'^ -*-', n )^i .-♦Sr^ «*v X i^^ J A\ ^ ^' •\ .A f ^ I > u^' « Digitized by the Internet Archive in 2009 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/histoiredelagaul01julluoft Il I HISTOIRE LA GAULE A LA MI^ME LIBRAIRIE HISTOIRE DE LA GAULE Six volumes gr. in-8. 1. Les Invasioîis gauloises et la Colonisation grecque 10 fr. II. La Gaule indépendante 10 fr. III. Ln Conquête romaine et les Premières Invasions (jermaniqucs En préparation. IV. Le Gouvernement de Rome — V. La Civilisation gallo-romaine — VI. Le Bas Empire — l'.>66-05. — Coulommiors. Inip. Paul URODARD. — 10-07e CAMILLE JULLIAN COnnESPONDANT DE l'iNSTITUT PnOFESSEUK AU COLLÈGE HE PHANCE HISTOIRE DE LA GAULE I LES INVASIONS GAULOISES ET LA COLONISATION GRECQUE ^S€o 0/ ^ PARIS '^^ LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1908 Droits lie trailuction el de reproduction résatvéï. A LA MÉMOIRE UE MON MAITRE ALBERT SOREL HOMMAGE DE RECONNAISSANCE ET d'aMITIE. LES INVASIONS GAULOISES ET LA COLONISATION GRECQUE T I. — I CHAP1TR1-: I STRUCTURE DE LA GAULE Ktendiie rt naUiro de celle, histoiro. — II. Limites et forme de la Gaule. — 111. Angles extrèiiies. — IV. Montagnes centrales. — V. Massifs isolés. — VI. Les plaines : iiauts et bas pays. — VII. Le grand réseau fluvial. — Vlll. Vallées secondaires. — IX. Principales régions maritimes. — X. Principales régions continentales. Nord et Sud. — XI. Capitales naturelles de la Gaule : Lvon et Paris. — XII. Carrefours régionaux. 1. - ÉTENDUE ET NATURE DE CETTE HISTOIRE Le nom de Gaule désigna, chez les Anciens, la contfée com- prise entre la Méditerranée, les Alpes, le Rhin, l'Océan et les Pyrénées-. C'est de cette contrée que je me propose d'écrire l'histoire, depuis environ l'an 600 avant Jésus-Christ jusque vei^s l'an 400 de notre ère. 1. Dufrénoy et de Beau mont, /i.r////(7///o/i «/r /'/ (j/rlc gêolinjiiiiic il<- In Frtun-c, I. iS4U p. 21-3i-. Heclus, La France, 1877 (dans la Géo(jraphie inivcrscUr. Il), p. 4 cl suiv.: Schrader el Gallouédec, Géographie de la France, 3' éd., 1899; Vidal de La Blachc, Tableau de la (iéo ont caractérisé la structure visible du sol gaulois. 2. Peut-être est-ce Pythéas de Mars<'ille (contemporain d'Alexandre) qui a le pre- 4 STRUCTURE DE LA GAULE. La première de ces dates est celle du plus ancien fait dont on ait conservé le souvenir précis, la fondation de Marseille. Et ce fait ne précède que de très peu l'immigration du peuple qui devait imposer son nom à la contrée, celui des Celtes ou des Gaulois. L'arrirée, presque simultanée, des Celtes et des Grecs, des derniers conquérants barbares venus par le nord et des premiers colons débarqués au sud : voilà le point de départ naturel de cette histoire. Elle peut prendre fin un millénaire plus tard. Au cinquième siècle, l'établissement de Germains, le triomphe du Christia- nisme, la domination des Francs créent de nouvelles habitudes chez les hommes et annoncent une nouvelle manière de dénommer le pays. Faire l'histoire de la Gaule', c'est raconter et expliquer les changements qui se sont produits dans l'aspect du sol et dans la manière de vivre et de penser des habitants. Nous ne sépa- rerons pas de l'étude de l'humanité celle du terrain qui la nourrit. Le défrichement d'une grande forêt, le dessèchement niiiT donne un nom général, et celui de K.î/.T:xr,, à toute la contrée comprise entre Marseille, les Pyrénées, l'Océan et l'Elbe, au delà duquel il faisait commencer laScythie (Strabon, 1,4, 3 et 5; 111, 2, M; cf. ici ch. X, § 0). limée de Taormina (contemporain de Pyrrbus) semble distinguer la Celtique, arrière-pays de Marseille, et la Va.).ot.\ly., sur FOcéàn du Nord (fr. 3(i et 37, Didot ; cf. ch. Vlll, § 8). Polybe. au second siècle, ajoute une précision ou une frontière de plus, celle des Alpes, lorsqu'il limite, en un endroit, l'expression de ra).«T;a au pays compris entre les Pyrénées, l'Italie et les deux mers (III, .ï9, 7; cf. 37, 9); concurremment, on employait sans doute encore, de son temps, le mot de Ks/Tty-r, pour cette même région (Apollo- dore, fr. GO et G2). Le mot de Gallia devint prédominant chez les contemporains de Marius et de Cicéron. Ce n'est que depuis César qu'apparaît comme consacrée ta limite du Rhin, qui sera désormais classique {De hello Gallico, I, 1, .j; Salluste, y/i'.s/., fragments, 1, M, Maurenbrecher; Cicéron, In Pisoiicin, 33, 81); mais il reste toujours possible que la frontière rhénane ait déjà été indiquée par Posidonius (vers l'an lUO). 1. Sur cette histoire, entre aulres : Claude Fauchet, lirnirH des Anliqiiiie: gauloises et fraiiroises, Paris, 1579 (le premier grand travail critique); Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, V" éd.. 1.828, 3 vol.; 8" éd., 1870, 2 vol.; Histoire de la Gaule sous la domination romaine, 1"" éd., 1842-7, 3 vol. ; Michelet, Histoire de France, livre 1" (1" éd., 1833); Henri Martin. Histoire de France, i' éd., I, ISOI; Schayes, La Bel- gique et les Pays-Hns avant et ajfrès lu domination romaine, Bruxelles, I. 1858; Bloch dans l'Histoire de France de Lavisse, 1, 1900. NATURE 1)K CETTE IHSTOIRË. S d'un vaste marécage, ont presque autant d'importance, dans les destinées des sociétés, qu'une révolution politique ou qu'un chef-d'œuvre littéraire. Il n'est pas moins utile de connaître la façon dont les populations ont partagé et cultivé la terre, que celle dont elles se sont converties à une religion nouvelle. La diffusion d'une culture, la construction d'une longue route, la formation d'une ville capitale, amènent des conséquences aussi durables qu'une guerre et qu'une loi. Un historien doit donc examiner les rapports de l'homme avec le sol qu'il habite, au même titre que les relations des hommes entre eux. Il le doit d'autant plus que ces relations sont d'ordinaire déterminées par la terre elle-même — Presque toutes les guerres, quel que soit le noble prétexte invoqué, naissent des convoi- tises collectives excitées par des portions de cette terre. Les révolutions qui réussissent sont celles qui changent les maîtres dv^ sol. C'est par les routes naturelles que se règlent les échanges commerciaux; c'est par elles aussi que s'expliquent la plupart des grandes villes, où se concentre le travail des mains et de la pensée : les cités-mères de la Gaule antique et de la France moderne, Lyon, Paris, Marseille, Bordeaux, Nar- bonne. Trêves, n'ont crû que parce que leurs habitants ont conformé leur vie à la qualité du terrain et à la situation du lieu. Il n'est même pas de religion, si pure que ses prêtres l'affirment, qui ne reflète l'horizon terrestre et les habitudes des yeux : après de superbes envolées dans l'idéal invisible, les plus puissants dieux eux-mêmes viennent se fixer sur ua sommet ou se montrer près d'une fontaine. Enfin, le caractère et le rôle d'un peuple dépendent de la valeur du sol qu'il laboure, de la place de son pays dans le monde, et de la struc- ture même de ce pays : j'appelle structure sa forme, le rapport de ses parties, et la nature de ses limites. STRUCTURE DE LA GAULE. II. — LIMITES ET l'ORME DE LA (lAULE Si les limites naturelles d'un pays sont de larges accidents du sol qui l'isolent et le protègent, la Gaule était, en apparence, aussi nettement délimitée et aussi abritée que la Bretagne insu- laire et que les presqu'îles d'Espagne ou d'Italie. La mer lui servait de frontière sur la moitié de son pourtour', et c'était presque toujours, au nord comme au sud, une mer sans fin visible et tenant tout l'horizon. Elle s'appuyait aux montagnes les plus hautes et les plus massives de toute l'Europe -. Le fleuve qui la bordait était le plus important de l'Occident' par sa longueur et par la largeur de son lit : « La Gaule avait été fermée et fortifiée par la nature », disaient les Anciens, « avec un art véritable '*. » — Nous verrons plus loin si l'œuvre était aussi parfaite qu'ils se sont plu à le dire ". Les contours de la Gaule étaient à la fois variés et précis. L'ne élégante diversité égayait ses frontières. La Grande-Bretagne n'a que la mer pour l'enclore. L'Espagne et l'Italie sont des péninsules soudées au continent le long de la ligne, droite ou courbe, que forme une muraille de montagnes. Autour de la Gaule, l'eau courante, les monts et la mei- alternaient pour faire une ceinture continue et changeante. L'orientation de la frontière se modifiait aussi souvent que son aspect. — Suivons-la en partant de Monaco, depuis cette 1. Cr. .MuHlt, ('(lit. lie Sliahon, lalilc IV. lialti.T Jil(i(jfw,... imiiiiinina rlandiiiit iimlhiuc naltira vriiil nrlr rirriiiitdata. La similitude de <('s deu.x passa-es autorise à leur supposer, en dernière anaivse, une source com- mune, je ne sais si c'est Tiina-éne. 3. Plus loin, rhap. II. LIMITES DE LA HALLE. 7 montée de La Turbie qui marquait le point où la chaîne des Alpes expire sur la rive de la mer Intérieure '. De l'est à l'ouest, le rivage méditerranéen se présente en une double courbe, lienflé d'abord vers le sud, il avance dans la mer de Sardaigne ^ les vives arêtes de ses caps et les échan- crures de ses baies '. — Puis, aux abords de Marseille, il se replie vers le nord*, ramenant dans l'intérieur des terres la longue ligne, basse et régulière, blanche et sablonneuse ', du golfe Gau- lois® et du pays de Narbonne. Lorsque, au delà de cette ville, la côte redescend obstinément au sud vers les terres africaines, les Pyrénées s'approchent alors, montrent les forêts de pins de leurs sommets ^ rejoignent dans la plaine d'Elne la mer Intérieure, et lui succèdent comme 1. Inscriiition d'Augusle (Pline. IlL 130: C. 1. /... V, p. mi-T); PtoL, IIL 1, 2; Ilin. Antonin, p. 200 : Alpc siminiu... hue us(iiir Italhi. abhinc Gallia; Table de Peulin- p'i- iif). Desjardins, IV, p. I08 : In Alpc MurltiiiKi. C'est pour cela qu'Auguste n (■'levé sur ee point le Irnpœum Alpitnn (d'où le nom de La Turbie). Cf. Strabon, IV, 0, I . 2. Ce nom lui employé peut-être dès oOO; cf. Hérodote. I, 100. Il se trouve (d'après une source de ce temps?) dans le Périple d'Aviénus, où il parait s'appliquer à toute la Méditerranée occidentale (150 : -1i(]iior Sanlum); de même, clio/ .Vpolbmius de Rliddes, IV, 033; chez Polybc. III, 37, 8; 41, 7: 47. 2: etc. 3. 'Opsivr, -/.al èpujivri, Strabon, IV, 1, i). 4. A environ 100 stades (18 à 10 U.) au delà de Marseille, dit Slraboii (IV, I, 0; cf. II. "), 8) : il s'agit (à 25 k. à vol d'oiseau) du cap Couronne, t'j\i.z^'i-r,ç i/.r,7.. En réalité, c'est au sud de la ville, au cap Croisette, que commence le retour franc du ri\age vers le nord. 5. Aviénus, 500, 000, 002; Mêla, II, 80-84. — Je ne puis croire «[ue le rivage, vers l'an 000, dilléràt sensiblement de ce (ju^il est aujourd'hui (sauf l'ouverture du bras septentrional de l'Aude, en 1320'.''.') : j'expli(|ue Aviénus comme le fait Miil- Icnhoiï (Dculsrhc AHerkimskimdc, I, 1S70, p. 185), et non comme le font Desjardins (1, p. 152-158. 231-252), Cons (De Adin; 1881), .lourdanne {Les Wtriutions du UHornl tiarboiimiis, 1892, .S'or. d'Ét. srirnt. dr /' l//'/c), Malavialle (.S'oc. laïKjuedor'wimr de G<-o(jv., Bull., XVII, 1894, p. 227 et suiv.), et autres. •• L'extension et l'allure des cordons littoraux il l'ouest de l'embouchure du Hhùne sont la preuve d'une longue stabi- lité dans les conditions d'altitude du rivage ■■ : Suess, La Face de la Terre, tr. fi.. Il, 1900, p. 705; cf. p. 805. G. (n£).ayoç) To r«/,aTi/.ôv ),cYci[j.£vrjv (Ps.-Aristoto, l" s. ap. J.-C, De inundo, :j, p. 393); appelé également -/.ôluo; ra>,aT'./ô; et Ma'7aa>.iwT'.-/.ôç. On réservait aussi l'expression de golfe Gaulois à la partie située à l'est de l'ilol Brescou (B/.âTxwv, Blasco, Aviénus, 003) et du cap d'.Agdc (Strabon, IV, 1, 0 : i^iyiov ou yir,iio'/ opo; ne peut désigner Cette, malgré l'aïqiarence du nom, transporté peut-être là par erreur); la partie à l'ouest s'appelait proprement ô ■/.x-:ôl NâpStDva y.6\iioç. 7. Qua punfertœ staitt Pyreinv rerlices, Aviénus, 55o:/h(//i//i/ in nnbila silvœ l'yrenes, Silius Italiens. .\V. 175-170. 8 STRUCTURE DE LA GAULE. frontière. Désormais, c'est leur chaîne ininterrompue ' qui va continuer dans le couchant la clôture méridionale de la (laule. — Mais, comme pour faire pressentir un chang-ement prochain dans la direction de la frontière, la ligne marquée par le faîte des montagnes incline légèrement vers le nord-. Chose remarquahle! les deux bases méridionales de la Claule, si différentes de nature, ont à peu près la même longueur. Il y a 94 lieues, à vol d'oiseau, d'une extrémité à l'autre de la Méditerrannée gauloise, depuis Monaco jusqu'au cap Cerbère'' : il n'y en a que 10 de plus entre les deux termes de la frontière pyrénéenne '\ Car, au moment où la chaîne de montagnes, dépas- sant cette longueur, s'étend démesurément vers le plus lointain occident, elle coupe l'Océan Atlantique, pour ainsi dire descendu du nord h sa rencontre, et la limite de la (laule abandonne les Pyrénées pour prendre, avec la mer, une inclinaison nouvelle. Depuis le cap du Figuier ', du fond du grand golfe Gaulois ou de l'Océan Aquitain ^ jusqu'aux embouchures du Rhin, la mer Extérieure ou (Irande Mer" marque à l'ouest et au nord la fin des terres de la Gaule. Mais, sur les 680 lieues du pourtour océanique \ c'est, presque à chaque journée de navigation, un nouvel aspect et un nouveau détour du rivage ^ 1. "Opo; S'.r|VEyi:, Stiabon, III, 1, 3; xxTà to T-jVc/éç, Polybc, III, 37. '.). 2. Et non pas alisolumeiU vers le nord, comme le disent Strabon (II, ."j. 27 ot 28: IV, 1,1; 1,3), et bien d^autres (Mêla, II, 8.j; etc.). 3. Ccnmria lonis, CalU.-v finis. Mêla, II, 84. — Le (lévclopiH'iiient du rivage est de (il.ï kilomètres environ; snr les routes du littoral, et jus(iu"au Var, les Anciens comptaient 277 milles par terre, 2S00 ou 2600 stades par mer, soit entre 41.") et ."ilS kilomètres (Sir., IV, 1, 3); cf. Ptolémée, édit. Millier, 1, p. 233. 4. 420 kiloiu.. Reclus, p. 0. Strabon donnait de 2000 à 3000 stades (92 à 138 lieues), ài"istlime traversé par les Pyrénées (II, o, 28; et. Pusidonius cliez le même, IV, 1.14); Diodore (V, 33), 3000 stades environ à la chaîne. 5. Promiiiens Ophiussw, A\'wnus, 172; Oîaffcrw axpov, Ptoleincc. 11, 0, 10; 7, 1 et 4 ; cf. Pline, 111, 2!). Cf. cli. VU, g 2, ch. X, § 1. C. Sir., 111, 1, 3; IV, 2, 1 : ra),aii/.ô; -/.ô/tio; ; Plol.. 11. 7, 1 : Tto 'A/.o-^ .ta •,:(.. 'Lixsavw; Pline, IV, 100 : AquiUmiciis sinus. 7. Ponliis niuj-inius, Aviénus, 391; r^iv k'Ew y.al [jL£Yà).r,v TiporavcpE-.oaivr.v.... Tr,v èy.TÔ; (Polybe, III, 37, 11 et 9). 8. Strabon ne comptait que 4300 à 4400 stades des embuucliures du Rhin au cap pyrénéen (IV, 3,1) : il songeait à la distance à vol d"oise;iu, mais son chinre est encore; inférieur au cbilïre réel (.wOO à .5700 stades). 11 en va de même des chillres donnés par Marcien (II, 23, 20, 30), 9770 à 12 020 stades, pour le périple. 9. Cela est bien marqué par Mêla (111, 10), qui est le premier des géographes LIMITES DE LA (lAULE, 9 Passé ces caps et ces baies des Pyrénées du Pays Basque, qui rappellent, à l'autre extrémité de la France, les brillantes cor- niches et les nettes découpures des Alpes provençales, s'allonge au nord la bande dorée des hautes dunes sablonneuses', à peine entamée par l'embouchure indécise de l'Adour - et par l'humble passe du bassin d'Arcachon ^ C'est la plus longue ligne droite de la frontière gauloise, la seule vraiment monotone, une exception dans les traits de la figure harmonieuse de notre pays. Mais au delà de la large coupée de la Gironde '% les sinuosités recommencent, les rivages s'infléchissent vers le nord-ouest*^, et dans leurs replis, les baies et les estuaires viennent s'encadrer de rochers ou de falaises, ou s'évanouir sur les vases des marécages '"'. — A la hauteur du cap Saint-Mathieu ^ ce côté anciens à avoir bien notr k-s directions essenlicllrs du rivage gaulais de l'Allan- U(iiio (d'après Arléniidoro, vers 100 av. J.-C). 1. JV'carlo coniplèlenient, pour les lemps anciens, la théorie dominante, celle d'un littoral dentelé, avec baies et caps. Elle est contredite par tons les documents classiques et médiévaux; voyez en dernier lieu Saint-Jours dans le Bull, de la Sor, de Borda, Dax, 1904, Étangs et Dimes\ cf. les ouvrages cités à la note 2. 2. Voilà le seul cliangeinent notable (jui se soit produit sur ce rivage : l'Adour, d'après les plus an<'iens textes médiévaux ijui mentionnent son embouchure (xu'' siècle), débouchait à Capbreton, et aucun texte antérieur ne permet de dire que son ■< boucau » ait été auparavant sur un autre point. L'embouchure actuelle date du 28 octobre loTS. Cf. Gal)arra, L'anrivu Porl de Caphreloii (1897, Hevue iiiariliine); Saint-Jours, Porl-d'Albret, 1900. 3. ÏIiyijLàirio; itoT3([j,o-j è/.8o).a; (la Leyre}, Ptol., 11, 7, 1. Arcachon (Arraisso, Hevue des Études aiieienncs, 1899, p. ii'i) est un lieu hirt ancien, préceltique, auquel la l)asse donnait sa raison d'être. 4. Cap de La Grave, Ko-jp'.a'/ôv a/.pov, Ptol., II, 7, 1. Sur ce point encore, je ne crois pas à un changement du rivage (eontra. Outrait, De inutnlionibtis orœ... in pcnin- sula Meduloniin, Bordeaux, 1895, et bien d'autres). L'embouchure actuelle de la Gironde ressemble à celle d'il y a 2.") siècles : Marcien d'Héraclée lui donnait 50 stades (II, 21), chill're qu'atteint, en ell'et, la plus grande largeur de l'estuaire ; Mêla décrit cet estuaire en termes (jui lui conviennent toujours (111, 21). Quant ii Cordouan, elle est une île dés le temps où on la mentionne (Anonyme de Ravenne. V, 33 : Cordano\ Recueil des Charles de l'abbaye de Cluny, IV, n" 3033, ji. 801, année 1088"? : In Corda insulam). 5. .Mêla, III, 10; cf. 23. 0. L'existence du golfe de Morbihan, avant le lemps de César, me paraît imliscu- table; cf. de La Borderie, Histoire de Bretagne, 1, 1890, p. 6 et s. J'écarte complè- tement le système vulgarisé par Desjardins, I, p. 289 (cf. de Closmadeuc, Bull, de la Soc. polyni. du Morbihan, an. 1882, p. 8-24); voyez uuiintenant, contre ce sys- tème. Vallaux, (;);). de Céoyr., Xil, 1903. p. 18 et s. 7. ot'slryniniii jiroininms, Aviénus, 90-91, mot dérivé d'un mot indigène; cf. 10 STRUCTURE 1)K LA GAULE. orcidental de la Gaule atteint presque la longueur de la base méridionale : alors, juste à temps pour que les proportions du cadre soient conservées, le rivage retourne vers l'est, et la péninsule armoricaine, projetée dans l'Océan, reste en saillie comme l'aile d'un grand édifice '. La côte gauloise de TOcéan Britannique " a la même étendue (jue celle du golfe Aquitain, que nous venons de quitter; mais elle est infiniment plus variée, et c'est peut-être la rive la plus changeante de l'Europe extérieure. Elle va d'abord franchement à l'est, se rejette ensuite brusquement sur le nord, envoie contre la Grande-Bretagne la presqu'île du Cotentin, puis se retourne encore pour pénétrer dans la Seine, se rapproche de nouveau, par une ligne brisée, de l'île voisine, la touche presque, et enfin s'en écarti' à jamais pour se perdre dans le dédale des îles de la Meuse et du Rhin. Mais, comme elle s'élève graduellement vers le nord'^ et qu'elle ne cesse d'incliner vers le levant, elle prend l'apparence d'un coté de fronton % dont la ligne aurait reçu de capricieuses dentelures '. L'embouchure du Bhin" était l'angle le plus septentrional de *\i. X. s 1 et (i; TT/iAr, pdpî'o; (Ps.-Scyiiimis. I8S): àxpwTr.p-.ov Kiclaiov (Sir., I. 4, ri); Uioaiov ou UoSatov (Ptol., Il, 8, i et o). 1. LVxistenco de cette pros([irîk' et de ses c.ips iiv.incés est la première parli- («/ Wissowa, III. c. 870. :}. :Méla. III, l(i. 4. Sur cette ressctnlilaucc du sumnict de la France à un Ironluii. Hedus, p. 3. ri. Hien n'est plus controversable (jue la tbéorie courante sur les modilicatioiis du rivage de la Manclie. Tout ce (ju'on a dit, par e.\emple. de la formaliou récente de la baie et de lilc du mont Saint-Micliel (hais Tiinibu), repose sur une tradition de miracle (pii avait cours au vm" siècle; mais, en ce temi)s-lii, les lieux étaient exactenu^nl ce qu'ils s(mt maintenant { {rta Sniwl.. 29 sept.. VIII. p. 7:j-77; cf. de La Rorderie, I. ]^. 8). Suess, tr. fr.. II, 1900. |>. G73 et suiv.. j). C.îSO. (i. Sauf Pélariiisscincnt au Moyeu Aj:c du Incits rU-t.c, (Zuiderzée) et de son cmi^ LIMITES DE LA GAULE. H la Gaule, comme le cap Cerbère en était le plus méridional : et ces deux points, par le fait d'une nouvelle symétrie, sont à peu près sur la même longitude, qui est celle de l'axe central de la contrée '. Le JUiin, depuis l'Océan Septentrional- jusqu'au coude de Mayence, forme, avec beaucoup moins d'élégance, l'autre côté incliné du fronton qui couronne la f.aule. En amont de ce point, la limite naturelle va directement vers le sud, toujours nette- ment marquée par le cours droit et le large lit du fleuve. Mais au delà du défilé de Bâle, elle se perd dans le fouillis des mon- tagnes et des cours d'eau des hautes terres helvétiques : sur ce secteur central de la frontière de l'est, la nature confuse n'offrait rien qui pût borner les peuples et guider les géo- graphes, et les uiis et les autres pouvaient hésiter entre la ligne rentrante du Jura et la demi-lune avancée des contreforts qui bordent le Rhin supérieur \ La vraie et franche limite de la Gaule se retrouvait bientôt au mont Adula, source du Rhin % et à « la Colonne du Soleil », source du Rhône»; et dès lors, plus fortement marquée que n'importe où, elle suit le rempart des Alpes jusqu'à sa dernière corniche, en vue de la mer Intérieure. Et cette frontière de l'est, commencée dans le vague recoin où le Rhin mêle ses marécages aux eaux de la mer sairc (élargissement graduel, dit van der Veur. 17//' r;o/.î/;vs O'^'olou-, 1900. p. WO; cl- Comptes remhs... de CAcnd. des Sciences, XCVII, 188:i. p. -27-728: etc.), les lignes essentielles du rivage el des cours d'eau étaient les niè.nes qu'aujouid Inu dans les terres basses du Nord: Strabon, IV, 3, 3; Mêla, III, 24; Pline, 1\, 101; la.'.. \nnales, II, 6. > i •• ^ i , 1 Les Anciens, au conlraire, .udtaient un énorme cari enlrc les longitudo u. ces deux points (Ptol., Il, 9, I ; 11, 10, 2); cf. Sieglin, \tlas ,mlniui,>^. n" I. 2. Septenlrioiialis Oceamis, Pline, IV, 109. 3 Asinius PoUion comi.tail OOOO stades pour la longueur du UInu: Sirabon, un peu plus de 3000 en ligne droite, un peu plus de 4000 avec les delours (I\, 3 3); Marcien d'Héradée, 4373 stades en ligne droite (II, 29). Asinius se rapprocba.t de très prés de la vérité (1142 kil., 30 kil. de trop seulement). 4. Strabon, IV, G. G: Y, 1. li ; Pb'l.. II. 9, ■>: III, I, I. H s'agit sans d.uite du Rbeinwaldhorn. i i i 0. Aviénus, 644-rMP. .-ans dnut.- un des sommets .[u^m apen.oit au nord dans le Haut Valais. 12 STRUCTURE I>E LA GAULE. du Noi*d ', finissait au cap précis et découpé où un rocher des Alpes surplombe la mer du Midi -. Les géographes anciens ont dit que la Gaule était comprise, comme une surface quadrangulaire, entre quatre lignes qui couraient du cap Saint-Mathieu à la fin du Rhin, des Alpes Maritimes au golfe Aquitaine Mais à l'intérieur de ce dessin idéal, c'est, sans relâche, une alternance de courbes et de brisures. De tous les pays de l'Occident, la Gaule était un de ceux qui pouvaient le moins être définis parles formes régulières d'une figure géométrique \ On disait de la Grande-Bretagne qu'elle ressemblait à un triangle ' ; l'Italie obliquait vers le sud-est ses lignes parallèles"; l'Espagne avait l'apparence mas- sive d'une large « peau de bœuf », disgracieux pentagone qui s'attachait aux Pyrénées". Mais, si les frontières de la Gaule ne s'écartaient jamais d'un centre et d'un axe théoriques % leurs ondulations et leurs retours donnaient à la contrée qu'elles encadraient l'aspect d'une façade harmonieusement découpée. m. — ANGLES EXTREMES Il est de certains coins du sol où l'observateur qui réfléchit et le passant banal perçoivent également la sensation de la ren- i. Cf.- César, IV, 10: Mêla, IH, 24. •2. Cf. p. 7, 11. 1. :{. Slraboii (II, li, 28) place les ([uatre angles à remlinucliure et à la Sdurce du Rhin, au cap Creux et au cap du Figuier, le parallélisme du Rhin et des Pyrénées étant un postulat dont il ne s'écarte jamais (IV, o, 1). Ptolémée a, plus justement, réuni Pyrénées et Méditerranée pour en faire la l.ase méridionale (H 7, 4; iO, 1). 4. Sur celle lialiilude ([u'avaient les Anciens de donner aux grandes régions une (Igure géométri.iuc. Stralmn. V, I, 2: 11, 1 3U 5. str., IV, :;, 1. 0. Str., V, 1.2. 7. Str., Il, 5, 27; I, :{0; III, 1. :i. 8. Slrahon compte moins de .")Ol);j stades (cf. Il, 1. IS) a la fois pour le côté allantupie de la Gaule el pour la distance de Marseille au centre de la Rretagne : .)0(»0 stades pour la plus grande distance entre le Rhin et les Pyrénées (I, 4, 3; IV, ."), 1; 1,4, 4; IV,."), 1). . v - - , ANGLES EXTHÈMES. 13 contre de deux mondes diflérents. Les angles extrêmes de la Gaule étaient, précisément, des « fins de terre ». En Armorique, la pointe du Raz marque la mort de l'humanité même, dans ce gouiïre aux bruits formidables où paraissent s'entr'ouvrir les régions d'en bas, et les Anciens plaçaient près de là une des colonnes d'angle qui font reposer la voûte du ciel sur le plan- cher de la terre '. A l'ombre du cap du Figuier, on aperçoit, à droite et à gauche, les rivages opposés de la France et de l'Espagne qui s'écartent et s'enfuient dans des directions con- traires : et, lors de ces fréquentes tempêtes de l'ouest où tous les vents du large viennent se déchaîner dans la Bidassoa, l'air et l'Océan se mélangent pour séparer les deux pays -. Du côté de la mer Intérieure, la masse de roches proéminentes que les Pyrénées jettent dans les flots du cap (ïreux' cachent Tun à l'autre le golfe Gaulois et le golfe des Baléares. Sur la côte pro- vençale, c'est à la montée de La Turbie et à la puissante croupe du rocher de ^lonaco que les rivages hospitaliers et les vallées heureuses de la France méridionale font place aux ravins pier- reux et à la côte inhumaine de la Ligurie italienne*. Enfin, quels aspects différents de la terre aux approches des bouches de l'Escaut! A l'ouest, c'est une côte droite et visible, un arrière- pays encore pointé de monticules; à l'est, c'est un sol qui semble improvisé, plus bas que la mer même, un monde ina- cheA'é d'îles, d'eaux et de marécages, qu'on peut à peine distin- guer des flots qui l'oppriment et de la brume avec laquelle il se 1. Avii'nus. UU-U:!; l'seudo-Scymnus, ISS-l'.K); iicul-èlro Apollorimo. Bibliothèque, II, 5, 11. 1.3. Cf., dans un sens différent, Mnllcnlidll', 1. p. Si); Brandis npnd Wis- sowa. IV, c. 2112. Ici. p. 9, n. 7. 2. Dès l'époque roniaine au plus tard, la Bidassoa {Magrada?, Mêla. 111, l.'i: T7t/nso?, XI* s.?) servait, je crois, de limite à la Gaule, séparant le Labourd aquitain du territoire de la bourgade vasconne Oïasso, qui correspondait sans doute aux anciens archiprétrés bayonnais de Baztan, Lérin, Cinco-Villas et Fonlarabie (Oyarzun, Irun, Leso, Renleria, Pasajcs, Fontarabie, Urancu), ou en tout cas à celui de F(Uitarabie (Dubarat. Le Missel de Bayonne de lô'ili, Pau. li)OI, p. xxxvii, cf. p. x.xxni). 3. Polybe, III, 31), 4; Mêla, 11, Si) : Hnpes qua- in altum J^yreu.Tuiii exlrudit. 4. Strabon, IV. 0, 2; cf. Reclus, p. 1S3-4. 14 STRICTLRE UE LA GAULE. confond : et ceux qui liabitaient là paraissaient c< les derniers des hommes » '. IV. _ MONTACNES CENTRALES Ce qui donnait à la Gaule son caractère propre, son indépen- dance physique, ce n'étaient pas seulement la netteté et les pro- portions de ses frontières : l'Espagne, elle aussi, se présente dans un cadre régulier et des limites précises, et elle est cepen- dant là région de l'Europe qui a la moindre unité. L'harmonie de la (iaule, son élégance et sa force, tenaient moins au dessin de ses contours qu'à celui de sa structure intérieure, de ses montagnes et de ses plaines, de ses vallées et de ses fleuves ■ : « A voir leur disposition », disait Strabon\ « on croirait qu'elle est l'ouvrage de la Providence et d'un calcul réfléchi, et non pas celui du hasard. » D'une part, les montagnes les plus élevées de la (Iaule, les Alpes' et les Pyrénées ', sont en bordure sur ses frontières : les principaux sommets de l'une et de l'autre chaînes ont une hauteur double et triple des cimes maîtresses de la France cen- trale. D'autre part, les monts les plus puissants de l'intérieur, le mont Dore, le Mézenc, le Lozère, le Puy de Dôme ou les Ballons vosgiens ont moins de deux mille mètres ", et ne con- 1. Virgile. En.. VIII. 727: E.rtrnui lioniiiiiiin : Pline. Xl.\. S : / Itiini lioiniiiiiiii. ■2. Cf. Slrabon. lY. i. 2 et U. •L Str., IV. 1. li : To -cr^z Iloovoia; k'pyov ... o-j/ o-kmç i--j-/z\. 4. Nom de lleuvc cliez liérodole ("A/.Tt-.ç. IV, W), les Alpes, comme nom de mon- tagne, n'apparaissent pas avant la guerre d'Hannibai, ii moins qu'on ne leur rap- porte les i:â).7cta de Lycophron (.1 /(■./•.. lâfil). Aristote peut-èlre {McU-urolofiiqucs. I. li, 2(1) et Tintée en tout cas les connaissaient sous le nom de monts Hercyniens (Apollonius, IV, 040). Cf. Nissen. Ilalhrlu- Laïuh-slamdr. ]. 1SS:{. p. 137 et suiv. : Pariscli ai>ii(t Wissowa, 1, c. [WJ. o. Connues sous leur nom, au moins dès l'an MiO environ {P.vtc/k'. Aviénus. 472: Hérodote. II. :{:{ : riupr,vr,. nom de ville, etc.), et, on le voit, beaucoup plus loi que les Alpes : cela, à cause de leur situation sur les routes maritimes de l'uuest. Il est possible (|ue le nom soit passé de la ville à la montagne. (i. Monl Dore. ISSli niélres; Mézenc, 17.Vt; Lozère {Lesiira. Pline. XI. 2M; Uvsorii. Sidoine. Carm.. 24. M). 17(12: Puy de Dôme (Diimias, C. I. L.. XHI, l.")2:{). I46:i; Bal- lons d'Alsace et de Cuehwiller, 12oU ci I42(): Donon, 10i:i. Le monl Blanc a 4S10: la Maladella. :{4()i. MONTAGNES CENTRALES. ir» naissent pas les neiges éternelles : ce qui les rend accessibles à la vie, au passage des hommes et au culte des dieux; leur existence ne se sépare pas de celle des plaines qui leur sont soumises. Le système montagneux de la (laule lui ofTre donc un double rempart extérieur, auquel elle s'adosse, et lui évite les grandes chaînes médianes, qui mettraient entre les peuples d'incommodes barrières : il la protège contre le dehors, il ne brise pas la circulation intérieure. Le principal massif, auquel les Anciens donnaient le nom de (devenues ', est un vaste socle, d'une hauteur supérieure à cinq cents mètres, qui s'étend entre le seuil de Lauraguais et la descente du Rhône, entre les hautes vallées de la Vienne et de la Saône. Il s'applique, en une ellipse de 70 lieues de grand axe-, presque au beau milieu du pays, comme une plate-forme énorme qui serait la citadelle de la Gaule. ^ Entre ce plateau et les hauteurs correspondantes des chaînes du dehors, se déroule un anneau continu de tranchées et de plaines, dont la largeur n'est presque jamais inférieure à dix lieues. La coupure la plus étroite, celle du midi (seuil de Laura- guais ou col de Naurouze), est précisément la plus basse et la plus facile : et c'est moins un col entre des montagnes qu'un détroit de terres planes. La brèche la moins profonde, celle du nord (Auxois, plateau de Langres, Faucilles), offre, sur ses deux ver- sants, des pentes douces et des vallons aisés ^ Les montagnes propres à la Gaule dominent donc toutes ses vallées, mais les laissent communiquer entre elles. Elles ne morcellent pas la contrée, comme l'Apennin dédouble l'Italie 1. Ccrcima. Ccbcniia. Kâ[j.;j.£vov. oie. (i-f. llolder, I. c. S80). Mi'iiliunnr pour l.i pn^- mière fois par le Périple d'Aviénus (()22 : Cimcnicc rcyio). 2. Sous le méridien de Limoges. Dnfrénoy et de Beauniont. p. 101. Slr.ibon l'ail partir les Cévennes des Pyrénées, les arrête près de Lyon et leur donne envirmr 2000 stades. 370 kiloni.. ce qui est seulement, à vol d"oiseau, la dislance du col de la Perche au mont Pilât (IV, 1, 1 ; 11. ."i. 2S: de même. Mêla. 11, 7k Pline. III. :!!: IV. lor)); cf. Desjardins, 1, p. 105. ■i. Vidal de La Blache, Tablraii, p. 2:i(i et suiv. 16 STRUCTIRE DE LA GALLE. péninsulaire, comme les plateaux de l'Espagne la déchiquètent en bassins isolés. Les géographes anciens faisaient des Cévennes une « échine » ou une « arête » qui partait des Pyrénées et finissait au coude du Rhône', et c'est en eflet la direction que suit le faite du partage des eaux. Mais l'expression était impropre : ils songeaient trop à retrouver en (jaule de longues chaînes continues semblables à celles qui traversaient lltalie et la Grèce. L'échiné est l'axe d'un corps : les Cévennes étaient le noyau autour duquel les plaines s'étageaient. V. — MASSIFS ISOLES Le massif Central formait ainsi un motif d'unité : il était un puissant élément de coordination des terres gauloises. Toutes lesjiiers qui bordaient la contrée recevaient des eaux venues des plateaux de l'Auvergne : Lyon et Paris, Arles et Rouen, Nar- bonne, Nantes et Bordeaux sont en partie solidaires des mon- tagnes du milieu. Mais, dans l'enceinte que les Anciens assignaient à la Gaule, surgissaient d'autres corps de montagnes. — C'étaient d'abord les rameaux avancés des chaînes mêmes de la frontière, le Jura et ses plateaux-, les Corbières et les Petites Pvrénées, les Alpes du Dauphiné et celles de la Provence ^ qui, tous, recouvrent une large surface de pays. — Puis, c'étaient deux massifs isolés, près des rivages et des fleuves les plus éloignés du soulèvement central. Au nord-est, — à gauche de cette vallée du Rhin, qui, partie du point le plus excentrique de la Gaule, tend à s'éloigner le 1. 'Pà-/:; opsivr,. Sir.. IL .j, 28; Aviénus. 024-.') : .\oniiiiis [^de Crvennos] pnrro aurlor est •• nions dorsa ccUiis » ; César, VIL 8, 3 : Cevenna ut nuiro. 2. Monte Jura allissinio, César. 1. 2. 3; le jilus haut somiiiel du Jura, le Crèt de la Neige, alleiiil 1723 mètres; cf. p. .j4. 3. Les rnoiUagnes de .M.irseillc el de la Provence sont np|.elées Alpes, Pulvbe, IL 14, G; Slraljon, IV, G, 3. I MASSIFS ISOLES. 17 plus possible de l'Océan français, — se dressent, des deux cotés de la lig-ne médiane de la Moselle, ici, la chaîne des Vosges', et là, le « Haut Pays » que hérissent les bois continus des Ardennes". Ces deux groupes de terres élevées, Ardennes et Lorraine, réunis plutôt que séparés par l'étroit couloir d'une longue rivière, constituent, entre le Rhin et la plaine de Cham- pagne, entre les marais de Flandre et la trouée de Belfort, une puissante région autonome, ayant, comme le plateau Central^ ses sommets isolés, sa ceinture régulière de sillons, et son réseau fluvial, dirigé vers le nord\ Au nord-ouest, la presqu'île avancée de l'Armorique ^ pos- sède sa chaîne montagneuse et ses fleuves à elle, sans lien avec le massif et les vallées du centre de la France : de la même manière que, rejetée au loin vers l'ouest, elle a sa mer parti- culière et son horizon d'Océan. Mais les monts de l'Armorique et le système mosellien sont peu de chose comme hauteur et comme étendue; ils n'ont sous leur dépendance qu'un petit nombre de vallées, et que les plaines les plus étroites ou les moins heureuses de la Gaule. S'ils sont aux extrémités de la contrée, ils se rattachent au centre par des voies faciles. L'Armorique commence à l'endroit précis où finit la Loire, le fleuve diagonal de la Gaule. Les Vosges s'unissent au plateau de Langres par le seuil des Faucilles, et, quoique leurs eaux relèvent surtout du grand fleuve du nord, elles font naître la Saône % celte source extrême du bassin fran- çais qui regarde le plus le midi. Enfin, les chaînes frontières, 1. Vosegiis, Vosagus, Vogesus. Les Anciens la l'aisaiont commencer au plateau de Langres et a la source de la Meuse (César, IV, 10,1: Lucain, I, 397-8), 2. Ârduenna, Arduinna, Ardcrma (cf. Holder, L c. 187). César étend ce nom aux forêts qui allaient du seuil de Vermandois jusque vers le confluent du Rhin et de la Moselle (V, 3,4; VI, 29.4). La longueur de plus de .ïOO milles ou 4000 stades* que César donnait à ces forêts IJiO k.) a été reconnue exagérée dès le temps de Strabou (IV, 3, .5). 3. L'unité de cette région a été bien marquée par Sclirader et Gallouédec, p. 373. 4. Pline, IV, 107 : E.rcnrrentein in Orraniini. Cf. p. 10. .5. Vibius Séquester, s. v. l/«r, p. li.ï, Ricse. T. I. — 2 18 STRUCTURE DE LA GAULE. Jura, Alpes et Pyrénées, descendent A-ers le lit des grandes rivières gauloises, et vont à la rencontre des pentes venues des Cévennes. — Tous ces massifs extérieurs pourront devenir, en face de la Gaule propre, des îlots de vie séparée : mais ils ne seront jamais des centres de vie rivale, des causes d'irrémé- diable dislocation. VI. — LES PLAINES : HAUTS ET BAS PAYS Massifs plutôt que chaînes, les montagnes de la France res- semblaient plus à des donjons qu'à des barrières ' : et c'était leur principal avantage. Elles en avaient un autre, plus important encore pour la vie sociale, qui était de n'être ni continues ni compactes, de se laisser couper par des vallées profondes ou des plaines largement ouvertes. — Le parfait équilibre et la propor- tion juste entre hauts pays et terres basses est un des traits dominants du relief de la Gaule, et, comme auraient dit les Anciens, un des bienfaits de la nature qui l'a construite-. A chacun des corps de montagne correspond une étendue presque égale de sol aplani. Le massif Central s'unit aux trois grandes plaines du bassin de Paris, de la vallée de la Loire, de l'Aquitaine girondine. Aux Pyrénées répondent les Landes et le Bas Languedoc; aux Alpes, l'enfoncement du Rhône; au Jura, les terres bourguignonnes de la Saône. L'Alsace fait face aux Vosges, et la Flandre aux Ardennes. Il n'est pas jusqu'aux moindres montagnes qui n'aient leurs plaines compensatrices. Les monts de l'Armorique sont encadrés par les pays d'en bas; les collines de Normandie flanquent les vallons dégagés du Calvados, et celles du Perche voisinent avec la plaine de la Beauce. Le long des marais vendéens s'inclinent les hauteurs de Gàtine, les Alpines ferment l'horizon des L Le Pciiplo d'Avit'iuis appelait avec justesse les Cévennes regio (022). 2. Cf. Vidal (le La Blaclie, Tabh-aii, p. 14-16. LES PLAINES. 19 carrefours du Rhône, et, dominant les terres basses que recouvre Paris, se dresse le mont Valérien. Les chaînes puissantes de la frontière sont percées, à une ou deux journées d'intervalle, de tranchées assez fertiles pour abriter et pour nourrir des tribus d'hommes '. Dans les grandes Alpes gauloises, les vallées du Yar, de Barcelonnette, du Queyras, du Briançonnais, de la Maurienne, de la ïarentaise, du Faucigny et du Valais alternent régulièrement avec les lourds massifs aux neiges éternelles. Les Pyrénées du nord sont dentelées en une vingtaine de couloirs parallèles, par où pénètrent jusqu'au pied des plus hauts sommets les prairies, les vergers et les cultures. Les massifs de la Gaule du milieu et de l'est sont entamés par des fissures plus profondes encore. Entre le soulèvement des Vosges et celui des Ardennes, la faille de la Moselle s'allonge, verdoyante et fertile, l'espace de 128 lieues. Le plateau Central est coupé en deux par les vallées de la Dheune et de la Bourbince, qui détachent nettement le Morvan du bloc arverne et cévenol. A l'intérieur même de ce dernier, le long de la Loire, de l'Allier, de la Creuse, de la Vienne, de la Vézère, de la Dordogne, du Lot, du Tarn et de l'Ardèche, de longues bandes de plaines découpent les rayons d'un éventail; et, — ce qui est le plus sai- sissant peut-être des contrastes du sol français, — cest au cœur des Cévennes, au pied d'un de leurs principaux sommets, dans le cadre formé par les hauteurs les plus chaotiques de la Gaule, que s'étend la plaine de la Limagne, « le lac » de verdure- le plus uni, le plus riche, le plus gai de la France toute entière. Ce contraste, nous l'avons, dans des proportions moindres, sur presque tous les points de notre sol. Les futures capitales 1. Str;ibon semble avoir entrevu, au moins dans la région [iroveneale et alpestre, ce voisinage et cette solidarité des hauts et des bas pays (IV, 1,11: IV, 0, 7 et !J). 2. .'Equor agrorum, dit Sidoine de la Limagne, Lettres, IV, 21, ."). Le nom de Limagne (Leinane ou Liinane. Grég. de Tours, //. Fr., lU, !); V, :J3; lit gl. mari., 83) doit être rapproché de celui du lac Léman [Lemanims) et du grec ),'(Avr|. 20 STRUCTURE DE LA GAULE. de la Gaule ont à la fois leurs collines et leurs bas quartiers, leur acropole et leur plaine. Fourvières se dresse en face du confluent marécageux de Perraclie; la montagne Sainte- Geneviève projette son ombre sur la Cité ; les coteaux de Lor- mont et de Cenon menacent Bordeaux de la rive opposée du fleuve. Vue de la baute mer, la région de Marseille semble n'être qu'un amas de rochers aigus et stériles, entr'ou verts seu- lement pour faire place aux eaux calmes du port phocéen : mais, que l'on s'approche de la rive, et l'on aperçoit, au pied même de la. colline qui ferme le port au midi, une échancrure beaucoup plus profonde, celle de la vallée de l'Huveaune ', dont la plaine d'alluvions épaisses étale au loin ses prairies et ses arbres fruitiers entre les cimes grisâtres des dernières Alpes Proven- çales -. Aussi, presque nulle part, la vie régionale n'est faite unique- ment de la plaine ou de la montagne, et ce mélange, qui est l'expression de la variété dans la nature, sera, dans la Gaule, une des conditions principales de l'organisation sociale et des progrès humains. La division des « pays » de la France en hautes et basses terres est celle que l'on rencontre le plus, et»qui est le plus justifiée. Deux régions font exception à cet égard. Fntre la Gironde et l'Adour s'étend la plaine sablonneuse des Landes, où, sur les 25 lieues de la vieille route romaine, de Bordeaux à ])ax, le regard lassé subit le même horizon monotone des fougères, des. bruyères, des genêts et des pins. A la frontière du nord-est, depuis Bruges jusqu'à Nimègue, s'afl'aissent, en s'élargissant de plus en plus, les landes, les tourbières et les marécages du pays de Waës, de la Campine et du Peel, et, durant 50 lieues, [)èse sur le voyageur la morne impression de bas-fonds humides 1. / hrlna |)lulù| .|ii(. l brihi, C. I. L, XII, :{:i:j; cf. add., p. SU'J. 2. Sliiilxin (IV, I,!)) ;i ruilc riiiipuilaiR-e de celle plaine « de grandeui' médiocre »• (|ui s'ouvre près de iMarseilIc dans la masse alpeslre. (UIANU RÉSEAU PLUVIAL. 21 et de nature endormie. Dans ces deux régions, la plaine règne en maîtresse inféconde. Mais elles étaient l'une et l'autre aux angles extrêmes de la Gaule. VII. — LE GRAND RÉSEAU FLUVIAL Ces montagnes et ces plaines constituaient le domaine fixe des hommes, leurs demeures et leurs cultures ; les fleuves tra- çaient les premières routes, et réglaient les relations entre les tribus. La direction et les rapports réciproques des fleuves pas- saient dans l'Antiquité pour le chef-d'œuvre du sol gaulois ', et les géographes modernes n'ont pas désavoué l'enthousiasme des Anciens. Grecs et liomains, habitués à l'Hellade sans rivières, à l'Espagne et à l'Italie péninsulaire aux vallées en impasse, à l'Egypte et à la Gircumpadane qui étaient les créations d'un seul fleuve, furent émerveillés - de rencontrer en Gaule cinq grands cours d'eau de longueur presque égale, un réseau de voies fluviales qui embrassait toute la contrée, des sillons pleins de flots, qui, pour s'ouvrir dans des directions divergentes, se complétaient pourtant et semblaient se continuer. Car ce qui fait l'importance d'un fleuve comme route des hommes, c'est moins la pente de son lit et le volume de son débit, que le sens et la place de sa vallée : qu'il soit ou non navigable, il est un chemin, alors même qu'il ne porte pas. Le Rhône ^ le grand fleuve celtique de la mer Intérieure, pou- vait être regardé comme l'axe dévie de toute la contrée gauloise '*. 1. Slr.ibou. IV. I. 2 et li. 2. Timée apud Plutarquc, De placitis phihsophorum. III, 17, p. S'JT; Dioilore, V, 2.Ï, 3 : M£Y3().ouv TiOTOL[i.ùi\; Mêla, III, 20 : Fliiviis ingciitibiis. Remarque faite par kiepert (Maniirl, tr. ErnauU. p. 260). 3. liliodamis. mentionné d'abord par le Périple d'Aviénus. ()2(i. peul-(Mre aussi par Eschyle (apnd Pline. XXXVIl. 32), et ensuite par llérodore {Frmjin. Iiist. Gr., II, p. 34). 4. La prééminence économique du Rhône a été notée par Strabon (IV, 1,2): "E-/2'. ô£ t; 7c)2ové-/.Tr,ii.a Ttpô; to-jto, etc. 22 STRUCTURE DE LA GAULE. Avec la Saône ', son prolongement naturel -, il a, depuis Port- sur-Saône jusqu'à la mer, 125 lieues en ligne droite, et c'est la plus longue traînée d'eau, largement étalée, que présente toute la Gaule. — Au nord de la haute Saône, et sauf l'inter- ruption marquée par des seuils de très médiocre élévation, cette vallée est continuée par deux autres grandes voies fluviales qui vont, elles aussi, droit du sud au nord : la Moselle ^ au delà des Faucilles^; le Rhin % au delà de la trouée de Bel- fort. — Au midi, après la fourche d'Arles*, la vallée du Rhône fait corps avec la plaine allongée du Bas Languedoc, où vient 1. Bp'Yo-j/,o: priiiiitivoiiicnl, d"apri's une Iradilion très siispoclo (A- y/iuv'/s, (i, I); .irar. dniis les plus anciens textes (César. I. 12: etc.). Le nom de Saiiconna n'apparaît qu'au iv siècle (Animien, XV, II, 17) : mais la présence des Scquani dans cette vallée, les incertitudes de Strabon (IV, H. 2; I. Il), permettent de supposer qu'un nom au radical seqii-an- a été usité, dès l'orifi-ine. pour tout ou partie du cours de la Saône ou du Doubs. Le Doubs IDiibis) est nuiunié ])ar César, I, 38, 4. 2. Strabon, IV, 1, 11. 3. Chose étrange! César, qui nomme la Meuse {Mosa, IV, 'J, 3; etc.), ne parle pas de la Moselle, dont le nom {Mo^ella) n'apparail pour la première fois que chez Tacite {Annales, XIII, .")3; etc.); cf. llolder. !L c. 041. 4. Ci'tto dépression l'ut assez remar(]uée des Romains pour qu'ils aient songé à y faire passer un canal de jonction entre la Saône et la Moselle, entre la mer Inté- rieure et l'Océan (Tacite, Ami.. XIIL.")3). — La vallée de la Meuse n'a jamais eu l'ini- portance économique de celle de la Moselle : elle fait un trop grand circuit vers l'ouest, elle est troj) encaissée, et elle reçoit trop peu d'affluents (cf. t. H. chap. I, § -i). . .T. filieniis. Le plus ancien texte qui cite le nom est conleniporain de César (Cicérnn, Jn Pisowm, 33, 81): cf. Holder, II, c. 1130. Mais les grands fleuves du Nord (l'Elbe peut-être avant le Rhin) ont été connus dès le x" siècle (Hérodote, 111, 115; d'après une source ancienne. Aristote. MiHéorolo(jiqiit's. I. 13. 20). Cf. cli. VI, § 1; ch. X, S I et 6. G. Les plus anciens géographes (."jOO-SfXl) attribuaient 3 branches au Rhône (Aviénus, 688; Timée ap. Diodore, V, 23. 4; opw/ Strabon, IV, 1, 8); Artémidore, 3 (ap. Strabon, IV, 1,8: cf. Pline, III, 33); les autres, 2 (Polybe apud Strab<.n, IV, 1,8; PtoL, II, 10, 2); d'autres, fort anciens, 7 (Apollonius, IV. 034; Strabon, IV, 1, 8). Abslraition faite de ces derniers, ([ue censure Strabon. les divergences peuvent s'expliquersuivanl qu'on ajoutait ou non, au Grandet au Petit Rln'.ne. le Rhône Vif et les graus de deux branches « mortes » après le m' siècle av. J.-C. La grande branche a toujours été celle de Test. — Les changements du delta ont été bien moindres que ne le dit la théorie courante (cL Desjardins, I, l'.IO et suiv.i. Le port des Saintes-Mariés, sous le nom de Ralis, est un lieu habité fort anciennement (Aviénus, 701, oppidum priscmn Ra[tis]; cf. Reynaud, La Tradition des Saintes-Mariés, 1874, p. 10 et suiv.). L'Itinéraire maritime (p. 308) compte 30 milles (44 kilom.) d'Arles au grau du Graïul Rhône; Ammien (XV, 11. 18), 18 milles (27 kilom.; d'Arles au fond dn golfe : dislances qui sont exactes encore aujourd'hui. GRAND UHSEAL' FLUVIAL. 23 finir le cours de IWude ', la plus méridionale des rivières utiles de la Gaule. — Ainsi, depuis le delta du Rhin, qui marque l'extrémité orientale de la Gaule du nord et de son (Jcéan extérieur, jusqu'à la plaine du Koussillon, qui finit à roccident la Gaule du midi et sa mer Intérieure, un vaste chemin de ronde courait sans obstacle autour des montagnes centrales -. Et c'était une des plus superbes routes que la nature eut tracées pour des peuples en marche : je dirais volontiers la plus belle de toute l'Europe, s'il n'y avait celle du Danube, qui, dans la direction du sud-est, correspond à l'artère gauloise, tournée vers le sud- ouest. Peut-être est-ce la commodité de cette voie, presque tou- jours suivie par des eaux profondes et abondantes, qui faisait croire aux conteurs de légendes qu'un vaisseau hardi pouvait, en remontant le Rhône, pénétrer jusqu'au « fieuve Océan » '\ Au premier abord, un chemin semblable manquait à l'ouest de la Gaule. Le versant extérieur renferme trois vallées, toutes perpendiculaires à l'axe rhodanien. — Mais ce n'est qu'une disposition apparente. De ce coté, les cours des fleuves ou de leurs affluents se présentent toujours de telle sorte qu'ils forment en réalité les secteurs d'un seul chemin, partant du coude tou- lousain de la Garonne pour finir aux eaux de la Meuse. — La Garonne \ en en"et, incline toujours vers le nord; le seuil de Poitou, qui sépare ses eaux de celles de la Loire, n'a aucune hauteur gênante; la Loire, ensuite, se rapproche, par le cintre de son cours moyen, du bassin de la Seine, et la Beauce uni- forme semble réunir et confondre les deux vallées; près de Paris, enfin, le lit de l'Oise, continué, au dehors du seuil de 1. La forme ancienne est Attagus (source grecque, Aviénus, 389; peut-être aussi chez Hécatée : 'A-:a/.ô;. Etienne de Byzance. s. v. Napêwv); Atax à l'époque classicfue (Holder, l, c. 232). Polybe appelait le lleuve du même nom que Narbonne(ni, 37,8; XXXIV, 10). Le voisinage des embouchures de l'Aude et du Rhône a été indiqué par le même Polvbc (111, 37, 8). 2. Cf. Tacite, Ami., XIU, 33. 3. Apollonius, IV, (i38. Cf. p. 71. 4. La Garonne (Garumna, Gardiimi), la Loire (Liger, et, moins souvent, Ligcns). l'Allier (Elaver), la Seine (Segnaua). ne sont pas nommées avant César. 24 STRUCTURE DE LA (UULE. Vermandois, par ceux de la Sambre ' et de la Meuse, achève de marquer la grande route du couchant. Ces deux voies de longitude sont les lignes souveraines de la Gaule. Au nord, elles se rejoignent et se confondent dans l'archipel meusien. Au centre, au sud, elles sont sans cesse croisées par des vallées de latitude qui unissent les terres et les eaux du versant méditerranéen aux bords les plus opposés de l'Océan Gaulois. — Je dis les plus opposés : car la Garonne, la Loire et la Seine, qui forment ou qui continuent ces chemins « traversiers », se trouvent être et parallèles, et séparées l'une de l'autre par des espaces égaux, et terminées sur les trois fronts principaux de l'Atlantique, comme pour laisser le moins possible de rivages à l'écart de leur influence - : la Garonne arrive à l'extrémité de la bande rectiligne des dunes ^ la Loire, à la base même de la péninsule armoricaine, la Seine, au beau milieu de l'Océan Britannique. — Mais la Gaule étant occupée au centre par un soulèvement d'épaisses montagnes, il était à craindre qu'il ne fit obstacle à la rencontre des voies. Par bonheur, les trois vallées de l'Océan le pénètrent très profondément, et des cols faciles les prolongent, par-dessus la ligne de faîte, jusqu'à la tranchée rhodanienne *. On a parlé déjà du col de Xaurouze ou de Lauraguais, entre l'Aude et la Garonne, le plus nettement tranché, le plus bas, le plus gaîment encadré de tous les seuils qui unissent les eaux des deux mers : c'est vraiment une des vertus du sol français que ce merveilleux passage, où le voyageur, sans la fatigue d'une montée, sans voir même changer les nuances du ciel et 1. Oise, 7,s(/r(( ou Iseru; Sambre, Sabis : ce dernier nom apparaît chez César, l'autre, beaucoup plus tard. 2. Cf. Strabon, IV, 1, 2 et 14; Mêla, III, 20. 3. Mêla, 111, 23. 4. Strabon, IV, 1, 2 : O-^to); c'zi^-jû:; ïayv. li peiOfa Ttpô; a).).y,).a. etc.; de môme, IV, 1, 14. Cette appréciation très intelligente du réseau hydrographique de la Gaule est peut-être due, non à Strabon, mais à Posidonius." On en trouve aussi rindication, peu nette d'ailleurs, chez Diodure (V, 33, 3). (lUAN'l) UÉSEAL' FLUVIAL. 25 les lignes de l'horizon, quitte le monde de la Méditerranée pour celui de l'Océan'. — Au nord, les routes du plateau de Langres, celles de l'Auxois, l'Ouche rapprochée de l'Arroux, la Dheune touchant à la Bourhince, empêchent les monts du centre de faire une masse compacte avec le Morvan et les Vosges, et ouvrent l'accès du Rhône aux A^oyageurs de la Marne, de la Seine- et de la Loire. — Au cœur même des grandes montagnes, la vallée de cette dernière fait intervenir ses affluents supérieurs, qui creusent des hrèches dans la masse rocheuse, qui taillent des gradins que l'homme puisse gravir pour redescendre vers les terres du levant et du midi. Entre la Loire forésienne et les approches du confluent de Fourvières, s'élève ici la rude montée de Roanne à Tarare, « le grand pas- sage de Lyon » % et là s'encaisse, au pied du mont Pilât, le couloir bruyant du Jarez\ Plus au sud encore, les sources de la Loire vellave touchent presque celles de l'Ardèche et de ses affluents, qui descendent en torrents vers Avignon et Arles, derniers rendez-vous des eaux rhodaniennes; et si, entre les unes et les autres, il y a la pénible ascension des cols, tels que celui du Pal % c'est l'affaire, au plus gros de l'hiver, d'une souffrance de quelques heures. Même sur ce point, la muraille des Cévennes présentait un créneau praticable ^ 1. Cf. p. 15. Le seuil a été signalé par Strabnn (IV, 1, 14), qui a toujours mieux compris la structure intérieure de la Gaule que la conformation de ses rivages : c'est le contraire chez Mêla. 2. Strabon, IV, 1, 14. Cf. p. 15. 3. Du Chesne, Les Antiquilcz... de toute la Franco, S"" éd., 1024, p. 048: 1629, p. 6.56; voyez-en la minutieuse et très exacte description cliez Gœlnitz, llysscs belgico- gaUicus, 1631, p. 312; cf., sur la montagne de Tarave, Lettres de Madame de Sévigné, éd. Monmer([ué, t. II, p. 80, 86, 92. Le passage do Tarare est indiqué par Strabon (IV, 1, 14, aux mots y.aiuEp, etc.). 4. Autrement dit la vallée du Gier. Entre ces deux routes, Tarare et Jarez, celle d'Yzeron, qui vient de Feurs et qui eut son importance. Cf., sur ces trois routes, Stejert, Nouvelle Hist. de Lyon, I, 1895, p. 6-7. 5. C'est la route dont parle Strabon, entre le Rbùne et la Loire (IV, 1, 14). Cf. chap. X, § 5; t. II, chap. VII, § 2. 6. César, Vil, 8. 26 STRUCTURE DE LA GAULE. Tel est, par là, le rôle spécial de la Loire \ Elle seule, de tous les fleuves français, pénètre fort avant dans la citadelle monta- gneuse du centre; elle seule, également, se rapproche à la fois des régions les plus diflerentes de la vallée rhodanienne, de Dijon, de Màcon, de Chalon, qui commandent au nord cette vallée, de Lyon et de Vienne, qui en marquent le centre, d'Avi- gnon et d'Arles, qui la maîtrisent au midi. Cette même Loire encore, qui de tous les fleuves gaulois était le plus constamment en rapport avec le grand courant de l'est, conciliait en occident les vallées du nord et du sud, de la Seine et de la Garonne. Et enfin, son embouchure s'éloignait plus que toute autre vers l'ouest, attirant à sa vallée les terres extrêmes de l'Armorique -. Des cours d'eau de la Gaule, la Loire était celui qui servait le plus à la liaison de la contrée. Comment donc ne pas admirer, disait le géographe Strabon, « cette concordance parfaite et presque ce pacte entre les fleuves et entre les mers »? C'était la terre, et il le répétait, « des dis- positions iieureuses ». Nulle n'était bâtie sur un plan plus régu- lier, dans une aussi complète unité'. VIII. — VALLÉES SECONDAIRES En dehors de ce réseau coordonné, la Gaule possédait quelques rivières secondaires situées aux extrémités du pays, des vallées séparées du cadre régulier formé par les grandes voies fluviales : l'Adour^ qui borde à la fois la plaine des 1. Entrevu d.-jà par Strabon (IV, i, U) : 'EvtsCOiv o'o Aii-rrp îLi-.i,.' iyioéyz-x:. 2. Cf. p. 2S, note 2. . .r . - 3. Sir., IV, 1,14: Tr,v iao/ov-iav -?,: yuiç.xz, etc.. b-jz,-jm;... Cf. Diifrcnov et de Beau- mont (I. p. 30), qui ne paraissent pas s'inspirer du gï-ograplie grec : .- La France, malgré les variétés que présente son sol, ou plutôt à cause de la inaniéredont sont disposés les éléments de cette variété, est un des pays de la terre dont la population est !<• j)lus nettement homogène, ou, du moins, le mieux reliée dans toutes ses parties. » 4. Munis, d'abord chez Lueain (1, 420). à moins qu'on n'écrive Atur quelque- pari chez TibuUe (1, 7, 4 et 11). VALLHES SEGONUAIHES. 27 Landes et les dernières pentes des Pyrénées; les rivières côtières du Roussillon ' et de la Provence^; les petits Heures et les ruisseaux de l'Armorique ■' ; et le vaste bassin de l'Escaut '. — On peut écarter les cours d'eau de la Picardie et de la Nor- mandie % dont les lits convergent vers la baie ou les aflluents de la Seine, ainsi que ceux d'entre le Rhône et l'Aude, qui appartiennent au même bassin que leurs deux puissants voisins". On peut aussi ne point parler de la Charente, qui s'enchevêtre, près du seuil de Poitou, dans les tributaires de la Loire et de la Garonne ^ Mais les autres petites vallées, qui touchent toutes à la fron- tière, desservent les pays les plus éloignés du centre. Et ces pays, en outre, pour des causes différentes, sont déjà prédisposés à l'isolement : l'Armorique, par l'Océan qui l'enserre; le llous- sillon, par les Albères et le Canigou; la Provence, par ses Alpes et leurs dépendances; le bassin de l'Adour, par l'immensité de la plaine et de la forêt des Landes ; celui de l'Escaut, par l'étendue de ses marécages. Pourtant, même à ces angles extrêmes de la Gaule, ces vallées lointaines sont rattachées aux grandes voies centrales par des chemins fort accessibles. L'Escaut part du seuil de Yermandois, 1. Tccli ('D.AÉSspi;, Polylie, XXXIV, lU, 1, qui donne au fleuve, comme à l'Aude, un nom de ville; 77cis, Mêla, II, 84; Tecuin ou Tetuiii, Pline, 111, :{2); Tèt {Roscliinas, Aviénus, 300; cf. Polybe, l. c; Telis, Mêla) ; Agly (.Sorc/Hs?, Aviénus, o74; Vernodu- hniin, Pline, 111, 32). Peu de fleuves frani;ais ont plus changé de noms que ceux de celte région, car nulle région peut-être n'a ajipartenu à plus de maîtres. Cf. Alart, Géoiji:, dans Sociélé... des Pyr.-Orirnl., XII, 1800, p. 84-i)0. 2. Arc (Katvô;, Ptolémée, 11, 10, .5; ilr-jxoavo;, Artémidore ap. Et. de Byz., s. v.) ; Argens (Argcntciis, Cicéron, Ad fainiliares, X, -34,1); Yar {\'ariis; cl'. Str., IV, 1, 3; c'est r"A7rpa>v de Polybe. XXXIIl", 8, 2). 3. Hcriiis (cf. Ptol.", 11, 8, 8), la Vilaine? 4. Scaldls (César, VI, 33,3 : legon à conserver). ."). Surtout la Somme, .S'rtmf/ra (cf. César, Y, 24,1; 47,2; 53,3), la Bresie (<^po■j£■.&î, * Fruits?, Ptol., Il, 9. 1 ; Marcien, H, 29) et l'Orne, Olina (cf. Ptol., 11, 8, 2). 0. Orb {Orobiis, Aviénus, .392; Orè/s, Mêla, 11,80); Libron {Tliyrius, Aviénus, 59o: Liria ou Libria, Pline, 111, .32); Hérault {Oranas, Aviénus, 012; .4rfluris, cf. Holder,I,c. 177) ; Lez (Ueledus, Aviénus, 392 ; Lcdum, Mêla, 11, 80) ; Vidourle (C/ass/(/s, Aviénus, 021). 7. ( :arantonus {Xusone, Mos., 403), défiguré par Ptolémée en K«v£vt£),o; (II, 7, 1), dont (in a fait à tort une rivière vendéenne. 28 STRUCTURE UE LA GAULE. et peut paraître un affluent de la Meuse ou du Rhin '. La Vilaine armoricaine fait voisiner son embouchure avec celle de la Loire-. L'Adour associe dans une même plaine ses affluents et ceux de la Garonne. Et, — ce qui est une des plus heureuses combinaisons de notre sol, — l'Argens et l'Arc, ces fleuves jumeaux de la Provence, coupent en deux les Alpes méridionales par une longue ligne droite et horizontale, qui s'attache d'un côté au port de Fréjus, et qui se soude de l'autre à la plaine du carrefour arlésien ^ — Ainsi, dès que l'on constate en (laule un élément de séparation ou de discorde, il apparaît aussitôt une cause centrifuge qui le combat et qui rétablit l'équilibre. IX. — PRINCIPALES REGIONS MARITIMES C'est aussi un élément de vie autonome et distincte que la mer, ses rivages, ses caps et ses îles. Elle a, comme la terre, ses routes et ses carrefours, de « bons » et de « mauvais pays », je veux dire ses eaux de solitude et ses eaux d'attraction. Les mauvais pays de mer, ce sont les flots qui secouent les plages des sables landais, sans ouverture et sans courbe, ceux qui se brisent sur les rochers et les têtes d'écueils de la baie du €alvados, ou ceux qui meurent sur les flèches blanchâtres qui ferment les étangs du Languedoc. Les régions heureuses, ce sont les petites mers, à demi closes, qui s'arrondissent entre des rives hospitalières et des îles protectrices, tels qu'étaient les parages de Tyr ou de Cadix, de Garthage ou du Pirée : sortes de plaines d'eau à la fois ouvertes et abritées, qui donnaient 1. Cf. César, VI, 3:5, 3. 2. .. Avec ce fleuve... il scmljlc que la France ellc-mènie pénètre dans les vieilles terres brelonnes », Vidal de La DIaclie, p. 321. 3. Sur cette ligne se firetre, à Tourves ou à Saint-Maxiuiin, une des plus longues percées du littoral provençal, la vallée de l'IIuveauiie, ([ui finit à Mar- seille (cf. p. 20, n. I et 2) : bien des faits de l'Iiisloire économiiiue et religieuse du .Sud-Est s'expliqueront par ces deux routes et leur croisement. KÉdlONS MAIIITIMES. 2» aux hommes et aux vaisseaux cette sécurité et cette audace d'oii naissent les empires maritimes. Les rivages de la Gaule oiïraicnt trois ou quatre de ces rési- dences destinées à des maîtres de la mer. Sur la Méditerranée, c'était le bassin de Marseille. Entre les vigies de deux rochers s'ouvre un canal, étroit et sinueux', qui conduit à un port profond et régulier-, long et large, aux eaux éternellement tranquilles, qu'une colline en forme de théâtre abrite contre le Mistral du nord-ouest^; au-devant de la [)asse, regardant la haute mer, s'alignent les îles Pomègue et Raton- neau, pour abriter les routes de l'entrée contre les plus fortes tempêtes et pour en écarter les dangers qui viennent des hommes*. C'était là un de ces ports de retraite, de salut et de joie, rêvés par les marins de jadis, et dont ils disaient, dans leurs récits ou leurs chansons, « que les vagues ne s'y soulèvent jamais, et qu'ils sont l'empire du calme transparent » ^ Les domaines de l'Atlantique pouvaient être partagés entre trois golfes souverains. — A la hauteur de la Charente, le rivage s'échancre pour faire place à la merde Saintonge, bordée par la puissante ceinture des îles de Ré et d'Oléron ", et que La Rochelle surveille et gouverne du fond de son anse et du pied de ses falaises'. — Du Croisic à Quiberon, en arrière de Belle-Isle et d'un long chapelet d'îlots ^ le Morbihan ouvre à la 1. Denys le Pcric-^ole, 75 : 'ETriatpof ov opaov k'yo'j'ja. 2. ActuclliMiu'iit, 8!)ll mi'lres de lon^iiieur, 320 mètres de largeur moyenne, 5 à 8 mèlresde [irolondeur: ch\nrfs des Ports mari limes de la France, \U, Wp., 18'.)9, p. 43-4. 3. Strubon, IV, 1, 4. ■ 4. Cf. Sir., IV, 1, 1(1. Pomi'gne et Raloancnii (■laieiil, comme les îles d'Hyères, appelées St-o;-/c;Se;, « les îles Alifinées » (Lvicain, 111, olO; Mêla, H, 124, etc.- Dioscoride, 111, 25; cf. Desjnrdins, 1, p. 180 et -sulv.). Le bassin constitué par les îles d'Hyères {Stœchades, Str., IV, 1, 10; Pline, 111, TU; etc.) devait être transformé par les Marseillais en une annexe de leur golfe. 0. Odyssée, X, 93-94. 0. Haiis (Anonyme de Ravenne, V, 33): l lianis (Pline. IV, 109). 7. Cf. Vidal de La Blache, p. 371. 8. Belle-lsIe {Mndilis), Houat et HoédiU {Sialn et [rien); Itinéraire maritime, p. 309. Cf. Loth. lieriie celtique, X, 1889, ji. 3-53-4. LÏMisemble de ces îles, y com- pris peut-être celles du Morbihan, forme les insulœ Veneticœ de Pline, IV, 109. 30 STRUCTURE DE LA GAULE. mer ses détroits et ses fosses; et, avec son alternance de courants redoutables et de sommeil absolu, il paraît l'image même de la vie du marin, faite de courses hardies et de repos confiant'. — Entre l'Armorique et le Cotentin, les baies de Saint-Malo et du mont Saint-Michel, commandées de loin par l'archipel des îles Normandes, peuvent aussi donner naissance à une patrie mari- time ^ Mais, même sur la mer, ces patries lointaines ne sauraient vivre détachées de l'ensemble français. Des routes fluviales très voisines excitent les nations maritimes à chercher leurs intérêts au centre même de la Gaule. Le port de Marseille fait face, à dix lieues de distance, au « grau » du Grand Rhône ^•, la mer de Sain- tonge est le vestibule de la Gironde ; les pêcheurs du Morbihan ne s'enrichiront que si la Loire leur prête les débouchés de sa vallée. X. — PRINCIPALES RÉGIONS CONTINENTALES. NORDETSUD Malgré tout, il était naturel que les forces de cohésion, qui serraient si vigoureusement la masse centrale de la Gaule, agissent plus faiblement sur les extrémités : les régions monta- gneuses des Alpes et des Pyrénées, la Provence et la presqu'île armoricaine, les plaines de la Gascogne et de la Flandre, les terres du double massif mosellien, étaient destinées à ne suivre que de loin, et parfois à ne pas ressentir les impulsions parties delà Gaule intérieure. Elles seront toujours les dernières venues dans les périodes de concentration politique. 1. Avec, coimiK' petites mers annexes à caractère semblable, le Grac'h, la rivière d'Étel, l'estuaire du blavet. 2. Cf. Vidal de La Blache, p. 326-7. Dans ITlinérairc niaritime, p. 300, Ridiinu, Saniiia, (Ja-sarca, Barsu, Lisiu, Andium, Sicdclis paraissent répondre au.x trois grandes iles et aux îlots de la cùle bretonne du nord. 3. D'où son nom de '■ bctuclic Marseillaise >. (P(dybe, III, 41, a; Pline, III, 33). Cf., surceltc dépendance réciproque des deux points, Sir., IV, 1,8; Lucain, 111,515-6. NORD ET Sri). 31 Dans le corps même de l'édifice central, la direction des cours d'eaux et la nature du sol pouvaient déterminer chez les habi- tants des intérêts séparés et des tendances distinctes, origine d'ententes durables et d'Etats autonomes. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur une carte ph3'sique intelligemment faite ' pour saisir sur-le-champ les raisons géographiques de grands groupe- ments régionaux-. — A gauche et à droite de la Loire, les deux plateaux de l'Auvergne et du Morvan se dressent en rivaux éter- nels, surplombant tous deux, au levant, la vallée rhodanienne, mais, au couchant, penchés vers des directions diiïérentes, l'Au- vergne vers la Loire, et le Morvan vers la Seine. La plaine d'Aquitaine, avec ses rivières convergentes ^ qui se fondent en un seul bras de mer; le bassin de Paris, avec le rayonnement de ses routes fluviales *; la vallée de la Loire tourangelle, avec le double éventail de la Maine et des affluents de gauche ', sont autant de régions naturelles ayant chacune son centre, ses Aboies propres, sa vague ceinture. La plaine du bas Rhône et celle de l'Aude, qui se font face, sont rattachées l'une à l'autre par la courbe de leur rivage et le chemin au pied des monts. Il en va de même des vallons du Calvados et de la vallée inférieure de la Seine, qui encadrent l'enfoncement du golfe normand. — Je ne parle ici que des contrées les plus étendues : Auvergne et Bourgogne, Ile-de-France et Normandie, Anjou, Aquitaine et Languedoc, le sol de la France créera et recréera sans cesse ces êtres régionaux, et l'homme aura beau défaire ou disloquer 1. Atlas Vidal-Lnblachc, n"" 02-G3. 2. Aucun géographe ancien n'a essayé de se rendre compte de ces groupements, 3. Garonne, Dordogne (Diiranius, Ausone, Moselle, 404), grossie do Tlsle tt de la Dronne; Lot {Oltis ou Olitis, Sidoine, Cann., 5, 20U; cf. Ilolder, II, c. 840); Tara {Tamis, Pline, IV, 109). Cf. Straljon, IV, 2, 1 : '0 (jiv Fapo-jvaç xptai Tto-ajj,oïç aij^r,OE;;. 4. Seine, Oise, Marne (Matrona, César, I, 1); Aube (Albis, An. de Rav., IV, 20); Yonne (/rau/iis, C. I. L., XIII, 2921) ; Aisne {Axona, César, II, 5, 4). 5. Mayenne {Meduana, cf. Ilolder, II, c. 525; le vers de Lucain, I, 438. est apocryphe) ; Loir [Lcdas, Sidoine, Cannina, .5, 208) ; Sarthe {Sarla, Holder, 11, c. 1371 ) ; Cher (Can's ou Gares, Grégoire, Hisl. Franc. ,\,M);\ndre(Angeris ou AïKjcr, Grég-., 1'. pair., 18, 1 et 2); Vienne (Vingenna, Vinccnna, ] igcium, Grég., Hist. Fr., I, 48; 11. 37). 32 STRUCTURE DE LA GAULE, l'œuvre de la nature, ces grandes divisions reparaîtront tou- jours dans l'histoire. Enfin, et c'est là le principal élément de réaction contre l'unité de la Gaule, toutes les régions comprises entre ses limites avaient une invincible tendance à se grouper en deux zones suivant la latitude, en Nord et Sud. Le rapprochement suivant la longitude n'a jamais été, en France, que superficiel et passager. Tous les Etats auxquels il a donné naissance, la Lotharingie, l'Etat angevin, l'Empire bour- guignon, n'ont eu qu'une existence précaire, parce qu'ils ne correspondaient ni à des intérêts communs ni à des habitudes pareilles, parce qu'ils contrariaient la disposition naturelle, les coupes et les routes normales de notre sol. En revanche, les régions de même latitude, fussent-elles sous des maîtres dilîé- rents, se sont souvent estimées solidaires, ont été disposées à s'entendre, se sont accoutumées à parler la même langue^ à envisager la vie de la même manière. Il s'est formé, à de cer- taines époques, et très éloignées les unes des autres, un esprit du Nord et un esprit du Midi, comme si deux grandes patries, faites de sentiments opposés et de propos hostiles, étaient possibles dans les frontières de la Gaule. La cause principale de ce groupement par latitude, qui s'impose à presque tous les peuples de l'Europe, est évidemment le climat, avec ses conséquences sur l'aspect du ciel, les pro- ductions du terrain, les modes de la vie matérielle, et l'humeur même des hommes. Le Midi, c'était, dans la Gaule, le pays des horizons clairs, des teintes bleues du ciel et de la mer, des terres sèches et des verdures persistantes, de la vie en plein air et de la vigne en plein sol : si éloignées que les Pyrénées soient de sa demeure, le Ligure de Nice peut se ressouvenir du terroir natal lorsqu'il longe les caps du Pays Basque ou ceux du Rous- sillon. Le Nord a les grisailles de ses cieux et de ses flots, l'éter- nelle crainte des intempéries, ses terres humides et ses graspâtu- PRINCIPALES KKdlONS CONTINENTALES. 33 rages, ses boissons faites de fruits mûris presque sans chaleur : la Flandre, la Bretagne et la Normandie regardent la même mer et demandent à leurs terres les mêmes cultures'. Cette opposition que le climat peut mettre entre les contrées du nord et celles du midi, était accentuée, en (laule, par la dis- position des vallées et par la direction des voies naturelles. Le 3Iidi, c'était aussi la route du Rhône, de l'Aude et de la Garonne, qui se recourbe au pied des Cévennes, et qui se déroule sans obstacle, de Vienne à Avignon et à Marseille, et d'Arles à Toulouse et à Bordeaux; ce sont ces régions de vie aisée et joyeuse, qui bruissentlelongdu grand passage, abritées contre le nord par les plus hautes montagnes gauloises : va-et- vient incessant d'hommes, agrément du chemin et du pays, habitude d'un même ciel et usage de terres semblables, tout y développait ces instincts de voisinage qui associent les tribus humaines. Le Nord, c'est surtout la large surface de plaines qui se déploie, en une vaste sinuosité, de l'embouchure de la Loire à celle de l'Escaut : mais la cohésion propre des régions septen- trionales réside dans l'ordonnance du bassin de la Seine. Ce bassin est, dans toute la Gaule, le lieu de concentration de voies fluviales le plus habilement disposé. Il en vient là, de ces voies, de tous les points de la France du nord : prolongez la Marne ou l'Aube vers l'ouest par une ligne droite, et cette ligne se confondra avec le val de Loire et le seuil de Bretagne; suivez au nord la direction de l'Oise, et vous arriverez, par la Sambre et la Meuse, aux marais de la fin de la Gaule : l'estuaire de la Seine est exactement à mi-route entre les pointes du Finistère et les embouchures du Rhin. Tandis que les terres du Midi ne sont qu'un long sillon sans autre unité que celle de leur climat et de leur route, les terres du 1. Atl.is Vidal-Lahlaclic, p. 64 et 05. —Cf. plus loin, p. GS-70. T. I. — 3 34 STRUCTURE DE LA GAULE. Nord forment, à elles seules, un ensemble régulier, un système coordonné. S'il y a, au midi, une vie plus intense, il y a, au nord, plus d'entente, de cohésion, et, partant, plus de puissance. Enfin, comme cause d'opposition entre ces deux contrées, il faut constater une dernière fois l'existence du massif Central, dont le vaste bourrelet ferme au nord les terres de la mouvance parisienne, et borde au sud les avenues que suivent les fleuves méridionaux. — Seulement, l'obstacle rappelé, il faut se sou- venir aussitôt de la rapidité avec laquelle on peut le franchir, et de la facilité, plus grande encore, avec laquelle on peut le tourner : si bien qu'entre ces deux contrées opposées et rivales se présentent partout des portes accueillantes ou de larges sur- faces de transition; le Poitou à l'ouest, la Bourgogne à l'est, et le massif Central lui-même, forment une marche naturelle qui rapproche et qui concilie le Nord et le Midi de la terre gauloise. XI. — CAPITALES NATURELLES DE LA GAULE : LYON ET PARIS Il résulte de cela que le centre géométrique de la Caule ne deviendra pas le centre de son rayonnement, c'est-à-dire de ses lignes de rapprochement et de ses voies naturelles, de ses inté- rêts matériels, de ses voisinages sociaux, de la fusion de ses pensées. Il en résulte encore qu'il existe dans ce pays plusieurs grands carrefours, vers lesquels les hommes se dirigent pour s'entendre et s'unir. On cherchera le centre géométrique dans la haute vallée de la Loire, là où s'élevèrent les principales villes gauloises : Ava- ricum ou Bourges, au milieu de la plaine berrichonne; Gergovie, près du Puy de Dôme et de la Limagne et sur la route de l'Allier; Bibracte, sur le mont Beuvray, au flanc méridional du Morvan, face à la voie de l'Arroux; Orléans enfin ou Génabum, sur cet arc septentrional de la Loire où les Celtes eux-mêmes CAI>1TALES NATUUKLLES DE LA GAULE. 35 plaçaient le nombril mystérieux et sacré, « le milieu de toute la Gaule » '. Chacun de ces points pouvait passer pour être à peu près à égale distance de toutes les frontières et de tous les angles. Mais, s'ils sont placés tous les quatre sur d'importantes voies de circulation, aucun d'eux n'est à un croisement de rivières nom- breuses, et ce sont les rencontres de routes multiples qui font les cités maîtresses et capitales. De ces cités, j'en vois deux sur le sol gaulois. Dans le Nord, le bassin de la Seine et ses dépendances ont pour carrefour central l'îlot de la Cité parisienne. Au sud-est, par la Seine, l'Aube et la Marne, débouchent à l'angle de Charenton les routes de la vallée de la Saône; la pointe de Conllans et la plaine de Saint-Denis voient arriver la route de l'Oise et de Sambre-et-Meuse, qui vient du Rhin lui-même; au sud, le Loing, qui part de Moret, l'Essonne, qui se détache des marais de Corbeil, vont souder leurs vallons aux deux lignes de la Loire, à celle qui d'Orléans fuit vers l'Armorique, et à celle qui de Gien remonte vers les Cévennes; en aval enfin, les eaux de la Seine maritime sont le point de départ du réseau des voies qui sillonnent l'Océan Britannique. Paris commande donc à toutes les régions comprises au nord du massif Central-. Lyon concentre peut-être plus de routes encore que Paris. Il n'est pas, comme lui, le carrefour d'une moitié seulement de la France, mais il se dresse, « ainsi qu'une acropole, au centre de la Gaule, et près de tous ses quartiers » '\ Fourvières est la tête des voies du Midi; et, au pied du coteau, la Saône amène le faisceau des trois chemins du Nord, le Rhin, la Moselle et la Seine \ De tous les confluents gaulois, celui de Perrache est 1. César. VI, 13, 10. .Je crois que ce point médian élail placé par les Gaulois dans la région entre Cosne et Briare; voir t. II. ehap. IV, j! 4. 2. Le rôle stratégiiiiiede Paris apparaît dés l'arrivée des Romains en Gaule (César. VH, ")1 et .")8). Sur les routes qui convergent vers Paris, Sauvai, Ilistoirc el Recherches des antiquités de la initie de Paris, I, 1724, p. .'{-4. 3. Tout ceci a été bien vu et bien dit par Strabon (IV. (>, 1 1 : cf. IV, 1. Il et 14). 4. Cf. Strabon, IV, fi. 11. 36 STRUCTURE DE LA GAULE. le plus voisin des Cévennes et de la Loire, montagnes et fleuve de la diap:onale géométrique de la France : c'est pour lui que tant d'hommes ont passé par Tarare et par Rive-de-Gier '. II est à la même distance que Paris de la plaine d'Aquitaine, et un peu plus rapproché que lui de la porte du Rhin. Sur Lutèce, enfin, il a l'avantage de présider à toutes les montées des Alpes et à toutes les descentes vers le sud. C'est sur les terres voisines de l'Océan que son action est le moins forte, comme celles de la Méditerranée échappent à l'action de Paris. — Ne disons pas, au détriment de Lyon, qu'il est trop près de la fron- tière, marquée de ce côté par les Alpes. Paris, sans doute, est plus loin de la fin orientale de la Gaule. Mais, ce qui fait l'éloi- gnement de la frontière, ce n'est pas le nombre des milles ou des lieues, c'est le temps de la marche, et à ce point de vue Lyon était à plus de journées de l'Italie^ que Paris de la Ger- manie ^ L'un et l'autre carrefours peuvent donc devenir le centre du corps gaulois : Lyon, lorsque les intérêts des peuples tiendront au Midi; Paris, lorsque les attaches ou les craintes des chefs de la France les attireront du côté de l'Océan et des plaines ger- maniques. Des rapports de frontières détermineront surtout le choix de la capitale \ Et cependant, en regardant à Lyon même ce confluent si franc et si net, ce merveilleux appareillage de routes fluviales, ces rivières et ces percées aussi régulièrement orientées que si 1. Cf. p. 2o. 2. Quinze jours, à partir de la sortie du Grésivaudan, pour toute la traversée: neuf jours jus(iu"au sommet du mont Cenis (Polybe, III. 33. 9: 30, 3: Tite-Live, XXI. 33, 4; 38, 1); sept jours pour la traversée des Alpes, d'Oulx à la descente du col de Gahre (César, I, 10, 5). Cf. p. 42. 3. A répo(iue romaine, on comptait onze stations, c'est-à-dire onze étapes, de l'aris à liinjien sur le Rhin, autant que de Lyon à l'Italie par le Petit Saint-Ber- nard (Desjardins, IV, pi. 8). 4. Déjà au temps de la conquête Lutèce fut la résidence du chef romain, Tannée de la grande campagne contre le Nord et la Germanie (en 33, VI, 3, 4). Il le rede- vint, pour le rnème motif, sous Julien en 337 (Ammien, XVII, 2, 4; etc.). CAHREPOURS RÉGIONAUX. 37 elles étaient l'œuvre d'un calcul augurai, cet horizon formé des montagnes souveraines de la France, Alpes et Cévennes, ce spectacle, tantôt des blancs sommets de la frontière, tantôt des masses noires et profondes du Centre, cette fuite rapide vers la Méditerranée, cette lente ascension vers la Seine, le Rhin et la Loire, je ne puis m'empêcher d'admirer ici l'ombilic éternel de la Gaule entière '. XII. — CARREFOURS RÉGIONAUX En dehors de ces deux lieux de « foire universelle », la Gaule possédait, dans chacun de ses bassins, des carrefours de vallées où pouvaient naître de grands « marchés », capitales régionales, terrains de rencontres plus fréquentes et de demeures plus tassées. Comme les fleuves et les routes de la Gaule sont sur le pourtour du pays, c'est là, et non au centre, que se lieront les principaux nœuds des voies naturelles et des relations humaines. Au sud, le rivage de la Méditerranée et les plaines qui le bordent sont croisés par deux lignes fluviales, celle du Rhône et celle de l'Aude : Narbonne et Marseille répondent à ces deux croisements. Celle-là est dans le bas-fond où aboutissent les vallées du Roussillon et du Languedoc et la voie du Lauraguais. Marseille n'est pas sur le Rhône : mais c'est le carrefour rhoda- nien qui explique son rôle et sa grandeur. Elle naquit de deux faits géographiques : elle est le meilleur port qu'on rencontre en venant de l'est -, et par là le terme obligé des routes de la 1. Voir, entre autres dithyrambes, celui de Du Chesne (Les Antiquité:, 1624, p. G27; 1029, p. 633) : « Lyon,... Ijoulevard de la France..., ofticine du commerce de tout le monde. » De même, Gœlnilz, Ulysses, 1631, p. 315; Steyert, I, p. 1-8. — J'avais écrit ces lignes avant l'apparition des belles pages de Vidal de La Blache sur Lyon (p. 231-3), et j'ai été profondément heureux de me sentir en parfait accord avec lui, et de le voir douter que Lyon ait ■• réalisé toutes ses possi- bilités géographiques ». 2. Cf. p. 2'J. 38 STRUCTURE DE LA GAULE. mer de Sardaigne; et ce terme confine au delta du Rhône, où se réunissent les artères vitales du sud de la France'. Et c'est pour cela que, si Marseille et Narbonne peuvent entrer en riva- lité, la lutte sera toujours inégale pour cette dernière-. A son extrémité occidentale, le passage du Lauraguais touche la Garonne à l'endroit où elle sort des Pyrénées et se retourne vers l'Océan : Toulouse sera le produit de cette rencontre. Les trois bassins océaniques ont leur vrai centre dans l'estuaire : car c'est là que se mêlent les chemins que sont leurs fleuves et leurs rivières, et que ces chemins rencontrent, avec le flot de la marée montante, les cent routes du rivage et de la haute mer. De plus grandes villes se bâtirent donc près des embouchures : Bordeaux, sur le croissant que forme la (laronne, par un dernier repli, avant de s'élargir en bras de mer; Nantes, sur la colline qui domine, en face des petites îles de la Loire, les confluents de l'Erdre et de la Sèvre; et, dans les derniers val- lons de la Seine, les ports qui s'abritent au pied des falaises de la rive droite, Rouen, Lillebonne ou l^e Havre : celles-ci, cités souvent sacrifiées dans la vie de la France, victimes de la con- currence de Paris qui est trop proche, et qui suffit à exercer la maîtrise de tout le bassina — De ces positions de capitale, celle de Bordeaux est seule définitive, autonome et comme royale. L'éloignement de Paris et de Lyon; le croisement, à son port de la Lune, de la route fluviale et de la grande voie des plaines occidentales de la Gaule; l'énorme masse de flots qui, au Bec d'Ambès, portent des chemins venus de tous les points de son horizon : tout cela rend Bordeaux nécessaire à un immense morceau de la Gaule. "A lui seul, il joue dans le Sud-Ouest le 1. Ajoulozle rùlc de riluvoauiic, ici, p. 20, p. 2S, n. 3. 2. Encore que, comme Lyon, elle ne dunne plus toute sa mesure dans l'his- loire et la vie économique de la France 3. Julien a déjà noté le voisinage de Paris et de l'Océan : il indi([ue 900 stades, un peu plus de 40 lieues, à peu près la distance entre Paris et Le Havre {Misnpoyon, p. 341 = 438, llertlciu). CARREPOrRS REGIONAUX. :{0 rôle qui, dans le Sud-Est, est partagé entre Narhonne et Marseille : celui de point de départ des courses et des marches vers la mer, vers l'intérieur, vers la frontière espagnole. Enfin, il fallait une capitale particulière à ces massifs et à ces bassins du Nord-Est dont la Moselle est l'axe et la richesse : et c'étaient les rives de cette rivière qui étaient désignées, par suite, pour la recevoir. Mais si, dans sa vallée, les carrefours sont nombreux, aucun ne s'impose comme centre durable. Celui qu'elle forme avec la Sarre ', le plus long et le plus indépendant de ses affluents, attirait davantage l'attention- : c'est près de là que Trêves s'élèvera. Tels étaient les traits essentiels de la structure de la Gaule, les éléments internes de sa vie matérielle et sociale; telles étaient, par suite, celles des causes éternelles de son histoire qui résultaient de son organisme même. 1. Saravus, Ausnne, Moselle, 91 et 367. 2. « Son confluent avec la Sarre •■, dit juslement Viilal île La Blachc, p. 198 marque l'achèveuient d'un réseau fluvial autonome ». CHAPITRE II SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN I. Du rôle des limites nalurelles. — II. Passages des Alpes. — 111. Pass.iges des Pvrénées. — IV. Routes qui traversent le Rliin. — V. Routes et ports de la Méditerranée. — VI. Routes de l'Océan. — Vil. Croisement en Gaule des voies euroiiécnnes. — VIll. La Gaule, intermédiaire entre le Nord et le Sud. I. — DU ROLE DES LIMITES NATURELLES Les frontières les plus visibles d'une contrée ne l'isolent jamais complètement : la nature n'a pas créé de barrières infranchissables entre les peuples; ils ne respectent que les cadres qu'ils se sont fixés eux-mêmes. Montagnes, fleuves et mers, forêts, marécages et déserts, ne servent de bornes aux races, aux langues ou aux Etats, que dans la mesure où ils engendrent l'épouvante, et cette mesure est médiocre. Ce ne sont pas les limites apparentes d'une région qui la séparent le plus des régions voisines^ : les contrastes viennent du climat, de la qualité du terrain, de la structure intérieure du pays, des habitudes de voi- sinage, des traditions publiques, des patrimoines linguistiques. Il arrive que les frontières physiques, les accidents du sol accé- 1. \'iilai de La Bladie, Tableau de la Géographie de la France, p. 17-39. 1. Les campagnes de César en Gaule sont instructives à cet égard : car nul homme, d'une part, n'a peut-être voulu établir plus netlement les frontières de la Gaule (cf. p. 3, n. 2|, et personne, d'autre part, ne les a franchies avec une plus grande désinvolture. DU ROLE DES LIMITES NATURELLES. 41 lèrent ou accentuent ces contrastes ; mais ils ne les déterminent pas. Les contours définitifs d'une nation sont des compromis entre les avis donnés par la nature et les résultats des faits produits par les hommes. Les Alpes, les Pyrénées et le Rhin serviront de jalons à ceux qui voudront constituer une grande patrie : ils ne s'imposeront jamais comme une loi mystérieuse. La tribu qui possède une rive d'un fleuve, si large qu'il soit, a toujours le désir d'acquérir la rive opposée ' ; une rivière est, d'un bord à l'autre, le chemin naturel d'un peuple tout entier : le Danube ne fut frontière que lorsque les Romains le voulurent - ; le Pô groupa presque tou- jours, au nord et au sud, des populations semblables; et, quand Rome s'installa sur le Palatin et les collines de la gauche du Tibre, elle souhaita et occupa aussitôt le Janicule et la berge de droite ^ Le faîte des montagnes n'est devenu une barrière que pour les Etats policés, qui aiment la précision en toute chose; mais d'ordinaire, les tribus qui détiennent un versant débordent sur l'autre, et l'ensemble d'une chaîne ou d'un massif forme le domaine d'un même groupe d'hommes : Ligures, Etrusques, Ombriens et Samnites se sont répandus sur les deux pentes des Apennins \ Et la mer elle-même, sauf le cas d'immenses éten- dues de surface', est moins un obstacle qu'une provocation aux entreprises des hommes : rappelons-nous toute l'histoire du monde ancien, les ligues d'Athènes, les convoitises de Gar- thage, l'Empire romain. Le fleuve, la montagne et la mer ont en eux une invincible force d'attraction qui réunit les habitants des deux côtés. Lorsqu'ils contribuent à séparer des peuples, c'est surtout parce qu'ils donnent naissance à des zones de popu- 1. Tile-Live. XXI, 20, (i; Gosnr, IV, 4. 2; L 11, .'j ; Slnihoii, IV, 3. 2 et 4; de. 2. ce. Brandis ap. Wissowa, IV, c. 21 2S. 3. Tile-Livo, 1,33, 0. 4. Polybe, 11, 10, 1 et 3; cf. Nissen, HaUsrhc Laïuk-slaindc, I, p. 228 el suiv. ; Sie- glin, n" 24. 5. Et même, voyez l'Empire espagnol du xvi' siècle et les amhilions actuelles des États-Unis dans le Paciliiiue. 42 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. lations ayant leur vie propre, et différentes des populations voisines. Les limites de la Gaule étaient donc, comme celles de toutes les contrées de la terre, à la fois visibles et insuffisantes. Elles resteront d'utiles éléments de protection, d'unité, de con- science nationale, si les peuples de l'intérieur s'entendent pour les accepter, pour vivre, en deçà d'elles, d'une vie commune; elles ne seront vraiment des frontières que lorsque l'œuvre de la nature sera sanctionnée par la réllexion très nette d'un Etat déjà civilisé. Mais elles n'épargneront jamais à cet Etat les désirs jaloux des autres hommes, les entreprises des négo- ciants lointains, les brigandages publics des peuples voisins : la Gaule sera toujours ouverte aux migrations, aux guerres, aux influences. Et, quand ses habitants seront assez forts pour ne plus les craindre, ils se prépareront aussitôt, à leur tour, à regarder au delà de leur pays et à menacer les terres voisines. il. - PASSAGES DES ALPES'. La plus difficile des frontières gauloises était celle des Alpes. Tout contribuait, en face d'elles, à exalter l'imagination des hommes. Vues du midi, elles fermaient d'une muraille continue- l'horizon de l'immense plaine italienne. En venant du nord, on entrevoyait vers le ciel, dès le carrefour de Lyon, leur masse grise ou blanchâtre. On on commençait la montée sur les bords mêmes du Rhône : pendant dix journées de marche % des cimes 1. Ukort, II, M, 18:52, i.. !)i-118: Nissen, Italisrhc Landcskundc, I, 1883, p. 13G el suiv. ; Pvrnn, Marche d'Aimibal, 1887: von Dulin, dans les Neiic Hcidclbcnjer Jahrbii- clier. 18!)2, p. 55-92; Wissowa, 1, 181)4, c. 15Ui)1012 (Partsi-h); Osiandcr, Der Han- liibalwoij, 1!)U0; et tous les ouvrages cités cliap. XI, § 4. 2. Caton (lï. 85, Peler) el Polybc (III, 54, 2) ont, les premiers, fait cette comparaison. 3. De Vienne à Bcrciinlrum (Bourg-Saint-.Maurice?), neuf étapes; de Valence à Brian(;on par le col de Cabre, également neuf (Ilin. Ant., p. 340 cl 35"/). Cf. plus haut, p. .36, n. 2.— Polybe (Sir., IV, G, 12; cf. Eustatlie, C'ommcH/. in Dionys., 294, Didot, p. 208) : les Alpes ne |ieuventélrc franchies, pas même en cinq jours. PASSAGES DES ALPES. 43 nouvelles surgissaient sans relâche, toujours plus rapprochées, plus hautes, plus enchevêtrées, et c'était à la fin un spectacle étrange et lugubre que de voir, du fond des vallées, les derniers vestiges de vie humaine qui se cramponnaient aux sommets ou aux parois des roches : huttes misérables, hôtes chétives, sau- vages hirsutes, toute la désolation de l'hiver et de la uiist-re aux abords du pays de la chaleur et de la richesse '. Puis, le voyageur montait à son tour dans ce royaume de la peur- : il fallait une escalade presque à pic, une formidable tension des jarrets ', par- fois pendant près de cinq lieues *, L'air et le sol se transformaient au fur et à mesure que l'homme s'élevait' : des deux côtés s'étendait l'horrible blancheur des neiges éternelles °; sur les points où la terre paraissait à nu, il ne poussait, l'été, qu'une herbe triste et basse, et les arbres eux-mêmes, ces premiers compagnons de la vie religieuse des hommes, se rebutaient sur ce terrain infécond et maudit ^ De toutes parts, le désordre des ravins qui s'ontr'ouvrent, des rochers qui surplombent, des glaciers pleins de menaces, des torrents bondissants, l'épouvante des avalanches et des éboulements, une nature déchaînée et traîtresse, d'où sortent des clameurs bizarres et qui engendre soudain de monstrueux dangers ^ L'air et le sol s'entre-cho- .1. Titp-Live, XXI, 32, 7: Silius Italiens, III, 540-4. Cf. chap. XI, î; 8. 2. En premier lieu Apollonius, IV, 040-2, et, à la lin de la littérature antique, Ennodius, Cannina, I, 1. 3. Ammien, XV, 10. 4. Strabon compte 100 stades (18 k. o) pour la hauteur des plus hautes cimes (IV, C, 0) :.il s'agit peut-être du prouije du mont Cenis et, notamment, de la Roche- Melon, qui parait avoir été regardée, avec le mont Viso (Pline, 111, 117). comme le principal sommet alpestre (3537 m.), siimiuitm Jovis ciilmen (Silius, 111. 510). Ce n'est, du reste, point mal compter : ces 100 stades peuvent représenter la longueur rectiligne de l'ascension, soit de Suse. soit de Bessans. Cf. Osiander, p. 137 et suiv. Il n'est pas impossible, cependant, que Strabon n'ait simplement donné la longueur d'une étape d'itinéraire entre une station du pied d'un col et l'arrél sur le col, sur la route du mont Cenis par exemiile (Osiander, Monirenis. p. 17). 5. Silius Italiens. 111, 485-403. 0. Ammien, XV, 10, 1 : Horrorc nimli scinpcr obdnclos: Polylic. II, 15, 10: III, 55. !»; Silius, III, 533-4. 7. Polybe. III, 55, 9; cf. Silius, III, 488-9. 8, Apollonius, lY, 640-2; Polybe, III, 55, 3-4; Strabon, IV, (i, 0: Pétrone, 122, 44 SITUATION DE LA GAL'LE DANS LE MONDE ANCIEN. quaient dans les convulsions des tempêtes que soulevait le vent du nord-ouest '. EtTliomnie se sentait dans un monde surhumain, plein d'une vie mystérieuse et terrible, et disposé près du ciel pour séparer les domaines de deux grands peuples -. Mais, dans ces récits d'angoisses, les Anciens avaient trans- formé en réalités permanentes les craintes d'un instant, et ils avaient peuplé les Alpes des fantômes innombrables nés de l'ignorance de leur espiit, de la lâcheté de leur cœur, de la crédu- lité de leur religion. Les observateurs qui ne croyaient que par leurs yeux, les peuples et les chefs en qui l'esprit d'aventure dominait la peur des dieux, reconnurent bien vite que l'homme pouvait se faire une place et un chemin dans ce tumultueux chaos de glaces et de rochers. « J'ai été dans les Alpes », écrit Polybe, « j'ai vu les lieux, et j'affirme en toute assurance que tout ce qu'on a dit de ces montagnes, de leurs effrayantes solitudes, de leurs murailles infranchissables, de leurs hauteurs inabordables, est mensonge ou rêverie. Nul besoin n'est de dieux ni de héros pour aider à les franchira » Ce qui a fait les dangers de la marche d'Hannibal, c'est moins la difficulté de la route, que l'hostilité des montagnards, l'arrivée de la mauvaise saison et l'impéritie de ses guides * ; son frère Hasdrubal, qui pro- fita de l'école de ses malheurs, traversa la chaîne avec une rapi- dité qui tint du prodige '\ Sur leurs deux versants, les Alpes sont entamées par de très longues et très profondes vallées''. A l'ouest, ces vallées des- cendent en pentes plus lentes, en sinuosités plus nombreuses, vers 144 et suiv.; Silius, III, 477-49'J: AinmiiMi. XV, 10, 4 et 5 ; Claudien, De hello PollenUno, 310-8 : les Anciens ont parfaitement noté le triple péril des éboulements, des avalanches et des torrents grossis par la fonte des neiges. 1. Conis; Silius, III, 491-3; 523-7. 2. Claiisx mortalibus, Silius, I, .■546. Cf. Apollonius, IV, 633-642. 3. Polybe, III, 47 et 48; surtout 48, o : Ta tisoI Tf.: âpr-.iAta;, etc. Même développe- ment chez Tite-Live (XXI, 30). mais placé dans la bouche d'Hannibal. 4. Tile-Live, XXI. 3o, 4. 5. Tite-Live, XXVII, 31); Silius. XV. 303-7. 6. Cf. p. m. PASSAGES DES ALl'ES. 45 et elles diver^^ent vers tous les points de l'horizon : elles forment ainsi, du côté gaulois, des routes plus longues, mais plus commodes. A l'est, on arrive beaucoup plus vite dans la plaine italienne, et les différentes vallées ont l'avantage de con- verger vers un centre commun, le confluent de Turin et la large et belle route du l*ô : mais la descente est très raide et parfois très dangereuse'. Sur les deux versants encore, à gauche comme à droite, les vallées d'accès pénètrent fort avant dans la montagne, et toujours à la rencontre les unes des autres, et elles finissent par se rapprocher de si près que les sources des eaux rhodaniennes et padanes sont souvent à moins d'une lieue de distance - : là oîi des eaux voisinent, les hommes se rejoignent aisément. Puis, ces avenues d'en bas étaient si atti- rantes! La plus proche de Lyon, celle du Grésivaudan, semblait un jardin aplani, étincelant de verdure et de lumière'^; au delà du bec d'Aiton, il se bifurquait en Maurienne et Tarentaise, et si, dans ces couloirs plus étroits, l'homme s'effrayait de la mon- tagne trop proche, il se sentait longtemps caresser par les dou- ceurs de la plaine qui le portait. Jusqu'au pied de la montée décisive, des foules peuvent passer sans ennui et vivre sans peine*. Cette montée elle-même n'exige jamais plus dune journée d'efforts ^ Et, comme pour retrancher encore de la fatigue, les cols les plus bas sont aux extrémités des vallons les plus 1. Cette (lifTérence est déjà soupçonnée par Pulybe (III, .54, 4-o). notée par Tite- Live (XXI, 3."), Il) : Plera(), 1-2; ici, chap. XI, § 7. 4. Hannibal, en Maurienne, ne rencontra d'ennuis que du fait des indigènes, chap. XI, § S et U. 5. Cf. Polybe, lil, m. O-U: Tite-Live, XXI, :i:i. l-4:Ilin. Antonin. p. 341, 3o7; etc. 46 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. faciles et les plus riants : aucun de ces couloirs, par une séduc- tion trompeuse, n'amène le voyageur dans une impasse. Les Anciens ont fréquenté quatre cols principaux dans les Alpes gauloises'. Le plus visité- fut toujours celui du mont Genèvre ^ Exposé au midi, il échappait aux deux grands périls, avalanches et vent du nord^; c'était le plus bas de tous les lieux où « les rochers des Alpes se laissent aborder par les hommes » ' (1834 m.). Mais ce qui faisait son principal mérite, c'est qu'il se trouvait sur la plus longue des voies naturelles percées au travers des Alpes gauloises, celle que forment la Durance et la Doire Uipaire : il marquait ainsi le centre de la chaîne occidentale; il unissait deux des carrefours les plus populeux de cette zone du monde, celui de Turin et celui d'Arles ''. Il fut donc la porte maîtresse des Alpes \ Et, quand on chercha, autour de la Méditerranée, les voies permanentes des migrations et des armées humaines pour leur donner un héros fondateur, on fit gloire à Hercule d'avoir ébréché les montagnes au col du mont (lenèvre^ 1. Cf. Varron ap. Servius, En., X, 13 (abstraction faitc^ do l'application de ces routes il des personnajjes ou à des faits liistori(jues). 2. Mugis cclcbris, Aminien, XV, 10, 8; Slrahon. IV, 1, :i ; Pline. II, 2ii (ces deux derniers peut-être d'après Artémidore) ; etc. ■i. Ammien (XV, 10, 0) ra])pelle Matronn' vorlcr; (mons) Mnlroiia. Itin. de Jérus., p. .")5(); Malronas sco!)idos, Ennodius. Curm., I, 1, 23; les Itinéraires de Vicarello (C. /•. /-., XI. 3281-4) l'appellent Druantimn, Di-iinUia, qui est le nom de la Durance (Tite-Live, XXI, 31, !); etc.; Ilolder, I, c. 1320-1). Peut-être y avait-il sur ce col un sanctuaire consacré Malronœ Dnwnti.r ou Matronis Drumliahus. 4. Joanne, Dirllonnairc, IV, p. 27S1). ri. Mot de Pétrone, 122. 14.1. C». Ajoutez, comme débouchés plus directs vers le Rhône, débouchés desservis parce col du Genèvre : I" le col de PAutaret et la roule de Briançon à Grenoble par POisans (C. /. L., XII, p. 040; on y aurait reconnu des dalles antiques, fiev. arrh., 1881, I, p. 3:i2); 2» le col de Cabre {wons Ganra, Itin. de Jérusalem, p. ri.").")) et la route de Chor^es à la Drùme (prise par César en "58. I, 10, 3-")). 7. Pro.riniiim iler. César, I, 10, 3: itcr e.rprdiliiis, Ammien, XV, 10, (i; média et rompcmliaria, id., 8. 8. La route d'Hercule, popularisée parles Grecs dés le m" siècle (ôob? 'HpâxÀc-.a), n'est pas,, je crois, la route du littoral (comme l'ont dit Miillenhoff, l,i). 87; Partsch np. \\'iss(i\va, J, c. 1007), mais celle de la Durance : Ps.-Aristote, De niir. ausc, 85 (d'après Timée? Gellcken, p. i:)0):Diod., IV, 10, 3-4; Tite-Live, V, 34, 0; XXI, 41, 7; Silius, 111, iOf), :)13-4; XV, oOo. Pline (111, 123 et 134) dit : Graiis Jlerculem transisse; de même, Corn. Népos, XXIII, 3, 4; mais il semble ([u'on ail primitivement étendu PASSAGES DES ALPES. 47 Au nord de la Durance, la grande avenue de l'Isère aboutis- sait par la Alaurienne au mont Genis, par la Tarentaise au Petit Saint-Bernard. Les Anciens ont connu ' le n^ont Genis (2082 m.), son lac étrange-, sa plaine fertile, reposant, comme une oasis de montagne, au fond d'un amphithéâtre de neiges \ et, à son horizon, la cime dominatrice de la Koche-iMelon, qui passa pour le géant de la chaîne, et qui fut peut-être la plus ancienne des résidences du Jupiter alpestre, le plus élevé de ses monts ^ Gar, à l'époque barbare, le Genis a été, je crois, le plus foulé " de tous les sentiers qui s'étaient tracés entre le continent du Rhône et la vallée du Pô; il était exactement sur la ligne droite qui les réunissait'' ; et il répondait, dans le sens du nord, à cette voie du mont Genèvre qui, du sud, montait vers lui'. Les deux voies se rejoignaient à Suse, en vue de la Roche- Melon, et descendaient ensemble, à travers les vignes et les prés de la Doire Ripaire, vers les champs infinis des terres au pied des monts. Mais, à l'époque romaine, le Genis cessa d'être un lieu de ce nom do Grées à la haute vallée de la Doire Ripaire et aux débouchés du Genèvre (cf. Graioreli, César, I, 10). Les dédicaces ;i Hercule dans les Alpes Grées, autrement dit le Petit Saint-Bernard (Pétrone, 122, lii-(j; C. 1. L., Xll, 99, ,")71(J), ne peuvent être alléguées comme preuve d'une ancienne tradition. Mais, si l'on peut, a la rigueur, hésiter entre le Genèvre, le Genis et les Alpes Grées, il laut écarter la route de la Ligurie, attestée seulement par Ammien (XV, 10, 9), qui, au surplus, manque de précision à cet endroit. 1. Osiander, ]). ISS et suiv., et surtout son mémoire Der Moiitmiis bci dcn Allen, (lannstatt, IS97. Le nom Cinisins ou Ciiiisus apparaît dès le viu'" siècle et doit être indigène (Frédégaire continué, 38, p. IS.j, Krusch ; cf. Osiander, Der Montcenis, p. 40). 2. Strabon, IV, (i, ."> : A'.\l\-i] \i.îyi\r,. Le lac Pennin (Lloiv-va )>i|xvr,, PtoL. III, 1, 20), d'où sort la Doire (Baltée), doit être le petit lac du Grand Saint-Bernard; cf. Desjardins, I, p. 71. 3. C'est sans doute la phinities de 7 milles dont parle Ammien (XV, 10, 0) : toute cette description du prœcelsum ju(jiiin qui domine Suse ne peut convenir (ju'au Cenis; cf. Osiander, Dcr Monlcenis, p. 19 et suiv. ; ici, chap. XI, g 10. 4. CL p. 43, note 4. 0. C'est ce ([ui e.xplique le choix de ce sentier par les guides d'Hannibal (Tite- Llve, XXI, 29,0). 6. En coupant directement, de Lyon à Montmélian, par le couloir de Chambéry et le passage des Échelles (C. /. L., XII, p. 299). 7. Ce rai>port entre elles et ce caractère commun des deux voies (|ui menaient à Suse, coniicndiarias et vianlibiis oporttinas, ineilins inter... Alpes, ont été bien mis en lumière par Ammien (XV, 10, 2). 48 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. grand passage :pour gagner Lyon, les chefs de TEmpire adoptè- rent les voies et les cols qui partaient de la Doire Baltée : le Petit Saint-Bernard (2157 m.), large, bien ouvert, accessible à un fort charroi'; le Grand Saint-Bernard (2472 m.), plus abrégé, mais rude et raide, étroit et souvent à pic ^ La pre- mière route, qu'on appelait celle des Alpes Grées, rejoignait la descente du Cenis à l'entrée du Grésivaudan; l'autre, dite des Alpes Pennines, n'arrivait au confluent qu'en suivant tous les coudes du Rhône. Mais ces deux cols furent souvent préférés au Cenis parce que leurs vallées gauloises, Tarentaise ^ et Valais, étaient tout autrement agréables, fertiles et peuplées que l'âpre Maurienne : puis, ils commandaient la Doire Baltée, riche en or et en hommes, redoutable par ses replis et les repaires de ses montagnes^; enfin, au lac Léman, la route pennine rencontrait celles qui venaient du Jura et du coude rhénan. Plus que le Cenis, les « portes jumelles » des deux Saint-Bernard étaient donc nécessaires à la sécurité de l'Italie, à l'empire des Alpes, à la conquête de l'Occident". Elles firent oublier le col voisin, jus- qu'au moment où de nouveaux peuples, venus du nord et pressés d'arriver, ne cherchèrent plus dans les montagnes que le passage le plus rapide et le plus commode ''. 1. Strabon, IV, 6, 7 et II. Connu sans doute de Polybe (Strabon. IV, G, 12). Crcmonis jugum, Cœlius Antipatcr apud Tite-Live (XXI, 3H, (i-T). Alpes Graiœ, Varron ap. Servius, Enéide, X, \'i. Dans César, I, 10, 4, Graioceli s"a[)plique peut-être à un peuple du Genèvre: rf. p. 46. n. 8. 2. Strabon, IV, 6, 7 et 11. Pœniiuis, écrivait-on cbez les Anciens (Tite-Live, XXI. 38,6; V, 3o, 2,etc.) : c'est une corruption, née d"une fausse étymologic, de p<';i«-, radical préceltiijue qui a dû signifier ou <• sommet » ou « rocber ■•. Mons Jovis au moins dés répoque carolingienne (Frédégaire continué, 36, p. 183, Ivrusch: etc ). Voyez la description de la montée du côté italien cbez de Saussure. \'iiya>ojr,-rT:iwv TtEÔia, Strabon, IV, fi, 11. L'Aar, Anira [C. I. L., XIII, 3096, 3101), Ara (Fœrstemann, Ortsnamen, 2" éd., 1872, c. 101); l'Orbe, Urba (cf. C. /. L., XIII, II, p. 15). 2. A'.[jLvàiv àS-jTffMv (Diodore, V, 23, 3). C'est, je crois, la route des lacs qu'ont suivie les Argonautes (Apollonius, IV, 033). Les grands lacs des Alpes sont, en elTet, une des choses les plus anciennement connues des Grecs : le Périple d'Aviénus parle déjà du lac Léman (Accion, 083: Lemanmis, César, I, 2, 3; cf. Holder, 11, c. 172). Le lac de Constance ou Brigantiiuis est divisé par les Anciens en lacns Acronus (Untersoe) et ]'enetus (Obersee) (Mêla, III, 24; Pline, IX, 03). 3. Mons altissimiis, César, I, 6,1; cf. p. 16, n. 2. 4. Pas de l'Écluse (César, I, 0, l);val de Joux et col de Jougne, entre Orbe et Pontarlier (Strabon, IV, 0, 11; cf. Uesjardins, IV, p. 4fi); route de Sainte-Croix, entre Yverdun et Pontarlier (Desjardins, p. 143); la Pierre-Pertuis, entre Bienne et Porrentruy (C. /. L., XIII, 3100); mais les autres cols ont dû être pratiqués dès l'Antiquité (cf. von Haller, Helvetien unter den Rœmcrn, H, 1812, p. 86-90). 3. Et c'est sur l'une et l'autre de ces routes qu'ont eu lieu, en 38, les deux migrations simultanées des Suèves et des Helvètes. Cf. les voyages ou marches dans le sens inverse, ici, p. 71-72. 0. Comparez, à ce point de vue, les rôles de Lyon et d"Augst(ou, si l'on préfère, de Bùle, héritière de cette dernière). 7. César, VI, 23 : Hercynia sylva (Forét-Noire, Jura Franconien, massif de Bohème, etc.). Sur ces routes, marquées par les Bœrden germaniques, Vidal de La Blache, p. 30. 8. .Vux endroits où César jtassa le Rhin et où les Romains multiplièrent les ouvrages militaires. ROUTES fILI TRAVERSENT LE RHIN. 33 deux vallées du Rhin d'Alsace et de la Moselle lorraine, l'une et l'autre chaudes, fertiles et séduisantes, donnant aux holiimes accourus des terres sauvages un avant-goût de ces régions du midi où elles conduisent sans détour '. Enfin, le cours inférieur du Rhin coupe l'immense région de l'Europe du nord, et cette région ne change ni de caractère ni de direction d'une rive à l'autre du lleuve. De la Flandre à la Frise, c'est un même has-fond qui se continue. Sans doute, à l'est de la voie de 8anibre-et-Meuse, la direction naturelle de la route cesse d'être nettement marquée par une vallée recti- ligne ; mais l'homme n'avait pas besoin, dans les parages aplanis et découverts qui longent les mers septentrionales, que son chemin lui fût frayé par des lits de rivières. Il n'avait qu'à aller droit devant lui, vers le levant ou le couchant : il ne ren- contrait d'autres ennuis que la solitude des forêts et lés périls des tourbières. Restait, pour arrêter sa marche, la barrière mouvante du Rhin, dont les Anciens ont répété à satiété qu'il était un fleuve très large, très profond et très rapide -. Mais les Grecs et les Romains remplaçaient d'ordinaire, en matière géographique, la notion précise par l'épithète superlative. Et ils ne nous ont pas dit qu'en réalité le Rhin est, de tous les vastes fleuves de l'Eu- rope, celui qui favorise le plus la navigation, les échanges et les contacts : une barque peut le franchir aisément et presque sur tous les points'^; il a d'excellents ports et des lieux de traversée fort commodes \ La navigation y fut toujours pour les riverains un simple jeu : jusque dans son cours inférieur, des tribus de même sang et de nom semblable ont longtemps habité 1. Voyez la joie d"Ausone arrivant par le nord dans la vallée de la Moselle : Ptirior hic cainpis acr, etc., vers 12 et suiv. 2. César le dit même de la partie comprise entre le lac de Constance et le coude de Bàle : Flnininc fiheno lulissiino atque altissiino {I, 2, 3); citalus ferlur (IV, 10,3); IV, 17, 2; Strabon, IV, 3, 3; Eustathe, Comment, in Dionys., 294, p. 2G7, Didot; etc. 3. César, IV, 4, (i et 7; 10, 8; VI, 3-5, (i. 4. Der Uheinslrom, 188'J, p. 242 et suiv. 36 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. les deux bords'. Au temps de César, les Romains voyaient dans le Rhin un fossé providentiel, « regorgeant d'abîmes, bordant et abritant leur domination contre les nations mons- trueuses du Nord » ^ : mais c'était déjà, entre les deux rives, une circulation intense, et de toutes les saisons \ Son passage fut toujours la moindre des opérations pour un général décidé ; il faut laisser aux poètes le soin de le célébrer. Quand César jugea qu' « il était de la dignité du peuple romain » de faire défiler les légions en ordre par-dessus les eaux domptées du fleuve, il lui suffit de dix jours de travail pour asseoir un plan- cher solides Le Rhin ne devint une formidable douve d'empire qu'à la condition d'être protégé par des forteresses innom- brables ou des terreurs sacrées. Mais malgré tout il en fut de lui comme des autres lleuves : on n'eut besoin, pour le franchir, que d'oser combattre, et de se mettre en règle avec les dieux". V. — ROUTES ET PORTS DE LA MÉDITERRANÉE Le rivage d'une mer gauloise n'était une « fin de terre » que pour les géographes. En réalité, il marquait la ligne où se croi- saient les routes humaines des deux sortes, celles du continent et celles de la mer. « Car nous sommes », disait justement un Ancien, « nous sommes en quelque manière des amphibies, et pour le moins autant des habitants de la mer que de la terre ferme". » Les ports étaient, comme les cols des montagnes, des seuils de passage. Le plus large et le plus abrité, sur la Méditerranée gauloise, 1. César, IV, 4, 2. 2. Gicéron, In Pisoncm, 3:j, 81 : \on niwni fossain (jiinjitibiis illis reduudaiilrin Gcr- manoruin invnanissiinis (icntihiis objicio. 3. cr. p. 5r), n.:j. , 4. Césur, IV, 1618; VI, 9, 4; Diodore, V, 25, 4. 5. Cni possibile est ,fluenla contcgcrc, ludiis rsl mwigarc, dira Symmaque du Rhin et des Romains (fMtid. in Valcnlin., 2, 4, p. 324, Seock). (j. StraJjoii, I, 1, 10. ROUTES ET PORTS DE LA MEDITERRANEE. 57 fut le Lacydon, port de Marseille'. Sauf peut-être au golfe de Cartilage, la mer Intérieure ne s'enfonçait nulle part en Occi- dent dans un bassin plus accueillant, plus habilement dessiné, plus utilement orienté -. Il est vrai que les eaux qu'il desservait étaient périodiquement secouées par le Circiusoule lîoréeNoir : ce terrible Mistral du nord-ouest qui, disaient les Grecs, désar- mait les hommes et désarçonnait les cavaliers ^ et qui, comme les vents de neige sur les Alpes, semblait être le gardien sacré des frontières de la Gaule '". Mais, au nord du port marseillais, cou- raient, le long de la côte, des collines qui faisaient paravent contre les rafales subites du « fléau » glacé : les navires surpris atten- daient, « à l'estaque » sous leur abri, que le vent divin eût terminé le nombre impair de ses jours de colère', et à ceux qui étaient déjà entrés dans le Lacydon, les rochers qui l'enve- loppent assuraient une chaude protection. — Puis, de ce port, les hommes gagnaient le Rhône, dont il était la gare et la garde naturelles ''. En face de Marseille, la route de l'Aude finissait à Narbonne. Sur ce point, c'était le fleuve lui-même, élargi et navigable, qui formait le port, et le vaste étang qu'il traversait ensuite ouvrait aux flottes des bassins de réserve". i. Lacydon : Mi'Ia, II, 77; Eustathe, Comin. in Dionys., 7o, p. 231, Didot; AAKVAQX, Cabinet des Médailles, 334-5. 2. Cf. p. 21). 3. Connu dès le temps de Théophraste (De vcnlis, 0, 62 : [K]cpx:av; cf. K;p/.:a:, Pseudo-Aristote, De vcntis, p. 973 h), au moins sur les rivages d'Italie et de Sicile. Pour la Gaule, où le nom a pu être importé par les navigateurs italiens : Caton (fr. 93) ap. Auiu-Gelle, II, 22, 28, et ap. Apulée, De mundo, 14 {Cercius); Diodore, V, 26, 1 (ne le nomme pas); Strabon, IV, 1, 7 (MïVajioôpctov) ; Circius: Sénèque, Questions nalnrelles, V, 17, 3; Pline, II, 121; XVII, 21 ; Suét., Cl., 17; Apulée. /. c. Cf. Holder, 1, c. 1025; Wissowa, III, c. 2569 (H.ebler). 4. Lucain, I. 407-S : Soins sua littora turbat Circius et tuta prnhibel statione. 5. C'est une croyance, à Marseille, que le Mistral souflle un nombre impair de jours; cf. Mistral, Lan Trésor don Felibrige, II, p. 347. Sur le mouillage de L'Es- taque. Ports maritimes de la France, VII, H" p., 1899, p. 26. 6. Cf. p. 30. 7. C'est l'étang de Bages et de Sijean : )•>.'/-/■, Napêcovît:; (Etienne de Byzance, s. V. Napgojv, peut-être d'après Hécatée); l'étang des Quatre-Iles (Aviénus, 583 et suiv.); lacus Rnbr.Tsns (Mêla, II, 81); lacus Rnbrensis (Pline, III, 32). Cf. p. 7, note 5. 58 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. D'autres ports complétaient la série des points d'accueil sur la Méditerranée gauloise : Banyuls, Port-Vendres et Collioure, criques arrondies des Albères, ouvertes en face du golfe de Narbonne; Agde, au pied de son rocher noir et à l'embouchure de l'Hérault; Arles, à la tète de la Camargue; puis, les anses profondes et bleues de la cote provençale. Cassis, La Ciotat, Bandol, Sanar}^ Toulon et sa rade, les ports d'Hyères et de ses îles, Saint-Tropez, Antibes, Nice, et le port de Monaco, le plus lointain de tous. 3Iais, Arles excepté, ils étaient tous trop loin des grandes routes de terre pour prétendre à un rôle uni- versel *. Ce qui achèvera d'entraîner à ce rôle les ports du Lacydon, d'Arles et de Narbonne, c'est que les voies normales de la Médi- terranée inclinent vers eux. La disposition générale des côtes est telle, en effet, que Marseille fait face à la fois à l'Afrique, à l'Espagne et à l'Italie. Alger n'est qu'à deux cents lieues d'elle, aussi près que Paris et moins loin que Boulogne-. Par les temps dhiver ou de brigan- dage, les routes les plus courtes et les plus sûres qui vont du Tibre et de l'Arno au Rhône ou à Tarragone et à l'Kbre, sont celles que l'on suit sur mer en passant par Marseille^ : les Romains le savaient bien, quand ils partaient d'Ostie ou de Pise pour l'Espagne, avec l'escale obligée de la ville provençale, ou quand ils débarquaient aux bouches du fleuve pour atteindre Ilan- nibal, annulant par là les dangers des Alpes et des Pyrénées \ 1. Nutdus c-ependaiU riiiipurtancc particulière que devait prendre Port-Vcndres comme tète de lijiiie de i'istliine pyrénéen. Cf. chap. V, § 7. 2. Polybe comptait 3000 stades et moins (555 kil.) pour la distance entre la Gaule et rAfri((ue (Strabon, II, 4, 2), et on a compté davantage pour la longueur de la Gaule au nord de Marseille (cf. p. 12, n. 8); d'autres portèrent, plus juste- ment, à 5000 stades (925 k.) la distance la plus grande entre la Gaule et l'Afrique (Strabon, II, 5, 8), chiffre qui était aussi, disait-on, la distance entre Marseille et le centre de la Bretagne (Strabon, I, 4, 4). 3. La mer passait pour très dangereuse de Marseille en Toscane (Polybe, III, 61,2): c'est une exagération, due aux souvenirs du Mistral. 4. Cf. chap. XI, § 4, 5, 0, 14. ROUTES DE L'OCEAN. 39 Marseille était une des trois tètes du triangle formé par la Médi- terranée occidentale, les deux autres étant les deux Carthages, la métropole africaine et la Carthagène espagnole '. Si Ton regarde enfin, non plus l'occident de la mer Intérieure, mais l'ensemble de ses eaux, si l'on songe qu'elle a, aussi bien que l'Europe ou la Gaule, son unité, son équilibre, ses lignes maîtresses, l'importance mondiale des ports gaulois paraîtra plus grande encore. Marseille ou Narbonne terminent Taxe prin- cipal de la Méditerranée toute entière -, celui qui va des bouches de l'Aude et du Jihône, par le canal de Sicile, jusqu'au delta du Nil et à l'embouchure de l'Oronte. Et cet axe, continué au nord-ouest vers les ports anglais ou les plaines de Germanie, au sud-est vers les immenses fleuves des royaumes orientaux, fut peut-être la plus longue voie, la seule impériale et souve- raine, de tout le monde ancien : et c'est celle que les Romains ont suivie quand ils voulurent en achever la conquête ^ VI. — ROUTES DE L'OCEAN Il faudra attendre deux mille ans pour qu'une pareille route soit reconnue et parcourue depuis les rivages gaulois du nord jusqu'aux îles et aux terres de la lointaine Atlantide. Mais il s'en faut que ces rivages de l'Océan soient demeurés, même dans l'Antiquité, le simple rendez-vous d'un cabotage régional. C'est par son Océan que la Gaule communique avec la Grande- Bretagne, sa voisine et, en apparence, son satellite. Les routes maritimes qui conduisaient dans l'île n'étaient que les prolon- 1. Polylje (Str., Il, 4. 2) imagina le premier re triangle, avec Narbonne, les Colonnes d'Hercule et le détroit de Sicile pour tètes d'angles. 2. Rappelons aussi la route formée par le côté méridional de la Méditerranée, route qui se termine au détroit de Gibraltar et à Cadix. 3. Voir en particulier l'expédition de Claude contre la Rretagne (Suétone, Claude, 17), expédition qui suivit le même itinéraire maritime quo l'émigration phocéenne (Justin, XLIII, 3,4). 60 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. gements des cours d'eaux de l'intérieur : on partait de Bordeaux, des estuaires de la Loire et de la Seine, plus rarement de l'em- bouchure du Rhin ' ; et la principale cause extérieure qui fit jadis la fortune ou la célébrité des ports fluviaux de la Gaule, fut d'être les tètes des chemins d'Angleterre. Ces chemins par les rivières étaient, il est vrai, fort longs ; mais ils évitaient les transbordements, les péages des sentiers déterre, et les fatigues imprévues sur des sols mal tassés. Plus tard, quand la terre sera plus accessible, on utilisera surtout, entre l'Europe et la Bretagne, le passage raccourci du détroit gaulois. A coup sûr, les ports du Pas de Calais ne valent pas ceux des grands estuaires; on pouvait hésiter entre plusieurs points d'embarquement : Boulogne, avec l'échancrure de la Liane et les hauteurs qui la bordent, était préférable à tous les autres-; il ne s'imposait pas. En revanche, c'était, de là, une si courte affaire que de traverser la mer! Parti après minuit, on arrivait le matin, vers dix heures '\ Cet angle du Boulonnais, projeté comme un avant de carène^ vers les Cinq Ports anglais^ et le golfe de la Tamise, avait encore l'avantage d'être rivé au corps du bassin parisien, et de toucher la route européenne des plaines du nord : les principales voies d'accès de la Bretagne venaient ainsi se réunir en faisceau, juste en face de l'île, sur un coin de la terre gauloise ^ A l'est de Boulogne, le rivage était monotone et inhospi- talier, comme si les ports devenaient inutiles dès qu'il s'éloi- 1. Strabon, IV, ,5, 2. 2. Portitm Iliiiiii..., quo ex portu commodissinmm in Britanniam trajectiiin; César, V, 2, 3. Cf., entre autres, pour les raisons de cette identification, Schneider, Portus llhis, Berlin, 1888. Ajoutez que Boulogne est placée sur la ligne la plus directe entre Londres et Paris. 3. César, IV, 23, 1-2; cf. V, 8, 2-o. Strabon, IV, o, 2 (cf. IV, 3, 4), donne comme largeur du détroit 320 stades, un peu moins de 60 kil.; Pline (IV, 102), 50 milles depuis Boulogne; la distance de Boulogne à Winchelsea est de 65 k. 4. Cap Gris-Nez, "l-iov axpov, Ptolémée, II, 9, 1 (par interversion). 5. Douvres, Sandwich, Romney, Hylhe. Hastings. 6. Strabon considère le port du Pas de Calais comme le terme de la voie fluviale marquée par le Riiin (IV, 3, 2). ROUTES DE L OCEAN. 61 gnait de l'Angleterre. A l'ouest, au contraire, où les deux terres continuent à se regarder, les petits ports se multiplient sur les côtes normandes et armoricaines. Comment les habitants de la Gaule auraient-ils pu ignorer ceux d'en face? Leur pays, den- telé par trente estuaires, s'ouvre profondément à la marée, pour attirer à lui les barques venues du nord'. A quelques milles vers la pleine mer, des îles visibles appelaient les pêcheurs de France, et les invitaient à cingler plus haut encore. D'un bord à l'autre de la Manche, au centre comme aux extrémités, les caps les plus saillants se dirigent l'un vers l'autre ^ Faire aller et venir une armée sur ce bras de mer était beaucoup moins long que de dresser pour elle un pont sur le Rhin, ou que de la trans- porter par delà les pentes du mont Cenis^ On peut dire que, de même, le rivage occidental de l'Atlan- tique gaulois, depuis le cap Saint-Mathieu jusqu'au cap du Figuier, s'est bâti vis-à-vis du rivage septentrional de l'Es- pagne. Les extrémités se regardent, les golfes se répondent; le cap Ortégal n'était qu'à trois jours de navigation rapide de l'île d'Ouessant'; l'Océan est la seule route pratique entre les ports de l'Armorique et de l'Aquitaine, d'une part, et, de l'autre, ceux de la Galice, de l'Asturie et des Cantabres : Nantes, La Rochelle et Bordeaux sont les clientes de La Corogne, de Santander et de Bilbao ; et les premiers navigateurs étrangers qui aient décou- vert les caps, les îles et les baies de la Bretagne française sont ceux qui montèrent d'Espagne, poussés par le Notus du midi\ 1. Cf. Vidal de La Blacho, Tableau, p. 179-180. 2. Strabon, I, 4, 3 : 'Avri/siTai yàp à)>>,r|Xoi?. 3. On comptait moins d'un jour pour la traversée depuis l'embouchure de la Seine (Str., IV, 1, 14). Si Pythéas (Str., I, 4, 3) évaluait à plusieurs jours le trajet du pays de Kent (tô Kcxvtiov) à celui des Celtes, c'est qu'il appelait Celti(iue la région de l'embouchure de l'Elbe; cf. chap. X, § 0. 4. Voyage de Pythéas (Strabon, I, 4, 5) : 0\ih, •">). 9. Julien, p. OU, Hertlcin {Anihol. palat., IX, 308). \0. Cf. liehn, Kulliirppiiwen iiwl Ilttiislhiere, G' éd., iSQi,]). 141 et suiv. ; O. Schrader, lieallexikon der indogennanisrlien AUertiunskunde, 1901. p. 88 et 121. 70 SITl AÏION DE LA GALLE DANS LE MONDE ANCIEN. Enfin, les choses de l'air, elles-mêmes, ne paraissaient point semblables. Il existait, entre ces deux mondes de la bière et du vin, des différences de couleur. Les mêmes objets prenaient des teintes diverses, donnaient des sensations opposées, suivant qu'ils recevaient la chaleur du Midi ou le froid du Xord. — Près de la mer Intérieure, en Espagne comme en Asie, à Cadix, à Athènes ou à Carthage, la vie du ciel était faite d'une lumière intense, d'un soleil cru, de nuages rapides, de tons arrêtés, de phénomènes précis et certains : la pluie était brusque et forte, la neige, une surprise, et le brouillard, une rareté. Les Médi- terranéens ignoraient d'ordinaire ces états vagues du temps où l'homme ne peut dire ce qu'est le ciel et ce qu'il prépare : chez eux, les éléments se combinaient en solutions franches. — Le ciel du Nord était dans une éternelle indécision. Presque tou- jours les pluies sont fines et lentes. La neige recouvre souvent le sol ' de cette blancheur uniforme qui achève de faire perdre aux choses leur forme et leur couleur propres. C'est de là que souffle Borée, dont l'haleine se o^lace sur les neisfes éternelles-. Parfois les fleuves les plus larges se congèlent, au point de pouvoir porter des myriades de soldats avec leurs chevaux et leurs fourgons", et le Rhin lui-même, cessant pour ainsi dire de vivre, faisait corps avec la terre muette et immobile \ Le Nord, surtout, a le brouillard, haï des hommes et des dieux 1. DiodoiL', V, 2"), 2. Les froids rigoureux de la Celli((ue (qui désifrne, ici, je crois, la région de l'Elbe inférieur) sont déjà mentionnés par Aristote {De aniinalibus, VIII, 28, .j; Ik' gmcratione aniin., II, 8). Ils devinrent proverbiaux : y.ôsi. K£)>Tcat, Antho- logie palatine, X, 21; xpv'7Ta).Xov tov Ks/.Tt/.ôv, Lucien, Qiiomodo historia, etc., 19; frigidior hieine Gallica, Pétrone, 10. 2. Pline. IV, 88 : Gelidis Aqiiilonis conceptacaUs. Cf. Ha'bler ap. Wissowa, III, c. 720-1 . 3. Diodore, Y, 2"), 2 et 5. Diodore parle de la Celti(|uo. et il est possible ([ue, comme le firent si souvent les écrivains grecs, il ait transformé en un fait pério- diijue un événement exceptionnel; il est possible aussi iju"il ait étendu à la Cel- tique ce qu'il avait appris des fleuves de la Germanie ou de la Sarmatie, ou, i)lutùt encore, qu'il ait simplement répété ce (jue des écrivains du iv"^ siècle disaient de la Celtique, entendant par ce mot surtout la région de l'Elbe et de l'ambre (cf. ch. VI. § 1). 4. Ammien, XXXI, 10, 4 (en février 377, prés du lac de Constance); etc. Cf. Der niu-instmin, 1889, ,p. 216-7. INTERMEDIAIRE ENTRE LE NORD ET LE SUD. 71 du Midi, marécage flottant du ciel'. Il arrive enfin, aux deux solstices, que le jour ne se différencie pas nettement de la nuit : en hiver, la lumière brille trois ou quatre heures à peine, hési- tante et voilée; en été, le soleil, même disparu de l'horizon, envoie encore sur la terre de faibles lueurs, et un crépuscule indécis prolonge le jour du couchant au levant-. Pendant les tristes heures de l'année, terre, ciel et mer, et nuit et jour, se confondent en une brume glaciale \ Or, c'est en Gaule que les habitants du Nord avaient les pre- mières sensations égayantes du Midi, qu'ils suivissent la Moselle, encaissée entre ses coteaux, ou qu'ils sortissent des Ardennes par la clairière du Vermandois*. Et c'est également en Gaule que les Méditerranéens connurent pour la première fois la peur des mystères du climat septentrional. — « Lorsque les Argo- nautes », chantait Apollonius, « pénétrèrent au delà de la vallée du Rhône, ils comprirent qu'ils montaient vers les terres les plus reculées, celles où étaient les Portes et l'Empire de la Nuit" : c'était la Mort qui les attendait, sur des lacs aux rudes tempêtes, dans les nuées obscures où ils disparaissaient, vers ces golfes de l'Océan où le fleuve les entraînait ^ et d'où l'on ne revient pas. Mais, du haut des montagnes ^ Junon poussa un cri formi- 1. Pars mundi dainmUa a reruin natura et cLmsa mcrsa caligine (Pline, IV, 88). Cœlum... imbilis fœdiim (Tac, Agric, 12). Strabon (IV, o, 2) remarque que chez les Morins et les Ménapes (Boulonnais et Flandre) le brouillard, même quand le temps est beau, ne permet pas de voir le soleil plus de trois ou (juatre heures, aux alen- tours de midi. 2. C'est encore à Pythéas que sont dues les premières observations précises sur les courtes nuits ou les jours brefs des pays du nord; cf. Pytheœ fragmenta, éd. Schmekel, iS48, n" 14-21. Strabon. II, 1, 18- Pline, II, 187; Tac, Agric, 12. 3. Cf. Strabon, II, 4, I. 4. C'est là ((n'apparaissent les premières vignes. "). Ammien, XV, 10, 1; Cicéron, De provinciis consularibus, 12, 29. (i. IV. 030 : n-:).a'. xal ko-Mix N-jztô;; cf. Alcman, fr. 42 (123), p. 549. Bergk, et Sophocle, Œdipe à Colonc, 1248, parlant des Rhipées. Ici, p. 237, n. 2. 7. Tout ce récit est fait d'après Timée, et c'est l'amplilication poéti(iue d'un voyage entre Rhône et Rhin par les lacs de Genève, de Neuchàtcl et de Bienne : l'arrêt des Argonautes a pu se produire à La Tène. Cf. p. 48. 8. i]y.o7t£>,oio xa6"l!;pxuv(o'j, 040 : les monts Hercyniens, ici les Alpes ou le Jura bien plutôt que la Forêt-Noire. 72 SITUATION DE LA GAULE DANS LE MONDE ANCIEN. dable, que l'air immense répercuta d'une façon terrible. Et alors, avertis par la déesse, saisis de frayeur, ils revinrent vers les rivages du midi, et, épuisés par leurs fatigues, ils essuyèrent avec les galets de la grève leur abondante sueur'. » — Ces ter- reurs qui avaient arrêté les héros de la Fable, les soldats de César les éprouvèrent sur la route des Argonautes, lorsque l'armée romaine dut quitter Besançon pour se rapprocher du Rhin et des Suèves : la pensée de ces immenses forêts, de ces terres sans cultures, de ces géants forts comme des fauves, frappa les légionnaires eux-mêmes d'une telle épouvante, que les uns quittaient le camp et que d'autres pleuraient. Mais, si Junon avait ramené les Argonautes en arrière, le proconsul obligea les soldats à marcher en avant- : ce jour-là, les destinées du monde septentrional furent résolues, et ce fut en Gaule même que César imposa la solution, en faisant franchir à ses légions « les Portes de la Nuit ». Ai-je besoin de dire que ce passage du Midi au Nord n'était point aussi brusque que l'imaginaient les poètes? Les hommes de César virent bien, en pénétrant dans la vallée du Rhin, avec quelle lenteur la nature se transformait. La Gaule, par-dessus tout, était un pays de transition, et de ces délicates nuances où se mélangent les tons les plus opposés ^ Elle avait, très loin vers l'Océan, de confortables vallées où poussait la vigne elle-même, comme celles du Rhin et de la Moselle ; sur les bords de la mer Extérieure, les courants du large entretenaient, même en hiver, une température fort douce : et jusqu'à Paris, à quarante lieues du rivage, la chaleur des flots faisait encore sentir une tiédeur bienfaisante \ Ses montagnes centrales n'avaient de neige que dans les mois de la mauvaise saison ^ 1. Apollonius, IV, ()27-6o8: cf. le commentaire de de La Ville de Mirmont, Les Argonautiqiies, 1892, p. 361-3. 2. Césnr, I, 39 et 40. 3. Cf. Vidal de La Blache, p. 49. 4. Julien, Misopogon, p. 341 (438, Herllein) : Tito xr,; ÔÉptjLr.c toù 'QzEavoO. 5. César, Vil, 8, 2 (cf. ici. p. 104). Voir la commodité, somme toute, d'un séjour INTERMEDIAIHE ENTRE LE NORD ET LE SUD. 73 Elle fut par excellence la contrée du climat tempéré ' : elle pos- sédait les plus chaudes des terres du Nord, les plus fraîches des terres du Midi. Deux natures se rencontraient en (laule ; deux espèces d'hommes s'y croiseront. Car le ciel, la mer, les eaux et les terres septentrionales détermineront chez leurs habitants des manières de vivre, de parler et de rêver différentes de celles des Méditerranéens. Si les Grecs et les Latins ont eu l'horreur des neiges, des brumes et de la nuit, elles n'en produisirent pas moins des pensées et des croyances humaines qui avaient leur grandeur, et les légendes écloses sur le Donon ou le Puy de Dôme témoignent d'une poésie aussi profonde que celles de l'Acropole ou du Palatin. Les unes et les autres se mêleront chez les habitants de la Gaule, comme se rejoignaient dans ses vallées les routes veimes du dedans et du dehors du monde antique. de Strabon. 3. Hellot disait encore (p. v) : >. Il y a peu d'États en Europe où il y ait autant de mines que dans ce royaume. >• Cf. Roswap-. nouv. éd., 1880-00, 2 vol.; Hauser, VOr, 1901; Ad. de Mortillel, L'Or en Gaule {Revue de l'École d'Anthropologie. XII. 1902, p. 47-72). 76 NATURE ET ASPECT DU SOL. nature venait d'elle-même en Gaule présenter l'or aux habi- tants » S disaient les Anciens. Un assez grand nombre de rivières, descendues des Cévennes, des Pyrénées ou des Alpes, charriaient ou cachaient des paillettes dans leurs sables ou leurs limons; il suffisait d'un lavage de terres pour voir apparaître le métal dans son éclatante pureté, et « de faibles êtres » étaient . César, VII, 22. 2; Strabon. IV, 2, 2 ; Rutilius. I, 333. 6. Forêt d'Olhe, vallée de l'Yonne (Daubrée, 1808, p. 308); Auxois (id., 1881, p. .330). 7. Sectiirœ, dans le sens de mines de fer à ciel ouvert : César, III, 21, 3 (indi- gènes du pays de Sos, dans le Condomois). 78 NATURE ET ASPECT DU SOL. le Languedoc nîmois ' comme dans les vallées de la Touraine^ ou le long de la tranchée de Sambre-et-Meuse % le sol gaulois est recouvert de crassiers ou de ferriers antiques : dans le voi- sinage même des neiges éternelles, à 3000 mètres d'altitude, les pavsans de la Maurienne ont creusé des puits et percé des voies d'extraction \ Mais le fer, six cents ans avant notre ère. ne constituait peut- être pas encore un instrument de force ou de travail pour les hommes et un élément de richesse pour un pays. La Gaule, qui vivait à l'âge du bronze ', avait surtout besoin d'étain et de cuivre. A cet égard, elle était, du moins en apparence, médio- crement favorisée. Des régions à gisements d'étain s'étendaient dans le Limousin ". le Bourbonnais ^ et le Morbihan '; des mines de cuivre ont été exploitées en Gascogne ", dans la Tarentaise * ', et dans bien d'autres régions du sud et du centre ". i\Iais, si ces 1. C. /. L., XII, 3330, 4398. Ou signale des jRiuiiiiilations de scories à Palme- salade dans le Gard (l)aubrée, lS(i8, p. 300), d'autres traces d'exploitation ancienne dans le pays d'Alais [id.. 1881, p. 3i7); cf. Éniilien Dumas, Slatisliiiue géohijique.. . du Gard, III, 1877, 1.55-162. 2. Daubrée, 18()8. p. 309 (forêt de Saint-Aignaii). 3. Daubrée, 1868, p. 310. Kn Lorraine : Bleiclier et Beaupré. BulU-tiit archéologitiue, 1901, p. 283-7. Etc. 4. Daubrée, 1881. p. 3")2 (au-dessus du placier de la source de IWrc). — Statis- tique, p. 3o et suiv. a. Cf. chap. IV, ^ 13 et 12. 6. Vaulrv, Soumans et ailleurs, dans la Haute-Vienne et la Creuse; Daubrée, 1868, p. 30.j; 1881, p. 274 et suiv.: Mallard, Gisements slaitnifères du Limousin, Annales des Mines, \V S., Mém., X, 1806. p. 321-3.")2. 7. Dans la région de la Bosse, entre Néris et Ébreuil, communes d'Échassières, de La Lizolle, de Constansouze (Daubrée, 1881, p. 328 et suiv.) : pays qui semble avoir été partagé entre les Bituriges et les Arvernes (cf. Mélanges historiques, IV. 1882, p. 83-8.5). — J"ignore ce que sont les indices de mines d'étain signalés en Anjou, Gévaudan et comté de Foi.\ (BulTon, Hist. nul. des minéraux, III, p. 136). — Étain dans la montagne d'Aubrig en Sehwyz (Suisse); Mémoires de l'.irad. des Sciences, 1732, p. 320. 8. A La Villeder et à Piriac; peut-être aussi prés de Guérande et de Penestin: cf. de Limur, Bull, de la Soc. polym. du Morbihan, 1878, p. 124 et suiv.; 1893, p. 68 et suiv. — A l'époque actuelle, il y a trois concessions de mines detain, à Mon- tebras dans la Creuse, Vaulry et La Villeder: la première est seule citée comme ayant livré 33 tonnes {Stat., p. 114, .51). 9. Multis locis apud eos .rrari.r (les Sotiates dans le Condomois), César, III, 21. 3. 10. Pline, XXXIV, 3. 11. Cf. Pline, XXXIV, 3. Notamment à Saint-Étienne de Baï-rorrv dans le Pavs MÉTAUX. 79 gîtes étaient plus importants qu'on ne le croit, ils furent assez vite épuisés, et ne pouvaient suffire à la consommation d'un peuple nombreux et actif. La Gaule, enfin, produisait du plomb à peu près partout, et dans les mêmes endroits oîi se recueillait l'argent, qui en était inséparable. A coup sûr, sa réputation et sa richesse, comme pays métal- lique, ne valurent jamais celles de l'Espagne sa voisine : celle-ci était un puissant bloc de métal, où toutes les générations du monde antique, depuis les Phéniciens des plus lointaines courses, taillèrent et creusèrent sans relâche et sans perte, et nulle région connue n'offrait une richesse comparable à cette ceinture d'or, d'argent, de plomb et de cuivre qui encadrait la plaine andalouse'. Mais la Gaule venait immédiatement après l'Espagne dans l'admiration des hommes'; et, s'il est possible qu'ils aient exagéré les merveilles de ses paillettes et de ses filons, cela importe peu : car l'histoire d'un pays dépend autant du renom qu'on lui fait que de celui qu'il mérite. Puis, il se trouvait que les métaux les plus rares en Gaule étaient ceux qui abondaient le plus tout près de ses frontières. Les mines espagnoles d'argent commençaient dans les hautes terres de ^A^agon^ et c'était des Pyrénées embrasées, disait la légende, qu'étaient descendus jadis les flots de ce métal". Au nord de l'Armorique, à une ou deux journées de navigation, Bnsi[uc ([Pnlassou], Essai sur la minéralogie des monts Pyrénées, 1781. [>. 13-14), à Rozicres près de Carmaux (Daubrée, 1808, p. 304). « De toutes parts et dans toute rétendue [des Pyrénées] on trouve des travaux [de mines de cuivre] qui remontent à une époque mémorable » ; Daubrée, 1881, p. 270. — En 1902, treize concessions de cuivre ont donné des résultats (Ariège, Aude, Corse, Hérault, Gard, Alpes-Maritimes, Savoie); Stat., p. 31 *, p. 48 et suiv. 1. Strabun, III, 2, 8: iMéla, II, 80: Pline, III, 30: Justin. XLIV. 1, G; 3. 4-5: etc. Cf. Ardaillon dans le Dictionnaire des Anti'jnités, au mot Melallnni, p. 1847-8. 2. Strabon. III, 2, 8. 3. Je songe à Huesca, Osca, où on arrivait par le Somport (cf. p. .jI) : car je ne peux croire que le région de Huesca, qui fut un des centres de la puissance des Ibères (cf. ch.. VII, § 1), n'ait été fori aigentifèrc. 4. Cf. p. 77, n. 3, p. 90, n. 13. 80 NATURE ET ASPECT DU SOL. s'étalaient les gisements indéfinis d'étain de la Cornouailles et du Devon, où se donnèrent rendez-vous, bien au delà du sixième siècle avant notre ère, les trafiquants du monde méridional'. Enfin l'Espagne possédait, de l'autre côté de la Bidassoa, les mines de cuivre de la Haya, montagne dont les puits témoignent encore d'un prodigieux travail, plusieurs fois séculaire- : et cette cime à la triple couronne, qui s'aperçoit de si loin des vallées et des rivages du Labourd, fut peut-être parfois englobée dans la Gaule, dont elle est la vraie frontière, plus naturelle que l'insignifiante Bidassoa ^ — Les voisinages immédiats de la France lui livraient donc sans délai celles des ressources métalliques que son sol lui refusait. II. - PIERRES A BATIR ET ARGILES PLASTIQUES* Le sol même, roche ou argile, est pour l'homme plus précieux encore que le sous-sol : il en tire ses pierres à bâtir et ses poteries, c'est-à-dire non pas les éléments nécessaires de ses demeures et de sa vaisselle (car le bois peut lui suffire à cet effet), mais les moyens de rendre ses demeures plus sûres et propres à plus d'usages, son existence plus aimable, plus stable et moins monotone. La Gaule, par l'ossature si forte et si variée que lui donnait sa constitution géologique, était un inépuisable dépôt de pierres de toute sorte. Des espèces très différentes se rencontraient en elle. Les populations primitives y trouvèrent pour leurs armes 1. Aviénus, 07 et suiv. ; Hérodote, IIL llo. Cf. p. 02, et cli. X, g I et 0. 2.80 puits, 40 galeries; Thalacker apud Palassou, Mémoires pour servir à l'iiisl. nalurelle des Pyrénées, 1813, p. 481 et suiv.; Supplément, 1821, p. !)4 et suiv. 3. Au Moyen Age, le diocèse de Bayonne, héritier en partie de la cité des Tar- belles, engloba la Haya; cf. Dubarat, Le Missel de Bayonne, p. xxxvii. 4. Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées en 188!> (publication du Ministère des Travaux Publics), 1890; Charpentier, Géologie et Minéralogie appli- guées, 1900, p. 93 et suW.; Statistique de l'industrie minérale, 1903, p. 03* et suiv., p. 135 et suiv. PIERRES A BATIR ET ARGILES PLASTIQUES. 81 d'innombrables gisements de silex, et pour leurs tombes ou leurs pierres de souvenir l'inusable granit des terres centrales et armoricaines. Aux remparts des forteresses gauloises, aux monuments des villes romaines, au pavage des cités modernes, à tous les abris de la vie publique et privée, le pays olîrit, selon les lieux, le porphyre ou le basalte, le grès ou le calcaire, la pierre à chaux ou le gypse : je ne parle que pour mention des marbres des Pyrénées' et des Alpes-, qui furent un simple détail de fantaisie dans la vie des hommes. Même dans les plaines des Landes et de la basse Meuse, aucune région de la Gaule n'est dépourvue de ses matériaux lapidaires \ Un double cercle de calcaires jurassiques, les plus propres de tous à bâtir des édifices, encadre le bassin de Paris et le massif Centrais ces deux principales régions d'attraction ou de résistance '. L'avantage de notre pays était de présenter fréquemment, tout près l'une de l'autre, une pierre très dure et une pierre très tendre. On vanta, à l'époque romaine, les pierres blanches de la Belgique, qui se sciaient aussi facilement que le bois, et dont on faisait des plaques faîtières, minces et légères®; et la même région possédait le porphyre le plus solide de la Gaule septentrionale S Le bassin de Paris fournit côte à côtelé calcaire 1. Sarrancdlin (rouj^e veiné de jaune du de gris et blanc), Campan (composé, vert, isabcllc ou roupe), Saint-Béat (blanc), etc.; cf. Statisti• (note envoyée par M. Halkin). 7. Lessines dans le Hainaut belge et Quenast dans le Brabant; Reclus, IV, p. 120 et 114. C'est de ces carrières surtout qu"nn lire les pavés des grandes villes. T. I. — 6 82 NATURE ET ASPECT DU SOL. grossier des pierres à bâtir, et ces pierres meulières à la fois si peu lourdes et si résistantes '. Les principaux carrefours de la Gaule, ceux où les hommes allaient se concentrer et se tenir à demeure, avaient à leur proxi- mité des carrières où on pouvait tailler sans ménagement. Marseille, le long des rivages qui partaient de son port, trouvait soit la pierre fine de Cassis, dont la surface froide et luisante ressemble à du marbre -, soit la mollasse à gros grains de La Cou- ronne et de son cap, d'où les Phocéens tirèrent leur muraille, et où la vieille cité s'approvisionne encore '. Lyon devait exploiter, sur les routes fluviales qui convergeaient à Fourvières, les durs bancs de Tournus*, ceux de Seyssel, au grain fin favo- rable à la sculpture, ceux de Fay (Ain), rudes et résistants ^ A la portée de Bordeaux se montraient les couches de pierres d'outre Gironde, médiocres et à grain irrégulier "; mais au delà s'étageaient les splendides calcaires de la Charente-Inférieure ', qui sont toujours les plus recherchés de l'Europe occidentale ^ Cette abondance de matériaux de résistance explique la téna- cité des monuments romains, même dans le climat rongeant de Trêves et d'Autun. Si Ton objecte que presque toutes les villes de l'Ouest, de Boulogne à Bordeaux, n'ont rien gardé de leur passé, et qu'il ne subsiste aucune courtine de mur gaulois, je répondrai que la faute en est aux hommes qui ont détruit", et 1. Srinc, Soine-et-Oise. ^^eino-et-Manic : 703 090 tonnes en 1002, les trois qunrts de la production totale. 2. Utilisée dans les inscriptions : Fru'hner, Catalogue, n° 109. 3. Ce sont les Xaiotxiat dont parle Strabon (IV, 1, 6); Fiwhner, n" 1. Cf. Statis- tique des Bouches-du-Rhône, II. p. 900: liéjiertoire, p. 30-37. 4. Répertoire, p. 238-9. 5. AUmer et Dissard, Musée, III, p. 28. fi. C'est la pierre dite de Bourg; cf. Répertoire, p. 110-111. 7. Pierres de Saint- Vaize (a servi aux Arènes de Saintes), de Crazannes, de Saint-Savinien, toutes utilisées dans le Bordeaux gallo-romain {Inscr. roui, de Bor- deaux, II, p. 462). 8. Répertoire, p. ."52-r).l. La principale concurrence (|ui leur soit faite vient des calcaires rouges, susceptibles d'un beau poli, de Damparis et Saint-Ylie dans le Jura (id., p. 133), et de ceux dits pierre de Tonnerre (p. 304-8). 9. Ou (jur ont mal bàli : la destruction des remparts gaulois est due en partie PIEURKS A BATIR ET ARGILES PLASTIQUES. 8:^ non pas à la nature qui était prête à conserver. Elle aurait laissé vivre les remparts de Gergovie et d'Avaricum avec la même indifférence que les moindres dolmens, si l'homme n'était point intervenu pour les renverser. Au surplus, le sort des débris des édifices gallo-romains est une preuve de l'excellence de la matière tirée des latomies de notre sol : c'est sur un soubasse- ment constitué par les fragments des édifices antérieurs que les murs des cités médiévales se sont dressés pendant des siècles; et parfois la même pierre a servi tour à tour, l'espace de dix-neuf cents ans, d'entablement de mausolée romain, d'assise de rem- part communal, de borne entre deux territoires '. De même que la charpente montagneuse de la Gaule a fait sa richesse en granits et en calcaires, de môme la multiplicité et la force de ses eaux courantes expliquent le plus souvent l'abondance des dépôts d'argile plastique qui se sont répandus à la surface du sol -. Sur le domaine de l'ancien glacier du Rhône s'est formée cette glaise grise, tenace et grossière, qui fera plus tard la fortune des potiers allobroges ^ Tout autour du plateau Central, au sud comme au nord, s'amoncellent des couches profondes et accessibles de limons pétrissables : le terroir de l'Allier, sol incomparable comme stimulant de récoltes, est également un immense réservoir d'argile blanche et légère, où la silice et l'alumine s'unissent presque seules, dans les pro- portions nécessaires aux meilleures poteries \ 11 n'est aucune région de la Gaule, si déshéritée qu'elle paraisse, qui ne puisse aux défauts de leur mude de conslruclion el au inauvai;> choix des inalériaux; cf. Bulliot, Fouilles du mont Beuvray, I, p. 23. 1. Et cela, même sans Técrasement de l'inscription ([u'elle re(;ut au i" ou au u* siècle : il s'agit de la borne dite de la lande de Pezèou, entre les communes d'Eyzincs et de Gaudéran dans la banlieue de Bordeaux; de visu (cf. Congrès scien- tifique de France, XXVIIÎ, Bordeaux, IV, 1863, ]). 7.5o-G). 2. Les Anciens se sont surtout servis des marnes argileuses ou limoneuses (Bron- gniart, Traite des arts céramiques, I, 1844, p. 09). 3. Marteaux et Le Roux, Musée de la Ville d'Annecy, Musée gallo-roniain, 189t>, p. f>5 et s. 4. Tudot, Collection de Jigurines en argile, iS(UI. p. 77. 84 NATURE ET ASPECT DU SOL. produire sa brique et sa tuile'; les terres basses des Landes et de la Hollande manquent trop souvent de carrières : mais les briqueteries et les tuileries y abondent, presque à raison d'une par deux paroisses". Parfois, ces gisements d'argile viennent se placer aux portes mêmes des plus grandes villes, comme pour aider à les bâtir : à deux lieues au nord de Marseille et près du rivage, au beau milieu des âpres rochers de L'Estaque, s'en- tassent les masses rosées d'une terre plastique, la plus élégante et la plus souple qu'on puisse voir'^ : la Gaule, dès son entrée méridionale, s'annonçait comme une des grandes nations céra- miques du monde ancien*. III. — TERRES A BLE ET PATURAGES La flore et la faune d'un pays dépendent du climat et de la nature du sol. Peut-être était-ce le climat qui avait, à ce point de vue, le moins de conséquences dans la Gaule primitive. S'il ne permet la culture de l'olivier que dans le Midi, s'il interdit aux gens du Nord celle de la vigne, ce ne sont que des plantes dont l'existence ou le rôle furent ignorés des plus anciens peuples de notre sol. Les végétaux cultivés d'origine indigène ne se répartis- saient pas suivant les zones de latitude^ : comme la Gaule était 1. Aujourd'hui, tous les départements, sauf neuf, livrent de l'argile pour briques et tuiles, Stat., p. 136-9; de l'nrgile à faïence et poterie et de l'argile réfractaire, p. 16U-1G:J; et il est certain que des régions qui en sont dites dépourvues étaient autrefois exploitées à ce point de vue (I^ozère, p. ex.). 2. On compte dans les Landes, pour 333 communes, 1(10 luiU'rles et brii|uelcries, sans parler des innombrables poteries. 3. Fut-elle exploitée des Grecs? cela n'est point certain, le texte de Vitruve(ll. 3, 4), bel qu'on l'a rétabli (cf. Pline, XXXV. 171), ne semble pas viser Marseille; et lisez k' même Vitruve, II, 1, 5. Cf. Clerc, Les Ligures iloiis In ré« Pyrénées, Silius, XV, I7.">. Pimfcrlw Pyrcnœ vcrliccs, Avié- nus, 535, Holder. 2. Cols des Pyrénées : Roncevau.x (Ép-inlinrd, \ . Caroli, 9), le Pertus (Silius, 111, 415, 430); les sources du Pu (Pline, 111, 122); le Cenis (cf. n. 12); Dioscoride parle du larix des Alpes (1, 92). Pline de leur sapin (XVI, 197). 3. Par exemple à rembouchure du Ilhiii (Stralion, IV, S, 4), et près de Boulogne (César, 111, 28, 2, 3 et 4); dans le Médoc (Ausone, Epist., 4, 28); etc. 4. Webster, Les Loisirs d'un étranger au Pays Basque, 1901, p. 171. 5. Cf. note 1 . G. Pline, XVI, 197. Vosges et Jura ont aujourdbui les plus belles sapinières de France et peut être du monde, HulTel, I, p. 349 et suiv. 7. César, II, 17; Strabon, IV, 3, o. 8. Note 1. 9. Pline, 111, 122 {nwlta picea): Virgile, En., X, 7U8 [pinifcr). 10. Strabon, IV, 4, 1. De La Borderie, Histoire de la Bretagne, 1, 1896, p. 42 et suiv. 11. Aviénus, 621-4 : Cimenice regio... a prisca [opaca?] silvis. 12. Note 9, Viso; au col du Cenis, P.ilybe, III, 3.5. 9; T.-L., XXI, 37. 2. Les forêts du Comlat? (monts de Vauduse, montagnes du Lubéron) cbez Strabon, IV, 1, il. 13. Cf. n. 4, 2 et 1. Les Pyrénées passaient, à Pépoque romaine, pour beaucoup moins boisées sur le versant gaulois (Strabon, III, 4, 11); si le renseignement est exact, c'est que l'exploitation des mines a dû les déboiser pendant un temps, et c'est peut-être ce que voulaient dire les Anciens en parlant des incendies des forêts pyrénéennes, productrices de ruisseaux dargent (cf. p. 77, n. 3). LES FORETS. 91 richesses forestières : les Landes et l'Orléanais' allongeaient à perte de vue les lignes irrégulières et profondes de leurs arbres, et les joncs épineux, les fougères et les bruyères de leurs sous- bois. Presque étouffées par ces masses compactes, les terres cultivées apparaissaient comme d'étroites clairières, prenant jour péniblement le long des fleuves, autour des ruisseaux, sur les terrasses ou dans les vallons des collines étagées. Aucune des régions de la Gaule n'était dépourvue de forêts. Aujourd'hui encore, chacun de nos départements a les siennes, vestiges et témoins de celles d'autrefois-. 11 n'est pas de contrée dans le monde où les zones forestières soient plus équitablement réparties '^ ; ce qui est sans doute, pour une part, le résultat de l'homme, accroissant peu à peu la surface des cultures dans chaque région, et restreignant ainsi celle des bois; mais les justes proportions de son œuvre ont été déter- minées par la structure même de la Gaule. L'alternance qui s'est établie entre terres arables et réserves sylvestres vient de cet équilibre entre hauteurs et vallons, bonnes et mauvaises terres, limons calcaires et rochers granitiques, qui a fait l'éternelle harmonie de notre pays '* : et cette alternance peut être cons- tatée, sur plusieurs points, dès les plus anciens temps de notre histoire. La grande forêt d'Orléans, l'espace boisé le plus vaste de la Gaule centrale % voisinait avec la Beauce, la plus étendue des plaines à blé, et celle ci s'appuyait, d'autre part, aux buissons et aux fourrés du Perche : Chartres en haut et Orléans en bas 1. Cf. n. 5, et aujininrimi encore : 1" la forêt d"Orlé est " la plus vaste forêt de France », p. 384. 2. Huffel, I, p. 400 et suiv. :j. La surface forestière de la France représente IS,87p. 100 du territoire cultivé et 18,13 de la surface totale (Hulîel, \, p. 399) : ce qui est une proportion intermé- diaire entre la Russie par exemple. 35,7 p. 100 de la surface totale, et l'Angleterre, 4,i p. 100(Huiïel, p. 410). 4. Cf. Vidal de La Blache, Tableau, p. 34-36. Cf. Hullel, p. 401. 5. Cf. Hirtius, VIII, 5, 4, et ici, n. 1; voyez la carte de Domet, Histoire de la forêt d'Orléans, 1892. 92 NATURE ET ASPECT DU SOL. touchaient à la fois aux sillons et aux futaies. Les sombres hauteurs des Puys et du Forez encadraient la Limagne; les champs soissonnais, les plus joyeux de toute la France du nord, s'ouvraient à la sortie de la Thiérache et du Yerman- dois, derniers essarts de l'Ardenne ' ; le noir Morvan dominait la gaie Bourgogne; si les Landes, le Médoc et le pays de Buch - formaient la plus large et la plus monotone des forêts de la Gaule méridionale, la vallée de la Garonne la compensait par la plus longue suite d'alluvions fertiles et de cultures serrées qu'on pût admirer au sud de la Loire. I\on loin d'Arles et de Beau- caire, sur la rive droite du Rhône, s'étendaient des bois épais de haute futaie, assez riches pour qu'IIannibal et César ^ aient pu en tirer en quelques jours une flotte de passage ou de guerre : mais en face de cette forêt, sur la rive gauche, s'étalaient les heu- reuses teri'es du Comtat. Au début de notre histoire, les proportions n'étaient point par- tout aussi régulières. Certaines régions consistaient presque exclusivement en forêts et en landes. Nous avons nommé les terres basses de la Gascogne. De la Comb railles à l'Aigoual, une couronne sylvestre continue recouvrait les pentes granitiques du plateau Central : Limousin, Périgord, Angoumois, Haut Rouergue, Gévaudan, étaient un repaire de bêtes fauves et de ter- reurs \ et cette zone à demi maudite venait projeter jusqu'auprès de la Gironde les fourrés pestilentiels de la Double ^ et les landes 1. Comparer César, H, 4, 6 et 8, et i7, 4. 2. Bois du Médoc {duineta, Ausone, Epislolœ, 4, 28), du pays de Buch (picci Boii, Paulin de Noie, Carmina, X, 241, Harlel), des Landes près de Dax (Crinagoras, Anlk. palat., IX, 419 : Ap-jTÔfioO- 3. Tite-Live, XXI, 20; Polybe, III, 42. César, De bello civili, I, 3G; H, 5. L'exis- tence d'anciennes forêts dans la région d'Arles et de Beaucaire est attestée par de nombreux textes : Sylva Godesca, près de Générac, Sylvéréal sur le Petit-Bhône, forêts de Clary, Malmont (voir Germer-Durand, Diclionnaire topograph'uiue du Gard, a ces mois), Saint-Victor près de Villeneuve, derniers termes actuels des forêts qui longeaient le Gard (Atlas forestier, 1889, n° 30). 4. Hirtius, VUI, 33, 3 (Quercy); Ausone, L'rbes, 102 (pinea Cebennarum) : Aviénus, 621-4 (cf. 11. 90, n. Il); cf. Maury, p. 193, 198, 218. î). Sylva Edobola, Frédégaire continué, .^1 (134), p. 192, Krusch. LES FOUETS. 93 arides du Blayais', comme une marche protectrice entre le JVord et le Midi de la Gaule -. Toutes les hautes terres de l'Armorique étaient recouvertes d'arbres, et sa grande forêt centrale, s'interposant entre les petits peuples de la péninsule, ne leur laissait que la mer comme moyen d'entente ^ Mais c'était au nord-est, vers les plaines de la Germanie, qu'il fallait chercher les fourrés les plus impénétrables, les plus longues et les plus sauvages profondeurs sylvestres, celles devant lesquelles reculèrent les plus braves des hommes du Midi '\ La grande forêt de la Gaule commençait aux bords du Doubs et du Léman : elle réunissait sous une seule masse de végétation touffue les crêtes du Jura et les croupes des Vosges; de Besançon jusqu'à la plaine d'Alsace, il fallait, pour la tourner sans trop de peine, sept journées de marche suivie. Comme la Double de l'ouest, mais plus efficace, elle était une barrière qui protégeait le Nord et le Midi contre leurs entreprises réci- proques". Au nord du mont Tonnerre, sur les bords de la Moselle tré- vire®, la forêt vosgienne rejoignait l'Ardenne par une ligne oblique '. Celle-ci, sans être plus longue, était plus tristement célèbre et plus « hideuse », à cause de ses arbres rabougris, de ses buissons et de ses ronces, qui contrastaient avec les sapins élancés et les hêtres superbes des montagnes plus méridio- nales* : l'Ardenne avait, de la forêt, surtout la laideur et la monotonie. Elle fatiguait les hommes plus qu'elle ne les effrayait. On la voyait dès le seuil de Vermandois, à l horizon de Soissons et de Reims : de là, sans brèche sérieuse, elle cou- 1. Pléne-Selve. Saini-Ciers-la-Lande. 2. Double et landes séparent encore la région de la Gironde du Périgord et de la Charente-Inférieure ou Saintonge. 3. Cf. la première carte de de La Borderic, Hisl. dr la Bretagne, 1. 4. César, I, 39,6 : Minus tiniidos... inagaiUidineni silvariim. Cf. ici. p. 72. 3. César, I, .39, G; 41, "i. 6. Cf. .A.usone, Mosella, o. 7. Cf. Vidal de La Blache, Tableau, p. 188-19:5. 8. César, H, 17, 4; Strabon, IV, 3, o. Cf. Huiïel, I, p. 344 et suiv. 94 NATURE ET ASPECT DU SOL. rait vers l'ouest, s'élargissait sans cesse, étouffant la Sambre, couvrant toute la vallée de la Meuse, obstruant les affluents de la Moselle', à peine arrêtée un instant par le Rhin, dont elle assombrissait le cours par les inextricables taillis des rochers et des promontoires; puis, elle reprenait vigueur à l'autre bord, pour se plonger sous d'autres noms dans les espaces de l'orient-. Mais la Gaule, même avec ses deux grandes forêts du nord- est, ne fit pas exception dans le monde. Tous les pays de l'Europe sont passés par cet état forestier : il fut une étape dans leur histoire. Seulement, la Grèce et l'Italie en étaient sorties, quand la Gaule, presque partout, vivait encore dans les bois. VI. — LA VIE DANS LES FOUETS » Car elle y vivait. Les forêts n'ont jamais exclu la vie et le travail des hommes. Il n'y avait pas, entre elles et les terres de culture, l'opposition fondamentale qu'on se plaît à établir. Sans doute, en ce temps-là, elles étaient peuplées de ces bêtes sauvages dont l'homme commençait à peine la proscrip- tion. Les forêts du nord donnaient encore asile à des êtres monstrueux qui épouvantèrent les Méditerranéens, bisons ou aurochs \ rennes ^ élans", difformes héritiers du chaos primitif. \. César, H, 17, 4; V. 3. 4; VL 29, 4; 31, :{; 83, 3; Strabon, IV, 3, 3; Tacilo, Annales, III, 42. Cf. p. 17. note 2. — La lorèt Carbonaria (Grég. de Tours, Hist., H, 0). dans la (-(inlrée d'Arrus, Douai, Tournai, n'était que la lisière nord des Ardennes. 2. Hercynia sylva : Aiistnte. Météorologiques, I, 13, 20; Tite-Live, V, 3i; César, VI, 24. 2 et 3; 2.'5 ; Crinagoras, Anth. pal, IX, 419; Julien, Misopoyon, p. 359, Spanlieini;//-f/3m., p. 008, Hertlein, etc.; cf. Holder. I, c. 1438-03, et ici, p. 54 et cliap. VI, g 2. 3. Voyez, outre le livre de Maury : le développement sur les bois, d'Olivier de Serres, édit. de 1000, p. 783 et suiv.; Hulfel, Économie foresliere, 1, 1904, p. 3 et suiv. 4. Uri, César, VI, 28 (par Tiniée?); Pline, VIII, 38; jubali bisontes, Pline, id.; huhali, Pline, /d. ; piffwvsç, Pausanias, X, 13; etc. Keller, Tlùcre des classischen Alterihiuns, 1887, p. 58 et suiv. 5. César, VI„20 (par Tinu-e? cf. he mirabilibus auscullalionibus, 30). 0. Alces, César. VI. 27 (par Tiniée?); Pline, VIII, -39. César et Pline n'attribuent LA VIE DANS LES FOUETS. 95 Mais les vrais coureurs des bois, au nord comme au midi, ce furent le sanglier et le loup *, d'autant plus dangereux qu'ils en sortaient dans les temps d'hiver, et qu'ils menaçaient les moissons et les troupeaux des tribus jusque dans les terres découvertes où elles vivaient-. Ils étaient alors les rivaux de rimmanité, ses ennemis sur son sol, ses craintes de tout ins- tant. Elle se sentait constamment obligée de les combattre, chas- sant l'un et traquant l'autre. La lutte contre le sanglier, la pour- suite et la peur du loup, ont été deux des pensées dominantes d'autrefois : c'est à peine si ces pensées viennent de disparaître du patrimoine moral des hommes faits, et elles restent toujours dans l'àme des enfants, fidèle écho de celle de leurs plus loin- tains ancêtres ^ Mais, malgré ses adversaires, l'homme n'en demeurait pas 'moins le maître incontesté des forêts. 11 les appliquait, de mille manières, à sa vie matérielle et à sa vie morale. Les quatre principales essences des forêts étaient, comme aujourd'hui, le hêtre, le chêne, le pin et le sapin", mais elles se rencontraient dans des proportions différentes de celles de ces trois espèces qu'à la Germanie et à la forêt Hercynienne : mais il n'est pas impossible que les Vosges et les Ardennes n'aient longtemps ahrité des aurochs (cf. Grégoire de Tours, Hist., X, 10; Fortunat, Carm., VII, 4, 19) ou des élans (cf. Pausanias, V, 12, 1 ; IX. 21, 3; testament d'un Lingon. C. I. L.. Xill, .")T08, dern. ligne; Fortunat, Cannina, VII, 4, 10). 1. Sans doute aussi les ours, sinon partout, du moins en beaucoup plus d'en- droits que maintenant (cf. C. /. L., XII, .j.33 •: ours des Alpes ou de Provence?; XIII, .^160; cf. Reinach, Cultes, p. 31 et .^(i : près de Berne; monnaies des Éduens, 4823-9; des Rèmes ou Lingons? 8124-32, 8142-4; etc.; cf. Keller, p. 300). Le sens d' >< ours » donné au radical gaulois aiio- (Holdcr. 1, c. 227-8) est possible, mais non prouvé, et, en tout cas, ne peut pas s'appliquer à tous les noms commençant ainsi. 2. En .j82, les loups entrèrent dans Hdrdeau.x et y dévorèrent des chiens (Grég. de Tours, Historia, VI, 21). 3. Les primes à la destruction des loups sont le dernier épisode de cette lutte aussi vieille peut-être que l'homme. Aujourd'hui, les départements où l'on a le plus à détruire de loups sont la Meuse, la Dordogne, la Charente, puis la Meurthe-et- Moselle et la Vienne; le nombre de loups ou louveteaux détruits a, de 1883 à 1900. diminué de 49.") à 02 (Ministère de VAgriciilliire, Bulletin, juin 1901. p. 300; juillet 1900, p. 244-5; nov. 1899, p. 1011-2). 4. Cf. les notes de la p. 90; César, V, 12, .5. Hoops, Wcddbamne mal Kalturpjlanzen im germanischen Alterluni, 1903, p. 112 et s. 96 NATURE ET ASPECT DU SOL. maintenant, leurs zones ne sont point demeurées invariables : hêtres, chênes et pins ont parfois, dans le cours des siècles, échangé leurs domaines'. Le chêne, sous l'espèce du rouvre, poussait à peu près partout-; mais le hêtre lui faisait concur- rence, et on le trouvait, aux temps gaulois, dans bien des val- lées et des plaines méridionales, d'où son rival l'expulsera plus tard^ : de tous les arbres de notre pays, c'est lui peut-être qui aie plus perdu de terrain. Le bouleau % Forme', l'if' et le buis" n'apparaissaient que sur des espaces plus restreints. Aucune de ces essences n'était inutile. L'if lui-même, qui passait pour un arbre de mort, servait au Gaulois à se débar- rasser de la vie présente et à gagner les régions lointaines où l'attendaient des heures plus douces ^ Tous les autres arbres avaient leur rôle dans l'existence quotidienne : l'homme les avait plies à ses besoins; ils lui fournissaient ses bois de cons- truction et de chauffage, les seuils, les linteaux et les poutres- maîtresses de sa maison ^ les assises de ses remparts, les plan- chers et les carènes de ses navires '^ le corps de ses chariots " et de ses chars de guerre. Glands et faînes nourrissaient ses bestiaux, et, en dernière analyse, le nourrissaient lui-même'-. 1. De CandoUe, Gêoy rapide holaniqne raisonnéc, 185."), p. 472 et suiv. 2. Strabon, IV, 1. 2; Pline, XVI, :t3 et 249. 3. Beviic des Études anciennes, 1902, p. 276. Autres exemples dans le Nord (forêt de Hag:uenau, forêt de Trélon dans le dép. du Nord), de Candolie, p. 473. Dans le Lanfiuedoc et sans doute ailleurs le chêne a été souvent remplacé par le châ- taignier (Ém. Dumas, Stalist. (jéol... du Gard. 111, 1877, p. l.j.ï). 4. Pline, XVI, 7."). L'érahle (Pline, OG) entre pour assez peu dans les peuple- ments forestiers. "i. Pline, XVI, 72; cf. 228. 0. César, VI, 31, 5; Pif était sans doute plus abondant (|iraujuunrinii : cf. ihid. 7. Pline, XVI, 70, 71 : Buxus Pyren.ris plurima; en Gorse : Pline. XVI. 71; Dio- dore, V, 14, 3. 8. César, VI, 31, 5. 9. Strabon, IV, 4, 3. 10. César, VII, 23; III. 13. 11. Pline, XVI, 228. 12. Cf. p. 87. Ajoutez à cela les abeilles, répandues, dés les temps les plus anciens, par tout POecident, depuis la Corse jusqu'à la Norvège (Diodore, V, 14, 1 ; Strabon, IV, o, .5). I LA VIE DANS LES FORÊTS. 97 Les forêts lui rendaient des services d'ordre moins matériel. Elles le protégeaient en temps de paix et l'abritaient en temps de guerre'. La chasse au sanglier l'habituait au courage, était l'image et l'école des autres combats -. Les profondeurs des bois, leurs voûtes continues, leur mort et leur renaissance périodiques, les mille aspects de leurs lointains, les voix innombrables et mystérieuses qui bruissent dans les taillis, leurs rumeurs cou- pées de silences subits, leurs sources et leurs souffles lui don- nèrent l'impression de puissances supérieures, redoutables et bienfaisantes^ : sans doute, le sentiment religieux n'est point né uniquement dans les forêts, mais il y a pris cette variété de formes et d'impressions qui mit plus de grâce dans les premiers cultes européens. La foi, la guerre, la nourriture, l'abri, pour tout ce dont il avait besoin, l'homme recourait aux futaies de son pays. Ne nous les représentons donc pas comme arrêtant la vie humaine et s'opposant à tout progrès. Elles n'étaient pas aban- données aux tanières des bêtes ou aux rapides passages des chasseurs. Des populations nombreuses y ont toujours élu domicile* : que de Gaulois se sont appelés Sijlminus ou Sijlvinus', et que de Français, Dubois ouDubosc! Bûcherons, sabotiers, fagoteurs, charbonniers, bergers, résiniers, brique- tiers, potiers, forgerons, tourneurs et autres « compagnons des bois », habitaient à demeure dans les forêts. Elles possédè- rent leurs tombeaux, leurs sanctuaires et leurs prêtres, leurs sentiers et leurs carrefours ^ L^ne vie normale y circulait. 1. Strahon. IV. 3. o. 2. Cf. Arrien, Cynegetica, 30, 4. 3. Pline, XII, 3; Sénèque, Ad Lucilium. 41, 3. iJuMlicher, Der BauinkiiUus der Jk-l- lenen, 1850. p. 9 et suiv. ; Mannhardt, Antike U'ald- itnd FddknUe, I. IST.j, II, 1877. 4. Cf. Strabon, IV, 1, 2; 3, 4. 3. C. /. L., XI!, p. 901; etc. 6. Cf. Maury, p. 42 et 233. Les « hommes sauvages » des traditions populaires, ou les <. sauvages », die ivilden Lente (cf. .Mannhardt, I, p. 72 et suiv.: Il, p. 30 et suiv.), sont en partie la transformation en mythe du souvenir des antiques popu- lations forestières. T. I. — 7 98 NATURE ET ASPECT DU SOL. VII. — LES MARÉCAGES' Les terres mouillées des marécages, à la différence des forêts, suspendaient ou ralentissaient la vie. Assurément, elles ne furent jamais non plus des solitudes absolues -, et je ne sais même si, en dehors des régions éternel- lement glacées, il existe de purs déserts. Les marais de la Gaule, si continus qu'ils parussent, étaient toujours interrompus par des îlots à peu près secs, dont les plus grands portaient des villages, dont les moindres retenaient des cabanes et quelques familles de huttiers ^ La construction de pilotis pouvait annihiler le marécage ou, plutôt, faire de lui la plus efhcace des défenses contre les bêtes ou l'ennemi. Aussi, les plus vastes étendues palustres ont eu leurs tribus humaines, comme elles avaient leur llore et leur faune. Les hommes du Moyen Age ont parlé de ces sauvages des palus, haineux, indociles, cruels, qu'ils croyaient de stupides adorateurs de la pluie, et auxquels on cherchait une mystérieuse et lointaine ascendance* : il est pro- bable que leurs ancêtres n'étaient venus de nulle part, et que ces tristes espaces eurent toujours leurs habitants. Ni les marais littoraux de l'Océan ne rebutèrent les Morins et les Ménapes, ni ceux des Ardennes les Eburons. Ils en connaissaient fort bien les secrets et les traîtrises \ Car les tourbières les plus profondes présenteut, à côté des trous de mort, des chaussées à fleur d'eau que les hommes du pays retrouvent sans peine : mais, engagé là, nul étranger n'avance sans un péril immédiat. Ce ne fut cependant qu'une pauvre vie de décharnés et de 1. Cf. de Dipnne, Jlisloirc du (Icsscrkemenl des [acs et marais en France avant I78'J, ISill. 2. Slrabon, IV, 1, 2; 3. 4. ■S. César, III, 28, 2 ; IV, :J8, 2. Cf. de Dicnne, p. 47, Tri. 4. Pierre de Maillezuis, De antiquitate, etc. (Lal)bc, .\ora BihUotheca, II, p. 223) : CoUibertus... a ciillu imbriiim... Ira levés, etc. 5. César, III, 28, 2; IV, 38, 2; VI, 34, 2; Strabon, IV, 3, 4. Fraudes locorum, Paneg. vel., Tj, 8 (Bfehrens). LES MARECAGES. 99 fiévreux, que le marécage offrait à ses maîtres. L'existence y était aussi monotone que l'horizon; la mort menaçait de toutes parts. Sur le sol, ici. les caprices des croulières', et là, une herbe parfois aussi malsaine que l'eau et l'air mêmes ". De la surface, les miasmes de la fièvre montaient avec des myriades d'insectes pour ronger les hommes : les épidémies périodiques, les « grandes contagions » dont souffrit la France jusqu'au dix-septième siècle, sont venues de ses marécages. C'était, disait-on, « terrain mort », et « qui fait mourir » '. Or, sur toute la surface de la Gaule, les bas-fonds maréca- geux entravaient les cultures et obstruaient les routes natu- relles \ Ils élargissaient démesurément les moindres ruisseaux. Plus que les forêts et que les montagnes, ils furent l'obstacle que César redouta : derrière eux, les Gaulois se riaient de Rome-. Ils empêchèrent, le long de l'Essonne, le passage de Labiénus marchant contre Paris"; ils protégeaient Bourges sur les trois quarts de son pourtour^. Plus fréquents au nord, ils n'étaient point rares au midi. La côte du Languedoc en fut abîmée, depuis les bouches du Rhône jusqu'aux caps des Albères ** : Arles eût mille fois risqué d'être un îlot dans les marécages, sans les efforts périodiques de sa vieille Société des Vidanges' ; la route de cette ville à Tarascon et à Aimes, la plus fréquentée du monde gaulois, était souvent coupée, même à l'époque romaine, par des boues renaissant toujours '" : le 1. Paiwg. vet.. 5, S : Siispensa (terra) laie vacillât, etc. : très e.xaclo description des marais flottants du Nord (Hunijesacke, « bascules »). Cf. Suess, II, p. G7o. 2. Cf. de Dienne, p. 0. ■\. Mémoires (de Trévoux), janvier 1743, p. 67. 4. Mrine après les grands travaux des xvii° et xvui" siècles, il reste encore en France 470 000 hectares d'eaux stagnantes (de Dienne, p. 4). 3. César, VU, 10, 2. G. César, VU, 37, 4; 38, 1 et 2. 7. César, VII, I, 17; 13, 3. 8, Dès la Crau, év afcro) 'Jox-x, Str., IV, I, 7. Slrabon, IV, 1 et 8. (i et 12; Avié- nus, 011, 390; Mêla, l'il, 82. 0. De Dienne, p. 238 et suiv. 10. Strabon. IV, I, 12. Strahon pense en particulier,- je crois, à l'ctang- de Jon- quièrcs (Germer-Durand, Dict. tnp. du (iard.\K 108). 100 NATURE ET ASPECT DU SOL. monstre de la Tarasque n'est que l'hydre provençale des légendes chrétiennes'. Les embouchures de tous les fleuves et de tous les ruisseaux de l'Atlantique étaient déformées par les palus, depuis la Nivelle de Saint-Jean-de-Luz jusqu'aux tour- bières de la Frise. C'était, du reste, de ce côté de la Gaule que se trouvaient les deux plus vastes étendues d'eaux stagnantes, les deux principales tares de notre pays. — Entre le Poitou et la Saintonge, les marécages de la Sèvre Niortaise- pénétraient dans l'intérieur des terres jusqu'à une profondeur de plus de dix lieues, sur une largeur allant parfois jusqu'à cinq lieues *, et ces pays de Luçon, de Maillezais, de Marans formaient bien les diocèses « les plus crottés » ' de France. — iMais la Gaule, qui s'étendait jusqu'au Rhin, avait une région plus lugubre, une tache plus énorme encore : depuis les derniers mamelons des pays de Bruges et de Gand jusqu'aux premières pentes de la plaine westphalienne, les masses stagnantes oîi s'enchevêtraient les méandres du Rhin, de la Meuse et de l'P^scaut n'étaient inter- rompues que par des îlots boisés dont la terre était plus perfide que l'eau elle-même ^ Les grands fleuves coulaient lentement à travers des plaines souvent submergées, qui faisaient ressembler leurs embouchures à des mers sans rivages", A cette région extrême de la Gaule, les marais compléteront la frontière, et, mieux que les Alpes et les Pyrénées, protégeront les uns contre les autres les peuples voisins et ennemis. Et, d'autre part, impénétrables à de fortes troupes d'envahisseurs, ils pourront abriter plus longtemps l'indépendance d'une nation ^ 1. Iinmariis draco, tcrraniiit atiuarumqiw pernic'ws, Icncbricosiiin iicmiis ad Rhodani ripam obséderai, .4da sa;icL, juillet, VU, p. 22. 2. Cf. Clouzol, Les Marais de la Sèvre Mortaise et du Lay, Paris, 1004. ;i. Separis, Pierre de Maillezais, L c, p. 223. 4. Richelieu, Lettres, I, p. 21. "i. Pays de Wai-s, Campine, Pcel, Zéiande. Hollande. Voyez la description de cette contrée, Paueg. vet., 5, 8 : Pa-ne terra non est. etc.: cf. p". 99, n. 1. 6. Cf. Strabon, IV. 3, 3, 4 et 3. 7. Sallusle, Histoires, fr. I, 11, Maurenbrecher; Paneg. vet., 5. 8. DE LA LUTTE CONTRE FORETS ET MARAIS. 101 VIII. — DE LA LUTTE (KJNTRE FORÊTS ET MARAIS La grandeur des forêts, la fréquence des marécages, étaient les principaux obstacles qui entravaient la vie civilisée. Tant que l'habitant n'aura pas réduit les unes et dompté les autres, le sol ne sera sien qu'à moitié. Il ne le possédera qu'au prix d'une double conquête. Cette conquête était d'autant plus désirable que l'expérience lui montra de bonne heure l'excellence des nouveaux terrains de culture. Les bas-fonds des marais desséchés contenaient parfois les terres les plus grasses, les alluvions les plus riches en éléments d'une production intensive : la meilleure plaine de la Gaule, la Limagne, n'était-elle pas un ancien marécage? et son nom ne signifiait-il pas encore « le marais » '? Mais il ne s'agissait pas seulement de champs à acquérir ou de routes à frayer. Forêts et marécages accaparaient les terrains les plus favorables à la formation de grandes villes. La vie municipale, ainsi que la vie rurale, ne s'établira qu'aux dépens de ces deux ennemis. Comme les carrefours naturels où se dressent les cités-mères sont presque tous situés dans les parties les plus basses, sur des rivages maritimes, sur des rives ou à des confluents de longs fleuves, l'homme fut précédé et gêné sur ces points par de vastes et misérables solitudes, faites de boues et de broussailles, inondées par les eaux irrégu- lières des bords voisins; et les capitales dû monde, les terres aujourd'hui les plus solides et les plus vivantes, sont souvent celles dont le sol a été le plus longtemps incertain, que l'huma- nité s'est appropriée le plus tardivement'. A Marseille même, les roches compactes sur lesquelles la ville s'élèvera étaient aux trois quarts bloquées par les maré- 1. Cf. p. 19, n. 2. Sur la lerlilité des terres marécageuses tie la Toscane et du jiays des Volsques, cf. de La Blanchère, Dict. des Antiquités, I, p. ITiDl-S. 2. Cf., pour Rome, Tite-Live, I, 4, 4. 102 NATURE ET ASPECT DU SUL. cages du côté de la terre ; là où se bâtit l'orgueilleuse Canebière, s'étalaient les palus qui prolongeaient le port ' ; les blanches collines du voisinage, égayées aujourd'hui d'innombrables bastides où s'égrènent des rumeurs de fêtes, disparaissaient sous les masses noirâtres des bois inviolables -. — Bordeaux, comme Marseille, ne fut d'abord qu'une presqu'île bordée à la fois d'eaux vives et d'eaux stagnantes ^ Les ruisseaux qui abri- tèrent les barques de ses premiers habitants serpentaient à tra- vers des marais que recouvraient les plus grands flux de la Garonne, et d'où la peste et le typhus sortaient pour décimer les hommes : la Façade des Chartrons, plus vaniteuse encore que la Canebière, repose sur ces bas-fonds si longtemps meur- triers. Sur la terre de grave, aux endroits plus élevés, où les boues ne croupissaient plus, commençaient les bois profonds du Médoc et des Landes. Marais au centre, et forêt dans la ban- lieue, sont à l'origine de la métropole girondine*. — Ces deux mêmes rivaux des villes tenaient L3'on : la forêt jusqu'aux abords de Fourvières, et peut-être jusqu'à Fourvières même, là où sera la ville gauloise et romaine ; le marécage, entre les deux fleuves, à Perrache, à Ainay, aux Terreaux, là où se fonda et où s'épanouit la ville moderne \ — Enfin à Paris, la rive droite toute entière, du Conflans de Charenton jusque vers Passy, appartint au marais, dont le souvenir est conservé par le nom d'un quartier célèbre : sur ce point, les débordements de la rivière y furent parfois si terribles qu'on y faisait naufrage 1. Cf. Aviénus, TOT-!) : les marais avaient ctc creusés en larges fossés par les Phocéens: cf. ici, p. 210. Bouillon-Landais, La Canebière, 1836. 2. Lucain, III, 394 et suiv. ;{. Slrabon, IV, 2, 1 : 'E;t;xci[jicvov XifAvoSaXâ-rrr, Ttvî. Delfortrie, Société des Sciences Ijhysiqnes et naturelles de Bordeaux, V, l8liT, p 20'J et suiv. 4. Cf. les textes réunis par Drouyn. Bordeaux vers l^tôO, 1874, p. 113 et suiv., et le plan; Brutails, Carlulaire de Saint-Seurin, p. 10. Sur la forêt de Bordeau.x, Rôles gascons, I, éd. Michel, p. 166, 302; II. éd. Bémonl, p. 2, 333. 5. Cf. Mollière, Recherches sur l'évaluation de la population des Gaules, Lyon, 1892 (Académie), p. 30 et 37; Allmer et Dissard. Musée de Lyon, II, p. 136 et suiv. Il est aussi (juestion des marais du Rhùne, lÀwSÉyraTov Tcrnov, dans une légende sur l'origine de Vienne (Etienne de Byzance, au mot Bûwo;). IDENTITÉ DU CLIMAT. 103 comme en pleine mer'. Sur la rive gauche, le terrain se relève, plus sûr et plus utile, avec la montagne Sainte-Geneviève; mais en amont, les houes de la Bièvre- ne finissent qu'au pied de la colline, et en aval, commencent celles du petit Pré-aux- Clercs^ Puis, sur ce côté, les terres hautes étaient couvertes de bois : Montrouge marque, à quelques pas de la Seine pari- sienne \ le dernier sommet d'une vaste forêt, dont Meudon et Bellevue conservent les restes domestiqués. IX. — IDENTITÉ DU CLIMAT^ L'histoire physique de la Gaule sera donc, pour une très grande partie, la formation du sol arable et du pavé municipal au détriment de la forêt et du marécage. Défrichement, dessè- chement, voilà deux des épisodes essentiels de sa vie intérieure. Le progrès matériel est inséparable d'un certain recul de l'hu- midité. Car l'humidité persistante est le propre de ces natures robustes et à demi vierges, telles qu'était la Gaule il y a vingt-cinq siècles, comme le sont encore les terres des immenses bassins fluviaux de l'Afrique et de l'Amérique. Les vallées de nos grands fleuves ont dû faire par endroits la même impression aux Grecs et aux Romains que celle du Zambèze à Livingstone ou celle du Congo à Stanley, avec les marécages de leurs rives, les forêts sans fin de leurs coteaux, la moiteur de leur atmosphère, leurs herbes glauques et leurs eaux verdâtres, les cris ou les mugissements de leurs oiseaux sauvages''. Les abords du Rhône luiTmême, au 1. Vt inler civitatein et basilicam saiicti Lanrcntii naufrmjia s.rpi- continfjcrcnl, Gré- goire de Tours, Ilistoiia. VI, 2."). 2. Cf. Longnon ap. Sclirader, Atlas de géographie historique, n° 20. 3. Topographie historique, etc., Région du Bourg Saint-Germain, p. 200-1. 4. César, VII, 02, 9. 5. Desjardins, I, p. 404-8. 6. Oies de Germanie et des Morins, butor du Rhône ou laurus (Pline, X, 53 et 116, cf. Aristote, Probl, XXV, 2); oies, grues et cygnes de la Meuse (Fortunat, VII, 4, 11). 104 NATLRE ET ASPECT DU SOL. temps des Tarquins, ne ditîéraient pas de ceux du Rhin au temps de César. Marais et bois, eaux et feuilles stagnantes maintenaient la Gaule dans un état d'humidité intense qui s'at- ténuera au fur et à mesure de leur disparition : et cette satu- ration de l'air et du sol fut peut-être le seul trait du climat de jadis que ne présente plus celui de maintenant. La température de notre pays ne s'est point en effet modifiée depuis l'ère historique. Le soleil y brillait avec la même chaleur que de nos jours; les saisons s'y succédaient avec les mêmes transitions. Février avait ses épaisses et tardives chutes de neige dans les Cévennes ', mars et avril leurs bourrasques de pluies-, mai et juin voyaient croître les fleuves'; à la fin de septembre tombaient les premières neiges sur le mont Cenis*. Le fourrage se coupait, le blé se récoltait aux mêmes époques % Ni l'olivier ni la vigne ne poussèrent dans le Nord plus haut qu'elles n'ont atteint d'ordinaire''. Il n'est aucune des anciennes descriptions des cols des montagnes qui ne soit encore rigou- reusement vraie". Le Mistral de Provence, le Corus des Alpes, soufflaient avec leur force d'à présent et apportaient des dangers pareils **; sur les côtes du golfe de Gascogne, le régime des vents semble être demeuré immuable". Nos fleuves avaient à peu près un débit égal, sauf peut-être que le boisement des montagnes en rendait les inondations moins subites et moins graves ^". La température de leurs eaux n'a point varié. Quand ils gelaient, ce n'était que dans les années d'une rigueur excep- 1. César, VII, 8. 2. 2. César, VII, 10, 1 (duris subvectionibiis); 27, 1. :]. César, VII, 35, 1 ; 35, 10. 4. Polybe, III, 34, 1; T.-L., XXI, 33, 6. Cf. encore, sur les froids de la Gaule, p. 1^. II. 0. 5. César, I, 16, 2. (■>. Strabon. IV, I, 2 : Julien, cf. p. 103. Cf. Hehn, 6c éd., p. 76 et s., 113 et s. 7. Cf. ici, p. 42 et s., p. 51 et s. 8. Cf. ici, p. 57 et 44. i). Aviénus, 174-7. 10. César, Vil, 3.5, 1 et .53, 10. ABONDANCE DE SOURCES. 105 tionnelle. L'empereur Julien dira du séjour de Paris : « L'hiver y est doux, grâce aux chauds effluves qui viennent de l'Océan . aussi le pavs produit de bonnes vignes; et même il peut avoir des figuiers, quand on prend la précaution de les envelopper de manteaux de paille dans la mauvaise saison. Si le froid est plus rigoureux qu'à l'ordinaire, le fleuve charrie des glaçons, et il arrive même que les deux bords soient réunis comme par un pont'. » Pas un de ces détails n'a cessé d'être exact. 31ais ce qui a disparu à Paris comme dans tous les lieux habités et cultivés, c'est le contact permanent de l'homme avec l'eau, la continuité des terres mouillées, et c'est, par suite, la fréquence des sources profondes et des fontaines jaillissantes. X. — ABONDANCE DE SOURCES ^ L'abondance d'eaux vives et claires, sourdant de la surface ou étalées en nappes souterraines, est un fait qu'il faut retenir et qui en expliquera bien d'autres dans l'histoire des hommes et du sol. Le spectacle qu'offre l'Auvergne au moment des pluies, de ces sources qui jaillissent de tous les rochers, qui bruissent sous chaque touffe d'herbe, claires, actives, remuantes, joyeuses, ayant chacune son allure et son murmure propres, l'homme d'autrefois le connut dans presque toutes les régions gauloises ^ — C'est de ces sources qu'il a le plus besoin, et lui, et ses champs, et ses bestiaux : car pour tout être qui respire, la soif est un tourment plus terrible que la faim ; elles sont les condi- tions ou les causes de la vie du sol et de la vie de l'homme, de leur richesse ou de leur puissance à tous deux. Aussi toutes les régions du monde, malgré d'infinies différences de terrain et de climat, se sont ressemblées en ceci : que dans le désert autour 1. Misopogon, p. 340-1, Spanlieiin, p. i-iS, llertiein. 2. Cf. HufTel, Économie forestière, I, 1904, p. 82 et siiiv. 3. Cf. le texte de Solin, p. 109, n. 4. 106 NATURE ET ASPECT DU SOL. des eaux d'oasis, dans la Gaule autour des sources les plus abondantes, les groupes humains se sont installés à demeure, et que toujours la fontaine de la ville et le puits du hameau sont les lieux où se croisent le plus fréquemment les hommes et les nouvelles '. Beaucoup de ces ruisseaux ont disparu. La lin des forêts a été, dans la campagne, celle d'un grand nombre d'entre eux-. Ceux qui se formaient aux abords des cités ont été supprimés au fur et à mesure que les progrès des bâtisses tarissaient ou corrompaient leurs eaux. Car les civilisations municipales, en grandissant, ont gâté les sources et sali les fleuves. Vo3'ez ce que Paris a fait de la Seine, si limpide, si belle à regarder, « si bonne à boire » ^ au temps de l'empereur Julien. Nos villes transforment les puits en sentines et les rivières en égouts*; et, par un étrange retour des choses, tandis qu'elles dessèchent les marécages, ces antiques foyers de peste, elles créent de nou- veaux centres d'infection avec les sources bienfaisantes d'au- trefois. Mais, pour comprendre comment nos villes, grandes et petites, sont nées et ont prospéré, il faut se souvenir des sources que produisait le sol maintenant dallé. La plus heureuse de toutes, assurément, est « la fontaine JNlmes » : car ce nom, Nemausus, fut celui d'une source avant d'être celui de la cité qu'elle provoqua; aujourd'hui, presque aussi riche et aussi pure qu'autrefois, la Fontaine nîmoise sort encore librement des flancs du mont Cavalier : l'abondance de ses flots, la religion filiale de son peuple, l'éloignement graduel des quartiers bâtis, lui assurent l'immortalité '\ Mais partout ailleurs, les sources 1. Cf. chap. IV, § 7. 2. Voir chez Demnngeon {La Picardie, lOÛo, p. 129-135) toutes les sources qui, dans la région picarde, ont disparu ou qui ont émigré en bas. 3. Misopogon, p. 340. 4. Cf. les remarques de Belgrand, Les anciennes Eaux, 1877, surtout Préface, p. i et s. 0. Ausone, i'rbes, 161-2. Ém. Dumas, Statistique géologique... du Gard, II, 1876, p. 350 et s. (précieux pour Thistoire ancienne des sources). EAUX THERMALES. 107 municipales ne sont plus que des souvenirs '. De nombreux puits s'ouvraient jadis sur la butte qui portait le plus vieux 3[ar- seille-; des eaux vives couraient A-ers la mer dans la plaine où s'est construit le quartier de la Joliette ^ A Bordeaux, de clairs filets deau descendaient des petits rochers de Saint-André et de Puy-Paulin, ou s'écoulaient à travers les marécages d'en bas, comme l'Audège du Jardin Public, la Tropeyte du cours du Chapeau-Rouge '\ et cette Divone ou Devèse de la cité primitive, qui fut jadis aussi limpide que les yeux de Minerve", et qui n'a survécu qu'en se laissant transformer en égout, invisible et répugnant. XI. — EAUX THERMALES 6 Seules, les eaux minérales et thermales ont été pieusement conservées par les espérances ou la reconnaissance des hommes « auxquels elles étaient réservées » \ Après vingt-cinq siècles d'existence sociale, elles gardent presque toutes leur débit, leur vogue, et leur action présumée. Elles furent autrefois un des bienfaits et des renoms de la Gaule, et peut-être est-ce encore la France qui immobilise le plus de baigneurs dans ses stations intérieures -. Nul pays L Par exemple, à Paris, les sources du Pré-Saint-Gervais, de Belleville, la source de Savies, le ruisseau de Chaillot, les fontaines d'Auteuil (une seule sub- siste); Belgrand, Les anciennes Eaux, p. 25, 28-29, 86 et suiv., 127, 012. 2. Vitruve, X, 16, 11 ; cf. Fabre, Les Rues de Marseille, I, 1867, p. 201, 203, etc. 3. Lucain, III, 385. 4. Brutails, Cartulairc de Sainl-Seurin, p. 10, 88; Drouyn, Bordeaux, p. 163 et suiv., 397 et suiv. 5. Ausone, Lrbes, 157-160. Je crois que la Divone, « Génie de la ville », dont parle Ausone, est non pas toute la Devèse, mais une des sources qui jaillissaient au centre de la cité et qui se déversaient dans le ruisseau. 6. Stations hydro-minérales... de la France, XIU" Congrès internat, de méd., Paris, 1900. 7. Pline, XXXI, 4 : E cunrtis aniinalibus hominum tantuni causa erumpentes. 8. Solin, ici, p. 109, n. 4. Pline s'est rendu compte de l'importance, à cet égard, des Pyrénées (X.\XI, 4); cf. Strabon, IV, 2, 1. — Les sources de France •• ollrent une variété de compositions qu'on ne retrouve en aucun autre pays » et suf- 108 NATURE ET ASPECT DU SOL. n'avait un plus grand nombre de sources curatives, et plus intelligemment distribuées dans toutes les régions de son terri- toire. Chacune de nos contrées de montagne possédera sa ligne de thermes, à la lisière même des bas pays : les Vosges et les Ardennes, de Luxeuil à Aix-la-Chapelle, les Alpes, d'Evian à Aix-en-Provence, les Pyrénées, d'Amélie-les-Bains à Dax : car, par un précieux avantage, c'est du côté gaulois que se trouve le principal cordon des eaux salutaires venues des ftiontagnes frontières. Au centre de la contrée, les fontaines chaudes jaillissent, en une traînée presque continue, autour du plateau cévenol : Vais, Lamalou, Chaudesaigues', Vie, Le JMont-Dore, La Bourboule, Royat, Néris, les deux Bourbons, Vichy. Aucun malade n'était exposé à de trop longs voyages : pour peu qu'il fût confiant, il avait près de lui une source panacée. Enfin, ce qui à ce point de vue acheva de rendre la Gaule utile et fameuse, c'est que ses principales sources n'étaient pas éloignées de ses plus grands chemins. A l'est, on trouvait Aix-en-Provence- en arrivant d'Italie par la route du rivage, et Aix-les-Bains, par les routes des hautes Alpes'. Les sources d'Amélie-les-Bains*, la Néhe de Dax aux eaux presque bouillantes '% sortaient de terre, les unes au débouché du Pertus, et l'autre, à celui du col de Roncevaux. L'accès de Luchon, de Bagnères, de Cauterets " est frayé par les vallons les plus gais de la France méridionale. Vichy «nfin, la station la plus populaire de toutes, est au centre même de la contrée, dans le voisinage de laLimagne et à la portée de lisent « à toutes les indications de la médecine thermale • [Stations, p. 5). 11 y avait en France, en 1902, 1320 sources autorisées (Statistique de l'ind. min., 1903, ■p. 83 *). 1. Les plus chaudes de France, 82°. 2. Pline, XXXl, 4; Tite-Live, Epilome, 61. 3. C. /. L., XU, 2443-8. 4. a. I. L., XI L 3307. 3. 04". Sur la Nehe, qui est le nom primilif de la fontaine principale de Dax, Bémont, liôles gascons, U, n"' 1173, 1209, i:)78; Crinagoras. Anlh. palat., IX, 419; riine, XXXI, 4. 0. Pline, XXXI, 4: Strabon, IV, 2, 1 : C. I. L., XlII. 389-91, 34.3-00. EAUX THERMALES. 109 Lyon ' . Les « eaux les plus salubres » coulaient donc près des lieux où les hommes passaient ou demeuraient en plus grand nombre. La (laule ne perdait nulle part la sensation de ces « feux éter- nels » - qui réchauffaient les fontaines du sol et la vie des malades. C'étaient ces mots de santé ^ de bien-être, de richesse, d'abon- dance qui venaient le plus vite à l'esprit des Anciens lorsqu'ils parlaient de la Gaule, qu'ils pensassent à ses eaux, à son climat, à ses blés ou à son or. « Pays admirable en tout », disait l'un d'eux'. Il a en lui, disait un autre, « les sources de son bonheur » '. Mais au temps dont nous parlons, la Gaule ne connaissait pas entièrement ses biens, elle ne réunissait pas encore toutes les conditions qui font la bonne vie de la terre et des hommes. La nature y était plus libre, plus encombrante que maintenant; elle enserrait les peuples de tous côtés, par ses forêts, ses marécages et ses eaux vives : moins disciplinée, elle était par là même moins variée, plus monotone. Ni la vigne ni l'olivier n'avaient paru. Les cultures ne présentaient pas cette diversité qui est la marque d'élégance de notre pays. Le contraste que la vie agricole établira plus tard entre le Nord et le Midi n'existait qu'à l'état d'ébauche. Des bouches du Rhône à celles du Rhin, la valeur du sol et les éléments de la vie ne différaient pas sensiblement. 1. Desjnrdins, lY, p. 147; C. /. L., XIll, p. 2U0, cf. Sidoine, Ei>isL, V, 14. Vichy, la plus centrale des eaux minérales, est en même temps, je crois, la plus visitée : 70000 baigneurs sur environ 400 000 pour la France entière. 2. Ignihiis wlernis, C. I. L., Xll, I.").j1 (la Fontaine Ardente de Vif en Daupliiné). ;J. Mêla, m, 16 : Sulubris cl noxio génère aniinalium minime frequens. 4. Expositio, ,58, Riese = 13, Sinko. Tout ce ([ue nous venons de dire dans ce chapitre se trouve résumé par un auteur ancien (contemporain d'Auguste?), que transcrit Solin (XXI, 1, Mommsen) : GaUiœ... piwfjinguibus glebis accommodœ proven- libiis fruciuariis, plerœqtw consilœ vilibus cl arbuslis, omni ad iisiiin animantium fêla bealissima', riguœ aquis jluminum cl fotttiuin, scd fonlaneis iiiterdam sacris et vaporan- libus. Denys (XIV, 1) parle comme Solin, et peut-être d'après la même source. • "i. Josèphe, De bello Jmlaico, II, 28 (10), 4 (indirectement d'après Timagène?) : Tàç CHAPITRE IV LES LIGURES' I. L'unité ligure de la Gaule. — II. Dos noms de lieux ligures. — III. Les Ligures hors de Gaule. — IV. Hypothèses sur la rare et la langue ligures. — V. Tempé- rament physique. — VI. Tempérament moral. — Vil. Les dieux. — VIII. Les rites. — IX. Tertres et chamhres funéraires. — X. Pierres plantées. — XI. L'Armoriqne, terre des morts. — XII. De l'art chez les Ligures. — XIII. Indus- trie. — XIV. Agriculture. — XV. Groupements humains. — XVI. État social. — XVIi. Relations commerciales. — XVlll. A propos du ■■ génie >• ligure. I. — L'UNITE LIGURE DE LA GAULE ^ C'étaient des populations de même nature qui, au sixième siècle avant notre ère, occupaient le sol de toute la Gaule. Les drecs, qui ont été les premiers à nous parler d'elles, les ont appelées « les Ligures », A'>"j£ç; les Latins diront Liguses^ ou Ligures'* : 1. L'existence en Gaule d'une population indigène, contjuise par des Gaulois envahisseurs, a presque toujours été admise par ceux qui ont étudié de près notre pays. Mais celui qui a appliqué à cette population le nom de Ligures, et qui a le plus heureusement cherché à définir ses caractères est. en 18GI, Roget de Bel- lo^uol, Ëthnogénie gauloise, surtout II (l"' éd., 1861; 2'' édit , 187.J); cf. ses conclu- sions, p. 337 et suiv., III. p. 4o et suiv.. p. 2i7. Le système, jusque-là très popu- laire, d'Amédée Thierry [Histoire des Gaulois. 1828; 8' éd., 1870) consistait à appeler Galls ou Celles la population antérieure, à faire des Ligures des envahisseurs de race ibérique venus du midi, et à donner le nom de Kimris à la grande migration des vn-vi" siècles. Les Galls de Thierry sont les Celtes de Broca (Broca, Recherches sur l'ethnologie de la France, 1S."59, dans les Mém. de la Soc. d'Anthr., I, p. 9 et suiv.; cf. le même, Mém., III, p. 147 et suiv., 1860). 2. D'Arbois de Jubainville, Les premiers Habitants de VEurope, 2" édit. ( 1", 1877!, I, 188!), p. 356 et suiv. 3. Forme latine primitive, qui explique les adjectifs Ligusticiis et Ligiistinus. 4. Les plus anciens textes sur les Ligures sont les suivants : vers 600, Ps. -Hésiode cité par Kratoslhène ap. Strabon, VII, 3, 7 (cf. p. 11!). n. 2); vers 500, Hécatée de L'UNITÉ LIGURE DE LA GAULE. IH nous ne savons si ce nom fut imaginé par des navigateurs étrangers', ou s'il était celui qu'elles se donnaient à elles- mêmes. — Beaucoup plus tard, au temps de Alarius, les Ligures des Apennins prenaient pour vocable national celui d' « Ambrons » " : il n'est pas invraisemblable que ce mot ait été jadis en usage chez la majeure partie des peuples de cette espèce \ Mais les anciens explorateurs venus du sud ou de l'est, de Cadix ou de Phocée, n'employèrent jamais que le mot de Ligures pour désigner tous les habitants de la contrée gauloise. Ils le donnèrent également aux tribus du littoral de la Provence '*, aux indigènes du bassin du llhone % aux peuples de la plaine de Narbonne^ C'étaient aussi des Ligures, disait-on, qui habi- taient le long du grand golfe de l'Atlantique ^ ; et on appliqua ce nom aux peuplades plus lointaines encore, qui erraient sur les rives et dans les forêts de la mer du Nord\ Même à l'époque de César, on se souvenait encore dans le monde gréco-romain des temps reculés où le nom ligure s'était étendu sans partage sur La Gaule entière ^ Tous ces hommes ne se ressemblaient assurément pas, 3Iais Milet, Fr. hist. Gr., I, p. 2; vers 300-470, Aviénus, 132, 135, 19(3. 62S; Eschyle ap. Strabon, lY, 1, 7, ap. Denys, I, 41, 2. 1. Le grec ),iyj; signifie « mélodieux », et les Ligures passaient pour une popu- lation de chanteurs, e9vo; [Aouaixw-aTov (schoUaste de Platon au Phèdre, 13, Didot. III, p. 316; cf. ici, p. 144, n. .5). — Ce qui s'opposerait à cette hypothèse d'une étymologie grecque serait l'existence d'un ancien Ligiislinus lacds en Espagne (Aviénus, 284); mais ce nom est-il d'origine indigène? Le mot de Ligures a pu également venir aux Grecs par l'intermédiaire de négociants phéniciens. Il est à noter que Strabon, qui a rappelé très bien que les appellations d'Éthiopiens et de Scythes ont été imaginées par les Grecs ou étendues par eux à des groupes d'hommes très différents (I, 2, 27), n'a jamais dit pareille chose du mot de Ligures. 2. Plutarque, Marias, 19 : iisà; -/àp a-Jtoù; o'j-t»; y.aTx --ivo; ovoai^ouc-i Aiy-js:. 3. Cela expliquerait que ce nom d'Ambrons ait été porté également par des peuples du Nord, associés aux Teutons et aux Cimbres. 4. Hécatée, fr. 22, p. 2. 3. Aristote, Météorologiques, I, 13. 29. 6. Hécatée, fr. 20, Didot. 7. Aviénus, 196. 8. Aviénus, 129-14.3. 9. Lucain, I, 443-4 : Lignr, (inomhini... toli iir.rkUe (« dominant sur ••? ou « ayant le pas sur - ?) Comatœ; cf. S. Reinach. CiilU-s, I, 1903, p. 213. 112 LES LIGURES. les différences qui les séparaient étaient moins sensibles que les caractères qu'ils avaient en commun. Ils donnaient à ceux qui les visitèrent une impression d'unité, et non pas de divergence. Les récits des navigateurs ou les traditions des poètes ne s'expriment pas autrement sur les Ligures de la mer Intérieure et sur ceux de l'Océan '. Il est probable que le principal élément de leur unité était la langue : car le langage a été, dans l'Antiquité comme de nos jours, le lien qui attache le plus fortement les hommes, et qui permet le plus à des tribus réunies de se créer un patrimoine commun de mœurs, de souvenirs et de dieux; et des traits dis- tinctifs d'une population, il est celui que remarquent tout d'abord les étrangers. De cette unité linguistique, nous avons encore de nombreux témoins dans les noms des accidents du sol français, mon- tagnes, lacs, fleuves et sources. La grande majorité de ces noms viennent des hommes qui ont habité la Gaule avant les Gaulois -. Or, ils ont entre eux de frappantes analogies. Les ruisseaux de Provence, de Languedoc ou de Gascogne s'appellent souvent de la même manière que ceux de Nor- mandie, de Bretagne ou de Belgique : la région du Var a ses Garonnes comme Toulouse et Bordeaux ont la leur^; que de Dives\ de Divettes" ou de Divonnes ^ que de Bièvres, de 1. La plus ancienne caractéristique donnée aux Ligures est celle de pernix, « rapide », appliquée à ceux de TOcéan (Aviénus, I9G, cf. 139). et on verra que celte rapidité est une des (junlités qu'on leur attribuait le ]ilus souvent (p. 128, n. 3). Reste, il est vrai, rhypothéso ([ue l'épithéte soit une addition d'Aviénus au poème primitif. 2. L'importance de la toponymie pour l'ctude des origines des peujdes a été déjà bien mise en lumière par Leibniz, I>c oriijinibus gentium, éd. Dutens, IV, 2* p., p. 186 et suiv. 3. Garonne et Garonnette sont i)resque le nom généri(iue des ruisseaux dans cette région de la Provence, et cela dès le xi" siècle : Cartulaire de Saint-]'ictor (Guérard), n™ 474, .Ï95, 596, l, p. 478, 587, 589. 4. Dans l'Oise, la Vienne, l'Orne, la Sartlie, etc. Voir pour tous ces noms, Joanne, Dict. tjéogr. de la France. a. Oise, Calvados, Manche. 6. A Cahors; à Bordeaux : Ausone, Urbes, 160, auj. Devèse, au Moyen Age DES NOMS DE LIEUX LIGURES. il3 Beuvrons ou de Beuvronnes par toute la France ' ! Le Lot, TAudège de Bordeaux, l'Oudon de la Mayenne sont des mots formés du même radical, Oltis, Oideia, OIdo-. Il y a des Jarrets ou des Giers près de Marseille et près de Lyon^ Le lac Léman et la Limagne sont un seul nom et signifient la même chose \ Une forêt d'Ardenne exista en Normandie '\ et une autre en Saintonge^ Et l'on pourrait à ces exemples en ajouter des centaines, près ou plus d'un millier". Il faut donc qu'un seul et même idiome ait été longtemps parlé par tous les Ligures, depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées, depuis les Alpes jusqu'à l'Océan. Ils ont imposé leur langue à cette vaste contrée, ils en ont à jamais fixé les mots sur ses fleuves et sur ses sources : ils ont été, pour notre pays, un premier ferment d'unité. II. — DES NOMS DE LIEUX LIGURES Tous ces noms, sans aucun doute, ne furent d'abord que des noms communs. Ils se rapportaient à la couleur ou au bruit de la rivière ou de la montagne; ils signifiaient, je suppose, Divicia ou Divisa {Arch. hist. de la Gironde, XXI, p. 253, etc.; Carlulaire de Saint- Searin, p. 79, 80, 100; cf. p. 107, n. o); dans l'Ain; etc. 1. Dans la Seine, le Morvan (Bibracte), Tlsère, le Loir-et-Cher, l'Aisne {Bibrax), etc., pour la Bièvre; pour Bebronna, Holder, I, c. 363; Calvados, Nièvre, Manche, pour le Beuvron. 2. Holder, II, c. 843, 849; Oldeia, Carlulaire de Saint-Seurin (Brutails), p. 10; Dic- tionnaire topographique de la Mayenne, p. 240. 3. C. I. L., XII, 332 (Giarimis, Jarret); le Gier, Jarez ou Jarret {Giarus'l). 4. Cf. p. 19, n. 2. 5. En admettant que le territorium quod ab anliipiis Ardena appellalur désiji'ne une ancienne forêt (Gallia Christiana, XI, Instrumenta, col. 77). 6. Silva Ardenna, Carlulaire de Saint-Jean-d'Angely, I, p. 110 {Archives historiques de la Sainlonge, XXX, texte qui m'est signalé par M. Dangibeaud). 7. Voyez les noms de rivières ou de localités en al- ou alis-, ar-, av-, car-, drav-, et-, is-, mos-, sar-, sav-, ur-, ves- ou vis-. Quelques-uns et peut-être la plupart de ces thèmes entrent également comme premier et comme second terme dans la composition de ces noms (cf. p. 11.5, n. 7) : ce qui semble justifier l'hypothèse que ces noms soient des noms surtout composés, dont les deux thèmes se plaçaient indifféremment. Le thème -on{a) est surtout un suffixe pour noms de sources. T. 1. — 8 114 LES LIGURES. « l'eau blanche » ou « l'eau qui court », « l'eau noire », « la roche blanche » ou « le mont rouge », « la rivière des cas- tors » ' ou « la fontaine divine » -. Avant de devenir, par suite de changements contraires, les noms propres de ruisseaux dif- férents, ces mots furent d'abord des épithètes de condition. Us disaient la manière dont l'homme percevait la nature ou décri- vait l'aspect de la terre qu'il habitait. Ces vocables, ceux des cours d'eau surtout, ont eu une incroyable vitalité. Nous ne changeons pas volontiers les termes qui s'attachent à la vie permanente du sol. Les hommes vont et viennent, les migrations des peuples passent et détrui- sent : mais les noms des rivières et des montagnes demeurent presque aussi immuables que leurs pentes, et les anciens maîtres de la terre transmettent avec elle ces noms aux conquérants. Les Alpes et les Cévennes, le Rhin, le Rhône, la Loire et la Seine, et les plus humbles sources elles-mêmes, malgré les révolutions humaines qui ont tout bouleversé autour d'elles, gardent éternellement les mots que leur ont attribués nos pre- miers ancêtres connus. Les Ligures, en imaginant ces mots, ont inauguré la vie historique des formes de notre soP. Jll. — LES LIGURES HORS DE GAULE ^ Mais les Ligures n'étaient point une population particulière à la Gaule. Ni les montagnes, ni le Rhin, ni les mers ne les 1. Je songe aux Biévies et Beuvronnes (p. 113, n. ij; cf. beber, « castor » ou ■• biévre >■ : en supposant, bien entendu, que le nom de l'animal ait précédé la dénomination de ces rivières; cf. aussi sur ce point les réserves de Fœrstemann, AUdeutsches Xainenbuch, Ortsnamen, 2" éd., 1872, p. 241. 2. Les noms en div-, cf. p. 112, n. 6. '■]. On objectera que ces noms ne sont connus que postérieurement à l'arrivée des Celtes et peuvent venir de la langue de ceux-ci : mais ils se retrouvent, presque tous, dans des régions où l'influence celtique n'a jamais pénétré. 4. L'unité primitive de lOccidcnt, prouvée par le vocabulaire, et notamment par celui des noms de fleuves, est déjà indiquée très nettement dans un curieux pas- sage de Leibniz {De ori(jinibiis gentium, p. 194, Dutens). Elle a été étudiée, mais au profit du nom ibère, par G. de Humboldt (cf. cb. YII, § i). Les Ligures apparais- LES LIGURES HORS DE GAULE. 115 enfermèrent jamais dans cette vaste contrée'. On les trouve, bien au delà de nos frontières, dans toutes les régions de l'Occident, pour ne point chercher plus loin encore. En Italie, en Espagne, dans les plaines et les montagnes de la Germanie, dans les îles de la Méditerranée et dans celles de l'Océan, ils ont, aussi bien qu'en Gaule, laissé comme vestiges des noms de cours d'eau et des noms de montagnes. L'Espagne et la Grande-Bretagne ont leurs Dives, homonymes des ruisseaux français - ; le Douro est le même mot que les Doires italiennes^; la Seine française, Sequana, a signifié la même chose que le Jucar au sud des Pyrénées, qui a porté une appellation sem- blable, Sicana^. Le sol de l'Irlande et celui de la grande île voi- sine sont pourvus de mots qui viennent de la langue ligure ^ : elle était, je crois, celle de ces groupes d'indigènes « nés dans l'île » bretonne, que les Gaulois refoulèrent vers l'intérieur et que César connut encore'''. L'Isère des Alpes, l'Oise des Belges, risar de Bavière se sont également appelées toutes trois Isara'. Vesuna a été, un peu partout dans le monde occidental, une source devenue déesse, chez les Italiotes, dans le Périgord et près des Ardennes ^ Le Rhin germanique et le lleno de Bolo- sent enfin, comme nom de l'unilé occidentale, chez de Belloguet en 1861, II, p. 2. o2}, de même, sous ces noms de Ligures ou de Celtes, se cachent des alliages infinis. Michelet (préface de 1809, p. G de l'éd. de 1879) supprimait la race du « grand travail des nations » à partir du x' siècle; il acceptait cepen- dant qu'elle fût un « élément fort et dominant aux temps barbares » ; reste à savoir quand commencent ces temps barbares. Je crois qu'il faut éliminer cet élément même des plus lointaines époques connues, et traiter les Ligures et les Celtes comme nous ferions 1rs Francs et les Français; leur époijue n'est le point de départ que de l'histoire écrite, mais elle est l'aboutissement de siècles innombrables dont la vie nous échappe. Gardons-nous, sous prétexte que nous ne connaissons rien avant eux, de les regarder comme des groupes homogènes et primilifs. 122 LES LIGURES. Et cependant, les affirmations ont été, sur ce point, aussi formelles que contradictoires. D'un livre à l'autre, on se heurte à des conclusions absolues et opposées, sans qu'on sache le motif qui rend les assertions si fortes. Berbères', Égyptiens', Gaulois, Basques et Ibères -, Mongols \ tous les noms de peuples ou de races ont été prononcés pour créer une parenté aux Ligures. — Ils représentaient, disent les uns, les populations non aryennes de l'Occident, antérieures et étrangères aux grands courants d'hommes que déversa plus tard sur lui la race indo-européenne"; et c'étaient, ajoute quelqu'un, des débris de hordes venues de l'Afrique, et filles d'une forte race qui aurait jadis revendiqué pour elle toutes les terres de la Méditerranée®. — Les autres répondent que la plupart des Ligures furent des Aryens au même titre que les nouveaux-venus, qu'ils différaient à peine de leurs envahisseurs, et que ceux de la Gaule n'étaient que des Indo-Européens des premiers bans, et, pour ainsi dire, des Celtes d'avant le nom celtique". C'est vers cette hypothèse que j'incline à l'heure présente, et chaque jour davantage. Je dois avouer cependant qu'elle ne s'appuie que sur un seul argument, celui que fournit la langue des Ligures ^ Et cet argument a en lui deux causes de faiblesse. 1. C'était la thèse do R. de Belloguet, Elhnoycnic, II, p. ;{37. 2. Race méditerranéenne de Sergi (qui ne fait (jue reprendre la pensée de de Bel- loguet). Cf. n. 6 et p. 120, n. 2. 3. Sehiaparelli, Le Stirpi ibero-liguri, Turin, 1880 {Atli délia r. Accadeinia), p. 103, 108, etc. 4. Cf. p. 120, n. 1. 5. Mùllenlioir, 1, 1870, p. 86: de même. Hirt. Die Indoger?nanrn, Strasbourg, I, IIJO.J, p. 43-41). 0. C'est la théorie célèbre de Sergi, Origine c Diffusione délia slirpe mediterranea, 189.5, p. 00 et suiv., 81 et suiv. ; cf. n. 2 et p. 126, n. 2. 7. Cuno, Die Ligurer, dans le Rheinisches Muséum, XXVIIl. 1873, p. 193-210: le même, Vorgeschichte Roms, I, 1878, p. 89 et s., p. 114 et s.; de même, Maury, Mélanges .... de VÉcole des Hautes Études, 1878, p. 7. — Ce qui n"empèche pas, bien entendu, que la différence ne fût sensible, au temps d'Auguste, entre Gaulois et Ligures, étôpoeOveïî (Strabon, II, 5. 28). — Cette hypothèse, on le voit, nous ramène, sous un autre nom, aux Galls ou Celtes de Thierry et de Broca (p. 1 10, n. 1). 8. Dans le même sens, Miillenhotr (qui s'est contredit), 111, p. 179-193; d'Arbois de Jubainville, II. p. 3-21.5; Pauli, Beilage zur Allgemeinen Zeiiung, 12 juillet 1900; Kretschmer, Die Insckriften von Ornavasso, 1902, p. 16 et suiv. {Zeitschrift de Kuhn). HYPOTHESES SUR LA RACE ET LA LANGUE. 123 — D'abord, on vient de le dire, la langue ne prouve pas la race : le ligure a pu être, comme plus tard le celtique et le latin, imposé à des indigènes par quelques poignées de con- quérants. — Puis, le vrai caractère de cet idiome est encore fort mal établi. Les seuls débris qu'il nous a laissés sont des lambeaux de son vocabulaire : à peine une demi-douzaine de noms communs dont le sens soit certain', et beaucoup de noms de lieux et de personnes, qui sans doute sont aussi des noms communs, mais dont l'explication est conjecturale -. — Au premier abord, ni par leur consonnance, ni par leur mode de formation, ni par leur sens possible, aucun de ces mots ne diffère sensiblement des langues indo-européennes ^ Bodincus, qui était le nom ligure du Pu, signifiait « sans fond » : bod- rappellerait donc le boden germanique, « sol » ou « fond », et bodincus équivaudrait, comme sens et aspect, à bodenlos'". Le nom d' Ambrons, que se donnaient les Ligures italiens, n'était-il pas aussi celui d'un 1. Ztvv;va'., '< marchands », Hérodote, V, !) : mais ce n'est ])eut-ètrc (jue le nom du peu])le commerçant des Sigynnes transforme par les Lifiures en nom commun (p. 183, n. 4). — Ba/.apo!, >■ fugitifs », Pausanias, X, 17, 9. — Bodincus, nom du Pô, " fundo carens », Pline, III, 122. — Asia (sasia'?), « seigle », id., XVIII, 141. — ïa>.co-JY7.a (var. à/to-jy/îa, etc.), saliimca, « nard » ou valériane celtique, Dioscoride, I, 7(8) (réserves de Miillenhoir, III, p. 192). — Peut-être giniuis, « pai^vus mulus », Pline, VIII, 174 (d'après Mûllenholî, ib.). — Peut-être oHi/j/'oncs. é[)ithète commune ou nom national (cf. p. 111, n. 2). — Une étude approfondie de la toponymie des vocabulaires occidentaux augmentera considérablement cette liste (cf. p. 112 et s.); c'est ainsi que * penna, signifiant « rocher », doit être un mot de la langue ligure (cf. Bourciez, Z-es Mots espagnols comparés aux mots gascons, 1901, p. 21, extrait du Bulletin Hispanique; cf. ici, p. 48, n. 2). — D'autres mots, attribués aux Ibères et autres Espagnols, ou aux Celtes (Hûbner, Monumenla, p. lxxx et suiv.), doivent être ligures : ainsi arapennis ou arepennis, ■• ar[)ent » (Holder, I, c. 20o). 2. Voyez : C. /. L., V, 7749; les inscriptions étudiées par Pauli et Krelschmer(p. 122» n. 8): et tous les noms de lieux dont nous parlons p. 112 et suiv.. p. 115 et suiv. Il a été impossible, jusqu'ici, de trouver une différence caractéristique entre le dialecte de Gènes et les autres dialectes gallo-italiques (Ascoli, Archivio glottologico italiano, II, 187(5, p. 111 et suiv., p. 100). 3. Voyez surtout C. I. L., V, 7749. Cf. en dernier lieu Kretschmer, p. 27. , Cependant le parler corse, qui semble ligure, était S'jaxaTavôriTo; et £^r,X),aYjJL£Vï) (Diodore, V, 14,3) : c'est ce que Strabon (III, 3, 7)<'t Mêla (III, l.j) iliront égnlenient de la langue des Cantabres, qui ont plus d'une analogie avec les Ligures. 4. Note I. 424 LES LIGURES. peuple, gaulois ou germain, qui accompagna les Cimbres et les Teutons? et quand Ambrons et Ligures se heurtèrent dans la bataille de Marins, ce fut ce nom qui, comme cri de guerre, fut hurlé des deux côtés barbares'. Il semble que herfj-', chez les Ligures, voulût dire quelque chose comme « hauteur » -, ou « montagne », ou « château fort », et Ton pense tantôt au herg, tantôt au hurg des langues germaniques". Garonna, qui est cer- tainement d'origine ligure, et peut-être un de leurs qualificatifs favoris pour les rivières et les ruisseaux*, fait songer au latin garrire, garrula, « la bavarde » '\ Au cas où Rodanus, le Rhône, traduirait « cours d'eau », il rappellerait le lithuanien ritn, « je roule », l'irlandais rethim et le breton redann, « je cours »*. S'il est vrai que les sources appelées Dive ou Divonne aient reçu ce vocable des Ligures, et qu'elles signifient « sainte » ou « divine ». voilà, chez eux, un des radicaux, div-, les plus connus et les plus généraux des langues indo-européennes '. La leur ne serait-elle donc pas leur sœur très ancienne, plus tôt séparée de la mère commune que le latin, le gaulois ou le ger- manique * ? Le malheur est qu'en disant cela, nous bâtissons une hvpo- thèse d'ensemble sur des hypothèses de détail. — Aucune des traductions qui précèdent n'est incontestable. — Tous ces mots nous sont arrivés défigurés, et comme désorganisés, par des transcriptions latines ou grecques, et ils sont peut-être aussi différents de leur vraie forme que Carthago et \\'j.zyr/jby^ le sont du mot punique Kart-Hadchat qui les a déterminés. — Enfin, 1. Plularque, Marins, 19: cf. p. 111. Sur ce radical, Fiorslemann, c. 73. 2. P. ex. liions Berigiema, près de Gènes, C. I. L., V, 7749, 19; cf., conlra, Kret- schmer, p. 24 et p. 26, n. 2. 3. Cf. d'Arbois de Jubainville, II, p. 106. 4 Page 112, n. 3. 0. Hulder, I, c. 198."). 6. Hnldcr, II, c. 120l:Slokes et Bezzenberger, Wortschat: der KeltUchen Spra- cheinheil. p. 231. 7. Cf. p. 112, n. 6. 8. Cf. aussi Fœrstemann, Orlsnamcn, c. 53, 73, 101. 241, 470, 1292. etc. HYPOTHÈSES SUR LA RAGE ET LA LANGUE. 125 plusieurs des mots similaires constatés chez les Celtes, les Ger- mains ou les Latins, ont pu être empruntés par eux à l'idiome des peuples qui les ont précédés. — Rien, en matière de preuves linguistiques, n'est plus délicat que celles que fournit l'étude des vocabulaires : ils sont souvent aussi riches d'emprunts que de biens propres. — Pour juger à coup sûr de la langue des Ligures, il faudrait en connaître autre chose que des lambeaux décomposés, en savoir le mécanisme, les procédés de flexion ou d'accouplement, les variations des formes et les règles de la syntaxe. De cela, nous ignorerons tout, jusqu'au moment d'une grande découverte épigraphique. Pas une phrase ligure, bien caractérisée, ne nous est parvenue'. — L'origine indo- européenne de cette langue est la moins invraisemblable des conjectures qu'elle a suggérées : ce n'est toujours qu'une con- jecture. Et cependant, c'est la linguistique qui fournit le seul moyen de supposer quelque chose sur l'origine et sur la famille de la majorité des Ligures. — L'anthropologie est plus boiteuse encore. Sans aucun doute, ils ont laissé d'eux des squelettes et des crânes; parmi les ossements des stations palustres et des dolmens, beaucoup proviennent des populations qu'on a appelées de ce nom. Tous ces débris humains ont été, de nos jours, catalo- gués, mesurés, comparés avec un soin infini. — Mais, de ces études, il n'est, jusqu'ici, rien venu de décisif. Gomme ces tombes ne sont pas datées à coup sûr, que l'espèce du défunt se dissimule sous le plus complet anonymat, et qu'elles ont livré des crânes de deux types, les uns longs et les autres courts, avec beaucoup de variétés intermédiaires, on n'est sorti d'embarras que par l'affirmation catégorique : l'article de foi a remplacé le raisonnement. Les crânes des Ligures, dit l'un, sont les crânes brachycéphales, ce qui dénote une race mongo- 1. Les inscriptions supposées ligures par Krctschmer (p. 122, n. S) n'oil'rent jamais plus de quatre mots. 126 LES LIGURES. loïde'; ce sont, dit l'autre, les crânes dolichocéphales, ce qui les rattache à une grande famille méditerranéenne -. — Remarquez que quelques-uns se demandent maintenant si la dolichocéphalie et la brachycéphalie forment des caractères tj^piques d'une race, et non pas les variétés universelles du squelette humaine En raisonnant ainsi sur les crânes ligures, on va de l'inconnu à l'inconnu, et on applique à des observations incomplètes des principes arbitraires. — L'anthropologie est, certes, une admi- rable science, elle est celle à qui l'avenir, je crois, réserve le plus de triomphes : elle seule pourra découvrir ces infiniment petits du cerveau, du squelette ou des organes, qui expliqueront les différents tempéraments des hommes et des peuples*. Mais aujourd'hui, comme tant d'autres sciences, elle en est à ses débuts : et, du fait de sa jeunesse, elle n'apporte que de pénibles tâtonnements dans les problèmes complexes des popu- lations ligures '. Quelle que soit, au surplus, leur origine, qu'elles aient été aryennes ou non, elles se sont complètement fondues avec celles qui les ont conquises. Ni en Italie, ni en Gaule, ni en Espagne, elles n'ont éternellement défendu leur type, leur langue, leurs habitudes propres. Si quelques-unes d'entre elles, dans les Alpes, les Apennins, les Pyrénées et les Grampians, ont résisté plus longtemps aux influences voisines, cela a tenu surtout à la nature de leur pays et à certaines conditions poli- tiques. Mais tôt ou tard, cette résistance a été brisée, sauf 1. Pruiier-bey, Bull, de la Soc. d'Anlhr., W s., I, 1860, p. 442-407, etc.: Nicolucci, Anlropologia deW Italia, 1887. p. 7-8, et en J)ien d'autres lieux. 2. Serpi, p. 60 et suiv. Cf. Collignon, Bull de la Soc. irAïUhr., IV série, I, 1890, p. 748-7.J0. 3. Nystrcpm, l'ebcr die Fonnenverânderunjen, etc., 1902 {Archiv fiir Anthropo- logie, XXVIl). et, à propos de ce travail important : Lissauer, Zcitschrift fiir Ethno- logie. XXXIV, 1902, p. 1.59-100, et S. Reinach, Revue Archéologique, 1904, 1, p. 153-134. 4. Il y a, à ce sujet, de très justes remarques chez Deniker, Les Races et les Peuples de la terre, 1900, p. 123. 5. Je ne cite que pour mémoire la tradition ancienne, qui attribuait sept côtes à certains Ligures (,\ristoto. De animalihus, 1, 13, 1). TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. 127 peut-être dans le Pays Basque, où il est vraisemblable que le passé ligure a beaucoup laissé'. Mais, de ce passé, il ne reste aucun vestige un peu net, môme dans les régions méditerra- néennes qui lui appartenaient encore au temps des empereurs. Des langues barbares connues des Anciens, c'est le ligure que les Romains perçurent le plus longtemps sur la terre italienne, dans la région apennine : or, tout indice en a disparu du dia- lecte actuel de la Rivière de Gènes, et les caractères propres des hommes et des femmes de ces pays peuvent s'expliquer par la nature de leur sol et par les conditions de leur vie. En Gaule, moins de six siècles après la conquête celtique. César n'entendit plus parler des Ligures. Ni leur race ni leur langue ne les ren- daient réfractaires à des transformations profondes -. V. — TEMPÉRAMENT PHVSIOUE» L'étude du tempérament physique et moral des Ligures nous fera enfin sortir de l'impénétrable obscurité oh demeure le pro- blème de leurs origines. Nous avons, pour le connaître, des témoins oculaires. Ceux qui habitaient les rives de la mer de Sardaigne, les Alpes de Provence et les Apennins du nord, ont été souvent visités, depuis la fondation de Marseille, par les voyageurs grecs et les généraux romains : ils ont été observés avec soin par quelques-uns; les témoignages qu'on a portés d'eux concordent tous ^. — Voici donc le portrait qu'on traçait, aux abords de l'ère chrétienne, de ces populations 1. Cf. plus loin, ch. VII, §3. 2. Cf. Strabon, II, o, 28. Il faut bien qu'il n'y ait pas ou entre eux et les Gréco- romains des dillérences essentielles, pour qu'on ait pu songer à leur attribuer une origine grecque (Strabon, IV, 6, 2: cf. Pline, III, 124, 134, d'après Alexandre le Polyhistor). 3. De Belloguet, III, p. 44-47 ; Nissen, lUilisclœ Landeskunde , I, 1883, p. 408 et suiv. ; Issel, Liguria grologica e preistorica, II, 1892, p. 331 et suiv. 4. D'abord Tiniée (dans le De rnirabilibus auscultationibus, 90-92, Geffcken), puis, et plus long-uement, Posidonius cbez Diodore (IV, 20; V, 39) et chez Strabon (111, 4, 17; IV, 6, 2: V, 2, 1). 128 LES LIGURES. ligures, derniers rameaux visibles des peuples dont le nom avait occupé tout l'Occident. — C'était une rude espèce d'hommes'. Le Ligure ne payait pas de mine : son pays était pauvre, il se nourrissait mal, il lui fallait peiner et suer pour trouver une subsistance médiocre, et son corps ramassé et maigri, la petitesse de sa taille, révélaient l'éternel eiïort de sa vie. Mais il n'avait que l'appa- rence de la faiblesse, et ce frêle extérieur cachait une forte charpente, des muscles solides, et des membres d'une incroyable élasticité. ISul peuple de l'Antiquité, pas même les Grecs, n'avait su faire du corps un instrument aussi docile et aussi résistant. La fatigue n'abattait jamais le Ligure; ses organes et ses articulations semblaient répondre à sa volonté avec une précision immédiate. Comme force, il valait, dit-on, les grands animaux sauvages. Vivant dans d'âpres montagnes, souvent au milieu des neiges, ces hommes avaient acquis une sûreté de jarret, une souplesse de jambe, qui faisaient d'eux les premiers grimpeurs du monde -. On les disait d'invincibles piétons, et dans la marche et dans la course; en ténacité et vitesse, les Ligures n'eurent point de rivaux dans les pays méditerranéens : une habitude du langage accolait à leur nom la même épithète de « rapide » qu'aux lièvres et aux chamois de leurs mon- tagnes ^ A la guerre, ils ne possédaient presque point de cavalerie^; mais ils étaient d'incomparables fantassins et de très bons tirailleurs. Car les muscles de leurs bras avaient la mêuie fer- meté et la même agilité que ceux de leurs jambes. Mettez aux prises le plus grand des Gaulois, et un frêle Ligure : c'est le Gaulois qui sera vaincu. Et cette promptitude du bras et de la 1. Ce (|ui suit d'après Diodoro et Strabon. 2. Cf. Ïile-Livc, XXXIX, 2, 3; XL, 27. 12. 3. Iloslis levis, et velox, et repentiiuis, Tile-Livc, XXXIX, 1,6; Silius, VIII, 605 Pernix Ligus. 4. Slrabun, IV, 6, 2. TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. 129 main s'allia chez eux à une merveilleuse justesse du coup d'œil : ils furent les plus habiles de tous les chasseurs dans le genre de tir qui est le plus délicat, qui exige le plus l'une et l'autre qualités physiques, le tir à la fronde. Que des oiseaux passent devant un groupe de frondeurs ligures, chaque fronde choisira sa victime, et aucun coup ne manquera'. Les femmes, dans ce milieu, répondaient aux hommes : ceux-ci avaient une force de bêtes, celles-là une vigueur de mâles -. Elles besognaient sur la terre avec le même acharnement. Les Grecs ont raconté, non sans stupeur, qu'elles travaillaient jusqu'à l'heure précise de l'accouchement; l'enfant né, elles le lavaient, puis elles reprenaient la tâche un instant interrompue, labourant ou sarclant de leurs gestes habituels ^ Ces Ligures étaient donc les peuples des plus durs travaux \ Les uns, la journée entière, armés de lourdes haches, fendaient et abattaient les arbres puissants de la montagne. Les autres, courbés vers la terre, cassaient les cailloux de leurs rochers, pour se créer quelques terrains de culture ''. D'autres pourchassaient les bêtes sauvages. Et de plus hardis enfin, montés sur des barques plus simples même que des radeaux, faites peut-être de troncs d'arbres creusés, s'en allaient courir les mers dans une égale ignorance du danger et du secours, et demandaient aux eaux lointaines le poisson dont leurs rives se montraient avares °. Les 1. Dét.'iil ({ui vient de Tiinée (De inirab. atisnilL, 90}. répété par Eusl.nllic, Cumin. in Dionysiiim, 76, p. 232, Didot. 2. Diodore, IV, 20, 1 ; V, 39, 0. 3. De mir. aiisc, 91; Diod., IV, 20, 2 et 3; Strabon, 111, 4, 17. Il ii'osl pas dit. de ce trait des mœurs ligures, (ju'il se rapportât à la couvade; cola me parait certain, la couvade ayant été constatée ciiez les Corses et les Cantabres, les uns et les autres fort voisins, je crois, des Ligures (Diod., V, 14, 2; Sir., JII, 4, 17), et celte coutume, autrement dit l'alitement du mari, étant inséparable du fait que la femme vaque, pendant ce temps, aux travaux bnbituels (cf. V \iitliropo- logie, 1894, p. 3.")2-7). Cf. p. 17H. 4. Ce (jui suit d'après Diodore, V, 39; cf. Aviénus, G13 : Ligics asperi; Virg., Géorg., Il, 1()8 : Adsucluin mcdo Ligareni; Cic, De legc agr.. Il, 33, Oij: Diiri. "i. Strabon, V, 2, 1. 6. Cf. Plutarque, Paul-Ëinilc, 0. T. I. — 9 130 LES LIGURES. plus heureux étaient les bergers du rivage et de la montagne ^ : mais les autres, bûcherons, chasseurs, carriers, marins, furent éternellement en lutte contre tout ce qui résiste à l'homme dans la nature : le rocher, la forêt, la bête et la mer. — A lire cette description des êtres et de la vie ligures, on se trouve brusquement reporté dans les plus anciennes périodes de l'histoire légendaire de l'humanité : on croit voir en ces hommes les derniers des habitants des cavernes ', les fils de la montagne ^ aux chevelures longues et hirsutes \ prolongeant en face des mers étrusques la misère de leur douloureuse existence \ Mais ces Ligures des Alpes Maritimes et de l'Apennin génois étaient-ils l'image fidèle de ceux qui avaient peuplé autrefois toute la Gaule? L'espèce entière a-t-elle ressemblé aux plus récents rejetons qu'elle ait produits sur les rives de la Méditerranée? Il est difficile de l'affirmer. Les conditions du pays de Gênes sont peut-être la véritable cause de cette complexion physique et de ce genre de vie. Il n'y a pas, en Italie, de terre et de mer plus ingrates. Le sol ne fournissait en abondance ni blé ni A'igne, les arbres fruitiers y venaient mal, le soc de la charrue n'y remuait aucune glèbe qui ne fût mêlée de cailloux ^ Ne serait-ce pas la dureté du terrain qui aura fait peu à peu la dureté des corps? la mauvaise terre, qui les aura forcés à la mauvaise vie^? Qui sait si dans les vallées du Rhône ou de l'Allier, où la nature fait sortir d'un sol gras le plus facile des aliments, le Ligure n'a pas eu l'aspect plus réjoui et une existence plus molle? Il semble cependant que quelques-unes des habitudes phy- 1. Cf. Slrabon, IV, 6, 2. 2. Les cavernes étaient les demeures habituelles de quelques-uns, Diodore, V, 39, o; cf. plus loin. p. l.jO. 3. Cf. *Tite-Live, XXXIX, 32, 3 : Montein, anliquam sedem majoriim suorum. 4. Lucain, 1, 442-3; Pline, III, 47 et 13.^; XI. 130; Tite-Live, XXI, 32, 7. Les noms de capillati et de montani reviennent sans cesse à propos des Ligures. •"). 'Etiîttovôv -r-.va piov y.al àiy/V Diodore, V, 39, 1. (). Strahon, IV, G, 2 ; V, 2, 1; Diodore, IV, 20, 1; Tite-Live, XXXIX. I. 5-G. 7. C'est ce que dirent les Anciens des Ligures : Docuit cKjcr ipsc, Cic, De lege agraria. II, 3.'), y.ï. TEMPERAMENT MOUAL. 131 siques de l'Alpin et du Génois fussent un legs du tempérament ou des usages communs de l'espèce ligure. Le principal carac- tère qu'on ait signalé chez les Ligures de l'Océan et des époques lointaines est l'extraordinaire vitesse de leur course * : et c'est celui qu'on notait le plus souvent chez leurs congénères italiens des temps classiques. Ceux des rives de la Manche et de la mer du Nord firent aux négociants de Cadix l'impression de marins effrontés, conduisant leurs barques de cuir cousu au beau railieu des pires tempêtes, aussi orgueilleux dans leur insouciance que leurs frères cadets de la mer Intérieure -. Les Ligures, au nord comme au sud, ont donc été tout au moins une population de piétons aux marches rapides et de marins aux prouesses auda- cieuses. VI. — TEMPÉRAMENT MORAL Ces robustes travailleurs furent peu sympathiques aux Anciens. Ceux-ci ont traité les Ligures des Apennins, des Alpes et de la Provence, les seuls dont ils aient décrit la complexion morale, avec une défaveur marquée. On dirait que les aristo- crates de Rome et les aimables philosophes de la Grèce leur aient fait un reproche de n'être rien de plus que des hommes de peine, les éternels manœuvres de la vie matérielle. — Chez eux, disait-on, la vie intellectuelle n'existait pas. Ce furent les plus illettrés des peuples. Ils n'écrivaient, ne racon- taient rien sur eux-mêmes; ils n'avaient aucune histoire, aucune légende : ils n'entretenaient pas avec les hommes disparus cette communion de sentiments qui fait le charme des vieux récits. Le 1. Aviénus, 190, avec la réserve de la p. 112, ii. I. Ajoutez, mais toujours avec cette réserve, qu'Aviénus, G13, donae aux Ligures du bas Rhône, vers .3OO, la même caractéristique, asperi^ qu'on donna, au temps de Cicéron, à ceux des Apennins; p. 129, n. 4. 2. Aviénus, 98-107 : quoique Aviénus ne ])rononce pas le nom de Liiiures, il s'agit d'eux ici, des imligènes de l'Angleterre et peut-être aussi de l'Armoriqiie; cf. 14:{. 132 LES LIGURES. rêve et la pensée se bornaient chez eux à l'espérance et à la joie du pain quotidien K L'intelligence, cependant, ne leur faisait point défaut. Mais elle n'était guère que l'auxiliaire de leurs besoins physiques. Le Ligure avait l'esprit fertile en inventions et en tromperies-, sur- tout quand il s'agissait de voler ou de se tirer d'un mauvais pas. On disait couramment « duper comme un Ligure »\ Il fut un des plus astucieux personnages de l'Antiquité, une sorte d'Ulysse barbare. Quand Virgile, dans son Enéide, veut ajouter à un banal récit de combats singuliers l'épisode pittoresque d'une ruse de guerre, c'est à un chef des Ligures qu'il en attribue l'invention \ Leurs efforts intellectuels se dépensaient en em- bûches et en mensonges, ces embûches de la vie courante \ L'Antiquité les a représentés comme d'abominables pillards, bandits de grandes routes, très cruels et très hardis, voleurs de bestiaux, tueurs d'étrangers, et peut-être mangeurs de chair hu- maine *. Ce sont eux, disait-on, qui attaquèrent Hercule dans la plaine de la Crau"; j'imagine que les Lestrygons qui dévo- rèrent si allègrement les compagnons d'Ulysse, étaient les Ligures de Sardaigne \ La légende ne parlait que de leurs méfaits sur terre. Mais, en matelots endurcis qu'ils étaient, ils ne réservaient pas leurs audaces maritimes pour des gains et des trafics licites, et on les vit piller les comptoirs et écumer les rivages de la Méditerranée occidentale jusqu'au détroit de Gibraltar et aux approches de Cadix ". Après tout, brigandage 1. D'.iprès Cfiton, Oriij., Ir. 31. Peter (aptid Servius. Enéide. XI. 713) : Ipsi unde oriiindi siint, exacla momoria : inliterali: de même, Denys, I, 10, 3. 2. Caton, Or., fr. 31 et 32 (apud Servius. Enéide. XI, 700). 3. Galon, Or., fr. 32 : Omn-s fallaces ; Tite-Live, XXI, 34, 1 ; Virgile, Enéide, XI, 713-0; Ausone, Teclinopsegnion, 9, 23. 4. Virpile, En., XI, 609 et siiiv. ."). Tite-Live, XXXIX, 2, 2; XL, 27, 9. Cf. Justin, XLllI, 4. 0. Tite-Live, XLI, 18, 3; Diodore, IV, 19; cf. Slraboii. IV, 0. 3 et 6: V, 2, 7. 7. Strahon, IV, 1,7; Mêla, 11, 78. 8. Odyssée, X, 81 et suiv. Cf. Bérard, II, p. 209 et suiv. y. Tite-Live, XL, 18, 5 et 28, 7; Plularque, Paul-Émile, 6. TEMPERAMENT MORAL. 133 et piraterie leur étaient presque imposés par la pauvreté de leur pays et par la nécessité de vivre. Cependant, ils ne se montrèrent pas incapables de qualités plus humaines. Ils devenaient, le cas échéant, aussi hospitaliers que n'importe quelles tribus sauvages : on verra le gracieux accueil que ceux de Marseille feront aux Grecs de Phocée. La tradition rapportait que la route de la Durance et du mont Genèvre était devenue une des plus sûres de l'Occident, et elle traversait les pays des Ligures '. Il est vrai qu'ils avaient intérêt à ne pas rebuter les riches voyageurs, source périodique de reve- nus : mais au moins n'étaient-ils pas de ces sauvages stupides qui ne voient dans l'étranger qu'une victime pour leurs dieux. Enfin, ce furent de merveilleux combattants, solides, tenaces, têtus, étrangers aux paniques, ignorant que l'on peut craindre la mort. Sauf les Cantabres du nord de l'Espagne, aucun peuple ne fatigua plus les généraux de Rome que les Ligures italiens, toujours vaincus et toujours rebelles ^ Il fallut en arracher des milliers à leurs montagnes paternelles pour mettre un peu d'obéissance dans les régions apennines^ Parfois, à l'heure de la soumission, une tribu toute entière se suicidait, hommes, femmes et enfants, et disparaissait, pour demeurer libre, en un formidable et mutuel égorgement^ Ce courage et cet amour de l'indépendance s'alliaient à un culte extraordinaire pour le sol natal. Parmi toutes les nations de l'Antiquité, je n'en trouve aucune qui fût moins mobile. Aucune invasion, aucune expédition de conquête n'est partie de leur pays^ La guerre demeura avant tout pour eux une chasse, la prise immédiale d'un gibier qu'on emporte; ils se 1. De mirub. ausciiU., 83; Diodoro, IV, 19, 3-4; tous deux snn.s doute d'aprc-s Timée. 2. Tilc-Live, XXXIX, 1; XLI, 18: Plutaniuc, Paid-Émile, 0. 3. Tite-Live, XL, 38. 4. Orose, Y, 14, 3 : il s'agit non de Gaulois, mais de Ligures, suh radice Alpium. 5. On ne sait même pas, disaient les Anciens, s'ils sont venus d'ailleurs, cf. p. 132, n. 1. 134 LES LIGURES. battirent et tuèrent pour voler des marchandises et des bes- tiaux, et non pas pour garder des villes. Ils piratent, ils pillent, ils brigandent : mais cette façon de guerroyer est celle d'hommes qui ne veulent pas s'établir hors de chez eux; ils ne savent pas faire la grande guerre. De tous les noms de l'Anti- quité, c'est le nom ligure qui a le moins essaimé. Etrusques, Ibères, Italiotes, Hellènes, Celtes, Belges, (iermains, ont tous été, à plusieurs moments de leur vie, des peuples en marche, qui colonisent ou qui annexent : les Ligures furent, au con- traire, la population éternellement refoulée, et, contre les nations qui les traversèrent de toutes parts, ils ne tentèrent presque jamais un retour offensif. Quand ils cherchent les aventures lointaines, c'est uniquement sur les routes maritimes', et le métier de pêcheur et de marin n'est pas incompatible avec l'amour tenace des poutres et du seuil de la chaumière, avec le culte des tombeaux et du foyer : courir sur mer, c'est éviter toute autre demeure que celle de son pays. Chassé par l'ennemi de sa terre, le Ligure y revient dès qu'il peut -. Le plus grand châtiment qu'on puisse lui infliger, c'est de le contraindre à en émigrer pour toujours ^ Une force invincible l'unit aux sépulcres de ses ancêtres et aux pénates de sa vie \ et il semble fait à l'image de ses montagnes, dur et stable comme elles. — Je le répète, ce portrait moral ne s'appliquait qu'aux Ligures des Apennins et des Alpes. On verra que sans doute, sur plus d'un point, ceux de la Gaule leur ressemblaient ^ 3Iais aucun écrivain ancien ne l'a dit. 1. Voyez p. 12(1. 131, 132. Plus on étudie ce monde ligure, plus y apparaît le rôle prépondérant de la mer (ib., et p. 145-6, 152-3, 130-8, 182). Et je me demande si son unité, sa langue et quelques-unes de ses habitudes,, n'ont pas été créées par une nation de la mer : et je songe chaque jour davantage aux hommes de la mer du Nord, et à un peuplement de TEurope, dans les temps préhistoriques, analogue aux migrations de l'époque des Normands. 2. Aviénus, 145. 3. Tite-Live, XL, 38, 4. 4. Ibidem. 3. Cf. plus loin, p. 167, 160, 173 et s., 178 et s. LES IJIEUX. 135 Y 1 1 . — LES DIEUX' Sur la religion des Ligures nous n'avons aucune certitude : je parle et de ceux de l'Italie classique et de ceux de la Gaule préhistorique. Ni eux mêmes ni les Gréco-Romains n'ont laissé aucun souvenir, écrit ou graA'é, des croyances et des rites qu'ils pratiquaient. Leur éloignement pour toute littérature a con- damné leurs voisins à l'ignorance et leurs dieux au silence. J'essaierai cependant de conjecturer ici ce que fut la religion ligure; et, guidé par les inscriptions de l'époque romaine-, par de A^agues allusions glissées dans les textes, par les lois les moins incertaines des faits religieux, je voudrais reconstituer la foi de nos premiers ancêtres connus. Elle était, je crois, étroitement liée à la vie du sol. Ces hommes sédentaires ^ attachés au coin qu'ils labouraient, vivant de la terre et pour elle, avaient fixé à jamais sur cette terre même les dieux qui engendraient leurs craintes et leurs espérances. Ils animaient par des Esprits ou des Génies les formes de la nature qui les entourait, sources et lacs, fleuves et montagnes, et la carte physique des pays ligures était l'image de leur panthéon *. De toutes les choses du sol, les sources, on l'a vu, sont les plus utiles à la vie humaine ; elles étaient aussi celles dont l'existence, capricieuse et variée, rappelait le plus cette vie elle- même ^ Leurs murmures semblaient pareils à des voix; elles aussi couraient et sautaient, et ces mille chaniiements de leur aspect et de leurs bruits, qui éveillent tant de poétiques images dans les temps littéraires, multipliaient chez les Anciens les 1. Celesin,L(' Tcoyonie dell' aniica Lujuria, ISfiS (incohérent). 2. Surtout (les régions montap'neuses ou forestières des Alpes, des Pyrénées et des Ardennes, oii populations et cuites ont le moins changé. 3. Cf. p. 133-4, 173-4. 4. Mot de Tylor, La Civilisalion primitive, trnd. fr., H, p. 270. u. Cf. p. 103-0. 13tj LES LIGURES. sensations d'un contact religieux'. Tout en désaltérant Thomme, elles lui sourient, elles l'égaient ou l'étonnent. On dirait qu'elles lui parlent, et il cherche à les comprendre. Elles n'ont pas, pour son imagination d'enfant, la froide austérité des forêts immobiles; elles sont, de toutes les forces de la nature, celles qui étaient le plus près de son àme-. Puis, que d'inestimables bienfaits il attendait de ces bonnes et vivantes nourricières! C'est la fontaine qui rafraîchit, repose et purifie, qui soulage la fièvre, rend la vigueur et guérit la maladie : elle avait autant de vertus que de formes. Si c'est autour des sources que grandirent les groupes humains, elles furent, pour ces mêmes groupes, les rendez-vous permanents de leurs prières : créatrices des pre- mières sociétés, et leurs premiers dieux ^ — C'est à l'époque ligure que remonte le culte des sources saintes, je devrais dire de toutes les sources de la Gaule. Car la sainteté était insépa- rable d'elles, et, froides ou chaudes, elles furent également esprits ou génies, dieux ou déesses : et Divone, la fontaine de Bordeaux^ et celle de Nîmes ^ aussi bien que la Seine, l'Yonne et l'Huveaune marseillaise, ou que les eaux plus énergiques de Néris, de Luchon et de Bourbon ^ Qu'elles se perdissent dans les bois, qu'elles fussent pieusement recueillies par les hommes, qu'elles vécussent la vie brève et humble d'un ruisseau rustique, qu'elles s'étendissent en des lacs sans fond, abîmes d'eaux mys- térieuses', ou que les hasards du sol les appelassent au rôle glorieux de grand fleuve, le nom que portaient les fontaines de la Gaule était toujours celui d'un Génie qu'on adorait en elles \ 1. Tylor, II, p. 271-U; Mériinoe, De antiquis ajet d'un culte plus intense^ : arbre impérieux, indépendant et exclusif, il étouffe les autres espèces, et sa stature est souvent plus imposante, plus droite et plus dégagée que celle du chêne ^ — A cette lointaine époque remonte aussi l'adoration particulière de certaines herbes aux vertus secrètes ou à la vie étrange : la sauge et la verveine odorantes, compagnes fidèles des demeures humaines, réconforts de l'homme qui soufîrc " ; et le gui, la plus extraordi- naire des plantes, qui, seule, ne tire pas sa vie et ses forces du sol, dont les oiseaux propagent la semence, qui semble A-enir 1. Tilc-Livc, XXI. ."{S, 9 : /;( siiiumo sacratiim vcrlici- Pœniiuim montani appellanl; cf. HoUlcr, II, f. 1U21 et ^uiv., et ici, p. 123, n. 1, p. 48, n. 2. 2. Cf. plus haut, p. 1.37, n. 6. 3. Cf. surtout Mannhnrdt. W'ald- iind Fcldkulte, I. 187.D, ch. 1 : Die Baumseelc. t. Silius llalicus, UI. GS8-691: Ovide, Màtam., YUl, 743 et suiv. 5. Fa.jo dco, C. I. L., XIII. 33, 223, 224, 22.'). C. Mouillefert, Traité des arbres et arbrisseaux, 1892-8, p. 1144-7 : il peut atteindre 40 m., son fiit re^te le plus souvent nu, dépouillé de gourmands. 7. Pline, XXV, 105-C: XXYI. 31. LES DIEUX. 139 du ciel et s'incliner vers la terre', et qui se déploie, éternelle dans sa sombre verdure, au moment oii les arbres qui la portent se dessèchent et paraissent mourir, — défi permanent à toutes les habitudes de la nature ambiante-. Enfin, d'autres Esprits animaient les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre. Les êtres vivants les plus redoutables ou les plus forts, ennemis de l'homme ou fécondateurs de ses troupeaux, étaient autant de dieux pour lui : l'ours, le sanglier et le loup de ses forêts, le taureau aux cornes belliqueuses, et le bélier, père de ses bestiaux ^ — Deux animaux surtout attiraient son atten- tion naïve : le corbeau et le serpent. Le serpent, d'ordinaire inof- fensif, s'attachait au creux d'un rocher, à un buisson, à un tronc ou des branches d'arbre : comme l'homme, il avait sa demeure, et comme lui, il s'attardait sur le bord des fontaines, et comme l'arbre et la source, il semblait sortir de la terre féconde ^ Le corbeau rappelait, parmi les êtres de l'air, ce que paraissait la source sur le sol : il était bavard, agité, capricieux et têtu à la fois; ses cris avaient des modulations infinies; puis, quand il se fixait sur une colline, il y revenait sans cesse, et il y vivait, presque éternel, plus âgé que des générations d'hommes'. Et les familles humaines, qui revoyaient le serpent près de sa source, le corbeau sur son sommet, et tous deux souvent dociles 1. Bosc, Xoiivcau cours complet d'agriciiUiire de Deterville, VII, IS22, p. 008 : « Cet arbuste présente deux singularités reniarqualiles : Tune, c'est que, quoiqu'il vive aux dépens de la sève d"arbres fort diiïerents, il ne présente pas de variations dans sa forme ni dans ses qualités; la seconde, c'est (ju'il pousse dans toutes les direc- tions, c'est-à-dire qu'on en voit qui portent leurs branches vers la terre ou paral- lèlement à sa surface, sans chercher à les relever vers le ciel, comme presque tous les arbres. ■> 2. Pline, XVI, 243 et suiv. A. Surtout d'après les monuments figurés de la Gaule à l'époque romaine; pour l'ours, cf. p. 95, n. 1 ; sur le sanglier, cf. Reinach, Bronzes Jigiircs, p. 2.').o; le bélier? ibid., p. 19.')-8; le serpent, ibid.-. sur tous ces animaux, le même, Cultes, p. 6o-7f). 4. Pline, VIII, 139. Cf. de Lacépède, Hist. nul. des Serpens, II, 1789, p. 143 et s., loO et s., 134 et s.; Pottier, Dictionnaire des Antiquités, au mot Draco, p. 406; Bœlti- cher, Der Baumkultus der Hellencn, IS-ïG, p. 204 et suiv. .5. Cf. Guéneau de Montbeillard, Histoire naturelle des Oiseaux (Butîon), III, 1775, p. 19 et suiv. 140 LES LIGURES. et familiers, purent croire qu'ils étaient les véritables Génies de Tendroit, et elles les associèrent, dans leur dévotion, à la fontaine, aux arbres et à la montagne'. Ainsi, des myriades d'Esprits peuplaient la Gaule. Xe croyons pas que les hommes adoraient en eux les forces vivantes de la nature. Ce qui se passait dans leur àme était plus simple, plus net, plus concret que le vague respect d'une puissance supé- rieure. Ils voyaient dans ces êtres qui les entouraient, source, arbre ou corbeau, des Génies domiciliés sur la terre, ayant chacun son domaine à lui, maître et protecteur du lieu. Les familles partageaient avec eux les coins du sol qu'elles habi- taient. Le monde était fait de milliers de dieux et de milliers d'hommes, vivant côte à côte, et les tribus connaissaient surtout les Esprits qui demeuraient près d'elles '. La Gaule ligure, comme l'Italie du bon roi Evandre, était vouée au culte des Faunes et des Nymphes indigènes. Mais, de ce que telle était la religion des Ligures, il ne s'en- suit pas qu'elle fut l'œuvre propre des peuples auxquels on donnait ce nom : rien ne prouve qu'ils ne l'aient point reçue de populations antérieures. Ces croyances étaient le fond commun de leur vie morale; mais il a pu leur venir par héritage de leurs ancêtres anonymes. Car cette religion du sol est de celles qu'on ne détruit pas, et qui se transmettent d'âge en âge, de vaincus à vainqueurs, avec la possession et les bénéfices du sol lui-même. En prenant la terre aux Ligures, les (jaulois en acceptèrent à la fois les moissons, les noms^ et les dieux; et après eux, ni les Romains, ni les Barbares, ni les Chrétiens n'extirperont jamais de leurs domaines, trente à quarante fois séculaires, les Génies des mon- 1. Le corbeau du iiiniu de Fourviêres est représenté sur les monuments figurés, Allmer et Dissard, Musée, II, p, 148 et suiv. 2. Il est fort probable que la plupart des Esprits ou Génies de tribus, de l'époque romaine, remontent aux temps ligures. 3. Cf. p. 114. LES DIEUX. 141 tagnes et des fontaines, les Esprits protecteurs des lieux. Puisque la glèbe nourrit et que la source guérit, il faut qu'il y ait en elles une puissance, quelle qu'elle soit. Ces dieux-là sont les plus utiles, les plus familiers, les meilleurs de tous. Car l'homme a besoin de converser avec ses dieux ; il accepte, à la rigueur, qu'ils ne soient pas visibles : mais il les veut très proches et fixés à une demeure, comme le corbeau à son rocher. Le Christianisme ne gagna les masses, ne devint une foi populaire, que lorsque les villes et les villages eurent leurs tombes de saints locaux, guérisseurs de maladies et protecteurs des moissons : ce qui permit aux hommes de se passer durant quelque temps des antiques Génies des sources, des rochers et des arbres'. Mais ceux-ci, au reste, reparurent bien vite, tantôt en marge de la religion officielle, et tantôt sous l'abri tolérant qu'elle leur offrait : la sorcellerie eut ses fées et ses dames, et le Christianisme eut ses Vierges, les unes et les autres se partageant les monts, les bois et les fontaines, sœurs ennemies et héritières dissemblables de mères communes. Et même, cette inimitié n'élait qu'inter- mittente. Jeanne d'Arc n'entendit jamais plus clairement les voix de ses saintes que dans les vieux bois imprégnés de pratiques païennes : son enfance s'est passée dans un étrange et tou- chant christianisme, encore tout chargé des mystères de l'an- cienne foi rustique. Ces compagnons de Jeanne, qui vont se guérir à la Fontaine des Groseilliers, ce Grand Hêtre au pied duquel le prêtre chante l'Evangile la veille de l'Ascension, ces pieux repos des croix du Christ auprès de chaque source-, tout cela ramène notre pensée vingt siècles en arrière, en plein temps des rois Saturne et Faunus; et cette àmc d'héroïne, qui à la fin relève des sentiments les plus subtils d'une nation mo- derne, emprunta ses premières pensées aux plus lointaines et 1. Cf. Dufoiirc([, La Christiaiiisalion des foules. 19U3, p. 43-47. 2. Procès de Jeanne d'Arc (Quichorat), 1, p. 07 et suiv., 210 et suiv., II, p. 397, 410 et suiv., etc. 142 LES LIGURES. plus naïves conceptions de la vie de la nature. Sur ce tronc indéracinable de la religion du sol, tous les dieux nouveaux ont greffé leur culte. Et aujourd'hui encore, la vogue subite et inouïe de certains sanctuaires de hauteurs et de quelques pèle- rinages de sources nous montre avec quelle fidélité rhomme conserve le fond religieux des Ligures. Mais dès ces temps ligures, planait déjà sans doute, au-dessus de l'inextricable fouillis des Génies des lieux, la religion de quelques forces générales, agissant sur tous les hommes, et leur inspirant des pensées semblables. Ces forces étaient d'ailleurs, comme les Esprits locaux, uniquement celles qu'on voyait des yeux, qu'on percevait parles sens. La Terre, le Soleil, le Feu, la Lune \ l'Etoile du Soir -, et la douce Etoile du Matin qui annonce le jour ^ êtres supérieurs de la nature qui produisent partout la lumière, la chaleur et la vie : voilà les seuls grands dieux qu'ait connus le monde ligure *. De ces divinités à action étendue, la Terre était sans doute la plus adorée, soit sous forme d'une divinité féminine, isolée et souveraine ^ soit associée à quelque compagnon, un Saturne barbare, qui aurait été à la fois son fils et son époux, engendré et engendrant par elle, comme les semences du blé se mêlent au sol qui les a produites ^ : le règne de Saturne, dieu primitif de ritalie, a embrassé, je crois, tout l'Occident ligure. La terre^ 1. Cf. César, VI, 22, 2; Strabon, III, 4, 16: IV, 4, 6; Diodore, If, 47, 2-3. Cf. plus loin, p. 145 et s. Fréquence du croissant et du soleil sur les tombes (C /. L., II, p. 1204). Il ne serait pas impossible que les épisodes de deuil qui accom- pagnent le mythe de Phaéton (cli. V, § 10) n'eussent été inspirés aux Grecs par les rites barbares d'un culte solaire. 2. XocUirmis, C. I. L., 111, 1056; V, 4287. 3. Strabon, 111, 1, 9; C. /. L., Il, 676-677. 4. Cf. à ce point de vue les inscriptions de Vérone, C. /. L., V, 3221 et suiv. 5. La Vénus des caps ou des îles de l'Espagne (Aviénus, 158, 315), dite Venus marina (315), n'est sans doute pas différente d'une Terre-Mère. Si, ce dont je doute encore, la figure féminine des monuments mégalithiques (p. 164, n. 3) est une déesse, ce ne peut être que la Terre, représentée en qualité de Mère des Lares et des Mânes. 6. Sur les vieux sanctuaires d'un Saturne occidental : Aviénus, 165 et 2I(> (Espagne); C. 1. L., V, 3225, 3291-3; Plutarque, De defeclu oraculorum, 18. LES RITES. 143 dont ce règne symbolisait le culte, n'était-elle pas lu vraie créa- trice, renouvelant sans cesse les moissons de blés et les tribus d'hommes, à la fois mère des humains et mère de ces milliers de dieux, sources, arbres et rochers, qui sortaient des entrailles du sol? D'elle tout venait, en elle tout rentrait, et les astres eux-mêmes. Le mystère de la production terrestre est peut-être le premier cjui élargit la religion par delà les étroites limites de la crainte d'un Génie voisin'. En cela encore, le fond ligure n'a point disparu. Dans les rites de toutes les religions qui se succéderont en Gaule, nous retrouverons des traces du culte du Soleil et du culte de la Terre. Quand nous célébrons la naissance du Christ, dans ces jours de décembre où le soleil rajeuni recommence s*i course, nous ne faisons que partager la joie de nos premiers ancêtres, célébrant bruyamment le renouveau de l'astre nécessaire-. Que de naïves prières dans les champs et les villages, pendant les journées de mai et la grande fête d'août, qui sont adressées aujourd'hui à une Mère Divine rappelée au ciel, et qui allaient autrefois à la Terre d'en bas. Mère des Dieux et des Hommes^! VIII. — LES RITES La religion celtique s'annexera tous ces dieux. A plus forte raison absorbera-t-elle nombre de rites ligures dans son culte et sa divination, car l'homme abandonne moins volontiers ses cérémonies que ses dogmes, change plus rarement le cadre que le but de sa vie religieuse, et les paroles dirigées vers un dieu ont souvent été faites pour un autre dieu qu'il a détrôné. Aussi, bien des gestes ou des formules que nous attribuons aux Celtes ne sont que l'éternelle répétition des habitudes de leurs devan- 1. Cf. Tylor, II, p. 3o0-3o:) ; I, p. 308-375; Dioterich, MiiUcr Erde, 190."). 2. Cf. Duchcsne, Origines du cullc chrétien, 188U, p. 250-4. 3. Cf. Usenpr dans les Philosophische Aufsulze en l'honneur de Zeller, p. 27.5-302 (Aile Bitigange). 144 LES LIGURES. ciers. — Voici, parmi les institutions religieuses des Gaulois, celles qu'ils ont soit empruntées aux populations antérieures, soit partagées avec elles. Les Ligures furent de féroces immolateurs d'hommes. Leurs dieux étaient friands de victimes humaines, et il est probable que, lors des sacrifices, les dévots partageaient le sang et les chairs avec leurs Esprits, dans la communion d'un repas sacré *. Encore en l'an 173 avant notre ère, les Ligures apennins dépeçaient les corps de leurs prisonniers pour les offrir aux puissances divines-. Peut-être, jadis, celles-ci avaient-elles reçu aussi en victimes les étrangers égarés dans les Alpes : mais Hercule, dit-on, fît comprendre aux indigènes qu'il y avait plus de profit à trafiqaer avec les Grecs ou les Étrusques qu'à les servir en festins aux dieux *. La religion était, chez eux, plus tenace encore que meurtrière. Elle réglait sans doute les moindres détails de leur vie. Elle faisait en tout cas de la guerre une conjuration sacrée* : si rusés et si braves qu'ils fussent, ils attendaient la victoire autant des charmes et des maléfices que des embûches et du courage. On racontait que, dans une armée ligure, il n'y avait jamais que la moitié des hommes d'engagés; les autres jouaient de la musique pour attirer la faveur des dieux'. Ces peuples furent une proie permanente pour la divinité : et c'étaient, je crois, des tribus d'origine ligure que ces Bretons ou ces Irlandais des premiers âges, qui, hommes ou femmes, prophétisaient sous les souffles d'esprits divins". 1. Cf. Solin, XXII, 2, disant de l'Irlande : Inlaunana inrolarum ritu cspero.... San- guine intcremptoruin haiisto priiis victorcs vullus suos oblitnint. 2. Tile-Live, XLl, 18, 3. 3. Diodore, IV, 19, 4 et 1. 4. Tite-Live, XXXVI, 38, 1 : Lege sacrala coarto exercilii. 5. Schollaste de Platon au Phèdre, 13 (Didot, 111, p. 310). 11 est fort probable que les Ligures, comme tant d'autres peuples, faisaient à la musique une part pré- pondérante dans leurs exercices sacrés : leur nom vient peut-être de là (cf. p. 111, n. 1); cf. Diodore, II, 47, 2-3. 0. Solin, XXII, 7 (on a conjecturé qu"il s'agissait des indigènes des îles Sorlingues). LES RITES. 143 Enfin, la religion encadrait la terre de môme qu'elle inspirait les hommes. Dans les îles qui bordaient les côtes de l'Atlantique, sur les principaux promontoires qui surplombaient la mer Extérieure, les navigateurs étrangers signaleront, à l'époque gauloise, l'existence de sanctuaires indigènes, aux rites monstrueux, aux desservants bizarres. Je suis convaincu qu'ils sont tous anté- rieurs à l'invasion celtique. — En face de l'embouchure de la Loire, était l'île des Bacchantes' (Le Croisic?) : des femmes mariées y vivaient en une pieuse confrérie, mais loin de la pré- sence de leurs époux, relégués sur l'autre rive pour un périodique abandon. Dans la terre sainte, chaque année, elles rebâtis- saient elles-mêmes, entre le lever et le coucher du soleil, le toit de l'édifice divin ; et si l'une d'entre elles laissait tomber sa charge de matériaux, ses compagnes la mettaient en pièces, et faisaient le tour de l'enceinte en hurlant de délire et en portant les membres de leur victime : il ne se passait pas d'anniversaire de ce genre sans un meurtre rituel, garantie de solidité et de sainteté pour l'édifice renouvelé-. — A ces rites meurtriers et solitaires s'opposait l'hospitalité des prophétesses de l'île de Séna (Sein) : celles-là étaient toujours prêtes à accueillir ceux qui partaient exprès de leur pays pour recourir à leurs offices divins. Elles appartenaient en entier aux mystères d'un culte de la nature analogue à celui de Bacchus : elles savaient soulever les tempêtes, se changer en bêtes, guérir tous les maux, prédire l'avenir, sorcières attitrées de la mer occidentale, et maîtresses de ses vents ^ — Ailleurs, dans une île voisine de la Bretagne insulaire, on célébrait des rites qui rappelaient ceux de Gérés et deProserpine', c'est-à-dire inspirés par la maternité de la Terre. 1. Connue sans doute dès le temps de Pylliéas: Strabon (Posidonius), IV, 4, 6; Denys le Périégète, .j70-.374. 2. Cf. Sartori, Ueber das Bauopfcr {Zeitschrift fur Ethnologie, XXS., 1S98), p. 1 et s. 3. Mêla, III, 48. Salomon Reinach croit ces vierges de Sein une simple fiction d'origine hellénique {Cultes, I, p. 19.J-203). 4. Strabon, IV, 4, Tj. T. I. — 10 146 LES LIGURES. — Plus loin de la Gaule, d'autres îles et d'autres caps de l'Europe occidentale furent couronnés, par les plus anciens Barbares, de sanctuaires de ce genre. Le long des côtes de l'Espagne, îlots et promontoires étaient voués à des Saturnes ou à des Vénus indigènes*, divinités des forces fécondes; sur la Baltique, Rugen montrait son bois de la déesse Nerthus, la Terre ger- manique-; l'Italie installa Circé l'enchanteresse près d'un cap puissant, et la sibylle de Cumes dans l'antre d'une redoutable citadelle : et l'une et l'autre rendaient aux navigateurs de la Méditerranée les mêmes services divinatoires que les Neuf Vierges de Séna à ceux de l'Atlantique; les îles d'Hyères pos- sédaient leurs autels et leurs rites ^; la Bretagne eut près d'elle Mona (Anglese}'), l'île aux bosquets sacrés, souillés du sang de tant de victimes humaines^; et plus au nord encore, à l'extré- mité de l'Ecosse, des îlots se perdaient à moitié dans la brume, peuplés de quelques « saints hommes », domaine réservé d'un Saturne « enchaîné » ". Un privilège sacré enveloppait partout les îles et les promontoires : les peuples de la mer y trouvaient la religion dont ils avaient besoin. Cette ligne d'îlots et de caps sacrés qui bordaient l'Europe, demeura, tout près de l'époque chrétienne, le vestige du culte orageux rendu par les Ligures à la Terre, sur ces limites extrêmes du rivage oii le sol à son tour semble naître de la Mer. Les Druides celtiques racontèrent plus tard à Jules César que la Grande-Bretagne conservait les traditions les plus pures de leur science religieuse, et que c'était là qu'ils allaient l'étudier'' : peut-être, à côté des leçons gauloises que leur donnaient leurs frères bretons, recherchaient-ils aussi les mystères autochtones 1. Cf. p. 142, n. 5 et 6. 2. Tacite, Germanie, 40. 3. Apollonius de Rhodes, IV, 6o0-2. 4. Tacite, Annales, XIV, 29-30. o. Plutarque, De defcctu oraculorum, 18; cf. Solin, XXIL 7 (les saints habitants des îles Sorlingues ?). 6. César, VI, 13, 11. TERTRES ET CHAMBRES FUNÉRAIRES. 147 des sanctuaires ligures, et visitaient-ils de lointaines fraternités océaniques, familles perpétuelles de serviteurs de la Terre-Mère ' , Vestales ou Frères Arvales du Nord, qui gardaient les rites immobiles du plus ancien culte universel de l'humanité'. IX. — TERTRES ET CHAMBRES FUNÉRAIRES'^ La terre ligure se chargeait sans cesse de nouveaux dieux. Aux Esprits qui animaient la nature s'ajoutaient ceux qui res- taient des hommes : les populations de ce temps croyaient au prolongement de la vie par delà ce que nous appelons la mort. Il est possible que, dans un âge plus reculé, le droit à l'immortalité n'ait pas été décerné à tous les êtres humains, et qu'il fut jugé la prérogative des familles supérieures, des chefs ou des riches ^ Peut-être est-ce une distinction de ce genre qui explique la différence de traitement que l'on avait fait subir aux morts, brûlant les uns et enterrant les autres : ceux-là, destinés à devenir cendres et poussière, étaient ceux qui 1. Cf. loino H. (11. V. § 1. 2. La Dca Dia dos Frères Arvales n'est autre que la Terre-Mère ou, comme on voudra, la Cérès italienne ; cf. Wissovva, Religion, p. 162 ; Encyclopadie, II, c. 1472 et s. 3. Pour ce paragraphe et les quatre suivants : Bertrand, Archéoloçiie celtique et gauloise, 2" éd., 1889: La Gaule avant les Gaulois, 2" éd., 1891, p. 123 et suiv.; Car- tailhac, La France préhistorique, 2" éd., 1896; Reinach, Catalogue du Musée de Saint-Germain, salles II et 111; G. et A. de Mortillet, Musée préhistorique, 1'* éd., 1881 : 2" éd., 1903; Cazalis de Fondouce, Allées couvertes de la Provence, 1873 {Méin. de VAcad... de Montpellier) et 1878 (Matériaux); de Vesly, Carte préhistorique... de la Seine-Inférieure, Rouen, 1877; Bézior, Inventaire des monuments mégalithiques du dép. d'Ille-et-V Haine, Rennes, 1883: du Chateliier, Les Époques préhistoriques et gauloises dans le Fini.>itère, 1889, p. 9 et suiv. (nouvelle édition en préparation); A. de Mor- tillet, Rapport sur les monuments mégalithiques de la Corse, 1893 (Nouv. Arch. des Missions); Castanier, La Provence, I, 1893, p. 82 et s.; Bousrez, Les Monuments mégalithiques de la Touraine, 1894; A. de Mortillet, Les Monuments mégalithiques du Calvados (Assoc. franc.. Congrès de Caen, 1894); Chauvet, Statistique et Ribliographie des sépultures pré-romaines du département de la Charente (Bulletin archéologique, année 1899); de Gérin-Ricard, Statistique préhistorique... des Rouches-du-Rhône, du Var et des Rasses-Alpes, Marseille, 1899; Pothier, Les Tumulus du plateau de Ger, 1900, p. 1-34; A. de Mortillet, Les Monuments mégalithiques de la Lozère, 1903: les revues citées p. 136, n. 2; etc. 4. Cf. Jordanès, Getica, 13, 78. 148 LES LIGURES. devaient vraiment périr; les autres, dont les corps étaient pieu- sement conservés, allaient continuer à A'ivre'. Mais aux approches des temps historiques, je doute que cette dissemblance des hommes devant la mort fût acceptée comme un dogme. Après tout, ce qui engendre surtout la croyance à l'immortalité, c'est la crainte ou le regret des siens, et l'espérance de leur plaire ou de les revoir; et, comme de tels sentiments ne sont le privilège d'aucune àme, la survivance ne put demeurer le monopole d'aucune classe : chacun, au gré de ses pensées, prêta une nouvelle existence à ses proches. Il y avait, au sixième ou au septième siècle, plusieurs manières de traiter les dépouilles mortuaires : toutes sem- blaient révéler le désir qu'avait l'homme d'envoyer ses morts vers les dieux souverains. Soleil, Terre ou Feu. La plus destructive consistait à livrer les corps aux bêtes ou aux oiseaux de proie : usage, évidemment, qui comporte le mépris profond du cadavre, mais qui n'exclut pas la conviction d'un Esprit éternel, pouvant animer ailleurs un autre corps. Les peuples qui ont pratiqué ce rite pensaient que les âmes des défunts, transportées par les vautours ou les oiseaux de haut vol, s'en allaient rejoindre, à travers le ciel, le Soleil et les astres- dieux où elles devaient vivre -. Aucune preuve formelle n'auto - rise à affirmer que les Ligures aient toujours gardé cette cro3^ance et cette pratique : mais différents indices permettent de supposer qu'elles ne leur ont pas été étrangères ^ — Plus sou- 1. Cf. Tite-Live, V, 48, 3. 2. Silius Italicus, III, 340-3. Hérodote, I, 140 : « On n'enterre point le corps d'un Perse qu'il n'ait été auparavant déchiré par un oiseau ou un chien. » 3. Elles sont signalées chez les Celtibéres (Silius, III, 340), où Ton rencontre plu- sieurs usages semblables à ceux des Ligures. Les os inhumés après décharnement, de certaines tombes mégalithiques (du Chatellier, p. 12-14; Bertrand, La Gaule, p. 146; etc.), sont peut-être ceux de cadavres livrés d'abord aux oiseaux de proie; cf., avec d'autres solutions, Cartailhac, p. 288 et suiv. ; Leguay, Bull, de la Soc. d'Anthr., 1883, p. 312, etc. 11 paraît bien certain que beaucoup de dolmens (les plus anciens, cf. p. 152, n. 2) sont, non des tombes destinées immédiatement aux défunts, mais des ossuaires ou des reliquaires où les ossements ont été recueillis longtemps après la mort (Cartailhac, p. 302). TERTRES ET CHAMBRES FUNÉRAIRES. 149 vent, le corps demeurait à tout jamais fixé à la terre où il avait A'écu, qu'il fût brûlé ou inhumé : et ces deux rites d'apparence si contraire, l'ensevelissement et l'incinération, s'adaptaient également, et tout aussi bien que le précédent, à la croyance en l'immortalité. Peut-être chacun d'eux signifiait-il une manière particulière d'arriver à la nouvelle vie : la flamme y conduisait les uns, les autres s'y rendaient d'eux-mêmes, avec leurs corps d'au- trefois. Mais, cendres ou cadavres, livrés au Feu ou à la Terre, les morts recevaient des survivants des soins identiques : on leur donnait des demeures semblables, ils paraissaient destinés à une existence pareille à celle qui venait de finir*. Les morts avaient les mêmes besoins et les mêmes goûts que les vivants : on veillait à ce qu'ils pussent prendre les mêmes habitudes. Aussi leur bâtissait-on, comme tombeaux, des demeures de pierre qui rappelaient ces grottes ou ces cavernes dans lesquelles tant d'hommes avaient vécu. Tantôt on ouvrait pour eux des caveaux dans le flanc des collines'; tantôt on leur créait, de toutes pièces, des chambres sépulcrales sur la surface du sol. — Ces chambres, que nous appelons aujourd'hui des « dolmens », étaient d'aspect et de forme très variables : les unes consistaient simplement en de longues galeries couvertes, couloirs plutôt que salles; les autres, plus intelligemment com- prises, étaient de vastes espaces bien clos, précédés souvent 1. Sur 92 sépultures mégalithiques, sans objets de bronze, fouillées dans le Finistère, fil étaient à incinération, 26 à inhumation (du Chatellier, p. 22); sur 31 à objets de bronze, 3 seulement à inhumation (p. 45) : en admettant que la seconde catégorie indique toujours une époque plus récente, l'usage de Tinciné- ration serait donc allé en se répandant. Dans les deux tertres voisins de liSlimiac et du mont Saint-Michel de Carnac, l'inhumation est le rite du premier, l'incinéra- tion du second (de Closmadeuc ap. Bertrand, La Gaule, p. 128). Incinération (plus rare) et inhumation dans les grottes artificielles (Cartailhac, p. 158-9); dans les tunmli lorrains (Beaupré, Bull, ardu, 1903, p. 438); etc. Presque partout, ces deux rites ont été acceptés simultanément; cf. Marquardt, Privatleben, p. 362. 2. Région de la Marne : de Baye, L'Arrhcnlogie préhistorique, l" éd., 1880, p. 131 et suiv. ; 2% 188"^, p. 61 et suiv. ; Cartailhac, p. 153-161. En Basse Bre- tagne, Aveneau de La Grancicre, Bull, de la Soc. polym. du Morbihan, 1S97, p. 3 et suiv. loO LES LIGURES. d'un grand vestibule d'accès ', Parfois, le caveau était, tel qu'une maison par la porte, fermé par une dalle encadrée de son seuil, de ses montants et de son linteau-; et parfois encore, l'une des larges pierres qui formaient la chambre du mort était percée d'un trou, comme pour permettre à son Esprit d'aller et de venir à sa guise \ — Cette demeure n'était point visible du dehors : c'est le fait du hasard, du temps et des intem- péries, si les dolmens montrent aujourd'hui à découvert leurs squelettes puissants de supports et de tables. Jadis, ils étaient entièrement recouverts et enveloppés par un énorme monceau de terre et de pierres sèches : ils disparaissaient sous une butte artificielle, ainsi que les grottes se dissimulent dans les montagnes. On pourrait presque dire de ces tombes qu'elles étaient des cavernes naïvement stylisées. Assurément, beaucoup de dolmens sont antérieurs au sep- tième siècle : il y avait sans doute un millénaire et bien davan- tage que l'on connaissait l'usage de ce type de tombeau : mais cet usage n'avait pas disparu, du moins à ce que je pense, et les principes qui l'avaient propagé régnaient toujours sur les âmes. Or, depuis des siècles, les Ligures n'habitaient plus uni- quement dans les cavernes \ Mais quelques-uns y vivaient encore', et leurs ancêtres y avaient eu leur demeure favorite. Quand les hommes changèrent leur mode d'habitation, ils ne touchèrent point à la figure de leurs tombeaux : elle est demeurée la survivance du type primitif des maisons humaines. Les habitudes des défunts se modifient moins vite que celles des 1. Cf. du Chatellier, p. 18 et suiv. Cf., pour les grottes, Gartailhac, p. 156. 2. Gartailhac, p. 182-3. De même, parfois, dans les grottes, p. 150. Cf. BuUelins de la Soc. d'Anthr., 1889, p. 244-5. 3. Bertrand, Gaule, p. 152; Reinach, Cataloyue, p. 63. Gartailliac, p. 182, croit que le trou était destiné à Tintroductinn de nouveaux corps. Dans le sens indiqué ici, Montelius, Der Orient iind Europa, 1899, p. 157. 4. Cf. p. 130. 5. Diodore, V, 39, 5 (Ligures italiens). Cf. V, 17, 3 (indigènes des Baléares); Strabon, V, 2, 7 (Sardes); Tacite, Germanie, 16 (Germains). Cf. Desor, Matériaux, VI, 1870-71, p. 531-340; Bertrand, Gaule, p. 114 et suiv. TERTRES ET CHAMBRES FUNERAIRES. 151 vivants : on dirait que la mort transforme les êtres à l'imac^e d'un homme d'autrefois. Dans sa chambre bien abritée, le mort était étendu avec les objets qui lui avaient donné sa raison d'être comme homme, c'est-à-dire comme guerrier : il avait ses flèches, ses colliers, son poignard, sa hache de bronze ou de pierre '. La hache de pierre, surtout, était pour lui une compagne nécessaire : elle avait été pendant des siècles l'arme favorite des vivants, elle demeura plus longtemps encore l'attribut des morts. Souvent, pour rendre leur demeure plus sûre et plus inviolable, on sculptait près d'eux, sur le plafond ou les parois de la chambre, l'image d'une hache, et nulle puissance maligne ne venait alors troubler le repos de celui que protégeait l'arme sainte des hommes -. Une sorte de religion de la hache se perpétuait en Occident par les usages funéraires. On assurait aux morts des vivres en abondance, disposés dans des vases qui étaient à leur portée. Il était rare qu'ils fussent seuls : et certaines sépultures dolméniques sont même de véri- tables ossuaires, où plusieurs générations sont ensevelies, comme si la famille ou la tribu se retrouvait dans la mort^ A coup sûr, ces peuples n'avaient pas une idée très précise de la manière dont les morts vivaient et niangaient\ Et qui peut se A'anter d'en avoir sur cette chose, la plus incertaine de toutes celles qui s'offrent à nos pensées ? Mais, puisque les Génies des arbres pouvaient se nourrir, ceux des défunts savaient, sans doute, prendre les fruits qui leur étaient destinés . 1. Cf. du Chatellier, p. 41 et suiv. (noter surtout les chambres sépulcrales du Penker en Plabennec et du Penker en Plozévet, Finistère, p. 106 et 151). 2. Gavrinis, Manné-er-H'roeck, Manné-Lud (Dict. arch. de la Gaule, planches), Kercado, etc.; cf. Bertrand, p. 156; Reinach, Calalogae, p. 71-72. Dans le vestibule de certaines grottes artificielles, Cartailhac, p. 160, 241, 244. 3. Chauvet, p. 531; ici, p. 148, n. 3; etc. 4. A remarquer que les squelettes sont parfois disposés accroupis ou repliés (Chauvet, p. 497; Gaillard, Soc. po^ym. d'î A/o/-6(7i(2n, 1883, p. 234 et suiv. ; etc.). On a expliqué cela par la croyance que le mort devait recommencer à vivre comme il avait commencé dans le sein maternel (Troyon, Habitations lacustres, 1860, p. 387), 152 LES LIGURES. Demeuraient-ils éternellement sous la voûte de pierre qu'on avait bâtie au-dessus de leur corps? N'avaient-ils pas quelque royaume lointain où ils se réunissaient pour vivre ensemble? Les aliments qu'on leur laissait devaient-ils simplement servir de provisions de route, ou fallait-il les renouveler pour assurer aux défunts une subsistance périodique? Il est probable que nos ancêtres, comme nous-mêmes, donnaient à ces questions des réponses très diverses, contradictoires et simultanées. Tout en disant que leurs pères partaient pour un long voyage, ils pou- vaient croire qu'ils habitaient dans leurs tombes : leur auraient- ils fait une maison si compacte, si elle n'avait dû être qu'une station de quelques instants? De ces soins donnés aux morts, ne concluons pas qu'on les assimilât toujours à des dieux. On pouvait servir et nourrir les aïeux sans les adorer. L'entretien des défunts n'est pas nécessai- rement le rite d'un culte. Il a dû, peu à peu, engendrer ce culte; il est possible qu'il en ait été distinct à l'origine '. J'ai toujours pensé que les Ligures n'adorèrent que les Esprits de quelques hommes supérieurs, rois, sorciers ou prêtres. La divinité était réservée à une élite. Seules, les tombes des plus grands devaient être des rendez-vous de prières et de sacrifices -. C'est surtout dans les grands dolmens, tels que celui du Manné- Ludà Locmariaquer% qu'on a trouvé les débris de foyers ou les ossements d'animaux qui annoncent des victimes. Les Ligures avaient, à leur manière, le culte de leurs héros, fondateurs à demi-légendaires de leurs tribus : on montra plus tard aux Grecs, dans l'île de Lérin (Sainte-Marguerite), le sépulcre du chef, réel ou mythique, dont l'île avait reçu le nom\ Les pre- miers sanctuaires faits de main d'homme ont été les buttes de 1. Cf. Troyon, Habitations lacustres, p. 397. 2. Cf. p. 158-159; Cartailhac, p. 250: « Les offrandes sont tl"autant plus impor- tantes que la tombe est plus récente. Les squelettes sont alors en petit nombre. » 3. Cf. p. 157, n. 4, p. 155, n. I. ^ 4. Strabon, IV, I, 10: cf. Apollonius, IV, 651; Polybe, X, 10. Il: ici, p. 158, n. 3. PIERRES PLANTEES. 153 terre et de pierre qui recouvraient les immuables lieux de repos des plus glorieux ancêtres. Ces buttes, sur les caps armoricains comme dans les îles provençales, dominaient le pays environ- nant, ainsi qu'un sommet de montagne domine la plaine. Aujourd'hui encore, les tertres funéraires de Gavr'inis, de Saint-Michel de Carnac', de Tumiac, du Manné-er-H'roëck à Locmariaquer, sont de véritables collines, commandant à de vastes espaces de terre et de mer, fermant l'horizon des landes vénètes ou des golfes du Morbihan. Aux hommes qui les éle- vèrent, les Esprits des morts, dont ils recouvraient la chambre incorruptible, ne semblèrent point, sans doute, très différents des Elsprits des sources ou des montagnes, cachés eux aussi sous la terre; et ces morts purent devenir à leur tour des Génies gardiens du pays, protecteurs des champs qui s'étendaient à leur pied, des barques qui flottaient à leur vue. X. — PIERRES PLANTÉES La science moderne, suivant les traces d'Évhémère, a donc ramené au rôle de tombeaux ces dolmens oîi tant de généra- tions ont vu des sanctuaires ou des autels de dieux ^ Mais elle est encore fort indécise en ce qui concerne l'autre classe des « grandes pierres » de ce temps, ces longs piliers plantés qui se dressent tantôt complètement isolés, « menhirs », tantôt rapprochés en nombre pour former ou de vastes cercles, « cromlechs », ou de longues files droites, « alignements ». 1. Dict. archéol. de la Gaule, I, planches; Cartailhac, p. 204 et stiiv. 2. Le premier érudit qui ait nettement constaté le rôle funéraire des dolmens est Legrand d'Aussy, Mémoire sur les anciennes sépultures nationales, p. 439-468 {Mém. de l'Institut, Sciences Morales, II, an VII), Mais il ne put faire prévaloir ses idées contre les théories druidiques des celtomones de son tem])s, Cambry et autres (cf. Mémoires de l'Académie celti(]ue, I et s., 1807 et s.), et de La Tour d'Au- vergne {Oriijines gauloises, an V [I'" éd.]); cf. Cartailhac, \). 169 et s. — L'inven- taire des monuments mégalithiques publié parla Direction des Beaux-Arts en 1900, Monuments historiques, p. 2.D et S., ne renferme que ceux qui sont classés : il est à revoir de prés. De même la liste qui a été publiée, Bull. Soc. d'Anthrop., 1880, p. 07-131, a besoin d'être fortement épurée. 154 LES LIGURES. Des menhirs, on a supposé à peu près tout ce qui était pos- sible, mais on peut faire des objections à presque toutes les hypothèses. — Ils sont quelquefois, a-t-on dit, à la frontière de deux cités ou de deux tribus, ligures ou gauloises : mais est-il sûr que leur destination première fût de servir de borne, et qu'ils n'aient pas été choisis comme points de repère, bien après leur érection? — Les « pierres plantées » de la Gaule et de tous les pays du monde ont été souvent et sont encore adorées comme dieux, saints, génies ou fétiches ' : mais est-ce comme dieux qu'on les a plantées ? — Après une victoire, dit l'Ancien Testament. Samuel dressa près de Mitspa une pierre debout, comme monument de souvenir - : mais cette origine du menhir de Mitspa ne serait-elle pas une conjecture du rédacteur de ce récit? et vraiment, y aurait-il eu tant de batailles dans les landes de l'Armorique, où les menhirs abondent? — Chez certains peuples barbares on élève une colonne de pierre en mémoire des morts dont on n'a pu ou dont on n'a voulu con- server ou posséder le cadavre^ : les menhirs de la Gaule seraient- ils des cénotaphes? — Ou, plutôt, n'auraient-ils pas été tantôt l'une et tantôt l'autre de ces choses, mais toujours et en tout cas le témoin ou le rappel d'un être ou d'un événement, une pierre de souvenir? De toutes les conditions qu'on a proposées pour le menhir, c'est celle de cénotaphe, ou. plus exactement, de pilier funé- raire que j'incline le plus à adopter, du moins à l'heure pré- sente; c'est à la mémoire ou au culte des morts que je le rattacherais le plus souvent*. — Plus d'un tertre funéraire était 1. Cf. Bertrand, La Gaule avant les Gaulois, p. 193. 2. Samuel. I. 7. 12. — Aristote, Polilique. IV (VII). 2, 0, j). 1324 : ■• Clicz les Ibères... on entoure la tombe d'un guerrier d'autant de petits obélisques. 6S£>.:<7y.o-Jc. qu'il a tué dennemis .. : ici, le caractère mortuaire du pieu ou de la pierre de souvenir est très nettement marqué. 3. Cartailhac, p. 317. 4. Cl'. Galles. Deux Mémoires sur les monuments de l'âge de pierre, 2^ éd., Vannes, 1864. Du Chatellier (p. 27) croit, d'après les débris trouvés au pied des menhirs PIERRES PLANTEES. 155 précédé ou couronné de menhirs; celui du Manné-Lud renfer- mait dans ses profondeurs des pierres plantées, dont quelques- unes, véritables poteaux de sacrifices, portaient encore les sque- lettes des têtes des chevaux immolés \ — Une des premières ébauches de la statuaire sur le sol de la Gaule a été la pose de menhirs à forme d'homme ou de femme- : eût-on songé à cette transformation du pilier en image, s'il n'avait été souvent, à l'origine, le signe d'un corps, le doublet de pierre d'un être disparu^? — A côté des morts inhumés ou brûlés, il y avait ceux qu'on laissait à l'air ou qu'on livrait aux bêtes de proie : les menhirs ne marqueraient-ils pas, parfois, les traces des défunts ainsi disparus, les places où les corps furent exposés? Les plus célèbres et les plus nombreux des alignements de menhirs sont ceux de Carnac : trois quinconces de piliers, Ménec, Kermario, Kerlescan, allongent à perte de vue leurs files rectilignes et leurs allées de largeur presque régulière. Et c'est un spectacle étrange, monotone, sinistre et puissant, que cette armée immobile et blanchâtre de centaines de pierres^ inégales, du Morbihan et du Finistère, qu'ils ■< ont revu des sépultures à leur base >■. Dans le même sens, Cartaiihac, p. 324 et suiv. — Sur la question des menhirs, cf. Bau- douin, De la signification des menhirs {Institut international de bibliographie scientifique, 1904). — Le rôle funéraire des pierres plantées est bien visible dans les pays Scan- dinaves (Montelius, Les Temps préhistoriques en Suéde, tr. Reinach, p. 300-12). — Il est probable que l'usage des menhirs isolés s"est prolongé beaucoup plus tardi- vement que celui des dolmens, et je ne serais pas étonné si quelques-uns étaient voisins de l'ère chrétienne. 1. Galles et Mauricet, Élude sur le Manné-Lud {Soc. polymathique du Morbihan), 1864, p. 80; Bertrand, La Gaule, p. 134. 11 y eut, sans doute, des menhirs indica- teurs de tumuli (Gaillard, Bull. Soc. d'Anthr., 1892, p. 37 et suiv.). 2. Aveyron, Tarn, Gard; cf. Hermet, Bulletin archéologique de 1898; Reinach, La Sculpture en Europe avant les infiuences gréco-romaines, 1896 {L'Anthropologie), p. 12 et suiv. Pour les menhirs de la Gorsc, Michon, Mémoires du Centenaire de la Soc. des Antiquaires de France, 1904. Comparez les sculptures des grottes funéraires et des dolmens, Reinach, p. 8 et suiv.; cf. ici, p. 164. 3. Chez les Ibères (p. 1:54, n. 2), le pilier est la figuration symbolique de l'ennemi tué. 4. Ménec, 1169 menhirs; Kermario, 982; Kerlescan, 379, d'après Le Rouzic, Les Monuments mégalithiques de Carnac et de Locmar laquer, p. 14 et s'uiv. \\ faut évidem- ment rattacher à ces trois séries d'alignements les systèmes voisins d'Erdeven (Kerzerho), Plouharnel (Sainte-Barbe), Saint-Pierre de Quiberon; cf. Gaillard, Bull, de la Soc. d'Anthr. de Paris, 1888, p. 434 et suiv. 156 LES LIGURES. jalonnant, sur une longueur d'une lieue, un sol morne, stérile, aux herbes rabougries, masses robustes de granit aux formes variées, vastes momies de pierre contournées, disloquées et patinées par le temps, le soleil et les pluies. Et ici encore, des hypothèses sans fin que Carnac a provoquées, je préfère celle qui en fait le lieu de souvenir d'un prodigieux « champ dolent » des temps primitifs, d'où les morts, brûlés ou décharnés, sont partis pour leur nouvelle demeure'. XL — L'AHMORIOUE, TERRE DES MORTS ^ Ce sont, je le suppose encore, les croyances religieuses de la Gaule ligure qui ont fait des côtes de l'Armorique l'asile préféré des morts de ce temps. Ce ne peut être le hasard qui a multiplié dans ces parages les dolmens, les menhirs et les alignements. Ils sont trop nombreux aux abords de l'Océan pour qu'un puissant motif n'en ait pas rattaché la construction au voisinage de la mer. De toutes les régions de France, c'est l'Armorique qui est le plus en contact avec elle, et elle est à peu près la seule à posséder de vastes alignements; elle a les tertres funéraires les plus élevés, les menhirs les plus hauts, les dolmens aux plus larges tables : dans l'Armorique même, plus on approche du littoral, plus nombreux sont ces monuments, et plus grands ^ Les plus considérables s'entassent sur quelques lieues de rivage, 1. Cf. Galles, hcnx Mémoires..., \\. 18-19; le même, Les Moiiiimeiils tnéyalithiiiues m Basse-Bretagne et en Algérie {Bulletin de la Soc. de Climatologie algérienne), Aîgor, 1869, p. 29. — Sur les diiïérentes hypothèses (monuments de bataille, image de constellation, cimetière, temple solaire, lieu d'assemblée) provoquées par Carnac, cl', encore Bull, de la Soc. d'Anthrop. de Paris, 1888, p. 434 et suiv. 2. Cf. le Bulletin de la Société archéologique du Morbihan, Vannes, 1857 et s., devenu Bulletin de la Société polymathigue du Morbihan, 18G0 et s.; le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, Quimper, 1873 et s. 3. Cartailhac, p. 203 : ■• On a noté 50 dolmens dans la Loire-Inférieure, 305 dans le Morbihan, 170 dans le Finistère, 112 dans les Cùles-du-Nord : tandis que rille-et-Vilaine, au centre, n'en compte que 15. » L'ARMORIQUE, terre des morts. 157 et précisément dans cette terre de Morbihan que la mer pénètre profondément en courants rapides, qu'elle déchiqueté partout en caps, en golfes et en estuaires, comme si elle voulait l'étreindre de mille bras et lui arracher de toutes parts des victimes ou des ofiVandes. La presqu'île de Quiberon regorgeait de mégalithes; les moindres îles de la haute mer et du golfe vénète ' ont les leurs, parfois si proches de l'eau qu'elle les submerge à marée haute-; puis ce sont, entre Quiberon et le golfe, et toujours en vue des flots ou des grèves, Plouharnel et ses dolmens, Carnac, ses ali- gnements et son tertre toujours sacré du mont Saint-MicheP, et, dans la presqu'île dentelée de Locmariaquer, gisant côte à côte, les plus puissants témoins de ces temps remueurs de pierres : le dolmen du Manné-Lud (Montagne de la Cendre), avec sa table colossale ^ ; le Grand Menhir du Men-er-H'roëck (Pierre de la Fée), aux fragments brisés, mais qui attestent encore sa prodigieuse hauteur de 70 pieds % son poids inouï de 200 000 kilogrammes; la Table des Marchands, la chambre sépulcrale la plus mystérieuse de l'Armorique; le Manné-Rutual, les Pierres-Plates , énormes caveaux de dalles aux signes étranges*'; et enfin, la butte funéraire du Manné-er-H'roëck ', d'où l'œil embrasse cette grande mer vénète et ce golfe du Mor- bihan qu'encadrent aujourd'hui plus de tombes que de demeures, plus de morts que de vivants. C'est donc le voisinage impérieux de l'Océan qui a attiré vers les caps et les îles ce monde de trépassés, et surtout cette 1. Cercles de pierre de l'ilot d'Erlanic, dans le Morbihan; de Closmadeuc, Soc. polyinatliiqae, 1882, p. 8 et suiv. Voyez aussi du Chatellier, Relevé des inonuinenls des îles du littoral du Finistère, Quimper, 1901 {Soc. arch. du Fin.). 2. Cf. n. 1. La mer déferle par les gros temps sur le terrain de la chambre d'un des dolmens de Port-Blanc (Gaillard, Soc. polyin. du Morb., 1883, p. 8). .3. René Galles, Bulletin de la Société polymalhique du Morbihan, a. 1862 (1863). p. 7 et s. 4. Sept mètres de longueur. R. Galles, dans le Bull, de la Soc. polyni. du Mor- bihan, a. 1863 et 1864. Cf. p. 132 et 135. 3. 23 m. 73. Cf. p. 161. 6. De Closmadeuc, Bull, de la Soc. dAnthrop., 1892, p. 692 et suiv. 7. Galles, Manné-er-H'roék, 1863, Vannes {Soc. polyni.). 158 LES LIGURES. aristocratie de défunts qui les couronna de ses tombeaux. Les peuples anciens de l'Europe, Celtes, Germains, et les autres, ont cru, presque tous et presque toujours, que les morts immortels s*en allaient, par delà l'Océan qui finit la terre, vers d'autres bords, dans des îles lointaines et bienheureuses. Les Ligures qui les ont précédés ont eu, n'en doutons pas, les mêmes croyances * : ne font-elles point partie de ce patrimoine moral que l'humanité a reçu de ses premiers ancêtres? Or, pour éviter aux esprits des défunts un trop long voyage sur terre, qui sait si les contemporains des dolmens n'enterraient point leurs proches sur les rives mêmes de cette mer qu'il fallait traverser? Les peuples de ces âges reculés n'étaient pas incapables de trans- porter leurs plus illustres morts loin du centre du pays, jusqu'au seuil mystérieux d'où l'on devait partir vers une nouvelle ])atrie ". Cette société de la mer était peut-être pour ces hommes, comme celle de la tombe d'un saint pour ceux du Moyen Age, la joie qu'ils espéraient aux abords de leur vie posthume ^ On ne présente cela que comme une hypothèse. Mais ces rivages de l'Armorique sont, de toutes les terres ligures, celles 011 les Anciens ont accumulé le plus de mystères. Je ne vois qu'une seule région antique qui soit plus imprégnée de choses saintes : la Campanie maritime, avec son antre de la Sibylle, ses Champs Phlégréens, ses lacs qui cachent l'Enfer, ses sources d'où l'on descend vers lui, avec ses oracles, ses rites, ses enchantements : et depuis Llysse jusqu'à Virgile'*, elle fut, pour tous les Méditerranéens, le seuil du domaine redoutable des Morts et la porte des sanctuaires de la Terre. L'Armorique 1. VA. Plutarque, De dcfeclu oraculonim, 18. Ici, p. 132. 2. Chez les Scythes, les transports de cadavres duraient parfois quarante jours, Hérodote, IV, 71 et 73. 3. Remarquez combien de tombeaux célèbres, attribués à des personnages mythi((ues, sont mentionnés sur toutes les côtes méditerranéennes : Strabon, IV, 1, 10 (île de Lérin ou Sainte-Marguerite); Scylax, § 8 (tombe d'Elpénor, près du cap do Circé, cf. Odyssée, XII, 11-1.5); Virgile, Enéide, VII, 3 (Gaéte); Plutarque, Scrtorius, 9 (Tanger); etc. 4. Strabon, V, 4, 3; cf. Bérard, II, p. 314 et suiv. UE l'art chez les ligures. 159 joua, chez les Barbares de l'Ouest, un rôle semblable : elle avait ses religions insulaires, consacrées aussi à la déesse du sol; de ses rives partaient les défunts; et les tombeaux y pullulent. Comment résister à la tentation de rapprocher tous ces faits? et de se représenter le spectacle qu'ollraient jadis ces rivages sacrés, oii, à l'extrémité du monde vivant, le culte de la Terre s'accompagnait de l'exode des Morts? Xn. — DE L'ART CHEZ LES LIGURES' Les dolmens, les menhirs, les alignements, toutes les grande» pierres levées et plantées, voilà, à moins de découverte ines- pérée, les plus importants vestiges que le monde ligure a laissés sur le sol de la Gaule; voilà, avec le galbe et les dessins de ses bronzes, de ses poteries, de ses haches mortuaires en pierre polie -, ce qui nous permet de juger de ses goûts artistiques et de la nature de son imagination. Des centaines, peut-être des milliers d'années auparavant, au temps des rennes et des mammouths, la Gaule possédait des populations douées de dons artistiques merveilleux. Elles menaient peut-être une existence plus sauvage que celle des hommes dont nous parlons ici; elles ne vivaient que dans les forêts et les cavernes, la chasse et la pêche étaient leurs princi- pales ressources, et leurs armes furent faites de pierre éclatée ou taillée. 31ais quels surprenants artistes que ces coureurs de bois^! Ils gravaient ou ils peignaient, sur des os d'animaux ou 1. s. Reinach, La Sculpture en Europe avant les influences gréco-romaines, 1896 {V An- thropologie, 1894-96); le même, Idées générales sur l'art de la Gaule, dans la Revue archéologique de sept. -net. l%?); CaTla'ûhàC, La France préhistorique, 2° éd., 1890; Hoernes, Urgeschickte der hildenden Kunst-in Enropa, Vienne, 1898, surtout livres I-l^ ; Sophus Millier, Urgeschichte Europas, Strasbourg-, 1903, ch. 10 et 15. 2. Je songe surtout aux haches en jadeite ou chloromélanite, qui ne peuvent avoir été que des objets de luxe ou plutôt d'apparat, destinées au mort (cf. Car- tailhnc, p. 263 et suiv.); voyez surtout celles du Musée de Vannes, fouilles de Tumiac, du Manné-ev-Wro'écV. {Catalogue, 1881); cf. p. 168, n. 4. 3. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont on explique la supériorité artis- 160 LES LIGIRES. sur les parois de leurs grottes, les bètes favorites de leurs trou- peaux, de leurs chasses ou de leur adoration', rennes, chevaux, bisons, antilopes, mammouths : et ces dessins, enlevés d'un trait sûr et rapide, ont une vigueur, une exactitude, une vie juvénile, qui rappellent parfois les premières ébauches de l'art grec -. Que sont devenus ces peuples d'esprit et de goût, ces êtres d'avenir qui occupaient la Gaule dans les temps les plus loin- tains de l'intelligence humaine? Presque tout d'un coup, cette sorte d'hommes ou ce genre de talent ont disparu dans on ne sait quel cataclysme, physique, moral ou politique ^ Et les populations qui sont venues ensuite, celles dont les Ligures du septième siècle furent les représentants à la fin des temps préhistoriques, étaient loin de posséder la finesse d'observation, la souplesse intellectuelle de leurs prédécesseurs. 31ieux douées peut-être pour les travaux manuels les plus rudes, les sociétés nouvelles perdirent riiabitude de savoir exprimer leur pensée*. Il y eut, au moins à cet égard, un formidable recul de civili- sation entre l'époque des cavernes et celle des dolmens, entre les siècles du renne et ceux des Ligures, une sorte de long Moyen tique de ces générations île ciiasseurs. Question do race, disent les uns; question de genre de vie, disent les autres : Das hurle Fasten, :u ivelchem Juger so ofl verur- theilt sind, crregt die Einbildangskraft (Hoernes, p. 51). 1. Cela dit sans que je prenne parti ici dans la question du rôle, religieux ou magique, de ces dessins. 2. Cartailhac, p. O.j et suiv. (antérieur aux découvertes des dessins dos cavernes). Pour ces derniers (Altamira et autres lieux près de Santander; Pair-non-Pair en Gironde; grotte Chabot dans le Gard; La Moulhe, Les Combarelles, Font-dc-Gaume, Bernifal, La Gréze, La Galavie, près des Eyzies, Dordogne; Teyjat, Dordogne; Marsoulas, Gargas, dans la Haute-Garonne; Le Mas d'Azil), cf. surtout Cartailhac, Conférences faites au Musée Guimet, 1903-4, p. 109-1.33: U Anthropologie et la Revue de l'École d'Anthropologie de Paris, passim; et, en dernier lieu, L'Anthropologie, XV, 1904, p. 625 et s., XVI, 1903, p. 431 et s. (Cartailhac et Breuil), etc. Ces derniers savants. préparent une publication d'ensemble. — Pour les dessins sur os, cf. en premier lieu, Lartet et Christy, Revue archéologique, 1864, n. s., IX, p. 233-267; et en dernier et surtout, la collection Piette au Musée de Saint-Germain. 3. Ce qui ne veut pas dire que j'accepte la théorie du hiatus ; cf., sur cette question, Reinuch,.li/(a'iOHse< Cavernes (Description du Musée de Saint-Germain), [1889], p. 267-275. 4. Question de race, ont encore dit les uns; question de genre de vie, ont dit les autres : Der Ackerbauer fixhrt... ein niicltternes, stets gleich hartes und annahernd gleich lohnendes Dasein (Hoernes, p. 31). DE LART CHEZ LES LIGURES. 161 Age, comme celui qui pesa sur la France entre les temps romains et la renaissance gothique'. Les Ligures du septième siècle, autant qu'on peut le sup- poser, remontaient avec lenteur cette longue dépression qui avait suivi l'âge de la pierre taillée'. L'abondance des « grandes pierres », dolmens et menhirs, semble révéler chez ces Ligures et chez leurs ancêtres l'instinct, ou le besoin, ou la tradition du colossal. Les tertres funé- raires de la région qui entoure Locmariaquer ont de 10 à 13 mètres d'élévation, 60 à 110 mètres de long^; le Grand Menhir tombé, de cette même ville, était un formidable pilier de 23 mètres de haut, épais de 4 % et il pouvait paraître aux Anciens une « Colonne du Ciel » '' ; la table d'un dolmen de Maine-et-Loire a, dit-on, 22 mètres de longueur ^ Peut-être les énormes pierres qui formaient les murailles des plus vieilles cités de la Gaule, Sainte-Odile dans les Vosges', Nages et Murviel en Languedoc*, sont-elles également l'œuvre des Ligures des derniers méga- lithes. Ils aimèrent donc une sorte d'art massif, grandiose et brutal, l'équivalent barbare, dans le monde occidental, des colossales constructions des empires orientaux. 1 . Ou comme celui que l'invasion des Doriens amena dans le monde égéen, entre les temps mycéniens et les temps helléniques; cf. Lechat, La Sculpture allique, 19Û4, p. 10 et suiv. 2. On a remarqué, par exemple, que les aiguilles en os ou en bronze de Ger- govie et de Corent sont d'un travail moins achevé que celles en bois de renne (Lartet, Matériaux, VI, 1870-1, p. 351). 3. Cartailhac, p. 204-.J. 4. Cartailhac, p. 319, ne donne ([ue 21; cf. ici, p. 157. Ceux de Plésidy (Côtes- du-Nord) et de Plouarzol (Finistère) dépassent ou atteignent 11 mètres. 5. Je ne veux pas cependant insinuer, par là, qu'elle fut la aTr,Xr| fiôpsto; ([«ue le Pseudo-Scymnus et Aviénus (90-94) placent en Armori([ue; cf. p. 9, n. 7, p. 13, n. 1. 6. Entre Fontevraull et Loudun ; Cartailhac, p. 212. La table du dolmen de Saint- Fort en Charente mesure 10 m. 45 et 6 m. 45 (Chauvet, p. 513, n" 61). 7. Pfister, Le Duché mérovingien d'Alsace, 1892 {Annales de l'Est), p. 200 et suiv.; Forrer, Die Heideninauer von St. Odilien, Strasbourg, 1899, p. 7 et s. : 10502 mètres de circonférence, plus de 100 hectares de superficie; l'étendue de cette construc- tion me la ferait volontiers reporter aux premiers temps de l'ère celtique. 8. Revue archéol., déc. 1809, p. 392 et suiv. (Flouest) ; mars 1803, p. 145 et suiv. (Montgravier et Ricard) : cependant les blocs ne dépassent jamais, semble-t-il, 2 mètres. Là encore, les constructions, vu leur étendue, peuvent être postérieures à l'arrivée des Grecs et des Ibères (cL Justin, XLIII, 4, 1). T. I. — 11 i02 LES LIGURES. Les Ligures auraient-ils pu arriver à produire des édifices analogues à ces dernières, s'ils étaient demeurés les maîtres de la Gaule, s'ils s'étaient peu à peu civilisés eux-mêmes, sous l'action d'un travail intérieur ou sous l'influence de voyageurs étrangers? Nous auraient-ils donné alors, transformant en lignes symétriques les âpres contours de leurs piliers et de leurs tertres, des édifices comparables aux pyramides et aux obélisques d'Egypte, et aux autels majestueux de rx\sie? Je ne sais : mais, même sans essayer de répondre à cette question, l'histoire doit la poser'. Seulement, menhirs et dolmens ne sont que la misérable ébauche de cette prestigieuse architecture de l'Orient. Le style des chambres funéraires, grottes et mégalithes, ne présente aucune combinaison qui dénote une réflexion profonde, un effort ingénieux; celles qui sont arrangées suivant un plan méthodique, avec couloirs et vestibules, n'en demeurent pas moins d'une grande simplicité '. Les blocs sont à peine dégrossis (si même ils le sont) par le choc vigoureux et maladroit des haches et des maillets de pierre; l'usage de la pierre polie n'a pas gagné l'architecture funéraire : celle-ci en est encore, si je peux dire, à la tradition de la pierre éclatée. Il manque à ces dalles et à ces piliers la régularité et la variété de contours que peut seul donner l'emploi d'un instrument de métal prudemment dirigé. Non pas, certes, que les Ligures de l'an fiOO ignorassent l'usage du cuivre, du bronze, du fer même. Mais les métaux étaient plus rares que la pierre ; on les avait divulgués à une date récente \ 1. Il semble cependant que la tendance était de renoncer aux grandes pierres, et de les icinplacer, au moins comme parois, par des murailles en i)ierres sèches; cf. les chambres sépulcrales de Kerhué-Bras en Pionéour-Lanvern, du Penker en Plaijennec, de Kergoniou en Guissény, dans le Finistère, qui marquent la transition entre les sépultures mégalithiques et les tombes de répocjne gauloise (du Ghatellier, p. 42-4"), p. 52). Et ce sont les monuments, je crois, les plus voisins du vi" siècle. 2. Grottes artilicielles, Cartailhac, p. l.")(j. 3. Le système chronologique qui a déterminé cet exposé se rapproche en partie des théories de Bertrand et par là même de celles de l'école danoise de Worsaae. Alex. Bertrand {Archéologie, p. xxn, p. 20 et suiv. ; La Gaule, p. 193-231) croyait «pi'à répoijue de la fondation de Marseille, ■■ le Centre, le Nord et l'Ouest de la Gaule fussent encore en plein âge de la pierre polie, mitigé seulement par l'usage UE LART CHEZ LES LIGURES. 163 et, comme toujours, les uiorts furent les derniers à les accepter'. Il semble bien qu'une prescription religieuse interdît longtemps rcsliciiil des irii'Inux clicz les clicrs ■•. — ('/est. au conlrniii', un millier d"années do plus cl ]ioiil-{''tio davaiilaj;-!' (lia» les c-liroiiolée de bronze, effilée et à lame droite; IV (1300-900) : épee de bronze à antennes. Prkmieii âge i)L- FER 01- DE Hallstatt. 1 (OOO-TÛO) : apparition de l'épée de fer; II (TOO-oOO) : extension des fibules, importfrtion de vases grecs de bronze, premières sépultures à cbars. Voyez le système analogrue de Montelius, La (Jlironulogic jiréitisloriqiw en France et en d'antres pays celtiqnes (^Anthropologie, 1901, p. 009-623); cf. du même, Die Chronologie der al.lesten Bronz»zeit in yord-deutschland nnd Skandinavien, 1900 (Archiv fiir Antliropolo(iie), en particulier p. 190: etc. Le principe qui a amené ce classement est celui de la contempornnèilé presque absolue des objets de Gaule et des objets similaires d'Italie et d'Orient, d'où la conclusion (lue toute l'Europe est passée aux mêmes époques par les mêmes pliases de la vie artistique et indus- trielle. — Je ne peux, juscju'à nouvel ordre, admettre ce principe : 1° des civili- sations très dilfèrentes ont i)u coexister en Gaule, dans la Méditerranée et dans l'Europe centrale: 2° on admet ces divergences en matière sociale, politique, religieuse : pourquoi ne pas les admettre en matière industrielle? 3" de ce qu'on découvre, au milieu d'objets indigènes de l'Europe centrale, des vases grecs du vi' siècle par exemple, il ne s'ensuit pas que les objets soient contemporains; négociants et guerriers ont pu transporter des vases bien antérieurs à leur temps; 4° encore faut-il dire qu'on n'a pas rencontré dans la Gaule ligure des objets médi- terranéens antérieurs à cette date; 3" les textes (jui parlent des [xq^ulations de la Gaule entre 000 et 300, et des populations ligures dans les siècles qui suivent, ne donnent pas l'impression d'iiommes armés de l'épée (cf. ch. IV, § 3, ch. V, § 6); fi" reman|uez ([ue les Ligures, en pleine époque romaine, conservaient encore le bouclier grec (Strabon, IV, 6, 2) : je ne veux pas supposer que c'est surtout ])ar les Grecs ([ue leur sont venus les principaux détails de leur armement, mais on peut en inférer du moins que ces sortes de peujjles demeuraient longtemps (Idèles à leur manière de combattre; 7° comment s'expli(|uer la constante supériorité militaire des Grecs de Marseille (cb. V. § 0), sans une supériorité d'armement, étant donné surtout l'extraordinaire valeur jdiysique des Ligures"? S" alors que les Gaulois vivaient eu plein âge de l'épée de fer. les Germains, en retard sur eux pour tous les points, en étaient encore surtout aux armes de bronze, et aux armes de jet et de liasl (Tacite, (jernmnie. G: ( f. Baumstark, p. 30S el s.i : pouniuoi ne pas supposer de pareils relards de Ligures à Méditerranéens? Voyez, en oppo- sition avec Montelius. Sophus Millier. Xordische Alterlumsiiunde, I, 1897, p. 40o: le même, L rgeschirhte Europas. p. 49-33: voyez aussi les hésitations de Iloeriies, Archiv fiir Anthropologie. 1903, p. 238, p. 270 et s. — En résumé, je placerai a|)rès 600, non pas la première apparition de l'epee en Gaule, mais le développement de son usage; avant cette date les deux premières périodes du métal ou celles du poignard, sans me prononcer sur leur durée et leur début; et je concentrerai dans les deux siècles suivants (600-400) la jilupart des dépôts à épées des deux der- nières périodes dites du bronze. — Il est du reste fort possible (jue je me lromi»e, et que j'aie tort de céder à l'impression donnée par les textes : et ce n'est pas sans crainte que je laisse imprimer ces lignes. L'avenir décidera. 1. L'absence d'objets de bronze dans les dolmens ne |)rouve pas absolument (jue ce mêlai fut ignoré des contemporains. 164 LES LIGURES. •que l'on touchât la pierre tombale avec le métal inconnu des ■ancêtres '. La tradition s'opposait à ces tentatives de progrès techniques d'oii sortent les nouvelles formes d'art. Sans doute, une interdiction semblable empêcha la naissance ou la résurrection des arts plastiques. A la différence des chas- seurs contemporains du renne, les peuples du septième siècle ne paraissent pas avoir eu le désir de représenter les bêtes et les hommes. Les figures des êtres vivants sont extraordinairement rares sur les monuments mégalithiques : moins d'un pour cent •d'entre eux en renferment, et rien n'empêche de croire que ce ne soient les plus récents'. Sur les parois des vestibules, dans cer- taines grottes sépulcrales de la vallée de la Marne, sont vague- ment indiqués des bustes informes de femmes ^ ; quelques menhirs des Cévennes méridionales ont été façonnés en corps humains par des traits incertains et hasardeux *. Et c'est tout. Encore rien n'est plus grossier, plus misérable, plus dépourvu de soin, de proportion et d'exactitude que ces essais stupides •de statuaire, qu'un enfant même désavouerait". — Au surplus, 1. Prescription semblable à celles qui, à Rome et ailleurs, interdisaient l'usage •du fer dans les cérémonies religieuses (cf. Bertrand, Gaule, p. 228 et suiv.) : Cicéron, De Legibus, II, 23, 59 (loi des Douze-Tables) : Roijum ascea ne polito: Exode, 20, 25; etc. 2. J'hésite du reste beaucoup à ne pas placer après 600 les menhirs sculptés ■des Cévennes. 3. Reinach, Sculjilure, p. 8: Cartailhac, p. 242 et suiv. Je ne crois pas, jusqu'à nouvel ordre, qu'il s'agisse d'unedéesse. il yadestracesdecouleursur les sculptures. 4. Cf. p. 155, n. 2. Je ne peux non plus croire qu'il s'agisse de figures de dieux ou de déesses : l'instrument que paraissent porter les hommes doit être la crosse •«tu le bâton recourbé des bergers plutôt qu'une hache. 5. Il n'est pas prouvé qu'il faille chercher en Orient (Hoernes, Kiinst, p. 242-7) le prototype et « les auspices » de cet art et de ces figures. De ce (|ue Ton trouve en Orient, 1500 ans avant notre ère, des images semblables, cela ne veut point dire ■«[ue celles de Gaule en soient contemporaines et en soient les dérivées : à sept ou dix siècles de distance, notre pays a pu imaginer les mêmes formes d'art que les peuples du Sud et de l'Est, et inaugurer spontanément, sous l'influence de croyances et de pensées similaires, la même civilisation que le monde égéen et asiatique (cf. Reinach, La Sculpture, p. 141). Et si l'on veut, à tout prix, expliquer par des rapports de cause à eiïet ces analogies entre les formes artistiques de l'Orient et celles de l'Occident, pourquoi ne pas supposer que les hommes du monde égéen et crétois et ceux du monde des dolmens occidentaux ont eu des •ancêtres communs? que ces ancêtres leur ont transmis, aux uns et aux autres, DE L'ART CHEZ LES LIGURES. 165- il n'y eut peut-être pas, dans tout le monde antique, une popu- lation plus réfractaire que les Ligures à l'image, à l'œuvre d'art, à l'écriture même. Au temps de l'Empire romain, les tribus des- Apennins n'ont laissé qu'un nombre fort restreint de sculptures, d'inscriptions, de tombes parlantes; les œuvres de la statuaire sont plus rares chez elles que n'importe où en Italie : les marbres de Luna partaient de la Ligurie et n'y produisaient rien. De la même manière, sept siècles auparavant, les construc- teurs des dolmens et des grottes funéraires n'ont fixé sur les pierres dressées par eux que de monotones et maladroites- expressions de leurs pensées profondes. De nombreux dessins ' ornent, il est vrai, les parois des couloirs ou des chambres des- grands dolmens du Morbihan - : haches emmanchées ou non % ■points disposés en rond, cercles isolés, vestiges de pieds nus^,. spirales ou courbes parallèles ^ qui rappellent soit des rangs^ de colliers", soit les rides du bout des doigts et du creux des- mains ". Ailleurs, sur des menhirs ** ou sur d'autres dolmens, appa- des traditions semblables, comme le culte de la hache (cf. p. loi)? mais que l'es traditions ont donné naissance, sous les cieux et sur les routes et dans la vie de l'Orient, à un art varié, souple et expressif, tandis qu'en Occident elles- se sont plus longtemps immobilisées en des formes stériles ou des images primi- tives, quittes à prendre ensuite, sous des influences propres, un développement original? et c'a été l'opinion de S. Reinach {Le Mirage oriental, dans Chroni(jiies- (Car- tailhac, p. 234). 3. Cf. p. 131. 4. D'après Cartailhac, p 230. 3. Gavr'inis; cf. Maitre, Revue archéologique, 1884, I, p. 332-42. 6. Cf. Cartailhac, p. 240. 7. C'est l'interprétation habituelle (Cartailhac, p. 235). — Je ne sais si le signe en forme d'U aux bouts recourbés (Manné-er-H'roéck) représente une liarciue (Hoernes, p. 369). 8. Par exemiile, dans le Finistère à Saint-Urnel (Plomeur), dans le Morliibnn à 166 LES LIGURES. raissent des cupules, écuelles ou cavités faites de main d'homme et étrangement groupées '. Mais ce furent là, sans doute, non pas des lettres d'alphabet ni des signes de sons ou de mots, mais des marques magiques, traduites de la vue des armes et des membres de l'homme, des emblèmes d'espérance, de crainte ou de sauvegarde, gravées tantôt pour secourir ou arrêter le mort, le maintenir en repos ou en sûreté, tantôt pour agir sur l'esprit des dieux, et leur signaler un don ou un désir-. — Puis, ces symboles ont été combinés ou enchevêtrés de manières si varia- bles^, les traits en sont si irréguliers et si tâtonnants, qu'on a l'impression d'esprits impuissants à guider la main et à ordonner un travail. Les plus vigoureux de ces tableaux de signes, ceux de Gavr'inis, n'étaient que des ébauches et dans le dessin et dans la composition. Ce que les hommes des mégalithes ont gravé de plus régulier et de mieux proportionné, ce sont les figures géométriques qui ornent les poteries^ et les bronzes : encore, uniformément rectilignes, elles n'offrent rien d'autre ni de meil- Kcrzorho (Erdcven). (".T., cotiirnc iircniicr t's>;\i, Dcxir, Les P/cz/vs à énirlli's, Geiièvo, 1878. 1. Ciirtailhac, p. 24.5 el suiv. II no faut pas oublicM- que l'usago des cupules s'est conservé bien après l'ère ehrétienne, qu'on en a trouvé sur des miliiaires romains ((^.apitan, Revu-' de VÉcolc d'Aiithropobxju'. 19(11, |i. 184 et s.); de même, je crois (jue bien des signes, crucifornies ou autres, notés >ur les dolmens, sont fort postérieurs au.x monuments et postérieurs au christianisme. 2. Une place à part doit être faite au.x dessins rupestres des Alpes italiennes de Tende : ils représentent des haches, charrues, épingles, iioignards ou couteaux, bo'ufs attelés, peaux de bêtes (destinées à des vêtements?), etc. Ils me paraissent appartenir à l'époque du poignard, avant celle de l'épéc, et sans doute à une époque voisine de celle dont nous parlons ici. Je n'hésite pas à les regarder, soit comme des ex-voto, soit comme l'expression d'un souhait (reproduction de l'objet demandé aux dieux ou placé sous leur protection) : la divinité visée était sans doute le mont Bego, (jui apparaît, semhle-t-il, à l'horizon de tous les points où ont été gravés ces dessins. Mader, Les Inscriptions [irclusloriqucs des environs dr Tende, 1903 (Annales de la Soc... des Alpes-Maritimes), et surtout les publications de Bicknell, The jirehistoric Rock Engravings in tlte Italian Maritime Alps, Bordighera. 1902, Furlhcr Explorations in the Régions, etc., Bordighera, 1903. Mais là encore il doit s'être glissé bien di s dessins fort récents. — Ce qui, après tout, comme pour les cupules (n. 1), montre la longévité et des traditions et des |ièlerinages. 3. Cf. le cartouche de la dalle du Manné-er-H'roéck, Gartailhac, p. 23(3. 4. Sur l'ornementation des poteries, surtout du Cliatellier , La Poterie. p. 11-18. INDUSTRIE. 107 leur que ce qu'on trouve chez les moins inintelligents des peuples sauvages ' . On a prononcé, à propos de ces vieilles populations de l'Ar- morique vénète, le mot de race « écriveuse w^ L'abondance des signes sur les dolmens du Morbihan ne justifie pas cette expres- sion \ Je serais plutôt tenté de dire le contraire de tous ces hommes, aux mains si adroites quand il s'agissait de chasse, de guerre et de bâtisse, si vacillantes quand elles étaient au service des impressions de l'àme : il n'y a de traces bien nettes, chez eux, ni d'écriture ni d'image. Le mot de Caton sur les Ligures d'Italie, illitlerati^, revient à la pensée quand on parle de ceux des dolmens. XIll. — liNDUSTHIE Mais l'absence de goûts artistiques n'exclut pas l'habileté technique. Les Ligures retrouvaient la sûreté du coup d'œil, la précision du geste, la ténacité de l'effort physique, quand il s'agissait de travailler la matière. Ils ne furent pas inférieurs, comme ouvriers et industriels, aux populations humaines les plus laborieuses. Au premier abord, les habitants de la Gaule, dans les siècles qui ont précédé l'an 6(10, paraissent surtout des travailleurs de la pierre". C'est la pierre, en effet, qui a été la matière des principales œuvres qui ont survécu de ce temps : des pointes de flèches ou de javelots en silex taillé, types immémoriaux 1. Musée de Saint-Germain, salles II-V; Troyon, pi. xi-xni; Gross, pi. xv-xx. i». ili. 2. R. Galles le premier, je crois, en 1863 (Mannê-er-H'roek, p. 2). 3. Parfois même ces dessins dolméiiiques paraissent, non pas des types primi- tiCs. les déliuls d'un art, un effort vers le nouveau (ce que sont peut-être les figures, |). Kii), mais tout au contraire les derniers termes d'une série, des dégé- nérescences de motifs très anciens, reproduits sans intelligence (tout comme certains motifs de l'art mérovingien). — Remarquez une dégénérescence sem- blable dans l'architecture mégalitliique (]). 102, n. 1). 4. Cf. p. 132, n. I. "). Cf. p. 161 et s., p. 140 et s. i68 LES LIGURES. d'armes auxquels l'homme ne savait pas renoncer; les bâtisses mégalithiques en blocs ou dalles de pierre mal dégrossie; et enfin les haches en pierre polie. — Ces derniers produits étaient ce que l'industrie livrait de plus achevé, ce qui dénotait le plus de réflexion et de patience. Pour arriver à produire ces puis- sants instruments, capables d'entailler sans ébréchure de robustes troncs d'arbres', masses au corps lisse comme une feuille de verre, au tranchant aiguisé comme celui d'une lame de métal, il fallai-t rechercher avec soin les pierres à la fois les plus fines et les plus dures, les plus tenaces et les plus com- pactes, propres à la fois à trancher et à glisser, silex, jades -, fibrolithes, roches dioritiques; puis, les fragments destinés à devenir des armes une fois ébauchés et retouchés, on devait les soumettre à un interminable polissage sur des blocs de grès ou de quartz, plus homogènes encore et moins coupants, et recou- verts de sable mouillé ^ Quelques-unes de ces haches, réservées, il est vrai, au mobilier funéraire, ont plus d'un pied de long, et sont des chefs-d'œuvre de technique lapidaire * : les ouvriers d'alors avaient donc des notions exactes et nettes sur les degrés de résistance réciproque des diverses roches indigènes". — De même, les plus grands des dolmens et des menhirs révèlent des prodiges de mécanique. Si la plupart de ces blocs ont été pris sur le sol du pays, encore avait-on à les détacher, à les traîner, à les soulever, les ériger, les mettre en place et les fixer; quelques- uns pesaient deux cent cinquante mille kilogrammes, d'autres, peut-être davantage, et certaines pierres, et des plus lourdes, 1. Cf. Dcsor, Les Palajitles, 1865, p. 12. 2. Je ne peux croire qiril n'y ait pas eu, en Armorique, un gisement de jade. 3. Cf. Reinach, Catalogue, p.66. 4. Les plus grandes (Musée de Vannes, n°' 1, 92, 04: Tuniiac, Manné-cr-H'roéck) mesurent 0 m. 430, 0 m. 403, 0 m. 333 : celle-ci, très belle et intacte; ajoutez •• le bâton de commandement » de Kerhué-Bras (dans la collection du Gbatellier à Kernuz), qui a 0 m. 32 {Rev. ardu, 1880, I, p. 310). Cf. p. 139, n. 2. 5. « Dans cbaque région, c'est toujours la meilleure pierre utilisable de l'endroit qui prédomine dans l'industrie » (Cartailhac, p. 205). INDUSTRIE. 16^ ont été transportées sur sept ou huit lieues'. Que la mise en branle ou en équilibre, que le charroi et l'appareillage de ces poids formidables supposent des équipes de centaines d'hommes, dressés et disciplinés, cela va sans dire : mais les bras humains n'ont pas suffi, on a eu besoin de leviers, de rouleaux, de treuils, de cordages, dont le jeu, la puissance de tension et la solidité fussent soigneusement calculés. — Comme polisseurs et comme carriers, les Ligures de ce temps étaient probablement arrivés à l'habileté suprême : il est vrai qu'ils avaient reçu en héritage l'expérience acquise, durant des millénaires, par les innom- brables travailleurs des âges de la pierre. Mais c'est mal juger une époque que de la définir par les seuls objets que le hasard nous a conservés d'elle. A côté des carriers ligures, songeons aux charpentiers, eux aussi les héri- tiers d'une longue habitude de besogne dans les bois. Ces lourdes haches étaient surtout destinées à abattre et à équarrir des billes et des pièces énormes. Les demeures des vivants, « charpentées » et « bien ajustées », étaient aussi nombreuses que les chambres de pierre des morts. On fit de troncs ou de rameaux d'arbres les machines propres à l'agencement des dolmens. Ces hommes ont étudié le bois avec le même bonheur que la pierre ; ils estimaient la valeur de résistance d'une poutre, la force et la durée de sa matière. Ce sont eux qui ont construit les vastes pilotis des cités ou stations lacustres - de la Suisse ^ et de la Savoie '" : ils ont su couper, appointer, enfoncer et tasser des 1. Cartailhac, p. 214, 310. 2. Le mérite de Imir découverte revient à Keller (recherches à Meiien sur le lac de Zurich, hiver de 18o3-o4), MitUwihingen der antiquarischcn Gesellscliaft, Zurich, IX, 18.54, p. 67 et suiv. ; Troyon, Habitations lacustres, Lausanne, 1800; Desor, Les Palajîtli's, 186.Ï; Perrin apiid Chantre, Age du brome, II, p. 108-223; Gross, Les. Protohelvetes, 1883; Munro, The Lake-Dwellings of Europe, 1890; von Trœltsch, Die Pfnhlhauten des Bodenseegebietes, Stuttgart, 1902. 3. Lacs de Zurich, Constance, Lucerne, Ncuchàtel, Bienne, Morat, Genève^ Zug, Moosseedorf. Pfeffiken, etc. 4. Lacs d'Annecv. du Bourget. -170 LES LIGURES. milliers de pieux de chênes ' avec une habileté technique qui n'a pas été beaucoup dépassée -. Les métiers qui exigeaient un tour de main plus délicat, la métallurgie et la poterie, ne sortaient qu'à peine de la première période de leur vie. C'étaient les fondeurs de bronze qui se tiraient le mieux d'affaire^. Les habitants de la Gaule avaient connu d'abord l'usage du cuivre isolé '^; mais, vers 600, peut-être depuis moins de siècles qu'on ne croit ', ils savaient aussi l'art de fabriquer du bronze en mélangeant ce métal avec l'étain, et de tirer de cet alliage des instruments plus tranchants et plus résistants que les meilleures des haches de pierre ou de cuivre : ils s'étaient graduellement rendu compte des proportions les plus utiles entre les deux éléments, redressant peu à peu leurs calculs et leurs procédés ^ Les mines de l'un et l'autre métal ne man- quaient pas on Gaule; elles abondaient dans les terres voisines de l'Espagne et de la Bretagne ', et les navigateurs étrangers recherchaient sans doute depuis longtemps l'étain de Cor- nouailles ^ Peut-être les indigènes de notre contrée ont-ils appris des gens de Cadix ou d'ailleurs " le secret de la valeur i. Ou aussi de hêtres, de bouleaux ou de sai)ins. 2. Les plus gros pieux sont, semble-t-il. les plus anrions, et mesurent jus(iu';i 30 centimètres de diamètre; on en compte des milliers (Desor, Les PahiJitU's. p. S et suiv., p. 31 et suiv. ; Troyou, p. 257-2G2). 3. Desor, Le bel A(je du bronze lacustre en Suisse, 1874; Clinntre. Age du bronze, 1875-70; Evans, L'Age du bronze, Irad. Dattier, 1882; et tous les ouvrages cités p. 10".), n. 2. 4. L"existence d'un âge du cuivre pur, ayant précédé l'âge du bronze, paraît aujourd'hui hors de doute; cf., entre autres, Much, Die Kupferzeit in Europn. Vienne, 1880 {Millh. der k. k. Centr.-Coinui. fiir Kunsl- und hist. Denkm.). 5. Cf. p. 102, n. 3. G. D'ajirès les dernières analyses faites, la proportion d'étain passa de !) environ à 10 p. 100; on a souvent fait entrer dans le mélange une très forte proportion de plomb, peut-être même du zinc; cf. Chassaigne et Chauvet, Analyses de bronzes anciens, 1903, p. 0.5, etc. 7. Cf. p. 78 80. 8. Cf. Aviénus, 111-110. 9. On a supposé la Scandinavie (Bertrand, Gaule, p. 207). l'Europe centrale et la voie du Danube (/(/., p. 207, 201), et il n'est pas invraisemblable ({ue les temps du métal et de l'épée aient commencé plus tôt dans la région du moyen Danube INDISTHIE. Ali des métaux; peut-être Tavaient-ils trouvé (reux-mênies '. Mais, une fois au courant, ils les ont travaillés à leur guise. Il est A'rai qu'ils ne comprirent pas tout de suite le parti qu'oQ pouvait tirer du métal fondu. Ils ne l'utilisaient pas encore dans la vie domestique ou religieuse comme A^aisselle de sacrilice, de table ou de cuisine; peut-être même n'en tiraient-ils que depuis peu des objets de parure, bracelets et colliers-. Pendant longtemps ils se sont bornés à reproduire en bronze, presque sans changer le type, les instruments et les armes de pierre, pointes de flèches et de lances, poignards et couteaux^, et haches par-dessus tout. La hache de pierre et la hache d'airain, voilà ce qui carac- térise surtout le guerrier de ce temps, le mort préférant toujours la première, le vivant s'armant de plus en plus de la seconde : l'âge de l'épée, je le suppose du moins, commence à peine ^. Il ne s'est point encore produit en Gaule cette révolution qu'amena partout la métallurgie, lorsqu'elle rendit générale la fonte de l'épée de guerre % Sauf quelques exceptions", les |>arait chaiiuc jour plus im|»)rlanl- 4. Cf. p. 102. n. 3. 5. Cf. Bertrand, Arcliéologie, p. 221. (i. Surtout peut-être du côté de rArmorique, et du côté de l'Est, proche des rnonlagues de l'Europe centrale : éiiées de Mo'ringen en Suisse (cf. Gross, ]i. 32), de Vaudrevanges (Musée de Saint-Germain. V, 7, p. 130, Reinach). etc. (cf. la carte de Chantre, 1). J'hésite encore, je l'avoue, à les regarder comme heaucoup plus anciennes que les épées de fer. Car on a dû forger, même dans les temps du fer, un assez grand iiomtire d'epérs de hronze pour des usages religieux ou mortuaires 172 LES LIGURES. Ligures ignoraient l'usage de cette arme, la plus complète, et, pour ainsi dire, la plus intelligente des armes de corps à corps, celle qui appartient le plus fidèlement à l'homme qui la manie, qui suit le mieux les mouvements de son bras et de sa pensée, qui conserve le plus la vigueur de ses muscles. De la même manière, s'ils connaissaient l'or, ils ne savaient en faire que de grossières parures ' : l'éclat seul du métal les intéressait. Le fer ne leur était certainement pas étranger : mais ils n'en avaient extrait que des objets d'ornement-. L'industrie textile était plus avancée. On a découvert dans les stations lacustres des peignes à fil, des fragments de câbles, de filets et d'étoffes. Mais le lin était encore la principale matière filée et tissée^ : il ne semble pas que la laine eût commencé son règne, je veux dire sous sa forme textile : car l'usage des fourrures ou des peaux toisonnées a été peut-être aussi ancien que l'humanité même ^ Le plus subtil des arts industriels, la céramique, tenta médiocrement ces remueurs de pierres et de bois\ Ils n'ont guère laissé que des vases et des gobelets de forme très simple, fragiles, en pâte grossière, fabriqués le plus souvent à la main, plus rarement au tour% ou encore faits de plaques moulées et soudées ensemble, et assez mal cuits au soleil ou au feu libre. L'absence, longtemps générale, de pieds et d'anses, montre combien peu, sur ce point, la réflexion s'appliqua à la recherche des progrès les plus simples". 1. Il parait rare à Tépoquedu bronze; Troyon. p. 313. 2. Reinach, Catalogue, p. 13o. 3. Troyon, p. 36U et pi. vii: Chantre, Aije du bronze, I, p. 243 et suiv.: Bertrand, p. 174 et suiv. : Reinaeh, Catalogue, p. 133 et suiv. ^. Il ne serait pas impossible que les Ligures aient été d'ordinaire vêtus de noir, (jE).avo2opoOvT£; (Plutarque, De sera nuininis vindicta. 12; cf. les Celtibères, Dio- dore, V, 33,' 2). 5. De Closmadeuc, La Céramique des Dolmens, 18(33 {Rev. arclt.); du Chatellier, La Poterie aux époques préhistorique et gauloise en Armorique, 1897. G. Le tour n"a dû apparaître que vers le i)remier âge du fer (cf. Troyon, p. 314). 7. Même à l'époque du bronze, dit du Chatellier, ■■ l'art du potier ne semble pas avoir fait de progrès », p. 19; voir p. 9-11, 19-20;de Mortillet, Le Préhistorique, p. ."i.ïS-oOl ; Troyon, p. 284 et 314; Gross, p. 91 et suiv. (place trop haut, je crois, AGRICULTURE. 173 XIV. — AGRICULTURE Les objets laissés par les Ligures de la Gaule nous donnent, si je ne me trompe, l'image d'une vie sédentaire et laborieuse. Des hommes qui faisaient sur leur terre une si large place à leurs morts*, devaient être profondément attachés à ce sol où se perpétuait le souvenir des disparus. Une société instable, avide de courses ou curieuse d'aventures, n'occupe pas des centaines d'hommes à manœuvrer de grosses pierres. Je ne puis croire qu'elle eût le goût des conquêtes et des grandes levées en armes. Les plus remuants ont été, sans doute, les marins et les pêcheurs d'Armorique. Pour les autres tribus, la guerre devait être surtout un brigandage périodique, une manière de récolte. Certes, les haches, les flèches, les poignards et les lances forment la majeure partie du mobilier qui a survécu, mais c'étaient aussi bien des outils de chasse que des instruments de guerre. L'épée ne pouvait être encore qu'une arme de luxe; le bouclier, la cuirasse et le cliar de guerre n'ont point apparu. Ces Ligures de la Gaule ne possédaient pas les armes alors essentielles aux nations combatives de l'Europe. — Ils ne diffé- raient donc pas sensiblement, dans leur façon de comprendre la vie, des Ligures alpins ou apennins de l'époque classique-. Ils étaient, comme ces derniers, des agriculteurs tenaces ^ des travailleurs ruraux de premier ordre. Seulement, leurs efforts furent plus vite récompensés dans ces grasses terres, si diffé- rentes des montagnes génoises \ S'ils élevaient des bestiaux, ainsi qu'avaient fait leurs ancêtres, s'ils avaient leurs troupeaux de porcs ou de moutons, les habitudes pastorales étaient désormais les meilleurs vases); Munro, p. 528 et suiv.; Chantre, Bronze, l, p. 211 et suiv.; Reinach, Catalogue, p. 62 et 134; Cartailhac, p. 2o9 et suiv. 1. Cf. p. 134, p. 147 et s. 2. Cf. p. 129 et s. 3. Les dessins rupestres des abords du mont Bego donnent bien l'impression d'une population foncièrement agricole (cf. p. 160, n. 2). 4. Cf. p. 130 et 131. 174 LES LIGURES. moins fortes, dans la Gaule, que les soucis agricoles. On cultivait le lin, l'orge', peut-être le seigle, et surtout le blé, dont on con- naissait déjà les deux grandes classes, le froment compact et le froment printanier. La plupart des arbres fruitiers indigènes étaient utilisés : on faisait des cueillettes de pommes, de noisettes, de prunelles, de châtaignes d'eau, de fraises et de cornouilles, sans parler des faînes, des glands et des pignons. Le fruit et la graine étaient préparées avec soin : les hommes des stations lacustres, par exemple, savaient faire de la farine, du pain, et probablement aussi de la bière, du vin de mûre et du vin de framboise fermentée-. Ces stations d'ailleurs étaient moins des villages que d'immenses magasins de produits agricoles, réserves d'un peuple qui ne laisse pas à la chasse ou à la pêche du jour le soin de le nourrir. L'attention avec laquelle les contemporains des dolmens ont choisi les roches dures qui ont fait leurs haches, les turquoises de callaïs qui ont orné leurs colliers, montrent qu'ils surent explorer et exploiter leur sol. Je suis convaincu qu'ils ont été les dessiccateursdela Limagne^ les premiers défri- cheurs de nos grandes forêts. A eux sont dues les plus anciennes clairières de terres arables qui s'ouvrirent autour des sources et le long des ruisseaux. Médiocres comme conquérants d'hommes, ils furent admirables comme conquérants sur la nature. Ces artisans du labeur ont été des fondateurs de notre sol. XV. — GROUPE ME XTS HUMAINS Ils ont été, par là même, les fondateurs delà plupart de nos cités. En temps ordinaire', les familles vivaient isolées ou en petits 1. A six et il deux rangs (hordeum lu-xasticon et h. distiiiioii). 2. Troyon, p. 43, 443. etc. 3. Le nom, «lac » ou " marais » (p. 19, n. 2) appailiont. croit-on. à leur langue (Holder, 11, c. 172), et semble indiquer que la transformation du [lays est leur œuvre. 4. Ce qui suit résulte soit des textes concernant les Ligures du Sud-Est à l'époque romaine, soit de l'emplacement dos plus vieilles cités gauloises et de la nature de leur nom. GROUPEMENTS HUMAINS. 175 groupes, au hasard des cultures. Demeures et bourgades ' se formaient surtout pr«'S des sources, et à portée des bonnes terres : les unes dans les vallons ou sur les terrasses des mon- tagnes ^ les autres au milieu des plaines, ou au centre des clairières ouvertes en plein bois, ou le long des sentiers les plus fréquentés ^ — Mais, si les Ligures n'avaient peut-être pas de grandes villes murées, à foyers éternels et à citoyens perma- nents \ il existait déjà chez eux les deux principaux éléments de la vie municipale, le marché et le refuge. Une population agricole a besoin, en elîet, de l'un et de l'autre. 11 lui faut des lieux de concentration périodique : soit, en temps de paix, pour tenir des assemblées, prendre des réso- lutions, échanger ses produits, acheter des outils; soit, en temps de guerre, pour abriter ses ressources et grouper ses forces. Les Ligures possédaient leurs places de foire ' et leurs places fortes \ Les marchés étaient des terrains découverts et d'accès facile, de véritables « champs » de réunion, situés à des carrefours de 1. VicuU, Tite-Livo, XXI, 33. il ; viri. XXXV, 3, 0 el 11, H; XXXIX, 2, 2 et 32, 2; xw(ir,ôàv Çwire, Slrabon, V, 2, I. 2. Tecla infonnia imposila riipibtis, XXI, 32, 7. 3. Tito-Live, XXXV, 11, 11; XXXIX, 2, 7. 4. Jo crois cepoiidant iiu'il en exista dans le sud dès le vi" s., cf. note G. Et je doute fort que Fart de fortifier les villes leur ait été appris par les Grecs de Marseille, ce que rapportait la tradition (Justin, XLIII, 4, I) : les plus grandes^ seules, doivent dater des temps récents, cf. p. ICI, n. 7 et S. o. Coiiciliabula, Tite-Live. XXXI V, .'iO, 2. 0. Cask'lla ou nppida. Tite-Live, XXI, 33, 2; 3i. 2; XXXV, 3, 0 ; XXXIX, 32. 2 ; cf. Polybe, XXXllI, 8, 3; Plutarque, Paul-Éinile, 0. Ces textes, il est vrai, visent le second siècle. — Mais remarquez ((u'Aviénus connaît vers ."iOO des villes indigènes sur les côtes ligures : 1° Bcnjiiw civitas au nord-est de la Crau (700); cf. Eustathe, Coinincnt. in Dionysinin, 7G, p. 231, Didot : 'Prjiv^; 2° oppidum priscum lin[Us], Les Sainles-.Maries (701); cf. p. 22, n. 0. Sur les côtes ibéro-ligures du Languedoc : 3" U'Hui censit rivUas Polygitiin, Agdc avant la colonisation grecque, ou près d'.4gde (Cil.")); 4" Mansa virus : ce n'est pas Mèze, mais sans doute Cette (010); cL Mcsua, Mêla. Il, 80; 5" oppidum Nuuslalo, qui est, je crois, Maguelonne (OIG) ; 0" urbs...^ (|ui doit dissimuler Lulura, Lattes, le p(Ml de Montpellier (GI7); cL Mêla, II, 80; Tliomas, Dict. lopoijr. de l'Hérault, p. 80. Or Agde. Celte, Maguelonne, Lattes, ont été les ([uatre principaux ports du Languedoc des étangs : on voit donc ([uc dès •ïOO environ, les groupements humains de ce pays avaient pris leur j)lace el leur rôle définitifs. D'autres identillcations pour ces localités proposées par Unger(P/u'- loloijus, W" suppl., 1884, p. 2G3 el suiv.). 7" En Provence, Arelatus, Arles, peul- èlre dés r>00. Aviénus, GSO. — Près de Nice, Kgitna, Cagnes? cL cli. XIL § G. 176 LES LIGURES. grandes routes, à des embouchures ou des confluents de rivières, auprès des ports ou des anses les plus commodes. Avant d'exister comme villes, Marseille et Narbonne ont été sans doute des lieux de rendez-vous de tribus ligures, venues pour troquer leurs produits et pour acheter les mille objets bizarres que les pirates de leur sang rapportaient des courses loin- taines ' : je crois même que, dès le septième siècle, ces lieux avaient déjà reçu des indigènes le nom qu'ils portent encore '^ Bordeaux, en ce temps-là aussi, était une station humaine, de foire ou de marché ^ C'était, en revanche, dans les lieux les moins accessibles que les Ligures, au moment du danger, enfermaient, à l'abri des ennemis, leurs femmes et leurs enfants, leurs bestiaux et leurs provisions \ Les pays de montagnes étaient parsemés de vastes redoutes, formées par des murailles solides en pierre sèche, et défendues, mieux encore, par l'escarpement des rochers sur 1. Comme la ville de Pyréno (un des poils voisins d'Elne, Port-Vendres?) au vi' siècle; Aviénus, 558-o61; cf. p. 182 et p. 14, n. 5. 2. Ma(3-sa>.ia doit être rapproché, pour le premier terme, de Massicus, Massava (Mosves, cf. Holder, IF, c. 449), et pour le second, de Alalia, noms indigènes de lieux, et tous de Textension ligure. LVtymologie greciiue de Timée, — àTtb xoû àX'.Éwç xal ToO [Kinas.:, « pécheur » et « amarre » (Et. de Byz., au mot Maa-aaAia), — est purement fantaisiste. 11 y a plus de raisons à Tétymologie phénicienne (mazzâl = Tj-//] (àyaôr,) : mais ce ne sont pas des Phéniciens que les Grecs ont rencontrés «Marseille, mais des Ligures, et c'est des Ligures qu'ils reçurent le terrain, et, avec le terrain, sans doute son nom. Cf. Blancard, Discours sur l'origine phénicienne de Marseille (Soc. de Stat., XXXII, 1871): en dernier lieu, Clerc, Les Phéniciens dans la région de Marseille (1901. Rev. hist. de Prov.), qui incline vers la dernière étymologie. — Narbonne (Hécatée, fr. 19, écrivait sans doute Nàpêa) se retrouve dans le Pays Basque (Arbonne, autrefois N'arbone, C. I. L , II, 3876: cf. Revue cU's Études anc, 1899, p. 233 et suiv.). 3. Delfortrie, Mém. de la Soc. des Sciences phys. et nat. de Bord., V, 1867, p. 269 et suiv. 4. Polybe (IIL 51, 11-12), racontant la prise par Hannibal d'une forteresse alpestre (l'expression de ttôI:: est peut-être impropre), rapporte qu'il la trouva à peu près déserte, mais qu'il en ramena nombre de chevaux, de bêtes de somme et de captifs enlevés à son armée, et, en plus, du blé et du bétail pour plusieurs jours. Tite-Live (XXI, 33, 11) dit, à propos du même fait : Castellum inde, quod caput ejus regionis erat : chaque tribu aurait donc eu, dans les Alpes, un lieu de refuge principal, mais elle en avait d'autres (XXI, 33, 2 et 34, 2). Sur les ves- tiges de murailles qui peuvent être ceux de castella ligures, il manque encore un travail d'ensemble; cf. Castanier, Histoire de Provence, I, 1893, p. 151 et s.; de Gérin-Ricard, Nouvelles Archives des Missions scientifiques, Xlll, 1905, p. 58 et suiv. GROUPEMENTS HUMAINS. 177 lesquels elles étaient bâties'. Quand, serrés de près par un adversaire, la masse des guerriers de la tribu y rejoignaient leurs femmes et leurs bêtes, ils pensaient n'avoir plus rien à craindre des autres hommes : et cela dut être vrai jusqu'à l'arrivée des Celtes ou des Romains. Dans les basses terres, les îles des fleuves, les pilotis des lacs, des marais et des tourbières, offraient d'excellents abris pour les biens et les gens : Lutèce ou Paris, dans l'île de la Seine aux bords marécageux, ne fut pas autre chose, au début de sa vie, que le refuge central d'une tribu, et c'est à des Ligures qu'elle doit son nom, Lutelia^; les « cités lacustres » de Suisse et de Savoie paraissent avoir été, non pas des demeures fixes, mais des greniers communs à de nombreuses familles. La plupart de ces groupements d'hommes, constants ou pério- diques, prenaient le nom de la source qui les alimentait. Nîmes et Orange, Àlésia et Bibracte, villes du Midi et du Nord, ont été d'abord les noms des fontaines auprès desquelles les familles se réunissaient \ Et c'étaient en même temps les noms des Esprits divins qui vivaient en ces fontaines. Les sources engendraient à la fois des cités et des religions ^ : et un même vocable confondait la vie de la nature, celle des hommes et celle des dieux. 1. Cf. p. 176, n. 4. Les noms de villes en Alba, Brigant-, -briga, (ju'on trouve un peu partout en Occident, désignent, je crois, des turres ou castella de l'époque ligure. 2. Ou Lulecia (César, VI, 3, 4: VII. 57, 1; 58, 4-6, éd. Holder, t882). L'ortho- graphe Aouy.OTOxia chez Strabon (IV, 3, 5) ou ÀEv/o-ex-a chez Ptolémée (II, 8, W) doit èlre fautive : rien n'autorise à faire de Lutetia la contraction de Lucoticia. Cf. Luteva, Lodève, Latia, près de Numance, etc. (Holder, II, c. 352-4). A rappro- cher du latin hilum, boue? Jusqu'à nouvel ordre, je ne puis croire que le noiif primitif de Paris ait été Lucclia, •■ la blanche? » (théorie de Mowat, Rev arch 1878, I, p. 162). 3. Pour Nimes, cf. p. 106. Arausio, Orange,. Alesia, Bibracte {cL p, 113, n. 1. p. 114, n. 1), sont formés de radicaux appliqués à des sources ou des cours d'eau, et' dans toutes ces localités, il y a une source-maitrcsse, la source « perenne et ines- puisable » du rocher d'Orange (de La Pise, Tableau de l'histoire... d'Orange, 1630 p. 11). la fontaine sacrée d'Alise (cf. Revue des Études anciennes, 1901, p. 140), la fontaine Saint-Martin au mont Beuvray. 4. C'est le mot de Pline. XXXI, 4; cf. p. 103-7, 114 et l:i0-7. T. I. — 12 i78 LES LIGURES. XVI. — ÉTAT .SOCIAL Xous ne connaissons que par lambeaux les institutions des Ligures, et encore ces débris viennent presque tous des tribus alpines ou apennines de l'époque romaine. Il est visible cepen- dant que leur état social et politique ressemblait à celui des populations de même nom qui avaient autrefois possédé toute la Gaule : car, même après des siècles de contact avec l'Etrurie et les trafiquants de la mer, ces sociétés ligures étaient demeurées rudimentaires. La propriété privée n'y est attestée par aucune trace appré- ciable. Dans les familles, la filiation s'établissait du père à l'en- fant ', ainsi que dans les Etats les plus civilisés du monde méditerranéen. Mais elles maintenaient encore pieusement « la couvade », c'est-à-dire une des plus singulières allusions au matriarchat que l'humanité ait conservées, et le dernier vestige du conflit entre les droits nouveaux du père et cette toute-puis- sance du sang maternel qui fut la loi chez les peuples arriérés : un enfant venait-il à naître, l'accouchée le purifiait elle-même dans les eaux de la fontaine voisine, puis vaquait aux besognes courantes de la terre ou de la chaumière; et le mari s'alitait, comme pour prendre possession de ce droit paternel que l'usage lui avait si longtemps refusé -. Ce qui étonne le plus, dans les récits où les Anciens ont raconté les destinées des peuples ligures, c'est la place minime qui est faite à la personnalité des hommes. Je veux dire par là que jamais, dans l'histoire de leurs guerres et de leurs batailles, les historiens d'autrefois ne prononcèrent le nom d'un de leurs chefs. Ils ont résisté aux Romains avec un acharnement égal ou supérieur à celui des Espagnols et des Gaulois ; ils ont rem- 1. Justin, XLIII, 3, Set 4.3. 2. Cf. p. 129, note 3. ÉTAT SOCIAL. 179 porté, plus d'une fois, d'étonnantes victoires. Alais, tandis que, chez presque toutes les nations, les luttes pour l'indépendance se sont personnifiées en des noms de chefs, Viriathe, Jugurtha, Vercingétorix, Arminius et hien d'autres, les faits d'armes ligures, combats et sièges, se présentent dans la terne apparence d'actions anonymes. Aucun roi n'en a revendiqué la gloire. On dirait que ces peuples ont ignoré Fascendant que peut exercer sur d'autres hommes une volonté plus forte, une intelligence plus lucide : ce sont des masses confuses que n'anime point le souffle d'une individualité supérieure. Elles ne savent point communier, ainsi que firent si souvent les Grecs et les (laulois,^ dans la gloire d'un héros viA^ant. Cette absence de forces et d'idées générales ' est en partie la conséquence de leur état politique. Aucune population ancienne n'a été plus incapable de se grouper sous de grands souverains. Les Ligures obéissaient soit à des anciens ou chefs S soit plutôt à des rois héréditaires \ Il est possible que ces rois, comme tant de roitelets de l'Afrique, aient été d'abominables despotes, dominant par la crainte les dos et les membres de leur bétail humain : la vue des principaux tertres funéraires a fait dire que des centaines d'hommes ont été brutalement con- traints à bâtir la demeure souterraine de leurs maîtres. Mais il est tout aussi vraisemblable que ces rois aient eu des mœurs plus douces, et qu'ils n'aient été que des chefs de familles ou de clans, juges, prêtres et « pères » de leur tribu, et rien de plus. En tout cas, si puissants qu'on les suppose, ils n'ont jamais commandé qu'à quelques milliers d'êtres : quand les colons 1. Cet «itat do morcelleiaent, d'absence d'unité, qui parait h'wn caractériîser l'âge politique ligure des abords de 600, se retrouve dans l'âge arcliéoloiiiiiue du bronze^ (jui lui correspond en partie, die in so vicie klcinere, lokal durchaiis scliarf characterisirte (iebiele getheilten CulLiir der Broazezeil, a dit fort justement Tischler (i'cber die prà- historischen Arbeiten, etc., Kcenig-sberg, Pkys.-Okon. Gesellsrhaft, XXV, 1884, p. 32). 2. Tite-Live, XXI, 84, 2 : Mayiio naUi jtrincipes castellormn (mais cela i>eut très bien ne désigner que des chefs de clans ou de familles). :j. Justin, XLllI, 4, 3. 180 LES LIGURES. phocéens débarqueront à Marseille, ils trouveront en face d'eux un bon roi-patriarche, aimable et paternel, maître d'un État minuscule de quelques milliers dhectares, et voisin d'autres rois qui n'étaient pas plus riches. Car le régime de la tribu a toujours été le propre de la vie politique des Ligures. Le sol de la Gaule était sans doute par- tagé en un demi-millier de petits territoires ' ; et chacun d'eux, domaine d'une seule société humaine, avait ses villages et leurs chefs, son roi et ses anciens, les citadelles de ses clans, son refuge collectif", son lieu de marché, ses forêts et ses champs de culture. Les Ségobriges, chez qui fut fondée Marseille, ne tenaient que la plaine basse de l'Huveaune ^ et les mon- tagnes qui la dominent \ Dix tribus et davantage se partageaient le pays entre le Rhône, le Lubéron, les monts des Maures et la mer ". Trente à quarante autres s'étaient formées dans la grande chaîne des Alpes, depuis La Turbie jusqu'au Saint- Gothard '' : il n'y en avait pas moins de trois installées dans le seul Valais ' ; deux se partageaient la Haute et la Basse Mau- 1. J'arrive à ce chiffre, d'ailleurs très approximatif, en ajoutant aux 300 ou 400 EÔvr, de la Gaule conquise par César (Plutanjue, César, l.ï; Pompée, G7; Appien, Civilia, II, l.")0; Joséphe, De bello Judaico, 11, 10,4)100 à 200 pour les tribus du sud des Cévennes (cf. les renseignements suivants; ajoutez Pline, 111, :i4-:{7 et 47). 2. Cf. p. 17G, n. 4. 3. Saint-Jean-de-Garguier, dans la moyenne vallée, parait avoir été un des cen- tres de cette tribu plutôt que celui d'une tribu distincte. Ceyreste, au contraire, était celui d'une tribu particulière. 4. Segobrigii, Justin, XLIII, 3, 8 et 4, 3; Cabinet des Médailles, 2244(?). C'est la même tribu (jue celle des Koixavwv (Kofjiaovwv, etc.) de Ptoléméc (II, 10, .5), soit rapliiquos, cf. cli. X, Jj 3) à des fondalions rliodiennes au pied •les Pyrénées et à remlioucluire du Rliùne : le Périple d'Aviénus invite à une con- clusion toute contraire. CL p. 187, n. 2. — Il ne serait i)as impossible, évidemment, (|ue quelques vases ou poteries archaïques censées découvertes (est-ce certain??) à Marseille (Dumont, Bull, de corr. hell., VIII, 1884, p. 188; Fne.hner, \i"' 11J28-30; Clerc et Arnaud d'Apnel, Découvertes arch. à Mars., 1904, p. 101) provinssent de pacotilles livrées aux indigènes avant 600 : reste à savoir si elles l'ont été par des Grecs, ou par des Etrusques, des Carthaginois, ou encore par des pirates lipures. 3. Justin, XLIII, 3, Ti. 4. Hérodote, 1, 103; Justin, XLIII, 3, 6. Le voyage du sauiien Coleos en Espaiiiie vers 030, i|ui eut un retentissement cnnsidcralile, lut le résultat d'un hasard (Hérodote, IV. l.")2). .") L'origine de ce nom, tiès anciennement donné a la Méditerranée occidentale (cL p. 7, n. 2). vient du rôle prépondérant joué par la ?ardaigiu' dans la plus ancienne colonisation ou navigation de l'Occident, carthaginoise ou autre (cL p. 186-187, p. 197). Ulysse y est allé, et hien d'antres (Pausanias, X, 17; cL p. 198, n. 6). (i. Bcrard, L-^s Phéniciens et l'()dYssée, II, 1903, p. 261 et suiv. 196 LA FONDATION DE MARSEILLE. cannibales dans les anses du nord de la Sardaigne', Calypso enfin aux abords du détroit de Gibraltar- : plus il s'était approché du fleuve Océan, plus il avait éprouvé la crainte de la mort, la force traîtresse des dieux, la méchanceté des hommes, et l'âpre désir du retour. Les Phocéens rompirent les charmes de Circé et de Calypso, gardiennes des routes du nord et de l'ouest, et ils doublèrent victorieusement les caps et les îles où ces déesses avaient arrêté jusque-là les entreprises des Grecs ^ Outre l'esprit d'aventure et l'amour du gain qu'ils parta- geaient avec tous les Grecs, les habitants de Phocée l'Asiatique possédaient des aptitudes spéciales pour l'art des constructions navales *. Ils avaient choisi le genre de vaisseau propre aux navigations lointaines. Au bateau ionien à la coque arrondie, masse lourde, lente, toujours pesamment chargée, ils préfé- raient le navire long, étroit et léger, à l'éperon menaçant, à la coupe svelte, monté et lancé par une équipe de cinquante rameurs ' : ce qui fît une révolution dans la vie de la Méditer- ranée. Le bâtiment phocéen n'était plus simplement une grande barque de transport : c'était une machine faite pour la vitesse % 1. Bérard, II, p. 209 ctsuiv. 2. Bérard. I, 1902. p. 242 et suiv. 3. Jp ne serais pas éloigné de croiro qu'il faille interpréter ainsi cette partie de 'Odyssée : soit par crainte de marines étrangères, étrusques, phénico-carthagi- noises ou ligures, soit par suite de conventions avec elles, les Grecs ne purent pas dépasser, jusqu'au temps des Phocéens, Tile de Calypso, qui gardait la route du détroit de Gibraltar, le cap de Circé, qui dissimulait celle du Tibre, le nord de la Sardaigne, qui forme avec ce cap une ligne exactement horizontale. Voyez des défenses analogues, et visant quelques-uns de ces points, dans les anciens traites entre Rome et Carthage (traité de 509, Polvbe, 111. 22, 9 et II; cf. Strabon, XVII, 1, 19). 4. Cf. l'art. Phokœa chez Ersch et Griiber: Tliisquen, Phocaica. Bonn, 184-3; Papadopoulos Kérameus. w/.ai/.â. Smyrne, 1879 (avec plan de Phocée, par Weber. o. Hérodote, I, 163; les navires sur les vases du Dipylon {Rei\ arch., 1894, II. p. 14 et suiv.). Assmann, dans les Denkmâlcr de Baumeister, 111. 1889, p. 1596 et suiv.; H. Droysen, Kricgsalterthiimer (Lehrbuch). p. 284. qui rapporte aux Phéniciens, vers 700, cette transformation de la marine: cf. Movers. 111, I^p., p. 176 et s.; Maspero, lll, p. 282. 6. Sur les vitesses atteintes par Pytheas. cf. cliap. X. S 6. LES PHOCEENS DANS LA MEDITERHANEK. 197 l'attaque, la lutte et les coups de main, obéissant avec une sûreté parfaite à Tordre qui la dirigeait. Il fut seul capable de se mesurer avec les pirogues rapides qui sillonnaient les rivages de rOccident : on avait en lui l'instrument nécessaire aux explorations hasardeuses, aux longues traites loin des côtes, aux pirateries soudaines, à la stratégie des batailles maritimes. C'était une Hotte de conquête que préparaient les Phocéens. Quand ils se montrèrent dans le bassin occidental de la Méditerranée, à la fin du septième siècle, trois ou quatre marines s'y partageaient les bénéfices de la pêche, les revenus du trafic, les gains du brigandage'. Toutes les côtes septentrionales, au nord du cap de La ?S^ao, des Baléares et de l'Arno. étaient lais- sées aux indigènes. Empire ibérique ou tribus ligures. L'Empire étrusque, qui s'étendait au sud de ce dernier fleuve jusque dans les fertiles plaines de la Campanie, dominait sans rival sur les eaux de la mer Tyrrhénienne -. Du cap de La Nao jusqu'au cap Saint-Vincent^ régnaient les rois de Tartessus ou de Cadix, débarrassés, depuis la ruine de Tyr, de l'influence ou de la concurrence phénicienne *. Au sud et à l'est de l'Espagne apparaissaient aussi les flottes de Carthage : elle avait occupé le midi de la Sardaigne '^ et les îles Baléares (654-3?)'"'; elle menaçait les rivages espagnols; elle montrait 1. Piscaiido Dwi-candoquc, [ilcniiiniur ctiuin bilrocinlo maris, quod ilUs tcmporibus gloriœ hahchaUir, Justin, XLIII, 3, 5. 2. Tite-Livc, 1, 23, S; V, 33, 7: Velléius, I, 7; Caton, fr. 02; it-i, p. 118. Circé était sans doute étruscpjo au temps d'Ulysse, cf. Caton, fr. 02. Cf. Millier et Deecke, Die Etriiskcr, 1, 1877, p. 160-101. 3. Aviénus, 462-403, 223, 20o. 4. Cf. p. 118, 187-8, ch. VII, § 1. Tyr parait s'être désintéressée de l'Espagne vers 700, au temps de ses luttes contre les Assyriens; Movers, 11, 11" p., p. 620 et 653, d'après Ésaie, 23, 10. Mais la prospérité de Cadix fut maintenue par la royauté indigène (rcgna Hispaiiiœ, Justin, XLIV, o, 1; Macrobe, I, 20, 12). Cf. Rawiinson, Hislory of Phœnicia, 1889, p. 445-439: Pietsclimann, Gcschichte der Phœ- nL-Jer (Oncken). 1889. p. 300-1; Maspero, 111. p. 28-3-8; Mever, GcschichU; des AUer- tluiins, I, 1884, S 404. 3. Cf. Diodore, V, 13, 4. 0. D'après Timce (Diodore, V, 16. 3). Cf. Movers, II, II" p., p. .580 et p. 0.50; Meltzer, I. p. 1.55; Ilubner ai,. Wissowa, 11, c 2826. 198 LA FONDATION I)K MARSEILLE. l'ambition de reprendre dans l'extrême Occident le rôle de T3'r, et de tourner à son profit la gloire et la grandeur de Cadix. D'un bout à l'autre de la Méditerranée, dans la Lydie des Mermnades et rÉgypte de Nécho ', dans la Rome dos Tarquins étrusques et l'Andalousie d'Argantlionios, s'agitait partout une vie mar- chande d'une incroyable énergie. Il semblait que les grands États du septième siècle portassent leurs efTorts vers les con- quêtes pacifiques de débouchés nouveaux, et missent leur ambi- tion dans la richesse, le travail et le trafic-. Les Phocéens firent à leur tour ce rêve de fonder un empire commercial. Ils songèrent d'abord, eux aussi, à Cadix, l'incomparable Tartessus\ Cadix aux flottes innombrables était le point de départ des navigations sur l'Océan, vers les marchés de l'étain et de l'ambre. Puis, elle régnait sur l'Andalousie, la seule des terres lointaines où fussent réunis tous les biens qui allument les convoitises des peuples : moissons et vendanges, métaux précieux et métaux de guerre, bestiaux, gibiers et pêcheries, entassaient dans la ville et la terre de ïartessus d'inépuisables richesses *. Comme pour accroître son prestige, Cadix s'ouvrait sur la mer Extérieure, vers le sud et vers l'ouest à la fois, à la fin des terres et à la fin des hommes : elle paraissait un refuge du bonheur consenti par les dieux à l'extrémité du monde des humains '. Elle appartenait maintenant à une dynastie très ancienne, de rois doux et accueillants, puissants sur terre et sur mer". D'émouvants récits circulaient, dans les havres médi- terranéens, sur le roi de Tartessus, Arganthonios, le plus heu- 1. Le périjile Je l'Alriciue exécuté p.ir ordre du rui d'Épy|)te Nédio se rattaclie au même mouvement de conquêtes ctunmerciales (Hérodote, IV, 42). 2. De même aussi, je crois, les Sigynnes de Hallslatt ; cf. p. 118, n. 3, p. 183, n. i. 3. Le nom de Tartessus. cpii a désitrné l'Klat andalou, s'est épaleiiieiit applif|Ui', et peut-être primitivement, a Cadix (Aviénus, 8.ï. 260). 4. Hérodote, lY, 152; Stésicliore a/>. Strahon. Hl. 2. 11: Jércmie. 10, 9: Ézechiol, 27, 12; Ésaie, 00, 9: Justin, XLIV, 1 ; 4, 14: etc. T). Yclléius, 1,2,4: In extrcmo nostri orbis teriniiio. VA. ici. p. 02-f>3. 0. Justin, XLIV, 4; Macrobe. L 20, 12; une tradition leur attribuait la fondation de Nora en Sardai;:ne (Solin. IV. 1. p. 40, Mommsen; Pausanias, X, 17, 5). LES PHOCEENS DANS LA MEDITERRANEE. 199 reux, le plus riche, le plus vieux des hommes, que les dieux laissaient vivre éternellement, comme Calypso sa voisine'. La richesse réelle et la renommée fabuleuse de i'P^spagne, la situation écartée et détournée des rivages de la Gaule, ont fait que, dans les grandes périodes de l'histoire antique, celle-là apparaît toujours plusieurs siècles avant sa voisine pyrénéenne. Elle l'a toujours précédée dans la vie civilisée. Le premier texte qui concerne l'Espagne mentionne, onze siècles avant l'ère chré- tienne', la fondation d'une colonie tyrienne à Cadix, et c'est 500 ans plus tard qu'une date et qu'un nom de ville se fixent enfin, avec Marseille, sur le sol de la Gaule. — Et même, à la fin du septième siècle, il s'en fallut de bien peu que les Grecs, retenus par les séductions de Tartessus, ne fussent pour long- temps distraits des rivages ligures. Les Phocéens allèrent donc vers Cadix. Ils dépassèrent la grotte de Calypso, fille de l'Atlas, ils franchirent le détroit, ils débarquèrent et séjournèrent en Andalousie. Arganthonios les accueillit avec sa générosité coutumière : ils se firent aimer de lui, il leur donna tout l'argent qu'ils purent désirer, et leur offrit les terres qu'ils voudraient choisir^ (entre 620-601?^). Mais les Phocéens ne s'établirent pas à demeure dans la région du Guadalquivir. Aucune colonie ne fut fondée par eux dans les parages de l'Océan. Après avoir séjourné quelque temps à Tartessus, ils revinrent vers la Méditerranée. Il est problable qu'une force majeure les éloigna de Cadix. Carthage dut suivre à la piste ces rivaux si rapides et si dange- reux, et, le moment venu, leur fermer, par une guerre ou par 1. Hcrodutf, I, l(i3 (lui donne 120 .'ins); Anacréon aptid Pline, VII. l.")4, et ap. Strabnn, 111, 2, 14 (1")0 ans); Silius Italiens, III. 398 (301) ans, années indigènes, plus courtes de moitié?): etc. — Il est du reste possible (|ue ce nom d'Argantlionios ait été porté par tons les rois de i-ette dynastie indigène. 2. Velléios Paterculus, 1, 2, 4. Cf. ici p. 1 18, p. 18(i. n. 6, cl Movers, II, IT p., 1850, p. 1 i 8. 3. Hérodote, 1, 103; cf. Appien, Iberica, 2. 4. Calculé d'après la date approximative de Tavènement d'Arganthonios, qui aurait régné quatre-vingts ans et serait mort nu plus tard en 540 (Hérodote, 1, 103 et 165). 200 LA FONDATION DE MARSEILLE. une convention, le détroit de Gibraltar et l'accès des terres bienheureuses' (vers 601?). Les Phocéens refluèrent vers la mer Intérieure. Mais ce ne fut pas encore droit au nord qu'ils se dirigèrent. Suivant les jalons déjà marqués par des colonies grecques, ils longèrent les côtes occidentales de l'Italie. Au delà de Cumes, ils rencontrèrent les terres neuves des pays étrusques ; aucun charme ou aucune défense ne les empêcha de doubler le cap de Gircé ; ils entrèrent dans le Tibre, et, de même qu'en Espagne avec Arganthonios, ils eurent avec Tarquin l'Ancien des colloques d'amitié et de trafic -. Mais la place, dans la vallée du Tibre, dans les mers de Gorse et de Toscane, était prise par les Etrusques, grands cou- reurs de routes maritimes, marchands aussi habiles, pirates plus redoutables que les gens de Cartilage''. Les Phocéens allèrent plus loin encore, vers l'inconnu des rives ligures*. Ils reconnurent enfin la rade de Marseille, spacieuse et bien abritée, voisine d'un vallon fertile'; à moins de deux cent cin- quante stades de là, débouchait un grand fleuve, aussi large, aussi ouvert que le Tibre". La mer paraissait riche en poissons, les indigènes, nombreux et accueillants; le climat était doux et le ciel limpide". On n'avait pas à redouter, dans ces pays ligures, le contact d'un empire indigène, comme ceux de Rome 1. Cf. MelUer, Oschichle (U-r harthogi-r. 1, ji. I(i8. 2. Jusitin, XLIII. 3, 4; cf. o, 3 (d'après des annales marseillaises?). Le syncliro- nisme souvent établi entre le répne de Tarquin l'Ancien et la fondation de Mar- seille (cf. p. 201, n. 4) me paraît un argument en faveur de ce voyage. Un autre argument doit être tiré du mot d'Hérodote sur les Phocéens (I, 163) : Tr,v T-jocTiViViV... o't xa-raSÉEavTs;. 3. Cf. p. 197, n. 2. 4. Inde in ultimos Galliœ sinus iiavibiis profcctos. Justin, XLIH, 3, 3. — Il est pos- sible qu'il y ait eu, à ce moment, entente entre Phocéens et Étrusques contre les Ligures, ennemis naturels de ces derniers ("Ayj)./.av &z'.-jr,v \:Y^c;-r/o:lus hospitalière des femmes » '. Une 1. Nom ildiini' par Justin (XLIU. '■\, U) : les iiiss. Iicsitonl entre (iyiitis et (iiptis. 11 est possible ([ue le mot ligure lût Gippitis (cf. Gippo, (Jippus, Ilolder, 1. c. 2023). Aristole donnait comme ncun Pelta, riÉT-a, qui jieut être tout aussi bien lipnrc (Holder. 11, c. 981) : la correction proposée par Kaibel réuTa n"est pas inadmissible; pas davantage, inversement, riiypothèse d'une erreur commise pai' Trogiie- Pompée, Gepta ou Giptis pour Petla (Sonny, p. D) ; Cary (p. 4.j) sonp-eait déjà à une confusion graplii(|ue des deux noms. Ce qui n'est pas enfin invraisemblable, ccst que. — les deux mots grecs, yj'!/, « vautour », et tusteivov, « oiseau de proie -, étant synonymes. — Aristote (ou Trogue-Pompée) aura jtris pour le nom de la Ligure ce qui en était la traduction grecque. Faut-il aller plus loin et croire que la mytbograpbic aura transformé en êtres humains des oiseaux donneurs de bous présages, et qu'elle aura fait une vierge ]ihillielléne d'une de ces yJire; femelles (Plut., Qnœst. rom., 03) consultées peut-être avant de fonder la ville? J'ai peur que ce ne soit raffiner dans l'exégèse pbilulogique. 2. Mvr,■{. Tite-Live, XXXVIL 31, 8-10; 32, 2; Castniiier, II. |.. 11). 2. Vnyez-les aussi chez Dederich. p. 118 et suiv. 3. Cf. Hénidole, I. 14G: Thucydide. I, 24; VI, 3-.o. Sur les honneurs rendus au.\ fondateurs des C(tlonies, Lampms. De coiuUtoriun coloniaruin fjrn-c. iiidole. Lei])zig:, 1873. 4. C'est pour cela que je n'accepte pas riiypothèse su;:-!.*-érée par Jessen (c. 2769), qu'Aristarché serait riivpostaso d'une Artémis ainsi surnommée. •ï. Cf. p. 201. n. 2. CK QU'ON PEUT PENSER l>E CE RÉCIT. 207 Reste le tableau de (îyptis tendant à Piotis le fondateur la coupe des liançailles '. Mais comme il est conforme à cette invincible admiration que les Jîarbares de tous les pays ont eue pour les hommes arrivés de très loin! Chez les Celtibères, qui ressemblaient aux Ligures, tout étranger passait pour un dieu ou un protégé des dieux, et c'était à qui le recevrait sous son toit". Quand la fille du roi des Phéaciens, Nausicaa, aper(;ut Ulysse « éblouissant de grâce et de beauté », elle s'écria : « Oh! si, demeurant ici, un tel homme était appelé mon époux! s'il lui plaisait de rester '! » (Iyptis, ayant reçu le droit de choisir, retint Protis auprès d'elle. Elle est, dans le monde antique, la sœur ligure de la fille d'0-Taïti et des épouses de Loti. Que de vierges sauvages, placées entre des guerriers de leur sang et un mystérieux étranger, tendront à l'inconnu le breuvage d'alliance * ! A la rigueur pourtant, l'histoire peut sacrifier l'épisode du banquet et de l'oiïre virginale. Les Grecs étaient si habiles à tisser des fictions ! Ils ont si bien su, dans leurs récits des choses anciennes, transformer en gracieuses idylles des scènes brutales! Ce qui s'est passé entre le roi Nann, Protis et Gyptis, se ramène peut-être à un de ces misérables marchés dont sont coutumiers les despotes des tribus sauvages : pour quelques objets de pacotille, le roi ligure a pu vendre au marchand grec une de ses filles et quelques terres '\ Mais ce qui, dans ce récit, demeure hors de doute, ce que S3'mholise l'offre de la coupe au fondateur, c'est que les Ligures, chefs et femmes, ont accueilli 1 . J".ii déjà (lil ( |i. 20:5, II. (i, p. 2U4. n. 1 1 (luc tous l(>s iKiins des iiidi^riics mit liii'ii une |)hysi(ii\oiiii(' (icciHIK l»E MAUSKILLE. 209 dont le bord se replie sur lai-même pour entrer une fois encore dans l'intérieur des terres (anse de l'Ourse '); et enfin, au nord et au sud, les bas-fonds ou les marécages (Joliette, Canebière) continuent la ligne marquée par les deux rades-. La plate-forme qui couronne la butte s'élève peu à peu, de 2i à 38 et à 42 mètres^; la colline elle-même n'est réunie à la terre ferme que par un seuil très étroit, haut de 26 mètres à peine, qui est comme un « long pont » de pierre \ — Ces mamelons solides en forme de presqu'île furent toujours les emplacements sou- haités par les fondateurs des villes maritimes : de leur sommet on guettait au loin les routes des eaux et on méprisait les assauts des pirates. A ce point de vue encore, la butte marseillaise avait d'autres avantages. Le flanc le moins accessible était le plus exposé, je veux dire le plus extérieur, celui qui regardait la haute mer : de ce côté, la colline finissait brusquement sur le rivage, en une falaise presque à pic, et cela faisait une « garde » et une citadelle de premier ordre ^ C'était au contraire à l'inté- rieur, le long du port, que se trouvaient les pentes douces, toute une suite de gradins faciles, oîi pouvaient s'étager maisons et ateliers, à portée de l'eau, et abrités par le sommet contre les rafales du Mistral. Ce fut donc sur la terrasse de la butte que s'éleva l'Acropole ou la « Ville Haute », citadelle et cité sainte tout à la fois, avec ses deux grands sanctuaires d'Apollon Delphinien et d'Artémis Ephésienne ^ Celui-ci, qui renfermait l'image sacrée venue 1. Sans cloute un nom ancien voulant dire anse du nord. Les travaux du port de la Joliette ont fait disparaître cette anse. 2. Cf. p. 102, p. 208, n. 7. 3. Hauteurs niaxinia de Saint-Laurcnl, de FIIùtel-Dieu et de l'écliine des Moulins. 4. Isthme de la place Centrale ou de la Grande-Horloge, entre les Carmes et la montée de THôtcl-Dieu : voyez-ic, très bien caractérisé, sur le plan de Demarest (cf. Hevue di's Éludi'S anciennes, 1900, pi. m). îi. Voyez, en venant par mer, la vue de la terrasse que domine la cathédrale. G. Embrassant la butte Saint-Laurent, l'Hôtel-Dieu, la Major et les Moulins. C'est Vojtpidum d'Aviénus (cf. p. 208, n. 7); arx (Lucain, HI, 379); uÉxpa et âv Tr, à'y.pa (Slrabou, IV, 1, 4). H y avait là. notamment sur la hutte des Moulins, très T. I. — 14 210 LA FONDATION DE MARSEILLE. d'Asie, était à l'angle même de la plate-forme, à cet éperon du nord qui dominait la mer et l'anse de l'Ourse ' : la première chose de Marseille qu'apercevaient de loin les marins était ce temple d'Artémis, avant-garde et souverain de la cité hellénique. Sur les flancs méridionaux s'installa la ville des marchands, « la Plaine », disait-on, inclinant vers le port ses rues étroites et ses demeures pressées, comme les secteurs et les degrés d'un vaste théâtre ". T n rempart enveloppait les deux quartiers, sui- vant la ligne du port ^ et le rehord maritime de la terrasse, bloquant (du côté de la place Centrale) le seuil du passage vers le dehors, achevant ainsi de couper la butte et de séparer la ville de son voisinage. Les marécages et les terres basses qui bor- daient par endroits la colline furent creusés en fossés, qu'on maintint toujours remplis d'eau. Marseille fut presque aussi isolée sur son promontoire rocheux que T}^ et Cadix dans leurs îles *. Ce n'était pas une très grande ville. Le pourtour de la cité ne dépassait pas 2500 mètres '. Mais ce furent les dimensions ordinaires des anciennes colonies grecques, bâties pour com- ]ii'ii (lodiliccs : Pars iirbis. unir i[uam iinlliiiii ,T.i: de Slrah m (IV. I. 4), Pcdeon du schoiiaste (Usener, p. 110). 3. D'après Strabon, IV, 1, 4, Pas absolument certain ; cf. cependant à Ampurias, Tite-Live, XXXIV, U, 2; à Phocée. /(/.. XXXVII. :{l, 8. lievue des El. anc. 1000, p. 342 et suiv. 4. Aviénus, 709 et suiv. : .Equor oinne ccsjiiti infiidit inaïuis, labos et olim condi- lorum diligens forinam locoriim et arva naturalia evicit arte. .") Le panégyriste de Constantin (19, p. t7.j, Ba^hrens) donne 1500 pas (2300 mè- tres) à l'isllime par lequel Marseille terne cohœrel : il a dû prendre les dimensions du pourtour pour celles de la base de la presqu'île. IMIKMIHKS IIAIMMIHTS AVKC LKS I.MIKIK.NKS. 211 niercer et non pour conquérir, cntrejxMs de marcliands et non capitales d'empire '. Les Phocéens, à l'oriijine, ne prirent pas autre chose (jue leur port, leur enceinte sacrée, et quelques terres pour leurs morts -. Ils laissèrent les lîarhares dans les collines des alentours : de l'autre coté de la chaussée naturelle qui unissait Marseille aux terres voisines, s'élevait, à peu près à la même hauteur que l'Acropole, la hutte carrée des Carmes, semblable et symétrique à celle qui portait la ville : il semble qu'un campement ou un marché des Ligures y demeurât installé, à portée de leurs amis de la cité '\ VI. — PREMIERS RAPPORTS A \ E G LES INDIGÈNES Entre Grecs et Barbares, les rapports furent longtemps ami- caux'. Tant que vécut le roi Nann, disait la tradition, les deux peuples restèrent fort unis. Les jours des fêtes helléniques, les portes de IMarseille demeuraient ouvertes, et les jeunes Ligures entraient dans la ville en hôtes fidèles; des chariots chargés de feuillages et de jonchées descendaient de la mon- tagne vers les maisons des Grecs. Indigènes et Phocéens se réjouissaient à l'unisson, comme au banquet du mariage de Gyptis, et les Barbares apprenaient à connaître les charmes, nouveaux pour eux, du vin et de son ivresse ^ L'exemple I. Aiii|niri;is ii";iv;iit qu'un circuit de iÛO p.is (Tilc-IJvo, XXXI V, [)): Pliocci', ■irm |.ns (Ti(("-Liv.>, XXXVII. :il). -. l'ciil-clic. (Ml ce |ciii|is-lii. (le r.-iiilic (('lie du porl. \('is le li.issiu de Carenap-e; la neiin|i(d(' de Saint-Mauroiil (loi! (■•Ire |i(isleiieii ic de deux à Irdis si(''cles à la fuu- dtilidu (cl'. Tuulouzan, Mémoires et rapp. de la (Joininission... du bassin de (jirénaije, IS:il. p. 2!) et suiv. ; Bull, de rorr. hellénique. VIII. ISSi. p. 188 et suiv.). :i. Ilypotlu'se liiée de l'aïuieu [uun de la Initie des Carnu-s (roca Barbara, Albanès, (ktllia Chrisliana norissiina, Marseille, n" 14'.), c. 71, etc.) cl du rap|)rocliemeut avec la lup(i^ia|)liie (fAuipuiias, ((donie marseillaise (Tite-Live. XXXIV, '.)). 4. T(uil ce parafii'aphe mii(|iienienl (ra])i-es Justin (XLIIF, 4), et son r('cit est si (■(inl'oruie à la nature des cIkiscs (|ue je ne vois ])as un inolif serieu.\ d'en douter : Jiisliu est. pour riiisloire de Marseille, une source excellente (cf. p. 2UI, u. 4). ;;. Justin. XLIll. 4. 0 el II. 212 LA FONDATION DE MARSEILLE. donné par la fille du roi était suivi : une autre femme de la famille royale se fit la concubine d'un jeune Phocéen, séduite par sa beauté'. Les Grecs ne répugnaient point à s'allier avec les femmes indigènes, d'autant plus qu'ils n'étaient pas éloignés d'elles par ces contrastes physiques qui séparent si profondément les Européens des êtres de l'Afrique ou de l'Extrême-Orient. Jeunes, vigoureux, libres sans doute pour la plupart-, les émigrants de Phocée purent prendre pour modèle Hercule, leur précurseur mythique, qui avait inspiré des amours et laissé des rejetons sur tous les rivages du monde, depuis la Scythie où il se résigna à la monstrueuse Echidna^ jusqu'au Roussillon où il abandonna la plaintive Pyréné '*. Il naissait d'ordinaire de ces unions une race de métis fort bien douée, intelligente, active, adroite, rompue aux affaires et aux ruses de tout genre '. Un peuple gréco-ligure se préparait donc à Marseille, à la faveur de la paix et de mariages sommaires ^ L'accord fut rompu à la mort de Nann, et les annales mar- seillaises disent que tous les torts furent du côté ligure. On peut les croire. Les Grecs n'eurent jamais du goût à combattre les indigènes; ils se protégeaient contre eux, mais ne les provo- quaient pas. L'histoire de leurs colonies est inspirée d'un vif désir de vivre d'accord avec les Barbares. En revanche, celle des peuples ligures n'est qu'une longue suite de brigandages : ils viA'aient, quand ils trouvaient la matière de pillages, en bandits de sentiers ou en écumeurs de la mer. Marseille pou- vait les gêner sur les routes d'eau et de terre'; elle était, d'ailleurs, une proie très enviable. Ils se décidèrent à l'assaillir. 1. Justin, XLIII, 4, 8. 2. Cf. Justin, XLIII, 3, 4 : Plioc.Tensiuin juventas. :{. HiM-odoto, IV, 9. 4. Silius Italicus, III, 420 et suiv. 3. Cf. Gurtitis, Irad. fr., I. p. 377 et s. 6. Cf. ce qui s'est passé à Anipurias -/.ai èr.^ a/'/.wv -oaaôjv a-j-ziôr, (Strabon, III. 4, 8). T. Cf. Justin, XLIII. 4, 4 (lalile de la ciiiennc accueillie parle berger). LA TIIALASSOCUATIK IMIOGÉKNNE. 213 Comanus', lils et successeur de Xann, réunit les roitelets des environs'. On devait profiter d'un jour de fète^ pour entrer dans la ville par surprise. Mais une femme barbare, maîtresse d'un jeune Grec, éventa le complot. Les Phocéens sortirent en armes, attaquèrent les indigènes à l'improviste, et firent un copieux massacre de ces sauvages fort mal armés*. Puis, ils décidèrent de laisser leurs portes incessamment fermées", de surveiller de très près les étrangers pendant les fêtes, et de maintenir éternellement Marseille en état de combat" (entre 598 et 368). La colonie de marchands se transformait en place de guerre, toujours sur le qui-vive. Elle s'isola du milieu des Barbares' : l'incorrigible banditisme des Ligures l'obligea à rester fidèle au pur hellénisme, à ses traditions nationales, et aux unions sans mésalliance. — L'arrivée d'un nouveau ban de colons accrut, sur ces entrefaites, la puissance miHtaire et les éléments grecs de la nouvelle cité. vu. — LA THALASSOCRATIE PHOCÉENNE » La création de Marseille n'a été qu'un épisode dans l'histoire de l'empire des Phocéens; si cette ville devint la plus célèbre 1. Justin, XLlil. 4. 3; cf. p. 180. n. 4. Le nom poiait liicii ligure (cf. Coinuin). Cf. p. 203, n. 6, p. 204, n. 1. 2. Cela semble lésulier de XLIIL 4, 3. Ce sérail rcliauclie île la liiUire peuplade des Snlyens; cf. le cli. X. S 2. Le trésor d'Auiiol (cf. p. 223) a-t-il de perdu au cours de ces dangers? 3. Sollemni Floralionim die (XLIU, 4, 6) : les 'Avôsatyipta (lin février), fête des ileurs et surtout du vin nouveau, sans doute d'origine rurale et d'importation ionienne; cf. J. E. Harrison, Prolnjomena of tlw Stiidy of (Im-k ndigiun, 1903. cli. 2. 4. Cf. ici, p. 162, n. 3. .^5. A Ampurias. il n'y avait qu'une |)orle, et toujours gardée, du côté barbare (Tite-Live, XXXIV. '.») : pareille chose a peut-être existé ii .Marseille. 6. Justin, XLIII. 0, 1 1 : je rapproche rccognosa're pcrcgrinos et feslis diebus. Les mêmes précautions étaient prises à Anijiurias (Tite-Live, XXXIV, !)), et, ce qui est à noter. Tite-Live se sert pour les exposer presque des expressions i|tie Justin emploie pour Marseille. 7. Justin, XLIII. G, 11. 8. Meltzer. Gcschichtc dcr harlhaiiiacb, lirmie des Étiulcs (jreniucs. 18118. p. 40 et suiv. : Clerc (p. 105, n. 1). 214 LA FONDATION \)K MARSEILLE. de leurs colonies, et la seule qui fût destinée à la toute-puis- sance, c'est par suite de faits historiques que ses fondateurs n'ont ni prévus ni provoqués '. Pour eux, le Lacydon était simplement un point d'appui vers la conquête de la ATéditerranée occidentale. Ils rayonnèrent de là au levant et au couchant, sur les mers que détenaient les marines rivales de l'h^trurie et de Carthai^e. C'est du côté de l'ouest et de l'Espaj^^ne qu'ils se portèrent d'abord. L'accès des mines de la péninsule leur était interdit par la route du midi, celle de C-adix et du grand fleuve andalou : ils tentèrent d'y arriver par les rivages de la JMéditerranée. Une ligne de colonies ou de comptoirs fut disposée de Marseille jusqu'à l'extrême sud. — delà ne se lit pas sans combats. Les Carthaginois, établis dans les eaux des Baléares, voulurent repousser leurs concurrents du nord et de l'est de l'Espagne, comme ils les avaient écartés du détroit. Mais les Phocéens étaient armés en guerre. Ils furent vainqueurs dans plusieurs rencontres, vers le temps même où ils fondaient Marseille '-. Les rivages des mers de Narbonne et de Catalogne étaient à leur disposition (598-.^il)\ I. Li' iiiiinl (le (i('|).iil (le l.i cliioiiulopio, dans coUo jK-riiMlc. ot la prise de Sardes |iar Cyius. une des dales les |)lus (liseiil('es de riiisUiire ancienne : (ui hésile entre 557 et "ï-Vi; mais les deu.x systèmes dominants sont relui de ."iiG {< L Radet, La Lydie, I8!J3. p. 140 et suiv.) et celui de 541-0. que nous suivons (ef. Bi'idinper. hrœsus' Sliir:. dans les Sit^itngshi-rirhle dcr jihil.-hist. Classe der k. \k. d. Wiss. de Vienne, 1878, XCll, 187!), p. 197 et s.; Busolt. II. p. 4.j<)). '1. Thucydide. 1, \:\ : : elc 3. C'e.sl donc entre ces deu.x dates, et i)eul-ètre de .593 à .549. date approximaliv<' de la soumission de Phocèe à Crésus, (|ue doivent se placer les quarante-quatre LA TIIALASSIICIIATIK PHOCEENNE. 21. ï Le Hhône était la [)reiiiière grande voie qu'on rencontrait à gauche de Marseille. A la pointe où le lleuve se séparait en deux bras, Arles ollrait un excellent port naturel, à portée de bois profonds ', situé au pied d'un léger mamelon qui dominait de vastes étendues et des arrivées de routes sans nombre : c'était déjà, sans doute, un rendez-vous d'échanges entre tribus barbares. Si on voulait que Marseille devînt une très bonne place de commerce, il lui fallait une succursale dans le principal carrefour des plaines méridionales. Des Grecs s'installèrent sur la butte arlésienne, qui fut, dans leur langue, nommée TlteVinf'. « la mamelle » -. Plus à l'ouest, s'ouvrait la vallée de l'Aude : mais la présence du « fier ro3aume » des Élésyques empêcha sans doute les Phocéens et les Marseillais de s'établir à demeure à Nar- bonne^ — Ils furent plus libres dans les anses hospitalières du lioussillon : les indigènes y avaient un grand marché permanent qu'ils appelaient Pyréné (Port-Vendres?); il s'ouvrit aux Grecs, qui, sans y établir de colonie, y vinrent trafiquer fort souvent. Pyréné devint la « filiale » barbare du négoce marseillais; peut- être recevait-elle par les voies les plus directes les métaux des deux versants de la montagne, et les richesses qui y aflluaient la rendirent vite célèbre dans tout le monde grec \ anne-es do In tli;ilass(ier;ilic iilniccçiiin' (I)i Lattes, cf. p. 175, n. OJ civilas ditis laris stetisse fcrliir : hirque MassiluT incolce negncionun sœpe versabant vices ■ Hérodote, H, 33; cf. Hev. EL anc. 1903. p. 320-1. Peut-être les « ruisseaux d'argent •■ de Timée se rapporlent-ils à ces voyages des Pliocéens (ici. j). 77, n. 3. p. 187, n. 1). 216 LA FÛNDÂTIiiX DE MARSEILLE. Au sud des muntagnes, les Grecs surent également se saisir des points stratégiques du commerce avec l'intérieur'. Ils fréquentèrent Barcelone, « la Belle Ville ». Kallipolis-; ils connurent l'embouchure de l'Ebre^; ils s'arrêtèrent près de celle du Jucar, où ils élevèrent, au sud de Valence, « la Sentinelle du Jour », Hemeroskopion''. Même, on les vit doubler les trois grands caps de La Xao, de Palos et de Gâta; et enfin, plus heureux et plus audacieux encore, ils fondèrent une colonie, J/rt7"»a/ie, près de Malaga, à une journée du détroit de Gibraltar % à quelques milles seulement au sud des montagnes, « sources de l'argent » et réserves de métaux, à l'entrée même de cette tranchée du Guadalhorce, qui menait au Guadalquivir et au centre du royaume d'Arganthonios. Les Grecs s'apprêtaient à convertir au philhellénisme, pour le plus grand profit de leurs intérêts commerciaux, les deux puissants royaumes espagnols, celui de l'Èbre ou des Ibères et celui de Cadix ou de Tartessus. Les espérances et les exploitations carthaginoises étaient menacées par terre et par eau. L'n pareil danger s'approchait des Etrusques. Les Phocéens n'étaient pas moins heureux sur les bords de la mer Tyrrhé- nienne. A droite de Marseille, ils occupèrent peut-être dès lors le rocher de Monaco \ excellent cap de vigie d'où ils pouvaient dominer les côtes ligures et la route des eaux de Toscane. Celles-ci furent enfin maîtrisées par les Grecs, et, trente-huit ans 1. Cf. Hérodote (I, 103) disant des Phocéens : O: ck... tt,v Ior,p'T,v [la rég-ion de TEbre seulement] o: -/.aTxôîçavTî;. 2. Peut-èlre cependant deux villes différentes, Aviénus, .51.3 et .520: cf. MtillenholT, I. p. 172: Millier. Pliilologus. XXXIl. 187-3. p. 118. 3. Aviénus. 491: Rev. Et. anc. 19U3. p. 321. 4. Aviénus, 47&-7; Artémidore chez Etienne de Byzance, au mol 'Haspofî/.o-îïov: Reinach. p. 4.5; Hùbner apud Wissowa, V, c. 340. Non loin de Dénia au sud. 5. Aviénus, 426-427. qui identifie Malajra avec Mainaké. peut-être avec raison; Strabon, III. 4. 2; cf. Hev. El. anc, 1903, p. 321. 6. Narbonne. Marseille et Monaco sont les seuls points de la Gaule nommés par Hécatée: mais il faut remarquer que ce dernier fait de Monaco une localité non pas grecque, mais lijrure (Mcivo'.y.o:. -ô>.-.: A-.vvçT'./.r,. chez Etienne de Byzance, s. v.). RUINE DE LA TU ALASSUCHATIE PHOCEENNE. 217 après la fondation de Marseille (en 5()0), ils établirent une colonie sur le rivage oriental de la Corse, à Alalia (Aléria)'. Le port était médiocre, le pays ne valait rien; mais de là les Phocéens guettaient et menaçaient les marchés et les ennemis d'en face, la vallée du Tibre, les grandes mines de l'île d'Elbe, les caps étrusques, et Agylla (Gervetri), la plus redoutable de leurs rivales italiennes ". Ainsi, en une génération, leur tlialassocratie s'était montrée des frontières du Latium à celles de l'Andalousie, du cap de Circé à la grotte de Calypso. Déjà, leurs marchandises péné- traient, avec leurs petites monnaies légères et brillantes, sur les routes de l'Espagne intérieure^ et jusqu'au beau milieu de la Toscane '" : ils avaient conservé de très bonnes relations avec les Tarquins de liome^ Un empire commercial était formé par les Grecs pour l'exploitation des richesses maritimes et minières des trois grandes régions de l'Europe occidentale. VIII. — RLIXE DE LA TH A L AS S OCR AT I E PIIOCÉEXNEg. Sur ces entrefaites, les Perses assiégèrent Phocée, vers 540 \ Les malheurs de la métropole en Orient pouvaient consolider la puissance de sa colonie occidentale, beaucoup de Phocéens quittèrent leur ville, liés par le serment solennel de ne plus revoir un sol que l'étranger profanerait. Mais de vastes ambi- tions leur étaient ouvertes au couchant : au lieu de quelques l.Viuiit ans avant la (Icsliuction ilf PIk.ccc Ilcrudolc. 1. Ui."5. 2. Cf. S(''nè([ue, Ad Helviam. 7, S. 3. Trouvailles do Pont-de-Molins sur la route dWmpurias au Pertus. Hlancard, Mém. Acad. Mars., 18ï)0-9, p. 4.d4. 4. Soixante-cinq pièces analogues h celles du trésor ilWuriol ont élé trouvées à Volterra (.Millier et Deecke, I, p. :W2; Muret et ClinbouilleJ, p. '.)); autres à Chiusi (.Millier et Deecke, ih.). Sur les influences ioniennes en Élrurie. cf. Potlier, Musée nat. du Loucre, iktlalogiic des vases antiques de lerre mile, ISO'.t. p. .'il 3 et suiv. 5. Cf. p. 200. n. 2. 0. Tliisfjuen, Plwcaira, 1842; Clerc, La Prise de Phocée par les Perses el ses ronsé- ijueiices (Revue des Études grecques. 100.5, p. 144 et suiv.). 7. Peu apiés la prise de Sardes (cf. p. 214. n. 1). ■218 LA FONDATliiN DE MARSEILLE. villes, c'était uu monde qui allait leur appartenir. Ils se ren- dirent en masse au lieu de leur dernier établissement, à Alalia en (^orse : ils étaient des milliers d'hommes et plus de soixante vaisseaux. C'était la plus grande force, militaire et navale, queussent encore vue les mers barbares de l'Occident. L'ère des grandes conquêtes sembla commencer. Pendant cinq ans o40-o3o), les Phocéens « élevèrent des temples » sur les rivages, et dominèrent les mers ' . Mais alors leurs rivaux. Etrusques et Carthaginois, s'enten- dirent pour en linir avec les Crées. Leurs flottes réunies les attaquèrent dans les eaux de la Sardaigne : cent (jualre- vingts vaisseaux furent engagés dans une bataille acharnée qui avait pour enjeu la domination de tout l'Occident, de ses pêcheries et de ses mines (5;:lo). Les Phocéens se dirent les vainqueurs. .Mais leur triomphe ne fut que nominal : ils perdirent les deux tiers de la flotte, et, à la différence de leurs ennemis, ils ne pouvaient refaire leurs forces. Leur patrie n'existait plus : les Perses y étaient entrés. Ils n'étaient plus que des fugitifs courant la mer. Il ne leur restait qu'à se disperser, avant le retour offensif des confédérés. Les uns se réfugièrent à Hhégiuui-. et allèrent fonder Vélia au sud de l'Italie. Beaucoup gagnèrent Marseille. L'Empire phocéen était détruit. Après la disparition des prétendus vainqueurs, Etrusques et Carthaginois reprirent la mer. Chacun des deux alliés s'assura sa zone d'influence ^ La colonie d'Alalia et les établissements grecs du levant disparurent : Agylla la Pélasgique domina, de son rocher arrondi, sur les 1. Héiodolo, II. 104. 105. HjG. CVst alurs que se jilace la colonisation sérieuse île la Corse par les Grecs: Sénèque. Ad Helriam. 7. 8; Diodore. V. 13, 3-4. 2. Ici sarrèle le récit dHérodote. I. 106. La suite résulte : 1° de Stralion d"a|ires Antiochus (VI, i. 1) : E'.; KOpvov /.ai Mx^^a/iav [.4/a/(a '??]... i-o7.ç.o.,'j'iiy-xz lï Tr,; 'K)fav /.Ttsa: : 2° dHy;rin ufiud Aulu-Gelle ^X, 10. 4) : AUi Veliam, partiin Massiliam crmdiderunl: 3' de l'explication à donner aux textes cités p. 2IU, n. 0. 3. Le traité de oO'.l. entre Rome et Carlliafre. peut se rattacher â ces événements (Polybe, III. 22 ; cf. Busolt. II, p. Toi). lUIN'K 1)K LA TIIALASSIICIIATII': l'IlOI'.KKXNK. 219 eaux lvrtli»''iiieiiiie.s '. A l'occident . les coiiipldirs phocéens furent al)an(]oMiu''s : Mainakc t()inl)a eu ruines: les iMarseiilais cessèrent de venir à Pyréné; ils évacuèrent même la Théliné arlésienne-. Cartilage triompha des deux côtés du détroit de Gibraltar : sous couleur de protéger Cadix, elle en prit posses- sion (vers oiO?); il n'y eut plus, à Tartessus. de rois philhel- lènes''. A la même date, la civilisation grecque perdait ses amis de l'Asie et de l'Espagne, Grésus et Arganthonios, et depuis le Hosphore jusqu'au cap Sainl-N'incent, elle subissait la défaite et se résignait au recul. Ainsi, Marseille se voyait fermer la mer par les Etrusques et par Cartilage, comme déjà la terre hii était suspecte depuis la rupture avec les Ligures. Cependant, malgré cette série de revers, sa force propre avait grandi. Dégagée de toute compromission avec les Barbares, elle devenait un incorruptible foyer d'hellénisme. L'arrivée des fugitifs avait au moins doublé le nombre de ses habitants. Ce n'étaient plus seulement des marchands et des coureurs d'aven- tures qui peuplaient Marseille, mais de vieilles familles pho- céennes, immigrées avec femmes, enfants et trésors domes- tiques*. Les nouveaux-venus, sans doute, apportèrent avec eux quelques-unes des reliques saintes de la mère-pTitrie '. Ce fut, pour la cité du Lacydon, comme une seconde fondation ^ Les 1. flcioildlr. I. 1()7; cf. LycopliiDii, l:5.")0-(j. 2. Cr. |i. 21.~)-(i : le P('riple (rAviciuis |iailt'. nu pas^r, di' louh's ces villf>. :{. IliToddlc. I. Ki:) : moii (rAri;an(linni(is pii ."iiU au plus laid: .lu-lii:. XLIN'. 'i. 1-3. Cf. iMovrrs. Il, 11. p. (j.jH; Mcllzcr. I. p. iSO cl 480. 4. HiModole. 1. I()4-1()0-. Shalxin. Vi. I. I (Ttxvo-./.'o-j;). ri. cr. Ih'rndotc. !. 104 : 'liT'iéa-.vo; TÉ/va /.al -■-vxïy.a: v.-x\ ïr.'.-Kt.v. ni-t-a. Trpo; cï ■/.y.': -y. à.^['i.).[i.x-OL ta iv. tûjv iprDV y.a': zà a/.).a àv::tOr,[j.XTa. C. (> (|ui ('xpli(|U(' la Iradilinn si icpandne chez les Aiuiens, suivant lai|ui'lli' nu recule a ce niiiuieul la loiidalinii de Marseille : 1° Arislo.xiMie dcTarenle, Ir. 23 (Didul. Fniijin. hi^t. (ir:rr.. ||. p. 271)); 2" isuciale. Arckidumos, 3.'j (97) (cf. Harpocralion. s. I'. Mx'j'jz'j.'.x) : mais reiuarciiiez qu'lsucrale dit el; Ma57a).;av àTKiV/.rjTav, se contu- leniiit (.Mitchell, Index Grœcitalis fsorratiae, p. 28), ce qui ne suppose pas du tuut la fondation d"une colonie à Marseille: 3" Amniien, XV. '.I. 7 (Tini;i^éne?): 4"-llyj;in npiid Aulu-Gelle, X, 10, 4, cf. ici, p. 218, n. 2: Ti' Sénè(|ue, id IMriam. 7. 8; 0" Pausanias, X. 8,0; 7" scludiaslc de Tliucydiilc. 1. 13 (éd. Scluene): 8" folin. 220 LA FONDATION DE MARSEILLE. temples de son Acropole étaient maintenant les sanctuaires les plus vénérés de la Grèce occidentale. L'isolement de Marseille accroissait son prestige. Ses remparts formaient la citadelle de la culture au seuil de la Barbarie. Contraints à veiller sans tesse, ses habitants allaient devenir une race de soldats et de marins batailleurs et audacieux. Exclus des mers lointaines, ils songeront davantage aux terres voisines. La ruine de la thalas- socratie phocéenne prépara le règne de Marseille sur la Gaule méridionale. IX.— RELATIONS KC ON U M 1 Q UE S DE S GRECS EN OCCIDENT Tout en combattant sur terre et sur mer, les Phocéens de Marseille, d'Arles et de Pyréné avaient commencé l'exploration de la Gaule et reconnu quelques-unes de ses routes commerciales. Les caboteurs étudièrent avec soin toutes les côtes, depuis Monaco jusqu'à Marseille, et de là au mont de Cette, à Nar- bonne, au cap Cerbère, au détroit qui menait à Cadix. Ils notèrent les noms des peuplades et des bourgades ', et on a vu qu'ils ont su, partout, s'arrêter aux meilleurs endroits -. Sur terre, au delà du rivage languedocien, les (irecs consta- tèrent l'existence d'une longue route, droite et facile, parallèle à la mer, traversant les plaines que bordent les étangs, allant des « (Champs de Pierres » de la Crau aux pinèdes des pentes pyrénéennes. Peut-être apprirent-ils dès lors que cette voie était, sur terre, le trait d'union le plus rapide entre les grandes régions de l'Occident \ Des routes qui la coupaient et qui perçaient vers l'intérieur, II, 52; 9' Isidore de Séville, ÉlYinoloiiiœ, XV, I, 63: 10° Euslatho, Comm. in Dio- iiysiuin, 75, p. 230. Contra, Clerc, lievue des Études (jrcajnt's. p. 150 et suiv. 1. De là les renseijinenipnts sui' la Gaule et rEs|iapne doimes par Ilécali'e (vers oOOj, qui semblent tous venir d"un périple. 2. Pajres 215-6. 3. Cf. p. 65, p. 225-6. U1-:LATI0.NS KCii.NOMIOUKS DKS (illKCS l-:X itCCIHK.NT. 221 les Marseillais n'utilisèrent [)as d'abord la [dus coniniode, celle du col de Naurouze : Narbonne et ses rois durent la lui interdire ; déjà peut-être commençait la rivalité entre les deux villes '. En revanche, ils surent que le port de Pyréné était la tète d'une voie fréquentée, qui menait en sept jours de marche jusqu'aux rives de l'Atlantique-. Sur le Uhône, le troisième des chemins de l'intérieur, ils remontèrent très haut, sans doute avec la vague espérance de gagner par là les pays de l'étain et de l'ambre : soit par eux-mêmes, soit par leurs clients barbares, ils apprirent l'existence du lac de (lenève, dont ils ont rapporté le nom d'AccioJi^ ; en amont même, ils connurent les peuplades du Valais % et on leur parla de la « (lolonne du Soleil », où le fleuve prend naissance °. Pendant ce temps, les Carthaginois suivaient, sur la côte de l'Atlantique, l'interminable route de l'étain et de l'ambre que leur révélaient les traditions de Tyr ou les pilotes de Tar- tessus ". Les gens de Marseille, convoiteurs de ces mêmes 1. Hecalec lunuail Narlnpiiiie vc-rs 300, mais coiiime ville barltaro; de même Aviénus ne mentionne pas les Grecs aux abords de l'Aude; cf. p. [82 et 213. 2. Aviénus, 149-131. La distance est de 400 à oOO kilomètres; elle peut, à Taide de relais, être franchie à dos de mulet en sept jours et même moins (un mulet chargé de 120 kilogr. pouvant fournir une vitesse de 3 kilom. à l'heure); cf. p. 188-0. 3. Aviénus. 682-4. Aviénus dislingue très nettement le lac Léman, la direction du fleuve vers l'ouest et le sud, et les bouches (082-8). A moins de supposer une erreur de copie (pour à/.;; « aiguillon «, Mûller ad Ptol., II, 10. 2, p. 23.3), ce nom d'Accion est d'origine indigène. Une autre |)reuve que les Grecs sont dès lors remontés fort haut dans la vallée du Rhône est tirée de la connaissance |)ar Arislote de la [tcrte du Rhône : il en parle dans les Météorologiques (1, 13, 30). Il semble dans ce texte qu'il s'agisse d'un fleuve autre, mais aussi grand que le Rhône : en réalité, ou Aristote a mal compris la source qu'il consultait, ou son copiste a dénaturé le texte (cf. l'excellent commentaire de l'édition Ideler, 1, 1834, p. 473): en tout cas, les sources occidentales des Méléorologuiues doivent être anté- rieures à 400. — Il ne serait pas impossible que certains caractères et une cer- taine supériorité de l'industrie et de l'art ligures, dans les régions suisses et notam- ment dans les gisements lacustres, vinssent de ce premier contact avec les Grecs. 4. Aviénus, 074-3; cf. p. 180, n. 7. 5. Cela ne peut être, chez Aviénus, une interpolation tardive (646) : car Timée (Apidlonius, IV, 630; cf. ici, p. 71) disait de la région des sources du Rhône : II"j).ac •/.a'; ÈSîfiA'.a Nj/.7Ô;. — Peut-être les Grecs se sont-ils avancés dans le Valais à la rencontre des marchands sigynnes ou de Ilallstult (cf. p. 183. n. 4. et /}. 22G et siiiv. — Je ne crois pas à un monnayage marseillais à celte époque : les pièces a la lètc de pluuiue (n'" l!Hi el 409) sont importées de Plincée (cf. Babelon, p. .5S. n. I). 5. Obole : 0 j;r. .55 (Blancard); olxile : 0 f;r. 57 (Muret el Cliabouillet, p. 0). Pi- ob(de, penlohole (■?). comme mulliples; demi-obole el ([iiart d'obole, soiis-mulli|>les. 0. Les pièces man|uées sur d(Mix faces sont une iiiliiiie e.\ce[ilion. LES LEOK.NDI'IS (IHKCUllES EN PAYS LIlUliK. 223 lion dt''vor;uit sa proie, vase ou casque '. Légers, hrillaiils, ornés d'emblèmes élruniies et nouveaux, d'images variées à l'aspect énergique et saisissant, ces petits disques de métal, aux- quels les Grecs s'attachaient comme à des fétiches de richesse, durent, j'imagine, j)roduire sur les Barbares une impression profonde. En tout cas, ils les acceptèrent bientôt comme objets d'échange, et les oboles grecques pénétrèrent j)eu à peu chez les tribus de la vallée de l'IIuveaune -, des bords de la Durance \ du nord des Alpines \ A Auriol, à six lieues de ^farseille ', sur la principale des routes (celle de l'Huveaune'') qui mènent du rivage à la tranchée de l'Arc et de l'Argens, on a trouvé, dans un misérable pot d'argile, 2130 monnaies de villes asiatiques, toutes contemporaines du sixième siècle : précieux dépôt abandonné brusquement, à l'instant d'un danger, par un marchand ou un maraudeur. Et ces monnaies étaient, si l'on peut dire, l'avant-garde de l'Iiellénisme dans l'intérieur de la Gaule. X, — LES LÉGLNDLS GUECOUES E.\ PAYS LIGURE' En attendant que l'arrlère-pays ligure devînt le domaine du commerce et de la science des Grecs, il entrait déjà dans celui de leurs légendes. La poésie, la première, envoya les héros m3^thiques prendre possession de ces terres nouvelles. Avant de les bien connaître, elle les incorpora au théâtre des épopées helléniques. Ulysse, en Occident, ne s'était pas aventuré au nord de la L IJi'Icvi- l'ait par .Muirl. p. S. 2. Tn'siir d'AuiioL ■i. A Cavaillon (Murd. ii" Kii). 4. A Saiiil-Remy (Lauiiicr, n" 4'.l, p. II). 5. Au ([unrlier tk's lîarros on fcvrirr 1.S6T (Blancaril cl LaiipiiT, p. •'(). (■). Sur ces routes, cf. p. 2S. 7. Wiilloriiioir, /)«i/sc/u' .\Urrlimi>ilniiiili\ 1, IS70. p. 217 el suiv. ; d'Arhois do Juliainville. Lrs Premiers Unliilniils ancienne tradition parait avoir placées dans le Nord (Apollodore, II, 5, 11, 3-4: ici, ]). 188-9, 221: cf. Bull. Hispanique, 1903, ]». 227). Beaucoup de ces épisodes sont postérieurs à Eschyle et viennent du temps de Timée. 2. Au voyage par le ciel et au voyage par la terre, la mythologie ajouta le voyage par eau, celui des Argonautes : mais de celui-ci nous n'avons, pour l'Occident, que des épisodes rédigés au m' siècle : on les faisait remonter le Rhùne» et gagner le Rhin par les lacs de la Suisse, le long- de la route fluviale déjà reconnue jusqu'au Léman avant 470 (Apollonius, IV, 627 et suiv. ;c.f. ici, p. 71 et 221); et ou les fit aussi longer les côtes de l'Océan (Diodore, IV. 36, 4. par Timee ?j. CHAPITRE VI LA MIGRATION DES CELTES* I. Domicile primitif des Celtes. — II. Du nom et du caractère des Celles. — 111. Causes de l'exode. — IV. Du nombre des émigrants. — V. Des Celtes transrhé- nans. — VI. Les Celtes en Belgique. — YIl. Leur installation à l'intérieur. — VIII. Rapports avec les indigènes. — IX. La Celtique; Ambigat. I. — DOMICILE PRIMITIF DES CELTES. Pendant que les Phocéens essayaient de prendre l'empire de la Méditerranée occidentale, les Celtes se mettaient en marche, de l'autre côté du Rhin, pour se rendre vers les terres dont les Grecs convoitaient les rivages. Des demeures des Celtes avant leur exode, nous ne savons que ce que leurs prêtres racontaient cinq siècles plus tard : « Ils habitaient », disaient les Druides, « dans des îles loin- taines, les dernières du monde, et sur les terres des régions transrhénanes-. » 1. Zeuss, Die Deiitschen, 1837; Niese, Ziir Gesrhichtc der kcUischen Wanderuinjcn, 1S!)8 (Zeitschrifl fiir deutsches AUertum, XLII;; d'Arbois de Jubainville, Les premiers Habitants de l'Europe, II, 2'" éd., 1894; le même. Les Celtes depuis les temps les plus anciens, 1!)04; les ouvrages cités a la n. 2 et p. 233, n. 3. 2. Ammien Mareellin, d'après Timagèno. contemporain d'Auguste, XV, 9, 4 : Drasida' memorant rêvera fuisse populi partem indigenas [les Ligures], sed alios qnnque ab insulis extimis confliixisse et tractiljus Transrhcnanis. — La thèse courante fait monter les Celtes en Gaule de la vallée du Danube, haute ou centrale (d'Arbois, II, p. 279; le même. Les Celles, p. fi; Bertrand, La Gaule avant les Gaulois, p. 2d6-S ; Niese. p. {."il ; Schrad(>r, Benllexikon, l'.IOl. p. 902; Ilirt, Die Indogermancn, L 190.5. 228 LA MIGRATION DES CELTES. Nous pouvons les croire, comme nous acceptons l'antique récit des prêtres juifs, qui faisaient sortir le peuple d'Israël de la terre d'Egypte*. Car la tradition druidique concernait non pas un épisode banal de l'histoire de la nation, mais son chapitre initial et essentiel, celui qui a duré le plus longtemps, qui ne s'est point refait, que les dieux ont entouré des circonstances les plus solennelles, qui a dû laisser l'impression la plus forte. iMème à quatre ou cinq siècles de distance, l'éA'ènement qui a donné naissance à un nouveau peuple, la sortie décisive et divine de ses tribus en armes, ne se dénature jamais complètement chez des hommes qui ont des prêtres et des poètes, et qui font profes- sion de cultiver la mémoire et de se transmettre des milliers de vers ". Que ces souvenirs du départ et de la conquête se soient rapidement encombrés de détails fabuleux, cela \a. sans dire : mais les Celtes ne purent jamais oublier totalement l'ancien domaine de leur nom. Au reste, quelques textes, à peine postérieurs à cet exode, et échappés à la ruine presque complète des vieilles géographies grecques, confirment la tradition sacerdotale des Celtes, et per- mettent même de préciser davantage sur leur domicile d'avant l'invasion ^ p. 171; etc.). — La tradition diiiicli(iue est acceplc'c par Marcks, Bonncr Jalirhii- cher, XGV, 1894, p. 36. 1. Cf. Maspero, II, p. 444. 2. Ce (lue dit César au sujet de leurs trndilions orales (VI, 14; 18, 1) doit dater de longtemps chez les Celtes; cf. Tite-Live, X, 16, 6; Polybe, II, 22, 3. 3. Le plus ancien de ces textes est celui d"Aviénus (écrit vers 480-70, d'après le Périple d"Hiniilcon? cf. ch. X, § 1 ; vers 12i)-I42) : Aviénus nous montre le Nord de la France dévasté par les Celtes, venus, semble-t-il, par terre ou par mer, en tout cas le long- du rivage : Si qiiis dehiiic ab insulis Œstrymnicis [la région du sud-ouest de la Grande-Bretagne] leinbum audeat urgere in iindas axe qiia Lycaonis rigescit lethra [se diriger vers le nord par la Manche et le Pas de CalaisJ, cœspitem Ligiiruin subit [Picardie, Boulonnais, Flandre] cassuin incolarum : namqae Cellanim manu crcbrisque dudum prœliis vacuata sunt... Fugax gens... duxit diem sécréta ab undis : nain sali metuens erat priscum ob periculum; cf. ici, p. 244-."). — Vient ensuite Éphore (ap. Strabon, VII, 2, 1 ; fr. 44, Didot) : 'Ayoêiav ol Ke).-o\ ànzo-jvTS? xaTax)vv!;£(TÔai ràç ol/ca; \;7roijLÉvou(Ttv, eIt' àvotxooojxoûo'i, xal... izlelu)'/ aviolç ffuaêaivsi çOôpo; è; uSato; r, izoliii.o-j : ce qui ne peut guère convenir qu'aux terres basses de la mer du Nord, pays des Cimbres et des Teutons, ce que semble avoir vu DOMICILE PlilMlTIF DES CELTES. 229 On peut le placer, avec une certaine yraisemblance, dans les plaines les plus basses de l'Allemagne septentrionale, dans les îles et la presqu'île danoise, sur les côtes extrêmes de la mer du Nord : Frise et Jutland, voilà, je le crois, les terres et les rivages qui furent la plus antique patrie des Celtes. C'était la région de l'Europe entière la plus étrange, la plus rude à l'homme. Un sol bas, marécageux, monotone et assombri, qu'il faut reconquérir sans cesse sur la tourbière et sur la mer; un rivage qui se défait et se refait, comme si la terre et l'eau n'avaient point encore terminé leur lutte ni même leurs œuvres respectives'; de temps à autre, de formidables coups de colère des flots, un raz-de-marée subit qui rend en quelques minutes Slrabon lui-mùnie. — La cause assignée par les Celtes à leur départ (p. 238-40) nous replace dans un pays à raz-de-marées, et c'est une remarque semblable que suggère la tradition des luttes soutenues par les Celtes contre les Ilots, rapportée par Aristole, Éthique à Nicomaquo, III, 7 (10), 7; Eudème de Rhodes, III, 1, 25, ]). 1221) /< (Arislole); Nicolas de Damas, fr. 104; Élien, Hist. var., XII, 23. — Aris- totc déclare {De yeneralione an'unalaim, II, 8; Hist. aiiim., VIII, 28, .5) que Fane, à cause du froid, ne se trouve pas en Celtique ou chez les Celtes. Ce cjui ne convient guère qu'aux régions frisonnes et danoises :.les ânes deviennent rares en Hol- lande (14G7 seulement. Ministère de ^Agriculture, Annales de 1902, p. 740), presque inconnus en Danemark (130 seulement, id., p. 730). — Tous ces renseignements sur la Celti((ue donnés par Éphorc et Arislote concernent uniquement son climat froid et les dangers de ses rivages; ils sont donc tirés de quelque très ancien périple, œuvre d'un chercheur d'ambre, Himilcon ou autre. — Un certain nombre de textes font venir directement des bords de l'Océan et des rives du Rhin ou de l'Éridan (cf. ch. VIII, g 3 et 4; ch. IX, § 1) les Celles qui prirent Rome et qui pillèrent Del- phes : Héraclide ap. Plutarque, Camille, 22; Diodore, V, 32, 5, d'après Timée ou Posi- donius?; Tite-Live, V, 37, 2, peut-être simple formule littéraire; Appien, Celtica, 2, p. 48, Mendelssohn; Pausanias, I, 4, 1 ; Lydus, De magistratibus, I, 30, éd. Wiinsch; il n'est pas impossible que cette donnée ne provienne d'une vague connaissance de l'origine première des Celtes, nul compte n'étant tenu de leur arrêt en Gaule. — Cf. ce qu'on peut dire des textes d'Hérodote, p. 230, n. 4. — Je ne crois pas, en revanche, que l'on puisse tirer argument de la similitude entre le type de la maison celtique (le connail-on?) et celui de la maison frisonne : théorie de Meitzen, Siedelung, II, 1893, p. 77-97; cf., contre Meitzen, Rremer, Ethnographie (Grundriss de Paul, 2" éd.), 1900, § 38. — En revanche, nous trouverons chez les Cimbres de nombreuses analogies de noms, de traits physiques et moraux, de costumes, de rites, avec les Gaulois; cf. p. 232, n. 4, et ailleurs. — Et je ne puis m'empêcher de songer que c'est dans le Julland ([u'ont été trouvés le chaudron d'argent de Gun- destrup et les cornes d'or de Gallehus (Sophus Millier, Nordisrhe Altertumskunde, II, p. 151-181), véritables recueils de tous les emblèmes religieux du monde celtique (quelle que soit d'ailleurs la date des objets). 1. Pline, XVI, 2. parlant précisément de ces pays : Dubiunique terrœ sitiini an par- tent maris. Cf. Zip|iel, Die Heimath der Kinibern (Kœnigsberg, 1892, p. 5) : Die Zu- stunde auf den Halligen geben noch Iwiite die beste Erlanterung :a Epliorns und Pliniiis. 230 LA MIGRATION DES CELTES. à la vague les terrains que l'homme a mis des années à lui prendre. Ailleurs, dans le monde, c'était la guerre de l'homme contre l'homme qui faisait périr le plus d'êtres : ici, c'est l'Océan qui fut le grand pourv03eur de la mort '. II. — DU NOM ET DU CARACTÈRE DES CELTES Le nom de Celtes, sous lequel les marins phéniciens et grecs firent connaître aux Méditerranéens les habitants de ce rivage ^, était celui que les indigènes se donnaient à eux-mêmes : il venait de leur propre langue ", il était sans doute le vocable de guerre ou d'alliance par lequel se confédéraient les tribus rive- raines de la mer Frisonne. Je ne crois pas qu'il ait pénétré bien loin dans l'intérieur des terres, et que les Celtes aient formé alors un très vaste empire, s'étendant sur les plaines de l'Allemagne. Si le nom celtique avait été, au sixième siècle, tout puissant au nord du Danube, les Grecs, qui connaissaient le cours et les routes du grand fleuve, l'auraient entendu sur les chemins de l'intérieur : or, il ne leur est venu que par les récits des navigateurs, et ils ne l'ont jamais appliqué qu'à des hommes chez lesquels on arrivait par mer '\ 1. Cf. p. 228, n. 3. \). 2.38-240. 2. Pn;^e 228, n. .3. 3. Cela R'sullo : l°dii te.xtc de César (1. I, I); 2" di' Toxistence en Espagne des mots Celtibères, Celtici. etc.,i|iii paraissent indigènes (cli. VIII, §5); 3° de l'existence, avant César, de noms propres formés à Taide de <-e radical, Celtillus (César, VII. 41). 4. P. 228, n. 3. Les deux textes d'Hérodote (II. 33; IV, 41); cL Aristote, Météor., I. 13, 19), où il fait venir le Danube i/. Keatwv, ne sont pas en contradiction avec celte théorie. Car : 1" les pays continentaux extérieurs au Danube lui sont inconnus, il le déclare formellement (V, 9 et 10): 2" le Danube, dit-il. vient des Pyrénées, et sans doute du même massif ([ue le fleuve de Tartessus (cf. Aristote, l. c), tout comme si sa source se confondait avec celle de lEbre; 3° les Celtes sont, dit-il. « en dehors des Colonnes d'Hercule », au delà des Cynètes ou Cynésiens, qui habi- tent, après Cadix, l'angle sud-ouest de rEspagne (cf. -Aviénus, 201 et suiv.). Je conclus (|u"Hérodote a tiré ces renseignements sur les Celtes de quelque péri|ile (un abrégé d'Himilcon?) qui mentionnait tour ii tour Cadix, l'angle cynéti((ue de l'Espagne, les Pyrénées du fond du golfe de Gascogne, les îles de l'étain, les Celtes et le pays de l'ambre (cf. Hérodote, III, 115). Hérodote ou le périple auront DU NOM ET UU CAUAGTKRE DES CELTES. 231 Voici, en l'absence de textes formels, ce que l'on peut sup- poser de moins invraisemblable sur le caractère de ces popula- tions celtiques, au sixième siècle avant notre ère. — Les Celtes ne différaient point sensiblement des autres populations de la Basse Allemagne et des rives de la Baltique '. Des milliers de tribus de même langue, de même religion, des multitudes d'hommes aux traits et aux mœurs semblables^, vivaient, au sud des glaces septentrionales, sur les rivages de& mers froides et dans les immenses plaines qui s'étendent jus- qu'aux montagnes boisées de l'Europe centrale. Leur langue, c'était celle dont les langues germaniques et britanniques sont aujourd'hui les petites-filles ou les petites-nièces, très différentes d'elle \ Les dieux, c'étaient ceux que César trouvera encore au négligé les étapes intermédiaires et cité seulement les points essentiels de la route atlantique : tout comme Aviénus, (jui parle coup sur coup des Colonnes d'Hercule, de Cadix, des îles de l'étain et du pays des Celtes. La cartographie du Moyen Age- fournit de nombreux exemples de simi)lillcations de ce genre, aboutissant, en der- nière analyse, à supprimer les perspectives, ;i contracter les terres lointaines, à grouper ensemble des régions fort distantes. — Aucun passage d'Hécatée, exacte- ment conservé, ne mentionne les Celtes. i. L'identité des Celtes et des Germains fut acceptée jusqu'au temps de Posido- nius (cf. p. 243, n. 3), combattue par César, reprise par Strabon et bien d'autres, à tel point que Dion Cassius ne cesse d'appeler les Germains « des Celtes » (Ilolder, 1, c. 1)45 etsuiv.), et admise par pres([ue tous les érudits, depuis lexvi" siècle jusqu'à la Révolution (cf. Leibniz, De orig. gcnt., édit. Dutens, IV, II" part., p. 193) : ce n'est ([u'au xix" siècle que reprenant, et peut-être dans une intention semblable, la théorie de César, on a fait de Celtes et de Germains deux espèces entièrement différentes. La théorie contraire n'a eu, dans ce siècle, que de rares représentants : Holtzmann, Kelten und Germanen, i8.').5; Renard, Lettres sur Videntité de race des Gaulois et des Germains, dans le Bull, de l'Acad. royale ... de Belgique, P s., XXXHI, II* p., 1S50; Lindenschmit, Die vaterlundischen Alterthiimer der... Sammlungen :u Sigmaringen, Mayence, 1860, p. 73-102: Kûnnsberg, ]Vanderung in das germanische Allerthum, 1861, surtout ch. 0; Martins Sarmento, Lusitanos, Ligures et Cellas, extrait de la lievisla de Guimarûcs, Porto, 1891-3, p. 84 et s. ; en partie : Wieseler, Die deatsche Natioiuditut der kleinasiatischen Galater, Gûtersioh, 1877; von Beckcr, Versuch einer Liisung der Cellenfrage, I (seul paru), Carisruhe, 1883. 2. Cf., entre autres, sur cette question ethnographique, Bremer (dans le Grundriss de Paul, 2" éd., 1900, § 1-.52), chez ([ui on trouvera une bibliographie détaillée. 3. C'est par celte origine commune, et non par une domination des Celtes sur les Germains, que j'expli(iue le fond commun des vocabulaires celtiiiue et germanique. Sur ce fond (expressions de la langue polili(pie, militaire, économique, noms de personnes), voyez d'Arbois de Jubainville, II, p. 334 et suiv., Bremer, § 53, etc. Ils l'attribuent à la conquête celtique d'après TiOO. Mais le texte de César, que l'on allègue toujours (VI, 24), ne vise que la vallée du Danube et l'expédition de Ségo- 232 LA MIGRATION DES CELTES. delà du Rhin, le Soleil, la Lune, le Feu, la Terre, inévitables divinités de l'humanité lointaine ', et sans doute, au-dessous d'elles, l'innonibrable armée sédentaire des Génies des sources et des arbres-. L'état social, c'était celui que nous décrira César, et qui est le tableau banal de toute l'ancienne Europe, des fédé- rations de familles alternant leur vie entre la guerre, la chasse et la culture ^ La race enfin, c'était une superbe espèce d'hommes, à la fois douce, brutale, naïve et puissante, aux sta- tures élevées, aux corps blancs et mous, aux chevelures blondes et aux yeux bleus *. Cette race régnait presque sans partage dans ces régions du Nord : de lons^s hivers, la tristesse du ciel, une terre médiocre et d'un abord difficile, en éloignaient les ambitions d'autres hommes : les caractères primitifs de la population ne s'étaient point altérés sous des contacts de trop nombreux étrangers. Elle y gardait un air de famille qu'elle ne perdra jamais com- plètement'. C'était en revanche une famille très prolifique. Dans aucune autre région de l'Europe, les hommes ne croissent et multiplient avec une telle abondance ^ L'humanité est là à l'état de plé- vèse (p. 297, n. 3); el d'ailleurs celte conquête irempèclie pas que Celtes et Ger- mains n'aient pu appartenir autrefois à un même groupe de populations : de ce que les Francs de Charlemagne ont soumis les Saxons, s'ensuit-il qu'ils n'aient pas été, avant Clovis, également des Germains? — Sur les causes de la dilTéren- ciation des deux langues, cf. p. 243, et nous espérons revenir plus tard là-dessus. 1. César, VI, 21, 2 : il oublie, sans doute par inadvertance, la Terre, fort adorée chez les Germains (Tacite, Germ.. 2, 40, 4o). Le culte d'Apollon fut toujours attribué aux Hyperboréens (Pindare, Olympiques, lU, IG; etc.). Cf. Mogk, Gcrmanische Mytho- logie. 1898 {Grundriss de Paul, 2'' éd.). § .50 et s., § 72 et s., et, dans un sens diffé- rent, R. Much, Der germanische Himmelsgott, 1898 {Feslgahe fiir Heinzel). 2. Les divinités des fées et des fontaines se retrouveront dans les inscriptions de la Germanie romaine. 3. César, VI, 22. 4. Cf. les renseignements donnés sur les Cimbres et Teutons (Plutarque, Marias, 11) à ceux que nous possédons sur les plus anciens Celtes (ici, ch. IX, § 2) et sur les Germains (César, I, 39, 1 ; Tacite, Germ., 4; etc.). Cf. p. 2.33, n. 3. 5. Gens sinccra, Tacite, Germanie, 4 et 2, dont je m'inspire ici. — Aujourd'hui, le type décrit par Tacite se rencontre seulement dans la proportion de 35.47 p. 100 en Prusse, 20,36 p. 100 en Bavière (Bremer, § 24). 6. Le pays qui, dans ce demi-siècle, a connu la période de surnatalité la plus I DU NOM ET DU CAKAGÏKUI': DKS CELTES. 233 thore : et, comme cette terre produit toujours plus d'êtres que ses ressources n'en peuvent nourrir, comme le Couchant d'hiver et le Midi sont proches avec les séductions de leur ciel et de leur sol, l'Allemagne et la Scandinavie déversent sans cesse des peuples sur le reste du monde'. Elles sont les matrices d'où sortent les vivants qui peuplent les terres moins riches en hommes, elles engendrent les tribus qui détruisent ou rajeu- nissent les nations voisines -. De ces bassins de la Baltique et de la mer du Nord l'Europe du midi a vu venir tous ses ennemis barbares. C'est là, peut- être, qu'il faut chercher le berceau de cette langue indo-euro- péenne qui donna à notre continent sa première unité sociale ^ forte est la Norvèf^e de ISoi à 1860 (15,9 p. 100 d'excédent des naissances sur les décès); Berlillon, Rapport sur les relations entre la mortalité et la natalité, 1903, p. 22. 1. Cf. note 2 et p. 234, p. 1. 2. Jordanès, Getica, 4, 23. Mornmsen : Scandza, qnasi officina gentiiint aiit certe vchit vagina nalionum. Valérius Flaccus, VI, 37-41 (p. 64, n. 1). uii la Scythie embrasse aussi tout le Nord de l'Europe. 3. Je dis lanf^ue et non pas race. — Nous trouvons dans toute la Germanie les mêmes radicaux ligures que dans toute l'Europe occidentale et méridionale : Fœrstemann, Orlsnamen, c. 02 (alis-), 241 (bibar-), 476 (drav-), 1116 (mos-), 1292 (sar-), etc.; cf. ici, p. 112-116 : seraient-ce les plus anciens vestiges connais- sablés du patrimoine linguisli([ue commun des populations de l'Europe? — Si vraiment le type germanique décrit par les Anciens et connu d'ailleurs de nous tous (p. 232) doit être considéré comme le type caractéristique d'une race indo- européenne ou aryenne, j'inclinerai de plus en plus à chercher le berceau de cette race dans ces régions du Nord. — On a placé fort longtemps l'origine et de cette race et de cette langue dans l'Asie centrale. De nos jours, quel([ues-uns songent aux steppes de la Russie méridionale (Schrader, Sprachvcrgleichung und Urgeschichle, 2" éd., 1890, p. 624 et s.; Reallexikon, 1901, p. 878 et suiv. ; Bremer, ?! 13; etc.), à la région du moyen et du bas Danube (de Michelis, L'Origine degli Indo-Europei, 190.3). La thèse de l'origine septentrionale des Aryens, en germe déjà chez les Anciens (ici, note 2), indiquée au temps de Leibniz et combattue par lui (De originibus gcntium, éd. Dutens, IV, II, p. 193), a été reprise de nos jours avec énergie, et, malgré les maladresses, les exagérations, les erreurs de méthode et les vaines querelles de quelques-uns de ses partisans, gagne chaque jour du terrain; voyez d'Omalius d'Halloy et la discussion provoquée par lui à la Soc. d'Anthrop. de Paris, le 18 février 1864 {Balletins, 1864, p. 188 et suiv.); Penka, Origines Ariacœ, 1883; le même. Die Ilerkunft dcr Arier, 1886; le même. Die Heimat der Germanen, 1893, dans les Mittheil. der Anlhropol. (icsellschaft de Vienne; Kos- sinna, Zcitschrift fiir Ethnologie, XXXIV, 1902, p. 161 et suiv. ; Much, Die Hcimal der Indogermanen, V éd., 1902, 2" éd., 1904; Wilser, Die Germanen, [1903]; Hoops, Waldbuume und Knllurpjlanzen im germanisehen Altertum, 1903, p. 377-384; Hirt, Die Indogermanen. 1, 1903, p. 176-198. — Sur cette controverse jusqu'en 1892, Reinach, L'Origine des Aryens, 1892. 234 LA MIGRATION DES CELTES. Avant les Celtes, des hommes ont du partir de ces plaines pour émigrer yers le sud, comme, après les Celtes, en partiront les Cimbres, les Francs, les Normands et d'autres. La migration celtique est l'épisode d'une histoire qui se répète éternellement ^ Dans ces multitudes du Nord, les Celtes de la Frise et du Jutland se distinguaient sans doute par un courage plus grand, un naturel moins sédentaire', une vie moins sauvage. Si ingrat qu'il fût, leur domaine rendait beaucoup à ceux qui l'exploitaient. Dans cette existence de subits dangers et d'efforts continus, ils acquéraient une vertupresque surhumaine. Les Celtes s'habituaient à ne rien redouter, ni les flots ni la mort. LTne rude résignation pénétrait toute leur vie^ Ces prises avec la nature sont une école de courage et d'indépen- dance. Des hommes qui ne cessent de la combattre se rient des autres hommes, et ont une sorte d'orgueil acharné de leur propre liberté. Puis, sur ces bords de l'Elbe inférieur et des îles frisonnes, on ne se sentait pas isolé, perdu dans l'immensité monotone de l'Europe septentrionale. L'Ems, le Weser, l'Elbe, ouvrent de larges percées vers l'intérieur : l'Elbe surtout, longue voie rectiligne qui touche h l'ombilic de l'Europe et qui mène, au delà, jusqu'aux plus lointaines régions du levant et du midi. Du côté de la mer, arrivent, venues des fiords de Norvège, des estuaires anglais et des côtes gauloises, les routes maritimes les plus fréquentées de l'Atlantique \ Ajoutez les sentiers de l'isthme du Holstein, qui apportent choses et gens de la Baltique. 1. Cf. Plutarque, Marins, 11 (d'après d'autres) : To-jto-j; (les Hyperboréens) èEavaffTivTx; où/, sx. [X'.xç ôpar,:... i).),x... 7.a6' ÉxasTOv âv.a-JTÔv; Tac'ile, Histoires, IV, 73 : Eadein semper causa Gerinanis transcendt-ndi in Gallias, etc. ; Diodore, V, 32, 4 : 'Ex 7ia),ato'j... ÈtcI -rà; «"AXoTpia; /'ijpa;. 2. Cf. ce que Plutarque dit des Cimbres qui le sont remplacés {Marins, 11). 3. Cf. les textes cités p. 228, n. 3. 4. Les relations anciennes du Jutland, de la Norvège, des iles Britanniques sont attestées par les monuments. La facilité du voyage de Pythéas (ch. X, § 6) s'ex- plique par elles. Au surplus, tous ces pays dépendent d'une même mer, et on y retrouvera les mêmes légendes marines (Pline, IV, 104; Strabon, I, 4, 2). DU NOM ET l)[] CARACTÈRE DES CELTES. 235 Tous ces chemins convergent vers l'estuaire do Hambourg, en quelque sorte aspirés par lui : et cet angle de terre était le seul point de l'Océan du Nord que les Anciens eussent pu com- parer à Cadix, maîtresse du détroit de Gibraltar, à Marseille, dominatrice sur les bouches du Rhône, à Rome, à laquelle le Tibre a donné l'Italie. Les Celtes occupaient donc un de ces vastes carrefours fluviaux et maritimes, si propres à la formation de grands peuples '. Leur mer et leurs fleuves, du reste, offraient de sûres cachettes et de bons ports. Ces eaux et ces replis de la mer Frisonne ont toujours été le centre de thalassocraties riches et tracassières. Saxons, Angles, Danois et Jutes, Brème, Lubeck et Hambourg. Et dans les temps reculés dont nous parlons, oîi la mer avait plus d'importance encore que de nos jours ", où elle mettait, aussi bien que la terre, de l'union et des relations entre les hommes, les tribus de l'Elbe et du Jutland, parmi toutes celles du Nord, étaient placées pour sortir les premières de Tisolement et de l'ignorance". Dans l'histoire primitive de l'Europe, la connaissance du bronze devait inaugurer une vie nouvelle, à la fois plus indus- trielle et plus belliqueuse. Il est fort possible que, chez les peuples de l'Atlantique, le point de départ des époques du métal se place chez les Celtes de la Frise et du Jutland*. Sur leur mer, en effet, on arrivait par la gauche aux mines d'étain de la Grande-Bretagne; par la droite, aux mines de cuivre de la Nor- vège". Derrière eux, l'Elbe intérieur, à travers les profondeurs 1. Voyez TEbre, rAude, le Guadalciuivir, le Tibre : ici, p. 118 et 182. 2. Cf. Tacite, Germanie, 2. 3. Il semble bien que de même, au second siècle avant notre ère, les Cimbres fussent la plus puissante des nations transrhénanes (Tacite, Germ., 37). 4. ■■ Lïige du bronze doit être pour nous... un âge presque exclusivement hyper- boréen », et Bertrand veut dire par là que le métal nous est venu du nord (Archéologie, p. 220-1). .5. Je ne puis accepter que ces mines n'aient été exploitées que depuis le xi'' s. après J.-C, et par suite que tout le bronze des pays Scandinaves soit d'importation {coiilra, Montelius, Les Temps préhistoriques en Suède, trad. Reinacli, p. .'iO; Kultar- 236 LA MIGRATION DES CELTES. hercyniennes, conduisait aux énormes réserves métalliques des montagnes de l'Europe centrale. Ils étaient à un des grands car- refours où aboutissaient les routes des métaux, et ils ont pu être tentés de les fondre comme ils les voyaient se rencontrer €hez eux. En tout cas, si les hommes de la mer du Nord n'ont pas eu, les premiers d'entre les Barbares, l'idée de l'alliage « sacré »', le bronze, nulle part dans le monde atlantique, n'a produit plus de choses et plus de belles choses, plus de poi- gnards, d'épées et de bijoux, qu'entre Hambourg et Stockholm. C'est là, et non dans la Gaule, plus longtemps attardée au tra- vail de la pierre, que s'épanouit « la force de l'airain » -. Enfin, les côtes frisonnes étaient le seul point du rivage de rOccan, entre Cadix et Trondhjem, où s'arrêtassent longue- ment les navigateurs de la mer du Sud, phéniciens et grecs. Ailleurs, à Pasajes, sur les côtes normandes, à Ouessant, ils pouvaient faire de rapides escales. Mais l'estuaire de l'Elbe était le principal but de toute cette longue traite, avec son marché de l'ambre. — Cet estuaire devint, dans l'Europe exté- rieure, ce que furent longtemps Le Cap ou Zanzibar en Afrique, Goa ou Macao en Asie, un des principaux points d'appui du commerce civilisé chez les peuples réputés sauvages, le lieu des rendez-vous internationaux dans les pays hyperboréens. Aussi les Grecs le connurent-ils presque aussitôt qu'ils connurent Mar- seille. Hérodote, Éphore et Aristote ne parlent ni de l'Armo- rique ni de l'Auvergne, mais ils savent qu'il y a dans le pays de l'ambre et des Celtes de très grands fleuves, des froids très geschichte Schiredens, 1006, p. lOo; Die Chronologie der (ilteslen Bron:e:eil, etc. (dans Archiv fiir Anthropologie, XXV et XXVI, 1900, p. 87 et siiiv.); etc. 1. Montelius fait venir la connaissance du bronze, d'Orient en Scandinavie, 43ar la route de terre, nommément celle de l'Elbe (tr. Reinach, p. 57-62). Si le bronze n'a pas été imaginé sur place par les Barbares, ce qui n'est pas du tout impossible, il a dû être révélé, plutôt, par les liommes de la mer. 2. Worsaae, Nordiske Oldsager, Copenbague, 1859; Undset, Jernalderei^s Begyndelse i Nord-Europa, Christiania, 1881, 1. 1, cli. U-11 et 1. H; Bertrand, Archéologie, p. 220: Montelius, Les Temps préhistoriques en Suéde, trad. Reinach, 1895, p. 54 et suiv. ; Kulturgeschichte Schwedeiis, 1900, p. 112 et S.: Sopbus Millier, Nordische Alter- twnskunde, I, 1897, p. 308, 242 et s.; etc. DU NOM ET DU CARACTÈRE DES CELTES. 237 rigoureux et un Océan impitoyable : ces fleuves énormes, des- cendus des épaisses forêts du Centre, cette mer colère et terrible aux hommes, sont les premiers traits de la géographie du Nord qu'ont tracés les marchands et les écrivains de l'Hellade'. — Certes, les Grecs auraient pu, en remontant le Danube ou ses nombreux affluents, gagner ces régions plainières de l'Allemagne. Mais entre elles et la vallée du Danube s'étendait, hérissée de bois, peuplée de bêtes formidables, l'interminable chaîne des monts Rhipées et des monts Hercyniens, la plus profonde, la plus longue, la plus solennelle des barrières que la nature ait laissées croître entre les peuples anciens -. Cette « clôture » fut peut-être le principal abri qui maintint les populations de la Germanie dans leurs habitudes et leur caractère primitifs, et dans la pureté traditionnelle de leur race. Elle les préserva contre les convoitises et les curiosités des gens du .Midi : car ceux-ci, dans la peur de cette froide et noire muraille, d'où sortaient les terreurs de la nuit et les rafales du vent du nord\ se rési- gnèrent pendant longtemps à ne pas chercher par terre les Hyperboréens de l'Europe '*. — 3Iais ils réussirent à les visiter par mer, et ce fut dans le pays des Celtes % détenteurs des rivages de l'ambre. 1. Hérodote, IH, Ho; Aristole, Mêléoroloyiqui's, I, 13, 20. Cf. ici, p. 228, n. 3. 2. Eschyle, Promélhce . délivré, fr. 191, Nauck; Hellanicus, fr. 96; Aristote, Météor., I, 13, 20 (texte qui remonte à une source ancienne et où les monts Rhipées et Hercyniens sont présentés comme se faisant suite ou comme iden- tiques); Aviénus, 136-9 (?) ; De mirab. aiisc. (Timée), lO.j; Apollonius, IV, 287, 640 (ici les monts Hercyniens sont plutôt les Alpes ou le Jura, cf. p. 71); Damaste de Sigée, fr. 1 (Didot, Fr. hist. Gr., II, p. 65); César, VI, 24 et 23 (Ératosthène), qui donne à la forêt Hercynienne neuf journées de large et plus de soixante journées de longueur; Diodore, V, 21, 1; Denys d'Halicarnasse, XIV, 1, 2. 11 résulte de ces textes que les monts Hercyniens marquèrent pour les Anciens, et peut-être aussi bien pour les Barbares du Nord (cf. T.-L., V, 34, 4) que pour les Gréco- Romains, la limite naturelle des deux mondes. 3. Damaste de Sigée, fr. I, Didot, II, p. 63; Alcman ap. Bergk, Poeiœ lyrict Grœci, fr. 42, p. 549; Sophocle, Œdipe à Colone, 1248. 4. Cf. ici, p. 71-72 : on verra que César rompra les charmes do la grande forêt comme les Phocéens ceux de la mer lointaine. 5. Que sous le nom d'IIyperboréens, qui emluassc tant de populations diffé- rentes, les Celtes se soient trouvés compris, cela résulte d'Héraclide de Pont ap. Plutarque, Camille, 22; cf. p. 228, n. 3. -238 LA MIGRATION DES CELTES. Or, ces étrangers, Tartessiens, Phéniciens ou autres, ne descendaient pas à terre sans faire connaître aux indigènes quelques produits de l'industrie du Sud, et surtout ces produits que les navigateurs de tous les temps se plaisent à vendre, et que les Barbares de tous les pays admirent le plus chez leurs visiteurs, des armes et des bijoux. Ils ne leur ont peut-être pas révélé l'art du bronze ' ; mais ils leur ont sans doute montré la forme et le rôle de l'épée-. Et en tout cas, ils ont dû laisser chez les Celtes la notion et le désir des richesses des peuples méri- dionaux. — Tout cela, il est vrai, n'est qu'une longue suite d'hypothèses. Mais ces hypothèses sont les conséquences logiques de faits d'histoire et de situations géographiques. Et elles expliqueraient à merveille la force irrésistible qui va pousser les Celtes sur la Gaule, et qui, après la leur avoir soumise, les lancera sur le reste de l'Europe. Car ils auraient eu, dès lors, les ressources morales et matérielles nécessaires aux nations conquérantes : peut-être des armes de guerre supérieures ', en tout cas un courage à toute épreuve, l'esprit d'aventure, et la convoitise du bien d'autrui. • Des causes accidentelles donnèrent le branle au départ. m. — CAUSES DE L'EXODE. Les Celtes s'étaient transmis d'âge en âge le récit de l'exode. — Leurs ancêtres, disaient-ils, avaient abandonné leurs demeures 1. Cf. p. 170, n. 9. 2. Le rapport entre le commerce de l'ambre et le déveioppemont de la civilisa- tion du hrunze dans le Jutland a été bien mis en lumière, entre autres, par Sophus Mijller, Nordische Altertumskartde, I, p. 316-327. — Ce qui n'exclut pas, je crois, riiypothése qu'une fois inspiré par les hommes du sud, l'art du bronze n'ait pris plus tard dans le Nord des formes et des pratiques propres. 3. Peut-être, outre l'épée, le combat à cheval ou sur le char de guerre. Car : 1" les Celtes, dès leur apparition, ont toujours passé pour un peuple de soldats à cheval (cf. ch. IX, § 4) ; 2° il n'y a aucune trace de char de guerre en Gaule avant les temps gaulois, et les Anciens ont remarqué que les Ligures étaient surtout des fantassins (p. 128-9). 11 serait étonnant que le combat à cheval et sur char de guerre ait été introduit par les Celles entre leur entrée en Gaule et leurs marches vers le sud. CAUSES DE L EXODE. 239 parce qu'ils n'y pouvaient plus vivre. Une fatalité s'acharnait contre eux. Des guerres incessantes troublaient leur vie. La mer inondait les rivages, et ses « flots bouillonnants » leur arrachaient les terres. Ils aA^aient pour ennemis et les hommes et la nature. Il fallut partir'. L'une et l'autre des causes que la tradition assignait au départ des Celtes sont également vraisemblables. — Discordes intestines ou incursions de voisins, c'étaient chez les peuples, barbares ou non, les motifs ordinaires des migrations en masse. Mais la fuite d'une nation devant les débordements de la mer ou d'un fleuve n'est pas plus étonnante. Les montées subites de l'Océan, sur les côtes de la Frise et du Jutland, sont une des choses les plus effroyables que puissent voir les hommes. En une minute, une seule vague, haute comme une colline, submerge des milliers d'hectares. Tout disparaît alors sous les eaux, arraché, englouti, confondu dans une égale destruction, arbres, moissons, bestiaux, et des milliers d'hommes -. Et cette œuvre de fureur était, dans les temps anciens, d'autant plus terrible et plus complète que les Celtes aimaient à bâtir près des flots leurs cabanes et peut-être aussi leurs tombes' : vivants et morts, les ancêtres comme eux- mêmes, tout ce qui était la tribu retournait au néant \ Certes, 1. Animieii (Timagène), XV, 9, 4 (cf. p. 227, ii. 2) : Crcbrifalc bcllorum el adliivione fcrvidi maris sedibus suis expulsas. 2. On peut citer le raz-de-marée d'octoJire 1634, qui coûta la vie à 13 000 hommes en Frise, 10 000 dans le SchlesAvig-Holstein, el engloutit beaucoup plus de 30 000 tètes de bétail ; la grande « noyade ■■ du 8 sept. 1362, qui anéantit 30 paroisses dans les îles de Sylt et de Fôhr; dans la même région, le 23 déc. 1717, furent noyées 10 828 personnes et 90 000 tètes de bétail. Eilker, Die Stunnflulen in der yordsee, Emden, 1877, p. S et s. : Suess. tr. fr., II, p, 672; Marcks. Bonner Jahrbuclier, XCV, 1894, p. 33; Moritz, Die .\ordseeinsel Rœm. dans les Mitteilumjen der geographisrhen Gesellschaft de Hambourg. XiX, 1903. !>. 161-3. 3. Cf. p. 228, n. 3. p. 136-139. 4. Ces raz-de-marées sont attestés comme cause de la migration des Cimbres {Florus, I, 38. 1: etc.), et il n"y a aucune raison de ne pas accepter également ces deux traditions, celtique et cimbrique : les mêmes causes ont produit, dans cette région, les mêmes eiïets, dit justement Marcks (p. 30), (jui défend, pour les Celtes comme pour les Cimbres, une solution semblable à la notre; cf. aussi 240 LA MIGRATION DES CELTES. la mer n'emportait que les choses et les êtres du rivage, et, le massacre achevé, elle revenait d'ordinaire à la ligne consacrée de ses eaux'. Mais les hommes ne raisonnaient pas toujours sur ces actes de la nature. Ils pouvaient craindre que la mer ne portât plus loin ses ravages; et surtout, il leur semblait que la terre ainsi frappée par une attaque mvstérieuse était con- damnée par les dieux -. Cette vague conquérante était le signe d'une volonté divine. Elle donnait l'ordre du départ ^ IV. — DU NOMBRE DES ËMIGRAXTS On s'est longtemps figuré les Celtes comme une multitude infinie, qui aurait submergé la Gaule entière, détruit, refoulé et remplacé les populations antérieures. Tous les hommes du passé auraient disparu sous le flot des millions de nouveaux- venus \ Puis, des théories différentes ont été peu à peu établies tou- chant l'invasion celtique, et, comme toujours, elles se sont bâties en contraste absolu avec les idées de jadis. On avait fait des Celtes une foule innombrable : on les transforma en une bande d'hommes, une petite armée de quelques escadrons, trente mille combattants allant chercher la fortune au delà du Rhin, et la trouvant'. ZippeL Die Heimat der Kimbern, p. 5. Cf., contra, MûUenholL II, p. IGo-100. Pline (XVI, 2 et o) parle longuement, à propos de ces pays, des inondations maritimes, ijui vastas silvas seciim aiifenmt. 1. Pline, XVI, 3. Cf. SÛess, tr. fr.. 11. p. 08S. 2. Cf. Appien. Illyrica, 4. 3. Les géologues du Schleswig-Holstein admettent Texistence d'un formidable Ilot de marée qui aurait atteint 60 pieds, et aurait traversé la péninsule de part en part, de l'ouest à Test, pour finir à Kiel (Fack, Die cimbrische Fluth, dans les Mittheil. des Vereins nordlich der Elbe, 1869, p. 10 et suiv.). Chose étrange, ils en fixent, en dehors de toute préoccupation historique, la date entre 1000 et 500. peut-être vers 630 iFack, p. 24) : serait-ce celui qui fit partir les -Celtes? Cf. encore, à ce sujet, Geinilz, MitleiUiiujen de Petermann, XLIX, 1903, p. 82. 4. Cf. Thierry, I, p. 119 et suiv. a. D'Arbois de Jubainville. Les premiers Habitants, t. II, p. xvni, cf. p. 8-9. DES CELTES TRANSRHÉNANS. 241 La vérité doit être entre les deux systèmes. Les Celtes n'étaient pas une race en marche; ils ne furent pas davantage un simple compagnonnage pour aventures militaires. Je me les représente volontiers comme une nation ou une ligue de cent tribus, ayant chacune ses enseignes et ses rois, toutes groupées sous des conducteurs communs : ils étaient une union de familles qui se déplaçaient ensemble, enfants, vieillards, femmes et guerriers, esclaves et bestiaux, fétiches et chariots. C'est sans doute à l'exode des Cimbres, aux expéditions des Suèves, à la fuite des Goths que ressemble le plus la migration des Celtes. Les Cimbres et les Teutons, lorsqu'ils quittèrent leurs domaines, comprenaient, disait-on, trois cent mille soldats, suivis d'une multitude de femmes et d'enfants'. Des cent tribus suèves se levaient chaque printemps cent mille guerriers ^ Un demi-million de têtes tout au plus formaient la nalion des Goths, lorsqu'elle passa dans l'Empire romain^; les Bur;j;ondes étaient quatre-vingt mille combattants, c'est-à-dire environ trois cent mille hommes \ — C'est dans ces proportions qu'on peut imaginer l'invasion celtique. Elle ne différa pas sensiblement, ni comme force, ni comme nature, des principales migrations qui sortiront plus tard des mêmes terres transrhénanes. V. — DES CELTES TRANSRHÉNANS Ces sorties de tribus laissent en arrière des traînards ou des obstinés, qui préfèrent la garde de leurs tombeaux aux incerti- tudes des rencontres lointaines. Fort souvent, les peuples des grandes plaines du nord se sont dédoublés à l'instant du départ. Quand les Cimbres quittèrent les bords maudits de la mer 1. Plutarquc, .l/rtr/((S, 11. 2. César, IV, 1, 3. 3. Fustel de Coulanges, Institutions, II, p. 408; peut-être seulement la moitié de ce chid're (Eunape, Didot, Fr. hisl. Grœc, IV, p. 31). 4. Orose, VII, 32, 12. T. I. — IG 242 LA MIGRATKIX DES CELTES. Frisonne, plusieurs de leurs frères s'entêteront à ne pas les suivre'. A la fin du second siècle de notre ère, lesGoths descen- dirent des bords de la Baltique jusqu'à ceux de la mer Noire : mais un rameau de leur nom, les Gépides, ne bougea point du delta de la Vistule-. Le nom celtique ne disparut pas tout de suite des terres du Jutland, de l'estuaire de IKlbe, des côtes frisonnes. Il resta longtemps encore attaché au pays où il avait commencé sa puissance. Jusqu'au quatrième siècle, les chercheurs d'ambre venus de la Méditerranée trouveront des Celtes dans cet angle de la mer du Nord où finissait leur long voyage ^ — Mais il s'y éteignit vers ce temps-là, remplacé tour à tour par ceux de Belges et de Galates', de Teutons^ et de Cimbres. Seulement, Transrhénans et Celtes de la Gaule ne se ressembleront bientôt plus. Les émigrés connurent des cieux plus limpides, des terres plus fertiles, une vie plus gaie et plus sûre; ils se mêleront à d'autres peuples, ils prendront des habi- tudes nouvelles, changeront le caractère de leurs dieux, les formes et les mots de leur langage. Leurs frères de la Basse Allemagne demeureront fidèles à leurs vieilles pratiques, derrière le double abri de leurs forêts et de leurs tourbières ; Celtes de l'Elbe, Hyperboréens d'entre la Baltique et les monts 1. T.icitc, (icrinanir, 'M; StraboQ, VII. 2, i. 2. Jurdaiios, Getica, 17, 93 et 96. Cf. R. Mucli, Deutsche Stammeskunde, 1!)00, p. 124, t'I, avec une inlerprétalion dilTérente, Bremer, p. 820 (Gruiulriss de Paul, 2" édit.). L"hisloire des nations gaiiloises nous montrera du reste un très grand nombre d'exemples de dédoublements de ce genre: cf. cb. VIII, p. 292, 297, 313. 3. Textes d'Hérodote. Épiiore, Aristole. cites p. 228, n. 3, p. 230, n. 4. Peut-être encore lors du voyage de Pytbéas. qui parle de la Celtique à l'ouest de l'Elbe, comme s'il n'y avait plus de Celtes purs au delà (cf. p. 243, n. 1). C'est cette longue présence des Celtes sur la mer du Nord (]ui explique jwurquoi, aux iv" et iii° sié- cb's, ou s'habitua à désigner sous le nom de Celtique la future Germanie, entre la mer du Nord, les monts Hercyniens et la Scytbie (Éphore, fr. 38, Didot, Fr. hisl. Or., 1, p. 243: Plutarque, Marins, 11, d'après une source ancienne; Denys d'Hali- carnasse, XIV, I, de même). 4. C'est au temps du voyage de Pylhéas, je crois, qu'ai)parait à l'est de l'Elbe le nom de Belges, regardés comme <• Scytbes » (indirectement d'après lui"? Mêla, III. 3G et 37) ou •■ Celtoscythes ». Cf. p. 243, n. 1. et jdus loin. p. 31 i, n. 3. ;'). Cf. Y)\n< loin, ch. X, § 6. DES Cl'XTES THANSRHENANS. 243 Hercyniens, tous ces peuples des plaines du nord resteront plus longtemps semblables à eux-mêmes, immobiles dans leur horizon fermé. Ou bien, s'ils subissent d'autres influences, elles seront toutes diiïérentes de celles qu'acceptaient les Celtes partis vers le couchant : des hordes nouvelles, venues d'au delà de la Vis- tule et des grands marais, se mêleront peut-être aux tribus de l'Allemagne'. Ainsi, des deux groupes que l'exode a formés, celui qui s'en va subira les contacts brutaux ou fécondants de l'ouest et du sud, des Ligures et des peuples de la mer, celui qui reste est exposé aux sauvages intrusions des gens et des choses de la steppe. Ils seront chaque jour plus distincts l'un de l'autre, eux, leurs langues et leurs dieux-. La haine les sépa- rera plus vite encore que leur nature, de même que les Germains groupés sous Clovis et Charlemagne devinrent si rapidement différents et adversaires des Germains demeurés dans les plaines indépendantes. Mais malgré tout, des ressemblances frappantes subsistèrent toujours entre les Celtes de la Gaule et leurs voisins d'outre Rhin; on les signalera pendant des siècles : et les obser- vateurs sagaces, les écrivains qui n'auront pas des raisons poli- tiques ou militaires pour brouiller Gaulois et Germains, recon- naîtront aisément les vestiges de la fraternité qui jadis avait uni les ancêtres de ces deux peuples ^ 1. Pythi-ns cirrêta vers TElbo la Celti([ac Pt y fit commencer la Scytliie (Str., I, 4, 3; cil. X, § 6) : je ne suis pas convaincu que ces termes aient été chez lui, (lui observait bien, purement conventionnels, et (ju'il n'ait pas constaté ou appris l'existence, de l'autre côté du fleuve, d'habitudes ou d'une langue différentes. C"esl sans doute à l'ythéas et aux géographes grecs ses contemporains, qu'est duc Tappellalion •• anciouue ■• de " Celtoscythes ■> (Strabon, I, 2, 27; XI, 6, 2; Plularque, Marias, 11) : ils désignaient par là des peuples du Nord et du Cou- chant. Il est donc probable qu"il s'agit de ceux de la région de l'Elbe, et il ne serait pas impossible ((ue les navigateurs aient en effet remarqué chez ces peuples un mélange ou un contact de deux populations différentes. 2. Cf., pour une autre épo(iue, César, VI, 24, 4 et 5. 3. Strabon, VU, 1, 2 : les Romains ont appelé ainsi les Germains, dit-il, •> (jer- mani », voulant dire par là qu'ils étaient ■■ de purs Gaulois », m; îv yv/,crio-j; ra/i-a; (toutes réserves faites, bien entendu, sur celte élymologie, cf. Ilirschfeld, Kiepcrt- Feslschrift, 18!)S, p. 2()6); le même Strabon, IV, 4, 2, plus net encore : ï-jyyevcl; à/.).v.o:;, si bien ([ue, pour faire le portrait des Celtes, dit-il, il s'aide à la lois des 214 LA MIGRATION DES CELTES. VI. — LES CELTES EN BELGIQUE Les Celtes donc, quittant les rives inhospitalières de la Baltique et de la mer du Xord, se mirent en route vers l'occi- dent. Ils suivirent la voie naturelle qu'indiquait la plaine de la Basse Allemagne, et que prendront les Francs un millénaire plus tard ' : ils marchaient, sans s'éloigner du rivage, inclinant avec lui vers le sud (530 environ?-) C'est aux abords du Rhin qu'ils rencontrèrent les premières tribus ligures. Le fleuve fut franchi par les émigrants. Il y eut de nombreux combats. Les indigènes, vaincus et épouvantés, finirent par renoncer à la résistance ^ et gagnèrent l'intérieur des terres, les forêts et les montagnes du haut pays, les brousses des Ardennes et les rochers de la Meuse, de la Moselle ou du Rhin*. nnciennes chroniques cl des eoulumcs des Gormains. Les Romains n'auraient pas si obstinément rapproché Celtes et Cimbros-Teutons s'il n'y avait pas eu entre eux de nombreux points de contact (Cic, De oratore, II, 66, 260; Sallusle, Jiigiirtha, 114; Appien, Cellica, 1, 2). Je crois bien que Posidonius a le premier comparé ces deux groupes de peuples et noté leurs ressemblances, et que Slrabon s'est inspiré de lui. — Vint ensuite César qui, pour les motifs politiiiues ijue l'on devine, a marqué surtout leurs contrastes, et qui, sans doute pour faire pièce à Posidonius, a posé en principe (VI, 21) l'opposition entre Germains et Gaulois. — Strabon répondra à César pour défendre son auteur favori, Posidonius. — Les peuples germains n'oubliaient jamais complètement les liens de parenté qui les unissaient à 'd'autres peuples; cf. Jordanès, à propos des Gépides et des Goths (17, 94, 95, 97 ; 25, 133). i. Cf. p. o4-5o, p. 245, n. 2. 2. Cf. p. 245, n. 4. 3. Aviénus, 129-134 (cf. p. 228, n. 3). 11 semble bien iju'il s'agisse de l'arrivée des Celtes par le rivage flamand et picard : Aviénus rappelle plus loin (141-2,145) ([u'ils ont suivi cette voie : Sali periciilum..., inarini loci. Si l'on n'accepte pas cette interprétation, il ne reste qu'à supposer ces Celtes arrivant par mer, absolument comme les Saxons et les Normands, et je ne serai pas opposé à cette hypothèse (cf. à ce sujet Martins Sarmento, Ora Maritima, 2° éd., Porto, 1896, p. 69 et s.). 4. Région décrite par Aviénus sans doute sous les traits mythiiiues des monts Rhipées ou Hercyniens, 135-140 : Ligures pulsi... venere in ista, quœ per horrentis tenent lAeriimque dumos : creber his scriipiis locis, rigidœque rupes, atque montium minœ cœlo insenmlur... Arta ccaitiuin. Une autre mention de ces côtes de la Manche, au moment de leur abandon par les Ligures, semble se trouver chez Théopompe (par Himilcon?, fr. 221 a, Didot; cf. Rev. des Et. anc, 1905, p. 231-2). — On a placé dans des régions bien différentes le lieu de refuge des Ligures : dans les Alpes du sud (Mùllenhoff, I, p. 80. qui suppose une interpolation), dans les Pyrénées (d'Ar- INSTALLATION DES CELTES A L INTERIEUR. 245 Mais les Celtes ne s'arrêtèrent pas longtemps dans les plaines de la Belgique, vides d'habitants et voisines d'une mer hostile'. Ils savaient sans doute que plus loin le ciel était plus clément, les alluvions plus riches, les marécages moins continus, et les forêts moins profondes. Ils s'engagèrent dans le sud". Derrière eux, les Ligures revinrent sur leurs anciens domaines, repeuplèrent les terres désertes des bords de la mer, et, délivrés du péril celtique, ils se reprirent à sillonner l'Océan de leurs barques aventureuses^ (vers 500?^). VII. — INSTALLATION DES CELTES A L'INTÉRIEUR Pendant ce temps, les Celtes s'arrêtaient enfin dans une con- trée d'élection, et y installaient leurs tribus pour faire souche de nouvelles familles : comme si la mer les épouvantait encore, ce fut à l'intérieur de la Gaule qu'ils s'établirent \ Le domaine propre de ce ban d'invasion fut la Gaule centrale toute entière, celle qui, très longtemps après, s'appelait encore bois de Juhainville, I, p. 270); etc. Mais, pour que les Ligures soient revenus si vile, il ne faut pas qu'ils soient allés trop loin. — Quelques indices, du reste fort vagues, peuvent en outre militer en faveur de rinterprétation que nous donnons ici : 1 " les terres de Belgique et du Rhin inférieur sont plus riches que la Celtique et en noms de sources d'origine précelti(jue et en cultes des maires, chères éga- lement à la Gaule du sud-est, demeurée plus longtemi)S ligure; 2" César, ce qu'il ne fait pour aucun peuple gaulois, vante les fantassins des Ardennes et cite les frondeurs du Hainaut (II, 17, 4; Y, 4.3, i) : tout cela semble peut-être indiquer, dans ces régions, un fond ligure plus solide, plus persistant. 1. Cf. les te.vtes de la p. 228, n. 3. 2. Comparez la marche de la conquête franquc, Tournai, Camlirni et Soissons, par le seuil de Vermandois. 3. Aviénus, 142-14.5 : Qaies el otiuin .. pcrsuasit... in m:iriins juin Iûcjs dcscenJsrc. 4. Voici comment j'arrive à cette chronologie, d'ailleurs très appro.ximative : l'auteur du Périple d'Aviénus (Himilcon?; cf. ch. X, § 1) visita ces côtes vers 500-4SU au plus lard : les Ligures y revenaient, il n'y a plus trace de Celtes sur les rivages; le voyageur ne les connaît que comme un terrible danger, qui a ruiné le pays, mais qui a disparu; l'émigration des Ligures a duré longtemps, diu, je sup- pose une ou deux générations. 5. Remurtiuez que, de même, les Cimbres n'ont jamais songé, après avoir (juillé l'Océan, à s'installer sur les bords de la mer. 246 LA MIGRATION DES CELTES. le pays des vrais Celtes, la Celtique proprement dite'. Il com- mençait au sud de la grande forêt des Ardennes-; il embrassait le bassin de la Seine et celui de la Loire. Au midi, les conqué- rants descendirent les pentes du plateau; à l'ouest, ils occu- pèrent la vallée de la Charente; à l'est, ils débordèrent dans celle de la Saône jusqu'au pied du Jura. Je ne crois pas cependant que le premier champ de l'ambition celtique ait atteint, sauf sur un ou deux points, les cours du Rhône et de la Garonne; je ne crois pas davantage qu'il se soit presque jamais étendu jusqu'aux rives de l'Océan. Toutes les côtes de la Normandie et de l'Armorique furent d'abord laissées aux tribus indigènes ". La Celtique constituée par ces émigranls était comme un vaste cercle, de cent \ ingt-cinq lieues de dia- mètre, dont les rayons finiraient vers Rodez, Saintes, Angers, Rouen, Soissons, Reims, Besançon, Lyon, et dont Bourges mar- querait le centre. Au delà, le long des deux mers, vivaient et naviguaient les Ligures indépendants (.300-480 ?)*. 1. César, I, 1: Tite-Live, V, 34, 1-2: cf. ici, p. 2.Ï1-2. 2. Renies et Siiessions de l'Aisne lurent ])lus tard re^iardcs ((iiniiie des Belles; mais je crois ([ue ces deux noms embrassaient aussi des tribus de Celtes de la première invasion, celles de la ligue beijie qui, au dire de César, ne revendi- quaient pas une origine germaniiiue, c'est-à-dire qui n'étaient pas arrivées d'outre Rbin avec le gros des Belges (César, 1], 4, 2) : au reste, à moins dentendre par Gain des Ligures (ce qui n'est pas iujpossible), il y avait des Celtes en Belgique avant l'arrivée des Belges proprement dits (11, 4, 2). Les Rèmes et les Suessions leurs parents (11, 3. ."•) possédaient les meilleures terres de la Belgique et les plus méridionales, au sud de la grande forêt, et c'étaient, semble-t-il, les plus civilisés. — Il ne serait pas non plus impossible que les Volques du Midi ou les Boiens fussent originaires de la région de la Marne (cf. cli. VIII, § 2-4 et (1). 3. Cf. chapitre VIII, § 6 et 9. 4. Les deux Périples d'Aviénus, celui de la mer Extérieure et celui de la mer Intérieure, ne mentionnent les Celtes (|ue sur les rivages de la Belgique et pour nous dire qu'ils n'y sont plus (134); les indigènes de la mer de l'étain ou de Bre- tagne sont de bardis marins (!)S-I02), mais non des Celtes. RAPPORTS AVEC LES INDIGENES. 21" VIII. — RAr»POHTS AVEC LES INDIGÈNES La manière dont les Celtes prirent possession de la Gaule nous est entièrement inconnue'. Du jour où le peuple envahisseur a quitté les bords de la mer et s'est engagé dans l'intérieur des terres, un impénétrable mystère enveloppe sa vie. Les naviga- teurs carthaginois et grecs recevaient parfois l'écho des combats qui décimaient les tribus du rivage; ils voj-aient les ruines qui en résultaient". Mais aucun bruit ne leur venait des luttes qui s'agitaient dans les hautes vallées du pays. L'histoire ultérieure montre qu'elles se terminèrent à l'avan- tage dei Celtes. Dans les limites que nous avons indiquées, ils imposèrent aux indigènes leur nom et leur domination : le vocable de Ligures disparut de la Gaule centrale ^ Plus heureux que les Cimbres et que les Suèves, aussi heureux que les Francs, les Celtes réussirent à fonder un empire durable, et à laisser des terres à leurs descendants. On s'expliquera aisément cette victoire, si l'on se rappelle ce que nous avons supposé plus haut et des indigènes de la Gaule et de leurs envahisseurs. Les Ligures, amas de tribus juxtaposées, sans lien permanent, sans volonté commune \ étaient incapables de résister victorieu- sement à l'attaque impétueuse d'un peuple aux rangs serrés. Supérieurs sans doute dans les combats singuliers", ils valaient moins devant de grandes batailles. Ils ont pu tenir plus longtemps 1. Le seul renseignenient ([ue ikjus possédions sur un partap-o ou un clioix de terres à la suite d'une invasion celtique concerne les Sénons de rAdriatique (Dio- dore, XIV, 113, 3). 2. Cf. p. 228, n. 3, p. 244, n. 4. 3. Le souvenir de l'existence en Gaule d'une population con(|uise et d'une poi)u- lation conquérante parait se trouver chez Ammien ou Timagène (p. 227, n. 2), chez Diodorc (IV, 19, 2), et chez Lucain (p. 111, n. 9) les deux premiers textes semblent inspirés par une tradition gauloise. 4. Cf. p. 133-4, 178-9. "). Diodore, V, 39, G; cl', p. 128-9. 248 LA MIGRATION DES CELTES SOUS l'abri des montagnes; mais dans les vallées ouvertes de la contrée, leur morcellement les condamnait à être brisés par une rencontre sérieuse*. — D'autant plus que les Celtes leur étaient, je suppose, supérieurs en ressources morales et mili- taires : à ces fantassins, frondeurs et tireurs habiles, mais peu familiers avec les armes du corps à corps, ils opposaient peut- être le cheval ou le char de guerre au choc inévitable -, et l'épée de combat à la menace toujours prêtée Ils n'étaient pas plus braves que les Ligures, mais ils l'étaient tout autant, et ils avaient pour eux l'avantage de l'agresseur, la force que donnent la volonté de conquérir et la nécessité de se créer des demeures. Ces luttes, si longues qu'on les suppose, ne furent pas éter- nelles, et trois générations tout au plus (500-400?) suffirent à les terminera On peut affirmer aussi que les Celtes, pour devenir les maîtres, n'eurent pas besoin d'anéantir les indigènes, et que leur victoire n'engendra pas, chez eux ou chez les Ligures, des sentiments durables de haine, de crainte ou de défiance. Les Celtes et les indigènes, en effet, n'étaient pas plus diffé- rents les uns des autres que les Gaulois ne le furent des Francs ou des Romains. Il n'y avait pas entre eux de ces irrémédiables contrastes de langues, de mœurs, de religions, de sang et de couleur qui séparent aujourd'hui les Européens de leurs sujets exotiques. Il est probable que, parmi les Ligures envahis, il se trouvait des descendants de bandes venues du nord-est, dans ces brigandages périodiques dont les Transrhénans furent cou- tumiers '. Les sources et les arbres, le Soleil et la Teri'e, étaient des divinités des deux côtés du Rhin. Bien des mots du voca- bulaire ligure rappellent des radicaux des langues celtiques ou i. Aviénus, 134 cl 133. 2. Cf. p. 238, n. 3. 3. Cf. p. 162, n. 3, p. 170, n. 9, p. 171-2, 238. 4. Celles qui se placent entre l'arrivée des Celtes et le départ des neveux d'Ambigat. 5. Cf. p. 234, n. 1. RAPPORTS AVEC LliS INDIGENES. 249 germaniques'. La tribu ligure ne fut pas constituée différem- ment des tribus de l'Allemagne. Disons-nous bien que, même au sixième siècle avant l'ère chrétienne, nous ne sommes pas en présence de races hostiles, de religions ennemies, mais de populations plus ou moins pareilles, qui se battent ou se volent par simple esprit de conquête. La conquête subie et acceptée, la fusion entre les deux peuples s'opérait vite. Nous suivrons bientôt pas à pas les éta- blissements ultérieurs des Celtes en Italie, en Espagne et en Orient. Nulle part il ne restera chez leurs sujets d'irrésistibles besoins de révolte et de revanche. Partout au contraire, les dieux, les hommes, les langues, les mœurs des vaincus et des vainqueurs se sont adaptées les unes aux autres avec une grande rapidité. Peut-être même les Celtes, de toutes les populations barbares de l'Antiquité, furent-ils celle qui se mélangea le plus vite avec les hommes dont ils subirent les approches. Il y eut en eux une incroyable faculté d'assimilation. C'était la moins irréduc- tible des espèces humaines de l'Europe, la moins disposée à l'isolement. Elle ressembla toujours à ses dieux, qu'on verra se mouler sur les types les plus divers de la mythologie antique. Aucune n'a produit plus de nations métisses. Elle donnera les Celtibères en Espagne, les Gallogrecs- en Asie, les Celto- scythes dans les plaines de l'Europe orientale, sans doute aussi des Celtothraces et des Celtillyriens, et jamais, chez aucune de ces populations mêlées, nous ne trouverons la trace appréciable d'un conllit de races ^ Au surplus, la Gaule proprement dite nous offrira plus tard un exemple très net de la rencontre des Celtes et des Ligures, lorsque, vers 400, les premiers descendront du nord pour entrer 1. Cf. p. 233, n. 3. 2. En réalité Gallophrygieiiï^, cf. Tite-Livc, XXXYlll, 17. 3. Cf. ch. YIII et IX;'straljon. I, 2, 27; XI, 0, 2; Vil, 3, 2; VII, .5, 2; IV, 0, 10. 250 LA MIGRATION DES CELTES. en Provence. Qu'ils aient commencé par combattre les uns contre les autres, c'est probable; mais ils ne tardèrent pas à s'unir en un seul peuple, celui des Salyens, que les Grecs de Marseille appelèrent des Celtoligures : et, quoique nous con- naissions assez bien ces Salyens du Rhône, de la Durance et de l'Arc, il nous est encore fort difficile de distinguer les deux éléments dont ils se sont formés'. Pareille chose s'est produite, un siècle plus tôt, dans la Oaule centrale. Tous les peuples y devinrent également, dans des proportions variables, des Celtoligures. Si les Latins et les Grecs ne leur ont pas donné ce nom, c'est qu'ils n'ont pas assisté, comme aux environs de Marseille, au mélange et à la fusion; c'est que les Celtes, d'ailleurs, ont imposé leur nom aux hommes et aux terres, et que les vaincus ont accepté ce nom pour eux-mêmes. Désormais donc, sous ce mot de Celtes, nous étudierons l'empire créé par cette conquête et le peuple issu de ce mélange. Parfois, en examinant ses institutions', il nous semblera possible d'indiquer ce qui est venu du dehors, et ce qui est resté des indigènes. Le plus souvent, nous ne pourrons même pas tenter de faire le départ entre ces deux éléments. Cette impuissance n'est point surprenante : elle est l'état habituel de l'histoire, dès qu'elle examine les résultats d'une conquête. Qui donc, dans la Gaule de Charles le Chauve, eût distingué la part de Home et la part des Francs? et même aujourd'hui, si renseignés (ju'ils soient sur les invasions germaniques, les historiens du Mo3en Age n'ont encore pu fixer ce qu'elles ont apporté et ce qu'elles ont respecté. 1. Ch. VIll, § fi, p. 312. — Voyez de même ce qui s"est passé en Belgique : les Adiiatiqiies étaient une bande de 6000 Cimbres et Teutons (César, II, 29, 4), et, cin- •[uante ans après leur installation, ils donnaient leur nom a une tribu on peu- plade compacte de près de 100 000 hommes (II, 4, 9; 33, 5-7), parfaitement incor- porée dans les Gaulois de la Bel/rique. 2. Noire t. II. LA CELTIQUE; AMBIGAT. 2bl IX. — LA CELTIOUE; AMBIGAT Ce nom collectif de Celtes est peut-être le fait le, plus important que les envahisseurs aient déposé dans l'histoire de notre pays. Il était un emblème d'unité, le mot de ralliement d'un empire. Au-dessous de ce nom, les appellations génériques, sans aucun doute, étaient fort nombreuses. Le monde celtique renfermait dès lors quelques-uns des groupes qui dirigeront plus tard son histoire, et, selon toute vraisemblance, ceux-ci possédaient les domaines où les lîomains les trouveront installés ' : les Bituriges autour de Bourges-, les Carnutes de Chartres à Orléans ^ les Éduens dans le Morvan et les plaines adjacentes \ les Arvernes sur la Limagne et les monts qui l'encadrent, les Lingons le long du plateau de Langres et des champs dijonnais '■'; les Aulerques occupaient les rivières du Maine, les Ambarres les basses terres de la Saune ^ les Sénons le bassin de Sens et Paris". D'autres grandes peuplades de ce genre, Volques^ et Boïens", s'établirent 1. Je me sers, pour dresser celte liste, du récit de Tile-Live(V, 34-30), emprunté aux traditions celtiques, et confirmé d'ailleurs par tout ce que nous verrons (t. II) des institutions de la Celtique proprement dite, qui dénotent des peuples plus stables, plus anciennement formés que ceux du reste de la Gaule. 2. Tite-Live, V, 3i, 1 et 3; cf. César, Vil, 15, 4. 3. Tite-Live, V, 34, 3. 4. Tite-Live, V, 34, ."). Les Éduens peut-être, en tout cas les Celtes au sud de la Seine sont appelés Celtorii par Piularque, Cainille, 15. 5. Tite-Live, V, 34, 3; 35, 2. 6. Tite-Live, V, 34, 5, et peut-être 35, 1; cL César, I, 11, 4; Ilolder, I, c. 114. 7. Tite-Live, V, 34, 3; V, 35, 2: cf. Plutarque, Camille, 15; avec leur dépendance les Parisiens, César, VI, 3, 5. Remarquez que la liste que nous donnons n'emhrasse ([ue les peuples éloignés de la mer, ce (|ui justifie ce que nous avons dit plus haut (p. 243). 8. Je crois que les Volques ont été une nation établie primitivement c.i Gaule même : ce qui explique leur présence et dans la migration du Danube (César, VI, 2i. 2) et dans la région de la Garonne. Peut-être leur domicile primitif a-t-il été , e.st que les Ibères sont une race et une langue s'étant autrefois étendues sur pres(ine tout l'Occident et refoulées par les Ligures. Elle a été mise en circulation surtout par le célèbre travail de Guillaume de Humboldt (Priifung dcr Untersiichunij iiber die Urbewohner Hispaniens, 1821; Werke, IV, 190.Ï, p. 37 et s.) : travail dont la méthode est excellente, mais dont le tort est de n'avoir jamais soupçonné qu a côté des éléments celtiques et ibériques. In toponymie occidentale offrait des élé- ments ligures, plus anciens et plus importants ([ue les autres. Ce qui a fait que Humijoldt et ses imitateurs ont attribué aux Ibères les radicaux et les domaines qui reviennent aux Ligures. Ilùbner, qui a, en dernier lieu, repris les inventaires de Humlinldt, a été obligé, presque malgré lui, de réserver à cha([ue instant les droits du ligure (cf. p. i.xxxv, lxxxvi, ci, etc.\ 2. Lagneau, Ethnologie de la péninsule dn Sud-Oaesl de VEurnpe, dans les Mêin. de la Soc. d'Anthr., W" s., t. II, 187."), p. .397 et suiv. 3. L'antériorité de l'invasion celti(|ue résulte de ce (|u"Aviénus en parle (duduni, diii, 134, 140) comme d'un événement |)lus ancien que des progrès du nom ibé- rique (nunc, 5.j1: emploi du ])résent, 614). En outre, ces progrès ne sont pas ter- minés, en Gaule, au temps du Périple d'Aviénus; cf. plus loin, p. 263-0. Les des- criptions (le rAtlanti((ue et de la Méditerranée, chez Aviénus, sont, je crois, contem- poraines (cf. cti. X, S 1,2 et ")). Hécatée de Milet, vers 300, ne paraît connaître encore que des Ligures nu sud de In Gaule (fr. 19-24). 2b6 LES INVASIONS IBÉRIQUES. ouvertes du Rhin inférieur. Ceux-ci arrivèrent du midi, en fran- chissant les cols de montagne qui coupent les Pj'rénées non loin des deux mers '. Plus encore que les Ligures, ces Ihères et leur langue ont suscité les hypothèses les plus diverses. Comme eux-, on les a tour à tour faits venir du Caucase et de l'Egypte, on les a traités d'Aryens, de Sémites, de Touraniens; on les a tantôt assimilés et tantôt opposés aux Celtes^; et de plus, leur situation à l'extrême occident leur a valu de passer aussi pour la descen- dance d'Américains, immigrés en Europe dans les temps fabu- leux où la terre de l'Atlantide réunissait les deux continents*. L'Atlantide mise à part, il est fort possible que l'Espagne ait reçu jadis des hommes de tous les pays. Dans la Germanie et la Scandinavie, terres lointaines, retirées, sauvages et proli- fiques, à demi closes par les forêts, les tourbières et les mers froides, les peuples ont pu se renouveler d'ordinaire avec des enfants de leur sang et de leur nom, et les Anciens l'ont reconnu eux-mêmes '. Mais ils savaient qu'en revanche la grande pénin- sule du sud-ouest était la contrée où confluent les invasions. Elle s'avance audacieusement vers toutes les mers, elle touche à deux continents, T'Europe et l'Afrique; à son île de Cadix 1. Cf. p. oÛ-53. 2. Cf. p. 122 et 120. 3. Cf. les résumés des opinions antérieures donnés par : de Belloguet, 11, ]). 239 et suiv.: Bladé, Éludes sur l'origine des Basques, 1809, surtout p. 30-119,493 etsuiv.; Phillips, Die Einwanderung der Iberer, 1870 {Sit:uitgsb. der Akad. der Wiss., phiL- hist. Classe, Vienne, LXV) ; Lagneau, Anlhroi>ologie de la France, 1879, p. 399 (Dict. encycl. des Sciences médicales). 4. En dernier lieu, en faveur de cette hypothèse, d'Arbois de Jubainville, Les premiers Habitants de l'Europe, I, 1889, p. 24 et suiv. — Voici quelques noms g-éographiques, ethniques ou linguistiques, qui ont été prononcés comme lieu d'origine ou ascendance des Basques et des Ibères, la plupart dès le xvi° s., et quelques-uns dès l'Antiquité : Pietés ou Écossais, Étrusques, Italiens, Germains, Slaves, Ligures, Celtes, Grecs, Lacédémoniens, Messéniens, Africains, Congo, Egyptiens, Berbères, Libyphéniciens, Guanches, Sémites, Hébreux, Phéniciens, Puniques, Asie Mineure, Perses, Ibères du Caucase, Finnois, Tubal fils de Cain, Mongols, Touraniens, lac Baikal, régions polaires, Algonquins, et nous devons en omettre. 3. Cf. p. 232; Tacite, Germ., 2 et 4 ; encore faut-il faire des réserves pour la Germanie (cf. p. 232, n. 3) et la Scandinavie même. I DIVERSITF: de peuples en ESPAGiNE. 257 aboutissent les deux plus longues routes maritimes de l'ancien Occident, celle de l'étain et de l'ambre atlantiques, et celle de la Phénicie méditerranéenne '; sur ses plateaux viennent se perdre ou se rejoindre les voies terrestres suivies par les migrations humaines, et celle des plaines par Roncevaux, et celle des rivages intérieurs par le Pertus^ et celle, aussi, des bords africains par les Colonnes d'Hercule. Et il se trouve enfin que cette contrée, où les marches des peuples arrivent à leur terme, est précisément celle dont la richesse excite le plus leur désir de conquérir \ Elle fut, de toutes les régions de l'Europe occidentale, la première où des Orientaux s'établirent ou trafiquèrent \ et la seule près de laquelle, oisif et repu, déjà l'égal des dieux, Ulysse ait longtemps séjourné ^ Les Grecs la connurent avant d'aborder à Marseille". Ce n'est qu'en Espagne que les Cartha- ginois, hors de l'Afrique, surent fonder un empire'. Et tous les envahisseurs qui succéderont à Rome, Alains, Vandales, Suèves, Goths, Arabes et Francs, quel que soit leur point de départ, s'y tailleront des royaumes. Dès le sixième siècle, l'Espagne était sans doute un vaste caravansérail à populations fort diverses-. Mais, les qualifier chacune par un nom ethnique, les définir par le tvpe d'une race, me paraît, pour le moment, au-dessus du pouvoir de l'his- toire. Tout au plus connaissons-nous le nom qu'elles se don- naient à elles-mêmes et les domaines qu'elles occupaient. La structure du sol facilitait, du reste, la formation de 1. Cf. p. 62-3, .59, n. 2. p. 63, ii. I. 2. Cr. p. 51-33, 63. 3. P. 03, 118, 197-9. 4. A Cadix, cf. p. 63. ilS. 170, n. 9, p. 18G-S, 197-9; Velléius, I, 2, 4; Kzccliiel, 27, 12 et 23. 3. Odyssée, J, 13-13, 30-34; XII, 447-150; cf. Bérard, Les Phéniciens et VOdyssée, I, 1902, p. 240 et suiv. 6. Cf. p. 197-9. 7. Cf. ch.XI, § 1. 8. Cf. Varron apud Pline, III, 8; Asclépiade de Myrléa apiid Slrabim, 111, 4, 3; Justin, XLIV, 3. T. i. - • 17 238 LES INVASIONS IBÉRIQUES. groupes politiques très distincts les uns des autres'. Isolement des bassins fluviaux , communications médiocres entre les rivages et l'intérieur, absence de cliaîne médiane ou de vallée centrale, contraste extraordinaire entre des plaines d'une mer- veilleuse fécondité et des steppes ou des plateaux mornes et nus, aucun enchaînement dans les voies naturelles, une série de basses terres bloquées par d'âpres montagnes : l'Espagne était faite pour donner naissance à des nations très dissem- blables-. Elle entremêla toujours les civilisations les plus par- faites de l'Europe continentale et les pires barbaries ^ Il en était ainsi au temps de la fondation de Marseille. On a déjà parlé du royaume qui s'était formé dans la bienheureuse vallée de l'Andalousie, cet Etat de Cadix ou de Tartessus, vieux, disait-on, de six mille ans, aux rois protégés par le Soleil leur souverain, paisibles, riches et hospitaliers, aimés des dieux et presque éternels comme eux \ — La vallée de l'Ebre, abondante, elle aussi, en terres grasses et en roches métallifères \ avait donné naissance à un royaume qui portait le nom du fleuve, celui des Ibères, moins ancien sans doute et plus rude que celui de Tartessus ''. 1. Appliqiuv. sur une l'artc physique et cconouiiquc de l"Esi)agno les dcsciiplious d'Aviénus, et elles sVxpliquent clonnainmciit. 2. La diversité des langues parlées en Espagne, déjà rappelée par Slrabon (III, 1, G), est un fait sur lequel on ne saurait trop insister (Vinson, L'Année Un- (jiiistiqiie, p. 180). La diversité des États ou des peuplades est rorlement marquée par Strabon (111, 4, .j); cf. Florus (I. 33 = 11, 17, 3-5 , (|ui utilise la même source : le passage de Florus est très beau. 3. Cela ressort, déjà, des descriptions d'Aviénus; r'. notamment .")20 opposé à .523; et cela ressort, aussi, des o'uvres de sculpture ci. Paris, Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive, I. l!tU3, p. 71-73, etc.), de la carte numismatique (à la fin du vol. de Hiibner), et, dans une certaine mesure, de rarchéologie préhis- torique (cf. Cartailhac, Les Ages préliistoriijues de l'EsiHujne et du Portugal, 1886; II. et L. Siret, Les premiers Ages du métal dans le Sud-Est de l'Espagne, Anvers, 1887). 4. Cf. p. 197!) et 118: Justin, XLIV, 4; Strabon, 111, 1, 6: Macrobe, I, 20, 12. L'an- cienneté, plus (jue millénaire, du royaume de Tartessus, me parait incontestable : c'est, je le répèle, le seul équivalent occidental des grands empires de l'Orient. ."i. Aviénus, 499-303. Cf. p. 200 et 79. Je crois que le noyau de l'Elat ibériipie est le peuple de l'Aragon, celui des llergètes, Huesra et Lérida (p. 280, n. 2), autour duquel se sont groupés les deux plus importants après lui, les Vascons de Navarre (p. 2(53, n. .'>), les Ausétans de Catalogne fp. 280, n. 2). 6. Cf. Théod. Reinach, /îei'Hc des Études grecques. XI, 1898, p. 4G et suiv. — Une DIVERSITE DE PEUPLES EN ESPAGNE. 259 Mais tout autour de ces deux j^^randes puissances, qui s'épa- nouissaient, staljles et homogènes, dans les plus belles plaines de l'Espagne, erraient et végétaient, sur les plateaux, des multi- tudes sauvages et confuses, des tribus pour la plupart d'origine ligure ', attardées dans une vie misérable, à peine plus intelli- gentes et moins brutales que les troupeaux dont elles vivaient -. — Dans les vallées des Pyrénées orientales, sur les terrasses d'Aragon et dans les chaînes de Catalogne, les Indigètes ^ et les Cérètes \ chasseurs et porchers durs et féroces, partageaient a\ec les bêtes les repaires des rochers. Les landes et les sierras hautes, blanches et arides de Valence et de F Aragon méri- dional^ abritaient les Bérybraces ou Bébryces, misérables ber- tlos piinci|iales quesliuns à résoudre, on Espagne, est rt'llo de la parenté ou de la diiïérence de la langue de TEbie ou des Ibères et de celle de Tartessus : la topo- nymie permettrait de la résoudre dans le sens de la parenté, s'il était bien prouvé (jue les noms de lieux tartessiens à radicaux ibériques illibcrris, etc.) ne sont pas postérieurs à Texpansion de FÉtat de TEbre. 1. La toponomastique et les traditions de l'Espagne semblent bien prouver que le fond de la population, même dans les deux grands Etats, était ligure (cf. ici, p. HT). Mais que les peuplades barbares fussent surtout des Ligures, cela résulte du texte d'Aviénus sur les Draganes (p. 260, n. 6), de celui de ïbucydide sur les Sicanes (p. 117, n. 7), des noms de leurs rivières et des noms des villes élevées plus lard sur leur territoire. Remarquez, en particulier, que le domaine de ces peuplades correspond exactement à la zone d'extension des opijida en -hriga. Car, contraire- ment à l'opinion courante, je crois que ce mot est préceltique et ligure : Hiibner {Moniitnenla. p. xcvni) a noté (ju^il est <• presijue toujours » accolé à des radicaux non celti(|ues : je dirai plutôt, accolé à des radicaux non exclusivement celtiques : cela, même dans Segobriya et Ncmclohriga, dont le premier terme est commun au ligure et au celtique (cf., pour le i)remier, les Ségobriges de Marseille, p. 180, n. 4; pour le second, ?\emansus, et autres noms de pays non celtiques, Ptol., II, 6, 50 et 06); dans Nertobriija, le premier nom, s'il est celtique, peut être un nom d'Iiomme. — Sur les Ligures de la côte cantabriquc et basque, cf. encore plus loin, p. 270, n. 4 et 0. — On trouvera bien des traits communs entre Ligures (cli. I\', § 5. (i, 16, p. 123, n. 3, p. 129, n. 3, p. 148, n. 3, p. 150, n. 3, p. lo4, n. 2. ]). 271), et Espa- gnols des terres sauvages (Strabon, III, 3, 6-8). 2. Outre les textes cités plus bas, cf. Strabon, III, 3, 7 et 8. 3. Massif de Montseny au delà de Barcelone, Selva, munis Gavarras, etc. Aviénus, .523-5; Strabon, III, 4, 1. 4. Et Aucocérètes : sierra de Rosas, Vallespir, Cerdagne, etc.; Aviénus, 5i'.J-551. Plus lard Cerrctaiii, Strabon, III, 4, H : Silius, III, 357. -■ H ne serait cependant pas impossible ([u'il n'y ait eu d'assez bonne heure eu Cerdagne une vie municipale, La bourgade de BpotyJAr,, que cite Etienne de Byzance (s. v., d'après llécatée?) appartenait aux Cérètes : et ce sont peut-être ses ruines qu'im appela « camp d'Hercule » (Silius, III, 357). C'est, je crois, Puycerda. La Cerdagne ètail du reste traversée par la route commerciale de la Perche (cf. p. 226, n. 1). 5. Cf. Strabon, 111, i, 12 et 13. ■ 260 LES INVASIONS IBERIQUES. gers à demi nomades qui ne se nourrissaient que de fromage et de lait'. — Le long de la mer Extérieure, là où les plateaux dénudés sont moins continus, où les tranchées des rivières sont plus larges et plus limoneuses, où le flot pénètre plus avant dans la terre -, les tribus barbares réussissaient à se grouper en peuplades plus fixes et moins agrestes : les Cynètes dans TAl- garve^ les Cempses, précurseurs des Lusitans, en Portugal^ les Sèfes sur la ligne des monts (lantabriques % les Draganes et autres Ligures sur les côtes du Pays Basque ". Mais l'existence de ces peuplades était de courte durée : leurs noms ne font que passer chez les écrivains; elles se combattaient, se suppri- maient ou se poussaient sans cesse '. Sauf dans les deux royaumes des vallées, c'était un déplacement continu de hordes inquiètes \ De ces deux royaumes, le plus fort était, au sixième siècle, celui de l'Ebre. Ses mines de fer et ses eaux glacées ° lui valaient déjà, je crois, cette courte épée solide, aiguë et trempée, qui l'ut Farme la plus redoutable de l'ancien monde '". 11 avait bâti 1. Los >< peuples des castors? ■> (cf. SlralMui, III, 4, lo) : dans le prand iticissif montagneux au nord du Guadalaviar; Aviénus, 483-4S!). Plus au sud, les Gyni- nètes, sur le plateau de Murcic (Aviénus. 464). 2. Cf. Strabon, III, 3, 3. 3. Aviénus, 201-205, 223; llérodole, II, 33; IV, 49: llérodore. fr. 20, Didol. Cf. Miilleuiioff, I, p. ll.j. 4. Aviénus. 19:i, 200, 301; Denys le Périégète, 338 (trad. Aviénus, 480-2). Les Ccnipses s'étaient étendus jadis, disait-on, jusqu'aux environs de Cadix (2.")7-!)). 5. Plus tard Galiciens, Aslures. Cantalues (Aviénus, I9.ï). Ils allaient autrefois peut-être jusqu'à l'enibouchure du Guadiana (199, llolder). 6. Aviénus, 190-198 : Pernix Liyus Draganumquc proies, etc.; « race des Dra- ganes » est synonyme de Ligures, et je croirais volontiers que cette périphrase est d'origine hellénique (la race du Dragon ou du Nord) plutôt (|u'un ethnique indigène. Du texte d'Aviénus il semble résulter que ces Draganes et Ligures s'étaient autrefois étendus sur tout le littoral des monts Cnntabriques, d'où ils auraient été chassés par les Cempses et les Sèfes, refoulés eux aussi vers le nord par les conquêtes de gens de Tartessus ou d'ailleurs. Miillenhoff place les Dra- ganes jusqu'en Gascogne (voyez sa carte) : ce n'est pas impossible. 7. Voyez les notes précédentes, 4-6. 8. Cf." Strabon, III, 3, ">. 9. Cf. Pline. XXXIV, 144; Tite-Live, NXXIV, 21, 7; Caton «/;. Aulu-Gelie, 11. 22, 29 = fr. 93: Justin, XLIV, 3, 8. 10. Tite-Live, XXII, 46, 3; Diodore, V, 33, 3. DIVERSITÉ DE PEUPLES EN ESPAGNE. 201 de grandes villes', aux murailles aussi puissantes que celles des cités étrusques-. Sa flotte était connue sur la Méditerranée : elle alla, semble-t-il, jusqu'en Sicile, en Sardaigne et en Corse", menaça devant Cadix les Tartessiens et peut-être les Carthaginois eux-mêmes '\ Ses rois et ses hommes n'étaient sans doute pas amollis, comme ceux de Tartessus, par une vie trop facile et un trop long contact avec les étrangers. La mainmise de Carthage sur Cadix, l'affaiblissement ou la ruine de l'État andalou, l'éloignement des Phocéens, excitèrent ou aidèrent les ambitions du royaume de l'Ébre. En tout cas, il sutprofiterde l'ébranlement que ces faits amenaient en Espagne. Il étendit ses frontières, le long du rivage, vers le nord ' et vers le sud% et commença la soumission des nomades et des bergers qui l'entouraient, Bébryces, Indigètes et Cérètes'. Son influence , sa langue et son nom se propagèrent dans les vallées voisines ^ L'Espagne devenait peu à peu ibérique". 1. Ilcrdii, Sicana, Tyris, Tarragono, Barcelone, etc., craprrs Aviémis, 475, 470. 4"82, 319, .520, 496-8, 509. 2. Murs de Tarraji-one, Gérone, Sagonle; Paris, Essai sur l'arl cl Vindnslric de l'Espagne primitive, 1903-4, I, p. 9-25; les textes crAviéniis, qui montrent le nombre et les richesses des villes ibéri(|ues, sont confirmés par ces ruines. Il est à remar- quer (Paris, I, p. 29) que le pays tnrtessicn n'a pas livré de vestiges cyclopcens de ce genre. 3. Pausanias, X, 17, 5; Sénèque, Ad Hdviam, 7, 9; Thucydide, VI, 2, 2. Il peut aussi s'agir, dans ces textes, de la marine rivale de Tartessus. 4. Macrobe, Sat., I, 20, 12; Justin, XLIV, 5, 2; Athénée, Ilepi |j.o-/«'''"i(J-i'wv, p. 9, Wescher = Vitruve, X, 13 (mais se rapporte plutôt à la prise de Cadix par les Carthaginois sur les gens de Tartessus). 3. Aviénus, 472. 6. Peut-être môme conquit-il tout ou partie du royaume de Tartessus (cf. Aviénus, 248-2.53); Théod. Reinach, p. 47-8. 7. Aviénus, 472, b32. La région des Bébryces devint plus lard celle des Cellibèrcs; cf. ch. VIII, g 5. 8. Les progrés de Finfluence ibéri(iue ont pu être facilités par : T l'existence d'un fond commun ligure (cf. p. 259, n. 1); 2° peut-être par les analogies linguisti- (|ues entre Ibères et Tartessiens (p. 258, n. C) ; 3° par l'adoration, chez tous les Espagnols, de la Terre et des dieux astraux (cf. Aviénus, 310, 429, 367, 158, 437; Macrobe, I, 20, 12; I, 19, 5; Strabon, III, 1, 9; 4, 16; etc.; Paris, I, p. 208, 272) : l'Hercule de Cadix doit être à l'origine, et en dehors de toute influence orientale, un dieu solaire; cf. Leite de Vasconcellos, Religioes da Lusilania, I, 1897, H, 1903. 9. Les noms d'Ibères et d'Ibérie s'étendirent dés lors du Rhône à l'Algarve (Iléro- dore, fr. 20, Didot, II, p. 34; Scylax, 2 et 3; Aviénus, 248-233; Polybe, III, 37, 10). 262 LES INVASIONS IBÉRIQUES. vers l'époque même où les Celtes revendiquaient pour eux la Gaule, où les Étrusques dominaient l'Italie. On eût dit que le temps fut venu, où de très grands empires feraient l'unité dans les régions naturelles de l'Occident. II. — INVASIONS D'IBÈRES EN GAULE i Cette descente de peuples espagnols vers les plaines de la Gaule est un fait aussi constant dans notre histoire nationale que le passage du Rhin par des immigrants des basses terres germaniques. Et de plus, les envahisseurs du nord et ceux du midi se sont montrés en troupes convergentes presque à la même date. Je dis presque : car l'invasion du sud a toujours été en retard de quelques dizaines d'années sur celle du nord. Lorsque les Arabes arrivèrent, l'Empire franc était déjà reconstitué par les Pippinides. Les Vascons ne descendirent de leurs montagnes que vers le temps où Clovis et ses fils avaient achevé de con- quérir la Gaule. Et quand les Ibères franchirent les cols et doublèrent les caps, les Celtes, possesseurs assurés du Centre, ne laissèrent à prendre sur les Ligures que les terres au sud du massif cévenol. — Il est vrai qu'elles étaient excellentes. Ces malheureux Ligures allaient donc être traqués dans le sud comme ils l'avaient été dans le nord. Ils furent presque partout dans le monde, aussi bien en Gaule et en Espagne qu'en Italie et dans les îles Britanniques, la matière humaine sur laquelle s'exercèrent tous les peuples conquérants du dernier on oxcluant toujours les eûtes extérieures (Polyljo. III, 37, 11). Peut-être Pylliéas a-t-il, le premier ou uu des premiers, appliqué le nom d'Ibérie à la ]iéninsule, en même temps qu'il aura achevé d'en reconnaître l'unité «éog-mpliiiiue (Slrabon, I, 4, 3; III, 2, H: cf. ici, p. 61, n. .'5). 1. La théorie que nous soutenons ici a été déjà indiquée, sans doute après d'autres, par : Ilerzog, Galliœ Narbonensis... historia. 1864, p. 2 et s. ; Biarry], His- toire générale de Languedoc. I, 1874, p. 4. INVASIONS D'IBKRES EN GAULE. 2G3 millénaire avant l'ère chrétienne. Les récits des navigateurs de ce temps nous les montrent comme une multitude rapide éter- nellement en fuite '. Déjà ceux des Pyrénées basques, Draganes et autres, étaient pour une part des fugitifs, rejetés par les (iCmpses et les Sèfes hors des montagnes et des vallées canta- briques et lusitanes". Puis, ils furent même menacés dans leurs domaines de la Gaule, et, avec eux, les tribus congénères des plaines du sud, du Gers ou de l'Aude. L'invasion ibérique fut-elle combinée en un plan d'ensemble, et confiée à trois ou quatre bandes \ envoyées au même moment par les principaux ports des Pyrénées? ou bien diverses tribus d'Ibères partirent-elles successivement, chacune au gré de ses ambitions, et par la route qui était la plus proche? Aucun texte ne permet de choisir entre les deux hj'pothèses. Mais il paraît probable que le passage et la marche se firent sur trois points des montagnes et par trois voies de plaine \ A l'ouest, les Ibères ' cherchèrent un débouché sur l'Océan, 1. Avii-iuis. HW, 190-8. 2. Aviénus, l!Jo-8; ici, p. 200, n. G. 3. Corresponilunt peut-iHre ei'do, Po;/i/>a'/o^ IIo[XTï/i'.ci7to>.'.;, il-o = <> ville », Strabon, III, 4, 10; Calayiirris^ « ■.' — rouge •>,Calaliorra; etc.). — N'assimilons pas, comme on le fait souvent dans des énumérations trop rapides, les Vascons à leurs voisins les Gantabres, Astures, Galiciens : ceux-ci étaient plus sauvages (Strabon, 111, 3, 7 et 8), les Vascons (III, 4, 10), un peuple avancé en culture, pourvu d'un port sur l'Océan et de nombreuses villes, traversé par la route la plus ouverte et la plus natu- 264 LES INVASIONS mERIQUES. qui était si près d'eux, et que touchaient presque les sources de leur grand fleuve. Le port facile de Velate, les vallées verdoyantes de rUruméa et de la Bidassoa les conduisaient à de larges estuaires, abrités et profonds. A deux ou trois jours de marche seulement de leurs villes intérieures, ils s'installèrent au port d'Oïasso', dans la rivière de Pasajes ou d'Oyarzun : désormais, ils étaient maîtres de l'une et de l'autre extrémités de la voie la plus directe qui, au sud des Pyrénées, réunît les deux mers - : leur nom et leur langue allaient de Tarragone à Saint-Sébastien. Et, d'Oyarzun et de Fontarabie, ils guettaient les routes de l'Océan, et les mines inestimables des côtes cantabriques ^ De cette même région de l'Ebrc supérieur, mais par le col du nord, celui de Roncevaux, les Ibères de la jNavarre se répan- dirent dans les plaines de la Gascogne, pour s'arrêter à Bor- deaux et sur les rives aplanies des rivières du confluent girondin '\ rello (le FEspagne. Imbitant les ndiiiirahlcs terres de la Rioja (en pailie) et de la Navarre, cf. ]>. .jl. 1. Les Anciens semblent avoir ajipelé OHasso ou Oiasso tout le fliiipu/.coa et même toute FEspagne occidentale : Ophinsa ou Ophiussa, « le pays des serpents », est la dcfornialion à la grec([ue de ce nom indigène (Aviénus, 148, liî2, 172, 19G); sur le cap Oiasso ou du Figuier {promiiicns Ôiihiussœ, Aviénus, 172), cf. p. 8, 188 et ch. X, § 1. Il résulte bien des textes d'Aviénus que, dès Tan 500 environ, ces parages ont été visités par les navigateurs. Mais les Vascons n'y sont pas encore : Aviénus n'y connaît en effet que des Draganes ou des Ligures. La ville d'oiasso n'est mentionnée que plus tard et toujours comme vasconne (OloaToOva, Strabon, 111, 4, 10; Olarso, Pline. 111,29; IV, 110: O'taaaw, Ptolémée, II, 6, 10; Tatlribution à Oyarzun des monnaies irsones, isones, est douteuse). Sur les limites de son terri- toire, cf. ici, p. 13, n. 2. 11 suffit du reste de voir une bonne carte pour comprendre l'intérêt de cette fondation pour les gens de l'Ebre : le territoire des Vascons, compact autour de Pampelune, s'allonge en tentacule le long du col de Velale pour gagner Pasajes. De là. au Moyen Age, les luttes entre les évèques de Baycmnc et de Pampelune au sujet de l'arcbidiaconé de Baztan, ou archiprêlrés de Fonta- rabie, Baztan, Cinco-Villas et Lérin (Dubarat. Missel de Bayonne, p. xxix et suiv. ; cf. ici, p. 13, n. 2). 2. Houte très exactement indiquée par Strabon (III, 4, 10 : 2400 stades) et Pline (111, 29 : 317 milles). 3. Pline, XXXIV, 149, 156-158. 11 y avait, sur les côtes de la Galice, des îles de l'étain (Strabon, 111, 5, M; Pline, IV, 119; Denys le Périégète, 561-4; Diodore, V, 38, 4; Ptolémée, H, 0, 73; etc.), qui n'ont rien de commun avec les îles Britan- niques {contra, tout à fait à tort, Millier ad Ptol., I, p. 197, et bien d'autres). 4. L'installation des Ibères à Bordeaux est tirée des motifs suivants : 1° cf. le nom de Burdiijala = Burdicala au nom essentiellement ibérique de Calagiirris INVASIONS U'IBÈUES EN GAULE. 265 Plus au levant, des troupes importantes descendirent par le Somport ou les cols plus difficiles des Pyrénées centrales, et laissèrent partout des tribus et des bourgades qui assurèrent au nom ibérique les plus riches terres de la Gascogne : les vallées fertiles du Béarn et du lîigorre, les régions grasses du Gers et de la haute Garonne, toute la partie plantureuse passa aux mains de colonies espagnoles'. Mais ce furent les envahisseurs de l'est qui arrivèrent en plus grand nombre, et qui se portèrent le plus loin. Gar la montée du Pertus était la moins pénible et de beaucoup la moins longue, et les plaines où elle donnait accès paraissaient la proie la plus attirante qu'on pût trouver en Gaule. Un premier élan (500-475?-) amena les bandes depuis les Pyrénées jusqu'à l'étang de Thau et aux bords de l'Hérault'. Les Cérètes de Cerdagne prirent alors le nom d'Ibères \ La peuplade ligure des Sordes disparut des Albères et du Roussillon, ne lais- (Hiibner, p. ic) : ù quoi on [«'ut, il est vrai, répondre (juc les deux termes du mot Burdicala se rencontrent en dehors de la toponomaslique ibéri(iue; 2° les vestiges, d'ailleurs assez vagues, de l'inlluence ibérique au nord de la Garonne (cf. p. 266, n. !)); 3" le fait que Strabon compte Bordeaux comme un lieu primitivement étranger à la Gaule celtique (IV, 2, 1), par conséquent ibérique. Cf. j). 176. 1. Sur ce point, aucun doute n'est possible : voyez les noms ibéri([ues de lluro (01oron)= « ville-? »; Bigcrriones (le Bigorre), Eliberre (Aucli) ^ « ville-neuve », Himgaiivcrro (entre Toulouse et Auch, Itin. de Jérusalem, p. yoO, 10. Wesscling) = "? -neuf »; Calagorris (entre Toulouse et Sainl-Bertrand, Itin. Ant., p. 437, 9) =: «? -rouge »; cf. Phillips, p. 359-393. Au surplus, la ricliesse propre de ces régions explique les établissements ibéri{[ues. Remanjuez encore que ces étapes, Oloron, Tarbes, Auch, sont celles de la route naturelle du Somport à Toulouse. 2. llécatée (vers 500) ne connaît pas d'Ibères au nord des Pyrénées; lesÉlésyques existent de son temps et en 480 (cf. p. 182). Au temps du Périple d'Aviénus, il n'y a que des Ibères dans la région du Roussillon et du Narbonnais : mais le nom ligure demeura attaché à la plaine de Livière près de Narbonne (I.iguria, Grég. de Tours, In (jlor. mart., 91). 3. C'est par le lit de VOraniis (Hérault), l'étang de Thau (Taurus palus) et le cap d'Agde (au vers 629?) que Hibcra lellus atque Ligies iutcrsrcaïUiir : Aviénus le dit deux fois, et très nettement (012-4, 028-30). Le fait que l'étang de Thau a été appelé par les Grecs, qui après 480 reviennent trafiquer dans les parages d'Agde, ).c[ji,vY) AtyuaTta (Etienne de Byzance, s. i'. 'AyaGri) est un souvenir de cette plus longue occupation du pays par les Ligures. Une autre preuve de l'installation des Ibères est dans les noms d'Hiherris, EIne, •< ville-neuve », CmichoUberi, Collioure (Anonyme de Ravenne, IV, 28; cf. Alart, Soc. des Pyr.-Or., XII, 1800, p. 117;. 4. Cerelfs... niiuc gens est /librruni (A\icnus, 550-2); cf. p. 259, n. i. 266 LES INVASIONS IBÉRIQUES. sant plus que son nom, qui demeura attaché au rivage et au sol ' : à sa place s'installeront plus tard- des Bébryces, bergers sau- vages amenés des sierras aragonaises^ Plus loin, le puissant royaume des Elésyques, dont Narbonne était la capitale, le seul grand Etat qu'aient pu produire alors les Ligures, tomba au pouvoir des Ibères \ et pendant quelque temps cette côte où s'étaient élevées de grosses bourgades, porta les tristes ves- tiges du passage d'une conquête '. — Une génération ensuite (vers 473-450?''), les envahisseurs s'aventurèrent au delà, dans les terres du Bas Languedoc ; ils vinrent à Nîmes, ils touchèrent au Rhône'. Mais ils ne le traversèrent pas. Le Rhône au levant, la Gironde au couchant, marquèrent les limites extrêmes de la « terre ibérique ». Elle embrassait donc tout le Midi de la Gaule, tout l'Orient de l'Espagne, et le nom des Ibères régnait sans interruption sur les côtes des mers occidentales, depuis les abords du Tage** jusqu'aux forèls de la Camargue. Et sans doute, bien au delà des frontières précises de leurs domaines, Hottes, marchands ou pirates se sont risqués sur les rivages des mers ou dans les eaux des fleuves ", remontant peut-être jus- 1. Avi(''nus, .").")2-ri7'(- : Sonlirriin ylrha, Stirdiccii s/«;/;i/(/)i (ofiS-.'iTO, iHanj;' de Salées), Sordus amitis (374, l'Agly?), cf. p. 182. 2. Peul-élre nu moment de l'arrivée des Celles el de la foniialidn des Ccilibères, (|ui doivent avoir remplacé les Bébryces; cl', cli. VIII, S 5, p. 300. 3. Cf. p. 260, n. 1. Mentionnes dans les Albères et le Roussillon dès le temps d'Mannibal; Silius, 111, 443; XV, 494; Dion Cassius (Zonaras et Tzétzés), XIll, 56, 2, Boissevain, p. 189; Tzétzés, sch. à Lycophron, 316 et 1303. Éphore au iv'' siècle (Ps.-Scymnus, 200-1) les place encore au delà et à Tinlérieur, ÈTtâvw, des Ibères. 4. Aviénus, 386-8. N'est plus mentionné après Aviénus; cf. p. 263, n. 2. 3. Entre Narbonne et Béziers : Besarain (Béziers) stelisse fama casca tradidit. Al niiiic HeU'dns (le Lez), iiunc cl Orobus (l'Orb) Jhimina vaciios per agvos cl ruinarum aggercs amœnilalis indices prises ineanl (.391-4). 6. D'après la date des textes suivants, n. 7 et 8. 7. Hérodore (Didot, Fr. h. Cr., Il, p. 34 : si le Rbône dont il parle n'est pas TEbre); Scylax (Didot, Gcogr. min., 1, p. 17 : ..."IS/,pc;... !J.É-/pt 'PocavoC); peut-élre Eschyle (pïine, XXXVll, 32). Inde : Ps.-Scymnus, 200-8 ; Strabon, III, 4, 19. 8. Hérodore, ibid.; cf. Aviénus, 230-233. 9. Supposé d'après la mystérieuse inscription de Saintonge {Revue des El. anc, 1903, p. 129 et s.) et d'après le nom de Corbilo (ancien nom de Nantes, Polybe ap. Strabon, IV, 2, 1) : ce nom (qui a pu signilicr ou être traduit corb-ilo, <• ville des corbeaux », cf. '/.!.\j.-q'/ Aûo Kopiy.wv, Str., lY, 4,6) n'a d'analogues que LE PROBLÈME DE L'oUIGINE DES BASQUES. 267 qu'en Armorique et jusqu'au confluent de Lyon'. Douze siècles avant l'invasion musulmane, les peuples du Sud, lancés par delà les Pyrénées, menacèrent les mêmes rives et occupèrent les mêmes cités qu'Arabes et Sarrasins. m.— LE PROBLÈME DE L'ORIGINE DES BASQUES ^ A l'étude de l'invasion ibérique se rattache le plus difficile des problèmes que présente notre histoire, celui de l'origine des Basques. Sont-ils les descendants de ces tribus venues de l'Ebre, qui, au cinquième siècle avant notre ère, traversèrent ou conquirent les routes occidentales des Pyrénées? La majorité des érudits a, de tout temps, répondu à cette question par l'affirmative^; et même, si des recherches et des hypothèses sans nombre ont été faites sur le berceau des Ibères, c'est parce que ce peuple et sa langue, devenus le point de départ de l'histoire basque, ont excité une inlassable curiosité, Hares sont ceux qui refusent d'associer Basques et Ibères^ : soit qu'ils reculent la formation de la race mystérieuse dans les temps préhistoriques, bien avant l'invasion espagnole'; ou qu'ils la chez les peuples de l'Espagne (cf. * Poinpeiilo) : ce qui n'est pas, je le reconnais, un argument sans réplique. N'oublions pas que les gens de Tartessus ont trafiqué dans la mer du Nord (cf. p. 187-8). 1. En admettant qu'on puisse attacher la moindre foi à la tradition qui appelle K£)-'6ripoi; le frère d'Arar, l'éponyme de la Saône {De flnviis, 6, 1). 2. Cf., comme dernières revues d?s études basques, celles de Vinson : 1" Essai d'une bibliographie de la langue basque, 1891; 2" Additions et Corrections, 1898; 3" dans L'Année linguistique, I, 1902, p. 13o et suiv. ; 4° dans le Krilisclier Jahresbe- richt de VoUmœller, de 191)0: voyez également Webster, Z-cs Loisirs d'un étranger au Pays Basque, 1901. 3. Scaliger disait déjà (Scaligerana, 1695, p. 49) : <■ C'est le vieil espagnol. » Cf. Humboldt, Priifuiig, passim; Luchaire, Origines linguistiques de l'Aquitaine, Pau, 1877; Études sur les idiomes pyrénéens de la région française, 1879, p. 17 et s.; Gerland, r)ie Basken und die Iberer (Grundriss de Grœber), 1888; 2* éd., 1904; Bladé, Les Ibères, p. 2, 38 (Beeue de l'Agenais, 1892); Schuchardt, Zeitschrij't fiir roiuanisrlte Pliilologie, XXIII, 1899, p. 174-200: Hiibner, Monwnenta, p. cxLi ; etc. 4. 11 semble cependant que, sous l'inlluence de Vinson, leur nombre s'accroisse; cf. Philipon, Mélanges H. d'Arbois de Jubainville, [1906], p. 237 et s. "}. Cf. Vinson, Les Basques et le Pays Basque, 1882, p. 36 et 81. 268 LES INVASIONS IBÉRIQUES. rejettent au contraire dans le Moyen Age, bien après la dispa- rition du nom ibérique'. Chacune de ces solutions peut cependant renfermer une part de vérité. Il y a, dans la nation basque, des éléments d'époque et de nature fort diiïérentes. Gardons-nous de croire que la langue, la race, les coutumes d'un groupe humain aient toujours une origine commune -. In Etat a souvent laissé sa langue à ses A'oisins sans leur donner une goutte du sang de ses hommes; les institutions, la religion, les usages d'une peuplade émanent, maintes fois, de la région opposée à celle dont elle tient son idiome. Des civilisations très séparées ont convergé vers le Pays Basque, et ont pu contribuer à lui créer un patrimoine moraP. Ce paj'S n'est pas, en elîet, un de ces recoins de terre misé- rables et isolés, que les autres peuples évitent dans leurs mar- ches, et où rien ne vient troubler les habitudes monotones d'hommes toujours pareils. Labourd, Arberoue, Cize, Soûle, Guipuzcoa, Biscaye, Alava, ne ressemblent en rien à des régions maudites, aux fourrés impraticables des Ardennes, aux Causses immuables, aux insupportables déserts des Monegros aragonais. Ils connaissent la variété et le mouvement que donnent une nature très féconde et des routes très fréquentées. T ne popula- tion fort dense peut y vivre gaiement. — Le climat est un des plus salubres du monde; les neiges sont rares, même sur les plus hauts sommets; les sources abondent : au fort de l'été, les fougères tapissent de leurs tiges encore fraîches les corniches qui surplombent la mer. Entre les chaînons montagneux, les vallées, ouvertes et longues, étalent des vergers et des champs 1. L'aulour du Codex (publié par Fita et Vinson, 1882) disait déjà (xn' siècle) : Bascli... ex génère Scolhorum..., amenés là par Jules César (p. 18-19). Une opinion mixte assez répandue était celle de Bladé, qui, à l'origine, niait l'existence d'une nation ibère, et faisait descendre les Basques d'une conquête vasconne au vi* s. ap. J.-G. {Études, p. 44-55); de même, de Belloguet. H, p. 243. 2. Cf. p. 120. 3. Ce sur quoi, très justement, a insisté Bladé dans ses Éludes, p. 1-55. LE IMIOBLEME DE L OIUGINE DES BASQUES. 269 de céréales; les landes nourrissent des troupeaux de moutons; les hauteurs elles-mêmes, longtemps boisées jusqu'à la cime, ont leurs hêtraies ou leurs chênaies'. Peu de pays, en Occi- dent, ont pu être exploités, comme le Pays Basque, dans toutes ses parcelles'. De ses deux monts principaux, la Rune avait ses faînes et la Haya ses métaux ^ Il n'est pas jusqu'à la mer qui n'y soit fertile \ et qui n'ait inspiré de rudes et heureux travailleurs, les marins basques harponneurs de baleines et découvreurs de l'Amérique'. — Puis, sur ce terrain aussi bienveillant que le ciel, débouchent quelques-unes des routes les plus agitées de l'ancien monde. Les navigateurs de Cadix sont arrivés de très bonne heure en vue des falaises et des criques guipuzcoanes''; de ce rivage se détache, à travers le col de Velate, la voie, si courte et toujours commode, de l'Ebre et de la Méditerranée"; et, s'amorçant sur cette dernière à Pampelune, la montée de Roncevaux ouvre les uns aux autres les peuples du Nord et ceux du Sud-. Or, c'est autour du triangle formé par ces trois lignes que rayonne, depuis longtemps, YEskiial-lterna, « le Pays Basque ». Il est donc, non pas une impasse, mais un car- refour, un lieu de rencontre, et nullement de retraite. Dès les siècles obscurs où les Sèfes y rejetaient Ligures et Draganes", il a vu se succéder, à chaque génération, des passages de peuples, de marchands et de pèlerins'". 1. Pufic 90. 2. Reclus, L'Europe méridionale, ISTli, p. S.jiJ et suiv. ; Vinson, Les Basques, p. 17 et suiv. 3. Pages 90 et 80. 4. En avril 1903, les pêcheurs de Fonlarabie et d'IIendaye ont approvisionné les grandes fabri(iues sardinières de Nantes; en octobre 1903, les pommes du Pays Bas(|ue ont été expédiées, en ([uantilés énormes, aux fabriques de cidre nor- mandes. ."). Cf. Michel, Le Pays Basque, 18.Ï7, p. IST et suiv.: Goyetche, Saint-Jean-de-Luz, 2= (Ml., 1883, p. Lvii et s. (i. .Vviénus, 146-151. 171-173. 7. P. .^1, n. 4, p. 264. 5. P. .51, 53, 66, 2.57. 9. Aviénus. 196-198; cf. p. 260. n. 0, p. 263. 10. Cf. p. .53 et 60. 270 LES INVASIONS IBÉRIQUES. Aussi, nul n'a jamais pu prouver qu'il y eût une race basque, distincte des groupes voisins. Prenez le type physique de ces hommes, il présente les mêmes variétés que les peuples de l'Eu- rope environnante : grands et petits, blonds et bruns, dolicho- céphales et brachycéphales, vous rencontrerez chez les gens de Veskuara des représentants de toutes les espèces ethniques de l'Occident'. Qu'il ait existé sur cette terre une couche humaine primitive, d'où sortiraient la majorité des êtres, cela est fort possible" : mais, si nous cherchons, dans le Pays Basque, le fond le plus ancien que les textes' et les noms de lieux* per- mettent de toucher, nous rencontrerons encore, inévitable et banal, ce même fond ligure que nous avons reconnu partout, au nord comme au sud de lEspagne, de l'Italie, de la Gaule et des îles Britanniques '. Et qui pourrait distinguer les alluvions nouvelles qui se sont déposées sur cette surface, qu'ont remuée tant de milliers d'hommes en marche? 1. Cf. la discussion du 23 janvier IS(>8 à la Sot-. (l'AnlIir. de Paris {Dnll.. Il s., III, p. 4:J-107). les remarques de Vinson {Les Basqnrs, p. T.j) et de Cliudeau (.1 propos du peuple basipie, Aax\i Bi(irrit:-Associ(dion, déc. 1900: cf. le même, ibid., avril 1902). 2. La théorie dominante, celle dWranzadi {El Piicbh nigknbltiiia, Saint-Sébas- tien. 18S9, p. 37 et s.), précisée et développée par Collignon 'LWiUhropoloijie, V, I89i, p. 276 et s.; Mém. de la Soc. d'AïUhr., UV s., I, 189.j). est que le type liasque pur. représenté par plus de 40 0,0 (")(i 0 0 dans le canton d'Hasparren), est carac- térisé par la mésocéjilialie, le torse conirjue, la face allongée et pointue, la taille élancée, les jambes grêles, les courbures du racliis très accentuées (assez voisin des populations nordafricaines) : c'est la théorie vulgarisée aujourd'hui par Deniker {Les Races, 1900, p. 409). Georges Hervé {Revue de l'École d^Anlliropolurjie. 1900, p. 213-227) et Vidal de La Blache {Tableau, 1, 1903, p. 28). Je ne Tudoiite ni ne la combats. 3. Aviénus, 196-198. 4. A ne s'en tenir qu'aux noms de lieux laissés par les Anciens, le caractère ligure de la toponymie basque est remanjuable {Deva, Ma Capoue par les Samiiites en 424 iTite-Live. IV, 37, I). 3. Véies fut assiégée, dil-on, tlix ans et prise en 39G (Tito-Livc, V, 17-22). CF. Mommsen, 1. p. 329 et suiv. 4. Cf. p. 291, n. 4, p. 292. 5.- Cf. Diodore. V, 40. 4 5: Denvs, XIII. II. G. Polybe, II. 17, 3. Cf. n. 1. ■ 7. Polybe, /. .-. 8. Tite-Live, V, 34, 9. 9. D'après Cornélius Népos, les Boiens et les Sénons (cf. n. 10) auraient contriliué avec les Insubres à cette destruction, qu'il fait contemporaine de la prise de Véies (Pline, 111, 12o) : le récit de Tite-Live semble ne |)arler que des Insubres. 10. Second ban : Cénomans conduits par Élilovius (Tite-Live, V, 33, 1); troi- sième : Boïens et Lingons (V, 33. 2); (juatrième : Sénons (V, 33, 3). 11. Boïens et Lingons, Tite-Live, V. 3.'). 2 : Padn ralibiis trajcclo. LES CELTES EN ITALIE. 201 plaines. Felsina, l'aulre « princesse de TEtrurie » du nord, la ville qui gardait près du Heno la traversée des Apennins et la marche de l'Adriatique, succomba à son tour'. Les Celtes n'avaient garde de s'engager dans le haut pays. On longea l'Apennin jusqu'à la mer Adriatique, poussant toujours vers le midi. 3lais entre les hauteurs et le rivage, les terres basses se rétrécissent de plus en plus. Au cap d'Ancône, la montagne touche à la mer, comme pour arrêter la plaine. Les Gaulois ne le dépassèrent pas -. Après chaque étape victorieuse, quelques bandes s'arrêtaient et se fixaient, laissant les autres continuer plus loin. Les pre- miers partis et les plus nombreux, ceux de Bellovèse^, furent les mieux partagés et fondèrent, entre le Tessin '* et l'Oglio % la puis- sante nation des Insubres"; son marché de jyec//o/«nî. .T. Cf. la note 3. 0. Tôt vcterriinos populos... tam valida oppidu, T.-L., Y, o4, ."i. Cf. plus loin, S 11. 7. Voyez surtout le récit de Tite-Live. qui a une couleur religieuse toute parti- culière. Ln défaite des Romains, dit-il nettement, fut due à l'ellroi magique {inira- ciiliim) que leur inspira le cri de guerre des Celtes (V, 38, G et 39, 1). Les récits de Tite-Live, d'Appien et de Plutarque, colorés, détaillés, précis, i)leins d'esprit religieux, assez favorables aux Celtes, et nommant en outre Brennus (cf. p. 293, n. 4), m'ont toujours paru inspirés en partie de quelque épopée gauloise (il y en a eu sans doute : Tite-Live, X, 16, 6; Silius, IV, loi et suiv.; Polybe, IL 22, 3-4; Valérius Flaccus, VI, 93- i), peut-être par l'intermédiaire de l'Insubre Cornélius Népos. Les récits de Polybe et de Diodure, plus sobres, plus bonorables pour Rome cl plus courts, représentent une tradition différente, que Afcmmsen et d'autres ont crue plus ancienne (empruntée à Fabius, liœm. Forsch., Il, p. 207 et s.; contra. Peter, Zur Kritili der Quellen, 1879, p. 121 et suiv.), mais qui est peut-être surtout plus latine. — Sur le vrai caractère de la bataille de l'Allia. Schwegler, III, p. 247: sur la situation véritable du champ de bataille. Hiilscn et Liudner, Die Alliasclilaclit, Rome. 1800. 8. Une tradition gauloise semble avoir parlé de Capitolia capta (Silius, IV, loi et suiv.). 9. Tite-Live, Y. 48: Plutarque, Camille. 28. LES CELTI'S i:N ITALIE. 293 résistance elles plaisirs du repos'. Les survivants' durent se hâter de regagner leurs terres de l'Adriatique' (février :i89'). Les Celtes, Sénons ou autres, s'entêtèrent pendant des années à revenir dans la vallée du fleuve'. Rome les revit plus d'une fois près de ses murailles; ils campèrent sur le mont Albain% ils descendirent dans la Campanie', ils errèrent jus- qu'en Apulie' : sur plusieurs points, ils touchèrent aux rivages de la Méditerranée, allant et venant à l'aiïiit d'un nouveau butin'*. 3[ais. quelque nombreuses qu'aient été parfois leurs bandes, elles ne réussirent jamais qu'à piller. Il y eut de belles batailles ", des combats singuliers qui demeurèrent célèbres ". Tout cela ne servit qu'à donner aux Romains plus de force, plus de prestige, plus de confiance en eux-mêmes : ces invasions leur fournirent une école à la fois de gloire et de guerre; elles l.Tile-Live, V. 45, 48, 49; Appion, CcUira, 7; Plutarque, Comille, 23 ft 2!). 2. Je ne pense pas qu'on puisse s'arrêter à la tradition toute poétique (Tite-Live, V, 49; Plutarque, Camille, 29) : Ne niinlius qiiidem cladis relictiis. C'est la formule (le conclusion habituelle', dans toutes les littératures, aux récits épiques de grands désastres (cf. p. 301 , n. G). 3. Polyhe parle aussi d'une incursion des Yénètes qui obligea les Gaulois a revenir (II, 18, 3). 4. Plutarque, Camille. 30. :i. En 307 (Tite-Live, Yl, 42; Plutarque, Camille, 40-1; Appien, Cellica, I; Denys, XIV, 8-12). En 301 (Tite-Live, VIF, 9 et 10; Polybe, II, 18, 0; Appien, Celt., I). En 300 (Tite-Live, VII, 11). En 3.j8 (VII, 12-15; Appien, Cellica, 1). En 330-349 (Tite- Live, VII, 23-20; Polybe, II, 18, 7-8). — Ces dates sont incertaines. Sur la chro- nologie de ces guerres : Niese, Hermès, XIII, 1878, p. 401-413; Mominsen, Rœm. Forsch., II, p. 332 et suiv. ; Matzat, Rœmische Chronologi'-, I, 1883, p. 80 et s., 11, 1884, p. 114 et s.; Lackner, p. 9 et s., .19 et suiv. G. En 330-349 (Tite-Live, VII, 24. 8; 25, 3). 7. En 301-300 (VU, 11, 1 et 12, 8). En 349 (Vil, 20, 9). 8. En 307 et 300 (Tite-Live, VI, 42, 8: VII, 1, 3). En 349 (VIL 20, >.)). Cf. plus loin. § 10. 9. VII, 25, 3 cl 20. 9. 10. En 307, près d'Albe? En 30(1, près de la porte Colline. En 358, prés de Pédum'? En 3.30, près du mont Albain. En 349, dans la région pontine. Voir n. 3. 11. T. Manlius Torqualus, sur le pont de l'Anio, en 301 (Tite-Live, VII, 9 et 1 : Claudius Qundrigarius ap. Aulu-Gelle, IX. 13 = fr. 10) : duel contre un géant qui parait avoir été une sorte de possédé. M. Valérius Corvus en 349 (Tite-Live, VII, 20: Cl. Quadrigarius, ib., IX, 11 = fr. 11; : duel contre un dnx Gallorum. Il n'y a pas de motif pour croire que ces deux duels, d'ailleurs dissemblables, soient des dou- blets mythiques de, faits plus récents : les combats de ce genre ne devaient pas être très rares, et le souvenir s'en conservait dans les familles. 296 LES CONQUETES GAULOISES EN EUROPE. les préparèrent et les désignèrent pour procurer à l'Italie une revanche définitive sur les Celtes, et pour lui imposer une domi- nation plus solide que celle des gens de Yéies et de Felsina. Elles firent, pour ainsi dire, passer la péninsule de l'empire des Etrusques dans celui de Rome. Et quand la dernière des troupes barbares eut disparu (en 349), et que les Apennins eurent été fixés comme la barrière méridionale des peuples cel- tiques*, Rome avait commencé son œuvre mondiale en les arrê- tant pour toujours à la ligne des montagnes italiennes'. IV. — LES CELTES SUR LE DANUBE ET EN ORIENT^* Sur la voie du Danube, les étapes de la conquête furent plus longues, plus nombreuses, plus variées. Elle ne j)rit fin que longtemps après le moment où les vainqueurs des Alpes s'étaient arrêtés devant les Romains. Ségovèse franchit le Rliin'% ])uis la forêt Hercynienne", et rencontra le Danube : il n'avait plus qu'à le suivre, sous la pro- tection de ses dieux ^ Ses hommes trouvèrent partout, au 1. Polybe (IL 18, 0) parle d'un traité coul-Iu, vers 335-329, entre eux et les Romains. — W ne fut rompu qu'en 299, lors d'une dernière invasion de Trans- alpins, que les Cisalpins entraînèrent avec eux contre Home (Pol., W, 19, 1; cL T.-L., X, 10) : c'est peut-être à celle invasion que fut due la fondation des colonies celtiques de Verceil cl de Novare par les Voconces et les Salyens: cf. p. 201. n. 4. 2. Cf. Mommsen, Rœin. Gesch., I, p. 334. 3. Outre les ouvrages cilés pour tout ce chapitre, cf. WernsdorlT. ])c rcpuhUca (ialalarum, Nuremberg-, 1743 (pas du tout négligeable): Ad. Sclimidt, De fontihiis veleruin auctorwn in eiuirrandis expeditionibiis a Gallis susceptis, \^'ii ^ Abhandlim- (jen, 1888, p. 1-63; Uroysen. Histoire de l'Hellénisme. Ir. fr., II, p. 023 et s.; Robiou. Histoire des Gaulois d'Orient, 1866; Zippel, Die rœmische Herrschaft in Ulyrien, 1877, p. 31-43; van Gelder, De Gallis in Grœria cl Asia, Amsterdam, 1888; Sl.phelin, Gescliichle der Kleinasiastichen Galater, Râle, 1897; Niese, Gesrliirlde der Griechischen und Makedonischen Slaolen. Il, 1899, p. 12 et s.. ]). 77 et s. 4. Peut-être au carrefour de Mavence et du Mein: cf. Tacite, Germanie, 28: César. VL 24, I. 5. Dans le sens que lui donne César, VI, 2.j. 2. La troupe passa sans doute entre les Juras Souabe et Franconien, un des plus anciens seuils de la Haute Allemagne. 6. Justin, XXIV, 4, 3. LES CELTES SUR LE DANUBE ET EN ORIENT. 297 milieu d'un immense cadre de forêts, d'abondants pâturages, des plaines à blé', et, à la portée des terrains de labour, les mines de fer des montagnes-. Cela valait la peine de s'arrêter. On fit d'énormes massacres d'indigènes^; on détruisit sans doute des empires riches et florissants"; puis, plusieurs peuplades se constituèrent pour une installation définitive. Les Helvètes eurent en partage le premier lot de bonnes terres, celui de la Franconie, qu'entouraient, comme les trois côtés d'un triangle, le Mein, le Rhin et le Jura Souabe'\ — Les Boïens s'enfoncèrent plus à l'est, et purent fonder, dans le qua- drilatère de Bohême, un empire durable, enfermé par la nature comme dans une citadelle ^ — Limités par la triple ligne de forêts que formaient les monts Hercyniens, les Alpes et les monts de Bohême, les sols de culture facile de la Bavière et du haut Danube devinrent le domaine des Volques ïectosages, et cette nation, elle aussi admirablement protégée, grandit sans cesse « en justice, en gloire et en force »'. — Un quatrième Etat 1. Cf. Slrabon, VII, 1, 5; César, VI, 24, 2. 2. En Norique (Styrie et Carinthie), Pline, XXXIV, 14."): nécropole de Ilalislatt. En Silésie plutùt qu'en Moravie, Tacite, Germanie, 43. 3. Justin, XXIV, 4, 3 : Pcr slrages harbaroriun. César dit (Vl, 24) : Germanos... Ger- manise, ce qui est un anachronisme, absolument comme le Pannonia de Justin: ces deux récils peuvent être corrigés Tun par l'autre. Ces indigènes doivent plutôt être appelés Ligures (Bavière?), Illyriens (Norique?) ou Thraces. 4. Je pense à celui des Sigynnes ou de Hallslalt: cf. p. 298. n. i. .^. Tacite assigne très nettement ces limites aux Helvètes {Gerni., 28). Remar- quez l'anecdote de cet Helvète exerçant à Rome fabrilem artem (V'arron apud Pline, XII, .')). Ajoutez sans doute, comme source de richesse, l'orpaillage du Rhin, cf. p. 76, n. 2. 'H twv 'K).o-jot{wv "Epr[j.oç (haute vallée du Xeckar). l'iol.. Il, II, 6. Il ne serait pas impossible qu'ils se soient graduellement étendus le long du Rhin juscju'en Suisse. Cf. t. 11, ch. XIV, § 14. 6. Le nom de Rolième, Boiliœmiun, Boiolnenuim, vient des Boii, et était connu dès le temps de Strabon (Slrabon. VII, 1,3; Tacite, Germanie, 28; Velléius, II, 100'. Niese (p. i.^î) l'étend, sur le Danube, jusqu'à la Brave, la Theiss et Passau. A leur empire se rattachaient sans doute les Celtes de la Silésie et de la Moravie (p. 207, n. 2, p. 208, n. 4). 7. César, VI, 2i, 2 et 3 : l'expression de César paraît reproduire queli|ue formule de tradition ou de légende indigène: cf. p. 286, n. 7. L'emplacement que nous donnons aux Volques n'est pas certain, mais il n'y a plus, circum Ilercyniam silvam, d'autre territoire disponible que celui-là: r\'. Strabon. \TI. 1, 3. Niese (p. 143) refuse toute autorité au texte de César, et toute réalité aux Volques danubiens, et je ne comprends pas pourquoi. 298 LES CONQUETES GAULOISES EN EUROPE. naquit, sous le nom de Taurisques', dans le massif des Alpes autrichiennes et styriennes, à la tète des rivières qui descen- daient vers le Danube. Celui-là avait moins de plaine et de ter- rains cultivés; mais la jouissance d'abondantes mines de sel, de fer et d'or, la possession des cols les plus bas des Alpes et des routes les plus courtes entre l'Italie et l'Europe centrale, la force de sa « ville du milieu », Noréia' (Neumarkt), lui assurè- rent une longue existence, des richesses sérieuses et une sage activité'*. — Ainsi, au sud des grandes forêts et des deux côtés du Danube, depuis sa source jusqu'aux monts de Vienne, une nouvelle Celtique asseyait ses quatre puissantes nations sur l'énorme socle de plateaux qui constitue la Haute Allemagne \ La plaine du Danube, en revanche, retint les (Celtes moins solidement. Peut-être était-elle trop abîmée par les marécages ou par les passages de tribus : vaste couloir ouvert à toutes les invasions, terre trop basse sans cesse détrempée, elle n'offrait pas les conditions stables et les contours précis nécessaires à la création d'un peuple fait pour résister '. — Puis, et surtout, 1. Peut-èlre i)lus IVirteiiieiil iin'-li- que li'S trois autres dï-léiuenls indigènes, ligures ou illyriens : le ntuii même des Tauris.ques ne fut pas, je erois, importé de la Celtiiiue : Zeuss, p. 2:i0 et suiv.; cf. p. :U)2. n. 4. Ils ont remplacé les Sigvnnes d'Hérodote (V, 9), qui paraissent avoir été, comme le devinrent les Tau- risques, un peuple riche et commerçant : le peuple, sans doute, (jui a donné nais- sance à la civilisation dite de Hallslall. CF. i». 118, n.:). p. 183. n. 4, p. 108, et cli. IX, S 8. 2. César, I, 5, 4. 3. Slrabon, IV, 0, 10 et 12: VII, 2, 2; 3, 2: .j, 2: Pline, XXXIV, 143. Tite-Live rapporte (XXXIX, 3o, 1-4: XLIII, 3, 2-9) leurs bons désirs de vivre en paix avec Rome. C'est le futur royaume de Norique (César, 1, .')3, 4), de même nom que sa capitale. 4. Les Colini, qui exploitaient les mines de fer de la Silésie"? (Tacite, Germ , 43; Ptol., II, 11, 12) doivent se rattacher à ce même établissement. De même, et dans la mesure où on peut les identifier, les -dnnum et autres localités celtiques signalées par Ptolémée (II, 11, 13, 14 et 13 : Liigidtinuin, Liegnitz?, Eljtirum ou Eburoduiuiin, Brùnn?, Carrodumnn, Cracovie?). Nous sommes là dans une de ces régions minières affectionnées par les Celles. — Notez le rapport des limites orientales de cette Celtique avec celles de la zone de langue allemande. — Il ne serait pas impossible (|u'il y ait eu un autre Étal distinct en Transylvanie, oii l'on trouve un type particulier de monnaies gauloises, celui des grosses pièces incurvées (Blanchet, Rci\ iium., 1902, p. 160-2 = Traité des monnaies gauloises. p. 463-G; Cab. des Méd., 9004-8). o. Il est impossible de trouver trace, avant les Scordisi(ues, d'une peuplade cel- LES GKLTKS SLll LE DA.XLIJE ET EN UlUENT. 299 la Grèce était trùs proche, et son iioiu attirait Je plus en plus les bandes qui se formaient dans les Etats du monde celtique ' (400-350). Pendant assez longtemps, la peur ou le respect d'Alexandre contint le tumulte sur les bords du Danube. Le Macédonien y rencontra des Celtes : ils lui adressèrent de fières paroles, affir- mant qu'ils ne redoutaient que la chute du ciel'. Mais ils n'en cultivèrent pas moins son amitié, et ne franchirent pas le Ik'uve. Ce jour-h"i, Alexandre rendit au monde méditerranéen le même service que Rome un demi-siècle plus tôt^ (333). Après sa mort (323), et à la faveur de l'anarchie, les Celtes li(|uo rtahlic dans la plaine danubienne. Il e?l proljal)le i|n"il y ont des essais de fondation d'empire, mais (|u'ils ne réussirent pas: cf. Justin. XXIV, 4,."). Centra. Contzen, p. Gl: ici. p. .3U2, n. 2. La contrée a dû être surtout partagée entre N'oriques et Boïens. ce que l'on peut aussi conclure des tniuvailles de monnaies (Blanchet, Traité, p. 458-4G3. etc.; cf. p. 2!}7. n. 0). I. Justin, XXXIl, 3, 8 et 9, semble donner à ces bandes une double origine, danubienne et i;auloise: mais il peut se faire (\u"]\ ait confondu les Teclosages de la Bavière avec ceux de Toulouse. Cette confusion se retrouve chez un auteur cité par Strabon (IV. I. 13). qui parait être Timagenc. mais (jui peut aussi être la source de Justin sur ce point. — Les .\neiens nous ont fait connaître, comme nations ou tribus venues du Danulie : les Prauses, aux(|uels appartenait Brennos (IlpaCsoc. Strabon. IV, 1. 13; cf. TpavToi chez Etienne de Byz.) ; les Tectosages (Tcz-TÔTOt-'î;) unis aux Teutobodiaci: les ToUstobogii ou To/Zs^o/io// (appelés avant 189 ToÀi^TwaYso;, puis To).ta-Toowi'to;, Dittenberiier, Or., 27.3 et 276), unis aux Voluri et aux Ainbitoud : les Trogini (Tpôy.(j.ot. Tpro-;!J.oi, Tpw,car,vot) : ces trois peuples igentes) ont formé, avec leurs 193 populi (clans?, Pline, V, 140), leurs douze tribus ou " parties >■ (Strabon. XII. ."i, 1). les Galates d'Asie. Chez Polybe. Y. .13, 3. 'PiyôcraYô; parait être pour Te( tosages ; en revanche les Aîyôsaye; sont une bande ([u'Altale a faite venir en 218 de l'autre côté de l'Hellespont, qu'il a ensuite renvoyée et que Prusias a détruite en 217 (V, 77, 2: cf. 78 et 111) : peut-être une tribu des royaumes du Danube ou de l'Hénius. Plutarque parle encore do Tosiopes (To-TitoTicôv ts-pip/r,;. De virl. mtil., 23, p. 2.'39). Bien, dans ces noms, ne révèle leur origine : ils peuvent venir de noms de chefs (ce que dit Strabon, XII, .'î, 1), et je ne suis pas du tout sur que les Tectosages galates soiiMit nu rameau des Vol((ues bavarois. 2. rtoléméc fils de Lagus «/>. Strabon (VII, 3, 8): Arrien, Anaiusc. 1, 4 (d'après la même source). Il ne s'agit pas des Scordisques, mais des Taurisques, un des plus avisés et des plus sages et peut-être le plus puissant parmi les peuples celtiques de l'Europe centrale: cf. p. 298, n. 3. — Ce sont les Taurisques égale- ment qui ont dii envoyer des ambassadeurs à Alexandre à Babylone en 324 (Dio- dore, XVII, 113, 2: Arrien, Anabasc, VII, 1.3, 4). Ce sont eux, enfin, je crois, qui ont lutté vers ce temps, contre les Ardions ou les Illyriens de la Bosnie (Théo- jtompe, fr. 41 ; Polyen, VII, 42: cf. Zippel. p. 34-3G\ 3. CL Polvbe, XVlll. 20, 8-1). 300 LES CONQUETES GAULOISES EN EUROPE. firent dans la Grèce à peu près tout ce qu'ils voulurent'. — Peut-être aussi de nouvelles hordes, venues de FOcéan, obli- gèrent-elles les Celtes du Danube à sortir de leur réserve paci- fique et à reprendre les chemins des aventures -. De 208 à 278, toutes les régions des Balkans lurent, l'une après l'autre, livrées au pillage. On vit les Celtes d'abord sur l'Hémus^ puis en Thrace\ puis en Macédoine, où une victoire leur donna comme trophée la tète royale d'un Ptolémée'. Et enfin, quand il n'y eut presque plus rien à prendre au nord de l'Olympe, le chef suprême de ces bandes, Jirennos, leur montra le chemin de la Grèce. Plus de deux cent mille hommes, Celtes ou aventuriers, combattants et A'alets% se précipitèrent vers le sud, à la curée des trésors que les Hellènes avaient accumulés dans leurs temples'. La Thessalie fut dévastée^ les Thermo- pyles furent franchis'', et le pillage de Delphes commença'". 1. C'est au temps d'Alexandre, disait-on, que la raec commenta à être connue des Grecs (Oiodore, XVil, 113. 2: Arrien, Anabase,\\l, 13, 4). C'est une erreur : il en était déjà venu en Grèce par le sud. comme mercenaires (iilus loin, ?; 10). "2. Je suis convaincu qu'à cùlé des Celles venus des Ktals danubiens primitifs, et plus tard à cùté des Galates phrypiens, il y a eu, dans les liandes de lîrennos, beaucoup de Belges arrivés d'au delà des monts Hercyniens. Hemarquez en elTet : 1« la sortie de la réjiion du Danube correspond au temps de l'invasion belge en Gaule (cf. p. :{1.")/: 2" l'existence d'un roi lielgius ou Bohjios dans les bandes orien- tales (Holder, s. i-.); :}" on faisait venir Brennos et ses bandes des bords de l'Océan (cf. p. 229 et cil. IX. .§1): 4" c'est au temps de l'invasion de Brennos que l'expres- sion de Galate apparaît en Grèce, et comme synonyme de Celte : or, il semble qu'elle soit d'origine belge (cf. p. 318). Cf. les Bastarnes. p. 303, n. 2. 3. Oii Cassandrc les assiégea en 208 ; Pline. X.\.\l, .j3; Sénèque, (ju.rsl. mit., 111. 11, 3. Cf. Contzen. p. 04. 4. Expédition de Camhaulès en 281 au plus tard: Pausanias, X, 19, a et 6. 3. Triple expédition, en 280, de Brennos et d'Acicliorios contre la Péonie, de Céréthrios contre la Tlirace et les Triballes. de Bolgios ou Belgius contre la Macé- doine, et victoire de Bolgios sur Plolémée Céraunos; Pausanias, X, 19, 6 et 7 : Justin. XXIY, 3 et 0; Diodore, XXII, 4; Plutarque, Pyrrhus, 22: Meiiinon, li. Pas- sage de Brennos en .Macédoine en 279: Justin, XXIV, G, 1-4. 0. Cf. p. 283. 7. Justin. XXIV, C, 4-3. 8. Pausanias. X, 19, 12. 9. Pausanias, X, 20-22. 10. Je ne doute pas que, malgré les fanfaninnades grecques, il n'y ait eu pillage tl'une partie du sanctuaire : Slrabon, IV, 1, 13 (Timagène?): Tite-Live, XXXVIII, 48; Valère-Maxime, I, 1, 9 (exe); Atbénée, VI, 23, p. 234. Cf. Foucart, Archives des Missions, IP s.. Il, 1863, p. 211 : van Gelder. p. 39 et suiv. LES CELTES SUR LE DANL'BE ET EX UIUE.NT. 301 Delphes, j)our les hommes de ce temps, Barbares et autres^ c'était le plus gros amas d'or qui put se trouver dans le monde, et les brigands de la Grèce vinrent prêter main forte à Brennos '. Le chef des Celtes aimait à rire : « Il fallait », disait-il, « que les dieux trop riches fussent généreux pour les hommes-. » Mais les deux divinités souveraines du monde méditerranéen, Jupiter et Apollon, finissaient toujours par l'emporter sur les Titans et sur les Barbares, Les Celtes de Brennos eurent le même sort que leurs congénères de Rome. Attaqués aux abords du sanctuaire, alourdis par l'or et l'ivresse, privés du secours de leur cavalerie, surpris par un ouragan de montagne, éperdus alors dans ce pays .sauvage, hérissé de pierres et déchiré de ravins, où les rochers semblent des démons, où l'écho amplifie et dénature les moindres bruits', ils prirent peur, se crurent battus par les hommes et les dieux, et s'imaginèrent sans doute que le ciel, cette fois, allait tomber sur leur tête : ce qui était leur seule crainte*. Brennos se tua% et les siens remontèrent vers le nord, emportant beaucoup de butin'', et laissant aux 1. Jiislin, XXIV. 7. 2. 2. Justin, XXIV. 0, 4 et 5. 3. Justin. XXIV, C-8: Pausanins. X. 23: Diodoiv, XXIL '.I: cf. liull. corr. hcllrn., XVIII, p. 3.j5: Herzog- et Hpinach, Cotniiles remlns riens. lapodes (Strabon, VII, 3, 2; IV, C, 10) et Istriens (Justin. XXXII, 3, 12). Li:S CKLTES SUR LE DANUBE ET EN OHIENT. 303 des tribus de lîrennos se dirigea vers la ïlirace, et réussit à créer, entre le bas I)a;uibe et la Propontide, un royaume qui s'enricbit et s'assagit très vile : car il occupa, sur les pentes méridionales de l'Ilémus, « des terres où il faisait bon vivre » ', et où il se trouvait à portée des routes très fréquentées qui con- vergent vers B3'zance-. — Ces compagnons de Brennos, dont les poètes et les chroniqueurs grecs ont fait de vulgaires ban- dits, lâches et brutaux, ivrognes et mauvais plaisants, contem- pteurs des dieux et des morts ^ ont choisi les gîtes de leurs empires en agriculteurs entendus et en marchands très avisés. Une troupe de vingt mille hommes environ'' s'était séparée avant la marche sur Delphes ^ Après avoir erré dans laThrace", elle finit par convoiter l'Asie ^ Un roi de Bitîiynie, éternellement en guerre avec ses voisins, la fit venir pour s'en servir contre eux** (278). Dix-sept chefs de bandes franchirent l'IIellespont et J. Polybc, IV. 4(). Le bassin d'Andrinopk"? 2. Royaume fondé par Comontorios, avec Tylé ou Tylis pour ville royale (em- placement inconnu) : Po!., IV, 4.") et 40; VIII, 24: Justin, XXXII, 3, 0; jtrolotji Poinpci Trngi, 2ri; Eustallic (ul Iliadem, H, p. 20.'5, 43; El. de Byz., s. v. — Une colonie extrême de ce loyaume paraît avoir été \jvioduniiin, Isaktclia. près du delta du Danube (PLul.. 111, 10. :>). — Les CoraVi (Valérius Flaccus, VI, 88-04, et autres), dans la Doliroudja, sont évidemment des Celles ou des Cclto-Scythes (Reinacb, Bcv, cell., XX, LS<)!), p. 128) et se raltachent peut-être à ce même royaume. — Une colonie celtii|ue. envoyée (peut-être par les Scordiscjucs) au delà (au nord) du Danube, est citée dans les Script, rej-. inir. Gr., p. 218. — Les Bas- larnes. (|ui apparaissent après 200 au nord du bas Danube, et (jui semblent apjta- rentés aux Scordisijues (Tile-Live, XL, 37, 7), sont peut-être cette dernière colonie, peut-être d'autres Calâtes ou Belges, venus vers ce temps-là par le nord des Gar- palhes (cf. p. 30O. n. 2). Contra, Ihin ap. Wissowa. 111, c. 110 et s.: Selimsdorf, Die Gcrmuiirn in • des Galates plirygieus (Strabon, XII. o. 1) doivent sans doute leur naissance à douze de ces bandes. 2. Tite-Live, XXXVIII, IC, !(>: .Memnon. 22 et 24; Justin, XXV, 2, 10: Pausa- nias, X, 30, 9 et 32, 4; Anthol. palcd., VII, 492; Ps.-Plut., Pamil. min., lo, p. 309 6 (d'après les Galaliqaes de Clitophon); etc. (If. ici, cli. I.\, si 1. 3. Ilégcsianax a/>. Strabon, XIII. 1, 27. 4. Victoire d'.\ntiochus Soter: Lucien, Zcu.ris. 8-11: .\ppicn, Syriara, G"); proloiji Tro(ii,2"). lui 277? (en 272, van r.clder, p. 12S; entre 270-2(i:j. SUdiclin, Ceschirhlc. p. 19; etc.). 3. Date très contestée : on recule d'ordinaire beaucoup plus lard l'clablissemcntdes Galates: cf. van Gelder, p. 119 (vers 232), etc. Tite-Live (XXXVIll, 10, 12 et 13) semble montrer le désir ((u'ils avaient de s'installer; Memnon, 19, 3; Strabon, XII, 3, I. 6. MuUiludinc aucla, dit Tite-Live (.XX.WIII, 10, 13), qui ne pense qu'à la fécon- dité des femmes, subole magna: de même, Justin, XXV, 2, 8 : je no doute pas qu'il n'y ait eu de nouvelles arrivées, car les textes (p. 303, n. 2) témoignent de migrations ou d'incursions constantes des Gaulois danubiens et autres. 7. Victoire d'Attale entre 241-233; Tite-Live, XXXIII, 21, 3; XXXVIll, 10, 14: Slrabon, XIII, 4, 2; Polybe, XVIII, 24, 7; Pausanias, I. 4, 5; 8, 1; Dittenberger, riantis Inscr., 288, 26 9, 276; Sta>helin, p. 25 et suiv. LES CELTES EN ESPACNE. 305 Mais après ces trois fondations orientales, une suite presque ininterrompue d'empires celtiques s'échelonnaient à travers l'an- cien continent, le long de sa grande voie centrale', depuis l'em- bouchure du Khin jusqu'à celle du Danube, jusqu'au Bosphore et à la montée du Taurus. V. — LES CELTES EX ESPAGNE^ La marche des Celtes à l'ouest n'a pas laissé dans leur his- toire de ces souvenirs précis ou de ces épisodes héroïques dont abondent la descente sur Rome et la montée vers Delphes. C'est que, du côté de l'Atlantique, ils allaient contre des pays plus barbares, et qu'ils ne rencontrèrent pas, au delà de la Garonne et des P3'rénées, de ces villes artistes et de ces poètes écriveurs qui conservent la mémoire des batailles et des invasions. En outre, cette migration fut la moins nombreuse de toutes : peut-être fut-elle composée, non pas de tribus entières, mais de quelques groupes d'hommes ou de familles, empruntés aux dilTérentes nations de la Gaule : elle ne fut que le résidu des grandes bandes constituées pour la double conquête duLevant^ 1. Cf. p. 23 et o4. 2. Kiepert, Deitraij :ur allen Ethnographie dcr iberisclwn Halbiiisi'l, 18G4 {Monalsbe- rlchte de l'Acad. de Berlin, p. 143 et suiv.) ; Pliillips, Die ]]'ohnsH:e dcr Kcllen aiif di'r pyrenœisçlu'ii Ilalbinsel, dans les Sit:iingsberichle de l'Ac. de Vienne, ])hil.-hist. Classe, 1872. p. 005 et s.; Ha-bler, Die JVord- iiiid ]]^estkiiste Ilispaniens, Leipzig-, 1880, p. 22 et suiv.; Garofalo, Bolelin de la real Acjd''inia de la Ilistoria, XXXIY, 1899, p. 97 et s. ; Garofalo, Revnt; Celtique, XXI, 1900, p. 200 et suiv. ; Lcite do Vascon- cellos, Religiàes da Lusitania, II, 190-5, p. o2-G7. etc. La théorie si répandue, qui assimile aux Celtes d"Espaiine les Cempscs d'Aviénus (cf. p. 260), m"a toujours paru inadmissible (Christ, Neiie Jahrbucher, CIII, 1871. p. 71.3; C. M[uller], Philologi- scher An:eiger, III, 1871, p. 461; etc.). 3. Les seuls noms de nations celtiques que Ton rencontre sur la route de la migration occidentale sont, le long de la Garonne : 1° les Bituriges à Bordeaux; 2" les Sénons sur les coteaux de la rive droite face à celte ville, au passage même du fleuve, à Cenon (Senon, Cartulaire de Saint-Seiirin, p. 26, 93, 211); 3" les Lingous il l'autre passage important, à Langon (douteux, cf. p. 309. n. o). Le peu d'impor- tance de ces trois établissements (en admettant qu'ils soient contemporains) montre que la troupe du sud-ouest devait être peu consiilérable. mais formée des mêmes éléments ijuc celles de la Circumpadane (cf. p. 288 et 290). — Au sud des Pyrénées, T. I. — 20 306 LES CONQUÊTES GAULOISES EN EUROPE. Aussi ne savons-nous pas exactement le chemin qu'elle suivit. Il est probable qu'elle se dirigea par la route des confluents girondins, mais cela n'est point hors de doute. Sur son pas- sage, elle refoula, soumit ou détruisit quelques colonies ibé- riques; elle laissa des familles pour garder les meilleurs endroits, le port de Bordeaux et les passages du fleuve'. Au delà, elle traversa sans s'arrêter les Landes et les Pyrénées ibéro-ligures-, et, par Roncevaux ou le rivage, elle arriva dans les joyeuses terres de l'Èbre supérieure Mais au sud des montagnes, les Celtes ne purent prendre pour eux aucun domaine important. Ils étaient trop peu nom- breux ou l'Etat des Ibères était encore trop fort pour qu'une bonne place leur fût donnée. S'ils l'ébranlèrent ou le dislo- quèrent*, ils ne l'ont supplanté nulle part. L'invasion fut rejetée vers le sud, hors du cours de lEbre, d.ms les hautes terres qui séparent sa vallée des bassins supérieurs des fleuves océaniques. Bon gré mal gré, le fort de la troupe dut s'arrêter sur ces plateaux ingrats où habitaient les hordes des bergers bébryces. Celles-ci furent peut-être alors transplantées dans les Pyrénées roussillonnaises^ : les Celtes les remplacèrent ^ Mais ils ne réussirent même pas à conserver leurs noms nationaux on ne constate aucun nom de nation durable, mais seulement le nom collectif de Celtes, et cela signifie bien que les dilTérents éléments de l'armée d'invasion n'ont pas été assez forts pour se constituer en peuplades indépendantes : ils sont restés sous le nom qu'ils avaient en entrant dans le pays. 1. Si les Boii ou Boiatcs du pays de 13uch sont celtiques et non préceltiques, c'est sans doute à cette date qu'il faut placer leur établissement au passage de la Leyre et autour du bassin d'Arcachon : la terminaison -atcs indiquerait alors leur inélanf;e avec une tribu de Ligures (cf. p. 278, n. 2). 2. Il n'y a aucun nom celti(iue ancien dans cette région. '■i. Les Berones (Rioja Alta) passaient pour mêlés de Celtes (Slrabon, III, 4, Ti et 12j : ce seraient, dans ce cas, les mieux pourvus des Celtibères, mais cette origine n'est point prouvée. Leur situation est en tout cas le long ou prés de la route pro- bable de l'invasion, qui n'est aulre ipie la future route de Saint-Janiues. 4. CL p. 280. 5. CL p. 230, 200, 200. 6. Kiepert, p. 103-164, ajustement noté le caractère pastoral des établissements celtiques en Espagne; il faudrait indiquer aussi, probablement, leur caractère métallurgique (cf. p. 308, n. 3). LKS Cl'^LTES EN ESPAGNE. 307 et à former des Etats de leur langue et de leur race; ils ne purent que se mêler avec ce qui restait d'indigènes, f^a ])opula- tion qui naquit de ce mélange portera désormais le nom de Celtibères : belliqueuse, hardie, prompte au pillage, rebelle à l'obéissance, d'ailleurs à demi sauvage et longtemps impropre à la vie municipale, elle oublia vite ce qu'il y avait de plus aimable dans les habitudes celtiques, et elle prit quelque chose de la rudesse et de la stérilité des terres broussailleuses où elle avait élu domicile '. Le gros des Celtes était donc écarté des larges vallées qui menaient aux meilleures terres de l'Espagne. Mais plusieurs bandes réussirent à se glisser à travers les peuplades indigènes qui gardaient les plateaux des deux Castilles. L'une descendit le long du Guadiana et parvint à se iixer non loin de son embouchure ■; une autre, en suivant le Douro, s'établit près de Salamanque^; une troisième encore, poussant plus loin, ne s'arrêta qu'aux limites mêmes du monde, sur les terrasses de la Galice qui regardent l'Océan Atlantique et le cap Finistère \ 1. Cf. ch. XII, g 3. Slrabon, III, 2, lo; 4, 13; Diodore, V, 33-34 (Posidonius). L'exacte délimitalion de la Celtibério était déjà très difficile pour les Anciens : il est probable que ce nom fut d'abord limité à la région des monts Ibériques de Castille et d'Aragon, sierra de Moncayo, Serrania de Guenca, etc. (Numance chez les PeU-ndones, Pline, 111, 20; Bilbilis, Ségobriga, entre Tolède et Guenca, Strabon, III, 4, 13), et qu'il s'est abusivement étendu aux Arévaijues et aux Vaccéens du plateau de la Vieille Gastille (cf. Strabon, l. c). Il semble donc que les Geltes, sauf exception, aient été rejetés droit vers le sud. — En tout cas la région celti- bérique est remarquablement pauvre en noms celtiques (aucun -danum d'origine ancienne, -briga est précelti(iue, p. 2.ï9, n. 1 ). et tout autorise à croire que la langue gauloise y fut oubliée de bonne heure (cf. Hiibner ap. Wissowa, III, c. 1887, et MonunienUi. p. 82); les noms d'hommes et de dieux caractéristiques des pays cel- tiques ne s'y trouvent qu'en infime quantité. Conlra, Cuno, p. (il et suiv. 2. Dans l'Alemtejoet l'Algarve, Strabon, III, 1, G; 2,2 et 15; 3, .5 : les mss. donnent, suivant les passages, KeXtoc et Kslz.Y.oi; Pline, lit, 13 et 14 : Celliri; PtolémC-e, 11, 5, 5 : \\zlz:A.oi (délimitations très douteuses; peut-être ceux de Diodore, XXV, 10). G'est la marche entre Tartessus et la Lusitanie. La celticité des gens de ce pays ne me paraît pas hors de doute, le nom ayant pu être donné à tort par les Grecs et les Ilomains à des épaves du monde ligure. 3. D'après le nom de Cdticojlavia (C. I. L., II, 880) près de Salamaniiue. Aux frontières des Lusitans, Vettons, Vaccéens, Astures. 4. Pline, IV, Il 1,1 18; Mêla, III, 9, 10, 12, 13; Strabon, 111, 3, .'5; Florus, I, 33, 12. Geux-ià sont appelés (:clllci et dits parents de ceux du Guadiana (Strabon, l. r. ; 308 LES COXOLETES GAULOISES EN EUROPE. Toutes trois firent souche de tribus ou de petites peuplades, qui recevront pendant des siècles le nom de « Celtes » ou de « Cel- tiques ». Mais, si hardis et si heureux qu'avaient été ces aventuriers, ils s'étaient bornés à insérer leur nom et leur domicile dans les marches au sol moins riche qui séparaient les unes des autres les grandes nations espagnoles, Cempses ou Lusitans, Ibères et Tartessiens '. Ils n'ont remplacé ni détruit aucune d'elles. Au delà des Pyrénées, ils n'ont fondé que des colonies éparses -, et dans les terres qu'on se disputait le moins ^; et ces colonies lointaines, environnées et submergées par des peu- plades étrangères, et sans cesse mêlées à des habitudes qui n'étaient point les leurs, n'ont presque plus retenu que le nom de Celtes comme souvenir de leur première origine* (vers 400?''). VI. — ACIIKVEMEXT DE LA CONOUKTE DE LA GAULE Au fur et à mesure que les Celtes colonisaient au loin, ils prolongeaient autour d'eux, dans la Gaule même, leurs l'Iiiio. IIL W. Ils hahikiient surloul la vallée du Taiiibre; le cap Finislcre s'ap- pelait (Jclticiiin. C'est le pays entre Lusitans et Galiciens. Même réserve que pour ceux (lu sud du Portugal, p. 307, n. 2. 1. CL p. 2o8-2C0. Voyez la carte de Kiepert (réserves faites sur les noms en briga, qui n'ont pas été apportés par l'invasion celtique, p. 259, n. 1). 2. CL Strabon, lU, 3. 5 : KaTasj.£Îvxi T/.îoxTOÉvTa; ai)z6b:. 3. Il semble cependant ([ue les Celtes aient pris, en Espagne, de bonnes mines, l'étain des îles de la Galice? (Mêla, III, 47) et le fer de Bilbilis. 4. CL p. 307, n. L 2 et 4. "i. Cette date pourrait être reculée vers 470, si l'on tenait compte de ces deux faits : Aviénus ne connaît pas les Celtes sur les rivages espagnols, et Hérodote les mentionne après les Cynétes de l'Algarve {II, 33: IV, 49), ce (jui peut paraître se rapporter à ceux de l'.\lemtejo ou de la Galice. Mais les textes d'Hérodote, mettant dans une même région les Celles, la ville de Pyréné, les sources du Danube, ne peuvent être regardés que comme un rapprochement incohérent de choses très distantes. CL p. 230, n. 4. — Éphore (Strabon, I, 2, 28; IV, 4, fi; fr. 38 et 43) et Ératostliêne (Strabon, II, 4, 4) prolongeaient la Celtique jusqu'aux environs de Cadix ; mais, dans ce cas, « Cellifjue •• avait le sens général de pays ou peuples de l'ouest : car, dés qu'Ératosthêne en venait au détail des côtes espagnoles, il ne mentionnait plus de Celtes, o-jSa[;.o-j jjiixvr.-ai (Strabon, II, 4, 4i. — Je crois de plus en plus a. la nécessité de restreindre l'élément celtique en Espagne : je dis celtique, c'est-à-dire postérieur à l'invasion du iv' siècle, elje ne dis pas ligure. Cf. p. 259-260. ACHEVEMENT DE LA CONQUÊTE UE LA (lAULE. 309 domaines ininiédiats. Le long des routes suivies par ceux qui émigraient au delà des monts, il se formait peu à ])cu de nou- velles nations qui élargissaient la masse compacte de TKmpire celtique. Ce fut alors qu'il déborda, bien en dehors des terres de la France centrale, jus([u'à toucher les rivages des deux mers (400-300?)'. On vient de voir que, du côté de l'Océan, Bordeaux passa du pouvoir des Ibères ;ï celui des Celtes : une tribu de Bituriges y fit souche de peuple, et les Jîituriges Vivisques grandirent, comme un pied de gui, sur un sol étranger-. En amont aussi, et sur tous les points où le fleuve était navigable ^ les Celtes atteignirent, traversèrent et gardèrent la Caronne ''. Ils occu- paient Langon, port et lieu de passage important'; la peuplade des Nitiobroges se constitua dans la plaine agenaise aux riches cultures''; Toulouse tomba sous l'empire d'une nation popu- leuse, les Volques, parente et homonyme de celle qui venait de conquérir le Danube bavarois. Ligures et Ibères durent s'éloi- gner de la grande rivière, qui devint celtique sur ses deux rives. Il est vrai qu'on leur laissa le haut pays ' : nulle part, les Celtes ne cherchèrent à dépasser la lisière des forêts qui cou- vraient les coteaux de la rive gauche et dont les lignes sombres s'entrevoyaient dès les bords du fleuve. Alors qu'ils péné- trèrent très profondément dans les Alpes, ils se sont tenus assez loin des Pyrénées : cela, sans doute, parce qu'ils n'ont envoyé que de faibles contingents vers l'Espagne, qu'ils ont perdu de très bonne heure toute relation avec leurs congénères de la 1. Cf. MûllenhofT, II, p. 247 et suiv., p. 279 et suiv. 2. Comparez son nom de Viuisci, « les guis? ", avec ce que Strabon dit d'elle (IV, 2, 1) : 'Ev Toiç 'Ay.o-j'.Tavotç àA).ôç\jX),ov c'Sp-JTat. 3. Us s'arrêtaient vers le confluent du Salât. 4. Sauf peut-être dans la région de La Uéole où les Basâtes, qui n'étaient pas des Celtes, semblent avoir retenu les deux rives; cf. Iiiscr. roin. de Bord., 11, p. 142 et 176-8. 5. Portas Alingoids, Sidoine, Epist., VIII, 12, 3; de ad-Lingones? 6. Sans doute, avec les Allobroges, un des rameau.v d'une peuplade de Bro. G., I, 1. 1): Ipsonun Ungua ■Cella' , DU NOM DE GALATES OU GAULOIS. 319 connaître aux peuples civilisés ce nom de Galates. Les Hellènes l'entendirent des compagnons de Brennos', et les Italiotes des auxiliaires des Insubres'. — Mais ni les Grecs ni les Latins ne purent s'habituer à donner aux Celtes et aux Galates le nom qui leur convenait seul, et, de même qu'ils avaient attribué à ceux-ci la vieille appellation celtique, ils étendirent de même aux Celtes le vocable nouveau de (ialates ou de Gaulois •\ Les deux noms devinrent donc synonymes chez les écrivains ^ noslra Calli apijcllanltir. Si les Celles ne s'niii)li(|uaient pas à eu.x-iuèines ce nom à^^ Gaulois uu do Galates, ([ui était indigène, c'est que ce nom était réservé à un autre groupe de peuples similaires, el ce groupe ne pouvait être que celui des Belges. — Il est possible que, lorsque Strabon appelle les Germains yv/,(7iovç FaXot-a; (VII, 1,2; cf. p. 243, n. 3), ce dernier mot ait eu chez la source du géo- graphe le sens restreint de Galates ou de Belges. — Pausanias (1, i, l, d'après Timée?) a également bien remanjué que les peuples de la mer du Nord se sont appelés Celtes d'abord, et Galates ensuite. 1. I.e mot de " Galates » apparaît pour la première fuis, je crois, dans les poésies provo([uées par l'affaire de Delphes et par l'invasion en Asie de 27S. poésies où il est, détail curieux, toujours associé à celui du « Mars des Celtes » (,Callimaque, Hymn. iriDeliiin, 173 et 183; Antholoçiie palatine, VII, 492). — Timée connaît l'expression de Galales. ([u'il semble distinguer très nettement de celle de Celtes : il fait des uns et des autres, en y ajoutant les Illyriens, les fils de Polyphème et de Galatée (cf. Geiïcken, p. loi), et il seuible d'autre part n'employer jamais, pour l'arrière- pays marseillais, que le mot de Celtes ou de Celtique (£»(; inir. mise, 85, 86; De plue, philos., m, 17, 6). C'est donc à lui que j'attribuerai la distinction faite par Diodore (V, 32, 1 ; cf. p. 318, n. 6) entre Galates au nord et Celtes au sud (cf. V, 21, 1, où le mot Galatie revient, avec les mêmes limites, l'Océan et la forêt Hercynienne). 2. Diodore (XXV, 13), à propos des guerres italiennes de 22.")-2, distingue très nettement Galates (Gésates) et Celtes. De même Plutar([ue, à propos des mêmes guerres [Marcelliis, 3. 7, 8). Cf. S 10 et ch. XI, S 2. 3. Cf. n. 1. 4. Cf. Diodore, V, 32, 1. Il y a, chez Plutarque {Camille, 15; cf. p. 314, n. 2) une bizarre interversion apparente des sens primitifs : O't Fa'/ârKt toy KsXtixoû ylvo-j;; mais, si l'on veut se rappeler que les Galates sont pour lui, comme pour Timée, les Belges, et que ces Belges ont la même origine transrhénane que les Celtes, le texte de Plutarque paraît au contraire aussi clair qu'exact. Plutarque fait du reste allusion à la même légende que Diodore, p. 318, n. 6. — La question du rapport entre les deux noms a été résolue do manières fort différentes; cf. les ouvrages cités p. 227, n. 1 et 2, p. 231, n. 1, p. 281, n. 1, et p. 290, n. 3, et, comme dissertations spéciales : en premier lieu, Gibert, Remarques sur les noms de Celtes, de (ialates et de Gaulois, dans ses Mémoires, 1744; [doni Martin], Eclaircissemens histo- ri. 1. Cicéron, Pro Fonteio, 10, 20 : Cum ijisis diis iininortalibus bclla riesserunt, etc. 2. Valère-Maxime, I, 1, Ext., 9. 3. Tite-Live, V, 47, 4; Diodore, XIV, 116, 6; Plutarquo, Camille, 27. 4. Diodore, XXII, 9, 4; Justin, XXIV, 6, 5. 5. Anthologie palatine, VII, 492; cf. Pausanias, X, 22, 4. 6. Clitophon apud Plutarqne, Par. min., 15, p. 309; cf. Plut., Romulus, 17. 7. Même à l'époque chrétienne, on parlait encore des septem [chiffre hiérati(}ue] Milesiœ virgines; Jérôme, Adv. Jovinianum, I, 41, Migne, XXIII, c. 272. 336 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. Chrétiens les invasions germaniques et les persécutions impé- riales*. L'Esprit du Mal semblait devenir le maître du monde "^ : les Gaulois violaient les tombes ^ n'enterraient pas leurs morts*, ne consultaient pas les devins ^ enlevaient, outra- geaient, massacraient à plaisir les femmes et les enfants"; ils avaient de faux poids ^ ils ne connaissaient que la raison du plus fort' et le tranchant de leur épée^ Un de leurs rois, au temps de la guerre contre Rome, avait fait la théorie de la violence primant le droit '", et il avait brutalement rappelé aux Latins vaincus que la défaite mettait les hommes en dehors de toute loi, et qu'elle était la sanction inévitable d'un anathème souverain ". A ces hommes du crime, les dieux grecs et romains oppo- sèrent des miracles pour protéger leurs cités et se sauver eux- mêmes. L'arrivée des Gaulois provoqua une merveilleuse épopée d'apparitions divines. Dans une ville de Phrygie, Her- cule, Hermès et Apollon révélèrent aux magistrats la caverne où les citoyens pouvaient trouver un refuge contre l'invasion '^ A Rome, une voix divine, sortie des profondeurs du bois de Vesta, conseilla de réparer les portes et les murailles, et menaça 1. Les Fa^aTcxâ de Clitophon devaient abonder en légendes de ce genre; cf. Stehelin, p. 12. 2. Gens... nata ad hoinimim interituin, iirbiuin slragein, Florus, I, 7, 4. 3. Diodore, XXII, 12; Plutarque, Pyrrhus, 26. 4. Pausanias, X, 21, 7. 5. Pausanias, X, 21, i. 6. Pausanias, X, 22, 3 et 4; Diodore, X.XXI, 13; Parthénius, 8. Pausanias, X, 22, 3 : prétendue anthropophagie (meurtres rituels de certains prisonniers?) ; cf. Dio- dore, Y, 32, 6. 7. Tite-Live, X, 48, 9; Plutarque, Camille, 28. 8. Plutarque, Camille, 17. 9. Ibidem, 28. 10. Plutarque, Camille, 17; cf. Polybe, II, 19, 9. 11. La fameuse expression : Toïi; v£vixr)iiivo'.ç oSûvri (Cam.,28; cf. Denys, XIII, 10), ou Vse victis (Tite-Live, V, 48, 9), n'est que la transcription littéraire de la malédic- tion à laquelle le droit religieux primitif soumettait tous les biens et tous les êtres des vaincus. 12. A Thémisonium, Pausanias, X, 32, 4 et 5. Intervention du fleuve-dieu Mar- syas à Célènes, X, 30, 9. LA PEUR DES GAULOIS. 337 de la prise de la cité'. Enfin, à Delphes, les combattants virent soudainement Apollon descendre dans son temple, accompagné d'Artémis et d'Athéné vêtues de blanc, et d'un cortège de héros; ils entendirent le frémissement des armes divines, ils furent éblouis par la lumière des éclairs ^ Et un saint enthousiasme agita la Grèce entière^ à la nouvelle que le dieu était venu prendre rang parmi ses peuples ^ Les poètes et les rois entretenaient soigneusement ces légendes, ceux-là par métier, ceux-ci par intérêt. A rendre les Gaulois si redoutables, on accroissait d'autant le mérite d'une victoire. Le moindre succès sur les Celtes devint, chez les Grecs, l'occasion de louanges sans fin et sans mesure; il donnait un prestige prodigieux : les statues, les dédicaces, les hymnes se multipliaient en l'honneur des vainqueurs '. A côté des légendes de l'effroi, on vit se développer la littérature des actions de grâces. Les combats contre les Galates complétèrent, dans la Grèce des Epigones, les luttes athlétiques : ceux qui en sortaient A^ictorieux leur durent la royauté ou la gloire, Sos- thène le Macédoniens Antigone Gonatas% Antiochus Soter^ Attale** et Pyrrhus S Savamment exploitée, la défaite des Gau- lois fut une des raisons de la rapide fortune du royaume de Pergame '" et de l'empire de Rome ". En réalité, les Celtes de ces invasions ne furent ni les atroces 1. Cicéron, De divinatione, I, 43, 101; Plutarque, Camille, 14. 2. Justin, XXIV, 8; Pausanias, X, 23, 2; Valère-Maxime, I, 1, Ext., 9. 3. Cf. Delphoi dans Wissowa, col. 2569. 4. Delphoi dans Wissowa, col. 2569; Pausanias, I, 4, 6; 13, 2-3; X, 16, 4; 18, 7; 19, 4. 5. Justin, XXIV, 5, 12-13; en 280. 0. En 279?; cf. ici, p. 303, n. 6. 7. En 277?; cf. ici, p. 304, n. 4, p. 348, n. 4. 8. Entre 241 et 235; cf. p. 304, n. 7. 9. Diodore, XXII, 11; Plutarque, Pyrrhus, 20; Pausanias, I, 13, 2; en 274. 10. Polybe, XVIII, 41 (24), 7. Cf. Ditlenberger, Or. Inscr., n"* 2G9, 273, 276; Pau- sanias, i, 4, 6; X, 15, 2; Tite-Live, XXXVIII, 16, 14. 11. Florus, I, 7, 3 : les dieux envoyèrent les Gaulois contre Rome, car ils vou- laient savoir an Romana virtus imperium orbis mereretur. Cf. Tite-Live, XXXVIII, cli. 17, 19, 20, 47 et 48. T. I. — 22 338 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. brigands ni les stupides profanateurs que les Grecs se plurent à dépeindre. Us méritaient moins d'injures et moins de craintes. C'étaient des Barbares assez semblables à bien d'autres; les peuples cultivés eux-mêmes pouvaient reconnaître chez eux la plupart des usages que leurs propres ancêtres avaient pratiqués. La force des Gaulois était toute apparente; la peur qu'ils ins- piraient, fort irraisonnée. Les hommes qui réfléchissaient pen- saient comme Polybe ' : il n'y avait pas à laisser s'émouvoir son âme par cette multitude de corps humains, et cela ne valait pas la peine, pour le monde civilisé, de renoncer à une seule de ses espérances. II. — ASPECT ET TEMPÉRAMENT PHYSIQUE2 C'étaient sans doute des corps admirables que ceux des Gau- lois, et les sculpteurs de Pergame trouvèrent, en les étudiant, un genre de beauté qu'avaient ignoré les contemporains de Phidias et de Praxitèle ^ Pour la première fois, l'art grec put s'inspirer de modèles barbares pour réaliser un idéal de la nudité virile*. Jusqu'alors, la Barbarie lui fournissait surtout des Asiatiques, à la figure terne, aux regards fuyants, aux gestes mous, aux lignes du corps dissimulées sous l'ampleur féminine des vête- ments "\ Elle lui présentait maintenant, dans ces Occidentaux, des types tout différents. Ils avaient des statures superbes, hautes et carrées, des corps droits et bien découpés, des muscles lourds et puissants, avec cette tendre blancheur que donnent des chairs plus pleines. Il régnait chez le Gaulois une sorte de i. Polybe, II, 35, 8 : Oute... av tic àTtûa-ratr, Trj; T£>,£UTa:a; ilizicoç. Cf. le di.scours (le Caniillp : Appien, Celtica, 8; Dcnys, XIV, 9. 2. Tous les textes précédés de cf. se rapportent aux Gaulois de la Gaule propre, tels qu'ils nous sont décrits au premier siècle avant notre ère; les autres, sur les- quels nous nous appuyons ici, concernent les Celtes ou les Galales des invasions. 3. S. Rcinach, Les Gaulois dans l'art antifiue, 1889 (Rev. arch.), p. 3 et suiv. 4. To (iéyeôo; xal v.(x)J~o<; twv ffwjAaTtJùv, Polybe, H, 13, 7. 5. Dictionnaire des Antiquités, I, p. C73 et suiv. ASPECT ET TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. 339 grâce calme et alanguic qui tempérait l'aspect farouche de sa grande taille et de sa forte carrure'. Et les statuaires de l'Asie grecque ont bien su rendre ce mélange de vigueur et de mollesse que faisaient pressentir les contours de son buste et de ses membres-. Les ornements naturels de ce corps accentuaient ce contraste. Une cheA'elure blonde, longue et touffue, encadrait la figure'; une forte moustache, de même nuance, et aux extrémités légè- rement pendantes, coupait souvent la monotonie du visage*; parfois, une épaisse barbe couvrait le menton ^ Cette abondance et ce désordre de cheveux et de poils donnait aux Gaulois l'air d'hommes terribles, de Faunes armés". Mais des yeux bleus, très ouverts et très clairs, corrigeaient cette première impression par celle d'une douceur pénétrante'. La physionomie du Celte avait quelque chose de tendre et d'humain, que le type pure- ment grec de la statuaire antique olîrit trop rarement. Sur le champ de bataille, bien des guerriers gaulois se pré- 1. Celtes des temps de rAllin : Denys, XIV, 8, 12; Appien, Ccllica, 7; Florus, I, 13 (7), 4 ; Virgile, Enéide, VIII, G60 : Laclea colla. Gaulois de rillyrie et du Danube : Arrien, Anabase, I, 4; Plularque, Paul-Émile, 12. Celtes de Brennos : Pausauius, X, 20, 7. Celtes cisalpins en général : Polybe, II, 15, 7; Siiius, IV, 149-1."j4. Gésales : Florus, II, 4 = I, 20, I : Cnrpora plus qiiam humana; Pulybe, II, 30, 3; Pioperce, V, 10, 40. Galates d'Asie : Tite-Live, XXXVIII, 17, 3 et 7; XXXVIII, 21, 9 : Fusa et candida corpora... niuUa carne. D'où la fable du géant KeXtÔi;, père de la race (Denys, XIV, 1, .3). — Cf. Diodore, V, 28, I. 2. Notes 4 et 5. 3. Denys, XIV, 0, 1.5 (Celtes des temps de l'Allia); Tite-Live, XXXVIII, 17, 3 : Proniissœ et ruUlatœ coniœ (Galates d'Asie); Virgile, VIII, 039. — Cf. Diodore, V, 28, I. 4. Type dit du « gladiateur mourant » au Capitole, en réalité un Gaulois, et ré|)lique d'une statue faisant partie des ex-voto d'Atlalc \"\ Al>sence de mouslaclies dans le Gaulois blessé du Louvre, dans le Gaulois cascjné de Naples et le jeune Gaulois de Venise. — Cf. Diodore, V, 28, 3. Ti. Gaulois barbu de Venise. J'ai des doutes sur l'application à un Gaulois du groupe de la villa Ludovisi. Moulages de ces statues au Musée de Saint-Ger- !n;iin (Reinach, Catalogue, T éd., p. 191-3). (). Denys, XIV, 9, 15 : '0 p),o^upô; r?,? o'hzioç. -/iicç.ciy.'-f,o. — Cf. Diodore, V, 28. 2. 7. D'a])rès les monuments : si ce n'est ([ue la couleur bleue des yeux n'est ([u'une liypotlièse, faite d'après ce que les Anciens ont rapporté des Ciml)res, cœrulea pubes (Horace, Épodes, 16, 7); on peut cependant apidiquer (cf. de Bello- guel, I, p. 90) à celte couleur des yeux l'histoire de Celtes nyclalopes (Eudoxe ap. Didot, Fragm. hist. Grœc, IV, p. 407). 340 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. sentaient à cheval, ce qui faisait paraître leurs corps plus grands, plus droits, plus superbes encore. L'homme et l'animal for- maient alors un ensemble magnifique dans la parade, une masse redoutable dans le choc d'un combat'. Au reste, les Gaulois avaient l'orgueil de leurs formes et de leur chair ; et à cet égard, passé le premier frisson de terreur, les Grecs purent reconnaître en eux des frères de sentiment. De sévères précautions, dit-on, étaient prises contre l'obésité qui enlaidit et défigure'. On voyait souvent les plus grands et les plus beaux d'entre eux s'avancer au premier rang des combattants, étaler leur torse et leurs membres entièrement nus, comme pos- sédés d'un dieu, et comme si leur corps, tel que celui d'Achille, était invulnérable : si cette aveugle confiance dans la nudité militaire disparut d'assez bonne heure chez les Celtes italiens ^ au contact des épées et des javelots de l'Etrurie et de Rome, elle fut toujours conservée par leurs frères des régions barbares et lointaines, et quand ceux-là descendirent à leur tour les Alpes et le Danube, Latins et Grecs admirèrent de nouveau chez leurs adversaires la sainte folie de la chair '\ Ce type classique du Gaulois, consacré par les sculpteurs, les poètes et les chroniqueurs, n'était sans doute pas celui de toutes les myriades d'hommes qui suivirent Brennos et ses émules. Beaucoup d'écuyers et de fantassins ne devaient point avoir les cheveux blonds et une grande taille : les masses de vaincus, de marchands, d'aventuriers ^ que les Celtes traînaient après eux, ne leur ressemblaient pas. On a parlé, écrivait Pau- 1. p. 349. 2. Éphore ap. Strabon, IV, 4, 6. 3. Elle n'est mentionnée chez eux qu'à propos des invasions du temps de l'Allia (Appien, Celtica, 8; Denys, XIV, 9, 13; Claudius Quadrigarius, fr. 10). 4. Polybe (II, 28, 8: 29, 7; 30, 2 et 3) oppose la nudité des Gésates, en 225, aux vêtements des Insubres et des Boiens. Gaulois nus à Cannes (Polybe, 111. 114, 4; Tite-Live, XXII, 46, 6; cf. p. 493, n. 4); Galates combattant nus en Plirygie (XXXVIII, 21, 9). — Cf. Diodore, V, 30, 3 et V, 29, 2; t. II, p. 196-7. 5. Des Grecs se joignirent à Brennos, p. 301. ASPECT ET TEMPÉRAMENT PHYSIQUE. 341 sanias, de la grandeur étonnante de certains Gaulois : « j'ai vu les cadavres, et je n'ai rien remarqué d'exceptionnel ' ». Il y avait, dans la littérature historique des Anciens aussi bien que dans leur poésie et leur art, des formules de convention, des générali- sations commodes, dont nous sommes très souvent les dupes -. La supériorité physique constituait l'apanage des guerriers de profession ou de la classe dominante^; je me demande si les longues chevelures n'étaient pas la conséquence ordinaire des vœux faits lors de la prise d'armes, et si leur teinte dorée ne fut pas souvent artificiellement produite pour la gloire des chefs ou la joie des dieux* : car l'or passe toujours pour un s3^mljole de force ou de sainteté. Ces Gaulois décrits par les historiens et sculptés par les artistes n'étaient que l'élite des combattants, les meneurs de la bande conquérante, ceux qui forçaient l'attention des ennemis ^ Par malheur pour les Gaulois, leurs beaux corps avaient d'in- surmontables faiblesses. Faits pour les galopades capricieuses, ces hommes n'aimaient pas l'efîort continu et le travail régulier. Dès qu'une difficulté physique se présentait, ils lâchaient pied ou la torpeur alourdissait leurs membres. L'escalade d'une mon- tagne, la continuité d'une marche étaient pour eux des causes d'une rapide lassitude. Habitués aux climats plus rudes de la Gaule, de la Circumpadane ou des vallées danubiennes, la cha- 1. I, 35, 5 : je crois qu'il s'a^nt des Celtes du royaume de Cavaros, cf. p. 366. 2. Cf. Claudien, De cons. Stil., II, 240-2. 3. Plutarque, Cam., 17, o; Marcellus, 7: Pausanias, X, 20, 7; Claudius Quadri- garius, fr. 10 et 12, Peter. 4. Silius, IV, 202. 5. Au dire de Polybe (II, 30, 3). les Gésates avaient !j.«tî;w Ta atouaTa, et les Galates ou Bel^-^es, qui sont du même groupe, passaient pour licaucoup jilus grands que les Celtes (Diodore, V, 24). Il est donc possible que bien des traits dont se servent les écrivains pour caractériser les Celtes italiens de 300-349 aient été inspirés par les Gésates ou les Gaulois des invasions du siècle suivant (cf. p. 3.j2. n. 1). — Man- lius Vulso, parlant des Galates phrygiens, faisait très intelligemment remarquera ses soldats qu"à vrai dire il y avait nombre de métis parmi eux, beaucoup de dégénères et de mixti, de « Phrygiens chargés d'armes gauloises •> (Tite-Live. XXXVIII, 17, 9). 342 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. leur du Midi, au delà des Apennins et des Balkans, leur deve- nait intolérable. Ils perdaient en été le meilleur de leur éner- gie; ils manquaient de cette force de résistance au soleil et au travail que possédaient les corps secs et souples des montagnards ligures'. Et s'il fallait, aux abords du solstice d'été, continuer à se battre, à aller et venir, les Gaulois se laissaient vite tomber de fatigue, et leurs corps fondaient dans des sueurs épuisantes. La chaleur leur tuait presque autant d'hommes que la bataille ^. L'appétit de ces gros corps étonnait les Romains et les Grecs, qui furent longtemps très sobres : ceux-là se gorgeaient de viandes comme des bêtes fauves toujours affamées^; leur goin- frerie énorme et malpropre les faisait ressembler au Cyclope d'Ulysse, que les mythographes finirent par leur donner pour ancêtre*. Comme lui aussi, ils étaient d'incorrigibles ivrognes. La chaleur et l'action déterminaient chez eux un besoin irrésis- tible de boire ^' : ils oubliaient tout, et leur sûreté même, pour ces longues beuveries '' dont ne se déshabitue jamais un homme du Nord. Et comme, sur les terres qu'ils pillaient, un vin fort capiteux fut leur boisson, et d'autant plus dangereuse qu'elle leur était plus nouvelle, chaque expédition vers le 31idi devenait pour les Gaulois l'occasion d'ivresses formidables; ce qui assu- rait à leurs adversaires un avantage de plus : quand les Celtes cuvaient leur Ain, les Grecs et les Romains n'avaient que la peine de les saigner'. Et ces hommes qui, dans le premier 1. Cf. ici, p. 128 et s. 2. Chez les Celtes d'Italie : Appien, Celtica, 7 et 8; Denys, XIV, 8, 12: Tite-Live, V, 44, 4 (au temps de l'Allia) ; X, 28, 3 et 4 (bataille de Sentinum en 295); Polybe, III, 79, 4. et Tite-Live, XXII, 2. G et 7 (auxiliaires d'Hannibal en 217); Silius, XV, 716 et suiv. (auxiliaires d'IIasdrubal en 207) ; Tite-Live. XXXIV, 47, 5, et XXXV, 5, 7 (Boiens italiens en 194 et 193). Chez les Gésates des guerres ita- liennes de 225 et suiv. : Florus, II. 4, = I, 20, 1 et 2. Chez les Galates d'Asie : Tite-Live, XXXVIIl, 17, 7 (en 189). 3. Tite-Live, V, 44 (après l'Allia); Denys, XIV, 8 {id.). 4. Tiniée, p. 151, Gefîcken; Appien, lUyrica, 2; peut-être Pausanias, X, 22, 7. 5. Minime patientia sitis, Tite-Live, XXxiv, 47, 5; XXXVIIl. 17. 7; Denys, XIV, 8. (t. Polybe, II, 19, 4 : 'A^ôyou; olvosX-jyiai;. 7. Tite-Live, V, 44, 6: 45, 3 (après l'Allia); Plutarque, Camille, 23 (id.): Appien, TEMPÉRAMENT MORAL. 343 élan de leur course, paraissaient des demi-dieux augustes et indomptables, finissaient par devenir plus faibles que des femmes, plus veules que du bétail '. III. — TEMPÉRAMENT MORAL Leur tempérament moral reproduisait les qualités et les défauts de leur corps. Courageux, belliqueux, ils le furent comme tous les Barbares de l'Occident : à ce point de vue, ils ne valaient ni plus ni moins que les Ligures, les Thraces ou les Scythes, les Gan- tabres ou les Lusitans^ Et si l'on cite chez les Gaulois, Celtes ou Belges, chez leurs guerriers et chez leurs femmes, d'admi- rables traits de bravoure, de mort méprisée, de vaillance mili- taire, d'héroïsme familial, il n'est pas de nation antique qui n'en présente de semblables*. — Mais le courage, chez eux, était fait surtout d'élan, de confiance, de colère et d'orgueil \ Ils allaient droit cà l'ennemi, sans attendre et sans réfléchir. Ceci leur parais- sait une honte, que d'être attaqués les premiers ^ De tous les peuples antiques, aucun n'a fourni plus d'agresseurs que les Celtes. Leur intrépidité s'exprimait d'ordinaire par la provocation et le défi. Elle était une sorte de fureur', et non pas une forme de la volonté. Ccltira, 7 (id.). Plutaniue, ihid., 41 (en 367?); cf. Denys, XIV, 8. Diodore, XXIII, 21 (mercenaires d'Hasdrubal en 2.")1). Polybe, XI, 3, 1 (après la bataille du Métaure, 207); cf. p. 499. 1. Primaque eorurn prœlia plus qiiain viroruia, postrema minus quain feininaruin, Tite-Live, X, 28, 4; corpora plus (ianm.humana,...sical primas impetus eis major quam virorum est, ila seiiuens minor quam feminaruiii, Florus, II, 4, 1 ; Denys, XIV, 8. 2. P. 133; Strabon, III, 4, 17; 3, 3. 3. Pluliriiue, -i/naiorius, 22, p. 768: De virlutihus feminarum, p. 257-S ; Strabon, XII. 3. :V. 4. Cf. Mrabon, III, 4, 17. "i. l'Uitarque, Camille, 41; Tite-Live, XXXVIII, 17, 7; Polybe, II, 30, 4; 33, 2; Dion Cassius, XII, oO, 2-3. 6. Plutarque, Camille, 41. 7. Rabies Gallica opposée à Romana virtas (Tite-Live, XXXVIII, 17, 8); ot 5e sv ôpfïi ... xaôâuîp ta 8r,p!a (Pausanias, X, 21, 3); ôr,p'.ûoe; xal \j.xv'.%6v (Denys, XIV, lO)-velutferœ (T.-L., XXXVIII, 21, 8); de même Memnon, 28. 344 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. Aussi ne persistait-elle pas avec cette froide et muette opiniâ- treté que les montagnards des Alpes ou des monts Cantabriques montraient sur les champs de bataille *. La résistance d'un adver- saire, une difficulté imprévue leur faisaient perdre tout sang- froid; la défaite les décourageait au point de leur faire désirer la mort^ Ils étaient sujets à des terreurs paniques, qui étaient toute A'igueur à leurs membres, toute netteté à leur intelli- gence ^ Le Gaulois s'emportait en des crises de rage* semblables à des accès de peur : il ne se laissait jamais entraîner que par la passion, il était le jouet continu de pensées instinctives et de mouvements réflexes, qui le poussaient sans cesse aux frontières de la folie. A une audace d'exalté succédait un abattement d'enfant malade \ De l'enfant, les Gaulois avaient aussi la vanité ^ le caractère indomptable ^ le besoin de l'emportement ^ le goût des querelles, l'absence de jugement, le bavardage continu, l'inconstance des désirs® et l'impuissance à la discipline*". Ils étaient criards, rieurs*', hâbleurs*^ : « la passion régnait en souveraine dans leurs âmes, le raisonnement n'avait aucune prise sur elles; on ne pouvait jamais les décider à obéir '^ ». Le repos et le tra- vail étaient également impossibles à ces agités'*; le calme et la 1. Cf. p. 133; Strabon, III, 4, 17. 2. Pausanias, X, 23, 12. 3. Silius, XV, 719 {patrius gcnti pavor)\ Pausanias, X, 23, 7 et 8. 4. Polybe, II, .30. 4; Tite-Live, XXXVIII, 21, 7 et 8, 11 et 12; Pausanias, X, 23, 7 et 8; Denys, XIV, 10. 5. Tite-Live, XXXVIII, 17, 7; 21, 11 ; Dion, XII, .^0, 2-3; le même, XIV, 57, 6 6, p. 206, Boissevain. 6. Méya ètîi s^ia: çpovoOvrjç, Arrien, Analase, I, 4, 6: Polybe, V, 78, 3: Silius, VIII, 17. 7. Ingénia indomita, Tite-Live, XXXVIII, 12, 3; cf. XXI, 20, 8; Polybe, V, 78, 3; Silius, XI, 25; Florus, I, 13, 4. 8. Tite-Live, XXXVIII, 21, 7 et 8; ici, note 7. 9. Polybe, II, 21. 2-5; 32, 8; III, 78, 2; Silius, IV, 49-50; VIII, 16-17; Dion Cas- sius, XII, 50, 2-3. 10. Diodore, XXIII, 21: Polybe, II, 21, 2-5; V, 78, 1-3. n. Tite-Live, XXI, 20, 3: Diodore, XXIII, 21. Avec les réserves de t. II. p. 4.30 12. 'A)>a!;ôveç, Arrien, I, 4, 8; açpovo; àXaîJovesaç, Denys, XIV, 9, 15. 13. Polybe, H, 35. 2-3. 'Aneiâo-jvxai: xat 7t£?povr,|xa-ta(jLévo'j:, Polybe, V, 78, 3 14. Polybe, III, 79, 6; Tite-Live, XXXIII, 36, 8; Silius, VIII, 16-19. TEMPERAMENT MORAL. 345 monotonie de la vie en mer les exaspéraient'. Il leur fallait, à défaut de vin, s'enivrer sans cesse de bruit, de gestes et de désordre. Ils étaient le peuple aux corps et aux pensées mobiles. Ce fut une espèce d'hommes qui ne durait pas : Polybe, qui les dépeint ainsi, finit par les considérer, en sa qualité de raison- neur méticuleux, comme une humanité méprisable, incapable de vouloir et de se conduire -. C'était exagération pure. Ces ivrognes, ces écervelés et ces querelleurs ont su créer en Galatie, dans les vallées du Pô et du Danube, des Etats consistants et réguliers : car, lorsqu'ils se sont établis à demeure, ils ont choisi, pour leurs empires et leurs villes, des situations d'excellent rapports Les plus folles de leurs expéditions, celles de Rome et de Delphes, n'ont pas été trop mal conduites, et les Gaulois ont pu prendre à temps, l'une et l'autre fois, le chemin de la retraite. Brennos nous est représenté comme un soudard impie et sanguinaire : mais il trouva plus d'une fois des mots d'esprit*, et il savait fort bien la manière de mener ses hommes et de manœuvrer à travers les défilés de la Grèce''. L'orateur de l'armée des mercenaires car- thaginois, au temps de la guerre inexpiable, était un Gaulois fort éloquent, et qui pérorait en punique comme dans sa langue maternelle". La tradition a fait du vainqueur de l'Allia un ora- teur disert et prompt à la riposte : son « Malheur aux vaincus! » est une trouvaille, et si le mot n'est peut-être pas de lui, on jugea tout naturel de l'attribuer à un Celte ^ Les hommes de ce nom cultivaient l'hyperbole, l'apostrophe et les figures de rhétorique chères aux Grecs et aux Latins. Ils répondirent en un beau langage à Alexandre*. Ce sont des gens, dira plus tard 1. Tile-Live, XLIV, 28, 12. 2. II, 35, 2-8. 3. Pages :^04 et 377. 4. Diodore, XXII, 9, 4; Justin, XXIV, 6, 5. 5. Pausanias, X, 19, 8; surtout 20, 6 : O-jte Tiâvta àTCvîTo;, etc. 6. Polybe, I, 80, 1-6, p. 325, n. 3. 7. P. 336, n. 11, et le discours que lui prêle Plutarque. 8. P. 299. 346 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. Caton, qui ont un goût particulier pour les habiletés de la parole '. Avant de combattre, les chefs vantaient les exploits de leurs ancêtres et de leur peuple, et, comme les héros d'Homère, invectivaient leurs adversaires^. On ne peut affirmer qu'il existât déjà, chez les Gaulois, des poésies populaires ou des épopées militaires : mais cela est très vraisemblable. Le souvenir d'Am- bigat et de ses neveux, celui des migrations lointaines, et celui de la conquête du Capitole, ne se seraient point conservés s'ils n'avaient été pieusement entretenus par des récits ou par des chants ^ A la différence des Ligures* leurs vaincus, les Celtes avaient de la mémoire et tenaient à leur passé. Ils aimaient à en parler souvent, avec fierté et abondance. Le fait qu'ils vou- lurent toujours conquérir indique que leurs pensées s'étendaient au delà des besognes quotidiennes. Leur intelligence s'ouvrait largement vers le monde et la vie, vers l'espace et le temps. Il est enfin des vices qu'on ne leur a jamais reprochés que par accident : nul n'a dit d'eux, d'une manière formelle, qu'ils fussent méchants et fourbes. La légèreté de leur humeur les mettait à l'abri de ces pires défauts de ^àme^ A quelques exceptions près \ les Gaulois négligeaient à la guerre l'emploi du stratagème, si honoré chez les Grecs ^ Ceci est encore à noter : 1. C'est le mot célèbre de Caton, fr. '-ii [ap. Gharisius, p. 202, Keil) : Pleraque Gallia [la Circumpadane] duas res indastriosissimc prrseqiiilur, rem militarein et argiite loqui. Le sens d'argute est prudenter, subtiliter, callide, ingeniose ; cf. Thésaurus lingux Latinœ, II, 3, s. v. Cf. t. Il, p. 360 et 398. 2. Siliiis Italiens, IV, 279 et sniv. 3. P. 227-8, 253-4, 286-7, 294. 4. P. 131-2. 5. Leur infidélité dans les alliances était, dit Polybe, mobilité d'esprit (àôso-ta, II, 32, 8) plutôt que trahison, cf. 111, 40; 78, 2 (où revient ce même mot). Violation exceptionnelle du droit des g:ens par les Sénons vers 283 (Appien, Celtica, 11). Série de perfidies et d'infidélités de la fameuse troupe des Gaulois parjures (Polybe, II, 7, 5-11 : ici, p. 327). Le de perfidia et feritate Galloriiin de Persée n'est qu'un argument d'avocat (T.-L., XLIV, 26, 12). 6. Celle de la silva Litana chez les Boiens en 216 (T.-L., X.KIII, 24, 7; cf. Polybe, III, 40, 12); Brennos, capable (7o:pi<7aa-:a è: tio/cijl'O'jc ilvjpzï-/ (Paus., X, 20, 7). 7. Cf. César, I, 13, 6. " TEMPÉIlAxMENT MOUÂL. 347 ils ne peuvent souiïrir l'injustice. Leurs accès de colère viennent parfois d'une très noble indignation. La tradition rapportait que les Sénons marchèrent contre Rome pour venger le droit des gens, violé par des patriciens '. Ce droit, ils le respectaient chez eux-, et c'étaient, disait-on, les meilleurs des hôtes \ Les plus belliqueuses des nations passaient aussi pour les plus sages *, et quand Rome voudra négocier avec elles, elle n'aura pas à se plaindre de l'accueil fait à ses ambassadeurs \ Qu'ils aient convoité l'or avec passion ^ qu'ils aient violé des tombes pour en prendre \ profané des temples pour en voler ', qu'ils aient aimé la guerre par-dessus tout, et qu'ils aient été, en la faisant, des ivrognes, des pillards et des meurtriers éhontés'' : ils n'ont fait en cela que leur métier, on peut dire que leur devoir de conquérants barbares : ce que Platon et Aristote rap- pelaient à ceux qui sans doute traitaient les Celtes en sauvages exceptionnels '"; et au surplus, Grecs et Romains, qui leur adres- saient ces reproches, n'ont jamais agi autrement après toutes leurs victoires. « Malheur aux vaincus! » n'était que l'expression très franche du droit quasiment sacré que le dieu du vainqueur accordait à son peuple sur leurs ennemis à tous deux. Mais il s'agit de savoir si les Celtes étaient propres à autre chose qu'à voler et à détruire, et si leurs usages faisaient d'eux les ennemis irréconciliables de toute civilisation. 1. Tite-Live, V, 36, 6-8 ; Diodore, XIV, 113-4: Plutarque, Camille, 17 et 18. 2. Tite-Live, XLIV, 27, 3. — Cf. Timée apud Diodore, IV, 19; De mirab. anse., 8o. 3. Cf. Parthénius de Nicée, 8 : $ùo?£V!av. 4. César, des Volques du haut Danube, VI, 24, 3 : Suininain justitiœ opininiiein. 5. Gaulois du Norique ou Taurisques : T.-L., XXXIX, .j5, 1-4 (183); XLIII, 5, 10 (170); XLIV, 14, 1-2(169). 6. 01 FaXâ-at l'svo; inlr^Tx6-0L-o'/ /f;r,aàTwv, Plutarque, Pvrrhus, 26. De même T.-L., XXI, 20, 8. 7. Affaire d'Égées en Macédoine vers 274 (Diodore, XXH, 12: Plutarque, Pyrrhus, 26). 8. Atfaire de Callium en 279, Pausanias, X, 22, 6 ; affaire de Delphes, p. 300 et suiv. y. Pausanias, X, 22, 6, cf. 3 et 4. 10. Aristote, PoW/gue, IV (VII), 2, 5, p. 1324 6; Platon, Lois, I, p. 637. 348 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. IV. — USAGES MILITAIRES i Il est vrai que, durant ces deux siècles, les Grecs et les Ita- liens connurent les Gaulois surtout comme des ennemis, et ne les virent presque jamais que sur des champs de bataille. Celtes et Belges avaient trois façons de combattre. Le char de guerre fut sans doute autrefois en usage chez les nobles : presque aucune aristocratie du monde primitif ne l'a ignoré. Le Gaulois combattait debout sur la plate-forme, lan- çant de la main la pique-jaA^elot^ Mais c'était là une vieille cou- tume, que les Celtes émigrés laissèrent tomber en désuétude : ni les vainqueurs de l'Allia ni les pillards de l'Orient n'y ont d'ordinaire recours dans les rencontres sérieuses. Le char n'est destiné qu'aux jours de parade ou à des troupes auxiliaires'; peut-être n'était-il plus répandu, au troisième siècle, que chez les derniers venus du monde gaulois, les Belges ou les Gésates des Alpes et du Rhin^. Les bandes celtiques comprenaient une nombreuse infanterie. Brennos avait cent cinquante mille hommes de pied^ On peut supposer que ces fantassins, d'ordinaire maladroits et faciles à repousser ou à refouler, étaient les populations A^aincues que les Gaulois conquérants entraînaient à leur suite : et sans doute la 1. [Bourdon de Sigrais], Considérations sur Vesijrit militaire des Gaulois, 1774. p. 1-90. 2. Properce, V, 10, 42. 3. Je le trouve mentionné à Sentinum en 293 (essedis carrisque, Tile-Live, X, 28, 8 et 9): mais : 1° ces chars sont-ils gaulois? 2° ils sont placés en réserve et derrière GalUcum equitatum, qui est la force principale. Cf. note 4 et p. 330. 4. A Télamon, en 223, où il y a des Gésates, les chars sont également èxtô?, etc. (Polybe, II, 28, 5: cf. 23, 4). Properce, V. 10, 42. Diodore les mentionne chez les Bre- tons du ni* s., sans doute avant l'invasion belge (V. 21, d'après Timée ; cf. p. 420) : il y fut, je crois, d'importation celtique ou galate, quoique Lucain semble dire le contraire (mons Siaçî'pîtv ôoy.oOvxe; (écrit pour l'année 222). 6. Cf. p. 329-330, 340. Les Taurisques (?) tenaient à importer des chevaux d'Italie (T.-L., XLIII, 5, 9). 7. Cavaliers contre géants anguipèdes, surtout dans les sculptures gallo-romaines de la Belgique; t. II, p. 141. 8. Cf. p. 283, n. M. 350 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. écuyers se tenaient à portée du maître : était-il démonté, l'un d'eux lui présentait aussitôt une nouvelle bête; était-il blessé ou tué, un des suivants prenait sa place, et toujours à cheval. Il ne fallait pas qu'il y eût jamais un seul vide dans l'escadron •. Cela faisait une muraille vivante et mobile, toujours homogène et compacte, où les brèches étaient réparées sur-le-champ. Grecs et Romains, qui étaient surtout des fantassins de trait et d'arme blanche, durent leurs principales défaites à la surprise ou à l'épouvante que leur causèrent ces milliers de cavaliers, arrivant et grondant comme les flots du mascaret à la marée montante : aucune ligne d'infanterie ne semblait pouvoir résister à leur choc subit ou à leur poussée continue. — A la bataille de Sentinum, par deux fois, Décius essaya d'abord, avec ses sol- dats montés, d'enfoncer la barrière des escadrons gaulois : il dut reculer, au moment où il tentait une troisième charge. Alors, la masse ennemie s'ébranla à son tour avec un bruit formidable ^ et tout chez les Romains, bêtes, hommes et armes, fut rompu, brisé et disloqué en un instant. Le désordre et la peur gagnèrent les premiers rangs des légions : et quand les chevaux des Gaulois eurent achevé leur élan et ne purent plus écraser des soldats, leur infanterie se présenta pour combattre les manipules disloqués (295) K Mais le Gaulois s'armait mal. Il avait trop de confiance dans l'élan de sa bête et la force de son corps. Sur lui, aucune arme défensive vraiment efficace : le casque^ et la cuirasse^ sont 1. Pausanias, X, 19, 9; Tite-Live, XLIV, 2G, 3 (mercenaires appelés par Persée en 168); Plutnrque, Paul-Émile, 12 (les mêmes): cf. p. 349, n. 1. 2. Tite-Live fait intervenir ici les chars de guerre de la réserve; cf. p. 348, n. 3. Z, X, 28, 8-11. — A ïélamon de même (en 225), un très grand combat de cava- lerie, mais heureux pour les Romains, a précédé la rencontre des deux armées de pied (Polybe, 11, 28, 10). — Charge de cavalerie galate cu/n magno tumulta a Gubal- lum en Galatie en 189 (Tite-Live, XXXVlll, 18, 5): près de l'Olympe dans la même campagne (XXXVlll, 20, 3). 4. 11 n'en est question, chez les Celtes, que dans Silius, à propos des Sénons (1, 624). 5. Plularqtie, Marcellus, 7 et 8. Peut-être Polybe, 111, 62, 3. Chez Dion Cnssius, Xll, 50, 4, .< cuirasse » est pour « baudrier » (F'iorus, 1, 20, 3). L'absence de cui- rasse résulte également de tous les textes des notes 1, 2, 4, 5, 6 de la p. 351. USAGES MILITAIRES. 351 l'apanage de quelques chefs, et encore y voient-ils plutôt un ornement qu'une protection. L'usage du bouclier est universel'; mais les cavaliers ne s'en servent point; et, comme il est très long et très lourd-, qu'il est destiné à couvrir le corps dans toute sa hauteur, il n'a pas cette précieuse mobilité du bouclier rond ou convexe des Méditerranéens, qui, rivé au bras, s'agi- tant avec lui, rapidement présenté au moment utile, abrite sans cesse la partie menacée. La force et l'obstination du soldat grec ou romain tenaient beaucoup à l'excellence de ses moyens de défense : avec sa cuirasse collée au corps, la tête abritée sous le casque, le bouclier en perpétuel mouvement, le légionnaire ou le phalangite faisait l'effet d'une forteresse mobile, douée d'intel- ligence et de vie ^ Le Celte mettait son honneur à ne se couvrir que de ses larges braies et de son sayon flottant*; et les Belges ou les Galates n'avaient pas encore renoncé à se dévêtir à l'heure de la bataille ^ Même au second siècle, même dans ce milieu d'Asiatiques où régnait, avec la peur des blessures, le culte de la cuirasse, plus d'un Gaulois phrygien regardait comme un devoir de se présenter au combat sans arme défen- sive, et le torse nu ^ Pour l'attaque, les Gaulois avaient trouvé l'arme qui convient le mieux à des cavaliers ou à des fantassins de grande taille : la longue épée de fer, sans pointe \ large, plate, au double tran- 1. Chez ceux des temps de l'Allia (Plut., Cam., 41 ; Denys, XIV, 9 et 10: Clau- dius Quadrigarius, fr. 10); de Brennos et autres (Pausanias, X, 20,8; 21, 2: Diod., XXII, 11; Polyen, IV, 0, 17;; de Galatie (n. 2); d'Italie, Gésates et autres (T.-L., XXII, 46, 6; Polybe, III, 114, 4; cf. n. 2). 2. Scata longa... et... plana (Tite-Live, XXXVIII, 21, 4, chez les Galates d'Asie); sans doute aussi trop étroits par rapport à la largeur des corps (ih.) : c'est peut- être ce que veut dire Polybe, II, 30, 3 (Gésates venus en Italie). Son utilité se marque surtout dans les cas de « tortue », lorsque Galli structis antc se sentis con- ferli starcnt (Tite-Live, X, 29, G; XXXV, 5. 7); cf. p. 340. n. 2. 3. "01» xà o-aj}jLaTa ... âv ^-jXaxr,, Denys, XIV, 9. 4. Au moins au m" siècle; Polybe, II, 28, 7 (Télamon). 5. Polybe, II, 28, 8 (Télamon): "cf. p. 35.'i. 6. Tite-Live, XXXVIII, 21, 9. 7. Cf. cependant le Galale Ludovisi (si c'est bien un Galate), ici, p. 339, n. o. ol cf. p. 372. n. 4. 352 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. chant effilé', celle qui permet à un bras vigoureux, mis en branle du haut d'un cheval, d'entamer ou d'abattre le corps d'un adversaire. Ils tenaient à cette arme*; ils en forgèrent, pour leurs multitudes, d'énormes quantités : c'est sans doute à cause d'elle qu'ils occupèrent si souvent en Europe les gise- ments de fer, et qu'ils devinrent, au détriment du bronze, les principaux propagateurs du nouveau métal. La grande épée leur assura peut-être la victoire sur certaines populations ligures ou illyriennes du Centre, encore peu habituées aux armes de contact; sa force tranchante a dû être pour beaucoup dans le premier émoi du monde méridional, qui n'était plus familiarisé qu'avec les courtes épées de pointe. Véritable sabre de cava- lerie, l'arme celtique semblait avoir ce double avantage de tenir l'ennemi à distance et de pouvoir l'atteindre. Mais les adversaires des Gaulois reconnurent vnte les défauts de cet instrument redoutable. Contre le péril de la taille, les Romains renforcèrent l'armature de leurs boucliers et de leurs casques : et l'épée gauloise, molle et mal trempée, à la lame trop mince, se faussa aux premiers coups \ Elle ne frappait pas d'estoc : pour l'écarter, les soldats latins n'eurent qu'à s'armer de longues lances \ Lourde et encombrante, il était malaisé au bras de la manier avec rapidité et précision: le Gaulois frappait 1. Guerre de 367 : Plutarque, Camille, 41 et 40; Appien, Celtica, 8; Denys, XIV, 9 ([jLâx«-P*' y-onibc; 'jTCep(j.T,xEtc) ; Polyen, Vlll, 7, 2; peut-être Florus, I, 13, 4. Guerres d'Italie au ni' siècle : Polybe, II, 30, 8; 33, 3; Tite-Live. XXII, 46, 5. La longueur varie de 0,95 à 1 mètre; la largeur, assez peu variable d'un bout à l'autre, mesure de 43 à oo millimètres; cf. les ouvrages et les objets cités p. 372, n. 4. On peut toujours se demander, en ce qui concerne les Celtes de l'Allia, si les historiens ne leur ont pas donné l'armement des Gaulois du m' siècle; cf. p. 341, n. 3, p. 333, n. 7. 2. Pages 372-373. 3. Les objections que l'on peut faire à ces assertions touchant la mauvaise qua- lité des armes gauloises, de Polybe, II, 33, 3 (àTio^jaTpoûvta'. y.ci.\j.r.-:6\).Bvixi) et de Plutarque, Camille, 41 (xx[A7rT£(T6xs la'/y v-at onzloxiaBx'.), ont été exposées par Bourdon de Sigrais {Considérations sur l'esprit militaire des Gaulois, 1774, p. 26-7), et par S. Hei- nach, L'Épée de Brenmis (L'Anthropologie de 1906). J'hésite cependant à croire que les détails de la bataille de 223, chez Polybe. ne proviennent pas de témoins oculaires. 4. Guerre de 367: Plutarque, Cam(7/f, 40 et 41. Guerre de 223 : Polybe, II, 33,4 et 3. USAGES MILITAIRES. 353 sans viser, avec un mouvement de tout son corps, comme un bûcheron qui veut fendre un billot de bois. Rien de plus facile, pour un adversaire averti, que d'éviter de tels coups : l'arme du Barbare tombait alors dans le vide, et il demeurait lui-même ébranlé et démonté par l'inutile effort qu'il avait fait, incapable de répondre à une riposte un peu vive'. Cette épée ressemblait à son maître : elle était, comme lui, faite pour l'ostentation et destinée à l'inconsistance. Enfin, aucun engin sérieux n'appuyait, dans l'armée gauloise, le jeu des épées. Les lances, longtemps chères aux Méditerra- néens, n'ont joué sur les champs de bataille celtiques qu'un rôle insignifiant'. Archers et frondeurs n'y apparaissent presque jamais ^ : la pierre et la flèche, si familières aux Ligures vaincus, ne sont plus, chez les Celtes, des armes de guerre, mais des instruments de chasse : on dirait qu'ils les méprisent comme indignes du vrai combattante L'emploi des armes de jet à main, javelots, piques, hastes ou pieux, n'était plus fréquent que chez les Belges et les Gaulois des Alpes % et peut-être est-ce pour cela que les Celtes de la Circumpadane ont appelé si sou- vent à leur aide leurs congénères transalpins \ Mais l'arme favorite de ces auxiliaires, le g3esum\ sorte de pique-javelot, i. Ce qui précède, d'après Denys, XIV, 10. 2. Elles sont cependant mentionnées par : 1° Denys, en Italie, en 367 (XIV, 9), dans une guerre sur laquelle nous n'avons que peu de renseignements; 2° Tite- Live, chez les cavaliers sénons de 295 (X, 26, 11); 3° Tite-Live, en 217, chez un cavalier insubre (XXII, 6, 4); 4° Sisenna, sans doute dans les mêmes événements (fr. 29 et 71, Peter); 5" Élien, Hist. var., XII, 23 (source ancienne); 6° chez le chef des Gésates en 222 (Plutarque, Marcellus, 7). 3. Peut-être en 358, T.-L., VII, 14, 4. 4. Chez les Galates en 189 (Tite-Live, XXXVIII, 19, 6 et 21, 5) : Minima apparatiis missilium telorum cura fuit... Nec tela jain alia habebant prœter gladios. — Cf. Strabon, IV, 4, 3. 5. Diodore (XIV, 115, 1) parle cependant de javelots usuels chez les Celtes de l'Allia; cf. n. 7. On peut aussi rappeler ici la matara ou mataris, arme de même nature, mentionnée dans les guerres contre les Celtes d'Italie : Tive-Live en 350, VU, 24, 3; Sisenna, fr. 29 et 71. Peut-être la caleia, t. II, p. 193. 6. Pages 326 et 448-4.50. 7. Properce, V, 10, 43. Virgile en arme les Gaulois de 390 (Alpina gxsa, Enéide, VIII, 662 •. cf. p. 341, n. 5, p. 352, n. 1. Alpina gœsa chez Silius, I, 629. Le mot parait être passé du gaulois en latin. — Cf. Diodore, V, 30, 4. T. I. — 23 354 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. était trop longue et trop lourde, maladroite et capricieuse, assez facile à éviter, et, lancée à distance, elle ne faisait peut-être pas de très profondes blessures ' : quelle différence d'avec le javelot romain, plus court, plus léger, résistant et acéré, qui, toujours fidèle à la direction qu'on lui imprime, conservait à vingt-cinq mètres sa force meurtrière ! Le légionnaire n'a à redouter, s'il est de sang-froid, ni le choc du cheval et la course de l'homme, ni la longue épée ou la pique de jet : il a, avec son javelot, une arme d'avant-garde qui le protège sûrement^. La victoire des Barbares sur les Méridionaux ne sera donc jamais que le résultat d'une surprise, ou, comme disaient les Anciens, d'une terreur venue des dieux. — Ce qui dispersa les Romains sur les bords de l'Allia, ce ne fut pas l'attaque même des ennemis, mais leur terriOante apparition. Ils virent soudain des milliers d'hommes, à la taille gigantesque^, dansant et gesticulant, agitant leurs chevelures, heurtant en cadence leurs boucliers et leurs épées\ hurlant des chants en une langue inconnue ', tandis que dos instruments aux formes fantastiques faisaient entendre des mugissements pareils à ceux des fauves" : il semblait que bêtes et humains se fussent réunis dans un amas formidable de vie et de bruit. Puis, de celte masse confuse, dominant toutes les autres clameurs, jaillit d'un coup le cri de guerre, poussé par la multitude, accompagné par les trompettes', répercuté au loin par l'écho des vallées. Et ce cri, appel magique et tout puissant au dieu des armées, chassa 1. 11 est à noter que Polybe ne nous montre jamais les Gésales se servant de leurs piques de jet. — Cf., sur ces questions d'armes, t. II, p. 192-198. 2. "AçuxTov [;É/.oç, Denys, XIV, 9, 13. Voir à la bataille de :J5S (Ap])if'n, Ccl- tica, 1) et autres; ici, p. 353. 3. Tite-Live, V, 33, 4 : M ultitudinein.... formas hoininnin invisilalns. 4. Appien, Cellica, 8; Denys, XIV, 9, 15. 3. Tite-Live, V, 37, 8 : Truci cantu... horrendo ciiucia complevcranl sono. 0. Polybe, 11, 29, mentionne deux sortes de joueurs d'instruments, p-j/.avr.TÔJv xal <7a).7:'.Y/.Ta)v : le premier instrument, tordu ou recourbé, le second, trompette à ancbe plus droite ou carnyx. — Cf. Diodore, V, 30, 3. 7. Cf. Revue des Éludes anciennes, 1904, p. 3a. USAGES MILITAIRES. 355 des âmes romaines le courage et respérance'; il ne resta plus aux Celtes qu'à dépouiller les corps de leurs adversaires-. Mais, lorsque les Grecs et les Romains se furent habitués à ces monstruosités militaires, et qu'ils purent leur opposer des procédés scientifiques de défense et d'attaque, ce fut un jeu pour eux que de remporter des victoires gauloises ^ — Lors de la bataille de Télamon, en 22o, les Latins virent d'abord la même « chose effrayante » * que leurs ancêtres auprès du ravin de l'Allia. Au premier rang de l'armée barbare, s'avançaient les Gésates transalpins, le corps nu, tous admirables de beauté et de jeunesse, faisant ressortir la blancheur de leurs chairs sous l'éclat des colliers et des bracelets d"or". Les Gaulois hurlaient ensemble, au son des trompettes et des cornes de guerre : « la terre elle-même semblait crier avec eux *^ ». Les Romains eurent un moment de stupeur". Mais la panique de l'Allia ne fut point répétée. Les légionnaires s'avancèrent et lancèrent le javelot. Contre la décharge, les Gésates avaient leurs boucliers : mais les traits, se succédant sans relâche, traversaient, se glissaient, pénétraient partout, et ce fut chez les Barbares une telle rage de ne pouvoir leur échapper, qu'ils se laissaient frapper et tuer sans combattre : « le javelot romain brisa la fierté gauloise » ". Derrière eux alors, les Celtes italiens s'avancèrent, la gmnde épée à la main : les légionnaires firent comme eux, les deux troupes prirent contact, et le corps à corps s'engagea. « Certes, 1. Tite-Liv(% V, 38, 6 : Simnl... clamor... auditus... fugenmt: Appien. CeUka. 8. 2. Tite-Live, V, 38, 7 jusqu'à 39, 1. Cf. p. 294, n. 7. 3. Polybe, II, 33, 1. — Outre la description de la bataille de 225, voyez celle de la victoire de Flaminius sur FOg-Iio (?) en 223 (Polybe, II, 33). —Voyez aussi celle d'Albe en 307, es sans les avoir créés. La question de la fibule, comme celle de l'épée (n. 4), demeure, encore que toujours un peu confuse, capitale pour les classements chronologiques. :î. Florus, II. 4=1, 20,4, etc.; ici, p.'iï."), p. 374, n. 4. On ne peut non plus aflirmer ([ue la forme première du torques soit indigène et celtique, et qu"il n'y ait pas eu des importations de ce genre d'objets (Tite-Live signale celles de torques d"or de cinq et de deux livres chez les Celles du Danube en 170 et 169; XLIll, 5, 2; XLIV, 14). 4. Peut-être dans le Norique même. — Celte grande épée de fer, l'épée gauloise des textes classiques ou du ni" siècle ou de La Tène II ou 111 (p. 3.')l-2 et suiv.), rem- plaça la plus récente épée de fer des temps de Hallstatt. épée courte, à pointe aiguë, copiée sur le modèle de l'épée de bronze. ^ On admet d'ordinaire que cette courte épée de Hallstatt a été précédée, dans ce premier âge du fer, par une éi»ée longue, en fer, à pointe, première héritière de l'épée de bronze ; et on admet également qu'entre l'épée courte de Hallstatt et la grande épée gauloise, les Gaulois ont connu (période de La Tène I) une épée courte, à pointe, quelque chose d'analogue au glaive celtibérique. Je n'accepte ni ne repousse cette chro- nologie. — Il me parait en tout cas fort possible que les Gaulois aient utilisé, avant leur grande épée camarde, le petit glaive d'estoc et de taille : voyez chez Diodore, XVI, 94, 9, 1''* épée gauloise » qui servit à l'assassin de Philippe en 336; cf. encore le fait d'Hannibal remplaçant ses armes chez les Allobroges, p. 475; et enfin, quoique les épées soient toutes des restaurations, il semble bien que les sculpteurs aient représenté d'ordinaire les Gaulois avec des courtes épées [lointues, cf. p. 339, n. 4-6. Et il est possible également que, même dans la seconde LA GRLTIQUE DU PO ET DU DANUBE. 373 l'améliorer plus tard', et l'arme se rapprochera peu à peu des dimensions et de la solidité du glaive romain - : mais, chose étrange! les Gaulois se sont longtemps obstinés à en émousser l'extrémité, comme si quelque rite religieux leur interdisait, sur le champ de bataille, de frapper d'estoc avec leur épée de guerre ^ Car chez ces hommes intelligents, habiles, et toujours prêts à s'instruire, la religion fut trop souvent le principal obstacle au progrès. Sauf la gêne que causaient parfois les dieux, ateliers et demeures s'ouvraient largement aux œuvres et aux influences du voisinage civilisé. Grecs, Étrusques et Romains importaient des vêtements et des harnais de luxe, des miroirs de bronze, des vases et des coupes de prix, en métal et en terre cuite, de belles cuirasses ornées de figures, de grands casques d'airain surmontés de cimiers fantastiques ; les chefs barbares se firent gloire de se parer de ces armes dans les jours de combat \ et période, ils aient conservé, au moins pour l'usage religieux (suicide compris) et peut-être aussi funéraire, de courtes épées pointues de fer ou de bronze, survi- vances des temps antérieurs (cf. p. 162, n. 3, p. 171, n. 6). — Cf., sur cette question, qui est encore obscure : Mongez, Méin. de l'Inst. nat., Liltérakire, V, an XII, p. 317 et s.; Rev. arch., 1861, 11, p. 66-8. 141-2; de Reiïye, Rev. arch., 1864, II, p. 347; Quicherat, ib., 1865, I, p. 89-92, Lindenschmit, AHcrlhwner (voir à la table, p. 32-33); Tis- chler, Correspondenz-Blalt der dnitschen Gcsellschafl fiir Anthropologie, 1883, p. 137 et 172; Déchelette, Rev. arch., 1902, I, p. 236-8, 266-7; Gross, La Tene, 1886, p. 20-24, pi. i-v et vu (très belle collection); Bertrand, Archéologie, p. 280 et suiv. ; Bertrand et Reinach, Les Celles, p. 83 et s., 123, 167 et s., etc.; Schumacher, Die Schwertfonnen, dans les Fundsberichte ans Schwabeii, VII, 1899; Nauc, Die vorrœmis- chen Schwerter, Munich, 1903; Hoernes, Archiv. XXXI, p. 247: Reinach, Catalogue du .Musée de Saint-Germain, p. 112, 144, 160; le même, L'Épée de Brennus {L'An- thropologie, 1906); et tous les ouvrages cités p. 370, n. 2. Les épées publiées par Gross et de Refîye correspondent, je crois, à la grande épée de fer à pointe mousse (p. 331-2) décrite par les textes (Musée de Saint-Germain, XIII, 27 a, f, g, p. 111 et 112; cf. 26 .\, p. 110). Cf. t. Il, p. 193-6. 1. Reinecke, p. 4, 14. Mais plus lentement qu'on ne croit, et pas avant 200. 2. Sans lui être du reste comparable comme arme de combat (l'olybe, II, 33, 3). 3. Cela se. rattache peut-être à l'usage de tuer l'ennemi en lui tranchant la tête. 4. T.-L., XLIII, 3, 8; XLIV, 14, 8; Polybe, III, 62. 3; Silius, IV, 133 et suiv.; V, 137 et suiv. ; Plutarque, Marcellas, 7 ; Bertrand, Archéologie, p. 333 et suiv. (vase étrusque de Gnechwil prés de Berne), p. 342 et s. ; Lindenschmit, Altcrthiimer, II, n, 1 (trouvaille de Durkheim en Bavière Rhénane); III, v (coupe italo-grecque et bijou.x d'or de Rodenbach en Bavière Rhénane); Reinecke, p. 2, 10, 21, etc. (réserves sur les dates); Musée de Saint-Germain, VI, 20, 34, 35; Cat. de Reinach, p. 1.33 et 139-160; etc. Cf. t. II, p. 330-3. 374 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. à la dangereuse parade de leur chair nue, ils préférèrent bientôt la protection du bronze étincelant. Dans le pays même, les artistes indigènes se mirent à leur tour à fabriquer des casques', à perfectionner leur âpre céra- mique -, à enrichir de nouveaux types leur métallurgie un peu monotone ^ Il est possible que plus d'un artisan étranger, pri- sonnier ou transfuge, soit venu travailler chez les dynastes riches et orgueilleux du monde celtique, et que ces hôtes aient donné des leçons de technique aux rudes mains des Barbares : mais en tout cas, sauf les plus belles pièces, c'est, je crois, des manufactures indigènes que sortaient ces innombrables quan- tités de chariots, de colliers d'or, de vases de bronze et d'argent que les généraux du sénat ramassaient sur les champs de bataille et étalaient dans leurs triomphes celtiques : et les Romains, en les regardant, s'étonnaient de voir que ces argentiers barbares n'étaient point du tout des artisans maladroits ^ Ils s'habituaient, en effet, aux choses de goût et aux recherches de l'imagination. L'ornementation de leurs produits devint moins uniforme. Les traits géométriques, les spires ou les pointillés dont ils se plaisaient à les décorer, gagnèrent en variété et en finesse. A l'art du Midi, qu'il fût représenté auprès d'eux par des ouvriers ou par des œuvres, ils empruntèrent des combinaisons nouvelles de lignes, de cercles et de spirales; eux-mêmes surent en trouver d'originales '. Ils inventèrent par 1. Silius, 1, 624, sans doute par anachronisme. 2. Alex. Bertrand, Arch., p. 802; Pic et Déchelette, c. 93-6, pL xlix : Déchelette, Les Fouilles du mont Beuvray, 1904, p. 1.59 et suiv. Celui-ci insiste surtout, avec raison, sur la céramique peinte à fond blanc et à dessins de couleur ocreuse, à décors géométriques. Il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'elle fût imitée du vieil art grec, les anciens types helléniques, déjà maintenus à Marseille plus lon^^temps que dans la Grèce propre (cf. p. 430-1), ont survécu encore davantage dans les zones barbares influencées (cf. p. 370, n. 2); mais j'avoue qu'on ne peut regarder comme prouvée cette hypothèse de l'imitation. Cf. t. II, p. 318. 3. Reinecke, p. 9. 4. Triomphe de 191 sur les Boiens : 1471 torques d'or, 2340 livres argenti infecti factique in Gallicis vasis non infabre suo more factis; T.-L., XXXVI, 40, 12. XXXlll, 36, 13 (en 196). 5. Reinecke, p. 30 et suiv. LA CELTIQUE DU PO ET DU DANUBE. 375 exemple, pour encadrer et relever la poignée de leurs épées et de leurs poignards, ces saillies en forme d'antennes qui sont d'un effet sobre et décoratif. L'imitation de la Grèce ne fut pas longtemps chez eux machinale et irréfléchie, comme elle le demeura chez d'autres Barbares, qui copiaient sans choisir ni comprendre. Us ne prirent pas à l'art hellénique les figures qui répugnaient à leurs principes religieux : ils ne copièrent pas ses dieux, ses héros, ses scènes de la vie courante", sans doute parce qu'ils s'interdisaient de reproduire des êtres divins ou humains. Plus tard% quand les Celtes s'aventurèrent en dehors des motifs d'ornementation pure, ils eurent l'imagination assez déliée pour trouver dans leurs habitudes ou leurs croyances nationales les emblèmes dont ils décorèrent les pommeaux ou les poignées de leurs armes, les pièces de leurs casques \ les fibules de leurs vêtements ' et les monnaies de leurs trésors '', et 1. Ri'inach. La Sculpiiirc en Europe avant les influences gréco-romaiites, 1S96 (L'An- thropologie), surtout, comme types celtiques, lig. 17t)-180. Peut-être moins anciennes qu'on ne croit. — Les lig. 105-174 (cf. Bertrand el Iteinach, Les Celles dans les vallées du Pô et du Danube, p. 86 et suiv.) semblent représenter, dans la période de Hallstalt, les types précurseurs de ceux-là : mais il y a de bien grandes dille- rences. Les antennes du type de La Téne, tournées à l'extérieur, me font sonfior aux cornes ou trompes d'airain, réelles ou fantastiques, qui ornaient les casques gaulois (l. 11, p. 198) : elles renferment dune un élément figuré, qui me parait manquer aux antennes dites du tem])s de Hallstatt. 2. Keinecke, p. 45; même certains motifs grecs, comme l'acanthe, paraissent étrangers (el sans doute à dessein) à l'imitation gauloise. 3. Pas avant la domination romaine en Italie, ni avant 250 dans la région du Danube, et peut-être assez longtemps après celte date; de même, Déchelette, Fouilles, p. 166-169. 4. Déchelette, Slradonic, p. 31 (Congrès arch. de Mdcon, 1899). 5. Reinach, Sculpture, p. 67 et suiv. 0. Sur les monnaies des Celtes de l'Europe centrale : Streber, Abhandiungen der phil.-pliil. Classe der k. bayer. Akdd. der Wissenschaften, IX, 1860-3, p. 165 et s., 541 et s. (capital); Kenner, Der Miinzfund von Sintmering in \]'ien, 1895 (Num. Zeit- schrift de Vienne, XXVII, 1896); Blanchet, Revue numismatique, 1902 = Traité des monnaies gauloises, 1905, ch. 19. L'apparition de motifs indigènes peut être, je crois, constatée dans les monnaies danubiennes et voisines qui appartiennent à la seconde période : « Regenbogenschiisselchen » ou statères d'or frappés par les Boïens de Bohême ou par les autres peuples, à la coquille, à la tête d'oiseau, au serpent; grosses pièces d'argent à légendes (noriques?); je ne sais si la série d'électrum (Blanchet, Trente, p. 461, aux Cotini"?, cL p. 298, n. 4) n'est pas leur contemporaine. Ce second âge du monnayage n'est peut-être pas antérieur de beaucoup à l'an 100. Pour le premier âge, cf. p. 376, n. 6. 376 LA CIVILISATION GAULOISE HORS DE LA GAULE. alors parurent dans l'industrie gauloise les têtes coupées fétiches de guerre', les mufles cornus des animaux monstrueux, auxi- liaires dans la bataille ^ et surtout les oiseaux messagers divins ^ — Or, du jour où la religion et les sentiments d'un peuple lui suggèrent enfin des formes d'art, il acquiert de grandes chances pour devenir créateur de belles choses*. En même temps, les Celtes de l'Italie apprenaient des Etrusques à se servir de l'écriture. Ils leur empruntèrent, sans trop les déformer, les lettres de leur alphabet'". Ceux de l'Eu- rope centrale frappèrent d'assez bonne heure des monnaies d'or, copiées d'abord sur celles de Macédoine''. Les pièces grecques et romaines avaient cours chez tous, apportées par les pillages, les tributs, le commerce et la solde des mercenaires \ Il y avait, 1. Roinacli, La Sculpture, li^-. IW et 144 (poignard). 2. Id., fiu'. 182 (coufeau): cf. ici, p. :}7o. ii, 1. Toutes cos figures ne [lariiissent postérieures à 2(10. 3. Reinnci), p. 119 et suiv., surtout le canard. La leprésentation du canard roinonle sans aucun doute à lïige précellii|ue : l'oiseau est un des nmlifs dominants de la civilisation de Hallslalt (Hoernes, p. 48ole de Delphes, Perdrizet, Rev. des Universités du Midi. III. 1897, p. 129. Sur les rapports entre Marseille et Delphes, Perdrizet, p. 129 et s. 2. Décret en faveur de Léon, » jiroxène et bienfaiteur du temple et des Dcliens », Th. Reinach, Rev. des Et. gr., XVll, 1904, p. 202-3. 3. Affaire grefTée sui; un prêt à la grosse aventure. Démosthène, Orat., 32 (in Zenothemin) ; cf. Dareste, Plaidoyei'S civils de Démosthène, tr. fr., I, p. 275 et s.; et, sur les questions de droit, Beauchet, IV, p. 272 et s. 4. Dittenberger, 200 = 2= éd., 276. 5. Voyez à ce point de vue le curieux roman de Parthénius de Nicée, HpiuTtï). 6. Cf."p. 3, n. 2, p. 418-9. 7. Que cette route ait été connue et suivie, cela résulte de la connaissance que Pline avait de la source du Var, mons Cœnia (III, 35), cf. p. 49, n. 1. COMMERCE MARSEILLAIS. 409 danusia, celle du Rhône et de l'intérieur', que les piétons pou- vaient gagner directement de Marseille par Salon et Gavaillon^; la vallée de la Durance, que l'on rejoignait à cette dernière bourgade, conduisait très rapidement en Italie ^ Agde ouvrait la route de l'Aude et de l'Océan'. Des conventions formelles ou des habitudes connues réglaient la traversée des pays celtiques ^ Le long de la Durance, les tribus avaient édicté des peines contre tous ceux qui feraient tort aux marchands®. Sur le Rhône et la Saône, on remontait en barque le plus haut possible; puis, suivant les cas, on rompait charge à Pont-Saint-Esprit, à Givors, à Lyon ou à Chalon ; là commençait le portage à charrette ou à dos de cheval \ par les seuils ou les cols des Cévennes : le plus long de ces portages, mais peut-être le plus fréquenté, était celui du centre, par Pont-Saint-Esprit, le col du Pal et Roanne, qui permettait de rejoindre la Loire en évitant les dangereux courants du Rhône \ Dès que l'on pouvait, on rem- barquait les marchandises sur les cours d'eau de l'Océan, et elles arrivaient ainsi à leurs plus lointains destinataires, les Celtes de Bordeaux, de Nantes ou de Rouen ', les peuplades de la Suisse, du Rhin ou du haut Danube '". 1. P. 399, n. 3. 2. Cf. t. 1, p. 223, II. 3, p. 442; t. II, p. 232. 3. De mirab. auscult., 83 (Timée) : 'OSbv 'Hpotx/siav. P. 46, n. 8. — La route de l'Arc et de l'Argens, route médiane de la Provence intérieure, ne paraît pas ignorée des traficiuants marseillais : p. 403, n. 3, et découverte à Tourves d'un énorme trésor de monnaies marseillaises {Rev. num., 1903, p. 164) : Tourves est au carrefour de cette route et de celle de l'Huveaune, laciuelle mène à Marseille (cf. p. 28, n. 3), et sur laquelle fut trouvé le trésor d'Auriol (cf. p. 223). 4. P. 400. 5. Cela résulte des textes cités plus bas, surtout n. 7, p. 412, n. 1. 6. De mirab, auscult., 83. 7. 'Ecp'l'TtTTwv, Diodore, V, 38, 3 et 32, 22, 4; Tat; àp(X!X(xâ^at<;, Strabon, IV, 1, 14. Cf. le trésor d'oboles marseillaises trouvé près de Valence, fieu. num., 1903, p. 87; celui de près de Roussillon, Blanohet, Traité, p. 568. — Ici, t. Il, ch. VII, § 2-4. 8. Strabon, IV, 1, 14, qui compte 800 stades (148 k.) de portage. Cf. p. 25 et t. II, p. 226 et 232. 9. Strabon, IV, 1, 14. 10. Que les Marseillais aient poussé jusqu'aux lacs suisses et au Rhin, cela me paraît résulter des notions d'Aviénus, d'Aristole et d'Apollonius (pr 71 et 221), des trouvailles de monnaies (Sonny, p. 108-9). 410 l'empire de MARSEILLE. Sur l'Océan, les Grecs eurent la joie de retrouver les marchés les plus convoités de l'Occident, ceux de l'étain et de l'ambre. Ils pouvaient désormais narguer les efforts de Carthage pour leur en interdire l'accès par les voies maritimes : les routes de leur arrière-pays étaient un moyen d'atteindre l'étain plus sûr et presque aussi rapide que l'interminable navigation sur l'Océan monstrueux'. On reconnut et on exploita enfin la valeur propre de la Gaule, pays d'isthmes, c'est-à-dire de raccourcis et de voies traversières ^ Une fois arrivés sur la Manche, les Grecs s'arrangèrent pour aitirer vers les voies de l'intérieur les cargaisons de métal, et les détourner du chemin de Cadix. Les Puniques, qui luttaient péniblement en Sicile contre les Grecs, ne purent les gêner. Les indigènes se mirent à la dévotion des Marseillais ou de leurs agents'. L'étain recueilli dans les mines était fondu, purifié, préparé en lingots, qu'on transportait par terre jusqu'à la hau- teur de l'île de Wight * : c'était dans cette île qu'il était vendu et livré aux marchands du sud, qui, à l'abri des tempêtes, le chargeaient à destination des fleuves de la Gaule ^ Il fallait trente jours, disait-on, pour qu'il atteignît, de là, l'embouchure du Rhône \ 1. Cf. p. 386. 64-63. 2. Pages 64-66. C'est pour cela : 1° qu'ils ne sont jamais allés chercher l'ambre par la circumnavigation de rAtlantiifue : 2" qu'ils ont préféré la route.de terre pour chercher l'étain (n. 6); 3° de même pour aller au fond du golfe de Gas- cogne (p. 413, n. ï). 3. iXôΣvot, ditDiodore, V, 22, 1. 4. Le transport de la terre ferme à l'île de Wight se faisait par des barques de cuir; il faut compléter et rectifier Diodore (Y, 22, 2 et 3) par Pline (IV, 104) : tous deux d'après Pythéas ou Timée. Comparez le chargement aux iles Sorlingues, ici, p. 387, n. 8. Ce que Diodore (Y, 22) dit d'un passage à marée basse entre Bretagne et îlots du littoral (xxtx j'olo... -/sppôvïjaoi, 2-3) s'a|iplique à la Frise (cf. Mêla, III, 35) : c'est une confusion entre le pays de l'étain et le pays de l'ambre, confusion comme en provoqua souvent Tinterprétatiou de Pythéas. 5. Diodore, Y, 22, 4 (Timée); Y, 38, 5 (par Timée ou Posidunius; cf. 32, 1) : il semble que l'étain à destination du sud quittât le Rhùne vers Arles et suivît ensuite juscju'à Narbonne. Timée ap. Pline, lY, 104; Posidonius ap. Strabon, III, 2, 9. Cf. Reid, The Island of Ictis, Archœologia, 1905, p. 281 et s. 6. Diodore, Y, 22, 4, qui ne parle pas de la navigation fluviale (pas davantage à COMMERCE MARSEILLAIS. 411 Ce va-el-vient d'hommes et de choses sur trois cents lieues de routes ou de cours d'eau était évidemment mêlé d'arrêts à des étapes, de services d'escortes, de palabres avec les chefs, d'achats et de ventes : il suppose des traités d'amitié avec l'es peuplades indigènes, tout au moins avec celles qui comman- daient les routes de portage, Volques du col de Naurouze, Hel- viens et Arvernes du col du Pal, Eduens, Ségusiaves et Lingons des seuils du J^yonnais et de la Bourgogne. On a dit plus haut' que l'établissement des Celtes dans la Gaule avait mis fin, presque partout, au morcellement politique des derniers temps ligures. A un demi-millier de tribus s'étaient superposées quelques dizaines de nations. C'est ainsi qu'aux environs de Marseille les dix tribus d'autrefois se groupaient maintenant sous le nom celtoligure de Salyens". Le nouveau régime était infiniment plus propre aux relations commerciales, plus favorable aux ambitions lointaines des Marseillais. De leur cité jusqu'à l'embouchure de la Seine, ce n'étaient plus une centaine de tribus que leurs marchands rencontraient, mais dix cités ou peuplades vastes et puissantes. Ils avaient mille chances pour voyager plus vite, payer moins de droits, discuter moins souvent, jouir d'une sécurité plus grande que sous le régime antérieur. Leurs affaires, également, devaient être plus fruc- tueuses : ils trouvaient en face d'eux de grands chefs, tout autre- ment riches et fastueux que les roitelets ligures. On savait ces chefs curieux de toutes choses, fort hospitaliers, et on reconnut aussitôt en eux des « philhellènes », c'est-à-dire des clients bons payeurs et des hôtes généreux •\ La conquête gauloise, qui V, 38. 5) : peut-être, en efTet, n'était-elle ])as toujours employée. Par mer, un navire très rapide devait mettre une vingtaine de jours pour atteindre Tile de Wight (cf. p. 42.1, n. o) : mais ce ne pouvait être qu'exceptionnel : il y avait donc avan- tage à prendre la route de terre, la voie d'isthme. De même p. 413, n. 1. 1. Page 232. 2. Page 311-312, 393-4. 3. Pages 394, .366, 369, n. 2: cf. Straban. IV, 4, 6 ; 1,5. 4i2 L'EMPIRE DE MARSEILLE. s'acheva vers 400 aux portes de Marseille, fut donc pour cette dernière une nouvelle cause de prospérité. Entre ces dynastes de l'intérieur et les négociants grecs, des contrats d'hospitalité ont été conclus, des symboles d'entente, mains de bronze', amulettes ou fétiches, ont été échangés. Les chefs ont acheté ou reçu en présent des amphores de vin -, les pré- cieux morceaux de corail venus du Sud^ de beaux vases peints aux vives images, de brillantes œnochoés de bronze* ; volontiers ils laissaient emporter en échange les produits de leurs terres ou de leurs forêts, chanvre, poix, pierres précieuses ou herbes médicinales "; ils s'habituaient peu à peu à la valeur marchande de la monnaie marseillaise, l'acceptant et la rendant ensuite, et ils apprenaient, avec son usage, bien d'autres choses dont ils pouvaient faire leur profit. De leur côté, les comptoirs espagnols étudiaient et exploi- taient les régions de la péninsule les plus proches. On atteignit sur quelques points des gîtes importants de métaux. Les colo- nies du sud du cap Creux donnèrent à Marseille l'accès des argentières pyrénéennes^; il y avait, sur les terres grecques du cap de La Nao, de riches mines de fer^ L'arrière-pays du golfe de Rosas produisait beaucoup de lin, qu'on tissait à Ampu- rias*; les célèbres champs de sparte de ce même pays four- nissaient la matière première des corderies de presque toute la Méditerranée, et de l'Italie surtout ^ Plus loin encore, il semble 1. Babelon et Blanchet, Cat. des bronzes ant. de la Bibl. .Va^, n" 1065, p. 461 = Inscr. Grœc. Sic, 2432 : ÏYMBOAON nPOS OTEAATNIOVS : il s'agit des Vellavi du Velay, qui détenaient précisément la route principale des Cévennes, celle du col du Pal (cf. p. 25 et 409). 2. Diodore, V, 26, 3: Posidonius ap. Athénée, V, 36, p. 152, 3. Cf. Reinach, Le Corail dans l'industrie celtique, dans la Revue celtique,\X, 1899. 4. Cf. p. 373. Nous reviendrons sur ces importations, t. II, ch. VIII, § 19, 5. Athénée, Y, 40; Théophraste, Des Pierres, 18 et 34; Des Plantes, IX, 10, 3 (ô MaTaaA'.wTr,; et non ô Ma/.'.tÔTr,;, correction tout à fait abusive). 6. Cf. De mirab. auscultât., 87 (Timée?); peut-être Diodore, V, 35, 4 (même source); cf. ici, p. 187, n. 1, p. 401. n, 3, 7. Strabon, III, 4, 6. 8. Strabon, III, 4, 9. 9. Strabon, III, 4, 9; cf. Athénée, V, 40. COMMERCE MARSEILLAIS. 413 que les Marseillais aient songé à gagner, par le nord des Pyré- nées et par les seuils du Pays Basque, les marchés ou les mines de la côte cantabrique'. Sur le continent barbare, en dehors de la Gaule propre, quel- ques négociants marseillais descendirent dans les plaines de l'Italie, où ils virent d'autres Gaulois, très semblables à leurs congénères de l'ouest". Plus loin encore, d'audacieux aven- turiers franchirent les Alpes du centre, par le Splugen et le Brenner^ et s'en allèrent vers le nord, jusqu'à la lisière de la grande forêt. Ces Grecs, qui s'étaient contentés d'abord des explorations et des bénéfices maritimes, se lançaient maintenant à la découverte des routes et des terres mystérieuses qui por- taient les monts Rhipées et les monts Hercyniens : tout comme les Vénitiens du treizième siècle, partis de leurs îles Adriatiques, réussirent à retrouver par terre, le long des Aoies des caravanes, les ports de l'extrême Orient. Mais en même temps, et avec la même audace, les gens de Marseille rêvèrent d'aller sur mer, le long de la 3Iéditerranée de l'ouest et du grand Océan du Nord, le plus loin que pourrait 1. Avant Pythéas; cf. Strabon, III, 2, 11 : leurs mesures étaient assez bien prises pour ({ue P}théas ait pu reconnaître que la voie la plus rapide pour arriver « aux parties septentrionales de l'Espagne » était Tipô; Tr,v Kc).Tt(cr,v, « du côté de la Gaule », et non « par l'Océan », /.ol-ol tov 'Q/.savov. Et cela était vrai. De Marseille au cap du Figuier il fallait par eau quinze à seize jours : deux du Rhône à Port-Vendres (Aviénus, 699; cf. Scylax, g 2): sept de là jusqu'aux Colonnes (.\vié- nus, 56.5; Scylax, § 2; cf. Polybe ap. Strabon, II, 4, 4); cinq au cap Ortégal (Aviénus, 164; ici, p. 386, n.2); deux au cap du Figuier (Aviénus, 173; ici, p. 3S6, n. 2). Par terre : sept seulement du cap du Figuier à Porl-Vendres(p. 188-9). Tous ces itinéraires, ces distances, ces vitesses commerciales, furent calculées et com- parées dans l'Antiquité, comme elles le sont de nos jours. 2. Découvertes de monnaies, Blanchet, p. 607-608; De mirab. auscultât. i^Timée), 85. Les Grecs disaient (jue le Rhône et le Pô communiquaient par leurs sources et ne formaient qu'un fleuve, et que les Argonautes le suivirent (Apollonius, IV, 627-629) : cela traduisait sans doute le fait que les négociants passaient d'une vallée à l'autre, et que les deux fleuves étaient les troni;ons d'une seule route com- merciale ; cf. p. 71-72. 3. Trésors de Burwein chez les Grisons et de Brcntonico dans le pays de Trente, Blanchet. p. 606-608; cf. Mommsen, Geschichte des rœm. Miinzwesens, p. 397 = trad. de Blacas, II, p. 98; Sonny, p. 108-109: .Mair, Res Rœlicse : der Brenner, Villach, 1892. Cf. ici, p. 370, n. 1." 414 L EMPIRE DE MARSEILLE. naviguer un vaisseau construit par les hommes. Ils voulurent faire, sur ces rivages nouveaux du Couchant, les prodiges que leurs poètes racontaient des Argonautes, explorateurs des eaux du Levant. — Avec ou sans l'agrément de Carthage leur rivale, ils étudièrent d'abord la côte espagnole, jusqu'aux Colonnes d'Hercule et jusqu'à Cadix; et ils publièrent sur cette route de véritables instructions nautiques*. Puis, ils s'infor- mèrent avec soin de tout ce que l'on savait sur l'Océan exté- rieur, au delà de Cadix, sur Himilcon et son voyage'. Enfin, quand le moment fut favorable, ils cinglèrent vers les « caps sacrés »% pour rejoindre par eau, en contournant l'Europe à l'ouest, les routes qu'ouvraient par le sud leurs caravanes de terre et leurs trains fluviaux. 1. Je songe au Périple de la mer Inlérienre conservé par Aviénus (édit. Holder, 18S7; fac-similé des pages sur la Gaule de Tédit. princeps, Rev. des Et. anc, 1906), et ipii va de Cadix à Marseille. Il est visible qu'il a dû, sous sa forme première, être rédigé par un Marseillais : c'est à Marseille (pi'il se termine. La date de 480-470. e Pythea Massiliensi, 1773, dans les Novi Commentarii de la Soc. roy. de Gœttingue, VI, II" p., p. 59-98; de Keralio, Mém. de l'Acad. des Iiiscr., XLV, 1793, p. 26-57 (lu en 1780); Gossellin, Géographie des Grecs, 1790, p. 46-30 (un des rares écrivains modernes qui ait pris parti contre Pythéas); Azuni dans les Mém. publiés par TAcad. de Marseille, I, 1803, p. 34 et s , 137 et s.; Adelung-, .i:ilcste Geschichte der Deulschen, 1806, p. 51- 97 (trop oublié); Ukert, I, I, 1S16, p. 298-309: Arvedson et autres, Pytheœ Massi- liensis fragmenta, Upsal, 1824; Mannert, I, 3» éd., 1829, p. 64-75; Fuhr, De Pythea Massiliensi, Darmstadt, 1834 (bibliographie antérieure complète): le même, Py(/ieas aus Massilia, Darmstadt, 1842; LeleAvel fet Straszéwicz), Pythéas de Marseille, Bruxelles, 1836; Sven Nilsson dans la Zeitschrift fiir die Alterthamswissenschaft, Y, 1838, c. 921-931; Schnu'kel, Pytheœ Massiliensis quse supersunt fragmenta, Merse- bourg, 1848: Redslob, Thule, Leipzig, 1855; Bessell, l'eber Pythéas von Massilien, Gœttingue, 1858: Ziegler, Die Reisen des Pythéas, Dresde, 1861; Aoust, Étude sur Pythéas, Paris, 1866 (Bull, de VAssoc. scientif, Suppl., I); Christ, Avien (Abhandl. der phil.-phil. Classe der k. bayerischen Ak. der Wiss., Munich, XI, 1868), p. 143 et suiv.; Miillenhoff, Deutsche Altertuniskunde. I, 1870. p. 211 et suiv. (je n'ai pas vu la 2= éd.); Vivien de Saint-Martin, Hist. de la Géogr., 1873, p. 101-109; Schmitt, Zu Pythéas von Massilia, I. Landau, 1876: Kolberg dans la Zeitschrift fiir die Ge- schichte und Allerthumskunde Ermlands, Braunsberg, YI. 1878 (1877), p. 442-520; Bun- bury, History of the ancient Geography, I, 1879. p. 390-600; Elton, Origins of english history, 1882. ch. 1 et 2: Berger, Geschichte der wissenschaft lichen Erdkunde der Griechen, 1893, III (1891), p. 7 et suiv.; Hergt, Die Xordlandfahrt des Pythéas, Halle, 1893 (très sagace): Markham dans The geographical Journal, I, 1893, p. 504 et s.; Gerland dans les Beitrdgo :ur Geophysik,]l, 1893, p. 183-196: Mair : 1° Die Fahrten, etc.. Yillach, 1893; 2° lllima Thule, Yillach, 1894: -3" Der karlagische Admirai Himilko, Pola, 1899, p. 1 et suiv.: 4° Pythéas, etc., Marbourg sur la Drave, 1904; Parisio dans la Rivista geografica italiana, II, 1895, p. 509-317, 603-613; Sie- glin dans les Verhandlungrn des VU. internationalcn Geographen-Kongresscs de Berlin, 1899 (1900), p. 860-864; Matthias, l'eber Pythéas, I, Berlin, 1901; Ka'hler, For- schungen :u Pythéas IS'ordlandsreisen, Halle. 1903; Callegari, Pitea di Massilia, 1904 {Rivista di Storia antica, 1903 et suiv.); Detlefsen, Die Entdeckung des germanischen Nordens, 1904, p. 2-19: Clerc, Euthymène et Pythéas, 1906, extrait des publications de rExposition coloniale de Marseille: les ouvrages cités p. 193, n. 1. 416 L'EMPIRE DE MARSEILLE. de l'Asie orientale (326-5). La guerre qu'il méditait contre Carthage, Agathocle de Syracuse l'entreprit : le Sicilien réussit un instant à enfermer dans ses murailles la cité punique, et il put se croire le roi de l'Occident (310-306) '. A une autre extrémité du monde hellénique, Pythéas et Euthymène partirent de Marseille pour suivre les routes d'Hi- milcon et d'Hannon, et pour révéler aux rivages de l'Océan exté- rieur l'hégémonie des vaisseaux helléniques. Alexandre avait eu l'ambition d'atteindre les Colonnes d'Hercule et de toucher au port de Cadix- : les navigateurs marseillais en partirent pour l'au delà, comme s'ils avaient voulu compléter l'œuvre du roi de l'hellénisme ^ Un besoin de connaître la terre et d'aller très loin avait gagné tous les Grecs. Pythéas fut le plus heureux des deux explorateurs. Il par- courut en mer, aller et retour, cent vingt mille stades \ la plus longue traite marine qu'eût encore faite un Grec : Alexandre, seul, avait vu plus de cieux et s'était montré à plus d'hommes différents. Mais le roi de Macédoine marchait à la tête d'une armée victorieuse, sur des terres déjà visitées par les Perses. Pythéas n'était qu'un armateur de Marseille, il naviguait à ses risques et périls à travers des mers inconnues, son vaisseau était équipé à ses frais ^ : et ce sembla plus tard une merveille, même aux yeux des Grecs, qu'un des leurs eût pu aller si loin avec 1. Arrien, Vil, 1 ; Diodore, XVIII, 4, 4: XX, 34, 1. 2. Cf. n. 1. 3. Sieglin (p. 861-2) croit que les explorateurs marseillais avaient surtout des visées scientillques. Je n'en suis pas convaincu. Qu'ils aient fait beaucoup d'obser- vations, et que leur curiosité les ait menés fort loin, cela ne veut point dire qu'ils ne soient point partis par intérêt commercial. De ce qu'on ait reconnu l'absence, dans le Nord, de débouchés utiles pour le commerce grec, de ce que l'on ait remarqué que les marchés de l'étain et de l'ambre étaient, par terre, plus accessibles aux Marseillais que par mer, cela ne signifie point que Pythéas ne se soit pas préoccupé surtout de marchés et de débouchés. 4. 18 900 à 22200 kil., cf. p. 425, n. .5; Leiewel (p. 43) comptait 186000 stades pour un trajet à peu prés semblable. o. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter le io■.u)-r^ àvôpujTto) xal TtÉvïin de Polybe (Strabon, II, 4, 2). — Les listes des proxénes de Delphes (cf. p. 408, n. 1) font connaître, à la date de 196, les Marseillais KptvS; Il-jôia, n-j6;a; Kpivà. 11 ne serait pas impossible que ce fussent les fils et petits-flls du navigateur. PYTHEAS ET EUTHYMENE. 417 ses seules ressources ' contre vents et marées, haines et légendes (entre 328 et 321?-). De Marseille, Pythéas se rendit à Cadix '; et ce fut de là qu'il partit, comme faisaient les Tartessiens et les Carthaginois, pour les mers et les terres de Tétain et de l'amhre. Il doubla le « cap Sacré » de Saint-Vincent, et les autres promontoires mystérieux où les indigènes hurlaient leur foi et adoraient leurs dieux ou leurs morts \ On était au printemps; les vents du sud-ouest étaient favorables " ; il gagna en cinq jours le cap OrtégaP. Car- thage, soit par peur des Grecs, soit d'accord avec eux, laissa passer l'aventureux Marseillais'. Il avait alors à sa droite le rivage sans fin de l'Espagne avec ses innombrables dentelures, et devant lui l'immensité de'l'Océan, Ci ' qui cachait les terres avancées de la Gaule. Navigateur mieux renseigné et observateur plus précis qu'Himilcon ■ , il cingla 1. Slrabon, 11, 4, 2 (Polybe). 2. Pytliéas a été connu de Dicéarque (Strabon, II, 4. 2: p. 427. n. 8) L't, scmble-t-il, ignoré d'Aristotc, mort vers 321 : c'est donc vers ce temps-là que le récit de son voyage s'est répandu en Grèce. On voit bien par là que l'expédition se rattache, dans une certaine mesure, aux entreprises d'Alexandre. Cl. Fuhr, p. 10; Schmekel, p. 0; MiillenliolT. I, p. 236. — Aristote semble utiliser Eutliymène dans ses Météoro- logiques (I, 13, 21), livre écrit vers 328-320 (cf. édit. Ideler, 1834, p. 4G6; MùUenliolT, I, p. 227 et 235'. Les deux voyages d'Euthymèno et de Pythéas sont donc contem- porains, comme ceux d'ilannon et d'Himilcon. 3. De 7000 à 9000 stades (Strabon, 11, 4, 4) jusqu'au détroit : neuf jours de navigation avec l'échelle de Port-Vendres (Aviénus, 565 et 699). Au total dix jours, 10 000 stades, de Marseille à Cadix. Un jour correspond, en moyenne, à 1000 stades (miniina, .500: maxima, 1.500), 185 kii. (cf. p. 426, n. 2; Hergt, p. 11-17; Siegiin, p. 863). On retrouve des vitesses identiques, sur les mêmes trajets que Pythéas, au temps des Vikings (cf. p. 418, n. 1). 4. Cf. p. 386, n. 1, p. 14.5-7. 5. Cf. Hergt, p. 17. 6. C'est sans doute VAryiuin prnmincns d'Aviénus (100-2: cf. ji. :!S(i, n. 2) et le 'hpôv ày-pcoTTipiov dont parlait Pythéas (Ératosthène ap. Strabon, III. 2, H, à moins que le texte de Pythéas (ce qui est arrivé souvent) n'ait étéjnal (•om|)ris. Aviénus donne également cin([ jours du cap Ortégal au détroit (164). 7. Clerc (p. 5) suppose un accord et le rattache à la présence de métèques car- thaginois à Marseille (cf. p. 389, n. 1). Il faut songer aussi aux menaces d'Alexandre et d'Agathocle, et au traité de 348 avec Rome (p. 402, n. 3). C'est vers ce temps- là (322-310; (jue se rompt l'alliance entre Étrusques et Puniques (Mommsen, I,p.324). 8. Il est bien possible (lu'il ait embarqué des pilotes à Cadix. T. 1. — 27 418 l'empire de MARSEILLE. bravement droit vers le nord-est, coupant d'une navigation très sûre tout le large du golfe de Gascogne. En trois jours, les vents du sud-ouest, dominants dans ces parages, le portèrent à la hauteur d'Ouessant et des caps armoricains '. . Après cette course rapide, P3'^théas semble avoir reposé ses hommes et ralenti son navire. Il était d'ailleurs arrivé sur une mer plus vivante ; il approchait des marchés de l'étain; il pouvait tirer profit à s'enquérir des choses et des gens : il s'informa et il observa. C'est ainsi qu'il nota le chapelet de petites îles qui venaient de la côte et qui finissaient à Ouessant - ; qu'il reconnut la côte elle-même et le cap Saint-Mathieu '; qu'il apprit le nom de la peuplade qui habitait le continent, celle des Ostimiens, que César y retrouvera ^ qu'il entendit parler du marché de Corbilo, à l'embouchure d'un grand fleuve situé plus au sud"\ Le Marseillais n'hésita pas à donner cà toutes ces terres le nom de Celtique" : car il comprit, soit à leur situation, soit ta la langue ou au nom de leurs habitants, qu'elles étaient le prolongement 1. Sirat))!), I. 4. o (ÉrutDslhciii:') : 3 jours et 3001) stades. Lo texte a été hien interprété pir IIiMjït, p. 21 et 22. Pythéas a dû arriver par le travers d'Ouessant, Oj|'.îâ[j.Yi, coinni? loiit toujours les navires qui viennent de La Gorogne et du cap Ortéîal : les jalons des routes niarilitnes n'ont pas changé. De même au temps des Vikings (scliolies à Adam de Brème. Migne, CXLVL col. 622) : trois jours et trois nuits de Saint-Mathieu ad Far jnxta Sanctiiin Jacobiim. 2. Béniguet, Triélen, Moléne: Strabon. 1, 4, 5 : Nti.t|oia, nom sans doute de fantaisie (Et. de Byz., s. V.) : le fleuve KapajXQÛ/.a;, nom également de fantaisie, doit être la Tamise ou peut-être l'Elbe. Himilcon ne l'appelle (inAlbionuni (.\viénus, 112). 7. Les Grecs, se défiant sans doute des récits de Pythéas, ont simplement dit 420 L EMPIRE UE MARSEILLE. elle en forme de triangle. Au cours de ce voyage, il débarqua plus d'une fois', calculant la hauteur des marées, surpris des quatre-vingts coudées quelles atteignaient sur les rivages du nord', étudiant les indigènes", leurs dieux, leurs cultures, leurs demeures et leurs rois, charmé de la concorde qui régnait entre eux, et fort étonné de voir leurs guerriers monter sur des chars, « comme les anciens héros de la guerre de Troie » *. Après avoir achevé son enquête sur l'étain", il passa dans la mer de l'ambre. Il longea, une fois encore, le rivage méridional de la Bretagne jusqu'aux falaises du pays de Kent, qui portait déjà son nom d'à présent, Cantium'^. Là, perdant de vue les « cotes blanches », il chercha la Celtique en poussant droit vers lest : il allait plus lentement sur cette mer dangereuse, et il lui fallut près d'une semaine' pour atteindre, au levant de Douvres, l'estuaire de ce grand fleuve ' dont parlait déjà Hérodote, l'Elbe, source de l'ambre'. (lit c>/. it.i-.-.di (Ilécatée d'Abdère ap. Diodorc, 11, i", 1, et «/jhc/ Etienne deByzance, s. V. 'E):|ota), ou 7.apa7;).r,(7:(i); (Tiniée up. Diodore, V, 21, 3). 1. Ce que doit signifier éagaôov ÈTtï/.ÔEïv (Strabon, 11, 4, 1). 2. Pline, 11, 217 : Supra Britanniam: soit plus de 33 mètres : ou bien le chiffre ou la mesure sont mal transmis (coudée pour demi-coudée), ou l'observation est fausse: en tout cas les marées sont très fortes au nord de la Maii:'./.f,c z.r,<7: Pythéas). 8. Pline, XXXVll, 33 : .ilstuarium Oceani Metuonidis (var. Meconomon. Melononion, vulg. Mentonomon) : Metuonidis, plutôt l'Elbe que le golfe de Jade : d'ailleurs le passage de Pythéas nous arrive très corrompu. 9. Sur cette région de l'Elbe, ici, p. 234-238, 224-225. PYTHÉAS ET EUTHYMÈNE. 421 Là encore, Pythéas fit un nouvel arrêt (mai-juin?) : il nota exactement l'endroit où la précieuse résine était recueillie : on la trouvait sur les bords d'une île (Héligoland?) ', à une journée de la terre ferme, et elle était transportée de là sur le continent \ 11 eut des colloques avec les indigènes de l'estuaire, qui étaient les acquéreurs ordinaires de l'ambre, et chez qui s'en tenait le principal marché ^ Tout cela devait être d'un très grand intérêt pour un armateur de Marseille. 1. Pythéas rni^iH-lait Abalus (Pline, XXXVll, 3o), d'autres l'ont appelée Baunonia, Raunonia (Tiniée ap. Pline, IV, 94) ou Basileia (Tiniée apud Diodore, V, 23, 1, et ap. Piine, XXXVH, 36); mais il est fort probable qne ce dernier nom était celui que Pythéas ou d'autres donnaient au Jutland, Baltia ou Basilia (Xénophon de Lamp- saque et Pythéas ap. Pline, IV, 95), nom transféré à tort par Timée ou Diodore à l'île de l'ambre. — Il y avait certainement une île spécialement riche en ambre parmi les 23 îles de la cote frisonne : les soldats romains l'ont connue et l'ont appelée Glœsaria, les indigènes de leur temps Austeravia, « l'île du Levant? » (Pline, IV, 97), et ce ne peut être que celle de Pythéas. — L'identification avec Héligoland se justifie par l'éloignement de cette Ile, qui est à une petite journée de la terre, et aussi par son voisinage du mare concretuni ou de la haute mer " figée >•, dont on disait que venait l'ambre (Pline, XXXVll, 35). Héligoland (autrefois Farria [Varnia?], Fosetislandj a eu longtemps une certaine importance dans ces parages comme point de relàclie et lieu sacré, locns vcnernbilis omnibus nantis (Adam de Brème, Mig-ne, col. 023). — Au reste, il n'est pas impossible que l'île ait été, comme les Sorlingues pour l'étain (p. 387, n. 8), moins le lieu de récolte que le lieu du marché de l'ambre. Lu tout cas, de ce que l'on ne recueille plus l'ambre dans ces régions, il ne s'ensuit nullement qu'il y ait été inconnu et ({u'il faille placer le voyage de Pythéas en Baltique, dans le Samland, lieu actuel de l'ambre, et d'ail- leurs également connu des Anciens (Pline, XXXVll, 45; Tac, Germ., 45; cf. p. 377, n. 7). — En faveur de la solution frisonne, cf. Leiewel, p. 43 (île de Baltrum); MûllenhofT, II, p. 213 et 482; Waldmann, Der Bernstein im Alterthum, Fellin, 1883, p. 35; Hergt. p. 34 (Héligoland); Detlefsen, p. 12-13; Matthias, p. 28 et suiv. [Abalus = Amiand; B«s(7(a ^ Baltrum ; Austeravia = Norderney). Pour le Samland : Zeuss. DieDeutschen, p. 269: Schmckel, p. 23; Kolberg, p. 464 et s.; Rothe dans les Neue Jahrbûcher fiir Phil., GXLl, 1890, p. 184. Cf., d'une manière générale, pour l'ancienne bibliographie, Arvedson, p. 32 et suiv., pour la nouvelle, Wissowa, aux mots Bernstein (Blùmner), Basileia, etc. 2 Pline, .\XXVI1, 35 : Proximis Teutonis (cf. n. suiv.) vendere : soit que les indi- gènes du continent vinssent l'acheter dans l'île, soit qu'on la portât chez eux de l'île. - 3. Pline, XXXVH, 35, qui appelle cette peuplade, à six lignes de distance, Guionibus (leçon du ms. de Bamberg; var. et vulg. : Gutonibus) et Teutonis. Quelle dénomination préférer? Zeuss accepte la première, parce qu'il en fait les Goths et les place dans le Samland (p. 135), Miillenholî, la seconde, parce qu'il en fait les Teutons de la péninsule cimbrique (I. p. 479). Le choix de Guions ou Gutons (cf. Ingpevones, Tac, Germ., 2; Inguionierus, Ann., I, 60) me paraît préfé- rable, parce que le mot se trouve dans celui des deux passages où il est question de Pythéas. et accolé à ce nom. En tout cas, que la peuplade de l'Elbe ait pris l'un ou l'autre nom, on n'en saurait tirer aucune conséquence sur son origine et 422 l'empire de MARSEILLE. Cet énorme fleuve de l'Elbe, à l'embouchure large et profonde comme un golfe de l'Océan, paraissait marquer la frontière entre deux mondes. Pythéas arrêtait à ses bords occidentaux la limite de la Celtique : au delà des eaux, les terres basses perdues dans le brouillard furent pour lui la fin de la Scythie asiatique, venue du levant d'en bas pour confiner aux Celtes et à l'Europe*. Le Marseillais n'avait rien à voir avec les Scythes : c'était l'afi'aire d'Alexandre ou des Grecs de l'Orient, de s'occuper d'eux. Ses intérêts, son ambition, sa curiosité, l'attiraient vers le Nord et l'Occident, vers le couchant d'en haut. Ce fut en se dirigeant vers l'Ourse qu'il remit à la voile. Il allait de nouveau à la conquête du Septentrion, bien au delà des fleuves et des rivages dont on parlait à Cadix. Sept jours durant-, Fbomme des cieux tempérés et des hori- zons limpides gouverna sans crainte dans ces mers froides et bru- meuses'; au nord de TElbe, il aperçut le renflement du Jutland, qu'il regarda comme une ile\ Puis, guidé sans doute par des ses desliiH'i'S : Unis deux peiiveiil (Mie eelliques aussi liicii que helpes ou que greinmiiiqiies, et rien ne prouve que eelle ] ciiiiliide ou cette IrLbu, après s"(Mre appelée Gutons, ne se soit pas dénommée Beljres, Teutons ou Cinibies. Nous ne savons pas d'ailleurs si Pythéas la plaçait ù Test de l'Elbe, en Scythie ou chez les Celtoscylhes, ou à l'ouest, en Celli(]ue (cf. p. 314, n. 3, p. 422, n. 1). Ce coin bar- bare est iirécisément celui de l'Europe où les noms politiques ont le moins duré. Pythéas a peut-être connu le nom de Belges, ici n. 2 et p. 314, n. 3. 1. Cf. p. 243, n. 1, p. 314, n. 3. Qu'il ait regardé la rive droite de l'Elbe comme scythique, cela parait très certain : Pline, iV, 95 (par Xénophon de Lampsa(|ue), 94 (par Timée); Strabon, I, 4, 3 (cf. p. 420, n. 7); Diodore, V, 23, 1 (par Timée); cf. Mêla, 111, 57 et 36. Peut-être a-t-il vu dans l'Elbe une dérivation du T.inaïs, pour ainsi dire le Tanaïs du nord : Strabon, II, 4, 1; Diodore, IV, 56, 3; le héros du roman d'Antonius Diogène (§ 2) va à Thulé en suivant le Tanaïs qui le conduit à rOcéan Scythique. Les Grecs croyaient à ces fleuves doubles enserrant le monde, comme, au surplus, on y a cru fort longtemps pour l'Afrique, cf. Lelewel, p. 40. 2. Trois jours jusqu'à Baltia (Abalria, Solin, XIX, 6), qui est le Jutland (Pliue, IV, 95): au delà, au moins quatre. Pythéas comiita, sans doute au retour (cf. Strabon, II, 4, 1 ; 5, 8), six jours jusqu'en Bretagne (Strabon, 1, 4, 2; Pline, II, 187), peut-être cinq jusqu'aux Orcades et de là un en Bretagne (Solin, p. 219, Monimsen : mais est-ce par Timée et Pythéas?). Je crois qu'à l'aller il est monté par les eaux du Jutland, ce qui exjilique qu'il l'ait découvert et que Mêla ait pu dire de Thulé (III, 57: cf. 36) : Belcarum litori adposita... Scythici popiiU... Bekœ. Il me paraît en tout cas certain qu'il a fait les deux routes. 3. Strabon, IV, 5, 5; Antonius Diogêne, 2 : Aià tô tcoXù toO '^/v'/ou;. 4. Pline, IV, 95 : Xénophon Lampsaceniis a litore Scytharum tridui navigatione PYTHÉAS ET EUTIIYMÈNE. 423 marins du pays, il traversa le grand détroit, longea les côtes escarpées d'une terre nouvelle, et débarqua enfin dans une anse de fiord norvégien '. Les habitants de cette contrée l'appelaient du nom de Thulé^, 0ÛÛA7,, Comme tous les indigènes du Nord, ils se montrèrent obligeants, et prêts à satisfaire la curiosité de l'étranger. Pythéas put circuler dans le pays, par terre ou par eau : il alla sans doute de Bergen jusqu'à Trondhjem, les centres immuables de la vie active sur la mer norvégienne. On lui montra dans le lointain le lieu mystérieux où le soleil repose lors des longues nuits du cercle polaire^; on lui fit connaître que, l'hiver, dans le nord de la contrée, l'astre ne paraissait presque plus à l'horizon''; lui- même put constater, par ces temps d'été qu'il passa à Thulé, des iiisulain esse immensa' magiuliidiiiis Baltiam Iradit : eanden Pytheas BasiUuin nominal. Lelewel (p. 40) a coirigé ainsi : (Balliain tradit eandem Pytheas) : Xénoiihon aurait écrit Basiliam, copiant une mauvaise lecture de Timée. Ce dernier ou Diodore a appli(iué ce nom à Tile de Fambre (p. 421, n. 1). — Ce fait, de regarder comme une île les saillies de continent, est propre à tous les explorateurs de rivages. 1. Peut-être à Bergen : Strabon (IV, 5, 5) parle d'endroits de Thulé où il y a du miel : or il n'y a pas d'abeilles passé le G0° 1/2, (jui est à peu prés la hauteur de cette ville (Niisson, c. 928; Hergt, p. 68). 2. Pythéas ne semble pas avoir dit que ce fût une lie (Strabon,!, 4, 3; II, o, 8; IV, 5, 5)- — J'avoue n'avoir jamais eu la moindre hésitation à placer Thulé en Norvège : l'Islande (à laquelle songeait déjà Adam de Brème, Descr., 35, M igné, CXLVI, c. 653; Sieglin, p. 861; etc.) est trop loin, les Shetland (auxquelles ont jieut-élre déjà songé les Anciens, Strabon, I, 4, 3; II, 5, 8; Tacite, p. 428, n. 3; Lelevvei, p. 34; MûUenhoff, I, p. 408) sont des iles misérables; la Norvège (dcyà supposée parProcope, Guerre des Goths, II, 15; Rudbeck, p. 511 et ailleurs; Adelung, p. 79-83 ; Niisson, c. 927 et s. ; Hergt, l. c) convient seule aux productions dont parlait Pythéas, à la grandeur qu'il assigne à Thulé, à l'ensemble de son itiné- raire, à l'absence de tout détail sur un système insulaire. N'oublions pas, au surplus, que la Norvège n'est pas, comme les Shetland, en dehors des grandes routes maritimes, (ju'il y avait là une ])opulation nombreuse, et de marins (Tacite, Germanie, 44), et que, selon toute vraisemblance, Pythéas a été couduit sur ces rivages par des navigateurs indigènes. « Son itinéraire est visiblement lié aux relations qui unissaient dès lors les principaux foyers du commerce océanique » (Vidal de La Blache, Tableau, p. 21 ; cf. ici, p. .59-63). 3. Géminus, Elementa astronomiœ, 6, 9, p. 70-1, éd. Manitius (p. 22, Petavius, Vranologion, 1630 = De doctrina, III, éd. de 1757, p. 13) : 'Eôeîxvjov rijxTv o\ pâpêapot oTio'j ô riXio; xoijj.âTat, etc. : c'est peut-être le seul passage textuel (pie nous iios- sédions de Pythéas; Cosmas Indicopleuste, p. 149 (Migne, P. Gr., LXXXVIII, c. 115-7). Cette « couche du soleil » doit être quelque ile ou montagne de l'horizon norvégien, et il y a dans cette mention le souvenir de quelque lieu sacré ou de quelque mythe populaire dont les indigènes auront parlé à Pythéas. 4. Pline, II, 186-187; Marlianus Capella, VI, p. 194 (p. 201, Eyssenhardl). 424 l'empire de MARSEILLE. journées de vingt et une à vingt-deux heures, et des courtes nuits de deux ou trois heures', pendant lesquelles le soleil pro- jetait encore à l'horizon les lueurs confondues de son crépuscule et de son aurore-. Du reste, la terre n'était pas misérable, ni les indigènes de purs sauvages : ils récoltaient des fruits, des légumes, de l'avoine et du blé ; on pouvait, dans le Sud, élever des abeilles; on y avait du pain et des boissons fermentées^ P^théas s'obstina encore, continua sa route. Il embarqua des indigènes comme pilotes ou interprètes*, navigua un jour vers le nord^ Mais il n'avait plus devant lui que l'Océan du large : les gens du pays en disaient des choses effraj^antes. C'était une masse formidable et confuse, qui ne ressemblait à aucune mer du monde : ni le pied de l'homme ne pouvait s'y tenir, ni la carène du navire s'y frayer un passage : on ne savait si c'était de l'eau, de la terre ou de l'air, et on en parlait comme d'un « poumon » colossal entourant tout l'univers''. Peut-être Pythéas trouva-t-il devant lui des banquises flottantes ou ces terribles bruines du nord, qui offusquent et troublent les vues les plus 1. Géminus, l. c. Pylhéas est doin- allé, dans k's parag-es de Tliulé, entre 64° 1/2 et 6.5" 1/2. jusiiua la hauteur de Vik. 2. Mêla. III, 57. 3. Strabon, IV, 3, .'i: i)eut-ètre aussi Solin. p. 219. Pytiiéas déclare que le blé ne vient pas partout à Thulé : il s'arrête en elTct à Go'', l'avoine va à 70°. Cf. de Candolle. Géographie botanique raisonnée, I, \Soo, p. 376 et suiv. 4. Herg:t, p. 73, d'après le iv. à/.o7,î de Strabon, II, 4, 1. 3. Sans doute de Trondhjem à la hauteur de Vik (cf. n. 1;. Cette journée de navigation résulte de Pline, IV, 104 (par Isidore de Charax?). 6. Strabon, II, 4, 1. C'est ce à quoi Strabon ou Pythéas donnaient le nom de Tr,; uiTtT.yj'x; ôaXiTtr,? (Strabon, 1, 4, 2): mare concretum (Pline, IV, 104). Qu'il y ait dans cette description une grande part de légende, de ces contes marins comme il en naît toujours de la vue de la haute mer, cela est évident (cf., au sud de cette « mer figée », la « mer paresseuse », mare pigrum, p. 423, n. 3); mais toutes ces légendes ne sont que des déformations de la vérité faites par la peur ou l'imagination des marins. Cette légende du « poumon de mer ■• n'a aucun rap- port avec les animaux auxquels on donnait ce nom. On la retrouvera au Moyen Age sous le nom de « mer betée », Lebermeer, Libersee, etc.; Adam de Brème, scholie 144 (Descr., 33; Migne, CXLVI, c. 631); cf. Mûllenhoff, I, 410 et suiv.; Fécamp, p. 166 et suiv. ; Godefroy, au mot beter, etc. ; ici, p. 423, n. 4. Voyez, dans des sens divers : Fuhr, 1" ouvr., p. 46 et suiv.; Gerland, p. 187 et s.; Kœhler, qui voit dans le « poumon de nier » les terres basses de la Frise (p. 129 et s.); etc. PYTHKAS HT ELTllVMKNE. 425 nettes ' : il déclara avoir vu le « poumon marin » - ou ce qui lui ressemblait, et se refusa, cette fois, à aller plus loin. Saturne, le dieu créateur du monde, lui interdisait ces espaces inhabités dont il s'était réservé la jouissance ^ Après tout, Pythéas avait, le premier des hommes, parcouru la route extérieure de l'Océan, depuis les colonnes ouvertes par Hercule jusqu'à la mer fermée par Saturne*. Il avait reconnu qu'Ulysse ne s'était point trompé dans ses longs récits, et qu'on rencontrait partout, sur la terre et près des rivages, des êtres humains vivant en groupe. L'au- tomne allait venir : il fit volte-face vers Thulé, reprit de là le chemin de la Bretagne et du sud, et revint à Marseille avec le même bonheur \ Euthymène ne parait pas avoir eu les mêmes chances que son compatriote. Peut-être ne possédait-il ni sa valeur scienti- fique ni son esprit de décision. Nous ne savons jusqu'où il est allé le long de l'Atlantique''. Les affirmations qu'il rapporta 1. Ilkim ti'iiebrosain rigciilis Oceain caliginem, quse vix ocidis penetrari valeret; Adam de Brème, Descr., 39(248), Migne, CXLVI, c. 637. Les récits d'Adam do Brème, descriptions, indications de trajets et de distances (cf. les scholies, surtout c. 021), correspondent étonnamment aux relations de Pythéas. Rudbeck (p. 509), en s"ap- puyant sur eux, songeait déjà aux banquises ou aux icebergs, et de crasso aère. 2. << 11 laissa agir son illusion », a dit Lelewel, p. 33. 3. Mare concretum, a nonmillis Cronium appellatur, Pline, IV, 104 (cf. 94 : Conge- latum); Périégèse dite de Denys, 32, Geogr. Gr. min.. Il, p. iOG; etc.; au sud est la « mer morte ■• ou « paresseuse ■>, qui est lu partie reculée de la mer du Nord; Pline, IV, 9.3; Tac, Agr., 10. 4. Mr/pt Ttôv TQ-j xô^jj-o-j TTEpàtcùv, Strabou, II, 4, 2 : « tote la terre jusqu'à la mer betée », comme on eût dit au Moyen Age (Godefioy, au mot beter, p. 641). 5. Cf. Strabon, H, 4, 1. Il a dû gagner la Bretagne en six jours de Thulé (Strabon, I, 4, 2; cf. p. 422, n. 2); puis, de là, l'île de Wight en six jours (Pline, IV, 104); de là, sans doute Ouessant en deux jours, et de là, s'il a conservé la vitesse de l'aller, Marseille en di.\-buit jours tout au plus : soit environ trente-trois jours pour le retour du Cercle Arcticjue: pour avoir le total, ajoutons les (luarantc-deux jours et demi de la circumnavigation de la Bretagne et le voyage d'aller (un des trajets entre les deux caps anglais du sud et le trajet du Jutland à l'extrémité abordable de Thulé sont inconnus, cf. p. 420, p. 422. n. 2 : mettons 10 pour les 2) : nous arrivons à 113-116 jours, c'est-à-dire environ quatre mois de navigation. Pythéas a pu partir en mars et rentrer en octobre. 6. Il semble qu'il soit allé jusqu'aux embouchures d'un grand (leuve dont il fit une dérivation du Nil (obéissant aux idées répandues sur les fleuves doubles, cf. p. 422, n. 1) : le Sénégal"?, Clerc, p. 8-11, le Niger?, le Congo?; Sénèque, Quœst., 426 L EMPIRE DE MARSEILLE. témoignent d'une intelligence médiocre. On parla fort peu de ses aventures : et quand on s'intéressait à l'Afrique, c'étaient surtout les périples carthaginois que l'on consultait. Au contraire, le récit des voyages de Pythéas eut un succès prodigieux. Il se déroulait en Europe, et il renfermait des choses très diverses. — Puis, ce Marseillais était fort habile. Il'sut mêler dans ses livres les observations précises et les anecdotes vivantes : ce fut un homme de science et d'imagination, très sûr et très attachant à la fois. Ses écrits^ abondaient en noms et en chiffres : il indiquait toujours, pour les chemins parcourus, les distances en stades et les traites de mer en journées-; il rap- portait fidèlement les noms des caps, des îles et des golfes ^ La mer, le ciel et la terre avaient également attiré son attention : il notait les principales hauteurs des marées*, et il aperçut le premier que ce phénomène correspondait aux phases de la lune^ Il avait pris souvent la hauteur du soleil", déterminé la latitude : à Marseille même, à l'aide d'un énorme gnomon, il calcula, avec une justesse étonnante, la distance de l'équa- teur". Pas une seule fois, semble-t-il, il ne s'est égaré dans IV, 2, 22; Plutniquc, De placitis, IV, 1. p. 897: Lydus, De mensibus, IV, 10, 107; etc.; cf. Idcler, Aristotelis Metcorologicorum Ubri, I, 1834. ]». 466, 6 (le inde ou le èx toû doit être une de ces inadvertances de traduction, comme en ont produites les récits de Pythéas). 1. Il semble avoir composé deux livres, Fr.ç uîpiôco; et Ueç,\ toO 'Q/.sa'.oû : Iç premier embrassait même la description de la Méditerranée; le récit de son grand voyage paraît avoir été dans le second; Scholiaste d'A]Jollonius, IV, 761; Cosmas et Géminus, l. c. 2. P. 418, n. i, p. 419, n. 3. Je crois cependant possible que l'évaluation en stades soit souvent postérieure, et qu'elle résulte de la conversion en mesures (à raison de 1000 stades par vingt-quatre heures de navigation) des données de temps fournies par Pythéas. Je doute par suite qu'il s'agisse, dans ces calculs, i)lutùt du stade d'Ératosthéne (137, o) que du stade classique ( 184. 98) ; cf. Hultsch, 2*^ éd ., p. 00 et suiv. 3. P. 417, n. 6, p. 418, n. 2 et 3, p. 420, n. 6 et 8, p. 421, n. 1. 4. P. 420, n. 2. 5. P. 68, n. 1. 6. P. 424, n. 1. 11 semble même que Pythéas ait, un des premiers, vulgarisé le mot topa dans le sens d' « heure »; voyez la discussion entre Sclimidt et Bilfinger (Neue Jahrbucher, CXXXIX, 1889, p. 826 et s., CXLI, 1890, p. 665 et s.). 7. L'ombre aurait été par lui évaluée au solstice d'été à -rkQ-r 'e jour à 15 heures 15'; d'où la latitude à 43°3'38"; Strabon, II, 5, 41 ; cf. I, 4, 4; II, 4, 3; o, PYTHÉAS ET EUTUYMÈNE. 427 sa route, même en pleine mer ; il a su trouver la véritable posi- tion de l'étoile polaire par rapport à ses voisines'. C'était aussi, à coup sûr, un homme courageux et pratique. Pour avoir affronté sans hésitation les mers du large, si loin de la terre, il faut qu'il ait eu un navire solidement charpenté, fort bien gréé, et un équipage de tout repos. Partout où il pas- sait, il consignait ce qui intéressait le commerce de son pays, les longueurs relatives des trajets commerciaux ^ les lieux de production et de vente ^ Et à côté de tout cela, ses livres ren- fermaient des descriptions de peuples et de pays'*; ils rappor- taient quelques-unes de ces vieilles légendes que les hommes du Nord lui racontèrent ^ Il n'y croyait pas : il avertissait alors qu'il ne parlait que par ouï-dire % et comme par devoir de nar- rateur. Mais il évitait par là à son Périple la sécheresse habituelle aux écrits de ce genre. Toutes les catégories de lecteurs y trouvèrent leur profit'. Les géographes et les historiens des temps hellénistiques, Dicéarque ^ Hipparque^ Eratosthène'", Timée", Xénophon de 8; il, 12; lYTieur u'e^l que de 14' (latitude réelle, 43"17'i"), et peut-être de beau- coup moins s'il a négligé l'eflet de la pénombre : il faut dans ce cas porter à 43''18'23" son cbiiîre- rectifié. Cf., là-dessus, LelcAvel, p. 39-40; Letronne, Journal des Savons, 1818, p. 092; Aoust, p. 3 et s. (légères variantes dans les chiffres). 1. HipiJarque, 1, 4, 1. Il peut sembler, à la lecture, que Pylliéas ait désigiu' la position de l'étoile polaire par rapport aux deux autres de la queue et aux (juatre du carré de la Petite-Ourse. Mais les astronomes calculent qu'il a déterminé sa place relativement à ^ de la Petite-Ourse et à deux étoiles du Dragon (a et x, Delambre, Histoire de Vastr. anc. 1, 1817, p. HO; Leiewel, p. 39; y. et >, Manitius, éd. d'IIip- parque, 1894, s. l., p. .M). 2. P. 413, n. 1. 3. P. 418, n. :;, p. 420, n. .5, p. 421, n. 1, 2, 3. 4. P. 420, n. 4, p. 424, n. 3. 0. Strabon, 11, 4, 1 ; p. 423, n. 3, p. 424, n. 6. 6. 'E; à/.of|Ç, Strabon, II, 4, 1. 7. IluÔéav, -jç' ou Ttapaxpo-ja6f|Vat tio'aXo-jç (Str., II, 4, 1). 8. Vers 320 : celui-ci refusa d'ajouter foi aux récits, à peine i)ubliés, de Pythéas (Strabon, II, 4, 2). 9. Strabon, I, 4, 4; II, 5, 8. 10. Strabon, I, 4, 4; II, 4, 2; 111, 2, 11. U. P. 420, u. 4, p. 422, n. 1. Timée est né vers 345; rien ne prouve que Timée soit venu à Marseille, ni surtout qu'il y ait connu Pythéas; cf. Susemihl, I, p. 563 et suiv. 428 L EMPIRE DE MARSEILLE. Lampsaque ', lui empruntèrent tous leurs renseignements sur l'Occident, discutèrent ou copièrent ses chiffres et ses théories. Les faiseurs de romans exotiques placèrent dans sa Bretagne " ou dans sa Thulé ' les Hyperboréens de l'ancienne poésie grecque, et prirent ses descriptions comme cadres d'extraor- dinaires aventures. Puis, après un temps d'engouement, on se défia de Pythéas. Il subit le sort des découvreurs de l'étain et de l'ambre, qu'avait raillés autrefois Hérodote \ Au temps de Polybe, lorsque les guerres, les misères, les petitesses et les passions de la con- quête romaine détournèrent le monde méditerranéen des routes lointaines, des ambitions commerciales et des vastes entreprises scientifiques, lorsqu'il se replia sur lui-même pour obéir à ses nouveaux maîtres, ce fut un lieu commun que de traiter Pythéas le Marseillais de simple imposteur, « le plus menteur des hommes » ■' ; et les Marseillais eux-mêmes, comme s'ils redoutaient les entreprises de Rome sur les terres de l'étain et de l'ambre, désavouèrent leur grand homme, et déclarèrent un jour à Scij)ion qu'ils ne savaient ce que Pythéas avait voulu dire^ En réalité, il n'avait menti, il ne s'était trompé sur aucun point". Le malheur, pour lui, fut que personne, dans le monde 1. P. 422, n. 4. 2. Hécatée d'Abdère, contemporain de Ptolémée I'"'; cf. Suscinihl, 1, p. 310 et suiv., et ici, p. 420, u. 4 : Pline, IV, 94; Diodore, 11,47. Hécalée semljle avoir défi- guré les noms transmis par Pythéas, mais gardé les lieux : la « mer figée » devint chez lui Oceanus Anmlchiiis ou Amalcius; cf. p. 425, n. 3. 3. Ta -j-nïp 0oûXr,v aTtiata d"Antonius Diogène (premier siècle après J.-C. ?), Didot, Erolici. Même au temps de la conquête de la Bretagne par les Romains, personne n'alla plus en Norvège, et quand Tacite dit {Agr., 10} : Dispecta est et Tliule, il est probable qu'il s'agit des iles Shetland : après Pytliéas, nul ne sut où était située Thulé. 4. Hérodote, III, 115. 5. C'est sans doute Polyhe qui a commencé l'attaque contre Pythéas; il a été suivi par Artémidore et par Strabon : voyez ce dernier, I, 4, 3; II, 3, 5; 4, 1 et 2; III, 2, 11 ; IV, 2, 1. Tout cela a été bien vu par Lelewel, p. 43 et suiv. 6. Strabon (Polybe), IV, 2, 1. Cf. p. 517 et 523. 7. Voyez comme sa Bretagne triangulaire, avec les rapports 8, 6, 3 (Diod., V, 21, 4), est plus vraie que la forme de bipcnnis que lui assignaient les Romains (Tacite, Agr.., 10) : ce sont bien les rapports des trois lignes de rivage. — Si DES HABITUDES INTELLECTIELLES. 429 grec, ne se sentit capable de refaire son voyage. Sur ces rivages lointains de l'Atlantique, Marseille ne pouvait rien à elle seule. Les autres Hellènes étaient trop affairés dans leurs stupides dis- cordes pour s'occuper de périlleuses aventures; Carthage, en fin de compte, écarta Syracuse; l'Empire macédonien s'était démembré après la mort du fondateur ; l'activité humaine s'absorba partout en jalousies de frontières. Il avait manqué à Pythéas, pour doter l'hellénisme d'un nouvel empire, d'être compris par un Alexandre ou un Agathocle '. VII. - DES HABITUDES INTELLICCTUELLES Cet afflux de choses et de nouvelles venues des mers et des terres ignorées, son voisinage de l'inconnu, faisaient de Marseille un laboratoire scientifique de premier ordre. Les voyages et les écrits de Pythéas procurèrent à l'astronomie, à la cosmographie, à la géographie quelques-unes de leurs notions fondamentales. Dans ce monde merveilleux que fut l'hellé- nisme au quatrième siècle, Marseille avait su à son tour devenir originale. Elle prenait le rôle qui lui convenait le mieux; perdue à la lisière de la Barbarie, elle devait laisser à d'autres le soin de donner à la patrie commune des artistes et des penseurs, des interprètes de l'idéal et de la raison grecques; la vie, dans cette cité de combats et de marchan- dises, n'était point propre à la rêverie et à la discussion : c'était un milieu pratique; mais il s'y développait ces habitudes de précision, ces goûts d'observation, qui sont les causes de tout progrès dans les sciences de la nature et de l'univers. Marseille Pythé.-is .. il menti " en parlant de Scytliie sur l'Ellic (cf. [). 422), c'est comme Colimib en parlant d'Inde en Américpie. 1. Il faut ajouter qu'au point de vue économi(iue les routes de terre étaient plus avantageuses, comme temps et peut-être comme dépenses, que la roule de mer (p. 410, n. G, et p. 413, n. 1). La valeur istlimi(|ue de la Gaule, si je jieu.x dire, nuisit à la fortune maritime de Marseille. 430 L EMPIRE DE MARSEILLE. apportait au patrimoine de l'esprit hellénique les biens qu'on pouvait attendre d'elle : de très bons géographes, des traités d'océanographie, des techniciens de la poliorcétique et du génie maritime*. Mais les recherches scientifiques n'absorbèrent pas tous les efforts intellectuels Le travail, si positif qu'il y fût, n'excluait pas absolument une pensée supérieure. On savait, à 3Iarseille, lire et expliquer Homère, le livre commun de l'hellénisme, l'ancien testament de la religion méditerranéenne; des gram- mairiens de la ville firent une recension de ses œuvres qui, sous le nom de la « Massaliotique », apporta au texte du poète quelques corrections excellentes'. La colonie dePhocée, comme toute cité ionienne, produisait ou accueillait des sculpteurs, des graveurs de monnaies et peut-être aussi des peintres céramistes : les vases peints qu'on a trouvés dans les cimetières et dans le sous-sol de la ville \ les figures de ses drachmes et de ses oboles, les statues de divinités ou les figures funéraires qu'a livrées le sol, n'offrent rien qui soit indigne d'une main grecque. La seule remarque que suggèrent ces œuvres, c'est qu'elles paraissent plus anciennes qu'elles ne sont réellement. Les plis des drape- ries, raides et lourds, l'expression figée et presque béate des visages, les gestes compassés des bras, semblent indiquer que les artistes marseillais sont demeurés très longtemps fidèles aux types et aux traditions d'autrefois \ Il n'y a pas de cité hel- 1. Strabon, IV, 1. 5; cf. p. 400. 2. Gainber dans la Revue de Marseille et de Provence, XXXIII, p. 195 et s., 347 et s., 1887; Ludwig, Aristarclis Homerische Textkritik, II, 1883, p. 433 et s.; etc. 3. Trouvaille de Saint-Mauront (fin du iv' siècle?), Musée du Chàteau-Borély, Catalofiue Frœhner, n"' 2092-4: Duraont, Bull, de corr. hell., 1884, p. 188-194. Autres fragments, Clerc, Découvertes archéologiques, 1904. p. 44 et suiv. ; au Baou-Roux entre Marseille et Aix, Vasseur, Ann. de la Fac. des Se. de Mars., XIII, 1900, p. 83 et s. — Ces débris paraissent importés de l'Attique ou de la Grande-Grèce. J'ai peine cependant à exclure toute industrie céramique de Marseille ; cf. p. 84. 4. Aphrodite du Musée de Lyon: Collignon, Sculpture, I, p. 190. fig. 90; Espé. randieu. Bas-reliefs. I, n° 81. Paraît du vi' siècle, mais je la soupçonne posté- rieure. La statue, en marbre de Paros. peut d'ailleurs avoir été sculptée en lonie, et apportée à Marseille à l'usage des colons. Je ne peux non plus exclure Thypo- thèse d'une importation moderne. — Il n'y a pas à parler, au point de vue du DES HABITUDES INTELLECTUELLES. 431 lénique qui nous ait livré moins d'œuvres des temps classiques * : on est tenté de croire que les influences de Phidias et de Praxi- tèle ne s'y firent jamais sentir. Eloignée des écoles où l'art grec se renouvelait, la cité s'attardait dans les styles d'autrefois, comme les provinces reculées d'un empire ne savent pas aban- donner les coutumes ancestrales. Les Marseillais passaient, aux yeux des autres Grecs, pour des arriérés '^ : ils avaient pris quelque chose de la rudesse des Barbares ^ Il leur manquait cette souplesse d'esprit, cette élégance de propos, cette finesse de main qui faisaient le charme des contemporains de Platon et de Démosthène. On rendait d'ailleurs hommage à l'excellence de leurs senti- ments helléniques. La langue grecque se parlait très purement*. Nulle part il n'est question, passé les temps de Protis et de Gyptis, d'une population de métis gréco-barbares. Il semble bien que les magistrats de Marseille aient veillé au maintien de l'intégrité de la race' : peut-être est-ce pour cela qu'ils ont tou- raérite artistique, des 41 stèles trouvées dans le haut de la rue Négrel (Musée, n°' 23-63) : très médiocres comme facture, elles n'intéressent que par la personne figurée : presque toujours assise, une aeule fois debout (n" 40), parfois avec un lionceau sur les genoux (n°' 30,45, 37). elle a été regardée d'ordinaire comme une Déméter ou une Gybèle : mais le lion est aussi un attribut d'Artémis, et nous connaissons si mal cette statuaire archaïque de Marseille qu'il ne faut pas exclure l'hypothèse d'une Athéné assise (cf. p. 432, n. 10; Joubin, Rev. arch., 1893, TI, p. 281-3). Tout, du reste, est encore mystérieux dans ces objets : je ne crois pas prouvé que ce soient des ex-voto plutôt que des heroa ou édicules funéraires; on a affirmé qu'ils étaient en pierre du pays (Frœhner, p. 12), et on a aussi prétendu qu'ils avaient été taillés dans la mère-patrie pour le compte de Marseille. Le malheur encore est qu'on n'a donné, de leur découverte en 1863, qu'un récit très écourté (Penon, ancien Catalogue, [1876J, p. o3-oo), mais d"où il semble au moins résulter qu'elles n'étaient pas alors dans leur lieu de destination première. Frœhner, Catalogue, p. 11 etsuiv.; Castanier, 11, p. 164 et suiv., pi. 2-.5; Espéran- dieu, Bas-reliefs, I, p. 48-32. 1. A vrai dire, Marseille n'en a point livré, et le recueil d'Ëspérandieu, 1, p. 46 et s., est très instructif à cet égard. 2. Cf. p. 432-i33. 3. Titp-Live. XXXVIII, 17. 12. 4. Tite-Live, XXXVII, 54, 21-22 : Massilienses... in eo honore, in ea merito digni- tate... esse ac si médium umbilicum Grœciœ incolerent : non enim sonum modo linguse vestitnmque et habituni, etc. Cf. Cicéron, Pro Flacco, 26, 63. 3. Ingenium sincerum integrumque a contagione accolarum servarunt, Tite-Live. XXXVII, 54. 22. 432 L EMPIRE DE MARSEILLE. jours refusô de conquérir sur terre. Ils n'acceptaient, dans les murs de la patrie et de ses colonies, que les divinités qui venaient de la Grèce. Artémis d'Ephèse demeura la grande déesse natio- nale, son sanctuaire ne quitta pas la hauteur de la Tourette', et on y adora toujours les vieilles idoles hiératiques, assises ou multimammes", alors que presque partout la déesse asiatique prenait l'aspect svelte, aimahle et juvénile de la Diane chasse- resse, sœur dWpolIon. Chaque fois que Marseille fondait une colonie, elle y bâtissait un temple pour l'Ephésienne, image de celui de son Acropole ; on vit la déesse dominer la plaine de la Camargue, les caps des Pyrénées, et ce promontoire de Dénia qui menace la plus lointaine Méditerranée ^ Artémis, au surplus, n'était point toujours seule; elle eut pour compagnons ou pour parèdres à Marseille même Apollon Delphinien\ Athéné% Aphro- dite % peut-être aussi Hermès ^ Poséidon ^ Héraklès" et bien d'autres. D'ordinaire encore ces divinités y demeuraient sous des formes surannées : l'Apollon « au dauphin » était le pro- tecteur attitré des antiques marines de la Grèce; Athéné appa- raissait à Marseille, non pas armée ou victorieuse, mais dans la majesté pacifique d'une idole assise '". Les habitudes étaient très lentes à changer dans ce monde fort isolé. On s'étonnait de voir les 3Iarseillais bâtir les maisons 1. Strabon, IV, 1, 4; cf. p. 200. 202, 20.j. 2. Cf. 11. 10, p. «G, n. 4, p. 202. 3. Strabon, IV, 1, 4 et 5; cf. p. 400, n. 4. p. 401, n. 3, p. 402, n. 1. On a prétendu que Marseille adorait moins l'Artéiiiis d'Éphèso. que rArtéinis Diclynne de Civle, d'ailleurs déesse de même genre (Briickner, p. 49) : mais cela ne repose que sur une inscription de l'époque romaine, et ce texte, s'il est authentique (il est classé comme susjiect, Inscr. Gi-sec. Sic, 357*), ne i)rouve pas (jue le culte de Dictynne ait été le culte souverain de Marseille. 4. Strabon, IV, 1. 4; cf. p. 209 et p. 438. 0. Cf. n. 10, p. 397, n. 5, p. 430. n. 4. p. 440, n. 1. G. Statue du Musée de Lyon, p. 430, n. 4. 7. Le caducée, Cabinet des Médailles, n"' 8,")2-6. 8. Le trident, ibidem, n"' 843-850. 9. D'après les noms de Monaco et de Saint-Gilles (p. 397, n. 2; p. iOO, n. 2S 10. Strabon, XIII, 1, 41 : Ilo/Xà oà tôjv àp/atwv vf,; 'A6r,vâ; ^oivwv xaCi^fiEva SîixvjTai, xa6â;Tep èv 4>a)xaia, Maaaa).ia, 'Puiai] [Kij(j.r,?, Joubin, Rev. arch., 18 '3, H, p. 281], Xi-o. ■ ■ ' ' ' . CONSTITUTION ET COUTUMES. 433 à l'ancienne mode, sans tuiles faîtières, recouvertes seulement de terre et.de chaume'. Ce n'était pas de grossièreté qu'il fallait les accuser, mais de routine. S'ils étaient un peu rudes, c'est parce qu'ils demeuraient tels que leurs ancêtres-. Robustes, batailleurs, hardis, faits pour l'action plus que pour le discours, attachés à des figures de dieux laides et démodées ^ ils ressem- blaient aux compagnons de Miltiade, et non pas aux rhéteurs qui laissaient mourir Athènes et Corinthe. VIII. — CONSTITUTION ET COUTUMES Comme sa religion et son art, la constitution de Marseille était archaïque. Les victoires de la démocratie hellénique, au cin- quième siècle, ne franchirent pas la mer de Sicile. Toute auto- rité demeura, chez les Grecs de Gaule, entre les mains des riches familles d'armateurs et de négociants dont les ancêtres avaient fondé la cité. Mais leurs chefs, tout en se gardant des expériences hasar- deuses, ne furent ni entêtés ni maladroits. La plèbe devait être nombreuse et prospère dans ce port de commerce et de guerre, où métèques, trafiquants, ouvriers, aA'enturiers et vagabonds affluaient naturellement de toutes parts. Ne lui concéder rien, c'était la laisser exiger tout. Quelques mouvements se produi- sirent dans les classes dépendantes, je suppose à la suite des victoires et des conquêtes, qui leur avaient valu plus de richesses et donné plus d'audace (vers 400 ?). Les maîtres de Marseille écar- tèrent toute révolution en accordant à quelques-uns des plébéiens une part du pouvoir : les plus « dignes » de la foule, sans doute les moins pauvres des citoyens et des métèques, furent introduits 1. Vitruve, II, 1, .5, p. 34, Rose. Cf. p. 84, n. 3. 2. Tite-Live, XXXVII, 34, 21-22. 3. Cf. Strabon, IV, 1, 4 et 3; XIII, 1, 41. T. I. — 28 434 l'empire de MARSEILLE. dans les assemblées delà haute bourgeoisie ', « l'oligarchie devint plus républicaine » -, et les convulsions politiques furent évitées. Et c'est ainsi qu'agissent les gouvernements sages et prudents, insinuait Aristote en citant cet exemple : la constitution de la ville passa pour un modèle. Elle n'en restait pas moins conforme au principe aristocratique. Pas de comices généraux : la multitude n'existait pas comme corps; les plébéiens ne jouaient un rôle qu'à titre individuel, lorsqu'on les admettait dans les conseils souverains. L'autorité ne fut jamais dispersée \ Kilo ap[)artenait à un sénat de six cents membres ou « magis- trats » ', les Timouques, nommés à vie*. Aucun Marseillais ne pouvait être sénateur s'il n'avait des enfants" : ce qui assu- rait la ville contre cette pénurie de citoyens qui fut le principal danger du monde grec. Les Timouques n'étaient point recrutés uniquement parmi les descendants des fondateurs : nul, il est vrai, ne pouvait aspirer à ce titre si celui de citoyen n'existait dans sa maison depuis trois générations" : mais cela revenait à dire qu'un arrière-petit-lîls de métèque ou de plébéien avait droit d'accès au sénat*. C'était le corps délibérant et consultatif de la cité, et, en 1. Aristote, Politique, VII, 4, 3, p. 1321 a : Kp tiv noiojp.lvo-Jî twv à|!wv -roiv sv -m 7ro>.iT£'j(i.aTi [les membres de la cité non admis au gouvernement] xal twv k'EwOcv [les métèques]. Peut-être accorda-t on le titre d sénateur, par la môme réforme, aux frères des chefs de familles, ceux-ci ayant dû seuls à l'origine faire partie des Timou(iues ((. 8-9, 374-378; anonyme dans Blackwood's Edinburgh Magazine, LVll, juin 1843, p. 737-9; Wijnne, Quœstiones criticr de b. P. secundi parte priori, Groningue, 1848 (puéril); Rau- chenstein : 1° Der Zug Hannibals iiber die Alpen, Aarau, [1849] (cf. Ameis, Neue Jahrbiicher, LVIl, 1849, p. 63-73); 2° Hannibals Alpcniibergang, Aarau, I8G4; Replat, Note sur le passage d' Annibal, Chambéry, 1831; contre Replat : 1" Schaub, Réfuta- tion de l'ouvrage de M. Jacques Replat, etc., et défense de l'opinion de de Luc, Genève, 18.34; 2° Law, à la suite de son mémoire .4 Criticism, etc., 18.35, p. 119-144; Macé (défenseur très intelligent^de Larauza) : 1° p. 314-342 de la Description du Dauphiné (du Uivail), Grenoble, 1832: 2° Bull, de l'Acad. Delphinale, V, 18.39 (date de 1833), p. 82-97; 3° Mémoires lus à la Sorbonne (en 1861), Hist., 1863. p. 267 et s. ; Ellis, A Treatise on Hannibal's passage, etc., Cambridge, 1833; à propos de ce livre, la controverse engagée entre Ellis et Law, Cambridge contre Oxford, Petit mont Cenis contre Petit Saint-Bernard : Ellis, Journal of Cla$sical and sacral Philologie, II, 1836, p. 308-329; III, 1837, p. 1-34; Law : l" A Criticism, etc , Londres, 1855; 2" Reply, etc., Londres, 1836; Z° Reply to the second part, etc., Londres, 1836; et, à la suite d'Ellis, Bail, A Guide to the western Alps, n. éd., Londres, 1877, p. 54-57; Chaix, Bull, de la Soc. de Géographie, juillet 1834, IV s., VIII, p. .3-10, et Notes on the passage of Hannihal across the Alps, 1833 (Royal Geograpliical Society de Londres, XXV, 24 mai 1833); Wiedemann, Ueber Hannibals Alpeniibergang, Gœrlitz, 1856; Macdongall, The Campaigns of Hannibal. Londres, 1838, p. 27-33 (insignifiant); Imbert-Desgranges, Bull, de l'Acad. Delphinale, V, 1839 (date de 18.33), p. 61-81, et dans les Œuvres de Tite-Live, trad. Nisard, 1, 1882, p. 884-7; Parisot, Bull., ib., p. 97-108; Générât, Étude géographique et ethnographique, etc., Avignon, 1860; Roussillon, Annibal et le Rhône, Lyon. 1860 {Revue du Lyonnais): Rossignol dans les Mémoires las à la Sorbonne (en 1861), Archéologie, 1863, p. 31-31; Pont, Passage d'Annibal par les Alpes Grecques, Chambéry. 1863; de La Barre Duparcq, Hannibal en Italie, 1863 (C.-R. de VAc. des Sciences morales), p. 9-22 (mauvais); Law, The Alps of Hannibal, 2 vol., 1866: voyez aussi de lui Some Remarks on the Alpine passes of Strabo, Londres, 1840 (et, plus haut, ses écrits de polémique); Guilleniinet, Bull, de la Soc. dép. d'Arch. de la Drame, I, 1866, p. 310 et s.; Braun. Historische Land- 454 LA GUERRE D HANNIRAL. d'oiseau, entre Rome et Carthagène : et pour Hannibal, pourvu dos meilleurs chevaux et des meilleurs fantassins du monde, la srhaften, Stutlgarl, 1807, i). 286-292: Gisi, Qtiellenbiirh :iir Scliwci:er de Roland du massif pyrénéen. 1. Comparez Tite-Live, XXI, 23, à Polybe, 111, 35. Le chiffre donné par Appien (Hann., 4) se rapporte au passage de l'Ebre. Celui des éléphants est donné par Appien (L c.) et Polybe (111, 42, 11). Cf. p. 489, n. 6. 2. Tite-Live, XXI, 23, 4-(i: Polybe, 111, 33, 6. 3. Polybe, III, 33, 7. 4. Tite-Live, XXI, 24, 1; cf. Silius, 111, 413-443 : c'est le pays des Bébryces, auquel devait aussi appartenir Elne (cf. Silius, XV, 494). Le nom des Bébryces est également mentionné, à propos du passage d'IIannibal, par Dion (Boissevain, I, p. 189 = Zonaras, VIII, 21, 6). Polybe ne dit pas un mot de ces négociations et ne donne aucun de ces noms : en tout cela, il n'a ici ni l'intérêt ni la précision géographique de Tite-Live, qui nomme lUberris (XXI, 24, 1). Hannibal semblait craindre que le passage ne lui fût disputé (Polybe, III, 40. i). 3. Hannibal a dû camper sur les collines, au couchant de celle qui porte Elne. — Pour les repères chronologiques, cf. plus loin, p. 461, n. 3, et p. 487, n. 3. G. Cf. Strabon, IV, 1, 12. 460 LA GUERRE D HANNIBAL. saires cherchaient à les gagner à leur cause. Hannibal avait prévenu les chefs, dès le passage de l'Èbre, qu'il passerait par leur pays, mais pour aller, bien plus loin, combattre les Romains, et il leur avait sans doute fait remettre les présents d'usage' (mai-juin?). Puis, après ses envoyés, s'étaient pré- sentés cinq ambassadeurs romains, vieux sénateurs de famille illustre et de grand courage (juin-juillet?). Ils revenaient de Carthage, où ils avaient fièrement « donné la guerre » à leurs ennemis-, et ils arrivaient par la Catalogne et les Pyrénées, en essayant partout, avant le passage d'Hannibal, de lever contre lui des haines et des colères ^ L'ambassade alla de tribu en tribu, demandant aux chefs d'interdire aux Carthaginois « leurs champs et leurs villes ». C'était sans doute la première fois que des indigènes de la Cel- tique entendaient des paroles au nom du sénat et du peuple romain. La rencontre laissa aux Latins et aux Barbares des impressions singulières, et voici ce qu'on raconta plus tard de l'une de ces entrevues ^ — Les envoyés furent introduits dans l'assemblée de la peuplade : ils eurent d'abord la sur- prise de se trouver en face d'hommes en armes, chefs, anciens et jeunes gens, et ces sénateurs, habitués à l'absolue séparation de la vie civile et de la vie militaire, jugèrent étrange et dangereux que des citoyens se réunissent en appareil de guerre pour recevoir des ambassadeurs et délibérer paisible- ment. Ils n'en exposèrent pas moins l'objet de leur mission aA'ec une majesté toute romaine, glorifiant la vertu et la gran- deur de leur peuple. Et alors, de ces guerriers farouches qui les écoutaient, partirent de longs éclats de rire; ce fut un tumulte de risées, de murmures, de propos qui se heurtaient ; « les plai- 1. Tite-Live, XXI, 23, 1 et 20, 8. 2. Id., XXI, 18. 3. Ils avaient dû s'embarquer à Cartha^'e pour débarquer à Ampurias (T.-L-, XXI, 19, 6). 4. Tite-Live, XXI, 20. MARCHE D'HANNIBAL, DU PERTUS AU RHONE. 461 santés gens que voilà », disaient les Barbares, « qui excitent les autres à la guerre, pour n'avoir pas à la supporter eux-mêmes! » Quand les anciens eurent calmé les plus jeunes, les sénateurs s'entendirent faire une belle réponse : « Les Gaulois, n'ayant reçu ni injure de Carthage ni service de Rome, garderaient la neutra- lité. Ils savaient, au surplus, que des hommes de leur race ' avaient été chassés par le peuple romain de leurs terres et de l'Italie même, que d'autres lui payaient tribut et souffraient des choses indignes. » — Dans toutes les tribus que les envoyés de Rome abordèrent ensuite, on leur tint des propos à peu près semblables, et ce ne fut qu'à Marseille qu'ils purent enfin se réconforter dans l'accueil hospitalier d'amis très courtois -. Les Marseillais connaissaient les Gaulois de longue date. Ils assurèrent à leurs alliés que, malgré ces fières réponses, les Barbares donneraient fort à faire à Hannibal, à moins que le Carthaginois ne mît un bon prix à la neutralité des chefs : car les Celtes, pensait-on à Marseille, étaient à la fois impossibles à dompter et toujours prêts à se vendre ^ Les sénateurs revinrent à Rome. Des messagers grecs les avaient précédés : le sénat savait déjà le passage de l'Èbre par Hannibal. La flotte destinée à l'Espagne, commandée par le consul Publius Scipion, se trouvait prête dans le port de Pise* (fin juillet?^) : ordre lui avait été donné d'obliquer vers Marseille et le Rhône, pour fermer la route à Hannibal. Celui-ci n'ignorait pas plus que les Marseillais la versatilité 1. Gentis siiœ homiiws. XXI, 20, 6 : si cette réponse est authentique, elle n'a pu être faite que par des tribus gauloises, volques, cavares ou salvennes. 2. Tite-Live, XXI, 20, 7. 3. Tite-Live, XXI, 20, 8. 4. Tite-Live, XXI, 20, 9; 25, 1; 26, 3-4; Polybe, III, 41, 2-4. 5. Ce moment, celui du départ (de Rome plutôt que de Pise?) est le èttI tyiv wpaiav de Polybe (III, 41, 2), où Matzat écrit en très arbitrairement et interprète par extremo mense Auijusti (2" éd. de Hultsch, 1888, p. ux). On corrige ordinairement en xjnô, que Schueigheeuser {Lexicon Polybianutn, p. 633) traduit bien par sub aestatem, prima œstate. L'expression, du reste très vague, peut convenir à tout le temps de la l)elle saison, sauf précisément à la fin. 462 LA GUERRE D HANNIBAL. celtique. Grâce à ses premières démarches, il avait pu traverser les Pyrénées sans être inquiété par les indigènes des cols. Mais ceux du Roussillon et du Languedoc n'avaient point cru aveu- glément à ses pacifiques messages; l'annexion de la Catalogne leur fit peut-être craindre pour leur propre liberté. Les tribus les plus voisines des montagnes se levèrent à lapproclie des Car- thaginois, et se massèrent en armes à Roussillon', au passage de la Têt. La route était fermée. Le moment était venu de faire agir l'argent espagnol, les réserves des trésors de Carthage. Hannibal fit dire aux rois de tribus qu'il était prêt à les recevoir comme des hôtes ou à leur demander l'hospitalité : mais que l'on se vît seulement, et Ton s'entendrait vite. Les Barbares accoururent près d'Elne, et, après l'entrevue et les présents qui l'accompagnèrent, le général put lever son camp et continuer paisiblement sa route à travers les plaines du Languedoc". Il avait obtenu sans doute un peu plus que le libre passage. Le service des étapes semble avoir été assuré pour ceux de ses con- citoyens qui viendraient plus tard le rejoindre en Italie. Un traité en bonne forme fut conclu avec les indigènes : on y réglait la pro- cédure à suivre en cas de contestation entre les Carthaginois et les Barbares; le défendeur devait toujours être jugé par le tri- bunal de sa nation : les plaintes des Puniques seraient portées devant les femmes des tribus, sans doute des voyantes inspirées des dieux; celles des indigènes seraient jugées par les officiers carthaginois du nord de l'Espagne ^ — Sous une apparence 1. nitscino, aujourd'liui Castei-Roussillon ; il ne s'agit sans doute que des tribus entre Corbières et Pyrénées, je ne crois pas de Celtes ou de Volques (Tite-Live, XXI, 24, 2). Polybe ne donne pas ce nom de lieu, qu'il a lu cependant dans sa source (XXXIV, 10, 1) : conformément à ses babitudes (cf. p. 45o, n.), '' l'*» sup- primé de son récit. 2. Tite-Live, XXL 24, 3-5. 3. Plutarque, Mulieruin virtutes, p. 246 c : il y a KeXtûv, sans qu'on puisse affirmer que le mot n'a pas été introduit par Plutarque; car il ne peut s'agir, je crois, que des indigènes voisins de l'Espagne. Cf. bona pace, T.-L., XXI, 24, 0. Voilà un détail que Plutarque est seul à donner, et qui peut venir de ce MARCHE D IIANNIBAL, DU PERTUS AU RHONE. 463 d'équité, l'accord imposé par Hannibal inaugurait la tutelle de Carthage sur le Midi de la Gaule. La vue de l'armée d'Hannibal complétait l'effet des contrats. C'était la plus terrible, la plus variée, la plus étrange qui eût encore paru sur un sol de l'Occident. A vrai dire, elle n'était point fort nombreuse, et bien des invasions antérieures avaient été faites par de beaucoup plus grandes multitudes. Mais elle renfermait, groupés par une discipline savante, des représen- tants de toutes les langues et de toutes les races du monde du Couchant' : — Africains souples et légers, dont les vêtements flottants éclataient sous la pourpre. Numides aux bêtes dociles et rapides, aimées comme des humains, Celtibères toujours prêts à mourir sur un champ de bataille, Lusitans sauvages sortis de leurs bois et de leurs cavernes, frondeurs des îles Baléares, Espagnols couverts de tuniques blanches bordées de rouge, armés de glaives d'acier, aigus et courts, et, surgissant du milieu de ces rangs de chevaux et d'hommes étincelants et bariolés, les masses grises des trente-sept éléphants conduits par des Nubiens aux sombres figures'-. Devant ces apparitions prodigieuses, plus d'un Gaulois était saisi de crainte, et ceux qui n'eurent point peur se laissèrent séduire par les distribu- teurs de présents qui formaient Tavant-garde. Jusqu'au delà de Nîmes, personne n'inquiéta sérieusement la marche \ Hannibal se hâtait. Il ne cherchait à éviter les batailles que parce qu'elles lui auraient pris de son temps*. L'été touchait à sa fin : il devait arriver aux montagnes avant les premiers froids. mystérieux Silénus, qui lut le compagnon d'Hnnnibal et son historien ■• très dili- gent » (cf. p. 455, n.). 1. Tite-Live, .\XI, 57, :j; XXII, 46; cf. XXIII, 29; PolvJje, III, 115; Silius, III, 231-405. 2. Ce sont les « Indiens ■■ dont parle Polybe, 111, 46, 7 et 11. .3. Zonaras, VIII, 23, 1 et 2 = Dion Cassius, Boissevain, I, p. 202; Tite-Live, XXI, 26, 6; Polybe semble cependant parler de l'emploi de la force, III, 41, 7; de même Silius parle de luttes chez les Volques mêmes et de ravages du pays (III, 444-5). Sur la possiiiilité de combats en Languedoc, cf. p. 489, n. 6. 4. Tite-Live, XXI, 24, -H; festino milite, Silius, III, 4i6; Zonaras, ih. 464 LA GUERRE D HANNIBAL. Bien en avant de l'armée, des agents carthaginois reconnais- saient les routes de la Gaule, s'informaient des meilleurs pas- sages des Alpes '. De leur côté, les Gaulois boïens, qui venaient de se révolter, avaient adressé à Hannibal un de leurs rois et quelques émissaires pour le renseigner sur l'état des choses en Italie et sur les voies d'accès de la péninsule ^ Le Carthaginois n'attendait que le résultat de cette double enquête pour faire choix de son chemin. Mais il lui fallait, d'abord, franchir le Rhône (vers le 21 août?) \ V.— PASSAGE DU RHONE* Le principal passage du fleuve se faisait entre Beaucaire et 1. Tite-Live, XXI, 23, 1; Polybe, 111, 34, 1; Appien. Iberica, 13. 2. Tite-Live, XXI, 29, 6 : nr.juU Mwjali, etc.: Polybe, 111, M, 5. Cf. p. 457. 3. On peut évaluer à quinze jours environ, vingt au maximum, le temps employé par Hannibal du Pertus au Uhône : je crois qu'Osiander compte trop de temps en mettant du 18 juillet au 10 août, vingt-deux jours (p. 16 et 19); la marche était très facile, a été très rapide {J'estino, Silius, 111, 446), et l'entrevue d'Elne n'a pas dû être longue. 4. On place d'ordinaire la traversée du Rhône par Hannibal bien en amont de Tarascon : le plus souvent à la hauteur de Ro(juemaure ou de Montfaucon (après bien d'autres, de Luc, 2' éd., p. 58, et ceux qui le suivent; Larauza, p. 20; Hennebert, I, p. 443; Perrin, p. 31). bien plus rarement à Saint-Etienne-des- Sorts (Lehniann, p. 15), à Pont-Saint-Esprit (Osiandcr, p. 93), à Rourg-Saint-Andéol (Maissiat, p. IIS); plus rarement à Avignon (Mommsen, L P- 579; Neumann, p. 276). Cela, pour des motifs tirés des distances et temps que fournit Polybe : 1° d'Ampurias au passage du Rhône, ■. environ » 1600 stades, 284 kil. (111, 39, 8, ce qui fait, s'il s'agit bien là du stade de Polybe, 177 m., lo); 2" de ce passage à l'embouchure du grand bras, • presque » quatre jours (III, 42, 1); 3° de ce passage encore au confluent de l'Isère, 600 stades, 106 k. (défalquez du chiffre de m, 39, 9 : 1400 stades le long du Rhône et de l'Isère, celui de III, 50, 1 : « environ » 800 stades le long de l'Isère); et tout cela nous amène en effet à Roquemaure. Ce qui, en apparence, est très probant. — Mais : 1° Polybe, dans ces indications de distances, ou bien ne se réfère pas nettement à l'expédition d'Han- nibal et apporte des données prises ailleurs et appliquées à cette expédition (c'est le cas de III, 39, 8, qui est une mesure d'itinéraire courant, et qui est sans doute même une interpolation à Polybe), ou bien il traduit par des chiffres de distance des indications de jour, 100 ou 200 stades par jour, ce qui explique qu'il compte toujours par cent stades (cf. p. 467, n. .-)) : je crois de plus en plus qu'il ne faut pas attribuer à ces chiffres une valeur absolue et décisive; 2" l'indication du temps (III, 42, 1) est calculée d'après la marche de Scipion commencée la veille du jour du départ d'Hannibal et arrivé au camp carthaginois « presque » trois jours après ce départ (III, 45, 4-3 et 49, 1 : T.-L., XXI. 32. 1); mais Scipion a bien \m ne marcher que deux jours pleins et partir par exemple le 26 au soir, arriver le 29 PASSAGE DU RHONE. 465 Tarascon*. C'était là qu'aboutissait, sur la rive droite, la voie du Languedoc; c'était vers ce point que convergeaient, sur la au matin, au commcncpnu'nt du truisiùtiic jour ;:prrs le dci.-irl (l"IInmiilinl ; cf. p. 470, n. 1 ; 3" préciséinenl, dans ses calculs sur la route du Lanpucdoc, Polybe appelle r, to-j 'PoSavo-j ciîSacr;; la traversée à 'i'arascon (3S), 8); 4" (railleurs Polybe dit toujours Tiepl ou (t-/e5ôv. — Voici ce (jui me lait préférer Tarascon : 1° Han- nibal avait intérêt à passer le Rliùne le plus tôt possible (cf. p. 403, n. 4); 2" les soldats ne virent qu'après le passage qu'ils quittaient la direction du levant pour gagner le nord, et qu'ils allaient vers les Al|)es (T.-L., XXI, 30, 4); 3'' il y avait sur le Rhône quantité de bateaux, grands et petits, ad vicinalem iisuin [laratarum (T.-L., XXI, 26, 8), ce qui ne pouvait se produire qu'à un lieu de passage très fré- quenté : ce qui était le cas de celui de 'I'arascon et de celui-là seulement; 4" les Volques attendaient Hannibal s-ur l'autre rive; ils ne pouvaient donc le guetter qu'au passage habituel à ceux qui venaient du Languedoc; 5" les populations riveraines étaient très adonnées au tiallc maritime (l'ol., III, 42, 2), ce qui me paraît peu applicable à celles d'Avignon ou de Boquemaure; G" il y avait près de là des indigènes autres que les Vohiues (T.-L., XXI, 20, 7), sans doute les ir^alyens d'Arles; 7" Hannibal ne choisit sa route qu'après l'arrivée de Magilus, qui eut lieu après le passage (T.-L., XXI, 29, 0: cf. Pol., III, 44, 5) : donc il lui fallait passer au seul endroit dont le clioix lai>sàt indécise sa direction ultérieure, c'est- à-dire à Tarascon; 8° Hannibal apprit trop vite le déharfiuement de J^cipion, et les avant-gardes de cavaliers se rencontrèrent trop rapidement, pour (jue les Carthaginois fussent bien éloignés de la mer (p. 470, n. 1); 9" Sciiiion, en arrivant au camp désert d'Hannibal, s'étonna qu'il eût (juitté les routes habituelles des Alpes (Polybe, III, 49, 1-2) : donc ce camp était encore à l'entrée de ces routes, c'est-à-dire de la Durance et du mont (Jenèvre, de r.\rc et de l'Argens; 10' ce n'est qu'après le ])assage du Rhône que Polybe dit dès lors de la marche d'Hannibal, qu'elle le portait •< vers les sources du lleuve » et ■< vers l'intérieur des terres ■■, ce qui ne serait pas le cas s'il était, auparavant, monté vers Roquemaure (III, 39, 9; 47, I ; de même, T.-L., XXI, 31, 2; cf. les remarques de Fuchs à ce propos, p. 48); II" le récit de Zonaras est inacceptable (p. 466, n. 2), si l'on fait passer Hannibal trop loin de la mer. — La première objection (et elle est grave) que l'on puisse faire à ce système est tirée de la nécessité pour Hannon d'abord, et pour Hannibal ensuite, de passer la Durance au plus vite, et du fait que ni pour l'un ni pour l'autre il n'est question de ce ])assage : il est vrai qu'à la fin août, la Durance, si large qu'elle soit, n'est parfois qu'un réseau de filets minces et peu profonds. La seconde vient de ce (jue la distance donnée par Polybe iIII, 39, 9) entre le passage du Rhône et le confluent de l'Isère, 000 stades, est trop faible de 200. Mais voyez ce ([ue nous disons plus haut de ces chiffres : de plus, ce chiffre n'est point indiijué directement par Polybe. La troisième est tirée de l'existence, entre Beaucaire et Tarascon, d'îlots et d'atterrissements, ce qui ne correspond pas aux données des textes, lesquels excluent l'existence d'îles au lieu du passage (Polybe, III, 42, I; Zonaras, Vlll, 23, 3); mais rien ne prouve que ces atterrisse- ments ne soient pas de formation récente, et du reste même ceux d'aujourd'hui ont disparu par intervalles, par ex. en 1838 (communication écrite d'.Vrmand, ingé- nieur des Ponts et Chaussées à Avignon); et au surplus, Ilannilial a pu passer à 1 kil. en aval ou en amont de Tarascon, et, sur ces deux points, il n'y a point d'île. — Le passage à ou près de Tarascon est accepté par Drojat, p. 10, Ukert, p. 380-4, l'anonyme de Cambridge. 1830, p. 33, Long, p. 17-30, Générât, p. 32, Gilles, p. 18, Colin, p. 287-310: cf. aussi Doujat, notes à Tite-Live, 1079, éd. de Venise, II, 1714, p. 337. A Arles, Quiiiueran de Eeaujeu, p. 100. 1. C'est ce passage que vise Polybe (ou son interpolaleur), III, 39, 8 et 9. T. I. — 30 466 LA GUERRE D'HANNIBAL. rive gauche, toutes les routes alpestres et italiennes, depuis celle qui venait d'en bas, en suivant la côte méditerranéenne, jusqu'à celles qui descendaient du nord, réunies en faisceau le long de la vallée du Rhône. Quelle que fût la décision ultérieure d'Hannibal, il importait qu'il fût d'abord maître de ce carrefour. La traversée, si rapide que soit le fleuve ', n'offrait aucun danger si les indigènes laissaient faire le Carthaginois. S'il les avait contre eux, c'était la plus dangereuse des opérations qu'il aurait tentées depuis la prise de Sagonte. En réalité, Hannibal ne rencontra ni les chances qu'il pouvait espérer, ni les dangers qu'il pouvait craindre. Une même peu- plade, celle des Volques, habitait les deux rives du fleuve à l'endroit du passage. A l'ordinaire des nations celtiques, elle se divisa devant l'approche d'Hannibal. Le principal parti refusait de le laisser passer : mais, n'osant se battre avec le fleuve à dos, il alla attendre l'ennemi sur le bord opposé-. En revanche, bon nombre de Barbares, soit de tribus volques, soii de tribus voisines ^ préférèrent s'entendre avec l'étranger, qui payait bien, ne demandait qu'à repartir, et dont le séjour allait devenir fort onéreux. Ils réunirent, à sa demande, les bateaux et les barques qui servaient aux transports habituels; et, sur ce lieu de passage très fréquenté et voisin de la mer*, il ne fut point difficile d'en rassembler rapidement un fort grand nombre. Puis, comme les environs" abondaient en bois de construction, indigènes et soldats se mirent à l'envi à la besogne, creusant 1. Tite-Live, XXI, 27, 8; Polybe, III, 43, 3. 2. Tite-Live, XXI, 26, 6; Polybe (III, 42, 4), fidèle à son habitude d'éviter les noms propres barbares (cf. p. 455, n), ne nomme pas les Volques, et n'indique l'hostilité des indigènes qu'après le commencement des préparatifs du passage. Sur les différences, dans le récit du passage, entre les deux auteurs, cf. B(Bltcher, p. 380 et suiv. Zonaras (VIII, 23, 1-4= Dion Cassius, p. 202, Boissevain), dont le récit est ici très différent de celui des autres, semble dire que les indigènes agirent d'accord avec Scipion, arrivé sur les lieux avant son armée. 3. Tite-Live, XXI, 26, 7 : Ceteros accolas fluminis : sans doute les Salyens d'Arles. 4. Tite-Live, XXI, 26, 8 : Ad vicinalem iisiim paratariim: Pol., III, 42, 2 : Aià to Taîî ây. Tr,; Qcf.\ix-r,(; È|j.7T0p;atç. 5. Cf. p. 92. note 3. PASSAGE DU RHONE. 467 de larges troncs d'arbres en grossières pirogues '. Pour les élé- phants, de vastes radeaux furent disposés et amarrés le long de la rive, comme des amorces de pont : il suffirait de les déta- cher et de les remorquer, lorsque les bêtes s'y seraient laissé conduire". Mais il fallait écarter de l'autre bord ces milliers de Gaulois qui attendaient en armes : le fleuve était large, le courant très violent; les hommes ne pourraient jamais lutter à la fois contre l'eau et contre l'ennemi. Hannibal eut recours au stratagème ordinaire du passage divisé. Les Gaulois, très novices en matière de tactique, ne se doutèrent de rien : ils ne songeaient jamais qu'aux ennemis d'en face. Un soir^ le jour tombé, Hannon, fils de Bomilcar", quitta le camp (de Beaucaire?) avec une partie des troupes, les Espa- gnols surtout : des indigènes lui servaient de guides. Il remonta le fleuve pendant la nuit, et s'arrêta en face d'une île qui cou- pait et affaiblissait le courant (la Barthelasse, près d'Avignon?) \ C'est là qu'il fallait passer, et au plus tôt. L'île cachait les hommes d'Hannon aux indigènes de l'autre rive. Tout le matin, ils construisirent des radeaux avec les arbres du voisinage, et l'on se hâta d'embarquer ^ Les Espagnols traversaient à la nage, nus et appuyés sur leurs boucliers, que soutenaient des outres chargées des vêtements; les autres, et les chevaux et les 1. Titc-Live, XXI, 26, 7-9; Polybe, III, 42, 2-3. 2. Tite-Live, XXI, 28, .5-12; Polybe, III, de 45, 6 à 46, 12; Silius, III, 4.o9-462. Même sur la manière dont on fit passer le Rhône aux éléphants, il y eut des récits fort différents ( T.-L., XXI, 28, 5 et 6). 3. Le surlendemain de l'arrivée sur les bords du fleuve (Pol., III, 42, 6), je sup- pose le 23 août au soir. 4. D'après Zonaras, ce serait Magon, frère d'Hannibal (VIII, 23. 3). .5. Tite-Live dit (XXI, 27, 4) à presque 25 milles (37 k.) ou près d'un jour de marche; Polybe (III, 42, 7), à environ 200 stades, ce qui est la même chose (cf. Hultsch, Métrologie, 2' éd., p. 53, 65 et suiv.). En réalité ce ne sont que des à peu près, Polybe ayant l'habitude de compter par 100 ou 200 stades et par jour- nées de marche. Par le récit de l'arrivée d'Hannon sur les lieux du principal pas- sage, on voit qu'il en était beaucoup plus près (notamment Tite-Live, XXI, 27, 7; cf. p. 464. n. 4). Au fil du fleuve, Avignon est à 27 k. de Tarascon. 6. Tite-Live, XXI, 27. .5-6: Polybe, III, 42, S. 468 LA GUERRK U HANNIBAL. bagages, suivaient sur les trains de bois'. Tout cela se fit sans combat. Sur l'autre rive, on se saisit d'une hauteur fortifiée (Avignon?), on y campa ^, et on s'y reposa, en toute sûreté, le reste du jour et la nuit. Le lendemain matin, peu avant l'aube, Hannon repartit vers le sud, allumant des feux pour avertir son chef\ Dès qu'Hannibal aperçut la fumée des feux d'approche, il donna le signal. Tout, depuis deux jours, était prêt pour ce moment. Les fantassins entrèrent dans leurs pirogues, les cava- liers dans les plus grosses barques, les uns avec leurs bêtes sellées et bridées pour le combat, les autres les tirant en laisse et les obligeant à suivre à la nage. On disposa en aval les embarcations les plus frêles, protégées par les autres contre le courant *. Les Gaulois s'étaient précipités sur la rive. La bataille appro- chait : ils entonnèrent leur chant de guerre, agitant de la main gauche le bouclier par-dessus la tête, et de la main droite bran- dissant le javelot ^ De leur côté, les Carthaginois criaient pour s'exciter, s'interpellaient du rivage aux bateaux, et à cet effrayant tumulte des hommes le fleuve mêlait le fracas continu de ses eaux^ Tout à coup, avant la rencontre, d'autres cris, venus de la rive gauche, se firent entendre. C'était Hannon qui entrait dans le camp ennemi, et qui, presque aussitôt, apparut derrière les 1. Ces détails chez Tite-Live seulement (XXI, 27, 5). Celui des outres fait penser aux utrkularii, si nombreux plus tard dans les cités riveraines du Rhône, C. I. L., XllI, p. 942. C'était une manière de faire fréquente chez les Espagnols (César, De b. c, 1, 48, 7); Calvet, Diss. sur un monument... des utriculaires, 1766, p. U et s. 2. Chez Polybe seulement (111, 42, 9) : KaTa).ag6[ji£vot 6à tôtiov â/jpôv. 3. Polybe, III, 43, 1 et 6; Tite-Live, XXI. 27, 6 et 7. C'était le cinquième jour après l'arrivée sur le Rhône (la 5^ nuit, dit Polybe, 43, 1 ; 44, 2), je suppose le 25. 4. Polybe, 111, 43, qui ajoute (43, 4) qu'Hannibal s'arrangea de manière à avoir le plus de cavaliers possible au débarquement; Tite-Live, XXL 27, 7-9; Silius, III, 435-8. 5. Tite-Live (XXI, 28, 1) donne ce tableau de couleur locale avec plus de préci- sion et de détails que Polybe (111, 43, 8). 6. Polybe, III, 43, 7-8 ; Tite-Live, XXI, 28, 2 ; Silius, 111, 463-3 : Zonaras, VIll, 23, 3. MONTÉE VERS LE NORD. 469 Barbares '. Il n'y eut pas de combat, à peine quelques efforts des Gaulois contre le choc des ennemis. En peu de minutes, tous ces indigènes s'étaient dispersés, et Hannibal cessa de penser à eux pour s'occuper de ses éléphants \ — Il s'était écoulé cinq jours depuis qu'il était arrivé sur les bords du Rhône (2o août?). VI. - MONTEE VERS LE NORD Le lendemain de ce combat fut la journée décisive de l'expé- dition d'Hannibal. L'armée romaine du consul Publius Scipion, destinée à la conquête de l'Espagne, était partie de Pise sur une flotte de soixante navires (milieu d'août); après cinq jours de navigation elle était arrivée à Marseille^. Les Grecs apprirent au Romain, à sa grande surprise, qu'Hannibal avait franchi les Pyrénées et s'approchait du Rhône *. Scipion se rembarqua, prit avec lui quelques guides et des cavaliers celtes à la solde de Marseille, et cingla vers l'embouchure du fleuve. La flotte jeta l'ancre au grau du Grand Rhône; le camp fut établi près de là"; et Sci- pion envoya à la découverte, le long de la rive gauche, trois cents cavaliers d'élite, que les hommes et les mercenaires de Marseille*^ se chargèrent de guider à travers les marais et les déserts de la Grau. — On était précisément aux heures (25 août?) où Hannibal préparait et exécutait son passage. Les deux armées i. Peut-être est-il venu, directement, par Graveson. 2. Tite-Live, XXL 28, 3-4; Polybe, lU, 43, 9-12. Les vici où ils se dispersèrent (28, 4) correspondent aux « mas » ou fermes des environs de Tarascon. 3. CL p. 4-57, n. 5. 4. Polybe (IIL 41, 6) et Tite-Live (XXL 26. 4) semblent dire qu'il n'apprit le passage des Pyrénées qu'en débarquant près du Rhône. Cela paraîtrait bien sur- prenant. 5. Au tournant de Saint-Trophime? Tite-Live dit que les soldats étaient fatigués jactatione maritiina (XXI, 26, 5) : la flotte romaine a dû lutter contre le Mistral (cL p. 29 et .j7). 6. Tite-Live distingue des guides marseillais et des Celtes (XXI, 26, 5) ; Polybe dit que ceux-ci servaient de guides (111, 41, 9). 470 LA GUERRE D'HANNIBAL. n'étaient plus séparées l'une de l'autre que par les plaines du Rhône maritime. C'était en Gaule que, selon toutes les vraisem- blances humaines, la seconde guerre punique allait s'engager. Le lendemain du passage du Rhône (26 août?), et pendant qu'on transportait les éléphants, Hannibal apprit que les Romains débarquaient'. Il se hâta d'expédier cinq cents cavaliers numides à la recherche de nouvelles plus précises. Presque à la sortie du camp, ils se heurtèrent à l'escadron romain (entre Tarascon et Arles?). Ce fut la première rencontre, et elle fut terriblement acharnée, puisque chacune des deux troupes perdit la moitié de son effectif, et que même les Gaulois auxiliaires de Marseille se battirent en faveur de cette cause étrangère et laissèrent pour morts une partie des leurs. Mais la victoire demeura aux Romains ^ et, dans le courant même de la journée, Hannibal vit paraître le reste de ses Numides, tremblant de peur, et, der- rière eux, les cavaliers ennemis, qui se hâtèrent de reconnaître le camp et de repartir au galop ^ Beaucoup, dans l'armée carthaginoise, s'attendaient à la marche vers le sud^. On avait pris contact avec les Romains. 1. Scipion a envoyé ses éclairours, comme cela allait de soi, le jour où com- mença son débarquement (Polybe, III, 41, 8-9: Tite-Live, XXI, 26, .')); Hannibal apprit ce débarquement le lendemain, c'est-à-dire le jour même où ses éclaireurs rencontrèrent, près de son camp, ceux du consul ;T.-L., XXI, 29, 1; Pol., III, 44, 3) : les messagers qui ont apporté cette nouvelle et les cavaliers romains ont dû se suivre de très près. C'est ce même jour que ceux-ci rapportèrent à Scipion qu'ils avaient vu les Garthapinois, et qu'il commença sa marche (Pol., III, 45, 4), puisqu'il partit la veille du départ d'Hannibal, et que celui-ci partit le lendemain (27 août?) du jour de la rencontre (Tite-Live, XXI, 31, 2; 32, 1; Pol., 111, 45, 5; 49, 1). Tout cela indique qu'ils n'étaient pas très loin l'un de l'autre, puisque la double traite de cavalerie put se faire en moins de deux jours, et, en plus, le combat. Il y a, de Tarascon à Saint-Louis, 53 kilomètres : la marche de Scipion, obligé de s'éclairer contre Hannibal, de ménager ses hommes fatigués (T.-L., XXI, 26, 5), et de masser toujours ses troupes, a dû être beaucoup plus lente : on était en août, et le pays, très pénible par ce temps de chaleur, est partout coupé de « roubines » et de marécages. Cf. Colin, p. 296-297. 2. 160 morts du côté romain, plus de 200 de l'autre : T.-L., XXI, 29, 3: 140 du premier côté, etc. : Pol., III, 45, 2. 3. Polybe, III, 45, 3. 4. Cf. Tite-Live, XXI, 29, 6-7; 30. Cela, au surplus, résulte de la précaution prise par Hannibal d'avertir et de haranguer ses soldats. MONTEE VERS LE NORD. 471 Leurs deux légions, leurs alliés et leur consul ne se trouvaient qu'à quelques courtes étapes de distance. Hannibal ne reculait jamais devant un ennemi. Il était déjà le général des assauts rapides et des victoires en bataille rangée'. Les grandes plaines de la Crau assuraient la supériorité à sa cavalerie; ses adver- saires, d'ailleurs fatigués par la mer, combattraient le dos au rivage. A ses 50000 soldats ' ils n'avaient à opposer que moins de 30 000 hommes, dont une légion de conscrits, et contre ses 9000 cavaliers, ils n'en présentaient que 1600 \ Les Latins battus, Hannibal avait devant lui la route d'Hercule par la Durance, ou, s'il ne craignait pas les brigands ligures, celle de l'Arc et de la Corniche, sur laquelle il pouvait braver l'hiver. Il est probable que le matin de ce jour, Hannibal hésitait encore sur le chemin à suivre \ Mais pendant que ses éclaireurs numides quittaient le camp, l'ambassade des Boïens d'Italie y fit son entrée ^ L'entrevue, qui eut lieu le jour même, fixa la volonté d'Han- nibaP. — Ces Boïens venaient de traverser les grandes Alpes : ils lui apportèrent l'assurance que les routes y étaient libres, sûres, rapides, abondamment pourvues de tout; du reste, ils lui serviraient de guides par le chemin même d'où ils arrivaient. Dès qu'il aurait touché l'Italie, les Celtes uniraient leurs forces aux siennes : le long du littoral, il n'atteindrait leur pays que par des détours infinis et au prix de combats avec Scipion. 1. Tite-Live, XXI, 5. 2. Cf. p. 458-459, p. 489, n. 0. 3. Tite-Live, XXI, 17, 8 et 26, 3; cf. Polybe, III, 40; Âppien, Iberica, 14 (chiffres plus faibles encore). 4. Hannibalem incprtum... avertit Boiorum leyatoruni adcentus, dit Tite-Live à ce matin même du combat (XXI, 29, 6). 5. Tite-Live fait arriver cette ambassade dans le camp après le retour des Nu- mides (XXI, 29, 6); Polybe ne dit pas nettement qu'elle soit arrivée ce jour même, mais il ne nous la montre qu'à ce moment et après le départ des éclaireurs numides (III, 44, 5), et il rapporte leur retour après l'assemblée militaire (III, 45, I). Le chef de l'ambassade était regulus Macjalus (T.-L., XXI, 29, 6) ou MiytXo; (Pol., III, 44, 5). 6. Ipsi sententia stetit, T.-L., XXI, 30, 1. 472 LA GUERRE D'HANNIHAL. C'était cette rencontre qu'il devait éviter à tout prix, pour montrer à ses auxiliaires transalpins une armée intacte et confiante *.- Hannibal aimait les résolutions rapides. Il réfléchissait pro- fondément, et se décidait ensuite d'un coup et sans regret. Convaincu par les Boiens, il résolut d'informer sur-le-champ ses soldats. Le jour même, et à l'heure précise où Numides et cavaliers romains bataillaient non loin de là, il convoqua son armée, fît introduire les Boïens et leur donna la parole : ils répétèrent ce qu'ils avaient dit au chef, un interprète traduisit leur message, puis ils se retirèrent ^ Alors Hannibal parla à son tour, exposa son projet, exhorta les soldats au courage, et leur annonça sa résolution. Il fut approuvé et acclamé. Enfin, après une prière adressée aux dieux pour le salut de tous, il indiqua le lendemain comme jour du départ, invita ses hommes à tout préparer et à se reposer jusqu'au signal, et les congédia ^ — Quand les iSumides revinrent*, ils apprirent qu'ils ne reverraient plus l'ennemi de sitôt. Le lendemain matin, septième jour après l'arrivée sur le Rhône, l'armée se mit en marche vers le nord^ les fantassins d'abord, puis les cavaliers, et, à l'arrière-garde, Hannibal et les éléphants (27 août?) ^ Des routes alpestres qui finissaient au carrefour de Tarascon, celle de la Durance et du mont Genèvre s'ouvrait tout de suite à la droite d'Hannibal. C'était de beaucoup la plus courte, la plug facile et la plus connue : une population habituée aux pas- sages d'étrangers, quatre-vingts lieues dans une vallée ouverte, dix à douze jours de marche, et les Alpes à leur col le plus 1. Tite-Live, XXI, 29, G; Polybe, III, 44, 6-9. 2. Cette communication des Boïens n"cst que chez Polybe (III, 44, 5-9). 3. Tite-Live, XXI, 30 et 31, i; Polybe, III, 44, 10-13. Il semble «ju'il y ait eu ce jour-là un recensement de l'armée (III, 00, 3: cf. p. 489, n. 6). 4. Les Numides revinrent après l'assemblée, Pol., III, 45, 1. 5. Polybe dit (III, 47, 1) tô; In: rôv é'w, mais c'est qu'il songe à la direction générale du Rhône du nord-est au sud-ouest {ici, 2); cf. Tite-Live, XXI, 30, 4. 6. Ces dispositions prises par Hannibal montrent bien qu'il redoutait une attaque de l'avant-garde romaine; Polybe, III, 45, 3 et 6; 47, 1. MONTÉE VERS LE NORD. 473 bas'. — Chose étrange, et la plus étrange peut-être dans cette guerre d'Hannibal si pleine d'invraisemblances, le chef cartha- ginois monta droit vers le nord, le long du Rhône, à la recherche d'autres routes, d'autres vallées latérales : c'était une semaine de A'oyage de plus qu'il imposait à ses soldats, des détours indéfinis, le contact avec un plus grand nombre de peuplades, des ascensions plus rudes, et le terrible risque de voir venir l'hiver. On a peine à s'expliquer cette faute initiale, qui devait lui coûter la moitié de son armée. Les chefs italiens l'ont sans doute trompé sur les avantages des routes du nord; il a dû s'exagérer l'appui qu'il pouvait recevoir des peuplades de l'Isère : peut-être espérait-il amasser, au pied des montagnes, de ces hordes de Gésates auxquelles avaient eu si souvent recours, les années précédentes, les Insubres et les Boïens d'Italie. J'imagine aussi qu'il voulait montrer sa force et répandre le nom de Garthage au pied de toutes les Alpes, dans la grande voie populeuse de la tranchée rhodanienne, pour préparer ces peuples à une alliance ou à une domination ulté- rieures. Enfin, tout simplement, ne voulut-il pas s'éloigner le plus possible de Scipion et de ses légions? dans la vallée de la Durance, il les aurait eus très vite à ses trousses; il eût été espionné par les marchands de Marseille, habitués de ce chemin; sa route eût même pu être coupée par des escadrons ennemis, arrivant de biais par les sentiers traversiers de Salon à Orgon ou d'Aix à Pertuis '. Quoi qu'il en soit, il traversa sans s'arrêter les belles terres du Rhône oriental, et les Geltes du Gomtat et du Valentinois, 1. Cf. p. 46, 220 et 409. On devait, de Tarascon, rejoindre la Durance à Cavaillon par la route de Saint-Remy. 2. C'est la raison que donne Tite-Live, XXI, 31. 2. — La route de la Durance et le passage par le Genèvre étaient chose si naturelle que l'on comprend l'insis- tance avec laquelle Montanari (p. 232 de son livre, et ailleurs) aflîrnie, en dépit de tous les textes, qu'Hannibal a pris ce chemin. On peut faire la même remarque à propos de ceux qui font suivre par Hannibal la vallée de l'Aygues pour rejoindre la Durance par le Buech (peut-être déjà Silius, III, 466-7; de Fortia d'Urban, Imbert-Desgranges, Montlahuc). 474 LA 6DERRE DHANNIBAL. préparés sans doute par ses agents ou par les envoyés boïens, ne mirent aucun obstacle à sa marche rapide (27-30 août?)*. — Pendant qu'il s'éloignait de la mer, le consul Publius Scipion le cherchait dans le sud. Prévenu par ses éclaireurs, il s'était hâté de débarquer toute son armée, et de la mettre en mouve- ment pour offrir le combat à Hannibal (26 août?). Il découATit les restes du camp des Carthaginois trois jours environ après leur départ (29 août?). Et ce fut un indicible étonnement chez les Romains, quand ils apprirent que leur adversaire avait disparu. Ils l'attendaient sur les routes du midi : il s'était dérobé chez les Barbares du nord. Publius revint à ses vaisseaux, expédia en Espagne son frère Cneius et la majeure partie de ses troupes, et fit voile pour gagner son poste d'Italie, à l'affût d'Hannibal "". — Les rencontres auront lieu désormais au delà des Alpes ou au delà des Pyrénées : la Gaule ne servira plus que de lieu de passage. VII. — CHEZ LES ALLOBROGES Hannibal cependant arrivait (30 août?) au confluent de l'Isère et du Rhône ^ La presqu'île que formaient les deux cours d'eau 1. Tite-Live, XXI, 31, 4; Polybe, III, 49, 5. 2. Polybe, 111,49, 1-4; Tite-Live, XXI, 32, 1-5; Appien, Iberica, 14. 3. 11 y eut exactement (p. 464, n. 4) quatre journées de marche, quatuor caslris, soit (la distance à Pont-de-l'Isère est de 150 kil.) 37 kil., 25 milles, 200 stades par jour, ce qui parait avoir été la marche rapide d'Hannibal. Les mss. de Polybe écrivent (111, 49, G) opoSavoç f, ck crxapa;; ceux de Tite-Live (XXI, 31, 4), ibisarar avec une s effacée ou ibi arar : ce qui a fait proposer la correction de Arar au lieu de celle de Isara; il est problable que Silius, lui aussi, avait Arar sous les yeux (III, 452). Mais, outre que Isara est plus voisin de la tradition des copistes, on ne peut g-uère supposer qu'Hannibal soit allé jusqu'au confluent du Rhône et de la Saône (opinion de Catrou et Rouillé, p. 170, deMaissiat, p. 165, etc.) : la description de ■■ l'Ile • ne convient pas du reste à la péninsule des Dombes, dont Lyon est l'extrémité. — Les indigènes appelaient « l'Ile » la péninsule du confluent de l'Isère et du Rhône : Polybe, III, 49, 5-7; Tite-Live, XXI, 31, 4; les montagnes « inabor- dables » dont parle Polybe (49, 7) peuvent être celles de la Grande-Chartreuse; la comparaison de l'Ile avec le Delta (id.) est forcée, et peut être un de ces déve- loppements habituels aux premiers historiographes grecs d'Hannibal (cf. p. 455, n.). — Colin (p. 335-361) place « l'Ile » en Yaucluse, aux abords de Bédarrides; de Fortia d'Urban et Irabert-Desgranges, de Nyons à Orange. CHEZ LES ALLOBROGES. 475 était un pays très riche en blés et en hommes ' : de plus, la vallée de l'Isère ouvrait, au nord-est, une voie d'accès vers les Alpes, plus large et plus accueillante que celle de la Durance elle-même : toute cette vallée, et le carrefour où l'on se trou- vait, et les terres du nord baignées par le Rhône, appartenaient au nom allobroge S une des plus vastes confédérations de toute la Celtique. Il était fort utile à Hannibal de s'assurer sur ce point des amitiés durables. Deux frères s'y disputaient la royauté*. Hannibal aida celui des deux, Brancus, qui implora son secours, et qui, d'ailleurs, avait l'appui des anciens et des principaux chefs; il réussit vite à battre l'autre, et se fît ainsi du vainqueur un allié reconnaissant. Dans ce gras et gai pays de Valence et de Romans, il reposa ses troupes et les prépara aux fatigues prochaines. Il reçut en abondance du blé et d'autres provisions; des chaussures et des vêtements de montagne, plus chauds et plus résistants que le vestiaire d'Espagne, furent fournis à la plupart de ses hommes*; il put même, chez les peuples industrieux de ce pays, remplacer toutes les armes faussées ou fatiguées ^ Enfin, lorsqu'il partit en remontant l'Isère*' (2 sept.?), Brancus suivit avec ses hommes 1. Polybe, m, 49, 3. Qu'on songe à la rifliesse agricole de la célèbre Valloire et du pays de Romans. 2. Polybe, comme pour le peuple du passage du Rhône p. 466, n. 2), ne donne pas le nom de celui de l'Ile, et il ne parlera des Allobroges qu'à propos de la montée le long de l'Isère (III, 49, 13; 50, 2); Tite-Live les mentionne au contraire dès l'Ile {XXI, 31, 5), et il n'y a pas de raison pour croire que les Allobroges ne fussent pas dès lors établis sur le Rhône (,)oSp;vwv. Tite- Live ne parle pas de l'escorte de Brancus. — Je ne crois pas qu'il faille essayer de concilier Tite-Live et Polybe (p. 473, n. 6) en supposant que les Tricastins, les Voconces et les Tricores touchaient à la rive gauche de l'Isère : le texte de Polybe montre très clairement qu'Hannibal, dans tout ce parcours, n'a eu affaire qu'à une seule peuplade, et aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de cette partie de la Gaule (vers 150 et par ce texte même de Polybe), les Allobroges sont les seuls maîtres du Pioyans et du Grésivaudan. 2. riapà TÔv 7tOTa[/.ov, Polybe, III, 50, I. 3. 'Ev Totç ÈTitTiiSotî (Polybe, 111, 50, 2); haiid iisqaain impcdila via (T.-L., XXI, 31, Q)\ faciles campos (Silius, III, 467). Polybe (HI, 50, 1) compte, pour la marche même d'IIannibal le lonjt? du fleuve, c'est-à-dire depuis le confluent de l'Isère jusqu'à l'entrée des montagnes (r?,? nphi; xàc "A>.7t£t<; àva^oXY,;, 50, 1, cf. 39, 9), où l'escorte quitta Hannibal, huit cents stades environ, soit un peu jjIus de 140 kilo- mètres : cela nous conduit vers Montmélian, au confluent d» l'Arc, à la fin du Grési- vaudan, à l'entrée de la Maurienne et des pays alpestres, et, en même temps, à la lin du territoire al lobroge, ternie naturel de l'escorte de Brancus; toutes les choses s'ex|>liquent donc l'une jiar l'autre, et il y a là un concours de circonstances qui est une raison de plus en faveur de la roule de l'Isère. — Maissiat (p. 167 et s.), qui est partisan de la Maurienne et du Ccnis, fait aller Hannibal, par une étrange complication, de Lyon à Chambéry et Montmélian, par-dessus le mont du Chat. Ce même détour, avec le passage jiar le mont du Chat, se retrouve chez bon nombre de partisans de la Tarentaise (de Luc, p. 137, et ses tenants, même Kiepert). Les uns et les autres y placent le premier combat (p. 481). Comme le dit Neumann (p. 294), c'eiàt été pure folie pour Hannibal que de passer par là. 478 LA GUERRE D HANNIBAL. d'arbres et du gravier; les gens du pays ne reconnaissaient plus les gués et les gouffres habituels, et la traversée ne se fit qu'en désordre et au prix d'assez graves dangers ' (vers le 7 sept.?). Mais on se reposa de cette alerte dans les routes du Grési- vaudan : au milieu de très hautes montagnes, les soldats mar- chaient dans une plaine joyeuse '-. VIII. — BASSE MAURIENNE Au delà de Montmélian, au carrefour de l'Arc et de l'Isère, commençaient les véritables routes des Alpes ^ : au nord, celle de la Tarentaise et du Petit Saint-Bernard*; au sud, celle de la 1. Ce passage n'est raconté que par Tite-Live (XXI, 31, 10-12) et Silius (III, 468-76), qui songent à la Durance (cf. p. 473, n. 6) : confusion qui a pu être pro- voquée par le fait qUe le Drac s'est peut-être appelé, comme tant de torrents alpestres (cf. les nombreuses Dranses, et ici. p. 4."), n. 2), Druentia. Voyez là-dessus, Larauza, p. 86 et s. : Macé, Descr., p. .339. Lehmann (p. 40-43) a conjecturé (jue le récit de Tite-Live concerne le passage du Rhùne, et qu'il a été intercalé ici par mégarde et appliqué à la Durance. 2. Ab Druentia camjjcstri maxime itinere (T.-L., XXI, 32, 6). 3. "Hplaro TT,; Trpô; xà; "AXTtE;; àvafioAr,;;, 111, ."50, I. 4. Les partisans du Petit Saint-Bernard, déjà mis en avant par Cœlius Antipater (T.-L., XXI, 38, 7, /)<'/• Cremonis jiigitm), iama'is oublié depuis (Rreval, Beck, Fuchs, Rogniat), la plus populaire des théories au xi.x" siècle depuis le travail de de Luc (Wickham et Cramer, Zander, Rey, Long, Niebuhr, Mommsen, Kiepert. Atlas anti- qims. 1861, pi. 8, Ihne. Law, Lehmann, etc.), engagent ici Hannibal dans la Taren- taise, où il est du reste assez facile de retrouver des détails topographiques, défilés ou rochers, pareils à ceux de la Maurienne. Mais, à ce système de la Tarentaise et du Petit Saint-Bernard ou des Alpes Grées, on i)eut faire plus d'une objection décisive : 1° la Tarentaise, moins sauvage que la Maurienne, convient moins que celle-ci à la description de Tite-Live (XXI, .32, 7); 2" d'aucun point du Petit Saint-Bernard on ne peut voir les plaines italiennes; 3" il est fort douteux que les Boiens, qui ont conduit Hannibal par la route prise par eux-mêmes (T.-L., XXL 29, 6; Polybe, III, 44. 7), aient fait, pour venir, l'énorme détour du val d'Aoste; 4° les Carthagi- nois n'auraient pas descendu cette interminable vallée d'Aoste sans rencontrer quelque résistance des Salasses (per Sal[asso]s montanos, T.-L., XXI, 38, 7), d'ordi- naire fort peu traitables, et Tite-Live et Polybe sont d'accord (cf. p. 488) pour nous dire que, passé le col, Hannibal n'éprouva plus le moindre ennui de la part des indigènes; 5° et surtout, objection déjà faite par Tite-Live aux partisans des Alpes du nord (XXI, 38, .>7) : Taurini ... proxuma gens crat in Italiam degresso : id cum inter omnes constet. — Une théorie dérivée de celle du Petit Saint-Bernard est celle qui mène Hannibal au col de la Seigne près du mont Blanc (Replat, p. 76). — Les mêmes objections, et les textes de Polybe et de Tite-Live, et l'extrême lon- gueur de la route, s'opposent à la théorie du Valais et du Grand Saint-Bernard (Alpes Pennines), déjà populaire sous l'Empire romain (T.-L., XXI, 38, 7-9; Ser- BASSE MAIIRIENNE. 479 Maurienne et du mont Cenis*. Hannibal, sans doute sur le con- seil des Boïens, avait choisi cette dernière, qui se dirigeait tout de suite vers le midi, qui était plus courte et n'était pas plus pénible, et qui menait sans détour au carrefour de Turin, tête de ligne de tous les chemins de la Circumpadane. Mais, à cet endroit, on touchait à la fin du territoire des Allobroges. Brancus et les siens prirent congé d'HannibaP. De tous ces Gaulois qui devaient se lever sur son passage et le suivre en Italie, il n'avait avec lui que quelques guides et quel- ques interprètes, et l'armée carthaginoise se trouva sans amis, abandonnée à elle-même, au moment précis où il fallait enfin regarder la montagne en face et commencer à la gravir ^ vins, ad .'En., X, 13; Isidore de Séville, XIV, 8, J3) et demeurée courante au Moyen Age (Paul Diacre, Hist. Lang., II, 18, p. 83, Mon. Germ. hist.) et jusqu'à la lin du xvni° siècle (Gluvier, de Loges, Whitaker), à cause de l'homophonie de ce nom avec celui des Pœni ou Puniques. Les efforts de quelques modernes isolés (de Rivaz, Ducis, etc.) n'ont pas réussi à la rajeunir. — Rappelons, à titre de curiosité, qu'on est allé jusqu'à proposer le Simplon (Arneth, p. 163), et même, ce qui est plus incroyable, la Furka et le Saint-Gothard (H[œfer], Nouv. Biogr. univers., II, 1852, c. 721). — On a même, pour tout concilier, supposé l'armée d'Hannibal divisée en trois corps, chacun passant par un col différent (Heerkens, p. 200; Bignami, p. 80; Hesselmeyer). 1. Les adversaires du mont Cenis (de Luc, p. 348; Mommsen, 1, p. 581 ; etc.) ne lui reprochent qu'une chose : c'est de n'avoir été frayé à de grandes troupes que par les armées carolingiennes. Mais : 1° de ce que les Romains n'y ont pas cons- truit de route, il ne s'ensuit pas que les gens du pays aient ignoré ce passage, un des plus commodes de toutes les Alpes; 2" si les Francs y sont passés en masse, d'autres ont pu les y précéder; 3" les Anciens, au surplus, ont connu le Cenis, son plateau et son lac (Strabon, IV, 6, 5; cf. p. 47); et, vraiment, si Strabon nous dit que les Medulli de la Maurienne « habitent les plus hautes cimes «, c'est qu'on devait, de son temps, être passé par le Cenis et au pied de la Roche-Melon. — Qu'on lise un itinéraire précis et complet de l'ancienne route de Montmélian à Suse, notamment celui de Gœlnitz, Ulysses Belgico-Gallicus, 1631, p. 660 et suiv., et on verra que les étapes, les périls, l'aspect de cette route s'adaptent étonnamment aux récits faits par les Anciens do la marche d'Hannibal. De même, les descrip- tions de : Dutens, Itinéraire, 1788, p. 137-1); de Saussure, Voyages dans les Alpes, V, 1796, § 1191-1232; Bourrit, Descr. des cols ou passages des Alpes, H, 1803, p. 11-40; Albanis Beaumont, Descr. des Alpes Grecques, 11, II, 1806, p. 590 et s.: Fr.-L. de Stolberg, Reise, I {Gesammelte Werke, VI, 1822), p. 302-8 ; Ferrand, Itinéraire... de la Maurienne, 1879, p. 9 et s. Sur les partisans de cette route, avec, comme terme, soit le Cenis, soit le Clapier, cf. p. 485, n. 4 et 5. 2. Polybe, lll, 49, 13 et 50, 3. Cf. p. 480, n. 3. 3. Colin (p. .362-370) fait commencer au bec de l'Échaillon en aval de Grenoble et le territoire des Allobroges et l'àvapoXri ou montée des Alpes (Pol., III, 50, 1). M[ondr]y [Beaudouin] {Rcv. crit., lOjanv. 1905, p. 46) a très bien réfuté cette théorie. 480 LA GUERRE D HANNIBAL. Hannibal quitta les bords de l'Isère au bec d' Alton, pour remonter l'Arc et tourner vers le sud. Il entrait dans la Mau- rienne par un long boyau que surplombaient trois à six mille pieds de roches. C'était le monde du mystère et de TelTroi qui commençait pour ses soldats : des cabanes suspendues aux angles des rochers, des bestiaux et des chevaux rabougris par le froid, des humains aux longs cheveux et à demi semblables à des bêtes', et, au fond de l'horizon, les neiges éternelles du Thabor et de la Yanoise^ La montagne menaçait de tous côtés, effrayante et dominatrice, tandis que les indigènes, eux aussi, s'apprêtaient à combattre ^ A la porte de la Maurienne, à l'entrée même de sa vallée % la rivière de l'Arc coule dans une gorge étroite, le sentier doit abandonner les bords et gravir, en montées assez raides, les flancs de la montagne voisine (de La Charbonnière à Saint- Georges?'). A gauche, ce sont les pentes abruptes qui tombent I. Allusion aux lonps cheveux des Ligures caiiiUati, cf. Iliue, IH, 135; Lucain, I, 442. Le territoire des Ligures conimen(.'ait à Tenlrée de la Maurienne (dont la frontière est au bec d'Aiton). Qu'on songe encore à l'impression (ju^out pu faire les goitreux (Vitruve. VIII, 3, 20) et les crétins de la Maurienne. 2. C'est à l'entrée en Maurienne que Tite-Live place cette description des Alpes (XXI, 32, 7). Albanis Beaumont, II, II, p. 003-0 : « 11 semble que l'on entre dans une autre région; tout y est dilférent, le sol, le climat, les habitants... ce tableau effrayant pour l'humanité. » Les expressions de Tite-Live sont évidemment forcées, ce qui est du reste moins sa faute que celle de l'auteur consulté par lui. Mais elles répondent aux sensations ([ue l'on a à l'entrée de la Maurienne. Cf. p. 43. 3. Tite-Live ne dit pas leur nom; Polybe en fait des chefs allobroges {III, 50, 3; 51, 0) : je ne le crois absolument pas; les Allobroges n'ont jamais dû ï^'étendre Jusque-là. 11 doit s'agir de la tribu ligure (cf. n. 1) qui occupait la Basse Maurienne et dont la capitale (caslellum.... capiii regionis, T.-L., XXI, 33, 11) était non loin de là : l'attaque d'Hannibal devait se faire tout naturellement à l'entrée du pays : et sa victoire explique pourquoi il put continuer tranquillement sa roule pendant trois jours, jusqu'à son arrivée ad alium populum (T.-L., XXI, 34, 1). — Remarquez encore que les Barbares de cette région ne sont pas absolument de même langue et de même coutume que les guides d'Hannibal (T.-L., X.\I, 32, 9: cf. Seinigalli, XXI, 38, 5). Nous sommes en Gaule, mais sur. territoire ligure : Tite-Live donne une précision qui manfjue à Polybe. 4. Gœlnitz (p. 661) dit de La Charbonnière : Vallem servat in montiiim faucibus ; cf. la description de Sully, (Economies royales, ch. 96, p. 33.3, Michaud. Nous sommes d'accord, pour l'emplacement de cette rencontre, avec Mann, p. 180, Rourrit. II, p. il, de Saussure, § 1191, Larauza, p. 98 et s., Costantini. p. 30-7. 3. Osiander (p. 113-119) localise l'attaque à l'Échaillon près de Saint-Jean-de- Maurienne, dont il fait, comme d'autres (Mann, p. 180), la bourgade des Alpins^; BASSE MAURIENNE. 481 vers le torrent'; à droite, une longue crête qui commande entièrement le passage-. Les montagnards du pays occupèrent le sentier et les sommets, et ils attendirent HannibaP. On les aperçut dès les premiers pas de la montée '" ; le Cartha- ginois arrêta sur-le-champ son armée, établit son camp, et envoya ses guides gaulois à l'espionnage (12 sept.?). Il apprit ainsi que les Barbares ne savaient ou ne voulaient veiller ni combattre que pendant le jour, et que la nuit ils allaient dormir tranquillement dans leurs huttes ou dans leurs redoutes % ou dans une bourgade des environs (Saint-Georges?^). Ces indigènes ne pouvaient s'imaginer une manière de faire la guerre diffé- rente de la leur : Hannibal eut donc tout le loisir, la seconde nuit du campement, d'installer sur les hauteurs ses hommes les plus agiles. Au petit jour (li sept.?), le reste des troupes, formé surtout par la cavalerie, s'ébranla par le sentier. Mais la file était si longue, la cavalerie si nombreuse et si embarrassée, que les Barbares eurent le temps d'arriver : comme la crête était couronnée par les fantassins puniques, ils se glissèrent entre elle et le chemin, et, grimpant et rampant sur les rochers avec une incroyable agilité, ils attaquèrent le convoi tout le mais : 1° Hannibal fit, après la prise de la ville, beaucoup plus de chemin dans la vallée que n'en comporte la situation de Saint-Jean; 2° l'attaque eut lieu dès les premières montées, in primos clivns (XXI, 32, 8). Perrin (p. 51) et Azan (p. 116- 123) la placent sur les hauteurs mêmes du Grand et du Petit Cucheron, ce qui rentre bien dans les données générales du problème; mais j'hésite (ainsi que Colin, p. 383-4) à croire qu'Hannibal ait préféré les mille mètres de montée par celte route au léger détour de l'Arc. Ellis (p. 91 et s.) songe aux porges de Saint- Pierre-d'Allevard. D'autres, au mont du Chat, p. 477, n. 3. 1. Prœcipites deruplseque utriinque angusliœ... in imniensuin altitudiiiis (T.-L., XXI, 33,7). 2. hmnini'nU's lumulos (T.-L., XXI, 32, 8) : c'est la lin de la chaîne des deux Cuche- rons, aujourd'hui encore capitale pour la défense du passage entre la Maurienne et le Grésivaudan. 3. Les deux récits de Tite-Live (XXI, 32-33) et de Polybe (III, 30 et 31) con- cordent; mais il y a, chez le premier, plus de détails, et plus d'efforts vers la pré- cision. 4. Polybi! (."iO, 4) et Tite-Live (32, 8) remarquent qu'ils eurent le tort de ne pas se cacher : ils ne le pouvaient guère sur ce chemin. 3. CL p. 482, n. 1. 6. CL p. 480, n. 3. T. \. — 31 482 LA GUERRE DHANNIBÂL. long de son flanc. Il fallut se battre dans de déplorables condi- tions : les bêtes obstruaient la route ou roulaient dans le préci- pice, entraînant plus d'un soldat avec elles ; l'armée fut coupée en plusieurs endroits; le vacarme, le désordre, la peur croissaient d'instant en instant : il était à craindre que l'armée ne perdît tous ses équipages. Hannibal dominait la scène du plus haut des rochers : quand il redouta ce malheur plus grave qu'une défaite, il descendit de son poste avec tous ses hommes, culbuta les ennemis, les tua ou les chassa au loin, et son convoi put achever de passer, non sans avoir beaucoup souffert. Les Carthaginois se hâtèrent de faire main basse sur la bour- gade voisine et sur les villages des environs *. Ils y retrouvèrent deS' chevaux, des bêtes de somme, des bestiaux et des vivres en quantité; et, comme cette bourgade était le chef-lieu de la con- trée, les Barbares profitèrent de la leçon, et la Basse Maurienne demeura libre pour rarniée d'Hannibal - (14 sept.?). Elle campa une journée entière dans la ville qu'elle avait conquise; puis elle se remit en marche (15 sept.?). Pendant trois jours, Hannibal et les siens firent de longues et tranquilles étapes. Ils étaient l)ien pourvus de vivres; les indigènes ne les inquiétaient plus; la vallée de l'Arc, sauf à de rares endroits, s'ouvrait suffisamment large; la montée se faisait à peine sentir \ On arriva enfin au coude et au défilé de Saint-Michel, près des glaciers, en face des plus grands sommets, à « la porte » de la Haute Maurienne. IX. — HAUTE MAURIENNE On entrait alors (18 sept.?) sur le territoire d'une nouvelle peuplade * (les Médulles?), gardienne des dernières passes et 1. Castella, vicuU, T.-L.. XXI, 33, 2. 11. Cette vallée, de Montgilbert ù Saint- Pierre-de-Belleville, offre aujourd'hui encore beaucoup de centres habités, et elle a eu une certaine importance minière. 2. Tite-Live, XXI, 33, II; Polybe, III, 51, 10-13. 3. Tite-Live, XXI, 33, 11: Polybe, III, 52, 1-2. 4. Chez Tite-Live seulement (XXI, 34, 1) : Aliuin poptilum... freqncnlcm cuUoribits. HAUTE MAURIENNE. 483 habitante des plus hauts sommets'. L'Arc n'était plus qu'un misérable torrent; le sentier, un simple chemin muletier, cou- rant sur le flanc des rochers ou encaissé de toutes parts, tou- jours commandé par des hauteurs formidables qui paraissaient pendre au-dessus des tètes. Et c'était une tentation bien grande, pour ces montagnards pauvres et farouches, que de tuer ces étrangers rampant au fond des ravins et de prendre leurs biens et leurs têtes. Ils n'y résistèrent pas. Dès la frontière (vers Saint-Michel?) Hannibal avait reçu les anciens des villages, venus en hôtes et en amis, des rameaux et des couronnes à la main en signe de paix-. Ils offraient des vivres et des guides : le chef accepta tout, mais se tenait sur ses gardes. Avis fut donné à l'armée de conserver toujours le bon ordre; les équipages, les éléphants et la cavalerie ouvraient la marche; l'élite de l'infanterie la fermait, Hannibal étant auprès d'elle, toujours inquiet et aux aguets. On s'avança ainsi pendant deux jours, à la suite des indigènes (18-19 sept.?). L'attaque prévue eut lieu le deuxième jour après la rencontre (19 sept.?). Elle avait été combinée longtemps d'avance, à un endroit fort bien choisi parles montagnards, et tous les hommes s'y étaient donné rendez-vous, pour prendre part à l'assaut et à la curée ^ — C'était cet extraordinaire défilé de l'Esseillon (au delà de Modane) \ où les sentiers, les ravins, les gorges, le Cette densité de la populatioa n'est pas étonnante pour la Haute Maiirienm? ; cf. Gœlnitz, p. 663, disant de Modane : Amabiliorl in planitie situni in quo fréquentes offi- cinas, etc. 1. Cf. p. 43, n. 4. 2. Le premier détail (principes castellorum) chez Tite-Live (XXI, 34, 2) ; le dernier chez Polybe (III, 52, 3) : je suis convaincu que 9a).),oJç ne désiji^ne pas ici des rameaux d'oliviers (cf. le Thésaurus d'Estienne, s. v.). 3. Polybe, III, 52, 8. 4. Sur ce point, presque tous les derniers partisans de la Maurienne sont d'ac- cord; et cet accord, qui résulte de l'étroite corrélation entre les lieux et les textes, est un très fort argument en faveur du Cenis. Seulement, tandis que Maissiat (p. 217-234), Costantini (p. 40-2) etOsiander (p. 125-128) font passer les Carthaginois par la rive méridionale de l'Arc et par Villarodin, Perrin (p. 57-60) etAzan (p. 128-131) les placent sur la rive nord, par Bourget, Avrieux et Aussois. Il est fort pro- bable que les premiers ont raison ; c'est par Villarodin qu'avait lieu, ce me semble, 484 LA GUERRE D'HANNIBAL. torrent et les roches s'enchevêtrent en un inextricable fouillis : le convoi suivait péniblement, en s'adossant au flanc de la mon- tagne, le rebord d'un long précipice'. Soudainement attaquée en face, par en haut, sur ses derrières, l'armée eût infailliblement péri toute entière, si les Alpins eussent été quelque peu habiles, et, comme disaient les conclusions des légendes populaires de bataille, il ne fût resté personne pour annoncer au monde la destruction de l'armée d'Hannibal. Mais ils manquèrent leur coup. Ils ne postèrent que peu de monde contre l'avant-garde, et la sortie du passage demeura toujours à peu près libre. Ils portèrent tous leurs efforts contre l'arrière-garde : mais Hannibal y avait laissé ses meilleurs fan- tassins, qui les repoussèrent. Le plus grand danger vint de l'attaque de flanc : pierres et quartiers de roche volaient ou roulaient sur les troupes; la montagne semblait s'effondrer sur elles, et ce fut peut-être le moment le plus terrible de toutes les batailles d'Hannibal. Il n'osait faire avancer ses fantassins, les exposer au double danger du précipice à gauche et de la mitraille à droite. Brusquement, à la tombée du jour, les Bar- bares parvinrent à descendre jusque sur le sentier, et le chef, demeuré avec son infanterie, se trouva séparé de ses cavaliers, de ses équipages et de ses éléphants ^. L'obscurité était venue. Hannibal dut arrêter le combat et Oamper en un lieu sûr, incertain du sort de son avant-garde. L'endroit où il passa la nuit était une colline sèche et dénudée, une sorte de « roche blanche » ^ et ce triste campement le passage habituel et naturel. 11 ne serait pas impossible cependant qu'un ancien sentier passât par la rive nord (cf. les Annales d'Hincmar, a. 877, où Brios paraît Avrieux). — Entre Termig-non et Lanslebourg, Larauza, p. 113 et s.; aux défilés de Saint-Martin-de-la-Porte, Saint-Michel et La Praz, Ellis, p. 109, Colin, p. 385-8. 1. La description de Gœlnitz (p. 66.3) cadre bien avec celle des Anciens; cf. Fer- rand, p. 29-31. 2. Il est probable que les Barbares ont dû couper la route au pont du Nant. Le vallon et le ruisseau (de Sainte-Anne) que traverse ce pont répondent au çiâpayyâ Ttva 5-J(76aTov y.al 7.pr,\j.yu}C,r, (ilL 52, 8). 3. Polybe seul (III, 53, 5) : Ilspi -r; ).£yxÔ7t£Tpov àyypm : il semble qu'il ait LE MONT CENIS. 485 d'angoisse nocturne, dans le sombre chaos des montagnes, paraît avoir laissé à l'armée une inoubliable impression. Mais pendant la nuit môme, l'avant-garde eut la sagesse de continuer sa route et de sortir du défilé. Le matin, l'attaque des Barbares fut plus faible, Hannibal rejoignit ses cavaliers, et les Carthaginois se retrouvèrent unis hors des passes meurtrières ' (dans le vallon de Bramans). Les Alpins se borneront désormais à tracasser les éclaireurs ou l'arrière-garde, et à enlever quelques bagages : la vue des éléphants les tenait d'ordinaire à distance'-. Hannibal n'eut plus de bataille à livrer. Mais le jour même oîi il était sorti des défilés de l'Esseillon, il fallut faire l'ascension du col (2J sept.?). X. — LE MONT CENIS C'était la neuvième journée' après l'entrée en Maurienne, et dans la seconde moitié de septembre. A quatre heures de marche (de Bramans à Lanslebourg) au delà des défilés de la bataille, commençait la montée décisive '", celle du mont Cenis ^ campé autour et non sur le rocher. 11 s'ag-it évidemment d'un de ces rochers de gypse. « du plus beau blanc », qui ne sont pas rares dans cette région, ce qui empêche de se servir de cette indication comme d'un rejjère sîir. Mais évidemment un des plus remarquables, signalé par de Saussure {Voyage, 1796, § 1224), est celui que coupe la route de Villarodin, ce qui justifie le choix de cette route par Osiander et autres (cf. p. 483, n. 4). 1. Polybe, III, de o2, 8 à .53, 6; Tite-Live, XXI, de 34, 6 à 35, 1. 2. Polybe, 111, 53, 6-8; Tite-Live, XXI, 35, 2-3. 3. Tite-Live, XXI. 35, 4; Polybe, 111, 53, 9. 4. Sur le passage par le mont Cenis (presque toujours écarté avant le milieu du xvni" siècle), voyez surtout le mémoire d'abord (cf. p. 47, n. 1), puis le livre d'Osiander (cf. ici, p. 434, note). Avant lui : Simler (qui hésite); Pisanski, p. 5; Mann, p. 180; Grosley, p. 43 et s.; Millin, Voyage en Savoie, I, 1816, p. 98 et s. ; Napoléon, p. 219: Mannert, p. 40; Larauza, p. 121 ; Ukert, p. 598-9; Franke, p. xii; Michelet, II, p. 332-4; Macé, Mémoires, p. 292, etc. (ces derniers s'inspirant de Larauza); Menke, Allas antiquus, n° xix, 1868; l'anonyme du Blackwood's Magazine, p. 758; Maissiat, p. 238 et s.; de Yerneuil, p. 137-8; Nissen, I, p. 156; Coslantini, p. 47 et s.; etc. — Un système qui soulève moins d'objections que celui du Clapier (n. 5) est celui du Petit Cenis (Ellis, p. 85 et s.; d'après lui, Bail, p. 34-7) : il a l'avantage incontestable de conduire Hannibal |)lus près de Gorna-Rossa et du point de vue (p. 487, n. 5). 5. Perrin (p. 60 et s.) et Azan son disciple (p. 93 et s.). Colin après eux (p. 389 486 LA GUERRE D'HANNIBAL. Elle prit le reste de la journée, et ne coûta pas de fatigues. Le chemin monte et serpente en lacets commodes depuis le ravin de l'Arc (Lanslebourg) jusqu'au haut du col, la différence de niveau n'est que de dix-huit cents pieds; il est besoin de moins de deux heures, même à un piéton mal exercé, pour atteindre le sommet. — Le seul malheur fut alors que quelques troupes s'égarèrent, trompées par leurs guides ou par une fausse idée des lieux, et qu'il leur fallut souvent se frayer elles-mêmes leur route \ Mais enfin les traînards, les égarés, et les bêtes perdues elles-mêmes, celles-ci guidées par un instinct infaillible, se ral- lièrent au gros de l'armée, et tous les hommes et toutes les choses d'Hannibal se trouvèrent réunis sur la vaste plate-forme du mont Cenis^. Très large, bien aplanie, riche en eaux vives et en beaux et s.), l'ont ijasser Haiinilial jjar les vallons du Planais et de Savinc et le col du Clapier. J'avoue que ce système est fort séduisant: car : 1° on a, du Clapier (à 2 ou 3C0 m. à droite du sentier du col), une très belle vue des plaines italiennes, bien connue du reste de tous les alpinistes, el Ires facilemenl accessible : ce qui man(|ue au Cenis et ce qui est conforme à la donnée des Anciens (p. 487, n. 5): 2" Han- nibal n'arriva au sommet que per invia pleraque et errores (T.-L., XXI, 35, 4), ce qui ne se serait pas produit sil avait passé par la route normale du Cenis. — Je ne puis cependant l'accepter : 1" le col du Clapier est beaucoup plus élevé (2491 m.) et plus difficile que celui du Cenis (2082 m.), et il ne semble pas qu'Han- nibal ait éprouvé la moindre peine, ce neuvième jour, à se rendre d'en bas au sommet; 2" les vallcs tcmere initsc (T.-L., XXI, 35, 4) ne peuvent être que ces vallons latéraux du Planais; 3" le pays traversé par Ilannibal, avant et après le col, ne paraît pas avoir été aussi désert que le sont les abords du Clapier (Polybe, m, 53,7; T.-L., XXI, 35, 10); 4" il ne me semble ])as qu'il y ait, aux abords du Clapier, une assiette de camp propre au repos et au réconfort d'une grande armée, et d'une cavalerie de cinq à six mille bétes, comme la présente l'extraordinaire plateau du mont Cenis; le vallon entre les granges de Savine et le col est la seule bonne place pour un campement, mais elle est loin de valoir le Cenis à ce point de vue; 5° de plus, il faut, au delà de cette vallée, c'est-à-dire après le campement supposé, gravir encore une cinquantaine de mètres pour arriver à l'échancrure du col, et il paraît bien (Polybe, III, 54, 4) qu'Hannibal commença à descendre après avoir levé le camp; 6" cette descente, enfin, du Clapier et surtout du plan du Clapier à Jaillon par « l'escalier » et la Clarea, est vraiment trop pénible, précipiteuse et vertigineuse (de l'aveu même de ses partisans, Perrin, p. 03-65; cf. Bail, p. 58); Colin propose, il est vrai, pour éviter celle descente, le détour par Thouille (p. 395-9) : mais cela ne correspond pas aux données des Anciens, qui, à la descente, font précisément éviter les détours à Hannibal (Pol., IH, de 54, 8 à 55, 6; T.-L., XXI, de 36, 4 à 37, 1). 1. Tite-Live, XXI, .35, 4. 2, Polybe, III, 53, 9-10; Tite-Live, XXI, 35, 4-5. LE MONT GENIS. 487 pâturages, abritée Je partout, calme et riante, elle semble faite pour concentrer une armée, recevoir un camp, et inviter les hommes au repos'. Les Carthaginois y demeurèrent deux jours (du 20 au 22 sept.?), en vue des Alpes domptées'. Mais le calme d'esprit et la sécurité ne furent que de courte durée. On se trouvait à l'équinoxe, à la fin de septembre^ : c'était l'automne dans la plaine, c'était déjà l'hiver dans les Alpes. Les soldats étaient à peine arrivés sur le plateau, que la neige tomba en abondance et recouvrit tous les sentiers '. On repartit (22 sept?), mais avec plus d'inquiétude encore qu'on n'était arrivé. Il fut bon qu'Hannibal, pour redonner quelque courage aux siens, leur montrât par une échappée les plaines de l'Italie". Mais, avant de les atteindre, on souffrit 1. « Plateau, dont l'étendue semblait faite pour le campement d'une armée », Grosley, p. 42; « la plate-forme du mont Cents est la plaine la plus riante qu'on puisse trouver sur des montagnes », [de La Lande], Voyages iVun François en Italie,. I, 1769 (2* éd., 1786), p. 24; cf. de Saussure, Voyages dans les Alpes, § 1236. 2. Polybe, III, 53,9; Tite-Live, XXL 35,5. 3. A ce moment de l'expédition, pendant les jours du campement, sur le Cenis, 9«_He après l'entrée en Maurienne, se place la seule indication chronologique, d'apparence précise, que nous aient donnée les Anciens (T.-L., XXI, 35, 6; Fol., III, 54,1) : c'était le moment, disent-ils, du coucher [matinal] des Pléiades, c'est- à-dire, suivant les calculs, entre le 24 octobre et le 1 1 novembre (Varron, Bes nisticœ, I, 28; Columelle, IL 8, 2; Pline, II, 125; XVIII, 222, 223, 313). Mais, vraiment, Han- nibal ne pouvait, à ce moment, se trouver dans les Alpes; et, ce qui rend cette donnée astronomique fort suspecte, c'est que Tite-Live et Polybe la transmettent à propos d'une première chute de neige, alors que la neige tombe d'ordinaire un mois plus tôt, fin septembre, à cette hauteur des Alpes. Il est donc probable que le coucher des Pléiades n'est qu'un commentaire astronomique erroné de cette chute de neige, l'auteur de ce commentaire ayant oublié les conditions particulières des sommets alpestres, et ayant simplement voulu dire « l'hiver commençait »: Vergilianim occasus hiemem inchoat, lemptis Aquilonis hiberni (Pline, II, 125). Contra, Neumann, p. 299 et n. de Faltin, et beaucoup d'autres. Dans le même sens ([ue nous, Osiander, p. 16-19, Mommsen, 1, p. 585. — Nous croyons donc qu'Hannibal était sur le col les 20-22 septembre, au moment de l'équinoxe d'automne, et nous sommes partis de là pour les dates des étapes antérieures, dont le nombre est d'ordinaire indiqué par les auteurs (à partir de l'arrivée sur le Rhône, p. 464, n. 3). 4. Tite-Live semble dire qu'il y eut chute de neige après l'arrivée sur la hauteur (XXI, 35, 6); Polybe est plus vague (111, 54, 1; 55, 1). 5. Je suis Tite-Live : In proniuntorio quodain, unde longe ac late prospectus cral (T.-L., XXI, 35, 8); Polybe (III, 54, 2) est beaucoup plus vague et parle de la vue avant le départ mais après l'installation du camp. — C'est, dit Osiander (p. 140; cf. Maissiat, p. 241), le mont Turra près des sources du ruisseau du lac et près du col. J'en doute, car la vue de l'Italie ne peut y être que très restreinte, et Han- 488 LA GUERRE D HANNIBAL. mille fatigues, et on perdit presque autant d'hommes que depuis l'entrée en montagne : cette fois, le péril vint de la nature, et non pas des indigènes. Les sentiers, sur le versant italien, étaient loin de valoir les chemins de Gaule : ils étaient toujours fort raides', les avalanches les rendaient dangereux, la neige récemment tombée abîmait le sol, et, de plus, le vent du nord- ouest soufflait en rafales ^ En un point même de la descente (après Grande-Croix^), le sentier s'était éboulé sur un espace nibal semble avoir découvert un très larpe horizon; de plus, il l'a montré, suivant Tite-Live, après la levée du camp, en tout cas après l'arrivée sur le col. et le mont Turra est à l'ouest de ce camp (cf. Azan, p. 58-63); il faut chercher ailleurs. — On a aussi songé à la Roche-Melon (Pisanski, p. o; cf. ici, p. 43, n. 4), qui est inadmissible. — L'endroit visé par lady Morgan {L'Italie, tr. fr., I, 1821, p. 52) se place bien après la descente du Cenis, et par conséquent ne correspond pas aux textes. — On a proposé avec beaucoup plus de vraisemblance un des épe- rons de Corna-Rossa, le sommet à droite de Grande-Croix, et de la route après l'Hospice. Et, de fait : 1° c'est bien à cet endroit, avant de commencer la des- cente, (ju'IIannibal s'arrêta pour montrer ou contempler la plaine du Piémont (d'après Tite-Live, XXI, 35,8); 2" le nom de corna peut correspondre à l'expression de promuntorium; 3° on a de là. et, semble-t-il, de dilîérents point de ce massif, une bonne vue de la plaine (de La Lande, p. 25; Grosley, p. 56; Larauza, p. 128; anonyme dans Blackwood's Ed. Ma(ja:ine, p. 758; Macé, Descr., p. 341 ; EÏlis, p. 116; Perrin, p. 71 ; témoignages personnels qiù m'ont été adressés). La seule objection est que la montée est rude, et (|u"on se demande si Hannibal l'imposa à ses soldats. Mais il ne faut pas oublier que Tite-Live ou plutôt les Grecs historio- graphes d'IIannibal (cf. p. 455, note) ont toujours forcé la note, amplifié les des- criptions aux moments émouvants (passage du Rhône, p. 468, n. 5 et 6; du Drac, p. 478, n. 1 ; entrée dans les .\lpes, p. 480, n. 2; l'aiïaire du vinaigre, p. 489, n. 2). Il se pourrait donc que la chose se réduisît à ceci, qu'Hannibal et quelques hommes fussent, sur la foi des gens du pays, montés sur Corna-Rossa pour voir l'Italie. — C'est pour cela que je ne crois pas du tout à une invention de rhéteur. Qu'il y ait exagération, je ne le dissimule pas. Mais le fond du récit vient d'un témoin oculaire. 1. Polybe, III, 54, 4; Tite-Live, XXI, 35, 11 : Pleraque Alpium ab Italia sicut bre- viora, ita arrectiora sunt. C'est surtout sur la route du Cenis qu'on peut constater l'exactitude de l'assertion de Tite-Live. Cf. de Stolberg, Reise, I, p. 308 : So steil auch der Berg von der Savoyischen Seile, ist er dock viel jaher auf der pieinontesi- schen, und viel liôher; de même Rourrit, II, p. 40. Il faut lire l'excellente description de la route du Cenis, de Fontunel {Bull, de Géogr. Iiist., 1901, p. 259-268) : elle cadre étonnamment avec les détails donnés par les Anciens. 2. Le Corus: Silius, III, 523-527; Zonaras (Dion Cassius), VIII, 23, -5. Le vent n'est mentionné que par eux, et je crois bien qu'ils ont eu une source commune. 3. Gran Croce : a toujours été le point dangereux de la descente du Cenis vers l'Italie; cf. Gœlnitz, p. 667; de Saussure, § 1248-50; « endroits... escarpés en forme d'échelle ou de gradins », Voyage d'un François, I, 1769, p. 27; Larauza, p. 140, et Maissiat, p. 245 (tous deux placent le danger d'Hannibal à l'échelle Ferrera Vec- chia): Osiander, p. 151 et s. (a l'échelle de Grande-Croix, plus justement). Le chemin ancien suit encore la gorge de la rivière; la plaine Saint-Nicolas, entre l'échelle de Grande-Croix et celle de Ferrera Vecchia, correspond aux inferiora. ÉCHEC DU SOULÈVEMENT CELTIQUE. 489 de près de mille pieds ' ; on dut, avec le feu et le fer-, en percer et en creuser un autre, pendant que se déchaînait un ouragan de montagne^ : et ce fut, de toute la route d'Espagne en Italie, le plus mauvais « pas d'Hannibal » *. Enfin, quinze jours après l'entrée en Maurienne, Hannibal vit son armée réunie à Novalèse, le premier vallon italien, aux col- lines chauffées par le soleil, aux pâturages réconfortants, où tout lui sourit d'abord, la nature comme les hommes^ (26 sept.?). XI. — ÉCHEC DU SOULÈVEMENT CELTIQUE. Plus de trente-trois mille hommes manquaient à l'appel, de ceux qui avaient franchi les Pyrénées ^ : l'ennemi, la fatigue, huinano cultu d'ujniora loca (T.-L., XXI, 37, o; Pol., III, 55, 7). — Le détour auquel a songé et dû renoncer Hannibal (Pol., III, 54, 8 à 55, 6: T.-L., XXI, de 36, 4 à 37, 1) doit être le sentier qui, avant l'échelle de Grande-Croix, et à droite, se déroule à l'ouest sur le flanc de la montagne pour franchir les ruisseaux du Cenis et de Corna- Rossa et contourner la plaine de Saint-Nicolas. — Cette descente du Cenis est sans doute le passage aucjuel fait allusion Ammien, XV, 10, 4 et o. Cf. p. 47, n. 3. 1. Tite-Live, XXI, 36, 2; un stade et demi, 260 mètres (stade de Polybe), Polybe, III, 54, 7. 2. Ici se place l'épisode de l'emploi du vinaigre (T.-L., XXI, 37, 2; Appien, Hannibalica, 4; Ammien, XV, 10, 11; Juvénal, X, 153). Le fait en lui-môme est possible, l'action dissolvante sur la pierre chaude du vinaigre ou de l'eau aci- dulée étant connue (Pline, XXIII, .57; XXXIII, 71; Vitruve, VIII, 3, 19; Dion Cassius, XXXVI, 18, 2, Boissevain; sans parler des Modernes). L'objection ne peut être tirée que de l'impossibilité pour Hannibal de réunir la quantité de liquide nécessaire (81 000 kilogr. de vinaigre par mètre cube de pierre, dit Wagener). II a pu y avoir un faible essai ou plutôt un simple projet de l'opération, et les écrivains et le populaire auront amplifié, comme si souvent dans le cours de cette campagne (cf. p. 487, n. 5); cf. la dissertation de Pisanski (très sceptique); Millin, Voy. en Savoie, 1, p. 102 ; Rey, p. 1 et s., p. 129 et s. (qui voit dans ce récit un fait de folk-lore): Réville, p. 89-91; Berthelot, Journal des Savants, 1889, p. 244 et s. = La Chimie an Moyen Age, I, 1893, p. 370 et s.; Montlahuc, p. 88-90 (suppose que le texte primitif devait parler de vinaigre pour ■■ fendre ■> et non « dissoudre » la pierre); Wagener, Neue philologische Rundschau, 1899, p. 97-103. 3. Polybe, III, 54 et .55: Tite-Live, XXI, 36 et 37: beaucoup de détails de Silius, III, 517-535, se rapportent à cet épisode; Zonaras, VIII, 23, 5 (Dion Cassius, Bois- sevain, p. 203). Voyez l'excellent commentaire d'Osiander, p. 142 et s. 4. C'est le •• pas » dont parle Silius (XV, 506-7: cf. p. 498), et au(iuel fait allusion Appien, Hannibalica, 4; Guerres civiles, I, 109). 5. Tite-Live. XXI, 37, 5-6: Polybe, III, 56, 1 : cf. à leurs textes de Saussure, § 1256 : « Quand on passe le Mont-Cenis dans une saison froide, on est bien content de se trouver à la Novalèze, loin des frimas des hautes Alpes, et de com- mencer à jouir du beau climat de l'Italie. » 6. D'après Polybe, les pertes se décomposeraient ainsi : 12 000 fantassins. 490 LA GUERRE D HANNIBAL. les rivières, la montagne, le froid, sans doute aussi les déser- tions, avaient eu raison de leur corps ou de leur fidélité. Il ne restait à Hannibal que vingt-six mille de ses vieux soldats, Espagnols ou Africains, dont six mille cavaliers'. Ce qui était presque aussi grave, c'est qu'aucune nouvelle recrue n'avait comblé les vides : nul Gaulois n'était venu à sa suite, sauf quelques guides fort maladroits. 11 avait donc perdu plus de la moitié de son ar'mée avant d'avoir tué un seul Romain. Dans ce passage des Alpes, bien des fautes furent commises. S'il lavait entrepris quelques jours plus tôt, il eût évité la terrible tempête de la descente; s'il était passé par le mont Genèvre, il eût gagné du temps, ménagé ses forces, trouvé moins de pas dangereux; s'il avait suivi le litto- ral, la défaite de Scipion, presque assurée, lui aurait donné le prestige de la première victoire. Mais l'esprit d'Hannibal présentait un singulier mélange de réflexion continue, de savants calculs, de précision méticu- leuse, d'entêtement incroyable, et d'imagination aventureuse. Il fut peut-être, de tous les chefs d'autrefois, celui qui res- sembla le plus à Napoléon. Ce qui l'attira le long du Rhône et dans la haute Italie, ce fut la grandiose vision d'un soulève- ment tumultuaire et formidable de tous les Celtes, et cela eût 1000 chevaux jusqu'après le passage du Rliônc (III, 60, 5); par suite, 18000 fan- tassins, 2000 chevaux depuis cette opération jusqu'à l'arrivée en Italie (III, 50, 4). D'après Cincius, Hannibal aurait perdu après le passage du Rhùne 36000 hommes (T.-L., XXI, 38, .5). Ce dernier chiffre ne cadre pas avec l'effectif de l'armée qui descendit le Pertus (p. 459, n. 1). D'autre part, le chiffre des pertes, d'Elne à Tarascon, paraît hien élevé, étant donné que les auteurs ne relatent d'ordinaire aucun combat important, pas même l'affaire du passage : mais il a pu y avoir beaucoup de désertions avant le départ pour les Alpes (Zonaras, VIII, 23, 5; cf. ici, p. 472, n. 3). Hirschl'eld (Festschrift fiir... Gompcr:, 1902, p. 159-163) croit, sur ce parcours, à des désertions et des batailles, et rapporte le chiffre de Cincius aux pertes avant le passage du Rhône, depuis le départ de Carthagène. Cf., dans le même sens, Niese, Gœttingische gelehrte Aiueigen, CLXIII, 1901, p. 620. Voir encore von Stern, Das Annibalische Truppenverzeichnis bei Livius (Berliner Sludien), 1891. — Les assertions de Delbrûck {GeschichtederKrieyskimsi,], 1900, p. 326-8) sont arbitraires. 1. Polybe, III, 35, 7; 56, 4; cf. T.-L., XXI, 38, 2, La perte en chevaux (de 9000 à 6000) est relativement faible : mais Hannibal, par achats ou prises, remplaça souvent les chevaux perdus; cf. p. 482. ÉCHEC DU SOULÈVEMENT CELTIQUE. 491 compensé, en effet, la perte de dix-huit mille Africains et Espagnols, les plus agiles et les plus tenaces des soldats. Il se représentait ces cent mille Gaulois, ardents, intrépides et batail- leurs, encadrés par ces troupes de fond et de discipline qu'il amenait avec lui ; il se voyait à la tête d'une merveilleuse armée, 011 se seraient ainsi combinés la barbarie et la science, le nombre et la raison, l'élan et la solidité. A lui seul, il le savait bien, il ne détruirait pas l'empire de Rome : mais il comptait sur la Gaule pour faire la moitié de la besogne. En quoi, insinuait Polybe, le jugement lui manqua ^ Jamais, même après ses plus grandes A'ictoires, Hannibal ne parvint à soulever toute la Celtique italienne. Il y eut des alliés, il y recruta des mercenaires. Mais pas une seule fois il ne fit sortir des champs du Pô cette centaine de mille hommes dont il avait besoin pour épouvanter Rome et constituer un tumulte gaulois. Ce pays se montra aussi défiant à son endroit^ que la Gaule romaine devait l'être plus tard à l'endroit du Germain Civilis. Un homme de leur sang et de leur humeur pouvait seul décider les Celtes à se conjurer. Ces étrangers, venus d'au delà leurs frontières, les inquiétaient ^ Ils étaient de singuliers libérateurs. Hannibal et ses parents avaient combattu d'autres Gaulois en Espagne : de Cadix aux Pyrénées, ils n'avaient jamais fait qu'imposer leurs ordres à des cités, à des peuplades et à des tribus jusque-là indépendantes. Ces Barcas furent les pre- miers chefs qui, de la mer du midi, s'avancèrent vers les mon- tagnes pour prendre des terres, tuer des hommes, supprimer des libertés et créer un empire. Ils avaient fait, au sud des Pyrénées, ce que Rome achevait au sud des Alpes. Ce qu'Hannibal voulait des Gaulois, c'étaient des vivres et des hommes, une chair à bataille, et rien de plus. Il ne pouvait 1. Cf. II, 14, 2 à 35. 2. Cf. Tite-Live, XXI, 52, 3-6. 3. Cf. Tite-Live, XXII, 1, 2-3. 492 LA GUERRE D HÂNNIBÂL. y avoir sympathie entre eux et lui'. Le Carthaginois était un chef sérieux, sévère, légèrement minutieux, fort rusé, peu dis- posé à la confiance et à l'abandon, pardonnant mal et exigeant beaucoup * : et il fallait, pour complaire à des Gaulois, leur demander peu et leur passer bien des choses. Ils cherchaient dans leur général un camarade supérieur, et ils ne trouvaient dans le Carthaginois qu'un maître froid et rigoureux. Enfin, vraiment, on fatiguait trop au service d'Hannibal : des étapes sans fin, des nuits passées à marcher ou à combattre, l'habitude de la disette, nul compte du froid et de la pluie ; les éléphants mêmes mouraient à la peine, l'un après l'autre. Les Gaulois allaient à la guerre comme à un plaisir, et le Carthaginois la leur dispensait comme une corvée ^ De la Gaule Transalpine, Hannibal ne ramena que les envoyés boïens et quelques prisonniers faits dans les Alpes *. Les Celtes attendirent l'issue des premiers combats, et le consul Publius Scipion, qui arrivait de Pise, put même forcer deux à trois mille Boïens à suivre ses légions ~\ Et cela ne laissait pas que d'étonner et d'indigner Hannibal : il était venu à l'appel des Gaulois, et pas un ne bougeait''. Au combat du Tessin, il y eut, de chaque côté, des Celtes boïens d'engagés". Après la défaite du consul (octobre 218), ses auxiliaires passèrent à Hannibal®, et d'autres défections se prépa- rèrent dans les peuplades cisalpines, mais avec beaucoup de prudence. Le soulèvement manqua, en cette occurrence, de spon- 1. Cf. Tite-Live, XXII, 1, 2-3; Polybe, III, 78, 2-4. 2. Cf. Polybe, III, 78 et 79. 3. Polybe, III, 78 et 79; Tite-Live, XXH, 2; Silius, VIII, 17-19. 4. Tite-Live, XXI, 42, 1 ; Polybe, III, 62, 3. Il semble cependant que, de 218 à 216, quelques Gésates vinrent le rejoindre (cf. p. 493, n. 4). 5. Polybe, III, 65, 5; 67, 1-3; Tite-Live, XXI, 46, 4; 48, 1-2. 6. Tite-Live, XXI, 52, 4. 7. Ibidem, et voyez chez Silius, IV, 147-300, les exploits du chef boïen Crixus, allié d'Hannibal, et de ses troupes : c'est une addition au récit des deux auteurs; s'il n'y a pas là une invention du poète (ce que je ne crois pas), le combat aurait commencé par une charge malheureuse d'une ala Boiorum, auxiliaire de Carthage. 8. Tite-Live, XXI, 48, 1-2; Polybe, III, 67, 1-4. ÉCHEC DU SOULÈVEMENT CELTIQUE. 493 tanéité, d'élan et de grandeur, et leur allié craignait sans cesse que les Gaulois ne changeassent d'avis et de camp au moment décisif : ils ne se donnèrent jamais sans réserve \ Ce ne fut du reste qu'après le désastre des Romains à la Trébie, après la perte définitive de la ligne du Pô, que les Insubres et les Boïens affluèrent dans le camp d'Hannibal (décembre 218)^ : mais les Cénomans demeurèrent sans doute toujours fidèles à Rome^ et le général ne put jamais réunir, sur un champ de bataille, plus de vingt mille fantassins et de cinq mille cavaliers gaulois ou ligures \ Et c'était, vu l'inconsistance de ces combattants, un appoint très médiocre. Il est vrai qu'il en tira le plus de services possible. Sur la Trébie, il ne perdit guère que des Gaulois '. Au passage des Apennins, il les encadra de ses troupes, pour qu'ils ne pussent échapper à la fatigue ^ Devant le lac de Trasimène (217), ce furent les Celtes qui le débarrassèrent du consul', et qui, presque seuls, coururent des risques. Dans la bataille de Cannes (216), enfin, plus des deux tiers des cadavres, du côté victorieux, furent fournis par les Gaulois \ — Hannibal faisait d'eux ses combattants de premier choc; ils lui servaient à briser l'élan de l'ennemi, à fatiguer ses bras et ses armes, à disloquer ses rangs. Puis, presque sans perte, les troupes d'élite, Numides 1. Per ambujmiin favorom, Tite-Live, XXI, .52, 3; Polybe, III, 67, 1: 69, .5; 10. 4; 78, 2. 2. Polybe, III, 7.5, 2. 3. Ils combattirent pour elle à la Trébie (T.-L,, XXI, 55, 4). Cf. p. 364. 4. Il ne devait pas avoir plus de 4 à 5000 Gaulois à la Trébie (Fol., III, 72, 8-9); à Cannes, sans doute 4 à 5000 cavaliers gaulois et 20 à 25000 fantassins gaulois ou ligures (id., 114, 3); il semble qu'on ait évalué (Cincius Alimentus) à 64 000 le nombre d'auxiliaires fournis par la Cisalpine à Hannibal; mais le chiffre est bien douteux (T.-L., XXI, 38, 4). Comme les auxiliaires gaulois, a Cannes, ont com- battu nus (T.-L., XXII, 46, 6: Pol., IH, 114, 4), et que cet usage était tombé en désuétude chez les Cisalpins (cf. p. 351 et 355), il semble ([u'Hannibal ait fait venir des Gésates de la Transalpine. 5. Polybe, III, 74, 10. 6. Tite-Live, XXII, 2, 3-6. 7. Tite-Live, XXII, 6, 3-4; Polybe, III, 84, 6; Silius, V, 645 et suiv. 8. Hannibal perdit 4000 Gaulois et 1500 Africains et Espagnols (Polvbe, IH, 117. 6). 494 LA GUERRE D'HANNIBAL. OU Africains, survenaient, et, avec leurs forces toutes fraîches, elles avaient raison des Latins à demi épuisés, ne fût-ce que pour avoir tué trop de Gaulois •. Mais, dans cette tactique, ceux- ci ne servaient guère que de victimes, et leur nombre s'épuisait vite, sans que d'autres de leurs cbnc^énères eussent la tentation de se joindre à eux '^ Moins de trois ans après sa descente des Alpes, il cessa de recevoir des hommes de la Gaule. A la nouvelle du désastre de Cannes, Boïens et autres tentèrent un soulèvement général, et, dans une embûche, massacrèrent un consul désigné et deux légions \ Mais il était beaucoup trop tard (216). Rome, avec une admirable prudence, leur ferma la route des camps d'Hannibal, qui s'éloignait d'eux de plus en plus; elle entretint toujours, au nord des Apennins, un général et une armée *; et, malgré de rudes échecs, elle n'évacua pas le pays, elle continua à le tenir solidement, sous la menace des trois places fortes de Crémone, Plaisance et Himini, demeurées imprenables. Pendant ce temps, Hannibal, perdu dans le midi de la péninsule, achevait l'instruc- tion militaire de ses auxiliaires gaulois. Et les Celtes qui le suivaient, loin d'être devenus avec lui les libérateurs de la Gaule, n'étaient plus qu'une soldatesque d'épave, à la remorque du chef qui les entretenait. XII. — LINVASION D'HASDRUBALS Mais, tant que dura cette guerre, les Barcas ne renoncèrent pas à soulever toutes les Gaules : et, en 207, le frère d'Hannibal, Hasdrubal, faillit réaliser cette chimère. 1. Polybe, III, 74 (la Trébie); Polybe, III, 113-5, et Tite-Live, XXII, 47 (Cannes). Cette tactique est bien notée par Silius ^IV, 147 et 311-2; XV, 716) : Pri- mum laborcm, qui solus genti est (Gallis)... prima acies : Silius a certainement eu sous les yeux d'autres sources que Polybe et Tite-Live. 2. Cf. Tite-Live, XXI, 53, 10. 3. Polybe, III, 118, 6; Tite-Live, XXIII, 24; cf. XXII, 01. 12. 4. Dès 218 et 217 : XXI, 59; XXII, 9, 6; XXIV, 10, 3; XXV, 3, 3. 3. Eîn particulier : OEhler, Dcr leizte Feldzug des Barkiden Hasdrubal, 1897 [Ber- liner Studicn); K. Lehiuann, Die Angriffe der drei Barkiden, 1905, p. 190 et s. L INVASION DHASDRUBAL. 495 Cet Hasdrubal était, lui aussi, un homme de premier ordre. Assurément, il manquait, sur le champ de bataille, des talents de son frère : il ne possédait pas sa science des combinaisons et la netteté de son coup d'ceil. Mais pour entraîner des masses humaines, il fut incomparable. Il avait le goût des générosités grandioses, l'amour des longues randonnées, l'audace des départs pour des distances infinies ' ; il ignorait les petitesses des calculs prudents et les craintes raisonnables de l'inconnu . Ce que rêveront les plus grands ennemis de| Rome, Philippe V et Mithridate, il l'exécuta en quelques mois : il circula dans le monde des Barbares de l'Occident avec l'aisance d'un chef qui sait parler à tous les peuples, et il les groupa autour de lui sur le chemin d'Hannibal. Déjà, plus heureux que son aîné, il avait su attirer à lui, en Espagne, les Gaulois du nord des Pyrénées : il avait suscité parmi eux des mercenaires pour l'aider à défendre la cause carthagi- noise. A la bataille de Jaen (214), son frère Magon lui en amena des milliers, ornés de leurs bracelets et de leurs colliers d'or, et commandés par leurs rois : et ils avaient traversé tout l'Occident pour accroître par leur défaite le butin et la gloire de Rome ^ Vaincu enfin dans le centre de la péninsule par le jeune Sci- pion (208), Hasdrubal avait réuni ses quinze derniers éléphants ^ et ses dernières troupes, et, par les landes celtibériques ^ et la vallée de l'Ebre, il s'était dirigé vers les Pyrénées de l'Océan. Le général romain savait que son adversaire chercherait à gagner l'Italie; mais il ne pensa pas à l'aventure d'une fuite par le couchant; il crut avoir fait le nécessaire en envoyant occuper les abords du Pertus, et ne songea plus qu'aux fruc- 1. Cf. Silius, XV, 493 et suiv. 2. Tite-Live, XXIV, 42, 8 : Insignes reçfnU Galloruin (Mœniwœpto et Vismaro nomina erant); ce ne sont pas des Celtibères. 3. Appien, Hannibalica, 52; dix seulement, Polybe, XI, 1, 3. 4. Il emmena beaucoup de Celtibères avec lui, Appien, Hannibalica. 52 ; Iberica, 28. 496 LA GUERRE D'HANNIBAL. tueuses conquêtes de l'Espagne méridionale (automne de 208) '. Hasdrubal, dans le pays des Vascons, gagna sans peine d'au- tres passages, Yelate, Roncevaux ou les sentiers de la côte-, et il se retrouva en quelques jours au nord des Pyrénées, dans des vallons ouverts et faciles, chez des peuples apparentés aux Ibères ses sujets ou ses alliés ^ Très tranquille, protégé par les montagnes, il s'en vint dans le Roussillon, et s'arrêta au revers même du Pertus, à Elne, à quelques lieues du détachement romain qui en gardait le versant méridional. Il avait accompli la plus extraordinaire marche à tourner un obstacle qu'ait faite un général ancien (hiver 208-207) \ Tandis que Scipion l'oubliait, Hasdrubal procédait presque à la CQuquête pacifique de la Gaule méridionale. Ce vaincu et ce fugitif devenait le chef d'une sorte d'empire vagabond. Autour de ses Espagnols et de ses Africains il assemblait toute espèce d'hommes. A la différence de son frère, qui n'avait fait que courir chez les Celtes, impatient de l'Italie et irrité de tout retard, il prit largement son temps pour reconnaître le pays et les hommes, et la manière de les attacher à sa fortune. Dans son voyage à travers l'isthme des deux mers, il avait été, semble- t-il, bien accueilli des indigènes. Aquitains et Yolques. D'Elne, 1. Silius, XV, 491-2 (qui [tarie d'un trophée élevé par Scipion sur le Pertus); Tite-Live, XXVll, 20, 2. 2. Cf. p. ril. 3. Cette marche d'Hasdrubal, outre qu'elle résulte de roccupation du Pertus par les Romains, est attestée nettement par Appien, Iberica, 28. 4. Le séjour hivernal à Elne est attesté par le mot de Silius (XV, 494), in aula Bebrycia, qui ne peut signifier ([nlUherris. Si Hasdrubal s'est arrêté là. c'est qu'il y retrouva des peuples alliés de Carthajie (cf. p. 462, n. 3).La route deFontarabieàElne est très anciennement connue (cf. p. 18S-9 et 413). — On a supposé (Osiander, p. 197) qu'Hasdrubal avait traversé la Gaule jusque chez les Arvernes et les Éduens pour déboucher vers Lyon et passer les Alpes au Grand Saint-Bernard. Mais : 1° cela est contraire au texte de Silius: 2° le receperunt eiim Arverni de Tite-Live (XXVII, 39, 6) peut siirnifier qu'il fut accueilli par les peuples de l'hégémonie arverne, dont Volques, Ruténes et Allobroges firent partie (t. II, ch. XV, § 2): 3" les auteurs diront qu'Hasdrubal profita, au moins en partie, de l'expérience d'Hannibal (T.-L., XXVII. 39, 7-9; Silius, XV, 503-306) : donc il a dû suivre, en partie, son itiné- raire; 4° la rapidité étonnante de sa marche ne s'explique pas s'il a traversé tout le plateau Central, pendant l'hiver, avec 15 éléphants. L INVASION D HASDRUBAL. 497 il continuait son œuvre. L'or et l'argent coulaient sans relâche du camp carthaginois, et, en revanche, les Gaulois y montaient en longues files : guerriers des montagnes du Centre, des bords du Rhône et même de la Saône, presque les plus lointains de la Cel- tique, arrivaient vers le nouveau chef. Des Arvernes étaient alors descendus de leur plateau dans le midi, essayant sans doute de tirer quelques profits de ces bouleversements politiques qu'ame- nait la guerre d'Hannibal'; et le Carthaginois s'était entendu avec eux, peut-être pour une sorte de partage des Gaules ^ Dans les montagnes de l'Apennin, huit mille Ligures se con- centraient, afin de l'accueillir et de le défendre à la descente des Alpes ^ — Peu à peu la guerre punique, après avoir traversé la Gaule du midi, ébranlait tout l'Occident, comme elle agitait, au même moment, tous les rivages de la Grèce. Les marchands avertissaient sans doute Marseille de ces allées et venues; et 3Iarseille en donnait avis au sénat. Celui-ci expédia en Provence deux ambassadeurs pour faire une enquête; des agents romains, conduits par les Grecs, allèrent jusque chez les chefs gaulois (du bas Rhône ou de la Durance), hôtes traditionnels des Marseillais : on leur confirma les immenses préparatifs d'Hasdrubal. A Rome, la terreur fut très grande, mais on ne crut pas à l'imminence du danger \ Au printemps (207), au moment opportun pour profiter plus tard de la fonte des neiges, Hasdrubal quitta son camp. Sur la route, Gaulois et Alpins le rejoignaient. Il n'eut ni à éviter une armée romaine, ni à combattre des embûches d'indigènes, ni à redouter le mauvais temps. Tous les dangers qui avaient retardé Hannibal, il sut les écarter. Ce fut une simple promenade pour lui que la traversée du Languedoc, la montée de la 1. Hypothèse due à [de Mandajors], Histoire critique de la Gaule Narbonnoise. 1733, p. 68. 2. Tite-Live, XXVII, .36, 2: 39, 6; Silius, XV, 493-501; Appien, Hannibalica, 52. 3. Tite-Live, XXVII, 39, 2. 4. M., XXVII, 36. 1-4; 39, 1-6. T. I. — 32- 498 LA GUERRE D HANNIRAL. Durance*, l'ascension du mont Genèvre^ Au delà des cols, il retrouva dans le val de Suse la trace des camps d'Hannibal, et il admira l'œuvre de son frère ^. Mais lui, qui n'avait perdu ni un jour ni un homme, s'était, dans ce passage des Alpes, montré plus prudent et plus habile que son devancier. Cette fois, c'était une invasion à la gauloise qui commençait, mais encadrée par les vétérans des guerres d'Espagne, et conduite par un Barca. Hasdrubal descendit sur Turin* avec 48 000 fantassins, 8000 cavaliers, 15 éléphants ^ Lorsque les 8000 Ligures et d'autres Barbares l'eurent rejoint, son armée devait atteindre 70 000 combattants ^ S'ils arrivaient jusqu'à Hannibal, Rome serait plus compromise qu'après Trasimène et après Cannes. Mais Hasdrubal perdit du temps devant Plaisance ' ; les deux consuls purent réunir leurs forces, et lui livrer bataille sur les bords du Métaure. C'était la première fois que des Gaulois d'outre-monts faisaient 1. Tile-Livo, XXVU, 36, 4i 39, 6-10; le per munila pleraque transita fratris ne s'applique pas au passage des Alpes, mais à la marche antérieure en Languedoc, (cf, p. 462. n. 3). 2. Je m'appuie, pour accepter le numl Genèvrc, sur les raisons suivantes : 1" Hasdrubal alla très vite, ne rencontra aucune difficulté (T.-L., XXVII, 36, 6-16; Pol., XI, 1, i) : or ce col est la route de beaucoup la plus commode (p. 46); 2° après le passage du col, par conséquent vers Suse, Hasdrubal put voir le camp ou le « pas d'Hannibal » (Silius, XV, 507-8), qu'il lui fut facile de retrouver, à quelques lieues de là, au delà de Novalèse (cf. p. 488-9); 3° son chemin est planta Herculea (Silius, XV, 305), c'est-à-dire la voie de laDurance (cf. p. 46, n. 8); 4" le sç TvjppTivfav d'Appien (llann., 52) doit être pour in Taurinos; 5" Eulrope, III, 18: Veniens eodeni itinere, quo eliam Hannibal venerat. — Le texte de Varron sur la route d'Hasdrubal (p. 455, note) ne prouve rien. — On a supposé (Osiander, p. 196 et suiv.) le Grand Saint-Bernard, à cause surtout de la tradition populaire qui y fai- sait passer des « Puniques >■ (Pline, III, 123; Tite-Live, XXI, 38, 9) : mais cette tradition, née de la confusion entre les noms de Pœnus et de Penninus (cf. p. 138, p. 48, n. 2), ne vaut pas plus pour HasdTubal que pour Hannibal, ce (lue Tilc- Livi3 avait déjà fait reman|uer. — K. Lehmann (p. 200) fait suivre à Ilasdnibnl la roule de la Durance et du Genèvre. 3. Silius, XV, 507-510. 4. Cf. note 2. 5. Appien, Hannibalica, .52. 6. Tite-Live, XXVII, 49, 0. 7. Id., XXVII, 39, 11. MAGON ET IIAMILCAU. • 499 une campagne de fatigue, el qu'ils se trouvaient ensuite en présence d'un combat discipliné. Le matin de la bataille, ils étaient dispersés dans les champs, endormis, las, découragés, n'en pouvant plus, ne sachant que faire. A peine s'ils surent tenir leurs armes. Tandis que les Espagnols et les Ligures défendaient chèrement leur vie, les Celtes, la bouche béante de soif et de chaleur, les jambes tremblantes de peur, inertes et stupides, se laissèrent égorger; et, dans le camp, les Romains en trouvèrent encore quelques milliers en train de cuver leur vin. Hasdrubal vaincu s'arrangea pour se faire tuer' : 64 000 hommes avaient péri, dont 8000 Latins -. L-ne dernière fois, Rome avait eu raison d'un tumulte celtique : sa victoire du Métaure mettait fin au péril d'Hannibal et aux invasions gau- loises (207). XIII. - MAGON ET IIA.MILCAR3 Mais les Barcas ne savaient point désespérer * : la principale force de ces hommes extraordinaires vint de ce qu'ils mettaient une ténacité indomptable au service d'une intelligence trèâ nette et dune imagination superbe. Leur entêtement eut quelque chose de grandiose et de surhumain. Vaincus en Espagne, en Italie, en Afrique même, les Cartha- ginois refusèrent de lâcher pied dans la Gaule Cisalpine. Elle était la seule terre italienne où le nom de Rome ne fût pas res- pecté, où la haine de l'obéissance ne faiblît pas. Tant que 1. Tite-Live, XXYII, 48 et 49: Silius, XV, 713-730, (lui a très bien décrit la •■ peur gauIoi:, patrius genli puvor; Polybe, XI, .3. I. 2. Tite-Live, XXVII, 49, fi-8; Polybe (XI. 3, 2) dit seulement 10 000 du cùle de Cavtbage et 2000 du oùté latin. 3. Sur .Magun et Ilamiicar : K. Leliiuann, p. 2S4 et s.; Friedrieli, Biographie des Barkidm Macjo, Vienne, 1880 (L'nters. aus der alten Geschiclite). Ce dernier elierelie à prouver que les deux personnages n'en font qu'un : Magon serait resté en Italie, et aurait plus tard rejoint Hannibal à Cartilage. 4. Gens nala instaurandis reparandisque bcUis, T.-L., XXIV, 42, 6. 500 LA GUERRE D HANNIBAL. les Barcas auraient un des leurs au delà des Apennins, ils entre- tiendraient contre leur ennemie une réserve de dangers. Dans les mois qui suivirent la bataille du Métaure, le frère d'Hasdrubaletd'Hannibal, Magon, débarqua à Gênes pour consti- tuer une nouvelle armée de Celtes et de Ligures (205) ^ Quand il l'eut réunie, il pénétra par les Apennins en Cisalpine, et, pen- dant deux ans, il tint la campagne. Mais les généraux romains, négligeant Ilannibal inactif, eurent raison de lui, et finirent par le rejeter sur la Rivière (à Sa voue?, 203). Alors, sur l'ordre de Carthage, il embarqua ses troupes, indigènes et autres, et fit voile vers l'Afrique. Ilannibal quitta l'Italie à la même date (203)-. — Mais les Barcas avaient encore laissé en Cisalpine un de leurs officiers, Hamilcar, pour rappeler sans cesse aux Gaulois le nom et l'amitié de Carthage ^ A Zama (202), le tiers de l'armée d'Hannibal était formé de Ligures et de Celtes \ débris de toutes les bandes qui, depuis seize ans, s'étaient associées à la fortune des trois Barcas. Mais, s'ils conservaient la haine de Rome sur ce champ de bataille étranger % c'était pour Carthage qu'ils combattaient et non plus pour leur pays. Leurs prises d'armes sur la terre des aïeux aboutissaient, en dernier acte, à un service de mercenaires déportés au delà des mers. Par un contraste étrange, pendant que les Gaulois faisaient en Afrique office de soldats de Carthage, Hamilcar jouait dans la Gaule italienne le rôle de chef celtique. Et il le jouait fort 1. Tite-Livc, XXYIII, 4G, 7-11 ; XXIX, o; Appien, Libyca, 7 et 9; Hannibalica. oi. II avait déjà été employé par Hasdrubal à des levées de Gaulois (T.-L., XXIV, 42, 6); cf. p. 49o. 2. Tite-Live, XXIX, 5: XXX, 18-21; Silius, XVI, 26-27. Tradition différente chez Appien, Libyca, 23, 31, 32, 49, 34; chez Cornélius Népos, 23, 7, 4: S, 1. Cf. p. 499, n. 3. 3. Tite-Live, XXXI, 10,8, d'après lequel Hamilcar in iis locis de Hasdrubalis exercitu substiterat. Ailleurs (11, 3). il croit possible qu'il ait été un officier de Magon ; cf. Dion Cassius, XVIIL 38, 3, p. 276, Boissevain. 4. Appien, Libyca, 40, 44, 46, 47. 0. Gain proprio atque insito in liomanos odio accendunlur, T.-L., XXX, 33, 9. CONSÉQUENCES DE LA GUERRE POUR LA GAULE. 501 bien. Longtemps après Zama et la paixd'Hannibal, les Romains apprirent que ce général avait réussi, mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, à soulever toute la Circumpadane, les Ligures, les Boïens, les Insubres et les Cénomans eux-mêmes. Du premier coup, il avait pris la colonie de Plaisance, devant laquelle les trois Barcas avaient reculé. La guerre punique recommençait encore, comme des entrailles de l'Italie, avec les Gaulois pour champions (200)'. Mais Hamilcar fut battu et tué près de Crémone (200) -, et les Celtes, s'ils ne déposèrent pas les armes, ne luttèrent plus qu'en leur nom et sous leurs chefs. Leur sort était désormais séparé de celui de Carthage. XIV. — CONSÉQUENCES DE LA GUERRE F^OUR LA GAULE Ces dix-huit années de guerre punique n'avaient, en appa- rence, rien changé au sort de la Gaule propre. Hannibal, Hasdrubal, les Scipions, l'avaient parcourue, sans jamais s'y arrêter en maîtres. Les Gaulois demeuraient libres de se fédérer ou de se combattre, et Marseille, de trafiquer dans le pays. En réalité, c'étaient les destinées de cette contrée que la* guerre venait de fixer. Elle avait donné à Rome l'empire de l'Occident, et elle avait fait connaître son nom, son bonheur et sa puissance à tous ceux qui commandaient en Gaule. Les chefs carthaginois et les soldats celtes qui avaient franchi les mon- tagnes pour combattre les légions, avaient été également vaincus, et n'étaient point revenus. Les Romains demeuraient les maîtres au levant des Alpes, et ils le devenaient au sud des Pyrénées. Leur empire touchait le pied des montagnes qui ferment la Gaule. Marseille, jusque-là l'égale de Rome, ne pouvait plus paraître 1. Tite-Live, XXXL 10. La chronologie n'est point snre. 2. Id., XXXL 21. CL p. 490, n. 3, p. oUT, n. 2. o02 LA GUERRE D'HANNIRAL. que son a^^ent, son espion et son auxiliaire. C'était chez elle que l'^s envoyés du sénat s'étaient réfugiés avant la guerre; c'était de son port que Publius Scipion 'était parti pour combattre Hannibal, que Cneius son frère et Publius son fils étaient partis pour conquérir l'Espagne'. Ses guides avaient conduit le pre- mier jusqu'au camp des Carthaginois-; ses pilotes et ses trirèmes avaient accompagné le futur vainqueur de Zama jusqu'au delà des Pj'^rénées (211)*; ses envoyés ou ses hôtes avaient révélé au sénat les entreprises d'Hasdrubal *. Ampurias, sa fille espa- gnole, avait ouvert l'Ibério aux Scipions ^ et la rouvrira à Caton (195)*'. Des vaisseaux armés par elle servirent d'avant- garde à la flotte italienne dans les parages de la Catalogne et de l'Aragon ' ; et, dans la première bataille navale qui s'engagea entre Latins et Carthaginois, les navires grecs % par une habile 1. Cf. p. 461, 409, 474; Silius, XV, lO'J. 2. Cf. i>. W.) el 470. 'i. Quatre trirèmes marseillaises le suivirent ofjicii ca/^sa jusqu'à Ampurias (T.-L., X.XVI, 19, 13). 4. Cf. p. 497. 5. Tite-Live, XXI, 60. 2: 01, 4; XXVI, 19. il ; XXVlll, 42. 3; Polybe, 111, 76, 1; Silius, XV, 176. 6. Caton a fait escale à Port-Vendres C*,portus Pyrenœi], à Rosas, qu'il a réoccupée sur les Espajiiiois (à moins ijue castrlhiin, XX.XIV, S, 0, ne désigne une redoute indig-ène voisine et diiïériMite de la ville grecque), à Ampurias, où il a débanjué et d'où il est parti pour l'intérieur (T.-L.. XXXIV, 8, 9, 11). 7. Tite-Live, XXll, 19, .j (en 217); Pulybe. 111, 93, (i (iV/.); cf. Strabon, IV, 1, 3. S. Fragment de Sosylus (cf. p. 433. note), publié par Wilcken, Ilermes, XLI. 1906, p. 106-8. Je ne doute pas (lu'il ne s'agisse de cette première bataille, en 217, à l'embouebure de l'Ebre (Polybe, III, 93 et 96: Tite-Live, XXll. 19 et 20; Wilcken, j). 129 et s.). Voici en ([uoi consista la manœuvre : « Doublement grande fut la défaite des Cartbaginois. parce ([ue les .Marseillais éventèrent leur tactique. Les Phéniciens ont la coutume, s'ils ont rangé leurs vaisseaux en face de vaisseaux ennemis (jui leur présentent l'avant, de se mettre en mouvement rapide, comme pour l'aljordage, mais ensuite, d'éviter le choc, de s'engager entre les lignes, et enfin de se retourner, et de se rejeter alors vivement sur les vaisseaux ennemis, pendant ([ue ceux-ci sont encore devant eux en rang oblique.... Mais les .Marseil- lais, ayant disposé les vaisseaux du premier rang sur un front en face de l'en- nemi, avaient laissé d'autres navires en réserve à une distance calculée, et ces derniers devaient atlaiiuer l'ennemi au bon moment, dès (jue celui-ci aurait passé la première ligne et se serait retourné pour l'assaillir : cette première ligne gardant intacte sa position ['?J. •> — Pour que cette contre-manœuvre réussit, il fallait (|iic la réserve grecque demeurât dissimulée à l'ennemi, et je ne vois pas bien de ([iielle manière on arrivait à ce résultat. — Sosylus rapporte qu'elle fui utilisée à la bataille d'Artémisium en 480 (p. 119-127). CONSEQUENCES DE LA GUERRE POUR LA GAULE. 503 manœuvre, assurèrent la victoire à leurs alliés (217)*. Mais l'adresse des matelots de Marseille ne faisait qu'aggraver les fautes de ses politiques. Cette victoire livrait pour toujours aux Italiens les eaux et les rivages de la Méditerranée occidentale ^ Marseille et ses colonies ne sont plus que les seuils maritimes de l'empire de Rome. Celle-ci peut, quand elle le voudra, commencer la conquête de la Gaule. 1. Sosylus : nàaat ixàv S['.]açopwç rj'^-wviaavTO, TtoXù 3e [lâXiaô' al twv Ma'7(7a)t/)Twv, Tip^avTÔ T£ yàp uptoxat y.xï tt,; ô)>yi; eyr/aspia; a[t'jT[t]at xatéaTriO-av 'P[w]!JL[a]ioiç. Polybe ne parle pas du rùle des Marseillais dans la bataille, mais le remplace par un clofie général de leur conduite pendant toute la guerre (III, 93, 6 et 7); Tile-Live se borne à parler de leurs services comme éclaireurs (XXII, 19, 5), signalés du reste aussi par Polybe (III, 9o, 6). 11 est du reste également possible soit que Sosylus ait exagéré la part prise par les Marseillais, soit que Polybe et Tite-Live l'aient atténuée. 2. Tite-Live, XXII, 20, 3 : Una levi pugna loto ejus orœ mari politi erant. CHAPITRE XII LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS 1. Quelques causes de la domination romaine. — II. Occupation définitive de la Gaule du Pô. — III. Guerres contre les Geltibères. — IV. Guerres contre les Galates et les Celtiliyriens. — V. Caractère de l'Empire romain vers 150. — VI. Rapports du sénat avec Marseille et la Gaule. — VII. La Gaule laissée à elle-même. I. — QUELQUES CAUSES DE LA DOMINATION ROMAINE La guerre d'Hannibal avait mis aux prises les Romains, non pas seulement avec Carthage, mais encore avec les Gaulois des deux côtés des Alpes, avec les Ligures, les Espagnols, les Africains, les Grecs de Macédoine. Ils se trouvèrent en rapports de bataille ou d'amitié avec tous les peuples du monde méditerranéen. Par là même, elle leur avait inspiré le désir de conquérir ce monde. Ils venaient d'en abattre la puissance la plus ancienne et la plus redoutable. Leurs légions ou leurs ambassades étaient parvenues avec la même aisance à toutes les extrémités de la mer Intérieure, à Cadix, à Carthage et à Marseille, à Pergame et à Alexandrie. Jamais la grande force que l'Italie tenait de sa situation géographique n'avait été mise ainsi en pleine lumière aux yeux des maîtres de Rome. Parti de l'Orient, l'hellénisme avait préparé, dans les siècles 1. Amédée Thierry, livre 111, ch. 3 et 4; Contzen, Die U'andenmyen der Kclten, 1861; Mommsen, I, p. 665 et suiv. : tous les ouvrages cités chap. Vlll et IX. CAUSES DE LA DOMINATION ROMAINE. 505 précédents, l'unité morale des peuples méditerranéens'. Car- thage avait essayé, en commençant par l'Occident, de les sou- mettre à une domination commune^ Mais l'Italie, allongée au beau milieu de toutes les mers et de toutes les terres antiques, axe de ce monde d'autrefois, avait seule qualité pour en faire un empire. L'hellénisme, en Orient et en Occident, n'avait guère fait qu'effleurer des rivages. Il ne s'était jamais groupé autour d'un centre reconnu. Les poèmes d'Homère étaient pour lui comme une patrie idéale, où tous ses fils se retrouvaient; mais il leur manquait sur la terre une mère-patrie qui pût rallier leurs espé- rances et leurs cités éparses sur toutes les rives. Les Carthaginois, à la différence des Hellènes, relevaient d'une cité-maîtresse, admirablement située au carrefour central des eaux méditerranéennes. Mais cette cité n'était, sur le sol qu'elle détenait, qu'une sorte de camp retranché. Elle n'avait derrière elle que des populations étrangères ou hostiles, et la nature in clémente du désert; elle était, du côté de la terre, comme au bord d'un abîme, sans l'appui d'une nation pour renouveler ses forces et son courage. Home, au contraire, faisait maintenant corps avec l'Italie péninsulaire, dont le Tibre lui donnait la voie souveraine ^ A^'ant de chercher à devenir la maîtresse du monde, elle avait réussi à se donner pour patrie unique à tous les Italiens. Les guerres des Barcas avaient, en cela, complété et sanctionné son œuvre. Elles avaient groupé autour d'elle, contre des dangers communs, gaulois ou puniques, les villes de la péninsule. Au temps de la bataille de Zama, Rome, avec son simple nom de cité, avait déjà la force d'un empire compact, animé par une pensée nationale. Cet empire touchait et menaçait toutes les civilisations et 1. Cf. p. 193 et suiv., p. 390 et suiv. 2. Cf. p. 384 et suiv., p. 445 et suiv. 3. Cf. p. 194 et 200, 294-296, 444-445, 447-430. 506 LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS. toutes les barbaries méditerranéennes. Par Pise, son dernier port au nord-ouest, il surveillait les rivages ligures et celtiques, il protégeait Marseille, il conquérait l'Espagne, qui lui faisait vis- à-vis. De Rome, sa capitale, il ne fallait que trois jours pour débarquer à Carthage et maîtriser le détroit central. Prolongée en droite ligne vers le sud, la côte du port de Brindes semblait se continuer par celle du golfe de Corintlie, la route diagonale du monde hellénique. Enfin, cet empire qui portait le nom de Rome, avait, à la diffé- rence de l'hellénisme, la peur du morcellement, de la dispersion, des patries séparées. Toute nouvelle conquête, toute fonda- tion demeuraient unies à la capitale par un lien qui ne pouvait se rompre. Ce n'était pas une cité qui envoyait des essaims d'hommes autour d'elle, c'était un domaine très cohérent qui s'accroissait par des incorporations continues. Les colonies les plus lointaines, Rimini, Plaisance, Crémone, Pise, Aquilée, étaient moins des filleules de Rome que des postes d'avant-garde. Dès que la Sicile ou l'Espagne furent conquises, elles devinrent la chose éternelle du peuple romain, un morceau indéchirable de son empire. Aussi, lorsque prit fin la guerre d'Hannibal, les destinées du monde méditerranéen se trouvèrent fixées au profit de Rome. Au cours de ses premières conquêtes, Rome rencontra tous ceux des Celtes qui, dans les deux siècles précédents, s'étaient établis au sud des grandes chaînes de forêts ou de montagnes. II. — OCCUPATION DÉFINITIVE DE LA GAULE DU PO ' Il fallait d'abord assurer la sécurité de l'Italie contre les haines et les pilleries gauloises. La guerre conti nua en Cisalpine - entre les Celtes et les Romains, I 1. Voyez les livres indiqués p. 447. ii. 1, p. 304, n. 1. 2. Campagne do 201 contre les Boiens, T.-L., XXXI, 2, o et s. OCCUPATION DEFINITIVE DE LA GAULE DU PO. r>07 plus acharnée et plus meurtrière ([ue celle de la première con- quête et que celle de l'alliance punique'. Les Barbares, restés seuls sous leurs chefs nationaux, montrèrent le courage et la ténacité qui leur avaient fait si souvent défaut quand ils com- battaient avec l'appui de Gésates transalpins ou sous les ordres d'un Barca. Ce fut la véritable lutte pour l'indépendance. Elle dura douze ans (201-190). Au début, les trois grandes nations celtiques, Cénomans de Brescia, Insubres de Milan, Boïens de Bologne, s'armèrent de concert, associées même à la plupart des tribus ligures des Apennins (200-197) -. Puis, chaque peuplade agit pour son compte. Les Cénomans, qui avaient toujours le regret de l'alliance romaine et la jalousie de leurs riches voisins les Insubres, trahirent une nouvelle fois la cause commune (197) ^ et les légions purent commencer leur œuvre de destruction. Chaque année, une ou deux armées romaines passaient au nord des Apennins, et c'étaient chaque fois de grands massacres, les plus abondants que les f{omains eussent encore faits dans leur triste vie de conquérants*. — Il est vrai que les Gaulois furent aussi maladroits que possible. L'expérience de la généra- tion précédente ne leur servit de rien. On ne les vit jamais résister au désir d'un beau champ de bataille \ S'ils n'igno- raient pas que le meilleur moyen de rompre une légion est de la surprendre ou de la harceler ^ leur tempérament ne supportait 1. Cf. p. 448 et suiv., p. 489 et suiv. 2. Campagne de 200 contre Hamiloar (cf. p. 500-1), T.-L., XXXI, 10 et 21; cam- pagne de 199 chez les Insubres. XXXII, 7,.j; rien en 198; coalition de 197, XXXII, 29-31 (où Tite-Live, 30, 12, fait de nouveau intervenir Hamilcar, qu'il nous avait dit tué en 200, XXXI, 21, 18; XXXIIl, 23). Évidemment il a eu sous les yeux dilférents annalistes, mais surtout Yalérius Antias (XXXIII, 30, 13; XXXVI, 38, 6): nous n'avons, pour ces guerres, aucune source autre que Tite-Live et quelques frag- ments de Dion, qui le contredisent en partie: cf. Laulerhach, p. 31 et s. 3. XXXII, 30, 6 et s. 4. Les Romains le reconnaissaient eux-mêmes. Pecoruin in niodum consternatus ca?dunMT.-L., XXXVIII, 17, 6). 5. XXXllI, 36, 9; XXXIV, 46, 7 et s.; XXXV, 4, 7 et s. 6. XXXI, 2, 8; XXXIII, .36, 4; XXXV, 4, 2. 508 LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS. pas longtemps l'attente éveillée d'une embuscade ou les fatigues monotones des petits combats*. Sottement, ils s'offraient en masse aux coups des grandes armées consulaires ou préto- riennes. — Aussi, en deux rencontres, les Insubres perdirent 35 000 hommes en 197, 40 000 en 196 -; auxBoïens, on tua, dans une seule bataille, 8 000 hommes en 195, M 000 en 194, 14000 en 193, 28 000 même en 191 ^ : nous ne parlons pas de ceux qui furent pris ou égorgés dans le pillage ininterrompu des bour- gades et des campagnes *. Enfin, les Insubres acceptèrent le joug, et, comme ce fut cette fois sans arrière-pensée, on ne leur imposa point de colonies : pourvu qu'ils obéissent, on leur permit de vivre à leur guise, sur leurs terres et sous leurs lois. Au sud du Pô, au contraire, le pays fut incorporé de force et sans retour à l'empire et à la vie de Rome. Les Boïens avaient été exterminés avec un si grand soin qu'un de leurs vainqueurs se vanta de ne plus laisser derrière lui que des vieillards et des enfants °. Sans doute les derniers hommes préférèrent émigrer chez leurs congénères de l'Allemagne ^. En tout cas, les historié us de Rome diront désormais de ce peuple qu' « il avait disparu » ' : à sa place, une ligne de colonies fut échelonnée entre les Apennins et le Pu, Rimini, Bologne, Modène, Parme, Plaisance, Crémone; et la voie Émi- lienne, qui les réunit, devint le boulevard militaire de l'Italie romaine du côté de la Barbarie septentrionale (190-183) \ Dans le cours de ces guerres, les Romains avaient de nou- veau occupé Côme et atteint les contre-forts des Alpes (196)'; 1. Gens minime ad morœ tœdium ferendum patiens, XXXIII, 36, 8; XXXV, 4, 7. 2. Sans doute aussi 10000 en 194; XXX1I,30, 11 ; XXXllI, 36, 13; XXXIV, 46, 1. 3. XXXIV, 22, 1 ; XXXIV, 47, 8; XXXV, 5, 13; XXXVI, 38, 6. 4. XXXII, 30, 3; 31, 3; XXXV, 4, 2-3; etc. 5. T.-L., XXXVI, 40, 3. 6. Polybe, II, 33, 4; Strabon, V, 1, 6 et 10; cf. p. 380. 7. Caton 075. Pline, III, 116: T.-L., XXXVII, 47, 2; XXXIX, 33, 7. 8. En 190, rétablissement de Plaisance et Crémone; Bologne en 189; Parme et Modène en 183; XXXVII, 47, 2 et 37, 8; XXXIX, 33, 6; en 187, la via y^milia, XXXIX, 2, 10. 9. Tite-Live, XXXIII, 36, 14. OCCUPATION DÉPINITIVK UE LA GAULE DU PO. 509 et, le long- des cotes ligures, ils s'étaient avancés jusqu'à Vinti- mille, à quelques lieues en deçà des derniers caps que les Alpes projettent sur la mer (180)'. Mais le sénat et ses généraux n'eurent point le dessein de faire la conquête des vallées alpestres. Il y avait, dans le monde, bien des terres meilleures. Ils se bornaient, quand ils avaient besoin d'esclaves, à cerner à l'improviste les bourgades des montagnes : ces courses étaient un excellent exercice pour les légionnaires, et fournissaient l'appoint au butin des grandes guerres -. En revanche, si les Romains ne s'installèrent pas dans les montagnes, ils en interdirent formellement le passage aux Transalpins. Le sénat décréta avec une sorte de solennité que le temps des migrations était passé, et que le nom celtique ne devait plus s'étendre au sud des montagnes. En 186, douze mille Gaulois du Norique avaient franchi les Alpes Juliennes, et, ouvertement, sans violence, en hommes désireux de faire souche de peuples laborieux, ils avaient fondé d'abord une ville près de l'emplacement de la future Aquilée ^ Le terrain était désert : les nouveaux-venus déclarèrent aux Romains qu'ils ne demandaient qu'à le cultiver, et à vivre en paix avec eux. On les expulsa ignominieusement (183); et, comme ils avaient trouvé un bon site de ville, le sénat les imita, et fonda, dans cette région, la colonie d'Aquilée (181) ^ — C'était, après tout, une excellente précaution : car Aquilée gardait la descente du col de Nauporte, par où l'on arrivait du Danube et du royaume gaulois du Norique ^ ; et le bruit courait que Philippe de Macé- doine, reprenant par l'est le projet d'Hannibal, allait descendre 1. Tile-Live, XL, 41, 6 : Navibiis indc Postiimius ad visendam oram Ingaunoruin (Albenga) Intemeliorumque (Vintimille) Ligiirum processit. Les Intemelii devaient occuper la vallée de la Roya; les Ingauni, celle de la Centa. Cf. Lautorbach, p. 101-2. 2. Expédition de Cassius (en 171) contre les populi Alpini, voisins du Norique; T.-L., XLIII, 5, 2. 3. Tite-Live, XXXIX, 22, 6: 45, 6-7; 54 et 35; Pline, III, 131. Sansdoute d'après L. Calpurnius Pison. 4. T.-L., XXXIX, .55, 5; XL, 34, 2. 5. Ci. p. 377, n. 7, p. 298. 510 LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS. par cette voie en Italie, peut-être en entraînant tous les Celtes de la grande vallée (181) '. Cependant, quelque temps après, l'année même de la mort de Philippe (179), trois mille Transalpins s'aventurèrent encore en Italie : ils venaient, eux aussi, en suppliants, demandant simple- ment des terres et la faveur de servir l'Empire romain. Le sénat leur intima l'ordre de s'en retourner au delà des monts -. — Ce sont les derniers Gaulois qui aient franchi les Alpes à la recherche de nouveaux domaines : les premiers, avec Bellovèse, avaient conquis le pays plus de deux siècles auparavant; les descen- dants de leurs frères étaient écartés comme des mendiants impor- tuns. c( Que les peuples gaulois », avait proclamé le sénat en 183, « soient avertis d'avoir à garder chez eux la multitude de leurs hommes. Entre les Celtes et l'Italie, les Alpes forment une frontière presque infranchissahle : ceux qui oseraient aller au delà ne seraient pas mieux traités que ceux qui avaient les premiers frayé les cols des montagnes ^ » -^Mais, en disant cela, les séna- teurs s'interdisaient le désir de passer à leur tour les montagnes, et de conquérir au delà des plaines de la Celtique italienne. III. _ GUERRES CONTRE LES CELTIBÈRES De la même façon, leur politique en Espagne excluait tout projet d'intervention au nord des Pyrénées. Scipion l'Africain avait laissé Hasdruhal s'enfuir au delà des monts (208); il ne l'avait pas poursuivi en Gaule sur la route duPertus, mais, sur le côté méridional, il avait, disait-on, érigé le trophée de ses vic- toires, comme pour indiquer la limite que ne dépasserait pas l'amhition de Rome\ Et si Caton l'Ancien, qui eut à recom- 1. T.-L., XL, 21 el 22. Cf., à la date de 182, XL, 17, 8 : Fama crat Gallos Transal- pinos juventutem armare, nec in quam rrgionem Ilalix effusura se multitudo csset sciebatur. 2. T.-L., XL, 33, 3-6. Il est probable qu'il s'agit aussi de gens du Korique. 3. Tite-Live. XXXIX, 34, 11-12. 4. Silius, XV, 491-2; T.-L., XXYII, 20, 2. Cf. p. 49.>G. GUERRES CONTRE LES CELTIBÈRES. .il l mencer après lui la lutte contre l'Espagne (195), relâcha au nord des montagnes dans le port des Pyrénées (Port-Vendres?), il se borna à y rallier sa flotte, et ce fut à Rosas qu'il débarqua pour faire son premier acte de conquérant'. Cette conquête de l'Espagne, commencée la première année de la guerre punique (218), ne devait se terminer que deux siècles plus tard. Elle participa du caractère de la contrée ^ : les belles et fertiles vallées de l'Ebre et de l'Andalousie, les régions côtières de la Méditerranée, riches en jardins et en ports, furent les premières menacées : et, habituées à des hôtes et des maîtres étrangers, elles se défendirent mollement; les Romains rencontrèrent d'autant moins de résistance qu'ils s'avancèrent davantage vers le sud\ Il fallut plusieurs cam- pagnes pour soumettre les Ibères proprement dits, vieilles et fortes peuplades de l'Aragon et de la Catalogne \ Quelques semaines d'un siège hardiment mené suffirent à enlever Cartha- gène (210) '. L'antique Cadix, rompue depuis mille ans à toutes les dominations, accepta la nouvelle avec indifférence (206)® : Rome à son tour avait franchi les Colonnes d'Hercule et occupé la métropole de la mer Extérieure. Les seuls indigènes qui s'obstinèrent dans la lutte pour la liberté furent ceux des montagnes et des plateaux du Centre et du Nord, et, parmi tous, les Celtibères, qui occupaient le haut pays entre l'Ebre et les fleuves atlantiques ^ Ce mélange de Celtes et d'Espagnols avait produit l'espèce d'hommes la plus 1. Tite-Livc, XXXIV, 8. 6. 2. P. '208-200. 3. Voyez la soumission îles Turdétans (Tarlessus) el la conquête de l'Andalousie, en 214- (T.-L., XXIV, 41-42);^ de nouveau en 206 (XXVlll, 13-37): enfin en l!):i (T.-L., XXXIV, 17-1'J). Je parle de la résistance des indigènes. 4. Lacétans, Ausétans, etc., et surtout les llergètes, la grande et intelligente nation d'Ilerda et Huesca : campagnes de 218 (T.-L., XXI, 60-61); de 217 (XXII, 21); de 206 (T.-L., XXVIII, 31-34): de 195 (XXXIV, 11-16, 20-21). Sur ces peuplades, cf. p. 280, n. 2, p. 4ol, n. 4. 3. T.-L., XXVI, 42-46. 6. W., XXVIII, 37, 10. Cf., sur Cadix, p. 186-8, 108-200, 219, 38.3,443-6. 7. Cf. p. 306-7. 512 LA GAULE LAISSEE AUX GAULOIS. vaillante peut-être du monde antique'. Elle avait hérité de sa double ascendance l'emportement et la ténacité, un esprit très souple et un courage très froid, l'ardeur du cavalier et la solidité du fantassin -. A la différence des Gaulois, ces hommes étaient armés soit de lances ^ soit du glaive espagnol, court, acéré, merveilleusement effilé et trempée Rien n'était plus redoutable, même pour une légion formée en carré, qu'une troupe de Celti- bères s'élançant et attaquant en coin, et cette force, irrésistible à la fois par la dureté et par la vitesse, pénétrait et brisait tous les obstacles °. La situation et la nature de leur pays les rendaient plus redoutables encore. La Celtibérie, pauvre, âpre, hérissée de montagnes inégales , pleine de ravins et de broussailles, dépourvue de routes et de campagnes ouvertes, se prêtait aux embuscades et à ces rencontres de détail où se disséminait la force d'une légion". Celle-ci avait, sur ces hautes terres, tout à perdre et presque rien à prendre ^ Quand les Romains s'y aven- turaient, on les attendait dans les redoutables ' cachettes qu'offraient les gorges du Jalon et du Jiloca*. S'ils restaient dans les vallées d'en bas, sur l'Ebre, sur le Tage ou le Gua- diana, les Celtibères y descendaient alors, se mettaient avec entrain à piller les campagnes et assiéger les villes, qu'ils dominaient du haut des sierras de Moncayo ou de Cuenca, ces énormes donjons de guet de l'Espagne, et les camps des légion- naires, assaillis à l'improviste, souffraient d'abord mille dégâts ^ 1. Diodore, V, 33; cf. p. 306-7. 2. /(/.. V, 33 (Posidonius?): Polyhe, fr. 13. 3. Titc-Live, XL, 40, 7. 4. Polybe, fr. 14. 5. Tite-Live, XL, 40, 3. Celdberis concursare mos est, T.-L., XXVIII, 2, 7. 6. M., XXVIIl, 2, 8. 7. IJ., XL, 33, 9: cf. XXI, 43, 8. 8. Saillis Manlianus (en 180), T.-L., XL, 39-40; mons Chmnus (Moncayo) (en 179), XL, oO. 9. Bataille de Calagrurris sur l'Ebre, Calahorra, en 186 (T.-L.,XXX1X, 21); d'Ur- bicua en 182 (XL, 16i; d'.Ebura sur le Tage(?) et de Contrcbie sur le Jiloca en 181 GUERRES CONTRE LES CELTIBERES. 513 Il fallut près d'un siècle pour les soumettre. Lors de l'arrivée des premiers Scipions, ils avaient lâché Cartilage pour s'allier à Rome (217) ' ; puis ils revinrent à leur alliée de la veille (212) ^ Et longtemps ainsi, ils hésitèrent ou se partagèrent entre les chefs qui guerroyaient dans la péninsule ^ se vendant au plus offrant, mais le plus souvent mercenaires de la cause de la liberté, toujours fidèles en face de l'ennemi, désireux avant tout de se battre et de ne voir aucun maître près de leurs terres. A la fin, quand ils comprirent ce qu'étaient et ce que voulaient les Romains, ils ne cessèrent plus de les attaquer sans trêve ni merci, luttant, comme disaient les Anciens, « non pour la victoire, mais pour la mort » \ Quatre générations de préteurs et de légionnaires s'usèrent à les combattre, et ce fut seulement Scipion Émilien, le petit-fils du premier adversaire d'Hannibal, qui obligea au suicide militaire, dans Numance près de suc- comber, la dernière armée de Celtibères (133)'\ Mais des bandes de brigands tinrent longtemps encore la campagne ^ Quelque temps avant la chute de Numance (138-13(j), Junius Brutus avait parcouru la Lusitanie et les régions de l'Océan, et montré les manipules aux colonies celtiques du Guadiana ^ du Douro et de la Galice -. Tout ce qui portait ce nom au sud des Pyrénées devint, de fait ou de droit, sujet du peuple romain. Mais c'était au prix de massacres et de dévastations que les cinq siècles de la paix impériale ne pourront réparer. (XL, 30-33); d'Alcée près du Guadiana en 179 (XL, 48). Aucune de ces villes n'est regardée comme celtibéri(|ue jiar les narrateurs. 1. Tite-Live, XXII, 21, 7; XXIV, 49, 7; XXV, 32, 3. 2. Id., XXV, 33. 3. Cf. Tite-Live, XXXIV, 17 et 19. 4. Cum Celtiberis... uter esset, non uter imperarcl, C.icéron, Dt; officiis, I, 12, 38. 5. Appien, Iberica, 96-97; Tite-Live, Ep., 09; Fliu'us, I, 34 (II, 18), lo-17. 6. Cf. Appien, Ib., 99-100. 7. Il est possible que ces dernières aient été battues en 195 avec les Turdétans, leurs voisins et alliés ordinaires: T.-L., XXXIV, 17-19 ; cf. Polybe, XXXIV, 9, 3. 8. Appien, Iberica, 7.3-73; Tite-Live, Ep., o^ et 56. — Cf., sur la clironologie de ces guerres : Wilsdorf, Fnsti Hispaniarum, Leipzig, 1878; Kornemann, Die neue Livais-Epitonie, 1904, p. 63-68. T. I. — 33 514 LA GAULE LAISSEE AUX GAULOIS. IV. — GUERRES CONTRE LES GALATES ET LES CELTILLYRIENS A la même époque, les légions soumirent aussi l'Orient grec aux armes ou à la majesté de leur peuple. De la mer Adriatique au mont Taurus, le sénat s'arrogeait le droit de décider de la paix et de la guerre, de disposer de la terre, et de fixer des frontières. Sur ce sol, il rencontra encore des Gaulois. A l'intérieur même du monde hellénique, vivaient les Galates de Plirygie, dont r « humeur indomptable » était une gêne permanente pour Pergame et les Grecs asiatiques'. A la lisière septentrionale de ce monde, le pacifique royaume des Celtes de l'Hémus avait disparu (218?) ~; mais il restait dans ces parages les Scordisques et autres Celtillyriens du Danube, qui ne cessaient de menacer la Thrace et ses colonies grecques, et qui guettaient toujours le chemin du temple de Delphes ^ Les Romains eurent vite fait de débarrasser les Grecs de la crainte des Galates. En une seule campagne bien conduite, Manlius Yulso leur tua ou leur prit, sans combat sérieux, soixante mille hommes, parmi lesquels il y avait assurément beaucoup de misérables Phrygiens (189) '\ Il aurait pu en finir avec eux, comme ses prédécesseurs ou ses collègues avec les Sénons ou les Boïens d'Italie. Mais ces Gaulois étaient fort loin de Rome ; il y avait une exagération toute grecque à les croire 1. Inr/enia indomita, T.-L., XXXVUL 12, 3; cf. 4-6. Cf. p. 303-4. 2. Sous les coups des Thraces (Polybe, IV, 46, 4). Cf. p. 366 et 379. Les Aigosages en sont peut-être le débris (p. 299, n. 1). 3. Florus, L 39 (IIL 4): Appien, Illyrica, 4-5. Et peut-être aussi les descentes vers ITtalie et l'Adriatique, Plutarque. Paul-Émile, 9. 4. 40 000 ])risonniers, 10 000 morts à la bataille de l'Olympe contre les Tolisto- boiens (T.-L., XXXVllI, 23, 8-0, d'après Valérius Antias) ; 8000 tués sur 60 000 combat- tants à la bataille du mont Magaba contre les Tectosages (XXXVIlI, 26, 3; 27,6). 11 devait y avoir des Trocmes dans les deux armées (19, 2 et 26, 3). — Cf., sur cette guerre, Mommsen, I, p. 741 et s.; Contzen, p. 241 et s.: Robiou, p. 191 et suiv.; vanGelder.p. 229 et^uiv. ; Stœbelin. p. 03 et suiv. : Niese, Gcsc/uWiie, II, p. 7oO et s. I GUERRES CONTRE LES GALATES ET LES CELTILLYRIEXS. 515 très redoutables : au contact de la Phrygie, ils avaient perdu de leur rudesse, s'étaient montrés capables de travail et de culture ' . Au surplus, il était bon pour le peuple romain qu'il conservât une occasion de protéger les Grecs -. Lorsque les chefs galates vinrent demander à Vulso ce qu'il avait résolu à l'endroit de leur nation, il leur signifia seulement de vivre en paix avec les rois de Pergame, de ne point sortir des limites de leur territoire, de renoncera leur coutume d'errer en armes hors de chez eux'. La police de la Thrace et des routes de THémus fut plus malaisée à faire. Les Scordisques, à la différence des Galates, étaient demeurés des bandits de grande route. La race gauloise , on l'avu^, se diversifiait à l'infini suivant les peuples qu'elle rencontrait : mêlée aux Thraces, aux Illyriens et aux Scythes, elle produisait des vagabonds et des brigands d'espèce supérieur e ^ . Une sérieuse rencontre entre les Scordisques et les Romains eut lieu en 133, au sud de l'Hémus^; les Barbares vaincus ne repa- rurent que longtemps après cette leçon en deçà de la montagne qui bordait les domaines de Rome. Vers le même temps, les pirates ou brigands illyriens de l'Adriatique, qui étaient plus ou moins mélangés de Celtes, furent rejetés à l'intérieur des terres, et l'accès de la mer leur fut interdit (135) \ Mais, si le sénat protégeait contre les Gau- lois et leurs associés les rives désormais siennes des mers orientales, il les laissait, dans la vallée du Danube, vaguer, combattre ou travailler à leur guise. 1. Tout cela a été très bien montré par Manlius Vulso (T.-L., XXXVIII, 17). 2. Page 337. 3. Tite-Live, XXXVIII, 43, 1-2 {ut inorem vagandi cuin arinis finircnl). 4. Cf. p. .381-382. .j. Voyez chez Plutarque, Paul-Éinilc, 12, la description de ces Gaulois du Danube (Bastarnes), [j.iav Tr/vr,v [xs/etwvtc? àet |j.d(-/£T6a'. ; cf. p. 303, n. 2, p. 327, n. 6; Perdrizet, Bull, de corr. helL, XX, 181)6, p. 483 et s. 6. Tite-Live, Ep.,oQ. 7. Strabon, VU, 5, 6. 516 LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS. V. — CARACTÈRE DE L'EMPIRE ROMAIN VERS 150 En trois quarts de siècle, Rome venait donc de conquérir le monde méditerranéen : par la force ou la crainte elle tenait sous sa majesté Cadix, Carthage, Corinthe, Byzance et Pergame. Partout, ses généraux avaient trouvé des Celtes, et partout, ils les avaient attaqués, détruits ou soumis. Ce parti pris d'agression et de massacre s'expliquait par des motifs de sentiment et de prudence. Les Romains n'oublièrent jamais la première invasion des Celtes, qui laissait dans leur calendrier la tache indélébile du jour de l'Allia, et, sur l'Halys comme sur le Pô, ils croyaient encore que le Jupiter du Capitole réclamait sa vengeance. Mais, depuis qu'ils protégeaient les Grecs, ils avaient aussi épousé les rancunes de l'Apollon de Delphes, et ils les assouvirent contre les Gaulois de l'Orient. Ils passaient donc, aux yeux de ces Méditerranéens dont ils devenaient les maîtres, pour les ven- geurs invincibles des deux plus grands dieux. Le nom de Rome pénétrait ainsi partout, de toute la force qu'avait eue la peur des Gaulois ' : et c'était une manière pour elle de commander au monde '. Mais il était aussi d'une bonne politique de mettre un terme aux vagabondages de ces incorrigibles coureurs d'aventures. Tant qu'on ne leur aurait pas barré le chemin par une terreur décisive, Rome et ses amis ne seraient tranquilles ni sur le Tibre, ni sur l'Èbre, ni sur la voie Egnatienne de Macédoine, ni sur l'antique route Royale de l'Asie. Et dans les mêmes temps, par la victoire ou par un décret, on signifiait aux Trans- alpins, aux Celtibères, aux Celtillyriens et aux Galates, de n'avoir plus à sortir de chez eux. Un demi-million de cadavres 1. Cf. p. 293-296, 333-7. Universœ gentis iiifamia atqiie invidia, Tite-Live, XXXVIII, 47, 10; cf. 48, 1-2. 2. Cf. iMachabées, I, 8, 2. CARACTÈRE DE L'EMPIRE ROMAIN VERS 150. 517 OU d'esclaves, faits en moins de trente ans (200-179) ', sanction- nait cette décision. Les Romains fixaient donc les Pyrénées, les Alpes, l'Hémus, comme frontières de la Barbarie celtique. Ils ne songèrent pas, alors, à les franchir pour leur compte. Leurs domaines de l'Espagne, de l'Italie et de l'Orient suffisaient en ce temps-là à leur ambition. Rome se détournait des terres septentrionales. La conquête de Cadix ne donna pas aux marchands italiens la tenta- tion de refaire les voyages d'Himilcon et de Pythéas. Ils igno- raient sans doute le nom du premier. Quant à l'armateur marseil- lais, Polybe et ses contemporains le traitaient d'imposteur ou de romancier-. L'arrivée des Romains sur les côtes de l'Atlantique mit un terme aux belles aventures maritimes : la connaissance et la soumission des mers et des rivages du Nord furent une fois encore différées. Il résulta tout d'abord de la conquête latine que les hommes des contrées méridionales bornèrent leur horizon et replièrent leurs pensées sur eux-mêmes. Trois A'astes contrées péninsulaires, riches en biens de toute sorte, baignées par une mer commune, surveillées par des armées attentives, protégées par un rempart de montagnes ; — entre elles, une bordure maritime pacifiée, ouverte aux flottes de commerce et fermée aux brigands du Nord; — la Méditerranée comme trait d'union entre Rome, ses amis et ses sujets; — une hégémonie maritime appuyée par ses légions : — voilà ce qu'ont sans doute rêvé ces hommes qui, depuis Publius Scipion jusqu'à Emilien, se sont faits à la fois les rivaux de Garthage, les champions de l'hellénisme et les ennemis des Gaulois. 1. Je songe pour cette date terminale à la grande campagne de Gracchus contre les Celtibères (Tite-Live, XL, 50, 5), qui mit fin à la première période de la guerre contre eux. 2. P. 428-9. 518 LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS. VI. — RAPPORTS DU SÉNAT AVEC MARSEILLE ET LA GAULE Voilà pourquoi," depuis que Publius Scipion s'était rem- barqué derrière Hannibal en retraite (août 218)', près d'un siècle se passa sans que les Romains prissent pied dans la Gaule propre. La conquête du Languedoc et de la Provence n'eût pas été plus difficile que celle des âpres rivages de la Ligurie, et elle eût été beaucoup plus profitable. S'ils y renoncèrent, ce fut délibérément. Ce qu'ils demandent alors à la Gaule méridionale, c'est la sécurité des traversées entre les ports de la mer Tyrrhénienne et ceux de la mer Catalane, entre Cosa, Pise, Luna et Gênes d'une part, Rosas, Ampurias et Tarragone de l'autre. Que les rivages des deux golfes ligure et gaulois soient à l'abri des pirates, que leurs ports se présentent aux flottes alliées comme lieux de refuge ou de ralliement, qu'elles y trouvent des pilotes, des convoyeurs, des interprètes, des guides, des éclaireurs, des informateurs, des médecins- et le reste : et le sénat romain n'exi- gera, des hommes et des cités de la Gaule, rien de plus que ces services d'étapes. Marseille pouvait s'en acquitter à merveille ^ Elle était à mi- route entre Pise et Tarragone, devenues les deux grands ports militaires de Rome dans cette région maritime ; Nice partageait la distance entre elle et les Alpes; Agde, entre elle et les Pyré- nées. Ces trois villes grecques s'offraient, à une journée de navigation l'une de l'autre, pour réconforter les soldats malades de la mer ou les préteurs blessés par des bandits \ Le sénat laissait à Marseille, sur ce point, la police du rivage. Par là, il 1. P. 474. 2. Cf. p. 501-3, 519 et 521 ; Polybe, XXXIII, 7, 7; T.-L., XXXVII, 57, 2. 3. Cf. p. 56-7, 58-9, 400. 4. Titc-Live, XXXVII, 57, 2 (en 189); cf. p. 519 et 521. IIAPPOIITS DU SÉNAT AVEU MARSEILLE ET LA GAULE. 519 demeurait fidèle à son rôle de philhellène, et il s'épargnait en Gaule la peine et la dépense que cette police lui donnait le long de l'Adriatique. Par malheur, Marseille ne comprit pas que son véritable intérêt était d'écarter les liomains, d'agir par elle-même, et d'assurer à elle seule la tâche de cette surveillance. Soit par mollesse, soit jiar faiblesse réelle, soit plutôt qu'elle se laissât maintenant ai)sorber par le commerce de terre', elle se décla- rait incapable des grands efforts maritimes, et elle cherchait sans cesse à s'en décharger sur son alliée d'Italie. Elle paraissait ignorer l'histoire récente des cités grecques de l'Orient, devenues clientes et vassales de Rome pour avoir eu trop souvent besoin d'elle. La route de terre, par la Corniche, avait toujours été fort périlleuse. Un préteur romain s'y était aventuré en 189, pour se rendre par là en Espagne. Attaqué par les Ligures, il vit son escorte massacrée, et, presque seul, blessé et sans licteurs, il dut se réfugier à Marseille pour y mourir en terre amie -. Mais la route de mer n'était pas plus sûre. Enhardis par la défaite de Cartilage et l'incurie des Romains en Occident, les Ligures avaient formé une vaste entreprise de piraterie et écumaient toutes les mers, depuis le fond de leur golfe jusqu'aux Colonnes d'Hercule ^ Les Marseillais, débordés de toutes parts, annoncèrent au sénat qu'ils ne pouvaient plus garantir les routes contre les corsaires ligures, et les Romains durent confier à un de leurs officiers maritimes la c< tutelle de la mer », depuis la pointe de Sorrente jusqu'au rivage même de Marseille (181) \ Encore n'eurent-ils raison des pirates que lorsque Paul-Emile eut détruit leurs redoutes et massacré leur jeunesse, et qu'il leur 1. Cf. p. 408-413, p. 429, n. I. 2. Tite-Live, XXXVII, .57, 1-2. Cf., pour ces faits, Lauterbach, p. 88 et s. •3. Plutarque, Paiil-Émile, 6. 4. Tite-Live, XL, 18, 4 et 8. 520 LA GAULE LAISSEE AUX GAULOIS. eut enlevé toutes les barques à plus de trois rames (181)'. Marseille, désormais, était redevable à Rome de la sécurité de son commerce maritime. Le sénat, plus réservé que son alliée n'était prudente, ne pro- fita pas cependant des dangereuses avances qu'elle lui faisait; et pendant vingt-cinq ans, il ne donna pas de suite à ces pre- mières interventions. Quand il se décida, en 154, à écouter plus longuement les plaintes de la cité grecque, la manière dont il agit montra bien qu'il cherchait en Gaule la commodité d'une route et non pas une occasion de conquête-. En 154, les Ligures de la cote, entre Monaco et Fréjus, s'armè- rent contre les colonies marseillaises : Nice fut assiégée ^ Ce n'était sans doute pas la première année qu'elle souffrait de leurs attaques; mais jusque-là Marseille avait suffi à protéger les siens. Cette fois, afin de s'épargner des frais et des soldats, elle s'adressa au peuple romain : elle lui avait rendu assez de ser- vices pour qu'il l'aidât à son tour. Et ce fut une nouvelle maladresse de gens autrefois plus braves et plus habiles. Mais le sénat ne se pressa pas de faire la guerre : il se con- tenta d'envoyer tout de suite trois députés pour examiner la chose et faire entendre raison aux Barbares. Le vaisseau qui portait Romains et Marseillais jeta l'ancre près d'yEgitna (Cagnes?), place forte côtière de la tribu ligure des Oxybiens : c'étaient les ennemis ordinaires de Nice, comme les Déciates, à l'ouest, étaient ceux d'Antibes*. Les indigènes 1. T.-L., XL, 28; Plutarque, Paul-Émile, 6. Il s'agit surtout des Ligures d'Al- benga. 2. Le récit qui suit chez Polybe, XXXIII, 7 et 8; un simple résumé chez T.-L., Ep., 47; moins encore chez Florus, I, 19 (II, 3), 5. 3. Cela résulte de ty^v TtoXiopxiav (7, § 3), et la présence des Oxybiens permet de croire qu'il s'agit de Nice. 4. Outre la ville, il devait y avoir, près de là, un petit port : c'est, je crois, le « cros » (<■ grau? >•) de Cagnes (cf. p. 521). Leur position résulte du récit de Polybe, comparé à : Mêla, IL 76; Ptolémée, II, 10, 5; Pline, III, 35 et 47. Les Déciates doivent être les gens de Vallauris, Cannes et Grasse, entre la Siagne et le Loup (évèché de Grasse); les Oxybiens, ceux de Cagnes, entre le Var et le Loup. — On pense d'ordinaire, pour .Egitna, à Cannes (d'Anville, p. 35; Desjardins, I, p. 177). RAPPORTS D[J SÉNAT AVEC MARSEILLE ET LA GAULE. 52t sortirent de la bourgade au moment du débarquement : un des- trois Romains, Flaminius, avait déjà pris terre. Ils lui intimè- rent Tordre de s'en aller; et, comme il n'écoutait guère, on lui pilla son bagage, on jeta à bas deux de ses hommes, et on le blessa lui-même. Force lui fut de regagner son bord : le bateau leva l'ancre, et Flaminius alla faire soigner sa blessure à Mar- seille, où il fut, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, fort bien traité ' . Maintenant, c'était sa propre vengeance que le sénat devait poursuivre. Le consul Quintus Opimius vint par le rivage, et, le premier des Romains, franchit avec une véritable armée les caps alpestres du pays de Monaco-. Au delà de Nice et du Yar% près duquel il campa, il se trouva sur le lieu de l'offense, qui devait être celui du châtiment. yEgitna fut prise de force, ses habitants déclarés esclaves, et les coupables expédiés à Rome. Ce devoir accompli, il alla chercher, hors delà bourgade, le gros de la tribu, 4000 hommes. Ceux-ci auraient pu attendre leurs voisins lesDéciates, qui approchaient. Ils préférèrent combattre. Les soldats d'Opimius les culbutèrent du premier choc. Puis ce fut, quelques heures après, le sort de l'autre tribu. Les deux combats eurent lieu presque sur le même point (sur la route de Cagnes à Vallauris?)\ Les Romains vainqueurs ne traitèrent pas les Ligures de ce côté comme ils avaient traité ceux des Apennins; ils ne les prirent pas pour leur empire, eux et leurs terres. Mais ils laissèrent aux Grecs tout le profit durable de la victoire. Les territoires voisins de Nice et d'Antibes, sans doute yEgitna, son 1. 'EÔEpaTisijSTO p.STà lïao-riÇ £TTt|j.£).Eta;. 2. Cf. p. 6-7. 3. C'est le fleuve que Polybe (ou ses manuscrits) appelle xôv "Aupwva. 4. Il ne serait pas impossible que le principal oiipiduin des Déciates, qui se rendit après la bataille (Polybe. XXXIII, 8, 11 ; Mêla. II. 7G; Artémidore ap. Et. de Byz,, s. V. AExîriTov; Anonyme de Ravenne, IV, 28; V, 3), lut la localité actuelle de Biot. Le monument de Biot {Pev. des Et. anc, 1907, fasc. 1) ne me paraît pas cependant se rapporter à ces événements : il est, très évidemment, postérieur d'un siècle au moins. 522 LA GAULE LAISSEE AUX GAULOIS. port, et tout le littoral depuis Monaco jusqu'au golfe Jouan, furent déclarés domaines de Marseille. Pour plus de sûreté, les deux tribus furent désarmées, et condamnées à fournir à leur ennemi des otages périodiques ' ; probablement aussi, on leur interdit une fois pour toutes l'accès du rivage -, ainsi qu'on avait fait aux indigènes de l'Adriatique. Opimius prit ses quartiers d'hiver dans les bourgades du pays, puis il repartit. En appa- rence, Rome n'avait travaillé que pour la gloire et le bénéfice de Marseille. Aux yeux des Grecs, le prestige de la colonie phocéenne s'accroissait de toutes ces victoires et de cette alliance triomphale. L'hellénisme vivait trop souvent de mots et de sentiments : il crut ou voulut croire que Marseille, appuyée sur Rome, devenait une puissance mondiale. Des plus lointaines extrémités du monde grec, on rechercha son aide : les gens de Lampsaque sur l'Hel- lespont, tracassés par les Galates de Phrygie, allaient se plaindre à la fois à Rome et à Marseille, et sollicitaient de celle-ci un mot d'intervention auprès des Gaulois d'Asie : elle leur paraissait une médiatrice souveraine entre Hellènes et Barbares ^ En réalité, elle était beaucoup moins forte que dans le siècle où, complètement isolée, elle envoyait Pythéas à Cadix. La décadence, commencée pour elle à la veille de la guerre d'Han- nibal*, continuait lentement. Cette alliance intime entre deux États si dissemblables, une ville d'armateurs et un empire de soldats, ne pouvait aboutir qu'à l'humiliation ou à la ruine de la première. Il eût fallu, pour dissimuler l'inégalité des rôles, une générosité ou un tact dont le sénat n'était pas coutumier. Nous ne saA^ons pas de quel prix il a fait payer la blessure de son 1. Pulybe, XXXllI, S, 12. 2. Cf. Strabon, IV, 6, -3, qui parle d'un espace de 12 stades, environ un mille et demi (2220 m.), une lieue gauloise, que les Ligures devaient laisser libre sur le rivage : mais il n'est pas sîir qu'il s'agisse de ceux de cette région. .3. Dittenberger, Sylloge, 200 = 2= éd., 276. Cf. p. 408. 4. P. 444 et s., p. 501 et s. RAPPORTS DU SÉNAT AVEC MARSEILLE ET LA GAULE. 523 envoyé et la campagne de son consul : mais Marseille a dû, certainement, donner quelque chose en échange. En tout cas, c'étaient dès lors les Romains qui commandaient à Ampurias, à Carthagène et à Cadix; et, avec leurs Hottes de guerre, étaient arrivés partout leurs marchands. Les trafiquants italiens de l'Orient exploitaient déjà, avec beaucoup d'esprit de suite, les plus anciens marchés de la Grèce ^ ; ceux de l'Occident, en dépit de la politique sénatoriale, ne pouvaient regarder les gens de Marseille que comme des concurrents et des gêneurs, qui leur fermaient les bonnes routes du nord. Polybe nous raconte qu'un jour Scipion l'Africain interrogea les Marseillais sur les voyages de Pythéas, sur les chemins de la Gaule et les produits de l'Océan. Il ne put rien tirer d'eux ^ : les Grecs, cette fois, furent sur leurs gardes : mais d'ordinaire, ils ne surent pas assez se défier de ces proconsuls et de ces propréteurs qui faisaient toujours bon ménage avec les manieurs d'argent. Si ces marchands italiens n'arrivaient pas encore par mer sur les routes celtiques, ils pouvaient en tout cas les atteindre par les cols des Alpes. Polybe, au milieu du second siècle (133?), a traversé ces montagnes pour rechercher l'endroit du passage d'Hannibal : il a gravi le Cenis, le Petit Saint-Bernard ou le Genèvre, et il a reconnu que c'était chose très faisable*. Mais, s'il a eu le courage d'accomplir cette traversée, des Italiens de Milan ou de l'Etrurie ont pu l'avoir pour des gains plus positifs, et pour couper par le nord les voies commerciales des Mar- seillais^. 1. Cf. HomoUe, Bull, de corr. hrlL, VIII, 1884, p. 7."î et s. 2. XXXIV, 10, 6 (Straboii). Il s'agit, je crois, du premier Africain. 3. Polybe, III, 48, 12; cf. Guntz, p. 30 et s. Étant donné que les Salasses n'étaient pas encore soumis par Rome, et (jue, dans tout le cours de son récit, il ne veut citer d'autres peuples que les Allobroges, que son attention s'est toute fixée sur eux (cf. p. 455, note, p. 475, n. 2), il semble assez plausible 6 VI. Institutions politiques 360 VII. Les Celtes de Thrace et les Galates de Phrygie 366 VIII. La Celtique du Pô et du Danube 369 IX. Unité et diversité 379 T. 1. — 34 530 TABLE DES MATIERES. CHAPITRE X L'EMPIRE DE MARSEILLE I. Dangers de Marseille et ambitions de Carthage ; Himilcon . . 383 II. Victoires sur Carthage, les Etrusques et les Gaulois 390 III. Colonies marseillaises 396 . IV. Nature de l'empire marseillais 403 V. Commerce marseillais 406 VI. Pythéas et Euthymcne 415 VII. Des habitudes intellectuelles 429 VIII. Constitution et coutumes 433 IX. La belle époque du monnayage marseillais 437 CHAPITRE XI LA GUERRE D'HANNIBAL I. Décadence de l'empire marseillais 444 II. Guerres des Romains contre les Celtes italiens 447 III. Projets d'Hannibal, et du sénat 451 IV. Marche d'Hannibal du Pertus au Rhône 458 V. Passage du Rhône 464 VI. Montée vers le nord 469 VIL Chez les Allobroges 474 VIII. Rasse Maurienne 478 IX. Haute Maurienne 482 X. Le mont Cenis 485 XL Échec du soulèvement celti(iue 489 XII. L'invasion d"Hasdrubal. 494 XIII. Magon et Hamilcar 499 XIV. Conséquences de la guerre pour la Gaule 501 CHAPITRE XII LA GAULE LAISSÉE AUX GAULOIS I. Muelques causes de la domination romaine 504 IL Occupation définitive de la Gaule du Pô 506 III. Guerres contre les Celtibères 510 IV. Guerres contre les Galates et les Cellillyriens 514 V. Caractère de l'Empire romain vers 150 516 VI. Rapports du sénat avec Marseille et la Gaule 518 VIL La Gaule laissée à elle-même 524 1506-05. — Couloiiimicrs. luip. Pall BRODARD. — 9-07. N^ >"■ V > .JT ,^m'' MUifeW \^x ^^■--\^.À!' r*' m-^^tif^ i,^ ir' %.