-delà de ces plaines. La double condition orographique exigée par ce texte de Polybe est donc complètement présentée au col dd mont Cenis; tandis qu'elle n'est présentée à aucun des §XVi. — DESCENTE EN ITALIE. 243 trois autres cols où Ânnibal, dans l'hypothèse sommaire admise ci-dessus, eût pu franchir la ligne de faite des Alpes. En conséquence, nécessairement c'est par le col du mont Cenis qu'Ânnibal a franchi la ligne de faite des Alpes, pour parvenir en Italie. Notons enfin les paroles qu'ici encore Polybe met dans la bouche du général carthaginois, concernant la bonne volonté des Gaulois cisalpins à son égard, et qui suffi- raient à elles seules pour constater son entente préalable avec ces Gaulois, au sujet de son expédition en Italie. § XVi.—> Descente des Alpes du côté de l'Italie. Difficultés. Obstacle : chemin taillé dans le rocher par Annibal. Premier camp dans la plaine. « Le lendemain, a dit le texte ci-dessus, Annibal lève le camp et commence à descendre. » — Le lendemain du deuxième jour de repos donné à Tarmée carthaginoise sur la ligne de faîte des Alpes, c'était donc le douzième jour à dater de l'entrée dans ces montagnes. Car neuf jours pour monter à la cime et là deux jours de repos, font déjà onze jours^ et le lendemain^ c'était bien le douzième jour. a  la vérité^ hors quelques voleurs qui s'étaient em- busqués, il n'eut point là d'ennemis à repousser : mais l'âpreté des lieux et la neige lui firent perdre presque autant de monde qu'il en avait perdu en montant. La descente était étroite^ faide et couverte de neige. Pour peu 244 ANNIBAL EN GAULE. que Von manquât le iyrai cheminj Ton tombait dans des précipices affreux* Cependant le soldat, endurci à ces sortes d'accidents, soutint encore courageusement celui- ci. Enfin j Von arrive à certain défilé qui s'étend à la lon- gueur d'un stade et demi, et que les éléphants ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir. JOutre que le sentier était trop étroit^ la pente, déjà rapide auparavant^ Vêtait encore devenue davantage depuis peu par un nouvel éboule^ ment des terres. Ce fut alors que les troupes furent saisies de frayeur, et que le courage commença de leur manquer. La première pensée qui vint à Annibal, fui d'éviter le défilé par quelque détour. Mais la neige ne lui permit pas d'en sortir. s> (II!, ii.) Enfin^ Von arrive à certain défilé : cette expression de l'auteur implique l'idée d'une assez longue marche déjà effectuée à la descente des Alpes, lorsque l'armée fut arrêtée par le défilé en question. Et une phrase précé- dente que nous avons également soulignée, la descente était étroite, raide, etc., montre encore que l'armée avait déjà auparavant descendu par une pente très-rapide où, pour peu qu'on manquât le vrai chemin, couvert de neige, on glissait dans un précipice. Or, si l'on considère le terrain du mont Cenis, où le chemin primitif (comme tout che- min de cette sorte) suit généralement le fond de la vallée, la première pente de ce chemin qui .présente de telles conditions à la descente par la vallée de la Cenise, se ren- contre immédiatement après le lieu appelé la Grande- Croix. Ainsi, la pente très-raide dont il s'agit dans ce texte § XVl. - DESCENTE EN ITALIE. 245 est à l'endroit du chemin qu'on désigne encore de nos jours sous le nom d'Échelles de Saint-Nicolas, au bas desquelles on passe dans une petite plaine de même nom. Donc, tout au moins, l'armée carthaginoise était déjà plus bas que la plaine de Saint-Nicolas, lorsqu'elle fut arrêtée par le défilé dont parle l'auteur. Dès lors, en considérant le terrain à la suite, ce défilé même que les éléphants ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir dans un espace d'un stade et demi (277 mètres), et où se présentait la pente la plus rapide de tout le chemin, nous paraît avoir été à la descente de la Perrière {Ferrera) sur la Novalaise (Novalesa)^ très-près de la vieille Perrière (Ferrera vecchia). Là en effet, la pente est excessivement rapide, sinueuse, et présente beaucoup de difficultés : en un mot, c'est la partie la plus difficile de toute la descente du mont Cenis par le vieux chemin. Et la neige ne permit pas à Annibal de faire remonter de là son armée, pour tâcher de passer sur l'un des côtés, où il existe effectivement d'au- très chemins, mais encore plus difficiles. a 11 y fut arrêté, dit l'auteur, par un incident particu- lier, et qui est propre à ces montagnes. Sur la neige de l'hiver précédent, il en était tombé de nouvelle ; celle-ci, étant molle et peu profonde, se laissait aisément ouvrir : mais quand elle eut été foulée, et que l'on marcha sur celle de dessous, qui était ferme et qui résistait, les pieds ne pouvant s'assurer, les soldats chancelants faisaient presque autant de chutes que de pas; comme il arrive quand on met le pied sur un terrain couvert de glace. 246 ANNIBAL EN GAULE. Cet accident ea attirait un autre plus fâcheux encore. Quand les soldats étaient tombés et qu'ils voulaient s'aider de leurs genoux, ou s'accrocher à quelque chose pour se relever, ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils avaient pris pour se retenir. Pour les bètes de charge, après avoir cassé la glace en se relevant, elles restaient comme glacées elles-mêmes dans les trous qu'elles avaient creusés : sans pouvoir, sous le pesant fardeau qu'elles portaient, vaincre la dureté de la neige qui était tombée là depuis plusieurs années* Il fallut donc chercher un autre expédient. » (III, xi.) L'explication présentée ici par Polybe ne nous semble pas pouvoir supporter l'épreuve de la critique. En effet, peut-on admettre qu'Annibal avec son armée ait franchi la ligne de faîte des Alpes à un col où la neige persistât d'année en année, quand on sait que partout sur cette ligne de faîte il existe des cols où la neige disparait cha- que année, au moins pendant un ou deux mois de l'été? Il en existe trois de cette sorte rien que dans la partie de la ligne de faîte comprise entre le col du mont Genis et le col de Fréjus^ sous lequel on a percé de nos jours le grand tunnel des Alpes (1), sans compter ces deux cols extrê- mes. Polybe lui-même n'a-t-il pas dit qu'Annibal était guidé par des Gaulois cisalpins qui communiquaient fré* quemment avec les Gaulois de dessus le Rhône dans la (l) A savoir: le col du Petit mont Cenis, le col de Clapier, et le 00/ de ia Pelouse. § XVI. -. DESCENTE EN ITALIE. 247 mère patrie, et qui, par conséquent, devaient connaître les bons chemins pour franchir les Alpes ? Et sur de la neige perpétuelle, à quoi les soldats d'Annibal eussent-ils pu s'accrocher, et qu'eussent-ils pu entraîner avec eux dans leur chute, comme il est dit ? Quelle idée pourrait- on se faire d'un chemin battu dans une neige perpé- tuelle ? Tout chemin battu dans les neiges des hautes montagnes, durant l'hiver, ne devient-il pas une tran^ chée? Comment donc les soldats d'Annibal, à la pre- mière pente rapide (aux Échelles de Saint-Nicolas), auraient-ils pu manquer un tel chemin? Et s'il existait là un chemin ordinaire, couvert par la neige nouvelle, comment, plus baSf pouvait-il exister de la neige perpé- tuelle ? Il ne s'agit donc ici que d'une explication scien- tifique et générale des phénomènes que présente la neige sur les hruts sommets des Alpes : explication sur laquelle il ne conviendrait point d'être sévère, vu l'état des scien- ces physiques à l'époque où Polybe écrivait. Recon- naissons donc , nonobstant ce texte , que sur le chemin suivi par Annibal à la descente des Alpes, il existait seu- lement de la neige nouvellement tombée. a II prit le parti de camper à la tête du défile, et pour cela il en fit ôter la neige. On creusa ensuite par ses or- dres un chemin dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec tant de vigueur, qu'au bout du jour qu'il avait été entrepris (même douzihne jour), les bêtes de charge et les chevaux descendirent sans beaucoup de peine. On les envoya aussitôt dans les pâturages, et l'on 248 ANNIBAL EN GAUL«. établit le camp dans la plaine, où il n'était pas tombé de neige. Restait à élargir assez le chemin pour que les élé- phants y pussent passer. On donna cette tâche aux Na->^ mides, que l'on partagea par bandes qui se succédaient les unes aux autres, et qui purent à peine finir en trois jours {treizième, quatorzième et quinzième jour ^ à dater de l'entrée dans les Alpes). Au bout de ce temps (à la fin du quinzième jour), les éléphants descendirent exténués par la faim, ne pouvant qu'avec peine se soutenir. Car, quoi- que sur le penchant des Alpes il se trouve des deux côtés des arbres, des forêts, et que la terre y puisse être cuUi- yée, il n'en est pas de même de la cime et des lieux voi- sins. Couverts de neige pendant toutes les saisons, com- ment pourraient-ils rien produire ? L'armée descendit la dernière, et au troisième jour (du travail pour élargir le chemin, quinzième jour à dater de l'entrée dans les Alpes), elle entra enfin dans la plaine, mais beaucoup in- férieure en nombre à ce qu'elle était au sortir de VEspagne. Sur la roule elle avait beaucoup perdu de son monde, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, soit au passage des rivières. Les rochers et les défilés des Alpes lui avaient encore fait perdre beaucoup de soldats, mais in- comparablement plus de chevaux et de bêtes de charge. (c II y avait cinq mois et demi qu'Annibal était parti de la nouvelle Carthage, en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses éten- dards dans les plaines du Pô et parmi les Insubriens, sans que le déchet de son armée eût rien diminué de son audace. XVI. — DESCENTE EN ITALIE. 249 Cependant il ne lui restait plus que douze mille Africains et huit mille Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux. C'est de Iui*mème que nous savons cette circonstance, qui a été gravée par son ordre sur une colonne près du promontoire Lacinien (1). » (III, xi.) Revenons sur quelques détails de cette partie impor* tante du récit, que nous n'avons pas voulu interrompre, afin de laisser sous les yeux du lecteur le tableau com-> plet de l'arrivée d'Annibal en Italie. Le camp établi à la tète du défilé où l'armée carthagi- noise eut tant de peine à passer, dut s'étendre sur le chemin en remontant depuis la Perrière jusqu'à la plaine de Saint-Nicolas, peut-être encore plus haut : les chevaux avec les bêtes de charge restant d'abord arrêtés en bas tout près du défilé, par où le soir même du premier jour de travail au chemin ils descendirent les premiers. Ici il y avait du bois, les troupes purent faire du feu et s'abri- ter assez bien. Ensuite, pour franchir ce défilé avec les éléphants, Annibal fit élargir le chemin, le fit tailler, creuser dans le rocher même. C'estdoncici que devrait s'appliquerle fabuleux vinaigre dont Tite-Live fait mention en ces termes : (< Comme il fallait tailler le roc, les soldats abattent aux environs d'é- normes arbres, les tronçonnent et en font un monceau (1) Âigourd'hui promontoire des Colonnes (capo délie Colonne), situé à l'ex- trémité méridionale de ritalie, entre le golfe de Tarente et le golfe de Squil- lace, non loin de Crotone. 250 ANNIBAL EN GAULE. de bois immense, et ce monceau (un vent assez fort pour bien activer le feu s'étant alors élevé), ils y met* tent le feu, et ils font perdre au roc brûlant sa cohésion en y versant du vinaigre. — Ardentiaque saœa infuso aceto putrefaciunt. — Dès lors ils taillent avec le fer le roc calciné par le feu, et ils adoucissent la pente du chemin par quelques détours peu considérables, de manière que non-seulement les bètes de charge, mais encore les éléphants y pussent descendre. » (XXI, ixxvii.) Ammien Marcellin s'exprime en d'autres termes , mais dans le même sens. « Annibal, dit-il, informé de cela par des transfuges (informé que le consul allait l'attendre au débouché des Alpes) , prit un autre chemin jusqu'alors impraticable ; et s'étant ouvert un passage dans un rocher excessivement élevé, qu'il creusa par la force d'un grand feu et en y versant du vinaigre, — excùaque rupe in imr meiisum elata, quam cremando vi magna flammarum ace- toque infuso dissolvit, — il passa la Durance que ses gouf- fres variables rendent dangereuse et il arriva le premier dans le pays des Étrusques. » (XV, x.) Juvénal de son côté dit au même sujet, en parlant de la marche d' Annibal depuis l'Espagne : Pyrenœum Transilit. Opposuit natura Alpemque^ nivemque : Diducit scopuloSf et montem rumpit acceto. (S. X, V. iSi.) Ce que nous traduisons de la manière suivante : « 11 § XVi. - DESCENTE EN ITALIE. 251 franchit les Pyrénées. La nature lui opposait les Alpes et leur neige : il s'ouvre un passage à travers les blocs de roche, et se taille au pic un chemin dans la montagne. > Car, assurément, Juvénal connaissait le récit de Polybe * concernant la marche d'Annibal depuis l'Espagne jusqu'en Italie, et ces vers mêmes en sont une preuve. Or il avait trop de jugement et il réfléchissait trop pour admettre comme Tite-Live qu'Annibal se fût ouvert un chemin dans un rocher des Alpes au moyen du feu et du vinaigre. Et même, si par impossible il l'eût admis, et qu'il eût voulu indiquer dans les vers précédents un fait de cette nature, il écrivait trop purement, pour qu'il y eût employé le verbe rumpit : verbe qui indique une action purement physique et instantanément violente : il brisa; mais il y eût employé quelque autre verbe, tel que solvitj qui in- dique une action chimique et graduellement efficace, comme celle du vinaigre opérant une désagrégation mole» culaire. On a vu que Tite-Live, au sujet du vinaigre, a employé le verbe putrefaciunt ; et Ammien Marcellin, le verbe dissolvit. Et d'ailleurs, comment Juvénal aurait-il omis d'indiquer l'action simultanée du feu, qui était une condition essentielle du fait mentionné par Tite-Live? On doit donc croire, d'après ce texte même de Juvénal, que le mot latin acetum (qui paraît provenir avec beaucoup d'autres d'un radical commun, peut-être d'acus?), outre son emploi général pour désigner du vinaigre, était encore usité parmi les ouvriers latins, pour désigner quelque instrument de travail d'une forme aiguë, propre à péné- 252 ANNIBAL EN GAULE. trer, à piocher dans un terrain très-dur et très-pierreox, comme notre pioche ou notre pic. Prends-moi ton pic et me romps ce caillou, a dit le Fabuliste. Du reste, n'avons-nous pas en fran- çais un même mot, au genre près, pour indiquer soit une liqueur semblable au vinaigre, piquette, soit un ins- trument propre à pénétrer dans le sol, piquet? Et si, d un sens à l'autre, le genre de notre mot diffère, avons-nous la certitude que le mot employé ici par Juvénal, aceto, soit du même genre que lorsqu'il est pris au sens de vi- naigre, acetum ( 1) ? Concluons donc que Juvénal, dans les vers cités plus haut, a reproduit exactement le sens du récit de Polybe, (1) Il 86 présente dans les Commentaires de César une difficulté de la même nature, c'est-à-dire un mot qu'on est obligé de prendre dans un sens qn'aucaa lexique latin ne lui attribue. Il s'agit du mot oar{>. Voici d'abord, suivant Tex* cellent dictionnaire de MM. L. Quicherat et A. Davelut, les diverses accep- tions dans lesquelles les auteurs latins ont employé ce mot : essieu, char, axe du monde, tropique, voûte du ciel, région du ciel ou de la terre, anneau gui reçoit le gond d'une porte, soupape d'un tuyau de machine hydraulique^ orle de la eo- lute d'un chapiteau, roues radiées, animal inconnu. On voit donc que, dans toutes ces acceptions, se trouve l'idée commune d'un axe unique autour duquel une chose tourne ou pourrait tourner. Or un axe quelconque est nécessairement rectiligne; et César, en remontant à ce sens fondamental du mot axis, l'a em- ployé, tout au contraire des acceptions mentionnées ci-dessus, dans le sens de tiges rectilignes, dans le sens de chevilles multiples servant à fixer d'une ma- nière invariable les diverses pièces d'une charpente, telle qu'était la charpente établie en forme de toit horizontal, et sous laquelle ses soldats se mirent à couvert en élevant la grande tour de briques au siège de Marseille. « Et sur ces deux poutres, dit-il, les soldats placèrent des solives directement en tra- vers, et ils les fixèrent en place avec des chevilles : — supraque eu tigna diredo transversas trabes injecerunt, casque axibus religarunt, [Ctv., H, ix.) H § XVI. — DESCENTE EN ITALIE. 253 et que notre propre version de ces mêmes vers reproduit fidèlement la pensée de Juvénal. Ajoutons que ces deux acceptions du mot latin acetum expliqueraient tout naturellement, par la confusion de Tune avec l'autre^ cette erreur de l'emploi imaginaire du vinaigre pour ouvrir un chemin au flanc d'une mon- tagne : erreur qui se serait facilement propagée parmi le peuple 9 toujours ami du merveilleux , et que Tite-Live aurait acceptée sans assez d'examen. Ainsi, le chemin suivi par Annibal à travers les Alpes présentait une difficulté particulière et très-remarquable à la partie moyenne de la descente du côté de l'Italie. Là existait un défilé d'environ 277 mètres de longueuri où ce chemin était si rapide et si étroit qu'un cheval n'y pouvait passer. Cela non-seulement démontre avec évi- dence qu' Annibal, guidé par les Gaulois cisalpins, a suivi dans la traversée des Alpes un chemin très-difficile et très-peu fréquenté, où jamais avant lui aucune armée, aucun convoi de bètes de charge n'avait passé, tel que devait être alors le chemin du mont Cenis ; mais encore on peut tirer de ce fait une preuve certaine et directe qu' Annibal a traversé les Alpes par l'ancien chemin du mont Cenis. En effet, il y a toute certitude^ d'après l'orographie des Alpes, qu'une armée qui y entre au bord du Rhône, à une distance de la mer comprise entre quatre et quatorze journées de marche, pour gagner l'Italie, ne pourra franchir leur ligne de faite qu'à l'un de ces trois 254 ANNIBAL EN GAULE. cols, OU du mont Genèvre, ou du Petit-Saint-Bemard, ou du mont Cenis. Or les chemins qui passent aux deux premiers de ces trois cols sont incontestablement les meil- leurs, de tout temps ils ont été fréquentés pour les com- munications entre la Gaule et l'Italie, enfin ni Tun ni l'autre ne présente dans la partie moyenne du \ersant ita- lien un terrain particulièrement très-difficile et très-ra- pide ; tandis que l'ancien chemin du mont Cenis est le plus difficile des trois, n'a été que bien peu fréquenté jadis, et présente dans la partie moyenne du versant italien un terrain très-difficile et très-rapide, par lequel il faut ab- solument descendre pour arriver au fond d'un cirque de montagnes, où l'on voit aujourd'hui le village deNovaiesa^ ou de la Novalaise. On peut donc dire avec toute certitude non -seulement qu'Ânnibal a passé au mont Cenis, mais encore que c'est lui-même qui a ouvert ce passage, en faisant tailler au pic un chemin dans le rocher à l'endroit le plus difficile : ce qui l'a rendu praticable aux chevaux et aux bêtes de charge. Voici enfin ce qu'en dilV Ulysses Belgic(hGallicus de 1 631, déjà cité plus haut : — a Lorsqu'on est arrivé au couvent, qui est sur la frontière de Savoie, il reste un demi-mille à faire jusqu'à une auberge devant laquelle est érigée Une grande croix de bois. Ld commence, sur un terrain rocheux^ un chemin en pente rapide et sinueuse, fatiguant pour le cheval et pour le cavalier, dangereux pour ceux qui se font porter. Après qu'on est descendu par là un demi-millej on remonte à cheval pour pouvoir passer le § XVI. — DESCENTE EN ITALI E. 255 ruisseau de Semar ou de Saint-Nicolas (la Cenise)^ qui sort du lac du mont Senis^ et vient se précipiter là dans la vallée avec un grand fracas. La fonte des neiges le rend parfois infranchissable; pour le passer à gué nous eussions eu de l'eau jusqu'à la hauteur de la selle; mais à l'endroit où l'on voit de grosses pierres qui font saillie au-dessus de l'eau, il est plus profond : nous passâmes à pied sur ces pierres , pendant que les chevaux à notre gauche passaient à la nage. Les brouillards étaient si épais que nous perdîmes ensuite le chemin, et que nous eûmes beaucoup de peine à trouver un petit pont qui était sur notre gauche. L'ayant passé, nous eûmes à descendre très-bas jusqu'à un autre pont, au-delà duquel nous fûmes forcés de marcher à pied pendant un demi-mille dans la continuation de ce même chemin pierreux jusqu'au vil- lage de la Ferrerie {Ferrera) ; et ce n'eût pas été la fin de nos peines, si un travail d'Hercule n'eût ouvert /à, dans un endroit rocheux et en pente rapide {Ferrera-Vecchia) j un chemin qui nous permit de pousser jusqu^à un mille plus loin, au bourg de Novalesia (Novalesa); où nous fûmes assex bien traités, à VEscu de France, et où le feu et le vin nous réchauffèrent... Après y avoir dîné, nous eûmes à faire dans une gorge de montagnes et par un temps plu- vieux un mille de chemin jusqu'à la ville de Suza (Suse), dominée par un château, qui défend la vallée et com- mande le passage (1)... 2^ (1) Ulysses BelgicchGaliicuSi sive Itinerarium belgico-gallicum, p. 06t. Citons 256 ANNIBAL EN GAULE. Ëtait-il possible de rencontrer un accord plus complet, plus précis, entre l'itinéraire d'Annibal à la descente des Alpes, décrit par Polybe, et cet itinéraire de notre auteur allemand à la descente du Mont-Cenis, décrit par lui- même? C'est donc bien le même chemin, sur le même terrain, qui a été décrit par les deux auteurs, à dix-huit siècles d'intervalle. Et en conséquence, le chemin ouvert dans la roche par Ânnibal , serait ce travail d'Hercule dont parle l'auteur allemand : car l'identité du lieu indi- qué de part et d'autre, est claire et certaine. Les pâturages où l'on envoya les bêtes de charge et les chevaux dès qu'ils furent descendus par le défilé, seraient d'abord cette vaste bande de terrain cultivé qui s'étend le long de la Cenise, depuis plus haut que Novalesa jusqu'au- près de Sma (Suse). Ce fond de la vallée est presque une plaine de huit à neuf kilomètres de longueur, sur six à huit le texte : — c Ubi zenodochium, terminum Sabaudife^ attigeris^ superest médium milL ad tabernam, cui prsegrandis lignea crux adstat. Heic sazosa haec^ decli- vis, et anfractuosa sese occipit via, molesta equo et equiti, bajalandis pericu- losa. Descensu med, milL facto^ conscendilur equus^ ut fiumen Semar vel S. Niico/ai, quod e lacula monte Senis ortum, ad prsBcipitiam hoc dedactum.ma- gao strepita in vallem delabltur, penetrari posait. A nive copiosa qaandoqué impervium est; habaimus ad ephippia usquevadosum; verum obi eminentet in fluvio lapides conspiciuntur^ altius est : pedites obivimos lapides, equis sinis- trorsum flumen tranantibus. Nebuls adeo denss erant ut devii facti tIz ponti* culum ad laevam invenire potuerimus. Per hune précédentes, profùnda iiicoe ad alium pontem itur, a quo protensum illud lapidosumque iter pedibus terere med, mill. necesse habuimus ad pagum la Ferrerie; nec heic qaies erat usqiie dum herculeis laboribus déclive hoc saxetum ad pag. Novalesiam 1 mill, cooti- nuaremus; quo à VEscu de France laute satis habiti fuimus, refodllati foco et vino... A prandio 1 mill. iter fuit inter angustas montium fauces plavioso cœlo ad oppidum Suiam, cui castellum, defendens vallem^ traositumque impe- diens, imminet... » § XVI. * DESCENTE EN ITALIE. 257 cents mètres de laideur; elle est exposée au midi, abon- damment arrosée et couverte de prairies. Tous ces ani- maux durent donc y trouver immédiatement de bons pâturages, dont ils avaient grand besoin. Puis on dut leur en chercher d'autres tout le long de la Doire-Ripaire. Mais, comme la saison était déjà fort avancée, six à sept mille chevaux n'eussent pu y trouver à vivre pendant plusieurs jours; il fallut donc se porter en avant sans retard, et on alla établir le camp dans la plaine. Le lieu de la plaine où le camp fut établi serait selon nous à Saint-Ambroise, Sant'Ambrogio. II est vrai que, pour se rendre du défilé de la vieille Ferrière à Saiut- Ambroise, la distance est d'environ trente-sept kilomètres ; mais d'abord, a l'égard des chevaux et des bêtes de charge qui étaient déjà descendus , cela ne peut faire aucune difficulté ; et, pour les troupes qui allaient suivre, il fallait aviser d'avance à leur trouver beaucoup de vivres, et en- core un emplacement très-favorable où elles pussent se reposer et se remettre de tant de fatigues et de souffrances. Or, pour trouver tout cela, il fallait pousser jusqu'à Saint-Ambroise , où l'on arrive effectivement dans le pays de production, dans ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux. Aujourd'hui même, tout près de Saint- Ambroise^ à Condove, se tiennent des marchés impor- tants de toutes sortes de denrées. Quant à la considération de distance, que les troupes elles-mêmes auraient eu à faire trente*sept kilomètres pour se rendre au camp placé à Saint-Ambroise, déjà on les a vues en faire autant pen- 17 258 ANNIBAL EN GAULE. dant la nuit et tout d'une traite, à l'occasion du passage du Rhône; et ici, après trois jours d'arrêt sur place, après y avoir tant souffert du froid et de la faim, elles devaient être très-disposées à marcher et à pousser en avant, soit pour ranimer dans leurs membres la circula* tion du sang, soit pour assouvir leur faim. Polybe, en faisant ici le compte du temps qu'il avait fallu à l'intrépide Carthaginois pour venir jusque dans les plaines du Pô , à partir de la nouvelle Carthage, y comprend pour (pAtnze jours le temps que lui avait coûté le passage des Alpes. Tel est donc le nombre total de jours, y compris les jours de marche et les jours de repos ou d'arrêt forcé, qu'a duré le passage de ces montagnes. Effectivement, en comptant un par un avec l'auteur tous les jours écoulés jusqu'ici, à dater du jour même où Ânnibal est entré dans les Alpes au bord du Rhône, près de l'ancienne Augustum, aujourd'hui Aoste, nous venons de voir en fin de compte qu'il s'est écoulé précisément (pAinze jours. Sur ces quinze jours comptés, il a fallu neuf jours pour monter jusqu'à la ligne de faîte des Alpes : lesquels se subdivisent en un jour de repos intermédiaire à Chambéry, et huit jours de marche pour atteindre le faîte. — Là, il a été donné à l'armée deux jours complets de repos. — Pour descendre il a fallu quatre jours : qui doivent être subdivisés, nombres ronds, en deuai jours de marche et deux jours d'arrêt forcé devant le défilé ; car le premier jour l'armée est descendue jusqu'au défilé^ et le quatrième jour elle est descendue jusqu'aux § XVI. - DESCENTE EN ITALIE. 259 plaines du Pô. Gela fait donc, en résumé^ d'une part, dio) jours de marche effective^ et, de l'autre part, cinq jours de repos ou d'arrêt forcé : au total, quinze jours employés à la traversée des Alpes. Or Polybe a dit précédemment, lorsque tout d'abord il indiquait à grands traits le chemin qu'Ânnibal avait à faire depuis le passage du Rhône, pour parvenir en Italie dans les plaines du Pô, que la longueur de la traversée des Alpes était de douze cents stades^ ou de 222 kilomètres. Et Annibal ayant accompli cette traversée en dix jours de marche effective^ il en résulte que la longueur moyenne des marches de l'armée carthaginoise à travers les Alpes dut être en réalité de cent vingt stades j ou de 22 kilo- mètres, comme d'avance nous l'avons admis ci-dessus pour déterminer chaque jour la position d'Ânnibal. La preuve que nous nous étions engagé à fournir de ce chef se trouve donc actuellement fournie. Et il ne nous reste plus qu'à constater la longueur réelle du chemin que nous venons de faire suivre à Annibal dans la traversée des Alpes, pour qu'on puisse juger si elle s'accorde avec la longueur de douze cents stades indiquée par l'auteur. Or cette longueur réelle de la traversée des Alpes par le mont Cenis, à partir de l'entrée de ces montagnes par Aoste {Augustum^ pro- che de l'embouchure du Guiers dans le Rhône], jusqu'à Saint-Ambroise en Piémont (Sant* Ambrogio) où le chemin débouche dans les plaines du Pô, si on en relève la plus grande part dans le tableau des distances du chemin de 260 ANNIBÂL EN GAULE. fer (qui sont partout un peu plus courtes qu'en suivant le vieux chemin naturel), on trouve en somme, nombres ronds, 2 f 4 kilomètres (1 ). Ce qu'on doit considérer comme en parfait accord avec les 1 200 stades (ou 222 kilomè- tres) indiqués par Polybe. Mais surtout nous prions le lecteur de vouloir bien arrêter un instant toute son attention sur ce dernier trait du récit, où Polybe nous montre Annibal arrivant ainsi en Italie au prix de pertes énormes de tout genre, — « sans que le déchet de son armée, dit-il, eût rien diminué de son audace. » — Il faut donc bien, comme nous l'avons avancé, que le fait seul d'être parvenu en Gaule cisalpine, fût aux yeux d'Annibal de la plus grande importance pour l'exécution de son plan militaire et politique et même que, dans son audace et sa prudence signalée» il comptât encore plus sur la force de sa politique que sur la force de son armée. (1) En voici le détail : D'Aosle à Novalaise 16 kilomètres. De là à Chambéry 13 — De là à Modane 96 — De là à Lans-le-Bourg 24 — De là à Sttse 38 — De là à Saint-Ambroise 27 — En somme 214 kilomètres. XVII. - ÉPOUVANTE A ROME. 261 § XVII. — Le consal Scipion devancé encore piar Annibal dans la Gaule cisalpine. Prise de Turin. Épouvante à Rome. Voilà donc Annibal qui débouche des Alpes en Gaule cisalpine. Mais où est le consul Publius Scipion, que nous avons vu plus haut (p. 148) partir de l'embouchure du Rhône avec tant de précipitation, pour arriver auœ Alpes avant Annibal? Polybe répond :« Du côté des Romaina, Publius Scipion, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait envoyé en Espagne Gneius son frère, et lui avait recommandé de tout tenter pour en chasser Asdrubal ; Scipion, dis-je, débarqua au port de Pises avec quelques troupes, dont il augmenta le nombre en passant par la Tyrrhénie, où il prit les lé- gions qui^ sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. Avec cette arméCy il vint amsi camper dans les plaines du Pôj pressé d'en venir auœ mains avec le général carthaginois. ce Mais laissons pour un moment ces deux chefs d^ armée en Italie, où nous les avons amenés, et, avant que d'en- tamer le récit des combats qu'ils se sont donnés, jus- tifions en peu de mots le silence que nous avons gardé jusqu'ici sur certaines choses qui conviennent à This* toire... » (III, XI.) Puis l'auteur se jette ici dans une longue digression qui n'a plus aucun rapport avec le récit de cette guerre, sauf de vous apprendre aux dernières lignes qu'il a voyagé 262 ANNIBAL EN GAULE. daus les Gaules : ce que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner plus haut. Pour quelle raison tant de détails inutiles, interposés là? Voici à ce sujet notre opinion particulière, qui se fonde et sur les tendances personnelles de Tauteur, et sur la suite du récit, mais que nous croyons devoir indiquer d'avance, afin qu'on en puisse juger d'une manière complète. C'est que Polybe, si honnête, si excellent historien qu'il soit, paraîtrait néanmoins avoir conservé un peu de partialité en faveur de Publius Scipion et des troupes commandées par ce consul. Il a eu du moins en cela un motif louable, son attachement aux Scipions , à qui il devait la grande considération dont il jouissait dans le monde de Rome. Nous croyons donc que Polybe n'aurait pas voulu mettre ici en pleine lumière l'attitude respective des deux armées, à cette reprise de la seconde guerre punique au sein de l'Italie, après avoir débuté en Gaule transalpine comme on Ta vu ; et que la digression où il se jette ici aurait pour but de distraire le lecteur, afin qu'il ne prête pas une attention trop soutenue à l'attitude et aux mouve- ments de Publius Scipion, dans les conditions qui sont résultées pour lui consécutivement en Italie, de la stra- tégie d'Annibal en Gaule transalpine sur les rives du Rhône. Si, par exemple, Polybe eût dit succinctement en indiquant les lieux : Annibal déboucha des Alpes tout près de Turin : le consul Publius se trouvait du côté de Plaisance ou de Pavie (à 150 kilomètres de Tarin et de tous les débouchés des Alpes) : Annibal, aussitôt § XVII. — ÉPOUVANTE A ROME. 263 son armée restaurée, marcha à lui et le rejeta au-delà du P6, etc.; quel rôle eût joué le consul Publius Scipion? Et cependant tel est, croyons-nous, le fond du récit qu'on va lire. Il importe donc que notre lecteur en juge lui- même avec attention, s'il veut apprécier complètement les résultats ultérieurs de la stratégie étonnante d'Annibal en Gaule transalpine. Rappelons tout d'abord un fait précédent, et la géo- graphie nous éclairera, comme toujours. Dans la Gaule cispadane et non loin de Parme du côté de Modène, sur la grande route presque parallèle au Pô, se trouvait un bourg fortifié appelé Tanès ou Tanetum (aujourd'hui Tanelo). C'est là que nous avons vu plus haut (p. 1 12) se réfugier une armée romaine commandée par le préteur Lucius Manlius, et qui avait été mise en fuite par les Boiens. On envoya de Rome à son secours une seconde armée sous le commandement d'un second préteur. Celle- ci avait d'abord été levée par le consul Publius Scipion pour marcher contre Annibal, mais on l'envoya d'ur- gence contre les Boiens ; et Scipion en leva une autre qu'il emmena contre Annibal. Ces deux armées étaient sans doute pareilles. Or maintenant, si l'on pèse avec attention les passages que nous avons soulignés dans le texte, il n'est pas bien difficile d'entrevoir que Publius en Italie s'est trouvé dans une incertitude eictrême à tous égards, et peut-être même encore sous le coup des appréhensions qu'avait dû lui inspirer en Gaule transalpine la stratégie d'Annibah 264 ANNIBAL EN GAULE. En effet, il débarque à Pises avec quelques troupes, dit l'auteur (car Publius avait envoyé en Espagne, sous le commandement de son frère, une partie de l'armée avec laquelle il s'était porté jusqu'au point de passage du Rhône par Annibal , pour l'y attaquer) ; puis « il augmente le nombre de ces troupes en passant par la Tyrrhénie (en lève-t-il là de nouvelles?), où il prend les légions qui, sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. » Ainsi, tout au moins Publius prend avec lui les deux armées des deux pré- teurs, dont l'une était pareille à celle qu'il avait eue précédemment sur les rives du Rhône, et dont l'autre était à la vérité affaiblie par une défaite précédente. « Avec cette armée, dit le texte (il aurait pu dire, on le voit, avec cette double armée), Publius vint aussi camper dans les plaines du Pô, pressé d'un ardent désir d'en venir aux mains avec le général carthaginois, d Or il est mani- feste que cette phrase évoque dans l'esprit du lecteur l'idée du consul se portant avec cette forte armée dans les plaines du Pô, non pas à un endroit quelconque, mais à l'endroit même où se trouve actuellement Annibal, assez près et en face de cet ennemi. Cela n'est pas dit positive- ment : car on reconnaîtrait plus loin que c'eût été inexact. Mais, comme aucun lieu de l'Italie n'a été nommé jus- qu'ici dans le texte , sauf les plaines du Pô qui ont plus de 300 kilomètres d'étendue , il ne reste dans la pensée qu'une réminiscence vague de ce rapprochement illusoire des deux armées ennemies, sans qu'aucun point de re- §XVn. —ÉPOUVANTE A ROME. 265 père en ait fixé dans Tespritet la position et le souvenir. De sorte qu'il suffira ensuite de retrouver le consul et Annibal proches l'un de l'autre, pour que tout aille bien. On ne comprend pas du reste que l'auteur ait pu ajouter immédiatement ces paroles : « Mais laissons pour un moment ces deux chefs d'armée en Italie, où nous les avons amenés... » puisqu'il n'a nullement dit où ils les a amenés, où ils sont campés. Et enfin , les choses étant ainsi présentées très-convenablement pour le consul, sinon très-clairement pour le lecteur, le narrateur se jette dans une longue digression qui termine ce chapitre, et que nous passons. Avant de reprendre Texamen du récit au chapitre sui- vant, il est bon de constater ici, au préalable, par quelle route le consul Publius, avec les troupes qu'il ramenait des bords du Rhône, dut se rendre dans les plaines du Pô, en passant par la Tyrrhénie et y prenant avec lui les deux armées envoyées là pour faire la guerre aux Boiens. La position de ces deux armées, que nous connaissons, va nous guider jusque dans les plaines du Pô. De Pises, PubUus Scipion dut prendre la voie Aurélienne (déjà éta- blie depuis vingt-quatre ans) et se diriger au nord en sui- vant le littoral de la Méditerranée jusqu'au port de Luna, situé à l'embouchure de la Macra (aujourd'hui la Magra), rivière qui séparait jadis la Tyrrhénie de la Ligurie. De là, il dut continuer sa marche dans la direction du nord en gravissant les Apennins sur la rive gauche de la Macra, et en passant à Aptui (PontremoU), ancienne capitale des 266 ÂNNIBAL EN GAULE. Apuani; pour descendre ensuite directement dans les plaines du Pô par Forum novum (Fornovo) sur le Tarus (le Taro), et y aboutir à Parma (Parme), ville qui appar- tenait encore alors aux Boiens ; et c'est dans les environs qu'il dut prendre avec lui les deux armées des deux pré- teurs, qui étaient venues à Tanès tout proche de Parme, Tune au secours de Tautre, comme on Ta vu. Là Publius serait bien déjà dans les plaines du Pô avec toute son année, comme Texige le texte ; mais il y serait à deux cents kilomètres de tous les débouchés des Alpes, à l'un des- quels (près de la ville de Turin) nous avons laissé Anni- bal campéy lui aussi, dans les plaines du Pô, comme a dit notre auteur. Voyons donc la suite du récit. ff Annibaly arrivé dans l'Italie avec l'armée que nous avons vue plus haut, campa au pied des Alpes, pour donner quelque repos à ses troupes. Elles en avaient un extrême besoin. Les fatigues qu'elles avaient essuyées à monter et à descendre par des chemins si difficiles, la disette de vivres, un délabrement affreux, les rendaient presque méconnaissables. 11 y en avait même un grand nombre que la faim et les travaux continuels avaient ré- duits au désespoir. On n'avait pu transporter entre des rochers autant de vivres qu'il en fallait pour une armée si nombreuse, et la plupart de ceux qu'on y avait trans- portés y étaient restés avec les bêtes de charge. Aussi, quoique Annibal au sortir du Rhône eût avec lui trente- huit mille hommes de pied et huit mille chevaux ; quand il eut passé les monts, il n'avait guère que la moitié de § XVII. — ÉPOUVANTE A ROME. 367 cette armée ; et cette moitié était si changée par les tra- vaux qu'elle avait essuyés, qu'on l'aurait prise pour une troupe de sauvages. » (III, xii.) On voit par ce délabrement et cette faiblesse numérique de l'armée d'Annibal, quelle quantité considérable de troupes les Gaulois cisalpins durent lui fournir dans sa lutte contre toutes les forces des Romains et de leurs alliés : lutte qui se prolongea pendant seize ans au sein de l'Italie, sans qu'il reçût de Carthage aucun renfort notable. La seconde guerre punique fut donc bien, comme nous l'avons dit au début de ce travail , une guerre autant gauloise que carthaginoise. (( Le premier soin qu'eut alors Ânnibal fut de leur re« lever le courage, et de leur fournir de quoi réparer leurs forces et celles des chevaux. Lorsqu'il les vit en bon étal, il tâcha d'abord d'engager les peuples du territoire de Turin, peuples situés au pied des Alpes, et qui étaient en guerre avec les Insubriens, de faire alliance avec lui. Ne pouvant par ses exhortations vaincre leur défiance, il alla camper devant la principale de leurs villes, l'em- porta en trois jours et fit passer au fil de Tépée tous ceux qui lui avaient été opposés. Celte expédition jeta une si grande terreur parmi tous les barbares voisins, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Les autres Gaulois qui habitaient ces plaines auraient bien souhaité se joindre à Annibal^ selon le projet qu'ils en avaient d* abord formé ; mais, comme les légions romaines étaient déjà sorties du pays, et avaient évité les embusca- 268 ANNIBAL EN GAULE. des qui leur avaient été dressées, ils aimaient mieux se tenir en repos, et d'ailleurs il y en avait parmi eux qui étaient obligés de prendre les armes pour les Romains. > (111, XII.) Voilà dans ces derniers mots l'indice de quelques traités d'alliance conclus avec les Romains, de ces trai- tés d'alliance que nous connaissons , et par lesquels le sénat avait soin d'enlacer les peuples limitrophes. Ainsi, dans cette guerre d'Annibal contre les légions romaines, il y eut des Gaulois cisalpins des deux côtés : comme il y eut ensuite des Gaulois transalpins des deux côtés, dans la guerre contre les légions de Jules César. Dans l'une et l'autre guerre, hélas ! ces fautes de patriotisme ont-elles préservé ceux qui les ont commises? Triste vérité historique pour notre race. On voit aussi dans ce même texte que le premier soin d'Annibal, en arrivant chez les Taurini, fut de contracter alliance avec ce peuple, chez lequel s'étaient formés deux partis, l'un en sa faveur, et l'autre en faveur des Romains ; ce qui Tobligea, faute de temps pour discuter, à enlever d'assaut la ville principale, et à y exterminer tous les amis des Romains. Enfin, le récit nous apprend, d'une manière certaine et précise, à quel point des plaines du Pô Annibal se trouve actuellement campé : il est campé devant Turin. On voit donc que du point où il avait auparavant débou- ché des Alpes, et d'où il avait d'abord parlementé avec les habitants de cette ville, certainement il en était déjà § XVII. - ÉPOUVANTE A ROME. 269 proche, et qu'il n'a dû avoir que bien peu de chemin à faire pour aller s'en emparer. Tout est donc ici complètement d'accord avec la position précédente de son camp et au pied des Âlpes, et auprès de Saint-Ambroise, et au débou- ché du chemin du mont Cenis dans les plaines du Pô : triple condition qu'exigeait finalement l'itinéraire q\ie nous avons fait suivre au général carthaginois dans la traversée des Alpes, et dernière preuve qu'on pût nous demander à l'appui de cet itinéraire. Ici d'ailleurs nous nous trouvons d'accord, non-seulement avec Polybe et Strabon, mais encore avec Tite-Live lui-même. 11 ne nous reste donc plus qu'à découvrir où est ac- tuellement le consul Publius. Suivons le texte. (X Annibal alors jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays et hasarder quelque exploit, qui pût établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie de prendre parti en sa faveur. 11 était plein de ce projet, lorsqu'il eut avis que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, et qu'il était pro- che. Il eut d'abord de la peine à le croire. // n*y avait que peu de jours qu'il avait laissé ce consul aux bords du hhône; la route depuis Marseille jusque dans la Tyrrhé- nie est longue et difficile à tenir, et, depuis la mer de Tyrrhénie jusqu'aux Alpes en traversant l'Italie, c'est une marche très-longue et très-difficile pour une armée. Cependant, comme cette nouvelle se confirmait de plus en plus, il fut étonné que Publius eût entrepris cette route, et l'eût faite avec tant de diligence. » (III, xii.) 270 ANNIBAL EN GAULE. Ainsi, Ânnibal jugeait qu*il n'y avait pas de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et, pendant qu'il réfléchissait à cela, qu'il était plein de ce projet, avis lui vint que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, et qu'il était proche. D'après ce langage de l'auteur, quel est celui des deux chefs d'armée qui paraît marcher vers l'autre ? Personne, croyons-nous, n'hé- sitera à dire que c'est Publius. Il est d'autant plus naturel de le penser, que le texte ajoute : Annibal eut d'abord de la peine à le croire; c'est-à-dire évidemment à croire que ce consul eût pu arriver si vite, si inopinément /)rocAe de lui^ malgré toutes les difficultés qu'avait dû lui présenter le trajet depuis les bords du Rhône, où il l'avait laissé peu de jours auparavant, est -il dit, jusqu'aux Alpes - notons-le bien. Car le lecteur, qui sait déjà qu' Annibal est actuellement campé devant Turin, c'est>à-dire au pied même des Alpes, et qui apprend ici tout simplement qu'il est plein de son projet d'avancer dans le pays, doit infailliblement, lui lecteur, croire que le consul Publius, qui a déjà passé le Pô et qui est proche d'Annibal, et qui a poussé sa marche jusqu'aux Alpes, se trouve aussi actuel- lement proche de Turin et en face d'Annibal. De cette manière donc, le consul paraîtrait avoir présumé au juste, ou bien avoir su d'avance par où Annibal déboucherait des Alpes, ou du moins en avoir été informé à temps pour pouvoir venir lui faire face à son débouché dans les plai- nes du Pô, et l'y attaquer plus tôt que le général carthagi- faois ne s'y attendait. De aorte que le consul Publius aurait § XVII. — ÉPOUVANTE A ROME. 271 ainsi déjoué toute la stratégie d'Annibal, et qu'Annibal resterait stupéfait de tant de diligence de sa part. Égale- ment, de notre côté, rien de tout ce que nous avons dit plus haut concernant cette stratégie du grand homme de guerre, ne mériterait la moindre attention. Mais nous finirons par reconnaître plus loin qu'entendre ainsi le présent texte de Polybe, ce serait prendre le contre-pied de la vérité ; car rien de tout cela ne se rencontrerait vrai. Il faut donc se garder de tomber ici dans cette illusion.  cet effet, considérons d'abord la réalité des choses, afin de juger positivement si le consul a fait tant de dili- gence qu'on le dit. Les données de l'itinéraire d'Annibal nous en fournissent le moyen. Et, pour faciliter cette recherche en fixant les idées, prenons dans les plaines du Pô un point de refkre connu, auprès duquel nous sup- poserons le consul présent, et qui nous sera encore utile plus loin : admettons qu'il se trouve actuellement sur la rive gauche du Tésin, près de son embouchure dans le Pô, c'est-à-dire près de Ticinum^ appelée ensuite Papia, et aujourd'hui Pavie. Là, il aurait bien déjà passé le Pô avec son armée, comme l'exige ce texte. Or précédemment sur les bords du Rhône, lorsque Pu- blius était arrivé au point où Annibal avait passé ce fleuve, à Pierrelatte, le général carthaginois avait déjà décampé de là depuis trois joui^ écoulés ; c'était donc son quatrième jour de marche en remontant vers les sources du fleuvei pour gagner l'entrée des Alpes ; et il dut camper ce aoir^là 272 ANNIBAL EN GAULE. près de Saint- Vallier, avons-nous dit. Le lendemain matin, chacun de son côté se remit en marche le long du Rhône, Publius en descendant de Pierrelatte vers sa flotte, et Annibal, en remontant de Saint- Vallier vers l'entrée des Alpes. Comptons les jours à partir de ce jour-là. Pour Annibal, c'était son cinquième jour de marche vers l'entrée des Alpes ; il lui fallut donc, à partir de Saint- Vallier, encore siœ jours de marche effective pour arriver à l'entrée de ces montagnes 6 Et probablement cinq jours d'arrêt devant l'Ile, soit pour passer le fleuve et aller remettre le roi sur son trône, soit pour restaurer l'armée carthaginoise et mettre en état ses armes, ses vêtements, ses chaussures , soit pour donner le temps à celle du roi de l'Ile de faire ses préparatifs et de venir sur la rive gauche du fleuve se placer en arrière -garde. o Et quinze jours employés à la traversée des Alpes. 1 5 Et huit jours de repos au pied des Alpes, soit pour refaire les débris de son armée, hommes et bêtes, tout délabrés, exténués de fatigues, de privations et de souffrances, jusqu'à ce qu'ils fussent bien remis et en bon état, comme dit le texte, soit pour parlementer avec les habitants de Turin 8 Et un jour pour aller camper devant cette ville. . 1 Et trois jours pour s'en rendre maître 3 Cela fait donc, en somme, trente-huit jours éctntr lés depuis le départ de Saint- Vallier jusqu'à la prise de Turin 38 § XVII. * ÉPOUVANTE A ROME. 273 Le jour même où Ânnibal partait de SaJnt-YaU lier, Publius Scipion, de son côté, partait de Pier- relatte. 11 lui fallut quatre jours pour arriyer à sa flotte, où tous les bagages étaient déjà rembarques d'avance 4 Et quatre jours de navigation jusqu'à Pises (bien qu'il n'en eût mis que cinq pour venir d'Ostie). . . 4 Et sept jours de marche jusqu'à Parme> avec un jour de repos intermédiaire 8 Et deux jours îxxsqu'k Plaisance 2 Et deux jours jusqu'à Pavie 2 Cela fait donc, en somme vingt jours 20 Ce laps de temps a donc dû suffire au consul Publius pour arriver avec son armée en Italie sur la rive gauche du Pô et près de Pavie, à partir des bords du Rhône et du point même où Ânnibal l'y avait laissé ; et cet espace de vingt jours a dû suffire au consul sans que pour cela il ait eu besoin de presser sa marche au-delà de la vitesse réglementaire des armées romaines, laquelle était de vingt milles (30 kilomètres) par jour démarche. Ainsi, en résumé, contrairement à l'aspect du récit de Polybe, le consul Publius Scipion aurait pu, à partir des * bords du Rhône où Ânnibal l'avait laissé, et même sans faire beaucoup de diligence, parvenir dans les plaines du Pô près de Pavie, dix-huit jours environ avant la prise de Turin par Annibal. Et par conséquent, si la suite du récit nous démontre 18 274 ANNIBAL EN GAULE. que le consul n'était pas même encore parvenu près de Pavie le jour où Annibal s*emparait de Turin^ non-seule- ment il n'aurait fait aucune diligence pour venir lui faire face, mab encore il se serait arrêté pour Tattendre, dans quelque position lointaine, à cinq ou six journées (plus de 150 kilomètres) de Turin et de tous les débouchés des Alpes. Retenons seulement ceci : que le jour de la prise de Turin, Publius avec son armée pouvait être arrivé à Pavie depuis déjà dix-huit jours écoulés. Et continuons de suivre le récit, jusqu'à ce que nous sachions précisé- ment où il est. a Publius fut dans le même étonnement à l'égard d'An- nibal. Il croyait d'abord que ce grand capitaine n'oserait pas tenter le passage des Alpes avec une armée composée de tant de nations différentes; ou que, s'il le tentait, il ne manquerait pas d'y périr. Mais, quand on lui vint dire qu'Annibal non-seulement était sorti des Alpes sain et sauf, mais assiégeait encore quelques villes d'Italie, il fut extrêmement frappé de la hardiesse et de l'intrépidité de ce général. » (III, xii.) Signalons nous-même un fait plus étonnant et plus admirable. Quelle discipline, quelle confiance des sol- dats dans les chefs, et quelle soumission absolue à leurs ordres Annibal ne dut-il pas avoir introduit dans cette armée provenant de vingt nations différentes, pour que^ arrêtée à la descente des Alpes par un mauvais pas, comme nous l'avons vue, sous l'urgence du froid, de la faim et de toutes les souffrances, apercevant à ses § XVll. - ÉPOUVANTE A ROME. 275 pieds un pays chaud et fertile où déjà les chevaux étaient descendus, elle ait attendu patiemment pendant trois jours que les éléphants pussent descendre avant elle, et qu^elle soit descendue la dernière I Ajoutons encore incidemment que jamais aucun de ces soldats de tant de nations différentes n'a, que Ton sache, trahi Annibal pendant toute cette longue guerre, où certainement les occasions ne durent pas leur manquer, a C'est une chose singulière, dit Polybe, qu'Annibal ait été dix-sept ans en guerre, à la tète d'une armée com- posée de diverses nations, de pays et de langage dif- férents, qu'il conduisait à des expéditions étonnantes, et dont on pouvait à peine espérer quelques succès, sans que jamais on lui ait tendu le moindre piège, sans que jamais aucun de ses soldats se soit avisé de le tra- hir (1 ). »D'où l'on peut induire avec assez de probabilité que jamais Annibal n'a employé des traîtres. Et c'est là cependant l'homme que les Romains ont osé appeler le perfide par excellence 1 Non pas leur Jules César , pour qui la trahison fut un moyen habituel, dont l'em- ploi faillit en certaines occasions lui coûter la vie, par exemple devant Dyrrachium ! Car qui peut jamais être sûr de la sincérité d'un traître ? Revenons^ et faisons remarquer ici que cette nouvelle, qui apprit au consul non - seulement qu'Annibal était sorti des Alpes sain et sauf, mais encore qu'il assiégeait (1) Exemples de vertus et de vices, L V . 276 ANNIBAL EN GAULE. quelques \ille8 d'Italie, constate par elle-même qu'elle provint de Turin et qu'elle en partit dix à douze jours après qu'Ânnibal eut débouché des Alpes dans les plai- nes du Pô. Or, en ajoutant le nombre de jours qu'elle exigea pour parvenir du pays de Turin jusqu'à l'endroit où le consul se trouvait alors et que nous connaîtrons bientôt, cela ferait au moins une quinzaine de jours. Le consul n'aurait donc été informé de l'arrivée d'Annibal au débouché des Alpes dans les plaines du Pô, que douze à quinze jours après que le fait avait eu lieu. Qu'on juge par là de la distance à laquelle il se trouvait du débouché par 011 sortit Annibal. arma humeris gesta* bant... sitisque et cahr hiantes cœdendos capiendosque affor tim prœbebat. » (XXVII, XLViii.) — Ici, on le voit, le som- meil de lassitude dans la marche, la chaleur et la soif sur le champ de bataille, sont substitués à ce sommeil d'ivresse dans le camp d'Âsdrubal, que Polybe a constaté et qui permit aux Romains d'y égorger les Gaulois comme des victimes. Mais, que tous ces détails imaginés par Tite-Live sont naturels dans une bataille, fût-ce même après une marche de nuit I Nous venons de dire imaginés, la preuve en est sous nos yeux. La similitude apparente des deux récits, dans la mention du fait si singulier de soldats qui s'endorment sur le champ de bataille, ne prouve- t-elle pas que Tite-Live, ici comme ailleurs, a co- pié le récit de Polybe? Et les différences fondamentales que nous venons de constater ne prouvent-elles pas que l'auteur romain s'est efforcé, dans sa propre rédaction, d'altérer suivant ses tendances romaines le récit impartial de l'auteur grec? 2'' Polybe avait évalué les pertes de l'armée d'Asdrubal à 1 0,000 hommes de tués, et à environ moitié autant de pri- sonniers ; il ne parle nullement de fuyards. L'armée gallo- carthaginoise tout entière n'aurait donc été composée que d'environ 15,000 hommes : et cette faiblesse numé- rique ne doit pas étonner, quand on considère qu'Asdru- bal n'amenait avec lui que les débris d'une armée vain- cue en Espagne par Scipion, avec les Gaulois de bonne 382 ANNIBAL EN GAULE. volonté qui s'étaient joints à lui dans sa marche. — Or, Tite-Liye porte le nombre des ennemis tués à 56,000, et celui des prisonniers à 5,400 : ce qui ferait une perte to- tale de 61,400 hommes; et il parle encore d'un grand nombre de fuyards. On voit jusqu'à quel point il a exa- géré les forces d'Asdrubal et les pertes éprouvées de son côté à la bataille du Métaure. Aussi s'écrie-t-ii que « ja- mais dans cette guerre on n'a tué tant d'ennemis dans une seule bataille , et qu'on leur rendit ici la pareille du désastre de Cannes 1 » (XXYH, xlix.) C'était là sans doute qu'il en voulait venir. Et la famille d'Auguste dut se trouver assez flattée de posséder parmi ses ancêtres un guerrier tel que Claudius Néron. Et le peuple romain, de son côté, put se flatter d'avoir, sur le Métaure, pris sa revanche de la bataille de Cannes , et de s'être là sauvé lui-même dans cette guerre d'Annibal, loin d'avoir été sauvé par le dévouement persévérant de ses alliés du centre de l'Italie : alliés qu'il put ensuite, sans aucun scrupule, tailler en pièces avec cinq armées à la fois dans la guerre sociale. (Floecs, III, xviii.) On voit à quel point, avec quelle liberté et dans quelle tendance romaine ce récit de Tite-Live concernant la bataille du Métaure fourmille de détails invraisemblables, et avec quelle habileté, quelle ruse profonde l'auteur s'est efforcé d'altérer par ces détails la vérité fondamentale du récit de Polybe, qu'il reproduisait pour le gros des faits et qui était connu à Rome. On en doit conclure que ces deux récits sont inconciliables, et que^ seul, celui de Polybe (dont maU CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. 383 heureusement nous n'avons qu'une partie) mérite créance en histoire. Terminons par l'examen d'une autre manière dont Tite-Live a encore altéré la vérité dans son récit de l'ex- pédition d'Annibal. § IX. — Dernier mot et résumé de cette critique du récit de Tite-Live concernant l'expédition d'Annibal. On a vu plus haut (p. 60) le traité d'alliance conclu entre Ânnibal et Philippe, roi de Macédoine : plus on l'examine, plus on acquiert la conviction que ce fut bien là un traité d*alliance défensive, contre l'extension indé- finie de la domination romaine sur tous les peuples limitrophes y sans exception. On peut constater encore dans l'ouvrage de Polybe (III, v) que cet auteur eut à sa disposition tous les documents officiels du gouvernement romain. 11 n'est donc pas possible de mettre en doute que le traité cité par lui ne mérite à ce sujet toute créance. On ne saurait non plus contester que l'ambition romaine mit alors en péril, en péril imminent, tous les peuples men- tionnés au traité dont il s'agit^ aussi bien que les Cartha^ ginois. Or, Tite-Live, en rapportant ce même traité, lui donne dans sa rédaction un sens tout-'à-fait contraire : il en fait un traité d'alliance offensive, conclu entre deux Conquérants ambitieux, Annibal et Philippe, pour s'aider l'un l^autre à 384 ANNIBAL EN GAULE asservir les peuples, Annibal ceux de Tltalie, et Philippe ceux de la Grèce. En un mot, Tite-Live a complètement changé, à l'inverse, le sens et la portée de ce traité. a Xénophanès, dit-il, parvint au camp d'Ânnibal et conclut avec lui un traité d'alliance à ces conditions : — Que le roi Philippe, avec la flotte la plus considérable qu'il pourrait mettre en mer (et on jugeait qu'il pourrait la porter à deux cents vaisseaux), traverserait en Italie, y ravagerait les côtes et y pousserait la guerre sur terre et sur mer; — que, la guerre terminée, toute Tltalie, avec la ville de Rome elle-même, resteraient au pouvoir des Car- thaginois et d'Annibal, et que tout le butin appartiendrait à Annibal; — qu'après la conquête de l'Italie, les deux al- liés passeraient en Grèce, et y feraient la guerre aux rois qu'il plairait à Philippe de désigner ; — que toutes les cités du continent, avec toutes les îles situées à la convenance de la Macédoine, resteraient au pouvoir du roi Philippe et incorporées à ses États. » (XXIll, xxxm.) On voit quelle' différence capitale existe entre ce traité et celui que rapporte Polybe. 11 est évident que dans Polybe, c'est un traité d* alliance défensive^ ayant pour but la sécurité commune des peuples contre Tarn* bition romaine; et qu'au contraire, dans Tite-Live, ce serait un traité d'alliance offensive, ayant pour but, d'une part, la conquête de toute l'Italie, pour Anni- bal et les Carthaginois, avec tout le butin pour Annibal seul; et, d'une autre part, la conquête des cités de la Grèce et des îles situées à la convenance de la Macédoine, CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. 385 pour le roi Philippe. Or, il est iDconlestable que Tite- Live avait sous les yeux THistoire universelle de Polybe. 11 connaissait donc, comme nous, le texte du traité cité par Polybe, et toute la créance que cet auteur méritait à ce sujet. Par conséquent, nous nous croyons autorisé à conclure que Tite-Live a, sciemment et de propos déli- béré, changé dans son Histoire romaine le texte du traité d'alliance conclu entre Annibal et le roi Philippe de Ma- cédoine. Serait-ce aller trop loin que de dire qu'ici il au- rait commis un faux en matière de documents histori- ques? Nous en laissons le jugement au lecteur. Tout au moins Tile-Live, dans la rédaction de ce traité , serait en contradiction avec ce qu'il a dit aupara- vant des conditions du traité d'alliance conclu par Anni- bal avec les députés de Capoue, conditions qu'il indique en ces termes : — « Que nul général ou magistrat car- thaginois n'aura la moindre autorité sur les citoyens de la Campanie;— que nul citoyen delà Campanie ne pourra être astreint contre son gré au service militaire ou à quel- que autre charge; — que Capoue conservera ses lois et ses magistrats; — qu'Annibal remettra aux Campaniens trois cents prisonniers romains, à leur choix, pour les échanger contre les cavaliers campaniens qui servent en Sicile. Telles furent les conditions du traité » (XXIIl, VII.) 11 est manifeste que ces conditions du traité conclu avec les Campaniens sont contraires à l'esprit de ce traité d'alliance offensive qu'Annibal^ à en croire Tile- 25 386 ANNIBAL EN GAULE. Live, aurait conclu d'autre part avec Philippe, roi de Macédoine; tandis que ce même traité d'Annibal aTee les députés de Capoue pourrait être considéré à bon droit comme une annexe, toute naturelle^ du traité d'alliance défensive conclu entre Ânnibal et Philippe, tel que le rap- porte Polybe. Et, enfin, il est clair que les conditions de ce traité avec les Campaniens viennent à Tappui de Topi- nion que nous avons émise à propos de la poUtique d'An- nibal dans son expédition en Italie. Arrêtons-nous là, et récapitulons nos observations sur ces divers . points. Nous avons démontré : V Que Polybe, dont l'œuvre est empreinte d'un bout à l'autre du cachet de la sincérité, s'est trouvé en situa* tion particulièrement favorable pour connaître la vérité sur l'expédition d'Annibal en Italie, et que le récit qu'il en a laissé mérite une confiance qu'on ne saurait accorder à celui de Tite-Live; 2'' Que Tite-Live, qui pourtant a trouvé bon d'emprun- ter à ce récit de Polybe ses traits principaux, d'en suivre Tordre et souvent d'en reproduire le tour, a eu Fart de si bien l'arranger dans les détails, qu'il est permis de dire qu'il y a systématiquement, pour la plus grande gloire des Romains, altéré la vérité des faits, ou par des interpo- lations, ou par des omissions, ou par des insinuations, ou par des variantes, qui en changent la signification et en dénaturent la portée ; 3° Que Tite-Live n'avait pas, pour traiter un tel sujet, CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. 387 les connaissances géographiques nécessaires en ce qui concerne la Gaule transalpine et les Alpes : d'où l'iti- néraire incroyable quMl fait suivre à Annibal dans la traversée de ces régions ; 4"* Qu'il n'avait pas même des connaissances géogra- phiques suffisantes concernant la Gaule cisalpine dana le haut des plaines que le Pô arrose de ses eaux : d'où son récit des batailles du Tésin et de la Trébie, qui ne peut se concilier avec la situation des lieux; 5^ Qu'il s'est efforcé, par tous les moyens, de dépré- cier le génie militaire d'Annibal : soit dans sa stratégie prodigieuse, qui déjoua toutes les prévisions du sénat de Rome et jeta le désarroi dans la défense de l'Italie par les consuls : soit dans sa tactique sur les champs de bataille, où il réussit généralement à attirer les armées romaines dans quelque situation dangereuse , à les y envelopper avec la sienne, bien que celle-ci fût beaucoup moins nombreuse, et à les tailler en pièces d'une manière effroyable ; 6^ Qu''il a manqué de loyauté envers les Gaulois, en leur imputant gratuitement des actes de mollesse physi- que et morale dans les fatigues inséparables de la guerre, et, ce qui eût été plus honteux, des défaillances et des actes de lâcheté dans les combats, alors qu'il savait très* bien que, sans remonter plus haut, ces Gaulois avaient pris la plus grande part au désastre des Romains à la bataille de Cannes ; qu'ils avaient bravement aidé à la plupart des autres défaites infligées aux Romains par 388 AUNIBAL bn gadle. ÀDoibal; el qu*à la même époque ils avaient, tout seuls, complètement exterminé une armée romaine de 25,000 hommes, envoyée chez eux sous le commandement d'un préteur, pour y opérer une diversion ; V Qu'au contraire il s'est montré l'adulateur peu scrupuleux, non- seulement du peuple romain, mais encore de la famille d'Auguste; qu'en particulier, dans son récit du désastre d'Asdrubal sur les rives du Métaure, il a falsifié l'histoire pour flatter la famille impériale dans un de ses ancêtres, en même temps qu'il s'est efforcé de complaire à .la passion jalouse et haineuse des Romains contre les Gaulois ; S"* Et enfin ) qu'à l'occasion de cette expédition d'Anni- bal, il a mis le comble à toute son audace d'historien, en substituant au traité d'cdliance défensive conclu entre Annibal et le roi Philippe (tel que l'avait publié Polybe presque à l'époque de cette guerre et au milieu des patriciens de Rome), un traité d'alliance offensive, c'est- à-dire un traité conçu dans un esprit tout contraire : substitution qui, faite sciemment et de propos' délibéré, constituerait un véritable faux en histoire, et devrait faire perdre tout crédit à celui qui s'en serait rendu coupable. Tite-Live n'en reste et n'en restera pas moins un histo- rien cUissique par excellence. C'est avec ses livres que s'est faite et se fait encore la plus grande partie de l'his- toire romaine qu'on nous enseigne. C'est à cette source d'erreurs et de déceptions que n'ont cessi^ de puiser, CRITIQUE DU RÉCIT DE TITELIVR. 389 depuis plusieurs siècles, les savants professeurs qui se sont chargés de nous enseigner, à nous, les commence- ments de l'histoire des Gaulois, c'est-à-dire, de notre propre histoire nationale. Et nous n'avons pas assuré- ment la prétention de vouloir et de croire que les protes- tations de notre prose toute unie puissent diminuer, en rien, l'autorité qui s'attache à la richesse d'imagination et aux élégances de style d'un tel écrivain. Qu'il nous soit seulement permis de nous approprier la pensée de Polybe, que nous avons prise pour épigraphe de notre avant-propos, et de répéter avec lui, en finis- sant : — m Si de V histoire on Ole la vérité ^ à quoi sert-elle? A rien. » / / CONCLUSIONS GENERALES CONCLUSIONS GÉNÉRALES NATURE PARTICULIÈRE DE LA GUERRE D'ANNIBAL. GÉNIE PROPRE DE CE GRAND HOMME. • Tout les prisonniers faits sur les alliet de» Romain» à la bataille de Trasimèoe , Annibal les renvoya dans leur patrie sans en rien exiger, leur répétant ce qu*il leur avait déjà dit, qu'il n'était pas venu pour faire la guerre aux Italien» mai» pour déliorer te» Italien» du joug de» Humain». • POLYBC. Nous pouvons maintenant, sur la foi des recherches historiques qui précèdent, déduire avec certitude quel fut le caractère distinct de la guerre d'Annibal, et en quoi ce grand homme excella parmi les plus illustres dont l'his- toire fasse mention. Au point de vue politique, l'expédition d 'Annibal se distingue en ce qu'elle fut la première, et peut-être la seule grande guerre qui ait été entreprise uniquement pour la défense commune des peuples, et pour la liberté de chacun d'eux en particulier, contre la politique et la violence d'un despotisme conquérant. r?4 A>MBAL E5 OATLE- Ao point de rue hUtori^pM^, la gneire d\\imibal , dît Polvbc, fat une eonséquence de celle de Sicile (ou pre- mière guerre punique). Ajoutoos qa*elle eut pour cause, plus proche et détenninante, une odieuse spoIialioD com- mise par les Romains : qui D*aTaieot pas craint de sur- prendre et d'enlcTcr la Sardaigne aux Carthaginois après le traité de paix intervenu. Cette seconde guerre, d'ail- leurs, fut commune aux Carthaginois et aux Gaulois cisalpins. Placés, les uns et les antres, dans la même situation périlleuse en face des Romains , ils firent al- liance pour recourir ensemble à ce dernier moyen de salut, et combattirent avec la même bravoure sons la con- duite du grand général africain. Uidée première de cette guerre, devenue nécessaire, remonte au père d'Annibal, à Amilcar Barcas, surnommé encore le Grand Amilcar, qui avait commandé les Car- thaginois dans la guerre de Sicile, et dont on a pu cons- tater l'étonnante habileté à prévoir et à déjouer tous les projets de Tennemi. Aussi Polybe le place-t41 bien an- dessus de tous les généraux romains qu'il eut en face de lui dans cette guerre de Sicile. Mais les Romains y avaient l'avantage du côté des soldats. On sait, en effet, que la république de Carthage s'adonnait au commerce maritime, et se contentait d'em- ployer des mercenaires (ou étrangers) pour la défense de ses possessions; tandis que, dans la république romaine, tous les hommes libres et valides étaient soldats , tout y était organisé pour faire la guerre, pour vivre et s'enri- CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 395 chir des dépouilles des autres peuples, et pour étendre de plus en plus son territoire par la conquête et l'an- nexion des territoires limitrophes. En outre, nous avons vu maintes fois qu'on n'y était pas scrupuleux à l'égard des moyens employés pour atteindre ce but : il suffisait qu'ils fussent efficaces. Ainsi, à la longue, Rome devait l'em- porter sur Carthage , et par ses légions et par sa poli- tique. Le résultat de cette première guerre punique avait été, pour les Romains, de dépouiller les Carthaginois de leurs possessions de Sicile, et de leur imposer un lourd tribut. Aussitôt après, les vaincus se virent obligés de lutter contre une nouvelle cause d'affaiblissement: la révolte de leurs mercenaires revenus de Sicile , révolte à laquelle se joignit l'insurrection des peuples de leurs possessions d'Afrique. De là cette affreuse guerre, dite inexpiable^ qui mit la république de Carthage à deux doigts de sa perte, la réduisit presque à sa seule capitale, la tint durant trois années dans des angoisses incessantes, et dont enfin Amilcar la délivra. Les Romains , de leur côté , profitant de l'affaiblisse- ment extrême où tant de maux avaient jeté les malheu- reux Carthaginois , leur enlevèrent encore la Sardaigne. Ce fut un acte de la plus criante iniquité : Polybe lui- même le reconnaît. Il fut commis sous ce prétexte inouï, que les mercenaires soldés pour la défense de cette pos- session carthaginoise (lesquels, s'étant révoltés comme ceux d'Afrique, avaient fait mourir cruellement leurs deux 396 ANNIBAL EN GAULE. généraux carthaginois et tous les autres Carthaginois présents dans l'île, après quoi ils Tavaient saccagée), sous prétexte que ces mercenaires de Carthage , disons- nous, ces étrangers^ sans feu ni lieu, étaient venus d'eux- mêmes leur offrir la Sardaigne, à eux Romains. De plus, comme les Carthaginois préparaient une expé- dition pour rentrer en possession de leur île, les Romains, alléguant que cette expédition était préparée contre eux- mêmes, décrétèrent de leur intenter de nouveau la guerre ; en sorte que, sous une telle menace, ces pauvres vaincus de la veille, déjà si épuisés, durent encore se laisser extor- quer un grave surcroît de tribut. Aussi, dès lors, Amilcar dut-il voir clairement : 1* qu'il n'y avait point de sécurité possible en face des Romains, ni pour sa patrie, ni pour aucun autre peuple pouvant exciter leur convoitise ; 2"" que ces envahisseurs systéma- tiques, maîtres désormais de la Sicile et de la Sardaigne, ne manqueraient pas de trouver bientôt quelque prétexte pour passer de nouveau en Afrique, et y étendre leurs conquêtes aux dépens des Cailhaginois ; enfin, 3* que les forces de la république de Carthage, telles qu'elles avaient été constituées dans la première guerre punique, ne pouvaient suffire pour la défendre contre eux. Et en face d'un avenir si plein de périls, la recherche de quel- que moyen de salut pour sa patrie dut être l'objet unique de toutes les pensées, de toutes les méditations politiques et militaires de ce grand Amilcar. Et, à bien considérer cette situation, évidemment 1 uni- CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 397 que voie de salut qui pût s'offrir à lui, c'était de suscilor une grande alliance défensive de tous les peuples intéres- sés à se garantir mutuellement , tous et chacun , de Tin- vasion romaine. Or^ à cette époque, les Gaulois cisalpins se trouvaient de leur côté dans la même situation périlleuse que les Carthaginois. Déjà les Romains les avaient spoliés d'une partie de leur territoire (agfer gallicus); cependant ils n'en étaient pas moins encore très- redoutés pour leur bravoure et leur fougue. Ainsi, naturellement, Amilcar dut tourner vers les Gaulois cisalpins ses vues politiques. Et d'ailleurs, en considérant la position géographique de la Gaule cisal- pine, ce fut encore de ce côté-là qu'il dut tourner ses vues militaires. Enfin, il est manifeste que son but capital dut être d'y parvenir à Timproviste^ avant que les Romains pussent y organiser la défense. Ainsi, la condition indispensable pour le succès du pro- jet d'Amilcar fut de se porter avec l'armée carthaginoise en Gaule cisalpine, le plus rapidement possible, par la voie de terre, c'est-à-dire en traversant l'Espagne, la vieille Gaule et les Alpes. Telle est la liaison naturelle des idées qui se rattachent au projet d'Amilcar Barcas et qu'on trouve éparses dans Polybe ou dans Cornélius Népos : projet sur lequel l'au* teur grec a tant insisté, en le considérant comme l'ori- gine même de l'expédition d'Annibal, et que néanmoins il n'a pas jugé à propos d'expliquer suffisamment. Les bases de ce projet une fois fixées, aussitôt Amilcar, 398 ANNIBAL EN GAULKL pour en préparer les voies et moyens, passa en Espagne comme gouverneur des possessions carthaginoises. Il y em- mena avec lui son jeune fils Annibal (alors âgé de neuf ans), après lui avoir fait jurer devant Tautel de la Patrie^ dans la solennité du départ^ de ne jamais être Vami des Romains. Car, par une sage prévoyance, et dans la pensée que sa vie pourrait ne pas suffire pour une telle entre- prise^ — de ses trois fils, Amilcar avait choisi d'avance celui-là (Asdrubal était son aîné), et s'était appliqué avec le plus grand soin à l'instruire et à le former dans la po- litique et la guerre, afin d'avoir en lui, au besoin, un con- tinuateur de cette lutte inévitable, d'où dépendait le salut de leur patrie et de tous les autres peuples non encore subjugués par les Romains : lutte formidable qu' Amilcar se proposait d'entreprendre lui-même, et qu'il préparait de longue main. La mort l'ayant surpris au milieu de ces préparatifs, ils furent continués par son gendre Asdrubal: et ensuite, par Annibal lui-même, qui accepta avec ardeur et con- fiance de poursuivre l'œuvre politique et militaire de son père. En sorte que, peu d'années après, étant parvenu à s'entendre d'avance avec les Gaulois cisalpins et à se ménager leur concours pour cette prodigieuse expédition, il put enfin l'entreprendre à l'âge de vingt-neuf ans, l'an 218 avant notre ère. Et, à la façon dont il l'exécuta, il est aisé de reconnaître qu'il eût été capable de la concevoir lui-même. En effets pendant les seize années qu'elle dura, Jamais CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 3d9 Annibal ne cessa d'y montrer envers ses alliés Vesprii politique le plus élevée le plus intelligent des intérêts corn-, munsy le plus juste, le plus libéral et le plus honnête, bien différent en cela de la politique romaine qui partout se montrait captieuse, égoïste, perfide et vindicative. On peut mêm& dire qu'Annibal fit la guerre aux Romains avec courtoisie, car il eut constamment soin de faire rechercher sur les champs de bataille les corps de leurs généraux tombés devant lui, pour leur rendre les honneurs funèbres ; tandis que les Romains jetèrent indignement dans ses avant-postes la tète de son frère Asdrubal, comme on eût pu le faire de la tête d'un animal immonde. La stratégie d' Annibal dans son expédition à travers la vieille Gaule, pays alors inconnu, le Rhône, fleuve puis- sant et rapide, les Alpes, montagnes gigantesques, plei- nes de difficultés et de terreurs, cette stratégie merveil- leuse , nous la connaissons maintenant avec certitude , et nous en pouvons juger. Elle doit être considérée comme un modèle accompli de sagacité et d'audace, mais surtout de prudence et d*habileté militaire. Ses résultats consécu- tifs en Italie ont dû frapper l'esprit du lecteur : inutile de revenir ici sur l'épouvante qu'y jeta, coup sur coup parmi les Romains, ce foudre de guerre. Quant à la tactique du terrible Africain dans les batail-- les, elle fut aussi simple qu'efficace. Mais, pour l'appli* quer, il fallait un homme tel que lui , qui eût toute la confiance des soldats et qui pût leur dire sans détour, à ^arrivée en Italie : -^ « Vous voici désormais placés dans 400 ANNIBAL EN GAULE. une situation où vous ne pouvez plus avoir d*espérance que dans la victoire; il vous faut vaincre ou mourir; si vous y êtes bien déterminés , je vous promets la victoire avec la vie, et de plus, toutes les richesses des Romains. » II importe de s'arrêter un peu sur cette tactique^eld^en bien examiner le fond. Car on peut dire que ce fut la tac- tique propre et constante d'Annibal, notamment à la Tré- bie, à Trasimène, à Cannes; que ce fut une combinaison profonde de hardiesse et de prudence, reposant sur une expérience consommée de tous les détails meurtriers d'une bataille^ dans les conditions où avait lieu celte guerre. Conslatons-en le mécanisme. Considérons deux armées égales, munies presque uni- quement d'armes de main (d'armes blanches^ comme on dit aujourd'hui), ets'avançant pour combattre de près. Si l'une de ces deux armées réussit à envelopper Tautre de très-près, dès les premiers coups, et la presse sur elle- même jusqu'à la serrer en une masse compacte, l'armée ainsi enveloppée sera presque infailliblement perdue , si brave et disciplinée qu'elle soit. En effet, dans de telles conditions respectives, il est clair que les combattants du pourtour de l'armée enveloppée et pressée par Tennemi, les seuls qui puissent combattre, seront extrêmement gênés dans leurs mouvements et comme paralysés dans la lutte, par la masse inerte de leur propre armée serrée derrière eux; de sorte qu'à peine une ou deux rangées d'hommes pourront faire face à l'extérieur et prendre part à la bataille. Au contraire , du côté de l'armée envelop- CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 401 pante, tous les combattants auront leurs coudées franches, pourront combattre à Taise aux distances convenables entre eux, et auront derrière eux leurs renforts libres et disponibles, pour se porter à l'instant où le besoin pourra les appeler^ ici ou là (1). Il est également clair que cette tactique d'Annibal était praticable même avec une armée de moitié moins nom- breuse que celle de Tennemi , comme était la sienne. 11 suffisait qu'il eût bien choisi et bien étudié d'avance son terrain ; qu'il eût bien réglé, bien précisé les manœuvres à exécuter; qu'il réussît à y amener l'ennemi; et que pas un de ses lieutenants, pas un de ses divers corps de trou- pes, ne faillit ou n'hésitât dans l'exécution. Car tout inter- valle laissé libre, toute hésitation même à se jeter sur l'ennemi et à le serrer immédiatement de très-près eût tout fait échouer. Il fallait, pour ainsi dire, le prendre à la gorge, le réduire du premier coup à ne pouvoir plus ma- nœuvrer, à ne présenter plus que la moindre surface possible de combattants; puis , le maintenir ainsi jusqu'à la fin. Telle serait^ selon nous, l'explication de tous ces suc- Ci) L'extrême dan$^er d'une telle situation respective, résultant d'une charge furieuse des héroïques Nerviens contre les légions de Jules César, fut bien vite senti par cet habile général. A l'instant, il accourut de sa personne au premier rang des légionnaires, avec un bouclier arraché à un soldat en passant; et il combattit là de sa propre main, animant les soldats par son exemple , et pour encourager les centurions qu'il apercevait, les appelant par leurs propres noms; jusqu'à ce que, enfin, on eût regagné les espaces nécessaires pour combattre facilement au glaive. — Laxare manipulos jussit , quo faciiius gladiis uti postent, (11, XXV.) — Ce qui sauva son armée de ce péril. 26 402 ANNIBAL EN GAVibE. ces étonnants d'Annibal contre les Romains. C'est ainsi que, à la bataille de la Trébie, il les fit cerner de droite et de gauche par les ailes de son armée et les troupes em- busquées sous le commandement de son frère Magon , pendant que son centre les refoulait directement contre la rivière. C'est ainsi que, à la bataille de Trasimène, après avoir attiré les Romains entre le lac et les collines, il leur barra le chemin par devant et par derrière ; pendant que, sur leur flanc, le gros de ses troupes, descendant des hauteurs on elles s'étaient d'abord cachées , se jetait sur eux et les écrasait ou les poussait danjB le lac. Enfin, c'est ainsi que, à la bataille de Cannes, par la manœuvre intré- pide des Gaulois mêlés d'Espagnols, il attira tout le poids de huit légions sur son centre, qui paraissait fai- blir devant ces masses romaines , mais qui tout à coup tint ferme et les arrêta; pendant que, de part et d'autre, les deux ailes de son armée se repliaient sur elles ; et que sa cavalerie, après avoir mis en déroute celle des Romains , revenait par derrière sur ces mêmes légions et fermait l'enceinte : où ce ne fut plus dès lors qu'une boucherie de 70 mille hommes, dit Polybe (Tite-Live dit seulement 45,000). Comment donc ne pas reconnaître , dans ce haut fait des Gaulois à Cannes, pour le moins autant de courage et de sang-froid que jamais les Romains en aient montrés? Et même, si l'on considère que parmi los pertes qu'ont coûtées à Annibal ses plus grandes victoires, les principales ont gé- néralement porté sur ses auxiliair^i de la Gaule^ n'est-il CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 403 pas permis d'en induire qu'ils ont déjà montré , sous son commandement, cette qualité de race qu'on a désignée ensuite dans ces même contrées sous le nom de la furia /rance^e ? qualité militaire la plus importante, et même indispensable, pour le succès de sa tactique spéciale. Aussi, en même temps que Tite-Iive calomniait bassement les Gaulois, le grand historien romain, Salluste, n'hésitait-il pas à proclamer leur supériorité militaire, en ces termes : — Cognoveram... gloria belli Gallos ante Romanos fuisse (Cat., un) — c'est4-dire : « J'avais reconnu que, pour la gloire militaire , les Gaulois avaient le pas sur les Ro* mains. » La grande difficulté de cette tactique d'Annibal^ c'était d'amener ainsi les légions sur le terrain qu'il avait choisi d'avance et suivant lequel il avait réglé tous les détails de la manœuvre à exécuter de son côté. Pour cela, il avait soin d'étudier avec une très-grande attention le ca- ractère personnel du général qu'on lui avait opposé ; et, s'il présentait quelque défaut saillant, c'était par là qu'il l'amenait à son but. Polybe ne manque pas de le constater à propos de chaque bataille, et cela est effectivement ad- mirable. Une seule fois Annibal eut en face de lui un gé* néral assez défiant, Fabius Maximus. Il se trouvait alors entre Rome et Capoue^ dans le voisinage de Casilinum et * du mont Callicula. Trompé par un guide du pays, il s'y trouva engagé dans un mauvais pas, sous les yeux de Fa- bius. Dans cette situation périlleuse, ne pouvant mettre en défaut le général romain lui-même , il eût recours au 404 ANNIBAL BN GAULE. caractère superstitieux de ses soldats. La nuit venue , il fit allumer, comme on sait, des matières inceudiaires attachées aux cornes d'un troupeau de bœufs qui suivait Tormée, et qu'on poussa immédiatement devant elle dans plusieurs directions. A cette vue, saisis d'une terreur su- perstitieuse , les soldats romains qui gardaient l'issue du défilé s^enfuirent. « La garde des défilés n'eut pas plutôt quitté son poste, ajoute Polybe, qu'Annibal les fit traver- ser à son armée et au butin : tout passa sans le moindre obstacle. Au jour, de peur que les Romains , qui étaient sur les hauteurs, ne maltraitassent ses armées à la légère, il les soutint d'un gros d'Espagnols, qui, ayant jeté sur le carreau environ mille Romains, descendirent tranquille- ment avec ceux qu'ils étaient allés secourir. Sorti par cette ruse du territoire de Falerne, il campa ensuite pai- siblement où il voulut. 11 n'eut plus d'autre embarras que de chercher où il prendrait ses quartiers d'hiver. >* (III, xx.) — Verba dédit Fabio, — comme dit Cornélius Népos : « II brûla la politesse à Fabius, » ou bien : « il se joua de l'espoir de Fabius, » pourrions-nous dire. Annibal a-t-il commis quelque faute militaire? Une seule lui a été imputée, et par Tite-Live, dont on a pu apprécier ci-dessus le peu de bonne foi. Cette faute serait de ne pas avoir marché sur Rome immédiatement après la bataille de Cannes, suivant le célèbre conseil attribué à son lieutenant Maharbal , en ces termes : — Vincere sets, Hannibal, vicloria uti nescis, — C'est-à-dire : « Tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la vie- CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 405 toire. » Or, si Ton considère ce que le même écrivain a dit de Brennus et de ses Gaulois qui prirent Rome , et de la défense du Capitole par Manlius, et de la prétendue victoire complète de Camille contre eux dans Rome même, etc., tout cela en contradiction flagrante avec le témoignage de Polybe, d'une autorité incontestablement supérieure (1), on pourra juger de la créance que mérite cette nouvelle assertion de Tite-Live. D'autant que, selon lui-même, très-peu de jours après la bataille de Cannes, An- nibal ne put se rendre maître d un simple quartier de Ca- silinum où quelques Romains s'étaient retranchés^ et qu'il fut obligé d'en abandonner le siège, faute de moyens con- venables. On doit donc croire que dès lors les soldats qui avaient pris Sagonte, après huit mois de siège, ne res- taient plus qu'en trop petit nombre dans son armée pour prendre une ville, surtout pour prendre Rome. Et quant aui Gaulois cisalpins, qui y étaient nombreux, ils ne pa- raissent pas s'être jamais livrés aux travaux d'attaque des places. Mais, par ce conseil prêté à Maharbal, Tite-Live continuait de suivre ses tendances personnelles et de dé- précier le génie d'Annibal d'une manière indirecte et per- fide, en lui imputant une faute qui pouvait paraître ca- pitale et irréparable. Nous croyons donc que c'est là seu- lement une calomnie de plus à la charge de cet écrivain. Enfin, lorsque Rome, après seize années d'angoisses , fut parvenue à se dégager des étreintes de son ennemi, {{) Voir la note ci-dessus, p. li. 406 ANNIBAL EN GAULB, abandonné sans renforts au milieu de l'Italie où sa vail* lante armée s'épuisa peu à peu, et que les sénateurs de Carthage eurent traité de la paix, Annibal, de son côté, résolut de poursuivre la lutte par tous les moyens politiques. En effet : pouvait-il compter sur ce traité conclu par le sénat de Carthage? Pouvait-il se fier à la foi romaine? lui, qui savait de quelle manière les Romains, ces enva* hisseurs insatiables, s'étaient emparés de la Sardaigne, au mépris du traité précédemment conclu à la fin de la première guerre punique. Polybe, qui en a cité les condi* tions, n'a pas craint de dire au milieu de Rome : « Il est de notoriété publique que ce fut contre la foi des traités que l'on força les Carthaginois , dans des circonstances fâcheuses, de sortir de la Sardaigne, et de payer le tri- but énorme dont nous avons parlé. »(III, v.) Ainsi, le nouveau traité conclu avec les Romains ne changeait réellement pas la situation périlleuse où se trouvaient les Carthaginois en face d'eux. Et par conséquent, Annibal, dans son patriotisme, fit sagement de songer à atteindre par la voie politique ce même but qu'il n'avait pu attein- dre par la voie des armes, c'est-à-dire : de susciter par les moyens politiques une alliance défensive des peuples contre les Romains : alliance qui n'avait pas cessé d'être le seul réel moyen de salut pour les Carthaginois et d'au- tres peuples. Nommé préteur (après avoir été pendant vingt-deux ans l'un des deux rois annuels de Carthage), Annibal ne s'en dévoua pas avec moins d'ardeur au service de sa CONCkOSlONS GÉNÉRALES. 407 patrie. 11 rétablit ses finances épuisées^ de manière qu'elle put payer aux Romains le tribut stipulé dans le traité de paix; et il lui ménagea de nouvelles ressources pour le moment propice, etc. Le sénat de Rome s'en inquiéta, et fit comprendre aux Carthaginois que ces inquiétudes met- taient obstacle aux bonnes grâces du vainqueur, et qu'ils avaient divers moyens de les écarter. Mais Annibal déjoua la politique des ambassadeurs romains , en s'expatriant d'avance pour ne pas être livré. Ses biens furent vendus. Son frère Magon, exilé de même, vint ensuite le rejoindre chez les Cyrénéens. Avec lui , et encore après sa mort, Annibal ne cessa de solliciter les rois et les peuples des côtes de la Méditerranée à entrer dans ses vues contre les Romains. Les Romains, de leifl* côté, jugeaient bien que ces vues politiques d'Annibal, et la réalisation d'une alliance dé- fensive des peuples placés autour d'eux ^ amèneraient in- failliblement la ruine de leur propre politique et de leurs ressources militaires parmi leurs propres alliés, double base sur laquelle reposait tout l'édifice de leur puissance ; et, prenant l'alarme à ce sujet, ils en vinrent à ne reculer devant aucun moyen pour se défaire d'un ennemi si redou- table à tous égards (1). (1) Voir Cornélius Népos (Hannibai, vu, viii, x, xii).— Cet auteur grave, et des plus judicieux, n'a pas craint d'affirmer dans Rome même que, « si Antiochus eût voulu continuer de suivre les conseils qu'Annibal lui avait don- nés sur la manière de diriger la guerre contre les Romains, il leur eût disputé l'empire plus près du Tibre qm des Thermopyles, b où son armée fut battue (l'an 191 av. J.-C). 408 ANNIBAL EN GAULE. Celte lutte politique d'Annibal, seul contre Rome, se prolongea environ dii-neuf ans après la lutte année. Enfin, le roi de Bithynie, Prusias, qui lui avait donné ^hospitalité, l'abandonna honteusement, ou plutôt le livra perfidement aux ambassadeurs romains, envoyés à cet effet par le sénat. Et à l'âge de soixante-quatre ans environ (Pan 182 av. J.-C.),Annibal son hôte, cet homme si digne d'admiration, — mirandusque cliens , — dit Juvénal lui- même, après avoir consacré cinquante années de sa vie à des efforts persévérants pour le salut de sa patrie , se vit réduit à avaler du poison (il en portait constamment sur lui dans le chaton d'un anneau), pour ne pas être témoin de l'humiliation et de l'anéantissement de sa patrie, qu'il dut prévoir à bref délai. Sans doute le sacrifice de sa vie pour la patrie fut facile à ce grand Carthaginois , comme à toute son héroïque famille; mais, à lui, le dernier du sang d'Amilcar, quelle douleur dut assaillir sa grande âme à cette dernière heure, en songeant que Tunique espoir de salut national, ce projet pour lequel il avait vécu et pour lequel il mourait, allait s'évanouir avec sa propre existence! Ne dut--il pas alors, en face de l'affreuse vérité et par un dernier acte , pro- noncer contre les Romains l'imprécation suprême que le poëte place dans la bouche de la fondatrice de Carthage: Exoriare aliquis nosiris ex assibus ultor ! CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 409 Qu'on nous permette d'ajouter, en terminant, une dernière considération, qui se rattache directement à la guerre d'Annibal, bien qu'elle soit tirée de la troisième guerre punique, où la république de Carthage fut anéantie et son territoire annexé au territoire romain. Cet anéantissement de la république de Carthage (qu'on a décoré du nom de troisième guerre punique, sans doute parce que ce fut un acte décrété par le sénat de Rome et exécuté par les légions romaines), si on l'examine à fond, paraît n'avoir été réellement de la part des Romains qu'un acte de vengeance atroce. Car, ce fut l'exécrable des- truction d'un grand peuple au mépris des traités dictés et jurés par les Romains eux-mêmes : destruction qu'ils exécutèrent sans le moindre motif, sans même aucun prétexte qu'ils pussent alléguer contre les Carthaginois. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler quelques détails et les dates. Les conditions du traité accepté par le sénat de Car- thage, pour mettre fin à la guerre d'Annibal, avaient été : a Que les Carthaginois vivraient libres, en canservaiit leurs lois, aussi bien que les terres qu^ils possédaient en Afrique avant la guerre ; a Qu'ils rendraient aux Romains . les transfuges , les esclaves et les prisonniers qu'ils avaient à eux; a Qu'ils livreraient tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames ; t Qu'ils livreraient aussi tous leurs éléphants et qu'ils n'en dresseraient plus pour la guerre; 410 ANNIBAL EN GAULE. a Que toute guerre hors de l'Afrique leur serait abso- lument interdite, eique^ dans V Afrique même, ik n'en pour' raient faire aucune sans la permission du peuple romain; a Qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses ancêtres ; a Quils payeraient auœ Romains diœ mille talents eu- hoïques d'argent y en cinquante payements, d'année en année; c Qu'ils fourniraient des vivres, payeraient la solde aux troupes auxiliaires des Romains, et donneraient cent otages jusqu'à la conclusion du traité. » Tout cela fut exécuté ponctuellement de la part des Carthaginois. Sous le coup de la première impression, les sénateurs de Carthage , désespérant de pouvoir réunir une telle somme (équivalant en métal à 55,608,560 fr. : à payer dans ce temps-là \) , n'avaient pu retenir leurs larmes. Mais enfin, ils trouvèrent les moyens de se la procurer, grâce à l'habileté financière d'Annibal, nommé préteur. Et dès que les payements annuels furent assurés, ils ne songèrent plus qu'à réparer leurs désastres par le commerce et par la bonne économie de leurs finances. Remarquons tout d'abord que ce traité exposait Car- thage sans défense, à toutes les entreprises de Masinissa, allié des Romains. Il en profita bientôt pour enlever aux Carthaginois leurs plus riches possessions d'Afrique et un très-grand nombre de leurs villes ; pendant que les Ro- mains ajournaient ou éludaient de répondre à leur de- mande d'être autorisés à se défendre. CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 411 Leg Romaiûg eux-mêmes (l'an 149 av. J.-C), sans dé* daratioD de guerre, sans aucun motif allégué, signifient aux Carthaginois qu'ils aient à livrer leur flotte entière, leurs armes et leurs machines de guerre. — Ils s'y rési* gnent. — Peu après, on leur déclare qu'il faut quitter Car- thage et aller s'établir ailleurs, à au moins 80 stades (15 kilomètres) de la mer. — k cette dernière exigence, l'amour du sol natal leur fait préférer la guerre et la mort. Ils ont recours à tout pour improviser de nouvel- les armes. C'est en vain que toutes les forces de Rome viennent se réunir devant Carthage et en faire le siège ; c'est en vain qu il s'y joint la famine : ses héroïques dé* fenseurs, ses sept cent mille habitants , font des efforts prodigieux, et prolongent la défense de leur ville pendant trois années. Enfin, les Romains y pénètrent le fer et le feu à la main ; et au milieu de flots de sang, et après dix- sept jours d'incendie, Carthage cesse d'exister, il n'en reste plus que des ruines fumantes ; et son territoire est annexé au territoire romain. Ce traité de paix si perfide et si perfidement exécuté de la part des Romains, qui ne fut qu'un sursis à l'anéantis- sement de Carthage, avait été conclu l'an 201 av. J.-C; — Annibal fut livré par Prusias et mourut l'an 182; — et la troisième guerre punique commença Tan 149. — Il s'écoula donc, à dater du traité de 201 , d'abord dix-neuf ans jus- qu'à la mort d'Annibal; puis trente-trois ans jusqu'à la troisième guerre punique ; c'est-à-dire^ en tout, cinquante- deux ans : intervalle de temps durant lequel la somme 412 ANNIBAL BN GAULE. énorme stipulée au traité dut être payée en cinquante ver- sements, d*année en année. Or, si Ton tient compte des retards inévitables que durent entraîner et la difficulté de réunir le numéraire, et la remise du dernier payement à la fin de la dernière année révolue, etc., il nous semble im- possible de contester la coïncidence de la date du dernier payement effectué avec la date du. commencement de la troisième guerre punique. Voici donc de quelle manière ces faits historiques paraissent reliés entre eux. Les Romains tirèrent de la guerre d'Annibal l'occasion d'a- chever la conquête de la Gaule cisalpine et de rillyrie, puis, comme le dit Polybe, d'envahir la Macédoine, la Grèce et les États d'Antiochus, qui leur ouvraient l'Asie ; sur ces entrefaites, la mort d'Annibal enleva aux Cartha- ginois toute chance de résister à la puissance romaine; et dès lors les Romains n'attendirent plus que le dernier payement de l'énorme contribution de guerre imposée aux Carthaginois par le traité de paix, pour reprendre les armes, contre la foi de ce même traité, et s'abandonner à toute leur haine envers ces anciens ennemis : haine dissimulée et concentrée ainsi pendant cinquante années. Telle serait, croyons-nous, l'explication de cette ven- geance si tardive , contrairement à ce qu'on voit d*ordi- naire, que la vengeance est impatiente de s'assouvir. Du reste, on sait que le promoteur de la troisième guerre punique fut Caton le Cmseur, par son mot fa- meux : — Delenda Carthago : Il faut détruire Carthage, — qu'il répétait invariablement à la fin de tous ses discours CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 41S au sénat. Ainsi, on peut dire encore à bon droit que les Romains, dans cette vengeance perfide et atroce qu'ils exécutèrent aussitôt après le dernier versement de Tor carthaginois, suivirent le conseil du plus sage de leurs sénateurs, qui connaissait exactement le traité de paix : un vrai et pur Romain, qui a remédié à la corruption des mœurs. En quoi donc de vrais et simples brigands eussent-ils pu faire pis que cela : bien entendu sur une moindre échelle? Tels furent les Romains dans l'invasion de la Gaule cis- alpine et la guerre d'Annibal. Concluons, en définitive, que, déjà pour cette époque, les Romains ont pleinement confirmé par leurs actes l'ap- préciation de leur politique formulée par Mithridate, et qui nous sert d'épigraphe générale pour ces Recherches historiques, telle que la rapporte leur propre historien Salluste : — Les Romains sont devenus grands par rau-- dace et par la fourberie, et en tirant de leurs guerres les moyens d'intenter de nouvelles guerres. Nous verrons plus loin s'ils furent autres dans l'inva- sion de la Gaule transalpine et la guerre de Yercingé- torix. FIN DU TOME PBEM1£R. TABLE DES MATIÈRES. Pages. AVANT-PHOPOS vij Introduction 3 PREMIÈRE PARTIE. Ii^expédUian d'Annlbal considérée au paUii de vue lii«torlque et palitâque. CAUSES DIVERSES, BUT SPÉCIAL ET MOYENS POLITIQUES DE CETTE EXPÉDITION* § 1. ^ Exposé des (iailses par Poljbe * . 13 § II. — Amilcar Barcas^ père d'Annibal. Son génie militaire : son aptitude éminente à préToir et à déjouer tous les pro- jets de l'ennemi ii § III. — Quel avenir Amilcar devait-il prévoir pour sa patrie f 39 § IV. — Quel moyen restait-il à Amilcar pour préserver sa patrie d'un tel avenir? Son projet 40 § V. — Conclusions politiques 68 ii6 TABLE DES MATIÈRES. DEUXIÈME PARTIE. li'empédmaii «'AiimIImiI considérée au paini de téesrapliique et militolre. ITINÉRAIRE D'aNNIBAL : SA STRATÉGIE; SA TACTIQUE DANS LES BATAIUXS; SA TACTIQUE POLITIQUE. (Carte générale, lies deum Gaulée, p. 79.) § I. — Importance des détails précis dans cette deuxième par- tie du sujet 79 § 11. — Préparatifs en Espagne^ prise de Sagonte. Arrivée des courriers envoyés par les Gaulois cisalpins 84 § m. — Guerre déclarée. Passage de TÈbre. Digression géo- graphique 98 § IV. — Les Romains prennent la résolution d'envoyer en même temps deux armées^ l'une en Espagne, l'autre en Afrique HO § V. — Annibal franchit les Pyrénées. Il passe le Rhône, et prend là des guides envoyés par les Gaulois cisalpins. . . iW § VI. » Marche d'Annibal en remontant le long du Rhône dans l'intérieur des terres. Vitesse de marche de l'armée carthaginoise. (Tableau, Harelie de rannéey p. 137) 128 § VII. — Le consul romain déconcerté par cette stratégie d'Annibal, prend le parti de retourner en Italie, pour l'attendre à quelque débouché des Alpes 148 § yill. — Ile de la Gaule 156 § IX. » Entrée des Alpes. (Carte, Chembénr, p. 167). . 167 § X. — Chemin de rentrée des Alpes barré à Annibal par les Allobroges 177 § XI. ^ Bataille d'Annibal contre les Allobroges 188 § Xll. — Ville des Allobroges prise par Annibal lî*9 § XIII. — Anciens chemins qui traversaient les Alpes 203 TABLB DES MATIÈRES. 417 Pages. § XIV. — L'armée d'Annibal se remet en marche. Elle est attaquée à l'improviste par un peuple voisin des Allo- broges. (Carte, Hodane, p. 217) 213 § XV. — Arrivée d*Annibal au faite des Alpes. Deux jours de repos. Allocution aux troupes. (Carte, Ment-Ceiils, p. 235) 234 § XVI. — Descente des Alpes du côté de l'Italie. Difficultés. Obstacle. Chemin taillé dans le rocher par Annibal. Pre- mier camp dans la plaine 243 g XVII. — Le consul Scipion devancé encore par. Annibal dans la Gaule cisalpine. Prise de Turin. Épouvante à Rome. . . 26i § XVIII. — Les armées ennemies s'approchent Tune de l'autre. Bataille du Tésin. Bataille de la Trébie 277 § XIX. — Coup d'œil général sur la première bataille d'An- nibal contre les Romains et sur les conséquences de sa stratégie en gagnant l'Italie 294 TROISIÈME PARTIE. tMtIque ûu récit de Tite-IiWe coneemaMt l*expé- ditâen «'AnnilNa. (Carte^ Itinéraire «elon d'An^illey page 307.) § I. — Conditions dans lesquelles écrivaient respectivement Polybe et Tite-Live. Moyens de contrôle 308 § II. — Sources du récit de Tite-Live 312 § III. — Insuffisance de connaissances géographiques chez Tite«Live^ concernant la Gaule transalpine et les passages des Alpes 316 § IV. — Insuffisance de connaissances géographiques chez Tite-Live, concernant la Gaule cisalpine 333 § V. — Dépréciation du génie d'Annibal et de la valeur de ses troupes par Tite-Live 341 vi VI. — Calomnies répandues dans le monde par Tite-Live spécialement contre les Gaulois 350 27 418 TABLE DES MATIÈRES. § VII. — Adulation de Tite-Live à Tégard d'Auguste et du peu- ple romaiQ 357 § VIII. » Examen du récit de la bataille du Métaure 370 § IX. — Dernier mot et résumé de cette critique du récit de Tite-Liye concernant l'expédition d'Annibal 383 CONCLUSIONS GÉNÉRALES. IVatiire pmrilciilière de ki guerre d'Annibal. Génie propre de ee grand Momnie 393 FIN UE LA TABLE DES MATIÈRES. ERRATA. Page 20, ligne 27 (lettre cassée), lisez: Erycina ridens. — 252, — 3, auUeu de prends-moi ton pic^ lisez : prends ton pic. — 255, — 16, littéralement : et là n'était pas encore la fin des difficultés jusqu'au temps où, grâce aux travaux d*Hercule à cet endroit rocheux et en pente rapide, nous pûmes pousser notre marche à un mille plus loin, au bourg de Novaletia. ^ 26i, — 26, au lieu de sauf de vous apprendre^ lisez : saur de nous apprendre. -^ 299, — 20, au lieu de Là donc^ pendant, lisez : Là, pendant. ^ 335, — 3, au lieu de avant qu'elle ait eu^ lisez : avant qu'elle eAt eu. » J / /*/ • s I • f