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Les cartes et les livrets de poste qu'ils employaient leur firent commettre des erreurs matérielles que vint encore augmenter une éva- luation inexacte du stade. Dès le passage du Rhône, ils se trouvèrent égarés, et réduits aux expédients. Ce double exemple a-t-il découragé leurs suc- cesseurs? Toujours est-il que, depuis lors, on est retombé en pleine fantaisie. Les historiens ont désespéré d'atteindre la vérité par une mé- thode réguKère ; ils se contentent donc de cher- cher des indices dans la lecture de Polybe, ou même en dehors de lui : un mot, une phrase les frappent, sur lesquels ils bâtissent tout un système. S'agit-il de déterminer l'endroit où Annibal a passé le Rhône, point essentiel dont tout le reste va dépendre? Us ne tien- dront pas compte de la distance à Ampurias, dont la précision les gênerait, ou bien ils jugeront k propos de lui infliger une majo- ration. Ils choisiront pour base de leurs recherches une donnée assez élastique pour se AV\KT-PROPOfi. IX plier à tous leurs caprices ; celle-ci par exemple, que « le point de passage est k quatre marches de la mer. » Suivant quelle route comptera-t-on ces quatre marches, et quelle en sera la lon- gueur? On ne le sait pas, et la latitude laissée par une telle condition est si grande, que tous les points proposés, depuis Arles jusqu'à Pont- Saint-Esprit, y satisfont également. Plusieurs de nos historiens ayant fixé d'avance leurs vues sur Roquemaure ou Pont- Saint-Esprit, ima- ginent des marches énormes, et même des marches à vol d'oiseau ! Ils se justifient parfois en déclarant qu'ils ont tout calculé de manière à se pher aux indica- tions ultérieures de Polybe* Mais qu'arrive- t-il, au contraire? C'est que toutes ces solutions, étabUes en dehors des pre- mières données précises et solides de l'historien grec, se trouvent encore en contrs^diction avec les autres. Aucune d'entre eQes ne comporte, suivant les chemins ordinaires, un parcours de 2,600 stades entre le Rhône et la plaine itaUenne ; il faut supposer des montées et descentes quoti- diennes, des détours inexplicables, des unités de longueur inconnues, pour retrouver le chiffre de Polybe. Elles ne présentent pas, à X AVANT-PROPOS. i4oo stades environ du Rhône, une entrée ou montée digne de ce nom ; il faut qualifier de c( montée des Alpes » une côte insignifiante où la route s'élève doucement de 60 mètres pour redescendre aussitôt, et cela en pleine mon- tagne. Parmi les diverses conditions imposées par Polybe, les plus nettes sont les suivantes : Anni- bal a remonté le Rhône sur une longueur de 800 stades ; à son entrée dans les montagnes, il a combattu les Allobroges, dont il traversait le territoire, et il a pillé leur ville où il a trouvé i5o,ooo rations. Il a franchi les Alpes en un point d'où l'on voyait largement la plaine d'Italie, et à la descente, le chemin a passé non loin d'un glacier. Or, personne, jusqu'à ce jour, n'a trouvé moyen de faire parcourir à Annibal 800 stades le long du Rhône : on n'a pas craint de suppo- ser que tout ou partie de cette longueur peut se compter sur un affluent, Isère, Eygues ou Durance. On impute ainsi k Polybe des confu- sions indignes de lui. Il était également impossible de placer le combat contre les Allobroges et le pillage de leur ville sur le territoire que tous les géo- graphes leur attribuent. On leur suppose des AVANT-PROPOS. XI migrations invraisemblables, en sens inverse de celles qui pourraient être admises si tout ne prouvait qu'il n'y en eut aucune entre Annibal et l'époque de la conquête, etc. Les causes d'erreur qui ont égaré Deluc et Larauza n'existent plus aujourd'hui. Depuis les travaux de Dorpfeld, on sait que le stade grec est de i77",5o environ, et non de i85 mètres, comme le supposaient ces deux historiens. Cette valeur est en parfait accord avec le rensei- gnement de Strabon (VII, 7) d'après lequel Polybe comptait 8 stades i/3 dans le mille romain d'environ i48o mètres*. Nous dispo- sons, en outre, de cartes précises, de carnets d'étapes, de guides, etc., grâce auxquels nous ne pouvons commettre d'erreurs dans l évalua- tion des distances sur les routes modernes. Munis de ces éléments de travail parfaits, nous reprenons la comparaison des longueurs * Le stade de 8 au mille n'a été adopté qu'à partir d'Arté- midore, un demi-siècle après la conquête de la Grèce par les Romains, pour faciliter les relations entre les deux peuples. On n'attribue plus, aujourd'hui, aucune importance à la phrase de Polybe où il déclare que le chemin d'Espagne en Italie a été jalonné de 8 en 8 stades par les Romains. On y voit générale- ment une interpolation, postérieure à la réforme d'Artémi- dore ; d'autres savants estiment simplement que Polybe a voulu abréger le discours dans ce passage, où une précision extrême était superflue. XII AVANT-PROPOS. relevées sur la carte avec celles que nous indique Polybe. Quelle exactitude faut-il attribuer à ces der- nières? Polybe indique parfois, au cours du récit ou dans une digression géographique^ des distances en chiffres ronds, estimées d'une manière très vague. C'est une conséquence de l'esprit pratique dans lequel est conçu son ouvrage : il veut présenter h ses lecteurs des idées générales, et ne pas les égarer dans les détails ; il ne cite pas plus de chiffres précis qu'il ne nomme de petites localités. Parlant k des Grecs, il esquisse à grands traits la géogra- phie de l'Occident, donne les dimensions de l'Espagne, de la Gaule, en milliers de stades, évalue enfin le rapport de l'une a l'autre avec une approximation grossière pour n'employer que les nombres les plus simples. Tel n'est pas le cas pour la série des distances mesurées entre Gibraltar et l'Italie : elles sont données en centaines de stades, c'est-à-dire à cent stades près (17 à 18 kilomètres). Nous pouvons vérifier les trois premières, car nous en connaissons les extrémités : de Gibraltar à Garthagène, à Tortose, à Ampurias, le tracé des chemins est fixé par le terrain ; ceux que Polybe a connus ne diffèrent pas sensiblement AVANT-PROPOS. XHI de ceux que nous pouvons leur comparer. Or, nulle part nous ne trouvons un écart supérieur à lo kilomëtres entre le chiffre de Polybe et celui que nous relevons sur les meilleures cartes modernes ; le long de ces côtes escarpées , k travers les sierras, nous constatons que les mesures de Thistorien grec sont aussi exactes que le comporte Funité adoptée. Rien ne permet de supposer qu'il n'en doit pas être de même au delà d'Ampurias. Nous ignorons comment les mesures ont été prises, mais elles sont données ensemble, dans un para- graphe isolé du récit, et forment une série com- plète , homogène ; elles résultent assurément d'un travail unique poursuivi d'un bout à l'autre avec les mêmes moyens et la même conscience. Personne, du reste, n'a jamais songé à le mettre en doute, et les historiens qui sont partis de données vagues, toutes différentes de celle-ci, se sont astreints à mettre leurs solutions d'ac- cord avec ces chiffres si essentiels, au moyen de divers artifices que nous détaillerons. Nous prendrons donc les distances données par Polybe, telles quelles, pour point de départ de nos recherches, et nous les comparerons aux XIV AVANT-PROPOS. longueurs mesurées sur les diverses routes qui traversent le Rhône et les Alpes. S^il ne s'en trouvait pas une seule, dans le nombre, qui répondît à peu près aux chiffres de Polybe, il faudrait supposer une erreur gros- sière, abandonner tout espoir de résoudre la question sans y introduire d'hypothèses. Mais ce n'est pas ce qui se produit : les 1600 stades comptés a partir d'Ampurias nous amènent sur le Rhône non loin d'Arles, et il y a trois chemins qui, partant de là pour traverser les Alpes, répondent exactement aux données numériques de l'historien grec. L'un d'entre eux passe au col de Cabré, le second au Lautaret, le troi- sième remonte le Rhône, puis l'Isère et l'Arc pour passer au col Clapier*, non loin du mont Cenis. Les deux premiers ne satisfont pas aux diverses conditions qui résultent du récit de Polybe ; le troisième satisfait à toutes. Parmi ces conditions, il en est une sur laquelle nous insisterons, parce qu'elle fixe le col franchi par Annibal avec une précision absolue, et que c'est précisément ce col Clapier auquel nous ont conduit les chiffres : parvenu * Si Ton voulait passer par le mont Cenis, on trouverait environ 35 kilomètres de trop. AVANT-PROPOS. XV au col, Annibal a vu et montré à ses soldats les plaines du Pô. • On croit souvent qu'il s'agit ici de quelque indication vague, peut-être purement pitto- resque. Mais rien ne serait plus contraire à l'es- prit de Polybe ; du reste, il a été sur les lieux mêmes vérifier l'exactitude des chroniques, et après cette visite, il s'exprime en termes précis et formels. Il remarque la disposition spéciale des montagnes autour de ce col, disposition qui permet d'apercevoir « toute l'Italie » encadrée entre deux forteresses naturelles ; il fait obser- ver qu'Annibal trouvait là « une occasion unique » pour jouir de ce spectacle : qu'il a fait sonner l'assemblée, montré du doigt la plaine, indiqué dans le lointain le chemin de Rome. Tout cela est net, positif, détaillé, sans emphase, et bien vivant. Après un témoignage pareil, faire passer Annibal au mont Genèvre ou au Petit Saint -Bernard, d'où la vue ne plonge que dans des gorges afiFreuses, ou au mont Genis, qu'un cirque de montagnes en- ferme complètement, ce serait déclarer que Polybe ne mérite aucune créance ; ce serait le supprimer sans plus de façons, et dès lors on pourrait aussi bien conduire Annibal en Italie par le Tyrol que par la Ligurie. Ge ne serait XVI AVANT-PKOPOS. plus de rhistoire, et toute discussion devien- drait une pure comédie. Devant un renseignement aussi ferme et aussi décisif, les historiens d'Annibal n'auraient jamais dû se croire en possession de la vérité, qu*ils n'eussent découvert un col offrant ce spectacle unique dont parle Polybe. Ils ont préféré continuer leur jeu d'interprétations et d'hypothèses, et c'est seulement vers 1880 que le colonel Perrin a signalé le col Clapier. C'est le pas le plus considérable, on peut même dire le seul, qu'ait fait la question depuis deux mille ans * . Les systèmes établis avaient tant de force que l'on ne se rendit pas unanimement k l'évidence. Cependant la nouvelle solution compta bientôt de nombreux partisans : M. Soltau et le lieute- nant Azan ont, dans leurs ouvrages, admis le passage par le Clapier. Des officiers de nos troupes alpines, et notamment le capitaine Card et M. le commandant Lemerle, ont étudié la question sur place, mais leurs travaux sont malheureusement restés inédits. On a éprouvé * Nous aurions voulu donner ici une photographie de l'ad- mirAble panorama dont on jouit au Clapier; mais il fallait s^avancer de 100 mètres en territoire italien, et les autorités ilalionnes, à tous les degrés de la hiérarchie, nous ont interdit de franchir cette distance avec un appareil photographique. AVANT-PROPOS. XVII quelque répugnance à accepter ce col Clapier, qui était presque inconnu ; le sentier décrit par le colonel Perrin est des plus difficiles, mais ce n'est pas là celui qu'Annibal a pu suivre : le chemin qui descend vers les granges de Tuglia (Quatre-Dents), en longeant le pied du glacier d'Ambin, répond au contraire exactement à la description de Polybe, et une ancienne chaussée pavée, peut-être une voie romaine, prouve que ce passage a été fréquenté dans des temps très reculés. S'il a l'inconvénient d'exiger une ascen- sion plus longue d'une heure que celle du mont Genis, il le compense amplement en faisant gagner une grande journée de marche sur le trajet de Modane à Suse. Enfin le Clapier n'est pas seulement remar- quable par ce panorama unique sur la plaine Nous ne pouvons donc pas donner ici la preuve matérielle de ce que nous affirmons après le colonel Perrin. De nombreux savants d*outre-Rhin visitent annuellement le Clapier; nous souhaitons que Tun d'entre eux obtienne enfin la permission qui nous a été refusée. Nous tenons à dire, néanmoins, que, si prévenu que nous fussions par les témoignages du colonel Perrin et du lieutenant Azan, nous avons été à notre tour sur- pris, émerveillé. Ce n'est pas un lambeau de plaine qu'on aperçoit, mais bien, comme le dit Polybe, « toute l'Italie », et Ton peut deviner dans l'Apennin ligure la route d'Étrurie, c'est- à-dire de Rome. Les montagnes de Drubiaglio et de Sant; Ambrogio encadrent le débouché comme deux forteresses, et les ruines qui couronnent celle-ci rendent plus sensible encore la comparaison de Polybe. XVm AVANT-PROPOS. d'Italie : c'est encore le seul auquel puisse s'appliquer, à la montée, le per invia plerdqued errores de Tite-Live, et le seul qui, du côté de la descente, se prête à toutes les exigences du récit. Or, ce col Clapier, qui a le monopole exclusif de répondre à toutes les conditions voulues, se trouve être celui auquel nous avaient conduit les chiffres de Polybe, Quand nous avons déterminé l'itiné- raire d'après les trois distances comptées depuis Ampurias jusqu'en Italie, nous n'avons fait intervenir en aucune façon les détails topogra- phiques et les incidents du récit ; nous les avons absolument ignorés. Et voici que tous ces détails se présentent à point nommé sur le parcours déterminé d'après les distances ; C'est le trajet de 800 stades le long du Rhône, et non de ses affluents ; c'est l'arrivée chez les AUo- broges précédant de peu l'entrée en montagne ; c'est la grande ville allobroge qui se trouve identifiée avec Grenoble. Une bataille a heu en Maurienne, et c'est précisément au point le plus remarquable de la vallée, mihtairement parlant, carrefour et défilé si importants qu'on y a éta- bli, de nos jours, un fort d'arrêt. Nous n'avons à supposer aucune modification à la géographie politique et physique de la Gaule, et les localités qui ATANT-PROPOS. XIX ont joué un rôle important dans la marche d^Annibal sont celles qui le joueraient encore aujourd'hui. Il est évident, d'après ce qui précède, que, pour déterminer le chemin d'Annrbal par la méthode que nous avons employée, il sufBrait à la rigueur de connaître la valeur du stade grec, et d'avoir de bonnes cartes. Mais si Ton veut compléter la discussion, apprécier les arguments qui peuvent être proposés en faveur des diverses solutions, il faut connaître plus ou moins sommairement les sources et les procé- dés de travail de Polybe et de Tite-Live, le degré de confiance que mérite chacune de leurs indications ; il faut aussi quelques notions sur l'état physique, la viabilité, la population des pays qu'Annibal a traversés. Les» historiens citent, en général, les détails qui intéressent directement leur système et qui, présentés seuls et de la manière voulue, prédisposent en leur faveur. Nous avons tenu à agir autrement et à donner d'abord un aperçu général de toute la région rhodanienne ; nous avons résumé ensuite les idées les plus ordinairement admises sur les textes et la méthode historique de nos auteurs, et nous n'avons abordé la discussion du pro- blème « Annibalien » qu'après avoir mis le XX AVAKT-raOPOS. lecteur au fait de tout ce qui pouvait Féclairer. Nous n'étions certes pas en état de traiter ces questions avec la science désirable, mais nous n'avons pu trouver d'ouvrage français existant où elles le fussent; nous n'aurions pu nous référer à aucun livre connu. Il a donc fallu combler cette lacune de notre mieux, et, après tout, une érudition plus profonde n'aurait peut- être pas ici d'avantage bien sensible. Les traductions de Polybe et de Tite-Live sont assez infidèles ; nous donnons celles des chapitres qui nous intéressent, imprimées en un fascicule à part afin qu'on puisse les con- fronter avec le texte. Gomme il n'est pas une expression de nos deux auteurs sur laquelle on n'ait épilogue, nous les avons rendues très litté- ralement, sans aucun souci d'élégance. Tous les historiens d'Annibal prétendent faire mieux que leurs prédécesseurs et avoir le privilège de la vérité ; nous n'échapperons pas à la loi générale, et comment aurions-nous entrepris ce travail, si nous ne pensions pas soutenir une thèse juste? Nous croyons pour- tant que le chemin d'Annibal n'a pas, en lui- mÊme, assez d'importance pour soulever tant de polémiques. Ce que nous voudrions voir rejeter définitivement, ce ne sont pas les solu- AVANT-PROPOS. XXI lions différentes de la nôtre, à laquelle nous n'attachons aucun prix, mais des méthodes funestes, des procédés de raisonnement vicieux, qui ne devraient plus trouver place dans les travaux historiques, et qu'on tolère dès qu'il s'agit de cette question légendaire*. 1 Nous adressons nos plus affectueux remerciements à notre camarade Azan, qui nous a initié à cette question passionnante, et qui, malgré nos divergences d'opinion, nous a prêté jusqu'au bout le plus précieux concours. BIBLIOGRAPHIE Nous ne pouvons songer à donner une bibliographie complète de notre question. Nous renvoyons à celle que H. le lieutenant Azan a donnée à la suite de son Annibal dans les Alpes, et qui, déjà très nombreuse, ne contient pourtant pas les innombrables plaquettes, articles de revues, etc., consacrés au même sujet. Nous nous borne- rons à indiquer les plus intéressants ou les plus caractéris- tiques de ces ouvrages, et notamment ceux que nous avons cités. Nous appelons particulièrement l'attention sur les deux livres du colonel Perrin, dans lesquels le Clapier fut signalé pour la première fois, et qui donnent la description la plus minutieuse et la plus fidèle qui soit de la région alpine ; celui de M. Osiander, qui unit une verve brillante à la plus prodigieuse érudition ; enfin celui du lieutenant Azan, que nous avons déjà cité, et qui abonde en rensei- gnements utiles. Pour les questions générales que nous avons abordées à l'occasion de Thistoire d' Annibal, il va de soi que leur bibliographie pourrait s'étendre à Tinfini. Nous nous bor- nons à noter les ouvrages que nous avons consultés et dont nous ne rappellerons pas les titres complets lorsque nous aurons à les citer. Nous n'indiquons aucune édition spé- ciale pour les auteurs grecs ou latins que nous avons uti- lisés, Strabon, Pline, Florus, etc. Polybii hùtorimy Recensnit, apparatu critico instmxit F. Hultsch. Berlin, Weidmann (t. I et II, 2« édit., 1888-1892 ; t. III et IV 1" édit., i870-i872). XXIV BIBLlOGRAPfflE. Tili-Livi ah urbe condita libri, erklôrt von W. Weissenborn, in-8% 4« édit. Berlin, Weidmann, 1871. TopogrufJne et défense des Alpes françaises^ par le colonel Perkin, 1 vol. in- 8». Périgueux, 1894. Marche d'Annibal des Pyrénées au Pô, et description des vallées qui se rendent de la vallée du Rhône en Italie, par le colonel Pbrrin, 1 vol. in-8». Paris, 1887. Du Saint-Gothard à la mer. — Le Rhône : Histoire d*un fleuve, par Ch. Lenthéric, ingénieur en chef des ponts et chaussées, 2 vol. in-8». Paris, Pion, 1893. Les Villes mortes du golfe de Lyon, par Ch. LfeNTHÉRic, 5« édit., 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1889. La Région du bas Rhône, par Ch. Lenthéric, 1 vol. in-12. Paris, Hachette, 1881. La Grèce et IVrient en Provence, par Ch. Lenthéric, 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1878. La Provence ancienne et moderne, par Ch. Lenthéric, 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1880. E. Desjarbins, Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, 4 vol. in-8». Paris, Hachette, 1876-1892. E. Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. H : lia France, 1 vol. in-4«. Paris, Hachette, 1877. Statistique du département des Bouches-du-Rhône, par le comte de Villeneuve, 4 vol. in-4» et atlas. Marseille, 1821-1826. C.-J. César, Guerre des Gaules, traduction nouvelle par Justin Bellanger, 2« édit. Paris, Fontemoing, 4897. aXXixojv Su-p-paçsiç *EXXt)vixoi, extraits des auteurs grecs concer- nant la géographie et l'histoire des Gaules, texte et traduction publiés pour la Société de Thistoire de France» par Edmond Cougny, 6 vol. in-8». Paris, Renouard, 1878-1892. A. LoNG^ON, Atlas historique de ia France depuis César jusqu'à la mort de Charles V (1380). Paris, Hachette, 1884. J. Gow et Salomon Reinach, Minerva, 1 vol. in-8o. Paris, Ha- chette, 1891. Histoire de France depuis les origines jusquà la Révolution, publiée sous la direction de M. E. Lavisse : Tome !«' : I. — Tableau de la géographie de la France, par M. P. Vidal DE LA BlacheJ vol. in-8*. Paris, Hachette, 1902; Tome I«' ; U. — Les Origines; la Gaule indépendante et la Gaule romaine, par G. Bloch, 1 vol. in-8<». 1901. D*Anvillk, Notice de l'ancienne Gaule, tirée des monuments romains, 1 vol. in-4'. Paris, 1760. .BIBUOGRAPHIE. XXV HiRSCHPEiD, Inscriptiones GaUiœ Narboneruù latinx, i vol. iQ*i^. Berlin, 1888. 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In wie weit hat lÀvius den Polybias als Eauptquelle henutzt? vom Gymn. lehrer MiCHABL(EinladungschriftzuderFeierdes Schrô- derschen Stiflungsactus im Gymnasium zuTorgauam ITApril 1859), broch. in-4». Torgau, 1859. Kritische Untersuchungen ûber die Quellen des Livius ins XXL und XXI L Buchf von Garl Bôttchbb (Separatabdruck aus dem fûnflen supplementband der Jahrbûcber tûr Glassische Philo- logie), 1 vol. in-8o. Leipzig, Teubner, 1869. H. Tainb, Essai sur Tite-Live, 1 vol. in-lî. Paris, H chette, 1856. De Polybii fontibus et auctoritate disputatio critica, par J.-M.-J. Va- LBTON. Utrecht, Leeflang, 1879. Quibus auctoribas in bello hannibalico enarrando usus sit Dio Cassius, symbola ad cognoscendam ratiônem, quae inter Livium et Polybium hujus belli scriptores intercédât. Diss. hist. quam ad s. in ph. h. auct. ampl. ph. ord. in a. litt. univ. Fr.-G. rhe- nana r. imp. scr. M. PosNkR. Bonn, 1874. PlBRRON, Histoire de la littérature grecque^ 14* édit. Paris, Hachette, 1896. De Polybii vita et itineribus quœstiones chronologicœ, diss. in ph. quam cens, et auct. ampl. ph. ord. in a un. lipsiensi ad s. in ph. h. r. cap. conscripsit H.- M. Wbrnbr. Leipzig, 1877. XXVI BIBLiaORAPHIB. De Polybii geographia, diss. in ph. quam cous, et tuct. ftmpl. ph. ord. in a. univ. litt. Fr.-G. ad s. in ph. tu r. cap. die M. octobris A. 1875 H. in publico defendet scr. M.-CL-P. Schmidt, Berlin, 1878. De Poiibii re geographica^ diss. in ph. quam cons. et anot. ampl. ph. ord. in ac. Fr. halaasi cum vitebergensi conis. ad. s. in ph. h. r. cap. def. H.-B. Magdeburg. Hal, 1878. Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens pour servir de base à Thistoire de la géographie ancienne, par P.-F.-J. G068BLIN, 4 vol. in-4<*. Paris, de Timprimme de la République, an yi. Der Hannibalu}eg, nen nntersucht und dnrch Zeichnungen nnd - Tafeln erlantert, von W. Osukdbr, 1 vol. in-8*. Berlin, Weid- mann, 1900. Le vie délie Alpi occidentali negli antichi tempi, rioerche e studi pubblicati su documenti inediti da L. Yaccaroné, 1 vol. in-8<*. Torino, tipografia éditrice 6. Candeletti, 1884. Le vie délie Alpi Coue, Graie et Pennine^ da L. Yaccaeonb. Torino, 1889. Histoire critique du passage des Alpes par Annibal, dans laquelle on détermine la route qu'il suivit depuis les frontières d'Espagne jusqu'à Turin, par feu M. J.-S. Laiauza, ancien maître de con- férences à rÉcole normale, 1 vol. in-8*. Paris, 1826. Histoire du passage des Alpes par Annibal, par J.-A.db Luc, i vol. in-80. Genève, 1818. Dissertation sur le passage du Rhône et des Alpes par Annibal, par F. D'Ua»Aif, 3» édit., 1 vol. in-8«. Paris, 1821. Histoire d'Annibaly par le colonel Ubnnebert, S vol. in-8*. Paris, Imprimerie nationale, 1870-1878. Annibal dans les Alpes, par le lieutenant P. Azan. Paris, Picard, 1902. FuCHS, Hannibals Alpenùbergang, Wien, 1897. «PP^WfWfBifP CHAPITRE PREMIER LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE I. — Géographie physique. Nous ne pouvons discuter les relations, trop peu explicites, de Polybe et de Tite-Live, sans avoir décrit, tant bien que mal, le pays qu'Annibal a traversé. Si incomplète que soit notre connaissance de la Gaule ancienne, les quelques faits positifs que nous pouvons grouper sufBront, du moins, à donner une idée approxi- mative du terrain, des hommes et des ressources de la région. Faute de commencer par là, les historiens d'Annibai tiennent le lecteur à leur merci, lui révèlent les rivières, les peuples et les villes au moment et dans la mesure voulus; ils le laissent ou le font raisonner dans les hypothèses les plus diverses. Tantôt on croirait que rien n'est changé depuis deux mille ans, que les armées marchaient avec les mêmes dispositions tac- tiques, les mêmes moyens de transport qu'aujourd'hui ; que les fleuves et les rivières avaient strictement le i s CHAPITRE PREMIER. même régime, les mêmes bras passant dans les mêmes Jits et entourant les mêmes îlots. Tantôt, au contraire, on imagine que le monde a été bouleversé : on fait accomplir, depuis Tan 200 jusqu'à nos jours, c'est-à- dire dans une partie des temps historiques, la presque totalité des phénomènes physiques attribuables à Fen- semble de la période quaternaire : les fleuves se sont ouvert de nouvelles vallées; les mers ont d'autres rivages. Et surtout, l'erreur la plus commune, Terreur instinctive, presque universelle, c'est de confondre Annibal marchant de Narbonne à Turin avec Stanley dans les ténèbres de f Afrique, de considérer la Gaule comme une immense forêt viei^ peuplée de tribus sauvages et nomades, sans ressources et sans voies de communication. Un jour nous assistons, avec le colonel Hennebert, au travail de Tétat-major carthaginois dans la mairie de Grenoble : sur des cartes hypothé- tiques, on règle de grands mouvements d'armée ; ou bien, avec la plupart des historiens, nous suivons le Rhône entre Pont-Saint-Esprit et Roqueraaure, et nous scrutons les bancs de sable nés d'hier, nous comptons les jeunes peupliers pour choisir ceux qui répondent aux descriptions de Polybe et de Tite-Live. Une autre fois, en revanche, on nous fera voir le Rhône remontant les terrasses de Charpbéry ou rencontrant la mer aux portes d'Arles, et le colonel Perrin jugera teJs fonds de vallée impraticables pour Annibal parce qu^il faudrait y supposer une route frayée, chose invraisemblable, paraît-il, pour l'historien qui nous a révélé le passage périlleux du Clapier. La vérité, selon l'usage, se trouve entre les deux. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE 3 Ce n'est ni la Gaule savante du colonel Hennebert, ni la Gaule vierge du eolonel Perrîn que les écrivains ancaeos, les géographes et les archéologues nous font connaître, mais un pays qui, pour n'avoir pas le degré de civilisation de la France moderne, n'en possède pas moins une industrie, une activité agricole et commer- ciale, une viabilité très développées. Ce n'est pas là seulement ce que nous aurons à montrer. Pour assurer au lecteur Vintellîgence de la question, la pleine faculté de contrôle et de critique, il faut lui fournir d'avance les renseignements que nous possédons sur la topographie et sur les dénominations géographiques, sur les villes et sur les peuples établis entre les Pyrénées et les Alpes. Il faut préciser avec soin ce qui est certitude, ce qui n'est qu'hypothèse, et surtout ce qui doit limiter le champ des hypothèses, car il leur est arrivé de passer toutes les bornes. Lorsqu'on essaie de s'imaginer, diaprés le terrain même, ce qu'a pu être la configuration de notre pays à l'époque romaine ou gauloise, on est tenté de s'exa- gérer les changements survenus depuis vingt siècles. Les flancs des vallées offrent des traces manifestes d'érosion ; les plaines sont recouvertes d'alluvions « récentes », et Ton voudrait presque affirmer qu'éro- sions et dépôts se sont produits dans les temps histo- riques. A vrai dire, il faut se montrer infiniment circonspect dans ces sortes d'études, et il vaut beau- coup mieux, tant qu'il s'agit des temps historiques, s'en tenir aux faits historiquement démontrés. Les éludes géologiques auront l'avantage de nous indiquer 4 CHAPITRE PREMIER. dans quel sens les phénomènes physiques ont modiQé le sol ; les documents historiques serviront à établir des limites, des points de repère précis à des époques déterminées. 11 est constant, par exemple, que la physionomie des montagnes et le régime hydrographique ont été pro- fondément transformés pendant les temps historiques, et par le travail de Thomme. Son œuvre a consisté ici en déboisements, livrant les montagnes sans défense à l'action des eaux, changeant les rivières en torrents, les desséchant souvent, raréfiant les pluies, appau- vrissant le pays et le dépeuplant. « On peut regarder comme certain, dit M. Lenthéric, que l'écoulement général des eaux était beaucoup plus régulier, les pluies annuelles plus abondantes, le climat, par suite, plus égal. Les eaux suintaient à tra- vers les ; feuilles mortes et le chevelu des racines, descendaient souterrainement dans les bas -fonds, jaillissaient de distancé en distance en fontaines ferti- lisantes, et alimentaient ainsi graduellement les rivières et les fleuves, dont les niveaux étaient sensiblement plus élevés, les débits plus abondants et surtout plus réguliers. » Dans quelle mesure cette situation initiale s'était-elle maintenue lors du passage d'Annibal? « L'action destructive de l'homme s'était déjà fait sentir à l'époque de la conquête romaine. On ne saurait toutefois mettre en doute que la plupart des coteaux qui bordent le Rhône et toutes ses vallées latérales sont longtemps restés presque entièrement boisés, et que les grandes pentes de la région montagneuse des LA RÉGION BHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 5 Cévennes et du Vivarais, et toutes les croupes des Alpes dauphinoises et briançonnaises étaient couvertes d'une magnifique végétation forestière *. » L'introduction de la vigne par les Romains occa- sionna plus tard les premiers défrichements sur les coteaux ; mais, avant la conquête, on n'avait déboisé que les plaines, ce qui présentait moins d'inconvénients. ce Comme culture générale, la vallée ne différait pas essentiellement il y a vingt siècles de ce qu'elle est aujourd'hui Tout le long de la vallée du Rhône, depuis Lyon jusqu'aux marais d'Arles, toutes les plaines riveraines étaient ensemencées de blé; quel- quefois, mais plus rarement, d'orge et de millet*. » Aussitôt après la conquête, le déboisement s'étendit si vite, que les Romains durent faire des lois pour l'arrêter*. Le mal commençait donc à se produire, mais on n'en sentait pas encore les conséquences désastreuses : « A l'époque où Annibal franchit les Alpes, dit le colonel Perrin, ces contrées étaient excessivement peuplées ; on peut s'en convaincre par le chiffre des prisonniers salasses que Varron fit vendre après sa victoire*. Une grande partie des pentes que nous voyons aujourd'hui dénudées, étaient couvertes de forêts ; le climat devait être plus doux, et les plateaux ravinés, déchirés, privés maintenant de toute végéta- * Ch. Lknthéric, Le Rhône, t. II, p. 73. « Ibid., p. 76. ' Desjàbdins, I, 435. * 36,000 poar un territoire ne comprenant que le val d*Aoste, et après des guerres impitoyables (Strabon, IV). & GHAPITRB PREMIER.. lion, devaient à celte époque être cultivés. Le mont GeoiSy qui ne contient aujourd'hui que des pâturages, a été couvert de mélèzes ; on en trouve encore quel- ques-uns dans le ruisseau qui vient da petit mont Cenis, en face des chalets de Saint-Barlhelémy. Des troncs d'arbres sont couchés au fond du. lac Les plateaux de Paris, de Rif-tort, de Brandes, sur la rive droite de la Romanche, «itre le col du Lautaret, les Grandes-Rousses et FOisans, étaient boisés, cultivés et habités encore fJusieurs siècles après la conquête romaine, ainsi que Taltestent, d'accord avec la tradi- tion, les traces des terrains cultivés, les actes publics d'aliénation de certaines parcelles, conservés encore dans les communes de qui ces terrains relèvent, et enfin la découverte de nombreuses ruines d'habita- tions. Le déboisement, surtout, fut l'agent destructeur par excellence : c'est lui qui amena la rigueur des hivers, les glissements des contreforts, et par suite la dépopulation des Alpes. Tout le contrefort de Puy- Golèfre, avant d'arriver à La Grave, autour duquel passait la route, s'est écroulé; la route y passe aujourd'hui ea tunnel. Toute la paroi des contreforts au-dessus du lac de Lovitet et du Glot, où est la belle cascade de la Pisse, s*est effondrée et est descendue dans la Romanche. Au-dessus du Glot, le terrain s'appelle encore « Sous les Scies », parce que jadis, on y exploitait les forêts. A présent il n'y a pas même le vestige d'un arbre, et il ne reste plus rien du sol où passait la voie de TOisans *. * Marche d'Annibal, p. iâ. Il faut lire la description de la voie LA RÉGION RHODAJNIENNB AVANT LA CONQUÊTE. 7 <( Oq trouve aa sommet du Glandasse (vallée de la Drôme), une carrière de pierre jadis exploitée parles Romains ; on y voit des blocs dégrossis et même en- tièrement taillés, qui ont plus de 42 mètres de longueur. Il fallait donc qu'il oixistât^ de ce point à Die, une route carrossable. Où passait-elle? Où en retrouver les traces? « 11 est certain qu*à l'époque romaine, toutes ces montagnes des Alpes n'avaient pas l'aspect qu*eUes ont de nos jours ; que leurs pentes devaient être cou- vertes de magnifiques forêts ; que c'est, comme aujour- d'hui, la civilisation qui, en les exploitant, a démantelé les contreforts des Alpes, permis aux eaux d'entraîner au fond des vallées les terres végétales, et de produire ces ravins et ces escarpements, qui n'existaient certai- nement pas. Le déboisement a été un malheur irrépa- rable, qui a fait des Alpes une immense ruine, n'offrant plus aucun rapport avec la description que nous en a laissée Strabon*. » « La tradition affirme que les sommets du Dévohiy, si nus, si stériles, dont toutes les terres végétales ont été entraînées par les eaux, furent jadis couverts de magnifiques forêts *. » Nous trouvons ici des preuves historiques péremp- toires : non seulement des voies romaines ont été emportées avec les montagnes qui les portaient, mais des ruines, des noms de lieux, des titres de propriétés, romaine de rOisans dans cel ouvrage, poar bien sentir Texacti- tude et rimportance des observations que fait ici le colonel Perrin. » Marche (TAnnibal, p. 9ÎJ. * Ibid., p. H2. 8 CHAPITRE PREIOBR. tous renseignements ne remontant qu'au moyen âge, nous font savoir, sans aucun doute possible, que les Alpes sont restées habitées pendant plusieurs siècles après la chute de l'Empire romain. C'est alors seule- ment que les montagnes ont achevé de se déboiser, et que les conséquences du travail humain se sont fait sentir. On peut presque fixer une date à cette ruine des Alpes, car c'est au XIII® siècle que l'histoire enregistre la plupart des cataclysmes qui ont violemment trans- formé la physionomie de nos montagnes. « A la fin du XII® siècle, un pan de la montagne de Voudène, écroulé dans le lit de la Romanche, trans- forma toute la plaine du bourg d'Oisans en un lac profond ; mais la digue manquait de solidité : elle se rompit en 1219, et le lac, vidé soudain, se précipita sur les campagnes inférieures*. » En 1248, une partie du mont Granier, qui termine au Nord-Est le massif de la Grande-Chartreuse, s'est écroulé, formant de ses débris le chaos de mamelons et de petits ^acs appelé les abîmes de Myans. Nous ne rappellerons pa^ ici les nombreux cata- clysmes du même genre qui se sont produits du XII® au XIV® siècle, mais il faut entrer dans quelques détails sur celui du mont Granier, qu'on a voulu faire inter- venir dans la discussion de l'itinéraire d'Annibal. Les débris du mont Granier ayant recouvert une grande partie du seuil qui fait communiquer la vallée de Chambéry avec le Grésivaudan, on a cru pouvoir » B. Hbclus, France, p. 222. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 9 en profiter pour affirmer Texistence , avant cette colossale avalanche, d'une communication de plain- pied entre Tlsère et le lac du Bourget. L'examen du terrain contredit formellement cette assertion. Les rochers et les terres provenant de l'éboulement sont très nettement limités par une ligne qui passe à travers les villages des Marches et de Myans, s'étend au Nord-Ouest jusqu'à Chacusard, et revient vers le Villard sans empiéter sur la vallée de TAIbane. Ils n'ont pas atteint le couloir où passent la route et le chemin de fer de Montmélian. Il y a, depuis Chambéry jusqu'aux pentes régulières qui descendent vers l'Isère, une vaste étendue d'alluvions glaciaires succédant aux alluvions lacustres du Bourget. Si l'on suit la ligne formée par les points les plus bas, depuis le lac jusqu'au Grésivaudan, on trouve : 240 au Bourget, puis 241, 249, 257, 260, en remontant la Leisse jusqu'à Chambéry. Immédiatement au-dessus de cette ville, il n'y a plus de cote inférieure à 290. Il y a là un premier palier, une sorte de petit bassin lacustre, élevé de 30 mètres au-dessus de la plaine, et qui s'est vidé par la cluse de Chambéry, longtemps avant le début des temps historiques. Bientôt, on recommence à monter, de 290 mètres à 298, 300 et enfin 309. La gare de Myans est à 310 mètres, et de là on descend rapidement vers l'Isère, aux cotes 294, 269 et 266. Le seuil, antérieur à l'éboulement de 1248, se trouve donc à 44 mètres au-dessus de Tlsère et 70 mètres au-dessus du lac du Bourget. Pour qui sait avec quelle lenteur le sol se déforme dans la période géologique moderne, on ne conçoit guère de phéno- 10 CHAPITRE PREMIER. mène physique ayant pu produire un bourrelet de cette importance depuis la fin de la période glaciaire. On conçoit moins encore que le Rhône, coulant à 240 mètres d'altitude, ait jamais pu venir se déverser dans l'Isère, à la cote 266. Nous voici, en apparence, très loin d'Annibal. En réalité, nous sommes au coeur même de la question, car nous rencontrerons un système d'après lequel le Rhône aurait suivi cette trouée de Myans postérieu- rement à la conquête du pays par les Gaulois. Mais, sans parler encore de ce point particulier, concluons par une observation fondamentale, qu'il ne faudra pas perdre de vue en discutant itinéraire d'Annibal : c'est que les phénomènes physiques survenus depuis vingt siècles, qu'ils soient imputables au déboisement ou à une cause extra-humaine, ont profondément modifié l'aspect des Alpes, substitué des escarpements et des éboulis à des pentes praticables, mais n'ont rien changé aux grandes lignes de Thydrographie ou de l'orographie, telles qu'on les aperçoit sur une carte d'ensemble. Le colonel Perrin, par des études très approfondies et très probantes, montre que telle vallée, autrefois habitée et cultivée, est devenue une gorge affreuse entre des murailles à pic, où l'on aperçoit de loin en loin, suspendus aux rochers avec une parcelle de l'ancien sol, des fragments de voie romaine. Il ne faut donc pas se hâter d'exclure, pour le seul motif d'im- praticabilité, des itinéraires qui nous semblent trop difBciles à suivre aujourd'hui : qui sait ce qu'ils étaient il y a deux mille ans? Au contraire, on peut rejeter LA RÉGION RHODANIBNNB ATANT LA CONQUÊTE. H d'emblée toute solution qui voudrait faire passer le Rhône dans la vallée de Tlsère, T Isère dans celle du Drac, etc. Dans la région alpine, les efforts qui ont creusé les vallées, ouvert les cluses, sont hors de proportion avec les très faibles phénomènes physiques de la période moderne. Les cours d'eau déplacent leur lit au fond de leurs vallées respectives, mais ils n'ont plus la force de s'en échapper. Si nous cherchons à suivre, depuis le lac de Genève jusqu'à la Méditerranée, les modifications que le déboisement et d'autres causes ont pu apporter à la physionomie du terrain et au cours des rivières, nous commençons à en trouver dans les montagnes de la Savoie. Les forêts y étaient plus abondantes il y a vingt siècles, mais la nature des roches, le climat et la quantité d'arbres qui ont échappé à la destruction, se sont trouvés suffisants jusqu'à présent pour entre- tenir la vie dans celte région. Seulement nous sommes à la limite, et il est grand temps d'enrayer le funeste déboisement Les montagnes qui s'étendent dans le Chablais et le Faucigny, depuis le mont Blanc jusqu'au lac, formaient un obstacle aussi sérieux qu'aujourd'hui entre l'Arve et le haut Rhàne. Il n'y a plus guère d'historiens qui veuillent faire passer Annibal par le grand Saint- Bernard; on sait qu'avant de franchir ce col, le général carthaginois aurait eu à en traverser d'autres, plus difficiles encore, ou à longer la rive du lac de Genève, sur l'étroite corniche de Meillerie et Saint- Gingolpb. Les écrivains grecs et latins auraient-ils, it CHAPITRE PREMIER. dans ce dernier cas^ négligé de citer cette vaste nappe d'eau douce, si extraordinaire pour eux? Les cluses étroites et profondes par lesquelles le Rhône traverse les chaînes du Jura n'ont pas élé déplacées; le lit du fleuve a voyagé sans cesse, au contraire, dans les petits bassins marécageux qui alternent avec elles, notamment près du lac du Bourget, plus étendu qu'aujourd'hui, et après le coude d'Aoste, autour des collines de Tîie de Crémieu; mais les bras para- sites qu'il a pu former ici n'intéressent en rien notre sujet. Si les montagnes de la Grande-Chartreuse n'ont guère pu se modifier, les terrasses caillouteuses qui en descendent vers le Rhône, entre Lyon et Valence, vaste cône de déjection des anciens glaciers, ont subi de grands changements. L'introduction de la vigne et des arbres fruitiers, après la conquête romaine, a permis d*utiliser tous les coteaux qui dominent le Rhône et Tlsère, el qui n'avaient jusque-là porté que des forêts. Les marécages, d'ailleurs peu étendus, qui bordent le Rhône en aval d'Aoste, ont été assé- chés* La vallée de l'Isère, formée d'alluvions schis- teuses, a été plantée de noyers et de mûriers. Avant la conquête, les pentes, comme la surface de ces plateaux , n'étaient couvertes que de forêts et de seigles; on cultivait le blé, l'orge et le millet dans la partie basse, près de Lyon, et dans le fond des vallons. En arrivant au pied des Cévennes, le Rhône reçoit son plus grand affluent, la Saône, à laquelle les anciens ont donnée successivement ou en même LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 13 temps, trois noms très différents : Arar^ Saxicorma et BrigtilusK Chacun de ces noms ayant une physio- nomie gauloise caractérisée, on ne peut guère- leur assigner des âges différents. L'Isère s'appelait en grec ''laap, en latin Isara. Elle coulait, alors comme aujourd'hui, au pied du petit Saint-Bernard (Cremonis jugum^ c'est-à-dire sans doute le col du précipice) j parcourait le bassin de Tarentaise, largement ouvert, puis tournait à angle droit pour traverser une cluse étroite et longue et déboucher enfin dans la belle vallée de Grésivaudan. Elle y descendait, du Nord-Est au Sud-Ouest, vers l'oppidum de Cularo; un peu avant le grand coude de la vallée, elle était rejetée par le Drac vers les mon- tagnes de la rive droite, qu'elle serrait de plus près qu'aujourd'hui. Jusqu'en l'an 1219 après J.-C. ,1e Drac se jetait dans l'Isère en amont de Grenoble, et la pressait, pour ainsi dire, contre l'éperon rocheux où se dresse aujourd'hui la citadelle. Un rocher calcaire qui a été mis en exploitation et dérasé peu à peu, dans les temps modernes, occupait autrefois la rive droite de l'Isère en aval du pont de Grenoble. Il n'existait rien et ne pouvait rien exister à cette place avant le XVII* siècle; on n'avait pu bâtir sur la rive droite que cette courte rangée de maisons qui est devenue le faubourg Saint-Laurent. Le faubourg de Perrière est de construction toute moderne. Longeant le pied de ces escarpements, l'Isère se précipitait sur les monts du Vercors, qu'elle heurtait près de Sassenage * Tuiàgèkb, ap. Plut. DeFluviis, p. J2. 14 CHAPITRE PREMIER. et dont elle suivait la base, en la rodant, jusqu'au bec de rEchaillon. Le cataclysme de 4219, dans l'Oisans, fit dévaler sur Grenoble une masse d'eau épouvantable et rejeta, on ne sait trop comment, le confluent du Drac en aval de cette ville. Dès lors, l'Isère ne fut plus poussée aussi violemment contre sa rive droite en fcice de Grenoble, mais en aval elle fut écartée» de la rive gauche et ne vint plus en attaquer les pentes que vers Noyarey. Au XVIII® siècle, la carte de Cassini nous la montre baignant les falaises de Noyarey, de Veurey, n'y laissant qu'une étroite corniche où, d'après Bourcet, Tartillerie ne passait qu'à grand'- peine. Le nom de Manpas^ porté par un hameau qui borde le chemin, caractérise ce défilé et confirme qu'il commençait autrefois tout près de Sassenage. Aujourd'hui, l'Isère canalisée est maintenue au milieu de la vallée jusqu'à proximité immédiate du bec de l'Echaillon, où il nous reste, sur un ou deux kilo- mètres à peine, un dernier fragment de cette longue corniche quiremonta jadis jusqu'à Sassenage. Des courbes bien dessinées conservent encore, sur les deux rives, la trace des érosions, mais il n'en faut pas tirer trop de conclusions, car elles furent creusées, pour la plupart, bien avant la période historique. Et d'ailleurs , il y en a partout, elles remontent aux temps où l'Isère remplissait son lit majeur. Après le bec de l'Echaillon, la rivière serre encore de près le pied des montagnes jusqu'à Saint-Nazaire, puis coule dans une large vallée d*alluvions schisteuses jusqu'à Valence. . LA RÉGION RHODANŒNNB AVANT LA CONQUETE. 15 Son premier afQueot de gauche, TArc, est un torrent de montagne d'un faible volume, sur lequel il est tou- jours facile de jeter un pont, mais qu'on ne trouve presque jamais goéable. En aval de Lan^bourg, où il passe au pied du mont Cenis, il se creuse une tran- chée étroite, profonde, au milieu d'une vallée facile- ment praticable, mais barrée, depuis l'invention de l'artillerie, par le petit plateau fortifié de l'Esseillon. Au delà, de Bramans à Saint-Michel, la vallée est formée par deux talus boisés entrecoupés de rochers. Près de Saint-Michel, une muraille naturelle barre complètement la vallée ; c'est une roche étroite, escar- pée, qui a reçu le nom caractéristique de « la Porte ». La montagne du Télégraphe, qui la prolonge et lui fait vis-à-vis, porte aujourd'hui un fort qui commande ce défilé. Kentôt, après la petite plaine de Saint-Jean- de-Maurienne, on entre dans la gorge de Pontamafrey, où an fond plat de SOO à 600 mètres de largeur est dominé de part et d'autre par deux parois à pic. Après ce défilé, la vallée s'ouvre, formant une série de petits bassins ovales que séparent des passages plus étroits, mais toujours faciles. C'est à coup sûr la plus prati- cable des vallées alpines. L'Isère, entre Moutiers et Albertville, le Drac, la Drôme, l'Eygues, la Durance, sur presque tout leur cours, présentent des obstacles incomparablement plus fréquents et plus sérieux. «( Telle que Ta faite la ruine de ses bois, dit 0. Reclus en parlant de la Maurienne, c'est une très âpre contrée, tantôt blanche de ses calcaires, tantôt noire de ses schistes, ou jaune par les gerçures de ses éboulis que l'ocre de fer colore en orange. Le sol, les 46 CHAPITRE PREMIER. rocs, les plantes, l'homme aussi, faute de forêts à émonJer, puisqu'il les a, soit détruites entièrement, soit délabrées à Textrême, tout est glacé. Des souches el troncs séculaires dont la vie s'est retirée, peut-être çà et là quelques arbres isolés déclarent que la sylve montait autrefois plus haut sur les pentes *. » Dans les parties qui étaient restées boisées et gazonnées, on voit poursuivre l'œuvre de destruc- tion dont les résultats ne tardent jamais à se faire sentir* C'est, au milieu d'une prairie encore ver- doyante, où deux ou trois sapins ont subsisté, la coulée d'un torrent qui s'est ouverte l'hiver dernier : le propriétaire des terres situées au-dessus, nous explique notre guide, a provoqué ce désastre local en rasant ses bois et saignant dans son pré le canal sécu- laire où les eaux étaient maîtrisées. Plus loin, la mon- lagne a été dénudée, et s'effrite; les éboulis forment avec les rochers en voie de décomposition un dédale où le sentier se perd. On aperçoit, çà et là, des moi- gnoD§ de sapins qui prouvent l'ancienne richesse de celle montagne, et la manière dont elle se perdit. Quelquefois on vous dit : c'est la grande inondation de 1 866 qui a ruiné toute cette vallée ; ailleurs, on ne sait plus à quelle date lointaine remonte le désastre. On voit de loin, sur les prés plus élevés, les mou- lons qui achèvent l'œuvre de dénudation et arrachent les mottes de gazon quand l'homme a terminé la des- truction des forêts. Ne nous hâtons donc pas de juger impraticables pour les anciens même certaines pentes ' Le idus beau royaume sous le cieL Paris, 1902, p. 316. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUETE. 17 qu'il faut gravir aujourd'hui pairmi les rochers : de loin en loin, on y retrouve quelques parties bien visibles d'une ancienne route charretière, large, à pente douce, avec son mur de soutènement ré^ilièrement bâti. Elle montait autrefois parmi les forêts et les prairies. Le Drac prend sa source dans le Gapençais, et sa vallée assure une communication assez, directe entre risère et la Durance. Le col Bayard, par lequel on passe du Drac à la Durance, est & 1240 mètres d'alti-^ tude, mais on y parvient par des rampes insensibles, puisque Saint-Bonnet, sur le Drac, est à 1022 mètres, et Gap, sur le versant opposé, à 800 mètres. Le nom moderne du Drac ne dérive pas de son nom primitif. On le trouve désigné, au moyen âge, par les appellations de DratiSj Dravus *, DeraustiSy DrausuSy et, dit-on, selon quelques chartes, Druentia. Dans le patois local, il s'appelle Draou. lia été baptisé Dracus^ DraCy à une époque récente, pour faciUter un rappro- chement avec Draco (dragon) dans un récit allégo- rique. A droite du Drac, la Romanche traverse cette vallée difQcile, ces gorges étroites dont le colonel Perrin a si bien décrit les transformations. C'est là que passe aujourd'hui la route de Grenoble à Briançon par le Lautaret. Une voie romaine y fut construite aussi à grand renfort de travaux d'art. » Contrat entre te dauphin Gui XIII et Vévéque de Gap, 1333. « Cette rivière y est nommée Drav^ ce qui me semble digne d'ob- servation et qui l*est d*autant plus, qu'encore en ce temps-ci elle n'a pas d'autre nom en ce pays-là, non plus qu'en divers autres lieux des Alpes où elle passe. » (Nicolas Chobier, ap. Osiander 203.) 2 18 Cl^APITRB PRfilflER. Par sa rive gauche, le Drab communique avec le Baech, Sisteron et la Pirovence. Le col de la Croix- Hanie, où passe la route, est à ISOO mètres d'altitude ; mais on y accède sans effort : Lus, à 7 kilomètres du sommet, est à 1060 mètres, et le Monestier de Cler- mont, distant de 35 kilomètres, à la cote 800. Le confluent de Tlsère et du Rhône est à quelques kik)mètre6 en amont de Valence. En aval, le Rhône reçoit la Drôme {Druna^ Doueriân?) dont la vallée, considérablement transformée par les éboulements, présente des bassins lacustres séparés par des closes étroites et difficiles à franchir. Cette vallée conduit, par le col de Cabre (1180) à Âspres sur le Buech, croisement des routes de Valence à Briançon et de Grenoble à Sisteron. La route du col de Grimone relie la Drôme au Drac, et ouvre une communication vers Grenoble, raccordement symétrique de celui qni relie Sisteron à Gap par la Bâtie-Monsaléon. Ces deux cols, sans être difficiles a franchir, ne sont pas accessibles par des pentes aussi douces que le col Bayard et celui de la Croix-Haute ; les ravins par les- quels on y monte sont étroits et rudes. Après la Drôme, le Rhône reçoit le Roubîon, puis le Lez, rivières insignifiantes à tous points de vue. On trouve le nom de Letoce (Lez) dans les itinéraires romains, mais des documents postàriears lui donnent le nom de Ledits. La ville de Pont- Saint-Esprit, point le plus élevé où Ton songe à faire passer le Rhône par Annibal, se trouve UQ peu en amont du Lez, presque au confluent de l'Ardèche. Cette dernière rivière est le plus gros LA RÉGION KHOmMSmmSIfE MTMWr Si CONQUÊTE. 19 affluent dfe droite du Rhône entce Lyon et la mer. AjHrfe arwoÎF coulé dans de? gprges étroites, inacces- sibles, elle a^épanoait au débouché dans la plaine" e» Tsne'9srte (Se lac, et forme un obstacle sérieux dans toute- ]m seconde moitié de sou cours.. Elle est parfisis terrible ; elle n'est jamais insignifiante pour le passage d'une armée* G'est à partir d'îciv ûaAureJlemeiKt, qwe nous essaie- rons de suiîvre pied à pied le cours du» fthône^ et dfea knaginer 1^ défarmationsa Nous^ citerons, à déflsut de données plu» certaines, les remarques faites sur le terrain avec une rare sagacité par fe colonel Perrin ; mais c'est ici particalièrmnBnt que noos^ rappellerouB ce que nous^ disions au début de dette ét^e : on aperçoit bien les bras morts, les traces dey lits^succes- sifsr du Rhône ;: on peut bien dire : « aotonsfois » il a passé là ; mafe à qiïelle antiquité remonte cet « autrefois »? S'agira-tril des temps préhistoricgae», de* Tépoque romaine, eu d'une autre plus récente encore? Rien ne nous le frâra savoir si noua nous bornons m l'examen des vestiges encore empreints sur le sol. « & cette (?) époque, dit le colonel» Perrin*, le Rhône ne suivait pas le lit acttiel; & l'inspectibn dfesî tterrains^ et d'après- les dépressions que suivenù encore aujour- d'hui-les canaux, on peut établir quelle Rhône, après avoir battu les rochers de Mornas, traversait la plaine presque en-Hgne droitfe et sans fbrmer d^îles, laissant Gaderousse à sa gauche et rasant) les rochers du Lamn pourdiec; baignait Auriac, quii était encore il y af 38 ans *' Marthe d^Annibal, p..S»-27, 10 CHAPITRE PREMIER. un port très fréquenté par la navigation du Rhône, et qui n'a cessé d'exister que par suite des travaux d'en- diguement qui ont commencé en 1841-1842. « La carte de Cassini, presque contemporaine (de quoi ?), ne signale aucune île dans cette partie du lit du fleuve. c< Le Rhône, après avoir quitté Mornas, côtoyait les terrains de conglomérats de poudingues légers qui sont sur la rive gauche ; en quittant Piolenc, il se dirigeait vers le petit et le grand Frigoulet, suivait la petite Guiranne, où le canal porte encore le nom de Branche de la Gueyrannelte , laissait Caderousse à gauche, gagnait Queyranne et Auriac, d'où, laissant à droite le château de Leis, actuellement isolé au milieu du Rhône sur un rocher que le travail des eaux a séparé de l'Esquatillon, et à gauche le rocher de Pierre- feu, qui ne figure pas sur la carte, il suivait la branche orientale actuelle, qu'on nomme le Bras des Arméniens. . . « Il y a quelques années encore, le bras Est seul était navigable, et les bateaux, après avoir suivi le bras oriental, qu'on nomme le bras de Caderousse, passaient dans le bras occidental par le canal qui sépare Tîle du Colombier de l'île de la Piboulette, et qu'on appelle le trou de Caderousse... Le bras qui a séparé les Capellous en deux parties n'a pas plus de 25 ans d*existence... » Plus bas, « le Rhône baignait le pied des collines qui s'étendent de Roquemaure à Villeneuve -lez - Avignon, car tout le terrain entre elles et le fleuve ne se compose que d'allu viens... Après avoir desséché l'étang de Pujaut (1630), les chartreux de Saint-Bruno LA KBGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 21 firent , de la pointe à Canon à Taleur, la digue de 2,700 à 3,000 mètres qui existe encore, pour conquérir les alluvions du Rhôile. » Ces renseignements ne manquent certes pas d'intérêt, mais on voit à chaque pas le défaut de la méthode suivie parle colonel Perrin : il nous prouve que la situa- tion actuelle est toute récente, que les bras du Rhône, tels que nous les voyons, se sont formés depuis 48, 50, 55 ans à peine ; s'ensuit-il que la situation d'il y a 60 ans, ou celle même que reproduisait en 1740 la carte de Cassini, fût à peu de chose près celle de la plus haute antiquité? Il s'est fait sans doute, ou plutôt il a été fait, depuis un siècle, des changements subits qui ont mis fin à un état de choses séculaire, antérieur à toute histoire ; mais il n'en est pas de même partout, et en général les bras, les îles du Rhône sont sujets à d'in- cessantes transformations. « Après le passage du Pont-Saint-Esprit, dit M. Len- théricS la pente du Rhône s'adoucit d'une manière sensible et continue. Cette pente, qui est de 80 centi- mètres environ par kilomètre entre la Drôme et l'Ar- dèche, ne dépasse guère 45 centimètres entre l'Ar- dècbe et la Durance ... La vitesse du courant diminue dans la même proportion. Le fleuve commence à ne plus avoir la force de charrier ses graviers et ses limons; il les abandonne çà et là, un peu partout sur sa route, dans tous les endroits où un élargissement du lit, une plus grande étendue des grèves latérales, l'existence d'un banc de gravier qui brise le courant, aan oouÔ© qai 1b rerjôlte sur ia rive oppoBée, un nacfeea% îim tmasBÔi td Wiares est ftaiUis, la iraedoidne caxEse acci- dentelle provoque quelques renuotus et donue naas- sttDoe À «j» tde ^oee zones (tranquiyifis plus cm isioins (étieaddAGs qu'on «jppelle des nmDùes eaitx^ La vallée «'iéiargàt «fbœ :pm à peu. Troas ^raads Blflocaits top- xieandicftE du Bihéne^ TArdèche^ rAfljg»es, la Cèze, saws {Hxmjplter im. QBamibfie assez coQBi^éraJ»le de petites rivâères seoMudaires, augmeotieait à la. fois le imkiœe éB .W8 eauK *eL celnii de ses atl^rifisements. Le couraiA dm ileannei, iofiaenoé par cesap()orts jatênarax^se dîtrise en deux -oii trois bms. Les -vases, les graviers et les BBukles se dépK^aeot'de fidws «d «plus, leit le iit majeur <^ enoam'bré d'iîlatfi et de ibfts-fond&. « Les caries «du cours du Rhône, dressées depaais Ja •fm du XVîIt^ 'Siècle, (Eantrnissent à ce «ijet los phis intéressantes indications. A moins de vingt ans tte distance, elles pféseœtbent des variaiioins considérables. Des îles «oftciennes ont disparu, oyeniies et sont recouvertes par les grandes crues; elles sonlt traversées par un dédale de petits bras sinueux du fleuve, appelés dans le pays des romaines^ ;de8 lâneSj LA RÉGION RHODANIBNIfE AVAWT LA CONQUÊTE. 23 des brassières. . . A quelques kilomètres seulement en amont d'Avignon, on n'eu comptait pas moins d'une trentaine au commencement du XIX« siècle, dont quelques-unes mesuraient plusieurs centaines d'hec- tare; les îles du grand et du petit Saint-Marc^ Tîie du Seigneur ou de Mortemart, les îles du grand et du petit Dragonet, Tîle de Sahuc ou des Voleurs, les îles d'Oiseiay, Tîle de Durban, l'île de la Vergentière, l'île de la Motte, les îles de Bon ne- Ame, de la Priade, de Pâturas; enfin la grande île de la Barthelasse, qui n'était pas encore soudée à l'île du Piot, au droit même d'Avignon. c D'une manière générale, l'examen de toutes les cartes anciennes semble indiquer que le courant du fleuve a une tendance à se porter du côté de la rive droite. C'est le contraire qui a lieu aujoxu»d'huî : le bras navigable du fleuve, les grandes profondeurs, les eaux rapides se trouvent sous les murs mêmes d'Avignon, mais ce résultat tout à fait artificiel est dû aux travaux récents entrepris depuis une trentaine d'années pour assurer et régulcu'iser la navigation du fleuve. Il y a à peine un demi-siècle, le bras du Rhône qui longe Avignon était une simple « lône » presque atterrie en temps de basses eaux, à peine navigable par les eaux moyennes. La batellerie passait de l'autre côté de l'île de la Barthelasse, au pied de la tour de Philippe le Bel, sous les murs de la Chartreuse de Villeneuve et du fort Saint-André. Si le bras navigable passe aujourd'hui sous les murs mêmes de la ville, c'est qu'il n'obéit {dus aux lois naturelles et qu'il y a été conduit artificiellement par une véritable dérivation, ji U CHAPITRE PREMIER. Ed résumé, Ton peut dire que le RhôDe, abandonné à lui-même, a été porté vers Touest par la pente générale du terrain et par l'effet, constaté dans tous les cours d'eau du globe, de la rotation terrestre. Contrairement aux observations du colonel Perrin, le bras principal du Rhône, tant que la canalisation ne l'a pas détourné, a suivi le pied des hauteurs de la rive droite. Ceci d'ailleurs est de peu d'importance pour nous; Tessentiel est de savoir que les bras et les îles du Rhône, comme nous l'apprend M. Lenthéric, sont perpétuellement instables. Où le Rhône embrasse aujourd'hui une île, il a pu très bien n'avoir autrefois qu'un bras unique, et inversement. On se trompe donc fort lorsqu'on veut préciser le point de passage d'An- oibal, soit d'après le tracé actuel, soit d'après celui du XVIIIe, du XVII«, voire même du XVI* siècle. Les recherches de cette nature peuvent être considérées comme non avenues. Leur suppression, d'ailleurs, n'infirme en rien les conclusions générales d'un auteur, et il semble vraiment qu'on devrait s'estimer bien heureux si l'on connaissait le véritable passage à 20 kilomètres près, sans faire parade d'une exactitude illusoire. Il ne faut pas, cependant, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, s'exagérer les transformations- accomplies depuis vingt siècles. Certes, les îles du Rhône, pendant cette période, ont pu tantôt s'agglo- mérer et tantôt se subdiviser; des bras nouveaux ont pu se former; toutefois, les principaux accidents jjui marquent le cours du fleuve sont restés les mêmes. Une grande île comme celle de la Barthelasse, qu'elle LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. Î5 se soude à un petit îlot voisin ou qu'elle se divise momentanément à Tune de ses extrémités, n'en garde pas moins à travers les siècles son existence et sa forme générale. Les bras qui naissent ou qui dispa- raissent sont à peu près sans importance au point de vue du passage. II n'y a guère dans le Rhône, a chaque instant, qu'un seul bras navigable, profond et large ; les autres sont insignifiants et presque toujours guéables ou même desséchés dans la période des basses eaux. Annibal, ayant franchi le Rhône dans la saison où les eaux sont les plus basses, ne devait pas se soucier beaucoup de ces bras secondaires du fleuve. Aussi s'étonnerait-on du soin avec lequel son historien a noté qu'il choisit un point où le fleuve n'avait qu'un seul bras (elçdhuXr^v ^ijdw), si l'on ne devait trouver une explication plus naturelle en plaçant le point de pas- sage plus bas. Dans la partie que nous venons d'étudier, le Rhône reçoit un affluent de gauche, l'Eygues, dont la vallée, souvent étroite, offre pourtant une communication facile avec celle de la Durance ; on y trouve les vestiges d'une voie romaine, peut-être celle que mentionne Strabon pour le trajet d'Arles à Briançon. L'Eygues reçoit à droite, dans les montagnes, un affluent nommé rOule, puis il débouche en plaine, guidé par deux rangées de collines parallèles. A peu de distance du Rhône, il forme une sorte de delta, détachant à gauche un bras secondaire, qui passe à Orange. En aval de l'Eygues, le Rhône reçoit TOuvèze et la Sorgues. L'Ouvèze coule à peu près parallèlement à 96 CHiLPITRE PRBMIfiK. TEygues ; la Sorgues jaillit des montagnes par la fon- taine de Vaucluse, se répand dans la plaine en un grand nombre de canaux naturels ou artificiels et forme enfin deux bras, dont l'un va rejoindre TOuvèze a Bédarrides, tandis que Tautre descend par Védène à Avignon, Strabon dit \ en parlant de ces trois cours d'eau : « Entre la Durance et Tlsère, il y a d'autres rivières qui descendent des Alpes dans le Rhône : deux baignent la ville des Cavares et, réunies en un seul cours d'eau, se jettent dans le Rhône; la troisième, le Soulgas^ se jette dans le Rhône près la ville de Vin- dalium^ à l'endroit où, dans une grande bataille, Cn. Ahénobarbus défit plusieurs myriades de Celtes. Dans ce même espace, il y a plusieurs villes, Avignon, Orange et Aeria, bien aérienne certes, dit Artémi- dore, étant postée à une grande hauteur. » Il est difficile de né pas reconnaître Ja Sorgues et rOuvèze dans les deux rivières qui, réunies en upe seule, se jettent dans le Rhône ; ni l'Eygues, ni le Lez, ni le Roubion, ni la Drôme ne peuvent répondre à cette définition : leurs cours à peu près parallèles sont contenus entre des chaînes de hauteurs, au travers desquelles aucune communication n'a jamais été pos- sible dans les temps historiques. Seules, la Sorgues et rOuvèze se réunissent peu de temps avant de se jeter dans le Rhône. La « ville des Cavares » occupait donc l'emplacement de Bédarrides. L'analogie, très faible, des noms Sorgues et Soûl- . s IV, 11. LA RÉGION RHCBMiJlBKNI «LTASTT LA CONQUETE. V3 ffg£ awdii t£ût penser, néamDohw, 6 'ht iph^mrt ides géographes, que le Soulgas n'était autre que la Sorgoes, ilme antre finadogie, {doe lé^i» encone, faisait îâeD- 4ÂBifir Viadailimn BWBc VtééèD®, et poior oonumettre œs idenx à f^a près, on déoIaraîL iqne TlEygues était l'uBe tdes «deux rivièites .OQBcaïirauiDdes dont iparle Stnahûiu tOn •était mplissait les trois bonds dont nous retrou- vons la trace. Mais lequel de ces quatre bourrelets formait le rivage au moment qui nous intéresse? « On sait qu'à l'époque romaine, le cordon littoral sur lequel a été bâtie plus tard la ville d'Aigues-Mortes émergeait au-dessus des eaux, et le nom de Sylve ^ Ch. Lbnthéric, La Bégion du bas Rhône ^ p. 221. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 43 Godesque qu'il a porté dans tout le moyen âge et qu'il a conservé depuis, semble même indiquer qu'il était plus boisé et mieux en culture que de nos jours Un autel votif, qu'on y a récemment découvert, porte une inscription dédiée à un Sylvain en faveur d'un troupeau de gros bétail : SILVANO VOTUM PRO ARMENTO Le désert d'aujourd'hui paraît donc avoir été autrefois livré à l'agriculture et à la dépaissance*. » Ainsi le deuxième cordon littoral existait et embras- sait la terre ferme, le sol définitivement conquis sur la mer et colmaté. Ce point-ci est formellement acquis et ne nous laisse plus le choix qu'entre les troisième et quatrième cordons pour le rivage de l'époque romaine. Or, la plage actuelle, le Boucanet, existait antérieure- ment au XIII® siècle avec le même nom et n'a pas subi depuis lors de variations sensibles. Il s'y trouvait cependant, à en croire des actes du XII® et du XIII® siècle, un large grau qui faisait communiquer la mer avec les étangs. « Ce dernier travail de la mer, œuvre récente pour les géologues, mais qui, pour l'historien, remonte aux époques les plus éloignées, était déjà consommée depuis plusieurs siècles à l'ori- gine de notre ère*. » La mer avait donc même limite qu'aujourd'hui dans la région d'Aigues-Mortes ; mais la terre, à propre- ment parler, ne venait pas jusque-là. Un vaste étang, * Ch. Lenthéric, La Région du bas Rhône, p. 22. « Ibid,, p. 80; Les Villes mortes^ p. 359. 44 CHAPITRE PREMIER. comparable à ceux du Languedoc, tenait la place des marais actuels et permettait à la navigation maritime de pénétrer jusqu'à la lisière de la Sylve Godesque. Cette lagune était d'ailleurs isolée au Nord-Ouest, par les trois bourrelets antérieurs, des autres dépressions où coulaient les bras du Rhône. Le seul fait que le littoral a peu varié dans cette partie de la côte nous annonce, dès à présent, que ses déplacements dans toute la Camargue vont nous appa- raître moindres qu'on ne l'a cru jusqu'ici. Et en effet, dès les premiers pas, la présence d'inscriptions romaines aux Saintes-Maries-de-la-Mer, puis au bord de l'étang de Beauduc, à un kilomètre de la mer, et enfin à Chamone (sur le bord du grand Rhône, à deux lieues en amont du port Saint-Louis) nous fixe une limite très voisine du rivage actuel. L'inscription des Saintes, d'abord mal interprétée, s'est trouvée reconstituée il y a une quinzaine d'années. C'est une dédicace à des déesses augustes, et son authenticité désormais reconnue l'a fait admettre dans les Inscriptiones Gallix Narbonensis latinœ de Hirschfeld (Berlin, 1888) et dans le Corpus inscrip- tionum latinarum de M. Camille Jullian*. Celle de Beauduc date des premiers siècles du moyen âge ; elle indique l'embouchure du Rhône à l'époque où elle fut posée. L'inscription trouvée à Chamone est gravée sur une borne en calcaire grossier. Peut-être marquait- elle une limite ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle se » Cf. Journal des Savants, août 1889. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 46 trouvait déjà sur la rive du Rhôue, Elle indiquerait, selon M. Lenthéric, la limite indécise entre le Rhône et la mer » ; mais rien ne nous autorise à lui donner cette signification particulière. Elle nous démontre seulement que la mer n'allait pas plus haut, mais point du tout qu'elle venait jusque-là. Voici, d'ailleurs, cette inscription : ..MORTE SV. , .HS Ixxl ITEMQ DIA FUNDOS PRI TVM CRINDAU PORTUM CAMO. NUM AD RIPAM FLU NUM AD RIPAM... IS RHODANI MINIS RHODANI DEDIT DEDIT Nous voici donc prévenu qu'aux Saintes-Mariés, l'ancien rivage était aussi avancé, sinon plus, que le rivage actuel; qu'auprès de l'étang de Beauduc, il était sans doute à deux kilomètres en arrière, et que, sur le grand Rhône, il ne pouvait se trouver à plus de deux lieues du port Saint-Louis. Il ne reste donc rien des conclusions si vivement affirmées par E. Desjardins, lesquelles reposaient d'ailleurs simplement sur une répartition arbitraire des matériaux charriés par le fleuve et sur une inter- prétation des portulans, qui ne signifient rien ici. Si nous voulons pousser plus loin la recherche de l'ancien littoral,, il faut examiner en détail les deux forces opposées, celle du fleuve et celle de la mer : 46 CHAPITRE PREMIER. nous les verrons ensuite aax prises dans une série de combats partiels, dont le résultat sera l'avance ou le recul du littoral en ses différents points. Oa croit trop volontiers que les alluvions du fleuve n'ont qu*à se déposer devant Tembouchure, sans rencontrer de résistance ou de courant qui les dis- perse. On croit même, quelquefois, que tout le rivage du delta s'avance continûment dans la mer. Or, si nous examinons les diverses parties de la côte, entre l'étang de Thau et le Port-de-Bouc, nous trouvons que le continent s'accroît sur trois points et recule sur les autres. « Sans les apports incessants du grand Rhône, le littoral sablonneux du delta, limé sans relâche par le frottement des courants, rongé par la morsure des vagues, finirait par disparaître peu à peu; la mer creuserait de nouveau la côte et reconstituerait à la longue le golfe primitif que le fleuve a comblé. Les contours et les variations des rivages sont le résultat d'une lutte permanente entre le fleuve qui les nourrit et la mer qui les appauvrit. Tantôt la mer consomme moins de limon que le fleuve n'en apporte, et alors la côte avance ; c'est le cas de la grande embouchure du Rhône, celle qui se trouve du côté de Marseille. Tantôt l'usure de la mer reprend le dessus, et l'érosion se produit : c'est le cas dé Tembouchure du petit Rhône et du territoire des Saintes-Mariés*. » Si nous commençons par l'Est, nous constatons • Ch. Lenthéhic, Le RhônCy H, 493. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. i7 d'abord que la mer a rongé la côte du golfe de Fos : K Les abords de la petite anse au fond de laquelle débouchait le canal des Fosses-Mariennes sont encore couverts de débris romains Ces ruines s'étendent même sous Teau à une certaine distance, car la mer a rongé la côte. Depuis quinze siècles, les vagues ont usé et détruit presque toutes les constructions englou- ties*. » 11 en est de même à l'ouest de l'embouchure du grand Rhône : « l'action prédominante de la mer, qui a sensiblement la même direction que les grandes tempêtes, produit sur différents points du rivage des érosions considérables. Les vagues qui déferlent sur la côte arrachent du fond une quantité prodigieuse de matières minérales, qui restent en suspension dans Teau agitée et que le courant littoral de l'Est à l'Ouest entraine pendant dix mois de l'année avec des vitesses variant de 0™,0S à 0",30 pendant les temps calmes, et de 1™,50 à 2 mètres et quelquefois 3 mètres pendant les tempêtes L'érosion est surtout très sensible dans la partie où s'élève le phare de Faraman. Cons- truit en 1836 à 700 mètres environ de la mer, il est aujourd'hui absolument condamné. Un sémaphore avait été placé, en 1852, à 30 mètres environ en avant du phare ; la mer l'a envahi, il est abandonné depuis 1872. Une profondeur de 23 mètres d'eau existe actuellement sur l'emplacement qu'occupait, il y a un siècle et demi, la pointe de Faraman, et, bien que le mouvement de recul de la côte se soit ralenti, » Ch. LEKTHtRic, Lt Rhône, H, 477. 48 CHAPITRE PREMIER. il est encore de près de 15 mètres par an Les cartes anciennes en font foi ; l'observation quotidienne le confirme : de 1710 à 1760, la plage perdait 2,000 mètres, soit 40 mètres par an. De 1760 à 1836, le reculement n*a plus été que de 30 mètres ; aujour- d'hui il est réduit à 15 mètres. » C'est donc 5 kilomètres environ qui ont été rongés entre le grand Rhône et la pointe de Beauduc, et les mêmes phénomènes s'observent dans le golfe des Saintes-Mariés V : « Il se creuse insensiblement et subit la loi de l'affouillement par l'aval. Par suite de l'affai- blissement de son débit et de la minime quantité de ses apports, le promontoire du petit Rhône s'efface de plus en plus; le reculement du grau d'Orgon est à peine de 10 mètres par an; mais il inspire déjà des inquiétudes sur l'avenir du sémaphore, qui ne se trouve plus qu'à 200 mètres de la mer L'ancienne batterie d'Orgon, établie il y a 200 ans à peine sur le musoir gauche du fleuve, est engloutie; c'est aujour- d'hui un écueil en mer à une centaine de mètres de la côte. » En revanche, les saillies s'accentuent ; la pointe de Beauduc s'avance d'une quantité notable ; cet avance- ment, qui a été de 30 mètres par an dans la période de 1760 à 1840, n'est, depuis cette époque que de 17 mètres en moyenne Plus loin, les mêmes phé- nomènes se reproduisent, et la pointe de l'Espiguette, qui était à Torigine des temps une petite île séparée de la terre ferme par les bras des Rhônes morts, * Ch. Lenthéric, Les Villes mortes, p. 326 et 329. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 49 désignée sur les anciennes cartes par le nom d'île de Spigai ou de la Piguetle, s'avance d'une dizaine de mètres par an. » Ainsi la lutte des courants marins et des alluvions a pour effet d'accentuer les saillants et les rentrants de la côte. Nous pourrions donc être tenté, pour tracer l'ancien rivage, d'atténuer simplement les contours du littoral actuel. Mais ici interviennent les mouvements du Rhône, qui projette ses alluvions vers le large au point où il débouche dans la mer, et qui, de temps à autre, déplace son embouchure. Le problème est donc un peu plus complexe qu'il ne paredssait d'abord, et on ne pourrait le résoudre qu'en suivant les trans- formations de proche en proche. Pourtant, dans l'en- semble, à mesure que nous reculons dans le passé, le tracé du littoral doit se simplifier. Le point de diramation des branches du fleuve ne paraît pas avoir varié depuis l'origine de la période géologique moderne. Il se trouve toujours au village de Fourques (Furca)^ dont le nom provient très évi- demment de sa situation. « Dans le principe, dit M, Lenthéric (et il faut entendre par là une époque fort antérieure aux temps historiques)', la plus grande masse des eaux du fleuve coulait au pied des collines qui bordent la Camargue à l'Ouest. La pente de la Crau les rejetait naturelle- ment de ce côté, et elles se déversaient dans la partie actuellement comblée de l'étang de Mauguio, qui est représentée parle territoire d'Aigues-Mortes ». C'est à cette période, très longue, et terminée bien long- temps avant celle qui nous occupe, que se rapporte 4 SO CHAPITRE PREMIER. la formation des quatre cordons littoraux que nous voyons encore. Plus tard, le Rhône coula, en grande partie au moins, dans la direction où se trouvent aujourd'hui TEspiguette et les Saintes-Mariés. De là un saillant qui, peu à peu modifié par le courant, a produit la pointe de TEspiguette, sans cesse accrue ensuite par les apports du petit Rhône. A l'époque de la conquête romaine, le saillant devait être moins accentué et se trouvait placé plus au Sud, en face du grau d'Orgon. Depuis Torigine delà période historique, les apports du petit Rhône n'ont plus dépassé ce que peut entraîner le flot, ui même épuisé sa force d'entraînement, de sorte qu'au lieu de se déposer devant le grau d'Orgon, ils ont été transportés sur l'Ëspiguette. Ici la situation du fleuve n'a pas changé depuis vingt siècles : on peut donc suivre la marche du phénomène et conclure qu'au début de cette période, le banc de sable de l'Ëspiguette existait à peine, mais que le grau d'Orgon s'avançait davantage vers le large. La côte passait donc en arrière de l'Ëspiguette, en avant du grau d'Orgon, et se raccordait au tracé moderne devant les Saintes, où aucun déplacement n'a jamais été observé, et qui semblent un point neutre, un « noeud » dans les oscillations de la côte. Le grand Rhône, au contraire, a souvent changé d'embouchure. Voilà deux siècles seulement qu'il se déverse dans le golfe de Fos. Pendant cette période, il a formé une saillie de 8,000 mètres environ en avant du port de Saint-Louis, où passait le rivage de 1737; la côte a reculé, au contraire, de 5,000 mètres, entre LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 81 son embouchure et la pointe de Beauduc, qui a gagné 7,000 à 8,000 mètres. Pendant les XVI« et XV1I« siècles, le Rhône a passé par le canal du Japon ou Bras-de-Fer (d'Enfer?), qui débouchait à la pointe sud du banc de sable de Beau- duc, indiqué comme une île vers 1550. Durant cette période, la mer a rongé le rivage sur Templace- DQent où sont venus ensuite se former les theys; mais les sédiments se déposaient alors en un promontoire de quelques kilomètres au sud de la plage de Faraman, tout en s'accumulant aussi sur la pointe de Beauduc. Au XVI® siècle, on trouve donc cette dernière saillie moins accentuée, mais la baie des Saintes moins pro- fonde, la plage de Faraman un peu en retrait sur sa position actuelle, puis, de Faraman à Fos, un littoral moins avancé que celui d'aujourd'hui, mais dépas- sant de beaucoup l'emplacement de notre port Saint- Louis. Avant Je XVI* siècle, pendant une période assez longue, le grand Rhône avait la même embouchure qu'aujourd'hui. Il y aboutissait déjà au XI1I« siècle, lors de l'établissement des digues *. Une autre phase, analogue à celle des XVIII* et XIX® siècles, a donc dû se produire du XIII® au XV®, marquée ici par un pro- grès, là par un recul de la côte. Antérieurement au XIII® siècle, l'embouchure du Rhône s'est trouvée dans l'étang de Beauduc, à deux » On a des témoignages écrits de l'entretien des chaussées laté- rales à partir du XI1« siècle; le plus ancien document connu relatif à la digue de la Camargue est de 1150 ; la digue de Beaucaire à la mer est de 1304. ÔZ CHAPITRE PREMIER. kilomètres seulement du rivage moderne. Elle a dû y demeurer stable pendant assez longtemps pour donner naissance à la pointe de Beauduc. Cette position est déterminée par une borne S dont la date est malheu- reusement inconnue, mais qu'on ne croit pas pouvoir attribuer à la période romaine : suivant Hirschfeld, elle serait du moyen âge, et sans doute du VI« au XI« siècle. Elle porte l'inscription suivante : RHODANI DEGURSU OD. HONOR. ET r" LECHE aV — IN — ANNO L'emplacement où l'on a trouvé cette borne se trouve au lieu dit le Platelet, sur la rive droite de la Goule de Sainte-Anne, à trois kilomètres du vieux Rhône et à deux kilomètres de la mer. Le grand Rhône a formé dans les temps modernes, en moins de deux cents ans, un promontoire aussi allongé, sinon aussi massif que celui de Beauduc; mais avant le XI* siècle, avant la construction des digues, il en allait tout autrement. Jusqu'alors, les eaux les plus chargées de sédiments, celles des grandes crues, s'épandaient sur la Camargue pour la colmater, au lieu d'aller former un promon- toire de theys sablonneux en pleine mer. Aussi, tandis que du XII1« au XX« siècle, les atter- rissements semblent l'emporter d'un tiers environ sur * Musée d*A ries. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE 83 les érosions, leur supériorité devrait être à peine sen- sible entre l'époque de la conquête et le XIII« siècle. Les érosions s'accomplissaient avec la même force qu'aujourd'hui, mais le Rhône apportait à son embou- chure principale, non endiguée, la moitié ou le tiers seulement des alluvions qu'il y dépose aujourd'hui. Mais ce ne sont là que des hypothèses. Heureu- sement deux données, l'une très ferme, l'autre approxi- mative, vont nous fixer. La première, précise et solide, à laquelle nous revenons toujours, c'est l'inscription de Chamone. Sous la domination romaine, il y avait là un sol cultivé, au bord même du Rhône. Le rivage» était plus au Sud. L'autre donnée, c'est celle de 17/1- néraire maritime que E. Desjardins avait rejetée hors du cercle vicieux où il s'enfermait : « Il n'y pas à tenir compte, disait-il, delà distance de XXX milles que donne Y Itinéraire maritime entre le grau du Rhône et Arles, per fltivium Rhodanum ; c'est une erreur évi* dente: XXX milles valant 44 kilomètres, nous tombe- rions vers l'embouchure actuelle, ce qui est impos- sible!^ m. Et sans autre démonstration, il donnait toute sa foi à Ammien Marcellin, qui plaçait l'embouchure du Rhône à XVIII milles d'Arles. Ainsi, en quinze siècles, le delta du Rhône se serait avancé de 2S kilomètres (52 — 27) ; il n'est pas excessif de supposer qu'à ce compte, dans les quinze siècles précédents, il aurait pu s'avancer de la même quantité, la largeur du delta étant infiniment moindre. De la sorte, en l'an 4100 av. J.-C, l'embouchure du Rhône devait se trouver ^ Géographie de la Gaule romaine , I, 214. 1 54 CHAPITRE PREMIER. en amont d'Arles ! El le Nil était en pleine possession de son delta depuis un temps immémorial ! Pour nous, au contraire, le chiffre erroné est celui d'Ammien, inconciliable avec les données matérielles, et qu'il faut sans doute lire XXVIII au lieu de XVIIl. Quant aux chiflfres de Vltinéraire maritime^ ils nous donnent XXX milles (44 kilomètres) d'Arles à Tero- bouchure et XVI milles (24 kilomètres) de l'embou- chure à Fos. Ces deux distances nous font placer le grau des Marseillais, à l'époque d'Antonin, à l'endroit appelé depuis Grau de Passons près de l'étang de Giraud, un peu au nord du rivage actuel, ce qui est en concordance avec nos conclusions précédentes. En résumé, nous estimons que le littoral antique du delta devait se confondre avec le littoral moderne devant Aigues-Mortes ; passer en arrière de l'Espi- guette vers le Grau Neuf ; s'avancer à deux ou trois kilomètres au sud de l'emplacement actuel du grau d'Orgon, pour revenir joindre le rivage moderne aux Saintes-Mariés ; de là, il coupait à travers la baie de Beauduc, vers la tour Saint-Genest et la pointe méri- dionale de l'étang de Giraud, pour aller passer près de la tour Saint-Louis, au grau de Galejon, et à 100 mètres en avant du rivage moderne de Fos. On opposait à cette manière de voir, il y a une trentaine d'années, divers arguments; on invoquait, entre autres, un article 139 des statuts de la répu- blique d'Arles (XIII® siècle), d'après lequel l'embou- chure du Rhône se serait trouvée alors dans les dépen- dances du grand et du petit Passon. Ce texte ne saurait prouver que la mer venait alors jusqu'à LA RÉGION RHODANIENNE AYANT LA CONQUETE. 55 proximité immédiate de ces deux mas, mais bien que leurs dépendances s'étendaient jusqu'à la mer. Est-ce que toute la Camargue ne fait pas partie de la com- mune d'Arles? Il y a, en effet, des témoins matériels, plus solides qu'aucun texte, pour affirmer que la côte était sensiblement en avant des mas Passon : d'une part les ruines de Saint-Trophime, et de l'autre l'ins- cription de Chamone. On cite également un texte de Strabon, d'après lequel on aurait voulu faire remonter le rivage jusqu'à trois lieues d'Arles; mais on a détourné ce texte de son véritable sens. Voici ce que dit Strabon (IV, 8) : jxrjB' ey^hç h TaTç Bujaep^aiç. Atoicep oî MaaaaXiÔTai Tu^pyouç « La navigation reste difficile (sur le bas Rhône) à cause de la rapidité du courant, des atterrissements et de l'aplatissement des rives, qu'on n'aperçoit pas, même de près, dans la brume. Aussi les Massaliotes ont-ils élevé des tours servant de signaux, s'étant approprié le pays de toute façon. » Les tours construites par les Marseillais sont, d'après ce passage, au bord du fleuve, dont on men- tionne le courant, et le fait qu'il y en avait plusieurs ne prouve pas que le rivage avançât à vue d'œil, mais qu'on avait placé des tours sur un parcours étendu le long du Rhône. Il s'agit ici de la navigation fluviale, à laquelle on a toutsacrifié depuis en endiguant le fleuve. Tandis que le littoral se modifiait insensiblement, le 56 CHiU*ITRE PSKMIEE. Rh6oe accomplissait eo toute bâte son œavre de col- matage dans le delta. Les vastes lagunes da dernier appareil littoral, où naviguaient les vaisseaux du plus fort tonnage, où il fallait, comme à la Peyrade, des qaais maritimes et des brise-lames, ont été presque entièrement comblés, malgré l'affaissement continu du sol, et il n*est pas douteux que, s Ton n*avait pas endigué le Rhône, toute la Camai^e serait devenue aujourd'hui une plaine magniGque. Pour reconstituer la physionomie du delta dans les temps anciens, il faut donc supposer, à la place des marécages actuels, des étangs navigables au moins pour les utriculaires , et, sur une partie de la terre ferme d'aujourd'hui, une nappe d'eau plus ou moins profonde. II ne faut cependant pas aller trop loin dans ce sens. La caractéristique de l'état ancien, grâce aux libres inondations du Rhône, c'était la division du delta en étangs et en terres praticables. Les marais se sont beaucoup étendus par la suite. Un grand nombre de Rhùnes morts, simples fossés remplis d'eau courante, constamment tenus ouverts par les inondations, fai- saient communiquer les étangs et assuraient partout récoulement. Depuis que toutes ces eaux sont devenues stagnantes, les pluies ont entraîné dans les parties basses des terres détachées des parties plus élevées. Les marécages se sont formés au détriment de la terre ferme aussi bien que des étangs. Chaque bras du Rhône, si petit qu'il fût, était bordé de deux zones de terre cultivable et habitable, qui ont disparu en partie. LA RÉGION RHODAmBNNE AVANT LA CONQUÊTE. 57 « Les eaux des crues, très chargées de sable et de limon, déposent d'abord la plus grande partie de leurs sédiments le long des berges, en les exhaussant ainsi au-dessus des terres voisines, de manière à former, à partir de ces berges, deux plans inclinés qui s'étendent à une distance plus ou moins grande de chaque rive, .... deux bourrelets latéraux, qui s'élèvent et s'épaississent après chaque période d'inon- dation,. ... et le terrain nouvellement créé présente dans son ensemble deux berges, dont la crête est à un niveau supérieur aux eaux moyennes et submersible seulement par les eaux d'inondation*. » Il faut donc nous imaginer la Camargue et les plaines extérieures au delta, pendant la période ro- maine, comme une région parfaitement irriguée, où des territoires fertiles s'étendaient dans l'intervalle des canaux naturels, sauf lorsque l'espace qui séparait ceux-ci était trop grand ; dans ce cas, un étang ou un marais en occupait le centre. « Le pays était loin d'être, comme culture, dans la situation lamentable que nous lui voyons aujourd'hui en pleine civilisation. Ces anciens noms de Pinèdes, de Sylve Godesque, de Sylve Real portent avec eux le témoignage de l'an- cienne richesse forestière. A travers tous ces bois de pins maritimes, A peu près disparus depuis plusieurs siècles, serpentaient les diflférents bras du Rhône, dont les grandes eaux déposaient de nouvelles couches d'alluvions après chaque crue; les étangs étaient en général plus profonds, presque tous navigables, et l'on * Ch. Lenthéric, Le Rhône^ II, 448. 58 CHAPITRE PREMIER. De voyait pas ces marécages pestilentiels qui ont désolé \ù pays*. » a La région du bas Rhône et là Camargue étaient loin d^ôlre, aux temps anciens, dans la situation déplo- rable que les digues leur ont faite, et des ruines assez nombreuses attestent que le désert d'aujourd'hui était non seulement en pleine prospérité agricole, mais qu'il était aussi un territoire riche et peuplé. u Le Valcarès, qui n'est plus qu'une grande mare isclée de la mer, où croupit une eau saumâtre et impure, communiquait alors librement avec elle et a dû, pendant assez longtemps, ressembler à notre bassin d'Arcachon. Partout, en effet, sur cet ancien rivage maritime, on trouve des débris et des souvenirs de la civilisaLion passée*. » Comme les ruines romaines de Fos, celles du Val- carès sont en partie submergées. Il ne s'agit pas ici d'érosioD, mais d'effondrement, de glissement des terres vers les lagunes et sans doute aussi d'un affais- sement général du sol. On ?iait que les fouilles exécutées à Venise, depuis la chute du Campanile, ont mis à jour des voies romaines descendues au-dessous du niveau des lagunes, et des fragments d'habitations primitives, enfouis plus pro- fondément encore. Le même phénomène d'affaisse- ment s'est produit autour de l'étang de Valcarès et généralement de tous les étangs de la Camargue. Les ruines qui bordent l'étang de Valcarès sont si ^ Cil. Lenthéric, La Région du bas Rhône ^ p. 58. * La Grèce et lOrient en Provence, 306. r LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 59 avancées dans les eaux, que la carie d'état-raajor les indique jusqu'à une centaine de mètres du rivage. « Outre une grande quantité de poteries variées et de médailles du haut et du bas Empire, la rive orientale du Valcarès montre des pierres d'appareil et de nom- breuses substructions qui ofîrent tous les caractères de Tépoque gallo-romaine. Il en est de même sur le rivage opposé, et il existe notamment un point de cette rive où Ton aperçoit, lorsque les eaux sont très basses, une grande quantité d'amphores plus ou moins intactes, et à moitié enfouies dans la vase, à côté de pierres provenant d'anciennes constructions. La rive septentrionale n'est pas moins riche en vestiges du même genre et l'on y rencontre en abondance ces tuiles à rebords, caractéristiques des habitations gallo- romaines, des fragments de mosaïques et des fonda- tions assez considérables pour être exploitées comme carrière, lorsque dans le pays on a besoin de quelques matériaux*. » On appelait la plaine d'Arles horrea ac cellaria totius militiae romanœ^ le grenier de l'armée romaine ; il fallait donc que l'étendue des terres cultivées y fût considérable, et il semble que pour répondre à une pareille déflnition, ce ne soit pas trop de comprendre dans cette plaine tout le territoire qui s'étend de l'étang de Valcarès jusqu'au mont Ventoux. De ce que les nappes d'eau étaient plus importantes autrefois qu'aujourd'hui, il ne faut donc pas conclure ' E. Flouest, Sépultures antiques de la Camargue, 1869-1870. — Ch. Lenthéric, Les Villes mortes du golfe de Lyon. Pion, 1889 (5« édit.). ' 60 CHAPITRE PREMISR. que tout le territoire de la Camargue, et les rives du Rhône en aval d'Avignon, étaient de vastes marécages ; non seulement cette région n'aurait pas été, dans ce cas, horrea ac cellaria totim militise romanœ^ mais les localités, les voies romaines qui la sillonnaient n'auraient pas existé. Les anciens n'auraient pas été de Nîmes à Tarascon par Arles au lieu de s'y rendre directement, s'il avait fallu naviguer au milieu des marais. Cela dit, examinons en détail, depuis la Durance jusqu'à la mer, les territoires voisins du Rhône, et cherchons a en déGnir la topographie ancienne, point par point. Le cours même du fleuve présentait, comme aujour- d'hui, plusieurs parties bien distinctes : depuis l'em- bouchure de la Durance jusqu'à Beaucaire et Tarascon, il demeure ce qu'il était en amont, formant des îles et des bras toujours changeants. A Tarascon, la Monta- gnette resserre la vallée contre les plateaux de la rive droite et donne un point fixe où le grand Rhône a tou- jours passé. Depuis là jusqu'à Chamone, il ne semble pas que le lit du fleuve se soit sensiblement déplacé. De Tarascon à Soujean, sur une longueur de deux lieues, il forme encore des îles plus ou moins chan- geantes. Un léger mouvement du sol le resserre une der- nière fois entre Soujean et le mas des Tours, puis, brusquement, il s'étale dans la plaine sur une largeur de 500 à 1000 mètres; la pente est à peu près nulle, et la vitesse du courant, qui était de 2°*,S0 à 3 mètres, tombe à 0™,7S ou 1 mètre. C'est là, en même temps, LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 61 que le gravier a disparu et que le fleuve commence à ne charrier que du limon et du sable fin*. Tous les graviers , tous les débris de quelque importance se sont déjà déposés, et il ne reste plus en suspension dans Teau du fleuve que des limons et des sables trop ténus pour former encore des écueils pouvant servir de noyau à de nouvelles îles. C'est l'irruption de la Durance, dans les temps primitifs, qui a déterminé la formation du delta* Sur les deux rives, les alluvions ont formé les bourrelets latéraux, où passaient les routes d'Arles à Beaucaire et à Tarascori. On trouve par exemple, à 2 kilomètres au sud de cette dernière ville, une altitude de 10 mètres, tandis que celle du Rhône et celle de Tancienne Duransole, à TEst et à l'Ouest, ne dépassent pas 5 mètres. Sur la rive gauche, l'espace parcouru par chaque bras de la Durance était alors bien irrigué et asséché par le passage de la rivière, et les marais, dont les traces sont visibles sur notre carte d'ét^jEit-major, se sont formés en partie par suite de la disparition du * Ch. Lenth£ric, Les Villes mortesy p. 28 : « Entre Lyon et Beaucaire, la pente du Rhône, sauf quelques rapides, varie entre 0™,50 et 0^,30 par kilomètre, et sa vitesse entre i°*,50 et 2°*,d0 par seconde pendant les eaux moyennes. Dans toute cette partie, le fleuve roule des galets et des graviers qui diminuent progressivement de volume à mesure qu'ils descen- dent vers la mer. tf C'est entre Beaucaire et Arles que la trituration est achevée, et que le gravier est entièrement réduit à Tétat de sable et de limon. « La pente du fleuve, entre Beaucaire et Arles, n'est déjà plus que de 0",i23 par kilomètre. La vitesse tombe, à Arles, à 0",75 par seconde. » 62 CHAPITRE PREMIER. cours d'eau. La chose est avérée, du moins pour leg palustres de Maillaue. La Duransole descendait donc jusqu'à Saint-Gabriel, entre deux plaines fertiles ; de là elle pénétrait dans l'étang des Baux et de Montmajour, qui s^étendait de l'Est à rOuest entre les Alpines et la Grau, puis du Nord au Sud, sous les murs d'Arles ; elle rejoignait ensuite l'étang de Mayranne, et venait se déverser dans la grande lagune vive qui débouchait dans la mer au grau de Galéjon, et qu'utilisa probablement Marins. Sur la rive droite du Rhône, un bras secondaire, desséché, avait laissé subsister un chapelet de maré- cages entre Beaucaire et Bellegarde, entre Bellegarde et Saint-Gilles. A hauteur de Saint-Gilles, où les navires du plus fort tonnage venaient aborder, l'étroite bande de terre entre le fleuve et les plateaux était praticable, mais un peu au Sud, un bras du Rhône se détachait vers l'étang de Mauguio, par Franquevaux, le mas Gallician et Terre-de-Ports. Dans le fond de l'espace laissé entre ce bras et le petit Rhône d'Orgon existaient des lagunes, mieux déli- mitées et peut-être moins étendues que ne l'étaient les marécages du XVlll^ siècle. On a rétabli l'ancienne situation en creusant le canal de Beaucaire à la mer avec un tracé à peu près iden- tique à celui du Rhône occidental (branche espagnole) d'autrefois, et aussitôt une grande partie des marais s'est trouvée asséchée : « Ce canal a eu tout d'abord pour effet de dessécher en très peu de temps d'une manière complète, et de rendre cultivables tous les terrains situés au Nord. Séparés des autres marais LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 63 par une large tranchée, ces terrains, jadis submer- sibies et presque toujours détrempés, ne commu- niquent plus aujourd'hui avec les étangs. Ils ne reçoivent plus que les eaux qui tombent sur le versant des coteaux contre lesquels ils sont adossés ; ces eaux restent très peu de temps sur le soi et trouvent bientôt leur écoulement naturel dans le canal d'abord, à la mer ensuite*. » Le bras occidental du Rhône, aujourd'hui tari, portait avant l'ère chrétienne une partie des sédiments du fleuve à l'étang de Mauguio. Le territoire ainsi conquis sur la mer n'est devenu définitivement un sol ferme qu'au moyen âge, et nos cartes d'état-major indiquent encore le contour très net de ces anciens marécages. Ils prolongeaient l'étang jusqu'aux envjU rons de Marsillargues. Depuis que le Vidourie est seul pour accomplir l'œuvre de colmatage, ses progrès sont beaucoup plus lents. Aussi ne peut-on pas ad- mettre que le Rhône ait cessé de couler vers l'étang de Mauguio avant la période historique, ni que ses alluvions fussent déjà consolidées tors de sa dispari- tion, et que la xone récemment conquise, très appa- rente sur nos cartes, soit l'œuvre du Vidourie. De toutes parts, le rivage terrestre des étangs de Mauguio et de Thau a peu gagné sur les lagunes ; celui du cordon littoral a gagné et perdu". Le détail * Ch. LBNTHfiRiC, La Région du bas Rhône, p. 60. » Le long de Télang de Mauguio, la plage ne subit aucune modification sensible, et les ensablements des graus de Palavas et de Cette sont dus au transport des sables arrachés par les vagues 64 CHAPITRE PREMIER. de ces transformations n'intéresse pas notre sujet, et il suffira de mentionner la plus importante, la scission de l'ancien étang Taphnis en deux parties, étang de Mauguio d'une part, étang de Thau de l'autre. Non seulement dans l'antiquité, mais jusqu'au XVIII** siècle, c'est une seule nappe d'eau qui s'éten- dait depuis Marsillargues jusqu'à Agde, et le cordon littoral qui la séparait de la mèr, encore imparfaite- ment formé, laissait de nombreuses et faciles commu- nications avec le large. On a voulu aller plus loin et unir les embouchures du Rhône et de l'Aude; mais cette hypothèse, pro- voquée et soutenue par un contresens, rencontre des difficultés presque insurmontables. Polybe écrit (III, 37) en parlant de l'Aude : Sç (^ù TCcX'jv otiziyç,\ Toxov (uç xpoç S'jgetç axo Ma^aaXCaç xai twv tôD *Pc3x/50 GTOfJLOTwv, Si' wv 61Ç Tô 2ap$5V'.ov xéXays^ £Ï(y;(71v 5 7:pc£'.pï)[A£V5ç xoTajjLcç, c'cst-à-dirc, littéralement : « qui est distant d'un espace peu considérable vers l'ouest de Marseille et des bouches du Rhône, par ^lesquelles se jette dans la mer Sardonienne le susdit fleuve ». E. Desjardins estime que le « susdit fleuve » ne peut pas être le Rhône, qui vient d'être nommé, et il en conclut que l'Aude se jette dans la mer par les bouches du Rhône*, Mais, si l'Aude se jetait dans la mer, non pas par les bouches^ mais par une des bouches du des tempêtes aux abords mômes de ces deux graus. Vis-à-vis Mauguio, on se trouve sur le cordon littoral originaire, qui parait ne pas avoir subi de mouvement appréciable depuis l'origine des temps historiques. (Ch. Leisthêric, Les Villes mortesy p. 331.) * E. Dbsjardiks, Géographie de la Gaule romaine, I, 240. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 68 Rhône, Polybe n'aurait pas dit, à la ligne précédente, qu'il en était distant d'un espace peu considérable, o5 xôXiv àrixei tgxôv, et il faut simplement comprendre que « TAude n'est pas très éloigné, vers l'Ouest, de Marseille et des bouches du Rhône, par lesquelles ce dernier fleuve se jette dans la mer Sardonienne. » A supposer même qu'une seule lagune s'étendît de Narbonne à Aigues-Mortes, l'historien grec, exact et jamais emphatique, aurait-il dit que l'Aude passait dans les bouches du Rhône ? C'eût été vrahnent tiré de longueur. La disposition du terrain, d'ailleurs, ne se prête guère à cette hypothèse : l'étang de Thau se termine, au Sud-Ouest, à quelque distance de la montagne d'Agde, et il est vraisemblable qu'il la baignait il y a vingt siècles. On croit même pouvoir affirmer que l'Hérault {Arauris) formait alors un petit delta et qu'une de ses branches se jetait dans l'étang de Thau, tandis que l'autre coulait vers la mer libre, à l'ouest de la montagne d'Agde. La navigation était-elle pos- sible sur ces deux bras d'un très petit cours d'eau? Supposons-le. On peut encore, mettant les choses à l'extrême, concevoir un bras de mer entourant Agde au Nord et achevant d'en faire une île ; mais le relief actuel du sol ne permet pas d'accorder à ce détroit une largeur de plus de 300 mètres, au grand maximum. Ce n'est pas assez pour dire qu'un étang unique allait de Narbonne à Aigues-Mortes. Du reste, la plus grande difficulté subsiste encore : c'est d'imaginer un étang et un cordon littoral entre le cap d'Agde et l'embou- chure de l'Aude. Ici il y a une impossibilité absolue. 5 66 CHAPITRE PREMIER. Si une langue de sable s'était produite entre le cap d*Agde, ou plutôt l'île de Brescou [Blascon) et la montagne de la Clape, les mêmes causes qui l'auraient formée l'auraient conservée et accrue, loin de la détruire; mais le flot qui a rongé Ttlot de Brescou n'a jamais permis aux sables de s'accumuler près de lui. [1 faut donc renoncer à l'hypothèse d'un étang unique, où tous les fleuves de la côte auraient mêlé leurs eaux à celles du Rhône. Le texte sur lequel on a voulu s'appuyer n'en dit rien, et le terrain s'y oppose. Restent ces deux vers d'un poète de la déca- dence latine, Fortunatus : Excipit hinc Narbo^ qua littora plana remordens Mitis Atax Bhodani molliter intrat aquas. (Carm. YI.) La question des étangs de Narbonne est plus impor- tante pour notre sujet, et il est d'autant plus néces- saire de s'y arrêter, que la solution n'y est pas des plus nettes. Il est évident qu' « autrefois », dans un lointain indéfini, la vallée de l'Aude débouchait en arrière de la montagne de la Clape, laquelle était une île reliée aux rivages voisins par des flèches de sable qui ébau- chaient le cordon littoral d'aujourd'hui. Deux étangs se trouvaient ainsi formés, l'un au nord, l'autre au sud de la Clape, réunis par un bras de mer qui passait devant la colline où s'est élevée Narbonne. Les allu- vions de l'Aude ont resserré peu à peu et réduit à rien cette communication; elles ont à peu près comblé Tétang septentrional et commencé le colmatage de LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 67 Tétang méridional ; mais où ea était ce double travail à l'époque de la conquête romaine? Les quelques données que nous pouvons grouper ne suffisent pas pour imposer une solution. Nous allons les présenter telles quelles. L'Aude coule aujourd'hui au nord de la Clape, et près de son embouchure se trouve le petit étang de Vendres, entouré d'une large zone d'alluvions récentes, qui ne remonte pas au delà du XVII* siècle. Avant cette époque, Tétang de Vendres, séparé de la mer par un simple cordon littoral comme ceux des étangs voisins, avait une forme triangulaire, et sa pointe occi- dentale pénétrait jusqu'au défilé, large de 4 500 mètres environ, par lequel l'Aude est obligé de passer entre la Clape et les collines qui le séparent de l'Orb. U semble que ce défilé a dû recueillir de bonne heure les sédiments et s'ensabler ; cependant un certain nombre de cartes des XVI® et XVII® siècles (elles ne sont pas toutes d'accord) nous montrent l'étang de Vendres en communication avec celui de Capestang, qui se trouve en amont du défilé, et n'a été desséché que tout récemment. M. Duponchel, dans son Cours d hydraulique et géologie agricoles^ cite une charte datée du règne de saint Louis, relative à la concession du dessèchement de l'étang de Montady, et qui mentionne dés salines en activité sur le bord de l'étang de Capestang. Une communication existait donc entre ce dernier et la mer au XIII® siècle. D'autre part, il est difficile de penser que les atter- rissements n'ont pas. commencé par lui, et surtout par 68 CHAPITRE PREMIER. l'espèce de détroit qui le rattachait à Tétang de Vendres. Un plan de Narbonne, que M. Lenthéric reproduit dans Les Villes mortes du golfe de Lyon^ peut nous renseigner. Il est très regrettable que Torigine de cet étrange document n'ait pas été indiquée; mais il serait trop simple de l'écarter purement et simplement pour ce motif. En l'examinant avec soin, on reconnaît qu'il est mal orienté : la forme hexagonale de la ville y est nette- ment prononcée et permet de rétablir la direction du Nord, qui doit se trouver vers l'angle supérieur droit. On remarquera, en outre, que la ville même est des- sinée à une assez grande échelle, mais que les environs sont réduits dans une proportion fabuleuse. Il ne s'agit évidemment que d'indiquer au lecteur, par des signes plus frappants qu'un nom et une flèche, la direction des principales locahtés. On reconnaît facilement, au Sud et au Sud-Est, l'étang de Sijean et Tîle de Sainte- Lucie (Insula Licï); l'étang de Gruissan ou de Nar- bonne [lacus Narbonensis) à l'est du chenal de l'Aude, aujourd'hui canal de Robine; à l'Est et au Nord- Est, et même jusqu'au Nord, s'étend une nappe d'eau appelée lacus Rubrensis, qui se relie forcément aux étangs de Vendres et de Capestang. Au Nord et au Nord-Ouest, on voit le cours de FAude arrêté par un barrage et ramené sur Narbonne par un détour, facilement reconnaissable sur la carte d'état-major; il passe dans le vosinage des Prata liguriœ, dont le nom survit peut-être dans celui de Livières. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 69 Oq sait qu'en 1320, ce grand barrage a été emporté et que le fleuve, quittant brusquement le lit que lui avaient imposé les Romains, s'est rejeté vers l'étang de Vendres. Les atterrissements ont donc été inter- rompus de ce côté pendant dix ou douze siècles. Le dernier renseignement que nous possédions nous est fourni par la voie romaine, dont le tracé est facile à reconstituer entre Narbonne et Béziers. Au lieu de suivre la ligne droite, comme le fait à peu près la route moderne, la Via Domitia se détournait vers le Nord-Ouest, allait passer à l'emplacement même où les eaux de l'étang de Capestang ont persisté le plus longtemps. Là se trouve, au septième mille à partir de Narbonne, un pont romain qui a gardé le nom de pont Serme {Pons Sepiimus?) et à partir duquel la voie subsiste en grande partie jusqu'à Béziers. De nos jours, cette voie romaine donne le singulier spectacle d'un chemin évitant la terre ferme pour aller passer dans l'eau. Il est nécessaire de supposer une situation inverse dans l'antiquité, c'est-à-dire d'ad- mettre, non pas que l'étang de Capestang fût tout à fait desséché, mais que précisément cette partie qui est restée inondée jusqu'à nos jours était la plus étroite de toute la nappe d'eau à l'époque où la voie fut cons- truite. Nous croyons vraisemblable que le Rubresus stagnus existait alors depuis Capestang jusqu'à la mer, sinon à l'état de lagune, du moins comme marais, et qu'il avait, sur la ligne droite de Narbonne à Béziers, une largeur plus grande que dans les environs du pont Serme. Le modelé du terrain achève de nous préciser les Tû CHAPITRE PREMIER. conlours de cet étang- M. Lenthéric ayant exprimé la conviction que TAude coulait primitivement vers Télang de Vendres et en avait été détourné par les Romains, on lui a opposé l'expression de Ptolémée : "ÂToyôç TCOTajjLcîi k\t£cXi<;y « les embouchures de l'Aude », pour soutenir que ce fleuve avait toujours eu deux bras; mais £. Desjardins, en produisant cet argument, n'a pas réfléchi que Ptolémée employait toujours les mots ei^ecXal et £x6oXal au pluriel, et cela pour les fleuves dont l'estuaire est le plus net et le plus indi- visible. Nous demeurons donc convaincu qu'à l'époque d'Anaibal, l'Aude ne passait pas à Narbonne et se jetait dans le lacus RubresuSy au nord de la Clape. La région qui s étend de Narbonne à Salses n*a pas pu changer beaucoup depuis l'origine des temps his- toriques : le cordon littoral existait déjà, et le rivage intérieur des étangs côtoie encore les hauteurs où finissent les monts Corbières. La plaine du Roussillon, depuis Salses jusqu'aux Pyrénées, est d'une topographie assez simple, avec ses petits fleuves qui courent parallèlement vers la mer. Elle est cependant l'objet de théories excessives et que, k plupart du temps, un examen plus minutieux de la carte aurait fait écarter. On voudrait, en général, faire admettre que ces quelques ruisseaux, TAgly, la Tet, le Réart,- le Tech, la Ma&sanneont comblé, avec leurs alluvions, des espaces plus considérables que l'Aude, l'Orb, l'Hérault et le Rhône lui-même. Mais si l'on veut bien jeter les yeu:c sur la carte de l' état-major, on verra que les terri- H^^^PP^ LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 71 toires prétendus modernes atteignent souvent des hau- teurs de 8, 4 0 , 12, i 5 mètres au-dessus de la mer, d'une manière continue, ce qui doit écarter l'hypothèse d'une formation tout à fait récente par le colmatage. E. Desjardins, par exemple, pense que les alluvions de l'Agly ont comblé une partie de l'étang de Salses * ; mais, s'il en était ainsi, c'est du moins à des temps pré- historiques qu'il faudrait reporter ce travail des eaux : la voie romaine allait de Salses à Castel-Roussillon et La Tour-Bas-Elne,en ligne droite, et son point le plus bas était encore à 42 mètres au-dessus de la mer, non loin de TAgly. C'est seulement en aval de Saint-Laurent que peuvent se trouver des terres formées récemment par ce petit fleuve ( Vemodubrum). Le terrain est aussi très élevé sur les rives de la Tet. 11 domine déjà la mer de 10 mètres à 3 kilo- mètres du rivage. C'est donc une bande de 1000 à 1500 mètres de largeur seulement que la Tet (Tecum ou Roschinus) a dû combler, et cela sans doute au nord de l'étang de Canet. Le Réart, qui se jette dans ce dernier étang, doit être le Sordus des anciens, qui se jetait dans le Sordice Palus. On chercherait en vain la trace de ce marais à l'embouchure de l'Agly ou du Tech. Celui-ci [Tichis) a souvent varié entre la montagne et la mer. On aperçoit distinctement, depuis OrtafTa jusqu'à Elne, la trace de ses érosions sur le flanc des collines ; mais ici se pose l'éternelle question : quel est » I. 367. 71 CHAPITRE PREMIER. r « autrefois » auquel on peut reporter ce tracé sep- teùtrîonal du cours d'eau ? Quoi qu'il en soit, la route nationale traverse le Tech à 11 mètres au-dessus du niveau de la mer, à une lieue du rivage. Les alluvions modernes ne remontent donc pas jusque-là et sont restreintes à une bande de 1500 à 2,000 mètres de largeur à partir du littoral encore visible. Il en est de même à Tembouchure de la Massanne, devant Argelès» qui n'a jamais été sur le rivage* et ne s'appelle Argelè^-sur-Mer que pour se distinguer d'Argelès-de- Bigorre. En résumé, le rivage du Roussillon n'a pas subi de modifications assez importantes pour qu'il en soit tenu compte dans la discussion du chemin d'Annibal. II. — Géographie politique, u Les rapports entre le sol et l'homme sont em- preints, en France, d'un caractère original d'ancien- neté, de continuité. De bonne heure, les établissements humains paraissent y avoir acquis de la fixité; Thomme s'y est arrêté parce qu'il a trouvé, avec les moyens de subsistance, les matériaux de ses construc- tions et de ses industries ». Telles sont les paroles par lesquelles M. Vidal de la Blache ouvre son magistral Tableau de la Géographie de la France ", et ce sont ^ Ce n est pas l'opinion de M. Lenihéric. {Les Villes mortes, ^ Dans VBistoire de France, publiée sous la direction d'E. La- VI5SE, Paris, 1902. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 73 celles qu'il faut avoir toujours présentes à l'esprit pour concevoir l'état de la Gaule à l'époque ancienne, mais non primitive, où Annibal la traversa. On fait remonter à des temps infiniment plus reculés, du XX® au L« siècle avant notre ère, les habitations lacustres de la région alpine, et pourtant on y trouve les traces d'une civilisation relative, d'une industrie et d'une agriculture assez développées, d'un commerce qui s'étendait de la Baltique à la Méditerranée, puisque l'ambre et le corail se rencontrent communément côte à côte dans les bijoux de ces populations lacustres. Il y avait donc au moins vingt siècles, lorsque Annibal franchit les Pyrénées, que des hommes défri- chaient les clairières de nos forêts et les traversaient en tout sens. Dans un pareil laps de temps, les pistes peuvent devenir des chemins frayés ; les peuples ont eu le loisir de les rectifier, de les tracer au gré de leurs besoins, reliant les habitations et longeant les cultures ; ils ont pu chercher et améliorer les passages les plus faciles et les plus commodes à travers tous les obstacles naturels, montagnes, escarpements, fleuves ou marécages. Si nous nous transportons au temps même d'Annibal ou de la conquête romaine, nous trouvons en Gaule une civilisation très avancée. S'il est vrai que les habitants, Gaulois, Ligures ou autres, n'ont pas d'alphabet et semblent ignorer les sciences et les beaux arts, peut-être sont-ils supérieurs aux Grecs et aux Romains pour l'industrie, pour les côtés pratiques de la civilisation. Cette supériorité, est-ce bien aux Gaulois, ne serait-ce pas plutôt aux peuples indigènes î* CHAPITRE PREMIER. soumis par eux qu'ils la doivent ? N'y avait-il pas alors en Gaule un peuple conquérant, guerrier, à cheveux blonds, de race aryenne, etdes populations autochtones ou du moins plus anciennement établies, et adonnées à Tagriculture, aux travaux métallurgiques et industriels de toute sorte ? Quoi qu'il en soit, on trouve dans les textes et dans les découvertes archéologiques la preuve formelle de cette civilisation pratique des habitants anciens de notre pays. w Sans doute les trouvailles archéologiques nous font connaître surtout des armes, des instruments de luxe; mais d'heureux hasards ont exhumé aussi des témoi- gnages de la vie agricole que menaient les peuples du nord des Alpes : le blé, l'orge, quelques fruits, des tissus fabriqués de lin ont été trouvés dans les plus anciennes stations lacustres. On voit ces populations primitives déjà en possession des principaux animaux domestiques, bœuf, mouton, chèvre, porc. Plus tard, quand les Romains firent connaissance avec le nord de la Gaule, ils y rencontrèrent des pratiques agricoles dont Toriginalité et la supériorité les frappèrent. L*invention de la charrue à roues, de la moissonneuse à roues, s'explique fort naturellement sur des plateaux découverts à faibles ondulations*. » vallées de l'Isère et de l'Arc, il oublie que les Gaulois y passaient il y a vingl-deux siècles comme nous y passons aujourd'hui, sur un chemin, et non pas sur le sol naturel, dans le lit du torrent. Ce n'était pas la main-d'œuvre qui pouvait manquer pour des travaux d'utilité publique : les chefs de l'ariïî' locratie gauloise y employaient tout d'un coup la fouKr de leurs esclaves, et en quelques jours on devail accomplir ainsi des besognes considérables. On en > Bloch, p. 68. > César, VU, 22 et m, 21. 78 CHAPITRE PREMIER. jugera en se rappelant que, d'après César, TÉduen Orgetorix avait 10,000 clients ou esclaves. C'était là des corvées a rendre jaloux M. de Choiseul ! Tout nous fait supposer que les chemins étaient nombreux dans la Gaule indépendante comme dans la France moderne. c( La Gaule préludait par son activité commerciale au rôle qu'eUe devait jouer à ce point de vue sous l'empire romain. Les métaux dont elle tenait marché lui avaient valu une réputation de richesse, d'ailleurs surfaite. Les salaisons, les lainages qu'elle expédiait à Rome y étaient fort appréciés Pendant les campagnes de César, nous trouvons des négociants romains établis à Cenabum (Orléans), Noviodunum (Nevers?) et Cabillonum (Chalon-sur-Saône). « L'importance des transactions est attestée par l'existence d'une monnaie émanant de la monnaie grecque et s'inspirant de cette dernière. Les repro- ductions furent au début relativement exactes, puis elles s'écartèrent de leurs modèles pour en différer presque complètement. Les monnaies massaliotes furent les premières qui s'imposèrent à l'imitation des Gau- lois*. Les copies qu'elles suscitèrent se répandirent » (( De la période gréco-barbare de la ville d'Avignon il n'est resté d'autres souvenirs qu'un nombre assez considérable de mé- dailles et de monnaies, et quelques inscriptions, ftfonnaies et ins- criptions ont une facture très archaïque et un caractère mixte, moitié grec, moitié gaulois, témoignant ainsi de la pénétration protonde de la civilisation grecque dans le milieu barbare de la Gaule... On connaît cinq types de monnaies grecques frappées à Avignon. Presque toutes portent sur leur face une roue à quatre rayons, avec les sigles MAIS ou MAi]5]A intercalés. Celte roue ou disque à quatre rayons était l'un des attributs de l'Apollon LA KÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 79 sur les deux versants des Alpes, dans la vallée du Pô et dans la vallée du Rhône. « Une autre influence s'exerça sur le Sud-Ouest, celle de Rhoda. Rhoda était en relations suivies avec la Sicile. Sa monnaie, imitée par les Syracusains entre 317 et 218, puis par les Carthaginois, envahit l'Es- pagne grâce à ces derniers et, par les mêmes intermé- diaires, reflua sur l'Aquitaine. Lorsque Annibal, en 220 av. J.-C, prépara sa marche sur Tltalie, ce furent les drachmes de Rhoda qui lui achetèrent les sympa- thies au delà des Pyrénées. On peut dater de cette époque l'extension, sinon la naissance, du monnayage dans ces régions La monnaie en bronze qui parut, vers le II® siècle, entre les Pyrénées et l'Hérault, ne sortit pas de ces limites ; elle représente un fait pure- ment local, intéressant en ce sens qu'il prouve une fois de plus le^ rapports de ces peuples avec la Sicile, car ces bronzes étaient copiés sur ceux d'Agrigente (287-279) et de Syracuse (275-216). « Vers le milieu du IV* siècle, l'exploitation des mines de la Thrace par Philippe II, roi de Macédoine, jeta sur le marché une grande quantité de siaières ou philippes en or, qui pénétrèrent en Gaule, très vrai- semblablement par la voie du Danube, et y donnèrent naissance à un monnayage nouveau. La monnaie d'or pythien, %v, chap. LXXXV. « De origin, XIV. » Le Bhône, I, 95. ftS CHAPITRE PREMIER. loin des quatre ports d'Ampurias, Rosas, Collioure et Port-Vendres. Nous ne pouvons donc pas réfuter, ni démontrer formellement l'existence de routes construites avant la conquête romaine. « Personne, dit E. Desjardins, ne peut songer à nier l'existence de chemins gaulois et de communications régulières, actives, suivant même des directions fixes, entre les différents centres de peuples ou de cités, pour employer le terme dont s'est servi César ; mais nous affirmons que ces routes, qui n'étaient pas construites, n'ont pu laisser, en consé- quence, aucun vestige appréciable, ni même distinct, quant à leur origine et quant à leur époque *. » Telle est certainement la vérité en ce qui concerne rintérieur de la Gaule. Si Ton excepte la côte méditer- ranéenne, pour laquelle le doute subsiste, il n'y avait avant la conquête romaine que des chemins de terre, de ceux que nos cartes d'état-major marquent par un seul trait. Mais ces chemins étaient sans doute nom- breux ; nous pensons même que, dans les parties cul- tivées du territoire, ils n'ont guère dû changer depuis vingt siècles. Invariablement liés au tracé des par- celles, ils ont eu la stabilité du cadastre. « On peut présumer, dit Deluc", que les Romains ouvrirent leurs grands chemins dans les Alpes en sui- vant les routes fréquentées par les anciens habitants du pays » Il n'y a au contraire aucune raison de supposer que ' Géographie de la Gaule romaine, IV, 160. « Page 9. LA RÉGION RHODANIENNE AYANT LA CONQUÊTE. 8T les Romains aient adopté le tracé des chemins gaulois. De nos jours, il est rare qu'une route nouvelle soit construite sur les chemins existants, surtout aux colo- nies. Comme on fait usage de plus grands moyens^ on n'est pas arrêté par autant d'obstacles, et on ne crainl pas de construire un ouvrage d'art pour gagner quel- ques heures de marche ou adoucir une pente. Les voies romaines, d'ailleurs, avaient leur objet spécial, très différent de celui auquel répondaient les chemins gaulois, phéniciens ou marseillais : il s'agissait d'allé? r au plus vite dans les différentes provinces, et non ilo relier tous les bourgs ou tous les ports de proche en proche. Nous sommes convaincu, en particulier, que la Via Domitiay conduisant de Rome en Espagne, a dû différer très sensiblement de la voie Héraclée, qui desservait tous les ports. Les Gaulois et les Ligures ne devaient pas reculer devant des travaux de terrassement : ils savaient en- tailler un talus, un escarpement, franchir un raviii ; ils devaient bâtir des ponts en pierres et en bois, mais de petites dimensions. Les Romains, pour leurs grandes voies stratégiques, multiplièrent les maçonneries. Lu chaussée elle-même, on le sait, se composait de couches de maçonnerie successives, reposant sur 11 rj fond de mortier : un statumen de grosses pierres plates supportait à son tour une épaisse couche ilr béton, le ruduSy sur laquelle on coulait encore le nucleus de ciment, mélangé de brique pilée ou <]r mâchefer, et enfin on plaçait le pavage ou le macadam {summa crus ta), La chaussée {calceum) était ainsi un véritable monument, et il n'était pas indifférent, piuir 88 CHAPITRE PREMIER. Fabréger, de multiplier les ponts et les tranchées. On peut donc admettre, lorsqu'on voit un obstacle de quelque importance franchi par une voie romaine, que les chemins gaulois plus anciens contournaient Tobslacle au lieu de le franchir. Il ne semble pas que les Ligures et les Gaulois aient connu la maçonnerie; ils ont presque uniquement construit en pierres sèches ou en bois. C'est là surtout ce qui doit nous empêcher de supposer l'existence de ponts un peu considérables avant la conquête romaine; jl ne devait y avoir que des ponceaux sur les rivières ou torrents qu'on pouvait franchir avec une seule arche. Si les Gaulois ne maçonnaient pas, ils étaient passjs maîtres, en revanche, dans les travaux de terrassement et fort en état d'ouvrir toutes les tran- chées nécessaires pour passer à flanc de coteau. Leurs moyens de transport étaient nombreux ; « ils avaient un matériel roulant très varié (et surtout ils avaient des voitures légères), auquel les Romains n'ont pas dédaigné de faire des emprunts. Ils avaient Vesscdumj le carpentum, qui étaient des chars de luxe, sur le modèle du char de guerre; la benna, qui était un panier d'osier ; la carruca^ la reda^ le petor- riinm, qui étaient de vastes chariots à quatre roues. Tout cela ne va pas sans une viabihté développée*. » Les ponts, les ponceaux étaient-ils en pierre ou en bois? L'un est-il plus primitif que l'autre? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait des ponts, car des villages ne demeurent pas côte à côte pendant vingt ' Bloch, loc, cit. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 89 siècles et davantage sans qu'on établisse entre eux les communications nécessaires. Osiander avance peut- être un peu légèrement qu'en Maurienne il ne devait y avoir sur TArc et ses affluents que des troncs d'arbres jetés en travers et non de véritables ponts'. C'est bien mal apprécier l'intelligence et l'activité de nos ancêtres, héritiers sinon descendants des popu- lations lacustres, si expertes en pareille matière. Un des symptômes les plus probants d'une viabilité sérieuse et entretenue avec soin, c'est l'existence d'une mesure itinéraire parfaitement définie et d'un usage si répandu dans tout le pays, que les Romains la prirent comme unité pour le bornage de leurs voies, La lieue (leuga) devait même avoir servi à des mesures exactes, puisque les conquérants conservèrent sa lon- gueur au lieu d'en fixer une dont le mille romain fût une fraction simple. On ne peut, en eff'et, au moyen des quelques distances que les itinéraires donnent à la fois en lieues et en milles, établir un rapport simple entre les unes et les autres et retrouver aujourd'hui la valeur exacte de la lieue gauloise. Telles sont les observations que peuvent suggérer les données assez rares que nous possédons sur les chemins gaulois en général; il en est d'autres qui concernent plus particulièrement les chemins de mon- tagne, les cols, et qui sont à considérer avant de dis- cuter l'itinéraire d'Annibal dans les Alpes. * Natùrlich keine werthvollen Kunsthrûckm, voie Neumann meinL sondem jene noch heute vorkommenden primitiven Stege, die au$ mdcktigen Tarmenstammen mit unterlegten Steinen bestehen. (P. 26.) M CHAPITRE PREMIER. C'est ici surtout qu'il faut bien se garder de con- fondre la Gaule du II« siècle avec une région vierge où l'on aborde les montagnes pour la première fois. Est-ce au XL®, au L', au LX® siècle avant notre ère, ou plus tôt encore, que des peuplades nombreuses cherchèrent pour la première fois un refuge dans les Alpes? Elles arrivaient de la plaine, cherchaient les grands espaces libres et fertiles, et remontaient peu à peu les vallées, pressées par la marée montante des invasions. Dans les premiers temps, dans les premiers^ siècles de leur établissement, elles se contentèrent sans doute de passer par les chemins que la nature leur ofifrait, et la trace de leurs pas suffit à déterminer les pistes. Mais croira-t-on qu'on s'en soit tenu là pendant des milliers d'années? Que des peuples cultivant la terre, exploitant les mines, pratiquant les échanges, n'aient pas assuré les communications les plus rapides et les plus faciles d'un village, à l'autre, d'une vallée à l'autre? Imagine-t-on que dans cette Gaule civilisée du II® siècle avant notre ère, où le trafic était actif, où le sol était exploité de toutes façons, où le fond des vallées et les pentes les plus élevées des montagnes étaient habitées, l'homme ait tardé à entamer l'obstacle qui ralentissait ou incommodait ses voyages d'une bourgade à Tautre? Croira-t-on réellement, avec le colonel Perrin, que les habitants du Grésivaudan et de la Maurienne, où des mines étaient exploitées, où l'on trouvait dans une seule ville trois jours de vivres, viande et blé, pour 30,000 à 40,000 hommes, n'eussent pas tracé une route dans le fond de la vallée? Dans ces régions '%^7'A.i^ ^^"^ LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 91 habitées et parcourues depuis quarante siècles, on aurait continué à suivre des chemins fatigants au sommet des pentes, montant et descendant sans cesse, quand il suffisait d'entamer quelques promontoires calcwes sur une centaine de mètres pour avoir un chemin plat, facile, rapide, où les bennœ^ les essedœ pouvaient trotter, où les chariots pouvaient parcourir toute la vallée en quatre jours? Si Ton veut bien se rappeler tout ce qui a été trouvé dans les fouilles, et les expressions mêmes des auteurs anciens, on recoo- naîtra qu'il y avait certainement des chemins prati- cables pour les chfiurrois. Le fait que, parmi les modèles de voitures en usage chez les Gaulois, il y avait des voitures légères, nous prouve que Ton devait tracer les chemins de manière à permettre les allures vives. Enfin le texte de Polybe est formel et, comme le fait remarquer M. Osiauder, le premier combat d'Annibal dans les Alpes se passe sur un chemin en corniche, entaillé au flanc d'un escco'pement ; le second a lieu au fond d'une gorge étroite, resserrée entre deux parois verticales. Quant au chemin par lequel on descendait du col en Italie, il était en partie entaillé dans un escarpe- ment ou un éboulis. Ici la question se pose de savoir si les chemins mule- tiers qui traversaient les Alpes au temps d'Annibal étaient meilleurs ou plus mauvais que les nôtres. Bien que la viabilité générale fût moins bonne, et par cela même qu'elle était moins bonne, les chemins muletiers devaient être meilleurs. Les chemins de fer font aban- donner les routes, et de même les bonnes routes ont tS CHAPITRE PREMIER. fait abandonner les médiocres. Aujourd'hui qu'une excellente route traverse le mont Cenis, tous les habi- tants de la Maurienne ont intérêt à se rendre par là dans la vallée de Suse, négligeant les cols voisins qui, jadis, pouvaient être préférés suivant les cas particu- liers. Dès qu'il y a des marchandises à transporter, on trouve avantage à faire un détour pour avoir une bonne route. Les populations emploient et entre- tiennent donc d'autant moins les chemins muletiers qu'il en existe de meilleurs à côté. Pour qui connaît l'histoire, et surtout l'histoire militaire des Alpes dans les derniers siècles, cette décadence des chemins muletiers est un fait patent, facile à constater. Or, dans ces chemins de montagne, le travail humain contribue beaucoup à la viabilité : on peut trouver un chemin bon muletier dans un endroit qui, à l'état naturel, serait impraticable, tandis qu'il n'y aura qu'un sentier impraticable aux bêtes de somme sur des pentes gazonnées, relativement faciles. Si Ton ajoute que les passages ouverts artificiellement se dégradent très vite dès qu'on cesse de les employer et de les entretenir, il s'ensuit que nous pouvons nous tromper grossièrement sur le degré de viabilité des chemins secondaires des Alpes. Nous estimons en particulier que M. Osiander a exagéré l'incapacité des montagnards d'autrefois en maLière de terrassements, lorsqu'il a dit : « Des ravins, dont le fond était rempH par le torrent, ou des défilés, où il se pressait contre une des parois sans qu'on pût passer sur l'autre rive, obligeaient, lors des crues, à un détour par des sentiers étroits, raboteux et souvent I LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 93 très raides*. » Le moment venu, on verra que cette affirmation a pour but de faire remonter Annibal sur un chemin en corniche, alors que M. Osiander lui- même l'avait amené dans une gorge profonde. II serait très important pour notre sujet de connaître exactement la répartition du territoire entre les diffé- rents peuples ligures ou gaulois qui le possédaient, car ce serait là des points de repère très positifs. Malheu- reusement les données que nous possédons sont posté- rieures de beaucoup à Annibal, et elles sont peu abon- dantes. Quelques noms relatifs aux guerres de la conquête, depuis Tan 1S4 jusqu'à Jules César; les inscriptions de Suse et de la Turbie, quelques monu- ments, mais surtout Strabon, Pline et Ptolémée ; voilà nos principales sources. Elles fournissent beaucoup de noms, mais indiquent très imparfaitement ou point du tout les positions. On peut en établir quelques-unes avec certitude ; pour d'autres on aura des indications restreignant le champ des hypothèses. Nous tâcherons de délimiter exactement le doute et la certitude, en nous dégageant le mieux possible, mais sans parti pris, des analogies soutenues par d'Anville, Walckenaer, et d'autres, avec plus ou moins de ^fondement. Pour déterminer les frontières des peuples alpins, nous nous appuierons sur la remarque essentielle de M. Longnon', que: « le principe de la corrélation des divisions ecclé- < Page 25. * Atlas historique, texte explicatif, p. 111. Paris, 1884. 1 91 CHAPITRE PREMISR. siastiques avec les circonscriptions civiles, exprimé dans les prescriptions de plusieurs conciles de Tépoq^ie romaine, est un fait des plus importants pour l'étude de la géographie historique : il donne aux diocèses ecclésiastiques la circonscription des civiiaies ». Le grand peuple des AUobroges nous fournit une première occasion d'appliquer cette remarque : les cinq diocèses en lesquels s'est décomposé son territoire sont compris dans les limites suivantes : le lac de Genève ; le Rhône, de Genève (inclus) à Culoz, puis une ligne conventionnelle embrassant le pays de Belley ; le Rhône encore depuis Lhuis jusqu'à Lyon (exclus); le mont Pilât, la crête des monts du Vivarais, le cours de la Doux, puis celui de l'Isère jusqu'à Saint- Nazaire-en-Royans ; de là, le long de la Bourne, puis entre Drac et Romanche jusqu'au Pelvoux ; la crête qui descend du Pelvoux jusqu'à Pontcharra, puis Vhère jusqu'à Chamousset ; la crête des montagnes qui longent la rive droite de l'Arly ; Mégève, Saint- Gervais, le mont Blanc et la frontière actuelle jus- qu'au lac. L'Oisans paraît avoir été occupé par les Uceni, comme nous le verrons plus loin. A cela près, l'im- mense domaine que nous venons de déBnir appartient aux AUobroges, et, chose remarquable, on n'y aper- çoit pas de subdivisions ; on ne voit pas de peuplades composant une vaste confédération, mais bien une nation unique et puissante. Une borne trouvée au Prarion, près de Saint- Gervais, marque la limite entre la Viennoise, c'est-à- dire le territoire des AUobroges,' et les Centrons, qui LA RÉGION RHODANIENNB AVANT LA CONQUÊTE. 95 habitaient la Tarentaise. La limite est donc fixée de ce côté. Beaucoup d'historiens, pour limiter les Allobroges à une ligne géographique bien définie, ont quelque répugnance à admettre qu'ils se soient étendus au sud de risère entre Chamousset et le Vercors. Il est pour- tant naturel de penser que le Grésivaudan, rive droite et rive gauche, était habité d'un bout à Tautre par un même peuple. Lorsqu'on remontait l'Isère par la rive gauche, on entrait chez les Allobroges vers Saint- Nazaire-en-Royans, et on en ressortait près de Cha- mousset. La frontière du diocèse de Grenoble, qui s'étend jusqu'à rOisans, nous a apporté déjà une forte pré- somption en faveur de cette thèse. Un second argument, c'est que Grenoble, autrefois Cularo, puis Gratianopolts, était ime ville allobroge. Les historiens qui veulent placer la Cularo gauloise sur la rive droite de l'Isère, concèdent en tout cas qu'il y avait sur la rive gauche un faubourg, égale- ment allobroge. Il faut donc admettre que la banlieue de Grenoble, pour le moins, appartenait aux Allo- broges. Mais les peuples de la rive gauche auraient-ils pu subsister dans l'indépendance, laissant les Allo- broges maîtres du grand carrefour, de la plaine trian- gulaire où le Drac se réunit à l'Isère, et ne gardant pour eux que les parties du Grésivaudan resserrées de toutes parts entre la montagne et leurs puissants voisins? La situation de Grenoble au confinent de l'Isère et du Drac en fait la capitale naturelle, non pas des pays au nord de l'Jsère, mais du Grésivaudan, de 96 CHAPITRE PREMIER. rOisans, de la vallée inférieure du Drac et du pays de Lans. Le seul fait que Grenoble était une ville allo- broge entraîne la soumission de toute cette région aux AUobroges. Si, plus tard, nous sommes amené à y placer les Iconii ou Uceni^ ce sera en admettant que ces peuples étaient clients de la grande nation allo- broge. La situation de Grenoble au croisement des deux vallées est aussi une des raisons qui nous empêchent d'admettre que l'antique Cularo se soit jamais trouvée sur la rive droite de l'Isère. Perchée (à supposer que ce fût possible), sur le roc de la Bastille, la bourgade gauloise n'aurait pas été viable. Elle n'aurait répondu à aucun besoin, se serait trouvée sans ressources et en même temps dans une mauvaise situation militaire. Il fallait, au contraire, un centre important à la croisée des routes du Drac et de l'Isère, sur la rive gauche de cette dernière, et si l'ancienne cité gauloise ne s'était pas trouvée sur le bord mêine des deux torrents, elle aurait été située non loin de là, sur les hauteurs les plus voisines au Sud-Est ou au Sud- Ouest, commandant militairement et commercialement les deux vallées. Mais nous savons qu'il y avait sur l'Isère une ville appelée Cularo, et nulle autre ne nous a jamais été signalée à proximité. Champollion-Figeac, discutant la même question dans ses Nouveaux éclaircissements sur la ville de Cularo^ et dans ses Antiquités de Grenoble^ com- mence par invoquer « l'état des lieux, dont la dispo- sition physique est telle, qu'elle n'a pu éprouver aucun changement ». Comme nous l'avons déjà montré, les à« LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 97 faubourgs de la rive droite sont modernes et no pou- vaient pas exister dans l'antiquité ; à plus forte raison n'y aurait-il pas eu place pour une ville *. Plancus date une de ses lettres à Gicéron (X, 23) ' : Cularone, ex finibus Allobrogum. La plupart des his- toriens el des latinistes traduisent simplement : « De Cularo, du territoire des Allobroges. » D'autres, se laissant influencer par l'étymologie du mot Fines^ com- prennent : « De Cularo, de la frontière des Allobroges. » M. Osiander veut donner au mot fines un sens précis, et il traduit : « De Cularo, du (faubourg qui forme le) village-frontière des Allobroges». Il appuie cette inter- prétation compliquée sur ce fait que l'anonyme de Ravenne indique un Fines (village-frontière) avant Cularo dans son énumération; mais rien ne donne à^ supposer que ce Fines soit très voisin de Cularo. En conséquence, M. Osiander fait de Cularo un oppidum sur la rive droite et de Fines un faubourg en tête de pont sur la rive gauche. Cette hypothèse ne nous semble pas prévaloir sur les arguments que nous avons donnés plus haut. Nous connaissons d'ailleurs un Fines sur le Drac, non loin de Vizille ', qui rend invraisem- blable la présence d'une seconde limite dans la banlieue sud de Grenoble. Nous persistons à admettre, avec E. Desjardins et * Nouveaux éclaircissements sur la ville de Cularo, aujourdliui Grenoble, par M. Champollion-Figeac, bibliothécaire de la ville. Paris, 1814; Antiquités de Grenoble, Grenoble, 1807. • Voir aussi X, 15 : Isara, flumen maximum, quod in finibus est Allobrogum^ ' HiRSCHFBU), Inscript. Galliœ Narb. 7 98 CHAPITRE PREMIER. M. Longoon, que le territoire allobroge avait, de ce côté, mêmes limites que le diocèse de Grenoble, et que Cularo occupait remplacement où Grenoble lui a suc- cédé. Gratianopolis fut une colonie romaine, et toutes les colonies romaines ont été établies dans de grandes villes gauloises, jamais dans des villages. Des monuments, des inscriptions de toutes les époques ont été retrouvés dans la ville moderne, et certains portent le nom de Cularo^ d'autres celui de Gratianopolis. On peut suivre à travers les âges la transformation de cette ville sur un emplacement unique, et rien ne permet de supposer qu'elle ait jamais changé de rive. En 288 ap. J.-C, Maximien fait rétablir les murs de Cularo, renversés par les Bagaudes. Il lui laisse deux portes principales, flanquées chacune de deux tours. « Ces mêmes murs, ces mêmes portes ont été vus dans l'enceinte actuelle, écrit ChampoUion-Figeac en 1814 ; plusieurs portions considérables de ces murs y existent encore ; une des deux portes a été démolie il y a douze ans tout au plus ; Tinscriplion qu'on y a lue en même temps était bien celle qu'y avait fait placer Maximien : Mûris cularonensibtis restituta. Lorsque la porte viennoise de Cularo eut été démolie en 1802, on a trouvé, dans le massif des deux tours romaines qui en dépendaient, un grand nombre d'ins- criptions latines qui toutes étaient par cela même et nécessairement antérieures à Tan 288. A cette époque, qui est celle de la réédiBcation des murs, elles devaient même être anciennes déjà, étant employées comme matériaux. » Ces pierres portent les noms de citoyens L^f^jpi^PTV LA RÉGION RHODANIENNE ATANT LA CONQUÊTE. 99 romains morts, les uns sous Adrien (138 ap. J.-C), un autre en Tan 50, deux enfin dans les dernières années de la République. Ceux-là sont Q. Scribonius Lucullus et Julius Condianus, flamine de la déesse Juventus, à peu près contemporains de Cicéron et de Plancus. Ainsi Cularo, dès les premières années de la con- quête, et avant même que la puissance romaine y fût définitivement établie, se trouvait sur remplacement de la ville moderne. Voilà pour la frontière des Allobroges le long de risère ; examinons les parties riveraines du Rhône. César, ramenant de la Cisalpine les légions desti- nées à combattre les Helvètes, arrive à Ocelum (Avi- gliana) ; puis « il atteint en sept jours le territoire des Voconces, dans la province ultérieure ; de là il conduit son armée chez les Allobroges, puis du pays des Allo- broges dans celui des Segusiaves, qui sont le premier peuple au delà du Rhône en sortant de notre pro- vince. Déjà les Helvètes avaient franchi les défilés et le territoire des Séquanes (cluses de Nantua et d'Am- bérieu), déjà ils étaient parvenus chez les Éduens et ils ravageaient leurs champs En même temps que les Éduens, les Ambarres, qui sont les alliés et les frères des Éduens, informent César que l'ennemi, après avoir dévasté leurs champs, menace leurs villes de refuge. Enfin les Allobroges qui possèdent au delà du Rhône des villages et des terres accourent se réfugier dans le camp de César* » * César, I, iO-li. L'itinéraire de César ne peut être que le suivant : mont Genèvre, Gap, col de Cabre, Valence, Lyon. D'Ocelum (Avigliana) à la limite des Voconces (la Roche des 100 CHAPITRE PREMIER. Ce passage nous montre les Allobroges s'étendant jusqu'au Rhône, tant du côté des Ambarres (Bresse) que des Segusiaves (Forez), peuples de la rive droite. Les Allobroges ont des terres et quelques villages du côté des Ambarres. Enfin les Éduens, les Ambarres, les Allobroges nous apparaissent ici comme des peuples sédentaires et déshabitués de la guerre, en face des Helvètes à demi sauvages. Quant à ces derniers, ils sont en contact avec les Allobroges entre le lac de Genève et le Jura, et c'est le Rhône qui forme la limité' ; « Les Helvètes n'étaient séparés des Allobroges, nation récemment soumise à nos armes, que par le Rhône, et ce fleuve offre plusieurs passages guéables. La dernière ville des Allobroges, et par conséquent -celle qui se trouve le plus rapprochée des Helvètes, c'est Genève. Le pont de Genève met les deux pays en communication » Tout ceci est parfaitement d'accord avec les limites attribuées aux Allobroges près du mont Blanc, du Rhône et de l'Isère» Ce que César dit de Genève, et de la limite des Allo- broges et des Helvètes devant cette ville, prouve qu'il n'a jamais confondu le Rhône avec l'Arve, car Genève n'a jamais été sur la rive gauche de l'Arve. fin disant du lac de Genève : influit in Rhodanum, Arnauds) il y a 19! kilomètres qui furent faits en sept jours, soit 27 kilomètres en moyenne par étape. Nous suivons Texcellente traduction de M. J. Bellenger, la seule traduction d'un auteur ancien que Ton puisse citer de con- tiance (I, 6 etlJ). LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUETE. 101 il ne prend pas le déversoir du lac pour un affluent, et TArve pour le fleuve principal. Personne, dans Tanti- quité, n'a accusé César de s'être trompé sur ce points lorsque la région de Genève fut devenue familière à tous ; c'est que influere iru signifiait « se déverser dans » aussi bien que « se jeter dans ». Comment expliquer, sans cela, que nul écrivain ancien n'ait relevé la bévue de César? D'ailleurs on savait, depuis les temps les plus reculés, que le Rhône venait du Valais : les montagnards de ce pays l'appelaient Rodden *. Près des Allobroges, les Centrons occupaient la Tarentaise. Leur territoire s'étendait au Nord jusqu'au sommet des pentes qui dominent TArve, puisqu'on a trouvé une borne frontière indiquant la limite de la Viennoise et des Ceutrons au Prarion, près de Saint- Gervais. Ptolémée cite comme villes chez ce peuple Axima (Aime) et Fontm Claudii (Moutiers), qui s'appela aussi Darantasia, On trouve, non loin de Mou- tiers, un village appelé Ceutron, qui fut la première capitale de cette nation ; enfin, Strabon spécifie que deux routes partaient de chez \es Salasses [^voX d'Aoste) pour traverser les Alpes, l'une par le mont Penninm (Grand Saint-Bernard), et l'autre allant chez les Ceu- trons : i( Les Salasses occupent un vaste territoire dans une vallée profonde que des montagnes enferment de tous les côtés ; une partie de ce territoire s'élève jusqu'aux sommets environnants. En parlant de l'Italie, pour * KiEPERT. Manuel de Géographie ancienne^ 402 CHAPITEE PREMIER. franchir les montagnes, la route suit cette vallée, puis elle se divise : une route va passer au mont Penninus, mais elle est impraticable aux charrois dans ses parties les plus élevées ; l'autre, qui traverse le pays des Ceu- trons, est plus à l'Ouest S » La ville d'Augusta Prœtoria fut construite au cœur de la vallée qu'occupaient les Salasses ; Eporedia (Ivrée) en gardait le débouché dans la plaine. Tous ces renseignements fixent bien exactement la position des Salasses dans le val d'Aoste et celle des Centrons en Tarentaise, ceux-ci ayant les mêmes Hmites que le futur diocèse de Moutiers. Pline, énumérant les peuples des Alpes d'après le Trophée de la Turbie, cite, immédiatement après les Salasses, les Acitabones. On n'a jamais trouvé trace d'un pareil peuple dans les Alpes Grées, et deux solu- tions sont admissibles : l'une, qu'il a été fait une erreur de copie et qu'il faut lire Ceutrones au lieu d' Acita- bones ; Tautre, qu'il y eut réellement un peuple de ce nom sur le versant italien, dans les petites vallées de la Stura et de l'Orco. Nous ne pouvons dire que peu de mots des autres peuples du versant italien. On sait que les Tauriiii, peuple ligure, avaient ppur capitale une ville qui est devenue Turin, et qu'ils s'étendaient à l'Ouest jusqu'auprès de Suse. Quelles étaient leurs fron- tières du côté de la plaine? Nous n'en savons rien. Leur importance même peut être appréciée très diver- sement. • Strabon, IV, 7. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 403 Les Gaulois Insubres, qui occupaient le Milanais, étaient limitrophes des Taurini à l'Ouest, et possé- daient Verceil et Novare*, ce qui place leur frontière entre la Sesia [Sesittis) et la Doire Baltée {Duria Major). Pavie leur appartenait aussi, et la route de Pavie {Ticinum) à Suse, en longeant le Pô. et la Doire Ri paire (Duria Minor) traversait, selon Strabon, une rivière appelée Druentia. On ne voit guère que îe Tanaro [Ta^iarus) qui puisse satisfaire à cette condi- tion. Entre les Insubres, les Salasses et les Taurini, vi- vaient deux petits peuples ligures, les Laî et LibicP. Les Vagienniy grand peuple ligure issu des Cait/- riges ', habitaient la vallée de la Stura, mais on n*i sait jusqu'où remontait leur territoire. Les Statielii habitaient la vallée du Tanaro *. Les affluents du Pô, dans la région alpine, étaient le JLa/î>(Maîra), le Férus (Vraita), le Cluso (Chisone), la Sturay VArgittë (Orco) et les deux Doires. Revenons à la Gaule transalpine. Sur les bords du Rhône, entre l'Isère et la Durance, on distingue assez facilement cinq peuples : les Sega/- launi ou Segovellaunt, les Tricastini, les Cavari, ks Memini et les Vulgientes. D'après Ptolémée, les Segallauni sont au-dessom des Allobroges et ont pour ville Valentia (Valence), Les Tricastini soni à Test des Segallauni et ont pour » StiuboNjV, fi. * TlTE-LlYB, XXI, 31. « Pline, III, 7. * TiTE-LiVB, XLII, 7. 104 CHAPITRE PREMIER. ville Neomagus (Saint -Paul -Trois -Châteaux). Les Cavari sont au-dessous des Tricastini, ainsi que les Memini. Ils ont pour villes Orange, Avignon, Cavail- lon, et aussi Acusiôn (Montélimar) ; les Memini ont Fotmm Neronis (Carpentras). Pline, dans ses énumérations un peu désordonnées, cile les Cavari et les Segovellauni; il met peut-être Valence chez les Cavares, mais en déplaçant une vir- gule, ce serait chez les Allobroges ; il leur attribue à coup sûr Avignon ; il cite Augusta Tricastinofmmy Carpentorcuiie Meminorum, AptaJulia Vulgientium^ sans avoir parlé d'ailleurs des Tricastini^ des Memini el des Vulgientes, Quant à Strabon, il ne mentionne que les Cavares : a tout le pays qui suit (après le passage de la Durance) est celui des Cavares jusqu'à la rencontre de l'Isère et du Rhône », et il ajoute plus loin : « Les Volques sont voisins du Rhône, et ils ont devant eux les Salyes qui s'étendent sur la rive opposée, et les Cavares. Le nom des Cavares y domine même, et déjà l'on appelle ainsi tous les barbares de cette région *. » Il résulte de tout ceci que, depuis le règne d'Au- guste, les Cavares eurent une prééminence marquée sur toute la vallée du Rhône entre l'Isère et la Durance, et que les peuples subordonnés à eux, dans cette région, étaient les Segallauni (Valentinois ou diocèse de Valence), les Tricastini (Tricastin, diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux, entre les défilés de Donzère et de Mornas); les Memini (vallée de la » Strabon, IV, \ I et iî. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 405 Nesque) et les Vulgientes (vallée du Coulon). A ea croire Ptolémée, le territoire des Tricastini ne se serait pas borné au futur diocèse de Saint-Paul- Trois-Châteaux, et il faudrait l'étendre sur les pre- mières pentes des montagnes, entre les Segallauni et les Voc(mtii\ mais on sait qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre les affirmations de Ptolémée sur les positions relatives des peuples et des villes *. Cela posé, il est permis de se demander si la supré- matie des Cavares était reconnue dans toute cette région avant la conquête, car dans les événements qui se succèdent depuis l'an 218 jusqu'au temps d'Au- guste, leur nom n'est jamais prononcé. Quand les Romains entrent en Gaule, en Fan 4Si, puis en 42S- 421 av. J.-C, dès qu'ils ont franchi la Durance ils rencontrent les Allobroges. Tite-Live fait mention plu- sieurs fois des Tricastins, jamais des Cavares. Ce qui est plus frappant encore, c'est qu'en l'an 63, les Allo- broges ayant attaqué les Romains, ceux-ci reprennent Toffensive et débutent par assiéger une certaine ville de Venlia, qu'on n'a pas pu identifier, mais qui, d'après le récit, est au Sud et près de l'Isère. Nous sommes donc fondé à penser qu'avant la con- quête, les Allobroges avaient dans leur clientèle les Segallauni; quant aux Cavares, qui ne paraissent pas avoir jamais été un peuple guerrier, mais qui pos- sédaient la partie la plus riche de toute la vallée du Rhône, leur situation politique a crû subitement dès * Voir le chapitre suivant et le croquis de la Gaule Narbonnaise, d'après Ptolémée. 1 106 CHAPITRE PREMIER. qu'il ne s'est plus agi de guerre, mais d'industrie et de commerce. II est naturel que, sous la domination gréco- romaine, le peuple chez qui se trouvaient Avignon, Cavaillon, Apt, Carpentras, Orange, sans parler de Bédarrides, d'Acusiôn et de la mystérieuse Aeria, ait eu une situation privilégiée en face des montagnards allobroges et voconces. Ces Cavares sont les premiers civilisés et dés lors les plus influents des Gaulois : « le nom des Cavares domine, dit Strabon, et déjà Ton appelle ainsi tous les barbares de celte contrée ; je dis barbares^ mais ils ne le sont plus : ils se sont modelés sur les Romains presque en tout, langue, mœurs, vie publique même chez quelques- uns. » A la suprématie guerrière des Allobroges suc- céda donc, selon nous, la suprématie pacifique des Cavares dans la vallée du bas Rhône, dès que, par la « paix romaine », la nation la plus riche fut devenue la plus puissante. Les Médulles habitaient tout ou partie de la Mau- rienne. Ptolémée les place au-dessus des Allobroges, ce qui, étant donné là position de ces derniers et celle des Ceulrons, nous impose déjà la Maurienne. Strabon en parle à deux reprises : « les Cavares ont au-dessus d'eux les Vocontii, les Tricorii, les Iconxi et les Medulli(lY^ i, H ). » — « Après les Voconces, dit-il plus loin (IV, VI, S), se trouvent les Siconii et les Tricorii^ que suivent les Medulli^ habitants des plus hautes montagnes. L'altitude de ces montagnes est, dit-on, de 100 stades pour la montée, et à peu près autant pour la descente, comptée jusqu'aux limites de l'Italie. En haut, dans une certaine dépression, se trouve un LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE 107 grand lac. Il y a aussi deux sources peu éloignées Tune de l'autre : la prenaière donne naissance à la Durance, torrent qui court à travers des ravins et se précipite avec violence vers le Rhône, et, du côté opposé, à la Doire (qui va se jeter dans le Pô après être descendue dans la Cisalpine par le pays des Salasses). De la seconde source, beaucoup plus bas que les régions élevées dont nous venons de parler, sort le Pô lui-même, fleuve puissant et rapide qui devient plus grand et plus tranquille en avançant et en se grossissant de nombreux affluents dès qu'il est arrivé dans les plaines. Il s'élargit alors, et ses eaux répandues deviennent plus lentes. Il se jette dans la mer Adriatique, et c'est le plus grand des fleuves de l'Europe après le Danube, Mais les MéduUes sont situés plutôt au-dessus du confluent de l'Isère avec le Rhône. De l'autre côté de la montagne dont nous avons parlé sont les Taurins, nation ligure, et d'autres Ligures. » Si l'on exclut un membre de phrase malencontreux, établissant une confusion entre les deux Doires, et qui peut bien être une interpolation, le reste de la des- cription est parfaitement exact. La montagne où une dépression contient un lac, c'est le mont Cenis; il y a bien environ 17 kilomètres à la montée, et autant à la descente sur Suse, et l'on sait par les itinéraires qu'administrativement, l'Italie commence à Suse. Non loin de là, au mont Genèvre, les sources de la Doire et de la Durance sont à peu près confondues ; beau- coup plus bas sont celles du Pô. Tout ce qu'on peut reprochera Strabon, c'est de supposer le mont Cenis, tes CHAPITRE PREMIER. le mont Genèvre et le mont Viso trop voisins les uns des autres : c'est qu'ils sont compris sous la même étiquette Alpis Cottia, et qu'à distance, les notions sur ces zones montagneuses sont très confuses. On peut en juger par la table de Peutinger. Vitruve achève de nous renseigner sur le pays des Médulles, en nous apprenant qu'il s'y trouve beaucoup de goitreux : « Il y a là, dit-il, une espèce d'eau qui donne des gorges énormes [turgidis) à ceux qui en boivent*. » Le hameau de MioUans, près de Saint-Pierre- d'Albigny, s'appelait au moyen âge Castrum Medul- liim; le plateau du mont Cenis s'appelait la plaine Médulline, d'où on a fait Madeleine, et les cols de la Madeleine, nombreux dans ces montagnes, doivent avoir la même origine. Les Médulles ont porté à un moment donné le nom de Graïoceli, qui signifle : « aux débouchés des montagnes* », et qui s'appliquait sans doute à une confédération formée par eux avec quelques peuples voisins. César, ayant à traverser les Alpes, se heurte aux Centrons, aux Graïoceli et aux Catu- riges. On avait beaucoup d'incertitude sur l'iden- tification des Graïoceli, mais M. Osiandernous apprend que l'église de Saint-Jean-de-Maurienne portait encore » VIII, 3. * On trouve au débouché d'un grand nombre de vallées, en Italie et dans la France centrale, des villes nommées Ocelum ou Ocela. On sait que le nom de Graia s'applique aux montagnes élevées, et notamment aux Alpes de Savoie, appelées par les Romains Al/ns Grata. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUETE. \WA leur nom au moyen âge*. Les Graïoceli de César étaient donc une confédération dans laquelle entraient les Médulles, Nous arrivons aux trois ou quatre peuples les plus difficiles peut-être à délimiter (à part quelques tribus alpines dont remplacement même est inconnu), les Voconces, leslconii et les Tricorii. Et par malheur, ce sont, après les AUobroges, ceux dont la détermination nous importerait le plus. En ce qui concerne les Voconces, nous savons, par Pline, que c'était une confédération, et parmi les peuples qui en faisaient partie, il faut compter le^ Vertacomacori (habitants du Vercors). Dans Tensemble, il n'est pas douteux que les Voconces occupaient le massif montagneux qui s'étend depuis risère jusqu'au mont Ventoux, c'est-à-dire le Vercors et les hautes vallées de la Drôme, de rEygues, de rOuvèze, alors fertiles : « les Voconces, dit Strabon, s'étendent jusqu'aux AUobroges, occupant dans le fond de la montagne des vallées considérables ^ et qui ne valent pas moins que celles occupées par ces derniers. » lis avaient pour capitales, sous l'Empire, Vaison (Vasio) et Luc-en-Diois {Lucus Augusti). Die (Deà) était aussi sur leur territoire, qui correspondait exactement aux diocèses de Die et de Vaison. Cependant, à l'époque de Strabon, le territoire des Voconces s'étend jusqu'aux portes d'Embrun. Ce géographe, décrivant la route de Cavaillon à Briançon, dit que « du commencement de la montée des Alpes * OSIANDBR, p. 117. no CHAPITRE PREMIER. jusqu'à Tautre frontière des Voconces, vers le pays de Coltiup, il y a 99 milles jusqu'au bourg d'Ebrodunum w et le chiffre confirme le texte*. Nous serions donc conduit à étendre la domination des Voconces sur tout le diocèse de Gap, et peut-être celui de Sisteron, mais d'autres documents nous ramènent à notre première opinion. Il existait encore en 1790, dans les archives ecclé- siastiques, les pièces d'un procès soutenu au VI* siècle par l'évoque de Gap contre celui de Vaison. Il reven- diquait, comme successeur et héritier des anciens Tricoriiy un canton qui avait appartenu à ceux-ci et à leur Civitas, et que le diocèse de Vaison s'était annexé indûment. Or ce canton se trouve compris entre TEygues et l'Ouvèze : c'est le val de Saint-Jalle. Les Trieorii s'étendaient donc jusque-là, et les Voconces proprement dits ne sortaient pas des dio- cèses de Die et de Vaison. Nous avons la certitude que les Trieorii étaient établis aux sources de l'Eygues ; mais jusqu'où s'éten- dait leur domaine vers le Nord-Est ? Ici, il est absolu- ment impossible de répondre. Il est très probable, sincMi certain, que le diocèse de Gap est plus étendu que ne fut le territoire de ce petit peuple ; le Gapen- çais, en particulier, a dû faire partie du domaine des Caluriges, car, ainsi que le fait observer la Topogra- phie des BauieS'Alpes, on ne peut séparer les régions de Gap, Chorges et Embrun, qui forment un groupe géographique bien défini. C'est seulement à la fin de ' IV, 3. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUETE. Ut rEmpire romain qu'une limite a été tracée entre Gap et Embrun : d'après tous les itinéraires, c'est à Touest de Gap, au village de la Roche-des-Arnauds, que se trouvait un Fines; il était bien à la limite de deux régions naturelles, et marquait la frontière occidentale des Caturiges. Il est assez probable qu'il faut voir dans le territoire ainsi séparé des Caturiges le domaine d'une de leurs tribus, les Avantici, dont le nom se retrouve dans celui de TAvançoo, affluent de la Durance; c'est pré- cisément la vallée de l'Avançon qui constitue la région comprise entre les deux limites, et nous savons que les Avanlici ont été séparés du groupe cottien el annexés à la Gaule par Galba. Nous sommes donc conduit à considérer les Tri- corit comme un peuple assez important, établi au nord du mont Ventoux et dans la vallée du Buech, et client des Voconces. Ceux-ci habitaient exclusivement le Vercors, le Dévoluy, et les vallées de la Drôme, du Lez et de l'Eygues. Nous avons déjà cité les deux passages où Strahon nomme les Voconces, les Tricorii et les MéduUes. Rap- pelons-en les termes exacts, car en les reproduisant d'une manière approximative, comme l'a fait E. Des- jardins (II , p. 2), on est conduit à d*assez grosses erreurs : « Les Cavares ont au-dessus d'eux les Vo- conces, les Tricorii j les Icom'i et les Médulles s», dit d'abord Strabon (IV, 1), ce qui conduit à placer les Iconii entre les Tricorii et les Médulles, c'est-à-rlire dans rOisans. On les confond alors avec les Iceni H2 CHAPITRE PREMIER. (vallée d'Oz), ou du moins on admet que ces derniers en faisaient partie. C'est une pure hypothèse, mais elle est vraisemblable. Plus loin (IV, 6), Strabon reprend : « Après les Voconces se trouvent les Siconii et les Tricorii\ que suivent les Médulles ». On a admis assez généralement que les Siconii et les Iconii étaient un seul et même peuple. C'est une opinion qu'on ne peut repousser absolument, mais qui paraît difficile à concilier avec l'ordre dans lequel Strabon énumère les quatre peu- ples. Peut-être vaut-il mieux admettre l'existence d'un peuple appelé Siconii dans la haute vallée de TOuvèze et sur le Buech *. La disposition des lieux oblige à supposer que les Iconii ou du moins les Uce7ii étaient dans la dépendance des Allobroges, tandis que les Tricorii (et les Siconiiy s'ils ont existé) étaient clients des Voconces. Nous avons encore moins de données certaines pour placer les peuples qui habitaient le bassin de la Durance, les Alpes Cottiennes et les Alpes Maritimes. L'arc de triomphe de Suse nous donne l'énuméra- tion des peuples soumis au chef Cottius. Le Trophée de la Turbie, dont il ne reste que d'insignifiants débris, mais dont Pline a reproduit l'inscription, énumère les peuples alpins soumis par Auguste. 11 se trouve nalu- * Nous avons vu qu'on avait admis de la môme façon, et à tort, l'identité de Aouspiwv et Aouspicov, parce que ces deux noms figu- raient dans un môme chapitre. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. H3 rellement quelques noms qui figurent à la fois sur les deux listes. Les peuples du groupe cottien n'ont cepen- dant pas tous été portés sur la liste du Trophée, parce que certains d'entre eux s'étaient soumis sans combat. Quant aux peuples qui figurent sur le Trophée, sans faire partie du groupe cottien, c'est qu'ils habitent en dehors de la région soumise à Cottius. Ces quelques observations sont tellement simples, qu'elles peuvent être jugées superflues; pourtant, faute d'en tenir compte, on a présenté souvent des identifications inac- ceptables. Les deux listes sont les suivantes : 1* Arc de Siise (peuples du irronpe cottien). Segovii. Tebavii. VenùanL Segtuini. Adanates, 'Jemerii, Belaci. Savincates. Vesubiani. Cûturiges, Egdinii. QwidiaUs. MeduUt Veamini. trophée de la Tnrbie (peuples EUplns soumis par i Salassû Nemaloni. VergunnL Acitabones. Edenates. Eguituri, MeduUL Esubiani, Nematuri. Ucenû Veamini, Oralelli. Caturiges. GaUitw, Nerusi,^ Brigiam. Triullati. Velauni, Sogiontii. Ectini. Suetri. Brodiontii. Nous trouvons d'abord, parmi ces peuples, les Sa- lassi et les Medullt, qui nous sont connus (val d'Aoste et Maurienne). 11 V CHAPITRE PREMIER. Les Caturiges sont parfaitement déterminés : ils possédaient les villes de Catiirigomagus (Chorges) et Ehrodunum (Embrun). Les géographes et les histo- riens les citent, les itinéraires mentionnent ces deux villes, etc. On a donc sur ce point une certitude absolue. Ce qui est moins bien défini, c'est l'étendue de la zone soumise à l'influence des Caturiges. Si on les restreignait au territoire de Chorges et Embrun, on ne s'expliquerait pas Timportance que leur attri- buaient les écrivains anciens : il faut donc supposer qu'ils dominaient tout le Briançonnais, hypothèse rendue très plausible par leur situation sur la Durance au débouché du Queyras et sur la route de Gap, la plus importante de toute cette région. La situation pré- pondérante des Caturiges a dû cependant leur être enlevée de bonne heure : déjà Strabon pousse le territoire des Voconces jusqu'aux portes d'Embrun; CoLtius n'est pas originaire de ce pays, mais de Suse, et Ptolémée place Briançon chez les Segusini, non chez les Caturiges. Plus tard, enfin, c'est au diocèse de Saint- Jean-de-Maurienne qu'on rattache Briançon, et le diocèse de Gap réduit l'ancien territoire des Catu- riges à la banlieue d'Embrun. Il y a longtemps que Ton proposait d'identifier les Brigiani avec les habitants de Briançon {Brigantio) et les Savincates avec ceux de Savines ; on supposait aussi que les Quadiates du groupe cottien étaient les habitants du Queyras. Ces rapprochements peu satis- faisants ont cependant reçu confirmation par la décou- verte aux Escoyères (vallée de Queyras) d'une ins- cription nommant les Brigiani^ les Quariates et les LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 115 Savtncates *. On peut donc placer presque avec certi- tude, les^W^tam à Briançon, les Savincates à Savine, les Quadiates ou Qtuiriates dans le Queyras, puisqu*ils doivent se trouver tous trois voisins de cette dernière région. Trois peuples sont connus, également, parmi les derniers cités dans Tinscription de la Turbie : les Vergunni ont laissé leur nom à Vergons (au nord-esl de Castellane) qui s'appelait au moyen âge De Ver- gunnis. Les Nerusi habitaient la rive droite du Var prés de son embouchure; leur capitale était Vintia (Vence). Les Suetri habitaient Salinœ (Castellane). Voilà où se limitent les données certaines dans cette identification des peuples alpins. Quelques-uns, cepen- dant, peuvent encore être placés avec quelque con- ' Inscriptions des Escoyères : QUARI ILLI. F vssv PATR JE. LVT MATRI BANO : BUSS L. FRARI PRiEF. CAPILI M SAVINCAT* QUARIAT BRIGIANIORUM QV 0. BUSSULLI F. FRATRI NI^ BUSSULLI F. SOROR TiTOLLiEK, Monographie de la vallée du Queyras^ p. 3i, 3î et 33. Gap, 1897. Ii6 CHAPITRE PREMIER. fiance : les Seçusini sont les habitants de Suse (Segu^ sio) ; les Belaci, ceux de la vallée d^ Bardonnèche, où le bourg de Beaulard s'appelait autrefois Belac ; les Segovii habitaient entre le mont Genèvre et le col de Sestrières, où le hameau de Chamlas-Seguin a porté le nom de Villa^Segovina *. On pense également que les Edenates habitaient Seyne, qui s'est appelée Edenat, et les Ectini Saint- Éiienne-de-Tinée. Tout le reste est pure hypothèse, mais on peut essayer, au moyen des noms déjà attribués, de limiter le champ où Ton devra caser les peuples inconnus. Les états de Cottius comprennent, d'après ce que nous en savons déjà, la Maurienne, le val de Suse, le Briançonnais, le Queyras et la vallée de la Durance en amont de TUbaye. Nous n'avons là qu'une partie de ce qu'on appellera plus tard les Vallées Vaudoises, mais aussi nous n'avons pu placer que sept peuples sur quatorze. 11 nous reste donc à remplir un territoire à peu près équivalent à celui dont nous connaissons déjà les habitants. Or, les vallées vaudoises italiennes n'ont jamais été séparées de leurs voisines du versant fran- çais que par les diplomates modernes : pour quiconque a étudié la vie et les guerres de cette région depuis le moyen âge, il est impossible que la vallée de Pragelas, et celles du Pô, de la Vraita, de la Maira, n'afent pas été réunies à celles de Queyras et de Suse, dans les états de Cottius. Il est vraisemblable qu'il faut y ■ Walckenaer, t. II, p. 29-32. — Dlrandi, Piemonte ira^pu- dfim, p. 52. ^ mv*'^^^.''^'^^^' ^ ■- LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 117 joindre la vallée de Barcelonnette ; mais on ne saurait aller plus loin, La région cottienne est limitée au Nord (extérieurement) par le territoire des Centrons, à rOuest par ceux des AUobroges et des Voconces, à TEsl par la plaine d'Italie. Elle doit s'arrêter, au Midi, à la crête qui sépare l'Ubaye du Var et la Maira de la Stura. La plupart des géographes veulent placer les Vesur- biani sur TUbaye. Quoique l'analogie entre les deux noms soit bien faible, on peut l'admettre à la rigueur, et supposer en outre que les Vesubiani de la liste cottienne, et les Esubiani du Trophée sont le même peuple. Cela posé, la liste du Trophée, qui suit la crête des Alpes du Nord au Sud, nous donnerait les emplace- ments suivants : Salassi. Val d'Aoste. •S' . , »? Val d'Orco, à moins qu*il y ait une erreur de Actlabonts { copiste (Acitabones pour Ceutrones). MeduUi Maurienne. Vallée d'Oz dans TOisans. On croit que les ''^ ^ Uceni sont les Iconii de Strabon t Caturiges Embrunois, Brigiani Briançon. .. / Ces trois peuples ne se trouvant pas dans les bogionii.y....\ ^^^ jg Cottius, ne peuvent être que des ro ton XI < çjiç^jg jjgg Voconces, habitant depuis TOi- ^^^ ^"^ ( sans jusqu'au confluent de TUbaye. Edenates Seyne. „ ! Barcelonnette. m^ Il 4- 1 Hautes vallées du Verdon et du Var. Eclini Saint-Étienne-de-Tinée. vallée du Verdon entre Allos et Gas- « ( Vergons ; i ^«'^"'^ } lellane. lis CHAPITRE PREMIER. Nematuri ( ^"^^^'' ^®^ confluents du Var avec la Tinéc et Q^^^ M. j la Vésubie, ou sur cette dernière rivière. Nerusi Vence, rive droite du bas Var. Vdauni ? Comté de Beuil ; Puget-Théniers ? Suetii Caslellane. Le val de Stura était habité par les Vagienniy et la rive gauche du bas Var par les Vediantii, Comme nous le verrons aussi, les Bodiontici habitaient Digne, eL les Sentii Senez. Il s'ensuit que les emplacements disponibles pour les Gallitœ et les Triullatt, d'une part ; les Effuituri, les Nematuri et les Oratellij de l'autre, sont très limités. Le hasard fera peut-être que les Oratelli soient attribués à ce canton d'Utelle, où Ton avait voulu un peu audacieusement retrouver leur nom. L'identification est plus difficile pour le groupe cottien, dont l'énumération ne paraît pas avoir été faite dans un ordre aussi régulier. Nous y trouvons d'abord : Les Segovii, les Segusini^ les Belaci^ dans la vallée de la Doire ; Les Caturiges^ sur la haute Durance ; Les Medulli, en Maurienne. Où faut-il placer les Tebavii^ et les Adanates? Sera-ce près des Medulli, comme le veut Walckenaer, qui prétend que.Modane s'est appelée jadis Adanal Sera-ce au contraire plus près des SavincaieSj et ^ On retrouve peut-être leur nom dans celui du mont Tabort ^mm!^9pmi'wr LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 110 faut-il penser que lesAdanaies de Suse sont identiques aux Edenates de la Turbie ? Quant aux Egdinii, Venisani, lemerii, ils semblent bien avoir habité les trois vallées italiennes adossées à celles de TUbaye et du Guil, mais c'est là une pure supposition ; elle n'a pour elle que l'impossibilité où Ton se trouve de placer encore trois peuples dans le bassin de la Durance et de TUbaye, et la grande pro- babilité qu'il y a de trouver les vallées vaudoises des deux versants réunies dans une même confédération. Peut-être aussi peut--on placer les lemerii dans la vallée de Mariaud et des Emmerées, près de laBléone. Aux peuples indiqués par les deux listes de Suse et de la Turbie, il faut en joindre quelques autres. Pline nous signale les Avantici et Bodioniici, qui ont d*abord fait partie des peuples alpins, puis en ont été séparés. Il nous apprend, en outre, que les Bodion- tici avaient pour capitale Dinia, (Digne) . Les Avantici devaient se trouver non loin de là, au sud de Gap, dans la vallée de l'Avançon. Soumis d'abord aux Caturiges, ils ont été annexés ensuite aux Voconces. D'après Ptolémée, Dima se trouverait chez les Sentit. On croit que ce petit peuple, uni aux Bodion- tici, avait sa capitale à Sanitium (Senez), où il forma un diocèse spécial. Dans la région comprise entre la Durance et la mer, ou plus exactement entre le mont Lubéron et la mer, nous trouvons surtout la grande confédération des Salluvii ou Salyens. Leur limite orientale n'est pas très bien déterminée. Les historiens et géographes anciens nous ont donné les noms et les positions d'un 420 CHAPITRE PREMIER. très grand nombre de tribus affiliées ou soumises à cette confédération ; mais on ne les accepte pas sans restriction pour la période qui nous intéresse. Parmi les noms qui nous sont indiqués, les uns {Segobrigii^ Camatullicij etc.) semblent bien des noms de peuples; d'autres {CœnicenceSj etc.) proviennent de la situation de la tribu au bord d'une rivière {Ccenus) ; d'autres sont plus singuliers encore (Commoni, Anatilii). Sans accepter les étymologies latines d'E. Desjardins, invraisemblables pour des peuples où la langue latine ne s'est substituée que beaucoup plus tard au grec, on peut supposer à quelques-uns de ces noms une origine grecque. Nous les énumérerons, en parlant des Tricores et des Tricolli de Pline. Sur l'Argens, entre Fréjus et la Durance, les Suel- teri étaient assez importants pour figurer sur la carte de Peutinger. Dans l'Esterel, les Oxybii * et les Ligatmi^ voisins immédiats des Deciates d'Antibes, Cannes et Grasse. Le Verdon, en aval de Castellane, appartenait aux Verrucini (Vérignon). Plus au Nord, les Reii ont laissé leur nom à Riez. Ils appartenaient à la confédé- ration des Albiœci. Il nous reste à placer quelques peuples nommés par Pline, et pour lesquels il est nécessaire de citer le texte même du naturaliste. i M. Longnon attribue aux Oxybii la cité de Glannativa (GidJi- dève) près de Puget-Théniers. Nous ne pouvons accepter cette solution, contredite par tous les auteurs, lesquels placent les Oxybii sur la côte, et leur attribuent un port, ^gitna. Polybe, XXXIII, 7. — Ptolémée, III, 10. — TiTE-LiVB (Epilonie) XL VII — Stra- BON, IV, i et 6. — Pline, UI, 5 et 7. — P. Mêla, U, 5. — Florus. — QuADRATUS ap. Saint-Byz. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 121 Après les Bouches du Rhône et les Fosses Mariennes, il nomme : « L'étang Mastromela ; l'oppidum Maritima des Avatici; au-dessus la Crau, célèbre par les combats d'Hercule ; la région des Anatilii, et à l'intérieur celle des Desuviates et celle des Cavares. « En repartant de la mer les TricoreSy et à l'inté- rieur les Tricolli^ les Voconces et les Segallauni; un peu plus loin, les Allobroges. « Sur le rivage Marseille, ville des Grecs Phocéens, notre alliée. Le cap Zao, le port de CUharista (Cey- reste près de la Ciotat) ; le pays des Camatullici, puis les Suelteri, et au-dessus les Verrucini. « Sur le rivage Athenopolis des Marseillais, Forum Juin Octavanonim colonia (Fréjus), qu'on appelle Pacensis et Classica; le fleuve Argens y passe. La région des Oxybii et des Ligauni, et au-dessus d'eux les Suetrt, les QuariateSy les Adunicates. « Sur le rivage l'oppidum latin Antipolis (Anlibes). La région des Deciates, le fleuve Var. » L'ordre dans lequel les pays et les villes sont énu- mérés est bien net. Il faut remarquer aussi qu'il s'agit là de la Gaule, et non des Alpes, régions bien distinctes administrativement. Tous les peuples nommés ici doivent se trouver dans la Provincia. Les TricoreSy contrairement à l'opinion d'E. Desjar- dins, doivent se trouver entre la Crau et Marseille, et ils s'étendent sans doute vers le Nord jusqu'au Lubé- ron (de Gardanne à Pertuis et à Manosque). Les Ana- tilii^ les Avatici (Camargue, étang de Berre), les Desuviates (étang de Dezeaumes, ci-devant Desuvia- 122 CHAPITRE PREMIER. iicits lacîis, au nord de la Grau), les Comicemes (sur la Touloubre), les Samnagenses, sur la Duransole, sont les tribus des Salluvii à l'ouest des Tricores, A l'Est, on trouve les Commont (région de Marseille), les Segobrigii, les Albici. Peut-être les CamatuUici en faisaient-ils également partie. Mais la présence des colonies grecques avait dû dissoudre depuis longtemps les liens de la confédération. Les Tncolli^ qui sont nommés entre les Tricores et les Voconces^ devaient habiter la rive droite de la Durance en amont de Manosque. Walckenaer a cru reconnaître leur nom dans celui de Trescléoux (dio- cèse de Sisteron); rien n'est plus incertain, mais il serait assez naturel d'attribuer à ce peuple le diocèse de Sisteron. Il faut repousser, en tout cas, l'étymo- logie latine que propose Desjardins pour ce nom de Trkolli. Quant aux Quariates et Adunicates, nommés au-dessus des Suetri, on a pu y reconnaître les Quariates du Queyras et les Adanates placés à MoLiane(?), mais pour passer deCastellane au Queyras et à Modane, le saut est bien grand, et surtout, ce qui est plus sérieux, Pline ne parle pas ici de la région alpine, mais de la Provincia^ et sa nomenclature y est très strictement limitée. Nous sommes donc porté à supposer que les Quariates et les Adunicates sont des peuples de la Province, clients des Voconces ; les uns sur la rive gauche de la Durance (La Motte du Caire 1)^ et les autres sur le Buech, ou peut-être à " Rien n*est moins certain que l'étymologie Quariates (Caire) ; Ton peut soutenir avec vraisemblance que le mot Caire doit venir de la nature du sol. Mais ne pouvait-on pas en dire autant de M KjmmtÊWj^^^j:^^^' --x ' LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 123 Tembouchure de TUbaye. Ils se confondraient alors avec les Edenates^ dont la capitale est à Seyne. Sur la rive droite du RhOne, nous avons les Helvii dans le Vivarais ; les Volcse Arecomici entre TArdèche et l'Hérault (diocèse de Nîmes) et les Volcas Tectosages jusqu'aux Pyrénées. Ces deux derniers peuples sont établis depuis peu (IV® siècle), et il ne semble pas qu'ils se soient assi- milé ou qu'ils aient privé de toute indépendance les peuples ligures et ibéro-ligures de la région narbon- naise : la table de Peutioger porte encore le nom de VUmbranicia entre FAveyron et les Bouches-du- Rhône, ce qui nous prouve la persistance d'un rameau de la race ombrienne. Les Sardones existent encore sur la côte du Rous- sillon, les Ceretes sur le Tech (Ceret), les Elisyces autour de Narbonne. On vient de passer en revue les différents peuples de la Gaule méridionale. Pour ne parler que de la région alpine, on les voit groupés en plusieurs grandes confédérations : les Allobroges, les Cavares, les Vo- conces, les peuples cottiens, les Salyens, les Albici, les Vediantii, etc. La zone d'influence de chacune est flot- tante : des Allobroges aux Cavares, des Voconces aux Caturiges, on ne sait pas exactement où se trouve la frontière. Mais c'est là, pour notre sujet, un ^point Queyras, puisqne les mots Queyrières, etc., se trouvent souvent dans les Alpes Cottlennes, et se rapportent à coup sûr à des détails topographiques ? Du reste, ces noms de Quariates ne peuvent-ils pas, comme ceux de Albici, Alhiœci^ provenir de la nature des roches? H4 CHAPITRE PREMIER. secondaire ; que les Segallauni dépendent des Allo- broges ou des Cavares, que le Gapençais appartienne aux Caturiges ou aux Tricoriens, il importe peu. Ce qui est plus essentiel, c'est que les diverses confédéra- tions, dans l'ensemble, sont bien distinctes. Il y avait là, du reste, des différences ethnologiques très pro- noncées : les peuples Cottiens, Médulles, Caturiges, Segusini, etc., étaient des Ligures; les AUobroges et les Cavares étaient des Gaulois. Il pouvait arriver qu'on étendît le nom de Cavares aux petits peuples gaulois riverains du Rhône et clients des Cavares, mais nul ne pensait à étendre le nom d'Allobroges aux peuples Cottiens, aux Voconces, aux Cavares. C'est de nos jours seulement que Ton a imaginé de trans- former le nom d'Allobroges en une sorte de nom géné- rique applicable à tous les montagnards. Ni Polybe, ni César, ni Strabon, ni Ptolémée, ni Pline, ni CicéroQ ai ses amis n'ys voient autre chose qu'un peuple bien déterminé, très distinct de ses voisins. Tels sont, à peu près, les peuples de la Gaule nar- bonnaise et leurs frontières au temps de César et d'Auguste. Qu'y a-t-il là d'applicable à l'époque d'An- oibal? Comme on peut le penser, les historiens qui, depuis deux cents ans, ont écrit sur Annibal, ne se sont pas Tait faute de jeter par-dessus bord les données géogra- phiques qui les gênaient ; Marindin déclare inadmis- sible que la répartition des territoires gaulois ait été la môme en 218 qu'au temps de César ; et il était moins hardi, à coup sûr, de faire émigrer les AUobroges ou LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 125 les Tricastins que de détouraer le Rhône ou Tlsère. Nous avons expliqué dans le chapitre précédent pour- quoi nous pensions que le Rhône et l'Isère avaient gardé leurs vallées respectives depuis le III® siècle avant notre ère ; il reste à montrer qu'Allobroges et Tricastins ont fait preuve de la même stabilité. Les Phéniciens ont commencé à s'établir sur les côtes de la Méditerranée occidentale dès le XII* siècle avant J.-C, et leurs comptoirs se succédaient à inter- valles très serrés depuis les colonnes d'Hercule jus- qu'au pied de l'Apennin. On a retrouvé des traces de leurs établissements près du cap Cerbère, où le port consacré à Astarté, puis à Aphrodite, est devenu Port- Vendres; puis à Ruscino, sur la Tet, dont le nom semble être d'origine sémite ; au temple d'Astarté près de l'étang de Vendres (embouchure de TAude) ; dans l'île de Blasco (Brescou), près d'Agde ; sur la mon- tagne de Cette, alors entourée par la mer; près de Maguelonne ; au temple de Melkarth, sur l'étang de Berre ; près du cap Couronne ; à Marseille et dans les îles Phœnice (Pomègues) ; à Carsici (Cassis), etc. Les marins grecs qui leur succédèrent à la fin du VU'' siècle, après la décadence de Tyr, reprirent pour leur compte les établissements phéniciens, et en éta- blirent d'autres, et quand, au VI® siècle, les Phocéens furent venus se fixer définitivement à Marseille, ils résolurent de garantir leur existence et leur sécurité en occupant, non seulement les ports maritimes, mais un territoire d'une certaine étendue autour de Mar- seille. Outre les comptoirs qu'ils avaient sur la côte, ils e|i établirent sur le Rhône et sur la Durance. 126 CHAPITRE PREMIER. « Le territoire de Marseille, c'est-à-dire le pays qui en dépendait au temps de sa splendeur, par consé- quent avant Teurrivée des Romains, s'étendait jus- qu'aux Alpines et même au delà, puisque Cavaillon et Avignon lui ont été soumises (Artémidore, cité par Etienne de Byzance, qualifie chacune de ces deux villes de x6Xtç MxaaoikioLç), L'ancien nom de Thèlinè, donné à Arles par Festus Avienus *, est grec, et nous savons que des Grecs l'habitaient... Enfin, le mot Gretia de la table de Peutinger est comme un sou- venir de l'extension du domaine marseillais sur la terre de Provence '. Les dépendances de Marseille devaient être : les pays des Segobrigii, des Avatici, des Desuviates, des Samnagenses, des Cœnicenses et partie de celui des autres Salluvii, ce qui correspond à peu près au dépar- lement des Bouches-du-Rhône. Les cités de Cabeliiôn (Cavaillon), de Thèlinè (Arles), à'Aueniôn (Avignon), de Rhodanousia et Beraclea (dans le delta du Rhône). Ces deux der- nières villes avaient déjà disparu du temps de Strabon qai disait : « Il y a aussi des écrivains qui racontent qu'il y eut une ville appelée Heraclea près de l'em- bouchure du Rhône •. » Les colonies marseillaises étaient : Hemeroscopion * Ora maritima, 679-681. i E. Dbsjardins^ II, p. 162. * II est superflu de rechercher l'emplacement de ces deux villes, déjà disparues du temps du Strabon, et il semble que leur iden- lificalion avec Saint-Gilles et surtout avec Beaucaire ne répond nullement aux expressions des écrivains anciens. LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUETE. 127 çt Emporioriy en Espagne ; Agaiha (Agde) ; Tauro- entum, etc. Marseille avait aussi des comptoirs à Rhoda (Rosas), à Pyrénè (Banyuls), etc. Il ne faut pas plus d'un siècle à Marseille pour disputer avec succès l'empire de la mer aux Phéni* ciens. Sa marine écrase celle de Tyr et de Sidon, et Thucydide célèbre ses victoires. Ses marins et son illustre savant Pythéas explorent l'Atlantique et les régions d'où vient Tétai o. Le commerce de la Gaule, par les voies de terre comme par TOcéan et par les fleuves, prend une très grande activité. Les écrivains grecs du IV* et du III® siècle en indi- quent les principales routes. Les campagnes de la Nar- bonnaise sont, à en croire F. Avienus, plus prospères dans ces temps reculés qu'elles ne le seront sous l'empire romain. L'arrivée des Belges, au IV® siècle, clôt définitive- ment la [période des grandes invasions gauloises. L'occupation de la Narbonnaise par ces derniers envahisseurs, sous le nom de Volkes, achève de cons- tituer la géographie politique de la Gaule méridionale ^ telle qu'on la trouve au III® et au II® siècle avant J.-C Les nouveaux arrivés ont établi leur domination sur des peuples ligures ou ibéro-Iigures, jB^^ryc^5, Ceretes, Sardanes, Elisyces, Umbranici, dont les noms figurent encore sur les descriptions et les cartes postérieures à l'ère chrétienne. A partir de ce moment, il ne semble pas que les nations gauloises se soient déplacées, surtout dans la vallée du Rhône. Seules, quelques tribus helvètes ou ftn CHAPITRE PREMIER. germaines viendront s'établir en Gaule au I**" siècle, et leurs mouvements seront relatés avec soin. Sous l'influence des Hellènes comme par le dévelop- pement naturel de leur civilisation propre, les Gaulois s'apaisent et s'enrichissent. L'âge héroïque est terminé poar eux, et Henri Martin déplore leur corruption et leur Llècadence : « Du commencement du HI® siècle à la iin du second, la physionomie de la grande Gaule change peu à peu, surtout dans les régions du Centre et du Sud. L'agriculture gagne du terrain; la science religieuse et la valeur guerrière ne sont plus les seules forces sociales; l'opulence se fait place à cALé cr elles; de grandes richesses s'amassent dans quelques familles, le faste déborde chez les Gaels da Centre et du Sud Les aventuriers erranls deviennent des agriculteurs. » C'est alors surtout que se développe cette industrie gauloise dont nous avons essayé de donner une idée au commencement de ce chapitre, et c'est du IV* au l\^ sïfjde que l'on peut suivre l'évolution des monnaies gauloises, monnaies arvernes et allobroges surtout. Celle étude numismatique nous révèle la présence cooLiiiue d'un même peuple à Genève, à Vienne, à Grenoble durant cette longue période. Elle permet de tracer, comme on l'a vu plus haut, les courants d'in- fluence commerciale et politique à travers la Gaule centrale» et l'histoire monétaire des Arvernes fait conmutre Tétendue et la persistance de leur domina- lion. Le moyen de supposer qu'entre ces deux grandes nalions, Allobroges et Arvernes, les petits peuples de la valleo du Rhône vont s'agiter, émigrer et con- LA REGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 129 quérir? Peut-être faut-il admettre un certain flotte- ment dans les frontières, un déplacement des zones d'influence, des changements dans la constitution des différentes confédérations ligures ou gauloises; mais on peut affirmer que les Allobroges ne sont pas des- cendus de Chamonix à Vienne, les Tricastins de Grenoble à Montélimar pendant cette période. On a pu constater, du reste, par la seule disposition de leurs territoires le long du Rhône, bloquant les Ligures dans la montagne, que les Gaëls sont venus par les plaines, par le fond des grandes vallées, et ne sont pas descendus des sommets. Les renseignements deviennent plus précis à partir de l'expédition d'AnnibaL Les Marseillais, alliés fidèles des Romains depuis plus d'un siècle, surveillent les populations riveraines du Rhône et de la Méditerranée, dont le sort intéresse les deux républiques. Dès l'an 216, Cneius et Publius Cornélius Scipion portent la guerre en Espagne. Vaincus et tués en 212, ils sont remplacés par G. Marcius, puis par Claudius Néron, et enfln par le jeune Cornélius Scipion, qui rentre triompher à Rome en Tan 206. Vainqueur à Zama en 202, il réduit Carthage à traiter en 201. L'Espagne est organisée militairement parles Romains en 197, et ils y continueront la guerre contre les indi- gènes jusqu'à la prise de Numance (133) par Scipion É milieu. A partir de l'an 206, l'assistance des Marseillais et de leurs colonies devient très active et essentielle pour les Romains. Ce sont les Marseillais qui assurent les communications de Rome avec l'Espagne, soit au 9 r 130 CHAPITRE PREMIER. moyen de leurs navires, soit en surveillant les peuples de la côte et la voie Héraclée. On a dçs preuves nom- breuses de l'usage que les Romains font de cette route : en 189, le préteur BsBbius se rend à Emporion par voie de terre ; attaqué et maltraité par les Ligures, il est transporté et soigné à Marseille, où il meurt. En 173, c'est le préteur Fabius qui tombe malade et meurt à Marseille, etc. L'hostilité des Ligures finit par obliger les Marseil- lais à réclamer le secours des légions : en 154, une armée consulaire débarque sur la côte de l'Esterel, bat les Oxybii et les Déciales, qui menaçaient Antibes et Nice, et prend leur port ^Egitna (Fréjus ?). C'est peut-être en 4 50 que Polybe, ayant accom- pagné Scipion Émilien en Espagne, traverse la Gaule et suit la route même par laquelle Annibal a marché sur Rome en 218. Peut-on supposer que dans l'espace de soixante ans environ qui sépare le passage d'Anûibal et le voyage de son historien, la position des peuples gaulois et ligures se soit modifiée ? Polybe, si attentif à préciser les détails intéressants de cette marche ; Polybe, qui distingue avec soin les Allobroges des autres barbares, qui questionne les habitants sur l'itinéraire des Car- thaginois et les localités où ils ont combattu, Polybe manquerait-il de signaler que les populations rencon- trées et interrogées par lui ne sont pas les mêmes qu' Annibal a traversées et vaincues ? Il est facile de supposer, à l'appui d'une opinion quelconque sur l'itinéraire d' Annibal, que les Allo- broges sont descendus de la Maurienne sur l'Isère, les LA RÉGION RHODANIBNNE AVANT LA CONQUÊTE. 131 Tricastins du Grésivaudao sur l'Eygues ; ou que les uns et les autres sont venus de la Durauce sur le Rhône et Tlsére ; mais, outre que de tels déplacetnetits n'auraient pu avoir lieu sans une guerre sanglante pour refouler ou exterminer certains peuples inconnus rive- rains du Rhône, c'étaient des événements trop graves pour ne pas avoir leur contre-coup dans la région mar- seillaise. Il n'y avait pas assez loin de Montélimar, de Valence même à Avignon, pour que l'apparition de peuples conquérants à Valence et à Montélimar se pro- duisît sans inquiéter les Grecs établis à Avignon. D'ailleurs Polybe aurait-il pu traverser les Alpeî? en voyageur, au milieu de peuples en armes, dans un pays ensanglanté par une guerre de conquête? Il a, au contraire, circulé paisiblement parmi des hommes sédentaires, et il les a interrogés sur des faits dont leurs pères avaient été témoins soixante ans plus tùL Mais bientôt les Romains paraissent sur le Rhùrie. En 126, les Marseillais appellent les légions contre les Salluvii, les Vocontii, Le consul M. Fulvius Flaccus arrive en Tan 123, et les bat. Son successeur Sextius Calvinus continue aon œuvre Tannée suivante. Les Allobroges et les Arvernes manifestent leur hostilité en accueillant les chefs vaincus. Rome envoie aussi hU contre eux le consul Cn. Domitius Ahenobarbus, iiui passe la Durance, et rencontre les Allobroges sur TEygues (iStw/^ûw) à Vindalium {i2Z). Il leur inHige une sanglante défaite, mais il faut recommencer en 121. Le consul Q. Fabius Maximus écrase déQnitive- ment les Allobroges et les Arvernes sur Tlsère. C*csL vers cette époque que s'organise la Province romaine, lis CHAPITRE PREMIER. et que les Éduens contractent une alliance avec le peuple romain. Il ne faut plus songer désormais à aucune modification dans la géographie politique de celle région. Mais les Romains, qui se sont émus de Taccueil fait aux vaincus de 123, auraient-ils supporté bénévolement, dans les années précédentes, un mou- vement oiïensif des Allobroges et des Tricastins? Personne ne le croira, et l'on n'admettra pas davan- tage que les nombreux historiens et géographes qui ont écrit de Tan 218 à Tan 125, et dont Tite-Live, après Timagène, résume les relations, auraient omis de mentionner des événements aussi considérables qu'une invasion des Allobroges dans la vallée du Rhône. II ne faut pias oublier que Strabon entre dans quelques détails sur la situation des Allobroges à cette époque : H Pour leur lutte contre les Romains, dit-il, les Allo- broges rangèrent sous leur commandement les petits peuples voisins» en se plaçant eux-mêmes dans la clientèle des Arvernes* ». Aurait-il manqué de dire, s'il en avait eu Toccasion, que les Allobroges s'étaient d'aborrl rapprochés des Arvernes, et avaient quitté leurs repaires des Alpes Grées pour descendre sur le Rhône ? A quelques années de là (109), survient l'invasion des Cimbres et des Teutons. Ils battent une première armée romaine sur le territoire des Allobroges, qui ne bougent pas. puis ils ravagent la Gaule. Une de leurs tribus (les Aduatuques) se fixe entre la Meuse et VEscaul; une tribu helvète, qu'ils ont entraînée, va i IV, H. LA RÉGION RHODANIBNNB AVANT LA CONQUÊTE. 133 s*établir sur la Garonne. Les auteurs anciens ont soin de signaler la formation de ces deux nouvelles « cités » dans la Gaule. Trois armées romaines sont encore taillées en pièces par les barbares, qui envahissent TEspagne. Pendant qu'ils y séjournent, Marins va les attendre au passage du Rhône, à Ernaginum (Saint- Gabriel) entre Tarascon et Arles. Les barbares viennent passer là, en effet, l'année suivante; il les attaque aussitôt après et les anéantit à Fourrières (102). Quarante années s'écoulent, pendant lesquelles commence à régner la paix romaine, César ayant soumis toute la Gaule. Mais en l'an 63, les Allobroges se décident à secouer le joug. Les détails de cette dernière guerre sont assez intéressants pour que nous citions le texte de Dion Cassius, qui l'a racontée : c< Les Allobroges ravageant la Gaule Narbonnaise, Caïus Pomptinus, qui y commandait, envoya ses lieu- tenants contre les ennemis tandis que lui-même, pre- nant une position convenable, observait les événe- ments pour pouvoir, selon l'occasion et au mieux des circonstances, leur donner des instructions et des secours. « Manlius Lentinus se porta sur la ville de Ventia et effraya tellement les habitants que la plupart s'en- fuirent et que les autres demandèrent la paix. Ceux qui étaient dans les campagnes s'étant réunis pour l'attaquer subitement, il fut repoussé loin des murs, mais il pilla le pays en toute liberté, jusqu'à ce que .Catugnat, général en chef de toute cette nation, et quelques autres de ceux qui habitaient les bords de V Isère y vinrent à leur secours. Il n'osa pas, alors, 134 CHAPITRE PREMIER. îCopposer à leur passage^ à cause du grand nombre de leurs bateaux, et de crainte qu ils ne se réunissent en voyant les Romains en bataille en face d'eux ; mais le pays devenait boisé à peu de distance de la rivière : il y prépara des embuscades et, surprenant ceux qui s'y étaient engagés, il les écrasa. Par malheur, en poursuivant des fuyards il tonçîba sur Catugnat en personne, et il aurait succombé si un violent orage n'<;tait venu tout à coup arrêter la poursuite des bar- bares. w Sur ces entrefaites, Catugnat fut appelé loin de /d, de sorte que Lentinus se remit à courir le pays et enleva la forteresse devant laquelle il avait échoué : Lucius Marins et Servius Galba avaient passé le Rhône, avaient dévasté les terres des Allobroges, et étaient arrivés enfin devant la ville de Solonum ; ils s'emparèrent d'un poste fortifié placé plus haut, vain- quirent ceux qui s'opposaient à eux, et incendièrent quelques quartiers de la ville, qui était en partie cons- truite en bois. Ils ne la prirent pas, cependant, car Catugnat survint alors et le^ en empêcha. « Alors Pomptinus, à cette nouvelle, marcha contre ce dernier avec toute son armée ; il investit tous les ennemis et les prit, à l'exception de Catugnat en per- sonne. Le reste du pays fut alors aisément soumis *. » On n'a pu identifier ni Solonum^ ni Ventia^ mais il résulte de la relation de Dion Cassius que Solonum était dans le pays môme des Allobroges, au nord de l'Isère et à l'est du Rhône; Ventia semble bien se * Dion, 47. r ms^^^ LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 136 trouver au sud de l'Isère, car, après avoir parlé des peuples riverains de l'Isère, Dion dit que Lentinus n'ose pas les attaquer au passage du cours d'eau {'Rézx^q); le seul fait qu'il ne nomme pas ce cours d'eau fait penser qu'il s'agit encore de l'Isère. Cer- tains historiens supposent pourtant que t:ô^x[lùç désigne ici le Rhône, bien que, quelques lignes plus bas, Dion parlant du fleuve pour la première fois, le désigne par son nom. Pour nous, c'est bien de l'Isère qu'il s'agit, et il en résulte que l'hégémonie des Allobroges s'étendait au sud de cette rivière. Dans l'opinion con- traire, Ventia étant sur la rive droite du Rhône, il en résulterait simplement que les Allobroges possédaient des territoires sur cette rive, comme l'indique le tracé des limites du diocèse de Vienne. Il semble bien que les opérations militaires ne s'ex- pliquent raisonnablement que dans la première hypo- thèse : Pomptinus a envoyé le corps de Lentinus sur l'Isère par la rive gauche, pour appeler de ce côté l'attention de Catugnat ; cette diversion ayant attiré le chef allobroge au sud de l'Isère, le reste des troupes romaines en a profité sans perdre un instant pour passer le Rhône, prendre l'ennemi à revers et se trouver au cœur même du territoire allobroge. Si les trois corps de Lentinus, de Marins et de Galba s'étaient trouvés côte à côte dans le Forez, on ne comprend pas pourquoi ils auraient agi séparément ; Catugnat, vain- queur de Lentinus, n'aurait eu qu'à l'écraser, et se serait trouvé sur la ligne de retraite des deux autres, et près d'eux. Il part au contraire loin de /d, d'après la relation, ce qui ne s'explique qu'en supposant son 136 CHAPITRE PREMIER. engagement contre Lentinus au sud de l'Isère, et Solo- num assez loin au Nord, à mi-chemin de Vienne à Chambéry, par exemple. Nous croyons donc pouvoir conclure de là que les Segallauni étaient alors soumis à l'hégémonie des AUobroges, et que la victoire de Pomptinus a eu pour résultat de les placer sous Tinfluence civilisatrice des Cavares. En résumé, soixante ans après le passage d'Anni- bal, Polybe vient recueillir sur les lieux les témoignages des habitants, les traditions, et il ne donne pas à sup- poser que les peuples se soient déplacés dans ce pre- mier intervalle. Il a dû rencontrer dans chaque vallée la tribu même qui s'y trouvait au temps de la seconde guerre punique, et il a traversé paisiblement toute la régio n. C'est alors que commence la conquête romaine : les moindres mouvements des Ligures, des Salluvii, des Voconces, des AUobroges sont observés et suivis sur-le-champ d'une intervention romaine. Les histo- riens ne nous ont pas laissé de description géogra- phique de la Gaule à cette époque, mais leurs rela- tions ne s'expliquent bien qu'en supposant AUobroges et Voconces dans les mêmes régions qu'au siècle d'Auguste, sinon plus au Sud, puisque les AUobroges viennent combattre sur l'Eygues. AUobroges et Ar- vernes sont séparés par le Rhône, et communiquent QU moyen d'un pont de bateaux. Surviennent les Cimbres et les Teutons : on men- tionne les tribus helvètes qu'ils ont entraînées, mais on ne dit rien d'analogue pour les AUobroges. Ceux-ci n'ont pas bougé, et jusqu'à César, la Province LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 137 pacifiée n'est le théâtre d^aucuoe migration nouvelle. Celle des Helvètes, provoquée par Arioviste, est main- tenue par le proconsul au nord du Rhône, et reste sans influence sur la Province. 11 nous semble donc que la Gaule Narbonnaise s'est pacifiée progressivement du 1V« au 11® siècle av. J.-C. et que les déplacements de frontières y ont été insigni- fiants entre le passage d'Ânnibal et celui de César. Rien ne permet de supposer qu'en l'an 218 av. J.-C. les Âllobroges étaient en Maurienne ou à Digne, les Tricastins à Grenoble ou en Provence, les Voconces et les Tricoriens entre Gap et Briançon. De pareilles hypothèses ne reposent sur aucune présomption, et sont difficiles à concilier avec les quelques données positives que nous avons. Prenons quelques exemples, qui feront mieux sentir la vérité qu'une discussion générale. Tite-Live, on le sait, conduit Annibal dans « l'Ile », et place les Allobroges à proximité, puis dans l'inté- rieur de « l'Ile » ; non content de cette contradiction, il raconte que la colonne carthaginoise, tournant à gauche au sortir de l'Ile, passe chez les Tricastins pour longer ensuite les Voconces et se diriger vers les Tricoriens. C'est un itinéraire absolument incompréhen- sible si ces différents peuples occupent les territoires que nous leur avons attribués. Les historiens qui veulent suivre Tite-Live sont donc forcés de repousser les Tricastins vers Grenoble, les Voconces et les Trico- riens plus loin encore. Telle est, entre autres, la solu- tion de Larauza : « L'histoire des nations barbares, dit-il pour nous 138 CHAPITRE PREMIER. y préparer, n'est que l'histoire de leurs migrations et de leurs déplacements continuels depuis leur première apparition, jusqu'à ce que des changements introduits dans leur manière de vivre parviennent à les fixer. Peuples pasteurs ou chasseurs, et partant essentielle- ment nomades, lorsque le besoin les pousse en avant, Us se jettent sur le premier pays qui leur oflfre des pâturages et des moyens de subsistance, et lorsqu'ils l'ont épuisé, ou que les productions du sol ne peuvent plus suffire à une population qui tend constamment à s'accroître, on les voit se répandre sur le sol voisin, s'en emparer, s'ils sont les plus forts, et réduire la tribu vaincue à aller elle-même chercher à s'établir ailleurs. » Tout cela est vrai en thèse générale, mais ne s'ap- plique nullement aux Gaulois du II® siècle avant J.-C. Le trop-plein de la population, depuis plusieurs cen- taines d'années, s'échappe régulièrement vers l'Italie, et non par nations entières, mais par détachements de tribus diverses. A partir du IV* siècle, époque où les Volques s'établissent dans la Narbonnaise, on ne voit se produire aucune migration d'un peuple entier. Les Celtes, comme les Ligures, ne tendent qu'à se fixer au sol conquis ; l'agriculture, l'industrie, le commerce étouffent l'esprit guerrier. Au II® et au I«' siècle avant J.-C, les migrations des Helvètes, où plutôt leurs velléités de migrations, sont les seules qu'on signale ; et durant cette période, les Marseillais et les Italiens ne cessent de parcourir la Gaule méridionale, dont l'histoire leur est connue. Tout changement impor- tant nous serait signalé. Imagine-t-on, du temps de LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 139 Polybe, ou après la conquête de la Province par les Romains, une migration générale des Tricastins, des Voconces et des Tricoriens depuis le Grésivaudan jus- qu'aux rives de TEygues ? Mais Larauza va plus loin, et, sans nécessité absolue pour la thèse qu'il soutient, il veut que les Allobroges se soient trouvés entre la Durance et l'Isère, tandis que les trois peuples précités habitaient le Grési- vaudan, et il imagine un chassé-croisé à travers le Vercors ou la plaine du Rhône. Ainsi le flux des Tricastins, Voconces et Tricoriens aurait heurté le reflux des Allobroges, et aucune mention de ce choc colossal ne serait parvenue jusqu'aux historiens mar- seillais ou romains ? Cette rencontre n'aurait pas inquiété le peuple romain autant que l'accueil fait à un roi vaincu ? Si l'on néglige Tite-Live, et qu'on veuille simple- ment plier le texte de Polybe à l'hypothèse qui place « nie » au nord de l'Isère, il faut rejeter le premier combat d'Annibal avec les indigènes jusqu'en Mau- rienne. Or, ce combat (Polybe le précise) est livré contre les Allobroges. C'est donc au moment où, d'après les géographes contemporains de César et d'Auguste, Annibal devrait pénétrer chez les Médulles, que Polybe le ferait entrer sur le territoire des Allo- broges. Aussi quelques historiens admettent-ils sim- plement que Polybe s'est trompé ; les autres veulent qu'au temps d'Annibal, les Allobroges aient occupé la Maurienne, et non le Grésivaudan. Polybe a parcouru l'itinéraire d'Annibal en l'an 160 ou ISO, et les Romains ont rencontré les AUo- t40 CHAPITRE PREMIER. broges surTEygues en 124-121. Dans cet espace de trente ans, les Allobroges seraient donc descendus de la Maurienne jusque sur le bas Rhône, sans rien écraser, sans rien refouler, sans donner lieu à aucune plainte ? Les Romains, qui les attaqueront bientôt sur le seul prétexte que les Allobroges ont accueilli un roi des Sailuvii^ n'auraient pas pris fait et cause pour les peuples riverains du Rhône ? Dans ce qui suivra, nous supposerons toujours que les divers peuples gaulois: Cavares, Tricastins, Vo- conces, Allobroges, Tricoriens, occupaient sensible- ment en 218 lès territoires qui leur sont attribués par Strabon, Pline et Ptolémée, et qui sont représentés sur la carte ci-jointe. ■P^MIIB^J^II I4I, M^- CHAPITRE II LES TEXTES I. — Polybe et Tite-Live. De tous les écrivains anciens qui ont rticonté la marche d'Annibal, Polybe et Tite-Live sont les seuls dont nous tenions des relations complètes. Le surplus des textes qui nous sont parvenus se réduit à des abrégés, à des fragments, dont le mérite sera de nous faciliter Tanalyse des deux pièces principales et la recherche des sources primitives. Le poème de Silius Italiens aura la même utilité. La critique des textes, par laquelle doit commencer toute étude historique, présente ici un intérêt particu- lier, car il y a, entre nos deux auteurs, tantôt de telles analogies que Tite-Live paraît un traducteur un peu libre, et tantôt de telles contradictions, qu'il décrit un chemin tout différent de celui que Polybe nous impose. Il faut remonter à l'origine de ces contradictions, les expliquer et les résoudre, si possible; savoir, du moins, le degré de confiance que méritent les diverses 142 CHAPITRE II. indications des deux historiens, connaître leurs pro- cédés de travail, les sources où ils ont puisé, et les retouches qu'ils ont fait subir aux documents primitifs. Il est de notoriété publique que Polybe est très supérieur à Tite-Live, et noiis verrons ici-même qu'on ne peut trop vanter, ni sa conscience, ni son intelli- gente exactitude dans l'exposé des opérations mili- taires et des incidents de la marche. Nous lui recon- naîtrons aussi des qualités d'un autre ordre» dont on lui a rarement tenu compte : l'habileté dans la mise en œuvre des matériaux, habileté extrême, car Polybe les assemble, les corrige et les fond avec assez d'art pour donner l'impression d'un récit personnel, homo- gène ; et comme la valeur pratique des détails dont il fait choix donne la vie et le pittoresque à ses descrip- tions, nous avons l'illusion d'une œuvre originale, prise sur le vif. Mais nous verrons, on disséquant son ouvrage, qu'il faut nous garder de cette première apparence, et ne pas aller jusqu'à traiter son texte comme un document original ; nous déterminerons ce qui peut être, non pas inexact, mais moins précis, moins littéralement conforme à la vérité. Quant à Tite-Live, il est bien rare qu'on veuille le prendre pour guide exclusif sous prétexte que, venu plus tard, il a pu profiter des travaux de Polybe et les compléter*. En général, on reconnaît son infériorité; on Texagère même, et on conseille volontiers de ne pas le prendre en considération, soit qu'il confirme, soit qu'il contredise le récit de son rival. Cette solution ' Argument présenté par Fortia d'Urban. ^^ LES TEXTES. ^ 143 simpliste, mais injuste, nous priverait de quelques détails rapportés par le seul Tite-Live; elle aurait surtout l'inconvénient très grave de nous laisser inquiets de ce désaccord entre un historien très solide, très précis, et un homme considérable, après tout, qui, en connaissance de cause, aurait abandonné la version du premier. En examinant Tite-Live de près, nous lui rendrons plus de justice : nous verrons que ses rensei- gnements, puisés le plus souvent à de bonnes sources, ne doivent pas être écartés aprio7*i; qu'ils sont plus circonstanciés que ceux de Polybe ; que leur groupe- ment seul est défectueux, et conduit à des conclusions fausses si Ton n'y prend garde. Nous toucherons du doigt des sutures grossières et mal placées; nous conclurons que l'historien latin, outre l'absence de ces chifTres, qui donnent tant de solidité au travail de Polybe, pèche surtout par maladresse ou négligence; il n'a pas l'art ou la patience de fondre en un récit homogène des fragments disparates; enfin, n'étant pas homme de métier, et ignorant le pays dont il parle, il remplace les mots justes ou décisifs par d'autres qui sonnent faux. En un mot, c'est précisément par la forme qu'il nous paraît inférieur à l'écrivain grec sans prétention, qui atteint au pittoresque à force de vérité. Les développements oratoires tiennent du reste, dans l'œuvre de Tite-Live, moins de place qu'on ne le suppose : ses discours même, si suspects, sont des agglomérations de fragments divers. En principe, il n'invente rien. La critique des textes nous montrera donc, d'une part, les restrictions légères qu'il faut apporter à notre 144 CHAPITRE II. confiance en Polybe, de l'autre, le parti à tirer de Tite-Live ; elle nous expliquera les apparentes contra- rlictions des deux auteurs, ce qui nous rassurera, et nous permettra de les concilier en utilisant tout ce qu'il y a de bon dans l'un et dans Tautre. II. — Las historiens anciens Nous avons parlé à plusieurs reprises de Tanalyse des textes et de la recherche des sources premières où les deux historiens ont puisé. Si nous n'avions afTaire qu'au public spécial, expert plus que nous en ces sortes de matières, nous aborderions immédiatement la critique des textes qui nous intéressent. Mais ce genre d'exercice, inventé outre-Rhin et peu vulgarisé en France, pour ce qui concerne l'antiquité *, doit être inconnu à beaucoup de lecteurs que les opérations militaires d'Annibal ne laissent pas indififérenls , et nous croyons devoir le leur présenter d'abord en quelques mots. Le grand historien Ranke, en étudiant les annalistes des XV® et XVI« siècles, avait été frappé des analogies qu'ils offraient entre eux et, après des recherches longues et méthodiques, il avait été amené à y recon- naître une loi générale. Moins préoccupés par la vanité d'écrire une œuvre personnelle que par le désir de transmettre à la postérité des relations aussi exactes * 11 est d*un usage courant dans les études médiévales. LES TEXTES. 148 que possible, ces chroniqueurs se bornaient à repro- duire à peu près textuellement les fragments de leurs devanciers qu'ils jugeaient bon d'utiliser. Cette copie n'allait jamais sans une légère condensation, plus ou moins involontaire, grâce à laquelle, de génération en génération, on pouvait étendre le champ exploité par rhistorien ; mais d'un texte au suivant, la reproduc- tion était assez littérale pour ne pas nous laisser de doutes sur le procédé employé. Les indications de Ranke ont été suivies et généra- lisées par Stenzel, Pertz, Dahlmann, Lappenberg, Waitz, Sybel, Giesbrecht, etc., et elles sont aujour- d'hui, dit Nissen *, le fondement, la pierre angulaire de tous nos travaux historiques. L'abondance et la rusticité des matériaux facilitaient de telles recherches pour la période médiévale, et la multiplicité, la netteté des exemples permettaient amplement de poser une loi générale. On fut amené naturellement à se demander si les mêmes conclusions ne devaient pas être étendues à l'antiquité. Mais ici, le petit nombre des textes con- servés, les préoccupations littéraires des écrivains, rendaient la tâche plus difflcile. Nissen eut Theureuse idée d'expérimenter les procédés critiques de Ranke sur Tite-Live, dans les parties où cet historien avait dû suivre de très près le texte de Polybe, et il analysa minutieusement les 4* et 5* décades, où les événe- ments de Grèce et d'Orient sont racontés d'après ce dernier. Il eut vile reconnu que, dans les endroits « Pages 78 à 83. 10 146 CHAPITRE n. où Tite-Live avait cru devoir suivre Polybe, il s'était borné à en traduire libremeTît de longs passages, sans les modifier par le mélange d'éléments étrangers. La reproduction était si littérale que, pour les livres per- dus de Polybe, on put déterminer la place exacte de certaines phrases citées par Plutarque, Suidas, ou d*aulres, dont quelques-unes n'avaient que cinq ou six mots, et qu'on retrouvait textuellement dans Tite- Live. On ne peut pas raisonnablement supposer que This- lorien latin ait appliqué ce procédé de reproduction au seul Polybe : il a traité de même tous les auteurs qu'il a employés, ainsi qu'on Ta vérifié chaque fois que la confrontation a pu se faire. D'autre part, des études comparées sur les divers écrivains de l'antiquité ont fait ressortir des analogies du même genre entre eux, quand ils traitaient une même question et avaient pu consulter les mêmes auteurs. Comme il arrive parfois que les uns ou les autres mentionnent la source où ils ont puisé, on peut rétablir, presque exactement, la série des ouvrages au moyen desquels chacun d'eux a constitué sa relation, décomposer celle-ci en ses éléments, marquer le com- mencement et la fin de chacun des fragments dont elle se compose. Tel est le travail que Nissen a fait, ligne par ligne, dans ses magistrales Recherches cri- tiques sur les sources des P et 5* décades de Tite- Live, Après lui, de nombreux savants, et des étudiants môme, ont appliqué sa méthode à des sujets ana- logues, et généralisé ses conclusions. Dans cet ordre d'idées, l'ouvrage de C. Bôttcher sur les sources des LES TEXTES. 147 XXI'' et XXII* livres de Tîte-Live est celui qui nous ialé* resse le plus directement. Il faut reconnaître, dit Nissen, qu'avant Tinvention de rimprimerie, oo ne pouvait guère procéder autre- ment que ne l'ont fait les écrivains ancieus. Les noanus- crits étaient trop volumineux, trop incommodes pour permettre une confrontation incessante des textes ; ceux-ci, d'ailleurs, étaient en nombre relativement res- treint et ne permettaient pas d'écrire une relation per- sonnelle des événemenls avec unft foule de faits ou d'idées pris dans une très grande quantité de pièces originales. « Qu'on songe, dit Nissen, à cette disposi- Lion si incommode en rouleaux, à Tabsence de divi- sions, de pagination, de tables ; pins le nombre des rouleaux était élevé, plus la besogne devenait pénible.» Quiconque n écrivait pas des mémoires sur les évé- nemeots dont il était le témoin avait à fusionner deux ou trois relations en une seule. Pour cela, le moyen le flïxs simple était de suivre la meilieure de cas relations j celle qui méritait le plus de con- fiance et dont le cadre répondait le mieux à Tobjet qu'on s*était proposé ; on lui faisait subir, tout en écri- vant, quelques modifications ou réductions peu impor* tantes, et on y intercalait des fragments empruntés à d'antres auteurs, pour la compléter sans se donner trop de peine. On doit donc retrouver dans chaque livre ou chapitre un auteur principal et des auteurs secondaires, qui figurent par fragments distincts. Dés que la méthode de travail de Tite-Live fut connue des critiquée modernes, elle fut très durement appréciée; on le traita de plagiaire j de « singe de 148 CHAPITRE II. Polybe » (Reiske, Valesius). Il est tout cela si l'on veut, mais les autres le sont avec lui, et aucun d'eux 06 peut en être blâmé. N'oublions pas que, grâce à cette reproduction toujours recommencée des textes antérieurs-, nous avons aujourd'hui les relations presque intactes des témoins oculaires, tandis que les historiens modernes, tout en accumulant les références au bas des pages, défigurent sans scrupule, dans leur texte, la pensée et la lettre des documents qu'ils disent avoir consultés. Leur vanité d'écrivains est satisfaite, ajais la vérité historique y perd. III. — La méthode de Tite-Live. Suivons de près, avec Nissen, les modifications que Tite-Live fait subir à son modèle : il y supprime avant tout les digressions qui n'intéressent pas l'histoire romaine, c'est-à-dire les traités de tactique, descrip- tions géographiques, etc. Il fait disparaître aussi, dans de certaines limites, les appréciations trop dures sur la conduite des Romains. Il n'emploie du reste Polybe que pour les parties de l'histoire où celui-ci est le chroniqueur le plus auto- risé, c'est-à-dire pour les événements qui ont lieu en Grèce ou en Orient. Dès que la scène change, qu'il faut se transporter à Rome ou en Occident, Polybe ïi*est plus consulté que dans des cas très particuliers; ce sont les annalistes romains que Tite-Live met à con- tribution. Il déclare lui-même (XXXIIl, 10) que Polybe a été son principal auteur pour les affaires de Grèce ; \ LES TEXTES. 149 chez les anciens, ces deux mots devaient avoir le sens bien déterminé que nous avons indiqué. Tite-Live complète quelquefois le récit de Polybe en y introdui- sant des noms propres que lui fournissent les anna- listes romains (XXXIII, 30); quelquefois aussi, il signale les erreurs de ces derniers, qu'il a contrôlés par l'historien grec. Taine n a donc pas eu tort de dire que « Tite-Live, autant qu'homme du temps, s'est précautionné contre l'erreur ; qu'il a choisi les auteurs les plus anciens, les plus savants et les plus graves * ; à chaque instant on s aperçoit qu'il ne fait que transcrire les témoignages conservés* ». « Ce qu'à travers lui nous lisons aujour- d'hui, c'est Fabius Pictor, c'est Pison, ce sont les pre- miers annalistes, plus corrects, plus clairs, plus éloquents, mais avec leur plan, leurs détails, leurs erreurs, tels qu'il les déroulait dans la bibliothèque de Pollion... Il a le rare mérite de n'altérer jamais un témoignage, et de ne dire rien sans une autorité* ». Mais Taine exagère en ajoutant: «Jamais il n'avance un fait sans preuves. Pour les plus minces détails, il avait les auteurs sous les yeux. » En parlant des témoignages que Tite-Live reproduit scrupuleusement, Taine songe surtout à ceux qui inté- ressent la morale de l'histoire ; si nous nous bornons aux détails plus modestes, aux faits matériels, il nous faut avouer au contraire que Tite-Live leur fait subir de regrettables altérations. < Page 48. » Page 38. » Page 40. 150 CHAPITRE II. Voici par exemple (XXXVIII, 38) ua traité de paix, dont les^articles sont reproduits d'après Polybe (XI ï, iK-26) ; pour terminer, les signataires conviennent de soumettre leurs différends à un jugement, à un arbi- trage ; Tite-Live ajoute, de son propre crû : « ou aux armes, s'il leur convient à tous deux », phrase d'une naïveté absurde en toute circonstance, mais stupé- fiante dans un traité '. Des expressions précises de Polybe sont généralisées de manière à en fausser le sens: « de l'infanterie légère » (eiÇtivwv, XVIII, 21) devient tout simplement « de l'infanterie » {pediles, XXXIII, 7), ce qui change !e caractère de Topératiob décrite. « Les villes grecques de la Thrace » (twv âxl Q^i^r^^ *EXXr, mais il ajoute, de lui-même, une obser- vation très fausse : « et il était facile d'en remettre un autre* ». Ce qui est plus grave, c'est que Tite-Live traduit cette phrase : « Philippe , ayant appris que les Romains campaient près de Thèbes* », par : « ayant appris que les Romains s^étaieut portés de Thèbes à Phères • » et, si singulier que cela paraisse, il a pris sur lui de contredire Polybe, car tout le chapitre est traduit de ce dernier, sans trace d'autres originaux. Il lit le grec à livre ouvert, mais n'est pas à l'abri des contresens, et il en commet d'assez amusants. 11 ^ * Auay pr,aTo6jjL6voç dà xaxà Tf,v. nopEiav 3ià ttjv ôf«/XT)v, ppor/ùv Tcînov Stivu gences grossières que l'on aperçoit dans les fragments reproduits, il ne faut pas déprécier l'exactitude collec- tive de l'œuvre, etc. * . . .» Ce qui nous intéresse surtout, parmi les défauts que signale Nissen , ce sont les répétitions et les contra- dictions résultant du peu de soin avec lequel les divers fragments ont été assemblés. On trouve, par exemple, depuis le chapitre XLIV, 15 jusqu'à XLV, 3, trois relations différentes de Tambas- sade de Rhodes, entre lesquelles on pourra choisir. U n'y a pas moins de difficulté en ce qui concerne la mort de Scipion et son procès, qui avait pourtant une grosse importance pour le peuple romain ; Tite- Live nous annonce d'abord (XXXVllI, 50) qa'il place la mort de Scipion en l'an de Rome SftT, d'après Valé- rius. Un peu plus loin (XXXVIII, 55-57), il portera cette première date à 569, pour rendre vraisemblable * Page 33. p-fv^-^--^'- • LES TEXTES. 155 un discours, manifestement apocryphe d'ailleurs, que d'autres ont prêté à Scipion. Enfin, il nous apprendra (XXXIX, 52) que Polybe et Rutilius, c'est-à-dire les auteurs Jes mieux renseignés sur ce qui touche aux Scipions, ont donné la date de 571; mais il préfère s'en tenir à Valérius ou au discours apocryphe de Scipion ! Ici, tout au moins, s'il se trompe, il a faut son choix et constaté lui-même la contradiction ; mais il en sera souvent autrement. Par exemple, des otages carthaginois sont conduits de Norba à Signia et Ferentinum (XXXII, 2), mais ils sont amenés en même temps à Setia (XXXII, 26). D'après le chapitre XXXIV, 44, ce sont les censeurs qui attribuent des places au Sénat dans les jeux publics; d'après XXXI Vj 54, c'est Scipion. Le triomphe de Flaminius est placé en l'an 560 par le chapitre XXXIV, 52, et en 561 par XXXV, 10. Un certain temple est consacré par Furius à deux dates diffé- rentes, distantes de deux ans, (XXXIV, 53 et XXXV 41). De même pour des dons gratuits décernés par les édiles (XXXV, 10 et XXXV, 41) et pour une expédi- tion contre des brigands (XXXIX, 21 et XXXIX, 41). Le chapitre XXXVII, 2, donne vingt navires à Érailius pour débarquer en Asie ; le chapitre XXXVII, 14, ne lui en donne que deux. On décide l'envoi d'une armée en Étolie (XXXVII, 2) ; elle part, et elle devrait être arrivée, quand on se demande encore (XXXVIII, 3) s'il ne serait pas opportun d'intervenir en Étolie et d'y envoyer une armée; elle part pour la seconde fois, qui est la bonne. ihS CHAPITRE II. Des négocialions avec Persée sont racontées à deux reprises, de manières différentes (XLII, 36 et XLII, 48)- Ntssen cite encore deux exemples qui seraient bien intéressante pour nous s'ils avaient toute la valeur démonstrative que leur prête le savant allemand. Tels qu ils nous apparaissent, ils sont moins péremptoires, mais témoignent encore assez nettement du défaut de liaison entre les fragments reproduits parTite-Live. Il s'agit d'une guerre contre les Ligures et d'une expé- dition en Illyrie. Dans un premier passage (XXXV, 3) Tite-Live nous apprend que les Ligures ravagent les environs de Pise et bloquent cette ville. Le consul Minucius se porte de ce côté avec une armée, bat les barbares sous les murs de Pise, puis va ravager leur pays. Nous sommes avertis que cette guerre sera longue et pénible, à cause fie la nature particulièrement rude et compliquée de la région, et de l'énergie des habitants. Tite-Live s'occupe alors de la guerre soutenue en même temps contre les Gaulois cisalpins, puis revient tout à coup à la Ligurie pour rapporter une aventure extraordinaire, presque extravogante, que l'absence totale de noms propres doit faire attribuer à quelque compilateur d'anecdotes plutôt qu a un annaliste : on voit (XXXV, 9) le consul perdu avec son armée dans une gorge où les ennemis le tiennent enfermé. Il songe à de nouvelles Fourches Caudines, quand ses Numides (d'où viennent-ils et comment se trouve-t-il dès cette époque des Numides dans une armée consulaire?) détournent l'attention des ennemis par une fantasia, puis filent brusquement à travers leurs lignes et vont brûler leurs villages. Le LES TEXTES* 157 consul, dégagé par cette diversion, sort alors du défilé et va « OH il voulait aller ^u L'incident est clos, Ud peu plus loin, Tite-Live nous annonce que. Tannée suivante, Minucius cesse d'être consul, mais qu'il est maintenu dans son commandement pour achever cette guerre. Nouveau récit {XXXV, 21) qui présente cette particularité de reproduire à peu près le premier, Nissen veut que ce soit une seconde ver- sion d*un même fait, que Tite-Live aurait reculé d*un an : la chose n'est pas certaine, car rien ne s'oppose absolument à ce que les troupes romaines soient ren- trées en Étrurie pour prendre leurs cantonnements d'hiver, et rencontrent encore les barbares devant Pi se au printemps* Ce qui est incontestable, tout au moins, c'est qu'entre deux fragments (XXXV^ 3 et XXXV, 21) empruntés à des annalistes sérieux, Tite- Live a intercalé {XXXV, 9) un passage d'origine et de véracité suspecter, sans caractère vraiment historique^ et qui, même s'il se rapporte à un fait réel, semble devoir être attribué à une date très postérieure. Il nV a rien d'absolument impossible, à coup snr^ à ce que Minucius ait battu les Ligures deux aas de suite devant Pise, et il n'est pas certain, malgré l'avis de Nissen, que Tite-Live ait copié, à cinquante pages de distance, deux relations d'une même campagne; seulement, ce qui est bien fait pour éveiller les soup- çons, c'est que de pareilles répétitions reviennent trop souvent dans Tite-Live pour qu'on y croie toujours. Qu'il s'agisse de Ligures, de Gaulois ou d'illyriens, OD voit chaque campagne recommencer deux années de suite, mais jamais trois ^ sur un même thédtre, 158 CHAPITRE ir. avec combats aux mêmes points, en sorte qu*on se demande si Tite-Live n'a pas suivi deux annalistes entre lesqueb existerait une différence constante d*tine anné&. Pour l'expédition d'Appios Claudius en Illyrie, par exemple, nous trouvons deux récits successifs qui peuvent se rapporter à deux campagnes différentes, mais qui ont bien l'air d'être deux variauitas d'une même relation : dans le chapitre XLIII, 9, les RomaÎDS ont pubi un échec en Illyrie, et Claudius va les venger. IL marche sur Lychnidos, puis sur Uskana, dont les habitants lui infligent une défaite sanglante, et se retire en désordre sur Lychnidos, etc. Dans le chapitre XLIII, 18, on voit d'abord Persée s'emparer d'Us- kana^ en vendre les habitants et y mettre garnison. L. Cmlius, lieutenant des consuls, arrive à Lychnidos, puis à Uskana, où il est battu et mis en déroute ; il est recueilli à Lychnidos par Appius Claudius, qui bat en retraiLe avec lui jusqu'à la côte. N'y a-t-il pas là deux relatioDS différentes d'une même campagne? Faut-il croire qu'Appius Claudius, comme Minucius et tant d'auLres consuls, selon Tite-Live, est venu subir deux échecs au même endroit ? Nissen ne l'admet pas, et il pourrait bien avoir raison. Le vieux Rollin avait dû éprouver la même impression, car il supprime l'un des deux [massages dans son histoire romaine. En voilà assez pour constater que Tite-Live a sou- vent donné deux ou trois relations d'un même fait (négociations avec Persée, avec les Rhodiens, envoi de troupes en Étolie, etc.) ou placé bout à bout des fragments d'origines diverses, sans pouvoir les raccor- LES TEXTES, 1S9 der (guerre de Ligarie); « Tite-Live, dit Nissen, pre- nait ses auteurs Ton après Tautre; il se coDtentait de les traduire, et il ne faut pas lui demander de lioison ou de mélange H y a entre Polybe et les autres sources que Tite-Live a utilisées des contradictions que le travail de ce dernier ne fait nullement disparaître \ » Nous voici donc fixés sur le procédé de composition de Tite-Live, d'après Tanalyse critique que Nissen a faite des 4* et 5* décades. Il choisit, pour une période, ou poor un sujet donné (une campagne, par exemple) un auteur principal. Il adopte naturellement la relation dont le plan et le développement se rapprochent le plus de ce qu'il projetait lui-même ; il tient compte des qualités de conscience et d'exactitude reconnues aux historiens, de (espace et du temps qui les séparent des événements. Autant que possible, il aura recours à un lémoiu oculaire; a priori, &n. préférence sera pour ceux qui orU dû être le mieux au courant des faits. Mais il peut se tromper dans son choix ^ où l1 tient plus compte de la situation des historiens que du parti qtfils en ont tiré. Par exemple, malgré la conscience bien connue de Polybe, iî lui préfère, pour ce qui con- cerne l'Italie, les annalistes romains qui ne le valent pas toujours, mais qui devraient être mieux informés. L'auteur principal étant choisi, Tite-Live va le copier ou le traduire plus ou moins librement, d'un bout àTautre du ou des chapitres qu'il veut utiliser; mais il note auparavant les fragments d'autres histo- riens qn'il veut reproduire aussi, en raison des données ' Page5î. 460! CHAPITRE II. coraplémentaires qu'ils lui fournissent. Ces fragments, il les intercale dans la relation principale lorsqu'il juge te moment venu ; et comme il ne leur fait subir, non plus qu'à celle-là, aucune modification, il ne peut pas asÉJurer tout à fait l'enchaînement du récit et Tordre chronologique. Les raccords se font mal, les répétitions et les contradictions sont inévitables. De temps à autre, il donne carrière à ses goûts de rhéteur, et se lance dans des développements oratoires qui sonnent souvent très faux en raison de son ignorance des questions militaires et du terrain. En ce qui concerne les 4® et S* décades, Tite-Live a pris manifestement, et il le déclare lui-môme, Polybe pour auteur principal lorsqu'il s'agit des événements de Grèce et d'Orient, et il n'en trouve guère d'autres à consulter pour compléter son récit. Pour les événe- ments d'Italie, il se sert surtout des annalistes romains, ne néglige cependant pas de lire Polybe, mais en tient médiocrement compte, même lorsqu'il est mieux informé que les annalistes (exemple : mort de Scipion). Il se serl, comme on Ta vu pour la guerre de Ligurie, de recueils d'anecdotes plus ou moins authentiques. 11 n'a guère de sens critique ; il ne paraît pas s'être fait une opinion personnelle sur les divers auteurs qui s'offrent à lui, mais il s'est réglé sur la réputation qu'ils avaient dans le public. Les fragments qu'il emprunte à ses différents auteurs, il les récrit ou les traduit au courant de la plume, écûurlant un peu, ajoutant aussi quelquefois une épi- thète, une explication, une phrase descriptive, qui ne manquent guère de porter à faux. LES TEXTES. 4|i Tel il s'est montré à Nisâen, dans ses 4^ et S^ dé- cades, tel nous le verrons dans son XX (^ livre. Mais ici nous aurons vite fait de constater qu'il n'a pas suivi Polybe ; nous ne connaîtrons aucun de ses modèles, et il va falloir, pour mener à bien notre analyse, com- parer mot à mot, pour ainsi dire, Tite-Live et Polybe, Ce dernier, lorsqu'il ne rapporte pas des événe- ments contemporains, dont il a été le témoin et qui lui sont connus par de nombreux récita concordants, doit procéder comme tous les historiens anciens, c'est-à- dire copier à peu près exactement les auteurs qui ont traité son sujet avant lui, et en rapprocher des frag- ments sans les fusionner. Les travaux faits en Aile-- magne sur les rapports de Dion, de Diodore,6tc,, avec Polybe et Tite-Live, ne laissent plus de doute sur ce point *. Mais Polybe apporle-t4l dans l'application de cette méthode la même négligence que Tite-Live? Cominenttraite-t*it ou réduit-il ses originaux? Essayons de le deviner d'après les principes auxquels il déclare s être conformé. IV. — Polybe. On trouve à tout instant dans Polybe l'affirmalion de ses devoirs d'historien, de son culte pour la vé- riléj etc. II va là un peu d'affectation, et ce ne serait ^ Il y a, entre autres, une preuve péremptojre ; P. Orose (TV\ \} dannG de la guerre contre les iîaulois cisaïpius un récit à peu près identique à celui de Polybe, et il déclare l'avoir copié dans Fabius. Polybe avilit donc, lui auâsi, suivi rhiâtonen latin de Irèïs prC'S, (Valeton, p, HO.) H 462 CHAPITRB 11. pas assez pour nous garantir qu'il tient tout ce qu'il promet ; cette préoccupation constante est pourtant de bon augure, et il est bien difficile de croire qu'il par- lerait si souvent de la vérité, s'il ne la plaçait pas réel- iement au-dessus de tout. Le caractère dei'homme et celui de l'œuvre sont plus faits encore pour nous ras- surer : « Une justesse d'esprit peu commune dans son siècle et dans son pays, dit Gibbon, réunie & une sécheresse d'imagination qui y était encore plus rare, lui faisait facilement préférer le vrai, qu'il connaissait â fond, aux agréments qu'il méprisait d'autant plus qu'il en était incapable Dans Polybe, tout est raisonné, tout est simple et sans parure *. » L'imagination est-elle aussi pauvre chez Polybe que Gibbon nous l'affirme? Il a une véritable faculté de reconstitution des scènes réelles dont il trouve l'indica- tion brève ou faussée chez d'autres écrivains ; mais ce qui lui manque, incontestablement, c'est Timagination cr^^alrire. Il n'y a pas de grec moins apte que lui à être poète ou romancier. Son mépris des « agréments » est extrême. Il faut voir comme il traite Phylarque, chroniqueur fort ap- précié de son temps, mais qui a n'omet rien pour exciter la compassion du lecteur ; parle de femmes qui s'embrassent, de cheveux arrachés, de seins décou- verts; représente les pleurs, les sanglots des hommes, femmes, enfants et vieillards, enlevés pêle-mêle, etc.» ; tout ce mélodrame, cette émotion de pacotille, Polybe ' Gibbon, Mémoires, traduction française. Paris, an t, t. II, 1^3 TGX.T^« 163 0e peut les soufifrir. C'est, selon lui, une « manière basse, efféminée, qu'il faut mépriser pour s'attacher exclusivement à ce qui coQstitue l'histoire et en fait toute Tutilité, , . , , Um faut paa non plus qu'un his- torien ait recours ^u merveilleux pour émouvoir ses lecteurs* ni qu'il imagjne des discguw qu'on a />u tenir. Il faut laisser tout cela aux poètes tragiques, et ^ borner à <:e q^i s'est vraiment dit et fwt, ai maigre que. ce soit en apparence. La tragédie et l'histoire ont chacune leur but, et ces buts sont très différents, La tntgédie doit provoquer l'admiration des spectateurs, leur procurer de^ impressions agréable? par des dis- cours qui donnent le plus possible l'illusion de la vie ; l'histoire, au contraire, n'a qu'à instruire et à démon- trer par des discours et des relations véridiques. La tragédie ne visaut qu'à divertir le spectateur, emploie* le faux sans scrupule, pourvu qu'il reste vraisem- blable ; mais, dans l'histoire, il s'agit d'être vrai * » . Polybe se montre plus farouobe encore, lorsqu'il reproche à Zéndn « de s'être beaucoup moins attaché à la recherche et à la filiation des événements qu'à Télégance et à la richesse du style. .... Pour moi, ajoute-t-il, je crois qu'il faut s'efforcer de donner à l'histoire tous les ornements qui lui conviennent, et qui la rendront plus utile en la faisant plus intéres^ santé ; mais un homme sensé ne doit pas faire de cela son objet principal, son premier but. Il y a, dans l'his- toire, d'autres parties plus dignes d'attention, et où il est plus glorieux d'exceller. C'est du moins ainsi qu'en » II, 56. 164 CHAPITRE II. jugeront les écrivains compétents dans les questions politiques » a H faut faire ses efforts pour réussir dans toutes les parties de Tbistoire ; maie, si Ton ne peut pas, c'est d'abord aux plus importantes et aux plus néces- saires qu'il faut s'appliquer. Si je fais cette observa- tion, c'est que dans les autres arts et dans les sciences comme en histoire, on néglige le vrai et l'utile pour rechercher ce qui brille et frappe l'imagination *. » Ainsi, les détails émouvants, les anecdotes piquantes, les ornemerts du style ne contribueront pas à écarter Polybe du droit chemin et de la stricte vérité. La ?îuperstition, les sentiments religieux ne Tinfluencent pas davantage. C'est un esprit libre, comme le fait remarquer Valeton, et en outre, selon l'expression moderne, tout à fait « rationaliste ». Il n'admet que le raisonnement humain, la logique normale, pour Texplication et la liaison des phénomènes historiques, et il veut que tout se tienne, que tout s'explique. Ce perpétuel souci d'interprétation, de contrôle des évé- nements les uns par les autres, sera un excellent agent critique, et aidera très efQcacement à écarter Terreur. Epicurien, disciple d'Evhémère ', Polybe ne pra- tique pas le culte des Dieux ; il admet que les vertus humaines se sont formées par l'usage et rexpérience des générations, il pense que la crainte et le culte des » XVI, 7. Mil, 4 ; VI, 6. Voir Valeton, De Pohjhii Fontibus et Auctori- taic. Ulrccht, 1879. p'.'n'ii^.mi.pjismi,, LES TEXTES. 165 divinités ont été établis pour réprimer les caprices de la foule ; et il est d'avis que, pour cette seule raison, il y a lieu d'entretenir la piété, qui se lie étroitement à la probité et aux bonnes mœurs ; personnellement, il croit pouvoir s'en passer*. II déclare n'avoir foi en aucune tradition, car elles portent toutes la marque du mensonge et de l'erreur. Où la superstition n'est pas à dédaigner, c'est comme moyen de gouvernement, et elle a rendu de grands services aux Romains : tous les citoyens ne pouvant pas être également intelli- gents, il vaut mieux que les esprits de la multitude soient sous le coup de quelques vaines terreurs *. Avec de telles opinions, on peut penser que Polybe n'acceptera pas comme explications historiques celles qui consistent à dire qu' « un Dieu a fait telle ou telle chose » ; il n'admet pas même le hasard, lequel dissi- mule toujours une cause cachée qu'un bon historien doit découvrir '. Non seulement Polybe échappe aux vaines supers- titions, mais il se tient en garde, dans son sacerdoce d'historien, contre les sentiments les plus honorables : ce II est d'un honnête homme, dit-il, d'aimer ses amis et sa patrie, de haïr ceux que ses amis haïssent, et d'aimer ceux qu'ils aiment ; mais ces sentiments sont incompatibles avec le rôle de l'historien. Il faut louer ses amis quand leurs actions le méritent, et blâmer sans ménagement les plus chers d'entre eux quand ils « IV, 67; V, 9, 10, 106; Vl, 20; VII, 13, 14; XI, 7. « IV, 21; VI, 56; X, 2, 9; XI, 24; XVI, 12; XXXI, H; XXXU, 25. M, 63; X, 2; XVIII, 28, XXX VI, A. 186 CHAPiUlB H. ont commis unô faute. Lh vérité est à Thistoire ce que les yeux sont aux animaux : Un animal â qui Ton enlève les yeux n'est plus bon à rien, et si l'on retire la vérité à Thisloire, elle devient inutile. » Inutile, voilà pour lui le défaut essentiel : il n'aime pas tant la vérité pour elle-même, que pour les leçons profitables à tirer de l'histoire véridique. En écrivant Thistoire, il veut composer un véritable traité de politique et de stnatégie expérimentale». La science du gouvernement, et Celle de la guerre, qui d'ailleurs en fait partie, ne peuvent pas s'étudier par la seule spéculation : elles ont des objets trop vuriables, trop peu soumis au raisonnement mathématique, pour être atteints avec certitude par voie de synthèse, Platon s'est étendu longuement sur la question de lorganisatioii des États, mais peu de gens sont capables de l'entendre ; aussi Polybe en écrira-t-il un résumé qui puisse trouver place au milieu de son histoire, et qui soit à la portée de toutes les intelligences. Ce eourt exposé théorique éclairera les exemples historiques et ^era complété, interprété par eux*. Pour Je commun des mortels, c'est l'histoire qui fournit lès données expérimentales nécessaires à l'édification d'une doc- trine exacte et complète. Pour le cas particulier où se place Polybe, c'est-à- dire pour la partie de l'histoire qui touche de plus près ses lecteurs dans le temps et dans l'espace, il leur donnera, non seulement des principes généraux, ïnais des indications appropriées aux circonstances où * POLTBB, VI, fragm. ^v'rT'-*^ LES TEXTES- 167 ils se trouvent. Ce sont leurs voisins, leurs ennemis et leurs alliés d'hier et de demain, c'est eux-mêmes qu il leur montre dans son histoire, et la situation où ils se trouvent, les intérêts, les ambitions, les qualités et défauts de tous n'auront pas tellement changé qu'oû ne puisse deviner l'événement prochain par les exemples d'un passé récent. « Si J'honjmey dans quelque circonstance que ce soit, pouvait se suffire à lui-même, la connaissance du passé ne serait peut-être que curieuse, et point du tout nécessaire. Mais il n'y a pas d'homme, pas de nation qui puisse se vanter d'en être là 11 n'est donc pas seulement beau, mais bien nécessaire de connaître ce qui s'est passé avant nous * Les sciences et les autres arts ne s'apprennent pas uniquement pour en avoir la connaissance. On cherche, en tout ce que Von fait y ou V agréable j ou l'honnête^ ou V utile. Cet ouvrage ne sera donc parfait et accompli que s'il apprend quel fut, après la conquête du monde entier par les Romains, l'état de chaque peuple en parti-^ culier, jas<^ au temps où de nouveaux troubles se sont élevés^ et qulil s'est fait un nouveau changement dans les'aff-aires. C'est sur ce changement que je me suis ppûsposé d'écrire. L'importance du sujet et les choses extraordiaaires qui s'y sont passées, m'y ont engagé ; mais la plus forte raison, c'est que j'ai con- tribué à l'exécution de certaines choses, et dirigé beaucoup d'entre elles. » Tel est le premier des motifs qui l'ont décidé à » m, 25. 168 CHAPITRE II. choisir pour sujet de son histoire la période d'un demi-siècle, qui se terminait au moment où il écrivait. Il trouvait, en outre, dans le sujet lui-même, un très puissant intérêt et une grande unité : « Faire voir comment, en quel temps et pourquoi toutes les parties de la terre connues ont été réduites sous l'obéissance des Romains, événement dont le point initial est connu, le temps déterminé, le succès avoué et reconnu de tous* », voilà ce qu'il se propose. Impossible de trouver un champ plus riche, plus favorable à an enseignement expérimental de Tordre le plus élevé ; il a donc tout pour lui, sans oublier surtout Tintérêt immédiat, direct, de ces questions pour les compa- triotes et contemporains de Polybe, ainsi que la docu- mentation plus facile et plus sûre. Nous avons déjà dit pourquoi et comment Polybe écrivait l'histoire : « Cette manière, dit-il, n'a pas seulement toujours été, mais est surtout de nos jours, la plus utile de toutes : nous sommes dans un siècle où les sciences et les arts ont fait de si grands progrès que ceux qui les aiment, en quelque circonstance qu'ils se trouvent, peuvent en tirer des règles de conduite. Aussi, songeant moins au plaisir qu'à Tutilité des lecteurs, nous n'avons voulu mettre dans cette histoire que des affaires politiques (aipayi^Ta) ', Je gens bien que cette manière d'écrire l'histoire a quelque chose d'ennuyeux, et que son uniformité ne la fera convenir qu'à une seule espèce de lecteurs. Les » m, i. > IX, tragm. Mai. LES TEXTES. 169 autres historiens, ou du moins la plupart, traitent toutes les parties de l'histoire, et disposent ainsi un plus* grand nombre de personnes à lire leurs ouvrages. » Tel, qui ne cherche dans cette lecture qu'une distrac- tion, lit avec plaisir les généalogies des dieux et des héros. Le savant, qui veut tout approfondir, étudie avec intérêt les fondations de colonies, de villes, les relations des peuples entre eux, telles qu'Éphore les a décrites; mais le politique, lui, s'attache aux actions des peuples, des villes et des gouvernements. Nous nous sommes borné à l'exposé de cette dernière caté- gorie de faits, et nous y avons vu l'unique objet de notre ouvrage ; les lecteurs sérieux y trouveront seuls quelque attrait *. » Il va de soi que l'histoire, ainsi comprise, ne peut se borner tiu récit des événements : il faut que l'hislo- rien en indique la suite, qu'il fasse ressortir les causes et les conséquences de chaque fait important, qu'il développe non seulement l'exposé des faits matériels, apparents, mais celui des agents invisibles, des forces naturelles, morales ou intellectuelles, qui mènent le monde. C'est à ce prix que son histoire sera un traité de politique et de stratégie, et non un récit de pure curiosité : « Ceux qui lisent ou écrivent l'histoire ne doivent pas tant s'appliquer au récit pur et simple des faits importants qu'à ce qui s'est fait avant, pendant et après. Otez de l'histoire les raisons pour lesquelles tel événement est arrivé, les moyens que Ton a employés, « Ibid. 1 l'^O CHAPÎTRE II. le succès dont ils ont été suivis ; le reste n'est plus qu'un exercice de Tesprit, dont le lecteur ne pourra rien tirer pour son instruction *. Quelle utilité pènt-il trouver dans des récits de guerres, de combats, de sièges et prises de forteresses, avec des habitants réduits en servitude, si on ne lui révèle pas en même temps les causes qui, dans chaque xîircoûstance, onl déterminé les succès des uns et les revers des antres? L'issue des évéuements et des actions n'inspire au lec- teur qu'un intérêt frivole, tandis que l'examen critique des pensées qui ont dirigé les aotes est fructueux pour rhomme qui veut s'instruire; c'est surtout l'explication minutieuse de la manière dont chaque affaire a été conduite, qui peut servir de leçon au lecteur attentif*. » Cette manière de comprendre Thisloire nous donne de sérieuses garanties d'exactitude : à relier ainsi les événements, à les expliquer, à les contrôler l'un par Tautre, on obtient des vériflcations incessantes, oa dispose d'un instrument critique excellent. Rien de meilleur, pour s'assurer de l'exactitude d\ine asser- tion, pour la rectifier au besoin, que de s'attacher à comprendre comment les faits se sont déroulés; toute lacune dans la série des événements ou dans leur liaison fera soupçonner l'erreur. Or Polybe, dès qu'il y a cloute, se garde bien de rien affirmer sur la foi d'autrui : ^i Quant aux choses dont je doute, qu'en dirai-jeî Raconter hardiment et en tous détails des incidents ^ m, 25. * XI, fragm. I LBS TEXTES. Mi mal connus..., ce serait une faute, et périlleuse ; taire complètement ce qui a dû se faire, selon moi, dans une gfuerre, et a engendré les malheurs qui ont suivi, ce serait ftdre acte de paresse et de timidité. Je me résous à n'écrire que sommairement ce qui est douteux, en indiquant les apparences, les probabilités qui m'ont guidé. Je consulterai les dates et surtout les faits en tous détails*. » « L'histoire, telle que Ta conçue Polybe, ne se boroe point à raconter ni à peindre, ni même à sug- gérer des réflexions utiles. La recherche approfondie des causes qui ont engendré les événements, la mise en lumière des occasions qui les ont déterminés, des circonstances où ils se sont produits, des effets qui en ont été tes conséquences, voilà ce que se propose essentiellement cette histoire, que Polybe appelle pragmatique, d'un terme employé à l'école péripaté- ticienne, et qui servait à désigner les sciences d'applica- tion praliq\ie et particulièrement les sciences morales. L'historien contemple les faits historiques, il les ex- plique, il les juge; il disserte, il enseigne, en même temps qu'il peint ou qu'il raconte. II fait une prag- matie^ comme Polybe nomme maintes fois son œuvre, c'est-4-dire un traité de politique et de morale à propos du spectacle des choses humaines. Il travaille à former l'expérience du lecteur, à l'initier an maniement des «iffaires, à élever sa pensée, à développer en lui les germes de l'homme d'état* », « XXIX, î«. * PiiRRON, Littérature grecque, p. 504. 172 CHAPITRE II. La liaison des événements, les relations de cause à effet, chacun croit pouvoir les comprendre, les élucider convenablement. Cependant il faut bien reconnaître que l'histoire traitant surtout de questions politiques et militaipes, il y a là une certaine part de métier où la compétence des professionnels n'est pas illusoire: a Combien n'est-il pas important d'entendre le récit des combats de terre et de mer, et des sièges, de la bouche de ceux qui y ont assisté, et d'avoir soi-même Texpérience de ces terribles événements et de tous les travaux militaires?* » « Il est impossible de bien écrire sur les questions de guerre, si l'on n'a soi-même aucune notion d'art militaire, de même qu'il est impossible de bien dis- cuter les affaires politiques si on ne les a pas étudiées et pratiquées. Il ne peut rien sortir de bien conçu et de parfaitement vrai, en pareille matière, d'un homme qui s est borné à lire des livres, et l'œuvre qu'il pro- duira sera sans fruit pour ses lecteurs. Si on prive rhisloire de l'utilité qu'elle peut nous offrir, ce n'est plus qu'une compilation misérable, indigne d'un honnne intelligent. J'ajoute que, si l'on veut écrire quelque chose où il soit fait mention de certaines villes ou certaines régions, on s'expose au même genre d'erreurs si l'on ignore la géographie' ». « C'est ce qui est arrivé à Timée, comme à tous ceux qui se sont fitis exclusivement aux connaissances puisées dans les livres. Leurs récits manquent de cette sève, de cette » XI [, 30. * Xlï, 25, 17. Polybe tient cette idée de son précurseur Éphore, (Xll, 270 LES TEXTES. 173 vie réelle qu'on ne saurait trouver que chez les histo- riens ayant réellement manié les affaires. Ces der- niers seuls peuvent produire sur le lecteur des effets utiles et durables * » . Nous aurons plusieurs fois à constater, dans l'histoire d'Annibal, la grande supériorité que Polybe tire de ses connaissances professionnelles et géographiques. Dans la traduction ou le résumé des documents, un mot juste peut avoir une influence décisive sur le sens d'une phrase ; il établit une différence radicale entre le texte de Polybe et celui de Tite-Live. Mais la connaissance du pays, telle que Polybe Ten* tend, ne doit pas avoir pour objet de fournir une foule de noms propres à l'historien : elle lui sert à placer exactement le tableau dans son cadre, à tenir compte de la situation réciproque et de la distance des diverses localités où se déroulent les événements. Polybe élague les détails qui ne pourraient que satisfaire la curiosité ; tout ce qu'il rapporte doit concourir à l'objet Gnal de son œuvre, c'est-à-dire à l'instruction politique et mili- taire du lecteur. De là une grande clarté dans le récit, mais de là aussi les difficultés que nous rencontrons quand nous voulons, par simple curiosité historique, reconstituer l'itinéraire d'Annibal d'après les écrivains anciens. Quelle que soit la route suivie, il faut bien admettre qu'elle traversait des peuples et des villes, qu'elle franchissait des cours d'eau ; Polybe lui-même nous fera savoir * que les passages de rivières ont » XII, 26, 19. « m, 56. 174 CHAPITKE II. coûté beaucoup d'hommes aux Carthaginois ; mais c'étaient des torrents inconnus des Grecs, dont les noms importaient peu ; la description en aurait été longue et sans grand intérêt : il suffisait de les com- prendre en bloc dans l'indication sommaire des difB- cullés de la route. A peine le nom du mystérieux Scoras et celui des AUobroges auront-ils échappé. Muiliplier des noms inconnus de ses lecteurs^ ce serait, selon Polybe, faire un étalage de science vaine; ce serait une sorte de charlatanisme. A son avis, autant les noms sont utiles pour soutenir la narration et fixer l'imagination du lecteur, lorsqu'il s'agit de localités connues, autant ils sont superflus quand on ne les connaît pas : (( On pourrait aussi bien prononcer des mots vides de sens ou jouer d'un instrument pour se distraire ^ » Polybe ne craint rien tant que cette accusation de charlatanisme, et dès qu'il entre dans quelquei^ détails, il s en excuse. S'il donne minutieuse^ raent la composition de l'armée d'Annibal, il se croit tenu à une justification : « Qu'on ne s'étonne pas si je parle de ce qu'Annibal fit alors en Espagne, avec tant de détails qu'un écrivain traitant spécialement ce sujet n'en dirait pas davantage; et qu'on ne m'accuse pas d'imiter ces gens qui falsifient leurs ouvrages pour inspirer confiance. Je n'ai fait cette énumération qu'en raison de son exactitude: je l'avais trouvée au cap Laciinum, gravée sur une table d'airain par ordre d'Annibal, pendant son séjour en Italie, Je ne pouvais puiser à une meilleure source*. » U5S TS&TE8. 175 Polybe se montre très difficile dans le triage des sources où il doit puiser. C'est là un des motifs qui l'ont déterminé dans le choix de son sujet, car il ne veut que des renseignements de première main. Il n*a pas la naïve oonGance d'un Plutarque, par exemple, et ne prend pas partout les éléments de son travail. Il ne veut avoir affaire qu'à des témoins oculaires, et c'est ce qui le décide à ne pas remonter à plus d'on demi-siècle en arrière : K Ces temps touchent de si près aux nôtres, que nous en avons vu nous-même une partie, et nos pères i'autre. Ainsi, ou j'aurai vu de mes propres yeux ]es faits dont j'écrirai Thistoire, ou je les aurai appris de témoins oculaires ; car je n'aurai pas voulu remonter aux temps plas reculés, dont on ne peut rapporter que ce qu'on a appris par des gens qui l'avaient em* pruoté eux-mêmes à d'autres, et •dont on ne peut rien savoir ni rien assurer qu'avec incertitude*. » « Il est loin d'être indifférent, et il est au contraire tré^ important, de savoir si l'on connaît les choses par ouï-dire, ou pour les avoir vues ' ». Polybe distingue différents genres de documents pouvant servir de sources à l'histoire : les récits con- tenus dans des lettres et rapports authentiques (-^ U Tûv b'::ù\uTf\fjir:iù^ T[o>sUT:paYixdff'JVY;), les récits des hommes qui ont pris part aux événements (èç ajTo::iOetaç) ou qui en ont été témoins (à; auTo^î^taç), ou enfin les rela- tions composées d'après les récits verbaux de témoin^r * IV, «. ^ XX, 43. 176 CHAPITRE II. oculaires (à^ àvaxpijewç) *. On ne trouverait sans doute pas un seul historien ancien qui ait accordé assez d'im- portance à la question de la critique des sources, et y ait réfléchi assez longuement pour établir cette classi- fication et en tenir compte dans la composition de ses ouvrages. Polybe est, à ce point de vue, infiniment supérieur à tous ses émules. Les distinctions faites ici, il s'en est préoccupé, à coup sûr*, dans la préparation des deux premiers livres, où il résume très sommai- rement les événements du passé (I, 65, èxl jcefaXxîsj x3l îà ppr/£(i)v) et aussi au livre III, lequel, tout en étant plus détaillé ([xei' ir.oMi^tùç, III, l et X, 24) n'en est pas moins un ouvrage de seconde main, et ne traite pas encore d'événements contemporains. Polybe n'a donc pas toujours écrit l'histoire d'après ses propres souvenirs, des monuments ou des pièces authentiques, et il a dû, comme les autres historiens, s*adonner longuement à la recherche, à la lecture et à la reproduction des textes antérieurs. S'il s'est emporté en injures contre Timée et tous ceux qui se bornent â compulser des textes; ce n'est pas qu'il dédaigne et néglige, pour sa part, cotte besogne essentielle : nul hislorieu ancien n'en a parlé avec autant de précision, et en termes qui témoignent autant d'expérience pra- tique de la chose. Il veut dire simplement que la lâche * XII. 27; XXI, 15. * XXXVIII, 4. «Il faut que Thistorien montre qu'il ne met rien auHicïiSfjs de la vérité. Plus il s'est écoulé de temps entre les laits qu'il raconte et le moment où il parle, plus ces faits ont été divul- gués, et jilus il faut que l'écrivain s'obstine à la recherche du vrai , et que h lecteur comprenne ses efforts et son travail. » LES TEXTES. ÎÎ7 de rhistoriea coQscieacieux et intelligent ne s'arrête pas là : « L'histoire pragmatique comprend trois parties : Tune se compose des recherches dans les mémoires du temps, et de l'extraction des matériaux ; la seconde, c'est l'examen des villes, des localités, des ileuves, des ports et, en général, de toutes les parlicalarités topo- graphiques, des distances sur terre et sur mer ; enfin, la troisième a pour objet l'action politique * ». Nous pouvons, d'après tout cela, nous imaginer assez exactement la méthode de travail de Polybe, quand il ne s'agit pas de raconter ce qu'il a vu ou d'exposer des idées personnelles : écartant tous les ouvrages de seconde mdn, il recherche les rensei- gnements contemporains ; d'abord les pièces authen- tiques, s'il y en a (i^ h. -zm Û7:o;xvïj[ji.aTa)v TrsXjTipxv^îîjvt;) , puis les récits des acteurs ou témoins écrivant i\ aÙTc^iôcuç OU i\ ai-5^taç ; lui écrit an ouvrage de seconde main, è? ivoxpbewç, mais ne juge pas qu'un pareil ouvrage puisse être employé à son tour comme source. Il ne répète que ce qu'il a puisé dans des relations originales; c'est ce qu'il exprime encore, à propos du passage des Alpes, lorsqu'i] dit : » Nous en parlons avec assurance, parce que nos informa- tions sur ce sujet viennent de témoins oculaires * >>, Encore n'accepte-t-il pas bénévolement tous les rapports des témoins oculaires ; H sait, comme nous, à quel point se trompent les auteurs de Mémoires j s'ils » XU, 24. » m, 48, 471 CHAPITRE II. n'ont pfts écrit au jour le jour. Et si leurs récits mênae sont sujets à caution, quelle confiance peut-on accorder u priori à leurs interprétations, aux causes qu'ils attri- buent aux événements? Là, Polybe fiait o&uvre de cri- tique : en analysant les faits, en cberchaot à les relier,, à les expliquer les uns par les autres, à les reconstituer sur le terrain, à justifier par des considérations profes- sionnelles les actions de guerre ou de politique, il voit clair autant qu'il est possible de le faire dans un temps où il existe peu de correspondance officielle. 11 ne se laisse impressionner par aucune autorité : il rejette les explications du sénateur Fabius quand elles lui sem- blent fausses : « Pourquoi ai-je rappelé Fabius et ses oeuvres? Ce n'est pas que je m'en laisse imposer par la vraisemblance de son récit, ou par le crédit qu'il trouvera chez quelques lecteurs; l'absurdité de ses explications peut frapper le lecteur d'elle-même, sans qu'il ait besoin de mes remarques ; seulement je tiens à rappeler à ceux qui Tétudieront qu'il ne faut pas juger sur l'étiquette, mais bien voir les objets mômes. Certains lecteurs, en effet, au lieu de mesurer leur confiance à l'ouvrage lui-même, l accorderont à la personne de l'auteur. Ils retiendront qu'il était con- temporain des événements, qu'il faisait partie du Sénat romain, et aussitôt ils croiront sur parole tout ce qu'il leur dira. Je ne dis pas qu'il faille faire peu de cas de cet écrivain, mais il ne faut pas le croire tou- jours sur parole, et la plupart du temps il faudra pro- céder à une enquête préalable ^ » ' m. 39. LES TEXTES. 179 Nous trouvons là une différence très sensible entre Polybe et Tite-Live : celui-ci recherche à coup sûr les meilleurs auteurs ; pour chaque partie de son récit il adopte l'historien que sa situation mettait en mesure de mieux voir et raconter les événements ; mais il se laisse guider par la réputation de chacun, et une fois l'homme choisi, il ne discute pas l'œuvre. Polybe, au contraire, utilise tous les historiens, et n'accorde à aucun une confiance absolue : il regarde de près, vérifie, accepte ou rejette chaque partie du récit. Fabius, par exemple, n'est pas un auteur à mépriser : Polybe le consulte souvent pour les événements qu'il a dû connaître directement ; c'est à lui, en particulier, qu'il emprunte son récit de la guerre contre les Gau- lois cisalpins * ; mais il juge, après vérification, que Fabius a mal raconté les préliminaires de la seconde guerre punique, et là il rejette son opinion. Il nous a expliqué la conduite qu'il tenait quand il n'arrivait pas à la certitude sur un point ; il ne re- proche rien tant aux autres historiens que d'affirmer ce dont ils ne sont pas sûrs, et il excuse plus volon- tiers le silence en cas de doute : « Pour porter sur des historiens un jugement droit et raisonnable, il ne faut pas les apprécier d'après ce qu'ils ont omis, mais d'après ce qu'ils ont écrit : Si dans ce qu'ils rapportent il se trouve des choses fausses, on peut croire qu'ils en ont omis d'autres par ignorance ; si, au contraire, tout ce qu'ils disent est vrai, il faut conclure en leur * Car P. Orose donne un récit identique en citant Fabius comme • son auteur. (IV, 1.) 186 CHAPITRE II. faveur que leur silence sur certains faits ne vient pas de leur ignorance, mais qu'ils ont eu de bonnes rai- sons pour le garder *. » Lui-même nous donne un exemple de ces omissions volontaires quand il décrit les grandes batailles livrées en Grèce. S*il n'a de renseignements certains que pour une aile de l'armée, il n'entre dans le détail qu'en ce qui Ja concerne, et se borne à une indication générale pour le reste. C'est ce que remarque M. J. Kromayer à propos de Sellasia ' : le récit de Polybe est singu- lièrement restreint, et l'on y voit le détail de plus en plus fouillé à mesure que l'on se rapproche, sur le terrain, de l'endroit où se tenait l'auteur primitif. Plus on s'en éloigne, au contraire, et plus on tombe dans les généralités : « C'est là précisément ce que rhislorien peut désirer, car ce qu'il perd en détails, il le gagne en certitude Il sait que tout ce qui lui est donné repose sur des fondements solides. De plus, nous apercevons ici le mode de travail de Polybe. Il est binn éloigné de vouloir dissimuler la situation de son auteur original : après s'être assuré qu'il était digne de foi, il suit simplement sa narration et sauve- garde ainsi pour son propre exposé la fraîcheur de coloris et le caractère primesautier du récit. Il se garde de loate contamination avec d'autres sources, par exemple avec Phylarque, qui nous aurait donné de * Antike Schlachtfelder in Griechenland. Bausteine lu einer andhn Kriegsgeschichie ^yon Johannes Kromater. i . Band. Berlin, Weidmann, 1903, p. 275. LES TEXTES. 181 bien plus amples renseignements sur le camp opposé ; il ne parle de Tennemi que dans la mesure nécessaire à l'intelligence de l'ensemble. La situation, au point de vue documentaire, est ici aussi satisfaisante que pos- sible : un témoin oculaire très exact et haut placé, a renseigné sur les faits un historien compétent en la matière, et ce dernier les fixe dans son texte si artistement, que l'exposé primitif conserve toute sa personnalité. » M. Kromayer remarque d'ailleurs , d'une manière générale*, que César et Polybe, comme tous les historiens anciens, dépendent étroitement de leurs originaux pour tout ce qu'ils n'ont pas vu par eux-mêmes. Il constate, d'après une élude minutieuse des batailles racontées par Polybe, combien celui-ci est exact; il vérifie le bien fondé du jugement très sévère porté par lui sur Phylarque, et il met à néant les accu- sations un peu légères de H. Delbrûck. Il y a, chez les historiens anciens, une partie qui mérite toujours une attention spéciale : ce sont les discours qu'ils font tenir aux principaux personnages. Quel peut être l'avis de Polybe sur l'emploi et la com- position de ces discours? Il ne va certes pas leur attri- buer un rôle purement décoratif, mais il ne les rejettera pas ; il leur donnera une place dans son enseignement, et, là encore, il voudra le vrai pour atteindre à l'utile. L'emploi des discours n'est pas susceptible, déclare- t-il d'abord, de règles très positives. Pour qu'ils pro- duisent un effet avantageux à l'historien lui-même, il » Page 9. i82 CHAPITRE II. faut qu'il y mette beaucoup d'habileté, qu'il connaisse à fond la situation, les mœurs des orateurs, et possède un véritable talent Encore faudra-t-il qu'il s'en serve à propos ! Et avec tout cela, les discours seront un vain ornement s'ils ne sont accompagnés des commentaires indispensables ou ne les provoquent spontanément. Si ces morceaux d'éloquence ont l'avantage d'éveiller l'intérêt du lecteur, il ne sont, en revanche, d'aucune utilité sérieuse ; il faut y ajouter l'exposé des causes et des effets, qui rendra fructueuse la lecture de l'histoire. « Le devoir particulier de l'historien est d'abord de connaître les discours qui ont été réellement prononcés, de rechercher ce qui a fait réussir ou échouer l'ora- teur. . . Si les historiens, en toute occasion, nous trans- mettaient des délibérations et des conseils authen- tiques ; s'ils reproduisaient les discours qui ont été tenus réellement ; s'ils nous développaient ensuite les raisons pour lesquelles l'orateur a obtenu tel ou tel résultat, on retirerait de là un réel avantage pour la conduite des affaires. Il resterait à voir dans quelle mesure et avec quelles modiOcations tel ou tel discours pourrait s'appliquer à une affaire nouvelle... (( Nous pouvons comparer à notre situation présente des circonstances analogues, qui nous fourniront des éléments et des moyens pour prévoir l'avenir; et, tantôt en évitant, tantôt en imitant les exemples du passé, nous apporterons plus d'assurance dans nos entreprises. « Timée, en passant sous silence les discours pro-* nonces, sans rendre compte des causes et des effets, et les remplaçant par des argumentations contestables et LES TEXTES. 183 des digressions verbeuses, dépouille l'histoire de son véritable caractère 11 est fort difficile, aussi, de remoûter aux causes des événemeots, tandis qu'il est très facile de faire parade de son éloquence *. » Ainsi nous voilà sûrs de ne trouver dans Polybe que des discours réels ; si nous n'avons pas les expres- sions mêmes des orateurs, nous aurons du moins les arguments qu'ils ont fait valoir, dans l'ordre où ils les ont présentés: Polybe n'inventera rien. Cette certitude a pour nous une grande importance, puisque le discours prononcé par Annibal au passage des Alpes va contribuer pour beaucoup à déterminer son itinéraire. Nous concluons avec Pierron * que « nul historien n'a jamais été, ni plus passionné pour la vérité, ni plus exact dans le récit des faits, ni plus judicieux dans leur appréciation. Il a la conscience, le savoir, la coup d'œil ; il ne déclame jamais ; il est du petit nombre des hommes dont la bouche n'a jamais servi d'inter- prète qu'à la raison » . Mais les éloges mêmes que l'on décerne à Polybe nous obligent à mettre le lecteur en garde contre cer- taines conclusions fausses. Polybe évite, nous l'avons vu, de citer des noms propres, quand ils sont peu connus de ses lecteurs. Ainsi, au lieu de jalonner l'itinéraire d'Annibal en » xn, 24-26. ^ Page ÎM)4. 184 CHAPITRE II. nommant les villes ou les rivières qu'il a dû traverser, il ne nous donne qu'une description de la route et la mesure de sa longueur. Nous avons à déduire de ces éléments, à peine suffisants, le tracé du chemin suivi par les Carthaginois. Quiconque aborde ce problème est tenté, paraît-il, d'agir comme si le texte de Polybe était un logogriphe organisé systématiquement par Tauteur; comme si l'historien grec nous avait dérobé par pure malice l'indication précise des localités tra- versées, et avait savamment combiné un texte avec lequel, tous les mots portant, il faut retrouver la for- mule mystérieuse cachée avec tant de soin. Rien n'est plus faux qu'une pareille conception. Polybe, comme dit le bon Rollin, a « un style mili- taire^ simple, négligé ». « Il n'est pas capable d'écrire _ avec concision, remarque Nissen, et il emploie certai- nement plus de mots qu'il ne serait sti'ictement néces- saire. >ï II aime mieux être limpide, clair, un peu diffus, que d'être concis et énigmatique. Il a rédigé son his- toire assez vite, sans recherche, et l'on se trompe fort quand on veut faire de l'exégèse sur chaque mot du récit, quand on pèse et qu'on scrute le moindre mono- syllabe pour lui arracher son secret. Nous n'avons pas affaire ici à un César, pas plus qu'à un La Bruyère, mais à un homnàe simple, sans prétention, qui écrit au courant de la plume, sans attacher grande importance à ses expressions (qui ne varient guère) et voulant sur- tout ne pas accabler le lecteur de détails oiseux en dehors des points sur lesquels il insiste. Le récit de Polybe doit être étudié par masses, et il n'y a peut- être pas d'auteur dont on puisse dénaturer davantage LES TEXTES. 185 la pensée en citant un mot, un membre de phrase, abstraction faite du contexte. Il y a quelque chose de vague dans son style, qui favoriserait les erreurs si Ton voulait tout prendre au pied de la lettre. Un emploi fréquent de l'imparfait piiur l'aoriste et le plus-que-parfait enlève souvent toute précision au récit et, dans certains cas parti- culiers, ferait croire à une interversion des événe- ments, si Ton n'était au courant des habitudes de Técrivain. D'une manière générale, d'ailleurs, il faudrait se garder de discuter une phrase douteuse de Polybe d'après les règles ordinaires de la grammaire et de la lexicologie grecques. Il a des expressions, des tour- nures très personnelles, auxquelles il faut s'habituer en lisant toute son œuvre avant de passer à la traduc- tion définitive d'un passage. Nous indiquerons plus loin quelques-unes de c^s particularités, en discutant le texte de Polybe et en le comparant à celui des autres historiens d'Ânnibal. V. — Les textes perdus. Les seuls témoins oculaires qu'ait eus la marche d'Annibal en Gaule sont ses compagnons mêmes, puis les barbares dont il a traversé le pays. C'est à ces deux sources que tous les historiens auront puisé, directe- ment ou indirectement. Les chroniqueurs carthaginois ont pu raconter tous les incidents de la marche. Les Gaulois n'en avaient 186 CHAPITRE U. qu'une notion plus restreinte; ce qu'ils pouvaient bicQ indiquer, c'était Titinéraire et les points remarquables où s'étaient produits les grands combats, mais leur souvenir n'étant pas fixé, ne devait pas se conserver longtemps. 11 est hors de doute que Polybe, parcourant te chemin d'Annibal soixante ans environ après les événements, se sera fait montrer les localités où Tarmée carthaginoise avait passé et combattu. Il y avait encore des survivants, si vieux fussent-ils, et cette immense caravane de guerre, avec ses Nègres, ses Numides, ses espagnols, avec les trente-sept éléphants conduits par des Hindous, avait dû laisser un souvenir très vif. Nul, à cette époque, n'aurait pu se tromper sur la routo de l'armée carthaginoise. Un siècle plus tard, il n'en était plus de même ; non seulement plusieurs générations s'étaient succédé, mais la tradition devedt s'être perdue ; tant d'ouragans avaient balayé les Alpes, que la trace des Carthagi- nois ne s'y retrouvait plus. Après Aonibal, Asdrubal; puis les Cirabres, Marins, Pompée, César, etc., etc. Quel montagnard gaulois ou ligure pouvait être en état, après tant d'années, de distinguer les uns et les autres, de désigner le col pratiqué par Annibal, celui d' Asdrubal, celui des Cimbres, de Pompée? Aussi, quand vient le siècle d'Auguste, n'y a-t-il plus moyen de fixer exactement l'itinéraire d'Annibal d'après la tradition. La polémique a commencé. Les chroniqueurs carthaginois, ou plutôt les Grecs qu! suivaient Annibal, ont laissé, au contraire, des manuscrits que l'on consultait encore dans les derniers temps de l'Empire romain. Ils étaient nombreux, à en LES TEXTES. 487 croire Cornélius Népos*, et il y en a trois dont les noms nous sont parvenus : Silenos, Sosilos et Chaereas. Le lacédémonien Sosilos avait enseigné la langue grecque à Annibal ; Silenos et lui accompagnèrent le héros carthaginois tant que la fortune lui permit d'avoir une suite. Cicéron raconte le songe d'Annibal, en citant Silenos comme son auteur*. Tite-Live donnant à peu près exactement le même récit, il faut en conclure que le texte de Silenos a été connu de lui, directement ou par un intermédiaire. Cet intermédiaire pourrait être Caelius Antipater, que Tite-Live cite très souvent, et qui, d'après Cicéron, a suivi Sijenos. Polybe ne nomme pas Silenos, mais il se répand en invectives contre les crétins qui racontent des anecdotes comme celle du songe d'Annibal (III, 47). Polybe est aussi, comme nous l'avons vu, très dur pour Fabius, à qui il reproche de donner des causes inexactes à la seconde guerre punique ; il s'emporte (III, 20) contre Sosilos et Chaereas pour le même motif, les traitant de menteurs, indignes de porter le beau nom d'historiens. Il ne faut pas s'exagérer l'importance de ces insultes, à une époque où la vie politique ani- mait tous les citoyens au lieu d'être concentrée dans quelques assemblées. Polybe n'est pas du même avis que Fabius, Sosilos et Chsereas sur les causes de la deuxième guerre punique, et voilà tout. Ce dissenti- » Vie a. Orator, 227 ; De Divinalione, l, 48. 49, 55, 56. LES TEXTES. 191 diait et écrivait tout )e long du jour, jusqu'au soir, composant un sommaire de Polybe ». Ces notes ou ce résumé, écrits dans une journée de crise, d'après les idées piut6l que d'après le récit de Polybe, est-ce bien la ce qu'on voudrait nous donner pour une traducLioii, grâce, à laquelle Tite-Live aurait connu Thistopien grec? C'est jouer sur les mots. Le texte de Plularque ne nous semble pas permettre de classer BruLus parmi les historiens d'Annibal. Polybe n'est pas le seul qui ait essayé de compléter les relations par des renseignements pris dans le pays ; plusieurs historiens ou géographes assez obscurs se sont occupés de la (iaule, et ils ont dû fournir quel- qpaes renseignements nouveaux, d'une exactitude dou- teuse, sur l'itinéraire d'Annibal. Parmi ceux-là, et le dernier de tous, le seul dont le nom et Tœuvre nous soient à peu près connus, est Timagène *. Né 25 ans avant Tite-Live, ce rhéteur alexandrin^ fils du maître de la monnaie égyptienne, avait été fait prisonnier et esclave par Gabinus. Cuisinier, puis conducteur de litières, il parvient à gagner la faveur d'Auguste, et il écrit une histoire de la Gaule. Mais certains écarts de parole le font chasser du palais (Sénèque, De Controversiis, X). H est accueilli par Asinius PoUio (Senèque, Be Ira, III) chez qui 0 vieillit et meurt en paix. Ses talents littéraires étaient très appréciés (Horace, Ep. XIX; Quintiiien, X; Qainte-Curce,IX; Josèphe, contre Appieri^ W ; Suidas) » Cf. Mémoires de V Académie des inscriptions, t XIII (iii-i) ou t. XIX (in-42), et Histor. granc, fragm. Édition Didol, l. IIL fflS CHAPITRE II. et Ammien Marcellin nous en a conservé un assez long fragment, qu'il fait précéder de Tintroduclion sui- vante ; « Les écrivains anciens qui ont traité des origines priiniLives des Gaulois en ont donné une connaissance imparfaite ; mais le grec Timagène est venu qui, avec un soin et une éloquence dont il y avait peu de mo- dèles, a rassemblé ce qui était épars dans diflFérenls ouvrages. Nous suivrons sa parole en faisant dispa- raître toute obscurité, et nous redirons clairement et intelligiblement ce qu'il a raconté. » Là commence dans Ammien la citation (ou résumé) de Timayène, qui remplit deux chapitres (XV, 9 et 10)ï et sert de préambule aux opérations de Cons- tance en Gaule. La citation terminée, Ammien la clôt en disant : « Je me suis écarté un peu de mon sujet, mais j*y reviens enfin. » Le passage de Timagène cité ou résumé par Ammien comprend en premier lieu des renseigne- ments généraux sur les Celtes, leur origine, leurs mœurs, Tarrivée des Phocéens, etc. Suit une descrip- tion physique de la Gaule, après laquelle Tauteur s'oc- cupe particulièrement des Alpes. Il parle assez longue- ment de Cottius, donne une description des Alpes coltiennes et de leur passage, qui se retrouve dans Strabon, et fait enfin une digression sur la marche d'Annibal ; H P. Cornélius Scipion, père du premier Africain, devait aller en Espagne au secours des Sagontins, célèbres par leur infortune et leur constance, et que les Africains assiégeaient avec une fureur opiniâtre, 11 LES TEXTES. 193 mit à la voile avec une flotte qui portait une armée nombreuse ; mais déjà l'ennemi, très supérieur en forces, avait détruit la ville. Scipion dut même renon- cer à suivre Annibal, qui avait traversé le Rhône depuis trois jours et marchait vers l'Italie : il reprit donc la mer et fit rapidement un trajet assez court ; puis, se postant près de Gênes, ville de Ligurie, il épiait les ennemis qui allaient descendre des monta- gnes, dans l'intention d'attaquer en plaine leurs troupes fatiguées par la marche dans ces régions diffi- ciles, si l'occasion s'en présentait. En même temps, dans l'intérêt général, il invita son frère Cn. Scipion à se porter en Espagne pour arrêter Asdrubal, qui voulait en sortir sur les tmces d'Annibal. « Ce dernier, renseigné par des déserteurs et bien servi par un esprit adroit et vigoureux, prit des guides de la nation des Taurins, traversa le pays des Tricas- tins et vint à l'extrême limite des Voconces, vers les gorges des Tricoriens ; puis il se mit à gravir un chemin qui était impraticable avant lui. Il entailla un rocher qui se dressait à une hauteur immense, en le calcinant avec un feu des plus intenses et le désagré- geant avec du vinaigre ; enfin, franchissant la Druen- tia, et ses tourbillons errants, il vint occuper les régions d'Étrurie. Mais en voilà assez sur les Alpes ; passons à ce qui suit. » Nous trouvons ici deux paragraphes, dont le pre- mier, écrit au point de vue purement romain, doit reproduire un passage de Fabius. Le second para- graphe, qui résume non pas la marche, mais l'itiné- raire d'Annibal, se retrouvera isolément et un peu 13 1' 191 CHAPITRE II. modifié dans Tite-Live, Quelle en est Torigine? Faut- il remonter plus haut que Timagène pour la décou- vrir, ou ces indications géographiques, Tricastins, VoconceSj Tricoriens, Dnientia, sont-elles de son crû ? Géographe de profession, connaissait-il assez la région des Alpes pour y tracer de lui-même la route d'An- nibal ? L'a-t-il copiée dans Fabius ? Autant de ques- tions auxquelles nous ne pouvons pas répondre. VI. — Vie et travaux de Polybe. M y avait cinq à dix ans qu'Annibal avait traversé la Gaule quand Polybe naquit à Mégalopolis ', en Arcadie (213 à 208 avant J.-C). L'Arcadie, on le sait, était un bassin verdoyant parmi d'assez hautes mon- tagnes (1300 à 2,300 mètres), un pays de pâturages alpestres au cœur de THellade. Elle nourrissait un peuple fort, à fesprit ouvert et droit, sans les grâces de l*Attique ni la rudesse lacédémonienne. Les monta- gnards arcadiens, parmi lesquels naquit Polybe, furent . avec Philopceraen, son maître, et Lycortas, son père, les derniers défenseurs de Tindépendance hellénique. Par sa naissance, par ses dons naturels, Polybe fut amené à jouer, dès sa jeunesse, un rôle important dans les affaires publiques de la Grèce. Il avait fait ses premières armes en 190, avec un contingent achéen qui soutenait Eumène, roi de Pergame, contre les Galales. C'est lui qui fut désigné, en 183, pour ^ Cf. CicËMOif, Acad, II, 12; Lucien, Manche, 22. LES TEXTES. 19S ramener de Messèûe les cendres de Philopœmen, et porter Tarne cinéraire aux fanérailles de ce grand homme ^ Trois ans plus tard, on le désignait pour faire partie de l'ambassade envoyée en Egypte ; mais, comme il n'avait pas encore Tâge de remplir de sem- blables fonctions^ il fut seniement adjoint à son père qui en était titulaire. Il semble qu'il avait à peu près 30 ans à cette époque '. L'ambassade d'Egypte, d'ailleurs, ne partit pas, et bientôt Polybe fut nommé général de la cavalerie fournie aux Romains pour combattre Persée. Peu de temps après, il se rendit en ambassade auprès des consuls. Bref, il figure au premier rang des hommes politiques de la Grèce jusqu'au jour où il est remis en otage aux Romains, avec mille de ses compatriotes (1(>0). U avait alors 40 à 47 ans. Accueilli par !a famille des Scipions, il se fait l'éducateur du jeune Pablius, aux côtés duquel il entrera dans Carlhage et peut-être dans Numance. On peut déterminer avec une assez grande préci- sion Tépoque de ses voyages et le temps où il écrivit les diverses parties de son histoire. Il ne semble pas, à première vue, qu'il aitp f qititfer Rome, ou du moins l'Italie, entre les années i6fi et 151. En 164, en 160, en 15S, en 153, de vains eftorts ont été faits pour obtenir la liberté des otages *, Pour- tant H. Weruer pense, non sans motif, que Polybe* * Plvtarqcb, PMiopœmen^ 21. * POLYBB, XXV, 7; XXIX, 9. ' POLIBB, XXXf, 6; XXX», 7; XXXtïI, 1 ; XXXfll, I5< * App. Bib., 53; Cïc. de Rep , G, 9, 71. 196 CHAPITRE II. a pu visiter les Alpes et refaire le trajet d'Annibal avant Tan 134 *. Strabon nous rapporte (1. IV) que Polybe a été à Marseille avec Scipion Émilien, sans doute en Tan ISl ou 150, en revenant d'Espagne. L'année suivante, ils passent en Afrique, et ceci est bien démontré, car nous savons que Polybe a vu Mas- sînissa et lui a parlé', et celui-ci est mort en 448. Scipion, rentré à Rome avec Polybe en i49, obtient le renvoi des otages en Grèce. Polybe retourne alors dans sa patrie (XXXVII, 3), y reste deux ans et voyage une seconde fois en Afrique avec Scipion (147) ; revenu en Grèce en 146, il est chargé d'accorder les villes du Péloponnèse entre elles et avec les Romains, et il s'acquitte si bien de cette mission qu'il sera comblé d'honneurs et de témoignages reconnaissants par toutes les cités grec- ques. Il fait encore un voyage à Rome en 144, puis se rend eu Asie et en Egypte, sans doute pour accom- ' POLYBf, XXXIV, 10. Recte Pûlifbius putatur cum Scipione in occidentales orbis Urrantm regiones venissCy quo tempore hic ad hélium contra Celt- ibf'ros ger^ndum initio anni loi profectus est, Bannibalis autem expfiditio^tii tiain explorandi cupidi terra iter fecisse videntur, ut ilîo tcmpûrs Polybius Aipiumjugum, quod Hannibal super avérât^ îmidam Allùbrogum, Rhodanum, Massiliam, Galliam, denique videriî. Natn Polybium hoc itCTy quod in occidentales regiones se ^usctfpisse ACiftel at^e iterum affirmât, non privatum fecisse, ex *:onteiniifmG iîîa vidcre possumus, qua de Pythea loquitur, quippe qui privatum se in remotissimas terras pervenisse dixerit, (XXXIV, 5, 7j StraBox, II, p. 104-190.) {De Pùiybii re geographica. Dissertatio inauguralis philologica qutim^.. in academia fridericiana Halensi.., defendet, H. B. Mag- Di-ULiLG. riiilL 1873.) H. Werner place ce voyage vers 160-154. • '- l^uLVBt, IX, 25. LES TEXTES, 197 pagner Scipion, qui y est envoyé en ambassade en 143- Oa croit que PoJybe a été au siège do Numance avec Scipion, en 133 ; cependant les passages d'Amen (TaeL !) et de Pausanias (VIII, 30) sur lesquels on s'e&l appuyé n'en Font pas mention *, Dans les premiers livres de son ouvrage, Polybe répète à plusieurs reprises (I, i ; II, 71; III, 4'; VIII, 3), qu'il va raconter la période de cinquante- trois années (219-167) pendant laquelle Rome a étendu son empire hors de TltaUe, et ce travail a pour but d'éclairer les Grecs sur la conduite à suivre. Or, dès 14i, la Grèce est annexée et le travail de Polybe deviendrait sans objet. 11 faut donc admettre que huit livres au moins de son histoire ont été écrits avant 144 ; nous serions bien tentés d'en compter beaucoup plus, car le XII' livre n'avait plus déraison d'être, dès que !es Romains étaient maîtres du monde, A quoi bon enseigner le mécanisme de la légion à des peuples sujets? Parvenu au XL« livre, Polybe ne fait plus menlion de son plan primitif ; il continue ce qu*il a commencé, sans doute pour s*occuper, plus que pour continuer ce traité de poUtiquo et de stratégie expérimentales qui n'a ^^v !v AiSiï; EiXh Tt xat fjv5p3t^o5t!iÊV- (Arr.) *û; tTii yfpV xat &aXaaaftv ;;/.avT,OELV„ jtal Q't gujj.y.-x/o; yivotTO T'p*- i98 CHAPITRB II. plus qu'un intérêt platonique. Lui qui, dès le III^ livre, se demandait s'il aurait la force d'aller au bout de sa tâche^ Ta grandement dépassée : il meurt à 82 ans, d'une chute de cheval, en pleine possession de ses forces physiques et de ses facultés, vers Tan 130 ou 123av. J.-C. En résumé, les premiers livres de Polybe, ceux qui nous intéressent, ont dû être écrits entre les années J 50 et 144 ; la Grèce est encore libre, ou i peu près ; Polybe a parcouru entre 160 et 150 les localités aux* quelles il fait allusion dans son œuvre, et il est assez âgé pour craindre déjà d'être arrêté dans son travail par la mort ou par la vieillesse. Il a conçu le plan de hon ouvrage dans les années 167«-160, rassemblé et étudié les documents pendant les dix années suivantes, visité l'Afrique et la Gaule entre 160 et 149 ; il rédige sans doute à partir de 149. H y a donc soixante^ix ans, en chiffres ronds, qu Annibal a traversé le Rhône et les Alpes, quand Polybe recherche ses traces et écrit l'histoire de cette marche extraordinaire. Après un pareil laps de temps, il n'est pas vraisemblable qu'il ait trouvé assez de survivants de Tépopée annibalienne pour leur emprunter les éléments de son récit. Les Gaulois lui ont montré, avec certitude, les chemins suivis par Parmf^e carthaginoise, et les localités où s'étaient pro- duits les incidents les plus importants de la marche ; mais c'est tout. Dès l'arrivée de Polybe à Rome, en l*an 166, cinquante -deux ans après le passage des Alpes par Annibal, il n'y avait pas à compter sur les témoignages verbaux : qui s'aviserait aujourd'hui de LES TEXTES. i90 raconter la guerre de Crimée d'après des conversa- tions de témoins oculaires? Aussi, quand Polybe déclare n'avoir consullu que les contemporains, faut-il entendre par là, que, suivant les principes généraux posés aux livres XII et XXI, il a pris pour originaux les auteurs contemporain?- Les détails précis et abondants, et surtout la suite q^e nous admirons dans son récit, ne nous permeltonl pas de supposer qu'il ait été rédigé d'après les souve- nirs décousus de quelques survivants ayant pasÈc IVige de 70 ans. M. Osiander envisage encore rhypotlit^se où Polybe aurait consulté quelques vieux soIlIiUs d'Annibal, mais il ne s*y arrête pas*. Linke et Nissen ont voulu comprendre la phraï?e île Polybe d'une manière toute nouvelle, en adnielUint qu'il parlait réellement de conversations ave"" d^^s contemporains, mais sur la partie géographique souir- ment. Cette interprétation est inadmissible, connni; W. fait remarquer M. Osiander*, mais en définitive, iiou:^ arrivons tous aux mêmes conclusions pratiques i Polybe a consulté et copié des textes écrits par des * POLYBK, III, 48. *Hfji£Tç 8s Tiept toutwv suOapaû; ànm^^^Vih^^ahs^ ow tÔ ;:£piTwv îipàÇwv ;:ap' aù-wv « îaTOpr,xevai » to>v ::apat>-:://'jti<»* Toî; xatpoTç, xoùç Ôl to;:ou; xaTwîrcsuxcvai xal ttj Sia tôjv 'WT:*^*n't aÙTOt xgy pTJoôat ::op£ia YVoSaecuî evExa xal 6ea?. Bezeichnet îcxropstv ein Erfahren auf dem Weg mùndikhtf M\i- leilung, so warenPolybsBerichterstatter nichl bloss Zeil^L'nn^M*» ' (1er Ereignisse, wie Philinus und Fabius Piclor, dcren ]>;irîi»i^r[i gefarbter Bericbl nach (Polybe, I, d4 ; IIÏ, 9) mil besoncUn Diaprés le même auteur, Siliua Ualicus aurait suivi Tite-Live en le corrigeant et, ayant reconnu Timpossi- bilité de marcher le long du Rhône jusqu'au pays des AUobroges, puis de regagner celui des Tricastins eu tournant à gauche, il a placé ce changement de direc- tion à une date antérieure : « Sihus, qui ne perd jamais de vue Tite-Live, s'est aperçu de cette vir&* vol te, ou je suis fort trompé, et il nomme les Tricastini dès le passage même du Rhône. » Toutes ces observations font grand honneur à la sagacité de Deluc, mais les divergences relevées par loi s'expliqueront mieux d'après les théories mo- dernes. Lachmann, qui écrit en 1822 De fonlibus kistoria- mm T\ Liviiy s'en tient encore à Tancienne opinion. Embrassant l'œuvre entière de Thistorien latin, il * Page 207. 1 toi CHAPITRE II. constate, dans une lecture peut-être un peu rapide, la grande analogie des deux relations, et il conclut som- mairement que Tite-Live a écrit l'histoire d'Annibal d'après Poiybe, avec quelques additions. C'était également l'avis de Lucas*, qui admettait même que Poiybe avait servi de modèle à Tite-Live pour la première guerre punique. Cette opinion ne trouve plus guère d'adhérents. Il faut citer cependant Cari Peler, qui Ta soutenue dans une dissertation de 18S3*. NiUsch a affirmé, dans un article de janvier 1854 sur Q. Fabius Pictor et les premières années de la guerre d'Annibal {Allgemeine Monatschrift fur Wissemckaft und Litteratur, Kiel), que la concor- dance observée en plusieurs parties des relations de Poiybe et de Tite-Live provenait de Temploi, par ces deux historiens, d'une même source principale. Schwegler (Rômische Geschichte, I, HO) est d'avis que Tite-Live a consulté Poiybe pour la fin de la deuxième guerre punique. Niebuhr [Vortràge ûber Romhche Geschichte) pense que Tite-Live n'a eu recours à Poiybe qu'au moment où il a dû parler de Philip[ie de Macédoine, et qu'il en a tiré tout ce qui rentrait dans sa 4® décade •. Le premier ouvrage consacré spécialement à la ' Bê ratione gm Livius usas est opère polyhiano. Programme, aiogaii. 1834. * Bfiâ Yurkûiiniss der Livius und Dionysius von Halicamass su einfjïîder nnd 5« den dlteren Annalisten. Programme, Anklam, 1853, " Cf. NrssE\, p. 84. LES TEXTES- SOS question est la dissertalioa de Mikhael ; In wie weii hat Livius den Polyàîus als HauptqueUe benuizt? Einladung zu der Feier der Schroderschen StiffîtngS" aciiis im gymnashtm zti Torgait^ am 17 april 1859* Torgau, Tragmann, 1839. Mikhael u'adniel pas * que Tite-Live ait copié direc- tement Polybe dans la partie relative à la guerre d'Annibal, car il ne I*y nomme pas une seule fois, tandis que le nom de Polybe revient à diverses reprises dans les 4^ et 3^ décades, el que ceux de C^elias et de Cincius sont cités dans le XXI" livre '. 11 est contraire aux habitudes de Tite-Live de ne pas mentiouner son auteur principal, et de ne pas lui opposer de temps en temps le lémoignage d'un aulru historien. Il serait surprenant, par exemple, qu'il ne Teùt pas fait à propos des causes de la deuxième guerre punique, oii Polybe prend position contre Fabius, te Si nous avions encore le texte des anciens annalistes, dit Mikhael, nous trouverions certaine- ment plus de ressemblance entre eux et Tite-Live qu'entre ce dernier et Polybe ; en tout cas, les quel- ques fragments de ces annalistes que nous possédons et que Peter a rassemblés dari^ sa Dissertaiiùn (pages 8 à H), nous font voir comment Tîle-Live reprodui- sait ses auteurs, ne s'en écartant que dans la mesure prescrite par le goiU littéraire de son temps, pour corriger un détail ou arrondir une période, » ' Pages 8 à 10. * Tite-Live cile en outre, dans les livres suivants de Ja 3" tté- caile, Valerius Antias, Glaudius Calpnrnius PisOj Silenus, Clûdïus LiciiiuSj sans jamais mentionner Polybe. 206 CHAPITRE n. D'après Mikhael, l'auteur principal de Polybe, pour les guerres d'Annibal, est Fabius ; mais il est bien évi- dent que ce dernier n'a presque rien fourni pour la marche d'Annibal des Pyrénées au Pô *. Entrant davantage dans le détail, Mikhael signale divers renseignements que Polybe aurait procurés à Tite-Live, et que celui-ci n'a pas reproduits. Il n'au- rait certes pas négligé de copier, s'il en avait eu con- naissance, les effectifs exacts de l'armée carthagi- noise relevés par Polybe au cap Lacinien : il se trouve engagé dans une longue et stérile discussion dont les chiffres de Polybe l'auraient dispensé. Il aurait sans doute aussi reproduit les longueurs de trajet, dont le total énorme parle si bien à l'imagination du lecteur. Enfin, il y a de sérieuses contradictions entre tes deux historiens. Polybe fait aller Sempronius à Ari- minium par voie de terre (III, 61-68) et Tite-Live (XXI, 31) par mer. Polybe donne le texte du traité tFAnDibal avec Xénophanes (VII, 9) et Tite-Live en donne un autre, qui paraît être de pure fantaisie (XXill, 33). Polybe déclare (IX, 5) que les Romains n'ont pas été avertis de l'approche d'Annibal, et Tite- Live cite (XXVI, 8) une lettre de Fulvius Flaccus qui les prévient. D'après Polybe (XI, 33j Scipion laisse le commandement à M. Junius Silanus et d'après Tite- ' Tite-Live écrit dans le XXXIIl« livre (10) : Polybium secuti samHs^ non incerCum auctorem quum omnium Romannrum rerum Itm praecipue in Grœcia geslarum, et il avait dit dans le livre XXli (T) : EfjOy prœterquam quod nihil haustvm ex vano velim^ Fabiwn xquatfm hujmce MUi poiissimum auctorem habui. Mikhael en conclut que Fabius joue ici le môme rôle que Polybe dans la 4* décade. LES TEXTES. 207 Live (XXVIII, 38), ce serait à Lentulus et Martlias Acindinus, etc. Eq 1863, tandis que Cari Peter reprend sa thèse sur les sources de Tite-Live {Livitis und Pobjfmîs, Halle, 1863), Nissen publie ses Recherches critiques sur les sources des 4^ et 5® décades de Tite-Lhe, le premier ouvrage où l'analyse soit réellement poussée à fond. Il y établit que Thistorien latin reproduit Udèle- ment son modèle grec toutes les fois qu'il le prend pour auteur principal, et qu'il ne se permet que de très rares additions, tantôt d'un pittoresque conven- tionnel, tantôt pour expliquer, plus ou moins heureu- sement, une expression géographique ou militaire. En tout cas, il n'intercale pas un fait, si insignifiant qu'il soit, dans la relation de son modèle, et les interpola- tions qu'il y ajoute sont des paragraphes entiers de quelque autre historien. Ces conclusions une fois établies par un très long et minutieux travail, où pas une li^e des deux décades envisagées n'a été omise, Nissen ne veut pas terminer sans exprimer un avis sur la question de la deuxième guerre punique. Il relit les XXI^ et XXIh livres de Tite-Live après le III* de Polybe, et il n'y retrouve plus cette ressemblance complète qu'il vient d'observer sans interruption dans les décades sui- vantes. Aussi, pour lui, n'y a-t-il pas de doute pos- sible : « On ne peut admettre en aucune manière, dit-il (p. 85), que Polybe ait été employé pour les livres XXI et XXII. L'analogie, dans ce cas comme dans quelques autres, par exemple la campagne de Scipion en Espagne et en Afrique, ne peut être al tri- 1 208 CHAPITRE II. buée qu'à l'emploi de sources communes. Les raisons en sont les suivantes : l^Tite-Live donne fidèlement le texte primitif des originaux; Polybe l'a re visé et corrigé critiquement ; 2** On peut s'expliquer pourquoi Polybe a fait les modifications qui sont rendues apparentes par les divergences des deux textes, mais il est impossible de comprendre comment Tite-Live aurait gâté son ori- ginal par les additions ou modifications dont il s'agit ; 3' La concordance est trop grande pour que Tite- Live ait traduit Polybe aussi exactement, étant donnée sa manière superficielle de travailler {??) ; i*» C'est Tite-Live qui donne la version la plus déve- loppée, Polybe la plus courte ; c'est le contraire qui se produirait si le premier avait traduit le second *. L'ouvrage de Nissen avait à peine paru, que 0, Bouclier se décidait à analyser les XXI* et XXII* livres de l*olybe par les méthodes dont Nissen avait donné l'exemple, et il publiait le résultat de son travail ï Von einer ftenutzung des P. in B. XXI-XXII kann gar nichl die Hede sein. Die Ubereinslimmung muss hier wie in anderen FaUen, k. li, liei dem spanischen und afrikanischen Feldzug Sci- pios, auf GenieJnsamkeit der Quellen zurûckgefùhrt werden. Dabei gelten iblgende Hauptgesichtspunkte : 1« Livius giebt den treuen ursprûnglichen Text der Quelle; l'oiyhias den krilisch gesichteten und corrigirten ; 2' Es ist bei den Abweichungen durchgehends môglicli anzu- gebeoj waruni Polybios geàndert hat, unmôglich, wanim Livius Beiue Quelle durch die fraglichen Zusâtze oder ^Enderungen hâtle verschlechlern soUen ; :i° Dîa Ubeœinstimmung ist zu gross^ als dass Livius bei seiner tlùcbligen VVeisi* den Polybios so treu batte ûbersetzen kônnen ; i« Jener gicbt die ausfùhrlichere, dieser die verkûrzle Version ; das UnïgckehrlÊ lindet durcligehends bei der Ubersetzung stalt. LES TEXTES. 209 SOUS un titre analogue à celui de son modèle : Kritische Untersuchimgen ûber die Quellen des Livius im XXL und XXII. Buchj dans la 5* livraison supplémentaire des Jahrbûcher fur classische Philologie, Leipzig, 1869. Nous reviendrons en détail sur cet ouvrage, qui intéresse directement notre sujet, et qui conclut comme celui de Nissen. La question est reprise dans les années suivantes par Troger (Innsbrûck 1870, Der Anmbalsweg in den Alpen), par Peter (Hist. Rom. RelLj Leipzig 1870) ; par Vollmer {Qticeritur unde belli Punici secimdi scriptoris sua haitserimt. Disseriaiio GôtHng, 1872); par Wôlfflin {Antiochus von Syrakus und CœUus Aniipater, Winterthur, 1872) ; Posner {Quibus aiw- toribus in bello hannibalico enarrando usus sii Dio Cassius. — Symbola ad cognoscendam rationem, qmr inter Livium et Polybium hujus belli scriptores inter- cédât Dissertatio historica.... Bonn. Georg, 187i); Keller {Der Zweite Punische Krieg und Seine Quellen. Marb., 1875) ; Hirschfeld {Hat Livius im 21. and 92. Bûche den Polybius benulzt, dans le Zeitschrift fi'ir Œsterr. Gymnasialwesen), etc., etc. Wôlfflin combat l'opinion de Nissen et de Bôttcher, ou plutôt il la déclare fausse, sans présenter d'argu- ment contre elle. Il estime que Tite-Live a largement employé Polybe, mais Ta complété par quelques détails empruntés à d'autres originaux. On s'explique- rait ainsi les différences entre les deux textes quand Tite-Live est plus complet que Polybe, quoiqu'il n'y ait pas d'exemple, dans les 4® et 5® décades, de me- nues additions et intercalations ; mais ce qui reslerait 14 ilU CHAPITRE II. mystérieux, ce serait rabsence^ dans le récit de Tite- Live, de données extrêmement importantes que Polybe nous offre ; on ne comprendra surtout jamais com- ment Thistorien latin se serait résolu à discuter, sur des chiffres incertains, la force de l'armée carthagi- noise, sans arriver à une solution ferme, quand son prétendu modèle lui donnait l'effectif véritable, avec rindication de la source où il Tavait relevé. Vollmer soutient la même opinion que Wolfflin, sans plus d'arguments. Tous deux admettent, ce qui est d'ail- leurs hors de doute, que Tite-Live a utilisé quelcjues historiens latins. Wôlfflin a groupé quelques fragments de Gœlius, qui nous sont parvenus, et il en a retrouvé la copie assez fidèle dans Tite-Live, ce qui paraît éta- blir que ce dernier a employé Caelius. Posner, dans une thèse très originale, compare les textes de Polybe et de Tite-Live avec celui de Dion, et surtout avec les fragments de ce dernier que nous a eonservés Zonaras. Il combat l'opinion, émise par Cari Peter en 1863 dans son Uvius und Polybius, que Dion a copié Tite-Live comme celui-ci avait copié Polybe. Posner trouve que les textes de Polybe et de Zonaras se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent l'un ou l'autre à Tite-Live. Ils ont parfois des parties communes que Ton ne retrouve pas chez l'historien latin. D'autre part. Peter avait constaté que Zonaras et Tite-Live ont aussi des parties communes, qui font défaut chez Polybe, Celles-ci sont généralement, remarque-t-il, des anec- dotes ou des fables un peu niaises, concernant les faits survenus dans le camp carthaginois. Il est facile de LES TEXTES. 211 voir combiea ces diverses observattOQS nous éclairent sur les origioaux de F'olybe et de Tile-Live ; elles nous dûUDeot à penser qu'un auteur unique a servi de modèle à Potybe^ à Tile-Live et à Dion ; que les deux historiens grecs Tont suivi de plus près que le romain, lequel pourrait bien ne Ta voir connu que par un inter- médiaire ; d'autre part, cet original devait contenir ces fables, ces racontars qiîe Polybe a rejetés comme indignes de Thistoire a pragmatique », et que Dion, comme Tite-Live, a soigneusement reproduits. Voilà qui semble nous ramener bien directement à Silènes ^ à ce Silenos, dont Polybe méprisait les anecdotes fabuleuses, et à qui Tite-Live, comme Cicéron, empruntait le songe dWnnibal; à ce Silenos que This- torien latin a dû connaître par la traduction inOdèle de Cseliufî, tandis que Polybe et Dion préféraient le lire dans l'originaL Mais voici bien mieux : ce même songe d'Annibal, que Cîcéron a pris dans Silenos, il est encore dans Zonarai. (\'1I1, 22) venant de Dion ^ Keller émet une théorie absolument distincte des précédentes : d'après lui, Tauteur commun à Polybe et Tite-Live ne tierait pas uo grec, compagnon d'Annibal, mais un latin, el il croit le découvrir en Lucius Calpurnius Pison, tribun en 149, consul en 133^ et qui écrivit vers 146, Tite-Live le cite dans son XXVl^ livre, mais ce Pison, qui peut avoir servi d'auteur principal pour les affaires d'Italie, n'a rien à voir avec la marche de Tarmée carthaginoise en Gaule, telle que nous la trouvons dans Polybe ; il lui ^ PosHiB, poitim, et notammeat p, % B^ 22. M 2 CHAPITRE II. aurait donc fallu un modèle, s'il avait traité cette partie, et nous serions encore raniené à Silenos. D'ailleurs, les dates ne permettent guère de supposer que Polybe a travaillé d'après Pison, puisqu'il est allé ea Gaule avant l'an 151 pour contrôler de visu les dires des chroniqueurs. D'autre part, queTite-Live ait connu Je texte de Silenos par Caelius ou par Pison, il importe peu, et on ne saurait le démontrer formellement. Dans le compte rendu qu'il fait de Touvrage de Bottcher, Schaefer {Historische Zeilschrifi de Sybel, t- XXIII, p. 436) en adopte les principales conclusions; il n'admet pas, cependant, que Tite-Live ait employé Crètédonlc, se réunissent et excitent les Carpelani, Us attaquent Annibal à son re- tour de chez les VactiL-ens, et inqtik^lenl son armée, en- combrée do buiin, non loin du Tage. Annihal refusa la bataille, établit mn camp ^iir la rive* Dès <|Li*il y eut un peu de tran- quillité et de silence chez les ennemis, il passa le fleuve à gué; il construisit son retran* chemeot de faron que les ennemis eussent Tes pace néces- saire pour passer ; il décide de les attaquer au ]Kissage. H ordonne à ses r3\aliers de charger lesî Espagnols quand ils les vcTraîenL entrer dans l'eau. Il dispose la coionne dln- fanterie sur la rive, avec les éléphants (il y en avait qua- rante). Les Carp*^limi, avec leurs ren loris de Va en-en s et d'Olcutfes, étaient au uond>re de lOOjÛQO; i:\Hait une arm^ invincible, si l'on avait com- battu en plaine. Naturellement braves, contianis dan?^ leur nombre^ et croyant qut,* Ten- 216 CHAPITRE II. POLYBE. sur ks îmrbares, leur tuèrent jïliisile 100,000 hommesXeux- là vaincus, il n*y eut plus per- sonne, en dégà de TÈbre, qui osàl avoir La légèreté de tenir léle au X Carthaginois, si ce n*est les Sagontins» TiTE-LiVK. nemi avait reculé par frayeur, que Tobstacle du fleuve retarde seul leur victoire, ils poussent une immense clameur, et se jettent dans le fleuve partout, sans apeun ordre, chacun allant au plus près. De Tautre côté, une grande troupe de cavalerie se jette dans le fleuve, et au milieu de celui-ci a lieu un combat très inégal. Le fantas- sin perdant l'équilibre, se fiant à peine au gué, pouvait être renversé par un cavalier, même sans armes, poussant vivement son cheval; le cavalier, sur son cheval qui avait largement pied jusqu'au milieu du fleuve, était libre d'agir où et comme il voudrait avec son corps et ses armes. Le fleuve emporta une grande partie des assaillants ; quel- ques-uns, entraînés vers Ten- nemi par le courant, furent écrasés par les éléphants ; les derniers, jugeant plus sûr de regagner la rive de leur côté, commençaient à se rallier en une seule troupe, mais avant que leurs esprits fussent remis d'une telle frayeur, Ânnibal avait formé son armée en carré et franchi le fleuve, et il les mettait en fuite. 11 ravagea leurs champs, et en peu de jours les Carpetani se soumi- rent aussi. Dès lors tout le pays au delà de TÈbre, excepté Sagonte, appartint aux Car- thaginois. LES TEXTES. 217 La comparaison des deux textes donne lieu aux remarques suivantes : 1*> La ville que Polybe appelle Allhée se nomme Carteïa dans Tite-Live ; 2« Le récit de Tite-Live présente une foule de détails, de phrases même, qui se retrouvent exacte- ment dans Polybe ; mais il est beaucoup plus long, quoique Polybe, comme le dit Nissen, soit assez pro- lixe. La différence ne tient pas à de simples dévelop- pements littéraires, mais à des détails matériels, à de menus faits que Polybe a négligés. L'identité de certaines parties nous donne la certitude que les deux historiens ont suivi le même modèle, et que Tauteur grec Ta réduit plus que Tauteur latin ; Tite- Live, en expliquant qu'Annibal a placé son retran- chement à quelque distance du Tage, nous paraît simplement avoir lu trop vite et traduit son original à contresens ; mais il est un point où il doit avoir raison contre Polybe : c'est quand il évalue l'effectif, et non les pertes, des Espagnols à 100,000 hommes. Le commencement des paragraphes III, IS et XXI, 6 montre encore une grande analogie entre les deux textes, celui de Polybe étant toujours le plus bref : Les Sagontins, épouvantés des succès d'Annibal, et se sentant menacés, envoient des ambassadeurs à Rome pour solliciter l'intervention des Romains pendant qu'il en est encore temps. Une mission vient de Rome pour examiner sur place la situation de l'Espagne et agir selon les circonstances. A partir de là, nos deux historiens divergent : selon 1 218 CHAPITRE II. Polybe, les ambassadeurs romains trouvent Annibal en quartiers d'hiver à Carihagène ; selon Tite-Live, le siège de Sagonte est déjà commencé quand la mis- sion quitte Rome. Suivant le premier, Annibal ac- cueille lei^ ambassadeurs, leur explique les motifs de la guerre qu'il a entreprise ; suivant le second, il leur fait dire de ne pas débarquer, n'ayant pas le temps de les entendre. Polybe a dû copier un historien cartha- ginois, et Tite-Live un latin. Lie siège de Sagonte est raconté par Tite-Live avec une foule de détails remplissant les paragraphes 7, 8, 9, * I, 12, 14, 15. Polybe se borne à dire qu' Annibal y déploya la plus grande activité. Ici, plus encore que dans le passage déjà cité, il est impossible d'admettre que rhisLorien grec soit suivi par le latin. Quant aux ambassades romaines à Carthage, elles ne sont pas rapportées de la même manière dans l'en- semble : diaprés Polybe, il y en aurait eu deux; d'après Tite-Live, une seule. Celle-ci, qui correspond à la seconde de Polybe, est rapportée en termes ana- logues par les deux historiens, (III, 20-21 et XXI, 18), mais Polybe veut qu'il y ait eu deux ambassadeurs seulement, et Tite-Live en nomme cinq. Après k déclaration de guerre, Polybe passe immé- diatement aux préparatifs de l'expédition d' Annibal (IIJ, 33); Tite-Live, au contraire, nous rapporte (19 et 20) divers incidents relatifs au retour des ambassadeurs romains par l'Espagne et la Gaule. Ces détails sont assez importants au point de vue politique pour qu'on s'étonne de les voir négligés par Polybe. LES TEXTES. 219 11 semble bien, ici, que Tite-Live ait eraployé des auteurs latios ignorés de ce dernier *. Les efforts des Romains pour détourner Ibères et Gaulois de l'alliance carthaginoise, Tatlitude de ces peuples, et notamment des Volciani (sans doute les Volques, bien que Tite-Live les mette en Espagne), importaient singulièrement à l'historien politique. Au passage des ambassadeurs à Marseille, ils reçoivi^nt cette nouvelle importante qu'Annibal avait déjà gagné les Gaulois. Polybe n'aurait certainement rien pass^^ de tout cela s'il en avait eu connaissance. * Dion, 169, écrit ce qui suit^: "Oti oooi évTÔç Twv "AXîcewv ev^jiovxo toÎç Kapyr|8oviot; TjVitîi- VÊOTT^jav, ojy^ OTt Toùç KapyT,oovîOuç avTi twv 'Pa)(xa^ojv TjifsjA^jvx; «vOtjpoovto, iW OTi TÔ fJLSV Spyov qu'elle figure sur tous les manuscrits connus; 2** qu'elle exclut formellement l'idée qu'une voie romaine a été construite sur le parcours en question, et qu'elle signale simplement le travail des bématistes LES TEXTES. iid romains sur une route parcourue sans cesse par des fonctionnaires romains ; ce travail pouvait s'être accompli sous les yeux mêmes de Polybe, s'il revint d'Espagne avec Scipion en Tan ISl ou 150. On dit également que le mille romaiu ne valait pas 8 stades, mais 8 stades 1/3. Cet argument ne nous paraît pas non plus devoir être pris en considération, car il est conforme à l'esprit de Polybe d'avoir écrit, pour simplifier : de huit en huit. Il faut songer à la longueur de l'expression grecque qui rendrait exacte- ment : de 8 1/3 en 8 1/3. Quoi qu'il en soit, Polybe est seul à connaître et à donner ces chiffres ; Tite-Live les ignore. Comme la longueur du trajet parcouru par l'armée carthaginoise était un * élément essentiel de cette histoire, ne fût-ce que pour frapper l'imagination du lecteur, on ne saurait admettre que Tite-Live ait passé sur ce paragraphe sans en tirer au moins le total des distances énumérées par Polybe, s'il avait lu l'ouvrage de celui-ci. Tite-Live, de son côté, a donné dans le paragraphe XXI, 23, le récit de la rencontre d'Annibal avec les habitants du Roussillon, que Polybe a ignoré ou supprimé. Après ces deux passages tout différents, les deux historiens en viennent aux affaires d'Italie, et ici l'em- ploi d'un même original est évident. Tite-Live se montre, comme dans les passages précédents, plus minutieux que Polybe : il nous apprend les noms des trois magistrats envoyés à Modéne, tandis que Polybe en nomme un seul ; Tite-Live précise qu'il a été perdu 800 soldats et 6 enseignes, et Polybe n'en parle pas; 2Î4 CHAPITRE II. ces deux détails, et quelques autres de moindre importance, font toute la différence entre les deux textes : Tordre suivi est le même, et certaines phrases tout a fait identiques. Là encore, Polybe a suivi le même original que Tite-Live, mais en l'abrégeant davantage. Cet original, nous savons par P. Orose que c'est Fabius. Les deux historiens repassent en Gaule avec Scipion (XXI, 26 et fin de III, 41) et présentent encore de grandes analogies pour tout ce qui concerne le débar- quement de celui-ci et le passage du Rhône, mais avec de ^érteuses différences, que voici : Tite-Live donne plus d'indications sur la route suivie par Scipion ; en revanche, il ne dit pas que la bouche du Rhône près de laquelle se fait le débarquement s appelle bouche des Marseillais. Il parle de l'envoi de 300 cavaliers en reconnaissance avant de revenir à Aonibal. Dans Polybe, c'est le contraire. Une différence plus sensible, c'est que, d'après Polybe (III, 42), Annibal avait acheté ou battu tous les peuples rencontrés jusqu'au Rhône ; les Gaulois qui essayent de l'arrêter au passage du fleuve viennent de la rive gauche, et se rassemblent seule- ment à la vue de ses préparatifs : ce sont donc des Salluvii. D'après Tite-Live, ce seraient des Volques qui auraient franchi le Rhône devant Annibal. Disons tout de suite combien cette seconde version paraît invraisemblable : il était plus difficile encore de fran- chir le fleuve avec toute la population des Volques Arecomices qu'avec une armée de 60,000 hommes, el on ne comprendrait pas que ce passage eût laissé LES TEXTES. 22$ sur la rive droite les bateaux, assez nombreux, dont se sont servis les Carthaginois. Polybe ajoute aussi, dans les premières lignes de III, 42, qu'il y avait près de quatre jours de marche du camp à la mer. Tite-Live n'en parle pas. Il y a encore une légère différence dans la manière dont les deux historiens racontent la formation de la flottille. Polybe, toujours attentif aux questions poli- tiques, observe que les grands bateaux sont nombreux dans cette partie du Rhône, à cause des relations commerciales avec les ports de la côte; quant aux nacelles « monoxyles », il dit qu'on en trouva un cer- tain nombre, et qu'on en fabriqua beaucoup. Tile- Live, plus pittoresque, et peut-être moins exact, nous montre les mariniers improvisant pour cette occasion des nacelles creusées dans des troncs d'arbre, etc. Le passage du Rhône commence, d'après les deux historiens, par l'apparition d'une foule de barbares sur l'autre rive, et le mouvement tournant d'Hannon. Le passage de ce dernier est raconté avec plus de détails par Tite-Live, qui nous dépeint les Espa- gnols passant le Rhône sur leurs boucliers avec leurs vêtements sur des outres (le contraire serait peut-être plus vraisemblable). Le combat sur la rive, bien que les deux relations ne présentent aucune différence quant au fond, n'est pas décrit en termes identiques, ni en suivant le même ordre. Pour le passage des éléphants, la divergence est encore plus notable : Tite-Live le place aussitôt après le combat contre les Gaulois, avant l'arrivée de la mission cisalpine et l'apparition des cavaliers romains; 15 I 2^6 CHAPITRE II. Polybe, au contraire^ ne fait traverser les éléphants que le lendemain, au moment de reprendre la marche vers les Alpes. D'après Tite-Live, une partie des élé- phants aurait passé à la nage, tandis que Polybe ne donne que le procédé des radeaux, que Tite-Live décrit aussi pour finir. Tite-Live a négligé de nous dire à quel moment Annibal avait été prévenu du débarquement de Scipion. D'après Polybe, ce fut après 5on combat contre les Gaulois. Quoi qu'il en soit, tous deux placent ici l'envoi d'une reconnaissance vers la mer {XXI, 29 el III, 44); mais Polybe, qui raconte les événements comme ferait un chroniqueur cartha- ginois, ne passe pas aussitôt au récit de la rencontre entre les deux cavaleries : il cite auparavant l'arrivée delà mission cisalpine (Magil) et l'assemblée où An nibal prend la parole. Tite-Live, au contraire, veut en finir avec la cavalerie, et pour plus de clarté, raconte immédiatement le combat des deux reconnaissances. Il le raconte, du reste, en supprimant ce détail carac- téristique, soigneusement conservé par Polybe, que les cavaliers romains ont poussé jusqu'au camp. La reconnaissance romaine, dans Tite-Live, rentre sans avoir rien reconnu. Les discours tenus par les Cisalpins et par Annibal (III, 4,j et XXI, 30) sont assez différents dans les deux auteurs. Celui que prononce Annibal mérite un examea parlicuiier. F'olybe ne paraît pas supposer que le moral de la troupe fut déprimé, au contraire. Il fait donc parler Annibal sur un ton de joyeuse confiance, et après LES TEXTES. 227 quelques mots, il termiDe brièvemeat son allocutioa, en véritable chef, par un ordre. Dans Tite-Live, le tableau est poussé au noir, les troupes démoralisées ; Annibal éclate en reproches. Toutefois, pour com- mencer, les arguments sont les mêmes , il n'y a qu'une transposition d*ttn mode majeur à un mode mineur. Annibal, dans l'histoire de Polybe, rappelle à ses hommes ce qu'ils ont déjà fait ; il leur dit qu'ils ont réussi dans toutes leurs entreprises, et que, pour la marche vers l'Italie, le plus fort est fait. — Dans Tite-Live, Annibal s'étonne de cette terreur subite : « Il y a tant d'années qu'il les mène à la victoire ! Et ils ne sont sortis d'Espagne qu'après avoir soumis à Carthage toutes les terres et tous les peuples de la péninsule... » Là, Tite-Live reproduit le discours que Polybe a placé avant le départ de Garthagène (III, 34) : « Indignés de ce que le peuple romain avait osé demander, etc. . . » Tite-Live continue : « Que croient-ils donc qu'il y ait d'extraordinaire dans les Alpes?... » et ici, nous retrouvons, non plus un discours, mais les observa- tions de Polybe (III, 48) quand il reproche à certains historiens d'avoir donné des Alpes une idée exagéré e : le développement est le môme, les propositions se suc- cèdent dans le même ordre. Certes, si quelque chose pouvait nous faire sup- poser que Tite-Live s'est servi du texte de Polybe, ce serait cette partie du discours d'Annibal où il repro- duit des observations qui nous paraissaient person- nelles à l'historien grec. Nous croyons plutôt que » 228 CHAPITRE II. Polybe emprunte les éléments de ses observations aux hisLoriens originaux. Quoi qu'il en soit, il semble bien que le discours d'Annibal ait été composé par Tite-Live comme nous venons de le dire, au moyen de trois fragments dis- tincts, et que son œuvre littéraire se soit bornée à choisir et à polir ces trois fragments. Le résultat, du reste, n'est pas heureux, car autant le discours repro- duit par Polybe est bien en situation, digne d'un chef, capable de produire l'effet voulu, autant celui qu'a composé Tite-Live, malgré toute son éloquence, est invraisemblable et incapable d'intéresser le soldat. Polybe entre dans d'assez grands détails sur les préparatifs de départ d'Annibal et sa formation de marche. Tite-Live passe sous silence ces renseigne- ments d'ordre militaire, Polybe place en cet endroit (III, 49) l'arrivée de Publius au point de passage. Tite-Live n'en parle que plus tard, mais dans les mêmes termes. Annibal se met en marche : Tite-Live commence cette partie du récit (XXI , 31) par six lignes qui ne se trouvent pas dans Polybe et où il spécifie qu'Antiibal ne prend pas le chemin le plus court. Rap- pefons-nous que dans la conférence avec Magil, Tite- Live a déjà parlé des hésitations d'Annibal, se deman- dant s'il combattrait Scipion ou s'il éviterait la bataille, et a fait ressortir que le parti d'éviter les Romains était pris à la demande expresse des Cisalpins. Polybe n'a pas dit mot de tous ces faits, importants au point de vue stratégique et même politique ; Tite-Live a LES TEXTES. 229 donc disposé de sources carthaginoises qui manquaient à Polybe. Nous arrivons à Tlle, Insula, Nr^^s;. Elle est men- tionnée par les deux auteurs, mais en termes assez différents : la rivière qui la borne est, dans Polybe, Scaras ou Scoras; dans Tite-Live, elle s'appelle Sarar ou Saras. D'après Polybe, l'Ile est grande comme le delta d'Egypte, et limitée par une montagne ; Tite- Live dit seulement : un certain espace, ou un petit espace de terrain {aliquanium ou aiiqttanndum), ii ne parle pas d'analogie avec le delta, ni de montagne fermant l'espace entre les deux cours d'eau. En re- vanche, il cite le nom du roi Brancus, que Polybe ignore ou omet. Ce qu'il y a de plus grave, c'est que Tite-Live place les Allobroges à côté de l'Ile, tandis que Polybe ne les nommera que beaucoup plus loin, au moment de l'entrée en montagne. Matériellement, cVst une dis- tance de 800 stades (140 kilomètres), que cette diffé* rence établit entre les deux positions de l'Ile, Que disait l'auteur original ? Si c'est Polybe, nous le savons : il place les Allobroges à environ 800 stades de rile. Si c'est Silenos ou un autre, nous ne le savons pas ; mais Polybe est venu sur les lieux, a vu l'Ile et ses habitants, traversé le pays des Allobroges : il est donc certain que s'il ne place pas ces derniers à proxi- mité de l'Ile, ni dans l'Ile, c'est qu'ils n'y sont pas. C'est Tite-Live, ou peut-être Cielius Antipater^ qui a inventé de parler des Allobroges â propos de l'Ile. Cselius était partisan du passage par le Pelit Sainl- Bernard ; il a dû, pour faire concorder celle hypothèse 230 CHAPITRE II. avec le reste du parcours, relever sensiblement vers Je Nord les différents points mentionnés dans le récit. Il a pu prendre la dangereuse initiative de placer File près des Allobroges ; puis, comme le fait remarquer Deluc, quand il a fallu parler de ces peuples que Polybe appelle Allobroges à l'exclusion de tous autres, il a dû se borner à les qualifier de montagnards. Au moment où Annibal quitte l'Ile, son armée a été pourvue de tout par le souverain de ce petit pays, et elle est escortée par lui. Tite-Live passe ces quelques lignes, et il le faut bien puisque cette escorte, selon Polybe, va conduire les Carthaginois jusque chez les Allobroges, dont ils ont peur, et que l'historien latin a déjà qualifié d'Allobroges les peuples qui fournissent lescorte. Voici Annibal mis en route. C'est alors que Tite-Live se permet la plus redoutable interpolation que présente aucun texte historique, interpolation qui rend son récit complètement inintelligible. Pour en bien comprendre la nature et la valeur, nous reprenons ici littéralement les textes : nos deux historiens ont raconté les aventures d'Annibal dans nie, et terminent par la même phrase : Polybe. Ayant pourvu la plupart des ïiolMats de vôtements et de chaussures, il (le roi de File) leur rendit de grands services pour la traversée des mon- tiigTîes. TlTE-LlVE. 11 (Annibal) reçut des vivres et une grande quantité d'objets de toute espèce, surtout des vêtements, que les froids bien connus des Alpes rendaient indispensables. Si nous passons à peu près une page, la ressem- É ^ LES TEXTES. 231 blance reprend pour l'entrée dans les montagnes et le premier combat : POLYBE. Alors les chefs des Allo- broges, ayant rassemblé un nombre d'hommes suffisant, occupèrent les positions favo- rables par lesquelles il fallait nécessairement que les compa- gnons d*Ânnibal fissent leur entrée. S'ils avaient caché leurs intentions, ils auraient anéanti Tarmée carthaginoise, etc. TiTE-LiVE. Comme la colonne gravissait les premières pentes, apparu- rent des montagnards établis, sur les hauteurs dominantes. S'ils s'étaient postés dans des vallées plus cachées pour se ruer au combat à l'improviste, ils auraient produit une grande panique et fait un carnage complet. A partir de là, jusqu^à la fin du récit, l'analogie persiste, plus ou moins complète, et le parallélisme se soutient. Qu'y a-t-il entre les deux passages que nous venons de citer? Du côté de Polybe, l'indication de l'escorte qui accompagne Annibal depuis l'Ile jusqu'à l'entrée des montagnes. Ce parcours est de 800 stades, le long du fleuve, et il est fait en dix jours. Voilà tout. Du côté de Tite-Live, il y a bien autre chose : « Le différend des Allobroges étant réglé, Annibal reprit son chemin vers les Alpes. Il ne prit pas par le plus court, mais tourna à gauche chez les Tricastins ; de là, il se dirigea vers les Tricoriens en passant le long de l'extrême frontière des Voconces, et il ne ren- contra aucun obstacle avant d'arriver à la rivière Druentia. » Ce passage, nous le reconnaissons : c'est à peu près 232 CHAPITRE II. textuellement celui qu^Ammien a copié dans Tima- gène, et que nous avons reproduit plus haut, mais Tile-Live en a tout à fait changé le caractère. Dans Timagcnc, c*était un résumé en quatre lignes de tout le parcours d'Annibal entre le Rhône et l'Italie pénin- sulaire ; aucun combat n'y était mentionné. Le géographe grec montrait Tarmée carthaginoise franchissant le Rhône, puis les pays des Tricastins, des Voconces, des Tricoriens, passant les Alpes, et arri- vant enfin sur cette Druentia dont parle Strabon, laquelle croise la route de Turin à Plaisance et doit être le Tanaro. Comment Tite-Live a-t-il été amené à insérer ici ce passage de Timagène? Pour bien le comprendre, il faut se rappeler où en était la question à l'époque où il écrivait. Comme il le dit lui-même, et comme Sénèque le répétera quelques années plus tard, la discussion est ouverte : les historiens originaux, Silenos et autres, n'ont pas défini par des noms propres les localités traversées par Annibal. Seul, Ci3Dlius a soutenu que le col franchi par les Cartha- ginois était le Petit Saint-Bernard, et il est aisé de réfuter cette opinion puisqu'il est avéré qu'Annibal est entré en Italie par le pays des Taurins. Voici donc Tite-Live fort empêché de donner quelque renseigne- ment positif; il a dû se borner, comme les autres, à un récit très vague, où il est question d'une île mysté- rieuse el d'un col anonyme. Tout d'un coup, il trouve dans Timagùne (ou dans l'auteur qui a servi de modèle à ceiul-ci) un fragment où les noms abondent : Tricas- tinij Vocontii,Tricorii, Druentia! Il s'en saisit aussitôt; LES TEXTES. 233 mais où le placer? Les Romains du siècle d'Au^ste connaissent à peu près remplacement de^ divers peuples gaulois; ils savent que les Tricastini sont voi- sins des Allobroges, et ont les Voconces au-dessus d'eux en s'éloîgnant du Rhône. Il faut donc faire pas- ser Annibal chez les Tricastins avant qu'il entre dans les montagnes, c'est-à-dire dès la sortie de lile. Et voilà le fragment placé ! Mais Tite-Live ne tarde pas à supposer que son nouvel auteur a dû se tromper : n'a-t-il pas mis en Italie la Druentia, que chacun sait bien être en Gaule^ et près des Tricorii? Tite-Live va donc intervertir le passage de la Druentia et celui des Alpes. Tite-Live a modifié le texte de Timagène pour l'intercaler dans son récit : il supprime la traversée des Alpes entre les Tricorii et la iJnienîia^ car il ne connaîtrsans doute le Drouentias de Timagène et de Strabon que sous le nom de Tanarus; pour lui, il y a une ou deux Druentia en Gaule. Il a, du resle, de faibles notions de géographie snr la région alpine : la Durance, l'Isère, le Drac, les Tricoriens, les Voconces, les Allobroges, les Tricastins, sont dans un pêle-mêle inextricable. Un jour, on lui dil que la Dntenda passe près d'Avignon; une autre fois, on lui apprend qu'il y a une Druentia chez les Tricorii ; peut-être même lui dit -on que la même Druentia qui passera près d'Avignon a coulé d'abord près des Tricorii. En possession de ces importants renseignements, il renlifie Timagène : cette Druentia dont parle le géographe grec, ce ne peut être que celle qui coule près des Tricoriens. Elle n'est pas dans )a Cisalpine. Et 'I 834 CHAPITRE II. d'ailleurs, Tite-Live en a une description en porte- feuille, qu'il s'empresse de placer. Ce qu'il nous peint, c'est la Durance de Cavaillon ou d'Orgon. Aucun géographe moderne ne s'y est trompé, tous ont cité la description de Tite-Live pour la basse Durance. Les historiens n'ont pas pu admettre un instant que Tite-Live fit passer la basse Durance à Annibal après l'avoir promené chez les Tricorii, et ils ont eu raison de leur côté; pour eux, la Druentia esU ou bien la [mute Durance, ou bien le Drac. A vrai dire, nul ne sait ce qu'elle a été dans l'esprit de Tite-Live : il ne devait en avoir qu'une idée très vague, car il possé- dait bien mal la carte du pays alpin. Si l'on a deux opinions différentes sur cette Druentia, suivant que l'on est géographe ou historien, c'est une troisième opinion que fait naître la critique du texte : la Druentia mentionnée dans le passage que Tite-Live a reproduit n'était ni la Durance, ni le Drac, mais bien le Tanaro, et il importe peu de savoir sur quel objet l'historien latin a voulu mettre cette éti- quette. Il n'y a rien là qui nous doive surprendre, après l'analyse faite par Nissen des 4* et 5* décades. Deux relations différentes d'un même événement, qui se suivent et se contredisent, c'est ce que nous avons trouvé souvent dans la i* décade, pour des faits bien connus, qui se déroulaient dans une région familière à tous. Des erreurs géographiques, il y en a sur la Grèce, et l'on voudrait qu'il n'y en eût pas sur les Alpes, dont la description reste si vague et si embrouillée dans Strabon ? Tite-Live se trompe donc sur la Druentia comme sur les Thermopyles. LES TEXTES. 235 Après le malencontreux fragment de Timagène (ou d'un auteur copié par Timagène), Tite-Uve reprend le récit tel que le lui donnait son auteur principal. Il ne souffle pas mot des 800 stades (142 kilomètres ou 96 milles) que Polybe fait parcourir à Annibal le long du fleuve entre l'île et l'entrée dans les mon- tagnes, mais il déclare que l'armée carthaginoise marcha presque toujours en plaine, et il écrit (ceci de lui-même, à coup sûr, et sans copier qui que ce soit) un morceau descriptif, de pure invention, sur les montagnes et l'impression produite par ce spectacle nouveau sur les troupes d'Annibal. A partir de là, comme nous l'avons dit, Tite-Live suit à peu prés exactement Polybe, ou l'auteur origi- nal reproduit par ce dernier. H n'en est que plus inté- ressant de noter les différences légères que présentent les deux textes. Dans le récit du combat contre les Allobroges, que Polybe a soin de désigner par leur nom (III, 50 et 51), Tite-Live appelle les adversaires d'Annibal : les mon- tagnards. Il décrit le sentier suivi par l'armée comme étant escarpé et à pic de chaque côté ; s'il entend par là que c'est un chemin de crête entre deux précipices, il n'en existe pas de semblable dans la réalité ; de plus, cette description serait difBcile à concilier avec le reste du récit, où l'on parle des positions dominantes occupées par Annibal, et d'où il dévale sur le chemin. Ou bien Tite-Live s'est trompé, ou bien le double escarpement dont il parle doit être, d'un côté en des- cendant du chemin, de l'autre en remontant; en d'autres termes, le chemin est en corniche. â36 CHAPITRE II. Tite-Livc n'est pas absolument d'accord avec Polybe sur les mouvemenls des montagnards. D'après l'histo- rien grec, les Allohroges rentraient le soir dans une ville voisine; d'après Tite-Live, ils retournaient dans des villages fortifiés {cas tel la) , et la ville que prit Annibal après le combat est la capitale de la région. Après le séjour dans cette ville, Annibal marche, dit Polvbe, « jusqu'à un certain point » ; Tite-Live, plus affirmaiif, déclare que, pendant ces trois jours, Annibal fît beaucoup de chemin. Le récit du second combat contre les montagnards (UI, 53 et XX f, 3i) est exactement le même dans Polybe et dans Tite-Live. Le premier déclare pourtant qu'Annibal avait prévu la forme de l'attaque qui allait se produire et avait placé en conséquence son infan- terie à la queue de la colonne. Tite-Live ne voit là qu'une heureuse coïncidence. A dire vrai, on ne saisit pas trop sur quels indices Annibal pouvait juger qu'on rullaquerait plulûL en queue. Les indications de Polybe sont des plus sommaires pour la marche depuis le second combat jusqu'au col. Il a évidemment laissé de côté quelques indications que Tite-Live a reproduites plus soigneusement. Son i^ per invia pleraque et errores » est intéressant, et la phrase où il se trouve n'a pas pu être inventée par l'hislopieii latin. Arrivé au col, Annibal y séjourne (III, 54, et XXI, 35)- C'est pendant ce séjour que Polybe lui fait mon- trer la plaine du Pô à ses soldats. D'après Tite-Live, au contraire, c'est seulement au départ de la colonne, au commencement de la descente. LES TEXTES. 237 Un peu plus loin, on arrive à un endroit où le che- min, en corniche, a été enlevé par un éboulement. D'après Polybe, le chemin est écorné sur une longue lip (le 3 demi-stades ; d'après Tite-Live, ce chiffre exprime la hauteur de Tescarpement. Le travail accompli en cet endroit n'est pas le même suivant que l'on se Be à l'un ou à l'autre historien. D'après Tite-Live, on le sait, Annibal a employé, pour entamer la roche, le procédé, assez commun dans l'antiquité, de chauffer fortement la partie que Von voulait détacher, et d'y verser ensuite de l'eau froide et acidulée pour la faire éclater, Polybe, au contraire, fait rétablir le chemin par un travail de remblai. Les deux procédés ont pu être employés en même temps pour aller plus vite. D'après le texte latin, ce travail aurait duré quatre jours et les chevaux n'auraient passé qu'à la fin» D'après Polybe, il a fallu un jour pour rendre le sen- tier praticable aux chevaux et trois jours pour donner passage aux éléphants. Le passage des Alpes une fois achevé, Polybe donne, d'après l'inscription du cap Lacinien, le nombre des soldats parvenus avec Annibal jusqu'en Italie, L'origine de ce renseignement ne permet pas d'élever le moindre doute sur son exactitude. Tite-Live, ati contraire, a compulsé divers auteurs, et cite plusieurs chiffres, parmi lesquels il ne se décide pas à faire un choix. C'est là, nous semble-t-il, la preuve la plus décisive que Tite-Live n'a ni copié, ni même lu Polybe dans cette partie. 338 CHAPITRE n. Essayons de conclure. Laissons de côté, pour commencer, les passages particuliers à chacun des deux auteurs, comme le III, 39, où Polybe donne les distances parcourues par Annîbal, et le XXI, 31, où Tite-Live résume, après Timagène, Titinéraire des Carthaginois depuis le Rhône jusqu'aux Alpes. Ne nous occupons que des parties communes aux deux auteurs, de celles où ils présentent une ressemblance indéniable. 11 s'y trouve, nous l'avons remarqué, des différences tantôt in^gnifiantes, tantôt assez sérieuses entre les deux relations. Chacune d'elles contient des particula- rilés qui ne se rencontrent pas dans l'autre. Si Polybe nous donnait plus de détails que Tite-Live, ei surtout s*il n y avait dans ce dernier qu'un très petit nombre de faits étrangers au texte grec, nous admettrions volontiers que Tite-Live a copié Polybe ; mais c'est le contraire qui a lieu. Qu'il s'agisse des opérations en Espagne, dans la Narbonnaise, sur le Rhône, dans les Alpes, c'est toujours la relation de Tite-Live qui est la plus longue, la plus circonstanciée ; de plus, les détails qu'elle contient en plus de ceux que nous donne Polybe font bien corps avec le récit, et il y en a sans cesse. Ils ne se présentent pas isolément, mais pour ainsi dire à chaque phrase. Il faudrait donc supposer, si Thistorien latin a traduit Polybe, qu'il a incorporé constamment dans son original, tout en traduisant, des circonstances empruntées à un autre auteur. Or, c'est là un travail absolument étranger aux habitudes des écrivains anciens, et surtout à celles de Tite-Live. Nissen, qui l'a vu à l'œuvre lorsqu'il traduit Polybe, LES TEXTES. n'a pas là-dessus un instant de doute, et ses conclu- sions s'imposent : Tite-Live n'a pas traduit Polybe, mais il a suivi les même originaux que lui, Polybe n'a conservé que les faits intéressants à son point de vue ^< pragmatique » ; Tite-Live n'en a éliminé qu'un petit nombre, et cela, nous dit Nissen, par négligence plutôt que de parti pris. Les effectifs et les distances donnés par Polybe et qui manquent dans Tite-Live nous prouvent que celui- ci, non seulement n'a pas pris Polybe pour auteur principal, mais même ne Ta pas lu. Y a-t-il un ou plusieurs auteurs principaux, com- muns à nos deux historiens ? Il ne paraît pas douteux qu'il n'y en ait deux, un Romain et un Carthaginois. L'histoire de la campagne en Cisalpine est empruntée^ nous le savojfis, à Fabius. Celle des mouvements de P. Cornélius Scipion, des levées faites par lui, de m. navigation et de son débarquement, semble bien pro- venir de la même source, car elle est liée intimement à l'autre ; Timagène nous donne le tout en un récit unique, bien homogène, que Polybe et Tite-Live repro- duisent par parties, en le coupant de manières diffé- rentes. Pour ce qui concerne spéciadement Annibal et Tar* mée carthaginoise, il est impossible d'admettre que l'auteur original soit un Romain. Le récit de Polybe (et celui-ci de Tite-Live), selon l'observation de Bôtt- cher, est non seulement d'un témoin oculaire, mais d'un témoin particulièrement bien placé, admis dans l'intimité d' Annibal. Ce peut être Silenoa ou Sosilos, mais nous sommes portés comme Nissen et Btitlcber, 240 CHAPITRE II. à admettre que c'est Silenos, dont Toeuvre était la plas complète et la plus vaste, et à qui Tite-Live a fait de nombreux emprunts. La relation de Silenos, sembJe-t-il, était presque un journal de marche ; Polybe a su lui conserver ce caractère, qu'elle pré- sente moins nettement dans la version de Tite-Live. Celui-ci ne paraît pas, comme nous l'avons dit plus haut et comme le montre surtout le travail de Posner, avoir suivi directement Silenos ; c'est par Cœlius qu'il Ta connu. Nous avons vu comment on pouvait attri- buer à Cselius une opinion fausse sur le point de pas- sage des Alpes, et le déplacement du nom des Allo- broges dans le récit original. Nous admettons donc, avec une assez grande proba- bilité, que le fond des deux relations provient de Silenos et de Fabius. Si Ton y ajoute les deux frag- ments importants interpolés, l'un par Polybe (énumé- ralion des distances, III, 39), d'après un bématiste carthaginois ou romain, et l'autre par Tite-Live d'après Timagène ou Fabius (?), on connaît à peu près la composition des deux ouvrages dans la partie qui nous intéresse. Cela dit, quelles conclusions en tirerons-nous pour Tusage à faire des deux relations ? La première, c'est que Polybe doit être employé avec la plus grande confiance. En comparant son récit à celui de Tite-Live, nous avons constaté qu'il avait un peu réduit le texte original, mais sans presque rien y ajouter. Nous n'y trouverons rien d'important qui ne Eoit dans Silenos, témoin oculaire des événements. LES TEXTES. 241 Soldat de profession, il a compris à demi-mot et bien exposé toutes les opérations. Surtout, il a refait le chemin d'Annibal dans un temps où le souvenir de celui-ci était encore présent à loits les esprits, puisqu'il restait quelques survivants de la génération d'Ânnibal. Il a donc vu par lui-môme les localités et les peuples mentionnés par Silenos ; il a vu le point de passage du Rhône, l'Ile, les AUobroges, les deux Refilés où avaient eu lieu les combats, le col et la descente verti- gineuse en Italie. Il a vérifié l'exactitude des descrip- tions, les a corrigées au besoin en changeant ou ajou- tant un mot. Comme il est plus intelligent que Silenos, sa relation a plus de valeur peut-être que l'original perdu pour nous. Quant aux distances données par* lui pour le trajet depuis les Colonnes jusqu'à la sortie des Alpes, nous avons déjà dit que nous en ignorions la provenance. En tout cas, ces mesures, qu'elles proviennent d'un bématiste carthaginois ou d'un Romain ayant accom- pagné Scipion, ne devaient pas se trouver dans l'au- teur principal, Silenos ou un autre, que Polybe et Tite- Live ont suivi. Polybe les présente à part, groupées, sans trouver moyen de les fondre dans le récit des évé- nements. Tite-Live les ignore. Il ne faut donc pas s'at- tacher, croyons-nous, à retrouver dans le texte des indications faites pour concorder strictement avec celles de cette énumération. Il semble que Polybe, par exemple, a pris dans le travail du bématiste Tindica- tion ôvaSoXî) twv "AX^ewv qui signifie l'entrée des Alpes, et dans le texte de Silenos celle d'dr/aôcXYj Trpcç vx^ "AXîtetç, montée vers les Alpes, sans que ces deux i6 %ii CHAPITRE II. expressions, assez peu différentes, se rapportent rigou- reusement à un même point. Il est très vraisemblable que, dans son récit, le chroniqueur a fait commencer la « montée vers les Alpes » au point où Ton quittait le Rhône pour gagner les montagnes; le bématiste, au contraire, a pris pour limite de deux sections du par- cours « l'entrée des Alpes », qui est toute autre chose. Il ne faut pas que l'emploi du mot ôvaScX-Jj dans les deux expressions fasse croire à une concordance dont Polybe se souciait peu. Il est assez difficile, également, de faire tenir dans une durée de quinze jours la traversée des Alpes, en plaçant le neuvième jour au col, si Ton veut que cette traversée conduise jusqu'à la plaine. Le bématiste a mesuré la distance depuis l'entrée jusqu'à la sortie des montagnes; mais il semble que le chroniqueur n'a compté les jours que jusqu'au bas de la descente da col, où l'intérêt cesse avec les fatigues. Quelque confiance que mérite Polybe, il ne faut pas considérer et traiter sa relation comme une œuvre personnelle, composée et rédigée. Si les sutures sont mieux dissimulées que dans Tite-Live, elles existent néanmoins, et les divers fragments doivent être étu- diés à part. Tite-Live, ayant suivi les mêmes originaux que Polybe, avec moins d'intelligence et d'exactitude, semblerait d'abord inutile. Mais il faut songer à cette foule de détails que Polybe a supprimés dans son récit, et que Tite-Live a conservés soigneusement. Certes, il faut les examiner un à un, en discuter la valeur avant de les employer; mais c'est là l'œuvre f-lV^'Vl'r*^'^'^" LES TBXTES. 243 propre de l'historien ; et l'on sait qu'une erreur, dans ce cas particulier, aurait peu de conséquences, puisque les grandes lignes de la question seraient déjà établies d'après Polybe. Peut-on douter, d'ailleurs, de l'exac- titude de certains faits comme la rencontre d'Annibal avec les habitants du Roussillon, le passage des sol- dats espagnols sur des outres et des boucliers, etc. ? Nous dirons même que, pour quelques détails où Polybe et Tite-Live ne sont pas absolument d'accord, il peut arriver que le dernier reste plus près de la vérité ! 11 y a, dans le texte deTite-Live, deux taches, deux taches énormes qui gâtent tout le tableau : la première, c'est l'introduction des AUobroges dans l'Ile on près de rile, et leur suppression dans la région où se livre le premier combat. Ici le doute n'est pas permis : Polybe, nous l'avons répété et nous le répétons encore, est venu dans le pays, a vu l'Ile et les AUo- broges, visité le lieu du combat et la ville pillée par Annibal. Aucune erreur ne serait admissible de sa part sur ce p(HDt. Tite-Live, qui est resté à Rome, et qui, serait-il allé dans les Alpes, n'aurait plus retrouvé de tradition exacte sur Annibal, n'a aucune autorité en pareQIe matière. L*îgnorance de son siècle sur cette partie de This- toire et sur la géographie de la région alpine loi a fait commettre sa seconde erreur, l'interpolation du frag- ment déjà reproduit par Timagène. Les historiens ont toujours traité le récit de Tite-Live comme s'il formait un tout homogène, et ils se sont évertués à placer les Tricastins, les Voconces, les Tricoriens, entre les 244 CHAPITRE II. Allobroges et la Druentia; iriais la présence d'uo passage identique dans Timagène ne laisse pas de doute sur Tinterpolation opérée par Tite-Live. Il y a donc lieu d'étudier ce fragment à part. Il est d'origine douteuse, d'allure peu rassurante, soit dans la forme où nous le présente Timagène, soit dans celle que Tite-Live lui a donnée. S'il confirme les conclusions générales tirées du récit de Polybe, nous Tad mettrons (séparément) ; s'il les contredit, nous le rejetterons, car en présence du récit de Silenos, il n'a aucune valeur historique. Ainsi nous étudierons le parcours d'Annibal d'après Polybe et d'après Tite-Live, après avoir rayé dans ce dernier le nom des Allobroges, et supprimé le frag- ment dont nous venons de parler. Nos deux textes se réduisent alors à deux versions presque identiques d'un même récit, et il est aisé de les accorder pour en tirer un travail plus complet. IX, — Les connaissances géographiques des anciens. Polybe, comme historien, mérite une confiance absolue ; mais ses notions sur la géographie sont celles de son temps, peu étendues et très erronées, et chaque fois qu'il les fait intervenir, elles jettent une lumière fausse sur le récit. Quand, par exemple, M. Montanari Ut qu'Annibal a remonté le Rhône vers l'Orient, cette contradiction le frappe ; il aime mieux croire à une erreur sur l'identité du fleuve que sur sa direction, et LES TEXTES. 248 il conclut qu'il s'agit de la Durance. Or, il n'y a aucune confusion dans l'esprit de Polybe ; seulement, sur sa mappemonde, le Rhône est orienté comme la Durance sur la nôtre. Nous pourrions citer d'autres erreurs de natures diverses, capables d'influer plus ou moins sur la solution de notre problème, et qu'un aperçu rapide de la science géographique au temps de Polybe permettra d'écarter. Au point de vue de l'étendue, c'était peu de chose que le monde connu des anciens. A l'époque où Polybe écrit son histoire, les Grecs ont parcouru quelques rares chemins à travers la Gaule ; on a franchi les Alpes une fois ou deux ; mais de véritables reconnais- sances, de descriptions même sommaires, il n'y en a pas. Le peu qu'on sait sur la Gaule, les Alpes, la Ger- manie, la Scythie, est extrêmement confus. On croit que le Danube relie la mer Adriatique à la mer Noire ; que le Rhône prend ses sources tout près de là, etc. Pylhéas a poussé une pointe jusqu'à l'extrémité de la Bretagne, mais très vite, et il n'a rapporté que des renseignements'généraux, intéressant plutôt la météo- rologie que la géographie. Polybe essaiera de suivre ses traces, mais n'ira même pas aussi loin. D'ailleurs, ces voyages isolés, rapides, ne sufBsaient pas à faire connaître le pays. Ce qu'on connaissait, on le connaissait mal. L'usage des cartes est tellement entré dans nos mœurs ; l'homme moderne, qu'il soit militaire, ingé- nieur, marin, savant, commerçant, et lors même que ses fonctions ne l'obligent pas à manier journellement des cartes géographiques, y est si bien accoutumé ^46 CHAPITRE U. depuis Teiifance, qu'il ne conçoit plus la possibilité de se tromper sur la grandeur, la forme, Torientatioa des lignes du terrain ou des régions. Il nous est presque impossible, sans un violent effort, de nous placer dans l'élat d'esprit d'un ancien, tenu sous l'empire de nom- breuses erreurs fondamentales, avec lesquelles il ac- corde toutes les observations qu'il fait sur les pays qu'il visite. Les anciens savaient, depuis longtemps, que la terre est ronde, et ils en avaient mesuré la circonférence avec assez de précision. Partant de là, ils avaient inventé les coordonnées géographiques, longitude et latitude, et en avaient fixé la relation avec les lon- gueurs mesurées sur la sphère. Le principe était posé, mais l'application laissait à désirer. On obtenait les latitudes avec une précision suffisante pour dresser le canevas d'une carte géné- rale, mais il n'en était pas de même dés longitudes. Au III^ siècle avant J.-C, Eralosthène détermine les latitudes de Syène et d'Alexandrie en mesurant la longueur de l'ombre portée par un gnomon, et il ne commet qu'une erreur de quelques minutes (24* au lieu de 24« 5' 23" à Syène, et 31* 8' 34" au lieu de 31^ 12' 53" à Alexandrie). Hipparque, à peu près con- temporain de Polybe, avait étudié les phénomènes célestes et indiqué tous ceux qu'on pouvait utiliser pour la détermination des latitudes. Il avait dressé des tableaux indiquant les apparences célestes pour tous les parallèles sur le méridien de Rhodes. Il indi- quait sans doute pour chacun la longueur du gnomon, la hauteur maximum du soleil au-dessus de l'horizon, LES TEXTES. 247 la longueur du jour solstitial, etc. C'est du moins ce qui semble, résulter du passage assez obscur que Strabon consacre à ce travail *. Mais il paraît que ces divers renseignements furent rarement utilisés. Peut^ être faut-il Tattribuer à Tim possibilité de faire le point complètement, car on n'avait pas la moindre précision dans la détermination des longitudes. Celles-ci devaient être obtenues en enregistrant les heures auxquelles se produisait un même phénomène céleste dans différentes localités. L'observation d'une éclipse ou dVne occultation était aisée à faire, mais on n'appréciait l'heure que très grossièrement. « Ptolémée dit qu'une éclipse de lune qui avait commencé à Arbelles à 5 heures, avait commencé à 2 heures à Carthage. On en concluait donc trois heures d'intervalle ou 45 degrés de longitude entre ces deux villes. Des connaissances plus exactes ont fait voir depuis qu'elles n'étaient pas éloignées Tune de l'autre de plus de 33® 45' ; d'où il résulte qu'on s'était trompé, soit à Carthage, soit à Arbelles, de 45 minutes de temps sur le commencement de cette éclipse ' ». On se contente par conséquent d'estimer la position des localités d'après les mesures itinéraires. En procédant ainsi, Hipparque commet de très fortes erreurs. Il augmente de 6 degrés la longitude du Cap Sacré d'Ibérie (cap de Saint-Vincent) et de 3** 45' celle de Gibraltar, d'où une erreur de 2° 15' sur un intervalle qui né dépasse pas 3^ 10', etc. Polybe, ' II, p. 131-135. * GOSSBLIN, I, p. 5. 248 CHAPITRE II. moins savant encore en astronomie et en géographie malhématique, déformera bien davantage le contour des continents. Les anciens connaissaient à coup sûr les procédés élémentaires de Tarpentage, qui permettent de lever la carte d'un pays par petites parcelles, en évitant toute mesure d'angle, et en chaînant des lignes droites. Ces procédés avaient pu être étendus à des régions considérables, comme la vallée du Nil, car Eratosthène paraît avoir évalué la distance de Syène à Alexandrie au moyen du cadastre égyptien. Si grandes que fussent les erreurs totales que pouvait entraîner la généralisation de l'arpentage, on aurait eu ainsi des cartes moins inexactes qu'en se privant de tout lever régulier. Mais de toute façon, il ne fallait pas songer à faire la carte de pays vastes, accidentés, médiocrement peuplés et quelquefois encore barbares, comme la Mauritanie, l'Espagne, la Gaule, l'Italie, et encore moins les relier entre elles sans une triangula- tion préalable. Ce qui a manqué à la topographie et a la géographie anciennes, ce dont on ne trouve pas de traces, c'est la mesure des angles. On se borne à mesurer des longueurs, et non pas en ligne droite, mais suivant les chemins ^ Ces mesures d'itinéraires, multipliées, réitérées, re- ' V Chez les anciens comme chez les modernes, dit Walcke- naer, ce if est point par les observations astronomiques que Ton est parvenu à déterminer, assez approximativement, la longitude et la latitude d'un nombre de lieux sutTisant pour asseoir les bases d un système géographique, mais par les itinéraires. » (111, LB8 TEXTES. 249 coupées durant des siècles, avaient Fini par donner une connaissance à peu près sufRsante du bassin oriental de la Méditerranée. On y obtenait, du reste, une exacti- tude remarquable. Les bématistes attachés à toutes les armées avaient une grande habitude des mesures au pas, et Ton est surpris de la précision des chiffres fournis par ceux d'Alexandre, chargés de reconnaître les routes d'Asie pendant la conquête. De plus, il existait des odomètres. Vitruve * en décrit deux : l'un destiné à compter les tours de roue d'une voiture, se c(ynpose d'un tenon fixé sur l'essieu et engrenant à chaque tour avec une roue dentée, sur Taxe de laquelle un autre tenon agit de même vis-à-vis d'une autre roue, etc. Un autre appareil est destiné à mesurer le parcours des bateaux ; il est à peu près semblable au premier, la roue de la voiture étant remplacée par une roue à palettes qui plonge dans l'eau, à sa partie infé- rieure, d'une quantité constante. L'emploi de ce der- nier appareil n'était possible, comme on le voit, que dans la Méditerranée, et il exigeait un temps absolu- ment calme. Aussi les mesures d'itinéraires maritimes sont-elles moins précises que celles des itinéraires par voie de terre. Les renseignements fournis sur ces derniers sont toujours très exacts. Si l'on tient compte, en outre, du soin avec lequel Polybe choisissait ses auteurs, on doit accepter en toute confiance les longueurs qu'il donne. L'exemple le plus intéressant pour nous, à cet égard, * Livre X, chap. IX (ancien XIV) : Qaa raiione rheda vel navi vecti pti'octum iter dimetiantur. 250 CHAPITRE n. sera celui que nous offre le paragraphe III, 39, où soot énumérées les distances de Gibraltar à Carthagène, de Carthagène à TÈbre, de TÈbre à Ampurias, etc. Des Colonnes d'Hercule à Carthagène, il y a, selon Polybe, 3,000 stades, soit 532 kilomètres. Le livret d'étapes de Tétat-major espagnol nous donne, d'Algé- siras à Carthagène, 521 kilomètres, en passant par Malaga, Almeria et Aguilas, c'est-à-dire en suivant presque toujours le rivage. Or, le chiffre de Polybe est arrondi ; 2,900 stades donneraient seulement 515 kiioraètres, et enfin les deux chemins peuvent difféçer en quelques points de leur tracé ; la concordance est donc aussi parfaite que possible. L'écart, en tout cas, est seulement de 1/50 de la longueur mesurée. De Carthagène au passage de l'Èbre, Polybe donne 2^600 stades, soit 461 kilomètres. Le livret d'étapes en donne 459 de Carthagène à Amposta par Valence. De rÈbre à Emporion, Polybe donne 1600 stades, c*esl-à-dire 284 kilomètres. Le livret d'étapes espa- gnol indique 274 kilomètres pour le trajet d' Amposta à Girone, et il y en a 30 de Girone à Ampurias. Total : 304*. Les itinéraires romains portent 184 railles, soit 272 kilomètres, de Tortose à Girone*, ce ^ Rn suivant cet itinéraire sur la carte des étapes au ïôîtït;» on cunstate que les distances sont augmentées à deux ou trois reprises par un trajet de 1, 2 ou 3 kilomètres à faire en dehors de la route pour gagner le gîte d'étapes. En se bornant à suivre la route, on ne trouve que ^3 kilomètres d*Âmposta à Ampurias. - Derlosa » milles. Siib Sallu 37 — Tarracone îi — ['alfuriana 17 — LES TEXTB8. 251 qui ferait 302 de Tortose à Ampurias, et 295 seule- ment d'Amposta a Ampurias. En résumé, les chiffres donnés par Polybe pour les trajets de Gibraltar à Carthagène, de Carthagène à Amposta, et d'Amposta à Ampurias, diffèrent de 2 à il kilomètres des chiffres donnés par d'autres itiné- raires*. Il semble donc qu'oYi se tienne dans une limite très raisonnable en admettant un écart maximum de 15 à 20 kilomètres, toutes les fois que l'obligation de suivre une vallée, ou le rivage de la mer, ou de passer par certaines localités déterminées, assure une iden- tité presque parfaite entre les chemins visés par les uns et les autres. Dans sa thèse sur la géographie de Polybe, M. Schmidt a rassemblé toutes les mesures données par ce dernier ou citées d'après lui par Pline et Strabon. Elles .sont ordinairement d'une très grande exactitude, et la vérification pèche surtout par l'insuf- fisance de nos moyens. Pour l'Afrique et l'Asie, nous ne disposons que de cartes à trop petite échelle pour atieindre à la précision voulue. - Anlistiana 13 milles. Ad fines il — Barcinonesive Arragone 20 — Praetorio 17 — Sselertas 15 — Aquis Voconii 15 — Gerunda 12 — Tiï — * Le total des trois chiffres est d'ailleurs rigoureusement iden- tique à celui quç nous donne la mesure sur la carte. 11 semble que Polybe ait pris une liste où les dislances étaient comptées unifor- mément depuis Torigine. 232 CHAPITRE II. D'une manière générale, les géographes postérieurs à Polybe le tiennent dans une très grande estime, et quand ils rencontrent plusieurs chiffres différents pour une même distance, c'est toujours à celui de Polybe qu'ils donnent la préférence. Polybe, de son côté, paraît avoir emprunté ses chiffres à de très bons auteurs, et surtout à Eratosthène. Slrabon, qui est grec et postérieur de deux siècles seulement à Polybe, convertit ses stades en milles à raison de 8 stades 1/3 par mille, Pline à raison de 8 stades par mille ; car, depuis Artémidore, le stade a été modifié pour faciliter la réduction en milles. C'est une erreur dont il faut tenir compte dans l'évaluation des longueurs indiquées par Pline d'après Polybe. Nous avons pu vérifier une trentaine de mesures fournies par Polybe, et nous les avons trouvées géné- ralement exactes. Il va de soi que les distances don- nées pour les parcours maritimes ne sont pas suscep- tibîes d'une vérification très précise, mais la différence entre le chiffre de Polybe et celui que nous lisons sur nos cartes ne dépasse jamais 1/2S de la distance. 11 faut faire exception, cependant, pour certaines régions reculées sur lesquelles les renseignements des navigateurs paraissent inexacts. Polybe a dû se trouver victime, comme la plupart de ses contemporains, d'une confusion d'unités. Il a bien vu le danger, et s'est efforcé quelquefois de l'éviter, en réduisant les chiffres d' Eratosthène, mais il Ta fait d'une manière insuffisante. Les Grecs donnaient le nom de stades à toutes leurs mesures itinéraires. Les marches d'Alexandre et le périple de Néarque sont évalués avec un stade égal à LES TEXTES. 253 notre hectomètre (Hll + ^ au degré, ou 700TÔ00 ^^^ méridien). « Dans une course de 433 lieues marines, dit à ce sujet Gosselin *, la précision la plus scrupu- leuse trouverait à peine 6 à 7 lieues de différence, » Le stade d'Ëratosthène est de 700 au degré ; celui de Ptolémée sera de 500; celui de Polybe, qui est le stade grec ordinaire, est de 625 au degré, etc. « En remarquant l'inégalité des diverses mesures qui étaient présentées sous la dénomination générale de stades, on concevra, dit Gosselin, que leur emploi a dû produire chez les anciens les mêmes méprises que les expressions de lieues ou de milles ne cessent de produire parmi nous quand on néglige d'énoncer la valeur qu'on y attache. De là sont nées les contra- dictions apparentes entre la plupart des voyageurs anciens, les accusations d'imposture que leur ont pro- diguées les géographes grecs, et que les modernes n'ont cessé de répéter après eux ' « Nous sommes autorisés à conclure que les périples particuliers qui ont servi à dresser la carte du monde connu ont été construits avec des mesures différentes. Nous n'aurions pas besoin de prouver autrement que l'usage de ces mesures a existé chez les anciens, puisque leur existence est démontrée par l'emploi même qui en a été fait sur de longues étendues de côtes, et pour des séries de distances qui se suivent sans interruption, mesurées avec le même modèle *. * Becherches sur la géographie systématique et positive tki> anciens, Paris, 1813, t. IV, p. 304. 5 IV, 313. 3 Wàlckbnàbr, t. III, préf. 2n4 CHAPITRE II. (( Censorinus dit qu'il y a diverses espèces de stades, et il cite Tolympique, l'italique, le pythique, de 600, 625 et 1000 pieds. Hérodote fait mention d'une coudée de Samos égale à la coudée royale ; par conséquent, le stade de Samos devait être différent du stade olym- pique. Héron d'Alexandrie fait mention d'un pied et d'un stade philistérien ou royal, différents du pied et dustade italique. Enfin, Aulu-Gelle dit qu'indépendam- ment du stade olympique, il y a. dans la Grèce même d'autres stades de 600 pieds, mais que ces pieds sont plus courts. InconstarUiam mensurm diversitas aucto- imm faciiy dit Pline à propos de la Perse. » Ce grand nombre d'unités nous explique les erreurs de Polybe sur le périple du Pont-Euxin, par exemple, sur la distance de Rhodes à Chypre, et quelques autres de la môme région ; dans la Méditerranée occi- dentale, où les mesures sont faites uniquement en stades usuels, on -ne trouve pas de semblables erreurs. Mais, si les distances itinéraires données par Polybe sont exactes, les formes qu'il en déduit pour les conti- nents sont des plus fausses. L'absence de toute mesure angulaire désoriente complètement les grandes lignes du terrain. De plus, il est un fait qui paraîtra surpre- nant, de la part d'un homme aussi soucieux de vérité que Polybe ; c'est qu'il n'a jamais cherché à dresser une carte générale au moyen des différentes distances qu'il connaissait. L'espèce de triangulation ainsi exé- cutée lui aurait peut-être fait apercevoir et redresser quelques-unes de ses erreurs. (( Il n'est pas douteux, dit M. Schmidt (p. 18), qu'il a commis de nombreuses erreurs, parce qu'il ne s'est ■^WHPWIP^!!^^- LES TEXTES. 2SS Jamais avisé de se placer sous les yeux le tableau de toutes ses distances. Il a décrit de nombreux terri- toires, recueilli une quantité de mesures, mais ne les a jamais rassemblés pour tracer une carte {'xiiXM YswYpaçixcv); et il n'a jamais dessiné une image d'en- semble de la terre. C'est ainsi qu'il rejette avec tant de passion le chiffre donné par un autre géographe, sans s'apercevoir que lui-même soutient ici un nombre tout différent de celui qu'il a donné ailleurs. » Polybe écrit en effet, dans un passage cité par Strabon, que la distance des Colonnes d'Hercule est d'environ 8,000 stades, et celle de Narbonne au détroit de Messine de 11,200 stades, chiffres exacts si on mesure les distances par les routes. Le triangle Gibral- tar-Narbonne-Messine est, d'après lui, très aplati : la distance d'Ostie à Carthage étant de 3,000 stades (chiffre exact), celle de Narbonne à la côte d'Afrique ne lui semble pas devoir être beaucoup plus grande ; les deux tiers seulement de cette distance, soit 2,000 stades, donnent approximativement la hauteur du triangle considéré, de isorte que la base Gibraltar- Messine aura environ 18,800 stades (on peut la cal- culer comme |/8,UU0* — 2,000* + j/li,2u0' — 2,000»). Or, dans un autre passage, cité par Pline, Polybe donne pour cette même distance Gibraltar-Messine un peu plus de 10,000 stades, ou 1800 kilomètres, chiffre très voisin de la vérité. Il n'a donc pas essayé de faire concorder ses chiffres les uns avec les autres. Il compte, d'autre part, 8,800 stades des Colonnes à 256 CHAPITRE II. Carthage, sans doute en naviguant le long de la côte, et ce chiffre est assez exact (près de 4600 kilomètres). D* Afrique au cap Lilybée, à la pointe de la Sicile, il compte 1000 stades, ce qui n'est pas loin de la vérité (it y a 150 kilomètres du cap Bon au cap Lilybée, et 200 kilomètres de Carthage à Lilybée). II y aurait donc, de Ceuta au cap Lilybée, près de 10,000 stades en passant par Carthage, chiffre également inconci- liable avec les 18,800 stades de Gibraltar à Messine donnés plus haut. On pourrait multiplier ces exemples. Polybe traite donc les données numériques des explorateurs et des bématistes comme les historiens de son temps traitent les chroniques : il les cite isolément et ne parvient pas à les combiner. De plus, il n'ima- gine pas que les distances mesurées suivant les che- mins puissent différer sensiblement des distances à vol d'oiseau. Quiconque a fait tant soit peu de topographie sait à quelles singulières illusions, à quelles désorientations énormes on est exposé si Ton n'enregistre pas sans cesse, et avec le plus grand soin, les angles que font les côtés successifs d'un cheminement. Polybe en vient à défigurer complètement les continents et les terri- toires. Il donne à l'Italie ainsi qu'à la plaine du Pô, une forme triangulaire, et le triangle paraît être une figure de prédilection à laquelle il ramène tous les contours. C'est le résultat du développement rectiligne auquel il soumet les itinéraires. On s'étonnera davan- tage des erreurs qu'il commet sur les dimensions de la plaine du Pô. De Sena (Sinigaglia) au fond de l'Adriatique, il admet plus de 2,500 stades (444 kilo- LES TEXTES. 257 mètres) et pourtant il sait que de Séna jusqu'à la ville d*Aquilée, il n'y a pas 1483 stades (263 kilo- mètres). Il place donc le fond delà mer Adriatique bien au delà d'Aquilée. On s'explique cette erreur en se rappelant qu'il estime, avec raison, la longueur de la côte d'Illyrie à 6,150 stades (1100 kilomètres) entre les monts Acrocérauniens (cap Glossa) et le fond du golfe. Or, la côte illyrienne est une des plus décou- pées qui existent, et quand Polybe en développe la longueur suivant une ligne droite, il creuse le fond du golfe de Trieste de 200 kilomètres au delà de sa véri- table position. Il évalue à 3,600 stades (649 kilomètres) la lon- gueur de la plaine du Pô prise au pied de TApennia, et à 2,200 stades seulement (390 kilomètres) la lon- gueur mesurée le long des Alpes, et selon son usage il les voit en ligne droite. La plaine du Pô se trouve donc former un triangle dont les côtés ont respective- ment 390, 640 et 445 kilomètres. On voit à quelle déformation il en vient. Pour nous, le côté dessiné par le pied des Alpes est beaucoup plus long que Palybe ne l'imagine ; il a au moins 600 kilomètres (au lieu de 390). En revanche, celui qui est formé par l'Apennin n'en a que 500 (au lieu de 640) et la côte n'en a pas 300 (au lieu de 445). De plus, onî ne peut concevoir le moyen d'assimiler cette plaine à un triangle. Revenons à la Gaule transalpine, qui nous intéresse plus directement. Toute la côte, de Gibraltar à Narbonne, est à peu près en ligne droite, selon Polybe ; il en est de même de Narbonne à Messine ; l'angle formé à Narbonne par 17 ïf 258 CHAPITRE II. œs deux lignes est extrêmement obtos, ei la ligoe Gibraltar-Messine va exactement de l'Ouest à l'Est. La côte de la Narbonpaise s'écarte donc peu de la direction Est-Ouest. Les Pyrénées, qui lui sont perpen- diculaires, sont orientées du Sud au Nord, et la côte de l'Atlantique court de l'Ouest à l'Est, jusqu'à l'em- bouchure de l'Elbe. Le Rbène coule le long des Alpes» Or, les Alpes forment le côté Nord-Ouest du triangle cisalpin, dont nous venons de parler; le Rhône coule doue du Nord-Est au Sud-Ouest. Polybe est peu renseigné sur son cours supérieur : il place la source du Rhône immédiatement au nord de la mer Adriatique, chez les Gaulois Ardyes, qui pourraient bien être, dans son esprit, les Ardiens de rillyrie S Les Alpes et l'Apennin se rencontrent à l'extrémité occidentale de la plaine cisalpine, aux sources du Pô, qui sont assez voisines de Marseille. Qu'on ne s'élonne pas de voir ainsi sup- primer tout le territoire compris entre le mont Yiso et Marseille : où il n'y a pas d'itinéraires, Polybe ignore tout, et il a horreur du vide, il le supf^ime. La région confuse, difficile des Basses-Alpes n'a jamais été * OsiANDBR (p. 5) expose ainsi la Géoçraphie de Polybe : u De Narbonne au Tanaîs, lerre inconnue ; AI))es et Apennins se soudant près de Marseille ; Sources da Rhône au-dessus du golfe Adriatique ; Le Rhône coulant au Sud-Ouest ; Le Pô coule Nord-Est puis Ouest-Est ; Triangle de la plaine du Pô ». Forme de Tltalie d*après les données de Ptalémée» III» 1 : il Au Nord» la côte de la Yénélie et delà mer Adriatique jus- qu'au monte Gargano ; A TEst, du monte Gargano k Hydruntum, etc. » LES TEXTES. SS9 explorée avant lui ; il ne la connaît pas et là réduit à néant. Dans les deux siècles qui suivront Polybe, la géo- graphie fera de grands progrès ; on croira cependant toujours que les Pyrénées courent du Sud au Nord * ; mais on rectifiera le cours du Rhône, on reconnaîtra les Alpes Cottiennes. Après les victoires d'Auguste, on établira la liste des peuples alpins. Malgré tout, si nous regardons de près le texte de Strabon, nous voyons que ses notions sur les Alpes sont encore très confuses : le passage qu'il consacre aux Voconces, aux Médulles, aux sources de la Durance, de la Doire et du Pô, est semé de contradic- tions et d'erreurs'. Tite-Live, qui n'est pas géographe de profession comme Strabon, doit confondre tous les peuples et les passages des Alpes Grées et Cottiennes, comme nous confondions il y a trente ans les peuples de l'Afrique centrale. C'est sous l'Empire que, les voies romaines une fois construites et mesurées, les itinéraires reportés sur la grande carte d^Agrippa, l'on commence à voir clair dans la géographie des Gaules. Presque tous les pas- sages de la chaîne des Alpes sont utilisés. La cosmographie d'Honorius*, qui date du V® ou du VI® siècle après J.-C, et paraît suivre les iodica- * César (p. 6], 1,1. L'Aquitaine est au Nord-Ouest de la Gaule. Appim. Âsdnibal va d'Espagne en Gaule en longeant l'océan septentrional. tt Pyrénées, frontière occidentale de la Gaule », d'après les géographes. * Voir plus haut, p* 106. » Citée par Osiander, p. 168. 260 CHAPITRE II. lions d'une carte plus ancienne, distingue cinq cols dans les Alpes Cotliennes : Madrone^ Cottidie, Marciane, luie^ Emingaulo. Nous savons que Madrone, c'est-à-dire Morts Matrona^ est le col du mont Genèvre. Cottidie semble désigner le col où passait une voie romaine, entre la vallée de Nevache et celle de Bardonnèche (sans doute le col de TÉchelle, le plus bas de la chaîne) ; Marciane ou Martianœ {ad Martis] désigne évidemment, un chemin aboutissant à Oulx, c'esL-à-dire le col de Fréjus ou le col de la Roue; enfin Iule ou Juliae serait le col du Clapier, le chemin le plus direct de Modane* {Forum Julii?) à Suse. Lorsque Tite-Live dit que les Gaulois descendaient en Italie par les Alpes Juliennes, c'est sans doute de ce dernier col qu'il veut parler. Nous conclurons de ce qui précède que Polybe, lorsqu'il a parcouru avec Scipion.le chemin d'Annibal, sans doute un peu vite, à cheval ou dans une voiture légère, possédait sur la géographie générale de la Gaule des notions inexactes ; sur le détail, ses connais- sances étaient nulles. Il traversait un pays indépen- * l^ï. Osiander nous paraît avoir rendu 1res probable, sinon absolu [lient certain, que Âlodane s*est appelée Forum Julii, comme Aime s'appelait Forum Claudii. Une inscription de Narbonne (4I>:W ilti Hirschfeld) nomme un habitant de Furum Jutii, de la tribu VoUîniiL ; il ne peut donc pas être question du Forum Julii (Fréjus) de Provence, qui dépendait de la tribu Aniensis. Or, la Maurienne appartenait à la tribu Voltinia, et le col de Fréjus, dont le nom e$l identique à celui du port militaire de la Provence, suppose l'exisleiice d*un Forum Julii h proximité. Cette ingénieuse démons- Iratioii ne laisse guère de doutes, semble-t-il, sur l'identification de Wodane avec un Forum Julii Medullorum. LES TEXTES. 261 (laot, inexploré, sans cartes et sans descriptions. Il a pu noter ce qu'il a vu chemin faisant, identifier les localités qu'il traversait avec celles que décrivaient les historiens. Il a reconnu exactement le jour où il pénétrait chez les Allobroges, le jour où il quittait leur territoire; il est bien douteux qu'il ait arpenté lui- même le chemin parcouru, mais à coup sûr il n'a fail aucune mesure, aucun lever, en dehors de la route. 11 s'est borné à regarder le pays qui s'offrait à sa vue. Aussi, lorsqu'il donne sur la forme et la grandeur de l'Ile des renseignements qui paraissent lui être per- sonnels, ne faut-il pas y attacher une bien grande: valeur; quand il nous montre Annibal remontant le Rhône vers l'Est, il est parfaitement conséquent avec lui-même. Tite-Live, venu un siècle et demi après Polybe, connaissait des noms que celui-ci devait ignorer j mah il ne savait pas la position respective des peuples et des cours d'eau de cette région alpine; il avait atteint Tàge mûr quand Auguste soumit les peuples des Alpes et éleva le monument de la Turbie. Jusque-là, aucune voie romaine ne traversait le pays de Cottius, et on ne pouvait distinguer les uns des autres les passages compris entre les sources de la Durance et de l'Isère. Toute la géographie des Alpes Grées et Cottiennes et de la vallée du Rhône, les Allobroges, les Médulles, les Voconces, les.Tricoriens, les Tricastins, l'Isère, la Durance, formaient dans son esprit une masse confuse» et ne pouvaient l'aider en rien à éclaircir le problème- du chemin d'Annibal. Ses indications géographiques n'ont aucune valeur. CHAPITRE m LE PASSAGE DU RHONE I. — D'Emporion au Rhône. Partir de Tancien EmporioUy suivre la route qui conduit au Rhône, et marquer Tendroit où Ton a achevé de parcourir 1600 stades, voilà une opération très simple si Ton connaît l'itinéraire ; elle se com- plique à peine s'il n'y a que deux on trois variantes bien définies, comme c'est le cas pour la traversée des Pyrénées ; mais on ne peut plus arriver à un résultat bien déterminé si Ton trouve une zone praticable un peu large où Ton pourrait tracer la roule à son gré. Qu'on choisisse alors le chemin jugé le plus vraisem- blable, et Ton s'exposera aux pires inconvénie'bts : les critiques auxquels la conclusion finale du travail déplaira nous accuseront d'avoir pris un tracé trop court ou trop long, sans examiner de combien nos chiffres pouvaient être augmentés ou diminués en met- tant toutes choses à l'extrême. Pour établir malgré tout des conclusions positives, fournir des chiffres 264 CHAPITRE III. inattaquables, il nous faut fixer d'abord un minimum el UD maximum entre lesquels la longueur de la route soit forcément comprise. Dans le cas présent, ces deux limites seront assez rapprochées pour déterminer en- core avec quelque précision l'extrémité du parcours. Deluc et Larauza n'ont pas eu conscience des diffl- cultés que nous signalons ; ils ont pris simplement, pour le chemin d'Annibal, le tracé de la. Via Domitiay qui donne, comme nous le verrons, le minimum de tous les itinéraires possibles; moyennant quelques erreurs, ils sont même descendus sensiblement au- dessous de ce minimum pour le trajet total d'Emporion au Rhône. Reprenons pour base de notre étude cette voie domilienne, tracée par longs segments rectilignes; il est nécessaire de la connaître et de la mesurer le plus exactement possible pour discuter les conclusions de Deluc et de Larauza, les plus sérieux de nos prédéces- seurs, pour fixer ce minimum qui sera notre garantie, et pour examiner comment la solution la plus probable peut s*en écarter. Nous ne pouvons pas nous en tenir aux travaux antérieurs, et renvoyer le lecteur, par exemple, au tome IV d'E. Desjardins {Géographie de la Gaule romaine), qui présente d'assez nombreuses erreurs et ne donne pas la partie espagnole. Si Ton veut reprendre les calculs sur les textes originaux, on trouvera les renseignements nécessaires dans les itinéraires * ou (en ^ Le P. Garucci, Dmcrtaiioni arckeologiche, Roma, 186i, pour les vases gaditains. — Parthet et Pinder, Itinerarium Antonini LE PASSAGE DU RHÔNE. 265 partie seulement) dans les fac-similé que donne E. Des- jardins des !«' et 2« vases gaditains et de la Table de PetUinger *. Les documents qui nous renseignent sur les stations de la voie domitienne et leurs distances sont les sui- vants : i® Les quatre vases gaditains ou apoUinaires, cylin- dres d'argent sur lesquels sont gravés les noms et distances des stations successives de Gadès à Rome. Ces vases datent du I®' ou II* siècle de notre ère * ; 2* L'itinéraire d'Antonin, compilation de date et d*origine incertaines, mais qui ne paraît pas avoir été faite avant le IV® siècle, nous est connu par des manus- crits postérieurs au VII*. Il contient les principales routes de Tempire romain présentées de la même ma- nière que sur les vases gaditains : une liste de stations, et en face de chacune d'elles la distance depuis la pré- cédente, donnée en milles pour la partie qui nous inté- resse. Le trajet d'Espagne en Gaule figure à deux reprises sur l'itinéraire d'Antonin ; une fois pour la route de Gap à Léon, et une seconde fois pour celle d'Arles à Tarragone. Les stations nommées sur ces deux itinéraires ne sont pas toutes les mêmes ; 3* L'itinéraire hiérosolymitaîn, donnant la route de Bordeaux à Jérusalem, date de l'an 333 après J.-C. Augusti et Hierosolymitanum ex libris manuscriptis, Berlin, 1848. — - E. DssjAEDms, La Table de Peutinger, d'après l'original con- sené à Vienne. Paris, 1874. » Géographie de la Gaule romaine^ t. IV, p. 10, d 2 et 74. * Voir la preuve de cette assertion dans E, Desjardins, t. IV, p. il. 266 CHAPITRE m. Nous n'en parlerons pas davantage, car il ne fait quo confirmer ce que nous savons déjà de la section Nar- bonne-Nîmes, la mieux connue de toute la voie domi- tienne ; 4® La table de Peutinger est une carte routière de l'empire romain, dont on ne possède qu'une copie datant du XHP siècle. Les noms et les distances se suivent sur chaque route, par exemple : Illiberre VII Ruscione VI Narbone XVI Bete- ris, etc. Tous ces documents, et même les vases gadilains, présentent d'assez nombreuses erreurs et se contre- disent sur certains points. De plus, ils ne donnent pas tous les mêmes stations. Nous avons intérêt, pour serrer de plus près le tracé de la voie domitienne, à identifier toutes les stations contenues dans les divers itinéraires, et à déterminer aussi exactement que pos- sible les distances de l'une à Tautre. Le moyen le plus simple est de réunir les différentes listes en un tableau unique. Nous ne rappellerons pas ici, pour l'itinéraire d'Antonin, les variantes présentées par les divers ma- nuscrits, car elles offrent peu d'intérêt. On les trouvera dans E. Desjardins, t. IV, p. 64 et 65. Nous adoptons aussi pour les noms des différentes stations, sans citer de variantes, la leçon qui a prévalu ^ t Rappelons toutefois que la station située au pied des Pyré- nées, sur le versant français, près des bains du Boulou, est appelée Ad Centuriones dans Y Itinéraire tTAntonin, ei Ad Centtmirium sur la Table de Peutinger, sans que rien décide en faveur de l'une ou de Tautre appellation. LE PASSAGE DU RHÔNE. m o s 1 -5 »• .1 « s S 3 j B I -S i §• I s • iN 03 ^ 34 i 1 J 0. z s s ë m s a ^ sssssssss $ss s $§ s s s «o 0* o -♦ ?^ a « g - s I si§s 2 «s o S K ^ T- r: " >^ H M M H << S f 5 |0 2 = > CHAPITRE III. D'après ce tableau, les dislaftces de Juncaria à Deciana, de là à In Pyrenâso^ puis de In Pyrenaeo k Ad CenturioneSj de ce dernier point à Ruscino^ à Combmtay sont bien déterminées. De même celle de Narbo à Bœteirœ et toutes les suivantes. Il est évident que, sur le 4® vase gaditain, on a omis le nom de Sextantio et le chiffre XV correspon- dant ; que sur la table de Peutinger il manque de même Comàusta XXXIV entre Rusctno VI et Narbo. Le 3® vase gaditain donne XIII au lieu de XII pour la dis Lance de Beeterrœ à Cessera \ celle de Narbo à BcVlerras est écrite, par erreur, XII et XXI au lieu de XVI sur l'itinéraire d'Antonin (Arles à Tarragone) et sur la table de Peutinger. La distance de Combusta à Narbo, diaprés les vases gaditains, peut être de XXXII, XXXHI ou XXXIV milles; nous adoptons le chiffre XXXIV pour concorder avec l'itinéraire d*Antonin. Sur la table de Peutinger, nous croyons devoir compter VIII au lieu de VII entre Illiberris et Ruscino, pour que cette distance, ajoutée aux XII milles àeAd Cenitiriones à Illiberris, donne les XX milles indiqués par les autres itinéraires pour la distance de Ad Cen- turwnes à Ruscino. Cette combinaison nous paraît, d après la carte, préférable à celle également admis- silile, qui compterait XIII milles de Ad Centuriones à Illiberris j et VII de Illiberris à Ruscino *. Deux stations restent à déterminer : ce sont celles ' Cette obsenation avait déjà été faite par d'An ville, Notice de la Gaule, art. Illiberris, p. 380. LE PASSAGE DU RHÔNE. de Salsulœ et de Ad Stabulum. La première a été identifiée depuis îongtemps, et sans aucun doute pos- sible, avec Salses, qui se trouve bien à XXX milles de Narbonne, comme l'indique l'itinéraire d'Antonin (Gap à Léon). D'après le même itinéraire, Ad Staôu- lum serait à XLVIII milles de Salsulœ^ et à XVI milles de In PyrenâS4). Ces chiffres, pris tels qu'ils sont, ne peuvent se concilier avec ceux des autres itinéraires. E. Desjardins n'a pas craint de supposer qu'ils se rapportaient à un chemin détourné passant près ilu Canigou. Mais, outre que cette hypothèse paraît bieti étrange, étant donné le caractère des itinéraires romains, il est matériellement impossible, à moins de franchir le Canigou lui-même, et d'aller chercher Ad Stabulum sur la crête des Pyrénées, de trouver place pour les 71 kilomètres qui devraient exister entre Salsulœ et Ad Stabulum^ et pour les 24 kilomètres portés encore entre Ad Stabulum et In Pyreiuro, Aussi nous paratt-il beaucoup plus simple de supposer une erreur de copiste, et de remplacer XVI par VI et XLVIII par XXVIII. C'est ce que d'Anviile a dpja fait dans sa Notice delà Gaule \ identifiant ainsi Ad Stabulum avec le Boulou. La voie domitienne ne passe pas par Emporiuit. C'est seulement à partir de Juncaria qu'elle aurait pu être suivie par Annibal. L'analogie de noms a entraîné presque tous les géographes à identifier Juncaria avec la Junquera, qui est à 6 kilomètres du Perlhus, Mais l'examen des itinéraires prouve qu'il ne peut c fi i Page 615. SffÔ CHAPITRE m. être ainsi : les XXV oa XXVII milles de Gerunda (Girone) à Juncaria, et les XVI milles de Juncaria à In PifrenaWj placent formellemeDt Juncaria à FJguières, comme Cellarius Tavait reconnu il y a deux cents a^s^ C*est la station de Deciasia, située à IV milleÊ (6 kilomètres) du Perthus, qui coïncide avec la Janquera moderne; la seule présence de cette station intermédiaire interdit l'identification de Jim^ caria avec la Jonquera, qui est à 6 kilomètres du Pertbus. Les distances entre les stations successives de la voie domitrenne étant ainâ fixées, nous allons en suivre le tracé sur la carte. De Fîguières jusqu'au Boulou, on ne peut guère 5 écarter de la route moderne. Du Boulon a Eloe, il faut suivre le chemin de Brouillet et Ortaffa. Le centre de l'ancienne lUiberris ^ « Timdem Juncaria est proxime Pyrensiiiny nec AntODinus inter ùàm ac Summum Pyrenœum aliquid interposait. Ibidem Campus Juncarius, qui oppido nomen depov... xaXoCKJi Zï 'louY^âptov xêS^ov (Emporienses medi- terranea tiabent partim bona, partim junci fbracia... vocantautem Jimcfinum Campum) Hodie vicus ibi est nomen retiDens^Yy ■. p., a Summo Pyrenxo : sed aliam oportet esse a veteri Juncaria, qaia, aecuikiiiin Antonini Itinerarium et Tabulam Peutingerianamj XVI, M F , ab irio vertice montis aberat, qnœ distantra cadil poliaïï in oppidum feutra* sire Fitaria, sita m extreiBO Junemni Catuffi niL'ridiano, sicat vicus ejus nomims in campi borea extre- mitate, m loco fere, que est Deciana Ptolemaei et Peutfngerianas. >» [N^ulUia orbis aniiqui, t. I, p. 145.) M. Lenihérlc est, à notre coanaissanee, le seul écrivain cou- lemporain qui ait identifié Juncaria avec Figuières. Avant lui, Mannerl t-i quelques autres avaient admis la même opinion. E, Desjardins confond Juncaria avec la Junquera. LE PASSAGE DU RHÔNE. 271 se trouvait à peu près à égale distance d'Elne et de la Tour Bas-Elne, vers le mas Berges. Il y a environ 46^,800 do Boulon au mas Berges; par nos chemins modernes nous réduisons ce chiffre à lë^,500, admet- tant que la voie romaine pouvait éviter quelques petits détours. Ru^cino se trouvait un peu a Touest de Castei- Roussillon. Il existe un chemin qui y conduit à peu près en ligne droite depuis la Tour Bas-Elne, par les mas Ignace, Bongarre, Blanc, Hugonnet, Roquebmne et Villeneuve. Nous traversons la route de Perpignan à Canet près de la cote 4i , et nous nous arrêtons sur la Tet. De là, nous trouvons encore un chemin rectiligne, ébauché par Saint- Sauveur, le mas Lagrange, le moulin Durand, jusqu'à Salses. Nous y placerons Combtista à hauteur du mas Bruyères \ De Salses à Narbonne, il n'y a qu'à suivre la route nationale, en l'abandonnant toutefois pour prendre par les hauteurs entre les Cabanes et Sijean. Ad Vfcesimum tombe un peu au nord du Pont de Treilles. Entre Narbonne et Béziers, on croit connaître la voie romaine : on en trouve des vestiges au Pont- Serme, situé au sud de Tétang de Capestang, à VII milles de Narbonne, puis entre le Pont-Serme et Béziers. Mais la route ainsi déOnie a 3 kilomètres de plus que n'en indiquent les itinéraires romains. La * Celte solution est conforme à robservation très juste adressée par d'ÂDvîUe aux auteurs qui placent Combusta à Rivesaltes, Notice de la Gaule, p. 234. Une borne milliaire a été trouvée au moyen âge, non loin de Combusta, et déposée dans Téglise de Saint-Hippolyte, la plus voisine du Heu que nous indiquons. 272 CHAPITRE ni. longueur donnée par ceux-ci (XVI milles, 23^,700) est un peu inférieure à la distance des deux villes dt?o/ doiseau (24^,500), de sorte que la voie romaine des itinéraires devait suivre la ligne droite entre Nar- bonne et Béziers. Si Ton tient à écarter cette hypo- thèse, il faut admettre que le chiffre des itinéraires est inférieur de II railles à la réalité. La carte jointe au Corpus de Hirschfeld trace bien la voie romaine en ligne droite de Narbonne à Béziers, comme nous supposons qu'elle devait Têtre, et non par le Pont-Serme, mais on ne sait ce qui a fait adopter cette solution. A partir de Béziers, la voie domitienne subsiste presque entièrement et passe à Saint-Thibéry, Lou- pian, Montbazin, Castelnau, puis au Pont-Romain sur le Vidourle, à l'ouest de Grand -Gallargues, Les chiffres de l'itinéraire conduisent à placer Fronttcma à 1 kilomètre à Touest de Loupian sur le ruisseau des Pallas * ; les autres stations romaines correspondent à peu près exactement aux localités modernes que nous venons de nommer. A une lieue environ à l'est de Saint-Thibéry, la voie romaine se dédouble : outre le chemin que nous venons d'indiquer, il en existe un autre, dit chemin de la reine Juliette^ mieux conservé que le précédent, et qui gagne Montbazin en ligne droite sans se détourner 1 La localité ainsi placée, si elle s*étendalt un peu au sud de la voie romaine, devait avoir un port sur Tétang de Thau ; ce port aura été comblé par les atterrissements du ruisseau et aura élé supplanté par le port très voisin de Mèze, où passe notre route nationale. LE PASSAGB DU RHÔNE. 278 pour passer à LoupiaD. Cette coexistence de deux routes anciennes nous rend plus vraisemblable l'hypo- thèse que nous avons émise au sujet de la section de Narbonne à Béziers. Il résulte du tableau que nous avons établi plus haut que Ton a environ 293 kilomètres de Girone à Nîmes, en gardant les chiffres des itinéraires romains. Si Ton trace la voie romaine sur une carte à jôToôô^ 0^ trouvera, en allant àe Narbonne à Béziers directement, 296 kilomètres pour la distance de Girone à Nîmes, et 298 si l'on passe par le Pont-Serme. La distance de Figuières à Nîmes sera de 255 kilo- mètres d'après les itinéraires, 259 ou 261 en mesurant sur la carte. Prenons, en chiffres ronds, 260 pour celle seconde mesure. De Figuières au Pont-Romain sur le Vidourle, on aura 233 kilomètres d'après les itinéraires, 238 d'après les mesures directes sur la carte. La voie romaine, comme on l'a vu, ne passait pas à Emporion. Pour l'employer à partir de Juncaria, en venant d'Emporion, il fallait aller d'abord d'Emporion à Juncaria (Ampurias à Figuières, 20 kilomètres). D'après le tableau précédent, on voit qu'il y avait ainsi 233 kilomètres d'Emporion au passage du Vi- dourle, en prenant les chiffres des itinéraires, et 258 en prenant directement les mesures sur la carte au ,0^000- Si l'on marchait sur Nîmes, on franchissait le Vidourle à Ambrussum (Pont romain) ; si l'on se ren- dait directement à Arles, on le passait près de Marsil- largues, dont la distance à Montpellier est la même que celle du Pont romain (Ambrussum). 18 274 CHAPITRE m. Depuis le passage du Vidourle jusqu'au Rhône, il y a 35 ou 36 kilomètres par Saint-Gilles et Fourques, 47 par Nîmes et Beaucaire, Ou aurait ainsi 289 à 294 kilomètres d'Emporion à Fourques, 300 à 305 kilo- mètres d'EmporioD à Beaucaire. Or, les 1600 stades de Polybe donnent 284 kilomètres. La distance d'Am- purias à Fourques diffère de ce nombre d'une quantité admissible, 5 à 10 kilomètres ; la distance d'Âmpurias à Beaucaire, qui a 16 a 21 kilomètres de plus que Polybe n'en indique, serait à peine acceptable. La conclusion qui s'impose est que : Si Ânnibal a suivi le tracé de la future voie romaine depuis Figuières jusqu'aux environs de Montpellier, il est plus que probable qu*il a passé le Rhône à proximité de Fourques ; tout au plus peut-on relever quelque peu le point de passage entre Fourques et Beau- caire. Si, contre toute vraisemblance, on veut compter seulement 8 stades au mille, les 1600 stades de Polybe font 296 kilomètres, chiffre compris entre les distances d'Emporion à Fourques et à Beaucaire. Le point de passage reste à déterminer entre Fourques et Beau- caire. En poussant jusqu'à Avignon, la distance serait inadmissible. Peut-on imaginer un chemin plus rapide que la voie romaine entre Ampurias et le Rhône ? L'examen de la carte prouve aisément que non. La seule abréviation possible serait celle que fait la route moderne entre le Boulou et Salses, prenant en ligne droite par Perpi- gnan et Rivesaltes au lieu d'aller passer à EIne ; mais précisément le récit de Tite-Live nous fait savoir 6i«:.:«f„tjr. .. J LE PASSAGE DU RHÔNE. 275 qu*Annibal a passé à Illiberris et Rusciao, et sur Cfi poiot, son témoignage très précis ne peut être écarté. Nous allons voir tout à l'heure, en étudiant les pas- sages des Pyrénées, que tous les chemins d'Ampu- rias à Elne sont au moins aussi longs que celui de Figuières et du Perthus. De Salses à Narbonne, nous avons tracé la voie romaine à travers les collines dans les parties où c'était possible ; pour aller plus directement encore, il fau- drait s'engager tout à fait dans les montagnes par un itinéraire qu'aucune route n'a jamais pu suivre. A partir de Narbonne, par Béziers et Montpellier, la voie romaine est tracée en ligne droite. De Montpellier à Nîmes ou de Montpellier à Arles, nous avons choisi les tracés les plus rapides, comme il est facile de s'en assurer. Impossible de couper court entre Montpellier et Beaucaire ou Arles. La voie romaine nous donne donc, sans aucun doute possible, le minimum de tous les parcours ima- ginables entre Ampurias et Beaucaire ; et le plus court chemin d'Ampurias au Rhône s'obtient en quittant la voie romaine près de Montpellier pour gagner Arles par l'itinéraire que nous avons indiqué. Ces deux tracés nous donnent, on l'a vu : 289 ou 294 kilomètres d'Ampurias à Fourques ; 300 ou 30S kilomètres d'Ampurias à Beaucaire. Si Ton ne peut pas abréger la distance ainsi comptée, il est facile de l'augmenter. Prenons par exemple les routes modernes qui s'en rapprochent le plus ; nous y trouverons quelques détours motivés par le désir d'éviter les pentes et de 276 CHAPITRE III. faciliter aux voitures les allures vives que permettent leur organisation perfectionnée et le mode de con- truction de nos routes. 1 Nous trouvons ainsi 70 kilomètres d'Ampurias à Elne, où la route moderne se confond avec Tancienne ; I 208 d'Elne à Marsillargues, 37 de Marsillargues à Four- ques; total, 315 kilomètres. Il y en a 325 d^Âmpurias à Beaucaire *• Géométriquement parlant, ce n*est pas là le maxi- mum des trajets qu'on peut imaginer entre Âmpurias et Fourques ou Beaucaire ; mais nous pouvons nous en contenter, et considérer ces chiffres de 315 et 325 kilomètres comme des maxima pratiques. Nous consta- toDé surtout qu'il est aisé, en s'écartant quelque peu du tracé de la voie romaine de manière à rendre le parcours plus facile, d'arriver à une augmentation de 20 kilomètres. Quel que fût le chemin suivi par Annibal, il avait une longueur comprise entre 289 et 315 kilomètres s'il le conduisait à Fourques ; de 300 à 325 s'il le con- duisait à Beaucaire. Cela posé, il nous reste à étudier l'itinéraire le plus probable qu'ait pu choisir Annibal et à en mesurer la longueur. Examinons donc les différences qui peuvent exister entre le tracé de la Via Domiiia et celui de ritînéraire d' Annibal. ^ V Entre Emporion et Illiberris. — Nous ne nous occupons pas de déterminer l'emplacement où fut ^ Chiffres mesurés sur la carte d*état-major et vérifiés sur la carte des étapes et sur une carte cycliste. J LE PASSAGE DU RHÔNE. 277 campée rarmée carthaginoise dans TAmpurdan, ainsi que fait le colonel Perrin : Polybe nous donne une distance comptée à partir d'Emporion ; il s'agit donc de trouver une route qui, à partir d'Emporion, ait la longueur voulue, et les données du problème ne sont pas susceptibles d'interprétation. Le texte est abso- lument formel. Une fois déterminée la route que Polybe a mesurée, on pourra faire zigzaguer Tilinéraire des colonnes autour d'elle, et proposer toutes les hypo- thèses que l'on voudra ; mais ce serait nous engager dans un dédale inextricable que de ne pas prendre les points et les distances indiqués par Polybe. M Annibal, dit le colonel Perrin, établit son camp vers le 15 août sur la rive droite du Llobrégat, à 4 milles de Figuières, sur le plateau situé entre Pont- de-Molins, Capmany, Saint-Clément et Perelada Annibal ne campa point à Ampurias, petite ville mari- time sur le bord du Clodiano Les Romains n'eus- sent-ils peis été maîtres de la mer, que plusieurs mo- tifs s opposaient à ce que l'armée carthaginoise y établît son camp : « 1® Une plaine marécageuse et insalubre, formée des alluvions de la Muga, qui ont 6ni par envahir le golfe et réduit Ampurias à l'état où nous le voyons aujourd'hui ; 2^ Une série de torrents entre elle et le pied des montagnes, torrents que les pluies et les orages font déborder, et inonder la plaine au moment où Ton s'y attend le moins ; 3® Enfin elle revenait de soumettre les montagnards des bords du Ter, et n'avait pas suivi le littoral. » 1 278 CHAPITRE m. Que les Romains fussent maîtres de la mer, ce n'était pas sufBsant pour empêcher les Carthaginois d'occuper Ampurias, n'ayant pas de bombardement à craindre. D'ailleurs, les flottes romaines n'avaient pas quitté ritalie. — Qu'Annibal revînt précisément du Ter au moment où il partit d'Ampurias, voilà ce que nous ignorons. — Que les marais de la Fluvia l'aient empêché de faire séjourner ses troupes sous les murs d'Ampurias, c'est bien possible ; mais le colonel Perrin est le premier à nous dire qu'il y a une grande di£fé- rçnce entre l'Emporion d'autrefois, ville de 100,000 ha- bilanls sous l'empire romain, et le pauvre village ruiné d'aujourd'hui, que les fièvres paludéennes ont fait abandonner. Il est aisé d'en conclure que les alluvions déposées depuis vingt siècles ont graduellement em- piré la situation, laquelle ne devait pas être bien mau- vaise au temps où Emporion comptait 100,000 habi- tants. De Marca {Hisp. 1688) mentionne les traces d'un camp punique très apparentes près d'Ampurias *. Mais admettons un instant l'exactitude de toutes ces observations, qu'en résulterait-il pour la mesure' des distances parcourues d'après Polybe ? Est-ce qu'entre Carlhagène et Emporion nous avons tenu compte des parcours effectués pendant deux mois dans toute la vallée de l'Èbre? C'est donc d'Ampurias, où nous sommes venus directement de Carthagène, que nous repartons vers le Rhône. Il y a une infinité de chemins qui traversent les * Colonel Hknnkbert, III, vi. LE PASSAGE DU RHÔNE. 27| Pyrénées entre le Perthus et la raer ; mais deux seule- ment méritent d'être retenus, ceux de la Carbassère (confondu quelquefois avec le col de la Massanne) et de Banyuls, On n aurait pas eu l'idée de citer le col de la Carbas- sère parmi ceux que les anciens employaient, si l'on n'avait trouvé des traces de pavage entre les baraques Coulouraates et le col de la place d'Armes, par où l'on descend sur Argelès. La Carbassère est à 918 mètres d'altitude, tandis que les cols de Banyuls et du Perthus sont & 364 et 290 mètres seulement. On suppose qu'une voie romaine passait au col de la Carbassère. On a même, un peu légèrement, conclu aussitôt que cette voie était la grande Via Domitia, définie par les itinéraires. Cette opinion est inadrois* sible, les diverses stations de la Via Domitia ne pou- vaut se placer sur la route de la Carbassère aux dis* tances indiquées. Le colonel Perrin appelle Via Salanca la route qui passe au col de la Carbassère. Elle remonte de Père* lada sur Espolla, gagne le col en faisant un détour à l'Ouest, puis descend dans le ravin de la Massanne ^ remonte sur le contrefort des baraques Coulouraates pour éviter un trop long détour, redescend franchir le torrent, remonte assez vite vers le col de la place d'Armes, passe au pied de la tour de la Massanne, et descend presque en ligne droite sur Argelès. 11 y a 7 kilomètres de Figuières à Pere.'ada, 25 de Perelada au col, et 18 ou 20 du col à Elne par Argelès ; en tout 50 à 52 kilomètres. S'il ne s'agissait que de relier llliberris à Gerone ou à Emporion, le chemin de la 280 CHAPITRE III. Carbassère serait aussi long el plus pénible de beau- coup que celui du Pertlius, En allant directement d'Ampurias à Perelada par Caslel!on-de-Ampurias, au lieu de Figuiéres, on gagne 2 ou 3 kilomètres. Pour aller d'Emporion à IJliberris (Ampurias à Elne), Anniha] n'dvait aucun avantage à passer parla Car- bassère : les vallées, moins ouvertes, devaient au con- traire rendre la subsistance de son armée plus difGcile. On peut supposer que celte Via Salanca n'est autre que Tancienne voie Héraclée ; il resterait à prouver quel intérêt les Phéniciens et tes Grecs auraient eu a emprunter un col moins facile que celui du Perthus, pour ne pas abréger la route. Nous croyons que les traces de pavage retrouvées entre te col de la Carbassère et les baraques Coulou- mates se rapportent à un chemin d'exploitation ou à une ronte secondaire, établie dans un temps où le pays était beaucoup plus riche qu'aujourd'hui, et il n'est guère vraisemblable qu'Annibal ait passé là. Le t:ol de Banyuls est à peine plus élevé que celui flu PertliuSp et le chemin qui Tulilise passant plus près de lu mer, dessert Banyuls, F*ort-Vendres, Collioure. Sans sVxagérer l'importance de ces trois villes au temps d'Annibal, elles pouvaient cependant lui pro- curer quelques ressources. II y a 37 kilomètres d'Am- pnrias au cot de Banyuls, 10 du col à Banyuls, 23 de Banyuls à Elne; au total, d'Ampurias à Elne, la dis- tance est à peu près la même que par les deux autres cols. Le col de Banyuls présentaît donc quelques avan- tages sur celui du l^ertlms. LE PASSAGE DU RHÔNE. Ml M Quant à la route du littoral, nous dit le colonel Perria *, elle a été de tous temps impraticable. Le chaînon qui, à la tour de Caroigt, se détache des Pyré- nées pour se diriger vers la mer, ressemble à une immense muraille en ligne droite, où ne se distinguent que des brèches insigniflantes, qu'on appelle le col de Los Frayles elle col de Balistre. C'est par ce dernier que passe le sentier, mais il est impraticable le long de la côte ». Peut-être un chemin muletier passait-il autrefois sur les derniers contreforts des Albères, mais, outre les difficultés signalées par le colonel Perrin, ce che- min aurait compté 15 kilomètres de plus que celui du Perthus, entre Ampurias et Elne, passant par Rosas, Llansa et Port-Bou. D'Ampurias à Castellon, 15 kilomètres; à Pere- lada, 7 ; à Llansa, 15 ; à Elne, 45. Total 82 kilomètres, en négligeant une partie des anfractuosités de la côte^ et sans doute 85 à 90 en tenant compte de tous ces détours. Ces 15 kilomètres, ajoutés à la longueur déjà trouvée pour le trajet d'Ampurias au Rhône, donne- raient un chiffre de beaucoup supérieur à celui que Polybe nous a transmis. II faut donc écarter l'hypo- thèse d'un passage sur le bord de la mer, et Ton ne peut guère hésiter qu'entre les cols du Perthus et de Banyuls. Nous nous déciderions en faveur de ce dernier, ^i nous avions la certitude qu'aucune de ces routes ' Page 18. i CHAPITRE III. n'était pavée ou régulièrement entretenue. Mais notre ignorance irrémédiable sur ce dernier point nous oblige à ne rien afOrmer*. 2" Depuis Elne jusqu'à Narbonne^ Annibal a pu suivre le tracé de la voie romaine ; s'il s'en est écarté, ce n'a été que pour contourner les hauteurs au sud de Sijean au lieu de les traverser. Il aurait fait ainsi, entre Salses et Narbonne, 52 kilomètres au lieu de 46, soit une augmentation de 6 kilomètres. Cette variante devait être prise en considération, mais rien ne plaide en sa faveur. Les suivantes sont plus importantes, 3" Il est à peine admissible qu'au III« siècle avant Tère chrétienne, une armée ait pu aller en ligne droite de Narbonne à Béziers, Les étangs qui entouraient Narbonne à l'Est et au Nord, et qui couvraient la vallée de l'Aude en aval de Cuxac ou de Sallèles, devaient l'obliger à se détourner vers l'Ouest, et à passer par Cuxac ou Sallèles, puis par Capestang. Le détour par Cuxac porte à 32 kilomètres la distance de Narbonne à Béziers ; le détour par Sallèles le porte au moins à 36 kilomètres, soit une augmentation, très probable celle-ci, de 6 à iO kilomètres, 4* De même, à partir de Béziers, il n'est pas vrai- semblable qu' Annibal ait pu se diriger par le chemin le plus court vers l'emplacement où se trouve aujour- d'hui Loupian. L'intervention des ingénieurs romains ^ Le colonel Fervel dil simplement qu* Annibal a dû passer à Tesl da Perthus. M. Henri le conduil par le col de la Massanne, <\}\\\ juge plus favorable que celui du Perthus : «La route, dit-il, y est large et au moins aussi accessible que celle du Perthus ». LE PASSAGE DU RHÔNE. 283 était nécessaire aussi bien pour tracer des alignements de 30 et 40 kilomètres à travers coteaux et vallons, que pour franchir des étangs et des marais sur des chaussées et des ponls en maçonnerie. De plus, il est naturel que les Carthaginois se soient tenus plus près de la mer. 11 est bon d'aller vite, mais une armée de 60,000 hommes a surtout à s'assurer la subsistance. Ils ont dû se diriger de Béziers vers Agde, colonie marseillaise, c'est-à-dire ennemie, dont ils ne pouvaient négliger les ressources ; à partir d'Agde, ils auront longé le rivage des étangs jusqu'à Lunel. Peut-on croire qu'ils aient été à Nîmes? c'était peu de chose au point de vue des ressources, à côté des comptoirs grecs ou phéniciens qui bordaient la côte. C'est bien plutôt vers jff^ac/ea (Saint-Gilles ?) que le chemin et leur intérêt les conduisaient, et de là vers Thèlinè (ou Arelate). Ce chemin d'Hercule qui, depuis plus d'un siècle, reliait les étabhssements de la côte, devait passer près de toutes les villes grecques ou phéniciennes, et non dans l'intérieur du pays. Il avait un tracé absolument différent de celui de la voie domitienne, route mili- taire, instrument de conquête, puisqu'il répondait à un tout autre but. Ce chemin, aussi bien que Titiné- raire d'Annibal, devait, nous le répétons, se tenir à portée des villes commerçantes, et nous le suppose- rons volontiers passant près d'Agde, puis de Loupian, gagnant Lattes, longeant ensuite le rivage des étangs et des marais pour arriver à Saint-Gilles et à Arles, toutes villes de commerce et de ressources. 384 CHAPITRE III, Ce parcours nous donnerait les distances suivantes : kUoB. De Béziers à Vias, en face de l'Ile d'Agde . 17 000 De Vias à Loupian, en ligne droite 20 400 De Loupian à Lattes, suivant la route mo- derne jusqu'à Fabrègues, puis en ligne droite jusqu*à Lattes 30 300 De Lattes au Yidourle, au sud de Marsil- largues, par Mauguio et Saint-Just 25 300 Du Vidourle à Franquevaux 12 000 De Franquevaux à Saint-Gilles 7 SOO De Saint-Gilles au Rhône, à 4 kilomètres en amont de Fourques 15 400 127 900 Cette route est à peine plus longue que la voie romaine pour le parcours de Béziers au Vidourle (93 kilomètres au lieu de 89 ou 90) ; et elle présente les avantages militaires que nous avons dit. En résumé, Annibal a dû prendre un chemin un peu diiïérent de la voie Domitia, et parcourir quelques kilomètres de plus que nous n'en avons comptés en suivant exactement celle-ci. Il n'est pas exagéré d'admettre qu'il aura fait 295 à 300 kilomètres pour aller d'Ampurias à Fourques. Il en aurait fait 305 à 310 pour aller à Beaucaire. Or, les 1600 stades de Pûlybe valent 28i kilomètres. Nous sommes donc amenés à conclure qu'il est impossible d'accepter un autre trajet que celui d'Ampurias à Fourques, si les chiffres de Polybe ont ici la même exactitude que dans les parties bien déterminées de l'itinéraire. La plupart des historiens placent le point de passage beaucoup plus haut que nous, vers Roquemaure. En acceptant les chiffres des itinéraires romains jusqu'à LE PASSAGE DU RHÔNE. 285 Nîmes, et ajoutant 48 kilomètres de Nîmes à Roque- maure, OD obtient un total de 324 kilomètres. Si Ton mesure directement sur la carte, on en a 329. Il y a donc, d'Ampurias à Roquemaure, par le chemin le plus court, 40 à 50 kilomètres de plus que Polybe n'en a mesuré. Une pareille diflférence est absolument inadmissible; on en trouverait une plus grande et moins acceptable encore, si Ton ne faisait pas suivre aux Carthaginois laFifa Domitia^ mais un chemin plus conforme à leurs intérêts et à leur situation, et plus long de 5 à 10 kilomètres. La différence atteindrait alors SO kilomètres sur 284, soit 1/5 ou 1/6, erreur qu'on ne commettrait pas avec les procédés les plus grossiers. Elle serait de 60 kilomètres si Ton faisait suivre aux Carthaginois le tracé de la route mo- derne. On nous objectera peut-être, comme nous l'avons supposé plus haut, que le stade de Polybe a pu être compté à raison de 8 au mille, et que la phrase : « Ce chemin a été mesuré et jalonné par les Romains de 8 en 8 stades » n'est pas une interpolation. Dans ce cas, en effet, les 1600 stades de l'historien grec valent non plus 284, mais 296 kilomètres. Bien que ce chiffre soit un peu moins éloigné que le j^récédent des 324 kilomètres compris entre Ampurias et Roquemaure, la différence (28 kilomètres) est devenue moins admissible encore, car cette fois le chiffre de Polybe est un chiflfre officiel, qui ne peut s'écarter de la réalité : on sait qu'il n'y a jamais que des difTérences très faibles entre les mesures des itinéraires romains et celles que nous prenons sur les cartes d'état-major, quand le tracé des S86 CHAPITRE III. voies romaines est parfaitement connu. Ici 5 kilo- mètres de diflférence sont un maximum. Quelle que soit Timportance que Ton accorde à r « à peu près » de Polybe, peut-on admettre qu'il aille jusqu'à donner 1600 stades pour 1800 à 2,000 stades? Nous ne le pensons pas, et il nous semble tout à fait inacceptable, par conséquent, de faire remonter Annibal jusqu'en face de Roquemaure, quelque hypothèse que fort fasse sur son itinéraire. Beaucaire est admissible si Ton adopte le stade de iSTi mètres ; il Test encore, à la rigueur, si Ton s'en lient au stade de 177™, 50, mais pourvu que Ton sup- pose la voie domitienne tracée plus de deux cents ans avant l'ère chrétienne, à travers marais, étangs, coteaux et vallons, et sans rapport avec les comptoirs de la côte. Si l'on pense, comme nous, que le travail d'aligne- ment et de construction de cette voie n'a pu être fait avant la conquête romaine, et qu' Annibal s'est tenu très près de la côte, le passage près de Fourques s'impose d'une manière absolue. 11 nous donne, en ne négligeant aucun détour, 300 kilomètres d'Ampurias au Rhône, et c'est déjà beaucoup en comparaison des 284 kilomètres de Polybe. A moins de n'accorder absolumetit aucune valeur au chiffre de Polybe (car c'est n'en accorder aucune que de prendre « 1600 environ » pour 1800, 1900 ou 2,000), tandis que^nous avons pu constater ailleurs sa très grande précision, il nous faut placer le passage du Rhône par Annibal entre Arles et Beaucaire. Encore ne peut-il être relevé jusqu'à Beaucaire que si Ton LE PASSAGE DU RHÔNE. 287 admet qu'Ânolbal ait pu suivre un chemin tracé en ligne droite comme la Via Domilia. En écartant cette solution peu vraisemblable, on se trouve obligé de placer le point de passage entre Fourques et Soujean. II. — Le point de passage. Il n'y a rien là qui doive surprendre, et si Ton n'avait pas été d'abord sous Tinfluence de quelques écrivains du XVII® et du XVllI® siècle, qui, sans preuves et même sans arguments solides, ont choisi les environs de Roquemaure, c'est la région d'Arles et de Beaucaire qui aurait dû s'imposer. On ne voit pas trace, dans l'antiquité, d'un passage du Rhône entre Beaucaire et Montélimar. Toutes les voies décrites par les itinéraires passent à Arles ou à Beaucaire, même lorsqu'elles doivent ensuite rebrousser vers le Nord. La route définie par les vases gaditains va de Nîmes à Beaucîûre, descend la rive droite du Rhône pour le passer à Arles, et remonte ensuite la rive gauche vers Saint-Gabriel et Cavaillon. L'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem va directe- ment de Nîmes à Arles par Bellegarde, et remonte de là par Saint-Gabriel vers Avignon. L'itinéraire d'Antonin va de Nîmes à Arles, de là à Saint-Gabriel et Cavaillon *. C'est dans les documents postérieurs seulement que * On doit remarquer, à ce propos, que la carte donnée par E. Desjardins (chap. IV, p. 38) pour l'itinéraire d'Anlonin, est inexacte sur oe point. 288 CHAPITRE III. Ton voit une route de Nîmes à Beaucaire passer immé- diatement le Rhône pour gagner Saint-Gabriel et bifurquer alors vers Avignon, Cavaillon et Arles [Table de Peutinger et Anonyme de Ravenne). Un siècle environ après le passage d'Annibal, les Cimbres et les Teutons envahissent la Gaule. Vain- queurs de trois armées romaines, ils ne marchent pas sur Rome, mais vont ravager l'Espagne. Marius vient les attendre au bord du Rhône, et quoiqu'il prenne position une année avant leur retour, il n'a aucune hésitation sur le point où ils voudront passer le fleuve : il se poste à Saint-Gabriel à la pointe des Alpines, et c'est devant lui en effet que les barbares viennent, à point nommé, franchir le Rhône. Que nous dit d'ailleurs Polybe : « Annibal, ayant toujours la mer de Sardaigoe à* sa droite, parvint au passage du Rhône » (III, 41) ; et quelques lignes plus loin : « Annibal étant arrivé dans le voisinage du fleuve, tente aussitôt d'exécuter le passage, en raison de ce que le fleuve n'avait là qu'un seul bras ». Nous n'attribuons pas à ces deux phrases un très^ grand caractère de précision : Polybe, nous Tavons dit, parle simplement et sommairement de tout ce qui n'a pas une importance politique ou militaire sérieuse. L'expression « tenir la mer de SarJaigne à sa droite » peut n'être qu'une indication très vague ; il faudrait pourtant s'en écarter beaucoup pour admettre qu' An- nibal a été à Roquemaure, tournant le dos à la mer depuis le passage du Vidourle. Pour nous, l'impres- sion que donnent lesr deux phrases que nous venons LE PASSAGE DU RHÔNE. de citer est favorable à l'idée que le passage a eu lieu près du delta. L'argument le plus sérieux qu'on pourra nous oppo- ser sera tiré de l'état du sol dans cette région à cette époque reculée : Arles, nous dira-t-on, était entouré d'étangs et de marais, et depuis cette ville jusqu'à la Durance, ce n'étaient que rivières et marécages. De même entre Beaucaire et Saint-Gilles, entre Saint- Gilles et la mer, les marais aujourd'hui desséchés étaient alors des étangs entourés d'immenses mari- cages. Nous avons expliqué plus haut pourquoi nous ne partagions pas complètement cette opinion. Répétons seulement ici que les arguments historiques nous sem- blent infiniment plus solides et plus probants en pa- reille matière que les conjectures géologiques. Il y a ici des faits incontestables : c'est autour de Rhoda- nusia, d'Heraclea, de ThèUnè, d'Ugernum, d'Avenio, de Cabellio, d'Arausio, que s'est développée la plus grande activité agricole et commerciale de la région rhodanienne avant et immédiatement après l'époque dont nous nous occupons. C'est là que toutes les voies romaines importantes ont traversé le Rhône ; c'est là que les Cimbres, plus dépourvus de moyens qu'An- nibal, sont venus le passer. Le terrain était donc prati- cable le long du Rhône, de Saint-Gilles à Fourques et à Beaucaire, et aussi de Fourques à Bellegarde. Où les Cimbres ont passé, Annibal a pu et dû passer. L'endroit s'imposait pour diverses raisons, les unes physiques, les autres stratégiques. Le courant du Rhône, en amont d'Avignon, était 19 1 290 CHAPITRE m. trop fort pour des radeaux ou des bateaux improvisés, dlnTornies pirogues montées par des soldats ignorants de toute navigation. On y résiste avec des pontons ou des barques bien conduits, mais point avec des troncs d'arbre creusés et montés par des hommes inexpéri- mentés. Au contraire, après la brusque expansion qui se produit au sud de Beaucaire, entre Soajean et le Mas-des-Tours, le courant tombe à 0"75, et on peut lui résister sans beaucoup d^efforts et d'habileté. D*autre part, était-il avantageux d'aller passer, comme le dit Napoléon, entre la Durance et l'Ardèche? L'Empereur imagine ces deux affluents tels qu'il les connaissait; mais la Durance, du temps d'Annibal, dirigeait un ou deux bras vers Arles et un seul vers Avignon. Il n'était pas nécessaire de remonter jusqu'en amont de cette ville pour se trouver séparé des Ro- mains par un obstacle : les étangs d'Arles et de Mont- majour et les deux bras méridionaux de la Durance suffisaient amplement. En revanche, les légions de- vaient marcher d'une allure plus vive que l'armée- caravane d'Annibal, et il était urgent pour celui-ci de passer le Rhône. S'il l'avait remonté, il risquait de se laisser* gagner de vitesse par les Romains, et d'avoir à exécuter un passage de vive force en face d'eux. C'était un coup de partie. Aussi Polybe est-il très net : An ni bal longea le rivage, et passa le Rhône aussitôt qa'il Feat atteint. Pour se diriger sur Roquemaure ou Pont-Saint- Esprit, Annibal aurait tourné le dos à la mer pendant une durée qui n'était pas négligeable vis-à-vis de son parcours : le Vidourle coupe par moitié le trajet de LE PASSAGB DU RHÔNE. 394 Narbonne à Pont -Saint- Esprit. Sans vouloir trop prendre Polybe au pied de la lettre *, il serait difGcilô de prétendre que le voyage de Narbonne à Pont-Saint- Esprit se fait en longeant la mer. Le colonel Perrin Ta parfaitement reconnu en écri- vant : « Ayant appris à Nîmes que Publius était arrivé avec sa flotte à la première embouchure du Rhône, il obliqua vers le Nord^ ne voulant point com- battre au milieu des Gaulois qui, sous Tinfluence de Marseille, rivale de Carthage, lui étaient hostiles, el prendrafent parti pour Tarmée. romaine * ». 11 faut observer : !• Qu'Annibal n'a connu l'arrivée des Romains qu'après avoir passé le Rhône. Il ne pouvait en être avisé plus tôt, par la seule raison qu'elle n'avait pas encore eu lieu. Mais il pouvait s'y attendre, et agir en conséquence. Or, 2^ il ne semble pas qu'il ait trouvé un point de passage où les popu- lations lui fussent bien favorables ; 3* il valait beau* coup mieux aller combattre les Romains au milieu de peuples dont l'esprit était douteux, que d'attendre Tar- rivée des légions pour passer le Rhône devant eux. Pour aller de Nîmes à Roquemaure ou à Pont- Saint-Esprit, il fallait franchir le Gardon, puis par- courir pendant deux jours un petit plateau rocailleux, *■ OsuiCDER, 92. Wenn Hennebert aus Polyb. III, 41, di^^ov E/ wv To ^SapSdvtov icéXa^o? schliesst, dass Ilannibal bart am Stranilc marschierte, so liegt dies weder in den Worten (vgl. r.ap' a-j-^jv Tov îio-ajiov) noch im Bereich der Môgliclikeit, da die ganze Kilî^le von Strandseen [prœjacentibus stagnis, Pliiie) begleitet ist. Zadenj musste Hannibal daran liegen, seinen Zug den Spùraugen massa- liolischer Seefahrer (Appien, VI, 14) môglichst zu verbergen- * Page 20. . 292 CHAPITRE III. couvert de maigres forêts, sans ressources, peut-être sans chemins tracés. On aurait fini par trouver le Rhône plus vif à Roquemaure qu'à Beaucaire, et pour- quoi? Pour éviter la Durance, dans la saison des basses eaux, où cette rivière ne constitue qu'un obs- tacle tout à fait insignifiant. Polybe nous dit encore qu'Annibal a passé le Rhône dans un endroit où le fleuve n*avait qu'un seul bras. Il laisse entendre que c'était un avantage. Comme on ne voulait songer qu'à la partie du Rhône comprise entre Montélimar et Avignon, l'indication de Polybe a été interprétée de manière à faire chercher un endroit où il n'y eût pas d'îles. On ne s'est pas aperçu que cette interprétation conduisait à un non-sens militaire. Il n'y a pas besoin d'être un professionnel pour comprendre qu'il est beaucoup plus facile, en général, de franchir un fleuve en s'aidant d'une île, qui coupe et diminue l'obstacle, et dissimule les préparatifs. Imagine-t-on Napoléon évitant l'île Lobau? Le Rhône, surtout dans la saison des basses eaux, rend les îles plus pré- cieuses encore que d'habitude, car il est bien rare que le ou les bras secondaires ne soient pas alors tout à fait guéables. Ils l'auraient été, en tout cas, pour les éléphants, dont le passage s'y serait efl^ectué sans aucune difficulté. Qu'pn se figure Annibal à Roquemaure : il aurait, devant lui, un bras unique de 200 à 250 mètres de largeur, mais en remontant ou en descendant de quelque mille pas, il trouverait Tîle de Miémar ou l'île d'Oiselet, séparant le fleuve en un bras vif de 100 à 150 mètres, et un bras mort guéable. Préférerait-il, LE PASSAGE DU RHÔNE. 293 dans une pareille situation, passer le fleuve à Tendroit où il a 200 mètres et plus? Pour peu qu'on y réflé- chisse, ce n'est certainement pas là ce que Polybe a voulu dire. On a cherché, on a trouvé sans trop de peine des parties où le Rhône ne forme pas d'îles. C'était» de toute façon, un travail bien superflu, car les fies d'aujourd'hui ne sont pas celles d'autrefois, et l'en- droit choisi n'aurait peut-êlre pas présenté les mêmes caractères il y a vingt siècles. Le mieux était de ne pas entrer dans un pareil détail, et de ne pas tenir compte de cette indication. Mais la préoccupation attribuée à Annibal était absurde, nous croyons l'avoir montré. Le texte même de Polybe prouvait que le passage avait eu Heu dans un endroit extrêmement large : on avait construit ime estacade de 100 mètres pour embarquer les éléphants et, ce faisant, on n'était même pas parvenu à dépasser le milieu du fleuve; on n'élait pas arrivé à un endroit où ces énormes ani- maux auraient eu pied. Imagine-t-on que ce rensei- gnement soit applicable au Rhône qui coule entre Roquemaure et l'Hers, et dont la largeur, en temps de basses eaux, descend au-dessous de 200 mètres? Croit-on surtout que, si cette estacade de 100 mètres avait conduit vers le milieu du fleuve, il n'aurait pas été plus simple de la prolonger jusqu'à l'autre bord que d'organiser un système de transport compliqué, dangereux, incertain ? Quand les Arvernes ont passé le Rhône pour secourir les AUobroges contre les 294 CHAPITRB III. Romains, ils ont établi deux ponts de bateaux ^ Annibal était bien capable d'en faire autant, à moins de se trouver, comme nous le pensons, en présence d'un fleuve large de 500 à 800 mètres. Le Rhône large et lent, qui coule entre Soujean et Fourques, répond seul à toutes les exigences du texte. Ne faut-il pas, d'ailleurs, un endroit assez voisin de la côte pour y rencontrer ces grands bateaux dont parle Polybe, qui faisaient le commerce avec les ports maritimes? En trouverait-on à Roquemaure ou à Pont- Saint-Esprit ? C'est aux environs d'Arles seulement qu'on a pu en obtenir un assez grand nombre pour le passage de 8,000 chevaux et autant de mulets. C'est là aussi que s'adressa César {De, bello civili, I, 36) lorsqu'il voulut avoir douze grands navires en trente jours. Il y établit une colonie militaire (Julia Patema), et Arles était déjà une ville considérable, car on n'envoyait pas de colonies dans des bour- gades; elle fut, après Narbonne, la première ville des Gaules à laquelle cet honneur fut accordé ! Elle avait déjà été célèbre comme colonie grecque sous le nom de Thèlinè (F. Avienus, v. 679) et ses faubourgs s'étendaient jusqu'à Fourques, comme le montrent les rues découvertes lors de la construction du chemin de fer d'Arles à Lunel \ C'est là qu* Annibal a pu trouver les moyens de passage, qui eussent manqué partout ailleurs. > Il existait au confluent de Flsère et du Rhône un pont de bateaux, qui permettait le passage de Tune à l'autre rive du Rhône. Bituit en fit construire un second. » Ch. Lenthéric, Le Bhône, H, p. 417. LE PASa^eB DU RHÔNB. 296 Annibal, venant de la côte, a atteint le petit Rhône près de Saint-Gilles, puis a continué jusqu'à Fourques. Il n'a pas voulu traverser le petit Rhône et le grand Rhône, mais, dès qu'il a trouvé un « fleuve unique », c'est-à-4ire en amont du delta, il a passé, pour ne pas donner le temps aux Romains de le devancer sur un point plus éloigné. A partir de Beaucaire» d'ail- leurs, la rive droite du Rhône serait devenue moins praticable que l'autre. Tel est le sens qu'il faut donner, selon nous, aux deux phrases de Polybe. n nous parait bien difQcile de faire concorder le passage d'Annibal à Roquemaure ou Pont-Saint-Esprit avec les opéraiious de P. Cornélius Scipion. Tout le récit de Polybe ou de Tite-Live, en ce qui concerne la reconnaissance des cavaliers romains, leur combat contre les Numides, leur retour, est écrit de manière à faire penser que ces événements tiennent dans un espace de terrain et de temps très restreinU On croi- rait presque que le tout s'est passé dans une seule journée. Imaginons le point de passage entre Roque- maure et Pont-Saint-Esprit, à HO kilomètres de la mer : Scipion envoie une reconnaissance de 300 che- vaux, qui pousse jusqu'à une par^e distance, et que l'armée laisse s'éloigner indéQniment sans la suivre le moins du monde ; c'est au moins étonnant ! Ces cava- liers, ayant battu les 500 Numides d'Annibal, viennent jusqu'au camp de celui-ci, et repartent. C'est le lende- main matin qu'Annibal lève le camp, et c'est quatre jours plus tard que Scipion arrive avec son armée en carré. Polybe nous a dit qu'il y avait quatre marches de la mer au point de passage ; s'il fait arriver Scipion 296 CHAPITRE m. trois jours après le départ d'Annibal, il suppose donc qu'il aura levé son camp en même temps que lui. Si le passage avait eu lieu à Roquemaure, les cavaliers romains, qui avaient fait 110 kilomètres, passé les marais d'Arles, les trois bras de la Durance, la Sorgues, etc., battu les 500 Numides, et reconnu le camp carthaginois, auraient pu, après tant de fatigues, repartir sans désemparer et faire encore HO kilo- mètres en moins de 24 heures, en repassant tous les obstacles déjà rencontrés? C'est beaucoup. Il est extra- ordinaire, aussi, qu'une cavalerie, ayant pris le contact avec Tennemî à une si grande distance de sa propre armée, revienne tout d'un trait jusqu'à son général au lieu de rester en observation : ainsi, ces 300 chevaux auront fait inutilement 220 kilomètres pour retourner à Fos et revenir de Fos à Roquemaure ? Si Ton veut bien se donner la peine d'étudier les mouvements des armées anciennes, on y trouvera les pratiques dont le XVII® et le XVIII* siècle nous four- nissent les derniers exemples : les armées marchent très vite quand elles sont loin de l'ennemi : Condé, allant d'Alsace en Flandres, ou César, de Milan à Lyon, font près de 30 kilomètres par jour; arrivés à portée de l'ennemi, c'est-à-dire à deux jours de marche, ils ne vont plus que pas à pas. Il ne s'agit pas d'engager la bataille légèrement. Une armée romaine aurait fait aisément HO kilomètres en trois jours dans l'intérieur du territoire, et loin de l'ennemi ; mais Sci- pion, dans le cas présent, n'aura pas fait ces HO ki- lomètres en moins de cinq jours, car il aura ralenti son mouvement en arrivant près des Carthaginois. LE PASSAGE DU RHÔNE. 297 Tout s'explique très bien, au contraire, si Ton place le point de passage près de Fourques, à 50 ou 60 kilo- mètres de Fos. II n'y a rien de surprenant à ce que 300 cavaliers soient envoyés en reconnaissance à cette distance-là du gros : rien d'anormal non plus à ce qu'ils fassent l'aller et le retour en 36 heures. Partis le matin même du jour où ils ont rencontré les Numides, ils ont dû se retrouver le lendemain à Fos, vers le milieu de la journée. Scipion a rembarqué ses bagages le soir même, et a commencé à marcher; il a pu faire iO ou 15 kilo- mètres ce jour-là; le lendemain, il en aura fait 20 ou 30 ; puis, se trouvant à proximité de l'ennemi, il aura formé le carré et marché lentement : c'est tout au plus s'il aura fait 15 kilomètres le troisième jour, et 8 ou 10 le quatrième jour. On ne verra jamais une armée ancienne faire davantage à l'approche d'un combat. On s'est fondé principalement, pour soutenir le point de Roquemaure, sur ce que Polybe place le passage à environ quatre jours de marche de la mer. 11 est assez plaisant de voir les mêmes historiens qui ont traité si gaillardement les 1600 stades de l'écri- vain grec, se montrer intransigeants sur la valeur de ces quatre marches. Il importe peu, dirail-on, de prendre 2,000 stades au lieu de 1600, mais on ne sau- rait admettre moins de 80 kilomètres pour faire « à peu près » 4 jours de marche. Il est vrai qu'on en compte volontiers 110 ou 120, ce qui revient à dire que les à peu près ne peuvent se prendre que par excès. Sans doute, 4 jours de marche peuvent faire environ 80 kilomètres, mais ce que nous ne pouvons 298 CHAPITRE III. • accepter en aucune façon, c'est qu'on paisse compter 30 ou 40 kilomètres en plus, et non pas 15 ou 20 en moins doucette valeur moyenne. D'ailleurs, la journée de marche n'est pas une uoité susceptible d'une valeur bien définie, et quand un auteur évalue une distance en journées de marche, c'est forcément une mesure très vague qu'il nous donne. S'il ajoute, par surcroît de précaution, un « à peu près », comme le fait Polybe, nous n'avons plus qu'une indication presque insignifiante. S'agit-il ici d'une journée de marche conventionnelle ? S'agit- il d'une journée moyenne de l'armée d'Annibal ? Il serait bien audacieux d'affirmer l'un ou l'autre. S'il s'agit d'une marche moyenne d'Annibal, nous savons qu'elle est d'environ 14 kilomètres, puisqu'il va faire 140 kilomètres en 10 jours le long du Rhône en plaine et en pays ami. Alors 4 niiarches donneraient 56 kilomètres. Or, la voie romaine, qui ne fait pas volontiers de détours inutiles, mais qui est obligée de contourner les marais, a un développement de 50 kilomètres entre Arles et Fos. Il y en aura donc bien 56 depuis le point de passage que nous avons déterminé jusqu'à Fos. De l'autre côté du delta, le chemin qui va à la mer ne peut passer que par Saint-Gilles, et il compte encore de 50 à 60 kilomètres pour arriver au rivage près d'Aigues-Mortes. Il n'est pas question, en tout cas, de distance à vol d'oiseau, car il serait par trop singulier de choisir alors la journée de marche comme unité de mesure. Polybe ne donne jamais que des distances itinéraires, et c'est LE PASSAGE DU RHÔNE. 299 une source de reproches incessants de la part de Stra- bon. Ce n'est pas dans un pays qui lui était complète- ment inconnu^ comme le delta du Rhône, qu'il aurait pu estimer une distance à vol d'oiseau d'après les élé- ments qu'y possédait par ouT-Klire. Selon nous, les 4 jours de marche qu'il indique ici ne lui ont même pas été indiqués par les habitants : ils ont été déduits du récit de Fabius, d'après lequel P. Cornélius Scipion est arrivé au point de passage trois jours après le départ d'Annibal, bien qu'il se fût mis en marche en même temps que lui. Polybe a fait le calcul inverse de celui que nous avons fait un peu plus hauL Quoi qu'il en soit, nous ne croyons pas qu'on puisse attribuer une valeur bien précise aux « quatre mar- ches environ » indiquées par Polybe, et surtout nous nous refusons à faire passer ce renseignement vague avant la donnée très rigoureuse du parcours effectué depuis Ampurias et malgré l'incompatibilité absolue de certains détails du passage avec le site de Roque- maure. Ce qu'il faut se dire ici, c'est que s'îly avait contradic- tion entre cette seule donnée des 4 jours de marche et toutes les autres, il faudrait choisir : ou bien on prendra exactement les 1600 stades de Polybe depuis Ampu- rias, en longeant la mer, en passant le Rhône aussitôt qu'on l'atteint, dans un endroit où il ne forme qu'un bras, assez large pour qu'on ne jette pas de pont, pour que les éléphants soient transportés à partir d'une estacade de iOO mètres ; assez lent pour que les sol- dats passent dans des pirogues creusées dans des troncs d'arbres ; assez près de la mer pour que Sci- 300 CHAPITRE III. pion y envoie 300 cavaliers en reconnaissance et reçoive Jeur rapport en 24 heures ; — ou bien on pas- sera le Rhône étroit, rapide, après avoir tourné le dos à la mer pendant quatre jours, dans des conditions incompatibles avec les détails du récit, mais en croyant satisfaire (?) à une seule des indications de Polybe ; celle qui met 4 marches de la côte au point de passage. On choisira. A notre avis, le doute n'est pas possible. On nous excusera de tant insister sur la question du passage du Rhône : c'est que, pour nous, tout le problème est là. C'est sur ce point que les erreurs les plus graves ont été commises, et avec une unanimité presque complète ; et c'est de là que proviennent toutes celles qu'on a faites sur le reste du parcours. Il faut à toute force reconnaître ici la valeur et la concordance des renseignements fournis par Polybe. Nous avons essayé de montrer comment l'adoption de Roquemaure pour le passage du Rhône ne répon- dait pas aux données de Polybe (et de Tite-Live) ; mais on est en droit d'exiger davantage : on nous demandera comment il se fait que tant d'historiens se soient trompés ; on voudra savoir s'il est bien vrai qu'ils n'avaient pas d'excellentes raisons pour choisir un point aussi différent de celui que nous proposons. Nous allons donc reprendre sommairement les cal- culs de nos prédécesseurs et montrer ce qui en fausse les conclusions. On a fait passer le Rhône par Annibal : !• Près d'Arles (Quiqueran de Beaujeu, Doujat, le P. Fabre) ; 2^ Près de Tarascon (De Marca, Mandajors) ; LE PÂSSAOB DU RHÔNE. 301 3® Près d'Avignon ( H. Bouche, Cambis, Inabert Desgranges) ; i^ Près de Roquemaure et d'Orange (Martin de Bagnols, Rollin, Napoléon, Giraud, Du Puy, Fortia d'Urban, Deluc, Larauza, Letronne, A. Thierry, Lava- lette, Hennebert, Azan, etc) ; 5" Près de Pont-Saint-Esprit (Rogniat, Saint-Simon, de Vaissette, colonel Perrin, Osianderj; 6° A Loriol (Whitaker.) La plupart des historiens que nous ne citons pas adoptent Roquemaure ou Pont-Saint-Esprit, de con- flance. Larauza fait suivre à l'armée carthaginoise la voie romaine de Figuières à Nîmes. Il commet sur la lon- gueur du trajet quelques petites erreurs, comptant XIII milles au lieu de XIV entre lUiberris et Com- busta, confondant Juncaria avec la Junquera, et trou- vant 40 kilomètres d'Ampurias au Perthus par la Junquera, tandis qu'il y en a près de 44. Il prolonge la marche d'Annibal de Nîmes sur Roquemaure, et donne à ce dernier segment 41 kilomètres au lieu de 47 ou 48. Au total, entre Ampurias et Roquemaure, il trouve 13 kilomètres de moins qu'il n'y en a en réa- lité, même si Ton accepte les chiffres des itinéraires romains. Malgré cette première erreur, et bien qu'il évalue le stade à 1/8 de mille, ou 184 mètres, il trouve que le chiffre de Polybe ne le conduit qu'à Beaucaire ou Aramon. Il n'en revient pas moins à Roquemaure, où s'est fixée l'attention de ses prédécesseurs, moyen- nant une différence de 15 kilomètres, qu'il juge admissible avec raison. Mais que l'on fasse disparaître 302 CHAPITRE m. de son travail les erreurs d'évalixation, et l'écart deviendra tel qu'il faudra renoncer à Roquemaure. Deloc a trouvé des chiflFres inférieurs encore à ceux de Larauza, en suivant leAnême tracé : il a pris Cas- telIon-de-Âmpurias pour point de départ, au lieu d'Ampurias, et il compte seulement 31^,600 d'Empo- rion au col au lieu de 43*^,700. Il prend des chiffres assez exacts depuis le col jusqu'à Nimes, mais la lon- gueur qu'il attribue au trajet de Nîmes & Roquemaure est trop faible de quelques kilomètres; au total, il trouve un chiffre trop faible de 15 kilomètres, et fait les mêmes réflexions que Larauza. Tous deux ont été (inconsciemment ou non) attirés vers Roquemaure et Pont-Saint-Esprit par l'influence de RoUin^ de d'Anville, de Saint-Simon, de Fo- lard', etc., et pourtant, sans les erreurs qu'ils ont ' RoLLiN, IV, p. 418, note. « On croit que ce fut entre Roquemaure et Pont Saint-Esprit. » Rollin (page 427, note) nous indique la valeur de ses sources : « Le texte de Polybe, tel que nous Tavons, et celui de Tite-Live, mettent cette île entre la Saône et le Rhône, c'est-à-dire à Ten- droit où Lyon a été bâti. On prétend que c'est une faute, tl y avait dans le grec Sxtopa;, et Ton a substitué à ce mot 6 'Apapo;. J. Gronove dit avoir vu dans un manascrit de Tile-Live BisaroTy ce qui montre qu'il fkat lire Isara Rhodanusque amnes, au lieu de Arar Rhodanusque, et que l'ile en question est formée par le con- fluent de risère et du Rhône. La situation des Allobroges, dont il est parlé ici, en parait une preuve évidente. Je n'entre point dans ces sortes de disputes. J*ai cru devoir suivre la correction. » ' « M. de Mandajors publia, dans les Mémoires de P Académie, deux dissertations sur ce point de critique... Son opinion ayant été adoptée par BolUn dans son Histoire romaine, / V, 3<)5, et par le célèbre géographe d'Anville y qui a dressé les cartes de cet esti- mable ouvrage, est devenue en quelque sorte classique. Ils placent le passage du lihône entre Roquemaure et hPoni-Samt-Esprii. J'ai LE PASSAGE DU RHÔNE. 303 commises, ils n'auraieat jamais trouvé an écart admis- sible entre leur mesure et celle de Polybe. Larauza nous révèle très naïvement le préjugé qui le guidait lorsqu'il écrit * : « De Nîmes, la voie romaine allait passer le Rhône devant Aries, d'où elle remontait par Cavaillon vers Gap, Embrun et le mont Genèvre; mais on doit nécessairement supposer qu'ici Annibal la quitta et alla traverser ce fleuve sur un point plus éloigné de la mer. » Ainsi, le consciencieux écrivain nous avoue que tout semblait lui conseiller de prendre un point plus bas sur le Rhône, mais qu'il a volontairement cherché un passage plus au Nord. Il invoque à l'appui de ce rai- sonnement la nécessité impérieuse où se trouvait Annibal d'éviter les Romains. Nous avons expliqué pourquoi l'approche des Romains l'obligeait, au con- traire, à presser son passage. Tile-Live nous a rapporté, en outre, qu'Annibal a pris la résolution d'éviter les Romains deux jours après le passage du Rhône, et que jusque-là il était dans l'hésitation. Larauza insiste enfin sur l'obligation de placer le point de passage à mi-chemin entre la mer et Tlle, et il nous prévient que celle-ci se trouvera au confluent cru devoir adopter celte opinion dans un ouvrage publié il y a quelques années. Je l'ai fortifiée do nouvelles preuves. 0 Les disputes occasionnées par la recherche de l'endroit où Annibal a passé le Rhône, paraissent donc à présent terminées. On convient assez généralement que ce fut à Roquemaure, en face d'une petite ville appelée dans ce temps-là Aeria, devenue depuis le château de Lers. » (Deluc, p. 9.) » Page 16. 301 CHAPITRE III. de risère. C'est un procédé bien vicieux que d'asseoir une hypothèse sur une autre, et cela quand tout jusque-là semblait devoir l'écarter*. Nous nous conten- terons donc d'avoir déterminé provisoirement le point de passage en partant de données certaines, et nous verrons plus tard si le point que nous avons fixé s'accorde mal avec ce qui suit. Nous avertissons dès maintenant le lecteur que c'est le contraire qui aura lieu, le récit et les chiffres suivants de Polybe ne pouvant pas plus que les précédents se concilier avec le passage à Roquemaure, Le colonel Perrin, pour le trajet de Carthagène au Rhône, a presque entièrement abandonné les textes. 11 emploie pour l'Espagne une carte dressée en 1823-1824 par Damas, et grossièrement inexacte, qui lui donne : Des Colonnes à Carthagène, 3,776 stades au lieu de 3,000; » M. Osiander (p. 93) procède de môme lorsqu'il écrit : « L'endroit était à environ quatre jours de marche de la mer, à 600 stades de l'embouchure de Tlsère ; si nous avons le droit d'admettre qu'il faut compter les 160<) stades depuis le versant nord des Pyrénées jusqu'au passage du tthône, l'emplacement est à environ 5i milles au nord de Nîmes, etc. Toutes ces données concordent pour placer le point de passage à Pont-Saint-Esprit, comme l'ont déjà fait Niebuhr, Peler et bien d'autres. » On remarquera* que « de toutes ces données », il n'y en a qu'une seule qu'on retrouve dans Polybe, c'est celle des quatre jours de marche. Il n'y est pas question un instant de 600 stades entre le point de passage et l'Isère, non plus que de 1600 stades entre les Pyrénées et le Rhône. Ces trois hypothèses qui se prêtent un mu- tuel appui forment le faisceau le plus fragile, et nous ne connais- sons pas de science où une pareille méthode conduise à autre chose qu'à des erreurs. Il n'y a pas deux logiques. LE PASSAGE DU RHÔNE. 30o De Carthagène à TÈbre, 2,464 stades au lieu de 2,200 ; De TÈbre à Perelada, 1752 stades au lieu de 1600. Ces chiffres sont très éloignés de ceux de Polybe ; le colonel Perrin s'en contente néanmoins. Il ne veut pas que Thistorien grec ait pris un point de repère à Emporion, et il marque un arrêt à Perelada, de sorte que la distance comptée par Polybe d'Ampurias au Rhône sera comptée par le colonel Perrin de Perelada au Rhône. On conçoit qu'il remonte ainsi plus haut que nous. M. de Bagnols a écrit dans la Notice des travaux de r Académie du Gard que Pont-Saint-Esprit fut, dans les temps les plus reculés, un centre de communi- cations entre les Allobroges, les Volques, les Hel viens, et plusieurs autres peuples ; que ces mouvements com- merciaux avaient donné naissance, bien avant le passage d'Annibal, à une route partant de Pont-Saint- Esprit pour gagner Nîmes par Cassau et Uzès. Comme il n'est rien resté des chemins gaulois et que les textes n'en font pas mention, nous avons affaire ici à une simple hypothèse. Ajoutons, du reste, que l'existence d'un chemin entre Nîmes et Pont-Saint-Esprit est à peu près certaine, car il y avait presque autant de che- mins dans la Narbonnaise il y a vingt siècles qu'aujour- d'hui; mais cela ne prouve absolument rien pour le passage d'Annibal. M. Osiander, le plus savant des historiens d'Annibal, commence par déclarer que les chiffres de Polybe sont la base de toute étude sur ce sujet, le fil d'Ariane qui £0 306 CHAPITRE III. doit nous guider à travers toutes les difficultés ; il ne cessera pas, dans la suite, de les traiter de Turc à More. Ici, il juge que la distance de 1600 stades entre Ampurias et Je Rhône n'est pas suffisante, et il veut en ajouter 800. Il s'appuie sur ce que Polybe compte à peu près {ayjeio^) 8,000 stades des Colonnes d'Hercule aux Pyrénées, tandis qu'il y en a seulement 7,200 (3,000 + 2,600 + 1600) des Colonnes à Ampurias, et qu' Ampurias ne s'écarte pas sensiblement des Pyré- nées. Ce raisonnement ne nous paraît pas irrésistible. Nous trouvons, en effet, dans Polybe, les chiffres sui- vants : Des Colonnes à Emporion \ 3,000 + 2,600 -h 1600 = 7,200 stades; Des Colonnes à la pointe des Pyrénées* dans la Méditerranée, près de 8,000 stades; Des Colonnes à Narbonne*, un peu moins de 8,000 stades; Des Colonnes à Marseille *, un peu plus de 9,000 stades. Tous ces chiffres nous semblent parfaitement d'accord si nous appelons chaque chose par son nom, et si nous ne remplaçons pas les Pyrénées par Emporion. Il y a, en effet, de cette ville à la pointe des Pyrénées, près du cap Cerbère, par le chemin, 300 stades environ. « POLYBB, III, 39. * Polybe. UÏ, 39, et Strabq>, II, 105-106. » Strabon, ibid. , * Strabon, ibid. LE PASSAGE DU RHÔNE. 307 Il y a d'Emporion à Narbonne, par la route, 540 stades. De Narbonne à Marseille, 1660 stades. Les égalités précédentes deviennent donc : Des Colonnes à Emporion, 7,200 stades ; Des Colonnes à k pointe des Pyrénées, 7,200 -f- 300 =7,500, un peu moins de 8,000 stades ; Des Colonnes à Narbonne, 7,200 + 540 = 7,740, un peu moins de 8,000 stades ; Des Colonnes à Marseille, 7,740 + 1660 = 9,400, un peu plus de- 9,000 stades. Il n'y a rien là qui ne paraisse très normal, et l'on ne voit guère le moyen de modiBer l'un des chiffres sans fausser Tune ou Fautre des égalités. Il est vrai que Strabon met Ampurias à 40 stades des Pyrénées, mais ceci est une erreur qui lui appar- tient en propre, et qu'il ne faut pas mêler aux chiffres de Polybe. M. Osiander remarque encore qu' « Annibal, arrivé dans les Pyrénées y^^ n'aurait pas fait, au dire de Polybe^ la moitié du trajet de Carthagène à la sortie des Alpes, Nous nous permettrons de renvoyer au texte, où l*on verra qu'au moment où Polybe dit qu' Annibal n'a pas fait la moitié du parcours, celui-ci n'est pas encore parvenu aux Pyrénées. Il est près d'y aj'river; mais n'est-ce pas M. Osiander lui-même qui plaçait naguère Emporion au pied des Pyrénées ? Pour peu que Polybe suppose Annibal à 400 stades des montagnes, il n'a pas fait la moitié du trajet. Il y a d'ailleurs, dans la remarque du savant allemand, une interprétation que nous ne saurions 308 CHAPITRE III. accepter : de ce que Strabon traduit, une fois par hasard, le cj^eBov de Polybe par un peu moins dey M. Osiander veut que les deux expressions soient équivalentes. C'est une conclusion un peu légère. On sait que la racine (r/e5 exprime une idée de course, de rapidité; c^sSov signifie en courant, à vue de pays, et non pas presque, un peu moins de. Aussi, au lieu de lire, comme M. Osiander, qu'Annibal, arrivé dans les Pyrénées, avait fait tm peu moins de la moitié du trajet, nous lisons qu'arrivé près des Pyrénées, il avait fait environ la moitié du trajet. La différence, on le voit, est sensible. M. Osiander trouve aussi xspl (XXXIV, 7) remplacé dans Strabon (II, 106) par un peu moins de. Alors que nous restera-t-il pour signifier simplement à peu près, puisque oxsSov et Tcepl voient leur sens restreint de la même façon? Ne donnera-t-on jamais de chifTre approché par excès ? Nous Tavons dit dans un précédent chapitre : il ne faut pas demander à Polybe une extrême précision au cours de son récit; il sacrifie tout à la clarté. 11 aime mieux laisser dans l'esprit du lecteur un chiffre facile à retenir, tel que 8,000, 9,000 stades, que de se montrer inutilement exact. Il y en a un exemple bien frappant dans le X® livre, où il place Carlhagène à moitié chemin entre les Colonnes et Emporion, ce qui donnerait 3,000 = ^^. Et c'est après un exemple pareil qu'on voudrait changer un chiffre parce que 7,500 stades sont donnés pour « un peu moins de 8,000 I » Nous n'admettons donc pas les deux raisons pour LE PASSAGE PU RHÔNE. 309 lesquelles M. Osiander croit devoir ajouter un sixième nombre à la série donnée par Polybe. M. Schmidt, dans sa Dissertatio inauguralis philologica de Polybii geographia (Berlin, 1873) voulait ajouter 600 stades d'Emporion à Narbonne, et en laisser 1600 de Nar- bonne au Rhône. M. Osiander lui oppose les raisons suivantes : !• On ne trouvera jamais 1600 stades de Narbonne au Rhône ; 2* Narbonne n'est pas une limite naturelle comme Emporion (I) Il propose donc d'ajouter « sim- plement » : axo 5'E|jixop{ôu xiXeo)^ Iwç t^ç xpoetp7;pLévY;ç fx/iaç TCôpeuô[ji.£V5tç 7:api tcv aîyaXov luepl oxTay.iff{ôuç, 5tsx6aXXôufft Sa Ta •::jpr^vata opy; xepl è^axiafouç. (De la ville d'Emporion jusqu'au cap précité, par le rivage, envi- ron 800 stades, mais en franchissant les Pyrénées 600). Comment expliquer que ce membre de phrase manque dans tous les manuscrits de Polybe qui nous restent? Ces manuscrits ne sont pas de la môme famille; M. Hultsch les a divisés en quatre ou cinq groupes d'après certaines variantes, mais ici, tous sont d'accord ; quelques-uns, il est vrai, sont un peu abîmés à l'endroit même qui nous intéresse, mais pas de manière à laisser supposer la disparition de toute une phrase. On ne met pas en doute leur parfaite concordance pour le paragraphe III, 39. Voudra-t-on supposer que tous les copistes se sont entendus pour supprimer le membre de phrase que M. Osiander vient rétablir? Cette addition ne nous paraît ni simple, ni utile ; et un chiffre de 600 ou 800 stades est bien petit :pour prendre place dans la série de Polybe ; on sent qu'il 310 CHAPITBB m. s'agit surtout de fournir un appoint. M. Osiander est trop habile hjomme pour se permettre des erreurs grossières comme celles de Larauza ou Deluc, et pourtant il faut bien qu*il aille à Roquemaure comme les autres. Il fait donc des mesures exactes, et il y ajoute un nombre arbitraire. Nous avons analysé les quatre auteurs qui ont procédé à la détermination la plus sérieuse du point de passage d'Annibal sur le Rhône, en se servant de k distance d'Emporion au Rhône, et nous avons vu comment ils arrivaient à Roquemaure : Tun commet une erreur de mesure ; le second y joint une erreur d'identification pour Ampurias ; le troisième refuse de prendre le point de départ indiqué par Polybe ; le quatrième ajoute une quantité arbitraire au cbifiTre de rhistorien grec. Le lecteur sera désormais édifié, nous l'espérons, sur les motifs qui ont fait adopter le point de passage de Roquemaure ou de Pont-Saint-Esprit, et il n'aura sans doute plus de scrupule à redescendre jusqu'en aval de Beaucaire. CHAPITRE IV LA TRAVERSÉE DES ALPES I.— La distance du Rhône aux plaines du Pô. « Depuis le passage du Rhône, ea remontant le fleuve comme pour aller vers ses sources, il y a 1400 stades jusqu'à Tentrée des Alpes, par où l'on va en Italie. Reste la traversée des Alpes, environ 1200 stades; après les avoir franchies , Annibal devait être arrivé dans les plaines de l'Italie voisines du Pô.»(Polybe, III, 39.) Il y a la deux choses bien définies : le point de départ, qui est le Rhône, et le point d'arrivée final, qui est le pied du versant italien des Alpes. Qu'on regarde une carte, à quelque échelle qu'elle soit, ou mieux, que l'on aille voir le terrain, et Ton constatera avec quelle netteté est marquée la ligne où la plaine succède à la montagne du côté de Tltalie. Quand on vient par la vallée de la Doire Ripaire, la plaine com- mence à Avigliana ; sur la Doire Baltée, c'est à quel- ques kilomètres en amont d'Ivrée. 312 CHAPITRE IV. Les indications internjédiaires sont, au contraire, bien vagues : l^ Nous avons traduit àvaScXt; par « entrée », mais le sens peut être aussi « montée » ;ce sont les mesures sur la carte qui nous fixeront. Nous allons mesurer la longueur des différentes routes qui traversent les Alpes et examiner pour chacune d'elles si 1400 stades aboutissent près d'un endroit qu'on puisse qualifier de « montée » ou d' « entrée » des Alpes ; 2^ Comment et jusqu'où remonterons-nous le Rhône? Le biographe Hœfer a cru devoir aller jusqu'à ses sources, et mettre le passage au Saint-Gothard : que deviennent alors les 1400 et les 2,600 stades qui, eux, sont précis ? « Telles sont, dit M. Osiander *, les absur- dités où Ton tombe quand on ne s'attache qu'à un mot, isolé du contexte, et sur lequel on bâtit tout un système en en forçant le sens. » wç kià îàç ^zt^y^ç» écrit-il ailleurs, indique simplement la direction, l'orienta- tion du mouvement, non son but*. Si l'on veut s'en convaincre, il suffit de compter les 1400 stades le long du Rhône. En partant de Fourques, ils nous mènent jusqu'à 10 kilomètres en aval de Lyon ; si nous par- tions de Roquemaure, nous irions jusqu'à 30, 40 ou 50 kilomètres en amont de Lyon. Ce serait encore bien loin des sources. Doit-on du moins remonter le Rhône jusqu'à « rentrée » ou à la « montée » des Alpes ? Remon^ tons-le pendant 1400 stades (248 kilomètres) à partir de Fourques, de Beaucaire , ou même de Roque- » Page 41. « Page 29. LA TRAVERSÉE DES ALPES. 3Î3 maure : nous arrivons, comme nous venons de le voir, un peu en aval ou en amont de Lyon. C*est seulement si nous partions de Pont- Saint-Esprit que nous pour- rions atteindre les Alpes à Saint-Genix-d'Aoste, non loin de Culoz, sans nous être beaucoup éloignés du . Rhône. C'est la solution du colonel Perrin. Nous verrons, d'après les détails de la marche, si elle est assez conforme aux récils de Polybe et de Tite-Live pour nous faire remettre en question le point de pas- sage du Rhône. En écartant provisoirement cette solution , nous. sommes forcés de ne pas remonter le Rhône jusqu'au bout des 1400 stades, et nous devons nous écarter du fleuve quelque temps avant l'entrée ou la montée des Alpes. Entendre par là qu'on peut se contenter de marcher un ou deux jours le long du Rhône pour s'en écarter aussitôt, c'est peut-être élargir beaucoup l'interpréta- tion ; nous sommes donc disposé dès à présent à ne pas admettre que le mouvement ait pu se faire dans la vallée de la Durance. Nous étendrons pourtant nos recherches à cet itinéraire, car les chiffres surtout sont précis dans le texte de Polybe, et c'est à eux de décider en dernier ressort. Supposons qu'Annibal ait remonté le cours de la Durance : kilom. Du passage du RhAne, tel que nous l'avons déter- miné, jusqu'au pont du chemin de fer sur la Durance, il y a 28* * Ces chiffres sont mesurés sur la carte à ^nbôï ^^ vérifiés au moyen de la carte des étapes et d'une carte cycliste. 314 CHAPITRE IV. kilom. De là jusqu'à Sisteron fô3 De Sisteron à la route de Gap à Briançou, près de Prunières 77 De là jusqu'à Suse 124 De Suse jusqu'à Avigliana ^ "ïïT Au lieu de 461 Si au lieu de suivre la rivière, il a suivi la roule la plus naturelle : kllom. Route de Saint-Rémy, Cavaillon, Apt, Forcal- quier jusqu'à Sisteron 172 De là à Prunières, par Serres, Veynes et Gap . . 94 De Prunières à Suse 153 1Ï9 Au lieu de 4Gf Pans Tun et l'autre cas, les 1400 stades (248 kilo- mètres) comptés depuis l'origine conduisent un peu à l'ouest de Prunières. Or, quelque signification qu'on attribue au mot àvaSôXtj twv "AX-newv, il est impossible de trouver quoi que ce soit qui y ressemble dans cette région. Des voyageurs qui ont passé par Sisteron et Tallard, ou par Serres et Veynes, ne trouvent près de Gap et de Chorges ou près de la Bréole, ni une entrée, ni une montée des Alpes. Si nous comptons 1200 stades à partir d'Avigliana, en rebroussant, nous arrivons entre Veynes et Serres, où il n'y a rien qui réponde à l'expression xn^ckri twv *'AX'î:£a)v. Ainsi, depuis Arles jusqu'à Avigliana, il y a 411 ou 419 kilomètres au lieu des 461 voulus. De plus, on ne peut diviser ce total, trop faible de 50 kilomètres, en deux parties différant peu (20 à 2S kilomètres) des LA TRAVERSÉE BS8 ALPES. 315 1400 et 1200 stades de Polybe, et trouver à la sépa- ration des deux un endroit qui puisse recevoir le nom i'xntokri twv "AXicewv. Sisteron et Briançon donnent seuls une entrée ou une montée. Il est donc impossible de concilier les données de Polybe avec l'itinéraire Sisteron, Embrun, mont Genèvre, Avi- gliana. Il est trop courL Si Ton veut emprunter le col de TÉchelle ou le col des Thures au lieu du mont Genèvre, la longueur totale de l'itinéraire se trouve augmentée de 20 à 25 kilomètres ; l'écart avec les chiffres de Polybe devieu- drait acceptable, mais on ne peut toujours pas placer Yx*3iSùkri Tûv "ÀA^ecir/, « entrée » ou « montée » à 1400 stades (248 kilomètres) du passage du Rhône. Tout itinéraire passant au sud du mont Genèvre, par la vallée de l'Ubaye ou celle du Guil, serait plus court encore, et de beaucoup. Il est donc inutile de s'en occuper. La voie romaine, passant à Saint-Rémy, Cavaillon, Apt, Sisteron, Gap, Embrun, mont Genèvre et Suse, nous donne 370 à 375 kilomètres d'Arles à Avigliana*. * Ernaginum VII m. p. Caturigomagus. XII m. p. Glanum VII — Eburodunum . . XVII — Cabellio XII — Rama XVII — Ad Fines XII — BriganUum. . . . XVUI — Apla Julia X — Dnientia VI — Catviaca XII — Gesdao V — Alaaniam XVI — Segusîo XXIIII — Segustero XXUU — Ad Fines XVII — Alabons XVI Vapincum.... . XVIII Total GCL — Soit 370 kilomètres. (Ad Fines se tcoave très peu à TOuest d'Avigliana.) 316 CHAPITRE IV. Nous voilà encore plus loin du chiffre donné par Polybe. Strabon nous a indiqué un chemin qui était, semble- t-il, Ifi plus fréquenté de son temps. 11 passait par Cavaillon, puis traversait Ja partie méridionale du territoire des Voconces pour gagner Embrun, Slra- bon qualifie d'hxtà^i^ la montée des Alpes ; c'est Yi^x^oLr, de r^olybe, III, 50, et il y a 63 milles de Tarascon au pied de cette montée, qui ne peut être loÎD de Vaison ; 99 milles depuis là jusqu'aux rron- tières des Caturig-es, prés d'Embrun, et 99 encore de là jusqu'en Italie, La longueur de cette roule est donc à peu près la même que celle de la route Sisteron, Gap, Embrun. Plus au Nord, le chemin qui emprunte la vallée de la Drôme donne les longueurs suivantes : kilo m. ïVArles à Loriol 146 i DcLoHol à Die 55) t41 De Die au col de Crtbre 40 J Dq cot de Cabre à Gaji 42 De Gap k Avi^liana , , . . 1 73 'm Cet itinéraire est donc acceptable, au point de vue des chiffres et des données du paragraphe III, 39 de Polybe, Il placerait Vxnioi.ii au pied du col de Cabre (ce serait alors non pas V entrée ^ mais la montée des Alpes) et donnerait bien près de 461 kilomètres pour le trajet total depuis le Hhi^ne jusqu'en Italie, Le parcours effectué le long du Rhône est de 146 kilo- mètres, c'est-à-dire à peu près 800 stades, ce qui cor- respond bien aux indications postérieures. LA TRAVERSÉE DBS ALPES. 317 Essayons de passer par Die et Grenoble. Il y a, d'Arles à Die, 201 kilomètres ; de Die à la Chapelle- en-Vercors, 38 ; total, 239 ; la montée ou l'entrée des Alpes se trouverait fort avant ce dernier point, et par conséquent beaucoup trop près du Rhône ; il y a 27 kilomètres de la Chapelle à Grenoble, et 205 de Grenoble à Avigliana*, total 232, ce qui serait un peu trop (au lieu de 213) pour la deuxième partie. Remontons le Rhône jusqu'à l'Isère. kilom. Depuis le passage, près d^Arles, jusqu'à la Drôme 146 De la Drôme à Tlsère 28 En remontant Tlsère depuis le confluent jusqu'au Bec de TÉchaillon 78 ' 252 De rÉchaillon à Grenoble 17 De Grenoble à Aiguebelle par le Gélon 70 D'Aiguebelle à Modane 65 De Modane à Suse par le mont Genis 63 De Suse à Avigliana 29 244 La distance depuis le passage du Rhône jusqu'au bec de TÉchaillon, qui est bien Tentrée en montagne, le seuil des Alpes, oaxioX^, est bien près du chiffre de Polybe (252 kilomètres au lieu de 248), mais la tra- versée des Alpes est sensiblement trop longue (244 au lieu de 213). Si, au lieu de passer par le mont Cenis, nous * Voir le détail plus loin. 3i8 CHAPÏTRB IV. employons le col Clapier, proposé par le colooel Perrin, nous trouvons : De l'Échaillon à Modane 452 De Modane à Suse par le Clapier 40 * De Suse à Avigliana 29 'm L'itinéraire qui emprunte les vallées de Tlsère et de FArc est donc admissible^ à condition de passer, non pas par le mont Cenis, mais par le Clapier. Il a, sur les précédents, l'avantage de donner une entrée (iixSckri) très nette dans la montagne 4 la distance indiquée par Polybe. Quiconque a suivi la route ou le chemin de fer de Valence à Grenoble a pu constater combien l'entrée dans la montagne est franchement marquée, au moment où Ton pénètre entre le Vercors et le massif de la Grande -Chartreuse. Le défilé où Ton se trouve resserré jusqu*à Grenoble, la vue des hautes cimes qui en barrent le fond donnent brusquement l'impres- sion de la montagne. On a franchi la porte. La distance est exactement la même si, à partir de Grenoble, on remonte vers le Lauiaret au lieu de passer par la Mauriènne. Au point de vue des dis- tances, cet itinéraire est donc également acceptable. Si^ au lieu de se diriger vers le mont Cenis, on gagne le Petit Saint-Bernard, on trouve : > 11 y a 15 kilomètres de Modane au Planais; du Planais au col, en montant, 3 heures de marche que nous évaluons à iO kilo- mètres ; à la descente, 3 heures, qui peuvent feire 15 kilomètres. LA TRATEItÔiB DES ALPES. 319 fcitom. De TÉchaillon à Grenoble. 17 De Grenoble au Petit Saint-Bernard 156 Du Petit Sainl-Bemard à la plaine, à 6 kilo- mètres en amont d'Ivrée dll Nous avons donc 70 kilomètres de trop. Certains historiens ont essayé de réduire ce chiffre en plaçant le déix)aché en plaine à Aoste au lieu d'ivrée. Il faut n'avoir regardé ni la carte, ni le pays, pour accepter une pareille solution. C'est a cpielques kilomètres d'Ivrée que Ton débouche en plaine. Aoste, entourée de montagnes de tous côtés, ne donne nulle- ment rimpressiôn de l'arrivée en plaine. Et quand on y arrive, on n'a pas franchi le défilé de Bard ! En résumé, nous sommes obligés d'exclure les iti- néraires qui empruntent la vallée de la Durance : l^ Parce qu'ils ne remontent pas le Rhône assez longtemps pour justifier les expressions de Polybe ; 2^ Parce qu'ils sont trop courts ; 3*» Parce qu'ils ne fournissent pas, quelque inter- prétation que l'on donne au texte grec, et quelque approximation que l'on admette, une entrée ou montée (àvaSôXil)) dans les Alpes à environ 1400 stades du Rhône ou 1200 stades de T Italie. Nous rejetons les itinéraires qui passent par la vallée d'Aoste comme beaucoup trop longs. Il nous reste trois solutions admissibles au point de vue de la longueur : i^ Vallée du Rhône, d'Arles à Loriol, puis vallée de la Drôme, col de Cabre, Gap, et mont Gèùèvre ; 320 CHAPITRE IV. 2® Valence, Grenoble, la Maurienne, le Clapier ; 3° Valence, Grenoble, le Lautaret, le mont Genèvre. Il n'est pas sans intérêt de voilr ce que nous donne- raient les conditions du paragraphe III, 39, si nous avions accepté le point de passage de Roquemaure ou celui de Pont-Saint-Esprit, choisis par la plupart de nos prédécesseurs. H y a environ 60 kilomètres depuis l'endroit où nous avons fixé le passage du Rhône, jusqu'à Roque- maure; il y en a 90 jusqu'à Pont-Saint-Esprit (par la rive gauche du fleuve). Rien ne serait changé à nos conclusions précédentes concernant la route de Sisteron, Briançon, le mont Genèvre. Elle demeurerait beaucoup trop courte. La route de la Drôme, et celles qui, par Grenoble, conduisent au col Clapier ou au mont Genèvre, devien- draient trop courtes de 60 ou de 90 kilomètres. De plus, si Ton partait de Roquemaure, une longueur de 1400 stades, comptée à partir du Rhône, conduirait en plein milieu du Grésivaudan, à une dizaine de kilomètres au sud de Montmélian. Impossible de placer là une entrée ou une montée des Alpes. Si l'on est parti du Pont-Saint-Esprit, au contraire, on ter- mine les 1400 stades à Ventrée de la Maurienne, que Ton peut faire passer à la rigueur pour l'entrée des Alpes. Le colonel Perrin a fait remonter Annibal, sur la rive droite de l'Isère, vers Saint-Rambert et Saint - Genix-d'Aoste, pour gagner de là le col Clapier par Chambéry et la Maurienne. Cette solution serait la seule qui satisfît à la lettre aux conditions énoncées LA TRAVERSÉE DES ALPES. 3Î1 par la phrase de Polybe que nous citions en tête de ce chapitre. Le chemin du Petit Saint-Bernard, par Grenoble, aurait bien la longueur totale voulue, mais il serait impossible d'y placer une entrée ou une montée des Alpes à hauteur de Chamousset, et plus impossible encore d'apercevoir les plaines d'Italie en arrivant au col. On ne voit de là que d'affreux précipices. Nous arrivons donc aux conclusions suivantes : 1® Ayant fixé le passage près d'Arles, nous avons trois solutions possibles pour la traversée des Alpes : passer par la vallée de la Drôme pour aller au mont Genèvre; passer par Grenoble et le Lautaret pour rejoindre ce même col ; enfin, passer par Grenoble, le Grésivaudan et la Maurienne pour franchir le col Clapier ; 2® Si nous avions accepté le point de passage de Roquemaure, aucune solution ne pouvait plus con- venir ; 3® En acceptant le passage à Pont-Saint-Esprit, la route d'Yenne, Chambéry, le Clapier serait admis- sible, au point de vue des distances. Malgré la clarté et la simplicité des mesures qui ont conduit à ces conclusions, un grand nombre de nos prédécesseurs ont adopté le point de passage de Roque- maure, celui-là même qui ne se prête à aucune solu- tion pour la traversée des Alpes. Nous avons vu dans le chapitre précédent comment ils y avaient été ame- nés; examinons de même comment ils ont pu s'en accommoder, malgré les chiffres. 2i 322 CHAPITRE IV. Pour les uns, ce fut assez facile, car ils laissèrent tout à fait de côté les données du paragraphe III, 39, ou, ce qui revient au même, ils admirent qu'une diffé- rence de 60 kilomètres sur 200, i sur 3, n'avait rien d'extraordinaire. D'autres ont recherché un appareil plus scientiBque. Ayant fixé d'avance leur itinéraire avant d'avoir fait aucune mesure, ils ont trouvé à peu près 1400 stades jusqu'à Montraélian, ont même poussé un peu plus loin s'il le fallait, découvert tant bien que mal un che- min creux ou une butte pour marquer Tàva^oX^, entrée ou montée ; arrivés là, ils se sont trouvés un peu à l'étroit dans l'espace compris entre Montmélian et Avi- gliana pour faire tenir les 1200 stades que nous avons comptés, nous, entre le bec de l'Échaillon et Avigliana. Ils ont donc abandonné le chemin de la vallée, le plus naturel, pour grimper et descendre sans cesse sur les contreforts des Alpes ; enfln, comme l'allongement qui en résultait ne suffisait pas encore, ils ont admis que, dans les montées, en raison de la fatigue, on majorait les distances parcourues. En accomplissant ce petit travail avec des méthodes diverses, mais avec un 'doigté parfait, ils se sont tous retrouvés ensemble à l'arrivée. « Nous savons, dit le colonel Perrin, qu'en pays de montagnes, l'expérience a prouvé que les routes, par suite des nombreux détours qu'elles sont obligées de faire, sont plus longues de i/3 que celles des plaines, pour parcourir une même distance mesurée à vol d'oiseau. Mais cette règle n'est véritablement exacte que dans des massifs montagneux tels que les Vosges, LA TRAVERSEE DBS ALPES. 323 le Jura, etc.; elle ne peut s'appliquer à des massifs aussi escarpés et aussi élevés que celui des Alpes. Si cependant nous appliquons cette règle à la voie ferrée du mont Cenis, qui peut être assimilée à une voie en plaine, nous aurons de Chamousset à Âlpignano 163 kilomètres, dont le tiers est ,54 kilomètres, ce qui donne un total de 217 kilomètres, chiffre très rap- proché de celui de 224. » Comment a été vériBée cette règle, d'après laquelle les chemins de montagne sont de 1/3 supérieurs aux chemins de plaines? Nous n'en savons rien. Mais en admettant même qu'elle soit exacte dans certaines conditions, elle ne peut pas l'être d'une manière géné- rale, ni même donner une moyenne dans un ordre d'idées où tout est irrégulier. Les montagnes allongent les chemins : 1® en les obligeant à contourner des massifs. Ahisi, de Grenoble à Saint-Jean-de-Mau- rienne, il y a 50 kilomètres à vol d'oiseau et HO par la route ; 2^ en leur faisant faire des lacets aux mon- tées ; il y a 3 kilo m. i/2y k vol d'oiseau de Lansle- bourg au refuge a® 18 de la route du mont Cenis, et 10 kilomètres par la route. Ces deux modes d'allongements peuvent agir, ensemble ou séparément, de la manière' la plus diverse, et l'allongement peut varier depuis zéro jusqu'aux valeurs extrêmes que nous venons d'indi- quer. Peut-on en conclure une moyenne? Jamais de la vie 1 Il faut d'ailleurs tenir compte de la nature du chemin considéré. S'il y a 10 kilomètres de Lansle- bourg au col du mont Cenis par la route, il n'y en a 324 CHAPITRE IV. pas plus de 4 par la Ramasse ; or, en abandonnant les vallées à fond plat pour marcher à mi-côte, on emploierait des chemins plus semblables à la Ramasse qu'à la route nationale, et Ton peut se demander s'il y aurait lieu de faire subir une majoration quelconque aux distances mesurées de proche en proche, d'un hameau à l'autre, sur la carie à jôirô- ^^ colonel Perrin n'y songe pas. D'autres l'ont fait. Le lieutenant Azan a reconnu TinsufOsance de la majoration ainsi obtenue, et il est parti d'un principe différent. Le colonel Perrin ne nous parlait que de longueurs réelles, existantes, et si son estimation est discutable en thèse générale, au moins peut-on couper court à toute discussion par une mesure directe sur le terrain ou sur le cadîtstre. Avec MM. Osiander et Azan, il s'agit de longueurs fictives. On part de ce principe que l'on marche plus lentement en montant qu'en terrain plat, et l'on suppose que Polybe mesure les distances parcourues, non plus en longueur, mais en temps. Ceci est exact pour nos alpins, qui ont des montres, et mesurent les trajets d'un point à un autre en heures et en minutes ; mais ce procédé n'était pas à la portée des anciens. Non seulement ils n'avaient pas de montre, pas de sabliers de poche, mais ils n'avaient pas d'unité de temps ; Theure était la dou- zième partie de la journée, comptée du lever au cou- cher du soleil, et une heure d'été valait presque deux heures d'hiver. Ainsi les anciens ne songeaient pas à estimer les distances parcourues en montagne par le temps mis à les parcourir, mais bien par leur longueur. Strabon ne donne pas l'altitude d'un col, mais la LA TRATERSÉE DES ALPES. 325 longueur du chemin qui va du pied au soranjet, et on peut en vérifier Texactitude. Il est donc inexact que les chemins aient été mesurés en montagne autrement qu'en plaine. La mesure par le temps ou par l'altitude était impossible. M. Osiander veut que l'unité de longueur ne soit pas la même en montagne qu'en plaine. Il s'ensuivra que les 1200 stades fournis par Polybe pour la tra- versée des montagnes devront donner en kilomètres un équivalent beaucoup plus faible que ne le pense le vulgaire. M. Osiander, qui veut placer le commencement de la montée à Montmélian (I) ne compte que 187 kilo- mètres de là jusqu'à Avigliana, et se trouve ainsi au-dessous de la distance donnée par Polybe (213 kilomètres). Pour faciliter la coïncidence, il déclare que les stades de montagne sont les S/6 des stades de plaine. Les 1200 stades de Polybe représenteraient donc, non plus 213 kilomètres, mais 178. Pour en venir là, M. Osiander remarque que les distances fournies par Polybe sont des multiples de 200 stades (3,000, 2,600, 1600, 1400 et 1200) c'est-à- dire de 24 milles romains; or, Hérodote se sert (V, 53) d'une journée de marche de 200 stades, et Végèce (I, 9) nous apprend que la journée de marche d'une armée romaine est de 24 milles en terrain plat, de 20 milles en terrain difficile (in arduis et clivosis^ , I, 27). Polybe aurait donc, suivant M. Osiander, trans- formé en stades une mesure donnée en jours de marche ; mais la journée de marche, évaluée par lui à 200 stades, était de 24 milles en plaine, de 20 milles 326 CHAPITRE IV. en montagne. Son évaluation, exacte jusqu'à l'entrée des Alpes, se trouve donc trop forte de 4/6 dans la traversée des montagnes. a A coup sûr, dit le sayanl professeur, Polybe n'a pas procédé lui-même à la mesure ; compter des pas, comme flrent les bèraatisles d'Alexandre, aurait été trop absorbant et d'ailleurs inutile, la transformation des pas en stades, en terrain accidenté, ne pouvant donner qu'an résultat subjectif. (Et celle des journées de marche I) Polybe n'avait donc pas d'autre moyen que celui auquel nous avons encore recours : il dédui- sait la longueur de la marche de sa durée. Ce procédé devait être passé dans les habitudes militaires, et le stade itinéraire des savants, égal à 148 mètres^ ou 5/6 du stade de Polybe, pouvait être pris pour unité par une mesure de temps et un calcul très simples. Le pas militaire des Romains, qui était S/6 du pas entier ou normal, entraîne comme conséquence un roiUe mili- taire qui est 5/6 du mille normal. » Nous demandons ia permission de n'en rien croire. Polybe était mieux au courant que nous de toutes ces questions, et n'était pas homme à prendre une mesure pour une autre. Il n'y a pas trace, dans les textes, de deux milles différents, et celui qui a servi à graduer les voies romaines était une mesure militaire. D'ailleurs, en supposant deux pas, deux milles, Tun pour les civils et l'autre pour les militaires, s'ensuit-il que le premier convienne aux plaines et l'autre aux montagnes, sans que jamais un mot indique la différeuce? Les monta- gnes sont-elles réservées aux militaires et la plaine aux civils ? LA TRAVERSÉE DES ALPES. 327 Enfin, puisque Ton accuse la mesure des longueurs d'être illusoire en montagne, quoi de plus illusoire que la mesure du temps pour un ancien ? On s'imagine difficilement Polybe sur le sentier qui mène à un col et estimant la durée de son ascension par le cours des astres ! Nous le voyons bien plutôt, lui ou son béma- tisle, mesurer la longueur de la route (carrossable ou charretière) avec un odomètre. M. Osiander ajoute, pour nous convaincre, qu'en identifiant les stations des voies romaines, on trouve une différence marquée entre les unités de distance employées en plaine et en montagne. Nous craignons qu'il n'ait été abusé par un petit nombre de cas parti- culiers où il y avait quelques erreurs de tracé ou d'identification ; car nous avons étudié avec soin toutes les voies romaines de la Narbonnaise, aussi bien le long du Rhône que dans les Alpes, et le mille de 1481 mètres nous a paru répondre à toutes les condi- tions. Peut-être les nombres des Romains se trouvent- ils un peu faibles, en plaine ainsi qu'en montagne ^ Pour nous, qui faisons suivre aux armées anciennes, comme aux nôtres, le fond des vallées tant qu'elles le peuvent, il nous semble que de Montmélian jusqu'au pied des cols, la distinction entre les deux unités n'a pas lieu d'être faite. Elle n'aurait à intervenir que pour l'ascension du col, et là son influence se bornerait à 2 ou 3 kilomètres. * Voir plus haut la roule d'Arles à Avigliana, qui a 375 kilo- mètres d'après les itinéraires romains, tandis que les routes modernes en donnent 395 à 400. C'est une route de montagne, cependant I 328 CHAPITRE IV. Était-il vraiment indispensable de quitter le fond des vallées pour grimper et redescendre sans cesse ? Y a-t-il là d'autre nécessité que celle de procurer une majoration aux chiffres de Polybe ? La vallée de l'Arc, dit-on, était impraticable il y a vingt siècles : c'était un marécage sillonné en tous sens par les bras de la rivière. Voilà une affirmation bien hardie, et à Fappui de laquelle on n'apporte aucune preuve formelle. L'expression de « marécage », en tout cas, est impropre : tout ce qu'on peut admettre, c'est que le fond de la vallée ait été couvert de sable et de cailloux, à travers lesquels l'Arc creusait des sillons toujours changeants. Qu'il fût impossible d'y tracer un chemin, c'est certain, et il en a été de même jusqu'à l'endiguement du torrent ; mais qu'on ne pût pas y marcher, c'est autre chose. Acceptons pourtant l'hypothèse, et supposons qu'Annibal n'ait pas fait marcher son armée sur le fond même de la vallée. Il ne s'ensuit pas qu'il l'ait promenée à flanc de coteau. Prenons une carte du XVIP ou du XVIII® siècle, par exemple la belle carte manuscrite de 1729-1731 conservée au dépôt de la guerre * : l'Arc, non endigué, coule en plusieurs bras à travers les sables et les galets dont il a rempli son lit majeur, et où nul chemin n'est tracé ; mais deux bonnes routes longent sur les deux rives le pied des pentes. Situées à quelques mètres au-dessus du fond de la vallée, elles sont hors de l'atteinte des flots de TArc, sauf en cas d'inondation 1 Réduction du cadastre de la Savoie. LA TRAVERSÉE DES ALPES. 329 exceptionnelle. Ces deux roules, on en voit encore les restes tout le long de la vallée : tantôt elles sont en remblai, si la pente est douce, la terre friable ; leur mur de soutènement existe toujours, mais la route abandonnée est recouverte de gazon ; tantôt elles sont entaillées dans le roc, et à peine ruinées par le temps. De pareilles routes, non pavées, mais assurant les communications les plus faciles et les plus rapides entre les diverses parties de la vallée, ont dû exister de tout temps, et s'il n'y en avait pas lors du passage d'Annibal, chose bien improbable, il valait mieux pour ses éléphants marcher dans la vallée, sur les sables et les galets, mais à plat, que de monter et descendre sans cesse. On jugera les chemins qu'a choisis le colonel Perrin, par exemple, en constatant qu'il compte 59 kilomètres de la Chambre à Saint-Michel, tandis qu'il y en a 25 par la route moderne ; il en compte 38 de Saint- Michel à Aussois, tandis que nous en avons 24, et il s'élève chaque jour à la cote 1400 ou 1500. Quelles difficultés faudrait-il supposer dans le fond de la vallée pour justifier de pareils détours et de pareilles fati- gues, car ces 97 kilomètres parcourus à la place de 49, se font en montant et descendant sans cesse ? A notre avis, c'est aller chercher bien loin, et au prix de grandes complications, des fatigues certaines pour échapper à des difficultés hypothétiques. Qu'il y ait eu des voies romaines sur les coteaux où le colonel Perrin trace l'itinéraire d'Annibal, c'est possible : l'industrie et l'agriculture étaient plus florissantes alors qu'aujourd'hui sur ces hauteurs; mais partout nous 330 CHAPITRE IV. voyons les grandes voies romaines suivre le fond des vallées avec nos roules modernes : sur la Durance, sur la Drôrae, sur l'Isère, sur la Doire ; pourquoi l'Arc ferait-il exception? II ne traverse pas de précipices comme ceux où coule la Romanche. Nous nous en tenons donc à la solution la plus natu- relle et la plus simple, celle qui consiste à faire passer Annibal par les voies les plus faciles, les plus voisines des chemins modernes. Il faudrait nous donner de bien solides arguments pour nous faire quitter les voies naturelles et courir à travers la montagne. Si les invasions se sont toujours faites par les vallées, ce n'était pas pour marcher sur les sommets. Tous ces détours, toutes ces majorations viennent se combiner avec le choix d'une entrée ou d'une montée près de Montmélian. Ce n*est pas la partie la moins étonnante de la solution de Larauza, de M. Osiander, etc. « En s'engageant au milieu des éminences entre la Chavanne et Mallaverne, on ne comprend pas, dit avec modération M. Chappuis, que Polybe y ait vu l'entrée des Alpes », et M. Osiander, qui l'y voit, nous la montre assez fidèlement pour nous écarter tout de suite de son opinion : « Les hauteurs de Chavanne et de Maltaverne, dit-il p. 108, peuvent s'appeler à bon droit clivi ou colles^ car Chavanne est à 60 mètres seulement, et Maltaverne à 120 mètres au-dessus du niveau de Montmélian. C'est là que commence le ter^ rain difficile * ». * Larauza (p. 64) place ici le commencement de la montée. Il LA TRAVERSÉE DES ALPES. 331 Ainsi voilà des gens qui ont franchi sur les bords du Rhône, plusieurs collines très âpres de 200 à 300 mè- tres d'altitude ; qui, parvenus à Valence, ont vu tout près d'eux les plateaux de la rive droite de Tlsère ; qui ont longé, heurté, avec la vallée de cette rivière, les falaises du Vercors et de la Grande Chartreuse ; qui ont marché trois jours entre cette dernière et la chaîne de Belledone ; et ils marquent comme pénible, décisive, une côte équivalente à celle des Champs- Elysées? Que le mot grec âvaSdXtj signifie entrée ou montée, la chose est tout aussi extraordinaire. Il n'y a là ni entrée ni montée, mais un mouvement de terrain insi- gnifiant qu'on grossit, comme on a grossi les chiffres de Polybe, pour assurer la concordance. M. Osiander soutient ce paradoxe-ci, comme Tautre, à force d'érudition, en quoi il est sans rival : « Polybe, s'appuie sur ce texte : « A 100 pas environ de l'autre côté du pont, dit M. Albanis fieaumont, est une charmante colline ou falaise, couverte d'arbres jusqu'à son sommet. C'est au pied de cette colline qu'on laisse à droite le chemin qui conduit à Sainte- Hélène, pour prendre à gauche celui du Piémont. Le premier hameau que l'on traverse se nomme la Chavane ; il est situé au sommet de la montée. » Et page 66 : « Dès la Chavane, on n'est plus dans le plat pays, sv tot^ etïike- Sot; ; Ton a quitté cette large et belle vallée que les habitants appellent la plaine de Grenoble, la plaine du Grésivaudan, et la route plane et unie qu'elle présentait le long du fleuve. Le chemin que l'on suit va sans cosse montant et descendant à travers ces riantes collines qui se succèdent depuis la Chavane jusqu'à la Croix d'Aiguebelle. Mais si l'on n'est plus dans la plaine, l'on n'est pas encore dans les Alpes : au sortir de la Chavane l'on n'entre pas tout de suite dans ces sombres et étroites vallées que l'on rencontre un peu plus loin ; ... » 332 CHAPITRE IV. nous dit-il, ne parle nullement d'une entrée, d'une porte des Alpes, mais bien d'un commencement de la montée vers les Alpes ». Il y a ici confusion entre deux paragraphes de Polybe. Dans l'un, III, 39, l'historien compte i400 stades depuis le passage du Rhône jus- qu'à VxiOL^zX^ des Alpes. Là, àvaôcXti désigne un point bien déterminé ; on peut le traduire par « entrée » ; si on le traduit par « montée », il faut que ce soit une montée très courte. Or, il n'y a guère de montée digne d'être mentionnée dans les Alpes, qui ait moins de 100 stades de longueur. Le point visé, s'il n'est pas une entrée^ sera le pied ou le sommet de la montée. Plus loin, dans le récit détaillé de la marche, Polybe dit qu'en quittant le Rhône *, Annibal com- mence Tr;v dr/aéoXiQv xpoç tx; "AX-neiç « la montée vers les Alpes ». Ici, plus de doutes : il s'agit d'une montée assez longue commençant au Rhône et finissant aux Alpes. Quelle que soit la solution proposée, si elle ne place pas cette montée à Saint-Genix-d'Aoste, où les Alpes sont baignées par le Rhône, Vxto&zkri r^foq -riç ''AXtcciç à une assez grande longueur. Notre ôvaésXif) Twv "AXiîewv de tout à Theure, qui était un point bien précis, n'est donc pas à confondre avec l'x/aSôXYj ^rpèç -tic ''AX'reiç. Elle pourrait être le pied ou le sommet de cette montée ; mais le pied de « la montée vers les Alpes » n'est pas dans les Alpes, tandis que le sommet y est. L'dr^aoîXYj twv "AXzetov est donc au sommet, non * La plupart des historiens, ayant placé le passage à Hoque- maure ou plus h lUt, ne peuvent marcher 800 stades le long du Rhône, et ils admettent que Polybe, en disant le Rhône, a voulu nommer Tlsère. LA TRAVERSÉE DBS ALPBS. 333 au pied de VxfoiBckri r.poq ta; "'AXxetç *. Le même mot àva6oXif) a été pris dans deux sens un peu différents, entrée et montée, ce qui s'explique d'autant plus facilement qu'il s'agit de textes empruntés à deux originaux indépendants. Ne trouverait-on pas du reste, dans un ouvrage français, le mot « monter » pris dans trois ou quatre sens distincts ? Le commencement de la montée vers les Alpes ne correspond pas au 1400« stade depuis le passage du Rhône ; il le précède, et se trouve exprimé par le erigentibtis in primos agmen clivos de Tite-Live. Mais, si nous appliquons bien celte indication aux contreforts que l'on rencontre, de plus en plus accen- tués, à partir de Valence jusqu'au bec de l'Échaillon, la hauteur de Maltaverne ne nous paraît pas y ré- pondre aussi bien. En tout cas, elle ne répond pas au mot dr/a6oXt), désignant un point précis du parcours, dans le paragraphe III, 39 de Polybe ; elle ne se trouve * Dbluc, p. 97 : (( Il suffit de jeter les yeux sur les expressions mêmes de Polybe, iQpÇixo T^ç np6ç tàç "AX^cetç àviSoXi);, pour voir que dans le cas où le mot ava6oX7) serait employé comme désignant Taction de mon- ter, la phrase signifierait tout au plus qu'Annibal commença à monter vers les Alpes, c'est-à-dire à franchir les premières collines que Ton rencontre, mais non pas qu'il commença à gravir les Alpes elles-mêmes. Mais si le mot avaCoX)} désigne quelquefois Taclion de traverser en montant^ il peut aussi désigner celle de traverser en pénétrant, d'après le double sens de la préposition avà sursum, en haut, et per, à travers. « Dans un des chapitres précédents, l'expression ttjv avaêoXïjv "AXtcewv désigne Ventrée des Alpes et non la Tnontée des Alpes. Ce mot étant employé par Polybe dans chacun de ses deux sens, il était important de les signaler suivant l'occurrence. » Voir Polybe, X, 48. 334 CHAPITRE IV. pas à proximité du RhÔDe, ni au moment où l'on entre che« les Allobroges, puisqu'au contraire on va les quitter. Nous avons indiqué plusieurs solutions entre les- quelles les chiffres de 111, 39 ne permettaient pas de faire un choix. Achevons ici notre travail d'élimination en utilisant les autres données dé Polybe. l^ Le dernier de nos trois itinéraires passe au col Clapier, qui est le seul d'où Ton voit la plaine d'Italie. Ce chemin est donc le seul admissible ; 2® D'autre part, les deux autres itinéraires ont à franchir le col de Cabre ou le Lautaret avant le mont Genèvre, et les textes ne nous permettent pas de sup- poser qu'Annibal ait franchi deux cols. Quand on songe aux difficultés que présente le passage unique détaillé par Polybe et Tite-Live. on est assuré qu'un autre passage n'aurait pas été décrit sommairement, et à peine indiqué dans le récit. Le mont Genèvre n'est pas beaucoup plus difficile que le Lautaret ou le col de Cabre. Le Lautaret, en particulier, offre des obstacles très sérieux à la montée ; 3® Enfin , de toute façon , il faut que le chemin choisi pénètre sur le territoire allobroge peu de temps avant l'entrée des Alpes, et que la grande ville des Allobroges se rencontre aussitôt après. La route du col de Cabre ne traverse pas le territoire allobroge. L'itinéraire Valence, Grenoble, col Clapier, répond donc seul à toutes les données essentielles de Polybe. C'est à lui que nous nous attacherons pour le com- parer en détail avec le récit des historiens. LA TRAVERSÉE DES ALPES, 335 II. — Les bords du Bhôoe. — L*Ile. Avant de suivre Annibal sur )es bords du Rhône, jusqu'à l'entrée des Alpes, il convient de bien définir sa situation militaire et ses projets. Polybe n'en dit mot ; mais Tite-Lîve en parle de la manière !a plus sensée et la plus vraisemblable. Annibal, après le pas- sage du Rhône, sait que les Romains ne sont pas loin, et qu'ils lui sont inférieurs en nombre. Il a encore sa vieille et solide armée d'Espagne ; il est certainement plus sûr de vaincre qu'il ne le sera plus tard en Italie. Pourquoi donc a-t-il évité le combat? Il a longtemps hésité, nous dit Tite-Live, et il est probable qu'il allait marcher à l'ennemi, si les G^uilois cisalpins, avec leur chef Magil, n'avaient insisté pour qu'il passât d'abord les Alpes. Dans Tantiquité, comme aux XVil* et XVI 11* siècles, une bataille pouvait causer de longs retards; Annibal ne savait pas si les Romains Taccepleraient sur-le-champ; il y aurait peut-être quinze jours de manœuvres préalables, de mouvements de tiroir et de coûtreioarches, avant la journée décisive. Pendant tout ce temps, les Cisalpins pouvaient être anéantis par les Romains, et Annibal ne trouverait plus en eux les auxiliaires indispen- sables. Si désireux qu'il fût d'écraser la première armée romaine rencontrée sur son chemin, il fallait donc, non pas la fuir, comme ou Ta trop répété, mais Tabandonner à sou sort. Annibal devait remonter la vallée du Rhône, non pas à toute allure cotume s'il fuyait devant rennemi, mais a pas lents; son armée 336 CHAPITRE IV. bien formée et prête au combat, dédaignant de s'écar- ter de son chemin pour chercher la bataille, mais heu- reux de l'accepter si on la lui offrait. Tite-Live nous dit que l'armée de Scipion marchait en carré ; celle d'Annibal devait avoir aussi une formation massive, préparatoire au combat, et, comme Tarmée romaine, elle ne devait pas aller bien vite. C'est ainsi qu'elle parvint à Tlle. Annibal marche quatre jours de suite à partir de l'endroit où il a passé le Rhône. Le quatrième jour, il arrive à Tlle *. Aucun géographe ancien n'a parlé de cette île; elle n'est mentionnée que dans le récit de la marche d'An- nibal. Où la placerons-nous.? Les distances nous apprennent peu de chose à ce sujet. Quand Polybe nous a dit que le passage du Rhône était à environ quatre marches de la mer, nous avions là, du moins, une valeur approchée, si gros- sière que fut rapproximation* Ici, ce n'est plus la même chose : Annibal a marché quatre jours, mais * Forlia rrUrban a écrit, p. 2i ; « M. Letronnc a fort bien observé {Journal dta SfwanU/\^m\QT 1B19, p. â6, note i) i^ue la phrase grecque de Polybe a été maï compri-e jusqu'à présent, parce que Ton n'a pas fait allention au mot 1^; dans la phrase V\vvï£a; ?A jTQir,gct[iL^vo; Eff;; hCt 7ir:ip«s %EpaîTf,v T.u^iixM ; ... la phrase doit C4re rendue mot à mot : « JHais tf Annibal ayant ordonné à sou armée une marcbe de qualre jours « desuile... ^^ H savait que son armée ne pouvait marcher de front le \qu^ de TBygues; il la partagea donc en quatre portion^^, qui exi* geaîent quatre journées pour qu'elle 0x1 déplacée tout entière. j> Celte interprétation a^l inexacte ; on s'en convaincra en Usant un peu pïu^ haut, à propos de la marche irifannon le long du LA TRAVERSÉE DES ALPES. 337 nous ne savons pas s'il a fait dans ces quatre jours Téquivaleùt de quatre marches moyennes. Il a pu aussi bien n'en faire que la moitié. Certains historiens veulent lui faire parcourir plus de 100 kilomètres, sous prétexte qu'il fuit devant les Romains ; nous venons de montrer que cet argument était sans valeur. En tout cas, le chiffre de 100 kilomètres en quatre jours est un maximum, dont Annibal a dû rester loin. Il a fait le long du Rhône, va nous dire Polybe, 800 stades en dix jours; soit 80 stades (14 kilomètres) par jour. On peut donc admettre comme première approxima- tion, pour les quatre marches qui l'ont amené à l'Ile, 56 kilomètres *. Si Ton veut bien réfléchir qu'il avait l'ennemi à proximité, qu'il s'engageait dans l'inconnu, qu'il fran- chissait les divers bras de la Durance, de la Sorgues, de l'Eygues, etc., il est bien vraisemblable qu'il a marché lentement. Nous trouverons donc l'Ile à une cinquantaine de kilomètres du point de passage. Il y a, de nos jours, 50 kilomètres d'Arles à Bédar- rides par le chemin de fer, ce qui nous donne à sup- poser que nous trouverons l'Ile dans les environs de Bédarrides, capitale des Cavares. Beaucoup d'historiens cherchent à mettre de Ife pré- cision dans les indications de Polybe en disant : il y a 1400 stades depuis le passage du Rhône jusqu'à l'en- trée des montagnes ; de plus, Annibal parcourt 800 stades le long du fleuve entre l'Ile et l'entrée des * On trouvera bien rarement, dans l'histoire militaire, des exemples d'armées faisant plus de 50 kilomètres en quatre jours, en dehors des périodes de crise qui précèdent les batailles modernes. 338 CHAPITRE IV. montagnes ; il y a donc 600 stades entre le passage du Rhône et Tlle *. Mais les prémisses de ce raisonne- ment sont inexactes : Polybe n*a dit nulle part qu'il y eût 800 stades entre Tlle et l'entrée des Alpes. Il con- duit Annibal, avec son escorte de cavaliers gaulois, jusqu'à l'endroit oii il s'éloigne du Rhône pour monter vers les Alpes, et il compte 800 stades le long du fleuve. Ceux qui veulent confondre le commencement de la montée vers les Alpes (i^pçoro -ojç iiaSckfjq r.pbç tiç *'AXx£tç) avec l'entrée des Alpes (àvaÇoX^j tôv ^'AXxewv) au lieu de placer celle-ci à la fin de la montée, sont obligés d'admettre que l'entrée se trouve sur le bord même du cours d'eau, et comme le Rhône ne passe pas à proximité immédiate des montagnes, il faut que les 800 stades indiqués par Polybe comme parcourus "le long du fleuve^ xapà tov luoTajxdv, aient été faits en tout ou en partie le long d'un affluent. Rien ne peut autoriser une pareille interprétation : nous entendons bien que i:6i:(x^oç signifie une rivière aussi bien qu'un fleuve ; mais 6xcTa|jL6Ç, avec l'article défini, est un cours d'eau déjà nommé, dont il a été question. Or, Polybe ne nous a parlé que du Rhône, nous a mis en marche le long du Rhône, et quand il dit alors ô T:ôi:a\t.oq, il s'agit du fleuve Rhône et non d'une rivière innommée, dont il n'a encore jamais été fait mention. « Laràuza, p. 20. Après avoir porté à 4400 stades la distance parcourue par An- nibal depuis le passage du Rhône jusqu*à l'entrée des Alpes, il ajoute un peu plus loin qu*il fit 800 stades à partir de l'Ile jus- qu'à son entrée dans ces montagnes ; reste donc depuis l'Ile jus- qu'au point où il traversa le Rhône 600 stades, qu'il fit en quatre jours en marchant le long du fleuve. LA TRAVERSÉE DES ALPES. 339 Nous estimons donc que les 800 stades sont à compter le long du Rhône, soit depuis Tendroit où l'on a passé le fleuve, soit depuis l'Ile, mais qu'ils laissent encore entre le Rhône et Tentrée des Alpes une certaine distance, longueur de la montée vers les Alpes. Si Ton pouvait affirmer que les 800 stades sont comptés à partir du passage du Rhône, la longueur de cette montée serait de 600 stades ; mais ils sont peut- être à compter à partir de Tlle. Les 600 stades restants pour parfaire la distance entre le passage du Rhône et l'entrée des Alpes seraient alors à scinder en deux parties, dont Tune en aval de TUe, et l'autre entre le Rhône et les Alpes. Jusqu'ici les chiflres ne nous ont pas fixés sur la position de l'Ile. Remarquons pourtant que les Cartha- ginois seront escortés, à partir de l'Ile, par une troupe de cavaliers gaulois, qui les abandonnera au moment où ils pénétreront chez les Allobroges. A cette époque, l'armée d'Annibal sera tout près de l'entrée des Alpes, et aura parcouru environ 1400 stades depuis le pas- sage du Rhône. Or, la limite des Allobroges sera ren- contrée sur la Bourne , près de Saint-Nazaire-en- Royans, si Ton remonte la vallée du Rhône et celle de risère. C'est là que l'escorte fournie par les habitants de rile quitte les Carthaginois. Ils ont fait alors un peu plus ou un peu moins de 800 stades (142 kilomètres) depuis l'Ile. Descendons l'Isère et le Rhône à partir de Saint- Nazaire ; 142 kilomètres nous amènent aux environs de Bédarrides, comme les 50 kilomètres comptés en remontant depuis le passage du Rhône. 340 CHAPITRE IV. Voilà deux indicatioQS dont chacune est assez vague, mais dont la concordance est intéressante. C'est donc aux environs de Bédarrides qu'il faut chercher Tlle. Comment nous est-elle déBnie ? D'après Polybe, c'est « un pays très peuplé, fer- tile en blé, tirant son nom de l'analogie suivante : ici le Rhône, là la rivière appelée Scaras (ou Scoras) coulent de chaque côté, terminant son contour en pointe à leur confluent Cette Ile est comparable, pour la forme et la grandeur, à ce qu'on appelle en Egypte le Delta, sauf que dans ce dernier la mer forme un côté, entre les deux bras du fleuve, tandis que dans rile ce sont des montagnes d'accès et d'ascension diffi- ciles, on pourrait presque dire impossible ». Tite-Live dit simplement : « Là, le Sarar (ou Saras) et le Rhône, descendus des Alpes dans deux direc- tions difi'érentes, entourent, avant de se réunir, un certain espace de terrain (aliquantum ou aliquan- tulum agrt). On a donné le nom d'Ile au territoire qu'ils comprennent entre eux ». Si nous connaissions le Scaras ou Scoras de Polybe, le Sarar ou Saras de Tite-Live, la question serait résolue ; mais nous ne les connaissons pas ^ D'autre * FoRTiA d*Urban, p. 6 : « La marche naturelle de Tesprit humain est d*associer ensemble les idées qui lui sont les plus familières. Annibal a passé le Rhône; Lyon est la plus considérable des villes situées sur le bord de ce fleuve; donc Annibal a passé le lihône à Lyon. Telle est aussi la plus ancienne opinion qui fut adoptée après la renaissance des lettres .. Donat Acciaiuoli, savant florentin né en 1428, consigna cette opinion dans sa Vie d' Annibal, Cet auteur fut sans doute trompé par une mauvaise correction qui faisait lire Arar dans les LA TRAVERSÉE DES ALPES. 341 part, comme chaque rivière de cette région a deux ou trois noms très différents, rien ne nous permet de trouver le Scaras ou Saras par exclusion. Il est bien possible aussi que Scoras, comme le moderne Scou- textes de Polybe et de Tite-Live, sans être appuyée sur aucun manuscrit. Il semble dire qu'Annibal remonta le Rhône jusqu'à Lyon avant de passer ce fleuve, pour le descendre ensuite, tra- verser le pays des Allobroges et passer la Durance Quelque peu vraisemblable que fût une pareille marche, personne, pendant fort longtemps, n'éleva de doute sur cette assertion. » Delug, p. 70 : « Le mot Araros ne se trouve que dans l'édition de Gasaubon qui, de son chef, l'a substitué à celui de Scoras. Dans une des der- nières éditions de Polybe, celle de Schweighftuser, de Strasbourg, publiée à Leipzig en 1789, on lit haras, et Tauteur, dans une note de la page 495, dit qu'il a adopté cette opinion d'après les con- jectures des savants. « Hollin, dans son Histoire romaine, embrasse la même opi- nion. » FoRTiA d*Urban : « M. de Mandajors a lu Isara dans les textes de Polybe et de Tite-Live, qu'il a corrigés sans le secours d'un seul manuscrit» et d'Anville a suivi son opinion. Elle a été adoptée par M. Deluc^ qui forme de l'Ile le territoire des Allobroges. Mais Polybe dit, au contraire, que ce fut après être sorti de cette lie qu'Annibal entra sur le territoire des Allobroges, et qu'il y entra en tremblant. » Laràuza, p. 23 :^ ^ « Nous commencerons par reconnaître que la leçon xf^Ub 'lai- pa;, que Schweighâuser a admise dans son texte, n'a pour elle l'autorité formelle d'aucun manuscrit. W. Deluc dit bien que « le général Melville, étant à Rome, consulta sur le nom de cette rivière un ancien manuscrit de Polybe qu'il trouva dans la bibliothèque du Vatican, et qu'il y vit, à sa grande satisfaction, le mot Isar ou Isaras, » Mais de quel manuscrit veut-on parler? Me trouvant à Rome en 1823, et voulant vérifier ce passage, je consultai le savant bibliothécaire du Vatican, M. Angelo Mai, qui m'assura, d'après les recherches qu'il avait faites lui-même à ce sujet dans divers manuscrits de la biblioUièque, n'avoir trouvé dans aucun la ver- sion 6 'laapaç. Le général Melville ne désignant point le manus- 342 CHAPITRE TV. rillo, soit un nom commun dans la vallée du Rhône, et que Polybe ait compris : le Scoras, quand on lui disait : la rivière ou le canal. L'assimilation au Delta du Nil est troublante, car il n'y a pas, dans toute la vallée du Rhône, un seul confluent qui fournisse une analogie complète. Le delta du Nil a 163 kilomètres de côté le long des branches de Canope et de Péluse, et 200 à 210 sur sa base maritime. Pour trouver en France un territoire équivalent, il faudrait prendre le Rhône depuis Valence jusqu'à son embouchure, et la mer jusqu'à Cannes ; ou le Rhône de Lyon à Orange, et une ligne menée d'Orange jusqu'aux Alpes, puis joindre de Valence à Cannes ou de Lyon à Barcelon- nette pour former le troisième côté *. crit dont il parle, nous sommes obligés de regarder son assertion comme nulle dans la question. « Si maintenant nous examinons ce que portent les divers ma- nuscrits de rhistorien grec, nous remarquerons avec M. Schweig- hâuser et M. Letronne qu'ils présentent tous avec de légères modifications tJ 8à Sxapaç, tij 8è Sxopaç, tt) 8è SxoSpaç, c'est-à-dire un nom de fleuve entièrement inconnu, et qui ne se rencontre dans aucun géographe ancien. Il faut donc supposer que ce mot aura été altéré par les copistes, ou que Polybe Taura écrit tel qu'il l'avait «ntendu prononcer par les habitants..^ On peut fort bien supposer que les Gaulois prononçaient 'ladcpaç ainsi accentué,* quoique les Grecs l'aient accentué sur l'antépénultième, o "laap, vou "laapoç. » FoRTiA d'Urban : « Strabon appelle l'Isère laap, laapoç ace. laa- pov, et non laapaç. On pourrait conjecturer que le nom de Bisarar ou Bisaras est à peu près le même que Bicarus, et c'est ce nom que donne à l'Eygues le docte Suarès, évoque de Vaison, qui connaissait parfaitement bien son pays. « Bullet, qui a donné de volumineux mémoires sur la langue celtique, dit que Car y signifie embouchure. » * FoRTiA d'Urban, p. 32 : « Si l'on veut prendre à la lettre le texte de Polybe, on pourra LA TRAVERSÉE DES ALPES. 343 Quelque désir que nous ayons de ne jamais nous écarter du texte de Polybe, nous nous trouvons ici en face d'une impossibilité. Quoi que nous fassions, nous ne trouverons pas le long du Rhône une plaine trian- croire que son delta avait la grandeur de celui de TÉgypte ; mais Tite-Live nous dit que ce n'était qu'un petit espace de terrain, agri aliquantum, comme écrit M. Dureau de Lamalle, qui traduit ic une certaine étendue de plaines », ce qui ne conviendrait nul- lement à la prétendue ile des Allobroges, presque entièrement formée de terrains montueux et peu fertiles. D'autres éditions écrivent agri aliquantulum, et comme les copistes sont plutôt portés à retrancher qu'à ajouter, il parait que c'est la véritable leçon et qu'il ne s'agit ici que d'une petite étendue de plaines. L'écrivain grec, qui avait fait la route d'Espagne à Turin par Arles comme on la faisait ordinairement, et qui n'avait consé- quemment pas vu les lieux comme Trogue Pompée, a donc ici un peu exagéré, contre son ordinaire, et nous serions fort embar- rassés de trouver dans l'endroit dont il est fci question, une ile aussi étendue. 11 me semble que. nous devons préférer ici l'asser- tion de Tite-Live, qui observe que cette ile n'embrassait qu'un petit espace de terrain, aliquantum, et môme, suivant les meil- leures éditions, aliquantulum agri. « Cette première difficulté vaincue, il en reste une seconde qui n'est pas moins embarrassante ; c'est de trouver la rivière appelée Scaras par Polybe, Bisarar par Tite-Live, et l'ile qu'elle a servi à former. C'est ici que les critiques modernes se sont donné car- rière. Ils ont altéré le texte de Tite-Live, et môme celui de Polybe, pour faire insérer la Saône, Arar, dans le texte de ces historiens, et cette opinion a longtemps été celle de tous las savants. Isaac Casaubon qui, dans sa préface, assure avoir consulté plusieurs manuscrits, fait dire à Polybe tJ jxèv ^ap à 'Po8àvoç, tJ 8è ô 'Apa- po{, et c'est d'après lui que Dom Thuillier a traduit la Saône. Mais pour cela il fallait faire aller Annibal jusqu'à Lyon... Man* dajors avait détruit cette opinion en lisant Isara dans Tite-Live : il n'en a pas coûté davantage aux critiques modernes de créer un nouveau nom, en lisant ô 'I Vidal de la Blache, p. 257. 23 354 CHAPITRE IV. i( La partie méridionale de V arrondissement de La Tour-du-Pin, connue sous le nom de Terres-Froides, est entrecoupée de vallées étroites. La partie septen- liionale n'offre que des coteaux de moyenne hauteur entremêlés de petites plaines, quelquefois humides et marécageuses.,.., tt L'arrondissement de Vienne offre dans sa partie 7iord une vaste plaine aride et sablonneuse, où Ton cultive beaucoup de seigle. Le centre est couvert de collines, dont les parties basses sont riches et bien cultivées, tandis que les sommets sont couronnés de bois. Le midi présente une plaine extrêmement fertile, connue sous le nom de la Valloire. Outre le grain et le vin, cet arrondissement produit en abondance des Jaines, des huiles, et Ton s'y livre avec succès à l'éle- vage des vers à soie « \J arrondissement de Saint-Marcellin présente au nord une vaste plaine connue sous le nom de plaine de Bièvre et de la Côte-Saint-André. Les terres en sont généralement graveleuses et privées d'eaux cou- rantes ; aussi toutes les prairies dont on y fait usage soat-elles des prairies artificielles; il est fort rare d'en trouver de naturelles, si ce n'est quelques parties basses au pied des coteaux. Le centre est couvert de collines, dont toutes les sommités sont garnies de bois ou de broussailles. Les coteaux, ainsi que les vallons, sont cultivés avec soin ; la plupart des terres y sont de bonne qualité, et rapportent du froment. Une autre partie de cet arrondissement est couverte de hautes montagnes Enfin, une quatrième partie est connue sous le nom de vallée de Tullins, qui n'est LA TRAVERSÉE DES ALPES. 355 autre chose que le prolongement de celle de Grési- vaudan, à laquelle elle ne le cède ni en fertilité ni en beauté. I/aspect que présente ce vaste bassin est le plus pittoresque que Ton puisse s'imaginer : la vue, bornée par une montagne dont la partie basse est extrêmement fertile, se prolonge sur des monceaux de neige presque toujours permanents. Au pied de ces montagnes coule Tlsère, divisée en plusieurs par- ties, formant des îles qui semblent dessinées par l'art plutôt que par le cours naturel des eaux. Partout les terres sont cultivées avec un soin particulier, et four- nissent au moins deux récoltes. On trouve dans presque tous les fonds des mûriers, des noyers, des vignes, du chanvre, du blé ou du trèfle, sans qu'au- cune de ces plantes nuise è^la qualité ou à l'abondance des autres *. » Nous empruntons les notes suivantes à M. Ardouin- Dumazet {Voyage en France, 9® série : bas Dauphiné, Viennois, Grésivaudan, Oisans, Diois et Valentinois. — Paris, 1896). Nous y avons recueilli, sans excep- tion, tous les passages relatifs aux productions de la prétendue Ile des Allobroges : Page 23. Ces collines sont sèehes et perméables ; cependant les habitants les cultivent avec soin. Dans les vallons que traverse le petit che- min de fer, les récoltes sont superbes ; il y a du mérite à présenter de telles cultures sur ces cailloux roulés. Page 24. Le pays jusqu'à Grand-Lemps est sans caractère, mais les pay- sans tirent un excellent parti de leur sol en apparence aride. De * Guide pittoresque du voydgeur eyi France. Paris, Hachette et Didot. 1837, t. II. Département de Tlsère, p. 5. 356 CHAPITRE IV. grands bois, au Sud, couvrent la partie la plus pauvre : c'est un vaste plateau criblé de mares et d'étangs endormis entre les taillis et portant le nom de forêt de BonnQvaux. Page 2'i, Pays peu habité où les maisons sont abritées de noyers. Le Grand^Lemps, bâti à la marge de l'immense et mélancolique pin i ne de Qièvre, dans laquelle on récolte la paille de seigle recherclièe pour les articles communs de Saint-Georges-d'Espé- rancbe. Tout outre est le pays en allant à Lature : autant la plaine de Biëvre est sèche, autant ces collines sont fraîches ; leur pente et leur base foriTienl une zone riante où la vigne croit en hantins, où les blés sont drus, les noyers vigoureux. Page U, Le fond de la vallée est une véritable forêt, mais une forêt cul- tivée, soignée avec amour ; ces grands arbres, au dôme de verdure régulier, mni la fortune du bas Grésivaudan. Page Sa. Les hautes collines boisées qui portent la forêt de Chambaraud; la plaine de Tlsêre, large, verte, opulente, et les collines couvertes de vignes, de mûriers, de châtaigniers et de noyers. Page 215. A TErmilage, le vignoble est en pente raide, la terre est rare, elle doit être précieusement contenue par des terrasses. Page 2i2. La vallée du Rhône est faite d'incessants contrastes : après les hardis promontoires tapissés de vignes et d'arbres fruitiers, cou- ronnés de burgs de fière mine ou de vieux châteaux aux murs croulants^ ij'ouvrent les vastes plaines caillouteuses, évidents témoins de cataclysmes formidables ; lacs dont les barrages ont cédé, déluges glaciaires qui ont formé ces plans d'alluvions semés de galets. Ce sont autant de craus sur lesquelles ont crû des forêts qui ont doatié une couche d'humus suffisante pour quelques cul- tures. Les habitants ont aménagé les eaux; ils ont transformé aiusi en prairies une partie de ces mornes espaces. Cependant le sol est trop peu fertile pour les céréales, trop sec aussi ; mais les cultures arbustives ont permis de tirer parti de ces terres pauvres : la vigne, avant le phylloxéra, couvrait de vastes espaces partout où l'exposîtion te permettait; le noyer, qui fournit l'huile, om- brage de vastes étendues; le mûrier est plus répandu encore. Page S23* Quelques-unes de ces « craus » du Dauphiné ont cependant conserve uu Insle aspect ; ainsi, bien morose est la plaine aux LA TRAVERSÉE DES ALPES. 357 abords de Tlsère. 11 faudrait là des eaux abondantes pour per- mettre de tirer parti de ces masses profondes de cailloux enrobés dans des alluvions maigres. Après les sites merveilleux traversés dans le Grésivaudan, Tlsère finit au sein d*un paysage qui serait lugubre sans la clarté du soleil, la limpidité des horizons et le beau cercle des collines et des montagnes. Nou9 avons exposé sans réserve les motifs pour les- quels l'Ile ne pouvait pas se trouver entre le Rhône et risère ; nous ne voulons pas dissimuler davantage les arguments qu'on nous oppose. L'analogie de l'Ile avec le Delta, sa physionomie, sa forme, sa fécondité, voilà ce que nous ne retrouvons pas dans la région comprise entre le Rhône et l'Isère; en revanche, ce qu'on reproche au corotat Venaissin de ne pas avoir, c'est la grandeur du Delta. Mais entre cette qualité unique et les autres, il faut choisir : il n'y a pas, dans toute la vallée du Rhône, de territoire répondant complètement à la définition ; que doit-on négliger de préférence? A notre avis, ce sont les dimensions et au besoin la forme géographique, deux choses dont Polybe ne pouvait avoir aucune connais- sance. Il faut bien se figurer notre historien parcou- rant la route d'Annibal et examinant le terrain au pas- sage : il jette un regard sur l'Ile, en évalue la gran- deur, en imagine la forme, avec plus ou moins d'illu- sions, HMtis ce qu'il voit sans erreur possible, c'est la physionomie de cette plaine, les deux cours d'eau, la chaîne escarpée qui la bornent. C'est là ce que nous tenons à retrouver d'abord dans le territoire que nous identifions avec l'Ile; nous y voulons cette fertilité, ces terrains bas et humides qui justifient la comparaison avec le Delta, et cette chaîne de mon- 358 CEIAPITRB IV. tagnes, d'apparence si impressionnante , qui ferme l'horizon. Les qualités géographiques, la grandeur surtout, sont ce que Polybe a pu mal apprécier * ; nous ne les faisons passer qu'après les autres, et c'est elles que nous sacrifions, puisqu'il faut nécessaire- ment sacriBer quelque chose. Qu'on ne soutienne pas, du moins, que le pays des Allobroges, entre le Rhône et l'Isère, a les qualités requises pour répondre à la description de Polybe : il nous faut une plaine marécageuse et fertile, et voilà des plateaux rocheux, à surface caillouteuse, terminés sur le Rhône par des escarpements, et s'élevant de 300 à 800 mètres quand on avance vers l'Est. 11 nous faut un territoire fertile, et nous trouvons un sol en grande partie misérable, où poussent noyers et châ- taigniers entre des champs de seigle ; ce n'est qu'au fond des vallées, près du Rhône et dans la Valloire, que le blé abonde. Imagine-t-on Annibal à Valence ou à Saint-Nazaire, attendant que de Vienne, de la Tour- du-Pin, de Lyon, de Culoz, on lui envoie les vivres dont il a besoin ? Quant à cette chaîne qui forme le troisième côté du triangle, où la prend-on? Si Ton tient à la forme triangulaire, il n'y a pas de montagnes entre Lyon et Voiron ; si l'on veut que les montagnes indiquées par Polybe soient celles de la Grande-Char- treuse, que reste-t-il de l'analogie avec le Delta? Non seulement nous n'avons ni les marais, ni la ferti- * Ou'on veuille bien monter sur les collines qui entourent Avi- gnon, ou sur celle de Bédarrides, et estimer à vue les dimensions de la plaine. On jugera de la précision que Polybe a pu mettre dans cette mesure. LA TRAYERSÉE DES ALPES. 359 lité, mais nous n'avons même plus la forme géogra- phique du Delta, et nous sommes bien loin encore d'en avoir la grandeur. On nous reproche aussi de faire faire 50 kilomètres tout au plus en quatre jours par Annibal. On tient à ce qu il né s'écarte jamais en moins de la moyenne qu'on veut lui imposer; on se soucie peu, au contraire, des indications fermes de Polybe, comme les 800 stades le long du fleuve, xapà xèv icôxaiJicv, que Ton reporte le long de l'Isère. Si on les comptait le long du Rhône, il serait impossible de placer l'Ile ailleurs que dans le Comtat Venaissin. Il faut dire, pour expliquer l'assurance de nos pré- décesseurs, qu'avant même d'avoir entrepris aucune étude, le doute n'était plus possible pour eux. M. Osiander pose pour entrée de jeu un certain nombre de points « indiscutables » qui lui ont paru ressortir de la première lecture de Polybe, et on y voit sous le n'* 3 (p. 27), qu' Annibal arrive, le quatrième jour après le passage du Rhône, à Y embouchure de r Isère, ou à Y Ile des Allobroges. Polybe serait bien étonné de lire cette observation, lui qui n'a jamais nommé l'Isère et qui place les Allobroges à 800 stades de nie 1 ' Nous croyons pouvoir afBrmer que Larauza, Deluc, et leurs successeurs, étaient résolus, a priori, à placer l'Ile au nord de l'Isère, comme à placer le passage du Rhône entre Roquemaure et Pont-Saint-Esprit. Reprenons le récit de Polybe à partir du passage du Rhône : Annibal marche quatre jours, arrive à l'Ile, 360 CHAPITRE IV. et s'y arrête pour régler le différend des deux princes rivaux ; il s'y ravitaille en vivres, en munitions, se fournit d'armes, de vêtements, de chaussures. Une escorte de cavalerie gauloise l'accompagne ensuite, et il fait en tout 800 stades (142 kilomètres) le long du Rhône ; puis il commence à s'écarter du fleuve, et à monter vers les Alpes. A ce moment, il entre sur le territoire des Allobroges, qui se retirent devant lui en appelant toute leur nation aux armes. L'escorte gau- loise prend congé du Carthaginois, qui va bientôt, à l'entrée en montagne, se trouver aux prises avec les Allobroges. ' Tout cela s'explique très bien si Ton place le pas- sage du Rhône près d'Arles, et l'Ile chez les Cavares, dont la capitale est Bédarrides. L'escorte cavare accompagne Annibal jusqu'à Saint-Nazaire-en-Royans, puis il s'avance seul vers le défilé du bec de l'Échail- lon. Lorsqu'on place le passage du Rhône en amont du Comtat Venaissin, il n'y a plus d'Ile possible qu'au Nord de Valence. Elle n'aura aucune analogie avec le Delta d'Egypte ; mais on ne peut s'arrêter à ce détail, car on n'a pas le choix. On ne peut pas se mon- trer plus exigeant pour les 800 stades à faire le long du fleuve^ puisqu'on ne remontera pas le Rhône au delà de cette Ile. Ce qui est plus grave, c'est qu'il faut laisser l'Ile en dehors du trajet d'Annibal, ou le faire passer au nord de l'Isère, Alors on ne sait qu'imaginer pour expliquer la solution choisie : tantôt on vous démontre que Tpoç Nfjaôv exclut formellement l'idée de pénétration dans -, —î ,i^.^^*^^n LA TRAVERSEE DBS ALPES. 361 rile *, et qu'Annibal y a rétabli Tordre sans y entrer, en agissant à dislance; ou bien qu'il a laissé son infanterie au sud de l'Isère, et a passé au nord avec sa cavalerie, etc., etc. Mais cette lie, on Ta mise en plein territoire AUo- broge ; jusqu'à Chamousset, on sera donc en terri- toire allobroge, et c'est le moment que les Cartha- ginois choisissent pour exprimer leur crainte d'avoir à pénétrer /?/ws tard chez les Gaulois appelés AUobroges ? Et c'est justement à l'heure où, d'après la carte, on sort du domaine allobroge , que Polybe nous y ferait entrer ? Singulière solution ! Elle est la plus com- mune. 11 va sans dire que, pour l'étayer, on nous afBrme que les AUobroges habitaient alors la Mau- rienne ; on ne nous dit pas quelle nation occupait le territoire qui leur est attribué généralement, et com- ment la migration de ce peuple puissant, survenue forcément après le voyage de Polybe (150), n'a pas attiré l'attention des Romains. On ne nous explique pas non plus comment on retrouve dans la région viennoise des monnaies allobroges, dont il n'y a pas trace en Maurienne*. * Les mêmes historiens traduiront plus tard icpo; xàç (tr,tp' 6oXà5 par « jusqu'au col ». « Larauza, p. 83 : « Ainsi nous laisserons avec Polybe la dénomination d*Allobroges aux diverses tribus gauloises occupant du temps d*Annibal tout le pays qui s'étend depuis le Rhône, au-dessous de l'fsère, jusqu'à l'entrée des Alpes et au delà ; et nous placerons avec Tile Live, dans ce môme pays, d'abord les Tricastini à la suite de la nation à laquelle il applique exclusivement le nom d'Allobroges, et qui se trouvait habiter alors le pays occupé par les Cavares du temps de Strabon, et par les Segalauni du temps de Plolémée. Séparés 362 CHAPITRE IV. III. — L'entrée dans les Alpes. Annibal. ayant marché pendant dix jours le long du Rhône, sans doute à partir de Tlle, commence à mon- ter vers les Alpes (^p;aTo -cfjq ovaSoXfJç Tzpbq xàç^AXirei;). 11 entre alors sur le territoire des AUobroges, et bientôt après, son escorte de cavaliers cavares le quitte. Les AUobroges, de leur côté, ne l'attaquent pas avant qu'il soit arrivé aux montagnes, mais se replient devant lui, font appel à une partie de leur nation, et préparent une embuscade à l'endroit critique. Cet endroit, qui est proprement « l'entrée des Alpes », avoôcXif; twv ''AXxewv, c'est le bec de l'Échaillon. de cette nation, quelle qu'elle fût, par la petite rivière de Saint- Nazaire, les Tricastini s'étendront le long de l'Isère jusqu'au Drac. Après eux viendront les Voconlii, occupant les vallées que par- court le Drac jusqu'à son embouchure. Enfin, après les Vocontii, nous placerons les Tricorii dans la vallée du Grésivaudan, et, comme les Tricastini, le long de l'Isère... Ces faits une fois élff- éUs (!), nous pouvons nous expliquer comment Tite-Live, après avoir nommé les AUobroges comme habitant près de l'Ile, les quitte ensuite pour nous faire entrer chez les Tricaslins, les Voconces et les Tricoriens, et n'en reparle plus, tandis que dans Polybe nous les voyons reparaître attaquant l'armée carthaginoise à son entrée dans les Alpes. Parmi les divers mémoires que l'his- torien latin aura pu consulter, en ayant rencontré dans lesquels on présentait les AUobroges comme s'étendant depuis le Rhône jusqu'aux Alpes, d'autres où on lui disait qu' Annibal avait tra- versé le territoire des Tricastins, des Voconces et des Tricoriens ; ne connaissant pas la signification de la plupart de ces mots celtes, et n'ayant pas vu que le nom d' AUobroges était une dénomination générale comprenant les diverses peuplades qui habitaient ce pays, il aura conclu que les AUobroges se trouvaient seulement vers les bords du Rhône, et que les Tricastins, les Voconces et les Tricoriens étaient des peuples distincts des premiers, et placés après eux. » LA TRAVERSÉS DES ALPES. 363 Le voyageur qui vient de Valence a vu se rapprocher progressivement sur sa droite les falaises du Vercors ; en face de lui, ks montagnes de la Grande-Chartreuse. Au tournant de la vallée, il se trouve brusquement entouré de montagnes : une haute muraille le domine à droite; à gauche les cîmes du Casque-de-Néron, du Hachais, etc.; en face, la chaîne de Belledonne; et s'il se retourne, les hauts plateaux des Terres-Froides barrent encore le passage. 11 y a environ 240 à 250 kilomètres, suivant la route ordinaire, depuis le point où nous avons déterminé le passage du Rhône jusqu'au bec de TÉchaillon. Polybe donnait 1400 stades (248 kilomètres). Annibal devait être encx)re à une grande marche de TÉchailion, quand il envoya des émissaires gaulois aux renseignements. Ceux-ci purent se faufiler aisé- ment jusqu'à l'ennemi par les sentiers du Vercors, dont les derniers relient Saint-Quentin à Veurey. Le camp établi par Annibal avant l'entrée dans les Alpes fut probablement au débouché de la vallée de Mon- taud, près du village actuel de Saint-Quentin. On apercevait sur les hauteurs les Allobroges en armes, qui étaient nombreux sur le petit plateau de Saint- Ours, au tournant de la vallée. Avant de commencer le récit des combats soutenus par Annibal contre les Gaulois, il convient d'insister sur deux points essentiels dont on a rarement tenu compte : la longueur de la colonne carthaginoise, et la très faible portée à laquelle les assaillants pouvaient se placer pour l'atteindre. Annibal avait franchi les Pyrénées avec 50,000 fan- 364 CHAPITRE IV. tassins; il lui en restera 20,000 en arrivant à Turin. Lors de son entrée en montagnes, il devait en avoir au moins 40,000 ; il en perdit plus de 20,000 dans ses deux combats et à la descente du col. Si la route était assez large pour y passer par quatre, cette infanterie devait occuper une longueur de 16 à 20 kilomètres au moins. Mais, si Ton ne pou- vait marcher que par deux, la profondeur de la colonne d'infanterie était de 35 à 40 kilomètres. Ceci est absolument indépendant de la tactique et de la civilisation. C'est le minimum de l'espace que peut occuper une colonne de 40,000 fantassins. Il y avait 9,000 cavaliers, dont 1000 furent tués ou perdus au passage des Alpes. Une journée de vivres pour ces 50,000 hommes pèserait aujourd'hui 62,500 kilos, et exigerait 450 mulets pour son transport ; quatre jours de vivres exi- gerait donc 1800 mulets. Ainsi, sans porter d'avoine pour celte énorme quantité d'animaux, il y avait 40,000 à 11,000 chevaux et mulets. En admettant qu'ils pussent marcher par deux, ils formaient une colonne de 18 kilomètres. S'ils marchaient par un, il leur fallait 36 kilomètres. Au total, l'armée d'Annibal s'allongeait sur une profondeur de 35 à 70 kilomètres, suivant la largeur des chemins. Ces chiffres n'ont rien d'étonnant si l'on se rappelle qu'un corps d'armée moderne de 25,000 hommes, marchant régulièrement sur une bonne route, forme une colonne de 24 kilomètres. Ce sont là des éléments qu'il ne faut pas perdre de vue quand on veut se figurer ce qu'était la marche LA TRAYERSÉB DBS ALPBS. 36S d'Annibal dans les Alpes, et la manière dont les Gau- lois pouvaient l'attaquer. On a proposé une infinité de défilés où des embus- cades ont pu être tendues, dit-on, par les Gaulois à Annibal, et Ton croit volontiers qu'on en trouverait un peu partout. Oui, si l'on se contente du moindre rocher, du défilé le plus court où une poignée de bri- gands arrêterait une diligence ; et ce sont en effet des embuscades de cette dimension que l'on a imaginées pour rhistoire d'Annibal. Nous sommes loin de compte ! Les défilés où les barbares ont pu assaillir avec avantage une colonne de 50,000 hommes, et lui faire subir des perles énormes, devaient contenir une grande partie de cette colonne, le tiers ou le quart au moins. Un petit défilé de 500, de 1000 mètres, n'aurait pas donné ce résultat : un combat d'avant-garde l'au- rait bien vite emporté ! Annibal aurait perdu une heure, mais il n'aurait pas perdu 10,000 hommes. Nous trouvons entre Grenoble et le bec de l'Échail- lon le défilé dé 40 à 15 kilomètres où l'embuscade pouvait être tendue de manière à infliger des pertes cruelles aux Carthaginois. Le bec de l'Échaillon est Textrême pointe du massif du Vercorsvers le Nord. L'Isère canalisée n'en longe le pied, aujourd'hui, que sur une longueur de 1500 à 2,000 mètres; maïs le lit de cailloux et de sables où ses bras se répandaient s'étend jusqu'au pied des falaises qu'une partie de ses eaux baignait autrefois à partir de Sassenage. La longueur du défilé devait être supérieure à 8 kilomètres, d'après les. traces qui CHAPITRE IV. en restent. Le chemin qui passait là devait être si dan- gereux, que le colonel Perrin n'admet même pas qu'Annibal y ait passé : «Le pied des montagnes du Lans, complètement infranchissable, même de nos jours, était baigné par l'Isère ou bordé de marais. De Sassenage à Royon, il fallait franchir le bec de rÉchaillori, qui baignait dans le fleuve, et traverser une série de marais impraticables, qui régnaient jusqu'à Saint-Qoeotin. La route actuelle en déblais et en chaussée ne date que de 1842» Le bec de TÉchail- lon était infranchissable, même à des piétons isolés, à cause de ses escarpements, et tous les contreforts sont coupés de ravins profonds, tellement ravinés et abrupts que la circulation y est interdite d'une façon continue. Ceux qui ont osé avancer ce fait n'avaient jamais par- couru ce pays^ » Nous avons parcouru ce pays, et nous partageons entièrement l'avis du colonel Perrin sur les difficultés qu'il présentsdt; mais pourquoi supposer qu'avant la route de 1842 aucun chemin ne passait là? Quelles seraient les populations assez grossières pour négliger de s'assurer une communication rapide dans le fond d'une vallée au prix de quelques coups de pioche, plutôt que de se contenter de sentiers de montagne ? Il y eut toujours un chemin en corniche dans cette partie, et tous les mémoires en font foi : « Les mon- tagnes qui paraissent sur la rive gauche de l'Isère, nous dit l'ingénieur Montannel (XVIII* siècle), sont fort élevées, fort roides et couronnées de plusieurs * Page 45. LA TRAVERSÉE DES ALPES. ÉCT escarpements. Quoique ces montagnes se rapprochent beaucoup de T Isère, depuis Sassenage jusqu'à Tem- bouchure de la Bourne, elles ont cependant â leur pied quelques villages dont les principaux sont ceux de Noyarey, de Veurey, de Saint-Quentin, de Saint- Gervais, de Beauvoir et de Saint-Romain, ce qui annonce qu'on peut suivre la rive gauche de T Isère depuis Sassenage jusqu'à l'embouchure de la Bourne, mais par un chemin assez rude pour les chevaux, et où l'artillerie ne saurait passer*. » Tel est le chemin que suivit Annibal. Le nom de Maupas, conservé aujour- d'hui par un hameau de Noyarey, témoigne encore du caractère que présentait ce passage et des embuscades auxquelles il se prêtait. Ainsi que l'a remarqué M. Osiander, la posiLion où les Allobroges livrent le premier combat se compose d'un défilé bordé d'un côté par des hauteurs d'où Ton commande le sentier qui longe la montagne*. L'ex- pression St'ûv, employée par Polybe, prouve qu'il s'agit d'un défilé ; les mots creva et âiîjXÔs, comme dans Tite-Live angustiss et evadit, nous le conlirmenL C'est bien la caractéristique du défilé de rÉchaillon et de Noyarey. Les Allobroges devaient occuper des positions très voisines de la route ; la faible portée de leurs armes leur rendait inutiles la plupart des positions très * Archives de la Guerre^ Mémoire local et militaire sur la fron- tiôre des Alpes, p. 199. « Cest bien sur le flanc du chemin que le terrain était ej^carpê ; ce n'était pas le chemin lui-môme qui était en pente raids ; dans ce cas, Polybe, comme on le verra plus loin, emploie les expres- sions àvwoî'pr^ç et xattoçepr,;. 388 CHAPITRE IV. dominantes qui couronnaient les montagnes. Le soir, selon Polybe, ils rentraient dans leur ville ; d'après Tite-Livn, ils se retiraient dans leurs repaires. La nuit venue, Annibal ayant fait allumer des feux dans son camp de Saint-Quentin, traversa le déGlé, soit au bec de TÉchaillon, soit au col qui fait commu- niquer Saint-Quentin avec Veurey et Noyarey. L'in- fanterie d'élite qu'il conduisait vint sans doute s'éta- blir sur les hauteurs entre ces deux villages pour assurer le débouché, de l'Échaillon. Annibal n'avait pas eu le temps de remarquer que, plus au Sud-Est, le chemin continuait à ôtre en corniche, ainsi qu'en témoignent les escarpements bien visibles aujourd'hui sur le terrain et même sur la carte. Les Gaulois, qui s'étaient retirés, sinon jusqu'à Grenoble, au moins jusqu'à Sassenage, s'ébranlèrent le lendemain matin pour reprendre leurs postes : ils virent alors Annibal posté sur les hauteurs entre Veurey et Noyarey, et commandant ainsi tous les chemins de traverse de la région, La colonne carthaginoise, mise en route de bonne heure, ae développait sur la route en corniche, et sa tête dépassait déjà Noyarey. Annibal, on ne sait pourquoi, tenait sa flanc-garde immobile au lieu de marcher parallèlement à la tête de colonne. Les Gaulois, à ce spectacle, renoncent forcément à gagner leurs positions primitives, d'où ils auraient pu prendre ïes Carthaginois en tête et en queue, mais ils décident de charger la tête de colonne et de « téles- coper j> toute l'armée carthaginoise. Leur attaque a dû avoir lieu près de Noyarey, vers le Maupas. LA TRAVERSÉE DES ALPES. 369 Polybe nous en indique les terribles résultats : les chevaux et les mulets roulant au fond de la vallée, etc. Annibal, surpris un moment par cette attaque d'une forme imprévue, se décide à dégringoler avec sa flanc- garde des hauteurs de Veillière, et il fonce de haut en bas sur les Gaulois qui enveloppaient son avant- garde. Le combat terminé, il pousse jusqu'à l'oppidum des Allobroges; c*est CularOy Grenoble. Lorsqu'on voit combien les indications de Polybe sont simples et claires, on est stupéfait de la manière dont on a voulu les interpréter. Il y a longtemps que la situation, et presque les limites des Allobroges, sont connues ; on sait que, dans l'antiquité, Cularo était leur principal oppidum. Or, voici Polybe qui nous montre Annibal pénétrant chez les Allobroges au moment où il entre en montagne, puis pillant leur capitale, y trouvant trois jours de vivres pour 50,000 hommes, et sortant enfin de leur territoire trois jours plus tard ; il semblait que tout fût tracé sur la carte : l'entrée en montagne à l'Échaillon ; à Cularo (Grenoble) la capitale où l'on trouvait 130,000 rations réunies; et enfin les trois jours de marche depuis Grenoble jusqu'à la Maurienne, où l'on arrivait chez les Médulles. Mais c'était trop simple ! Il fallait tout bouleverser, remplacer le Rhône par l'Isère, mettre les Allobroges chez les Médulles, sans savoir qui l'on mettrait chez les Allobroges et où l'on enverrait les Médulles 1 II fallait enfin demander i 50,000 rations à Saint-Jean- de-Maurienne. Nous prions le lecteur d'aller visiter cet U 370 CHAPITBE IV. aimable chef-lie a d'arrondissement^ pour juger s'il a jamais pu nourrir 50,000 hommes pendant trois jours. Il y a là chez Tite-Lîve une de ces expressions mal- heureuses qu'il place à point nommé dans les descrip- tions pour le désespoir des commentateurs : le chemin où s engagèrent les Carthaginois était, dit-il, escarpé des deux càléa {lUrimque) . Nous ne croyons pas qu'il faille y attacher d'autre importance, car on ne trou- vera que sur les glaciers les moins accessibles un chemin (?) entre deux précipices» On a voulu expliquer cet ulrimque en prétendant qu'il s'agissait d'un col, où le chemin montait, puis descendait, et était très raide des deux côtés ; mais ce n'est pas là le sens '^^ ulrimque. Les historiens qui ont voulu placer le premier combat dans un col, engagent la colonne dans uû chemin creux, et alors c'est toute la description du combat qui devient inexacte ; plus de chevaux roulant du chemin en bas, etc. '. L'oppidum des Allobroges une fois pillé, Annibal se remet en marche, Polybe nous dit simplement qu'il parcourt « un certain espace » ; Tite-Live, plus précis en celte circonstance, qu'il marche tranquillement pen- dant trois jours, et fait beaucoup de chemin dans ces * M, OsinnJer fail (p. Z\) Ja remarque suivante : n A cause de Yntrimqu*:^ de Tile-Live, M. le colonel Hennebert parle d'un isthme élroM^ raboteux, soutenu de part et d'aulre par un talus à lïîc, col élongé, dessinant un  majuscule. Leconlexte monlre qu'il s*agit bieu plutôt d*une paroi rocheuse, avec une muraille à pic remontant d'un c6U!^ et descendant de Tautre. » Ceci ne nous semble pas contestable^ LA TRAVERSÉE DES ALPES. Vtt trois jours. Il y a, de Grenoble à Aîguebelle, 70 à 75 kilomètres ; ce doit être là ce que rhistorien d'An- nibal a jugé être beaucoup de chemin pour trois jour- nées de marche, en comparaison de la vitesse a laquelle on avait marché jusqu'alors. Là commence la dernière phase de la marche d'An- nibal. Mais, avant de parler de la seconde bataille et du passage du col, nous avons à revenir sur quelques opinions émises à propos de l'entrée en montagne, Nous avons montré comment Tite-Live avait inter* calé, dans la relation que Polybe et lui ont suivie, un fragment pris chez Timagène ou chez quelque autre auteur copié par celui-ci : « Les différends des Allô* broges étant apaisés, Annibal ne prit pas le chemin le plus court, mais il tourna à gauche chez les Tricas- tins et se dirigea vers les Tricoriens en longeant Vex- trème frontière des Voconces, sans rencontrer d'obs- tacle avant d'arriver à la Druentia, etc. » La plupart des historiens (Deluc est peut-être seul à faire exception) n'ont pas constaté TintcrpolaLion, et ont traité le récit de Tite-Live comme un tout honio- gène. Ils avaient ainsi, d'une part, dans Polybe, pour le trajet entre l'île et l'entrée en montagne : — 800 stades le long du fleuve, avec une escorte de cavalerie fournie par les habitants de Tlie, puis l'arrivée chez les Allobroges. D'autre part, dans Tite-Live : — Sortir de l'Ile, où étaient les Allobroges ; ne pas prendre le chemin le plus court vers les AJpes ; tourner à gauche dans le pays des Tricastins, puis 372 CHAPITRE IV. longer la frontière des Voconces, arriver chez les Tricoriens, passer la Druentia, et parcourir un certain espace en plaine avant d'arriver aux montagnes. Au delà, les deux récits se reprenaient à coïncider. Quelque hypothèse que Ton fit, le texte de Tite-Live était inintelligible : impossible d'imaginer qu'Annibal venant du Midi s'est trouvé chez les AUobroges, et que là, faisant face aux Alpes et prenant à gauche, il est allé chez les Tricastins (Saint- Paul-Trois-Châteaux). On ne s'est pas mis en peine pour si peu : les uns ont déclaré qu'un copiste maladroit avait mis à « gau- che » pour « à droite », d'autres que les AUobroges avaient habité le pays des Tricastins et réciproque- ment, etc. Il n'est rien qu'on ne puisse comprendre en modifiant convenablement les textes et les faits. Pour nous, qui avons lu le même passage chez un auteur plus ancien que Tite-Live, nous savons qu'au- cune erreur de copie n'y a été commise, mais qu'il a été interpolé un peu maladroitement. C'est à part qu'il faut l'étudier ; on y voit alors Annibal, après le passage du Rhône, ne pas prendre la route directe du mont Genèvre, mais tourner à gauche chez les Tricastins, contourner le territoire des Voconces, se diriger vers les Tricoriens. Les limites des Tricoriens nous sont si mal connues, que nous ne pouvons savoir où passait l'itinéraire défini par Timagène : en tout cas, l'expression per extremam Vocontiorum orarh doit s'appliquer au passage par la pointe du Vercors, où habitaient les Voconce». D'après le texte de Timagène, Annibal, après avoir Il I lin LB.i ^ LA TRAVERSÉE DES ALPES. 373 passé chez les Tricoriens, franchit les Alpes et atteint la Druentia cisalpine (Tanaro); Tile-Live place la Druentia chez les Tricorii, de sorte que ce peut être, dans son esprit, le Drac ou la haute Durance. Il reprend ensuite le trajet en plaine, campestri maxime itinere^ cum bona pace incolentium^ qui répond aux 800 stades le long du fleuve, comptés par Polybe avant l'entrée en montagne. MM. Fuchs et Osiander, après avoir réussi à trouver un sens au texte de Tile-Live, sont arrivés à une conclusion très particulière : d'après eux, l'armée d'Annibal, en quittant l'Ile, aurait formé deux colonnes; l'une de cavalerie, dont Polybe définirait sommairement la route par ses 800 stades le long du fleuve; l'autre, d'infanterie, que Tite-Live mènerait chez les Tricastins, les Voconces, etc. Nous n'avons trouvé dans les textes aucune trace de cette division. « Il n'est pas douteux, dit M. Osiander (p. 101), que Polybe et Tite-Live reproduisent ici deux relations diff^érentes; mais il n'est pas moins certain que ces deux relations, loin de se contredire, se complètent. » A notre avis, il y en a une qui se contredit elle- même, et ne peut, par conséquent, être mise d'accord avec aucune autre. Mais M. Osiander passe très vite sur le mouvement « à gauche vers les Tricastins. » « Tite-Live, dit-il encore, dissipe (XXI, 31) Tobs- curité qui règne dans Polybe » ; et son campestri maxime itinere montre encore que Ton marche, non plus sur une ligne plane, mais sur une sur/ace plane (Osiander, p. 30). « Où était donc l'infanterie carthaginoise, à qui 374 CHAPITRE IV. incombait la roission de couvrir les derrières de la cavalerie ? Tite-Live nous donne (XXI, Si) la réponse qui manque dans Polybe. Annibal dirigea son infan- terie du camp situé au confluent de l'Isère, non pas suivant la ligne directe, mais à gauche dans le domaine des Tricastins, puis par la frontière des Voconces vers les Tricorieiis, c'est-à-dire par la rive gauche de r Isère et vers TEst. » Nous sommes un peu aba- sourdis par cette manière. de comprendre ad lœvam^ et par le circuit fabuleux imposé à cette infanterie, qui est venue de Roquemaure à Valence et va retourner de là chez les Tricastins! w II y a on trait carastéristique de ce passage que Fuchs a relevé, dit M. Osiander, c'est qu'il s'y agit spécialement des opérations de l'infanterie, tandis que dans Polybe c'est presque toujours la cavalerie qui est au premier plan, >» Comme le passage Je Polybe se borne à l'indication de 800 stades le long du fleuve^ avec une escorte de cavaliers gaulois, nous ne voyons pas en. quoi les opérations de la cavalerie carthaginoise y sont spécia- lement mentionnées. Quant à Tite-Live, il ne parle ni d'infanterie ni de cavalerie, mais se borne à dire qu au sortir de l'Ile, Annibal prend à gauche chez les Tri- castins, etc. Ce fragment, intercalé dans la relation de Silenos, a fort intrigué les commentateurs. « D'après Soltau, dit M, Osiander, ces données proviendraient d'an ancien annaliste romain, et furent fondus avec des passages plus étendus de Polybe par un second écrivain Breska pense à Fabius Pictor, Soltau à Acilius, ce contemporain de Caton l'Ancien dont les LA TRAVERSÉE DES ALPES- 315 annales écrites en grec furent transcrites en latio par un certain Claudius (pas Quadrigarius) et utilisées sous cette forme par Tite-Live (XXV, 39 ; XXXV, 14; Cicé- ron, De officiis, III, 32.) En tout cas, fécrwain latin n'a pas simplement juxtaposé les divers morceaux de ses deux originaux en une sorte de mosaïque^ mais il s'est efforcé de les mélanger intimemetit. » Nous avons montré l'original du fragment interpolé par Tîte-Live, et Ton a pu voir qu'il n'avait subi aucune retouche, aucun mélange; on a vu aussi, qu'à part les 800 stades le long du fleuve et Tescorte de cavalerie, queTite-Live ne mentionne pas, le fragment de Timagène vient s'intercaler simplement dans la relation que Polybe a copiée. On jugera s'il y a là le moindre eflFort de fusion et de rédaction. Il nous semble que les deux historiens allemands auraient pu s'attacher davantage aux expressions formelles des auteurs, comme Tçopi t5v rr^Ta^itèv et ad lœvam^ plutôt que d'y chercher des distinctions d'armes qu'on n'y aperçoit pas. M. Osiander a placé l'Ile chez les Allobrogcs; plus tard, au moment d'entrer dans les Alpes, Polybe nous parlera des Allobroges. Le savant allemand en conclut que tout le trajet depuis l'Ile jusqu'à l'entrée en mon- tagne se fait dans le territoire allobroge, et selon son habitude, il attribue directement à Polybe ce qu'iJ croit pouvoir déduire de ses indications, « Hannibal musste also wenigstens mit einem Teîl seiner Armée auf der Insel erscheinen,.. Dass dies geschah, folgt aus Polybîus III, 49j 13, de}in nach 376 CHAPITRE IV. erlcdigtem Slreil zieht Ilannibal mit seijien Reitern (and Eleplmnten) durch clas Land der Allobroger, also durch die Insel, bis in die Nèlhe der Alpeniibergang. » Quelle étonnante manière de iire et de traduire un texte ! Chemin faisant, M, Osiander rencontre CularOy qu'il éprouve le besoin de placer sur la rive droite de l'Isère, malgré toutes les descriptions et tous les témoi- gnages. Plus loin encore, lisant dans Tite-Live : haud usquam impedita via, priusquam ad Druentiam fluine^i pervenit, il comprend que hattd impedita via signifie « praticable pour rinfanterie seulement ». Telles sont les interprétations où Ton est entraîné quand on s'est écarté dès le début des chiffres et des données positives de Polybe. Kst-il nécessaire, après ce que nous savocis des frag- ments de Timagène où la Druentia est mentionnée, de nous demander si elle doit élre assimilée au Drac ou à la Durance^ dans la pensée de Tite-Live? La ques- tion a bien peu d'intérêt, et il est bien inutile d'éclaircir les confusions de Thistorien latin. Le Drac a porté, au moyen âge, des noms très voisins de Druentia; il s'est appelé Drausus {Acta sanctorum^ H mai 972), Derausus, etc. La confusion a donc pu se faire entre la Durance, le Drac et cette troisième Druentia nommée par Strabon et Timagène, qui doit être le Tanaro \ 1 LiHAiZAf p. 88 : it Le brac, qu'Anaibaî dut nécessairemenL passer pr^s de Gre- noble, ne prèsenle-Nl pas, et là prédsémenïj la réuïdon de tous LA TRAVERSÉE DES ALPES. 377 IV. — A travers les Alpes. Nous apprenons par Polybe qu'Annibal est arrivé sur la crête des Alpes le neuvième jour ; mais où les caractères de ce fleuve Druentia que Tile-Live fait traverser avec tant de diflicultés et de dangers par les Carthaginois ? L'ayant observé près de Grenoble sur plusieurs points de son cours, je crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible d*en donner une description plus exacte qu'en reproduisant mot pour mot la des- cription latine. 11 est vrai que les travaux qu'on a faits pour obvier à ses ravages ont pu dénaturer en partie l'aspect qu'il offrait autrefois, mais ils peuvent aussi donner une idée de ce qu'il devait être avant qu'on ne les eût entrepris. Ainsi, d'après les renseigne- ments que j'ai recueillis sur les lieux, il parait qu'il passait d'abord au petit village d'Èchirolles, traversait la plaine du côté où se trouve aujourd'hui la grande route de Bourg d'Oisans, et venait, après avoir côtoyé les anciens remparts de Grenoble, se jeter dans risère à un quart de lieue au-dessus de la ville, près le petit vil- lage de la Tronche. Les ravages que causaient ses débordements décidèrent, sous Louis Xlil, le maréchal de Lesdiguières à entre- prendre les travaux qui existent encore aujourd'hui. Il détourna son cours, lui fit creuser un nouveau lit qu^il fortifia de deux longues digues, qui s'étendent depuis sa nouvelle embouchure jusqu'au pont de Cfaix dans l'espace de 5,400 toises... Mais, môme dans le lit artificiel où on a voulu l'emprisonner, il présente encore les phénomènes que Tite-Live attribue à la Uurance. Entraînant dans son cours une grande quantité de sables, il se forme de nou- veaux lits dans celui que l'art lui a creusé, et s'y portant de tout l'effort de ses eaux, il y coule avec l'impétuosité d'un torrent non moins profond que rapide, tandis qu'à côté on aperçoit le sable à découvert, ou tout au plus quelques pieds d'eau qui permettraient de le passer à gué. C'est à raison de cette irrégularité continuelle dans son cours, qu'on est obligé d'aller chercher tantôt j)lus haut, tantôt plus bas, le bac qui sert à le passer, et que l'on a pratiqué de distance en distance tout le long de la chaussée des chemins qui aboutissent aux divers endroits où l'on peut le traverser. Mais si l'on veut le voir tel qu'il existait autrefois, il faut aller au delà du pont de Claix, où se terminent les constructions dont nous 378 CHAPITRE IV. compte4-il le premier jour? Il ne le dit pas. Il est assez probable que c'est à Tentrée en montagne ; mais cette entrée s'est faite progressivement : deux camps successifs avant le défilé, puis un jour de combat, puis un jour de repos ou de pillage dans la ville allobroge. venons de parler. N'étant plus encaissé dans un lit régulier , n* ayant point de rives fixes qui le contiennent, charriant dans son cours d^ énormes masses de saSle et de gravier, il s'y creuse à la fois plu-- sieurs lits tantôt sur un point, tantôt sur un autre, forme sans cesse de nouveaux gués et de nouveaux gouffres, et souvent, lorsque ses eaux sont grossies par les pluies tombées dans les montagnes, on le voit occuper en largeur plus d'un quart de lieue de terrain... « Quand on songe que la plupart de ces noms de fleuves sont significatifs; que leur sens étymologique réside principalement dans celui du radical ; que ce radical, dans un grand nombre de ces noms, représente une propriété commune, ainsi dans Rhodanus, Druna, Druentia, Dracus, le verbe *pioi ou quelque mot celtique analogue, qui s'y montre évidemment, surtout dans les trois der- niers, où l'identité du radical est si sensible ; quand on observe enfin que, du temps de Tite-Live, le dernier de ces fleuves n'avait pas encore de nom dans la géographie, puisqu'on ne le trouve pas, môme plus tard, dans Strabon ni dans Plolémée, ne conçoit-on pas facilement comment cet historien, rencontrant ce fleuve décrit dans les mémoires d'après lesquels il travaillait, et désigné sous un nom qu'il ne retrouvait dans aucun géographe ; voyant d'ail- leurs le rapport qu'il avait, et par lui-môme et par son nom, avec la Durance, rivière alors très connue, aura pu prendre sur lui- môme, tout en conservant la description, de substituer à la déno- mination inconnue celle de Druentia, qui est restée ? Si l'on veut que ce mot, par cela seul qu'il se trouve dans la narration de Tite-Live, ait dû se trouver dans les mémoires qu'il consultait, ne pourrait- on pas alors voir là une seule et môme dénomina- tion appliquée à deux rivières différentes, et penser que les auteurs de ces mémoires reconnaissaient deux Durances, comme depuis on a reconnu deux Doires ? Ou bien enfin ne pourrait-on pas encore supposer que la rivière en question se trouvait décrite seulement sans ôtre nommée, et que Tite-Live, d'après les analo- gies qu'elle avait avec la Durance, aura cru reconnaître en elle ce dernier fleuve, dont il lui aura imposé le nom ? » LA TRAVERSÉE DES ALPES. 379 De ces quatre journées, quelle est la première du passage des Alpes ? Bien hardi qui ose le préciser. Mais ils sont beaucoup qui ont eu cette hardiesse, et ils sont loin de tomber d'accord. Il n'est pas plus facile de s'entendre pour l'emploi des journées suivantes. Les indications de Polybe sont très vagues; il conduit Annibal jusqu'à la ville des AUobroges, et ajoute : « Ayant campé là, et s'y étant arrêté un jour^ il repartit. Les jours suivants^ jusqu'à un certain point, il conduisit son armée en sûreté; mais dès le qua- trième jour^ il recommença à courir de grands dan- gers. Ceux qui habitaient le long de sa roule vinrent au-devant de lui, etc Annibal s'y fia dans une certaine mesure, au point de s'en servir comme guides à travers les pays difficiles de ce côté. Ces gens mar- chent en tête pendant deux jours, puis les naturels, s'étant rassemblés et ayant côtoyé la marche de l'armée, l'attaquent comme elle traversait une gorge aux flancs escarpés et inaccessibles Annibal fut obligé de passer la nuit avec ses soldats sur une roche nue très forte, séparé de ses chevaux et de ses bêtes de somme, mais veillant sur eux, qui [parvinrent (à peine à défiler hors de ces gorges en toute la nuit. Le lendemaifi, les ennemis s'étant éloignés, il rejoignit les chevaux et les bêtes de somme, et repartit vers les passages situés tout en haut des Alpes Le neu- vième jour^ il arriva sur le col, campa, et s'arrêta deux jours Le lendemain, il leva le camp et commença la descente Annibal fit bivouaquer sur la crête Un seul jour suffit pour faire un 380 CHAPITRE lY. chemin praticable aux chevaux. .... Après trots jours de soulîrances, il fit passer les éléphants Annibal, ayant rassemblé toute son armée au même endroit, descendait, et le troisième jour à partir du susdit pré- cipice, il atteignit les pfaines, ayant fait la tra- versée des Alpes en quinze jours. » Tels sont les renseignements que nous donne Polybe sur la chronologie de l'expédition ; ils prêtent fort à ]a discussion. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'Annibal arrive au col le neuvième jotir ; mais ce jour-là est-il le même que le lendemain du combat ? On peut admettre, et c'est le plus vraisemblable, que le lende- main du combat Annibal ait repris sa marche vers le col, et que ce soit le surlendemain seulement, neu- vième jour, qu'il y soit parvenu. M. Osiander pense que le lendemain du combat et le neuvième jour sont deux jours distincts; Je lieutenant Azan les confond en un seul. Nous ne voyons guère d'argument décisif pour ou contre Tune des deux opinions. D'après le lieutenant Azan, le fait que, le lendemain du combat, Annibal se dirige vers les passages les plus élevés, doit indiquer que, ce jouP'là, il quitte la vallée principale pour s'engager dans Je vallon où s'élève le chemin du col. Cette interprétation parait très raisonnable ; mais comme toujours, il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, et vouloir que cette étape commence exac- tement à l'entrée du vaïlon* M. Azan nous a d'ailleurs soutenu que :cpc; N>;j;v excluait l'idée d'entrer dans rtlcj et il veut moin tenant que -^poq là; 0::£p6oXàç nous conduise jusqu'au col. LA TRAVERSÉE DES ALPES. 381 En vérité, nous ignorons si le combat s'est produit le septième ou le huitième jour. D'autre part, nous ne savions pas davantage si le séjour dans la ville des AUobroges avait lieu le deuxième ou le troisième jour depuis l'entrée dans les Alpes. Que penserons-nous donc de l'intervalle entre le séjour dans la ville et le second combat ? Le quatrième jour, Annibal « retombe dans de grands dangers » , ou « recommence à courir de grands dangers ». Expression bien vague! S^p-, plique-t-elle au jour où éclate le danger, c'est-à-dire au jour du combat, ou à l'arrivée des faux ambassa- deurs*? De plus, si nous comptons quatre marches entre le sé- jour dans la ville et le second combat, à quel moment au juste sont arrivés les ambassadeurs? Les deux jours pendant lesquels ils marchent en tête de la colonne * Markhauser, p. 34 : Polybs Kapitalsûnde-hdufige Stileigen- tûmlichkeiU Nach Rauchenstein, Neumann u. a. liebt es Polybius in popu- lârem Erzâhlerlon « ganz Kurz und zur bessern Orienlirung des Lesers vorzugreifen. » Polybius beginnt die Erzâhlung einer neuen Episode mit der Ankûndigung des Kommenden Hauptereignisses (im Aorisl), worauf er, mil fap einleilend, die auf das Hauptereigniss vorbe- reitenden Nebenumstànde (im. Imperf. ) der Zeitfolge nach entwickell. In unserm Fall bilden das Hauptereigniss die \xv^i\o\ x'vouvoi, d. h. die Kàmpfe bei der Schlucht am vierten Tag nach dem Aufbruch aus der eroberten stadt ; der rest des Kapitels schildert die zu diesen Kàmpfen fûhrenden Nebenumstànde. Wir werden sehen, dass selbst Livius, resp. sein Gewâhrsmann, Polybs Darstellung missversleliend gelegentlich Haupt und Ne- benstânde verwirrt. 382 CHAPITRE IV. comprennent -ils celui de leur arrivée où celui du combat? Autant de questions pour lesquelles on a fourni des réponses diverses et également soutenables. M. Osiander veut que le combat ait lieu le qua- trième jour depuis le départ de la ville, et il donne de très bonnes raisons, mais malgré ce que ses explica- tions ont de plausible, il semble que Tile-Live lève nos doutes dans le sens opposé. Il a puisé à la même source que Polybe et paraît rendre l'original d'une minière plus explicite. Après avoir quitté la ville, Annibal, dit l'historien romain, marcha tranquillement trois jours, pendant lesquels il fit beaucoup de chemin. C*est le quatrième jour que les ambassadeurs gaulois se présentent à lui. Nous croyons donc pouvoir présenter comme la plus probable la chronologie suivante, mais sous toutes réserves : !«' jour Entrée dans les Alpes ; combat contre les Allobroges ; pillage de leur ville ; 2« — Séjour dans la ville des Allobroges ; 3« -■> 4« — [ Marche assez rapide et sans incident ; 6« — Arrivée des ambassadeurs gaulois ; marche ; V — Marche ; 8* — Combat ; 9« — Marche jusqu'au col. Il y a 70 à 75 kilomètres de Grenoble à Aiguebelle par la rive gauche de l'Isère, en passant à la Rochette et Chamoux. C'est là, sans doute, ce que l'historien appelle trois grandes marches, par comparaison avec celles du début. Les ambassadeurs médulles abordent Annibal le soir LA TRAVERSÉE DES ALPES. 383 da ciaqmème jour ou le malin du sixième jour, à Cha- mousset ou à Aîguebelle, c'esl-à-dire au moment où il sort du territoire Allobroge pour entrer chez les Médulles. Le sixième et le septième jour, les Médulles guident l'armée. On campe peut-être à la Chapelle, puis à Saint-Jean-de-Maurienne, faisant encore 33 kilomètres en deux jours, soit 16 à 17 kilomètres par jour. Jusqu'auprès de Saint-Michel, la vallée est large et facile ; de loin en loin elle se resserre pendant 500 ou 1000 mètres, mais les montagnes qui se rapprochent ainsi n'ont rien de difficile, et il n'y avait pas là de position où les Médulles pussent arrêter une armée de 40,000 hommes. Il est probable, d'ailleurs, que cette nation se sentait trop faible pour un tel adversaire, et qu'elle avait invoqué le secours des Centrons et des Caluriges, comme elle le fit plus tard pour combattre César. Les Caturiges devaient arriver par le Galibier, les Ceutrons par le col des Encombres, et c'est vers Saint-Michel que les trois hordes devaient agir en- semble. Tous les commentateurs sont d'accord sur ce point, mais c'est bien souvent pour le premier combat, et non pour le second, qu'ils donnent ces explications. Le colonel Perrin juge la vallée de l'Arc si difficile à parcourir, qu'il ne veut pas admettre qu'Annibal en ait suivi le fond. Entre Chamoux et Aiguebelle, où le chemin de la vallée a existé de tout temps, et passait seulement pour impropre aux charrois de l'artillerie*, il fait passer les Carthaginois au col de Montandry, à * C'est une situation identique à celle du bec de rÉchaiUon. 384 CHAPITRE IV. 1320 mètres d aHitude (Chamoux est à 320 mètres). P|us loin, il remonte sur le plateau de Corbière, où il veut placer la ville allobroge. Nous doutons qu'il y ait jamais eu là de quoi ravitailler 40,000 hommes pour trois jours. Plus loin, nous remontons la rive gauche du ru de Saint-Pierre jusqu'à 1400 mètres d'altitude, d'où, par un sentier « bon quoique assez raide », dit le colonelPerrin, on descend au domaine. Ainsi, le fond de la vallée serait toujours imprati- cable, et l'on n'aurait jamais ouvert de chemin au pied des pentes, abruptes ou non, de la Maurienne. La seule pensée de ces ascensions quotidiennes à la cote 1 400 nous empêche de croire que le tracé du colonel Perrin ait été accepté par les indigènes ; et, pour les éléphants d'Annibal, mieux valait à coup sûr marcher sur les galets et dans les marais, que de monter quoti- diennement de 1000 mètres pour descendre aussitôt par un sentier « bon quoique assez raide. » Il est vrai qu'on nous montre au-dessus de Saint- Michel un sentier que les naturels appellent, dit-on, la Vie, et qui serait une ancienne voie romaine. C'est possible, mais alors cette voie aura été tracée de manière à ne pas multiplier les montées et les des- centes. Le premier devoir d'un chemin est de ne pas donner lieu à des fatigues inutiles. Lorsqu'on remonte la vallée de la Maurienne, un défilé important se présente à Pontamafrey, un peu en aval de Saint-Jean-de-Maurienne * ; la vallée s'élargit * « A environ 4 kilomètres en amont de la Chambre, com- mence une cluse longue de 3 à i kilomètres. Le commencement est marqué par un éperon rocheux étroit, qui s'avance de la I a *3 o 0. LA TRAVERSÉE DES ALPES. ~ 385 ensuite pour se resserrer déGnitivemeot à partir de Saint-Michel. Pendant une quinzaine de kilomètres, de Saint-Michel à Modane, et surtout aux abords de la Praz, la vallée est étroite; les flancs tantôt escarpés et tantôt à pentes plus ou moins raides, toujours boisées, se joignent sur le thalweg, sans qu'il y ait un fond de vallée comme dans la partie inférieure de la Maurienne. Une barrière nette, brutale, infranchissable, sépare les deux parties de la région : c'est le rocher de la Porte ou de Vigny, dont le nom expressif fait bien comprendre la valeur stratégique. Il domine la plaine de 200 mètres environ ; la nouvelle route et le chemin de fer ont élargi la trouée, dite Pas-du-Roc, où l'Arc trouvait place à peine entre ce rocher 'et celui du Télégraphe, qui lui fait face*. Les montagnards, dit Polybe, assaillent l'armée comme elle traverse un précipice aux parois escar- pées et inabordables. Heureusement cette attaque se produit après le passage de la tête de colonne, com- posée de la cavalerie et des mulets; les barbares chargent sur les flancs et les derrières. L'infanterie paroi nord-est vers la rive droite du torrent, tandis qu'en face la rive gauche présente encore un peu de largeur. Mais bientôt, de ce côté, plusieurs parois à pic se dressent sur le bord même du torrent, laissant cette fois une étroite bande praticable sur la rive opposée..... L'Arc forme dans cette cluse plusieurs rapides assez violents A la fin du défilé, après avoir longé pendant 2 kilomètres, Tétroit coteau d'Hermillon, l'Arc se serre contre les rochers de TÉchaillon. De tout temps, les routes ont dû changer de rive entre ilermillon et Saint-Jean. » (Osiamder p. m). * Colonel Perrin, p. 46 et 47. 386 CHAPITRE IV. carthaginoise, qui se trouvait placée derrière la cava- lerie, se déploie et tient tête aux assaillants pendant que chevaux et mulets continuent la marche. Ils défi- lèrent toute la journée et toute la nuit, Tinfanterie combattant toujours sur place. Dans Tite-Live, ce dernier point s'explique mieux encore : la colonne à cheval pénètre dans les gorges, dont l'infanterie couvre Tentrée en combattant; mais, tant que dure la bataille, Annibal n'ose pas rompre en colonne et engager l'infanterie à son tour dans le défilé. Le précipice, au passage duquel l'attaque a com- mencé, paraît être le Pas-du-Roc. Les gorges, où la cavalerie carthaginoise a marché tout le jour et toute la nuit, nous ne croyons pas exa- gérer en leur donnant 15, 20 ou 25 kilomètres de lon- gueur. Si elles n'en avsdent que 5 ou iO, on ne com- prendrait plus du tout cette marche de vingt-quatre heures. Or, la seule gorge de 15 kilomètres de lon- gueur qu'il y ait en Maurienne, c'est celle qui s'étend de Saint-Michel à Modane par la Praz. C'est là que s'engagea la cavalerie carthaginoise en sortant du camp qu'elle avait occupé entre Saint- Jean-de-Maurienne et la Porte. L'infanterie tint tête à la fois sur la route de la vallée et sur celle des Encombres, c'est-à-dire autour du Pas-du-Roc et du rocher de la Porte, qui barre la vallée de l'Arc en aval de Saint-Michel. Ce serait là le Ae\j-^T:éxpù^ de Polybe. On a beaucoup discuté pour savoir si Asux^- -njétp^v signifiait une roche nue ou une roche blanche ; la chose n'a aucune importance pour nous, puisque la o Si •c 9 es î> o LA TRAYERSÉB DES ALPES. 387 montagne calcaire que noHs identifions avec le Acuxô- Tzévpof de Polybe est bianehe et mie à la fois; mEis il nous semble qu'on n'aurait pas pris la peine de souder les mots Xsux5v et icrcp^v pour que le composé XeoKôTcéTpôv eût strictement le même sens que Xeux^ xctpcv. Une roche blanche n'est pas une chose assez intéressante pour qu'on lui forge un nom spécial, et surtout on ne formerait pas ce nom en accolant ^plement les mots roche-blanche *. Quoi qu'il en soit, le rocher de Vigny ou de la Porte, cloison naturelle, muraille blanche de 260 mètres qui barre la vallée en aval de Saint-Michel, est admirablement placé pour la position d'arrière- garde qu'occupait Annibal. Grâce à lui, les Cartha- ginois n'avaient plus à craindre d'attaque par le fond de la vallée, le rodier de la Porte étant inaccessible. Il leur suffisait de tenir tête à l'ennemi sur les deux flancs, vers la route des Encombres et celh du Gali- bier. On a indiqué divers rochers très blancs et très nus auxquels on voulait attribuer ce rôle. Ce sont généra- lement des roches trop peu considérable» pour Tavoir bien rempli, et pour avoir attiré l'attention d'un histo- riographe généralement peu prolixe. Nous reproche- rons en outre à ces positions d'avoir été choisies à * On trouTe dans Poltbb, X, 30 : sf o; yà^ zk xapauc&tysva xmv ôpûv oùy^ oîov t'wv toutoij 7cpoa6aXeîv, ocXÎLà tôt; çiSoîç xoù toÎç suÇoSvoiç oùx otôiivaTOç ijv î) S{ owxwv xtSv X6oxo:r^Tpo)v àva6oXT[. Larauza (lll) suppose que Xcuxon^Tpa désigne ici une partie spéciale des montagnes. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas la blancheur de la pierre qui en rend l'ascension pénible. } 388 CHAPITRE IV. proximité du col, vers Aussois ou TEsseillon ; il faut pourtant se rappeler que, pendant le combat d'arrière- garde soutenu par Annibal, la cavalerie filait, filait toujours, devant le danger ; elle prit une telle avance que le contact fut perdu entre elle et l'infanterie. II y a donc, dans la nuit qui suit le combat, toute la lon- gueur de la colonne d'armée entre le point où s'arrête la tête de la cavalerie, et celui où Annibal continue à combattre. Ce n'est pas trop de 20 a 25 kilomètres. Le lendemain matin, à la première heure, Annibal remet Tarrière-garde en marche et, de sa personne, double toute sa colonne, à laquelle il veut maintenant servir de guide. II rejoint la cavalerie bivouaquée entre Modane et Bramans et l'engage sur le chemin du Clapier. Celte tête de colonne fera le jour même, si nous en croyons le lieutenant Azan, ou en deux jours, d'après M. Osiander, l'ascension du col. Annibal s'arrêtera deux jours au col pour laisser à la queue de la colonne le temps de serrer sur la tête. L'infanterie, que les barbares avaient cessé d'atta- quer avec autant de vigueur, s'était engagée à son tour dans le défilé. Elle ne put arriver que dans la journée au bivouac de la cavalerie, et elle resta d'une marche en retard sur la tête de colonne. Au moment où celle-ci débouche au col Clapier, l'infanterie ne doit atteindre que Bramans ou le Planais, et c'est seulement le dixième jour qu'elle a dû camper au col. D'après l'hypothèse que nous venons de présenter, les étapes auraient été les suivantes : LA TRAVERSÉE DES ALPES. 389 i«^ jour De l'Échaillon à Grenoble 17 •2« - Repos 0 3« ___ Près de Laval 20 4e — Près de Pontcharra 20 5« — AChamoux , 20 6* — AEpierre 20 7° — A Saint-Jean-de-Maunenno 23 8* — La léle de colonne à Modane 27 (la queue au Pas-du-Roc, 6 kilom.) 9« — La tête de colonne au col 26 (la queue à Bramans, 29 kilom.) 10* — Repos 0 (la queue, 18 kilom.) Il» — Repos 0 Mais tout ceci, nous le répétons, n'est qu'une hypo- thèse, car nous ne trouvons pas dans les textes des éléments de certitude suffisante pour rien affirmer sur ce point. V. — Le col. Le pas le plus considérable, et on peut dire le seul qu'ait fait la question depuis qu'on la discute, c'est au colonel Perrin qu'on le doit, car c'est lui qui a révélé aux historiens cette singulière propriété du col Clapier, d'être le seul d'où l'on voit les plaines d'Italie. « Certes, si Polybe ne nous eût pas dit que du haut des Alpes le général carthaginois avait montré l'Italie à ses soldats, il nous aurait été complètement impos- sible de déterminer sa marche, dit le colonel Perrin ; mais ce renseignement si précis est le phare lumineux qui a guidé nos recherches et fixé toutes nos indéci- sions. » 390 CHAPITKE IV. Et Ton peut ajouter que si l'on n'avait pas déter- miné le passage unique d'où l'on avait cette vue mer- veilleuse sur l'Italie, on aurait erré de solution en solution sans jamais pouvoir s'arrêter à aucune. Ce que Polybe a voulu dire d'après des témoins oculaires, et à propos de localités qu'H avait visitées lui-même, est parfaitement positif. Or, jusqu'aux reconnaissances exécutées avec une persévérance et une sagacité inouïes par le colonel Perrin, on ne connaissait pas de col dans les Alpes, d'où Annibal aurait pu montrer à ses soldats les plaines du Pô. On négligeait donc une condition qu'on ne savait pas réaliser ; à vrai dire, c'était toujours l'éternelle histoire des raisins trop verts. Mais aujour- d'hui, nous savons, grâce au colonel Perrin, qu'il y a, au col du Clapier, tout près du mont Cenis, une plate- forme d'où Ton a une vue très étendue sur les plaines du Pô. Le doute est d'autant moins permis, que c'est précisément là que nous conduisent les chiffres de Polybe. Nous avons reconnu que ces chiffres étaient en plein désaccord avec les itinéraires du mont Genèvre et do Petit Saint-Bernard ; ils ne s'accordaient pas tout i fait avec celui du mont Cenis ; le chemin du Clapier est le seul qui s'y adapte absolument. Mais qui aurait jamais pensé à ce passage abandonné, oublié, devenu difficile, paradoxal, si le colonel Perrin n'y avait appelé Fattention ? De vieux guides Joanne, remontant à 1860, décri- vaient le chemin du Clapier, et signalaient le panorama qu'on a pendant la descente vers Suse. Les éditions LA TRAVERSÉE DES ALPES* 391 suivantes oDt supprimé ce passage, et c'est seulement depuis le» travaux du colonel Perrin qu'une note très brève {Guide de Savoie, p. 423), recommence à indi- quer ce qui suit : « Col de Clapier (2,491 m.). En appuyant de 200 à 300 mètres vers la droite, on* jouit d'une belle vue sur la vallée de la Doii^e, les plaines du Pô, Turin^ la Superga, etc. » Cette vue de l'Italie nous était annoncée par le co- lonel Perrin, parle lieutenant Azan, par M. Soltau, etc.; et pourtant, à notre arrivée au col, nous avons été surpris, émervdllé du spectacle qui s'offrait à nous, quoique l'air fût charçé de brumes, et que le soleil ne se découvrît pas. Ce n'est pas un petit coin de prai- ries que l'on entrevoit dans une échancrure de mon-- tagnes; c'est toute la vallée de Suse qui s'ouvre largement, entre les hauteurs de Drubiagfio et de Sant' Ambrogio, pour encadrer Turin; puis, au- dessus du vieux château de Sant' Ambrogio , les collines du Montferrat, toute la plaine du Piémont, la Lombardie, et à droite l'Apennin ligure. Certes, Annibal pouvait montrer à ses soldats, non seulement la plaine du Pô, mais la route de Rome jusqu'en Étrurie- On admet, en général, Texactitude du fait; il y a peu d'historiens qui doutent de la sincérité de Polybe, Il y en a cependant, et l'un de nos plus spirituels professeurs disait en Sorbonne à un candidat : Mais, Monsieur, êtes-vous bien sûr qu' Annibal ait montré les plaines à ses troupes? Polybe y, était-il, pour pou- voir l'affirmer? Nous ne pouvons accepter l'objection. S'il ne s' agis- 392 CHAPITRE IV. âait que de Tite-Live, copiant plus ou moins servile- ment un chroniqueur, que Ton ne connaît pas et qui peut nous tromper, elle serait recevable; mais il ne faut pas oublier que Polybe a été sur les lieux; s'il n'a pas entendu Annibal parlant â ses soldats, s'il ne Ta pas vQ montrant les plaines d'Italie, il a reconnu la possibilité du fait. Avec un historien d'une pareille sincérité, l'on peut être assuré que s'il n'avait pas vu la plaine en arrivant au col, il aurait supprimé le pas- sage dans lequel Silenos racontait qu'Anûibai avait vu et montré la plaine. Du reste, nous le répétons, le fait trouve peu d'in- crédules. Les partisans du Clapier tirent grande force de cet argument, et leurs adversaires, au lieu de le rejeter, cherchent à se procurer les avantages d*un point de vue. Il leur faut se contenter de peu. Du Petit Saint-Bernard, on ne voit qu'un précipice affreux ; au monl Genévre, la vue est barrée de tous côtés par fe Ghaberton et le massif de rAssielte, et ne plonge même pas dans la vallée d'Oulx» Au mont Genis, certains ont prétendu avoir la vue de la plaine, mais quand il a fallu préciser, il s'est trouvé qu'il y avait à monter de 300, 400 ou même 600 mètres au-dessus du plateau. « Je sais, dit le colonel Perrîn (p. 71), qu'on a avancé qu'on voyait les plaines d'Italie de Corna Rossa, située à l'ouest de la Grand'Croix. Cela se peut. J'y suis monté, et de la première corne qui domine le fort de Varîselle, je n'ai rien aperçu. L'as- cension avait été très pénible et c'était dans le mois d'août. " LA TRAVERSÉE DES ALPES. 393 M. Osiander, en s'élevant à mi-hauteur entre le refuge n<» 18 et le sommet de la Turra, a aperçu un coin de la plaine des environs de Pignerol ; mais il a dû s'élever pendant une heure au-dessus du col. Or ces deux points, Turra et Corna Rossa, sont, d'après la carte, ceux qui ont le plus de chances d'avoir des vues sur la plaine ; le reste des montagnes qui entourent le plateau du mont Cenis se trouve dans une situation beaucoup moins favorable. « Certes, dit le colonel Perrin, d'autres points de la chaîne des Alpes que de celui où s'est effectué le pas- sage de l'armée carthaginoise, on peut voir les plaines de l'Italie; mais ces points sont d'un accès difQcile, très limités en étendue, à plusieurs heures de marche d'un point propre à un campement, et une armée fati- guée, presque découragée, qui venait d'échapper comme par miracle à un combat acharné, n'allait pas, à travers les neiges et les glaciers, s'élever de 300 à 400 mètres d'altitude pour voir les plaines du Pô. « Il fallait que du camp, sans fatigue et tout natu- rellement, on pût contempler ce magnifique spectacle. Un seul point réunit toutes ces conditions, le col du Clapier*. » Ainsi que nous l'avons montré au début de ce chapitre, le Clapier est aussi le seul qui satisfasse aux conditions numériques fixées par Polybe. Nous n'avons donc aucun doute sur ce point : c'est au col Clapier qu'Annibal a passé les Alpes. * Topographie et défense des Alpes françaises, Périgueux, 1894, p. 71. 394 CHAPITIŒ IV. On a objecté les difficultés du passage. Ici, un examen minutieux des localités est nécessaire pour répondre. De Bpïimana au Planais, pendant une heure et demie ou deux heures, la montée est douce, et la route carrossable ; mai» à voir les ravages accomplis annuellement par les habitants de cette belle vallée^ on devine qu^avanl on demi-siècle, elle sera aussi désolée ici que dans la partie supérieure. De vastes forêts de sapins, avec des clairières gazonnées, couvrent les pentes, mais on coupe et Ton déracine les arbres, et déjàj par endroits, les orages les plus violenls ont creusé des ravines, formé des éboulis que la végétatioQ aura peine à reconquérir quand on vou- dra mettre fm à cette ruine. Eo araont du Planais, on passe de la rive gauche à la rive droite du torrent. Làj les antiques forêts sont complètement tombées sous la hache, et quelque souche, de loin en loin, dresse un tronc mutilé qui sert de témoin. Les moutons ont achevé l'œuvre com- mencée par les bûcherons; aujourd'hui Ton ne trouve plus, entre le Planais et le Petit Mont Cenis, qu'un araoncetlement de rochers où les sentiers sont à peine indiqués. On voit, par endroits, des morceaux d'une ancienne route, belle voie charretière de 2"", 50 à 3 mètres de large, avec des murs de soutènement régulièrement édifiés. C'est, dit-on, le chfc'min con- struit par ordre de Napoléon I*^% avant le déboise- ment ; il a été emporté par le terrible ouragan de I8ti0, lorsque rien ne put plus arrêter les eaux. Routes en rniiie et souches de sapins sont là côte à cute, comme LE LAC l)K SAVINE ET LE COL CLAPIEU LA TRAVERSÉE DES ALPES. 39S pour montrer la cause du désastre près du résultat H y a deux siècles, et plus certaioeraent eDCore i] y a vingt siècles, le chemin du Petit Mont Cenis montait en pente douce à travers une forêt de sapins. 11 n'était ni plus mauvais, ni plus pénible que celui du Grand Mont Cenis. Jusqu'aux guerres de la Révolution , le passage du Petit Mont Cenis n'était guère utilisé ; mais le nom de Petit Mont Cenis s*appKquait souvent au Clapier, On appelait aussi ce dernier col de T h ouille (Tuglia), Pour se rendre au col Clapier, on ne gravit pas jusqu*au sommet les lacets du Petit Mont Cenis; on les abandonne à mi-bauteur pour prendre un chemin à peu près horizontal qui conduit au lac Savîne, et de là au col par la rive droite du ruisseau de Savine. Avant les éboulemeats qui ojat barré la vallée en un ou deux endroits, ce devait êlrc une longue piste à travers le gazon ^ d'un parcours extrêmement facile. Le col Clapier, avons nous dit, s'appelait aussi col de Thouille; c'est sous ce nom qn*il figure dans les guerres des XVP, XVII* et XVUH siècles^ et le chemin du col de Thouille descendaitj non pas sur Giagliooe par le terrible sentier que le colonel Perrin a si bien décrit, mais sur la grange de Thouille (Tuglia) ou il bifurquait pour gagner Giaglione, Chiomonte et Exilles*. * Noms, situation et détails des vallées dr* la Franc/*, le hng des Grandes- Alpes dans le Davphiné et la Provence^ Extrait des Campagnes du maréchal de MailkàoiSf pnr le inar^joi^^ de Pezày, Turin, i793. Page 126 : « Le col dn petit mont Cenis esl maovnis pour le» chevaux. Un 396 chapitrf; IV, Daprés la connaissance que nous avions des anciennes guerres dans les Alpes, c'est du côté de Tuglia que nous avons cherché le chemin d'Annibal. Il ne paraît pas vraisemblable que jameiis une armée ait passé par le sentier vertigineux du Clapier, où la largeur manque^ en même temps que la raideur est le nommé communêmeDl le chemin des Faux-Saulniers. Il se trouve au-dessus de (IliaumonL, d'BxîlLes et de Saint-Colomban. Il va à Sramans, vallée de Maurietine; ik il se communique avec le chemin du grand mont Cenis. Il y a un au Ire petit entier qui pari de dessus le grand mont Cenis, et va tomber sur le petit aux granges de Savine. On peut . absolument y passer h chevaU prenant le col d'Ouille. D'Exîiles k Uramans, i Jicoes et demie* » Page 1:J2 : M Vallée de Suse* — Les cols communiquant dans cette vallée sont ceujc du grand et du [lelit moul Cenis, de Seiguret, d*Es- taches, de Valpède el de la Live. Le col du petit mont Cenis est la route la plus^ usitée ; la cavalerie française y passa en 1734. Au haut de ce coi es^t un lac d\me eau fort claire, d*où sort la Ceniseïle n l>e Suâe Qu petit nïont (^enîs^ 3 lieue;». » MoNTAKffEL : Mémoire hcfU et militaire sur la frontière des Atftes : tt L'Arc n'est pas guéable . V Le mont Cenis nest praticable pour une armée que dans le fort de l'été. On y passe cependant toute Tannée; mais sur les neiges lorsqu'elles y sont présentes. Il est rare que le courrier qui vient journellement de Turin il Cbanïbéry soit arrêté par les neiges qui s'accumulent sur ce coL On y passe sur ces neiges lorsqu'elles sont durcies par le^ gelées. » BoLUCET et MoNTAAKiîL citent le col du petit mont Cenis ou des Thoudtesj de Bramans h Jaillon. ^ Le coloneî Perrin décrit ainsi la descente : « De tous côtés les préci^îices vous entourent, et en avant, un ciapier effrayant île 200 mùtres de hauttmr; c'est bien le défilé d'un stade et demi de Polybe. Vous prenez un sentier très étroit LE CHEMIN DU CLAPIER KT LK MONT d'aMBIN LA TRAVERSÉE DES ALPES. 397 Le chemin qui passe à la droite de Téchancrure du Clapier est bien celui qu'Annibal a suivi. Une voie romaine est encore là pour prouver que les anciens employaient ce passage. Celte voie, pavée de larges dalles, avec des murs de soutènement bien construits, se voit sur une longueur de 2 kilomètres du côté de ritalie. Elle disparaît à l'approche du fameux rocher qui a arrêté les éléphants pendant trois jours. Sur le versant français, la voie romaine ne suit pas la rive droite du lac Savine, dans les prairies; elle longe le pied des escarpements de la rive gauche, et les éboulis l'ont recouverte en grande partie. A peine aperçoit-on çà et là un morceau de la chaussée entre les blocs amoncelés. La voie romaine était-elle tout entière sur la rive qui longe la paroi de gneiss écroulée ; au milieu de ce chaos vous ne savez où placer le pied ; les chèvres et les jeunes génisses seules y passent. On peut se briser une jambe à chaque instant. Annibal fit camper la portion qui était déjà descendue sur ce plateau, où était une légère couche de neige ; c'est au milieu de ce clapier que poussent des noisetiers et quelques genévriers, premiers arbustes que Ton rencontre ; à droite et à gauche, im- possible de passer « A gauche, les rochers boulevei'sés du Bard ; à droite, il dut essayer de descendre dans le lit du ruisseau, où sont toujours des neiges durcies, que recouvrent de nouvelles neiges. C*est là que les troupes, en tournant le coin de Téperon rocheux qui s'avance, et où les roches sont délitées et instables, roulaient dans les pré- cipices sans pouvoir se retenir aux aspérités du sol, où les bétes de somme, s'enfonçant dans la neige et traversant la couche durcie, ne pouvaient plus avancer, ce qui força Annibal à s'ou- vrir une route dans le défilé du Clapier. Il suffisait de combler les vides entre les débris rocheux, de casser les pointes de ceux qui avançaient dans le sentier, pour permettre aux hommes et aux mulets de passer. » M. Osiander juge avec raison ce sentier impraticable. 398 CHAPiniE IV. gauche du torrent, où le trayersait-elle à hauteur des granges de Saviae? Nous n'avons pu le découvre. Il faudrait de longues et pénibles reconnaissances pour retrouver son tracé à travers les ébouHs, et encore le résultat serait-il peut-être insignifiant. Quoi qu'il eu soit, Ânnibal a dû monter jusqu^au col Clapier par un chemin charretier à travers les forêts de sapins et les prairies ; son année a campé dans l'immense plaine, longue de 4 kilomètres, qui s'étend des granges SaviBes au col, et elle y a été transie par le vent glacial qui ne cesse de souffler dans ce couloir. Tite-Live rapporte ici une particularité qui s'ap- plique presque uniquement au col Clapier : « L'armée, dit-il, s'égara plusieurs fois dans de mauvaises direc- tions et dans des impasses », per invia pleraqtie et errores; lorsqu'on monte le chemin du Clapier, on est tenté, en effet, de s'engager dans les vallées d'Étaches et d'Ambin, largement ouvertes, et celle de Savine ne s'aperçoit pas d'abord. On ne trouverait rien de sem- blable au mont Cenis, au mont Genèvre, etc. Anaibal, poussant jusqu'au col, a vu et montré à ses soldats la plaine d'Italie. Quand la queue de la colonne et les traînards eurent rejoint, et se furent reposés, il se remit en marche en prenant le chemin de droite. Ce chemin descend d'abord très lentement; après deux kilomètres 'environ, il contourne un éperon rocheux dont la partie supérieure surgit des névés du •glacier d'Ambin. Un accident survenu récemment au chemin, en cet endroit, arrêta la colonne; Annibal essaya de contourner l'obstacle par en haut, mais le LA TRAVERSÉE DES ALPES. 399 passage sur les névés fat impossible. Il fallut à toute force rétablir le chemin, en attaquant le rocher, dit Tite-Live; en remblayant, dit Polybe. On campa pro- visoirement entre lo col et le rocher ; puis, quand le passage fut devenu praticable aux chevaux, on les mit au pâturage près des granges de Thouille, à la lisière des forêts. Le sentier qui descend directement du col Clapier à Giaglione par les gorges de la Clarée ne répondrait guère à la description des historiens : on y chercherait en vain le glacier que les .Carthaginois n'ont pu fran- chir. Il est vrai que le colonel Perrin y a vu quelques poignées de neige dans les anfractuosités des rochers, mais ce n'est évidemment pas de si peu de chose qu'il s'agit. Il a fallu de véritables champs de glace et de neige pour opposer à Annibal une si sérieuse résis- tance, et donner lieu aux longs développements que Polybe et Tite-Live consacrent à cet épisode. De plus, pendant que l'on ouvre un passage aux éléphants, les chevaux descendent dans les pâturages, et les cavaliers reviennent travailler par corvées. Le fait est admissible s'il s'agit du pâturage de Thouille,. parce que des chalets de Thouille (ou Tuglia) au rocher en question, la pente est douce et la distance peu considérable ; mais on ne voit guère les Numides descendus jusqu'à Giaglione, et remontant par corvées jusqu'aux chalets du Clapier pour redescendre ensuite. On peut remarquer que Polybe et Tite-Live ne sont pas absolument d'accord dans cette partie du récit : d'après Polybe, la partie du chemin qui s'est éboulée a trois demi-stades de long; d'après Tite-Live, ces 400 CHAPITRE IV. trois deiDi-stades sont Ja hauteur de Tescarpement. Il est difficile de faire un choix, et d'ailleurs la partie dangereuse du chemin a à peu près 300 mètres de long, Tescarpement 300 mètres de hauteur. D'autre part, Polybe dit qu'on a remblayé le che- min sur Téboulis ; Tite-Live qu'on a entamé le rocher. Il est vraisemblable qu'on a employé les deux moyens en même temps pour aller plus vite. On â beaucoup plaisanté sur ce rocher fondu avec du vinaigre. Ce sont les rieurs qui ont tort. Tant qu'on n'a pas connu la poudre de mine, c'est le feu et l'eau (acidulée ou non} qui ont servi à attaquer les roches. Pline en parle à deux reprises : « L'eau versée sur le rocher le fait éclater, si le feu n'y a pas suffi » (XXIII, 27J; et « on trouve des pierres, que l'on brise par le feu el par le vinaigre » (XXXIll, 21). Vilruve en parle aussi : « Des pierres que le fer et le feu employé seul ne peuvent entamer, sont chauf- fées par le feu et on les fait éclater et pulvériser en y versant du vinaigre » (VIII, 3). Dion Gassius (XXXV) s'exprime à peu près de même â propos d'une ville assiégée : « Des traîtres fendirent avec du vinaigre une tour en pierres, très solide, de manière à la rendre friable* ». ' Cf Ht RTHËLOT : Dt' l'emploi du vinaigre dans le passage des Alpes par Annihaî^ ainsi que dans lu guerre et les travaux de mine ckti lesûndens. {Journal des Savants , avril 1889.) i' La prétend u*î fable du feu et du vinaigre peut être aujourd'hui s<>neusenient discutée L'action consécutive du feu et de Teau sur les roehes a été connue de tout temps et est signalée dans Lteaucoup d'auteurs anciens. La roche calcaire est décom- posée par Tiiclion dii feu seul et changée en chaux vive, que LA TRAVERSÉE DfeS ALPES. 401 Oq pourrait multiplier les exemples, mais nous en avons assez, semble-t-il, pour trouver raisonnable le récit de Tite-Live : On a dû accumuler du bois autour de la pointé du rocher, d'ailleurs assez facile à déliter; le feu rayant surchauffé, on y a versé de Teau aci- dulée très froide, qui Ta fait éclater, puis on a achevé la démolition à coups de pic. Avec les débris et avec des troncs d'arbres on a remblayé et reconstitué le chemin, comme le dit Polybe. On a beaucoup discuté la question de savoir si les anciens connaissaient et pratiquaient les passages de la Maurienne ; les restes de la voie romaine du Clapier feront, semble-t-il, cesser toute discussion à ce sujet. M. Vaccarone avait déjà fait observer dans son ouvrage : Le vie délie Alpi Cozie, Graie e Penninej Turin, 1887 y que le texte de Timagène, reproduit par Ammien MarcelHn, semblait bien s'appliquer au Cla- l'eau désagrège ensuite très facilement. La roche siliceuse n*est pas décomposée par le feu, mais elle éclate, soit par Faction directe du feu, soit et surtout sous Tinfluence consécutive de Dans les montagnes de l'Inde, certaines tribus, qui ne con- naissent pas la poudre de mine, et qui ont conservé encore Tusage des dolmens, usage préhistorique en Europe, exploitent des pierres de taille par Faction simultanée du ieu et de Teau. On allume de grands feux autour ou sur les bancs de rochers. Lorsque la pierre est incandescente, on verse de Teau fraîche dans des rigoles tracées à Tavance, et on détermine des fentes régulières Presque tous les liquides peuvent d'ailleurs rem- placer. Teau. Le vinaigre ou, d'une manière plus générale, les acides, peuvent en outre exercer une action chimique de décom- position qui n'avait pas échappé aux anciens, et les textes sont assez précis à ce sujet. (Ch. Lbmthéric, Le Rhône, I, 90). 26 402 CHAPITRE IV. pier. Il s'agit, en effet, d'un col extrêmement pénible et froid, et qui, du côté de l'Italie, descend vers Suse et vers Oulx à la fois. Cette définition ne s'applique absolument qu'au col de Thouille, tel que nous l'avons décrit : le chemin venant de Bramans par le col Cla- pier bifurque en arrivant à TugUa» et conduit d'une part à Suse par Giaglione, d'autre part à Exilles et Oulx. Rien de semblable au mont Cenis. On peut, supposer également que ce col figure parmi les cinq passages énumérés dans la Cosmographie d'Honorius, et que nous avons cités. Il y porte sans doute le nom de Jiiliae ou d'Emingaulo*. Quant au mont Cenis, il est bien décrit par Strabon, et si nous n'en trouvons guère de mention dans les premiers temps de l'empire Romain, il est très employé aussitôt après l'invasion des barbares. Les * Annibal a choisi pour la traversée des Alpes un chemin qui avait déjà été employé par des 'armées gauloises. Cf. Osiander (p. 24) : ïm Gôgensatz zur Behanptung sekundàrer Gewâhrsmânner» der Hannfbalsweg sei ein novus transitus gewesen (Nepos, 3 ; .Enéide, X, 13 ; Silius, 111, 516 ; Val. Max. III, 7 ; Eutrope, IIÎ, 8 ; Ammien, XV, 10; Aurelius Victor viri ill, XL, 2 ; Appien, VU, 4 ; Tite-Live, XVII, 39) enthàll dieser Salz die Meinung der beiden Hauptgewàhrsmânner (lll, 51 et 54 ; XXI, 33, 34, 35 et 36J — per invia circa nec trita antea — weisen nicht allein deullich auf schon vorhandene Wege, sondem geben auch zu erkennen, dass auf eben diesen Wegen (c wiederholt und noch neuerdings » (225) Kelten^eere zum Theil mit Weib und Kind nach Italien zogen (III, 48; XXI, 30; V, 34). Letzteres moment ist besonders wichtig. Ohne Zweifel fûhrten zu Ilannibal Zeit Wege ùber die meisten Passe der Alpen ; dies folgt schon ans dem Hinweis auf die slarke Gebirgsbevôlkerung (III, 48), die doch nicht hermetisch sich von ihresgleichen abschloss. LA TRAVEBSSIS îmB ALPES. 403 Carlovingiens y passent fréquemmeat pour envahir la Lombardie. Il semble que Marins et Pompée aient essayé d'y pass^, mais la chose est bien vague. Constantin y vint, en tout cas, vers Tan 312. Pépin le Bref pour- suivit Astolphe, roi des Lombards, à travers le mont Cenis ; Charlemagne le franchit en 773. Louis le Débonnaire fonda un hospice au Petit Mont Cenis, où passaient alors les armées. Charles le Chauve mourut à Avrieux. C'est seulement en 1095 qu'on traça la route dn Grand Mont Cenis. Il faut remarquer que le chemin du Clapier est le plus direct qui joigne Modane à Suse. Les cols de Fréjus, d'une part, du mont Cenis, de l'autre, sont un peu moins élevés, mais ils allongent de 30 à 35 kilo- mètres. C'est seulement depuis qu'on a construit une route de voitures très facile au mont Cenis que le Clapier a été abandonné. Le chemin de fer et le déboi- sement lui ont porté les derniers coups. Nous avons trouvé la chronologie de Polybe très vague pour les journées qui précèdent l'arrivée an col. Elle ne l'est pas moins pour la descente. L'armée séjourne au col le dixième et le onzième jour, et la descente commence le douzième jour. On est arrêté d'abord par le fameux rocher, mais une journée suffit pour ouvrir un passage à la cavalerie; A-t-elle passé le soir même (12« jour) ou seulement le lendemain (13® jour)? Quant aux éléphants, on ne parvient à leur faire un 404 CHAPITRE IV. chemin qu'en trois jours. Faul-il comprendre dans ces trois jours la journée consacrée à faire le chemin des chevaux et mulets? On n'en sait rien. Tite-Live semble croire que non, et d'après lui, c'est le quatrième jour seulement (IS*) que les éléphants ont passé. Il est vraisemblable que Tarmée s'est trouvée ras- semblée en bas de la descente le quinzième jour. Polybe dit, en effet, que la traversée des Alpes a duré quinze jours ; or il y en a certainement davan- tage pour arriver jusqu'à la plaine ; on ne peut pas faire tenir toutes les journées du séjour au col et de la descente jusqu'à Avigliana dans la période du dixième au quinzième jour. Il faut donc arrêter les quinze jours à l'arrivée au fond de la vallée, près de Suse. On aura jugé que la traversée des montagnes s'arrêtait là. Les chiffres du paragraphe III, 39 et le récit pro- viennent de deux originaux différents, qui n'ont pas cht)isi les mêmes points critiques. Les 1200 stades comptés par le bématisle du paragraphe III, 39 vont jusqu'au débouché en plaine. La traversée des mon- tagnes, pour le chroniqueur, Qnit avec la descente du col. Nous rencontrons ici une différence analogue à celle que nous avons trouvée pour « l'entrée » des Alpes et le « commencement de la montée vers les Alpes. » L'itinéraire que nous venons de déterminer nous amène chez les Taurins. Tite-Live assure que, de son temps, on était absolument d'accord sur ce point. Polybe dit cependant qu'Annibal descendit chez les Insubres ; mais ces derniers n'arrivaient nulle part LA TRAVERSÉE DES ALPES. 405 jusqu'au pied des Alpes. Maîlres de Novare et de Verceil, ils étaient séparés du val d'Aoste par les Libici, et du val de Suse par les Taiirinù Un peu plus loin, Polybe place ces derniers au pied des mon- tagnes (xpoç vfi xapwpeia) d'où sort Annibal. D'autre part, Strabon cite un passage de Polybe, énumérant les cols des Alpes, parmi lesquels celui que franchit Annibal, qui débouche chez les Taurins*. Nous croyons donc la question suffisamment élu- cidée, et nous estimons qu' Annibal, parti d'Ampurias, a longé le rivage de la Méditerranée et le petit Rhône, franchi le fleuve un peu en amont d'Arles; qu'il a remonté le Rhône, l'Isère et l'Arc, passé au col Clapier et à Tuglia, puis à Suse, et qu'il est arrivé dans les plaines du Pô en face de Turin. * La phrase de Strabon (IV, 209) sur les quatre chemins qui traversent les Alpes, dont celui des Taurins, utilisé par Annibal, T^i 'Avv(6aç StijXOEv, gêne beaucoup de gens. Ils s'en débarrassent facilement. Marindin prétend que ces trois mots manquent quel- quefois ; un éditeur anglais de Tite-Live veut les placer après SoXaaacov ; Mommsen en fait autant. CONCLUSION Reprenons en quelques mots l'ensemble de la ques- tion. L^invasion de l'Italie avait été préparée de longue main par Annibal ; elle était concertée avec les Gau- lois de la plaine italienne, principalement et peut-être uniquement les Insubrès. Malgré ce qu'en dit Polybe, les négociations n'avaient pas été engagées avec les peuples de la région rhodanienne et alpine : leur atti tude lors du passage des Carthaginois le prouve am- plement. On peut d'ailleurs soupçonner une hostilité de race entre les Ligures de la montagne et les Gaulois des plaines ou des vallées inférieures, et l'alliance d' Annibal avec les Insubrès lui aliénait d'abord tes Caturiges, les Médulles et les Taurins. Avait-il des guides originaires de cette dernière nation, comme l'indique le fragment de Fabius ou de Timagène mter- polé par Tite-Live dans le récit de Caelius ? C'est pos- sible, mais le rôle de ces quelques individus n'a pas de rapport avec celui de toute leur tribu. Avant de s'engager dans une aventure aussi dange- reuse, il fallait assurer la domination carthaginoise en 408 CONCLUSION. Espagne, lui donner plus de corps, plus de solidité. Elle ne s'étendait que sur la côte comprise entre l'em- bouchure du Tage et celle de TÈbre ; il fallait lui sou- mettre l'intérieur de la péninsule, et ce fut l'œuvre des années qui précédèrent l'expédition d'Italie ; il fallait aussi l'établir au nord de TÈbre. jusqu'aux Pyrénées, et ce fut la tâche réservée au printemps de 218. Maître de Sagonte et de la Catalogne, Annibal pouvait se tenir en relations constantes avec le corps d'occupation qui demeurerait en Espagne, tandis que lui-même traverserait le Rhône et les Alpes. Toute communication, toute retraite lui aurait été coupée, s'il avait laissé derrière lui la région pyrénéenne et catalane sous l'influence hostile des Sagontins. C'est au retour du printemps qu'Annibal, ayant conclu son alliance avec les Insubres, fait sortir l'ar- mée des cantonnements d'hiver. Il lui fixe alors un jour de départ et, ce jour venu, la met en route. Il parvient sur TÈbre au commencement de l'été, c'est- à-dire dans le courant du mois de mai *. Ainsi le ras- semblement de l'armée a dû être ordonné en mars ; le départ au commencement d'avril et le passage de l'Èbre au milieu du mois de mai. Les 460 kilomètres à parcourir entre Carthagène et Amposta exigeaient bien cinq à six semaines, car on ne fournit pas régu- lièrement l'effort de 15 à 20 kilomètres par jour durant un temps aussi long. Les expressions employées par * L'été commençait le 13 mai, suivant de près le lever des Pléiades, qui eut lieu (en 218) le 7 mai. L'hiver commençait le 13 octobre. Le coucher des Pléiades avait lieu le 26 octobre (en 218). CONCLUSION. 409 Polybe n.e permettent pas de préciser davantage la date du départ ; peut-être même les avons-nous prises trop à la lettre. La campagne entre l'Èbre et les Pyrénées a duré sans doute plus longtemps qu'Annibal ne le pensait ; elle s'est prolongée au delà des limites convenues avec les Insubres, qui prennent l'offensive trop tôt contre les Romains, et risquent de se faire écraser séparé- ment. Ils attaquent, dès le printemps, les colonies romaines/de Crémone et de Modène, alors que l'armée carthaginoise est encore sur les bords de l'Èbre. Les Romains avaient déclaré la guerre à Carlhage pendant l'hiver, et leurs ambassadeurs avaient été visiter les divers peuples de la Gaule narbonnaise pour les solliciter de s'opposer à la marche d'Annibal, que l'on pouvait déjà prévoir. Ils n'avaient pas été bien accueillis, comme nous le savons par Dion et par Tite- Live, et, sans se décider en faveur des Carthaginois, les Celtes, Ibères et Ligures de la côte, entre les Pyrénées et le Rhône, s'étaient montrés nettement opposés à toute action en faveur de Rome. Il ne paraît pas que les Romains , non plus qu'Annibal , aient tenté aucune démarche auprès des nations alpines. Au mois de mars, selon l'usage, les armées romaines s'étaient organisées : l'une devait porter la guerre en Afrique, l'autre en Espagne. Le Sénat, comme il venait d'apprendre le passage de l'Èbre par Annibal, reçut presque aussitôt, c'est-à-dire à la fin de mai, la nouvelle de l'offensive gauloise en Cisalpine. L'armée de Publius fut destinée à y faire face, et il dut en lever 410 CQNCLCSION. une autre. Il lui fallut plus de deux mois. Ce n'était pas la levée même des soldats qui pouvait exiger un si long temps, mais l'organisation, l'encadrement, l'équipement des troupes. Toujours est-il que la nou- velle armée de Publius Scipion ne mit pas à la voile avant le 20 août *. Au moment de s'embarquer^ le général romain apprit qu'Ânnibal venait de passer les Pyrénées. Cette nouvelle, af^portée par mer d'Aupti- rias ou de Rosas, remontait à cinq ou six jours. Annibal franchit les PjTénées (on ne sait pas exacte- ment en quel endroit) vers le 40 août'; il arrive bientôt à Illiberris (EIne) et trouve en face de lui à Ruscino (Tour-de-Roussilion) les populations ibéro- ligures de cette région, rassemblées pour lui barrer le passage. Mais ces peuples avaient été avertis par les Romains mêmes de ce qui se préparait : il fut assez facile de les amener à composition et d'acheter leur consentement au passage de l'armée carthaginoise à travers leur pays. Annibal s'entendit de même, sem- ble-t-il, avec les Gaulois Volques, et les diverses tribus ombriennes ou ligures placées sous leur domi- nation. A peine fallut-il avoir recours aux armes en quelques occasions sans importance. Parti d'Ampurias ou des Pyrénées vers le 10 août, Annibal arriva sur les bords du Rhône dans les der- niers jours du mois ', ayant longé le rivage des étangs depuis Salses. Les peuples voisins du Rhône » Celle date se déduil des suivanles. s M. 0. ' Il y a 284 kilomèlres d'Ampurias au Rhône, soit quinze à vingt jours de marche. CONCLDSION. 411 paraissent lui avoir fait bon accueil et avoir concouru par tous les moyens à son passage^ autant pour se défaire plus vite de sa présence que pour lui venir en aide. Leurs services furent d'ailleurs bien payés; c'était un des principes les plus fermes d'Annibal, Sur l'autre rive du FUiône , les Salyens, alliés des Marseillais, s'étaient réunis en foule pour s'opposer au passage des Carthaginois. Annibal ne jugea pas à propos de remonter le fleuve plus haut pour chercher un passage plas facile : l'endroit où il était arrivé, immédiatement en amont du delta, lui présentait autant d'avantages que d'inconvénients. Il aurait pu trouver ailleurs le fleuve plus éti*oit, et peut-être y jeter un pont ; mais c'était une grande perte de temps, que de remonter le Rhône et d'y faire les travaux d'un pont assez solide pour porter des éléphants. Or le temps pressait : on savait que les Romains ayaient mis des troupes en mouvement, et il n'est guère à supposer qu' Annibal ignorât la destination de Publius. Il ne fal- lait pas attendre que des troupes régulières, solides, vinssent disputer le passage du fleuve aux Carthagi- nois ; c'était alors toute la campagne perdue, les Insu- bres abandonnés et découragés. Annibal n'alla pas plus loin et- passa le Rhône à l'endroit où il l'avait atteint. Les grands navbes qui faisaient le commerce entre Marseille, Arles, Beaucaire, Saint-Gilles, Agde, etc., facilitèrent beaucoup le passage de la cavalerie ; quant aux fantassins, ils proBtèrent de la lenteur rela- tive du courant pour employer tous les moyens de circonstance. Il n'y a guère d'exemple qu'une armée ait franchi 412 CONCLUSION. un fleuve en présence de l'ennemi en Tabordant sur un seul point. Annibal envoya un corps de troupes légères sur sa gauche. N'ayant ni éléphants, ni con- vois, ce détachement devait trouver facilement le moyen de traverser le fleuve dans un endroit moins large, mais où le courant plus rapide aurait constitué un obstacle sérieux pour le gros de l'armée. La dis- tance à laquelle cette opération fut tentée peut être évaluée à 35 kilomètres. A en juger par des cas analogues. Napoléon ne l'aurait pas flxée autrement. Tandis qu'à Fourques, où Annibal devait passer, le Rhône était large et ne présentait qu'un bras, le déta- chement d'Hannon le trouva plus étroit «t coupé d'îles auprès de la Durance. Il le franchit sans trop de peine, sur des radeaux ou des outres, et, s'abritant dans une île boisée, prit pied sur la rive gauche sans avoir été découvert. Des signaux avaient été convenus entre les deux chefs carthsiginois : quand Hannon eut signalé sa présence à ses compatriotes, mais avant qu'elle ne fût connue des ennemis, Annibal embarqua ses troupes et se porta vers l'autre rive : il en appro- chait au moment précis où Hannon, par son attaque, produisait un effet de surprise qui fut décisif. Les Gaulois vaincus et mis en fuite, Annibal occupa leur camp ; le lendemain matin, il fit passer Jes élé- phants et le convoi. La traversée des éléphants avait été préparée par les ouvriers spéciaux attachés à l'ar- mée, et dont il est fait mention à chaque passage de rivière. Ces pontonniers avaient établi une estacade de 100 mètres de long; des radeaux de oO mètres, amenés successivement à l'extrémité de celle-ci, por- CONCLUSION. 413 lèreût les animaux à l'autre rive après une navigation des plus mouvementées. Pendant que cette traversée s'effectuait, d'autres événements plus graves arrivaient à la connaissance d'Annibal. A peine avait-il pris pied sur la rive gauche qu'il y apprenait le débarquement de Publius Scipion près de Terabouchure orientale du Rhône (vers Fos). Cette nouvelle ne remontait pas à plus de deux jours ; car il s'en était écoulé quatre entre l'arrivée d'Annibal au bord du Rhône et son passage, et, dans cet inter- valle, Publius avait appris en débarquant qu'Annibal était déjà sur le Rhône, occupé des préparatifs du pas- sage, puis Annibal à son tour avait été informé de la présence de Publius. Au moment où les éléphants passent le fleuve, un détachement de cavalerie romaine vient reconnaître le camp d'Annibal. Débarqués depuis deux jours, ces cavaliers sont partis la veille dé leur camp. Ils bat- tent les 500 Numides envoyés en reconnaissance par Annibal, et retournent à Fos, où ils arrivent le lende- main matin. Le général carthaginois se demandait s'il fallait battre Publius et le jeter à la mer, ou s'il convenait de poursuivre son chemin vers l'Italie. L'arrivée de la mission envoyée par les Insubres le décida : il apprit que la Gaule cisalpine s'était soulevée contre les Ro- mains, que tout le pays était en feu, mais qu'après quelques succès, les Gaulois avaient été battus ; s'il tardait encore, il risquait de ne plus trouver d'alliés en Italie. C'était un instant critique pour Annibal : il avait 414 CONCLUSION. ur>e armée admirable, toute de vétérans formés par les dures campagnes dans la Celtibérie et la Tarrago- naise, et il avait de plus l'avantage du nombre : sur les 59,000 hommes qui avaient quitté Ampurias avec lui un mois plus tôt, il n'en avait pas perdu 10,000, et les Romains ne pouvaient guère lui oppdser que 25,000 à 30,000 soldats de nouvelle levée. La vic- toire était certaine, et, en impressionnant les peuples ligures et les Allobroges, elle lui aurait grandement facilité la traversée des Alpes. Annibal n'en jugea pas ainsi : les Romains pou- vaient ne pas accepter la bataille sur-le-champ ; Pu- blius feignait peut-être de la désirer, pour se dérober ensuite et unir ses forces à celles qui combattaient en Cisalpine. C'était en Italie qu'il fallait aller au plus vite. Annibal se mit donc en marche, tandis que Publius se portait contre lui. L'un et l'autre durent prendre des formations appropriées aux circonstances, telles qu'il convient de les choisir à proximité immédiate de l'ennemi : Publius, nous dit Tite-Live, fit marcher son armée en carré ; Annibal dut en faire autant de son côté. Il laissait la cavalerie et les éléphants à Tar- rière-garde. On ne marche pas vite en pareil cas, surtout quand les obstacles sont nombreux : Annibal dut faire de très petites journées en franchissant les divers bras de la Durance. En quatre jours, il se trouvait dans la région de Bédarrides, chez les Cavares ou les Memini, dont le pays s'appelait l'Ile. Avant d'dler plus loin, il est bon de se demander CONCLUSION. 415 par qaek motifs Ânoibai a dû être guidé dans le choix de sa route à travers les Alpes. Les écrivaios romalDs ne Font jamais su : « il n'a pas pris le chemin le plus court », répètent-ils avec étonnement. Voulaot gagner le pays des Insubres, il n'avait qu'à remonter la Durance et à passer en Italie par le mont Gîenèvre. C'est évidemment ce qu'aurait fait un voyageur; ce n'est pas ce qu'on devait faire avec une armée. Napo- léon, hii, n'a aucune hésitation : sans avoir approfondi la question, il est sûr qu'Annibal a passé par Grenoble et le mont Genis. (Mont Genis ou Glapier, c'est tout un au point de vue stratégique.) Penser au Saint-Bernard, grand ou petit, lui paraît impossible. Parmi les histo- riens qui ont adopté ce passage, on ne trouvera pas d'autre militaire que le malheureux Rogniat. Quant au mont Genèvre, c'est un col un peu moins élevé que celui du mont Genis, et la route d'Avignon à Turin est plus courte de trois ou quatre marches par la vallée de la Durance que par la Maurienne. Mais il s'agit bien de trois ou quatre jours perdus, quand on risque de perdre la moitié de ses troupes ! Quiconque voudra se donner la peine de parcourir la vallée de la Durance après celles de l'Arc et de l'Isère reconnaîtra l'énorme diEférence qui existe entre ces deux voies au point de vue de la praticabilité. Le long de ia Durance, on chemine dans un défilé perpétuel ; ce ne sont que montées et descentes. Le long de l'Isère et de l'Arc, on s'élève insensiblement jusqu'au pied du col, et les défilés sont rares, faciles à enlever par un combat d'avant-garde. La vallée est assez large pour nourrir unie armée. HQ CONCLUSION. Annibal a choisi la route de Valence, Grenoble, la Maurienne, parce que c'était celle qui devait présenter les plus grandes facilités de subsistance et de marche. Elle lui était indiquée par les agents carthaginois qui avaient parcouru le pays l'année précédente ; par les ambassadeurs que les Insubres venaient de lui envoyer, et enfin par les Cavares. Cette route, d'ail- leurs, comme en témoigne l'inscription trouvée entre Saint-Michel et Valloire, était bien connue des Phéni- ciens depuis de longs siècles. C'était celle que les Gau- lois avaient suivie pour descendre en Italie. Annibal, en prenant congé de ses alliés Cavares, ne suit donc pas la route la plus courte, celle de Gap et du mont Genèvre ; mais il appuie à gauche, continuant à remonter le Rhône. Son escorte cavare lui procure un bon accueil tant qu'il reste chez les Tricastins et les Segallauni, peuples qui subissent peut-être l'influence des Allobroges, mais sont plutôt unis aux Cavares. Il arrive ainsi près du confluent de l'Isère, puis s'écarte du Rhône. Les rivières qu'il a rencontrées jusqu'ici étaient insignifiantes, dans cette saison de sécheresse ; le passage de l'Isère, seul, aurait valu d'être inentionné, s'il avait eu Heu ; mais Annibal ne franchit pas cette rivière : il en remonte la rive gauche, et entre bientôt chez les Allobroges. Là, son escorte de cavaliers cavares le quitte, peu soucieuse de brouiller son peuple avec ces farouches Allobroges, puissants par eux-mêmes et par leur alliance avec les Arvernes. La colonne carthaginoise se présente seule à l'entrée des montagnes. Les escarpements du Vercors, que CONCLUSION. 417 Ton apercevait à droite dans le lointain, se rappro- chent peu à peu, et resserrent la plaine contre l'Isère. Les Carthaginois s'engagent dans une sorte d'enton- noir, dont la pointe serait au bec de l'Échaillon. Les premiers Allobroges que l'on rencontre, sur les rives de la Bourne, s'enfuient et, avec raison, n'es- saient aucune résistance ; mais, derrière eux, toute la nation, tenue sans doute en éveil depuis plusieurs jours, prend les armes et se rassemble à Grenoble : les guerriers décident de se porter sur les pentes au pied desquelles passe la route, entre Grenoble et l'Échaillon, pour tomber dans le flanc de la colonne carthaginoise lorsqu'elle y défilera, et la précipiter dans l'Isère. En attendant, on reste dans la plaine, chacun regagnera son poste pour le jour décisif. Mais ces Gaulois sont curieux ; ils veulent voir l'en- nemi : nombre d'entre eux s'avancent jusqu'au rebord occidental des montagnes, et à leur vue, Annibal com- prend que toute une armée est là, qui se prépare au combat II s'arrête donc, au sud de Saint-Quentin, et envoie des espions en reconnaissance. Il apprend que les Allobroges sont prêts à l'assaillir lorsqu'il aura tourné ce cap de l'Échaillon, mais qu'en attendant ils passeront la nuit dans la plaine. 11 porte son camp jus- qu'à proximité du passage et, la nuit venue, le fran- chit avec un corps de troupes d'élite. Au matin, les Gaulois le trouvent sur les hauteurs où ils voulaient se poster, tandis que le gros de la colonne défile déjà sur la route. Ici, le chef carthaginois fait preuve, pendant quel- ques instants, d'une singulière inertie : il regarde et 27 448 OÔNCLUSIOK^ n'agit pas. Il n'emploie pas Ja troupe dé combat qu'il a sous la main à dégager le déSlé jusque dans la plaine ; il laisse son interminable colonne se dérouler sur ce chemin périlleux, il laisse même les Gaulois attaquer , causer en quelques minutes des perles énormes, sans se décider à intervenir. Enfin, il desr cend les pentes de la montagne à toute vitesse, et fond à son tour sur les Allobroges. Il les bat, les chasse du champ de bataille, et deux heures plus tard, il entre dans leur ville Cularo (Grenoble). Cette première bataille a coûté cher ; malgré ce que dit Polybe, ce n'est pas la cavalerie surtout qui à souffert. Il faut compter environ 10,000 hommes tués ou disparus, parmi lesquels^ sans doute, ua grand nombre auront déserté. Le convoi, composé de mulets et autres bêtes de somme, est fort' endommagé : les animaux ontirôulé dans l'Isère avec leurs charges ; mais Annibal trouve à Grenoble 150,000 rations et assez de mulets et de chevaux pour les porter. Après un jour passé dans cette ville, il i*epart ; les Allobroges font le vide devant lui, et à travers la belle vallée du Grésivaudan, il atteint l'entrée de la Maurienne et le territoire des Médulles ou Graïocèl^.Ces Ligures, cauteleux et faux, l'accueillent avec des paroles amicales en attendant que leur embuscade soit préparée ; ils ont appelé eu eux leurs frères de la Tarentaise et du Briançotinais, dont la concentration se fera au Pas-du-Roc. C'est là qu'ils combinent leur attaque. Comment Aunibai dovine-t-il que ces peuples vont l'assaillir en queue pîuLùt qu en lêle î Toujours est-i|> CONCLUSION. 419 que son arrière-garde est fortement composée, et con- tient toute son infanterie de ligne. Arrivée au Pàs-dû- Roc, la colonne se resserre : les animaux déûlenl un à un sur l'étroit sentier, et ce qui a passé se tix)uve abso- lument séparé de ce qui est demeuré en arrière. Mais les Ligures, comme les Gaulois, ne soiit pas ^s pr^ miers en mouvement : une grande partie de la colonne carthaginoise a déjà franchi le pas difficile et s'est engagée dans les gorges au delà dé Saint-Michel,- quand les barbares commencent le combat : leur effort se porte de part et d'autre du défilé, mais surtout en arrière. Les dispositions sont longues à prendre du ' côté des Carthaginois : Annibal doit faire face vers le bas de la vallée et vers les hauteurs des Encombres : il couvre le défilé de son convoi, qui achève de passer. Ici encore les pertes de la cavalerie ont été assez faibles : c^est une telle ressource que de pouvoir prendre le trot I Aussi les Ligures n'ont-ils fait rouler des rochers sur leurs ennemis que pendant peu de temps : sans doute l'infanterie, se déployant en demir cercle autour du rocher de la Porte, y a massacré les barbares et a couvert le Pas-du-Roc ainsi que la petite plaine de Saint-Michel. Pendant toute la journée et toute la nuit, chevaux et mulets défilent dans les gorges entre Saint-Michel et Modane, et ils campent autour de ce dernier Village. L'infanterie ne peut songer à les suivre : si elle es- sayait de rompre le combat pour s'engager à son tour dans cette vallée étroite, tournant le' dos à l'ennemi,^ elle risquerait d'être anéantie. Annibal tient donc sun ses positions jusqu'à la nuit, et il bivouaque au-^dêssuq 420 CONCLUSION. du rocher de la Porte. Son infanterie, dans cette ter- rible journée, a encore perdu plus de 10,000 hommes. Mais les Ligures sont aussi épuisés, et la nuit met fin au combat. Sans doute les Centrons et les Catu- riges rentrent dans leurs vallées; seuls, quelques Médulles continuent à harceler la colonne carthagi- noise, mais sans lui infliger de grosses pertes. Le lendemain du combat, dès le matin, Ânnibal voit que la bataille ne recommencera pas, et il se h&te de partir. En quatre heures, la tète de colonne de l'infanterie a rejoint le bivouac des cavaliers. Annibal se porte de sa personne en tête de ceux-ci, et, pen- dant que les fantassins se reposent, la colonne à cheval se déroule à son tour sur la route. Il ne lui faut pas longtemps pour atteindre le débouché de la vallée par où l'on monte au col Clapier. Elle s'y engage, et deux heures après, elle arrive au carrefour du Planais. A ce moment, les éléphants, chevaux et mulets de- vaient tenir toute la route jusqu'à Modane ; l'infanterie reprit la marche dans l'après-midi. Cependant, la tête de colonne voit la vallée fermée devant elle ; c'est à droite, dans le vallon d'Étache, qu'elle est tentée de s'engager. Plus de guides ; on n'a nulle confiance dans les gens du pays, et les com- pagnons de Magil ont disparu. Cependant le vallon d'Étache est une impasse ; il en est de même de celui d'Arabin qui, largement ouvert au début, attire encore l'attention. Enfin, l'on se décide à gravir le chemin qui, parmi les sapins, s'élève sur la gauche et ne pa- raissait pas d'abord conduire en Italie. C^est celui-là, pourtant, qui est le bon : après avoir gravi pendant i CONCLUSION* 421 deux heures la pente du Petit Mont Cenis, on voit s'ou- vrir à droite une vallée qu'on n'apercevait pas d'en bas, et l'on achève, à peu près horizontalement, le trajet du col. Sur le chenïin qui monte au Clapier, l'interminable colonne s'est allongée ; la queue n'est certainement pas arrivée le même jour que l'avant-garde. De plus, les traînards sont nombreux ; les deux journées précé- dentes ont été fortes, et l'on a combattu avec acharne- ment. Annibal fait arrêter les troupes dans le vallon de Savine ; elles bivouaquent dans la prairie qui borde le lac. Mais un vent glacial souffle dans ce couloir. Les vivres manquent, on n'a ni abris, ni bois pour faire du feu. La neige tombe, on est aux environs du i*' oc- tobre *. Ces deux jours de repos sont deux jours de soufl'rances; la troupe se démoralise, et Annibal lui montre la plaine pour la réconforter. Le soir du second jour, la queue de la colonne a serré sur la tête, tout ce qui pouvait rejoindre a rejoint, et la descente aura lieu le lendemain. A droite du col, le chemin est assez facile, à flanc de coteau ; il descend doucement, puis, après une demi-heure de marche, va contourner l'extrémité de la longue crête rocheuse, orientée de l'Ouest à l'Est, dont la base est noyée dans le glacier de l'Agneau. * L'expression « on approchait du coucher des pléiades » n*a qu*un sens extrêmement vague; elle signifie que Ton était aux approches de Thiver. Le fait que la première neige venait de tomber sur les montagnes est plus précis, et il se rapporte à la date du 25 au 30 septembre. 422 OONGLUSION. Au Nord soat' les petits lacs Clapier, au Sud le lac del Gias. La partie du chemin qui passait au fl^nc de ce rocher venait de s'ébouler ; Annibal essaya de tourner l'obstacle : impossible de passer sur le glacier avec les chevaux et les mulets. On fut obligé de réta- blir le chemin, tant par un remblai qu'en entamant le pocher. Pendant que tous ces incidents avaient lieu, la colonne s'entassait et se mettait au bivouac sur le plateau des lacs Clapier, Le soir de ce même jour, ou le lendetaain matin, les chevaux et mulets purent passer, et ils allèrent se reposer dans les prairies de Tuglia, que la neige n'avait pas encore couvertes. Trois, jours plus tard, les éléphants passèrent à leur tour, et Ton descendit à Giaglione ou à Chiomonte. Annibal, au sortir de la vallée de Suse, arrivait chez les Taurins, peuple ligure comme les MéduUes, et ennemi des Gaulois Insubres. L'alliance d'Annibal avec ces derniers suffisait à indisposer contre lui ces Tau- rins qui habitaient, selon l'expression de Polybe, au pied des montagnes. Avant d'engager de nouveaux combats, Annibal laisse plusieurs jours de repos aux 26,000 hommes qui lui restent* La marche est finie ; la campagne d'Italie va com- mencer. Dans quelles conditions s'est accomplie cette marche? Au début, dans les plaines qui bordent la mer et le Rhône, les Carthaginois pouvaient s'étaler sur une grande largeur; il ne semble pas qu'ils l'aient fait, d'abord parce qu'il leur fallait se tenir prêts à combattre )es Romains d'un instant à l'autre ; puis parce que les cours d'eau, les marais, imposaient à tout moment des CONCLUSION. 423 passages étroits en nombre limité. On a dû suivre les chemins pour cette raison aussi bien que pour ne pas indisposer les habitants. L'armée n'a formé qu'une seule colonne : il n'était pas dans les habitudes des anciens de multiplier les colonnes quand ils ne mar- chaient pas à travers champs ; le déploiement aurait été trop difficile en cas d'attaque. Les étapes, en plaine, ne pouvaient pas être longues car l'armée campait rassemblée , et probablement retranchée comme les armées romaines. Il en fut de même dans la montagne, depuis Grenoble jusqu'à Saint- Jean-de-Maurienne ; au delà,. les deux ou trois marches qui restaient à faire purent être allongées par l'obligation d'échapper à l'ennemi ; il n'y eut point de camp retranché établi pour toute Tartoée; il fut formé deux ou trois bivouacs distincts \ On a souvent imaginé qu'Annibal avait divisé son armée en plusieurs corps, suivant des routes diffé- rentes, pour la traversée des Alpes. C'était, dit-on, le seul moyen de nourrir ses troupes. Il est absolument certain, au contraire, que si les 43,000 ou 50,000 hommes avec lesquels Annibal a traversé les Alpes avaient été divisés en deux ou trois corps, il n'en serait pas arrivé un seul en Italie. C'est par son énorme supériorité numérique que l'armée carthaginoise a pu venir à bout des Allobroges et des Médulles ; moins nombreuse, elle aurait succombé. Il lui fallait une infanterie assez abondante pour inonder toutes les * On remarquera que le mot camper, orpaioTceSeiSsiv, ne se trouve pas dans le texte depuis rentrée en montagne jusqu'à l'arrivée au col. 424 CONCLUÔION. hauteurs par où pouvait être attaquée la colonne à cheval. Un corps de 13,000 hommes, dont iO,000 à 12,000 fantassins, aurait été noyé, étouffé sous le flot des montagnards. Nous ne croyons pas, du reste, que cette division en plusieurs corps ait jamais été dans les mœurs ni dans les idées des anciens. Elle ne convenait pas à leur tactique, c'est-à-dire à leurs armes. Si Ton veut se rendre compte des fatigues éprou- vées par la troupe dans cette marche interminable, on trouve d'abord 140 kilomètres accomplis le long du Rhône en dix jours, soit une moyenne de '14 kilo- mètres par jour* On ne sait pas combien de temps Annibal a mis pour parcourir les 100 kilomètres qui séparent le Rhône des Alpes : on sait seulement que le dernier jour, il a fait un chemin à peu près insigni- fiant. Jusque-là, les repos sont dT); s'applique aux passages à flancs escarpés, à pic, soit en descendant, soit en remontant, comme on le voit un peu plus loin à propos du précipice que les Carthaginois sui- vent pendant quelques instants : ^dcpa^Ç xpTj{jLvv. * TotiTtDV 8' lç£8p6U<ÎVTpEiai(. — 15 — mbal tut obligé de passer la Huit avec son armée sur une roche ntte très forte S séparé de ses chevaux et de ses bétes de somme, et veillant sur eux, qui parvinrent à peine à défiler hors des gorges* en toute la nuit. Le lendemain, les ennemis s*étant éloignés, il rejoignit les che- vaux et les botes de somme, et s'avança vers les passages situés tout en haut des Alpes'. 11 n*eut plus affaire à aucune attaque générale des barbares, 'mais combattit contre eux par parties et par endroits ; tantôt à la queue, tantôt à Tavant-garde, ils enle- vaient quelques bétes de somme, escarmouchant à propos. Anni> bal tira le plus grand avantage de ses éléphants, car dans les endroits où ils ouvraient la marche ^, les ennemis n'osaient pas attaquer, effrayés qu'ils étaient par l'étrange apparence de ces animaux. Le neuvième jour, il arriva sur le-col, campa, et s'arrêta deux jours, il voulait faire reposer ceux qui s'étaient échappés avec lui, et attendre les retardataires. En cette circonstance, il arriva que beaucoup de chevaux, qui avaient pris peur et s'étaient échappés, et beaucoup de bêtes de somme qui avaient jeté bas leurs charges, sui>'irent marveiileusement les traces, montèrent au col et rejoi- gnirent le campemenL 54. — La neige s'amoncelait déjà sur les sommets, car on "approchait du coucher de la Pléïade. Voyant ses gens disposés au découragement à cause de leurs souffrances passées et de celles qu'ils attendaient encore, Annibal fit sonner l'assemblée, ayant une occasion unique pour voir l'Italie ; car ces montagnes sont disposées de telle sorte que les spectateurs aperçoivent les Alpes dans la situation d'une double citadelle encadrant toute l'Italie*. Il montra à ses hommes les plaines du Pô, leur rappela les bons sentiments de toute nature des Gaulois qui les habitaient, et en même temps leur indiqua la situation de Rome elle-même ; il leur rendit ainsi quelque confiance. Le lendemain, il leva le camp et commença la des(tente, pen- * Ilspt Ti XsuxcJjCETpov ôyupôv. ' Il y a ici y apoopot et non plus cpapayÇ comme plus haut. Le préci- pice était très court ; on ne fit que le traverser, mais les gorges se pi*o- longeaient assez loin et on y marcha toute la nuit ' npoTjYÊ Trpoç tàç 6nep6oXÀ( tàç «vajTOTw tûv "AXtuecov. * KaO 6v Y«p 5v tc^tcov uitdtpyot ttÎç itoptlaç Touia. * *E/:6ip2cTO ouvaÔpo^oaç icapaxa^etv, y.(a>f ey wv oçopjirjv ilç "coOto xr^yf Tf)ç ^TaXfaç evàp-yetav ouTto; ykp 67co;;t;ctcoxti xot; ?:poetp7]pivoi( opeaiy (5 crête, épine dorsale. — 17 — donna des instructions à sa troupe et remblaya * Tescarpement à grand'peine. Un seul jour suffît pour faire un chemin praticable aux chevaux et aux bétes de somme ; il les y fit passer tout de suite, puis ayant établi son camp dans des lieux qui échappaient déjà à la neige, il envoya les animaux au pâturage, et fit aller des Numides au travail de terrassement* par fractions. C'est à grand'peine qu'après trois jours de souffrances il fit passer les éléphants, qui avaient cruellement pâti de la faim, car les sommets des Alpes et les abords des cols sont absolument sans arbres et dénudés, à cause du séjour de la neige, été comme hiver ; mais au-dessous du milieu des pentes, des deux côtés, elles sont couvertes d'arbres, de forêts, et sont habitables. 56. — Annibal, en somme, ayant rassemblé toute son armée sur un même point, descendait, et le troisième jour à partir du susdit précipice, il atteignait les plaines. 11 avait perdu beaucoup de ses soldats du fait de^. ennemis et des cours d'eau, durant tout le trajet, et il avait perdu aussi dans les ravins et les endroits difficiles des Alpes, non seulement beaucoup d'hommes, mais beaucoup de chevaux et de bétes de somme. Enfin, ayant fait tout son vojrage depuis la Ville Neuve en cinq mois, et la traversée des Alpes en quinze jours, il entra hardiment dans les plaines du Pô et chez le peuple des Insubres. Il avait sauvé environ 42,000 fantassins de ses troupes africaines, 8,000 Ibères, et tout au plus 5,000 cavaliers, comme il l'explique lui-môme dans l'ins- cription qui donne le relevé de ses troupes au cap Lacinien [Mouvements de P, C. Scipion en Italie et considérations géné- rales sur r histoire et la géographie,] 60. — Nous avons indiqué plus haut le nombre des troupes avec lesquelles Annibal entra en Italie ; en débouchant, il campa à l'entrée de la plaine qui borde le pied des Alpes, et pour com- mencer il rassembla ses troupes et les laissa reposer. Les montées et les descentes, les difficultés rencontrées dans le passage du col avaient horriblement fait souffrir toute l'armée ; en outre, elle avait été très abîmée par le manque du nécessaire et l'absence de soins matériels. Beaucoup d'hommes étaient tombés au dernier \ * 'EÇcoxo8(^fjL€t, signifie à la fois bâtit et démolit, c'est-à-dire ici remblayer ou entailler. • Oîxo8o{jL^ac, construction. 11 s'agit donc de remblayer et non d'en- tailler le rocher. — 18 — degré de la démoralisation par leur misère et leurs souffrances incessantes. On n*avait pas pu porter dans de pareils endroits des vivres en abondance pour le nombre de milliers qu'ils étaient, et ce qu'on en avait avec la colonne avait été perdu eo grande partie avec les botes de somme. Aussi, après avoir franchi le Rhône avec 38,000 fantassins et plus de 8.000 chevaux, il en perdit à peu près la moitié, comme nous Tavons dit plus haut, dans les défilés. Les survivants avaient une telle figure et un tel aspect général, par suite de c«s souffrances incessantes, qu'ils sem- blaient tous être retombés à l'état sauvage. Annibal pourvut alors à beaucoup de choses pour leur entretien, ranima les esprits et remit les corps de ses hommes en bon état, ainsi que les che- vaux. Cela fait, l'armée se trouvant déjà bien rétablie, il essaya de lier amitié et alliance avec les Taurins, qui habitent au pied des moatagnes, lesquels étaient ennemis des Insubres* et se défiaient des Carthaginois. Les Taurins ayant repoussé ses avances, il enleva en trois jours leur ville la plus importante et tua ceux qui lui avaient été opposés, ce qui inspira une telle crainte aux peuples voisins que tous vinrent à lui pour se mettre à sa discrétion. * StaaraÇovtbiV (xàv ::pô; toù; ""Ivaoïxêpaç signifie ennemis des insu- bres, et non en état de guerre active contre eux, ainsi qu'on l'a souvent traduit. Les Insubres étant Gaulois, et alliés des Carthaginois, les Taurins ligures, qui sont ennemis des Insubres, se méfient d' Annibal. I RELATIOIV DE TITE-LIYE XXI. 23. — Annibal, joyeux de cette apparition *, fit passer rÈbre à son armée en trois divisions ; il avait envoyé en avant des gens chargés de lui concilier, par des présents, les Gaulois dont il voulait traverser le territoire et de reconnaître les passages des Alpes. Il fit franchir l'Èbre à 90,000 fantassins et 12,0U0 cava- liers, il soumit ensuite les llergètes, les Bargusiens, les Ausela- niens et la Lacétanie, qui se trouve aux pieds des Pyrénées. Il donna le gouvernement de toute cette marche à Hannon, pour rester maître des passages qui font communiquer l'Espagne et la Gaule. Pour occuper cette région, il donna à Hannon 40,000 fan- tassins et 1000 cavaliers. Quand Tarmée eut commencé de s'en- gager dans le passage des Pyrénées, le bruit que l'on marchait contre les Romains prit consistance parmi les barbares, et aussi- tôt 3,000 fantassins carpétans rebroussèrent chemin. Ils n'étaient pas effrayés, en réalité, par la guerre, mais par la longueur de la route et la traversée impraticable des Alpes. Annibal, ne voulant ni les rappeler ni les faire revenir de force, pour ne pas exaspérer rhumeur farouche des autres, renvoya dans leurs foyers plus de 7,000 hommes, qui lui avaient paru inquiets de cette expédition, et il feignit d'avoir aussi renvoyé lui-môme les Carpétans. 24. — Sans laisser le temps aux autres d'être ébranlés par l'arrêt ou l'inaction, il passe les Pyrénées avec le reste de ses troupes, et vient camper près de la ville d'illiberris. Les Gaulois avaient bien entendu dire qu'il portait la guerre en Italie ; pour- tant, comme ils avaient appris que les Espagnols, de l'autre côté des Pyrénées, avaient été soumis par la force, et que des contri- * D'après Tite-Live, Annibal avait vu en songe une créature divine, qui se disait envoyée par Jupiter pour le conduire en Italie. — 20 — butions leur avaient été imposées, quelques peuples, craignant d*étre asservis, prennent les armes et se réunissent à Ruscino. Annibal, à cette nouvelle, et craignant un retard plus que la guerre, envoya des parlementaires à leurs rois, pour leur dire : « qu'il voulait avoir une entrevue avec eux ; quMls s'approchas- sent dllliberris, ou que lui s'avancerait près de Ruscino, pour faci- liter leur rencontre. Il sera heureux de les recevoir dans son camp, et n'hésitera pas non plus à se rendre dans le leur. Il est venu en Gaule comme un hôte, non comme un ennemi ; et il ne tirera pas Tépée, si les Gaulois Je veulent, avant d'être parvenu en Italie ». Tel fut le langage de ses émissaires. Les chefs gaulois portèrent aussitôt leur camp près d'Illiberris, et vinrent volontiers chez le Carthaginois ; gagnés par ses présents, ils laissèrent passer son armée en toute tranquillité à travers leur territoire.au delà de Rus- cino. 26. — On ne connaissait encore en Italie que le passage do rÈbre par Annibal, qui avait été signalé à Rome par des envoyés de Marseille ; néanmoins, comme s'il eût déjà franchi les Alpes, les Boii, entraînant les însubres, s'étaient soulevés... [Récit de la guerre dans la Cisalpine.] 26. — Cette nouvelle alarme étant portée à Rome, les sénateurs apprirent ainsi qu'à la guerre punique il fallait en joindre une contre les Gaulois ; ils ordonnent que le préteur C. Atilius ira secourir Manlius avec une légion romaine et 5,000 alliés, levés par un décret récent des consuls. Atilius parvint à Tanetum sans combat, les ennemis ayant eu peur et s'étant retirés. P. Cornélius leva une nouvelle légion à la place de celle qui avait été envoyée avec le préteur ; il partit à Rome avec 60 vaisseaux longs, suivit le rivage d'Étrurie, celui des Ligures et les montagnes des Salyens, parvint à Marseille et alla camper à l'embouchure la plus voisine du Rhône (ce fleuve se jette dans la mer par plusieurs bras). H croyait qu' Annibal en était à peine à franchir les Pyrénées. En constatant qu'il était déjà occupé de passer le Rhône, ne sachant où il le rencontrerait, et ses hommes n'étant pas encore assez remis du mal de mer, il envoya 300 cavaliers choisis, conduits par des Marseillais et des auxiliaires gaulois, pour tout recon- naître et observer l'ennemi sans s'exposer. Annibal, ayant immobilisé les autres peuples par la crainte ou par des indemnités, était parvenu sur le territoire des Volques> nation puissante. Ils habitent les deux rives du Rhône ; mais, déses- pérant de repousser le Carthaginois de la rive droite, ils se mirent — 21 — à couvert da fleuve et firent passer presque tous les leurs au delà du Rhône, dont ils occupèrent la rive en armes. Annibal paya les autres habitants riveraips du fleuve, et ceux des Volques qui étaient demeurés dans leurs foyers, pour lui amener de toutes parts et lui fabriquer des bateaux; ils avaient hâte, d'ailleurs, que Tarmée eût passé, et que leur pays fût débarrassé de cette foule énorme qui l'accablait. Aussi réunirent-ils une immense quantité de bateaux et de nacelles qui se trouvaient préparées pour l'usage des riverains. Les Gaulois en fabriquèrent de nouvelles en creu- sant pour chacune un tronc d'arbre, puis les soldats eux- mêmes, encouragés par l'abondance des matériaux et la facilité du travail, firent à la hâte des pirogues informes pour eux et leur équipement, ne leur demandant que de pouvoir flotter et porter leur paquetage. 27. ~ Tout étant prêt pour le passage, les ennemis se tenaient menaçants sur l'autre rive, toute couverte d'hommes et de chevaux. Pour les en détourner, Annibal ordonne à Hannon, fils de Bomilcar, de partir à la première veUle de la nuit avec une partie des troupes, surtout des Espagnols, pour remonter le fleuve à une journée de marche, le traverser dès qu'il pourra, le plus secrètement possible, et tourner avec sa colonne de manière que, le mouvement terminé, il attaque les Gaulois à revers. Des guides gaulois, qu'on lui donne pour cette manœuvre, lui indi- quent pour le passage, à environ 25 milles en amont, une petite ile autour de laquelle le fleuve se divise, plus large à cet endroit, et par suite moins profond ; là, ils abattent du bois à la hâte, fabriquent des radeaux pour transporter hommes, chevaux et matériel. Les Espagnols traversent aisément le fleuve à la nage, ayant placé leurs vêtements sur des outres, et se couchant sur leurs boucliers. Le reste du détachement, ayant assemblé les radeaux, passe et campe près du fleuve. Fatigué par celte marche de nuit et ce travail, il prend un seul jour pour se reposer, son chef tenant à accomplir sa tâche en temps opportun. Le lende- main, en quittant leur campement, ils annoncent leur passage et leur voisinage à Annibal par de la fumée ; celui-ci, à ce signal, et pour n'être pas en retard, donne l'ordre de passer. Les fantassins avaient déjà préparé et disposé leurs nacelles ; la flottille des bateaux, portant les cavaliers près de leurs chevaux qui nageaient, se trouvait en amont pour briser le courant du fleuve et procurer la tranquillité aux nacelles qui passaient en aval. Une grande partie des chevaux nageaient, traînés parleurs longes de la poupe — 22 — des navires ; d'autres étaient embarqués tout sellés et bridés pour que les cavaliers pussent s'en servir en débarquant. 28. — ^Les Gaulois s'empressent sur la rive en poussant diverses clameurs et chantant selon leur habitude, agitant les boucliers au-dessus de leurs tètes, et brandissant leurs javelots. Néanmoins, ils étaient intimidés par Ténorme quantité de bateaux qui \enaient de l'autre rive, par le grand bruit de Teau qui les frappait, et par les cris divers des mariniers et des soldats, de ceux qui essayaient de passer le fleuve comme de ceux qui, restés sur l'autre rive, en- courageaient les leurs parleurs cris, ils étaient déjà assez effrayés, quand une clameur plus terrible encore s'élève derrière eux : c'est Hannon qui a pris leur camp. Il apparaît presque aussitôt, et un double danger les menace, les bateaux débarquant une si grande quantité de combattants, et une armée inattendue les prenant à dos. Les Gaulois, après avoir essayé de faire face des deux côtés, sont repoussés. Ils se précipitent du côté où semble s'otfrir l'issue la plus large et s'enfuient épouvantés, en tous sens, dans leurs villages. Annibal fait passer tranquillement le reste de ses troupes, et sans souci du rassemblement tumultueux des Gaulois, établit son camp. Je crois qu'on imagina divers procédés pour faire passer les éléphants ; ce qu'il y a de certain, c'est que les récils sont diffé- rents : les uns rapportent que les animaux furent rassemblés sur la rive, et que le plus violent d'entre eux, excité par son coraac, le suivit dans l'eau où celui-ci s'était jeté à la nage, entraînant le^ resle du troupeau ; dès qu'un éléphant perdait pied et s'épouvan- tait de la profondeur du fleuve, le courant le portait à l'autre rive. Au reste, il est plus vraisemblable qu'on les fit passer sur des radeaux. Comme ce procédé était le plus sûr qu'on put choisir avant l'action, il est celui auquel on croit le plus volontiers. Un premier radeau, long de 200 pieds, large de 50, est placé contre la rive, s'avançant dans le fleuve ; pour qu'il ne soit pas entraîné par le courant, on le fixe au sol en amont par plusieurs cordages assez forts, et on Je couvre de terre pour que les élé- phants s'y avancent résolument comme sur le sol naturel. Un autre radeau de môme largeur, et long de 100 pieds, capable de traverser le Rhône, fut attaché au premier Les éléphants étaient conduits sur le radeau fixe comme sur un chemin, les femelles en tête, et passaient sur le radeau moins grand attaché au pre- mier. Aussitôt les liens qui réunissaient les deux radeaux étaient coupés, et le radeau entraîné vers l'autre rive par quelques n^À M^'r — 23 — bateaux légers. Les premiers étant transportés ainsi, on revint chercher les antres et on les fit passer à lenr tour. Ils n'avaient aucune crainte tant qu'ils étaient conduits sur cette espè<;e de pont continu. Ils commençaient à avoir peur quand le radeau se détachait du reste et les emportait au large. Alors ils se pressaient les uns contre les autres; ceux qui étaient au bord s*é)oîgnant de l'eau, et ils produisaient quelque agita- tion. Enfin la peur même les faisait tenir tranquilles en regardant l'eau. Quelques-uns, plus, agités, tombèrent dans l'eau, où leur poids même les maintint. Débarrassés de leurs cornacs, ils cher- chèrent le fond et prirent pied, pais gagnèrent le rivage. 29. — Pendant que Ton faisait passer les éléphants, Annibal avait envoyé 500 cavaliers numides vers le camp des Romains pour découvrir où et combien ils étaient, et quelles étaient leurs intentions. Cette troupe rencontre 300 cavaliers romains envoyés, comme nous l'avons dit, de l'embouchure du Rhône. Ils se livrent on combat plus sérieux que leur nombre ne le comportait, car, sans parler de nombreux blessés, les morts furent en quantité à peu près égale de part et d'autre. La fuite et Teiïroi des Numides ' donna la victoire aux Romains, déjà presque épuisés. Les vam- queurs perdirent environ 160 hommes, non pas tous Romains, mais comprenant des Gaulois ; les vaincus en perdirent plus de 200. Ce début de la guerre en était comme le présage, et pro- mettait ^ux Romains l'avantage définitif, mais une victoire pré- cédée de bien des alternatives, et achetée par des flots de sang. L'affaire ainsi terminée, les deux détachements rejoignirent leurs généraux ; Scipion ne pouvait prendre d'autre parti que de régler ses opérations sur les projets et les entreprises de l'ennemi. Quant à Annibal, il se demandait s il allait continuer sa route vers l'Italie, ou s'il combattrait la première armée romaine qui s'offrait à lui ; l'arrivée des ambassadeurs boîens et du petit roi Magalus lui fit écarter le projet de combattre sur-le champ j ceux-ci venaientaffîrmer qu'ils seraient ses guides pendant la route et ses compagnons dans le danger, mais ils pensaient qu'il fallait entrer en Italie» avec son armée encore intacte, et sans avoir entamé les hostilités. La masse des soldats, du reste, redoutait l'ennemi, car le souvenir de la dernière guerre n^était pas encore effacé, mais ils redoutaient surtout l'immense longueur de la route et les Alpes, dont la renommée leur avait fait, dans leur igno- rance, une chose épouvantable. 30. — Annibal, quand il eut pris le parti de poursuivre sa — 24 — route et de gagner Tllalie, rassembla les troupes et excita en elles des sentiments divers par ses reproches et ses exhortations. « 11 s*étonnait de cette terreur subite qui avait envahi des cœurs jusqu'alors intrépides ; il y avait tant d'années qu*il les menait à la victoire ! Et ils n'étaient sortis d'Espagne qu*après avoir soumis à Carthage toutes les terres et tous les peuples que les deux mers opposées embrassent entre elles. Indignés de ce que le peuple romain avait osé demander comme des criminels tous ceux qui avaient assiégé Sagonte, ils avaient pa§sé TÈbre pour détruire le nom romain et délivrer l'univers. Personne alors ne trouvait trop longue la route du couchant extrême jusqu'au levant. Et mainte- nant, quand ils voient la plus grande partie du chemin parcourue, qu'ils ont traversé les gorges des Pyrénées et les populations les plus sauvages, et le Rhône, ce fleuve immense que défendaient tant de milliers de Gaulois, qu'ils ont vaincu la puissance même de ce courant, qu'ils ont devant eux les Alpes, de l'autre côté desquelles se trouve l'Italie, c'est maintenant qu'ils s'arrêtent épuisés, aux portes mômes de l'ennemi ? Que croient-ils donc qu'il y ait d'extraordinaire dans les Alpes, en dehors de leur alti- tude ? Ils n'ont qu'à se figurer les Pyrénées en plus haut. 11 n'y a pas de terres qui touchent le ciel, ni qui soient insurmontables pour des hommes. Du reste les Alpes sont habitées et cultivées ; des êtres vivants y subsistent et s'y nourrissent. Praticables pour des individus, peuvent-elles être impraticables pour des armées? Ces ambassadeurs, qu'ils voient là, n'ont probablement pas franchi les Alpes avec des ailes. Leurs ancêtres n'étaient pas originaires de l'Italie : ils y sont venus s'établir, franchissant souvent en toute sûreté ces mêmes Alpes en d'immenses colonnes, avec leurs femmes et leurs enfants, à la manière des émigrants. Qu'y a-t-il d'impraticable ou d'insurmontable à des soldats armés et qui ne portent que les instruments de guerre ? Que de dangers, que de peines il a fallu pendant huit mois pour prendre Sagonte ! Main- tenant qu'ils marchent sur Rome, la capitale du monde, y a-t-il quelque chose qui puisse leur sembler dur ou difficile, au point d'arrêter leur élan ? Les Gaulois l'ont prise, cette ville dont le Carthaginois désespère d'approcher. Il faut, ou s'avouer inférieur en courage et en ardeur à ces Gaulois, qu'ils ont battus si sou- vent en quelques jours, ou se fixer comme terme de la marche la plaine qui s'étend entre le Tibre et les murs de Rome. » 31. — Après les avoir excités par ces paroles, il les renvoie s'occuper de leurs personnes et leur ordonne de se préparer au départ. — 25 — Le lendemain, il se met en route, remontant le Rhône pour gagner Tintérieur de la Gaule, non que ce fût le chemin le plus court pour gagner les Alpes, mais parce que, plus il s'éloigne- rait de la mer, moins il risquerait de rencontrer les Romains, et il n*était pas dans ses intentions de combattre avant d'arriver en Italie. En quatre marches il parvint à Tlle. Là le Saras et le Rhône, descendant des Alpes dans deux directions différentes, entourent, avant de se réunir, un certain espace de terrain. On a donné le nom d'Ile au territoire qu'ils comprennent entre eux : non loin de là habitent les Allobroges, nation qui n'était alors inférieure en richesse et en réputation à aucune autre nation de la Gaule ; ils étaient alors divisés, deux frères se disputant la couronne : l'ain s qui avait régné d'abord, et s'appelait Brancus, était repoussé par le plus jeune, et par une troupe de jeunes gens qui n'avaient pas le droit, mais la force pour eux. L'intervention d'Annibal dans ce différend ayant été sollicitée très à propos, il se trouva maître des destinées de cet État. Suivant le vœu des sénateurs et des chefs, il rendit le pouvoir à l'ainé; en reconnais- sance, il reçut des vivres et une grande quantité d'objets de toute espèce, surtout des vêtements, que les froids bien connus des Alpes rendaient indispensables. Le différend des Allobroges étant réglé, et comme il reprenait son chemin vers les Alpes, il ne prit pas par le plus court, mais tourna à gauche chez les Tricastins ; de là il se dirigea vers les Tricoriens en longeant l'extrême frontière des Voconces ; il ne rencontra aucun obstacle, avant d'arriver à la rivière Druentia*. C'est une rivière alpine, de beaucoup la plus difficile à franchir de tous les cours d'eau de la Gaule ; car, bien qu'elle roule une énorme masse d'eaux, elle n'est pas navigable : elle n'est pas limitée par des berges, et coule à la fois dans plusieurs lits, qui ne restent pas les mêmes, et elle fait sans cesse de nouveaux gués et de nou- veaux gouffres, qui rendent le passage incertain pour les piétons; elle roule des cailloux boueux, n'offrant aucun point d'appui solide ou assuré pour la marche. Elle se trouvait alors gonflée par les pluies, et causa un immense désordre dans les troupes troublées en outre parleur frayeur et par leurs clameurs confuses. 82. ^ Le consul P. Cornélius, avec son armée disposée en * ... Sed ad Icevam in Trieastinos flexit; inde per extremam Vocon- tiorum oram iettnditin Tricorios, haud usquam impedild via priusquam ad Druentiam fiumen pervenit. — 26 — carré, arriva au camp d'Ânnibal près de trois jours après que celui-ci avait quitté le bord du Rhône il ne voulait pas tarder à combattre, mais voyant le camp évacué, et jugeant impossible de suivre Tennemi à une telle distance, il retourna vers la mer et vers ses navires, pour rencontrer plus sûrement et plus facile- ment Annibal à la descente des Alpes. Poor que TEspagne ne fût pas dégarnie de troupes romaines, comme il était chargé de cette province, il envoya son frère Cn. Scipion avec la plus grande partie des troupes contre Asdru- bal. 11 n*y avait pas seulement à protéger d'anciens alliés, et à s* en faire de nouveaux, mais aussi à chasser Asdrubal de l'Es- pagne. Quant à lui, avec ses troupes désormais peu nombreuses, il revint à Gènes, voulant aller défendre Tltalie avec son armée dans la région du P6. Annibal, marchant le plus souvent en*pl^i^^' ^ partir de la Druentia, parvint jusqu'aux Alpes en ayant de bons rapports avec les habitants de ces contrées. Alors, quoique la chose fût déjà annoncée par la renommée, qui grossit généralement les objets inconnus, les terreurs reprirent en voyant de près la hau- teur de ces montagnes, et les neiges qui se confondaient avec le ciel, les huttes informes perchées sur les rochers, les bestiaux et les chevaux engourdis par le froid, les hommes hirsutes et sau- vages, tous les êtres vivants et les objets figés dans la glace, et beaucoup d'autres choses plus lamentables à voir qu'à décrire. Comme la colonne gravissait les premières pentes, apparurent des montagnards établis sur les hauteurs dominantes. S'ils s'étaient postés dans des vallées plus cachées pour se ruer au combat à Timproviste, ils auraient produit unç grande panique et fait un carnage complet. Annibal fait arrêter la colonne, et envoie des Gaulois recon- naître les lieux ; informé qu'on ne pouvait passer par là, il établit son camp dans la vallée la plus large qu'il peut trouver parmi ces escarpements et ces ravins. Grâce aux mêmes Gaulois, dont la langue et les mœurs diffèrent peu de celles des montagnards, et qui ont pu se mêler à leurs entreliens, il apprend que la défilé est gardé seulement pendant le jour, mais que la nuit, chacun regagne son foyer. Au petit jour, il se plaça devant les hauteurs, comme s'il vou- lait s'ouvrir un chemin dans le défilé de vive force et ouvertement. La journée est employée ensuite à simuler autre chose que ce qu'il * Campettri maxime itinere. — 27 — préparait; on avait fortifié le camp à Tendroit où Ton s'était arrêté. Dès qu'il apprit que les montagnards étaient descendus des hauteurs en retirant leurs postes, il fit allumer, pour faire illusion, des feux plus nombreux qu'il ne fallait pour les hommes restés au camp ; puis laissant les chevaux et le convoi avec la plus grande partie de Tinfanterie, il traversa vivement le défilé avec un corps léger, formé de ses meilleurs soldats, et il s'établit sur ces hauteurs que les ennemis avaient occupées. 33. — Au point du jour, on lève le camp, et le reste de la colonne commence à s'avancer. Déjà les montagnards, au signal donné, revenaient de leurs repaires vers leur poste accoutumé, quand ils aperçoivent une partie de leurs ennemis qui l'a occupé et qui les domine, tandis que d'autres cheminent sur la route. Ce double spectacle, frappant leurs yeux et leurs esprits, les tient quelque temps immobiles ; mais bientôt ils voient la colonne s'agi- ter dans le défilé, et se mettre en désordre par ses propres mou- vements, les chevaux surtout prendre peur, et ils pensent que ce qu'ils pourraient ajouter de frayedr à l'état de cette colonne suf- firait pour la perdre. Ils parcourent en gens très exercés les endroits les plus impraticables le long des rochers à pic. Les Carthaginois avaient à lutter à la fois contre l'ennemi et contre le terrain, et ils combattaient plus entre eux que contre l'ennemi, chacun cherchant à se dérober au danger le plus vite possible. C'était surtout les chevaux qui jetaient le désordre dans la colonne et qui piétinaient, épouvantés par les cris discordants que les bois et les rochers répercutaient en les augmentant ; s'ils étaient frap- pés ou blessés, ils prenaient peur à tel point, qu'ils écrasaient une foule d'hommes et d'objets de toute espèce, et ce trouble précipita un grand nombre de victimes d'une hauteur immense, car ce défilé était escarpé et à pic de chaque c6té ; il y tomba beaucoup d'hommes en armes, mais surtout des animaux avec leurs charges. Malgré ce aue ce spectacle avait de pénible, Annibal sut pourtant se contenir et garder son détachement immobile pour ne pas aug- menter le désordre et la confusion. Mais voyant que sa colonne était coupée, et qu'il y avait à craindre que l'armée, privée de convoi, ne pût plus continuer sa route en bon état, il dévala des endroits élevés, et son attaque, culbutant l'ennemi, augmenta aussi quelque peu le désordre dans sa troupe ; mais ce tumulte cessa dès que le chemin fut dégagé par la fuite des montagnards ; bien- tôt tout le monde reprit sa marche, non seulement en toute tran- quillité, mais presque en silence. Annibal prend ensuite l'oppidum, qui était la capitale de cette région, ainsi que les villages voisins, et il nourrit son armée pendant trois jours avec les troupeaux des captifs : n*étant plus gêné, ni par les montagnards, écrasés du premier coup, ni par le terrain, il fit pas mal de chemin dans ces trois jours. 34. — On arriva ensuite chez un peuple très nombreux pour un pays de montagnes ; là il ne fut pas attaqué ouvertement^mais faillit être pris par ses propres armes, la ruse et le mensonge, et dans des embuscades. Les chefs les plus âgés de leurs villes se rendent auprès de lui et lui disent : le malheur des autres leur a été un exemple utile; et leur a montré qu'il valait mieux accueillir les Carthaginois avec amitié qu'avec violence; ils feront docilement ce qu'il commandera. Qu'il accepte des vivi'es, des guides pour sa marche, et des otages pour garants de leurs promesses. Annibal ne les croyait pas trop légèrement, et ne voulait pas les repousser, de crainte de s'en faire des ennemis déclarés. Il leur répondit avec bienveillance qu'il acceptait les otages proposés ; il profita des vivres qu'ils avaient rassemblés eux avec t9 croquis et 2 cartes 5 fr. La Campagne de 1796 en Italie, par Olausewitz. Traduction. Paris, 1899, i vol. in-8o avec cartes 6 fr. L'Éducation militaire de Napoléon (Ouvragé couronné par l'Académie française), Paris, 1900, i vol. in* avec 5 cartes 7 fr. 50 Les Campagnes du maréohal de Saxe. !'• PARTIE : U Armée au printemps de 1744. Paris, 1900, 1 vol. in-8« ^ 7 fr. 50 n« PARTIB : La Campagne de 1744. 1 veU in-8^. - (Sous presse), Louis XV et les Jacobites. — Le Projet de débar^ment en Angle- terre de 1743-1744. Paris, 1901, 1 vol. in-8» 3 fr. 50 •=^^m- La Campagne de 1798 en Alsace et dans le Palatim^. Tome !•''. Paris, 1902, i vol. in-8« avec 4 cartes hors texte., il fr. La Campagne de 1805 en Allemagne. Tome !•'. Paris, 1902, 1 vol. gr. in-8<^ avec annexes contenant 5 caries et 7 tableaux 20 fr. Tome IL Paris, 1902, 1 vol. gr. in-8<» avec cartes et croquis. 18 fr. ToM lU. 1 vol. gr. in-8» avec cartes et croquis. (Sous presse). La Tactique et la Discipline dans les armées de la Révo- lution. — Correspondance du général Schauenbourg, du 4 avril au laoût 1793. Paris, 1903, 1 vol. gr. in-8* avec 6 croquis.. 7 fr, 50 Parif. ~ Imprimeria R. Gbapblot et G*, 3. me ChriiUne. ,^>^>^^ a...^'-"' THE BORROWER WiLL BE CHARGED AN OVERDUE FEE IF THIS BOOK IS NOT RETURNED TO THE LIBRARY ON OR BEFORE THE LAST DATE STAMPED BELOW. NON-REŒIPT OF O VER DUE NOTICES DOES NOT EXEMPT THE BORROiiSTR FROM O VER DUE FEES OMWISO? î 2044 080 869 217 >j\'^^ ^«^^^ iKIp ^■s»