1 V ^StjJï 'ru ^\ ï^i^. l^i^d ^xW^ î^fcér ^ ? ^v* >5^ " ^ SES J >r7/r>^PVtV &»fe<' ^%5 ,*?Ï*W TO? «TP^e ^sAû Digitized by the Internet Archive in 2009 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/annibaldanslesalOOazan DEUX {RESTIONS HISTORIQUES TOME Ier PARIS Alphonse PICARD, Éditeur 82, rue Bonaparte 1902 ANNIBAL DANS LES ALPES E. Desjardins a dit : « Il est temps aujourd'hui de renoncer aux à peu près et aux opinions » personnelles : il faut s'habituer à l'idée que, dans les sciences posi- » tivcs, — et la géographie historique a le droit d'être considérée comme » une de ces sciences, — tout problème qui ne part pas de données » positives ne saurait arriver à des solutions certaines et n'est d'aucune » valeur. » (La Gaule Romaine, t. II, ch. V, § i, p. 615.) Lalla-Maghnia, 1901. P. A. ANNIBAL DANS LES ALPES PAR F^XJL J^ZJLIX f» D | H *) ORAN IMPRIMERIE D. HEINTZ 20, Boulevard Malakoff, 20 1902 INTRODUCTION Une question historique. — Quel chemin suivit Annibal pour traverser les Alpes ? Voilà une question qui a été discutée longuement, quelquefois passionnément ; divers points ont été éclai- rés, d'autres sont restés obscurs ; mais les difficultés ont été reconnues, les impossibilités ont été mises en évidence. Les textes ont été contrôlés et discutés mot par mot, les terrains ont été explorés en tous sens. Les divers moyens d'investigation employés semblent avoir rendu tout ce qu'ils pouvaient fournir, et la vérité historique n'a pu se dégager. Parmi les systèmes contradictoires proposés, aucun n'est encore regardé comme une restitution certaine. Pour rouvrir le débat, il faut faire intervenir quelque élément nouveau. C'est en effet sur des bases nouvelles que repose l'interprétation que nous allons discuter. Documents. — Nous aurons à produire deux sortes de documents. Les uns sont des représentations de terrain, des cartes, croquis ou perspectives ; ils sont intercalés ou rejetés à la fin du volume. Les autres sont des textes ; ils figurent par des traductions et quelquefois par le — 6 — texte original, lorsque l'interprétation peut être dis- cutée. Mesures. — Les longueurs que nous rencontrons sont exprimées en milles romains ou en stades grecs. Nous prendrons pour valeur du mille 1 ,480 mètres ; c'est à un pour cent près la valeur connue et adoptée par tout le monde. Le stade grec est évalué avec moins de préci- sion ; mais comme, d'après Strabon (1), Polybe compte 81/3 stades dans un mille (xpwmdslç ™ bv-^-xc((ô SfeXeôpsv, 8 britpfrov inaîfou), nous prendrons le chiffre correspondant àS = 177-60 (2). -OO^OO- (1) Strabon, VII, p. 322. (2) On lit bien dans Polybe (III. 39.8), que la roule suivie par Annibal était jalonnée par les Romains tous les huit stades : -zxj-yi yap vDv (3e0Yjndraj(7Tat xat stcr^-iM-xi v.y.-x arraîfouç zv~ù> otà Pwjxatwv âxq/.sXfa>ç. Edît. Hultsch, 1888, p. .241; mais cette phrase, qui suppose la via Domitia établie, est évidemment une interpolation, une glose insérée dans le texte; Salomon Reinach, d'après le docteur James Govv, adopte pour longueur du stade 177m 40 dans Minerta, Hachette, 1890, p. 86. PREMIERE PARTIE 3tO-JC=>-3- L'ITINÉRAIRE ïSçQ » s^yc5 » CHAPITRE I' LA QUESTION ET LES AUTEURS La question. — Départ d'Espagne. — La route. — L'arrirée en Italie. Les auteurs. — Polybe. — Tite-Lice. — Strabon. — Table de Peutinger fj's manuscrits. — Comparaison. La méthode. — Citations. — Omissions. — Limites de l'étude. LA QUESTION Départ d'Espagne. — L'an 218 avant J.-C, au début de la deuxième guerre punique, Annibal quitte l'Espagne, à la lête d'une armée de 50,000 hommes de pied et 9,000 chevaux; il prend sa marche vers l'Italie. Auparavant, il avait fait reconnaître les pays qu'il devait traverser; il avait ouvert des négociations avec les chefs gaulois, tant avec ceux de la Cisalpine qu'avec ceux qui demeuraient dans les Alpes mêmes. Ses courriers lui avaient l'ail espérer un accueil favorable des populations ; ils lui avaient appris aussi la hauteur extraordinaire des Alpes et les fatigues qu'il devrait essuyer dans le passage. C'est seulement après avoir reçu ces renseignements, qu'Annibal s'était mis en route. La route. — Après avoir franchi les Pyrénées orientales, il s'avança sans difficulté à travers le sud de la Gaule, parvint — 10 — jusqu'au Rhône et le traversa de vive force à quatre journées au- dessus de son embouchure. De là, il prit résolument son chemin vers l'Italie en remontant le fleuve. Une armée romaine qui venait du sud, espérant lui couper le chemin au passage du Rhône, arriva (rois jours trop tard ; elle n'osa s'engager à la suite des Carthaginois et rebroussa chemin. Le consul qui la commandait, Publius Scipion, comptait avoir le temps de rentrer en Italie et d'attendre Annibal au débouché des montagnes. L'arrivée en Italie. — Mais Annibal marchait rapidement. Arrive par un pays de plaine à l'entrée des Alpes, il s'était engagé dans les montagnes, les avait gravies au prix de dures fatigues et de sanglants combats, s'était reposé deux jours à leur sommet, et était enfin descendu dans les plaines du Pô. C'est cet itinéraire dans les Alpes même que nous nous propo- sons d'étudier. LES AUTEURS Le récit détaillé de cette campagne nous a été laissé par deux historiens ; l'un, à peu près contemporain, Polybe, l'autre posté- rieur de près de deux siècles, Tite-Live. Nous rappellerons sommairement ce que furent ces écrivains. Polybe. — Polybe (206 à 128 avant J.-C), né en Grèce, prit une paît active aux affaires de son pays, comme diplomate et comme militaire. Déporté en Italie, il sut gagner la faveur des Scipions et demeura seize ans à Rome. Il fut le précepteur, puis l'ami de Scipion Emilien, celui qui prit Carthage et qui était le (ils de Publius Scipion, le premier adversaire d'Aunibal en Italie. Il put consulter à loisir les archives de l'Etat et les papiers d'une famille mêlée à toutes les grandes entreprises de l'époque. Ayant plus tard recouvré la liberté, il fit divers voyages, notamment en Espagne et en Gaule. Il recueillit ainsi des renseignements très documentés au moyen desquels il composa ses Histoires. Au point de vue du passage d'Annihal dans les Alpes, il est très aflirmatif : « il parle de la question avec » assurance, ayant appris les faits par des témoins contempo- — 11 — » rains et étant allé dans les Alpes pour en prendre une exacte w connaissance (1). » Tite-Live. — Tite-Live (59av. J.-C, 17ap. J.-C), vôcutsousle règne d'Auguste ; protégé et encouragé par l'empereur, il écrivit une histoire complète de Rome. On lui reproche d'avoir mêlé la légende à l'histoire, d'avoir présenté avec le même caractère d'authenticité les faits réels et les rumeurs accréditées dans le peuple. Peut-être prévoyait-il ce reproche ; au début de son ouvrage il a fait les réserves nécessaires, et il les a parfois renou- velées discrètement au cours de son récit. Vivant dans le voisi- nage de la cour, il n'a pas voulu heurter les croyances de son temps; citoyen romain, il a présenté les faits à l'avantage de ses compatriotes. Mais le traiter de rhéteur, de lettré superficiel, de romancier sans vergogne, ne nous semble ni juste ni vrai. La qualification d'historien officiel nous paraît suffisamment préciser le caractère de sincérité qu'on trouve dans ses écrits. Strabon. — Tite-Live a nommé les peuples qu'Annihal a tra- versés, mais il n'a pas indiqué le territoire que ces peuples occupaient ; aussi, pour interpréter son texte, a-ton parfois recours à Strabon, son contemporain. Strabon écrivit en grec, sous le règne d'Auguste, une géographie générale qui renferme même l'histoire de cette science, et qui, malgré ses erreurs, le fait considérer comme un géographe de valeur. Il avait beaucoup voyagé, malheureusement ailleurs que dans les Gaules. Table de Peutinger. — Nous aurons à citer à quelques reprises la Table de Peutinger. On appelle ainsi une sorte de carie routière, de levé d'itinéraire représentant le monde ancien, moins l'Espagne et une partie de la Bretagne. Le manuscrit, qui a appartenu autrefois au savant Conrad Peutinger, est maintenant à la Bibliothèque impériale de Vienne. Il a été exécuté au xur siècle par un moine de Colmar qui n'avait fait que copier un document (1) Polybe, III, 48, 12, r^J.ii: ce irep! tcût<.)v £jQapo-e_(2}j(p-Se CHAPITRE II REGIT DE POLYBE(,> De l'Ile aux Alpes. — L'île. — Le départ. La montée des Alpes. — Premier combat. — Repos. — Un piège. — La roche nue. La descente. — Le col. — la vue de l'Italie. — Za descente. — Le défilé de trois demi-stades. — L'arrivée. DE L'ILE AUX ALPES L'Ile. — Ensuite Annibal, ayant marché quatre jours à partir du passage, arriva à un endroit appelé l'Ile, très peuplé et fertile en blé, qui tire son nom de la coïncidence que voici. Le Rhône et l'Isère l'embrassant de ci et de là, coulent chacun le long d'un coté et l'aiguisent en forme de pointe à l'endroit où ils se réunis- sent. Elle ressemble assez pour la grandeur et pour la forme à ce qu'on nomme le delta d'Egypte ; il y a cette différence que là- bas c'est la mer qui forme un des côtés et réunit les lits des fleuves, au lieu qu'ici ce sont des montagnes difficiles à approcher et à parcourir et pour ainsi dire inabordables. (1) Ce récit est la traduction littérale du texte de Polybe, compris dans le livre III, depuis 49.5 jusqu'à 56.4 inclus. Voir L'édition Hullsch, Berlin, Weidmann 1888, p. 254 à ny>. — 16 — Le départ. — Arrivé à cette île, Annibal trouva deux frères qui s'y disputaient la royauté et qui étaient en présence chacun avec une armée. Invoqué par l'aîné qui réclama son concours pour s'assurer le pouvoir, il se laissa persuader; il voyait clairement les bénéfices immédiats qu'il tirerait de lui. Il l'accueillit donc, l'aida à chasser le cadet, et obtint de lui grande assistance. Ce n'est pas seulement de blé et d'autres vivres que le vainqueur approvisionna abondamment l'armée ; il changea les armes anciennes et tous les objets usés et remit en état toute l'armée, fort à propos ; à nombre d'hommes il distribua vêtements et chaussures qui leur furent de grande utilité pour la traversée des montagnes. Mais voici le principal: les soldats avaient quelque inquiétude au sujet de leur route à travers les Gaulois nommés Allobroges ; il fit arrière-garde avec ses propres troupes, et leur procura ainsi un voyage sûr jusqu'aux approches de la. montée des Alpes. LA MONTÉE DES ALPES Annibal ayant parcouru en dix jours huit cents stades le long du fleuve, commença à gravir les Alpes ; là, il lui arriva de courir de grands dangers. Premier combat. — Tant qu'il fut dans le plat pays, les petits chefs allobroges se continrent ; ils redoutaient ou la cavalerie ou les barbares de l'escorte. Mais lorsque ceux-ci furent retournés dans leur pays et que les troupes d'Annibal commencèrent à s'engager dans les terrains difficiles, les chefs allobroges concen- trèrent des forces suffisantes et occupèrent les positions favora- bles, celles par lesquelles de toute nécessité Annibal était obligé de faire son ascension. S'ils avaient caché leur dessein, ils auraient complètement anéanti l'armée carthaginoise ; môme en se laissant voir, ils causèrent de grands dommages à Annibal, mais ils n'en subirent pas de moindres eux-mêmes. Le général carlha- ginois, sachant être devancé par les barbares sur les positions favorables, établit son camp et s'arrêta au pied de la montée ; il envoya quelques-uns de ses guides gaulois avec mission de reconnaîtreà fond les projets et les dispositions de ses adversaires. — 17 — Ces ordres exécutés, il apprit que, pendant le jour, les ennemis occupaient et gardaient le terrain avec soin, mais que, la nuit, ils se reliraient dans une ville voisine. Tablant sur ces données, il combina son plan d'action comme voici. Il porta ostensiblement son armée en avant, et près des défilés, non loin de l'ennemi, il établit son camp. La nuit venue, il alluma des lignes de feux, et laissant la plus grande partie de ses forces, il fit équiper à la légère les troupes d'élite, traversa les gorges pendant la nuit et occupa les positions abandonnées par l'ennemi ; car, suivant leur habi- tude, les barbares étaient retournés à la ville. Cela fait, le jour reparu, les barbares voyant ce qui était arrivé, s'abstinrent d'abord d'attaquer. Puis, quand ils aperçurent le gros des bêtes de charge et les cavaliers péniblement attardés en longue file dans les terrains dilïiciles, ils se décidèrent, à cause de l'occasion, à tomber sur la colonne. C'est ce qu'ils firent, et des partis nom- breux de barbares attaquèrent; l'ennemi et aussi le terrain causè- rent aux Carthaginois des pertes nombreuses, surtout en chevaux et en bêtes de charge. En effet, le sentier était étroit, raide et même escarpé; toute agitation, tout désordre faisait rouler au fond des précipices. nombre de bêtes de charge avec leurs far- deaux ; ce trouble était occasionné principalement par les chevaux blessés; car ceux de la télé se rejetaient sur les bêtes de charge, afin d'échapper aux coups, ceux de la queue bourraient en avant et précipitaient dans l'abîme tout ce qui était tombé ; ils causèrent un grand désordre. A cette vue, Annibal se disant que, sorti de péril, il n'aurait plus chance de salut si son convoi était détruit, prit les troupes qui avaient de nuit occupé les cols et se porta rapidement au secours de la colonne. Son intervention causa des pertes importantes aux ennemis, car il avait pris par les hauteurs, et de non moins sensibles à ses propres troupes ; des deux côtés, dans la colonne, le trouble était augmenté par les clameurs et l'enchevêtrement dont nous avons parlé. Annibal, après avoir tué beaucoup d'Allobroges, contraignit les autres à faire demi-tour et à s'enfuir dans leurs demeures; alors la masse des bêtes de charge et de la cavalerie qui s'était trouvée coupée acheva seulement de se dégager à grand'peine. Repos. — Annibal, avec tout ce qu'il put réunir de troupes — 18 — échappées à ce péril, marcha vers la ville d'où les ennemis avaient fait irruption, et la trouva presque vide à cause de l'unanimité avec laquelle les habitants s'étaient portés au butin ; il s'en empara et y troufa bien des commodités pour le présent et pour l'avenir. Pour le présent, il recueillit quantité de chevaux et de bêtes de charge avec leurs conducteurs; pour l'avenir, il eut provision de pain et de vivres pour deux ou trois jours ; en outre, il se fit craindre des voisins, de sorte que personne n'osa l'attaquer parmi les peuples à travers lesquels il lit son ascension. Annibal établit son camp dans la ville et, après s'être arrêté un seul jour, il repartit. Les jours suivants, la marche de l'armée fut paisible, mais le quatrième, elle tomba de nouveau dans de grands dangers. Un piège. — Les habitants de ces pays, ayant concerté un piège, vinrent au-devant d'Annibal avec des branches d'arbres et des couronnes, ce qui, chez tous les barbares, est un symbole d'amitié, comme le caducée chez les Grecs. Annibal, disposé à la circonspection par une telle confiance, s'enquit soigneusement de leurs intentions et de l'ensemble de leurs projets. Ils dirent avoir été suffisamment renseignés sur la ville qu'ifavait prise et sur le désastre de ceux qui avaient essayé de lui nuire; ils assurèrent être venus déterminés à n'entre- prendre comme à ne subir aucunes hostilités et offrirent de donner des otages. Annibal, après avoir réfléchi longtemps, se fia à leur parole; il se disait qu'en accueillant leurs avances, il augmenterait peut-être leur bienveillance et leurs sympathies, tandis qu'en les. repoussant, il s'en ferait des ennemis déclarés. Il reçut donc leurs promesses et se décida à faire amitié avec eux. Les barbares, après avoir donné des otages, amenèrent des vivres à foison et s'abandonnèrent entre ses mains complètement et sans réserve ; ils inspirèrent une telle confiance à l'état-major d'Annibal qu'ils servirent ultérieurement de guides dans les endroits difficiles. Pendant qu'ils marchent en tête deux jours durant, les autres se réunissent, suivent la colonne, et la surprennent à la traversée d'une vallée difficile et bordée de rochers. En celte affaire, Annibal aurait péri avec toute son armée, s'il n'avait eu pris de grandes précautions contre une attaque, et s'il n'avait — 19 — eu la prévoyance de placer les bagages et la cavalerie en têle et l'infanterie en queue. Celle-ci, en maintenant ses positions, réussit à atténuer les pertes et arrêter l'élan des barbares. Malgré ce succès, nombre d'hommes, de botes de charge et de chevaux périrent. La roche nue. — Les positions dominantes appartenaient aux ennemis, et les barbares, manœuvrant à tlanc de coteau, roulaient des pierres ou lançaient des cailloux à la main ; ils pro- voquèrent un désordre complet, et le danger fut tel qu'Annibal fut contraint, avec la moitié de son armée, de passer la nuit sur un rocher fort et dénudé, séparé de sa cavalerie et des bètes de charge. Il tint bon, et la nuit tout entière suffît à peine au convoi pour se dégager du défilé. LA DESCENTE Le col. — Le lendemain, les ennemis partis, Annibal rejoignit la cavalerie et les bêtes de charge et poussa jusqu'au col même, sur le faîte des Alpes ; il ne rencontra plus aucun gros de barbares coalisés; quelques partisans seulement, en certains points, vinrent escarmoucher, les uns en tête, d'autres en queue, et enlevèrent quelques animaux de bat en les surprenant au bon moment. Les éléphants furent à Annibal de la plus grande utilité. En tous les points de la colonne où ils se trouvaient, ils formaient une zone que n'osaient aborder les ennemis effrayés par l'aspect monstrueux de ces animaux. Le neuvième jour, il atteignit le col, y campa et s'y arrêta deux jours, voulant à la fois laisser reposer ceux qui étaient hors de péril et recueillir les traînards. Par une heureuse rencontre, un grand nombre de chevaux et de bêtes de charge qui s'étaient débarrassés de leurs fardeaux rejoignirent contre toute attente; ayant suivi à la piste, ils arrivèrent au campement. La vue de l'Italie. — La neige couvraitdéjà ces montagnes, car on était au coucher héliaque des Pléiades. Annibal, voyant ses soldats découragés par leurs misères précédentes, parcelles aussi qu'ils prévoyaient encore, se résolut à ordonner l'assemblée sans — 20 — autre motif que de leur donner le spectacle de l'Italie. Car telle est la situation de ce pays au pied des montagnes dont nous avons parlé, que si on regarde d'un côté ou de l'autre, les Alpes présentent la disposition d'une citadelle de l'Italie tout entière. Aussi Annibal leur montra les plaines du Pô, leur rappela longue- ment les intentions bienveillantes des Gaulois qui y habitaient, enfin leur indiqua du doigt où Rome même était située, et releva ainsi grandement le moral de ses troupes. La descente. — Le lendemain il leva le camp et commença la descente; là, il ne rencontra pas d'ennemis, sauf quelques embus- cades de pillards, mais le terrain et la neige lui firent subir dis dommages non moins considérables qu'à la montée. La descente était étroite et raide ; la neige empêchait de distinguer où on mettait le pied ; tout ce qui tombait hors du chemin glissait au fond des précipices. Cependant les soldats ne se laissaient pas abattre par ces souffrances, familiarisés qu'ils étaient avec les maux de ce genre. Le défilé de trois demi-stades. — Enfin on arriva à un endroit que ni les éléphants, ni les bêtes de charge ne pouvaient franchir à cause du manque de largeur. La pente, déjà escarpée auparavant sur une longueur de trois demi-stades, s'était encore éboulée récemment. Là, de nouveau, le désespoir et la consternât ion s'emparèrent des troupes. Le général carthaginois songea d'abord à tourner l'obstacle ; mais l'abondance de la neige l'empêcha d'y parvenir et le fit renoncer à ce projet. Ce qui arrivait là était d'une étrange singularité ; sur la neige ancienne et persistante de l'hiver précédent, il venait l'année même d'en tomber de nouvelle; celle-ci se laissait pénétrer, car elle était récente, molle et peu profonde. Mais quand elle eut été foulée, et qu'on marcha sur la couche inférieure plus résistante dans laquelle le pas ne pouvait faire empreinte, les hommes glissaient en manquant des deux pieds à la fois, ainsi qu'il arrive lorsqu'on marche sur une pente boueuse. Ici, les conséquences étaient encore plus fâcheuses ; les hommes ne pouvant asseoir leur pas sur la neige inférieure voulaient, une fois tombés, s'aider des genoux ou des mains pour se relever; alors ils n'en dévalaient que davantage, entraînant tous leurs appuis jusqu'au fond des précipices. Quant aux bêtes de — 21 — charge, elles pénétraient après leur chute clans les couches infé- rieures au moment où elles se relevaient, et y restaient enlisées avec leurs fardeaux, comme prises au piège, à cause de leur poids et de la consistance des anciennes neiges. Annibal, renon- çanl donc à son projet, campa sur cette arête après en avoir fait balayer la neige, puis il employa les troupes à frayer à grand'- peine un passage dans le roc. Les bêtes de charge et les chevaux eurent une voie praticable au bout d'un seul jour ; aussi Annibal les fit passer rapidement et établit son nouveau camp dans la région où il n'était pas encore tombé de neige. Il envoya ensuite les Numides élargir le chemin par tour de roulement et, à peine en trois jours et à grand mal, fit-il passer les éléphants qui se trouvaient misérablement exténués par la faim. Car les sommets des Alpes et les environs du col sont complètement nus et dépourvus de végétation, à cause des neiges éternelles qui y persistent été comme hiver. A mi-hauteur sur les deux versants elles sont boisées, couvertes de végétation et complètement habitables. Annibal, ayant rassemblé toute l'armée, descendit, et, le troi- sième jour après les précipices dont nous avons parlé, il finit par aborder les plaines. Il avait subi des pertes importantes en soldats dans les combats et au passage des fleuves pendant tout le cours du voyage, et d'autres importantes aussi dans les précipices et les points dillieiles des Alpes, non seulement en hommes, mais surtout en chevaux et en bêtes de charge. L'arrivée. — Enfin, après avoir fait le voyage entier depuis Garthagène on cinq mois et le passage des Alpes en quinze jours, il déboucha audacieusement dans les plaines du Pô, chez le peuple des Insubres. Il avait conservé en infanterie de ses troupes afri- caines douze mille hommes, des Ibères environ huit mille, et en cavalerie pas plus de six mille hommes tout compris ; c'est lui- même qui, par le dénombrement inscrit sur la stèle de Lacinium, nous renseigne à ce sujet. -><3-<5iè>"af- CHAPITRE III REGIT DE TITE-LIVE'1» De l'Ile aux Alpes. — Vile. — La Druentia. La montée des Alpes. — Premier combat. — Un piège. La descente. — Le col. — La vue de l'Italie. — La descente. — l'a défilé. L'arrivée en Italie. — Une discussion. DE L'ILE AUX ALPES Le lendemain, il remonte le cours du Rhône et gagne le milieu des terres : non que ce chemin lui parût le plus direct pour atteindre les Alpes ; mais, plus il s'éloignerait de la mer, moins il rencontrerait de Romains, pensait-il, et il ne voulait en venir aux mains avec eux qu'une fois arrivé en Italie. En quatre jours, ils parvinrent à l'Ile. L'Ile. — C'est l'endroit où l'Isère et le Rhône, tombant de deux points opposés des Alpes, se réunissent après avoir été séparés quelque temps par une étroite langue de terre. Cet espace, enclavé ainsi entre les deux lleuves, a été nommé l'Ile. Près de là sonl les (l) Ce récit comprend les chapitres 31 à 38 inclus du livre XXI. Nous avons adopté le texte et la traduction donnés par M. Gaucher : ïite- Live, Histoire Romaine, Paris, Hachette, 189f, pages o4 à 67. — 23 — Àllohroges, qui, dès ce temps là, ne le cédaient en puissance, en renommée, à aucun peuple de la Gaule. Ils étaient alors divisés par la lutte de deux frères qui se disputaient la couronne. L'aîné, Brancus, qui avait régné d'abord, avait été chassé du trône par son frère cadet et les jeunes gens du pays, qui, à défaut de bon droit, avaient pour eux la force. Annibal, fort à propos pour lui, fut prié de trancher la question. Arbitre entre les deux préten- dants, il rendit le trône à l'aîné, selon le vœu du Sénat et des grands. En récompense de ce service, les Carthaginois reçurent des vivres et des provisions de toute sorte, et surtout des vête- ments que le froid proverbial des Alpes rendait indispensables. Les dissensions des Allobroges apaisées, Annibal, pour marcher V«rs les Alpes, ne prit pas la droite ligne: il se détourna sur la gauche, vers le pays des Tricastins ; puis, suivant la lisière des pays des Vocontiens, il arriva sur le territoire des Tricoriens, sans rencontrer d'obstacle jusqu'à la Druentia (1). La Druentia. — Celte rivière, qui descend aussi des Alpes, est, de toutes celles de la Gaule, la plus difficile de beaucoup à traverser, puisque, malgré le volume de ses eaux, elle ne porte pas de barques. En effet, n'ayant pas de rives qui larcontiennent, elle se répand en vingt courants toujours nouveaux et forme partout des gués et des tourbillons qui rendent le passage incer- tain, même pour les piétons. En outre, roulantdes roches pleines de gravier, elle n'offre aucun passage solide ni sûr. Elle se trouvait alors grossie par les pluies, ce qui rendit Je passage plus tumul- tueux encore, car les soldats, indépendamment des autres dangers, se troublaient eux-mêmes par leur propre effroi et par leurs cris confus. LA MONTEE DES ALPES La Druentia passée, Annibal parvint jusqu'aux Alpes, marchant presque toujours en plaine, et nullement inquiété par les Gaulois qui habitent ce pays. En présence des Alpes, bien que les esprits (1) M. Gaucher a traduit Druentia par Durance. — 24 — fussent déjà prévenus par la renommée, qui exagère toujours les proportions de l'inconnu, quand on vit de près la hauteur de ces montagnes, les neiges qui se confondaient avec le ciel, de misérables huttes suspendues aux rochers, le bétail et les chevaux engourdis par le froid, des hommes sauvages et velus, tous les êtres et tous les objets hérissés de givre et de glace, enfin tout un tableau plus hideux à voir qu'à dépeindre, l'armée sentit renaître son effroi. A peine essaye-t-on de gravir les premières pentes, qu'on aperçoit des montagnards postés sur les hauteurs. S'ils s'étaient cachés dans des vallées couvertes pour fondre à l'improviste sur les Carthaginois, c'était une immense déroute et un immense carnage. An ni bat fait halte aussitôt et envoie des Gaulois reconnaître les lieux. Apprenant que le passage est impossible sur ce point, il place son camp au milieu des roches et des précipices, dans la vallée la plus étendue qu'il peut trouver. Grâce encore à ces Gaulois, dont la langue et les mœurs diffèrent peu de celles des montagnards, et qui ont pu se mêler a leurs entretiens, il apprend que le défilé est gardé le jour seule- ment, et que, la nuit, chacun retourne dans sa cabane ; de grand matin, il s'avance au pied des hauteurs, comme s'il voulait profiter de la journée pour se frayer par force et ouvertement un passage. Le jour est ainsi employé à simuler un projet qui trompe sur le véritable, et l'on se retranche dans le lieu où l'on s'est arrêté. Dès qu'il s'aperçoit que les montagnards ont quitté les hauteurs et que les postes ne sont plus gardés, il allume un grand nombre de feux pour faire croire à la présence en ce lieu de bien plus d'hommes qu'il n'en va rester. Laissant, en effet, les bagages, la cavalerie et la plus grande partie de l'infanterie, il part avec un corps de troupes légères formé de ses plus vaillants soldats, franchit à là hâte les défilés, et vient s'établir sur les hauteurs qu'avait occupées l'ennemi. Premier combat. — Au point du jour, on lève le camp, et le reste de l'armée se met en marche. Déjà les montagnards, au signal donné, couraient de leurs forts aux postes accoutumés, quand tout à coup, au-dessus de leurs têtes, ils voient des Carthaginois maîtres des rochers qu'ils occupaient eux-mêmes la veille; en même temps, le reste des ennemis s'avance par le chemin frayé. Ce double spectacle, qui frappe leurs yeux et leurs esprits, les — 25 — tient quelque temps immobiles; mais bientôt ils remarquent l'embarras des troupes dans ce défilé, le désordre qui résulte de la confusion générale et surtout de l'épouvante des chevaux ; ils se disent qu'il suffit du moindre surcroît de terreur pour que c'en soit fait de l'ennemi. Ils s'élancent donc de rochers en rochers, accoutumés qu'ils sont aux pentes les plus difficiles et les plus escarpées. Les Carthaginois sont ainsi arrêtés, et par l'ennemi et par les difficultés du terrain. Il leur faut môme soute- nir une lutte plus vive contre leurs compagnons que contre les montagnards, chacun voulant échapper le premier au péril. Les chevaux surtout rendaient la marche difficile. Epouvantés des cris confus, que rendait plus terribles encore l'écho des bois et des vallées, ils se cabraient, et, s'ils venaient à être frappés ou blessés, rien ne les retenait plus; ils renversaient de tous côtés les hommes et les bagages. Comme le défilé était bordé par deux précipices escarpés, plusieurs hommes furent ainsi jetés au fond de L'abîme avec leurs armes ; quand les chevaux y tombaient avec leur charge, on eut dit qu'une montagne s'écroulait. C'était un affreux spectacle, et pourtant Annibal resta quelque temps immo- bile avec son détachement, de peur d'ajouter encore à la confusion et au tumulte. Mais quand il vit que ses troupes étaient coupées, qu'il allait perdre les bagages, question de vie ou de mort pour son armée, il s'élança des hauteurs où il était et tomba sur l'ennemi qu'il culbuta, non sans causer un nouveau désordre parmi les siens. Toutefois, ce trouble fut apaisé en un instant, dès qu'on vit le chemin dégagé par la fuite des montagnards. Tous défilèrent aussitôt, tranquillement, et presque en silence. Annibal occupa ensuite un fort qui occupait la tête de cette contrée, et toutes les bourgades environnantes ; avec le blé et le bétail qu'il y prit, il nourrit son armée pendant trois jours. Comme ni les montagnards, consternés tout d'abord par cette défaite, ni les lieux même n'opposaient de grands obstacles, on lit quelque chemin pendant ces trois jours. Un piège. — On arriva ensuite chez une peuplade fort nom- breuse pour un pays de montagnes. Annibal faillit y périr, non dans une guerre ouverte, mais par ses propres armes, par la perfidie et les embûches. Une ambassade des chefs les plus âgés se rend près de lui. Rappelant que le malheur des autres leur a — 26 — été une utile leçon, ils aiment mieux éprouver l'amitié que la force des Carthaginois; « aussi obéiront-ils à tous les ordres ; ils » oflrent des vivres, des guides, des otages garants de leurs » promesses ». Annibal, sans les croire aveuglément, sans les repousser non plus, de crainte de s'enfairedes ennemis déclarés, leur répond d'un ton bienveillant. Il accepte les otages qu'ils offraient, use des vivres qu'on a déposés sur la route, suit leurs guides, mais sans permettre à son armée de marcher en désordre, comme on fait en pays ami. Au premier rang marchaient les éléphants et les chevaux ; il conduisait l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie, promenant de tous côtés des regards inquiets. On était entré dans un chemin étroit, dominé d'un côté par la cime d'une montagne ; tout à coup, les barbares sortent de leur embus- cade; devant, derrière, de près, de loin, ils harcèlent les Cartha- ginois et font rouler sur eux d'énormes blocs de rochers. C'est sur les derrières que l'attaque fut le plus formidable. Mais l'infanterie fit volte-face : sans quoi, si l'arrière-garde n'avait pas été bien appuyée, il était inévitable que l'armée essuyât de grosses pertes dans ces gorges. Même ainsi défendue, elle courut le plus grand danger, et faillit être anéantie. En effet, pendant qu'Annibal hésitait à engager son infanterie dans le défilé, car elle n'avait rien derrière elle pour la soutenir comme elle soutenait elle-même la cavalerie, les montagnards, accourant sur le flanc de l'armée, la coupèrent et s'emparèrent du chemin . Annibal passa une nuit entière séparé de sa cavalerie et de ses bagages. Le lendemain, les agressions des barbares s'étaient déjà ralen- ties ; les troupes se rejoignent et l'on franchit le défilé, non sans faire des pertes, mais de chevaux plutôt que d'hommes. Dès lors, les montagnards ne se montrèrent plus en si grand nombre: et c'était en brigands plutôt qu'en ennemis qu'ils venaient fondre tantôt sur la tête, tantôt sur la queue de l'armée, selon la nature des lieux, ou selon qu'ils pensaient surprendre les détachements avancés ou les traînards. Sur ces pentes étroites et rapides, les éléphants retardaient beaucoup la marche; mais derrière eux on était à couvert de l'ennemi, qui craignait d'approcher de ces animaux inconnus. — 27 — LA DESCENTE Le neuvième jour, on atteignit le sommet des Alpes, après avoir franchi bien des passages impraticables et être revenu souvent sur ses pas, soit qu'on eût été trompé par les guides, soit que se déliant d'eux et par de fausses conjectures, on se fût engagé imprudemment dans des vallons. Le col. — On s'arrêta deux jours sur ces hauteurs pour donner quelque repos aux soldats après tant de fatigues et de combats. Quelques bêtes de somme, qui avaient roulé des rochers, rejoi- gnirent "le camp en suivant les traces de l'armée. Les esprits étaient déjà accablés par ces longues souffrances; la neige qui tomba au moment du coucher des Pléiades, mit le comble à la consternation. Quand on se remit en marche, au point du jour, la neige couvrait tout. La vue de l'Italie. — L'armée s'avançait lentement, la fa- tigue et le découragement se lisaient sur tous les visages. Alors Annibal, prenant les devants, arrive à une sorte de promontoire d'où la vue s'étend au loin en tous sens, fait faire halte, et, de là, montre aux soldats l'Italie et les plaines baignées par le Pô, au pied même des Alpes. « En ce moment, dit-il, ils escaladent les remparts, « non seulement de l'Italie, mais même de Rome; le reste du che- « min sera uni et facile. Un combat, deux au plus, et ils seront « maîtres de la capitale, du boulevard de l'Italie. » La descente. — L'armée continua sa marche; l'ennemi ne l'inquiétait plus que par des attaques furlives quand l'occasion s'en présentait. Toutefois, la descente fut bien plus difficile encore que l'ascension, car la pente des Alpes, moins longue du côté de l'Italie, est, par cela même, plus raide. Le chemin presque tout entier était à pic, étroit, glissant ; nul moyen d'éviter une chute ; et, pour peu que le pied glissât, on ne pouvait éviter de tomber en appuyant le pied à terre ; hommes et chevaux allaient rouler les uns sur les autres. Un défilé. — On vint ensuite à un défilé rocheux beaucoup pi us étroit et telle ment à pic, que le soldat, mémo sans armes et sa us bagages, la tonnant, se retenant avec les mains aux broussailles et aux plantes qui croissaient à l'en tour, avait peine à descendre. Cet endroit, déjà escarpé par lui-même, avait été transformé en un précipice de mille pieds au moins par un éboulement récent. Les cavaliers s'arrêtent donc ne trouvant plus de chemin. Annibal demande ce qui arrête ia marche; on lui répond que c'est une roche infranchissable. Il vient s'assurer du fait. Un seul parti lui semble alors possible, faire un détour aussi long qu'il le faudra, et passer par des lieux non frayés que n'a jamais foulés le pied de l'homme. Mais ce moyen est bientôt reconnu impraticable. Comme l'ancienne neige durcie était recouverte par une nouvelle couche de médiocre épaisseur, Je pied posait encore assez solide- ment sur cette neige molle et peu profonde ; mais quand elle fut fondue sous les pas de tant d'hommes et de chevaux, on marcha sur la première glace et sur l'humide verglas formé par la neige fondante. Ce fut alors une lutte terrible, et contre la glace glissante où l'on ne pouvait assurer ses pas, et contre la pente du rocher, où le pied manquait à chaque instant. Vainement essayait on de se relever à l'aide des genoux et des mains; genoux et mains glissaient de même, et l'on retombait encore. Nulle part une souche, une racine, où la main pût s'accrocher et le pied se retenir. On ne pouvait que rouler sur cette glace unie et dans cette neige fondue. Quelquefois les bêles de somme pénétraient jusqu'à la neige inférieure; elles glissaient, et, dans leurs violents efforts pour se retirer, leur sabol brisait la glace: alors, comme prises au piège, elles restaient souvent engagées dans cette neige durcie et gelée profondément. L'arrivée en Italie. — Enfin, après bien des fatigues inu- tiles pour les hommes et pour les chevaux, on se résigna à camper sur le sommet ; encore eut-on beaucoup de peine à le déblayer, tant il fallait creuser dans la neige, tant il y en avait à enlever ! On travailla ensuite à rendre praticable la roche qui seule pouvait donner passage. Forcés de la tailler, les soldats abattirent tout autour des arbres énormes qu'ils dépouillèrent de leurs branches et dont ils firent un immense bûcher. Le feu y est mis, sous un vent violent très propre à exciter la flamme ; du vinaigre est — 29 — versé sur la pierre brûlante afin de la dissoudre. Lorsque le feu l'a calcinée, on l'ouvre avec le fer, la pente est adoucie par de légères courbures, en sorte que les chevaux et les éléphants môme peuvent descendre. On avait passé quatre jours autour de ce rocher; les chevaux étaient presque morts de faim; car ces hauteurs sont presque entièrement nues, et le peu d'herbe qui s'y trouve est caché par la neige. Les parties basses ont des vallons, des collines exposées au soleil, des ruisseaux et presque des bois; c'est une nature plus digne d'être habitée par l'homme. On y laissa paître les chevaux, et l'on accorda du repos aux soldats épuisés par le travail qu'avait demandé le rocher. Enfin, on mit trois jours à descendre dans la plaine, où tout était moins rude, et la contrée, et le naturel des habitants. Une discussion. — Tels sont les détails saillants de la mar- che d'Annibal. Quand il arriva en Italie, il y avait cinq mois, au dire de quelques historiens, qu'il avait quitté Carthagène ; il avait franchi les Alpes en quinze jours. Quel était le nombre de ses soldats à son arrivée en Italie? C'est un point sur lequel on n'est nullement d'accord. La plus forte évaluation lui donne cent mille hommes d'infanterie et vingt mille chevaux ; la plus faible, vingt mille fantassins et six mille cavaliers. L. Cincius Alimentus, qui dit avoir été prisonnier d'Annibal, me semblerait faire autorité sur ce point, s'il ne faisait pas confusion sur le nombre en y ajoutant des Gaulois et des Liguriens. Si on les compte, quatre-vingt mille fantassins et dix mille chevaux pénétrèrent en effet en Italie ; mais tout porte à le croire, et plusieurs historiens en font foi, ce nombre fut le résultat d'une jonction de troupes nouvelles. Cincius, il est vrai, affirme avoir entendu dire à Annibal lui-môme que, depuis le passage du Rhône, il avait perdu trente-six mille hommes, outre un grand nombre de chevaux et autres botes de somme. Les Taurins, tribu gauloise, furent le premier peuple qu'il rencontra à sa descente en Italie ; et comme tous les historiens sont d'accord sur cette circonstance, je m'étonne de l'incertitude où l'on est sur le point où Annibal passa les Alpes, et de l'opinion commune qui le fait passer par les Alpes pennines, lesquelles devraient leur nom à ce passage. — 30 — Cœlius dit qu'il passa par le mont de Crémone ; mais alors les deux défilés qui bordent ce pic l'auraient conduit, non plus chez les Taurins, mais chez les Gaulois Libuens, en traversant le pays des Salasses, habitants des montagnes. Il n'est pas d'ailleurs vraisemblable qu'il eût pu gagner par là la Gaule cisalpine, car toutes les approches des Alpes pennines lui eussent été fennecs par des peuples demi-germains. Une preuve décisive contre l'opinion qui se fonde sur le nom de Pennines, c'est que les Sédu- niens et les Véragres, habitants de ces montagnes, n'ont pas connaissance qu'elles aient dû leur nom à un passage quelconque des Carthaginois ; elles furent ainsi appelées d'un dieu adoré sur leur sommet, et que les montagnards appellent Pœninus. -îG-(3&c>-ac- CHAPITRE IV OBSCURITÉS, DONIÉES, POINTS DE REPERE Le point de départ. — Le confluent. — Le fleuve aux cinq noms. — Le contrôle des distances. — Le contour de l'Ile. — Le point de passage. — L'opinion de Napoléon. Le point d'arrivée. — Les textes. — Flottement des frontières. — Indi- cations géographiques. Les points intermédiaires. — Les contradictions. — Repères qui restent. Distances et temps. — Les longueurs. — Les durées. — L'époque. Résumé. — Tableau. LE POINT DE DEPART C'est le récit à peu près contemporain de Polybe que nous prenons pour guide, ainsi que nous l'avons annoncé; nous puiserons quelques renseignements accessoires dans celui de Tite-Live. Lorsqu'on veut retrouver sur le terrain le théâtre des opéra- tions, on se heurte à bien des difficultés. Le confluent. — Elles commencent dès le début, dès le point de départ. Où est l'Ile ? A quel affluent du Rhône Annibal s'est-il arrêté? Les éditeurs sont d'accord aujourd'hui sur le nom a imprimer dans le grec de Polybe et dans le latin de Tite-Live. On met bâpaç dans l'un, Isara dans l'autre, et on traduit par Isère. — 32 — Mais les divers manuscrits présentent des variantes. Voici, d'après Kniesi Desjardins (1), celles qui s'y rencontrent : L'affluent de Poïybe s'appelle ^.v.ipx;, ^/ipa; ou ïy.ûpaç (2) ; le général Melville à lu sur le manuscrit du Vatican Iaâpaç ; enfin Nfaissiat (3) adopte "Apxpc:. Ces variantes ont été imprimées dans les premières éditions. Jean Bervagius, en 1549, à Baie, a édité Sxupaç ; Isaac Casaubon, en 1609, à Paris, a pris "Apapoç, et, dans sa traduction latine, Arar. C'est depuis la fin du siècle dernier, grâce aux travaux de Sehweighaiiser (4), que ce mot Iaapaç a prévalu. L'affluent de Tite-Live s'appelle Ibisara ou bien Bisarar. Ces deux variantes sont regardées comme des erreurs de copistes. Les deux mois commençant la phrase latine étaient, dit-on, « Ibi Isara » et ont été maladroitement contractés en Ibisara ou bien en Bisarar. On imprime donc universellement Ibi Isara et on cite cette restitution comme exemple d'habileté. Mais, jusqu'au commen- cement du xix0 siècle, on imprimait non moins couramment « Ibi Arar». M. Lemaire (5) est, croyons-nous, le premier éditeur français qui ait substitué la leçon Isara à la leçon vulgaire Arar. Le fleuve aux cinq noms. — Voilà donc pour ce seul affluent cinq, ou, avec de la bonne volonté, trois noms tout différents ; le Scoras qui est on ne sait trop quoi, l'Isaras qui serait l'Isère, et l'Araros, c'est-à-dire la Saône. La préférence moderne pour l'Isère (6) est-elle justifiée? Le texte nous fournit deux moyens de vérification. Le contrôle des distances. — Le premier se rapporte (1) Ernest Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, tome I"r, eh. I, page 89, note I. (2) Osiander écrit : « Im Cod. Mirand. zu Ptol. II, 9, lindet sicli die Foi m -r/.apc; )). (Hannibalueg, page 28, note I.) (3) Jacques Maissiat, Recherches historiques sur les guerres des Gaulois contre les Romains, tome I". Annibal en Gaule, Paris, Pirmin Didot, LS74. (4) Sehweighaiiser publia, à Leipzig, en 1792, une édition de Polyhe en 8 volumes in-8°, dans laquelle tous les morceaux connus étaient rangés par livres et par dates. (o) Paris, 1823. (6) Osiander écrit : « Skaras oder Skoras — Lesart der Codiees — ist der ii'lteste naehwcisbare Name der Isère. » (Hannibahreg, p. 28 note 7.) LU h û. > CD -ai h cC H _i LU a LU h LU LU I5M98 — 33 — aux distances : le continent en effet est à huit journées de marche de la mer. Or, toute la rive gauche du Rhône depuis Lyon est tonnée par une large plaine, dans laquelle les chemins peuvent être tracés tout droit sans se détourner pour éviter des obstacles. La Table de Peulinger indique une route qui allait de la mer (Fossis Marianis, aujourd'hui Foz) à Lyon, en passant par Arles, Avignon, Orange, Valence et Vienne. La distance de la mer au confluent de l'Isère est de 204 kilo- mètres 24, ce qui donne 25 kilomètres 5 par jour de marche. De la mer au confluent de la Saône, elle est de 29G kilo- mètres (1), ce qui donne 37 kilomètres, étape moyenne inad- missible. Ainsi l'Isère convient mieux au point de vue de la distance. Le contour de l'Ile. — Le deuxième moyen de vérifi- cation se rapporte à l'Ile même. Le pays compris entre le Rhône, l'Isère, et les montagnes qui bordent à l'ouest la vallée de Cliambéry, ressemble assez pour la grandeur et pour la forme au Delta d'Egypte. La couronne de montagnes qui s'étend de Grenoble à l'extré- mité du lac du Bourget correspond au côté maritime. Avec ses sommets élevés, ses cols difficiles, ses pentes abruptes, elle représente les montagnes de Polybe. L identification peut être regardée provisoirement comme suffisante. Le point de passage. — Elle conduit à placer le point de (1) Voici le détail des distances comptées en milles romains et converties en kilomètres : Des Fossis Marianis à Orange, 74 milles ou 101) k. 520. D'Orange à Valence, 64 milles ou ÎH k. 720. De Valence à Lyon, <Î2 milles ou 91 k. 7(>(). En comptant les distances le long des routes actuelles, ou même le Ion» du fleuve en en suivant grossièrement les sinuosités, on trouve des chi lires peu dilïérents, plus commodes même au point de vue de la discussion. Nous avons préféré suivre la Table de Peutmger, parce que les routes indiquées, foules postérieures qu'elles sont, se rapprochent beaucoup, à notre avis, dés l>istes anciennement suivies. Knlin, dans nos chiffres, nous avons admis les corrections données pour la distance Arausione-Avenionne (20 milles au lieu de 15), quoiqu'elle nous semble insuffisamment justiliéc ; de Bationa à Valentia, dous avons fait également la rectification de Desjardins, soit 19 milles, quoique le chiffre 18 milles ait été regardé parfois comme préférable. — 34 — passage vis-à-vis d'Orange, à 110 kilomètres de la nier; cette distance s'accorde avec les quatre journées de marche dont a parlé Polybe. C'est bien cette région qu'ont adoptée les mémoires les plus récents; seulement, on a quelquefois précisé, et on a dit, au lieu d'Orange, Roquemaure ou l'Ardoise ou Montfaucon, ce qui nous importe peu. L'opinion de Napoléon. — C'est aussi l'opinion que Napoléon Ier avait exprimée en la justifiant par des raisons militaires (1). « Annibal, dit-il, passa le Rhône au-dessus de L'embouchure » de la Durance, et au-dessous de l'embouchure de l'Ardèche. Jl » passa au-dessus de l'embouchure de la Durance, parce qu'il ne » voulait point se diriger sur le Var ; il passa au-dessous de l'em- » bouchure de l'Ardèche, parce que là commence cette chaîne de » montagnes qui domine presque à pic la rive droite du Rhône » jusqu'à Lyon, tandis que la vallée sur la rive gauche est large » de plusieurs lieues ; elle s'étend jusqu'au pied des Alpes. Do » l'embouchure du Rhône jusqu'au confluent de l'Ardèche, il y » a vingt-huit lieues ; il est probable qu'Annibal a passé quatre » lieues plus bas, à la hauteur d'Orange. » LE POINT D'ARRIVÉE Le point d'arrivée présente une bien autre incertitude. A quel endroit Annibal aborda-t-il les plaines d'Italie ? Les textes. — Chez les Insubres, dit Polybe dans le texte que nous avons reproduit : y.oc-f^t roX^pûç il: ~x rcepÎTbv Qâccv zsiâ %ï), édition de 1830)1 L'ouvrage intitulé Considérations sur l'art de lu guerre était publié par le baron Rogniat, lieu- tenant général, Paris, in-8% 1816. 17" note (p. 154) : Comparaison de la marche de Napoléon en 1800 avec celle d'Annibal en 218 avant J.-C. (2) Livre III, 56. 3. Ed. Hultsch, 1888, p. 2G2. Rémoulins Echelle de ; 4-OQ.ooo — 35 — Polybe, mais dans un autre passage que nous possédons seule- ment d'une manière indirecte, par une citation due à Strabon (1), dans lequel il nommait les quatre passages des Alpes : cià Aiyûwv ptèv t/;v h'{-n.z~y. 7: -cizo'jç XâSTGixeOfft t;'j; ;j.$v hri t£v Poîavïv /.ai Tac ap-/,TC'jç è7Tpa;j.;xÉvc'j; FaXaTa'. Tpava-aA-îvoi -pzsx^zpz'jz\j.zvzi, tsjç 5 i-'; Ta -s$Ca Taypfcxci xal *Ayo)ve$ xat tcXsCco y£vy; ^ap^aptov z-.zpy. (1). Le mot qu'il emploie est Taurisques, et non Tauriuiens; est-ce un nom générique? Il ajoute, en un autre endroit (2), qu'Annibal une fois descendu en Italie tâcha d'abord de déterminer les Tauriniens, peuple situé au pied des Alpes, à faire alliance avec lui. Ne pouvant. y réussir, il marcha contre la principale de leurs villes, et remporta en trois jours, p.îTa lï TaDTa, ~pzay."iziKrio'J.y.z rtzrt -ftz ouvâ;j.z(or, tGv Ta-jp'/Hov, zî TUY'/âvcuj!. r^pzz Tîj Tzapcopeia xaTOty.ojvTsç, cTatna^ivTcov ;j.sv TCpbÇ TOjç "Ivcri^fjpaç à-UTO'JVToiv oè tcîç Kap-/Yj$ovfciç, TS [xèv ~pC)~zv a'jTCjç s;.ç M/aav -pcj7.aAEÎT0 y.al <7j;j.[;,a)aav, ;'// •j-a/.ouivTO)^ îè -Ep'.TTpaTszîSSJijaç tt(v ^apJTaTïjv TriX'.v èv Tp'.j'iv ri\i.ipy.'.z ïiz-z~ki'zpy:rtzzv. Ïile-Live fait le môme récit (3) et dit que les Tauriniens étaient voisins des Insubres : « Peropportune ad principia rerum TauHnis, proximœ genti, advenus Insubres motum hélium erat. . . . Cum Placentiam consul venit, jam ex staticis moveral Hannibal Taurinorumqùe unam urbem, capul genlis ejus, quia volentes in amiciliam non veniebant, vi expugnarat. » Mais pas plus que Polybe il ne donne le nom de celte capitale, qui à une époque postérieure fut Turin. On croit qu'elle n'a pas changé, et on admet qu'Annibal déboucha dans les environs de cette ville, ce qui ne résout d'ailleurs pas la question, de nombreuses vallées des Alpes du côté de l'Italie convergeant vers celte direction. LES POINTS INTERMEDIAIRES Si on cherche à fixer des points intermédiaires de l'itinéraire, on rencontre aussi des obscurités et des contradictions. (1) Livre II, lii. 8. Ed. Hultsch, page 130. (2) Livre III, 60. 2, 8 et 9. Ed. Hultsch, page 366; (3) Livre XXI, 39. Ed. Gaucher, p. 6G et 68. — 37 — Les Contradictions. D'après Polybe. Parti de l'Ile, Annibal a suivi « le fleuve ». -Àvvfj3o« S'èv ^pipaiç ziv.y. -zpvJ)i\z -y.py.~zv îCGTaji&V sic zp;ç txç "Aa-3'.ç âvajâoXîJç (1). Quel est « le fleuve » suivi ? Le Rhône, semble-t-il ; plu- sieurs écrivains admettent comme non moins évident que c'est l'affluent, c'est-à- dire le Scoras ou l'Isère. Il n'est pas question de la Druentia. C'est dans l'Ile môme que les deux frères se disputent le pouvoir : izpoq r,v àipixifievoç, •/.y). xaTaXa$a)v vt altTî) oï àîeXçsùç ûxèp -ftç ^aaiXeiaç oTzaiâÇovtaç xar y.sTa atpaTjâéSwv àvTtxaâïjtJtivcDç àXX^Xoiç. ... C2). Les AUobroges sont en dehors del'Ile. Ce sont en effet d'autres peuples que ceux sur lequels régnent les deux frères: -zzl ;./.£-; •~"v- ÉjXa^wç §iay.si(i.évetç rp:ç r^v o'.à t;ov 'Aaao^P^.'w v.y.'/.zj\).vn<)'/ raXatôv rccpsfav à-ou- py^r^x: [j.i~x r?éî ~zt~ipy- ou- vây.£(oç à?fizXiJ TrapEr/.s'.'asc tïjv D'après Tite-Live. Parti de l'Ile, Annibal atteint le Druentia, qui est le nom latin de la Durance, et delà, par un chemin en plaine, il gagne les Alpes. Cum jam Alpes peteret haud usquam impedita via priusquam ad Druentiam (lu- men pervertit (3). . . Hannibat ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes cum bonapacc incolentium ca loca Gallorum pcrvenit(i). C'est parmi les AUobroges quelesdeuxfrèressedisputent le pouvoir. Les AUobroges sont près de l'Ile. « Incolunt prope AUobro- ges, gens jam inde nulla G a II ira génie opibus aul fama inf'erior. Tant discors état: regni cer- la m ine ambigebanl fratres (5) . » La contradiction avec Polybe est donc la suivante : la que- relle entre les deux frères a lieu, non plus dans l'Ile, mais chez les AUobroges, et ces AUo- broges habitent près de l'Ile. (1) Polybe, Liv. III, 50. 1. Ed. Hultsch, 1888, p. 255. (2) Polybe, Liv. III, 49.8. Ed. Hultsch, 1888, p. 254. (3) Tite-Live, Liv. XXI, 31. Ed. Gaucher, p. 54. (4) Tite-Live, Liv. XXI, 32. Ed. Gaucher, p..56. (5) Tite-Live, Liv. XXI, 31. Ed. Gaucher, p. 54. — 38 — ïizzzv owtoïç, Iwç f,YYwov ti) tôv « hiroliuil ptop0 «donne d'ail- "AX-s(.)v ûtreppoXij (1). leurs pour ce peuple un empla- Ainsi donc, le roi rétabli cernent assez vague, mais accompagne les Carthaginois signifie bien qu'ils habitent « à travers les Gaulois nommés « près de l'Ile (3). » Allobroges (2). » Il faut remarquer que Pol y be et Tite-Live ne disent ni l'un ni l'autre qu'Annibal est entré dans l'Ile. Repères qui restent. — Il nous resle en tout comme indication de terrains un parcours en plaine après l'Ile, puis un défilé à l'entrée des Alpes, un autre défilé où Annibal a été attaqué et a dû passer la nuit sur un rocher dénudé, puis la vue de l'Italie près d'un campement et près du col de passage, enfin, à la des- cente, un escarpement de trois demi-stades. Voilà les repères que nous possédons. Encore les derniers ont-ils donné lieu à mainte querelle, même le rocher dénudé, le leuco- petron en grec, que tous les dictionnaires à notre connaissance (1) Polybe, Liv. III, 49. 13. Ed. Hultsch, 1888, p. 254. (2) H faut ici suivre rigoureusement le texte de Polybe, et le traduire d'une manière impartiale, sans vouloir y introduire ce qui n'y est pas contenu. Il n'est dit en aucune façon qu'Annibal est entré clans l'Ile ; il a accueilli le frère aîné, et il l'a aidé à chasser le cadet, nous ne savons par quels moyens. Le roi rétabli a aidé à son tour les Carthaginois à traverser sans encombre Le territoire des Allobroges, en faisant arrière-garde avec ses propres troupes ; ce roi ne se trouvait donc pas sur ses états, et rien n'indique que les Allo- broges étaient ses congénères ou ses alliés. Osiander (Hannibalwegj p. 29) nous paraît tirer du texte des conclusions peu justifiées ; il n'y a qu'à lire Polybe sans parti pris, pour convenir (pie « les barbares » escortant Annibal n'étaient pas «des Allobroges»: il écrit en effet plus loin : iu): [juèv ~;'y.p iv -z<.z ï-'-izz'.z r,z-y.v. z\~tiyzv~z ziv-z: aJ:wv z\ v.x-y. [J.ipz: r(Ys;j.ôv£ç :wv AXkofiplfbbV , TŒ iJ.àv ~zi>z '-~t\z zzzi.z~zz ~'x zï tîjç r.7.ç,x-i\)-zy-y.z ■jy.p^xpzjz' ïr.i'.z-q z Ixeîvci p.èv rr ttjv olxsiav àTCYJXXàYr z\ zï rcept tov Avvi^av ^pfrxvcc -pzi\'iw slç-riç Sua^wpfaç, TirsffuvaôpofoavTsç z\ T(ov 'AXkofrfàw ^e^eç. (Pol. III, 50.2 et3.Ed, Hultsch, 1888, p. 255.) (3) Il ne nous parait pas naturel de traduire Incokmt prope Allobroges autrement que par : « Près de là sont les Allobroges. » L'interprétation d'Osiander nous semble vraiment étrange quand il écrit : Ich fusse daher prope modal wie f<-re. imd ubersetze : die Bewohner sind nahezu huiler ; Allobroger (Hannibalrceg, p. 28, note 4), c'est-à-dire quand il traduit : « Les habitants (de l'Ile) sont presque tous (rien que) des Allobroges », Osian- der nous parait vouloir donner à prope un sens qu'il n'a pas, pour mettre le texte d'accord avec un système. Nous reviendrons sur cette question des Allobroges. — 39 — traduisent bien par rocher nu ou dénudé ; on a traduit quelquefois par rocher blanc, en insistant sur la couleur (1), sur le blanc, qui indiquait une roche gypseuse. D'autres écrivains ont discuté sur les trois demi-stades ou les 270 mètres (2) d'escarpement; ils ne savaient pas s'ils devaient les compter suivant la verticale ou sui- vant la pente du terrain. DISTANCES ET TEMPS Les indications de distances sont au contraire précises. Les longueurs. — De l'Ile à la montée des Alpes, 800 stades ou 142 kilomètres. 'AvvÉ$a$§'èv ri\j.izy.\z zi/.x ftcipeuôelç xapàc tôv TcoTajwv etç ixTaxcwouç orraîfeuç r{z\y.-.z tîjç rcpbç ~z\: "AXxetç àva(3oX?jç (3). Traversée des Alpes : 1200 stades ou 213 kilomètres. Xowcal ;'a: twv "AXxswv ÛTCsp^cXaC, rcepi yùJ.z-jz Swcxocfouç (4). Enfin Polybe compte 1400 stades ou 248 k. 6 depuis le passage du Rhône jusqu'à l'entrée des Alpes d'où l'on va en Italie: sncfc &è tf,q 8ta(3a<7£u>ç tcj 'PoSavoS icopeuouiveiç rcap ' aÙTïv tsv xot«(aov wç èw txç iciQY*? s:oç ~zz; T/;v âvajâoX'ijv to>v "AXxetov rJ;v eiç !It du fleuve même « comme pour aller vers ses sources jusqu'à la montée des Alpes qui mène en Italie, il y a 1400 stades.» Polybe, III, 39. 9. Ed. Hultsch, 1888, p. 241. ((')) « Le neuvième jour, il atteignit le col... » Polybe, III, o3. 9. Ed. Hultsch, 1888, p. 259. — 40 — avons vu qu'An ni bal subit un arrêt d'un jour à l'entrée des mon- tagnes ; ce jour est-il compris ou non dans les neuf ? An sommet des Alpes, Annibal s'est arrêté deux jours. Il est arrivé après une marcbe, c'est-à-dire an plus tôt dans l'après- midi. A-t-il séjourné le lendemain pour partir le surlendemain, ou bien a-t-il séjourné le lendemain et le surlendemain pour ne partir que le jour suivant? Mêmes difficultés pour les jours de la descente. Ces questions peuvent paraître oiseuses ; aussi quel- ques écrivains ne les ont même pas disculées ; ils se sont conten- tés de les trancher dans un sens ou dans l'autre. L'époque. — Enfin, nous savons qu'Annibal était au sommet des Alpes au moment du coucher héliaque des Pléiades. Polybe écrit en effet : -f,: cl xi$voç ^ ~-?' ~^'J~ «-/.pou; ^)pcCc\).ivrtz îtsj to ffuvdhcteiv Ttjv xf,q Dliizoc: 8é«v (1). Et Tite-Live dit aussi (2) : « Fessù tmdio lot malorum nivûetiam cunis. occidente jam sidere Vergilia- rum, ingenlem terrorem adjecit. » Les calculs de l'astronome anglais Maskclync, confirmés par Delaunay, ont établi que ce phénomène correspondait au 26 oc- tobre. C'est d'ailleurs la dale généralement admise. Toutefois l'astronome Neumann adopte la date du 7 novembre (3) . Les expressions de Polybe et de Tile-Live précisent donc l'épo- que ; certains auteurs (4) ont prétendu cependant qu'elles n'obli- gent pas à une coïncidence exacte, et qu'elles signifient simple- ment : lemomentdu coucher héliaquedes Pléiades « approchait » ; cette opinion nous paraît fort discutable. D'ailleurs, même si on l'admet, on ne peut s'écarter beaucoup de la date du coucher héliaque des Pléiades sans fausser le texte; celle date étant du 2(> octobre ou du 7 novembre, il ne nous semble pas qu'on puisée s'en écarler de plus d'une dizaine de jours, ce qui donne comme date extrême à adopter le 10 ou le 29 octobre. Nous adopterons le 26 octobre, qui est une date moyenne, comprise dans cet espace de temps, et qui à notre avis satisfait exactement le texte. (1) Polybe, Liv. III, 54. 1. Ed. Hultscli, 1888, p. 2.7.). (2) Tite-Livc, Liv. XXI, 35. Ed. Gaucher, 1890, |>. <'»2. ÇA) Osiander écrit on eflet : Frûhuntergang der Plejaden, (1er nach Neu- manns astronomischen Berechnungen «- CHAPITRE V LES SYSTEMES Classification. — Valeur des opinions. — Bibliographie. — Les groupes de systèmes. Les groupes de systèmes. — Grand Suint-Bernard et cols plus au Nord. — Petit Saint-Bernard et Mont Cents . — Genèvre et cols plus au Sud. — Tableau des systèmes. CLASSIFICATION Le groupement de données élémentaires aussi vagues, leur assemblage en un itinéraire complet, a donné lieu aux interpréta- tations les plus variées. Le colonel Hennebert déclare avoir lu plus de cent cinquante mémoires sur la question et n'avoir pas toul lu. Déjà en 1835, un savant (1) avait recensé 90 suffrages, et voici, d'après M. A. Bouciié-Leclercq (2), les résultats qu'avait donnés ce scrutin. Les divers systèmes proposés sont, comme d'habitude, caractérisés par le col de franchissement des Alpes : (1) Delacroix. Statistique du département de la Drame. (2) Revue critique du 19 septembre 1874. Note de la page 190. — 46 — Grand Saint-Bernard, 19. Petit Saint-Bernard, 33. Mont Cenis, 11. Mont Genèvre, 24. Mont Viso, 3. Depuis, cette statistique s'est augmentée, non seulement par l'addition denouveauxsuffragespourchacundecessystèmes, mais encore par de nouvelles hypothèses sur le col de franchissement. La méthode qui consiste à classer les systèmes d'après le col traversé a du bon ; elle montre les suffrages qui ont déterminé les autres, et explique pourquoi certaines théories ont prévalu à certaines époques. Mais elle présente l'inconvénient de ne pas donner une idée exacte des itinéraires adoptés. Il arrive souvent, en effet, que des itinéraires aboutissant au même col sont très différents et même que les itinéraires d'un système chevauchent sur ceux du système voisin. Et d'ailleurs le suffrage universel appliqué aux questions scientifiques ne peut donner que des résultats médiocres, car il fait compter pour le même poids dans la balance un avis donné au hasard de l'inspiration et un avis qui est le résultat de la réflexion. Honoré Bouche nous raconte qu'en 1654 déjà, un plébiscite eut lieu dans le monde savant de l'époque sur la route suivie par Annibal (1) ; nous constatons que ce plébiscite n'a pas résolu la question. Valeur des opinions. — Si l'on veut se donner la peine de parcourir les auteurs qui ont écrit sur le passage d'Annibal dans les Alpes, on verra combien il en est peu qui aient approfondi le sujet. Beaucoup n'ont étudié la question que par occasion, et d'autres môme ne l'ont tranchée que pour satisfaire leur lecteur. (1) La Chorographie ou Description de Provence. Aix. 1664, § 12, p. 396 : « Un curieux et sçavant homme de ce siècle, nommé Clément Durand, » docteur en théologie et ès-droits, et chanoine de l'église de Vienne en » Dauphiné, voulant entreprendre dans Paris une diatrihc ou exercitation » sur ce sujet, ne B'est pas contenté pour se résoudre en son opinion du » sentiment de tous les Auteurs qui ont écrit de cette matière jusques à » maintenant, dont il témoigne de n'ignorer aucun. Mais il prie et interpelle » tous les curieux du siècle, par un petit imprimé qu'il leur adresse de » Paris, l'an 1654, de luy faire sçavoir leur sentiment sur cinq demandes » qu'il leur propose. » — 47 — Go sont des biographes ou des historiens locaux qu'une tradition recueillie en passant a engagés à parler ; ce sont des touristes auxquels un guide a montré quelque rocher gardant le nom du général carthaginois ; ce sont des commentateurs qui ont traduit et annoté les auteurs grecs et latins, et qui ne sont jamais allés dans les Alpes ; ce sont des officiers que les exploits du grand stratège ont séduits, et qui font sur ses campagnes des hypothèses militaires ; ce sont des compilateurs d'histoire qui ont eu à raconter les hauts faits d'Annibal. Il est vraiment étonnant que certains d'entre eux aient eu l'honneur d'être cités par les critiques, et que leur opinion ait été reproduite et disculée par les savants. Bibliographie. — Comme nous ne voulons néanmoins passer personne sous silence, et qu'il est indispensable de garder dans une élude de cette nature une impartialité absolue, nous établissons par ordre alphabétique la liste aussi complète que possible des ouvrages qui traitent de la question. Nous avons pu consulter un grand nombre de ces ouvrages à la Bibliothèque Nationale, d'autres à la Bibliothèque de Chambéry, d'autres dans les bibliothèques de garnison ; nous devons aussi à des amis la communication de certaines brochures ; il est enfin un petit nombre d'ouvrages que nous n'avons pu consulter nous- mêmes, el qui sont cités par des auteurs ; nous les reproduisons tels qu'ils y sont indiqués (1). Les groupes de systèmes. — Il est peut-être un moyen d'établir une classification logique de cet immense amas d'opinions accumulées sur le sujet, c'est de différencier les s\ Pleines à la fois d'après le col de franchissement, et d'après les arguments tirés des textes ; nous arriverons ainsi, non pas à une foule de systèmes qui diffèrent d'après la vallée traversée, mais à (1) Nous avons placé cette bibliographie à la lin de la première partie; peut-être nous reprochera-t-on de l'avoir trop chargée ; mais, s'il fallait éviter à d'autres de perdre dans un labeur pénible et inutile des heures précieuses, nous leur conseillerions de réduire la lecture préalable à un pelil nombre d'auteurs; les ouvrages de Deluc, Letronne, Larauza, le colonel Hennebert, Jacques Maissiat, le colonel Pétrin, E. Desjardins, C. Chappuis et W. Osiander sulliraient à donner une idée presque complète des discussions antérieures. — 48 — un petit nombre de groupes de systèmes qui se rapportent chacun à une région déterminée de la chaîne des Alpes. Celte classification particulière nous permettra une discussion plus simple et plus claire de la question. Expliquons-nous sur le rôle que nous voulons faire jouer au texte dans notre classification. Nous ne voulons tenir aucun compte des diverses interprétations qui ont été données, ni des identifications topographiques qui ont été proposées. Aucun auteur en effet n'est embarrassé pour retrouver où il le veut des défilés montagneux, théâtres de combats pénibles, et pour s'extasier devant une roche blanche ou une roche nue. Quant au nombre de journées de route, il a la souplesse de les faire corres- pondre à un trajet plus ou moins long; et la longueur du chemin, connue seulement en nombre rond, présente de son côté des facilités assez grandes. C'est donc à Polybe et à Tite-Live eux- mêmes que nous avons recours, et c'est en examinant sur quel mot, sur quelle phrase s'appuie plus particulièrement chaque, auteur, que nous arrivons à établir une classification reposant à la fois sur le col de franchissement choisi, et sur la partie du texte qui détermine l'itinéraire. LES GROUPES DE SYSTEMES Grand Saint-Bernard et cols plus au Nord. — Lit-on dans Polybe, comme l'avait fait Casaubon : « Confluent da Jihône et de la Saône », on prend Lyon comme point de départ. Pour qu'Annibal débouche sur le territoire des Insubres, sur celui du moins qu'ils occupèrent plus tard au nord du Pô, on le fait arriver au nord de la Doire Baltée. Enfin, et c'est ici qu'inter- vient encore le texte, puisqu'après l'Ile Annibal a fait « 800 stades lelong du fleure », c'est-à-dire le long du Rhône, c'est bien vers le nord des Alpes qu'il s'est dirigé. On se trouve ainsi conduit au Saint-Gothard, au Simplon ou au Grand Saint-Bernard. Petit Saint-Bernard et Mont Genis. — Ceux qui ont placé Pile au « confluent du Hhône et de l'Isère » font remonter Annibal le long de ce cours d'eau ; ils ont alors la vallée du — 49 — Graisivaudan qui satisfait admirablement au « parcours en pays plat » jusqu'à la montée des Alpes. Annibal s'est dirigé de là sur le Pelit Saint-Bernard d'après les uns, le Mont Cenis d'après les autres. Comme l'a fait remarquer M. A. Bouché-Leclercq, si la question était de celles qui se décident à coups de majorité, elle serait résolue en faveur du Petit Saint-Bernard. Genèvre et cols plus au Sud. — Enfin, d'autres ont voulu s'appuyer sur le Druentia de Tite-Live ; ils ont fait passer Annibal par la vallée de la Durance, puis l'ont dirigé sur le mont Genèvre ou sur des cols plus au Sud. Ils ont pour eux une phrase de Polybe, non comprise dans le texte que nous avons reproduit, et d'après laquelle Annibal, après avoir passé le Rhône, prit sa route de la mer vers l'Orient. « QspatwôlvTwv cl :mv Ovjpiwv, àvaXa^ùv 'Aw^aç ts'jç èAfsavtaç xas toùç ».™îù r^zr^z ~zi~ziz àzcupavwv zxpoc, tsv icotajJibv dbcb DaXdrmjç m: k~\ ty;v eo), tcôwj{«voç tyjv icopêiçtv m: tlç tyjv [tëakf aicv -ft; Eùpcox^ç (1). » Tableau des systèmes. — Ainsi, en isolant l'une ou l'autre de ces trois expressions : Le long du fleuve, Parcours en pays plat, Route vers l'Orient, on est rejeté exclusivement sur l'un ou l'autre des trois groupes que nous venons d'examiner. Il y a néanmoins quelques systèmes mixtes ajoutant des éléments à l'un et à l'autre de ceux^jue nous énumérons par le tableau ci-contre. (1) Polybe, III, 47, I, Ed. Hultsch, 1888, p. 2o0-2ol. — 50 VALLÉE SUIVIE Haut-Rhône, et Haute-Isère et Arc. par la vallée de la rivière. par l'Aygues. par la Drôme. par l'Isère et la Romanche. COL DE FRANCHISSEMENT ItKS ALPES Grand S'-Bernard ou cols plus au Nord Petit S'-Bernard. Mont Cenis. \/ Mont Genèvre ou Mont Viso. VALLEE d'arrivée vers turin boire Raltéc A Doirc Ripa ire t Doirc Ripaire ou autre affluent du Pô ARGUMENT DÉCISIF (?) EN FAVEUR DU S Y S T K M K Le long du fleuve (Polybe), Débouche chez \ Vue de l'Italie les Insubres et (Polybe) I campement. Débouche chez ( Parcours les Tauriniens \ en (Polybe pays plat, et Tite-Live) / Roule vers l'Orient (Polybe). 'tr(è§)-3f CHAPITRE VI EXAMEN DES SYSTEMES Grand Saint-Bernard et cols plus au Nord. Petit Saint-Bernard et Mont Cenis. Petit Saint-Bernard. — Les preuves archéologiques. — Les textes. — Faute stratégique. Mont Cenis. — Attrait de l'hypothèse. — Les objections. — Description géographique. — Larauza. — Maissiat. — Le colonel Perrin. — Wilhelm Osiander. — Conclusion. Les arguments décisifs de chaque système paraissent probants contre tous les autres. Aussi n'en est-il encore aucun qui ait pris une autorité incontestée, et nombre de savants, après avoir étudié quelques-uns des ouvrages les plus estimés, en sont arrivés non pas à se faire une opinion, mais à se convaincre que la question n'admettrait jamais de solution. Nous allons examiner quelle valeur relative on peut attribuer aux différents systèmes, en voyant quelles objections peuvent leur être opposées. GRAND SAINT-BERNARD ET COLS PLUS AU NORD Ces [systèmes ont eu jadis de nombreux partisans. Hœfer avait poussé Annibal jusqu'au Saint-Gothard ; Fortis, Arendt et — 52 — Gh. G. Reichard l'avaient fait passer par le Simplon ; Pline, Servais, Isidore de Séville, Warnefrid,Lui(prand, P. Jove,Cluvier, Menestrier, Chrétien de Lorges, Bourrit, Whitaker, Delandine, de Rivaz, l'abbé Ducis, Heeren, H. Ernst, avaient préféré le grand Saint-Bernard ; ces opinions ne sont plus soutenues actuellement. Il y a, en effet, bien des impossibilités de détail dans les itiné- raires adoptés pour mener Annibal à ces cols ; mais il suffit d'exposer les plus générales, car elles sont absolues et dispensent d'exposer les autres. Admettons comme exacte la partie du système que nous avons précédemment démontrée fausse (1), c'est-à-dire supposons que l'Ile soit au confluent du Rhône et de la Saône. Nous constaterons alors qu'il nous est impossible de retrouver dans ces régions les 800 stades en plaine parcourues depuis l'Ile ; quant aux 1 ,200 stades à travers les Alpes, il faudrait, pour les identifier, les allonger démesurément. Enfin, il est difficile d'admettre qu'Annibal ait passé au bord du lac de Genève sans que le texte en fasse mention. PETIT SAINT-BERNARD ET MONT CENIS Les systèmes du Petit Saint-Bernard et du Mont Cenis peuvent admettre une solution commune jusqu'à l'arrivée aux massifs dés Alpes. Les distances et les temps employés par certains itinéraires peuvent d'ailleurs pour cette partie concorder d'une manière assez exacte avec les textes ; nous nous bornerons donc à examiner les impossibilités qui se présentent par l'un ou l'autre de ces cols. Petit Saint-Bernard. — Cette hypothèse, qui a donné Heu à de nombreuses variantes (2), a été défendue par Cœlius Antipater, Doujat, Jean Blaeu, les P. P. Catrou et Rouillé, Fergusson, de Pesay, Villars, le général Melville, Deluc, J.-J. Roche, Malte-Brun, Wickham et Cramer, H. Lawes Long, de Larenaudière, Lemaire, Niebuhr, Bœtticher, Hander, Arnold, (1) Ch. IV. Le contrôle des distances. (2) Doujat place le col de passage entre le Grand et le Petit Saint-Bernard ; Jacques Replat, d'après un passage de Saussure et les travaux de Blanc et Vignot, au col de la Seigne. — 53 — Mommsen, J.-A. Wijnne, de Lalande, Blanc, le comte Vignet, Jacques Replat, Macdougall, Rossignol, etc Mais, comme on le voit par cette énumération, dans laquelle à peu près tous les noms remontent à plus de quarante ans, l'hypothèse trouve aujourd'hui bien peu de partisans pour la soutenir, et risque fort de tomber dans l'oubli, faute de défenseurs. L'étude de Deluc est une de celles qui nous paraît le mieux représenter le système, puisque Larenaudière, qui l'a modifiée, ne nous a apporté, comme le remarque Larauza, qu' « un simple exposé sans preuve ». Mais cette étude, loin de nous convaincre, nous laisse apparaître, par les arguments mêmes dont elle se sert, combien elle se sent hésitante pour la traversée des Alpes. Les preuves archéologiques. — Qui donc prendra au sérieux les restes d'éléphant carthaginois découverts au xvjii" siècle dans un ravin du col? Qui prendra en considération la trouvaille pompeusement nommée « bouclier d'Annibal » (1) sur la route môme du col? Qui pourra ajouter foi à l'existence de l'inscription transitus annibalis, que Deluc prétend avoir été lue par Luitprand dans le val d'Aoste (2) ? Tout d'abord, les restes d'éléphant sont très probablement, s'ils ont été réellement trouvés, les restes de quelque pachyderme éteint, comme on en découvre souvent au fond de petits étangs glaciaires ; le célèbre géologue Sir Charles Lyell a eu l'occasion d'examiner beaucoup de ces squelettes, même dans l'état de New-York et dans le New-Jersey (3), où n'a cependant jamais passé Annibal. Cet éléphant carthaginois ne serait qu'un simple « mastadon giganteus » (4). Mais c'est l'existence même de ces restes à l'emplacement voulu que l'on peut mettre en doute, si l'on remonte à l'origine de la preuve ; car ce serait, d'après Deluc, le conducteur du mulet qui portait le général Melville, qui en (1) Ce bouclier est décrit dans Àcadém. Inscr., tome IX, p. i'M). (2) Voir le Journal des Savàns, déc. 1819, pages 748 à 762. (3) Voir Sir Charles Lyell, Manuel de géologie élémentaire. Paris, Langlois, 1856, chap. XII, les glaciers, page 233. (4) Le colonel Hennebert dit (tome II, liv. V, chap. II, page 57, note 2) que les ossements d'éléphants qu'on trouve dans les Alpes, appartiennent à Télephas primigenius et à l'élephas méridionales, tous deux préhistoriques. — 54 — aurait parlé à son client; il est probable que le rusé montagnard a flatté la manie qu'il devinait chez son Anglais, et que le pour- boire s'en est augmenté d'autant ; mais n'insistons pas. Quant aux deux autres preuves, Letronne les a facilement réfutées (1). Il a montré tout d'abord que le bouclier d'Annibal clait un de ces plateaux qui, sous le nom de pinakes, lances, disei et tympana, ornaient les buffets des riches (2). Puis, en ce qui concerne la fameuse inscription, il regrette que Deluc ait cité Luitprand, d'après Chrétien des Loges, sans prendre la peine de vérifier le passage de l'historien, « ce qui lui aurait évité une erreur matérielle ». Luitprand en effet, que Deluc a dû lire deux fois d'un bout à l'autre, pour ne pas se tromper à son tour, « ne dit pas un mot de l'inscription latine ». Il écrit seulement, à propos du passage d'Arnulfe en France (3), que la route de Bard et du mont Joux est, dit-on, la route d'Annibal. C'est en réalité Paul Jove qui parle vaguement d'une inscription (4) ; or, ce ne serait autre chose qu'une indication de la distance à parlir d'Aoste, inscrite sur une borne milliaire ; ou bien encore une inscription en lettres gothiques qui existait au temps de Paul Jove el qui rappelait que Thomas de Grimaldi avait passé par le défilé de Donnas et de Bard le 15 février 1474 (5). Il faut donc renoncer à une fable forgée par des imaginations complaisantes. Les textes. — On ne saurait en vouloir à Deluc de cette erreur sans importance s'il n'avait pas le défaut d'accommoder trop facilement les textes aux besoins de sa cause. Quand il traduit en effet le passage où Strabon nomme les cols des Alpes d'après Polybe, et qu'il arrive au second col (« un autre traver- (1) Journal des Savans, déc. 1819, pages 748 à 762. (2) Voir Millin, Monum. inédits, tome I, pages 94, 95. (3) Luitprandi opp. omnia, p. 20: « Quod çemens Amulfus, quoniam per , » Veronam non potuif, per Hannibalis riam. quam Bardum dicmit et montem » Joris, repeâare voluit. » (4) P. Jovii. Histor. lib. XV, p. 297: «... apud Hairum ejus itincris pagujn perpetuo tantœ ducis yloriœ monumento litterœ ipsis cantibus inscriptœ significant. » (o) Voir Simlcr. Vallesia descriptio et de Alpibus commentarium. Jean Blaeu. Theatrum statuum Regiœ Celsitudinis Sabaudiœ Ducis, Amsterdam, 1682. Chappuis. Annibal dans les Alpes, 1897, page 73. — 55 — sant le pays des Tauriniens », d-z ty;v Sti TaupivàW, ^v 'AwCgaç SrijXôev, sfca...) (1), il omet, comme par hasard, un petit membre de phrase : « qui est celui par lequel passa Annibal. » Cette omission extraordinaire ayant été relevée par ses adversaires, Deluc écrit pour se défendre que le membre de phrase n'a aucune importance, parce que « c'est Strabon qui parle et non Polybe (2) » ; mais cette subtile argumentation ne saurait infirmer la valeur du texte ; Letronne a fort bien remarqué qu'il suffit d'être familiarisé avec la manière « dont Strabon cite les auteurs qu'il consulte, pour avoir la conviction que ce passage contient non seulement la pensée de Polybe, mais jusqu'à ses expres- sions (3) ». Les défenseurs du Petit Saint-Bernard n'ont pas d'ailleurs que Polybe et Strabon contre eux (4) : Tite-Live écrit formellement (pie les Taurini « furent le premier peuple qu'Annibal rencontra à sa descente en Italie, et que tout le monde est d'accord sur cette circonstance (5) ». Et d'autre part, Polybe, Tite-Live et Appien disent tous trois qu'Annibal a pris la ville de Turin après un siège de trois jours. Faute stratégique. — Sentant bien le point faible de leur système, Deluc et ses partisans ont tâché de tout concilier en amenant quand même Annibal à Turin ; ils lui ont fait pour cela commettre une faute stratégique dont le simple bon sens l'eût certainement gardé. Arrivé, en effet, par la vallée d'Aoste et la Doire Baltée dans les plaines d'Italie, Annibal a dû, suivant eux, traverser cette rivière, et revenir vers les Alpes assiéger Turin. Celte marche en arrière pour aller combattre une peuplade gau- loise sans grande importance est vraiment incompréhensible, (1) Strabon, Ed. C. Mùllcr et F. Dùbncr. Paris, F. Didot, 1853. Liv. IV, page 174. (2) Journal des Savans, 1819. Réponse de J.-A. Deluc à M. Letronne, page 748. (3) Journal des Savans, 1819. Observations sur la lettre précédente de de Deluc, pages 753-762. (4) 11 ressort d'un texte-dc Varron, que nous citons au cliapitre IX, qu'Anni- bal n'a pas passé par les Alpes grées. C'est même à peu près la seule indi- cation certaine qu'on puisse tirer du texte en question. (5) Tite-Live, XXI, 38. Ed. Gaucber, 1890, page 66 : « Taurini sane GalÀ proxima gens eral en Ualiam degresso; id cum inter omnes constet... » — 56 — quand il est évident que tous les efforts du général carthaginois devaient tendre à arriver au Tessin pendant que la route était libre. Lui faire exécuter une pareille contre-marche, c'est non seulement méconnaître son génie militaire, mais c'est encore aller contre le bons sens qui règle, à défaut de la science straté- gique, les opérations de guerre (1). Mont Cenis. — Cette hypolhèseaôté soutenue par Sirnler, Grosley, Abauzit, Mann, de Stolberg, de Saussure, Albanis- Beaumont, Napoléon, Millin, Larauza, de Cazaux, Antonin Macé, Ellis (2), R. de Verneuil, Jacques Maissiat et W. Osiander. Le colonel Perrin a préféré un itinéraire passant par le col du Cla- pier, situé au sud du Petit Mont Cenis. Aucun des systèmes proposés ne réunit une phalange aussi brillante de défenseurs ; la valeur supplée au nombre, car il y a, dans ces quelques noms, une véritable élite tirée de toutes les carrières, et qui comprend des hommes vraiment remarquables : un général doué comme Napoléon Ier, un érudit comme Larauza (3), un historien local aussi documenté que Macé, un savant doublé d'un alpiniste comme de Saussure, un archéologue consciencieux comme Millin, un homme de réflexion comme Abauzit, surnommé le Socrate de Genève, un officier d'état- major aussi distingué que de Verneuil, un écrivain désintéressé comme Jacques Maissiat, un travailleur méthodique comme Osiander. Attrait de l'hypothèse. — Aucune des impossibilités générales qui s'opposent au passage par le Petit Saint-Bernard ne peut s'appliquer au passage par le Mont Cenis. Point n'est besoin de torturer ni de fausser les textes pour amener Annibal jusque (1) Nous croyons inutile d'écrire une longue discussion sur les itinéraires conduisant au Petit Saint-Bernard et au col de la Soigne ; on en pourra lire une fort bien faite dans l'ouvrage de M. Chappuis : Annibal dans les Alpes, pages 73 à 87. Ces itinéraires sont délaissés à trop juste titre pour qu'on les reprenne jamais. (2) Ellis adopte un itinéraire passant par le Petit Mont Cenis. (3) On ne saurait faire un trop grand éloge de ce Normalien, mort à trente- deux ans, au moment où la fortune lui souriait, où la célébrité commençait à récompenser ses ellorts, et dont la modestie seule égalait le talent. — 57 — vers ce col, pour le faire déboucher de là dans le pays des Taurin iens et lui faire prendre Turin. Aussi, est-ce à ce système que se rallient naturellement les lecteurs qui étudient la question sans parti pris et sans opinion préconçue. Il nous avait dès l'abord si particulièrement séduit que nous l'avons un moment adopté ; c'est seulement en allant sur les lieux, en les parcourant textes en main, que nous avons pu dire: « Annibal n'a pas passé là. » Il est possible en etïet d'identifier d'une manière à peu près parfaite l'itinéraire décrit par les textes avec un itinéraire qui. aboutirait vers le Mont Cenis : mais on se trouve à ce moment en présence de nombreuses difficultés. Les objections. — C'est en arrivant vers le col, c'est au col môme, puis à la descente, que le système se trouve en défaut. Le colonel Perrin a montré (1) en effet que la topographie du terrain ne permettait à Annibal de passer ni au dessus de Ther- mignon, en traversant l'Arc à Lans-le-Bourg, ni au-dessous, en passant entre le mamelon de Rochebrune et la petite Tura. Voilà donc l'accès du col de passage interdit par le terrain môme. Supposons cependant qu'Annibal ait pu arriver sans encombre au Grand Mont Cenis, et reprenons à ce moment les textes ; tout ce que nous verrons va se trouver en contradiction avec eux. On cherche en vain le campement où Annibal a pu établir son armée, et l'on ne peut trouver un terrain propice qu'après le passage du col, en descendant dans la vallée où s'étend le lac. Ces environs du col ne sont d'ailleurs pas « nus et dépourvus de végétation », comme le dit Polybe (2), car, outre les herbes et les fourrages qu'on y admire, on y rencontre nombre de mélèzes et d'autres arbres que la main des hommes a épargnés. Enfin, on ne peut retrouver à la descente ni le défilé de trois demi-stades, ni les différentes circonstances décrites par l'historien grec. Il faudrait en effet, pour arriver à un défilé, aller jusqu'à celui de Grand Croix ; mais ce défilé est déjà loin du col, ce qui ne (1) Marche d' Annibal. Paris, 1887, p. 70. (2) Pol. III, oo. 9. Ed. Hultsch, 1888, p. 261. — 58 — s'accorde pas avec le texte. De plus, on constate qu'il était impos- sible à qui que ce soit de passer là du temps d'Annibal ; la route, en etïet, a été entièrement taillée dans des rochers à pic au pied desquels roule la Ginisella, et cela à une époque relativement récente. Quelles réponses pourront faire à toutes ces objections les partisans du Mont Cenis? Ils prétendront que le climat a changé, que les arbres ont poussé depuis le passage d'Annibal, que le défilé a pu s'ébouler et faire place à un escarpement, ou qu'il a été transformé en une voie praticable, que Polybe n'est pas suffisamment précis pour être pris à la lettre. . . Mais il est un passage de l'auteur que nous n'avons pas encore voulu souligner, et avec lequel ils auront de la difficulté à accorder leur itinéraire, c'est celui où il parle de la plateforme d'où l'armée carthaginoise a contemplé les plaines du Pô. Polybe et Tile-Live sont formels à ce sujet ; les soldats ont vu, ils ont vu de leurs propres yeux, c'est-à-dire autrement que par les yeux de la foi, d'un lieu de rassemblement qui n'était pas éloigné de leur campement. D'où ont-ils pu voir? Les partisans du Mont Cenis ont bien compris que là était pour eux le nœud de la question ; mais cette région des Alpes a été l'objet d'affirmations appuyées par des citations incomplètes et prêtant à la confusion. Aussi est-il bon de remettre les choses au point. Description géographique. — Le massif que Ton désigne sous le nom de Mont Cenis n'est ni une aiguille, ni une arête, ni un ballon. C'est un plateau herbeux, à la cote 1900, entouré d'une douzaine de pics dont les cotes varient de 2,G00 à 3,500 mètres. De ce plateau même, la vue est limitée par les cimes ou les glaciers qui vous environnent. Pour avoir du champ, de l'horizon, il faut gravir un de ces sommets. L'un d'eux, une des pointes de Corna Rossa, est appelé Turina par les gens du pays parce qu'il permet d'apercevoir Turin. C'est au sujet de cette Turina qu'on a raconté des inexactitudes sous le couvert de Larauza. Larauza. — Larauza, qui avait fait plusieurs voyages dans les Alpes, avait constaté que ni au Grand ni au Petit Saint- — 59 — Bernard, ni au mont Genèvre, ni au Si m pion, on n'a la vue des plaines de l'Italie. Quant au Mont Cenis, voici ce qu'il raconte de sa visite (1). Il était parti de Suse avant le jour, voulant se trouver sur la montagne au lever du soleil ; après avoir traversé le petit village de Jaillon, il aperçut, en se retournant, la ville de Suse, et, dans le fond, un horizon rougeâtre et des vapeurs enflammées circulant sur un espace trop étendu pour qu'il fût possible de n'y voir qu'une prolongation de la vallée. En continuant de monter, il ne tarda pas à apercevoir le lever du soleil et à discerner claire- ment la campagne de Turin, et môme au delà l'élégante basilique du Superga. « J'eus encore plus haut et à diverses reprises la » même vue, et je ne la perdis entièrement qu'au moment d'at- » teindre les premières maisons du hameau de Saint-Martin. Ici » la route s'avançant en saillie et comme suspendue au-dessus » de la profonde vallée de Novalèse, tourne tout à coup. . . C'est » là que l'Italie se découvre pour la première fois à ceux qui » viennent de la Savoie. » C'est ce que lady Morgan avait constaté quelques années aupa- ravant; mais elle avait fait le voyage en sens inverse. « En doublant » un promontoire d'une projection hardie, les brillantes plaines » de l'Italie sont révélées (2). » Mais ce promontoire ne peut être, comme Larauza le reconnaît lui-même, le point d'où Annibal montra l'Italie à ses soldats, car il esta moitié chemin de la descente, tandis que c'est du sommet, et avant de commencer à descendre, qu'Annibal montra la plaine à son armée ; « d'ailleurs, ajoute notre auteur, l'ensemble des » circonstances de sa marche ne pourrait guère se prêter à ce » qu'on le fit passer de ce côté. » Larauza a donc cherché ailleurs cette vue de l'Italie ; il a essayé de retrouver la montagne que désigne Grosley d'une manière trop vague quand il écrit : « L'espèce de coupe que forme le » plateau du Mont Cenis est bordée de falaises très élevées, et » ainsi il n'occupe pas, au pied de la lettre, le sommet de la mon- » tagne. C'est à mi-côte d'une de ces falaises, à la hauteur du » Prieuré, qu'on découvre les plaines du Piémont, et c'est de là (1) Histoire critique du passage des Alpes par Annibal, Paris, 1826, p. 126. (2) L'Italie, par iady Morgan, tome I, page .32. — 60 — » qu'Annibal put les montrer à son armée (1). » Larauza a pensé que cette falaise devait être la montagne de Saint-Martin, qui se trouve en avant du Petit Mont Genis. En donnant un coup d'œil sur le croquis (2J, on s'explique d'ailleurs comment dans la moitié inférieure du versant de Jaillon à Saint-Martin on a la vue des plaines, tandis que dans la moitié supérieure on ne les aperçoit plus. Dans le premier cas, on est sur le prolongement de la vallée rectiligne de la Doire, et le regard prend cette trouée d'enfilade; dans la deuxième partie, après le détour de la route, la vue se trouve masquée par les contreforts. Larauza a fort bien compris cette disposition et a constaté en réalité, avec beaucoup de bonne foi, que du col du Mont Cenis on ne voyait rien et on ne pouvait rien voir; cette constatation faite, et un peu déçu sans doute, il s'en est rapporté à ce que lui ont dit les gens du pays qui l'accompagnaient dans son excursion. « Ils » m'affirmèrent que du haut d'un rocher, qu'ils appellent Corna » Rossa, et qui se présente solitaire et détaché à la partie supé- » rieure de la montagne de Saint-Martin, on découvre Turin et » toute la plaine. » Le fait est certainement exact, nous le reconnaissons, mais Larauza ne l'a pas vérifié lui-même. Maissiat. — Jacques Maissiat, qui est également allé au Mont Genis, et a voulu passer sur les lieux dans le moment même où Annibal était censé s'y trouver, n'a eu « qu'un temps brumeux et pluvieux ». Voilà une mésaventure qui n'étonnera pas ceux qui ont voyagé dans cette région. Le colonel Perrin. — Le colonel Perrin, dont nous parlerons plus tard, est monté à Corna Rossa, mais sur la première corne seulement, et il n'a rien aperçu. « L'ascension avait été très pénible, et c'était dans le mois » d'août. Le cirque qui sépare la première corne de la deuxième » avait encore de la neige ; il eût fallu traverser une espèce de » glacier et monter au sommet du rocher qui faisait saillie (1) Nouveaux mémoires sur l'Italie, par deux gentilshommes suédois. Londres, 1764, tome I, page 50. (2) Voir le croquis du chapitre suivant. — 61 — » au-dessus (1). » Pour y parvenir, il faut, à travers les neiges et les glaces, une montée de une heure à une heure et quart par les beaux jours de juillet et d'août. Wilhelm Osiander. — W. Osiandcr a passé en revue les écrivains qui ont affirmé qu'on avait au Mont Cenis la vue de l'Italie ; il a cité (2) Larauza, Grosley, Lady Morgan, Ellis, Perrin, un anonyme in Blackwood's Magazine 1845, et enfin Maissiat. C'est Maissiat surtout qui a fixé son attention, et c'est le point de vue indiqué par cet auteur qu'il est allé rechercher. Il raconte que, parti de Tavernettes le 12 août de grand matin, il monta au col de La Ramasse, puis de là aux sources de la Genisia, et enfin qu'il gravit la pente Est du mont Turra jusqu'à une hauteur de 150 mètres environ au-dessus de La Ramasse: il eut alors, dit-il, la vue des plaines de l'Italie, et il en prit môme un croquis, qu'on trouve reproduit dans son ouvrage (fig. 9, p. 141): Mit Hilfe ni ci nés Feldstechers entdcckle ich ein Stuck des Polandcs, wie ich es mir nicht besser wùnschen konnte. lias typische Bild einer oberita- lienischen Ebenenlandscliaft mit ihren geraden, an manchen Punk- ten sicli kreuzcnden Pappelalleen lag auf schmalem Haum, doch urwerkennbar deutlich vor mir. (Page 141.) Ce passage et le croquis qui l'accompagne peuvent être l'objet de plusieurs remarques. Tout d'abord, nous nous plaisons à constater que W. Osiander a reconnu avec beaucoup de bonne foi n'avoir aperçu qu'un espace restreint des plaines de l'Italie : ein Stuck des Polandes, a un morceau de la plaine du Pô », — auf schma- lem Haum, « d'une faible étendue » ; et plus loin il dit encore : Zicar ist die oben beschriebene Aussichl rdumlich beschrdnkt (p. 1 42) .ail est vrai que la vue décrite ci-dessus est bornée en étendue ». Il ne nous paraît donc pas que celte vue corresponde à celle décrite par Polybe et par Tite-Live ; la pente orientale du mont Turra n'est nullement ce promontoire d'où la vue s'étend au loin en tous sens (in pro- munlorio quodam, unde longe ac late prospectus erai, Tite-Live, XXI, 35) ; on ne voit pas de ce point l'Italie au pied des mon- tagnes (... .ttjv T'/Jç 'iTOcXCa^ èvxpYS'.av' cj-rtoç *;àp û-szszTor/.si xoî>; T.pzupr^.v/oi; 5pe. ->S-C§§>-Df- (1) Page 50. (2) Chappuis, Ânnibal dans les Alpes, p. 61. (3) Id. id. p. 62. CHAPITRE X LE SYSTEME DU CLAPIER Travaux du Colonel Perrin. — Sa méthode. — Difficulté des reconnais- sance*. — Guide des recherches. Le col du Clapier. — Le col. — Une élimination. — Le texte de Polybe. — La nie de l'Ltalie. — Faute à éviter. — Deux autres raisons. — La tradition. TRAVAUX DU COLONEL PERRIN Le col par lequel Annibal a passé les Alpes est à notre avis le col du Clapier. Nous avons sur ce point un précurseur, M. Perrin, colonel d'artillerie en retraite ; et si nous avons adopté un itiné- raire que nous croyons préférable au sien, c'est lui du moins à qui revient tout le mérite d'avoir découvert le col par lequel a passé Annibal. En 1887, M. le colonel Perrin publia un système nouveau ; l'auteur possédait une connaissance exceptionnelle du terrain. Il avait exercé des commandements dans le Jura et dans les Alpes. Chargé dé l'armement des forts dans cette région, il avait eu occasion de l'étudier de près, et, pendant ses loisirs, il avait recherché la route d' Annibal. Voici d'ailleurs comment il s'exprime lui-môme. Sa méthode. — « Pendant cinq années, j'ai parcouru la — 94 — y chaîne des Alpes dans fous les sens, depuis le Grand Saint- » Bernard jusqu'au col de Largentière, et, comme Polybe, je puis » dire: je me suis rendu sur les lieux et je puis eu parler en » connaissance de cause. » Difficulté des reconnaissances. — « J'ai visité et » souvent parcouru plusieurs fois tous les lieux témoins de cette » marche extraordinaire; et, malgré la facilité des communica- » tions, la*possession des travaux topographiques exécutés sur la » chaîne des Alpes par les gouvernements français et italien, les » grands moyens d'investigation mis à ma disposition par le poste » que j'occupais, il m'a fallu des années pour déterminer un » itinéraire qui m'a coûté de grandes fatigues, fait courir des » dangers réels et supporter de grandes privations. » Le militaire qui exécute une reconnaissance, qui veut se » rendre compte des changements que vingt siècles ont apportés » dans l'aspect d'un pays, dans son accessibilité et dans sa confi- » guration, doit s'arrêter souvent, examiner, revenir sur ses pas, » gravir les pitons qui lui permettent d'apprécier dans son » ensemble le terrain qu'il étudie ; et souvent le soleil qui Ta vu » à son lever commencer sa reconnaissance, le voit encore à son » coucher sur la cime des Alpes. Heureux lorsque le vent de la » Lombarde ne s'élève pas, et qu'il lui est donné de rencontrer un » rocher sous lequel il puisse s'abriter et attendre l'aurore. » A chaque pas, il faut relire l'historien grec qui, malgré son » laconisme, est d'une exactitude et d'une clarté parfaites ; aussi, » comme toutes ces vallées ont certains points de ressemblance, » il arrive qu'au bout de deux ou trois jours de marche, on » s'aperçoit seulement qu'on a fait fausse route, et qu'on s'est » engouffré bien inutilement dans des vallées telles que celles » de l'Eygues, de la Drôme, de la Durance, de l'Ubaye ou du » Guill, et l'on n'est pas moins dans l'obligation d'aller jusqu'au » bout; or, la cime des grandes Alpes n'étant abordable que du » 15 juillet aux premiers jours de septembre, on peut se iigurer » de quelle persévérance, de quelle ténacité il faut avoir été doué » pour ne pas se rebuter (1). » (1) Marche d'Anmbal 3 O a 73 Q. 2 .2 '5 cr o s. O •Ji x M o> as oj — fi. a £j -« s. n x .2 c — » £ s B B « « ' M rg K » « '53 s I il O 6C cr* O a. ce c s SB G 3 C CJ E > '5 fi. ■g <+* t — *j c 03 S T* Ci) E o E In es 3 '> « 0) o O •o "3 c #• s C 0) a. 3 'S > S o ■ 3 S s »5 s E 3 a s t. O *3 •j O* «1 0 10 3 O" > tl -Q *J (0 JJU £1 s- fl O 0 <0 w 3j 00 ES"8 t, eo » ** a -a< ■ .3 «- 'w c» D, « '5 .« S > * e w «- 11 §•* -o "S *o iS © « C,- — 99 — à la descente, à 600 mètres plus bas que l'entrée du col, de l'es- carpement de trois demi-stades. Il est qualifié «d'escalier» par des documents militaires. Nous en parlerons au chapitre XIII. L'autre est lisible sur toule carte régionale à grande échelle (le gj^ôôô suffit) 5 on se ren(i compte que le col du Clapier peut seul satisfaire à la condition de visibilité. La partie Sud, celle qui est à droite du sentier et dont nous avons parlé plus haut, est dans Taxe du cours moyen de la Doire Ripaire en amont de Turin ; c'est la seule vallée rectiligne qui troue toute l'épaisseur de la chaîne des Alpes jusqu'à un col. La tradition. — Nous pouvons enfin, comme d'ailleurs les défenseurs de tous les systèmes, nous appuyer sur une tradition. C'est Larauza qui, bien involontairement sans doute, nous la rapporte (1). « En me montrant la gorge qui sépare la cime de cette mon- » lagne (Corna Rossa) de celle du Petit Mont Cenis, les gens du » pays me disaient que leurs anciens leur avaient raconté qu'un » fameux général nommé Annibal était passé par là il y a bien » longtemps (2). » La direction ainsi indiquée est précisément celle des lacets du Petit Mont Cenis et du vallon de Savine, c'est la route même du Clapier. Si ce savant distingué, qui a côtoyé la vérité, avait consacré un jour de plus à son excursion, s'il avait eu le courage ou plutôt le temps de faire encore quelques kilomètres de montée par cette gorge que lui montraient les montagnards, il serait arrivé à la vraie roule d'Annibal et le terrain aurait parlé à ses yeux. Mais le Clapier est un col injustement méprisé ; les Alpinistes eux-mêmes le connaissent peu, comme nous l'avons remarqué; la proximité des cols du Grand et du Petit xMont Cenis en est la cause. Peut-être le fait d'avoir livré passage à l'un des plus grands généraux de l'antiquité lui apportera-t-il dans l'avenir quelque célébrité. (1) Hist. crit. du pass. des Alpes par Annibal, Paris, 1826, p. 127. (2) Nous avons interrogé les gens du pays, aussi bien au Planais qu'aux Chalets du petit Mont Cenis et aux environs du grand Mont Cenis. Mais nous (levons avouer qu'ils ne nous ont parlé ni de cette tradition, ni d'aucune aulre, el. qu'ils paraissaient fort peu se soucier d'Annibal. Il nous a cepen- dant paru intéressant de rapporter celle recueillie par Larauza, puisque c'est une arme fournie par un adversaire dont la bonne foi ne saurait être suspectée. CHAPITRE Xf « LE LONG DU FLEUVE » « EN PAYS PLAT L'itinéraire d'Annibal doit longer l'Isère. Parcours par la rive droite. — Annibal n'est pas entré dans l'Ile. — L'opinion de M. W. Osiander. Parcours par la rive gauche. — L'Echaillon. — Le Drac. — Le Graisiraudan. Arrivée au pied des montagnes. — Topographie. — Les cols des Ciichc- rons. — Le débouché de l'Arc. — Une discussion. Comparaison avec les textes. — Le récit de Polybe. - Le récit de Tilc- Live. — Trois mots de transition. — Du Rhône à la Druentia. — La Druentia. — De la Druentia aux Alpes. L'ITINÉRAIRE D'ANNIBAL DOIT LONGER L'ISÈRE L'adoption du col du Clapier comme col de passage (l), rappro- chée * expressions « le long du fleuve » et « parcours en pays plat », entraîne, selon nous, un itinéraire qui suit la vallée de l'Isère, pour entrer ensuite dans la vallée de l'Arc. Nous avons donc à voir comment Annibal, parti de Chàteauneuf , (1) Nous adoptons le col du Clapier comme col de passage, mais non pas l'itinéraire de M. le colonel Perrin pour aller du conllucnt, c'est-à-dire de l'Ile, jusqu'à la montée des Alpes. I ' ' I L I I 1 o 10 80 3o 4o 5o 60 70 80 So 100 ;; ïû'-iozi:. Pol. 111. 50. 2) et par montagne (r.poq xaî; ôxepfcXaîç, Pol. III. 50. 5), Polybe a voulu différencier les terrains au point de vue des transports, c'est-à-dire ceux où l'on pouvait employer les charrois et ceux où il fallait mettre les charges à dos d'animal. Quoi qu'il en soit, nous pensons que cette expression se trouve satisfaite par notre itinéraire le long de la vallée de l'Isère mieux que par tout autre ; les quelques accidents de terrain rencontrés sur cette route ne peuvent pas, il nous semble, la faire considérer comme traversant un pays de montagnes. Quant à l'expression « le long du fleuve » (-api tbv peTayèv Pol. III. 50. 1), elle n'est pas choquée par un écart de 15 kilomètres à droite de la vallée. Examinons maintenant la longueur de cet itinéraire, en éva- luant exactement les dislances. — 110 — De GhAteauneuf-suiM'Isère à Saint-Quentin ... G3 kilom. De Saint-Quentin par Montaud à Veurey (ancien chemin) 12 kilom. De Veurey à Gomboire (le long des pentes). . . 10 kilom. De Gomboire à Gières (en traversant le Drac et en coupant la plaine de Grenoble) S kilom. De Gières au Bréda 35 kilom. Du Bréda au Pontet 20 kilom. Tolal 154 kilom. Les 800 stades de Polybe, qui a compté en chiffres ronds. ( AvvQSa; o iv ft[i.£patiç oév.y. ^cps'jOîlç 7:apà t;v t.z~x[j.zv zl: èxTaxocCsuç erras*:: j; Pol., III, 50. 1), font 142 kilomètres. Nous trouvons l'accord suffisant (1). Le parcours que nous indiquons est donc bien conforme aux expressions de Polybe « huit cents stades le » long du fleuve, en pays plat ». Bien plus, il explique comment Annibal parcourut ces huit cents stades « en dix jours », faisant de la sorte des étapes moyennes de 15 kilomètres à peine. La lenteur de cette marche résulte en effet de la nature marécageuse du pays, de l'obstacle de l'Echaillon, et du passage du Drac. Enfin, pour l'historien grec, tous les peuples des bords de l'Isère sont compris en bloc dans la mention « Allobroges »; Ïm: \tàv yap h xoîç ï-'-ioc: fcav, lrzv:/y>-z -iv- ■zt: ûmt,$v ol y.atà [J.ipoq r^z\j.bvzq -ur/ 'AXXoj3pÉYwv ; les « petits chefs » avaient une individualité distincte, mais ils formaient une confé- dération désignée par le nom de la tribu la plus puissante. Notre itinéraire s'accorde donc très bien avec la présence des « petits chefs allobroges ». D'autre part, nous avons vu plus haut qu'il était impossible do continuer à suivre l'Arc, et qu'il fallait traverser par les Cuche- rons la chaîne de Belledonne pour aller aux Alpes. Getlc condition s'harmonise fort bien avec le récit de Polybe, qui dit que « les » chefs allobroges occupèrent les positions favorables, celles par (1) Nus évaluations sont faites sans arrière-pensée, sans chercher à obtenir le chiffre voulu. Peut-être même axons nous fait erreur à notre détrimenl en augmentant certaines distances. Nous lisons en effet dans Osiander Btannib&lweg, p. 98J que la distance de Valence à Montmélian le long de 'Isère est exactement de 142 kilomètres ; il n'y a qu'à regarder une carte tour voir que la nôtre, de Chàteauncuf au Pontet, ne doit pas être supé- ( 1 pou rieure à cette distance. _ 1H _ » lesquelles de toute nécessité Annibal était obligé de faire son » ascension (l). » Il était bien en effet de toute nécessité dépasser par les Cacherons pour aller du Haut Graisivaudan vers les Alpes. Le récit de Tite-Live. — Examinons maintenant si ce parcours convient au texte de Tite-Live. Toute la première partie de son chapitre XXI n'est que la reproduction du récit de Polybe ; comme l'auteur grec, il raconte qu'Annibal arrive à l'Ile en quatre jours, que cette Ile est l'endroit où l'Isère et le Rhône se réunissent après avoir été séparés par une langue de terre, et que près de là sont les Allobroges ; il place chez les Allobroges la lutte entre les deux frères ennemis au lieu de la placer chez les habitants de l'Ile, voilà la seule différence; nous en avons déjà parlé plus haut (2), et nous y reviendrons plus loin (3). Puis Annibal rend le trône a l'aîné et obtient en retour des provisions et des vête- ments. Il n'y a donc là absolument rien qui s'oppose à notre Itinéraire. Trois mots de transition. — MaisTite-Liveveutcompléler ensuite les données trop vagues de l'historien grec en énumérant les noms des peuples traversés, noms qu'il recueille dans d'autres auteurs. Pour relier les deux parties de sa narration, il emploie trois mots qui sont à eux seuls la cause de beaucoup d'erreurs commises sur le sujet: « Sedatis eerlaminibus Allobrogum » . . . Supprimons en effet cette phrase de transition, et lisons le texte qui la suit : (Sedatis Hannibal certaminibm Allobroyum) Cum jam Alpespeleret, non recta reyionc lier imtiluit, mi ad lœvamin Tricaslinos flexil; inde per extrernam oram Vocontiorum agri tendit in Tricorios, haud usquam impedita via primquam ad Druenliam flumen pervertit (Tite-Live, XXI, 31). Tout s'éclaire, tout devient logique : Tite-Live présente un résumé de l'itinéraire avec des noms de peuples à l'usage de ses lecteurs latins. Du Rhône à la Druentia. — Annibal vient de tra- verser le Rhône : il ne prend pas la route la plus courte pour (1) Pol., lit, 50. 3. Edit. Hultsch, p. 2.'i:;. (2) Dans ce chapitre, article: Annibal n'est pas entré dans l'Ile. iNote. (3) Au chapitre XVIII, article : Les Allobroges. — 112 — gagner les Alpes, il ne s'enfonce pas droit devant lui, mais il tourne à gauche, ce qui lui fait suivre le cours du Rhône, et il va de la sorte vers le pays des Tricaslins. Les Tricaslins habitaient bien en effet sur la rive gauche du Rhône, et ils étaient, au siècle d'Auguste, concentrés près d'Aousle et de Saint-Paul-Truis- Ghateaux (1). De là, il longe la frontière des Voconces, ce qui le fait passer sur la rive gauche de l'Isère, puis il arrive sur le territoire des Trico- riens, qui habitaient la vallée du Drac. Il n'a, jusqu'à cette rivière, rencontré aucun obstacle. C'est alors que l'auteur décrit le Druentia. Ainsi donc, Tite-Live, avec ses trois mots de liaison, a opéré une transposition géographique (2) ; il a reporté après le confluent de l'Isère et du Rhône ce qui se passait après le passage du Rhône. En réalité, après avoir à peu près transcrit le récit dePolybe, il l'a repris pour le jalonner par les noms des peuples qui habi- taient ces régions à son époque : mais il n'a su juxtaposer ses deux narrations qu'en les reliant par cette malencontreuse transi- tion. Il a commis sans le vouloir une erreur due à ce qu'il n'avait pas une connaissance suffisante du pays ; c'est une mésaventure qui arrive souvent à ceux qui compilent sans avoir la science nécessaire ; dès qu'ils ajoutent à leur mosaïque littéraire quelque phrase de leur goût, ils y introduisent une sottise (3). Remarquons enfin qu'Annibal n'a pas voyagé dans l'Ile. Il ménageait ainsi les états de Rrancus, son fidèle allié ; il n'eut pas à s'en repentir, puisqu'il ne fut pas attaqué. La Druentia. — Après avoir dit qu'Annibal était arrivé sans obstacle jusqu'à la Druentia, Tite-Live nous décrit cette (1) Walckcnaër fait remarquer (Géographie des Gaules, I, .'il). 138 et II, 204) que Saint-Paul-Trois-Chàteaux est une ville récente par rapport à Aouste (Auguste Tricastinorum), et qu'elle n'est devenue le centre administratif du territoire qu'à cause de son évèché ; il ajoute qu'il ne faut donc pas identifier le pays des ïricastins avec le ïricastrin moderne. (2) C'est aussi l'avis de C. Chappuis : Annibal dans les Alpes, Grenoble, 1897, p. 24 et 23. (M) Nous sommes loin de prétendre que telle est l'habitude de Tite-Live ; nous avons précédemment expliqué que nous lui accordions malgré tout une assez; grande confiance; mais il est évident pour nous qu'il a commis une erreur de ce genre dans le passage que nous étudions. — 113 — rivière. Nous avons vu à plusieurs reprises que cette description ne répond nullement à l'aspect que présente la Durance dans la partie supérieure de son cours ; elle est au contraire une image fidèle de ce qu'est le Drac vers son confluent avec liseré (1). Mais ce n*est pas suffisant d'avoir trouvé une rivière placée sur l'itinéraire d'Annibal, et dont la physionomie répond à la descrip- tion de TNte-Live ; il faut encore expliquer pourquoi cette rivière porte le nom de Druentia. La raison en est que ce mot Druentia est un terme générique à rapprocher des Druyse, des Dranses, et peut être du celtique dur (eau), et qu'il ne représente pas néces- sairement la Durance actuelle. Comme cet argument pourrait sembler introduit par parti-pris, et que des adversaires pourraient suspecter à juste titre, sinon notre bonne foi, du moins notre compétence, nous nous référerons à des savants qui ont étudié ces points spéciaux, sans nullement s'occuper d'Annibal et de son itinéraire dans les Alpes. M. Adolphe Piclet a publié dans la Revue celtique (2) un article intitulé : La racine dru dans les noms celtiques de rivières ; il a montré comment cette racine dru se retrouvait en sanscrit et en zend, et signifiait « courir, courir vite » ; puis il a constaté sa présence dans un nombre très considérable de noms celtiques de rivières qui ne diffèrent entre eux que par les désinences (3). a La racine de mouvement dru, écrit-il, qui, en dehors du » sanscrit et du zend, n'a été conservée comme verbe que par le » gaélique, et, moins sûrement, par quelques formes germani- » ques secondaires, ne nous a pas offert moins de cinq, et peut- » être six groupes de dérivés en gaulois, pour les noms des- » rivières seulement (4). » (1) Voir plus haut, article : le Drac. Larauza avait d'ailleurs fait déjà la même remarque, et avait écrit llisi. critique du puss. des Alpes par Ârmibal, p. 88) : « Ayant observé le Drac près de Grenoble sur plusieurs » points de sou cours, je crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible d'en » donner une idée plus exacte qu'en reproduisant mot pour mot la descrip- » tion latine. Il est vrai que les travaux qu'on a faits pour obvier à ses » ravages ont pu dénaturer en partie l'aspect qu'il offrait autrefois, mais ils » peuvent aussi donner une idée de ce qu'il devait être avant qu'on ne les » eut entrepris. » (2) Revue celtique, tome I, Lib. A. Franck, 67, rue de Richelieu, Paris. 1870-72, pages 299-305. (3) Dravus, Druentia, Drancia, Druna. . . ; Drùme, Droune, Droude, Druise, Dreusse, etc. (4) Revue celtique, tome I, p. 30o. — 114 — On comprend dès lors comment les Romains, surtout ceux qui n'étaient jamais allés dans le pays, pouvaient confondre facile- ment entre elles ces rivières qui avaient des noms si peu différents, qui descendaient toutes des Alpes, et qui se dirigeaient toutes vers la vallée du Rhône; Vrmntia et Drantia furent les noms les plus communément répandus chez les Romains. Encore aujourd'hui, d'après M. Jacques Replat (1), « les habitants du Haut-Chablais » donnent à toutes les rivitîfts le nom de Drancc », et Drance est une abréviation de Dnrance. Quelle que soit la racine à laquelle on rapporte les noms de ces cours d'eau (2), on ne peut nier qu'ils ont une origine commune; il est dès lors facile de comprendre comment un mot tel que Drucnlia et Drantia a pu désigner des rivières différentes. Les auteurs nous fournissent d'ailleurs la preuve des confusions que cette ressemblance des noms, jointe à l'ignorance géographique, a pu causer chez les Latins, puisqu'ils désignent par le même nom des rivières qui sont séparées par de très grandes distances (3). Si Polybe avait nommé la rivière en question, il nous aurait été d'un précieux secours; pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Il a suivi en cela la méthode qu'il s'était imposée, de ne pas reproduire de noms géographiques peu familiers à ses lecteurs ; le Drac était inconnu ou à peu près, qu'aurait-il ajouté à son récit en en parlant ? Mais il y a bien trace dans son texte de traversée de rivières, puisqu'il parle des pertes éprouvées par l'armée au passage des fleuves ; cette expression « des fleuves » traversés montre qu'il y en avait d'autres que le Rhône sur la route suivie par l'armée carthaginoise, et qu'ils étaient assez ditïi- ciles à traverser pour occasionner des pertes. Les difficultés éprouvées au passage du Drac sont d'ailleurs pour nous une raison qui explique le temps assez considérable employé pour parcourir les 800 stades. (1) Note sur le passage d'Annibal. Chambéry, 1831, p. 19. (2) M. Replat indique, dans le même ouvrage, l'étjmologie celtique: dour, eau, et rhun, courir, aller vite. Le nourcelte serait donc aour-rhun. (3) Strabon désigne sous le nom de Druentia (liv. IV, ch. 6, § 5) une toute autre rivière que la Durance du Mont Genèvre, et cette autre rivière, qui coule sur le versant opposé à la Doire et se précipite vers le Rhône, est pro- bablement la Drance du Valais. Amédéc Tardieu traduit simplement : le Drucntias (Géographie de Strabon, Hachette, 1894, tome 1, p. 337). — 115 — De la Druentia aux Alpes. — « La Druentia passée, » dit Tite-Live, Annibal parvint jusqu'aux Alpes, marchant » presque toujours en plaine, et nullement inquiété par les Gau- » lois qui habitent ce pays (1). » C'est dans la belle vallée du Graisivaudan que se déroule là partie correspondante de notre itinéraire; nous croyons qu'aucune route ne répond mieux à l'expression campeslri maxime itinere, « presque toujours en pays » de plaine », car Annibal ne trouva quelques monticules que vers la fin, à l'endroit où il arrivait à la montée des Alpes, au point où allait avoir lieu le premier combat. Ce combat étant longuement décrit aussi bien par Polybe que par Tite-Live, il y a lieu d'examiner par le détail si la région des Cucherons, à laquelle nous a conduit notre itinéraire, répond point pour point à ces descriplions, et si les phases du combat peuvent y être logiquement restituées. ->7>c- (1) Hannibal ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes cum bona peux ineolentium ea loca Gallorum percenit. (Tite-Live. XIX. 32. Ed. Gaucher, 1890, p. 56.) CHAPITRE XII BATAILLE DU GRAND GUGHERON Le terrain. La bataille. — Positions des Allobroges. — Occupation des hauteurs par Annibal. — Marche de la colonne. — Attaque des Gaulois. — Intervention d'Annibal. — Occupation de la ville. Observations. — Le récit de Tife-Live. —Le repos. LE TERRAIN Pour voir d'ensenîble le terrain sur lequel allait se livrer la bataille, nous nous supposerons placé dans l'axe de la vallée, près des sources du Gélon, sur une éminence où est maintenant un ouvrage de fortification, et qu'on appelle les Plachaux. Tournons-nous vers le sud-ouest, dans le sens où coule le Gélon : devant nous s'étend sa vallée ; nous apercevons à nos pieds les Granges, près du chemin qui conduit au Grand Cuche- ron, puis le hameau du Pontet, plus loin enfin le village du Bourget. A notre gauche, des lointains qui sont sans intérêt pour la question ; au premier plan, les pentes raides et boisées des contreforts qui nous séparent de la vallée de l'Arc ; une dépres- sion profonde qui marque le Grand Gucheron et le chemin qui le Echelle : 80. 000 — 117 — dessert ; plus à gauche, et plus près de nous, le sentier et les lacets du Petit Gucheron. Eu nous tournant vers la droite, nous apercevons la ligne mamelonnée qui borde la droite du Gélon ; ce sont des sommets nus et gazonnés qui se raccordent avec le fond de la vallée par des pentes douces et bien cultivées. LA BATAILLE Pour étudier les difïérenles phases de la bataille, et montrer l'acrord qui existe entre le récit de Polybe et le terrain, nous intercalerons ce récit sans lacune ni modification dans l'exposé <[ue nous allons faire. Positions des Allobroges. — yvoùq y«p - s-px-r^lç ™v Kzpyr^cvùiv/ OTt r.pzy.x-.iyzjziv z\ fiipftxpzi tojç îr/.yXpz-j: ~z-Z'jq, y/jvzz |Aèv v.x-x7-p-x-:-ioz!.(7xz r.pzç -xi: 6irep(3oXaïç èwéjAeve, r.pcér.t^z oé ttvaç twv xaôr^oujJ.évwv a'jToîç raXatwv yjxpw tsj xaracrx^affôai f»}v xôv ùxgvavrCwv Ixîvoiav y.al ty;v ôXr;v ûx68eatv, tov Tcpa^àvTWV to auviayOev, èTtrpcùç c orpa- rnjYbç oti "rie [xèv Yijj.cpaç èiu|AeXôàç TtapeuxaxTCÎffi y.a: TYjpouat tî'jç toizouq cl t.z'iâ\uzi. -y.: os vJy.Tac eïç Tiva TCapaxsijJiév^v ic&Xtv àuraXXàrtovci» (1). te général carthaginois sachant être devancé par les barbares sur les positions favorables, établit son camp et s'arrêta au pied de la montée, c'est-à-dire au Bourget. // envoya quelques-uns de ses guides gaulois avec mission de reconnaître à fond les projets et les dispositions de ses adversaires. Ces ordres exécutés, il apprit que' pendant le jour, les ennemis occupaient et gardaient le terrain avec soin, mois que la nuit ils se reliraient dons une ville voisine. Ils s'installaient au Grand et au Petit Cucheron et couronnaient les crêtes jusqu'aux Plachaux. Quant à leur ville, elle était probablement sur le petit plateau de Saint-Alban (cote 530), et pouvait constituer un lieu de refuge suffisant. Elle devait son existence aux mines de cuivre et de fer qui se trouvent au-dessus de Saint-Georges, mines que l'abon- dance des charbons provenant des forêts voisines rendait faciles (1) Pol., III, 50. o. 6. 7. Ed. Hultsch, p. 255. — 118 — à exploiter. Elle était donc le siège d'une grande industrie et d'un certain commerce, ce qui explique la quantité de grains et le grand nombre de mulets qu'Annibal y trouva. Des Plachaux par le Petit Gucheron, les Gaulois devaient metlre environ une heure^pour descendre à la ville; ceux qui occupaient le Grand Gucheron revenaient en trois quarts d'heure au plus (1). Le retour sur les positions élait un peu plus long ; mais, pour des races vigoureuses et habituées aux montagnes, il se faisait en une heure et demie à une heure et quart tout au plus. C'est ce qu'Annibal apprit par ses éclaireurs gaulois. Occupation des hauteurs par Annibal. — •Kfsç iaJTY;v rr(v ûwèôefftv zp\xzZô\).evzç ffuveorVjcaTC zpàçiv TCiaÛTirjv. àvaAa^wv Tf,v S'jvajj.iv Tt po ffl tv k[i.yav5>ç, y.a'iauvsyyiaaçTodç cuayMpiaiq oj [J.axpàv TÔV zcXs- jaiwv xoreffTpaTOirfSeiKJfe. ty|ç Se vuxrfeç £-r;£vc[A£vv;ç cruvTaraç Ta zupà xaCçiv, ib |i&V zAefov [Alpcç tî;ç Suvâ[X£o)ç ajTeU xaTéXtitc, tcùc S' £7:iTï;Sîi:TaTS'j; e'jÇwvouç zcivfca; $tfjX6e Ta (JT£và Tr,v vûxTa xa\ y.aT£uy£ tsjç ûxo twv t.z'kz- fjtiwv T7zcy.aTaAY;çO£VTaç tÔttcuç, à-oy.£^o)pr/y.ÔTO)v twv jîap^aptov y.aTa ty;v auvV;6£iav etç tt,v xàXiv. c? sun.{5àvTOç xai ~f,ç r^épaq £-r;£v:;j.£vr(ç. ;;. fiâp- £apn auvO£ajâ[j.£vst tb 7£v;v:ç Tac |ilv àpyjxz âxéaTKjffav ty;; èxt^oXîJç (2), Tablant sur ces données, il combina son plan d'attaque comme voici. Il porta ostensiblement son armée en avant, et près des défilés, non loin de l'ennemi, il établit son camp, au nord et à l'est du Pontet. La nuit venue, il alluma des lignes de feux, et laissant la plus grande partie de ses forces, il fit équiper à la légère les troupes d'élite, traversa les gorges du Grand Gucheron pendant la nuit, et occupa les positions abandonnées par l'ennemi, car, suivant leur habitude, les barbares étaient retournés àla ville. Annibal se contenta d'occu- per les positions du Grand Cucheron ; avec le peu de monde qu'il avait emmené, il ne pouvait occuper le Petit Gucheron ni les Plachaux. Cela fait, le jour reparu, les barbares voyant ce qui élait arrivé s'abstinrent d'abord d'attaquer. Marche de la Colonne. — Cependant, le reste de l'armée avait quitté le Pontet « à la pointe du jour », prima deinde (1) C'est le temps que nous avons mis nous-même pour faire ces trajets, au mois d'août 1900. (2) Pot., III, 50, 7, 8, 9 et 51. 1. — 119 — lace castra mola (Tite-Live, XXI, 33), c'est-à-dire vers cinq heures et demie du matin. La marche devait être lente, à cause des difficultés du terrain, et rallongement de la colonne considé- rable, à cause de l'exiguïté du passage. C'est donc pendant que le convoi était engagé dans le col du Grand Cucheron qu'un retour offensif des Allobroges avait le plus de chances de réussir; ils surent fort bien le comprendre. Attaque des Gaulois. — \j.i-.y. zï -xj-y. OewpsOvTeç to tôv iiT.o'jj- ;((>)'/ r.\rfi:: v.y.\ "jç '-~i'.ç z'jzyzpo>: èx[i,7;puonivouç v.y.1 paxpôç -y; "i'jzy^ziy.:. ïii7J.rl<)rl-y.v :j~z tcj »uu$a(vcvTOÇ èÇabrcsoflot xftç r.zziixz. toutou C3 -;£v:;;.£v;j v.y\ v.y~x xXeUd [AépVJ ïcpccncsaOVTtoV twv fî#p(3âp&)V, c>/ outwç •j-b TÔV àvlpôv (ôç LHC5 tôv tÔtcwv tcoXÙç b;ivi-o çôépoç tôv KapyYjssvuov, -/.al |AaXicrT« tôv î'-zojv -/.al tôv ûxoÇtiY&DV' quotçç -;àp oj u.svov ïrevijç xa; -pxyzixq Tijç xpOorpoXïJç âXXà •/.al fcp^u.vtoSouç, à-b xaVTSÇ v.'/rr^j.y-z; xaî icaffTjç -ypyyr^ èçépsTO v.aTi tôv xpnju.vôv 5u.0<7s TOtç fOpTfoiç ftoXXà TÔV ÛXoÇuyCwv. y.xl [AàXurra t/jv T5ia"JTr,v ~.y.zyyr,v èxcicuv cl Tp^'j;;.zTuô;j.svo'. tôv txicwv' tcutwv vàp si u.èv âvTtci auu.xiTCTCVTeç t;u ûxoÇu^foiç, ô-cts ÊiaxTOtjGéfev lx t^ sXyjy^Ç) et 5è xoctz tyjv eiç TO?j|j.xpco,0£v 5pjxT,v ISjwôcuvTeç tt^v to xapoMCÎXTOV èv Ta-:; cj77(.>pa'.ç, [Lt^txkr,^ âxsipvaÇovTC Tapa/r(v (1). Quand ils aperçu- rent le gros des bries de charge et les cavaliers péniblement attardés en longue file dans les terrains difficiles, ils se décidèrent à cause de l'oc- casion à tomber sur la colonne. C'est ce qu'ils firent, et des partis nombreux de barbares attaquèrent. Les Gaulois, trouvant le col du Grand Cucheron occupé, avaient passé par le Petit Cucheron, et, en descendant les [tentes du montTroncheret, avaient pris en flanc le convoi déjà engagé dans le col. L'ennemi et aussi le terrain cau- sèrent aux Carthaginois des perles nombreuses, surtout en chevaux et en bêtes décharge. En effet, le sentier était étroit, raide et même escarpé ; toute agitation, tout désordre faisaient rouler au fond des précipices nombre de bêles de charge arec leurs fardeaux ; ce trouble était occasionné principale me ni par les chevaux blessés ; car ceux de la tête se rejetaient sur les bêles de charge afin d' échapper aux coups, ceux de la queue bourraient en ara ni cl précipitaient (tans l'abîme tout ce qui était tombé; ils causèrent un grand désordre. C'est bien là le désordre qui se produit dans un convoi attaqué sur un de ses lianes à un passage diflicile. Le sentier qui mène au Grand (1) Pol., III, 51. 2. 3. 4. 5. — 120 — Cucheron est en effet étroit, raide et môme escarpé, autant à la montée qu'à la descente. Il n'y a qu'à en faire l'ascension pour se rendre compte que le moindre désordre dans la colonne suffi- sait à faire rouler jusqu'au bas de ces pentes dangereuses les bêtes de charge avec leurs fardeaux. Intervention d'Annibal. — si; a ^XÉ-tovAw^aç. •/.?.• gua- /w7u5;j.svs.: éoq oiSè ~zi: %nxfuyo$(n tsv /.ivouvov Igti sM-^piz t;j oxeucçopou îwtfOapévroç, ôvaXafâwv tcjç rcpoxccTeta^VTaç tf,v vûxta Tir ûxêpjâoX^ç wp- [ayjo-s Trapa^oYjô^awv tciç tîj -zpzix icpoXaj&o^ariv. du y^vo^vw tcoXXôî ;;iv twv roXeu.&iW àxu>XXtmo six t; TroisifrO*'. rîjv Sçcîcv si: ÙTC6pîs^(wv tcv'Avvf- 3av. or/. IXdrrrous os /.a'. :wv iSCwv" b fap xaràTTjv xepefav Wpu^oç i; âjAfoîv •^'JçETc ctà ty|v :wv icpoeipiQ{i.év(i>v x,pai>Y"^v /.al (TUfXTcXox^v. èxe't ce tsùç [J.àv rcXe&rrooç t(ov'Aaa;3?'-V',)V flMcIxteivs, toùç si Xcticsùç -pvli[j.i^:: r,vâ"pMtae fUtftlv e'.q ty;v c'.y.îiav. -tôt; or; tb ;j,èv ï~>. r.zpù.ti-b\).ivov tcayjOcç tôiv ûtcoÇo- Y»ov y.ai tôv '.'--(ov [xiX'.ç xa! TaXaiTcwptoç o*tV)vu£ txç cujr/copiaç (1). .1 reZ/tf cite, Annibal se disant que sorti de ce péril il n'avait plus de chance de salut si son convoi était perdu, prit les troupes qui liraient de nuit occupé les cols, et se porta rapidement au secours de la colonne. Son intervention causa des perles importantes aux ennemis, car il avait pris par les hauteurs, et de non moins sensibles à ses propres troupes. Annibal, voyant de ses positions du Grand Cucheron le danger que courait son convoi, prit par les hauteurs, c'est-à-dire passa près du col du Petit Cucheron, arriva aux Plachaux, puis au mont Troncheret, et prit les Gaulois à revers. Des deux côtés, dans la colonne, le trouble était augmenté par les clameurs et l'enchevê- trement dont nous avons parlé. Annibal, après avoir tué beaucoup d'Allobroges, contraignit les autres à faire demi-tour et à s'enfuir dans leurs demeures; alors la masse des bêtes de charge et de la eu ra- ie rie qui s'était trouvée coupée acheva seulement de se dégager à graîid'peine. L'attaque des Allobroges était donc bien une attaque de flanc, puisqu'ils avaient coupé le convoi ; et l'on comprend aussi pour- quoi Annibal, arrivant par les hauteurs, put en faire un grand massacre ; pris entre les troupes d'élite et Je gros de la colonne, ils ne pouvaient chercher leur salut que dans la fuite. Dès lors la route du Grand Cucheron et de la ville gauloise restait libre. (1) Fol., III, 51. 6. 7. 8. 9. — 121 — Occupation de la ville. — srVAç 5è irovaôpofaaç oroirç rçSdvoto TTASlVrC'JÇ EX T03 XlvâÛVOtt T,pZ(j£^x\z ~plç TT(V T73AIV £Ç ^ Ç IxOl^aVTO TYJV &p[AY;v i;. :côXéfi.ict, xaT«Xa^«ffV oà cr/sobv spY;;j.sv 5ià tb iràvTaç èxxXy;(H}vat icpb; tx; wçs^siaç è*fXportfy; Èysvs'i -?,: ttsasoc. èx ce toûtsu -oXXà auvéjifa) tôv xpKjcrfjAwv a'jro) -p6ç te tb Kttpbv y.x\ r.pzç-b \UXkov (1). Annibal, arec tout ce qu'ilput réunir de troupes échappées à ce péril, marcha vers la ville d'où les ennemis avaient fait irruption, et la trouva presque ride, à cause de l'unanimité avec laquelle les habitants s'étaient portés au butin : il s'en empara, et y trouva bien des commodités pour le présent et pour Vaeenir. Cette occupation de la ville privée de ses défenseurs était toule naturelle ; on voit d'après la topographie des lieux que les Allo- broges, même s'ils eussent été en nombre après leur échec, n'eussent pas eu le temps d'y devancer Annibal, qui pouvait suivre la route directe par le Grand Cucheron. Le récit de Polybe s'accorde donc d'une manière absolument parfaite avec la configuration du terrain dans cette partie de la vallée du Gélon ; non seulement il n'est pas un mot dont il faille chercher à modifier le sens, mais tous au contraire, pris dans leur sens le plus naturel, apportent une confirmation nouvelle à notre manière de voir. Les phases de la bataille se développent d'une façon simple, et sont suivies des résultats logiques qu'un général devait en tirer. OBSERVATIONS Le récit de Tite-Live. — Le récit de Tite-Live (XXI, 32 et 33) est à peu près identique à celui de Polybe, et les expres- sions qu'il emploie s'appliquent fort bien à la bataille telle que nous l'avons reconstituée. Ce récit demande cependant quelques développements ou explications complémentaires. Il ressort du texle que les Carthaginois, après leur marche en pays de plaine, se trouvèrent en présence des montagnes, et ressentirent une impression d'effroi en regardant ces Alpes qu'il leur fallait gravir. Or, c'est bien en arrivant aux Cucherons que (1) Pol„ III, 51. 10. 11. - — 122 — notre itinéraire entre en pays de montagne, c'est à partir de là que le terrain devient trop accidenté pour permettre Le passage des charrois, et qu'il faut employer les bêtes de charge. G'esl aussi là que pour la première fois un voyageur qui suit cet itiné- raire voit de près les grandes Alpes; le spectacle nesl plus le même que celui qu'il pouvait avoir de la vallée du Graisivaudan. Des cols des Cucherons et de toute la ligne de hauteurs qui les avoisinent, on voit en face de soi les montagnes qui tombent presque à pic dans la profonde vallée de l'Arc, et, comme la descente des Cucherons vers l'Arc est extrêmement raide, l'eflet de perspective en est accru d'autant ; la pente des versants opposés s'accentue pour l'œil, et les huttes semblent vraiment « suspen- » dues aux rochers (1). » Tout le récit du combat est en parfaite harmonie avec celui de Polyhe : renseignements obtenus par Annibal grâce à ses éclai- reurs gaulois, campement au pied des hauteurs ; occupation des hauteurs par une troupe d'élite pendant la nuit ; étonnement des Gaulois montant à la pointe du jour de leurs forts (Saint -Alban- des-Hurtières. Saint-Georges-des-Hurlières) aux rochers ; la co- lonne coupée par une attaque de flanc ; descente d'Annibal pour sauver les bagages ; fuite des Gaulois, occupation de leurs forts. Un seul point nous paraît au premier abord sujet à discussion: Cum précipites deruptœque ulrimque angusiiœ osent, a écrit Tite- Live, ce qui a été traduit : « Comme le défilé était borde par deux précipices escarpés (2). » Il pourrait sembler d'après cela que lé convoi aurait cheminé le long d'une crête, et dès lors l'attaque des Gaulois, le mouvement d'Annibal, qui d'après Polybe prit par les hauteurs, ne s'expliqueraient plus; Tite-Live semblerait donc s'être trompé. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de sa phrase; elle veut dire que le convoi cheminait au fond d'une vallée bordée de pentes raides et même escarpées, et le col du Grand Cucheron est bien tracé en effet au fond d'une crevasse. Les accidents d'hommes et de chevaux dont il parle étaient fort possibles dans ces conditions, car ceux qui cheminaient à flanc (1) Les « hommes sauvages et velus » dont parle Tite-Live ont à Saint- Alban des descendants qui étaient encore peu apprivoisés en 1900, comme nous avons eu l'occasion de nous en rendre compte personnellement; ils n'aiment pas plus l'étranger qu'au temps d'Annibal. (2) Traduc. Gaucher, 1890, p. 59. — 123 — de coteau, dans un équilibre déjà peu assuré, pouvaient facile- ment être précipités au fond du ravin, soit par les chevaux épou- vantés, soit par les Allobroges survenant à l'improviste. Ceux-ci avaient en efïet, outre l'avantage de la position, celui que leur donnait leur agilité de montagnards ; « ils s'élancent de rochers » en rochers, accoutumés qu'ils sont aux pentes les plus diflici- » les et les plus escarpées (1). » Là où les Carthaginois embarras- sés de leur convoi ne s'avançaient qu'avec peine, les Allobroges se trouvaient à leur aise. Le récit de Tite-Live n'est donc pas en contradiction avec l'exposé de la bataille tel que nous l'avons fait, et les différences de détail elles-mêmes qu'il présente avec celui de Polybe appor- tent un nouveau jour sur cet épisode intéressant. Le repos. — Celte journée de bataille avait été pénible ; aussi le repos d'un jour, accordé par Annibal, était d'autant plus nécessaire que l'étape suivante allait être longue. -»G-"<3$C>-sr- (1) Tite-Live, XXI, 33. Ed. Gaucher, p. 59. CHAPITRE XIII LA TRAVERSEE DES ALPES Les routes des Alpes. — Evaluation des distances. — Moyens de contrôle. L'Itinéraire d'après le colonel Perrin. — Un piège. — La roche nue. — Le col. — La descente. — Le défilé de trois demi-stades. — Le neige ancienne. Récapitulation des distances. LES ROUTES DES ALPES Annibal était engagé dans la vallée de l'Arc parla rive gauche, et avait à la remonter. Il ne pouvait suivre le lit encaissé dans lequel viennent se baigner en plusieurs points des contreforts infranchissables. En l'absence de routes entretenues, il dut chercher les zones de terrain les plus praticables, celles où étaient déjà tracées des pistes de communication. Elles ne manquaient pas d'après Polybe, qui s'exprime ainsi au sujet de quelques écrivains : cy.z'.Mç oï v.x\ -y. r.tpl xf,q kpr^ixç, £Tt 8'èpoiAv6TYjTSÇ %ax C'j~yi>)p(z; TÔV t5-o)v £-/.5y;Xcv ttcisi ts tyeSÎsç acrcôv' c'r/ [G-sprpw-zz v«p ot% ?up.$afve( tsùç KcAtî'j^ toyç -api T5V Poîavïv 7CCTa;j.;v o!xe3vTa? oV/ x~y.z, cùos o\ç r.pl ty;^ 'Avvtjîcu TcapooarCaç, ojoï [à'Jjv xaXai TrpctrçpàTO),; ce, \).î^akciq axpcns- zéssiç ûirspPàvTaç tocç "AXwetç rcapaTSTdfyôai |*èv 'Pwjxatoiç (yuv^Ywvi'aôai oï KeXtoîç toîç ri xepl tcv Qacsv zeoa xaretxoOai,. y.a6axep T?jjxetç èv toÎç xpb — 125 — T9_ÔT(i>v àsYj/.ûsa^sv, -p:ç ce tojtciç oix î'.ccteç pTt ttasistcv àvOpw-oiv fpXov y.aT' ajTaç afoutiv crujxfâaCvet -riç AXicetç, àXX' àyvscyvTsç r/.asTa ;wv sîpr,- ;j.év(ov. y;pw Tivâ çamv s-upavivra eruyuicoîsïÇai Ta? 68oùç a'JTOÏç(I), « Lorsqu'ils nous disent que dans ces Alpes ce ne sont que » déserts, que rochers escarpés, que chemins impraticables, c'est » une fausseté manifeste. Avant qu'Annibal approchât, les Gau- » lois habitant les rives du Rhône avaient passé plus d'une fois » ces montagnes, et venaient tout récemment de les passer pour » se joindre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains. » Et de plus les Alpes môme ne sont-elles pas habitées par un » peuple très nombreux? C'est là ce qu'il fallait savoir (2). » Admettant donc que le modelé général du terrain est resté sen- siblement le même, le colonel Perrin a recherché les zones dans lesquelles pouvaient se développer ces pistes praticables. Il a même restitué les étapes en plaçant chacune d'elles auprès d'un lieu favorable au campement. Évaluation des distances. — Dans ces conditions, une estimation exacte des distances est difficile. Les cartes usuelles ne peuvent la donner. Encore maintenant, quand les troupes alpines ont fait une marche en montagne, elles ne savent pas au juste à la fin de la journée la longueur du chemin parcouru. Ce n'est d'ailleurs pas par la distance horizontale peu connue, mais par la hauteur verticale franchie que Ton exprime la fatigue supportée. On dit qu'on s'est élevé de mille à douze cents mètres par exemple, sans s'inquiéter du développement des lacets par lesquels on a fait l'ascension. Dans une marche continue et de longue haleine, les troupes ne s'élèvent que de 300 mètres à l'heure; avec des pentes]comme celles que nous allons rencontrer, la distance correspondante est de 4,000 mètres ; ce qui donne une moyenne de pente d'environ ^ (^ = jjj. C'est en combinant ces estimations de temps et de hauteur, en s'aidant de la carte, et en répétant au besoin le trajet, que le colonel Perrin a évalué les distances. Ce moyen, tout approximatif qu'il soit, est encore supérieur à ceux dont — pour cette région — Polybe a pu disposer. (1) Pol., III, 48. 5. 6. 7. Ed. Hultsch, 1888, p. 252 et 253. (2) Trad. Buchon. Ouv. hist. de Pol. Paris, Desrez, 1838, p. 99. — 126 — Moyens de contrôle. — En dehors du nombre des jouis et des positions de campement, la justesse de ces évaluations admet d'ailleurs des contrôles. Malgré leur laconisme sur cette partie de l'itinéraire — que nous savons dirigé vers le Clapier, — Polybe et Tite-Live nous ont laissé deux indications précieuses : la réception des chefs gaulois le sixième jour (4° jour de la mar- che) ; le combat le huitième jour, à une marche du col de passage. L'ITINÉRAIRE D'APRÈS LE COLONEL PERRIN Le colonel Perrin a restitué le parcours par des sentiers à mi-côte avec un souci de l'exactitude qui ne peut être surpassé ; son itinéraire sur cette partie nous semble être le vrai (1), et ses idées nous paraissent justes, sauf quelques points de détail. Nous indiquerons seulement dans le texte les têtes d'étape et quelques points intermédiaires par lesquels passent les sentiers. yre ef %> journées. — Nous avons vu que la première journée Annibal était arrivé à Saint-Alban, que la deuxième il s'y était reposé. Noire itinéraire (2) diffère en cette partie de celui du colonel, qui mène Annibal de Hauteville à Saint-Alban, en le faisant passer par la vallée de Montendry. 5e journée. — De Saint-Alban à la Chambre. L'armée carthaginoise suivit le ruisseau de Saint-Pierre pour arriver au Pré Jourdan (cote 1400), descendit de là au Domaine, rejoignit la vallée, et dut camper en face de la Chambre. Distance : 25 kilomètres. 4e journée. — De la Chambre à Châtel. Le passage de l'Arc s'imposait. Grâce à l'abondance des forêts, il dut être effectué sans difficulté. Après l'avoir franchi, Annibal gagna le Chàtel par Saint-Martin de la Chambre, Montaymont, la Colonna et Montvernier. Distance : 24 kilomètres. (1) Le colonel ne s'est pas borné à des preuves positives. Il a donné de plus une description détaillée des vallées qui conduisent du Rhône en Italie ; sur chacune il signale des impossibilités ; c'est une nouvelle démonstration en faveur du Clapier. (2) Voir chapitre XI. ôoKil. Echelle de : 550.000. — 127 — S6 jourfiêe. — De Cliâtel à Villard-Clément. Là encore, le lit de l'Arc était barré par des escarpements. De Chàlcl, Annibal passa à Hermillon, arriva à Montandré et Greny, puis descendit à Villard-Clément. Il avait dû s'élever de la cote 533 à la cote I 403. Distance : 20 kilomètres. 6* journée. — De Villard-Clément à Saint-Michel. Distance: 15 kilomètres. Il prit le chemin jalonné de nos jours par Saint-Julien, Saint- Martin -de -la-Porte, la Porte et Vigny. C'est sans doute à Saint-Michel qu'Annibal reçut les ambassadeurs gaulois qui venaient solliciter son amitié. Il importait en effet pour eux qu'Annibal ne fut pas informé de l'éboulé nient récent du Clapier, dont la descente était devenue à peu près impossible;, qu'il ne cherchât pas un nouveau chemin par la vallée de Valloire, celle de la Guisanne et le Mont Genèvre ; et aussi qu'il ne prît pas à Modane le col de la Roue pour aller à Bardonnèche et de là à Suse. Tous les Gaulois avaient été prévenus du piège qu'on lui tendait. Ceux de l'Isère allaient arriver par Pragnolan et le col de Cbavière toujours praticable aux piétons ; ceux de la vallée d'Oulx par le col de la Roue; ceux de l'Arc et ceux du Briançonnais venus par le Galibier n'étaient déjà peut-être pas loin des posi- tions. 7e journée. — De Saint-Michel à Villerey (1). Distance : 16 kilo- mètres. Il prit la route facile qui passe à flanc de coteau, et qui fut sans doute plus tard voie romaine, puisque les habitants l'appellent la Vie ; il passa ainsi par la Bufïaz, Basilières, le Poncet, Orelle et Noiray-Bonvillard. s journée. — De Villerey à Aussois. Distance: 22 kilomètres. C'est pendant cette journée que se produisit l'attaque des Gaulois. Nous allons donner des détails. La vieille route passait par Saint-André, franchissait un peu plus haut le torrent descendu du col de Chavière, et arrivait au hameau de la Perrière; puis, se maintenant sur les flancs à une grande hauteur, elle traversait la forêt au milieu d'éboulements (1) Le Villarey sur la carte au — 128 — gypseux, et descendait à Amodon. C'est cet itinéraire que suivit Annibal. Un piège.- — -poT.cpzvz\J.hitw î'aÙTÔV k-i &û'i?j[iipaiç, auvaOpcia-OÉv- Tâç z'\ -pzv.prl}i.ivo\. y.al ffUvaxsXsuô^davTSS èwrCôevcatt, cpapavva ttva Bâffjâa- X5v y.ai xpr^vwîiij 7:£pa'.c'j;jivwvajTwv (1). « Pendant qu'ils (les Gaulois » servant de guides) marchent en tête deux jours durant, dit » Polybe, les autres se réunissent, suivent la colonne, et la sur- » prennent à la traversée d'une vallée difficile et bordée de » rochers (2). » La vallée dans laquelle s'avançait l'armée cartha- ginoise répond exactement à la description de l'historien grec ; car, encaissée entre des massifs d'environ 3,000 mètres de hauteur, elle est fermée en travers depuis l'aiguille de Scolette (3,500m) jusqu'à la pointe de Léchelle (3, 300'"), par le chaînon trans- versal qui porte aujourd'hui les forts de Lesseillon. Du côté de la rive droite de l'Arc, les pentes boisées, raides et escarpées de la montagne deviennent douces et cultivées sur 800 à 1,000 mètres de largeur, et retombent en chute brusque et escar- pée sur le lit même de la rivière, sauf à Avrieux où elles se pro- longent jusqu'au bord de l'eau. Au sud d'Amodon et au sud-onest du Bourget, le rocher forme une cuvette entourée de prairies. Cet endroit était admirablement choisi pour y tendre une embuscade (3), et l'on conçoit quel désordre les Gaulois attaquant à l'improviste durent jeter dans la colonne : « les positions domi- » nantes appartenaient aux ennemis, dit Polybe, et les barbares, » manœuvrant à flanc de coteau, roulaient des pierres ou lan- » çaient des cailloux à la main, » tôv yàp -b-w ÔTcspcs^wv Hvtwv -si: r.zKZ'fj.iciç, àvTt-apaYOvts; ci fitxpfixpoi ~oàq Trapwpsiaiç, xai Tsf; Ç vyy.Tspsjja'. ~ipi ->.~hVJ7.o-z~pcv zyypzv Yiùpii TÔV 1--mv xat to')v û-oÇuviwv, èçpîopî'jcvra to'jtsic, Itoç èv SXt; ~f, vuxtf TajTa ;;.i/>'.ç èÇeywîpuuaro tîj<; -/apâspaç (Pol. III. 53. 4 et 5) : « le danger » fut tel qu'Annibal l'ut contraint avec la moitié de son armée de » passer la nuit sur un rocher fort et dénudé, coupé de sa cavalerie » et de ses bètes de charge. Il tint bon, et la nuit tout entière suffit » à peine au convoi pour se dégager du défilé (2). » La roche nue. — Le rocher dont parle Polybe est ce rocher fort et dénudé que Ton voit se dresser comme une citadelle sur la rive droite de l'Arc, quand on prend la roule de Modaneà Bramans qui suit la rive gauche. Mais il faut remarquer que la dénudalion ou la blancheur n'est pas un fait exceptionnel dans ces régions, comme on a souvent semblé le croire ; à notre avis, la « roche nue » ou la « roche blanche » n'est donc pas sur la route d'Annibal un repère aussi important que beaucoup d'écri- vains ont voulu le dire; sans doute faut-il pouvoir la retrouver vers 1'encjroit où a eu lieu l'embuscade, mais on en trouverait partout dans ces vallées, à quelque endroit que l'on place l'embus- cade (3). • (t) « Toute cotte longue crête de Lesseillon était terminée par une paroi » verticale de rochers inaccessibles, si ce n'est un pou au-dessous du fort » Marie Christine, où existe un cône de moraine qui permet de le franchir ; » on peut encore y passer de nos jours. » Colonel Perrin, p. 58. (2) Il aurait donc fallu au convoi environ douze heures pour passer le défilé : on peut en conclure sa longueur. En comptant 2 kilomètres à l'heure seulement comme vitesse d'écoulement, on trouverait 3(5 kilomètres de lon- gueur pour la colonne. On doit y comprendre, il est vrai, toute la cavalerie, ei elle était forte de 7 à 8,000 hommes au moins, puisqu'il l'arrivée en Italie, malgré les pertes subies au Clapier, elle était encore de 0,000 hommes. (3) Nous avons longuement correspondu au sujet de cette embuscade avec M. le colonel Perrin, qui nous écrivait très justement: « Les contreforts des P deux rives de l'Arc ne se composent, que de terrains gypseux ou dolomiti- » ques ; vous avez dû remarquer, si vous avez couché à Bramans, que tous » ces contreforts sont exploités pour la fabrication du papier: l'aspect il général est donc bien réellemen' blanc. » — no — Si Polybe à signalé ce rocher dans son récit, c'est sans doute parce qn'il présente un aspect parficulier, et qu'il apparaît aux yeux du voyageur comme une fortification naturelle, mais c'est surtout parce qu'il joua, dans la lutte que soutint Annibal contre les Gaulois, un rôle prépondérant. C'est là que s'appuyait la gau- che de l'infanterie carthaginoise, qui avait fait l'ace aux Gaulois apparus sur la montagne, et c'est le point sur lequel devait se porter naturellement l'effort des assaillants. M. Je colonel Perrtn ne croit pas qu'Annihal ait laissé ses troupes s'étendre jusque vers le bord de l'Arc, parce qu'elles n'auraient plus eu alors de ligne de retraite. Voici ce qu'il nous a écrit à ce sujet (1) : « Jamais ses » troupes ne durent s'étendre vers les points du contrefort escarpé » sur l'Arc, car elles n'auraient plus eu de ligne de retraite ; je » suis même certain que cet espace libre engagea les Gaulois à » l'occuper, et que, dès qu'ils eurent fait cette faute, Annibal, » formant une colonne massive où entraient ses éléphants, passa » entre l'escarpement et la gauche de son armée, et, repoussant » par un effort violent les Gaulois, les précipita dans l'Arc ; ceci )) fait, ses troupes remontèrent appuyer celles qui combattaient » vers le Bourget. » Il est très probable en effet que le combat a dû se passer de celte façon; mais, pour la nuit, les troupes gardèrent les points impor- tants, et vers lesquels un retour inattendu de l'ennemi pouvait causer la perte de toute l'armée. C'est pour cela qu'Annihal passa la nuit à la roche nue, avec la moitié de son armée ; il avait choisi ce point parce qu'il était de grande importance, et l'avait garni de troupes, sans toutefois les pousser jusqu'à l'escarpement, ce qui eût pu devenir dangereux en cas d'attaque ; il avait sans doute porté ses réserves de ce côté, pour être prêt à toute éventualité. Il faut bien se représenter en effet la manière dont la lui le s'était engagée. L'avant-garde carthaginoise avait déjà atteint le plateau d'Aussois quand les Gaulois donnèrent le signal de l'atta- que: la cavalerie qui marchait en tête dut alors occuper le plateau, et remonter un peu la gorge d'Aussois pour empêcher les Gaulois de déboucher de ce côté. Le reste de la cavalerie et le convoi, sur lesquels roulaient des rochers, se réfugia vers Aviieux. On com- prend quelles difficultés ils éprouvèrent à remonter le long de la (1) Dans une lettre datée du o octobre 1901, de Périgueux où il s'est retiré. — 131 — crête de Lesseillon jusqu'au passage sous le fort Marie-Christine. Pendant ce temps, Annibal et ses fantassins soutenaient tout l'effort du combat : la roche nue, vers laquelle se trouvait la queue de la colonne quand L'attaque s'était dessinée, devenait un des points de contact entre les assaillants et les Carthaginois ; vain- queurs, ces derniers couchèrent sur les positions. Le convoi, après avoir passé par le col des forts de Lesseillon, et être arrivé sur le plateau d'Aussois, ne suivit pas le chemin qui conduit à Thermignon ; mais, descendant dans le lit du ravin de Saint-Pierre (rive gauche), où passe un chemin encore très fré- quenté de nos jours, il se dirigea vers Bramans. « Le lendemain, » les ennemis partis, Annibal le rejoignit. » 9° journée. — D'Aussois au col du Clapier. Distance: 25 kilo- mètres. Les troupes traversèrent l'Arc en face de Bramans, gagnèrent le Planais (1) et gravirent les lacets du Petit Mont Cenis qui étaient analogues à cette époque à ce qu'ils sont aujourd'hui. Le col. — L'armée dut ensuite tournera droite à cent mètres en-dessous du sommet, passa par une corniche assez large (2), nullement dangereuse, et gagna les jolies prairies où sont les granges de Savine. De là, elle put facilement arriver auprès du lac de Savine. « La vallée est abritée du nord et dirigée de l'est à » l'ouest, dit le colonel Perrin ; la place pour un campement est » bonne. Nous avons suffisamment parlé du col du Clapier au chapitre X pour ne pas insister sur ce sujet. Nous ajouterons cependant que le récit de Tite-Live, représentant Annibal qui s'arrête au com- mencement de la descente pour montrer l'Italie à ses troupes, peut être exact. Au lieu de s'engager dans le sentier au point le plus (1) C'est alors sans doute qu'elles furent, inquiétées par quelques marau- deurs, venus du vallon d'Etache. Peut-être le furent-elles aussi vers le som- met du Petit Mont Cenis. (2) Nous avons parcouru, au mois d'août 1900, les deux sentiers qui, partant des lacets du Petit Mont Cenis, vont aux granges de Savine ; ils sont très praticables, quoique nullement entretenus. Ce sont les chemins que suivent les troupeaux qui vont passer l'été dans les prairies de Savine; les paysans qui habitaient les chalets Au Petit Mont Cenis et ceux qui habitaient les granges de Savine nous ont dit que ce passage s'effectuait toujours sans accident et sans difficulté. On s'en rend compte d'ailleurs facilement. — 132 — direct où est la croix, et d'où l'on n'aperçoit que la chaîne de l'Assiette, on peut y arriver par le coin opposé d'où la vue est celle que nous avons décrite ; on n'allonge pas sensiblement le chemin. 40e et 11e journées. — Séjour. Nous croyons, contrairement à l'opinion de plusieurs auteurs, que c'est ainsi que Polybe a entendu les deux jours de repos. La descente. — 12° journée. — Du col du Clapier à Snse. (Descente des bagages, de l'infanterie légère et de la cavalerie). Distance : 20 kilomètres. Le col est raide, mais ne présente pas d'obstacle sérieux au début. C'est seulement après être descendu de 600 mètres environ (de la cote 2,400 à la cote 1,800), qu'on arrive à un petit plateau où sont les ruines de un ou deux chalets et un petit moulin. Ce plateau, appelé dans quelques documents « le plan Clapier ». esl celui où Annibal dut faire camper les premières troupes qui étaient descendues. Devant lui se trouvait en effet le précipice de trois demi-stades qui existe encore. Le défilé de trois demi-stades. — Le colonel le décrit ainsi (1) : « De tous les côtés les précipices vous entourent, et en avant, » un clapier effrayant de 200 mètres de hauteur; c'est bien le » défdé d'un stade 1/2 de Polybe. Vous prenez un sentier très » étroit qui longe la paroi de gneiss écroulée; au milieu de » ce chaos, vous ne savez où placer le pied, les chèvres et les » jeunes génisses seules y passent. On peut se briser une jambe » à chaque instant; Annibal fit camper la portion qui était déjà » descendue sur ce plateau, où était une légère couche de neige ; » c'est au milieu de ce clapier que poussent des noisetiers et » quelques genévriers, premiers arbustes que l'on rencontre : à » droite et à gauche, impossible de passer. C'est donc au col du » Clapier qu'il dut essayer de chercher un passage. » A gauche, les rochers bouleversés du Bard ; à droite, il dut » essayer de descendre dans le lit du ruisseau où sont toujours » des neiges durcies que recouvrent de nouvelles neiges. C'est là (1) Marche d' Annibal, Dubois, 1887, p. G3, (\\, 65. — 133 — » que les troupes, en tournant le coin de l'éperon rocheux qui » s'avance, et où les roches sont délitées et instables, roulaient » dans les précipices sans pouvoir se retenir aux aspérités du sol, » où les bêtes de somme, s'enfonçant dans la neige et traversant » la couche durcie, ne pouvaient plus avancer, ce qui força » Annibal à s'ouvrir une route dans le défilé du Clapier. Il suffl- » sait de combler les vides entre les débris rocheux, de casser les » pointes de ceux qui avançaient dans le sentier, pour permettre » aux hommes et aux mulets de passer. Ce travail, en effet, dut i être exécuté très rapidement et permettre dans la journée aux » bêtes de charge de descendre à Jaillon et à Suse. » La Notice historique el descriptive de la province de Turin (Minis- tère de ta Guerre, 1888) dit plus simplement qu'au-delà du plan Clapier « on ne peut descendre dans la vallée de Jaillon qu'en » passant par l'escalier du Clapier taillé dans une crevasse entre » deux assises de schiste. » 13°, 14e cl éo* journées. — Travail de roctage par les Numides, pour élargir le sentier du Clapier et permettre aux éléphants de descendre à leur tour. Annibal prit deux jours de repos (trois suivant Tite-Live), et, le troisième jour (Polybe), il descendit dans la plaine près de Rivoli. Annibal débouchait ainsi en Italie vers la ville désignée plus tard par César et Slrabon sous le nom d'Ocelum, et qui fut la position limitrophe des deux provinces de Gaule; la vraie position de cette ville a été déterminée récemment (1) à Drubiaglio, en face d'Avigliana, sur la rive gauche de la Doria Riparia, à vingt milles de Suse: Annibal était là au seuil de la plaine de Turin. La neige ancienne. — L'identification de la descente proposée par le colonel Perrin est parfaite, et tous les termes de Polybe s'appliquent au terrain qu'on a sous les yeux. Un seul détail laisse à désirer: î~\ -;àp t/;v TCpouicapxou. 1.) RÉCAPITULATION DES DISTANCES Du Pontet à Saint-Alban par le col du Grand Cucheron et détour par les hauteurs (bataille du Cucheron) 15 à 16 kil. De Saint-Alban à la Chambre par le Pré Jourdan 25 à 30 kil. .1 reporter 40 kil. (1) Remarquons d'ailleurs que celte objection peut être faite à presque tous les cols proposés pour le passage d'Annibal. — 133 — Iteport 40 kil. De la Chambre au Châtel 24 — De Châtel à Yillard Clément 20 — De Yillard Clément à Saint-Michel 15 De Saint-Michel au Villarey 16 Du \ illaroy à A assois 22 D'Aussois au col du Clapier 25 Du col du Clapier à Suse 20 De Suse à Druhiaglio 30 Total 212 kil. L'itinéraire d'Annibal dans sa traversée des Alpes aurait donc, d'après nous, 212 à 218 kilomètres. Evaluons les 1,200 stades de Polybe en kilomètres : 1,200 x 177m 60 =±213,120 mètres, c'est-à-dire 213 kilomètres. Nous arrivons donc, sans chercher à fausser aucun chiffre, à la distance donnée par l'auteur, à quelques kilomètres près ; l'approximation nous paraît suffisante pour être une nouvelle preuve à l'appui de notre système. Mais nous y attachons peu d'importance. ->a-G^>7>t- CHAPITRE XIV DEUX OBJECTIONS Tout cadre bien. — Identification des repères. — Identification des distancée et des temps. Deux objections. — « Le long du fleuve ». — « Le long du fleuve ». TOUT CADRE BIEN Voilà donc notre itinéraire d'Annibal complètement établi. Le général carthaginois, après avoir passé le Rhône près de Roque- maure, a remonté la rive gauche du Rhône jusqu'à l'Ile, c'est-à- dire jusqu'au confluent de ce fleuve avec l'Isère. Là il a suivi la rive gauche de l'Isère, puis a traversé le Drac, qui est la Drubntia de Tite-Live ; il a suivi ensuite la vallée du Graisivaudan, et il est arrivé, par le cours du Haut-Gélon, au pied des montagnes. De là, il a suivi la rive gauche de l'Arc, qu'il a traversé à la Chambre, puis la rive droite; enfin, par le Petit Mont-Cenis, il est arrivé au col du Clapier, où il a campé. C'est de là que par Suse il est descendu en Italie. Nousavons comparé ligne par ligne le récit de Polybe avec l'iti- néraire que nous proposons, et nous avons vu que tout cadrait bien. 15 M v l'ia met rcs. Echelle de : 2 . Sooooo — 137 — Identification des repères. — En effet. Ions les repères s'identifient bien. L'Ile,, à quatre jours du passage du Rhône. — C'est le pays au confluent de l'Isère et du Rhône. Après l'Ile, parcours en pays plat le long d'un fleuve. — C'est le parcours par la rive gauche de l'Isère que nous avons décrit. Attaque des Gaulois. — Dans la vallée du Haut-Gélon, au col des Cucherons. ■ . La ville ancienne. — Sur le petit plateau de Saint- Al ban, à pro- ximité des mines de fer et de cuivre. La roche dénudée. — Près de Modane, au petit village d'Amo- don. La vue des Alpes près d'un campement et près du col de passage. — Au col du Clapier. Le défilé de trois demi-stades. — Près des chalets du Bon- homme. Identification des distances et des temps. — Les distances et les temps sont d'autre part en parfaite concordance avec notre itinéraire. Du passage à l'Ile : 600 stades ou 106 k. 5. Nous trouvons : 108 k. 5 à 110 k. 5(1). De l'Ile à la montée des Alpes, 800 stades ou 142 k. Nous trou- vons (chap. XI, page 110) : 154 k. Traversée des Alpes : 1200 stades ou 213 k. Nous trouvons (chap. XIII, page 135) : 212 à 220 k. En faisant d'autre part parcourir à Annibal des étapes absolu- ment normales, et dont la longueur est en rapport avec les diffi- cultés rencontrées, nous voyons que le récit de Polybe concorde parfaitement avec l'itinéraire. Enfin, à l'époque indiquée (coucher héliaque des Pléiades, 26 octobre), la partie des Alpes parcourue présente exactement l'as- pect sous lequel nous la montre Polybe. (1) Du point de passade (vers Hoquemaurc ou \font- faucon) à Orange 7 à 8 k. D'Orange à Valence. (Voir chap. IV. Le contrôle des distances. .Note de la page 33) 04.5 De Valence au confluent . . . . 7 à 8k. 108.5 à 110.5 — 138 — DEUX OBJECTIONS Cependant, nous avons fait une substitution de noms, puisque, en arrivant à 1*1 le et en conduisant Annibal « le long du fleuve », c'esl l'Isère, et non pas le Rhône, que nous avons suivie. Or Polybe réserve toujours l'épilhète de fleuve au Kliône. Beaucoup d'auteurs ont admis que les 800 stades le long du fleuve devaient être comptées le long de l'Isère, mais ils n'ont pas justifié leur inter- prétation.. Si pour notre part nous avons compté en fait ces 800 stades le long de l'Isère, nous reconnaissons du moins sans détours que nous sommes là en désaccord avec le texte. Le long du fleuve. — Nous nous trouvons en effel de la sorte en contradiction avec une citation de Polybe qui se trouve dans son livre III. Annibal vient de traverser le Rhône de vive force et de faire passer les éléphants sur la rive gauche. ôvaXa#<»v Avvijia; -z-j: ï/Aixv-zz jwcî TO'Jç It.-zï: r.pzf^^t tcjtci; x-z-jpoc-;^ r.y.py. t*>v ~o~x[xzv aies 8aX4mjç w: z~\ xïjv Eu>, xotîjy.svsç tyjv Ttopetav (ôç tl: n;v ;j.c-:7a-,2v -f,; Ivjpîô-Yjç (1). « Ayant rassemblé les éléphants et la » cavalerie, il les plaça à l'arrière-garde et prit les devants ; il mar- » cha le long du fleuve de la mer vers l'orient comme s'il eût voulu » cheminer vers le centre de l'Europe ». Voilà qui est étrange et qui semble (nous disons qui semble) contradictoire. Comment concilier « le long du fleuve » avec « vers, l'orient » et avec « vers le centre de l'Europe » ? Combien il est plus commode de cueillir isolément l'une ou l'autre de ces expressions. Avec le « long du fleuve », on marche au Grand Saint-Bernard ou au Saint-Gothard ; avec « vers l'orient », on coupe court sur le Genèvre et le Viso ; avec « vers le centre de l'Europe », de celle de ce temps-là, on irait sur le Haut Danube. A la rigueur, on s'arrangerait sans trop de difficultés avec les deux derniers mem- bres de phrase, mais que faire du premier ? Encore le long du fleuve. — Et l'objection devient (1) Polybe, III, 47. 1. Ed. Hultsch, 1888, p. 250 et 251. — 139 — d'autant plus embarrassante qu'elle est confirmée par une autre citation qui se trouve dans le môme livre : htl 8è xïéç îa^îîw; tsB ,Po5avo3 -zpî'jzyAvzi: r.xp' txbxbv :bv icotaptiv wç èxi Tac TTYjyàç ^(0C icpbç tïjv àva$oXfiv :wv "AXxewv t-Jjv s'ç 'iTaXfav yi'kizi -i-.pyy.zzt.zi (1). « Depuis le passage du Rhône, en voyageant le long du fleuve » même comme pour aller vers ses sources, jusqu'à la montée des » Alpes qui mène en Italie, il y a quatorze cents stades. » Ce « le long du fleuve » est singulièrement persistant, puisque nous l'avons déjà trouvé dans l'extrait cité au chapitre II : « Anni- » bal ayant parcouru en dix jours huit cents stades le long du » fleuve commença à gravir les Alpes. » 'Aw$«ç &'4v +,\t.épaiç Uxa T.:pfJ)z\: r.xpx xcv -z~.y\}.zv z\: zv.-.y/.zzizj: c~xziz'j: ^pzx-.z ~%z r.p'zq -y.z "AXxsiç àva^o/^ç (2). Quoi qu'on ait pu dire. « le fleuve » désigne bien ici le Rhône, et cela pour deux raisons. Tout d'abord, comme le remarque Deluc(3), Polybe n'a nommé l'Isère qu'une seule fois par son nom (4), et par occasion, tandis qu'il a désigné quatorze fois auparavant le Rhône parle mot « le fleuve » ; la quinzième fois, c'est encore du Rhône qu'il s'agit. En second lieu, on peut remarquer, et cela est décisif, que les 800 stades le long du fleuve font partie des 1400 stades comptées le long du Rhône jusqu'à la montée des Alpes. Si l'expression « le long du fleuve » ne nous mène pas jusqu'au Saint-Gothard, elle nous conduit bien au Simplon ou au Grand Saint-Bernard. Et alors nous tomberions dans les contradictions que nous avons signalées au chapitre VI, et dans bien d'autres. « Le long du fleuve », c'est l'expression qui nous gêne ; c'est le grain de sable qui renverse l'édifice laborieusement construit. Pour trouver le fleuve, c'est-à-dire le Rhône, pour ne pas trop s'en écarter du moins, le colonel Perrin a fait traverser à l'armée d'Annibal le mont de l'Epine, en pleine montagne, à près de 2,000 mètres d'altitude, alors que Polybe parle d'un voyage en pays plat. Avec bien d'autres, nous avons montré une préférence pour l'itinéraire par Grenoble ; c'est l'Isère que nous avons côtoyée, et Polybe le Rhône. L'absence du Rhône, voilà donc le point faible de notre système*. (1) Polybe, III, 39. 9. Ed. Hultsch, 1888, p. 241. (2) Polybe, III, 50. 1. Ed. Hultscb, 1888, p. 2oo. (3) Réponse de J. André Deluc à M. Letronne, Journal des Savans. 1819, p. 748-7.53. (4) En réalité, c'est le Scaras qu'il a nommé, et non Y lier C. BIBLIOGRAPHIE IDE I_i -A. PREMIERE PARTIE A Abalzit. Œuvres diverses de M. Abauzit, contenant ses écrits d'antiquité, critique et de géographie ; Amsterdam, chez Van Harrevelt, 1773, p. loi : Dissertation sur le passage des Alpes par Annibal selon Tite-Live. Abott (Jacob). 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Le Rhône de Strabon. — De l'Isère à Lyon. — Les Allobroges. — Le Rhône et ses affluents. — Quelques remarques. Résumé. Nous allons d'abord examiner quelle idée les anciens se fai- saient du Rhône, ce qu'ils entendaient par cette expression géographique. Nous consulterons les trois auteurs les plus anciens qui aient parlé de ce fleuve, Polybe, César et Strabon ; ils embras- sent un espace d'environ un siècle et demi. LE RHONE DE POLYBE Commençons par Polybe. C'est dans le livre III à propos d'Annibal que se trouvent les deux citations que nous allons rapporter. Une citation. — Voici la première. Annibal vient de tra- verser le Rhône de vive force et de faire passer les élépbants sur la rive gauche : àvaXa^wv 'Avv$aç tcù; èXI -iXayc;. çlperai 8'èx'e tcoXù et' a'OXû- voç. oj — pbç ij.Iv tàç apy.TS'jç "Apsusç KsXtoI y.aT:'.xo'J7'., tïjv c'à~b [AsatjfJL- ,3p(aç a'jToD xXeupàv bpi'lcjz*. waffav al icpbç apjtrov y.sy.)a|X£vai xwv ÂXnetdV tcaptopeiai. Ta ce -îsia Ta xsp\ tbv Qâssv, încèp o>v i/jjmv eïpïjTat oit. rcXet&vwv, à-b toO y.aTa tcv Posavbv oc-jX&vo; o'.a^£UYv:JS!J^tv s!tûv rcpceipYjjiivtoV ipôv âxpwpeiat, XajA^avotxrai tJjv àp//jv à-b MaroaXCaç Iwç ext tsv tgïï tcovtsç 'Aspia ^x/iv' a; t50' j-spâpaç 'Avvi^aç à-b tôîv y.aTa tsv Pc$avbv tÔ- l'ccavbv xal -y.q apKTOoç èaxpaïAiiivouç FaXaiai TpavffaXieïvot Tposàyop&ub- jçevot, toùç S'èict ta r.tiix Taupfoxot %a\ 'Aywvsç "/.ai rcXs&i) Y^vyj t3ap£âp(ov (1) Ouvrages historiques de Polybe, Hérodien et Zozime. Paris, 1838. Auguste Desrez, imprimeur-libraire. Livre III, ch. ix, p. 99. — 162 — ï-ipz (1). « Les deux côtés des Alpes, dont l'un regarde le Rhône » et le Septentrion, el l'autre les campagnes dont nous venons de » parler, ces deux côtés, dis-je, sont habités, le premier par les » Gaulois transalpins, et le second par les Taurisques, les Agones, » et plusieurs autres sortes de barnares (2). » Et d'autre part, d'après le témoignage de Polybe. Annibal en quittant le cours du Rhône s'est bien directement engagé dans les Alpes : « Annibal ayant parcouru en dix jours huit cents stades le » long du fleuve (à partir du continent), commença à gravir les » Alpes. » Ainsi donc, Polybe nous décrit un Rhône qui nous semble liés différent du Rhône contemporain ; mais l'auteur grec est précis, formel, et ne se contredit nulle part. Son fleuve coule dans la direction générale du sud-ouest, et il borde constamment le massif des Alpes, conditions que ne remplit pas le Rhône actuel, en particulier dans tout le grand angle qu'il forme vers Lyon ; enfin, si l'on suit le fleuve pendant 800 stades à partir du confluent, on doit arriver au point où Annibal a quitté la vallée pour entrer dans les Alpes. LE RHONE DE CESAR Voyons ce qu'a dit César, témoin également oculaire. Nous rappelons les dix passages des Commentaires (3) où il est question du Rhône. 1. Livre I, ch. I, 5. La Gaule « commence à partir du Rhône » (initium capil a fl'umine lihodano). 2. Livre I, ch. II, 3. Les Helvètes sont maintenus par le lac Léman et « le Rhône qui les sépare de notre Province » (lacu Lemanno et flumine lihodano qui Provinciam noslram ab Helvetiis dividit). (1) Polybe II. la. 8. Ed. Hultsch, 1888, p. 130. (2) Cette traduction est celle de Buchon (Liv. II, chap. III), qui cette fois a traduit plus exactement ce qu'il y avait dans le texte grec (Ed. 1838, p. 52.) (3) C. Julii Csesaris Commentarii de bello gallico. Edit. Benoist et Dosson. Paris, Hachette, 1899. — 163 — 3. Livre I, ch. VI, 2. « Le Rhône coule entre les territoires des » Helvètes et des Allobroges » (inter fines Helvetiorum et Allobrogum. . . . Hhodanus fluit). 4. Livre I, ch. VI, 1. L'un de ces chemins, étroit et difficile, était chez les Séquanes, « entre le mont Jura et le Rhônu » (unum (iter) per Sequanos, angustum et difficile, inter montent Juram et (lumen Rhodanum). 5. Livre I, ch. VIII, 1 . « Le lac Léman qui se jette dans le Rhône » auprès du mont Jura » (lacu Lemanno, qui in flumen Rhodanum influit, ad montem Juram). 6\ Livre I, ch. X, 5. Les Ségusiaves sont « les premiers qu'on » rencontre en sortant de la Province, de l'autre côté du » Rhône » (ab A llobrogibus in Segusiavos exercilum ducit. M sunt extra Provinciam tram Rhodanum primi). 7. Livre I, ch. XII, 1. La Saône, après avoir arrosé «les territoires » des Eduens et des Séquanes, se jette dans le Rhône » avec une incroyable lenteur » (Flumen est Arar, quod per fines Hœduorum et Scquanorum in Rhodanum influit incredibili lenitate). 8. Livre I, ch. XXXIII, 4. « Le Rhône sépare les Séquanes de » notre Province » (cum Sequanos a Provincia nostra Wiodanus divideret). ï). Livre III, ch. I, 1. Les Nantuates, les Véragres et les Sédu- niens a s'étendent du territoire des Allobroges, du lac » Léman et du Rhône jusqu'aux sommets des Alpes » (... in Nantuates, Ycragros Sedunosque misil, quiafinibus Allobrogum cl lacu Lemanno et flumine Ithodano ad summas Alpes pertinent). 10, Livre VII, ch. LXV, 3. Les Allobroges « disposent près du » Rhône des postes nombreux », et défendent leur pays avec soin et activité (Allobroges, crebris ad Hhodanum disposilis prœsidiis, magna cum cura et diligentia suos fines tuentur). Pour la commodité des renvois, nous avons numéroté ces citations. Nous nous occuperons d'abord des indications de géographie physique (nos 5, 4 et 7). Nous retrouverons les autres, du moins celles qui nous intéressent, au chapitre XVIII. — 1G4 — Le lac Léman. — Le lac Léman se jette dans le Rhône auprès du Moût Jura. « C'est, dit M. Dosson, une inexactitude » géographique qui peut s'expliquer par ce fait, que César ignorait » les sources du Rhône et les 70 kilomètres qu'il parcourt avant » de se jeter dans le lac (1). » 11 nous paraît tout aussi simple de reconnaître que la dénomi- nation de ce fleuve a été donnée autrefois autrement qu'elle ne Test par les géographes contemporains. Aujourd'hui nous regardons l'Arve comme l'affluent qui perd son nom; César regardait ce cours d'eau comme le principal, lui conservait le nom de Rhône en amont, et regardait le lac de Genève comme un affluent. L'opinion de M. Reclus. — Cette manière de voir n'a d'ailleurs rien de choquant. Voici comment M. Elisée Reclus s'exprime (2) : « Suivant les saisons, les deux cours d'eau sont » tour à tour le fleuve principal. A l'époque des eaux basses, le » torrent d'Arve roule une masse liquide de moitié inférieure à » celle du Rhône; mais, pendant les crues, c'est lui qui devient le » maître (3). » DÉBIT DES DEUX FLEUVES Rhône .... Arve maigres 70 35 . 105 moyennes 270 160 grandes eaux 575 700 Totaux . . 430 1.275 Quant au chemin étroit « entre le Rhône et le Jura », c'est le Pas de l'Écluse ; c'est un fait admis sans contestation. Enfin la « Saône se jette dans le Rhône », mais César ne dit pas où. (1) Commentaires sur la guerre des Gaules, texte latin, publié par E.Benoist etS. Dosson. Paris, Hachette, 1899. Dictionnaire, article Rhodanus, p. 713. (2) Nouvelle géographie universelle, livre II, p. 211 et 212. (3) Un changement de nom analogue a eu lieu pour le Danube. Voici com- ment Pline le décrit : « Ce fleuve, né' en Germanie sur les sommets du mont » Abnoba, en face de Rauricum, ville gauloise, traverse bien des milles » au-delà des Alpes et d'innombrables nations sous le nom de Danube. Ses » eaux grossissent immensément ; il prend le nom d'Ister dès qu'il entre en » Illyrie. » Pline l'Ancien, édition Didot, 1863. Traduction de E. Littré. 105 — LE RHONE DE STRABON Arrivons maintenant à Strabon. Voici comment il expose la géographie physique de cette région. Elle est empruntée à la traduction de M. Amédée Tardieu (1), sans changer l'orthographe qu'il a adoptée pour les noms propres ; la ressemblance avec celle adoptée dans le cours de cet ouvrage suffît pour les faire recon- naître (Isar pour Isère, Lugdunum pour Lyon, Lemenna pour Léman, etc.). De l'Isère à Lyon. — « Depuis l'isar, maintenant, jus- » qu'à Vienne, capitale des Allobriges, qui s'élève sur les bords » mêmes du Rhône, on compte 320 stades ; puis, un peu au-dessus » devienne, au confluent de l'Arar et du Rhône, est la ville de » Lugdunum. La distance, quand on s'y rend par terre, c'est-à- » dire en traversant le territoire des Allobriges, est de 200 stades » environ ; elle est un peu plus forte si on remonte le fleuve. » Les Allobriges, qui entreprirent naguère tant d'expéditions » avec des armées de plusieurs myriades d'hommes, en sont » nduits aujourd'hui à cultiver cette plaine et les premières » vallées des Alpes. En général, ils vivent dispersés dans des » bourgs ; toute la noblesse pourtant habile Vienne, simple bourg )) aussi dans l'origine, bien qu'elle portât déjà le titre de métropole » de toute la nation, mais dont ils ont fini par faire une ville. .» Elle est située [avons-nous dit], sur le Rhône. » Le Rhône et ses affluents. — « Ce fleuve descend » des Alpes déjà si fort, si impétueux, que, même au sein du lac » Lemenna qu'il traverse, son courant demeure visible sur un » espace de plusieurs stades; il se répand dans les plaines du » pays des Allobriges et des Ségosiaves, et reçoit l'Arar, près de » Lugdunum, ville des Ségosiaves. L'Arar vient aussi des Alpes ; » il forme la limite entre les Séquanes, les ^Eduens et les (Lin- » gons], puis reçoit le Dubis, autre rivière navigable, descendue » également de la chaîne des Alpes ; de là, réunis sous le nom i I) Tome I r, [t. 306. Paris, Hachette, 1894. — Strabon, liv. IV, 11. — 166 — » dArar. quia prévalu, ces deux cours d'eau vont se mêler au » Rhône, dont le nom prévaut à son tour, et qui poursuit son » cours sur Vienne. Il est remarquable que ces trois fleuves » commencent par se porter au nord, pour tourner ensuite au » couchant, mais qu'aussitôt après leur réunion, leur courant » commun fait un nouveau coude vers le sud, et qu'en se gros » sissant au fur et à mesure des autres rivières [dont nous avons » parlé ci-dessus], il conserve cette direction au midi jusqu'au » point où, pour gagner la mer, il se divise en plusieurs bran- » ches. » Quelques remarques. — 11 n'y a plus aucun doute. Le lac de Genève n'est plus, comme dans César, un affluent du Rhône , il est traversé par le fleuve et forme le courant principal. Remarquons le soin qu'a pris Strabon à propos du Rhône, de l'Arar et du Douhs. Il a précisé l'endroit où chacun de ces cours d'eau perd son nom; il n'a pris cette peine pour aucun autre fleuve, ni pour le Rhin, ni pour le Pô. Quant à celte observation que le Rhône, l'Arar et le Doubs descendent des Alpes, commencent tous trois à se porter au nord, tournent ensuite au couchant, puis une fois réunis, tour- nent à nouveau vers le sud, elle est étrange autant qu'inexacte. Nous y reviendrons au chapitre XIX. RÉSUMÉ En somme, nous voyons que le Rhône a été assez inexactement décrit par Polybe. qui l'avait vu; qu'il a été envisagé d'une autre manière par César, qui l'avait vu aussi ; enfin, que dans la partie moyenne de son bassin, il a donné lieu à une confusion inexpli- cable chez Strabon, qui avait cependant cherché à être précis. >G-@jè>D«- CHAPITRE XVI LES TRANSFORMATIONS DU RHONE La vie d'un fleuve. — Opinion de M. Reclus. — Opinion de M. Lenthéric. Les transformations du Rhône. — Le Rhône bifurqué. — La vallée de Charribèry. Les forces transformatrices. — Les érosions. — Les allumons. — Ébou- lements. — Chu te du Mont Tauredunum. Éboulement du Granier. — Description de Saussure. — Les abîmes de Mijans. — La catastrophe. — État actuel du Granier. —Autres éboulements. Évaluations approximatives. — Quelques altitudes. Les mouvements lents du sol. — Les plissements. — Manque d'observa- tions. — Quelques opinions. — Conclusion. LA VIE D'UN FLEUVE Si les descriptions du Rhône ont varié avec les temps, il faut aussi reconnaître que le cours du fleuve a subi bien des modifi- cations. Un fleuve est « un organisme véritable, une personnalité » réelle. Il a son développement et sa vie propre. Il a commencé » à l'origine des temps, il se transforme à travers les âges ; il se » modifie à chaque instant sous nos yeux. Le fleuve d'aujourd'hui » n'est pas celui des siècles passés; il n'est pas davantage celui » des siècles à venir. » C'est en ces termes que s'exprime M. Ch. Lenthéric dans la préface de l'ouvrage où il a écrit l'histoire du — 168 — Rhône, « comme on écrit celle d'une famille ou d'une dynas- » tie (1). » Noire tache n'est pas aussi vaste, elle est au contraire localisée : nous voulons simplement étudier l'histoire d'un tronçon du fleuve, pendant une période déterminée. Nous allons exposer d'abord les idées exprimées avant nous sur les phases de la vie du fleuve. Opinion de M. Reclus. — M. Elisée Reclus les a résu- mées et vulgarisées en des pages assez vagues, sans données géologiques sérieuses, et les a l'ait suivre d'hypothèses peu précises ; son étude se développe avec trop d'ampleur peut-être, et traite le sujet de trop haut, mais elle donne de la vie du fleuve une idée générale qu'il est bon de connaître: a Nul doute que le superbe détroit de montagnes ouvert de » Seyssel à Grenoble par la dépression où se trouve le lac du » Bourget et par la vallée du Graisivaudan n'ait été autrefois le lit » bifurqué des deux grands glaciers du Rhône et de l'Isère, comme » le prouvent les débris de toute espèce et les gros blocs erratiques » trouvés sur les pentes des deux vallées, et jusqu'à 500 mètres » de hauteur à l'ancien confluent au sud de Ghambéry. » Aux glaces succédèrent les eaux, un lac tortueux s'amassa » dans ces longs couloirs de montagnes, avant que le Rhône eût » creusé son lit à travers les arêtes occidentales du Jura, et que » l'Isère eût scié en deux les remparts de roches néocomiennes et » crétacées qui s'élevaient à l'orient du bassin actuel de Grenoble. » Alors le Drac, la Romanche, l'Isère, le Rhône unissaient leurs » eaux dans une grande mer intérieure, de 500 mètres plus » profonde que l'est le lac du Bourget, pauvre reste de l'ancien » réservoir. » La percée du Jura fit changer de pente à tout le système » hydrographique. Actuellement, la partie septentrionale du lac, à » demi comblé déjà par les alluvions, s'épanche au nord par le )) tortueux canal de Savières, dont la faible longueur et les fonds >) marécageux portent à croire que le changement du cours du » Rhône est un fait récent dans l'histoire de la terre (2). » (1) Ch. Lenthéric. Le Rhône. Histoire d'un fleuve. Paris, Pion, 1892. Préface. (2) Nouvelle géographie universelle^ livre II, p. 216 et suiv. — 169 — Opinion de M. Lenthéric. — Voici la description que donne M. Lenthéric, après le confluent du Fier : « La vallée s'élargit alors, et la plaine commence. Le fleuve » ramifié y serpente en lacis innombrables qui s'entrecroisent et » donnent naissance à un nombre considérable d'îles basses, » submersibles, aux contours variables et indécis, que chaque » crue colmate, ronge, agrandit, déplace, quelquefois même fait » disparaître, et qui sont désignées sous le nom générique de » brottcaux ». A gauche, la plaine marécageuse de Chautagne » conduit par degrés insensibles, et sans la moindre dépression » de terrain, au lac du Bourget, dont elle constitue en faitl'extré- » mité septentrionale, récemment comblée par les alluvions. » De même que le lac d'Annecy, le lac du Bourget est géologi- » quement un aflluent du Bhône. Les grands blocs erratiques que » l'on retrouve, alignés à 500 mètres de hauteur, sur les pentes des » deux versants du lac, et qui couronnent le poétique coteau de » Tresserve, attestent le séjour et le retrait de l'ancien glacier » delphino-savoisien qui se bifurquait au Sud memedeChambéry, » et dont l'une des branches suivait la vallée du Graisivaudan, en » recevant sur sa route l'apport des glaciers secondaires du Dracet » de la Romanche, tandis que l'autre s'engageait dans le couloir du » Bourget, entre la Dent du Chien et le Semnoz, et se souciait par » Guloz au grand glacier du Rhône. Lorsque les glaces commen- » cérent à fondre, et que la période torrentielle succéda à la période » glacière, un grand lac sinueux remplit toutes les gorges du Drac, » de la Romanche, de l'Isère et du Rhône, formant une sorte de » mer intérieure dont le niveau s'est peu à peu abaissé. Les deux » lacs d'Annecy et du Bourget sont les pauvres restes de cet ancien » bassin ; et le Rhône a serpenté dès lors librement, en frayant » son lit dans la vallée couverte de boues et de débris glaciaires, » depuis Guloz jusqu'à Lyon (1). » Ce rapide exposé d'une période intéressante est plus précis et plus exact peut-être que celui de M. Reclus ; néanmoins, il n'in- dique pas les transformations qu'a pu subir le Rhône entre l'époque où les glaciers recouvraient son lit, et celle où le cours actuel s'est dessiné ; ce sont ces transformations successives que nous voulons préciser. (1) Ch. Lenthéric. Le Rhône. 1892. Sec. partie, ch. III, p. 341-342 du t. I. — 170 — LES TRANSFORMATIONS DU RHONE C'est à la géologie qu'il faut nous adresser pour avoir l'explica- tion des phénomènes dont nous nous occupons. Sans doute, en nous plaçant à un point de vue plus étroit, nous pourrions affirmer que nous faisons de ta géographie, puisque nous voulons spécialement étudier le Rhône à une période qui appartient à l'histoire, mais ce ne serait là qu'une question de mots, à laquelle nous attachons peu d'importance. Nous préférons rappeler, après M. Maurice Lugeon (1), la définition donnée par M. Maekinder, d'Oxford, du programme exact des deux sciences sœurs. « La géologie, dit-il, est l'étude du passé à la lumière du » présent; la géographie est l'étude du présent à la lumière du » passé. » Aussi n'avons-nous pasliésilé à étudier le sol, à examiner les terrains, et surtout à consulter ceux qui par leurs travaux antérieurs étaient à même de nous renseigner, pour connaître les arguments qui pouvaient confirmer ou amoindrir notre hypothèse du Rhône bifurqué. Le Rhône bifurqué. — Nous pensons qu'il y a une vingtaine de siècles, le Rhône n'avait pas le même aspect qu'au- jourd'hui. Au lieu de s'écouler uniquement par le chenal de Pierre-Chûtel, il avait encore dans cette région un large épanouisse- ment; il était même, par la cluse Chambéry-Montmélian. en communication avec l'Isère actuelle, et ce bras latéral constituait delà sorte un Rhône bifurqué ; la branche septentrionale suivait à peu près le lit du Rhône actuel, tandis que la branche méri- dionale, constituée par l'Isère d'aujourd'hui, communiquait avec la branche septentrionale par la vallée de Chambéry. La zone interfluviale comprise entre les deux branches du Rhône bifurqué s'appelait l'Ile. Si l'on parcourt de nos jours la vallée de Chambéry, les obser- vations que l'on peut faire sur le terrain établissent à première vue la succession de deux états dans cette vallée, l'un solide, l'autre liquide. Ils sont visibles tous deux par les traces qu'ils (1) Maurice Lugeon. Leçon d'ouverture du cours de géographie physique professé à l'Université de Lausanne. Corbaz, 1897. — 171 — ont laissées, le plus ancien par des blocs erratiques et des boues glaciaires, le second par les alluvions et par les formes adoucies des vallées. On peut observer, en effet, que tout le fond de la vallée depuis le lac du Bourget est formé par des alluvions, recouvertes en certains points par des marais et des tourbières; de plus, la profondeur, l'évasement et l'orientation des thalwegs dans la partie sud-est (au sud de Montmélian et dans le Glandon), semblent indiquer que le terrain a été modelé par des eaux puis- santes s'écoulant vers l'Isère. Il semble donc au premier abord que la vallée ait été parcourue par une branche du Rhône qui, après s'être détachée du fleuve vers Culoz, passait par Chambéry pour aller rejoindre la vallée» du Graisivaudan (1); mais, en réalité, les faits ont été plus complexes, et, pour bien les comprendre, il est nécessaire de s'arrêter sur le rôle géologique qu'a rempli à travers les siècles cette vallée de Chambéry. La vallée de Chambéry à l'époque quaternaire. — Nous avons déjà vu que les glaciers du Khône, de l'Isère et des torrents alpins de la région s'étaient rejoints par la vallée de Chambéry pour étendre leur immense manteau jusqu'à la Bresse et à la région lyonnaise (2). Après une glaciation, l'Isère passa par la vallée de Chambéry, et alla porter ses eaux au lac du Bourget et au Rhône ; cet écou- lement est admis par tous les géologues, et il se manifeste par les alluvions laissées dans la vallée par le fleuve qui la suivait alors. « Il est certain, dit M. Hollande (3), que les eaux de l'Isère » et de ses affluents alpins, — en Savoie sûrement — , ont passé » à Chambéry ; mais cela a eu lieu entre la 2e et la 3e glaciation. » Ce sont ces eaux qui ont formé les alluvions inlerglaciaires. » (1) C'est ce que paraît avoir pensé M. le colonel Perrin, Marche d'Annibal, 1887, p. 41. (2) Voir d'ailleurs : Étude sur la vailéé du Rhône par M. H. Douxami, Paris. Bérenger, 1901, p. 16. (3") Dans une lettre du 3 décembre 1901, de Chambéry. Il ajoutait: « c'est à ce moment, je crois, qu'un cours d'eau venant du côté de Grulîy, de Cusy,... a pu franchir la vallée des Mollasses jusqu'à Aix-les-Bains, où il rencontrait les eaux de l'Isère... formant dans la région une véritable petite mer. ("est ce cours d'eau que j'ai signalé dans ma note de la cam- pagne 1894. » — 172 — Ainsi, M. Hollande précise: c'est entre la 2e el la 3* glaciation que l'Isère a coulé dans la vallée de Chambéry. M. Vivien est d'ailleurs arrivé au même résultai, et. selon les expressions de .M. Lugeon (1), « il a montré, par une sagaee étude des alluvions » entourant cette ville, quél'Isère, un moment donné, entre deux » grandes glaciations, a coulé dans cette dépression, à la suite d'un » barrage morainique. » M. Kilian et M. Douxami remarquent d'ailleurs que, d'après l'inclinaison des couches d'alluviondans la vallée, inclinées du sud au nord, c'est bien l'Isère qui devait s'écouler vers le Rhône. Cette phase de l'histoire de la vallée nous paraît donc établie. • Mais, après le dernier retrait des glaciers, après la période torrentielle qui te suivit, et jusque vers le commencement de l'époque historique elle-même, nous croyons qu'il y a eu un écoulement du Rhône vers l'Isère. Nous allons expliquer de quelle manière cet écoulement avait lieu. .Le lit du Rhône était alors bien loin d'être aussi profondément creusé qu'il l'est aujourd'hui, l'érosion n'ayant pas eu le temps d'agir d'une manière aussi intense. Le fleuve, qui coulait donc à une altitude supérieure à celle d'aujourd'hui, se répandait dans ta plaine où sont les marais de Vions et de Lavours, et y rejoi- gnait le lac du Bourget, beaucoup plus étendu à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui; la nappe d'eau ainsi formée constituait de la sorte un grand bras latéral du fleuve, aux eaux plus calmes, qui s'étendait jusque vers Chambéry (2). Ainsi, le Rhône se jetait donc dans le lac du Bourget, le travei- „ sait, en sortait par des liras différents qui se réunissaient ensuite, puis il continuait sa route par son lit actuel : c'était là le Rhône septentrional. Mais d'autre part, vers Chambéry, le Bourget communiquait avec l'Isère par un chenal qui suivait la vallée. Le bras de rivière constitué par le lac du Bourget et ce chenal de communication se continuait par l'Isère actuelle jusqu'au point où elle se jette dans le Rhône, jusqu'au confluent, où il retrouvait la première branche du fleuve : c'était le Rhône méridional. Telle est notre hypothèse. Nous allons maintenant étudier (1) leçon d'ouverture d<- CHAPITRE XVII LES TRANSFORMATIONS DU RHONE (Suite) Une consultation géologique. — Opinion de M. Maurice Lugeon. — Opinion de M. Do u. va mi. — Opinion de M. Kilian. — Opinion de M. Hollande. — Opinion tir M. Revit. Conclusions. Ce qu'on peut admet tir. ■ Ce qu'il faut discuter. — Réponse à quelques objections. — Importance relative de l'hypothèse géologique dans notre élude. UNE CONSULTATION GÉOLOGIQUE Nous avons dit, après avoir exposé les idées de M. Elisée Reclus et de M. Lenthéric, que les phénomènes avaient été.plus complexes que ne l'indiquaient ces deux éminents géographes. L'appui pré- cieux fourni par la géologie à la géographie historique est venu en effet préciser d'une manière à peu près définitive certaines périodes de la transformation du Rhône. Les remarquables travaux parus ces dernières années, pendant que se continuaient nos recherches, nous ont précisément confir- mé d'une manière scientifique des phases que nous avions entre- vues. Malgré les quelques différences qui existent entre les termes de notre hypothèse et les avis que des géologues en renom ont bien voulu nous donner, nous allons montrer que notre conjec- ture n'est pas incompatible avec les données actuellement fournies — 188 — par la science ; nous allons pour cela examiner les avis dont nous parlons. Opinion de M. Maurice Lugeon. — M. Lugeon a, sur les questions dont il s'agit, une autorité incontestée, cl son opinion est particulièrement précieuse à recueillir. Il n'admel pas cpie le Rhône ait jamais pu couler suivant Taxe du lac, cl il s'exprime en ces termes (1) sur la physionomie qu'il devait pré- sentera l'époque romaine : « Le Rhône à l'époque romaine débouchait probablement » directement dans le lac, le monticule de Yions formait une île. » De là à en conclure, pour des gens qui ne connaissaient certai- » nementquc très peu l'hydrographie du pays, que le Rhône se » subdivisait en deux, il n'y avait qu'un pas. C'est sans doute » depuis l'époque romaine que le Rhône construisant son delta » dans le lac a tout d'abord coupé ce lac en deux, et finalement, » continuant son travail de colmatage, le fleuve a fini par combler » tout-à-fait la partie du lac qui était à sa droite, soit les marais » de Lavours. Aucune terrasse lacustre indiquant un niveau » supérieur du lac n'a été trouvée, malgré des recherches très » approfondies. Or, pour que le lac ait pu s'écouler dans l'Isère, » il aurait dû franchir un seuil élevé de 310 mètres, soit s'élever » de près de 80 mètres an-dessus de son niveau acluel (231irii0). » Ici apparaît votre hypothèse de la continuation du plissement. » Mais elle a contre elle l'ensemble des connaissances de la » géologie alpine, comme l'hypothèse de la surélévation des » eaux du lac a contre elle l'absence totale du phénomène de la )> terrasse ; car les seules terrasses pins hautes (pie le seuil qui » sépare le bassin de l'Isère de celui du Rhône dans la cl use de » Chambéry appartiennent à l'Isère quand ce cours d'eau » s'écoulait vers le lac du Bourget,'et ce sont des terrasses lluvia- » tiles. » Voilà donc un raisonnement très judicieux et très simple: pour que le Rhône ait jamais pu franchir le seuil de Myans. nous dit M. Lugeon, ou bien il faut admettre la surélévation des eaux du lac, dont on ne trouve aucune trace, ou bien admettre la continuation du plissement, qui n'a jamais été démontrée. (1) Lett. du 6 nov. 1901, de Lausanne — 189 — Nous écarlons sans difficulté la première hypothèse, puisque les preuves archéologiques, telles que l'existence actuelle des pilotis dans l'eau, et d'autre part les preuves géologiques, telles que l'absence des terrasses lacustres, prouvent suffisamment que le lac n'a pas eu à l'époque historique un niveau bien supérieur au niveau actuel. Mais a-t-on pu établir rigoureusement qu'il n'y a pas aujourd'hui continuation de plissements, ou tout au moins existence de certains mouvements du sol tels que des affaisse- ments? D'ailleurs, puisque tous les géologues admettent qu'un fleuve a passé par la vallée de Chambéry, que ce soit l'Isère ou le Rhône, ou les deux successivement, il faut bien admettre l'intervention d'agents de modification puissants pour expliquer la topographie actuelle de la vallée, avec un seuil à 310'" entre deux points cotés plus bas. Répondant à cette dernière objection, M: Lugeon nous a exposé une hypothèse qui résulte de la méthode générale par laquelle il a expliqué beaucoup de modifications de réseaux hydrogra- phiques ; elle montre commenta pu se former ce seuil de Myans, qui nous a toujours étonné, et nous la reproduisons en propres termes : l'i- Emplacement l de Montmélian Myans Chambéry « Fîg. 1. — L'Isère s'écoule dans la direction de Chambéry. » Une pente continue descend par conséquent de Montmélian » sur Culoz. Myans Chambéry Culoz » Fig. 2. — L'Isère a été capturée parla Romanche, et s'écoule » vers Grenoble. Au point A se trouve le seuil. Fur. 3. Mvans Chambéry Culoz » Fig. 3. — Un ruisseau descend de A (de la fig. 2) vers » l'Isère, comme il descend toujours un ruisseau d'un col. Par » érosion régressive, la tête du ruisseau recule de A en A'. — 190 — ^L______^ Chambéry ffig. 4. J^^^ " — ~~ — — — _ Culoz » Fig. 4. — Le col (le seuil) se trouve aujourd'hui à Myans. » Voilà comment je m'explique, en gros, après la 2e époque % glaciaire, le seuil de Myans. » Et pour terminer, M. Lugeon nous répèle encore qu'il ne croit pas à l'hypothèse de la continuation du plissement: « J'admets » que les plis, dit-il, se sont continués depuis la fin du miocène, » durant le pliocène (discussion relative au Chéran, cas du » Semnoz) (1), mais durant le quaternaire, on ne signale pas de » terrasses ayant une pente inverse à leur pente primitive. Tout » semble être resté fixe bien avant l'apparition de Thomme dans » la contrée. » M. Lugeon ne croit donc pas à notre hypothèse. Mais il ne veut nullement pour cela nous décourager de remettre, au contraire. « Une hypothèse, nous dit-il, est toujours permise en science, car )> elle oblige les chercheurs à redoubler d'attention. » Opinion de M. Douxami.- Sur les conseils mêmes de M. Lugeon, nous avons demandé à M. Douxami ce qu'il pensait de la question, et nous avons constaté que son opinion différait quelque peu de celle du savant géologue de Lausanne. M. Douxami est très qualifié pour traiter le sujet qui nous occupe, puisqu'il a publié en 1901, dans le Bulletin des services de la carte géologique de la France, une Étude sur la vallée du Rhône aux environs de Bellegarde (2). Il écrit dans cette brochure, à propos de dépôts quaternaires qu'il a observés, des lignes que nous voulons retenir (3). « Le lac du Bourget, dit-il, a dû occuper la vallée jusqu'à » l'altitude de 300rn ; dans ce lac, beaucoup plus étendu que le lac » actuel, se déversaient les eaux des Usses, du Fier et de la rivière » d'Arve, soit par le val des Usses. soit déjà par le défilé de Fort (1) Voir les remarquables articles de M. Lugeon dans les Annales de Géographie, nos du 15 juillet 1901 et du 1.") novembre 1901 : « Recherches sur l'origine des vallées des Alpes occidentales. » Libr. Armand Colin. (2) N° 81, tome XII. Paris, Bérenger, 1901. (3) Pages 17 et 18. — 191 — » l'Écluse ; du côté de Chambéry ce lac recevait, en outre, un bras » de l'Isère par la cluse de Montmélian. Les émissaires de ce lac » à l'ouest devaient couler à peu près à cette altitude de 300m et » passaient parla vallée du Lit-au-Roi — lac de Bare (243m), du » lac de Barterand (300m), et aussi par la vallée de Guloz à Virieu- » le-Grand et Pugnieu, comme le prouvent les alluvions qui y » sont déposées : le lac du Bourget devait s'étendre jusque là . . . » Dans une lettre qu'il nous a écrite (1), M. Douxami s'est montré plus précis encore : « Le cours du Rhône, dit-il, s'est certainement modifié, non » seulement dans les temps géologiques, mais depuis l'appari- » tion de l'homme en Savoie et en particulier aux environs de » Guloz. Lorsque les glaciers eurent abandonné la région et que » l'homme put s'y établir, le lac du Bourget s'étendait au sud » jusqu'à Chambéry, au nord jusqu'au val de Fier. Il recevait » encore probablement à ce moment un bras de l'Isère par la » cluse de Montmélian, et il déversait à l'ouest, non pas peut- » elre par le défilé de Pierre Châtel, qui n'était pas assez creusé, » mais d'une part par la ligne Saint-Champ, Belley, La Balme, » Champagneux, et d'autre part par la cluse Virieu-le-Grand » jusqu'à Ambérieu. » Ainsi, l'hypothèse de M. Douxami se rapproche beaucoup delà notre ; le lac du Bourget s'élend au nord jusque vers les Usses et au sud jusque vers Chambéry ; le Rhône le traverse pour en sortir en plusieurs bras (2), et cela à l'époque de l'homme ; mais où son opinion s'écarte de la nôtre, c'est quand il dit que l'écou- lement a eu lieu de l'Isère vers le lac et non du lac vers l'Isère. 11 nous cite à l'appui de son hypothèse ce fait que les alluvions de l'Isère sont très visibles tout près de Chambéry vers le Viviers, et qu'elles sont inclinées vers le lac ; « leur inclinaison, ajoute-t- » il, est la preuve mécanique que l'Isère se déversait dans le lac » et non le Rhône du côté de l'Isère (3). » Nous reconnais- sons le fait, mais ces alluvions, qui appartiennent en effet à l'Isère, ont été apportées par elle dans une période précédente à •celle que nous étudions, alors qu'entre deux glaciations elle rou- (1) De Paris, 21 nov. 1901. (2) Ces bras constituent ce que nous avons appelé le Rhône multiple. (3) Lett. du 21 nov. 1901. — 192 — Lait vers le Rhône des eaux considérables : M. Douxami nous dil bien d'ailleurs Lui-même qu'elles sont, antérieures à l'homme. Leur inclinaison doit donc avoir le sens que leur a constaté M. Douxami, et, si celle inclinaison esl 1res marquée, elle sérail précisément l'indice d'un affaissement postérieur. L'écoulement qui, d'après M. Douxami, s'est produit de l'Isère vers le Rhône, a dû d'ailleurs, dit-il, « être fermé très tôt, avant la période historique, » aux eaux de l'Isère, qui n'y faisait plus que des incursions » momentanées lors des grandes crues. » M. Douxami nous paraît d'autre part très disposé à admettre des mouvements du sol dans les parties de la vallée du Rhône qu'il a spécialement étudiées, puisqu'il nous écrit : « Je crois que le creusement du lit du Rhône à Bellegarde, le » soulèvement de l'extrémité occidentale du lac Léman qui se » font de nos jours sont dus à des mouvements de soulèvement » de la région de Bellegarde d'une part, et delà région de Genève » d'autre part, mais je ne connais aucun fait analogue dans la » région du Bourget. » Nous voyons qu'en somme les observations de M. Douxami, qui ont été tout à fait indépendantes des nôtres, ont abouti à un résultat qui n'en est pas sensiblement différent : le Rhône arrivait dans un lac immense, s'étendant jusque vers Chambéry, el là, une communication était établie entre l'Isère et le lac. De plus, M. Douxami croit à l'existence de mouvements du sol en (U^ points de la vallée du Rhône qu'il a spécialement étudiés. A part le sens d'une flèche sur un petit bras de communication peu important, nous ne voyons pas entre les deux systèmes de bien grande différence. Opinion de M. Kilian. — M. Kilian, de l'Université de Grenoble, dont les travaux géologiques sur les régions dont nous nous occupons font autorité, ne pense pas qu'il y ait eu un coins d'eau Guloz-Montmélian depuis la dernière extension des glaciers, cela autant à cause de l'état de la surface des alluvions anciennes et des dépôts glaciaires venant du sud entre Monlmélian el le Bourget, qu'à cause de la topographie même du lac du Bourget et de ses environs. La topographie du lac du Bourget nous indique nettement un bassin lacustre, sans que nous ayons à rechercher ici les origines — 193 — de ce bassin; est-ce à dire pour cela qu'un cours d'eau n'ait pu y prendre issue? Le Rhône traversait le lac à sa partie septen- trionale, dans le sens de sa largeur, et à sa partie méridionale, une branche de déversement peu considérable, sauf lors des grandes crues, allait vers l'Isère. Cette branche, bien maigre si on la compare aux anciennes eaux qui avaient parcouru la vallée, n'a pas eu à modifier beaucoup les dépôts glaciaires et les allu- vions anciennes au milieu desquels elle a passé ; et nous expliquerons plus loin comment ses traces mômes peuvent avoir disparu. M. Kilian lui-môme nous prévient d'ailleurs de la difficulté des recherches que nous aurions à faire pour retrouver la trace des alluvions que ce cours d'eau aurait pu apporter à l'Isère. « Il est » difficile, nous dit-il, d'espérer trouver à Grenoble des alluvions » de l'époque romaine, ces dernières devant être enfouies en » profondeur sous les dépôts plus récents. » Aussi sa conclusion sur les faits que nous lui avons exposés est très nette : « La preuve n'est point faite, et, jusqu'à nouvel ordre, » votre très intéressante supposition demeure une hypothèse » sans fondement rigoureusement scientifique. » Opinion de M. Hollande. — M. Hollande a publié, dans le Bulletin des services de la carte géologique de la France (1), une étude sur les alluvions de la vallée de Chambéry et des vallées voisines au point de vue chronologique ; il a montré qu'à la fin de la troisième glaciation une moraine s'étendait de Jon- gieux (Savoie) à Massignieux (Ain), barrant le lit du Rhône actuel. « Ce barrage, nous dit-il, a donc permis aux eaux venant du » lac du Rourget et du Rhône de s'élever de nouveau et de s'éta- » 1er sur l'emplacement des marais de la Chautagne et de Lavours. » Peu à peu les eaux déblayèrent celte moraine au droit du » rocher de la Gournelte, mais en même temps ces eaux creu- » sèrent aussi le défilé d'Yenne. Lentement le niveau du grand » lac ainsi formé baissa en alluvionnant les bords des mollards » de Vions et de Lavours ; finalement le Rhône s'est bifurqué en » avant de Culoz. Une branche passait par Culoz, puis entre (1) N° 73, t. XI, 1899-1900. Comptes-rendus pour la campagne de 1899. — 194 — » Ceyzérieu et Lavours ; l'autre branche passait par la Ghautagnè » jusqu'au lac du Bourget, qu'elle ne remontait pas: elle s'écour » lait, en effet, par la trouée du canal de Savières et rejoignait le » Rhône de Culoz au-delà de Chanaz. » Ainsi, M. Hollande admet l'extension ancienne du lac du Bour- get. la dispersion des eaux du Rhône en des bras multiples à la sortie du lac, puis leur concentration progressive en un chenal unique. Mais il ne pense pas que le Rhône ait jamais passé par Cham- béry, et cela pour plusieurs raisons : tout d'abord on n'a pas trouvé d'alluvions fluviales sur les dernières alluvions glaciaires, puis les cotes que l'on rencontre sur ces dernières alluvions gla- ciaires de Chambôry à Montmélian sont trop élevées; d'autre part, on n'a jamais constaté la présence de paillettes d'or ni de grès des mollasses dans les alluvions de la vallée ; enfin, il ne doit pas exister à son avis de mouvements du sol contemporains. Nous répondrons plus loin à ces objections. Mais ce qui nous paraît être précisément une preuve très sérieuse en faveur de notre hypothèse, c'est l'existence de cette moraine barrant le cours du Rhône actuel, et le forçant à s'étendre vers la vallée de Chambéry ; arrivé vers Chambéry, île lac a dû, avons-nous dit, avoir un écoulement vers l'Isère, jusqu'au moment où la moraine Jongieux-Massignieux a été complètement déblayée, et où le lit du Rhône a pu suffire à contenir les eaux venant des Alpes. M. Hollande ne paraît pas partager cet avis. . En revanche, dit-il, « il est certain que les eaux de l'Isère et » de ses affluents alpins, en Savoie sûrement, ont passé à Cham- » béry. Mais cela a eu lieu entre la 2° et la 3e glaciation. Ce sont » ces eaux qui ont formé les alluvions interglaciaires. » C'est ce passage de l'Isère dans la vallée que tous les géologues admettent. Opinion de M. Révil. — M. Révil, qui. habite aussi Chambéry, et dont les nombreux travaux fournissent, avec ceux de ses distingués collaborateurs, MM. Kilian, Déperet, Billet, Vivien et Hollande (1), ta plus grande partie des données géologi- ques qu'on peut avoir sur la région, pense lui aussi que le lac du Bourget a eu jadis une étendue plus considérable. (1) 11 faudrait nommer bien d'autres géologues encore ; on en trouvera quelques-uns dans notre bibliographie. — 195 — « Je crois que le lac du Bourget, dit-il, a une tendance à dimi- » nuer, et a certainement diminué depuis la période historique, » mais par les apports d'alluvion. Il est antérieur à la dernière » glaciation (1) » Dans une lettre postérieure (2), il nous disait au sujet de notre hypothèse du Rhône bifurqué : « Les terrasses de la vallée de Chambécy ont été formées par » un courant venant du sud, et non du nord ; en plusieurs points » en effet, et en particulier sur les bords du lac du Bourget, elles » présentent des lits qui inclinent vers celui-ci. De plus, tous les » matériaux recueillis viennent de la Maurienne et de la Taren- » taise. » M. Révil ne croit pas qu'il ait pu y avoir de plissements dans la vallée, car il a constaté que les alluvions des terrasses n'ont pas subi de mouvement depuis leur formation, puisque les couches de lignites exploitées à Voglans et qui leur sont inférieures sont d'une horizontalité parfaite (3); « ces lignites sont entre deux » niveaux d'alluvions glaciaires et se placent enlre la 2e et la 3e » glaciation. S'il y a eu quelques mouvements, ils ne peuvent » consister qu'en mouvements d'affaissement, mais non en mou- » vements de plissement ou d'exhaussement ; rien dans les Alpes » ne nous permet de conclure à de véritables plissements après » le miocène. » Le sol de Myans a d'ailleurs été formé, nous dit-il, par une moraine du glacier de l'Isère, et cette moraine barrait au Rhône la route vers l'Isère lors des grandes crues. « Le lac du Bourget » était certainement plus étendu autrefois, et pouvait, comme » vous le dites, venir jusqu'à Chambéry, ainsi qu'en témoigne » l'épaisseur des alluvions en aval de la ville. Je ne crois pas » pourtant que le lac fût en communication avec la vallée du » Grésivaudan, les moraines de Myans devaient former barrage. » Par contre, ce lac a certainement servi de régulateur au Rhône, » car ce phénomène se produit encore aujourd'hui. Il y a long- Ci) De Chambéry, 28 août 1900. (2) De Chambéry, 16 décembre 1901. (3) Voir dans le Bulletin des services de la carte géologique de la France, année 1895-96. Tome VII, bulletin n" 44. Dans les comptes-rendus des colla- borateurs pour la campagne de 1894, page 123, M. Hollande a décrit soigneusement les couches de Voglans. — 196 — » temps que l'on sait qu'au moment de la fonte dos neiges Lé » canal de Savières reflue les eaux jusque dans le lac, et l'allu- » vionne avec des matériaux provenant du Rhône. — Quant aux » anomalies que vous a semblé présenter la vallée de Chambéry, » elles peuvent s'expliquer par les glaciations successives, allu- » vionnement et érosion, au moins par des déplacements dos » niveaux de base (1). » Cet avis de M. Révil est d'autant plus important à retenir que presque tous les autres géologues, entre autres M. Lugeon et M. Kilian, nous ont recommandé de nous adresser à lui à cause de sa grande connaissance de la vallée de Chambéry et de sa haute compétence en géologie alpine. Or, nous voyons que M. Révil admet, outre le passage ancien de l'Isère dans la vallée, l'exten- sion du lac jusque vers Chambéry, et son rôle de régulateur dans le système rhodanien ; c'est encore la communication du lac avec l'Isère qui lui paraît difficile à admettre. Le seuil de Myans esl d'après lui une moraine qui a formé barrage ; mais cette moraine a très bien pu à notre avis être déblayée par les eaux sur une petite partie de sa largeur pour livrer passage à un canal de communication. CONCLUSIONS Si nous comparons notre hypothèse à l'ensemble des opinions émises par les géologues que nous avons cités, nous tirerons de cette comparaison les conclusions suivantes. Ce qu'il faut admettre. — H y a dans cette hypothèse toute une partie admise et même scientifiquement démontrée en géologie. L'Isère a passé entre la 2e et la 3e glaciation dans cette vallée, portant ses eaux au Rhône et le rejoignant vers Culoz. Puis, après la 3e glaciation et le retrait des glaciers, au début de l'époque historique, un grand lac sillonnait la vallée, beaucoup plus étendu que le lac actuel ; ce lac s'étendait au nord jusqu'au delà du Rhône sur les marais aujourd'hui comblés qui bordent sa rive droite, et au sud jusque vers Chambéry; le Rhône entrait dans ce lac, le traversait en contournant de part et d'autre la petite (1) Voir à ce sujet les travaux du colonel de Lainolhe. — 197 — île de Vions, et il en sortait en deux ou plusieurs bras qui se rejoignaient ensuite; peu à peu. par suite du travail d'érosion dans la branche de Culoz et du travail d'ail uvionnement dans les autres bras, la concentration des eaux s'est faite dans 4e chenal actuel ; le lac du Bourget, coupé d'abord en deux par les alluvions du lleuve, puis comblé en partie, a été finalement réduit aux proportions actuelles. Voilà toute la partie de l'hypothèse qui,' croyons-nous, n'est à peu près pas mise en doute. Elle suftirait déjà à justifier la déno- mination d'Ile, par laquelle les Gaulois désignaient la zone comprise entre le Rhône, l'Isère et le bras lacustre du Bourget; le réseau fluvial se trouve en effet à peu près complètement fermé de la sorte, et il ne resterait en dehors de ce réseau que l'espace Chambéry-Montmélian, parcouru d'ailleurs par des ruisseaux allant vers l'Isère. Ce qu'il faut discuter. — Mais nous avons la conviction que le court espace qui sépare Chambéry de Montmélian a été parcouru, lui aussi, pardes eaux faisant partie d'un réseau hydro- graphique unique; nous pensons qu'un canal de déversement unissait le bras lacustre du Bourget à l'Isère, que nous appelons la branche méridionale du Rhône. La communication avait bien lieu, suivant nous, du Bourget vers l'Isère, et non de l'Isère vers le Bourget (1). Nous avons exposé les causes auxquelles nous attribuions le changement du réseau hydrographique ; mais nous ne prétendons pas avoir apporté de preuve définitive, puisque certaines des causes que nous envisageons ne sont pas admises. Nous n'avons d'ailleurs aucune prétention en géologie, et il nous est difficile de défendre des idées sur lesquelles les connaissances particulières nous manquent; nous croyons néanmoins fermement à l'existence de mouvements du sol contemporains, assez considérables pour être enregistrés même pendant la courte vie d'un homme ; toutes les remarques que nous avons entendu faire à ce sujet par des personnes instruites et dignes de foi, les études mêmes qu'a pour- (1) La communication de l'Isère vers le Bourget laisserait d'ailleurs sub- sisicr entièrement l'hypothèse d'un Rhône septentrional et d'un Rhône méridional. — 198 — suivies dans le Jura M. Girardot (I), les termes dans lesquels s'exprime sur la vallée du Rhône M. Douxami, ont établi notre conviction. Peut-être ne faut-il pas attribuera la continuation du plissement de l'écorce terrestre les mouvements du sol dont.nous parlons, mais il existe à notre sens des affaissements de vallée dont la cause reste à déterminer (2). Ces affaissements donneraient peut-être l'explication de quel- ques différences entre le régime actuel des eaux et celui d'autre- fois dans d'autres régions de la France. Il y a d'abord la Saône, dont généralement la lenteur n'est pas si incroyable que le sens du courant soi! insensible à l'œil, comme le rapporte César; enfin l'Allier, devenu guéable de nos jours en certains points où il ne l'avait jamais été. Une pente un peu plus accentuée aurait pour conséquence un écoulement un peu plus rapide, et par suite une diminution dans la profondeur de l'eau. Des affaissements ont pu se produire dans la vallée de Cham- béry ; ils ne sont pas indispensables pour expliquer la physiono- mie qu'a prise aujourd'hui ta vallée, et les phénomènes de capture, d'érosion, d'effondrement et d'alluvionneinent peuvent nous suffire à ce point de vue. Réponse à quelques objections. — Nous voulons, pour terminer, répondre aux objections qui ont été faites à l'existence d'un bras de communication reliant le lac du Bourget à l'Isère. La présence d'alluvions provenant du Rhône n'a pas, dit-on, été constatée jusqu'ici dans la vallée de Chambéry àMontmélian, pas plus que dans la vallée de l'Isère. Mais, avec le système hydrographique que nous admettons, cela serait difficile pour plusieurs raisons. Le Rhône, en effet, traversait l'ancien lac sans en suivre l'axe ; son lit principal conservait dans cette traversée les cailloux les plus lourds, qui continuaient à le creuser; les graviers et les débris plus légers s'épanouissaient à droite et à gauche en alluvionnant le lac, et l'alluvion se faisait sentir dans (1) Sa communication au Congrès des Sociétés savantes que nous avons citée signale des faits précis. (2) Seraient-ce des phénomènes particuliers aux terrains d'alluvions et provenant du tassement des conclus ? — 199 — fout le lac du Bourget, en diminuant naturellement peu à peu d'intensité vers le sud ; enfin, vers Ghambéry prenait issue le chenal allant à l'Isère. Le lac du Bourget étant une cuvette, ou plutôt un entonnoir dont les bords se relèvent de tous côtés insensiblement, son fond n'était balayé par aucun courant. Le canal de déversement fonc- tionnait à la manière de la branche d'un siphon, qui n'était sans doute amorcé dans les derniers temps que lors des grandes crues du Bhône; à partir d'une certaine époque, il n'a plus jamais été amorcé. Le canal traversait le seuil de Myans, quelle qu'ait été d'ailleurs son origine, col de capture ou moraine ancienne, par une ou plusieurs brèches peu considérables ; les alluvions anciennes provenant de l'Isère et des glaciers qui existaient sur ce seuil ont donc dû subsister sans être modifiées par les maigres eaux du régime que nous indiquons, et l'on doit les retrouver intactes puisqu'elles n'ont pas été recouvertes. Quant aux traces du chenal de communication, il y a plusieurs raisons pour qu'elles aient disparu : tout d'abord le régime actuel, qui fonctionne depuis sept ou huit siècles au moins, a dû par le travail de ses eaux modifier déjà beaucoup le terrain. D'autre part, les éboulements gigantesques qui se sont produits de tous côtés dans la vallée, surtout dans la partie ouest, ont dû eux aussi changer considérablement la topographie du terrain : nous avons été stupéfait des bouleversements que nous avons constatés dans les Abîmes de Myans, en les parcourant en tous sens (1). L'immense éboulis de 1248, précédé et suivi de plusieurs autres peut-être, a si bien recouvert le terrain qu'il est fort difficile d'en rétablir aujourd'hui exactement la nature et la forme primitives. On comprend en tous cas pourquoi les petites alluvions char- riées par le canal de communication ne sont pas visibles actuelle- ment ; c'est l'érosion régressive d'une part, consécutive d'un changement de régime hydrographique ; ce sont les éboulis d'autre part, qui ont pu en enlever les traces ; ces alluvions ne seraient d'ailleurs pour la plus grande partie que des alluvions locales amenées par le canal lui-même ; les eaux versées par le Bhône se filtraienten effet dans le lac. On comprend aussi pourquoi fi) Particulièrement aux alentours dos petits lacs que nous avons rencon- trés : lac des Pères, lac Clair, lac Saint-André. — 200 — on ne peut retrou ver datisl'ïsèrêque des alluvions analogues àcelles amenées par ses autres aflluents de la rive droiledans cette partie de son cours. D'ailleurs, comme M. Kilian nous le faisait remar- quer, les alluvions de l'époque romaine sont déjà enfouies depuis longtemps, et il faudrait effectuer des recherches en profondeur pour les retrouver. Eu résumé, nous croyons que, pour que la question soit définiti- vement tranchée, il reste à faire sur le terrain des recherches très approfondies, capables d'apporter pour ou contre cette hypothèse des preuves décisives. Un géologue seul peut les mener à bien. Importance relative de l'hypothèse géolo- gique dans notre étude. — Nous avons vu qu'une grande partie de notre hypothèse est admise par les géologues ; quant à la partie qui est mise en doute, elle est de peu d'importance, sinon au point de vue géologique, du moins au point de vue de l'ensemble de notre étude. Nous pensons en effet que les anciens ont donné le nom de Rhône au système hydrographique actuelle- ment désigné par les noms Rhône-Bourget-Isère. C'était le Rhône qui venait du Léman en roulant des ilôts tumultueux ; c'était le Rhône qui s'étendait en une immense nappe plus calme dans la vallée de Charnbéry ; et c'était encore le Rhône que le fleuve auquel s'en allait cette nappe, un Rhône méridional qui rejoignait le Rhône septentrional au point qu'ils appelaient le Confluent ; la zone comprise entre ces différents bras du fleuve était l'Ile. Si nous reprenons le texte de Polybe, nous verrons combien l'identification est parfaite : « L'Ile ressemble assez pour la gran- » deur et pour la forme à ce qu'on nomme le Delta d'Egypte ; il y » a cette différence que là-bas c'est la mer qui forme un des côtés » et réunit les lits des fleuves, au lieu qu'ici ce sont des mon- » tagnes difficiles à approcher et à parcourir et pour ainsi dire » inabordables. » Nous avons dit(l) que les montagnes désignées par Polybe étaient celles qui s'étendent de Grenoble à l'extrémité du lac du Bourget. Mais on s'expliquait difficilement comment ces montagnes pouvaient représenter la mer. Nous comprenons au contraire maintenant qu'à leur pied, du côté nord-est, s'éten- (1) Chap. IV. Le contour de Vile, page 33. — 201 — dait une mer intérieure que n'apercevait pas le voyageur arrivant dans la région par la vallée de l'Isère ; c'est cetle mer intérieure qui représentait pour les anciens le côté maritime. Les divers bras du Rhône qui sillonnaient la partie septentrionale de la région, la confusion hydrographique qui existait dans la partie sud de la vallée, et dont le cours indécis du Glandon et des autres ruisseaux porte encore la trace, complétaient l'analogie d'une manière parfaite. Point n'est besoin, pour que les dénominations que nous indi- quons soient justifiées, de démontrer la communication rigoureuse entre la branche lacustre et l'Isère actuelle ; les quelques kilomè- tres de vallée qui peut-être les séparaient laissaient une trouée par laquelle on apercevait de toutes les montagnes voisines la nappe d'eau venant du Rhône septentrional vers le Rhône méridional. M. Lugeon, qui, comme nous l'avons vu, ne croit pas à la dernière partie de notre hypothèse, nous écrivait néanmoins, en remarquant que le fleuve à l'époque romaine entrait dans le lac et se trouvait divisé en deux bras par l'île de Vions : « De là à en » conclure pour des gens qui ne connaissaient certainement que » très peu l'hydrographie du pays, que le Rhône se subdivisait » en deux, il n'y avait qu'un pas » ; et plus loin : « La vallée morte » de Chambêry, si disproportionnée avec les maigres eaux qui y » coulent, a pu d'ailleurs laisser croire aux Romains qu'il y » coulait une rivière assez importante. » Celte explication suffit parfaitement à justifier les dénominations anciennes si l'on ne veut pas admettre entièrement notre hypothèse; elle aboutit exactement au même résultat. Nous concluons donc de là que notre hypothèse n'est pas en contradiction avec les idées des géologues au point de pouvoir infirmer l'ensemble de notre étude ; si la partie qui est discutée était démontrée fausse, il nous suffirait d'apporter une légère modification à noire digression géologique pour remettre les choses au point, et nous le ferions avec joie. Mais si nous la laissons pour le moment subsister telle quelle, c'est que nous ne croyons pas encore avoir de raisons suffisantes pour la modifier; il s'est trouvé à notre grande satisfaction que toute une partie était affirmée par des preuves géologiques ; nous ne désespérons pas voir quelque jour vérifier l'autre. CHAPITRE XVIII UNE CONJECTURE ET SES CONSEQUENCES Époque de la transformation. Le Rhône des anciens. — Le texte de Polybe. Le Rhône de César. — Les Allobroges. — Les campagnes de César. — Guerre des Helvètes. — Interprétation du colonel Stoff'el. — Critique de ce système. — Une autre opinion. — La septième campagne. ÉPOQUE DE LA TRANSFORMATION Nous venons de voir comment la concentration des eaux du Rhône a pu se faire dans un seul chenal, celui de Pierre-Chàlel. Elle s'est accomplie sans qu'aucun écrivain fasse mention de ce changement. S'ensuit-il qu'on doive le regarder nécessairement comme un fait préhistorique ? Pourquoi cette absence dune catastrophe générale n'indiquerait-elle pas aussi bien que le changement s'est fait par degrés insensibles? C'est ce qui a eu lieu, croit-on, pour la mer du Morbihan, pour les marais de Vendée, pour d'autres points encore. LE RHONE DES ANCIENS Le Rhône des anciens serait alors le Rhône bifurqué, compre- 203 LjlQII nant encore une branche méridionale passant par Chambéry. Celle-ci aurait été la première connue des Italiens, et c'est à elle que Polybe et César auraient donné le nom de Rhône. Les Gaulois, mieux ren- seignés, donnaient le nom d'Ile à la zone interfluviale ainsi embrassée. En admettant le croquis ci-contre, les difficultés se trouvent expliquées. La marche d'Annibal devient toute simple. Le texte de Polybe. — Le Rhône est bien celui qu'a décrit Polybe, coulant vers le couchant d'hiver, encaissé dans une vallée sur la plus grande partie de son cours. Annibal a dû le longer depuis le passage jusqu'à la montée des Alpes, près du contl tient de l'Arc ; ce chemin s'est développé sur une longueur approximative de 1,400 stades ou 249 kilomètres. Le général carthaginois allait vers l'orient comme pour gagner le cœur de l'Europe. L'expression « vers l'orient » est inspirée par les cartes routières de l'époque, dont la Table de Peutinger est un perfec- tionnement ultérieur. Ainsi ce refrain monotone: « le long du fleuve », « le long du fleuve», qui paraissait contredire tout le reste, le voilà devenu l'appui de notre restitution. L'historien grec a, par un seul trait de plume, dépeint le fleuve et le chemin ; dans son esquisse sommaire, il n'a pas tenu compte des sinuosités. LE RHONE DE CÉSAR C'est peut-être le même fleuve à branche méridionale que César a vu un siècle et demi plus tard, et qu'il a désigné dans ses — 204 — Commentaires, où le mot d'Isère n'est pas prononcé. Et cette nouvelle interprétation n'obligerait à modifier (pie sur deux ou trois points les idées généralement reçues sur l'histoire de ces temps. Nous allons les examiner. Les Allobroges. — D'abord la position des Allobroges : ils occuperont toujours la haute vallée du Rhône de Genève à (Ire- noble; mais ils auront seulement la partie sud (1) de la région entre Rhône et Isère, au besoin jusqu'à la ville devienne — ce qui représentera leurs bourgs et leurs possessions au-delà du Rhône — ; peut-être possédaient-ils à cette époque une partie du Yalenlinois. Ce peuple aurait ainsi changé l'assiette de ses habitations comme voulurent le faire les Helvètes, puis comme le firent lis Roiens pendant le proconsulat de César ; les exemples de pareilles migrations ou plutôt de tentatives de migrations remplissent l'histoire des quatre à cinq premiers siècles de l'ère chrétienne. Les Allobroges en 218 n'avaient rien dans l'Ile, où régnait Brancus; ils ne dépassaient pas^la vallée du Graisivaudan, et Aunibal ne s'engageait qu'avec crainte sur leur territoire (2). Ils durent profiter des dissensions de leurs voisins pour s'agrandir du côté de l'ouest, pour donner la main auxArvemes et combattre avec eux les Romains ; ils étaient môme descendus vers la Xar- bonnaise jusqu'à la Sorgues, mais dans les campagnes de 121 et 63 ils avaient été vaincus, subjugués et maintenus sous la domi- nation romaine. Pendant les guerres des Gaules, ils restèrent les alliés de César; en récompense de leur fidélité, ils purent recevoir un agrandis- (1) Us n'y occupaient peut-être que dos possessions disjointes, tics enclaves, comme pins tard en formèrent les Voconces, qui avaient conservé leurs lois au milieu de la Province. Les Yertacomacori (Vercors) étaient eux-mêmes enclavés dans les Voconces. (2) Voir I'ilot. Recherches sur les antiquités dauphinoises, 1833, t. 1, p. 1'.). 11 dit à l'égard du mot Allobroges qu'on peut l'interpréter Allbrig, c'est-à- dire nation habitant les montagnes: ni (alla); brigx ou brogx, troupe de gens armés, peuple, nation, expression celtique d'où paraissent dériver nos mots bourg et brigade. Le savant docteur allemand Diefenbach (Cellica I, p. 17, n" 10) donne la clef suivante: ail signifie haut, bro signifie terre, brohj campagne, hrù/j. broig, borg, bitnj, maison, village, de sorte que Allobroges voudrait dire hauts villages. — 205 — sèment de territoire vers le Nord, tout le pays jusqu'au cours actuel du Rhône. Lyon devenait ainsi la tète de la Gaule. Si nous franchissons encore un demi-siècle, nous les retrou- vons tels que les a décrits Strabon, « réduits à cultiver cette » plaine et les premières vallées des Alpes. » Ils n'étaient plus que les habitants de l'Ile, et Tite-Live écrivant l'histoire d'Annibal placera chez les Allobroges le différend entre Rrancus et son frère ; il étendait leur nom aux anciens possesseurs de l'Ile, à ceux qui s'y trouvaient deux cents ans plus tôt (1). Au sud de l'Isère, les Ségalauniens étaient probablement un démembrement de la confédération allobroge. Un siècle plus tard, le nom môme de ces peuples aura disparu de la géographie politique dans les montagnes qui avaient été leur berceau. Après le lac de Genève, nous dit Ammien Marcellin, a le Rhône coule en Savoie et chez les Séquanes (2). » La nation allobroge avait perdu son unité; les habitants de la métropole s'appelaient les « Viennenses », d'autres descendants allaient s'appeler les Grenoblois ou les Genevois. Dans l'exposé qui précède, nous avons expliqué les consé- (1) Do la même manière, Dion Cassius racontant la guerre des Gaules appelle Celtes ( KeXTo'i les peuples germains, tandis que d'après César le mot de Celles (Celtœ) était, celui par lequel les peuples de la Gaule se désignaient eux-mêmes dans leur propre langue. (2) Ammien Marcellin. Coll. Nisard. Paris, J. .1. Dubocbet 1849. Livre XV, ch. xi, p. \'.\. Voici la description du cours du Rhône que donne cet auteur: .1 Pcmis Alpibus eflusiore copia fontium Rhodanus ûuens, ci procïvoi împetu ad planiora degrediens, prôprio agmine ripa» occultât, a païudi se$e ingur- gitât Domine LemannOj eamque intermeans, nusquam aquis miscetur trierais: sed altrinsecus summitates undœ prœterlabens segnioris, quœritans exilas, riant sibi iaipcta celoci aïolilar. l'iule sine jactara remm jier SapaaiHaai fcriar cl Sequanos : lonije que progressif , Viennensem tateresmistro perstringit, (Ic.ciro Lugdunensem: ci emensus spatia jlaraosa, Ararim, quem Sauconam adpclhnit . inter Germanium prima/m flaenicai. suum in nomen adsciscit: qui locus exordium est Gallwrum. Ce qui est traduit dans l'ouvrage : « Le Rhône » au sortir des Alpes Pœnines précipite impétueusement vers les basses » terres une masse d'eau considérable, et, vierge encore «le tout tribut, » roule déjà dans son lit à pleins bords. 11 se jette ensuite dans un lac » appelé Léman, qu'il traverse sans se mêler à ses ondes, et sillonnant à la o sommité cette masse comparativement inerte, s'y fraye de vive force un » passage. De là, sans avoir rien perdu de ses eaux, il passe entre la Savoie » et le pays des Séquanais, poursuit son cours, laissant à sa droite la Vien- » noise, à sa gauche la Lyonnaise, et forme brusquement le coude après » B'ètro associé l'Arar, originaire de la première Germanie, qu'on appelle )) dans ce pays la Saône, et qui perd son nom dans cette rencontre. C'est ici » que commence la Gaule. » — 206 — quences qu'entraîne notre conjecture, c'est-à-dire la limitai ion du territoire allobroge vers le nord, vers Lyon, et son extension temporaire vers le sud de l'Isère. Cette opinion ne contredit pas les récils des anciens. César dit que les Ségusiaves touchaient à la province de l'autre côté du Rhône : Inde in Mlobrogum fuies, ah Allobrogibus in Segwiavos crereitum durit. Hi sunt extra Pro- mnciamtrans Hhodanum primi (1). Il dit aussi que les Eduens et les Ségusiaves étaient limitrophes de la Province: Hœduis Segu- siavisque, qui sunt fmitimi Provincial, decem millia peditum ini- perot (2). Cela montrerait que les Ségusiaves ont occupé le Haul- Vivarais comme le Forez. Tous les autres textes ne décident en rien la question. Les deux archéologues qui s'en sont servi le pins abondamment, Macé (3) et Debombourg (4), sont loin d'être arri- vés à des conclusions identiques (5). Ce sont leurs travaux qui ont servi de base aux caries modernes contradictoires figurant le territoire allobroge au temps des Romains. Les campagnes de César. — Mais, avec cette modifi- cation, que vont devenir les campagnes de César ? Elles peuvent rester ce qu'elles sont, sauf la première contre les Helvètes. Rappelons sommairement les faits. Guerre des Helvètes. — L'an 58 avant J.-C, les Hel- vètes voulaient émigreret s'établir danslaSaintonge; ilsdésiraient prendre le chemin le plus facile, qui partait de Genève et qui traversait la Province Romaine ; ils demandèrent donc l'autorisa- tion au proconsul. César n'ayant qu'une légion sous la main, (1) Voir plus haut, chapitre XV. Citation (li). Comm. de César. Livre I, x, U. Ed. Benoist et Dosson. Hachette, 1899, p. 18. (2) Livre VII, lxiv, 4. Ed. Benoist et Dosson. Hachette, 1899, p. 455. (3) Aymar du Rivait, traduit par Ant. Macé. Description du Dauphin/'. Grenohïe, irnp. Allier, 1852. (4) G. Debombourg. Les Allobroi/es, Lyon. Aimé Vingtrinier, 18GC. (5) Macé conclut « que l'Isère séparait les deux confédérations des Allo- » broges et des Voconees, et et que ces derniers possédaient la rive gauche » de cette rivière jusqu'à son contluent avec le Drac. » (Ouvrage cité, notes du chap. XVI, |». 193). Debombourg pense au contraire qu'à l'époque du passage d'Annibal « les » Allobroges occupaient le Graisivaudan et avaient probablement pour clients » les Uceni et les Tricorii, mais n'allaient pas jusqu'au Rhône. » (Ouvrage cité, page 9). — 207 — parlemente pour gagner du temps ; il fait couper le pont de Genève, et tout le long du Rhône, sur 28 kilomètres de développement, il établit un mur (1) et un fossé. Grâce à ces fortifications, il repousse les tentatives de passage de vive force. Alors, en toute hâte, il va prendre cinq légions en Italie, les ramène chez les Allobroges, puis chez les Ségusiaves, les premiers au-delà du Rhône en dehors de la Province. Cependant les Helvètes, repoussés d'un côté, n'avaient pas abandonné leur dessein ; ils avaient pris un autre itinéraire et obtenu des Séquanes et des Eduens la permission de passer par leur territoire. Déjà ils étaient arrivés sur les bords de l'Arar, que les trois quarts de leur troupes avaient môme franchie ; le qua- trième canton était encore sur la rive gauche. César, appelé par les Eduens et les Ambarres dont le territoire était ravagé, renseigné par ses éclaireurs, surprend et anéantit sur la rive gauche le canlon retardataire. Puis en un seul jour, jetant un pont sur l'Arar et le traversant, il se met à suivre les Helvètes qui continuaient leur route, et cherche une occasion favorable. Il marche ainsi quinze jours sans la trouver, mais, forcé de se ravitailler en blé, il se détourne sur Bibracte (le mont Beuvray) éloigné de 18 milles (26 kilomètres). Les Helvètes font alors demi-tour et s'engagent à sa suite. Mais César accepte le combat et remporte une victoire décisive. Tels sont les faits. Interprétation du colonel Stoffel. — Voyons comment le colonel Stoffel, rectifiant la première version de Napoléon III, les a expliqués (2). Les Helvètes ont passé au fort de l'Ecluse, puis ont suivi la trouée Culoz-Ambérieu et se sont trou- vés devant les Dombes. Leur mince colonne s'est étalée pour traverser « ce large plateau », et est arrivée sur la Saône à une (1) Par le mot mur, il faut entendre non pas une muraille continue en pierre ou en terre, mais un escarpement naturel recoupé et rendu plus raide. Le long des lignes, on trouvait le mur ainsi entendu doublé en quelques points par un fossé. Cette interprétation, due à Napoléon III et au colonel Stoffel, est admise aujourd'hui. (2) Colonel Stoffel. Histoire de Jules César: Guerre ri ri le. Paris, imp. Nationale, 1887. Voir le Supplément, p. 439: Découverte du champ de bataille de Montraort, et planche 23 de l'Atlas. — Même auteur. Guerre de César et d'Arioriste . Paris, imp. Nationale, 1890. Voir le Préambule, p. 2.5-40, et Explications et remarques, p. 79. — 208 — cinquantaine de kilomètres au nord de Lyon, entre Trévoux et Riottier; on y a retrouvé les traces d'un combat. C'est là que César aurait surpris le canton retardataire; il était parti du pla- teau actuel de Sathonay. Voilà pour le commencement de la campagne. Quanta la bataille finale, elle aurait eu lieu près du petit village de Montmort, éloigné de 2G kilomètres du mont Beuvray, ainsi que l'exige le texte. Les détails topographiques et le résultat des fouilles ne laissent à ce sujet aucun doute au colonel Stofïel. La marche des Helvètes est donc jalonnée par trois points, le pas de l'Écluse et Ambérieu, Villefrancbe, et Montmort. Elle est figurée par le croquis ci-joint. Critique de ce système. — Ce système est discutable en plusieurs points. II y a d'abord la traversée des Dombes, qui sont bien « un large plateau », mais aussi un plateau coupé de marais, où les Helvètes n'avaient que faire d'aller s'embourber. Il y a ensuite l'identification de la zone Trévoux-Riottier, dont les fouilles ont reçu une conséquence que Desjardins regarde comme « inattendue » (1). Admettons, si l'on veut, que les Ségusiaves, dont le principal établissement était sur la rive droite de la Saône, aient eu des possessions sur la rive gauche, afin que César, sur le plateau de Sathonay, soit campé dans leur pays. Mais comment expliquer la lenteur des Helvètes, qui auraient marché quinze jours avec une vitesse moyenne de huit kilo- mètres par jour, comme l'indique le colonel Stofïel, et non pas de douze, comme l'avait d'abord pensé Napoléon III. Cette vitesse de douze kilomètres avait déjà paru étrangement faible. On était dans la dernière quinzaine de juin ; les jours sont longs, le temps est généralement beau à cette époque. En admettant que le convoi précédé de son avant-garde soit parti tous les matins à quatre heures, ce qui est plutôt tard, qu'il ait fait seulement trois kilomètres à l'heure, la tête de colonne serait donc arrivée à l'étape avant huit heures. Ce convoi avait (1) Desjardins. La Gaule romaine, Hachette, 1878. Tome II, chap. V, § 1, p. 007: « On a tiré des fouilles, pratiquées en 1862 entre Trévoux et Riottier, » la conséquence inattendue que le combatavait eu lieu sur ce point. ( Vie de » César, n, p. 34 et note 1); niais rien n'est plus problématique. » 1 1 ! I 1 1_ 200 Kit. Echelle 3 .Soo.ooo Marche des Helvètes d'après le colonel SToffel. Sar>U pour» la 1e.rc G a m p a q ne de César». — 209 — sans doute plusieurs Lieues de longueur, mais le colonel Stoffel s'avance beaucoup en disant que les voilures devaient marcher une aune. L'opinion contraire s'appuierait sur le texte de César qui, au commencement de la môme campagne, pour faire apprécier la difficulté du Tas de l'Écluse, dit que les voitures étaient obligées de marcher ainsi (1); ce n'était donc pas le cas général. Une autre opinion. — Les difficultés marécageuses des Dombes et l'excessive lenteur du trajet disparaîtraient si l'on admettait un Rhône à branche méridionale. Le passage de l'Arar pourrait alors être placé sensiblement plus en aval, en un point qui serait à trouver. César serait arrivé chez les Sôgusiaves par le Vivarais, et, pour aller surprendre les Helvètes, il aurait repassé l'eau. Si pour ces deux traversées il n'a pas insislé dans ses Commentaires, c'est qu'il a utilisé des ponts tout faits. Remar- quons que dans le cours de ses campagnes, il a dû franchir le Rhône à maintes reprises ; pas une seule fois il n'a mentionné cette opération dans ses Commentaires. Dans d'autres circons- tances, il a insisté sur les passages de l'Allier ou de la Loire par exemple, à cause des conditions militaires dans lesquelles il se trouvait. La septième campagne. — Nous croyons pouvoir arrêter là notre discussion, et laisser de côté la septième cam- pagne de César, celle qui se termina par la prise l'Alésia ; la restitution de Napoléon III n'est peut-être pas définitive ; elle n'a jamais été admise par Quicherat. Ernest Desjardins et M. Elisée Reclus ont fait de singulières restrictions. Disons cependant ici qu'elle mentionne une diversion des Gaulois entreprise par ordre de Vercingétorix contre les peuples delà Province, et notamment contre les Allobroges ; d'après notre conjecture, cette diversion aurait eu lieu exclusivement par l'ouest, entre l'embouchure de l'Isère et le port d'Arles. (1) Livre I, vi, 1. . . .unurn fiter) per Sequufios, angustum et difficile, inter montem Jura/m et (lumen Rhodanum, mx qua singuli carri attèerentur. Ed. Dosson, Hachette, 1899, p. 10. CHAPITRE XIX UNE CONJECTURE ET SES CONSEQUENCES (Suite) Changement des dénominations. — Lyon et Vienne. — L'Isère. — La géographie de Strabon. Anciens souvenirs. — Strabon. — Le Pseudoplut arque. — Polyen. — Grégoire de Tours. — Landolf. — La période de transformation. Occupation de la vallée de Chambéry. — Fondation de Chambèry. — Disparition de l'Àrar. CHANGEMENT DES DÉNOMINATIONS Nous venons de dire que le Rhône de Polybe comprenait encore une branche méridionale passant par le lit actuel de l'Isère; nous avons montré que l'existence de ce fleuve n'avait rien d'incompa- tible avec le texte des Commentaires. César, avons-nous dit, n'a jamais parlé de l'Isère ; il a nommé Vienne (1), mais il n'a pas dit que cette ville fût sur le Rhône. C'était la branche méridionale de ce fleuve, l'Isère actuelle, qui bordait la Province de ce temps. Les Romains ne connurent bien le régime des eaux qu'une fois maîtres du pays, après la prise d'Alésia. C'est alors qu'ils furent (1) Liv. VII, ix, 3. Rit constitutis rébus, Viennam pervertit. — 211 — amenés à modifier leur vocabulaire géographique. La rectification de frontière que nous croyons s'être produite en même temps (1) augmentait la Province soumise directement à leurs lois, la Narbonnaise, que proconsuls ou propréteurs pouvaient exploiter et pressurer. Lyon et Vienne. — Quand, huit, années après la défaite de Vercingétorix, ils fondèrent Lyon, ils dirent que la ville nou- velle était au confluent du Rhône et de l'Arar (43 avant J.-C). C'est Munatius Plancus qui, avec Lépide, fonda cette ville, nous raconte Dion Cassius, « en faveur de ceux qui avaient été chassés » autrefois de Vienne par les Allobriges » ; nous ne connaissons pas de détails sur cet épisode, peut-être antérieur aux campagnes de César. Ce dernier, en tout cas, ne dit pas que Vienne ait appartenu aux Allobroges. Nous savons simplement, par la rela- tion de Strabon rappelée au chapitre XV, qu'au temps d'Auguste, cette ville autrefois simple bourgade était depuis longtemps la métropole des Allobroges. Ce « depuis longtemps » représente combien d'années ? L'Isère. — C'est encore, croyons-nous, le même Plancus, fondateur de Lyon, qui, dans ses lettres à Cicéron, a le premier en date prononcé le nom de l'Isère (Isara) « très grand fleuve situé » au pays des Allobroges » ; Jtaque in Isara, flumine maximo, quodinfinibus est Allobrogum, ponte utio die facto, exercitum a. d. U1I Idus Maias traduxi (2). La géographie de Strabon. — Dès ce moment, la dénomination des cours d'eau était donc fixée. Mais nous nous expliquons pourquoi Strabon, dont nous ne possédons que les œuvres incomplètes, a eu soin, en parlant du Rhône, de l'Arar et du Doubs, de préciser l'endroit où chacun de ces cours d'eau perd son nom. Quant à cette observation que le Rhône, l'Àrar et le Doubs (1) Voir au chapitre XVIII, l'article: Les Allobroges, page 204. (2) Lctt. de Munatius Plancus à Cicéron. (Des Gaules, mai). Cicéron, t. V, trad. Nisard. Paris, Dubochet, 1841. Les opérations militaires à propos des- quelles écrivait Plancus sont mal déterminées; une discussion n'éclairerait en rien la question dont nous nous occupons. — 212 — descendant i\a Alpes, commencent tous trois à se porter au nord, tournent ensuite au couchant, puis une fois réunis tournent à nouveau vers le sud, elle est étrange autant qu'inexacte. Strabon comprenait-il dans la chaîne des Alpes la chaîne actuelle du Jura, mentionnée cependant par César (1) ? Les géographies du xix' siècle ne limitent pas toutes de la même manière cette chaîne du Jura. L'erreur serait alors moins cho- quante. Le reste de la confusion n'est pas inexplicable. Strabon à décrit cette région sans l'avoir visitée. Il a dû recueillir les renseignements des voyageurs qui avaient franchi le Grand Saint-Bernard, passage alors pratiqué ; il a pensé poul- ie Rhône à la partie qui va de Martigny au lac de Genève. Pour l'Arar, il aura eu en vue la branche septentrionale du Rhône, du moins le parcours de Aoste à Lagnieu, quoiqu'il en eût déjà fait emploi sous son vrai nom. Par une confusion analogue, copistes et typographes redoublent parfois des groupes de lettres ou de mots. Des dérangements de souvenir plus singu- liers s'observent chez les enfants, qui, dessinant un portrait de face, tracent l'ovale du visage et mettent le nez en saillie sur l'extérieur. Les déformations énormes des cartes anciennes facilitaient les méprises (2). ANCIENS SOUVENIRS Si, dès l'an 44, les hommes politiques et les lettrés romains connaissaient le. cours du Rhône et employaient déjà les dénomi- nations modernes, il est moins probable que le langage populaire se soit plié au changement avec la même souplesse. Les gens du pays durent encore conserver longtemps les anciennes dénomi- nations ; malheureusement, ils n'écrivaient pas. Il serait cependant bizarre que toute trace des confusions qui (1) Nous disons bien le l'elrnii.r, le mont, Blanc. ]o massif tir la Vanoise : ces termes n'ont rien de contradictoire avec la désignation générique des Alpes. (2) César même n'y a point échappé. A propos de la Grande-Bretagne, il dit que le côté occidental, celui qui regarde l'Irlande, est tourné vers l'Espagne. (Liv. V, xm, 2.) Tacite en a dit à peu près autant. — 213 — ont pu se produire eût disparu des écrits qui nous sont parvenus, Nous avons déjà vu l'insistance avec laquelle Strabon précise les points où l'Arar et le Doubs perdent leurs noms. Voici rangés par ordre chronologique les auteurs dans lesquels nous avons rencontré d'autres indices. Strabon. — Il dit (L. IV, ch. v) que les Médulliens habitent les sommets les plus élevés « dont la hauteur verticale est dite » être de cent stades, et de même aussi la descente de là à la » frontière d'Italie (1) ». Il ajoute un peu plus bas que les Médul- liens sont placés principalement « au confluent de l'Isère et du » Rhône (2) » ; il aurait dû dire « de la branche méridionale du » Rhône », près de Montmélian. Macé indique comme ville leur ayant appartenu Miolans (au-dessus de Saint-Pierre d'Albigny), appelé dans les chartes du moyen-Age Castrum Medullum et Castrum Medullioûis. Pseudoplutarque. — Il vivait, croit-on, au temps de Trajan et d'Adrien, c'est-à-dire au commencement du deuxième siècle. Il a consacré un chapitre à l'Arar (3), et il dit que ce lleuve se jette dans le Rhône au pays des Allobroges : § 1. "Àpap r.z-a^bq is-i tyjç KsXtixîJç, ty;v Trpss/; -;spixv £'.ay;ç(.)ç 7:apà T5 ^|>|AScr8at to> Peëavw' y.y.-y.zipi~y.<. fap sic ~z7j~zv y.x~y. tï)V y/opav twv AXXo- ,3pc-;<.)v. 'ExaXetxo zï Tupitepev BpfyouXoç . . . . Il a parlé aussi de la montagne et de la ville de Lugdunum (Lyon) ; il les place auprès de l'Arar, mais il ne dit pas que le Rhône soit à côté : § 4. Qapâ- y.3'.7a'. zï y.j-.-) zzzz AoyfÎGUVSç xaXoûitevov" ;j.£T(ovs;j.a70"/; ce 5t' a'-iav ToiaJTYjv « Auprès de l'Arar est la montagne appelée Lugdu- num, qui tire son nom du motif suivant » . . .Peut-être croyait-il le confluent de l'Arar et du Rhône à 120 kilomètres en aval. Le (1) La trad. Amédée Tardieu, Paris, Hachette, 1894, p. 337, donne : « . . . Sur » les dernières cimes des Alpes, les Médulles. Ces dernières cimes s'élèvent » tout à lait à pic: on compte cent stades pour y monter, et autant pour » redescendre de l'autre côté jusqu'à la frontière d'Italie. » (2) Trad. Am. Tardieu, p. 338 : « Four en revenir aux Médulles, c'est juste » au confluent do l'Isar et du Rhône qu'ils se trouvent placés. » (3) Geographi grœci minons. Vol. II. Paris, F. Didot. 1861, p. 637. Plutarchi libellas île fluviorum et moulinai nominibxs cl de Us quœ in Mis inveniun- lui\ p. 644: Arar. — 214 — Pseudoplutarque est d'ailleurs — ce silence est-il un des motifs? — un auteur des moins estimés. Polyen. — Il a compilé en grec, vers l'an 163, les Stratagèmes employés à la guerre. A propos de la première campagne de César, il dit que les Helvètes franchissaient le Rhône au moment ou un canton fut écrasé par César (I). Nous avons vu que c'était l'Arar. Grégoire de Tours. — (544-594). Il semble comme Strabon avoir obéi à la préoccupation d'éviter des confusions possibles quand il a fixé l'emplacement occupé par les Burgondes. Ils habitaient, dit-il, au delà du Rhône qui passe à Lyon « Rho- » danum quod adjacit civitate Lugdunensi (2). » Y avait-il donc un Rhône qui passait ailleurs? Dans un autre passage, le même évoque parle d'un royaume avoisinant le Rhône ou l'Arar : « Regnum circa Rhodanum aut Ara rem (3). » Peut-on, comme on l'a fait parfois, traduire aut par et en res- tant fidèle à la pensée de l'auteur? Landolf (le Sagace). — (977 à 1026). Il dit, comme Polyen, que César a rencontré les Helvètes sur le Rhône (4). Cette substitution du Rhône à l'Arar a-t-elle été faite par sagacité ou par erreur? En tout cas, Landolf s'est trompé plus d'une fois à (1) Liv. VIII, ch. xxiii : César : « Enfin les Barbares arrivèrent au Rhùiir, i) et comme ils étaient sur le point de le passer, César campa auprès du » lleuve. Le fleuve est rapide, et les Barbares eurent bien de la peine à le » passer. » Bib. historique et milit. Paris, de Lacombe, 1851, t. III, p. 809. (2) Edition de Hahn. Hanovre, 1885. Liv. II, § 9. L'édition (iuadet et Taranne, Paris, 1836, porte (liv. II, 9, p. 162): « Bur- gundiones quoûue Arrianorwm sectam sequentes habitabant tram Rhodanum qui adjacet civitati Lugdunensi. » (3) Edition de Hahn, 1885. Liv. II, § 32. L'édition Guadet et Taranne, Paris, 1836, porte (liv. II, § 32, p. 220) : « Tune Gundobadus et Godegiselus fnitrcs regnum circa Rhodanum mit A ni ri m cum Massiliensi prorincia retinebant. » (4) historiœ miscellœ a Paulo Aqujlegiensi diacono primum collecta', post etiam a Landulpho Sagaci auctse productseque. Ingolstadii, apud Andream Angermarium, 1603. Il est dit, liv. VI, p 171 : « Quos cum ad Iihndanum jhirium Cœsar obrios habuisset, magno difjicilique bello bis ririt. riclos ad deditionem coegit. » zr C» Ci "D O cr (55 u on e Sceirâs 1 one rar fi> DO zr o> 3 OÙ Q_ O 0) 03 "3 Rhône one \oaoima — 215 — propos des campagnes de César ; il a par exemple confondu Aparicum avec Cenapium (1) (sic). La période de transformation. — Il ressort des cita- tions que nous venons de faire, que la confusion est restée dans l'esprit des historiens, comme dans les dénominations usitées, longtemps après le changement du régime des eaux. A quelle époque précise la transformation hydrographique s'est-elle produite, il nous est impossible de l'indiquer; elle s'est accomplie lentement, progressivement, presque à l'insu des populations qui habitaient ces régions ; elle est l'œuvre des siècles, et il serait téméraire de lui assigner une date. Nous pensons toutefois qu'au temps de Polybe, le Rhône était encore le Rhône bifurqué, c'est-à-dire que le lac du Rourget avait encore un écoulement vers l'Isère. L'Isère à cette époque portait bien réellement le nom de Rhône. Sans doute, le régime n'était déjà plus le même que quelques siècles auparavant, à l'époque où les anciens habitants avaient donné le nom d'Ile à la zone comprise entre les deux bras du fleuve ; les eaux étaient déjà plus maigres dans la vallée de Chambéry, mais elles n'en fermaient pas moins complètement le circuit fluvial, autour de l'Ile de Polybe. Au temps de César, l'écoulement du Rourget vers l'Isère était devenu moins considérable, peut-être même n'était-il qu'inter- mittent, et ne se produisait-il plus que lors des grandes crues; mais l'état marécageux de la région et le souvenir de l'ancien régime expliquent pourquoi César pouvait encore appeler lihône la branche méridionale du fleuve, que d'autres commençaient à appeler Isère. Après César, les confusions qui existent chez différents auteurs sont les traces d'indécision laissées chez eux par la transforma- tion qui venait de s'accomplir; dans leurs esprits, comme dans les dénominations en usage, on retrouve longtemps le souvenir de l'ancien régime des eaux. (1) Historiée Miscellœ, liv. VI, p. 182. Cœsar tune oppidû nomine Cenapium obddione eoncluserat. . . 2IG — OCCUPATION DE LA VALLÉE DE CHAMBÉRY Pendant que le nom de la branche méridionale du Rhône bifurqué s'eflfaçai.1 de la mémoire (\o* hommes, les vestiges qu'elle avait laissés s'effaçaient aussi du terrain. Le fond de la vallée abandonné par les eaux avait d'abord été inhabitable; c'est sur les lianes du Mont Granier qu'au temps de la domination romaine s'était fondé un centre d'approvisionnements, un magasin de grains (grànarium); plus tard, à une époque inconnue, en dessous du village, s'établit la ville de Saint-André, qui dut être la plus considérable de la région, car elle fut le chef-lieu de l'autorité ecclésiastique qui s'étendait sur toute la contrée; et, jusqu'à sa destruction, elle fut le siège du décanat de Savoie, une des grandes subdivisions de l'archevêché de Grenoble. Les éva- luations tirées (\(^ dîmes ecclésiastiques portent à plus de 3,000 âmes le nombre de ses habitants (M. Ferrand). La chute du Mont Granier engloutit en même temps d'autres villages et hameaux, en 1248. La ville qui devait succéder à Saint-André dans la domination de cette vallée était déjà fondée depuis trois siècles. Fondation de Chambéry. — Il existe une donation à un abbé, en 1020 environ, de la terre de Léraenc (quœ vocatur Lememis), afin d'y établir un couvent (1) ; parmi les personnages importants qui interviennent à cet acte, figure un certain Witfred de Chambéry, Witfredm de Camberiaco ; « là se trouve la plus » ancienne notion qui nous soit parvenue sur Chambéry et ses » seigneurs (2). » Dans une charte de 1057, il est fait mention de Chambéry le Vieux, Camberiacum Vêtus, hameau peu éloigné de la ville actuelle (3). Ainsi l'homme, qui dans cette région avait autrefois cherché un refuge dans des constructions sur pilotis, s'établissait (1) Fondation du prieuré de Lémenc par Rodolphe III et sa femme Hermen- garde. Voir Guichenon. Savoie, Preuves, p. 4 et 5; et abbé Trépier, p. 36. (2) Histoire de Clin mhèrij par Léon Ménabréa. Joseph Perrin fils à Chambéry. (3) Guichenon. Hist. de la maison de Savoie. — 217 — progressivement sur le terrain abandonné par les eaux. Il n'y avait pas encore de communication facile le long de la vallée ; mais une grande route marquée sur la Table de Peutinger la coupait transversalement : elle venait d'Aoste par Lavisco (les Échelles), et, traversant Léinenc, elle gagnait la Tarentaise et le Petit Saint-Bernard ; le tracé précis n'est pas exactement déter- miné. La circulation dut être de bonne heure facile dans la région sud-est de la vallée. Aux environs de Chambéry, et surtout au nord, les eaux stagnantes persistèrent plus longtemps ; encore aujourd'hui toute la partie inférieure de la Leisse est bordée de marécages que l'on desséche peu à peu. Si l'on veut avoir une idée de Chambéry dans sa période de transformation, il faut lire l'intéressant ouvrage deT.Ghapperon, intitulé : Chambéry à la /in 'la XI \'° siècle. (Paris, Dumoulin, 1863.) On y voit comment les chemins, forcés d'abord de serpenter sur les coteaux, descendaient au fur et à mesure que les eaux dispa- raissaient. Les observations de cet historien l'ont conduit à la même certitude que des géologues ont acquise d'une autre manière : il croit que la présence ancienne des eaux dans la vallée de Chambéry « estattestée d'une manière irréfragable (chapitre I, » p. 22) » : « 1° Par les marais qu'on trouve encore, au-dessous, à Bissy, la » iMolle, Sainte-Ombre, Voglens, le Bourget, Montaghy, Méry ; » au-dessus, à Challes et jusqu'à Apremont. » 2° Par la nature marécageuse des terrains qui entourent la » ville, soit du côté de Mâché, soit du côté de la Cassineetdu » Colombier. » 3° Enfin par cette expérience, qui se répète tous les jours, » qu'on ne saurait creuser le sol à quelques pieds dans l'intérieur » de la ville, sans que l'eau se présente aussitôt. » Disparition de l'Arar. — A cent kilomètres à l'ouest, le nom de l'Arar avait depuis longtemps été remplacé par celui de Saône. Déjà au ive siècle, Ammien Marcellin disait que les habi- tants appelaient l'Arar Saiwonna ; elle arrosait la première Ger- manie et perdait son nom au confluent de Lyon ; ce point était regardé comme le commencement des Gaules. Ammien Marcellin, — 218 — décrivant le cours du Rhône, écrit en efiet (1) : « El ememus spatia » fluxuosa, Ararim, quem Sauconam adpellant, inter Germaniam » primam fluentem, suum in nomen adsciscit : qui locus cxordium » est Galliorum », c'est-à-dire : « Le Rhône forme brusquement le » coude après s'être associé l'Arar, originaire de la première » Germante, qu'on appelle dans ce pays Sauconna, et qui perd » son nom dans cette rencontre. C'est là que commence la Gaule. » Au septième siècle, Frédégaire disait Saogonna (2). Les dénomi- nations actuelles étaient dès lors adoptées (3). •>G-<3^C>DC (1) Ammien Marccllin. Coll. des aut. lat. pub. par Nisard. Paris, Dubo- chet, 1849. Liv. XV, chap. xi, p. 45. (2) Frédégaire, dit le Scholastique, chroniqueur du vu* siècle, a laissé une chronique en o livres; M. Guizot a traduit le oe livre dans ses Mémoires relatifs à l'Histoire de France, et on peut y lire (page 230): « Flaochat frappé » du jugement de Dieu fut attaqué de la lièvre. On l'embarqua dans un » bateau sur le fleuve de la Saône, et, naviguant vers Saint-Jean de Losne, il » rendit l'âme dans le voyage. » Dans ce passage, le texte latin porte : « Evecta navalia per Ararim fluvium qui cognominatur Sauconna. » Dans un autre passage, on trouve Saogonna: « Usque Ararim Saogonnam fluvium pervenit. » (3) Voir M. Valentin-Smith. Monographie de la Saône, p. 39: « Vers le xe et xie siècles, dit-il, où il était d'usage général de supprimer » souvent aux mots, et particulièrement aux noms propres, une ou plusieurs » lettres, et quelquefois même une ou plusieurs syllabes, l'on lit de Saucona » ou de Sagonna, Saôna, d'où plus tard Saône. » BIBLIOGRAPHIE DE Li-A. 33 E XJ X I ±i I\£ E PARTIE Ammik.n Marcellin. Dans la collection des auteurs latins de Nisard. Paris J. J. Dubochet, 1849. d'AvENCHES (Marius). Chron. de la tin du vi* siècle, d'après E. Desjardins, t. II, ch. n. Ay.mard du Ri v ail. Voir Macé. B Bertrand (Marcel). La chaîne des Alpes et la formation du continent euro- péen. Bull. Société géol., 1888, 3e série, t. XV, p. 428-447. — Sur la déformation de l'écorcc terrestre. Comptes-rendus de l'Académie des sciences, fév. 1892. — Sur la continuité du phénomène de plissement dans le bassin de Paris. Bull. Société géol., 1892, 3e série, t. XX, p. 118-161. Bichon. 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Si maintenant nous groupons les conclusions auxquelles nous sommes arrivé, nous jetterons un peu de clarté sur l'ensemble de cette étude, dans l'exposé de laquelle nous avons voulu laisser les résultats apparaître successivement, tels que notre méthode et notre conjecture nous les avaient fournis. MARCHE D'ANNIBAL Annibal a passé le Rhône près de Roquemaure. Il a remonté la rive gauche de ce fleuve, puis la rive gauche de l'Isère, et enfin la vallée de l'Arc. De là il est arrivé au Petit Mont Cenis et a gagné la vallée de la Doire Ripai re par le col du Clapier. L'Ile, le Drao (Druentia de Tile-Live), la vallée du Graisivaudan, le col du Grand Cucheron (commencement de la montée des Alpes), la vallée de l'Arc, la position d'Amodon (leukopetron), le col du Clapier avec son plateau propre au campement, sa vue de l'Italie et sa descente escarpée, jalonnent le parcours dent Polybe nous a laissé le récit. Cet itinéraire n'est pas entièrement nouveau : une assez grande partie a été découverte ou précisée par M. le colonel Perrin. Mais nous l'expliquons d'une manière nouvelle, en disant que les anciens ont donné le nom de Rhône à l'Isère actuelle, parce que le Rhône avait une branche méridionale reliée à la branche — 224 — septentrionale par un bras de communication que des modifi- cations locales de l'écorce terrestre ont t'ait insensiblement disparaître. Le récii à peu près contemporain de Polybe, incompréhensible de toute autre manière, devient alors littéralement exact. Le récit de Tite-Live est d'un bout à l'autre le même que celui de l'historien grec. 11 a de plus nommé les peuples rencontrés par Annibal, mais il a fait précéder cette énumération d'une transition de trois mots qui constitue une erreur (sedatis certaminibus Àllo- brogum). Cette transition supprimée, non seulement son récit concorde parfaitement avec celui de Polybe, mais encore il le confirme, en nous nommant l'extrême frontière des Voconces et les Tricoriens, en nous décrivant fidèlement le Drac (l)rucntia), et la vallée du Graisivaudan qui mène aux Alpes. LE TEXTE DE POLYBE Il nous reste à revenir sur l'affluent discuté du Rhône qui borde l'Ile, sur ce cours d'eau aux cinq ou aux trois noms (Araros, Scoras, Isaras). La dissonance des mots nous fait croire que la confusion a une origine intentionnelle. Les copistes auront voulu mettre le texte à jour. Rappelons par un croquis les modifications qu'ils devaient expliquer : Le n° 1 représente le régime et les dominations actuelles. Le n° 2 représente le régime ancien, le Rhône bifurqué. La branche nord recevait le Furans après Pierre-Châtel, puis le Guiers et l'Ain ; vers l'endroit où devait s'élever Lyon, ses eaux se réunissaient à celles de la Saône actuelle et s'écoulaient vers le sud. C'est au cours d'eau ainsi formé que Polybe a donné le nom de Scoras ou Scaras, — et nous préférons cette dernière forme plus rude, plus primitive (comparer les mots assonanls Saogonna, Sauconna, Séquanes?). Il a donc écrit avec raison que l'Ile était au confluent du Rhône et du Scaras. Les changements successifs de dénominations sont indiqués sur le croquis. o S" Rh ione Scores ,* ôcarjs (?•)., Anir i Céo.j Rhône (rite L.àir.) FSh ône -■0 te A car (Ces.) Ar&r (Str.) Oauconiia yA„>m. Mart.) S#ocjonna(Frcdèy.) — a: LE TEXTE DE TITE-LIVE Quant à Tite-Live, il a évité une discussion de géographie physique en jalonnantla route d'Annibal parles noms des peuples traversés, de ceux qui habitaient le pays au moment où lui-même a composé ses décades. Aussi bien renseigné pour l'Ile que son contemporain Strabon, il a du écrire qu'elle était au'confluent du Rhône et de l'Isère. LES MANUSCRITS Voilà pour les originaux. Qu'ont dû faire les copistes? Repor- tons nous aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Supposons que nous soyons le lecteur chargé de dicter à des scribes plus ou moins lettrés le manuscrit de Polybe. Us sont à leur poste; ils ont devant eux leur rouleau de parchemin ; ils tiennent le roseau qui leur sert de plume ; ils écrivent. Nous voici arrivés au passage critique — (è men. . . . d'une part le Rhône, de l'autre le Scaras) — qu'allons nous faire? Dicter le passage tel quel? mais l'idée de Polybe sera faussée par le lecteur, qui, habitué au langage géogra- phique de son temps, ne s'y reconnaîtra plus. Dicter en rectifiant, et mettre Rhône et Isère ; mais alors que pourra-t-on comprendre aux expressions le long du fleuve'? Chacun aura choisi suivant sa tournure d'esprit : on a eu l'un ou l'autre des textes ; et proba- blement des libraires, moins bien renseignés, auront choisi une troisième manière et édile Rhône et Araros (Saône). Quant à Ylsara de Tite-Live, elle a subi des bévues que nous croyons purement accidentelles. Llbi Isara lihodanusque s'est contracté en Bisarar ou Ibisara tthodanusque. Celui qui dictait a appliqué à la prononciation le principe du moindre effort; c'est la ressemblance des mots qui a amené la lecture Ibi Arar. UN DERNIER MOT Sans doute, les explications que nous venons de donner pour- raient avoir une base plus simple ne modifiant pas la topograghie — 22G — actuelle da terrain. Il suffirait d'admettre que Poiybe ;i regardé l'Isère comme le cours principal (Rhône), qu'il a regardé la branche venant de Vienne comme l'affluent (Scaras), celle erreur aurait été partagée par quelques écrivains postérieurs. Une pareille contusion (1) ne sérail pas sans exemple dans l'antiquité. Dr nos jours même, a -l-on déterminé sans discussion la source de la Seine, celle du Rhône? On pourrait admettre aussi que le régime des eaux s'est modifié, que l'Isère avait pour des motifs inconnus un débit plus considé- rable ; ne sait-on pas ainsi que l'Allier guéable maintenant à beaucoup d'endroits ne l'était que très peu au temps de César? Nous pensons que ce serait seulement une demi-vérité. Il est possible que Polybe donnât le nom de Rhône aux eaux actuelles de l'Isère en amont de Mont mélian ; l'interprétation du texte devien- drait ainsi plus rigoureuse, puisque l'Isère, depuis ses sources, serait le fleuve qu'il a appelé le Rhône. Mais il y avait en plus un épancliemenl des eaux venant du lac de Genève par la vallée du Graisivaudan. C'est peut-être le Rhône qu'a vu César. La comparaison du régime des eaux, l'examen du terrain, la naissance tardive de Chambéry, la disparition graduelle des malais de l'Albanne constatée par les historiens locaux, l'inter- prétation moins obscure de quelques opérations militaires, les (1) Cette confusion peut-elle se justifier par les chiffres*? D'après Lenthéric (Le Rhône, 11" partie, ch. XI), les débits extrêmes du Rhône sont les suivants : POINTS A L'ÉTIAGE (en mètres cubes par seconde) CRUE DE 1886 (en mètres cubes par seconde) En aval de la Saône 210 330 7.000 9. cri:; En aval de l'Isère Les débits de l'Isère ajoutés à ceux de quelques petits affluents directs du Rhône entre Lyon et Valence oscilleraient ainsi de 120 à 2,625 mètres cubes, chiffres qui son! relativement faibles vis-à-vis des chiffres correspondants pour le Rhône, 210 et 7,000. Le touriste qui voit les deux cours d'eau reconnaît du reste sans consulter les chiffres que le Rhône, par le volume de ses eaux comme parla largeur de son lit, esl le cours principal. Nous ne pensons pas (pie la confusion ait pu être possible. — 227 — plissements ou mouvements insensibles dn terrain nettement constatés en d'autres points par les géologues, sont les présomp- tions qui ont déterminé notre conviction. Nous l'avons présentée à titre de conjecture. Peut-être trouvera-l-on quelque jour une preuve matérielle. Quoi qu'il en soit, nous croyons avoir présenté de l'itinéraire d'Annibal, dans la première partie de cette étude, un tracé que nous avonsétudié uniquement en nous appuyant sur une méthode ferme et en choisissant des repères précis, que nous avons dis- cuté avec une sincère impartialité, et que nous avons enfin vérifié par tous les moyens en notre pouvoir ; il aplanit suivant nous un ensemble de difficultés dont chacun des autres ne peut résoudre qu'un petit nombre. Quant aux explications que nous avons four- nies dans la seconde partie sur le changement des dénominations dans l'antiquité, elles nous donnent l'énigme, non seulement de la question particulière que nous étudions, mais encore de ques- tions historiques longuement et passionnément discutées. Enfin, la digression géologique que nous avons été amené à faire pres- que malgré nous, contribue elle aussi à éclairer d'un jour nou- veau des passages de certains textes, même si elle n'est pas complètement admise: le terme d'hypothèse sous lequel nous avons présenté nos idées laisse d'ailleurs le champ libre aux investigations des géologues, dont nous ne prétendons pas envahir le domaine. Cette réserve faite, nous pouvons ajouter que nous espérons apporter un jour nous-môme une confirmation des plus sérieuses de notre conjecture, en montrant par une élude nouvelle ce qu'il faut penser des idées généralement admises sur la septième campagne de César, celle qui se termina par la prise d'Alésia. -oo|>Oo- TABLE DES MATIÈRES PREMIERE PARTIE L'ITINÉRAIRE CHAPITRE Ier : La question et les auteurs La question. — Départ d'Espagne. — La route. — L'arrivée en Italie. Les auteurs. — Polybe. — Tite-Live. — Strabon. — Table de Peutinger. — Les manuscrits. — Comparaison. La méthode. — Citations. — Omissions. — Limites de l'étude CHAP. II : Récit de Polybe De l'Ile aux Alpes. — L'Ile. — Le départ. La montée des Alpes. — Premier combat. — Repos. — Un piège. — La roche nue. La descente. — Le col. — La vue de l'Italie. — La descente. — Le défilé de trois demi-stades. — L'arrivée 15 CHAP. III : Récit de Tite-Live De l'Ile aux Alpes. — L'Ile. — La Druentia. La montée des Alpes. — Premier combat. — Un piège. La descente. — Le col. — La vue de l'Italie. — La descente. — Un détilé. — L'arrivée en Italie. — Une discussion 22 230 — (.11 Al*. IV. — Obscurités, données, points de repère Le point de départ, — Le confluent. — Le Meuve aux cinq noms. — Le contrôle «les distances. — Le contour de l'Ile. — Le point de pas- sage. — L'opinion de Napoléon. Le point d'arrivée. — Les textes. — Flottement des frontières. — Indications géographiques. Les points intermédiaires. — Les contradictions. — Repères qui restent. Distances et temps. — Les longueurs. — Les durées. — L'époque. Résumé. — Tableau 31 CHAP. V : Les systèmes Classification. — Valeur des opinions. — Bibliographie. — Les groupes de systèmes. Les groupes de systèmes, — Grand Saint-Bernard et cols plus au Nord. — Petit Saint-Bernard et Mont Cenis. — Genèvrc et cols plus au Sud. — Tableau des systèmes 45 CHAP. VI : Examen des systèmes Grand Saint-Bernard et cols pus au .Nord. Petit Saint-Bernard et Mont Cenis. Petit Saint-Bernard. — Les preuves archéologiques; — Les textes. — Faute stratégique. Mont Cenis. — Attrait de l'hypothèse. — Les objections. — Description géographique. — Larauza. — Maissiat. — Le colonel Pcrrin. — Wilhelm Osiander. — Conclusion • >! CHAP. VII : Examen des systèmes (suite) Directions de Genèvre, Viso et Laroentière. • — Impossibilités géné- rales. — L'Avoues et la Drôme. Les cols et leurs abords. — Objections générales. — Mont Genèvre. — Mont Viso. — Largentière <>4 Conclusion. — 231 CHAI'. VIII : Réfutation du système du colonel Hennebert Rejet injustifié. Étrange méthode. — La raison militaire. — L'examen clos textes. L'itinéraire de Grenoble aux Alpes. — L'entrée des Alpes. — Pre- mier combat. — La Druentia. — Le second combat. — Le col. — La descente. — Le défilé de trois demi-stades. Conclusion CHAP. IX : Réfutation du système de M. Chappuis L'ouvrage et la méthode. U.nk idée préconçue : DEUX TEXTES. — L" il texte de Varron. — In texte de Pompée. — Lue idée préconçue. L'itinéraire de l'Ile aux Alpes. — De l'Ile à la Druentia. — Une eontre-marche incompréhensible. — Le texte de Tite-Live : Druentia. — Le texte de Polybe : Le long du fleuve en pays plat. — L'entrée des Alpes. — Le col, le campement et, la vue de l'Italie. — La descente 83 CHAT. X : Le système du Clapier Travaux du colonel Perrin. — Sa méthode. — Difficulté des recon- naissances. — Guide des recherches. Le col du Clapier. — Le col. — Une élimination. — Le texte de Polybe. — La vue de l'Italie. — Faute à éviter. — Deux autres raisons. — La tradition 93 CHAP. XI : « Le long du fleuve » « en pays plat » L'Itinéraire d'A.nnibal doit longer l'Isère. Parcours par la rive droite,. — Annibal n'est pas entré dans l'Ile. — L'opinion de M. W. Osiander. Parcours par la rive gauche. — L'Échaillon. — Le Drac — Le Graisivaudan. Arrivée au pied des montagnfs. — Topographie. — Les cols des Cucherons. — Le débouché de l'Arc. — Lue discussion. — 232 — Comparaison avec les textes. — Le récit de Polybe. — Le récit de Tite-Live. — Trois mois de transition. - Du Rhône à La Druentia. — La Druentia. — De la Druentia aux Alpes 100 CHAP. XII : Bataille du Grand Cucheron Le terrain. La bataille. — Positions des Allobroges. — Occupation des hauteurs par Annibal. — Marche de la colonne. — Attaque des Gaulois. — Intervention d'Annibal. — Occupation de la ville. Observations. — Le récit de Tite-Live. — Lo repos 116 CHAP. XIII : La traversée des Alpes Les routes des Alpes. — Evaluation des distances. — Moyens de contrôle. L'Itinéraire b' après le colonel Perrin. — tn piège. — La roche nue. — Le col. — La descente. — Le défilé de trois demi-stades. — La neige ancienne. Récapitulation des distances 124 CHAP. XIV : Deux objections Tout cadbe bien. — Identification des repères. — Identification des distances et des temps. Deux objections. — « Le long du fleuve ». — « Le loni* du fleuve ». 130 Bibliographie de la première partie 141 — 233 — DEUXIÈME PARTIE UNE CONJECTURE CHAP. XV : Le Rhône des auteurs Le Rhône de Polybe. — Une citation. — > Singularité. — Autre citation. Le Rhône de César. — Un bloc de citations. — Le lac Léman. — L'opinion d'Elisée Reclus. Le Rhône de Strabon. — De l'Isère à Lyon. — Les Allobroges. — Le Rhône et ses affluents. — Quelques remarques. Résumé 159 CHAP. XVI : Les transformations du Rhône L.v vie d'un fleuve. — Opinion de M. Reclus. — Opinion de M. Len- théric. ., Les transformations du Rhône. — Le Rhône bifurqué. — La vallée de Chambéry. Les fobces transformatrices. — Les érosions. — Les alluvions. — Éboulements. — Chute du Mont Tauredunum. Éboulement du Granieb. — Description de Saussure. — Les abîmes de Myans. — La catastrophe. — État actuel du Granier. — Autres éboulements. Évaluations approximatives^. — Quelques altitudes. Les mouvements lents du sol. — Les plissements. — Manque d'obser- vations. — Quelques opinions. — Conclusion 167 CHAP. XVII : Les transformations du Rhône (suite) Une consultation géologique. — Opinion de M. Maurice Lugeon. — Opinion de M. Douxami. — Opinion de M. Kilian. — Opinion de M. Hollande. — Opinion de M. Révil. Conclusions. — Ce qu'on peut admettre. — Ce qu'il faut discuter. — Réponse à quelques objections. — Importance relative de l'hypothèse géologique dans notre étude 187 — 234 — CHAP. XVIII : Une conjecture et ses conséquences Époque DE LA TRANSFORMATION. Le Rhône des anciens. — Le texte de Polybe. Lp Rhône de César. — Les Allobroges. — Les campagnes fie César. — Guerre des Helvètes. — Interprétation du colonel Stoffel. — Critique de ce système. — Une autre opinion. — La septième campagne. . . 202 CHAP. XIX : Une conjecture et ses conséquences (suite) Changement des dénominations. — Lyon et Vienne. — L'Isère. — La géographie de Strabon. Anciens souvenirs. — Strabon. — Le Pseudoplutarque. — Polycn. — Grégoire de Tours. — Landolf. — La période de transformation. Occupation de la vallée de Chambéry. — Fondation de Chambéry. — Disparition de l'Arar 210 Bibliographie de la deuxième pahtie 21(.) Résumé général Marche d'An ni h al. Le texte de Polybe. — Le texte de Tite-Live. — Les manuscrits. Un dernier mot 223 -xt<2^c>tk- Vu et admis à soutenance le 1 1 février 1902 par le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. A. CROISET. Vu et permis d'imprimer. Le Vice-Tiecteur de l'Académie de Paris, GRÉARD. w^ a* ¥SS*\ ^è^vtx ZMÂ&i y^é^v^ >)Stl, 'M^\ *z ^yJs'J' *f?'^ 3» V^éw r-vVSV II-/*; ^cts ^o^; te < O I Pi ai §• al -H d c h O .fi î> 3 s «•»nj xsPni j3h„ "im -«spnn JOU OQ ras ■dï7&Q&^<# ■?'\*\^ AHvaan ôimohoi ao ÀXisaaAmn m^&m^m Ù-JbfA